L'?uvre d'Albert Hirschman est aujourd'hui incontournable dans le ...
Ces ouvrages et articles sur le sujet - dont seul Stratégie du Développement ....
que véritable économiste soucieux de proposer des modèles formels utilisables
il ...... Hirschman souligne que « l'expert » Courcelle-Seneuil mérite examen en
...... Tout comme pour J. Robinson ou N. Kaldor, l'analyse de l'inflation constitue
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Cyrille Ferraton et Ludovic Frobert, LEnquête inachevée : Introduction à léconomie politique dAlbert Hirschman, Presses Universitaires de France, 2003
INTRODUCTION
« Accordez-vous, si peu que ce soit, une certaine séparation entre les choses, un certain frémissement dindépendance, une certaine liberté de jeu pour les parties agissant lune sur lautre, une certaine nouveauté véritable, une certaine irrégularité réelle accordez-vous cela,- tout juste lombre de cela ? », William James, Pragmatism, 1907.
« Il mest parfaitement inutile de savoir ce que je ne puis modifier », Paul Valéry, Cahier B, 1910
Cest essentiellement à partir de ses travaux assez tardifs que luvre dAlbert Hirschman connaît aujourdhui une large audience en France. Les notions désormais classiques de Défection (Exit) et Prise de parole (Voice), la mise en lumière des trois arguments de la rhétorique réactionnaire effet pervers, inanité, mise en péril les démêlées du couple de notions passion/intérêt ont attiré de façon croissante à partir du milieu des années soixante-dix lattention des spécialistes, suscité lintérêt des politologues, des historiens et des sociologues. Lirrévérence vis-à-vis des positions établies, tant doctrinales que théoriques, le recours aux vieux trésors des humanités pour dégonfler les gloses savantes, lhumanisme généreux dont est porteur le projet, enfin, une certaine ambiance hédoniste et optimiste de lensemble ont facilité cette réception. Mais cest surtout le projet affiché de multiplier enquêtes et variations sur les rapports complexes quentretiennent démocratie et économie de marché et ce dans une perspective motivée par laction qui a rendu le projet dHirschman incontournable.
Ses recherches antérieures, plus strictement économiques, sont moins connues. Or, lui-même a pris bien soin récemment de rappeler quil demeurait « avant tout un économiste » ayant accédé à une vraie maturité intellectuelle grâce à ses recherches sur le développement. Ces ouvrages et articles sur le sujet - dont seul Stratégie du Développement Economique (1958) est disponible en français - ont constitué une étape essentielle de sa trajectoire et ont préparé les problématiques présentées dans les ouvrages plus tardifs. Cest son expérience déconomiste qui mérite examen.
Lobjectif est alors ici triple.
Premièrement présenter ses premières recherches économiques, en particulier dans le domaine du développement. On ne peut passer sous silence loriginalité, déjà, de son premier ouvrage, publié en 1945, sur les rapports entre commerce international et puissance nationale, on doit comprendre et restituer lambition qui anime sa « trilogie » sur le développement publiée entre 1958 et 1967, enfin, tenir compte des articles et études ultérieurs rectifiant, nuançant les premières analyses à la lumière de réalités nouvelles.
Deuxièmement, analyser larticulation entre les recherches centrées sur le développement économique et les réflexions plus générales quinaugure son ouvrage Défection et Prise de Parole (1970), signaler les continuités, repérer les brisures, décrire les cheminements.
Troisièmement risquer une évaluation de cette uvre en tentant de la situer parmi les différentes traditions qui se partagent le champ de léconomie politique. Entreprise délicate dans la mesure où si certaines influences sont indéniables, il ny a ici aucune affiliation revendiquée mais plutôt, au contraire, volonté de se singulariser. Entreprise pourtant indispensable car il sagit de juger si ce travail sinsère dans un programme de recherche progressif et le fait évoluer.
Albert Hirschman est né à Berlin en 1915 dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Au début des années trente il milite au Parti Social-Démocrate et participe activement à la lutte contre la montée du nazisme. Après une année détude universitaire à Berlin en 1932-1933 il doit quitter lAllemagne et séjourne à Paris où durant deux années il étudie à lEcole des Hautes Etudes Commerciales. En 1935-1936 Hirschman obtient une bourse dune année à la London School of Economics. Il commence une étude sur lhistoire de la réforme monétaire française de 1925-1926 et la développe dans sa thèse de doctorat préparée à partir de 1936 à lUniversité de Trieste où il a été nommé assistant. En 1936 il participe quelques mois au combat des Brigades Internationales en Espagne mais quitte le mouvement rapidement sous contrôle des communistes. En Italie, il sassocie au combat anti-fasciste au côté de son beau-frère, Eugenio Colorni. Il quitte lItalie en 1938 au moment des lois anti-raciales et retourne en France. En 1939, il est volontaire dans larmée française et, suite à la débâcle, il fuit à Marseille où il rejoint Varian Fry et laide dans lorganisation de lEmergency Rescue Committee. Repéré par les autorités en décembre 1940, il doit prendre la fuite par lEspagne et rejoint les Etats-Unis.
Il sinstalle à lUniversité de Berkeley grâce à une bourse détude de la Fondation Rockfeller. Il travaille alors en 1941-1942 à son premier ouvrage, National Power and the Structure of Foreign Trade qui paraîtra en 1945. Engagé en 1943, il devient citoyen américain à cette date et il est envoyé en Afrique du Nord puis en Italie.
De 1946 au début des années 50 il travaille pour le Bureau de la Réserve Fédérale dans le cadre du Plan Marshall. Ses tous premiers travaux le désignent comme spécialiste des problèmes de la reconstruction en Italie et en France et, peu après, il participe au tout début des années cinquante à lorganisation de lUnion Européenne des Paiements.
En 1952, il part en mission en Colombie où il devient conseiller financier du Bureau National de Planification avant de travailler en tant que consultant privé. Ces années dexpert économique, de planificateur, de conseiller sur les questions de développement sont essentielles à sa formation.
Repéré pour ses premières recherches et son travail sur le terrain en Colombie, il est invité à lUniversité de Yale. Il va y rédiger The Strategy of Economic Development publié en 1958. En 1963 il présente le second volet de ses recherches sur le développement, Journey Toward Progress : Studies of Economic-Policy Making in Latin America, et enfin, en 1967, Development Project Observed. De 1958 à 1964, il enseigne à lUniversité Columbia puis, de 1964 à 1974 à lUniversité dHarvard. Elargissant ses recherches il publie en 1970, Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations, and States. Depuis 1974 il est professeur à lInstitute for Advanced Studies de lUniversité de Princeton. Il présente en 1977 The Passions and the Interests : Political Arguments for Capitalism Before Its Triumph et en 1982 Shifting Involvments : Private Interest and Public Action. Publié en 1991, The Rhetoric of Reaction : Perversity, Futility, Jeopardy est son dernier ouvrage à ce jour.
Singulière, luvre dHirschman a été souvent sujette à controverses. Un échange récent permet de résumer les principaux termes du débat qui sest élevé à propos de son économie politique. Dans un article intitulé « La faillite de léconomie du développement » Paul Krugman dressait un sévère constat déchec. Selon léconomiste américain, Hirschman en se défiant du tournant formaliste qua enregistré léconomie moderne après 1945 aurait conduit lanalyse du développement dans limpasse. Plus essayiste aux tons impressionnistes que véritable économiste soucieux de proposer des modèles formels utilisables il serait alors, à linstar de Gunnar Myrdal, lun des « tragiques héros » de léchec de léconomie du développement.
De son côté, Michael Piore sest opposé à ce bilan très négatif en insistant sur trois éléments :
Premièrement, Hirschman a éprouvé ses principales idées, ses théories, au contact dune réalité tout à fait singulière, celle du développement économique, cest à dire, fondamentalement, de la maîtrise par une collectivité de son fonctionnement et de ses relations avec son environnement social et naturel.
Deuxièmement, ses analyses sur le développement ont vu le jour dans une « ambiance » keynésienne, en particulier à lUniversité dHarvard dans les années soixante. Lenjeu du travail théorique était alors, non pas prioritairement la cohérence ou le degré de sophistication, mais laction, la pratique. En outre, le chantier nécessitait une collaboration entre spécialistes des différentes sciences sociales, une réelle hospitalité de léconomie aux apports extérieurs.
Troisièmement, en amont, il sagit dune uvre constamment animée par un engagement politique autant quexistentiel résultant dun destin singulier.
Durant leur échange sur la portée de luvre dHirschman, Paul Krugman et Michael Piore sollicitent deux conceptions bien différentes de lhistoire de la science économique. Krugman évalue les résultats obtenus à laune des « progrès » récents de lanalyse économique moderne et son approche le situe ici manifestement à lintérieur du cadre classique dessiné avant lui par Joseph Schumpeter. On sait que la notion de « filiation des idées scientifiques » constituait lune des clés de lecture de Histoire de lanalyse économique publié immédiatement après la guerre par le grand économiste dorigine autrichienne. Le but essentiel de louvrage était de décrire « le processus par lequel leffort humain pour comprendre les phénomènes économiques produit, améliore et démantèle les structures analytiques dans une succession sans fin ». Cette notion ne faisait quexprimer lidée suivant laquelle les véritables progrès de lanalyse étaient endogènes et nétaient en aucun cas liés à lévolution des conceptions philosophiques. On peut néanmoins préférer à ce credo une interprétation visant au contraire à suggérer que cest la continuité philosophique qui signe bien souvent les véritables identités et accords théoriques. Cest la tendance que privilégie Michael Piore concernant luvre dAlbert Hirschman. Cest précisément la cohabitation dans cette uvre théorique dune orientation nettement instrumentaliste, dune part, dautre part, dune explicite intention éthique et politique qui semble permettre à Michael Piore de la considérer comme une promesse, une ouverture et non comme un échec. Cest le caractère indissociablement scientifique et démocratique du projet qui paraît en faire la valeur. Le jugement que porte Piore sur luvre dHirschman prend donc appui sur des critères originaux. Ce sont, en effet, certains choix fondamentaux relatifs à la définition de la vérité, de la réalité et de la raison qui ont selon-lui permis à Hirschman davancer ses propositions économiques les plus fécondes. La position de Piore le rapproche donc dun autre type de lecture classique en histoire des sciences. Ce fut, on le sait, la position défendue magistralement, par exemple, par Alexandre Koyré qui était lui convaincu de linfluence bénéfique des conceptions philosophiques sur le développement des sciences. Il résumait dailleurs son point de vue en soulignant le triple enseignement que lon pouvait tirer de lhistoire de la pensée scientifique :
« 1° Que la pensée scientifique na jamais été entièrement séparée de la pensée philosophique ;
2° Que les grandes révolutions scientifiques ont toujours été déterminées par des bouleversements ou changements de conceptions philosophiques ;
3° Que la pensée scientifique (
) ne se développe pas in vacuo, mais se trouve toujours à lintérieur dun cadre didées, de principes fondamentaux, dévidences axiomatiques qui, habituellement, ont été considérées comme appartenant au propre à la philosophie ».
Cest ce point de vue que nous voudrions mobiliser ici pour situer luvre dHirschman au sein de la pensée économique et en faire ressortir plus nettement lambition centrale. Cest en effet à son soubassement philosophique que cette économie politique doit ses propositions les plus fécondes.
Toutefois Michael Piore ne désigne pas explicitement la tradition philosophique vis-à-vis de laquelle luvre dAlbert Hirschman pourrait être située, en opposition à un certain positivisme prisé par léconomie « orthodoxe ». Pourtant, ces choix philosophiques, ces options affleurent et sobservent à différents niveaux de son uvre, même et paradoxalement, surtout - à ceux en apparence les moins « importants » ; ainsi, certaines caractéristiques formelles, voire certaines apparentes « coquetteries » de luvre : le style, en est un premier exemple. Hirschman a reconnu ici une certaine gourmandise pour le jeu de mot et pour lusage des néologismes ; gourmandise, mais pas seulement, car, lorsquon élabore mais aussi on baptise une notion, «on se met à raisonner avec des catégories nouvelles » ; lusage de la carte en est un autre ; il sagit toujours chez Hirschman de présenter une « carte des rhétoriques de lintransigeance », ou de viser à dresser une « cartographie du syndrome de lenlisement ». Comme il le souligne opportunément, le tableau « tout en facilitant la besogne par sa présentation même, incite à sinterroger sur un certain nombre dinteractions et de corrélations entre les différentes positions ». Le tableau condense linformation, domestique linconnu et le multiple, et fraye linvention ou la découverte. En outre, le tableau nest pas seulement un exercice de reproduction ou de récapitulation du terrain conquis, il est solidaire dune volonté de transformation. Il permet de situer les unités et donne les proximités et les écarts. Il peut permettre de prévenir les fractures et les isolements et surtout, il constitue un outil dintégration. Lusage de la carte chez Hirschman indique le souci expérimental, lexigence de lenquête. Elle est significative, plus fondamentalement, dune conception pragmatiste de la vérité et de la réalité. Cest donc à cette tradition philosophique que se rattache son économie politique.
Léconomie politique dHirschman traduit alors toujours la volonté dagir et propose non de substituer mais simplement de revendiquer en économie politique les droits de lespoir démocratique à côté de ceux du savoir. Ce sont ainsi les verbes daction qui permettent le plus aisément de décrire la composition du noyau central de son uvre. Dans des entretiens récents il a opportunément souligné que ses propositions théoriques, telle par exemple la distinction entre Défection et Prise de parole, avaient toujours exprimé « certains concepts fondamentaux qui nétaient pas aussi explicite » et que ceux-ci constituaient le véritable creuset de son projet. Cest en partant de cette dimension personnelle du projet dHirschman, significative dun « tempérament pluraliste », que nous procéderons ici. La notion de tempérament pluraliste, empruntée à luvre de William James qui le distinguait soigneusement du tempérament « barbare » de lempiriste et du tempérament « délicat » du rationaliste, permet une nouvelle fois de souligner le profond enracinement pragmatiste de léconomie politique dAlbert Hirschman.
Concernant ces options personnelles sous-tendant sa pensée, lui-même en a indiqué plusieurs, trespassing, bias for hope, shifting
Mais ce sont donc plutôt certains verbes traduisant des impératifs daction qui permettent de dresser une cartographie de ce projet théorique et dintroduire à ses principaux aspects : développer, opposer, espérer, franchir, subvertir.
I
DÉVELOPPER
A de nombreuses reprises Albert Hirschman a souligné que ce sont, au premier rang, ses contributions au problème du développement qui doivent permettre de le juger en tant quéconomiste. De fait, le corpus quil a consacré à ce problème est particulièrement impressionnant : inaugurées par quelques contributions au début des années 50, ses réflexions font par la suite lobjet dune trilogie dans laquelle Hirschman, comme il lexpliquera plus tard, ambitionnait de « célébrer, « chanter » lépopée du développement, son défi, son drame, sa grandeur ». En 1958 il publie The Strategy of Economic Development ; suivront en 1963 puis 1967 deux autres ouvrages, plus appliqués, Journeys Toward Progress et Development Projects Observed ; durant toute cette période, de nombreux articles accompagnent ses contributions majeures, rectifiant, nuançant, approfondissant les différentes perspectives ; en 1971, le recueil A Bias for Hope reprend la majeure partie de ses articles.
Il sagit donc ici dune expérience initiale et formatrice quHirschman considère comme fondamentale ; en 1984 dressant un bilan, il précisait dailleurs que « ses pensées sur le développement étaient dans une large mesure des opinions divergentes critiquant la nouvelle et lancienne orthodoxie, elles ont conduit à des débats animés, aidant ainsi, avec les contributions dautres auteurs, à rendre le nouveau domaine de léconomie du développement attirant et excitant, ceci dans les années cinquante et soixante. Jai bien limpression que cest ce que mon travail a apporté de plus positif, et que là a été son influence essentielle ». Une double indication est ici fournie : la singularité de cette expérience initiale procède, dune part, de la spécificité et de la nouveauté du domaine de léconomie du développement, dautre part, de la position avancée adoptée par Hirschman dans ce domaine. Quelques indications liminaires doivent être fournies sur ces deux points.
La notion de « développement » a été utilisée tardivement par les économistes ; ce nest, de fait, quaprès 1945 que le problème se pose concrètement dans un contexte de décolonisation et daffrontement Est/Ouest. La réussite du Plan Marshall sert de préambule à une réflexion sur le développement nécessaire des nations les moins avancées sur le plan économique. Sur le plan théorique, la « nouvelle économie » dinspiration keynésienne et les nouvelles techniques de programmation économique à grande échelle mettent en avant le pari consistant à contrôler les processus dindustrialisation, de planification et daccumulation du capital. Cest donc dans ce contexte que sinstitutionnalise léconomie du développement. Une génération dexperts publie les premières sommes sur le sujet, développe et anime les séminaires, les publications, les journaux spécialisés. Des débats sorganisent auxquels participent les pionniers, entre autres, P. T. Bauer, A. Gerschenkron, R. Nurske, P. N. Rosenstein-Rodan, A. Lewis, P. Prebish. Si des courants rivaux se forment, une entente générale paraît sétablir ; « on pourrait être tenté, note aujourdhui G. M. Meier, de résumer le courant dominant dans le domaine du développement pendant les années 50 en disant quil était structuraliste, marqué par une vision pessimiste à légard du commerce international, quil insistait sur un investissement planifié des nouveaux équipements et sur lutilisation des réserves de main-duvre excédentaire, quil prévoyait une planification centrale des devises, et quil comptait sur laide étrangère ». Néanmoins de nombreux désaccords demeuraient et des antagonismes se dessinaient : croissance équilibrée / croissance déséquilibrée, industrialisation / agriculture, planification / recours au système des prix, etc. Dans ce contexte, la spécificité dHirschman se résume au fait quil assume pleinement le contenu original de la notion de développement ; en effet, croissance nest pas exactement développement. Comme lavait remarqué B. F. Hoselitz, le développement implique la croissance (mesurée par exemple par le niveau du revenu réel par habitant), mais aussi, en plus, le changement, en particulier, le changement des valeurs et des institutions. Plus récemment A. Touraine remarquait opportunément que développer implique de se référer « à la volonté quont les acteurs sociaux, ou mieux politiques, de transformer leur société
le développement est une politique ». Cest cette position que tente alors de pleinement assumer Hirschman : ce qui va spécifier sa théorie du développement, ce qui fédère ses réflexions sur le déséquilibre, sur les « rationalités cachées », sur les liaisons, sur les conséquences inintentionnelles de laction, cest une conception endogène du changement reposant sur la prise en considération attentive des capacités daction collective des partenaires économiques, politiques et sociaux. Comme il va dailleurs très clairement lexprimer, « le problème du développement consiste à susciter et à encourager laction humaine dans une certaine direction ».
Cette option fondamentale est dégagée, déjà, dans le premier chapitre de Stratégie du Développement Economique, mais cest dans un texte plus méthodologique une véritable rareté chez Hirschman !, lintroduction à A Bias for Hope, quil la baptise et la décrit plus en détail (I) ; lune des premières conséquences de cette option est alors une défiance marquée vis-à-vis de certains biais de lactivité théorisante ; cette défiance sexprime, dun côté, par la mise en lumière de linadéquation de certains modèles économiques standards à la réalité du développement, dun autre côté, par les dérives que peut occasionner lactivité de lexpert es développement (II) ; mais le refus des théories courantes ne peut suffire et il est indispensable de proposer une véritable alternative ; fortement teintée de keynésianisme, et soucieuse de pragmatisme, lapproche dHirschman met alors en avant la notion de croissance déséquilibrée et en dégage les applications possibles en terme de liaisons (III) ; enfin, cette théorisation originale du développement doit franchir les étapes des approximations successives et se rapprocher graduellement du réel, démontrer surtout sa capacité à transformer ce réel. Les analyses ultérieures, plus appliquées et consacrées aux projets et politiques de développement répondent à cette exigence (IV).
DU DEVELOPPEMENT COMME STRATEGIE AU POSSIBILISME
Dès lexploration des préliminaires du développement, proposée dans le premier chapitre de louvrage de 1958, Hirschman détaille sa vision particulière du problème ; bien que fruit de son expérience concrète en Colombie au début des années 50, sa théorie mobilise également les intuitions keynésiennes alors dominantes dans lunivers académique américain (1) ; rédigée en 1971, lintroduction à A Bias for Hope intitulée, « économie politique et possibilisme », traduit plus nettement encore cette approche dans les termes du pragmatisme personnel dAlbert Hirschman (2).
Le développement comme stratégie
Stratégie du Développement Economique est certainement louvrage dAlbert Hirschman où apparaît le plus distinctement la touche keynésienne. Lemprunt effectué est néanmoins critique et constructif ; il rappelle les indications précieuses de Joan Robinson qui écrivait « ce que jentend par lexpression de théorie générale est plutôt une méthode danalyse. Cest un corps vivant didées qui se développe et qui produit des résultats très différents suivant quil est appliqué à des circonstances différentes par telle ou telle personne ». Lempreinte keynésienne se mesure, chez Hirschman, à des caractéristiques classiques : limportance accordée au « bon sens » de léconomiste plutôt quà sa virtuosité technique, et son souci dune connaissance approchée de la réalité ; Lexigence pratique de toute réflexion ; linterrogation complexe consacrée aux déterminants de la décision dinvestir, conditions du niveau de la production, de lemploi et du revenu. Cest sur ce dernier point que la proximité est certainement la plus apparente.
Les tentatives visant à isoler la « cause initiale », sorte de « préalable » du développement font selon lui fausse route. Successivement lexplication a reposé sur labsence de capital, sur latonie de lépargne, sur le manque de vitalité de lentrepreneuriat local, etc
Rapidement il sest avéré que la causalité suspectée nétait pas vérifiée dans chaque cas. Ajoutée à linterdépendance des facteurs incriminés, cette absence de vérification conduisit alors à un constat dimpuissance fasse au secret du développement. Une étape ultérieure consista donc à sintéresser aux facteurs non-matériels : « lorsquon eu de plus en plus réalisé, écrit Hirschman, que le retard économique ne peut être expliqué par labsence totale ou par la rareté de tel type humain ou de tel facteur de production, on sintéressa aux attitudes et aux systèmes de valeurs susceptibles de favoriser ou dentraver lapparition des activités ou des personnalités requises ». Mais là encore, pour des raisons similaires lenquête tourna court.
Cest donc une toute autre piste que celle de lobstacle ou du prérequisit au développement qui mérite dêtre suivie. Le problème est ici stratégique et consiste à trouver les moyens de mobiliser des ressources virtuellement présentes : Hirschman éclaire le problème du développement de la façon suivante : « il importe moins, pour le promouvoir, de trouver des combinaisons optimales de ressources et de facteurs de production données que de faire apparaître et de mobiliser à son service des ressources et des capacités cachées, éparpillées ou mal utilisées ». Le problème posé par le développement semble ainsi reproduire, avec néanmoins un degré de difficulté supplémentaire, celui de la sortie dun équilibre de sous-emploi dans les économies avancées. Dans chaque cas il faut trouver le catalyseur susceptible de sortir du marasme. Toutefois, « la différence est que, en situation de sous-développement, le catalyseur doit être beaucoup plus puissant que les déficits budgétaires ou autres remèdes keynésiens au chômage ». La recherche de « pressions » ou de « mécanismes dinduction » est donc au cur de la recherche ; plus précisément encore, « la planification du développement consiste alors à mettre systématiquement en uvre des dispositifs dentraînement ». Il y a là un net espoir placé dans la généralisation de certains phénomènes multiplicateurs, une action initiale conduisant à un enchaînement imprévu de conséquences positives. Mais ici lenjeu devient alors non pas de se déclarer, pour des raisons cognitives ou autres, impuissants vis-à-vis de ces chaînes de phénomènes, mais dapprendre dans la mesure du possible à les reconnaître et à les veiller. Ainsi, souligne A. Hirschman léconomiste du développement doit être vigilant concernant les « rétroactions » en tous genres. Un cas intéressant est celui de lacquisition dans un tel processus de certaines compétences rares initialement, compétences administratives ou gestionnaires, par exemple : « ces dernières ressources, écrit Hirschman, probablement les plus rares au début du processus de développement sont celles qui peuvent se développer le plus vite en raison du caractère direct et de la force de leffet de rétroaction et parce que leur développement nest limité que par la capacité dapprendre ».
Le développement nécessite donc une approche stratégique dans deux directions : premièrement dans celui de limpulsion. Le catalyseur évoqué constitue quelque chose dextrêmement complexe. Il se réfère intuitivement à une volonté lucide de changement par les acteurs. Dans le cas des pays concernés, cette volonté est confrontée à la réalité des pays déjà développés. Dès lors, « leur développement sera forcément un processus moins spontané et plus délibéré que dans les pays où il sest produit plus tôt ». Mais ici le problème concerne justement la lucidité des acteurs, car, si un précédent existe, lincertitude demeure forte ; ainsi, « le problème du développement ne se situe donc pas tellement entre des bénéfices et des coûts connus quentre le but visé et lignorance ou les conceptions erronées de la route qui y mène ». Le catalyseur consiste donc en une certaine « optique de croissance qui ne consiste pas seulement à désirer la croissance, mais aussi à percevoir la nature essentielle de la route y conduisant ». Cette lucidité commence, nous le verrons, par une perception adéquate du changement (voir chapitre 3).
La stratégie consiste donc surtout, en raison de réticences initiales liées en particulier à la perception du changement, à impulser des processus impliquant obligatoirement les agents. Hirschman insiste donc sur limportance des mécanismes dinduction indispensables dès lors que le sous-développement « na pas trait à labsence dun ou de plusieurs facteurs ou éléments nécessaires (capital, éducation, etc
) dont la combinaison avec dautres éléments doit produire le développement économique, mais à un défaut du processus de combinaison lui-même. Nous affirmons simplement que les pays ne réussissent pas à exploiter leur potentiel de développement parce que, pour des raisons en grande partie liées à leur conception du changement ils ont du mal à prendre les décisions requises par le développement en aussi grand nombre et avec autant de rapidité quil le faudrait ». Le problème, là encore, nest pas si éloigné des fameux développements keynésiens relatifs à la volatilité du « climat des affaires ». Donc la stratégie consiste ici à passer outre à cet inconvénient. Là encore, Hirschman décrit précisément lenjeu : « lobjectif dune théorie et dune politique du développement est donc dexaminer dans quelles conditions les décisions de développement peuvent être provoquées, en dépit de ces imperfections, par des dispositifs dentraînement ou des mécanismes dinduction ». Cest là renouer avec la littérature économique consacrée aux phénomènes (décisions, investissements) induit, par comparaison au phénomène autonome.
Défense du possibilisme
Cest très vraisemblablement la dimension volontariste et pratique du keynésianisme qui a attiré lattention dAlbert Hirschman dès 1935 quand, alors étudiant de F. Hayek ou de L. Robbins à la London School of Economics (LSE), il choisit plutôt de simpliquer dans un groupe de réflexion sur la nouvelle économie cambridgienne. Mais cette orientation répondait chez lui à une préoccupation pragmatique ou même pragmatiste plus fondamentale en faveur de laction et, corrélativement, à lexigence de proposer une perspective réellement instrumentale. Il est opportun ici de rappeler la remarque de W. James qui estimait que le véritable pragmatiste « accepte de vivre sur un programme de possibilités, non garanties, auxquelles il accorde sa confiance : il accepte de donner sa personne en paiement, au besoin, pour la réalisation de tout idéal créé par sa pensée ». Une telle volonté de croire et de persuader de la possibilité de changements économiques, politiques, sociaux vertueux anime la recherche dHirschman ; dans lun de ses rares textes consacré à la méthodologie, « économie politique et possibilisme », il souligne que ses recherches « sont empreintes de certains sentiments, croyances, espoirs et convictions communs et du désir de convaincre et de convertir à de telles émotions» ; plus loin, il ajoute, « car la disposition fondamentale de mes écrits a été de repousser les limites de ce qui est ou est perçu comme possible, fût-ce au prix dun affaiblissement de notre capacité, réelle ou supposée, à discerner ce qui est probable».
Le texte sélève, en effet, contre la tendance compulsive du chercheur en sciences sociales à dégager les lois, régularités et constantes. Une telle recherche des déterminants est légitime, mais dans une certaine mesure. Elle ne doit pas occulter une autre dimension liée à lintrinsèque capacité dadaptation des communautés humaines. Il est donc indispensable, « de souligner la multiplicité, la créativité même désordonnée qui caractérisent laventure humaine, de mettre en lumière le caractère unique dune occurrence particulière et de concevoir une façon entièrement neuve de tourner une page dhistoire». Cette division mesurée des tâches au sein de la classique alternative libre arbitre / déterminisme est particulièrement cruciale dans lanalyse du changement social. Laccent trop fortement porté sur le déterminisme conduit, en effet, à décourager le changement : si lévolution était déterminable à lavance sur la base dun modèle, le changement ne pourrait avoir lieu. Il serait soit exactement anticipé par les éléments conservateurs, soit surestimé par les partisans du changement.
Plusieurs outils utilisés dans ses analyses témoignent de ce souci ; Hirschman en mentionne trois : premièrement, la notion de « blessing (or curse) in disguise » développée amplement dans Development Projects Observed qui montre comment certains handicaps initiaux non anticipés ont pu de façon surprenante se convertir dans certains cas en de véritables atouts ; deuxièmement, la notion de dissonance cognitive. Forgée par les travaux de Festinger et de ses collaborateurs cette théorie enseigne comment certaines capacités sacquièrent dans laction et ne sont donc nullement des préalables indispensables à laction. Si toutefois Hirschman mentionne lécole de Festinger, il remarque que sa propre approche a été parallèle et indépendante. Soulignant lenjeu de cette notion, il remarque que, « Lidée que les croyances, les attitudes et les valeurs peuvent être refaçonnées et modelées par des pratiques adoptées plus ou moins accidentellement nest ici mis en avant que dans le but de justifier lexistence dalternatives à certaines séquences ordonnées ». La troisième notion est particulièrement importante dans léconomie politique dHirschman ; il sagit de sa conception personnelle de la notion de conséquences inattendues de laction ; développée initialement par la tradition conservatrice, associée à lidée « dordre spontané », la notion a été désavouée par les réformateurs. Mais il sagit dune erreur : en effet le fait quil existe une multiplication deffets et denchaînements possibles, à partir dune action initiale ne disqualifie pas toute possibilité et toute volonté de connaissance et daction en vue de ladaptation. En faisant limpasse sur cette notion les réformateurs ont surévalué lidée de changement entièrement voulu, géré, planifié. Ce programme ne pouvait alors traduire les multiples processus dévolution non anticipés, au départ, qua enregistré lhistoire. Plus nettement, cette vision traduit une perspective, en quelque sorte aristocratique du changement ou de gestion du changement par le haut, ne faisant pas cas de lautonomie réelle des acteurs. Comme le résume ici Hirschman, « en bref, on pourrait considérer lhistoire comme le processus à travers lequel des hommes en général et des classes dirigeantes en particulier, se surpassent sans cesse, redoublant defforts pour reproduire et maintenir lordre existant». Il ajoute, enfin, que ces options possibilistes « ne sont simplement quun moyen de défendre les droits dun avenir ouvert [non-projected future], cette option constituant certainement lun des droits inaliénables des individus et des nations».
Un article ultérieur, « En défense du possibilisme » permet dillustrer sur un cas précis cette option méthodologique. Il sagit en effet dune recension critique dun travail de S. N. Eisenstad sur les déterminants dune issue démocratique ou dune issue totalitaire à une révolution. Elle permet à Hirschman de rappeler à quelles incongruités peut conduire une option trop déterministe en sciences sociales.
S. N. Eisenstad tient à se situer dans une perspective assez différente de celle inaugurée par B. Moore et prolongée par T. Skocpol. En effet, plutôt que de solliciter une approche comparative visant à dégager certaines structures massives contraignant les événements, il réhabilite une approche plus micro-sociale attentive à lévénement. Ce choix lui attire dans un premier temps les sympathies dHirschman qui remarque, « Personnellement, ce changement de cap ou ce retour à une position autrefois dominante me convient assez bien. Suivre en détail le déroulement dune révolution nous permet dacquérir une forte sensibilité - ce que ne permet pas lapproche structuraliste - aux nombreux possibles non advenus de lhistoire , aux occasions manquées de peu et de façon catastrophique ainsi quaux circonstances heureuses et étonnantes où on a échappé au désastre ; de ce fait, lhistorien soucieux des évènements aura moins tendance que le sociologue à déclarer que, dans telle ou telle circonstance structurale, lissue était préétablie». Néanmoins, selon lui, lauteur ne respecte pas vraiment son contrat ; en effet, il considère que plus les structures antérieures dune révolution sont rigides, plus le déroulement des évènements révolutionnaires est violent, plus, enfin, les risques daboutir à un régime autoritaire sont grands. Cette proposition générale pose immédiatement question ; des contre-exemples simposent, lAllemagne daprès 1918, par exemple. Il est donc indispensable de nuancer les propositions et de complexifier lanalyse. Lune des possibilités est alors, par exemple, de porter attention aux accomplissements positifs dun déroulement révolutionnaire, tenter de dégager, dans chaque cas, le ratio entre « cost side» et « benefit side » dune révolution. Chaque processus historique est donc singulier et, plus important encore, il est rebelle à toute détermination complète antérieure, laissant donc dans chaque cas une possibilité daction : « Par conséquent, toute révolution menée à des fins démocratiques ou pluralistes doit progresser sur un chemin des plus étroits». Laffirmation dEisenstad suivant laquelle les virtualités démocratiques seraient minces lorsque les circonstances pré-révolutionnaires mettent en présence dun pouvoir fort renvoie au privilège accordé trop souvent par les chercheurs en sciences sociales à lapproche probabiliste ; là encore, cest repousser trop brutalement dans lombre une autre approche, possibiliste : « Dans le cas présent, cette approche consiste à découvrir des chemins, aussi étroits fussent-ils, menant à une issue qui apparaît forclose sur la base du seul raisonnement probabiliste».
Le possibilisme dHirschman conduit ainsi à une réhabilitation de lhistoire au sein de léconomie. Il correspond à une tendance forte de la discipline en net regain depuis une vingtaine dannées. La spécificité dHirschman saccuse dans lattention portée à lintention et à laction : si lessence du fait historique est que toute évolution aurait pu être autre, il convient dans lintérêt des communautés humaines de focaliser linterrogation sur certaines fins, pluralistes et démocratiques, et dexploiter les chances, même exceptionnelles, dy parvenir : « Cest une énigme et un paradoxe considérables, mais je crois quil est vrai que lexplication détaillée de telle combinaisons fortuites et a priori tout à fait improbables de circonstances favorables ou denchaînements heureux dévènements est moins décourageante que de poser les conditions préalables nécessaires à un retour à la démocratie. La raison pour laquelle cet enchaînement improbable savère subjectivement encourageant est quil évoque limage dun rare concours de circonstances pareils à ceux auxquels lhistoire nous habitue. Le simple fait de trouver ou dimaginer un tel concours de circonstances nous donne lassurance que, même si celui-là en particulier ne peut être répété ou transposé dans la réalité, il doit y en avoir quelques autres tout aussi tirés par les cheveux que lhistoire garde en réserve. Car lhistoire nest rien si elle nest tirée par les cheveux -tirée malheureusement, doit-on ajouter, vers le bien comme vers le mal».
CRITIQUE DE LECONOMISTE
Hirschman se considère résolument comme un dissident dans le domaine de léconomie du développement. Il a revendiqué cette position à de nombreuses reprises, militant, en quelque sorte, pour lexceptionnalité de sa position ; ses critiques vont aussi bien sadresser aux tenants de lorthodoxie la plus conservatrice, quaux premiers économistes du développement qui, justement, adoptèrent un point de vue hétérodoxe, quà, enfin, les tenants de lapproche structuraliste. Ce qui est systématiquement visé, cest « une tendance compulsive à la théorisation» que, à divers degrés, ces différents courants névitent pas. Cest alors sa critique du premier véritable « paradigme » en matière de théorie du développement, lapplication de la notion de croissance équilibrée, qui illustre sa critique dune certaine manière de théoriser (1) ; ce biais dans lanalyse na pas pour unique conséquence dobscurcir le discours sur le développement ; lobservation des méfaits de lexpert es développement permet à Hirschman de souligner les conséquences concrètes de cette immaturité scientifique (2).
Critique de léconomiste en ricardien impénitent
Ce qui est le plus souvent dénoncé par A. Hirschman est très proche de ce que Joseph Schumpeter a défini comme le « vice ricardien » de léconomiste : une tendance à labstraction faisant fi de tout réalisme et étant donc impropre à favoriser ladaptation de lhomme à son environnement social et naturel. Informé par son expérience concrète en Colombie, Hirschman a détecté lapparition de cette tendance dès les premières grandes contributions théoriques au développement. Sa réaction, comme il la expliqué ultérieurement, la placé dans la situation dun « rebelle vis-à-vis de lautorité, comme un dissident de la deuxième génération à légard de propositions qui, tout en étant par elles-mêmes neuves et hétérodoxes, étaient rapidement en train de prendre, au cours des années cinquante, la forme dune nouvelle orthodoxie sur les problèmes du développement ». Déjà dans limmédiat après-guerre, il sétait interrogé sur la pertinence dune application trop systématique des modèles keynésiens à lEurope du Plan Marshall ; et, en 1954, son expérience en cours en Colombie lui avait permis davancer des doutes comparables concernant lutilité de ces modèles aux situations de sous-développement. Cest néanmoins dans louvrage de 1958 quil intègre une longue critique de lapplication des modèles de croissance équilibrée aux situations de développement.
Développés à la suite des premières contributions de R. F. Harrod et E. D. Domar, ces modèles reposent sur quelques concepts basiques : fonction dépargne, investissement induit et autonome, productivité du capital. Hirschman reconnaît leur utilité dans les économies avancées où ils ont informé les politiques visant à réguler la croissance. Mais ces modèles ne peuvent être adaptés à la question du développement ; il écrit, « si lon pense que les relations fonctionnelles du modèle décrivent de façon valable le processus de développement, il peut arriver un moment où le modèle empêche de comprendre la situation réelle des pays sous-développés plutôt quil ne permet de le faire ». Les situations, en effet, ne coïncident nullement ; à titre dexemple, dans les économies « avancées », les déterminants de lépargne et de linvestissement sont indépendants, alors que lune des caractéristiques des économies du développement et quil y a interdépendance, le dégagement de lépargne ainsi souvent causé par lapparition de nouvelles opportunités dinvestissement. Dans ces conditions, insiste Hirschman, « un modèle fondé sur la propension à épargner et sur le coefficient dintensité du capital présente forcément beaucoup moins dutilité que dans les économies avancées. Sa valeur prévisionnelle et opérationnelle est faible. En réalité, il ne nous donne guère dinformations sur les mécanismes-clés permettant de faire démarrer et avancer le progrès économique dans un environnement arriéré ».
En effet, le cur du problème du développement est immédiatement identifiable et concerne les « forces qui gouvernent le processus daccumulation du capital ». Lanalyse doit donc se focaliser en priorité sur le problème de linvestissement, proposer précisément une théorie de linvestissement dans les situations de développement ; les analyses antérieures, proposées aussi bien par J. R. Hicks ou E. D. Domar, ont avancé la distinction opportune entre investissement induit et investissement autonome ; lun des principaux écueils concerne, dans les situations « avancées », la versatilité de linvestissement autonome responsable souvent des fluctuations irrégulières de lactivité économique. En revanche, dans les situations de développement la question de la composante autonome se pose moins en raison dune abondance dopportunités technologiques. Le problème se situe donc plutôt au niveau de linvestissement induit : « ce qui constitue leur problème, ce sont les processus qui, dans une large mesure vont de soi dans les pays avancés : à savoir la perception des occasions dinvestissement et leur matérialisation en investissements effectifs ». Cest donc une réflexion originale sur la « capacité dinvestir » qui doit être menée. Le problème spécifique du développement se caractérise donc par létat dans lequel une épargne virtuelle est « frustrée » alors même que les opportunités dinvestissement sont présentes, en raison dun handicap dans la « capacité dinvestir ». Lenjeu de léconomie du développement est détudier cette situation normale de transition et de proposer des aides à lamélioration de cette capacité, véritable force motrice du développement.
En effet, il est évident que durant cette phase délicate des forces opposées vont jouer, certaine dentre-elles dopant cette capacité, dautres la déprimant. Un effet positif est mis en lumière par Hirschman : leffet de complémentarité de linvestissement ; il est nécessaire, explique-t-il, de « concevoir linvestissement engendré par la capacité dinvestir non comme un plafond mais comme un plancher ». Il y a un effet contagieux de la décision dinvestissement si bien que des décisions prises dans le secteur moderne dune économie en voie de développement peuvent servir dexemple est rendre virtuel un « investissement additionnel », possibilité quune optique stratégique se doit de repérer et dexploiter . Comme le signale encore Hirschman, insistant sur la proximité de ce processus avec la notion de multiplicateur, « les investissements dune période suscitent, à leur gré et avec une logique qui leur est propre, des investissements complémentaires dans la période suivante ; ils tracent une partie de la route à suivre et imposent pratiquement certaines décisions dinvestissement supplémentaires ». Mais, tout autant, durant cette phase de naissance et dévolution de la « capacité dinvestir », vont jouer des forces opposées, corrosives. Dès le départ du processus de fortes contraintes rendent possible léchec : le poids de lincertitude, le coût social parfois exorbitant des premiers bouleversements
Là encore, loptique stratégique doit analyser pour agir afin de ne pas laisser sévanouir les possibilités de développement. Hirschman mentionne ici les enseignements du « modèle Berlitz » proposé par Herbert Simon qui suggérait de contourner certaines contraintes de lapprentissage par une modulation appropriée du rythme de travail. Sollicitant ce point de vue et ladaptant au problème du développement, Hirschman avance que « ce modèle donne à penser quil faudrait un peu forcer lallure dans les premiers stades du développement, de manière à vaincre les résistances, alors à leur maximum ».
Hirschman peut alors mieux définir son « opposition instinctive » aux tentatives dapplication, par P. N. Rosenstein-Rodan, R. Nurkse, A. Lewis ou T. Scitovsky, des modèles de croissance équilibrée aux situations de développement. Les tenants de lapproche équilibrée, sappuyant sur la thèse du support mutuel, conseillent un développement simultané de tous les secteurs ; pour Hirschman, « la théorie de la croissance équilibrée aboutit à la conclusion quune économie industrielle moderne entièrement nouvelle et autonome doit se superposer au secteur traditionnel stagnant également autonome ». Il y a ici simplement duplication à la situation de développement du remède keynésien de sortie de léquilibre de sous-emploi dans une économie avancée : cest, à titre principal, à lEtat dagir car il est seul à même dorganiser cette « superposition ». Mais cette théorie combinent deux attitudes contradictoires : « lun des plus curieux aspects de cette théorie est la façon dont elle combine une attitude défaitiste à légard des capacités des économies sous-développées avec une confiance absolument aberrante en leurs facultés créatrices », et Hirschman ajoute, « son application exige une énorme somme de ces aptitudes que nous avons reconnues comme très rares dans les pays sous-développés
en dautres termes, si un pays était en mesure dappliquer la théorie de la croissance équilibrée, il ne serait pas sous-développé au départ ».
Le biais général des modèles de croissance équilibré appliqués aux situations de développement peut être désormais nettement repéré. Tous ces modèles, même ceux plus perfectionnés insistant sur les anticipations relatives en particulier aux économies externes, avec leur accent porté sur le rôle centralisateur de lEtat exprime une véritable répugnance vis-à-vis de la praxis du développement. Le développement pose par définition un problème de métamorphose : « le développement économique signifie une transformation plutôt quune création ex novo : il entraîne un bouleversement des anciens modes de vie, de production et daction, toujours responsables de lourdes pertes ». Cest lampleur et la complexité de la tâche, aussi bien quune réticence naturelle à envisager certaines conséquences funestes du changement qui explique lattrait exercé par des modèles qui justement, occultent le processus de transformation et dépeignent le développement comme une simple substitution. Mais lerreur est capitale si le développement, par nature, constitue un « processus de transformation dun type déconomie en un autre type, plus avancé ».
Critique de léconomiste en expert es développement
Albert Hirschman a souvent expliqué comment lexpérience de la montée des totalitarismes dans des années trente lavait sensibilisé aux risques potentiels que faisaient naître certaines ambitions démesurées relatives au contrôle économique et social. En outre, il a également souligné le caractère formateur de sa première expérience en Colombie où il se refusa à être relégué, comme linvitait alors la Banque Mondiale, « à une sorte dactivité de programmation » : « comme je métais déjà plongé dans certains des vrais problèmes du pays, javais limpression que lune des choses dont la Colombie avait le moins besoin, cétait dun plan de développement synthétique compilé sur la base destimations « héroïques » ». La critique de lexpert économique sûr de lopérationnalité et de luniversalité de sa science qui lui donnent, en quelque sorte une position en surplomb par rapport aux communautés dans lesquelles il intervient, constitue une constante de son travail. Néanmoins, si Hirschman demeure attentif aux dangers que peut faire courir lexpert « réformiste » trop zélé, cest surtout lexpert « réactionnaire » qui constitue sa cible privilégiée.
Cest, en effet, la « biographie » quil consacre à léconomiste ultra libéral français Jean Gustave Courcelle-Seneuil le pontifex maximus de lécole libérale française du XIXe siècle, selon Charles Gide qui lui permet de synthétiser ses griefs sur ce point. Cest dans Journeys Toward Progress, à loccasion de lanalyse de lhistoire de linflation chilienne quHirschman est une première fois confronté à luvre et à laction de cet économiste qui fut appelé en 1853 à enseigner sur la première chaire déconomie politique inaugurée à Santiago. Il reviendra un peu plus tard sur ce thème en signant lentrée « J. G. Courcelle-Seneuil » dans The New Palgrave.
Lentreprise nest pas, on sen doute, chez Hirschman, strictement rétrospective ; elle est en rapport étroit avec le présent de la science économique ; si à la fin des années quarante, J. Schumpeter décrit lécole libérale française en terme assez péjoratif, qualifiant ses représentants tardifs, P. Leroy-Beaulieu, J. G. Courcelle-Seneuil ou Y. Guyot de « quarteron des vétérans du laisser-faire », quinze ans plus tard il nen est pas de même avec F. Hayek. Dans son étude consacrée à F. Bastiat ce dernier montre que le qualificatif de « génie » ne sapplique pas seulement à son activité de publiciste, mais aussi à ses intuitions théoriques sur le marché et à ses analyses consacrées aux caractères fallacieux et dangereux de linterventionnisme sous toutes ses formes. Plus tard encore, M. N. Rothbard, désignera Courcelle-Seneuil comme étant lun des plus intéressants représentants du courant français danalyse de la banque libre.
Par contraste, Hirschman brosse un tableau catastrophique, à la limite du ridicule, du séjour chilien de Courcelle-Seneuil. Les dommages se sont situés à deux niveaux : premièrement, par son action directe, il a favorisé ladoption de la loi bancaire ultra-libérale de 1860 qui est aujourdhui considérée comme ayant donné naissance à linflation endémique qua connue par la suite le Chili ; deuxièmement, par son enseignement, léconomiste français a formé un aéropage de disciples zélés qui, par exemple, vont après la Guerre du Pacifique contre le Pérou brader les mines de nitrate de Tarapaca aux intérêts privés, en particulier étrangers. Lavis que propose Hirschman en 1963 est particulièrement ironique : « Pauvre Courcelle-Seneuil ! Sa mission individuelle dassistance aurait difficilement pu mieux se passer, si lon sen tient aux critères de bilan communément admis. Ses conseils furent suivis à la lettre, les lois quil ébaucha furent votées, son buste trône à luniversité du Chili et son influence en tant que professeur et spécialiste de droit public international est à présent largement ressentie. Mais cest précisément pour cette raison que tous les maux graves qua subi léconomie chilienne par la suite, de linflation à la monoexpansion, lui ont été imputés».
Dans larticle ultérieur consacré à léconomiste français, Hirschman souligne que « lexpert » Courcelle-Seneuil mérite examen en raison de sa typicité : « Courcelle-Seneuil est probablement le tout premier prototype du genre, et lironie de sa carrière au Chili présente les caractères qui resteront typiques de nombreux représentant ultérieurs». Cinq traits de lexpert es développement ressortent constamment :
Lexpert, sappuyant sur une confiance sans borne en sa science pense connaître la solution de tout problème quel quil soit et où quil se produise.
Les locaux confèrent une véritable aura à lexpert se soumettant à tous ses conseils et les acceptant avec dautant plus de facilité que leurs conséquences apparaissent politiquement et socialement douloureuses.
Les remèdes de lexpert sont souvent administrés avec dautant plus de bonne volonté quil demeure solidaire de certains intérêts puissants de son pays dorigine.
Lexpert économique est très souvent critiqué pour vouloir transplanter une situation dans un nouvel environnement. Mais, comme le souligne Hirschman, « sa véritable ambition est plus extravagante : il sagit de doter le pays de ces institutions idéales qui nexistent que dans son esprit car il sest révélé incapable de convaincre ses propres concitoyens de les adopter».
Dans le cas probable de fiasco de ses réformes, lexpert remplit la fonction de bouc émissaire ; la conséquence est alors surtout négative pour le pays à la recherche de son développement dans la mesure où cette culpabilité exclusive « prévient toute leçon authentiquement basée sur lexpérience passée».
DESEQUILIBRE, RATIONALITES CACHEES ET LIAISON
Ladhésion à la notion de croissance non équilibrée et lapprofondissement du concept de liaison procèdent chez Hirschman de la recherche de ce quil a baptisé les « rationalités cachées ». Les principales inventions, et non simplement découvertes, auxquelles vont le conduire ces rationalités ont été listées voilà peu par Hirschman : rationalité « 1. Des pénuries, goulots détranglement et autres séquences de croissance non équilibrée au cours du développement (
) 2. Des opérations industrielles à forte intensité de capital (
) et 3. De la pression exercée sur les décideurs par linflation et les déficits de la balance des paiements ». Lidée de « rationalité cachée » renvoie ici à la conviction que cest le doute réel qui suscite la réflexion et laction des communautés concernées, que cette action est localisée et met en présence dune volonté et dune capacité intrinsèque à sadapter, à définir collectivement des fins et à solliciter les moyens dy parvenir. Significativement, léchec ou lincapacité à relever le défi de ladaptation ne peut être le fait que dune « communauté dont le comportement est devenu totalement irrationnel et où les réactions créatrices ont été étouffées ».
La croissance non équilibrée
Présentée dans Stratégie du Développement Economique, la notion de croissance non équilibrée vise à répondre au défi que pose le problème spécifique du développement ; Hirschman le rappelle judicieusement : « lavantage de ce type de développement par saccades sur la « croissance équilibrée », où toutes les branches dactivité progressent absolument de pair, est quil laisse une marge considérable aux décisions dinvestissement « induites » et quil économise ainsi notre ressource la plus rare : laptitude à prendre des décisions ».
Il faut donc porter attention aux « distorsions du processus de croissance ». Or, les économistes commettent une double erreur à ce niveau : premièrement, ils estiment que ces distorsions, manifestes dun processus intermédiaire, doivent être éliminées ; deuxièmement, ils considèrent que les forces du marché constituent le meilleur instrument de cette élimination. Là encore, Hirschman éclaire très simplement la question en notant que la préoccupation basique des économistes est de déterminer si « en situation de déséquilibre, les forces de marché peuvent à elles seules restaurer léquilibre ».
Une première objection est donc soulevée ; le processus dajustement élu par les économistes est trop simple. Dans la réalité des tensions et déséquilibres, les réactions aux signaux prix pour maintenir les marges de profit ne sont pas les seuls motifs daction ; une revendication collective sadressant à une institution publique peut également être correctrice si les responsables publics craignent, par exemple, pour leur situation ; dès lors, un complément doit être apporté à cette conception de lajustement : « les forces extérieures au marché ne sont pas nécessairement moins « automatiques » que les forces de marché ».
Une seconde objection adressée aux économistes porte sur la faveur accordée à la statique comparative, à la comparaison entre deux états déquilibre. Cette attitude est révélatrice dune « certaine hâte den finir avec le processus qui sépare ces deux points cest-à-dire avec le processus de développement ». Par contraste, une approche adaptée au problème du développement doit solliciter un tout autre point de vue et sintéresser aux séquences éloignant de léquilibre : « Notre but doit être dentretenir plutôt que déliminer les déséquilibres dont les profits et les pertes sont les symptômes en économie de concurrence. Pour que léconomie continue de progresser, la politique de développement doit viser à maintenir les tensions, les disproportions, les déséquilibres. Ce cauchemar de la théorie de léquilibre, laraignée tissant sans fin sa toile, constitue justement le mécanisme quil nous faut assidûment rechercher, pour son inappréciable contribution au processus de développement ».
Lenquête invite alors à approfondir et élargir le concept de complémentarité que, traditionnellement, la littérature standard associe aux économies de dimension. Hirschman en propose dabord un premier élargissement en considérant quil y a complémentarité lorsque laccroissement de production dune unité A augmente la rentabilité dune unité B pour lun des trois motifs suivants : baisse des coûts marginaux de B ; augmentation de la demande de B ; pour ces deux motifs à la fois. Franchissant une étape supplémentaire, et prenant en considération lentremêlement des unités publiques et privées assurant le développement économique, il présente ensuite une définition plus large encore de cette notion, centrée sur lidée de pression : « En un sens encore plus général, la complémentarité signifie quune hausse de la production de A déterminera une pression pour obtenir une augmentation de loffre de B. Lorsque B est un bien ou un service produit par le secteur privé, cette pression aura pour résultat des importations ou une hausse de la production intérieure parce quil sera de lintérêt des importateurs et des producteurs de B dy répondre. Lorsque B nest pas produit par le secteur privé, cette pression ne prendra pas la forme dun intérêt personnel dordre pécuniaire, mais celle dune pression politique pour obtenir B
La complémentarité se traduit alors par des réclamations à propos des pénuries, des goulots détranglement et des divers obstacles au développement. En ce cas, laction nest pas déterminée par le mobile du profit, mais par des pressions collectives exercées sur les autorités et les organismes publics ».
Lélargissement de la notion de complémentarité conduit à une analyse plus fine du concept dinvestissement induit. Là encore, lenjeu du développement nécessite de compléter la conception initiale, linvestissement induit ne pouvant être seulement linvestissement directement lié aux accroissements antérieurs de la production. Hirschman souligne en outre que la distinction entre investissement autonome et investissement induit, proposée dans le cadre de lanalyse des économies avancées nest pas très claire : dans les deux cas, un élément commun détermine la catégorie : « linvestissement est entrepris non parce que la demande a augmenté dans le passé, mais parce que lexpérience du passé sert de guide pour le futur ». Mais en quoi la notion hirschmanienne de complémentarité permet-elle de mieux distinguer les investissements induits, qui constituent le problème central du développement, et les investissements autonomes (préoccupations plus caractéristiques des économies avancées) ? Cest quil invite à sintéresser en priorité aux économies externes créées par un investissement initial. Hirschman note donc, « nous pouvons donc définir notre concept dinvestissement induit en précisant que les projets entrant dans cette catégorie ont un bénéfice net déconomies externes ». Il sagit ici, une nouvelle fois, dun élargissement de la notion de multiplicateur, les enchaînements successifs à partir dune impulsion initiale étant convergents. Mais cela désigne alors précisément lobjectif que doit se fixer une politique de développement concernée par les déséquilibres créateurs : « en pratique, les séquences de croissance montreront les tendances à la convergence et des possibilités de divergence, et une politique de développement a pour objet, dans une large mesure, dempêcher une convergence trop rapide et de favoriser les possibilités de divergence ».
Cette approche, quHirschman reconnaît partager avec dautres, permet déjà de se prononcer sur certains critères standards dinvestissement et de relativiser ceux basés sur une conception trop stricte de la rentabilité. Dans les situations de développement le choix consiste essentiellement à promouvoir certains projets, à en ajourner dautres. Dès lors, « il est nécessaire de recourir à ce quon pourrait appeler une solution en séquence ou en chaîne ». Cette particularité rend en grande partie caducs les critères forgés pour les situations avancées. De fait, un nouveau territoire soffre à linvestigation : « la différence entre les séquences « facilitante » et « contraignante », le fait quil peut être rationnel de violer la règle « commencer par le commencement », et le fait que la difficulté de prendre une décision de développement nest pas nécessairement proportionnelle au montant de capital quelle requiert ». Lalternative entre investissement dans le domaine des infrastructures économiques et sociales (IES) et activités directement productives (ADP) permet de cerner une première fois la difficulté de ce pari théorique et pratique. Hirschman va ici critiquer la priorité traditionnelle accordée trop vite aux IES.
Dans la littérature courante, les IES se définissent par trois critères officiels plus un critère officieux ; officiellement, ils facilitent et constituent les bases des activités ultérieures, ils sont majoritairement assurés et contrôlés par la puissance publique, enfin, ils ne peuvent être importés ; officieusement, les investissements quils assurent sont indissociables et surtout, ils sont à fort coefficient dintensité en capital. Cette dernière condition ne fait ici que traduire les sympathies de la Banque Internationale du Développement et de la Reconstruction pour les imposantes infrastructures en énergie et en transport. Mais Hirschman souligne que les IES ne peuvent donner lieu à un rigoureux calcul ex ante et ont également ex post le défaut, dû à leur lourdeur et à leur mode dadministration, de ne pas être très réactives aux dysfonctionnements. Les statistiques démontrent bien que linvestissement en IES constitue toujours une composante importante du développement. Néanmoins, ces statistiques « ne peuvent nous indiquer dans quelle mesure linvestissement en IES précède ou suit linvestissement dans les ADP, et cest justement la question qui nous intéresse ». Si le problème du développement consiste à favoriser la « capacité dinvestir », et si le problème concerne la priorité des ADP ou des IES, alors le choix doit seffectuer en privilégiant la séquence maximisant les décisions induites. Deux possibilités sont donc en présence : premièrement, le développement par excès de capacité dIES, le plus souvent jusqualors sélectionné, et, deuxièmement, le développement par insuffisance de capacité dIES. Hirschman délivre ici un diagnostic « dissident », bien quil rappelle naturellement quil existe toujours un rapport IES/ADP minimum. En effet, il estime que le développement par excès est peut être stratégiquement moins intéressant. La pression quil induit sapparente plus à une invitation au développement il met simplement à la disposition des ADP une structure - alors que le développement par insuffisance créant rapidement des goulets, des tensions, des revendications exerce des pressions beaucoup plus fortes à la création des IES ; « quand les motivations sont faibles, il paraît donc plus sûr de compter sur le développement par insuffisance dIES que sur le développement par excès dIES », note-t-il. Prenant le cas encore plus topique des régions les plus pauvres dans les Pays en Voie de Développement (PVD) il insiste sur les défauts du développement par excès, relevant, « nous avons ici des régions qui se sont, pour ainsi dire, sclérosées dans leur répugnance à se développer, et il semble assez improbable quun système purement facultatif au reste très onéreux soit efficace
cette foi dans les vertus propitiatoires de linfrastructure ne devrait pas constituer les fondements dune politique de développement ».
Lanalyse des effets de liaison
Le concept de liaison est introduit initialement comme une interrogation portant sur les effets dinduction au sein des activités directement productives. En 1954, Hirschman ne parle encore que de « limpact des productions de second rang sur les productions de premier rang». Cest dans louvrage de 1958 quil baptise et définit plus précisément cette notion de liaison. Il revient ultérieurement sur le thème à de nombreuses reprises, en particulier dans plusieurs articles basiques publiés à la fin des années 70.
Deux mécanismes dinduction peuvent jouer au sein des activités productives :
Premièrement, les liaisons en amont correspondant aux effets nés des approvisionnements en inputs ; Hirschman les définit en soulignant que « toute activité économique non primaire déterminera des efforts pour produire localement les inputs qui lui sont nécessaires ».
Deuxièmement, les liaisons en aval liées aux utilisations des inputs ; cest donc « toute activité qui, par nature, ne répond pas exclusivement à des demandes finales déterminera des efforts pour utiliser ses outputs comme inputs dans des activités nouvelles ».
Les deux phénomènes sont connus des économistes qui évoquent fréquemment les économies externes, les complémentarités et les causalités cumulatives. Toutefois la notion na pas véritablement donné lieu à des tentatives de mesures précises. Hirschman propose alors de distinguer deux phénomènes jouant dans limpact quune industrie A peut exercer sur une industrie B : Limportance potentielle des nouvelles industries pouvant être lancée ; la force de cet effet, cest-à-dire la probabilité que ces nouvelles industries soient effectivement créées. Les résultats statistiques de lanalyse input-output peuvent-ils alors permettre daméliorer la maximisation des effets de liaison ? Sappuyant sur une étude de H. B. Chenery et T. Watanabe, il souligne que des informations précieuses sur les complémentarités entre secteurs et industries sont fournies par ce type dinstrument ; mais lemploi a ici des limites car, statique, il ne sapplique au développement séquentiel quau prix dun « exercice mental » assez malaisé. Les extrapolations à partir de ce type de matrice sont intéressantes, néanmoins, « il est beaucoup plus utile détudier la structure des pays sous-développés et de voir comment les effets de liaison y font normalement leur apparition ». Le modèle de Chenery et Watanabe offre cependant une autre possibilité ; il indique opportunément que la quasi-totalité des flux intersectoriels obéit à une logique triangulaire et non à une simple succession de stades de production. Comme le précise Hirschman, « dans une organisation triangulaire de la matrice entrée-sortie, il y a un « dernier » secteur dont la production va entièrement à la demande finale et qui effectue des achats à un certain nombre dautres secteurs ; lavant-dernier secteur vend sa production à la demande finale et au dernier secteur et achète à une partie ou à la totalité des autres secteurs à lexclusion du dernier ; et il en va ainsi de suite jusquà ce que nous arrivions au « premier » secteur, dont la production va à tous les secteurs suivants et peut-être aussi à la demande finale, mais qui nutilise pas les produits venant dautres secteurs ». Deux possibilités soffrent alors pour enclencher le développement industriel : soit, favoriser les industries transformant les produits primaires locaux ou importés en biens répondant à des demandes finales ; soit favoriser les industries transformant des produits semi-finis importés en biens répondant à des demandes finales. Si la première solution sest imposée nécessairement dans les premiers pays industriels, il semble que la seconde solution soit plus appropriée pour les actuels pays sous-développés ; pour ces derniers, « les industries textiles et alimentaires et les industries de matériaux de construction, fondées sur des matières premières locales, gardent encore une grande importance mais, dans une très large mesure, leur industrialisation commence de la seconde façon, par des entreprises donnant les « touches finales » à des produits industriels presque finis importés de lextérieur ». Lintérêt de ces « industries dimportation enclavée » est de stimuler un grand nombre deffets de liaison en amont et en aval qui peuvent alors se combiner de façon originale, Hirschman évoquant la possibilité dun effet de tenaille. Il précise ici, « cette sorte deffet de tenailles avec rétroaction ne peut être obtenu que grâce aux industries qui, dans la matrice triangularisée des relations intersectorielles, se trouvent à quelques distances des lignes supérieures ; autrement dit, grâce aux industries dont les produits sont distribués à beaucoup dautres secteurs industriels, tout en allant directement à la demande finale ».
Ces conseils sur le modèle dindustrialisation propre aux pays sous-développés ne peuvent donner lieu à des applications trop rigides. Il ne prétendent pas vérifier les critères stricts dopérationalité technocratiques alors en cours et quHirschman associe à certains fantasmes du théoricien ou de lexpert. On le voit très clairement dès louvrage de 1958 lorsquil développe des considérations iconoclastes sur induction et liaison dans le cadre de la croissance de la firme dans les situations de développement ; on le voit également aux rectifications et élargissements ultérieurs quil propose du concept de liaison.
Hirschman sinterroge très tôt sur les conditions du maintien dun fonctionnement efficient de la firme. La question constitue une subdivision du problème plus général du développement, mais présente quelques traits originaux ; il sagit en effet dimpulser et dentretenir, au sein de cette institution basique, une certaine attitude vis-à-vis de la coopération et du changement ; or, « toute tentative pour résoudre les difficultés des nouvelles entreprises en pays sous-développés uniquement grâce à des pressions extérieures doit nécessairement faire appel à des forces de progrès qui sont censés être déjà à luvre dans la société ou lentreprise ». Le problème se pose principalement au niveau de lentretien du capital, activité de nature préventive devant être impérativement assurée de façon régulière. Lentretien est cependant un processus dorganisation vis-à-vis duquel les contraintes et rappels sont faibles en particulier dans le court terme ; Hirschman souligne alors que dans les pays peu développés dans lequel il ny a pas initialement dhabitudes et de routines liées à lentretien il convient, paradoxalement, de privilégier les processus sollicitant un outillage compliqué et dont la détérioration sera rapidement sanctionnée. Seule cette configuration exigeante est en mesure dinduire un comportement vigilant de la part des acteurs et peut donc permettre un apprentissage graduel. Cette première analyse à donné lieu chez Hirschman à des prolongements originaux et une nouvelle fois assez surprenants ; par exemple, il a distingué les opérations dont le rythme est réglé par la machine à celle dont le rythme est réglé par lexécutant, de même quil a insisté sur la distinction entre activités industrielles centrées sur un processus et activités industrielles centrées sur un produit. Dans chaque cas, il sest prononcé en faveur des processus les plus contraignants en soulignant quune marge mince de tolérance, en raison des risques évidents de rupture, induit graduellement certaines compétences industrielles chez les acteurs. En labsence initiale de ces compétences, il faut favoriser les processus qui en contraignent lapparition puis le maintien.
Les articles plus tardifs que consacre Hirschman au concept de liaison signalent également sa volonté den augmenter surtout le contenu qualitatif. Il prend note des difficultés rencontrées par ses propositions initiales : les modèles de développement par substitution dimportation ont enregistré des critiques sévères et des échecs ; les tentatives de mesure précises de la notion de liaison, en particulier à partir des modèles input-output, nont pas donné de résultats véritablement probants. Hirschman rappelle toutefois que « étant donné les difficultés de calcul, le concept de liaison a plus servi de guide général pour les stratégies de développement que doutil précis et pratique en vue de la planification de projets ». Le revers de cette difficulté à quantifier et à expertiser sur la base de certaines propositions contenues dans Stratégie du Développement Economique, a donc été un élargissement et un approfondissement qualitatifs dans lanalyse de la notion de liaison et, plus largement, de celle de développement. Ainsi, deux autres types de liaisons sont dégagés :
en premier lieu, les liaisons par consommation décrivant une « incitation à une fabrication nationale de produits de consommation qui se fera sentir à mesure que des revenus accrus seront consacrés à lachat de ces biens ». Il sagit deffets de liaisons plus larges et moins directs que les classiques effets amont et aval. Ils conduisent néanmoins à des résultats intéressant lanalyse stratégique ; par exemple, dans une perspective typiquement keynésienne, Hirschman montre limportance pour la diffusion de ce type deffet dune répartition évitant les trop fortes inégalités ; ou également, il mentionne le fait que la prise en considération des liaisons par consommation peut conduire à rectifier certains diagnostics trop unilatéraux concernant la supériorité dun développement à base industrielle sur un développement sappuyant sur les activités agricoles.
En second lieu les liaisons fiscales. En effet, directes ou indirectes (selon quelles se manifestent par une taxe initiale sur les exportations ou par des droits de douanes sur les importations), elles rendent possible « un autre processus de génération dentreprises nouvelles [qui] peut résulter de lingérence de lEtat dans les mécanismes du marché ».
Cest en définitive à un complexe extrêmement changeant de divers types de liaisons quest confrontée chaque situation de développement. Lapproche stratégique consiste, dans chaque cas, à favoriser les inductions et à éviter les enlisements : « les différents effets de liaison, leur éventuel échec et leurs combinaisons variables déterminent un champ complexe de possibilités ». Cest donc à une enquête attentive aux caractéristiques de chaque situation et vigilantes vis-à-vis des opportunités réelles quest conviée, à travers cette notion, la recherche sur le développement.
POLITIQUE ET PROJET DE DÉVELOPPEMENT
La réflexion appliquée, chevillée aux problèmes concrets de politiques économiques, a constitué une exigence précoce du projet dHirschman. Le thème est déjà au coeur de sa thèse intitulée Il franco Poincaré e la sua svalutazione, soutenue à lUniversité de Trieste en 1938. Sa communication sur le contrôle des changes en Italie, présentée à la XII Conférence Permanente des hautes études internationales de la Société des Nations traite également lun des aspects de la question. Dans limmédiat après-guerre, spécialiste des économies française et italienne, il évalue les modalités dapplication du Plan Marshall et intervient également dans les discussions relatives à lUnion européenne de Paiements (UEP). Un certain nombre daspects de lanalyse des années quarante et cinquante annoncent ainsi les perspectives ultérieures proposées dans Journeys Toward Progress. Ces différents travaux signalent, en effet, une analyse détaillée des circonstances et des caractéristiques institutionnelles où les politiques ont dû se mettre en place. De lexpérience du Plan Marshall Hirschman tirait la conviction que prescrire une politique orthodoxe pour les économies disloquées de lEurope daprès-guerre en se limitant à stopper linflation et à fixer correctement les taux de change - était souvent naïf sur le plan politique, explosif sur le plan social et même nuisible sur le plan économique à plus longue échéance.
Hirschman est parti en Colombie après avoir terminé son travail pour le Plan Marshall. En Colombie il va observer de près les problèmes souvent originaux que pose le développement et devoir, avant même dendosser lhabit du savant, expérimenter les contraintes du politique. Rétrospectivement, il a pu noter, « mon inclination naturelle, en prenant mon travail, me portait à mengager personnellement dans différents problèmes concrets de politique économique, dans lintention den apprendre le plus possible sur léconomie de la Colombie et dans lespoir de contribuer de façon marginale à lamélioration des politiques». Un des premiers résultats de son travail au Conseil national de planification a dailleurs été la rédaction dun « Guide pour lanalyse et la préparation de recommandations sur la situation économique ». Il a publié, à la suite, une série de travaux empiriques et théoriques sur la planification de linvestissement, ainsi quun ensemble détudes concernant léconomie et la politique de certains pays latino-américains.
Hirschman a, lui même reconnu que lors de ses premières années aux Etats-Unis son « activité théorique sest focalisée sur lanalyse de la façon dont les Etats-Unis pouvaient développer un rôle positif en Amérique latine et sur les possibilités de poursuivre certaines réformes. Cest précisément dans cette optique que je me suis mis à écrire mon deuxième livre sur le thème du développement, Journeys Toward Progress, qui, dans le fond, cherchait à comprendre comment il serait possible de réaliser des réformes dans ces pays ; daprès moi, les Américains avaient une vision naïve, formulant des propositions catégoriques
Avant tout, ce que je voulais comprendre, cétait comment on était en train de réaliser concrètement les réformes en Amérique latine et cest pourquoi je me suis mis à étudier sérieusement lhistoire du Policy Making et des réformes dans cette partie du monde. Voilà ce que jai essayé de faire dans mon livre Journeys Toward Progress». Grâce à ces travaux Hirschman sera invité à collaborer avec la Maison Blanche en vue de définir certains aspects de la politique nord-américaine concernant lAmérique latine. Cependant, il en dénonce rapidement les illusions technocratiques et la méconnaissance générale des virtualités locales du développement.
Les ouvrages de 1963 et 1967 témoignent de la part dHirschman dune réaction viscérale contre une perspective sur le changement qui ne prendrait pas sa source dans le politique, mais uniquement dans le technocratique. Certains de ses développement peuvent ainsi apparaître comme soit fade, soit délirant. Cest néanmoins linflation dans ces années là des prétentions probabilistes, bien représentées selon Hirschman par certaines dérives de la recherche opérationnelle, qui le conduisent à illustrer concrètement le credo possibiliste. Deux points nous retiendrons ici :
Dans Journeys toward progress, létude de terrain effectuée sur plusieurs pays latino-américains montre que le changement économique et politique ne relève presque jamais des deux situations extrêmes, le changement révolutionnaire et le changement pacifique, à partir desquelles les théoriciens et les praticiens ont lhabitude de recourir, mais davantage de cas intermédiaires, graduels, alliant facteurs antagoniques et non antagoniques. De fait, Hirschman en tire certaines conclusions pratiques en matière de réforme sociale (1) ; dans Development projects observed, létude des problèmes affectant le déroulement des projets de développement conforte Hirschman dans sa critique des politiques de développement planifiées et importées qui ne tiennent pas assez compte des ressources internes des pays concernés. La réussite dun projet de développement dépend alors de la mesure dans laquelle dune part il adapte sa réalisation aux caractéristiques propres du pays, et dautre part, il reste ouvert aux nouvelles possibilités de développement que son accomplissement est susceptible de générer (2).
La pluralité des réformes économiques et politiques
Les analyses de cas effectués sur trois pays dAmérique du Sud (Brésil, Colombie et Chili) dans Journeys toward progress permettent à Hirschman daborder concrètement la question du changement social. A quels mécanismes répondent les évolutions économiques et politiques des pays concernés ? Ses observations lamènent à critiquer pour leur manque de réalisme les deux formes de changements, révolutionnaire et pacifique, à partir desquels se forment la théorie et la pratique politique ; chacun présuppose premièrement une modification des rapports de pouvoir et de la distribution des richesses, et deuxièmement, le passage dune situation injuste socialement à un état social rationnel et harmonieux. Ces deux types de modèles du changement social restent peu pertinents pour expliquer les évolutions des pays étudiés ; cest pourquoi, Hirschman tente de montrer comment éléments de réforme et de révolution sont conjointement présents dans les séquences de politique économique que nous avons observé. Les modèles révolutionnaire et pacifique de la prise de décision politique sont critiquables pour au moins trois points : le premier porte sur les formes de violences sociales rencontrées dans les pays Latino-Américains, le second sur la multiplicité des problèmes auxquels sont confrontés les décideurs politiques, et enfin, le troisième à la diversité des voies par lesquelles le changement se réalise.
Formes de violence
Le changement révolutionnaire implique une instrumentation de la violence sociale. Les situations observées par Hirschman ne vérifie pas cette option ; le plus souvent la violence y apparaît de façon spontanée et décentralisée. Elle sert à signaler aux autorités politiques lexistence dun problème économique, politique ou social. Elle sert également à remettre en question certains statu quo puissants sur lesquels les réformes buttent en temps normal. Les crises que génèrent les épisodes violents constituent un facteur du changement social dans la mesure où dune part elles permettent de porter lattention sur des problèmes ignorés ou négligés, et dautre part, elles favorisent le développement dactions à lencontre de certains groupes sociaux, impossibles à entreprendre en période de paix sociale. En outre, les crises provoquent un changement graduel où se succèdent réformes et alliances. Comme lexprime Hirschman, lapprofondissement et laggravation dun problème, accompagné et signalé par certaines formes de violence, constitue pour le réformateur un moyen déprouver ses convictions, de recruter de nouveaux alliés et de rassembler des nouvelles connaissances. Il ny a pas en ce sens un accord général sur lequel se rallient tous les groupes sociaux du pays mais un ensemble de petits compromis attenant à des problèmes spécifiques et qui nécessitent pour chacun de nouveaux arrangements.
Complexité des problèmes
Deuxièmement, le développement de problèmes successifs concernant des groupes sociaux ouvre dans bon nombre de cas les possibilités du changement, soit que les groupes alors confrontés à des problèmes déterminés se soutiennent mutuellement dans lespoir que dans chaque situation le changement soit effectif, soit que plusieurs problèmes soient liés en ce sens que leur résolution nest possible que simultanément.
Complexité des schèmes de changement
Enfin troisièmement, la prise en compte des composantes antagoniques et non antagoniques montre que les changements sociaux étudiés ne relèvent non seulement presque jamais de mécanismes révolutionnaire (antagonique), ou pacifique (non antagonique), mais quen outre il ny a pas de schéma univoque et linéaire du changement. Le modèle classique qui suppose lévolution nécessaire des réformes non antagoniques à des réformes antagoniques est contredit par les faits. Aucune conclusion définitive en effet ne peut être déduite au terme de létude de terrain dHirschman sur lattrait quexerceraient les facteurs antagoniques ; la situation inverse du passage de la perspective non antagonique à la réforme antagonique demeure un processus connu et observé. Par ailleurs, la crainte de mesures politiques antagoniques favorise limpulsion de réformes non antagoniques ; celles-ci se caractérisent ainsi par leur extraordinaire capacité dadaptation durant laquelle certains des groupes en conflit sont défaits, dautres sont neutralisés, et les autres les plus déterminés et radicaux souvent au moins empêchés de nuire par une coalition de forces extrêmement hétérogène. . Cependant, des éléments antagoniques subsistent toujours mais plus le développement économique saccroît et plus saffaiblit la probabilité dun changement révolutionnaire. Dans cette perspective, la constitution dalliances entre groupes sociaux hétérogènes, mêlant membres révolutionnaires et non révolutionnaires, est un facteur positif au changement social.
Les critiques précédentes impliquent dabandonner la conception duale faisant de la révolution ou de lunion nationale une étape nécessaire au changement social. Des voies intermédiaires ont été expérimentées avec succès en Colombie, au Chili et au Brésil ; elles demandent simplement de la part des décideurs politiques une prise de conscience des possibilités étendues comprises entre le choix de la violence révolutionnaire et celui idyllique de lunion nationale. Hirschman élargit ses premières réflexions pratiques dans Development projects observed, mais cette fois dans une perspective de politique de développement économique.
Lincertitude et lapprentissage comme composantes des projets de développement
Journeys toward progress complique donc les modalités du changement social ; celles-ci ne relèvent presque jamais de mécanismes révolutionnaires ou pacifiques mais de processus graduels mêlant facteurs antagoniques et non antagoniques et offrant une succession dalliances et darrangements. Development projects observed introduit une complexité au niveau de la réalisation des projets de développement. Il sagit danalyser les interactions entre les caractéristiques structurelles du pays concerné et les facteurs internes des projets de développement. Une mauvaise situation économique, politique ou encore sociale ninterdit pas un développement viable dans la mesure où il suffit dans la perspective adoptée par Hirschman de déterminer un projet susceptible de fournir une capacité au développement, même si elle repose initialement sur de faibles ressources internes.
De fait, les politiques planifiées, supposant un développement préétabli, peuvent savérer non seulement inefficaces car elles nauront pas prévu lémergence de certaines difficultés dans leur accomplissement, mais quen outre elles négligeront un ensemble dopportunités qui se présenteront au cours du processus de développement économique.
Hirschman distingue deux types de facteurs dont les projets de développement se doivent de tenir compte : les facteurs déjà en place (Trait-taking), et les facteurs à créer (Trait-making). La réalisation dun projet planifié a priori, intégrant certains Trait-taking jugés non modifiables, peut échouer si dans le cours de son développement, certains changements doivent être opérés sur les variables sur lesquelles le projet est censé agir. Inversement, un projet procédant à des modifications importantes sur les Trait-taking peut aussi devenir un échec suivant les réactions de lenvironnement économique, politique et social dans lequel il sinscrit. Une bonne politique de développement doit nécessairement échapper à ce dilemme ; elle doit astucieusement trouver son chemin entre deux principes : (1) accepter que certains éléments constituent des caractéristiques ne pouvant être temporairement modifiées et contraignant donc le projet, et, (2) la décision daccepter que dautres éléments puissent eux être ouverts à des changements augmentant la faisabilité du projet. La réussite du projet tient en définitive des choix effectués entre les Trait-taking et les Trait-making suivant le contexte économique, politique et social dans lequel il est réalisé.
Il existe trois ensembles de Trait-taking. Les premiers sont adaptés au projet de développement et ne posent en ce sens aucun problème à la réussite de la politique. Les seconds sopposent au projet ; il est nécessaire dans ce cas dimporter les compétences et facteurs de production adéquats (trait-taking-cum-importing). Un processus auto-renforçant (cumulative sequence) négatif peut alors se mettre en place. Enfin, les troisièmes bien quinadaptés au projet ne peuvent être remplacés par importation pour des raisons defficacité économique ou que cela nest pas jugé nécessaire. La politique de développement doit alors sadapter à la production et aux compétences locales ; le projet incertain peut soit conduire à un développement ne répondant pas aux attentes des planificateurs (growth-stunting), ou bien ne pas fonctionner, ou encore, entraîner les résultats escomptés qui seront dautant plus satisfaisants quils sappuieront sur les ressources propres du pays concerné. Un projet peut aussi miser sur le développement de Trait-making. Deux types de situations se présentent. Soit les Trait-making requis pour la réussite du projet, sont acquis par apprentissage ; soit ils sont trop éloignés des pratiques économiques, politiques et sociales du pays, rendant alors indispensable un changement de valeurs. Ces deux dernières situations correspondent chacune à un type de politique : la première induit de laisser un certain degré de liberté (latitude) sur le cours du projet permettant que lapprentissage requis des Trait-making se réalise ; la seconde nautorise aucun changement sur les objectifs et moyens fixés a priori provoquant ainsi lacquisition des valeurs indispensables à l'accomplissement du projet de développement. Ce dernier type de politique est aussi prescrite lorsque les planificateurs prévoient de remplacer certains Trait-taking.
Cette distinction effectuée par Hirschman entre Trait-taking et Trait-making apporte deux avantages essentiels. Elle peut tout dabord révéler des champs économiques, politiques ou sociaux où les Trait-making peuvent remplacer efficacement les Trait-taking. Elle peut deuxièmement montrer que la réalisation de Trait-making est totalement infondée compte tenu du contexte économique, politique et social du pays ou bien que la réussite de limplantation des Trait-making nécessite une plus forte attention de la part des planificateurs quils navaient prévu den donner. En fait, les analyses comprises dans Development Projects Observed ont surtout été éclairantes sur ce dernier point. Elles décrivent des situations sur lesquelles les planificateurs nont pas perçu les répercussions que la réalisation de leurs projets allait entraîner dune manière ou dune autre sur les réalités humaines, sociales, économiques de leur pays. Dans chaque cas, la non perception des effets des Trait-making, soit quils nécessitent une politique dappui plus soutenue, soit quils demandent un contrôle sur dautres variables économiques ou politiques concurrençant le projet, conduit à des résultats inattendus du projet. Les conséquences de la politique de développement peuvent ainsi être beaucoup plus prometteuses que ne le laissaient prévoir les objectifs initiaux du projet, ou bien être en total régression. L'institution d'une organisation indépendante constitue un des moyens utilisé pour concilier les Trait-taking, estimés non modifiables, et les Trait-making, devant promouvoir le développement économique ; dans cette perspective, tous les problèmes contraignant la réalisation du projet (corruption, retard administratif, etc.) sont censés disparaître sous l'action efficace de l'organisation. Néanmoins, les études tendent à montrer que les échecs sont beaucoup plus fréquents que les réussites dans ce champ de la politique du développement.
Hirschman se refuse de généraliser les résultats observés dans ses études de terrain et suggérant que chaque cas produit des trajectoires singulières irréductibles les unes aux autres. Néanmoins, cette attention à la différence et le souci de traiter chaque situation sociale séparément n'interdisent pas d'émettre certains conseils en matière de politique de développement. De fait, les projets valorisés par Hirschman sont les politiques laissant, d'une part une liberté (Latitude) minimale aux planificateurs dans le processus de développement, et d'autre part, un certain degré d'incertitude sur les objectifs a priori du projet. En effet, bien que l'absence de Latitude améliore les prises de décision, minimise les coûts, « et, en général, dote les responsables ou directeurs dune stricte discipline et de règles pour laction, la présence de latitude, elle, sest aussi quelquefois accompagné dune amélioration dans la prise de décision rationnelle ou par ladaptation de certains modèles de comportement économique aux exigences locales »; cette liberté donnée à la politique assure un apprentissage progressif des Trait-making. Enfin, même si l'incertitude d'un projet peut être fortement amoindrie, il est préférable de toujours s'engager sur des politiques incertaines car « le danger qui menace un projet quand lincertitude est grande est compensé, en cas de réussite, par une rétribution proportionnelle »; il s'agit par conséquent non de rechercher une incertitude minimale mais optimale.
Finalement, les critiques théoriques adressées aux économistes du développement, développées dans les parties précédentes, se retrouvent dans les préférences d'Hirschman en matière de politique de développement. Les projets ne suivent pas des objectifs et des moyens préétablis mais adoptent une configuration qui permet de saisir toutes les opportunités susceptibles démerger au cours du processus de développement. Les projets créent en effet souvent des nouvelles possibilités de changement (openings for change) qui ne rentrent pas dans les moyens politiques initiaux ; cette propriété des politiques de développement permet ainsi détendre les fins visées a priori. Chaque projet offre une singularité qui empêche la généralisation et l'idée de critère de classement des politiques de développement. A ce titre, la modestie dont les économistes font preuves dans leurs pratiques est en réalité la nécessaire contre-partie des vastes ambitions que les projets de développement doivent afficher et cultiver dans des pays où ils participent activement à un progrès général allant bien au delà de leur immédiate dimension productive.
On ne saurait surestimer dans luvre dHirschman limportance de ces premières recherches dans le domaine du développement. Larticle bilan, publié en 1981 permet de le souligner une dernière fois.
Le texte prend acte de la perte de vitalité de la jeune économie du développement : pourtant, dune part, le problème réel demeure rappelé constamment par la progression de la pauvreté ; dautre part, il serait faux de considérer quaucun progrès analytique na été enregistré dans ce domaine entre 1950 et 1980. Une recherche « archéologique », aux sources intellectuelles de la discipline est donc nécessaire. Deux éléments ressortent distinctement : dabord, dès lorigine des tensions idéologiques majeures grevaient lépanouissement de cette discipline ; ensuite, elle était animée dun espoir démesuré.
Deux postulats originaux définissent léconomie du développement : « le rejet du principe mono-économiste et laffirmation de celui de la réciprocité des avantages ». Le premier insiste sur la singularité de lanalyse du développement, alors que le second permet de souligner quil peut y avoir jeu à somme positive entre pays riches et pays pauvres en cas de coopération. Un tableau fournit dès lors les coordonnées de léconomie du développement :
Typologie des théories du développementMono-économismeAffirméNiéRéciprocité desAffirméeEconomie orthodoxeEconomie du développementAvantagesNiéeMarx ?Théories néomarxistes
Dès lorigine, léconomie du développement était ainsi menacée dinvasion par ses deux voisins ; voisins puissants dans la mesure ou chacun deux pouvait rapidement se muer en discours totalisateur : dans chaque cas, en effet, « cest une cohérence interne des plus douillettes, qui cherche à simplifier (et à schématiser) le réel et prépare ainsi le terrain à lidéologie ».
Comment néanmoins, dans ces conditions, lhérésiarque économie du développement a-t-elle pu simplement exister ? Simplement, explique Hirschman, dans la mesure où elle sinscrivait dans le sillage de la révolution keynésienne : un corpus original était sollicité « qui entre en jeu lorsquil y a, de façon sensible, sous-emploi des ressources humaines et matérielles ». Lenjeu, éprouvé concrètement au contact de la question du sous-emploi rural ou des spécificités de lindustrialisation tardive, consistait alors éminemment à intégrer à lanalyse économique les facteurs politiques et à la rendre perméable à lhistoire. La dimension théorique prométhéenne de lentreprise était aussi, en quelque sorte, confortée par le bilan très positif du Plan Marshall qui suggérait que la combinaison fructueuse de laide extérieure et dun certain degré de planification et de coopération économique permettait de stimuler et dentretenir la croissance.
Cette situation allait se dégrader lorsque passée leuphorie initiale, léconomie du développement a rencontré les premières difficultés. Cela a été le signal à une critique radicale de la part de ses deux voisins : dun côté, les travaux de lécole de la Dependencia ont imposé lidée dun antagonisme brutal entre le centre, développé, et la périphérie : ni lhistoire, ni la volonté des acteurs navaient ainsi dimportance. Dun autre côté, les « orthodoxes » ont stigmatisé la mauvaise allocation des ressources économiques quavait entraîné lintervention de lEtat dans le processus de développement. La double attaque a alors conduit à dresser un constat déchec complet de léconomie du développement.
Hirschman récuse cette vision en considérant que les problèmes doivent sinterpréter dans de tout autres termes; si léconomie du développement doit être critiquée, ce nest pas pour avoir suivi certains principes, mais plutôt pour ne les avoir pas suivi jusquau bout, peut-être en raison dune ambition démesurée : le rejet du mono-économisme ne devait ainsi pas sarrêter aux portes de la nouvelle discipline : la catégorie même de « pays sous-développés » devait donner lieu à un travail danalyse fondée sur lobservation de la complexité et de la diversité des situations ; similairement, lhypothèse de la réciprocité des avantages né du volontarisme politique du plan Marshall devait inviter à mieux fouiller la question extrêmement complexe des rapports entre économie et politique.
Lanalyse du développement correspond à la période la plus keynésienne de luvre dAlbert Hirschman. Pour approximer une dernière fois la signification de ce rapprochement il peut être judicieux daccorder crédit à la remarque de J. Schumpeter qui soulignait que la « vision » de J. M. Keynes était typiquement celle dun intellectuel anglais frappé par le déclin du capitalisme de son pays et par les risques sociaux mais aussi politiques que faisait courir à la démocratie une « économie frappée dartériosclérose », cest à dire de paralysie, dimmobilité, déquilibre. Similairement, léconomie politique dHirschman présente une très grande sensibilité au thème du déclin ; le déclin constitue, en quelque sorte, le cauchemar des situations généralisées déquilibre de sous-emploi quexpérimentent continûment les sociétés. Il dessine la tendance conduisant la raisonnabilité des communautés humaines à passer à la trappe. Cette condition nécessite des solutions adaptées comme, dans le cas précis du développement, lorganisation du déséquilibre. Dans un texte ultérieur A. Hirschman suggère que ce modèle fournit dailleurs un enseignement plus général si on remarque que la vertu essentielle du déséquilibre est de susciter certains types dantagonismes, de conflits, doppositions.
II
OPPOSER
Au lendemain de la première guerre mondiale, Paul Valery notait, « la paix est peut-être létat des choses dans lequel lhostilité naturelle des hommes entre eux se manifeste par des créations, au lieu de se traduire par des destructions comme fait la guerre ». La volonté de mieux étayer cette idée de « loptimiser », sans doute -, en approfondissant, en particulier, lanalyse des relations entre marché et démocratie, économie et politique, caractérise certainement les recherches dHirschman sur la notion de conflit.
Les ressorts contextuels de cette recherche ne peuvent naturellement être écartés. Dans les années trente, il a été le témoin de ce que Georges Mosse a qualifié de « brutalisation » des sociétés européennes. Il a subi en Italie la montée du fascisme et a observé en Espagne les manipulations staliniennes dans le camp des Républicains. Plus tard, son expérience dexpert en Colombie et dans toute lAmérique Latine la une nouvelle fois confronté à la violence ; dans les années quatre-vingt-dix, il ne pouvait être que particulièrement lucide vis-à-vis de la remontée des nationalismes et des différentes formes dintégrisme religieux.
Ces déterminants sont indéniables concernant lattention portée au rôle ambivalent du conflit. Cependant ils ont pu prendre appui et se développer grâce à des références classiques glanées très tôt aussi bien dans le domaine de la pensée politique, que dans celui de la sociologie, de lhistoire, et bien sûr, de léconomie politique.
Ces références ont nourri une approche où domine une nouvelle fois le pragmatisme original et personnel dHirschman ; dans le monde économique et social le doute surgit naturellement dans le cours continue de lévolution lorsque des valeurs et des intérêts sont en conflit ; Amartya Sen, proche dHirschman, a opportunément défini cette constance économique en la baptisant dilemme : « un dilemme social est une lutte entre différentes valeurs, dont chacune mérite lintérêt public et peut raisonnablement prétendre à notre respect et notre assentiment ». Lexpérience consiste ici à introduire la rigueur dans ce domaine traditionnellement régi soit par le relativisme, soit par lautoritarisme. Lintelligence sociale consiste alors à souligner limportance des interactions et de la communication : comme le souligne J. Gouilonck à propos de lapplication canonique de cette idée quen a fait John Dewey, « nos problèmes moraux surgissent lorsquil existe des valeurs incompatibles dans des activités partagées. Dans la plupart des cas, le problème qui vise à transformer la situation initiale est un problème social qui en appelle à la participation des différentes parties. La méthode sociale vise à surmonter les conflits des valeurs par la construction ou la création de valeurs plus larges ». Cest lanalyse de la croissance non-équilibrée qui a placé Hirschman sur cette piste ; il y a, en effet, parenté entre ce modèle économique quil nomme modèle de « la navigation contre le vent » et la forme démocratique de gouvernement : « lart de faire la société dans une démocratie consiste à le faire en dépit dun mécontentement substantiel et justifié de la part de certains groupes importants, mécontentement qui sera suivi dun mécontentement similaire de la part dautres groupes. A tout moment, il y a toujours non seulement lutte et conflit, mais aussi perte de quelques précieux terrains conquis précédemment. Mais il est possible quun progrès global soit en train de se réaliser pour ainsi dire derrière le dos des partis et des groupes. La démocratie est renforcée lorsque, après un petit nombre dalternances des partis au pouvoir, les différents groupes en viennent à se rendre compte que, chose assez étrange, ils ont tous gagné quelque chose ». Lentretien du déséquilibre et du conflit, tant économique que politique, est alors le seul moyen déviter lautoritarisme.
Trois périodes permettent de jalonner lévolution de la réflexion dHirschman sur le conflit : premièrement son premier grand ouvrage, publié en 1945, consacré aux rapports entre puissance nationale et commerce international (I) ; deuxièmement les très importantes analyses du phénomène inflationniste en Amérique Latine présentées dans les années soixante et soixante-dix (II) ; troisièmement, larticle programmatique de 1993 intitulé, « Des conflits sociaux comme piliers dune société démocratique de marché » (III).
I. PUISSANCE ET COMMERCE INTERNATIONAL
Rédigé à lUniversité de Berkeley en 1941-1942, National Power and the Structure of Foreign Trade est le premier ouvrage important dAlbert Hirschman. Cest John Condliffe qui, nommé professeur déconomie internationale à lUniversité de Californie lui obtient une Bourse Rockefeller et le fait venir aux Etats-Unis dans le cadre dun « Projet sur la régulation du commerce international ». Le texte, on va le voir, soppose, tant par son esprit que par ses concepts ou sa méthode, aussi bien aux tous derniers raffinements de la théorie standard du commerce international proposés par E. Heckscher et B. Ohlin quaux théories de limpérialisme économique présentées par R. Hilferding, Lénine et Rosa Luxembourg. Par son éclectisme et, déjà, sa volonté de franchissement des frontières disciplinaires, ce travail se rapproche dailleurs plus nettement du domaine de létude des relations internationales. Son optique le situe, en effet, dans la proximité de la définition classique proposée en 1964 par P. Renouvin et J-.B Duroselle signalant limpossibilité de donner une réponse simple et générale à la question des « interférences entre la « politique daffaires » et la diplomatie, et de déterminer le rôle respectif des intérêts matériels et des intérêts politiques » dans le cadre des relations économiques internationales.
Lanalyse procède dun constat dincapacité : les économistes paraissent incapables de saisir la nature exacte et la complexité des relations entre puissance et commerce ; pour les uns les deux termes sexcluent, pour les autres ils sont synonymes. Seule une minorité déconomistes semble avoir véritablement saisi la difficulté de la question (1). Celle-ci se pose dans les termes suivants : léchange suscite le déséquilibre et les conflits ici synonymes de vitalité et plus largement, de changement économique et social. Néanmoins léchange peut tout aussi bien converger vers léradication du conflit et linstauration dune domination politique et économique totale (2). Lanalyse de la politique économique de lEtat allemand avant et pendant la Première Guerre Mondiale permet de souligner les déterminants complexes qui régissent la préservation ou la disparition des conflits (3) ; Hirschman souligne finalement que la reconstruction du commerce mondial après 1945 doit se faire sous lautorité dune instance internationale capable de contrôler les phénomènes de pouvoir (4) ;
1. Lacunes de la réflexion économique
Hirschman note quun manichéisme évident domine depuis plusieurs siècles la réflexion économique sur les rapports entre puissance nationale et commerce international.
Une première ligne de réflexion, libérale, est aveugle au phénomène de puissance ; ou, du moins, cherche opiniâtrement à le demeurer. Elle domine actuellement lopinion et rend extrêmement difficile lintelligence de la pluralité des finalités possibles de lactivité économique. Elle sépare alors radicalement ce qui est du domaine « naturel » de léconomie, la recherche du bien-être, et ce qui en constitue sa perversion, la politique de puissance. Adam Smith joue historiquement un rôle très important ; sil ne dissimule pas les rapports entre pouvoir et richesse, évidence soulignée avant lui par les Mercantilistes, il remet en cause lidée suivant laquelle le commerce international serait un jeu à somme nulle. Comme le relève Hirschman, cest « la preuve avancée par Smith suivant laquelle le gain dune nation nest pas nécessairement une perte pour son voisin et, quau contraire, lensemble des nations participe au bénéfice du commerce international, qui sape cette prémisse mercantiliste ». Cest linflation de largument du gain réciproque et laccent porté sur linterdépendance harmonieuse et nécessairement pacifique entre partenaires économiques qui se trouvent alors à lorigine du discours optimiste rendant totalement étrangers lun à lautre politique de puissance et politique de bien-être.
A linverse, une seconde ligne de réflexion identifie puissance et richesse. La confusion entre les deux domaines est initialement luvre des Mercantilistes : « dans la conception mercantiliste une contradiction entre richesse et recherche du pouvoir par lEtat est totalement impensable ». A sa manière, le protectionnisme formulé dabord par Fichte dans son Closed Commercial State reproduit la même erreur. Louverture internationale est montrée du doigt dans la mesure où elle induit nécessairement une excessive spécialisation synonyme daffaiblissement national.
Seul alors un économiste comme John Stuart Mill introduit un élément de nouveauté dans ses développements sur le commerce international ; sil souligne la mutuelle dépendance entre partenaires il ne dissimule pas le fait quelle se constitue plus nettement au bénéfice de quelques-uns. Cest à une analyse de lévolution de la richesse ou du pouvoir relatif quinvitent alors ces premiers développements milliens prolongés un peu plus tard par F. Y. Edgeworth ou par C. F. Bastable ; mais cest également à une remise en question des conceptions classiques des acteurs et de leurs choix entités ni strictement économiques, ni strictement politiques - quinvitent ces analyses : comme lannonce alors Hirschman, « nous devons tenter ici de poser systématiquement les questions suivantes : pourquoi et comment le commerce extérieur pourrait-il devenir ou pourrait-il être utilisé, de manière consciente et efficace, comme un instrument de la politique de développement national ?».
2. Lanalyse théorique et la part du conflit
Quelles sont les sources du pouvoir de coercition pouvant procéder du commerce international ? Deux effets sont distingués : le premier, le plus évident, est « leffet dapprovisionnement » (supply effect). Le commerce international favorise un approvisionnement moins coûteux et plus complet renforçant le potentiel industriel et militaire dune nation. Cest la volonté de sécuriser cette fonction dapprovisionnement en particulier en limitant les risques de dépendance ou de vulnérabilité en temps de crise qui conduit à des actions en faveur du contrôle des mers, à des accumulations de stock, au développement de relations bilatérales ou à la constitution de zones protégées.
Cet aspect est bien connu, et Hirschman insiste beaucoup plus longuement sur le second aspect, « leffet dinfluence », quil décrit précisément : « Dans un deuxième temps, le commerce extérieur peut, du point de vue de la puissance, devenir une source directe de puissance. D'aucuns ont montré, pleins d'espoir, que le commerce considéré comme un moyen d'obtenir une part de la richesse d'un autre pays peut remplacer la guerre. Mais le commerce peut également devenir une alternative à la guerre - et cela conduit à une perspective moins optimiste, puisqu'il introduit une méthode de coercition qui lui est propre dans la relation entre des Etats souverains. La guerre économique peut supplanter les bombardements et la pression économique peut remplacer les assauts au fer. En effet, on peut démontrer que même si la guerre pouvait être éliminée, le commerce extérieur conduirait toujours à une situation dans laquelle certains pays seraient dépendants d'autres ou influencés par d'autres». Cest la menace dinterrompre les échanges commerciaux qui constitue ici la principale arme. Dès lors, un pays voulant acquérir un pouvoir et créer une dépendance chez ses partenaires peut compter sur plusieurs facteurs :
Le montant des échanges
Hirschman propose ici de renouveler lanalyse traditionnelle du « gain from trade » en menant une réflexion sur son versant politique : il note significativement, « la théorie traditionnelle qui veut qu'on tire des bénéfices du commerce et la théorie qui, du point de vue du pouvoir, veut que le commerce créé la dépendance, sont étudiées ici et considérées simplement comme les deux aspects d'un même phénomène. Ce parallèle peut être l'application moderne de l'ancien dicton : "Fortuna est servitus" ».
Mobilisant le concept mis au point par A. Marshall, il en retourne le sens : un accroissement du gain du partenaire peut signifier, dans une optique dassujettissement, un accroissement de sa dépendance. Il est naturellement évident que lexercice à des limites ; néanmoins, « Si un pays A cherche à accroître son influence sur un pays B, alors il a probablement intérêt à changer les termes de l'échange en faveur du pays B ». Il devient ainsi indispensable de bien distinguer gains objectifs et gains subjectifs dans le cadre du commerce international. Cela signifie alors quil faut préciser les préférences réellement visées par les différents partenaires. Là encore, Hirschman souligne très clairement, « Il est en effet impossible d'affirmer que l'importance respective des bénéfices subjectifs tirés du commerce correspond à la répartition du bénéfice objectif, sans supposer que les deux pays partagent les mêmes goûts et les mêmes degrés de satisfaction avant que l'échange ait lieu ; en d'autres termes, sans supposer qu'ils ont envisagé tous les aspects du problème. Sans de telles suppositions, il serait absurde qu'un pays n'obtienne pas une part inférieure du surplus matériel des biens gagnés grâce à la spécialisation internationale, alors qu'il tire une plus grande satisfaction de l'échange que son partenaire commercial ».
Ces remarques appellent une analyse plus fine des déterminants dun tel gain subjectif. Reprenant les analyse de F. Y. Edgeworth et dA. Marshall, il montre alors quà volume déchange constant, le gain subjectif est minimal lorsquil y a élasticité forte et constante du pays A poursuivant une politique de puissance ; il est maximal lorsque cette élasticité, initialement importante décroît ensuite rapidement. Ce constat nest surprenant quen apparence : le résultat le plus probable étant, en effet que le pays exportateur bénéficiaire initialement des termes de léchange se fait graduellement piéger par cette relation. La volonté de puissance sexprime alors lorsque, par exemple, le pays A accepte initialement volontairement une détérioration de ses gains commerciaux soit en changeant pour un partenaire moins profitable, mais par exemple producteur unique, soit en laissant se détériorer ses termes de léchange. A terme, la relation se retourne et A est alors en position de dominer plus étroitement B, empêchant son industrialisation, ou manipulant, mais désormais en sa propre faveur, les termes de léchange.
Linertie des situations
Linterruption du commerce est synonyme dappauvrissement. Il nécessite en outre un effort souvent important de réajustement induisant un coût immédiat mais également un coût dans le long terme dû au travail de ré-allocation. Le pays subissant la rupture doit ainsi, dune part, produire lui-même les biens auparavant importés (ou trouver dautres fournisseurs), dautre part, réallouer les facteurs précédemment utilisés dans les industries dexportation. Hirschman souligne que ce second aspect est au cur des explications modernes, le premier ayant été plus nettement travaillé par les Classiques. Des facteurs sont naturellement aggravants ; le degré dimmobilité des facteurs à lintérieur de la nation, le degré de concentration géographique et sectorielle des industries touchées. Ceci explique également les mesures visant à brider lindustrialisation des pays partenaires, les économies mono-productrices en particulier de matières premières ou de produits agricoles ayant peu de capacités de réajustement. Enfin, la rupture affecte également les intérêts acquis dans les différents milieux, régions, classes entraînant des risques sociaux importants.
Néanmoins ces armes économiques peuvent ne pas suffire et, dans ce cas, le partenaire B peut se soustraire à la contrainte de A en réorientant son commerce vers C, D, E. Cest ce risque qui conduit souvent le pays A dans sa recherche de puissance à des précautions et à des mesures plus précises et plus directes, la principale étant dorganiser un commerce important avec les petits pays. Devenus fournisseurs ou clients principaux, ces derniers auront dès lors les plus extrêmes difficultés à se dégager du lien commercial avec A, grande puissance. A terme, lobjectif de A sera de modeler suivant ses intérêts commerciaux et politiques le type dindustrialisation de B.
Une panoplie extrêmement large de moyens semble donc soffrir, dans le cadre où se déroule le commerce international, pour une politique de puissance nationale. De fait, Hirschman en dresse une liste complète et souligne ensuite que le régime National-Socialiste allemand dans les années trente a systématiquement et, de façon cohérente, exploité ces différentes possibilités pour accroître sa domination aussi bien sur lItalie que sur lensemble des nations du sud-est de lEurope.
Néanmoins une question importante est soulevée par cette analyse : jusquà quel point cette réalisation procédait-elle dun plan densemble préétabli par lEtat Nazi ? Hirschman souligne queffectivement la volonté de puissance ne fait ici pas doute, mais quil y a eu tout autant une évolution irréversible due à un environnement particulièrement permissif.
Il note, en effet, que dans certains cas, certaines conséquences inattendues dune politique peuvent renforcer de façon « providentielle » une action initiale : « Cependant, il est également possible qu'une politique ait des conséquences inattendues qui renforcent plus qu'elles ne détruisent le résultat que la politique avait voulu obtenir». Quels éléments ont été ici décisifs ? Premièrement, les circonstances historiques qui, avant même larrivée des Nazis au pouvoir avaient obligé lAllemagne, pays débiteur et à devise faible après 1918, à réorienter son commerce vers les pays moins riches du Sud-Est Européen ; deuxièmement, la volonté de puissance ultérieure de lEtat Nazi ; troisièmement les circonstances mêmes de léchange international dans le sens où, léchange lui-même, lorsquil nest pas contrôlé par un cadre institutionnel satisfaisant produit indissolublement de la richesse et du pouvoir. Hirschman souligne ce dernier trait clairement, « Un élément nous importe avant tout : les conflits d'intérêt et les instabilités sont déjà présents en puissance dans des relations commerciales inoffensives, telles qu'elles ont toujours existé - c'est-à-dire entre de grands et de petits pays, des pays riches et des pays pauvres, des économies agricoles et des économies industrielles. Ces relations pourraient parfaitement s'accorder aux principes enseignés par la théorie du commerce international. Il se peut que le pouvoir politique soit en retrait dans de telles relations commerciales. Mais aussi longtemps que la guerre reste une éventualité et que l'Etat souverain peut interrompre, s'il le désire, ses échanges avec n'importe quel pays, la compétition entre les pays pour accroître leur puissance envahit les relations commerciales et le commerce extérieur lui apporte une occasion d'accroître sa puissance - possibilité qu'il est tenté de saisir ».
3. Nationalisme et internationalisme
Le rôle de la propagande, de la rumeur, et des représentations inexactes fut très important dans la dégradation de la situation après 1918 (voir chapitre 3). La fin de la seconde guerre mondiale pose en tous points un problème similaire à laprès 1918 : « Comme à la Conférence économique de Paris (1916) et, par la suite, à Versailles, la principale préoccupation de nos futurs négociateurs sera d'empêcher le retour d'une "agression économique", objet de toutes leurs craintes ». Trois alternatives sont en présence : premièrement, mettre en place des contraintes discriminantes entre lAllemagne et les Alliés ; deuxièmement, instaurer un régime général de laisser-faire inconditionnel ; troisièmement, favoriser labolition des pratiques discriminantes et retreindre les interventions des Etats souverains.
La première option pose immédiatement un problème : comment distinguer ce qui pourrait être une industrialisation ou une politique commerciale à visée principalement belliqueuse et une industrialisation offensive mais se situant dans une logique strictement économique ? Les techniques mises en place après 1918 ont souvent favorisé les confusions et ont alors directement alimenté une réaction nationaliste ; en outre, lorsque effectivement, la visée était de nature impérialiste, les mesures opposées visant à faire obstacles au dumping, au clearing, aux taux déchange préférentiels ont été sans véritables effets.
La seconde option a une longue histoire ; en effet, si les Classiques avaient aperçu les phénomènes de pouvoir apparemment inhérent au commerce international, ils avaient jugé que ces scories politiques disparaîtraient purement et simplement dans un régime de libre échange généralisé. Le marché allait abolir les différences et mettre en présence des agents de taille et de puissance équivalente. Selon Hirschman néanmoins, «les conditions qui étaient censées conduire à une neutralisation des éléments de puissance dans les relations économiques internationales ne sont pas seulement « irréalistes », mais parfaitement impossible ». Ce que lon continue à observer dans un cadre extrêmement permissif, cest la présence de petites nations face aux grandes puissances : le lien économique est alors caractérisé par le « déséquilibre de pouvoir », déséquilibre cumulatif.
La troisième option oppose à cet ambitieux programme de libre-échange généralisé une politique plus limitée, plus pragmatique mais mieux adaptée aux situations concrètes : « Si tel est le cas, un argument a fortiori s'applique à l'abolition simple des traitements discriminatoires tels que les quotas, les frais de douane préférentiels ou les taux d'échange qui varient selon le type de transaction et le pays concerné. Ce programme est beaucoup moins ambitieux que celui du libre-échange universel puisqu'il admet des tarifs douaniers unifiés, des interdictions catégoriques ainsi que des manipulations monétaires, étant donné que le taux d'échange avec l'étranger est unique ». Ce programme, qui fut celui de W. Wilson, après 1918, ne peut alors être que celui choisit par les Alliés pour laprès Seconde Guerre Mondiale. Son autre versant porte sur la limitation des interventions restrictives procédant directement du pouvoir politique. En effet, « Des tensions naissent aussi très facilement des traitements discriminatoires et de l'assimilation de tous les intérêts privés aux intérêts de l'Etat
Là où il existe une possibilité d'utiliser le commerce extérieur comme l'instrument d'une politique de puissance nationale, une motivation supplémentaire est introduite pour que cet instrument soit utilisé de la manière la plus efficace possible : la discrimination et l'intervention de l'Etat. Ces deux formes d'un nationalisme économique extrême ne nous paraissent donc pas être la cause de l'aspect politique des relations économiques internationales, mais bien plutôt le symptôme et la conséquence ultime de cet aspect politique». Un changement de cadre institutionnel est donc indispensable pour que lalternative ne se résume pas, pour laprès 1945, au protectionnisme ou à lagression. La solution, comme lindique alors clairement Hirschman, réside alors dans un pouvoir de contrôle se situant au-delà des nations : « Si nous voulons passer des alternatives stériles -autarcie ou "pénétration économique"- à la réalisation d'une collaboration économique internationale, le pouvoir exclusif d'organiser, de réguler et d'intervenir dans l'échange ne doit plus être dans les mains de nations uniques. Il doit être transféré à une autorité internationale capable d'exercer ce pouvoir comme une sanction contre une nation qui ferait figure dagresseur ».
Dans un texte postérieur de quelque trente cinq ans, Hirschman est revenu sur les principaux arguments de ce premier travail pour en présenter quelques critiques. En soulignant le rôle des caractéristiques structurelles des relations économiques internationales, son travail anticipait et, en quelque sorte, se posait comme lancêtre, des travaux de lEcole de la Dependencia dont les chefs de file furent au début des années soixante F. H. Cardoso et O. Sunkel. Dans les deux cas une certaine structure bloque tout développement ; la seule solution réside alors dans un changement radical de ces caractères structurels.
Evoquant sa thèse Hirschman note ainsi, « les Nazis dans cette perspective nont nullement perverti le système économique international. Ils en ont simplement exploité lune des caractéristiques ». Mais il considère « rétrospectivement infiniment naïf » lespoir placé alors dans le contrôle par une instance internationale des phénomènes de pouvoir émergeant du commerce international. Evoquant ce diagnostic de jeunesse, il remarque, « en dautres termes, jinvoquais un deus ex machina » et regrette de navoir pas plutôt insisté sur les petits défauts de la structure et sur les forces qui, au sein de cette structure pouvaient en travailler la transformation. Il note, à titre dexemple, que, sil est évident quun petit pays dont une très forte fraction du commerce est dirigé vers une grande puissance subit une contrainte forte, la situation nest pas sans avantages ; en effet, la petite nation bénéficie dun différentiel dattention : la grande nation ne lui accorde souvent quune attention limitée, proportionnelle à sa propre implication dans leur commerce bilatéral. Dès lors la petite nation peut bénéficier et peut exploiter cette asymétrie et en profiter, dabord pour se développer, ensuite pour se dégager de ce lien de dépendance.
Hirschman ne pouvait donc être quassez critique vis-à-vis dune étape de sa recherche où il sagissait alors de fixer les « règles du jeu » du commerce international. Fixation en surplomb et définitive dune structure sécurisant pour longtemps le déroulement des échanges. Deux grands défauts donc : premièrement son fixisme et lidée quun consensus initial résoudrait la question ; deuxièmement les relations entre les acteurs et le système de règle. En effet, les règles sont ici générales et objectives, si bien quil nest nullement indispensable que les agents concrets participent à leur élaboration et même, aient véritablement conscience de la signification du jeu et de ses règles.
Ce qui demeure en revanche très intéressant cest la façon dont le théoricien dès ce premier travail est confronté avec la question du conflit et de sa situation particulière dans le domaine des rapports économiques ; dans National Power, en effet, Hirschman indique que léconomie politique fait fausse route si elle ne propose pas une réflexion centrée justement sur la complexité et lubiquité du conflit économique. Ce qui paraît, en effet, caractériser léconomie cest lacceptation a priori de la division comme état normal ; cette situation loppose à toute tendance visant à chercher une vérité définitive susceptible détablir lunité des esprits ; néanmoins, cette particularité vertueuse de léconomie déchange nest quune virtualité et le pari consiste alors à préserver ou à organiser le déséquilibre.
II. INFLATION ET DÉVELOPPEMENT
Linflation a été très tôt lun des sujets de prédilection dHirschman. Dans les années trente, ses toutes premières contributions, sur les finances italiennes ou sur le Franc Poincaré abordent la question. Dès les « Washington texts » (1946-1951), il remarque que la croissance économique doit se développer sur un sentier particulier étroit et instable entre linflation et la déflation. Dans Stratégie du Développement Economique un chapitre est consacré au rôle possiblement fécond dune inflation mesurée. Son travail véritablement classique sur le thème demeure cependant létude quil propose en 1963 dans Journey Toward Progress de linflation chilienne et les conséquences théoriques quil en tire quinze ans plus tard dans un article consacré à la matrice socio-politique de linflation.
Hirschman précise quil aborde le versant socio-politique de linflation et quil ne remet donc pas en cause les avancées de lanalyse économique, quelles concernent lapproche par les coûts ou lapproche par la demande. Son travail signale cependant de très fortes proximités avec les débats cambridgiens de lépoque. Tout comme pour J. Robinson ou N. Kaldor, lanalyse de linflation constitue ici une des pièces essentielles de lanalyse de la répartition. Un même refus apparaît de considérer quil puisse exister un équilibre objectif de répartition trouvant son origine dans les données économiques. Lanalyse met plutôt laccent sur le fait que la structure de la répartition trouve son fondement dans les rapports socio-politiques et dans les comportements des groupes sociaux ; dans cette perspective, une inflation démesurée révèle un faible consensus social et lâpreté des oppositions entre fractions concurrentes alors quà linverse une inflation mesurée constitue un signe de maturité. Se situant nettement dans cette perspective, lapproche dHirschman la complète en abordant la situation singulière des économies Latino-Amériques.
Les enseignements de linflation chilienne
Linflation constitue une calamité bien singulière si on la compare, par exemple, à la sécheresse. En effet, elle « est considérée comme une calamité créée par les hommes, due au dysfonctionnement d'une institution sociale : le système monétaire ». Il sagit dès lors dune question mêlant indissolublement des éléments techniques et des éléments politiques ; de fait, Hirschman considère que la façon de considérer et traiter linflation constitue un excellent indice de la maturité démocratique dun pays. Dans une économie en croissance, les relations entre inflation et répartition sont particulièrement complexes et nécessitent souvent une gestion sociale souple et réfléchie faisant leur juste part, et au bon moment, aux différentes revendications concurrentes et en conflit. A lopposé des phénomènes tels que la recherche dun coupable, ou lattente dun sauveur souvent étrangers - lexpert - sont des indices dimmaturité.
Le Chili constitue ici un cas décole ; néanmoins pendant longtemps, fermement attaché au métallisme, ce pays à été épargné par linflation. Ce nest quau milieu du XIXe siècle que la situation change avec les nouveaux besoins dune économie de croissance. En 1860, une loi financière très libérale est votée sous la dictée dun expert étranger, léconomiste libéral français Jean Gustave Courcelle-Seneuil. Cette période marque le point de départ de linstabilité monétaire et financière chilienne pendant quatre-vingt ans. En 1878, la convertibilité est supprimée et les prix senvolent ; en 1895, elle est rétablie brutalement entraînant déflation et dépression puis, de nouveau, inflation tout aussi subite quelques années plus tard. Dans les années 1916-1918, la coalition libérale vise à restaurer la stabilité en la liant à lor, et projette de fonder une banque centrale garante de la responsabilité de lEtat en matière de finance. Le projet sappuie sur lassentiment des classes travailleuses ; cest, en effet, léconomiste américain F. W. Fetter qui, en 1931, a formulé, en termes savants, le sentiment commun aux classes populaires et moyennes : ce seraient les manipulations des hautes classes, spéculant sur un allègement de leurs charges financières qui alimenteraient constamment linflation. Mais, en raison de lhostilité du Sénat chilien, le projet de retour à la convertibilité et de création dune banque centrale avorte.
Cest en 1925, grâce à la mission Kemmerer, que la stabilité est retrouvée : la convertibilité est réalisée, une banque centrale est crée, et une loi restreint toute permissivité excessive en matière bancaire. Néanmoins lapprentissage est nul pour les différents partenaires sociaux : cest dans un contexte politique autoritaire, et là encore par lapplication de directives étrangères que le rétablissement est opéré. Comme le souligne Hirschman, « La situation politique était favorable à la mission précisément parce qu'elle n'était pas normale, parce que les processus démocratiques n'étaient plus en vigueur ». Labsence dapprentissage est particulièrement visible lors de lentrée de léconomie chilienne dans le grande dépression. En 1932-1933, le Chili est lun des très rares pays fortement inflationniste dans un contexte général de déflation. Si en 1935, la stabilité est finalement retrouvée et si lon assiste à une reprise de lindustrialisation, ce nest nullement grâce au plan dinspiration très orthodoxe mis en vigueur à partir de 1933. Comme le souligne Hirschman, ces phénomènes furent naturellement positifs, « mais étaient accompagnés d'un minimum dapprentissage de la part des autorités monétaires ». La régulation de loffre monétaire, en particulier, restait alors faiblement armée contre les tensions inflationnistes émanant des crédits bancaires excessifs du secteur privé. Le développement adjacent des revendications sociales, les critiques radicales adressées à lorthodoxie financière présentée comme conservatrice prépara alors linflation endémique de la période suivante.
Les années 1932-1952, dominée par une politique « Radicale », enregistrent de forts taux dinflation, en moyenne 18% par an. Cest lapplication sans nuance des directives keynésiennes qui est à lorigine de la perte complète de contrôle du processus inflationniste : les déficits fiscaux, les hausses de salaire excédant largement les gains de productivité, lexpansion non contrôlée des crédits bancaires jouèrent un rôle désastreux. La conjoncture politique explique tant la timidité des mesures anti-inflationniste que le rejet des directives des missions du FMI ou de celles des Nations Unis envoyées dès 1950. Cest la perte de contrôle de linflation qui est à lorigine de larrivée au pouvoir entre 1953 et 1955 dun gouvernement autoritaire, celui du Général Ibanez : « La longue association, note Hirschman, « de l'inflation et du gouvernement parlementaire fondée sur des coalitions sans cesse changeantes a favorisé l'idée selon laquelle il suffisait, pour mettre un terme à l'inflation, d'une personne autoritaire dans un exécutif renforcé qui ferait passer un ordre à cet effet ». Néanmoins le gouvernement Ibanez se révéla particulièrement timoré, nassumant nullement ses pouvoirs. Linflation atteint alors ses niveaux les plus élevés atteignant 50% à parfois 100% par an. Cest dans cette période que lanalyse du phénomène inflationniste progresse, délaissant les facteurs strictement monétaires pour se reporter sur les facteurs politiques et sociaux : « Ainsi considérée, l'inflation résulte de l'aspiration sans cesse grandissante à des niveaux de vie plus élevés et de la lutte qui s'ensuit, entre tous les groupes, pour améliorer leur situation et augmenter leur part du revenu international». Le ministre des finances, Jorge Prat, propose alors un programme global de rectification prévoyant des sacrifices partagés par chacun des partenaires sociaux et permettant une stabilisation. Mais dans une conjoncture politique extrêmement défavorable, le projet avorte. Le contexte politique nest pas seul en cause et Hirschman souligne que, bien que marquant un net progrès dans lapproche de linflation, cette tentative était vouée à léchec, car trop ambitieuse et trop peu soucieuse dun traitement séquentiel, et non dun règlement définitif, du problème : comme il le note synthétiquement, « Ainsi, la théorie "sociologique", selon laquelle l'inflation est due aux réclamations excessives de différents groupes à propos du revenu national, n'a pas donné lieu à une politique réalisable. D'aucuns peuvent prétendre qu'on n'a pas accordé sa chance à un projet proposant des sacrifices soigneusement répartis entre chacun des groupes en lutte. Pourtant, cette idée selon laquelle on pourrait soudain remplacer un conflit total par une harmonie parfaite grâce à des "sacrifices partagés" s'apparentait fort au rêve éveillé d'un utopiste. Il aurait été plus réaliste, bien que moins direct, d'adopter la stratégie suivante pour parvenir à ces "sacrifices partagés" : colmater les fuites inflationnistes les unes après les autres, en recourant chaque fois à une combinaison différente des forces politiques (
) Dans un système multipartite, des objectifs divers sont souvent atteints sur ce mode, les uns à la suite des autres, par le jeu des alliances, plutôt que tous en même temps, dans des élans -extrêmement rares- daspiration à l'union nationale».
Léchec de cette tentative pour juguler linflation eu pour conséquence une extrême instabilité sociale et politique et un climat quasi-insurrectionnel dans les années 1954-1955. Mais le bond du taux dinflation vers des niveaux records eu également pour conséquence graduelle une prise de conscience collective de la nécessité de saccorder et déliminer ce qui alors devenait une véritable fléau. La situation intérieure marquée par la faiblesse du pouvoir central et lacuité des rivalités politiques ne pouvaient engendrer de véritables accords et négociation entre fractions et cest en fait sous le couvert dune mission étrangère, la mission Klein & Saks que la conciliation pût sopérer. Cette mission neut pas véritablement de rôle technique mais joua donc un rôle politique certain, quoique ambigu. Si la conciliation se fit dans cette situation durgence économique, sociale mais aussi politique en particulier par le blocage à 50% de lindexation des salaires sur les prix -, elle se fit sans véritable reconnaissance mutuelle entre partenaires sociaux. Lapprentissage du dialogue est donc une nouvelle fois esquivée, mais pas ici comme dans lépisode J. Prat, par la recherche dun consensus ; plutôt par le fait que la mission étrangère permet de pérenniser une situation ou les différents partenaires, « coexistent, mais souhaitent vivement éviter tout accord public et tout compromis». Hirschman note de façon synthétique, « Dans ce contexte, l'objet de la mission s'apparente à un procédé qui permettrait aux différents groupes en lutte de se soustraire, une fois encore, à leur responsabilité, c'est-à-dire à l'élaboration d'un compromis réalisable au cours de discussions en face à face ».
Les conséquences de cette fuite collective face aux responsabilités politiques de gestion de linflation furent immédiates : le départ de la mission donna le coup denvoi dune nouvelle montée des prix. Parallèlement la dégradation de la situation économique et sociale à partir de 1956, les émeutes sanglantes davril 1957, permirent daccuser la mission Klein et Saks davoir préparé la stagnation par des mesures anti-inflationnistes trop orthodoxes et dinspiration nettement conservatrices. De ce constat émergea alors un autre diagnostic radical sur les origines de linflation chilienne. Contre le diagnostic simplement monétaire, la nouvelle approche mettait laccent sur les facteurs structuraux de linflation soigneusement distingués des facteurs simplement propagateurs. Un progrès est immédiatement notable : cette doctrine « était une doctrine "indigène" et intelligente, élaborée par des économistes venant du Chili et d'autres pays d'Amérique latine, en réaction contre les doctrines importées, jugées inapplicables au Chili ».
Les facteurs structuraux en cause sont de trois ordres :
i) premièrement, la basse productivité agricole et le manque de réaction aux incitations économiques dont est responsable un modèle de propriété latifundiaire. Industrialisation et urbanisation sont alors à lorigine dune augmentation des prix des biens de première nécessité.
ii) deuxièmement, la tendance inéluctable à la détérioration des termes de léchange pour un pays en voie de développement comme le Chili, les importations excédant systématiquement les exportations. En résultent alors une tendance constante à laugmentation des biens importés et une menace de dévaluation
iii) troisièmement, la distribution très inégalitaire des revenus. Cette distribution est néfaste à lépargne et à linvestissement.
Ces facteurs structuraux provoquent alors des tensions sur les prix de certains produits, pressions renforcées par la croissance des crédits bancaires entraînant par contagion une croissance du niveau général des prix ; les ajustements entre prix et salaires, le recours aux déficits fiscaux ne font alors quaccentuer ce phénomène et ne sont ainsi que des facteurs de propagation, de simples conséquences.
Cette théorie « indigène » de linflation signale cependant de nombreuses limites. Hirschman le souligne en la distinguant soigneusement de lapproche mettant laccent sur les facteurs sociologiques ; cette dernière, dans ses versions sophistiquées souligne la complexité de la question de la gestion de linflation : linflation ne résulte pas simplement dun manque de caractère de lautorité politique, mais plus nettement, « elle symbolise la difficulté à exploiter les conséquences d'une séparation ou d'un conflit». En revanche, la position structuraliste « affirms that, to eliminate inflation, not only attitudes but basic economic relationships must be altered ». Laccent étant porté en priorité sur la structure agraire, on assiste ainsi à un retour en arrière : comme au temps de la doctrine Fetter, bien que de façon plus subtile, ce sont les grands propriétaires terriens qui sont les principaux accusés. En outre, la position structuraliste conduit à préconiser un traitement global du problème : « Il est vraisemblable qu'une société qui n'est pas capable d'opérer les ajustements relativement minimes entre les groupes -ajustements requis pour stopper l'inflation- se retrouve confrontée à des demandes, fortes et persuasives, de réformes sociales plus fondamentales».
De la sorte, la thèse apparaît rapidement peu opérationnelle, étant dans lattente de vastes changements structuraux, et disqualifiant les remèdes partiels concurrents, comme la gestion simplement monétaire de linflation, signe distinctif de la mission Klein et Saks. Mais, là encore, laction dans un sens suscite rapidement une réaction ; lélection à la présidence du pays en 1958 de Jorge Allessandri et larrivée dun ministre énergique Roberto Vergara conduit à un infléchissement vers des mesures plus orthodoxes comme lindexation mais très partielles des salaires sur les prix, et le contrôle du crédit. Mais le point sur lequel insiste Hirschman est ici le fait que, sopère un ajustement négocié par les partenaires concernés des préoccupations orthodoxes et des préoccupations structuralistes. A la fin de lannée 1960, J. Allessandri écarte Vergara, trop jusquau-boutiste, pressentant que « pressentant qu'un nouvel équilibre entre les deux objectifs de stabilité et de croissance, ainsi qu'entre les "gerentes" (hommes d'affaires) et les "politicos" (politiciens) de son cabinet, était nécessaire. Par la suite, la politique économique du gouvernement prit progressivement un autre visage : la stabilité des prix et de la monnaie est restée un souci majeur, mais elle n'était plus le seul objectif de la politique économique».
Plusieurs enseignements sont tirés par Hirschman de lexpérience chilienne. Linflation est traditionnellement considérée comme un mal. Néanmoins, ne sagit-il pas dun moindre mal ? Le cas chilien permet de suggérer « que l'inflation peut servir à détourner la révolution ou être considérée comme une alternative à la guerre civile ».
Sur un premier plan, linflation peut permettre de réduire le risque de révolution violente. En effet, elle constitue un excellent baromètre des problèmes émergents plus graves, par exemple, la vétusté et liniquité des structures agraires. La situation chilienne, avec son inflation récurrente, constitue ainsi le contre-modèle du cas cubain où, à la veille de la révolution, la stabilité financière avait conforté le sentiment de stabilité politique. En revanche, « une telle illusion de sécurité ne pourrait jamais se développer au Chili où l'inflation a conduit à l'examen minutieux des principales institutions du pays : du système de propriété de la terre à la sécurité sociale, du statut du capital étranger aux structures politiques ».
Sur le second plan linflation peut effectivement constituer un substitut à la guerre civile. Les deux phénomènes présentent un trait commun : dans les deux cas un groupe social pense pouvoir dominer le jeu antagonique et contraindre son concurrent ; mais linflation introduit une dimension originale dans la logique conflictuelle : elle permet de temporiser et cette caractéristique a deux conséquences capitales : premièrement, elle évite dans les situations dimmaturité des partenaires sociaux laffrontement brutal pouvant dégénérer en conflit violent ; deuxièmement elle favorise lévolution des institutions et des comportements et un apprentissage graduel des différents partenaires.
2. Analyse socio-politique de linflation
Les premiers indices dune théorie originale de linflation sont donc posés par Hirschman en 1963.Cest dans un article postérieur dune quinzaine dannée quil présente sa théorie socio-politique de linflation.
Les grandes explications économiques de linflation soulignent toutes limportance des facteurs socio-politiques. En revanche, si ces explications de nature économiques se présentent, en dépit des divergences, comme un véritable corpus déléments théoriques et de directives pratiques, il nen est pas de même pour lanalyse socio-politique. Celle-ci sappuie généralement sur des notions floues et bien peu opérationnelles telle que les défauts de la cohésion sociale, la crise de gouvernabilité, etc. Linflation en Amérique Latine constitue pourtant un excellent terrain pour renforcer les bases de la théorie socio-politique de linflation.
En dépit de certaines convergences, deux thèses assez distinctes se partagent en Amérique Latine lexplication du phénomène inflationniste.
Formulée à la fin des années 50, la thèse structuraliste procède du rejet de lexplication monétaire de linflation ; elle insiste sur le fait quen raison de déséquilibres structurels tels que le poids de lagriculture ou limportance des industries dexportation à lorigine de goulets détranglement, les économies latino-américaines souffrent dune insuffisance de loffre dans certains secteurs clés. Si les dimensions économiques du phénomène sont immédiatement apparentes, lexplication se concentre sur les raisons socio-politiques. Linflation procède, in fine, « de quelque défaut fondamental dans la structure économique et sociale qui ne peut sans doute être corrigé que par le biais de laction politique ». A lorigine centrée sur des faiblesses sectorielles, ce type de thèse à évolué vers la recherche de déterminants globaux ; la volonté de formuler une « explication structuraliste généralisée de linflation», a rendu cette approche extrêmement vulnérable à laccusation de biais idéologique. Mais Hirschman souligne plutôt deux défauts plus graves : premièrement, en considérant que le traitement de linflation nécessite des mesures dampleur plus vaste, par exemple, le changement du type de propriété, lapproche structuraliste décourage le changement ; deuxièmement en dévaluant les solutions courantes, par exemple la gestion « seulement » monétaire de linflation, le structuralisme prive le pouvoir dun instrument immédiat de gestion, par exemple dans les cas sensibles de crise aiguë.
Lautre thèse insiste sur les conflits sociaux. Hirschman lassocie au terme espagnol empate : « Cela correspond moins à un résultat définitif et équitable du jeu social
qu'à des efforts revendicatifs continus de chacun des partenaires sociaux, sans qu'aucun ne remporte la manche de manière décisive ». En Amérique Latine, cest contre cette thèse assez banale, tout autant que contre linterprétation monétariste, que sest élevée lobjection structuraliste. En effet, le recours à cette interprétation sociologique servit, en particulier au Chili dans les années quarante, à faire passer lidée que le retour à lharmonie sociale ne pouvait passer que par des sacrifices partagés, eux-mêmes indices dune amélioration généralisée des comportements face à linflation. La faiblesse majeure de cette approche, outre le caractère un peu incantatoire de ses directives politiques, réside selon Hirschman dans le manque de teneur théorique de ses propositions : « La théorie sociologique, peut-être simplement parce qu'elle est instinctivement convaincante, n'a pas réussi à "bien" articuler les distinctions, les propositions et les hypothèses dans une même structure». Cest néanmoins dans cette direction quun effort doit être réalisé.
Lapport de lanalyse économique ne doit pas être sous-estimé ; la thèse hayekienne du rôle de lépargne forcée dans le déroulement du cycle a constitué ici un véritable apport en attirant lattention vers les conséquences redistributives de linflation. Cet apport pouvait parfaitement concorder avec le diagnostic de F. W. Fetter sur linflation chilienne : tous deux mettaient laccent sur lirresponsabilité dun acteur économique dominant, lEtat dans un cas, lélite latifundiaire dans lautre cas. Un peu plus tard avec lexpérience Peron en Argentine (1946-1955), la responsabilité sera reportée vers les régimes soutenus par les classes populaires et, finalement pourra servir de leitmotiv aux arguments anti-keynesiens. Selon Hirschman lanalyse économique fit ici faire un premier progrès à lanalyse sociologique de linflation. En effet, bien que surtout attachée à la démonstration de linanité de telles politiques, le retour à la normale se faisant inexorablement après lépisode inflationniste, lanalyse hayekienne ne pouvait manquer de soulever un problème majeur : comment expliquer que dans une situation caractérisée par la lucidité économique des différents partenaires ayant graduellement fait lapprentissage et tiré les conséquences du jeu inflationniste, des décalages initiaux puissent encore se produire ?
Un des éléments de réponse est justement apporté par lanalyse de linflation dans les pays latino-américains après 1945. Hirschman insiste particulièrement sur lapport des économistes brésiliens, A. Kafka et C. Furtado. Ces derniers ont souligné que, au classique conflit salaire-profit se superposent dans ces économies en voie de développement des conflits peut-être plus importants entre secteurs : évoquant les prétentions salariales, Hirschman note de façon synthétique, « mais puisqu'elles jouent un rôle au sommet des conflits entre secteurs, la possibilité d'une situation mettant en relation trois acteurs ou plus naît immédiatement, au lieu du scénario plus simple -salaire-bénéfice- de l'analyse économique traditionnelle. Et, avec cette augmentation du nombre d'acteurs, apparaît la possibilité d'un changement d'alliances qui fournit une clé aux dynamiques changeantes de l'inflation».
Néanmoins, la question des déterminants socio-politiques de linflation demeure. En effet, Hirschman relève la véritable singularité du phénomène si on le compare à dautres types de mobilisation collective apparemment beaucoup plus rentable : « Pourquoi un groupe social choisirait-il une stratégie inflationniste d'augmentation du revenu, c'est-à-dire une stratégie qui apporte une amélioration strictement provisoire, mais dont l'issue est incertaine et peut empirer la situation ? ». Deux réponses peuvent être apportées :
* premièrement, le phénomène peut sexpliquer par la naïveté et limmaturité des acteurs. Mais demeure alors le cas, de plus en plus fréquent, dans lequel les acteurs sont désormais parfaitement informés des rapides réactions que va susciter dans les autres groupes sociaux une inflation initiale provoquée par leur initiative. Dans ce cas, une réponse apportée a été que les différents groupes nont pas vraiment le choix et que linitiative inflationniste répond simplement à la nécessité de bouger le premier pour ne pas être en situation défensive. Selon Hirschman il y a là un raisonnement en tous points commun à celui que prévoit dans le dilemme du prisonnier la situation de non-coopération, raisonnement quil ne peut accepter : « Tandis que cette analyse correspond visiblement à une partie de la réalité, son rejet total de la responsabilité ou de la liberté daction des groupes sociaux considérés comme puissants ne me paraît pas convaincant».
* deuxièmement, le phénomène peut sexpliquer, à linverse, par la rationalité des acteurs. Mais ici, cette rationalité doit être détaillée, car elle ne se résume nullement à la très étroite, très utilitaire et très individualiste conception de la rationalité trop souvent utilisée par les économistes. Une première complication, inspirée des travaux tant de J. S. Duesenberry que de T. Scitovsky peut résider dans le fait que, plutôt que de jouir dun niveau médian de revenu dans un contexte de stabilité des prix, certains groupes peuvent préférer expérimenter sur des périodes courtes des revenus gonflés par linflation, quitte à en payer plus tard le prix. Mais concernant ces bénéfices latents de linflation, Hirschman préfère insister sur un tout autre aspect qui le conduit à douter de la pertinence de la dichotomie classique entre rationalité des fins et rationalité des moyens : « On pourrait en venir à utiliser une telle conduite, moins pour les conséquences matérielles qui en résultent normalement - un revenu réel supplémentaire- que parce qu'elle est mise à profit pour elle-même, dans un contexte où tensions sociales et conflits entre groupes sont au plus haut». Dans ce cas, le conflit apparaît comme la véritable finalité du processus, les gains et pertes dues à linflation nen étant donc que les moyens. Linflation nest alors quun jeu qui tisse le lien social. Dans ce cadre il est bien sûr inopportun de viser un quelconque consensus préalable : « Avec l'inflation, les parties en litige parviennent d'une façon ou d'une autre à obtenir le conflit et la division, en même temps». Cest donc ici la procédure qui importe : « Avec l'inflation, chaque groupe est capable de se lancer dans une conduite conflictuelle et de démontrer sa puissance et son opposition aux autres groupes
Alors, l'inflation est une invention remarquable qui permet à une société d'exister dans une situation intermédiaire entre les deux extrêmes que sont l'harmonie sociale et la guerre civile». Linflation peut certainement dégénérer dans un véritable affrontement, mais, dune part, elle euphémise le conflit, dautre part, invite à lacceptation du jeu et de ses règles et prépare alors la reconnaissance mutuelle des joueurs dans leur désaccord. Ce qui est important, cest donc que ce jeu puisse être joué incessamment.
Si les causes socio-politiques de linflation sont donc telles, quen est-il des effets ? Une distinction simpose immédiatement :
lhyper-inflation a naturellement des effets socio-politiques désastreux. Hirschman est cependant sceptique concernant la maxime attribuée à Lénine suivant laquelle lun des moyens les plus sûr pour provoquer une révolution dans un pays est au préalable de débaucher sa monnaie. Il estime plutôt que lhyper-inflation, plus quune cause est un symptôme du délitement social. Ce qui en revanche est avéré, cest que lhyper-inflation en Amérique Latine na nullement conduit à la révolution sociale, mais plutôt à linstallation de pouvoirs autoritaires solidaires des anciennes élites économiques.
Linflation modérée a des conséquences politiques beaucoup plus intéressantes. Elle place en douceur une collectivité devant la nécessité de contrôler son économie ; le contrôle signifie ici transaction entre groupes sociaux, arbitrage et négociation. Linflation modérée peut alors inaugurer une gestion démocratique plus ambitieuse de léconomique et du social. Comme le relève Hirschman dans sa conclusion lapprentissage du jeu inflationniste fait graduellement prendre conscience aux syndicats denjeux économiques plus vitaux : « En se rendant compte que la quête de salaires et de bénéfices plus élevés peut être futile à cause de l'inflation ou sommée, par les politiques officielles, d'adhérer à des "lignes directrices" non inflationnistes, les syndicats ont demandé une plus grande participation dans la prise de décision par les instances directrices, ainsi que dans les profits de l'entreprise, comme une contrepartie aux réductions du salaire. Il paraît de plus en plus probable que les expériences inflationnistes que sont en train de traverser les pays capitalistes conduiront, pour un certain nombre d'entre eux, à une modification du système économique et social actuellement en vigueur ».
Il y a donc ici apparemment jeu en deux sens : premièrement linflation permet de comprendre que pour que la machine économique fonctionne, il faut quil y ait jeu entre les éléments qui la composent. Pas assez de jeu, et il y a arrêt du mouvement ; trop de jeu et la machine se disloque. Limportant est de pérenniser le mouvement, le changement ; deuxièmement, le jeu économique de linflation nest pas très sérieux, il est ce qui permet de passer à des problèmes plus sérieux, ayant de réels enjeux.
Délaisser la perspective du jeu et lui substituer la perspective du bricolage allait permettre à Hirschman de poser plus nettement la question en terme de conscience et de volonté des acteurs et daffiner sa remise en question de la rationalité standard, trop strictement limitée à la rationalité des moyens : conscience que le bricolage économique nest pas jeu dans la mesure où, il nest ni arbitraire, ni métaphorique, mais se pose plutôt en termes dadaptation.
III. CONFLITS, BRICOLAGE, DÉMOCRATIE
Dans le patrimoine des textes classiques de léconomie politique qui intègrent conflits et pouvoirs, la référence incontournable demeure luvre de Karl Marx. Dans les années soixante-dix à lissue de sa trilogie sur le développement, Hirschman a détaillé son rapport original et critique à cette uvre en proposant la notion de «micro-marxisme » (1).
Cest dans son article de 1993 consacré aux conflits sociaux dans les économies pluralistes de marché quil livre le tout dernier état de sa réflexion. Ce travail sinscrit dans le cadre du vaste renouveau quà connu la philosophie morale et politique depuis une vingtaine dannées. Hirschman connaît sans aucun doute dans le détail les arguments ayant opposés depuis le début des années soixante-dix, Libéraux, Libertariens et Communautariens. Sa sensibilité à lautonomie lincline très probablement à figurer dans ce que Ch. Taylor a ironiquement identifié comme le « team L », celui ralliant J. Rawls, R. Dworkin, T. Nagel, T. Scanlon. Néanmoins luvre dHirschman signale également une affinité vis-à-vis des débats continentaux sur totalitarisme et démocratie (2). Lattention quil accorde à la notion de bricolage permet finalement de mieux situer sa position (3).
1. Marxisme et micro-marxisme
Hirschman entretient un rapport complexe au marxisme ; dans des entretiens récents, ou dans des notes autobiographiques il a souligné à quel point le marxisme avait été important dans sa période de formation. En Allemagne, dans les années trente, il lit K. Marx, R. Luxembourg, F. Engel, Kautsky, Lénine et en discute les théories lors des réunions des mouvements de jeunesse du Parti Social-Démocrate. Les écrits de 1917 de Lénine le fascinent, par leur sens du détail historique, surtout par leur lucidité tactique. A de nombreuses reprises, par la suite, Hirschman insistera de même sur le grand intérêt des textes de nature principalement historique de K. Marx.
Néanmoins, quelques cinquante ans plus tard, il émet un jugement franchement critique sur le rôle joué par lEcole néo-marxiste en Amérique Latine, insistant sur sa responsabilité dans le déclin de léconomie du développement. Léconomie du développement sest bâtie sur deux postulats originaux : le rejet du principe mono-économiste conduisant à la mise en lumière de la singularité des phénomènes de développement ; laffirmation de la possibilité de la réciprocité des avantages pays riches et pays pauvres pouvant tirer un avantage réciproque du développement. Ces deux postulats ont été lun et lautre rejetés, dabord par R. Prebish et H. Singer insistant sur léchange inégal entre le centre capitaliste et la périphérie, puis surtout par A. Gunder Franck et lécole de la Dependencia qui ont souligné les caractères structurels de la stagnation liés à la position dominée des pays latino-américain dans la division capitaliste du travail. Le jugement sur cet école est sans appel : cest une cohérence interne des plus douillette, qui cherche à simplifier (et à schématiser) le réel et prépare ainsi le terrain à lidéologie . Cependant, dans cet article Hirschman souligne que la position néo-marxiste doit être distinguée de certaines des analyses de K. Marx. Si ce dernier rejetait le postulat 2, celui de la réciprocité possible des avantages, il demeurait attentif, en particulier selon Hirschman dans ses textes historiques, à la pluralité et à la complexité des modes de développement possibles.
Le rapport constructif dHirschman au marxisme se situe dans le prolongement de cette évaluation ; il ne peut, en effet, quêtre hostile au déterminisme et au réductionnisme de la version du marxisme sollicitée par lEcole de la Dependencia. Cest en défense des véritables potentialités du marxisme quil va proposer dans les années soixante-dix la notion de micro-marxisme.
Dans lintroduction à A Bias for Hope, il se prononce en faveur de la transposition du schéma marxien aux processus de développement économique et politique à plus petite échelle . Il remarque que ses recherches sur le développement ont permis de montrer sur des micro-cas comment le déséquilibre économique peut susciter un apprentissage politique, cet apprentissage permettant dans une phase ultérieure dorganiser ou de veiller le déséquilibre. Il note que dans Stratégie du Développement Economique, il montrait que les forces autres que celles du marché (i.e les forces politiques) ne sont pas forcément moins automatiques que les forces du marché. Il suggérait aussi comment de telles forces étaient susceptibles dapparaître quand les mécanismes du marché, par eux-mêmes, provoquaient des pénuries générales de moyens, en conduisant à des déséquilibres régionaux ou à dautres types de déséquilibres qui nécessitent et peuvent entraîner- une intervention du corps politique. Or, ces recherches pouvaient apparaître comme une vérification de lun des enseignements essentiels du marxisme : lidée que les contradictions entre forces productives et rapports de production étaient au fondement du changement économique, social, historique. Ce passage du niveau des grandes généralisations à celui des cas particuliers de développement permettait néanmoins un véritable rafraîchissement du concept : dune part, il désignait la solution révolutionnaire comme un cas particulier du changement social ; dautre part, il complexifiait lanalyse des relations entre conflits économiques et sociaux et changements institutionnels. En effet plutôt que dune disparition des anciens cadres obsolètes et leur remplacement par des rapports de production adéquat permettant denvisager un état final stable et sans conflits, létude de cas permettait de mettre en lumière le fait que le changement socio-politique quentraînent ces contradictions est souvent partiel, se fait non sans réticence, et laisse de nombreux problèmes irrésolus ; ainsi le besoin de changements plus importants apparaît de nouveau très vite».
Dans son article de 1977 sur les effets de liaison Hirschman est revenu sur la nature de son micro-marxisme pour en mieux préciser les contours : le micro-marxisme, note-il, est le terme qui pourrait définir de façon satisfaisante ces tentatives visant à montrer comment le type de développement économique, incluant les éléments sociaux et politiques, peut être relié aux activités économiques spécifiques choisies par un pays . Lanalyse des économies latino-américaines, souvent initialement mono-productrices, constitue un terrain privilégié pour ce type dinvestigation. Néanmoins deux éléments permettent de nuancer ce qui pourrait constituer une conclusion trop tranchée : premièrement, il nexiste aucune relation nécessaire et unilatérale entre une activité économique spécifique et un régime socio-politique qui pourrait en résulter ; deuxièmement, lorsque relation de causalité il y a, elle ne va pas nécessairement dans tous les cas de léconomique au politique, les types dinteractions apparaissant souvent plus complexes. Ces nuances posées, Hirschman peut finalement résumer sa position : Ma théorie ne consiste pas à dire quun élément de base détermine entièrement un environnement socio-politique ; elle établit que systématiquement il marquera chaque environnement quil rencontrera de modèles qui lui sont propres, et que ce procédé peut et vaut la peine dêtre étudié. On peut lier cette théorie à lidée quil y a différents degrés daffinité ou de compatibilité entre les activités économiques spécifiques dune part et les variétés denvironnements socio-politiques dautre part».
Quen est-il en définitive du micro-marxisme dHirschman ? Lui-même qualifie sa présentation de 1977 de puzzle ce qui constitue une invitation à reconstituer les multiples éléments qui composent son rapport au marxisme. Il est bien évident quune certaine vulgate marxiste lui est totalement étrangère, en particulier concernant la question des rapports économie/politique. Néanmoins, influence originelle et prégnante ou plus simplement convergence, léconomie politique dHirschman signale plusieurs proximités caractéristiques, bien que très générales, avec les idées marxistes : au niveau de lanthropologie philosophique, en considérant que lhomme se créé en créant incessamment et en transformant collectivement et librement son milieu ; au niveau de la philosophie politique en souhaitant soumettre aux normes de la démocratie la réalité de la société civile, en particulier en donnant aux collectivités humaines les moyens de contrôler les prétendues lois économiques ; au niveau méthodologique, en insistant sur les effets émergents des actions individuelles, à lorigine des processus évolutifs Mais ici, le point le plus saillant concerne lintérêt porté au rôle du conflit économique. Cest J. Schumpeter qui notait quen prétendant que lhistoire de la société est lhistoire de la lutte des classes, « Marx a amplifié au maximum le rôle des conflits sociaux », présentant là une conception « presque aussi féconde que celle de linterprétation économique de lhistoire ». La notion de micro-marxisme constituait chez Hirschman une étape significative en vue de mieux définir cette conception. Son grand article de 1993 allait finalement lui permettre de mieux cerner cette conception du développement exploitant lanalyse des caractéristiques originales des conflits économiques.
2. Conflits sociaux et société démocratique de marché
Larticle répondait au thème dune rencontre organisée à Dresde en novembre 1993 : De combien desprit communautaire la société libérale a-t-elle besoin ? Dans ce travail, Hirschman soulignait immédiatement que le thème est périlleux et, de bien sinistre mémoire, en particulier en Allemagne. Cest en effet au moment de la République de Weimar que la passion dun esprit communautaire sy est épanouie facilitant par la suite larrivée au pouvoir des Nazis. Honnie après 1945, cette idée laissa sa place à une conception beaucoup plus modeste considérant suffisante le respect dune constitution libérale garante des droits de lhomme et des droits civils.
La conjonction de deux facteurs, lun historique lautre intellectuel allait permettre à lidée communautarienne deffectuer un retour sur la scène de la culture politique et morale allemande : premièrement, les problèmes sociaux nés de la réunification en 1989-1990 ; deuxièmement, limportation des débats ayant opposés aux Etats-Unis à partir du début des années soixante-dix, partisans du libéralisme politique, au premier chef J. Rawls, et critiques communautariens, M. Walzer, M. Sandel, Ch. Taylor, R. Bellah ou MacIntyre. Ils contribuèrent, en Allemagne à blanchir le concept au moment même où se faisait jour lidée que le simple patriotisme enraciné dans la Constitution pouvait savérer insuffisant pour définir les droits et obligations des citoyens.
Cependant, les réticences vis-à-vis de toute forme de religion civile demeurait trop forte en Allemagne pour que le communautarisme sy développe. Son impact fut cependant important non pas par son effet de persuasion , mais par son effet de recrutement , cest-à-dire, sa capacité à soulever un problème, à y concentrer lattention des spécialistes et à générer des débats : comme le souligne Hirschman, cet effet rend linfluence des idées nouvelles beaucoup plus imprévisible que si lon prenait en considération le seul effet de persuasion : il arrive que de nouveaux penseurs se laissent entraîner dans la discussion mais finissent par engendrer des idées très différentes de celles qui les avaient à lorigine séduits et attirés dans ce domaine . La critique allemande du communautarisme allait ici permettre lémergence dune nouvelle position minimaliste présentée par Helmut Dubiel.
Vouloir établir lharmonie sociale à partir dun consensus préalable sur les valeurs politiques et morales ne constitue pas une solution. Mais, simultanément, Dubiel reconnaît que la simple acceptation des règles constitutionnelles nest pas suffisant pour assurer lintégration sociale. Une autre piste mérite dêtre relevée : cette intégration des sociétés modernes doit résulter très simplement, à linsu des citoyens, de leur expérience des conflits en tous genres, de la manière dont ils les traversent et les gèrent ou y veillent . Les conflits ne dissolvent pas nécessairement, et ils peuvent même être créateurs du lien social démocratique.
Bien quassez paradoxale, la thèse de Dubiel nest pas entièrement originale et sinspire directement des idées de Marcel Gauchet. Celui-ci, dans une conjoncture de recul du marxisme, avait affirmait au début des années quatre-vingt que le conflit est facteur essentiel de sociabilité
il est à sa manière producteur éminemment efficace dintégration et de cohésion . Cest ainsi le conflit qui serait à la source du miracle démocratique . Hirschman souligne que bien avant Dubiel et Gauchet, la thèse du rôle constructeur des conflits sociaux avait été formulée, bien que le sujet demeure globalement tabou dans le champ dune pensée sociale surtout préoccupée de sa disparition. Sans remonter à Héraclite ou à Machiavel une référence incontournable, au XXe siècle demeure celle du chapitre Streit de la Soziologie de Georg Simmel, publiée en 1908 qui allait avoir une grande influence aux Etats-Unis sur L. Coser ainsi que sur R. Dahrendorf. Mais plus nettement encore les recherches sur les conflits sociaux furent au centre des préoccupations dauteurs, A. Gerschankron, D. Rustow ou A. Hirschman qui dans les années soixante, voyaient dans lidée suivant laquelle le changement était conditionné par des facteurs préalables, une manière de fuir la nécessaire praxis du développement économique .
Le caractère clandestin de la réflexion sur les vertus du conflit permet de rendre compte dune certaine timidité de la recherche dans ce secteur. En particulier lun des principaux enjeux est certainement de pouvoir distinguer deux types de conflits : ceux qui se soldent par un résidu positif dintégration et ceux qui déchirent la société . Aucune réponse générale ne peut ici être apportée et il est indispensable de scruter les rapports entre un type de société donné et les conflits qui le caractérisent . De fait, la thèse Dubiel-Gauchet sapplique au cadre des sociétés démocratiques de marché ; néanmoins, selon Hirschman, elle reste relativement obscure concernant les raisons pour lesquelles les conflits y joueraient possiblement un rôle providentiel. Cette lacune nécessite alors de sappesantir sur léconomie politique dune société démocratique de marché .
Il faut pour cela revenir sur linterprétation proposée dans Les Passions et les Intérêts. Pour Montesquieu ou pour James Steuart la vertu essentielle de léconomie de marché était sa douceur ; les intérêts permettaient de brider les passions, en particulier les passions guerrières. Les faits ont cruellement démenti cet espoir. En revanche il convient de sinterroger sur une autre caractéristique, plus féconde car plus réelle, de léconomie de marché : la fréquence et lubiquité du conflit ! .
Les sociétés pluralistes de marché sont en situation de déséquilibre économique constant, créant continûment de multiples décalages et inégalités entre classes, secteurs, régions ; deuxièmement, sur le plan politique, ce sont des sociétés de libertés civiles et politiques, autorisant les prises de conscience, les revendications, les mobilisations . La société engendre ainsi un régime régulier de conflits quil convient de traiter et que la société doit apprendre à gérer . Si la fréquence des conflits constitue ici un premier trait caractéristique, leur nature particulière en constitue un second. La plus grand partie des conflits dans les économies pluralistes de marché porte sur la répartition du produit social entre classes, secteurs, régions. Or, si divers quils puissent être, il sagit généralement de conflits divisibles, de questions de plus ou de moins, par opposition aux conflits non-divisibles de types ou-ou qui sont caractéristiques des sociétés déchirées par des rivalités ethniques, linguistiques ou religieuses . Si la gestion du premier type de conflit nécessite un effort constant dajustement et de compromis, celle du second, toujours hantée par la recherche dune solution définitive prenant très souvent la forme de loppression ou de lélimination pure et simple de la fraction concurrente est beaucoup plus périlleuse et présente beaucoup moins dapprentissage démocratique.
Résumant son propos, Hirschman évoque lexpérience cumulée de la résolution de ces nombreux conflits par le bricolage » dans les sociétés pluralistes de marché. Trois grandes caractéristiques définissent finalement ces conflits :
1. Ils se produisent à une fréquence considérable et revêtent une grande diversité de formes.
2. Ils sont en majorité de type divisible et se prêtent donc au compromis et à lart de la négociation.
3. Du fait de ces deux caractéristiques, les compromis trouvés nentretiennent jamais lidée ni lillusion quil sagit de solutions définitives .
Dans cette perspective les vieux poncifs relatifs à la lutte des classes méritent un réexamen. Cest très certainement la proximité historique entre les premières luttes sociales, et les anciens conflits religieux, ethnique ou nationalistes qui permet dexpliquer le caractère funeste attribué à la lutte des classes, la conviction que le conflit entre capital et travail appelait des solutions radicales : ou le socialisme et le communisme, qui élimineraient lune des parties prenantes, ou le corporatisme et le fascisme, qui accoupleraient définitivement les deux parties . Mais symétriquement, lhabitude des conflits de type non-antagonistes pendant les Trente Glorieuses ne doit pas masquer actuellement la renaissance de conflits beaucoup plus antagoniques nécessitant vraisemblablement dautres types de gestion qui ne peuvent en aucun cas, note Hirschman, être ceux prévus par le modèle communautarien.
3. conflit et bricolage
Dans ses Essays in Trespassing, Hirschman notait à propos de la Théorie de la Justice de John Rawls, « limmense succès remporté par cet ouvrage a montré que lintérêt porté à lidée dune justice sociale navait en aucun cas disparu il fallait seulement quun travail dune intelligence et dune originalité remarquables lui apporte un nouveau souffle ». Les critiques communautariennes ou libertariennes contre le Libéralisme Politique ne pouvaient alors rencontrer le moindre écho chez Hirschman. Plus nettement encore, il ne pouvait être que favorable aux critiques adressées par Rawls à lutilitarisme, et sensible au poids que le grand philosophe américain accordait, sur le plan théorique, au principe de liberté et au principe de différence et, sur le plan des fins, à lamitié civique.
En revanche, Hirschman pouvait se sentir beaucoup plus concerné par les critiques formulées par certains politologues à lencontre de la théorie de Rawls. Ces derniers considéraient, en effet, que la définition assez confuse du politique proposée dans la Théorie de la Justice pouvait occasionner certaines dérives.
Très schématiquement deux problèmes connexes étaient soulevés par ces critiques : premièrement la présupposition de la rationalité de lagent moral, la moralité étant une composante initiale et non une résultante du modèle de Rawls. Deuxièmement lillusion dune possible éradication du conflit grâce à laccord préalable obtenu sur des principes démocratiques stables.
Certaines vacances économiques dans Théorie de la Justice, en particulier concernant la légitimation du marché ou de la propriété, ne faisaient alors quaccentuer le problème ; là peut-être plus quailleurs, « lidée quil soit possible ou même souhaitable que les sociétés modernes établissent une espèce de consensus autour de la « vie droite » fondée sur des valeurs ou des normes éthiques positives communément acceptées » était critiquable. De fait elle risquait de reproduire au niveau du changement démocratique exactement le même type derreur que celles commises par la recherche de préréquisits dans le développement économique. Tout spécialement, cette idée de consensus risquait docculter les difficultés, mais tout autant les virtualités, de « la nécessaire praxis » du changement économique, politique, social.
Aussi bien, concernant son positionnement dans les débats de philosophie politique, Hirschman dégage en touche : évoquant son voisinage avec M. Walzer à lInstitute for Advanced Studies, il note malicieusement, que, de « dune manière générale, je nai jamais porté un grand intérêt à léthique (
) je veux comprendre comment arrivent les choses, pas comment seffectuent le changement ».
Ce qui le fascine donc, cest plutôt certaines astuces et malices du changement, et, de façon caractéristique, dans son grand article de 1993, il se réfère à la contribution classique de son collègue C. E. Lindblom sur le bricolage.
Limportance de la notion de bricolage et son lien au conflit, chez Hirschman, peuvent être soulignés de deux façons : premièrement, en évoquant sa collaboration directe avec C. Lindblom au début des années 60; deuxièmement, en faisant un détour et en risquant quelques rapprochements entre son approche et le texte qui, en français, donne sa dignité philosophique au concept de bricolage : le premier chapitre de La Pensée Sauvage de Cl. Lévi-Strauss.
Hirschman et Charles A. Lindblom
C. A. Lindblom publie « The science of « muddling through » » en 1959 dans la Public Administration Review. Trois ans plus tard, il publiera avec Hirschman dans la revue Behavioral Science un article intitulé « Economic development, research and developement, policy making : some converging view ». Dans un article publié quinze ans plus tard il reconnaît clairement sa dette vis-à-vis dHirschman.
Hirschman dans sa contribution sur les conflits mentionne donc larticle classique de C. A. Lindblom sur le bricolage (muddle through). Mais dans « Convergences avec Michel Crozier » (1994), il évoque leur collaboration en termes assez tièdes : « les parcours intellectuels de deux personnes peuvent se croiser comme le feraient deux droites dans lespace : il se produit un point de rencontre momentané. Cest à la fois agréable et un peu surprenant, car il est possible quil ny ait pas vraiment un accord très profond. On écrit un article ensemble et cest tout ».
Leur article commun, publié, donc en 1962, permet de mieux comprendre cette évaluation. Leur démarche procédait du constat dune convergence dans lanalyse « du processus consistant à résoudre les problèmes et prendre les décisions».
Stratégie du Développement Économique dHirschman défendait les virtualités de la croissance déséquilibrée en soulignant sa capacité à faire émerger des ressources et des potentiels insoupçonnés.Les travaux de C. Lindblom sur la prise de décision politique se caractérisaient de leur côté par le rejet initial de deux propositions classiques : premièrement, les décisions politiques dérivent dun modèle explicatif relativement complet ; Deuxièmement le décideur peut sappuyer sur un ensemble de critères objectifs pour trancher entre différentes politiques possibles. Associé à ces deux croyances on trouve un modèle classique de la prise de décision politique distinguant quatre étapes : 1. Sélection et clarification des objectifs, 2. Analyse des moyens permettant dy arriver, 3. Identification des conséquences pour chaque alternative politique, 4. Identification des différentes conséquences de chaque politique. Or, les choses ne se passent jamais de cette manière, en particulier, en raison de la complexité des situations et de lincertitude dans laquelle se trouve le décideur. C. Lindblom propose donc plutôt de mieux prendre conscience de la procédure réelle de la prise de décision politique. Le modèle parfait est irréaliste et, dans les faits, le décideur se débrouille autrement ; sa méthode, plus pragmatique, est baptisée par Lindblom « disjointed incrementalism » et il la définit de la façon suivante : « Laspect le plus remarquable de la méthode incrémentaliste est labsence de toute tentative de concevoir la situation dun point de vue global et complet ; dans ce cas au contraire on ignore simplement des conséquences dune importance indiscutable impliquées par des politiques nouvelles, que ce soit du point de vue de lanalyse ou de la prise de décision. Mais Lindblom poursuit son raisonnement en affirmant quà travers les divers types spécifiques dajustement mutuel entre agents parmi la multitude des individus ou des groupes au sein desquels on fragmente lanalyse et la prise de décision, ce quon ignore à une étape précise dans la prise de décision devient central à une autre étape. Ainsi il sera souvent possible de trouver un degré de rationalité satisfaisant dans la prise de décision quand le processus est appréhendé dans sa totalité et dans son contexte social ou politique, même si du point de vue de la prise de décision individuelle et de lanalyse de fond cela reste incomplet. De même, on évite souvent les erreurs impliquées par les tentatives trop ambitieuses de saisir le problème dans sa globalité grâce au caractère curatif et graduel de la résolution du problème. Et on peut balayer ou traiter les erreurs qui nont pas été évitées au fur et à mesure quelles apparaissent, car lanalyse et la prise de décision sont graduelles et séquentielles».
Plusieurs traits communs sont alors relevés entre les approches dHirschman et de Lindblom : lintérêt accordé à des types de conduites considérées jusque là comme manquant de rationalité ; la critique de lidée dun modèle complet et ex ante de la prise de décision ; limportance du changement graduel et séquentiel ; la compénétration des moyens et des fins dans le cours du changement ; la perplexité vis-à-vis de la notion moderne dopérationalité appliquée au domaine du changement politique et social ; laccent porté sur les phénomènes dapprentissage dans le cours du changement ; la confiance dans la possibilité de processus mutuel dajustements entre agents ; la conscience de certaines proximités entre les ajustements politiques et les processus de marché ; enfin, le souci, non pas de stigmatiser lidée de changement volontaire mais celui den améliorer les outils.
Cependant la comparaison des perspectives dHirschman et de celles de Lindblom, fait également apparaître deux différences importantes :
premièrement, différence dans les motifs de rejet du modèle fondé sur les traditionnelles notions déquilibre et de rationalité ; pour Lindblom, le motif principal est la condition de lindividu face à la complexité, son incapacité cognitive à comprendre la complexité et lincertitude du changement ; pour Hirschman, en revanche, le problème est autre ; « Il ne prétend pas que les hommes manquent de connaissance ou de capacités pour résoudre des problèmes dans labsolu, mais quune part inutilisée de cette capacité à résoudre les problèmes est toujours susceptible dapparaître au sein dune multitude de mécanismes incitatifs et de procédés de régulation».
Deuxièmement, le fait que lanalyse des effets inattendus ne se fait pas du tout dans le même esprit et dans les mêmes termes chez les deux auteurs. La différence ici, « La différence ici semble résider dans le fait que Hirschman insiste sur la découverte et lemploi des effets secondaires et les répercussions des décisions relatives au développement, par comparaison avec lattitude de Lindblom, qui recommande de ne pas prendre en compte de telles répercussions, à quelque étape que ce soit ». Hirschman mobilise une vision large du phénomène multiplicateur, enjoignant les décideurs à apprendre à en reconnaître et à en anticiper dans la mesure du possible les effets. Pour Lindblom, en revanche complexité et incertitude constituent les obstacles à une telle gestion de ces effets de liaison. Dès lors, comme il est noté en conclusion, « du point de vue des effets secondaires Hirschman songe aux éventuels bonus pouvant être exploités, tandis que Lindblom pense aux pertes éventuelles quil faudrait minimiser ».
La présentation du concept straussien de bricolage et le repérage daffinités avec la démarche dHirschman permettra de mesurer ces différences.
Hirschman et le concept straussien de bricolage
Représentatif dune « science du concret » le bricolage est distingué par Cl. Lévi-Strauss de la démarche de lingénieur. Plusieurs couples antinomiques permettent de construire cette distinction :
LACTIVITÉ DE LINGÉNIEUR
Lactivité de lingénieur est anonyme et objective ; il nest pas véritablement lauteur de son projet
Lactivité de lingénieur sappuie sur lexigence de perfection. Elle procède dun plan et dispose de matériaux spécifiquement adaptés ; dès lors, les objets fabriqués par lingénieur atteignent nécessairement le niveau de perfection quautorise sa technologie.
Idéalement, lactivité de lingénieur est une activité sans histoire. Entre le plan et sa réalisation, rien ne doit survenir.
Lactivité de lingénieur révèle une orientation moderne motivée par le rendement, le contrôle et la domestication du monde. Solidaire dun « humanisme idéologique et anthropocentrique » érigeant lhomme en règne séparé elle vise à luniformisation.
Lactivité de lingénieur, soumise à ses normes objectives et à son projet de maîtrise, est significative dun monde dominé par lindifférenciation et linertie
LACTIVITÉ DU BRICOLEUR
Le bricolage est toujours la manifestation dune imagination et dune sensibilité. Si le concept de lingénieur « se veut intégralement transparent à la réalité », en revanche le bricolage est expressif. Le projet du bricoleur intègre toujours « une épaisseur dhumanité » dont témoigne, par exemple, le choix, le détournement et lagencement des matériaux
Le bricolage consiste à prendre une voie détournée à faire des compromis entre le vouloir et le pouvoir. Le bricolage procède de glanes, de matériaux récupérés et détournés, il construit à laide de gravas, de restes, de fragments. Cette matière, malléable, transformable au gré de limagination du bricoleur est ainsi instrument de combinaison et dinvention toujours possible. La bricole est un « concret généralisable ».
Le bricolage est toujours lhistoire de « choix entre des possibles limités ». Comme le note alors Lévi-Strauss à un niveau plus général lhistoire cumulative de telle ou telle culture, telle le bricolage, « résulte de leur conduite plutôt que de leur nature ».
Lactivité du bricoleur, par contraste, est motivée par ladaptation. Cette science prudente car sensible à la finitude est alors attentive au détail, au local où sélaborent des adaptations originales et astucieuses.
Lactivité du bricoleur est, par définition, création de différences, de tensions, de déplacement.
Il nest pas question ici deffectuer un relevé exact des similitudes entre le projet dHirschman et celui de Lévi-Strauss. Signalons toutefois que le souci de préserver les écarts, les différences, les conflits, conduit le grand anthropologues à constater que si une indéniable uniformisation sobserve au niveau des cultures, dautres procédures originales de créations de déséquilibres et de tensions émergent également. Dans Race et Histoire il relève ainsi la nouveauté et les promesses des « régimes politiques et sociaux antagonistes », ajoutant, « on peut concevoir quune diversification se renouvelant chaque fois sur un autre plan permette de maintenir indéfiniment, à travers des formes variables et qui ne cesseront jamais de surprendre les hommes, cet état de déséquilibre dont dépend la survie biologique et culturelle de lhumanité ».
Le détour par le concept straussien de bricolage permet surtout de mieux préciser le point de vue dHirschman sur le chapitre du bricolage et plus généralement sur celui du conflit. Il permet en outre de mieux saisir ses réticences vis-à-vis de lapproche de C. A. Lindblom.
Pourquoi réhabiliter lapproche microscopique et souligner la réalité des incessants bricolages concrets que suscitent les conflits en économie de marché ? Premièrement parce que la marge échappe en partie au centre et à son pouvoir unificateur ; deuxièmement parce que « lexceptionnel normal » que représentent les bricolages marginaux et locaux remet constamment en cause et en mouvement les systèmes et les paradigmes et aident à en constituer de nouveaux, plus riches et mieux articulés. Ils sont donc éminemment significatifs des continuelles « praxis » ou plus précisément des incessantes « transactions » que les différents collectifs, avec leurs cultures et leurs valeurs chaque fois originale, nouent avec la nature mais aussi avec leurs semblables.
Cette sympathie accordée aux bricolages explique par contraste les réticences affichées vis-à-vis du concept de « muddling through » proposé par C. A. Lindblom. Laccord a pu se faire sans discussion sur de nombreux points, lattention accordée, par exemple, au changement en cours. Mais la mise en exergue, dans larticle commun de 1962, des deux éléments séparant Hirschman de Lindblom signalait de réels désaccords de fonds. En soulignant les limites cognitives des agents, leur incapacité intrinsèque à débrouiller la complexité du changement et à se familiariser avec les conséquences imprévues dun changement initial, il ne pouvait développer quune vision assez étroite des capacités dadaptation propres des acteurs et apparaître finalement assez proche des tenants du credo de la « fin du politique » ; or, à la vision a-politique du politique - dorigine schumpeterienne mais bien représentée dans les années cinquante et soixante par le modèle de la polyarchie proposé par R. Dahl - fondée sur lanalyse de la distribution fonctionnelle de la division du travail politique validant la prédominance rationnelle des élites compétentes au prix dune relative dépolitisation des individus et dune limitation du pluralisme aux négociations entre groupes et élites, Hirschman préférait une orientation plus volontariste, plus keynésienne en somme ; en considérant les micro-cas, les « particules privilégiées » du changement, et en soulignant tant les ressources insoupçonnées des agents que leurs capacités à mobiliser ingénieusement leurs valeurs pour prendre à leur charge leur développement, il réhabilitait donc leur capacité dadaptation, au sens large ; plus précisément, la volonté quont les acteurs sociaux et politiques de transformer leur société.
III
ESPERER
Dans La Morale Secrète de lEconomiste, Hirschman explique, « les concepts de « fracasomania » et de « bias for hope » sont associés à mon idée suivant laquelle lune des prémisses les plus importantes du changement est une perception claire de ce qui sest effectivement passé ». En réhabilitant la perception, le degré de lucidité des agents, les représentations, il emboîtait le pas à plusieurs classiques de la littérature sociologique ou économique continentale, que ce soit Max Weber, Karl Marx, Vilfredo Pareto ou Émile Durkheim. Lidée peut également avoir une autre racine, keynésienne, quil ne faut jamais négliger chez Hirschman ; car après tout, chez Keynes, cest bien le comportement sanguin des entrepreneurs qui permet de se dégager de léquilibre de sous-emploi. Plus nettement encore, certaines remarques dHirschman sur le rôle joué par les intellectuels latino-américain dans la réussite ou surtout le déclin des perceptions du changement rappelle les développements assez sulfureux consacrés par Joseph Schumpeter à la « sociologie de lintellectuel ». Une nouvelle fois, néanmoins, la proximité la plus évidente concerne le pragmatisme qui enseigne que la croyance stable que permet lenquête apaise le doute et permet laction dans le cours continu de lévolution.
Quoi quil en soit des influences virtuelles, dès ses toutes premières recherches Hirschman porte une grande attention aux facteurs idéels dans le changement. Le chapitre 3 de National Power and the Structure of Foreign Trade est significatif. La thèse défendue dans louvrage est simple : lexpansionnisme économique allemand dans le sud-est européen entre 1920 et 1940 ne procédait pas initialement dun plan concerté, dune initiative belliqueuse émanant du pouvoir central, mais dun ensemble denchaînements permis par un environnement économique international particulièrement permissif. Quels facteurs étaient alors à lorigine de la mise en place de ce système ? Il fallait revenir aux origines historiques et comprendre comment, dès avant 1914, certains facteurs avaient rendu impossibles une réflexion générale sur les conditions dun commerce international sain. Or, lun des principaux facteurs distingués par Hirschman a trait à la propagande. Dès la fin du XIXe siècle se répand une littérature consacrée aux exactions économiques de lEmpire allemand. Plusieurs caractères de son expansionnisme sont repérés : lexpansion rapide des exportations, lutilisation dune méthode rationnelle et scientifique pour promouvoir la pénétration commerciale, le détournement de la concurrence par lutilisation du dumping, leffort pour entraver lindustrialisation des pays partenaires, lexportation de capital, limplantation industrielle à laquelle est liée la coopération des spécialistes allemands, enfin, les méthodes de contrôle financier des entreprises étrangères.
Autour de 1890 ce sont essentiellement les deux premiers traits qui sont désignés par la critique et, comme le remarque Hirschman, « ce nest quà un stade plus avancé que lAllemagne fut accusée dutiliser délibérément ses relations économiques extérieures comme instrument de domination », en particulier par lutilisation systématique des autres moyens. Néanmoins, là encore la réalité du bellicisme ne résiste pas à une analyse rigoureuse. Prenant appui sur une étude de J. Viner consacré au dumping, Hirschman indique que si le facteur puissance était souvent présent dans les initiatives allemandes et constituait une des motivations évidentes dans lacquisition de monopoles ou dans les actions visant à saper les industries étrangères naissantes, il ne répondait pas entièrement à une volonté politique dagression ou de conquête.
Lidée suivant laquelle lexpansionnisme économique allemand ne constituait quun volet de son expansionnisme politique et militaire sest également répandue à travers les analyses consacrées à la prise de contrôle et à lexportation des hommes.
Or, cette littérature souvent approximative eu des effets bien réels en créant un climat de suspicion et de défiance généralisée. Cest en 1916 à la conférence de Paris consacrée à la reconstruction économique que les conséquences dune telle agitation peuvent se mesurer une première fois. En effet, la pauvreté des analyses concernant les relations entre puissance et commerce international, et la radicalité des rhétoriques figent alors la situation en deux camps opposés : dun côté, les partisans du nationalisme économique, de lautre les zélateurs inconditionnels du laisser-faire. Cest cependant la première position agitant le spectre de la menace économique rampante qui lemporte nettement : « pour beaucoup, cela tourna à lobsession , les gens étaient constamment enclins à croire à la fois quils étaient manuvrés par des forces cachées et que le pire avait été évité de justesse
En effet cest précisément lors de cette conférence que les craintes dun renouvellement possible de « lingérence silencieuse dans léconomie » après la guerre furent exprimées officiellement, ce qui eut une grande portée ». Cest cette rumeur qui se trouve alors directement à lorigine des désastreuses clauses protectionnistes et nationalistes du Traité signé à Paris : dans celui-ci, en effet, « se trouve énumérées toutes les mesures fondamentales du nationalisme économique que nous avons si bien connu dans la période de lentre-deux-guerres». Ces exigences sont nettement soutenues, par exemple, par la Russie. Mais Hirschman souligne le rôle tout aussi important joué par la Grande-Bretagne : Ce nest, en effet, que fin 1917 que le Traité est ratifié en Angleterre. Le président W. Wilson se montre alors nettement favorable à une reconstruction pacifique et ouverte des relations économiques internationales, incluant la considération de lAllemagne comme partenaire à part entière. Mais lautre ligne lemporte nettement : «Cétait lesprit nationaliste et restrictif de la conférence de Paris qui prévalait. Malgré lapport dun certain nombre de nuances, le rapport de la commission Balfour insistait sur la préférence impériale, les restrictions commerciales daprès guerre avec danciens pays ennemis, sur la protection contre le dumping (vente ou exportation faite à perte pour sassurer des marchés), les biens produits par une main duvre exploitée et le contrôle des activités économiques par des étrangers, et enfin sur le rejet du système décimal pour les poids, mesures et monnaies». Plusieurs facteurs ont ici joué dans le basculement général de lopinion : le manque évident denthousiasme pour louverture économique de la part des Etats-Unis désormais puissance dominante, les conflits larvés et bientôt patents entre les anciens Alliés ; mais une nouvelle fois, Hirschman insiste surtout sur limportance du discours qui a façonné lopinion, qui « a transmis à la population tout comme aux hommes dEtat la crainte que les relations économiques internationales puissent être utilisées comme instrument dune politique de la force armée
Cette prise de conscience et cette crainte, nourries et exploitées précautionneusement par une foule dintérêts communautaires, devaient déterminer leur politique économique extérieure, tout comme leur politique intérieure se trouvait profondément affectée par la révolution russe, qui avait rendu les classes moyennes dans le monde obsédées et terrifiées par la révolution sociale». A lopposé, la rhétorique libérale, défendue désormais par W. Smart ou E. Cannan, signale une même incapacité à analyser exactement le phénomène et reproduit sans modifications les vieilles argumentations hostiles au protectionnisme et les discours lénifiants sur le rôle providentiel du commerce.
Cest lobservation et lanalyse du développement qui ont permis à Hirschman dexploiter ses premières intuitions. Dans sa trilogie lanalyse du rôle des idées dans le changement économique, social, politique y est fondamentale ; lorsquune décennie plus tard, face à la montée des régimes autoritaires en Amérique Latine, le constat devient plus sombre, la responsabilité des rumeurs, des représentations, des idéologies est une nouvelle fois mise en lumière.
Louvrage The Rhetoric of Reaction, publié en 1991, propose de nouvelles perspectives sur le rôle des représentations. Le progrès dans lanalyse procède ici des étapes antérieures de sa recherche, mais tout autant dun environnement intellectuel désormais propice à létude des dispositifs rhétoriques mobilisés dans les sciences.
REPRÉSENTATIONS, IDÉES, SÉMANTIQUE, IDÉOLOGIES DANS LÉPOPÉE DU DÉVELOPPEMENT
Dans les recherches sur le développement, la mise en exergue du rôle des idées constitue chaque fois une priorité. Ce que lon observe néanmoins cest plutôt un tâtonnement de la part dHirschman ; en effet, chaque fois un nouvel outil est testé, une nouvelle approche est tentée ; quatre épisodes sont significatifs de cette recherche : premièrement, lanalyse des rapports entre idée de changement et changement proposée dans Stratégie du Développement Economique ; deuxièmement la carte des sémantiques du développement dans Journeys Toward Progress ; troisièmement, le chapitre sur « le principe de la main qui cache » dans Development Projects Observed ; quatrièmement linterrogation sur la responsabilité des intellectuels dans le déclin de lidée de développement proposée dans un des principaux chapitres de Essays in Trespassing.
1. Changement et idée de changement
Dans Stratégie du Développement Economique, on la vu, le développement pose surtout un problème de sous-emploi généralisé des ressources existantes, sous-emploi qui ne sexplique que par un manque de confiance et de lucidité des acteurs, une image déformée quils ont deux-mêmes et de leurs virtualités, dun côté, de la tâche que représente réellement le développement, dun autre côté. Il sagit dès lors de trouver léquivalent pour le développement des dispositifs dentraînement, des catalyseurs, des mécanismes rétroactifs mis en lumière par lanalyse de la croissance des économies avancées. La volonté générale de changement peut donc ne pas être mise en doute dans ces situations ; néanmoins, le changement sintroduit dans un environnement institutionnel et culturel déjà présent, bouleversant très souvent la perception du rapport central quentretient lindividu au groupe. Certains environnements peuvent ainsi brouiller plus facilement la perception adéquate au changement ; Hirschman détaille ainsi dans louvrage de 1958 deux façons classiques de percevoir le changement :
Le premier type est le progrès conçu en fonction du groupe caractéristique des sociétés communautaires, coopératives et fermées. La présence dun système de positions fixes, le souci de ne pas troubler un équilibre social, discréditent les candidats à linnovation et à l'ascension. Un tel environnement peut opter finalement pour lidée de changement et de progrès : néanmoins le changement nest accepté que sil est également au bénéfice de chacun. Ces milieux ne sont donc pas entièrement hostiles à linnovation. Mais, comme le remarque judicieusement Hirschman, « cette conception du changement est incompatible avec un développement sur une vaste échelle visant à transformer et à moderniser fondamentalement léconomie ». En effet, lidée de progrès en fonction du groupe constitue un obstacle au changement déséquilibré, séquentiel, principal vecteur du développement.
Le second type est le progrès conçu en fonction de lindividu. Le jeu économique est perçu comme un jeu à somme nulle et lindividu doit nier son environnement pour lemporter. Dans ce cadre, lintrigue, la ruse, la chance sont considérées comme les meilleurs moyens de sextraire dun milieu stagnant. Cet environnement peut favoriser un temps linnovation et la croissance. Néanmoins, son coût est évident : il conduit à labandon de toute la dimension coopérative et coordinatrice de lactivité économique : « Le côté « relations humaines » de lentrepreneur, lart daboutir à des accords et de sassurer des concours restera un goulot détranglement critique pour un effort constructif de développement économique, tant que lexpérience acquise naura pas transformé loptique exclusivement individualiste du changement en une optique admettant la possibilité de bénéfices réciproques et dune croissance générale ».
Dautres facteurs encore peuvent brouiller la perception exacte du changement ; Hirschman souligne ainsi le rôle négatif des espoirs de profits exagérés, la tendance à une excessive mobilité des capitaux qui dans chaque cas peuvent ajourner ou faire avorter les projets de changement.
Les deux types de perception du changement, tous deux insuffisants, permettent alors de définir la bonne optique de croissance : « La conception du changement en fonction à la fois du groupe et de lindividu autrement dit lidée que lindividu peut progresser à son rythme propre au sein dune économie en expansion -, qui nous paraît si naturelle, ne sera probablement adoptée que lorsquune longue expérience aura convaincu quun tel développement est possible ». Cest très probablement par une suite doscillation entre la perception du progrès en fonction du groupe et celle du progrès en fonction de lindividu que graduellement lajustement pourra se faire. Dès Stratégie du Développement Economique, Hirschman estime que certains groupes sont naturellement plus à même que dautres à percevoir exactement le changement ; il distingue significativement, là encore dans un esprit bien schumpeterien, les « réalisateurs » de « ceux qui ne se servent de leurs dons intellectuels, souvent remarquables, que pour manuvrer les hommes ».
La sémantique du développement
Dans Journeys Toward Progress, Hirschman sintéresse à la façon dont les multiples problèmes du changement économique et social sont appréhendés, reconnus et traités par des sociétés ayant fait récemment le choix politique du développement. Une nouvelle fois les explications économiques faisant de lévolution sans entrave des prix relatifs le véritable sésame du changement fournissent bien peu dinformations. Le développement propose, en effet, incessamment une gamme extrêmement complexe de problèmes originaux que les décideurs politiques doivent dabord apprendre à reconnaître puis à traiter. Les modèles économiques intégrant les inputs et parfois le changement technique évacuent totalement la considération de la perception et de la motivation des agents alors même que le processus étudié est indissociablement économique et politique. Les explications sociologiques et psychologiques commettent une autre erreur : celle de se cantonner à létude des facteurs initiaux, ignorant lévolution de ces facteurs et certains phénomènes essentiels dapprentissage dans le cours même du changement. Lapproche dHirschman réhabilite ainsi la vieille question du bon gouvernement, mais en la situant dans une perspective pragmatique, réaliste, sensible aux particularités : « notre enquête, dautre part, part du cadre politique existant, tel quil est, avec ses défauts, et se propose de rechercher si, et comment, le poids et lurgence de certains problèmes de politique économique peuvent néanmoins mener à une action constructive
Jessaie de montrer comment une société peut commencer à aller de lavant telle quelle est, en dépit de ce quelle est et à cause de ce quelle est ».
Létude des principaux cas, le Brésil, la Colombie et le Chili permet à Hirschman dans la deuxième partie de son ouvrage davancer quelques propositions à partir dune interrogation sur la notion de « style national de résolution des problèmes ». Le terme est alors à la mode en économie, utilisé par exemple par W. Rostow. Mais ce sont les anthropologues qui méritent la paternité du concept. Dans le cadre du développement économique, linterrogation est néanmoins différente ; il sagit en effet détudier comment chaque pays aborde de façon originale et ininterrompue des problèmes chaque fois nouveau. Létude des trois grands cas étudiés va alors permettre de risquer la notion dun style latino-américain de résolution des problèmes du développement.
La réflexion dHirschman présente alors trois moments intéressants.
Dune utilité cachée de lidéologie
Premièrement, la reconnaissance politique du problème économique et social. Comment, par exemple, la question de la répartition des terres accède-t-elle au rang de priorité urgente, de problème à affronter ? Très souvent en Amérique Latine, la violence a été la seule possibilité dexpression dun mécontentement, possibilité insuffisante et dangereuse. Dans les pays étudiés on peut noter quil nexiste pas un réseau dense dinstitutions permettant la prise de parole. Cette absence a été contournée dune façon originale : « Dans tous ces cas, les problèmes, quon avait eu tendance à négliger faute daccès direct des victimes du problème aux décideurs politiques, attirèrent lattention indirectement parce quils se trouvaient dans le sillage du problème dont les décideurs politiques voulaient à tout prix soccuper ». Le traitement de linflation chilienne est ici caractéristique ; devenue par nécessité une priorité, il est apparu comme un moyen détourné dintroduire dans le débat politique chilien la question plus vaste et plus controversée de la réforme agraire ; le discours « théorique » a eu ici une influence majeure en imposant progressivement lidée quune résolution du problème de linflation ne pouvait passer que par la prise en compte du problème plus structurel de la propriété agraire. Le « style Latino-Américain » se manifeste ici de façon originale par une utilisation assez astucieuse de lidéologie : « Lidéologie peut dans certains cas remédier au manque daccès direct de certains problèmes négligés et leur apporter un accès indirect via la construction de théories qui établissent des relations entre des problèmes privilégiés et des problèmes négligés». Ce curieux détour productif met en valeur une conception de lidéologie assez éloignée de la conception marxiste dans la mesure ou les représentations, les rumeurs, les opinions sont parties intégrantes de la pratique du développement : Hirschman souligne dailleurs opportunément, « plutôt quune superstructure au sens marxiste du terme, lidéologie a été perçue comme une « structure intermédiaire », destinée à établir un lien causal plausible entre deux problèmes distincts».
Finalement trois situations peuvent permettre à un problème de devenir une priorité : premièrement dans le cas où les victimes sont capables dexercer une pression suffisante ; deuxièmement, le cas où ladministrateur est persuadé que le traitement de ce problème est la condition de résolution dun problème plus urgent, plus exposé ; troisièmement, le cas où le décideur politique disposant désormais de nouveaux outils décide de les tester en résolvant ce problème particulier. La sélection dun problème népuise pas la question des réformes. Une autre dimension essentielle est celle du déroulement dans le temps de cette réforme.
Motivations et connaissance
Le processus de réforme enregistre naturellement des bifurcations, des erreurs, des surprises. Lorsquon se situe dans le cadre des situations (2) ou (3), les plus fréquentes en Amérique Latine en raison des difficultés spécifiques de la prise de parole, la réforme est décidée et pilotée par le pouvoir politique. Dans ces cas les corrections nécessaires dans le cours du processus ont moins de chance dêtre prise en compte rapidement, principalement par manque de pressions. Lerreur - sa perception et sa correction - apparaît dès lors comme une réalité capitale du changement. Lorigine est facile à cerner : « il est probable que des erreurs se produisent principalement et systématiquement lorsque les motivations pour résoudre les problèmes dépassent la compréhension du problème». Deux situations idéales peuvent être distinguées : « lune lorsque la compréhension a tendance à produire de la motivation et lautre lorsquau contraire la motivation devance la compréhension ». Le premier cas a été celui des pays industrialisés qui ont résolu, en quelque sorte, dans lordre, les problèmes du changement. Le second est plus typique des économies Latino-Américaines où très souvent on observe, dun côté, une aspiration très forte au progrès, voire une véritable impatiente, dun autre côté, des insuffisances techniques évidentes : « Peut-être est-ce typique des sociétés dites récentes de vouloir à tout prix sattaquer à une multitude de problèmes sans se demander si leurs ressources, possibilités et attitudes sont en harmonie avec les tâches quils entreprennent ». Dans cette situation simpose alors lillusion quil existe UNE solution objective et définitive du développement. Hirschman évoque comme cas extrême la « rage de vouloir conclure », expression quil emprunte à Flaubert ; cette mauvaise perception du déroulement du changement conduit à ladoption de mesures expéditives, prématurées, mal-calibrées, souvent adoptées sous la férule de conseillers étrangers, et qui ne peuvent alors être que de pseudo-réponses assez décevantes. Les déceptions préparent alors des réactions et des escalades idéologiques dans dautres directions, mais tout aussi décevantes. Cette cadence assez hystérique du changement peut conduire finalement à un désenchantement vis-à-vis de lidée même dun développement préparé, piloté, réalisé ; « une insistance presque malsaine à déclarer que les décisions politiques passées avaient été une série defforts peu enthousiastes au coup par coup et condamnés à léchec, est une des caractéristiques les plus prononcées communes à nos trois histoires ». Si quelques avantages peuvent être tirés du dénigrement systématique des réalisations antérieures et en cours, les inconvénients lemportent nettement.
La sémantique du changement
Limportance de la perception est donc centrale dans la question du changement. Cest en grande partie le discours qui façonne ici la perception des agents. A ce titre létude du vocabulaire du changement politique, économique et social savère fructueux. Deux registres différents permettent dévoquer le changement : « lun affirme quil existe une solution certaine et définitive au problème, lautre quil ny a pas de telle certitude ». Chaque approche peut alors être louée ou dénigrée si bien que la situation peut être figurée par un tableau à double entrée :
Remedial approachIdeological approach
Derogatory termsA.
Solution intermédiaire, coup par coup, fatras, au hasard, expédient, palliatif, disparate, retouché, traitement des symptômes, trouver des solutions tant bien que mal, provisoire, improvisation, soulagement à court terme uniquement.B.
dogmatique, doctrinaire, panacée, remède universel, utopique, gadget, combine, recette, slogan, remède de charlatan
Laudatory termsC.
réaliste, flexible, pragmatique, ajustements possibles, pieds sur terre, jeito, criollo.D.
intégration, fondamental, révolutionnaire, cohérent équilibré, systématique, compréhensif, coordonné, plan global, cause et remède, solution définitive, radicale.
La littérature Latino-Américaine livre un premier indice : la profusion de termes ou dexpressions rentrant dans les catégories A et D comparée à la relative pauvreté du vocabulaire pour les catégories B et surtout C. Indice significatif : le débat se déroule donc entre partisans radicaux, opposés, intransigeants, et se percevant comme ennemis ; lillusion du tout ou rien domine, masquant la réalité dun changement incertain et graduel. Autre élément du débat : le plus souvent, la représentation dun changement obéit à la logique de D ; le deus ex machina du changement est enfin respecté. Bien évidemment le processus de développement dément rapidement le discours et graduellement la perception dérive vers les autres catégories : le passage de D à A est fréquent : lancienne panacée est désormais présentée comme un bricolage particulièrement hasardeux ; le passage de D à B est également assez souvent observé. Plus significativement, le passage de D à C est beaucoup plus rare en Amérique Latine et, indication supplémentaire, il est rarissime que le premier mouvement dune réforme se présente sous le discours de la catégorie C, celle qui pourtant « colle » le plus exactement à la réalité du développement.
La notion didéologie est retenue par Hirschman, mais il en propose une utilisation bien spécifique liée à la prise de conscience des réalités du changement séquentiel. Le premier acquis cest que lidée, la croyance est toujours un facteur du changement. Le second acquis cest que ce facteur peut indistinctement accélérer ou freiner le changement. Le troisième acquis cest que pour constituer un levier du changement, lidée doit être adaptée à ce changement : en début de séquence, dans une période dimmaturité politique, économique, sociale, il est parfois fructueux de se servir de lidéologie comme dun levier : lidéologie doit nécessairement à ce point dissimuler la difficulté des transactions à venir, transactions avec les hommes, transactions avec les choses ; en revanche, le changement dans une phase de maturité doit avoir pour horizon idéal la disparition graduelle de lidéologie et son remplacement par la lucidité des agents quand aux conditions concrètes du changement. Lidéologie est essentiellement mobile, adaptative, et il est tout aussi faux de penser que lhorizon démocratique prévoit une disparition de lidéologie que de penser quil va conduire à léradication des conflits.
« Le principe de la main qui cache »
Le dernier volet de la « trilogie » sur le développement propose de sintéresser aux « particules privilégiées du processus de développement ». Il nest donc plus question détudes macroscopiques mais de lanalyse de onze projets de développement financés par la Banque Mondiale. La diversité est réelle, des projets dirrigation au Pérou, en Thaïlande ou en Italie, à linstallation dinfrastructures de télécommunications en Ethiopie, de la construction de réseaux ferroviaires au Nigéria ou de centrale électrique au Salvador. Dans tous les cas étudiés des difficultés sérieuses et inattendues ont été enregistrées et contournées, souvent de façon astucieuse. Létude vise alors à faire le récit de cette diversité des écueils et des moyens utilisés pour les contourner. Mais plus fondamentalement, Development Projects Observed, dont Hirschman rappelle quil fut écrit en pleine période de frénésie de la recherche opérationnelle, constitue un relevé confiant de la capacité intrinsèque dadaptation et dapprentissage des collectivités humaines : une telle opinion souligne limportance, en termes de développement, de ce quun pays fait et de ce quil devient en résultat de ce quil fait, et par là même elle conteste la primauté de ce quil est, cest à dire que la géographie et lhistoire soient au départ déterminées par les ressources naturelles, les valeurs, les institutions, la structure politique et sociale, etc
. Le chapitre I intitulé de façon provocatrice « Le principe de la main qui cache » constitue la partie certainement la plus spéculative de ce travail dont Hirschman revendiquait le caractère avant tout empirique et expérimental : « The Hiding Hand », note-t-il, « se caractérise par une action déclenchée par lerreur, cette erreur étant une sous-estimation des coûts ou des difficultés».
Une caractéristique générique est partagée par tous les projets étudiés : ils ont été confrontés à une difficulté entièrement imprévue mais paradoxalement, cette difficulté à été à lorigine dinnovations essentielles. Deux enseignements sont alors tirés : premièrement, lignorance initiale de la difficulté est capitale car sinon le pessimisme aurait conduit à labandon prématuré du projet ; deuxièmement, cest le déroulement même dans la durée qui fait surgir des solutions originales.
Un enseignement plus général est alors proposé : la créativité nous semble toujours surprenante
la seule façon pour nous de mettre pleinement en jeu nos ressources créatives est de se méprendre sur la nature de la tâche, et nous la représenter plus comme une tâche de routine, simple et ne requiérant pas de véritable créativité, que ce quelle est en réalité. Cette perspective invite à modifier la célèbre sentence de Marx, « lhumanité ne soccupe jamais que des problèmes quelle peut résoudre » devenant « lhumanité ne soccupe jamais que des problèmes quelle pense pouvoir résoudre .
Ce principe de la main qui cache est particulièrement crucial dans le cas des pays en voie de développement où les capacités dinnovation et dentreprise sont souvent faibles. En effet, la sous-estimation des difficultés peut ici venir en quelque sorte compenser la faible estime que les agents du développement ont souvent deux-mêmes. Le bon fonctionnement du principe nécessite néanmoins des conditions bien particulières. Il est ainsi indispensable quil y ait méconnaissance initiale, et, surtout, il est crucial que les obstacles et dysfonctionnements apparaissent lorsque le projet est irréversiblement engagé. Lindustrie ici apparaît en situation beaucoup plus favorable que lagriculture.
Plusieurs stratagèmes et techniques peuvent permettre de dissimuler initialement lampleur et les difficultés dun projet. Hirschman en détaille particulièrement deux : la « pseudo-imitation technique » vise à suggérer que le projet ne constitue que la réplique exacte dun autre projet parfaitement réussi ailleurs ; la pseudo-comprehensive-program technique exhibe toute une panoplie de mesure faisant croire que le problème est dès labord exhaustivement décortiqué. Entre les deux « techniques » la complémentarité est évidente : « la première fait apparaître les projets comme moins difficiles que ce quils sont vraiment, alors que la seconde donne aux responsables du projet lillusion quils ont un aperçu des difficultés du projet bien plus large que ce quil est alors possible. Les deux techniques sont essentiellement des soutiens pour le décideur, et lui permettent datteindre un stade où il na pas encore acquis assez dassurance dans sa capacité à résoudre un problème pour faire une évaluation plus honnête des difficultés éventuelles du projet et du risque quil prend ».
Cette thèse soppose radicalement à celle des préalables du développement. Ici, lincertitude et lignorance sont les conditions de laventure par laquelle lindividu ou la collectivité acquièrent justement ces aptitudes : le principe de la main qui cache se caractérise par un mécanisme qui fait prendre des risques à celui qui cherche à les éviter et le rend par là même moins enclin à éviter les risques. Ainsi, elle esquive une de ces redoutables conditions préalables ou pré-conditions au développement. Cela permet à la prétendue condition préalable de venir à lexistence après lévénement auquel elle est censée être préalable. Dans notre modèle, le comportement qui consiste à prendre des risques intervient activement (quoiqu involontairement) comme préalable à larrivée au stade dune personnalité qui prend des risques, motivée par la réussite ; en réalité, cest cette personnalité qui est définie par ce comportement qui consiste à prendre des risques. Cest en particulier ce déroulement complexe où se découvrent dans un premier temps des difficultés inattendues et dans un second temps des capacités insoupçonnées à les surmonter qui se trouvent, par exemple, à lorigine de la constitution dun entrepreneuriat local.
Les dernières lignes du chapitre conduisent naturellement à mettre un certain nombre de bémol à ce principe, qui doit absolument demeurer une solution transitoire, adaptée à un environnement caractérisé par un manque de confiance initiale. Hirschman souligne judicieusement que « le principe de la main qui cache est ainsi essentiellement un mécanisme de transition qui permet aux décideurs dapprendre à prendre des risques ; cest dautant mieux que la transition est courte et lapprentissage rapide ». En effet, léloge de la mauvaise perception, de lhabitude de fonctionner au flair, voire au bluff ne peut être élevée au rang de panacée. Les inconvénients à terme sont manifestes, des catastrophes, déraillements, etc, à la mauvaise perception des opportunités bien réelles. Hirschman ajoute encore, « le principe de la main qui cache, ou en son absence, lexagération des bénéfices, est considéré utile comme moyen de traiter une infirmité spécifique et temporaire dans certaines sociétés, cest à dire un rapport de connaissance inadéquat entre lhomme et sa capacité à résoudre des difficultés ».
Par son caractère volontairement séditieux et malicieux « Le principe de la main qui cache » est assez ambivalent. Il couronne certainement une entreprise optimiste visant à chanter lépopée du développement. Le principe illustre, en effet, lextraordinaire capacité intrinsèque de bricolage des collectivités humaines, capacité qui ne dépend ici souvent que de la confiance initiale. Mais il sagit après tout dune providence, même si elle nagit ici quau début du processus. Laccent porté sur ces coups de mains assez magiques révèle peut-être aussi déjà les premiers pressentiments dHirschman relatifs au déclin de lidée de développement et surtout aux différents tournants autoritaires en Amérique Latine.
Les déterminants de lautoritarisme en Amérique Latine
Le début des années soixante-dix est caractérisé par de nombreux désastres politiques en Amérique Latine, le cas chilien étant certainement lun des plus dramatiques. Cest dans ce contexte quun retour simpose sur la littérature optimiste sur le développement proposé à partir des années cinquante. Hirschman ne se soustrait pas à lexamen. Le texte certainement le plus significatif est ici larticle intitulé « Le passage à lautoritarisme en Amérique latine et la recherche de ses déterminants économiques » publié initialement en 1979, et reproduit par la suite dans les Essays in Trespassing.
Les premiers pas de léconomie du développement dans les années quarante et cinquante ont bénéficié de circonstances exceptionnellement favorables ; dune part, cette jeune discipline pouvait sinspirer du perfectionnement parallèle des théories de la croissance ; dautre part, elle pouvait sappuyer sereinement sur les enseignements du Plan Marshall, quils concernent les bénéfices de laide extérieure, ou les virtualités de la planification. Vingt-cinq ans plus tard le bilan du développement infirme leuphorie initiale : le progrès économique et social nest pas à la hauteur et, surtout, les rares conquêtes dans ce domaine paraissent avoir eu pour conséquence une régression radicale dans le domaine politique: « il apparaît de plus en plus que leffort de croissance, quil soit couronné de succès ou non, peut avoir des effets secondaires calamiteux dans le domaine politique, de la chute des libertés démocratiques aux mains de régimes autoritaires et répressifs à la violation totale des droits de lHomme les plus fondamentaux».
Cette issue imprévue et funeste du changement économique a conduit Hirschman à une investigation dans le domaine de lhistoire des idées. Dans Les Passions et les Intérêts, il montre comment au XVIIIe siècle une toute autre articulation est espérée entre commerce et liberté, le développement du commerce bridant les passions guerrières du Prince et conduisant alors à lépanouissement de la liberté. Néanmoins, à partir de cette intrigue, une toute autre séquence peut être imaginée ; si le complexe mécanisme économique, souvent décrit comme une horloge délicate, doit être préservé des passions du Prince, il doit être préservé tout autant des passions des autres agents : « Sil est vrai quil faut sen remettre à léconomie, alors on ne doit pas préconiser seulement la limitation des actions imprudentes du prince mais aussi la répression de celles du peuple, la restriction de la participation, en bref, lécrasement de tout ce qui pourrait être interprété par un roi de léconomie comme une menace au bon fonctionnement de « lhorloge délicate » ».
En Amérique Latine, il est indéniable que les gouvernements progressistes ont souvent témoigné dun manque total de déférence vis-à-vis des contraintes économiques, financières, monétaires, mêmes minimales. Une constatation, renforcée par le détour dans le domaine de lhistoire des idées économiques, semble ainsi simposer : « cela mamène à insister sur la faible propension des décideurs politiques à sen remettre aux contraintes économiques normales. Ceci soppose aux explications plus communes qui ont souligné les tâches économiques dune difficulté inhabituelle qui sont rencontrées».
Une première thèse associe alors la montée de lautoritarisme en Amérique Latine à des difficultés spécifiquement économiques. Hirschman discute ici principalement linterprétation proposée par G. ODonnell. Suivant cette interprétation, le tournant autoritaire aurait sa source dans certaine difficultés économiques spécifiques des économies Latino-Américaines. Plus précisément, la dimension volontariste de la phase de développement par substitution dimportation nécessitait un environnement favorisant la prédictabilité ; cette exigence serait à lorigine de la montée de pouvoirs forts et stables succédant aux régimes irresponsables antérieurs. La théorie proposée par G. ODonnell nest pas la seule interprétation mettant en avant les déterminants économiques de cette évolution politique. Elle est cependant la plus caractéristique, révélant un soubassement marxiste ne prévoyant une causalité que de léconomique au politique. ODonnell en présente indéniablement une versions sophistiquée fondée sur la notion de prédictabilité dans le cadre du modèle ISI. Il considère, en effet, que la montée des régimes militaires sexplique donc premièrement par le fait que les conflits sociaux violents trouvent leur origine dans des situations inflationnistes graves et des déficits chroniques de la balance des paiements ; deuxièmement que ces maux économiques procèdent eux-mêmes directement dun déficit dintégration industrielle verticale.
Hirschman souligne que la réalité de ces déséquilibres économiques na pas à être niée tant elle est évidente. Mais la considération des conditions « objectives » doit être complétée par la prise en compte des facteurs « subjectifs » liés à la perception de la situation par les agents eux-mêmes. Cest cette volonté de complément qui le conduit alors à se pencher sur les conditions subjectives ayant favorisé loption autoritaire. Les conditions « objectives » nont pas, en effet, déterminé strictement lorientation en faveur de lautoritarisme. Très judicieusement, Hirschman écrit encore sur ce point, « Plutôt, à partir de cette expédition, est-il possible de suggérer que la relation entre problèmes économiques non résolus et changement de régime est en quelque sorte dune nature différente. La recherche dune difficulté économique structurelle, spécifique et unique à lorigine de la montée de lautoritarisme en Amérique latine me semble peu prometteuse. Mais il est évident quil y a un lien entre la montée des régimes autoritaires et la prise de conscience généralisée que le pays est confronté à de sérieux problèmes économiques [
] sans pouvoir les résoudre
Avec cette formulation, notre enquête change de nature, et lattention nest plus tant portée sur les problèmes cachés que lil pénétrant du spécialiste des sciences humaines doit détecter, que sur les tâches qui sont ouvertement et clairement proposées à une société par des porte-paroles influents, de lintérieur ou de lextérieur ».
Une autre piste peut alors être soulevée : celle conduisant à constater les conséquences sur lopinion dun écart entre les problèmes économiques, sociaux, politiques que se pose une société et sa capacité à les affronter. Or lAmérique Latine, dans les trente dernières années se caractérise par une véritable boulimie de réformes de fonds, réformes, de surcroît, de complexité croissante. Il a fallu en très peu de temps résoudre la question de lindustrialisation, puis celle de la planification, puis celle de lintégration ; projets relativement consensuels auxquels a succédé lentreprise plus délicate de redistribution. Naturellement, lampleur de la tâche na pu conduire quà des résultats contrastés, peu en rapport en tout cas, avec les espoirs démesurés initiaux. Cest alors de ce décalage qua pu naître une véritable frustration de la part des agents alimentant limpression erronée déchec total et dincapacité intrinsèque au changement voulu, raisonné, réfléchi. Cest enfin ce sentiment dincapacité, ce véritable désenchantement, qui ont validé loption ultérieure en faveur dun pouvoir fort et rassurant.
Les intellectuels ont joué un rôle très important dans cette perception erronée du changement en cours. Hirschman stigmatise non pas la fonction en elle-même, mais plutôt, dans le cas Latino-Américain une irresponsabilité certaine, une tendance morbide et une vraie paresse de cette catégorie à assumer sa fonction première : fonction qui, en raison des outils de compréhension dont disposent ses membres, doit conduire cette catégorie « éclairée » dagents à reconnaître et à faciliter la perception du développement. Le pari est ainsi décrit par Hirschman : « Il serait ridicule de tirer la conclusion que les intellectuels devraient arrêter dêtre des intellectuels, et sinterdire danalyser les problèmes de leur pays. On pourrait suggérer cependant quils devraient être plus pleinement conscients de leurs responsabilités, qui sont spécialement importantes en raison de lautorité considérable quils peuvent imposer dans leur pays. A cause de cette autorité, le processus dans le domaine des sciences et technologies, connu comme la longue séquence qui va de linvention à linnovation, prend souvent remarquablement peu de temps en Amérique latine relativement aux idées économiques, politiques et sociales. Comme la pensée sociale se transforme si rapidement en manipulation des structures sociales, un taux élevé dexpériences ratées est souvent le prix à payer pour linfluence exercée par les intellectuels».
Laccent porté sur les facteurs idéels ne doit pas conduire néanmoins à sous-estimer les facteurs réels ; il invite plutôt à frayer le chemin à une analyse plus large.
Objectivement la caractéristique première du changement est de susciter des déséquilibres ininterrompus et un régime régulier de tensions de conflits, survenant aussi bien dans le domaine de la production que dans celui de la distribution. Les avances, les avantages acquis ne peuvent néanmoins pas être sans corrections : « Avec le temps, des pressions vont sélever pour corriger certains des déséquilibres, à la fois parce que la continuité de la croissance nécessite une telle correction à un certain moment et parce que les déséquilibres vont de pair avec les tensions politiques et sociales, la protestation et laction ». Si bien que le changement paraît mettre en jeu deux grandes tendances ou plus précisément, deux fonctions majeures, la fonction entrepreneuriale, dune part, dautre part, la fonction réformatrice. La fonction entrepreneuriale, cest « lumbalancing function », cette fonction pouvant indistinctement être assurée par les agents privés, par les agents publics, ou par un quelconque dosage des deux. A la suite du déséquilibre, les secteurs, les régions, les classes distancées exigent un rattrapage, et cest la fonction de réforme qui intervient.
Lenjeu principal concerne alors larticulation des deux fonctions, « la bonne application et coordination de ces deux fonctions est cruciale à la fois pour les résultats économiques et politiques du processus de croissance ». Dans les faits, très souvent, comme le montre lexemple des pays industrialisés, cette articulation nest pas allée de soi, nécessitant de nombreux ajustements, apprentissages et tâtonnements. Hirschman signale ainsi que longtemps la fonction entrepreneuriale n'y a été pas seulement peu consciente de la nécessité des ajustements, mais le plus fréquemment, carrément hostile.
Les économies latino-américaines posent sur ce sujet un problème spécifique de versatilité ; Hirschman le résume de la manière suivante ; « les forces idéologiques derrière la fonction entrepreneuriale, étaient alors plus faibles en Amérique latine quen Europe. Mais du point de vue des résultats politiques, il est peut-être plus important quen Amérique latine, les voix intellectuelles majeures qui avaient à un certain moment soutenu la fonction entrepreneuriale se rallièrent bientôt après à la bannière de la réforme ». Plusieurs facteurs ont ici joué, en particulier, la nature souvent étrangère des capitaux et de la propriété industrielle.
Linterprétation par A. Gramsci du rôle de lidéologie nest que de peu de secours pour comprendre cette perte de contact entre la réalité du changement séquentiel et la perception que peuvent en avoir les agents. Hirschman se réfère ici plutôt à une de ses études antérieures dans laquelle il définissait « leffet de tunnel ». Dans ce travail, il notait en conclusion, « Cest une des idées fondamentales de cet essai que des changements dans le salaire de B entraîne du changement dans le bien être de A, non seulement parce que la position relative de A dans léchelle des salaires a changé, mais aussi parce que les changements dans la vie de B affecteront les prévisions de A sur son futur salaire ». Létude avançait ici quelques généralisations prudentes : premièrement, la nécessité daffronter croissance et justice sur un mode séquentiel, le traitement simultané des deux apparaissant impossible ; deuxièmement, la mise en lumière de situations potentiellement explosives ; par exemple, susciter du déséquilibre et de linégalité dans un milieu hétérogène sur le plan ethnique, religieux, etc. ; troisièmement garder en vue limportance de la crise et du conflit comme ingrédients essentiels du développement, lactivité proprement politique consistant à en garder le contrôle justement en en assurant la légitimité.
Cest donc « the carrier of the two functions » qui importe. Malheureusement cest très souvent lantagonisme entre les deux fonctions qui est perçue comme normale « Léchec des formes pluralistes peut peut-être alors être relié au degré et à la nature de cette hostilité entre les protagonistes des deux fonctions ». Létude des pays Latino-Américains signale que certains dentre eux, le Vénézuela par exemple, sont sur le bon chemin. Dautres comme le Chili ou le Brésil sen éloignent.
Le cadre élargi danalyse articule donc deux éléments : premièrement la réussite du changement dépend de larticulation délicate entre fonction entrepreneuriale et fonction de réforme ; deuxièmement la juste perception du changement par les agents, en particulier le « hope factor » constitue un élément capital de cette bonne articulation.
Les bilans assez sombres proposés par Hirschman au tournant des années quatre-vingt ne sont donc pas très loin de stigmatiser une sorte de « trahison des clercs » en Amérique Latine. Lintellectuel a ici trahi sa fonction qui est de favoriser lapprentissage de la perception lucide des changements en cours par les agents. La critique de lintellectuel est ici tangente dune autre accusation portée contre le « savant » ; de fait, sur le terrain académique, libéraux et marxistes ont été les fossoyeurs de léconomie du développement. Dans The Rhetoric of Reaction, publié en 1991, on peut constater un double mouvement : une accentuation, dans un premier temps, du ressentiment dHirschman vis à vis dune catégorie décidément jamais à la hauteur de sa fonction ; dans un second temps, une perspective beaucoup plus tolérante et constructive exploitant les virtualités de la notion de rhétorique.
II. RHÉTORIQUES DE LINTRANSIGEANCE ET DÉMOCRATIE
The Rhetoric of Reaction, publié en 1991, entretient un rapport dhomologie avec lensemble de la démarche dHirschman. Il sagit, en effet, dune enquête dont la résolution savère ici urgente ; la fin justifie les moyens utilisés ; la légèreté du bagage doit favoriser la rapidité de lexpédition. Il ne faut pas que les indices sévanouissent et les premières phases de lenquête se déroulent au pas de charge. Le crime est jugé, en effet, initialement du moins, particulièrement scandaleux. Évoquant le contexte de rédaction, Hirschman note « la répulsion que jéprouvais à légard de loffensive néoconservatrice explique très certainement la tonalité des cinq premiers chapitres du livre. Ils ont été écrits dans un élan combatif dont je navais pas eu lexpérience depuis bien longtemps. Le ton de ces chapitres donne au livre le caractère dun manifeste anticonservateur ou, peut-être, anti-néo-conservateur ». Mais lenquête prend par la suite une tournure nouvelle et connaît finalement un dénouement inattendu modifiant complètement la perspective initiale ; la notion même de culpabilité en ressort métamorphosée.
Louvrage nécessite donc une lecture très particulière ; il ne sagit nullement dune démarche linéaire, les chapitres saccroissant lun lautre jusquau résultat final. Le déroulement de lenquête intègre la possibilité du rebondissement et cest plutôt la solution contenue dans les pages terminales qui donne une clé permettant de réinterpréter les étapes antérieures ; de leur donner leur sens véritable. Sinon louvrage serait incohérent : au tout début, en effet, le coupable cest lautre et cest le fait quil argumente péremptoirement plutôt quil ne démontre qui le désigne comme un coupable idéal ; à larrivée le coupable, cest celui qui nargumente pas raisonnablement, celui dont les opinions opiniâtres senracinent dans la conviction de détenir un accès objectif au réel.
Lattention portée par Hirschman au registre de largumentation est antérieure, on la vu dans la section précédente, à The Rhetoric of Reaction ; elle lui est personnelle, même si certaines sources intellectuelles sont vraisemblablement présentes dès lorigine ; on peut, sans grand risque derreur, risquer un héritage keynésien. Cest J. M. Keynes, on le sait, qui dans sa préface à la Théorie Générale soulignait leffort quil lui avait été nécessaire daccomplir pour sextirper du langage des Classiques ; plus tard, parmi les néo-keynesiens, Joan Robinson sinterrogera sur certains silences sémantiques relatifs, par exemple, à lusage du termes « capital » dans les modèles de croissance. Lutilisation explicite de la notion de rhétorique est néanmoins tardive chez Hirschman et, de fait, elle sintègre dans une conjoncture intellectuelle initiée, entre autres, par les travaux de S. Toulmin, C. Perelman, R. Rorty ou W. Booth. En économie, cest en 1983 que D. N. McCloskey publie larticle pionnier sur la rhétorique économique et inaugure une vaste littérature sur ce domaine, et, en 1988 une réflexion similaire est proposée dans le domaine de lanthropologie par Clifford Geertz, collègue dHirschman à Princeton.
Dès lavant-propos de louvrage, Hirschman indique que le thème central en est « laltérité de lautre ». Or, cest la préposition « Entre » qui désigne le plus nettement le pari démocratique. Dans les faits cependant le rapprochement des opinions et des valeurs bute sur le manque systématique de communications entre groupements de citoyens et courants dopinion, tels que libéraux et conservateurs, progressistes et réactionnaires . Les obstacles principaux sont ici des types de discours, de raisonnement et de rhétorique utilisés. Il sagit en fait de véritables impératifs du raisonnement qui bloquent alors toute discussion.
1. La rhétorique réactionnaire
Le caractère circonstancié de louvrage est donc nettement revendiqué : il sagit ici dorganiser la résistance contre linvasion néo-libérale. Déjà, un article publié au début des années quatre-vingt consacré aux problèmes de lEtat-Providence avait permis à A. Hirschman de prendre position : sopposant aux Cassandres à la mode, il sagissait ici dadopter une position lucide et mesurée, attentive aux évolutions en cours, et de diagnostiquer une crise de croissance due très probablement à la production à grande échelle de certains services ; comme il pouvait alors le noter, « en somme, les difficultés de létat providence peuvent être interprétées, en partie du moins, comme des difficultés de croissance plutôt que comme un signe de crise systémique».
Deux Siècles de Rhétorique Réactionnaire permet une mise en perspective de type historique. Contrairement au diagnostic classique du sociologue anglais T. H. Marshall, la conquête, entre le XVIIIe siècle et le XXe siècle des trois dimensions de la citoyenneté - civile, politique, économique - na pas été, loin de là, une irrépressible et consensuelle marche en avant. De fait, à chaque action en faveur de la citoyenneté, sest opposée une forte réaction conservatrice. Trois vagues réactionnaires peuvent être distinguées : réaction contre la citoyenneté civile et le principe de légalité au XVIIIe siècle et, plus nettement encore, au moment de la Révolution Française ; réaction contre la citoyenneté politique et le principe du suffrage universel tout au long du XIXe siècle ; réaction contre le principe de lEtat-Providence après 1945.
Lanalyse des réactions conservatrices permet de souligner un fait important : les arguments peuvent aussi bien être étudiés dun point de vue historique que dun point de vue morphologique. Cest ce dernier caractère qui motive, en priorité, lenquête dHirschman ; il explique donc que son objet est ici de « définir la structure formelle de certains types de raisonnement ou de discours ». Or, trois dispositifs se détachent :
premièrement largument de leffet pervers qui annonce que « toute action qui vise directement à améliorer un aspect quelconque de lordre politique, social ou économique ne sert quà aggraver la situation que lon cherche à corriger ».
Deuxièmement, largument de linanité enseignant que « toute tentative de transformation de lordre social est vaine, que quoi que lon entreprenne, ça ne changera rien »
Troisièmement, largument de la mise en péril pronostiquant que « le coût de la réforme envisagée est trop élevé, en ce sens quelle risque de porter atteinte à de précieux avantages ou droits précédemment acquis ».
Létude plus précise de chacune des trois thèses permet alors de mieux en cerner les contours
1.1 La thèse de leffet pervers
La thèse suivant laquelle « les mesures destinées à faire avancer le corps social dans une certaine direction le feront effectivement bouger, mais dans le sens inverse » est très certainement celle ayant produit les effets les plus corrosifs sur lidée de progrès ou sur celle de développement. Elle conduit à suggérer que la liberté conduit immanquablement à lesclavage, la démocratisation à la tyrannie, et la protection sociale à la pauvreté.
Au XVIIIe siècle, Edmund Burke est lun des premiers à emprunter cette piste. Dans ses Réflexions sur la Révolution en France, publiées en 1790, il affirme que la Révolution et les principes dégalité vont nécessairement dégénérer en tyrannie et en bain de sang.
Il ne fait ici semble-t-il quexprimer les valeurs de lEurope de la Sainte Alliance, de même que sa démonstration empruntait vraisemblablement aux Lumières Écossaises la notion deffets non voulus de laction humaine. Néanmoins un véritable tournant est ici accompli et louvrage de E. Burke est annonciateur du passage de lidéologie rationaliste et optimiste des Lumières au pessimisme des différents courants du Romantisme.
Les bifurcations historiques dans les grands types de représentations posent ici un problème crucial. Hirschman en souligne le double soubassement, historique et morphologique . Dans le cas dE. Burke on glisse de lespérance déjà ancienne dun monde providentiellement ordonné par laction intéressée des individus à une toute autre interprétation. Pour les conservateurs, en effet, la Providence se plait à déjouer les desseins des hommes.
Au XIXe siècle le même argument va être utilisé contre les progrès du suffrage universel. La peur des pauvres, lassociation entre masse et violence sopposent à lidée de participation du plus grand nombre ; donner le pouvoir à des masses imprévisibles, influençables, versatiles apparaît alors aberrant. Lexercice du pouvoir dans ce contexte est affaibli et souvre au clientélisme et à la corruption. A terme, une réalité toute différente se met en place : lextension du droit de vote et la recherche de légalité politique loin daboutir à la démocratie débouchent sur la bureaucratie. A la fin du XIXe siècle largument est exprimé en termes plus savants, empruntant aux toutes récentes avancées de la biologie et de la psychologie. Un jugement typique dHerbert Spencer est reproduit par Hirschman pour illustrer cet épisode. En 1884 dans The Man versus the State, le sociologue anglais écrivait, en effet, des législateurs mal informés nont cessé dans le passé daggraver les souffrances humaines en sefforçant de les soulager . Ainsi, non seulement les amélioreurs du monde vont échouer, mais également ils vont faire empirer les choses en arrivant au résultat exactement contraire.
Enfin, de la critique de « laide aux pauvres » au XVIIIe siècle à celle actuelle de lEtat-Providence largument de leffet pervers est sollicité régulièrement pour stigmatiser les actions en faveur de la citoyenneté économique. La centralité de la notion de marché autorégulateur donne toutefois une amplitude plus large à largument. Toute intrusion du politique dans le système des prix est alors suspect. Milton Friedman exprime aujourdhui clairement ce credo lorsquil explique que les lois sur les salaires minimaux constituent sans doute lexemple le plus parlant que lon puisse trouver dune mesure dont les effets sont exactement à lopposé de ceux quen attendaient les hommes de bonne volonté qui les soutenaient . Mais il ne fait ici que reprendre un vieux leitmotiv conservateur. Cest en effet dans le contexte des Poors Laws que naît largument de leffet pervers dans le domaine économique. Defoe, E. Burke, T. Malthus puis A. Tocqueville développent lidée suivant laquelle laide ne fait que favoriser lindolence naturelle des hommes, pérennisant alors les situations de pauvreté au lieu de les soulager. Longtemps abandonné en raison du traumatisme constitué par la loi anglaise de 1834 sur les Workhouses, largument à peine modernisé resurgit donc en force dans les années quatre-vingt, chez les conservateurs. Dans Losing Ground (1984) Charles Murray peut ainsi écrire en essayant de faire plus pour les pauvres nous avons réussi à faire plus de pauvres. En essayant de faire tomber les barrières qui interdisaient aux pauvres déchapper à leur sort, nous leur avons par mégarde dressé un piège ».
Plusieurs enseignements ressortent de lanalyse de ce premier argument. Très souvent sollicité, il napparaît pas radicalement faux, mais plutôt excessif. Premièrement, dans la réalité, les diverses mesures adoptées en faveur de la citoyenneté ont présenté des profils de changement chaque fois différents : certains nont pas eu deffets non voulus, dautre ont eu ce type deffets, mais positifs, dautres enfin ont effectivement eu des effets non anticipés et négatifs. Deuxièmement, largument se présente en première analyse comme une variante de lidée deffets non voulus de laction humaine. Mais sur un autre plan il en constitue le désaveu dans la mesure où lidée de conséquences non voulues intègre celle dindétermination alors que largument de leffet pervers introduit plutôt un élément de fatalité.
1.2 La thèse de linanité.
Largument de linanité est plus subtil et certainement moins dramatique que celui de leffet pervers. Il ne fait quexprimer sous une forme savante et développée lintuition exprimée par Adolphe Karr dans La Guêpe suivant laquelle plus ça change, plus cest la même chose . On doit faire léconomie des réformes et des révolutions dans la mesure où elles ne modifient pas en profondeur la réalité économique et sociale. Paradoxalement largument apparaît alors bien plus mortifiant et démoralisant que la thèse de leffet pervers pour les partisans du changement. A cet égard, la thèse défendue par Tocqueville dans LAncien Régime et la Révolution est significative. En insistant sur la continuité des réformes avant et après 1789, il suggérait simplement que la Révolution navait rien changé en profondeur et aurait pu, sans inconvénient, être évité.
Lidée dinanité est peu après mobilisée par G. Mosca et V. Pareto ou R. Michels pour montrer que le suffrage universel ne change rien à la véritable nature du social. Leur théorie des élites suggère en effet que la démocratie ne modifie pas la structure naturelle du pouvoir et les inégalités politiques dans les sociétés, en particulier, la séparation entre une minorité détenant le pouvoir, larmée, la culture, et une majorité opprimée. Lélection nest alors quun simple détournement du pouvoir.
Les fameuses lois paretiennes sur la répartition des revenus et des richesses remplissent une fonction similaire en signalant la pérennité des inégalités dans ce nouveau cadre ; inégalités bien pires toutefois, la ploutocratie générant des types dinégalités nettement moins légitime que les mécanismes de marché.
De fait, en économie où domine le mythe du marché, lapplication de largument de linanité paraît moins judicieux que celle de largument de leffet pervers. Il semble même, en première approximation que les deux thèses soient contradictoires. Hirschman signale néanmoins quune passerelle a pu être jetée entre les deux thèses. Il a suffit, en effet, dinsinuer que les prélèvements opérés pour les moins favorisés nallaient pas à lamélioration de leur condition, mais bénéficiaient soit aux élites en place soit à la classe moyenne.
Lanalyse du second argument, qui sappuie immanquablement sur lexistence dune loi scientifique qui gouverne immuablement les rapports sociaux et oppose à lingénierie sociale une barrière infranchissable livre donc à son tour quelques indications plus générales.
Pour Hirschman la thèse de linanité nest pas une version édulcorée de celle de leffet pervers. Il signale son caractère beaucoup plus scandaleux et radicalement différent : pour les partisans de la thèse de leffet pervers le monde est plastique et laction humaine entraîne une cascade de conséquences inattendues et négatives ; pour les partisans de linanité, en revanche, la structure permanente du monde social rend vaine et grotesque la volonté de changement. La différence intellectuelle entre les deux thèses est donc nette, lune renvoyant au ressentiment de la providence, lautre développant une logique plus froide, plus scientifique. Lutilisation de largument de linanité dans les thèses économiques des nouveaux classiques contre le keynesiannisme est à cet égard jugé significative. Hirschman insiste ici sur la violence extrême de largument de linanité : sagissant de laction délibérée des hommes, cest largument de linanité qui est le plus dévastateur. Un monde où sévit leffet pervers demeure un monde ouvert, accessible : les hommes, les collectivités peuvent continuer dy intervenir
En revanche, la thèse de linanité exclut, si lon la suit jusquau bout, tout espoir de rectifier le tir, datteindre son but ou de sen rapprocher par quelque mesure que ce soit. Aucune politique économique ou sociale na la moindre prise sur une réalité entièrement soumis, pour le meilleur et pour le pire, à des lois insensibles, de par leur nature même, à laction des hommes . De même, la description des efforts des « amélioreurs du monde » nest pas faite dans les mêmes termes. Pour les partisans de largument de leffet pervers, les progressistes sont bien intentionnés mais ils se leurrent sur leur capacité à orchestrer ou piloter le changement. Pour les tenants de linanité, sûrs de leur science forgée directement au contact des choses, les progressistes sont avant tout des intrigants connaissant les règles mais voulant accéder au pouvoir et à la richesse. Un dernier enseignement ressort de lanalyse de largument de linanité : la conjonction dune certaine argumentation dextrême gauche avec celle de la réaction est un des traits spécifiques de la thèse de linanité .
1.3 La thèse de la mise en péril.
La thèse de la mise en péril, plus nuancée, prévoit quun nouveau train de réformes risque de mettre en péril les acquis antérieurs. Il fallait naturellement que la première phase de la citoyenneté soit acquise pour que largument puisse naître. Au XIXe siècle se développe donc une interrogation sur les risques que lélargissement de la participation politique fait courir aux libertés individuelles.
Mais ici les débats les plus révélateurs portent sur la croissance de lEtat-Providence considérée comme un danger pour la liberté et pour la démocratie. Dès 1944, la thèse est soutenue par F. Hayek dans La Route de la Servitude ouvrage dans lequel léconomiste autrichien note, par exemple, le prix dun régime démocratique, cest la limitation de laction de lEtat aux domaines où laccord est possible . En 1960, dans The Constitution of Liberty il surenchérira prenant pour cible en particulier le système redistributif et écrivant la liberté est gravement menacée dès lors que lEtat obtient le pouvoir exclusif de fournir certains services pouvoir dont pour arriver à ses fins il doit user discrétionnairement afin de contraindre les individus à sy plier . La conjoncture des Trente Glorieuses nétait pas spécialement favorable aux arguments dHayek. Mais ils furent largement repris et développés dans les années soixante-dix et quatre-vingt où lidée simpose que lEtat-Providence grève la croissance. La thèse est dabord proposée par certains auteurs marxistes estimant que la croissance de lEtat résulte des défauts même du capitalisme et ne peuvent que retardée la crise terminale de ce système. Elle sera reprise sous une forme décalée par les conservateurs jugeant que la croissance de lEtat-Providence met en péril la démocratie.
Hirschman juge finalement que la thèse de la mise en péril ne fait que reprendre sous une forme à peine élaborée certains poncifs de la forme « Ceci tuera cela ». Elle sappuie, sans véritable recul critiques sur des stéréotypes et demeure prisonnière dimages mentales préexistantes profondément ancrées . La réalité des changements se situe manifestement entre les situations décrites par la thèse de la mise en péril, et celles décrite par largumentation contraire, celle du soutien réciproque systématique entre réformes. Ce terrain fécond demeure malheureusement assez peu exploité.
Lanalyse séparée des trois arguments prépare létude terminale de leurs interactions. Comme souvent chez Hirschman, cest un tableau positionnant les principaux protagonistes de lhistoire qui récapitule et donne à voir les principaux résultats :
ArgumentÉmergence des libertés individuellesÉmergence de la démocratieÉmergence de lEtat-ProvidenceMise en périlG. Canning
R. Lowe
H. Maine
Fustel de Coulanges
M. SchelerF. Hayek
S. P. HuntingtonEffet perversE. Burke
J. de Maistre
A. MüllerG. le Bon
H. SpencerAdversaire des Poor Laws
Partisans nouvelle Poor Law
J. W. Forrester,
N. Glazer
C. MurrayInanitéG. Mosca
V. Pareto
J. F. StephenG. Stigler
M. Feldstein
G. Tullock
La présentation en tableau permet également de formuler de nouvelles interrogations : quel a été le poids de tel ou tel argument à une période donnée ? Comment les trois arguments ont pu cohabiter, se neutraliser, se renforcer, sexclure ? Enfin dans quel ordre chronologique se sont-ils le plus souvent manifestés ?
La thèse de leffet pervers et, auxiliairement la thèse de linanité ont joué les premiers rôles au cours des épisodes 1 et 3. En revanche, au moment de lémergence de la démocratie et de lextension du droit de vote, les critiques réactionnaires ont massivement sollicité largument de la mise en péril. Les interactions simples entre arguments livrent également dautres informations ; il apparaît par exemple que moins compatibles logiquement, largument de leffet pervers et celui de linanité ont été souvent mobilisés simultanément, alors que les autres combinaisons, plus compatibles, létaient plus rarement. Les interactions complexes posent la question des relations diachroniques : un argument utilisé à une période donnée, peut-il à une autre période renforcer ou neutraliser un autre argument ? Les liaisons posent ici dans chaque cas un problème singulier. Ainsi au XIXe siècle, les critiques relatives à linanité de la démocratie ont pu jouer des rôles bien différents à lépoque suivante, celle du développement des premières lois sociales : dans certains cas, lAllemagne Bismarkienne, elles ont dissuadé lemploi de la thèse de leffet pervers, dans dautre cas, elles ont légitimé lidée que la suppression des libertés civiles et politiques pouvaient être un inconvénient bénin du progrès économique et social.
Lanalyse de la rhétorique réactionnaire pose certains problèmes évidents que le compte-rendu peu indulgent de R. Boudon, en 1992, permettent de cerner. Le sociologue français considère simplement quil faut aborder louvrage de façon traditionnelle et donc le considérer comme un projet réalisé et offert à évaluation et non comme lhistorique dune enquête avec ses erreurs, ses bifurcations, ses tâtonnements, son dénouement. Le caractère le plus évident est alors que les 9/10ème de louvrage constituent un réquisitoire sévère pouvant paraître assez arbitraire. En effet, dans les cinq premiers chapitres tous les arguments positifs et normatifs procédant de sources extrêmement diverses mais étant contraires à la position dHirschman sont taxés assez indistinctement, selon Boudon - de rhétoriques. Boudon a donc beau jeu ici de retourner largument dintransigeance et la raideur de la première réponse quapporte Hirschman na pu que le conforter dans son sentiment. Une autre réponse, plus intéressante est apportée par Hirschman en 1993 dans larticle publié dans Government and Opposition et intitulé « La Rhétorique Réactionnaire : deux ans après ».
Dans ce texte, Hirschman donne crédit au commentaire dO. Kallscheuer considérant que le chapitre VI de louvrage en constitue le « véritable clou ». Il évoque « lenchaînement chronologique » de ses pensées qui lont conduit à assumer « les conséquences involontaires » de ses arguments et qui ont freiné la censure naturelle que représente traditionnellement « limpératif de la cohérence cognitive » pour le chercheur. La présence même de la contradiction, de lerreur, du tâtonnement, du conflit dans le corps du texte sont significatifs alors de lhomologie existante entre lenquête scientifique et le pari démocratique. Cest donc à une lecture récurrente de louvrage quinvitent ces précisions. Il faut sappuyer sur les deux derniers chapitres pour ensuite comprendre les cinq premiers. Or, ces deux derniers chapitres présentent une définition de la rhétorique assez différente.
Pluralisme et rhétorique de lintransigeance
Dans « Comment ne pas résoudre les problèmes éthiques », le philosophe pragmatiste américain Hilary Putnam applique au domaine du social la définition de la raison quil a développée à la suite de ses recherches dans le domaine de lhistoire et de la logique des mathématiques ; cette définition accorde le primat à la pratique et exprime le souci de ne pas séparer a priori lactivité théorique cognitive des idées politiques et éthiques clairement énoncées. Putnam signale que dans le domaine de la philosophie morale, il faut éviter le danger symétrique du relativisme conduisant à lessai brillant qui « en fait trop » - et du positivisme conduisant à limposition dune norme rigide. Il rappelle que « la distinction philosophique du subjectif et de lobjectif sest aujourdhui totalement effondrée », ce qui signale, dans le domaine moral, la vanité de lidée dune « perspective absolue », « dune théorie éthique qui contienne et concilie toutes les perspectives possibles sur les problèmes éthiques dans toutes leurs dimensions ». Mais cela ne condamne nullement au relativisme et au fatalisme. Prenant lexemple de larrêt de justice et de la lecture, il signale que la détermination de valeurs considérées comme meilleures ne peut provenir que de la recherche ininterrompue dun consensus par le biais dune discussion libre au sein dune communauté : Pour rendre des arrêts réussis quand on se trouve confronté à des problèmes éthiques, contrairement à ce qui se passe lorsquon doit les résoudre , il faut que les membres de la société aient un sens de la communauté. Un compromis qui ne peut être le dernier mot sur une question éthique, qui ne peut prétendre dériver de principes obligatoires dune manière strictement contraignante ne peut tirer sa force que dun sens partagé de ce qui est et nest pas raisonnable, de la loyauté que les gens manifestent les uns envers les autres, et de ce quils sengagent à se débrouiller ensemble ». Cette perspective démocratique prend alors tout son sens lorsquon la confronte à la réalité économique et sociale présente, dune part, dautre part, aux faillites symétriques du néo-conservatisme et du marxisme.
La démarche dHirschman dans les deux derniers chapitres de The Rhetoric of Economics obéit à la même logique. Il estime quexistent des valeurs éthiques et morales « objectives » que permet de définir la discussion et pouvant servir de guide à laction démocratique faces aux conflits naissant incessamment des dilemmes économiques sociaux. Cette conception invite à se focaliser sur les obstacles à la discussion : le péril nest alors pas lautre mais le particulier.
2.1 La rhétorique du progrès
« En matière de rhétorique, note Hirschman, les « réactionnaires » nont pas le monopole du simplisme, du ton tranchant et de lintransigeance. Leurs homologues « progressistes » sont sans doute tout aussi doués à cet égard ». Un simple basculement de chacun des trois arguments réactionnaires permet de définir leur contraire.
Le basculement de largument de la mise en péril révèle ainsi la chimère de la synergieet la thèse du péril imminent. A lidée dincompatibilité est substituée celle du « soutien réciproque », les progressistes privilégiant « tout ce qui permet de penser que linteraction entre la nouvelle réforme et les précédentes aura des effets nettement positifs ». Alors que la thèse réactionnaire de la mise en péril souligne la nécessité de ne pas troubler létat des choses, symétriquement, la thèse du soutien réciproque présente laction en faveur du changement comme une nécessité urgente. Lextrémisme des deux thèses opposées permet de définir lattitude « mûre » vis-à-vis du changement. Deux principes se dégagent : premièrement essayer dévaluer le plus précisément possibles les risques que font peser aussi bien laction que linaction dans chaque cas de changement ; deuxièmement, récuser dans chaque cas largument dinéluctabilité et de fatalité de laction ou de linaction.
Largument réactionnaire de linanité repose sur la considération de limmutabilité de lordre social. En économie le modèle de la mécanique newtonienne a longtemps favorisé une approche intemporelle fondée sur lintérêt individuel et les principes de léchange. Mais aux lois fixes du marché peuvent être opposées des lois historiques du changement. Linterprétation est tout aussi intransigeante et décourageante pour le partisan des réformes : « si la thèse « réactionnaire » de linanité consiste dans son principe à affirmer, sur le modèle des lois de la nature, linvariance de certains phénomènes socioéconomiques, son pendant « progressiste » pose, toujours sur ce même modèle, la nécessité dune marche en avant, dune évolution ou dun progrès ». Hirschman ajoute ici que « la doctrine marxienne est tout simplement celle où saffirme avec une assurance sans égale lidée de la nécessité nomologique dune forme bien déterminée du mouvement en avant de lhistoire ». Cest finalement le sentiment d«être du côté de lhistoire » qui, dun côté dissuade toute réforme contraire, dun autre côté légitime une ingénierie sociale se situant dans le sens de ce progrès fléché.
Enfin, la thèse de leffet pervers, capitale dans larsenal rhétorique des réactionnaires, possède également son contraire. En effet, selon Hirschman, la radicalité de largument présentant toute tentative de réforme comme extrêmement risquée a conduit en retour, dans nombre de cas, à de véritables escalades du côté progressiste. Comme il le souligne alors, « la position progressiste correspondante conduit à jeter cette prudence aux oubliettes, à refuser de prendre en considération non seulement la tradition, mais aussi la simple possibilité de conséquences non voulues de laction humaine ».
Le texte de 1993 a été loccasion pour Hirschman de revenir sur le chapitre 6 concerné par la rhétorique du progrès. Conséquence inattendue des développements antérieurs, le chapitre a été rédigé en dépit du fait quil faisait peut-être perdre de son tranchant à la contre-offensive menée dans les cinq premiers chapitres contre les arguments réactionnaires. Motivées par la gourmandise et la volonté dassumer les conséquences de son propos, le chapitre a surtout livré plusieurs indications aux progressistes ayant à impulser ou à gérer le changement : le premier bénéfice concerne la connaissance des arguments réactionnaires et donc la possibilité de les anticiper ; plus généralement, louvrage peut constituer « un guide conceptuel des principaux contre arguments ainsi que des divers traquenards bien réels qui attendent toutes les propositions de réformes » ; le second bénéfice concerne la reconnaissance par le progressiste de ses propres dérives rhétoriques. En résumé, quatre conseils « pratiques » se dégagent pour le réformateur :
* Le progressiste doit sassurer que ses projets de changement ne donnent effectivement pas prise facilement aux trois arguments rhétoriques.
* Mais cette recherche de conséquences inattendues funestes ne doit pas le conduire à la défiance et limmobilisme
* Le réformateur doit éviter de se présenter comme étant du côté de lhistoire en clamant lurgence de laction : « il est subitement devenu beaucoup plus opportun quauparavant de défendre une réforme sur des bases purement morales ».
* Le réformateur doit refuser lattitude intransigeante voulant que toutes les bonnes choses vont de pair ; « une telle attitude ne tient pas compte de la complexité des sociétés dans lesquelles nous vivons et porte préjudice au débat démocratique dont lessence est larbitrage entre divers objectifs et le compromis ».
Pluralisme et rhétoriques de lintransigeance
Lanalyse des rhétoriques réactionnaires et progressistes a permis de déceler des « structures argumentatives de base ». Leur répétition sans modification sur la durée de deux siècles dans des contextes très différents et concernant des projets de changement tant économiques et sociaux que politique permet den entamer lautorité. Cest en définitive une étude de simple « cas limite » qui est alors proposé. Trois couples de jugements opposés sur laction sociale peuvent être présentés:
Thèse réactionnaireThèse progressisteLaction envisagée aura des conséquences désastreusesRenoncer à laction envisagée aura des conséquences désastreusesLa nouvelle réforme mettra en péril la précédenteLa nouvelle réforme et lancienne se renforceront lune lautreLaction envisagée a pour objet de modifier des structures fondamentales permanentes (ou « lois ») de lordre social ; elle sera donc totalement inopérante et vaineLaction envisagée sappuie sur de puissantes forces historiques qui sont déjà à luvre ; il serait donc totalement vain de sy opposer
Lenquête a donc conduit à dresser une véritable carte des rhétoriques de lintransigeance », enfin de favoriser un réel dialogue sur le changement social garant de démocratie. Deux enseignements sont extraits par Hirschman des récents développements sur la démocratie. Ses options sont ici congruentes de celles adoptées dans sa définition du conflit : bien que proche dans linspiration et lintention, le Libéralisme Politique à la J. Rawls ne peut servir véritablement de modèle en raison dune relative occultation de la réalité de la pratique économique, politique, sociale. En revanche toute la tradition intellectuelle continentale concernée par la social-démocratie paraît beaucoup plus ajustée à une perspective réhabilitant le rôle des conflits. Dans les dernières lignes de The Rhetoric of Reaction, la seule référence contemporaine mentionnée par Hirschman est celle dun article de Bernard Manin consacré à la délibération politique. Elle fait suite, chez cet auteur à une contribution classique sur lhistoire de la notion de Social-Démocratie et à une tentative de définition de son idéal-type ; dans un article plus récent, B. Manin signale le retour en grâce depuis une trentaine dannées de lidée social-démocrate et lassocie à la littérature critique sur le totalitarisme. Ce qui domine est une éloge de la modération que permettent justement les démocraties pluralistes ; un tel régime « réforme patiemment plutôt quil ne bouleverse, négocie plutôt quil nimpose, tempère et amortit les effets du marché sans en casser lénergie créatrice ». La vraie énigme concerne alors les procédures et les modalités ayant justement favorisé cet esprit de modération ; or un enchaînement historique bien particulier a présidé à la naissance de ces régimes : en effet, toute lhistoire des partis sociaux démocrates occidentaux est marquée par lexpérimentation dune situation originelle déquilibre ou de blocage entre forces politiques concurrentes. En ont résulté dabord la conscience généralisée de ce rapport de force, ensuite la nécessaire prise en considération des valeurs et principes adverses ; enfin ces régimes ont favorisé la mise en place dun « quid pro quo entre le gouvernement et les intérêts organiques », en particulier les syndicats. Cest donc lexpérimentation dun équilibre qui a façonné les conditions culturelles et organisationnelles à lorigine de la modération social-démocrate, modération qui, dans différentes conjonctures économiques et sociales a prouvé son adaptation au changement.
Ces idées sont alors largement sollicitées par Hirschman. Sur le plan de lenseignement historique, en premier lieu ; on saccorde désormais de plus en plus à penser que le pluralisme politique contemporain a pour origine, en règle générale, non pas quelque large consensus préétabli sur les valeurs fondamentales , mais la reconnaissance forcée, par chacune des factions engagées depuis longtemps dans une lutte à mort, de son impuissance à imposer sa domination. De ce face-à-face entre forces implacablement hostiles allaient émerger à la longue la tolérance et lacceptation du pluralisme . Enseignement théorique en second lieu ; la stabilité et la légitimité dun régime démocratique dépend de conditions bien spécifiques : une démocratie affirme sa légitimité dans la mesure où ses décisions sont déterminées par une discussion complète et publique entre ses principaux groupes, organes et représentants. Par discussion, il faut entendre dans ce contexte un processus de formation dopinions : le principe en est que les participants nont pas, au départ, de position définitive et quils sont disposés à procéder à un échange de vue constructif, cest-à-dire à modifier éventuellement leurs opinions initiales à la lumière des arguments des autres participants et aussi de tout élément dappréciation nouveau apporté par le débat .
Ces deux enseignements ne poussent pas à un optimisme béat, mais ils ne conduisent pas non plus au pessimisme le plus noir ; une conclusion modérée peut être avancée, insistant sur la nécessité de construire et de préserver ce dialogue fragile. Cest dans cette perspective que lanalyse des rhétoriques de lintransigeance constitue une contribution majeure.
IV
FRANCHIR
Hirschman affirme dans un essai récent : cest peut-être mon Exit, Voice and Loyalty qui illustre le mieux mon penchant théorique (Hirschman, 1995, p. 129.). Cet ouvrage illustre surtout une vraie propension à franchir certaines frontières disciplinaires. En ce sens, sa position paraît le rapprocher des diverses hétérodoxies qui ont animé le domaine de léconomie politique. Il est vrai quil a désigné « lorthodoxie » comme étant lune de ses principales cibles ; toutefois il la défini de façon assez lâche : « lennemi principal, cest bien lorthodoxie ; répéter toujours la même recette, la même thérapie, pour résoudre tous les maux ; ne pas admettre la complexité, vouloir à tous prix la réduire ». De fait il sévertue constamment à ne pas radicaliser les oppositions et à être attentif aux compromis possibles, compromis qui exprime le souci de balancer et de faire dialoguer les arguments contradictoires. Léconomie comme mode de pensée instrumental visant à ladaptation des hommes à leur réalité sociale doit, avant tout, exhiber des vertus thérapeutiques, apaisantes. Dès lors, lorsque Hirschman franchit effectivement une frontière disciplinaire, ce nest ni pour déserter, ni pour annexer, mais plutôt pour relier, abolir les antagonismes et accroître une collaboration synonyme dadaptation.
Cest dans Exit, Voice and Loyalty quun mouvement de ce type samorce visant à relier économie et politique. Louvrage est intéressant à ce titre, mais plus encore parce quil inaugure une longue série de rectifications sur ces deux notions et sur leurs rapports réciproques qui illustrent une pratique de la recherche devenant de plus en plus manifeste dans son uvre à partir de ce moment. Il sagit toujours chez Hirschman de complexifier, voire de rectifier, un premier état du travail, au risque même parfois apparemment den « euphémiser » les conclusions. Mais il ne sagit ici en aucun cas dun affadissement théorique ou doctrinal. En effet, très souvent dans le corpus hirschmanien, un premier mouvement, assez sanguin, de la recherche conduit à placer face-à-face et en situation de confrontation, deux positions théoriques ou doctrinales polaires et dont lune a manifestement le mauvais rôle. Mais dans des étapes ultérieures de la recherche, il nuance cette opposition, signale les possibilités daccords, les complémentarités, souligne enfin la vanité de certaines altérités conceptuelles et milite ainsi pour une pacification du dialogue scientifique. Il y a là une sorte de raccourci de son projet ; lhistoire des rectifications apportées aux catégories classiques de Défection et de Prise de parole permet donc de lillustrer.
Létude de la formation des propositions dExit, Voice and Loyalty livre des informations intéressantes ; ces propositions naissent, dune part, dune réflexion méthodologique de fonds sur les cohabitations possibles entre économie et politique, dautre part, dune extrapolation à partir de ses recherches antérieures sur le terrain du développement (I). Létude de Exit, Voice and Loyalty permet den détailler larchitecture et les principaux reliefs (II) Enfin, les évolutions apportées aux hypothèses défendues dans Exit, Voice and Loyalty ont été nombreuses, entre 1970 et 1990. On distingue les changements effectués, premièrement, sur les caractéristiques internes, et, deuxièmement, sur les conditions de développements, conjoints ou non, de la Prise de parole et de la Défection (III).
GENESE DU COUPLE DEFECTION / PRISE DE PAROLE
Hirschman reste avant tout réputé pour sa volonté de croiser les analyses économique et politique. Le souci dinterdisciplinarité. transparaît dans lensemble de ses recherches ; il propose une description précise de sa démarche dans deux contributions majeures : lintroduction de A bias for hope puis, lessai Three uses of political economy in analyzing European integration , écrit en 1979 et paru dans les Essays in trespassing (1981) (1). Il suggère que cette préoccupation a constitué un ingrédient originel de ses recherches. Il reconnaît aussi avoir toujours débuté ses analyses, de National power and the structure of foreign trade à Exit, voice and loyalty, dans un objectif limité ; le plus souvent elles étaient initialement restreintes à une perspective économique, mais se heurtaient vite dans le cours de la recherche à des implications politiques dont il ne soupçonnait pas lexistence a priori. Ainsi, la nécessité de combiner économie et politique a été induite dobstacles et anomalies que la seule analyse économique ne pouvait surmonter quand elle voulait rendre compte de pratiques sociales déterminées. Dans cette perspective, le travail de terrain auquel il se consacra fréquemment joua un rôle déterminant dans la constitution de lexigence dinterdisciplinarité ; ce dernier trait constitue un facteur supplémentaire du caractère singulier de lapproche économique préconisée par Hirschman. Comme dans lactivité du bricoleur, certaines pièces destinées à un type douvrage trouvent une utilisation ingénieuse et inattendue dans un autre type de tâche ; La découverte dun trait particulier du fonctionnement du système ferroviaire Nigerian, présentée dans Development Projects Observed, conduit Hirschman aux propositions de Défection et Prise de Parole (2).
Economie et Politique
Hirschman part du constat du cloisonnement des sciences politique et économique. Elles intègrent respectivement les facteurs non politiques et non économiques soit comme des variables exogènes, soit comme des présupposés quand elles ne peuvent ignorer linfluence réelle de ces facteurs. Une lacune importante existe concernant les rapports entre économie et politique. Hirschman propose dans lintroduction de A Bias for Hope un état des lieux des liens entre économie et politique et certaines réflexions pour dépasser le provincialisme borné que manifeste économistes ou politistes au sujet de lautonomie de leurs domaines respectifs. Il revient plus brièvement sur ce sujet dans les Essays in trespassing. Deux options sont en présence : La première maintient les frontières entre économie et politique ; la seconde, à linverse, remet en cause ce cloisonnement et apparaît en ce sens plus prometteuse.
Le maintien des frontières
Deux conceptions sont incluses dans cette première démarche :
La première consiste à analyser les dimensions politiques (ou économiques), induites par létude des concepts économiques (ou politiques) (politics-cum-economics ou economics-cum-politics). Il sagit donc de situations où lanalyse des facteurs économiques permet de par leurs implications politiques, une meilleure compréhension des relations entre économie et politique. Ce premier type de recherche n'est efficace que s'il est appliqué aux "plus petites caractéristiques du champ économique" et ne vise pas à l'élaboration d'un savoir complet et exhaustif. Parallèlement, les connexions cachées entre économie et politique semblent encore nombreuses et uniquement limitées par l'aptitude des chercheurs à les déceler. Il n'existe pas de méthode a priori assurant la découverte de ces relations ; elle repose avant tout sur les dispositions du chercheur, non à appliquer systématiquement une technique infaillible, mais à sa volonté de procéder à l'étude de liens encore inexplorés, constitutive d'un "certain tour desprit". Ce type de recherche a permis d'avancer dans la compréhension des rapports qui lient économie et politique mais dans l'ensemble leur nombre reste fortement contraint par la réelle volonté dinterdisciplinarité des économistes et des politologues.
La deuxième conception, analysée dans les Essays in trespassing, revient à transposer les outils d'une discipline à une autre lorsque les situations économique et politique étudiées présentent des structures analogues. Elle donne une nouvelle perspective aux phénomènes analysés et peut conduire à la découverte de conséquences encore ignorées. Cette conception trouve toutefois ses limites lorsque le transfert demeure purement formel. Dans les deux démarches précédentes, l'autonomie de chaque discipline est respectée : l'introduction de déterminants non économiques ou non politiques ne bouleverse pas les hypothèses de recherche sur lesquelles les économistes et les politologues continuent de travailler.
Une approche intégrée
La seconde démarche, quillustrent les concepts de Prise de parole et de Défection, remet en cause ce principe de séparation. Elle consiste à vouloir intégrer lexplication économique (ou politique) à la politique (ou à léconomie). Il est néanmoins nécessaire de distinguer trois options différentes au sein de cette démarche : la posture "impérialiste" de l'économiste ou du politologue, loption pour la généralisation d'une science sociale économique et politique, et, la position équilibrée et médiane défendue par Hirschman au travers des concepts de Défection et de Prise de parole.
* La première option consiste à transposer purement et simplement les concepts économiques (ou politiques) à l'analyse politique (ou économique) (theories of economics-cum-politics) réfutant de fait les apports respectifs de la politique pour l'économiste et de l'économie pour le politologue. « Limpérialisme » de la science économique se manifeste dès lors qu'elle tend à appliquer aux décisions politiques le principe de rationalité économique. Ce type de recherche présente de nombreux défauts qu'il est difficile à l'économiste ou au politologue de gommer. Tout d'abord, elle est exclusive et ne permet pas l'échange des discours économique et politique présupposant a priori la suffisance explicative de l'économie ou de la politique. De plus, l'économiste (ou le politologue) est peu familier des modes de fonctionnement du champ politique (ou économique) et peut laisser échapper des éléments primordiaux de la situation qu'il est censé étudier : alors dans ces cas « dexcursion » "la distance entre la réalité et ces schémas intellectuels risque ici dêtre à la fois plus importante et plus difficile à repérer».
Hirschman adresse surtout ses critiques à l impérialisme économique . Paradoxalement, il faut attendre les contributions postérieures à Exit, Voice and Loyalty, en particulier, A bias for hope, puis les Essays in trespassing puis enfin et surtout Shifting involvements, pour voir se développer une critique frontale de la théorie de M. Olson. Il est significatif quHirschman manifeste le souci dans Around Exit, Voice and Loyalty de rappeler le contexte historique et social dans lequel les concepts de Prise de parole et de Défection furent introduits montrant que les faits de la fin des années soixante confirmèrent lirrecevabilité de The Logic for Collective Action. En ce sens, lévolution du concept de Prise de parole de Exit, Voice and Loyalty jusquà Shifting involvements témoigne de la volonté dHirschman de sopposer explicitement à la position de M. Olson et de proposer en contrepartie de nouveaux principes théoriques rendant justice à laction collective.
* La seconde option mentionnée par Hirschman se caractérise par lintégration des facteurs économiques et politiques dans un même cadre théorique dans lobjectif de proposer un modèle général explicatif et prédictif des liens entre économie et politique (systematic economics-cum-politics). Outre quelle nécessite une accumulation conséquente de faits et danalyses, cette démarche soppose à la conception soutenue par Hirschman en tant que chercheur en sciences sociales. Le concept de Possibilisme , introduit dans A Bias for Hope, montre bien en quoi certaines cathédrales conceptuelles vouées aux prédictions ne peuvent à terme que seffondrer² ; en effet, lorsquil se produit quelque chose de bon, il sagit toujours dun concours de circonstances extraordinaires ; on découvre toujours derrière une série de circonstances totalement inattendues . De plus, à lampleur de la tâche sajoute une difficulté tenant aux habitudes héritées de traditions de recherches autonomes pour lesquelles lintégration de facteurs externes pose toujours de sérieux problèmes. Ainsi, les économistes conçoivent les mobiles politiques comme autant de contraintes qui abaissent le bien-être collectif (welfare). De même que certains politologues considèrent la croissance économique comme une source dinstabilité politique.
Néanmoins, Hirschman indique dans A bias for hope un autre chemin « généraliste » à emprunter pour arriver à faire dialoguer économie et politique. Il voit dans le concept de procès historique (historical process) développé par K. Marx un paradigme possible permettant de lier économie et politique ; forces productives et rapports de production peuvent sidentifier respectivement aux facteurs économiques et politiques. Cependant, Hirschman se démarque sur trois points de la vision marxiste : premièrement, le modèle général ne peut être appliqué quà une micro-échelle et non plus à la société dans sa globalité ; deuxièmement, une plus forte probabilité est donnée à un changement graduel, accidenté et partiel plutôt quà un changement soudain et révolutionnaire ; troisièmement, enfin, laction politique provient davantage dindividus et de groupes socialement hétérogènes que dun simple groupe socialement homogène.
En fait, Hirschman adopte à la fois une vision localisée du changement social (smaller-scale processes of economic-political development), et, une conception de lévolution sociale beaucoup plus discontinue : Les changements socio-politiques engendrés par les contradictions sont souvent incomplets, faits à contrecoeur et laissant derrière eux quantités de problèmes non résolus. Lexpérience accumulée par Hirschman au sein des pays en voie de développement explique pour partie cette double position. Les bouleversements politiques sy succèdent en effet rapidement. Cest pourquoi, les économistes du développement manifestent fréquemment un souci constant de mêler les analyses économique et politique.
Cette formalisation du changement social ouvre ainsi à plus de réalisme et de flexibilité. Dun côté, la perte de simplicité est compensée par une meilleure description des pratiques sociales. Et dun autre côté, le croisement des facteurs économiques et politiques permet délaborer des séquences de développement quune perspective purement économiciste est incapable de concevoir.
* Les deux approches précédentes restent donc fortement critiquables : la première en prêtant au discours économique (ou politique) une portée explicative universelle quel que soit son objet détude, et, la seconde en voulant construire un modèle général ne considérant pas la complexité de la réalité sociale . La troisième option, constitutive des concepts de Prise de parole et de Défection, supplée aux deux défauts précédents, dune part en tenant compte simultanément des facteurs économiques et politiques, et dautre part, en évaluant au cas par cas lécart entre explication théorique et pratiques sociales. Hirschman réfute donc lidée dune possible science sociale générale. Elle ne pourrait fournir quune vision beaucoup trop simpliste du fonctionnement de la société, et, serai en outre fermée à la nouveauté, à linnovation, à linvention ; le discours théorique nest jamais définitivement clos et suit une évolution constante. En même temps, lopération consistant à penser léconomie ou la politique comme des ensembles parfaitement définis et délimités dont il suffit de se servir pour rendre compte des pratiques sociales repose sur une vision réductrice de la relation entre démarche scientifique et réalité. Hirschman montre ainsi que toutes ses analyses ont débuté à partir de situations spécifiques. Le développement théorique ne vient quensuite provoqué par une observation a-typique . Il note à ce propos : Il faut dabord que quelque chose attire votre attention et vous surprenne avant délaborer à partir de là un concept relativement vaste et général ; limportant dès lors dans lactivité de recherche nest pas tant la maîtrise dun discours théorique employé pour décrire la réalité que la capacité dêtre surpris manifestée par le chercheur lors son travail de terrain .
Prise de parole et de Défection se conçoivent par conséquent comme des principes théoriques applicables à des phénomènes spécifiques dont on ne saurait généraliser le fonctionnement à lensemble de la société. De fait, les modifications apportées au contenu de Prise de parole et de Défection et à leurs relations mutuelles empêchent de proposer un modèle explicatif et prédictif général.
Cette troisième option consiste donc à joindre à une micro-échelle les facteurs économiques et politiques sans quil soit présupposé la subordination de lun sur lautre. Elle implique des rapports équilibrés et non mutuellement exclusifs ; les principes économiques pourront être alternatifs ou combinés aux déterminants politiques. En ce sens, ce type danalyse refuse de faire une distinction tranchée entre ce qui revient aux sciences économique dune part et politique dautre part. Les pratiques sociales témoignent de lentremêlement (intermingling) des facteurs économiques et politiques. Défection et Prise de parole tentent ainsi de faire ce lien au niveau des modes daction individuelle dans les rapports entre les organisations, productrices de biens et services, et, les individus, consommateurs de ces mêmes biens et services. Le premier relève de léconomie utilisant les mécanismes du marché ; il est indirect (son effet est le produit inintentionnel de décisions individuelles ) et impersonnel (aucun contact nest établi entre les personnes concernées) ; le second se réfère à la politique décrivant toutes les formes publiques de protestation ; il est direct (les conséquences de laction politique découlent de la prise de parole publique) mais non obligatoirement personnalisé.
Hirschman sinterroge alors sur le fonctionnement mutuel des deux modes daction : sont-ils complémentaires ou bien antinomiques ? La réponse est explicite : une étude attentive de linteraction des forces en présence montrera que les instruments de lanalyse économique ne sont pas inutiles pour éclairer certains phénomènes de la vie politique et vice et versa. On en viendra même à prendre des faits sociaux une intelligence plus complète que si lon avait recouru isolement à lanalyse politique ou à lanalyse économique .
2. Observation et théorie
Hirschman tend à rechercher dans la réalité des expériences pouvant troubler lordre de la théorie. Cette démarche contribue à fonder le savoir non pas sur des catégories abstraites mais sur des perceptions et des intuitions pouvant entraîner une remise en cause des concepts théoriques utilisés jusque là. Cette perspective est liée à un souci de réalisme que léconomiste a perdu par son discours trop généraliste. Hirschman applique cette méthode tout autant à la théorie dominante quà ses propres constructions théoriques.
Les sciences économique et politique ne sauraient prétendre à lexhaustivité ; il existe toujours dans la réalité sociale de nouveaux faits pouvant remettre en cause lexplication théorique usuelle. Cette recherche constante de phénomènes contraires à la théorie participe de la méthode possibiliste dans A bias for hope. Il sagit donc de trouver la rationalité cachée des situations sociales qui pourra très bien se voir ultérieurement réfutée par lirruption de faits additionnels contradictoires.
Les circonstances ayant donné naissance aux concepts de Prise de parole et de Défection sont à ce titre caractéristiques.
Hirschman rappelle dès le début dExit, voice and loyalty quil tient la construction du couple Prise de parole et Défection de létude des transports ferroviaires Nigérian. Ce cas illustre de façon topique certaines faillites du mécanisme concurrentiel. La situation du système ferroviaire Nigérian est analysée dans les Development projects observed aux côtés dautres projets de développement financés par la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD). Hirschman étudie sur léchantillon des pays sélectionnés les rapports entre investissements et caractéristiques structurelles de façon à déterminer toutes les conditions requises, implicites ou explicites, de la part des investisseurs pour sassurer de la réussite relative de leur projet de développement. Dans cette perspective, le succès dun investissement dépend de son adaptation aux caractéristiques structurelles du pays dans lequel il est réalisé ; toute expérience de développement dun pays reste donc étroitement liée aux types de projets quil a mis en place.
Lexemple du Nigeria illustre pour Hirschman les difficultés auxquelles peut être confronté un projet de développement. Globalement, un projet de développement doit composer avec deux réalités : dune part, accepter lexistence de certaines caractéristiques non modifiables (Trait-taking) propres à chaque pays à partir desquelles linvestissement doit se développer, et dautre part, décider sur quelles autres caractéristiques (Trait-making) linvestissement doit sappuyer pour sassurer de la réussite du projet. La prise en compte de ces deux types de contraintes peut améliorer la réalisation dun projet dinvestissement de deux façons différentes. Premièrement, elle peut aider à délimiter les domaines dans lesquels linvestissement peut avantageusement et sans risque indus remplacer une situation où les caractéristiques sont difficilement modifiables. Deuxièmement, elle peut définir des domaines dans lesquelles soit le projet, même sil est a priori adapté, savère irréalisable, ou soit la réussite du projet demande une prise de conscience de la part des experts de limportance des caractéristiques induites par le projet (Trait-making). La situation du système ferroviaire Nigérian constitue ainsi une bonne illustration de ce dernier principe dans lequel la réussite dun projet (limplantation des chemins de fer) dépend de lattention portée sur les mécanismes introduits par linvestissement. Dans ce cas, le projet ferroviaire (Trait-making) entre en effet directement en concurrence avec le transport routier (Trait-taking).
Aussi, la compréhension de ce dernier projet demande de tenir compte de quatre facteurs relatifs à la situation sociale Nigérienne. Le premier concerne lexistence de tensions tribales entre régions. Le succès du système ferroviaire dépend dans cette perspective dune organisation des lignes de chemins de fer capable de dépasser ces antagonismes entre groupes régionaux en sachant que le mode concurrent du transport routier nest pas affecté par ce problème. Le second facteur tient à lutilisation du pouvoir économique à des fins politiques et inversement du pouvoir politique à des fins économiques. Le système ferroviaire en tant quinstitution publique ne permet pas la formation de groupes politiques par lactivité économique ce que le transport routier à linverse favorise. Le troisième facteur décrit la corruption étendue dont est affectée le Nigeria ; lorganisation responsable de la construction du rail étant partie prenante de celle responsable du transport, la corruption empêche le bon fonctionnement du chemin de fer. Enfin, le quatrième facteur a trait au phénomène de Nigérianization provoquant le remplacement rapide des travailleurs expatriés par du personnel local ; le fonctionnement du réseau ferroviaire nécessite au moins transitoirement lappel à des employés non régionaux posant alors un problème dorganisation du travail certain. Il convient aussi dajouter linfériorité en termes defficacité économique dont souffre le rail comparativement au transport routier : le premier repose, contrairement au second, sur une organisation centralisée qui compte tenu des quatre facteurs précédents entraîne des rendements décroissants.
Tout projet dinvestissement doit ainsi tenir compte des effets quil risque de causer sur la structure économique, sociale et politique; or dans le cas présent du Nigeria, une incapacité durable à remarquer ces liens, nombreux et bien réels, entre la structure socio-politique et la gestion de projets laisse entrevoir loubli grave et systématique de tout un domaine qui peut savérer crucial à la réalisation du projet . Le développement du système ferroviaire se voit donc concurrencé par le transport routier qui en outre possède un avantage intrinsèque du fait de sa meilleure adaptation aux caractéristiques économiques, politiques, sociales et culturelles (Trait-taking) du Nigeria. Mais un autre obstacle, plus important encore, explique léchec du rail . Il tient au constat de linefficacité du mécanisme concurrentiel ne provoquant pas les réformes de lorganisation ferroviaire susceptibles de conduire au succès économique, politique et social du projet dinvestissement. Les personnes mécontentes des prestations dispensées par les chemins de fer trouvent en effet dans le transport routier un substitut satisfaisant. Dans le même temps, lassurance du financement public du rail rend insensible les dirigeants de lorganisation ferroviaire à la nécessité de correctifs pouvant leur permettre de conserver toute leur clientèle. On reconnaît dans cet exemple la Défection des usagers des chemins de fer délaissant le rail pour la route , et, labsence de Prise de parole de la part de ces mêmes usagers, les plus insatisfaits, qui préfèrent manifester leur mécontentement silencieusement plutôt que publiquement. Par leurs comportements, ils ne fournissent pas à lorganisation toute linformation qui lui aurait été nécessaire pour engager des mesures de redressement. De fait, les predictions de la théorie sont inversées puisque lexistence de la concurrence dans les chemins de fer semble moins constituer un moteur aux bonnes performances quune espèce dincitation aux mauvaises. Par conséquent, la réussite du projet reposerait davantage sur lengagement des individus sur de nouvelles valeurs plutôt que sur un apprentissage progressif des nouvelles compétences nécessaires à la réalisation de linvestissement. Devant linefficacité de la concurrence, une politique adaptée alors consisterait à développer des mécanismes institutionnels (institutional devices) garantissant une bonne circulation de linformation entre les usagers et lorganisation ; la Prise de parole, spontanée ou encouragée institutionnellement, représente une des voies quHirschman développe dans Exit, voice and loyalty.
Le changement économique, politique et social, préalable à la réussite du projet dinvestissement, ici au niveau du système ferroviaire Nigérian, pour lequel la théorie économique suppose quil se réalise spontanément par laction de la pression concurrentielle, demande un principe institutionnel alternatif dont Hirschman trouve les fondements dans la science politique. Lobservation dun fait social non conforme à la théorie économique, fondée sur le principe de la concurrence, incita donc Hirschman à sengager dans une réflexion qui déboucha sur les concepts de Prise de parole et de Défection. On retrouve dans cet exemple les éléments constitutifs de sa méthode. La construction dune théorie ne part pas dune démarche globale et disciplinaire mais de lanalyse de phénomènes a-typiques desquels sont déduits certaines hypothèses théoriques, toujours partielles excluant un trop grand niveau de généralité.
Les perspectives de recherche sur lesquelles Hirschman appuie son travail théorique rejoignent les investigations récentes de la micro-histoire , notamment celles développées par C. Ginzburg. Ce dernier en effet sinspire dune méthode indiciaire qui promeut la recherche danomalies, de fissures ou dindices susceptibles de révéler un réel échappant aux invariants et régularités théoriques. Lopacité de la réalité sociale peut ainsi être déchiffrée par une analyse rapprochée privilégiant davantage létude minutieuse de détails individuels que de principes généraux. Ginzburg oppose aux méthodes quantitatives, expérimentales et mathématiques fondées sur des règles a priori, la recherche indiciaire , conjecturale et aléatoire sappuyant principalement sur lintuition du chercheur. En ce sens, la démarche suivie par Hirschman offre des similitudes réelles. Pour prendre le cas dExit, voice and loyalty, on a vu que son écriture fait suite à une observation économique, politique et sociale singulière non conforme à la prédiction théorique. Le développement des concepts de Prise de parole et de Défection permet ainsi de poser un nouveau regard sur la réalité sociale donnant une interprétation différente du discours économique dominant et se démarquant dun contexte théorique où la formalisation quantitative et expérimentale prédomine.
Loriginalité dHirschman apparaît ainsi aussi bien au niveau de linterdisciplinarité quau niveau dune démarche microsociale attentive à la marge dautonomie jamais inexistante des acteurs.
PRESENTATION DU COUPLE DEFECTION / PRISE DE PAROLE
Dans Exit, voice and loyalty Hirschman sélève demblée contre la supériorité affichée de la science économique sur la science politique : « les économistes prétendant que les concepts définis en vue danalyser les phénomènes de rareté et dallocation des ressources permettent parfaitement de rendre compte de phénomènes politiques aussi variés que le pouvoir, la démocratie et le nationalisme ». Les échanges entre les deux disciplines demeurent unilatéraux, et les politologues manifestent un réel complexe dinfériorité vis-à-vis des économistes. Cette absence de communication entre ces deux communautés nuie au réalisme des sciences sociales. La concurrence demeure lunique mécanisme par lequel les économistes rendent compte des phénomènes dajustement ; cette explication ne fournit donc quune vue partielle de la réalité sociale et nécessite dêtre associée à un principe politique regroupant les formes volontaristes de laction publique. Le caractère normatif de la théorie des modes daction devient dès lors explicite ; la Prise de parole doit être expérimentée en tant que principe théorique au sein des sciences sociales, et, elle apparaît comme un moyen daction terriblement sous-utilisé qui demande à être mobilisé notamment par certains mécanismes institutionnels .
Le rappel des rapports quentretenaient dans les années soixante les sciences économique et politique permet de contextualiser la réaction dHirschman . Léconomie prétendait alors détenir une clé daccès à lintégralité des phénomènes sociaux. Lexplication des phénomènes politiques en relevait tout naturellement. Il paraît aussi important pour situer lessai dHirschman de considérer létat dans lequel se trouvait la théorie politique anglo-saxonne restée indépendante de léconomie. La période postérieure à la seconde guerre mondiale voit le développement du courant behavioraliste qui donne sa priorité à lanalyse du fait organisationnel . Le principe dorganisation transposé en politique conduit à une formalisation fonctionnelle du social caractérisée par labsence doppositions idéologiques et de conflits de pouvoir. La politique devient une technique de gestion objective et neutre. Robert Dahl, figure marquante de la science politique de cette période, développe le modèle de la polyarchie ; deux particularités de ce modèle sont intéressantes à mentionner ici ; premièrement, le processus du vote aboutit à un consensus politique contrôlé par des élites et repose sur des valeurs satisfaisant les citoyens et les détenteurs du pouvoir économique ; aucun conflit entre économie et politique ne vient perturber lorganisation sociale démocratique. Deuxièmement, la participation à la vie publique (et donc aux élections) est faible ; les citoyens manifestent une attitude dapathie politique préférant se consacrer à leurs activités privées au sein de leurs groupes primaires (Famille, etc.) ; ils sont jugés incapables dexercer un contrôle sur le bien public. Ce modèle polyarchique sépare donc le domaine privé où les citoyens poursuivent leurs fins individuelles, et, le domaine public contrôlé par des élites politiques dont le rôle se cantonne à gérer lapathie des citoyens et les intérêts économiques explicites ou implicites. En ce sens, le fonctionnement démocratique ne nécessite pas une participation active des citoyens. En même temps, léconomique subordonne le politique en délimitant les frontières à lintérieur desquelles il peut exercer son pouvoir.
Létat des réflexions avancées tant par les économistes que par les politologues sur la démocratie et le marché ne pouvait donc quheurter les options fondamentales du projet dHirschman, en particulier sa sensibilité croissante à la notion dautonomie des acteurs, individuels et collectifs. Le ton assez revendicatif dExit Voice and Loyalty sexplique en grande partie par ce contexte.
Le relâchement comme présupposé
Exit, voice and loyalty part du constat de la présence de « défaillances surmontables » dans tout système économique, social ou politique. On est toujours chez Hirschman dans une perspective très keynésienne : laissé à lui-même un système économique et social ne sajuste pas spontanément de façon optimale ; il est toujours alors, dune façon ou dune autre, en situation de sous-emploi des capacités ; un risque réel existe même de déclin et de déraillement conduisant à la mort de la communauté ; le pari de ladaptation consiste à compléter certains mécanismes dajustement spontané, comme le marché, par une véritable politique, volontariste, et qui, en outre, constitue un apprentissage continu. Dans une remarque capitale, Hirschman présente ainsi ce qui constitue le thème de louvrage et, plus généralement, de tout son projet : la considération de « limportance et lomniprésence du relâchement. Lauteur tient pour acquis non seulement que le relâchement existe à des degrés divers, mais quen raison dune sorte dentropie propre aux sociétés humaines productrices dun excédent, il ne cesse de sen créer. Il estime que les entreprises et les organisations sont en perpétuel danger de connaître la défaillance et le déclin, cest-à-dire de perdre leur caractère rationnel, leur efficacité, leur énergie productrice, mêmes si elles opèrent dans le cadre institutionnel le mieux conçu du monde.
Ce pessimisme radical, qui considère le déclin comme une force omniprésente sans cesse en action, engendre son propre remède : en effet, comme les forces de déclin, toujours à luvre en un point ou en un autre, ne règnent pas partout en même temps, il est permis de penser que leur action éveille des forces susceptibles de leur faire échec ».
Il sagit ici, simplement dune contrepartie du progrès ; loin, une nouvelle fois de sassocier à certains cris de Cassandre, Hirschman estime que le progrès marquant une amélioration des conditions matérielles de lhomme doit simplement saccompagner dun supplément de maturité, dautonomie. ; Lhomme, remarque-t-il « aspire à produire plus, mais seffraie du prix quil lui faudra payer. Il ne tient pas à perdre la bénéfice du progrès, mais il a la nostalgie des contraintes simples et rigides qui régissaient sa conduite lorsquil était, comme lensemble des êtres, totalement absorbé par la nécessité de satisfaire ses besoins les plus fondamentaux ». Or, autant les moralistes et les spécialistes des questions politiques ont toujours été préoccupés par cette réalité du relâchement, autant les économistes nont jamais manifesté dintérêt pour ce type de recherche supposant que laction conjuguée de la rationalité des agents économiques et de la concurrence pure et parfaite menée entre les entreprises suffisaient à assurer une distribution optimale des ressources économiques. Les économistes privilégient donc une autre conception de la réalité : Lhypothèse de la concurrence pure et parfaite induit un système économique en perpétuelle tension où chaque unité de production fonctionne à plein rendement et la société dans son ensemble opère à la limite toujours repoussée- de sa capacité, ne laissant aucune de ses ressources inemployées ». Néanmoins cette vision de léconomiste mérite discussion pour plusieurs raisons : dabord, parce que lexamen des faits signale lexistence de monopoles, doligopoles et de concurrence monopolistique ; ensuite, parce quun minimum de réalisme suggère quen terme dajustement, il sera toujours socialement bénéfique de trouver dautres instruments de redressement capables dêtre mobilisés dans les situations concurrentielles par les entreprises en difficulté. En définitive, Hirschman conteste lhypothèse suivant laquelle le seul mécanisme concurrentiel suffit à opérer dans lorganisation économique le changement attendu. Non seulement il existe dautres moyens alternatifs ou complémentaires à la concurrence mais de plus les effets de cette dernière nont pas tous été pris en compte par la théorie économique. Enfin, face à une baisse de la performance et de la qualité des prestations dune organisation économique, deux instruments de redressement se présentent : la Défection et la Prise de parole. Exit, voice and loyalty a ainsi pour objectif détudier les conditions de développement, conjoint ou non, des deux modes daction, leur efficacité respective dans le redressement de lorganisation économique ou politique, les moyens institutionnels susceptibles de conduire à la croissance de la Défection ou de la Prise de parole et la compatibilité de ces derniers.
La Défection et la Prise de parole comme réponses à léconomie relâchée
La Défection et la Prise de parole constituent deux outils complémentaires de redressement quHirschman propose de développer face aux défaillances des organisations économiques et politiques. Il refuse de cautionner la trop stricte séparation des tâches ayant cours dans lunivers académique. Il est en effet courant de décrire la Défection et la Prise de parole comme des modes dactions antinomiques relevant respectivement de léconomique et du politique, sans quil ne soit établi de liens entre eux et sans quil ne soit possible denvisager sagement les effets positifs de la Défection dans le cadre politique et ceux de la Prise de parole dans le cadre économique. Exit, voice and loyalty vise à dépasser cette situation en étudiant sils peuvent coexister harmonieusement en se renforçant lun lautre ou si, au contraire, ils sopposent et sannulent lun lautre , et, à montrer en définitive les progrès acquis dans la compréhension des phénomènes économiques et politiques par lutilisation conjointe des deux modes daction. Dans cette perspective, le relâchement , sorte déquilibre généralisé de sous-emploi, peut être appréhendé et combattu par une variété de combinaisons de la Prise de parole et de la Défection.
3. La Défection
La Défection constitue lajustement caractéristique des mécanismes de marché. Son efficacité, dans les situations de concurrence, bien que sanctionnée par lamélioration de la qualité des biens et services quelle assure au sein des organisations économiques et politiques, nempêche pas Hirschman de la considérer de façon assez péjorative comme un acte négatif de désertion ». Elle peut ainsi conduire à un gaspillage dénergie dont les consommateurs ou citoyens se servent face à des firmes ou des partis politiques ne garantissant pas un produit de qualité jugée satisfaisante. En fait, son efficacité dépend de la sensibilité de la demande à la qualité du bien ou du service : si elle est élevée, la Défection peut alors être un mécanisme de redressement efficace, quHirschman sempresse de tempérer en montrant quil repose sur lhypothèse forte de la concurrence parfaite. De plus, une concurrence élevée peut très bien nentraîner aucun effort damélioration sur la qualité du produit si les organisations retrouvent toujours un nombre constant de clients ; ces derniers par le jeu de la Défection alterneront leurs choix espérant trouver dans la nouvelle organisation une offre satisfaisante. En ce sens, la concurrence ne permet pas une circulation de linformation suffisante ce dont les organisations profitent car elle leur évite des efforts de redressement coûteux. Le choix de la Défection noffre aucune incertitude sur lissue du résultat attendu. Enfin, elle risque davantage de sexercer sur des organisations économiques dispensant des articles de basses qualités ou non durables ou encore sil existe une offre de biens importante.
4. La Prise de parole
La Prise de parole sapparente à un mécanisme extérieur au marché défini comme toute tentative visant à modifier un état de fait jugé insatisfaisant, que ce soit en adressant des pétitions individuelles ou collectives à la direction en place, en faisant appel à une instance supérieure ayant barre sur la direction ou en ayant recours à divers types daction, notamment ceux qui ont pour but de mobiliser lopinion publique . Comme moyen dexprimer son mécontentement, elle prend principalement la forme de revendications et de plaintes. Lincertitude de ses effets demande des facultés dinvention de la part des personnes lutilisant, elle est essentiellement un art qui sengage sans cesse sur de nouvelles voies . Plus nettement encore, il ajoute que lexercice de la prise de parole est assimilable à la « faculté dinventer ». Dans louvrage de 1970, Hirschman porte un jugement franchement positif sur ce mode daction en lui prêtant une dimension morale : le rôle de la prise de parole au sein dune organisation est assimilable à lexercice dun contrôle démocratique fondé sur linteraction des opinions et des intérêts . Son efficacité dépend du nombre de voix quelle réunit. Néanmoins, au-delà dun certain seuil, la Prise de parole devient totalement inefficace. Enfin, sa présence est plus probable au sein des organisations politiques, des groupements humains que sont la famille, lEtat, lEglise, etc., et dans des entreprises produisant des biens durables et coûteux ou des articles de hautes qualités.
5. Les interactions entre Défection et Prise de parole
Hirschman se consacre ensuite à létude des conditions dans lesquelles la Prise de parole et la Défection se manifestent. Ces mécanismes dajustement comme il le suggère sopposent sans sexclure et sont liés par une relation négative : la hausse de la Défection entraîne la baisse de la Prise de parole et vice et versa. Linteraction de ces modes de comportement chez Hirschman repose initialement sur lidée que lorganisation économique nécessite une oscillation entre laction de processus marchands, la Défection, mais aussi de mécanismes extérieurs au marché, la Prise de parole ; cette dernière nest donc pas un substitut ni une contrainte à laction économique mais un complément visant à suppléer à ses défauts. Mais, loin du paradigme standard de léquilibre il sagit toujours dorganiser continûment le déséquilibre.
Exit, voice and loyalty suppose donc lantagonisme des deux modes daction qui ne sont complémentaires que dans la durée : leurs développements varient suivant lélasticité de la demande par rapport à la qualité ; une élasticité forte entraîne un taux élevé de Défection alors quune faible élasticité contribue à la hausse de la Prise de parole. Le choix dépend donc directement en premier lieu dune comparaison des coûts quengendrent les deux formes dactivisme. La prise en compte des caractéristiques structurelles fait que généralement la Défection est préférée à la Prise de parole ; cette dernière agit alors comme un complément ou un résidu à la première. Néanmoins, elle devient une alternative viable à la concurrence lorsque linfluence et le pouvoir de négociation sont estimés suffisants de la part des clients de lorganisation pour exercer une action efficace sur le niveau de qualité requis. Lincertitude de la Prise de parole constitue cependant un désavantage comparatif face à la Défection. La présence de cette dernière affaiblit donc les possibilités de développement de la Prise de parole.
Considérer linteraction de ces deux modes daction implique donc de tenir compte de la qualité des produits offerts. Une variation de cette dernière est ressentie différemment suivant les individus ou les groupes concernés. De fait, une baisse de la qualité ninduit pas nécessairement une réaction analogue de la part des clients à une hausse des prix. Le modèle standard de la théorie économique est inapplicable dans ces situations en ce sens que ce ne sont pas les clients marginaux qui réagiront à une variation de la qualité mais ceux qui bénéficieront de la plus forte rente du consommateur . Ainsi, les consommateurs-citoyens attachant une attention particulière à la qualité seront les plus susceptibles de faire Défection sils trouvent des articles de substitution de qualité supérieure même à un prix plus élevé sur le marché, ou bien, à prendre la parole si aucun article de substitution jugé satisfaisant ne leur est proposé.
Lintroduction de la notion de qualité implique de tenir compte du processus de prise de décision de lorganisation concernée. En effet, comment va-t-elle déterminer son niveau de production étant donné que le prix et la qualité agissent sur le comportement de ses clients ? Dans cette nouvelle situation, lentreprise cherche dune part à maximiser ses bénéfices comme le prédit la théorie économique, et dautre part, à minimiser le mécontentement de sa clientèle afin de limiter la probabilité de la Prise de parole. Il sensuit que la poursuite exclusive du profit nest plus le seul déterminant du comportement de lorganisation ; plus les clients enclins à prendre la parole en cas de baisse de la qualité seront nombreux, plus la firme aura tendance à ne pas choisir le choix de baisse de la qualité même sil correspond à la maximisation de ses bénéfices.
6. Les quatre configurations proposées de la Défection et de la Prise de parole.
Les situations étudiées relèvent toutes dune décision portant sur la confrontation des coûts occasionnés par ces deux types de comportement. Hirschman procède ainsi à une classification des conditions à partir desquelles se développent complémentairement la Prise de parole et la Défection. Les deux cas standards définissent distinctement lefficacité des mécanismes marchands dune part et non marchands dautre part, mais ils ne suffisent pas à une description complète de la réalité ; Hirschman révèle ainsi un nombre de situations a-typiques réfutant de fait les prédictions des théories économique et politique. La première est la généralisation de létude du système ferroviaire Nigérian montrant lincapacité de la concurrence à conduire à une amélioration de la qualité du produit. Et, la seconde situation, déduite du fonctionnement des partis politiques américains des années soixante, témoigne de linefficience dune Prise de parole institutionnalisée .
La prise en compte de la qualité dans les décisions doffre et de demande, habituellement centrées sur les quantités et les prix, permet de comprendre lexistence de monopoles indolents , caractéristique du cas Nigérian. Elle repose sur lhypothèse suivant laquelle une hausse du prix est équivalente à une baisse de la qualité pour un produit donné ; les personnes les plus attachées à la qualité, face à la dégradation de celle-ci et si elles trouvent sur le marché un bien similaire à un prix et une qualité plus élevée, sont les premières à faire Défection ; elles sont aussi les personnes les plus susceptibles de manifester leur mécontentement. Par conséquent, lorganisation concernée continue, bien que faisant face à une concurrence réelle, à mener une production de qualité inchangée ne produisant aucun effort de redressement. Linefficacité de la concurrence provient du fait que les personnes, qui auraient été incitées à protester face à la dégradation de la qualité des prestations de lorganisation économique ou politique, font Défection trouvant satisfaction dans la consommation de produits dune meilleure qualité mais à un prix plus élevé.
Dans une autre perspective, le Loyalisme dont font preuve les consommateurs ou les citoyens à légard de lorganisation à laquelle ils sadressent tend à augmenter la Prise de parole au détriment de la Défection. Cet attachement à lorganisation témoigne dun sentiment de fidélité supposant la préférence donnée au résultat hypothétique de la Prise de parole à la conséquence certaine de la Défection ; pour autant, elle nest en rien irrationnelle en ce sens que le loyaliste croit réellement que son action contribuera à un redressement efficace de la qualité du bien ou du service distribué. Laction concurrentielle voit son coût hausser augmentant la probabilité du développement de la négociation publique au sein de lorganisation. De plus, la possibilité de Défection rend plus efficace le résultat de la Prise de parole. Du point de vue de lorganisation défaillante, les comportements de fidélité dont font preuve ses clients lui donne une possibilité supplémentaire deffectuer le redressement nécessaire. En fait, la conduite loyaliste prend tout son sens appliquée au bien public ; une dégradation de la qualité de ce dernier aboutit rarement à la Défection pour la raison simple, que la personne décidant de se retirer, continue dêtre confrontée en tant que citoyen aux conséquences dune mauvaise prestation publique. En définitive, le loyaliste reste attentif à lactivité ou à la production de lorganisation même après quil ait quitté lorganisation . Dans le cas du bien public, la Défection sera le recours ultime du citoyen qui face à une qualité de plus en plus médiocre préfèrera manifester son mécontentement par une protestation extérieure : la Défection sapparente alors à une Prise de parole efficace pour améliorer la qualité du produit. Le loyaliste peut à linverse entraîner un blocage des efforts de redressement, surévaluant sa capacité daction ou leffet négatif que sa démission pourrait occasionner, en empêchant le choix nécessaire dans certaines situations de la Défection. Dans cette perspective, la Prise de parole fonctionnant seule ne contribue pas à lamélioration de la qualité du produit .
Dans les quatre cas précédents, les relations unissant la Prise de parole et la Défection demeurent toujours négatives : la croissance de lune suppose la décroissance (ou la stabilité) de lautre. En outre, certaines situations traduisent leurs inefficacités quand elles agissent séparément sur des organisations économiques et politiques qui leur restent insensibles ; bien que récusant lidée de solution déquilibre stable, Hirschman montre que le développement combiné de la Prise de parole et la Défection par laction de mécanismes institutionnels internes et externes à lorganisation étend les possibilités daboutir à un meilleur résultat. Pour autant, lamélioration de la qualité obtenue par lorganisation économique ou politique pourra connaître à nouveau une tendance inverse de « relâchement » du fait que « chaque mécanisme de redressement est lui-même soumis aux forces de déclin ». Cest pourquoi, il est préférable dans un souci defficacité dune part que les organisations concernées par un seul moyen de redressement subissent épisodiquement la pression du mode daction quelle ignore habituellement, et dautre part, que soit mise en place un « cycle régulier marqué par lalternance de la défection et de la prise de parole » pour les autres organisations développant des réactions évolutives aux instruments de redressement auxquelles elles sont confrontées.
En dépit dune présence conjointe des deux modes daction, ils continuent à être marqués par des rapports antagoniques. Les premiers écrits postérieurs à Exit, voice and loyalty ne vont pas remettre en cause cette dernière hypothèse mais vont élargir linfluence exercée par la Prise de parole modérant ainsi la supériorité initiale supposée de la Défection. Cette évolution peut être expliquée pour partie par les modifications amenées sur les caractéristiques internes des concepts que nous abordons dans une dernière partie.
III. EVOLUTION DU COUPLE DEFECTION / PRISE DE PAROLE
On peut distinguer deux types dévolution au sein du couple de concepts présentés dans louvrage de 1970 : une évolution des caractéristiques intrinsèques des concepts de Prise de parole et de Défection, et, une évolution des interactions entre Prise de parole et Défection, donc des conditions dans lesquelles ces modes daction se développent et les conséquences que celles-ci entraînent sur leurs rapports mutuels. Ces deux types dévolution ne sont pas indépendants en ce sens que la modification dun élément dun des deux modes daction peut causer un changement dans leurs rapports mutuels. Deux points sont abordés dans cette partie. Un premier étudie lévolution distincte des concepts de Prise de parole et de Défection (1) Et, un second point analyse les variations de leurs conditions de développement (2).
Modifications internes des deux notions
Les concepts de Défection et de Prise de parole sont étudiés distinctement dans cette première partie. Le premier na pas subi de grands changements depuis Exit, voice and loyalty et reste un déterminant essentiellement négatif ; le second à linverse, outre les bénéfices sociaux quil entraîne, exerce une influence beaucoup plus large que ne le supposent les premiers écrits dHirschman.
La Défection : un déterminant essentiellement négatif
Exit, voice and loyalty repose sur une appréciation relativement négative du mécanisme de la Défection ; les motivations qui ont poussé Hirschman à entreprendre ce travail expliquent en partie ce jugement. En 1994, il rappelait, lorsque jai écrit Défection et Prise de parole, je men suis pris, en général, à tous ceux qui avaient parlé de la concurrence comme dune solution à tous les problèmes ; autrement dit, je men suis pris à la conception orthodoxe typique qui voit dans la concurrence le moyen doptimiser léquilibre économique . Le contenu de la notion va relativement peu évoluer, la Défection restant une activité dépréciée dans ses analyses.
Néanmoins, Hirschman réévalue positivement dans un premier temps les conséquences sociales de la Défection sur deux points.
Le premier est développé dans les Essays in trespassing. Le modèle initial suppose un bénéfice égal pour toutes les personnes du résultat des deux modes daction. Or, la Prise de parole peut ne satisfaire que les activistes ; lamélioration de la qualité du produit ne contentera pas les non activistes présents dans lorganisation ; la Défection deviendra alors un moyen dexprimer leur mécontentement sur la qualité du produit et leur désaccord quant aux changements induits par la Prise de parole. Hirschman maintient cependant son premier jugement en supposant que dune manière ou dune autre les améliorations réalisées par laction publique seront bénéfiques pour toutes les personnes quelles soient activistes ou non activistes .
Le second point tient au rôle pacificateur que peut remplir la Défection ; il est aussi présenté dans les Essays in trespassing mais peut être étendu en fait à lensemble des textes quHirschman consacre à partir du milieu des années soixante-dix à lhistoire du concept dintérêt. Les migrations de population, assimilées à un comportement de Défection, évitent le développement de conflits sociaux ; cet argument de la théorie du labor safety valve est généralement avancé pour expliquer le manque desprit militant que les travailleurs américains manifestaient durant le XIXe siècle assurés quils étaient de toujours trouver dans dautres régions une situation plus favorable. La thèse du doux commerce présente dans certains écrits du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle présuppose la même fonction à la Défection à la différence près quelle sappuie exclusivement sur le mobile de lintérêt ; lactivité commerciale et financière entre pays répand la prudence, la probité et toute sorte dautres vertus aussi bien à lintérieur des sociétés commerçantes quentre elles . A titre dexemple, la sortie des capitaux, action de Défection, atténue parfois lautorité de lEtat qui se voit en effet contraint de ménager par des rapports pacifiques ses relations avec ses concitoyens et les Etats étrangers. Dans cette perspective, intérêt et Défection peuvent constituer deux éléments favorables au développement de la liberté. La situation a quelque peu évolué aujourdhui au moins pour ce qui concerne les vertus du commerce international. La mobilité des capitaux fait souvent suite aux mesures fiscales que les pays en voie de développement instituent afin de générer une répartition plus égalitaire de la richesse économique ; la Défection alors empêche les pays concernés dentreprendre les réformes sociales qui pourraient les conduire à un état jugé démocratique. Cependant, certaines contraintes posées sur les sorties des capitaux (les rémunérations du capital élevées au sein du pays, lorganisation centralisée du pays, la taille du pays, etc.) contribuent à lémergence de la Prise de parole de la part des détenteurs de capitaux dans le but de négocier la modération de la politique fiscale entreprise.
Hormis sur les deux points précédents, Hirschman continue à rester peu favorable à la Défection. Elle présuppose toujours une diversité de choix et transmet une information minimale sur les raisons qui lont motivée. En 1995, Hirschman note encore, La défection est donc lexpression minimaliste dune dissension : on agit sans concertation aucune et lon part en catimini, à la faveur de la nuit . Elle demeure une activité privée relevant dun calcul dintérêt [
] à court terme ne tenant aucun compte des répercussions quelle peut causer. Pour autant, elle se démarque du comportement égoïste sur lequel M. Olson appuyait son raisonnement conservateur car outre le choix privé quelle implique, cest aussi un bien privé que lon ne saurait se procurer par les efforts des autres, par une forme ou une autre de free ride . A ce titre, lémergence du thème privé / public, absent dExit, voice and loyalty, occupe une place importante dans la pensée dHirschman dès les années quatre-vingt ; elle explique ainsi en partie les évolutions subies des concepts de Défection et de Prise de parole.
1.2 La Prise de parole : un déterminant restant positif
Contrairement à la Défection, Hirschman va à la fois étendre la sphère dinfluence de la Prise de parole et en modifier sensiblement son contenu. Les développements qui suivent abordent tout dabord les évolutions apportées jugées positives, puis brièvement certaines caractéristiques moins attrayantes.
Dès A bias for hope, Hirschman envisage les situations où du point de vue du citoyen, la participation publique nest plus coûteuse mais devient une source de bénéfice. De fait, la compréhension de laction collective échappe à toute conception économique de la politique soulignant comment lindividu agit exclusivement sous lempire de motifs utilitaires . Par extension, ce principe donne une dimension supplémentaire à la Prise de parole pouvant donc devenir une fin en soi, rendue plus imprévisible et valorisée pour la satisfaction individuelle que sa pratique apporte. Cet argument est repris dans les Essays in trespassing développant lidée que le citoyen revendiquant le choix dune politique publique dont lobtention reste très incertaine may therefore experience the need to negate the uncertainty about the desired outcome by the certainty of participation in the movement to bring about that outcome . Dans cette dernière situation, la participation publique contribue positivement au bien-être individuel sans même que le résultat de la Prise de parole soit nécessairement un succès. On verra dans la partie suivante que cette nouvelle perspective a des répercussions importantes quant aux conditions de développement de la Prise de parole et de la Défection.
Deux autres points sont développés dans les Essays in trespassing donnant à la Prise de parole une influence et un contenu beaucoup plus large quHirschman ne le soupçonnait à lorigine. Le premier concerne la richesse de linformation contenue dans la Prise de parole. Pour certains types de biens pour lesquels la demande survient avant la connaissance des moyens de donner entière satisfaction aux consommateurs, la Prise de parole en garantissant un échange dinformations entre le producteur et le consommateur contribue à lobtention dun service plus satisfaisant que ne lassure un comportement de Défection. Plus généralement, la Prise de parole permet dobtenir une information importante dont le contenu est susceptible dévoluer au cours des échanges entre le consommateur-citoyen et lorganisation économique ou politique.
Le deuxième point, complémentaire du précédent, introduit une fonction de communication à la Prise de parole. Cette perspective, peu abordée dans Exit, voice and loyalty, insistant davantage sur la contestation ou la revendication de laction publique, ouvre la voie à une dimension de luvre dHirschman prenant une importance croissante après les Essays in trespassing. Elle tient au rôle fondamental joué par la concertation et la communication dans léchange économique : plus généralement, elle conduit à se pencher sur certaines conséquences politiques intéressantes de léchange économique. Elle est implicite dans le concept de Prise de parole institutionnalisé (institutionalized voice), servant à décrire les situations propices au conflit et en ce sens coûteuses et pour lesquelles les personnes concernées, mutuellement reconnaissantes de leurs intérêts respectifs, saccordent sur un arrangement institutionnalisé. Lintégration verticale entre firmes est décidée lorsque le recours au marché devient trop onéreux permettant ainsi de régler par la Prise de parole les conflits entre les unités productives. Il ne sagit donc plus de contester ou de revendiquer son mécontentement mais de développer une concertation a priori afin de mener à bien le projet entrepris. La Prise de parole est donc moins un instrument de protestation quun moyen de communication socialement bénéfique.
Un parallèle peut être effectué à ce niveau avec la thèse du doux commerce décrite dans Les passions et les intérêts puis reprise dans Douceur, puissance et faiblesse de la société de marché . Léchange économique peut en effet former une gamme de liens sociaux qui engendrent la confiance, lamabilité et la sociabilité et contribuent ainsi à donner à la société sa cohésion . Dans cette perspective, les relations contractuelles marchandes et la Prise de parole se renforcent mutuellement ; il nest plus dès lors question dattitudes de contestation et de revendication mais de relations durables entre acheteurs et vendeurs ou encore de prises de contact . Hirschman voit dans les nouvelles théories économiques développant les notions de coûts de transaction, dinformation imparfaite, de rationalité limitée, etc. une légitimation de la Prise de parole qui vient se suppléer à la Défection pour remédier aux griefs des uns et des autres .
Lévolution du contenu de la Prise de parole prend tout son sens par la distinction opérée dans la contribution au New Palgraveentre Prise de parole horizontale et Prise de parole verticale. Une politique répressive de lEtat conduit à la suppression de la seconde mais reste inefficace contre la première ; la population du pays continue même si les libertés publiques ne sont plus respectées à échanger leurs opinions spontanément et clandestinement. Plus généralement, la Prise de parole horizontale précède la Prise de parole verticale ; elle devient ainsi un mode daction continu, beaucoup plus diffus et informel, inhérent au fonctionnement social, comblant et renforçant léchange économique.
Enfin, la Prise de parole agit favorablement à la constitution de la personnalité humaine. Les activités pour lesquelles sopère une fusion des coûts en bénéfices permettent de renforcer le sentiment dappartenance de la personne au groupe social. Reprenant largument développé par A. Pizzorno, Hirschman montre que la Prise de parole, et par extension laction collective, constitue un « investissement » dans lidentité individuelle ou dans le groupe des personnes y participant.
La satisfaction individuelle que sa pratique apporte, linformation quelle fournit, la communication et la concertation quelle développe, et le renforcement identitaire quelle assure, légitiment lappréciation positive portée sur la Prise de parole exprimée dans Exit, voice and loyalty. Cependant, dautres éléments développés dans les Essays in trespassing modèrent quelque peu ce jugement favorable.
Premièrement, la Prise de parole risque dentraîner des réactions de représailles (retaliation) ; elles seront dautant plus probables si des rapports personnalisés sont maintenus entre lorganisation et les personnes revendicatrices ou si aucun mécanisme institutionnel nest développé afin de garantir lintégrité des personnes concernées. Une baisse de la Prise de parole peut aussi être favorisée par un traitement de faveurs (special favors) des personnes mécontentes. Laction militante syndicale ou associative seffacera dès lors devant la croissance des pratiques corruptrices.
Deuxièmement, si comme on la vu dans la partie précédente, lhypothèse du partage égal des bénéfices de la Prise de parole est abandonnée, il est alors parfaitement envisageable de supposer que laction publique ne profite quaux personnes les plus actives car elles donneront directement à lorganisation les informations précises de leur mécontentement et les améliorations susceptibles de les satisfaire ; la Prise de parole se transforme en un instrument des privilégiés à leur seul bénéfice. Cette dernière possibilité adjointe aux risques de corruption contribue à faire de la Prise de parole non plus un facteur de cohésion sociale mais un moyen de perpétuer les inégalités sociales.
Dans les deux dernières situations, les défauts de la Prise de parole découlent des rapports personnalisés quelle permet de développer. En ce sens, seul laction de mécanismes institutionnels exogènes peut garantir à nouveau un fonctionnement social équitable. Les limites posées au rôle socialement bénéfique de la Prise de parole ne sont plus abordées dans les textes postérieurs aux Essays in trespassing démontrant, sil en était besoin, la confiance quHirschman garde dans ce mode daction.
L essai récent Défection et prise de parole dans le destin de la RDA tend à distinguer au sein de la Prise de parole, dune part la protestation et la revendication, caractéristiques dominantes de Exit, voice and loyalty, et, dautre part la communication et la concertation, propriétés surtout développées à partir des Essays in trespassing. Une raison de cette évolution semble tenir de préoccupations croissantes à la suite dExit, voice and loyalty accordées au thème action publique et action privée (ou encore action collective et action individuelle) que nous abordons dans la partie suivante.
Variations sur les combinaisons possibles de la Prise de parole et de la Défection
Cette partie décrit le changement des conditions de développement, conjoints ou non, de la Défection et de la Prise de parole . Nous analysons dans une première sous-partie les différents réaménagements quHirschman a apporté à Exit, voice and loyalty en réévaluant notamment linfluence exercée par la participation publique. Le rapport antagoniste liant ces deux modes daction a été remis en cause dans un essai récent inspiré des bouleversements politiques de lannée 1989 dans lex-République Démocratique Allemande ; une extension des conditions de développement de la Prise de parole et de la Défection est ainsi proposée ; ce point est traité dans une seconde et dernière sous-partie.
Une réévaluation de la Prise de parole comme principe antinomique à la Défection
Nous avons vu précédemment que le concept de Prise de parole subit plusieurs changements internes lui donnant une influence plus large quil nest supposé dans Exit, voice and loyalty. Les nombreux mouvements collectifs des années soixante-dix contrastent avec le pessimisme affiché par Hirschman quant à la sous-utilisation de la protestation publique comparativement à la Défection et lamène à réviser sur plusieurs aspects son modèle initial. On peut ainsi distinguer quatre points principaux pour lesquels lemprise de la Prise de parole est réévaluée.
Le premier, déjà présenté auparavant est développé dès lintroduction de A bias for hope. La Prise de parole nest pas seulement un moyen daction servant à atteindre un but déterminé mais aussi de par ses caractéristiques internes une fin en soi. Par conséquent, il est probable de par la baisse du coût de cette dernière que la Défection devienne un moyen daction moins attrayant. Cette fusion de la recherche et de lobjectif a dautant plus de chances de se manifester quand elle sapplique à des biens et services détenant un intérêt public : Bien que mue originellement par lintérêt personnel, la prise de parole se fait expérience agréable et exaltante quand elle agit aussi dans le sens de lintérêt public, parfois simplement parce quelle semble délivrer de lincessante recherche dune activité purement tournée vers soi . La Prise de parole se pose alors comme une alternative au comportement intéressé propre à la Défection à partir de laquelle il nest plus question dune comparaison du coût occasionné par les deux types daction mais dun choix entre conduites utilitaires et non utilitaires. Ce premier argument revient à plusieurs reprises dans les écrits dHirschman, notamment dans les Essays in trespassing et dans la contribution au New Palgrave, et, tient une fonction importante dans la réfutation de la théorie de laction collective dOlson. Plusieurs conséquences sont en effet induites par la transformation du coût en bénéfice. Premièrement, le bénéfice individuel de laction collective augmente du coût des efforts fournis. Deuxièmement, le meilleur moyen pour toute personne daméliorer sa situation revient à hausser sa contribution à laction collective. Enfin, troisièmement, le comportement du free-rider est néfaste pour la collectivité mais aussi pour la personne adoptant une telle action. Rétrospectivement, le raisonnement économique adopté dans Exit, voice and loyalty témoigne dune relative orthodoxie. La sélection de la Prise de parole et de la Défection procède dun calcul de minimisation du coût (ou de maximisation du bénéfice) et presque aucune critique nest faite des théories dominantes, ce dont Hirschman est dailleurs après coup parfaitement conscient.
Le second point regroupe les différents éléments présentés dans les Essays in trespassing décrivant linfluence supérieure de la Prise de parole sur la Défection dans certaines situations sociales nouvellement prises en compte par Hirschman. Bien quenclin à déclencher certaines représailles (retaliation) ou traitements de faveurs , la Prise de parole par sa richesse en informations, par la fusion des coûts en bénéfices quelle occasionne dans les situations où lintérêt public est en jeu, et par la solution quelle apporte à certains conflits dintérêts (Prise de parole institutionnalisée), pourra être préférée au résultat certain, car sans risque, de la Défection. Ces nouvelles découvertes tiennent au fait que la Prise de parole en tant que moyen ne se pose pas comme un substitut à la concurrence, instrument habituellement utilisé par les économistes, mais comme une ressource complémentaire à laction de celle-ci pour laquelle toutes les applications possibles restent encore à explorer.
Le troisième point tient aux conséquences de la distinction effectuée entre Prise de parole horizontale et Prise de parole verticale. La Prise de parole horizontale, en tant que moyen de communication et de concertation, complète léchange économique et devient en ce sens un mode daction inhérent au fonctionnement social. Un Etat autoritaire peut ainsi supprimer toute forme de Défection mais ne peut réprimer totalement la Prise de parole. Cette conséquence appelle deux remarques. Premièrement, le développement de la Prise de parole prend ici moins dimportance puisque toute organisation sociale implique lexistence dune forme de Prise de parole même minimale. Deuxièmement, nest on pas amené à envisager dans cette perspective la possibilité dune croissance conjointe, et non plus antinomique, de la Prise de parole et de la Défection ?
Le quatrième point traite des conséquences sur la Prise de parole de lanalyse de laction collective, importante dans la pensée dHirschman à partir de Shifting involvements. Il ny a pas didentité stricte entre ces principes théoriques ; la Prise de parole peut très bien se réaliser sans le développement dune action collective. Deux types de Prise de parole se dessinent dans cette perspective : une première se traduit par un mécontentement et une protestation individuels, privés , non concertés, et, une seconde, initiée par le regroupement de plusieurs personnes insatisfaites, prend la forme dune action publique uvrant à lintérêt général. Les mêmes déterminants internes caractérisent laction collective et la Prise de parole publique ; elles impliquent au moins une des caractéristiques suivantes : une transformation du coût en bénéfice, une recherche individuelle identitaire par lappartenance au groupe, une poursuite de fins désintéressées ou une communication et une concertation préalables. Elles servent à réfuter la thèse de M. Olson sur limpossibilité de laction collective. Hirschman abandonne à ce niveau lhypothèse dExit, voice and loyalty pour laquelle la Prise de parole nécessite un groupe de taille restreinte supposant à présent que la décision du choix collectif nest plus uniquement fondée sur un calcul coût-bénéfice. En même temps, lintroduction des fins non utilitaires porte non seulement à conséquence sur laction collective mais aussi sur le jugement critique que chaque individu porte vis-à-vis de ses propres préférences. La Prise de parole publique ne repose plus seulement sur des éléments donnés et objectifs , mais aussi sur un processus dautocritique mis en uvre par toute personne sur ses propres intérêts. La réflexion sur laction collective ouvre donc des possibilités de développement à la Prise de parole encore inexploitées ; le jugement critique porté sur ses propres choix conduit chaque personne non pas à suivre toujours un comportement intéressé, conforme au postulat de maximisation de la théorie économique, mais aussi épisodiquement à adopter des décisions non utilitaires susceptibles daboutir à une action collective.
Cette dichotomie entre bien privé et bien public sur laquelle repose la construction du cycle action privée et action publique dans Shifting involvements a été remise en cause dans une contribution récente ; il montre que certains biens possèdent la particularité de relever autant des domaines privés que public. Leur consommation privée entraîne en fait dimportantes répercussions sur le bien être collectif ; il cite comme exemple lactivité du repas, a priori purement individuelle, et qui en définitive engendre des actions communautaires essentielles .Par conséquent, la poursuite de lintérêt individuel devient un déterminant positif à la cohésion sociale, tout en donnant les moyens, par la sociabilité et lamitié quelle induit, du développement de la Prise de parole. La distinction privée / publique apparaît donc un principe théorique simplificateur, incompatible avec certaines manifestations de la réalité sociale . La partie suivante aborde le même type de critique mais appliquée à lantinomie, supposée dans les développements précédents, de la Prise de parole et de la Défection.
Le développement mutuellement auto-renforçant de la Prise de parole et de la Défection
Dès la contribution au New Palgrave, Hirschman souligne que la Prise de parole et la Défection se définissent comme deux formes dactivisme spécifiques aux sociétés démocratiques se développant souvent conjointement, et qui pourtant croissent souvent en sens opposé. La Défection en règle générale amoindrit la Prise de parole ; ou bien si un intérêt public est en jeu, le Loyalisme peut empêcher toute forme de démission individuelle. De plus, on a vu précédemment que lévolution interne du concept de Prise de parole, en tant que moyen de communication ou de concertation nécessaire aux échanges économiques, tend finalement à naturaliser ce mode daction au sein de la société. En ce sens, le développement de la Prise de parole ne se pose pas puisque le fonctionnement social présuppose son existence. En revanche, la question reste sans réponse pour ce qui concerne la Prise de parole revendicative , sappuyant le plus souvent sur une action collective.
Ainsi, létude des évènements de 1989 en ex-République Démocratique Allemande donne loccasion à Hirschman de contester la validité de la relation inverse entre Prise de parole et Défection quil avait lui-même postulée. Les migrations hors de lAllemagne de lEst, les Défections, et les protestations à lencontre du régime politique en place, les Prises de parole, se sont renforcé[e]s mutuellement , et ont été pleinement efficaces puisquelles ont provoqué conjointement leffondrement du régime . En fait, il ne faut pas rechercher dans les conditions objectives de la situation Est-Allemande, au travers notamment du relâchement de certaines contraintes daction ou du développement de mécanismes dincitation, mais dans des déterminants subjectifs , la cause de la transformation de la relation entre Prise de parole et Défection. Louverture des frontières du pays a conduit les Allemands de lEst à une prise de conscience individuelle des différents choix qui leur étaient offerts ; les migrations importantes ont ainsi été déterminantes à la naissance de la contestation publique, sopposant radicalement aux attitudes de démission dont ils avaient fait preuve jusque là. La Défection, activité privée, se transforma en une Défection publique lorsque les partisans de la migration se rendirent compte du collectif quils formaient et du pouvoir potentiel de contestation quils disposaient ; les Allemands de lEst les plus fidèles quant à eux se rallièrent à la protestation publique et renforcèrent le poids de la Prise de parole.
Une relation positive caractérise dans cette situation le développement de la Prise de parole et de la Défection. Elle appelle deux remarques qui concluront cette deuxième partie. La première tient à la place occupée par le facteur subjectif dans les écrits dHirschman à partir de Shifting involvements. On a montré précédemment que le choix de laction collective repose sur une modification des préférences individuelles induite par un processus dautoréflexion. La même observation peut être effectuée ici quant au bouleversement de la relation entre Prise de parole et Défection. La première fait suite à la seconde consécutivement à une prise de conscience individuelle de la part des Allemands de lEst les portant à préférer laction collective à lattitude silencieuse et individuelle de la migration. Enfin, la seconde remarque, complémentaire de la précédente, concerne la critique implicite de la dichotomie privée / publique. En effet, lactivité privée de la Défection a été constitutive au développement de laction publique. En ce sens, lambivalence du bien privé, à la fois satisfaisant les fins individuelles mais contribuant à la coopération sociale, préfigure les dernières orientations critiques du travail dHirschman.
V
SUBVERTIR
En 1936, dans Histoire de mes Pensées Alain notait, « une idée que jai, il faut que je la nie ; cest ma manière de lessayer. Et sil mapparaît quil nest pas opportun de la nier, cest alors que je me précipite à la nier
cet esprit de contradiction ne joue le plus souvent quà légard de moi-même ». Cette remarque désigne assez précisément une attitude critique quHirschman a choisi récemment de désigner par le terme dautosubversion.
Cette exigence renvoie toutefois chez Hirschman à une attitude plus générale de subversion. Ce qui est visé cest une position méthodologique assez répandue dans les sciences sociales, en général, dans léconomie en particulier. Elle consiste à ne laisser aucune place à la notion traditionnelle de raison, au sens de cette faculté nous dictant des fins et pas seulement des moyens pour parvenir à des fins qui seraient dictées par linstinct et modifiées par le conditionnement. Néanmoins les choses ont évolué dès les années 70 ; cest J. Rawls qui souligne que « le raisonnable présuppose le rationnel » et invite à revenir en philosophie morale et politique à une heuristique centrée sur la notion dautonomie. Dans les sciences sociales, T. Schelling, A. Sen et A. Hirschman sont des exemples majeurs de la réception de ces nouvelles exigences.
Lautosubversion chez Hirschman nest quune manifestation de lintérêt quil accorde aux fins ; dans quelle mesure en effet lindividu acceptera-il de réviser ses actions si cette modification est contraire à ses propres intérêts ? Cette interrogation tient une place importante dans ses travaux depuis au moins Les passions et les intérêts et sinscrit dans une réflexion plus générale sur les microfondements dune société démocratique . Comment sassurer que les individus laissés libres de leurs choix, sans quaucune contrainte institutionnelle ou transcendantale ne déterminent leurs actions, aboutissent à une situation sociale viable ? Quelles compétences lordre social démocratique demandent aux citoyens ?
On peut distinguer trois étapes dans les écrits dHirschman ; nous les traitons chacune dans une partie distincte. Une première concerne les travaux sur le concept dintérêt dans lhistoire des idées montrant lidentification progressive opérée par les sciences sociales, notamment léconomie, des passions à lintérêt individuel ; létude des premières réflexions dordre politique du XVIe, du XVIIe et du XVIIIe siècles savère importante car elles sinscrivent dans une discussion des conditions nécessaires relatives aux mobiles humains susceptibles dassurer un fonctionnement non conflictuel de la société civile. Avant que léconomique ne sautonomise de la politique, et, que les passions ne se confondent avec lintérêt individuel, les écrits de cette période décrivent le processus à partir duquel la constitution dune société sécularisée peut se réaliser.
La seconde étape analyse le comportement du consommateur-citoyen contemporain oscillant entre actions privées et actions publiques ; Hirschman porte laccent sur le processus endogène dautoréflexion à partir duquel le changement du comportement individuel peut se réaliser ; il importe notamment de comprendre et dexpliquer les mécanismes motivationnels qui causent les cycles entre sphères privée et publique dont semblent affectées les sociétés démocratiques. Cette nouvelle réflexion sur les déterminants de laction individuelle et collective contraste avec la position impérialiste défendue par une partie des économistes refusant de fait par une explication strictement économiste de sinterroger sur les conditions politiques dun ordre social démocratique.
Ces deux séries de travaux développés à partir de Passions et des intérêts et Bonheur privé, action publique constituent le produit dune interrogation initiale sur la constitution de la personnalité démocratique et plaident pour une conception plus riche et par la même plus réaliste de la nature humaine. Ils vont déboucher sur une réflexion dordre méthodologique et une critique implicite de la rigidité scientifique des économistes et des politistes.
La troisième étape porte donc sur lattitude même du chercheur ; le cadre de lenquête scientifique doit se révéler propice à léclosion de la personnalité démocratique. Les conditions du progrès de la recherche et dune entente pluridisciplinaire, notamment entre économie et politique, impliquent de la part de lenquêteur une capacité dautocritique de ses propres catégories théoriques ; le penchant à lautosubversion dont fait preuve Hirschman témoigne de cette aptitude individuelle.
LINTERET, ENTRE ECONOMIE ET POLITIQUE
La recherche dans le domaine de lhistoire des idées proposée dans Les passions et les intérêts signale une orientation nouvelle dans luvre dHirschman. Comment comprendre aujourdhui cette réorientation soudaine après une carrière déjà bien entamée en tant quéconomiste du développement et après avoir écrit un « classique » de lanalyse économique ? Au moins deux raisons peuvent être avancées. La première tient au contexte intellectuel des années 1970 qui contrairement à la décennie précédente enregistre la diffusion douvrages dits « progressistes » ou tout au moins favorables à davantage de justice sociale entre les membres de la société. Dans cette perspective, lexplication des activités économiques individuelles et collectives par le principe de lintérêt parait une hypothèse beaucoup trop réductrice ; Les passions et les intérêts en puisant dans lhistoire des idées propose des alternatives susceptibles de se substituer à la conception simplificatrice de la théorie économique.
La deuxième raison est propre à lhistoire de léconomie du développement. Les espoirs que cette discipline fondait à lorigine sur le progrès économique et politique sont totalement remis en cause dans les années soixante-dix par les échecs politiques subis par de nombreux pays du Tiers-Monde. Les liens supposés positifs entre croissance économique et développement politique sont désormais contestés. Dans ces conditions, les économistes du développement abandonnent les perspectives prométhéennes initiales, désertent le domaine du politique et se cantonnent aux question relevant strictement de la gestion économique. Hirschman ne pouvait sassocier à cette capitulation et, dans ce contexte défavorable, il allait trouver dans le domaine de lhistoire des idées économiques un moyen de persévérer dans ses options.
Larchéologie du couple passion / intérêt a constitué, dans cette perspective, une véritable aubaine : elle allait permettre à Hirschman, dune part, de rappeler quà lorigine le rationnel et le raisonnable, léconomie et le politique, nétaient pas dissociés mais constituaient, au contraire, un domaine de recherche unifié lié à la volonté dendogéneiser le changement économique, social, politique; dautre part, de suggérer que, bien que fragmentaire, la réponse apportée ne procédait nullement ni dun conditionnement religieux, comme allait le penser plus tard M. Weber, ni dun instinct dominant, comme allaient le penser nombre déconomistes après A. Smith, mais dune capacité intrinsèque dadaptation des nouvelles collectivités entraînées par les premiers grands bouleversements économiques.
Lintérêt comme présupposé de lordre social
Les passions et les intérêts permet à Hirschman de suggérer quavant la bifurcation smithienne sest affirmée une conception large de la rationalité et de lintérêt en réponse aux questions que soulevaient les rapports originaux entre économie et politique.
Hirschman reprend la problématique de Max Weber du début de lEthique protestante et lesprit du capitalisme (1904-1905) sinterrogeant sur le processus par lequel lactivité lucrative, fortement contestée dans la société médiévale du XVIe et XVIIe siècles, est devenue un comportement valorisé, une vocation. Devant le déclin de la doctrine religieuse, lidéal aristocratique, reposant sur la poursuite de la gloire ou du pouvoir, est seul toléré mais ne suffit pas pour les penseurs de la Renaissance au développement dun ordre social stable : les passions humaines, en effet laissées libres, conduisent aux conflits. Sur quels déterminants de la nature humaine sappuyer dès lors pour assurer la cohésion sociale ?
Trois solutions vont être proposées : soit contraindre les passions, soit exploiter les passions par lEtat ou soit opposer les passions entre elles, ce quHirschman nomme le principe de la passion compensatrice . Cette dernière vise à dresser les passions les unes contre les autres de manière à aboutir à un résultat collectif maîtrisé et socialement viable. Elle va se développer au cours du XVIIe siècle mais alors quelle repose initialement sur une conception pessimiste de la nature humaine et des potentialités fortement destructrices des passions, le XVIIIe siècle, tout en perpétuant le même procédé, redonne une connotation positive aux passions humaines. Les premières réflexions sur le concept dintérêt vont ainsi se développer à partir de ces nouvelles théories politiques de lEtat du XVIIe siècle.
La signification et la fonction de lintérêt diffèrent considérablement de lacception contemporaine de la théorie économique. Il englobe en effet différents désirs humains induisant un choix réfléchi et raisonné. Le principe de la passion compensatrice de plus conduit à distinguer lintérêt des autres passions humaines ; les penseurs politiques du XVIIe siècle mettent désormais en contraste les conséquences heureuses des activités dictées par lintérêt avec les calamités que déchaîne le libre jeu des passions . Dans cette perspective, lintérêt limite les effets destructeurs des passions aristocratiques (gloire, etc.) ; il nest en ce sens quun instrument de régulation dont se sert notamment Machiavel face à larbitraire du Prince.
Pour autant, le contenu du concept dintérêt va évoluer significativement vers la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIème siècle. Les écrits politiques ne vont plus seulement décrire les conséquences positives de lintérêt sur le comportement de lEtat mais sur lensemble des différents groupes sociaux dont est constituée une Nation. De fait, la signification donnée de laction intéressée soriente progressivement vers une conception économique. Parallèlement, ce comportement va être valorisé pour la prévisibilité et la constance des rapports sociaux quil permet dobtenir. Lirrégularité et limprévisibilité dune société gouvernée par les passions humaines constituent le problème essentiel qui soppose au développement dun ordre social stable pour les penseurs politiques de cette époque ; Montesquieu va ainsi montrer que la pratique du commerce contribue à ladoucissement des murs. La fonction politique attribuée au concept dintérêt explique en partie sa nouvelle signification économique ; une action guidée par des mobiles dacquisition ou de richesses devient en effet beaucoup plus régulière et prévisible.
Les bienfaits de lintérêt tant au niveau privé que public naissent « de la réflexion politique bien des années avant que la science économique nen fasse un de ses principes essentiels . La thèse du doux commerce prend sa source à la fin du XVIIe siècle et est généralisée dans le courant du XVIIIe siècle par Montesquieu, Sir James Steuart et John Millar notamment. Elle maintient toujours la distinction entre intérêt et passions opérée depuis le milieu du XVIIe siècle mais lapplique cette fois non plus à larbitraire du pouvoir mais à linstabilité des comportements individuels et lui attribue un contenu principalement économique. La poursuite du gain doit ainsi neutraliser les effets dévastateurs des passions humaines pour la stabilité de lordre social. Il sagit donc dune théorie entremêlant facteurs économiques et politiques montrant les conséquences positives dordre politique que lon peut attendre du progrès économique. Montesquieu recherche les moyens par lesquels le pouvoir politique peut être restreint. Aux moyens purement politiques que sont la division des pouvoirs et le développement de contre-pouvoirs, il leur adjoint la passion denrichissement comme instrument économique servant de frein à lextension de la force aristocratique. De même, Sir James Steuart montre que la croissance des classes sociales moyennes et la complexité concomitante introduite par le développement économique contribuent à abaisser les interventions autoritaires de lEtat. Par ailleurs, ces nouvelles catégories de la population profitant de lessor des échanges marchands voient leurs capacités daction collective augmenter leur permettant de fait dassurer une meilleure défense de leurs intérêts particuliers.
Pour autant, les vertus prêtées au concept dintérêt vont être contestées sur deux plans : dune part, on souligne que la nature humaine nest pas seulement motivée par lactivité lucrative, et dautre part, que dautres passions peuvent très bien servir positivement lordre social. Les passions jugées néfastes au cours du XVIIe siècle se voient ainsi réhabilitées par une partie des penseurs de la fin du XVIIIe siècle ; les valeurs qui sous-tendaient la société médiévale deviennent dans cette perspective des penchants de la nature humaine quil convient de promouvoir. Il se développe une morale du sentiment qui préfigure le courant romantique de Edmund Burke ou de Thomas Carlyle. Dans cette dernière perspective, lhonneur, le respect, lamitié, la confiance ou encore la loyauté sont des valeurs aussi essentielles au bon fonctionnement dune société commerciale quinexorablement minées par elle, à son insu .
Le principe de la passion compensatrice constitue donc la solution principale employée pour faire face aux problèmes politiques qui prévalent durant les XVIIe siècle et XVIIIe siècle ; lintérêt, dabord défini dans un sens large puis se réduisant progressivement aux seules fins économiques des individus, est supposé restreindre la portée des passions humaines les plus excessives, jugées comme des motivations destabilisatrices pour lordre social. La régularité et la prévisibilité de laction intéressée constituent des propriétés qui rendent possibles linstauration dune organisation politique viable sans quil ne soit fait appel à des contraintes morales exogènes. Hirschman trouve dans létude de ces théories économique et politique un intérêt dautant plus important quelles reposent sur deux intuitions centrales qui font écho à ses précédents travaux sur léconomie du développement et sur les modes daction. Le premier concerne le processus social à partir duquel la société moderne se construit : il sagit dun « processus endogène » significatif dune capacité intrinsèque dauto-réflexion et dauto-correction garante dadaptation. Cette interprétation du développement des activités économiques au sein des sociétés du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle introduit une première différence avec la thèse de Weber défendue dans Léthique protestante et lesprit du capitalisme. Le progrès économique na pas été impulsé « de lextérieur » par la minorité protestante de la population recherchant par lactivité commerciale et industrielle un moyen de satisfaire ses besoins métaphysiques mais par une majorité de la population adhérant à une pensée qui sest développé au sein même de lappareil du pouvoir [
] en réponse aux problèmes quaffrontaient le prince et surtout ses conseillers et dautres notables intéressés . Il sagissait avant tout de trouver de nouveaux mobiles de comportements susceptibles de se substituer aux fins transcendantales de la religion et de conduire à la cohésion sociale. Par extension, ce mécanisme dabord pensé pour être appliqué à lexercice du pouvoir fut transposé à lensemble des groupes sociaux et des individus qui composent la société. Enfin, le second point complémentaire du précédent tient à la corrélation positive qui unissent léconomique et le politique : le progrès économique devient le facteur déterminant du développement politique. Cette étude de lhistoire des idées permet ainsi à Hirschman de compléter et de réactualiser ses précédents développements sur la question.
La distinction entre intérêt et passions constitutive de ces théories économique et politique est abandonnée par Adam Smith dans La richesse des nations. Il initie par cette rupture théorique lautonomisation de la science économique et le cloisonnement des champs disciplinaires entre économie et politique qui marquent les sciences sociales contemporaines.
2. Laffirmation de lintérêt économique
Avant Smith, les Physiocrates avaient déjà remis en cause la relation entre progrès économique et développement politique avancée par la théorie du doux commerce . Le pouvoir politique est jugé incapable dappuyer une organisation économique satisfaisante ; il convient plutôt dinstruire voire de contraindre institutionnellement lEtat dans le sens désiré. Le progrès économique présuppose ainsi à la fois une pleine liberté des intérêts privés et lidentification de lintérêt politique du gouvernement aux intérêts économiques. De fait, le développement du commerce et de lindustrie ne suffit plus à la stabilité de lorganisation politique.
La rupture entre économie et politique déjà bien entamée par les Physiocrates va être définitivement consommée par Smith. Dorénavant, la poursuite de lintérêt individuel trouve une légitimité directement au niveau économique et non plus seulement pour les conséquences politiques positives quelle favorise. Comme le souligne Hirschman, « ce quaffirme ici Adam Smith, cest lautonomie de la vie économique : en deçà dune large marge de tolérance, le progrès politique du moins au niveau des instances les plus élevées nest ni une condition nécessaire ni un effet probable du développement économique ». La croyance selon laquelle le progrès économique peut entraîner le développement politique est contestée par Smith sur plusieurs points. Tout dabord, la décroissance des violences des seigneurs féodaux na pas été provoquée directement par le développement des activités lucratives mais davantage par leurs recherches effrénées des passions damour du luxe ou de cupidité. De plus, Smith ne considère pas la possibilité deffets positifs du progrès économique sur le pouvoir politique central. Il décrit même certaines situations inverses où larbitraire du Prince a conduit à entraver le développement économique. Enfin, la division du travail, source de prospérité nationale, amène parallèlement à la dépravation des valeurs humaines ; Smith rejoint ici dune certaine manière la critique romantique constatant la perte de lesprit aristocratique au sein des sociétés commerciales.
La réfutation de la relation positive unissant progrès économique et développement politique prend un poids plus important au XIXe siècle compte tenu des effets désastreux que provoque lessor de la société capitaliste (paupérisme, etc.). Elle est dabord explicitement formulée par Thomas Fergurson et Antoine Barnave dès la fin du XVIIIe siècle puis systématisée par Alexis de Tocqueville. La poursuite du gain coupe les individus de leurs attaches sociales rendant plus probable lavènement dun pouvoir despotique. Tocqueville montre que la croissance des activités lucratives saccompagne dun désintérêt pour le bien public. Le déclin politique peut provenir de deux causes : soit les citoyens soutiendront un pouvoir fort car il sera jugé seul capable de garantir un développement économique maximum ; soit certaines minorités profiteront du faible intérêt que la majorité de la population manifeste à légard de lorganisation politique pour développer un pouvoir tyrannique. Dans cette perspective, les conséquences négatives des passions animant le champ politique ne sont plus compensées par laction vertueuse de lintérêt de la sphère économique. Le juste équilibre ne peut ainsi être rétabli que par le déploiement de contre-pouvoirs ; Smith montre dès le XVIIIe siècle la nécessité de contraindre institutionnellement le comportement politique ; Pierre-Joseph Proudhon au XIXe siècle par le développement de pouvoirs compensateurs face au pouvoir centralisé, puis Friedrich Von Hayek ou encore Milton Friedman aujourdhui par le principe de linviolabilité de la propriété privée, partagent la même conception théorique selon laquelle laction politique constitue un danger pour le fonctionnement économique.
Néanmoins, le point central sur lequel insiste Hirschman est lidentification opérée par Smith entre les passions et lintérêt individuel. La conception du comportement développée dans La théorie des sentiments moraux décrit un individu recherchant par ses actes la sympathie dautrui ; lévaluation de chaque action repose sur le jugement dun spectateur impartial . Tous les comportements individuels doivent donc se comprendre et sexpliquer en tenant compte de cette quête de la sympathie. Dans ce premier sens, les passions se distinguent encore nettement de lintérêt économique ; rien nempêche en effet de considérer des actions sappuyant sur une pluralité de motivations et répondant au désir de sympathie. Cependant, ces dernières se trouvent réduites dans La richesse des nations au seul intérêt matériel par une double transformation selon Hirschman. Premièrement, la course à la promotion économique perd son caractère autonome, elle nest plus que le véhicule de la soif de considération . Deuxièmement, les déterminants non-économiques en renforçant les mobiles économiques perdent toute indépendance. En définitive, toutes les fins de laction sont finalement restreintes au besoin dun bien-être matériel accru ; La richesse des nations aboutit ainsi à une rupture avec le principe de la passion compensatrice en procédant à une quasi-identification des passions à lintérêt économique. Le résultat global est ainsi une rupture de la logique pluraliste antérieure qui invitait à faire dialoguer économie et politique, passions et intérêts. Cest la capacité autocorrective qui disparaît nécessairement lorsque le pluralisme est nié : évoquant le rétrécissement du dialogue entre passion et intérêt, Hirschman note ainsi significativement, quen « soutenant que lambition, la soif de pouvoir et le besoin de considération peuvent être assouvis lun comme lautre par lamélioration des conditions matérielles, Smith sape les fondements même de lidée dopposer les passions les unes aux autres, ou de combattre les passions par les intérêts ».
Le jugement de Smith relatif à laction de léconomique sur le politique reste donc ambivalent. Dun côté, il décrit les effets positifs que la croissance des activités lucratives a provoqué sur lorganisation politique : la violence des sociétés féodales a ainsi peu à peu décliné dès lors que les activités commerciales et financières ont nécessité des rapports sociaux fondés sur la confiance et lentente mutuelle. Mais dun autre côté, lidentification des passions à lintérêt entraîne labandon de la question politique de lordre social qui constituait depuis le XVIe siècle une problématique centrale des écrits théoriques. Dans cette dernière perspective, lanalyse des liens entre léconomie et la politique perd toute pertinence puisque la seule activité lucrative, économique et matérielle, est supposée conduire à lharmonie sociale. De fait, le problème politique évacué contribue à restreindre très sensiblement un domaine dinvestigation librement survolé jusque-là par les penseurs les plus divers, et favorise ainsi la spécialisation et la professionnalisation de la recherche [économique] . En ce sens, lidentification des passions à lintérêt apparaît moins comme une réfutation de la thèse du doux commerce que comme un moyen de simplifier lanalyse sociale au seul champ économique.
Parallèlement, la signification du concept dintérêt devient au cours du XIXe siècle beaucoup plus imprécise. Des motivations individuelles a priori différentes, voire antinomiques, se trouvent de fait réduites au seul intérêt économique. Dans le même temps, la notion d intérêt bien entendu ou bien compris est réactualisée par les réformateurs sociaux de cette période montrant les bénéfices individuels et collectifs à attendre de petits sacrifices individuels ; une perte individuelle minimale à court terme provoquée par une action civique ou coopérative est largement compensée par les gains à plus long terme de la paix sociale quun tel comportement désintéressé contribue à instaurer. Linstitutionnalisation de léconomie politique comme domaine autonome du savoir des sciences sociales a donc été constitutive dune double rupture : une première avec la politique amorcée par Smith par lidentification des passions humaines à lintérêt économique, et, une seconde plus tardive à la fin du XIXe siècle en évacuant le domaine du non-rationnel (coutumes, idéologie, etc.) de son objet danalyse qui marqua si fortement la pensée philosophique, psychologique et sociologique de lépoque. .
Les enseignements terminaux de louvrage de 1977 permettent de signaler la continuité de lenquête dHirschman : dun côté, en effet, il porte un jugement nuancé sur la tradition pré-smithienne représentée par Montesquieu ou Steuart : son actualité réside dans le projet de ne pas dissocier économie et politique ; elle pèche toutefois par une perspective trop naïve concernant ces rapports. Il convient désormais dinsister sur le fait que « lincidence politique du développement économique est essentiellement ambivalente et son action sexerce simultanément dans les deux sens ». Mais cest ici souligner sous un jour nouveau lidée suivant laquelle la réalité sinvente plutôt quelle ne se découvre ; lanalyse quHirschman présente des rapports entre économie / politique ou passions / intérêts montre quil sagit ici de réfléchir plutôt à la place des faits dans un monde de valeur, non à linverse. De là le souci de faire contrepoids au paradigme cher à Smith, Menger ou Hayek des effets non recherchés de laction par une toute autre invitation : celle de porter attention aux cas où actions et décisions « sont sérieusement et entièrement motivées par lattente de certains résultats qui en fait ne se produisent jamais ». Cest ici que sinscrit sa rectification de la thèse de Max Weber dont il veut nuancer linterprétation parce quelle accorde trop peu dimportance à ce qui a été un véritable processus endogène dadaptation des hommes à la réalité imposante du basculement dans la modernité politique, sociale et économique ; là encore il précise opportunément, « Weber affirme que le comportement et lactivité capitaliste sont la conséquence indirecte ( et initialement non voulue) de la recherche acharnée dun moyen dassurer son salut personnel. Je soutiens que la diffusion des structures capitalistes résulte en grande partie de la recherche non moins acharnée dun moyen déviter leffondrement de la société, à une époque où celle-ci se trouvait constamment menacée dans ses fondements mêmes par la précarité des conditions dans lesquelles se maintenait lordre intérieur et extérieur ».
II. CONSOMMATEUR ET CITOYEN
Le travail sur le concept dintérêt est rapidement complété par une analyse des principes qui semblent gouverner les choix et arbitrages quopère aujourdhui lindividu entre activité privée et engagement public.
Linterrogation est au cur de Bonheur privé, action publique qui tente de comprendre les raisons qui poussent les individus à modifier leurs préférences entre sphères privée et publique ; le sujet est également approfondi dans plusieurs autres essais parallèles ou postérieurs ; la série de contribution propose au final un élargissement de la théorie standard de laction intéressée notamment en intégrant astucieusement les composantes morales.
Lobjectif poursuivi, dans Les Passions et les intérêts, Bonheur privé, action publique et ces différents essais reste le même et saffirme de manière encore plus explicite ; présenter une conception de la nature humaine moins réductrice, et donc plus complexe, que celle véhiculée par l acteur rationnel de la théorie économique . Les économistes ont depuis Smith évacué de leurs discours les dimensions morales de laction en supposant que lindividu est seulement préoccupé par la poursuite de son intérêt personnel, valorisant ainsi ses besoins privés au détriment de la participation publique demandant un degré minimal de désintéressement. Les passions et les intérêts décrit le processus par lequel Smith a séparé léconomie de la morale grâce à la découverte dun mécanisme social qui, si on le laisse convenablement fonctionner sans entraves, exige bien moins de la nature humaine, et auquel on peut faire beaucoup plus confiance . Cette opération permis à ses principaux héritiers dévacuer la question des passions humaines qui depuis le XVIe siècle occupait la pensée politique. La théorie économique depuis lors sappuie sur cette hypothèse simpliste du comportement humain. Néanmoins le biais est peut-être plus grave encore que la simple occultation de la dimension morale : il procède dune tendance générale conduisant à méconnaître le faillibilisme qui est au cur de la condition humaine. Or, cest une construction continue, par définition inachevée, de lexpérience humaine qui décrit le plus exactement cette condition. Hirschman le souligne nettement, « commettre des erreurs est une faculté appartenant exclusivement aux humains
de toutes la création, seul lhomme possède le pouvoir de commettre des erreurs , et de temps à autre, homme ou femme exerce ce pouvoir dans sa plénitude ».
Mais, si ce tromper est humain, persévérer dans lerreur est diabolique ; Le projet dHirschman se propose, par contraste, de redonner voix à la capacité auto-corrective de lindividu et du collectif : ainsi, dans laction économique par exemple, des valeurs morales non égoïstes et favorables au développement politique démocratique peuvent corriger une tendance. Il ne sagit donc pas de rendre compte des mécanismes institutionnels exogènes qui permettent le développement de comportements vertueux mais dobserver lexistence indéniable dune capacité autoréflexive chez lhomme et de réfléchir sur les milieux et les stratégies susceptibles den favoriser lépanouissement. Les passions et les intérêts, les deux essais complémentaires réunis dans les Essays in Trespassing et Trois façons de compliquer le discours de léconomie politique décrivent lexistence de mobiles non économiques dans les motivations individuelles ; Ce dernier essai et Bonheur privé, action publique viennent compléter cette première investigation en intégrant lhypothèse de changements endogènes des préférences individuelles. Cest pourquoi nous présentons dans un premier point le contenu des motivations individuelles non prises en compte par le paradigme standard de lacteur rationnel, puis dans un second point, lanalyse des changements comportementaux entre activités privées et publiques sur laquelle repose Bonheur privé, action publique.
1. La diversité des mobiles non économiques
Hirschman relève que ladoption de thèses choquantes, heurtant volontairement le sens commun, en particulier sur le plan de la morale et de léthique, a souvent été un des facteurs de réussite dans le domaine des sciences sociales. Produire des énormités éthiques et morales a alors parfois pu passer pour une condition privilégiée daccès à la notoriété. Une certaine recherche effrénée de rationalités cachées obéit à cette tendance. Néanmoins, Hirschman constate que lexercice a des limites dont témoigne dailleurs la résurgence de préoccupations morales au sein de la pensée économique contemporaine. La microéconomie dune part démontre la nécessité de comportements éthiques ou de confiance dans les situations où se manifestent des échecs de marché ; la macroéconomie dautre part suppose le besoin dun degré minimal de bienveillance dans lorganisation économique dans les périodes dinflation forte.
Autant Hirschman reste très critique à l'encontre des positions extrêmes que certains économistes (ou politologues) adoptent en postulant la pertinence du principe de rationalité économique à tous les domaines du social, autant il met en garde contre l'excès inverse consistant à faire de la moralité une motivation indispensable à toutes les activités économiques oubliant que l'intérêt individuel demeure un mobile d'action efficace. De fait, il privilégie une voie intermédiaire reposant sur la reconnaissance de motivations "économiques" et "non économiques". La nature humaine est caractérisée par sa complexité et la théorie économique a tout intérêt à en rendre compte si elle veut gagner en réalisme.
Toute une gamme d'actions non utilitaires, qui font écho à ce que les auteurs du XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles nomment les passions, sont décrites par Hirschman. On pourra les classer suivant les situations étudiées par rapport à leur degré d'engagement public. Il reste cependant difficile ici d'apporter d'autres éléments discriminants à ces activités compte tenu de leur diversité. En effet, elles comprennent des motivations aussi variées que le pouvoir, le prestige, le respect, le maintien et le développement de liens d'amitiés, la participation au bien public, la réussite, la vérité, la créativité, et le salut ; elles peuvent correspondre aux recherches de la beauté, de la liberté, de la communauté, de l'amour, de la gloire, et de la vengeance ou encore aux désirs de pouvoir et de sacrifice, à la peur de s'ennuyer, au plaisir de l'engagement et de l'inattendu, à la recherche de sens et de solidarité.
Cet ensemble hétéroclite de mobiles non économiques d'actions présente deux caractéristiques communes. Soit ils correspondent à des activités présentant « une certaine fusion (et confusion) entre la recherche et le but » faisant que l'objectif pour lequel a été entreprise l'action ne devient plus une fin en soi ; la personne se satisfait alors du plaisir que lui procure la seule pratique de l'action. Soit ils dénotent d'actions d'investissement dans l'identité ou le groupe ; la personne par la réalisation de ces activités non économiques renforce son sentiment d'appartenance à la collectivité à laquelle elle appartient. Les économistes trouvent dans ces deux propriétés certaines raisons explicatives du développement de telles actions non utilitaires qui non seulement ont une issue incertaine mais peuvent en outre amener à plusieurs types d'insatisfactions.
En fait, deux raisons principales rendent nécessaires l'intégration de la moralité dans le discours économique. D'une part, l'explication du comportement individuel par le seul intérêt offre une vision trop restrictive de la nature humaine. Et d'autre part, compte tenu du domaine social étendu abordé par la théorie économique contemporaine, il y a tout lieu de penser que des motivations non économiques prennent une place importante dans les activités étudiées. La prise en compte de valeurs morales ne peut qu'être progressive, le plus souvent inconsciente aux chercheurs en sciences sociales, qui habitués aux exigences de la scientificité ont parfois du mal "à admettre que les considérations morales de la solidarité humaine peuvent effectivement interférer avec ces forces impersonnelles et hiératiques que sont l'offre et la demande".
Les passions et les intérêts et les précédents essais cités tentent de comprendre historiquement comment les valeurs morales se sont progressivement effacées de lanalyse économique et pourquoi il demeure encore aujourdhui difficile de construire des concepts à partir de composantes non utilitaires. Hirschman développe certaines propositions à partir desquelles il serait possible de concilier moralité et économie. Bonheur privé, action publique sinscrit dans cette ligne de pensée et constitue une tentative importante damendement des hypothèses sur lesquelles repose la théorie économique du comportement individuel.
2. Les changements endogènes des préférences individuelles
Bonheur privé, action publique réfute demblée un des postulats essentiels à la théorie économique du choix individuel considérant les préférences individuelles comme données. Les périodes dactivisme puis dapathie dont sont coutumières les sociétés démocratiques ne démontrent-elles pas que les motivations des citoyens alternent entre préoccupations publiques et privées ? La contradiction apparente entre la réalité et la théorie économique de laction individuelle amène ainsi Hirschman à questionner les hypothèses sur lesquelles sappuie cette dernière ; la non prise en compte des variations affectant les préférences individuelles lui semble à cet égard une hypothèse peu soutenable. Lengagement public pourra se substituer à la poursuite de lintérêt privé non seulement pour des raisons exogènes aux motivations individuelles mais aussi à cause de facteurs endogènes à la prise de décision. Hirschman porte donc son analyse sur l appréciation critique des gens eux-mêmes de leurs propres choix et expériences en tant quéléments importants pour lapparition de choix nouveaux et différents . En ce sens, Bonheur privé, action publique sinscrit parfaitement dans le cadre dune recherche dintégration de fondements moraux à lanalyse économique.
La prise en compte de la déception
Les transformations endogènes des préférences individuelles permettent de déterminer les objectifs privés ou publics que les citoyens-consommateurs vont sélectionner dans leurs actions quotidiennes. Lactivité privée correspond à lhypothèse classique de la théorie économique qui énonce que le consommateur recherche à satisfaire au mieux ses préférences individuelles par la poursuite de son intérêt personnel ; lactivité publique implique un comportement collectif visant généralement à contribuer positivement à lintérêt public ou à la cohésion sociale. Lintroduction de la notion de déception permet de comprendre et dexpliquer les changements de préférences sur lesquels repose cette théorie du comportement collectif.
La déception naît de lécart entre les anticipations que le consommateur effectue sur les caractéristiques dun produit et lexpérience quil en retire de sa consommation effective. De fait, les activités privées et publiques sont autant susceptibles de satisfaction que de déception qui constitue une composante essentielle de la nature humaine . Lintroduction de la notion de déception permet en même temps de critiquer lhypothèse de connaissance parfaite de la théorie économique de la décision ; lhomme nagit pas selon un système de préférences hiérarchiques, parfait et complet, sur les biens et les services qui composent son environnement économique et social, mais procède par apprentissage continu modifiant fréquemment a posteriori les fins quil sétait donné initialement du fait de la déception quil a éprouvé lors de leur réalisation pratique. Lerreur qui cause la déception nest pas évaluée négativement dans le sens où elle empêche une satisfaction entière des besoins exprimés par les choix rationnels des consommateurs, mais sapparente à une aptitude de lhomme constructive des projets daction à partir de laquelle le bonheur humain se constitue et se renouvelle constamment. Hirschman remet en cause la conception du bien-être des économistes qui par la seule considération du critère de la satisfaction individuelle en termes quantitatifs omettent de tenir compte d activités non chiffrables dans leur théorie ; la propension quà lhomme à nourrir de bonnes intentions et l espoir de ne pas se tromper , qui naissent dexpériences décevantes, en constituent un des aspects.
La consommation (privée) cause des déceptions dintensité variable suivant les propriétés des biens et des services considérés. Pour mesurer ces effets différenciés, Hirschman sappuie sur les notions dinconfort, de confort et de plaisir développées par Tibor Scitovsky dans The Joyless Economy (1976) ; la consommation permet de transformer un état dinconfort en un état de confort et amène au plaisir ; le confort et le plaisir sont antinomiques en ce sens que labsence du premier (inconfort) est nécessaire au développement du second (passage de linconfort au confort). Trois types de produits sont ainsi distingués : les biens non durables, les biens durables et les services. Les premiers ne provoquent pas généralement de déception car leurs consommations qui répondent souvent de besoins physiologiques (nourriture, etc.) garantissent un plaisir récurrent dans le temps. A linverse, les biens durables et les services conduisent plus fréquemment à la déception : les premiers car ils coupent le lien entre confort et plaisir (leurs consommations apportent en effet un confort quasi continuel et donc peu de plaisir), et, les seconds car les attentes de qualité et de rendement des services sont souvent au dessus des résultats atteints réellement, et, car leur qualité moyenne tend à baisser dans les sociétés contemporaines du fait de leur essor quantitatif (extension et intensification des prestations des services). L'évolution de la société contemporaine témoigne du poids prépondérant endossé par ces deux derniers types de consommation laissant présager une croissance des réactions constitutives d'attentes déçues. L'insatisfaction provient de l'absence de plaisir que les individus éprouvent dans les consommations des biens durables s'écartant des attentes passées fondées sur la fourniture de biens non durables.
Dans cette perspective, on doit s'attendre à ce que quelles que soient les périodes historiques analysées, le développement économique engendre à la fois une hausse du niveau de vie matériel par l'ouverture de la consommation des biens et services à une partie sans cesse grandissante de la population, et, à une augmentation parallèle de la déception au sein de la société consécutivement à la consommation de ces mêmes biens et services. Hirschman trouve confirmation de cette dernière assertion dans l'histoire des idées et dans les critiques contemporaines déclenchées par l'essor de la société de consommation de cette deuxième moitié du XXe siècle. Smith, Rousseau, et l'école Physiocratique notamment portaient un regard ambivalent sur le progrès économique à la fois facteurs de liberté individuelle et sociale mais aussi d'"illusions" quant à la richesse qu'il permettait d'acquérir en se substituant aux activités aristocratiques. Cette dernière condamnation conforte l'idée selon laquelle "l'opposition à la culture matérielle surgit surtout dans les périodes d'expansion économique ou certains biens de consommation, souvent d'un genre nouveau, se répandent plus largement". De même, Hirschman distingue trois argumentaires critiques dans la pensée contemporaine à l'égard de l'apparition de nouvelles richesses matérielles. Premièrement, le progrès économique est perçu comme un facteur de désordre social soit parce que la nouvelle richesse suscite des ambitions d'ascension sociale de la part des groupes sociaux les moins favorisés, soit parce que celle-ci contribue à creuser les inégalités sociales. Deuxièmement, l'acquisition de nouveaux biens matériels se fonde sur des croyances illusoires car elle ne résout en rien les problèmes vitaux de l'existence humaine en même temps qu'elle peut provoquer des effets secondaires désastreux sur l'environnement de l'homme. Enfin, troisièmement, la disponibilité de ces nouveaux produits risque d'être contrainte du fait de demandes croissantes favorisant la hausse de leurs prix ou la baisse de leurs qualités provoquant une révision des espérances d'acquisition des membres de la société et ayant toutes les chances de conduire à une déception croissante.
Ces différentes formes d'hostilité manifestées à l'encontre du développement économique renforcent ainsi la thèse d'Hirschman supposant que les nouvelles consommations sont susceptibles pratiquement de conduire à des déceptions. Il reste alors à étudier quels types de réactions provoquent ces attentes déçues et si elles sont suffisantes pour entraîner des changements endogènes dans les systèmes de préférences individuelles.
2. 2 Le cycle privé / public
Suivant le postulat que les consommations de biens et services causent satisfaction et déception, Hirschman élabore une théorie cyclique des comportements collectifs autour de laxe privé / public . Autant le passage du public au privé reste largement étudié dans les théories politique et économique, autant le mouvement inverse a été peu traité jusque là. Or, lengouement suscité par différentes formes daction collective dans les pays occidentaux à la fin des années 1960 montre le besoin de rendre compte des déterminants qui incitent les citoyens-consommateurs à délaisser momentanément une partie de leurs projets individuels privés pour sengager collectivement dans des activités publiques de revendication ou de participation.
- Du privé au public
Hirschman avance quatre facteurs endogènes qui permettent de comprendre et dexpliquer le développement de laction collective.
Le premier facteur reprend lanalyse des modes daction de la Défection et de la Prise de parole. Dans cette perspective, les déceptions provoquées par les consommations privées, les comportements de Défection, entraînent, quand elles atteignent un certain seuil, variable suivant les consommateurs, le développement de protestations et de revendications collectives dans la sphère publique, identifiées à des Prises de parole. Néanmoins, ce premier argument ne semble pas suffisant pour Hirschman à rendre compte de lensemble des déceptions que les consommateurs-citoyens sont susceptibles déprouver dans leurs consommations privées quotidiennes.
Le second facteur, à linverse, en se posant demblée en opposition à la théorie économique de la décision dune part, et en introduisant la notion de changements endogènes des préférences individuelles dautre part, constitue un moment important de Bonheur privé et action publique.
Le choix individuel dans la théorie économique des préférences révélées présuppose un système de préférences stable dans le temps évacuant de fait la possibilité dun changement dans le style de vie dune personne. Les économistes nont pas saisi par ce biais les capacités dautoréflexion dont sont capables les consommateurs-citoyens sur leurs propres décisions, relevant ici de pertes de croyances idéologiques consécutives aux déceptions subies. La notion de métapréférence semble particulièrement adaptée selon Hirschman pour comprendre les processus internes par lesquels lalternance entre action privée et action publique seffectue. Lexistence de plusieurs niveaux de préférences pour une personne permet en effet denvisager des choix daction variables. Deux phases sont ainsi distinguées : une première voit lémergence dune nouvelle préférence et dune métapréférence opposée à laction effective, constitutives de déceptions subies dans les consommations privées ; la seconde phase décrit la subordination des préférences révélées à la métapréférence traduisant de la part du consommateur dune bataille contre lui-même, pleine de feintes, ruses et stratagèmes de toutes sortes , et, conduisant à une action favorable à lintérêt public. Il ne sagit donc non pas dune modification spontanée et instinctuelle des goûts mais bien dune prise de conscience dune nouvelle valeur, la participation publique, se posant comme une alternative au comportement intéressé privé, et nécessitant un certain temps de réflexion.
La déception est appelée à jouer un double rôle : soit elle sajoute à une métapréférence et favorise sa réalisation effective ; soit elle contribue à la formation dune métapréférence qui simpose ensuite sur les préférences révélées par laction de facteurs exogènes . Dans les deux cas, les déceptions causées par les consommations privées contribuent à la formation dune participation ou dune protestation publique.
Les deux derniers facteurs constituent deux alternatives possibles à la théorie de laction collective développée par M. Olson. Selon ce dernier, non seulement la contribution au bien public peut être contrainte car son coût dépasse le bénéfice à en attendre, mais même si le bénéfice devient supérieur au coût, laction collective naura pas lieu pour la simple raison que tout le monde escompte profiter sans y participer de ses conséquences positives par leffort dautrui (free rider).
Dans un premier temps, Hirschman montre quen ne considérant pas lhistoire personnelle de chaque individu, les théories reposant sur le calcul coût-bénéfice négligent certains effets subjectifs que seuls le passé peut expliquer. L effet contrecoup en est une illustration ; les déceptions provoquées par les consommations privées conduisent lindividu à se représenter le coût et le bénéfice de laction collective beaucoup plus favorablement quils ne le sont réellement et favorisent ainsi son développement. Pour autant, cet argument ne résiste pas à la thèse du free rider dOlson.
Cest pourquoi, Hirschman aborde dans un second temps un quatrième facteur, déjà développé dans A bias for hope, se présentant demblée à la fois comme une critique de l impérialisme économique de Logic of action collective et comme une réponse à Olson. Les raisons de la participation publique sont à rechercher non pas dans laction exogène de déterminants coercitifs ou incitatifs mais dans la nature même de celle-ci. En effet, la fusion du coût en bénéfice caractérise le comportement collectif ; les moyens mis en uvre dans laction publique présentent la propriété de se fondre avec les fins poursuivies. De fait, ces moyens qui sont comptabilisés habituellement dans laction privée comme des coûts se transforment en bénéfices et invalident la base sur laquelle la théorie économique de laction, dont Olson sinspire, fonde son explication.
Hirschman en déduit trois conséquences. Premièrement, le bénéfice individuel est obtenu en tenant compte des conséquences attendues de laction collective et des coûts devenus bénéfices de celle-ci. Deuxièmement, le résultat collectif est dautant plus élevé que la contribution de chaque individu est forte. Troisièmement, le comportement de free rider en abaissant le bénéfice total de laction collective (les moyens mis en uvre et les fins espérées) est à la fois dommageable pour lintérêt public mais aussi pour lindividu adoptant une telle ligne de conduite.
Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cette fusion du coût en bénéfice . Tout dabord, lincertitude qui caractérise fréquemment laction collective amène lindividu à considérer sa contribution comme un effort personnel noble et en ce sens gratifiant. Par ailleurs, lespérance du changement social attenant au comportement collectif suscite une jubilation préalable contribuant à rendre plaisant lactivité publique. Enfin, une partie des actions collectives visent moins lobtention de buts précis que les plaisirs quapportent les débats publics qui naissent à cette occasion.
Ces quatre facteurs expliquent les processus endogènes à partir desquels il est possible de concevoir une substitution de lactivité privée de consommation par laction publique, supposant que les déceptions soient assez fortes pour entraîner un changement des préférences individuelles. Le passage du privé au public nécessite en effet une modification du style de vie des personnes concernées et par conséquent des préférences non stables. La Prise de parole, l effet de contrecoup ou bien la fusion du coût en bénéfice , induisent implicitement des capacités dautoréflexion de la part du consommateur-citoyen le conduisant à mettre de côté une partie de ses objectifs personnels, privés et égoïstes au profit de projets moraux, publics et altruistes . Hirschman suppose par ailleurs que cette transition du privé au public seffectue de manière assez coordonnée dans le temps au sein de la société lui permettant ainsi de donner une explication des mouvements collectifs de la fin des années soixante. Néanmoins, les engagements publics ne sont pas immuables et sont aussi susceptibles de subir des séries de Défection collectives. La partie suivante rend compte des raisons des déceptions subies dans la sphère publique.
- Du public au privé
La compréhension et lexplication du repli du public au privé seffectue en deux étapes. Une première décrit les caractéristiques de laction collective qui favorisent la déception et contribuent les personnes impliquées à se désengager. Et, une seconde étape analyse les facteurs de la société contemporaine qui permettent dexpliquer pourquoi la sphère publique est si rapidement délaissée au profit de lactivité privée.
Hirschman distingue deux caractéristiques tenant de la pratique du comportement collectif qui aident à comprendre les mouvements de désaffection quil subit : le surengagement et le sousengagement.
Le surengagement survient quand laction collective prend effectivement plus de temps que ce quil était attendu a priori. Progressivement, la participation publique en contraignant la pleine réalisation des activités privées perd ses avantages propres (fusion coût-bénéfice, etc.), et voit son coût augmenter. De même, une expérience révélant des éléments négatifs de la pratique publique non prévus initialement entraîne soit une désaffection spontanée, ou soit un engagement encore plus fort dénotant une dépendance totale vis-à-vis de la participation publique.
Le sousengagement relève généralement du fonctionnement politique de la société limitant laction publique par limposition de certaines contraintes institutionnelles. Le vote en tant quinstrument de représentation politique empêche lexpression des différences « dintensité dans les sentiments politiques » de la part des citoyens. Le seul recours au vote comme moyen dactivisme politiquebride le développement dactions publiques directes et participatives, et limite lexercice de la passion politique de telle sorte quune déception en résulte et quune dépolitisation peut sensuivre .
La déception survient dès lors dès quapparaît un écart entre les attentes et les expériences de laction collective ; cette dernière demande plus de temps que ce quil était prévu et engendre un surengagement. Ou bien elle ne permet pas dexprimer complètement les passions politiques et entraîne un sousengagement forcé . Dans les deux situations, les personnes impliquées manifestent leurs désirs de retourner à leurs affaires privées et dabandonner la sphère publique, ne répondant pas à leurs aspirations initiales.
Les mouvements de désaffection du public au privé sont comparativement beaucoup plus rapides que les vagues dengagement du privé au public. Une asymétrie marquée caractérise en effet laction publique du comportement privé. Les Défections propres aux activités collectives tiennent pour une part aux difficultés quil y a de rassembler les volontés de chaque personne autour de projets communs alors que la consommation privée ne demande pas de telles conditions. Pour autant, cette spécificité nexplique pas le peu dégard porté aux affaires publiques dans nos sociétés contemporaines. Lanalyse effectuée dans Les passions et les intérêts, est ici éclairante, car elle montre dune part que la séparation publique / privée nest pas aussi tranchée dans lEurope du XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, et dautre part que la participation publique est valorisée idéologiquement parce quelle est perçue comme le plus sur moyen dassurer la cohésion sociale. Ces deux points permettent ainsi de déterminer les facteurs qui expliquent les préférences manifestées aujourdhui pour les activités individuelles
La frontière nette tracée entre le public et le privé agit en défaveur de laction collective pour au moins trois raisons. Premièrement, la déception née de la pratique des affaires publiques augmente la probabilité que les personnes impliquées se laissent tenter par la corruption ; celle-ci peut constituer pour le citoyen une rapide transition vers un retour à des préoccupations exclusivement privées . Deuxièmement, dès que lengagement public se trouve associé à des mobiles privés, et sans que cela ne soit nécessairement des formes de corruption, les personnes concernées perdent toute crédibilité et sont généralement conduites à faire Défection. Enfin, troisièmement, plus la déception samplifie, et plus le calcul moyens-fins reprend de limportance et facilite la résurgence de préférences pour les activités lucratives.
Par ailleurs, lidéologie dominante actuelle, valorisant lenrichissement privé au détriment de lactivisme politique, tend ainsi à délégitimer la pratique des affaires publiques. Tout dabord, les motivations citoyennes, fortes a priori, à la base des grands mouvements collectifs, perdent avec le temps leur raison dêtre en ce sens que les besoins démancipation et dautonomie auxquels répond la participation publique, ne peuvent rester constamment stable et subissent ce quHirschman appelle un désengagement affectif . En outre, le retour aux préoccupations personnelles suppose un renoncement à la double prétention, illusoire et présomptueuse, de rendre le monde meilleur (vita activa) et de comprendre ses lois et ses secrets (vita contemplativa) pour sintéresser plutôt à des questions dutilité et de valeur pratiques immédiates, au plus près de la réalité . Enfin, lidéologie économique contemporaine conforte les mobiles individualistes par le fait quelle présuppose que lintérêt public est dautant mieux garanti si chacun poursuit son intérêt privé et ne singénie pas dans les affaires publiques. Dans cette perspective, laction privée garantit les deux objectifs de liberté individuelle et de cohésion sociale que la pensée du XVIIe et du XVIIIe siècles prêtait à la participation publique donnant à la passion économique de lintérêt une place et une importance tenues précédemment par les passions politiques du pouvoir, de la gloire ou encore du prestige.
Hirschman aboutit ainsi à une théorie des comportements collectifs décrivant les mouvements doscillation qui caractérisent les sociétés occidentales contemporaines entre consommation privée et participation publique. Elle nest pas restée sans critiques ; J. Smith montre notamment la faible probabilité du développement de vagues collectives homogènes ; hypothèse sur laquelle Hirschman appuie son raisonnement. En outre, le cycle privé / public présuppose la séparation dans le temps des mobiles intéressés, et des motivations participatives et solidaires ; ne serait-il pas plus pertinent de supposer non lalternance mais la coexistence des préférences privées et publiques en ce sens que les consommateurs-citoyens manifesteraient à la fois un désir de poursuivre leur propre intérêt et une volonté de contribuer au bien public ? Enfin, Hirschman classe les services publics dans la sphère privée alors que leurs consommations sont supposées relever suivant la distinction traditionnelle de laction publique.
Un essai dHirschman récentdans le prolongement de Bonheur privé, action publique, répond indirectement à ces deux dernières critiques. Il remet en cause en effet la séparation nette privée / publique sur laquelle est construit la théorie cyclique des mouvements collectifs. La consommation de biens, privés a priori, provoque dans certaines situations des « actions communautaires essentielles ». Ils se comprennent dès lors comme des biens intermédiaires dont la consommation assure autant la satisfaction de besoins individuels privés que la stabilité de la cohésion sociale. Par ailleurs, les préférences révélées dénotent dun entremêlement de lintérêt et du désintéressement légitimant ainsi lhypothèse de la pluralité des motivations individuelles.
Les liens étroits entre Bonheur privé, action publique et Prise de parole et défection, implicites dans les développements précédents, doivent aussi être soulignés pour au moins deux raisons essentielles. Premièrement, les deux ouvrages partagent le projet interdisciplinaire deffectuer une analyse économique et politique ; il sagit non pas de réduire lune à lautre comme le suggère la position impérialiste de léconomiste ou du politologue mais de poser sur le même plan et de manière combinée les dimensions économiques et politiques des phénomènes étudiés et de voir en quoi les principes théoriques qui en découlent offrent plus de réalisme que les seules études disciplinaires. Deuxièmement, laction collective constitue un thème danalyse commun aux deux écrits. Hirschman étudie les déterminants endogènes qui permettent de rendre compte du développement de la Prise de parole dans un cas et de laction publique dans lautre cas ; les deux reposent sur les mêmes facteurs explicatifs : le principe de la fusion coût-bénéfice et la volonté dinvestir dans lidentité individuelle ou dans lidentité du groupe.
Lobjectif sous-jacent aux écrits dHirschman consiste en définitive à donner de la nature humaine une image plus réaliste, fidèle en cela des penseurs moralistes du XVIIe et du XVIIIe siècles qui avant que la théorie économique ne réduise les passions aux seuls intérêts individuels, supposaient la complexité des motivations humaines. Il ne faut pas croire pour autant que la prise en compte de mobiles non économiques et économiques permette de déterminer une nature humaine complète et parfaite ; les citoyens auxquels fait référence Hirschman prennent des décisions non optimales, effectuant de nombreuses erreurs dappréciation, mais savérant finalement supérieurs à lacteur rationnel dans la mesure où ils sont capables de concevoir différents états de bonheur, de dépasser lun de ces états pour atteindre à un autre, et déchapper ainsi à la monotonie dune action qui fonctionnerait en permanence sur la base dun système de préférences unique et stable . Ils montrent leurs capacités propres à prendre du recul par rapport à leurs désirs les plus pressants (intéressés) et témoignent par ce processus dautocorrection leurs volontés de ne pas obéir mécaniquement à leurs instincts.
En même temps, la mise en valeur de cette compétence ouvre des perspectives à la recherche des microfondements dune société démocratique sur laquelle tous les écrits de Défection et Prise de parole, à Bonheur privé, action publique jusquà Un certain penchant à lautosubversion peuvent se rapporter. Hirschman trouve par son intermédiaire un développement supplémentaire aux questions portant sur les liens entre économie et politique. La stabilité politique une fois acquise a dans cette perspective toutes les chances de perdurer quels que soient les mouvements décroissants ou croissants de léconomie. En fait, les principes démocratiques, considérés a priori comme contraignants, deviennent à partir dun certain seuil de développement politique, apparenté à un apprentissage, des mécanismes sociaux irréversibles et autonomes.
Cette capacité dautoréflexion dont les citoyens font preuve dans leurs comportements quotidiens, tenue ici comme une ressource et une compétence nécessaire au fonctionnement social, repose sur le non dogmatisme des positions individuelles, et, permet de comprendre comment Hirschman entend inscrire ses recherches, et ce quil voudrait que soit la recherche dans les sciences sociales.
III. DE LAUTOSUBVERTIVITÉ
Il nest nullement étonnant que la réflexion dHirschman sur la nécessité de cultiver la dimension auto-corrective de la personnalité humaine lait finalement conduit à se pencher sur le cas de lhomme de science ; cest dans ce domaine, en effet, que certaines vertus démocratique comme louverture desprit, limagination inventive, la disposition à appréhender le point de vue rival, la soumission de ses propres options à la vérification et à la critique de tous, paraissent pouvoir sinstruire en priorité. Hirschman suggère toutefois que, là aussi, certaines conditions sont propices à lépanouissement de ces vertus.
1. Léconomiste analysé
La fin des années 70 est marquée par laffaissement du compromis keynésien ; resurgissent alors les antagonismes frontaux entre clans théoriques. Loccasion est donnée à de multiples reprises à Hirschman danalyser une attitude qui déshonore lesprit pluraliste de lexpérience scientifique. Les cibles appartiennent aussi bien à lorthodoxie conservatrice quà lorthodoxie marxiste, toutes deux friandes des rhétoriques de lintransigeance. Ce qui est donc stigmatisé par Hirschman est une sorte de pathologie agressive. Plusieurs cas sont étudiés.
Un cas significatif concerne par exemple lhistoire du concept dimpérialisme abordé par Hirschman dans une étude publiée en 1976. Il indique le problème dans les termes suivants : « Jessayerai de montrer que Hegel, en 1821, a formulé une théorie de limpérialisme qui ne fut pas reprise par Marx et qui ressemble de près aux idées avancées quelques quatre-vingt dix années plus tard -sans aucune réfèrence à Hegel- par J.A Hobson et Rosa Luxembourg».
Hirschman souligne que dans Philosophie du Droit, Hegel détaillait déjà les thèses principales de limpérialisme : 1° une distribution de plus en plus inégalitaire du produit social ; 2° La tendance de la consommation locale à ne pas égaliser la production ; 3° la recherche de débouchés extérieurs. Dès lors, plusieurs questions ne manquent pas dêtre soulevées, en particulier : comment expliquer le rendez-vous manqué de Marx avec ce problème ; comment expliquer le silence de Hobson et Luxembourg sur ce précurseur ?
Le premier point conduit Hirschman à sinterroger sur les raisons de labsence dune véritable théorie de limpérialisme chez Marx. Il récuse lhypothèse de lignorance : tant sur le plan des faits que sur celui de la théorie, Marx avait parfaitement les moyens dintégrer cette notion à sa théorie. Sil ne la pas fait, cest principalement, selon Hirschman, pour des motifs de refoulement : « Pour parler en termes freudiens, on peut en effet avancer lhypothèse que Marx refoula cette pensée (et le passage hégelien quil connaissait) en raison de sa volonté de croire aux promesses immédiates de la révolution prolétarienne». Sur le second point, celui de lantériorité de Hegel sur Marx non reconnue par Hobson et Luxembourg, Hirschman défend la thèse de la dissimulation : il était inconcevable de reconnaître en Hegel une quelconque supériorité analytique sur Marx, et ce dautant plus que lévolution politique de lauteur de Philosophie du Droit en faisait aux yeux de Hobson ou Luxembourg une référence assez embarrassante.
Lhistoire du concept dimpérialisme offre dailleurs dautre anecdotes intéressantes à lanalyste : dans Les Passions et les Intérêts, Hirschman mentionne la thèse fameuse de J. Schumpeter : récusant le credo marxiste, léconomiste autrichien soutenait que la rationalité et le calcul aux fondement du capitalisme sont contraires à lesprit de conquête. La permanence des guerres ne sexpliquent donc que par la survivance des mentalités pré-capitalistes et non par la conquête de nouveaux débouchés. Il y a là, selon Hirschman une méconnaissance volontaire, de nature idéologique, de la complexité des rapports entre politique et économique.
Cest en particulier dans lessai intitulé « Un certain penchant à lautosubversion », quHirschman propose une systématisation de ses vues ; il propose en effet, dexpliquer les entorses de léconomiste aux codes de lexpérience à deux grands types dinterprétation que lon pourrait, par commodité, associer aux noms de Freud et de Dumézil :
La première, en effet, insiste sur certaines pulsions de lhomme de science : « si les hommes de science (quil sagisse des sciences sociales ou des autres) sont rarement autocritiques au point de se livrer à lauto-subversion, il y a à cela une raison évidente : ils attachent beaucoup damour-propre, voire une bonne part de leur identité aux conclusions et aux propositions qui les ont fait connaître ».
La seconde insiste plus volontiers sur la présence darchétypes voire de mythes. Dans le texte cité Hirschman évoque, par exemple, « lemprise quexercent sur nos esprits certaines conceptions élémentaires sur « la façon dont se passent les choses » dans le monde physique et les analogies avec le monde social que nous sommes enclins à en tirer ». Dans The Rhetoric of Reaction, il insiste plus nettement sur lattraction de certains mythes ou stéréotypes comme Hybris ou Nemesis.
2. Effet de persuasion et effet de recrutement
Cest dans larticle « Confession dun dissident » quHirschman propose une distinction à laquelle il tient énormément : réfléchissant à limpact des « idées nouvelles » sur le changement et la perception du changement, il distingue un simple « effet de persuasion » dun autre effet, quil juge beaucoup plus fécond, « leffet de recrutement ». Ce dernier a un effet indirect si bien quil « arrive fréquemment que leffet de recrutement soit beaucoup plus important e plus durable que leffet de persuasion » : à la différence de limpact niveleur de leffet de persuasion, leffet de recrutement créé de la turbulence et de linnovation ; il favorise ladoption de positions différenciées cohabitant sur un thème donné ; il favorise débat, échange et mise à lépreuve publique des idées. Une impulsion initiale représentée par quelques contributions a un effet multiplicateur : « ce domaine prend vie et sanime tout à coup de discussions et de controverses, et attire quelques-uns des membres les plus intelligents, les plus énergiques et les plus dévoués dune génération ». La réception du communautarisme en Allemagne a permis à Hirschman dillustrer une première fois cet effet : les réticences allemande vis-à-vis du concept de communauté allaient permettre lémergence dune autre théorie fondée sur le rôle des conflits sociaux. Un autre cas également significatif est présenté dans son article sur la révolution keynésienne.
Dans ce travail, il est une nouvelle fois question de limpact des « idées nouvelles », de leur capacité à lever les doutes et à susciter laction. Un premier acquis net du keynésianisme a été de créer, en Grande-Bretagne, dans limmédiat après-guerre un espace de discussion entre rivaux politiques sur la gestion de léconomie. Il inventait en effet une solution théorique à ce qui auparavant apparaissait comme un vide : la possibilité quil puisse exister quelque chose entre la planification centralisée, dun côté, dun autre côté, le libéralisme économique traditionnel qui rejetait toute intrusion de lEtat dans léconomie. Le keynésianisme favorisa lémergence dun consensus, non pas au sens dun nivellement des valeurs et opinions, mais au sens dun communauté de débats. Généralisant, Hirschman souligne quune nouvelle idée économique « peut offrir une base commune entièrement nouvelle à des positions entre lesquelles nexistait précédemment aucune zone intermédiaire». Linvention dune véritable opportunité daction eu comme sous produit une « infusion desprit civique », permis un développement de laction publique, créa « un esprit de dévouement énergique au service public ».
Le keynésianisme eu également un fort « effet de recrutement » attirant débats et controverses : dans son sillage sépanouirent de nouvelles spécialités à très forts potentiels : léconomie de la croissance, dabord, qui, à partir des travaux dHarrod et Domar allait solliciter les concepts de multiplicateur, defficacité marginale du capital, de propension à épargner ; ensuite, léconomie du développement qui allait généraliser la notion de sous-emploi des ressources. Mais le keynésianisme permis également à lopposition, de M. Friedman à J. Buchanan, de se recomposer : « les traditionalistes reformulèrent la position « classique » avec plus de rigueur et dénergie, mais aussi avec plus dintransigeance ».
3. Lautosubversion
La tendance à lautosubversion désigne une tendance forte du projet dHirschman. Il sagit dune tendance personnelle, originelle, même si sa formulation est ici tardive. Dans plusieurs fragments autobiographiques il a lui-même indiqué que tout au long de son enquête il sest interrogé sur lutilité « dêtre en permanence pourvu dun ensemble complet dopinions bien tranchées ». Lutilité individuelle se mesure à laune de la reconstruction continue de lexpérience démocratique. Il nest pas étonnant que lhistorique de cette tendance conduise Hirschman à revisiter le contexte des années trente. Il évoque ainsi lempreinte laissée par lexemple dEugenio Colorni et de ses compagnons dans la lutte anti-fasciste : « ce qui me fascinait, cétait le lien étroit qui existait entre leur attitude intellectuelle, refusant tout embrigadement idéologique, et leur attachement à une action politique périlleuse. Cest précisément le scepticisme et le style exploratoire avec lesquels Colorni et ses amis abordaient les questions philosophiques, psychologiques et sociales qui les poussaient à agir dans des situations où la liberté de pensée était étouffée, où linjustice leur paraissait criante, la bêtise insupportable. (
) ils entendaient prouver que, loin de miner ou daffaiblir laction, le doute pouvait la motiver ».
Ce passage révèle clairement la connexion établie par Hirschman entre lexpérience démocratique et lexpérience en général. Le processus démocratique nécessite une approche expérimentale attentive aux conséquences réelles dune action sur la réalité des arbitrages complexes à opérer dans le cours continu de lévolution. Une dimension essentielle de la question passe, semble-t-il, par la constitution de la personnalité démocratique, « la façon plus ou moins autonome dont les opinions se sont formées ». La question de lautonomie est une nouvelle fois capitale ; Hirschman récuse le discours créditant a priori favorablement les opinions opiniâtres ; proches du réflexe ou du conditionnement, ces opinions fixes traduisent une méconnaissance de la réalité du conflit, inhérent au processus de coopération économique, sociale, politique. Au contraire, « de récentes contributions à la théorie de la démocratie ont insisté sur le rôle de la délibération dans le processus démocratique : pour quune démocratie fonctionne bien et perdure, a-t-on soutenu, il est capital que les opinions ne soient pas pleinement formées avant le processus de délibération ». Cest en ce sens que lexpérience démocratique passe par la constitution dun certain type de personnalité. Lexpérience sadapte ici de façon très particulière à la réalité dans le sens où elle permet de la modifier, de la transformer dans le sens souhaité. Cest dans cette perspective que lexpérience démocratique nest quune manifestation de lexpérience en général. Cest également ce qui conduit Hirschman à mieux préciser le statut de la notion « dautosubversion ».
Ce penchant à lautosubversion vise à démontrer quune tendance que le chercheur a introduit plus tôt mérite dêtre profondément reconsidérée et nuancée en prêtant attention à la ligne opposée, à la lumière dévènements ou de découvertes ultérieures . Hirschman indique que ce penchant a très tôt qualifié ses recherches, mais que ce nest que dans son dernier travail, The Rhetoric of Reaction quil a cédé « à cette propension à lintérieur du même livre », en rédigeant subitement un chapitre sur la rhétorique progressiste. Plusieurs ressorts ont joué : un certain amusement, une gourmandise vraie à saper ses propres développements, lespoir dun « bénéfice substantiel » en faisant de nouvelles découvertes pratiques, mais surtout des valeurs morales : « sitôt que lidée men effleura lesprit, ce fut pour moi un devoir daller de lavant : nen rien faire eût été une forme dauto-censure ou de dissimulation ». Cest ici pour lui loccasion de rappeler que ce qui spécifie le travail du chercheur constitue une caractéristique générale à cultiver pour constituer la personnalité démocratique : « ce que jappelle ici lautosubversion peut contribuer à nourrir une culture plus démocratique où, non contents davoir le droit de professer des opinions et des convictions personnelles, les citoyens sont prêts à les remettre en question à la lumière darguments et déléments inédits ».
CONCLUSION
Hirschman a décrit son projet comme étant une interrogation sur les micro-fondements, en particulier économiques, dun ordre social démocratique. Cela témoignait dune volonté de subordonner léconomie politique à un rigoureux impératif démocratique. Laccent porté sur le possible signalait clairement lempreinte pragmatiste de son économie politique ; comme tout pragmatiste, en effet, et pour reprendre une fois encore les termes de William James, il a constamment accordé « sa confiance à des possibilités qui ne sont pas des nécessités ». A ce projet ont donc répondu les analyses sur le développement, les investigations dans le domaine de lhistoire des idées dintérêt ou de marché, ou enfin les réflexions novatrices sur les organisations, les institutions, les comportements. Cest ce que traduisait également, en amont, les notions-clés, trespassing, bias for hope, shifting, etc
significative dune volonté dexpérimentation.
Souligner lenracinement pragmatiste de léconomie politique dHirschman permet en conclusion daborder encore deux questions ; dune part celle de sa situation au sein de lhistoire de la discipline économique ; dautre part celle de limportance actuelle de son uvre au sein des sciences sociales.
La première question renvoi immédiatement à une interrogation plus précise concernant les affinités entre luvre dHirschman et certaines traditions dites « hétérodoxes » en Economie. Il est évident, par exemple, que son travail manifeste de grandes proximités avec les orientations défendues par la vieille école Institutionnaliste Américaine. La tentation est grande de souligner la parenté entre léconomie politique de John Rogers Commons très influencée par le pragmatisme de J. Dewey - et celle dAlbert Hirschman. Lidée de rapprocher Hirschman de la tradition Institutionnaliste Américaine et de son soubassement pragmatiste nest pas neuve. Etudiant sa méthodologie, C. K. Wilber et S. Francis militent en ce sens ; B. Sanyial montre également que sa conception de la croyance est assez proche de celle que défendait Dewey, alors que, de son côté, C. F. Sabel souligne des proximités nettes dans lanalyse du comportement et des effets dapprentissage. Le rapprochement se heurte néanmoins aux réticences dHirschman lui-même. Réagissant à un commentaire il avouait récemment se hérisser « lorsquon me classe parmi les économistes « athéoriques » ou « antithéoriques », voire « institutionnel » ». Cependant, Hirschman faisait par là de curieuses concessions au point de vue « orthodoxe » le moins tolérant dont lun des leitmotivs a été justement dimposer lassimilation entre économie « institutionnaliste » et biais « antithéorique ». Lassimilation trop rapide entre « institutionnel » et anti-théorique » pouvant être écartée, il est alors intéressant de pointer les ressemblances entre la tradition Institutionnaliste et luvre dHirschman. Dans Underground Economics. A Decade of Institutionalist Dissent, W. M. Dugger indique que cest lexigence forte de réalisme qui permet didentifier lInstitutionnalisme. Cette allégeance au réalisme se traduit alors par sept traits distinctifs : 1° Lattention accordée au changement et aux processus ; 2° Le soucis dintégrer le pouvoir et les conflits à lanalyse économique ; 3° Le scepticisme vis-à-vis des institutions et des comportements courants et la conscience de leur relativité voire de leur plasticité ; 4° Une approche dichotomique insistant sur la complexité des déterminants de laction individuelle orientée de façon très variable suivant les contextes et les périodes, soit vers lintérêt individuel ou corporatif, soit vers laction collective et le bien public ; 5° la mise en avant des notions de déséquilibre et dévolution au détriment du concept classique déquilibre ; 6° Une conception holiste insistant sur limbrication des phénomènes économiques dans les réalités sociales, politiques et culturelles ; 7° Une optique instrumentaliste dénonçant en économie lillusion dune économie strictement positive et donc dégagée des valeurs alors quau contraire, lintelligence économique - qui concerne aussi bien les fins que les moyens - est guidée par des valeurs édictées et négociées par les acteurs et les collectifs dans le cours continu de lévolution. Ces différentes caractéristiques sont manifestement présentes et actives dans léconomie « possibiliste » dHirschman. Son uvre manifeste dailleurs des proximités nettes avec celles déconomistes « hétérodoxes » ayant après 1945, relayé les efforts initiaux de Veblen, Commons ou Mitchell, des économistes tels que G. Myrdal, F. Perroux ou J. K. Galbraith. Elle sen distingue subtilement toutefois, dans un esprit une nouvelle fois authentiquement pragmatiste, par ses préoccupations pacificatrices au sein de la communauté des économistes ; en effet, Hirschman souligne lui-même « avoir toujours cherché les moyens (
) de maintenir le contact avec les « orthodoxes », toujours cherché à convaincre les personnes du camp adverse des autres options possibles, à travers des raisonnements qui leur sont familiers ».
Souligner le soubassement pragmatiste de léconomie politique dHirschman na pas un intérêt seulement taxinomique et, en quelque sorte, rétrospectif. Cela permet également in fine de revenir sur la controverse qui a opposé Paul Krugman et Michael Piore au sujet de la fécondité de cette uvre, sur sa pertinence pour le présent de léconomie politique.
Insister sur la permanence de linspiration pragmatiste de léconomie dHirschman - des toutes premières contributions sur le développement dans les années soixante à ses derniers essais sur les dispositifs rhétoriques - conduit à souligner le caractère avant-coureur de son travail, la fonction de vigie quil a pu jouer et peut jouer encore aujourdhui pour les économistes. Cest son pragmatisme personnel qui a conduit Hirschman à modifier le regard que léconomiste portait sur les notions traditionnelles de vérité et de réalité et à souligner que le dialogue entre économie et politique devait nécessairement inclure une réflexion sur les conditions du pluralisme. Cette orientation de sa recherche la conduit à anticiper une évolution de fond quenregistrent aujourdhui les sciences sociales et que commencent à reconnaître certains secteurs de la recherche économique.
Ses principales recherches annoncent puis accompagnent, en effet, ce quon identifie désormais comme un véritable « changement de paradigme » en sciences sociales. Marcel Gauchet a ainsi montré comment lanalyse du totalitarisme avait participé à lérosion du paradigme critique basé sur les pensées du soupçon et invité au développement dun nouveau paradigme motivé par lélucidation de lidentité historique et appuyé, dune part, sur la « réhabilitation de la part explicite et réfléchie de laction », dautre part, sur « une intelligence élargie du politique ». Paul Ricoeur, sappuyant sur deux recueil témoins des nouvelles orientations de lhistoriographie, indiquait similairement quelles procédaient explicitement « dune critique de la raison pragmatique » attentive « au caractère toujours plus problématique de linstauration du lien social ». Il poursuivait, « cest pourquoi désormais on parlera plus volontiers de structuration que de structure, sagissant des normes, des coutumes, des règles de droit, en tant quinstitutions capables de faire tenir ensemble les sociétés
cette affiliation spontanée à une critique de la raison pragmatique a rendu plus attentif à larticulation entre pratiques proprement dites et représentations, que lon peut légitimement tenir elles-mêmes pour des pratiques théoriques ou mieux symboliques ».
Ce changement de paradigme est-il perceptible en économie ? La réponse est naturellement complexe. Toutefois plusieurs indices signalent le développement de tendances allant dans cette direction annoncée par les travaux dHirschman. Deux dentre-elles méritent une mention rapide ;
Retour au dialogue philosophie/économie.
En 1985, dans léditorial de lancement de la revue Economics and Philosophy Daniel Hausman et Michael C. McPherson prenaient acte du fait que la ruine du positivisme logique rendait lhospitalité à nouveau hautement souhaitable entre économistes et philosophes. Les deux éditeurs invitaient ainsi les économiste à prendre conscience des conséquences du tournant philosophique majeur quavait enregistré la philosophie en Amérique depuis une trentaine dannées, tournant sanctionné en particulier par un renouveau net du pragmatisme. Ce renouveau était à lorigine des travaux les plus novateurs dans le domaine de la théorie littéraire, dans celui de lhistoire des sciences, dans celui enfin de la philosophie morale et politique.
Toutefois, en économie, au début des années 80, déjà, les changements étaient perceptibles et témoignaient dune réelle interrogation collective conduisant à réviser un certain nombre de certitudes scientistes : Mark Blaug publiait alors son manifeste en faveur de ladoption par les économistes du falsificationnisme popperien et, presque simultanément, Donald N. McCloskey lançait dans les colonnes du Journal of Economic Literature son iconoclaste appel en faveur de la rhétorique économique. Depuis lors le lancement de collections, la parution danthologies, la publication de nouvelles revues spécialisées, la tenue de colloques sont venus témoigner de la vitalité de ce mouvement et de linstitutionnalisation du domaine. Les multiples questionnements philosophiques sur léconomie se sont articulés autour de deux questions fondamentales : le rapport entre faits et valeurs en économie, la situation de léconomie entre différentes cultures - sciences et littérature, mais également rapports à lhistoire, à la sociologie, à lanthropologie, à la linguistique -. Ce sont ces deux interrogations qui motivent les réponses, au demeurant très différentes, faisant de léconomie une science inexacte et séparée, une branche des mathématiques appliquées et de la philosophie contractualiste, une science qui, comme les autres, à vocation à faire des prédictions testables, une discipline pragmatique surtout soucieuse de réalisme, un champ de lanalyse devant se renouveler plus ou moins complètement au contact de la sociologie, voire comme toute science, une conversation, un langage. Ces différentes propositions ont en commun de participer à une réflexion densemble sur le caractère politique et moral de léconomie.
Nouvelles orientations en économie du développement.
De ses fructueuses explorations sur le choix social, les famines et la pauvreté, la mesure et la définition des inégalités, Amartya Sen a ramené lidée que les avancées de la théorie économique procédaient des progrès conjoints de ses dimensions éthique et mécanique. Lanalyse du développement lui apparaît alors comme un terrain propice à lexercice de cette solidarité : « Il nest pas très difficile de comprendre pourquoi le concept de développement est si important pour la science économique. La résolution des problèmes économiques nécessite sans aucun doute des solutions techniques, et un nombre important dentre elles relèvent indiscutablement de « lingénierie » économique. Toutefois la réussite intrinsèque dune mesure ne peut être jugée quà laune des améliorations quelle entraîne dans la vie des gens. Lamélioration des conditions de vie doit clairement sinscrire comme lun des objectifs essentiels le premier dentre-eux même sans doute du métier de léconomiste, et cette amélioration est déjà un élément constitutif du concept de développement.
Dans un article témoin, publié en 1983, Sen revenait sur le diagnostic délivré peu avant par Hirschman sur le déclin de léconomie du développement. De nombreux éléments du diagnostic étaient validés par léconomiste dorigine indienne. Toutefois il signalait également que la reddition était hors de propos : comme lavait montré Hirschman, dès son origine léconomie du développement avait exploité deux thèmes originaux et prometteurs : le sous-emploi rural et lindustrialisation tardive. Léconomie du développement avait dès lors, à rebours dune prescription du tout-marché, insisté sur la nécessité pour les jeunes nations dorganiser une rapide accumulation du capital et un progrès de lindustrialisation synonymes de résorption du sous-emploi massif. Sen souligne que les principaux indicateurs valident globalement la justesse de ces recommandations. Ce quil reproche dès lors à Hirschman est un certain manque de persévérance ; il demeure indispensable pour léconomie dexplorer sur des terrains propices, tel lanalyse du développement, les articulations complexes entre économie et politique, économie et éthique. Dans larticle de 1983 il suggère quelques dépassements nécessaires des premières intuitions risquées trente ou quarante ans auparavant par les pionniers du développement, Hirschman, mais aussi H. Singer, P. Rosenstein-Roldan, A. Lewis ou dautres encore ; deux dépassements principaux peuvent être rapidement mentionné ici : premièrement, il est crucial de considérer la croissance, en particulier la croissance des revenus, comme un moyen et non une fin du développement ; cest la croissance des capabilités, correctement approximée par les fonctionnements, qui constitue le meilleur indicateur du développement ; deuxièmement, le niveau des fonctionnements est dépendant de facteurs complexes, économiques, mais également politiques ; plus fondamentalement encore, le développement est donc une politique. Larticle de 1983 annonce la percutante définition du développement que présente aujourdhui Sen dans son dernier ouvrage : « Le développement, écrit-il, peut être appréhendé (
) comme un processus dexpansion des libertés réelles dont jouissent les individus ». Ce quil importe de noter cest les continuités quil est possible de souligner entre cette définition et certains traits caractéristiques des recherches antérieures dHirschman : linterrogation portée sur laction et la liberté contre les divers déterminismes possibles; le refus du positivisme et du scientisme ; linvitation pour léconomiste à butiner sur les terrains de la philosophie morale et politique, mais aussi sur celui dautres sciences humaines, enfin sur celui de lhistoire des idées et des pratiques ; la volonté de concilier rigueur et pertinence. Ce que recouvre plus généralement ces recherches cest lexigence dexplorer incessamment les dimensions morales et politiques de léconomie.
Hirschman affirmait récemment, « mon objectif à moi nest pas de prévoir des tendances. Je mapplique plutôt à découvrir ce qui peut se produire et à attirer lattention des lecteurs là-dessus. De là vient peut-être mon activisme ; peut-être en cela, suis-je toujours un militant : je mintéresse, avant tout, à la constellation de faits et de situations nécessaires pour que se réalisent de bonnes choses. Je cherche toujours à faire des propositions et à convaincre que certaines choses sont possibles. En ce sens, je suis bien un activiste ». Cest cet engagement consistant continûment à guetter, à attirer lattention et à susciter la discussion sur les chances de réalisations démocratiques concrètes, en particulier sur le terrain économique et social, qui caractérise lenquête dHirschman. Engagement complet - du cur et de la raison a-t-il dit car lobjectif est chaque fois de rapprocher et damorcer un échange public sur ce quil est possible dentreprendre en commun, en terme de fins tout autant que de moyens. Il aboutit alors à une théorie économique motivée par laction démocratique, solidaire dune conception dans laquelle lhomme nest plus le jouet de lois qui le dirigent mais dans lequel il peut se rendre acteur dans un monde quil transforme. Cest en cela que cette uvre constitue indiscutablement une contribution majeure à léconomie politique moderne.
Principaux travaux dAlbert O. Hirschman*
1938.
« Note su due recenti tavole di nuzialita della popolazione italiana », Giornale degli economisti, janvier.
« Les finances et léconomie italienne : situation actuelle et perspectives », Supplément du bulletin quotidien, 123 (1), juin.
1939.
« Italie », Lactivité économique, vol. 15, 16, 17.
1943.
« The Commodity Structure of World Trade », Quaterly Journal of Economics, august.
« On Measures of Dispersion for a Finite Distribution », Journal of the American Statistical Association, september.
1945.
National Power and the Structure of Foreign Trade, Berkeley, Californie : University of California Press.
1946.
« Bilateralism and Proportionalism Two Aspects of Trade Structure », Review of Foreign Developments, december.
« Schumans Devaluation Paradox », Review of Foreign Developments, december.
1947.
« Conditions and Tests of Successful Devaluation : A Mathematical Note », Review of Foreign Developments, January.
« Exchange Control in Italy, I », Review of Foreign Developments, March.
« France and Italy : Patterns of Reconstruction », Federal Reserve Bulletin, 33 (4), April.
« Exchange Control in Italy , II », Review of Foreign Developments, May.
With F. M. Tamagna, « British-Italian Financial Settlement », Review of Foreign Developments, May
« Swiss Foreign Economic Policy », Review of Foreign Developments, June.
« Public Finance, Money Markets, and Inflation in France », Review of Foreign Developments », July.
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A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, Paris, Les Belles Lettres, 1997, p. 109.
Principales informations dans A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., 1997 ; voir également les pièces autobiographiques réunies dans Un certain penchant à lautosubversion, Paris, Fayard, 1995 ; également entretien accordé à R. Swedberg (ed.), Economics and Sociology, Princeton, N.J, 1990. Enfin nombreuses indications dans L. Meldolesi, Discovering the Possible : The Surprising World of Albert O. Hirschman, University of Notre-Dame Press, 1995.
Plusieurs recueils darticles accompagnent ces ouvrages sur le développement : A Bias for Hope : Essays on Development and Latin America (1971), la plus grande partie de Essays in Trespassing : Economics to Politics and Beyond (1981) est constituée darticles sur le développement. Enfin, Getting Ahead Collectively : Grassroots Experience in Latin America (1984).
Il faut ici adjoindre le recueil Rival Views of Market Society and Other Recent Essays (1986).
A Propensity to Self-Subversion publié en 1995 est le dernier recueil paru à ce jour. Crossing Boundaries, paru en 1998 est la traduction anglaise de Passagi di frontiera. I luoghi e le idee di un percoso di vita, entretiens avec Hirschman réalisé en octobre 1993 à Princeton par C. Donzelli, M. Petrusewocz et C. Rusconi et publié en 1994 chez Donzelli Editore.
Paul Krugman, « The fall of development economics », in L. Rodwin and D. A. Schön, Rethinking the development experience, ouv. cit., pp. 39-58. Ces critiques sont reprises et plus amplement développées dans P. Krugman, Development, Geography and Economic Theory, The MIT Press, 1995, ch.1. Il estime que les très riches intuitions proposées par les pionniers du développement sur des notions telles que les complémentarités stratégiques en matière dinvestissement ou bien les défauts de coordination dans lunivers marchand ont été longtemps ignorées en raison même de lattitude hostile de ces pionniers vis-à-vis de la modélisation.
Michael Piore, interventions reproduites dans L. Rodwin and D. A. Schön, Rethinking the development experience, ouv. cit., pp. 289-291 et p. 300.
J. A. Schumpeter, Histoire de lanalyse économique, Tome I, ouv. cit., p. 29.
A. Koyré, « De linfluence des conceptions philosophiques sur lévolution des théories scientifiques » (1955), in A. Koyré, Etudes dhistoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 2e ed., p. 256.
A. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv., cit., p. 94.
A. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991, p. 266.
A. Hirschman, « La Rhétorique réactionnaire : deux ans après », in A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, Paris, Fayard, 1995, p. 77.
A. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, ouv. cit., pp. 219-220.
Hilary Putnam définit le pragmatisme en soulignant que « la raison dans sa totalité ce sont nos diverses manières de discerner le bien et dy tendre. La raison ce serait donc en quelque sorte le bien appréhendé par ce que lon croit, le bien appréhendé par la pensée. Ce serait cela pour moi le rationnel ou le raisonnable. La distinction entre ce que lon croit et ce que lon fait, entre la pensée et laction, est une dictinction artificielle, dictée par lanalyse, tout comme est une distinction artificielle celle dressée entre le rationnel et le bien », H. Putnam, Définitions, Combas, LEclat, 1992, p. 79. Que se soit chez ses fondateurs après 1870 ou chez ces représentants actuels, le pragmatisme na jamais constitué un mouvement parfaitement homogène. Deux éléments présents dans la remarque de Putnam permettent de repérer lorientation pragmatiste dune pensée :
Les pragmatistes saccordent à rejeter la conception de la vérité représentation, de la vérité copie. Il lui substitue une autre conception reliant vérité et croyance. La croyance est définie comme une habitude daction. Elle résulte dun processus continu de recherche denquête conduisant à améliorer ladaptation de lhomme à son milieu tant naturel que social. La vérité relève plus de linvention que de la découverte ; toujours faillible elle est indissociablement liée à lexpression , à la réalisation et à lévolution de certains intérêts.
Les pragmatistes appliquent cette conception de la vérité au domaine de léthique et du politique. Il nexiste pas une éthique hors du monde ; la « vérité » éthique ou politique sinvente continûment au contact du milieu ici social et cette invention concerne aussi bien les moyens que les fins, les faits que les valeurs. Le problème spécifique quaffronte ici lesprit dexpérimentation est celui de la conciliation, du règlement des conflits ininterrompus procédant de divergences dintérêts et/ou de valeurs qui accompagnent nécessairement lévolution. Lenquête éthique et politique permet déprouver les conditions de la communication au sein dune communauté qui enregistre sans fin conflits et coopérations.
Ibid., p. 93.
La notion de « tempérament » est proposée par W. James dans le premier chapitre de son ouvrage Le Pragmatisme repris également dans son recueil La volonté de croire et autres essais. Voir les précisions apportées aujourdhui à cette notion par H. Putnam et R. A. Putnam dans « Les idées de William James », in H. Putnam, Le réalisme à visage humain, Paris, Seuil, 1994.
A. O. Hirschman, « Une ambition cachée », il sagit de la nouvelle préface écrite en 1994 à Development Projects Observed, repris in A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 184.
A. O. Hirschman, « A dissenters confession : revisiting The Strategy of Economic Development », in G. M. Meiers and D. Seers, (eds.), Pioneers in Developement (1984), traduction française, « Confession dun dissident. Retour sur Stratégie du Développement Economique », in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., p. 96.
Sur cette conjoncture, M. Béaud et G. Dostaler, La pensée économique depuis Keynes, Seuil, Paris, 1993.
G. M. Meier, « La période de formation », in G. M. Meier and D. Seers (eds.), Les Pionniers du développement, Economica, Paris, 1988, p. 23.
B. F. Hoselitz, The progress of underdeveloped areas, University of Chicago Press, 1952.
A. Touraine, « Quest ce que le développement ? », LAnnée Sociologique, 42, 1992, p. 46.
A. O. Hirschman, Stratégie du développement économique, ouv. cit., p. 38.
J. Robinson, « La théorie générale de lemploi », Economie Appliquée, 1, 1948, citée in M. Béaud et G. Dostaler, ouv. cit., p. 51.
Cest, par exemple, T. W. Hutchison qui notait récemment que laide à la prise de décision en matière de politique économique constituait la préoccupation constante de Keynes (T. W. Hutchison, Changing aims in economics, Oxford and Cambridges, Blackwell, 1992, p. 4). Concernant le lien dHirschman avec cet environnement keynésien, voir les remarques de M. Piore dans L. Rodwin and D. A. Schön (eds.), Rethinking the development experience. Essays provoked by the work of Albert O. Hirschman, The Brookings Institution/ The Lincoln Institute of Land Policy, Washington and Cambridges (USA), 1994, p. 13-14. Voir aussi larticle dA. O. Hirschman, « Comment les Etats-Unis ont exporté la révolution keynésienne », in Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., 1995.
A. O. Hirschman, Stratégie du développement économique, ouv. cit., p. 14
Ibid., p. 16.
Ibid., p. 17.
Ibid., p. 18.
Ibid., p. 19
Hirschman notait récemment que cette conception personnelle de la notion de conséquences inattendues de laction visait à briser le monopole exercé sur cette notion féconde par linterprétation réactionnaire, en particulier celle de F. Hayek. Il précisait que parfois, « il est possible de planifier avec succès : autrement dit, on ne se laisse pas toujours surprendre par des conséquences inattendues », La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., p. 96. Voir aussi, par exemple, les échanges polémiques avec R. Boudon en 1992.
Ibid., p. 19.
Ibid., p. 20.
Ibid., p. 22.
Ibid., p. 23.
Ibid., p. 38.
Ibid., p. 40.
On sait que Keynes avait quelques alliés à la LSE dans les années trente et quen particulier, son message touchait les jeunes économistes ; J. R. Hicks ou N. Kaldor sont des exemples souvent cités. De son expérience en 1935, Hirschman, mentionne surtout le nom dA. Lerner.
H. Putnam et R. A. Putnam, « Les idées de William James », in H. Putnam, Le réalisme à visage humain, ouv. cit., p. 416.
Similairement, H. Putnam souligne que pour W. James, « le prérequisit de tout changement social réside dans la défense passionnée de nouvelles idées et de nouveaux idéaux que lon oppose au scepticisme », ibid., p. 411.
Voir également les importantes remarques dans, A. Hirschman, « Convergences avec Michel Crozier », in A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., pp. 193-199.
A. O. Hirschman, « Political economics and possibilism », in A. Hirschman, A Bias for Hope, ouv. cit., p. 27. La notion est également reprise dans un autre texte, plus bref, « In defense of possibilism », in A. O. Hirschman, Rival views of market society and other Recent Essays, ouv. cit., 1986.
A. O. Hirschman, « Political economics and possibilism », art. cit., p. 28. Michael Piore note significativement quHirschman mérite dêtre salué pour ses propositions théoriques mais aussi « parcequil chemine dans notre domaine [celui de la science économique] comme une personnalité morale,
ses idées sont porteuses de ce regard», in L. Rodwin and D. A. Schön (eds.), Rethinking the development experience, ouv. cit., p. 300.
Cest en 1957 que L. Festinger publie A Theory of Cognitive Dissonance.
A. O. Hirschman, « Political economics and possibilism », art. cit., p. 31.
Ibid., p. 36 et p. 37.
A. O. Hirschman, « In defense of possibilism », in A. O. Hirschman, Rival Views of Market Society and other Recent Essays, ouv. cit., 1986. Il sagit dune critique de S. Eisenstadt, Gli esiti delle rivoluzioni: Societa autocratiche e democratiche post-rivoluzionarie, in I limiti della democrazia: Autoritarismo e democrazia nella societa moderna, ed. Scartezzini, Germanin and Gritti.
Ibid., p. 171.
Ibid., p. 173.
La réhabilitation de lhistoire, contre léquilibre, constituait une tendance forte chez les post-keynésiens comme N. Kaldor ou J. Robinson. Sur le renouveau des interrogations sur les rapports entre économie et histoire, voir le numéro spécial de la Revue Economique, 42, mars 1991.
Voir par exemple R. Aron, Leçons sur lhistoire, Paris, de Fallois, 1989.
Ibid., p. 174-175.
A. O. Hirschman, « The search for paradigm as an hindrance to understanding », in A. O. Hirschman, A bias for hope, ouv. cit., p. 342.
J. Schumpeter signale que Ricardo voulait clarifier et nettement formuler les propositions smithiennes ; « pour y arriver, il a découpé le système économique en morceaux, pour en mettre ensuite le plus possible en paquets quil rangeait bien au frais pour quainsi le maximum de choses fussent figées dans leur immobilité et « données ». Ensuite, il a empilé postulat simplificateur sur postulat simplificateur, ayant en fait tout résolu par ces postulats, et il sest retrouvé avec seulement un petit nombre de variables globales, entre lesquelles, dans le cadre de ces postulats, il a établi des relations simples et unilatérales, et cest ainsi quau bout du compte les résultats recherchés ont découlé presque comme des tautologies », Histoire de lanalyse économique, vol. 2, Paris, Gallimard, 1984, p. 133
A. O. Hirschman, « Confession dun dissident : retour sur Stratégie du Développement Economique », in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, Paris, Gallimard, 1984, p. 69.
A. O. Hirschman, « France and Italy : patterns of reconstruction », Federal Reserve Bulletin, (33) 4, pp. 353-366.
A. O. Hirschman, « Economic and investment planning : reflections based on experience in Colombia », (1954), repris in Investment criteria and Economic Growth, MIT, Cambridges, 1961. Voir également A Bias for Hope, ouv. cit., pp. 41-62.
Hirschman cite les références classiques, R. F. Harrod, « An essay in dynamic theory », Economic Journal, (49), 1939 ; Toward a Dynamic Economics, 1948 ; E. D. Domar ; Essays on the Theory of Economic Growth, 1957.
A. O. Hirschman, Stratégie du développement économique, ouv. cit., p. 46.
Ibid., p. 47.
Ibid., p. 50. Il note un peu plus loin, « le développement est essentiellement entravé par la difficulté de canaliser lépargne existante ou en puissance vers les occasions dinvestissement productif offertes, cest-à-dire par une carence de la capacité de prendre et de mettre en uvre des décisions de développement », ibid., p. 50.
Ibid., p. 56.
Cet effet complémentaire de linvestissement, jouant sur la « capacité dinvestir », on peut « limaginer sous la forme dune relation de type multiplicateur, chaque investissement déterminant dans la période suivante, des investissements dun montant inférieur à celui de linvestissement initial », ibid., p. 58
Ibid., p. 57.
Hirschman cite ici, H. Simon, « Some strategic considerations in the construction of social science models », in P. F. Lazarfeld (ed.), Mathematical Thinking in the Social Sciences, 1954.
A. O. Hirschman, Stratégie du développement économique, ouv. cit., p. 63.
Ibid., p. 67.
Ibid., p. 68-69.
Ibid., p. 72.
Ibid., p. 67.
A. O. Hirschman, « Confession dun dissident : retour sur Stratégie du Développement Economique », in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., p. 73.
J. A. Schumpeter, Histoire de lanalyse économique, ouv. cit., vol. 3, p. 131.
F. Hayek publie en 1964 une introduction à la traduction dun recueil de contributions de F. Bastiat. Repris ensuite dans F. Hayek, The trend of economic thinking : essays on political economists and economic history, vol. III de The collected works of Friedrich August Hayek, Routledge, 1991, chap. 15.
M. N. Rothbard, Classical Economics, vol. 2, Edward Elgar, 1995, p. 267.
A. O. Hirschman, Journey Toward Progress, ouv. cit., p. 166.
A. O. Hirschman, « A prototypical economic adviser : Jean Gustave Courcelle-Seneuil », in A. O. Hirschman, Rival Views of Market Society and other Recent Essays, ouv. cit., p. 185.
Ibid., p. 186.
Ibid., p. 186.
A. O. Hirschman, « Confessions dun dissident », art. cit., p. 74.
A. O. Hirschman, Stratégie du développement économique, ouv. cit., p. 116.
Ibid., p. 80.
Ibid., p. 80.
Ibid., p. 81.
Ibid., p. 82-83.
Ibid., p. 84.
Ibid., p. 87.
Ibid., p. 88.
Ibid., p. 89.
Ibid., p. 89. Il note un peu plus loin, « la propriété qua linvestissement induit de susciter dautres investissements par lintermédiaire des complémentarités et des économies externes constitue une « aide » inappréciable quil importe dutiliser consciemment au cours du processus de développement. Elle exerce une poussée sur une masse dinvestissement et contribue ainsi à accroître la capacité de prendre de nouvelles décisions dinvestissement, cette ressource rare et impossible à économiser dans les pays sous-développés », ibid., p. 90.
Il mentionne F. Perroux, « Note sur la notion de pôles de croissance », Economie Appliquée, 1953 ; I. Svennilson, Growth and Stagnation of the European Economy ; enfin, W. Fellner, Trends and Cycles in Economic Activity, 1957.
Ibid., p. 96.
Hirschman écrit, « pour ces décisions de développement fondamentales, il ne suffit donc pas de compléter, de nuancer et de perfectionner de toute autre manière les critères habituels de linvestissement. Il nous faut élaborer des supports absolument nouveaux pour la pensée et laction dans ce domaine largement inexploré des séquences efficaces et des stratégies optimales de développement », ibid., p. 96.
Ibid., p. 99.
Ibid., p. 104.
Ibid., p. 112.
Ibid., p. 112-113.
A. O. Hirschman, « Economics and investment planning : reflections based on experience in Colombia », repris dans A bias for hope, ouv. cit., 1971.
A. O. Hirschman, « A generalized linkage approach to development, with special reference to staples », Economic development and cultural change, 1977, repris in Essays in trespassing, ouv. cit., 1981. Voir également lentrée « linkage » dans The New Palgrave, (reproduit en français sous le titre « Les effets de liaison dans le développement économique », in A. O. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., 1986).
A. O. Hirschman, Stratégie du développement économique, ouv. cit., p. 119.
Ibid., p. 119.
H. B. Chenery et T. Watanabe, « International comparisons of the structure of production », exposé présenté au congrès de lEconometric Society à Cleveland en 1956. Publié ultérieurement dans Econometrica.
A. O. Hirschman, Stratégie du développement économique, ouv. cit., p. 128.
Ibid., p. 130.
Ibid., p. 131.
Ibid., p. 138.
Clairement défini dans la remarque suivante dHirschman, « il apparaît que les difficultés qui compromettent la bonne marche des nouvelles entreprises sont les mêmes que celles qui font obstacles à leur promotion plus quelques autres. Nous avons découvert un nouveau type de déséquilibre susceptible de se produire dans les pays sous-développés : à un certain stade de leur croissance, ils peuvent être davantage capables de promouvoir de nouvelles entreprises que den assurer une gestion efficace », ibid., p. 161-162.
Ibid., p. 157.
Voir aussi, A. O. Hirschman, « Economics and investment planning : reflections based on experience in Colombia », art. cit., 1954, et A. O. Hirschman et G. Sirkin « Investment criteria and capital intensive once again », Quaterly Journal of Economics, 72, 1958.
Sur ce point, voir S. Teitel, « Productivity, mechanisation and skills. A test of the Hirschman hypothesis for Latin American industry », World Development, (9) 4, 1981. Egalement S. Lall, Learning to industrialise. The acquisition of technological capability by India, MacMillan, Londres, 1987. Ces processus dapprentissage, à lenvers, sont repris et développés dans A. O. Hirschman, Development project observed, ouv. cit., 1967. Sur cette conception de lapprentissage voir aussi D. A. Schön, « Hirschmans elusive theory of social learning », in L. Rodwin et D. A. Schön (eds.), Rethinking the development experience. Essays provoked by the work of Albert O. Hirschman, Brooking Institution, Washington, 1984.
A. O. Hirschman, « Les effets de liaison dans le développement économique », in A. O. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., p. 35.
Ibid., p. 41.
Ibid., p. 44.
Sur lenlisement, voir, A. O. Hirschman, « Quil ne faut pas nécessairement suivre la règle « une seule chose à la fois » », in Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., 1995.
Ibid., p. 49.
Faculté dEconomie et du Commerce de lUniversité de Trieste (Italie).
La communication était intitulé : «Mémoire sur le contrôle des changes en Italie». Il existe une traduction italienne in : A. O. Hirschman (1987) Potenza nazionales e commercio estero. Gli anni Trenta, lItalia et la ricostruzione. Il Mulino, Bologne, Edition rédigée par P.F. Asso et M. de Cecco.
Voir les travaux des années 1947 à 1951 dans la bibliographie.
Lanalyse de linflation chilienne est similaire à celle quil a élaborée avec Robert V. Rosa, sur les contrôles du crédit en France en 1949. Voir A. O. Hirschman et R.V. Rosa (1949) : «Post-war Credit Controls in France», Federal Reserve Bulletin, avril, pp. 348-60. A propos de lanalyse de linflation chilienne, voir le chapitre 2 du présent travail.
A. O. Hirschman, «Confession dun dissident», ouv. cit., p. 71.
A. O. Hirschman, ibid., p. 73.
Economía Colombiana, 1(2), octobre, 1954, pp. 531-40. Repris in Furió-Blasco, E. (1998) : Albert O. Hirschman y el camino hacia el desarrollo económico. F.C.E. Mexico. Chapitre 13, pp. 317-37.
(1954) : «Economics and Investment Planning : Reflections Based on Experience in Colombia», Investments Criteria and Economic Growth, Center for International Studies, MIT, Cambridge, Mass, 1961. Et, de 1957, «Investment Policies and Dualism in Underdeveloped Countries», American Economic Review, septembre, pp. 550-70.
A. O. Hirschman et G. Kalmanoff (1956) : Colombia : Highlings of a Developing Economy, Banco de la República de Colombia, Bógota ; A. O. Hirschman et G. Kalmanoff (1957) : Investment in Central America. Basic Information for United States Businessmen, US Department of Commerce, Washington ; et, A. O. Hirschman (1957) : «Economic Policies in Underdeveloped Countries», Economic Development and Cultural Change, 5, juillet, pp. 326-70.
A. O. Hirschman (1997) : La morale secrète de léconomiste. Entretiens avec C. Donzelli, M. Petrusewicz et Cl. Rusconi, Les Belles Lettres, Paris, pp. 75 et 76.
Ces travaux ont été publiés in A Bias for Hope, ouv. cit. Voir aussi les travaux publiés in A. O. Hirschman (dir) (1961) : Latin America Issues. The Twentieth Century Fund, N. York.
Sur cette réaction, voir ici, A. O. Hirschman, « Une ambition cachée », dans Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 186-187 ; voir également les remarques incluses dans La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., 1997.
A. O. Hirschman, Journeys Toward Progress, ouv. cit., p. 256. Dans le chapitre 5 The contriving of reform et lannexe qui lui est adjointe Models of reformmongring, pp. 251-297. Lobjectif principal de Journeys toward progress consiste précisement à analyser « le comportement des décideurs publics dans les situations de prise de décisions », ibid., p. 4.
Il reconnaît néanmoins la réalité du changement révolutionnaire lorsque les structures politiques et sociales sont trop rigides supposant notamment une forte concentration du pouvoir et une résistance à tout type de changement.
La violence est disséminée, locale, decentralisée et aussi « unilatérale, séquentiellel sans partage, ibid., p. 257 et p. 258.
Ibid., p. 263.
Hirschman critique lidée partagée par les révolutionnaires et les réformateurs selon laquelle le changement induit un accord préalable unanime.
Il sagit dun échange de faveurs (logrolling) (ou bien dun sacrifice mutuel (mutual sacrifice)), ibid., p. 265 et p. 270.
Dans ce cas, les réformateurs appuient le changement sur un problème non plus dans lanticipation dune réciprocité dactions mais dans leur propre intérêt.
Nous pourrions les baptiser solutions antagoniques à un problème, par comparaison aux solutions non-antagoniques, ces dernières consistant en mesures sensées améliorer le sort de chaque groupe ou, au minimum, le laissant dans une situation inchangée », ibid., p. 251. ; voir aussi p. 268.
Le développement du libre commerce dabord en Europe puis au niveau mondial lillustre. De même, le cas de linflation Chilienne conduisant à une situation de sacrifices mutuelles sinscrit dans la même logique : il suggère que chaque partie enregistre une perte immédiate proportionnelle à sa situation sociale afin de solder linflation, ibid., p. 271.
Ibid., p. 272.
De plus, si un problème sur lequel butent les réformateurs prend progressivement moins dimportance au regard de lensemble des groupes sociaux, il devient alors possible denvisager un changement non antagonique sur le problème en question.
Hirschman souligne à ce titre : Cest souvent le cas parce que les plus ardents partisans de la réforme parmi les révolutionnaire à lancienne mode se rendent compte à leur grande surprise que certains des changements sociaux quils recherchent peuvent être réalisés sans la révolution antérieure quoriginellement ils estimaient indispensable ibid., p. 275.
Il ny a pas par conséquent une solution à un problème unique obtenue à partir dun accord national ou dune action révolutionnaire, mais différents problèmes de taille plus ou moins importante qui se résolvent séquentiellement au cas par cas.
Les disponibilités en travail, en capital, en technologie, etc.
Lincertitude et la Latitude (ou la discipline) sont comprises comme les deux principales caractéristiques structurelles (structural characteristic, p. 4.) des projets de développement ; la Latitude est cette caractéristique dune projet (ou dune tâche) permettant au responsable de le guider, ou de le laisser dériver, dans une direction ou une autre, sans avoir à se préoccuper de contraintes extérieures, A. O. Hirschman, Development Projects Observed, p. 86.
Ibid., p. 131.
les personnes en place dont lincapacité aujourdhui et dans un avenir proche à assurer certaines tâches est patente devraient être systématiquement écartées (
) des postes et tâches qualifiés et remplacées par des nouveaux venus qui auront avantage à devenir « indispensable » dans cette fonction , ibid., p. 132.
Il est alors nécessaire de promouvoir un projet de développement par importation.
Cette politique sappuyant sur un important degré dincertitude initiale assure au pays concerné de laisser sa marque propre, car révélatrice de ses dotations spécifiques en ressources humaines et matérielles, sur cette politique , ibid., p. 135.
Nous avons des exemples particulièrement frappants de cette seconde catégorie dans les nombreuses expériences à travers lesquelles les cas de situation modifiable ont connus simultanément le succès et léchec, ibid.
Hirschman voit dans ces situations une illustration caractéristique du principe de la main qui cache (The principle of the Hiding Hand, ibid., p. 9-34).
Le projet Urugayen basé sur lintroduction de nouvelles techniques de travail agricole a permis pas seulement lutilisation dune technologie sophistiquée, mais surtout le souci continu dune approche rigoureuse ainsi que lexercice dun jugement , ibid., p. 150. Hirschman montre par ailleurs que bon nombre d'innovations techniques comprises dans certaines politiques de développement ont conduit "lentement, subtilement, mais néanmoins irrésistiblement à des changements additionnels dans le comportement". L'investissement technologique entraîne des évolutions sociales dont l'ampleur et l'effet sur le projet ne peuvent être prévus a priori affectant d'incertitude par conséquent la politique de développement.
Voir lexemple Nigérian.
Voir le détail des échecs recensés par Hirschman, ibid., pp. 156-159.
Ibid., p. 127.
Ibid., p. 85.
Jargumentais en conseillant dabandonner la recherché de schémas complets sensés prévoir entièrement les conséquences directes ou indirectes dun projet. Il est maintenant entendu que lanalyste de projet se doit à la modestie ; il ne peut même prétendre éclairer la prise de décision en classifiant clairement les diverses lignes dévolution dun projet selon leur avantage/désavantage, coût/bénéfice, actif/passif », ibid., p. 188.
Ibid., p. 188.
A. O. Hirschman, « Grandeur et décadence de léconomie du développement », in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., p. 45.
Ibid., p. 46.
Ibid., p. 48.
P. Valéry a publié deux lettres consacrées à la « Crise de lesprit » en 1919 dans la Nouvelle Revue Française.
G. L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999.
La précocité et la constance de la culture politique dHirschman doivent être soulignées ; dans les années trente, il connaissait déjà bien, outre la littérature socialiste de langue allemande, les moralistes français du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle, Pascal, Montaigne, Diderot, La Rochefoucauld. National Power and the Structure of Foreign Trade, rédigé en 1941-1942 présente des références à Machiavel, Fichte, Bacon, Hume, Constant. Identiquement, ses travaux de maturité témoignent dune grande connaissance du renouveau de la philosophie politique et morale depuis une trentaine dannées. Hirschman se réfère aussi bien dailleurs, aux débats de langue anglaise opposant libéraux, libertariens, communautariens, quà la littérature continentale sur la critique du totalitarisme et la nature de la démocratie.
La lecture des classiques de la sociologie a joué également un rôle important . La connaissance des travaux de Max Weber de Georg Simmel, puis de leurs principaux commentateurs américains, L. Coser et R. Dahrendorf permettait, dune part, une compréhension plus fine du rôle des conflits dans le changement social, dautre part, invitait à situer en priorité linvestigation au niveau des phénomènes micro-sociaux. Les convergences repérées plus tard par Hirschman avec luvre de Michel Crozier allaient dans le même sens.
En économie politique, les références dHirschman ne pouvaient être quhétérodoxes. Néanmoins, il cite dès son premier grand travail les réflexions pionnières dY. Edgeworth sur les rapports entre la guerre et léconomie. Il semble toutefois que les proximités les plus apparentes, comme nous le verrons dans lanalyse de linflation et des inégalités, soient celles que lon constate avec le groupe Cambridgien qui, dans les années 1950-1960 proposa de croiser les enseignements de J. M. Keynes et ceux de K. Marx.
A. Sen, « Responsabilité sociale et démocratie : limpératif déquité et le conservatisme financier », in A. Sen, Léconomie comme science morale et politique, Paris, La Découverte, p. 89.
J. Gouinlock, « Philosophy and moral value : the pragmatic analysis », in R. J. Mulvaney and P. M. Zeltner, Pragmatism : its Sources and Prospects, University of South Carolina Press, 1981, cité dans J. P. Cometti, « Le pragmatisme : de Peirce à Rorty », in J. P. Mayeur, La philosophie anglo-saxonne, Paris, PUF, 1994, p. 427.
A. O. Hirschman, « Confession dun dissident : retour sur Stratégie du Développement Economique », in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., p. 94.
Lorsque ce processus est en échec, on proclame « que la démocratie est en crise et quelle sengage dans des jeux à somme nulle ou négative. On cherchera alors des solutions « fondamentales », telles que la fin de la lutte « destructrice » des parts, ainsi quun accord national sur des objectifs de base, pour permettre à la société davancer le long dune voie « équilibrée » en progressant simultanément vers chacun des objectifs sur lesquels laccord sest fait. Telle est la tentation corporatiste et autoritaire, toujours présente, qui soffre quand un régime pluraliste ne sen tire pas bien », ibid., p. 94.
P. Renouvin et J.-B. Duroselle, Introduction aux relations internationales, Paris, 1964.
A. O. Hirschman, National power and the structure of foreign trade, ouv. cit., p. 5.
Ibid., p. 5
« Dans une situation de libre-échange, l'incapacité de développer les ressources nationales qui contribueraient au renforcement du pouvoir économique et militaire du pays, ainsi que la peur d'être privé des approvisionnements indispensables en cas d'urgence n'ont cessé d'apparaître comme les deux principaux moteurs d'une politique protectionniste et autarcique », ibid., p. 6.
« Mill fut l'un des premiers à montrer que les bénéfices matériels tirés du commerce international ne sont pas forcément répartis également entre les diverses nations membres du système d'échange », ibid., p. 6.
Ibid., p. 12.
Ibid., p. 14.
Ibid., p. 28.
Ibid., p. 20.
Ibid., p. 21.
Hirschman souligne ici significativement, « Un pays qui tire de plus grands bénéfices du commerce de sa propre production que des importations peut être amené plus facilement à faire des concessions en fonction du taux d'échange qu'un pays pour qui le commerce n'est qu'à peine rentable dans les conditions existantes», ibid., p. 23.
Il note dailleurs, « L' approche moderne qui insiste sur l'immobilité, les frais généraux et l'exploitation insuffisante des ressources amène à comprendre pourquoi l'idée universellement partagée selon laquelle les véritables bénéfices tirés du commerce reposent sur les exportations est plus qu'une simple illusion du peuple », ibid., p. 27.
« En réalité, il apparaît alors pour de nombreux Etats souverains que le principe élémentaire de toute politique de puissance nationale est de ne plus diriger ses échanges vers les grandes puissances commerciales, pour favoriser les petites nations commerçantes. Ce principe doit donc s'ajouter à celui établi auparavant, à savoir que les échanges doivent être orientés vers les pays plus pauvres. Ces deux principes ne sont en aucun cas contradictoires, dans la mesure où de nombreux Etats sont à la fois pauvres et petits », ibid., p. 31.
Hirschman remarque que « », ibid., p. 39.
Ibid., p. 40.
Ibid., p. 40.
Ibid., p. 71.
Cest là encore loccasion pour Hirschman de rappeler lun des principaux enseignements de son travail : « Le lien étroit qui unit les concepts politiques tels que "la dépendance vis-à-vis de pays étrangers" et les concepts d'analyse économique, tels que "le gain dans léchange" ou "le marché de substitution", a été clairement expliqué», ibid., p. 73.
Ibid., p. 75.
Hirschman peut donc noter, « De cette manière, le commerce extérieur cause une dépendance maximum pour certains pays, ce qui n'est en aucun cas le résultat systématique d'une politique consciente des autres pays », ibid., p. 75.
Ibid., p. 76.
Ibid., p. 77.
Ibid., pp. 79-80.
A. O. Hirschman, « Beyond assymmetry : critical notes on myself as a young man and on some other old friends », publié initialement dans International Organization (1978), reproduit en préface à la deuxième édition de, National power and the structure of foreign trade, (1980), p. VI.
Ibid., p. VII.
A. O. Hirschman, Journey toward progress, ouv. cit., p. 162.
Ibid., p. 176.
Ibid., p. 181.
Ibid., p. 193.
Ibid., p. 195.
Ibid., p. 199.
Ibid., p. 208.
Ibid., p. 209.
Ibid., p. 213.
Ibid., p. 215.
Ibid., p. 216.
Ibid., p. 220.
Ibid., p. 221.
Ibid., p. 221.
« L'inflation propose alors une façon presque miraculeuse de transiger, dans une situation où les parties - deux ou plus-, qui ne sont pas prêtes psychologiquement à un compromis pacifique, semblent lancées dans une course qui les mènent droit dans le mur», ibid., p. 223.
« Il est possible qu'après avoir joué plusieurs fois à ce jeu, les parties en présence vont se rendre compte de sa futilité. Ou alors, un nouvel élément fera son apparition qui rendra possible une accalmie, une trêve ou un accord », ibid., p. 223.
A. O. Hirschman, « The social and political matrix of inflation : elaboration on the Lain American perspective » (1978), repris dans A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 181.
« Au lieu de contribuer à la réalisation de cette solution fondamentale dont on a tant fait l'éloge, la stratégie structuraliste pourrait entraîner le développement d'un sentiment d'incapacité à faire face », ibid., p. 183.
Ibid., p. 178.
Ibid., p. 185.
Ibid., p. 192.
Ibid., p. 195.
Ibid., p. 197.
Ibid., p. 200.
Ibid., p. 200.
Ibid., p. 201.
« Dans la grande majorité des cas, l'hyperinflation a conduit non pas à la révolution, mais à l'intervention militaire, à la répression et à la tentative de supprimer l'activité syndicale», ibid., p. 204.
Ibid., p. 207.
A. O. Hirschman, « Grandeur et décadence de léconomie du développement » (1981), in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique , Paris, Gallimard, 1984, p. 45. Voir aussi, A. O. Hirschman, « On Hegel, Imperialism and Structural stagnation », reproduit dans Essays in trespassing, 1981.
Ibid., p. 46.
A. O. Hirschman, A bias for hope, ouv. cit., p. 18.
Ibid., p. 17.
Ibid., p. 18.
A. O. Hirschman, « A generalized linkage approach to developement with special reference to staple », publié initialement en 1977 dans le volume 25 de Economic Developement and Cultural Change ; repris dans A. O. Hirschman, Essays in Trespassing, ouv. cit., p. 89. Voir également A. O. Hirschman, « Linkage », in New palgrave : a dictionary of economics, vol. 3, 1987, pp. 206-211.
Ibid., p. 96.
J. A. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Fayard, 1984, p. 30.
A. O. Hirschman, « Des conflits sociaux comme piliers dune société démocratique de marché », dans A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 342.
Ibid., p. 343.
Ibid., cité p. 344. La convergence avec luvre de Claude Lefort est également très nette. Voir tout spécialement, « Machiavel : la dimension économique du politique » dans C. Lefort, Les formes de lhistoire, Paris, Gallimard, 1978.
Ibid., p. 348.
Ibid., p. 350.
Ibid., p. 353.
Ibid., p. 354.
Ibid., p. 354.
Ibid., p. 355.
Ibid., p. 357.
Ibid., p. 359.
Ibid., p. 359.
Ibid., p. 360.
A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 287.
Concernant ces critiques, voir P. Van Parijs, Quest-ce quune société juste, Paris, Seuil, 1991, voir aussi, W. Kymlicka, Les théories de la justice. Une introduction, Paris, La Découverte, 1999.
Nous nous appuyons ici sur, J. Couture, « Rationalité et consensus » introduction à J. Couture (dir.), Éthique et rationalité, Liège, Mardage, 1987, pp. 7-23, et, Ch. Mouffe, Le politique et ses enjeux, Paris, La Découverte, 1994. Voir la réponse apportée dans C. Audard, « John Rawls et le concept de politique », présentation de John Rawls, Justice et démocratie, Paris, Seuil, 1993.
Sur ce point, J. Bidet, John Rawls et la théorie de la justice, Paris, PUF, 1995.
A. O. Hirschman, « Des conflits sociaux comme piliers dune société démocratique de marché », art. cit., p. 343.
A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., pp. 45-46.
Le verbe « bricoler » a en français trois sens assez enchevêtrés : premièrement, il désigne « un mouvement de va et vient », deuxièmement, un « mouvement de zigzag » (le zigzag est la trajectoire bien particulière quenregistre le projectile dans certains jeux comme le billard ou la paume) ; troisièmement il désigne la « ruse », la manuvre détournée, parfois sournoise. Voir entrée « Bricoler » dans Trésor de la Langue Française.
Voir C. E. Lindblom, « Still muddling, not yet through », Public Administration Review, nov.-dec. 1979, pp. 517-526, p. 526 note 21 ; sur leur collaboration et les convergences évidentes, voir également les indications dans R. A. Dahl, « Bold critic, cautious reformer, skeptical but hopeful rationalist », in H. Redner (ed.), An heretical heir of the Enlightment : politics, policy and science in the works of Charles E. Lindblom, West View Press, 1993, pp. 23-30.
A. O. Hirschman, « Convergence avec Michel Crozier» (1990), in A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 193.
A. O. Hirschman et C. A. Lindblom, « Economic development, research and development, and policy making : some converging views », repris dans A. O. Hirschman, A bias for hope, ouv. cit., p. 63. Nous laissons de côté ici les convergences relevées également dans larticle avec les travaux de B. Klein et W. Mekling consacrés aux problèmes du développement des systèmes de défense.
Ils notent, « Dans une certaine mesure, léconomie accrue par lemploi de ressources de ressources données pouvant aller de pair avec une croissance équilibrée est plus que compensée par une mobilisation accrue des ressources quimplique une croissance déséquilibrée », ibid., p. 65.
Sont mentionnés dans larticle, C. E. Lindblom, « Policy analysis », American Economic Review, vol. 48, 1958 ; « Tinbergen on policy making », Journal of Political Economy, vol. 66, 1958 ; « The handling of norms in policy analysis », in M. Abramovitz (ed.), Allocation of Economic Resources, 1958 ; et donc, « The science of muddling through », Public Administration Review, 19, 1959.
Ibid., p. 72. Dans « The science of muddling through », Lindblom distingue la « branch method » de la « root method » : « la première se construit continuellement à partir de la situation actuelle, étape par étape et petit à petit ; la seconde naît à chaque fois sur des bases nouvelles, se construit à partir du passé seulement de la même façon que lexpérience sincarne dans une théorie, et elle est toujours disposée à tout recommencer à zéro », art. cit., p. 81.
« Il sagit de la complexité, c'est-à-dire lincapacité de lhomme à saisir les interrelations dans le présent et les futures répercussions de certains processus sociaux et de certaines décisions, ainsi quune connaissance imparfaite et des conflits de valeur», ibid., p. 79.
Pour Hirschman, « cest la difficulté de mobiliser des ressources potentiellement disponibles et le fait de prendre des décisions en lui-même ; linadéquation des motivations à résoudre des problèmes, ou inversement, le besoin dincitation à la prise de décisions », ibid., p. 79
Ibid., p. 81.
Plus nettement, « Dans Stratégie , Hirschman tente à la fois de reconnaître de telles relations et dexhorter les décideurs à les reconnaître à chaque fois que cela est possible. Lindblom suggère que ce type de conséquences indirectes à savoir celles qui découlent de leffet de la décision sur dautres décideurs échappera souvent aux analyses quoiquil arrive ; cest pourquoi le décideur ne doit pas essayer de toujours anticiper et comprendre ce type de conséquences indirectes, il doit plutôt les traiter au cours des étapes importantes de la prise de décision, si et quand elles apparaissent problématiques », ibid., p. 81.
Ibid., p. 82.
Voir également lutilisation que fait F. Jacob de cette distinction straussienne ; F. Jacob, Le Jeu des possibles, partie 2, « Le bricolage de lévolution », Paris, Fayard, 1981.
Y. Deforge note, « la vrai finalité du bricolage est expressive, expression de soi, de son pouvoir créatif, de sa capacité de dialogue avec la matière rébarbative, de son besoin de sinvestir dans une uvre personnelle », Y. Deforge, « Simondon et les questions vives de lactualité », postface à G. Simondon, Du mode dexistence des objets techniques, Paris, Aubier, 3e éd., 1989, pp. 269-331.
Comme le souligne magnifiquement C. Lévi-Strauss, « le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais à la différence de lingénieur, il ne subordonne pas chacune delles à lobtention de matières premières et doutils conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours sarranger avec les « moyens du bord », cest à dire un ensemble à chaque instant fini doutils et de matériaux hétéroclites au surplus, parce que la composition de lensemble nest pas en rapport avec le projet du moment, ni dailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou denrichir le stock, ou de lentretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures », La pensée sauvage, ouv. cit., p. 31.
Sur la place de lécart et de sa médiation, sur la nécessité de « vivre ensemble à la bonne distance » chez Lévi-Strauss, voir surtout, C. Clément, Lévi-Strauss ou la structure du malheur, Paris, Seghers, 2e ed., 1985.
Cl. Lévi-Strauss, Race et histoire, Paris, Gonthier 1961, p. 82.
On trouve, dans le domaine de lHistoire, une réponse générale dans larticle programmatique de C. Ginzburg et C. Poni, « La micro-histoire », Le Débat, 1985, pp. 133-136. Le retour au local, à la marge caractérise également les recherches de N. Zemon-Davis.
Sur la question du pouvoir et du totalitarisme, voir larticle de synthèse de L. Ferry et E. Pisier-Kouchner, « Le totalitarisme », in M. Grawitz et J. Leca (dir.), Traité de science politique, vol. 2, 1985, pp. 115-159.
C. Ginzburg et C. Poni, « La micro-histoire », art. cit., p. 136.
A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., p. 105.
Sur cette dimension du message keynesien, voir les remarques dHirschman dans les premières lignes de « Ideologies of economic developement in Latin America », publié intialement en 1961, reproduit dans, A. O. Hirschman, A bias for hope, ouvrage déjà cité.
« le rôle du groupe des intellectuels », écrivait Schumpeter, « consiste primordialement à stimuler, activer, exprimer et organiser les sujets de mécontentements et, accessoirement seulement, à en ajouter de nouveaux », J. Schumpeter, Capitalisme, Socialisme et Démocratie, p. 209.
Ibid., p. 55.
Deux ouvrages sont jugés significatifs par Hirschman. Le premier, La Germania alla Conquista dellItalia publié en 1914 par G. Preziosi. Hirschman reproduit ici un jugement caractéristique proposé par léconomiste italien : « le pangermanisme procède toujours partout selon les mêmes règles rationnelles et bien étudiées qui consistent à fonder une ou plusieurs banques, prendre le contrôle du système de crédit, de lépargne , du commerce, de lindustrie et de la marine marchande, et créer un réseau dense dintérêts et de clients, ce qui amène à lasservissement des autres nations à lAllemagne » (Preziosi, cité ibid., pp. 56-57). Le témoignage jugé le plus significatif en raison de la stature scientifique de son auteur est cependant celui de lhistorien français H. Hauser. Dans Les Méthodes Allemandes dExpansion Economique (1915), il présente, bien quavec quelques nuances, un diagnostic comparable, notant, par exemple, « grâce à cette concentration de toute son énergie, et à cette direction unique, lAllemagne économique est devenue une puissance au moins aussi redoutable et de même nature que lAllemagne militaire : une puissance de domination et de conquête »(Hauser, cité ibid., p. 57).
Ibid., p. 58.
« Bien quelle fut à première vue moins évidente, on pouvait remarquer une tendance similaire en Grande Bretagne où laccent dabord mis sur la solidarité économique avec les alliés contre lennemi se porta doucement sur la protection britannique contre létranger et le problème de lapprovisionnement de lEmpire » ibid., p. 63.
Ibid., p. 64.
Ibid., pp. 67-68.
Ibid., p. 25.
Ibid., p. 32.
Ibid., p. 37.
Ibid., p. 37.
A. O. Hirschman, Journeys toward progress, ouv. cit., p. 5 et p. 6.
Ibid., p. 231.
Ibid., p. 232.
Ibid., p. 236.
Ibid., p. 236.
Ibid., p. 237.
Ibid., p. 243
Ibid., p. 247.
Ibid., p. 248.
Un autre texte dHirschman lui permet de conclure, « que les idéologies qui prévalent en Amérique latine sont souvent dune grande originalité, généralement moins rigides quà première vue, et sont elles-même dans un continuel processus dadaptation aux évolutions rapides de la réalité », A. O. Hirschman, « Ideologies of economic development in Latin America », art. cit., p. 306.
A. O. Hirschman, Development projects observed, ouv. cit., p. 1.
A. O. Hirschman, Development projects observed, ouv. cit., p. 5.
Ibid., p. 29.
Ibid., p. 13
Ibid., p. 14.
Ibid., p. 26.
Ibid., p. 26.
Ibid., p. 28.
Ibid., p. 31.
Voir, dans le même esprit, A. O. Hirschman, « Obstacles to development : a classification and a quasi-vanishing act » (1965), dans lequel Hirschman analyse les cas dobstacles initiaux sétant révélés des atouts du changement, les cas où leur élimination sest avéré inutile, les cas enfin où le développement sen est accommodé. Repris dans A. O. Hirschman, A bias for hope, ouv. cit.
A. O. Hirschman, « The turn to autoritarism and the search for its economic determinants », in A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., pp. 98-99.
Ibid., pp. 101-102.
Ibid., p. 105.
Comme le résume Hirschman, « sa thèse principale est que lémergence de régimes autoritaires dans la plupart des pays dAmérique latine depuis les années soixante est principalement, même si de façon indirecte, liée aux difficultés de l « intensification », qui sont à même dattaquer le processus dindustrialisation. L « intensification » se définit par la mise en place, grâce à des effets de liaison en amont, des entrées intermédiaires et des industries de biens déquipement, une fois que les industries du « stade final » qui produisent les biens de consommation ou dernière nécessité sont installées » ibid., p. 105.
« Quels sont, sil y en a, les problèmes économiques interprétés comme ayant , directement ou indirectement, rendu un nombre de pays mûrs pour linstallation de régimes autoritaires ? Si la question se pose sous cette forme, on sinterroge à la fois sur les problèmes économiques en tant que tels et sur la façon dont ils ont affecté la conscience de différents groupes politiques et sociaux », ibid., p. 109.
Ibid., p. 118.
Hirschman signale ici, « il est concevable pour larticulation des problèmes et lélaboration de propositions que leur solution se développe par moments complètement indépendamment de ce qui se passe en réalité dans léconomie et la société », ibid.
Ibid., p. 123. Dans « Underdevelopment, obstacle to the perception of change, and leadership » (1967) Hirschman analysait les réticences naturelles au changement. Mais il montrait que le rôle des décideurs, des intellectuels, des hommes daffaire, était justement de modifier lopinion moyenne ; des qualités exceptionnelles étaient requises, en particulier la capacité duser, sequentiellement du charisme et de compétences. Repris dans A. O. Hirschman, A bias for hope, ouv. cité.
A. O. Hirschman, « The turn to autoritarism and the search for its economic determinants », art. cit., p. 124.
Ces deux fonctions du gouvernement sont déjà présentées dans le chapitre XI de Stratégie du Développement Économique. Il notait alors, « pour mener une politique efficace, lEtat doit promouvoir le développement par des interventions destinées à créer des stimulants et des pressions déterminant une nouvelle action ; il doit ensuite se tenir prêt à réagir à ces pressions et à les amortir en toutes sortes de secteurs » , A. O. Hirschman, Stratégie du développement économique, ouv. cit., p. 229. Dans un article récent, il note similairement, « dans une économie en développement, le gouvernement a essentiellement deux fonctions [
] : lune consiste à stimuler la croissance, lautre à corriger les nombreux déséquilibres et inégalités quengendre inévitablement cette croissance », Hirschman, « La rhétorique progressiste et le réformateur », art. cit., p. 236.
A. O. Hirschman, « The turn to autoritarism and the search for its economic determinants », art. cit., p. 124, p. 125.
« Les responsables de la fonction entreprenariale ne sont généralement pas seulement inconscients de lémergence du besoin dactions complémentaires, mais sont souvent fermement opposés à toute application de la fonction de réforme », ibid., p. 125.
Ibid., p. 127.
A. O. Hirschman, « The tolerance for inequalities
», in A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 55. Un peu avant il précisait, « aussi longtemps que dure leffet tunnel, tout le monde se sent plus riche, à la fois ceux qui sont devenus plus riches et ceux qui ne le sont pas devenus. Il est ainsi davantage concevable que certaines distributions inéquitables des nouveaux salaires générés par la croissance soient préférées à une distribution équitables des nouveaux salaires générés par tous les membres de la société. Dans cette éventualité, laugmentation dans lécart des salaires ne serait pas seulement tolérable sur le plan politique ; elle serait aussi tout à fait désirable du point de vie du bien être de toute la société », ibid., p. 43.
« La route capitaliste qui mène au développement semble particulièrement mal appropriée aux sociétés fortement segmentées », ibid., p. 50.
A. O. Hirschman, « The turn to authoritarism and the search for its economic determinants », art. cit., p. 131.
Ibid., p. 131.
Hirschman explique quil a ici analysé « le processus de développement en Amérique latine comme le déploiement séquentiel des fonctions entrepreneuriale et de réforme », portant nettement laccent sur, « le soutien idéologique évolutif des deux fonctions, leur synchronisation, et lidentité communautaire des réformateurs en liaison avec celle des entrepreneurs », ibid., p. 133.
Voir un autre texte caractéristique daté initialement de 1976 et reproduit dans les Essays in trespassing : « On Hegel, imperialism, and structural stagnation », pp. 166-176.
A. O. Hirschman, « La rhétorique progressiste et le réformateur », in J. Affichard et J.-B. de Foucauld (dir.), La Justice Sociale dans les Démocraties, Paris, Éditions Esprit, 1995, p. 238.
Doù la vulnérabilité de lensemble à laccusation suivant laquelle louvrage ne serait quInquisition assez approximative.
Sur cette question voir par exemple, W. Henderson, Style, persuasion and The General Theory », in W. Henderson, Economics as Literature, London & New York, Routledge, 1995.
Quelques indications dans R. E. Backhouse, « Rhetoric », in J. B. Davis, D. Wade Hands and U. Mäki, The Hanbook of Economic Methodology, Edward Elgar, 1998, pp. 419-422.
D. N. McCloskey, « The Rhetoric of Economics », Journal of Economic Literature, vol. 31, juin 1983, pp. 482-517. Pour les débats suscités par louvrage et les réponses apportées, D. N. McCloskey, Knowledge and Persuasion in Economics, Cambridge, Cambridge University Press, 1994
C. Geertz, Works and Lives : The Anthropologist as Author, 1988, traduction française, Ici et Là-Bas : LAnthropologue comme Auteur, Paris, Métailié, 1996.
A. O. Hirschman, The Rhetoric of Reaction : Perversity, Futility, Jeopardy, 1991, trad. Française, Deux Siècles de Rhétorique Réactionnaire, Paris, Fayard, 1991, p. 10.
A. O. Hirschman, « The Welfare-State in trouble : structural crisis or growing pains ? », in A. O. Hirschman, Rival views on market and other recent essays, 1986, p. 169.
T. H. Marshall, « Citizenship and social class » conférence faite en 1949 à Cambridge à loccasion des Alfred Marshall lectures.
La différence entre lhistorique et le morphologique est proposée par C. Ginzburg dans la préface à son recueil, Morphologie et Histoire
.
A. O. Hirschman, Deux Siècles de Rhétorique Réactionnaire, ouv. cit., p. 21.
Ibid., p. 22.
Ibid., p. 28.
Il note ici, sur le plan formel, ces réorientations radicales ne dépendent que dune légère modification des façons de penser consacrées, mais la variante qui résulte dune telle modification possède une affinité pour de tout autres croyances et idées, ce qui fait quelles sy incorpore pour donner naissance à une Gestalt, une configuration entièrement nouvelle et quil devient presque impossible de reconnaître le lien qui unit intimement celle-ci à lancienne , ibid., p. 33.
Hirschman mentionne également Joseph de Maistre qui dans Considérations sur la France notait : on peut même remarquer une affectation de la Providence (quon me permette cette expression), cest que les efforts du peuple pour atteindre un objet sont précisément le moyen quelle emploie pour len éloigner
Que si lon veut savoir le résultat probable de la Révolution française, il suffit dexaminer en quoi toutes les factions se sont réunies : toutes ont voulu lavilissement, la destruction même du Christianisme universel et de la Monarchie ; doù il suit que tous leurs efforts naboutiront quà lexaltation du Christianisme et de la Monarchie.Tous les hommes qui ont écrit ou médité lhistoire ont admiré cette force secrète qui se joue des conseils humains , ibid., pp. 37-38.
Relevé par A. O. Hirschman, Deux Siècles de Rhétorique Réationnaire, ouv. cit., pp. 51-52.
Relevé par A. O. Hirschman, ibid., p. 54.
Lors de son échange avec R. Boudon, Hirschman se défend davoir donner la part trop belle à largument de leffet pervers et davoir nier que leffet pervers pouvait aussi avoir un contenu positif. Ce qui la motivé était plutôt dattirer lattention sur le fait que la notion deffet inattendu de laction humaine avait subi une véritable mutation à partir de la fin du XVIIIe siècle. Alors que jusque là on la présentait plus volontiers sous langle du « bienfait déguisé », elle devient quasiment synonyme deffet pervers par la suite. Or il est indispensable de bien percevoir cette « dérive sémantique » et ce afin de garder en mémoire la différence pouvant exister entre le « non intentionnel » et l« indésirable ». Laccent porté sur lindésirable traduit en réalité une véritable répugnance au changement, « leffet pervers agit comme un aimant pour tous ceux qui abominent la complexité et ont soif de certitude, ceux que la notion de conséquences involotaires met profondément mal à laise », A. O. Hirschman, « Largument intransigeant comme idée reçue », Le Débat, n°69, mars-avril 1992, p.72. Il faut à linverse, dune part, être lucide vis-à-vis des conséquences inattendues, tant positives que négatives, du changement ; dautre part, ne pas dévaloriser la notion même de changement progressif.
Voir les échanges assez violents entre Boudon et Hirschman concernant linterprétation des lois paretiennes ; R. Boudon, « La rhétorique est-elle réactionnaire ? », Le Débat, n°69, 1992, pp. 95-96, et réponse dHirschman, art. cit., pp. 104-105.
A. O. Hirschman, Deux siècles de Rhétorique Réactionnaire, ouv. cit., p. 122.
Ibid., pp. 127-128. En 1993, Hirschman insistera sur ce point, « dans le cas de leffet pervers, lunivers social est perçu comme un domaine éminemment instable où chaque mouvement suscite de nombreux mouvements contraires et imprévisibles ; dans le cas de leffet dinanité, au contraire, lunivers social paraît extraordinairement stable et structuré conformément à des lois immanentes que laction humaine est impuissante à modifier », A. O. Hirschman, « La Rhétorique Réactionnaire : deux ans après », article publié initialement dans Government and Opposition, 1993, repris dans, A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, Paris, Fayard, 1995, p. 75.
A. O. Hirschman, Deux siècles de Rhétorique Réactionnaire, ouv. cit., pp. 133-134.
Cité par Hirschman, ibid., p. 185.
Ibid., p. 200. En 1993, dans son article rétrospectif, le jugement porté sur cet argument est assez différent. Largument contient de réelle promesses heuristiques. Sa généralisation permet dattirer lattention sur les cas de développement séquentiel dans lequel la réussite dune première phase peut constituer un obstacle au développement des phases suivantes. Hirschman forge la notion de « syndrome de lenlisement » et indique alors synthétiquement, « il faut aussi prêter attention aux situations ou un pas en avant contrariera le suivant
La prise de conscience et lexploration systématique de ces séquences potentiellement « avortées » pourraient attirer lattention sur quelques-uns des dangers les plus insidieux qui guettent les expériences actuelles de changement social », A. O. Hirschman, « La Rhétorique Réactionnaire : deux ans après », art. cit., pp.84-85. Le problème est soulevé déjà dans une étude publiée initialement en 1989, « Quil ne faut pas nécessairement suivre la règle « une seule chose à la fois » », reproduit dans, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit.
Sur le tableau : « tout en facilitant la besogne par sa présentation même, il incite à sinterroger sur un certain nombre dinteractions et de corrélations entre les différentes positions », A. O. Hirschman, Deux Siècles de Rhétorique Réactionnaire, ouv. cit., pp. 219-220.
A. O. Hirschman, « La Rhétorique Réactionnaire : deux ans après », art. cit., p. 91.
Ibid., p. 92.
Il note, dans un autre texte : « La raison dans sa totalité ce sont nos diverses manières de discerner le bien et dy tendre. La raison ce serait donc en quelque sorte le bien appréhendé par ce que lon croit, le bien appréhendé par la pensée. Ce serait cela pour moi le rationnel ou le raisonnable. La distinction entre ce que lon croit et ce que lon fait ; entre la pensée et laction, est une distinction artificielle, dictée par lanalyse, tout comme est une distinction artificielle celle dressée entre le rationnel et le bien ». H. Putnam, Définitions, Combas, LEclat, 1992, p. 79.
H. Putnam, « Comment ne pas résoudre les problèmes éthiques », in H. Putnam, Le Réalisme à Visage Humain, Paris, Éditions du Seuil, 1994, pp. 358-359. Dans un texte intitulé « Au delà de la dichotomie en fait et valeurs », il souligne que les notions de cohérence et de simplicité dans les sciences ne sont que des valeurs partagées par la communauté scientifique, résultent de « marchandages, pour lesquels il nexiste aucune règle ou méthode formelle ». Ce sont alors des valeurs pesées, négociées qui « servent de guide à laction ». Il résume en notant, « si les « valeurs » paraissent un peu suspectes dun point de vue étroitement scientifique, elles ont, à tout le moins, de nombreux « compagnons dans la faute » : la justification, la cohérence, la simplicité, la référence, la vérité, etc. Toutes ces notions manifestent les mêmes problèmes que le bien et le bon, dun point de vue épistémologique. Aucune delles nest réductible à des notions physiques : aucune delles nest gouvernée par des règles syntaxiquement précises. Plutôt que de renoncer à elles toutes ( ce qui serait abandonner lidée de pensée et de discours) et plutôt que de faire ce que nous faisons, cest-à-dire rejeter certaines celles qui ne cadrent pas avec une conception instrumentaliste étroite de la rationalité elle-même en défaut de justification intellectuelle nous ferions mieux de reconnaître que toutes les valeurs, y compris les valeurs cognitives, tirent leur autorité de notre idée dépanouissement humain et de notre idée de la raison. Ces deux idées sont liées : limage que nous nous faisons de lintelligence théorique idéale fait simplement partie de notre idéal de lépanouissement humain total, et na aucun sens, si on larrache à lidéal total », ouv. cit., pp. 295-299.
H. Putnam, « Comment ne pas résoudre les problèmes éthiques », in H. Putnam, Le réalisme à visage humain, Paris, Seuil, 1994, p. 360.
A. O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, ouv. cit., p. 239.
Lillusion du synergisme cest « laffirmation que réformes nouvelles et anciennes ne peuvent que sharmoniser et se renforcer réciproquement » ibid., p. 246.
Le soutien réciproque affirme « la nécessité de procéder durgence à de nouvelles réformes pour parer aux menaces qui autrement de manqueraient pas de se réaliser » ibid., p. 246.
Ibid., p. 241.
Ibid., p. 251.
Ibid., p. 251.
Ibid., p. 254.
A. O. Hirschman, « La Rhétorique Réactionnaire : deux ans après », art. cit., p. 94.
A. O. Hirschman, « La rhétorique progressiste et le réformateur », art. cit., pp. 251-252.
A. O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, ouv. cit., p. 265.
Ibid., p. 266.
B. Manin, « Volonté générale ou délibération ? Esquisse dune théorie de la délibération politique », Le Débat, vol. 33, 1985.
La contribution dA. Bergounioux et B. Manin, La Social-Démocratie ou le Compromis, Paris, PUF, 1979., revient sur les premières grandes contributions, tout particulièrement les débats de langue allemande suscités par les travaux classiques de K. Kautsky et E. Bernstein. Rappelons ici limplication au début des années trente du jeune Hirschman dans les discussions des mouvements de jeunesse du SPD allemand.
Selon Bergounioux et Manin, deux grands traits permettent de définir, de façon idéale-typique un projet social-démocrate :
* Sur le plan politique, un régime social-démocrate marque l'accession au pouvoir d'un parti de classe, enraciné dans la classe ouvrière grâce aux relais que constituent les organisations intermédiaires, en particulier, les syndicats. Cette condition est alors le préalable à l'acceptation sans réserve du système de la démocratie représentative. En effet, la constitution d'un parti de classe permet d'éviter le biais de la démocratie libérale, système dans lequel vote des citoyens atomisés et dont on a, de la sorte, gommé les différences de conditions sociales. Désormais, en revanche, l'action sociale peut être prônée dans la mesure où la lutte des classes investit le processus démocratique.
** Cependant, contrairement à ce que prévoit le léninisme, la victoire électorale ne doit pas s'accompagner d'une volonté d'éradication de la bourgeoisie ; le cas contraire en effet, s'accompagne d'une volonté tendanciellement infinie d'exclusion et donc de tyrannie. L'État Social-Démocrate, doit donc apparaître comme le garant de l'intérêt général, situé au dessus des conflits de classe. Cette situation rend nécessaire alors un compromis avec la bourgeoisie ; un gouvernement social-démocrate exige, d'une part, plusieurs trains de mesure : a) vigoureuse politique de redistribution des revenus et système de protection sociale b) orientation, plus ou moins accentuée, de la vie économique par la planification et le développement d'un secteur nationalisé c) obligation de concertation entre patronat et syndicats. Mais, en retour, ce même gouvernement accepte que la sphère économique soit régulée par les mécanismes de marché, dans un régime de propriété privée ; il y a donc abandon progressif de l'idée d'une collectivisation complète des moyens de production. Mais sur ce point également, l'équilibre est respecté par l'existence, au sein de l'entreprise, d'un contre-pouvoir syndical. Le fonctionnement est ici assuré par l'existence d'organisations structurées capables de mettre en place, à tous les niveaux des équipes de délégués représentatifs de la masse et dont en retour les décisions seront suivies. Le principe de conflictualité est maintenu mais on tente ici de le traduire dans un langage pacifié. Le fondement du programme est alors la recherche constante de transaction et de compromis entre la classe ouvrière organisée et la grande bourgeoisie.
B. Manin, « Du bon usage de la Social-Démocratie », Le Débat, vol. 60, 1990, pp. 122-125.
A. O. Hirschman, « Des conflits sociaux comme piliers dune société démocratique de marché », art. cit., p. 267.
Ibid., p. 268.
A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., p. 130.
Dans lentretien donné à R. Swedberg (Hirschman, in Economics and sociology : redefining their boundaries : conversations with economists and sociologists, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1990, pp. 152-165.), Hirschman souligne : Je me suis toujours lancé dans la rédaction de mes livres à partir dune simple ébauche, quune sorte didée quil ma paru intéressant dapprofondir a peu à peu fait éclore comme ces fleurs de papier chinoises quon met dans leau , ibid., p. 155.
définissant alors ces facteurs comme des données a priori qui ne sont susceptibles daucun changement dans le développement de lanalyse.
A. O. Hirschman, A Bias for Hope, ouv. cit., p. 2. Il ne pense pas que la construction hypothétique dune science sociale unifiée (integrated social science) soit la solution ; il croit davantage dans lutilité du classement et de lévaluation des études partielles, mêmes imparfaites (mini-building-blocks), déjà effectuées. En fait, ce choix découle directement de sa démarche micro-sociale adoptée dans ses différentes recherches ; voir le point 2 de cette section.
En ce qui concerne les concepts de Prise de parole et de Défection, il paraît important de tenir compte du contexte spécifique à la science politique dans lequel Exit, voice and loyalty fut écrit afin de comprendre, en partie, lorientation normative à la base de cette modélisation des rapports entre économie et politique ; voir la partie II.
Ainsi, quels sont les liens entre croissance économique et démocratie ? Linflation, le chômage, lindustrialisation, etc. sont dautres exemples possibles.
A. O. Hirschman, A bias for hope, Ibid., p. 8.
Néanmoins, deux obstacles empêchent le plein développement de cette conception : d'une part, les économistes (ou les politologues) ne sont pas motivés par des recherches interdisciplinaires, et d'autre part, les conséquences politiques, pour le cas des économistes, de leur raisonnement peuvent sopposer aux valeurs qu'ils défendent en tant que citoyen, A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 268.
A. O. Hirschman, A bias for hope, ouv. cit., p. 13.
Il s'agit par exemple d'utiliser les outils de la théorie économique de la monnaie pour l'analyse politique du pouvoir ; le langage de la première (accumulation, dépense, etc.) est employé dans un sens métaphorique à la compréhension de la seconde, A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 268.
An economic theory of democracy d'A. Downs supposant des partis politiques essentiellement motivés par leurs résultats électoraux (nombre de voix), ou, The logic of collective action de M. Olson montrant l'incapacité des individus à développer une action collective escomptant en bénéficier au moindre coût (comportement du free-rider), illustrent cette tendance ascendante de la science économique de la fin des années soixante.
Ibid., p. 4.
In A. O. Hirschman, Essays in trespassing, pp. 209-284.
Hirschman souligne : cette période permis dobserver tout autant un accroissement de laction collective quun considérable renouveau dintérêt à propos dapproches théoriques attentives à une participation politique accrue de tous aux choix collectifs », ibid., p. 211.
Dans lentretien avec R. Swedberg, il reconnaît dailleurs avoir écrit Exit, Voice and Loyalty sans tenir compte explicitement de la thèse dOlson. Les critiques qui sensuivirent (notamment B. Barry, Review Article : Exit, Voice, and Loyalty, British Journal of Political Science, 4, January 1974, pp. 79-107.) lincitèrent alors à développer sous plusieurs modalités une alternative théorique à cette conception du comportement rationnel , R. Swedberg, « Hirschman », art. cit., p. 159.
A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., p. 123.
La rationalité cachée des pratiques sociales freine donc la prétention de la théorie à vouloir tout expliquer et tout prévoir. Cest la raison pour laquelle Hirschman procède constamment à une critique a posteriori des éléments théoriques quil élabore. Il se défend de voir dans ce penchant à lautosubversion une attitude antithéorique ; les concepts de Prise de parole et de Défection constituent à cet égard probablement la meilleure illustration de son inclination pour la théorie, Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., pp. 129-130. Il ajoute ailleurs : je crois que je cherche à concilier le désir de théorisation, mais aussi le goût de la théorie, dun côté, et la gêne que minspire la théorisation poussée à lextrême, de lautre , A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., p. 123.
Le modèle suit la séquence suivante : à un premier niveau de développement, le système économique (forces productives) fonctionne au sein dune structure institutionnelle donnée (rapports de production) ; un second niveau est atteint lorsque la croissance économique freinée voire arrêtée par lorganisation politique restée inchangée depuis létape précédente provoque une évolution institutionnelle ; celle-ci est nécessaire pour permettre le retour de la croissance économique et a toutes les chances de se produire sous laction de groupes sociaux puissants (powerful social group) ressentant le besoin de changement, A. O. Hirschman, A Bias for Hope, ouv. cit., pp. 16-17.
La possibilité du changement politique nest pas limitée à lexistence dun groupe homogène au sein duquel les membres sont parfaitement conscients de leur intérêt commun.
Ibid., p. 18.
Les forces productives en constante évolution butent sur les structures institutionnelles en place, le plus souvent inertiques, rendant alors nécessaire leur changement.
Voir le Chapitre 1.
Ce dernier point est caractéristique de la méthode générale suivie par Hirschman ; les concepts de Prise de parole et de Défection depuis Exit, Voice and Loyalty en passant par A bias for hope, les Essays in trespassing, Shifting involvements, Rival views of market society jusquà A propensity to self-subversion ont subi diverses modifications rendues nécessaires par les contradictions entre théorie et pratique ; voir la partie II de ce Chapitre.
Cette conception a partie liée avec le penchant à lautosubversion qui caractérise les travaux dHirschman. Elle rejoint aussi lidée de confiance dans le doute (commitment to doubt) définissant la méfiance et le problème de pertinence que suscite tout nouveau développement théorique. Hirschman note : Il sagit seulement de découvrir de nouveaux aspects de la réalité afin que la validité de la théorie en sorte élargie ou diminuée ; cest pour moi une activité agréable et intéressante. Je dirais donc que doute et idée sont indissociables , A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 112.
R. Swedberg, « Hirschman », art. cit., p. 56.
Ibid., p. 56.
La complexité de la réalité sociale explique ce rôle limité ; lantinomie supposée de ces deux mécanismes institutionnels a été par exemple contredite par la découverte de nouveaux faits conduisant à une extension de la première formalisation ; voir A. O. Hirschman, Défection et prise de parole dans le destin de la République démocratique allemande , in A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., pp. 19-68., et le point II de ce Chapitre.
Introduisant Exit, voice and loyalty, Hirschman souligne : la défection et la prise de parole, les forces du marché et les forces extérieures au marché, les mécanismes économiques et les mécanismes politiques ont été présentés comme deux protagonistes placés strictement sur le même plan , Défection et prise de parole. Théorie et applications. Face au déclin des entreprises et des institutions, ouv. cit., p. 38.
Ibid, p. 33.
Ibid., p. 36.
Une telle formalisation se prête a priori à un degré de généralité qui peut contredire lapproche micro-sociale soutenue par Hirschman. Ne va t-on pas être conduit à étendre sans cesse les mécanismes de Prise de parole et de Défection à de nouveaux domaines réduisant de fait la complexité de la réalité sociale ? Les variations apportées à la première écriture dExit, voice and loyalty, que nous abordons dans le point III, ont permis en ce sens déviter une simplification de la réalité que présuppose tout schéma dexplication générale, A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 99.
Cette attitude conduit M. S. McPherson a nommer Hirschman de sceptique constructif ; sceptique car il doute toujours de la pertinence des explications théoriques dont il est amené à se servir, et, constructif car il nen reste pas à une seule critique négative mais fait figure de théoricien par les concepts (les effets de liaison en économie du développement, Prise de parole et Défection, les figures de la rhétorique, etc.) quil a introduit dans les sciences sociales, M. S. McPherson, The social scientist as constructive skeptic : on Hirschmans role, in Development, Democracy, and the Art of Trespassing : Essays in Honor of Albert Hirschman, Foxley , M. S. McPherson & G. ODonnel (ed.), 1986, pp. 305-315.1986, pp. 305-315.
A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, ouv. cit., p. 7, pp. 75-77.
Ouv. cit., pp. 139-148.
Allant des attributs économiques et technologiques aux propriétés organisationnelles et administratives.
Ibid., pp. 4-5.
Nous reprenons ici en partie des éléments du point 4 du Chapitre 1.
Ibid., pp. 130-139.
Ibid., p. 139.
Il sagit de situations dans lesquelles les directeurs de projet ne savaient pas dans quelle mesure la réussite de leur projet reposait implicitement sur des caractéristiques modifiables, cest-à-dire sur le réaménagement possible des réalités sociales, économiques et humaines de leur pays, dune façon ou dune autre, ibid., p. 140.
Notamment la distribution davantages économiques aux proches des détenteurs du pouvoir.
Ibid., p. 145.
On peut comme le propose Hirschman promouvoir un tel projet en dépit de son infériorité initiale pour la raison quil peut aider à vaincre la désorganisation sociale (corruption, conflits régionaux, etc.) dans laquelle se trouve le pays ; en ce sens, linvestissement devient un déterminant positif à la coopération entre les Nigériens. Néanmoins, le transport routier nest pas dénué non plus dexternalités positives en permettant la mobilité sociale, lentrepreneuriat, etc.
Cest ce point précis que cite Hirschman dans Exit, voice and loyalty, constitutif selon lui de sa réflexion sur les concepts de Prise de parole et de Défection, Défection et prise de parole, ouv. cit., pp. 76-77.
A. O. Hirschman, Development projects observed, ouv. cit., p. 147.
Lécriture dExit, voice and loyalty doit aussi beaucoup aux travaux déconomie du développement entrepris par Hirschman ; nombreux en effet sont les mécanismes théoriques présents dans La stratégie du développement que lon retrouve implicitement ou explicitement dans Exit, voice and loyalty ; voir E. Furió-Blasco, Introduccion. La Estrategia del desarollo économico y la construccion de una ciencia social Hirschmaniana, in Albert O. Hirschman y el camino hacia el desarollo economico, E. Furio-Blasco (ed.), Fondo de Cultura economica, Mexico, 1998, pp. 66-74. et L. Meldolesi, Discovering the possible : the surprising world of Albert Hirschman, University of Notre Dame Press, London, 1995, pp. 141-161. Hirschman découvre rapidement que les principes issus de son expérience dans les pays en voie de développement sappliquent simultanément aux pays capitalistes. Il montre par exemple la parenté involontaire des concepts de Latitude et de Prise de parole : je ne remarque quaujourdhui la réelle affinité entre ces deux mécanismes, que jai étudiés jusquici indépendamment lun de lautre , A. O. Hirschman, « A Dissenters Confession : Revisiting The Strategy of Economic Development », in G. Meier and D. Seers (ed.), Pioneers in Development, 1984, traduction française dans A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, Paris : Gallimard, 1984, p. 84. Ce précédent déconomiste du développement le conduit à élaborer une approche plus générale pour comprendre le changement et la croissance , ibid., p. 84.
C. Ginzburg, Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Flammarion, 1989, traduction française de Miti, emblemi, spie, 1986, Giulio Einaudi éd., Turin., et, Le sabbat des sorcières, Editions Gallimard, 1992, traduction française de Storia notturna. Una decifrazione del sabba, Guilio Einaudi Editore s.p.a., Turin, 1989.
Néanmoins, cette conception méthodologique nempêche pas Ginzburg et Hirschman de rester favorables à la généralisation constitutive de la théorie.
A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, ouv. cit., p. 38.
Lapproche économique de la politique soutenue par Olson ou Downs lillustre.
Hirschman déclare : Pour ma part, jai plaidé que la défection et la protestation étaient également importantes, et que le fait même que la protestation se manifestait était la preuve que la concurrence nétait pas parfaite , A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 129.
A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, ouv. cit., p. 58.
Le constat de la faiblesse de laction publique allait être contredit par les évènements de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix comme le souligne Hirschman dans les Essays in trespassing, ouv. cit., p. 211. La rédaction dExit, voice and loyalty est entreprise dès lannée 1968 précédant donc les évènements relatés.
Nous nous appuierons pour cela sur les essais de P. Birnbaum, La fin du politique, Paris, Seuil, 1975, et G. Lavau, La démocratie , in Traité de science politique. Tome 2. Les régimes politiques contemporains, M. Grawitz & J. Leca (dir.), PUF, 1985, pp. 29-113.
P. Birnbaum, La fin du politique, ouv. cit., p. 113.
Le Behavioralisme trouverait une influence majeure dans la pensée positiviste du XIXe siècle (Saint-Simon, etc.) selon Birnbaum.
Plusieurs politologues sont cités dans Exit, voice and loyalty : principalement G.A. Almond et G.B. Powell Jr, A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, ouv. cit., p. 54., R. A. Dahl, ibid., p. 56., p. 115., Almond et S. Verba, ibid., p. 57., et D. Apter, ibid., p. 153.
R. Dahl, Qui gouverne ?, Paris, A. Colin, 1971, traduction française de Who governs ?, New Haven, Yale University Press, 1961.
A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, ouv. cit., p. 32.
Ibid., pp. 23-24.
Ibid., p. 23.
Léconomiste suppose lentière efficacité de la Défection et refuse de considérer dautres instruments de redressement alors que le politiste mise sur laction de la Prise de parole et qualifie la Défection comme un comportement criminelle (
) de désertion et de trahison , ibid., p. 35.
Ibid., p. 36.
Ibid., p. 194 et p. 55.
Hirschman raisonne sur lélasticité de la demande par rapport à la qualité avec une fonction de demande à prix et coûts constants et une fonction de réaction de lorganisation.
Les conditions sont inversées pour le cas de la Prise de parole ; voir le point 4.
Ibid., p. 54.
Ibid., p. 73.
Ibid., p. 92.
La question du Loyalisme, facteur renforçant de la Prise de parole, est abordée dans le point 2 de la partie III.
Ibid., p. 32.
Hirschman introduit lidée de jeu de bascule classique , in « Exit and Voice : An Expounding Spheres of Influences », traduction française, « Défection et prise de parole : létat du débat », in A. O. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., pp. 57-87., ou de modèle hydraulique simple : la dégradation suscite un mécontentement, dont la pression sera canalisée sous forme de prise de parole et de défection ; plus la pression séchappe par la défection, moins elle nourrit la prise de parole , Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 25.
The new approach does not satisfy our craving for equilibrium, harmony, and final repose , A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 237.
Les caractéristiques structurelles sont définies par le type de lorganisation : économique ou politique, le degré de qualité, la durabilité et la disponibilité du bien ou du service distribué, et, le nombre dacheteurs concernés, A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, ouv. cit., p. 73.
la Défection sapplique davantage aux organisations économiques produisant des produits de basses qualités ou non durables (faibles coûts), présents en grande quantité sur le marché ; la Prise de parole, à linverse, se manifeste plus à légard premièrement des organisations politiques au sein desquelles les membres disposent dun pouvoir de négociation élevé susceptible de conduire à une politique efficace de redressement de la qualité, et deuxièmement des organisations distribuant des produits de hautes qualités ou durables (coûts élevés), dont la disponibilité reste faible. Ainsi, le nombre et la variété des biens disponibles sur le marché dune économie développée favorisent la défection au détriment de la prise de parole ; mais limportance croissante des biens de consommation durables qui nécessitent une grosse mise de fonds exerce une influence en sens inverse de la première , ibid., p. 71.
Deux cas limites sont envisagés : un premier définit les situations où la Défection est interdite comme dans les institutions sociales de la Famille, de lEtat, etc. ou encore au sein dun monopole économique ; un second décrit les situations où la Prise de parole est nulle comme lhypothèse de la concurrence parfaite de la théorie économique le présuppose.
La création d organes dexpression (associations de consommateurs, etc.) peut savérer un appui efficace à la Prise de parole en abaissant le coût des caractéristiques structurelles, ibid., p. 73.
Lorsque les acheteurs ou les membres dune organisation ont le choix entre la défection et la prise de parole, ils donnent une préférence excessive à la première solution ; cest quils fondent généralement leur décision sur une évaluation rétrospective du coût et de lefficacité de la prise de parole, alors que la faculté dinventer, qui permettra peut-être den abaisser les coûts et den accroître lefficacité, fait partie de son essence même , ibid., p. 74.
Le mécontentement, manifesté par la Prise de parole, bien que non mesurable en termes de coûts, est supposé avoir une influence suffisamment importante sur la prise de décision de lorganisation économique ou politique.
Hirschman se sert de cet argument pour réfuter le modèle de Harold Hotelling sur la théorie de lemplacement et la dynamique du bipartisme montrant que les partis politiques subissent linfluence des électeurs les plus partisans dans leurs choix politiques, ibid., p. 108-116.
Le redressement de la qualité est obtenu par la Défection sur les articles de basses qualités et par la Prise de parole sur les articles de hautes qualités, ibid., p. 90.
Ibid., p. 98.
Les autres personnes peu concernées par le niveau de qualité nauront pas dintérêt à négocier une hausse de la qualité.
Cette situation suppose que lorganisation en question soit aidée financièrement pour maintenir le même niveau de production malgré la baisse du nombre de clients (financement public, etc.).
Le loyalisme sexplique à partir de la notion de pénalité en cas de défection. Cette pénalité peut être dordre objectif, mais le plus souvent elle est intériorisée ; le fait dabandonner une organisation est ressenti comme une décision qui coûte, même si le groupe ne porte aucune sanction précise contre le coupable , ibid., p. 154.
Par ailleurs, Hirschman définit un loyalisme inconditionnel , ibid., p. 140. mesurant lécart entre les personnes indifférentes à lorganisation et faisant Défection et les personnes loyalistes et menaçant de faire Défection. Le loyalisme inconscient , ibid., p. 144., se caractérise par la difficulté de perception du changement affectant la qualité du produit débouchant uniquement sur la Prise de parole.
Le Loyalisme permet ainsi de réduire le différentiel de coûts entre la Prise de parole et la Défection, induit par la part de créativité nécessaire à laction publique.
Hirschman juge le comportement loyaliste dautant plus utile lorsquil prend place au sein dune organisation subissant une forte concurrence.
Ibid., p. 155
Linefficacité de la Prise de parole fut patente au sein du gouvernement américain pendant la guerre du Viêt-Nam. Préférant rester au sein de léquipe présidentielle bien quen désaccord avec la politique menée par les Etats-Unis, plusieurs de ces membres devinrent des contestataires officiels nexerçant plus aucune influence sur les décisions politiques générales. Hirschman souligne : leur conscience se trouve apaisée, mais leur influence est terriblement affaiblie, car il devient possible de prévoir leurs interventions et de continuer à nen pas tenir compte. Lopposant a le droit de réciter sa tirade à condition quil continue de tenir son rôle de membre de léquipe . Il est amené ainsi à renoncer par avance à son arme la plus puissante : la menace de démission en signe de protestation , ibid., p. 179.
Le développement de lune peut être sans conséquence sur lévolution de lautre si le choix du silence (ou de lindifférence) est sélectionné. Trois modes daction se présentent donc au consommateur ou au citoyen : lengagement sous la forme de la Prise de parole, la démission par la Défection, et la passivité induisant le choix de rester client ou membre de lorganisation mais sans tenter publiquement de redresser la situation, ibid., p. 67.
On évite ainsi de privilégier exclusivement lun ou lautre type de réaction, comme les économistes et les politistes ont presque toujours tendance à le faire , ibid., p. 192.
Ibid., p. 192.
Ibid., p. 195.
On distingue par ailleurs trois sources à partir desquelles est opéré le changement : une première source propre à la recherche et à la découverte théorique ; une seconde source concernant lexploration dun champ inexploré dans l histoire des idées ; et enfin une troisième source relative aux applications empiriques.
Par exemple, la transformation du coût de la Prise de parole en bénéfice entraîne une baisse de son coût global et par conséquent une augmentation de son emploi face à la Défection ; voir le point 2.
A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., p. 129.
Exit and voice : some further distinctions , pp. 236-245., publié dans lAmerican Economic Review en mai 1976.
en informant les organisations de leurs préférences. Les personnes sont supposées ne pas disposer de goûts uniformes.
Ibid., p. 243.
Exit, voice and loyalty : further reflections and a survey of recent contributions , pp. 213-235. et Exit, voice, and the state, pp. 246-265.
Notamment Les passions et les intérêts, Le concept dintérêt de leuphémisme à la tautologie , in A. O. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., pp. 7-29., ou encore Douceur, puissance et faiblesse de la société de marché Interprétations rivales de Montesquieu à nos jours , in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., pp. 11-42.
conflits sociaux générés par la hausse de la population, les problèmes urbains, lopposition politique, etc.
A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 227.
Les travailleurs Européens auraient été plus contestataires car ils ne disposaient pas de ce moyen de Défection.
A. O. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., p. 16.
Cette thèse est surtout développée par Montesquieu et Sir James Steuart, A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 255.
Ibid., p. 257.
Hirschman exprime une opinion moins favorable dans un texte ultérieur, A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, art. cit., p. 78.
A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 54.
A. O. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., p. 61.
A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 54.
ibid., p. 6.
A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 216.
Hirschman pense aux services déducation, de santé, des loisirs, etc. ; les caractéristiques complètes du produit susceptibles de donner une entière satisfaction aux consommateurs ne sont connues quaprès la consommation du produit ; lignorance ou le manque dinformations affectent donc autant le consommateur que le producteur.
Les motivations de la déception ayant poussé à la Prise de parole peuvent en effet se transformer dans le temps, A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 238.
Ibid., p. 222.
Cette dernière conception nest pas entièrement absente dExit, voice and loyalty comme le laisse supposer certains passages cités précédemment mais elle reste subordonnée aux formes de la contestation et de la revendication.
in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., pp. 11-42.
Ibid, p. 25.
Ibid., p. 25.
Et conclut-il : Nous voilà donc sur le point, ou presque, de pouvoir réhabiliter la thèse du doux commerce !, ibid., p. 25. La question du rôle joué par les motivations individuelles, a priori important sur ce dernier point, est abordée dans le point suivant 2.2 et plus généralement dans le Chapitre 5.
A. O. Hirschman, Défection et Prise de parole : létat du débat , art. cit., pp. 57-87.
Seuls les Etats les plus autoritaires arrivent à supprimer la Prise de parole horizontale, ibid., p. 64.
Voir A. Pizzorno, Some other kinds of otherness : a critique of rational choice theories , in A. Foxley, M. S. McPherson & G. ODonnel (eds.), Development, democracy, and the art of trespassing : essays in honor of Albert Hirschman, 1986, pp. 355-373.
A. O. Hirschman, « Against Parsimony : Three Easy Ways of Complicating Some Categories of Economic Discourse », American Economic Review, 74 (2), May, 1984, traduction française, « Trois façons simples de compliquer le discours de léconomie politique », in Hirschman, Vers une économie politique élargie, Paris : Minuit, 1986, p. 99.
Lhomme ne cherche par à se conserver ou à saccroître mais à se fonder à travers toutes ses activités ajoute Hirschman, ibid., p. 99.
Hirschman donne lexemple du vote secret ou encore de lorganisation Ombudsmen qui rend possible aux individus dans le cadre dune organisation bureaucratique de revendiquer hors du canal hiérarchique , A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 241.
Ibid., p. 241.
Ibid., p. 243.
In A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., pp. 19-68.
Hirschman souligne : la prise de parole consiste à se plaindre ou à orchestrer la plainte ou la protestation : elle est le moyen le plus direct de récupérer la qualité qui sest dégradée puis plus loin on fera moins defforts pour arranger les choses par le voice , cest-à-dire par la communication et les tentatives de conciliation , A. O. Hirschman, « Défection et prise de parole dans le destin de la RDA », art. cit., pp. 24-25.
Ibid., pp. 19-68.
Voir le point 1.1 de la partie II.
A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 239.
Cette particularité expliquerait la plus grande participation obtenue par les élections nationales sur les élections locales pour lesquelles la dimension publique est moins forte ne bénéficiant pas de ce fait des avantages de la fusion coût-bénéfice.
A. O. Hirschman, Défection et Prise de parole : létat du débat , art. cit., p. 65.
Deux types de motivations sont distinguées : une première tenant du plaisir dimaginer la transformation opérée par la Prise de parole, et une seconde relative à la participation aux débats publics induite par la Prise de parole (fonctions dactivité et déducation sociale et politique), A. O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, ouv. cit., pp. 152.
Ibid., pp. 150-152.
Hirschman se sert même des hypothèses avancées par Olson dans le chapitre sur la Prise de parole, A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, ouv. cit., p. 69.
Il note dans A Bias for Hope : Dans Défection et Prise de Parole, je me suis laissé emprisonner par lidée traditionnelle selon laquelle il en coût toujours duser de la prise de parole. Jai soutenu la supériorité potentielle de la prise de parole sur la défection, et je laurais fait avec dautant plus de force si je métais aperçu quen certaines situations lusage de la prise de parole devient un plaisir intense et quelle ne devrait plus, par conséquent, être considérée comme un coût mais comme un bénéfice, ouv. cit., p. 6.
A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., p. 214.
Néanmoins, la Prise de parole sappuie fréquemment sur laction collective : bien que lorganisation, laction concertée, la délégation et tous les autres traits de laction collective ne soient pas rigoureusement indispensables, la prise de parole sen nourrit , A. O. Hirschman, « Défection et prise de parole dans le destin de la RDA », art. cit., p. 54.
Une action va dans lintérêt général dès lors quelle permet lamélioration de la situation dau moins deux personnes.
Fusion coût-bénéfice, désintéressement, construction identitaire et échange par la communication et la concertation.
Voir A. O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, ouv. cit., p. 122. et le Chapitre 5.
Chaque personne est capable de concevoir différents états de bonheur et ainsi déchapper à la monotonie dune action qui fonctionnerait en permanence sur la base dune système de préférences unique et stable , ibid., p. 229.
A. O. Hirschman, Mêler les sphères publique et privée : prendre la commensalité au sérieux , in A. O. Hirschman, La morale de léconomiste, ouv. cit., pp. 131-163.
Ibid., p. 147.
Mais totalement inefficaces si lon suppose que la Prise de parole et la Défection restent des mécanismes de redressement. A. O. Hirschman, Défection et Prise de parole dans le destin de la RDA , art. cit., p. 25.
Sitôt que les hommes et les femmes ont conquis le droit daller où bon leur semble, ils peuvent bien commencer à se conduire généralement en adultes et, partant, ne plus hésiter à élever la voix. On a donc ici une raison très générale de penser que laccroissement des possibilités de faire défection peut à loccasion se solder par davantage de participation et de prise de parole, et non pas moins , ibid., p. 27.
Face au manque de réaction de lEtat Est-Allemand devant la croissance de la Défection, les citoyens parmi les plus fidèles (
) bouleversés et alertés (
) se décidèrent finalement à élever la voix , ibid., p. 59.
La défection privée se métamorphosa-t-elle en défection publique, laquelle engendra à son tour une prise de parole publique et même une délégation et une négociation organisée avec les autorités tout cela en lespace de quelques jours , ibid., p. 62.
A. O. Hirschman, Mêler les sphères publique et privée : prendre la commensalité au sérieux , art. cit., pp. 131-163.
Alain, Histoire de mes Pensées, Paris, Gallimard, 1958 (première éd., 1936), p. 22.
J. Rawls, « Le constructivisme kantien dans la théorie morale » (1980), in J. Rawls, Justice et démocratie, Paris, Seuil, 1993. Plus loin il note, « en tant quindividus libres, les citoyens se reconnaissent mutuellement comme dotés de la capacité morale de posséder une conception du bien. Ce qui signifie quils ne se perçoivent pas comme inévitablement liés à une conception spécifique du bien et de ses objectifs ultimes quils épousent à tel ou tel moment de leur vie. Au contraire, en tant que citoyens, ils sont considérés comme généralement capables de réviser et de changer leur conception pour des motifs raisonnables et rationnels. Il est donc permis aux citoyens de prendre leurs distances des différentes conceptions du bien et de semployer à examiner et évaluer leurs divers objectifs ultimes » (1980).
M. S. McPherson, « On Schelling, Hirschman and Sen : Revising the conception of the self », Partisan Review, LI, 2, 1984, pp. 236-247.
A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 195.
Elle englobe louvrage Les passions et les intérêts et dautres essais ultérieurs.
Bonheur privé, action publique constitue une première référence mais il faut la compléter des trois essais suivants : A. O. Hirschman, Moralité et sciences sociales : une tension durable , in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., pp. 99-111. ; A. O. Hirschman, Trois façons simples de compliquer le discours de léconomie politique , in A. O. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., pp. 89-110., et, A. O. Hirschman, Mêler les sphères publique et privée : prendre la commensalité au sérieux , in A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., pp. 131-163.
François Furet dans la préface au recueil Léconomie comme science morale et politique résume parfaitement la logique implicite dune grande partie des travaux dHirschman depuis Les passions et les intérêts (voire depuis Exit, voice and loyalty): Hirschman est de plus en plus à la recherche de ce qui, dans léconomique, nest pas économique, et pourtant agit sur, ou résulte de, léconomique : au croisement de léconomique et du politique , A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., p. 8. En ce sens, pour Furet, il réactualise une ancienne problématique de la philosophie politique qui consiste à déterminer la rationalité qui rende compte de larbitraire apparent des conduites des passions humaines [et qui] cherche à comprendre où se situe la moralité, laction qui se donne des finalités non égoïstes, et dans quelle mesure il peut exister un savoir positif de cette moralité
Louvrage Théorie de la justice (1971) de John Rawls (traduction française, Paris, Seuil, 1987) et les différents travaux des économistes sur laltruisme et la moralité (voir E. S. Phelps (ed.), Altruism, morality and economic theory, 1975, Russel Sage Foundation, 232p. ; R. Titmuss, The gift relationship : from human blood to social policy, London, George Allen and Unwin LTD, 1970. ; K. J. Arrow, « Gifts and exchanges », in E. S. Phelps (ed.), altruism, morality and economic theory, ouv. cit., pp. 13-28 notamment) illustrent ce climat particulier de la période (voir la préface A. O. Hirschman, « Around The passions and the interests », in A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., pp. 287-306.). Il convient en outre de tenir compte des nouvelles réflexions de philosophie politique portant sur la naissance du « libéralisme républicain » à la Renaissance ; voir J. G. A. Pocock, Le moment Machiavélien, Paris, PUF, 1997 (1973).
Voir A. O. Hirschman, « Grandeur et décadence de léconomie du développement », in A. O. Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit. 1984.
Elle est développée surtout par Saint Augustin et Calvin mais est jugée arbitraire et perdra de limportance au XVIIe siècle.
Pascal, Vico en Mandeville notamment montrent que les vices privés peuvent conduire au bien public préfigurant le principe des conséquences inattendues de laction qui sera repris ensuite par Adam Smith (la main invisible ) et par le courant libéral de la théorie économique au XIXe siècle.
A. O. Hirschman, Les passions et les intérêts, ouv. cit., p. 27.
Au début du XVIIe siècle, on voit dans lintérêt à la fois la passion de lamour de soi ennoblie et maîtrisée par la raison, et la raison orientée et animée par lamour de soi , ibid., p. 44. ; il peut comprendre aussi bien les sentiments de lhonneur et de gloire que damour-propre, A. O. Hirschman, « Le concept dintérêt de leuphémisme à la tautologie », art. cit., p. 7.
A. O. Hirschman, Les passions et les intérêts, ouv. cit., p. 34.
On lidentifie alors à la cupidité, à lavarice ou encore à lappât du lucre, ibid., p. 41.
« La prévisibilité des comportements « intéressés » a pour sous-produit, sur le plan économique, non plus un fragile équilibre, mais un solide réseau de rapports interdépendants », ibid., p. 52.
En ce sens que lon encourage dorénavant lindividu à ne poursuivre que ses fins personnelles.
Ibid., p. 50.
Ce dernier appartient au courant écossais (Scottish enlightenment) qui influencera fortement la pensée de Smith.
Cette théorie du doux commerce est reprise ensuite durant toute la seconde moitié du XVIIIe siècle en particulier par William Robertson, Condorcet et Thomas Paine ; voir A. O. Hirschman, Douceur, puissance et faiblesse de la société de marché Interprétations rivales de Montesquieu à nos jours, art. cit., pp. 11-42.
La quantité dargent que peuvent posséder les particuliers nest limitée que par leurs propres efforts ; et ces efforts contribuent à leur tour à la constitution dun réseau dobligations réciproques qui renforcent le tissu social , A. O. Hirschman, Les passions et les intérêts, ouv. cit., p. 71.
Argument avancé par John Millar.
Shaftesbury distingue les affections naturelles que sont la bienveillance ou la générosité des affections égoïstes et des affections non naturelles (envie, etc.) ; les premières servent les intérêts privés et publics, les secondes les intérêts privés et éventuellement les intérêts publics alors que les secondes sont inutiles. Hutcheson, professeur de Smith, oppose la bienfaisance de légoïsme et montre que des actions basées sur un intérêt modéré et non excessif sont favorables à la société
A. O. Hirschman, « Douceur, puissance et faiblesse de la société de marché », in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., p. 20.
En ce sens, le politique fonde léconomique et non linverse ; cette thématique sera reprise par des auteurs comme Richard Wagner, Fred Hirsch au XIXe siècle et Jospeh Schumpeter ou encore Karl Polanyi au XXe siècle.
On pense ici à Exit, voice and loyalty.
Un ordre social stable doit ainsi mobiliser certaines inclinations bienfaisantes de lhomme aux dépens de certains mauvais penchants dans lespoir que dune façon ou de lautre, cette force parviendra à refouler, voire à atrophier complètement, ce que la nature humaine recèle de plus destructif et de plus dangereux , A. O. Hirschman, Les Passions et les intérêts, ouv. cit., p. 64.
Ibid., p. 9.
Ibid., p. 116.
Hirschman ajoute une seconde différence avec linterprétation donnée par Weber qui tient au principe des conséquences inattendues de laction . Le développement du capitalisme na pas été causé par lesprit deffort, de méthode et de renoncement de la doctrine protestante mais davantage par des croyances erronées sur les conséquences des activités économiques promues par de nombreuses catégories sociales et qui entraînèrent des effets réels non prévus initialement et rendirent possibles le progrès économique ; certaines décisions sont ainsi facilitées car elles promettent beaucoup , ibid., p. 118. Les croyances voulant que lactivité lucrative contribue à la fois à ladoucissement des murs et à un ordre social stable furent remises en cause par le développement de formes autoritaires du pouvoir politique à la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle.
Ce thème occupe une place centrale dans luvre dHirschman comme il le souligne dans lintroduction de A bias for hope. Il la réactualisé dans lessai récent A. O. Hirschman, "Des liens accidentés entre progrès politique et progrès économique", in A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., pp. 319-336., où il déclare que le but majeur de léconomie politique reste avant tout de comprendre et dexpliquer les liens entre économique et politique car sil est un trait saillant et tangible de la société de marché, ce sont les qualités dynamiques remarquables et perturbatrices qui la caractérisent depuis sa prime expansion jusquà aujourdhui. Outre la création de richesse nouvelle, la société de marché engendre continûment une grande diversité de problèmes spécifiques (inégalité accentuée ou régression régionale ou sectorielle) souvent injustes ou ressentis comme tels. Ainsi, se manifestent dans le domaine politique des exigences de réforme et daction politique. Lesquelles réformes et actions ont à leur tour des conséquences économiques , ibid., p. 329. Pour autant, Hirschman ne croit pas en lexistence de liens directs et fonctionnels entre les champs économique et politique mais davantage en des relations alliant interdépendance et autonomie donnant de fait une singularité et une particularité à la période et au contexte étudiés.
A. Smith, An inquiry into the nature and causes of the wealth of Nations, Oxford University Press, 1976 (1776), traduction française, La Richesse des Nations, Economica, 2000 (Livres I et II), à paraître (Livres III, IV et V).
Néanmoins comme le reconnaît Hirschman, luvre de Smith reste encore marquée par la pensée politique du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle. Il montre dailleurs dans La richesse des nations les bienfaits politiques du progrès économique. Les rapports conflictuels quentretenaient les propriétaires fonciers perdirent de leur importance dès que les activités commerciales et manufacturières obligèrent ces derniers à émigrer vers les centres urbains et à pratiquer de nouvelles activités économiques avec leurs rivaux et leurs anciens subordonnés.
A. O. Hirschman, Les passions et les intérêts, ouv. cit., pp. 94-95.
A. Smith, Theory of moral sentiments, 1790 (1759), traduction française, Théorie des sentiments moraux, Paris, PUF, 1999.
A. O. Hirschman, Les passions et les intérêts, ouv. cit., p. 99.
Ibid., p. 99.
Ibid., p. 100.
Ibid., p. 102.
Cette analyse de lévolution du concept dintérêt est présentée dans un essai ultérieur à louvrage Les passions et les intérêts ; Le concept dintérêt : de leuphémisme à la tautologie , in A. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., pp. 7-29. Il note les intérêts en vinrent à parcourir toute la gamme des actions humaines, de légoïsme le plus étroit à laltruisme le plus large, et dun comportement prudent et calculateur jusquaux pulsions les plus passionnées. En fin de compte, il se trouva interprété comme le moteur de tout ce que les hommes font ou désirent faire , ibid., p. 24. Ainsi, lexplication de laction par lintérêt individuel devient tautologique dans le sens elle où énonce seulement quun homme préfère faire ce quil préfère faire , ibid., p. 21.
Ibid., p. 24.
Hirschman, Les passions et les intérêts, ouv., cit., p. 117.
Ibid., p. 117.
en particulier A. O. Hirschman, Moralité et sciences sociales : une tension durable , in A. O. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., pp. 99-111. ; A. O. Hirschman, Trois façons simples de compliquer le discours de léconomie politique , in A. O. Hirschman, Vers une économie politique élargie, ouv. cit., pp. 89-110., et, A. O. Hirschman, Mêler les sphères publique et privée : prendre la commensalité au sérieux , art. cit., pp. 131-163.
A. O. Hirschman, Bonheur privé action publique, ouv. cit., p. 229.
A. O. Hirschman, « Moralité et sciences sociales : une tension durable », art. cit., pp. 100-101.
A. O. Hirschman, Bonheur privé action publique, ouv. cit., p. 45 et 46.
Il sagit de A. O. Hirschman, Morality and the social sciences : a durable tension , traduction française, Moralité et sciences sociales : une tension durable, art. cit., pp. 99-111., et de A. O. Hirschman, An alternative explanation of contemporary harriedness regroupés dans la partie Around The passions and the interests, in A. O. Hirschman, Essays in trespassing, ouv. cit., pp. 287-306.
Les positions adoptées par Gary Becker en sont la parfaite illustration.
A. O. Hirschman, « Moralité et sciences sociales : une tension durable », art. cit., p. 107.
Hirschman critique les économistes qui intègrent directement des valeurs morales à leurs théories : "La moralité, ce n'est pas quelque chose comme la réduction de la pollution qui peut être obtenue par de légères modifications d'un projet industriel ! Au contraire, elle a sa place en centre de notre travail, à condition que les chercheurs en science sociale soient moralement vivants", ibid. p. 108.
Hypothèse notamment défendue par George J. Stigler et Gary S. Becker dans leur article De gustibus non est disputandum , in American Economic Review, 67 (2), March 1977, pp. 76-90. Elle repose en fait sur la théorie des préférences révélées proposée par P. A. Samuelson en 1938 (P. A. Samuelson, « A note on the pure theory of consumers behaviour », Economica, 5, 1938, et « A note on the pure theory of consumers behaviour : an addendum », Economica, 5, 1938.). Elle montre que les individus révèlent leurs préférences par leurs choix réels induisant de fait certaines conditions sur la structure des préférences individuelles dont le postulat de la stabilité.
A. O. Hirschman, Bonheur privé action publique, ouv. cit., p. 19.
En fait, Hirschman définit lactivité privée dans un sens plus large que celle développée par la théorie économique de la consommation ; le comportement privé suppose en effet la recherche dune vie meilleure pour soi-même et pour les siens, le terme meilleure renvoyant avant tout à un bien-être matériel accru , ibid., p. 20.
Ibid., p. 27. ; bien quinhérente à la nature humaine , la déception est accrue dans la société contemporaine par la croissance des richesses matérielles.
Ibid., p. 42.
Ibid., p. 46.
Hirschman ajoute : le coût des déceptions est au bout du compte peut-être moindre que le bénéfice que procure à lhomme sa capacité à cultiver toujours à nouveau lidée du bonheur et de félicité, inséparable de la déception , ibid., p. 46.
Hirschman opère deux types de classement interne pour les biens durables :
- le premier suivant lutilisation du bien : plus le degré dutilisation (continu, régulier, irrégulier) est important, plus la probabilité de déception est forte ;
- le second entre les biens achetés totalement finis et les biens qui permettent ou exigent une touche personnelle , ibid., p. 70. : le risque de déception est moins prononcé pour ces derniers biens car leurs consommations apportent un plaisir qui est quasi-absent de la première catégorie.
Les mouvements de protestations et de revendications sociales de la fin des années soixante dans les pays occidentaux sont en partie expliqués par le développement d'expériences de déception nées de consommations de biens durables et de services.
"La déception surgit, de façon caractéristique, de ce que les nouvelles acquisitions possibles font l'objet chez les consommateurs d'attentes semblables à celles qu'ils ont appris à nourrir à propos d'acquisitions plus traditionnelles.", Ibid., p. 80.
Ibid., p. 87.
Ibid., p. 15.
Les quatre facteurs présupposent que les déceptions nées de consommations privées provoquent des réactions assez fortes pour conduire à des formes dengagement public. Ces changements comportementaux ne sont envisageables que dans des sociétés où dune part la séparation entre privé et public est clairement perçue et dautre part à condition davoir affaire à des consommateurs qui aient également consciences dêtre citoyens , ibid., p. 109.
Contrairement aux hypothèses avancées dans Exit, voice and Loyalty, la Défection devient un élément favorisant la Prise de parole en ce sens que plus les déceptions sont nombreuses et plus la probabilité dune action de protestation est élevée.
Il est repris ultérieurement dans un essai contre le discours simpliste de léconomie ; A. O. Hirschman, Trois façons de compliquer le discours de léconomie politique , art. cit., pp. 89-110.
Les êtres humains sont capables dévaluer et de critiquer tout leur système de préférences (...) ils peuvent concevoir simultanément plusieurs systèmes de préférences et se poser ensuite le problème de décider en fonction duquel ils entendent vivre , A. O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, ouv. cit., p. 119.
H. G. Frankfurt distingue les désirs, besoins et volontés de premier ordre et de second ordre ; voir H. G. Frankfurt, « Freedom of the will and the concept of a person », The journal of philosophy, LXVIII, 1, january 14, 1971, pp. 5-20. ; le comportement réel rend compte des désirs du premier ordre alors que les désirs du second ordre constituent des désirs sur les désirs du premier ordre. Si les deux types de désirs correspondent, laction révélera effectivement les préférences de lindividu. A linverse, si les deux types de désirs divergent, laction pourra alors ne pas sidentifier avec les vraies préférences (du second ordre) de lindividu. A plus long terme, un changement de comportement pourra se mettre en place témoignant de la réalisation effective des désirs de second ordre de lindividu. La personne (rational person, ibid, p. 11.) dispose alors de la capacité de devenir consciente de ses propres volontés et de former des désirs de second ordre. A. K. Sen a parallèlement développé une théorie proche de celle-ci en supposant lexistence dun emboîtement de préférences ; voir A. K. Sen, « Choice, Ordering and Morality », in S. Körner (ed.), Practical Reason, Oxford, Blackwell, 1974, et, A. K. Sen, Ethique et économie. Et autres essais, PUF, 1993(a), 364p., traduction française de, On Ethics and Economics, Blackwell Publishers, Oxford, 1991.
A. O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, ouv. cit., p. 122.
A ce titre, il est utile de rappeler ici quHirschman ne nie pas linfluence des déterminants exogènes dans le développement de laction collective mais il préfère privilégier son analyse sur les facteurs endogènes. Une des raisons de ce choix tient à la volonté affichée dHirschman de compliquer lhypothèse de l acteur rationnel de la théorie économique et par la-même de trouver dans les motivations humaines les micro-fondements dune société démocratique .
Le rôle donné aux consommations privées et à leurs déceptions constitutives induit que les personnes les plus susceptibles daction publique sont celles qui dans leur passé proche ont vu leurs situations économiques et sociales saméliorer ; elles ont en effet toutes les chances de multiplier les déceptions par leurs nouvelles acquisitions privées.
Les efforts de la lutte, qui devraient figurer parmi les coûts, savèrent être partis intégrante des bénéfices , ibid., p. 149.
En fait, Hirschman suppose que les mauvaises conséquences de laction collective jouent aussi une fonction dans le cycle public / privé mais il ne semble pas les tenir pour des causes vraiment déterminantes. La déception se développera dans cette perspective, sil résulte de laction collective une situation inférieure aux attentes espérées en ce sens que loin de donner un changement social global, la Prise de parole conduit à une transformation sociale à la marge, si lexpérience de laction publique montre un visage beaucoup moins attrayant que ce que laissaient espérer les premières anticipations, ou si le comportement collectif amène finalement à un résultat inutile.
Les personnes concernées ressentent dès lors une capiteuse excitation, née de lassociation entre la conscience dagir pour le bien public, sans intérêt personnel, et le sentiment dêtre libre de franchir les limites de la morale traditionnelle, sentiment étroitement apparenté à celui du pouvoir , ibid., p. 174.
A. O. Hirschman parle de sousengagement forcé , ibid., p. 177.
Ibid., p. 180.
Les associations volontaires, les manifestations, les grèves, etc. sont dautres formes dactivisme possibles.
Ibid., p. 192.
Cependant, le vote demeure jusquà ce jour le moyen le plus sur de représentation politique car il assure légalité politique, contraint les comportements trop passionnés de certains citoyens et garantit de la répression de lEtat, ibid., p. 201.
Le surengagement et le sousengagement peuvent coexister au sein de la société si ses membres ne possèdent pas les mêmes motivations politiques. Certains groupes sociaux peu enclins à participer activement aux affaires publiques se retrouveront accaparés par le temps nécessaire à laboutissement des projets collectifs ; dautres groupes parallèlement désireux de contribuer activement à la vie publique auront bien du mal à se faire entendre et à exprimer leurs volontés et seront contraints dabaisser leurs revendications politiques. Par ailleurs, une même personne pourra connaître les deux types dengagement au cours de son existence si ses motivations évoluent.
Ibid., p. 213. ; Hirschman note comparativement que les activités publiques et privées (apparentées à de la corruption) jusquau XIXe siècle pouvaient sentremêlées sans que cette recherche de gains personnels par laction collective ne soit jugée négativement.
Ibid., p. 215.
Ibid., p. 219.
Voir les commentaires sur les Essays in Trespassing et Shifting Involvements effectués par J. Smith, in American Journal of Sociology, 89, 1, July 1983, pp. 225-228.
Deux raisons sont avancées pour expliquer la synchronisation des actions collectives : soit un événement extérieur (guerre, etc.) incite les individus à délaisser transitoirement et partiellement leurs consommations privées et à sengager activement publiquement ; soit les biens de consommation nouvellement introduits génèrent des déceptions répétées et conduisent à terme au développement de laction collective. La première raison invoquée demeure aléatoire et reste par conséquent insuffisante. Enfin, il y a tout lieu de penser que les consommations de biens nouveaux ne seront pas simultanées causant par conséquent un ensemble de déceptions diffuses dans le temps, A. O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, ouv. cit., p. 228.
Voir J. Affichard, « Albert O. Hirschman et la question des inégalités », Esprit, novembre 1992, 186, pp. 174-178. ; cette dernière critique est adressée uniquement à la théorie cyclique des comportements collectifs présentée dans Bonheur privée, action publique car Hirschman semble partager lhypothèse dans dautres écrits suivant laquelle lintérêt et le désintéressement peuvent parfaitement découler dune même action individuelle (Ils ne constituent plus alors des mobiles de comportement antinomiques mais complémentaires).
La distinction courante implique dès lors que les attentes déçues peuvent provenir autant de consommations privées que de consommations publiques remettant en cause lhypothèse du cycle privé / public.
A. O. Hirschman, Mêler les sphères publique et privée : prendre la commensalité au sérieux , dans A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., 1997.
G. Simmel, cité par Hirschman, ibid., p. 147.
La consommation du repas en est une illustration. Apparentée à un acte purement personnel et privé, elle a toujours tenu dans les sociétés humaines une fonction politique et publique importante. Les banquets grecs par exemple sont jugés par les historiens comme des déterminants positifs à la constitution de la société politique (égalité et répartition des fonctions politiques) et source de sociabilité et de citoyenneté.
Dans cette perspective, les préférences individuelles noscillent plus entre fins individuelles et privées et projets collectifs et publics mais affichent complémentairement le désir de promouvoir ces deux types dobjectifs.
Voir M. S. McPherson, « Hirschman, Albert Otto », in J. Eatwell, M. Milgate & P. Newman (eds.), The New Palgrave. A Dictionary of Economics. Volume 2. E to J., The Macmillan Press Limited, 1987, pp. 658-659.
A. O. Hirschman, Bonheur privé action publique, ouv. cit., p. 229.
Hirschman souligne notamment que la tâche majeur de léconomie politique demeure [
] une meilleure intelligence des interactions continues entre politique et économique , A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 329. Quelles conséquences politiques va provoquer le développement économique et inversement ? Est-ce que le déclin économique va conduire à une régression politique ? On a vu précédemment les réponses que donnaient les investigations dans lhistoire des idées et dans lanalyse contemporaine.
Hirschman parle d effet de cliquet ou encore d acquisition dune vie propre devenant un comportement de seconde nature , A. O. Hirschman, Bonheur privé action publique, p. 326. Le cas ici envisagé a surtout trait aux effets de léconomique sur le politique ; Hirschman ne semble pas exclure pour autant le cas inverse des conséquences économiques de la politique.
A. Hirschman, « On Hegel, Imperialism and structural stagnation », in A. Hirschman, Essays in Trespassing, ouv. cit., p. 167.
Ibid., p. 171.
A. Hirschman, Les passions et les intérêts, ouv. cit., p. 121.
A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 135.
A. Hirschman, « Confession dun dissident : retour sur Stratégie du Développement Économique », in A. Hirschman, Léconomie comme science morale et politique, ouv. cit., p. 96.
A. Hirschman, « Des conflits sociaux comme piliers dune société démocratique de marché », in A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 341-342.
A. Hirschman, « Comment les Etats-Unis ont exporté la révolution keynésienne », dans A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 218.
Ibid., p. 219.
Hirschman précise concernant cet effet, « Du fait de lexcitation provoquée par lidée nouvelle et des débats qui sensuivent, des recrues intellectuellement capables et ambitieuses sont amenées à sintéresser au domaine dans lequel sest faite cette découverte dont les mérites scientifiques restent à évaluer et dont il faut encore explorer les ramifications », ibid., p. 219.
Ibid., p. 221.
A. Hirschman, « Mon père est Weltanschauung, vers 1928 », in A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 164.
Ajoutant plus loin : « Leur attitude ma toujours paru admirable à un double titre : comme vision de laction politique et comme manière de conjuguer vie privée et vie publique. (
) cette façon de combiner la participation aux affaires publiques avec louverture intellectuelle me paraît être le microfondement idéal de toute société démocratique », A. Hirschman , « Doute et action antifasciste en Italie, 1936-1938 », in . Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 175 et p. 176.
A. Hirschman, « Opinions opiniâtres et démocratie », in A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 120.
Ibid., p. 121.
A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 135.
A. Hirschman, « La Rhétorique Réactionnaire, deux ans après », in A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 88.
A. Hirschman, « Un certain penchant à lautosubversion », in A. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 136.
Dans un récent fragment autobiographique, il écrit clairement, « je minterroge sur les micro-fondements dune société démocratique, sur la constitution de la personnalité démocratique ». A. Hirschman, « Mon père et Weltanschaung vers 1928 », in A. O. Hirschman, Un certain penchant à lautosubversion, ouv. cit., p. 164.
W. James, Le pragmatisme, ouv., cit., p. 271.
L. Bazzoli, Léconomie politique de John R. Commons, Paris, LHarmattan, 2000.
Voir C. K. Wilber et S. Francis, « The methodological basis of Hirschmans development economics : pattern model vs general laws » in A. Foxley, M. S. McPherson and G. ODonnel, Development, Democracy and the art of Trespassing, University of Notre-Dame Press, 1986. A rapprocher de C. K. Wilber and R. S. Harrison, « The methodological basis of Institutional Economics : pattern model, storytelling and holism », Journal of Economic Issues, 12 (1), pp. 61-89.
B. Sanyal, « Social construction of hope », in L. Rodwin and D. A. Schön (eds.), Rethinking the development experience, ouv. cit., p. 131-144.
C. F. Sabel, « Learning by monitoring », in L. Rodwin and D. A. Schön (eds.), Rethinking the developement experience, ouv. cit., p. 231-274.
Hirschman, La morale de léconomiste, ouv. cit., p. 130.
A. Hirschma, La morale secrète de léconomiste, ouv., cit., p. 130.
M. Gauchet, « Changement de paradigme en sciences sociales ? », Le Débat, n°50, 1988, pp. 165-170, p. 166 et p. 168.
Il sagit dune part, de J. Revel (dir.), Jeux déchelle. La microanalyse à lexpérience, Paris, EHESS-Gallimard-Seuil, 1996 ; dautre part, B. Lepetit (dir.), Les formes de lexpérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995. Dans larticle introduction à ce recueil, B. Lepetit note opportunément, La pragmatique est à la mode : les hommes, découvre-t-on, sont dabord occupés à régler des affaires. Le terme de mode nest pas péjoratif. Il ne dénonce pas par avance le caractère éphémère dune attention particulière, mais désigne le processus auto-entretenu et auto-organisé délaboration dune référence commune. Léconomie, la sociologie, lanthropologie ou la linguistique prennent aujourdhui leur distance davec le structuralisme, voire davec lexplication causale pour, les unes et les autres, prêter attention à laction située et rapporter lexplication de lordonnancement des phénomènes à leur déroulement même. A la linguistique sausurrienne, on oppose la sémantique des situations ; contre les déterminations par lhabitus, on insiste sur la pluralité des mondes de laction ; la rationalité substantielle des acteurs économiques est récusée au nom des conventions et de la rationalité procédurale ; lanthropologie structurale est contestée par létude des modalités et des effets de la mise à lépreuve historicisée des cultures. Dans plusieurs disciplines sélaborent ainsi les remises en cause qui, rapprochées, manifestent la cristallisation dun nouveau paradigme , B. Lepetit, Histoire des pratiques, pratique de lhistoire , ouv. cit., p.
P. Ricoeur, La mémoire, lhistoire, loubli, Paris, Seuil, 2000, pp. 278-279.
Voir ici J. Rajchman, « La philosophie en Amérique », in J. Rajchman et C. West (dir.), La pensée américaine contemporaine, ouv., cit., pp. 31-57 ; également, J. P. Cometti, « Le pragmatisme : de Peirce à Rorty », in M. Meyer (dir.), La philosophie anglo-saxonne, Paris, PUF, pp. 439-485 ; enfin G. Deledalle, La philosophie peut-elle être américaine ?, Paris, J. Granger, 1995.
Voir ici par exemple larticle de synthèse de R. E. Backhouse, « Introduction », in R. E. Backhouse (ed.), New directions in economic methodology, London and New York, Routledge, 1994, pp. 1-24 ;
A. Sen, Ethique et économie, in A. Sen, Ethique et économie, Paris, PUF, 1993.
A. Sen, « The concept of developement », in H. Chenery and T. N. Srinivasan (eds.), The Handbook of development economics, vol. I, Elsevier, 1988, p. 11. Voir également son article Development: which way now?, The Economic Journal, vol. 93, 1983, pp. 745-762.
A. Sen, « Development : which way now ? », Economic Journal, vol. 93, 1983, pp. 745-762.
A. Sen, Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 13.
A. O. Hirschman, La morale secrète de léconomiste, ouv. cit., p. 98.
* Une bibliographie très complète est proposée dans L. Meldolesi, Discovering the Possible, ouv. cit., pp. 293-303. Nous-nous sommes inspirés ici de cette référence.
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