Le vieux comédien - La Bibliothèque électronique du Québec
Le lendemain, la faim a raison de la fatigue et les éveille avant l'aube. ..... À un
bout se trouvait l'individu si sommairement corrigé, avec Winckelmann au milieu,
les deux autres ...... À la condition de ne pas l'endommager. ... Le mulâtre vérifie
le système d'amarrage ; puis, satisfait de son examen, se baisse rapidement, ...
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E. T. A. Hoffmann
Contes fantastiques
Sixième livre
BeQ
E. T. A. Hoffmann
(1776-1822)
Contes fantastiques
Sixième livre
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 362 : version 1.0
Henry Egmont a traduit les contes présentés ici.
Luvre de E.T.A. Hoffmann a paru en France sous de nombreuses traductions. Il faut signaler cependant celle de François-Adolphe Loève-Veimars (1801 ?-1854 ou 1855) qui fit publier les « uvres complètes » de Hoffmann, à partir de 1829.
Image de couverture : Caspar David Friedrich, The Solitary Tree, 1822.
Le cur de pierre
I
Tout voyageur qui, à une heure favorable de la journée, passe à la distance dune demi-heure de chemin de la petite ville de G... du côté du midi, est frappé de laspect imposant dun château qui sélève à droite de la grand-route, avec ses murs peints et crénelés dune manière bizarre, pareil à un géant qui vous regarde à travers le sombre feuillage des halliers. Ces halliers environnent un vaste parc qui sétend au loin dans la vallée. Si le hasard te conduit jamais là, bien-aimé lecteur, ne crains pas le léger retard apporté à ton voyage, ni le modeste pourboire quil te faudra peut-être donner au jardinier ; mais descends bravement de voiture, et fais-toi introduire dans le parc et dans la maison, sous prétexte davoir intimement connu le défunt propriétaire du château, le conseiller à la cour de G... Reutlinger.
Tu peux dailleurs en agir ainsi sans scrupule, pourvu quil te plaise de lire jusquà la fin tout ce que je suis disposé à te raconter ; car jespère quaprès cela le conseiller Reutlinger sera tellement présent à tes yeux avec toutes ses bizarres façons dagir, que tu croiras lavoir connu familièrement toi-même.
Dès le premier abord, tu trouves le château décoré, dans un style lourd et antique, dornements grotesques et bigarrés. Tu critiques avec raison le mauvais goût de ces peintures sur pierre, la crudité et le contraste choquant des couleurs ; mais après un examen plus attentif, il te semble quun esprit mystérieux et fantastique anime ces murailles peintes ; et cest avec la sensation dun frisson étrange que tu pénètres sous le porche spacieux. Les champs distincts des parois revêtues dun enduit imitant le marbre blanc, sont couverts darabesques coloriées, aux couleurs tranchantes, où lon voit des fleurs, des fruits, des pierres, des figures dhommes et danimaux accouplés et entrelacés de la manière la plus fantasque, et dont on croit soupçonner vaguement la signification mystérieuse.
Dans le grand salon qui occupe tout le rez-de-chaussée dans sa largeur, et dont le plafond en coupole sélève plus haut que le deuxième étage, la plastique a reproduit en sculptures dorées tout ce que tu viens de voir indiqué dans les peintures du vestibule. Tu ne manqueras pas, à la première vue, de te récrier sur le goût corrompu du siècle de Louis XIV, de déclamer hautement contre un style aussi faux, aussi maniéré, aussi confus, aussi baroque ! Mais pour peu que tu partages ma manière de voir, et si, comme je me plais toujours à le supposer, lecteur bénévole ! tu es doué dune active imagination, tu oublieras bientôt toute idée de blâme, quelque bien fondé quil soit dailleurs. Cet arbitraire sans frein, cette exagération ne te paraîtront plus que de hardis caprices du génie de lartiste, se jouant avec ces milliers de figures soumises à son libre arbitre, mais formulant pourtant dans leur ensemble, dans leur enchaînement complet, ce sentiment damère ironie quinspirent les déceptions de la vie terrestre aux âmes profondes qui souffrent de quelque blessure mortelle.
Je tengage, bien-aimé lecteur, à parcourir les petites chambres du deuxième étage, dont les fenêtres donnent sur le grand salon, quelles entourent comme dune galerie. Leur décoration est très simple, mais de loin en loin lon rencontre des inscriptions allemandes, turques et arabes quon sétonne de voir ainsi réunies. Tu visiteras ensuite le jardin : il est planté à lancienne mode française, avec de longues et larges avenues bordées de hautes murailles de charmille, qui entourent de spacieux bosquets, et orné difs, de statues et de fontaines. Je ne sais, bien-aimé lecteur, si tu ne ressens pas comme moi une impression sérieuse et solennelle à la vue dun de ces vieux jardins à la française ; mais ne préfères-tu pas un pareil chef-duvre de lart au ridicule encombrement de mesquineries qui constituent nos soi-disant jardins anglais, avec des petits ponts et des petits fleuves, des petits temples et des petites grottes ? Au bout du jardin, tu entres dans un bois obscur de saules-pleureurs, de bouleaux aux branches pendantes, et de pins de Weymouth. Le jardinier te fait remarquer que ce petit bois, comme il est aisé de le voir du haut de la maison, a la forme régulière dun cur. Au milieu, est un pavillon en marbre de Silésie de couleur foncée, bâti en forme de cur. Tu entres, tu vois le sol revêtu de dalles de marbre blanc, et au milieu un cur de grandeur naturelle... Cest une pierre dun rouge foncé encastrée dans le marbre. Tu te penches, et tu découvres ces mots gravés dans la pierre : Il repose.
Dans ce pavillon, devant ce cur de pierre dun rouge foncé, qui alors ne portait pas encore cette inscription, se trouvaient, le jour de la Nativité de la Vierge, cest-à-dire le huit septembre de lannée 180, un grand et vieux monsieur de belle prestance et une vieille dame, tous deux fort richement et élégamment vêtus à la mode du dernier siècle.
« Mais, dit la vieille dame, comment, cher conseiller, vous est venue une idée aussi bizarre, ou, pour mieux dire, aussi lugubre, de faire bâtir ce pavillon pour servir de tombeau à votre cur, qui doit reposer, dites-vous, sous cette pierre rouge ?
Taisons-nous sur ce sujet, chère conseillère intime ! répliqua le vieux monsieur. Appelez-le la fantaisie maladive dune âme ulcérée, appelez-le comme vous voudrez ; mais sachez que lorsquau milieu de cette riche propriété, dont un caprice dérisoire du destin ma gratifié comme dun jouet quon jette à lenfant naïf pour lui faire oublier son plus cuisant chagrin, lorsquau milieu de cette riche propriété la mélancolie la plus noire sempare de moi, lorsque tous les maux que jai soufferts reviennent de nouveau massaillir, sachez que je trouve alors dans cet asile la consolation et le repos. Les gouttes de mon sang ont ainsi rougi cette pierre, mais elle est restée froide comme glace, et, quand elle sera en contact avec mon cur, elle rafraîchira lardeur funeste qui le consume. »
La vieille dame contempla du regard le plus triste le cur de pierre ; et comme elle se penchait un peu en avant, deux grosses larmes brillantes comme des perles tombèrent sur la pierre rouge. Le vieux monsieur tendit alors la main avec vivacité et saisit celle de la dame. Ses yeux étincelaient dun feu juvénile. Telle quapparaît aux lueurs magiques du crépuscule ladmirable perspective dun riche paysage embelli de fleurs et de verdure, on vit se peindre dans ses regards brûlants toute une époque, depuis longtemps passée, pleine damour et de bonheur. « Julie ! Julie ! et vous aussi vous avez pu blesser dun coup mortel ce pauvre cur !... » Ainsi sécria le vieux monsieur dune voix à moitié étouffée par la tristesse la plus douloureuse.
« Ce nest pas moi, répliqua la vieille dame avec beaucoup de douceur et de tendresse, ce nest pas moi quil faut accuser, Maximilien ! Nest-ce pas votre caractère intraitable et vindicatif, nest-ce pas votre foi déraisonnable à des pressentiments chimériques et aux singulières visions dune sombre fatalité, qui vous a chassé dauprès de moi, et qui, à la fin, a dû me contraindre à donner la préférence à cet homme plus doux et plus flexible qui recherchait ma main en même temps que vous ? Ah ! Maximilien, vous deviez bien le sentir combien vous étiez aimé ! mais votre incurable manie de vous tourmenter vous-même ne ma-t-elle pas fait souffrir aussi jusquau dernier excès de langoisse et de lépuisement ? »
Le vieux monsieur interrompit la dame en quittant sa main : « Oh, vous avez raison, madame la conseillère, il faut que je reste seul, aucun cur humain ne doit sattacher à moi ; tout ce que peuvent lamitié la plus pure, lamour le plus dévoué, vient se briser en effet contre ce cur de pierre.
Combien vous êtes amer ! répartit la dame, combien vous êtes injuste envers vous-même et envers les autres, Maximilien ! Qui ne vous connaît pas comme le plus généreux bienfaiteur des malheureux, comme le plus stable, le plus ardent défenseur du bon droit et de léquité ? Mais quel mauvais génie a donc jeté dans votre âme cette horrible défiance qui vous fait soupçonner ruine et malheur dans une parole, dans un regard, même dans la plus futile circonstance indépendante de toute volonté humaine !
Ne porté-je pas à tout ce qui mapproche laffection la plus sincère ? dit le vieux monsieur dune voix adoucie et la larme à lil. Mais ce sentiment damour déchire mon cur au lieu de le satisfaire ! Ah ! poursuivit-il en élevant la voix, il a plu à limpénétrable Providence de me douer dune faculté qui, en me préservant de dangers mortels, me fait souffrir mille morts. Semblable au juif errant, je vois sur le front du rebelle Caïn, du méchant hypocrite, le signe de la réprobation éternelle ! Je sais lire les secrets présages que le mystérieux esprit de lunivers, le hasard selon nous, sème en se jouant sur notre route comme autant de problèmes à résoudre. Une céleste et charmante vierge nous surveille constamment de ses clairs yeux dIsis, mais cest pour saisir violemment de ses griffes de sphinx et précipiter dans labîme linfortuné qui ne devine pas ses énigmes !
Toujours ces funestes rêveries ! dit la vieille dame. Quest devenu cet aimable et charmant enfant, le fils de votre frère cadet, que vous avez recueilli, il y a quelques années, avec tant de bienveillance, et qui semblait ressentir pour vous tant damour et de reconnaissance ?
Je lai chassé ! répliqua le vieux monsieur dune voix rude, cétait un scélérat, un serpent que je réchauffais dans mon sein pour ma propre ruine.
Un scélérat ! un enfant de six ans ? demanda la dame toute consternée.
Vous connaissez lhistoire de mon frère puîné, poursuivit le vieux monsieur ; vous savez quil abusa plusieurs fois de ma confiance dune manière infâme, et quétouffant dans son cur tout sentiment fraternel, il se faisait une arme contre moi de chaque bienfait que je lui rendais. Ce nest pas faute de ses constants efforts si je nai pas à déplorer la perte de mon honneur, de mon existence civile ! Vous savez comment, réduit à la plus profonde misère, il vint à moi il y a plusieurs années, comment il feignit hypocritement un retour à des sentiments affectueux pour moi et une réforme dans sa manière de vivre désordonnée, quels soins et quels secours je lui prodiguai, et comment ensuite il profita de son séjour dans ma maison pour semparer frauduleusement de certains documents... mais assez là-dessus. Son jeune fils me plut ; et quand linfâme fut forcé de fuir, après avoir vu déjouer les intrigues qui devaient menvelopper dans un désastreux procès criminel, je gardai lenfant chez moi. Un avertissement du destin ma délivré dernièrement de ce petit monstre.
Et cet avertissement du destin, cétait sans doute un de vos mauvais rêves », dit la vieille dame. Mais le vieux monsieur poursuivit : « Écoutez, Julie ! et jugez vous-même.
» Vous savez que linfernale méchanceté de mon frère me porta le plus rude coup que jaie jamais souffert. À moins pourtant... Mais silence là-dessus. Ce fut peut-être en effet lirritation maladive dont mon âme fut alors affectée, qui minspira lidée de faire construire dans ce petit bois une sépulture pour mon cur. Bref, cela sexécuta. Le petit bois était dessiné dans la forme dun cur, le pavillon était bâti, les ouvriers soccupaient de ce dallage en marbre. Un jour, en venant visiter leur ouvrage, japerçois à quelque distance lenfant, nommé Max, ainsi que moi, qui faisait rouler par terre quelque chose avec mille bonds joyeux et de grands éclats de rire. Un sombre pressentiment traversa mon âme ! Je mavance vers lenfant, et je demeure consterné en voyant que cétait cette pierre rouge taillée en forme de cur, qui était dans le pavillon prête à être mise en place, quil avait portée dehors, et avec laquelle il jouait ainsi. « Misérable ! mécriai-je, tu joues avec mon cur comme a fait ton père ! » Et comme il sapprochait de moi en pleurant, je le repoussai avec horreur. Mon intendant reçut les ordres nécessaires pour le conduire ailleurs. Et depuis, je ne lai jamais revu.
Homme affreux ! » sécria la vieille dame. Mais le vieux monsieur sinclinant poliment, lui dit : « Les suprêmes arrêts du destin ne saccordent pas avec les molles délicatesses féminines ! » Et, lui offrant son bras, il la conduisit hors du pavillon, et à travers le petit bois, dans le jardin. Le vieux monsieur était le conseiller aulique Reutlinger, et la vieille dame, la conseillère intime Foerd.
II
Le jardin offrait ce jour-là le spectacle le plus singulièrement remarquable que lon pût voir. Une nombreuse société de vieux messieurs, venus des petites villes voisines, conseillers intimes, conseillers auliques et autres, avec leurs familles, sy trouvait rassemblée. Tous, jusquaux jeunes gens et aux demoiselles, étaient rigoureusement costumés à la mode de lannée 1760, avec de grandes perruques, des habits galonnés, des frisures pyramidales, des jupes à paniers, et ainsi de suite ; ce qui présentait un aspect dautant plus extraordinaire, que tous ces anciens costumes salliaient merveilleusement avec le caractère gothique du jardin. Chacun se croyait reporté, comme par leffet dun enchantement, à une époque passée depuis longtemps.
Cette mascarade était le résultat dune idée extravagante de Reutlinger. Il avait lhabitude de célébrer tous les trois ans dans sa propriété, le jour de la Nativité de la Vierge, la fête du vieux temps ; et il y invitait tous ceux qui voulaient y assister, mais sous la condition expresse que chaque convive adopterait pour ce jour-là le costume exact de lannée 1760. Les jeunes gens pour qui il eût été embarrassant de se procurer de semblables habits, pouvaient librement disposer de la garde-robe bien fournie du conseiller. Il était évident que celui-ci navait dautre but que de mener joyeuse vie durant les trois jours consacrés à cette fête, en réminiscence de lheureux temps de sa jeunesse.
Ernest et Willibald se rencontrèrent dans une allée écartée. Tous deux sexaminèrent quelques moments en silence, et partirent ensuite dun fol éclat de rire. « Tu mas lair, sécria Willibald, du chevalier désespéré, cherchant à retrouver sa route dans le labyrinthe damour. »
Et Ernest répliqua : « Il me semble voir en toi un des héros de lAstrée.
Mais vraiment, reprit Willibald, lidée du vieux conseiller nest pas si mauvaise. Il veut absolument se mystifier lui-même, et ressusciter comme par magie une époque où il vivait réellement, bien quencore à présent, vieillard alerte et vigoureux, il jouisse de la santé la plus robuste et dune étonnante vivacité desprit, au point quil surpasse en énergie et par sa fraîcheur dimagination plus dun jeune homme énervé avant lâge. Du reste, il na pas à craindre que quelquun de ses convives démente ici son costume par ses gestes ou son langage ; car de pareils vêtements rendent assurément la chose tout à fait impossible. Vois un peu comme nos jeunes dames se dandinent avec grâce et coquetterie dans leurs jupes à cors et à paniers, et comme elles jouent à ravir de léventail. En vérité, moi-même, sous la perruque qui recouvre ma tête, je me sens inspiré par un esprit tout particulier de courtoisie antique ; et surtout à laspect de cette délicieuse enfant, la plus jeune fille du conseiller intime Foerd, la charmante Julie, je ne sais ce qui me retient de mapprocher delle, de mettre humblement un genou en terre, et de lui dire catégoriquement : Charmante Julie ! quand donc, en payant de retour lamour qui me consume depuis si longtemps, vous résoudrez-vous à rendre à mon âme le repos dont elle est altérée ? Il est impossible que cette merveilleuse beauté corporelle ne serve de temple quà une froide idole de pierre. La pluie creuse le marbre à la longue ; un sang impur amollit le diamant ; mais ton cur ne peut se comparer quà lenclume qui sendurcit de plus en plus sous les coups répétés des marteaux. Plus mon cur bat, plus tu deviens insensible. Laisse-donc ton regard si touchant se reposer sur moi : vois déjà comme mon cur fond au feu de ses rayons, vois mon âme qui se consume dans lattente de la rosée rafraîchissante quépanchera ta faveur. Ah ! veux-tu me désespérer par ton silence, âme insensible ! Mais les rochers inanimés répondent par la voix de leurs échos à la voix qui les interroge ; et tu refuses de mhonorer dune réponse, moi quune douleur inconsolable...
Je ten prie, dit Ernest en interrompant son ami, qui avait débité tout cela avec les simagrées les plus bouffonnes ; trêve de comédie. Te voilà encore dans tes accès dextravagance, et tu ne taperçois pas que Julie, qui sapprochait de nous dabord amicalement, vient de senfuir tout à coup tout effarouchée. Sur lapparence, elle croit sans doute, comme ferait toute autre à sa place, que tu te railles delle sans pitié ; et cest ainsi que tu ajoutes à ta réputation desprit satirique endiablé ; cest ainsi que tu me compromets dans cette société où je suis nouveau venu ; car déjà tout le monde chuchote en me lançant un coup dil équivoque et avec un sourire aigre-doux : Cest lami de Willibald.
Laisse-les dire, répondit Willibald, je nignore pas que bien des gens, et surtout de jeunes filles de seize à dix-sept ans, riches de grandes espérances, mévitent soigneusement ; mais je connais le but où tous les chemins aboutissent, et je sais aussi que lorsquils my rencontreront ou plutôt quils my trouveront établi comme dans mon propre domaine, ils seront les premiers à me tendre la main aussi cordialement que possible.
Tu veux parler, dit Ernest, de la réconciliation finale promise dans la vie éternelle, quand nous aurons secoué le joug des idées et des besoins terrestres.
Oh ! je ten prie, linterrompit Willibald, parlons raison, et nallons pas encore soulever ces vieilles questions rebattues précisément dans le moment le moins convenable. En effet, que pouvons-nous faire de mieux à cette heure, que de nous abandonner à la joyeuse impression des scènes merveilleuses dues à la bizarre imagination de Reutlinger, et dans lesquelles nous voici comme encadrés. Vois-tu là-bas cet arbre dont le vent balance çà et là les énormes fleurs blanches ? Ce ne peut pas être le Cactus grandiflorus, car il ne fleurit quà minuit, et je ne sens pas non plus larôme pénétrant quil devrait exhaler. Dieu sait quel arbre miraculeux le conseiller a encore transplanté dans son Tusculum. » Les amis se dirigèrent de ce côté, et ils ne furent pas médiocrement surpris à la vue dun massif de sureaux dont les fleurs nétaient autre chose que des perruques poudrées à blanc suspendues à ses branches, et qui se balançaient de haut en bas avec leurs bourses ou leurs petites queues pendantes, jouet capricieux du vent du sud. De bruyants éclats de rire derrière les arbres trahirent la présence de leurs propriétaires. Plusieurs vieux messieurs, tous dispos et alertes, sétaient réunis sur une verte pelouse entourée de buissons fleuris. Après avoir ôté leurs habits et accroché aux branches les incommodes perruques, ils jouaient ensemble au ballon. Mais personne ne surpassait en adresse le conseiller Reutlinger, qui lançait à chaque coup le ballon à une hauteur prodigieuse, et dune façon si habile, quil retombait juste aux pieds de son partner.
En ce moment, on entendit une musique discordante de fifres aigus accompagnés de tambours. Les joueurs sinterrompirent aussitôt, et reprirent à la hâte leurs habits et leurs perruques. « Quest-ce donc encore que cela ? dit Ernest. Je parie, repartit Willibald, que cest lambassadeur turc qui fait son entrée.
Lambassadeur turc ? demanda Ernest tout stupéfait. Oui, reprit Willibald ; cest ainsi que jappelle le baron dExter, qui réside à G..., mais que tu ne connais encore que trop imparfaitement pour apprécier en lui lun des originaux les plus surprenants quil y ait au monde. Il a été autrefois ambassadeur de notre cour à Constantinople, et il aime encore à se mirer pour ainsi dire au reflet de cette époque fortunée qui signala le printemps de sa vie. Ses descriptions du palais quil occupait à Péra rappellent les magiques palais de diamant des Mille et une nuits ; et il se vante de posséder, comme le sage roi Salomon, un secret empire sur les puissances occultes de la nature. En effet, ce baron dExter, malgré ses fanfaronnades et son charlatanisme, a je ne sais quoi de mystique et de surnaturel qui souvent me maîtrise malgré moi, surtout en raison du plaisant contraste que présente son extérieur passablement grotesque. De là, cest-à-dire de sa manie caractéristique pour les sciences mystérieuses, provient sa liaison intime avec Reutlinger, qui est lui-même adonné de corps et dâme à ce genre de superstitions. Tous deux sont partisans décidés de Mesmer, et ce sont du reste détranges visionnaires chacun dans leur genre. »
Pendant cette conversation, les deux amis étaient arrivés jusquà la grande grille du parc par laquelle lambassadeur turc entrait effectivement. Cétait un petit homme rondelet, avec un joli kaftan turc, et coiffé dun épais turban formé de châles de diverses couleurs. Mais il navait pu déroger à ses habitudes jusquà se séparer de sa perruque à marteaux et à bourse plate, et il avait aussi gardé par nécessité, à cause de sa goutte, ses bottes de castor fourrées, ce qui altérait assez grièvement la couleur orientale de son costume. Les gens de sa suite, ceux-là même qui faisaient cet abominable charivari, et en qui Willibald reconnut, malgré leur travestissement, les laquais et le cuisinier dEster, étaient noircis de suie pour figurer des esclaves africains, et ils portaient des bonnets pointus de papier peint, ressemblant assez à des san-benitos, ce qui produisait leffet le plus plaisant.
Lambassadeur turc donnait le bras à un vieil officier que, daprès son costume, on pouvait croire nouvellement ressuscité sur quelque champ de bataille de la guerre de sept ans. Cétait le général de Rixendorf, commandant de la ville de G..., qui, pour complaire au conseiller, avait endossé ce jour-là, ainsi que ses officiers, cet ancien uniforme.
« Salama milek ! » dit Reutlinger en donnant laccolade au baron Exter, qui ôta son turban et le remit ensuite sur sa perruque, après avoir essuyé la sueur de son front avec un foulard des Indes orientales. En ce moment, on vit sagiter entre les branches dun grand cerisier quelque chose détincelant quErnest contemplait depuis longtemps sans pouvoir en discerner clairement la nature. Cétait tout bonnement le conseiller intime de commerce Harscher, vêtu dun habit de cérémonie en brocard dor, avec des culottes semblables et une veste de drap dargent semée de fleurs bleues. Il écarta les branches du cerisier, et, avec assez de prestesse pour son âge, descendit par une échelle appuyée contre larbre en chantant ou plutôt en sifflant dune voix glapissante : Ah ! che vedo, o Dio che sento ! Et il courut se jeter dans les bras de lambassadeur turc.
Le conseiller de commerce avait passé sa jeunesse en Italie, il était amateur passionné de musique, et il avait encore la prétention, grâce à un fausset aigu usé depuis longtemps, de chanter à légal de Farinelli.
« Jai vu, dit Willibald à Ernest, monsieur Harscher se bourrer les poches de cerises dont il compte faire hommage aux dames, avec laccompagnement de quelque nouveau madrigal sentimentalement récité. Mais comme il porte, à linstar du grand Frédéric, à même sa poche son tabac dEspagne sans tabatière, il ne recueillera de sa galanterie que des regards courroucés et des refus dédaigneux. »
Partout, lambassadeur turc, ainsi que le héros de la guerre de sept ans, avait été accueilli avec des transports de satisfaction. Juliette Foerd sapprocha du dernier, et après sêtre inclinée devant lui avec une humilité filiale, elle voulut lui baiser la main ; mais lambassadeur sélança vivement entre eux en sécriant : « Folies ! extravagances ! » Puis il embrassa la jeune fille avec effusion, et, à cette occasion, marcha très rudement par mégarde sur les pieds du conseiller Harscher, qui ne fit cependant entendre quun léger miaulement de douleur. Cependant Exter entraîna avec lui Julie à lécart. On le vit alors sescrimer et gesticuler avec feu, ôter son turban, le remettre, lôter encore et ainsi de suite.
« Que se passe-t-il donc entre le vieux baron et la jeune demoiselle ? demanda Ernest. En effet, répliqua Willibald, il paraît que cest une affaire importante ; car, bien quExter soit le parrain de la jeune fille, et quil laime à la folie, il na pourtant pas lhabitude de se sauver si vite avec elle loin de la société. »
En ce moment, lambassadeur turc parut sarrêter tout court ; il étendit son bras droit en avant, et cria dune voix qui retentit dans tout le jardin : « Apporte ! »
Willibald partit dun bruyant éclat de rire. « Vraiment, dit-il ensuite, ce nest rien moins que la merveilleuse histoire du chien de mer quExter raconte à Julie au moins pour la millième fois. »
Ernest voulut absolument connaître cette histoire miraculeuse. « Apprends donc, dit Willibald, que le palais du ci-devant ambassadeur était situé sur le rivage du Bosphore, et quon descendait jusquà la mer par un superbe escalier en marbre de Carrare. Un jour Exter était sur la galerie, plongé dans une profonde méditation ; tout à coup un cri perçant et prolongé le fait tressaillir. Il regarde au-dessous de lui : un chien de mer monstrueux vient darracher un jeune enfant des bras de sa mère, une pauvre femme turque assise sur les marches de marbre, et il replonge avec sa proie dans les flots. Exter descend précipitamment, la femme tombe à ses pieds en jetant des clameurs de désespoir : Exter se détermine sur-le-champ, il avance sur la dernière marche baignée par la vague, il étend le bras, et crie dune voix sonore : Apporte ! Soudain le chien de mer se montre à la surface de leau, tenant dans sa large gueule lenfant, quil dépose sain et sauf et avec soumission aux pieds du magicien ; et puis, se dérobant à tout remerciement, il senfonce de nouveau sous les eaux.
Oh ! ceci est un peu fort, sécria Ernest ; ceci est un peu fort ! Vois-tu bien, poursuivit Willibald, le baron tirer à présent une petite bague de son doigt, et la montrer à Julie ? Toute belle action a sa récompense ! Exter, non content davoir sauvé lenfant de la femme turque, la gratifia encore, en apprenant que son mari, pauvre portefaix, parvenait à peine à gagner leur pain de chaque jour, de quelques joyaux et de quelques pièces dor ; à la vérité, ce nétait quune bagatelle, tout au plus la valeur de vingt à trente mille thalers. Là-dessus, la femme tira de son doigt un petit saphir, et força le baron à laccepter, assurant que cétait un bijou de famille auquel elle tenait beaucoup, et dont laction dExter pouvait seule lui commander labandon. Exter prit lanneau qui lui semblait dune mince valeur, et il ne fut pas médiocrement étonné lorsquil reconnut plus tard, à laide de caractères arabes presque imperceptibles gravés à lentour, quil portait au doigt le sceau du grand Ali, qui lui sert maintenant quelquefois à attirer à lui les colombes sacrées de Mahomet, avec lesquelles il sentretient.
Voilà des histoires tout à fait merveilleuses, sécria Ernest en riant, mais voyons un peu ce qui se passe là-bas dans ce cercle, au milieu duquel je vois se trémousser en tout sens et en piaillant une petite créature qui sautille comme un atome Cartésien. »
Les deux amis arrivèrent près dune pelouse, tout autour de laquelle étaient assis de vieux et de jeunes messieurs, des dames âgées et des demoiselles ; et au milieu du cercle une petite femme, en costume bariolé, haute de quatre pieds tout au plus, et avec une petite tête en boule, dune grosseur disproportionnée, sautait et gambadait en faisant claquer ses petits doigts, et en chantant dune voix grêle et criarde : Amenez vos troupeaux, bergères !
« Croirais-tu bien, dit Willibald, que cette petite nabote rabougrie, qui sexténue à faire ainsi le joli cur, est la sur ainée de Julie ? Tu vois quelle appartient malheureusement à ces femmes disgraciées quune nature marâtre semble avoir pris plaisir à mystifier avec la plus cruelle ironie. Condamnées en effet, en dépit de tous leurs efforts, à une éternelle enfance, coquetant encore sous les rides avec cette affectation ridicule de naïveté enfantine attachée à leur figure et à toute leur personne, comment ne deviendraient-elles pas lourdement à charge aux autres et à elles-mêmes ? et comment ne se verraient-elles pas en butte presque toujours à une juste dérision ? »
La petite dame, avec ses entrechats et son radotage français, importuna bientôt à lexcès les deux amis ; ils sesquivèrent donc comme ils étaient venus, et se rapprochèrent de lambassadeur turc. Celui-ci les conduisit dans le salon, où lon faisait les préparatifs du concert quon devait exécuter dans la soirée, et le soleil était déjà près de se coucher.
Le piano dOesterlein fut ouvert, et lon mit en place les pupitres destinés à chaque musicien. La société se rassembla peu à peu, on servit des rafraîchissements et du thé dans de la vieille porcelaine de Saxe. Puis, Reutlinger saisit un violon et exécuta avec une rare habileté une sonate de Corelli, que le général Rixendorf accompagna sur le piano, et le conseiller Harscher sur le théorbe avec un talent digne de sa réputation. Ensuite, la conseillère intime Foerd chanta une grande scène italienne dAnfossi, avec une expression touchante et une supériorité de méthode qui triompha de sa voix chevrotante et inégale. Dans le regard inspiré de Reutlinger éclataient la joie et lenthousiasme dune jeunesse, hélas ! bien loin de lui.
Ladagio était fini, Rixendorf donnait le signal de lallégro, lorsque la porte du salon souvrit tout à coup brusquement, et un jeune homme bien vêtu et de jolie tournure sy précipita tout troublé, hors dhaleine, et se jeta aux pieds de Rixendorf en sécriant dune voix entrecoupée : « Ô monsieur le général ! vous mavez sauvé vous seul tout va bien tout va bien ! Ô mon Dieu, comment pourrai-je donc vous remercier !... » Le général paraissait embarrassé ; il releva doucement le jeune homme, et il le conduisit dans le jardin en cherchant à calmer ses transports.
Cette scène avait causé une surprise générale. Chacun avait reconnu dans le jeune homme le secrétaire du conseiller intime Foerd, sur qui tous les regards sétaient reportés avec curiosité. Mais celui-ci prenait prise sur prise et sentretenait en français avec sa femme. Cependant lambassadeur turc sétant enfin adressé directement à lui, il déclara nettement quil ne pouvait réellement pas sexpliquer quel génie diabolique avait si subitement lancé son jeune Max au milieu de lhonorable compagnie, ni le motif de ses remerciements exaltés. « Mais, ajouta-t-il, jaurai bientôt lhonneur... » À ces mots il se glissa hors du salon, et Willibald sempressa de le suivre.
Le trio féminin de la famille Foerd, cest-à-dire les trois surs Nanette, Clémentine et Julie, étaient loin de montrer la même contenance. Nanette agitait son éventail, parlait de létourderie du jeune homme, et reprit le refrain de sa chanson : Amenez vos troupeaux, bergères ; mais personne neut lair dy faire attention. Quant à Julie, elle sétait retirée dans un coin du salon, le dos tourné à la société, dans le but évident de cacher non seulement sa vive rougeur, mais même quelques larmes quon avait pu surprendre dans ses yeux.
« La joie et la douleur blessent avec la même gravité le sein de linfortuné ; mais la goutte de sang que fait jaillir latteinte de lépine ne colore-t-elle pas dun rouge plus vif la rose pâlissante ? » Ainsi sexprimait avec une emphase affectée la jeune Clémentine, toute imbue du style de Jean-Paul ; et elle pressait en même temps à la dérobée la main dun gentil jeune homme blond, qui navait que trop légèrement secoué déjà les chaînes de roses dans lesquelles Clémentine lavait enlacé avec une jalousie menaçante, et quil avait trouvées mêlées dépines trop aiguës. Il répondit par un sourire assez fade, et dit seulement : « Oh oui, charmante ! » En même temps, il lorgnait un verre de vin quun domestique venait de lui présenter, et quil aurait volontiers vidé sur la sentence sentimentale de Clémentine. Mais il en était bien empêché, attendu que Clémentine tenait fortement sa main gauche, tandis quavec la droite il venait justement de prendre possession dun morceau de gâteau.
En ce moment, Willibald reparut dans le salon, et tout le monde de lentourer et de laccabler dun déluge de questions : Pourquoi ? doù ? quoi et comment ? Willibald prétendait obstinément ne rien savoir, mais cétait dun air de finesse qui laissait croire tout le contraire. On ne cessa pas de le solliciter, car on avait très bien remarqué quil avait rejoint avec le conseiller intime Foerd le général Rixendorf et le jeune Max, et pris part à leur entretien avec beaucoup de chaleur.
« Si lon exige absolument, dit-il enfin, que je divulgue prématurément laffaire importante dont il sagit, on voudra bien me permettre dadresser certaines questions préalables à la très honorable compagnie. » On y consentit sans peine. Alors Willibald commença dun ton pathétique : « Le secrétaire de monsieur le conseiller intime Foerd, appelé Max, ne vous est-il pas à tous connu comme un jeune homme bien élevé et richement doté par la nature ? Oui, oui, oui ! crièrent les dames tout dune voix.
Son aptitude aux affaires, poursuivit Willibald, son zèle et létendue de ses connaissances ne sont-ils pas notoires ? Oui, oui ! » crièrent les messieurs dun commun accord. Et quand Willibald demanda encore si Max ne passait pas partout pour le garçon le plus subtil, pour lesprit le plus fécond en drôleries, en joyeusetés, et sil ne possédait pas enfin comme dessinateur un talent si remarquable, que Rixendorf navait pas dédaigné de lui donner des leçons, lui, Rixendorf, dont la réputation damateur avait pour garant des uvres vraiment extraordinaires. Ce fut un chur général des dames et des messieurs qui répondit : « Et oui ! oui ! oui ! » Willibald alors commença le récit attendu si impatiemment.
« Il y a quelque temps, dit-il, quun jeune maître de lhonorable corporation des tailleurs célébrait sa noce. La chose se fit avec pompe. La rue retentissait des accords des trompettes dominant le sourd ronflement des contrebasses. Cétait avec un véritable désespoir que Jean, le domestique de monsieur le conseiller intime, regardait les croisées resplendissantes de la salle du bal ; le cur lui saignait en croyant entendre parmi les danseurs les pas de la jeune Henriette, quil savait être à la noce. Mais lorsquil vit Henriette se montrer elle-même à la fenêtre, il ne put pas y tenir plus longtemps, il courut à la maison, se mit dans sa plus belle tenue, et monta résolument dans la salle de noce.
» On consentit bien à son admission, mais à la condition douloureuse quà la danse le premier tailleur venu aurait la préférence sur lui, ce qui le réduisait à ne pouvoir sadresser quaux jeunes filles que personne ne se souciait dinviter, à cause de leur laideur ou dautres désagréments. Henriette était engagée pour toutes les valses et contredanses, mais dès quelle vit son bien-aimé, elle oublia toutes ses précédentes promesses pour le prendre pour cavalier, et lintrépide Jean renversa par terre, en lui faisant faire plusieurs culbutes, un petit avorton de tailleur qui voulait lui disputer la main dHenriette. Ce fut le signal dun soulèvement général. Jean se défendit comme un lion, en distribuant de tous côtés des soufflets et de solides coups de poing ; mais il dut succomber enfin au nombre de ses ennemis, et il fut ignominieusement jeté en bas de lescalier par les compagnons tailleurs.
» Plein de fureur et de désespoir, il voulait briser les carreaux, il jurait et tempêtait ; Max, en rentrant chez lui, passa par là en ce moment, et il délivra le malheureux Jean des mains des soldats du guet, qui se disposaient à le mener en prison. Jean ne cessait de se plaindre de sa mésaventure, et persistait à vouloir en tirer une vengeance éclatante. Max, pourtant, mieux conseillé, parvint à calmer son exaspération ; mais ce ne fut quen sengageant formellement lui-même à prendre parti pour lui et à lui donner satisfaction de linjure quil avait reçue. »
Ici Willibald sarrêta tout court. « Eh bien ? eh bien ? et après ? une noce de tailleurs un couple amoureux des coups de bâton où tout cela doit-il aboutir ? » Ainsi criait-on de toutes parts.
« Permettez-moi, reprit Willibald, de faire observer à lhonorable assemblée, ainsi que lexpose le célèbre Weber Zettel, que dans cette comédie de Jean et dHenriette, il se rencontre des choses qui flatteront peu le goût du public, et quil pourrait même bien arriver que certaines convenances sy trouvassent blessées.
Bon, vous saurez bien arranger cela, cher monsieur Willibald, dit la vieille conseillère du chapitre de Krain en lui frappant sur lépaule. Quant à moi, je puis entendre bien des choses !
Le secrétaire Max, poursuivit donc Willibald, sassit lautre jour à son bureau, prit une belle et grande feuille de papier vélin, un crayon et de lencre de Chine, et dessina, avec la vérité dimitation la plus parfaite, un grand et superbe bouc. Il nest point de physionomiste qui neût trouvé, dans les traits expressifs de ce merveilleux animal, un riche et curieux sujet détude. Il y avait dans le regard de ses yeux spirituels je ne sais quelle vivacité énergique, bien que les contours de son museau barbu parussent plissés par une espèce de contraction musculaire, qui témoignait dune souffrance intérieure très aiguë. En effet, le bon bouc était occupé à mettre au monde, par une voie fort naturelle, mais avec de douloureux efforts, une foule de tout petits tailleurs mignons et charmants, armés de ciseaux et de carreaux, et dont lactivité vitale se déployait dans leurs postures grotesques et variées. Au bas du dessin étaient écrits des vers que jai malheureusement oubliés ; cependant, si je ne me trompe, le premier disait : Eh ! quest-ce donc que le bouc a... mangé ? Je puis certifier, du reste, que cet étrange bouc...
Assez ! assez ! sécrièrent les dames, laissez là cette vilaine bête ! parlez de Max, cest de Max que nous voulons savoir...
Le susdit Max, reprit Willibald, donna le dessin complètement terminé et dun effet saisissant au vindicatif Jean, qui alla aussitôt adroitement le placarder sur la porte de lauberge des tailleurs, où, pendant tout un jour, il fut lobjet de la curiosité des passants et servit de texte à mille plaisanteries. Les polissons des rues attroupés lançaient leurs bonnets en lair avec des transports de joie, et se mettaient à danser autour de chaque tailleur qui passait, en chantant et en criant de tous leurs poumons : Eh ! qua donc mangé le bouc ! Ce ne peut être que Max, le secrétaire du conseiller intime, qui a fait ce dessin, disaient les peintres, ce ne peut être que Max, le secrétaire du conseiller intime, qui a écrit ces vers, sécriaient les maîtres décriture. Bref, lorsque lhonorable corporation des tailleurs eut recueilli toutes les informations nécessaires, Max fut dénoncé aux magistrats comme lauteur de la caricature ; et comme il ne pouvait guère compter sur le succès dune dénégation, il se voyait menacé dune incarcération peu agréable.
» Il courut alors tout désespéré chez son protecteur, le général Rixendorf ; il avait déjà consulté vainement vingt avocats. Tous avaient froncé le sourcil, hoché la tête et parlé dun système de dénégation opiniâtre, expédient qui répugnait beaucoup à lhonnête Max. Le général lui dit au contraire : Tu as fait une sottise, mon cher enfant ! Ce ne sera point les avocats qui te sauveront, ce sera moi, et seulement parce que jai reconnu dans ton tableau un dessin correct et un véritable esprit de composition. Le bouc, comme figure principale, a de lexpression et du caractère. Jai remarqué aussi les tailleurs déjà couchés par terre, qui présentent à lil un groupe de forme pyramidale très heureux et riche sans confusion. Tu as aussi fort bien traité la figure principale du groupe inférieur, le tailleur qui travaille à se dégager avec tous les signes dune douleur insupportable. Il y a du Laocoon dans lexpression de souffrance peinte sur ses traits. Je te félicite encore de la manière naturelle dont sont représentés ceux qui tombent, non du ciel, il est vrai. Maints raccourcis trop hardis sont très adroitement dissimulés au moyen des carreaux. Ton imagination enfin ta bien servi pour peindre la pénible attente de nouveaux enfantements... »
Mais les dames commencèrent à murmurer avec impatience, et le conseiller à lhabit de brocard murmura : « Mais le procès de Max, le procès, mon cher ami ?
Cependant, ne le prends pas en mauvaise part, dit le général (ainsi continua Willibald), lidée de ce tableau ne tappartient pas, elle est très ancienne ; mais cest précisément ce qui doit te sauver. À ces mots, le général fouilla dans un vieux bureau, et en tira une blague à tabac sur laquelle la caricature de Max se trouvait très nettement reproduite, et même presque sans aucune variation. Il remit la blague à son protégé comme pièce de conviction, et tout fut dit.
Comment cela ? comment cela ? » sécrièrent confusément tous les auditeurs ; mais les juristes qui se trouvaient dans la société se mirent à rire tout haut, et le conseiller intime Foerd, qui sur ces entrefaites était rentré dans le salon, dit en souriant : « Oui, sans doute, il nia lanimum injuriandi, lintention doffenser, et il fut acquitté.
Cest-à-dire, ajouta Willibald, que Max dit pour sa défense : Je ne puis nier que le dessin ne soit de ma main, mais je nai point eu lintention de blesser en aucune manière la corporation des tailleurs que jhonore infiniment ; jai copié simplement, comme vous pouvez le reconnaître, le dessin original existant sur cette ancienne blague à tabac, qui appartient au général Rixendorf, mon maître dans lart de peindre. Mon imagination ma seulement suggéré quelques légers changements. Cet ouvrage a passé dans des mains étrangères, mais moi je ne lai montré à personne, et encore moins affiché. Quant à cette circonstance qui fait tout le corps du délit, jattends quon produise des renseignements contre moi. La production desdits renseignements est restée à la charge de lestimable corporation des tailleurs, et Max a été acquitté aujourdhui même. De là ses transports de joie et ses remerciements à son protecteur. »
Toutefois, lopinion générale fut que la manière chaleureuse dont Max avait exprimé sa reconnaissance était empreinte dune folle exagération relativement aux circonstances qui lavaient motivée. Il ny eut que la conseillère intime Foerd qui dit dune voix émue : « Ce jeune homme a un sentiment dhonneur plus délicat que personne et une susceptibilité des plus vives. Ceût été pour lui un coup affreux que dencourir une punition corporelle, et il aurait pour jamais déserté cette résidence.
Peut-être, ajouta Willibald, y a-t-il encore au fond de cela quelque raison secrète... Précisément, cher Willibald, dit Rixendorf qui venait dentrer, et qui avait entendu les paroles de la conseillère intime, et si Dieu le permet, tout cela ne tardera pas à séclaircir et à tourner à bien ! »
Clémentine trouva toute lhistoire fort triviale, et Nanette nen pensa rien du tout ; mais Julie avait recouvré tout son enjouement. Reutlinger convia alors ses convives à la danse. Aussitôt quatre joueurs de théorbe, assistés dune couple de cornets à bouquin, de basses et de violons, jouèrent une sarabande expressive. Les vieux dansèrent et les jeunes gens faisaient tapisserie. Le conseiller de brocard se distingua surtout par ses hardis entrechats, et la soirée se passa fort gaiment.
III
Il en fut de même de la matinée du lendemain. Comme la veille, un concert et un bal devaient clore les plaisirs de la journée. Le général Rixendorf était déjà au piano, le conseiller de brocard avait le théorbe sous le bras, et la conseillère intime Foerd sa partie de chant à la main. On nattendait plus que la présence du conseiller Reutlinger, lorsquon entendit retentir des cris dangoisse, et quon vit les domestiques courir au fond du jardin.
Bientôt ils rapportèrent le conseiller aulique avec les traits bouleversés et pâle comme la mort. Le jardinier lavait trouvé couché par terre profondément évanoui, non loin du pavillon du petit bois. Rixendorf se leva précipitamment de devant le piano avec un cri deffroi. On fit usage aussitôt de spiritueux, et lon commença par frotter avec de leau de Cologne le front du conseiller quon avait étendu sur le canapé.
Mais lambassadeur turc sempressa décarter tout le monde en sécriant coup sur coup : « Finissez ! finissez ! ô gens ignorants et maladroits ! vous ne faites là quaffaiblir et irriter en pure perte notre robuste et vaillant conseiller ! » À ces mots, il lança son turban dans le jardin par-dessus toutes les têtes, et le kaftan après. Puis il commença à décrire avec la main autour du conseiller aulique des cercles étranges quil rétrécissait graduellement, de telle sorte quà la fin il lui touchait presque les tempes et le creux de lestomac. Puis il souffla son haleine sur le conseiller, qui ouvrit aussitôt les yeux et dit dune voix faible : « Exter ! tu as eu tort de méveiller ! Une puissance ténébreuse ma annoncé ma fin prochaine, et peut-être métait-il accordé de passer à mon insu de cette léthargie au sommeil de la mort.
Sottises, rêveries ! sécria Exter, ton heure nest pas encore venue. Regarde seulement autour de toi, mon bon frère, vois où tu es, et redeviens joyeux comme il convient dêtre. »
Le conseiller aulique saperçut alors quil se trouvait dans le salon en pleine compagnie. Il se leva vivement du canapé, fit quelques pas en avant, et dit avec un gracieux sourire : « Je vous ai donné là un méchant spectacle, mes honorables hôtes ! Mais il na pas dépendu de moi que ces maladroits me portassent autre part quici. Hâtons-nous doublier ce fâcheux intermède : dansons ! » La musique commença aussitôt ; mais au moment où tout le monde était occupé à se saluer révérencieusement dans le premier menuet, le conseiller aulique se glissa hors du salon avec Exter et Rixendorf.
Lorsquils furent arrivés dans une chambre éloignée, Reutlinger se laissa tomber épuisé dans un fauteuil, et, cachant son visage dans ses mains, il dit dune voix suffoquée par la douleur : « Ô mes amis ! mes amis ! »
Exter et Rixendorf supposaient avec raison que quelque accident fatal avait amené cette crise, et que le conseiller allait leur faire connaître la vérité. « Conviens-en, mon vieil ami, dit Rixendorf, il test arrivé dans le jardin quelque chose de funeste ! Dieu sait de quelle manière !
Mais, interrompit Exter, je ne conçois pas du tout comment quelque chose de fâcheux pourrait arriver au conseiller, surtout à cette époque où son principe sidéral brille dun éclat plus pur et plus beau que jamais.
Pourtant ! pourtant, Exter ! reprit le conseiller dune voix sourde, ce sera bientôt fait de moi ! laudacieux provocateur desprits naura pas frappé impunément aux portes de leur sombre empire. Je te le répète, une puissance mystérieuse ma permis de jeter un regard derrière la toile. Une mort prochaine, une mort affreuse peut-être mest annoncée !
Mais dis-moi donc ce qui test arrivé, répéta Rixendorf avec impatience, je parie que tout se réduit à un rêve de ton imagination ; toi et Exter vous gâtez votre vie à plaisir avec vos chimères extravagantes.
Apprenez donc, dit le conseiller en se levant de son fauteuil et se plaçant entre ses deux amis, quelle émotion dhorreur et deffroi ma plongé dans ce profond évanouissement. Vous étiez déjà tous rassemblés dans le salon, lorsque, je ne sais moi-même à quel propos, il me prit la fantaisie de faire encore un tour seul dans le jardin. Mes pas se dirigèrent involontairement vers le petit bois. Là il me sembla tout à coup entendre un léger frôlement et le sourd murmure dune voix plaintive. Les sons semblaient venir du pavillon : je mapproche ; la porte du pavillon est ouverte, et japerçois moi-même ! moi en personne, mais tel que jétais il y a trente ans, avec le même habit que je portais dans ce jour de funeste mémoire où je songeais à me soustraire au plus amer désespoir en mettant fin à une vie misérable, lorsque Julie mapparut comme une ange de lumière dans sa parure nuptiale... Cétait le jour de son mariage. Eh bien, mon image, moi, mon propre individu, était agenouillé dans le pavillon devant le cur rouge, et murmurait en frappant dessus de manière à lui faire rendre un son creux : Jamais, jamais tu ne pourras donc tattendrir, cur de pierre ! Je demeurai stupéfait et immobile, un frisson mortel vint glacer mes veines. Soudain japerçois Julie dans tout léclat de sa parure nuptiale, rayonnante de fraîcheur et de beauté, qui savance sous les arbres et qui tend les bras vers mon image, cet autre moi plus jeune de trente ans, avec lexpression de la plus vive tendresse. Je tombai sans connaissance ! »
Le conseiller, à ces mots, retomba encore à demi évanoui dans le fauteuil ; mais Rixendorf saisit ses deux mains, les secoua et lui cria dune voix forte : « Quoi ! cest là tout ce que tu as vu, mon ami, tu nas vu que cela, rien que cela ? Nous ferons une décharge de tes canons japonais en signe de victoire ! Quant à ta mort prochaine, quant à lapparition de ton Sosie, ce nest rien, rien du tout ! Tu vivras encore longtemps sur cette terre, et jespère te guérir de tes mauvais rêves, en te montrant leur peu de réalité. »
En même temps, Rixendorf se précipita hors de la chambre plus vite que son âge ne semblait devoir le permettre. Il était douteux que le conseiller eût entendu les paroles de Rixendorf ; car il était encore abattu et les yeux fermés. Exter se promenait à grands pas de long en large, il fronçait le sourcil et disait avec humeur : « Je parie que cet homme songe encore à expliquer tout cela dune manière naturelle ; mais il ny parviendra pas aisément, nest-il pas vrai, cher conseiller ? Nous nous connaissons aux apparitions ! Je voudrais bien seulement avoir mon kaftan et mon turban. » En parlant ainsi, il tira de son gousset un petit sifflet dargent, quil portait constamment sur lui, et en donna un coup prolongé. Presque immédiatement un de ses Maures parut, et lui remit en effet le turban et le kaftan.
Bientôt après entra la conseillère intime Foerd, suivie de son mari et de sa fille Julie. Le conseiller aulique se leva promptement, et, tout en assurant quil était parfaitement guéri, il se sentit effectivement beaucoup mieux. Il demanda quil ne fût plus question de cet incident, et ils allaient retourner tous dans le salon, à lexception dExter, qui sétait étendu sur le sofa dans son costume turc, et qui buvait du café en fumant dans une pipe démesurément longue, dont le fourneau, posé sur des roulettes, glissait en tous sens sur le parquet. Mais tout à coup la porte souvrit, et Rixendorf sélança dans la chambre. Il tenait par la main un jeune homme vêtu de lancien costume militaire. Cétait Max, dont laspect fit frissonner le conseiller aulique.
« Tu vois ici ton double, mon ami, lobjet de ton illusion chimérique, sécria Rixendorf. Cest moi qui ai retenu ici mon excellent Max, et qui lui ai fait donner par ton valet de chambre un habit de ta garde-robe, pour quil pût figurer convenablement avec nous. Cétait lui qui était agenouillé près du cur dans le pavillon. Oui, devant ton cur de pierre, oncle dur et insensible ! tu as vu prosterné ton neveu, lui que tu as impitoyablement repoussé loin de toi sous linfluence dune vision chimérique ! Si le frère a manqué grièvement au frère, il a expié depuis longtemps ses torts en mourant accablé de la plus profonde misère. Voilà lorphelin sans soutien, voilà ton neveu, appelé Max comme toi, ton fidèle portrait au physique comme au moral ; on le prendrait pour ton propre fils. Lenfant et le jeune homme ont courageusement lutté contre les vagues mugissantes du torrent de la vie. Allons ! Fais-lui bon accueil, que ce cur inflexible sattendrisse ! tends-lui une main bienfaisante, pour quil ait au moins un appui, si le malheur déchaînait sur lui de trop violentes tempêtes. »
Le jeune homme, avec une contenance humble et respectueuse, des larmes brûlantes dans les yeux, sétait approché du conseiller. Celui-ci était là pâle comme un spectre, les yeux étincelants, la tête rejetée orgueilleusement en arrière, muet et glacé ; mais quand le jeune homme voulut prendre sa main, il recula de deux pas avec un geste de répulsion, et il sécria dune voix terrible : « Traître ! Viens-tu ici pour massassiner ? Va-t-en ! fuis loin de moi ! oui, tu te fais un jouet de mon cur, de moi-même ! Et toi aussi, Rixendorf, tu prêtes les mains à la puérile comédie dont on cherche à me rendre la dupe ! Va-t-en ! te dis-je ; fuis loin dici, loin de mes yeux, toi qui es né pour ma perte, toi le fils du plus infâme scé...
Arrête ! sécria soudain Max, dont les yeux lançaient des éclairs de colère et de désespoir, arrête, oncle dénaturé ! frère barbare et impitoyable ! toi qui as accumulé de prétendus griefs contre mon pauvre malheureux père, qui eut à se reprocher peut-être un excès de légèreté, mais qui ne conçut jamais la pensée dun crime, toi qui as provoqué sur sa tête lopprobre et le déshonneur ! Ô malheureux fou que jétais davoir pu croire un seul moment que je parviendrais jamais à émouvoir ce cur de pierre, et à réparer à tes yeux les torts de mon père en tentourant daffection et de dévouement ! Cest abandonné de tout le monde, sur le grabat de la misère, mais pressé dans les bras dun fils désolé, que mon père a terminé sa triste existence. Eh bien ! Max ! me dit-il, fais un acte de vertu : réconcilie à ma mémoire un frère implacable... Deviens son fils ! Telles furent les dernières paroles quil prononça. Mais tu me repousses, comme tu repousses tout ce qui sapproche de toi avec amour et dévouement, tandis que tu te laisses mystifier par des hallucinations absurdes et diaboliques ! Eh bien, meurs donc seul et délaissé ! que de cupides valets guettent incessamment ton heure dernière et se partagent tes dépouilles avant même que tes yeux, fatigués de la vie, ne soient entièrement clos. Au lieu des soupirs plaintifs, des regrets sincères de ceux qui voulaient adoucir par leur amour le reste de ta vie, que tu entendes en mourant les rires moqueurs, les insolentes plaisanteries des mercenaires, dont tu auras vainement acheté les soins à prix dor ! Jamais, jamais tu ne me reverras plus. »
Le jeune homme allait se précipiter dehors, quand il vit Julie prête à tomber par terre et poussant de douloureux sanglots. Il sélança promptement vers elle, la reçut dans ses bras, et la pressant tendrement sur son sein, il sécria avec laccent déchirant dun désespoir inconsolable : « Ô Julie, Julie ! tout espoir est perdu ! »
Reutlinger était resté immobile, tremblant de tous ses membres, et sans proférer une parole ; ses lèvres, convulsivement serrées, ne pouvaient articuler une syllabe. Mais lorsquil aperçut Julie dans les bras de Max, il poussa des cris violents comme un insensé. Il savança vers eux dun pas hardi et vigoureux, il saisit la jeune fille dans ses bras, et, la soulevant en lair, il lui demanda dune voix étouffée : « Aimes-tu ce Max, Julie ? Comme ma vie ! répliqua Julie avec lexpression de la plus amère douleur. Le poignard que vous enfoncez dans son cur a traversé ma poitrine ! »
Alors le conseiller la reposa lentement par terre, et la fit asseoir avec précaution dans un fauteuil. Puis il resta là, les deux mains croisées sur son front. Le silence de la tombe régnait autour de lui. Pas un mot, pas un mouvement de la part des témoins de cette scène. Enfin le conseiller tomba sur ses deux genoux, une vive rougeur vint enflammer ses traits, et ses yeux se remplirent de larmes. Il leva la tête, étendit les deux bras vers le ciel, et dit dune voix basse et solennelle : « Puissance impénétrable et éternelle ! cétait ta suprême volonté. Ma vie agitée na été que le germe enfoui dans le sein de la terre, et doù surgit larbre vigoureux qui porte des fleurs et des fruits magnifiques. Ô Julie, Julie ! ô pauvre fou aveuglé que je suis !... »
Le conseiller aulique se voila le visage, on lentendit sangloter. Cela dura quelques minutes, puis Reutlinger se leva tout à coup avec impétuosité, il sélança vers Max, qui restait là interdit, et le pressant sur sa poitrine, il sécria comme hors de lui-même : « Tu aimes Julie : tu es mon fils ! non, mieux que cela, tu es moi, moi-même. Tout tappartient, tu es riche, très riche, tu as une campagne, des maisons, de largent comptant. Laisse-moi rester auprès de toi, tu me donneras le pain de la charité dans mes vieux jours, nest-ce pas, tu le veux bien ? car tu maimes, toi ! nest-ce pas ? Il faut bien que tu maimes, nes-tu pas moi-même ! ne crains plus mon cur de pierre, presse-moi bien fort contre ta poitrine, les battements du tien lattendriront ! Max ! Max, mon fils ! mon ami, mon bienfaiteur ! »
Il poursuivit ainsi, sur ce ton, au point que tout le monde sinquiétait de ces transports frénétiques dune sensibilité exaltée. Rixendorf, en ami prudent, parvint enfin à le calmer, et le conseiller, plus maître de lui-même, comprit seulement alors tout ce quil avait réellement gagné en cet excellent jeune homme, et saperçut avec une profonde émotion que la conseillère intime Foerd voyait aussi dans lunion de sa Julie avec le neveu de Reutlinger, renaître pour ainsi dire une époque de félicité perdue pour elle depuis bien longtemps.
Le conseiller Foerd manifestait une grande satisfaction ; il prenait beaucoup de tabac, et exprimait son assentiment dans un français bien correct et prononcé suivant toutes les règles. Il sagissait avant tout de faire part de cet événement aux deux surs de Julie ; mais on ne pouvait les trouver nulle part. On avait déjà cherché la petite Nanette dans les grands vases du Japon qui garnissaient le vestibule, et où elle aurait bien pu se laisser tomber, en se penchant trop par-dessus les bords, mais en vain ; enfin on la découvrit endormie sous un rosier touffu, où elle se distinguait à peine. On joignit aussi Clémentine dans une allée écartée du parc, où elle déclamait en ce moment à haute voix après le jeune homme blond quelle avait en vain poursuivi : « Oh ! souvent lhomme saperçoit bien tard combien il fut aimé, combien il fut ingrat et oublieux, et combien était grand le cur quil méconnut ! » Les deux surs témoignèrent dabord un peu dhumeur du mariage de leur sur, plus jeune quelles, mais aussi de beaucoup plus belle et plus attrayante. La médisante Nanette surtout fit la grimace avec son petit nez retroussé ; mais Rixendorf la prit à part et lui fit entendre quelle pourrait bien avoir un jour un mari beaucoup plus distingué, avec une propriété encore plus belle. Alors elle redevint contente, et chanta de nouveau son refrain : Amenez vos troupeaux, bergères ! Pour Clémentine, elle dit très sérieusement et avec emphase : « Dans la vie conjugale, les plaisirs calmes et faciles, le bonheur domestique circonscrit entre quatre murailles étroites, ne sont quun accessoire de peu dimportance. Ce qui en constitue lessence, la vitalité, ce sont les torrents damour qui coulent de deux curs sympathiques comme des flots de naphte flamboyants, pour se réunir et se confondre dans une harmonieuse unité ! »
La société du salon, déjà avertie de ces circonstances étranges et joyeuses, attendait le couple dépoux avec impatience pour se livrer aux félicitations détiquette. Le conseiller de brocard, qui avait tout vu et tout entendu par la fenêtre, remarqua dun air très fin : « Je comprends à présent pourquoi le pauvre Max attachait à son bouc tant dimportance ; car sil avait été une fois en prison, il ny avait plus moyen de songer à une réconciliation. » Tout le monde, Willibald le premier, approuva cette sage réflexion.
Comme les principaux acteurs de notre histoire allaient donc quitter la chambre pour rentrer au salon, lambassadeur turc, qui était resté si longtemps silencieux sur le sofa, et qui navait témoigné de sa participation à tout cela, quen faisant glisser sa pipe dans tous les sens avec les grimaces les plus étranges, se leva subitement comme un fou et se précipita entre les deux fiancés : « Quoi quoi, sécria-t-il, sépouser tout de suite ! conclure ce mariage ainsi, à limproviste ! Je rends justice à tes talents, Max, à ton zèle laborieux, mais tu nes quun apprenti dans la vie, sans expérience, sans acquit, sans usage du monde. Tu marches les pieds en dedans, et tu es incivil dans ton langage, comme je lai remarqué tout à lheure lorsque tu as tutoyé ton oncle, le conseiller aulique Reutlinger ! Allons, mon garçon ! il faut courir le monde ! à Constantinople ! là tu apprendras tout ce quil faut savoir dans la vie, et à ton retour tu épouseras à ton aise cette charmante et jolie enfant, ma chère Juliette. »
Tout le monde parut fort surpris de ce conseil dExter. Mais celui-ci prit le conseiller aulique à part ; tous deux se placèrent en face lun de lautre, se mirent mutuellement les mains sur les épaules, et échangèrent quelques mots arabes. Puis Reutlinger sapprocha de Max, lui prit la main, et lui dit très doucement et amicalement : « Mon cher et bon fils Max, mon ami ! fais-moi ce plaisir, va à Constantinople ; cela peut demander six mois tout au plus, et ensuite nous ferons joyeusement la noce ici ! » Malgré toutes les protestations de sa fiancée, Max dut partir pour Constantinople.
Maintenant, bien-aimé lecteur, je pourrais bien à propos terminer là mon récit, car tu peux aisément imaginer quaprès être revenu de Constantinople, où il avait vu la marche de marbre sur laquelle le chien de mer avait déposé lenfant devant Exter, ainsi que beaucoup dautres choses remarquables, Max se maria sans obstacle avec Julie ; et tes exigences ne vont pas sans doute jusquà vouloir savoir quelle était la parure de la mariée, et combien denfants lheureux couple a procréés jusquà ce jour.
Il ne me reste quune seule chose à ajouter, cest que le jour de la Nativité de la Vierge de lannée 18, Max et Julie étaient agenouillés en face lun de lautre près du cur du pavillon. Dabondantes larmes coulaient de leurs yeux sur cette froide pierre ; car elle recouvrait alors le cur, hélas ! trop cruellement ulcéré du bon conseiller aulique. Non pour imiter le cénotaphe de lord Horion, mais parce que rien ne pouvait mieux résumer la vie et les souffrances de son pauvre oncle, Max avait de sa propre main gravé ces mots dans la pierre :
Il repose !
Le vieux comédien
Il était question de théâtre, Lothar nous raconta lanecdote suivante :
Je me souviens, dit-il, dun homme fort singulier que je rencontrai dans une ville dAllemagne, au milieu dune troupe de comédiens, et qui moffrit le vivant portrait de lexcellent pédant de Gthe dans Wilhelm Meister.
Malgré la monotonie insupportable de son débit dans les méchants bouts de rôles quil remplissait, on saccordait à dire quil avait été dans son jeune temps acteur de mérite, et quil représentait à merveille, par exemple, ces aubergistes rusés et fripons qui figuraient alors dans presque toutes les comédies, et dont lhôte du Monde renversé de Tieck déplore déjà la disparition complète de la scène, en félicitant les Conseillers de lextension exclusive de leur prérogative dramatique.
Notre homme paraissait avoir définitivement réglé ses comptes vis-à-vis du sort, qui évidemment sétait acharné à le maltraiter ; il semblait ne plus attacher aucun prix aux choses dici-bas, et moins encore à sa propre personne. Rien nétait plus capable de lémouvoir à travers lépaisse atmosphère dabjection dont sa conscience sétait cuirassée et où il se complaisait.
Cependant de ses yeux creux et étincelants jaillissait une lueur spirituelle, et le reflet dune âme noble ; et souvent sur son visage se peignait lexpression subite dune ironie amère. Dans ces instants, il était difficile dattribuer à autre chose quà une dérision perfide les manières, empreintes dune soumission outrée, quil avait adoptées envers tout le monde, mais particulièrement envers son directeur, homme plein damour-propre et de fatuité.
Chaque dimanche, il avait lhabitude de venir sasseoir à la table dhôte de la première auberge de la ville, choisissant toujours la place la plus humble ; il était vêtu ce jour-là dun habit propre et bien brossé, mais dont la couleur équivoque et la coupe encore plus étrange signalaient lacteur dune époque bien reculée. Il mangeait alors dun bon appétit, quoiquil fût très sobre, surtout sous le rapport du vin, et quil ne vidât presque jamais à moitié seulement la bouteille placée devant lui. Sabstenant de prononcer une seule parole, il sinclinait humblement, chaque fois quil buvait, vers laubergiste, qui ladmettait ainsi gratis le dimanche à sa table, à cause des leçons décriture et de calcul quil donnait à ses enfants.
Il arriva quun dimanche je trouvai toutes les places de la table dhôte occupées, hors une seule qui restait vacante auprès du vieux comédien. Je my assis avec empressement, dans lespoir de réussir à mettre en relief les facultés desprit supérieures dont je le supposais doué. Il était très difficile, pour ne pas dire impossible, dentamer cet homme qui séchappait soudain quand on croyait le tenir, et se retranchait dans des protestations de déférence exagérées. À la fin, et quand je leus forcé, avec beaucoup de peine, à accepter quelques verres dun vin généreux, il me parut sanimer un peu, et il parla avec une émotion visible du bon vieux temps du théâtre, temps, hélas ! disparu sans aucune chance de retour.
On quitta la table, et quelques amis mabordèrent : le bonhomme voulait se retirer. Je le retins avec obstination, malgré ses humbles doléances sur ce quun pauvre acteur décrépit, tel que lui, nétait pas une société pour des gentilshommes aussi honorables, que les convenances lui faisaient un devoir de se retirer, que sa place nétait pas en semblable compagnie, quil ne pouvait guère y être toléré que pour la courte durée du repas, etc., etc. Enfin, ce fut, non pas au pouvoir de mon éloquence, mais plutôt à la séduction irrésistible de loffre dune tasse de café et dune pipe de tabac superfin dont jétais muni, que je dois attribuer sa condescendance à mes sollicitations.
Il nous parla avec autant desprit que de vivacité du vieux temps du théâtre. Il avait vu Eckhof, et joué avec Schrôder. Bref, nous acquîmes la conviction que cette morosité glaciale, chez lui, navait dautre cause que la disparition dune époque qui lui avait fermé le monde, où il vivait, se mouvait et respirait librement, et hors duquel il ne pouvait plus trouver ni sympathie, ni point dappui. Et combien il nous surprit, quand à la fin, devenu joyeux et plein dabandon, il prononça, avec une expression énergique et pénétrante, les paroles du spectre dans Hamlet, daprès Schrôder (car il navait nullement connaissance de la traduction moderne de Schlegel) ! Mais il provoqua tout à fait des transports dadmiration en nous récitant plusieurs passages du rôle de Oldenholm, car il ne voulait pas non plus admettre le nom de Polonius. Tout cela pourtant est peu de chose auprès dune scène, à mon avis sans pareille, et qui ne seffacera jamais de ma mémoire. Ce que je viens de raconter, un peu longuement peut-être, nen est que le prélude.
Mon homme était obligé daccepter une foule de rôles secondaires, et de remplir, dans les ridicules pièces à tiroir, le misérable emploi du compère destiné à servir de plastron à lacteur aux travestissements. Cest ainsi quil devait jouer, quelques jours après notre entrevue, un rôle de directeur de théâtre dans Les Rôles à lessai, que son véritable directeur lui-même, qui simaginait y devoir faire sensation, sétait arrangés à sa manière. Le jour venu, soit que notre entretien et la soirée dont jai rendu compte eussent réveillé son ancienne verve et son ardeur éteinte, soit que dans la matinée peut-être, comme on voulut le prétendre après, le vin eût retrempé les facultés de son âme, il parut, dès son entrée en scène, un tout autre homme quon ne le connaissait. Ses yeux étincelaient, et la voix creuse et cassée du vieillard hypocondre, décrépit, avait fait place à une basse accentuée et retentissante, pareille à lorgane de certains individus dun âge mûr, et qui distingue, par exemple, ces oncles riches qui au théâtre exercent la justice poétique en dispensant à la vertu des récompenses et un châtiment à la folie. Le début de la pièce toutefois ne laissa soupçonner rien dextraordinaire. Mais quelle fut lextrême surprise du public quand, après une ou deux scènes de travestissement du directeur-acteur, notre homme inconcevable sadressa tout à coup au parterre lui-même, avec un sourire sardonique, et lui tint à peu près ce langage.
« Est-ce que les très honorables spectateurs nauraient pas, comme moi, reconnu du premier coup dil M. le directeur ?... (Il prononça le nom du directeur.) Est-il possible de vouloir baser la force de lillusion sur la coupe dun habit, tantôt large, tantôt étroit, ou sur laspect dune perruque plus ou moins fournie, et despérer par là faire valoir un chétif talent, dépourvu dailleurs de toute capacité, et semblable à un pauvre enfant qui languit privé du sein nourricier ? Le jeune homme qui veut se faire passer à mes yeux, avec tant de maladresse, pour un artiste protée, pour un génie caméléonien, aurait au moins du éviter de gesticuler incessamment dune manière si exagérée, de se laisser retomber sur lui-même, à la fin de chaque période, comme une lame de couteau qui rentre dans le manche, et ne pas nasiller de la sorte en prononçant le plus petit r. Peut-être alors que les très honorables spectateurs neussent pas, ainsi que moi, reconnu notre petit directeur de prime abord, comme cela est arrivé, et ce qui fait grande pitié. Mais, puisque la pièce doit durer encore une demi-heure, je veux avoir lair jusquà la fin de ne mapercevoir de rien, quelque ennuyeuse et déplaisante que soit ma tâche... chut ! »
Et à chaque nouvelle sortie du directeur, le vieux comédien contrefaisant son jeu avec ironie et de la façon la plus comique, on peut simaginer quels rires bruyants sélevaient de tous les coins de la salle. Notez bien, ce qui redoublait encore lhilarité générale, que le directeur, occupé sans relâche de ses travestissements successifs, ne se douta pas un moment, jusquà la fin de la pièce, de la mystification dont il était lobjet. Peut-être bien le vieux railleur avait-il fait entrer dans son complot le tailleur du théâtre ; mais très positivement un désordre malencontreux sétait mis ce soir-là dans la garde-robe du pauvre directeur. Il en résultait de bien plus longs intervalles de temps entre ses apparitions, et le vieux, sur qui retombait la charge doccuper la scène, avait le champ libre pour accumuler les sarcasmes les plus amers contre son supérieur, et pour le contrefaire, jusquaux plus petits détails, avec une vérité grotesque qui provoquait dans le public une gaieté délirante.
Ce qui nétait pas le moins récréatif, cétait dentendre notre homme annoncer à lavance aux spectateurs sous quel masque le directeur allait reparaître, en parodiant sa voix empruntée, ses poses et ses gestes. Alors celui-ci était accueilli à son entrée en scène par des éclats de rire universels, quil ne manquait pas dattribuer, avec une visible satisfaction, à la réussite et à leffet de son déguisement, tandis que cétait une manière dapplaudir à la ressemblance frappante du portrait dont le vieux venait de tracer lébauche.
À la fin pourtant son stratagème dut être divulgué, et lon peut se figurer lexaspération du directeur qui sélança comme un sanglier furieux sur le pauvre comédien, fort embarrassé de se soustraire à ses mauvais traitements, et auquel il fut interdit absolument de remettre les pieds au théâtre. Mais, en revanche, le public lavait tellement pris de ce jour en affection, et embrassa si vivement sa cause, que le directeur, dailleurs confondu de ridicule, neut dautre ressource que de fermer son théâtre et daller chercher fortune ailleurs.
Plusieurs bourgeois respectables, et à leur tête laubergiste dont jai parlé, se cotisèrent, et procurèrent au vieux comédien de quoi vivre convenablement, si bien quil put renoncer tout à fait à une profession quil tenait pour dégradée, et séjourner dans la ville même, tranquille et sans souci.
Mais lâme dun acteur est pleine de bizarreries et de contrastes inexplicables ! À peine un an fut-il écoulé, que le vieillard disparut subitement, sans que personne pût savoir où il avait porté ses pas. Depuis, on prétendit lavoir vu à la suite dune misérable troupe de comédiens ambulants, et réduit à cette même condition infime et précaire, à laquelle il venait à peine déchapper.
Deux originaux
Vous savez, dit Théodore, que je séjournai quelque temps à G..., pour terminer mes études, auprès de mon vieux oncle. Il avait un ami qui, malgré la disproportion de son âge avec le mien, me prit en affection singulière, à cause, jimagine, de lextrême gaieté dhumeur qui me distinguait alors, au point de dégénérer parfois en folie. Cet homme était, du reste, un des plus extraordinaires que jaie jamais rencontrés. Grondeur, chagrin, minutieux dans toutes les affaires de la vie, et fort enclin à lavarice, il était pourtant sensible, autant quhomme au monde, à toute espèce de drôleries et de jovialité. Pour me servir dune expression française, personne nétait plus amusable ni moins amusant à la fois. En outre, et malgré la maturité de son âge, il était rempli de prétentions, quil manifestait surtout dans sa mise des plus recherchées, et toujours réglée daprès la dernière mode, ce qui le rendait passablement ridicule ; mais il létait encore bien davantage par son avidité insatiable de plaisir, par son ardeur inouïe à poursuivre et à épuiser toute espèce de jouissance.
Il me revient à la mémoire deux traits caractéristiques de cette fatuité sénile et de ce besoin exagéré démotions, vraiment trop comiques pour que je ne vous en fasse pas part.
Imaginez-vous que mon homme ayant été invité, par une société dont plusieurs dames faisaient partie, à faire une promenade à pied pour visiter, dans les montagnes des environs, une chute deau remarquable, se para dun habit de soie tout neuf, orné de superbes boutons dacier poli, avec des bas de soie blancs, des souliers à boucles dacier, et aux mains des bagues de prix. Or, il arriva quau beau milieu dune sombre forêt de sapins, les promeneurs furent surpris par un violent orage. La pluie tombait par nappes, les ruisseaux débordés inondaient les chemins, et vous devez penser dans quel état mon pauvre ami fut réduit en peu dinstants. Cependant, la nuit même le tonnerre tomba sur le clocher de léglise Saint-Dominique à G... et lincendia. Mon ami était transporté daise au magnifique spectacle de limmense colonne de feu qui sélevait jusquau ciel et projetait une lumière fantastique sur tous les objets dalentour. Mais il réfléchit bientôt que ce tableau, vu du haut dune colline qui dominait la ville, devait produire un effet beaucoup plus pittoresque. Aussitôt, il shabilla de pied en cap, avec son cérémonial accoutumé, se munit dun cornet de macarons et dun flacon de vin fin, prit à la main un bouquet odorant, une chaise pliante et portative sous son bras, et se dirigea gaiment vers la hauteur en question. Là, il sassit, et contempla tout à son aise avec ravissement les progrès de lincendie, tantôt flairant le parfum de son bouquet, tantôt croquant un macaron ou buvant un petit verre de vin. Ce personnage bizarre...
Il me rappelle, interrompit Vinzent, un drôle de corps que jai rencontré pendant mon voyage dans le sud de lAllemagne. Jétais allé me promener aux environs de B... dans un petit bois, où je rencontrai plusieurs paysans occupés à abattre un taillis fort touffu, et à scier les branches de quelques arbres dun côté seulement. Je demandai machinalement à ces gens sil sagissait de percer une nouvelle route ; mais ils me dirent en riant que je pouvais marcher droit devant moi, et que je trouverais à lissue du bois, sur une hauteur, quelquun à qui je pourrais mieux minformer.
En effet, je ne tardai pas à joindre un petit homme dun certain âge, très pâle, habillé dune redingote et dun bonnet de voyage, avec une ceinture fort serrée, et qui regardait fixement, par une longue-vue, vers lendroit où javais vu travailler les paysans. Dès quil saperçut de mon approche, il ferma son instrument, et me dit avec vivacité : « Vous venez du bois, Monsieur, où en est la besogne je vous prie ? » Je lui dis ce que javais vu. « Cest très bien, répondit-il, cest très bien ! Je suis ici depuis trois heures du matin (or, il pouvait être six heures du soir), et je commençais à craindre que ces ânes, que je paie assez cher, ne me laissassent dans lembarras ; mais à présent, jespère que la perspective sera visible encore au moment favorable. » Il rouvrit sa longue-vue et regarda encore vers la forêt. Au bout de quelques minutes, un gros massif de branches étant tombé à la fois, on eut tout à coup devant soi, comme par enchantement, laspect des montagnes lointaines et des ruines dun château fort, qui formaient, en effet, aux rayons du soleil couchant, un spectacle magique et enchanteur.
Lhomme à la longue-vue nexprima son ravissement que par des paroles entrecoupées ; mais après avoir joui du coup dil pendant un bon quart dheure il serra sa lunette dapproche, et senfuit à toutes jambes, comme sil eût été poursuivi par une bête féroce, sans me saluer, et même sans faire aucune attention à ma présence.
Jappris plus tard que cet homme nétait autre que le baron de R***, original des plus marquants, qui, de même que le fameux baron Grotthus, poursuivait, depuis plusieurs années sans interruption, un voyage entrepris pédestrement, allant partout avec rage, à la chasse, pour ainsi dire, des belles perspectives. Quand, pour se procurer la jouissance dun point de vue, il jugeait nécessaire de faire abattre des arbres ou de trouer une partie de bois, il sarrangeait avec le propriétaire et soldait des ouvriers sans regarder à la dépense. Il voulut même un jour, à toute force, faire brûler une métairie entière qui selon lui masquait la perspective, ou gâtait lensemble du tableau ; mais il échoua dans son dessein. Du reste, une fois son but atteint, il consacre une demi-heure au plus à contempler le point de vue, et reprend sa course incessante dans une autre direction, et sans jamais revenir au même endroit.
La vision
Vous savez, dit Cyprien, quil y a quelque temps, cétait même un peu avant la dernière campagne, jai séjourné dans la propriété du colonel de P***. Le colonel était un homme vif et jovial, et sa femme la douceur et la bonté même. Le fils se trouvait alors à larmée, et il ny avait au château, outre les deux époux, que leurs deux filles et une vieille française qui sefforçait de représenter une espèce de gouvernante, quoique les demoiselles parussent avoir passé le temps des gouvernantes.
Laînée des deux était un petit être éveillé, dune vivacité excessive, non sans esprit, mais, de même quelle ne pouvait faire cinq pas sans y mêler au moins trois entrechats, sautant pareillement dans ses moindres discours et dans toutes ses actions incessamment dune chose à une autre ; je lai vue en moins de dix minutes broder, lire, dessiner, chanter, danser, pleurer tout à coup sur son pauvre cousin mort à larmée, et, les yeux encore pleins de larmes amères, partir dun éclat de rire convulsif, en voyant la vieille française renverser par mégarde sa tabatière sur le petit chien, qui se mettait à éternuer bruyamment, tandis que la pauvre duègne répétait en se lamentant : « Ah che fatalità ! Ah carino ! poverino !... » car elle avait lhabitude de ne parler quen italien au susdit roquet, attendu quil était natif de Padoue. Malgré cela, la jeune fille était la plus gentille blondine possible ; et, au milieu de tous ses étranges caprices pleine de grâce et damabilité, de sorte quelle exerçait partout, sans la moindre prétention, un charme irrésistible.
Sa sur cadette, nommée Adelgonde, offrait auprès delle le plus singulier contraste. Je cherche en vain des mots pour vous définir limpression toute particulière et surprenante que cette jeune fille produisit sur moi lorsque je la vis pour la première fois. Imaginez la plus noble tête, des traits dune merveilleuse beauté : mais ses joues et ses lèvres couvertes dune pâleur mortelle ; et quand elle savançait à pas mesurés, le regard fixe, quand un mot à peine distinct, entrouvrant ses lèvres de marbre, se perdait isolé dans le silence du grand salon, malgré soi lon se sentait saisi dun frisson glacial.
Je surmontai bientôt cette émotion de terreur, et je dus mavouer, après avoir provoqué la jeune fille si profondément concentrée en elle-même à causer familièrement, que leffet bizarre de cette apparition fantastique dépendait seulement de son intérieur, et que ses sentiments et son caractère ny avaient aucune part. Dans le peu quelle disait se révélaient un jugement délicat, féminin, une raison éclairée, un cur bienveillant. On aurait vainement cherché la trace de la moindre exaltation mentale, et cependant ce sourire douloureux, ce regard humide de larmes, faisaient supposer au moins une perturbation physique qui devait nécessairement, dans cette frêle organisation, avoir une influence nuisible sur le moral.
Ce qui me frappait singulièrement, cétait que tout le monde dans la famille, sans excepter la vieille française, paraissait inquiet dès quon nouait conversation avec la jeune fille, et que chacun cherchait à rompre lentretien en sy mêlant quelquefois dune manière tout à fait ridicule. Mais ce quil y avait encore de plus extraordinaire, cest que chaque soir, dès que huit heures avaient sonné, la dame française dabord, puis la sur, le père, la mère engageaient tour à tour la demoiselle à se retirer dans sa chambre, de même quon envoie les enfants se coucher de bonne heure pour quils ne se fatiguent pas trop et puissent dormir tout leur comptant. La Française accompagnait Adelgonde, et ni lune ni lautre nassistaient au souper, qui était servi à neuf heures.
La femme du colonel ayant remarqué mon étonnement journalier, jeta une fois comme indifféremment dans la conversation, pour prévenir des questions futures, quAdelgonde était fort maladive, quelle était sujette, surtout le soir à neuf heures, à des accès de fièvre périodiques, et que le médecin avait prescrit de la laisser jouir à cette heure-là du calme le plus absolu. Je pressentis quil devait y avoir à cette précaution une toute autre cause, sans pouvoir cependant fonder sur rien des soupçons précis. Ce nest quaujourdhui que jai appris les circonstances véritables du triste événement qui a porté le deuil et la désolation au sein du petit cercle de famille.
Adelgonde était autrefois la plus belle et la plus joyeuse enfant quon pût voir. On célébrait le quatorzième anniversaire de sa naissance, et un grand nombre de ses jeunes compagnes avaient été réunies à cette occasion. Assises toutes en cercle dans le joli quinconce du parc, riant et plaisantant à lenvi, elles ne sinquiètent point de la nuit, qui devient de plus en plus sombre ; car le vent tiède du soir souffle agréablement, et cette heure, au mois de juillet, est le signal de leurs plus vifs amusements. Elles commencent dans le magique crépuscule toutes sortes de danses bizarres, en cherchant à représenter les sylphes agiles et les esprits follets.
« Écoutez, dit Adelgonde quand le bosquet fut devenu tout à fait obscur, écoutez, enfants ! je vais vous apparaître maintenant, comme la Dame blanche, dont le vieux jardinier défunt nous faisait tant de beaux récits. Mais il faut que vous veniez avec moi jusquau bout du jardin, là-bas, où est cette vieille masure. » En même temps elle senveloppe dans son châle blanc, et elle sélance vivement et dun pas léger dans lallée couverte du quinconce, et ses petites amies de la suivre en courant, en riant et en folâtrant.
Mais à peine Adelgonde est-elle arrivée près de ce vieux caveau en ruines, que, paralysée de tous ses membres par une peur subite, elle reste immobile et glacée. Neuf heures sonnaient à lhorloge du château. « Ne voyez-vous pas ? sécria Adelgonde dune voix sourde et creuse, ne voyez-vous pas ? cette figure, tout près de moi... Jésus ! elle étend la main vers moi. Ne voyez-vous pas ? » Aucune de ses compagnes ne voit la moindre chose ; mais toutes saisies dépouvante et dangoisse se sauvent en courant, excepté une, la plus courageuse, qui sélance vers Adelgonde et veut lentraîner dans ses bras, quand au moment même Adelgonde tombe par terre comme morte.
Aux cris perçants de détresse de la jeune fille, tous les hôtes du château accourent, et lon emporte Adelgonde. Revenue enfin de son évanouissement, elle raconte avec un tremblement deffroi quen arrivant à lentrée du caveau elle avait aperçu devant elle un fantôme aérien confondu dans le brouillard, et qui avait étendu la main vers elle.
Quoi de plus naturel que dattribuer le prestige de cette apparition aux illusions décevantes de la lumière du crépuscule ? Du reste, Adelgonde, dès la nuit même, se remit si parfaitement de son accès de frayeur, quon ne craignit pour elle aucune suite fâcheuse, et quon pensa quil nétait déjà plus question de rien.
Mais il en arriva, hélas ! bien autrement. À peine, dans la soirée du lendemain, neuf heures avaient-elles sonné, quAdelgonde se lève avec un geste de terreur du milieu de la société qui lentoure, et sécrie : « La voilà ! la voilà ! Ne voyez-vous pas ? elle est tout près de moi ! » Bref, depuis cette soirée fatale, Adelgonde affirma que le fantôme surgissait devant elle chaque soir, à neuf heures précises, et cette vision durait quelques secondes, sans que personne, excepté elle, aperçût la moindre chose, ni éprouvât aucune sensation intérieure quon pût attribuer à la présence dun principe inconnu immatériel.
La pauvre Adelgonde fut alors tenue pour folle, et ses parents, par un travers singulier, eurent honte de cet état de leur fille. De là ces étranges façons à son égard dont jai parlé tout à lheure. Il ne manquait pas de médecins et de remèdes qui devaient guérir la jeune fille de cette monomanie, comme on se plaisait à nommer sa croyance à cette apparition prétendue. Mais tout fut vainement mis en uvre, et elle supplia instamment et en pleurant quon la laissât enfin en repos, assurant que le fantôme, dans ses traits confus et indécis, navait rien du tout de redoutable, et que son aspect ne lui causait plus de frayeur, quoique à la suite de chaque apparition elle sentit pour ainsi dire son âme et sa faculté pensante se séparer delle, comme pour flotter dans lespace affranchies de tout lien terrestre. Et cela lui causait beaucoup de faiblesse et de souffrance.
Le colonel nobtint aucun résultat de lappel quil fit dun médecin célèbre, qui avait la réputation de guérir les maniaques par des moyens fort ingénieux. Lorsque le colonel lui eut fait part de la situation de la pauvre Adelgonde, il partit dun éclat de rire, en disant que rien nétait plus facile à faire disparaître que cette aberration desprit, qui navait, selon lui, dautre motif que lexaltation dun cerveau frappé. Cette illusion de lapparition du fantôme était, disait-il, si étroitement liée dans lidée dAdelgonde aux sons de lhorloge sonnant à neuf heures du soir, quelle était devenue incapable de séparer mentalement ces deux sensations, et quil ne sagissait par conséquent que dopérer cette rupture par un expédient matériel. Rien nétait plus aisé à pratiquer en trompant la demoiselle sur lheure vraie, et en laissant passer neuf heures sans quelle le sût. Si lapparition navait pas lieu, elle concevrait elle-même le fondement de son erreur, et un régime physique fortifiant achèverait son heureuse guérison.
Le funeste conseil fut exécuté. Une nuit, on recula dune heure toutes les pendules, toutes les horloges du château, et même celle du village dont le bourdonnement sourd pouvait sentendre au loin, de telle sorte quAdelgonde devait, dès linstant de son réveil, se tromper dune heure dans lappréciation du temps. Le soir arriva. La famille était rassemblée comme de coutume dans un petit salon privé, dun aspect gai et gracieux. Aucun étranger nétait présent. La mère dAdelgonde affectait de raconter toutes sortes dhistoires plaisantes, et le colonel, suivant son habitude, surtout lorsquil était dhumeur joyeuse, se mit à taquiner un peu la vieille Française, secondé en cela par Augusta, laînée des deux demoiselles.
On riait, tout le monde semblait plus gai que jamais... Alors huit heures sonnent à la pendule (il en était donc neuf), et aussitôt Adelgonde tombe à la renverse dans son fauteuil, pâle comme un cadavre. Son ouvrage échappe de ses mains ; puis elle se lève, son visage contracté par langoisse de la terreur, elle fixe son regard dans lespace vide de la chambre, et murmure dune voix sourde et étouffée : « Quoi ! une heure plus tôt ! Ha ! le voyez-vous ? le voyez-vous ? Le voici, là, devant moi, tout près de moi !... »
Chacun sest levé saisi de crainte, mais personne naperçoit la moindre chose, et le colonel sécrie : « Adelgonde ! remets-toi, ce nest rien ; cest une chimère de ton cerveau, un jeu de ton imagination qui tabuse. Nous ne voyons rien, rien du tout : et sil y avait réellement une figure près de toi, ne devrions-nous pas lapercevoir comme toi ? Rassure-toi ! rassure-toi, Adelgonde !
Ô mon Dieu, mon Dieu ! soupire Adelgonde, veut-on donc me rendre folle ? Mais regardez donc : voilà quil étend vers moi son bras blanc de toute sa longueur... Il me fait signe ! » Et comme involontairement, le regard toujours fixé devant elle, Adelgonde promène la main derrière son dos sur la table, saisit une petite assiette posée là par hasard, la tend en avant dans lair libre et la lâche. Lassiette, comme portée par une main invisible, circule lentement autour du cercle des assistants, et vient se replacer doucement sur la table.
La femme du colonel et Augusta étaient tombées profondément évanouies, et une fièvre nerveuse aiguë se déclara à la suite. Le colonel appela à lui toute son énergie, mais on voyait bien à son air défait quelle impression profonde et pernicieuse lui avait causée ce phénomène inexplicable.
La vieille Française était prosternée à genoux la figure contre terre, marmottant des prières. Lévénement neut pour elle aucune suite fâcheuse, non plus quà légard dAdelgonde. Mais la femme du colonel succomba au bout de peu de temps. Pour Augusta, elle résista à la maladie ; mais sa mort était assurément plus désirable que son état actuel.
Elle, lenjouement et la grâce de la jeunesse personnifiés, laimable enfant dont je vous ai dabord tracé le portrait, elle est atteinte dune folie plus horrible, plus épouvantable, du moins à mon avis, que toute autre résultant pareillement dune certaine idée fixe. Elle simagine, en effet, quelle-même est ce fantôme invisible et incorporel qui poursuivait sa sur. Elle fuit par conséquent tout le monde, ou du moins se garde bien, dès que quelquun est avec elle, de parler et de se mouvoir ; à peine ose-t-elle respirer. Car elle croit fermement que si elle trahit sa présence dune manière ou dune autre, chacun doit mourir de frayeur. On lui met sa nourriture dans sa chambre ; on ouvre les portes devant elle, et elle se glisse furtivement pour entrer et sortir avec mille précautions. Elle mange de même à la dérobée, et ainsi du reste. Peut-on concevoir une plus pénible situation ?
Le colonel, accablé de chagrin et de désespoir, a suivi les drapeaux dans la récente campagne, et il est mort à la bataille victorieuse de W... Une chose vraiment étrange et remarquable, cest quAdelgonde depuis cette soirée fatale est délivrée de sa vision. Elle soigne assidûment sa sur malade avec lassistance de la vieille Française. Sylvestre ma appris aujourdhui que loncle des pauvres enfants est ici pour consulter notre excellent docteur N***, au sujet de la méthode curative quon pourrait, à tout hasard, tenter sur Augusta. Fasse le ciel que cette guérison si invraisemblable puisse seffectuer !
Les aventures de la nuit de Saint-Sylvestre
tirées du journal dun voyageur enthousiaste
Avant-propos de léditeur
Le Voyageur enthousiaste, dont on nous communique ce morceau de fantaisie à la manière de Callot, extrait de son journal, met évidemment si peu de différence entre sa vie intellectuelle et sa vie positive, quon peut à peine distinguer la limite qui les sépare. Mais cette limite nétant guère mieux déterminée dans ton esprit, lecteur bénévole, il se pourra bien quentraîné malgré toi par lauteur visionnaire dans les régions fantastiques de la magie, tu voies inopinément mille figures étranges venir sassocier à ta vie réelle, et te traiter sans façon aussi familièrement que de vieilles connaissances. Veuille les accueillir avec la même franchise que sil en était ainsi, et te soumettre absolument à leur influence merveilleuse, sans même tirriter des petits frissons fébriles que pourraient te causer leurs procédés surnaturels ; je ten prie de tout mon cur, lecteur bénévole ! Que puis-je faire de plus en faveur du Voyageur Enthousiaste à qui il est arrivé décidément partout, et à Berlin encore durant la nuit de Saint-Sylvestre, tant de choses extraordinaires et inconcevables ?
I
La bien-aimée
Javais la mort, la mort glaciale dans le cur. Je croyais sentir dans tout mon être mes veines brûlantes transpercées par des glaçons aigus. Je me précipitai impétueusement dehors, malgré les ténèbres de la nuit et de lorage, sans songer à prendre mon chapeau ni mon manteau. Les girouettes des édifices craquaient avec des sons plaintifs ; il semblait quon entendit le grondement terrible des rouages éternels que fait mouvoir le temps, alors que la vieille année va sengloutir en roulant sourdement, telle quun pesant fardeau, dans le sombre abîme du passé.
Tu sais, ami, que le retour de ces fêtes de Noël et du nouvel an, qui vous inspire à tous tant de joie et de franche allégresse, marrache invariablement à ma paisible retraite pour me jeter à la merci dune mer houleuse et mugissante. Noël ! ce sont des jours bénis qui depuis longtemps brillent à mes yeux dune clarté propice : je les attends avec une impatience sans égale ; je deviens meilleur, plus ingénu que pendant tout le reste de lannée ; mon âme, pleine dun pur sentiment de volupté céleste, ne nourrit plus aucune pensée sombre ni haineuse ; je redeviens un enfant enivré de plaisir. De gracieux visages danges me sourient du milieu des figurines bigarrées et dorées qui garnissent les boutiques resplendissantes de la Noël ; et à travers le bruit confus de la foule, jentends retentir, comme à une grande distance, les merveilleux accords des orgues saints. Car il nous est né un enfant !
Mais après la fête tout redevient morne et silencieux, et à ces vives splendeurs succède une triste obscurité. Chaque année les fleurs fanées saccumulent de plus en plus à nos pieds : leur germe est mort pour léternité, aucun soleil de printemps ne viendra ranimer dune vie nouvelle leurs tiges desséchées. Je le sais fort bien, mais lesprit malin trouve une joie secrète à men rabattre ironiquement les oreilles chaque fois que lannée approche de son déclin. Vois, murmure-t-il tout bas, combien de jours encore ont fui loin de toi pour ne jamais revenir ; mais en revanche aussi te voilà devenu plus raisonnable, et tu ne fais plus grand cas en général des vains plaisirs du monde ; chaque jour au contraire te rend plus grave, plus posé, tout à fait maussade !
En outre, pour la nuit de Saint-Sylvestre, le Diable me réserve toujours quelque aubaine particulière. Il sentend à menfoncer à point nommé et avec une affreuse ironie sa griffe acérée dans la poitrine, pour repaître sa vue du sang qui jaillit de mon cur. Partout il trouve aide et assistance : cest ainsi quhier le conseiller de justice le seconda merveilleusement. Il y a toujours chez lui (chez le conseiller de justice sentend) grande réunion le soir de la Saint-Sylvestre ; et le cher homme sapplique, en lhonneur du nouvel an, à faire jouir chacun de ses hôtes dune satisfaction particulière ; mais il sy prend dune manière si gauche et si ridicule que toujours ses pénibles préparatifs de plaisir aboutissent à un désappointement comique.
Dès que je parus dans lantichambre, le conseiller sélança vivement à ma rencontre, et me barra la porte du sanctuaire, doù séchappait une vapeur odorante de thé et de parfums délicats. Il avait un air affecté de maligne satisfaction, et, madressant un sourire tout à fait étrange, il me dit : « Mon cher ami ! mon cher ami ! quelque chose de délicieux vous attend dans le salon, une surprise sans pareille pour cette chère soirée de la Saint-Sylvestre... Mais ne vous effrayez pas ! » Je fus consterné ; de sombres pressentiments vinrent massaillir, javais lesprit inquiet et le cur serré : la porte souvrit, javançai à la hâte... jentrai.
Au milieu des dames assises sur le sofa, ses traits ravissants mapparurent : cétait elle ! elle-même, que je navais pas vue depuis bien des années. Le souvenir pénétrant des plus beaux jours de ma vie rayonna au fond de mon âme dune brillante clarté. Plus de mortel abandon ! toute idée de séparation entre nous à jamais proscrite !... Par quel merveilleux hasard elle était venue là, quel événement avait pu lamener dans la société du conseiller de justice, dont je ne me rappelais nullement quelle eût jamais fait partie : cest à quoi je ne pensai même pas. Elle métait rendue !...
Il faut que je sois resté sottement immobile et comme frappé par la baguette dun enchanteur ; car le conseiller, me poussant doucement, me dit : « Eh bien, cher ami ! eh bien ? » Javançai machinalement, mais je ne voyais quelle, et de ma poitrine oppressée séchappèrent péniblement ces mots : « Mon Dieu, mon Dieu ! Julie ici ? » Jétais tout près de la table à thé, alors seulement Julie maperçut. Elle se leva et dit dun ton presque indifférent : « Je suis ravie de vous voir ici. Vous avez lair bien portant ! » Après quoi elle se rassit ; et se penchant vers la dame assise auprès delle : « Pouvons-nous, demanda-t-elle, compter sur un spectacle intéressant pour la semaine prochaine ? »
Tu tapproches dune fleur magnifique et chérie qui tattire avec son suave parfum ; mais au moment où tu te baisses pour admirer de plus près son éclat et sa fraîcheur, un basilic froid et luisant sélance de son brillant calice, et te menace de ses regards meurtriers ! Cest ce qui venait de marriver.
Je minclinai gauchement devant les dames ; et pour que le ridicule vint se joindre à la déception, en me reculant précipitamment, je heurtai le conseiller, qui était immédiatement derrière moi, et sa tasse de thé bouillant inonda son jabot coquettement plissé. On rit beaucoup du guignon du conseiller, et plus encore sans doute de ma maladresse. Tout semblait donc conspirer pour ma fatalité ; mais je repris contenance avec un désespoir résigné. Julie navait pas ri, mes regards égarés la frappèrent, et il me sembla voir rayonner vers moi un coup dil expressif plein dun passé délicieux, respirant toute une vie damour et de poésie !
Quelquun alors commença à improviser sur le piano dans le salon voisin, ce qui mit toute la société en mouvement. On disait que cétait un célèbre virtuose étranger, nommé Berger, qui jouait divinement, et quil fallait religieusement écouter. « Ne fais donc pas un bruit si abominable avec les cuillers à thé, Minette ! » Tout en parlant ainsi et en indiquant la porte dun geste engageant, le conseiller, avec un doucereux « eh bien ! » provoquait les dames à sapprocher davantage du virtuose.
Julie aussi sétait levée et se dirigeait lentement vers la pièce voisine. Je trouvai toute sa personne transformée pour ainsi dire, elle me parut plus grande, plus formée, oui, plus riche dattraits et de séductions quautrefois. La coupe particulière de sa robe blanche flottant autour de sa taille en plis abondants, et laissant à demi découverts son dos, sa gorge et ses épaules, avec des manches amples et bouffantes, fendues à la hauteur du coude ; ses cheveux symétriquement séparés sur son front, et par derrière nattés en tresses nombreuses bizarrement entrelacées ; tout cela lui donnait un certain caractère antique : elle me faisait presque leffet dune madone dun des tableaux de Miéris. Et cependant il me semblait en outre que javais vu positivement quelque part de mes propres yeux celle dont Julie moffrait en ce moment limage. Elle avait ôté ses gants, et, jusquaux bracelets précieux qui entouraient ses poignets, tout dans lexacte conformité de sa mise concourait à réveiller en moi de plus en plus vivante et colorée cette illusion inexplicable.
Julie, avant dentrer dans lautre salon, se retourna vers moi, et il me sembla que ce visage si angéliquement beau, si frais et si gracieux, était contracté par une malicieuse ironie. Jéprouvai une commotion horrible, frénétique, semblable à une crampe nerveuse. « Oh ! il joue à ravir ! » murmura une petite demoiselle exaltée par du thé bien sucré. Et je ne sais comment il se fit que son bras sappuya sur le mien, et que je la conduisis, ou plutôt quelle me conduisit dans le salon de musique.
En ce moment, Berger faisait mugir louragan le plus furieux : ses puissants accords montaient et sabaissaient comme les vagues retentissantes de la mer courroucée. Cela me fit du bien. Julie se trouva tout à coup près de moi, et elle me dit dune voix plus douce, plus caressante que jamais : « Je voudrais que tu te misses au piano pour faire entendre, sur un mode plus tendre, un chant despérance et de félicité passée ! » Lennemi avait fui loin de moi, et jallais, par ce seul mot de : Julie ! exprimer lenivrement céleste dont je me sentais rempli... Mais dautres personnes savançant me séparèrent delle de nouveau. Je vis alors quévidemment elle cherchait à méviter ; mais je réussis, tantôt, à frôler sa robe, tantôt, tout à côté delle, à respirer une partie de son haleine, et je croyais voir renaître, parées de mille couleurs séduisantes, les heures fortunées de mon printemps.
Berger avait fait succéder le calme à la tempête, le ciel était rasséréné, de douces et vagues mélodies sélevaient comme de petits nuages dorés au lever de laurore et se perdaient enfin dans un pianissimo presque imperceptible. Lartiste recueillit de nombreux et justes applaudissements, les rangs des assistants se confondirent, et il arriva ainsi que je me trouvai involontairement à deux pas de Julie, en face delle. Je me sentis animé de plus dénergie : je songeais, dans le douloureux transport de mon amour insensé, à la retenir là, à la serrer entre mes bras !... quand la figure damnée dun valet importun se glisse entre nous deux, un vaste plateau sur les mains, en chuchotant dune voix déplaisante : « Vous plairait-il... ? »
Parmi les verres remplis de punch fumant, jen remarquai un élégamment taillé à facettes, et plein de la même boisson, à ce quil paraissait. Comment ce verre particulier se trouvait là au milieu des autres, cest ce que sait mieux que personne celui que japprends chaque jour à connaître davantage, celui qui est fort habile, ainsi que Clément dans Octavien, à décrire de son pied gauche dagréables crochets en marchant, et qui aime prodigieusement les petits manteaux et les plumes rouges. Ce verre, cette coupe merveilleusement taillée et toute étincelante, Julie la prit et me la présenta en disant : « Reçois-tu encore aussi volontiers quautrefois le verre offert de ma main ? Julie !... Julie ! » mécriai-je avec un profond soupir. En saisissant la coupe, javais touché ses doigts délicats, mille étincelles électriques embrasèrent mes veines et mes artères ; je bus jusquà la dernière goutte : il me semblait que des petites flammes bleuâtres se jouaient et pétillaient autour du verre et de mes lèvres. Ensuite, je ne sais moi-même comment cela se fit, je me trouvai assis sur lottomane dun petit cabinet éclairé seulement par une lampe dalbâtre, et à côté de Julie, de Julie qui me regardait comme autrefois dun il candide et bienveillant.
Berger sétait remis au piano et il jouait landante de la sublime symphonie en mi-bémol de Mozart. Ravie par ses accords magiques, comme sur laile du cygne inspiré, mon âme vit renaître et resplendir dun nouvel éclat tout le bonheur et lamour des plus beaux instants de ma vie printanière. Oui, cétait Julie ! Julie elle-même dans sa beauté dange et son tendre épanchement. Notre dialogue : de langoureuses expressions damour, moins de paroles que de regards passionnés ; sa main reposait dans la mienne. « Désormais je ne te quitte plus, ton amour est la divine étincelle qui embrase mon cur et illumine pour moi une sphère superbe dart et de poésie ! Sans toi, sans ton amour, tout est mort et glacé... Mais je tai retrouvée : nest-ce pas pour que tu mappartiennes à jamais ! »
En ce moment une sotte figure aux jambes daraignée, avec des yeux de crapaud à fleur de tête, passa en chancelant, et, riant bêtement, sécria dune voix aigre et glapissante : « Où diantre sest donc fourrée ma femme ? » Julie se leva et me dit dune voix que je ne reconnus plus : « Ne voulez-vous pas que nous rentrions dans le salon, mon mari me cherche. Vous êtes toujours fort amusant, mon cher ! toujours dhumeur originale, comme autrefois ; seulement, ménagez-vous sur la boisson. » Et le faquin aux jambes daraignée la prit par la main ; elle le suivit en riant dans le salon.
« Perdue pour léternité ! » mécriai-je.
« Oui certes, codille ! mon très cher ! » brailla un animal qui jouait à lhombre.
Je menfuis, menfuis rapidement dans la nuit orageuse.
II
La société dans la cave
Il peut être fort agréable, en certains moments, de se promener de long en large sous Les Tilleuls ; mais ce nest pas assurément durant la nuit de Saint-Sylvestre, par une bonne gelée et quand il neige à foison. La tête nue et sans manteau, comme jétais, je finis par men apercevoir au frisson glacial qui me saisit, malgré la fièvre ardente dont jétais dévoré. Je repris ma course, je traversai le pont de lOpéra, en passant devant le Château, puis celui de lÉcluse, après avoir tourné la Monnaie, et jarrivai dans la rue des Chasseurs, à côté de la boutique de Thiermann. Là des lumières engageantes brillaient à travers les croisées, et je me disposais à entrer pour me réchauffer et boire quelque bon verre dune liqueur réconfortante. En ce moment il sortit du cabaret une société de joyeux compagnons qui parlaient dhuîtres délicieuses et de lexcellent vin de la Comète. « Ma foi ! sécria lun dentre eux quà la lueur des lanternes je reconnus pour un superbe officier de uhlans, il avait bien raison celui-là de pester, lannée dernière à Mayence, contre ces maudits animaux qui, en 1794, sétaient bien gardés de lui donner à boire du vin de lan onze. » Tous se mirent à rire à gorge déployée. Javais avancé involontairement quelques pas plus loin, je marrêtai court vis-à-vis dune cave doù séchappait la lueur tremblante dune lampe solitaire. Le Henry V de Shakespeare ne se trouva-t-il pas un jour si modeste et si altéré, que la pauvre créature appelée petite bière lui vint à lesprit ? La même chose marriva en effet, ma langue était avide de plonger dans lécume dun flacon de bonne bière anglaise. Jentrai immédiatement dans la salle basse.
« Que désire monsieur ? » me dit lhôte en venant à moi dun air accort et portant la main à son bonnet. Je demandai une bouteille de bonne bière anglaise avec une bonne pipe de bon tabac, et je me trouvai bientôt dans un état de béotisme tellement sublime, que le diable lui-même en conçut du respect pour moi et me quitta.
Ô conseiller de justice ! si tu mavais vu, au sortir de ton salon si resplendissant, venant mattabler dans ce sombre caveau, et préférant cette humble bière à ton noble thé, de quel air hautain et méprisant ne te serais-tu pas détourné de moi en murmurant sans doute : « Il nest pas étonnant quun pareil homme abîme les plus élégants jabots ! »
Fait comme jétais, sans chapeau ni manteau, je devais produire sur les assistants un effet tant soit peu extraordinaire. Une question voltigeait déjà sur les lèvres de lhôte, lorsquon frappa en dehors aux carreaux, et une voix sécria den haut : « Ouvrez, ouvrez ! cest moi. » Lhôte courut aussitôt, et rentra immédiatement avec deux flambeaux allumés quil tenait élevés dans ses mains. Un homme fort grand et élancé le suivait, il oublia de se baisser en passant sous la porte basse et se cogna rudement à la tête ; mais une calotte noire quil portait en guise de toque, amortit le coup. Il se glissa dune manière toute particulière le long de la muraille, et vint sasseoir en face de moi, lhôte en même temps posait les deux lumières sur la table.
On pouvait presque dire de cet homme quil avait une physionomie aussi morose que distinguée. Il demanda dun air soucieux de la bière et une pipe, et en quelques aspirations il produisit une telle fumée que nous nageâmes bientôt dans un épais nuage. Du reste son visage avait quelque chose de si caractéristique et de si attrayant, quen dépit de son air sombre je me sentis tout dabord du penchant pour lui. Ses cheveux noirs et abondants étaient séparés sur son front et retombaient des deux côtés en nombreuses petites boucles, ce qui le faisait ressembler aux portraits de Rubens. Lorsquil eut déposé son grand collet, je vis quil était vêtu dune kurtka noire garnie de quantité de brandebourgs ; mais ce qui me surprit étrangement, ce fut de voir, ce dont je maperçus quand il secoua sa pipe quil avait achevé de fumer en moins de cinq minutes, quil avait mis par-dessus ses bottes délégantes pantoufles.
Notre conversation était peu active ; létranger paraissait très occupé de toutes sortes de plantes rares quil avait retirées dun étui, et quil considérait avec satisfaction. Je lui exprimai mon admiration pour ces jolies plantes, et comme elles paraissaient avoir été récemment cueillies, je lui demandai sil avait été par hasard au jardin botanique ou bien chez Boucher. Il sourit dune façon assez étrange et répondit : « La botanique ne paraît pas être votre fort, autrement une question aussi... (il hésitait) aussi sotte, murmurai-je à voix basse, ne serait pas sortie de votre bouche, ajouta-t-il naïvement. Vous auriez, poursuivit-il, reconnu du premier coup dil des plantes alpines et celles-là dentre elles encore qui croissent sur le Chimboraço. »
Ces derniers mots, létranger les prononça à voix basse et à part lui ; mais tu peux timaginer quel singulier effet ils produisirent sur moi. Vingt questions expirèrent sur mes lèvres ; et il me vint à lesprit un soupçon de plus en plus décidé que javais déjà, sinon vu cet étranger, du moins plus dune fois rêvé à lui.
On frappa de nouveau aux carreaux, lhôte ouvrit la porte, et une voix sécria : « Ayez la bonté de couvrir votre miroir ! Ah, ah ! dit lhôte, en jetant aussitôt un voile sur la glace, le général Suwarow arrive un peu tard. » En effet, bientôt sélança dans la salle avec une vitesse traînante, je dirais presque une agile lourdeur, un petit homme sec, enveloppé dun manteau dune couleur brune toute particulière, et qui voltigeait autour de son corps, tandis que lui sautillait dans la chambre, en formant mille petits plis et replis si compliqués, quaux reflets des lumières on croyait voir se mouvoir plusieurs figures superposées les unes aux autres, comme celles des scènes fantasmagoriques dEnsler. En même temps il se frottait les mains cachées sous de larges manches et sécriait : « Froid ! froid ! très froid ! En Italie, cest différent, bien différent ! » Enfin il prit place entre le grand étranger et moi, en disant : « Voilà une épouvantable fumée ! Tabac contre tabac : si javais seulement une prise ! »
Javais sur moi la tabatière dacier poli, claire comme une glace, dont tu mas fait cadeau un jour. Je la tirai aussitôt de ma poche pour offrir du tabac à mon voisin. Mais à peine leut-il aperçue, quil la couvrit de ses deux mains, et sécria en la repoussant : « Arrière ! arrière cet abominable miroir ! » Sa voix avait quelque chose deffrayant, et lorsque je le regardai tout surpris, je le trouvai métamorphosé. Le petit homme avait en entrant le visage ouvert et riant dun jeune homme ; mais à présent cétait un vieillard aux traits flétris et ridés, pâle comme la mort, qui fixait sur moi des yeux caves et ternes.
Saisi deffroi, je me rapprochai de mon autre commensal prêt à mécrier : « Au nom du ciel ! regardez donc ! » Mais celui-ci était enfoncé dans lexamen de ses plantes du Chimboraço, et au même moment le petit dit à lhôte dans son langage prétentieux : « Vin du Nord ! » Peu à peu le dialogue devint plus animé. Le petit métait, à la vérité, très suspect, mais le grand savait, à propos de choses en apparence insignifiantes, raconter des faits intéressants et curieux ; et quoiquil parût lutter contre la difficulté de sexprimer, et quil se servit même quelquefois de mots impropres, cela donnait précisément à ses discours une originalité comique ; de sorte quil atténuait, en éveillant de plus en plus ma sympathie, limpression désagréable que le petit faisait sur moi.
Celui-ci semblait mu intérieurement par mille ressorts, car il sagitait en tout sens sur sa chaise, et ne cessait de gesticuler avec ses mains. Je remarquai distinctement quil me regardait tantôt avec un visage, tantôt avec un autre, et je sentis à cette vue une sueur froide couler de mes cheveux sur mon dos. Il prenait surtout sa figure de vieillard pour regarder souvent lautre, dont lair de calme et daisance contrastait singulièrement avec lexcessive mobilité du petit ; mais toutefois son aspect me parut alors moins effrayant que lorsquil mavait envisagé moi-même la première fois.
Dans cette mascarade de la vie humaine, lesprit pénètre souvent dun regard subtil à travers le masque du visage, et reconnait les esprits dont la nature est conforme à la sienne. Et cest ainsi que nous trois, êtres à part, et rapprochés par le hasard dans ce sombre caveau, nous reconnûmes sans doute notre affinité réciproque. Lentretien prit donc cette tournure humoristique à laquelle provoquent les déceptions et les tortures mortelles de lâme. « Cela porte aussi son épine, dit le grand. Eh, grand Dieu ! mécriai-je, épines ou crochets, combien le diable nen a-t-il pas semés partout à notre préjudice ! sur les parois des murailles, sous les berceaux, dans les haies de rosiers, de sorte que nous laissons toujours quelque lambeau de notre cher individu accroché au passage. On dirait, mes dignes maîtres, que chacun de nous a déjà été dépouillé de la sorte ; pour moi, je regrette surtout cette nuit labsence de mon chapeau et de mon manteau. Tous deux sont restés, comme vous le savez, pendus à un clou dans lantichambre du conseiller de justice. »
Mes deux compagnons tressaillirent visiblement comme frappés dune secousse imprévue. Le petit me lança un regard horrible avec sa figure décrépite, puis il sauta brusquement sur une chaise et tira plus avant le rideau qui couvrait la glace, tandis que le grand mouchait les chandelles avec un soin tout particulier. La conversation se renoua péniblement. On vint à parler dun jeune peintre de mérite, nommé Philipp, et de son portrait dune certaine princesse, remarquable par un sentiment profond de lart et de linfini, fruit dune ardente inspiration et dun amoureux enthousiasme. « Ressemblance surprenante ! dit le grand ; il ny manque que la parole. En vérité, ce nest pas un portrait, mais une image, un reflet. Au point, dis-je, quon pourrait le croire dérobé au miroir même. »
À ces mots, le petit bondit en lair avec fureur, et fixant sur moi le regard enflammé de son vieux visage, il sécria : « Ceci est stupide : quelle absurdité ! qui peut dérober une image réfléchie par une glace ? qui cela ?... Peut-être le diable, imagines-tu ? Ho, lami ! celui-là, il brise la glace de sa griffe brutale, et lon verrait saigner aussi les mains blanches et délicates de cette image de femme blessée. Allons ! cela est stupide !... Oui-dà, lhabile homme ! fais-moi voir et toucher un reflet dérobé à un miroir, et je fais devant toi le saut périlleux de mille toises délévation ! »
Le grand se leva, sapprocha du petit, et lui dit : « Ne faites pas tant larrogant, camarade ! autrement lon vous fera enjamber plaisamment lescalier. Parbleu ! il doit avoir un air bien pitoyable, votre reflet à vous ! Ha, ha, ha, ha ! fit le petit en glapissant avec un rire sardonique ; ha, ha, ha !... Tu crois ? tu crois ? jai ma belle ombre au moins : entends-tu, pauvre garçon ! moi jai ma belle ombre ! » Et en disant cela, il senfuit. Nous lentendîmes encore ricaner dehors et répéter ironiquement : « Jai du moins mon ombre ! » Le grand était retombé sur sa chaise comme anéanti, et cachant entre ses mains sa figure pâle comme la mort, il poussait du fond de sa poitrine les plus douloureux soupirs.
« Quavez-vous ? lui demandai-je avec intérêt. Ô monsieur ! me répondit-il, ce méchant homme que vous venez de voir acharné contre moi, qui ma poursuivi jusquici, jusque dans mon bouchon privilégié, où je séjournais autrefois tout seul, car cest tout au plus si de temps en temps un petit gnome souterrain se dressait sous la table pour faire sa récolte des miettes de pain, que ce méchant homme vient me replonger dans lexcès du désespoir ! Hélas ! jai perdu... perdu irrévocablement mon... Je suis votre serviteur ! »
Il sétait levé, et sortit à son tour, en traversant le milieu de la salle : tout resta lumineux autour de lui, son corps ne projetait aucune ombre ! Ivre de joie, je mélançai sur ses traces : « Pierre Schlemihl ! Pierre Schlemihl ! » mécriai-je avec transport. Mais il avait quitté ses pantoufles. Je le vis enjamber la haute tour de la caserne des gendarmes, et disparaître dans les ténèbres.
Lorsque je voulus rentrer dans le cabaret, lhôte me ferma la porte au nez en sécriant : « Que le bon Dieu me préserve de semblables pratiques ! »
III
Apparitions
Monsieur Mathieu est mon bon ami, et son portier un homme vigilant. Celui-ci mouvrit immédiatement dès que jeus tiré la sonnette de lAigle dor. Je lui expliquai comme quoi je métais échappé de la maison du conseiller sans chapeau ni manteau, sans songer que dans la poche de celui-ci était la clef de mon logis, et que je navais pu parvenir à réveiller ma servante sourde pour me faire ouvrir. Lhomme obligeant (je parle du portier) mouvrit une chambre, y déposa des flambeaux, et me souhaita une bonne nuit.
La pièce était décorée dune grande et belle glace, couverte dun voile. Je ne sais comment il me prit fantaisie de découvrir cette glace et de poser les lumières sur la console de marbre qui la soutenait. Je me trouvai au premier coup dil si pâle et si défiguré, que javais peine à me reconnaître moi-même. Et puis, je crus voir du fond le plus reculé du miroir une figure vague et flottante savancer vers moi. En la considérant avec plus dattention, je distinguai de plus en plus nettement les traits dune femme charmante, rayonnant de je ne sais quelle lueur magique. Cétait limage de Julie.
Dans le transport de mes désirs brûlants, je mécriai tout haut : « Julie !... Julie ! » Soudain jentends soupirer et gémir derrière les rideaux dun lit, dans lenfoncement de la chambre. Je prête loreille, les gémissements deviennent de plus en plus plaintifs. Lombre de Julie avait disparu. Je saisis résolument un flambeau, je mapprochai du lit et je tirai violemment les rideaux. Mais comment te décrire la stupéfaction qui sempara de moi, lorsque je reconnus le petit homme du caveau, qui dormait, avec son visage juvénile, mais douloureusement contracté, et qui sécriait avec de profonds et amers soupirs : « Giulietta ! Giulietta ! » Ce nom me causa un frisson glacial !...
Remis de mon effroi, je saisis le petit, et, le secouant rudement, je mécriai : « Hé ! cher ami, comment vous trouvez-vous dans ma chambre ? réveillez-vous ! et ayez la bonté de vous en aller au diable ! » Le petit ouvrit les yeux, et fixa sur moi des regards sombres : « Ah ! fit-il, cétait un mauvais rêve : je vous rends grâce, monsieur, de mavoir éveillé. » Ces mots résonnèrent faiblement comme de légers soupirs. Je ne sais comment cela se fit, mais le petit me parut alors tout autre quauparavant ; bien plus, la douleur dont il semblait affecté pénétra dans mon propre cur, et toute ma colère sévanouit sous limpression dune tristesse profonde. Une brève explication suffit pour me persuader que le portier mavait par mégarde ouvert la chambre occupée davance par le petit homme, et que par conséquent cétait sur moi que retombait linconvenance davoir troublé son sommeil de la sorte.
« Monsieur, me dit le petit, je dois vous avoir paru bien extravagant et bien fou ce soir au cabaret. Mais il faut attribuer ma conduite à une influence prestigieuse qui souvent sempare de moi, et qui, je ne puis le dissimuler, me fait méconnaître les lois de la bienséance et de la politesse. Pareille chose ne vous est-elle pas arrivée quelquefois ? Hélas oui, répondis-je timidement ; pas plus tard que ce soir, lorsque jai revu Julie. Julie ? » sécria le petit homme avec un glapissement affreux. Et une crispation convulsive vint moffrir subitement laspect de son visage de vieillard. « Ô laissez-moi dormir !... reprit-il ; ayez donc la bonté de couvrir la glace, mon cher monsieur. » Il prononça ces derniers mots dune voix très basse, le visage contre son oreiller.
« Monsieur ! lui dis-je, ce nom dune femme que jaimais et que jai à jamais perdue paraît vous causer une impression singulière ; en outre, les traits agréables de votre visage subissent fréquemment, il me semble, détranges variations. Quoi quil en soit, jespère pouvoir passer auprès de vous une nuit tranquille. Je vais donc tout de suite recouvrir la glace et me mettre au lit. » Le petit se mit sur son séant, me considéra de son visage de jeune homme avec des regards pleins de douceur et de bienveillance, puis il me tendit la main, et prenant doucement la mienne, il me dit : « Dormez tranquille, monsieur ! Je maperçois que nous sommes compagnons dinfortune. Seriez-vous aussi ?... Julie ! Giulietta ! Enfin, quoi quil en puisse être, vous exercez sur moi une séduction irrésistible : je ne puis faire autrement, il faut que je vous découvre laffreux secret de ma vie. Puis après, haïssez-moi, méprisez-moi !... »
Le petit homme, à ces mots, se leva lentement, senveloppa dans une ample robe de chambre, et se dirigea en silence, tel quun vrai fantôme, vers la glace, devant laquelle il sarrêta. Ha ! le miroir réfléchissait purement les deux lumières, tous les objets de lappartement, et ma propre personne : mais limage du petit homme en était absente, nul rayon ne renvoyait un seul trait de son visage, qui touchait presque la glace. Il se retourna vers moi, le désespoir le plus profond peint sur sa physionomie, et pressant mes mains dans les siennes : « Vous connaissez à présent lexcès de mon infortune, dit-il ; Schlemihl, cette âme pure et bonne, est digne denvie auprès de moi réprouvé ! il a vendu étourdiment son ombre ; mais moi !... moi, je lui ai donné mon reflet : à elle ! Oh ! oh ! oh !... » En gémissant ainsi amèrement, et les mains croisées sur ses yeux, le petit regagna son lit en chancelant, et sy jeta avec empressement.
Je restai stupéfait. Le soupçon, lhorreur, le mépris, lintérêt, la pitié, je ne sais moi-même tout ce qui sémut dans mon âme pour et contre lui. Cependant il commença bientôt à ronfler dune manière si mélodieuse et si musicale, que je ne pus résister à la contagion narcotique de ces accents. Je couvris promptement le miroir, jéteignis les lumières, je me jetai à linstar de mon compagnon sur le lit, et je tombai bientôt dans un profond sommeil.
La nuit devait toucher à sa fin, lorsque je fus réveillé par le rayonnement dune lueur éblouissante. Jouvris tout à fait les yeux, et je vis le petit assis devant la table dans sa robe de chambre blanche, la tête enveloppée dans son bonnet de nuit, et me tournant le dos, qui écrivait assidûment à la clarté des deux flambeaux allumés. Il avait un air prodigieusement fantastique, et jéprouvai un inconcevable vertige. Je tombai subitement sous lempire des songes, et je me retrouvai chez le conseiller de justice, assis sur lottomane auprès de Julie.
Mais bientôt toute la société soffrit à moi sous laspect dun étalage de la Noël, chez Fuchs, Weide, Schoch ou quelque autre ; le conseiller me parut être une gentille poupée de sucre candi avec un jabot de papier joseph. Peu à peu, les arbres et les buissons de roses grandirent à vue dil. Julie se leva et me tendit une coupe de cristal, doù séchappaient en voltigeant de petites flammes bleues. En ce moment je me sentis tirer par le bras. Je me retournai et vis derrière moi le petit avec sa vieille figure, qui me dit à voix basse : « Ne bois pas, ne bois pas ! Regarde-la donc bien... Ne las-tu pas déjà vue sur les panneaux peints par Breughel, Callot ou Rembrandt ? »
Je frissonnai en examinant Julie : car positivement, avec sa robe à plis nombreux et à manches bouffantes, avec cette coiffure, elle ressemblait aux vierges séduisantes que ces maîtres ont peintes environnées de monstres diaboliques. « Pourquoi as-tu peur ? dit Julie. Nes-tu pas à moi entièrement toi et ton reflet. » Je saisis la coupe. Mais le petit sauta sur mes épaules, sous la forme dun écureuil, et répétant avec un grognement aigu : « Ne bois pas ! ne bois pas ! » il battait de sa longue queue les flammes bleuâtres pour les éteindre.
Alors toutes les figures de sucre de létalage devinrent animées, et elles remuaient comiquement leurs petites mains et leurs petits pieds. Le conseiller-candi savança de mon côté en piétinant et sécria dune voix excessivement perçante : « Pourquoi tout ce fracas, mon cher ami ? pourquoi tout ce fracas ? Posez-vous donc un peu sur les pieds, car je remarque depuis une heure que vous cheminez dans lair par-dessus les chaises et les tables. »
Le petit avait disparu. Julie navait plus la coupe dans sa main. « Pourquoi donc ne voulais-tu pas boire ? dit-elle ; la flamme pure et brillante qui jaillissait de la coupe vers toi, nest-ce pas celle du baiser que tu obtins un jour de moi ? » Je voulus la presser contre mon sein, mais Schlemihl sinterposa entre nous en disant : « Ceci est Mina, qui a épousé Raskal. » Il avait marché sur quelques-unes des figures de sucre, qui poussèrent des gémissements lamentables. Mais bientôt leur nombre augmenta par centaines, par milliers, et toutes se mirent à frétiller autour de moi, et à grimper sur mon corps, qui fut bientôt couvert de leur nuée bigarrée, bourdonnant sourdement comme un essaim dabeilles. Le conseiller de sucre candi sétait hissé jusquà ma cravate, quil serrait de plus en plus fort : « Maudit conseiller-candi ! » mécriai-je à haute voix... Et je méveillai.
Il était grand jour, onze heures du matin ! Je pensais que lhistoire du petit homme pouvait bien nêtre aussi quun rêve moins fantasque, lorsque le garçon dhôtel, qui entrait avec le déjeuner, me dit que létranger qui avait passé la nuit dans la même chambre que moi était parti de grand matin, et me présentait ses civilités.
Sur la table à laquelle javais vu travaillant pendant la nuit le fantastique petit homme, je trouvai quelques feuillets récemment écrits, et je ten communique le contenu, qui est indubitablement lhistoire merveilleuse de ce singulier personnage.
IV
Lhistoire du reflet perdu
Lheure était enfin arrivée où Érasme Spikher pouvait accomplir le souhait le plus ardent queût nourri son cur depuis quil était au monde. Ce fut ivre de joie, et la bourse bien garnie, quil monta en voiture pour quitter le nord, sa patrie, et se rendre dans la chaude et belle Italie. Sa tendre et sensible moitié, noyée dans un torrent de larmes, souleva une dernière fois le petit Rarasme à la portière, après lui avoir essuyé proprement le nez et les lèvres, pour que son père lui donnât les baisers dadieu, et dit ensuite elle-même en sanglotant : « Adieu ! mon cher Érasme Spikher ! Je veillerai soigneusement sur la maison ; pense bien souvent à moi, reste-moi fidèle, et ne perds pas ton joli bonnet de voyage en penchant la tête hors de la voiture, comme cest ton habitude en dormant. » Spikher promit cela.
Dans la douce Florence, Érasme trouva plusieurs compatriotes, qui, pleins de lardeur de la jeunesse et avides des plaisirs de la vie, se livraient à toutes les jouissances faciles et multipliées quoffre ce pays magnifique. Il fraya avec eux comme un brave et solide compagnon, et lon organisa mille délicieuses parties auxquelles lhumeur joyeuse de Spikher et son talent tout particulier dallier une certaine raison aux folies les plus désordonnées, donnaient un attrait tout particulier.
Il arriva donc que nos jeunes gens (Érasme, âgé de vingt-sept ans seulement, pouvait bien prétendre à ce titre) célébraient une fois pendant la nuit, dans un jardin magnifique, et sous un bosquet parfumé et tout resplendissant, un festin des plus joyeux. Chacun, Érasme seul excepté, avait amené avec soi une charmante donna. Les hommes étaient vêtus de lancien costume allemand si distingué, les femmes portaient des robes aux couleurs vives et tranchées, taillées la plupart dune manière capricieuse et fantastique, ce qui les faisait pour ainsi dire ressembler à autant de fleurs éclatantes et douées de la vie. Quand lune delles avait terminé, aux doux accords de la mandoline, quelque romance damour italienne, les convives entonnaient, au joyeux cliquetis des verres remplis de vin de Syracuse, une énergique chanson aux refrains allemands.
Oh ! lItalie est réellement le pays favori de lamour. La brise de nuit murmurait de langoureux soupirs dans le feuillage embaumé par les douces émanations des jasmins et des orangers ; il semblait que de voluptueux accents voltigeassent dans lair mêlés aux plaisanteries malicieuses et délicates quinspirait à ces femmes charmantes le folâtre enjouement dont leur sexe en Italie possède exclusivement le secret. La joie devenait de plus en plus bruyante et exaltée. Frédéric, le plus bouillant de la troupe, se leva : dun bras il avait entouré la taille de sa dame, et de lautre, élevant en lair son verre rempli de vin pétillant, il sécria : « Où peut-on trouver le bonheur et les plaisirs du ciel ailleurs quauprès de vous, ravissantes, divines femmes italiennes ! Oui, vous êtes lamour lui-même ! Mais toi, Érasme ? poursuivit-il en se tournant vers Spikher, tu nas vraiment pas lair den être convaincu, car outre que tu nas amené à cette fête aucune dame, contrairement à nos conventions et à tous les usages reçus, tu es encore aujourdhui tellement triste et préoccupé, que si tu navais du moins vaillamment bu et chanté, je croirais que tu as été subitement atteint dune noire et fastidieuse hypocondrie.
Je tavouerai, Frédéric, répartit Érasme, que je ne saurais partager des divertissements de ce genre. Tu sais bien que jai laissé derrière moi une bonne et tendre ménagère, que jaime aussi du plus profond de mon âme, et envers qui je commettrais évidemment une trahison en choisissant une dame, à votre exemple, même pour une seule nuit. Pour vous autres garçons, cest autre chose ; mais moi, en qualité de père de famille... » Les jeunes gens éclatèrent de rire en voyant Érasme, à ce mot de père de famille, sefforcer dimprimer à sa physionomie enjouée et juvénile un air de gravité sénatoriale.
La dame de Frédéric se fit traduire en italien ce quÉrasme venait de dire en allemand ; puis elle se tourna vers lui, et, dun air sérieux, lui dit en le menaçant de son doigt levé : « Va, prends garde, froid Allemand ! prends bien garde : tu nas pas encore vu Giulietta. »
En cet instant, un léger frôlement se fit entendre à lentrée du bosquet, et lon vit paraître, à la splendeur des bougies, une femme dune merveilleuse beauté. Sa robe blanche, qui ne couvrait quà demi son dos, sa gorge et ses épaules, garnie de manches bouffantes fendues jusquau coude, formait autour delle mille plis étoffés, et ses cheveux abondants, séparés sur son front, étaient nattés et relevés par derrière. Une chaîne dor au cou, de riches bracelets complétaient la parure antique de la jeune beauté, qui ressemblait à une Vierge de Rubens ou du gracieux Miéris.
« Giulietta ! » sécrièrent les jeunes filles avec laccent de la surprise. Giulietta, dont la beauté angélique les éclipsait toutes, dit dune voix douce et pénétrante : « Me laisserez-vous prendre part à votre joyeuse fête, jeunes et braves Allemands ? je choisis ma place auprès de celui-ci, qui le seul dentre vous paraît abattu et le cur vide damour. » En même temps elle savança avec une grâce enchanteresse vers Érasme, et sassit sur le siège resté vide auprès de lui, par suite de la convention prise entre tous les convives damener chacune sa donna. Les femmes chuchotaient entre elles : « Voyez donc, voyez comme Giulietta est encore belle aujourdhui ! » Et les jeunes gens disaient : « Que veut dire ceci ? Mais cest quÉrasme en vérité a la plus belle part de nous tous, et sans doute il se raillait de nous. »
Érasme, au premier coup dil quil jeta sur Giulietta, avait ressenti une commotion si étrange, quil ne pouvait distinguer lui-même la nature des sentiments tumultueux qui lagitaient ; lorsquelle vint se placer à côté de lui, un tremblement sempara de tout son être, et il se sentit la poitrine oppressée au point de ne pouvoir respirer. Lil imperturbablement fixé sur elle, les lèvres engourdies, il restait immobile et incapable de proférer une seule parole, tandis que ses compagnons vantaient à lenvi les charmes et la grâce de Giulietta. Celle-ci prit une coupe pleine, et, se levant, elle loffrit gracieusement à Érasme : Érasme saisit la coupe, et sa main effleura les doigts délicats de Giulietta. Il but : du feu lui sembla couler dans ses veines. Alors Giulietta lui demanda en riant : « Voulez-vous que je sois votre dame ? » À ces mots, Érasme se précipite comme un fou aux pieds de Giulietta, presse ardemment ses deux mains contre son cur, et sécrie : « Oui ! cest toi, toi que jadore, ange des cieux ! toi, toi que jai toujours aimée ! cest ton image qui embellissait mes rêves. Tu es ma vie, mon espoir, mon salut, ma divinité ! »
Tous crurent que le vin avait monté à la tête au pauvre Érasme, car ils ne lavaient jamais vu ainsi ; il semblait être devenu un autre homme. « Oui, toi ! tu es mon âme : tu me consumes intérieurement dune ardeur dévorante... Laisse-moi périr, manéantir en toi seule ; je ne veux être que toi... » Ainsi divaguait Érasme, et il aurait continué si Giulietta ne leût relevé doucement par le bras. Rappelé à lui-même, il se rassit auprès delle, et bientôt recommencèrent les joyeux badinages de galanterie et les chansons amoureuses quavait interrompus la scène entre Érasme et Giulietta.
Quand Giulietta chantait, les divins accents qui paraissaient sortir du creux le plus profond de sa poitrine, faisaient éprouver à tout le monde comme un ravissement inconnu, mais en quelque sorte déjà vaguement pressenti. Sa voix vibrante et merveilleusement sonore était pleine dune ardeur mystérieuse qui maîtrisait irrésistiblement tous les curs. Chaque cavalier tenait plus étroitement sa dame enlacée dans ses bras, et laction magnétique des regards devenait de plus en plus énergique.
Déjà une lueur pourprée annonçait laurore. Alors Giulietta conseilla de finir la fête, ce qui fut approuvé. Érasme sapprêtait à accompagner Giulietta, mais elle refusa, et lui indiqua dans quelle maison il pourrait la rencontrer à lavenir. Tandis que les jeunes gens entonnaient chacun à la ronde un couplet dune chanson allemande pour clore le festin, Giulietta avait disparu du bosquet. On laperçut à quelque distance traverser une allée couverte, précédée de deux valets qui léclairaient avec des torches. Érasme nosa pas suivre ses traces. Chacun des jeunes gens offrit alors le bras à sa dame, et tous séloignèrent avec les bruyants transports dune joie délirante.
À la fin, Érasme maîtrisant son trouble, et le cur en proie à tous les tourments de lamour, partit de son côté. Son petit valet le précédait muni dune torche. Il arriva ainsi jusquà la rue écartée qui conduisait à sa demeure. Le crépuscule avait fait place à laurore, et le valet éteignit sa torche contre les dalles du pavé. Mais du milieu des étincelles surgit tout à coup une figure étrange qui se posa devant Érasme : un homme long et sec, avec le nez recourbé dun hibou, des yeux étincelants, une bouche ironiquement contractée, et un justaucorps rouge écarlate, garni de boutons dacier étincelants.
Il sécria en riant dune voix glapissante : « Hoho ! vous êtes apparemment échappé de quelque vieux livre destampes avec ce mantelet, ce pourpoint tailladé et votre toque à plumes. Vous avez un air vraiment plaisant, seigneur Érasme : mais voulez-vous donc servir de risée aux gens dans la rue ? Allez, allez ! rentrez tranquillement dans votre vieux bouquin, mon cher.
Que vous importe mon costume ! » dit Érasme avec humeur. Et poussant de côté le drôle habillé de rouge, il poursuivait déjà son chemin, quand celui-ci cria derrière lui : « Là, là ! ne soyez pas si pressé : ce nest pas à cette heure que vous pouvez vous rendre chez Giulietta. » Érasme fit volte-face. « Que parlez-vous de Giulietta ! » sécria-t-il dune voix farouche. Et il saisit en même temps le drôle rouge à la poitrine. Mais celui-ci tourna sur lui-même avec la rapidité de léclair ; et avant quÉrasme sen fût aperçu, il avait disparu.
Érasme resta tout étourdi, ayant dans sa main le bouton dacier quil avait arraché au drôle habillé de rouge. « Cétait le docteur aux miracles, signor Dapertutto, dit le valet ; que vous voulait-il donc, monsieur ? » Mais Érasme frémit en lui-même, et, sans répondre, il se hâta de gagner son logis.
Giulietta accueillit Érasme avec la grâce ravissante et lamabilité qui lui étaient propres. À la passion frénétique dont Érasme était enflammé, elle nopposait que de la douceur et des manières indifférentes. De temps en temps, pourtant, ses yeux étincelaient dun plus vif éclat ; et lorsquelle lançait à Érasme un de ces regards perçants, il se sentait pénétré jusquau fond de son être dun vague et étrange frisson. Jamais elle ne lui avait dit quelle laimait, et cependant toute sa conduite et ses procédés envers lui le lui faisaient évidemment comprendre. Cest ainsi quil se trouva de plus en plus étroitement enlacé dans cet amour. Une véritable vie extatique commença pour lui, et il ne voyait plus que fort rarement ses amis, Giulietta layant introduit dans une société tout à fait étrangère.
Un jour il fut rencontré par Frédéric, qui lui prit le bras malgré lui, et lorsquil leut bien adouci et attendri par maint souvenir touchant de sa famille et de sa patrie, il lui dit : « Sais-tu bien, Spikher, que tu es tombé dans une fort dangereuse société ? Tu dois pourtant bien avoir reconnu déjà que la belle Giulietta est une des plus rusées courtisanes quil y ait jamais eu. Il court sur son compte toutes sortes dhistoires singulières qui jettent sur elle un jour bien mystérieux. Tu es une preuve de cette séduction irrésistible quelle exerce à son gré sur les hommes, et du pouvoir quelle a de les enchaîner à elle par des liens indissolubles ; tu es complètement changé, tu es entièrement captivé par cette décevante sirène et tu as oublié ta bonne et tendre ménagère ! »
À ces mots, Érasme se couvrit le visage de ses deux mains ; il pleura amèrement, et prononça plusieurs fois le nom de sa femme. Frédéric saperçut bien quil se livrait à lui-même un douloureux combat. « Spikher ! poursuivit-il, partons vite ! Oui, tu as raison, Frédéric, sécria Spikher avec véhémence ; je ne sais quels pressentiments sombres et lugubres semparent de mon âme : il faut que je parte, que je parte aujourdhui même. »
Les deux amis marchaient devant eux à la hâte, lorsque signor Dapertutto vint à passer devant eux. Il cria à Érasme en lui riant au nez : « Vite ! dépêchez-vous, volez donc : Giulietta meurt déjà dimpatience, elle attend le cur plein de langueur et les yeux baignés de larmes. Hâtez-vous donc ! hâtez-vous ! » Érasme sarrêta comme frappé de la foudre. «Voilà un maraud, dit Frédéric, un charlatan que je déteste du fond de lâme. Eh bien, il rôde sans cesse chez Giulietta, à qui il vend ses drogues ensorcelées. Quoi ! sécria Érasme, cet abominable drôle va chez Giulietta ? chez Giulietta !...
Mais qui donc a pu vous retenir aussi longtemps, tandis quon vous attend ? Mavez-vous donc absolument oubliée ? » Ainsi parlait une voix pleine de douceur du haut du balcon. Cétait Giulietta, devant la maison de laquelle se trouvaient les deux amis, sans sen être aperçus. Dun seul bond Érasme fut dans la maison. « Notre ami est décidément perdu, perdu sans ressource ! » dit Frédéric à voix basse. Et il séloigna.
Jamais Giulietta navait été plus adorable. Elle portait le même costume que le jour du festin nocturne ; elle était éblouissante de fraîcheur, de grâce et dattraits. Érasme oublia tout ce quil avait promis à Frédéric, et plus que jamais il se laissa enivrer par lenchantement irrésistible dun bonheur suprême. Mais cest quaussi jamais Giulietta ne lui avait témoigné avec autant dabandon lamour passionné quelle ressentait pour lui. Elle semblait, en effet, ne faire attention quà lui seul, nexister, ne respirer que pour lui !
Une fête devait être célébrée à une villa que Giulietta avait louée pour lété. Lon sy rendit. Dans la compagnie se trouvait un jeune Italien, fort laid de figure et plus ignoble encore de manières, qui obsédait Giulietta de ses galanteries. Érasme sabandonna à la jalousie, et plein de dépit, il séloigna de la société pour se promener solitaire dans une allée latérale du parc. Giulietta se mit à sa recherche. « Quas-tu ? lui dit-elle, nes-tu donc pas tout entier à moi ? » En même temps elle lentoura de ses bras voluptueux et déposa un baiser sur ses lèvres. Un torrent de feu parcourut toutes ses veines ; dans un transport damour frénétique, il pressa sa bien-aimée sur son cur et sécria : « Non, je ne te quitte pas, dussé-je être englouti dans un abîme de honte et de désolation ! » Il vit à ces mots Giulietta sourire étrangement, et il surprit dans ses yeux ce regard singulier qui lui avait toujours causé une terreur secrète.
Tous deux vinrent joindre la compagnie. Ce fut alors au jeune Italien quéchut le rôle de rival sacrifié. Dans son humeur jalouse, il tint mille propos piquants et offensants contre les Allemands en général, mais qui sappliquaient indirectement à Érasme. Celui-ci finit par perdre patience, et savançant brusquement vers lItalien : « Faites trêve, lui dit-il, à ces indignes quolibets sur mes compatriotes et sur moi-même, ou je vous jette dans cet étang, où vous pourrez vous exercer à la natation. » À linstant un stylet étincela dans les mains de lItalien. Alors Spikher le saisit à la gorge avec fureur, le terrassa, et lui asséna sur la nuque un coup de pied si violent, que lItalien exhala presque aussitôt en râlant son dernier soupir.
Lon se précipita sur Érasme, qui tomba sans connaissance. Il se sentit pourtant soulevé, entraîné... Lorsquil revint de ce profond évanouissement, il se trouva étendu dans un petit cabinet aux pieds de Giulietta, qui, penchée sur lui, entourait son corps de ses deux bras. « Ô méchant, méchant Allemand ! dit-elle avec un accent de douceur et de tendresse infinies ; quelles angoisses mas-tu causées ! Je tai délivré du danger le plus pressant, mais tu nes plus en sûreté à Florence, en Italie. Il faut que tu partes, que tu me quittes, moi qui taime tant ! »
Lidée de cette séparation émut Érasme dune douleur et dun désespoir inexprimables. « Laisse-moi rester près de toi, sécria-t-il ; la mort ici me paraîtra douce. Nest-ce donc pas mourir que de vivre sans toi ! » Tout à coup il lui sembla quune voix lointaine et presque imperceptible lappelait douloureusement par son nom. Hélas ! cétait la voix de son honnête ménagère allemande. Érasme demeurait interdit. Giulietta lui dit dun ton tout à fait extraordinaire : « Tu penses sans doute à ta femme ?... Ah, Érasme ! tu ne moublieras que trop tôt ! Moi, sécria Érasme, que ne puis-je tappartenir exclusivement à jamais et pour léternité ! »
Ils se trouvaient précisément en face dun large et beau miroir, éclairé par des bougies des deux côtés, qui décorait le mur de ce cabinet. Giulietta pressa Érasme contre son cur avec une ardeur plus passionnée, et murmura doucement : « Laisse-moi du moins ton reflet, ô mon bien-aimé ! Je le garderai précieusement, et il ne me quittera jamais ! Giulietta !... que veux-tu donc dire ? sécria Érasme stupéfait : mon reflet ?... » Il leva en même temps les yeux vers le miroir qui reflétait son image unie à celle de Giulietta dans une amoureuse étreinte. « Comment pourrais-tu garder mon reflet, poursuivit-il, qui est inhérent à ma personne, qui maccompagne partout, et mapparaît constamment dans toute eau calme et pure, sur toutes les surfaces polies ?
Ainsi, dit Giulietta, même cette apparence, même ce rêve de ton moi qui repose là dans ce miroir, tu refuses de me laccorder, toi qui tout à lheure encore parlais de mappartenir tout entier corps et âme ! Pas même cette image fugitive pour me consoler et me suivre au moins dans cette triste vie, dénuée pour moi désormais, loin de toi, de tout plaisir et de toute espérance ! » Des larmes brûlantes jaillirent à flots des beaux yeux noirs de Giulietta. Alors Érasme, dans le paroxysme dun désespoir damour délirant, sécria : « Faut-il donc que je te quitte ? Sil faut que je parte, que mon reflet reste en ta possession à jamais et pour léternité ; quaucune puissance, le diable lui-même, ne puisse te larracher, jusquà ce que ma personne elle-même tappartienne tout entière et sans partage ! » À peine eut-il prononcé cette imprécation, que Giulietta couvrit ses lèvres de baisers âcres et brûlants ; puis elle se retourna et étendit avec ivresse les bras vers le miroir... Érasme vit son image avancer indépendante des mouvements de son corps, il la vit glisser entre les bras de Giulietta, et disparaître avec elle au milieu dune vapeur singulière. Toutes sortes de vilaines voix chevrotaient et ricanaient avec une diabolique ironie... Succombant aux angoisses dune terreur mortelle, Érasme tomba évanoui à terre ; mais lexcès de son horreur même larracha à cet étourdissement, et dans une obscurité dense et profonde, il retrouva la porte et descendit lescalier en chancelant. À deux pas de la maison, il fut saisi, soulevé à limproviste, et placé dans une voiture, qui partit aussitôt rapidement.
« Il y a un peu de perturbation là-haut, à ce quil paraît, dit en allemand lhomme qui avait pris place auprès de lui ; cependant à présent tout ira bien, pourvu que vous vouliez vous abandonner entièrement à moi. Giuliettina a pris toutes les mesures convenables ; elle vous a recommandé à mes soins. Il faut avouer que vous êtes un bien charmant jeune homme, et doué des dispositions les plus heureuses pour ce genre de fines plaisanteries que nous aimons par-dessus tout, moi et la petite Giulietta. Savez-vous que lamoroso a reçu là, sur la nuque, un fameux coup de pied allemand ? Comme sa langue pendait en dehors aussi bleue quune cerise mûre... et de quel air drôle il geignait et clignait de lil, sans pouvoir se décider à sauter le pas !... Ha, ha, ha ! »
La voix de cet homme avait un accent de moquerie si désagréable, un bredouillement si horrible, que chacune de ses paroles entrait comme un coup de poignard dans le cur dÉrasme. « Qui que vous soyez, dit celui-ci, taisez-vous ; cessez de rappeler cet événement épouvantable dont jéprouve assez de repentir. De repentir ? de repentir ! répliqua cet homme ; alors vous vous repentez donc aussi davoir connu Giulietta, et conquis son amour précieux ?
Ah ! Giulietta ! Giulietta ! soupira Érasme. Eh bien oui, poursuivit lautre ; voilà comme vous êtes enfant : vos désirs, votre passion sont sans bornes, et vous voudriez que tout marchât comme sur des roulettes. Il est fâcheux pour vous effectivement de vous voir contrainte dabandonner Giulietta. Mais pourtant, si vous vouliez demeurer, je saurais bien trouver les moyens de vous soustraire aux poignards de tous vos ennemis, ainsi quaux recherches de cette bonne et digne justice ! »
Érasme se sentit transporter daise à lidée de pouvoir rester près de Giulietta. « Comment y parviendrez-vous ? demanda-t-il à son compagnon. Je connais, répondit celui-ci, un moyen cabalistique pour frapper daveuglement vos persécuteurs, de telle sorte que vous leur apparaissiez toujours avec un visage différent, et quils ne puissent jamais reconnaître. Dès quil fera jour, vous serez assez bon pour regarder très longtemps et fort attentivement dans un miroir ; jexécuterai ensuite certaines opérations avec votre reflet, sans lendommager le moins du monde, et je vous réponds de tout. Vous pourrez alors vivre avec Giulietta sans courir le moindre risque, et tout entier aux délices de votre amour.
Horreur ! quelle horreur ! sécria Érasme. Où donc voyez-vous là de lhorreur, mon cher monsieur ? reprit létranger dun ton railleur. Ah ! fit Érasme en gémissant, je... jai... Laissé votre reflet en route, interrompit lautre aussitôt, chez Giulietta, peut-être ? Ha, ha, ha, ha ! Bravo, mon cher, bravissimo ! Oh bien ! à présent, vous pouvez courir à travers les bois et les champs, les cités et les villages, jusquà ce que vous retrouviez votre femme et le petit Rarasme, et que vous soyez redevenu un respectable père de famille, malgré la privation de votre reflet, ce qui du reste ne causera pas à votre femme un grand souci, puisquelle vous possédera corporellement, tandis quil ne reste à Giulietta quune décevante illusion de vous-même.
Tais-toi ! homme abominable ! » sécria Érasme. En ce moment une bande joyeuse, chantant et portant des torches qui éclairèrent lintérieur de la voiture, vint à passer. Érasme regarda les traits de son compagnon, et il reconnut laffreux docteur Dapertutto. Dun bond il sélance sur le chemin, et court rejoindre le cortège, car il avait reconnu de loin la basse-taille sonore de la voix de Frédéric. Celui-ci revenait avec ses amis dune partie de campagne. Érasme raconta brièvement à Frédéric tout ce quil lui était arrivé, sauf la circonstance de son reflet perdu. Frédéric prit aussitôt les devants avec lui pour rentrer dans la ville, et avisa si promptement aux préparatifs de son départ, quau lever de laurore Érasme, monté sur un excellent cheval, était déjà à une grande distance de Florence.
Spikher a relaté par écrit les principales aventures de son voyage. La plus remarquable consiste dans lévénement qui lui fit sentir pour la première fois, dune manière bien pénible, les conséquences de la perte de son reflet. Il venait de sarrêter dans une grande ville, parce que son cheval fatigué avait besoin de repos, et il sassit sans défiance à la table dhôte de lauberge, entouré dune nombreuse compagnie. Il navait pas pris garde quen face de lui se trouvait une grande glace bien polie et bien nette. Un damné de garçon, placé derrière sa chaise, vint à sapercevoir que cette chaise figurait vide dans la glace, où lon ne discernait aucun trait de lindividu qui loccupait réellement. Il fit part de sa remarque au voisin dÉrasme, celui-ci la transmit à une autre personne : bientôt tous les regards se portèrent sur Érasme, puis sur la glace, et un chuchotement mêlé de murmures fit le tour de toute lassemblée.
Érasme ne sétait pas encore aperçu quil était lobjet de cette rumeur générale, quand un homme grave et âgé, se levant de table, vint à lui, lamena devant le miroir, et, après y avoir regardé, se retourna vers la compagnie, en disant à haute et intelligible voix : « Rien nest plus vrai : il na pas de reflet ! Il na pas de reflet ! il na pas de reflet ! cest un mauvais sujet ! un homo nefas ! à la porte, à la porte ! » Tel fut le hourra confus qui séleva de tous les coins de la salle.
Érasme, plein de rage et couvert de confusion, alla se réfugier dans sa chambre ; mais il y était à peine, que des agents de police vinrent lui notifier lordre de comparaître avant une heure devant lautorité muni dun reflet complet et exactement conforme, ou bien de quitter immédiatement la ville. Il se hâta de partir en effet, et la populace oisive se mit à sa poursuite, et les polissons des rues ne cessaient de crier : « Le voilà qui galope, celui qui a vendu son reflet au diable ! le voilà qui galope, le réprouvé ! »
Enfin il se trouva seul en pleine campagne. Dès lors, partout où il sarrêtait, sous le prétexte dune horreur innée et invincible pour toute espèce dimage reflétée, il faisait voiler soigneusement tous les miroirs ; et cest pour cela quon lappelait par dérision le général Suwarow, qui avait la même habitude.
Lorsque Spikher eut atteint sa ville natale, et quil rentra dans sa demeure, sa bonne femme et le petit Rarasme laccueillirent avec joie, et bientôt il crut quil lui serait facile, dans la douce paix de sa vie domestique, de se consoler de la perte de son reflet. Il avait même entièrement oublié la belle Giulietta. Un soir quil jouait avec son fils, celui-ci lui appliqua sur la figure ses petites mains, qui se trouvaient salies par la suie du poêle ; alors il sécria : « Ah, papa ! papa ! comme je tai fait noir ! tiens, regarde donc. » Et avant que Spikher pût lempêcher, lenfant sétait emparé dun petit miroir quil présenta devant son père en y regardant également. Mais il laissa tout à coup tomber le miroir, et séchappa de la chambre en pleurant bien fort. Bientôt après, la femme dÉrasme entra la stupeur et leffroi peints sur le visage. « Quest-ce que vient de me dire Rarasme ? sécria-t-elle. Que je nai pas de reflet, nest-ce pas, ma chère ? » interrompit Spikher avec un sourire forcé. Et il se confondit en beaux discours pour prouver quune pareille perte, bien quil fût insensé de la supposer jamais possible, navait en définitive que bien peu dimportance, puisque tout reflet nétait au fait quune illusion ; que dailleurs la contemplation de soi-même induisait au péché de vanité, et quenfin cette image trompeuse attribuait au rêve en quelque sorte, à lempire des ombres une partie du moi réel et physique. Mais tandis quil argumentait, sa femme avait vivement tiré le rideau qui couvrait une glace posée dans la chambre, et dès quelle y eut jeté un regard, elle tomba à la renverse comme frappée de la foudre.
Spikher releva sa pauvre femme, mais elle neut pas plus tôt repris connaissance, quelle le repoussa loin delle avec horreur. « Laisse-moi, sécria-t-elle, homme maudit ! Ce nest pas toi ! tu nes pas mon mari, non ! Tu es un esprit infernal qui vise à ma perte, à ma damnation. Va-t-en ! fuis loin de moi, tu nas sur moi aucune puissance, réprouvé ! » Les éclats de sa voix retentirent dans toute la maison, les domestiques, les voisins accoururent effrayés : Érasme, au comble de la fureur et du désespoir, se précipita hors de la maison, et dans son égarement frénétique, il courut se réfugier dans les allées désertes du parc voisin de la ville.
Limage de Giulietta lui apparut alors dans toute la magie de sa beauté, et il sécria à haute-voix : « Est-ce ainsi que tu te venges, Giulietta ! de ce que je tai abandonnée, de ce quau lieu de ma personne je ne tai donné que mon reflet ? Ah, Giulietta ! Mais je veux être à toi maintenant sans réserve : elle ma repoussé, elle à qui je te sacrifiais ! Giulietta ! Giulietta ! je me donne à toi, oui je tappartiendrai desprit, de corps et dâme !
Rien ne vous sera plus facile, mon très digne maître ! » sécria signor Dapertutto, qui se trouva subitement devant Spikher, avec son justaucorps écarlate aux boutons dacier étincelants. Ces mots résonnèrent à loreille du malheureux Érasme comme une promesse consolatrice ; et sans faire attention à la physionomie repoussante et moqueuse de Dapertutto, sans reculer devant lui, il demanda dun ton plaintif : « Comment donc pourrais-je la retrouver, elle que jai perdue, hélas ! sans retour ? Erreur ! répliqua Dapertutto, elle nest pas fort éloignée dici, et soupire dune étrange ardeur, mon digne maître, après la possession de votre chère personne, car un reflet nest au fait, vous le concevez bien, quune vaine illusion. Du reste, dès quelle sera sûre de posséder votre précieuse individualité, cest-à-dire votre corps, votre âme et toute votre existence, elle vous rendra avec empressement et des grâces infinies votre agréable reflet net et intact.
Conduis-moi près delle sur le champ ! sécria Érasme, où est-elle ? Ah ! reprit Dapertutto, il faut encore une petite formalité avant que vous puissiez revoir Giulietta, et vous livrer exclusivement à elle pour obtenir la restitution de votre reflet. Songez que la belle ne pourrait pas encore disposer en toute liberté de votre précieuse personne, puisque vous êtes encore engagé dans certains liens qui doivent être préalablement rompus. Votre chère femme et votre jeune enfant de si belle espérance...
Quest-ce à dire ? sécria Érasme dun ton violent. Que la rupture des liens susdits, poursuivit Dapertutto, pourrait seffectuer, sans aucun risque, dune manière facile et toute naturelle. Vous devez savoir, depuis votre séjour à Florence, que je suis doué dune certaine habileté pour préparer tel et tel médicament miraculeux : eh bien, jai ici, dans ce flacon, un petit remède de famille de cette espèce. Deux ou trois gouttes de ceci seulement à chacun de ceux qui vous barrent le chemin, à vous et à la tendre Giulietta, et vous les voyez tomber sans proférer un mot et sans douloureuses grimaces. Il est vrai quon appelle cela mourir, et la mort a son amertume. Mais nest-ce pas un agréable goût que celui de lamande amère ? Eh bien, voilà précisément celui de la mort que renferme ce petit flacon. Aussitôt après leur paisible extinction, vos estimables proches répandront une agréable odeur damande amère. Prenez, mon très cher ! » Il tendit à Érasme une petite fiole.
« Homme exécrable ! sécria Érasme, tu veux que jempoisonne ma femme et mon enfant ! Eh, qui parle de poison ? interrompit lhomme rouge ; ce nest quun expédient domestique, un ingrédient de goût agréable que contient cette fiole. Jai bien à ma disposition dautres moyens pour vous rendre votre indépendance, mais je voudrais vous voir agir vous-même par un procédé purement humain et tout naturel. Que voulez-vous ? cest là ma fantaisie. Prenez avec confiance, mon cher maître ! »
Érasme avait la fiole entre les mains sans savoir comment cela sétait fait. Il courut machinalement jusque chez lui, et monta dans sa chambre. Sa femme avait passé la nuit en proie à mille tourments, à mille angoisses ; elle soutenait opiniâtrement que ce nétait pas son mari qui était revenu, mais un démon de lenfer qui avait pris son apparence pour la perdre. Dès que Spikher reparut dans la maison, tout le monde senfuit avec effroi sur son passage ; le petit Rarasme seul osa laborder, et il lui demanda naïvement pourquoi il ne rapportait pas avec lui son reflet, disant que cela ferait mourir sa mère de chagrin. Érasme jeta sur son fils un coup dil courroucé. Il tenait encore à la main la fiole de Dapertutto ; le petit portait sur son bras sa tourterelle favorite, et celle-ci vint à remarquer la fiole et à becqueter le bouchon ; mais immédiatement sa tête retomba languissante... Elle était morte.
Érasme bondit avec horreur. « Traître ! sécria-t-il, tu ne mentraîneras pas à commettre ce crime abominable ! » Il lança aussitôt par la fenêtre la fiole, qui se brisa en mille morceaux sur le pavé de la cour. Une agréable odeur damande se répandit dans lair et monta dans la chambre. Le petit Rarasme sétait sauvé saisi de frayeur.
Spikher passa toute la journée livré à mille tortures desprit. Quand lheure de minuit arriva il vit se représenter à son imagination limage de Giulietta sous les plus vives et les plus séduisantes couleurs. Une fois quils étaient ensemble, le collier de Giulietta, fait de ces petites graines rouges dont se parent les Italiennes, sétait rompu soudainement. En ramassant les graines, il sétait empressé den cacher une pour la conserver précieusement comme ayant touché le cou de sa maîtresse adorée. En ce moment il la tenait à la main, et la considérait avec un grand effort dattention, en songeant à sa bien-aimée perdue. Alors il lui sembla que cette graine exhalait le même parfum magique qui lenivrait autrefois dans le voisinage de Giulietta. « Ah, Giulietta ! sécria-t-il, te voir une fois encore ! et puis après que ma ruine et mon déshonneur se consomment ! »
À peine avait-il prononcé ces mots, quun léger frôlement se fit entendre dans le corridor. Il distingua des pas. On frappa doucement à la porte. Érasme sentit sa respiration suspendue... Il tressaillait de crainte et despérance. Il alla ouvrir. Giulietta entra éblouissante de grâce et de beauté.
Ivre damour et de joie, Érasme la pressa tendrement dans ses bras. « Me voilà, mon bien-aimé, dit-elle dune voix suave, tiens, vois comme jai gardé fidèlement ton reflet. » Elle souleva le voile de la glace, et Spikher aperçut avec ravissement son image enlacée pour ainsi dire à celle de Giulietta ; mais, indépendante de sa personne, elle ne reproduisait aucun de ses mouvements. Il frissonna de tous ses membres. « Giulietta ! sécria-t-il, si tu ne veux pas que je devienne fou furieux par suite de mon sacrifice, rends-moi mon reflet, et prends plutôt ma propre personne, ma vie, mon corps et mon âme !
Mais ny a-t-il pas encore une barrière entre nous, cher Érasme ! dit Giulietta, tu sais... Dapertutto ne ta-t-il pas dit ?... Dieu du ciel ! Giulietta ! interrompit Érasme, si je ne puis être à toi quà cette condition, jaime mieux mourir !
Aussi, reprit Giulietta, Dapertutto nexigera pas de toi laccomplissement dune action pareille. Sans doute il est fâcheux quun simple serment et la bénédiction dun prêtre aient autant de puissance. Tu es pourtant dans la nécessité de briser ce lien qui tenchaîne ; car autrement tu ne seras jamais complètement à moi. Mais je connais un autre moyen dy parvenir meilleur que celui dont ta parlé Dapertutto.
Et quel est-il ? » demanda Érasme avec vivacité. Alors Giulietta lui passa son bras autour du cou, et, penchant sa jolie tête sur sa poitrine, elle dit à demi voix : « Tu écris sur une petite feuille de papier ton nom, Érasme Spikher, au-dessous de ce peu de mots : Je donne à mon bon ami Dapertutto tout pouvoir sur ma femme et mon enfant ; quil en dispose arbitrairement, et quil brise le lien qui menchaîne, parce que je veux désormais appartenir, moi, mon corps et mon âme immortelle, à Giulietta, que jai choisie pour ma femme, et à qui je munirai encore pour jamais par un serment particulier. »
Érasme sentit tous ses nerfs glacés et crispés. Des baisers de feu brûlaient ses lèvres, et il tenait à la main la petite feuille de papier que lui avait donnée Giulietta. Tout à coup il vit apparaître derrière elle Dapertutto, prodigieusement grandi, et qui lui présentait une plume de métal. Au même instant une petite veine de sa main gauche creva, et le sang en jaillit. « Écris, écris ! signe ! signe ! sécriait lhomme rouge dune voix croassante. Signe ! signe, mon bien-aimé ! mon seul époux pour léternité ! » murmurait Giulietta. Déjà Spikher avait rougi la plume de son sang, il sapprêtait à signer, lorsque la porte souvrit. Une figure blanche entra, dirigeant sur Érasme des yeux fixes comme ceux dun spectre, et qui sécria dune voix sourde et douloureuse : « Érasme ! Érasme ! que vas-tu faire ? Au nom du Rédempteur, renonce à ce pacte infernal ! » Érasme reconnut sa femme dans le fantôme qui lui parlait ainsi, et il jeta loin de lui la plume et le papier.
Des yeux de Giulietta jaillirent alors des éclairs rougeâtres ; les traits de son visage étaient horriblement décomposés, son corps ardait comme la flamme. « Arrière ! engeance denfer ! tu nauras aucun droit sur mon âme : au nom de Jésus, laisse-moi, serpent ! le feu denfer brûle en toi. » Ainsi sécria Érasme. Et dun bras vigoureux il repoussa Giulietta qui cherchait encore à le retenir enlacé. Soudain retentirent des sons discordants, des hurlements confus, et Spikher crut distinguer de noirs corbeaux battant de leurs ailes contre les murs de la chambre. Giulietta, Dapertutto disparurent au milieu de la vapeur épaisse et suffocante qui semblait suinter des lambris, et qui éteignit les lumières.
Enfin les rayons de laurore pénétrèrent à travers les croisées. Érasme se rendit aussitôt près de sa femme. Il la trouva radoucie, affable et indulgente. Le petit Rarasme était déjà éveillé et assis sur le lit de sa mère. Elle tendit la main à son pauvre mari et lui dit : « Maintenant je sais quelle aventure fâcheuse test survenue en Italie, et je te plains de tout mon cur. La puissance du démon est bien grande ! Satan, à qui tous les vices sont familiers, ne se fait pas faute de voler tant quil peut, et il na pas pu résister au plaisir de tescroquer avec une insigne malice ton joli reflet, si bien pareil à toi-même. Regarde donc un peu dans ce miroir, là à côté, mon cher et bon mari ! »
Spikher regarda tremblant de tous ses membres et de lair le plus pitoyable. Le miroir resta clair et net : rien dÉrasme Spikher ne sy reflétait. « Pour cette fois, continua sa femme, il est vraiment heureux que le miroir ne reproduise pas ton image, car tu as un air bien piteux, mon cher Érasme ! Mais du reste, tu concevras toi-même que, privé de reflet, tu sers de risée au monde, et que tu ne saurais dignement représenter un père de famille convenable et complet, capable dinspirer le respect à sa femme et à ses enfants. Voilà ton petit Rarasme qui commence déjà à se moquer de toi, et il veut, à la première occasion, te faire de belles moustaches avec du charbon, parce que tu ne pourras pas ten apercevoir. Va donc encore un peu courir le monde, et tâche de rattraper ton reflet au diable : si tu y parviens, tu seras accueilli ici à ton retour avec joie et cordialité. Embrasse-moi (Spikher lembrassa) : et maintenant bon voyage ! Envoie de temps en temps à Rarasme un petit pantalon neuf, car il glisse sans cesse sur ses genoux en jouant, et il en use prodigieusement. Mais noublie pas, si tu passes à Nuremberg, dy joindre, en bon et sensible père, un joli hussard de bois et des pains dépices. Porte-toi bien, Érasme ! »
Sa femme se retourna de lautre côté, et se rendormit. Spikher souleva dans ses bras le petit Rarasme et le pressa sur son cur. Mais celui-ci se débattit en criant. Alors Spikher le posa par terre, et sen alla courir le monde.
Il rencontra un jour un certain Pierre Schlemihl. Celui-ci avait vendu son ombre ; tous deux songèrent à voyager de compagnie, de telle sorte quÉrasme Spikher eût projeté lombre nécessaire, tandis quen revanche Pierre Schlemihl eût fourni le reflet qui manquait. Mais cela neut pas de suite.
Post-scriptum du voyageur enthousiaste
Quels sont les traits réfléchis dans ce miroir ? Sont-ce bien les miens ? Ô Julie ! Giulietta ! image céleste esprit infernal ! Angoisses, ravissement. Extase et désespoir !...
Tu vois, mon cher Théodore-Amédée Hoffmann ! quévidemment une puissance mystérieuse, occulte, ne sintroduit que trop souvent dans ma vie réelle, et vient corrompre les plus doux rêves de mon sommeil, en jetant sur mon chemin les figures les plus fantastiques.
Encore tout rempli des apparitions de la nuit de Saint-Sylvestre, je suis presque tenté de croire que mon conseiller de justice était en réalité une véritable poupée de sucre candi, sa brillante société un étalage de la Noël ou du jour de lan, et la charmante Julie cette séduisante création de Rembrandt ou de Callot, qui déroba frauduleusement au pauvre Érasme Spikher son reflet si ressemblant et si beau.
Daigne me pardonner.
La maison déserte
I
Vous savez (ainsi commença Théodore) que je passai tout lété dernier à B... Le grand nombre danciens amis et de connaissances que jy rencontrai, la vie libre et animée de cette capitale, les agréments variés quy offre la culture des sciences et des arts, tout cela me captiva ; jamais je navais été plus gai, et je mabandonnai avec délices à mon goût passionné pour les flâneries solitaires, me délectant à examiner chaque gravure, chaque affiche, ou à observer les individus que je rencontrais, et même à tirer en imagination lhoroscope de quelques-uns. Dailleurs, le spectacle des nombreux et magnifiques édifices de B... et celui des merveilleux produits de lart et du luxe auraient suffi pour donner à mes promenades un attrait irrésistible.
Lavenue bordée dhôtels somptueux qui conduit à la porte de ... est le rendez-vous habituel des gens du grand monde, à qui leur position ou leur fortune permet duser largement des jouissances de la vie. Le rez-de-chaussée de ces riches et vastes palais est généralement affecté à des magasins où sont exposées les marchandises de luxe, et les étages supérieurs sont habités par des personnes de la plus haute condition. Cest dans cette rue que sont situés aussi les hôtels publics les plus distingués, et la plupart des ambassadeurs étrangers y ont leur résidence. Vous pouvez donc vous figurer ce lieu comme le théâtre perpétuel dun mouvement et dune vie extraordinaires quon ne retrouve point dans les autres quartiers de la capitale ; de même que laspect de celui-ci donnerait une idée exagérée de la population commune ; car laffluence générale fait que maintes personnes se contentent en cet endroit dun logement exigu relativement à leurs besoins réels ; ce qui donne à plusieurs maisons occupées par un grand nombre de familles laspect de véritables ruches dabeilles.
Javais déjà bien souvent parcouru cette promenade, lorsquun jour une maison qui contrastait dune manière frappante et singulière avec toutes les autres arrêta tout à coup mes regards. Figurez-vous une maison basse avec quatre fenêtres de façade au premier étage, qui ne dépassait guère en hauteur les croisées du rez-de-chaussée des maisons voisines, et deux beaux hôtels la comprimant pour ainsi dire entre leurs grands murs latéraux. Sa devanture décrépie, sa toiture mal entretenue, une partie des vitres remplacée par du papier collé, témoignaient de la négligence absolue du propriétaire. Imaginez leffet que devait produire cette masure au milieu de tant dédifices somptueux ornés de tous les embellissements de lart et du goût.
Je marrêtai, et, après un examen attentif, je remarquai que toutes les croisées étaient soigneusement fermées ; celles du rez-de-chaussée paraissaient avoir été murées ; et je cherchai vainement auprès de la porte bâtarde, pratiquée sur un côté de la façade, et qui devait servir dentrée, la sonnette dusage. Je ne pus même découvrir sur cette porte ni serrure ni poignée. Bref, je restai convaincu que cette maison devait être tout à fait inhabitée ; car jamais, jamais, à quelque heure du jour que je passasse, je ny aperçus la moindre trace dune créature humaine.
Une maison inhabitée dans cette partie de la ville, dans cette rue ! Singulière apparition ! Et pourtant, cela sexplique peut-être par une raison bien simple et naturelle, si le propriétaire se trouve embarqué par exemple dans un long voyage, ou bien si, retenu dans quelque autre propriété lointaine, il ne veut ni aliéner ni louer cet immeuble, pour rester libre dy établir sa demeure immédiatement à son retour à B... Telles étaient mes suppositions, et cependant jignore moi-même par quelle influence il me devint impossible de passer devant la maison déserte sans marrêter chaque fois, comme si une puissance magique my eût contraint, et sans que les réflexions les plus étranges vinssent occuper ou plutôt troubler mon esprit.
Vous tous savez bien, vous, les braves et joyeux compagnons de ma jeunesse, comment jai toujours eu des manies de visionnaire, et quel vif penchant mentraîne à ne moccuper que des merveilleux phénomènes du monde fantastique, ce que vous ne cessiez de désapprouver au nom dune raison sévère. Eh bien ! prenez à votre aise vos airs sceptiques et railleurs ; javouerai même volontiers que jai souvent été la franche dupe de mes propres illusions, et que la maison déserte semblait fort devoir me réserver une déception du même genre ; mais patience jusquà la fin, dont la morale doit vous confondre ! Écoutez.
Un jour donc, et cela à lheure où le bon ton convoque les promeneurs dans lavenue, jétais, comme à lordinaire, plongé dans de profondes réflexions en contemplant la maison déserte. Bientôt je remarquai, sans y attacher une grande importance, que quelquun venait de sarrêter près de moi en me considérant. Cétait le comte P***, dont le caractère analogue au mien sétait déjà manifesté en maintes circonstances, et je ne doutai pas un seul instant que laspect mystérieux de la maison ne leût frappé ainsi que moi. Jugez de mon émotion, lorsquaprès avoir parlé le premier de la singulière impression que mavait causée la vue de ce bâtiment abandonné au centre du quartier le plus à la mode de la capitale, je le vis sourire avec affectation. Mais jen sus bientôt le motif.
Le comte P*** était allé beaucoup plus loin que moi dans ses observations et ses suppositions. Enfin il sétait rendu compte du secret, et il sut en faire le texte dune histoire tellement surprenante, que limagination la plus poétique et la plus indépendante pouvait seule en admettre la réalité dans la vie commune. Je devrais sans doute ici vous faire part de lhistoire du comte que jai encore présente à lesprit dans toute sa vivacité ; mais je me sens dès à présent si fortement préoccupé de ma propre aventure quil me faut poursuivre mon récit.
Seulement, imaginez quel fut le désappointement du comte, lorsquaprès avoir parfait et complété son histoire, il apprit que la maison déserte servait tout bonnement de laboratoire au confiseur dont la boutique, magnifiquement décorée, était contiguë. Cest pour cela que les fenêtres du rez-de-chaussée, où étaient établis les fourneaux, avaient été murées, et que celles des chambres du premier étage étaient garnies dépais rideaux pour garantir du soleil et des insectes les sucreries fabriquées quon y gardait en réserve.
À cette communication inattendue, jéprouvai, comme cela était arrivé au comte lui-même, leffet dune douche froide qui aurait jailli sur ma tête, cest-à-dire que le diable, auquel répugne toute poésie, dun coup de sa griffe aiguë, nous gratifia, pauvres rêveurs ! du plus honteux pied de nez.
Toutefois, en dépit de cette prosaïque explication, je ne pouvais mempêcher de regarder toujours en passant la maison déserte, et toujours à cette vue un léger frisson parcourait mes membres, et mille visions bizarres de ce qui pouvait se passer à lintérieur surgissaient dans mon esprit. Je ne pouvais absolument pas mhabituer à lidée des bonbons, des confitures, des massepains, des fruits confits, etc., etc. Un singulier vertige me faisait apparaître tout cela comme autant dencouragements séducteurs dont jinterprétais à peu près ainsi le langage symbolique : Nayez pas peur, mon cher ! nous sommes tous des petits êtres bien doux et bien délicats ; mais il faut compter prochainement sur un léger coup de tonnerre... Puis je pensai en moi-même : Nes-tu pas un bien grand fou de chercher sans cesse à transformer les choses les plus ordinaires en apparitions miraculeuses ? et tes amis nont-ils pas raison de te traiter dincurable visionnaire ?
La maison, comme cela devait être daprès sa destination prétendue, restait toujours la même, de sorte quà la fin je mhabituai à son aspect ; et les folles images que, dans lorigine, je voyais si distinctement mapparaître et voltiger hors de son enceinte, sétaient évanouies peu à peu. Le hasard vint réveiller de nouveau mes anciens soupçons.
Quoique je me fusse résigné autant que possible au cours trivial et ordinaire des choses, vous devez bien penser quavec la tendance de mon caractère, décidément plein dune passion enthousiaste et religieuse pour le merveilleux, je ne cessai pas davoir lil sur la maison mystérieuse. Il arriva donc un jour que, me promenant comme de coutume à midi dans lavenue, je dirigeai mes regards vers les fenêtres voilées de la maison déserte. Soudain je vis remuer doucement le rideau de la croisée la plus rapprochée de la boutique du confiseur. Une main, un bras entier se laissèrent voir. Je tirai à la hâte ma lorgnette dopéra, et japerçus alors distinctement une main de femme éclatante de blancheur et merveilleusement faite, au petit doigt de laquelle étincelait un diamant incomparable. Un riche bracelet rayonnait aussi à son bras dalbâtre voluptueusement arrondi. La main déposa une carafe de cristal dune forme étrange sur lappui de la croisée, et disparut derrière le rideau.
Je restai pétrifié. Un sentiment indéfinissable de bonheur inquiet me fit frissonner comme une commotion électrique. Je ne pouvais détourner mes regards de la fenêtre enchantée, et peut-être aussi un soupir langoureux séchappa-t-il de mon sein. Bref, en revenant à moi, je me vis entouré dune foule de gens de toute condition, qui regardaient avec curiosité du même côté que moi. Jen fus contrarié. Mais il me vint bientôt à lesprit que le peuple dune grande ville quelconque ressemble toujours plus ou moins à cette multitude de badauds attroupés devant une maison, qui ne se lassaient point douvrir de grands yeux et de crier au miracle, parce quun bonnet de coton était tombé dun sixième étage sans une seule maille de rompue.
Je méclipsai adroitement, et le démon du prosaïsme me souffla très intelligiblement à loreille que javais vu sans doute la femme du confiseur dans sa belle toilette du dimanche placer sur lappui de la croisée une carafe vide dhuile de rose ou de quelque autre liqueur.
Tout à coup, chose étrange ! il me vint une idée fort sensée. Je revins sur mes pas, et jentrai tout droit dans la splendide boutique ornée de glaces du confiseur, voisin de la maison déserte.
Tout en soufflant sur la tasse brûlante de chocolat mousseux que je métais fait servir, je glissai sans affectation les mots suivants : « Vous avez ma foi bien fait dagrandir votre établissement par lacquisition de la maison voisine. » Le confiseur sempressa de jeter encore quelques bonbons de couleur différente dans le cornet dun quart de livre quattendait une charmante petite fille, et ensuite il se pencha fort en avant vers moi, le bras appuyé sur son comptoir, en madressant un regard souriant et interrogateur, comme sil ne meût pas du tout compris.
Je répétai quil avait très convenablement établi son laboratoire dans la maison voisine, bien que le bâtiment, devant rester inhabité par suite de cette destination, offrit un triste et sombre contraste au milieu des brillants hôtels dalentour. « Eh ! monsieur, répartit alors le confiseur, qui a pu vous dire que la maison dà côté nous appartient ! Malheureusement, toutes nos tentatives pour lacquérir ont été vaines ; et, ma foi, cela vaut peut-être mieux pour nous ; car il y a dans cette maison quelque singulier mystère !... »
Vous devez bien imaginer, ô mes chers amis, combien ces paroles mintriguèrent et avec quel empressement je priai le confiseur de men apprendre davantage sur ce sujet. « Mon Dieu ! monsieur, me dit-il, je ne sais rien moi-même de bien particulier. Ce quil y a de positif, cest que cette maison appartient à la comtesse de S***, qui vit dans ses terres, et nest pas venue à B... depuis un grand nombre dannées. Déjà, à lépoque où aucun des édifices somptueux qui ornent aujourdhui cette rue nexistait encore, cette maison, à ce quon ma raconté, avait le même aspect quaujourdhui, et depuis ce temps, on ny a fait que les réparations strictement nécessaires pour la préserver dune ruine totale.
» Deux seuls êtres animés lhabitent, un intendant morose aussi vieux quelle, et un chien décrépit et hargneux, qui ne cesse daboyer après la lune dans la cour de derrière. Daprès le bruit général, ce bâtiment nest quun repaire de revenants, et en effet, mon frère, à qui appartient cette boutique, et moi nous avons souvent entendu au milieu du silence de la nuit, surtout à lépoque des fêtes de Noël, où nos travaux multiplient nos veilles, détranges lamentations qui partaient évidemment de derrière le mur mitoyen. Quelquefois aussi, de sourds grattements et des éclats dun tapage diabolique nous ont glacés deffroi. Il ny a pas longtemps que, durant la nuit, nous entendîmes retentir un chant si singulier quaucune parole ne saurait vous en donner une juste idée. Cétait pourtant bien positivement le son de la voix dune vieille femme ; mais jamais, moi qui ai vu bien des cantatrices en Italie, en France et en Allemagne, jamais en vérité je nai entendu des sons aussi perçants, aussi aigus, ni daussi déchirants accords mêlés de cadences plus hardies. Je crus reconnaître quon chantait des paroles françaises ; mais je ne pus pas les distinguer dune manière précise. Et dailleurs, le frisson dhorreur dont je me sentis pénétré mempêcha de prêter une attention soutenue à ce chant inconcevable et fantastique.
» Il arrive aussi, quand le bruit extérieur cesse momentanément, que lon entend de larrière-boutique de profonds soupirs, et puis un rire étouffé, qui semblent sortir de terre ; mais en appliquant loreille contre la muraille, on saperçoit aisément que ces divers bruits viennent de la maison à côté. Voyez, monsieur... (il me conduisit dans larrière-boutique, et du geste dirigea mes regards vers la fenêtre), remarquez ce tuyau de fer qui sort du mur en face : il fume parfois si fort, même en été et quand on nallume pourtant du feu nulle part, que mon frère sest déjà plus dune fois querellé avec le vieil intendant à cause du danger dincendie. Mais celui-ci prétend, pour sexcuser, que cest la cheminée du fourneau où il fait cuire ses aliments. Ce quil mange celui-là, Dieu le sait ! car la fumée qui séchappe de là répand quelquefois une odeur si singulière !... »
La porte vitrée de la boutique cria, le confiseur courut à son comptoir, et il me lança, en me désignant dun mouvement de tête le personnage qui venait dentrer, un regard significatif. Je le compris à merveille. Quel pouvait être cet individu, sinon lintendant de la mystérieuse maison ? Figurez-vous un petit homme sec avec une face couleur de momie, un nez pointu, des lèvres pincées, des yeux de chat dun vert étincelant, un sourire stéréotypé dhomme en démence, des cheveux frisés à lancienne mode et abondamment poudrés avec un toupet pyramidal, des ailes de pigeon ébouriffées et une grande bourse pendante dite postillon damour, un vieil habit couleur café brûlé, à moitié déteint, mais bien conservé et bien brossé, des bas gris, et enfin de grands souliers carrés avec de petites boucles en faux brillants. Imaginez que cette petite et sèche figure est pourtant vigoureusement constituée, surtout à en juger par des poings monstrueux armés de longs doigts nerveux, et quelle marche vers le comptoir du pas le plus assuré. Enfin, voyez-la, avec son sourire invariable, et les yeux fixés sur les bocaux de cristal pleins de sucreries, demander dun ton langoureux et dune voix grêle et larmoyante : « Deux oranges confites deux macarons deux marrons glacés », etc., et jugez vous-même sil y avait lieu déprouver ou non à cette vue de singuliers pressentiments.
Le confiseur mit ensemble les diverses friandises réclamées par le vieillard, qui lui dit avec laccent le plus lamentable : « Pesez, pesez cela, monsieur mon estimable voisin ! » Puis il tira en geignant et avec effort une petite bourse de cuir de sa poche, et y chercha de largent avec de minutieuses cérémonies. Je remarquai quil paya le confiseur en plusieurs sortes de vieilles monnaies usées et déjà hors de cours pour la plupart. Il prit un air très chagrin en comptant les pièces devant lui, et balbutiait en même temps : « Des douceurs des douceurs ! il ne faut plus que des douceurs à présent, en faveur de moi. Satan offre un miel pur, savoureux aux lèvres de sa fiancée ! »
Le confiseur me regarda en riant, et dit ensuite au vieillard : « Vous ne paraissez pas être bien portant. Ah ! sans doute, lâge, lâge ; les forces diminuent. » Sans changer de visage, le vieux sécria dune voix sonore : « Lâge, lâge ? les forces diminuent ? faiblesse, épuisement ? Hoho hoho, hoho !... » Et à ces mots il frappa des mains si violemment que les jointures craquèrent, et il bondit en lair à une hauteur prodigieuse en choquant avec la même vigueur ses pieds lun contre lautre, de telle sorte que toute la boutique en retentit, et que tous les cristaux résonnèrent. Mais au même moment, des cris affreux vinrent dominer ce sourd murmure. Le vieillard, en retombant, avait marché sur la patte dun chien noir qui laccompagnait, et sétait humblement couché entre ses jambes. « Vilaine bête ! maudit chien endiablé ! » dit le vieillard en reprenant sa voix dolente et cassée ; puis il ouvrit son cornet, et présenta à lanimal un gros macaron. Le chien, qui pleurait et gémissait, se tut soudain ; il sassit sur ses pattes de derrière, et se mit à croquer le macaron, comme aurait pu le faire un écureuil.
Le vieillard acheva de refermer et dempocher son cornet en même temps que le chien son régal. « Bonne nuit ! monsieur mon digne voisin ! » dit-il alors en tendant sa main au confiseur ; et celui-ci sentit la sienne si fortement pressée, quil en cria de douleur : « Limpotent et débile vieillard vous souhaite une bonne nuit, monsieur mon bon voisin ! » Et il sortit de la boutique suivi de son chien noir, qui promenait sa langue autour de son museau pour ne perdre aucune miette du macaron.
Le vieillard semblait ne mavoir nullement remarqué, et je restai là immobile et stupéfait. « Vous voyez, me dit le confiseur, cest ainsi quen agit le singulier bonhomme, qui vient ici deux ou trois fois par mois à peu près. Mais, du reste, on ne peut rien tirer de lui, si ce nest quil a été autrefois valet de chambre du comte de S***, et quil est maintenant préposé à la garde de cette maison, où il attend de jour en jour, et voilà bon nombre dannées que cela dure, la famille du comte, ce qui ne permet dy céder à personne un droit de location. Mon frère lui a fait faire une fois des sommations sur le singulier tapage nocturne dont je vous ai parlé ; mais il sest contenté de répondre fort tranquillement : « Oui ! je sais que cest le bruit général que ce logis est fréquenté par les revenants ; mais il faut nen rien croire, cest une histoire faite à plaisir. »
Lheure était venue où il était de bon ton de se montrer dans cette boutique. La porte souvrit, une élégante compagnie entra, et je dus faire trêve à mes interrogations.
II
Il était donc positif que les renseignements du comte P*** sur les possesseurs et lemploi de la maison étaient erronés, que le vieil intendant, malgré ses dénégations, ne lhabitait pas seul, et que très certainement ses murs recélaient quelque fatal mystère. Il sétablit naturellement une relation intime dans mon esprit entre ce chant singulier et effrayant dont mavait parlé le confiseur, et le joli bras de femme qui métait apparu à la fenêtre. Évidemment ce bras nappartenait pas, ne pouvait pas appartenir à une vieille femme comme celle que le confiseur prétendait avoir reconnue à la voix. En mattachant au témoignage de mes propres yeux, je me persuadai aisément que le confiseur, en croyant entendre une voix cassée et glapissante, avait été abusé par une illusion acoustique, ou même simplement la dupe de ses propres préventions sur son terrible voisinage.
Je pensai aussi à la fumée, à lodeur singulière dont on mavait parlé, au flacon de cristal de forme bizarre que javais vu, et bientôt je vis surgir vivante devant moi limage dune créature toute céleste que je supposais victime de sortilèges infâmes. Le vieillard mapparut comme un méchant magicien, un damnable suppôt de la sorcellerie qui, devenu sans doute tout à fait indépendant de la famille du comte de S***, sadonnait dans son unique intérêt aux plus odieux maléfices.
Mon imagination sexalta, et la nuit même je vis, non pas en rêve, mais plutôt dans cet égarement didées qui précède le sommeil, je vis distinctement se dessiner à mes yeux la main parée du magnifique diamant et le bras ceint du riche bracelet. Peu à peu, du sein dun léger nuage gris surgit une tête charmante, dont les yeux bleus dazur et suppliants respiraient la tristesse ; puis je vis apparaître la figure entière dune jeune fille merveilleusement belle, dans la fleur de la jeunesse, et pleine dune grâce ravissante. Bientôt je maperçus que le nuage ambiant nétait autre chose que la vapeur subtile qui séchappait par ondoyantes bouffées du flacon de cristal que la figure portait à la main.
« Ô magique et céleste image ! mécriai-je dans mon extase, apprends-moi quel est ton sort et qui te retient captive ! Oh ! que damour et de tristesse il y a dans ton regard !... Je le sais, cest un infâme nécromant qui te traite en esclave. Tu es au pouvoir dun pernicieux démon, lequel rôde avec un habit café brûlé et une énorme bourse à cheveux dans les boutiques des confiseurs, où il court risque de tout briser par ses bonds diaboliques, lequel écrase les pattes de chiens à Satan, et les régale de macarons quand, à force de hurlements en la majeur, ils ont consommé leurs évocations sataniques. Oh je sais tout ! charmante et gracieuse créature ! Dis : ce diamant ne reflète-t-il pas lintime ardeur de ton âme ! Ah ! le sang de ton cur a dû souvent larroser pour quil scintille ainsi et éblouisse le regard de ses mille rayons diaprés, tandis quil sen émane une enivrante mélodie. Oh ! ne sais-je pas aussi que ce bracelet magnifique est lanneau dune chaîne prétendue magnétique que tient le nécromancien couleur café brûlé. Ne le crois pas, mon doux ange ! Moi, je vois bien quelle sort dune retorte doù séchappent des flammes bleuâtres ; mais je la briserai, et tu seras délivrée. Ne sais-je pas tout, charmante ? est-ce que je ne sais pas tout ? Mais par grâce, ange des cieux ! daigne entrouvrir ces lèvres de roses, et dis-moi... »
En cet instant, une main osseuse, avançant par-dessus mon épaule, saisit le flacon de cristal, qui se brisa en mille pièces, et toute lapparition sévanouit. La ravissante image parut sévaporer et se perdre dans les ténèbres avec un léger et plaintif murmure.
Ah ! je le vois à votre sourire, je passe encore à vos yeux pour un rêveur extravagant. Mais je puis vous certifier que mon rêve, puisque vous tenez absolument au mot, avait tous les caractères de la vision. Cependant, dès que vous continuez à vous railler de moi dans votre incrédulité prosaïque, je préfère ne plus rien dire pour essayer de vous convaincre et passer outre.
À peine le jour avait-il paru, que je courus, plein de désirs et dinquiétude, dans lavenue, et je me postai en face de la maison mystérieuse. De hautes jalousies servaient, de plus que la veille, à masquer les croisées. Car la rue était encore complètement déserte. Je mapprochai très près des fenêtres murées du rez-de-chaussée, et je prêtai une oreille attentive. Mais aucun son ne se fit entendre, tout restait silencieux comme dans le fond dun tombeau. Le jour arriva, et le mouvement de la rue mobligea de quitter mon poste.
À quoi bon lasser votre patience en vous disant comme quoi je rôdai pendant plusieurs jours autour de la maison sans découvrir la moindre chose, comme quoi mes informations et mes recherches restèrent sans résultat, et comment enfin la charmante image de ma vision pâlit peu à peu dans mon esprit ?
Enfin, en revenant une fois dune longue promenade fort avant dans la soirée, japerçus la porte de la maison déserte à demi ouverte. Je men approchai. Lhomme à lhabit café brûlé avança la tête en-dehors. Je pris soudain mon parti.
« Le conseiller privé de finances Binder ne demeure-t-il pas dans cette maison ? » Telle fut la question que jadressai au vieillard tout en lécartant de la main pour pénétrer sous le vestibule, quune lampe éclairait faiblement. Il jeta en souriant un regard perçant sur moi, et me dit dune voix doucereuse et traînante : « Non, il ne demeure pas ici, il ny a jamais demeuré, il ny demeurera jamais, il ne demeure pas même dans aucune maison de cette rue. On vous a parlé de revenants, nest-ce pas ? Moi, je vous certifie que ce sont des mensonges ! Cette jolie maison est la tranquillité même, et la gracieuse comtesse de S*** y arrive demain, et... bonne nuit, mon cher monsieur ! » À ces mots, le vieillard me contraignit à sortir du vestibule et me ferma la porte au nez. Je lentendis tousser et gémir, je distinguai le bruit de ses pas traînants, le cliquetis dun trousseau de clefs, et puis il me sembla quil descendait un escalier.
Javais eu le temps de remarquer que le vestibule était tendu de vieilles tapisseries peintes, et meublé, à linstar dun salon, de grands fauteuils garnis en damas rouge, ce qui produisait un effet singulier.
Alors, comme si mon entrée dans la maison déserte les eût évoqués de nouveau, les événements mystérieux reprirent leur cours. Figurez-vous, ô mes amis ! que le lendemain à midi, en traversant lavenue, et en jetant de loin vers la maison déserte un regard involontaire, japerçois à la première fenêtre du premier étage scintiller quelque chose. Je mavance : la jalousie extérieure est entièrement ouverte et le rideau tiré à moitié. Je vois étinceler le diamant ! Ô ciel ! tristement penchée sur son bras, la figure de ma vision me suit du regard dun air suppliant...
Mais il nest pas possible de rester en place au milieu de cette foule dallants et venants. Mon il sarrête sur un des bancs de lavenue placé justement en face de la maison ; quoiquon ne puisse sy asseoir quen tournant le dos à la maison, je mélance promptement pour y prendre place, et, me penchant sur le dossier, je puis contempler à mon aise la croisée mystérieuse.
Oui ! cétait elle, la jeune fille gracieuse, ravissante ! limage de mon rêve. Seulement, son regard paraissait égaré. Ce nétait pas vers moi, comme je lavais cru dabord, quelle tournait les yeux, où semblait reposer la fixité de la mort. Bref, si le bras et la main ne sétaient pas remués par moments, jaurais pu croire que je voyais un portrait peint avec un merveilleux talent.
Tout entier absorbé dans la contemplation de cet étrange spectacle, qui me causait une émotion si profonde, je navais pas entendu la voix criarde du colporteur italien qui moffrait ses marchandises peut-être depuis longtemps. Enfin, il me toucha le bras pour attirer mon attention. Je me retournai vivement et le chassai avec dureté. Mais il revint à la charge avec opiniâtreté et mille supplications. « Je nai encore rien gagné daujourdhui, mon bon monsieur ! achetez-moi quelque chose : une couple de crayons, un paquet de cure-dents ! » À la fin, excédé de ses importunités, et pour me délivrer le plus tôt possible de sa présence, je tirai ma bourse de ma poche avec un mouvement dimpatience.
« Jai encore ici de bien jolies choses ! » dit-il en ouvrant le tiroir inférieur de sa boîte. Et il prit parmi dautres objets un petit miroir de poche ovale quil tint à côté de moi à une certaine distance, et de telle sorte que je vis sy réfléchir la maison déserte, la croisée et langélique figure de ma vision avec les traits les plus distincts. Je mempressai dacheter ce miroir, au moyen duquel je pouvais tout à mon aise observer la maison sans provoquer lattention des passants.
Mais en contemplant de plus en plus fixement la figure de la fenêtre, une sensation singulière et indéfinissable, que je ne saurais mieux comparer quà un rêve éveillé, sempara de moi. Il me semblait quun accès de catalepsie eût paralysé non pas mes mouvements, mais ma faculté visuelle, de telle sorte quil métait devenu impossible de détourner mes yeux du miroir. Je vous lavouerai à ma honte, je me rappelai alors le vieux conte de nourrice au moyen duquel dans mon enfance ma bonne me faisait bien vite gagner mon lit, quand par hasard je mamusais à me mirer trop longtemps dans le grand miroir de la chambre de mon père. Elle ne manquait pas de me dire quune laide figure étrangère apparaissait dans la glace aux enfants qui sy miraient pendant la nuit, et rendait leurs yeux à jamais immobiles. Cela me causait une mortelle frayeur, mais je ne pouvais pourtant pas mempêcher de cligner de lil chaque soir vers le miroir, tant jétais curieux dapercevoir la mystérieuse figure. Une fois, je crus en effet voir scintiller au fond de la glace deux yeux ardents et terribles ; je poussai un cri et je tombai sans connaissance ! Cet accident détermina une longue et douloureuse maladie. Eh bien, encore à présent il me semble que jai vu réellement les deux yeux étincelants arrêter sur moi leur effroyable regard !
Bref, toutes ces superstitions de lenfance me revinrent à lesprit, et un frisson glacial parcourut mes veines. Je voulus jeter le miroir loin de moi : je ne pus le faire. Alors les yeux divins de la charmante inconnue se tournèrent vers moi, oui, je ne pus me tromper sur la direction de ses tendres regards, et je sentis mon cur embrasé de leurs rayons. Le sentiment deffroi qui mavait saisi sévanouit et fit place à une impression de langueur voluptueuse et pénible à la fois, pareille à leffet dune secousse électrique.
« Vous avez là un joli miroir ! » dit une voix à mon oreille. Je me réveillai comme dun rêve, et je ne fus pas médiocrement surpris en me voyant entouré de visages inconnus qui souriaient dun air équivoque. Plusieurs personnes étaient venues sasseoir sur le même banc, et il était indubitable que je leur avais donné motif de se récréer à mes dépens avec mes regards fixement arrêtés sur le miroir, et peut-être aussi par plus dune grimace étrange, résultat de mon exaltation intérieure.
« Vous avez là un fort joli miroir, répéta le même individu voyant que je ne songeais guère à lui répondre, et joignant à sa question un regard significatif ; mais dites-moi, je vous prie, quel est le sujet de cette assidue contemplation de votre part, monsieur ? êtes-vous en commerce avec les esprits ?... »
Il y avait dans le son de voix, dans le regard de cet homme, déjà passablement âgé et fort proprement vêtu, un caractère singulier de bonté, et je ne sais quelle provocation à la confiance. Je ne fis aucune difficulté de lui dire franchement que mon extrême préoccupation avait pour objet une jeune fille dune beauté ravissante que je voyais dans mon miroir à la fenêtre de la maison située derrière nous. Jallai plus loin, je demandai au vieillard sil navait pas lui-même remarqué cette merveilleuse apparition.
« Là-bas ? dans cette maison délabrée ? à la première croisée ? me demanda le vieillard tout interdit.
Oui, oui ! » répondis-je. Alors le vieillard sourit très expressivement et répartit : « Eh bien, voilà pourtant une bizarre illusion. Eh bien ! de mes vieux yeux, monsieur, Dieu daigne me les conserver ! Hélas ! oui, de mes yeux dépourvus de lunettes, monsieur ! jai bien vu le joli visage dont vous parlez à cette croisée, mais cétait, à ce que jai pu juger, un portrait à lhuile, fort habilement peint à la vérité. » Je me retournai aussitôt vers la fenêtre : tout avait disparu ! la jalousie était baissée.
« Oui, monsieur ! poursuivit le vieillard, à présent il est trop tard pour sen convaincre ; car le domestique qui garde, en qualité dintendant, comme je le sais, ce pied à terre de la comtesse de S***, vient justement de retirer le tableau après lavoir épousseté, et il a baissé la jalousie.
Est-il bien sûr que ce fut un portrait ? demandai-je dun air et dune voix consternés. Fiez-vous à mes yeux, répondit le vieillard. Nayant vu dans votre miroir que le reflet du tableau, vous avez été plus facilement abusé par lillusion doptique ; et moi-même, quand jétais à votre âge, jaurais bien pu, grâce au feu de limagination, évoquer aussi à la vie un portrait de jolie fille !
Mais la main et le bras remuaient pourtant ! mécriai-je. Oui, oui ! ils remuaient ; tout remuait ! » dit le vieillard en souriant encore et en me frappant doucement sur lépaule. Puis il se leva et me quitta avec un salut plein de politesse, en disant : « Gardez-vous mieux des miroirs qui mentent aussi effrontément. Votre très humble serviteur ! »
Vous devez penser ce que jéprouvai en me voyant traité de la sorte comme un visionnaire aveugle et insensé. Enfin, je me persuadai que le vieillard avait raison, et que mon esprit frappé avait seul fait les frais de cette illusion bizarre qui mavait si honteusement mystifié.
Plein dhumeur et de dépit, je courus me renfermer chez moi, avec la ferme résolution de mabstenir de toute pensée relative aux mystères de la maison déserte, et de ne plus fréquenter lavenue fatale, au moins durant quelques jours.
III
Je fus fidèle à cet engagement, et comme il arriva en outre que des affaires pressantes mobligèrent de consacrer mes journées à écrire, tandis que je passais mes soirées dans la société damis joyeux et spirituels, je fus nécessairement bientôt distrait complètement de mes chimériques méditations. Seulement il marrivait quelquefois de me réveiller en sursaut comme ébranlé par un attouchement étranger, et je me convainquais ensuite que ce nétait quun vif souvenir de ma vision et de la scène de lavenue qui avait interrompu mon sommeil. Oui, même durant mon travail, même au milieu dun entretien animé avec mes amis, cette pensée venait soudain massiéger tout à fait à limproviste, et me faisait tressaillir comme une commotion électrique.
Pourtant, ces circonstances étaient rares et passagères, javais même consacré à un prosaïque usage domestique le petit miroir de poche qui mavait si fallacieusement abusé. Je men servais pour mettre ma cravate. Un jour, comme il sagissait de procéder à cette importante opération, la glace me parut terne et je soufflai dessus, comme cela se pratique, pour la rendre claire en la frottant après. Tout mon sang se figea dans mes veines et tout mon être frémit dune voluptueuse horreur ! ! Oui, cest ainsi que je dois appeler la sensation qui maccabla lorsque japerçus sur la glace où se jouait mon haleine, comme dans un brouillard bleuâtre, la céleste figure qui dirigeait sur moi son regard perçant et plein dune amère tristesse...
Vous riez. Cen est fait, vous ne voyez plus en moi quun visionnaire incurable ; mais riez, dites, pensez tout ce quil vous plaira ! Bref, je vis mon ange dans le miroir ; mais dès que lempreinte de mon haleine disparut, la figure sévanouit également. Je ne veux pas vous fatiguer en vous énumérant toutes les réflexions qui se succédèrent dans mon esprit. Quil vous suffise de savoir que je ne me lassai point de réitérer lexpérience de lhaleine projetée sur le miroir, et que je réussis souvent à évoquer limage bien-aimée, quoique parfois je fisse de vains efforts pour obtenir ce résultat. Et puis, je courais comme un fou dans lavenue, et je me promenais devant la maison déserte en fixant mes regards sur les croisées, mais sans y voir paraître aucun visage humain.
Penser à elle faisait toute ma vie, jétais mort à tout le reste ; je négligeais mes amis, mes études. Si cette vive préoccupation dégénérait quelquefois en rêverie moins pénible, en molle langueur, si la vision paraissait perdre sur moi de son influence énergique, cet état passager était bientôt compensé par des moments de crise, dexaltation, auxquels je ne pense encore aujourdhui quavec terreur.
Mais puisque je vous parle dune affection mentale qui aurait pu me conduire à ma perte, vous ne devriez point, messieurs les incrédules, trouver là sujet de rire et de railler. Écoutez-moi, et comprenez ce que jai dû souffrir.
Souvent, ainsi que je vous lai dit, lorsque la vision fatale était sur le point de seffacer, je me sentais tout à coup saisi dun malaise physique indéfinissable, et la figure reparaissait à ma vue avec un éclat plus vif, un caractère de réalité plus tranché que jamais. Mais il me semblait ensuite, horrible illusion ! que cette figure de femme nétait autre que moi-même, et je me sentais enveloppé, comprimé par la vapeur répandue sur la glace. Une douleur de poitrine fort aiguë, puis une apathie extrême étaient constamment la suite de ces accès qui me jetaient dans un épuisement consomptif. Dans cet état, tous mes essais avec le miroir étaient infructueux ; mais quand javais recouvré mes forces, si limage mapparaissait encore distinctement, je ne puis nier que sa vue me faisait éprouver une sorte de jouissance particulière, et dont je navais jamais conçu lidée.
Cette tension nerveuse continuelle influa sur ma santé de la manière la plus funeste. Je me traînais pâle comme la mort et exténué ; mes amis me crurent atteint dune grave maladie, et leurs conseils multipliés me déterminèrent enfin à prendre garde à mon état. Jignore si ce fut à dessein ou par hasard quun de mes amis, étudiant en médecine, oublia un jour chez moi louvrage de Reil sur les aliénations mentales. Bref, jouvris le volume, et sa lecture me captiva irrésistiblement. Mais quel fut mon effroi en me retrouvant dépeint trait pour trait dans le chapitre qui traite des fous à idée fixe ! La terreur profonde que je ressentis en me voyant sur le chemin de lhôpital des fous minspira de sérieuses réflexions, et une résolution décisive que je me hâtai dexécuter.
Je mis dans ma poche le miroir magique, et je courus chez le docteur K***, célèbre par ses traitements et ses cures daliénés, et que distingue sa profonde intelligence du principe psychique de lhomme qui peut bien souvent causer ou même guérir des maladies corporelles. Je lui racontai tout sans lui dérober la moindre circonstance, et je le suppliai demployer son art à me sauver du sort affreux dont je me croyais menacé.
Le docteur mécouta fort tranquillement. Cependant je remarquai bien dans son regard un étonnement excessif. Il me dit enfin : « Le danger nest pas encore aussi imminent que vous le croyez, et je puis vous garantir que nous le préviendrons complètement. Sans aucun doute, votre esprit est troublé par un dérangement funeste ; mais votre parfaite connaissance de la cause directe et positive de cette perturbation remet entre vos mains les armes propres à la combattre : laissez-moi votre miroir, appliquez-vous à quelque travail qui tende les forces de votre esprit, évitez lavenue, travaillez dès le matin aussi longtemps que vous le pourrez, et ensuite, après une bonne promenade, livrez-vous à la société de vos amis, que vous avez pendant si longtemps négligée. Mangez des mets nourrissants, buvez du vin pur et généreux. Vous voyez que je veux seulement combattre votre idée fixe, cest-à-dire lapparition de cette figure à la fenêtre de la maison déserte, source de tout le mal, et quil sagit de diriger votre pensée sur dautres objets, tout en fortifiant votre corps. Secondez-moi donc loyalement dans ce but par vos propres efforts. »
Il men coûtait de me séparer du miroir. Le docteur, qui déjà sen était emparé, parut le remarquer. Il souffla dessus, et me demanda, en me le mettant sous les yeux, si je voyais quelque chose. « Pas la moindre chose », répliquai-je. Et cela était vrai. « Soufflez vous-même sur le miroir », reprit le docteur en me le présentant. Je le fis, et aussitôt limage miraculeuse mapparut plus distinctement que jamais. « La voilà ! » mécriai-je à haute voix. Le docteur jeta un coup dil sur la glace et dit : « Je ne vois absolument rien ; mais je ne vous cacherai pas quau moment où jai regardé jai ressenti une impression de terreur qui sest pourtant évanouie aussitôt. Vous voyez que je suis tout à fait sincère, et que cela même doit me concilier votre confiance. Répétez encore une fois lessai. »
Jobéis, tandis que le docteur, mentourant de ses bras, appliquait la paume de sa main sur mon épine dorsale. La figure reparut, le docteur regardait la glace en même temps que moi. Je le vis pâlir, il me retira le miroir des mains, lexamina de nouveau, puis le serra dans son bureau, et revint vers moi après être resté durant quelques secondes silencieux et les mains posées sur son front. « Suivez exactement mes prescriptions, me dit-il. Quant à ces moments où vous croyez sentir votre propre moi hors de vous avec une vive douleur physique, je conviens quune aberration semblable me paraît fort incompréhensible, mais jespère pouvoir bientôt vous en dire là-dessus davantage. »
Malgré la pénible contrainte quil fallut mimposer, je mis une volonté ferme et invariable à observer strictement les recommandations du docteur, et quoique jéprouvasse efficacement linfluence salutaire du régime prescrit et de ma constante application desprit à des objets étrangers, je ne fus pas cependant complètement délivré de ces terribles accès qui revenaient ordinairement à midi dans le jour, et à minuit avec bien plus dénergie. Même au milieu dune société joyeuse, au sein de livresse et du plaisir, il me semblait souvent que des coups de poignard acérés et brûlants pénétrassent dans mon cur, et toute la puissance de ma volonté était incapable de my soustraire ; jétais obligé de me retirer et dattendre le terme de cette espèce de défaillance.
Un certain soir, je me trouvais dans une réunion où lon parla beaucoup de laction des essences immatérielles, des phénomènes psychiques, et des mystérieux effets du magnétisme. On mit surtout en question la possibilité de linfluence à distance dun principe spirituel ; on cita de nombreux exemples à lappui, et un jeune médecin surtout, grand partisan du magnétisme, prétendit quil avait la faculté, comme plusieurs de ses confrères, ou plutôt comme tous les puissants magnétiseurs, dagir de loin sur ses somnambules, uniquement par la force de sa volonté puissamment tendue. Tout ce quont écrit à ce sujet Kluge, Bartels, Schubert et dautres auteurs fut successivement reproduit. Lun des assistants, médecin fort distingué comme observateur judicieux, prit enfin la parole et dit :
« Le point le plus important à mes yeux est que le magnétisme paraît éclaircir en effet maint phénomène quavec notre répugnance habituelle à admettre aucune intervention mystérieuse dans les choses de cette vie, nous traitons indifféremment daccident trivial et naturel. Au moins, cela doit-il nous prescrire plus de circonspection dans nos jugements. Ainsi, comment donc se fait-il que sans nul motif apparent soit intérieur soit étranger, et même en flagrante opposition avec le cours de nos idées, la fidèle image de certaines personnes ou même dévénements particuliers surgisse tout à coup dans notre esprit, sous une forme si vivante, si précise, et sidentifie tellement avec nous-mêmes, que nous en sommes frappés de stupéfaction. Voici un fait bien remarquable. Il arrive fréquemment quau milieu dun rêve nous nous réveillons en sursaut, et que les images de notre rêve sévanouissent dans labîme de loubli. Eh bien ! immédiatement après, un nouveau rêve vient nous offrir sous un aspect non moins surprenant de réalité une scène tout à fait indépendante du premier. Nous sommes transportés tout dun coup dans des contrées éloignées, et nous nous trouvons en rapport avec des gens que nous avions complètement oubliés depuis bien des années. Bien plus ! ce sont quelquefois des personnes absolument étrangères, et que nous ne devons connaître que longtemps plus tard, qui soffrent dans le même cas à notre rencontre. Cette exclamation familière à chacun : mon Dieu ! cest étonnant comme il me semble déjà connaître cet homme ou cette femme ! je suis bien sûr davoir vu cette personne-là quelque part ! cette exclamation, dis-je, quand limpossibilité de cette prétendue connaissance antérieure est évidemment démontrée, nest peut-être due quaux souvenirs confus dun des rêves dont je parle. Mais que diriez-vous sil était prouvé quun principe intellectuel externe pût être le mobile de ces irruptions soudaines dimages inconnues qui se jettent à la traverse de nos idées dune manière si brusque et si saisissante ? Que diriez-vous si une volonté étrangère avait la puissance, dans certaines conditions données, de provoquer en nous, même sans excitation matérielle, le pâtiment magnétique en absorbant en elle nos propres facultés agissantes ?
Mais cela nous conduirait tout droit, linterrompit quelquun en riant, à la doctrine des ensorcellements, des talismans, des miroirs magiques et autres superstitions extravagantes et grossières dune époque non moins stupide quelle est vieille.
Eh ! reprit le médecin, peut-on dire dune époque quelle est vieille, et surtout la traiter de stupide ? Il faudrait donc faire le même reproche à toutes les époques où les hommes se sont permis de penser, et par conséquent à la nôtre aussi. Cest une bizarrerie étrange que de nier de propos délibéré des faits constatés souvent avec la précision et le sévère contrôle qui président à une enquête juridique. Pour moi, je suis loin de partager lopinion daprès laquelle il ny aurait pas même une seule clarté visible dans le sombre et mystérieux empire où réside notre esprit, qui nous puisse servir de guide ; mais au moins maccordera-t-on que la nature na pas donné aux taupes plus dinstinct et de génie quà nous autres hommes. Eh bien ! tout aveugles que nous soyons, nous nous efforçons davancer en nous frayant comme elles des routes ténébreuses ; mais de même que laveugle sait reconnaître au frémissement du feuillage, au bouillonnement de leau qui sépanche, lapproche de la forêt qui laccueille sous ses frais ombrages, le voisinage du ruisseau qui le désaltère, et trouve ainsi à satisfaire ses désirs et ses besoins, de même pouvons-nous pressentir aux souffles mystérieux des esprits inconnus qui nous effleurent de leurs ailes, que nous approchons du but de notre pèlerinage, de la pure source de lumière où nos yeux devront se dessiller. »
Je ne pus me contenir plus longtemps. « Vous admettez donc, dis-je en madressant directement au médecin, la prépondérance dun principe spirituel étranger capable dassujettir notre volonté en dépit delle-même ?
Je regarde cette influence, pour ne pas aller trop avant, répondit le médecin, non seulement comme possible, mais même comme entièrement homogène à dautres opérations du principe psychique que létat magnétique nous permet clairement dapprécier.
Daprès cela, répliquai-je, on ne saurait non plus contester lexistence de démons malfaisants, exerçant sur nous une domination hostile ?
Indignes prestiges attribués par la peur aux esprits déchus ! répartit le médecin en souriant. Non ! ce genre de possessions diaboliques nest pas à craindre. Et en général, je vous prie de ne voir dans mes arguments que de simples observations ; dailleurs, mon opinion personnelle est absolument contraire à ladmission dun principe immatériel capable dexercer sur un autre un empire irrésistible ; car je suis fermement convaincu quil faut, pour amener un tel résultat, laction dune influence immédiate de lesprit dominateur, ou bien défaut dénergie et de résistance de la volonté asservie.
Maintenant, du moins, dit alors un homme âgé qui navait fait jusque-là que prêter une attention soutenue à la discussion, sans y prendre part, maintenant, monsieur, jaurai moins de peine à entrer dans vos idées singulières sur des phénomènes dont il serait interdit à lhomme de pénétrer le mystère. Comme vous paraissez en convenir, sil existe des puissances occultes et pernicieuses aux attaques desquelles nous soyions exposés, en revanche une anomalie, un vice quelconque de notre organisme spirituel peuvent seuls nous ravir le courage et la force de sortir victorieux de la lutte. En un mot, cest une maladie réelle de lesprit le péché qui nous rend sujets à la domination du principe satanique. Nest-il pas remarquable que depuis les temps les plus reculés, ce soit celle de nos affections, qui remue et ébranle notre être dans ses plus intimes profondeurs, qui ait donné aux esprits infernaux le plus de prise sur lâme humaine. Je veux parler des enchantements amoureux dont toutes les vieilles chroniques sont remplies. Il nest aucun procès de sorcellerie qui ne présente quelque bizarre incident de ce genre. Encore aujourdhui même, dans le code dun état des mieux policés, il est question des breuvages damour, auxquels sont attribuées en effet des vertus purement psychiques, puisquils produisent non pas seulement une excitation de vagues désirs, mais encore une séduction irrésistible au profit dune personne déterminée. Je me rappelle, à propos du sujet qui nous occupe, un événement tragique arrivé il ny a pas fort longtemps, et dont ma propre maison fut le théâtre.
» À lépoque où les troupes de Bonaparte inondaient notre territoire, je fus chargé de loger un colonel de la garde dhonneur du vice-roi de Naples. Il était du petit nombre de ces officiers de la soi-disant grande armée, que distinguait une conduite sage, noble et modeste. La pâleur mortelle de son visage, ses yeux pleins de langueur semblaient dénoncer une grave maladie ou une affliction profonde. Peu de jours après son arrivée, se manifesta lespèce dinfirmité dont il était atteint. Je me trouvais précisément dans sa chambre lorsque je le vis tout à coup appuyer sa main sur sa poitrine, ou plutôt sur la région de lestomac, en poussant de pénibles soupirs, et paraissant souffrir des douleurs aiguës. Bientôt il lui fut impossible darticuler une parole, et il fut obligé de se jeter sur le sofa. Et puis, ce furent ses yeux qui perdirent la faculté visuelle, et il devint raide et immobile comme une statue. Enfin, il tressaillit subitement comme sil se réveillait au milieu dun rêve, mais ses membres affaiblis étaient incapables du moindre mouvement. Je lui envoyai mon médecin qui, après avoir essayé en vain de plusieurs remèdes, employa le traitement magnétique, et il parut en résulter un certain bien-être. Toutefois, il dut renoncer bientôt à cet expédient ; car il ne pouvait opérer lassoupissement de son malade, sans se sentir accablé lui-même dun malaise indéfinissable. Il avait du reste gagné complètement la confiance de lofficier. Celui-ci lui apprit que dans ces moments de crise extraordinaire, il voyait surgir devant soi limage dune femme quil avait connue à Pise ; il lui semblait alors que des regards brûlants pénétraient dans son intérieur, ce qui lui faisait éprouver dinsupportables souffrances, auxquelles il néchappait que pour tomber dans un complet état de syncope. Il ressentait constamment, à la suite de ces accès, de sourdes douleurs de tête et une prostration générale, comme sil eût abusé des jouissances amoureuses. Mais jamais il nentra dans aucun détail sur les relations particulières qui avaient pu exister entre cette femme et lui. Lordre fut donné à son corps de marcher en avant. La voiture du colonel attendait toute chargée devant la porte ; il déjeunait, mais au moment où il portait à ses lèvres un dernier verre de Madère, il tomba de sa chaise avec un cri étouffé : il était mort ! Les médecins déclarèrent quil avait été frappé dune apoplexie nerveuse.
» Quelques semaines après, une lettre à ladresse du colonel me fut remise. Je neus aucun scrupule de louvrir, dans lespoir dy trouver peut-être quelque renseignement sur la famille du colonel, et de pouvoir linstruire de sa mort subite. La lettre venait de Pise, et contenait ce peu de mots sans aucune signature : Infortuné ! aujourdhui sept ......, à midi, Antonia, en embrassant avec des transports damour ton ombre imaginaire, est tombée morte ! Je consultai le calendrier où javais noté le jour et lheure de la mort du colonel, cétait les mêmes que ceux signalés par le décès dAntonia !... »
Je nentendis plus rien de ce que le narrateur ajouta encore à son histoire ; car au milieu de leffroi qui me saisit en reconnaissant mon état dans celui du colonel italien, je fus si douloureusement impressionné par le désir de revoir limage de mes rêves, tellement subjugué par cette idée exclusive, que je me levai malgré moi, et courus comme un insensé à la maison déserte.
Il me sembla de loin voir briller des lumières au travers des jalousies fermées ; mais lorsque japprochai, la lueur avait disparu. Dans le transport dune passion effrénée, je me précipite contre la porte, elle cède sous le choc, et je me trouve dans le vestibule à peine éclairé et plein dune vapeur épaisse et étouffante. Mon cur battait violemment dimpatience et danxiété, quand soudain un cri perçant et prolongé poussé par une voix de femme retentit jusquà moi, et je ne sais moi-même comment je me trouvai presque immédiatement dans un salon brillamment éclairé par un grand nombre de bougies, et somptueusement décoré dans le goût antique de meubles dorés et de superbes vases du Japon. Des nuages bleuâtres exhalaient autour de moi une forte odeur aromatique.
« Oh bienvenu ! bienvenu, mon tendre fiancé ! lheure approche, la noce se fera bientôt ! » Ainsi sécria hautement la même voix de femme que javais entendue, et de même que jétais arrivé dans le salon sans savoir comment, jignore comment il se fit que je vis tout à coup devant moi une grande et jeune femme richement vêtue, qui savançait à ma rencontre les bras ouverts, en répétant sur un ton perçant : « Sois le bienvenu, tendre époux ! » Mais alors je distinguai une figure jaune et ridée, portant les affreux stigmates de la décrépitude et de la folie, qui fixait sur moi des yeux hagards. Je reculai en chancelant, frappé dune terreur profonde ; mais comme si le regard enflammé dun horrible serpent à sonnettes meût fasciné, je ne pouvais détourner moi-même les yeux de cette vieille hideuse à voir, et je restai cloué au parquet.
Elle sapprocha plus près encore de moi, et je crus alors mapercevoir que ce visage si laid et si vieux nétait quun masque de crêpe fort mince, et sous lequel se dessinaient les traits purs et charmants de la céleste image du miroir. Je sentais déjà le contact des mains de ce fantôme, lorsquen jetant un cri glapissant elle tomba par terre à mes pieds, et jentendis une voix derrière moi sécrier : « Hou, hou ! Le diable vient-il encore une fois faire son ménage de bouc avec votre seigneurie ? Au lit, au lit ! ma gracieuse donzelle ! ou sans cela gare les coups ! gare les étrivières ! »
Je me retourne avec promptitude, et je reconnais le vieil intendant en chemise, faisant voltiger au-dessus de ma tête un fouet de postillon. Il sapprêtait à en frapper la vieille, qui se débattait par terre en gémissant. Je mélançai pour arrêter son bras ; mais lui, me repoussant vigoureusement, sécria : « Mille tonnerres, monsieur ! la vieille sorcière vous aurait étranglé sans mon intervention. Sortez, sortez, sortez ! »
Je me précipitai hors du salon, et je cherchai, dans lépaisseur des ténèbres, à retrouver la porte extérieure, mais en vain. Jentendis alors siffler les coups de fouet et les clameurs de désespoir de la vieille. Je songeais à crier au secours, lorsque le sol manqua sous mes pieds, et je dégringolai le long dun escalier, au bas duquel je me heurtai si rudement contre une porte, quelle souvrit, et que je tombai tout de mon long sur le plancher dune petite pièce où brûlait une bougie. Au lit défait, quil semblait quon vînt dabandonner, à lhabit couleur café brûlé étendu sur une chaise, je reconnus à linstant que cétait la chambre de lintendant.
Peu dinstants après, on descendit lescalier avec précipitation. Le vieil intendant ouvrit la porte et se jeta à mes pieds. « Au nom de tous les saints ! me dit-il dun ton suppliant et les mains tendues vers moi, qui que vous soyez, de quelque manière que son excellence la vieille sorcière endiablée vous ait attiré ici, gardez le silence sur la scène de cette nuit, je vous en prie : autrement, je perds ma place et mon pain ! Sa seigneurie timbrée a reçu une bonne correction et est garrottée dans son lit. Allez donc dormir, mon très digne monsieur ! allez vous reposer bien tranquillement et sans bruit. Oui, oui ! faites cela bien gentiment ! une belle et chaude nuit de juillet ! point de clair de lune, à la vérité, mais la lueur propice des étoiles ! Là ! une bonne et heureuse nuit ! »
Tout en parlant ainsi, le vieillard sétait relevé, avait pris un flambeau, mavait fait remonter lescalier, et mavait poussé jusquen dehors de la maison, dont il verrouilla solidement la porte.
IV
Tout troublé, je courus menfermer chez moi, et vous devez bien penser que cette horrible scène mavait trop profondément ému pour que je pusse, dans les premiers jours, me rendre compte dune manière précise ou même approximative du véritable état des choses. Seulement, il était positif que le charme pernicieux qui mavait si longtemps captivé était alors pleinement anéanti. Limage enchantée du miroir ne minspirait plus aucun désir, ne me causait plus aucune douleur, et bientôt je nenvisageai plus mon aventure nocturne dans la maison déserte que comme une visite fortuite que jaurais faite dans une maison de fous.
Que lintendant eût été constitué le gardien rigoureux dune folle dun rang distingué, dont on voulait dérober au monde la triste condition, il ny avait pas à en douter. Mais comment le miroir pourtant... comment tant de circonstances bizarres et surnaturelles... ? Enfin, poursuivons, poursuivons !
Plus tard, il arriva que dans une nombreuse société je rencontrai le comte P***. Il me tira à lécart, et me dit en riant : « Savez-vous que les mystères de la maison déserte commencent à se dévoiler ? » Je prêtai aussitôt la plus vive attention ; mais comme le comte allait poursuivre sa confidence, la porte de la salle à manger souvrit à deux battants et lon annonça le dîner.
Tout préoccupé des révélations que le comte allait me faire, javais machinalement offert mon bras à une jeune personne, et je suivais lentement la colonne cérémoniale des convives. Je conduis ma dame à la place inoccupée qui se trouve devant nous ; en la saluant, je la regarde pour la première fois, et que vois-je ! mon image du miroir si ressemblante, si fidèle dans ses moindres traits, que je ne puis admettre la moindre possibilité dillusion.
Vous devez bien penser que je sentis tout mon corps frissonner, mais je dois vous certifier aussi que je néprouvai pas le plus léger ressentiment de cette fureur amoureuse insensée et funeste qui semparait de tout mon être, lorsque mon haleine évoquait sur la glace cette merveilleuse figure de femme. Lexcès de ma surprise ou plutôt de mon effroi dut se peindre clairement sur mes traits ; car la jeune fille me regarda toute étonnée, au point que je crus nécessaire, après mêtre remis de mon mieux, de prétexter quun vivant souvenir ne me permettait nullement de douter que je ne leusse déjà vue quelque part. Mais je ne fus pas médiocrement interdit quand elle me répondit brièvement que la chose était peu probable, attendu quelle nétait arrivée à B... que de la veille et pour la première fois de sa vie.
Je restai muet. Le coup dil enchanteur que me lança un moment après la gracieuse enfant fut seul capable de me remettre. Vous savez comment on doit, en pareille circonstance, déployer délicatement les antennes de son esprit, et essayer avec précaution de retrouver la touche qui résonne à lunisson du cur blessé. Je fis ainsi, et je reconnus bientôt que javais auprès de moi une tendre et angélique créature, mais dont lâme, trop violemment surexcitée, souffrait amèrement. À quelques joyeux propos des convives, et surtout quand je mêlais à la conversation, comme en manière dépices, certains mots hardis et bizarres, elle riait à la vérité, mais dun air de souffrance particulier, et comme si elle eût été touchée trop rudement.
« Vous nêtes pas gaie, ma gracieuse demoiselle ! La visite de ce matin, peut-être... » Ainsi commença un officier placé non loin de nous en sadressant à la jeune personne. Mais au même moment, son voisin sempressa de le saisir par le bras, et lui parla bas à loreille, tandis quune femme assise en face de nous, la rougeur sur les joues et le regard troublé, se mit à discourir à haute voix sur ladmirable opéra quelle avait vu représenter à Paris, et dont elle comptait faire la comparaison avec celui quon jouait ce soir-là même.
Les larmes vinrent aux yeux de ma voisine. « Je suis une folle enfant, nest-ce pas ? » dit-elle en se retournant vers moi. Elle sétait déjà plainte de la migraine. « Cest, lui répondis-je dun ton naïf, un effet ordinaire du mal de tête nerveux, et rien nest plus efficace en pareil cas que lesprit subtil et joyeux qui pétille dans la mousse de ce poétique breuvage. » En même temps, je versai dans son verre du Champagne, quelle avait dabord refusé ; et tout en y goûtant, elle me remercia dun coup dil de linterprétation que je donnais aux pleurs quelle ne pouvait dissimuler.
Je crus voir enfin la sérénité renaître dans son esprit, et tout se serait bien passé, si, à la fin du repas, je navais par mégarde choqué rudement le verre anglais placé devant moi, de sorte quil rendit un son aigu et glapissant. Je vis ma voisine pâlir mortellement, et je fus saisi moi-même dune horreur soudaine ; car javais cru entendre la voix perçante de la vieille folle de la maison déserte !
Pendant quon prenait le café, je trouvai loccasion de me rapprocher du comte P***. Il devina bien pourquoi. « Ne savez-vous pas, me dit-il, que votre voisine était la comtesse Edwine de S*** ? Et cest la sur de sa mère qui, depuis plusieurs années, est gardée en charte privée comme une folle incurable dans la maison déserte. Ce matin, elles sont allées toutes deux, la mère et la fille, visiter cette infortunée. Le vieil intendant, qui a seul le secret de porter remède aux accès de folie furieuse de la comtesse, et auquel on avait exclusivement confié le soin de la surveiller, est tombé dangereusement malade. Il paraîtrait que la sur a pris en conséquence le parti de mettre dans le secret le docteur K***, qui doit tenter encore des moyens extrêmes, sinon pour guérir radicalement la malheureuse, au moins pour la soustraire aux accès de frénésie dans lesquels elle tombe, dit-on, fréquemment. Voilà tout ce que je sais jusquà présent. »
Dautres personnes sapprochèrent, le comte se tut. Cétait précisément le docteur K*** que jétais allé consulter sur mon état énigmatique, et vous pensez bien quaussitôt que cela me fut possible, je courus chez lui, et lui racontai fidèlement tout ce qui métait arrivé depuis notre dernière entrevue. Je lengageai à mapprendre, dans lintérêt de mon repos, ce quil savait touchant la vieille folle, et il ne fit aucune difficulté de me confier ce qui suit, quoiquen me recommandant une sévère discrétion.
Angélique, comtesse de Z***, quoique âgée de trente ans environ, était encore dans tout léclat de sa beauté merveilleuse, lorsque le comte de S***, beaucoup plus jeune quelle, la vit à la cour et séprit de ses charmes si passionnément, quil lentoura, à partir de ce jour, des hommages les plus empressés. Et lorsque la comtesse quitta B... pour aller passer lété dans les propriétés de son père, il se mit lui-même aussitôt en route dans le but de faire part au vieux comte de ses vux auxquels la conduite dAngélique paraissait laisser beaucoup de chances de succès.
Mais à peine le comte de S*** fut-il arrivé au château, à peine eut-il aperçu la sur cadette dAngélique, nommée Gabrielle, quil crut se réveiller tout à coup dun rêve. Angélique lui parut décolorée et flétrie à côté de Gabrielle, dont la grâce et la fraîcheur le séduisirent irrésistiblement, si bien que sans plus soccuper dAngélique, ce fut sa sur quil demanda en mariage au comte Z***, qui y consentit dautant plus volontiers, que dès le premier moment Gabrielle avait manifesté un vif penchant pour le comte de S***.
Angélique ne témoigna pas le moindre chagrin de linfidélité du comte. « Il croit mavoir sacrifiée, le jeune fou ! il ne voit pas que cest moi au contraire qui me suis jouée de lui et qui lai dédaigné ! » Tel était lironique langage que lui inspirait sa vanité, et en effet toutes ses manières semblaient constater la réalité de son mépris pour lamant parjure. Du reste, depuis la déclaration des fiançailles de sa sur avec le comte, Angélique ne se montrait plus que fort rarement, elle ne paraissait jamais à table, et passait son temps, disait-on, à rôder solitairement dans un petit bois voisin du château, qui servait depuis longtemps de but favori à ses promenades.
Un événement singulier vint troubler la vie réglée et tranquille quon menait au château. Les chasseurs du comte Z*** étaient enfin parvenus, avec lassistance des paysans requis en grand nombre, à semparer dune bande de bohémiens quon accusait dêtre les auteurs de brigandages et dincendies multipliés qui depuis peu désolaient la contrée. On conduisit dans la grande cour du château tous les hommes attachés à une longue chaîne, et une voiture chargée des femmes et des enfants. Mainte figure arrogante promenant autour de soi des regards farouches et hardis, à linstar de tigres enchaînés, semblait caractériser le brigand et lassassin décidé ; mais ce qui frappait surtout lattention, cétait une femme vieille, hideuse, longue et décharnée, enveloppée de la tête aux pieds dans un châle dun rouge de sang, et qui se tenait debout dans la voiture, en criant dun ton impérieux quon la laissât mettre pied à terre, ce quon lui permit.
Le comte Z*** venait de descendre dans la cour et donnait déjà des ordres pour quon répartit les prisonniers dans les cachots souterrains du château, quand on vit tout à coup sélancer précipitamment la comtesse Angélique, les cheveux en désordre et portant sur sa figure les signes dune frayeur et dune inquiétude mortelles. Elle se jette à genoux et sécrie dune voix déchirante : « Rendez la liberté, une pleine liberté à ces gens ! ils sont innocents. Mon père ! ils sont innocents : fais-les mettre en liberté ! Si une seule goutte de leur sang vient à être versée, je me plonge ce couteau dans le sein ! » Et elle brandissait en même temps un couteau à large lame, puis elle tomba elle-même évanouie.
« Eh, ma charmante mignonne, mon bien-aimé chérubin ! je le savais bien que tu nous protégerais. » Ainsi sécria dune voix chevrotante la vieille au châle rouge, et, sagenouillant auprès de la comtesse, elle couvrit sa gorge et son visage de ses baisers dégoûtants, tout en murmurant sans cesse : « Mon enfant, mon ange, réveille-toi ! réveille-toi : voici le fiancé qui vient... Hi hi ! le joli fiancé ! » À ces mots, la vieille tira de sa poche une petite fiole remplie dune liqueur transparente et limpide, dans laquelle semblait nager avec agilité un petit poisson doré. Elle posa cette fiole sur le cur dAngélique, qui reprit aussitôt ses sens ; et à peine eut-elle aperçu la bohémienne, quelle se leva avec vivacité et lembrassa dun mouvement passionné, puis elle regagna le château dun pas rapide en lemmenant avec elle.
Le comte Z***, ainsi que Gabrielle et son époux. qui venaient darriver sur le lieu de la scène, restèrent muets détonnement et saisis dune étrange frayeur. Quant aux bohémiens, ils paraissaient fort tranquilles et complètement indifférents à tout cela. On les détacha de la chaîne commune, et on les enferma, garrottés séparément, dans la prison du château.
Le lendemain matin, le comte Z*** convoqua le conseil communal, les bohémiens furent amenés devant lui, et le comte déclara hautement quils étaient parfaitement innocents de tous les brigandages exercés sur les terres du domaine, et quil leur accordait un libre passage à travers ses propriétés. En conséquence, et à létonnement général, on leur délia les mains et on leur délivra des passeports en règle. La femme au châle rouge navait point reparu.
On prétendait que durant la nuit le capitaine des bohémiens, reconnaissable aux chaînes dor qui ornaient son cou et à son chapeau à larges bords garni dun plumet rouge, avait eu une entrevue avec le comte dans la chambre de celui-ci. Quelque temps après, il fut constaté dune manière positive que les bohémiens navaient en effet pris aucune part aux vols et aux assassinats commis dans la contrée.
La noce de Gabrielle approchait. Elle remarqua un soir avec surprise quon chargeait plusieurs fourgons, dans la cour du château, de meubles, de caisses de linge, de vaisselle, bref dun matériel de maison complet, et vit bientôt après les voitures séloigner. Le lendemain matin, elle apprit quAngélique, accompagnée du valet de chambre du comte de S*** et dune femme déguisée qui ressemblait à la vieille et grande bohémienne, était partie la nuit même. Le comte Z*** donna lexplication de cette énigme en déclarant quil sétait vu obligé, par des raisons majeures, de souscrire aux désirs, singuliers à la vérité, de sa fille, qui avait sollicité de lui non seulement le don en toute propriété de la maison de B... dans lavenue, mais encore la liberté dy vivre isolément et dans la plus parfaite indépendance, sous la réserve expresse quaucun membre de la famille, sans en excepter lui-même, ny mettrait jamais les pieds sans la permission de la comtesse. Le comte de S*** ajouta que, sur les vives instances dAngélique, il avait dû lui céder son valet de chambre, qui était parti avec elle pour B...
Après la célébration du mariage, le comte se rendit à D... avec sa femme, et pendant un an ils jouirent dune félicité que rien ne vint troubler. Mais la santé du comte saltéra ensuite dune manière tout à fait étrange. Une souffrance intérieure semblait lui ravir tout plaisir et toute énergie vitale, et les efforts de sa femme, pour lui arracher le secret qui minait aussi funestement tout son être, restaient sans succès. Lorsquenfin de fréquentes et profondes défaillances eurent offert des symptômes qui firent craindre pour ses jours, il céda aux conseils des médecins, et partit soi-disant pour Pise : Gabrielle ne put pas laccompagner à cause de son état de grossesse, et toutefois sa délivrance neut lieu que plusieurs semaines plus tard.
Ici, ma dit le médecin, les demi-confidences de la comtesse Gabrielle de S*** deviennent tellement incohérentes, quil faut une grande pénétration pour en saisir le sens intime et lenchaînement réel. Bref, son enfant, une petite fille, disparut de son berceau dune manière inconcevable, et toutes les recherches à son sujet furent infructueuses. Sa désolation est au comble, lorsquà la même époque, son père, comte Z***, lui mande laffreuse nouvelle quil avait trouvé son gendre, quon croyait à Pise, dans la maison dAngélique, à B..., où il venait de mourir sous ses yeux dune apoplexie nerveuse, quAngélique était tombée depuis ce moment-là dans une démence épouvantable, et que lui-même ne survivrait pas longtemps à cet excès de calamité.
Dès que la jeune comtesse eut recouvré assez de force, elle se rendit dans les terres de son père. Au milieu dune nuit dinsomnie, troublée par le souvenir et limage de son époux perdu, de sa fille perdue, elle croit entendre un faible gémissement à la porte de sa chambre à coucher. Elle senhardit, se lève, allume un flambeau à sa lampe de nuit, et sort. Dieu tout puissant ! accroupie à terre, enveloppée dans son châle rouge, la vieille bohémienne la regarde fixement, dun il terne et hagard ; mais elle tient dans ses bras un petit enfant qui pousse de plaintifs soupirs. La comtesse sent son cur palpiter avec violence : cest son enfant ! sa fille perdue !... Elle larrache des bras de la bohémienne, et celle-ci aussitôt roule à terre comme un mannequin, inanimée. Au cri deffroi de la comtesse, tout le monde séveille, on accourt ; mais la vieille femme est morte ! tous les secours de lart sont inutiles, et le comte la fait enterrer.
Que reste-t-il à faire, sinon de courir à B... près de la folle Angélique, pour obtenir delle peut-être quelque éclaircissement relatif à lenfant enlevé ? Nouvelle péripétie. La frénésie sauvage qui sest emparée de la comtesse a fait fuir toutes les femmes attachées à son service, et le vieux valet de chambre est resté seul auprès delle. Angélique paraît soudainement rendue à la tranquillité, à la raison. Mais au récit que lui fait son père de lhistoire de lenfant retrouvé, elle frappe dans ses mains avec des transports de joie, et sécrie en riant aux éclats : « La petite poupée est donc arrivée ? bien arrivée ?... enterrée, enterrée ! Oh voyez ! de quel air majestueux le faisan doré agite ses ailes ! Ne savez-vous rien du lion vert aux yeux de feu ?... »
Tandis quAngélique parlait, son visage paraissait par moments prendre laspect et la ressemblance de la vieille bohémienne. Le comte saperçut que la folie la dominait de nouveau, et il se détermina à lemmener dans ses terres ; mais le valet de chambre chercha à len dissuader. Angélique, en effet, entra dans des transports de fureur dès quil fut question de lui faire quitter sa retraite. Dans un intervalle lucide, elle supplia son père, en versant des torrents de larmes, de la laisser mourir dans cette maison, ce quil lui accorda avec une douloureuse émotion.
Il nattribua pourtant quà un nouvel écart de démence laveu qui, à cette occasion, échappa de ses lèvres. Elle prétendit que le comte de S*** était revenu dans ses bras, et que lenfant porté par la bohémienne dans le château de Z... était le fruit de leur tendre union.
On croit dans la Résidence que le comte Z*** a emmené avec lui linfortunée dans ses terres, tandis quelle reste ici profondément cachée dans la maison déserte, sous la surveillance du vieux valet de chambre. Le comte Z*** est mort il y a quelque temps et la comtesse Gabrielle de S*** est venue à B... avec Edwine pour arranger des affaires de famille.
Elle ne pouvait pas se dispenser de visiter sa malheureuse sur, et cette entrevue a dû être signalée par détranges circonstances ; mais la comtesse ne sest pas expliquée à ce sujet. Elle ma dit seulement brièvement quil était devenu nécessaire de soustraire la pauvre folle à la tyrannie du vieux valet de chambre. On a su quil avait usé à son égard, pour réprimer ses accès, de traitements durs et cruels, et en outre, quabusé par la prétention extravagante dAngélique de savoir faire de lor, il sétait laissé induire à entreprendre avec elle toutes sortes dopérations mystérieuses, et à lui procurer ce quelle réclamait à cet effet.
Il serait tout à fait superflu (telle fut la conclusion du médecin) de provoquer plus directement votre attention, à vous surtout, sur lenchaînement secret de tous ces événements bizarres. Je ne doute pas que votre présence dans la maison déserte nait occasionné une crise décisive qui doit amener la guérison de la vieille Angélique, ou causer promptement sa mort. Du reste, je ne veux pas vous cacher que jai ressenti une excessive frayeur, lorsquaprès mêtre mis en rapport magnétique avec vous, je vis ainsi que vous dans le miroir limage prestigieuse. Nous savons maintenant tous les deux que cette image était celle dEdwine.
De même que le médecin crut ne devoir rien ajouter pour moi à son récit, je regarde aussi comme absolument inutile dentrer dans de plus grands détails sur les rapports intimes et mystérieux qui massociaient au sort dEdwine, dAngélique, et du vieux valet de chambre, et sur lintervention entre nous tous dinfluences mystiques et diaboliques. Jajouterai seulement quà la suite de ces événements singuliers, un sentiment pénible doppression et de noire mélancolie me força à quitter la Résidence, jusquà ce que jen fus délivré subitement quelque temps après ; je crois que ce fut du jour où la comtesse Angélique mourut quun bien-être inattendu vint rendre à mes facultés une nouvelle énergie et raviver tout mon être.
Les dernières aventures du chien Berganza
Notice sur les
Dernières aventures du chien Berganza
Pareil à un esprit dOssian sortant dun épais brouillard, je quittai cette salle pleine de fumée de tabac, pour respirer le grand air. La lune brillait dans un ciel sans nuages, pour mon bonheur, car, tandis que jétais resté livré à mille pensées diverses, à mille projets chimériques qui me berçaient dune secrète harmonie, dont les propos confus des assistants formaient pour ainsi dire laccompagnement, je métais attardé, nayant pas fait attention à la marche de lhorloge, et javais à courir un quart dheure à travers le parc pour pouvoir rentrer dans la ville avant la clôture des portes. On sait quà N..., tout à côté de lauberge, on passe le fleuve dans un bac, et que le parc conduit ensuite jusquà la ville. Le batelier me recommanda de ne pas dévier de la grande route, si je ne voulais pas mégarer, et je me mis à courir précipitamment au clair de lune.
Javais déjà dépassé la statue isolée de saint Népomucène, lorsque jentendis soupirer à plusieurs reprises dune manière plaintive et douloureuse. Je marrêtai involontairement, et il me vint aussitôt le pressentiment quil allait peut-être marriver quelque aventure extraordinaire, ce que je néprouve jamais sans un certain plaisir : car je suis constamment à laffût et dans lexpectative de ce qui peut trancher sur le cours de cette vie triviale et bourgeoise ; je résolus donc de savoir doù partaient ces gémissements.
Guidé par le bruit, je pénétrai dans le taillis, et jarrivai derrière la statue de saint Népomucène, jusquà un tertre de gazon. Tout à coup je nentendis plus rien, et je croyais mêtre trompé, lorsque tout près derrière moi une voix sourde et entrecoupée articula les mots suivants avec de pénibles efforts :
« Sort cruel ! maudite Cannizares ! ta fureur nest donc pas assouvie et brave la mort elle-même... Nas-tu pas retrouvé dans lenfer ton infâme Montiela avec son bâtard de Satan !... Oh !... oh !... oh !... »
Je ne voyais personne : la voix semblait partir den bas, et soudain un dogue noir qui était étendu près du banc de gazon se leva devant moi, mais il retomba aussitôt par terre avec des mouvements convulsifs, et parut prêt à expirer. Indubitablement cétait lui qui avait soupiré et prononcé ces paroles, et je ne laissai pas que dêtre un peu décontenancé, car jamais jusque-là je navais encore entendu de chien parler aussi distinctement.
Je me remis pourtant, et je me crus dans lobligation de secourir de tout mon pouvoir le pauvre animal, à qui lapproche de la mort déliait la langue sans doute pour la première fois, à lombre de la statue miraculeuse de saint Népomucène. Jallai donc chercher à la rivière, dans mon chapeau, de leau dont je laspergeai, ce qui lui fit ouvrir de grands yeux flamboyants, et montrer en grognant deux rangées de dents qui auraient pu faire honneur au ténor le plus difficile. Cela ne me rassura pas précisément ; mais, pensai-je en moi-même, avec un chien raisonnable qui parle, et qui par conséquent doit comprendre également ce quon lui dit, je me tirerai toujours bien daffaire en y mettant de la civilité.
« Monsieur ! lui dis-je le premier, vous éprouvâtes tout à lheure une légère indisposition, vous étiez bien près de passer un méchant quart dheure, et peut-être alliez-vous, comme dit le proverbe, crever comme un chien, vous même qui semblez prendre plaisir à vouloir vous faire passer pour tel. Sur ma parole ! si vos yeux projettent encore de si vifs éclairs, si vous avez encore la force de grogner, je veux dire de murmurer un peu, vous le devez à leau fraîche que je suis allé puiser au fleuve voisin, dans mon chapeau tout neuf, au risque imminent de mouiller mes bottes ! »
Le chien se redressa avec peine, et après sêtre couché commodément sur le flanc, les pattes de devant étendues, il me regarda longtemps en face, mais dun il plus doux quauparavant ; il paraissait réfléchir sil devait ou non prendre la parole. Enfin il dit :
« Tu mas secouru ! En vérité, si tu tétais exprimé avec moins de prétention, je pourrais douter que tu sois réellement un homme ! Mais tu mavais peut-être entendu parler, car jai la mauvaise habitude de discourir avec moi-même, lorsque le ciel permet que juse de votre langage, et ce nest alors que la curiosité qui ta inspiré de me venir en aide. Un sincère mouvement de compassion pour un chien, cela nest pas dans le naturel de lhomme. »
Persistant à user dune politesse systématique, je cherchai à persuader mon interlocuteur de laffection que mavait toujours inspirée sa race, et en particulier lespèce à laquelle il appartenait ; je fis sonner bien haut, par exemple, mon mépris pour les bichons et les carlins, que je traitai dobscurs parasites dépourvus de tout mérite et de tout génie, et ainsi des autres chiens. Quelle oreille ici-bas reste absolument sourde aux doux accents de la flatterie ? Celle de mon discours produisit son effet sur ce Timon à quatre pattes, et un frétillement de sa queue, à peine sensible, mais infiniment gracieux, me prouva que je commençais à capter sa bienveillance.
« Il me semble, me dit-il dune voix sourde et à peine intelligible, que le ciel tait suscité tout exprès pour être mon consolateur, car tu minspires une confiance telle que depuis bien longtemps je nen ai ressentie pour personne. Oui, leau même que tu mas apportée, comme si elle renfermait en elle une vertu particulière, ma merveilleusement rafraîchi et restauré ! Lorsquil mest permis duser de la parole à votre manière, je me complais à jaser et à babiller à propos de toutes mes joies et de mes douleurs, parce que votre langage paraît vraiment approprié à cela, tant il offre de mots pour rendre clairement mille objets, de nuances applicables aux accidents variés de la vie. Mais, je dois lavouer, pour ce qui a trait aux sentiments intimes de lâme et à une foule de rapports intellectuels, je ne crois pas que mon aboiement et mes grognements, diversifiés à linfini et modulés sur tous les tons possibles, soient plus insuffisants que la parole pour les exprimer, si même ils ne sont pas préférables, et jai souvent imaginé, en voyant mon langage de chien si peu compris, quau lieu de sen prendre à moi de ce que je ne ménonçais pas convenablement, cétait à vous quil fallait reprocher de ne faire aucun effort pour me comprendre.
Mon digne et honorable ami, linterrompis-je, tu viens démettre sur notre idiome une pensée très profonde, et je vois bien que tu nas pas moins dintelligence que dâme, ce qui arrive fort rarement. Ne te méprends pas du reste sur cette dernière expression, et sois persuadé que pour moi ce nest pas un vain mot, comme pour tant de gens qui ont toujours lâme à la bouche, quoiquils en soient totalement dépourvus. Mais je tai interrompu ?
Conviens dune chose, reprit le chien, lappréhension de quelque phénomène, mes paroles sourdes, laspect de ma figure, qui, à la pâle clarté de la lune, ne doit pas précisément provoquer la confiance, voilà seulement ce qui ta rendu dabord si souple et si poli. Maintenant tu ne te méfies plus de moi, tu me tutoies : et jen suis bien aise. Si tu veux, passons la nuit à jaser. Peut-être seras-tu mieux disposé à la causerie aujourdhui quhier, après avoir trébuché dans lescalier en sortant, plein de mauvaise humeur, du cercle scientifique...
Comment ! tu maurais vu hier ?...
Oui ! je te reconnais en effet maintenant pour celui qui a failli me renverser en sélançant précipitamment dans cette maison. Comment je my trouvais moi-même, nous parlerons de cela plus tard. Je veux dabord te faire savoir, sans condition ni réserve, comme à un fidèle ami, avec qui tu tentretiens.
Tu vois quelle est mon attente.
Apprends donc que je suis ce même chien Berganza qui, il y a plus de cent ans, à Valladolid, à lhôpital de la Résurrection... »
Je ne pus contenir plus longtemps lémotion qui sétait emparée de moi au nom de Berganza. « Excellent homme ! mécriai-je dans le transport de ma joie. Quoi ! vous seriez vous-même le noble, sage, bon et digne Berganza, qui ne pûtes triompher de lincrédulité obstinée du licencié Peralta, mais dont lenseigne Campuzano recueillit si religieusement les merveilleux entretiens ? Mon dieu ! que je suis aise de pouvoir ainsi causer tête à tête avec ce cher Berganza !
Assez ! assez ! sécria Berganza. Et moi aussi, jéprouve un grand plaisir à retrouver ici, justement dans un moment où je jouis de la faculté de parler, une de mes vieilles connaissances, lhomme habitué depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs mois déjà, à venir perdre son temps au milieu de ce bois, lhomme à qui il vient quelquefois une idée bouffonne, plus rarement une idée poétique, qui a toujours le gousset vide, mais dautant plus souvent un verre de vin de trop dans la tête, qui fait de méchants vers et de bonne musique, que la plupart des gens ont pris en grippe à cause de ses singularités, que...
Chut ! chut ! Berganza ! je vois que tu ne me connais que trop bien, et je dépose avec toi toute cérémonie. Mais avant de me raconter (comme jespère que tu le feras) par quel miracle tu existes encore, et comment tu es venu de Valladolid jusquici, dis-moi, je te prie, ce qui paraît évidemment te choquer dans ma manière dêtre.
Il ne sagit pas de cela maintenant, dit Berganza, jai la plus grande estime pour tes efforts littéraires et ton sentiment poétique. Je suis sûr, par exemple, que tu feras imprimer notre dialogue daujourdhui : cest pourquoi je veux mappliquer à me montrer du beau côté, et à mexprimer le plus élégamment quil me sera possible. Mais, mon ami ! crois-moi, cest un chien mûri par lexpérience qui te le dit : ton sang coule avec trop dimpétuosité dans tes veines. Ton ardente imagination temporte souvent sur ses ailes au-delà des limites du fantastique, et tabandonne désarmé dans une région inconnue, dont les hôtes mystérieux pourraient un jour te faire sentir leur pernicieux pouvoir. Si cela te touche un peu, modère-toi donc sur la boisson, et pour te réconcilier avec les nombreux individus que blessent tes façons dagir excentriques, écris sur ton bureau, sur la porte de ta chambre, partout enfin où cela est praticable, la règle dor du révérend père franciscain, à savoir : quil faut laisser aller le monde comme il va, et ne rien dire que du bien du père prieur. Mais, dis-moi, mon ami ! nas-tu rien sur toi qui puisse me servir à amortir un peu la faim qui vient de se réveiller en moi. »
Je me souvins que javais emporté pour ma promenade solitaire du matin, un petit pain au beurre que je navais pas consommé, et je le trouvai encore enveloppé dans ma poche.
« Une saucisse ou un morceau de viande quelconque maurait satisfait davantage, dit Berganza, mais nécessité nest point scrupuleuse. » Et il mangea avec un contentement manifeste le pain au beurre que je lui présentais par morceaux. Quand il eut fini, il essaya quelques cabrioles dont il sacquitta un peu lourdement encore, tout en reniflant et en éternuant avec force, presque à linstar dun homme, puis il se coucha dans la position du sphinx, en face du banc de gazon où jétais assis, et fixant sur moi ses yeux clairs et étincelants, il commença en ces termes :
« Vingt jours et vingt nuits ne me suffiraient pas, mon cher ami, pour te raconter tous les événements extraordinaires, les aventures diverses et les épreuves successives qui ont rempli mon existence depuis lépoque où je quittai lhôpital de la Résurrection à Valladolid. Mais tu nas besoin que de connaître de quelle manière je suis sorti du service de Mahudes, et mes plus récentes aventures ; encore, ce récit sera si long, que je dois te prier de ne pas souvent minterrompre. Je ne te permets que peu de mots : seulement une réflexion de temps en temps, pourvu quelle soit sensée ; sinon, garde-la pour toi, et ne me dérange pas inutilement, car jai une bonne poitrine, et je puis, en parlant, fournir une longue traite sans reprendre haleine. »
Je le lui promis, en lui tendant ma main droite, dans laquelle il mit sa vigoureuse patte droite de devant, que je serrai et secouai le plus cordialement du monde, à la bonne manière allemande. Lun des plus beaux pactes damitié que jamais la lune ait éclairés, conclu de la sorte, Berganza poursuivit ainsi :
Berganza
Tu sais que lorsque le don de la parole me fut accordé pour la première fois, à moi et à mon défunt ami Scipion (fasse le ciel quil repose en paix !), lenseigne Campuzano, qui gisait sur un matelas de lhôpital, en proie aux souffrances les plus aiguës, et incapable de proférer un mot, épiait notre entretien, et comme lexcellent Don Miguel de Cervantes Saavedra a divulgué au public les fruits de lindiscrétion de Campuzano, je puis te supposer parfaitement instruit de lhistoire antérieure de ma vie, dont je faisais part à mon cher et inoubliable ami Scipion. Tu sais donc quil entrait dans mon emploi de porter la lanterne devant les frères quêteurs, qui allaient recueillir les aumônes au profit de lhôpital. Or, il arriva un soir que, dans une des rues les plus éloignées du couvent, où logeait une vieille dame qui nous distribuait chaque fois de riches aubaines, je me trouvai retenu plus longtemps quà lordinaire avec mon falot, attendu que la main bienfaisante ne jugeait pas à propos de se montrer à la fenêtre. Mahudes voulait me faire quitter la place ; ô que nai-je cédé à son injonction !...
Mais ma mauvaise étoile lemporta, et les puissances infernales avaient juré ma perte. Scipion hurla pour me prévenir ; Mahudes me conjurait dune voix touchante de méloigner : jallais suivre son conseil, quand la fenêtre souvrit, et un petit paquet tomba par terre. Au moment où je men approchais, je me sentis tout à coup enlacé dans des bras osseux, comme par les replis dun serpent ; un long cou de cigogne sappliqua sur mon dos, un nez de vautour aigu et glacial se mit en contact avec mon museau, et des lèvres bleuâtres et desséchées meffleurèrent de leur haleine pestilentielle. Un violent coup de poing brisa ma lanterne, qui séchappa dentre mes dents.
Je te rattrape enfin, fils de catin ! vilain bien-aimé Montiel ! je ne te quitte plus, ô mon cher Montiel ! mon gracieux fils ! tu ne méchapperas pas.
Ainsi me criait dans les oreilles la voix ronflante de ce monstre. Ah ! quelle horrible angoisse ! La créature diabolique accroupie sur mon dos, et qui me tenait ainsi enlacé, cétait elle ! lodieuse, la maudite Cagnizares ! Tout mon sang se figea dans mes veines. Bien repu et robuste comme jétais, jaurais défié le plus hardi sergent darchers et toute son escouade. Mais en cette conjoncture mon courage mabandonna. Ô pourquoi Belzébuth ne la-t-il pas mille fois noyée dans sa mare de soufre ! Je sentais le hideux squelette harper mes côtes de ses ongles crochus, et ses flasques mamelles, pareilles à deux bourses de cuir, ballotter sur mon cou, tandis que ses longues jambes écharnées traînaient par terre, et que les pans déchirés de sa robe sentortillaient autour de mes pattes. Ô laffreux ! lhorrible souvenir !...
Moi
Eh quoi, Berganza ! ta voix expire. Je vois des larmes dans tes yeux ? As-tu donc aussi la faculté de pleurer ? as-tu appris cela de lhomme, ou bien cette expression de la douleur test-elle naturelle ?
Berganza
Je te remercie ; tu mas interrompu à propos. Limpression de cette horrible scène sest adoucie, et avant de continuer mon récit, je tapprendrai, touchant lorganisation de mes semblables, une chose dont je voudrais te voir bien pénétré. Nas-tu donc jamais vu de chien pleurer ? Oui, sans doute, la nature, dans sa tendance ironique, nous a réduits à chercher, comme vous autres hommes, dans cet élément fluide, linterprétation de nos souffrances et de nos émotions pénibles, tandis quelle nous a au contraire refusé toute aptitude à lébranlement nerveux du diaphragme, duquel résultent les sons bizarres que vous appelez rire. Cela prouve que le rire est plus exclusivement que les pleurs une faculté propre à lhomme. Mais cest une privation dont nous sommes bien dédommagés par lorganisme tout particulier dun membre du corps dont vous êtes absolument dépourvus, ou dont la nature peut-être a fini par vous priver, ainsi que plusieurs physiologistes le prétendent, parce que, méconnaissant et dédaignant son élégance, vous lavez constamment répudié vous-mêmes.
Je nentends pas parler dautre chose que du mouvement saccadé de notre queue, modifié de mille façons, par lequel nous savons exprimer toutes les nuances de notre satisfaction, depuis la plus légère motion de plaisir jusquaux transports de la joie la plus délirante, et que vous désignez assez mal par votre locution : frétiller de la queue. La noblesse dâme, la fermeté de caractère, la force et la grâce du corps sapprécient chez nous par le port de la queue, et, par une relation aussi naturelle quadmirable, cest elle encore qui révèle, par son agitation, notre satisfaction intérieure, comme laction de la serrer, de la dérober aux regards, pour ainsi dire, est lindice le plus expressif de notre terreur ou dune amère tristesse. Mais revenons à mon affreuse aventure.
Moi
Tes réflexions sur toi et sur ta race, mon cher Berganza, témoignent de ton esprit philosophique, et je ne suis pas fâché que tu mêles à ton récit des observations de ce genre.
Berganza
Jespère bien te convaincre de plus en plus de lexcellence de lespèce canine. Le mouvement de la queue particulier aux chats, par exemple, na-t-il pas toujours excité en toi une certaine inquiétude et même un agacement insupportable ? Ne retrouve-t-on pas dans ces tournoiements indécis, dans ces spirales compliquées, lexpression de leur astucieuse malice, de leur dissimulation et dune haine sournoise ? Mais nous au contraire ! avec quelle loyauté, quelle franchise de bonne humeur nous frétillons de la queue ! Songe à cela, mon cher, et estime les chiens !
Moi
Et comment pourrais-je men dispenser ? mon cher Berganza ! tu minspires pour toi et pour tes pareils une affection qui ne finira quavec ma vie, mais poursuis maintenant ton lamentable récit.
Berganza
Je me mis à mordre comme un furieux, à droite et à gauche, mais sans pouvoir atteindre le monstre. Enfin, en cherchant à me serrer contre la muraille, je tiraillai avec mes pattes le vêtement qui sétait entortillé autour delle, et je parvins ainsi à me débarrasser de la coquine. Alors je happai son bras avec mes dents ; elle poussa un cri affreux, et la laissant gémir derrière moi, je pris mon élan dun bond hardi et vigoureux.
Moi
Dieu soit loué ! te voilà délivré.
Berganza
Oh ! écoute la suite. Dans légarement de la colère, je courus bien loin en avant, et je dépassai la porte de lhôpital. Jallais toujours dune course rapide à travers les ténèbres. Japercevais par intervalle briller la lueur dun foyer. Je suivis cette direction, et jarrivai bientôt à un carrefour, au centre duquel brûlait en effet un feu ardent sous un vaste trépied, qui supportait une chaudière de forme bizarre. Une monstrueuse tortue horriblement bigarrée de couleurs disparates, se tenait debout auprès de la chaudière, et avec une énorme spatule remuait le contenu, dont lécume bouillonnante débordait en sifflant et en pétillant sur les flammes, doù surgissaient mille étincelles dun rouge sanguin qui retombaient à terre sous les formes les plus hideuses. Des lézards à face humaine ricanaient dun rire stupide ; des putois lisses et luisants, des rats à têtes de corbeaux, et je ne sais combien dautres bêtes immondes et surnaturelles, couraient confusément et impétueusement dans tous les sens, formant des cercles de plus en plus rétrécis, tandis quun gros chat noir aux yeux étincelants les poursuivait avec rage, et dévorait incessamment une nouvelle proie, en faisant entendre un grognement lugubre. Je demeurai comme pétrifié par un sortilège : un froid glacial courut dans mes veines, et je sentis tout mon poil se hérisser sur mon corps. La tortue, avec son air impassible et son tournoiement continuel dans la chaudière, était horrible à voir, car sa larve semblait offrir, sous un certain aspect, une odieuse parodie de la nature humaine.
Mais cétait surtout le chat, qui provoquait en moi des accès de fureur ! Ce drôle noir, pensais-je, est de cette race grognante, ronflante, serpentant de la queue, hypocrite et traître qui est ton ennemie naturelle ? et à cette idée, je me sentis le courage de combattre le diable lui-même sil se présentait à moi sous une forme semblable. Un coup de patte, un coup de dent, et tout le maléfice est détruit ! Déjà je guettais le moment favorable où le chat savancerait assez près de moi pour lattaquer avec avantage et énergie, lorsquune voix glapissante fit retentir les airs des cris : Montiel !... Montiel !...
Moi
Ah ! Berganza, jentrevois de nouveaux malheurs ; mais achève !
Berganza
Tu vois comme mémeut ce récit. À présent encore, lapparition de cette nuit fatale est aussi présente à mes yeux que le premier jour. Mon existence... Mais je ne veux pas anticiper.
Moi
Continue donc.
Berganza
Mon ami ! il est bien commode découter, tandis que le narrateur se consume et sépuise à formuler convenablement et à arrondir en belles périodes les pensées tumultueuses de son âme. Je me sens très faible, et ne désire rien tant quune saucisse bien accommodée, mon régal de prédilection ; mais, puisquil est impossible de se la procurer ici, il faut bien que je poursuive ma narration en restant sur mon appétit.
Moi
Je suis bien curieux dapprendre le dénouement de ton aventure, quoique je ne puisse me défendre dune frayeur secrète. Je ne trouve plus rien dextraordinaire à tentendre parler, mais je regarde à chaque instant malgré moi sur les arbres pour voir si quelque lézard à face humaine nest pas là à nous épier avec son rire diabolique.
Berganza
Au cri de Montiel ! Montiel ! qui retentissait dans lespace, jentendis tout près de moi des voix glapissantes répondre Montiel ! Montiel ! Et tout dun coup je me vis entouré de sept vieilles femmes maigres et gigantesques. Sept fois mes yeux crurent reconnaître la maudite Cagnizares, et pourtant ce nétait aucune de ces mégères ; car telle était pour ainsi dire lidentité multiple de toutes ces figures ridées et édentées, avec leurs yeux verts étincelants et leurs nez crochus de hiboux, que les traits les plus connus en recevaient un aspect étranger, et les plus étrangers une apparence connue. Elles commencèrent à chanter dune voix aigre et perçante en faisant de hideuses grimaces, et en tournant avec frénésie autour de la chaudière, de sorte que leurs chevelures noires comme le charbon flottaient en serpentant dans les airs, et que leurs robes en haillons laissaient voir leur dégoûtante et jaune nudité. Le gros chat noir dominait cette musique infernale de ses miaulements aigus, et projetait autour de lui mille étincelles, en éternuant et en soufflant à la manière de ces animaux. Il sautait au cou tantôt de lune, tantôt dune autre de ces harpies, et alors chacune delles le tenant embrassé étroitement, dansait avec lui en tournant comme un tourbillon, tandis que les autres restaient immobiles. Cependant la tortue gonflait à vue dil, et enfin elle se précipita dans la chaudière fumante, doù le liquide, débordant avec fracas, inonda le foyer qui sifflait et pétillait, et puis de cette collision flamboyante, surgirent mille fantômes abominables qui saccouplaient et se transformaient à linfini, de manière à confondre tous les sens. Là, cétaient des bêtes fantastiques offrant de hideuses parodies du visage de lhomme ; ici, cétaient des êtres humains se déballant, avec dhorribles convulsions, pour se soustraire à lenvahissement des formes de la brute, lesquelles se croisaient ensemble, se mélangeaient et sabsorbaient mutuellement dans leur lutte acharnée. Et les sorcières tournaient toujours en dansant avec plus dimpétuosité au milieu de lépaisse vapeur de soufre vomie par la chaudière bouillonnante !...
Moi
Berganza ! Arrête ! cen est trop : jusque sur ta physionomie... je ten conjure ! cesse du moins de rouler ainsi les yeux, dailleurs fort spirituels.
Berganza
Actuellement, point dinterruption, mon ami ! écoute plutôt lhorrible et mystérieuse chanson des sept sorcières, qui est restée fidèlement gravée dans ma mémoire :
Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !
Le jeune homme a trompé le fils :
Le fils à la généreuse âme
Rachète la mère du fils.
Le sang a jailli de la flamme !
Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !
Si le coq rouge en a menti,
Que du chat la dent vengeresse
Égorge le coq perverti !
La mère a rempli sa promesse.
Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !
Les sept en cinq marchent daccord :
Les salamandres sont vaincues,
Le roi des farfadets est mort,
Son ombre sillonne les nues !
Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Telles étaient les paroles de la chanson que hurlaient ensemble les sept épouvantables furies. Au dernier refrain, ces mots retentirent du haut des airs : « Ô mon fils Montiel ! brave le danger, brave le jeune homme ! » Soudain le chat noir sélança vers moi en soufflant avec rage, et lançant des étincelles : mais moi je rassemblai mes forces, et comme je possède une adresse et une énergie extrêmes dans mes pattes de devant (patte me plaît beaucoup plus que votre mou et efféminé main : je voudrais seulement pouvoir dire le et non pas la patte, mais cela mest interdit par vos rigides vocabulaires patentés !) Je disais donc : comme je possède une adresse et une énergie toutes particulières dans mes pattes de devant, je terrassai mon antagoniste, et je le saisis fortement entre mes dents incisives, sans membarrasser du misérable feu dartifice qui jaillissait à la fois de ses yeux, de son nez, de sa gueule et de ses oreilles. Les sorcières se mirent alors à pousser des hurlements lamentables, et à se rouler par terre en lacérant jusquau sang, de leurs ongles crochus, de leurs doigts osseux, leurs mamelles pendantes. Mais je ne lâchais pas ma proie. Un bruissement dailes agite tout à coup les airs, et voilà quune vieille petite mère toute grise, à cheval sur un hibou, descend auprès de moi. Elle ne ressemble en rien aux autres sorcières. Son il vitreux semble me sourire, et me pénètre dune façon prestigieuse. « Montiela ! » sécrièrent les sept femmes de leurs voix glapissantes. Une crispation soudaine ébranle convulsivement tous mes nerfs... Je lâche mon ennemi, qui senfuit, en gémissant et en criant, sur un rayon de feu dun rouge sanguin. Une épaisse vapeur menvironne... lhaleine me manque... je perds connaissance... je tombe !
Moi
Arrête, cher Berganza ! tes récits sont vraiment empreints dun coloris si énergique !... je vois la Montiela, et les battements dailes de son hibou me causent un étrange frisson. Je ne cache pas que jattends impatiemment le moment de ta complète délivrance.
Berganza
Lorsque je repris connaissance, jétais couché à terre, sans pouvoir remuer une seule patte. Les sept sorcières étaient accroupies autour de moi, me palpant et me frottant de leurs mains décharnées. Il dégouttait de mes poils une liqueur huileuse et fétide dont elles mavaient oint, et jéprouvais intérieurement une sensation bien extraordinaire. Il me semblait sentir une individualité personnelle distincte de mon propre corps. Ainsi je me voyais gisant là comme un Berganza étranger, et pourtant cétait bien moi, quoique je fusse aussi positivement lautre Berganza libre témoin de mon infortune. Celui-ci grognait et aboyait à celui qui était entre les mains des sept fantômes, et le provoquait à jouer vigoureusement de la mâchoire pour se soustraire à ses ennemis, tandis que lautre moi... Mais ! pourquoi te fatiguer de la description de cet état incompréhensible produit par des artifices infernaux, et qui me partageait en deux êtres absolument indépendants lun de lautre ?
Moi
Autant que je peux le conjecturer daprès ton histoire, daprès les paroles de la Cagnizares et les circonstances du congrès des sorcières, il ne sagissait de rien moins que dopérer ta transformation. Elles te prenaient décidément pour le fils Montiel, et cétait dans lespérance de te voir apparaître sous la forme dun beau jeune homme, quelles tavaient oint de cette huile magique bien connue, qui a la vertu de produire de pareilles transmutations.
Berganza
Tu as parfaitement deviné ; car les sorcières, pendant quelles me frottaient et me maniaient dans tous les sens, répétaient de leurs voix sépulcrales cette espèce de chanson qui faisait allusion à ma métamorphose :
Cher poupon, prends Ouhou pour guide :
Ne crains rien du matou perfide.
La mère apporte un beau présent,
Cher poupon, voici le moment.
Que la peau du chien tabandonne.
Transforme-toi : Ouhou lordonne !
Magique horreur ! fatal moment !
Cher poupon, change promptement !
Et à chaque refrain, la vieille montée sur le hibou faisait claquer fortement ses mains desséchées lune contre lautre, et remplissait lair de hurlements sauvages et lamentables. Mon tourment augmentait de minute en minute : tout à coup le coq chanta dans le village voisin ; une lueur rouge parut à lorient, et aussitôt toute cette racaille ensorcelée senvola avec bruit de côté et dautre, et le maléfice fut ainsi dissipé, de sorte que je restai seul gisant sur la grande route dans un état de faiblesse extrême.
Moi
En vérité, Berganza, tu mas profondément ému ; et ce qui excite surtout ma surprise, cest que tu aies retenu aussi fidèlement les chansons des sorcières au milieu des angoisses que tu éprouvais.
Berganza
Outre que les harpies répétèrent ces vers cent fois à mon oreille, ce fut précisément lénergique impression que me causa cette fantasmagorie diabolique qui vint au secours de ma mémoire, dailleurs trop fidèle, et dut y graver tout aussi profondément. La véritable mémoire, considérée sous un point de vue philosophique, ne consiste, je pense, que dans une imagination très vive, facile à émouvoir, et par conséquent susceptible dévoquer à lappui de chaque sensation les scènes du passé, en les douant, comme par enchantement, de la vie et du caractère propres à chacune delles ; du moins jai entendu soutenir cette thèse par lun de mes anciens maîtres, qui avait une mémoire prodigieuse, quoiquil ne pût retenir ni une date ni un nom propre.
Moi
Ton maître avait raison, et il en est sans doute autrement des paroles et des discours qui ont pénétré profondément dans lâme, et dont on a pu saisir le sens intime et mystérieux, que des mots appris par cur. Mais quelle fut la suite de cette aventure, ô Berganza ?
Berganza
Je me traînai péniblement, faible et débile comme je létais, de la grande route sous des arbres voisins, et je mendormis. À mon réveil, le soleil était déjà bien haut sur lhorizon, et je sentais lhuile des sorcières séchauffer sur mon dos velu. Jallai me plonger dans le ruisseau qui gazouillait à travers les buissons, pour me rafraîchir et me débarrasser du maudit onguent, et je me mis ensuite à courir en avant avec une nouvelle vigueur, car je ne me souciais pas de retourner à Valladolid, craignant de retomber peut-être encore dans les mains de la maudite Cagnizares. Mais à présent, mon ami, prête une oreille attentive : car, de même que la morale vient après la fable, ce qui va suivre texpliquera suffisamment enfin comment jexiste encore.
Moi
Cela pique en effet bien vivement ma curiosité, car plus je te regarde, et quand je réfléchis que depuis plusieurs centaines dannées...
Berganza
Nachève pas ! Jespère bien que tu te montreras digne de la confiance que jai mise en toi, à moins que tu ne sois du nombre de ces gens qui ne trouvent rien détonnant à ce que les cerises fleurissent, et peu à peu se transforment en fruits mûrs, parce qualors ils peuvent les manger, mais qui traitent dabsurde tout ce dont ne les a pas convaincus le témoignage charnel de leurs sens. Ô licencié Péralta ! licencié Péralta !
Moi
Ne temporte pas, mon cher Berganza ! cest, comme on dit, une fragilité de la nature humaine ; garde-toi dattribuer à un autre motif le doute qui sélève malgré moi dans mon esprit pour le miraculeux.
Berganza
Tu me mets sur la voie de la question spéciale que je traiterai moi-même tout à lheure. Bref, je traversai donc en courant les champs et les prairies, et je ne te dirai pas comment je profitai du bon accueil que je recevais tantôt chez lun, tantôt chez lautre, comme cela métait arrivé déjà antérieurement. Mais hélas ! dannée en année jéprouvais, dune manière toujours plus sensible, au retour de lépoque fatale, les effets pernicieux du maudit enchantement opéré sur moi par les infâmes sorcières. Si tu me promets de ne pas te formaliser de ce que je pourrais dire de choquant pour tes semblables, et si tu veux tabstenir de me chercher chicane sur les expressions impropres ou défectueuses que jemploierai peut-être, jessaierai de le peindre...
Moi
Berganza, reconnais en moi un véritable sentiment de cosmopolitanisme : et jemploie ce mot dans une acception plus large que celle en usage ; cest-à-dire que je nai point la manie de circonscrire et de renfermer dans une étroite classification les phénomènes de la nature. Ainsi, en tentendant parler, et surtout avec autant de bon sens, je ne songe nullement à faire la critique des détails subordonnés à cette merveille. Parle donc, mon cher, comme à un véritable ami, et dis-moi quel effet produisait encore sur toi, après un si long intervalle, cette huile magique des sorcières.
Ici Berganza se leva, se secoua, et courbé sur lui-même, gratta le derrière de son oreille gauche avec sa patte gauche de derrière ; puis il éternua deux ou trois fois fortement, ce qui me donna loccasion de prendre une prise en lui disant Dieu vous bénisse ! Enfin, il sauta sur le banc, et sappuyant contre moi, de sorte que son museau touchait presque ma figure, il reprit lentretien en ces termes :
Berganza
La nuit est fraîche, profite donc un peu de ma chaleur corporelle, qui parfois séchappe en étincelles pétillantes de mes poils noirs ; dailleurs, je veux dire tout bas ce que je vais te confier à présent. Lorsque le jour maudit est revenu, et que lheure du sabbat approche, je ressens dabord des appétits tout particuliers et absolument contraires à mes habitudes. Ainsi, au lieu deau naturelle, je voudrais boire du bon vin, jai envie de manger de la salade aux anchois. En outre, je ne puis mabstenir de frétiller amicalement de la queue à certaines personnes qui me déplaisent souverainement, et qui nexcitent dordinaire que mes grognements. Ce nest pas tout encore : si je rencontre alors des chiens plus forts et plus vigoureux que moi, mais que je nhésite pourtant pas à combattre quand ils me provoquent, je les évite avec le plus grand soin, tandis quà la vue de petits bichons ou de roquets avec lesquels je joue volontiers dans mon état naturel, il me vient lidée de leur donner par derrière un bon coup de patte, dans la persuasion où je suis que cela leur fera du mal, sans quils puissent en tirer vengeance. Bref, tout change et sembrouille dans le plus profond de mon âme, tous les objets flottent indécis et décolorés devant mes yeux ; des sentiments étrangers, et que je ne saurais définir, magitent et moppressent. Le bois ombreux, sous le feuillage duquel jai tant de plaisir ordinairement à métendre, et que je crois entendre converser avec moi, quand le vent, agitant ses branches, leur fait rendre un murmure doux et varié, ne minspire plus que du dégoût : je trouve insupportable la clarté de la lune, cette reine de la nuit qui voit les nuages, en passant devant elle, se parer dor et dopale ; mais jéprouve une envie irrésistible de mintroduire dans les salons brillamment illuminés. Là, je voudrais marcher sur deux pieds, cacher ma queue, me parfumer, parler français et manger des glaces : je voudrais que chacun vint me serrer la patte en mappelant mon cher baron ! ou mon petit comte ! et me soustraire enfin complètement à la nature canine. Oui, jenvisage en ces moments-là létat de chien avec horreur ; et plus mon imagination exaltée me rapproche de la qualité dhomme, plus ce prétendu développement organique cause dans tout mon être une perturbation funeste. Jai honte davoir sauté et gambadé dans la prairie, et de mêtre gaiement roulé dans lherbe par une chaude journée de printemps. Mon caractère devient de plus en plus sérieux et réfléchi. À la fin de cette lutte déplorable, je me sens homme, et propre à dominer la nature qui fait croître les arbres, pour quon en puisse faire des tables et des chaises, et fleurir les fleurs, pour quon les mette en bouquets à sa boutonnière. Mais tandis que je mapproprie ainsi les plus éminentes facultés de votre nature, mes sens et mon esprit sont frappés dune stupidité qui malanguit et moppresse horriblement, jusquà me jeter dans un évanouissement complet.
Moi
Ah ! ah ! mon cher Berganza ! Je lai bien dit ; elles prétendaient douer dune figure humaine ce Montiel, que leur compère Satan a réservé sans doute à quelquautre emploi ; mais leurs conjurations magiques échouèrent devant cette énergie ironique qui dispersa les animaux et les instruments du sortilège, comme fit Méphistophélès dans le bouge de la sorcière, en culbutant les ustensiles fracassés, et faisant craquer la charpente du taudis. Et voilà comment tu fus soumis à cette onction funeste qui te fait endurer à chaque anniversaire de si cruels tourments.
Berganza
Cette lutte intérieure semble pourtant devoir massurer une vie éternelle et une vigueur sans déclin, car je me réveille chaque fois de mon profond évanouissement réconforté et rajeuni dune manière miraculeuse. La constellation particulière qui présida à ma naissance, et qui me dota de la faculté non seulement de comprendre votre langage mais encore de men servir, est entrée en conflit avec cet enchantement diabolique, de telle sorte quà présent je cours le monde comme le juif errant, à lépreuve des coups de bâton, du fusil et du poignard, et sans devoir trouver nulle part le repos de la tombe. Mon sort est vraiment digne de compassion ; et au moment où tu mas rencontré, je venais de me sauver de chez un maître bourru, je navais rien mangé depuis le matin, et jétais plongé dans les plus tristes réflexions sur ma bizarre destinée.
Moi
Pauvre Berganza ! Plus je te considère de près à la clarté de la lune, plus je découvre dans ton visage, un peu noirâtre à la vérité, les traits dune cordiale loyauté et dune heureuse nature. Tes facultés oratoires mêmes, toutes surprenantes quelles soient, ne minspirent plus aucune suspicion. Tu es, je puis le dire, un chien poétique ; et comme, de mon côté (tu me connais assez pour le savoir déjà), je suis enthousiaste de poésie, quen dis-tu, si nous formions une liaison intime ? si tu venais avec moi ?...
Berganza
On pourrait en causer, mais...
Moi
Jamais de coups de pied, encore moins de coups de bâton. Tous les jours, outre lordinaire, pour dessert une saucisse bien accommodée. Bien souvent aussi, un bon rôti de veau charmera ton odorat de son agréable fumet, et tu nattendras pas en vain ta part du susdit.
Berganza
Tu vois que ta gracieuse proposition produit son effet, puisque je renifle déjà de plaisir, comme si je sentais le rôti à la broche. Mais tu as laissé échapper un aveu qui, sil ne me rebute pas tout à fait, me rend pourtant fort indécis.
Moi
Quest-ce donc, Berganza ?
Berganza
Tu as parlé desprit poétique, de caractère enthousiaste...
Moi
Et cela te rebuterait ?
Berganza
Ah ! mon ami, permets-moi dêtre sincère ! je suis un chien à la vérité, mais cest un avantage moins précieux de marcher debout, de porter des culottes et de bavarder incessamment suivant sa fantaisie, que de nourrir en soi, dans un recueillement silencieux, un pieux sentiment de la nature qui pénètre dans sa sainte profondeur, et constitue la véritable poésie. À une époque illustre et reculée, sous le ciel du midi qui échauffe toutes les créatures de son ardeur féconde, et provoque les êtres animés à un perpétuel concert dallégresse, malgré ma condition infinie, jai entendu les chants des hommes décorés alors du nom de poètes ! Le secret de leur art était de chercher avec un zèle passionné à reproduire ces merveilleux accords variés à linfini, doù résulte lharmonie universelle de la nature. Ils dévouaient, ils consacraient leur vie à la poésie, et la regardaient comme la plus sainte mission que lhomme pût recevoir de la nature, de Dieu !
Moi
Jadmire, Berganza, la couleur poétique de tes expressions.
Berganza
Je te lai déjà dit, mon ami, dans mon bon temps, je fréquentais volontiers beaucoup de poètes. Je préférais les croûtes de pain que me donnait tel pauvre étudiant, qui navait guère dautre nourriture, à un morceau de rôti que me jetait dun air méprisant un valet mercenaire. Alors la noble ardeur de peindre en un mélodieux langage les plus mystérieux sentiments de lâme enflammait encore dans toute sa pureté lesprit des élus, et ceux mêmes qui ne pouvaient revendiquer un pareil titre avaient de la passion et de la foi ; ils honoraient les poètes comme des prophètes qui nous révèlent les secrets merveilleux dun monde inconnu, plein de séductions et de magnificences, et ils navaient point la ridicule prétention de devenir, eux aussi, les prêtres du divin sanctuaire dont la poésie leur entrouvrait la riche perspective. Mais à présent tout a bien changé. Quil advienne à un riche citadin, à monsieur le professeur patenté, ou à monsieur le major une nichée denfants, vite on mettra Frédéric, Pierre et le petit Jeannot à chanter, à composer, à peindre, à déclamer des vers, sans sembarrasser le moins du monde sils ont pour tout cela le plus petit grain de vocation et daptitude. Cela fait partie de votre prétendue bonne éducation. Et puis, chacun croit pouvoir disserter, bavarder sur lart, apprécier, pénétrer le poète, lartiste dans le plus intime de son être, et le mesurer à sa toise. Or, quel affront plus cruel pour un artiste que de voir le vulgaire le rabaisser à son niveau ? Et cest pourtant ce qui arrive tous les jours. Que de fois nai-je pas éprouvé un mortel dégoût à entendre de ces sortes de gens obtus déraisonner sur les arts, citer Goethe et se battre les flancs pour paraître inspirés par cette poésie dont un seul rayon les eût éblouis et paralysés, les chétifs eunuques !
Mais surtout, ne prends pas cela en mauvaise part, mon ami ! si tu avais par hasard une femme ou une maîtresse de cette nature, ce sont surtout les femmes éduquées, artistiques, poétiques qui me déplaisent souverainement. Car si jaime à me laisser caresser par une main déliée de jeune fille, et à reposer ma tête sur un élégant tablier, souvent en revanche, quand jentends quelquune de ces précieuses, dépourvues de goût et de bon sens, bavarder à tort et à travers sur une foule de niaiseries littéraires quelles ont apprises par cur, il me prend lenvie de lui imprimer avec mes dents tranchantes, dans quelque endroit sensible de son corps, une bonne remontrance !
Moi
Fi ! Berganza ! nes-tu pas honteux ! cest la vengeance qui tinspire un pareil langage : la Cagnizares, qui fut la cause de tous tes malheurs, était une femme !
Berganza
Tu commets une grande erreur, car tu regardes comme dépendantes lune de lautre deux choses qui nont et nauront jamais aucune liaison. Crois-moi, il en est dune apparition surnaturelle et terrible, comme dune violente secousse électrique, laquelle anéantit les êtres trop débiles pour y résister, mais communique une vigueur nouvelle à ceux qui peuvent la supporter ; du moins mon expérience men fait juger ainsi. Quand le souvenir de la Cagnizares vient massaillir, mon sang bouillonne dans mes veines, tous mes muscles et mes fibres se contractent, et une oppression pénible maffaisse momentanément, mais je me relève bientôt plus vaillant, plus agile, et la crise agit dune manière fortifiante, tant sur mon corps que sur mon esprit. Quant à la femme savante et poétique avec ses prétentions ridicules, et ses démonstrations exagérées denthousiasme pour lart, lidéal, que sais-je encore !... Ah ! Ah !...
Moi
Berganza ! Eh bien ; tu tinterromps ! tu appuies la tête sur ta patte ?
Berganza
Ah, mon ami, rien que den parler, jéprouve déjà latonie funeste, linexprimable dégoût qui semparait de moi lorsque jentendais les bavardages sur lart des femmes de cette espèce, ce qui maffectait au point que je laissais souvent durant des semaines entières, intact et dédaigné, le meilleur morceau de rôti.
Moi
Mais Berganza, mon ami, ne pouvais-tu pas couper court à ces propos insipides par certains grognements ou aboiements expressifs ? car quand même cela taurait fait mettre à la porte, tu aurais du moins été délivré de ce verbiage.
Berganza
Mets la main sur ta conscience, mon ami ! et dis-moi franchement sil ne test pas souvent arrivé de te laisser ennuyer et tourmenter sans nécessité, par de puérils motifs. Tu te trouvais dans une société stupide, tu pouvais prendre ton chapeau et ten aller : tu ne le faisais point. Telle ou telle considération que tu navouerais pas sans en rougir te retenait, la crainte doffenser celui-ci, celui-là, dont les bonnes grâces cependant ne valent point un zeste pour toi. Peut-être une personne..., une silencieuse jeune fille seulement occupée à boire du thé et à manger des gâteaux auprès du poêle était devenue intéressante à tes yeux ; et tu ne voulais pas partir sans tattirer encore une fois adroitement ses regards en técriant tout bas : « Céleste créature ! Que signifient tous ces mots ampoulés, ce chant prétentieux, ces fades déclamations ? Un seul regard de cet il angélique a cent fois plus de prix et de valeur que tout Goethe, dernière édition. »
Moi
Berganza ! tu deviens piquant !
Berganza
Eh bien, mon ami ! si cela arrive à vous autres hommes, pourquoi un pauvre chien navouerait-il pas franchement que souvent il sest réjoui dans son amour-propre dépravé de ce que, malgré sa stature un peu forte pour être admis dans des cercles distingués où dhabitude les carlins et les roquets ont seuls le droit de venir japper et tortiller de la queue, on tolérait pourtant volontiers sa présence, et on le laissait se coucher, paré dun joli collier, sous le sofa de la maîtresse de maison, sur un élégant parquet ? Bref, à quoi bon tant de cérémonies pour te convaincre du peu de valeur de vos femmes littéraires ? Laisse-moi te raconter la catastrophe qui ma conduit ici, et tu sauras pourquoi je suis irrité à ce point de la fadeur et de la futilité de ces prétendus bureaux desprit et cercles à la mode. Mais dabord que jessaie de me restaurer un peu !
Berganza sauta vivement à bas du banc de gazon, et courut, avec un peu de lourdeur encore, à travers le taillis. Je lentendis lamper avec avidité, dans un fossé voisin, de leau qui sy était amassée. Il revint bientôt près de moi, après sêtre bien secoué ; il reprit sa place, accroupi sur ses pattes de derrière, et la tête détournée du côté de la statue de saint Népomucène, il commença, dune voix dolente et sourde, de la manière suivante :
Berganza
Je le vois encore devant moi, le bon, lexcellent homme, avec ses joues pâles et creuses, son regard triste et la mobilité de son muscle frontal. Celui-là était animé dun véritable sentiment poétique : et cest à lui que je dois, outre maint souvenir touchant dune amitié précieuse, mes connaissances musicales.
Moi
Comment, Berganza ? Toi ! des connaissances musicales ? Tu me fais rire !
Berganza
Voilà comme vous êtes ! toujours des jugements téméraires. Parce que vous avez la manie de nous tourmenter de racleries, de sifflements et de criailleries abominables, qui nous font hurler dimpatience et dangoisse, vous nous refusez tout sentiment musical, et je soutiens pourtant que notre espèce jouit, à cet égard, des dispositions les plus heureuses, bien que je sois peut-être obligé de reconnaître la supériorité de ces odieux animaux, que la nature a privilégiés en effet sous le rapport de laptitude musicale, puisque, ainsi que le remarquait souvent mon noble maître et ami, ils savent exécuter en duo leurs chansons favorites, par tierces basses et hautes, suivant les lois de la gamme chromatique.
Bref, ce fut durant mon séjour dans la célèbre Résidence voisine, chez le maître de chapelle Jean Kreisler, que je minstruisis profondément dans lart musical. Lorsquil improvisait sur son magnifique piano, et quaux accords ravissants dune pure harmonie, il initiait lâme aux mystères merveilleux du sanctuaire de lart, je métendais à ses pieds, et, lil arrêté fixement sur lui, je prêtais jusquà la fin une oreille attentive. Et quand alors il se renversait dans son fauteuil, grand comme je suis, je sautais à lui en posant mes pattes sur ses épaules, témoignant avec vivacité de mon plaisir et de mon approbation, de la manière expressive dont nous parlions tout à lheure. Alors, il membrassait avec tendresse, et sécriait : « Ah, Benfatto ! (il mappelait ainsi en mémoire de notre première rencontre) tu mas compris ! chien sensible et judicieux ! ne devrais-je pas renoncer à jouer devant dautres que toi ! Tu ne me quitteras jamais. »
Moi
Il tappelait donc Benfatto !
Berganza
Je le rencontrai pour la première fois dans le beau parc qui touche à la porte N... ; il paraissait occupé à composer, car il était assis sous un berceau, tenant à la main une feuille de papier à musique et un crayon. Au moment où il se levait impétueusement en sécriant, dans un ardent enthousiasme : « Ah ! Ben fatto ! » je me trouvais à ses côtés, et je me serrai contre lui de la même manière affectueuse qua déjà mentionnée lenseigne Campuzano. Hélas ! pourquoi nai-je pu rester le compagnon du cher maître de chapelle ! je menais une vie si heureuse ! Mais...
Moi
Arrête, Berganza ! je me rappelle avoir entendu parler de Jean Kreisler. On disait, ne prends pas cela en mauvaise part, que de tout temps il avait été sujet à de fréquents accès de folie, jusquà ce quenfin il tomba dans une démence complète. On voulut alors le transporter à lhôpital de fous bien connu qui est situé près dici ; mais il était, ajoutait-on, parvenu à séchapper.
Berganza
Il sest sauvé ? que le ciel le protège ! Oui, mon ami ! ils ont voulu tuer et enterrer Jean, et quand, sabandonnant au sentiment intime de la supériorité que lui a départie la Providence, il croyait pouvoir agir et se mouvoir librement, ils le tenaient pour insensé !
Moi
Et ne létait-il donc pas réellement ?
Berganza
Oh ! je ten prie, apprends-moi quel est donc lhomme privilégié, lhomme prototype fait pour être larbitre souverain des intelligences, et qui puisse préciser exactement à quel degré de léchelle rationnelle se trouve le cerveau du patient comparé au sien propre, et si les dissemblances constatent une infirmité ou une supériorité. Sous un certain rapport, chaque esprit quelque peu original est prévenu de folie, et plus il manifeste ses penchants excentriques en cherchant à colorer sa pâle existence matérielle du reflet de ses visions intérieures, plus il sattire de soupçons défavorables. Tout homme qui sacrifie à une idée élevée et exceptionnelle, qua pu seule engendrer une inspiration sublime et surhumaine, son repos, son bien-être, et même sa vie, sera inévitablement taxé de démence par ceux dont toutes les prétentions, toute lintelligence et la moralité se bornent à perfectionner lart de manger, de boire, et à navoir point de dettes. Mais cette démarcation complète entre deux natures distinctes, dont lhomme sage et raisonnable par excellence prétend sattribuer le bénéfice, nest-elle pas un hommage plutôt quune insulte pour son antagoniste ? Ainsi parlait souvent mon maître et ami Jean Kreisler.
Ah ! javais compris au changement total de ses manières quil devait avoir reçu quelque funeste nouvelle. Son courroux intérieur éclatait par intervalles en violents transports, et je me souviens quil voulut même une fois me jeter un bâton à la tête ; mais il sen repentit aussitôt, et men demanda pardon les larmes aux yeux. Je ne sais pas quel avait été le motif de cette perturbation morale, car je ne laccompagnais que dans ses promenades du soir ou pendant la nuit, tandis que le jour je gardais son petit ménage et ses trésors musicaux. Mais bientôt après il vint chez lui une troupe de gens qui débitèrent à lenvi lun de lautre mille absurdités, parlant sans cesse de remontrances sensées, de guérison intellectuelle. Jean put apprécier en cette occasion ma force et mon courage ; car, exaspéré comme je létais déjà contre ces malotrus, Dieu sait avec quelle ardeur, sur le premier signe de sa main, je mélançai contre leur cohorte ! Jentamai ainsi le combat que mon maître acheva glorieusement, en les jetant lun après lautre à la porte. Le jour suivant, il se leva faible et épuisé. « Je vois, mon cher Benfatto, me dit-il, que je ne dois pas songer à rester longtemps ici ; et nous aussi, il faudra nous séparer, mon bon chien !... Ne mont-ils pas déjà traité de fou parce que je te jouais du piano, et que je mentretenais avec toi de maintes choses raisonnables ! Toi aussi, si tu restais plus longtemps avec moi, tu pourrais bien encourir laccusation de folie ; et de même que je suis menacé dune ignominieuse réclusion, à laquelle pourtant jespère bien me soustraire, tu pourrais être condamné à périr de la main du bourreau, et tu néchapperais pas à cette déplorable catastrophe. Adieu, mon fidèle Benfatto ! » Il ouvrit devant moi la porte en sanglotant, je descendis les quatre étages les oreilles pendantes, et je me trouvai dans la rue.
Moi
Mais, mon cher Berganza ! le récit de laventure qui ta conduit ici, tu las tout à fait oublié.
Berganza
Tout ce que je tai raconté jusquici en est lintroduction. Tandis que, livré aux réflexions les plus tristes, je descendais la rue en courant, une troupe dhommes vint à moi, et plusieurs criaient : « Saisissez ce chien noir ! saisissez-le ! il est fou, il est enragé ! cest un fait certain. » Je crus reconnaître les persécuteurs de mon ami Jean ; et comme il était aisé de prévoir que, malgré mon courage et mon adresse, jaurais dû succomber au nombre, je tournai lestement un coin de rue, et mélançai dans un vaste hôtel dont la porte se trouvait ouverte pour mon bonheur. Tout y annonçait lopulence et le bon goût ; devant moi se déployait un bel escalier bien clair, bien frotté. Jy montai en effleurant à peine les marches de mes pattes crottées, en trois sauts jatteignis le palier supérieur, et je maccroupis étroitement dans lencoignure dun poêle.
Peu dinstants après, jentendis dans le vestibule de joyeux cris denfants, et la charmante voix dune jeune fille déjà nubile qui disait : « Lisette ! noublie pas de donner à manger aux oiseaux ; quant à mon lapin chéri, je lui porterai moi-même quelque chose. » Il me sembla en ce moment quune puissance mystérieuse et irrésistible me sollicitait à sortir de ma cachette. Javance donc doucement en remuant la queue et en faisant des courbettes de la façon la plus humble qui soit à mes ordres, et je vois... une jeune fille admirable, âgée de seize ans tout au plus, qui traversait le vestibule en tenant par la main un gentil enfant aux boucles dorées. Malgré mon humble posture, je causai, comme je le craignais, une assez vive frayeur. La jeune fille sécria à haute voix : « Oh le vilain chien ! comment ce gros chien se trouve-t-il ici ? » Et serrant lenfant contre elle, elle se disposait à senfuir. Mais je rampai jusquà ses pieds, et couché devant elle de lair le plus soumis, je me mis à gémir tout bas tristement. « Pauvre chien ! quas-tu ? » me dit alors la charmante jeune fille, et elle se baissa pour me caresser avec sa petite main blanche. Petit à petit je donnai carrière à ma joie, et jen vins bientôt à me livrer à mes bonds les plus gracieux. La jeune fille riait, lenfant sautait et criait de plaisir. Bientôt il manifesta le désir commun à tous les enfants de monter sur moi. La jeune fille le lui défendit, mais je maccroupis aussitôt par terre, et linvitai moi-même à satisfaire son envie par toutes sortes de grognements et déternuements joyeux. Enfin, sa sur le laissa libre dagir. Quand je le sentis sur mon dos, je me levai doucement, et tandis que la jeune fille le maintenait dune main avec la grâce la plus parfaite, je commençai à parcourir le vestibule dans tous les sens, dabord au pas, puis en faisant des petites courbettes. Lenfant criait et jubilait de plaisir, et sa sur riait de plus en plus cordialement. Une autre petite fille survint. À laspect de la cavalcade, elle joignit ses petites mains en signe de surprise, puis elle accourut, et voulut soutenir lenfant par lautre bras. Alors je pus essayer des bonds plus hardis ; nous avançâmes alors au petit galop, et chaque fois que je reniflais en secouant la tête, à linstar du plus bel étalon arabe, les enfants poussaient des cris de jubilation. On vit les domestiques, les servantes, accourir du haut et du bas de lescalier ; la porte de la cuisine voisine souvrit, et la cuisinière, laissant échapper de ses mains une casserole qui résonna sur la dalle du seuil, se mit à rire à gorge déployée de ce spectacle, en se pressant les côtes de ses grosses mains rouges. Le nombre et la joie bruyante des assistants augmentaient de minute en minute ; les murs boisés, le plafond, retentissaient de fous éclats de rire à chaque gambade grotesque que jexécutais comme un véritable paillasse. Tout à coup je marrêtai, on crut que cétait de fatigue ; mais lorsque lenfant fut mis à terre, je fis un grand bond, et puis je me couchai dun air câlin aux pieds de la jeune fille aux boucles brunes.
« En vérité, mademoiselle Cécile ! dit en riant la grosse cuisinière, le chien a lair de vouloir vous obliger à le monter. » Là-dessus, tous les domestiques, les bonnes, les femmes de chambre, de sécrier en chur : « Oui, oui ! ah le chien intelligent ! le chien spirituel ! » Une légère rougeur parcourut les joues de Cécile. Au fond de son il dazur pétillait lenvie de se passer ce plaisir denfant. Faut-il ?... ne faut-il pas ?... semblait-elle se demander tout bas, en me regardant amicalement, le doigt appuyé sur sa bouche. Bientôt après elle était assise sur mon dos : alors je mavançai, fier de mon charmant fardeau, au pas de la haquenée conduisant au tournoi sa royale maîtresse, et la troupe pressée des spectateurs se rangeant avec précipitation sur mon passage, je fis le tour du vestibule, comme au milieu dun cortège triomphal. Tout à coup une grande et belle femme, dun âge mûr, ouvrit la porte de lantichambre, et arrêtant un regard fixe sur ma belle cavalière : « Voyez quel enfantillage ! » dit-elle. Cécile quitta mon dos, et elle supplia si instamment en ma faveur, elle sut présenter si adroitement le récit de ma rencontre imprévue, en faisant valoir mon bon caractère et laimable bouffonnerie de mes manières, que sa mère dit enfin au valet de cour : « Donnez à manger à ce chien, et sil shabitue à la maison, il pourra rester ici, et il fera la garde durant la nuit. »
Moi
Dieu soit loué ! te voilà avec un asile assuré !
Berganza
Ah, mon ami ! la décision de la chère dame me frappa comme un coup de tonnerre, et si je navais pas compté alors sur la ressource de mes petits talents de courtisan, je me serais levé et enfui à toutes jambes. Je ne ferais que te fatiguer en te racontant en détail tous les expédients, toutes les finesses de flatterie grâce auxquels je parvins à me glisser dabord de la cour dans lantichambre, et petit à petit dans les appartements privés de la dame. Quil te suffise dun mot : les cavalcades du petit garçon, qui paraissait être le favori de la mère, me sauvèrent de lécurie, et ce fut à la protection de sa charmante sur, à qui je métais dévoué de toute mon âme du premier moment où je la vis, que je dus enfin lentrée des appartements intérieurs. Cette jeune fille chantait si parfaitement, que je ne doutai point que ce ne fût delle seule que parlait le maître de chapelle Jean Kreisler, quand il dépeignait leffet magique et mystérieux du chant de la jeune virtuose qui seule donnait à sa musique linspiration et la vie. Suivant la méthode des habiles cantatrices dItalie, elle avait lhabitude de solfier pendant une bonne heure tous les matins. Je saisissais alors loccasion favorable pour me glisser dans le salon auprès delle, et couché sous le piano je lécoutais attentivement. Lorsquelle avait fini, je lui témoignais mon contentement par mille bonds joyeux, et elle me récompensait par un bon déjeuner, que je croquais de la manière la plus décente sans salir le parquet. Bref, on finit par ne plus tarir dans toute la maison sur mon amabilité et mon penchant décidé pour la musique. Cécile vantait surtout en moi, outre ces belles qualités, ma galanterie envers son cher petit lapin, par lequel je me laissais tirer impunément les oreilles, la queue, etc. La dame de la maison déclara que jétais un chien charmant ; et après que jeus assisté avec une décence exemplaire et toute la dignité convenable à un thé littéraire et à un concert, après que le cercle intime auquel on fit part de mon arrivée romanesque dans lhôtel, meut également honoré dun suffrage unanime, je fus enfin promu à la dignité de chien de corps de Cécile, ce qui mit le comble à mes vux les plus chers.
Moi
Oui ! te voilà dans une maison distinguée, favori en titre dune jeune fille ravissante, à en juger par tes paroles. Mais tu voulais mentretenir de la tendance superficielle, de la vulgarité des caractères soi-disant poétiques, et tu devais avant tout me raconter par quelle catastrophe...
Berganza
Doucement ! doucement, mon ami ! Laisse-moi raconter suivant lordre de mes souvenirs. Dailleurs, ne dois-je pas trouver du plaisir à marrêter sur quelques moments heureux de ma vie passée ? Et puis tout ce que je tai narré sur mon séjour dans cette maison que je voue à présent aux malédictions de lenfer, se rattache précisément à cette fatale catastrophe, et bientôt il me suffira de deux mots pour te mettre entièrement au fait. Laisse-moi donc avec ma maudite manie de vouloir tout dépeindre en discours prolixes sous des couleurs aussi vives, aussi pittoresques que les choses se présentent à mon esprit, revenir sur un sujet quil me répugnait daborder.
Moi
Allons, mon cher Berganza, continue de raconter à ta manière.
Berganza
La Cagnizares pouvait bien au bout du compte avoir raison.
Moi
Où veux-tu en venir maintenant ?
Berganza
Comme on dit : Le diable seul peut deviner cela. Cependant, il y a bien des choses quil ne devine pas. Cest apparemment pour cela quon dit encore : Cest un pauvre diable ! Il y a toujours eu en moi et dans mon ami Scipion quelque chose de bien étrange ! Décidément, je suis en effet le personnage Montiel banni de lespèce humaine, et à qui le masque de chien, qui lui fut imposé comme punition, sert à présent de récréation et de divertissement.
Moi
Berganza ! je ne te comprends pas.
Berganza
Aurais-je donc pu, moi, si loyal, si porté au bien, si ami de la vérité, et plein dun mépris si profond pour ces caractères faux et dégénérés dont font parade les hommes daujourdhui, devenus pour la plupart insensibles à tout ce qui est grand et saint, comment, dis-je, aurais-je pu recueillir tant dobservations précieuses, dont lensemble forme ce trésor quon appelle la philosophie de lexpérience, sil avait fallu me produire partout sous laspect dune créature humaine ? Merci, Satan ! qui as laissé lhuile des sorcières me griller le dos en pure perte ! Je puis du moins, en ma qualité de chien, me coucher auprès du poêle sans quon y prenne garde, et tous les secrets de votre naturel perverti que vous mettez à nu devant moi sans défiance, viennent fournir amplement matière à lironie et à la pitié que provoque la ridicule et nauséabonde fatuité qui vous distingue.
Moi
Les hommes ne tont-ils donc jamais fait aucun bien, que tu invectives si amèrement toute lespèce ?...
Berganza
Mon cher ami, durant ma vie, déjà passablement longue, jai reçu maint et maint bienfait, dont jétais indigne peut-être, et je garde un souvenir reconnaissant de chaque plaisir ou de chaque bonne aubaine que mont procurés sans intention celui-ci ou celui-là ; remarque bien : jai dit sans intention ! Il y a selon moi beaucoup à dire sur ce que vous appelez faire du bien. Celui qui me gratte le dos ou me chatouille délicatement les oreilles, ce qui me fait toujours éprouver un bien-être indéfinissable, ou bien celui qui me gratifie dun bon morceau de rôti pour samuser à me faire rapporter sa canne lancée loin de lui, et quelquefois en pleine eau, ou pour mengager à faire le beau en masseyant sur mes pattes de derrière (manuvre que je hais mortellement), penses-tu que lun ou lautre passe à mes yeux pour mavoir fait du bien ? Cest un prêté-rendu, un échange, un contrat où il ne peut être question ni de bienfait ni de gratitude. Mais le crasse égoïsme des hommes fait que chacun se borne à proclamer avec vanterie ce quil donne, et rougit de mentionner ce quil reçoit, de sorte quon voit souvent deux individus saccuser réciproquement dingratitude au sujet de la même transaction. Mon ami Scipion, qui navait pas non plus toujours bonne chance, était dans le temps au service dun riche paysan, homme inculte et brutal, qui le laissait fort souvent à jeun, mais ne lui épargnait pas les coups de bâton. Un jour Scipion, dont le défaut capital nétait certes pas la gourmandise, uniquement poussé par la faim, avait vidé une terrine de lait à sa portée, et le paysan qui le surprit commença par le battre jusquau sang. Scipion senfuit précipitamment pour échapper à une mort certaine, car le rustre vindicatif sétait emparé déjà dune fourche de fer, et il traversa le village à la course. Mais en passant devant létang du moulin, il vit tomber dans les flots le fils du paysan, un enfant de trois ans qui samusait à jouer au bord de leau. Scipion, dun bond rapide, sélance dans létang, saisit avec ses dents lenfant par ses vêtements, et le rapporte sain et sauf sur lherbe du rivage, où bientôt il reprit ses sens en souriant à son libérateur et le caressant. Alors Scipion reprit bien vite son élan pour séloigner à jamais du village. Vois-tu, mon ami, cest là ce qui sappelle un service rendu par pure amitié. Pardonne-moi de ne pas mêtre rappelé tout dabord un trait semblable chez un homme.
Moi
En dépit de ton antipathie pour ces pauvres hommes qui sont bien mal dans tes papiers, je sens pourtant mon affection pour toi saccroître de plus en plus, mon brave Berganza ! Permets-moi de ten donner, tout à fait sans intention, un témoignage qui ne peut, je le sais, que têtre infiniment agréable.
Berganza sapprocha de moi en reniflant légèrement, et je lui grattai doucement le dos en promenant ma main plusieurs fois de sa tête à sa queue ; il balançait la tête de droite et de gauche en murmurant de plaisir, et se prêtant au contact de la main bienfaisante. Enfin, quand elle cessa dagir, nous reprîmes notre entretien.
Berganza
Chaque sensation corporelle agréable me rappelle toujours à lesprit les souvenirs les plus gracieux, et au moment où je parle je viens de voir mapparaître limage de la charmante Cécile, telle que je la vis un jour, avec sa simple robe blanche et ses cheveux bruns noués élégamment en tresses brillantes, comme elle sortait du salon, les yeux en pleurs, et se dirigeant vers sa chambre. Jallai au-devant delle, et je me couchai en rampant à ses pieds, suivant mon habitude. Elle me prit alors avec ses deux petites mains par la tête, et me contemplant avec ses beaux yeux, quune larme humectait encore, elle sécria : « Hélas !... hélas ! ils ne me comprennent pas ! personne ! ma mère non plus... Si je pouvais mexpliquer devant toi, toi, ô mon chien fidèle ! si je pouvais touvrir le fond de mon cur ?... mais comment my résoudre ? et quand je le pourrais, tu ne me répondrais pas... Ah ! du moins tu ne maffligerais pas non plus, toi ! »
Moi
Cette jeune fille, la Cécile, mintéresse de plus en plus.
Berganza
Dieu, notre maître à tous, et à qui je recommande mon âme, car le démon ne doit avoir aucun droit sur elle, bien que je lui sois sans doute redevable de ce domino à la vénitienne sous lequel jai été lancé dans la grande mascarade terrestre, oui ! le Dieu souverain a créé les hommes avec des modifications bien variées. La diversité infinie des dogues, des bassets, des carlins, des bichons et des caniches nest rien en vérité comparativement à la multiplicité des contrastes entre les nez pointus, camards, recourbés, retroussés, etc., et aux différences innombrables quoffrent les yeux, les mentons, les muscles frontaux dans lespèce humaine. Bref, est-il seulement possible dimaginer, même avec les facultés intellectuelles les plus rares et les plus vastes, le nombre illimité des caractères dissemblables ?...
Moi
Mais où veux-tu en venir, Berganza ?
Berganza
Prends-le pour une réflexion sommaire ou même vulgaire, si tu veux.
Moi
Tu técartes encore tout à fait de ta catastrophe.
Berganza
Je voulais seulement te dire que ma maîtresse, la mère de Cécile, avait su attirer chez elle tout ce quil y avait dans la Résidence dartistes et de savants de quelque réputation ; et grâce à ses relations intimes avec les familles les mieux pourvues en talents de toute espèce, elle avait fondé dans son hôtel un cercle scientifique, esthétique et littéraire, dont elle sétait faite la directrice. Sa maison était en quelque sorte une bourse poétique, artistique, où se traitaient une multitude daffaires avec force jugements sur lart, et dont maints ouvrages, ou même parfois les noms dartistes véritables étaient lobjet. Les musiciens, il faut en convenir, sont des gens bien bizarres !
Moi
Comment cela, Berganza ?
Berganza
Nas-tu pas remarqué que les peintres sont pour la plupart dhumeur chagrine et si maussades quaucun des plaisirs de la vie ne peut triompher de leur mélancolie ; et quant aux poètes, que leurs ouvrages seuls sont capables de leur procurer une satisfaction réelle !... Mais les musiciens planent dun pied léger par-dessus tout : bons vivants, gourmets et buveurs surtout, un bon plat, ou mieux encore des vins assortis de première qualité, leur ouvrent le paradis ; et oubliant tout le reste sans nul effort, ils se réconcilient avec la société, qui parfois les pique au vif, et pardonnent généreusement à lâne de méconnaître dans ses hihan ! la loi de laccord parfait, parce quau bout du compte il ne peut braire autrement en sa qualité dâne. Bref, les musiciens ne sentent pas le malin esprit, marchât-il même sur leurs talons.
Moi
Mais, Berganza, pourquoi donc encore cette digression à limproviste ?
Berganza
Cest pour dire que ma dame était précisément en grande vénération auprès de tous les musiciens, et lorsquau bout de six semaines dexercice continu, elle massacrait, sans respect pour la mesure et lexpression, une sonate ou un quintetto, ils ne manquaient pas de la combler des éloges les plus exagérés ; car les vins de sa cave, quelle recevait de première main, étaient exquis, et il était impossible de manger de meilleurs biftecks dans toute la ville que chez elle.
Moi
Fi ! Jean Kreisler naurait pas fait cela.
Berganza
Pourtant il le faisait. Il ny a là ni fausseté ni lâche et basse flatterie : non, cest laction dun esprit bienveillant souffrant le mal patiemment, ou plutôt une complaisante résignation à prêter loreille à des sons confus qui aspirent en vain à passer pour de la musique ; et cette bienveillance, cette résignation, ne proviennent que dun certain sentiment de bien-être intérieur, qui lui-même est le résultat immanquable des copieuses libations dun vin généreux pendant et après un succulent dîner. Javoue que tout cela me prévient en faveur des musiciens, dont le royaume du reste nest pas de ce monde, de sorte quils font leffet détrangers venus dune contrée inconnue et lointaine, étonnant par la singularité de leur extérieur, de leurs façons dagir, et je dirai même se rendant ridicules, car il suffit que Pierre tienne sa fourchette de la main gauche, pour que Jean, qui a tenu toute sa vie la sienne de la main droite, se moque de lui.
Moi
Mais pourquoi les gens ordinaires se moquent-ils ainsi de tout ce qui sort de leurs habitudes ?
Berganza
Parce que les choses auxquelles ils sont accoutumés leur sont devenues si commodes, quils regardent celui qui agit dautre manière comme un fou, en simaginant quil se tourmente beaucoup pour faire ainsi, dans lignorance de leur manière traditionnelle ; alors ils se félicitent et se réjouissent de voir létranger si bête, tandis quils sestiment si ingénieux, et ils en rient du meilleur de leur cur ; ce que je leur permets de tout le mien aussi.
Moi
Je voudrais que tu revinsses maintenant à la dame.
Berganza
My voici justement. Ma dame avait la manie décidée de vouloir pratiquer elle-même tous les arts. Elle touchait du piano, comme je viens de le dire, elle composait même, elle peignait, elle brodait, elle modelait en plâtre et en argile, elle faisait des vers, elle déclamait ; et il fallait que la société subit ses cantates soporifiques, et se pâmât daise à la vue de ses caricatures peintes, brodées ou moulées. Peu de temps avant mon arrivée dans la maison, elle avait fait la connaissance dun artiste mimique bien connu que tu as eu sans doute loccasion de voir bien souvent ; et de là le révoltant abus quelle introduisit dans le cercle avec ses rhapsodies scéniques. La dame nétait pas mal faite, mais lapproche de la vieillesse avait déjà marqué son empreinte sur tous les traits de son visage, fortement prononcés par eux-mêmes, et en outre les formes de son corps avaient pris un développement luxuriant et même excessif. Cela ne lempêchait pourtant pas de représenter devant le cercle Psyché, la Vierge Marie, et je ne sais plus quels autres saintes ou divinités de lOlympe. Que le diable emporte les sphinx et le professeur de philosophie !
Moi
Quel professeur de philosophie ?
Berganza
Dans le cercle en question, se trouvaient presque toujours inévitablement dabord le maître de musique de Cécile, ensuite un professeur de philosophie, et un caractère indécis.
Moi
Quentends-tu par ton caractère indécis ?
Berganza
Cest un homme que je ne saurais désigner autrement, car je nai jamais pu savoir réellement quel était le fond de sa pensée. Mais en songeant à ces trois personnages, je ne puis mempêcher de te faire part dune conversation que je surpris un jour entre eux. Le musicien ne voyait que son art dans le monde entier. Du reste, il pouvait passer pour un esprit assez borné, car il prenait pour argent comptant les suffrages les plus futiles et les moins consciencieux, et croyait naïvement que lart et les artistes jouissaient partout dune haute considération. Le philosophe, sur la figure jésuitique et satirique duquel se reflétait une profonde ironie pour toutes les vulgarités de la vie, navait foi en personne au contraire, et il regardait la sottise et le défaut de goût comme un second péché originel. Un soir, il se trouvait à la fenêtre avec le caractère indécis, lorsque le musicien, toujours en extase dans les régions idéales, sapprocha deux, en sécriant : « Ha !... » Mais laisse-moi, pour éviter la répétition fastidieuse des dit-il, répondit-il, te répéter tout simplement leurs discours alternatifs. Seulement, si tu fais imprimer notre conversation actuelle, il faudra que ce nouveau dialogue soit habilement distingué du nôtre.
Moi
Je vois, mon cher Berganza, que ta pénétration et ta sagacité sappliquent à tout. Tes confidences sont trop curieuses pour que je ne les publie pas, à linstar de lenseigne Campuzano. Raconte comme tu voudras ton entretien dans lentretien ; car je pressens quun éditeur attentif mettra, au pied de la lettre, la puce à loreille au compositeur pour quil arrange le tout pour le mieux, de manière à ce que cela ressorte aux yeux du lecteur non moins commodément quagréablement.
Berganza
My voici donc.
Le musicien. Cest pourtant une femme admirable, avec sa profonde intelligence de lart et son instruction encyclopédique !
Le caractère indécis. Oui, il faut en convenir, Madame est en effet portée aux sciences dune manière !...
Le professeur de philosophie. Ha ?... ha ?... cest donc là réellement votre avis ? Eh bien moi, je prétends et soutiens le contraire !
Le caractère indécis. Au fait, oui, quant à lenthousiasme, comme lentend notre ami le virtuose ici présent, il se pourrait bien que...
Le professeur de philosophie. Je vous dis que le chien noir que voici là, sous le poêle, et qui nous regarde dun air si intelligent, comme sil prêtait la plus vive attention à nos paroles, aime et comprend lart mieux que cette femme, à qui le ciel veuille pardonner de ce quelle sattribue ainsi sans vergogne la chose du monde à laquelle elle a le moins de droits. Son cur froid comme la glace ne séchauffe jamais, et quand lâme dautres individus, devant le spectacle imposant de la nature et limmensité de la création, déborde dun saint ravissement, elle sinforme combien il y a de degrés de chaleur daprès Réaumur, ou sil menace de pleuvoir. Et lart, ce médiateur entre nous et lêtre tout-puissant, et qui seul nous le fait clairement pressentir, lart non plus nallumera jamais en elle une pensée élevée. Oui ! avec tous ses exercices académiques, avec ses mines et ses phrases, elle ne respire que le trivial ; elle est prosaïque, prosaïque ! honteusement prosaïque ! !
Ces derniers mots, le professeur les avait criés si haut, en gesticulant avec véhémence, que toute la société réunie dans le salon voisin fut aussitôt en émoi pour se défendre, dun commun effort, contre le prosaïsme qui paraissait sêtre glissé perfidement et silencieusement dans le cercle, comme un insidieux ennemi dont le cri de guerre du professeur venait de trahir la présence. Le musicien était resté tout étourdi, mais le caractère indécis le prit à part, et lui dit à demi voix à loreille en souriant dun air gracieux :
« Cher ami, que pensez-vous des paroles du professeur ? Savez-vous pourquoi il tonne si effroyablement et déclame ainsi de froideur glaciale, de prosaïsme ? Vous convenez, nest-ce pas, que Madame est encore passablement fraîche et jeune pour son âge. Eh bien... riez, riez ! Eh bien le professeur a voulu à toutes forces lui développer entre quatre yeux certaines propositions philosophiques qui lui parurent trop hardies. Elle dédaigna absolument les leçons particulières de philosophie que voulait lui donner messire le professeur, et il a pris cela en très mauvaise part : de là ses invectives, ses malédictions !
» Voyez-vous, le malin singe ! À présent, me voilà raffermi tout à fait dans mon opinion », dit le musicien ; et tous deux rejoignirent la société.
Mais, je le répète encore : que le diable emporte le sphinx et le professeur de philosophie !
Moi
Pourquoi cela ?
Berganza
Cest à eux que je dois la privation du spectacle des jeux mimiques de Madame, et peu sen est fallu que je ne fusse chassé de lhôtel ignominieusement.
Moi
Ce sphinx est sans doute un emblème allégorique par lequel tu désignes quelque nouvel original de ton cercle ?
Berganza
Point du tout ! je veux parler du véritable sphinx avec sa coiffure égyptienne et le regard fixe de ses yeux ouverts eu forme dufs.
Moi
Eh bien, raconte.
Berganza
Que ce fût en effet par vengeance à cause du cours particulier de philosophie manqué, comme le soutenait le caractère indécis, ou bien seulement par dégoût et par aversion pour les ridicules prétentions artistiques de la dame, bref, le professeur devenu son ichneumon, la poursuivait sans relâche, et se plaisait à fouiller dans le plus intime de son être, au moment où elle sy attendait le moins. Il avait le talent de lentortiller et de lenlacer, dans ses propres phrases à bévues et dans ses sentences philosophico-esthétiques sur lart, dune façon toute particulière et si adroite, quelle senfonçait profondément dans le labyrinthe prosaïque et hérissé divraie du non-sens, en faisant de vains efforts pour en trouver lissue. Il poussait la malignité si loin, quil débitait devant elle, comme autant de théorèmes de philosophie transcendante, des phrases absolument dénuées de sens, ou aboutissant à de niaises trivialités, quelle retenait, grâce à sa prodigieuse mémoire des mots, et lançait ensuite à tout propos avec une affectation emphatique. Plus ces propositions étaient baroques et inintelligibles, plus elles lui plaisaient, car alors ladmiration des cerveaux étroits, ou plutôt leur fanatisme pour cet esprit supérieur, pour cette sublimité féminine, sexaltait dautant plus. Mais venons au fait ! Le professeur mavait pris en très grande amitié : il saisissait toutes les occasions de me caresser et de me donner de bons morceaux. Je répondais à cette bienveillance par une affection des plus cordiales, et je le suivis dautant plus volontiers un soir quil mattira dans une chambre écartée, tandis que la société passait dans une grande salle tendue de noir, où Madame allait exécuter ses scènes de mimique.
Il mavait réservé comme de coutume un bon morceau de gâteau. Pendant que je le mangeais, il commença à me gratter doucement sur la tête, et puis il ceignit mon front dun mouchoir quil noua et drapa avec beaucoup de soin autour de mes oreilles. Durant cette opération, il riait en me regardant, et me dit plusieurs fois : « Chien intelligent, habile chien ! montre aujourdhui ton esprit, et ne gâte pas la plaisanterie ! » Habitué de vieille date, depuis mon métier dramatique, à ce quon me fit la toilette, je le laissai marranger comme il le voulut, et je le suivis ensuite machinalement, et à petits pas, dans le salon où Madame avait déjà commencé ses exhibitions. Le professeur sut si adroitement me soustraire aux regards des spectateurs que personne ne me remarqua.
Après avoir représenté des saintes Vierges et des Cariatides, des Cariatides et des saintes Vierges, Madame savança avec une coiffure fort singulière, ressemblant à la mienne à sy méprendre. Elle se mit à genoux, et allongea les bras sur un tabouret placé devant elle, en contraignant ses yeux naturellement vifs et spirituels, à un regard fixe, funèbre et fantasmatique. Alors le professeur me poussa tout doucement en avant, et moi, sans soupçonner la plaisanterie, je mavançai gravement jusquau milieu du cercle, et je maccroupis par terre vis-à-vis de la dame, les pattes de devant étendues dans ma position habituelle. Excessivement surpris de la voir dans cette posture, qui présentait laspect le plus singulier, surtout à cause de la partie sur laquelle on a coutume de sasseoir, et que la nature avait douée chez elle dune ampleur prodigieuse, je ne me lassais point de la considérer avec ce regard immuable et sérieux qui mest propre.
Tout à coup, au morne silence qui régnait dans la salle, succéda un éclat de rire universel et immodéré. Ce fut alors seulement que la dame, plongée dans la contemplation intérieure de lart, maperçut. Elle se relève en fureur et sécrie comme Macbeth, avec une affreuse grimace : « Qui ma fait cela ! » Mais personne ne lentend, car tous les assistants, comme électrisés par cet aspect véritablement trop comique, éclatent et crient confusément : « Deux sphinx. Deux sphinx en conflit ! »
« Quon chasse ce chien loin dici, quon lôte de ma vue, hors du logis le maudit chien ! » Ainsi tonnait la dame, et déjà les domestiques me pourchassaient, lorsque ma protectrice, la charmante Cécile sélança vers moi, me délivra de ma coiffure égyptienne, et memmena dans sa chambre. Jobtins, il est vrai, la permission de rester dans la maison, mais lentrée de la salle des représentations mimiques me fut de ce jour à jamais interdite.
Moi
Et au fond tu nas guère dû y perdre, car, jen sais bon gré au joyeux professeur ! tu avais été témoin de la plus superbe scène de ces bouffonneries artistiques ; le reste taurait paru fade et leût été à coup sûr, puisquon aurait naturellement prévenu toute coopération ultérieure de ta part.
Berganza
Le lendemain il était partout question du double sphinx, et même il circula à ce sujet un sonnet que je me rappelle très bien, et dont probablement le professeur de philosophie était lauteur.
Les deux sphinx
Sonnet
Quelle est cette figure étrange, aux yeux hagards,
Dun linceul affublée, et prosternée à terre ?
Parle, nouvel dipe, et brave les hasards
Réservés à celui qui sonde un tel mystère !
Vois là-bas du Sphinx noir les flamboyants regards ;
Le mannequin pâlit ; dun trouble involontaire
Cet aspect la saisi ! lon rit de toutes parts,
Voici la comédie introduite au parterre.
Ils se lèvent tous deux : elle, femme, lui, chien !...
La passion de lart est leur commun lien :
Quelle union jamais eut plus noble origine ?
Ils rivalisent donc de gloire et de talent,
Et chacun dans son rôle offre un type excellent :
Le chien noir est Paillasse, elle... cest Colombine !
Moi
Bravo, Berganza ! le sonnet satirique nest pas mal pour une pièce de circonstance, et tu las récité avec lexpression et la dignité convenables. En général, il y a déjà pour moi, rien que dans la forme du sonnet, un charme tout particulier, un charme musical, pour ainsi dire.
Berganza
Que le sonnet a certainement aussi pour toute oreille tant soit peu délicate, et quil conservera éternellement.
Moi
Et cependant la forme particulière dune composition en vers, le mètre en un mot, ma toujours paru être quelque chose daccessoire, de subordonné, à quoi lon na attribué, selon moi, que trop de valeur dans ces derniers temps.
Berganza
Grâces soient rendues aux efforts de vos derniers poètes, parmi lesquels il y en a dexcellents, de ce quils ont rétabli dans ses droits bien légitimes lart métrique pratiqué par nos grands maîtres dautrefois, avec amour et sollicitude. La forme, le mètre, dans la composition en vers, cest la couleur exprès choisie par le peintre pour les vêtements de ses personnages ; cest le ton dans lequel le compositeur écrit son morceau. Or, tous deux napportent-ils pas à ce choix du ton, de la couleur, la réflexion la plus mûre et le soin le plus minutieux, pour quils sallient convenablement, soit à la gravité, à la noblesse, soit à la grâce, à la frivolité du personnage, soit au caractère tendre ou gai du morceau ? Et une grande partie de leffet quils se proposent de produire ne dépendra-t-elle pas de la justesse de ce choix ? Un vêtement dune couleur brillante relève souvent un personnage commun, ainsi que la richesse du ton fait valoir un thème médiocre ; et de là vient que souvent des vers dépourvus, il est vrai, dun sens profond et frappant, et effleurant à peine la pensée, captivent néanmoins lesprit, comme le ferait une apparition vaporeuse et fantastique par la grâce de la forme, par lélégant entrelacement des rimes, et exercent ainsi, abstraction faite de ce que la raison pourrait y chercher, une séduction mystérieuse à laquelle une organisation sensible voudrait en vain résister.
Moi
Oui, mais labus quont fait de ce système tant de brocanteurs de forme poétique !
Berganza
Cet abus prétendu pourrait bien trouver son remède dans son application même. Mon avis est que cette rigoureuse observation de la métrique, tellement en crédit aujourdhui, est la conséquence des tendances plus sérieuses, plus profondes, qui distinguent dans toutes les branches de lart et de la littérature notre époque critique et rénovatrice. Naguère, en effet, lorsque chaque poète ou soi-disant tel, se créait lui-même, pour chacune de ses chansonnettes, un mètre boiteux, baroque, lorsquil parodiait et défigurait à plaisir vos doux huitains, rime ottave, la seule forme méridionale qui semble avoir été connue à cette époque, alors les peintres aussi dédaignaient dapprendre à dessiner, et les compositeurs auraient rougi détudier le contrepoint. Bref, il sétait introduit dans lart un mépris pour toute école, pour toute convention qui devait amener naturellement les plus monstrueux avortements. Même chez les poètes médiocres, létude des divers modes réguliers les habitue à une certaine harmonie toujours préférable aux misérables divagations dun cerveau vide. Aussi, je le répète encore, cest un travail méritoire et avantageux que de sappliquer religieusement à la forme, au mètre poétique.
Moi
Tu es un peu tranchant dans tes opinions, mon cher Berganza ; cependant je ne saurais te donner tort. En vérité, jétais loin de penser que les miennes dussent être modifiées par les réflexions dun chien desprit.
Berganza
Dans le cercle féminin en question, se trouvait un jeune homme quon honorait du titre de poète, et qui, absolument dévoué au système de lécole moderne, ne rêvait et ne respirait que sonnets, madrigaux, etc. Son génie poétique navait rien de transcendant, mais ses productions dans le genre des canzoni ne manquaient pas dune certaine harmonie, dune certaine grâce dexpression qui fascinaient lesprit et loreille. Il était, comme presque tous les poètes, et conformément en quelque sorte à une loi du métier, de nature amoureuse, et il professait pour Cécile une adoration platonique pleine de respect et dardeur. À son exemple, le musicien, dailleurs beaucoup plus âgé, se plaisait à faire la cour à la jeune fille dune manière tout à fait sentimentale, et tous deux donnaient souvent le spectacle dune lutte démulation fort comique, par les mille petites galanteries dont ils se piquaient, à lenvi lun de lautre. Doués dune instruction réelle et dun esprit fin, ils ne supportaient les parades musicales, déclamatoires et mimiques de la dame que par amour pour Cécile, qui les distinguait sensiblement dentre tous les jeunes fats, dont lessaim voltigeait autour delle ; aussi elle récompensait leur empressement chevaleresque par une franchise gaie et naïve qui mettait le comble à leur enthousiasme et à leur passion. Souvent une parole amicale, un regard affectueux quelle accordait à lun, suscitait chez lautre une jalousie comique, et rien nétait plus divertissant que de les voir, comme les troubadours du Moyen-Âge, se porter des défis à qui célébrerait le mieux dans ses odes et ses chansons les grâces et les attraits de Cécile.
Moi
Cest un tableau intéressant, et ces relations tendres et naïves dun cur innocent avec lartiste, sont toujours à lavantage du dernier. Je ne doute pas que ce conflit entre le poète et le musicien nait produit dexcellents ouvrages.
Berganza
Nas-tu pas remarqué, mon cher ami, que tous ces individus qui, avec une âme sèche et stérile, ont tant de prétentions au caractère poétique, regardent tout ce qui leur arrive comme éminemment singulier, et voient du merveilleux jusque dans leurs personnes ?
Moi
En effet, et tandis quils considèrent comme tenant du prodige tout ce qui se passe entre les parois resserrées de leur pauvre coquille, dans lidée que rien dordinaire ne saurait advenir à des personnages de leur nature, leur âme reste fermée et insensible aux merveilles divines de lunivers.
Berganza
Cest ainsi que ma Dame avait la folie de voir dans les moindres circonstances de sa vie quelque chose de prestigieux et dextraordinaire. Ses enfants eux-mêmes étaient nés sous des influences particulières, avec des présages surnaturels, et elle donnait assez clairement à entendre comme quoi des éléments opposés et détranges contrastes devaient se trouver combinés dune manière fantastique dans leurs esprits. Elle avait encore trois garçons plus âgés que Cécile, tous trois frappés au même coin, ternes et obtus comme de viles pièces de billon, et une fille plus jeune qui ne faisait preuve en rien ni dintelligence ni de sensibilité. Cécile était donc la seule qui fût réellement douée par la nature, non seulement dun profond sentiment de lart, mais même de facultés créatrices, indices du génie. Avec un caractère moins naïf et moins ingénu que le sien, lair solennel avec lequel la traitait sa mère, qui ne se lassait pas de répéter en sa présence quil y avait dans sa fille létoffe dune artiste incomparable et sans modèle, naurait que trop facilement exalté son esprit, et laurait sans doute engagée dans une fausse route, doù il est bien rare quune femme sache revenir !
Moi
Berganza ! tu crois donc aussi à lincorrigibilité des femmes ?
Berganza
De toute mon âme ! Toutes les femmes jetées une fois dans un moule, que leur esprit soit resté engourdi, ou quon ait faussé leur entendement, appartiennent sans rémission, dès quelles ont atteint lâge de vingt-cinq ans, à lospedale degl incurabili et il ny a plus rien à faire delles. La véritable vie des femmes est lépoque de la puberté, qui, embrasant leur double nature, rend leur âme avide de sensations et didées. La jeunesse embellit tous les êtres de sa pourpre éclatante, et livresse du plaisir les couronne dune auréole sacrée, de même que limmuable retour dun printemps éternel orne les buissons dépines eux-mêmes de fleurs odoriférantes. Ce nest point une beauté exceptionnelle, ce nest point un phénomène dans lordre intellectuel, non ! cest uniquement ce moment de floraison, un certain je ne sais quoi, un rien, soit dans son extérieur, soit dans le son de sa voix, et qui ne peut commander quune attention passagère, mais qui suffit pour assurer partout à la jeune fille les hommages même des hommes les plus éminents, de sorte quau milieu des personnes de son sexe dun âge plus mûr, elle se présente pour ainsi dire en triomphe, et comme la reine de la fête ! Mais hélas ! après le déclin de ce fatal période solsticial, les couleurs éclatantes disparaissent, et cette féconde vivacité de lesprit se fane et séclipse sous une certaine froideur incompatible avec le sentiment poétique daucune jouissance.
Moi
Il est bien heureux, Berganza, que tu ne sois pas entendu par des femmes ayant passé le point solsticial, elles te feraient un mauvais parti.
Berganza
Ne crois pas cela, mon ami ! Au fond du cur les femmes le sentent elles-mêmes, que toute leur vie est pour ainsi dire concentrée dans cette saison printanière de lâge, car ce nest que par là que peut sexpliquer cette manie quon leur reproche avec raison, de renier le leur. Aucune ne veut avoir passé la limite fatale, elles se raidissent de toutes leurs forces contre cette nécessité, et se débattent avec acharnement pour conserver la plus petite place en deçà de la barrière sacrée qui, une fois franchie, leur ferme à jamais le pays enchanté des plaisirs et des beaux rêves. Mais voici venir en foule leurs jeunes et fraîches remplaçantes, et quand chacune delles, riant sous les roses, demande : « Quelle est cette femme triste et sans parure ? que vient-elle faire parmi nous ? » alors il faut senfuir la honte sur le front, et se réfugier dans le petit jardin doù lon peut encore du moins embrasser du regard les trésors dun printemps écoulé, et à la sortie duquel est écrit le chiffre Trente, plus effrayant pour elles que ne le serait lange vengeur avec son épée flamboyante !
Moi
Tout cela est fort pittoresque ; mais nest-ce pas aussi plus pittoresque que vrai ? car jai connu plus dune femme qui, même au-delà de cet âge, faisait totalement oublier, par son amabilité, ce que la jeunesse absente avait pu lui ravir.
Berganza
Non seulement je ne conteste pas un cas pareil, mais javouerai même quil se présente assez fréquemment. Toutefois, je maintiens irrévocablement ma proposition. Oui, une femme raisonnable, qui aura été bien élevée, exempte de préjugés, et dont lesprit aura profité, dans lâge adulte, dune culture éclairée, toffrira toujours un entretien agréable, pourvu que tu consentes à ne pas sortir dune certaine sphère, et que tu nabordes pas les idées dun ordre supérieur. Si elle est spirituelle, elle ne manquera pas daperçus et de mots plaisants ; mais au lieu dun caractère denjouement naturel et de la pure conception du comique absolu, ce seront plutôt de brillantes saillies dues à une humeur secrète, et dont léclat demprunt ne saurait tabuser et te divertir que momentanément. Est-elle jolie ? elle ne cessera jamais dêtre coquette, et ton intérêt pour elle se transformera alors en une passion luxurieuse assez triviale, pour ne pas me servir dun terme plus caractéristique, telle quune jeune fille dans son âge de floraison nen inspire jamais à un homme qui nest point totalement corrompu.
Moi
Paroles dorées ! Paroles dorées ! Mais cette immutabilité du caractère féminin, cette persistance invétérée, après la transition fatale dont tu parles, dans les errements antérieurs, sais-tu, Berganza, que cela est triste !
Berganza
Cela nest pas moins vrai ! Nos auteurs comiques lont fort bien senti ; aussi, naguère notre scène ne désemplissait-elle pas de ces vieilles filles langoureuses et ridiculement sentimentales, étalant les déplorables prétentions qui survivaient en elles à leur âge de floraison. Mais cest un type aujourdhui complètement usé, et il serait temps dy substituer les modernes Corinne.
Moi
Tu nentends pas sans doute parler de ladmirable Corinne le poète, couronnée solennellement au Vatican, ce myrthe prodigieux qui, implanté dans le sol italique, a projeté jusquici ses verts rameaux, de sorte quassis à leur ombre, nous respirons les parfums enivrants de sa sève méridionale ?
Berganza
Fort bien dit et fort poétique, quoique limage soit passablement gigantesque ; car le myrthe qui sétend dItalie jusquen Allemagne, est véritablement du style le plus grandiose ! Du reste, cest bien à la même Corinne que jai fait allusion, car telle quelle est représentée, précisément au déclin de cette époque de floraison, son apparition a été une consolation soudaine, un baume véritable pour toutes les femmes sur le retour, qui ont vu dès lors souvrir à deux battants devant elles la porte du temple consacré aux arts, à la littérature, à la poésie, quoiquelles eussent à réfléchir que, daprès mon juste principe, elles doivent être déjà tout à lâge adulte, et ne peuvent plus rien devenir postérieurement. Corinne ne ta-t-elle jamais paru insupportable ?
Moi
Comment supposer cela possible ! Il est vrai quà lidée de la voir sapprocher de moi animée dune vie véritable, je me sentais comme oppressé par une sensation pénible et incapable de conserver auprès delle ma sérénité et ma liberté desprit.
Berganza
Ta sensation était tout à fait naturelle. Quelque beaux que pussent être son bras et sa main, jamais je naurais pu supporter ses caresses sans une certaine répugnance, un certain frémissement intérieur qui môte ordinairement lappétit. Je ne parle ici quen ma qualité de chien ! Au fond, lexemple même de Corinne sert à faire triompher ma doctrine, car tout son éclat pâlit et séclipse devant la pure et brillante clarté de la jeunesse, et comment comparer à lenthousiaste dévouement de la femme pour lhomme aimé, ses penchants si peu féminins, ou plutôt son affectation dune sensibilité dont elle est dépourvue ? Ma Dame se plaisait intimement à jouer le personnage de Corinne.
Moi
Quelle folie, si elle ne sentait pas en elle la véritable inspiration de lart !
Berganza
Bien au contraire, mon ami ! tu peux men croire. Mais ma Dame sen tenait sans façon à la superficie, et elle savait en dissimuler assez habilement le peu de profondeur sous un certain vernis dont léclat trompeur éblouissait les yeux. Ainsi, elle se croyait déjà la rivale de Corinne, à cause de ses bras et de ses mains fort remarquables en effet, et depuis quelle avait lu ce livre, elle se découvrait la gorge et les épaules comme cela ne convenait guère à une femme de son âge, et se surchargeait de chaînes précieuses, de camées et de bagues antiques, de même quelle passait aussi plusieurs heures par jour à se faire oindre les cheveux dhuiles parfumées et à les faire tresser en nattes pour représenter telle ou telle coiffure pittoresque dimpératrice romaine. Le mesquin farfouillage des collections dantiques de Boettiger était vraiment son affaire. Mais les représentations scéniques de ma Dame eurent une fin imprévue.
Moi
Et comment cela, Berganza ?
Berganza
Tu timagines bien que mon étrange apparition en sphinx leur avait déjà porté une assez rude atteinte. Toutefois, après une interruption passagère, elles avaient repris leur cours, mais jen étais rigoureusement exclu. Il arrivait aussi quon représentait quelquefois, comme cela se pratique, des groupes entiers, et jamais Cécile navait voulu consentir à y prendre un rôle. À la fin pourtant, sur les pressantes instances de sa mère, appuyées des sollicitations du poète et du musicien, elle se laissa persuader, et promit de figurer dans la première académie mimique (nom distingué que ma Dame donnait à ses exercices) le personnage de la sainte sa patronne, dont le nom salliait si merveilleusement à son talent musical. À peine eut-elle engagé sa parole, que les deux amis sempressèrent, avec une activité extraordinaire, de se procurer et darranger tout ce qui pouvait contribuer à la dignité et à leffet de la représentation où leur charmante bien-aimée devait jouer le principal rôle. Le poète parvint à se procurer une fort bonne copie de la sainte Cécile de Carlo Dolce, qui est comme on sait à la galerie de Dresde ; et comme il était assez habile en fait de dessin, il exécuta lui-même des modèles de chaque partie des vêtements avec tant de précision, que le tailleur du théâtre de la ville put façonner à merveille en étoffes convenables les draperies du costume. Le musicien, de son côté, faisait le mystérieux, et laissait beaucoup à penser sur certaine surprise de son invention. En voyant ses amis tellement empressés pour lui plaire et rivalisant plus que jamais de compliments et dattentions envers elle, Cécile prit un intérêt de plus en plus vif à ce rôle quelle avait dabord obstinément refusé, et elle brûlait dimpatience de se voir au jour de la représentation qui arriva enfin.
Moi
Je suis curieux, Berganza ! quoique je prévoie encore quelque malheur diabolique !
Berganza
Pour le coup, je métais bien promis de pénétrer dans le salon, coûte que coûte. Je mattachai toute la soirée au professeur, et celui-ci, par pure gratitude de ce que javais si bien secondé son espièglerie, choisit un moment propice pour mouvrir la porte en cachette ; de sorte que je pus me faufiler derrière le monde et me tapir dans un lieu convenable sans être remarqué.
Cette fois, on avait tendu un rideau dans toute la largeur du salon, et le foyer de lumière, disposé près du plafond, au lieu déclairer également tous les objets dalentour, ne projetait ses rayons que dun seul côté de la pièce. Lorsquon tira le rideau, on vit sainte Cécile dans son costume pittoresque, exactement comme celle du tableau de Carlo Dolce, assise devant de petites orgues antiques, la tête penchée, et regardant les touches du clavier dun air pensif, comme si elle eût cherché la traduction matérielle des sons qui paraissaient flotter dans le vague autour delle. Cétait la reproduction vivante du tableau de Carlo Dolce. Soudain retentit un accord lointain, prolongé et qui se perdit à travers lespace. Cécile leva doucement la tête. On entendit alors, comme partant dune très grande distance, un choral de voix de femmes. Cétait un ouvrage du musicien. Lharmonie de cette musique, que semblaient chanter dans le ciel les chérubins et les séraphins, simple, et pourtant empreinte dun caractère vraiment idéal, me rappela vivement maintes compositions sacrées que javais entendues deux cents ans plus tôt en Espagne et en Italie, et je me sentis agité comme alors dun pieux frémissement. Les yeux de Cécile, tournés vers le ciel, rayonnaient dune extase divine, si bien que le professeur de philosophie tomba à genoux malgré lui en sécriant, les mains jointes : Sancta Cæcilia, ora pro nobis. Beaucoup de spectateurs suivirent son exemple avec un véritable enthousiasme, et quand le rideau se referma avec un sourd frôlement, tous restèrent, jusquaux jeunes demoiselles, plongés dans une dévotion silencieuse, jusquà ce quun transport universel et bruyant dadmiration vint soulager les curs oppressés.
Le poète et le musicien sagitaient et grimaçaient comme des fous, et sembrassaient tous deux en versant dabondantes larmes. On avait prié Cécile de garder pour tout le reste de la soirée son costume fantastique ; mais avec un sens exquis, elle sy était refusée ; et quand elle reparut enfin dans le salon avec sa mise ordinaire et gracieuse, tout le monde se pressa autour delle en la comblant des plus vifs éloges, tandis quelle, dans sa candeur naïve, ne pouvant concevoir pourquoi on la louait si fort, attribuait leffet saisissant de cette scène aux habiles dispositions du poète et du musicien. Madame seule était mécontente, car elle sentait bien quavec toutes ses poses copiées daprès des dessins ou des tableaux, et mille fois étudiées devant son miroir, elle navait jamais pu produire même une ombre passagère de limpression causée dès la première fois par Cécile. Elle développa très savamment tout ce qui manquait encore à sa fille pour être une artiste mimique ; sur quoi le professeur de philosophie remarqua malicieusement à demi voix que Cécile ne gagnerait rien à coup sûr comme artiste mimique à ce que sa mère lui cédât ce quelle avait de trop en cette qualité. Madame conclut en disant que des occupations spéciales et létude de la philosophie naturelle, qui la réclamaient, nécessitaient la suspension momentanée des représentations mimiques. Cette déclaration positive, fruit de sa mauvaise humeur, et puis la mort dun parent de la famille, changèrent toutes les habitudes de la maison. Ce vieillard était bien lun des originaux les plus plaisants que jaie rencontrés.
Moi
Comment cela ?
Berganza
Il était homme de condition ; et parce quil savait un peu griffonner avec le crayon et racler un peu sur le violon, ses nobles parents lui avaient persuadé dès sa jeunesse quil était plein daptitude pour les beaux-arts. Il avait fini par le croire, et à force de lentendre lui-même développer hardiment ses prétentions à ce sujet, le plus grand nombre en était venu à lui reconnaître en matière de goût une certaine omnipotence quil avait jugé à propos de sarroger. Cela navait pas pu durer longtemps ; car son impuissance desprit ne fut que trop tôt publiquement connue. Néanmoins, il rapportait audacieusement à cette époque signalée par lapogée de sa renommée imaginaire, la courte période de lâge dor de lart, et il décriait dune façon passablement grossière tout ce qui sétait fait depuis sans sa coopération, au mépris des rudiments scholastiques qui lui avaient été inculqués en nourrice. Cet homme était aussi médiocre que lécole de sa génération, et ennuyeux dans le commerce de la vie. Mais ses essais artistiques, auxquels il navait pu encore renoncer, et qui aboutissaient naturellement fort mal, nétaient pas moins divertissants que son emportement passionné contre tout ce qui sortait des limites de son petit horizon in-douze.
Enfin, cet homme, dont les opinions biscornues et linfluence encore très grande auraient pu avoir de fâcheux résultats, se trouvait, lorsquil mourut, précisément dans le sixième âge.
Moi
Ah oui : « Le sixième âge nous représente messire Pantalon maigre et étriqué, les lunettes sur le nez, la bourse à la ceinture, avec une culotte soigneusement conservée du temps de sa jeunesse et cent fois trop large pour ses reins décharnés : la voix mâle et creuse changée en une voix denfant flûtée et glapissante ! »
Berganza
Tu possèdes à merveille ton Shakespeare ! Bref, le ridicule vieillard, qui prodiguait une admiration outrée à toutes les parades de ma Dame, était donc mort, et les réunions du cercle furent interrompues pendant un certain temps, jusquà larrivée du fils dun ami de la maison qui venait dobtenir un emploi au sortir de luniversité ; alors la maison redevint plus animée.
Moi
Comment cela arriva-t-il ?
Berganza
En un mot, Cécile fut mariée à monsieur Georges (cest ainsi que le nommait son cerveau fêlé de père, dont le portrait peint à leau délayée dans de leau serait encore, je crois, trop vigoureux) ; et la nuit des noces amena la malheureuse catastrophe qui ma conduit ici.
Moi
Quoi ! Cécile mariée ? Et le dénouement des galanteries du poète et du musicien ?
Berganza
Si des chansons pouvaient tuer, Georges ne serait pas sans doute resté en vie. Madame avait annoncé sa venue avec beaucoup de pompe, et la précaution nétait pas de trop pour le préserver de la risée générale quauraient excitée sans cela la gaucherie de ses manières et ses narrations insignifiantes répétées jusquà faire naître le dégoût.
Il avait évidemment été atteint de bonne heure du mal qui avait conduit à lhôpital de la Résurrection le pauvre Campuzano, et cela, joint sans doute à dautres péchés de jeunesse, avait altéré son intelligence. Toute son imagination roulait sur les événements de sa vie détudiant, et quand il se trouvait entre hommes, il entrait dans le détail de mille basses obscénités, comme jen ai à peine entendu débiter de pareilles dans les corps de garde et les plus vils cabarets, et se complaisait évidemment dans ces ignominies. Sil y avait des dames dans la société, il prenait à part avec affectation tantôt celui-ci, tantôt celui-là, et ne manquait pas de faire sentir à la fin de son récit, par un retentissant éclat de rire, quil sagissait encore dune fameuse farce. Tu dois bien concevoir, mon cher ami, quelle répugnance et quel dégoût cet immonde personnage devait inspirer aux gens doués de sentiments un peu délicats.
Moi
Mais Cécile, la pure et candide Cécile, comment put-elle pour un être aussi abject...
Berganza
Ô mon ami ! il est bien difficile déchapper aux filets artificieux du diable qui ne perd aucune occasion de manifester, dans les contrastes les plus odieux, son amère ironie pour la nature humaine. Georges noua ses relations avec Cécile de connivence avec sa mère. Il sut provoquer les sens de la jeune fille par des caresses en apparence insignifiantes, mais calculées avec tout le raffinement dun libertin consommé ; il sut, par maints propos lascifs légèrement déguisés, guider sa curiosité sur certains mystères qui la captivèrent alors avec une puissance magique, et une fois enlacée dans le labyrinthe funeste, cette âme neuve et enfantine en absorba avidement les vapeurs empoisonnées qui létourdirent et la mirent à la merci du séducteur, innocente victime des plus odieuses convenances !
Moi
Des convenances ?
Berganza
Pas autre chose. Les affaires dérangées de ma Dame rendaient désirable cette alliance avec une riche famille, et devant cette considération, toutes les belles prévisions, tous les brillants horoscopes artistiques dont on avait fait tant de bruit dans tant de phrases et de sottes déclamations sen allèrent au diable !
Moi
Mais je ne puis encore comprendre comment Cécile...
Berganza
Cécile ne savait pas ce que cétait que lamour, elle prit alors sa sensualité excitée pour ce noble sentiment lui-même. Encore ce bouillonnement du sang ne put-il éteindre létincelle divine qui brûlait avant dans son sein ; mais ce nétait plus quune pâle lueur et non la flamme éclatante dun fanal intérieur. Bref ! le mariage fut accompli.
Moi
Mais ta catastrophe, cher Berganza.
Berganza
Maintenant que le plus important est dit, tu seras bientôt au courant en peu de mots. Tu peux timaginer combien je haïssais ce monsieur Georges. Il ne pouvait en ma présence pousser aussi loin quil laurait voulu ses dégoûtantes caresses, je troublais par un violent grognement certaines manifestations de tendresse qui lui étaient tout à fait particulières, et une fois quil voulut réprimer mon humeur en me donnant un soufflet, je me vengeai par une vigoureuse morsure à la place du mollet, et jaurais arraché le morceau, sil y avait eu prise autre part que sur los. Le fat poussa un cri lamentable quon entendit du bas de la maison, et de ce moment il jura ma mort. Cécile me conserva pourtant son amitié, et elle intercéda en ma faveur. Mais quant à me garder avec elle comme cétait son intention, il ny fallait plus penser. Tout le monde blâmait une résolution pareille depuis que javais happé la jambe du futur, bien que le Caractère indécis, qui venait encore de temps en temps au logis, soutint opiniâtrement que le mollet de Georges était une négation, un non Ens, que par conséquent lattentat contre le susdit mollet était inadmissible, quon ne pouvait pas mordre dans rien, et ainsi de suite. Je fus donc condamné à rester chez ma Dame. Quel triste sort !
Le jour de la noce, quand il fit nuit, je sortis à la dérobée ; mais en passant devant la maison des nouveaux époux splendidement illuminée, et en voyant la porte toute grande ouverte, je ne pus résister, quoiquil dût men coûter, à lenvie de prendre une dernière fois congé de Cécile, telle encore que je lavais connue. Je montai donc lescalier en me faufilant parmi les conviés qui arrivaient en foule, et mon heureuse étoile me fit rencontrer laimable Lisette, la femme de chambre de Cécile, qui me fit entrer dans sa petite chambre, où bientôt un délicieux morceau de rôti vint flatter mon odorat de son fumet appétissant. Dans ma colère et ma rage, et pour me lester lestomac avant le long voyage quil me faudrait sans doute entreprendre, javalai tout ce quelle mavait donné, et je maventurai ensuite dans les corridors éclairés.
Dans la confusion générale des curieux, des domestiques allant et venant, je passai sans quon fit attention à moi, flairant et quêtant avec circonspection. La finesse de mon nez me révéla enfin le voisinage de Cécile ; une porte entrouverte me livra passage, et je vis au même moment Cécile, dans sa magnifique parure de mariée, sortir avec deux de ses amies dune chambre voisine. Il aurait été imprudent de me montrer alors, je me blottis donc dans un coin et je les laissai passer. Resté seul, je me sentis attiré par un doux parfum qui sexhalait dune pièce voisine. Jy pénétrai, et je me vis dans la chambre nuptiale, odorante et splendide. Une lampe dalbâtre projetait une douce lumière sur tous les objets : japerçus lélégante toilette de nuit de Cécile garnie de riches dentelles, dépliée sur le sofa. Je ne pus mempêcher de la flairer avec plaisir ; mais tout à coup jentends des pas précipités dans la pièce voisine, et je mempresse de me cacher auprès du lit. Cécile entra lair agité, Lisette la suivait, et en peu dinstants sa brillante toilette avait fait place aux simples vêtements de nuit. Quelle était belle ! Je mavançai en rampant et en gémissant doucement. « Quoi ! toi ici, mon fidèle chien ? » sécria-t-elle. Et mon apparition subite à cette heure parut lui causer une émotion toute particulière et surnaturelle : une pâleur soudaine couvrit son visage, et, étendant la main vers moi, elle sembla vouloir se convaincre si jétais véritablement là, ou si ce nétait quun fantôme, une illusion. Détranges pressentiments devaient lagiter, car des larmes jaillirent de ses yeux, et elle dit : « Va ! va ! mon bon chien ! il me faut quitter à présent tout ce qui jusquici ma été cher, parce que je le possède, lui. Ah ! ils me disent quil me tiendra lieu de tout... En effet, il est avec moi bien bon, et il cherche à me plaire, quoique parfois... mais je ny entends rien ! Là, va ! va ! » Lisette mouvrit la porte ; mais moi je me glissai sous le lit : Lisette ne dit rien, et Cécile ne lavait pas remarqué.
Elle demeura seule, et dut bientôt ouvrir la porte à limpatient époux qui paraissait être ivre, car il se répandit en propos grossiers et obscènes, et rudoya avec ses lourdes caresses la délicate fiancée. En le voyant, avec la frénésie insatiable dun libertin énervé, dévoiler effrontément les charmes les plus secrets de la jeune fille pudique, et celle-ci, comme un agneau offert en sacrifice, supporter en pleurant et en silence les affronts de ces mains brutales, jétais déjà plein de fureur, et je grondais involontairement entre mes dents, mais je ne fus pas entendu. Enfin il prit Cécile dans ses bras et voulut la porter dans le lit, mais livresse agissait toujours davantage, il chancela avec elle, et Cécile ayant heurté de la tête contre le bois du lit, elle jeta un cri. Puis elle sarracha de ses bras et sélança promptement dans le lit. « Chérie ! suis-je donc saoul ?... Ne te fâche pas, chérie ! » balbutia-t-il dune voix mal assurée en arrachant sa robe de chambre pour la suivre. Mais saisie dun effroi subit à lidée du traitement honteux que lui réservait cet indigne débauché, qui dans lépouse chaste et pure comme les anges ne voyait quune vénale fille de joie, elle sécria avec laccent déchirant du désespoir : « Malheureuse que je suis ! qui me défendra contre cet homme ? » À ces mots, je mélance avec fureur de dessous le lit, jentame dun vigoureux coup de dents la cuisse décharnée du misérable, je le traîne sur le parquet jusquà la porte de la chambre, que je fais sauter en my appuyant avec force, et de là dans le vestibule. Dans sa douleur et sa rage, et tout sanglant sous mes blessures, il poussait des cris épouvantables qui jetèrent lalarme dans toute la maison. Il sélève un tumulte général, des valets, des servantes descendent précipitamment les escaliers, armés de râbles, de pelles, de gourdins, mais à notre vue ils restent glacés dhorreur et immobiles. Personne nosait mapprocher, car on me croyait enragé, et chacun redoutait une morsure fatale. Cependant linfâme Georges haletait et gémissait à demi évanoui sous mes morsures et mes coups de pattes, sans que je pusse me résoudre à le quitter. Des bâtons, des pots me furent lancés ; plus dune vitre vola en éclats, et des verres, des porcelaines, restés sur la table de la veille, furent brisés en mille pièces ; mais aucun coup visé juste ne matteignit. Lexcès de ma rage comprimée me rendit sanguinaire, et jétais sur le point de donner à mon ennemi le coup de grâce en lempoignant à la gorge, lorsque quelquun sortit dune chambre avec un fusil quil déchargea aussitôt sur moi : la balle siffla tout près de mes oreilles. Je laissai alors le roué maudit gisant sans connaissance, et je mélançai précipitamment vers lescalier. Comme des soldats acharnés, ils se mirent tous à ma poursuite ; le courage leur revint en me voyant fuir. Des balais, des briques, des outils volèrent autour de moi, et je reçus quelques rudes atteintes. Il était temps de gagner le large : je me ruai contre une porte de derrière qui par bonheur se trouvait entrebâillée, et qui donnait sur le vaste jardin. La troupe ennemie me suivait de près avec un grand fracas ; le coup de feu avait réveillé les voisins ; les mots de chien enragé, un chien enragé ! retentissaient de toutes parts, et jentendais siffler dans lair les projectiles de toute sorte. Enfin, je pris de lavance, et après trois bonds infructueux, je parvins à franchir le mur denceinte. Alors je courus sans marrêter à travers champs, et je ne pris un peu de repos quaprès être arrivé sain et sauf dans cette résidence, où détranges circonstances mont procuré une condition au théâtre.
Moi
Comment, Berganza ! toi au théâtre ?
Berganza
Tu sais bien que cest chez moi un vieux penchant.
Moi
Oui, je me souviens du récit que tu as déjà fait à ton ami Scipion de tes exploits héroïques sur la scène : tu les a donc renouvelés ici ?
Berganza
Nullement. Ainsi que nos héros de théâtre, je suis devenu maintenant tout à fait apprivoisé, je pourrais dire social. Au lieu, comme autrefois, de terrasser un méchant ennemi ou de saisir au flanc un noir dragon, en brave chien de chevalier, je danse maintenant au son de la flûte de Tamino, et je fais peur à Papageno. Ah ! mon ami, cest une rude tâche pour un honnête chien que de se trémousser ainsi pour vivre ! Mais, dis-moi, comment trouves-tu mon histoire de la nuit des noces ?
Moi
Franchement, cher Berganza, il me semble que tu as vu la chose trop en noir. Cécile pouvait bien être douée par la nature de rares facultés pour devenir une artiste, je laccorde
Berganza
Douée de rares facultés pour devenir artiste ? Ah, mon ami ! si tu avais seulement entendu trois notes de son chant, tu dirais que la nature a mis en elle le charme le plus touchant, le plus mystérieux de cette harmonie divine qui ravit les êtres ! Ô Jean ! Jean ! cest ce que tu répétas bien souvent. Mais poursuis ton objection, mon poétique ami !
Moi
Ne te formalise pas, Berganza. Je dis donc quil est possible que Georges fût en effet une bête brute (pardonne-moi cette locution), mais le naturel de Cécile naurait-il pas pu humaniser, ennoblir cette brutalité, et ne pouvait-il pas devenir, à linstar de maint jeune libertin, un mari tout à fait rangé et fort honorable, ainsi quelle une honnête mère de famille ? cela aurait été assurément un bon résultat.
Berganza
Cest cela. Néanmoins, écoute bien attentivement ce que je vais te dire. Quelquun possède un champ que la nature sest plu à féconder avec une rare prédilection. La terre y couve dans son sein toutes sortes de couches aux teintes merveilleuses et dessences métalliques ; le soleil lui prodigue ses rayons les plus chaleureux et de précieux parfums ; si bien que les plus belles fleurs lèvent leurs têtes diaprées sur ce sol privilégié, et que de suaves émanations sen exhalent vers les cieux comme un chur de louange adressé à la bienfaisante Providence. Le maître de ce parterre veut le vendre, et il ne manquerait pas de gens tout disposés à aimer les charmantes fleurs, et à les cultiver avec soin. Mais lui-même a réfléchi que les fleurs ne sont quun ornement, et que leur parfum est stérile ; et puis la pièce de terre pourrait bien échoir à quelquun qui arracherait les fleurs et planterait à la place de bons légumes, des pommes de terre et des navets, ce qui offrirait une utilité positive puisque lhomme sen rassasie, mais alors adieu pour jamais les belles et odorantes fleurs ! Eh bien ! que dirais-tu de ce propriétaire, ou de ce planteur de légumes ?
Moi
Oh ! que le diable étrangle de ses griffes le maudit jardinier potager !
Berganza
Bien, mon ami ! nous voilà daccord ; et il y a là, je pense, de quoi justifier suffisamment mon exaspération pendant cette affreuse nuit de noces, dont je garderai à jamais un ineffaçable souvenir !
Moi
Écoute, cher Berganza ! tu as touché tout à lheure à une matière qui ne mintéresse que de trop près... le théâtre.
Berganza
Le théâtre ? ordinairement rien que den parler suffit pour me donner des nausées insupportables. Cest un sujet bien rebattu depuis que les nouvelles de théâtre fournissent matière à mille articles insérés dans tous les écrits périodiques possibles, et depuis que chaque individu qui peut y fourrer le nez, tout dépourvu quil soit dun coup doeil exercé et des connaissances préliminaires indispensables, sarroge le droit den bavarder à tort et à travers.
Moi
Mais toi, Berganza, qui fais preuve dun esprit poétique si éclairé, toi qui texprimes en outre avec tant délégance, que je souhaiterais dêtre toujours ton secrétaire, afin de recueillir tes discours chaque fois que le ciel taccorde la parole, car je doute que tu puisses jamais te servir de ta patte pour les écrire toi-même ; dis-moi : ne devons-nous pas savoir gré aux poètes contemporains de leurs tentatives pour régénérer notre théâtre avili ? Combien douvrages dramatiques encore récents ont provoqué notre admiration et...
Berganza
Arrête, cher ami ! ces nobles efforts pour retirer enfin notre scène de lornière du commun, et lui rendre le grand caractère poétique qui est dans sa destination, méritent dêtre applaudis et encouragés par tous ceux quanime un vrai sentiment de lart ; mais ne vois-tu pas que cette tendance restera stérile devant la résistance dune masse entière dindividus qui a pour elle la foule ignorante, ou qui plutôt constitue elle-même cette foule ignorante ; car, quelle siège dans les loges ou à lamphithéâtre, cest tout un ? Et, en outre, limpuissance et la trivialité de nos acteurs et de nos actrices augmentent chaque jour davantage, de sorte que bientôt il sera impossible de mettre à leur disposition nimporte quel chef-duvre, sans le voir souillé et indignement lacéré par leurs poings grossiers.
Moi
Tu juges rigoureusement nos héros de la scène !
Berganza
Je dis vrai ! Pour bien connaître ces gens à fond, il faut avoir vécu longtemps avec eux et les avoir, comme moi, souvent observés en silence dans leur foyer privé. Cest pourtant quelque chose de bien beau que de ressusciter sur la scène un personnage illustre de lantiquité ou des temps modernes que lauteur a su peindre avec énergie et vérité, en lui prêtant un langage digne de son caractère héroïque, de manière à rendre le spectateur témoin, pour ainsi dire, des plus beaux faits de la vie du grand homme, en provoquant son admiration par léclat de sa gloire, ou sa pitié par le spectacle de sa chute. Il semblerait que lacteur dût se pénétrer malgré lui des nobles inspirations dont il est linterprète, quil dût devenir momentanément le héros lui-même, dont les actions, les paroles caractéristiques font naître dans lauditoire la sympathie, leffroi ou la stupeur. Mais écoutez-le derrière les coulisses, le héros, comme il déclame contre son rôle quand les mains sont restées oisives, comme il se complait à débiter, au foyer, les plaisanteries les plus triviales quand il a secoué enfin la gêne de la grandeur ; et comme il prend à cur, plus son rôle est poétique, et par conséquent au dessus de sa portée, de le traiter avec mépris, affectant des airs de supériorité et de dédain pour les prétendus connaisseurs que des niaiseries aussi ridicules peuvent intéresser et émouvoir ! Quant aux dames, cest tout à fait la même chose, seulement il est encore plus difficile de les décider à se charger de quelque rôle qui na pas été jeté dans le moule ordinaire, car elles stipulent avant tout, comme des conditions indispensables, quelles auront un costume avantageux, à leur goût bien entendu, et, suivant leur expression, au moins une brillante sortie.
Moi
Berganza, Berganza ! encore un coup de patte contre les femmes !
Berganza
Nai-je donc pas raison ? Écoute ce fait arrivé à lun de vos plus nouveaux auteurs dramatiques qui réellement a produit dexcellents ouvrages, et dont le succès na pas été plus grand, parce que vos misérables tréteaux étaient trop faibles pour son génie, car un héros antique et armé de fer a une toute autre allure quun conseiller aulique en habit brodé de cérémonie. Or, ce poète, quand il sagissait de monter ses pièces, se préoccupait à lexcès de voir les décors et les costumes exécutés conformément à ses idées. Lorsquil fit jouer, sur un théâtre de premier ordre, son dernier ouvrage, dont il avait confié le rôle le plus important à une actrice célèbre et partout vantée pour sa profonde intelligence de lart, il alla chez elle, et sefforça de lui démontrer, par les raisons les plus savantes et les plus sensées, quelle devait nécessairement paraître vêtue dune longue tunique égyptienne à plis nombreux et de couleur brune, car il comptait beaucoup sur leffet de ce vêtement original. Quand il eut discouru très éloquemment pendant plus de deux heures sur les habillements significatifs des Égyptiens, et sur les passages de la pièce qui avaient trait audit costume, quand il se fut drapé lui-même de différentes manières avec un châle qui se trouva sous sa main, pour joindre lexemple au précepte, la dame, qui lavait écouté fort patiemment, lui fit cette brève réponse : « Jessaierai : si cela me va, cest bon ; si cela ne me va pas, tant pis ! je mhabillerai à mon goût. »
Moi
Il est clair, cher Berganza, que tu connais à merveille les faiblesses et les ridicules de nos rois et reines de la scène. Du reste, je partage entièrement ton avis sur ce quaucun acteur au monde ne saurait suppléer par des avantages extérieurs au défaut dun sentiment artistique intime qui lui inculque profondément le caractère de son rôle et laide à sidentifier avec lui. Peut-être il pourra momentanément éblouir le spectateur, mais comme il manquera toujours de naturel, il courra risque à chaque instant de se voir honteusement dépouillé de sa fausse parure. Pourtant il y a des exceptions.
Berganza
Excessivement rares !
Moi
Mais il y en a ! et là justement quelquefois où lon sy attend le moins. Cest ainsi que je vis naguères dans un théâtre obscur un acteur représenter Hamlet avec une vérité frappante. Sa sombre mélancolie, son profond mépris de lhumanité, et cette idée constante de lhorrible forfait que lapparition de lombre paternelle le provoque à venger, et sa feinte démence, tout se manifestait en lui de la manière la plus énergique et paraissait le fruit dune inspiration idéale. Cétait bien celui « à qui le sort a imposé une charge quil ne peut supporter ».
Berganza
Je devine, tu parles de cet acteur qui va sans cesse dun endroit à un autre, cherchant en vain la scène rêvée par son imagination et à peine digne des prétentions théâtrales non moins justes que hardies de lacteur instruit et pensant. Ne trouves-tu pas, par parenthèse, que cette seule formule déloge, employée comme par exception, « cest un acteur qui pense ! » caractérise de la manière la plus bouffonne la pitoyable condition de nos acteurs ordinaires ? Ainsi donc, penser réellement quand on a reçu de Dieu une âme intelligente, ou plutôt ne pas craindre de penser, est déjà une chose extraordinaire ?
Moi
Tu as raison, Berganza ! voilà comme souvent un mot passé en usage peut donner lexacte mesure dune chose en question.
Berganza
Du reste, lacteur dont nous parlons est véritablement un artiste des plus rares. Il nest généralement méconnu du public quà cause de son humeur capricieuse ; mais ce qui a allumé la haine de ses camarades, cest quil ne sabaisse jamais à leurs caquetages mesquins, à leurs plates et grossières plaisanteries, et que sais-je encore ? Bref ! il a trop de mérite pour votre scène actuelle.
Moi
Ne reste-t-il donc aucun espoir damélioration pour notre théâtre ?
Berganza
Fort peu ! Je déchargerai même les acteurs dune partie de la faute pour la rejeter sur la confrérie ignorantissime des directeurs et régisseurs de théâtres. Ceux-ci ne reconnaissent quun principe : une bonne pièce est celle qui remplit la caisse et où les acteurs sont fréquemment applaudis : or, tel a été le cas pour tel et tel ouvrage ; donc, plus une nouvelle pièce se rapproche de ceux-ci par la forme, le plan et le style, meilleure elle est ; plus elle en diffère, moins elle doit valoir. Il nen faut pas moins donner au public des nouveautés ; et comme il est encore des voix de poètes qui se font entendre et qui captivent même bien des oreilles, il faut donc aussi admettre quelques productions scéniques qui sortent de la routine vulgaire ; mais dans ce cas, pour préserver linfortuné poète dune chute complète, pour le mettre en quelque sorte sous la sauvegarde de certaines garanties regardées comme indispensables sur les planches, monsieur le régisseur a lextrême bonté de sintéresser à lui, et de faire à la pièce les coupures convenables, ce qui signifie quil retranche ou transpose des discours, ou même des scènes entières, de telle sorte quavec lunité de lensemble chacun des effets préparés par lauteur avec réflexion et préméditation, est complètement détruit, et que le spectateur, à qui lon ne montre plus que les coups de pinceau les plus grossiers, sans ladoucissement des demi-teintes, sans lillusion de la perspective, ne peut plus reconnaître les traits de la composition. Mais monsieur le régisseur ne se sent pas daise si les entrées et les sorties des personnages, ainsi que les changements de décorations, se succèdent dans lordre normal, bien entendu daprès sa façon de penser.
Moi
Ah, Berganza ! combien tout cela est vrai. Mais nest-ce pas un acte inconcevable de vanité dont la stupidité la plus stupide peut seule être capable, quun drôle de cette espèce se permette de châtrer ainsi luvre du poète quand celui-ci la si longtemps portée, couvée dans son sein, et en a profondément médité et mûri chaque scène avant de la jeter dans le moule du style ? Mais cest précisément dans les ouvrages des plus grands poètes quil faut le plus dintelligence de lart, et le sentiment poétique le plus fin, le mieux exercé pour saisir le secret enchaînement des diverses parties, le fil ingénieux qui rattache à lensemble et coordonne les circonstances en apparence les plus futiles. Dois-je répéter encore une fois que Shakespeare exige cette expérience dans son lecteur plus souvent peut-être que tout autre auteur ?
Berganza
Jajoute : et mon Calderon, dont les drames transportaient dans mon bon temps le public espagnol !
Moi
Tu as raison, ce sont en effet deux génies intimement appariés, et dont lanalogie se manifeste même souvent par lidentité des images.
Berganza
Cest que la vérité est une. Mais que dis-tu de cette espèce de marchandise médiocre qui nabonde que trop sur vos marchés dramatiques ? Ce nest pas quon puisse lappeler précisément mauvaise : il ny manque ni de linvention, ni des pensées heureuses ; mais il faut les pêcher péniblement dans leau comme le poisson doré, et lennui de cette opération rend lesprit complètement insensible à lapparition momentanée de quelque éclair poétique quon entrevoit à peine quand il ne rayonne déjà plus.
Moi
Oh ! pour cette vile denrée (et je dois malheureusement convenir quon en trouve ici plus quon nen veut), je labandonne sans scrupule à la discrétion de messieurs les régisseurs qui peuvent exercer à son sujet leurs crayons noirs et rouges. Car dordinaire les ouvrages de cette nature ressemblent aux livres sibyllins, qui en dépit des lacunes dont ils seraient lobjet nen offriraient pas moins toujours un sens plausible, sans quon pût sapercevoir des suppressions. On trouve en général dans ces pièces une verbeuse abondance, une certaine faconde en vertu de laquelle chaque strophe isolée semble devoir en engendrer une douzaine dautres et ainsi de suite. Et il est à regretter quun grand poète défunt ait propagé ce système de redondance par lexemple de ses premiers ouvrages. Oui, oui ! que daussi méchantes productions soient impitoyablement mutilées.
Berganza
Ou plutôt supprimées ! Elles sont indignes de paraître sur la scène, je suis entièrement de ton avis ; mais sil fallait se résoudre à les y tolérer par égard pour les goûts changeants du public qui réclame sans cesse et forcément des nouveautés dans la disette des bons ouvrages, dans ce cas-là même, je trouve encore le mode de correction en usage fort dangereux, sinon tout à fait inadmissible. Car lauteur le plus médiocre a aussi ses intentions et des scènes de développement qui peuvent aisément passer aux yeux des gens incapables pour un remplissage inutile. En un mot, cher ami, rien que pour émonder un ouvrage de cette sorte dune manière convenable et pour savoir mettre en relief le filon dor quil renferme en le dégageant de toute scorie impure, je prétends quil faut déjà être soi-même un excellent poète, et avoir conquis par une longue pratique, par un goût éprouvé, le droit dexercer les privilèges de cette maîtrise littéraire.
Moi
Assurément, nos directeurs et régisseurs de théâtres ne songent guère à offrir pareille justification de leur compétence. Cependant, il arrive parfois à tel médiocre auteur denfanter une uvre dramatique qui par son allure énergique et franche ne peut manquer son effet sur la foule. Directeur et régisseur ont examiné louvrage, ils ont vérifié et contrôlé ses dimensions de longueur, de largeur, dépaisseur : mais quant au fond, ils lont déclaré dun commun accord absurde et pitoyable. Néanmoins, comme dhabiles connaisseurs sollicitaient vivement la représentation, le drame est mis à létude, et mes gens de se frotter les mains à lavance dans lexpectative des sifflets qui doivent laccueillir suivant toute probabilité. Car le susdit régisseur avec une malicieuse perfidie a refusé au poète frappé de réprobation son aide providentielle, et le laisse braver les chances du sort dans son état de nudité primitive, dans le dénuement le plus complet de toutes les ressources de lillusion théâtrale ; aussi rien quen songeant au lever du rideau, il ne peut réprimer un sourire plein de jactance et de pitié où se reflète lorgueilleuse idée de sa supériorité et de son importance personnelle. Eh bien pourtant (qui sy serait attendu ?), la vérité et la passion que respire le drame, captivent, électrisent la foule, dont le recueillement silencieux nest troublé que par les transports, lémotion expansive quexcite la puissance irrésistible du génie poétique ! Cest alors quune scène comique se passe entre le directeur et le régisseur, qui tant soit peu interdits tous les deux désavouent à lenvi leur critique aveugle et naguères si hardie de la pièce méconnue. Et lon voit aussi les acteurs, sils ont recueilli beaucoup dapplaudissements, se ranger du côté de lauteur ; mais ils se moquent tous in petto de la niaiserie du public qui, à les entendre, sest laissé éblouir par la perfection de leurs talents personnels, au point de trouver du mérite dans un ouvrage aussi nul et aussi incompréhensible.
Berganza
Il ny a pas très longtemps que jai été témoin dun exemple analogue. Cétait la pièce la plus profonde et en même temps la plus dramatique de lillustre Calderon de La Barca, la Dévotion à la croix, que sur les instances réitérées de beaucoup de gens de goût, on a mis enfin à la scène, fort bien traduite en votre langue, et qui produisit dans lauditoire ainsi que derrière les coulisses tous les effets divertissants que tu viens de décrire.
Moi
Moi aussi jai vu jouer la Dévotion à la croix, et son effet sur la foule ne pouvait être méconnu ; mais plusieurs personnes éminemment instruites critiquèrent louvrage comme étant immoral.
Berganza
Cest dans cette critique même que se manifeste votre esprit faux actuel, joserai même dire sa corruption. À vrai dire, la décadence de votre théâtre date du jour où lon allégua lamélioration morale des hommes comme le but le plus élevé, et même comme lunique but de lart dramatique quon a voulu transformer ainsi en une école de correction. Dès lors les choses les plus gaies ne pouvaient plus réjouir personne ; car derrière chaque plaisanterie se montrait le bout de la férule du pédagogue, qui nest jamais plus disposé à infliger une punition aux enfants que lorsquils se livrent au plaisir avec tout labandon de leur âge.
Moi
Oui, et sous les coups de la verge maudite le rire inconvenant se change bien vite en pleurs convenables.
Berganza
Vous autres Allemands, vous ressemblez tous à ce mathématicien qui, après avoir entendu lIphigénie en Tauride de Gluck, frappa doucement sur lépaule de son voisin en extase, et lui demanda dun air fin : « Mais quest-ce que cela prouve ? » Avec vous, il ne suffit pas quune chose soit, vous exigez encore quelle ait une signification abstraite, indépendante delle ; tout doit conduire à une idée absolue qui puisse se dégager aussitôt à vos regards : la joie elle-même doit devenir autre chose que de la joie et concourir la production dune utilité morale ou matérielle, pour que, daprès le vieux précepte digne du code culinaire, lutile soit toujours uni à lagréable.
Moi
Mais ce but dune simple réjouissance passagère est si mesquin, que tu en accorderas sans doute un plus élevé à lart dramatique ?
Berganza
Je ne connais pas de but plus élevé pour lart que de susciter chez les hommes cette flamme du plaisir qui, délivrant notre être de toute oppression terrestre et de tous les tourments de cette vie prosaïque, comme de scories impures, permet à lâme de planer libre et fière dans les régions célestes, presque en contact avec la divine essence qui commande son respect et son admiration ! La production de cette joie, cette exaltation de lesprit au plus haut point de vue poétique, doù lon accepte volontiers les plus rares merveilles du pur idéal comme des impressions familières, et doù la vie ordinaire elle-même, avec tous ses phénomènes variés et contrastés, apparaît peuplée denchantements, ennoblie et sanctifiée par une splendide poésie : voilà seulement, à mon avis, le véritable but du théâtre ! Sans le don denvisager les apparitions de la vie, non comme des abstractions isolées et confondues au hasard par une nature capricieuse, mais comme autant danneaux dune chaîne magique, autant de rouages importants dun mécanisme admirable et mystérieux, sans la faculté de se les approprier spirituellement et de les reproduire avec de vivantes couleurs, il ny a point dauteur dramatique : sans cela la lutte est vaine pour tenir le miroir devant la nature, pour montrer à la vertu sa propre image, au vice ses traits hideux, au siècle et à lépoque lempreinte fidèle de leur physionomie.
Moi
Ce qui doit aussi modifier, il me semble, le travail dobservation que lon exige de lauteur comique.
Berganza
Sans aucun doute. Dune observation minutieuse et de la faculté de saisir les traits individuels de quelques personnages isolés, peut tout au plus résulter un portrait amusant, qui nest susceptible dintéresser que si lon connaît loriginal et si lon peut juger par comparaison du plus ou moins dhabileté du peintre. Mais comme caractère scénique, un tel portrait servile, ou barbouillé à laide des traits saillants de divers personnages, manquera toujours de cette vérité profonde et poétique quon nobtient que par une étude réfléchie et transcendante de la nature humaine. Bref, le poète dramatique ne doit pas tant connaître les hommes que lhomme. Le regard du véritable artiste plonge et pénètre dans la plus intime profondeur de la nature, et cest en absorbant dans son esprit comme dans un prisme ses réfractions les plus variées quil parvient à maîtriser son modèle.
Moi
Tes vues sur lart et le théâtre, mon cher Berganza ! pourraient bien rencontrer plus dun contradicteur, et cependant ce que tu viens de dire de la connaissance de lhomme et des hommes me satisfait singulièrement. Grâce à cette théorie, je mexplique pourquoi les drames et les comédies dun certain auteur, qui exerçait en même temps lart du comédien, ont eu momentanément tant de succès et sont tombées sitôt dans loubli. Cette indifférence complète dont son genre devint lobjet, même durant sa vie, avait même tellement paralysé ses ailes, quil fut bientôt tout à fait incapable de tenter un nouvel essor.
Berganza
Le poète dont tu parles est aussi responsable en grande partie du système déplorable qui détermina bientôt après lui, comme cétait inévitable, la chute de votre théâtre. Cétait lun des coryphées de cette école ennuyeuse, larmoyante, moralisante, qui tendait à éteindre la moindre étincelle du foyer poétique sous leur déluge de pleurs. Son talent nous séduisit par lappât flatteur des pommes défendues, dont la jouissance illicite nous a coûté le paradis !
Moi
Assurément on ne peut lui contester une certaine richesse, une certaine vigueur de composition...
Berganza
Qui saltère en grande partie delle-même et disparaît dans son dialogue prétentieux. Lon dirait quil sapplique à reproduire certains traits caractéristiques dindividus isolés, comme sil faisait lessai dun vêtement étranger auquel il ferait des coupures ou bien ajusterait des enjolivements, jusquà ce quil fût à sa taille ; tu peux juger ce que deviennent, avec un pareil procédé pour créer des caractères, lillusion et la vérité poétiques.
Moi
Quoi quil en soit, ses intentions étaient généralement bonnes.
Berganza
Jespère que tu ne prends pas ici le mot intention dans le sens élevé de la langue des arts, mais que tu veux seulement parler du but moral, du moins en apparence, des pièces de cet auteur. Et dans ce cas, je dois lavouer que ces pièces, abstraction faite de tout système et de toute analyse poétique, me paraissent, quant à leur moralité, à leur tendance philosophique, dignes de marcher de pair avec ces édifiants sermons des prédicateurs de carême, menaçant les impies des tortures de lenfer, et promettant aux justes la béatitude des cieux. Seulement le poète a lavantage, comme dispensateur et exécuteur de la justice poétique, de pouvoir lui-même lancer à tort et à travers, comme il le trouve bon, ses arrêts de vengeance ou de rémunération. Bourses pleines et titres de conseillers, lopprobre civil et la prison, tout est prêt dès que la toile se lève pour le cinquième acte.
Moi
Je suis étonné quon puisse encore mettre de la variété dans tout cela.
Berganza
Pourquoi pas ? Neût-ce pas été, par exemple, pour nos dramaturges une idée aussi admirable que fructueuse que de développer, dans une série régulière duvres théâtrales, les dix commandements ? Il y en a déjà deux : Tu ne voleras pas, et tu ne seras point adultère, qui ont été déjà fort gentiment traités à la scène, et il ne sagirait plus que de composer des cadres convenables pour le reste : Faux témoignage ne diras, et ainsi de suite.
Moi
Il y a quelque temps, lidée aurait paru moins ironique quaujourdhui. Mais comment se fait-il que cette secte de pédants pleurards si ridiculement lourds et fastidieux nait point succombé sous une révolution subite, sous un tollé général, au lieu de séteindre lentement par leffet de la désuétude.
Berganza
Oh ! je ne crois pas que vous autres Allemands soyez susceptibles, même sous loppression la plus accablante, dêtre excités au soulèvement par une commotion instantanée. Quoi quil en soit, il est certain que la réforme se serait déclarée plus tôt et avec plus dénergie, si un poète admirable, dont maintes fois encore les productions doivent charmer la génération actuelle, eût alors surmonté son juste dégoût pour ces misérables planches, et nous eût raconté, de dessus la scène, un conte tel que celui des Trois oranges dramatisé par Gozzi. Et pour preuve que cela ne tenait quà lui de transporter dans cette pitoyable maison de cartes lanimation du vigoureux génie poétique qui est à ses ordres, il suffit denvisager la révolution fondamentale produite dans tous les esprits éclairés et amateurs du théâtre, par le conte polémique en manière de drame quon lui doit, et qui, malgré une foule dallusions critiques devenues à présent inapplicables, nen sera pas moins lu constamment avec un plaisir extrême, comme un des ouvrages les plus spirituels et les plus divertissants.
Moi
Tu parles, je le vois bien, du Chat botté, un livre qui me causa en effet la joie la plus pure, alors même que jétais encore sous la fâcheuse influence de cette période prosaïque... Pourquoi sautes-tu ainsi, Berganza ?
Berganza
Ah ! cest pour mégayer. Je veux bannir de mon esprit tous ces maudits souvenirs de théâtre, et faire le vu de ne plus jamais en parler ! Ce qui me comblerait de joie surtout, ce serait de retourner auprès de mon cher maître de chapelle !
Moi
Tu nacceptes donc pas loffre de rester chez moi ?
Berganza
Non, par la seule raison que je tai parlé. Il nest pas prudent en général de faire la confidence de tous les talents quon possède, parce que celui qui la reçue croit ensuite avoir le droit bien acquis de les mettre en réquisition quand il lui plaît. Toi aussi, tu pourrais exiger de moi que je mentretinsse souvent avec toi...
Moi
Mais ne sais-je pas quil ne dépend pas de toi de parler quand tu veux ?
Berganza
Il nimporte ! Tu pourrais souvent croire que ce serait par entêtement que je garderais le silence dans certains moments où il me serait effectivement interdit de mexprimer à votre manière. Nexige-t-on pas maintes fois du musicien quil se fasse entendre, du poète quil versifie, quand même le temps et les circonstances y prêtent si peu quil leur est impossible de satisfaire à ces sollicitations, et pourtant on nhésite pas à taxer leur refus dobstination déplacée. Bref, je me suis fait connaître trop intimement à toi, sans déguisement ni réserve, pour que nous puissions gagner à voir se prolonger nos relations mutuelles. Et dailleurs, jai trouvé déjà comme je te lai dit, un asile : ainsi, brisons là-dessus.
Moi
Je suis fâché que tu aies si peu de confiance en moi.
Berganza
Tu es donc aussi, outre que tu alignes des notes, poète, homme de lettres ?...
Moi
Je me flatte parfois...
Berganza
Assez. Vous ne valez pas grand-chose, tous tant que vous êtes, car il est rare de trouver parmi vous un caractère pur et dune seule couleur.
Moi
Que veux-tu dire par là ?
Berganza
Outre ces gens qui nont pour eux que les faux brillants dune superficialité littéraire, outre vos hommelets compassés et vos femmes savantes sans âme et sans cur, il y a encore ceux qui sont, pour ainsi dire, mouchetés en dedans comme en dehors, multifaces, chatoyants, et pouvant même changer de couleur à volonté comme le caméléon.
Moi
Je ne te comprends pas encore.
Berganza
Ce sont souvent des hommes de tête et de cur. Mais ce nest que pour les élus que la fleur bleue épanouit involontairement son calice dazur !
Moi
Que veux-tu dire par cette fleur bleue ?
Berganza
Cest un souvenir dun poète défunt, lun des plus purs qui jamais aient mérité ce titre. Comme le disait Jean Kreisler : les plus saintes émanations de la poésie remplissaient son âme naïve, et sa vie entière fut un hymne pieux quil chantait avec de sublimes accents en lhonneur du Très Haut et des merveilles sacrées de la nature ; son nom était Novalis !
Moi
Il a constamment passé auprès de bien des gens pour un rêveur et un cerveau détraqué.
Berganza
Oui, plus dun ennemi le persécuta, parce quen poésie, ainsi que dans la vie réelle, il navait en vue que lidéal, le sublime, et surtout parce quil méprisait du fond du cur maint de ses prétendus collègues à double visage, quoique sa belle âme fût incapable dune haine véritable. Je nignore pas non plus quon lui reprochait dêtre obscur et emphatique, quoiquil ne sagit pour le comprendre que de consentir à sonder avec lui les plus secrètes profondeurs du monde visible, pour en rapporter des trésors comme dune mine éternellement inépuisable, et la clef des merveilleuses combinaisons qui servent à enchaîner tous les phénomènes de la nature ; mais lénergie et le courage ont manqué à la plupart pour accomplir cette obligation.
Moi
Il est un autre poète de ces derniers temps qui, selon moi, du moins sous le rapport de la candeur dâme et du véritable sentiment poétique, mérite de lui être comparé.
Berganza
Veux-tu parler de celui-là qui fît résonner avec une rare puissance de talent la harpe oubliée des géants du Nord, qui, plein dun chaleureux enthousiasme, doua dune vie nouvelle le sublime héros Sigurd, et jeta un tel éclat dans le monde littéraire que toutes les pâles étoiles dalors en furent éclipsées, et quon vit tomber honteusement et sonnant le vide ces cuirasses de mannequins quon avait prises jusque-là pour les héros eux-mêmes ? Si cest de celui-là que tu veux parler, je me range pleinement de ton avis. Il règne en maître absolu dans lempire du merveilleux, dont les étranges apparitions obéissent fidèlement à la puissante évocation de sa baguette magique, et... Mais à ce propos, par une singulière association didées, je me souviens dun tableau, ou plutôt dune gravure, dont une interprétation, plus idéale que le sujet quelle représente, me semble bien exprimer le vrai caractère intellectuel de ces poètes dont nous parlons.
Moi
Parle, cher Berganza, quel est ce dessin ?
Berganza
Ma Dame (tu sais que je veux parler de lartiste mimique, poète, etc.) avait une fort jolie chambre ornée de bonnes épreuves de la galerie dite de Shakespeare. La première planche, en guise de prologue, représentait la naissance de Shakespeare. Lenfant, au front grave et élevé, est couché dans le milieu, regardant devant lui avec des yeux clairs et sereins. À ses côtés sont les passions : leffroi, le désespoir, la stupeur, la pitié, dans daffreuses attitudes, sempressent docilement autour de lenfant, et paraissent attendre avec anxiété son premier vagissement.
Moi
Eh bien, lallusion à nos poètes ?
Berganza
Ne peut-on pas interpréter ainsi sans trop de subtilité cette composition : voyez comme la nature dans ses manifestations les plus intimes est soumise à cette intelligence enfantine, jusquau génie de lhorreur qui sassujettit lui-même à sa volonté ; et ce nest quà ces âmes naïves quest accordé un si magique pouvoir.
Moi
Jamais je navais considéré de la sorte ce tableau qui mest bien connu ; mais je dois avouer que ton interprétation me semble fort judicieuse, outre quelle est infiniment pittoresque. En général, tu parais doué dune grande vivacité dimagination. Mais, tu me dois encore lexplication de ce que tu nommes des caractères bigarrés.
Berganza
Lexpression ne vaut pas grand-chose pour designer ce que je veux proprement dire. Toutefois, elle ma été suggérée par laversion que minspirent toutes les créatures de mon espèce mouchetées de diverses couleurs. Plus dun chien a senti mes dents simprimer sur ses oreilles, uniquement parce quavec sa robe mélangée de brun et de blanc il me faisait leffet dun méprisable fou au costume mi-partie. Or, cher ami, il y a parmi vous tant de gens appelés poètes, et dont lon ne peut contester ni lesprit, ni les moyens, ni même la sensibilité, mais que lon voit, au sein des habitudes triviales de tous les jours, comme si la poésie nétait pas la vie elle-même du poète, sabandonner servilement aux soucis les plus vulgaires et distinguer avec la plus stricte exactitude les heures du travail de bureau du reste de leurs affaires ! Ce sont des gens avares, égoïstes, mauvais époux, mauvais pères, amis inconstants, et cela ne les empêche pas de remplir la nouvelle feuille quils rédigent pour limprimeur des maximes les plus saintes, parées dun langage harmonieux et divin.
Moi
Quimporte la vie privée, si le poète est toujours et exclusivement poète ! À te parler franchement, je suis de lavis du Neveu de Rameau, qui préfère lauteur dAthalie au bon père de famille.
Berganza
Pour moi, je trouve absurde quon mette toujours à part chez le poète sa vie privée, comme sil sagissait dun personnage officiel ou seulement dun homme daffaires en général. Et de quelle autre vie veut-on donc la séparer ? Jamais je ne serai convaincu que celui dont la poésie nélève pas la vie entière au-dessus du commun, au-dessus des mesquines misères du monde conventionnel, celui qui ne joint pas dans toutes ses actions la noblesse à la bienveillance, soit un véritable poète, poussé par une vocation intime, obéissant à une inspiration intérieure et profonde. Je suis toujours tenté de chercher dans quelle circonstance particulière, par quelle connexion les sentiments quil exprime sont passés du dehors en lui, comme une semence que les facultés de lesprit et la chaleur de lâme fécondent et transforment en fleurs et en fruits. Aussi, la plupart du temps, un vice quelconque, ne serait-ce quun manque de goût résultant de la gêne imposée par une parure demprunt, vient-elle trahir labsence de la vraie nature poétique.
Moi
Cest donc là ton caractère bigarré ?
Berganza
Oui vraiment ! Vous avez... eu... un poète, suis-je presque tenté de dire, dont les ouvrages respirent souvent une piété qui émeut le cur et lâme, lequel peut passer sans contredit pour loriginal du sombre portrait que je viens débaucher du caractère bigarré. Cest un homme égoïste, intéressé, perfide pour les amis qui lui étaient le plus sincèrement dévoués, et je nhésite pas à affirmer que sa seule prétention opiniâtre, son idée fixe datteindre un but auquel ne lappelait pas une vocation positive, la engagé dans cette voie pernicieuse sans quil puisse désormais revenir sur ses pas. Mais peut-être que le génie poétique finira par sanctifier sa vie.
Moi
Ceci est une énigme pour moi.
Berganza
Je souhaite que le mot ne ten soit jamais révélé ! Tu ne vois pas sur mon corps un seul poil blanc, je suis entièrement noir nest-ce pas ? eh bien cest à cela que jattribue ma haine profonde contre tout ce qui sent larlequinage. Cest pourtant une chose bien bizarre quune femme se croie réellement la vierge Marie.
Moi
Te voilà tout à coup changeant encore du propos ?
Berganza
Au contraire : je reste sur la même question. Jentendis un jour Jean Kreisler raconter à lun de ses amis comment la folie de la mère avait par une pieuse exaltation jeté le fils dans la poésie. Cette femme simaginait quelle était la vierge Marie et son fils le Christ, qui, méconnu du genre humain, parcourait le monde en buvant du café et jouant au billard, mais elle ne doutait pas quun jour viendrait enfin où il réunirait ses disciples pour les ravir avec lui dans le ciel. Or limagination excitée du jeune homme trouva dans ces rêveries extravagantes le présage de sa sublime vocation. Il se considéra comme un élu de Dieu destiné à proclamer les mystères dune religion nouvelle et purifiée. Avec assez dénergie morale pour sacrifier sa vie à la consécration dune mission pareille, il eût pu devenir un nouveau prophète, ou que sais-je ? Mais avec la faiblesse innée en nous, vulgairement asservi à toutes les misères quotidiennes de la vie ordinaire, il trouva plus commode de ne manifester que par des vers sa haute vocation, quil désavoua même à la fin, lorsquil crut sa tranquillité civile compromise. Ah, mon ami ! ah !...
Moi
Quest-ce donc, cher Berganza !
Berganza
Pense un peu à la destinée dun pauvre chien condamné à divulguer, comme on dit, les secrets de lécole pour une fois que le ciel lui accorde la faculté de parler. Mais je vois avec plaisir que ma colère, mon mépris pour vos faux prophètes (cest ainsi que je veux appeler tous ceux qui, parjures à la vraie poésie, ne respirent que limposture et la vanité), aient été par toi si bien accueillis ou plutôt jugés naturels. Je te le répète, mon ami : méfie-toi des gens bigarrés !
En ce moment un vent frais du matin agita la cime des arbres, et les oiseaux réveillés de leur sommeil se mirent à planer dans la vapeur pourprée qui semblait surgir de derrière les collines.
Berganza faisait des grimaces et des bonds étranges, ses yeux étincelants ressemblaient à des charbons embrasés : je me levai et je me sentis saisi dune terreur dont javais triomphé pourtant durant la nuit.
« Traou ! haou ! haou ! Aou aou ! »
Hélas ! Berganza voulut parler, mais les mots quil essaya darticuler expirèrent dans les aboiements ordinaires du chien.
Il prit sa course aussitôt avec la rapidité de léclair ; bientôt je le perdis de vue, mais à une grande distance jentendis retentir encore :
Haou aou ! Haou ! Haou ! Haou aou !
Et je sus ce quil fallait en penser.
Table
TOC \o "1-1" Le cur de pierre PAGEREF _Toc251760254 \h 4
Le vieux comédien PAGEREF _Toc251760255 \h 65
Deux originaux PAGEREF _Toc251760256 \h 77
La vision PAGEREF _Toc251760257 \h 84
Les aventures de la nuit de Saint-Sylvestre PAGEREF _Toc251760258 \h 98
La maison déserte PAGEREF _Toc251760259 \h 177
Les dernières aventures du chien Berganza PAGEREF _Toc251760260 \h 250
Cet ouvrage est le 362e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
Outre les contes principaux qui forment le fond de louvrage des Frères Sérapion, Hoffmann, pour animer le dialogue qui leur sert de cadre, fait raconter à ses interlocuteurs de petites nouvelles ou anecdotes dont nous avons déjà donné un modèle dans Barbara Rolloffin. Le vieux Comédien est une des plus piquantes, et nous en avons recueilli deux autres à la suite dont les personnages paraissent avoir été connus de lauteur. Hoffmann, du reste, met souvent à contribution dans ses écrits des traits de sa propre vie, ou des caractères dindividus qui lui ont été familiers, sauf le coloris éclatant et toujours un peu fantastique dont il revêt et enrichit ses emprunts au monde réel.
Hoffmann, dont la vive sympathie pour Callot nest pas difficile à concevoir, lui a consacré deux pages déloge que nous mettons sous les yeux du lecteur, pour servir de commentaire à cette dénomination de Fantaisies à la manière de Callot. Cest une sorte de préface quHoffmann a placée lui-même en tête du volume complet quil publia sous ce titre, et dont le présent conte entre autres est extrait.
« Pourquoi ne puis-je me rassasier de la vue de tes ouvrages bizarres et fantastiques, ô toi maître sublime ! Pourquoi toutes tes figures, dont souvent un seul trait hardi suffit à marquer les contours, restent-elles si bien gravées dans mon esprit ? Si je contemple longtemps tes compositions si riches, quoique formées des éléments les plus hétérogènes, je vois sanimer peu à peu leurs mille et mille figures, et celles même quon distinguait dabord à peine sur les fonds les plus éloignés, se développent et savancent, pour ainsi dire, colorées des tons les plus vigoureux et les plus naturels.
» Aucun peintre na su, comme Callot, rassembler dans un petit espace un nombre infini dobjets, ressortant, sans fatiguer la vue, si nettement les uns à côté des autres, que, par leffet même de leur combinaison, chacun deux, quoique indépendant de tout le reste, sharmonise pourtant merveilleusement avec lensemble. Je sais que des critiques scrupuleux lui ont reproché une mauvaise ordonnance des masses et une distribution fautive de la lumière ; mais aussi ne sest-il pas créé un art qui dépasse les règles de la peinture, ou plutôt ses dessins sont-ils autre chose que les magiques reflets des apparitions fantastiques et merveilleuses quévoquait son ardente imagination ? Car même dans les scènes quil a empruntées à la vie commune, dans ses cortèges, dans ses batailles, etc., cest un caractère plein danimation et tout particulier, qui donne à ses groupes, à ses personnages, je ne sais quel aspect humain et surnaturel à la fois. Dans les sujets même les plus triviaux de la vie ordinaire, comme sa danse de paysans dirigée par des musiciens perchés sur les arbres comme des oiseaux, rayonne léclat dune certaine originalité romantique, de sorte que lesprit enclin aux idées fantastiques, est séduit à la première vue.
» Lironie qui met en conflit lhomme et la brute pour tourner en dérision les habitudes et les façons mesquines de lhomme est le symptôme dun esprit profond ; et cest ainsi que ces figures grotesques de Callot, à moitié humaines, à moitié bestiales, dévoilent à lobservateur judicieux et pénétrant toute la secrète morale qui se cache sous le masque de la scurrilité. Combien, sous ce rapport, ny a-t-il pas dinvention dans le diable de la Tentation de Saint-Antoine, dont le nez, transformé en arquebuse, se dirige menaçant contre le saint ermite ? Le joyeux diable artificier, et lautre qui joue de la clarinette en se servant dun organe tout particulier pour souffler dans son instrument, ne sont pas moins divertissants.
» Disons à la louange de Callot quil nétait pas moins noble et courageux de sa personne, que satiriste profond le burin à la main. On raconte que le cardinal de Richelieu lui ayant demandé de graver la prise de Nancy, sa ville natale, il déclara hardiment quil aimerait mieux sabattre le pouce que demployer son talent à éterniser labaissement de son prince et de sa patrie.
» Le poète, lécrivain dont limagination transporte aussi les figures de la vie commune dans le monde romantique de ses visions, et qui les reproduit ensuite dans tout léclat qui en rejaillit sur elles, comme sous une parure étrangère et merveilleuse, ne pourrait-il pas se justifier, par lexemple de ce grand artiste, en disant quil a voulu imiter le syle et la manière de Callot ? »
Lempereur Octavien, drame célèbre de Ludwig Tieck.
Sous les Tilleuls est le nom dune promenade de Berlin qui avoisine le palais du roi.
Du vin de lan onze, cest-à-dire de lannée 1811, célère par la qualité supérieure des vins quon récolta en Europe, et qui fut attribuée à linfluence de la comète. Livrogne mécontent dHoffmann prend ces mots lan onze pour le nom dun crû fameux. Il eût ôté son chapeau devant le Pirée.
Le mot de béotisme, nouvellement et heureusement introduit dans la langue, dans la même acception que lui avaient donnée les Athéniens, pour jeter du ridicule sur la pesanteur desprit, la mesquinerie didées, et les habitudes matérialistes reprochées aux Béotiens, ma paru plus intelligible encore que le terme de Philistinisme, fort expressif dans le texte, mais qui na pas jusquà présent franchi le Rhin. Cette désignation de Philistins sapplique par mépris, surtout dans les universités allemandes, aux bourgeois, aux boutiquiers, et, par extension, aux individus qui nenvisagent de la vie que le côté physique, et pour qui les idées dart et dimagination sont lettres closes.
Cest le plus haut sommet de la chaîne des Cordillières dAmérique, et le point le plus élevé du globe au-dessus du niveau de la mer. De vastes forêts lenvironnent jusquà une certaine hauteur, et la végétation y est des plus fécondes.
Voir la merveilleuse histoire de Pierre Schlemihl, communiquée par Adalbert de Chamisso, et publiée par Frédéric, baron de Lamotte-Fouqué. Chez J.-L. Schrag. Nuremberg, 1814. (Note dHoffmann.)
Jai mentionné dans la notice les noms de ces deux amis dHoffmann. Lhistoire de Pierre Schlemihl, qui vend son ombre au diable, a évidemment inspiré à celui-ci lidée du présent conte. Elle a été traduite en français quelques années après sa publication. Jai sous les yeux la dernière édition de loriginal, publiée en 1835, et ornée de vignettes non moins fantastiques que le sujet du texte.
La fête de Noël est le signal dune espèce de foire, où les marchands exposent avec beaucoup dapparat, comme ceux de nos magasins détrennes, mille jouets et mille sucreries, destinés à servir de cadeaux pour les enfants. La plupart de ces objets sont ordinairement suspendus aux branches darbustes artificiels illuminés par quantité de petites bougies.
Ce sont les noms de deux personnages du roman de Pierre Schlemihl. Mina est sa fiancée, Raskal un valet devenu son rival.
Homo nefas, locution latine. Invective grave dont les équivalents approximatifs seraient : réprouvé, mécréant.
Le même que le général Souvarof, fameux par la bataille de Novi.
La fiole de Dapertutto contenait sans doute de leau rectifiée de laurier-cerise, autrement dit acide prussique. Lusage dune très minime quantité de cette eau (moins dune once) produit les effets quon vient de décrire. (Note dHoffmann.)
Lextraction de lacide prussique des feuilles de laurier-cerise, ou de certaines autres substances végétales, où il existe au dire de quelques chimistes, est un fait très exceptionnel. Découvert par Scheele en 1780, lacide prussique, ou hydrocyanique, na été obtenu pur que par M. Gay-Lussac. En cet état il est liquide, transparent, incolore. Sa saveur est fraîche dabord, mais elle devient bientôt âcre et irritante ; son odeur seule cause sur le champ des étourdissements et des vertiges. Loin quil en faille près dune once pour produire les plus fatals résultats, une goutte suffit pour donner la mort instantanément et sans laisser de traces dans lorganisme. Son influence délétère surpasse enfin celle de tous les autres poisons connus. Cest de sa combinaison avec le peroxide de fer que résulte la belle couleur appelée bleu de Prusse.
Lauteur de Don Quichotte a fourni à Hoffmann lidée et lacteur principal de ce conte. Cervantes a composé un dialogue satirique et fort original dont les deux chiens Scipion et Berganza sont les interlocuteurs. Lanalyse détaillée en serait superflue pour lintelligence de la production dHoffmann qui a un tout autre mérite que les allusions quon y trouve aux premières aventures du chien lettré. Il est vrai quen Allemagne la popularité de Cervantes, comme celle de tous les génies littéraires, quelles que soient leur origine et leur patrie, etc., est un fait, tandis quon connaît à peine en France lexistence des contes dont celui de Scipion et Berganza fait partie. Je moccupe en ce moment de la publication prochaine de ces deux volumes de nouvelles (Novelas ejemplares) ; le public jugera de ces nouveaux titres à la renommée de lhomme illustre qui a bien attendu jusquen 1836 quun traducteur exact songeât à nous restituer son chef-duvre.
Nom tiré du cri du hibou.
Ben fatto, bien fait, bien réussi.
Lichneumon est une espèce de rat du Nil que son instinct pousse à rechercher constamment dans le sable les ufs de crocodile pour les casser et peut-être en faire sa pâture. Aussi les anciens Égyptiens lavaient-ils divinisé par reconnaissance. On trouve son effigie sur plusieurs de leurs monuments.
Cest-à-dire : lhospice des incurables.
Cest-à-dire : sainte Cécile, prie pour nous.
Personnages de La flûte enchantée.
Lacteur Leo (note de léditeur allemand). La dernière partie de ce dialogue aurait pu fournir le sujet de notes nombreuses relatives aux auteurs que cite successivement Hoffmann ou auxquels il fait allusion comme Iffland, acteur et écrivain ; Tieck, lauteur du Chat botté ; Lamotte-Fouqué et lexalté Werner ; mais, outre que jaurais craint dencourir le reproche dun peu de pédantisme, je crois que la critique dHoffmann renferme assez de généralités, partout applicables, pour soutenir lintérêt même des lecteurs frivoles, auxquels la première moitié de ce conte offre dailleurs une si riche compensation. Sous tous les rapports, Berganza est le digne pendant du Chat Murr. Jai le regret de ne pouvoir pas promettre aux souscripteurs cette délicieuse composition et dautres non moins piquantes, du moins avant que jaie trouvé de nouveaux éditeurs pour compléter cette publication. Toutefois ces quatre volumes nen formeront pas moins un ensemble distinct offrant la réunion des uvres dHoffmann le plus faites pour justifier et pour accroître la popularité de son nom.
Cest le titre dun ouvrage de Diderot qui parut en Allemagne longtemps avant sa publication en France.
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