Le gouvernement des langues - Hal-SHS
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Cacophonie dempire
Russes et Soviétiques face au multilinguisme
Sous la direction de
Juliette Cadiot
Dominique Arel
Larissa Zakharova
Juin
2009
Table des matières
Remerciements x
Notes sur la transcription x
Introduction: Le gouvernement des langues. Russes, Soviétiques et leurs héritiers face au multilinguisme, Dominique Arel et Juliette Cadiot x
Première partie: La Russie impériale
Identité et allégeance dans la politique linguistique de lEmpire russe dans les territoires périphériques occidentaux au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, Alexei Miller 5
Entre identité culturelle et identité religieuse : léchec de la russification des offices religieux catholiques dans les provinces biélorusses (1860-1880), Mikhail Dolbilov 25
Langue ukrainienne et projet de science nationale : les étapes dune légitimation académique (fin des années 1880, début des années 1920), Aleksandr Dmitriev 47
Deuxième partie: La construction soviétique
À grands pas vers le russe : légalité des langues dans les années 1920, Juliette Cadiot 68
Consensus, différends et obstacles pratiques dans lorganisation de lenseignement primaire en ukrainien et en biélorusse (1920-1927), Caroline Gauthier 89
Une langue minoritaire élevée en langue dÉtat : le tatar en Crimée soviétique(1921-1941), Grégory Dufaud 109
Un cas détude de la politique soviétique en matière de langues dans les républiques orientales : transformations et adaptations de la langue des Juifs de Boukhara (1917-1938), Zeev Levin 129
Troisième partie : Les années daprès-guerre
À la recherche des cadres nationaux: La langue dinstruction en Carélie en tant quinstrument de discrimination positive (1945-1964), Larissa Zakharova 149
La langue des enfants soviétiques: Langues, éducation et société en Volga-Oural (de 1938 aux années soixante), Xavier Le Torrivelec 169
Quatrième partie: Le post-soviétisme
Orthographe et identité : le rôle des médias dans léchec de la réforme orthographique de lukrainien de 2001, Volodymyr Kulyk 193
Encadrer le pluralisme ethnique: La mission ambiguë des écoles ethno-culturelles à Moscou, Françoise Daucé 211
Déclin du russe et politiques linguistiques en Géorgie indépendante postsoviétique, Silvia Serrano 230
Tableaux et cartes x
Glossaire 253
Bibliographie 257
Index x
Alexei Miller
Institut dinformation scientifique en sciences sociales de lAcadémie des sciences de Russie, Moscou, et Central European University, Budapest, millera@ceu.hu.
Identité et allégeance dans la politique linguistique de lEmpire russe dans les territoires périphériques occidentaux au cours de la seconde moitié du XIXe siècle
Dans un État hétérogène sur le plan linguistique, et dautant plus sous le régime de lEmpire, la réglementation de lusage des différentes langues au sein des administrations, des institutions judiciaires et du système éducatif est incontournable. Outre les dispositions réglementaires « habituelles » visant avant tout, du moins du point de vue des pouvoirs publics, à assurer le bon fonctionnement des organes du pouvoir et du système éducatif, il existe également d'autres interventions de l'État dans le domaine linguistique, dont l'objectif premier est davantage de toucher directement à des questions d'identité et dallégeance.
La langue est lun des principaux constituants du sentiment dappartenance ethnique. Les lettres comme lalphabet représentent des symboles chargés de sens qui ont bien souvent joué, et jouent encore un rôle clé dans la construction de l'identité. On ne s'étonnera donc pas que les pouvoirs publics cherchent bien souvent à avoir la main mise sur la langue, lalphabet et lorthographe. Et cela nest pas l'apanage du régime impérial. Cest un phénomène que l'on observe aussi dans les États où le pouvoir cherche à gagner une légitimité nationale. Dans lEmpire, une telle immixtion du pouvoir dans les questions linguistiques vise assez peu souvent à changer radicalement lidentité nationale, cest-à-dire à provoquer une assimilation, mais plutôt à opérer des « ajustements » ciblés sur lidentité et le processus didentification. Jusquà une période récente, toutefois, linterdépendance unissant langage et construction de lidentité a été étudiée presque exclusivement dans loptique du nationalisme et de la formation des nations.
Pour étudier les politiques linguistiques du régime impérial, il est important de distinguer certains facteurs spécifiques. En premier lieu, sur le territoire de lEmpire apparait une structure particulière dinterrelation entre le centre administratif, siège de la prise de décision, et les communautés des périphéries, dont les sphères linguistiques subissent la réglementation. Cependant, dans presque tous les cas de figures, l'influence nest pas à sens unique, et sexerce également des périphéries vers le centre, aussi bien que linverse. Dans les périphéries de lOuest de lEmpire de Russie, la vie politique était animée par un grand nombre dacteurs. Les autorités locales pesaient sur les décisions du centre impérial dans des domaines variés, y compris dordre linguistique, parfois en faveur dune répression plus sévère, parfois, au contraire, en faveur d'un assouplissement des mesures. Les natifs occupant un poste administratif pouvaient par ailleurs se déclarer partisan dune position aussi bien que de lautre. Les grands propriétaires terriens ainsi que le clergé toutes confessions confondues, qui formaient les castes traditionnelles de lélite locale, jouaient également un rôle important, même si celui-ci était en perte de vitesse dans la seconde moitié du XIXe siècle. Même lorsque ces élites locales se trouvaient en situation de conflit avec les autorités centrales, et navaient pas accès aux postes administratifs, les communautés locales disposaient de nombreux moyens pour opposer une résistance au pouvoir politique et lui faire connaître son opinion, que ces moyens prennent la forme de protestations loyales ou déloyales, dopposition légales ou non aux décisions des pouvoirs centraux allant jusquà leur sabotage.
Souvent, lélite locale traditionnelle se démarquait du reste de la population locale par sa culture et sa langue. Quant aux classes non privilégiées, elles nétaient pas homogènes, elles non plus, et elles présentaient des caractéristiques différentes du point de vue culturel comme linguistique. Ce facteur revêtit une importance significative à mesure que se répandirent les idées nationalistes, et il généra lapparition dans la région de nouveaux acteurs sociaux ayant bien souvent une vision de lessence même des groupes ethniques, de leurs problèmes et de leurs intérêts, fondamentalement différente de celle de lélite traditionnelle polonaise. Cette nouvelle élite régionale, composée par exemple d'intellectuels nationalistes, entrant en conflit avec l'élite traditionnelle, se vit continuellement confrontée à une alternative : devait-elle accepter une alliance avec le pouvoir impérial contre lélite traditionnelle, ou au contraire se rallier à lélite traditionnelle contre le centre ? Selon lépoque et le contexte, les réponses apportées ont pu différer. Au sein des communautés locales, nous devons distinguer les différents sous-groupes, leurs divergences d'intérêts et leurs processus didentification, bien distincts les uns des autres.
Pour décrire et examiner correctement ces différents processus sous le régime impérial, il nest évidemment pas possible de prendre pour référence lhistoire nationale officielle. Les acteurs ayant une influence sur tel ou tel point ne se résument jamais à seulement deux parties opposées, même si nous nous attachons à ne considérer essentiellement comme seuls acteurs les communautés ethniques individuelles dune part et le pouvoir impérial dautre part. Linfluence de forces « extérieures » à un groupe ethnique est toujours marginalisée dans loptique dune histoire nationale officielle, parce que les récits mythiques nationaux ont toujours pour but de décrire comment « les nations forgent elles-mêmes leur destin ». Au sein même de chaque communauté ethnique, des divergences existent non seulement sur la tactique à adopter dans la lutte pour « la chose nationale », mais aussi dans lappréhension de la nature-même du groupe ethnique, sa légitimité à prétendre au statut de nation à part entière, etc. Les cas de domination dun groupe ethnique dans l'histoire nationale officielle sont notamment à observer de près. Comment se sont formés ce que lon appelle les « mouvements nationaux », de quelle façon ont évolué leur composition et leur taille, quelles sont les autres stratégies d'identification et dallégeance dont ont pu faire preuve les représentants dautres groupe ethno-religieux ?
Afin danalyser les positions des communautés des périphéries et des mouvements nationaux quant aux questions linguistiques, il convient dans un premier temps de préciser comment ont été opérés les choix dalphabets, de systèmes orthographiques, de sources demprunts lexicaux, et dans quelle mesure ces choix sont liés aux différentes stratégies de construction de lidentité et de lallégeance. Dans les rapports de force que suscitent ces questions linguistiques, les représentants dune communauté linguistique donnée sont loin dêtre les seuls acteurs influents. Dautres acteurs extérieurs jouent également un rôle : le pouvoir impérial dont dépend la communauté en question, mais aussi les autorités des Empires voisins ainsi que les élites dautres groupes ethniques de la région. Létude détaillée de ces questions nécessite, entre autres, daccorder une attention particulière, dans les différents groupes ethniques, aux personnalités qui ont pu, pour certaines raisons, proposer dautres voies possibles, par la suite abandonnées. Les histoires nationales officielles minimisent laction de telles personnalités, bien souvent reléguées au rang de renégats, en particulier si les propositions faites revenaient à toucher, de près ou de loin, aux mesures du pouvoir impérial.
Il faut également être extrêmement attentif aux motivations des autorités impériales, ainsi quaux débats dopinion au sein de ladministration, ce dont les histoires nationales officielles ne font pas état. De nombreuses études ont déjà démontré que lors des prises de décision sur une question touchant au sentiment dappartenance nationale ou sur une question de politique linguistique, lunanimité n'était jamais la règle parmi les dirigeants de lEmpire. Aujourdhui, il est généralement admis quil ny a pas eu de politique uniforme et homogène en matière de nationalité dans les régions de lEmpire en général, et dans les territoires occidentaux en particulier. Nous estimons pouvoir aller plus loin que cette considération générale, et, en raisonnant à partir des résultats de recherches menées au cours des dernières années, proposer des explications globales éclairant les mécanismes de prises de décisions en matière de politique linguistique.
Lhistoire des territoires occidentaux de lEmpire de Russie ne manque pas dexemples de mesures de toutes sortes prises par les autorités impériales en matière de politique linguistique, autant de mesures ayant une influence sur les processus d'identification et dallégeance. Ces dernières années, des travaux extrêmement intéressants ont été publiés sur ce thème.
Les Provinces de lOuest
À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, lEmpire russe étendit considérablement sa zone dinfluence à louest, suite aux partages de la Pologne, et à plusieurs victoires de lépoque napoléonienne. Lhétérogénéité ethnique, religieuse et linguistique des sujets de lempire se trouva alors fortement accentuée. Ce fut précisément dans ces territoires occidentaux que lEmpire rencontra des problèmes nouveaux, apparus sous linfluence du courant romantique, de la propagation des idées de Herder et de lémergence du nationalisme.
Jusquà linsurrection des années 1830 et 1831, lEmpire des Romanov tenta de sappuyer sur les élites locales pour gouverner de manière indirecte. Son immixtion dans les questions linguistiques resta minimale. Le poids de la langue polonaise dans les gouvernements de lOuest saccrut dailleurs considérablement après les partages à tel point que lhistorien biélorusse Dovnar-Zapol'skiy nomme la période qui sacheva en 1830 lÉpoque de la « polonisation». Aussi au début du XIXe siècle, lorsque les autorités, afin d'affermir leur emprise, imposèrent aux juifs de traduire une partie de leurs documents commerciaux rédigés en yiddish dans une langue qui fut plus accessible aux fonctionnaires de l'État, le choix leur fut laissé entre le russe, le polonais et lallemand, preuve que le pouvoir considérait alors la langue comme un médium, et non comme un instrument de formation de lidentité.
Après linsurrection des années 1830-1831, ce système de gouvernement indirect a connu son premier dysfonctionnement, dont les conséquences marquèrent à jamais lhistoire de lEmpire. À partir de ce moment, les élites polonaises commencèrent à considérer Saint-Pétersbourg et Moscou comme des autorités peu fiables, voire hostiles, et se mirent par conséquent à voir la Russie comme un ennemi. Après linsurrection de 1830, les cas dautonomie régionale comme forme principale dautorité impériale dans les territoires occidentaux de lEmpire (Bessarabie, Finlande, Royaume de Pologne) disparurent presque complètement.
Immédiatement après linsurrection, la réaction la plus importante du pouvoir face à cette nouvelle situation fut la mise en uvre dun programme par le nouveau ministre de lInstruction publique, Serguej S. Ouvarov. Dans le cadre de notre analyse de la politique linguistique, ce programme comportait trois points particulièrement importants. En premier lieu, le ministre décréta le passage de tous les systèmes denseignement supérieur à la langue russe. Pour lélite polonaise défavorable au régime, cela se traduisit par des mesures sévères : lUniversité de Vilnius ainsi que le Collège de Kremenets, dans lesquels dominait le polonais, furent fermés et remplacés par lUniversité de Kiev, où lenseignement fut dispensé en russe. Dans les années 1840, le tsar Nicolas Ier évoqua même avec ses hauts fonctionnaires la possibilité de retranscrire tous les écrits polonais en cyrillique, mais cette idée se limita à limpression de quelques ouvrages en cyrillique polonais destinés à la paysannerie. Concernant lélite allemande des gouvernements baltes, fidèle au régime impérial, cette politique fut incohérente et sans portée significative : pendant de nombreuses décennies, lUniversité de Dorpat ainsi que les lycées locaux continuèrent denseigner en allemand. En deuxième lieu, une faculté dhistoire et de littérature russes fut créée dans chaque université, ce qui reflétait lintention prudente dOuvarov dutiliser certains éléments dune politique nationaliste, tout en poussant lélite traditionnelle des périphéries vers une acculturation, cest-à-dire vers lintégration forcée à la langue et de la culture russes ainsi que vers la reconnaissance des capitales de lEmpire en tant que centres névralgiques culturels. Enfin, en troisième lieu, essentiellement grâce à la contribution de Nikolaj G. Ustrialov, une nouvelle conception de lhistoire russe fut formulée, et par conséquent une nouvelle représentation du territoire national russe, qui incluait désormais une grande partie des territoires occidentaux de lEmpire. De même, les différents domaines de lEmpire furent classés selon une nouvelle hiérarchie. « La terre russe » engloba dès lors toute la région du Sud-Ouest, et une grande partie de la région du Nord-Ouest ; les Ukrainiens (« Petits Russes ») et les Biélorusses (« Blancs-Russes ») furent considérés comme Russes, ce qui créa inévitablement des divergences inconciliables avec la conception quen avaient les Polonais (les Kresy) comme territoires et populations soumis à la culture polonaise. Comme le souligne Daniel Beauvois, après 1831, lempire cessa de reconnaître la population paysanne de la région occidentale comme dépendante culturellement de la noblesse polonaise, mais continua néanmoins à estimer quelle restait dépendante économiquement des grands propriétaires terriens polonais. Pour la paysannerie, cette évolution se traduisit non pas tant dans la politique linguistique, que dans la politique religieuse, et avant tout par la dissolution de lÉglise Uniate (gréco-catholique) dans la région du Nord-Ouest, en 1839. La question de la langue utilisée dans lenseignement primaire de la population paysanne ne constituait pas un sujet de première importance, ni pour Ouvarov, ni pour aucun de ses successeurs au ministère de l'Instruction jusqu'à la fin des années 1850.
Bien que le spectre du séparatisme de lUkraine planât sur Saint-Pétersbourg, en particulier après la révélation au grand jour de la Confrérie de Cyrille et Méthode en 1847, le pouvoir impérial ne sopposa pratiquement pas au développement de la langue ukrainienne, et ce jusquà la fin des années 1850.
Juste après laccession au trône du tsar Alexandre II, les autorités neurent pas de position précise ni de programme dactions prévu concernant les questions linguistiques. Leur attitude initiale peut être qualifiée de bienveillante envers les différentes initiatives dédition douvrages et denseignement dans les langues locales. La question du statut de la langue ukrainienne dans la Russie impériale, en particulier la question de son éventuel usage dans les écoles primaires, pour la traduction des Saintes Écritures et dans la presse fut activement débattue jusquen 1862, sans que le pouvoir central ne sopposa à aucun moment au cours de cette période ni à louverture décoles primaires dispensant un enseignement en ukrainien, ni à la publication dabécédaires ou de revues littéraires populaires.
Cependant, à la fin des années 1850 et dans la première moitié des années 1860, la réglementation linguistique devint peu à peu un sujet prépondérant aux yeux des autorités, en particulier dans les territoires occidentaux de lEmpire, pour plusieurs raisons.
La guerre de Crimée marqua, entre autres, la fin de l'époque du « concert des puissances » et de la confortable confiance des souverains russes en la puissance et la sécurité de lEmpire. Linsurrection polonaise de 1863-1864, à laquelle la Grande-Bretagne et la France menacèrent dapporter leur soutien ; lunification allemande entre 1866 et 1870, qui révéla sous un jour nouveau les relations avec lélite allemande des gouvernements baltes ; la tension croissante qui sinstaura dans les rapports avec Berlin et Vienne : tous ces éléments vinrent renforcer de façon significative la menace extérieure perçue par les autorités impériales quant aux territoires occidentaux.
Laffranchissement du servage et le début dune politique des langues
Mais le facteur le plus important dans lévolution radicale de la politique du pouvoir relative à lusage linguistique dans cette seconde moitié du XIXe siècle fut laffranchissement des serfs et laccélération des processus de modernisation dans les années 1860. Dune part, lempire, qui avait du mal à asseoir son autorité, dut alors renforcer les effectifs de son administration peu nombreuse et peu qualifiée, notamment au niveau des municipalités et des localités, y compris les enseignants. Dautre part, il porta un regard complètement nouveau sur lidentité nationale et lallégeance de la paysannerie, ainsi que sur les instruments constituants cette identité : la religion, la langue et la politique sociale. La question linguistique prit alors une toute nouvelle dimension : il était urgent de définir la langue utilisée par ladministration régionale, le mode de recrutement des nouveaux fonctionnaires, la langue en usage dans les écoles primaires et secondaires des différentes provinces de lempire, la langue du culte religieux et celle des livres « pour le peuple », quil sagisse dabécédaires ou de livres de prières. Dans les années 1860, le pouvoir misa fortement sur un renforcement de la loyauté des paysans lituaniens, biélorusses, ukrainiens et même polonais par le biais dun certain nombre de réformes de la monarchie en leur faveur.
Nous allons tout dabord décrire brièvement les mesures prises par les autorités dans le domaine linguistique dans ce nouveau contexte.
Dès 1859, le pouvoir procéda à la première mesure de restriction. Celle-ci concernait lalphabet. « Limpression des abécédaires comportant des adaptations de lalphabet polonais à la langue russe » fut interdite. Selon les autorités, le russe intégrait les dialectes ukrainien et biélorusse. Une circulaire de censure fut donc diffusée, précisant quil fallait « prendre des mesures pour que les documents rédigés en dialecte petit-russe, et en particulier ceux à destination du petit peuple, soient imprimés exclusivement à laide des lettres de lalphabet russe». On peut sinterroger sur les motifs qui poussèrent le pouvoir à prendre cette décision à ce moment précis.
Jusquen 1859, la possibilité même de la publication dun ouvrage ukrainien en alphabet latin dans lEmpire de Russie navait jamais été remise en question. Cétait également vrai pour le biélorusse. Entre 1855 et 1857, V. Dunin-Marcinkiewicz publia dans lempire sans être inquiété à aucun moment quatre ouvrages en biélorusse, et en alphabet latin.
Cependant, en 1859, le pouvoir donna lordre d'interrompre limpression de la traduction en biélorusse, et en alphabet latin, du poème dAdam Mickiewicz « Pan Tadeusz », précisément à cause de lalphabet utilisé. Le poème « Pan Tadeusz » en lui-même ne fut pas censuré dans lEmpire de Russie. Le pouvoir octroya même une indemnité à Dunin-Marcinkiewicz, parce que ses ouvrages avaient été tirés juste avant la mise en application du décret. Après 1859, il nétait légalement plus possible de publier des livres en biélorusse et en alphabet latin dans lEmpire russe. Cette interdiction ne fut pas levée jusquau tournant du XXe siècle.
Concernant la langue ukrainienne, ce fut le censeur de Kiev, O. Novickij, qui prit linitiative d'interdire lusage de lalphabet latin pour les publications en ukrainien. Le 14 mars 1859, Novickij adressa une lettre à N.I. Pirogov, curateur du district académique de Kiev, dans laquelle il dénonçait la diffusion dans lempire de « manuscrits rédigés en ukrainien, mais en lettres polonaises », ainsi que de livres venant de Galicie « écrits en dialecte de Ruthénie rouge, mais également en lettres polonaises ». Pour Novickij, lévénement déclencheur fut certainement la découverte dun « nouvel alphabet ukrainien », en lettres latines, qui lui avait été présenté en vue de lobtention dune autorisation dimpression. Le censeur écrivit à ce propos :
« Laffranchissement des serfs aura pour conséquence, selon toute vraisemblance, le développement et le renforcement de lalphabétisation de ces populations. Les paysans des gouvernements occidentaux ayant accès dans ces régions à des livres écrits en ukrainien uniquement en lettres latines sont naturellement plus enclins à apprendre lalphabet latin que l'alphabet russe. [
] De par leurs relations avec la population polonaise vivant dans cette région, ils comprennent le polonais et peuvent donc très facilement se tourner vers la lecture de livres polonais, et, à travers elle, être influencés par la culture polonaise, ce qui les éloignera de lesprit et des orientations de la littérature russe. Enfin, jai remarqué quen Galicie, [
] la population locale polonaise sefforce avec opiniâtreté dintroduire auprès des populations de souche russe lalphabet polonais dans le but de supplanter lalphabet cyrillique et ainsi dinhiber, par le biais de la littérature, le patriotisme russe et dinstiller progressivement un sentiment national polonais. De telles tendances peuvent se répandre de la même façon dans nos gouvernement occidentaux [...] si lon ne se rend pas compte quil est nécessaire pour la sauvegarde du sentiment national russe dans les populations russes des provinces de louest de prendre à lavenir des mesures pour que les ouvrages en langue ukrainienne imprimés en Russie le soient à laide de lalphabet russe, ou, lorsque cela se révèle nécessaire, lalphabet slavon, et, pour que les ouvrages rédigés en dialecte de Ruthénie rouge, imprimés à létranger en lettres polonaises ne puissent pas être importés en grande quantité sur le territoire de lEmpire russe.»
Le 5 mai 1859, Pirogov rédigea un rapport sur la base de ce constat au ministre de lInstruction publique, le comte E.V. Putjatin. Dès le 30 mai, celui-ci rendit publique la circulaire 1296, par laquelle il officialisait cette interdiction. Des mesures similaires furent prises pour le biélorusse. Le 19 juin 1859, Pirogov donne lordre aux organes de censure quil dirigeait dappliquer cette circulaire.
On peut affirmer avec certitude que lun des facteurs ayant incité lempire des Romanov à réagir de façon si rapide sur la question de l alphabet fut lié à des événements extérieurs. En mai 1858, sur ordre du gouverneur des Habsbourg en Galicie, le comte Agenor GoBuhovski, une commission spéciale fut fondée pour la transcription des langues ruthènes de Galicie de lalphabet cyrillique à lalphabet latin. Un autre projet de ce type fut mis au point avec laval des autorités autrichiennes par le Tchèque I. Iretchek, occupant un poste élevé au sein du ministère de lInstruction publique dAutriche. La mise en uvre de ces deux projets échoua à cause de la résistance farouche dont firent preuve les Ruthènes de Galicie. Irritée par le comportement de lAutriche au cours de la guerre de Crimée, Saint-Pétersbourg observait avec une attention particulière tous les faits et gestes de Vienne, et sa réaction face à ces « jeux avec lalphabet » en Galicie ne se fit pas attendre. Des initiatives comparables envers lédition furent prises dans lEmpire russe, pour contrebalancer la politique des Polonais et de Vienne dans lEmpire des Habsbourg. Cette lutte autour de lalphabet représente lun des aspects du conflit qui se poursuivra tout au long du XIXe siècle sur lappartenance légitime, en termes de nation et de civilisation, des terres du Royaume de Pologne-Lithuanie, annexées par lEmpire russe.
Dans sa lettre, Novickij énumérait clairement toutes les raisons pour lesquelles le pouvoir avait tout à craindre dune généralisation de lusage de lalphabet polonais pour lukrainien et le biélorusse. Il est évident que les événements de Galicie, en 1858 et 1859, ont également joué un rôle. La menace que représentait la volonté des Polonais de « prendre linitiative dune formation des masses populaires dans la région du Sud-Ouest afin de développer le patriotisme polonais » pesa fortement dans les débats portant sur la langue de lenseignement dans la région occidentale.
Linsurrection polonaise de 1863 eut pour effet de hâter non seulement la prise de mesures linguistiques par ladministration dans les territoires occidentaux de lempire, mais également la cristallisation du projet de « nation panrusse ». Au cours de l'été 1863, une circulaire émise par le ministre de lIntérieur P.A. Valuev, se voulant une mesure provisoire, interdisait la traduction ukrainienne des Saintes Écritures ainsi que lusage de lukrainien à lécole et pour les publication destinées « au bas-peuple ». Dès ses phases initiales, le projet de nation « panrusse » considéra les différences, notamment linguistiques, existantes entre les populations de la Grande Russie, de la Petite Russie et de la Russie Blanche comme un legs du joug polonais. Dans ce contexte, la Galicie apparut comme le centre dun projet concurrent au projet russe, tout dabord polonais, puis devenant au fil du temps de plus en plus ukrainien.
La politique impériale envers la langue ukrainienne a concerné différents niveaux de réglementation du domaine linguistique. Outre lintention du pouvoir de ne pas permettre une reclassification du statut de la langue et décarter lémancipation littéraire du « dialecte », le pouvoir sintéressa au système linguistique en tant que tel. La décision prise en 1859 concernant linterdiction de lalphabet latin pour le « dialecte de Petite Russie », qui constituait au départ une réaction aux événements de Galicie et aux tentatives des Polonais et des personnalités ukrainiennes et biélorusses pro-polonaises pour diffuser lalphabet latin auprès de la paysannerie des territoires occidentaux, ne constituait qu une partie dun vaste éventail de mesures visant à assimiler les peuples slaves de louest de lempire pour former une seule nation unie.
Processus dynamiques de prises de décision
Peu de temps après la répression de linsurrection polonaise, en 1865, lEmpire de Russie étendit linterdiction dutilisation de lalphabet latin au lituanien. La comparaison de cette mesure à linterdiction de son usage pour lukrainien et le biélorusse en 1859 permet de mettre en évidence les différences stratégiques dans la définition des objectifs du pouvoir central lors de linstauration de mesures qui, à première vue, peuvent paraître semblables. Linterdiction portant sur les langues ukrainienne et biélorusse, dès le départ, constituait à la fois une mesure anti-polonaise, et lun des éléments d'une stratégie d'assimilation. Rappelons que linterdiction portait sur « lapplication de lalphabet polonais à la langue russe », langue comprenant les dialectes ukrainiens et biélorusses. Linterdiction qui frappa le lituanien, du moins du point de vue de la définition des objectifs, accordait de façon univoque la priorité à la lutte contre linfluence polonaise, et à la stratégie dacculturation des Lituaniens, tandis que lassimilation, si tant est quelle ait été visée, était loin dêtre lobjectif premier. Le but de cette politique, visant avant tout à la dé-polonisation est particulièrement clair dans la décision qui consista à interdire lusage de lalphabet latin pour le letton, décision prise au même moment. Cette mesure ne concernait pas lensemble des Lettons, mais uniquement ceux vivant en Latgale, c'est-à-dire les terres ayant autrefois fait partie de la République des Deux-Nations, mais elle ne concernait pas les gouvernements baltes.
Ainsi, comment peut-on qualifier les processus de prises de décisions en matière de politique linguistique ? Examinons les prises de décisions concernant lukrainien. Linterdiction portant sur lutilisation de lalphabet latin, qui survint en 1859, est le seul exemple pour lequel le processus administratif fonctionna « comme il se devait », cest-à-dire un fonctionnement rapide et sans discordances internes. Le 14 mars 1859, le censeur kiévien Novicki adressa une lettre au recteur de lacadémie de Kiev N.I. Pirogov. Le 5 mai 1859, Pirogov rédigea un rapport à lintention du ministre de l'Instruction publique E.V. Putjatin, et le 30 mai, Putjatin diffusa une circulaire stipulant linterdiction. Le 19 juin 1859, Pirogov donna lordre aux organes de censure dont il avait la charge dappliquer linterdiction. Ainsi, entre le moment où le censeur Novicki formula sa motion et celui où celle-ci fut transposée dans les directives officielles du ministère de lInstruction publique pour les organes de censure, trois mois seulement sétaient écoulés.
La diffusion de la circulaire de Valuev sur linterdiction des publications ukrainiennes « pour le peuple » fut précédée de près dune année de débat épistolaire entre plusieurs ministères, dont le coup denvoi fut donné par une lettre du Gouverneur général de la cour impériale B.F. Sivers adressée au ministre de la Guerre, D.A. Miljutine. Plusieurs personnalités prirent part aux échanges : le chef des gendarmes V.A. Dolgorukov, le Haut-procureur du Saint-Synode A.P. Ahmatov et le Gouverneur général de Kiev N.N Annenkov. Le ministre de lInstruction A.V. Golovine se prononça résolument contre une telle interdiction, le ministre de lIntérieur, P.A. Valuev hésita et subit des pressions, notamment de Kiev, exercées dune part par les personnalités locales, et dautre part par le Gouverneur général Annenkov. La politique à adopter envers la langue ukrainienne devint lobjet de débats vifs, voire passionnés, dans la presse. Ces débats eurent une forte influence auprès des hauts fonctionnaires chargés de trancher la question. Ce fut la première fois que lopinion publique exerça une influence significative sur ladministration lors de la détermination dune politique linguistique. Avec la levée de la censure en 1863 et le développement progressif de la presse comme produit de consommation de masse, ce facteur se renforça. Néanmoins, le statut de cette directive de Valuev, qui avait reçu laval du tsar, demeure obscur : on ne sait avec certitude sil sagit dune mesure provisoire ou définitive. La circulaire cessa en pratique davoir un effet à la fin des années 1860, mais sans avoir été abolie officiellement.
Le 18 juin 1863, alors que Valuev rendait publique sa circulaire sur les limitations de lusage de la langue ukrainienne, Alexandre II, sur la base des conclusions du Comité de lOuest, ordonna de supprimer l'enseignement du polonais dans les établissements dÉtat situés dans les régions occidentales. Absents à la réunion du comité lors de la formulation des conclusions, Valuev et le ministre des Affaires étrangères A.M. Gor
akov parvinrent malgré tout à modérer ces dernières au dernier moment.
Ce furent les personnalités ukrainiennes de Kiev animées d'un sentiment anti-ukrainien (N.A. Rigelman, M.V. Jusefovi
) qui, en 1875, initièrent la préparation de loukase dEms. Leurs efforts furent contrés jusquà un certain point par le Gouverneur général A.M Dondukov-Korsakov. Lopposition entre les partisans dune répression sévère (le chef des gendarmes A.L. Potapov) et ceux dune approche plus mesurée (le ministre de lIntérieur A.E. Timaev) se poursuivit jusque dans le cadre de la Conférence spéciale sur la question ukrainienne qui se tint en 1876 à Saint-Pétersbourg. À la toute dernière étape du processus administratif, lors de la présentation des documents établis par la conférence au tsar, Potapov, qui accompagnait ce dernier dans le train qui les conduisait à Ems, parvint à convaincre Alexandre II de ratifier une version très sévère du projet de loi, que la conférence elle-même, sous la présidence de Timaev resté dans la capitale, avait écarté. Tout comme pour la mesure prise en 1863 concernant le polonais, force est de constater que la décision finale avait dépendu de la présence ou de labsence de certaines personnes au bon moment et au bon endroit. Immédiatement après la ratification de l oukase d Ems, Constantin Constantinovi
de Russie, le ministre de l Intérieur Timaaev ainsi que son bras-droit, N.A. Lobanov-Rostovskij, tentèrent d empêcher l application de certaines dispositions de l oukase, mais sans succès. En 1880, les gouverneurs généraux de Kharkov (A.M. Dondukov-Korsakov) et de Kiev (M.I. ertkov), essayèrent eux aussi de faire retirer certains paragraphes de l'oukase d Ems. Avec des appuis hauts-placés à Saint-Pétersbourg, leur tentative avait de fortes chances d'aboutir, mais lassassinat du tsar en mars 1881 entraîna leur défaite.
Des discordances au sein de l'administration impériale entourèrent aussi linterdiction portant sur lutilisation de lalphabet latin ainsi que lors de la définition des lignes directrices de la politique à mener pour le lituanien. En 1864, le Gouverneur général de Vilnius, M.N. Muravev, en dépit dexhortations à interdire complètement lalphabet latin pour le lituanien décida de limiter la mesure aux seuls abécédaires. Le successeur de Muravev au poste de gouverneur général, K.P. Kaufman, après avoir hésité et subi des pressions de la part du recteur de lacadémie de Vilnius, I.P. Kornilov, ordonna en 1865 linterdiction de lalphabet latin pour toutes les publications en lituanien. (Kaufman cacha dailleurs le point essentiel de sa mesure au ministre de lIntérieur, Valuev, en ne lui faisant parvenir quune copie partielle du document). Ce ne fut qu'en 1869 que la mesure de Kaufman reçut lapprobation de la direction centrale des publications auprès du ministère de lIntérieur ; et en 1870, le nouveau Gouverneur général, A.L. Potapov, tenta dassouplir la mesure dinterdiction, en proposant dautoriser limportation douvrages en lituanien, imprimés en alphabet latin à létranger. Ici, ce furent les administrations locales qui prirent les décisions et les appliquèrent sans intervention du pouvoir central.
Chacun des gouverneurs généraux de la région du Nord-Ouest (comme dailleurs ceux de la région du Sud-Ouest) avait une position qui lui était propre, bien différente de celle de son prédécesseur, sur les questions de politique linguistique. Lavis des fonctionnaires sur linterdiction à grande échelle de lalphabet latin pour le lituanien, ainsi que sur celle de lusage du lituanien dans les écoles dépendit de leur position sur un autre point : il y avait dune part les fonctionnaires qui estimaient qu'il fallait se limiter à une stratégie de dé-polonisation de la région et dacculturation des Lituaniens (N. Miljutine, A. Gilfering, S. Mikoutskij, larchevêque Macaire de Lituanie), et dautre part ceux qui pensaient que les Lituaniens devaient sans attendre faire lobjet dun programme de russification visant à les assimiler (I.P. Kornilov, N.N. Novikov). Avec tous ces avis contradictoires sur la question, après linsurrection polonaise en 1863, les autorités recommandèrent explicitement de favoriser dans la voïvodie d'Augustów lusage de la langue lituanienne dans les écoles et les lycées, donnant ainsi la priorité à la « lutte contre la culture polonaise ».
Dans les années 1860, le rôle des fonctionnaires locaux dans lélaboration de la politique linguistique et même dans la mise en uvre de mesures non contrôlées par le pouvoir central prit de limportance. Cela indique en particulier lémergence dune capacité dinitiative et dune autonomie des administrations locales dans les années 1860-1870. Si dans le cas de la Lituanie, les fonctionnaires locaux orientèrent leurs actions vers un renforcement des pressions encourageant une assimilation, du côté ukrainien, en revanche, la situation fut plus complexe. Le Gouverneur général de Kiev, Dondukov-Korsakov, mena au début des années 1870 une politique « d'apprivoisement » des défenseurs de la culture ukrainienne, sans l'aval du pouvoir central, en leur permettant doccuper légalement de nombreuses fonctions intéressantes, notamment dans le domaine de l'édition. Ce fut une action dopposants très hostiles aux fonctionnaires locaux favorables à la culture ukrainienne (parmi lesquels Dondukov-Korsakov) qui sonna le glas de cette politique, en poussant, dans les années 1875-1876 les autorités centrales, jusquici passives, à procéder à de nouvelles répressions.
Le point sur lequel les fonctionnaires se rejoignaient concernant la situation du lituanien, du biélorusse et de l'ukrainien était la lutte contre la culture polonaise, afin de contrer la stratégie dexpansion de la culture polonaise dans la région de lOuest, et de réussir à annihiler lassimilation qui avait pu se produire sous leffet de linfluence polonaise antérieure. Cependant, en ce qui concerne les Lituaniens, les fonctionnaires se répartissaient en deux catégories : lune était partisane de lacculturation des Lituaniens, sans chercher à les assimiler, tandis que lautre soutenait une stratégie de russification des Lituaniens en vue de leur assimilation. Lambition dunir tous les Slaves au sein d'une nation panrusse unique était partagée à la fois par la grande majorité des fonctionnaires et par l'opinion publique russe nationaliste. Parallèlement, un désaccord entre ladministration et la société existait sur les moyens à employer à cette fin : un lissage complet des différences régionales (le modèle « français »), ou bien la formation dune identité panrusse qui regroupait avec harmonie sous un même dénominateur commun les identités de Petite Russie, Grande Russie et Russie Blanche (comme en Grande-Bretagne).
Projets nationaux et intellectuels de Russie
Intéressons-nous à présent au postulat cité ci-dessus, concernant la nécessité de prêter attention aux différentes stratégies et aux acteurs très variés rencontrés dans les communautés locales. Cest dans le cas de lUkraine que lon observe le schisme le plus visible. Le mouvement national ukrainien, luttant pour lémancipation de la langue ukrainienne, a toujours rencontré une forte opposition au sein même de lUkraine, à la fois de la part de lélite traditionnelle constituée par la noblesse, et de la part de lintelligentsia. Dès les années 1850, P. Kuli se plaignait de ses « pleutres de compatriotes », qui n'osaient pas soutenir les nationalistes ukrainiens en dehors du cercle du journal ukrainien « Osnova ». Au début du XXe siècle, lun des fers de lance du mouvement ukrainien, E. ikalenko, décrivait ainsi ses opposants dans son « Journal », qui constitue une source précieuse d informations pour saisir l atmosphère et les mécanismes régissant la société ukrainienne de l époque : « nos compatriotes-ennemis», « ces fourbes qui se nomment eux-mêmes nationalistes russes », «les cents-noirs ukrainiens ».
Dans les pages de son journal, ikalenko dépeint les personnes faisant partie des milieux intellectuels qu'il a tenté de rallier au mouvement ukrainien. Sur l un d eux, il écrit : « Il est certes né à ernigov, mais ayant passé toute sa vie hors d Ukraine, il a été élevé, comme la plupart des intellectuels ukrainiens, dans l idée d une nation panrusse. »
« Il éprouve très certainement un amour sincère pour la condition ukrainienne, mais à lévidence il ne croit pas à la renaissance de notre nation, il ny a même jamais songé. Il considère la langue ukrainienne littéraire avec aversion, lestimant comme une infâme déformation du langage populaire cher à son cur. Il souhaiterait que cela soit dans ce langage que la presse publie `ev
enko ou Kotljarevs kyj, et lorsque les mots viendraient à manquer, il préconise d'avoir recours au vocabulaire russe déjà connu. »
Et voici comment ikalenko résumait la situation en 1909 : « Nos villes ont tellement cherché à imiter Moscou quune partie infime de la population porte un quelconque intérêt à la conscience ukrainienne. [
] Tout citadin moyen qui, pour lavoir apprise ici ou là, sait parler la langue ukrainienne populaire, ne sabonnera pas à notre journal, parce quil comprendra mieux un journal russe, il y trouvera davantage de nouvelles, et ces nouvelles seront plus récentes. »
Outre la scission entre les partisans dune stratégie démancipation linguistique totale et ceux dune conservation de la langue russe comme langue principale de lélite cultivée, il existait une opposition entre les militants du mouvement ukrainien de Galicie et de Kiev, autour des questions stratégiques sur la normalisation de la langue et les sources demprunt lexicaux.
Bien entendu, dans les milieux lituaniens et lettons, la question de savoir sil fallait lutter pour lémancipation linguistique ne provoquait pas un fossé de la même ampleur quen Ukraine. Cependant, parmi les Lituaniens comme les Lettons, il existe des personnes estimant que l alphabet cyrillique était parfaitement adapté aux langues lituanienne et lettonne, personnes qui Suvraient à leur transcription (I. Sprogis, A. Petkevi
us, et d autres) et qui partageaient le point de vue des fonctionnaires sur l utilisation de l alphabet cyrillique comme instrument de dé-polonisation. Le chercheur lituanien G. Subat
ius a démontré que le projet de transposition de la langue lituanienne en cyrillique émanait des milieux lituaniens (il a été suggéré aux autorités au début du printemps 1864 par Y. Juka). Entre 1864 et 1867, de nombreuses personnalités lituaniennes ont activement collaboré avec les autorités à lélaboration de lécriture cyrillique de la langue lituanienne et à la publication de livres lituaniens en cyrillique. Deux abécédaires furent notamment imprimés (en 1864 : Mikoutskis et L. Ivinskis ; en 1865 : T. Zilinskis). Ce dernier a connu quatre éditions. Au total, de 1864 à 1871, 28 ouvrages furent édités en lituanien cyrillique. Les militants soutenant ce programme ont même tenté de normaliser la langue et d unifier les différents dialectes. Subat
ius souligne que ces personnes étaient convaincues de l importance de leur action.
En 1867, l évêque Valan
ius lança la production en Prusse Orientale et la contrebande dans lEmpire russe d'ouvrages lituaniens imprimés en alphabet latin. Du fait de labsence dune tradition décriture du lituanien en alphabet cyrillique, ainsi que des liens étroits unissant le catholicisme à lalphabet latin, le cyrillique eut du mal à simplanter dans les milieux lituaniens. Pour Staliunas, l évêque Valan
ius, à l origine plutôt favorable à l introduction du cyrillique dans l écriture lituanienne a totalement changé de position au moment où les fonctionnaires de Vilnius, ignorant les recommandations de Gilferding qui préconisait de limiter l introduction du cyrillique aux livres séculiers, ont décidé de ne pas épargner les ouvrages religieux, et d amorcer un passage total au cyrillique. Subat
ius émet l hypothèse d un facteur supplémentaire expliquant les hésitations préalables de Valan
ius et un certain retard dans l amorce d une résistance au cyrillique. En 1867, les autorités se mirent à accorder leur préférence non au système phonétique simple de transcription du lituanien en cyrillique, quelque peu différent du système élaboré par Mikoutski et Zilinstkis, mais au système de Y. Kretchinskas, qui sefforçait de présenter le maximum de similitudes avec la tradition orthographique russe, utilisant les lettres « er » (« ep ») en fin de mot, et même deux lettres du slavon pour transcrire des diphtongues lituaniennes. Pour Subat
ius, cette évolution joua un rôle important. Ce revirement d un système phonétique simple à un autre système plus complexe compliquait inévitablement la mise en place prévue de l étape initiale du développement de l alphabétisation. Il fut peut être l'élément déclencheur qui a poussé Valan
ius à opter pour une stratégie de résistance. Et les terres lituaniennes dépendant de l autorité prussienne constituaient pour cette résistance une base très pratique. (Soulignons que les Lituaniens de Prusse ont été peu à peu assimilés par les Allemands.)
On peut supposer que les personnes soutenant le passage au cyrillique des écritures lituanienne et lettonne ont été fortement ébranlées dans leurs convictions en constatant la volonté de certains fonctionnaires daccélérer limplantation de la langue russe au détriment du lituanien et du letton, lintroduction du cyrillique représentant bel et bien une partie du programme de russification.
Dans une publication récente sur la politique de lempire dans la région du Nord-Ouest, Darius Staliunas propose, et, dans une large mesure met en pratique une stratégie de recherche très précieuse pour lapprofondissement de nos connaissances en matière de politique linguistique. Il sattache à expliquer les motivations des personnels administratifs de lempire lors de la prise de décisions en matière de politique nationale, tout en soulignant limportance de létape suivante. Il procède en effet à létude minutieuse des documents locaux, pour savoir précisément de quelle manière les différentes décisions ont été appliquées. En matière de politique linguistique, Staliunas montre notamment que les mesures concrètes prises à l'encontre de la langue et de la culture lituaniennes dans les années 1860 et ultérieurement diffèrent sensiblement les unes des autres selon quelles concernent les Lituaniens vivant sur le territoire de lancien Royaume de Pologne ou bien ceux peuplant la région du Nord-Ouest. Dans le premier cas, les autorités impériales ont suivi une politique cohérente et plutôt efficace de soutien à la culture et à lidentité nationale lituaniennes, qui constituait pour elles un instrument de « lutte contre la culture polonaise ». Il sagissait non seulement détendre lenseignement du lituanien dans les écoles, dencourager les publications populaires en lituanien, mais aussi daccorder des bourses aux étudiants lituaniens les plus méritants pour leur permettre daller étudier dans les universités de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Staliunas démontre que beaucoup de ces boursiers deviendront de grandes personnalités culturelles et politiques de Lituanie. Selon lui, dans la région du Nord-Ouest en revanche, la politique de « dé-polonisation » devint en pratique une politique de russification.
Aussi, à chaque fois que les mesures concrètes séloignent sensiblement de la politique décidée officiellement, il faudrait pour lhistorien déterminer quelles sont les raisons d'une telle divergence. Dans certains cas, cela peut sexpliquer par lobsession de russification dont font preuve les fonctionnaires locaux. (Cette divergence peut également mettre en lumière le fait que les fonctionnaires ont gagné une plus grande autonomie par rapport au pouvoir central et sont exposés à une version dassimilation agressive du nationalisme russe soutenue par lopinion publique, qui profite de nouveaux droits dexpression après l'abolition partielle de la censure en 1863). Dans d'autres cas, cela peut témoigner seulement de l'inefficacité de ladministration locale, qui préférait des mesures et des méthodes « simples » à dautres plus complexes qui nécessitaient davantage defforts et de ressources. Dans tous les cas, Staliunas ouvre une voie de recherche prometteuse pour lavenir.
Il serait également utile de sintéresser aux personnes qui nont pas directement été impliquées dans telle ou telle politique linguistique, mais qui ont dû réagir en fonction, en optant pour une certaine stratégie de formation et de construction de carrière. Les mesures visant à imposer le russe comme langue principale d'enseignement dans les écoles primaires et les lycées furent renforcées dans les gouvernements baltes une première fois dans les années 1860, puis à nouveau dans les années 1880. Cela fut en grande partie lié à laugmentation des tensions dans les relations russo-allemandes. Les résultats de cette politique furent visibles, notamment, dans lélévation du nombre dEstoniens occupant une fonction publique à Reval (Tallinn) : de quatre personnes en 1871 (moins de 2 % de lensemble des fonctionnaires), leur nombre passa à 442 en 1897 (soit plus de 50 % du total). Une telle évolution de la situation sexplique principalement par le fait que ce fut au cours de cette période quentra dans la vie active la première génération d'Estoniens ayant reçu une formation en russe au lycée et dans des établissements denseignement supérieur, et ayant été préparés à faire carrière dans ladministration impériale.
La politique suivie à légard des juifs est un autre exemple, encore plus clair, de lefficacité des mesures d'acculturation des nouvelles « élites de lenseignement » non issues de la noblesse. Des écoles réservées aux juifs et dispensant un enseignement en russe avaient été fondées sous Ouvarov, au début des années 1840. Jusquà la fin du XIXe siècle, ces écoles formèrent de très nombreux membres de l« intelligentsia juive russe ». Le fait que cette invitation éclairée à lassimilation prenne fin, pour les juifs, dans les années 1870, avec la montée de lantisémitisme moderne, -un antisémitisme racial-, poussa un grand nombre de ces personnes vers le mouvement révolutionnaire. Cela nôte rien au fait que les juifs sétant approprié la langue russe, sans être des « Kaizertreu », étaient pour la grande majorité dentre eux des « Pushkintreu », c'est-à-dire des inconditionnels de la culture russe qui ont par la suite fait beaucoup pour son développement.
Conclusion
La plupart des faits cités dans cet article donnent raison à la thèse selon laquelle il est important de détailler la situation des empires voisins pour comprendre le processus de prise de décision en matière de politique linguistique dans lEmpire de Russie, tout comme pour comprendre lévolution de la situation linguistique en général. Dans les provinces de lOuest, le principal antagoniste de lEmpire russe fut le mouvement polonais, qui bénéficia à la fin du XIXe siècle dune base solide en Galicie, sous la tutelle des Habsbourg. Cela était également vrai du mouvement ukrainien. Dans les provinces baltes, la situation se compliqua à mesure que lAllemagne unifiée se renforçait. La résistance lituanienne à lintroduction du cyrillique trouva également un appui sur les terres de Prusse. Dans la région de la Volga, la politique linguistique de lempire fut en grande partie conditionnée par la montée en puissance du panturquisme et du panislamisme, par les avancées du projet dassimilation islamo-tatare, et fut donc directement liée à lEmpire Ottoman vu comme un centre alternatif dattraction pour les peuples musulmans et turcs. Dans tous ces cas, la politique linguistique ne représente pas uniquement une lutte du pouvoir impérial et du nationalisme russe contre dautres projets dassimilation (projets polonais et allemand dans les régions occidentales, projet islamo-tatare dans la région de la Volga), mais bien aussi comme un élément de compétition entre empires voisins. Tous ces phénomènes prirent une vigueur nouvelle au cours de la Première Guerre mondiale.
La façon dont peut être évalué le degré de réussite des politiques linguistiques du pouvoir impérial dans les provinces occidentales dépend en grande partie des critères retenus. Si le projet dimposer le cyrillique pour le lituanien et le letton a essuyé un échec évident, il nen va pas de même pour les efforts déployés par les autorités visant à saper linfluence polonaise sur ces langues : ces efforts ont porté leurs fruits, en grande partie parce que cette politique sest trouvée en résonance avec les aspirations des intellectuels lituaniens et lettons.
Pour le biélorusse et lukrainien, langues pour lesquelles lalphabet latin comme lalphabet cyrillique font partie de la tradition écrite, la politique impériale a joué un rôle essentiel. En Biélorussie, la question n'a pas été politisée jusqu'à la Première Guerre mondiale. Dans les faits, jusque dans les années 1860, cétait lalphabet latin qui dominait sans partage, car les éditeurs de littérature biélorusse, y compris dabécédaires, étaient issus de milieux polonais ou polonisés. Le premier livre biélorusse en cyrillique ne fut publié qu'en 1861, avec le soutien des autorités. Lors de linsurrection de 1863-1864, les insurgés firent imprimer des tracts destinés aux paysans biélorusses en alphabet latin. Après 1905, date à laquelle les intellectuels se virent accorder le droit de choisir librement lalphabet de leurs publications, beaucoup déditions parurent à la fois en cyrillique et en alphabet latin. Le fait que, même avant la révolution, le cyrillique supplanta le latin et devint lalphabet principal en Biélorussie est en grande partie dû aux politiques impériales en la matière.
En ce qui concerne lukrainien, le premier conflit autour de la question de lalphabet éclata en dehors de lEmpire russe, en Galicie, au milieu des années 1830. Dès lors, le conflit fut idéologisé, et le cyrillique érigé au rang de symbole national anti-polonais. Cependant, la lutte sur cette question fut ravivée en Galicie dans les années 1850, lorsque non seulement les Polonais, mais aussi les Autrichiens tentèrent dimposer lalphabet latin comme norme. Linterdiction par les autorités impériales concernant l'usage de l'alphabet latin « pour l'expression de la langue russe » dans lEmpire russe, adoptée en 1859, conforta les partisans du cyrillique dans leurs positions. Dès linsurrection de 1863-1864, les rebelles polonais reconnurent le rôle prépondérant du cyrillique pour la langue ukrainienne, et, à la différence du comportement adopté envers la paysannerie biélorusse, imprimèrent en cyrillique leurs tracts adressés aux paysans ukrainiens.
En conclusion, on peut dire que la politique impériale a eu, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, un impact significatif sur la situation linguistique des périphéries occidentales de l'Empire. Elle a permis de faire reculer le polonais et a contribué, à cet égard, à l'émancipation de la langue lituanienne et à la diffusion du russe dans les milieux juifs. Elle a considérablement ralentit lémancipation de lukrainien et du biélorusse, mais nest cependant pas parvenue à atteindre les principaux objectifs dassimilation visant les Ukrainiens et les Biélorusses.
Mihail Dolbilov
Mikhail Dolbilov, Université européenne de Saint-Pétersbourg, HYPERLINK "mailto:mdolbilov@mail.ru"mdolbilov@mail.ru.
Entre identité culturelle et identité religieuse : léchec de la russification des offices religieux catholiques dans les provinces biélorusses (1860-1880)
Le remplacement du polonais par le russe dans loffice dit supplémentaire célébré en plus du propre de la liturgie latine du rite catholique romain fit partie de lensemble des mesures par lesquelles le pouvoir impérial sefforça après le soulèvement de janvier 1863 de « russiser » ou de russifier différents groupes ethnico-religieux peuplant la partie occidentale de lEmpire (Ukraine de la rive droite [du Dnipro (Dniepr)], Biélorussie, Lituanie). Cette innovation linguistique fut également conçue à lépoque comme entreprise de « dé-polonisation du catholicisme ». Lhistoriographie traitant de cette question est relativement réduite. Les premières recherches consacrées à la dépolonisation de lÉglise catholique considéraient celle-ci comme une action foncièrement répressive visant tout autant le peuple polonais que la religion catholique, et qui sétait heurtée à la résistance des patriotes polonais comme à celle du Saint-Siège. On retrouve en partie la même approche dans lhistoriographie biélorusse contemporaine, qui considère la russification de loffice divin (par opposition à une biélorussification de celui-ci) comme un élément faisant partie dun plan dassimilation des Biélorusses. Dans les travaux les plus récents, les historiens sintéressent aux liens qui existent entre le projet de catholicisme en langue russe et la dynamique de la construction de la nation russe. Ils mettent ainsi en évidence linfluence qua exercée sur ce projet la divergence entre deux conceptualisations de la « russité », reposant sur une base soit religieuse, soit linguistique. Et ils examinent les rapports contradictoires que les bureaucrates et les intellectuels influents entretenaient à limposition du russe dans lÉglise catholique.
Aucune tentative na cependant été faite à ce jour pour analyser cette expérience dans le contexte de lopération dingénierie religieuse menée par le pouvoir impérial (en ne la considérant pas uniquement sous langle des mesures répressives et restrictives). La présente étude repose sur le postulat que, même si lexpression « Empire orthodoxe » représentait un élément constitutif de lautoreprésentation de la monarchie impériale et du courant de pensée nationaliste, et malgré le statut officiel de religion « dominante » dont bénéficiait lorthodoxie, dans son fonctionnement quotidien, lEmpire dépendait des pratiques religieuses et de linstitution de la religion en tant que telles, indépendamment de toute confession particulière. La « politique confessionnelle » de lEmpire supposait une tolérance des autorités envers les cultes non orthodoxes, dans la mesure où ceux-ci étaient disposés à se plier au contrôle de ladministration, et où leurs représentants spirituels accomplissaient lensemble des fonctions administratives qui leur étaient assignées, acceptant même de temps à autre une ingérence de lEtat dans la sphère dogmatique.
La politique impériale de tolérance religieuse ne traita pas les différents cultes de façon synchrone : lélargissement du territoire de lEmpire sest en effet effectué progressivement, et de nouvelles religions sont entrées dans le champ de vision des autorités tout aussi progressivement. Cette politique subissait dans le même temps diverses mutations, dont les plus importantes étaient dues à la progression de la vision nationaliste du monde. Dune part, les questions que le pouvoir tendait à réglementer dans ses rapports avec le catholicisme romain dans les années 1860 étaient identiques à celles qui, dans le cas de lorthodoxie, avaient été traitées dès le xviiie siècle ou le début du xixe siècle (surveillance de lexercice du culte, du degré de religiosité des fidèles, de linstruction spirituelle, etc.). Dautre part, la résolution de ces questions faisait désormais intervenir de nouvelles méthodes, questionnements, paramètres plus à lunisson des paradigmes culturels de lépoque.
La tentative de russification du culte catholique constitua une innovation et la présente étude en examine la dynamique au niveau du gouvernement de Minsk dans lequel les autorités ont tenté de lappliquer avec la plus vive insistance dans les années 1870. Pour expliquer léchec de cette russification de lÉglise catholique, nous nous intéresserons aux contradictions propres aux notions de russité/polonité, ainsi quà la manière dont les populations locales catholiques, aussi bien parmi le clergé que parmi les simples fidèles issus du peuple, concevaient le lien entre langue du culte et expression de la foi.
Katkov et la célébration du culte catholique en russe
Le projet de dépolonisation de lÉglise catholique reposait sur la conception, fondamentale chez les nationalistes russes, selon laquelle la majorité de la population paysanne des provinces occidentales, les « kresy » ou confins de lancienne Rzeczpospolita était « intrinsèquement russe » et se trouvait menacée de polonisation. Apparue dans le discours officiel dès le règne de Nicolas Ier, cette conception sétait transformée en une doctrine-clé de la stratégie impériale dans cette région suite à deux événements : labolition du servage de 1861 et linsurrection polonaise de janvier 1863. Par ailleurs, ce projet sappuyait sur lidée, novatrice dans la Russie des années 1860, que lorthodoxie et la russité constituaient des critères et des marqueurs didentité disjoints; partagée par un cercle assez restreint de penseurs, cette vision était activement promue par Mihail N. Katkov.
Dans lidéal de Katkov, les sujets du puissant tsar réformateur Alexandre II devaient former une communauté supraconfessionnelle unie non seulement par lallégeance au trône, mais aussi par une langue civile commune. Il considérait la traduction des saintes écritures et des textes liturgiques des cultes non orthodoxes (catholique, réformé, luthérien et juif) comme un moyen essentiel pour que les groupes de population non russophones accèdent à la langue et par là même à la culture russe. Lutilisation de la langue russe sous les voûtes des édifices religieux non orthodoxes (qui avait été interdite en 1848 par une ordonnance ad hoc de Nicolas Ier, non rendue publique) représentait selon lui un don du Tsar, à linstar des autres grandes réformes du souverain.
Il était convaincu que linstauration du russe dans les églises catholiques des provinces occidentales relevait de la plus brûlante des nécessités. Les catholiques de la région, tout particulièrement sur le territoire de lactuelle Biélorussie, étaient en grande partie des paysans, ou des membres de la petite noblesse locale partageant un mode de vie proche de celui de la paysannerie ils avaient pour langue maternelle, selon la terminologie de lépoque, le « parler » biélorusse, qualifié de dialecte du russe. Katkov faisait de lidentité russe des paysans catholiques de ces provinces un postulat, une réalité historique que les prières, hymnes et sermons en polonais empêchaient dattester. En la matière, les gouverneurs généraux de la Région du Nord-Ouest, K.P. von Kaufman (1865-1866) et A.L. Potapov (1868-1874), partageaient des opinions proches de celles de léditeur des « Moskovskie Vedomosti », et leur avis était pris en très grande considération par les plus hauts échelons de la bureaucratie de la capitale.
La campagne menée par Katkov dans la presse pendant plus de six ans contribua à la résolution gouvernementale relative à lutilisation de la langue russe dans le cadre des cultes non orthodoxes, adoptée le 25 décembre 1869 sous forme d« injonction impériale ». Selon ledit acte, la célébration de loffice divin en langue russe nétait pas imposée, mais proposée comme un choix laissé à la discrétion des paroissiens. Dans la pratique cependant, et tout particulièrement pour les catholiques du gouvernement de Minsk, lapplication du droit ainsi accordé saccompagna dune part dun certain arbitraire de la part des fonctionnaires locaux zélés et même de certains prêtres catholiques, et dautre part dune résistance opiniâtre des paroissiens auxquels était imposé un office divin en langue russe. Aveuglé par la simplicité progressiste de sa formule « on peut être à la fois catholique et russe », Katkov navait pas prévu un tel résultat.
Dans les rangs de la bureaucratie locale, certains des partisans de Katkov trouvaient même une motivation supplémentaire à cette russification de lÉglise catholique, ils considéraient cette mesure comme un précédent en matière de modernisation de la langue des offices religieux. Le choix effectué au final dinstaurer non pas le slavon, mais le russe moderne était aussi sensé délimiter avec netteté les églises catholiques et orthodoxes. Cela permettait aussi de calmer les appréhensions des catholiques quant à une répétition des conversions forcées à la « religion dominante » qui avaient eu lieu dans les années 1860.
La sollicitude impériale
Lidée selon laquelle loffice divin en langue russe constituait un privilège accordé par le pouvoir avait contribué à ce quun consensus soit rapidement trouvé en 1869 entre les membres du Comité spécial de hauts dignitaires nommé par le tsar Alexandre et présidé par le prince P.P. Gagarin. Même si certains auraient préféré que cette mesure ait un caractère contraignant, la formulation déjà évoquée précédemment selon laquelle il sagissait dun acte de bonté du tsar impliquait que ce dernier répondait ici à une aspiration volontaire des sujets à utiliser la langue russe dans leurs édifices religieux. Cet aspect compliquait les tentatives de justification de la nécessité dun recours à des méthodes coercitives. Le 25 décembre 1869, Alexandre II ratifiait le procès verbal du Comité; la volonté impériale était formulée en ces termes :
« Sa Majesté lEmpereur, mû par sa sollicitude paternelle à légard de ses fidèles sujets, sans distinction de confession, et souhaitant que ceux dentre eux qui considèrent comme leur langue maternelle le russe, dans lun ou lautre de ses dialectes, ne soient pas privés du droit dutiliser celui-ci dans le cadre de leur religion [a autorisé] que, dans les églises ne relevant pas de la religion dominante, les sermons soient prononcés et les prières et offices religieux supplémentaires célébrés en langue russe. »
Loffice divin supplémentaire en langue russe était ainsi accordé comme un droit, sans toutefois devenir une obligation. En outre, pour couper court aux interprétations, il était explicitement stipulé que le latin devait absolument demeurer la langue de la liturgie catholique.
Les bureaucrates de Saint-Pétersbourg et de Vilnius se rendaient compte des difficultés inhérentes au caractère facultatif de cette mesure. Linjonction du tsar ne relevait pas de la publication formelle adoptée pour les actes législatifs, car linterdiction de 1848 dutiliser la langue russe dans les offices religieux, abrogée par cette disposition navait pas non plus été promulguée par le pouvoir législatif. Cette attitude nétait pas dictée par un quelconque pédantisme bureaucratique, mais plutôt par un ensemble de considérations politiques. Promulguer linjonction sous forme de loi, avec une référence précise à lordonnance abrogée par le nouveau texte, aurait signifié reconnaître explicitement que le père même de lempereur régnant avait interdit à des groupes entiers de ses sujets dutiliser la langue russe pour les besoins de leur religion. Il était à la place suggéré que la décision du monarque soit portée à la connaissance de ses sujets dune part de façon laconique, et dautre part, par le biais de ladministration locale et tout particulièrement du ministère de lIntérieur (MVD). Évidemment, plus quaux fidèles de toute autre confession, cest aux catholiques que la plus grande attention était prêtée. Dans ce cadre, les autorités comptaient avant tout sur une initiative de la part des fidèles.
Par quels moyens exactement convenait-il de « susciter linitiative » ? Le directeur du Département des affaires spirituelles des cultes étrangers (DDDII), le comte E. K. Sievers, citait comme condition dinstauration du russe le souhait de la majorité des paroissiens « dentendre dans la même langue les prières et les sermons ». Si une majorité souhaitait un office en russe, elle devait « en faire la requête par le biais des autorités civiles locales », cest-à-dire en contournant le prêtre dans léventualité où il serait opposé à cette innovation. Mais comment ladministration, avec les moyens légaux à sa disposition, pouvait-elle attester et sassurer du souhait de la majorité des paroissiens ? Limprécision des directives du MVD était en rapport avec le caractère objectivement limité des pratiques administratives légales au sein de lEmpire et linsuffisance des canaux déchanges entre les bureaucrates et la population, dautant plus flagrante lorsque cette communication traitait dun problème relevant de la sphère religieuse catholique, que les bureaucrates ne connaissaient que de façon tout à fait superficielle.
Imposer le russe par la violence
À partir de 1870, les mesures visant à instaurer le russe comme langue de célébration de loffice catholique se concentrèrent dans le gouvernement de Minsk, se limitant à quelques tentatives sporadiques dans les gouvernements voisins de Vilnius, Vitebsk et Moguilev, tandis que le gouvernement de Grodno fut totalement épargné. En effet, la position de lÉglise catholique dans le gouvernement de Minsk était plus vulnérable que dans celles de Vilnius et Grodno, et cette province, contrairement à celles de Moguilev et de Vitebsk, était suffisamment éloignée de la Russie centrale pour que cette expérimentation visant à introduire le russe au sein de lÉglise catholique ne risque pas dexacerber les craintes (souvent paranoïaques) dune expansion du catholicisme vers lest. En 1869, le siège épiscopal catholique de Minsk avait été supprimé par un décret impérial, sans laval du St Siège; le territoire du diocèse de Minsk fut alors subordonné au prélat administrant le diocèse de Vilnius, Piotr }ilinskij, qui avait été nommé à cette fonction en dépit du fait que, d après le droit canon, le chef de ce diocèse restait l évêque Adam-Stanislas Krasinskij, déporté à Viatka en 1863. Sans la protection dune autorité canonique, le clergé catholique du gouvernement de Minsk se retrouva ainsi, bon gré mal gré, entraîné dans la sphère dactivité du pouvoir séculier.
Mais il est possible que le principal facteur ait malgré tout été une question de personnalité, avec lapparition dans le gouvernement de Minsk dun prêtre plein dinitiative et partageant la conception de Katkov quant à la « dépolonisation du catholicisme ». Il sagit dun personnage assez connu dans lhistoriographie, Ferdinand Sen
ikovskij. Alors qu il était encore simple vicaire dans le village de Blon (district d Igumen [aujourd hui erven, près de Minsk, NdT]) et professeur de catéchisme, il avait commencé sans autorisation ni des autorités civiles, ni des autorités religieuses, à écrire quelques chants et à diriger des services religieux en russe et en slavon. Remarqué par un haut fonctionnaire du MVD, L.S. Makov, qui possédait un domaine aux environs de son église, Sen
ikovskij fut promu en 1870 au rang de doyen et directement chargé de deux districts du gouvernement, ceux de Borisov et dIgumen. Cest alors quil présenta au MVD les premières recommandations en faveur dune instauration centralisée de la langue russe. Il mettait en garde contre le fait que laccent mis -dans les actions des autorités- sur la bonne volonté des paroissiens nallait quencourager le sabotage de la langue russe par « les fanatiques et les jésuites », et conseillait de se fier à quelques prêtres loyaux et de leur accorder de pleins pouvoirs. Par ailleurs, Sen
ikovskij démentait fermement la nécessité que les traductions en russe des prières et des hymnes soient légitimées par Rome.
Les tentatives d introduction de la langue russe dans l office catholique se transformèrent en une véritable campagne à l automne 1870, lorsque Sen
ikovskij se vit confier par l émissaire du diocèse de Vilnius la mission, qu il avait lui-même inspirée, d accomplir une tournée de visites d inspection à travers le gouvernement de Minsk. Les évaluations et interprétations qui ont résulté de ce voyage ont fortement influencé la position des protecteurs de Sen
ikovskij aux plus hauts niveaux de la bureaucratie. En tant qu inspecteur, il disposait d un mandat pour célébrer l office divin en russe dans toutes les églises visitées. Escorté par un chef de police de district ou par un commissaire de police rurale, et même par les adjudants du commandant de la forteresse locale, il a accompli cette tâche avec zèle, sans se donner la peine de se renseigner au préalable si cétait bien le souhait des paroissiens eux-mêmes.
Aussi, bientôt, près de quatre-vingt paroissiens de l église de Keme
evskij vinrent se plaindre au gouverneur de Minsk que, dès son arrivée dans leur église, Sen
ikovskij avait de sa propre autorité célébré un office divin en russe et avait exigé de l archiprêtre Dobkevi
qu il continuât à l avenir à célébrer celui-ci de la même manière. Ils s appuyaient dans leur argumentaire sur le principe du libre choix. Pour sa part, Dobkevi
relata dans un rapport qu il avait tenté de respecter l ordre donné par le doyen, mais que «dès le premier office célébré en langue russe, en présence du commissaire de police rurale, les paroissiens étaient tous sortis aussitôt de léglise », ly laissant seul avec le bedeau et monsieur le commissaire. Ils déclarèrent que « si dorénavant la nouvelle réforme de l office divin devait être instaurée dans cette église, plus aucun d eux n y remettrait les pieds ». Dans sa réponse à la plainte, Sen
ikovskij insista pour que Dobkevi
continuât à célébrer l office en russe, sans prêter la moindre attention aux « extravagances de ses brebis égarées » [sic, NdA]; il désigna par ailleurs comme responsables de cette résistance les « propagandistes polono-jésuitiques et les ennemis du gouvernement et de la Russie ». Pour les « moins coupables » de ces « propagandistes », Sen
ikovskij brandit la menace d amendes de 100 roubles, tandis que « les meneurs et les principaux rebelles » méritaient des peines de prison, comme « ennemis de la Patrie et du gouvernement légitime ». Au cours du printemps et de lété 1870, sur des requêtes adressées de sa part au gouverneur de Minsk, quatre prêtres furent mutés dans une nouvelle paroisse, le cinquième fut transféré à la forteresse de Bobrujsk (et donc emprisonnés de facto), tandis quun sixième fut envoyé en relégation au monastère de Nesvij.
Assez peu claire au premier abord, la réaction du MVD à la plainte des paroissiens de Keme
evskij a apporté un appui considérable à Sen
ikovskij. La prévention des abus du pouvoir des administrateurs locaux préoccupait peu le MVD et la remarque selon laquelle « toutes les mesures doivent être employées afin de faire comprendre de façon adéquate aux catholiques l autorisation d utiliser la langue russe » permit au ministère de ne pas contredire formellement le principe de libre choix. Cette injonction fut interprétée par Sen
ikovskij et ses semblables comme un signe d encouragement. Que cela ait été intentionnel ou non de la part du MVD, cette directive permit aux propagateurs de la langue russe dignorer les protestations des paroissiens. Ils purent présenter ces plaintes comme calomnieuses envers le gouvernement, tentatives de convaincre les catholiques à la fois des manquements de sa politique de tolérance religieuse et de son intention de les convertir de force à lorthodoxie.
Cest ainsi que linstauration de la langue russe, proclamée comme un acte foncièrement volontaire et dépendant du souhait des paroissiens, se transforma en une campagne dirigée contre le « fanatisme » catholique. Lobstination à défendre la langue polonaise, le refus dadmettre cette déclaration en apparence si logique selon laquelle un changement de langue de loffice nentraînait pas à terme un changement de religion, tout cela était qualifié de préjugés, dune obsession typique des catholiques à légard des rites et des formes, mais non pas de lessence même de la foi. Au cours de son inspection de 1870, Sen
ikovskij s efforça, d après son expression, de « s attaquer au clergé ». Il présenta aux prêtres un texte à signer par lequel ils acceptaient l obligation écrite ou prenaient l « engagement » que l office supplémentaire dans leur église serait à l avenir célébré dans « notre langue naturelle, le russe ». Linspecteur général réussit finalement à collecter près de 25 engagements (le territoire du gouvernement de Minsk comptait une cinquantaine de paroisses au total).
Il serait faux de supposer que tous ceux qui acceptèrent cette innovation le firent sous la contrainte. Même si le russe nétait, pour une écrasante majorité des prêtres catholiques, pas vraiment leur langue « naturelle » et que la célébration dun office dans cette langue leur était difficile, ils pouvaient penser faire un choix censé en s associant à Sen
ikovskij. Le jeune prêtre était bien vu des autorités et connaissait personnellement de hauts fonctionnaires du MVD. L espoir d obtenir des avantages matériels a joué son rôle.
Le diktat moral et l intimidation directe prédominèrent néanmoins et pour certains prêtres, fournir cet engagement a représenté un véritable drame. Sen
ikovskij était tellement fier des succès remportés qu il remplissait ses rapports de détails que des personnes moins présomptueuses auraient passés sous silence : dans le village de Glusk, le père ernjak « semblait visiblement préoccupé ». Ce qui expliquait qu il se soit longuement refusé à fournir son engagement. « Finalement, la situation en arriva au point où il se mit à pleurer, il signa le document et, en présence du commissaire de police rurale, donna sa parole quil nutiliserait dorénavant plus que le latin et le russe». Et voici comment, quelques années plus tard, le prêtre Ludwig Kulakovskij, vicaire de léglise catholique de Bobrujsk, décrivait cette funeste inspection : « Armé d un sabre et d un revolver, le père Sen
ikovskij escorté par le chef de la police de district, des fonctionnaires de police, des hussards et des gendarmes [& ] menait des attaques contre les églises catholiques; et la population catholique, ny voyant rien de sensé, pleine deffroi et de désarroi, traitait celui-ci dantéchrist et les femmes apportaient de largent en offrande au carillon afin de chasser ce Satan [
]. »
En 1870, comme cela a déjà été mentionné précédemment, les catholiques du gouvernement de Minsk ont commencé à adresser aux autorités (aussi bien au gouverneur quau MVD) des suppliques demandant à conserver dans leurs églises des offices en polonais. Celles-ci étaient accompagnées de plaintes dénonçant le remplacement forcé du polonais par le russe. On ne saurait nier que les protestations contre linstauration du russe dans les églises catholiques aient pu être inspirées par des personnes sidentifiant comme Polonais et instrumentalisées au profit dune mobilisation du patriotisme polonais. Cela ne constitue cependant pas une justification suffisante pour ignorer la composante religieuse des manifestations hostiles à un office divin en russe.
En janvier 1871, le MVD reçut ainsi une requête de paysans de la paroisse de Perchaj (dans le district de Minsk). Les plaignants rapportaient la décision du juge de paix dinstaurer la langue russe dans les offices, décision obtenue à la suite dun subterfuge. Informé du dépôt de cette plainte, le juge de paix fit arrêter ses signataires, et quand les paysans se présentèrent « avec lensemble de la communauté » afin de prendre la défense des victimes : il « se jeta sur [eux] les poings en avant, comme une bête féroce, et arracha les cheveux à plusieurs personnes [
] ». Lorsquils saisirent le MVD, les requérants évitèrent de façon caractéristique de rapporter que la raison de toute cette affaire était en fait linterdiction du polonais. Ils sappuyaient à la place sur leur attachement aux traditions, au bon vieux temps et à lordonnancement coutumier de loffice divin en général.
Les autorités interprétèrent à leur façon cette allusion aux « rites anciens ». Le gouverneur de Minsk expliqua au MVD en septembre 1871 ce qui sétait produit par un malentendu: selon ses dires, les paysans avaient cédé à la crainte que les autorités naient lintention de les convertir à lorthodoxie, mais après leur avoir fait entendre raison de façon appropriée, ils étaient prêts à accepter loffice divin en russe. Presque au même moment, le MVD recevait une seconde supplique des paroissiens de Perchaj, qui divergeait nettement de la version du gouverneur. Pour navoir pas voulu célébrer loffice en russe, larchiprêtre et son vicaire avaient été envoyés en relégation dans un monastère et léglise catholique était depuis restée fermée. Comme « des hérétiques », cela faisait déjà 5 mois quils rendaient « lâme sans confession », quils enterraient les morts sans prêtre, et quils baptisaient et mariaient eux-mêmes leurs enfants.
Les paroissiens assimilaient bien la modification des rites à une conversion à une autre religion. Ils rapportaient avec indignation le comportement du doyen du district de Minsk, M. Olehnovi
, un des prêtres qui avaient fourni un « engagement » à Sen
ikovskij. La supplique décrivait le comportement d Olehnovi
comme sacrilège : il avait commencé par envoyer à la sacristie son cocher, qui avait saisi le calice de la Sainte Eucharistie à mains nues pour le sortir de l armoire, puis « fâché par les remarques des paroissiennes, il avait jeté celui-ci à terre dans un moment de colère, ce dont avaient été témoins la quasi totalité des personnes présentes ». Après cela, Olehnovi
, accompagné d un fonctionnaire de police, avait lui-même roué de coups deux femmes qui l empêchaient de pénétrer dans l église pour inspecter le registre des naissances. La population féminine de la paroisse (cette caractéristique du sexe est soulignée dans la requête) avait néanmoins réussi à soustraire le registre à Olehnovi
, puis à le chasser de léglise.
En novembre 1871, le ministre de lIntérieur donna lordre deffectuer une seconde enquête rigoureuse sur cette affaire. Le ministre enjoignait le gouverneur de prendre toutes les mesures pour que « [
] la population catholique romaine locale soit pleinement convaincue que linstauration de la langue russe est sans rapport avec les aspects dogmatiques de la foi quils confessent », et quelle ne devait pas subir « linfluence de personnes malintentionnées qui déforment le sens de cette mesure [
] ». Pourtant, lassimilation de cette innovation introduite dans les rites à une corruption de la foi ne constituait pas une simple chicanerie, mais elle relevait dune culture religieuse distincte qui contribuait à la perception que le petit peuple catholique avait de loffice divin.
Hymnes et prières : du polonais au russe/biélorusse
Sen
ikovskij souhaitait tirer pleinement parti de la liberté d action qui lui avait été accordée. Sa réaction à une requête reçue en décembre 1871 par le directeur du DDDII, le comte Sievers, en témoigne. Elle émanait des paroissiens de l église de la Sainte Trinité à Minsk, paroisse dont l archiprêtre à l époque était Sen
ikovskij lui-même. Cette pétition comptait plus de 50 signataires, principalement des nobles, mais également de petits propriétaires terriens roturiers et des bourgeois et elle portait sur le fait que, suite au passage à la langue russe, le contenu de loffice sétait considérablement appauvri : trop peu dhymnes et de prières avaient été traduits du polonais. Puisque le DDDII se préoccupait justement à ce moment-là de faire traduire un recueil de cantiques, les requérants espéraient être entendus. Sen
ikovskij rejeta cette plainte en affirmant que « tout ce qui était accompli autrefois continue à l être à présent, sans la moindre omission, simplement cela n est plus prononcé en polonais, mais en russe et en latin ». En réalité, une multitude déléments faisaient défaut dans loffice supplémentaire en russe. Et des questions qui paraissaient auparavant « purement techniques » aux yeux des partisans de la russification-telles que laccessibilité et lintelligibilité de la nouvelle langue de loffice divin pour les laïcs catholiques, ou la faisabilité même dune traduction des textes de loffice catholique-devinrent des thèmes dont les organisateurs de cette campagne débattaient dans leur correspondance.
En février mars 1873, cédant à la pression du DDDII (qui, à son tour, agissait en la matière selon les suggestions de Sen
ikovskij), le prélat Piotr }ilinskij -qui dirigeait le diocèse catholique de Vilnius- effectua personnellement une inspection de 16 églises catholiques dans le gouvernement de Minsk, dans le but de renforcer ou d instaurer la célébration de l office supplémentaire en russe. À cette date, les inconvénients de l « attaque contre le clergé » menée par Sen
ikovskij en 1870 étaient évidents : certains des prêtres qui avaient alors fourni à Sen
ikovskij un « engagement » étaient revenus à l office en polonais et avaient pour cette raison été écartés de leur paroisse. Faute de trouver un candidat russophone pour les remplacer, les paroissiens restaient sans guide spirituel dans sept églises paroissiales et treize églises secondaires, qui étaient officiellement comptabilisées comme ayant adopté le russe.
Malgré son conformisme, }ilinskij n avait pas totalement renoncé à rectifier le déroulement des mesures de russification de lÉglise catholique. Dans les rapports quil adressait régulièrement au directeur du DDDII ainsi quau gouverneur de Minsk, il mêlait lassurance que les fidèles étaient dans leur majorité prêts à accepter loffice divin en russe, à la communication de faits propres à éveiller lattention des fonctionnaires de Saint-Pétersbourg. Dans chacune des églises qu il visitait, }ilinskij prononçait avant le début de la messe un petit discours pour expliquer aux paroissiens que le passage à la langue russe pour célébrer l office était une volonté du tsar. Il était de toute évidence pénible pour }ilinskij de devoir, sous la pression venant d en haut, altérer le sens du décret du 25 décembre 1869 et donner un caractère obligatoire à une mesure spécifiée comme facultative, mais il ne pouvait exprimer son désaccord que de façon indirecte. C est ainsi que, suite à son inspection de l église de Nesvi~, il transmit au DDDII une requête des paroissiens de la localité. Les catholiques de Nesvi~ en appelaient à juste titre au principe de libre choix proclamé par le gouvernement lui-même et, contestant les dires du prélat quant à l injonction impériale relative au changement de langue, ils insistaient sur le lien entre des offices célébrés dans une langue compréhensible et la piété et l allégeance.
Dans son rapport sur les résultats des inspections, }ilinskij reconnaissait de fait le bien-fondé de l objection soulevée par les habitants de Nesvi~. Il remarquait que nombre de paroissiens opposés au remplacement du polonais par le russe le justifiait par le changement de « l ordonnancement de l office». Il soulevait également la question de linfluence du changement de langue sur le contenu de loffice et du recueil de prières, ainsi que la perception de ceux-ci par les fidèles. Pour sa part, tout en utilisant le russe sous les voûtes des églises catholiques, il sefforçait datténuer limpression de rupture avec les traditions. Il ne prononçait en russe que lallocution dintroduction avant la messe et, à la fin de loffice, la prière pour la santé de lempereur et de la famille impériale. Si lon en croit son rapport, il a utilisé au moins à une occasion, dans un contexte approprié, sa capacité à parler en biélorusse, dans le village de Kajtanovo.
Sen
ikovskij, -qui avait assisté à certains des offices célébrés par }ilinskij dans le gouvernement de Minsk- estimait que le russe utilisé par le responsable du diocèse n était pas digne de ce nom : « [}ilinsky] lisait l action de grâce [pour la santé de l empereur] en russe, mais en respectant rigoureusement l accentuation et la prononciation polonaises des mots, au point que nombre de personnes se demandaient dans quelle langue cette prière était célébrée ». Pire encore, les organistes chantaient au cours de l office des hymnes en polonais, avec l assentiment du prélat, ce qui constituait, du point de vue de Sen
ikovskij, un sabotage direct des directives gouvernementales.
}ilinskij écrivait assez franchement dans ses rapports : « En de nombreux endroits, les paroissiens se plaignirent personnellement [à moi] de ce que, le polonais n étant plus autorisé, il avait été mis fin dun seul coup, contre lusage établi, à tous les chants pieux, lectures de lÉvangile et sermons utilisés dans les églises, que les fidèles avaient assimilés pour la consolation de leur âme; la privation de tout cela laisse dans un état de triste abattement les paroissiens, qui par ailleurs trouvent difficile de devoir se forcer à les apprendre en russe. »
Outre le fait que peu de prières et dhymnes avaient été traduits en russe, le problème de leur publication et de leur diffusion en masse se posait. Publié en 1871 sous le contrôle du DDDII, le recueil « Cantiques et prières liturgiques de l Église catholique romaine » [Rimsko-katoli
eskie cerkovnye pesnopenija i molitvy] n était édité qu à 4 000 exemplaires, et était destiné exclusivement à lintention du clergé et non des laïcs. Après linterdiction de loffice en polonais au sein de leur église, les laïcs se retrouvèrent privés de lusage, établi de longue date, qui consistait à lire les oraisons dans le recueil de prières pendant loffice (ou alors ils étaient contraints de continuer à utiliser des recueils de prières en polonais, sexposant ainsi à une amende).
Par ailleurs, daprès nombre de témoignages, même après 1863, date à laquelle sest renforcée la tendance officielle à interdire lusage des langues (« dialectes », selon la terminologie de lépoque) ukrainienne et biélorusse dans la sphère publique, les prêtres catholiques de la Région du Nord-Ouest utilisaient fréquemment le biélorusse dans leurs contacts avec leurs ouailles et même pour célébrer loffice. Dans les années 1870, certains fonctionnaires ny voyaient plus dacte de sédition, dans la mesure bien sûr où cette pratique ne remettait pas en cause lidée selon laquelle les Biélorusses constituaient une partie intégrante du peuple russe.
Peu de temps avant que la campagne ne connaisse un déclin, Sen
ikovskij tira quelques leçons de ses heurts avec les paroissiens. Il reconnut la nécessité de faciliter la réception de l office en russe par des concessions, notamment sur des pratiques de prières. En décembre 1876, il proposa aux autorités de se charger de la préparation d une littérature liturgique, destinée au petit peuple catholique local. Et Sen
ikovskij envisagea alors une biélorussification partielle du recueil d hymnes et du bréviaire catholiques, en parlant dune « simplification » et dun rapprochement avec le langage populaire, tout en évitant lexpression « dialecte biélorusse » qui pouvait renvoyer au séparatisme.
La remise en cause progressive de limposition du russe
Vers le milieu des années 1870, le mécontentement dune partie significative du clergé et des laïcs envers loffice divin en langue russe contraignit les russificateurs à renforcer les fondements institutionnels de leur campagne, sans pour autant les faire renoncer à l idée générale de la reconnaissance du « peuple » auquel on avait rendu sa langue « natale ». Sen
ikovskij élabora un projet de création d une fonction spécifique d inspecteur des églises catholiques. Présenté au MVD, son projet reçut lassentiment du ministère, une instruction instituant lesdits inspecteurs fut ratifiée par Alexandre II le 8 juillet 1876. Au sein du gouvernement de Minsk, deux circonscriptions dinspection furent créées : la première se composait des districts de Minsk, Borisov, Novogrudok et Igumen, tandis que la seconde (avec Slutsk pour chef-lieu) rassemblait les districts de Bobrujsk, Mozyr, Slutsk, Retchitsa et Pinsk. Sen
ikovskij fut nommé inspecteur de la première circonscription, la seconde étant quant à elle confiée à Ioann Jurgevi
.
En plus de fonctions ordinaires, le principal domaine de compétence qui leur fut attribué était la diffusion de l office divin et du sermon en langue russe. Linspecteur était autorisé, au cours de sa tournée dinspection, à célébrer loffice supplémentaire en russe dans toutes les églises catholiques, y compris celles où celui-ci nétait pas encore pratiqué, et à « donner son avis aux autorités diocésaines et civiles » quant à labandon de loffice divin en polonais dans le lieu de culte en question. Les instructions adressées aux inspecteurs stipulaient par ailleurs expressément que linstauration de la langue russe ne devait pas dépendre des réactions des paroissiens.
Sa fonction d inspecteur avait donné à Sen
ikovskij une chance d accroître son influence, mais celle-ci fut rapidement réduite à néant par le Saint-Siège. Après de longues hésitations et tergiversations, le Pape Pie IX définit enfin sa position à légard des tentatives des autorités russes visant à instaurer la langue russe dans loffice supplémentaire catholique. Le prince Urusov, chargé daffaires de la Russie au Vatican, avait informé la Curie romaine en 1876 que la décision de son gouvernement dinstaurer le russe comme langue de loffice divin ne concernerait que les contrées où la majorité de la population catholique faisait partie du « peuple (narodnost) russe » (et non polonais). Cette démarche diplomatique neut pas leffet positif escompté, elle ne fit au contraire quexacerber la crainte du St Siège que la russification de loffice ne soit quun simple prologue à une conversion ultérieure des catholiques à « la foi russe », le rite grec orthodoxe. La Curie romaine annonça sa position officielle en juillet 1877 : dune part, était-il possible par principe de remplacer le polonais par le russe sans lassentiment du Saint-Siège ? et dautre part, le Saint-Siège avait-il, en ce moment précis, donné son accord à linstauration du russe ? Dans les deux cas, la réponse était négative. Le clergé de Russie fut informé de cette résolution par des voies secrètes; malgré la barrière de la censure, ces informations filtrèrent même dans la presse.
Après ces événements, les enthousiastes de loffice en russe parmi les catholiques nenregistrèrent plus aucun succès. Le titre dinspecteur ne conférait plus aucune influence morale. Ni Sen
ikovskij, ni Jurgevi
ne firent plus la moindre tentative pour persuader les paroissiens d adopter le russe par le biais de conférences et de sermons. Sitôt un premier office en russe imposé aux fidèles, la référence à d omniprésents « instigateurs » polonais justifiait à elle seule linterdiction de la langue polonaise. Pour pouvoir employer les méthodes dautrefois, il eut été indispensable que ladministration apporte son concours, mais le MVD se méfiait dune répétition des abus qui avaient eu lieu lors de la campagne d inspection de Sen
ikovskij en 1870. Après la déclaration de guerre contre la Turquie en avril 1877, les autorités redoutaient particulièrement que les Polonais profitent des circonstances pour manifester leur mécontentement dans la partie occidentale de lEmpire, et sefforçaient donc de ne pas leur en donner le prétexte. Ce fut pour cette raison que pas la moindre escorte de policiers ou de gendarmes ne fut accordée aux inspecteurs et, sans cela, il leur était difficile de célébrer ne serait-ce quun seul office en russe dans les localités où larchiprêtre ou les paroissiens ne le souhaitaient pas. En homme non seulement fougueux, mais aussi psychologiquement déséquilibré, Jurgevi
tenta d interdire de sa propre autorité l office en polonais dans quelques églises. Le résultat fut tel que, deux ans plus tard, quand il lui fut proposé -suite à son expulsion scandaleuse de la fonction d inspecteur- de partir comme archiprêtre dans lune des paroisses de sa connaissance, il déclina loffre : « [
] je ne peux pas prendre cette charge, justement car dans ces églises, jai introduit le russe [
] Mon intérêt pour la cause russe a tellement irrité la population contre moi quon dirait des bêtes féroces [
]. »
Les efforts des inspecteurs se concentrèrent dès lors sur des machinations compliquées et immorales. Leur objectif principal nétait pas tant lélargissement du cercle des églises catholiques ayant adopté loffice en russe que le transfert des prêtres encore prêts à célébrer loffice en russe vers des paroisses plus lucratives et plus prestigieuses. Vers 1877, un certain nombre de prêtres était convaincu, sur la foi de leur exemple personnel, que labandon du polonais était une décision qui coûtait cher : les riches paroissiens refusaient souvent de faire des dons aux églises qui agissaient ainsi. Lindemnité de fonction versée depuis 1872, en plus de leur traitement, aux prêtres russificateurs (entre 150 et 300 roubles par an) ne compensait pas les pertes qui, comme l assurait Sen
ikovskij en 1876, pouvaient se monter pour chaque prêtre à « des milliers de roubles ». En mai 1877, les efforts du MVD permirent d obtenir un décret impérial instaurant une hausse des appointements des prêtres des églises catholiques « russes », de telle sorte que leur traitement de base et lindemnité devaient représenter au total un montant minimum de 600 roubles par an (mais les budgets correspondants ne furent débloqués quen 1878). Et si lon songe que la majorité des prêtres navait aucune motivation idéologique à mener une activité de russification, surtout dans la situation où le Saint-Siège avait officiellement désapprouvé cette innovation, les inspecteurs ne pouvaient conserver une équipe constante à leurs côtés qu en fournissant immédiatement à ces prêtres un avantage tangible.
C est ainsi qu à la fin de l année 1876, à l insu des autorités ecclésiastiques de Vilnius, Sen
ikovskij retira de son poste le prêtre de la paroisse riche et peuplée de Logojsk (dans le district de Borisov), qui y avait rétabli dès 1874 l office en polonais, pour l envoyer « temporairement » en mission dans une paroisse moins lucrative. De façon tout aussi arbitraire, le prêtre Jurgevi
, le propre frère de l inspecteur de Slutsk, fut nommé pour le remplacer, au prétexte de « sauver » la langue russe dans la paroisse de Logojsk. Mais en avril 1877, au cours de l office pascal, les paroissiens de Logojsk entonnèrent en chSur un hymne polonais. Décontenancé, Jurgevi
interrompit l office et regagna la sacristie, sous les « insultes » bruyantes des fidèles, qui quittèrent ensuite l église. À la suite d une autre affaire, Jurgevi
dut rapidement être transféré dans une autre paroisse.
À la fin de l année 1878, aucune église catholique ne s était ajoutée au nombre de celles où l office divin en russe avait été établi. Cette liste comptait toujours 21 églises, comme en 1876. Pire encore, à cause du jeu de saute-mouton de postes organisé par Sen
ikovskij et Jurgevi
, quatre d entre elles se retrouvaient sans prêtre et pas le moindre office, ni service religieux ny était donc célébré (sur les trente paroisses où loffice était célébré en polonais, six étaient vacantes). La russification de lÉglise catholique paraissait empêtrée dans un cercle vicieux : les conflits avec les paroissiens précipitaient le transfert des prêtres russificateurs vers dautres paroisses, tandis que la fréquence des mutations de prêtres devenait elle-même le motif de nouveaux conflits.
Sen
ikovskij expliqua plus tard le fiasco de la dépolonisation de l Église catholique par des changements de cadres au sein du MVD (en particulier l ascension de M.T. Loris-Melikov [au poste de ministre] en 1880), qui auraient subitement privé les prêtres russificateurs de la protection du gouvernement. En réalité, le MVD sétait désintéressé de lexpérimentation de Minsk un peu plus tôt. Larbitraire et les excès des inspecteurs avait au sein de la bureaucratie stimulé la discussion non seulement sur la langue russe dans le catholicisme, mais aussi de sujets plus généraux, comme la corrélation entre la tolérance religieuse et la surveillance étatique des différents cultes, les limites de lingérence du pouvoir dans lexercice du culte religieux, les liens réciproques entre identité nationale et identité religieuse ainsi quentre les facteurs dassimilation séculiers et religieux.
En janvier 1878, la question de la campagne menée dans le gouvernement de Minsk, qui constituait jusque là une affaire interne du MVD, fut inscrite par le ministre en personne à lordre du jour du Comité spécial (de la conférence spéciale) établi par lempereur afin détudier les perspectives des relations entre Saint-Pétersbourg et le Vatican. Ce comité était en premier lieu chargé d examiner le mémorandum adressé en juillet 1877 au chancelier A.M. Gor
akov par le plénipotentiaire de Pie IX, le cardinal Simeoni ; en vingt-cinq points, celui-ci énonçait le point de vue du Saint-Siège sur les persécutions subies par les catholiques dans lEmpire. Au nombre des mesures qui portaient le plus atteintes aux sentiments religieux des catholiques figurait linstauration forcée du russe dans loffice supplémentaire, et la création de linstitution des inspecteurs.
Un important remaniement au sommet du MVD précéda la convocation du comité. Le comte Sievers, qui avait dirigé pendant plus de vingt ans le Département des affaires spirituelles des cultes étrangers (DDDII), fut remplacé par un fonctionnaire relativement jeune (environ 35 ans), Aleksandr N. Mosolov. Le nouveau directeur, -qui avait dans sa jeunesse partagé les convictions du célèbre M. N. Muravev quant à labsolue nécessité de dépoloniser la périphérie occidentale de lEmpire-, travaillait depuis 1869 au sein du secrétariat particulier du ministre de lIntérieur. Il sétait ainsi familiarisé, sous différents angles, aux problèmes auxquels la politique impériale était confrontée à la périphérie occidentale, ainsi quau dispositif de contrôle des cultes. Mais il sétait progressivement détourné de la conception quavait Muravev de la russification de cette région, donnant sa préférence à des méthodes plus souples en matière dadministration bureaucratique et de transformation de lidentité de la population locale. Mosolov se targuait davoir acquis au cours de sa carrière un regard indépendant sur le rôle du catholicisme romain dans lEmpire russe.
Son voyage dinspection à Minsk et Vilnius, en octobre 1878, eut une conséquence décisive sur la suppression de linstitution des inspecteurs. Ses rencontres et ses conversations, avec }ilinskij à Vilnius et avec les deux inspecteurs à Minsk, confirmèrent l impression qui s était formé au MVD que la russification de l Église catholique était dans l impasse. Mosolov fut le premier haut fonctionnaire du MVD en un peu plus de huit ans à mettre en doute lidée selon laquelle la résistance à la célébration de loffice en russe relevait dune conspiration. Il soulignait quen de nombreuses occasions, ce nétaient pas des seigneurs polonais ni même des membres de la petite noblesse qui étaient à lorigine des manifestations dopposition à la réforme, mais « des femmes simples issues de la paysannerie, hostiles à toute sorte dinnovation dans le domaine de loffice divin ».
Comme le formula Mosolov, la principale raison de léchec de la campagne résidait dans « le total manque de talent et larbitraire des deux inspecteurs, ainsi que labsence chez lun comme chez lautre de toute autorité personnelle, hormis le pouvoir quils ont si habilement su sarroger ». Une fois de plus, Mosolov était le premier au sein du MVD à interpréter limmoralité des prêtres russificateurs, accablante pour les autorités, autrement que comme un hasard fatidique ou un acte de malignité de la « machination polonaise ». Mosolov remarquait que la nouvelle de la condamnation de loffice divin en russe par un décret du Vatican de 1877, diffusée par différentes voies, avait entraîné « un revirement sensible de lensemble du clergé » et achevé de détruire toute sympathie envers linnovation linguistique. Il soulignait aussi les rapports (bien antérieurs à 1877) entre les prêtres et lélite polonaise : « [
] dans un contexte dhostilité des milieux polonais influents [envers loffice divin en russe, NdA] [
] rares étaient les prêtres qui, pensant à leur avenir, osaient rompre leurs liens avec le milieu du clergé et de la noblesse. » Abandonner la célébration de loffice en polonais était plus facile pour les prêtres qui ne pouvaient pas compter sur de bonnes relations avec des membres de la noblesse locale polonaise (ou polonophone) ou ceux qui, pour une raison quelconque, sefforçaient plus de sattirer les bonnes grâces des autorités et des nationalistes russes que de préserver leur bonne renommée dans lopinion des patriotes polonais.
Il n y avait cependant pas toujours de lien univoque entre le renoncement à l identité polonaise au profit d une identité russe et la moralité de la personne concernée. Ainsi, ce n est pas uniquement son arrivisme qui a incité Sen
ikovskij à devenir un propagateur de la langue russe, mais également des considérations à caractère idéologique. Quant à Jurgevi
, il avait pris le parti du gouvernement dès la répression de l insurrection de janvier 1863 (à ses dires, il avait même « fait couler le sang »). Ces motifs nétaient certes nullement désintéressés, mais ils nont pas à eux seuls prédéterminé la situation de la fin des années 1870, qui a vu les russificateurs se quereller entre eux et se livrer à de minables dénonciations les uns les autres.
Le problème résidait, semble-t-il, dans le fait que Sen
ikovskij et ses disciples ne pouvaient justement pas quelque fort que fût leur désir de le faire « rompre les liens » et s isoler entièrement de l environnement hostile à la réforme, afin de se protéger contre la pression morale de celui-ci. Restant des prêtres catholiques, ils sexposaient à la réprobation dune partie considérable du clergé, du fait de leur atteinte aux prérogatives des plus hautes autorités ecclésiastiques. Lorsque loffice divin en langue russe a été officiellement déclaré non canonique en 1877, ils se sont retrouvés définitivement relégués au rang de parias au sein du clergé catholique local. Le fait de se percevoir comme des renégats les conduisit à se croire tout permis, et cest peut-être là quil faut chercher en premier lieu lexplication de labsence de morale et de la débauche darbitraire à laquelle les inspecteurs se sont livrés à la fin de la campagne de russification.
Si lexpérience de ses fonctions précédentes aida Mosolov à porter un regard critique sur les activités des inspecteurs, les impressions tirées de son contact direct avec le catholicisme lui donnèrent à leur tour matière à réflexion sur les limites de la réglementation par lÉtat de la vie religieuse. En comparant ses rapports officiels avec quelques unes de ses notes personnelles rédigées plus tard, on voit bien que ce fonctionnaire atypique et raisonneur na pas tout de suite été capable de reconnaître le caractère conventionnel de la frontière entre la foi « intérieure » et le rite « extérieur », ni de repérer les manifestations dune fervente piété catholique là où elles avaient été réprimées. Dans ses rapports de 1878, il ninséra pas lintégralité de ses réflexions inspirées par son inspection. Sétant déclaré, par devoir professionnel, favorable à un soutien de loffice divin en russe, il doutait cependant déjà de la portée de ce remplacement. Il est évident que Mosolov considérait la langue traditionnelle de loffice divin comme un élément relevant des « domaines de la religion et du quotidien» et non de la sphère de la « politique nationale (narodnaja) », où la domination de la langue russe devait rester absolue. Mosolov estimait en outre que, tant que les interdictions concernant les rites prises dans les années 1860 ne seraient pas révoquées, le remplacement de la langue polonaise par le russe dans loffice divin catholique serait inévitablement perçu par la population comme une mesure de persécution de la part du gouvernement. Si lon considère lextraordinaire inertie du discours bureaucratique en matière de politique religieuse, surtout à propos des rapports avec le catholicisme, il faut reconnaître que la critique de Mosolov des anciennes méthodes de réglementation des cultes constituait un véritable défi conceptuel, malgré labsence de retombées pratiques immédiates.
Conclusion
Les mesures visant à instaurer le russe moderne (et non le slavon) comme langue de célébration de loffice supplémentaire catholique avaient été initiées à la fin des années 1860 au nom dun idéal de tolérance religieuse et de la sollicitude du gouvernement réformateur à légard de la conscience religieuse de ses sujets. Ces mesures avaient été favorisées par lauto-désignation comme meneur de la campagne de russification au niveau local d un prêtre catholique de Minsk loyal au gouvernement, Ferdinand Sen
ikovskij; celui-ci fut peut-être le plus actif des alliés catholiques dont aient pu se prévaloir les autorités impériales au cours de la deuxième moitié du xixe siècle. Cependant, suite aux premières manifestations de mécontentement des fidèles, les mesures prirent la nouvelle orientation dune dépolonisation au sens stricte et se retrouvèrent empoisonnées par de constantes phobies.
Linquiétude suscitée chez les administrateurs russes à tendance nationaliste par le maintien de la langue polonaise dans loffice divin catholique célébré dans les localités biélorusses nétait pas infondée. Même si, dans les années 1870, le peuple biélorusse restait dans sa majeure partie peu susceptible dêtre « polonisé » du fait de son analphabétisme et de sa faible mobilité, mais également à cause du souvenir encore frais dans les mémoires des répressions antipolonaises de la décennie précédente, il était en revanche déjà possible de prévoir que la langue polonaise des prières et des chants déglise pouvait devenir, pour une certaine partie de la population, un facteur de construction nationale à part entière, et un signe dappartenance à une haute culture nationale. Dans la pratique cependant la lutte pour la dépolonisation de lÉglise catholique était dirigée moins par cette sorte de prévisions calmes que par une fixation dogmatique sur « le dernier » refuge de la « polszczyzna » [la langue polonaise, NdT] pourtant presque déjà éradiquée dans les provinces de louest.
Jusquà la fin des années 1870, la plupart des fonctionnaires qui supervisaient la russification ne se rendaient pas compte que linstauration du russe dans lÉglise catholique -décidée en haut lieu- augmentait la sensibilité des fidèles à la langue de loffice divin. Jusquà cela, elle ne représentait pas un choix national essentiel dans lesprit de la plupart des paroissiens. Si à ce moment-là, la célébration de loffice divin en polonais ne faisait pas de la population biélorusse des Polonais, cela valait-il la peine de risquer de porter atteinte aux sentiments religieux de cette population encore traditionaliste (et ce, alors quil existait dautres outils pour la russification, neutres du point de vue de la religion)? La réponse à cette question est impossible à trouver dans les piles de rapports adressés par Sen
ikovskij à ses patrons à Minsk et Saint-Pétersbourg. Certains bureaucrates locaux se distinguèrent par leur obstination à imposer le russe aux catholiques. Par la suite, dans les années 1880 et 1890, alors que la campagne de russification avait complètement perdu son impulsion fondatrice, elle sétait pratiquement transformée en une campagne de punition des paroisses dont les fidèles avaient demandé le retour de la langue polonaise : elles étaient été laissées sans prêtres. Débattant en 1896 dune proposition de russification de lÉglise catholique présentée par le gouverneur de Minsk de lépoque et étonnamment semblable aux recettes employées vingt ans auparavant, le ministre résident de Russie au Vatican, A.P. Izvolskij, concluait : « [Ces mesures] ne sont pas seulement incapables de créer[
] un Biélorusse catholique qui ressente le lien spirituel le rattachant à la patrie russe, mais elles transforment le tranquille fidèle du culte non orthodoxe en un fanatique et un ennemi haineux de la Russie, voire même le privent définitivement de toute apparence chrétienne. »
Outre Izvolskij, comme nous lavons vu plus haut, il y eut bien dautres bureaucrates, qui, ne disposant pas de linfluence suffisante pour réviser les conditions de ladite campagne, eurent la possibilité de tirer la leçon de son expérience négative pour poser et contextualiser le problème du rapport entre langue et religion dune manière nouvelle. En 1895, des experts du DDDII (dont A.N. Mosolov était redevenu directeur un an auparavant) reconnurent dans une note confidentielle que la pratique dintroduction de la langue russe constituait une violence envers la conscience religieuse de la population :
« Il suffit de simaginer les perturbations et les scissions que pourrait provoquer parmi les orthodoxes de naissance une demande, même émanant des plus hauts échelons de la hiérarchie ecclésiastique de remplacement du slavon par le russe littéraire dans loffice divin. On peut dire avec certitude quune telle innovation se serait heurtée à une résistance beaucoup plus grande que celle qua déployée la population biélorusse, dans certaines paroisses catholiques du gouvernement de Minsk, suite au remplacement de la langue polonaise, tout à fait compréhensible pour eux, par la langue Russe. »
De ce point de vue, la tentative dintroduire la langue russe à lintérieur des églises catholiques, en dépit de toutes les conséquences destructives (et de son caractère infructueux, pour ce qui est de lassimilation des catholiques biélorusses), a eu des répercussions positives sur la reconsidération graduelle des principes de la politique religieuse. La conscience chèrement acquise du fait que ce genre dinnovation visiblement « extérieure » et étroitement rituelle, comme le changement de la langue des prières et des hymnes représentait en fait une ingérence sensible dans la vie religieuse préparait le terrain à labandon des recettes simplificatrices de lépoque des lumières visant à « rationnaliser » le sentiment religieux des sujets.
Aleksandr Dmitriev
Novoe literaturnoe obozrenie, Moscou, HYPERLINK "x-msg://236/dualis@mail.ru"dualis@mail.ru
Langue ukrainienne et projet de science nationale : les étapes dune légitimation académique (fin des années 1880, début des années 1920)
Ce travail interroge les possibilités et les attributs de la langue ukrainienne en tant que « langue de culture et denseignement supérieur » dans les gouvernements du Sud-Ouest de lEmpire de Russie, pendant la période de la révolution et de la guerre civile. Dans une moindre mesure, surtout à titre de comparaison, nous nous référerons à la situation de lUkraine occidentale. En lespace de quinze à vingt ans, la langue ukrainienne a plusieurs fois changé radicalement de statut officiel et politique : de langue non admise dans la presse écrite et de « dialecte » strictement réservé à lusage oral dans la campagne, elle devint la langue dÉtat obligatoire (sous le Directoire en 1919-1920, puis au cours de « lukrainisation » en République Socialiste Soviétique [RSS] dUkraine). Les directives de la politique linguistique se trouvaient d'une part au centre de conflits au niveau de lÉtat ou de groupes nationaux à lépoque, mais elles avaient dautre part une incidence directe sur le développement des sciences, non seulement sur le territoire de lUkraine de la région du Dnipro (Dniepr) mais aussi en Galicie, sous lautorité de lAutriche-Hongrie.
Du point de vue de lEmpire russe, la spécificité du petit russe relevait du particularisme régional, elle avait un intérêt ethnographique, mais elle était aussi marquée par une certaine arriération culturelle ainsi que par une menace séparatiste assez lointaine. Au contraire, pour les Ukrainiens, les Biélorusses, et des autres représentants de minorités surtout non-chrétiennes (les inorodcy) « qui faisaient leur entrée sur la scène de lHistoire », les réalités de la diversité locale étaient porteuses dun renversement potentiel de la prédominance « naturelle » de la langue et de la culture russes. Dans ce contexte, lÉtat comptait sur lappareil administratif pour assurer lhégémonie de la culture russe officielle, en imposant des restrictions aux écoles et la presse locales, etc.
Le « dialecte petit russe » sort du carcan de l'usage « ethnographique » : Drahomanov, Hryn
enko, Pypin
Le développement de la culture ukrainienne et l émergence d une conscience nationale furent fortement freinés par les mesures prohibitives du gouvernement tsariste, à savoir la circulaire du ministre de lintérieur Piotr Valuev adressée aux organes de censure, le 18 juin 1863, ainsi que lOukase dEms ratifié par Alexandre II le 18 mai 1876. Dans les faits, ces mesures interdisaient la publication douvrages et de périodiques en ukrainien, à lexception des uvres dart originales et des travaux ethnographiques ; les pièces de théâtres, lédition de chansons et limportation douvrages en ukrainien depuis la Galicie faisaient lobjet dune surveillance spécifique. Ce document (secret) évoquait ainsi la question de la langue des Petits Russes en affirmant qu : « il na jamais existé de langue ukrainienne, et il ne peut y en avoir » et que « le dialecte [
] dans lequel sexprime le peuple nest rien d'autre que la langue russe, mais un russe altéré par linfluence polonaise », « la langue panrusse est comprise aussi bien par les habitants de Petite Russie, que par ceux de Grande Russie. Ils la comprennent même mieux que cette langue prétendument ukrainienne, fabriquée de toutes pièces à leur intention par quelques Ukrainiens, et surtout par des Polonais». Linfluence de la langue et de la culture polonaise en Ukraine de la rive droite, très forte au cours de la première moitié du XIXe siècle, fut considérablement réduite après la répression des insurrections de 1830-1831 et 1863, et la réorganisation de la vie universitaire de Kiev.
La prépondérance du facteur national (plutôt que religieux, par exemple) explique pourquoi le projet de bâtir une science et une culture ukrainiennes fut si intimement lié au rejet du principe de trinité de la nation russe. La thèse de la nation panrusse unique commença à être contestée au milieu du XIXe siècle par les premiers ukrainophiles aux convictions (proto)politiques, issus de la Confrérie de Cyrille et Méthode des années 1840. Jusqu'au début du XXe siècle, même les personnalités les plus radicales du mouvement ukrainien envisageaient rarement un État ukrainien indépendant, et la totale division des Ukrainiens et des Russes (de Grande Russie) en deux peuples totalement distincts. Outre le poète Taras `ev
enko, cette Confrérie comptait parmi ses membres l historien universitaire Mykola Kostomarov et l écrivain, auteur de romans historiques Panteleimon Kulia, qui élabora plus tard le système d écriture phonétique jetant les fondations de l orthographe ukrainienne moderne. Dans le contexte extrêmement difficile des années 1880-1890, la tactique « du caméléon », basée sur l éducation et l étude du professeur Volodymyr Antonovy
de l Université de Kiev, se révéla bien plus efficace sur le plan académique que la méthode plus radicale de son collègue Myhajlo Drahomanov, qui dut émigrer en 1876. Tout en préservant une apparente loyauté au gouvernement, Antonovy
, membre correspondant de l Académie des sciences de Saint-Pétersbourg à partir de 1901, s'appuyant sur une méthode positiviste danalyse de sources, établit les bases de létude en profondeur de lhistoire de la Rus du sud en tant quunité historique particulière ayant une existence antérieure et indépendante de lavènement de lÉtat de Moscou. Parmi les étudiants dAntonovy
, on trouve trois éminents historiens qui professèrent des opinions très diverses et qui vécurent la véritable naissance de l État ukrainien. Ils furent par ailleurs étroitement liés à la création de la science ukrainienne : le professeur de l université de Novorossiya (Nouvelle Russie) et opposant à toute forme de séparatisme ukrainien Ivan Lynny
enko, le professeur et recteur de l Université de Kharkov, historiographe et maire de Kharkov jusqu à la révolution Dmytro Bagalej, et enfin, Myhajlo Hruaevs kij, fer de lance de la révolution dans les années 1917-1918, dont le travail était lié aux villes de Lviv et Kiev.
Dans lEmpire russe, le rôle des universités et de lAcadémie des sciences (qui étaient des institutions publiques) était bien loin de se résumer à la seule fonction de « courroie de transmission » de la politique officielle. À la différence, par exemple, des institutions scientifiques et universitaires allemandes, ces établissements relativement autonomes et berceaux dune contestation modérée ne surent pas devenir un moteur de transformation de lempire (russe) en un État (supra)national (des Grands Russes). Dans ces institutions, lencouragement fort à létude des différences régionales sest poursuivi en grande partie jusquau début du XXe siècle, bien quayant pris la forme nouvelle du positivisme libéral. Dans le projet de constitution dune science nationale, le nationalisme politique est apparu comme un catalyseur et un point de ralliement des différentes recherches sur la question ukrainienne. Au sein même des institutions impériales, qui furent pourtant les avant-postes de la centralisation et des tendances à lunification (y compris les commissions archéologiques et les sociétés historiques), les partisans de la défense de la culture ukrainienne ont paradoxalement toujours conservé une position forte, tant sur les plans historique et philosophique quethnographique.
Plus le mouvement des intellectuels nationalistes prenait de lampleur, et léducation primaire se répandait, et plus il devenait urgent de trancher la question du choix de la langue de lenseignement primaire. Dès 1863, Konstantin Uinskij, lors de son voyage en Suisse, avait décrit de façon très critique lécole « standard » en russe dun village ukrainien :
« Tout dabord, cette école n'est pas digne du peuple : avec ses quelques centaines de mots enseignés péniblement, elle est bien loin de cette langue vivante, complète, aux infinies nuances, forgée et éprouvée par son peuple au fil des millénaire. Ensuite, cette école est impuissante. Elle ne permet pas un développement intellectuel des enfants qui soit réellement profitable, dans leur langue maternelle et dans le sentiment national quelle reflète. Enfin, cette école est inutile : les enfants oublient bien vite les quelques dizaines de mots russes quils ont pu apprendre à lécole, et avec les mots, les concepts auxquels ils renvoient. La langue et le mode de vie de leur peuple reprennent place dans leur esprit, ils rejettent tous les enseignements de l'école comme parfaitement étrangers. [
] Lalphabétisation en langue de Grande Russie [
] est vouée à disparaitre sans laisser de trace dans la campagne ukrainienne. »
Au cours de la seconde moitié des années 1870-80, les premiers débats sérieux autour du statut et des prérogatives de la langue ukrainienne apparurent sur les qualités propres de la langue. Drahomanov mit en garde contre les tentatives des « romantiques » visant à imposer lenseignement dans la seule langue ukrainienne. Il soulignait que :
« Tant que nous ne disposerons ni de grammaire savante ni de dictionnaire académique dans notre langue, il sera impossible de déterminer si elle est réellement distincte de la langue russe et de la langue de Grande Russie, comme lest litalien par rapport au français par exemple [
]. Tant que nous naurons pas de tels grammaire et dictionnaire, il nous faudra serrer les dents et rougir de honte, car nous devrons nous taire lorsquun demi-savant ou un étranger de passage nous raillera en disant que notre langue nest quun jargon artificiel. Mais puisque la nature de notre langue nationale n'est pas définie de façon objective et scientifique, est-ce que le moment est opportun pour que les pouvoirs publics limposent à lenseignement, non seulement dans les écoles primaires, mais aussi dans les universités de Kiev et de Kharkov, comme le réclament piteusement certains «populistes» (narodovcy) chez nous et en Galicie? ».
Une quinzaine dannées plus tard, au début des années 1890, la position de Drahomanov fut vivement contestée dans la presse de Galicie par Borys Hryn
enko , écrivain d Ukraine de la région du Dnipro, futur fondateur du Dictionnaire de la langue ukrainienne, en quatre volumes. Hryn
enko reprochait à Drahomanov d avoir une attitude excessivement modeste face à la production littéraire «moscovite» : « Le fait quen Ukraine russe la langue et la littérature moscovites fassent encore aujourdhui autorité dans lenseignement ne nous empêche nullement de développer notre propre littérature indépendante. Cétaient exactement les mêmes rapports quentretenaient jadis la littérature et la langue allemandes avec le tchèque, et cela na pas empêché les Tchèques de créer leur propre littérature indépendante [
]. De la même façon, la littérature ukrainienne [
] est et restera une littérature indépendante, dans laquelle le peuple ukrainien cherche à exprimer sa vie intellectuelle. » Hryn
enko reconnaissait que la diffusion de la langue ukrainienne constituait un programme à long terme, et que, dans l attente des Gogol ou des Tolstoï, les belles-lettres ukrainiennes se contentaient des Marlinskij et des Zotov.
Les partisans sincères de la science ukrainienne vivaient dans une contradiction. Leur propre identification au projet ukrainien découlait dun choix personnel entre la culture russe, développée et diversifiée mais souvent considérée comme «objectivement dominatrice», et la culture ukrainienne, imparfaite voire pauvre mais indéniablement «sienne».
Lun des principaux protagonistes du dialogue russo-ukrainien dans cette deuxième moitié des années 1880, A. N. Pypin membre de lAcadémie des sciences de Saint-Pétersbourg historien et spécialiste très connu de la culture slave présente un exemple caractéristique de ces débats. Dune part, dans le mensuel libéral « Vestnik Evropy », Pypin fit paraître un bref historique du développement du « petit russe », et examina de façon équilibrée les points de vue existants sur lorigine et les rapports entre les deux peuples (ses sources comprenaient les publications parues en Galicie). Dautre part, il publia dans ce même mensuel une longue critique de louvrage en deux volumes « Istorija literatury ruskoj» du professeur Omelian Ogonovskij (1887-1889), dans laquelle il présenta un argumentaire cohérent contre lidée que seule la littérature de « la Russie du Sud » aurait bénéficié de lhéritage de la Rus de Kiev. Pypin refusait de considérer le « provincialisme » de la littérature ukrainienne de lépoque comme la conséquence de « lexploitation » par la Russie du nord, et avançait une explication historique selon laquelle il existait en Russie, à lusage des Ukrainiens, pour les emplois scientifique et artistique, un très riche matériau en langue russe. Pypin dénonçait chez Ogonovskij sa proximité avec les théories polonaises sur une origine « orientale » de la langue des Grands Russes. En réponse, dans la presse de Lviv, Ogonovskij lui-même et un homme de lettres ukrainien renommé Ivan Ne
uj-Levic kij, vivant dans la région du Dnipro (et qui se cachait sous un nom d emprunt) reprochèrent à Pypin d avoir abandonné ses opinions pro-ukrainiennes en faveur des vues officielles.
La lutte pour la fondation d une langue académique ukrainienne : le rôle de la Société Scientifique `ev
enko et la querelle entre Florins kij et Hruaevs kij
Dans les années 1890, la propagation légale du mouvement culturel ukrainien fut entravée et celui-ci se déplaça vers la Galicie, sous la domination de l Autriche Hongrie. Selon l expression d Antonovy
, la Galicie devait jouer le rôle de Piémont ukrainien. Et en effet, à partir de 1894, certains cours de l université de Lviv, où la majeure partie des matières étaient enseignées en polonais depuis les années 1860, furent dispensés en ukrainien (ou pour être exact, en ruthène, selon la terminologie officielle autrichienne ; une langue très proche mais pas complètement identique au « petit russe » parlé par les populations des provinces de la région du Dnipro de lEmpire russe).
Le point charnière de cette institutionnalisation de lUkrainien dans le royaume des Habsbourg fut de notre point de vue, la transformation de la Société ev
enko en une institution de style académique. Fondée à Lviv en 1873, grâce au soutien financier des Ukrainiens de Russie, elle devint une société scientifique presque 20 années plus tard, en 1892. De façon générale, la situation sociale en Galicie favorisait la formation et le maintien sur son territoire d'un mouvement nationaliste ukrainien, opposé aux partisans «de la Moscovie». Prenant systématiquement le contre-pied des modèles dune société dédition littéraire, dun club élitiste politico-culturel et dune organisation pédagogique, la Société Scientifique ev
enko visait à la création d'une Académie nationale ukrainienne locale sur le territoire austro-hongrois, à l instar de l Académie yougoslave des sciences et des arts de Croatie (1867), et surtout de l Académie des sciences de Cracovie (1871) et de l Académie des sciences tchèque (1889), issues de sociétés scientifiques nationales similaires. Tout comme ces institutions, la Société Scientifique `ev
enko bénéficiait de subventions du gouvernement autrichien, et ce fut uniquement suite au manque d intérêt de la part de celui-ci qu elle ne réussit pas à obtenir le statut d académie autonome en 1898. Les dirigeants de la Société Scientifique `ev
enko cherchaient à donner à leur institution un caractère pan-ukrainien, plutôt qu étroitement galicien. De ce point de vue, lattribution de statut académique par les autorités autrichiennes aurait pu venir compliquer les contacts déjà limités entre Lviv et les scientifiques de lEmpire russe. À la fin du XIXe siècle, un système ramifié et bien établi avait été constitué, il permettait les contacts intellectuels entre les militants ukrainiens dUkraine russe, de Moscou et de Saint-Pétersbourg d'un côté et les hommes politiques et les intellectuels de Galicie, dun autre côté. Les journaux publiés à Lviv étaient destinées à être distribuées dans toute lUkraine de façon semi-légale (jusquen 1905), et comportaient beaucoup darticles dukrainophiles de Kiev, de Saint-Pétersbourg ou du reste de la Russie. Tout ce qui ne pouvait être publié en Russie à cause de la censure était envoyé en Galicie.
La publication, en ukrainien, du principal périodique de la société : « Zapysky Naukovoho tovarystva imeni `ev
enka » (la lettre de la Société Scientifique `ev
enko) fut lancée en 1892. Et au sein de la société, fut créé un statut de membre permanent (ils furent 90 en 1900). Au même moment la création de la bibliothèque et du musée de la société fut initiée, et grâce aux revenus des éditions et aux nombreux dons (notamment d Ukrainiens vivant en Russie), la Société se constitua une base matérielle solide. La Société Scientifique `ev
enko échangeait ses productions scientifiques avec de nombreuses académies et institutions scientifiques européennes, elle élisait en son sein déminents chercheurs étrangers ; aussi lexigeant philologue Aleksej ahmatov tenait les publications de la société en haute estime.
La question de la langue de la science revêtit une importance encore plus aiguë au tournant du XXe siècle. La communauté universitaire européenne assista alors à des phénomènes de mise en concurrence linguistique en lien avec les mouvements de revendication nationale. Dans lEmpire russe, la défense du statut de la langue russe comme seule et unique langue de la haute culture constituait un combat.
Les événements de 1899 constituèrent une étape importante dans la lutte pour la reconnaissance universitaire de la langue ukrainienne en Russie. Cette année-là, Hruevskij et dautres chercheurs de Galicie et de Bucovine (une autre région appartenant à lAutriche-Hongrie) souhaitèrent présenter lors du XIe congrès darchéologie à Kiev leurs communications en ukrainien. La demande fit scandale parmi les organisateurs et la direction de luniversité de Kiev. Finalement, la permission de lire les communications en ukrainien fut assortie d'un tel arsenal de précautions, que leur présentation même naurait eu aucun sens, et les historiens de Galicie refusèrent démonstrativement de participer au congrès.
En lien direct avec cet incident, Timofej Florinskij (1954-1919), professeur de lUniversité de Kiev et membre correspondant de lAcadémie des sciences, publia toute une série darticles dans le « Kievljanin » un journal populaire de Kiev de sensibilité nationaliste russe dans lesquels il sélevait contre ladoption de lukrainien comme langue de la recherche et de lenseignement supérieur (ces articles furent rassemblés en une brochure rapidement publiée à Kiev et à Saint-Pétersbourg). Florinskij attaquait sévèrement tous ceux qui tentaient de faire sortir le « dialecte petit russe » dun usage exclusivement ethnographique et « domestique ». Pour lui, la langue de ses collègues historiens de Galicie était « lorgane d'un certain parti politique et littéraire, qui de plus prône une division culturelle du monde russe, quaucun homme russe aimant sincèrement son peuple et souhaitant son développement intellectuel, quil soit issu de Grande ou de Petite Russie, ne peut approuver. Enfin [
], cette langue est représentée par une littérature scientifique ridiculement réduite, se distingue par sa nature artificielle et son immaturité, et est méconnue dans le monde scientifique. »
Les paroles de Florinskij concernant la « trahison » scientifique de Hruevskij nétaient pas seulement une formule rhétorique, elles exprimaient un regret sincère causé par une conception selon laquelle un savant sérieux ne pouvait se permettre de se restreindre à un cadre national forcement subordonné et limité :
« Au lieu de mettre à profit sa situation de professeur érudit pour expliquer aux partisans du populisme combien leur entreprise littéraire et leur projet pro-ukrainien sont fantaisistes, artificiels, sans fondement et stériles, le voilà qui sérige en défenseur de cette cause, qui fermera pour les Petits Russes de Galicie et de Bucovine laccès à la littérature panrusse, et conduira à leur aliénation envers le reste de la Rus. Quelles forces mystérieuses et obscures ont bien pu pousser ce jeune savant, qui aurait pu devenir un remarquable représentant de la science russe, à choisir une voie si douteuse pour servir ce peuple ukrainien qui lui est proche, et la patrie qui la nourri et élevé? »
Pour Florinskij, la « langue artificielle » des publications de la Société Scientifique `ev
enko n était pas acceptable avant tout parce qu elle représentait une langue littéraire parallèle, plutôt qu un « jargon » parlé au quotidien, venant compléter, et en fin de compte remplacer (pour les Ukrainiens de Russie) la langue impériale de Grande Russie déjà existante. En fait, pour Florinskij, futur fervent partisan de lUnion du peuple russe, il existait dans le paysage culturel petit russe deux langues littéraires : dune part le polonais, à partir duquel était créée de toutes pièces la langue « bricolée » des scientifiques de Galicie, et dautre part, une langue plus proche, « maternelle » et originelle, le (pan)russe. Entre ces deux choix, la balance penchait forcément en faveur de cette dernière. Par conséquent, tout intérêt au dialecte petit russe, ou à la littérature locale était considéré avec suspicion, même sil venait de la part de chercheurs en apparence fidèles au régime, issus de Kiev, de Kharkov ou de Saint-Pétersbourg, tels que Pavlo }itec kij, Mykola Sumcov ou Volodymyr Perec.
À la différence de celles de Kiev, les publications officielles et académiques de Saint-Pétersbourg étaient bien disposées envers Hruaevs kij : au cours de l année 1903, il publia dans « la revue du ministère de l Instruction publique » un état des lieux très complet des activités de la Société Scientifique `ev
enko , et l année suivante, il fit paraître avec le concours de `ahmatov (et en ukrainien !) dans la collection « Stat i po slavjanovedeniju » (Recueil des études slaves) de lAcadémie des sciences, un ouvrage qui devint célèbre : « Modèle traditionnel de lhistoire russe, et analyse rationnelle de lhistoire des Slaves orientaux ». Développant lancienne idée de Kostomarov (1861), de deux peuples ou deux nations différentes, les Russes du nord (de Grande Russie) et les Russes du sud (Ukrainiens), Hruevskij affirmait que les trois branches de la communauté des Slaves orientaux possédaient des droits égaux à prétendre à lhéritage de la Russie kiévienne. Dans lesprit de lhistoriographie populiste et de ses nouvelles sympathies politiques (à Lviv, Hruevskij s'était assez rapidement rapproché des radicaux, tels que Franko), lhistorien rejetait le modèle historique impérial traditionnel selon lequel il existait une continuité de lÉtat russe de Kiev à Moscou, incarnée par la dynastie des Riourikides. À laube du XXe siècle, il fut activement soutenu par les ukrainophiles appartenant au cercle de la revue « Kievskaja starina » (18821906), lunique périodique (en russe, censure oblige), qui défendait à cette époque les intérêts de la société civile ukrainienne. A l instar d Antonovy
qui soulignait que, contrairement à Florins kij, il était fier de ces diplômés de l université qui enseignaient dans les facultés de Belgrade ou de Cracovie. L opinion de l éminent dialectologue et linguiste K. P. Myhal
uk, membre de la Société Scientifique `ev
enko et participant à l association « Staraja Gromada » de Kiev, et étroitement lié avec l Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, se démarquait particulièrement. Et A. N. Pypin critiqua lui aussi la position de Florinskij dans le mensuel « Vestnik Evropy » (sans pour autant approuver le radicalisme de Hruevskij et son intransigeance sur les prérogatives académiques de lukrainien).
L'éclatement de la « trinité », et lindépendance de la culture ukrainienne
Dans les années 1900, la thèse de « lartificialité » et de « lincompréhensibilité » de la langue du périodique scientifique ou de la presse en ukrainien ne constituait pas seulement largument formel des partisans dun empire indivisible. Les fondateurs des normes académiques de lukrainien ont bel et bien été confrontés à ces problèmes de construction de la langue, qui se sont dailleurs élevés en travers du chemin de nombreux « éveilleurs de nation » de lEurope orientale et centrale du XIXe siècle. Par rapport aux langues déjà parfaitement développées et établies et aux véritables institutions comme le latin et lallemand des universités (en terres tchèques, hongroises et autres sous légide des Habsbourg), leurs tentatives pour fonder leur « propre » science paraissaient de toute évidence empruntes dune certaine faiblesse, voire damateurisme. En outre, leur langue, hissée au rang de langue académique, fourmillant demprunts et de néologismes, devait effectivement paraître incompréhensible pour beaucoup de personnes appartenant à la « masse ethnique » majoritairement paysanne, qui pouvaient préférer que leurs enfants reçussent une formation en russe, langue perçue comme plus prometteuse. Ainsi, en Ukraine « russe » de la région du Dniepr, les militants ukrainiens du début du XXe siècle trouvaient tout naturel d'utiliser des conventions lexicales et orthographiques, telles quelles avaient été appliquées depuis plusieurs décennies dans la presse de Galicie, et dans les publications de la Société Scientifique `ev
enko. Or ces conventions étaient en grande partie fondées sur les particularités de dialectes régionaux, ce qui pouvait également renforcer le sentiment « dincompréhension » et « dartifice » pour un habitant moyen de Petite Russie, habitué dune part à un « créole » parlé (mélange dukrainien et de russe) et dautre part à une langue écrite normalisée, le russe de Grande Russie, utilisé par les autorités, lécole, et la presse locale et pétersbourgeoise. En Galicie également, la normalisation de la langue ukrainienne était débattue avec passion ; les « canons » et les règles établis par la Société Scientifique `ev
enko étaient loin d avoir été reconnus comme universels. Et au début des années 1910, les principes linguistiques retenus par Hruaevs kij et ses collègues furent vivement critiqués dans la presse par le vénérable I. S. Ne
uj-Levyc kij.
Le Mémoire de lAcadémie impériale des sciences, préparé par Feodor Kor et Aleksej ahmatov fin 1904 a joué un rôle crucial dans les débats politiques et culturels entre 1905 et 1917. Les auteurs de ce mémoire, qui suggéraient la suppression des restrictions de la censure portant sur le petit russe, reconnaissaient que cette langue n'était pas un dialecte du russe, mais une langue slave orientale à part entière, au même titre que le russe. Le 18 février 1905, lassemblée générale de l'Académie des sciences approuva ce mémoire et demanda à octroyer au peuple ukrainien le droit de « sexprimer en public et dimprimer des ouvrages dans sa langue natale ». Depuis 1905, grâce aux efforts de ahmatov et de Kor, lAcadémie des sciences de Saint-Pétersbourg devint pour quelques années, lun des plus grands centres des études ukrainiennes, avec Lviv, Kiev et Kharkov. Les débats autour de la reconnaissance de dindépendance de lukrainien et de labolition de la censure pour les productions en ukrainien offrirent à lAcadémie des sciences une occasion pour se pencher à nouveau sur une question posée dès le début des années 1860 : la diffusion à grande échelle dune traduction ukrainienne des Saintes Écritures à usage populaire.
Dès 1905, Hruevskij déplaça l'essentiel de ses activités dorganisation de la recherche à Kiev. Son initiative pour implanter des chaires d'études ukrainiennes dans les universités dUkraine fut reçue avec enthousiasme par la communauté étudiante de Kiev. Néanmoins, les cours dhistoire ou dethnographie en ukrainien furent dispensés pendant une très courte période, de 1905 à 1907 (N. Sumcov assurait les cours en ukrainien à Kharkov, le frère de Hruevskij, Olexandr, à Odessa, et le futur ministre de lInstruction publique dUkraine sous Skoropadskij, lhomme à lorigine de la fondation de lAcadémie des sciences pan-ukrainienne (VUAN), M. Vasylenko, à Kiev), et ne dépassaient généralement pas un semestre par an. Il est évident quau vu des conditions imposées par le pouvoir impérial, les universités n'avaient pas la possibilité de devenir les berceaux dun mouvement scientifique national.
Tout comme en Ukraine occidentale des années 1890, il sagissait de créer un centre institutionnel indépendant. En 1907, sous limpulsion de professeurs ukrainiens (les historiens Antonovy
et Lu
yc kij, deux membres correspondants de l Académie des sciences de Saint-Pétersbourg) et de personnalités ukrainiennes appartenant au cercle de l ancienne revue « Kievskajia starina », fut créée à Kiev la Société scientifique ukrainienne. A sa tête fut élu Hruevskij (toujours désireux de se débarrasser de ce « particularisme de Galicie » qu'on lui reprochait). Hruevskij anticipait le cours des événements en insistant sur la nécessité de rompre avec le cadre intellectuel impérial. Il répliquait en cela lexemple de la Société Scientifique `ev
enko en Galicie, qui fonctionnait indépendamment de Vienne et de l Académie autrichienne. Il donnait également en exemple les Polonais, qui boycottaient la littérature et la science de Saint-Pétersbourg et de Moscou.
En 1912, une polémique éclata dans les pages du périodique de référence « Russkaja mysl » (La pensée russe), entre un partisan dune culture russophone unique pour tout lEmpire, léminent idéologue libéral Piotr Struve (élu académicien à lAcadémie des sciences en 1917) et le juriste Bohdan Kistjakovskij, qui défendait les droits et les revendications de la culture ukrainienne. Etant donné sa vision du petit russe comme langue « locale », « du terroir », Struve trouvait absurde et inutile de vouloir limplanter non seulement à luniversité, mais aussi dans lenseignement secondaire, et même, au bout du compte, dans lenseignement primaire. Il considérait la Petite Russie comme une parmi les régions de la Russie unie, au même titre que la Sibérie ou le Nord européen. Cette position de Struve fit lobjet de débats au sein de son propre parti, le Parti constitutionnel démocratique, et fut qualifiée dopinion strictement personnelle, ne correspondant pas à lorientation du parti. La revue russophone « Ukrainskaja ~izn » (La vie ukrainienne) publia pour sa part une critique détaillée de l opinion de Struve, selon laquelle la culture ukrainienne ne serait pas apte à s élever au même rang que la culture russe de Grande Russie (en tant que culture panrusse).
Cette revue avait été fondée avec lappui de la « Société de la culture slave », de Moscou, qui avait été créée par F. Kor fin mars 1908. En 1910-1912, une section ukrainienne fonctionnait en son sein, et ce fut dans le cadre de cette section que la revue « Ukrainskaja ~izn » commença à paraître régulièrement.. Elle s adressait au grand public cultivé de la partie impériale de l Ukraine, de Galicie, de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Malgré les restrictions imposées par la censure, elle se distinguait du mensuel « Kievskaja starina », qui mettait laccent sur lhistoire, la culture et le folklore, par la constance de son programme autonomiste.
Elever la langue ukrainienne au statut de norme pédagogique et académique, indépendante de la langue et de la culture russes, se révéla une ambition irréalisable. Pour tout intellectuel de lEmpire, quelle que fût son orientation nationale, à lexception peut-être des Finnois et des Polonais, la russification demeurait une étape incontournable de léducation culturelle et académique. Labsence prolongée denseignement secondaire dans la langue nationale contribua au fait que la littérature scientifique en ukrainien, en dehors de la philologie, de lethnographie et de lhistoire, se résuma à des ouvrages de vulgarisation, plus ou moins amateurs, et à des manuels. Contrairement à la Galicie, en Ukraine « russe», le réseau dinstitutions pouvant relayer la science ukrainienne ainsi que les canaux sociaux capables de la soutenir étaient trop faibles et clairsemés. Dans ces conditions, les établissements impériaux, lAcadémie des sciences et les universités dÉtat, continuèrent à jouer le rôle de relais pour le développement de la science nationale, or dans leur sein, il existait un grand risque de russification et dassimilation académique.
Les crises de 19051907 et surtout de 19171920 virent une mobilisation très rapide de millions de personnes, principalement de la campagne ukrainienne, se rassemblant sous des slogans nationalistes. Les intellectuels ukrainophones des zones rurales, occupant des postes assez bas dans ladministration de lÉtat ou des zemstvos (instituteurs, statisticiens, comptables, etc.) jouèrent un rôle central dans ce processus. Linfluence du cercle étroit des « leaders dopinion » issus des quelques magazines et journaux ukrainiens, autorisés dans lEmpire russe après 1905, en était dautant plus importante. Et les mérites scientifiques et culturels des fers de lance de lukrainophilie se convertirent facilement en un capital politique significatif. La faiblesse du mouvement ukrainien prérévolutionnaire, son insuffisance quantitative et son manque de diffusion dans les campagnes nempêcha pas le décollage spectaculaire de ce mouvement nationaliste en périodes de crise de lEmpire. Pendant la révolution et à lépoque de la « lutte de libération » pour lindépendance de lUkraine, c'est-à-dire avant 1920, lengagement radical des intellectuels ukrainiens (des « Ukrainiens avertis» comme on disait alors), fut extrêmement fort, surtout en comparaison avec le parti russe libéral des Cadets, « parti des professeurs » plutôt favorable à lempire et dont la majorité sétait dès 1917 rangée derrière différents projets de mise au pas du mouvement révolutionnaire.
La strate dUkrainiens cultivés se démarquait du groupe encore moins nombreux, et davantage russifiée des enseignants-chercheurs des universités de Kiev, dOdessa et de Kharkov. Les activités culturelles et publiques de sociétés, dorganisations et de comités à vocation pédagogique et sociale tels que le cercle « Gromada » de Kiev et en particulier le mouvement « Prosvit » (sociétés locales ayant pour but dinstruire le peuple en ukrainien et selon la philosophie nationale) jouèrent un rôle clé dans la constitution et le développement de ce milieu ukrainien. Ce fut précisément de cette catégorie d« Ukrainiens avertis », modelée par des décennies dune lente formation dans des conditions politiques extrêmement défavorables, que furent issus la majeure partie des militants politiques des années 1910 et des futurs meneurs de lukrainisation des années 1920 (notamment au sein des institutions scientifiques et pédagogiques de lUkraine soviétique). Et bien que ce vivier politique fût attaché à des formes de sciences et de savoir plus concrètes et techniques que le milieu académique et universitaire traditionnel de Kiev, ces deux mondes n'évoluèrent pas en totale séparation lun de lautre.
La première guerre mondiale et lépoque des « guerres de libération » (19141920)
Le début de la Première Guerre mondiale marqua le déferlement dune nouvelle vague de répression à lencontre du mouvement ukrainien dans lEmpire russe. Les principales organisations dans les gouvernements dUkraine furent fermées. De plus, au cours de la première occupation de Lviv et de la Galicie orientale, en 1915, et avant loffensive Brusilov de 1916, les activités des nombreux établissements culturels et pédagogiques en territoires occupés (y compris la Société Scientifique `ev
enko), furent fortement limitées. Les débats autour des nouvelles attaques anti-ukrainiennes de Struve quittèrent les pages de revues savantes ou les débats à huis clos de certains partis pour s étaler dans la presse quotidienne. La dernière entreprise importante de ahmatov et de Kor (qui décéda en 1915), à la veille de la Première Guerre mondiale, fut de composer aux éditions Granat une encyclopédie fondamentale de lhistoire, la culture, la langue et le mode de vie ukrainiens.
Après février 1917, avec le renforcement du pouvoir de la Rada centrale en Ukraine, des écoles ukrainiennes, des lycées et des cours de formation continue ukrainiens pour les enseignants furent ouverts. Parallèlement, lopposition publique à lukrainisation de lenseignement grandit (manifestations de parents délèves, de la presse de droite, etc). À luniversité de Kiev, où les cours furent pratiquement arrêtés à partir du printemps 1917, le Conseil de lUniversité, de tendance conservative, émit le 26 juin une protestation particulière contre « lukrainisation forcée de la Russie méridionale », tout à fait dans l'esprit de Florinskij et de ses condisciples. À côté des actions modérées des ukrainophiles du cercle de la revue « Kievskaja Starina », qui se trouvèrent au printemps 1917 à la tête de lacadémie de Kiev (M. Vasylenko, M. Naumenko), un certain nombre denseignants ainsi que le secrétaire général de lInstruction publique de la Rada centrale (de juin 1917 à janvier 1918), Ivan Steenko, adoptèrent une position bien plus radicale. Dans lun des projets dukrainisation de lenseignement supérieur (jamais rendu publique) de la seconde moitié de 1917, les auteurs déclaraient : « Dorénavant, dans lenseignement supérieur dUkraine, qui nest pas composée uniquement de minorités ethniques, la langue principale denseignement et d'administration devra être lukrainien. » Cependant, ces aspirations restèrent au stade de desiderata tout au long des « guerres de libération », étant donné que la majorité des enseignants du supérieur étaient attachés sinon aux idées impériales (de tendance libérale ou conservatrice), du moins à la langue russe en tant que leur unique langue de recherche et denseignement. De plus, à cette époque, Kharkov et Odessa se trouvaient la plupart du temps sous domination des nationalistes blancs ou des internationalistes rouges, tandis que luniversité de Lviv restait sur le territoire contrôlé par les Polonais. Les dispositions prises par le gouvernement de Kiev ne sappliquaient donc pas partout, et dépendaient des conditions locales. À linitiative de Vernadskij et de Vasylenko, arrivé à Saint-Pétersbourg pour prendre ses fonctions au sein du ministère de lInstruction à lété 1917, le gouvernement provisoire prit la décision de créer et de financer quatre chaires ukrainiennes à luniversité de Saint-Vladimir (en histoire, en linguistique, en littérature et en droit).
Le 24 mars 1918, après la révolution doctobre, la dissolution de lAssemblée constituante et la promulgation, le 22 janvier, de lindépendance de lUkraine par le IVe manifeste (universal) de la Rada centrale, la Rada émit une loi portant sur la langue nationale. Cette loi et les dispositions afférentes prises par le ministère de lIntérieur portaient sur la documentation administrative, et prévoyaient également la traduction en ukrainien de toutes les enseignes, vitrines de boutiques et étiquettes de produits. Malgré les lourdes amendes prévues, ces normes ne purent pas être mises réellement en pratique, et furent vivement critiquées par les personnalités ukrainiennes faisant autorité, telles que S. Efremov.
Après le coup du 29 avril 1918, et linstauration de lhetmanat de Skoropadskij (grâce au soutien actif des Allemands, qui contrôlaient une grande partie de lUkraine en vertu du traité de Brest-Litovsk), le travail dorganisation dinstitutions de recherche indépendantes saccéléra. Pratiquement tout au long de la période dexistence de lhetmanat (jusquà mi-décembre 1918), la commission chargée de lenseignement supérieur, présidée par Vernadskij et le ministre Vasylenko a, à plusieurs reprises, débattu des nouvelles écoles supérieures et de la réorganisation des anciennes dans un nouvel esprit. Avant tout, cela concernait lUniversité ukrainienne de Kiev, qui existait parallèlement et dans le même bâtiment que l'université « principale » de Saint-Vladimir.
Le petit institut historico-philologique de Ne~in spécialisé dans la formation d enseignants de lettres classique pour les lycées fut lui aussi réformé, pour mettre davantage l accent sur la pédagogie appliquée. À Poltava, une université, composée dun seul département, dhistoire et de philologie, ouvrit ses portes. LUniversité Ukrainienne dÉtat, ouverte en octobre 1918 à Kamenec-Podilskij, fut particulièrement réussie. Elle fut présidée par un élève de Perec, Ivan Ohienko, ministre de lInstruction de la république populaire dUkraine de janvier à avril 1919, et futur métropolite de léglise ukrainienne autocéphale, poste qu'il occupa pendant de nombreuses années (après le départ de Kiev de larmée de Denikin, le gouvernement de la république populaire dUkraine s'y installa à partir de lété 1919). Ohienko fut le principal artisan de la réalisation de supports pédagogiques en ukrainien pour le système d'enseignement. Il avait également dirigé la commission dorthographie auprès du ministère de lInstruction sous l'hetmanat et avait été lauteur principal des règles orthographiques ukrainiennes approuvées par cette commission le 24 mai 1918. Peu à peu, dans les universités, à lexception de celle de Kiev, commencèrent à se former des facultés dhistoire de lUkraine, de langue et de littérature ukrainiennes.
Sous lhetmanat, dans le projet de « lois fondamentales de lÉtat ukrainien », lenseignement dans toutes les langues avait été déclaré libre, mais il avait été fixé lobligation de « savoir lire et écrire », et deffectuer les quatre opérations arithmétiques en ukrainien; en outre lukrainien était déclaré langue nationale officielle. Le 3 janvier 1919, le Directoire avait entériné une nouvelle loi très succincte sur la langue nationale, qui rendait lukrainien obligatoire uniquement pour les institutions dÉtat, mais pas pour les établissements et instituts publics et privés, et en particulier, elle ne réglementait pas son usage dans lenseignement. Enfin, le 14 février 1919, le Directoire de la République populaire dUkraine adopta une loi dont le projet avait été élaboré sous Skoropadskij rendant obligatoire lenseignement de lukrainien dans tous les établissements supérieurs. Dans lensemble, les nouvelles autorités ukrainiennes, quelles quelles fussent, accordaient davantage dattention à lukrainisation de lécole primaire et secondaire quaux universités et à la science.
Dès fin mars 1917, la société scientifique ukrainienne avait entrepris une série de démarches visant la fondation de lAcadémie des sciences d'Ukraine, mais ce fut seulement sous lhetmanat de Skoropadskij que les choses avancèrent véritablement, ce régime ayant été plus modéré face à lukrainisation que le régime précédent de la Rada centrale, et bien plus modéré encore que les différents gouvernements de la République populaire dUkraine qui suivirent. Durant lété 1918, le ministre Vasylenko, mentionné à plusieurs reprises ci-dessus, et son adjoint Vernadskij, minéralogiste académicien de lAcadémie des sciences et dans le passé récent lun des membres les plus éminents du parti des cadets, élaborèrent la charte et la structure de base de lAcadémie, en vue de sa fondation (les 12 premiers membres de cette académie furent nommés par décret par Skoropadskij). Dans la définition des principes et du mode de travail de lAcadémie, Vernadskij veillait à ce que la notion d« ukrainien » fût interprétée dans un sens large, cest-à-dire une notion plutôt territoriale, à replacer dans un contexte socio-historique (en insistant particulièrement sur les sciences appliquées, naturelles et sociales dans le sens de « létude des forces productives locales »). Une telle vision des choses sopposait à la position ethnocentrique culturelle et humaniste de Hruevskij, qui, en 1918, vivait à Kiev plus ou moins légalement, mais avait refusé sur le principe de travailler avec lAcadémie. Peu de temps après sa mort, en 1934, Vernadskij se rappelait ainsi une discussion quils avaient eue bien longtemps auparavant. Il soulignait que Hruevskij lavait pressé de renoncer temporairement à la création dune Académie ukrainienne : « Pour lui, lUkraine ne disposait pas de véritables scientifiques. [
] Selon lui, il était trop tôt pour fonder une Académie dUkraine ; dans un premier temps, la Société scientifique déjà existante suffisait et il fallait dabord chercher à la développer. Jétais en désaccord avec ce point de vue. Je pensais que le développement de la culture ukrainienne concernait certes les Ukrainiens, mais aussi les Russes, et que la cohabitation et la participation des Ukrainiens à la constitution de la culture russe au cours des deux derniers siècles étaient un fait historique. »
Ici se révèlent de façon claire le principe «cest moins bien mais cest bien à nous », que Hruevskij avait défendu déjà dans les années 1907-1908 dans le cadre du projet de science nationale, sous lEmpire. Fin 1918, la société scientifique ukrainienne, sous le directoire de la République populaire dUkraine, tenta de tourner à son avantage la fondation de lAcadémie. Un décret du Directoire du 3 janvier 1919 promulgué sur linitiative de la direction de la société scientifique ukrainienne, introduisit dans les Statuts de l'Académie des dispositions importantes concernant la priorité des travaux en langue ukrainienne dans les éditions de lAcadémie. Les seules langues étrangères autorisées étaient le français, lallemand, litalien, langlais et le latin (la somme des publications en ces langues ne devant pas dépasser le quart de la production imprimée en ukrainien); les collaborateurs de lAcadémie devaient avoir une maîtrise de la langue ukrainienne, et ses membres devaient prêter serment au nouveau gouvernement. Après linstallation au pouvoir des autorités bolchéviques et lémigration de Hruevskij, dans un contexte daggravation rapide de la situation générale pour les instituts scientifiques, il devint évident que lopposition des deux grandes institutions principales était nuisible ; au final, la société scientifique ukrainienne intégra lAcadémie au cours du printemps-été 1921. Dans les années 1920 et la première moitié des années 1930, il nexistait pas de parties « ukrainienne » et « russe » nettement délimitées à lAcadémie des sciences pan-ukrainienne et dans les universités : certains étaient davantage orientées vers Moscou, Pétrograd et conservaient leurs anciennes fidélités, dautres donnaient la priorité à lukrainisation, aux objectifs et aux intérêts locaux. Outre la fondation des structures de lAcadémie et du système de léducation nationale, les années 1918-1919 ont également vu létablissement de la presse nationale, de lenseignement artistique supérieur, la création de musées et la construction de la bibliothèque nationale, à Kiev.
Dés le début des années 1920, les bolcheviks se trouvèrent devant la nécessité détendre leur influence au delà de leur base sociale habituelle, à savoir surtout les villes russophones et la région industrielle de Donbass, vers la campagne ukrainophone, dont la population de plusieurs millions dhabitants avait encore à se constituer en nation, ne fût ce que dans un cadre idéologique très stricte du projet soviétique. L'école ukrainophone et la petite intelligentsia locale (« pétliourienne » - du nom de Pétlioura -, comme on lappelait souvent dans les documents du parti des années 1920) devaient jouer le rôle principal dans ce processus. Dans le cadre de la réforme de lécole supérieure en République soviétique (RSS) dUkraine (initiée par le commissaire du peuple H. Hrynko et son adjoint Ja. Rjappo) les universités furent transformées en des « instituts de formation publique » dispensant un enseignement plus appliqué, orienté vers la formation de pédagogues et de techniciens spécialistes, plutôt que de chercheurs. Le 21 septembre 1920, le Conseil des commissaires du peuple de la RSS dUkraine adopta un décret sur la langue ukrainienne, sur lobligation de son enseignement dans les écoles, et son utilisation dans les institutions dÉtat. Lannée suivante, lAcadémie adopta de nouvelles règles orthographiques, quelque peu modifiées par rapport au projet dOhienko (modifications validées par le Commissaire au peuple de lInstruction, sous la tutelle duquel l'Académie avait été placée). Lauteur de ces nouvelles règles, Krymskij, était également le directeur de lInstitut pour la langue scientifique, dont lobjectif était de développer la terminologie scientifique en ukrainien dans tous les domaines de recherche et denseignement. Ces règles linguistiques furent reconnues par la presse de Galicie comme par les milieux universitaires, très affaiblis après lavènement de la république de Pologne, tandis que luniversité « secrète » de Lviv du début des années 1920 ne fut pas en mesure de reproduire le succès de léphémère université de Varsovie, du tournant du siècle (de nombreux intellectuels, finirent par croire à lavenir de la politique « dukrainisation », et partirent en RSS dUkraine, où beaucoup d'entre eux connurent un destin tragique dans les années 1930).
Conclusion
Les efforts déployés par les intellectuels nationalistes pour codifier la langue ukrainienne (dictionnaires, travaux terminologiques) et multiplier ses usages (apparition du modernisme et de lavant-garde ukrainiens) ont neutralisé une grande partie des mesures prises par le pouvoir de Saint-Pétersbourg pour cantonner le développement de lukrainien à un usage « domestique », local et ethnographique. Du fait de la montée des conflits politiques et culturels en Galicie orientale (notamment autour de la fondation dune université ukrainienne), le rôle et le poids de la culture et de la science polonaise comme repères pour la constitution dune science ukrainienne saffaiblirent fortement (par rapport à la première moitié du XIXe siècle). Dans le même temps, l influence de la presse ukrainophone ou ukrainophile prit de l ampleur (« Literaturno-nau
nyj vestnik » en Galicie, ou encore « Ukrainskaja ~izn », par rapport à l ancienne revue « Kievskaja starina »), il en fut de même pour les écoles nationales primaires et secondaires, après 1917, dans les régions centrales et orientales de lUkraine. La presse et ces écoles constituèrent un socle dont émergea une intelligentsia ukrainophone et une science nationale académique. Linsistance sur la nécessité d'avoir une science et une littérature autonomes, tout en sachant qu'elle resteraient forcément «insuffisamment» matures (ce que reconnaissaient même des partisans de lukrainien tels que Hryn
enko, Hruaevs kij, etc.), certes impliquait une certaine provincialisation, mais ouvrait la perspective d une envolée vers les « hauteurs » académiques, ce qui se produisit dans le contexte de la chute de la « république des savants » de toute l Europe, après la Première Guerre mondiale. Pour développer lapproche «situationniste» proposée par Alexeï Miller, lévolution autonome de lukrainien dans les années 1910-1920 pourrait être décrite en termes comparatifs, comme issu dun basculement qui sest produit dans les années 1860-1870, de la variante de développement du provençal par rapport au français vers la variante du hollandais par rapport à lallemand en Prusse. Si, dans le premier cas, on a assisté à une absorption presque complète de la langue et de la culture « minoritaires » par la langue nationale dominante, en revanche dans le second cas, des facteurs politiques ont permis au hollandais de saffirmer comme une langue indépendante. Le biélorusse et le polonais sont dautres exemples de constitution dune «haute» culture et de sa langue, y compris dans le domaine académique, et ils illustrent une autre évolution possible et des pôles de développement différents. Pour lUkraine, la conservation dun horizon « pan-impérial » de la culture russe est resté un facteur significatif pour son développement intellectuel, qui ne peut pas se résumer uniquement aux modes doppression et dexploitation. La transformation des particularités régionales en traits distinctifs de nationalité, le renforcement institutionnel de la tradition académique ukrainienne et le rejet de lidée dune nation russe tricéphale sont autant de facteurs ayant accéléré le processus de « création de la nation », même à lheure du soviétisme, pourtant loin davoir constitué un contexte favorable.
Juliette Cadiot
École des hautes études en sciences sociales, HYPERLINK "mailto:juliette.cadiot@ehess.fr" juliette.cadiot@ehess.fr
A grands pas vers le russe : légalité des langues dans les années 1920
En novembre 1925, Joseph Staline envoie une lettre critiquant une instruction du présidium du VCIK (comité exécutif central pan russe) datant du mois précédent. Dans cette dernière, il était demandé que toute correspondance destinée VCIK se fasse en russe ou soit au moins accompagnée dune traduction en russe. Staline au nom du Politburo condamne cette décision comme contraire aux principes dégalité entre les différentes langues détat reconnues dans les Républiques et à la pleine liberté pour les individus de sadresser au centre dans toutes les langues de la RSFSR (République socialiste de la fédération soviétique de Russie) sans aucune limitation. A cette intention, Staline exige lorganisation dun corps de traducteurs spécialisés auprès du présidium du VCIK. Au congrès du comité central de 1937, le même Staline explique cependant : « nous avons une langue dans laquelle tous les citoyens de lURSS peuvent plus ou moins sexprimer, cest la langue russe. Aussi nous sommes arrivés à la conclusion quelle sera obligatoire ». Le russe est passé de langue dont le statut formel ne devait pas excéder les autres à la langue de communication inter étatique. Traditionnellement ce passage a été interprété comme le signe du tournant nationaliste russe de la fin des années 1930, mais lhistoriographie la plus contemporaine a au contraire souligné des éléments de continuité entre les politiques des années 20 et 30, notamment dans le fait que les langues nationales continuèrent de faire lobjet dun soutien important de la part de lEtat. Dans cet article, nous voudrions moins insister sur la rupture politique que montrer la manière dont progressivement il fut reconnu au russe une place à part, en nous interrogeant sur certaines tensions qui surgirent de linstitutionnalisation de plusieurs langues dès les années 1920.
Nous avons analysé des domaines où le discours sur légalité des langues achoppait sur la réalité dun pouvoir centralisé et centralisateur, obsédé par le contrôle. Lémergence du russe sexplique dès lors pas tant par linfluence dune idéologie nationaliste, que par les conséquences de lédification dun état fort et autoritaire. La réalité dun centre russophone pénétrant lorganisation sociale et économique des territoires nationaux remettait en cause les fondements du principe dune égalité entre les langues formellement garanties par les décisions du parti (notamment du XIIe congrès de 1923) et du gouvernement (la constitution de 1924 dans son article 34 énumérait six langues considérées comme à égalité pour lédition des décisions et des arrêtés du gouvernement, soit le russe, lukrainien, le biélorusse, le géorgien, larménien, le turco tatare). Ce principe impliquait en effet une certaine décentralisation territoriale contraire à la constitution de lEtat stalinien.
Malgré les forts contrastes géographiques et chronologiques, il est possible de distinguer différentes phases dans les tentatives de diffusion des langues nationales dans lappareil détat et du parti. Jusquen 1927, les directions des républiques et territoires nationaux soutinrent très largement, voire agressivement ces programmes non seulement dans le cadre de leurs républiques, mais au delà. Et le soutien du centre à ces campagnes bien quambiguë était réel. A partir de 1927, la prééminence du russe comme langue de communication pan étatique ne fit presque plus lobjet de résistance. Le fait que la moindre usine pan soviétique « perdue dans une mer de paysans » fonctionna dorénavant principalement dans la langue utilisée par sa direction centrale continua certes à être remis en cause, mais très marginalement. Labsence de résolutions tentant de réglementer les domaines de lusage du russe dans les années 1930 révèle combien le russe était passé de langue dont le statut formel ne devait pas excéder les autres à la langue de communication inter étatique.
Pour éclairer cette évolution, nous nous sommes intéressée aux tensions apparues à la charnière de deux contraintes : la nécessité pour les agences de lEtat central de communiquer rapidement et le contexte daffirmation des langues nationales. Nous avons étudié notamment dans le cas de la république du Tatarstan, le jeu transformé par les mesures de diffusion des langues vernaculaires dans les administrations des interactions au niveau le plus local entre russophones et non russophones. Lusage des traducteurs dans ladministration constitue un autre aspect du développement dun plurilinguisme dEtat. Lanalyse des débats sur la langue de fonctionnement des filiales des institutions pan soviétiques dans les républiques comme sur la place du russe au sein de larmée rouge permet finalement détablir comment le russe devint la langue obligatoire dabord des cadres bilingues, puis de lensemble des citoyens soviétiques.
Légalité linguistique : du principe formel à la mise en uvre
Le régime bolchevique proclama légalité entre les nationalités et entre les langues. Une fois les Républiques et régions nationales constituées, les organes de gouvernement des républiques avaient la charge de promouvoir les langues nationales. Dans les cours de justice, dans les bourses de travail, à la milice, au service national, du crédit, des impôts
tout non russophone devait être reçu, entré en contact avec les administrations sans crainte de ne pas être compris. Soucieux de reconstruire un état fort après des années de guerre civile, les autorités soviétiques voyaient dans la promotion des langues vernaculaires le moyen dentrer en contact avec une population paysanne, souvent hostile. Ainsi elles ne sopposaient pas aux mouvements nationaux soucieux détendre lusage parlé et écrit de leurs langues -dont le développement avait pu souffrir des politiques tsaristes de promotion du russe et qui avaient profité des périodes dindépendance pour les faire entrer dans lespace public.
A partir des années 1923-24, à la suite des décisions du XII congrès, des programmes dindigénisation ou dits de « mise en uvre (realizacija) » des différentes langues commencèrent à se mettre en place. Ils concernaient non seulement la construction linguistique des langues choix des alphabets, des grammaires, des manuels pour la centaine de langues du territoire, mais lénoncé dobjectifs en termes de passage des activités sociales dans les langues locales. A tous les niveaux, le consensus sétablit sur le fait que la petite administration devait parler la langue des alentours.
Lembauche au sein de lappareil de « nationaux » devait naturellement permettre la diffusion des langues vernaculaires comme langues utilisées aussi par lEtat, - indigénisation des cadres et diffusion des langues vernaculaires allaient de paire.
Lexemple du Tatarstan et des pratiques de la commission de la langue tatare (RJaT) attaché au gouvernement de cette république autonome permet de décrire comment localement lexigence dégalité créa des tensions. Ces commissions chargées de mettre en place les politiques dindigénisation et dimposition des langues furent organisées dans lensemble des régions nationales de lURSS. La commission pour la réalisation de la langue tatare (RJaT) auprès du TCIK fut crée en 1921, -elle servit de modèle aux autres commissions du même type dans les républiques. Sa mission était de faire appliquer le décret rendant obligatoire le tatar dans toutes les institutions détat, les organisations sociales et professionnelles, les coopératives. Le russe et le tatar étaient reconnus comme les deux langues détat de la république autonome et le bilinguisme était un des horizons fixés par les autorités républicaines. En 1924, afin de soutenir son effort linguistique, la république tatare exigea de recevoir 388 981 roubles et 48 kopek afin de développer notamment les cours organisés par la RJaT pour former les Tatars. Le VCIK fit néanmoins valoir lexagération de la somme, les dépenses pour la culture et la littérature nayant jamais excédés 9080 roubles.
Les différents rapports envoyés à la commission permettent de dessiner les contours des difficultés rencontrées par les locuteurs tatars dans leurs relations avec les administrations. Un des buts premier était le développement dune communication en tatar ou dans les langues des autres minorités nationales de la république, notamment tchouvache ou krja
en, dans la basse administration. Il donna lieu à une multitude d enquêtes et demandes de renseignements statistiques sur la composition ethnique et les compétences linguistiques des personnels.
Le travail de tatarisation -fortement appuyé par les élites politiques, était organisé dans le cadre de la république. Néanmoins, les organes de gouvernement soviétiques comme le parti les observaient avec attention et les encourageaient très largement du moins au début des années 1920. En témoigne le fait que des émissaires de la commission de contrôle furent envoyés sur place pour vérifier la bonne marche de lindigénisation. Au Tatarstan un long rapport écrit en russe, par une Russe, « incapable de sexprimer en tatar » et envoyée par la RKI, évaluait les progrès de la tatarisation encore balbutiante. Elle y dénonçait par exemple les difficultés pour les Tatars à sadresser aux instances militaires pour les questions de conscription ou de comptage des chevaux et elle constatait que létat civil nenregistrait pas la nationalité des habitants.
Lactivité de la RJaT partait du constat dune discrimination à légard des non-russes quil sagissait de corriger. Elle soulignait en 1924 que dans un contexte de chômage massif les Tatars avaient un moins bon accès aux bourses du travail -soit les bureaux de placement (si ces dernières avaient réussi à placer 42% des chômeurs, elles nen avaient placé que 27,5% des Tatars). En outre les Tatars avaient une faible connaissance des bénéfices sociaux, comme lassurance chômage, auxquels ils avaient normalement droits, mais quils perdaient notamment en oubliant de se faire réenregistrer. Le commissariat à la justice fut réprimandé car aucun adjoint du procureur ne parlait le tatar et aucune littérature juridique navait été traduite dans cette langue. Afin de palier ces inégalités en partie liées à un différentiel de formation, le RJaT se proposait de faire pression sur les établissements denseignement pour quils prennent un nombre conséquent de Tatars comme étudiants. Les commissions de réalisation des langues organisaient par ailleurs des cours accélérés de formation professionnelle dans les langues nationales, accompagnés de cours de russe (dans la république tatare, 450 étudiants y étaient passé de 1927 à 1930, 1500 depuis leur création). Elles devaient aussi enseigner les langues nationales aux non tatarophones (35 personnes de 1927 à 1930). La commission dirigée par le président du CIK du Tatarstan, Sabirov, agissait à travers un réseau de correspondants locaux, chargés de les renseigner au sein des institutions (en 1923, on compte 230 personnes liées à la commission). Les organisations syndicales, les entreprises pan soviétiques continuèrent à être accusées comme en Ukraine notamment de participer insuffisamment à la réalisation de la langue tatare, véritables forteresses russophones dont lindigénisation nétait pas soutenue par le centre soviétique.
Les mandataires de la RJaT étaient envoyés sur place, vérifiant la bonne marche de la tatarisation des institutions dans les différents cantons. Alors que sévissait le chômage, la connaissance de la langue nationale constituait un atout. Du fait de la faible qualification générale des non russes, elle nen était un quen cas de bilinguisme ou pour des emplois aux compétences limitées, très locales. Au Tatarstan, les premiers formés dans les cadres de programmes dindigénisation furent envoyés en tant que miliciens. La promotion de la langue tatare signifiait dans les pratiques la défense de lemploi des Tatars et finalement la RJaT agissait comme une agence de placement dans un contexte dinstabilité de la main duvre. En cas de refus des administrations ou des entreprises de recruter des Tatars, la commission faisait des rapports et sen remettait au parti. RJaT accusa par exemple la direction de l usine « Moteur rouge » (krasnyj svigatel ) de istopol de chauvinisme grand russe : cette dernière n employait que 10% d ouvriers tatars dont la qualification n augmentait pas et la direction ne leur avait donné aucun des 89 emplois dernièrement créés. La pression était menée auprès des employeurs quels quils soient : la société actionnaire de commerce des produits du pain et autres produits agricoles, après avoir été sermonné pour ne pas avoir répondu aux demandes de renseignements de la commission, sengageait en 1926 à respecter la règle dembaucher à qualification égale un Tatar et un syndiqué et en cas de réduction des effectifs, de sefforcer de conserver les employés tatars sils nétaient pas moins bien qualifiés que ceux des autres nationalités. La société privée de la flotte maritime sexcusait pour sa part davoir si peu demployés tatars (15%, soit 2 personnes), soulignant quelle employait néanmoins en plus de son personnel (tat), beaucoup de charretiers permanents, exclusivement des Tatars. La commission constatait par ailleurs le manque de services offerts aux tatarophones dans les hôpitaux, les cliniques, les dispensaires, les ambulances et faisaient appel à lembauche plus systématique par la branche régionale du commissariat à la santé de bilingues concierges daccueil, gardes malades, infirmiers, brancardiers, employés à lenregistrement des malades. Les pressions exercées étaient précises, nominatives : la capacité à influencer en général les nominations aux emplois était un des objectifs de la commission. En 1929, le parti et le gouvernement tatar décida daccélérer une fois encore les mesures visant lindigénisation. Pour palier les refus des institutions de répondre aux demandes de renseignements de la RJaT, cette dernière avait constitué au sein de chaque institution même la plus locale un trinôme (trojka) de correspondants chargé dexaminer la situation de la langue tatare. Ce travail était souvent purement fictif. Ainsi, un rapport dénonçait la faible assiduité par les membres des trinômes du RJaT notamment dans la russophone capitale Kazan pour laquelle aucune liste de postes à pourvoir pour les Tatars navait encore été élaborée. La commission de réalisation de la langue tatare se donna pour tâche détablir des listes demplois à pourvoir par des bilingues (nomenklaturnye spiski doljnostej) exigeant des administrations davoir en leur sein un nombre demplois réservés.
Ces activités rendaient néanmoins ces commissions impopulaires, notamment auprès des Russes et des administrations. Dans la presse, un article de 1925 dans le journal local Kyzyl Tatarstan, sinquiétait des freins que la politique dindigénisation rencontrait. La section financière du canton dArskij se défendit de cette critique : face à lambition RJaT dagir comme une agence de placement, elle opposa largument du faible niveau de qualification des Tatars et limpératif de réduction des cadres ; les travailleurs tatars recommandés par le RJaT passaient en outre leur temps à tenter daller dans dautres institutions mieux payées.
Les archives nous éclairent sur une série de micro conflits entre les Russes et les Tatars. Les premiers ressentirent mal la promotion des Tatars liée à la politique des nationalités. LOGPU central faisait des rapports sur le ressentiment des Russes vis-à-vis de la tatarisation. La RJaT de son côté se chargeait détablir les faits de tensions ethniques dénonçant le chauvinisme des Russes : vexations, insultes, bagarres, refus de travailler avec les Tatars au sein de la même brigade, deffectuer des récoltes dans les mêmes jardins. Les Tatars étaient vilipendés comme incapables dapprendre, leur présence dans les établissements scolaires de qualité nétant dû quà leur qualité de Tatars.
Lopposition des élites russophones aux programmes de promotion des nationaux a été bien documentée et pouvait donc occasionnellement être relayé à Moscou. En outre même les Tatars pouvaient être réticents, voire avoir peur de faire appel à la RJaT : « [
] les travailleurs tatars ont souvent peur de travailler énergiquement selon la ligne du RJaT, craignant dêtre assimilés aux nationalistes, voire de faire que les travailleurs russe se désintéressent du travail, ne les identifiant pas comme leurs affaires, mais comme celles des seuls travailleurs tatares. » Lethnicisation de conflits très quotidiens, qui était lhéritage de la fin de la période impériale et des épisodes des guerres civiles, continuait à marquer une fracture que les politiques de promotion des cadres ne comblaient que de manière incomplète. Importantes afin de faire entrer des autochtones peu intégrés à la machine détat, elles créaient aussi des ressentiments forts au sein de la minorité russe, au Tatarstan comme dans lensemble des Républiques. Et la crainte de voir les Russes se désintéresser des affaires des Tatars, comme celles dêtre taxés de nationalisme, montrent les limites dans lesquelles ces politiques se développaient, notamment au sein de la RSFSR où la cohabitation entre Russes et Non Russes dataient de trois siècles.
Ces développements en faveur de lemploi des nationaux nétaient pas propres au Tatarstan. Dans son décret le plus favorable à lindigénisation datant davril 1924, le VCIK recommandait de donner sa préférence à qualification politique et professionnelle égale aux personnes connaissant les langues locales. Cette disposition se voulait non ethnique, considérant les cas de russophones apprenant les langues nationales, mais son interprétation signifia concrètement des tentatives dembauches massives de nationaux. Dans les républiques, des mesures radicales en faveur de lindigénisation furent largement prises en 1923-26 avant dêtre dénoncés par le centre notamment le renvoie de personnes (les Russes) pour les remplacer par des nationaux. Au sein de la RJaT, certains avaient exigés la possibilité de renvoyer les russophones pour les replacer par des bilingues dès 1923. La même année, le Turkestan avait publié une loi autorisant le remplacement des Russes par des nationaux compétents, la République de Mongolie Bouriatie avait fait de même. La direction ukrainienne avait renvoyé des centaines de travailleurs en 1927, jusquà ce quune décision du Politburo de 1928 interdise la politique de refus dembauche pour cause de méconnaissance de lukrainien. Afin daccélérer limplantation du bachkir dans les institutions détat, programmé par le VCIK, le gouvernement de Bachkirie proposa de modifier larticle 47 du code du travail en légalisant la possibilité de licencier les employés ne connaissant pas les langues des Républiques. Après intervention du centre, la proposition fut abandonnée. Au Tatarstan, en 1928-29, une majoration de 10% du salaire étaient donnée aux bilingues, employés détat, des coopératives et des entreprises. La question de lextension de cette mesure à lensemble de la RSFSR fut soulevée par la section des nationalités du VCIK. Devant lopposition dune série de Républiques, en janvier 1929, le VCIK abandonna le projet. Mais la politique dindigénisation continua à être menée afin de favoriser lémergence de milieux bilingues.
Lusage des traducteurs dans les administrations
Il est difficile de dresser un tableau complet de lusage des traducteurs dans les administrations et cette question demeure absente de lhistoriographie. On peut néanmoins souligner quaussi bien au niveau local quà celui des Républiques, leur usage était massif, mais mal vu. Les institutions centrales rechignaient massivement à constituer un personnel de traducteurs dans un pays pauvre qui comptait plus de 150 langues, progressivement pourvues décritures durant les années 1920.
En 1923, le SNK de RSFSR donna une somme importante (25 000 roubles or) pour le paiement des traducteurs des affaires passées en cassation à la cour suprême. En 1924, le commissariat de la justice de RSFSR avait demandé au commissariat aux finances la possibilité dengager un personnel de traducteurs pour les organes judiciaires comme dinvestigation, chargé de faire et de vérifier les traductions des actes de justice. Mais les finances refusèrent, notant que lusage des traducteurs devait se faire par contrats, selon des honoraires identiques à ceux établis pour les notaires, et que la justice devait se débrouiller avec son budget global. Une tentative de standardisation des tarifs de traducteurs de justice fut entreprise à partir de 1924 selon une grille dhonoraires précise. En Ukraine, les traducteurs associés aux tribunaux étaient soit intégrés au personnel, soit embauchés à laffaire, ils faisaient aussi partie de la section du notariat et étaient en charge détablir les documents, des copies, de les vérifier et de les traduire en russe ou en ukrainien. Mais au niveau central selon un réflexe commun aux commissariats (cf. infra), le parquet (prokuratura) de lURSS exigea le passage en langue russe des demandes envoyées par les organes judiciaires dinstruction. Il se plaignit quun certain nombre de recours en justice se fasse dans les langues nationales, tout en reconnaissant la possibilité denvoyer des demandes de traduction urgente aux parquets des républiques.
Lusage des traducteurs fut dabord critiqué pour des questions de coûts. Les Républiques -du fait de la centralisation comme de lessor des langues nationales- commencèrent à communiquer, à fournir des documents aux instances de Moscou dans des langues que ces dernières ne comprenaient pas. Largument du coût élevé de lembauche de traducteurs permit à beaucoup de ces institutions de refuser les impératifs de diffusion des langues nationales. Le commissariat du peuple aux affaires étrangères sopposa ainsi à lexigence de faire passer le secrétariat et la comptabilité de ses branches situées dans les républiques dans leurs langues, son argument étant celui des dépenses occasionnées par lintroduction de traducteurs. En 1926, le commissariat de larmée sétait ému de la nécessité dengager un personnel important de traducteurs afin de respecter le principe selon lequel les communications entre ses filiales et les institutions des républiques se fassent dans les langues nationales. Le commissariat du peuple à lagriculture de RSFSR sétait pour sa part plaint de labsence de traducteurs au niveau des républiques en cas dépizooties et dépidémies.
La question de la prise en charge des frais de traduction avait été soulevée à plusieurs reprises, notamment dans la lettre de Staline citée dans lintroduction. Elle demandait quau centre du gouvernement de Russie (VCIK), un personnel (tat) de traducteurs soit engagé, ce qui na pas été fait. Contrairement à ladjonction de Staline, au sein du VCIK, les représentants permanents des Républiques et des régions autonomes furent chargés des travaux de traduction des demandes adressées aux organes centraux par les individus. La règle selon laquelle chacun pouvait sadresser au pouvoir soviétique dans sa langue ne fut pas remise en cause, à la fin des années 1920, elle ne concernait pas un très grand nombre de documents (pas plus dune quinzaine par république). En 1927, au niveau du SNK de lURSS, Enukidze précisa que les organes centrales ne pouvaient continuer à perdre du temps aux traductions des papiers venus des Républiques, et quil fallait donc envoyer ces papiers en russe. Selon lui, il ne pouvait sagir dinclure dans lappareil du CIK des cadres traducteurs compétents, alors que les administrations étaient soumises à la pression de faire des économies de fonctionnement. Utilisant le même argument, la Géorgie refusa la proposition du CIK de 1927 de traduire tous les papiers envoyés à Moscou en russe sous prétexte de navoir pas assez de bilingues russe géorgiens pour effectuer les travaux de traduction nécessaires dans un même contexte de réduction du personnel détat. Le refus des dépenses de traduction, massivement utilisé contre les langues nationales, fut retourné cette fois contre le russe.
Au niveau le plus local, lusage des traducteurs était répandu, mais critiqué. Le premier décret sur la réalisation de la langue tatare de 1921 prévoyait dorganiser auprès des institutions un bureau de traducteurs composé de trois traducteurs dans les institutions centrales et de un ou deux dans les institutions locales. Pour la justice, lemploi des traducteurs ne devait se faire quen cas dimpossibilité de sen passer. En 1925, toujours au Tatarstan, au niveau des cantons, on trouvait des traducteurs de langue tatare dans trois institutions : à la police politique (OGPU), à la section dinvestigation criminelle, dans les comptoirs de commerce. Il était bien spécifié que le manque dagents tatars à lOGPU, ayant des difficultés à recruter des « tchékistes communistes tatars », les traducteurs y étaient indispensables. Ailleurs, on employait à lexception des comptoirs militaires, des collègues tatars chargés des travaux de traduction. Et la commission à la réalisation de la langue tatare organisa un bureau des traductions chargés de vérifier celles des papiers officiels des institutions et organisations sociales, des tampons, des effigies, des affiches dans une période de normalisation de la langue.
Lembauche de traducteurs était ressentie comme un échec par les administrations. Ces derniers avaient aussi mauvaise réputation, notamment parce quils représentaient les anciens lettrés russophones de lempire de Russie. En Bachkirie, lusage massif des traducteurs notamment dans la justice fut critiqué. Un consultant envoyé pour évaluer la politique dindigénisation espérait que lemploi de traducteurs ne constituait quune mesure temporaire en attente de lédification dune société bilingue. Il expliquait quil nétait pas bon davoir un intermédiaire entre la population et les institutions, que les traducteurs étaient incontrôlables, capables dabus de toute sorte et de désinformation, citant notamment le cas des traducteurs dans le Caucase à la fin de lEmpire.
En 1929, un rapport du parti soulignait que lemploi de traducteurs témoignait de la faiblesse des politiques dukrainisation. Les besoins de traduction devaient idéalement être comblés par lemploi progressif dans les administrations de bilingues, nationaux possédant la langue russe ou russophones ayant appris la langue locale. Lutopie dun fonctionnement des institutions à égalité dans deux langues rendait caduque leur emploi.
Pourtant, le besoin de traducteurs continua à se faire sentir, notamment dans les périodes où les impératifs dindigénisation des cadres souffrirent de diverses répressions politiques ; il demeura important dans des domaines sensibles. Ainsi, par exemple, en 1933, le ministère de lagriculture demanda lembauche -pour aider les directions à lobservation politique des MTS et de sovkhozes dAsie centrale, de Transcaucasie et du Kazakhstan du sud- de personnels de traducteurs. Pour parachever la collectivisation, il sagissait de surveiller et de réprimer toute velléité de révoltes, le travail de contrôle politique avait besoin de traducteurs dans des zones encore largement analphabètes et non russophones.
Quelles langues de communication étatique ? Régulations et résistances des républiques soviétiques
Limpératif de promotion des langues vernaculaires ne sétendit pas seulement au niveau local, certaines républiques introduisant les langues dans leurs institutions centrales et cherchant par ailleurs à appliquer dans les pratiques légalité entre les langues en les imposant aux agences pan étatiques soviétiques. Ici un conflit opposa les républiques soviétiques aux institutions pan soviétiques qui, fonctionnant largement en russe, refusaient de faire la place à dautres langues dans leur travail quotidien. Au cours des années 1920, les changements de personnel institutionnel consécutifs aux politiques de promotion de cadres nationaux et de respect de la composition linguistique des localités débouchèrent sur une série dincidents administratifs. Les agences centrales du jeune état se plaignirent de recevoir des papiers incompréhensibles, car pas écrits en russe, alors que les Républiques imposaient leur langue par une série de mesures législatives. Dans ce désordre institutionnel, un ensemble de consultations dans le cadre de lURSS comme de la RSFSR tenta de définir les contours des usages officiels des langues, sans froisser les pouvoirs nationaux, sans remettre en cause la diffusion dans ladministration soviétique des langues parlées par les populations locales, mais en reconnaissant finalement au russe une place à part.
Le Conseil des commissaires du peuple (SNK) avait ratifié une série de régulations se trouvant en contradiction avec les décisions visant à la diffusion automatique des langues nationales prises dans les Républiques. Une directive de septembre 1923 stipulait que pour la tenue des livres de commerce, les entreprises avaient le libre choix de la langue. Afin de protester contre le passage en ukrainien de la comptabilité des succursales de crédit, le Conseil pan russe des commissaires du peuple (VSNK) fit valoir la même année quinstitutionnellement aucune république soviétique navait de pouvoir direct sur un commissariat pan soviétique. Autre exemple, le SNK avait ratifié en janvier 1925 que lactivité linspection du pain se ferait en russe dans toutes les républiques, notamment pour la réception des sacs de grains dans les ports, lutilisation des langues locales nétant obligatoire que dans la communication avec les organes locaux et la population.
Les premiers conflits importants concernèrent la question de la langue de fonctionnement des organes économiques et de crédit. Pendant lété 1923, le comité exécutif central pan ukrainien (VUCIK) décida dukraïniser les filiales pan soviétiques de crédit en donnant un délai précis pour que la tenue des écritures et le personnel passent à un fonctionnement en ukrainien. Un autre arrêté de novembre 1924 ordonnait que pour les trusts, les comptoirs des entreprises pan soviétiques, le secrétariat et la comptabilité se fassent aussi dans cette langue dans les lieux dans lesquels la population ukrainienne était majoritaire, en russe dans la correspondance avec le centre. Début janvier 1925, lispolkom du district de Semipalatinsk tenta de faire passer la tenue des écritures des établissements de la Vsekobank en kazakh en se fondant sur les décisions de la République kirghize [kazakhe] de 1923-24 . La Vsekobank sen inquiéta faisant valoir que les institutions de crédit nétaient pas des institutions autonomes, quelles navaient pas de comptabilité publique propre et que leur plan et comptabilité étaient directement surveillés au commissariat des finances à Moscou. Enfin elle faisait référence à la circulaire de 1924.
Cette première tentative de régulation générale au sein de la RSFSR davril 1924 stipulait que les organes soviétiques dans les républiques devaient bel et bien fonctionner dans les langues des républiques, néanmoins, elle précisait bien que ce passage ne devait pas ralentir le travail du VCIK central avec qui la correspondance devait se faire en russe. La Vsekobank remarquait que lintroduction des langues nationales dans les organes dEtat ne concernait pas les banques actionnaires et les coopératives. Le commissariat aux finances réagit en juillet 1925 par une directive proclamant que le secrétariat et comptabilité des filiales des entreprises économiques et de crédit devaient se faire dans la langue utilisée par leurs organes centrales. Le SNK et CIK reprirent cet arrêté, précisant aussi que ces filiales devaient être capables de communiquer avec les autorités des républiques dans leurs langues nationales. Mais ils furent critiqués par ces dernières, selon le principe que les décisions concernant la langue dactivité des institutions dépendaient des républiques. Face au refus du commissariat aux finances dun passage de la comptabilité dans les langues nationales, le CIK de Biélorussie constatait que les filiales étaient plus liées aux « larges masses » de la population locale quau centre. Le gouvernement ouzbek insista pour que la comptabilité se fasse en ouzbek et non en russe, précisant que seul le développement de louzbek dans la tenue des écritures permettait lemploi dOuzbeks, qui ne connaissaient pas le russe.
Face aux pouvoirs des républiques, et dans un grand désordre alors quaucune régulation nétait clairement diffusée, les agences détat sopposèrent au passage de leurs activités dans les langues nationales. Et les problèmes se multiplièrent alors que lusage des langues nationales progressait dans les administrations. En mai 1926, le commissariat aux voies de communication refusait particulièrement les initiatives visant à faire passer la comptabilité dans les langues locales, toute opération de contrôle des comptes étant centralisée à Moscou et faite en russe. Les institutions douanières acceptaient de correspondre avec les républiques dans leurs langues, mais tous leurs livres de compte, statistiques, quittances, tarifs douaniers et correspondance avec les commissariats devaient se faire en russe. En décembre 1926, le CIK exposait ses difficultés à suivre lévolution des républiques, alors que leurs directions envoyaient les protocoles de réunions, les arrêtés dans les langues locales. Il nétait en outre plus possible de suivre ce travail législatif à travers les journaux officiels qui progressivement nétaient plus publiés en russe, mais dans les langues des républiques. Au sein du commissariat à lintérieur, même pour les affaires impliquant les services secrets, les fonctionnaires avaient du mal à être efficaces quand ils recevaient des papiers notamment didentification des citoyens dans des langues quils ne possédaient pas.
Les républiques ne cessèrent de 1924 à 1926 de contester les obstacles mis au passage des secrétariats des organes soviétiques dans les républiques et elles obtinrent formellement gain de cause. Pour promouvoir légalité, il fallait que les langues sortent des frontières des républiques et aient droit de cité dans les institutions centrales. Mais surtout, il fallait empêcher que le russe ne simpose dans les territoires républicains, dans les entreprises les plus importants dans le cadre dune économie soviétisée. En Ukraine, au Tatarstan, par exemple, lusage des langues nationales fut étendu à la sphère économique nationalisée et étatisée, aux banques, établissements de crédit, aux coopératives. La centralisation économique, même au temps de la NEP, posait doublement problème aux organes centrales soucieuses de contrôler directement notamment la comptabilité de leurs établissements quelle que soit leur région dimplantation et aux gouvernements nationaux soucieux de diffuser leur langue. Les autorités centrales tentèrent de régler le problème en distinguant deux questions : celle de la langue dactivité des filiales normalement soumise à la législation républicaine et celle de la communication inter étatique. Ils tentèrent dencadrer juridiquement cette dernière.
Loccasion en fut donnée en 1927 par le commissariat du peuple au travail (NKT). Il sinquiéta que la bourse du travail de Kiev lui fournisse des renseignements sur le placement des démobilisés de larmée rouge en ukrainien. Il exigea de recevoir des informations depuis lUkraine avec leur traduction en russe, en se référant aux dispositions de 1924 et il fit l erreur de qualifier le russe de langue pan union (oba
esojuznyj). Des discussions s en suivirent et s envenimèrent avec les dirigeants ukrainiens, des consultants juristes furent sollicités pour statuer de la légalité de la demande du NKT. Reconnaissant le caractère illégal de la qualification du russe comme langue pan soviétique, car contraire à larticle 34 de la constitution de 1924 qui listait six langues à égalité (le russe, lukrainien, le biélorusse, le géorgien, larménien, le turko tatare), ils en conclurent néanmoins que les demandes de traductions en russe étaient légitimes. Cette affaire entraîna la rédaction dune lettre par le président du CIK Enukidze. Il décrivait une situation où les liens entre le centre et les Républiques sétaient considérablement resserrés, où le volume des communications écrites sétait accru, mais où le travail était ralenti par la communication des documents, de réponses ou de demandes dans les langues nationales. Aussi il demandait aux gouvernements des Républiques sils étaient daccord pour que leur correspondance avec le centre se fasse en russe ou avec une traduction en russe. Se dégageant du caractère non légal de la demande, largument était celui de la rapidité et de lefficacité, la nécessité détablir une correspondance immédiate entre les organes soviétiques et les Républiques, de faire des économies de temps et de moyens. Tous les CIK républicains acceptèrent cette proposition, à lexception de lUkraine et de la Géorgie. Le secrétaire du CIK ukrainien reconnut à tort que toutes les institutions dUkraine communiquaient en russe avec les organes de lUnion, mais il soulignait que la possibilité dutiliser les langues nationales dans ces correspondances était un des objectifs de la politique des nationalités, visant à soutenir les langues nationales.
Le Politburo, organe suprême du parti, statua de cette question en mai 1928. Et finalement, en novembre 1929, une directive fut rédigée par le CIK et le SNK. Elle imposait que les filiales et autres organes pan soviétiques communiquent entre elles dans la langue du secrétariat de leurs organes centrales (soit le russe), la communication avec les administrations des républiques et leurs populations se ferait dans les langues locales, à lexception de larmée.
Concrètement, les filiales des organes soviétiques dans les républiques demeurèrent russophones, dautant plus quà la suite du Grand Tournant stalinien, la centralisation économique se renforça de manière dramatique. Le comité central du parti ukrainien le souligna avec force en janvier 1930 : si on enlevait lobligation de lukrainien pour les filiales pan soviétiques -alors que « toute lindustrie jusquaux usines de sucre perdues dans une mer de paysans étaient pan soviétiques »- les institutions soviétiques fonctionneraient et communiqueraient avec la population en russe, lusage des langues locales se cantonnant aux demandes adressées par les citoyens au pouvoir central. Le parti ukrainien soulignait aussi que cette décision sopposait à celle du Politburo de mai 1928 qui avait accepté lidée du passage à lukrainien des filiales pan soviétiques. Et il constatait déjà les effets de la directive du CIK sur les spécialistes russophones se trouvant en Ukraine, trop contents dexprimer leur satisfaction à larrêt de lukraïnisation. Aussi le comité central ukrainien réitéra lobligation du passage des secrétariats dans les langues locales. Suite à cette intervention, lorgburo du PCUS demanda à ce que la directive de 1929 soit revue avec le représentant de lUkraine, alors que de nouvelles tensions apparaissaient. Au début de lannée 1931, linspection supérieure détat sur la qualité industrielle demanda au centre comment réagir à lordre donné de passage des activités des usines dans les langues nationales. Elle se plaignit des difficultés créées par les passages constants dans la correspondance courante dune langue à lautre. En 1932, elle réitéra sa demande, faisant référence à la législation ukrainienne ordonnant que pour les entreprises situées en Ukraine, le secrétariat se fasse en ukrainien. Renvoyé à la directive de 1929, il lui fut néanmoins bien précisé que cette dernière navait pas été publiée et ne pouvait être diffusé.
Le russe restait la langue principale des filiales pan soviétiques et la résistance à cette tendance seffaça, même en Ukraine dans laquelle la politique dukraïnisation fit lobjet de constantes condamnations à la fin des années 1920, auxquelles sajoutèrent la collectivisation et lextrême centralisation économique et politique. Bien plus tard, en 1950, un juriste du Soviet suprême reconnaissait que la norme avait été établie en pratique que la langue russe était la langue officielle des communications entre les républiques, néanmoins au sein de ces dernières, russe et langues nationales continuèrent à coexister et une certaine indétermination sur leurs domaines de compétence prévalut .
Langue russe et déterritorialisation dans lArmée rouge
Larmée fut linstitution par laquelle la nécessité dune langue détat obligatoire, partagée par tous les citoyens, fut ouvertement exprimée. La création dunités ethniques de larmée rouge fut à la fois lhéritage de la prolifération des divisions nationales des temps de guerre et de guerre civiles, et celui de la politique des nationalités. Lapplication à larmée des principes de cette dernière fut notamment discutée dans le cadre du XIIe congrès de 1923. Larmée rouge y fut accusée dêtre un outil de russification. La formation dunités militaires nationales devait contourner cette critique. Lorganisation dacadémies, de lycées militaires nationaux allaient permettre à lavenir de constituer un commandement non russe. En outre, des unités nationales étaient organisées pour encadrer une partie des soldats non russophones. Ces dernières fonctionnaient dans les langues nationales. Pour les nationalités jamais appelées sous les drapeaux ou ayant été soumises au service militaire que très temporairement (Kazakhs, Ouzbeks, Nord Caucasiens, Iakoutes
), la constitution dacadémies et le volontariat visait à former une élite militaire nationale et à populariser le service militaire. La création dunités nationales territorialisées, demeurant dans leurs régions dorigine et soumises à une forme de service militaire allégée par rapport à celle larmée régulière, avait pour but de familiariser les paysans à une armée rouge, considérée comme étrangère, russe et conquérante. Dans le cadre du premier plan quinquennal, les formations nationales devaient se renforcer.
Au sein des républiques, lexistence de formations nationales territorialisées, ou de troupes (escadrons, bataillons
) nationales étaient en effet fortement encouragée : autant de vestiges des épisodes dindépendance, elles témoignaient de lautonomie des pouvoirs républicains. En 1924, à une session du CIK tatar, la RJaT exprimait bien que la meilleure manière de soutenir lapprentissage du tatar par le soldat était la formation dunités nationales. Dans les unités armées de la division dinfanterie (strelkovyk) de Kazan, la RJaT entendait mener sa politique. En Biélorussie, en 1925, le comité central du parti avait fait de la biélorussisation de larmée une priorité, notamment au sein du corps armé national biélorusse. Mais il sagissait daller plus loin en introduisant le biélorusse et lapprentissage de la culture biélorusse dans toutes les formations de larmée rouge stationnant dans leurs territoires. Dans les républiques, lusage des langues nationales dans les troupes présentes sur place constituait une revendication contre laquelle le commissariat du peuple à larmée rouge et à la flotte se défendait. Ainsi, en 1926, il fit valoir quhors les troupes nationales territorialisées, les personnes accomplissant leur obligation militaire nétaient pas liées par leur nationalité au lieu de répartition des troupes.
Néanmoins, la question des difficultés liées au multilinguisme était régulièrement adressée par la hiérarchie militaire, peu satisfaite par les exigences de respect de la politique des nationalités. Dès 1924, au plenum du conseil révolutionnaire de guerre (RVS SSSR) une résolution avait été prise pour demander au CIK des républiques nationales de publier un décret dintroduction dans les écoles nationales dun enseignement de la langue russe dans une proportion garantissant pour les officiers la possibilité de commander en russe. Le russe demeurait obligatoirement la langue du personnel de commandement. Normalement les unités nationales fonctionnaient dans les langues nationales. Néanmoins, le manque de cadres -nationaux parlant le russe ou Russes parlant la langue nationale-, ainsi que les difficultés propres à la non normalisation écrite de beaucoup de langues, ou labsence de traduction des termes militaires aboutissaient à conduire lapprentissage militaire en partie en russe. Le manque des règlements, des arrêtés dans les langues nationales étaient criants. En 1926, un rapport soulignait que la traduction des ordres militaires de la langue russe à une autre langue était trop compliquée, et il préconisait que la langue du commandement et des ordres soit le russe. Un an plus tard, en avril 1927, un rapport du conseil révolutionnaire de larmée critiquait la tendance à lukrainisation des troupes, ukraïnophones ou non ukraïnophones, stationnées dans la République et cette politique était critiquée. Ce rapport condamnait aussi fermement la volonté de faire passer le commandement dans les langues nationales au sein des unités régulières, mais nationales. Et il préconisait que la langue russe soit obligatoire pour leur commandement. Ce dernier devait être capable de se mouvoir partout en étant intégré dans les listes générales du personnel de larmée. Dans la langue nationale, il ne sagissait plus que de traduire les règlements centraux et la littérature politique et culturelle. Enfin les ordres de commandements à donner oralement dans les langues nationales furent distingués des directives écrites à faire en russe. Parallèlement, en mai 1927, il était demandé à la direction politique de larmée de surveiller particulièrement le profil politique des membres des unités nationales. En juin 1927, Voroilov, commissaire du peuple à larmée et à la flotte et président du conseil révolutionnaire de guerre, analysait le fait que les conseils militaires locaux relayaient les demandes des gouvernements des républiques détendre le système des unités nationales. Ces derniers faisaient valoir que des unités nationales navaient pas été formées pour lensemble des républiques nationales et quen outre, là où elles existaient, elles nenglobaient quune faible partie du contingent des appelés. Mais Voroilov refusait ces exigences dextension au-delà du plan prévu des unités armées nationales. Il faisait valoir en outre quau sein de troupes régulières, il existait des bataillons, des escadrons nationaux.
Finalement, 10 ans plus tard, larmée fut linstitution par laquelle lintégration par les élites bilingues fut remplacée par la volonté dobliger tout non russe à devenir bilingue. Dans un contexte de suspicion généralisée, notamment à légard des non russes, dans le cadre de la Grande Terreur, lexistence dunités nationales territorialisées au sein de larmée fortement réduite depuis les années 1930 fut radicalement remise en cause. Le 3 octobre 1937, Staline fut averti de la nécessité de déplacer vers les régions européennes les divisions nationales ouzbèkes et tadjikes dont des commandants avaient été poursuivis pour activités anti soviétiques en lien avec des pays ennemis (Afghanistan, Iran, Turquie). Dix jours après, au plenum du Comité central, Staline déclarait : « Nous nous trouvons face au fait que les appelés dans larmée, par exemple en Ouzbékistan, au Kazakhstan, en Arménie, en Géorgie, en Azerbaïdjan ne possèdent pas le russe. De ce fait il faut les laisser sur place et transformer nos divisions et brigades en unités territoriales. Ce nest pas une armée. Nous ny voyons pas une armée. Nous estimons que chaque unité de combat quelle soit une troupe, une brigade, ou une division, ne doit pas être une armée locale, mais larmée de toute lunion, constituant une partie de larmée de notre union. Que nous pouvons déplacer et devons déplacer dans les différentes régions ». Il condamnait non seulement lexistence de ces unités nationales et territoriales, mais il annonçait lobligation dapprendre la langue russe redéfinie comme le ferment du lien unissant les citoyens de lURSS. Larmée constitua bel et bien la matrice dans laquelle émergea lidée dune nation soviétique russophone.
Ainsi, en mars 1938, il est décidé de mettre fin à lexistence des unités territorialisées, chaque soldat étant susceptible dorénavant dêtre envoyé indifféremment sur tout le territoire de lURSS. Au même moment un décret impose lobligation du russe dans les écoles des républiques et des régions autonomes.
Et en 1940, alors que lURSS officiellement nétait pas encore entrée en guerre, mais occupait déjà la Pologne, une grande campagne fut lancée pour organiser des cours de russe pour former les conscrits avant leur départ pour larmée. Lors de la conscription de lautomne 1940, il apparut que 152 766 des appelés ne possédaient pas le russe, soit plus de 10% du contingent des soldats (sélevant à 1,4 million). Le chiffre était plus important encore et daprès ces statistiques certaines régions apparaissaient comme majoritairement non russophones. Labsence complète du russe se fait particulièrement sentir au Caucase et en Asie centrale. Ainsi, en Géorgie, où le gouvernement avait résisté à limposition du russe dans les années 1920, sur le contingent des appelés en 1940, 25 507 personnes ne possédaient pas le russe. En rapportant ces données aux effectifs de la classe dâge masculine correspondantes du recensement de 1939, il apparaît que plus de 80% de la population masculine de la République est incapable de comprendre le russe. Les pourcentages sélèvent à plus de 90% en Ouzbékistan, 100% au Tadjikistan, 80% en Kirghizie ou 30% au Kazakhstan (la population kazakhe y a très fortement déclinée, décimée par la collectivisation et la sédentarisation) . La plupart de ces conscrits non russophones reçurent une formation accélérée en russe en 2 à 3 mois dans les écoles nationales avant leur départ pour larmée. Elle fut jugée peu satisfaisante, lapprentissage des rudiments de russe en trois mois par des locuteurs de langues souvent très éloignées du russe posait évidemment problème. Le haut commandement se plaignait en mars 1941, deux mois avant lattaque allemande, davoir dans ces rangs encore 60 000 combattants de nationalité non russe ne possédant pas la langue russe.
La décision de 1938 dimposer lapprentissage du russe à lensemble des Soviétiques a été justifié par la volonté de créer une armée unifiée, déterritorialisée. A la fin des années 1930, lanxiété face à la menace dune guerre prochaine conduisit le gouvernement central à se pencher à nouveau sur la question de la communication interétatique et de lefficacité de létat dans un contexte plurilingue. Lexistence de masses paysannes non russophones apparut alors comme un problème à résoudre en étendant lexigence de bilinguisme non plus aux seuls cadres, mais à lensemble de la population.
Conclusion
Limpératif de promotion des langues vernaculaires eut des effets tangibles sur lintégration des non russes au système soviétique. Des mesures soutenant ces langues dans la propagande détat, par des ressources en termes de postes, mais surtout par des programmes éducatifs massifs pour instruire des populations dans les vernaculaires a permis lémergence progressive dune société alphabétisée dans ces républiques selon des formes très différenciées géographiquement. Face aux demandes des républiques de soutien des langues nationales, les institutions centrales furent certes toujours réticentes, mais elles furent néanmoins soumises aux impératifs de la politique des nationalités tout au cours des années 1920. Le russe omniprésent dans la communication interétatique coexistait avec les langues nationales dominantes dans certaines républiques. Lédification dune élite bilingue capable de servir le nouvel état en russe, de communiquer avec les populations non russophones et de ne pas froisser les sentiments nationaux exprimés dans les années révolutionnaires constituait une priorité.
A la fin des années 1930, la problématique de linclusion des non Russes sétait déplacée. Lexemple de larmée est symptomatique de lévolution des formes prises par leur intégration : la promotion générale des langues vernaculaires et la territorialisation nationale précédèrent la formation dun état spatialement intégré. Ce fut en faisant référence à cette question que Staline décida en 1938 de rendre obligatoire le russe comme matière détudes à lécole. Larmée redevint le lieu de fabrication du nouvel état nation soviétique, gouvernant un espace où chacun pouvait-en se déplaçant-parler à ses concitoyens. Le russe fut replacé au centre de lédification étatique, si le bilinguisme subsista dans les territoires nationaux, lURSS se devait de constituer un espace intégré spatialement et linguistiquement, multilingue mais monolingue dans son fonctionnement central.
Caroline Gauthier
Caroline.Gauthier@EUI.eu
Consensus, différends et obstacles pratiques dans lorganisation de lenseignement primaire en ukrainien et en biélorusse (1920-1927)
Au début des années vingt, lUkraine et la Biélorussie sont des régions avec un fort taux danalphabétisme où lenseignement en ukrainien et en biélorusse sont à létat embryonnaire. Lukrainien et le biélorusse nétaient pas considérés comme des langues à part entière : pour le gouvernement tsariste, elles étaient des dialectes locaux du russe, des patois, et en tant que tels, navaient pas leur place à lécole. Jusquà la révolution de 1917, il nexiste donc pas décole dÉtat ukrainienne ou biélorusse dans lempire. Seules quelques expériences marginales et anecdotiques, rapidement écourtées, ont eu lieu. Pourtant, ces langues sont parlées par une majorité de la population : au recensement de 1897, 72,6 % de la population dUkraine déclarent lukrainien comme langue maternelle et 63,5 % de la population de la province du Nord-Ouest (Biélorussie) déclarent le biélorusse. Les expériences denseignement dans ces langues prennent un nouvel essor entre 1917 et 1920, à linitiative des enseignants locaux, puis le mouvement est progressivement repris en main par le pouvoir communiste au fur et à mesure de son installation dans ces régions (1920-1921) et de la fin de la guerre civile. Une des grandes tâches du communisme est alors de développer léducation de masse dans la langue maternelle des populations. Mais cette entreprise se fait progressivement. Si lalphabétisation des campagnes est considérée comme une priorité dès 1920, dans ces régions périphériques, ce nest finalement quen 1923 que la connection entre la politique scolaire et la politique des nationalités va vraiment permettre à lentreprise de se voir dotée de moyens à grande échelle.
La politique des nationalités soviétique, inaugurée par les gouvernements indépendants aux lendemain de la révolution, est plutôt bien acceptée parmi les populations rurales ukrainophones et biélorussophones. De nombreuses initiatives de créations décoles ukrainiennes et biélorusses sont mises en place dès 1917 et une partie des intellectuels est fortement engagée dans le processus. Néanmoins, des poches de résistances existent en faveur de la langue russe dans les villes, les zones industrielles et au sein des minorités (Russes, Polonais mais aussi juifs et catholiques biélorusses).
Dans le système éducatif soviétique, les enseignants comme le personnel administratif doivent maîtriser à loral et à lécrit la langue de leur république. De plus, ceux qui travaillent dans les écoles des minorités doivent évidemment connaître la langue de la minorité concernée. Les programmes denseignement font la part belle à létude des langues, de la géographie et de lhistoire locales. Néanmoins, la majorité des heures est consacrée au programme commun soviétique, élaboré par le commissariat à lÉducation de la République fédérée de Russie (RSFSR) dès 1921, puis révisé en 1924. Une tension existe donc au cur de lenseignement entre le développement culturel et linguistique local et la création dun corps commun de connaissances soviétique basé sur lidéologie et lhistoire communiste. Ces tensions sont dautant plus fortes que les directives centrales rencontrent sur le terrain des initiatives locales de développement linguistique, prises parfois en dehors de tout contrôle, et les résistances de certaines parties de la population à abandonner le russe. Elles sont aussi freinées par les contraintes fortes en moyens humains et matériels.
Dans le cadre de lécole primaire, le principal défi est la masse. Scolariser tous les enfants ukrainiens et biélorusses dans la langue de leur nationalité représente un nombre colossal denfants à encadrer, mais aussi denseignants à trouver et former, de nouveaux livres à publier, alors même que les gens compétents et maîtrisant lukrainien ou le biélorusse sont très rares. Il y a une difficulté fondamentale à vouloir faire travailler les enseignants dans les langues vernaculaires alors quils ont été formés dans les écoles tsaristes russes. Au-delà de ces difficultés pratiques existent des difficultés politiques. Alors que le centre (Moscou, Kiev, Minsk) promeut ouvertement la politique des nationalités, cette impulsion nest pas toujours relayée aux échelons locaux (provinces, districts), où la priorité est le plus souvent donnée aux fidélités politiques. Ces résistances dune partie des cadres du Parti et de ladministration recoupent les poches de résistances qui existent au sein de la population. Le projet de nationaliser les territoires ukrainien et biélorusse se heurte au multilinguisme de ces régions : en particulier les villes et les zones industrielles largement russophones constituent autant de poches de résistances. Ce phénomène est renforcé par le manque de perspectives quoffre la seule maîtrise des langues ukrainienne et biélorusse. En effet, lenseignement secondaire et supérieur ne bénéficient pas du même volontarisme politique que lenseignement primaire. Un système à deux vitesses se met en place, phénomène qui réduit les perspectives de promotion sociale des enfants maîtrisant mal le russe.
Les enseignants entre une impulsion centrale forte et les réalités locales
Le développement rapide et massif de lenseignement en ukrainien et en biélorusse dans le système scolaire primaire dépend avant tout de la disponibilité en personnel compétent. Ce sont les départements à lInstruction de district (uezd puis rajon) qui ont pour tâche dorganiser le système éducatif local, en contact, dune part, avec les cellules locales du Parti Communiste et, dautre part, avec le commissariat à lÉducation. Leurs fonctions sont multiples : ils doivent établir un lien régulier avec les enseignants répartis sur leur territoire, organiser le passage vers les nouvelles pédagogies et les nouvelles langues denseignement, propager la culture communiste officielle. Cette triple dimension reflète les difficultés rencontrées par ladministration pendant les années vingt. Il existe une contradiction de fond entre deux nécessités, celle dutiliser du personnel enseignant qualifié mais formé sous un autre pouvoir et celle de sassurer de la fidélité politique de ceux qui sont chargés de léducation des jeunes générations. Or cette contradiction nest pas résolue de la même manière au sein du commissariat à lInstruction et au sein des organes locaux du gouvernement.
Au sein des commissariats à lInstruction se trouvent des personnages fortement engagés dans la cause nationale, aussi bien en Biélorussie quen Ukraine. À la tête du commissariat biélorusse, on trouve ainsi, de 1920 à 1926, Usevalad Ihnatuski, ancien ministre de l Éducation au sein du gouvernement de de la République nationale biélorusse (BNR), et rallié aux bolcheviks en 1919. Il est remplacé en février 1926 par son adjoint, Anton Balitski, qui occupe ce poste jusqu en août 1929. Ces deux hommes jouent un rôle primordial dans le développement de la culture biélorusse, en étant à l origine de presque toutes les grandes résolutions à ce sujet. Ihnatuski est l idéologue du Parti sur la question nationale, alors que Balitski est le grand organisateur de lapplication de ces mesures. En Ukraine, ce sont les Borotbisty qui dominent au sein du commissariat à lÉducation. Ils y trouvent là un champ dapplication relativement libre pour développer leurs idées patriotiques ukrainiennes. La principale figure des cinq commissaires qui se succèdent dans les années vingt est celle dOleksandr umskij, en poste de 1924 à 1927 et grand défenseur de lukrainisation étendue à toutes les sphères de la société.
Dès le début des années vingt, les commissariats à lÉducation font leur possible pour rentabiliser le personnel disponible sans vraiment tenir compte de lengagement politique. Une de leurs premières tâches est de recenser les personnes sur lesquelles ils peuvent compter dans la mise en place du nouveau système éducatif. Des mesures sont prises pour recenser les éducateurs et les enseignants de toutes origines et qualifications, de même que toute personne maîtrisant à lécrit le biélorusse ou lukrainien. On comptabilise également le personnel pouvant enseigner dans ces langues. Des enquêtes avec des formulaires standards sont menées sur le travail des instituteurs. De nombreuses personnes déposent également des candidatures spontanées auprès des commissariats à lInstruction. Ces recensements permettent une redistribution des enseignants et du personnel administratif en fonction de leurs capacités. Le personnel le plus qualifié (études supérieures) est mis à la disposition du commissariat pour pouvoir être utilisé efficacement à léchelle de la république, notamment en ce qui concerne la formation des autres enseignants. Au niveau local, les compétences des enseignants les plus expérimentés sont rentabilisées au sein des « écoles dapplication », où lon concentre les moyens matériels, financiers et humains pour obtenir des pôles dexcellence pédagogique devant rayonner sur les autres petites écoles. Pour tous ces postes exigeant de hautes qualifications, le profil politique nest que peu pris en compte. Au contraire, le pragmatisme prévaut et seul le niveau de compétence est pris en compte dans lutilisation de ces pédagogues. Le besoin énorme en enseignants maîtrisant lukrainien et le biélorusse à lécrit force le commissariat à lInstruction à composer avec ce qui existe.
Au niveau des provinces et des districts, le tableau est un peu différent. Les organes locaux du gouvernement (cellules du Parti, comités exécutifs des soviets [Ispolkom], mais également les départements à lÉducation) se méfient fortement du corps enseignant. Les travaux de W. Berelowitch ð et L. E. Holmes sur la RSFSR mettent bien en avant la situation conflictuelle dans laquelle se trouvent les instituteurs, dénoncés à la fois par leurs élèves, leurs collègues et les autorités locales. Les rapports des départements à l Instruction locaux dUkraine et de Biélorussie confirment cette situation. Les renvois ou les mutations géographiques à leur initiative, à celle des Ispolkom ou des cellules locales du Parti Communiste sont courantes. En Ukraine, les conférences de directeurs des départements à lInstruction de province font état de cette méfiance vis-à-vis des enseignants : leur plus grande peur est demployer des éléments contre-révolutionnaires. Cette méfiance se traduit également dans les retards de paiement des salaires des instituteurs, qui ne sont pas considérés comme des priorités budgétaires par les Ispolkom jusquen 1924. De fait, la situation des enseignants est peu enviable, ce qui accroît dautant plus les difficultés à trouver du personnel. Les enseignants les plus engagés dans le développement de lécole nationale sont plus particulièrement placés sous surveillance et font lobjet de brimades. Un des éléments essentiels de ce contrôle des enseignants est le personnage de linstructeur.
Éléments essentiels du système éducatif, les instructeurs servent de lien entre les centres provinciaux et les écoles des villages. Leurs tâches évoluent au fur et à mesure de lamélioration de lorganisation au cours des années vingt. Au début, ils ont un rôle de contrôle et de direction des organes administratifs mis en place à léchelle des districts. Ensuite, à partir de 1923-1924, leur rôle évolue vers un contact direct avec les enseignants, quils doivent conseiller professionnellement et contrôler. Contrairement aux enseignants, ces instructeurs sont choisis principalement en fonction de leur profil politique : leur niveau de qualification reste donc, et pendant longtemps, relativement faible, ce qui nuit à leur crédibilité auprès de ceux quils doivent conseiller pédagogiquement.
Pendant les années 1921-1922, le rôle des instructeurs est surtout denquêter sur les structures existantes dans les campagnes et sur létat de lenseignement dans les districts. À ce stade, on compte environ deux instructeurs par district. Leur tâche est très lourde, car il sagit pour eux de voyager dans les campagnes et de recenser personnel, matériel et structures dans les différentes localités. Selon les rapports, ce travail demande dix à douze mois dactivité. Des problèmes dadéquation du personnel se posent en cours de route. De nombreux instructeurs recrutés sont incapables de mener à bien leur mission : ils manquent dinitiative ou dorganisation, rencontrent des problèmes matériels quils narrivent pas à surmonter (manque de moyens de transports, dangers sur les routes
). Ils sont alors remis à la disposition des départements de district, où ils sont chargés de tâches plus simples.
Cette répartition géographique des instructeurs est utilisée quand les moyens sont encore trop faibles pour faire autrement. Au fur et à mesure que léquipe du département de la province se développe, un autre système se met en place, basé sur une spécialisation des instructeurs en fonction, non pas des types détablissements, mais des domaines de compétences : la petite enfance, la pédagogie scientifique, les arts, léducation physique, lorganisation économique
En pratique, leur rôle est surtout de promouvoir et dexpliquer les programmes et les nouvelles méthodes de travail. Les instructeurs sont ainsi souvent appelés « pédagogues-instructeurs ». Les questions de maîtrise de la langue apparaissent peu dans leurs instructions, alors même que tout le système éducatif est orienté vers ce passage à lukrainien et au biélorusse. Le niveau de leur qualification nest pas toujours à la hauteur de leur tâche. Cela pose problème dans leurs relations avec les enseignants. Ceux-ci considèrent en effet les instructeurs comme inutiles, puisquils sont souvent moins qualifiés queux et nont que peu dexpérience denseignement. Néanmoins, cette vision des choses sestompe à partir de 1923-24. Lors des conférences et congrès organisés au niveau des provinces (gubernija), les principes dorganisation de lappareil sont constamment réexpliqués, des formations spéciales pour ces personnages sont régulièrement organisées, et le système des instructeurs devient assez rapidement efficace. Il nen demeure pas moins que peu de directives sont données aux instructeurs pour évaluer laspect linguistique du travail des enseignants. Ils semblent surtout là pour promouvoir les nouvelles pédagogies socialistes. Ce manque dimplication des inspecteurs de terrain sur la question linguistique est intéressante car elle montre que les administrations locales sintéressent moins aux questions linguistiques que les autorités républicaines centrales. En pratique, cela implique que dans les zones russophones (lest et le sud de lUkraine, les grandes villes comme Kharkov ou Ekaterinoslav, la région de Polack en Biélorussie), de nombreuses écoles dispensent leur enseignement en russe. Lenseignement en ukrainien et en biélorusse se fait, jusque vers 1925, principalement à linitiative des enseignants, et donc de manière très inégale suivant les régions.
Dans le travail quotidien des responsables des départements à lInstruction locaux et des instructeurs, la politique des nationalités semble secondaire. Lévaluation des enseignants se fait ainsi clairement sur leur engagement vis-à-vis du communisme et des nouvelles pédagogies. Par contre, au niveau central, le pragmatisme est premier et les hauts responsables font appel à toutes les personnes compétentes pour réorganiser le système. Il y a donc une certaine autonomie de la base, dont les priorités et les conceptions ne suivent pas forcément le même chemin que celui des centres républicains. Dans le domaine de léducation, les commissariats ukrainien et biélorusse sont en effet fortement impliqués dans la politique des nationalités, mais les départements locaux ne sattachent pas tous aux mêmes priorités. Une grande variabilité régionale existe. Il serait ainsi intéressant de réaliser des études locales sur le personnel administratif et enseignant, ainsi que sur les résultats obtenus dans les écoles concernant les langues denseignement.
Le contenu de lenseignement : formations, programmes et manuels
La qualité de lenseignement est lune des préoccupations majeures de cette période. Il ne sagit pas seulement de changer la langue denseignement, mais de changer également les méthodes pédagogiques. Le niveau général des enseignants est bas, voire même très bas dans certaines régions. Le contenu de lenseignement dépend essentiellement de trois éléments : le niveau de formation des enseignants, le suivi des programmes, lapprovisionnement en manuels. Les autorités tentent dagir sur ces trois leviers.
La principale initiative des commissariats à lInstruction pour améliorer et standardiser le contenu de lenseignement est lorganisation de formations courtes pour les instituteurs, les cours de perepodgotovka. Leur rôle est de développer les connaissances linguistiques, de promouvoir les nouvelles pédagogies et de propager la culture politique communiste officielle.
Les formations durent quelques mois ou quelques semaines. Elles sont destinées à former le plus denseignants possible en un minimum de temps et pour le moindre coût. En effet, les technikums (lycées professionnels) et les instituts (enseignement technique supérieur) sont des structures permanentes relativement lourdes à mettre en place. Progressivement, le commissariat organise au moins un institut pédagogique dans chaque province, ainsi que des écoles pédagogiques secondaires ou supérieure dans les capitales de district et les plus grands centres de sous-district (volost). Mais ce sont les cours de quelques semaines qui sont les plus rapidement installés et organisés, et surtout en Biélorussie, où les moyens humains et matériels font encore plus défaut quen Ukraine. La formule adoptée est la mise en place de cours dété dun mois et demi ou deux pour les instituteurs en poste. À Minsk, différents cours supérieurs dété dune durée de deux mois sont ouverts à partir de 1921, avec des niveaux adaptés au niveau des enseignants : les cours pour les enseignants du secondaire sont dun niveau plus élevé que ceux du primaire. À partir de 1923, ils sont institués annuellement selon une formule de six semaines avec un programme bien défini. Parallèlement, des cours de langue et de civilisation de durées variables (dix mois, un an ou trois ans) sont ouverts pour développer la maîtrise du biélorusse au sein de la population. En Ukraine, les formations dété sont également très développées ; leur institutionnalisation dans les grandes villes de la république date de la fin de 1920. Deux sessions de cinq semaines sont prévues. À partir de 1921, des sessions sont organisées dans tous les districts. Les contraintes organisationnelles sont fortes : il faut trouver localement du personnel dencadrement capable dappliquer les plans détudes, parvenir à concentrer moyens financiers et matériels à lendroit prévu, et, surtout, recenser précisément tous les enseignants du district pour déterminer les éléments à former en priorité. En général, les enseignants les plus qualifiés sont envoyés dans les cours centraux (capitales des républiques ou des grandes provinces) et les enseignants moins bien formés sont gardés dans les cours de district. Laccès à ces formations est facilité pour les enseignants des campagnes par lutilisation de quotas : ils doivent représenter au moins 80 % du nombre total des auditeurs. Ces dispositions reflètent le fait que les écoles de campagnes sont en général moins bien pourvues en enseignants, que ce soit du point de vue quantitatif (beaucoup décoles sont à créer, puisque la majorité de la population y vit) ou qualitatif (les meilleurs enseignants restent dans les villes). Dautre part, il faut souligner que ces formations sont obligatoires pour les instituteurs qui y ont été envoyés, labsentéisme étant assimilé à une faute professionnelle susceptible de sanctions disciplinaires.
Ces cours organisés dans les districts ukrainiens ont pour but de toucher les quatre-vingt-quinze mille enseignants recensés en 1921. Cent cinquante centres de formations sont organisés : soixante-douze dans les capitales de province et les capitales de district, vingt-huit dans les localités où ont déjà eu lieu des cours en 1920 ou bien à côté « décoles dapplication » (écoles servant à mettre au point les innovations pédagogiques). Les cinquante autres cours sont créés de toutes pièces dans les villes qui possédaient auparavant un établissement denseignement secondaire ou une quelconque école spéciale. La localisation de ces cours nest pas anodine : le but est de se servir au maximum des forces pédagogiques locales, déjà utilisées dans les établissements permanents, pour améliorer le niveau. En effet, les formateurs utilisés lors de ces cours sont en général détachés des institutions de formation pédagogique permanentes. Cette tactique du gouvernement ukrainien explique bien limportance que peut avoir le niveau général de développement du système scolaire prérévolutionnaire pour trouver des formateurs qualifiés. Cest la raison pour laquelle la Biélorussie est très pénalisée par labsence complète denseignement supérieur sur son territoire depuis plusieurs siècles. Cela explique en partie les difficultés supplémentaires pour mettre en place un système permanent de formation à léchelle du territoire et le retard moyen de deux ans dans les mesures prises pour lUkraine.
Le développement de ces formations est efficace mais insuffisant pour pallier la qualification très basse des enseignants. Néanmoins, une grande variabilité régionale est encore à noter. Dans le Donbass, la situation est très problématique : un rapport doctobre 1922 parle de 75 % denseignants ayant un niveau primaire, 13 % un niveau secondaire et seulement 12 % ayant fini un institut pédagogique ou une formation universitaire. Dans la région de Vynnyca, létude des dossiers personnels des enseignants révèle un profil un peu meilleur pour la même période: 85 % des enseignants ont reçu une éducation secondaire et 10 % une éducation supérieure. Au total, presque 66 % des instituteurs ont suivi une spécialité en pédagogie. Néanmoins, la majorité na aucune expérience dans lenseignement (52 %) ou seulement quelques mois. Il est intéressant de noter que, quels que soient lâge, la formation initiale ou le nombre dannées dexpérience, une répartition paritaire homme/femme est à peu près respectée. Ces données devraient permettre de nuancer la représentation traditionnelle de lenseignant des années vingt sous les traits dune jeune fille inexpérimentée, poussée là par la nécessité plus que par la vocation et qui ne reste que peu de temps dans lenseignement. En pratique, une grande variabilité régionale est à remarquer, en fonction de lhistorique de la province et du développement économique local. Les rapports des départements à lÉducation du Donbass insistent ainsi sur le fait quils ont du mal à retenir les enseignants qualifiés dans les écoles car ils trouvent de meilleurs postes dans les institutions économiques et les industries, où ils sont mieux payés. Au contraire, dans la région de Vynnyca, où la politique dukrainisation rencontre un engouement général, lécole est beaucoup plus valorisée parmi les intellectuels et les gens éduqués. Ils y voient une opportunité exceptionnelle de développer une école ukrainienne populaire et sinvestissent fortement dans cette construction. Dautres paramètres peuvent également entrer en ligne de compte : la proximité de centres de formation, lattitude plus ou moins conciliante des autorités locales vis-à-vis des enseignants, la capacité et/ou la volonté des Ispolkom de district à payer les salaires des enseignants de manière régulière.
Le problème de la qualification des enseignants est encore compliqué par le niveau de maîtrise de la langue denseignement imposée. Dans la région de Vynnyca, seulement 55 % des enseignants recrutés entre 1920 et 1923 considèrent maîtriser correctement lukrainien. Les autres ne le mentionnent pas dans les langues quils pratiquent, même à un faible niveau. Or, au début des années vingt, tous ces enseignants ont reçu leur formation dans lempire russe, ce qui exclut toute formation en ukrainien ou en biélorusse. Sur cent dossiers mentionnant le lieu des études pour la période 1920-1923, seulement deux citent la Galicie, seul endroit où lukrainien était enseigné. Dans les deux cas, il sagit détudes secondaires. Cela signifie que les enseignants qui disent maîtriser lukrainien lont appris par leurs propres moyens, donc dans des variantes potentiellement différentes et en auto-évaluant leur niveau. Cette situation prévaut également en Biélorussie.
La qualité de lenseignement sen ressent dans les années suivantes car les instituteurs maîtrisent en général mal la langue dans laquelle ils enseignent. Un rapport du Comité méthodologique scientifique du commissariat à lInstruction biélorusse de 1926 présente la liste des erreurs et insuffisances des cours dispensés dans les écoles biélorusses. Il stigmatise lutilisation insuffisante de la langue littéraire et la méconnaissance de son fonctionnement, ainsi que le manque dexigence quant à la correction logique et syntaxique de la langue utilisée par les élèves, à lécrit comme à loral. Les mots ne sont pas utilisés correctement suivant le contexte, les mêmes fautes grammaticales et syntaxiques sont partout rencontrées sans que des corrections ciblées soient faites en classe pour tenter de les éradiquer. Enfin, le document critique lattitude dune petite partie du corps enseignant face à la biélorussisation : étant hostiles au développement de lenseignement en biélorusse, ils nessayent pas dintéresser leurs élèves à cette langue et en restent à une utilisation formelle.
Cette dimension linguistique nest pas résolue au cours des années vingt car les autorités ne prennent pas de mesures à la dimension du problème. À partir de 1925-1926, les cours estivaux pour enseignants sont réorientés plus spécifiquement vers une amélioration des méthodes de travail orales et écrites, mais ils ne prennent que peu en compte les problèmes de langue. Le contenu des formations est désormais beaucoup plus orienté vers léducation civique et politique. Les enseignants apprennent à travailler de manière plus efficace et reçoivent des directives quant à la manière de soutenir les différentes initiatives politiques et sociales du gouvernement. Ils ont des cours sur la théorie du léninisme, des explications sur la politique financière menée dans les villages ou sur le fonctionnement des comités paysans. Les cours de langue, littérature, histoire ou géographie biélorusses et ukrainiennes deviennent minoritaires, aussi bien pour les exercices pratiques que pour les cours théoriques. Le problème de la qualification linguistique des enseignants reste donc un problème majeur jusquà la fin des années vingt. Il se pose avec dautant plus dacuité que lÉtat a bien du mal à pourvoir les écoles en matériel pédagogique approprié (manuels en ukrainien et en biélorusse) et que des programmes adaptés au basculement linguistique ne se mettent en place que très lentement.
En Ukraine et en Biélorussie, les premiers programmes locaux commencent à être élaborés dès 1920-1921. Ils sont mis au point localement (par les départements de district en Biélorussie, par les départements de province en Ukraine) sur la base des programmes russes et des instructions des commissariats à lÉducation républicains. En Ukraine, un programme en ukrainien, le Poradnyk (« le conseiller ») est élaboré au niveau central, mais il est peu utilisé car il est inadapté au niveau des enseignants en ukrainien. Des commissions méthodologiques sont donc formées dans presque tous les départements de province pour élaborer des directives programmatiques. Ces documents ne sont pas obligatoires mais considérés comme des indicateurs auxquels on peut faire subir des changements et que lon peut adapter aux conditions concrètes de travail. En général, ils concernent uniquement les quatre premières années de lécole primaire. Ils comprennent toujours des cours de langue et civilisation ukrainienne ou biélorusse, dans des proportions très importantes, et des activités manuelles et artistiques. La politique et léducation civique ne sont encore que peu présentes. Les écoles de sept ans, quant à elles, travaillent soit selon les programmes prérévolutionnaires russes, soit selon des programmes établis localement dans les écoles par les collectifs denseignants à partir des différents matériaux pédagogiques quils peuvent se procurer.
Les premiers programmes nationaux, élaborés sur la base des programmes russes, commencent à être publiés pour le début de lannée scolaire 1922-1923. Ils distinguent les enseignements par matières, mais avec plus dillustrations et dexercices pratiques que sous lempire. Ces programmes sont très généraux et ne sont pas appliqués partout : les conseils pédagogiques de certaines écoles continuent à élaborer leurs propres plans détudes, introduisant des variantes importantes dans les matières proposées, dans la chronologie détude des différentes langues et dans le nombre dheures de cours proposé pour chaque matière. Les méthodes denseignement sont rénovées par les programmes édités en 1924, qui préconisent lutilisation de lenseignement complexe. Cette méthode est très mal acceptée par le corps enseignant, car elle pose de nombreux problèmes. Pendant la première année, elle nest censée être appliquée que dans les villes et dans quelques écoles expérimentales de campagne. La généralisation est prévue pour lannée scolaire 1925-1926. Cependant, en pratique, lenseignement se fonde sur le contenu des programmes édités mais conserve une séparation entre les différentes matières. Jusquen 1927, certaines écoles continuent à ne pas remplir le programme ou travaillent selon dautres plans détudes.
Parallèlement à lélaboration des programmes, lÉtat entreprend de publier des manuels dans les langues locales et dans celles des minorités. Il sagit dans un premier temps de la réédition dabécédaires existants, puis de nouveaux livres sont progressivement créés et imprimés. Mais, dans un contexte de pénurie matérielle et financière, il existe une rivalité importante entre la production du matériel pédagogique et les éditions de journaux et livres à caractère politique. Les Éditions dÉtat, destinées à centraliser et à diriger toute la production et le commerce des différents types dimprimés, sont créées en Ukraine en 1919 et en Biélorussie en 1920. La création de ces institutions suscite de fortes tensions, prises quelles sont entre les différentes exigences politiques, pédagogiques et linguistiques. Lapprovisionnement des écoles se ressent fortement de ces rivalités.
À leur création, les Éditions dÉtat ukrainiennes sont placées sous la responsabilité du département à lAgitation politique et à la Propagande du Parti. Une note du commissariat à lInstruction se plaint de cette situation car limpression des livres est de ce fait complètement soumise à cette autorité, au lieu dêtre au service de toutes les activités de lÉtat. Le papier, le contrôle des moyens techniques, notamment, sont sous le contrôle exclusif du département à la Propagande. Daprès lauteur de la note, ces éditions ont été créées dans un but économique de centralisation et de gestion des moyens. Mais, dans le contexte de pénurie, elles sont devenues les instruments de la censure, qui prend la décision de trier parmi les livres et les journaux méritant dêtre publiés. Fait aggravant, le département rédactionnel sest octroyé le droit de réaliser ou de refuser les commandes du commissariat en fonction de ses moyens et des autres commandes en cours. Suite à ces discussions, les Éditions dÉtat passent sous le contrôle administratif du commissariat à lInstruction à partir de 1920 mais restent financièrement indépendantes. Le commissariat est à la fois son organe directeur et son principal client. Laction des Éditions dÉtat sétend à léchelle de la république : elles organisent toutes les activités éditoriales, dans la capitale comme dans les provinces, déterminent les échanges avec lextérieur, possèdent une priorité sur lachat du papier et soccupent de louverture de dépôts et de magasins de distribution sur tout le territoire ukrainien. Les organes locaux ne sont pas dépendants du pouvoir régional : ils sont soumis aux directives républicaines. Ils réalisent une partie du plan éditorial central, afin dalléger le travail dimpression fait à Kharkov, et desservent en plus les besoins régionaux particuliers, en fonction des directives des départements de province. Localement, des comptoirs commerciaux sont reliés à des librairies-relais à travers les districts. Leur rôle est de participer à linventaire systématique de tous les livres se trouvant dans la province, de les trier et de les entreposer pour utilisation et, dautre part, dacheminer et de distribuer les livres et les imprimés acheminés depuis le centre.
En Biélorussie, le territoire étant trop petit pour justifier des relais locaux autres que de distribution, il ny a dappareil éditorial quà Minsk. On retrouve les mêmes tensions entre exigences politiques et exigences pédagogiques. Il semble que les activités rédactionnelles soient attribuées au commissariat à lInstruction mais que la réalisation des manuels reste indépendante de sa volonté. Par la suite, certainement avant 1923, les Éditions dÉtat passent sous la houlette du commissariat. Par contre, les activités rédactionnelles sont déjà du ressort de son collège scientifique et littéraire, qui est lorgane du commissariat à lInstruction responsable de la littérature scientifique et pédagogique. Il surveille lécriture des manuels et des livres, la traduction des uvres littéraires et politiques en biélorusse, et décide de lédition des différents livres.
La pénurie en manuels est criante, aussi bien en Ukraine quen Biélorussie. Les rapports des départements locaux à lInstruction insistent tous sur le manque de manuels appropriés. Ce manque se fait dautant plus sentir que les manuels existants sont en majorité des manuels russes. Dans lattente de nouvelles productions par les Éditions dEtat, les commissariats ont malgré tout entrepris de rassembler ceux qui existent déjà. Cest surtout à létranger que se trouvent les sources les plus intéressantes : à Varsovie et à Berlin, à Vilnius pour les livres biélorusses, à Lviv pour les livres ukrainiens. Les réquisitions auprès des opposants politiques permettent également de se procurer nombre de livres. Dautres exemplaires sont envoyés de Moscou ou achetés.
Les livres et manuels ainsi récupérés sont répartis entre les districts, mais leur nombre est cruellement insuffisant et les ouvrages distribués sont ceux qui ne sécoulaient pas sous lancien régime à cause de leur mauvaise qualité. Parallèlement à cette distribution de manuels, des revues et matériels pédagogiques divers sont envoyés dans les bibliothèques ambulantes, créées spécialement par les départements de district pour les instituteurs. Une enquête menée en 1922 dans la province de Minsk permet de se faire une idée sur létat de cette question : chaque école possède en moyenne une soixantaine de livres (entre quarante et quatre-vingts exemplaires), répartis sur une dizaine ou une quinzaine de titres. Tous ces livres sont presque exclusivement en russe, ce qui explique que la majorité des écoles ait un enseignement au moins mixte, sinon complètement en russe. Dans un rapport du mois de février 1922 du département local du district dIgumen, il est rapporté que les écoles sont pourvues à seulement 10 % en manuels biélorusses. On trouve des données comparables pour lUkraine. Les départements des différentes provinces inondent le commissariat de demandes de manuels, mais les réponses sont souvent négatives ou en deçà des attentes. Néanmoins, lUkraine bénéficie dinitiatives prises avant larrivée des bolcheviks : entre 1917 et 1919, cinquante-neuf titres ukrainiens ont été édités. Ce travail préparatoire, couplé aux manuels ukrainiens existants en Galicie, permet au commissariat à lInstruction de disposer dune base documentaire plus riche quen Biélorussie.
Le seul moyen de pourvoir suffisamment les écoles est de développer les éditions, mais ces activités sont constamment entravées par le manque de papier et les besoins politiques en tracts, affiches, billets, livres déducation civique, etc., qui monopolisent les installations. Cest surtout à partir de 1922 que les activités dédition sintensifient. Mais les manuels en ukrainien et biélorusse restent les parents pauvres du système. Ainsi, en 1922, il ny a quun seul manuel ukrainien édité ; en 1923, il y en a sept. Les trois quarts de ces livres sont destinés à lécole élémentaire. En Biélorussie, entre les mois de décembre 1920 et décembre 1921, cinq manuels biélorussiens ont été édités, soit un total de soixante-dix-neuf mille exemplaires. Au mois de juin 1921, le commissariat à lInstruction décide denvoyer un représentant à Berlin pour y faire éditer les manuels nécessaires et vingt millions de roubles sont assignés à cette tâche. La même année, le Conseil des commissaires du peuple (SNK) de Biélorussie organise un concours pour lécriture dun nouveau manuel de biélorusse et propose des bourses pour aider les écrivains et les scientifiques. En 1922, différentes institutions se mobilisent pour débloquer des moyens financiers et, au mois de mars, une coopérative dédition (« Renaissance ») est créée. Cela permet de compter, vers le mois de juin, sur cent cinquante mille nouveaux exemplaires. 1922-1923 est ainsi la première année scolaire où les écoles sont un tant soit peu pourvues en manuels biélorusses. Parmi les manuels les plus répandus, on trouve notamment La Langue maternelle et la Grammaire pour les écoles de Losik, qui font lobjet dune distribution à grande échelle en 1923.
Malgré les efforts éditoriaux, la pénurie de manuels ukrainiens et biélorusses est majeure jusquen 1926, ce qui force nombre décoles à travailler en russe. Dailleurs, parmi les manuels recommandés aux instituteurs, ceux-ci tiennent une place excessivement importante : toutes les matières scientifiques (physique, chimie, botanique, biologie
), les manuels dhistoire, de géographie générale et de sciences sociales sont exclusivement en russe. Il y a obligation de faire appel au russe pour les manuels de littérature et les recueils de lecture des dernières classes (années 5 à 7). Or les seuls livres nouvellement écrits ne concernent que les petites classes et nabordent que létude du biélorusse ou de lukrainien ce qui ne pallie pas ces insuffisances. Mais ce problème est excessivement difficile à résoudre, car il faut non seulement trouver les personnes capables de créer les manuels pour toutes les classes et dans toutes les matières, mais également disposer de fonds et de matériel pour les éditer. Ainsi, le basculement linguistique complet des manuels du primaire ne sera pas résolu avant la fin des années vingt.
Les résistances de la population
Le modèle prôné par les autorités dans le cadre de la politique des nationalités ne convient pas à tout le monde. Des poches de résistance significatives se manifestent, aussi bien en Ukraine quen Biélorussie. Les questions linguistiques se mêlent aux questions identitaires, économiques et religieuses, selon des schémas de pensée qui se recoupent et sopposent. Les principaux exemples de résistance à la scolarisation en ukrainien et en biélorusse se trouvent dans les milieux ouvriers et/ou urbains, où la population est russophone. On rencontre dans ces milieux une réticence à la fois des enseignants à travailler dans une autre langue que le russe, mais également des parents délèves à scolariser leurs enfants dans les nouvelles langues denseignement.
En Ukraine, une des premières poches de résistance se trouve parmi la population ouvrière des industries et des manufactures, où les Ukrainiens sont minoritaires et sassimilent à la majorité russophone. Le recensement de 1926 indique que 54,6 % des ouvriers sont Ukrainiens tous secteurs confondus, mais qu'ils sont seulement 37% dans les secteurs de la construction, 41,5% dans celui de l'artisanat et 43% dans l'industrie et la manufacture. Léchec de lukrainisation du prolétariat est montré par les résultats dun recensement mené en 1926 parmi les syndicats professionnels. Si les Ukrainiens représentent 42 % des membres des syndicats de lindustrie, seulement 22 % des membres peuvent suivre une conversation en ukrainien ou le lire, et 17 % peuvent lécrire. Cette situation a des répercussions sur la mise en place de la politique scolaire puisque les parents délèves sinscrivent eux-mêmes dans ces logiques linguistiques. Dautre part, les enseignants des petites écoles primaires et les administrateurs des départements à lÉducation de district (rajon) étant en majorité recrutés localement, le personnel chargé de mettre en place la politique linguistique est lui-même marqué par la prédominance du russe. Ce problème se pose principalement dans les grandes villes, que ce soit en Ukraine ou en Biélorussie.
En Biélorussie, un rapport du commissariat à lInstruction du mois de mai 1925 mentionne que, dans les territoires nouvellement adjoints à la république, les enseignants des villes adoptent une attitude passive, voire hostile, à la biélorussisation de leurs écoles. Élevés dans la culture russe, ils accueillent en général le passage au biélorusse comme une contrainte inévitable, quils se doivent dappliquer de façon formelle : sils parlent en biélorusse à lécole, ils reviennent très souvent à la langue russe en dehors du cadre de leur travail. Non seulement cette attitude ne leur permet pas daméliorer leur maîtrise de la langue, mais elle produit également un effet négatif sur les enfants, qui ne sont pas amenés à respecter la langue biélorusse et à lutiliser au quotidien. Dautres rapports mentionnent que les parents demandent souvent à scolariser leurs enfants dans des écoles russes ou dissimulent la nationalité de leurs enfants. Mais les autorités locales sont rarement conciliantes. Il arrive donc que les enfants préparent leurs leçons en russe mais doivent répondre en biélorusse quand ils sont en classe. Pour développer lutilisation du biélorusse, les autorités préconisent le développement du travail parascolaire, théâtre, clubs et, surtout, littérature enfantine
Mais ce type de livres nest édité quen très petite quantité, ce qui en rend lefficacité anecdotique à cette époque.
En 1925, le cas particulier dune école refusant absolument le biélorusse a fait couler beaucoup dencre au sein des institutions du commissariat à lInstruction et au sein du Parti : il sagit de dune des écoles des chemins de fer de sept ans de Zlobin. Apparemment, les parents des enfants de cette école étaient profondément hostiles à la biélorussisation de lécole. Cette opposition a suscité de vifs débats au sein des organisations locales du parti communiste, et une commission spéciale a été créée pour étudier la situation. Lors de la réunion du 6 décembre 1925 du bureau du parti communiste du district de Bobrujsk (Babrujsk), il a été rapporté que les parents préféraient que leurs enfants étudient en russe car, étant amenés à voyager de par leur travail, cette langue leur serait plus utile. La faute était également rejetée sur le directeur de lécole. Plusieurs mesures ont été prises pour tenter daméliorer la situation. Tout dabord, des campagnes dexplication ont été menées au sein de la population locale. Ensuite, le directeur de lécole a été remplacé par un partisan convaincu de la biélorussisation. Enfin, une école russe a été ouverte parallèlement pour y scolariser les enfants de nationalité russe. Du côté du commissariat à lInstruction, la responsabilité de cet échec a été reportée, sans plus de précisions, sur « les éléments russificateurs locaux ». La manière dont le passage au biélorusse a été appliqué, sans campagne dinformation préalable et sans explications, est également fustigée. Pour pacifier la situation, il a été décidé dintroduire exceptionnellement le russe comme matière obligatoire à partir de la 2e année et, à lavenir, daccorder une plus grande attention à la biélorussisation des écoles des chemins de fer.
Toujours dans le milieu des cheminots, mais en Ukraine, il est intéressant de comparer ce cas biélorusse avec un discours prononcé en juillet 1926 par le syndicat des cheminots sur lavancement de lukrainisation de cette branche. Il savère que 70 % du personnel est ukrainien, mais que seuls 36 % parlent en ukrainien, 33 % le lisent et 29 % lécrivent. Quant au travail de secrétariat, 26 % du personnel le mène en ukrainien, 66 % en russe et 8 % dans un mélange des deux langues. On se retrouve donc en présence dun milieu majoritairement russophone pour lequel la scolarisation en langue « maternelle » ukrainienne na que peu de sens. Par contre, du point de vue des stratégies sociales et professionnelles, le russe apparaît comme un vecteur de promotion sociale, car il faut bien rapprocher ces résistances à lukrainisation du milieu des cheminots du fait que lécole en biélorusse ou en ukrainien pose problème aux élèves qui envisagent de continuer des études dans lenseignement supérieur.
En effet, la population se trouve confrontée à un problème de débouchés après une scolarisation dans les écoles ukrainiennes ou biélorusses. Si lenseignement primaire a réussi la transition vers les nouvelles langues, ce nest pas du tout le cas dans lenseignement supérieur, et qui plus est dans les filières économiques et techniques. Le russe reste également indispensable et prédominant dans les administrations économiques de lUnion. Ainsi, une véritable dichotomie se met en place entre, dune part, les domaines culturels, et, dautre part, les domaines économiques et techniques. Tout ce qui relève des affaires culturelles (filières universitaires, administrations
) est en général favorable à la politique des nationalités et les langues ukrainienne et biélorusse y font des progrès conséquents. À lopposé, le russe reste hégémonique dans les filières économiques et techniques de lenseignement supérieur, les administrations économiques des républiques ou de lUnion (komsomols, syndicats, institutions économiques
) ; lukrainisation et la biélorussisation y rencontrent une résistance passive, voire active de la part des personnels en place.
Parallèlement, il existe des résistances politiques locales à la politique des nationalités de la part des responsables communistes. Ce type de résistances se rencontre surtout dans les parties orientales de lUkraine et dans les régions ukrainophones limitrophes de Russie. Ainsi, un discours du conseil à lInstruction de nationalités non russes du commissariat à lInstruction de RSFSR, daté de mai 1925, parle des problèmes que rencontre lukrainisation dans la région du Nord Caucase (Kuban), où vit une forte concentration dUkrainiens. Le rapporteur souligne que bien quil y ait une forte population ukrainienne dans de nombreuses zones de la région, et quelle parle au quotidien en ukrainien, ni le Parti ni ladministration ne cherchent à développer lukrainisation, que cela soit par une absence totale de directives sur le sujet ce qui laisse alors le travail dukrainisation à la seule initiative des enseignants ou par une hostilité ouverte à cette politique et une répression des initiatives de la population. Ainsi, lors des rassemblements, les paysans réclament souvent des discours en ukrainien alors que les communistes présents dénoncent cette langue. Parfois, les enseignants des écoles ukrainiennes sont menacés et arrêtés, comme cet instituteur nouvellement formé dans un technikum pédagogique et envoyé par ladministration pour tenir une école ukrainienne qui se retrouve démis de son poste, puis envoyé en prison après avoir récité un poème de `ev
enko en public. Ce type de résistances de la part des membres de base du Parti ou des responsables des sections locales est fortement combattu par les autorités républicaines centrales.
Des résistances existent également au sein des minorités. Les deux principaux cas sont les juifs et les catholiques et tous deux ont été largement discutés au sein des instances du Parti Communiste.
Les membres de la petite bourgeoisie juive recherchent un enseignement en russe. Le pourcentage décoles fonctionnant en yiddish est nettement inférieur au pourcentage de la population de nationalité juive. Les écoles de sept ans, notamment, représentent à peine 20 % du nombre total détablissements juifs de Biélorussie. Or dans les villes, où réside la grande majorité de la population juive, on ne trouve presque exclusivement que des écoles de ce type, les écoles de quatre ans étant situées essentiellement dans les campagnes. Différents rapports de départements à lInstruction de Biélorussie mentionnent que cela est dû en grande partie au choix des parents, qui sefforcent déduquer leurs enfants en russe plutôt quen yiddish. Face à ce désir dintégration à la majorité, la langue maternelle étant alors considérée comme un handicap, le comportement adopté par les autorités semble assez tolérant au vu des résultats dans la création des écoles juives.
Au contraire, lattitude est moins conciliante dans le cas des biélorusses catholiques qui cherchent à scolariser leurs enfants en polonais. Des écoles polonaises sont ouvertes au sein des villages de biélorusses catholiques dès 1917. Dès la fin de la guerre civile, les départements à lInstruction interviennent. En 1921, des instructeurs polonais et biélorusses sont envoyés sur place pour décider, en accord avec les populations, de la langue denseignement. Si lécole scolarise une majorité délèves biélorusses, elle doit fonctionner en biélorusse mais conserver le polonais comme matière obligatoire ; si elle est à majorité polonaise, lenseignement doit alors se faire en polonais, le biélorusse étant de toute façon obligatoire. En 1924, une lettre du comité central du parti communiste de Biélorussie confirme cette attitude. Pourtant, à moyen terme, cest la disparition de lenseignement en polonais chez les catholiques qui est recherchée. En 1928, le Comité central du parti communiste examine la question et se satisfait des résultats obtenus, aussi bien dans le domaine de la lutte contre le cléricalisme que dans celui de la soviétisation des biélorusses catholiques. De nouvelles résolutions sont donc prises pour aller plus loin dans la lutte contre linfluence polonaise. On commence par vérifier une nouvelle fois la proportion des élèves polonais dans les régions où cette nationalité est minoritaire daprès le recensement de 1926. Dans les écoles scolarisant moins de quinze enfants polonais et où la population nest pas complètement hostile à cette mesure, lenseignement du polonais devient une matière optionnelle. Dans les écoles uniquement biélorusses, les cours de polonais sont progressivement supprimés, toujours en accord avec la population. Ils sont conservés, par exemple, en matière optionnelle dans les seules grandes classes.
Conclusion
Que ce soit au sein des populations minoritaires ou des populations majoritaires, le rejet de léducation dans la langue maternelle relève essentiellement de deux attitudes différentes. Il peut sagir dun désir de se fondre dans la majorité en rejetant ou en cantonnant sa langue maternelle à la sphère privée. Celle-ci est alors assimilée à un handicap dans la vie sociale : cest le cas des parents juifs, mais également de certains paysans biélorusses ou des parents délèves cheminots. Mais il peut sagir également de la volonté inverse daffirmer son particularisme culturel au sein dune nation dans laquelle tout le monde ne se reconnaît pas : cest le cas de lintelligentsia des villes et des ouvriers russifiés, ainsi que des biélorusses catholiques.
Avec la mise en place de la politique des nationalités, de nouvelles identifications se sont crées autour de lukrainien et du biélorusse, qui gagnent un statut à part entière de langue de la sphère publique. Néanmoins, il faut bien différencier la connaissance passive de ces deux langues, qui peut aller de pair avec lidée que le locuteur se fait de sa nationalité, de leur utilisation active, qui est plus circonstanciée. Le passage à lécrit, notamment, est problématique. Une alphabétisation dans les langues vernaculaires suppose une normalisation de celles-ci au détriment des variantes régionales, ce qui peut les rendre étrangères aux yeux de ceux qui sen servent quotidiennement. Au niveau du choix des familles, des logiques identitaires différentes existent suivant les milieux (ouvriers contre paysans, intelligentsia littéraire contre intelligentsia ouvrière, institutions locales contre institutions de lUnion
), mais dautres nuances sont également à apporter, notamment autour des questions religieuses (les catholiques et le polonais) ou dintégration sociale (le choix du russe par les parents juifs).
Du point de vue du commissariat à lInstruction, les enjeux majeurs de lépoque sont, dune part, le contrôle des enseignants pour éviter que la politique linguistique ne devienne le prétexte au développement dun nationalisme et, dautre part, lamélioration de la qualité de lenseignement à travers la formation des enseignants et le développement des éditions en ukrainien et biélorusse. Pendant les années vingt, le niveau de qualification des enseignants augmente mais la maîtrise de la langue denseignement reste problématique. Les enseignants ne sont pas opposés à lukrainisation/biélorussisation mais ils ne simpliquent pas beaucoup dans cet aspect de leur enseignement. La surcharge de travail que représente ce changement linguistique est mal acceptée. Au niveau des départements locaux, de fortes variations régionales persistent sur la mise en pratique de la politique des nationalités. Si les régions centrales et occidentales dUkraine (provinces de Kiev, de Vynnyca) et de Biélorussie (province de Minsk) obtiennent des résultats probants à tous les niveaux de la société et de ladministration, les régions de lest et du sud de lUkraine (Kharkov, Odessa, Ekaterinoslav) et du nord-est de la Biélorussie (Po'lack) continuent à utiliser largement le russe. Jusquen 1927, la volonté du centre à surmonter ces difficultés et résistances locales est forte, mais le retournement lié à laffaire umskij en 1927 marque le pas de ce volontarisme en réveillant les inquiétudes des membres du Parti quant au développement des idées nationalistes dans la société. Les répressions des années trente touchent ensuite beaucoup dinstituteurs et de pédagogues engagés dans lukrainisation et la biélorussisation, ce qui nuit au développement de lenseignement dans ces langues vernaculaires et contribue à les marginaliser dans la société. Néanmoins, lélan perdure, dans les campagnes surtout, et lenseignement des langues ukrainienne et biélorusse est maintenu dans les écoles primaires pendant toute la période soviétique.
Grégory Dufaud
Collège universitaire français de Moscou, gregorydufaud@gmail.com
Une langue minoritaire élevée en langue dÉtat :
le tatar en Crimée soviétique
(1921-1941)
« La question nationale en Crimée, cest une question avant tout tatare. »
Krasnyj Krym, 7 novembre 1921
Avec linstauration de la République socialiste soviétique autonome (RSSA) de Crimée, le 18 octobre 1921, puis la promulgation de sa Constitution, le 10 novembre, le tatar devient langue dÉtat au même titre que le russe. Loctroi du statut de république autonome et lélévation du tatar étaient réclamés par les élites tatares depuis la conquête de la presquîle par les bolcheviks à lautomne 1920. Alors que langue et territoire sont considérés par la direction du Parti comme des attributs essentiels de la nationalité, ces concessions lui permettent de montrer toute lattention accordée à une minorité dont les porte-parole sont parvenus, grâce à laide du leader musulman Mirsaid Sultan-Galiev, à imposer la prééminence sur les autres populations péninsulaires, russe, ukrainienne, allemande, juive, ou grecque. La « tatarisation » (tatarizacija) de la république décidée, une commission est créée puis une ordonnance promulguée le 10 février 1922.
Ce texte de loi exige que tous les documents administratifs, les textes de lois, les supports dinformation soient rédigés en tatar. À cette fin, des traducteurs et des « stagiaires » (praktikanty) doivent être introduits à tous les échelons de lÉtat et les administrations approvisionnées en fournitures (tampons, papier à en-tête, etc.). Jamais, le choix de la langue na fait lobjet de discussions ou de débats. Lidiome composé à la fin du XIXe siècle par Ismail Gaspirali, à partir du turc oghuz et du dialecte de la région de Bah
isaraj, utilisé dans son journal Terd~uman [L Interprète], fait consensus et s impose de lui-même. À l époque, ce réformiste voulait susciter l éveil de la conscience « nationale » des Turcs musulmans de Russie autour dune culture rénovée dont le point de départ devait être lunification linguistique. À lheure de la fragmentation de la communauté islamique, la langue forgée par Gaspirali incarne désormais pour les élites criméo-tatares la spécificité de leur communauté, distincte des Tatars de Kazan ou de Sibérie.
La tatarisation sinscrit dans une série de décisions qui visent la communauté tatare dès lautomne 1920 : loctroi dun bureau tatar (tatbjuro) au sein du Parti, la publication dimprimés en langue vernaculaire et la création dun réseau décoles tatares, conformément au décret de 1918 qui garantit à chacun un enseignement dans sa langue maternelle. Toutes ces mesures visent tout autant à se concilier la population indigène quà étendre lemprise sur celle-ci. Si elles relèvent dune nécessité de gouvernement local, elles constituent pour une partie dentre elles le préalable à la formation dune « haute culture » tatare de Crimée indispensable à lavènement dun ordre industriel soviétique. Elles supposent lexistence de locuteurs qui maîtrisent un idiome standardisé dont ils peuvent assurer la circulation à léchelle de la péninsule. À lautomne 1924, une conférence constate la nécessité dimposer celui-ci sur les dialectes locaux.
Cet article entend retracer lhistoire de la politique linguistique déployée au cours de lentre-deux-guerres au profit des Tatars de Crimée en réponse aux orientations confirmées en 1923 par deux résolutions sur la politique des nationalités, prises à loccasion du XIIe Congrès du Parti puis lors de la IVe conférence du Comité central. Lattention portera peu sur les aspects strictement linguistiques, même si la langue fut soumise à des remaniements. Ainsi le Tatar de Crimée évolua en fonction des réformes de lalphabet, communes à lensemble des langues turques de lUnion. Les questions dorthographe et de terminologie furent discutées lors de conférences-ateliers, où certains choix faits par Gaspirali furent dénoncés sous prétexte de panturquisme au profit dune langue réorientée vers le dialecte des montagnes, considéré comme plus authentiquement soviétique.
Les réformes de lécriture ou de la terminologie sont néanmoins abordées dans cet article à travers leur impact sur les principales dispositions mises en uvre par les autorités : lélaboration dune administration bilingue, la mise en place dun enseignement universel en tatar et lentreprise de construction culturelle autour du tatar. Ces trois aspects sont successivement présentés de façon à articuler les différents volets de la politique linguistique conduite en faveur des Tatars par une république territoriale qui dut composer avec une grande marqueterie nationale, tout en étant elle-même intégrée dans la république fédérative de Russie (RSFSR). En montrant les résistances, lambiguïté des dispositions ou la manière dont celles-ci purent gêner des projets prioritaires, tels la construction administrative ou le programme économique, il sagit de donner à voir les impasses dune politique volontariste et, ainsi, de montrer la place réelle du russe dans la RSSA.
Édifier une administration bilingue
Afin de construire le bilinguisme dÉtat, le Comité exécutif central (CIK) et le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom, SNK) prirent le 28 août 1923 une résolution qui, par le biais dune série de propositions, visait « au progrès de lordonnance du CIK et du SNK du 10 février 1922 ». Les institutions devaient en effet pouvoir communiquer entre elles et avec la population en russe et en tatar grâce à un personnel polyglotte et des moyens matériels adaptés. Un collège de traducteurs attaché à la commission de tatarisation fut ainsi créé pour permettre « à la population tatare duser activement de son droit de déclaration dans sa langue maternelle ». Mais les employés firent tout autant défaut que les instruments de travail, plusieurs districts (rajony) manquant ou nayant aucune machine à écrire en tatar. En outre, certaines administrations continuèrent à utiliser le russe, car elles étaient étroitement liées à la Russie, à lexemple de la section régionale des finances. Ces éléments se combinèrent avec la géographie des Russes (urbains) et des Tatars (ruraux) pour cantonner cette politique en faveur du Tatar au niveau des soviets ruraux (selsovety).
En juin 1924, le Comité exécutif central panrusse (VCIK) exigea que le nécessaire soit fait pour que, dans toute la RSFSR, les administrations utilisent les langues nationales. En Crimée, la tatarisation devait concerner en priorité quatre districts : ceux de Yalta, Bah
isaraj, Karasubazar et Sudak, la population tatare étant majoritaire dans les trois derniers. En 1925, le CIK de Crimée répète aux comités exécutifs de ces districts (RIK) qu ils étaient dans lobligation de tatariser leur appareil, en commençant par les chancelleries de façon à pouvoir échanger avec les autres institutions locales. Tout défaut de communication altérait le fonctionnement républicain et sapait la portée symbolique de la tatarisation. Lenjeu était dune importance telle que le CIK criméen sortit un nouveau texte pour sassurer du bon déroulement de lopération. Cependant, le passage au tatar ne se fit que lentement en raison des réticences de certaines administrations : par exemple, le RIK de Yalta estima quil ny avait pas lieu de convertir sa chancellerie puisque les Tatars étaient peu nombreux à Yalta.
Nonobstant les résistances, les autorités centrales péninsulaires sefforcèrent dintroduire des locuteurs compétents grâce à deux méthodes : l« apprentissage » (praktikantstvo) et les formations de courte durée. Lapprentissage était soutenu par le VCIK par lintermédiaire dun décret de 1924 qui autorisait les républiques à accroître le nombre de leurs employés pour accueillir des stagiaires. Dans la péninsule, puisquaucun institut ne formait des administrateurs locaux, les apprentis apprenaient sur le tas. En 1926, le Commissariat des finances disposait de huit praktikanty qui circulaient entre plusieurs postes à différents échelons. Lorganisation de formations courtes revenait, quant à elle, aux divers organismes péninsulaires. Elles visaient à fournir rapidement les aptitudes indispensables à lexercice convenable dune fonction. Entre 1925 et 1927, le CIK de Crimée forma cent treize présidents et secrétaires de soviets ruraux, ainsi que cinquante-trois personnes pour le Commissariat à linspection paysanne et ouvrière.
En juillet 1926, le CIK de Crimée fut obligé de constater que la tatarisation ne concernait encore quun nombre limité de selsovety. Ordre fut à nouveau donné de hâter leur conversion. Mais là où la conversion des secrétariats au tatar nétait pas considérée possible, il suffisait deffectuer un passage partiel. Linjonction était ainsi relativisée en fonction de lenvironnement social. En rendant possible le fait denfreindre temporairement la règle de la tatarisation, le CIK ménageait ainsi une transition plus douce vers cette dernière et diminuait les risques de frictions avec ses antennes locales. Rares étaient en effet les régions qui pouvaient se vanter de bons résultats en 1926. Seul le comité de Bah
isaraj put annoncer, en août, « que 30 des 31 sel sovety tatars, sur un total de 43, utilisent la langue maternelle pour travailler ».
Si plus de la moitié des cent trente-quatre soviets ruraux à tatariser ne l étaient pas encore, le nombre des soviets fonctionnant en tatar progressait, bien quil subsista « de sérieux défauts tant du point de vue du choix de lorigine de classe des nationaux introduits dans le travail dappareil que dans le passage des administrations à la langue maternelle, en particulier dans les soviets, dans les organes judiciaires, etc. ». Ce furent dans les régions de Kertch, Sudak, Bah
isaraj et Feodosija que la mesure fut la mieux appliquée, au contraire de celles de Simféropol, Evpatorija et Karasubazar où les résultats étaient médiocres. En 1928, plus de la moitié des sel sovety étaient convertie. Mais les chiffres cachaient mal une réalité sur laquelle le président dune commission du VCIK dinspection de la RSSA criméenne portait un regard sévère, il rapportait que les règlements et les avis dimposition étaient partout écrits en russe. Les statistiques dissimulaient donc lévidence, à savoir que les pratiques administratives ordinaires fonctionnaient pour lessentiel en russe, la lingua franca de la RSFSR.
En 1928, les dirigeants péninsulaires ne sont donc pas parvenus à édifier un espace républicain avec deux langues, malgré les statistiques en augmentation. Les multiples textes limitaient et réorientaient les décisions vers les rajony et les selsovety. La situation criméenne nétait pas exceptionnelle, à cette époque, en Union soviétique, puisquelle était partagée par lensemble des républiques dites orientales, à limage du Turkménistan où aucune des institutions centrales nutilisait le turkmène : seules les instances locales le faisaient. À partir de ce constat, des responsables russes senhardirent alors, à la fin des années vingt, à proposer une russification complète des administrations. Mais Staline mit fin à leurs velléités : pour lui, il était hors de question de revenir sur lune des principales orientations de la politique des nationalités.
En Crimée, la politique linguistique connut cependant un infléchissement en lien avec le redécoupage du lacis administratif au cours des années vingt. Dans la péninsule, dix districts et trois cent dix-huit conseils soviets ruraux furent dabord créés, qui navaient pas le contenu national quils acquirent à partir de 1925 où la division territoriale sappuya sur le principe « dune seule nationalité homogène par conseil soviet rural ». Ce choix se traduisit alors par une démultiplication des selsovety nationaux, de trois cent cinquante à quatre cent quarante en 1937, et des rajony nationaux, qui passèrent de dix à vingt-cinq : quinze russes, huit tatars, un juif et un allemand. La définition personnelle de la nationalité dut ainsi correspondre à sa définition territoriale. Mais ce dessein supposait, dune part, que chaque individu puisse sexprimer dans sa langue lors de ses contacts avec lÉtat, dautre part, que lutilisation du tatar fût cantonnée aux seules administrations des circonscriptions définies comme telles.
Le développement des circonscriptions nationales amena les dirigeants péninsulaires à sinterroger sur le statut du tatar et du russe. Une controverse souvrit sur ce point lors du Ve Congrès des soviets, au début davril 1927, et se prolongea deux semaines plus tard pendant une réunion du Comité régional (obkom) et de la Commission de contrôle. Les discussions firent ressortir une différence de point de vue qui révèlait un clivage national. Si les Tatars militaient pour que la Constitution subsistât en létat, les autres dirigeants du Parti désiraient la modifier pour garantir lusage de toutes les langues péninsulaires. À lissue des débats, la formule choisie reprit celle quavait proposée le Congrès des soviets : « Les langues usuelles (ob]eupotrebitel nij) dans les institutions étatiques et sociales de la RSSA de Crimée sont le russe et le tatar avec le droit pour toutes les autres nationalités d utiliser leur langue maternelle. » Le russe et le tatar passèrent donc d idiomes d État à langues usuelles tout en conservant un rang éminent vis-à-vis des autres parlers péninsulaires, lallemand, le yiddish ou le polonais. Cet amendement eut une conséquence importante : il institua une marqueterie linguistique qui nobligeait, en principe, personne à comprendre un individu appartenant à une communauté rurale voisine.
Dans le prolongement de cette révision constitutionnelle, lenvergure de la tatarisation fut limitée par le biais de lordonnance du 25 juillet 1929. Portant sur « le passage au tatar des secrétariats des administrations et des organisations dans les rajony et les localités où la population tatare est majoritaire », celle-ci restreignait à quelques circonscriptions le champ dapplication du texte de février 1922. À lheure de la latinisation de lalphabet des langues turques, ce texte marqua labandon dune indigénisation linguistique étendue à toute la république. Il établissait la prééminence du russe en tant que langue de communication : le cas échéant, cétait lui qui devait servir à la coordination des institutions. Lemploi du tatar est réservé au niveau local ou aux échanges avec des administrations particulières qui étaient sommées dutiliser les caractères latins. Afin de sassurer que le personnel puisse bien sexprimer en tatar, les individus les plus faibles ou les plus hésitants devaient passer un examen de compétence.
En aucun cas, en effet, la restriction de la tatarisation ne devait être synonyme daltération, dans la mesure où la latinisation était vue comme un progrès social. Celle-ci était obligatoire dans tous les territoires turcs de la RSFSR depuis un décret du VCIK et du Sovnarkom doctobre 1928 qui avait validé les résolutions du congrès turcologique de 1926, mesures ensuite promues par le Comité central de toute lUnion pour le Nouvel Alphabet turc (VCK NTA). Selon le turcologue Bekir oban-Zade, la latinisation permettait de lutter contre le retard de la société tatare en lui donnant accès aux avancées occidentales et facilitait la propagation révolutionnaire en Orient, en particulier en Turquie où l alphabet avait récemment été converti. Incidemment, la latinisation participait de lentreprise soviétique de décolonisation par le rejet du cyrillique, assimilé à la culture et à limpérialisme russes. En ce sens, lordonnance du 25 juillet 1929 possédait une forte charge symbolique et véhiculait une profusion de sens que la pratique bureaucratique devait communiquer à chacun au quotidien. Néanmoins, ce texte suscita des complications qui freinèrent certainement la conversion des secrétariats.
De manière concrète, la latinisation fut une opération technique exigeant que tout imprimé en tatar soit rédigé en caractères latins. Dans la péninsule, sa mise en uvre fut localement supervisée par le Comité criméen pour le Nouvel Alphabet turc (KK NTA), dont la naissance en juillet 1927 suivait de près celle du VCK NTA auquel il était rattaché. Laction du KK NTA était secondée par la Société des amis pour le Nouvel Alphabet Turc dont les premières cellules furent fondées en 1928. Lun et lautre sefforçaient dexpliquer au plus grand nombre la signification de la latinisation afin datténuer la violence symbolique et sociale quelle représentait, accentuée par les délais très courts accordés pour la conversion des signes linguistiques. Dans ladministration, les institutions eurent à peine quelques mois pour la réaliser. Mais ce calendrier postulait des capacités financières, matérielles et humaines qui étaient inexistantes ou presque. Aussi celui-ci ne fut pas tenu.
En avril 1930, le tatar a alors « été introduit non seulement avec du retard dans les unités nationales, voire na été utilisé ni provisoirement ni partiellement dans la communication postale la plus rapide et dans dautres domaines de certains selsovety et rajony ». La faute en revenait aux administrations centrales et aux comités exécutifs régionaux qui ne sétaient guère investis pour mettre en uvre le décret de 1929 sur lemploi du tatar par les administrations. Plusieurs institutions navaient ainsi rien engagé dans ce sens. En outre, ni les présidents ni les employés de selsovety ne maîtrisaient le nouvel alphabet. La tatarisation traîna donc, avec des retards parfois vertigineux, comme dans le rajon de Balaklava où plusieurs administrations nutilisaient toujours pas le nouvel alphabet au printemps 1931. Dans plusieurs districts, la tatarisation fut même sapée, le russe y recouvrant une réelle importance, comme dans les rajony de Sébastopol, de Yalta, de Feodosija et de Kertch.
Pour remédier à la situation, le CIK prit diverses dispositions. Il fit préparer un recueil législatif, éditer les règlements des selsovety et traduire les ouvrages de référence, le tout en tatar et en allemand ; les textes de loi furent vulgarisés par le biais dun bulletin hebdomadaire publié, quant à lui, en tatar et en russe. Les autres mesures concernaient les aspects plus logistiques. Trente-deux dactylographes furent expédiés dans les rajony, où certains se heurtèrent à la faiblesse du parc de machines à écrire, au nombre de trente-trois pour toute la Crimée en mars 1930. Sans outil de travail, ces dactylos se retrouvèrent sans activité, comme à Yalta pour lune des deux personnes missionnées au RIK. Pourtant, « dans certaines institutions, les machines à écrire à caractères latins ne sont pas suffisamment utilisées ». Cent vingt-cinq sténos et quatre-vingts secrétaires supplémentaires furent formés, afin de faciliter la conversion des chancelleries au tatar. Cette tournure sous-entendait que lemploi en serait dorénavant répandu. Mais cette insinuation fut démentie par ailleurs.
En avril 1932, le CIK reconnut que « les secrétariats ne sont pas partout menés en langue indigène ». Le tatar était certes utilisé dans ladministration, mais seulement à loral. À lécrit, le russe dominait, en particulier au sein des services fédéraux ou des structures économiques et de crédit. La latinisation a sûrement contribué à cet insuccès. Néanmoins, létat des choses dans les circonscriptions des autres communautés criméennes en relativise le poids. Dans celles-ci, la situation était pire : bien que certains responsables essayèrent de le dissimuler, presque aucune des institutions ne fonctionnait dans lidiome de la minorité titulaire. Le semi-échec de lindigénisation dans les territoires tatars saccompagna donc dun véritable échec ailleurs. À propos de la tatarisation, le présidium du CIK se plaignait que « ses directives catégoriques » fussent ignorées par les institutions régionales comme par les Commissariats. Dans ces derniers, les Tatars étaient relativement bien représentés en 1932, surtout dans les Commissariats à léducation, à la justice et au travail. Toutefois, une partie des recrutés ne savait ni lire ni écrire dans sa langue.
En définitive, léchec de la tatarisation dévoilait lincapacité des dirigeants criméens à mettre en uvre une politique dont il était reconnu que lissue résidait non pas dans les aspects proprement linguistiques mais dans les moyens mobilisés à cet effet. Au-delà des mesures incitatives, la tatarisation nétait ainsi que rarement soutenue par des procédures coercitives. Pourtant, à travers la vague de répressions qui a suivi le procès du président du CIK (1928), le pouvoir a montré quil était susceptible de les déployer lorsquil le jugeait nécessaire. Loffensive socialiste na donc en rien bousculé les tendances antérieures. Peut-être même ont-elles été renforcées : malgré les ambitions affichées par le décret de juillet 1929, les acteurs locaux se sont détournés de la conversion de ladministration en tatar pour sorienter vers la discrimination positive des Tatars au sein de ladministration, plus facile à réaliser. En 1932, daucuns regrettaient néanmoins que lindigénisation ait été réduite à des statistiques et réclamaient « un travail pour matérialiser les pourcentages ». Une telle requête renvoie à la question de la volonté politique, mais également à celle des ressources humaines, encore limitées malgré les mesures de lutte contre lanalphabétisme.
Alphabétiser en tatar
Lorsque les bolcheviks conquièrent le pouvoir, le taux danalphabétisme des Tatars est lun des plus hauts en Crimée. À peine un tiers des Tatars sait réellement lire et écrire, malgré lexistence sous le tsarisme de structures scolaires variées. Les plus répandues étaient les écoles islamiques dont les plus conservatrices ne dispensaient quune instruction religieuse, en arabe. Les écoles dites « nouvelle méthode » proposaient, quant à elles, des savoirs séculiers et un enseignement du turc. Les écoles russo-tatares, établies en 1870 par le ministère de lInstruction publique et les zemstvos, avec des cours en russe et une instruction religieuse réduite, étaient moins fréquentées en raison de la défiance quelles suscitaient. Les bolcheviks, qui butèrent assez vite sur lobstacle de lanalphabétisme, sattelèrent donc à développer la scolarisation comme condition indispensable à la réalisation dun ordre socialiste.
Sous le gouvernement révolutionnaire, la lutte contre lanalphabétisme revint à la section tatare du Département à léducation. En décembre 1920, le tatbjuro lui confia des objectifs qui sinscrivaient dans lesprit dun édit récent, selon lequel il fallait « modifier la physionomie des écoles populaires tatares en les rapprochant du type général des établissements soviétiques et isoler toutes celles où il y a de la religion ». À cette fin, « la partie révolutionnaire des enseignants devait être réunie dans des cours pour que leur soit transmise lexpérience des organisations soviétiques de linstruction nationale ». Lidée était dunifier la structure des établissements criméens autour dun modèle unique. Le combat pour linstruction se fit surtout contre lislam conservateur. À travers les instances quelle avait investies, lélite ralliée au nouveau régime sefforçait de continuer leffort poursuivi depuis Gaspirali, en moulant ses ambitions dans le cadre institutionnel et politique dont elle disposait. La résolution du tatbjuro donna rapidement des résultats : huit écoles tatares furent transformées ou ouvertes dès janvier 1921 dans luezd dEvpatorija.
Au fil des mois, les établissements scolaires soviétiques se multiplièrent, tandis quune commission extraordinaire pour la liquidation de lillettrisme fut constituée. À lautomne, le nombre décoles primaires était de mille vingt-trois : elles accueillaient, comme dans le reste de la RSFSR, des enfants de la première à la quatrième classe. Avec linstauration de la RSSA, ces structures relevaient désormais du Narkompros, organisé autour dadministrations nationales, avec une structure tatare responsable de cinq cent dix écoles. À titre comparatif, les institutions allemandes étaient au nombre de trois cents. La répartition des établissements tatars sur le territoire était plutôt homogène, mais le ratio élèves/école était inégal dune région à lautre : à Simféropol, il était le plus fort. Le réseau des écoles fut complété par quatre-vingt-dix-huit établissements secondaires qui allaient de la cinquième à la septième classe, plus rarement jusquà la neuvième classe. Quatre écoles secondaires tatares existaient pour, par exemple, cinq allemandes.
Les écoles étaient servies par un corps enseignant de huit cent cinquante-trois individus. Le personnel compétent nétant pas assez nombreux, il était prévu dorganiser des cours pédagogiques deux fois par an à Simféropol. Pour travailler en classe, des manuels étaient acheminés depuis Constantinople. Les autorités recouraient ainsi à la filière turque déjà utilisée par les réformistes avant le conflit, laquelle était peu après délaissée au profit de lAzerbaïdjan où quelques milliers de livres étaient achetés. Mais la conjoncture restait malaisée : le Narkompros était endetté, les enseignants nétaient pas payés, le matériel manquait et des écoles récemment ouvertes étaient closes. En octobre 1922, elles nétaient sont plus quau nombre de trois cent sept pour un peu plus de onze mille élèves et quatre cent quarante-neuf instituteurs. Seule la région de Simféropol était parvenue à conserver intact le réseau établi au cours de lannée précédente. Ailleurs, la réduction put être vertigineuse, comme dans luezd de Sébastopol où il ne subsista que douze des soixante-dix écoles. Selon Krasnyj Krym, la famine, qui sévissait depuis le printemps 1921, fut un facteur aggravant.
Avec la résorption de la crise, le lacis scolaire se redéploya, conformément à une ordonnance du Narkompros de la RSFSR de 1922 qui en précisa la structure. Toutefois, quelques écoles furent encore fermées pour des raisons budgétaires. Dautres neurent pas denseignant ou ceux-ci sont mal formés. Enfin, le public de certains établissements fut trop restreint pour en permettre la viabilité, doù lidée quil fallait les réunir plutôt que de continuer à étendre le tissu scolaire. À la fin de 1924, le réseau scolaire tatar comptait trois cent quarante écoles qui accueillaient plus de seize mille Tatars, soit 38 % de tous les écoliers. Les établissements ne disposaient alors que du tiers des ouvrages dont elles avaient besoin. Mais lintention demeura de mieux pourvoir les établissements. En 1925, quinze titres furent imprimés ou en commande pour un tirage de presque quarante-trois mille exemplaires, parmi lesquels le précis de grammaire de oban-Zade, la première codification académique du tatar criméen. Malgré l intérêt qu il représentait pour lenseignement de la langue, le livre tarda à être édité.
Du fait de lindigence de léquipement et du manque de locaux dans les villages, Osman Deren-Ajerly, président du Sovnarkom depuis mai 1924, estimait quil nétait pas encore possible de mettre en place une éducation de masse : « Pour lheure, on compte proposer une instruction ouverte à tous et, après, on passera à une éducation générale. » À terme, il sagissait de se conformer à lordonnance proclamée en juillet 1924 sur linstruction obligatoire qui en demandait létablissement dans toute la RSFSR dans un délai de six ans. Lobjectif était de scolariser toute la population dune même tranche dâge. Le souci dune alphabétisation quasi universelle valait aussi pour les adultes à travers les structures de liquidation de lillettrisme (likbez), en principe ouvertes à tous. Elles étaient au nombre de quatre-vingt-sept à la fin de lannée 1924. Sils navaient jusqualors existé que sur le papier, Deren-Ajerly prétendit « que dorénavant les likbezy existent réellement », ce dont il se saisit pour souligner le zèle déployé par le gouvernement dans lenseignement.
Dans le secondaire, cet effort se traduisit pas par une élévation du nombre dinstitutions tatares qui a un peu plus que doublé depuis la création de la RSSA : elles étaient au nombre de dix, sur un total de cinquante-trois. À lautomne 1924, la décision dindigéniser lécole de neuf ans de Bah
isaraj s appuyait sur le constat que peu de Tatars avaient jusqu alors eu accès au secondaire dans une région où ils étaient pourtant majoritaires. Il fut proposé de la tatariser au motif que la ville était un « centre tatar » important. Le Narkompros suggéra une formule qui consistait, après une instruction en tatar de la première à la quatrième classe, à enseigner en tatar et en russe en cinquième et en sixième année, puis exclusivement en russe de la septième à la neuvième classe. Cette solution ménageait un apprentissage en langue nationale avant damener les élèves vers une instruction en russe : à lissue de leur cursus scolaire, ces derniers étaient donc censés maîtriser les deux langues.
Une telle proposition correspondait au désir de la population tatare d apprendre le russe, comme l admettaient les participants de la conférence des communistes tatars d octobre 1924. Pour le délégué du rajon de D~ankoj, il fallait répondre à cette aspiration en en systématisant l enseignement dans les écoles tatares des premier et second degrés. Les porte-parole tatars considéraient linstruction du russe compatible avec lindigénisation des écoles péninsulaires. Les effets psychologiques de la korenizacija devaient être suffisamment solides pour que les Tatars ne se sentent pas menacés par une mesure assimilable à une forme de néocolonialisme. Celle-ci devait permettre aux enfants davoir non seulement accès à un savoir encore inaccessible en tatar, mais aussi à quelques-uns détudier dans le supérieur, en Crimée ou dans les autres républiques de la RSFSR. Mais cette réflexion sur le rôle du russe dans les écoles tatares fit long feu.
Les priorités allèrent en effet moins dans ce sens quen direction de linstruction universelle, dont il était dit en 1926 quelle était en bonne voie. Le 29 août 1930, une ordonnance en commandait expressément laccomplissement pour septembre 1931. À lheure du plan quinquennal, il sagissait de diffuser une culture normalisatrice qui autorisait la modernisation de la péninsule. Dans la lignée des discours de Staline, le Commissaire à léducation assura que cétait « seulement à la condition de la liquidation de larriération culturelle, seulement après avoir élevé leur niveau politique et culturel, [que] les nationalités de Crimée pourront se transformer en constructeurs efficaces du socialisme ». Malgré les complications suscitées par la latinisation, la révolution culturelle atteignit son but en scolarisant près de 90 % des enfants. En 1933, les écoles primaires tatares furent au nombre de trois cent soixante pour dix-sept écoles secondaires. Dans le supérieur, un cinquième des étudiants était tatar en 1934. Plus largement, la scolarisation de masse se traduisit par une multiplication des structures nationales, treize nationalités possédant dorénavant leurs écoles élémentaires : Russe, Tatar, Ukrainien, Allemand, Polonais, Grec, Juif, Estonien, Arménien, Bulgare, Tchèque, Krymtchak et Karaïte.
Pareille structure éducative était par principe fort onéreuse. Or le Narkompros eut beaucoup de peine à supporter les coûts dun système pédagogique à la fois universel et différencié comme en atteste, par exemple, le manque récurrent de manuels, dont beaucoup se plaignaient au cours des années trente, même si la situation dans les écoles tatares était sans doute meilleure quailleurs. En outre, à certains égards, projets indigénisateur et modernisateur entraient en contradiction. La communication était une composante essentielle à la segmentation fonctionnelle du travail. Si lécole fournissait les savoirs qui permettaient aux individus doccuper les emplois auxquels ils accédaient de façon plus ou moins privilégiée grâce à la korenizacija, celle-ci imposait dans le même temps une instruction linguistiquement différenciée. Or cela compliquait les échanges et pouvait susciter des problèmes dans les fermes collectives dans la mesure où, « si un président de kolkhoze ne comprend pas la langue nationale et si de nombreux kolkhoziens ne savent pas parler russe, alors bien sûr on aggrave la situation plutôt quon ne laméliore ».
Les conséquences de lindigénisation expliquent, pour partie, quau cours des années trente, Moscou est promu le russe. En mars 1938, un décret exige que linstruction en est obligatoire dans les écoles nationales. Au motif den faciliter létude, tous les alphabets durent alors être « cyrillisés ». Néanmoins, les langues locales durent rester au fondement de linstruction. Il ne sagissait pas de rompre avec la politique de reconnaissance de la diversité nationale de lURSS. En Crimée, les écoles tatares restèrent ainsi cet instrument dacculturation nationale qui, au même titre que limprimé, la littérature ou le théâtre en tatar, était censé illustrer le caractère spécifique dune communauté dont les autorités cherchaient à préciser les traits au cours des années trente.
Construire une culture nationale en tatar
Dans les mois qui suivirent la conquête de la péninsule, lobkom fit paraître plusieurs périodiques, centraux et locaux. La presse fut en effet amenée à jouer rôle considérable, à la fois comme outil de propagande et instrument de relations entre les villes et les campagnes. Les médias en langue tatare furent encouragés : le tatbjuro fut doté de son organe de presse, En"i Dunja [Nouveau monde], avant que le département tatar du komsomol ne publia également son propre périodique, Ja kuvvet [Jeune force]. La presse fut confiée à lintelligentsia ralliée, à linstar de En"i Dunja dont la responsabilité alla à Deren-Ajerly. Afin daccroître laudience du journal, le bureau tatar proposa den augmenter les abonnements, dacheminer rapidement les tirages dans les campagnes et daccorder davantage de place dans ses pages au travail de Parti et à la vie des Tatars. Toutefois, la distribution resta médiocre tout au long des années vingt.
Les tirages de En"i Dunja saccrurent pourtant. Ils atteignirent les mille cinq cents copies quotidiennes. Si cétait mieux que les mille exemplaires autrefois publiés irrégulièrement, les chiffres restaient en dessous des ambitions affichées : en 1925, elle nétait alors que la cinquième gazette criméenne. Ja kuvvet, quant à lui, était diffusé à mille cinq cents copies de manière bihebdomadaire, tandis que son équivalent russe atteignait trois mille numéros. À ces journaux sajoutait la publication de périodiques. Dans la seconde moitié de la décennie, les deux principales revues étaient Ileri [En avant] et Ok"uv ileri [Questions déducation] qui traitaient des questions déducation ou de langue et publiaient de la prose comme de la poésie. Ok"uv ileri rassemblait les écrivains tatars les plus reconnus, dont les uvres articulaient des motifs nationaux et révolutionnaires. Au-delà des belles-lettres, le Narkompros proposait une littérature plus accessible, faisant éditer en 1925 trente-sept titres dans la « bibliothèque paysanne » et dans la « bibliothèque de la jeunesse », pour un total de deux cent soixante mille copies.
Laccès aux imprimés et aux livres se fit par lintermédiaire des bibliothèques, des clubs ou des izby-
ital ni (centres ruraux d éducation politique). Mais ces lieux de diffusion de l écrit tout autant que de contrôle de la lecture étaient très peu nombreux dans les premiers temps de la RSSA : seuls quatorze bibliothèques et huit clubs existaient à la fin de 1921. En 1923, le bureau tatar déplora non seulement que le nombre d izby-
ital ni soit ridicule, mais aussi que peu y soit effectué. Il imagina mobiliser les enseignants ainsi que la jeunesse, tout en demandant que lui soient communiqués les besoins locaux afin de prendre les mesures nécessaires : ou bien acheter les ouvrages, ou bien les prélever de son fonds propre. Néanmoins, en 1924, c était encore la grande bibliothèque de Bah
isaraj qui alimentait les izby-
ital ni et les bibliothèques itinérantes du rajon en imprimés tatars. En 1925, la péninsule possédait cent vingt izby-
ital ni, parmi lesquelles quatre tatares, trente bibliothèques et quatre-vingt-cinq clubs, neuf d entre eux étant nationaux.
La croissance de l édition s accompagna dun développement des différentes structures daccès à lécrit, même sil resta modeste pour les institutions autochtones. Pourtant, la propagation de limprimé devait venir se conjuguer à lécole pour imposer la même langue à tous les locuteurs, malgré les particularismes locaux qui continuaient de représenter un obstacle comme le révèle une discussion lors dune réunion unitaire du Comité régional, de la Commission de contrôle et de laktiv : « Dans notre petite Crimée, nous ne pouvons avoir de journal commun, on est obligé de perfectionner davantage la langue pour que chaque Tatar puisse la comprendre. » Dans ces conditions, En"i Dunja devait être lun des lieux de lélaboration de la norme linguistique et lun des moyens de sa transmission. En labsence de manuels, les enseignants y avaient dailleurs recours pour les leçons de grammaire. En 1937, lobkom finit par réprouver cette pratique dans la mesure où lorthographe et la syntaxe y étaient dorénavant jugées incorrectes.
Les motifs de cette décision sonnaient comme un prétexte dissimulant la méfiance qui pesait sur ce journal depuis le début des années vingt. Cette méfiance était dabord le fait des dignitaires non tatars pour qui En"i Dunja aurait été un vecteur de propagation didées nationalistes. Initialement, il y a deux raisons à cette suspicion : dune part, le journal était exclusivement aux mains de Tatars ; dautre part, il était écrit dans une langue difficile à contrôler. En 1926, cette défiance prit la forme dune accusation franche, la direction de la gazette se voyant reprocher davoir relayé un appel lancé par des responsables indigènes «aux masses contre le Parti ». Au terme des purges de 1928-1929, la méfiance sestompa pour un temps. En 1936, la rédaction du journal fut de nouveau mise en cause, par des Tatars cette fois, pour ne pas avoir dénoncé les manifestations de nationalisme. Linculpation montrait, cette fois, les tensions qui agitaient le champ politique tatar en ces temps tourmentés où était instrumentalisée une disposition selon laquelle les imprimés devaient être autant de « propagandistes et dagitateurs parmi les masses, qui sont liés à la masse de la classe ouvrière, parlent la langue bolchevique ». Cette ambition trouva un prolongement dans la décision de lobkom de faire traduire les grands textes du marxisme-léninisme qui ne lavaient pas encore été.
Si limprimé en langue nationale eut dabord une fonction de propagande, ce rôle politique permit lessor dune prose et dune poésie dauteurs, soutenues par les responsables du Narkompros : des individus qui aspiraient à la création dune littérature authentiquement tatare, une sorte dincarnation du génie de la nation en conformité avec les canons doctrinaux du régime. Un phénomène similaire se joua au théâtre dramatique tatar qui fut fondé en 1923. Amet Ozen-Baaly ou Umer Ip
i y rencontrèrent vite un vif succès. Ce dernier réalisa un spectacle très remarqué qui, d après les critiques, chamboulait les codes de la composition de cette première moitié des années vingt. La notoriété de Ip
i culmina en 1927 lorsqu il remporta le prix de la meilleure Suvre de l année, décerné à l occasion du dixième anniversaire de la révolution, avec une pièce de circonstance : Azad halk [Le Peuple affranchi] décrit la faim, l exploitation des villageois tatars les plus pauvres par les koulaks et leur libération par le pouvoir soviétique. Fort de ce triomphe, Ip
i fut bientôt nommé à la tête de l atelier qui s ouvrit en 1928 afin de former des acteurs tatars.
Le théâtre connut une activité grandissante au tournant des années trente. La péninsule comptait désormais quatre grandes scènes : deux municipales à Sébastopol et Kertch, deux dÉtat à Simféropol. En 1929-1930, le théâtre tatar monta dix-neuf spectacles, devant onze mille spectateurs; la saison daprès, la troupe principale joua, à elle seule, vingt-neuf pièces devant quatorze mille personnes; en 1934, soixante-six spectacles furent présentés devant un peu plus de trente mille spectateurs; en 1938, leur nombre atteignit les quarante-cinq mille. Depuis, deux autres théâtres avaient été ouverts à Simféropol. Cette croissance saccompagna dune multiplication des compagnies, en partie amateurs. Dix-sept dentre elles étaient nationales en 1929, avec six cents acteurs. Cette réussite ne satisfaisait pas toujours les attentes des dirigeants du Parti qui invectivaient le Commissariat à léducation et les institutions locales, sermonnés pour ne pas avoir su voir tout le potentiel mobilisateur du théâtre.
La critique épargna la direction du théâtre tatar puisque, était-il dit, le Narkompros ne lavait pas informée des directives : elle avait donc ignoré comment agir. Désormais, toute lattention devait aller à « la consolidation et au développement dun théâtre tatar national par la forme, prolétaire par le contenu ». Cette formule figée, à la signification jamais réellement éclaircie par Staline, permit à lobkom dexiger la mise en conformité dogmatique du théâtre, qui « doit forger son style artistique sur la base de son répertoire idéologique ». À cette fin, il devait sappuyer sur « les milieux prolétaires » et lutter contre les « influences nationalistes bourgeoises ». Ces prescriptions étaient aussi floues que lexpression qui les portait. Elles disaient quand même une chose : à la condition que le national fut soumis au socialisme, linstitution nétait pas menacée. De fait, une ordonnance fut promulguée en 1933 par le présidium du CIK afin de lui accorder un édifice propre. Son ouverture fut prévue le 14 novembre 1934, pour lanniversaire de la conquête de la péninsule. À travers cette date, lépanouissement de la culture tatare était directement associé à la victoire bolchevique.
Linauguration était donc censée symboliser ce qui était enseigné à tous les élèves ou diffusé depuis 1921. Surtout, loctroi dun bâtiment autonome devait venir attester de lattention portée à une culture tatare qui devait être façonnée en collaboration avec lInstitut de la construction nationale et culturelle : un nom qui manifestait la conception soviétique selon laquelle la nation était une réalité historique élaborée par des acteurs individuels ou collectifs. Cette idée soutint la politique des nationalités depuis le début des années vingt. Si le pouvoir avait un temps cru lindigénisation menacée par le nationalisme, celui-ci avait officiellement été expurgé. Aussi, le soutien aux cultures indigènes retrouva une actualité dont témoigna le premier Congrès des écrivains soviétiques de 1934 où lun des thèmes majeurs fut la popularisation des classiques non russes. Le développement national saccompagna dune multiplication des symboles et des représentations qui furent autant déléments de légitimité, dans un contexte où la classe perdait de sa force, à la fois comme paradigme explicatif et instrument de façonnement social.
En Crimée, lapplication apportée pour attribuer à la nation les éléments lautorisant à se connaître comme telle suscita un regain dinquiétude vis-à-vis du danger nationaliste. La construction culturelle nen fut pas moins poursuivie. Au printemps 1937, lobkom décida ainsi de bâtir un opéra et un ballet tatars. Comme la RSSA fut incapable dassumer le poids financier de linstitution, le président du Conseil des commissaires du peuple Abduraim Samedinov et le secrétaire du Comité régional Lavrentij Kartvelivili sollicitèrent personnellement Staline et Viacheslav Molotov. Leur missive comportait un préambule qui tirait le bilan de la politique nationale et culturelle telle que leurs prédécesseurs lavaient mise en uvre. Ils jugeaient que peu avait été fait, ce qui avait abouti « à loubli du vieux legs littéraire et musical tatar ». Les tentatives réalisées pour lexhumer auraient été faites en dépit du bon sens puisqu« un héritage turc a été attribué à la poésie épique criméenne ». Or tout exercice de stylisation nationale devait désormais valoriser les éléments véritablement tatars au détriment de ceux jugés étrangers.
Molotov transmit la missive de Samedinov et de Kartvelivili au Comité de lUnion pour lart dont le président indiquait, à lautomne, quaucune suite ne pouvait être donnée à la requête. Ce refus condamnait le projet dopéra et de ballet tatars : après quelques mois, le Conseil des commissaires du peuple criméen décida de labandonner. Ne subsista finalement que « la création dun atelier théâtral dans le cadre du théâtre dramatique tatar, au nombre de vingt personnes, avec le transfert gracieux de léquipement de lopéra ». Cet échec fut lié à labsence de soutien du centre qui estimait ne pas avoir à sengager financièrement, malgré les signaux quil avait envoyés vers les périphéries en faveur de lélaboration et de lexpression nationales. Par conséquent, en octobre 1939, le Comité régional requiert plus modestement de la Direction péninsulaire aux affaires artistiques quelle élabora un récit épique criméo-tatare.
Conclusion
En définitive, limpression domine que le russe était presque partout utilisé dans ladministration et que la langue enseignée à lécole nétait sans doute pas un tatar standardisé. Cela tenait largement aux faibles ressources mobilisées pour la politique langagière conduite en faveur des Tatars. À certains égards, ces limites étaient liées au désintérêt des autorités, comme pour la tatarisation de ladministration : cette mesure phare du programme national était largement négligée, quoique les chiffres publicisés sur le nombre de nationaux dans ladministration prétendaient le contraire ; jamais les organes répressifs ne furent mobilisés pour la réaliser, témoignant ainsi de son caractère accessoire. Afin de pallier les difficultés, certains acteurs utilisèrent des expédients, à linstar des pédagogues qui eurent recourt à la presse pour enseigner le tatar. Ces pratiques sont difficiles à mettre au jour. En tout état de cause, elles invitent à ne pas conclure trop vite à léchec de la politique linguistique. Il conviendrait sans doute mieux de suggérer lexistence dune variété de situations, qui autorisent des stratégies personnelles fondées sur la maîtrise du russe et du tatar. De même, il faut souligner les phénomènes didentification de la population à un idiome imposé comme lun des principaux attributs nationaux par le biais de lécole, de limprimé, du théâtre ou des pratiques administratives, ce que révèle a posteriori lépisode de la déportation collective.
Celle-ci survint en mai 1944, peu de temps après la reconquête de la péninsule par les troupes soviétiques. En Asie centrale, lenseignement primaire se déroula en russe ou dans lidiome de la république où les déportés étaient installés. Plus généralement, les exilés ne disposaient daucune institution culturelle qui fasse vivre leur langue et leur culture, rejetées dans le domaine privé. Or les témoignages montrent limportance accordée à la langue en tant quattribut national et révèlent lintériorisation de la politique linguistique menée par les bolcheviks à partir des prémisses réformistes. Ce fut seulement à partir de 1956 que les Tatars bénéficièrent de concessions culturelles en Ouzbékistan par le biais desquelles la langue jouit dune reconnaissance limitée. Mais du temps de lUnion soviétique, ils ne recouvrirent jamais pleinement leurs droits nationaux. Aujourdhui, les porte-parole tatars essaient vainement dobtenir que le criméo-tatar soit reconnu, comme le russe et lukrainien, langue dÉtat de la nouvelle république de Crimée, créée au sein de lUkraine indépendante. Alors que les Tatars y disposent décoles, dun institut pédagogique et dune faculté à luniversité de Simféropol, linstruction en criméo-tatar nourrit chez la population tatare un débat qui rappelle les discussions des années vingt : lenseignement dans cette seule langue nest-il pas un obstacle pour les élèves désirant poursuivre leurs études ou pour les diplômés recherchant des emplois rémunérateurs ?.
Zeev Levin
Zeev Levin, Chaim Rosenberg School of Jewish Studies, Tel-Aviv University, levinzv@gmail.com
Un cas détude de la politique soviétique en matière de langues dans les républiques orientales : transformations et adaptations de la langue des Juifs de Boukhara (1917-1938)
Comme partout ailleurs en Union soviétique, la révolution communiste a profondément bouleversé les sociétés de lAsie centrale. Pour étudier ces bouleversements, la recherche historique se consacrait habituellement à étudier la crise économique, la politique intérieure, la limitation des libertés ou les persécutions politiques. Avec le présent article, nous allons tenter de démontrer en quoi les transformations de la langue dun groupe minoritaire ont pu influencer, tout au long des années vingt et jusquà la fin des années trente, lhistoire de lun de ces groupes minoritaires de lAsie centrale.
La plus grande partie des Juifs de Boukhara vivait sur le territoire de la république soviétique de lOuzbékistan. Selon la doctrine soviétique des nationalités, elles étaient toutes égales au regard du droit national et avaient en principe la possibilité, et même le devoir, de parler dans leur langue propre. Si lon reprend limage de lUnion soviétique comme un appartement communautaire, utilisée par Yuri Slezkine, où différentes nations habitaient, les Juifs de Boukhara avaient droit à un espace dans la pièce réservée aux Ouzbeks, et ils devaient le partager avec plus de quatre-vingts autres groupes nationaux (si lon se réfère au recensement national de 1926). Chacun de ces groupes devait avoir la jouissance de ses propres « chambres » dans la pièce communautaire quils occupaient dans lensemble plus vaste de lappartement communautaire. La complexité dune telle situation eut une profonde influence sur la « politique de la liberté des langues » voulue par lÉtat soviétique.
Comme nous lavons souligné, le régime communiste sétait certes donné pour but de protéger les langues des minorités mais il tenta aussi, dans le même temps ou selon des chronologies décalées, de maintenir les nations composant lUnion soviétique à lécart de toute influence de cultures « étrangères ». Au tout début des années vingt, il a ainsi encouragé le développement des nationalismes au niveau local. Pendant toutes ces années, le gouvernement central nintervint que très peu dans la révision des langues nationales et dans leur transcription écrite, tout ce travail faisant partie intégrante de lentreprise de construction nationale. Les initiatives des militants régionaux pour la latinisation des écritures nationales furent au début prises en compte. Cette démarche était alors considérée comme progressiste et pouvant faciliter lapprentissage de la langue proprement dite, développer laptitude à lire dautres langues linguistiquement proches et elle était également censée permettre de tracer une frontière entre les nouvelles cultures « socialistes » et leur modèle traditionnel et ce, surtout dans le cas des nations musulmanes et de la culture musulmane. En 1927, on dénombrait plus de cinquante projets de latinisation portés par ces militants. En 1928, face à ce chaos linguistique, le gouvernement central dut intervenir pour peser en faveur dune unification des différentes écritures, avec lintroduction des lettres majuscules et de voyelles communes, la révision des mots dorigine étrangère (les mots dorigines perse ou arabe dans le cas des langues de lAsie centrale,) et lintroduction de mots « internationaux » qui étaient censés créer des liens entre les différentes langues nationales en usage dans lUnion soviétique.
Nous cherchons dans cet article à examiner les changements formels et substantiels apportés à la langue utilisée par les Juifs de Boukhara et le rôle et linfluence quils ont pu jouer pour ce groupe et pour leur reconnaissance comme groupe national à part entière de la république soviétique dOuzbékistan. Nous pensons que la politique qui a mené à ces transformations reposait tout autant sur le « tout pour lUnion » de la politique soviétique des nationalités que sur la conception politique des juifs en Union soviétique ou que sur des considérations spécifiques à lAsie centrale.
Afin de comprendre en quoi les Juifs de Boukhara dAsie centrale étaient uniques et comment leur langue sest développée, nous voudrions décrire en quelques lignes les caractéristiques de leur communauté et de leur environnement. Les premiers documents attestant de la présence dune communauté juive dans la ville de Boukhara remontent au xe siècle. Lorigine géographique de ses membres est inconnue, bien que certains spécialistes pensent quils soient venus dIran. Mille ans de présence dans la région ont permis à la communauté juive de sintégrer à leur environnement et den assimiler la culture. Toutefois, les différences religieuses lont aussi tenue à lécart des populations musulmanes. Les juifs ont adopté le folklore et les coutumes régionales, les traditions culinaires, vestimentaires et la langue. Les femmes de cette communauté sortaient rarement de leur cour, étaient mariées jeunes et portaient le paranja (voile) en public. Les hommes, quant à eux, étaient polygames et payaient le kalym (somme versée aux parents de la fiancée). Mais sils avaient en grande partie assimilé la culture locale, ils ne sétaient pas totalement intégrés à la population et vivaient dans des mahala (quartiers) distincts. Privés de certains droits, les juifs étaient considérés comme inférieurs aux musulmans. Néanmoins, leurs communautés parvenaient à vivre de façon autonome en fournissant leurs propres services. Installées dans les villes centrales de la région, elles se consacraient essentiellement à lartisanat et au commerce.
Le terme de « Juifs de Boukhara » est issu de la terminologie législative créée par le régime tsariste pour les juifs. Il désignait les juifs natifs de la région (tuzemnye) et originaires du khanat de Boukhara, situé le long de la frontière sud du Turkestan russe et ayant pour capitale Boukhara. Après la révolution communiste de 1917, la région fut en grande partie rattachée à la république soviétique dOuzbékistan, formée en 1924.
Au milieu des années vingt, la communauté juive de Boukhara comptait environ vingt mille personnes, dont la majorité vivait dans les grandes villes du tout nouvel Ouzbékistan. Cette petite minorité (0,5 % de la population totale) représentait pourtant la deuxième ou la troisième communauté autochtone du pays vivant dans les grandes villes. Citadins pour la plupart, les Juifs de Boukhara étaient en général beaucoup plus éduqués que le reste de la population : presque dix fois plus, avec un taux dalphabétisation de 30 % contre 3,5 %. Même au sein de la population urbaine, leur taux dalphabétisation était deux fois plus élevé que celui de la population autochtone non juive.
En raison de leur taux dalphabétisation important et/ou de leurs valeurs morales, les juifs ont traditionnellement misé sur léducation, à tel point que le nombre dinscriptions de Juifs de Boukhara dans les écoles nationales était plus élevé que celui des autres minorités, pour les enfants comme pour les adultes. Daprès les registres soviétiques datant daoût 1926, 1 726 étudiants fréquentaient vingt et une écoles juives nationales de premier degré. Ce chiffre est nettement supérieur à ceux des autres minorités du pays : 1 665 Tadjiks dans quarante-trois écoles, 1 065 Kazakhs dans vingt-quatre écoles et seulement 99 Ouïghours pour une seule école. Les cours que suivaient la grande majorité des étudiants juifs de Boukhara étaient dispensés dans leur langue maternelle, ce qui nétait pas le cas des autres minorités. La présence de ces juifs dans les écoles likbez (likvidatsiia bezgramotnosti, « déradication de lillettrisme ») était également très forte. En 1926, 2 778 étudiants juifs adultes de Boukhara y étaient inscrits. Cela signifie que plus de 20 % de cette population juive adulte suivaient des cours, ou tout au moins était inscrit dans les écoles likbez. Comparés aux autres minorités ethniques, les juifs représentaient 7,5 % du nombre total détudiants dans les écoles likbez dOuzbékistan, tandis que les Tadjiks et les Ouzbeks totalisaient respectivement 8,7 et 7,4 %. Ces données montrent que les juifs de Boukhara étaient bien plus alphabétisés que ne létaient les autres autochtones.
Lensemble de la population juive de lUnion soviétique, en tant que « minorité sans terre », représentait un problème pour lidéologie nationale soviétique. Un problème que le gouvernement a rapidement résolu en créant plusieurs territoires juifs au sein de lUnion soviétique, dans lesquels la population juive pouvait affirmer son « identité nationale ». Dans le cadre de cette politique, une région nationale spécifique fut également attribuée en Ouzbékistan aux juifs de Boukhara. En 1930, un soviet national (Sel'sovet) fut organisé dans un kolkhoz nouvellement peuplé de juifs de Boukhara dans la région de Mirzo-ul, et il prit le nom du secrétaire du bureau du parti communiste d Asie centrale (Sred-Az-Buro), Zelenski.
Malgré leur fort taux d alphabétisation et contrairement à leurs frères ashkénazes, les juifs boukhariotes furent plus ambivalents envers le régime soviétique et leur recrutement y fut assez lent. Ce fait sexplique probablement par le malaise quéprouvait leur communauté face à la propagande antireligieuse ainsi que le mode de vie athéiste dont devaient faire preuve les membres du Parti. Et parmi ceux qui désirèrent adhérer au Parti, bon nombre ne furent pas acceptés en raison de leur origine sociale « non prolétaire ». Les déclarations officielles mises à part, le parti communiste ne fit pratiquement rien pour les recruter. Cette pratique fut condamnée dans les pages de Pravda vostoka, le principal journal du Parti en Asie centrale. Début 1929, une étude statistique du Parti Communiste ouzbek affirmait que sur les trente-six mille membres que comptait le Parti, seuls cent quinze (0,3 %) étaient des juifs de Boukhara.
Comment nommer la langue juive de Boukhara ?
Au fil des siècles, les juifs dAsie centrale avait adopté et intégré les langues des régions où ils vivaient. La plupart dentre eux habitant des villes où la langue tadjike prédominait, leur dialecte local mélangeait des mots et des expressions tadjiks et hébreux. Au xixe siècle, une vague dimmigration juive en provenance de Perse et dAfghanistan vint enrichir le vocabulaire. Cette influence prit une telle ampleur quau début des années vingt, lutilisation de mots persans relevait dun registre de langue élevé. Répartis sur bon nombre de villes dAsie centrale, les juifs de Boukhara ont également été influencés par une grande diversité de dialectes parlés à cette époque par les principales autres ethnies du pays, de langue tadjike et ouzbèke. Après la colonisation de lAsie centrale par la Russie, le russe était devenu la langue administrative. Ainsi, les langues locales absorbèrent de nombreux mots des nouveaux colons, et celle des juifs de Boukhara ne fit pas exception.
Des années durant, cette langue demeura la langue de lusage oral pour une minorité qui utilisait lécriture hébraïque. Finalement, le premier livre imprimé dans cette langue fut publié à Vienne en 1883. Depuis lors, et jusquà la révolution communiste, plus de cent vingt titres, des ouvrages religieux pour la plupart, furent édités à Jérusalem.
Le premier dictionnaire publié par les juifs de Boukhara, en 1906, ne tenait pas compte de lexistence dune langue juive de Boukhara unique et il proposait uniquement des traductions en farsi. Un changement majeur survint en 1910 avec la création dun premier journal. Initiative privée dun marchand juif de Farghona, Rakhamim Davidbaev, et baptisé Rakhamim (du prénom de son fondateur, qui signifie « merci » en hébreu), ce journal était écrit dans la langue juive locale et utilisait lalphabet hébreu. Il définissait cette langue comme du « lafzi farsi », un « jargon persan ». Ce journal fut pionnier par le fait décrire non seulement sur la religion mais également sur les évènements politiques et économiques mondiaux, empruntant et introduisant ainsi de nombreux mots empruntés du russe.
Après la révolution, en 1920, un nouveau journal, ROSTA (abréviation de lAgence télégraphique russe formant le mot tadjik « Rost », qui signifie « vérité ») vit le jour à linitiative du nouveau régime soviétique en place. La langue utilisée y fut baptisée « langue persane pour les juifs autochtones » ; ailleurs, elle a été nommée la langue des « juifs autochtones », tandis que le premier livre scolaire pour les juifs soviétiques de Boukhara appelait leur langue « tadjike ». « Juif de Boukhara» et « langue des Juifs de Boukhara » sont les termes de base que nous avons retenus dans cet article ; ils ne furent acceptés quen 1935, quelques années avant quils ne soient bannis par le régime. Toutes ces divergences quant à la nomination même de cette langue montrent linsécurité dans laquelle se trouvaient ses défenseurs.
Premiers débats : quelle langue doit être considérée comme la langue des juifs de Boukhara ? (1917-1923)
Au début des années vingt, tout un débat se développa sur le statut de la langue juive de Boukhara. Certains militants soviétiques remirent en question lexistence même dune langue unique parmi les Juifs de Boukhara. Ils déclaraient que la langue des Juifs de Boukhara constituait un jargon tadjik et que, par conséquent, les Juifs de Boukhara devaient être traités comme des membres de la nationalité tadjike. Dun autre côté, les Tadjiks ne voulaient pas être identifiés à des juifs, et les Juifs de Boukhara, quant à eux, ne voulaient pas être considérés autrement que comme faisant partie de la religion et de la nation juive. Ces derniers affirmaient que leur langue nétait pas une langue nationale mais une langue avant tout orale, tandis que la seule langue nationale quils reconnaissaient comme leur était lhébreu. La proclamation de lhébreu comme leur langue nationale nétait pas nouvelle. Déjà, en juin 1917, à la conférence sioniste russe, les représentants des Juifs de Boukhara avaient adressé la question. En 1920, lhébreu fut accepté par les autorités soviétiques comme langue officielle des Juifs de Boukhara. De la même manière et au même moment, il fut adopté comme langue nationale des Juifs de Géorgie, qui utilisaient le géorgien comme langue parlée dans leur pratique quotidienne mais qui cherchaient une « identification nationale » les distinguant de la langue géorgienne. Parallèlement, la langue officielle des juifs ashkénazes dURSS était le yiddish. La proclamation de lhébreu comme langue nationale fut annulée quelques années plus tard par des militants du Parti Communiste (qui assimilaient lhébreu au mouvement sioniste et à la religion juive) et par certains militants locaux qui éprouvaient bien des difficultés pratiques à enseigner une langue que la plus grande partie de la population ne parlait pas. Dans ces années, le Parti était en guerre contre toute idéologie alternative. Aussi lusage de lhébreu se raréfia dans lensemble de lUnion soviétique ainsi quau sein de la communauté juive ashkénaze dURSS. À partir de 1923, les écoles hébraïques dOuzbékistan furent fermées et transformées pour enseigner dans la langue juive de Boukhara en utilisant lalphabet hébreu, comme cela avait été le cas auparavant.
Latinisation et soviétisation de la langue juive de Boukhara (1924-1938)
Dans le cadre des profonds changements qui bouleversaient le quotidien des citoyens de lUnion soviétique, la socialisation des langues minoritaires tenait une place importante. Parallèlement, les langues (en particulier écrites) étaient utilisées par le régime comme outil de propagande de masse et afin que cet outil devienne encore plus performant, le gouvernement dut élever le niveau dalphabétisation de la population, en particulier des minorités de lUnion soviétique. Pour assurer lefficacité de ces campagnes de propagande, le régime cherchait à les réaliser dans le plus grand nombre de langues possible. Dans ce contexte, certains « petits peuples » et minorités, qui possédaient leur langue « nationale » au sein des républiques soviétiques mais ne disposaient pas de leur système décriture propre, furent pourvus dun système écrit, créé spécialement pour eux. En outre, les langues étaient considérées comme des vecteurs culturels (et religieux dans certains cas), et cela a poussé le régime à les modifier pour les intégrer aux réalités soviétiques.
À la fin des années vingt et tout au long des années trente, le régime mit en place une politique à deux volets pour éduquer les masses et éradiquer lillettrisme. Afin, notamment, daccélérer le processus en Asie centrale, des réformes du système écrit avec notamment la latinisation furent initiées et elles correspondaient en partie aux intérêts nationaux locaux. Cette action ne poursuivait pas uniquement le but idéologique consistant à dresser une barrière culturelle entre le passé et le présent, et, dans le cas précis des nations de lAsie centrale, entre lhéritage islamique et les attaques menées contre la religion. Lobjectif était également plus pragmatique et visait à simplifier le processus de production de la presse, et de pouvoir ainsi réduire le budget alloué aux administrations et aux particularités typographiques nationales.
Le second aspect de cette politique était axé sur la capacité de lÉtat à censurer et à contrôler limprimerie. Dans ce cadre, le gouvernement désirait injecter dans les langues existantes des mots ayant une signification et un contenu socialistes. Ce contenu devait se démarquer de « lancien », qui, aux yeux des dirigeants, était corrompu par des connotations religieuses et capitalistes. Les nouveaux mots étaient habituellement dorigine russe, ce qui entrainait une russification des langues et une, soviétisation du contenu des différents textes imprimés.
Depuis le début des années vingt, la latinisation des écritures turques faisait par ailleurs lobjet de débats, autant parmi les linguistes locaux que parmi les orientalistes soviétiques. Et contrairement aux militants azéris, il semble que les Ouzbeks naient pas désiré latiniser leur alphabet mais quils y furent entraînés par lensemble des nations turques.
Ainsi, la campagne de latinisation visait non seulement à simplifier lécriture dans lUnion soviétique mais encore à transformer la substance des livres existants en les socialisant. Cela fut réalisé par le biais de la création dune nouvelle terminologie soviétique destinée à unir tous les citoyens de lURSS : tandis que la majeure partie de ces mots provenait de la terminologie russe, certains mots et locutions des langues originales en furent bannis comme ayant une connotation, directe ou « cachée », religieuse ou rappelant les anciennes structures sociales.
Cependant, du point de vue du gouvernement central, la réforme de lécriture (initiée dans la seconde moitié des années vingt jusquà la fin des années trente) ne signifiait pas seulement un changement dalphabet, mais elle se devait également davoir un contenu socialiste. Lune des conséquences de cette politique et du développement de ce processus fut de mener, en 1939, à la « cyrillisation » de la plupart des écritures nationales de lUnion soviétique. Cette mesure visait à réduire le fossé entre les différentes langues pour les rapprocher de la langue dominante : le russe.
La langue des Juifs de Boukhara a suivi un processus similaire tout au long des années vingt et trente. Comme nous lavons vu précédemment, cette langue utilisait lalphabet hébreu. Les premières adaptations se sont donc attelées à « simplifier » cette écriture par lélimination des lettres « doubles » et « inutiles » qui étaient proches par leur sonorité et absentes de la phonétique tadjike, des terminaisons (voir tableau 1 en appendice) et des mots, d origine hébraïque ou persane classique, que la population se plaignait de ne pas comprendre et des lettres hébraïques comme Ø « tet », æ « tsadik » et Ñ « vet ». L usage du Ô « hey » fut limité. Après simplification, Roshnoii, le titre du journal juif de Boukhara, fut transformé en Roshnohi, alors que « hey » était toujours présent dans des mots comme « Seh » (trois) ou « Chehar » (quatre).
Sans grande surprise, les réformateurs nont formulé aucune critique à lencontre des nombreux mots empruntés au russe et présents à lépoque à la fois dans la langue écrite et parlée, un fait qui traduisait en fait la fin de la campagne visant à russifier les langues orientales dans leur forme et à les soviétiser dans leur substance. Un autre exemple de domination culturelle : à partir de la fin de lannée 1929, la date du calendrier juif disparut de la première page des journaux au profit de la seule date du calendrier grégorien.
Parallèlement à ces mesures, une nouvelle forme de transformation de la langue, appuyée par les autorités, était en marche : la campagne de latinisation. Initiée en Azerbaïdjan en 1920, il fut décidé au congrès turcologique de toute lUnion, à la fin de 1926, quelle serait une réforme obligatoire pour tous les peuples turcs. Les juifs de Boukhara et les Tadjiks nétaient pas représentés à cette conférence (leurs langues nappartenaient pas au groupe turc), mais il était prévu quils devraient suivre la réforme adoptée par le groupe majoritaire de la république. En ce qui concerne la langue juive de Boukhara, cette campagne commença au début de lannée 1927. Alors que la latinisation était une réforme acceptable pour les langues turques (elle participait au développement dun nationalisme local, qui exigeait un système écrit unique et qui, en outre, pouvait être présenté comme une participation à lunion panturque soviétique ou du moins au processus de modernisation de la langue turque), elle ne pouvait concerner la langue des Juifs de Boukhara. La latinisation ne signifiait pour eux quun pas de plus dans le processus de lassimilation culturelle, alors même quils tentaient dy résister pour préserver leur identité et que lécriture en hébreu en constituait lun des derniers symboles.
Le groupe des minorités nationales fonctionnait comme un comité au sein du gouvernement ouzbek. Au début de lannée 1927, il demanda à limprimerie nationale ouzbèke (Uz-GIZ : Uzbekskoe Gosudarstvennoe Izdatelstvo) de ne plus travailler quavec un nouvel alphabet latin. Cette demande fut présentée avant que la réforme de lalphabet ne fût adoptée, voire même ratifiée. Les machines de limprimerie nationale navaient pas été adaptées à la réforme, et la production de la plupart des livres scolaires fut suspendue pendant deux ans, jusquà fin 1929. Néanmoins, le journal juif de Boukhara Bairoqi Mihnat (« la bannière du travail ») narrêta limpression des articles en alphabet hébreu quaprès le mois de juin 1932. La même année, les lettres capitales furent introduites et intégrées dans leur forme latinisée dans la langue des Juifs de Boukhara (voir tableau 2).
Discuter des buts et de la substance de la langue des Juifs de Boukhara
En juin 1930, une première conférence des « militants de la culture juive de Boukhara » se tint à Samarcande (capitale de lOuzbékistan à lépoque). Lappellation officielle de la conférence est trompeuse, car une conférence similaire avait été organisée à Samarcande au moins un an auparavant (sans doute en 1928), une conférence qui fut probablement plus restreinte et dont le résultat, selon les dires dun de ses participants, fut nul.
Le statut de la langue des Juifs de Boukhara fut le thème principal de cette conférence de 1930. Contrairement à des conférences similaires tenues par des militants de la culture turque, les questions de forme (lalphabet et ses lettres) ny furent pas discutées. Il semble quà cette époque, la question de la latinisation constituait un fait donné et quelle ne se discutait plus. Nombre de militants pour la culture, juifs et non juifs, venaient de certaines villes centrales dOuzbékistan et de républiques voisines, telles que la Biélorussie et lUkraine. Un représentant du journal juif tat caucasien Zakhmatkesh, imprimé au Daghestan en langue judéo-tat (elle aussi latinisée), était présent à cette conférence. On peut sétonner de labsence de représentant officiel de la fédération de Russie (à part celui du Daghestan). Ceci nest bien sûr pas le fruit du hasard, mais sinscrit dans une politique délibérée du gouvernement soviétique : présenter les transformations de chaque pays comme une volonté « souveraine » des peuples à léchelle nationale, et non comme un fait imposé du haut par la Russie.
Les représentants des Juifs de Boukhara incluaient des membres du Parti Communiste et des militants de la culture nationale, comme des instituteurs, des auteurs et éditeurs des journaux des Juifs de Boukhara ou des écrivains. Tous ces « militants culturels » étaient issus de la classe « bourgeoise » (burgua) et dun milieu traditionnel et religieux. Cette réforme les coupait de tout contact avec leur héritage religieux, national et culturel, les rapprochaient de la culture tadjike, et on ne pouvait que sinterroger sur leur soutien à cette campagne de latinisation et de soviétisation de leur langue.
Cette conférence représentait une opportunité unique pour discuter de la constitution dune forme nationale pour les Juifs de Boukhara. Elle sintéressa aux questions centrales sur le caractère unique de la langue des Juifs de Boukhara et de ses différences davec le tadjik, cest-à-dire quelle posa la question de savoir si « la langue (et les Juifs de Boukhara) avait le droit ou non à lautodétermination ? ». Si tel était le cas, quel dialecte devait être utilisé pour la langue des Juifs de Boukhara comme fondement à la langue écrite et à quelles sources les mots nouveaux devaient-ils puiser ? Si lon en juge par les questions soulevées, ces interrogations restaient ouvertes pour les linguistes de lépoque, malgré le fait que, comme nous lavons vu précédemment, la langue avait déjà été reconnue en 1923 et que sa latinisation avait commencé en 1927.
Les participants à cette conférence se divisèrent. Certains ne reconnaissaient que des différences marginales entre les langues tadjike et juive de Boukhara. Les représentants tadjiks du Tadjikistan, les juifs de Boukhara, venus de Boukhara et de Samarcande, et certains représentants azéris et turkmènes (probablement envoyés par la section dAgitation du Parti au nom de linternationalisme) défendirent la similarité des deux langues. En général, ils affirmèrent que leurs différences nétaient dues quà des différences de prononciation de mêmes mots et sons. Ils demandèrent de resserrer les contacts entre ces langues et de les fondre dans un dialecte de « Boukhara dominant » (le moyen tadjik). Un représentant juif du Kishka-Daria, président du conseil de la ville, déclara quant à lui que lorsquil visitait les campagnes habitées par des Tadjiks, il ne pouvait les comprendre. Il tentait par cet exemple de défendre lopinion opposée selon laquelle les deux langues en questions étaient totalement différentes et ne pouvaient être comprises par le groupe opposé. Le contraste entre ces deux visions prouve, une fois encore, que les arguments avancés à la conférence et brandis par les orateurs sappuyaient sur lidéologie. Si les langues étaient si proches, alors la question de lautodétermination et du droit même à lexistence des Juifs de Boukhara comme groupe ethnique et national distinct des Tadjiks pouvait à nouveau être posée. Bien que cette question nait pas été posée ouvertement, elle était en toile de fond de tous les débats et questions de cette conférence. Ce problème étant intrinsèquement lié à la détermination des minorités nationales, mais les intervenants étaient bien conscients du fait quils pouvaient éventuellement être accusés de « chauvinisme national ».
Lors de cette même conférence, Evgenij Polivanov (1891-1938), illustre orientaliste et linguiste russe, qui vivait à lépoque à Samarcande, affirma dans un discours que le système grammatical de la langue juive de Boukhara étant en voie de développement, il était dès lors fondamental de créer un système unifiant la grammaire orale et la grammaire écrite, et de publier un dictionnaire susceptible de surmonter les problèmes de syntaxe et de grammaire (dautres langues dAsie centrale connaissaient alors les mêmes problèmes). Pour Polivanov, ces difficultés auraient dû être en partie résolues par la latinisation de lalphabet, qui visait à simplifier le processus dapprentissage de la langue. Il souligna que lobjectif de la conférence était dadopter un système permettant de créer une langue littéraire qui serait comprise par la grande majorité des Juifs de Boukhara, et non dy ajouter des strates plus profondes encore qui ne feraient quaccroître les difficultés déjà nombreuses rencontrées par les enseignants et les étudiants. Lopinion de Polivanov était partagée par Aaron (Aharon) Saidov, éditeur du journal juif de Boukhara Bairoqi Mikhnat, pour qui le principal objectif des militants culturels était déradiquer lillettrisme dans le grand public et non dajouter de nouvelles strates dans la langue. Il pensait que la langue écrite devait être comprise par tout un chacun et devait donc se rapprocher le plus possible de la langue orale. Mais le problème était quil existait plusieurs formes parlées.
En conclusion, la conférence statua que la langue littéraire des Juifs de Boukhara serait celle du journal juif boukhariote Bairoqi Mikhnat. Ce journal avait la responsabilité de mener à bien la réforme grammaticale et stylistique et de la présenter aux masses. Il devait éliminer lusage de mots dorigine arabe, persane ou hébraïque (« des mots que les masses ne pouvaient comprendre »), assurer lemprunt de nouveaux mots à la langue russe pour que ces derniers correspondent aux autres langues dAsie centrale et pour les unifier. Ainsi, ce journal national, suivant naturellement les changements constants de style et de grammaire, devenait officiellement le générateur dune langue nationale. En outre, la conférence déclara que la langue des Juifs de Boukhara serait désormais, et officiellement, la « langue des Juifs dAsie centrale », le terme de « Boukhara » nayant pour eux quune connotation régionalement limitée et qui navait plus lieu dêtre.
Au même moment, approximativement, que cette conférence de Samarcande, des discussions similaires se tenaient à Moscou sur le statut du yiddish, la langue des juifs ashkénazes. Les débats y étaient, là aussi, menés par des militants juifs pour la culture, comme léditeur dun quotidien yiddish, der-Emes (« la Vérité »), Moyshe Litvakov, et quelques représentants régionaux. Mais ici, Litvakov, un membre haut placé du Parti, sopposa fermement à lutilisation de mots russes en yiddish, se heurtant ainsi aux représentants régionaux qui affirmaient que le registre de langue des journaux nétait pas à la portée du plus grand nombre. Ces derniers réclamèrent le lancement de la latinisation de lalphabet yiddish, afin de substituer des préfixes et suffixes russes aux préfixes et suffixes allemands, et dintroduire des mots modernes issus des langues parlées, dont bon nombre étaient dorigine russe et devaient remplacer les termes allemands.
Comme pour la conférence de Samarcande sur les Juifs de Boukhara, le dernier mot revint au militant du Parti et éditeur du journal national. En outre, dans le cas du yiddish, les considérations du Parti contre la russification étaient fondées sur des perspectives plus larges, tenant compte des nombreux juifs dEurope et des États-Unis qui parlaient cette langue.
Les résultats sur la langue et la réforme du texte
Depuis le début des années trente, le Parti accentuait son contrôle sur les écrits en sassurant quils correspondaient bien à la ligne du Parti. Les censeurs sacquittaient de cette tâche en traquant les sens cachés, critiquant les auteurs et coupant les textes déviants de la ligne officielle. En 1931, une pièce de théâtre de Haimov fut ainsi censurée parce quelle représentait des travailleuses en train dorganiser des meetings durant leurs heures de travail ; toujours en 1931, un livre de likbez de lécrivain Mulokandov fut censuré car lune de ses histoires ayant pour cadre la collectivisation des campagnes ne montrait pas la résistance des bays (riches propriétaires terriens dAsie centrale).
Sans entrer davantage dans le détail des changements et des transformations immenses qua connues lécriture de la langue juive de Boukhara au cours des années vingt et trente, nous pouvons létudier en examinant les nombreuses formes prises par ce slogan, incontournable à lépoque : « Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! ».
On aurait pu penser que ce slogan, essentiel, serait fixé dès la mise en place du régime soviétique. En réalité, du moins en ce qui concerne la langue juive de Boukhara, sa forme (vocabulaire et syntaxe) fut modifiée pas moins de dix fois entre 1920 et 1930. La série de changements la plus importante (sept sur dix) fut réalisée sur une période relativement courte (1926-1930) (cf. tableau 3).
Les multiples changements apportés à la grammaire et au vocabulaire étaient problématiques pour les enseignants, car ils ne pouvaient suivre le rythme, et ils ont entraîné une pénurie de manuels scolaires en général et tout particulièrement des manuels remis à jour. Dautres « langues en développement » de lAsie centrale ont rencontré des difficultés similaires. En comparaison, la langue russe dominante demeura plus stable dans sa grammaire et dans son vocabulaire, et cela contribua à sa primauté dans les établissements déducation supérieure, et en particulier parmi les minorités nationales.
Comme lillustre bien lexemple ci-dessus, le processus de finalisation de la réforme grammaticale ne fut pas complet avant 1930. En fait, ce processus ne parvint à son terme quau mois daoût 1934 avec lorganisation de conférences supplémentaires sur le sujet de la langue. Ce fut seulement à ce moment que la « formulation finale de la grammaire de la langue juive de Boukhara» fut faite. Les règles de grammaire de base furent publiées dans le journal national en octobre 1934. Mais malgré cette déclaration, le processus dadaptation et de formulation de la grammaire continua pendant toute la seconde moitié des années trente, en sattachant particulièrement aux « nouveaux » termes russes nouvellement introduits et qui étaient toujours écrits de plusieurs manières différentes. Par exemple, lappellation du journal juif de Boukhara Uktiabr (« Octobre ») fut changée en Oktiabr dans la seconde moitié des années trente. Un dictionnaire oubek-boukhariote, ne comptant que de cent pages, fut publié en 1936.
Bien avant la révolution, le russe avait influencé la langue des Juifs de Boukhara (comme nous lavons vu plus haut à propos du premier journal juif de Boukhara). Ce processus perdura pendant les années vingt et trente, et les journaux juifs de Boukhara jouèrent le rôle d« agents culturels ». Par exemple, fin 1928, le journal national juif de Boukhara titrait en une : « Daiiesh 3 000 Roshnai » (« Daiiesh » est une expression dargot russe pour mettre au défi [« chiche ! »] et un slogan soviétique très populaire, qui signifiait : « Peut-on atteindre un tirage de trois mille exemplaires ?»). Roshnai, qui signifie « lumière », fut le premier nom du journal (entre 1925 et 1930). Il fut changé pour Bairoqi Mikhnat (« Bannière du labeur ») en 1930, car les membres du Parti estimèrent que lancien titre ne sonnait « pas assez soviétique ». Les modifications ne se sont pas arrêtées au nom, puisque, en 1935, la police de caractère du titre du journal fut changée pour se rapprocher de celle de la Pravda de Moscou.
Linfluence exercée continuellement sur la langue parlée fut, sans grande surprise, plus importante encore sur la langue écrite. Ce fait est parfaitement illustré par la transcription dun discours de 1932 réalisé par lun des militants pour léducation juive de Boukhara. Ce discours fut tenu lors dune conférence des militants pour léducation, en langue juive de Boukhara, devant une audience parlant cette langue. La transcription de ce discours montre que quasiment un mot sur deux utilisé par cet intervenant est un mot russe, ou dorigine russe, adopté par la langue juive de Boukhara, et adapté pour lui donner lapparence dun mot autochtone ; par exemple, le mot russe « vopros » (« question ») devient au pluriel « voproshoi », et le verbe russe « vydvigat » (« promouvoir ») devient « vydvigat kard ».
Ce phénomène ne fut pas isolé et ne se cantonna pas à la seule langue juive de Boukhara : on le retrouve également dans dautres langues régionales. Lusage du russe dans les langues dAsie centrale prit une telle ampleur quil fut critiqué dès le début des années 1930 par le Bureau Central du Parti Communiste, qui y vit un symptôme de colonialisme culturel et de « chauvinisme grand-russe » phénomène qui ne fit que saccentuer durant la décennie suivante.
Nous répétons ce que nous avons dit précédemment : la latinisation et la soviétisation de la langue des juifs de Boukhara détruisit sa forme nationale unique, sa structure comme sa substance. On peut ainsi noter la baisse rapide du tirage de Bairoqi Mihnat, le journal des Juifs de Boukhara, après lachèvement de la latinisation : en 1933, année de son plus fort tirage, il sortait à sept mille exemplaires ; il ne tirait plus quà cinq mille exemplaires en 1935 et cessa de paraître. Tous les autres journaux (ouzbeks et tadjik) virent leur tirage augmenter. Il semble que les lecteurs visés par Bairoqi Mihnat avaient perdu tout intérêt et toute confiance dans ce journal, peu différent dans sa forme et dans son contenu des autres journaux qui étaient tous utilisé pour la propagande soviétique. Les seules informations concernant leur groupe national étaient devenues rares et inintéressants, et elles se consacraient exclusivement aux membres du Parti et aux héros prolétaires socialistes..
Conclusions et conséquences
Les Juifs de Boukhara étaient considérés, depuis le début des années vingt, comme lune des minorités nationales les plus alphabétisées et les plus éduquées dAsie centrale. Ils présentaient un plus haut taux dalphabétisation, un plus grand nombre décoles et détudiants et nétaient pas catalogués comme « culturellement arriérés » dans la liste des nationalités (contrairement à toutes les autres nationalités présentes dans cette région).
Les années vingt et les années trente sont dune réalité économique et sociale des plus complexes. Elles sont également celles dune renaissance de la langue juive de Boukhara. Elle est enseignée dans au moins trente écoles nationales. Près de mille titres de livres (la plupart traduits du russe) sont publiés dans cette langue et des quotidiens, des journaux et quelques magazines sont régulièrement imprimés et distribués dans toute lAsie centrale. Les Juifs boukhariotes navaient jamais connu un tel essor culturel, et ils ne lont jamais retrouvé depuis.
La langue juive boukhariote a été officiellement modifiée quatre fois, de 1920 à 1938, dans un contexte global d«hostilité » : du dialecte juif boukhariote écrit en alphabet hébreu, on est tout dabord passé à lhébreu ; puis, en 1923, la langue reprend sa forme originale ; en 1924, lalphabet hébreu est simplifié ; vers la fin des années vingt, lalphabet est latinisé ; la grammaire est révisée en 1934 ; elle perd enfin son statut de langue officielle nationale en 1938, lorsque le parti communiste décide que les juifs de Boukhara nont plus besoin dune langue nationale et peuvent être assimilés aux Tadjiks.
Les juifs boukhariotes nétaient donc pas répertoriés dans la liste dite de l« arriération culturelle » et leur taux dalphabétisme était proche de celui des Géorgiens ou des Arméniens. On ne peut dès lors quêtre perplexe et se demander pourquoi cette langue a subi de tels changements. Leur tradition en termes décriture et dédition était certes moins développée que chez ces derniers mais lon peut penser que si le but avait réellement été de développer leur niveau déducation, il était dès lors beaucoup plus efficace de ne pas bouleverser ainsi les règles décriture déjà existantes. La réforme des langues turques avait été menée à bien à force de négociations et dadaptations aux intérêts locaux mais dans le cas des juifs de Boukhara, et depuis labolition, en 1923, de lhébreu comme langue nationale, la démarche fut radicalement différente. La simplification et la latinisation de lécriture hébraïque détruisirent la « forme nationale » de cette langue et la conduisirent à une plus grande assimilation avec la langue tadjike. On retrouve à ce niveau les implications contenues dans la théorie du « sbli~enie » (rapprochement) et du « slijanie » (fusion) avec la soviétisation du contenu comme de la forme.
Le changement radical de la politique soviétique en matière de politique nationale en direction de l « internationalisation » menant de facto à la russification et à la limitation du caractère unique de la nationalité se traduisit par la persécution des « chauvins nationalistes » et par les grandes purges staliniennes de la fin des années trente. En 1938, la langue des juifs de Boukhara ne se voit plus reconnaître le statut de langue nationale dun groupe national reconnu comme tel et les structures dédition, les journaux, les écoles ou toute autre forme dactivité culturelle sont anéantis. De nombreux militants culturels parmi les plus en vue sont arrêtés et subissent les purges en raison dune attitude dite « nationaliste », qui était encore, quelques années auparavant, soutenue, initiée et encouragée par les autorités de lÉtat (mais il est vrai que cette politique a concerné lensemble des nations de lUnion).
En 1939, les dernières langues nationales encore présentes en Asie centrale subissent à nouveau une transformation et doivent cette fois-ci se « cyrilliser ». Les juifs de Boukhara ayant perdu leur propre système scolaire, ils envoyaient leurs enfants dans les écoles russes de préférence aux écoles tadjikes ce choix étant dailleurs celui fait par des responsables locaux du Parti , cela ayant pour effet de les russifier davantage et de cantonner lusage de la langue nationale au seul cercle familial (où, quoi quil en soit, elle restait indemne des abus de la propagande du Parti). En 1939, un journaliste russe en reportage dans la vieille ville de Samarcande relate que la plupart des jeunes de la communauté juive de la ville peuvent dores et déjà tenir couramment une conversation en russe mais que leurs parents rencontrent par contre beaucoup plus de difficultés dans cet exercice. Le russe offrait plus de perspectives pour poursuivre des études supérieures ou obtenir un emploi, le tadjik étant considéré (et cela est encore plus vrai en Ouzbékistan) comme une langue qui nouvrait aucun horizon. Et ceux qui restaient attachés à une éducation tadjike devaient la plupart du temps partir pour le Tadjikistan voisin (ce pays, détaché de lOuzbékistan, devint une république socialiste à part entière en 1929).
Les juifs de Boukhara sont de nos jours dispersés de par le monde et seule une poignée dentre eux vit encore en Asie centrale. La plupart de leurs journaux ou de leurs ouvrages sont publiés en russe et les dernières générations ne comprennent plus que difficilement leur langue « nationale ». À en juger par toutes ces conséquences, la russification des juifs de Boukhara a été parfaitement menée à bien, non pas parce quelle leur fut imposée mais bien aussi parce quils lont choisie.
Tableau 1 : L« Aleph-Bet » hébreu transformé, tel quil apparaît dans un manuel scolaire daté de 1924. Lancien système sappelait « hébreu » et le nouveau, de façon surprenante, est appelé « nouveau tadjik ».
Tableau 2 : Tableau de translittération écrite de lhébreu vers le latin tel que relevé, pour les années trente, dans le journal Bairoqi Mihnat.
Tableau 3 Variations sur : « Prolétaires du monde entier »
« Prolétaires du monde entier » Nom et date du journalÞÙ×àê ÛéÐàÙ èÕÔÙ ÖÞÙß ÔÞèÐÔ éÕÕÙêÐßèÐáê- Rost Dec 1920 1èàÒ ÑèÐàÙ èÕÔÙ ÒÙÔÐß ÑÐ ÔÝ äÙÙÑàÓ éÕÕÙêÐßèÐáê- Rost Jun 19212èàÒ' ÑèÐàÙ èÕÔÙ Ò'ÔÐß ÑÐÔÝ äÙÙÕÕàÓêèÕéàÐÔÙ-Roshnohi Jul 19263èàÒ' ÑèÐàÙ èÕÔÙ Ò'ÔÐß ÑÐÔÝ äÙÙÕÕàÓÙÓèÕéàÐÔÙ -Roshnohi Jun 19274äèÐÜÙØè ÔÐÙÙ èÕÔÙ Ò'ÙÔÐß ÑÐÔÝ äÙÙÕÕàÓÙÓèÐéàÐÙÙ-Roshnoi Dec 19275äèÐÜÙØè ÔÐÙÙ ØÞÐÞÙ ÓÕàÙÙÐ ÙÚ éÕÕÙÓèÐéàÐÙÙ -Ro_naji Aug 19286äèÐÜÙêè ÔÐÙÙ êÞÐÞÙ ÓÕàÙÙÐ ÙÚ éÕÕÙÓèÐéàÐÙÙ -Ro_naji Sep 19287proletar hoji tamomi dunjo jak _avedèÐéàÐÙÙ -Ro_naji Mar 19298paroletarhoji tamomi dunjo jak _avedBajroqi mi%nat Jun 19309proletarhoji tamomi dunjo jak _avetonBajroqi Mihnat Oct 193410
Larissa Zakharova
Centre d études des mondes russe, caucasien et centre-européen, EHESS, larisazakharova@gmail.com
À la recherche des cadres nationaux.
La langue dinstruction en Carélie en tant quinstrument de discrimination positive, 1945-1964
À lété 1954, le Conseil des ministres de la République soviétique socialiste carélo-finnoise (RSSCF), la seizième des républiques de lURSS, située au nord-ouest du pays et possédant une frontière commune avec la Finlande, adopte une résolution « Sur les mesures pour améliorer lenseignement dans les écoles non russes ». Cet intitulé cache la décision dinterdire lenseignement en finnois dans les écoles caréliennes (qui gardent tout de même la dénomination d« écoles nationales ou non russes »). Dès la rentrée des classes en septembre 1954, lenseignement dans ces écoles doit ainsi se faire en russe, même si les leçons du finnois restent encore dans les programmes scolaires, et ce jusquen 1958. Deux ans plus tard, en 1956, le statut de la République carélo-finnoise est rabaissé : elle retrouve le statut de république autonome quelle avait avant 1940 et perd le qualificatif national « finnoise ».
À travers ces mesures, la politique soviétique des nationalités et des langues vise à russifier les Caréliens. Certains événements du « second stalinisme » avaient renforcé limpression de cohérence et le caractère systématique de la politique dassimilation en Carélie. Plusieurs vagues de déplacements vers la Carélie dhabitants des régions centrales de la Russie, de lUkraine et de la Biélorussie avaient été menées en 1949, aboutissant à la recomposition nationale de la population de la république au profit des Russes. Le pourcentage des groupes nationaux titulaires devient progressivement insignifiant. Daprès le recensement de 1926, sur 260 600 habitants de la République carélo-finnoise, 99 700, soit 38,3 %, sont caréliens, 2 500, soit 1 % sont finnois et 8 600, soit 3,3 %, sont vepses. En 1956, sur les 615 000 habitants, 110 000, soit 18 %, sont caréliens et vepses, et 13 000, soit 2,2 %, sont finnois. Ainsi, les autres nationalités, essentiellement les Russes, représentaient 80 % de la population de la république. Cest justement ce déséquilibre démographique qui est mentionné, avec les liens économiques intenses entretenus avec Leningrad, comme motif au changement de statut de la république. Hormis la réhabilitation partielle des peuples déportés, la déstalinisation semble donc avoir peu concerné la politique des nationalité et des langues : comme dans les années daprès-guerre, le peuple russe est toujours considéré sous Khrouchtchev comme le grand frère des autres peuples, le premier parmi les égaux, et la langue russe reste la langue de communication nationale et déchanges inter-républicains.
Néanmoins, les intentions assimilationnistes, voire discriminatoires envers les autochtones sont compensées par les demandes réitérées des dirigeants de la république pour que des places hors concours soient accordées aux élèves issus des écoles caréliennes dans les grandes universités de Russie (essentiellement à Moscou, à Leningrad et à Arkhangelsk). Leur but est de former des cadres nationaux pour occuper les positions clés dans ladministration. En mai 1958, Léonid Lubennikov, secrétaire du Comité régional, sadresse au Comité central pour demander dajouter soixante-dix places aux cinquante déjà accordées aux autochtones dans les universités de la RSFSR. Le secrétaire du Comité Central (CK) du Parti dURSS, Piotr Pospelov, accepte en prétextant la pénurie, dans la République soviétique socialiste autonome de Carélie (RSSAC), de spécialistes indigènes diplômés avec seulement 27 spécialistes autochtones travaillent dans lindustrie forestière, 22 dans lagriculture, 6 pour les chemins de fer et 4 dans lindustrie de cellulose et de traitement de bois. Dans le secteur médical, on ne trouve que 3 Caréliens sur les 816 employés ayant une instruction supérieure. Il savère également quil ny a que très peu denseignants caréliens, finnois ou vepses. Le besoin en cadres disposant dune instruction supérieure était jusqualors comblé par les spécialistes russes mais ceux-ci préfèrent quitter la Carélie pour revenir dans leurs régions dorigine. Pour résoudre le problème de linstabilité de la main duvre, les dirigeants locaux décident de procéder à la discrimination positive et de forger les cadres nationaux.
Après la dégradation du statut de la république, le dirigeant du Parti défend donc les principes d'indigénisation. Au premier regard, ce retour à lun des principes de la politique des nationalités des années vingt peu sembler surprenant dans le contexte de russification des années cinquante, mais une analyse approfondie des archives permet daffirmer que la politique de russification menée en Carélie dans les années cinquante était paradoxalement le principal instrument de la nouvelle campagne dindigénisation. Pourquoi les dirigeants de Carélie négligent-ils alors limportance de lenseignement en langue locale, et même tout simplement la connaissance de la langue locale, tandis que les chefs dautres républiques soutiennent limportance de leurs langues nationales, à linstar des autorités azerbaidjanaises ou lettones qui refusent dadopter, en 1958, la thèse 19 de la loi sur léducation puis augmentent, en 1959, le nombre dheures pour lenseignement de la langue nationale?
Pour répondre à cette question, nous allons tenter de définir les étapes, les motivations et les objectifs de la politique des langues en Carélie. Nous allons analyser en premier lieu la place et le statut du finnois face aux enjeux dindigénisation. Nous suivrons ensuite limprégnation progressive du russe en tentant de répondre à certaines questions : quels étaient les meneurs de la politique des langues ? Qui prenait les décisions et quelles logiques suivaient-ils ? Comment les politiques du centre simbriquaient-elles avec les décisions prises localement? Quels étaient les objectifs poursuivis par le centre, les dirigeants la république, les experts en linguistique et les parents délèves?
Le rôle du finnois en Carélie
Avant la révolution de 1917, les habitants de Carélie appartenaient à deux aires dialectales. Le dialecte du Sud, influencé par le russe, se distinguait considérablement de la langue parlée dans le Nord et du finnois, et les habitants du Sud et du Nord de la république ne se comprenaient quasiment pas. Après la révolution, le choix des langues officielles est fondé sur des critères bien spécifiques car, suite à lintervention des Finlandais rouges émigrés, le finnois devient, à côté du russe, la deuxième langue dÉtat. La bonne maîtrise du finnois par les habitants de la république est alors considérée comme un facteur devant faciliter lexportation de la révolution en Finlande mais elle est également susceptible de sensibiliser les Caréliens à la propagande bourgeoise émanant de Finlande. Ces deux aspects reviennent de façon récurrente dans les débats sur lapprentissage du finnois en Carélie.
Malgré la résistance des Caréliens et des Russes à lusage de la langue « finno-carélienne » dans les systèmes de léducation et de ladministration, Moscou, séduite par les promesses du social-démocrate finnois Edvard Gylling d organiser une république soviétique scandinave en s appuyant sur le piémont carélien, soutient son initiative pour imposer le finnois en Carélie. Le Carélien Vasilij Kud~iev, également membre du Comité révolutionnaire de guerre, tient quant à lui à lofficialisation de la langue russe, au motif que la majorité des Caréliens parlent russe, et il est envoyé à Omsk en 1922. Paradoxalement, lobligation de parler le finnois dans ladministration et dans léducation sappelle la « carélisation ». Cette ambiguïté est à lorigine de complications dans la politique des langues menée en Carélie pendant la période soviétique. Quand les idées romantiques dune diffusion de la révolution à partir de la Carélie ne sont plus dactualité au début des années trente, cette volonté dimposer le finnois est comparée à la russification forcée en Ukraine et elle est qualifiée de « chauvinisme grand-finnois ». Suite à la résolution du Conseil des nationalités du Comité central exécutif (CIK) du 13 mai 1931 « Sur la langue des Caréliens de lURSS », qui entérine la politique dindigénisation tout en promouvant la véritable carélisation à la place de la finnisation, Dmitri Bubrikh, spécialiste des langues finno-ougriennes, commence à travailler sur la création de la langue littéraire carélienne. Il doit prendre en compte les trois dialectes caréliens répandus dans la république (le carélien du Nord, plus proche du finnois, le carélien du Sud, où des emprunts sensibles sont faits à la langue russe, et le dialecte lude, proche de la langue parlée par les Vepses) et la langue parlée par les Caréliens de Tver, incompréhensible pour les Finnois. Le degré de ressemblance entre le finnois et le carélien suscitent des débats influencés par la situation politique : si les Finnois défendent lidée que le carélien nest quun dialecte du finnois, Bubrikh soutient, lui, que ces deux langues ont autant de ressemblance entre elles que le russe et le polonais.
En 1935, les communistes finnois venus de Finlande sont privés de leurs postes à la direction de la république et sont par la suite réprimés. Cette décision sinscrit dans une série de mesures dirigées contre la population finnoise sur lensemble du territoire de la république. Au printemps 1930, en 1935, 1936, 1937 et 1942, les Finnois sont déportés par vagues successives des zones frontalières de la région de Leningrad vers lAsie Centrale, la Sibérie et dautres régions de la RSFSR. En 1936, le carélien est introduit comme troisième langue républicaine. En septembre 1937, et alors même que le travail de Bubrikh na pas abouti, le Politburo ordonne que le finnois soit remplacé par le carélien comme langue denseignement dans les écoles. En 1938, lusage du finnois est complètement interdit. Commencent alors les tentatives de cyrillisation de la langue carélienne.
Cependant, linstitutionnalisation de la langue du groupe national titulaire de la république échoue. Le finnois reprend ses droits comme deuxième langue dÉtat après la guerre de 1939-40 avec la Finlande et la formation de la République fédérale (sojuznaja) carélo-finnoise, le prétexte avancé étant lannexion des terres finlandaises. Un grand programme denseignement du finnois est mis en place et se donne pour objectif de rendre bilingues (russophones et finnophones) les dirigeants à tous les échelons. Les premiers étudiants de la nouvelle faculté de la langue finnoise ouverte, le 4 octobre 1940, à luniversité de Petrozavodsk sont les chefs des administrations.
Au début de la guerre contre lAllemagne, la Carélie compte 686 000 habitants : 300 000 à 400 000 sont évacués à lest et presque 100 000 mobilisés dans larmée. Il reste donc, approximativement, 85 000 habitants, dont 46 000 Russes, sous occupation allemande. À terme, la politique des occupants vise à annexer la Carélie à la Finlande. Si les Caréliens sont censés être de bons citoyens, il est en revanche prévu que les Russes soient déplacés en Russie à lissue de la guerre. En attendant, 22 000 Russes sont enfermés dans les camps et les 24 000 Russes laissés en liberté sont regroupés dans les villages russes placés sous surveillance. La population finno-ougrienne est, elle, privilégiée et bénéficie de rations alimentaires, de salaires élevés et de distributions de terres. Quand, en juin 1944, lArmée rouge reprend la Carélie, 3,6 % de la population civile part avec les Finlandais. Ceux qui restent sont poursuivis pour collaboration. Le 31 août 1944, le Comité Central du Parti examine le projet de déportation en masse des Caréliens et dautres peuples finno-ougriens en Sibérie mais Staline se prononce en personne contre ce projet en affirmant que beaucoup de Caréliens ont participé à leffort de guerre et quils ne peuvent donc pas être comparés aux Tatars de Crimée. Les terres allouées aux occupés sont cependant réquisitionnées au profit des kolkhozes. Nombreux sont ceux qui regrettent le départ des Finlandais. Ceux qui reviennent de lévacuation sont frappés par les conditions relativement favorables des occupés. Les conflits sont alors nombreux. Néanmoins, la lutte antifinnoise ne sexprime que par des campagnes idéologiques menées contre certaines manifestations des « états desprit malsains » et les dirigeants locaux se préoccupent tout autant de la reconstruction de léconomie de la république que de la restauration de ses spécificités nationales. Linstallation en Carélie des Finnois-Ingriens (finny ingermanlandcy) autrefois déportés de la région de Leningrad participe à ces tentatives détablir un équilibre ethnique. À défaut de langue carélienne normalisée, la promotion de la langue finnoise dans limmédiat après-guerre sinscrit également dans cette tendance à rétablir la république. Ainsi, la langue finnoise, pourtant langue officielle de lÉtat bourgeois voisin, garde son statut de langue de la république dans la Constitution de la Carélie (elle le conservera jusquà la disparition de lUnion soviétique) et la question de la création de la langue littéraire carélienne ne se pose plus.
Première étape : indigénisation par la maîtrise du finnois
Vers la fin de la guerre, dans une atmosphère de patriotisme exalté, les dirigeants de la république carélienne reprennent explicitement une ligne indigénisatrice à travers la « finnisation » des Caréliens. La maîtrise de la langue finnoise leur paraît être un instrument essentiel pour permettre aux indigènes dobtenir une formation et une qualification professionnelle. Elle pourrait être en même temps un indicateur fort des résultats de cette politique : si les postes clés sont occupés par les spécialistes parlant finnois, les objectifs de lindigénisation sont atteints.
Dès le début de lannée 1945, le Commissaire à lInstruction, I. Beliaev, dans son rapport au président du Conseil des Commissaires du Peuple (SNK) de Carélie, Stefanikhin, parle de la nécessité urgente davoir des cadres nationaux pour reconstruire léconomie de la république. Pour appuyer son propos, il salarme de la baisse du nombre décoles nationales, considérées comme un creuset où sont formés les spécialistes dont la Carélie a un besoin vital. Pendant la guerre, dans le contexte général de réduction du réseau scolaire, le nombre décoles non russes chute quasiment du tiers. Selon les plans de la reconstruction, le nombre de ces établissements doit doubler dès le début de lannée scolaire 1945/46 par rapport à lannée scolaire précédente et on doit en compter cent quatre-vingt en 1950/51.
Les plans des années daprès-guerre prévoient donc le développement du réseau des écoles nationales, mais le Commissaire à lEducation estime par ailleurs que le nombre des élèves sortant de ces écoles dans les années 1946 et 1947 devrait être médiocre, car les Caréliens rentrant de lévacuation continuent leur instruction en russe. Pour combler les lacunes dans les quotas prévus pour les nationaux dans les établissements de lenseignement professionnel et supérieur et compenser ainsi le manque de spécialistes autochtones, Beliaev propose que le finnois soit une matière obligatoire à partir de la quatrième année pour les classes comptant des élèves non russes suivant leur scolarité en russe. Les enfants russes sont quant à eux dispensés de lenseignement du finnois. Le bilinguisme nest donc prévu que pour les autochtones. Vu le manque denseignants, Beliaev doit ainsi faire une entorse à la règle selon laquelle tout lenseignement dispensé dans les écoles nationales doit seffectuer en finnois de la première à la dernière année.
Pour former des cadres locaux ayant une bonne maîtrise du finnois et les promouvoir à des postes élevés dans différents secteurs, il faut résoudre plusieurs problèmes liés au fonctionnement des écoles non russes et les pourvoir, avant tout, en enseignants qualifiés et en matériels pédagogiques. À la fin de la guerre, linsuffisance de cadres pédagogiques s explique par le fait d une partie des enseignants qui travaillaient auparavant dans les écoles caréliennes ne sont pas revenus après l évacuation. Malgré l ordre du commissariat à l Instruction de la RSFSR, plusieurs régions (eljabinsk, Sverdlovsk, Jaroslavl, Arkhangelsk et Vologda) ne laissent pas partir les professeurs caréliens du secondaire. Ainsi, au début de lannée scolaire 1944/45, il manque 199 enseignants dans les écoles non russes de la république. Pour cette raison, et même en 1950, le niveau de qualification des professeurs reste encore très bas. Lécole pédagogique et le département de la langue finnoise de lInstitut denseignants dÉtat carélo-finnois sont appelés à compenser ces insuffisances.
Dautre part, labsence de structures dédition capables de publier des manuels en finnois complique la reconstruction des écoles nationales. Les supports pédagogiques sont édités à Leningrad, mais avec des retards et en nombre insuffisant. Bien que le Parti, au niveau local, se soucie de la publication de manuels rédigés en finnois pour les écoles nationales, et malgré la publication, en Carélie, de manuels en finnois, les objectifs ne sont pas remplis à la fin des années quarante et au début des années cinquante. Les maisons dédition nont pas de traducteurs et les manuels destinés aux classes supérieures sont traduits du russe par les professeurs de la république. Enfin, les livres destinés à lécole élémentaire et les manuels de langue et de littérature finnoise sont rédigés par des enseignants de la république. Ils sont discutés et approuvés lors de réunions périodiques du Conseil denseignement et de méthode du ministère de lÉducation.
Les conflits et les désaccords soulevés lors de ces réunions portent sur le juste rapport entre le « contenu socialiste et la forme nationale » des textes des manuels. Les auteurs des ouvrages de littérature rédigés en finnois les composent à partir dextraits de textes du folklore carélien et de classiques finlandais. Or les membres du Conseil défendent lidéal de la pureté de la langue finnoise. Ils estiment que la réception des légendes en dialectes caréliens est difficile et ils exigent de retravailler celles-ci selon les normes de la langue littéraire finnoise ; par ailleurs, le contenu de ces textes ne leur paraît pas convenir aux idéaux de léducation soviétique et de la morale socialiste. Ainsi, lors de la réunion du 20 avril 1949 consacrée au manuscrit dune anthologie pour la cinquième classe des écoles nationales, son auteur est accusé davoir établi de mauvaises proportions entre les uvres de la littérature soviétique (17 %), finnoise (25 %), carélo-finnoise (28 %) et russe classique (30 %). Un membre du Conseil, linspecteur des écoles S. S. Hattunen, propose de remplacer des textes « pessimistes », qui « montrent la situation difficile du peuple finnois », par des textes soviétiques contemporains et de remplacer des contes « sans valeur éducative », des chansons et des proverbes vieillis par des « chansons pétillantes de vie, nourries ». Dans les manuels, les pédagogues locaux tiennent à mettre en valeur la culture nationale et à en préserver les spécificités, même sils encourent le risque dêtre dénoncés pour déviation bourgeoise nationaliste. La culture nationale se devant dêtre socialiste dans son contenu, lapolitisme et « labsence desprit de parti » (bespartijnost) sont sévèrement critiqués. Les textes des écrivains soviétiques traduits en finnois et appartenant à la culture unique soviétique sont appelés à remplacer progressivement la littérature locale.
Ces exigences sur le contenu des supports pédagogiques en compliquent la préparation. Il faut traduire en finnois un volumineux corpus décrits russes et cela demande beaucoup plus de travail que de rédiger des manuels à partir dune sélection de textes en finnois. Et si ce travail reste plus ou moins surmontable pendant les premières années de cette entreprise, il savère par la suite impossible de traduire pour les lycéens tous les classiques russes au programme. Au second semestre de lannée scolaire 1953/54, le chef de la direction des écoles du ministère de lInstruction de la république, le Finnois Talonpoika, décide dabolir lenseignement de la littérature en finnois en huitième classe, ces uvres devant être apprises lors des cours de littérature russe. Ainsi, la russification/soviétisation des manuels rend obsolète le principe « national par la forme, socialiste par le contenu ».
En 1945, Beliaev lance lidée douvrir les départements nationaux et les cours préparatoires pour les Caréliens avec un enseignement en finnois dans des écoles professionnelles et des universités. Si les élèves russes sont dispensés de lapprentissage de la langue finnoise, celle-ci doit devenir une discipline obligatoire pour tous les étudiants des instituts et des universités. 50 % des places de lécole doctorale de luniversité dÉtat doivent être réservées aux nationaux. Le finnois est donc reconnu comme obligatoire pour tous les spécialistes qualifiés, mais les linguistes nen continuent pas moins de débattre sur les rapports et la proximité quentretiennent les différents dialectes caréliens entre eux ou avec le russe et le finnois. Le carélien est-il une langue à part ou un dialecte du finnois ? Est-il plus proche du russe ou du finnois ? La politique des langues en Carélie dépend des réponses données à ces questions. Lors de la réunion de juin 1952, à Moscou, de la section finnoise de la conférence consacrée à la linguistique, lintervention de A. A. Beliakov, auteur de latlas dialectologique de Carélie, provoque des discussions agitées et les participants nhésitent pas à porter des accusations personnelles. A. A. Beliakov est ainsi critiqué parce que son opinion naurait pas évolué depuis 1937, date de son élaboration dun alphabet cyrillique pour le carélien. Lidée centrale de lexposé de Beliakov est que le finnois et le carélien se sont progressivement éloignés au cours de leur évolution et que les Caréliens nayant pas de langue littéraire, le russe reste pour eux la langue la plus proche. Un linguiste dorigine finnoise, I. I. Sukiajnen, soppose à la thèse de Beliakov en rappelant que la poésie épique Kalevala est une preuve suffisante de la parenté quentretiennent le carélien et le finnois et de lexistence dune langue littéraire chez les habitants de listhme. Selon lui, les Caréliens du Sud parlent sans difficulté le finnois littéraire et il prévoit que cette langue deviendra leur langue maternelle dans les quinze ans à venir. Deux autres participants à la conférence, E. S. Gardin et V. V. Gudkova, polémiquent avec Beliakov et proposent de prendre, avant tout, en compte la grammaire des dialectes caréliens car cette dernière prouve, daprès eux, lappartenance des Caréliens au groupe balte-finnois des langues finno-ougriennes. La pénétration du lexique russe dans le carélien ne signifie donc pas quil y ait eu un rapprochement entre ces deux langues. Beliakov, seul, acculé, finit par donner raison à ses opposants, en répliquant tout de même que les Caréliens ont besoin de connaître et le russe et le finnois. Quelques années plus tard, cette dernière affirmation aurait structuré le débat, mais au tout début des années cinquante, la langue nationale est encore considérée comme le facteur indispensable de la discrimination positive en faveur des Caréliens.
Des résultats de la promotion du finnois vers de nouveaux objectifs
Malgré les efforts déployés pour le développement des écoles nationales et lattention inlassable que les autorités républicaines portent à la scolarité des futures spécialistes nationaux, les résultats sont décevants. Et la volonté de renforcer le statut symbolique du finnois en tant quexpression forte de la culture nationale et instrument de la promotion des cadres reste lettre morte.
Bien que les plans pour limmédiat après-guerre aient prévu une croissance rapide du réseau des écoles non russes, leur nombre baisse en septembre 1946, et ce essentiellement à cause de la réduction du nombre décoles secondaires. On relève pourtant que 2615 élèves sont scolarisés dans 43 écoles mixtes comportant des classes non russes. Les plans prévus pour lannée scolaire 1945/46 ne sont réalisés quen 1949/50. Mais au début des années cinquante, le nombre décoles non russes recommence à chuter.
Suite à une inspection des écoles non russes, les fonctionnaires du ministère de lInstruction se disent frappés par le nombre insignifiant délèves qui les fréquentent. Si dans les écoles russes, les classes primaires comptent en moyenne 21 enfants, ce taux de fréquentation tombe à 5 élèves pour les écoles non russes. Dans un tel contexte, lenseignement, quasiment individualisé, devrait donner de meilleurs résultats mais le taux de réussite dans les établissements nationaux est très faible. Lexpression orale et écrite des élèves en russe et en finnois est « très pauvre en vocabulaire, criblée de fautes et de dialectismes ». Le ministère assume sa part de responsabilité dans cet échec : « Nous ne nous occupions pas suffisamment en profondeur de ces écoles, nous les fournissions mal en enseignants et en manuels, nous contrôlions faiblement le travail des enseignants et des directeurs des écoles. » Et fournir des enseignants pour des classes en si petit nombre apparaît désormais comme du gaspillage. Dailleurs, les professeurs capables denseigner en finnois, quelque soit la matière, sont très rares dans la république car les départements spécialisés en finnois des établissements pédagogiques ne forment que des enseignants de langue et de littérature. Pour cette raison, en 1954, sur les 526 professeurs enseignant dans les écoles non russes, 204 nont pas de qualifications appropriées, une partie dentre eux maîtrisant leur matière denseignement mais ne maîtrisant pas suffisamment le finnois et lautre partie maîtrisant la langue mais non la matière à enseigner. De plus, le potentiel de futurs enseignants pour les écoles nationales est assez modeste.
Les écoles non russes ne sont donc pas parvenues à forger des cadres nationaux. Les enfants ayant un niveau trop bas de connaissances nont pas accès aux établissements dinstruction supérieure et professionnelle, mais même avec dexcellents résultats, les élèves sortant de la septième classe ne peuvent entrer que dans les écoles pédagogiques qui dispensent des cours en finnois et forment les futurs enseignants des écoles nationales maternelles et primaires. Ceux qui achèvent les écoles nationales secondaires complètes ne peuvent continuer leur éducation en finnois que dans les départements de langue finnoise de luniversité dÉtat de la république et de lInstitut pédagogique. Les facultés dites « nationales » dhistoire, de biologie et de géographie de cet institut sont formellement destinées aux représentants du groupe national titulaire, mais tout lenseignement y dispensé en russe. Les tentatives faites pour entrer dans des facultés spécialisées, où les cours sont donnés en russe, se soldent en général par un échec, les adolescents échouant aux examens dadmission. Ainsi, au lieu dêtre promus aux postes demandant une haute qualification, les nationaux sont enfermés dans le cercle étroit des écoles nationales, dont les meilleurs élèves nont dautre choix que de devenir enseignants.
Les parents qui saisissent bien la conjoncture inscrivent leurs enfants dans les écoles russes. Si 9,1 % des élèves de la république fréquentent en 1950 les écoles nationales, ce pourcentage tombe à 6,8 % en 1954. Les fonctionnaires du ministère de lInstruction expliquent la réduction du nombre décoles nationales par le refus des parents dy inscrire leurs enfants. Les enfants de lintelligentsia napprennent pas tous le finnois et sur les vingt Caréliens et Finnois membres du Comité régional du Parti et députés du Soviet régional, seuls 8 font apprendre le finnois à leurs enfants. 12 enseignants caréliens et finnois choisissent aussi de ne pas faire apprendre cette langue à leurs enfants. La faute en est aussi imputée aux comités de Parti dans les rajony qui, soi-disant, « nexpliquent pas à la population la signification politique de léducation des enfants dans les deux langues dÉtat ». Le ministère de lInstruction essaie bien dinventer de nouvelles stratégies pour imposer lapprentissage du finnois à des nationaux, ces derniers déployant de leur côté des tactiques dévitement : à partir de lannée scolaire 1953/54, des leçons de finnois sont organisées pour les enfants caréliens et finnois scolarisés dans les classes russes de certaines écoles. Jusquen 1958, le système de léducation dans les républiques part donc du principe, déjà établi sous Staline, que les enfants non russes doivent fréquenter les écoles nationales. En réalité, ce principe est souvent bafoué par les parents qui décident eux-mêmes de lécole où placer leurs enfants, en fonction des opportunités de promotion sociale offertes. Cette approche pragmatique des parents est vite instrumentalisée par les fonctionnaires du ministère qui proposent de revenir sur la politique des langues : ils jugent que si les parents délèves et les élèves en expriment eux-mêmes le désir, il faut soutenir « laspiration légale et progressive des Caréliens et des Finnois détudier fondamentalement la langue russe et de sinitier à la culture du grand peuple russe », « la plus avant-gardiste dans le monde ». Constatant léchec de lentreprise dindigénisation par le biais de la promotion de la langue nationale, le ministère de lInstruction déclare, en 1954, que la langue finnoise nest pas utilisée et quelle na pas davenir dans la république.
La série dinspections des écoles nationales menée en 1954 est décisive : elle prépare la résolution du Conseil des ministres de la république sur le passage de ces écoles à un enseignement en russe. La nécessité dun tel changement figure explicitement dans le compte rendu du ministère de lInstruction consacré au fonctionnement des écoles nationales et elle est présentée comme le fruit de discussions organisées avec les parents, les élèves, les directeurs et les enseignants des écoles, qui se prononceraient unanimement pour le passage à lenseignement en russe.
Les priorités et la hiérarchie des langues se trouvent donc renversées : la langue finnoise est dorénavant étudiée à la fois comme deuxième langue et comme matière particulière à partir de la seconde classe. Le nombre dheures consacrées à létude du russe augmente considérablement. La conséquence en est que lenseignement du finnois est réduit et de nouveaux objectifs sont définis : les nationaux sont toujours attendus aux postes prestigieux dans les différents secteurs publics mais la langue russe est devenue la clé de leur réussite. Ainsi, bien avant 1958, des écoles hybrides apparaissent en URSS, des écoles non russes où toutes les matières sont enseignées en russe et où la langue nationale nest plus enseignée que comme une matière parmi dautres. Les fonctionnaires du ministère modèlent ainsi le nouveau profil trilingue des jeunes nationaux : ils sont censés maîtriser le carélien, langue maternelle réservée à la communication dans la sphère privée, apprendre le russe et acquérir des connaissances en finnois.
Deuxième étape : lindigénisation par le biais de lobligation progressive de parler russe
Le travail préparatif et le mûrissement de la décision sur la russification
Bien que le renversement des priorités dans léducation confronte les autorités et les enseignants à de nouvelles difficultés, ces dernières paraissent tout de même moins importantes que dans limmédiat après-guerre. Cela est en partie dû au travail effectué depuis ladoption de la loi de 1938 introduisant le russe comme matière obligatoire dans toutes les écoles nationales de lURSS. Le nouveau programme part de lidée que la plupart des enfants nationaux maîtrisent peu ou prou le russe. Lordonnance de 1954 affirme sappuyer sur lexpérience positive de quelques écoles ayant déjà introduit lenseignement du russe dès la première classe pendant 1948/49, mais, dans les faits, elle encourage certaines méthodes pratiquées depuis les années 1930 « en violation de la politique officielle », notamment les leçons de conversation en russe pour les débutants. Ainsi, la loi de 1938 a finalement préparé le passage au russe dans linstruction primaire et secondaire, les enseignants du russe en Carélie ayant cherché pendant toutes ces années une méthode appropriée qui assurerait un réel bilinguisme. Suite à la résolution de 1949 sur lenseignement obligatoire du russe en première classe, un support de dix-huit cours est mis à la disposition des enseignants qui nont pas dexpérience de lapprentissage du russe pour des non-Russes. Ce support a pour objectif dinculquer un vocabulaire élémentaire de russe aux enfants caréliens et finnois et ce afin danticiper les difficultés ultérieures. La méthode quelle préconise est très simple, essentiellement orale : les élèves doivent nommer des objets montrés par lenseignant et ils doivent ensuite répéter le terme, dabord en cur puis individuellement, et répondre à des questions simples censées enraciner le vocabulaire acquis.
Instruments et étapes de la russification
Ce travail préparatoire ne concerne que lenseignement du russe. Avant la publication de la résolution de 1954, le ministère de lInstruction avait suggéré des mesures censées faciliter la russification complète des écoles de la république. Ces mesures, approuvées par le Conseil des ministres carélien, portent sur les manuels et sur les enseignants. Les manuels ne posent pas beaucoup de problèmes car il suffit den fournir aux écoles nationales pour toutes les matières, à lexception des langues et des littératures russe et finnoise, utilisées dans les écoles russes cela contribuant incidemment à la standardisation de lenseignement. Comme les écoles nationales suivaient déjà un cursus identique aux écoles russes, il suffit de traduire les manuels utilisés dans ces écoles et les programmes peuvent être quasiment conservés en létat. Il faut tout de même réécrire les supports pour les leçons de langues. Les objectifs à long terme sont ambitieux : au bout de deux ans, les écoles nationales caréliennes doivent introduire les programmes de langue et de littérature russe adoptés dans les écoles russes. Or la mise en place et la réorientation des cadres pédagogiques demandent, elles, beaucoup plus defforts.
La préparation aux nouvelles conditions se fait dans une urgence extrême. Le passage au russe étant prévu dès la rentrée des classes de 1954, il faut que tout soit mis en place pendant lété : lInstitut daugmentation de la qualification des enseignants assure la coordination des cours ; les enseignants parlant mal russe doivent suivre des cours de deux mois à partir du 20 juin ; et des cours de mise à niveau des enseignants en russe et en finnois des classes primaires et secondaires sont également prévus. À part ces mesures ad hoc, lInstitut et lécole pédagogique doivent modifier et/ou introduire les cours de méthode denseignement du russe et du finnois dans les écoles nationales et il est prévu que tous les enseignants du russe se réunissent chaque trimestre pour discuter et échanger leurs expériences. Ceux dentre eux qui nont pas dinstruction supérieure sont appelés à suivre les cours par correspondance de lInstitut pédagogique. Les inspecteurs de la Direction des écoles de Carélie et les spécialistes de lInstitut daugmentation de la qualification des enseignants doivent se mettre en contact avec lInstitut des écoles nationales de lAcadémie des sciences pédagogique de la RSFSR pour profiter de lexpérience dautres écoles nationales de la RSFSR.
Ces idées sont systématisées dans la résolution du Conseil des ministres de la RSSCF datée du 12 août 1954 « Sur les mesures pour améliorer léducation des enfants dans les écoles non russes de la république ». Cette résolution prévoit la redistribution des cadres pédagogiques, laugmentation des qualifications pour 50 % de ceux travaillant dans les écoles non russes, la restructuration des écoles nationales pour restreindre le nombre décoles et de classes aux effectifs trop réduits. Le département de langue et de littérature finnoise de lInstitut pédagogique est renommé « département du finnois et du russe ». Mais ces mesures paraissent avoir peu deffet et, un an plus tard, le 12 juin et le 6 octobre 1955, le nouveau ministre de lInstruction, N. Dildenkin, édite encore deux ordres qui reprennent la plupart des objectifs avancés par les textes précédents et il est évident que les enseignants des écoles nationales éprouvent encore les plus grandes difficultés à enseigner en russe.
Lapplication de la loi de 1938 na pas entraîné lapparition dune méthode unique pour lenseignement du russe dans les écoles non russes. En revanche, sous Khrouchtchev, les pédagogues et les linguistes de lInstitut des écoles nationales près lacadémie des Sciences pédagogiques de la RSFSR, à Moscou, cherchent une méthode commune qui permettrait dapprendre efficacement le russe dans toutes les écoles non russes. Ils travaillent de manière autonome, sans concertation avec les experts locaux de léducation qui tentent, eux, de préserver leur indépendance lors de lélaboration des programmes, des méthodes et des cursus en sappuyant pour cela sur les particularités linguistiques de leur république.
La loi de 1958 a un impact beaucoup plus profond en Carélie que dans les autres républiques de lUnion. Le finnois y est ainsi déclaré matière facultative, même dans les écoles nationales. Dans sa résolution du 26 avril 1958, le Conseil des ministres de Carélie évoque et reprend les fondements de la 19e thèse de la loi khrouchtchévienne sappliquant à toute lUnion soviétique, et il explique la nécessité dune telle mesure en invoquant lopinion des parents, la surcharge en travail des enfant, et la prédominance et la supériorité de la culture russe sur la culture carélienne. Cette résolution met ainsi fin aux batailles linguistiques en donnant officiellement raison à Beliakov et aux partisans des théories de la fin des années trente défendant lidée que le russe est plus proche du carélien que ne lest le finnois. Leur réactualisation permet aux tendances russificatrices de lemporter sous la tutelle de Beliaev, président du Conseil des ministres, pourtant grand défenseur, dans laprès-guerre, de lindigénisation par le biais de la langue finnoise.
À partir de 1959, la distinction entre deux types décoles en Carélie disparait définitivement, puisquelles fonctionnent autour de programmes communs. Les cours du finnois sont proposés en dehors du programme et le titre décole non russe nest plus attaché quà la composition nationale de leurs élèves. Lhomogénéisation et la standardisation de lenseignement marquent réellement la disparition des spécificités nationales, la langue perdant son rôle de marqueur symbolique de la culture nationale et la promotion sociale des Caréliens, ses signes de visibilité nationale.
La chronologie de la politique des langues appliquée au système déducation en Carélie se retrouve en décalage avec les autres régions de lUnion, et même de la RSFSR. Les dirigeants de la Carélie, en adoptant des mesures plus radicales que celles préconisées par le centre, font de leur république un cas particulier dans la politique des langues. Mais, derrière un ordre apparent, les mêmes difficultés se retrouvent : dans leur effort pour russiser les écoles nationales, les décideurs politiques oublient que le russe nest pas la langue maternelle des Caréliens et que cela freine la scolarité des enfants de cette république. Les dirigeants de la république tentent pourtant de faire des aménagements, interviennent dans ce sens auprès des dirigeants de la RSFSR et il est à relever que Beliaev, président du Conseil des ministres carélien, demande à son homologue russe dajouter une heure supplémentaire de russe pour toutes les années, de la cinquième à la dixième classes des écoles nationales, afin daider les enfants à apprendre cette langue.
Résultats de la russification
Les fonctionnaires du ministère de lInstruction de la RSFSR sont tenus informés des résultats médiocres de lentreprise de russification des écoles nationales en Carélie. Les bilans, peu encourageants, dune inspection menée dans les rajony de Prja~inskij et de Kaleval skij (les fonctionnaires du ministère de l Instruction y ont assisté à plus d une centaine de cours) sont consignés dans un rapport daté de l année 1959. Ces districts ont été choisis parce qu ils sont peuplés en majorité par les Caréliens et les Finnois. Les problèmes dintégration sociale de cette population sont liés, en partie, à la ségrégation territoriale. En 1959, les Caréliens sont concentrés dans trois rajony sur les treize que compte la république : dans Kalevalskij, ils représentent 58,6 % des habitants, dans Oloneckij 57,4 %, et dans Prja~inskij 42,6 % (les Finnois pesant 14,1 % dans ce dernier rajon). Dans tous les autres rajony, le poids des Caréliens ne dépasse pas 22 %. Enfin, si les Russes sont citadins, 69 % des Caréliens habitent dans les zones rurales.
Linspection met en évidence les réelles difficultés rencontrées par les enfants autochtones et les explique par les différences entre le russe et le carélien. Mais cette dernière explication ne cadrant par avec lidée conventionnellement de mise, à cette époque, sur le rapprochement progressif des deux langues, les inspecteurs ne peuvent donc pas se contenter de critiquer les résultats de la russification des écoles caréliennes, sous peine de sembler remettre en question cette politique. Se conformant aux grandes traditions de la bureaucratie soviétique, ce nest quaprès avoir approuvé limpact positif des résolutions de 1954 et de 1958 et mentionné la progression des taux de réussite dans les écoles nationales que les inspecteurs relativisent ces données et reconnaissent que les résultats de la russification ne sont tout à fait satisfaisants que dans les écoles où les enfants caréliens comprennent bien le russe à leur rentrée en première classe. Saisissant bien lenjeu de la politique, ces fonctionnaires proposent de mélanger davantage les enfants russes et caréliens pour faciliter lassimilation de ces derniers grâce à « un nécessaire environnement linguistique russe ».
Par ailleurs, au 1er janvier 1960, on dénombre encore 87 écoles où les élèves sont tous caréliens et 7793 nationaux fréquentent les écoles non russes de la république. Les inspecteurs admettent que le nombre de Caréliens ne comprenant pas du tout le russe en rentrant à lécole est encore assez élevé. Dans la pratique, et malgré les déclarations sur lutilisation des programmes et des manuels russes dans les écoles nationales, les professeurs veillent avant tout à ce que leur travail soit efficace et commencent par scolariser les enfants caréliens qui ne parlent pas russe dans leur langue maternelle. À lécole primaire, lexpression orale et écrite en russe des nationaux souffre de nombreuses erreurs dues à la superposition de la langue maternelle. Comme certaines consonnes russes (telles que ~, a, a
, z, b, d, g, f, h) et le y dur sont absents en carélien, les enfants font beaucoup de fautes dans les mots qui contiennent ces lettres. De la même manière, en raison de l absence de genres et de prépositions en carélien, les enfants assimilent difficilement leur usage en russe. Ces erreurs persistant jusquen septième classe, les inspecteurs affirment que les élèves caréliens ne répondent pas aux exigences des programmes des écoles russes.
Si la décision de russifier des écoles repose sur largument que les Caréliens ont des difficultés pour apprendre le finnois, il savère que léducation en russe ne permet pas de résoudre ce problème. Pour toutes ces raisons, de nombreux enfants caréliens redoublent et les inspecteurs expliquent cet échec scolaire par labsence dune méthode spécifique denseignement du russe aux indigènes. Les programmes et les manuels russes savèrent inappropriés pour léducation des Caréliens. Labécédaire est constitué des mots courts mais ils sont incompréhensibles et difficiles à prononcer, même pour les enfants caréliens qui ont une certaine pratique de la langue russe. De plus, lapprentissage des sons ne prend pas en compte les spécificités du système sonore de la langue maternelle des élèves. Il y a également les contraintes idéologiques qui pèsent sur la rédaction des manuels de lecture. Le premier texte proposé aux élèves, « Comment V. I. Lénine faisait ses études », est bien plus complexe que les textes suivants : il est long, composé des phrases imbriquées, truffé de mots compliqués et difficiles à expliquer à des enfants de première année. Enfin, laccent, en carélien, tombe toujours sur la première syllabe et le fait que les accents ne soient pas marqués dans ces livres les rend encore moins accessibles.
Les enseignants confrontés à ces difficultés insistent sur la nécessité déditer des supports pédagogiques spécifiques qui prendraient en compte les particularités de lenseignement du russe aux Caréliens. Les inspecteurs soutiennent cette initiative et exigent que le ministère de lInstruction de la république fasse publier un abécédaire spécial du russe destiné aux Caréliens, des livres où les accents soient marqués et les mots accessibles, des dictionnaires raisonnés et des méthodes élaborées reposant sur lexpérience des meilleurs professeurs. Ils proposent également de fournir aux écoles une documentation sur lenseignement du russe aux non-Russes éditée à Moscou et basée sur les méthodes pédagogiques pratiquées dans les différentes républiques. Pour préparer les enfants caréliens à léducation en russe, les inspecteurs suggèrent de commencer linitiation de cette langue dès la maternelle. En 1960, une instruction est élaborée pour évaluer le niveau de connaissances en russe des enfants rentrant en première classe. Les informations recueillies grâce à cet instrument doivent permettre de brosser un tableau du niveau de bilinguisme chez les petits Caréliens en fonction de la région dhabitation, de la composition nationale, de laccès aux émissions de télévision et de radio en russe, et du rôle de la scolarisation en maternelle.
Les inspections menées dans les années suivantes montrent que les difficultés restent les mêmes : en 1963, il y a toujours des enfants qui ne comprennent pas le russe à leur rentrée à lécole primaire. Les mesures extrêmes voulues par les dirigeants caréliens pour mettre en uvre leur projet de russification compliquent la scolarisation des nationaux et ne jouent pas en faveur de lindigénisation. La russification, censée atténuer les différences entre les Russes et les représentants de la nation titulaire pour égaliser les chances, ninfléchit pas lusage du carélien par les nationaux. Les inspecteurs remarquent limportance de la langue maternelle pour la socialisation des Caréliens, ils parlent toujours entre eux dans leur langue maternelle. Même si dans les années cinquante et soixante, et malgré les efforts des dirigeants pour dépouiller les autochtones de tout signe de distinction, les Caréliens préservent encore la fonction de leur langue maternelle comme marqueur fort de lidentité nationale, cette situation va ensuite changer progressivement. Selon les données de lenquête linguistique réalisée au début des années soixante-dix, les Caréliens âgés de 20 à 24 ans ne parlent plus à leurs enfants dans leur seule langue maternelle ; en revanche, 80 % de ces derniers ne leur parlent quen russe et 20 % utilisent les deux langues. Seul 1,2 % des Caréliens âgés de 35 à 39 ans utilise la langue maternelle pour parler aux enfants contre 12,5 % des Caréliens de plus de 60 ans. Les jeunes parents des années soixante-dix font donc consciemment le choix de parler à leurs enfants en russe pour leur donner des clés de la réussite sociale et professionnelle, adhérant ainsi au projet russificateur du régime.
Conclusion
La politique des langues menée en Carélie pendant le Dégel suivant la mort de Staline est traversée par lun des grands enjeux de laprès-guerre : la promotion des autochtones à des postes importants dans différents secteurs. Mais les instruments de cette discrimination positive changent au tout début du gouvernement de Khrouchtchev et la langue finnoise, jusqualors soutenue par les dirigeants, sefface en faveur du russe. Imposer le russe comme langue principale correspond aux contours généraux du projet sur la fusion des peuples et les Caréliens se retrouvent à lavant-garde de ce dessein et elle est soutenue par les autochtones qui considèrent le russe comme utile pour lascension sociale de leurs enfants.
Lanalyse du rapport de forces et des mécanismes de prise de décision sur le passage à linstruction en russe dans les écoles nationales montre que limpulsion est formellement donnée par des autorités locales, même si elle pouvait être téléguidée de Moscou. Elles agissent en accord avec les préférences de la population et tiennent compte de la faible popularité des écoles finnophones. Par ailleurs, on peut remarquer, en comparant la résolution davril 1958 du Conseil des ministres de la RSSCF avec la 19e thèse de la loi khrouchtchévienne sur léducation de novembre 1958, quune partie du texte de ces deux ordonnances est identique, mot pour mot, et cela permet de supposer que linitiative législative carélienne sert de matrice, ou au moins dun champ expérimental, pour préparer la réforme fédérale.
Ainsi, les tendances à vouloir promouvoir les nationaux se poursuivent à laide des instruments disponibles : des enseignants russophones compétents et des manuels en russe. Or, le remplacement dune langue étrangère (le finnois) par une autre (le russe) ne peut pas améliorer radicalement le taux de réussite dans les écoles nationales. La première inspection menée après le passage aux programmes russes révèle la situation déplorable de la formation des enfants non russes, du fait de labsence de méthodes spéciales denseignement du russe aux autochtones. Quelle que soit la stratégie de la discrimination positive adoptée éducation en finnois ou en russe , les Carélophones restent en marge dans la république, nayant pas de possibilités daccéder aux postes importants et posent le problème de leur intégration sociale. Les recensements de 1959 et de 1970 montrent que par le pourcentage de personnes ayant fait les études supérieures, les Caréliens occupent une des dernières places parmi les onze nationalités autochtones des républiques autonomes de la RSFSR.
Les linguistes sont en position de médiateurs : ils sont obligés dadapter largumentation scientifique à la conjoncture politique, en expliquant les décisions des dirigeants sur la russification des écoles nationales à laide de lidée du rapprochement des langues russe et carélienne. La politisation de la question de la langue, les souvenirs des répressions récentes dans le milieu des linguistes empêchent les innovations dans la méthodologie de lenseignement des langues.
Cest seulement dans les années quatre-vingt-dix que les langues nationales en Carélie reviennent au centre des préoccupations des dirigeants locaux et de diverses associations. Le vepse est ainsi normalisé et enseigné dans les écoles et deux universités caréliennes sont mises en place dans le cadre du programme du « développement des écoles finno-ougriennes » destiné à rétablir le bilinguisme. Les actions du gouvernement carélien visent à restaurer et à préserver le patrimoine linguistique. Depuis 1991, près de vingt actes législatifs ont paru sur la protection des droits linguistiques. Une loi et un programme de soutien aux langues carélienne, vepse et finnoise ont été adoptés pour lannée scolaire 2004/2005. Ils prévoient de renforcer les fonctions socio-culturelles de ces langues, de soutenir les mass-médias et les établissements scolaires qui utilisent ces langues, de publier des manuels, des ouvrages, des dictionnaires en carélien, vepse et finnois et de financer les recherches linguistiques. Ces mesures sexpliquent par les difficultés que rencontrent les écoles nationales. Selon les premiers bilans de cette politique tirés en 1996, les enseignants constatent que ces écoles nationales ne parviennent pas à améliorer les compétences linguistiques des élèves. Ce constat est confirmé par les résultats des enquêtes menées parmi les Caréliens et les Vepses en 2002. Même si les textes officiels affirment que certaines matières sont enseignées en langues finno-ougriennes dans les écoles nationales, il nexiste aucun manuel en langues finno-ougriennes pour ces mêmes matières. Selon les appréciations des enseignants, moins de 5 % délèves sont réellement bilingues. Dans la hiérarchie du prestige, cest le finnois qui emporte la première place dans le choix des élèves et des parents, ces derniers considérant que cette langue ouvre davantage de perspectives professionnelles.
Xavier Le Torrivelec
Centre franco russe de recherches en sciences humaines, Moscouxavier@letorrivellec.fr
La langue des enfants soviétiques
Langues, éducation et société en Volga-Oural
(de 1938 aux années soixante)
Des historiens contemporains ont interrogé et mis en perspective lidée communément admise selon laquelle les prédécesseurs de Gorbatchev auraient mené une politique volontaire de « russification ». Ils ont souligné, au contraire, que les dirigeants de lÉtat soviétique ont soutenu les langues nationales, notamment contre des projets visant à imposer le russe comme la langue principale denseignement. Mais leurs travaux ne sont pas allés au-delà de la période stalinienne et nous voudrions, dans cet article, réviser le concept de « russification » en élargissant leur analyse aux transformations de la société soviétique daprès-guerre. Considérant les langues comme des vecteurs de communication irréductibles aux aléas politiques, nous nous intéresserons à la manière dont les locuteurs ont résisté ou se sont appropriés les décisions politiques concernant les mesures de régulations linguistiques. En analysant les dynamiques a priori contradictoires de promotion dune langue russe commune et de reconnaissance des langues parlées, nous entendrons, derrière les revendications des communautés locales, les échos dune russification par le bas. Les pratiques de diglossie, courantes parmi les élites de lépoque tsariste, se sont diffusées après la Seconde Guerre mondiale parmi lensemble des non-Russes de la région Volga-Oural sur la base du besoin de sémanciper des cultures villageoises monolingues.
Carrefour de langues finno-ougriennes (oudmourte, mordve, komi, mari), turciques (tatar, bachkir, tchouvache) et slaves (russe, ukrainien), la région Volga-Oural permet daborder toute une série de questionnements sur lorganisation du multilinguisme. Sa complexité relève autant de singularités historiques (avec des populations finno-ougriennes plus russifiées que les populations turcophones) que linguistiques (à la différence des langues finno-ougriennes, les langues turciques sont mutuellement compréhensibles). Dès le début du xxe siècle, la région fut soumise à une série dexpérimentations linguistiques. Porté par des lettrés polyglottes, un courant réformiste tatar introduisit des matières séculières dans les madrasas de la région. Mais les ¦élèves musulmans qui manifestèrent en 1906 pour obtenir plus dheures de russe se heurtèrent à lhostilité des représentants de lislam officiel. Lassimilation linguistique des allogènes de lOrient russe étant impensable aux yeux des administrateurs tsaristes, des missionnaires orthodoxes furent chargés den faire de loyaux sujets du tsar et ils transcrivirent leurs langues orales en langues écrites en cyrillique sous la férule de Nikolaj Ilminskij. Des écoles russo-nationales furent créées, fonctionnant en russe et dans les langues nationales. En Volga-Oural, la préservation des langues vernaculaires a imposé lépreuve du multilinguisme aux dirigeants soviétiques.
Notre enquête porte sur lévolution du système éducatif, lieu privilégié dinteraction entre le politique et le social, dans la région Volga-Oural entre 1938 et les années soixante. Les demandes du centre y ont varié. Plutôt extensives, avant la guerre, quand Staline exigeait que tous les non-Russes parlent un peu le russe, elles devinrent intensives quand ceux-ci durent le parler couramment pour faire carrière. En fonction du degré de bilinguisme de leur population allogène, les élites des républiques de la région Volga-Oural résistèrent avec plus (chez les turcophones) ou moins (chez les finno-ougriens) de conviction. À partir des problèmes concrets posés par la formation des enseignants ou le débouché des élèves, nous montrerons que la politique éducative lancée en 1938 échoua à élever le niveau de russe des non-Russes jusquà ce que les conditions matérielles, liées à lurbanisation, et juridiques, après la réforme de 1958, permettent aux parents de manifester leur préférence pour le russe. En croisant les matériaux dhistoire orale avec ceux des archives centrales et locales, nous retracerons les positionnements successifs de trois acteurs principaux : les autorités centrales, les autorités locales et les populations non russes.
Les années trente : lÉtat soviétique face au multilinguisme
Les bolcheviks se voulurent « anti-impérialistes » pour désarmer les nationalismes. En 1918, un décret du Narkompros garantit à chacun le droit à une éducation dans sa langue maternelle. Pour assurer légalité entre les langues, Lénine exigea que le russe ne soit pas obligatoire dans les « écoles nationales ». Dans les nouvelles républiques nationales, lindigénisation visait à remplacer les fonctionnaires russes par des allogènes parlant le russe. Pendant que lon finançait la production littéraire, théâtrale et cinématographique en langues vernaculaires, des commissions de « réalisation » de ces langues devaient implanter leur usage au sein des administrations régionales. Mais dans un contexte dinégalité entre les langues, la pénurie de locuteurs compétents et le déséquilibre dans la répartition géographique des populations russes (plutôt urbaines) et allogènes (très majoritairement rurales) limitèrent lindigénisation aux seuls conseils ruraux (selsovety) dans la région Volga-Oural.
La décision fut prise, en juillet 1930, dinstaurer une éducation obligatoire pour les enfants de 8 à 11 ans en URSS. Hormis lalphabétisation des adultes, le nombre denfants scolarisés passa de douze millions à plus de trente millions entre 1928 et 1939 et, à la veille de la guerre, plus de soixante-dix langues servaient de langues dinstruction dans les écoles soviétiques. Toutes les républiques dURSS assuraient une instruction en langue maternelle à leurs minorités, mais les républiques de lUnion allèrent plus loin en exigeant que tous les élèves apprennent la langue de la nationalité éponyme. Parmi les républiques autonomes de la Fédération russe (RSFSR), seul le Tatarstan fit de même en imposant un apprentissage du tatar dans les écoles tchouvaches. Quant au russe, il commença à être enseigné à partir de 1934 dans les écoles nationales de la RSFSR. Mais du fait des réticences de certains pédagogues, dont linfluente épouse de Lénine, les cours de russe ne débutaient quen 2e classe, lorsque les élèves étaient âgés de 9 ans.
À partir du milieu des ¶années trente, le reflux des idéaux révolutionnaires affaiblit la force du slogan sur légalité des langues et le contexte international imposa une approche plus fonctionnaliste de la langue comme vecteur dunité et defficacité de lÉtat. En octobre 1937, Staline évoqua, lors dun plénum du Comité Central (CK) la nécessité de rendre obligatoire lenseignement du russe dans toutes les écoles soviétiques. Et alors que la répression sabattait sur les cadres nationaux dans le cadre de la Grande Terreur, une campagne fut lancée contre les « nationalistes bourgeois », accusés de saboter lenseignement du russe. Ainsi le fait que « dans beaucoup décoles rurales de Bachkirie, le russe nétait pas enseigné du tout » servit dargument aux purges.
À léchelle de lURSS, le russe devenait la langue commune : le CK adopta, le 13 mars 1938, une résolution « Sur lenseignement obligatoire du russe dans les écoles des républiques et des régions nationales ». ¶Ce texte confirmait par ailleurs le droit à une instruction en langue maternelle. Selon Peter Blitstein, la version finale de cette résolution marquait la défaite des partisans dune ¦russification totale¦ des écoles non russes. Elle perpétuait lambiguïté apparente de la politique soviétique des langues, organisée autour de la promotion simultanée du russe et des langues nationales.
Même si lintention de russification a parfois prévalu, les garanties obtenues sur les langues maternelles provoquèrent, dans un contexte de désorganisation générale, une baisse temporaire du nombre dheures de russe dans les écoles nationales de la RSFSR. Les autorités centrales avaient mené une campagne de grande ampleur, mais par suite du manque de moyens alloués, les déclarations dintention ne débouchèrent sur aucun changement réel immédiat. Dans une note de septembre 1940 confirmant un rapport antérieur du Gosplan, le nouveau commissaire de lInstruction de la RSFSR, V. Potemkin, reconnaissait que la formation des professeurs non ¦russes¦ restait « très insuffisante » et critiquait lincapacité des autorités locales à pourvoir leurs instituts pédagogiques en étudiants allogènes. Parallèlement, la cyrillisation, lancée depuis la seconde moitié des années trente, notamment pour faciliter lapprentissage du russe par les non-Russes, ajouta à la confusion. Lintroduction des nouveaux alphabets dans la région Volga-Oural servit de prétexte à une réactivation des rivalités ethniques qui intensifièrent le désordre.
1948, improvisations autour de lenseignement du russe dans les écoles nationales
La tension restait vive entre les partisans de la protection des langues vernaculaires et ceux qui voulaient imposer lusage du russe. Les préparatifs de guerre attisèrent dautant plus le problème linguistique que, en juillet 1940, un rapport au CK indiquait que beaucoup de recrues ne parlaient pas russe. Le ministre Potemkin demanda plusieurs fois au CC dautoriser lenseignement du russe dès la 1re classe. En février 1943, G. F. Alexandrov, chef du bureau de la propagande au CK, proposa de remplacer les cours de langues étrangères par des cours de russe. Malenkov, candidat membre du Politburo, lui répondit en septembre 1945 que cette mesure était « prématurée ». La question revint sur le bureau du CC en 1946, portée par les républiques de RSFSR et, au cours de l été 1947, un débat s engagea dans le journal U
itel skaja Gazeta pour savoir à partir de quelle classe il était possible d introduire les cours de russe. Lors d une réunion du 29 juillet 1948, le nouveau ministre russe de l Instruction, A. A. Voznesenskij, proposa de rendre facultatives les langues étrangères « pour que les élèves aient plus de temps pour le russe ». Son projet fut soutenu par N. N. Jakovlev (à la tête du département des écoles du CK depuis 1943) et par la plupart des républiques autonomes, notamment celles qui manquaient denseignants en langues étrangères. Mais lopposition des républiques de lUnion et les critiques de F. F. Sovetkin (chargé des écoles nationales à lAcadémie des sciences pédagogiques, APN) eurent raison de ces velléités de russification.
Du fait de la diversité ethnolinguistique de lURSS, la résolution de 1938 avait créé un clivage entre les républiques de lUnion, attachées à un enseignement en langue nationale, et les républiques de la RSFSR, soucieuses pour la plupart de se rapprocher des standards russes. Ces dernières, insatisfaites du statu quo, gérèrent séparément leurs problèmes communs. En 1949, la demande du gouvernement de Mordovie dintroduire des cours de russe dès la 1re classe fut acceptée du fait que « les Mordves cohabitent depuis longtemps avec les Russes ». Dautres républiques autonomes voulurent bénéficier du même traitement. Sagid Alibaev, ministre bachkir de lInstruction, proposa de réduire de quatorze à douze le nombre dheures de langue maternelle par semaine et dune heure celles de mathématiques pour offrir, « sans frais supplémentaires », trois heures de russe pendant le 2e semestre de la 1re classe. Le 13 novembre 1950, une résolution du Conseil des ministres (Sovmin) de la RSFSR confirma le nouveau programme des écoles nationales de Bachkirie. Mais les demandes des autres républiques furent refusées au motif que lenseignement du russe ne devait commencer quà partir de la 2e classe. Rejetant la responsabilité du « désastre des écoles nationales » sur les instances fédérales, les autorités locales critiquèrent lAPN pour sa faible implication dans le travail dédition des manuels de russe et daide à lélaboration des programmes. Pour palier ces insuffisances et renforcer le niveau des écoles nationales, un Institut des Écoles nationales (IN) fut créé en 1950 au sein de lAPN.
Cette institutionnalisation accompagna un changement majeur du discours sur les langues. Après sêtre penché sur la loi, les alphabets et les emplois du temps, le régime stalinien sattaquait à la pédagogie du russe : il fallait concevoir autrement son enseignement pour en favoriser la diffusion. La publication dans la Pravda du 20 juin 1950 dun article de Staline, « Du marxisme en linguistique », représente un moment clé de la politique des langues. Critiquant Nikolaj Marr pour avoir « détaché la pensée de sa matière naturelle, le langage », Staline estimait que « la linguistique soviétique [navait] pas assumé ses tâches pratiques » et quil fallait donc revenir à la grammaire pour perfectionner lenseignement des langues. La théorie stalinienne devint la référence obligée des projets de réforme qui se multiplièrent à partir de lété 1950. Des séminaires pédagogiques soutenus par lIN mirent laccent sur la grammaire comparée avec lidée que les non-Russes auraient moins de mal à apprendre le russe si ses règles de grammaire étaient systématiquement comparées à celles de leur langue maternelle. Le travail sur la composition même de la langue devait aussi servir de vecteur à la russification.
Les années cinquante dans les régions de RSFSR : monolinguismes et contraintes éducatives
Jusquau milieu des années soixante, la priorité de lObkom bachkir était la construction décoles dans les zones reculées de Bachkirie. Quand ils évoquent, dans leurs plaintes, les tempêtes de neige, les crues des rivières, les attaques de loups et les dizaines de kilomètres que leurs enfants devaient parcourir pour ne pas arriver en retard à lécole, les villageois retiennent difficilement leur colère face à linaction du ministère. Les demandes étaient fréquentes douvrir une école primaire dans tel ou un tel village ou de créer un pensionnat (internat) dans un village doté dune école moyenne. Le système scolaire reposait sur deux types d écoles : dans les plus petits villages, les écoles primaires (na
al nye) accueillaient les enfants de la 1re à la 4e classe ; les écoles moyennes (srednie) prenaient le relais de la 5e à la 10e classe dans les villages plus importants et les chefs-lieux de district (rajcentry).
En Bachkirie, il faut distinguer entre les langues turciques et finno-ougriennes, parlées dans les zones rurales, et le russe, langue des élites urbaines. À léchelle de la RSFSR, on constatait, au début des années cinquante, une forte corrélation entre composition ethnique et langues dinstruction. Quand un tiers des élèves non russes de la RSFSR étudiaient dans des écoles russes (ceux qui résidaient en ville ou dans des villages russophones), ce taux était de 12 % en Bachkirie et inférieur à 9 % dans les zones rurales de la région Volga-Oural. La langue denseignement était la langue maternelle des enfants dans les petits villages, où les enseignants étaient souvent recrutés sur place. Dans les villages pluriethniques, la langue majoritaire servait de langue denseignement. Si le russe nétait pas toujours la langue dinstruction dans les écoles des rajcentry, il létait dans les écoles urbaines, majoritairement fréquentées par des russophones. La fragmentation des écoles en fonction du critère ethnique imposait lusage exclusif du russe dans les universités de la région Volga-Oural fréquentées par des élèves éduqués dans une dizaine de langues.
Les responsables locaux disposaient dune relative autonomie en matière déducation et les contraintes liées aux réalités multiethniques pesaient lourd sur leurs épaules. Diffuser le russe dans les enclaves monolingues où le travail agricole ne requérait pas de vocabulaire spécifique en russe était une tâche particulièrement ardue. Dès 1946, le ministre Alibaev constatait léchec des mesures prises depuis 1938 : alors quun tiers des écoles nationales ne proposaient toujours pas de cours de russe, dans les autres, seuls 29 % des élèves de 10e classe avaient réussi lexamen de sortie (attestat) en russe et avaient pu intégrer lenseignement supérieur. Interrogés sur cet échec, les responsables des rajONO évoquèrent la faible qualification des enseignants : dans les écoles moyennes, sur huit cent trente-cinq professeurs de russe, six cents navaient pas de formation supérieure en 1949. Puisque les élèves turcophones étaient rares dans les instituts pédagogiques dOufa et de Sterlitamak, la région manquait cruellement de professeurs parlant à la fois le russe et la langue maternelle des enfants.¶ Il était dautant plus facile de recruter du personnel sans qualification que beaucoup dinspecteurs ne parlaient pas russe. Selon Gizitdin Irgalin, inspecteur dans les années cinquante, les enseignants chargés des cours de russe étaient souvent les épouses des principaux responsables locaux (directeurs de lécole ou du kolkhoze). De nombreux témoignages détaillent lindigence du russe enseigné dans les écoles villageoises : la prononciation de lenseignant était souvent défectueuse et les explications faites en langue maternelle. Enseigné deux heures par semaine dans les petites classes (quatre heures à partir de la 4e classe), le russe était une langue étrangère pour des enfants qui parlaient leur langue entre eux pendant les cours de russe.
Un autre problème souvent évoqué dans les rapports ministériels était celui de lédition des manuels en langues nationales. Tous les ans, les écoles non russes de la RSFSR avaient besoin de quatre cents titres tirés à plus de cinq millions dexemplaires. Et depuis le début de la standardisation des programmes en 1927, chaque manuel devait être vérifié à Moscou. Si les contraintes variaient selon les lieux, le nombre élevé de groupes ethniques compliquait un travail dédition qui dépendait aussi de lorientation idéologique du moment. En juin 1950, les collaborateurs de lInstitut bachkir de langue et de littérature durent rédiger de nouveaux manuels de russe en bachkir pour les écoles bachkires de la RSFSR. Ceux-ci devaient être conformes à la nouvelle théorie linguistique, purgés de toute déviation nationaliste et renforcer le patriotisme régional. La procédure dédition était longue et compliquée. Les rajONO et gorONO définissaient dabord les besoins de leur circonscription pour chaque langue et pour chaque école. Centralisée au ministère local de lInstruction, linformation était transmise aux ministères des républiques concernées qui prenaient en charge la rédaction et limpression des manuels dans leur langue de nationalité. Par exemple, les manuels en tatar pour les vingt-cinq mille élèves de 1re classe des écoles tatares de Bachkirie étaient rédigés à Kazan et imprimés par la maison dédition du Tatarstan, Tatgosizdat. Après vérification du contenu à Moscou (APN) et en cas davis favorable, les manuels devaient être expédiés en nombre suffisant à la région demandeuse et distribués dans les écoles avant la rentrée des classes. Labsence de ressources financières influait sur la qualité des manuels et leffet était parfois désastreux : « Les manuels en oudmourte étaient en mauvais papier. Les enfants russes avaient de plus beaux livres que les Oudmourtes et ils ne manquaient pas de le leur faire remarquer. »
1953-1958, libéralisation et cacophonies dans la défense des langues nationales
Après la mort de Staline, linstabilité du rapport de forces entre prétendants au poste suprême (Khrouchtchev et Malenkov) et élites républicaines favorisa les tendances décentralisatrices dans un régime en voie de libéralisation. En octobre 1953, le Sovmin de la RSFSR établit des instituts régionaux de qualification des enseignants (Institut Usoverenstvovanija U
itelej, IUU) pour faciliter la diffusion du savoir-faire pédagogique. Le problème de la mobilité sociale fut reconsidéré. Il constituait aussi, en Volga-Oural, un problème linguistique lié à l « arriération » des non russophones, populations essentiellement rurales et bénéficiant dun enseignement de moindre qualité et encore amputé en termes dhoraires. On entrait dans une nouvelle phase de la politique des langues : les non-Russes ne devaient plus apprendre des rudiments de russe mais assurer, par une bonne maîtrise de cette langue, leur égalité sociale avec les russophones.
Pour former des cadres nationaux parlant parfaitement le russe, il fallait améliorer le travail des treize mille écoles nationales de la RSFSR, où étudiaient, en 1955, plus dun demi-million délèves. Dans sa résolution du 13 mars 1954, le Ministère de lEducation (Minpros) de la RSFSR fixait deux objectifs : élaborer sur place de nouveaux programmes scolaires et opérer un rapprochement avec les écoles russes. Le volume horaire des matières principales (mathématiques, histoire, physique et chimie) devait être le même dans les deux types décoles, russes et nationales. Le ministère fédéral voulait « remettre de lordre » en supervisant lopération, mais il acceptait que le contenu des programmes soit défini sur place : « Le nombre dheures de russe ne saurait être le même dans les écoles tatares et oudmourtes puisque les enfants tatars qui entrent à lécole ne connaissent pas un mot de russe alors que les Oudmourtes en maîtrisent déjà plusieurs centaines. »
Des arbitrages difficiles simposaient au vu de lextrême variété des écoles nationales, où linstruction en langue maternelle séchelonnait de la 2e à la 10e classe et où lenseignement des langues maternelles nétait pas partout assuré dans les grandes classes. Lors de la réunion du 8 août 1954, la demande de Makarov (responsable du département des écoles nationales au ministère) dassurer des cours de langue maternelle au-delà de la 7e classe fut rejetée par les ministres oudmourte et tchouvache. Le même jour, expliquant quil faudrait « revenir sur certains acquis », il critiqua le maintien dun enseignement en langue maternelle jusquen 10e classe dans de nombreuses écoles tatares et bachkires « étant donné leur faible taux de réussite par rapport aux autres écoles nationales ». Pour dégager des heures supplémentaires et rapprocher les cursus, il fit deux propositions aux ministres de la RSFSR : rendre facultatif lenseignement des langues étrangères et passer à onze années détudes dans les écoles nationales (soit rallonger dun an le cursus par rapport aux écoles russes). La plupart des ministres défendirent lidée dun rapprochement sous le motif que « les parents nous demandent que le programme des écoles nationales diffèrent le moins possible de celui des écoles russes ». Seuls les ministres tatar et bachkir affirmèrent une autre priorité : garantir un enseignement en langue maternelle. Leur problème était dabord lavenir des écoles nationales : « Les élèves non russes préfèrent intégrer les écoles russes et de plus en plus de classes russes se créent dans les écoles nationales. »
Dès la rentrée 1954, Alibaev, ministre de lInstruction de Bachkirie, autorisa lenseignement de certaines matières en russe dans les grandes classes des écoles nationales mais il diminua aussi le nombre dheures de russe en introduisant des cours obligatoires de langues étrangères. Fatyma Mustafina, qui lui succéda en 1955, fut moins conciliante sur les langues dinstruction. Le maintien des écoles bachkires était lobjectif que se fixait en 1956 celle qui est présentée aujourdhui comme une patriote : « Cest un fait que les enfants fréquentent moins les écoles nationales. Pour inciter les parents à y laisser leurs enfants, il faudrait que les diplômés de ces écoles puissent entrer plus facilement à luniversité. » Sa réflexion reflète son parcours personnel et éclaire sa demande de recruter davantage de « bachkirophones » dans les universités dOufa par un système de quotas dentrées dont ils seraient les bénéficiaires. En août 1957, sa proposition dinclure des cours en bachkir dans les universités fut rejetée, mais elle obtint que linstitut pédagogique et les universités techniques accueillent hors concours des élèves bachkirs de plusieurs districts du sud. S il avait fallu, comme avant 1957, parler russe pour intégrer l institut du pétrole, Murtaza Rahimov (né en 1934 dans un village du district de Kugar
inskij) ne serait jamais devenu directeur d usine et, en 1993, premier président de la république du Bachkortostan. Dans cette région, les politiques de discrimination positive continuaient de constituer un moyen essentiel daction pour lintégration sociale des non-russophones.
Les responsables de Kazan expliquaient eux aussi le déclin des écoles tatares par la différence de niveau avec les écoles russes mais, pour assurer un avenir aux écoles tatares et un débouché à leurs élèves, ils exigèrent, au nom du principe dégalité, que les écoles tatares maintiennent le tatar comme langue dinstruction et bénéficient du même programme que les écoles russes : « Il faut absolument que les écoles tatares aient le même programme que les écoles russes. » Cet alignement provoqua une diminution du nombre dheures de russe que Valiullina, la ministre tatare, justifia le 14 mai 1956, lors dune réunion des ministres de lInstruction de la RSFSR, en invoquant la théorie de Staline et les « pétitions dintellectuels en faveur dune meilleure transmission de lhéritage culturel tatar ». Cela se passait quelques semaines après la lecture du « Rapport secret » et lenvoi par de hauts responsables tatars de demandes officielles pour que le Tatarstan obtienne, avec le statut de république de lUnion, le droit de faire passer en tatar les examens dentrée à luniversité. Favorable à la nationalisation du système éducatif tatar, Valiullina proposait den finir avec la politique de discrimination positive : « Il ne faut pas introduire une année détudes supplémentaires dans les écoles tatares. Il ne faut pas y rendre facultatif lenseignement des langues étrangères. Il faut exiger exactement la même chose des enfants tatars que ce que nous demandons aux enfants russes. Il faut mettre fin aux privilèges par nationalité pratiqués depuis quarante ans. »
Lallocation centralisée des ressources favorisant les phénomènes de jalousie, cette prise de position fut mal accueillie par les autres ministres : comment les anciens leaders de lindigénisation pouvaient-ils exiger une égalité de traitement avec les Russes tout en maintenant un enseignement en langue nationale ? Le débat rebondit en 1956 lorsquil fallut choisir entre Oufa et Kazan pour y installer lIN. Voulu par le ministre russe E. Afanasenko, ce transfert devait le « rapprocher des problèmes concrets rencontrés par les écoles nationales ». Si le consensus fut général contre Kazan, ce nétait pas seulement pour éviter que « lIN ne soccupe que des écoles tatares ». Cétait une remise en cause du « modèle tatar » dont linfluence fut dénoncée par plusieurs ministres et reconnue par le directeur de lIN. En mai 1958, une filiale de cet institut fut ouverte à Oufa.
Entre 1953 et 1958, la libéralisation politique renforça la fragmentation du territoire soviétique. En 1956, tandis que les républiques de lUnion confirmaient, lors de la conférence de Tachkent, leur attachement à un enseignement en langue maternelle, le front du refus de la russification sélargit aux républiques tatare et bachkire, préoccupées par lavenir de leurs écoles nationales. Leur souci dassurer un débouché aux élèves éduqués en langue maternelle resta incompris là où le taux de bilinguisme était plus élevé. Mais à travers cette contestation du « modèle tatar », cest la question taboue des langues dinstruction qui était posée. Comme Dubrovina, responsable du département des écoles au CK, lavait admis dès 1954, le compromis de 1938 était dépassé. Lultime tentative du Minpros de la RSFSR pour « améliorer lenseignement du russe » sans toucher aux langues dinstruction consista, le 21 janvier 1957, à renforcer le rôle de lIN, à créer des « écoles de lamitié » (dotées de classes parallèles russe / langues nationales) et à faciliter le partage des expériences pédagogiques : le premier numéro du journal Russkij jazyk v nacionalnoj kole parut en 1957, rapidement doté déquivalents bilingues au Tatarstan (Sovetskaja kola) et en Bachkirie (U
itel Baakirii). Mais en mai 1958, la baisse du nombre d écoles tatares fut à nouveau dénoncée lors d un plénum de l Obkom du Tatarstan. Finalement, précédant la réforme de novembre 1958, la crise des écoles nationales a déterminé les modalités d une réforme qui peut se lire comme le souci du pouvoir central de trancher le nud gordien des inégalités ethnolinguistiques en court-circuitant les autorités régionales. Comme nous allons le voir, Khrouchtchev libéra, à travers une politique volontariste et au nom du même principe dégalité, un mouvement de fond vers les écoles russes.
1958, Khrouchtchev et la liberté de choix linguistique
Au printemps 1957, le nouveau premier secrétaire lança son défi aux États-Unis. Parmi les mesures prises pour surmonter le retard technologique de lURSS, la loi du 24 décembre 1958 instaura une scolarité unifiée de huit ans. Adoptées le 12 novembre 1958 par le CK, les thèses de Khrouchtchev sur les « liens entre lécole et la vie » voulaient remédier à la pénurie de main-duvre qualifiée en valorisant le travail manuel et garantir un traitement égal aux élèves soviétiques en revenant sur lidée dun retard de certaines nationalités par rapport à dautres. Le souci populiste de légalité est au cur de larticle 19 du décret du 12 novembre :
« Dans les républiques de lUnion, les élèves des écoles nationales doivent étudier trois langues : leur langue maternelle, le russe et une langue étrangère. En RSFSR, les élèves russes nont à étudier que le russe et une langue étrangère. Cette situation est injuste car offrant un avantage aux enfants russes scolarisés en Russie qui ont plus dheures à consacrer aux autres matières. La question doit donc être posée daccorder aux parents le droit denvoyer leurs enfants dans une école où la langue de leur choix est enseignée. »
La réforme reposait sur le principe « démocratique » du libre choix parental. Désormais, les parents pouvaient officiellement envoyer leurs enfants dans une école russe ou non russe. Larticle 19 surprit dautant plus les dirigeants des républiques de lUnion que des discussions étaient en cours sur lintroduction dune scolarité dune durée de neuf ans dans les écoles nationales. Après de laborieuses tractations, larticle fut retiré du texte fédéral et chaque république put ne pas ladopter. Les directions de lEstonie et de la Lettonie estimèrent que létude de leur langue devait être exigée de tous les élèves nationaux. Le premier ministre dAzerbaïdjan exigea que lazéri soit enseigné à tous les enfants résidant en Azerbaïdjan. Léviction, en 1959, des premiers secrétaires letton et azerbaidjanais constitua un signe très clair en direction des républiques favorables au statu quo ante. Posant les limites de leur capacité de blocage, Khrouchtchev rétablit un rapport de forces favorable au centre. Longtemps décrite comme un « coup porté aux langues non russes », la réforme de 1958 tient une place à part dans lhistoriographie sur la politique des langues en URSS.
Provoquant certaines résistances, le processus de transition, fluctuant selon les républiques, posa problème dans celles où les langues vernaculaires restaient vivantes comme pierres angulaires du système éducatif. En Bachkirie, première république autonome de la RSFSR à adopter le décret de novembre 1958, certains cadres éducatifs demandèrent le passage progressif à un enseignement en russe pour « familiariser les enfants avec le vocabulaire et permettre aux enseignants de finir leur programme ». Le Tatarstan était confronté au même problème : « Dans les 5e et 6e classes, les élèves ne maîtrisent pas assez bien le russe pour suivre des cours dans cette langue. Dans certains cas, on a dû revenir à un enseignement en tatar. » Les réactions parfois émotionnelles des responsables tatars attirèrent des critiques acerbes de la part de Moscou. Quant aux républiques plus russifiées ou plus diverses linguistiquement, elles ne rencontraient pas ce genre de difficultés.
Le facteur décisif dans la diffusion du russe fut lapplication du principe de libre choix parental. Les témoignages convergent sur le rôle central des revendications parentales. Selon amil Aminov, ancien directeur décole :
« À Staroturaevo, linstruction était en tatar mais on proposait quelques cours en russe ou avec un peu de vocabulaire en russe. Les parents voulaient que leurs enfants parlent russe et ils le répétaient lors des réunions de parents délèves et quand ils rencontraient un membre du rajONO. On sarrangeait. Cela a commencé à aller mieux dans les années soixante, quand les enseignants formés dans les instituts pédagogiques sont arrivés. Ils étaient meilleurs. Ils parlaient couramment leur langue et le russe. »
Les pétitions contenues dans les archives du ministère de lInstruction attestent de la pression exercée par les parents pour ouvrir des classes russes. Dans une région bachkire où 91 % des écoles étaient rurales en 1965 (scolarisant 59,2 % des élèves), la teneur et limpact de ces demandes dépendaient des conditions locales et notamment des ressources à la disposition des villageois. Dans les villages éloignés, plus homogènes linguistiquement, la pression sociale en faveur du russe était trop faible pour favoriser la transition. Ce nétait plus le cas quand le lien à la vie urbaine se resserrait, notamment dans les villages des régions plus développées ou mieux desservies où la population locale exprimait ouvertement le besoin du russe.
Les arrangements étaient innombrables dans un contexte où le manque de cadres aiguisait la concurrence entre villages. Recruter un enseignant capable denseigner sa matière en russe nétait pas à la portée de tous les directeurs décoles. Celui du village de ekmagua décida, en octobre 1965, après une réunion de parents d élèves, de passer à un enseignement complet en russe après la 5e classe : « Beaucoup au rajONO] désapprouvaient ma décision. Mais je connaissais quelqu un au Minpros de Bachkirie. Il était mon zemljak (« pays »). Je suis allé le voir, il ma aidé et, en 1966, une jeune Tatare professeur de maths est arrivée au village. Elle parlait très bien russe. Un an plus tard, je lépousais. » Outre les liens personnels et lautorité du directeur décole, le statut du village était décisif : les rajcentry et les villages dotés de station de machines et tracteurs (MTS) recevaient plus de jeunes professeurs car les élites locales y relayaient les demandes en faveur du russe. Au-delà des inégalités entre villages, laccès à la langue russe reflétait la différenciation sociale à lintérieur du village : les membres de lintelligentsia (professeurs, médecins, ingénieurs) parlaient russe entre eux, disposaient douvrages en russe dans leur bibliothèque et « envoyaient leurs enfants dans les classes russes. Les classes nationales étaient la plupart du temps fréquentées par les enfants des kolkhoziens. » Ces tensions accentuaient le ressentiment interethnique lié aux inégalités régionales : la résolution de lObkom bachkir du 17 janvier 1958 exigeant que « les analphabètes soient éduqués dans leur langue maternelle » exacerba le décalage entre les villages bachkirs de lOural, où le manque de cadres était patent et qui connaissaient un taux élevé danalphabétisme, et les districts tatarophones de louest mieux dotés en classes russes.
Insistons finalement sur le caractère éminemment conjoncturel du processus de russification. Réaffirmé lors du XXIIe congrès du PCUS (mai 1961), le principe de libre choix devait, pour sexercer en faveur du russe, se plier à dincontournables réalités linguistiques. Le passage au russe comme langue dinstruction ne fut ni simultané ni homogène : les écoles caréliennes y sont passées dès la 1re classe en octobre 1954, les écoles kalmoukes au début des années soixante et les écoles bouriates en 1960 sur décision de lObkom. Certaines langues vernaculaires servirent plus longtemps : jusquen 1962, les Tchouvaches purent étudier dans leur langue jusquen 7e classe ; la Iakoutie et la république de Touva maintinrent jusquau milieu des années soixante un enseignement en langue maternelle jusquen 8e classe. En 1965, les trois cent quarante-huit écoles mordves et les cinquante-trois écoles tatares de Mordovie étaient passées au russe. La transition fut plus graduée dans les républiques tatare et bachkire, où un enseignement en langue maternelle fut parfois maintenu dans les écoles moyennes. Au Tatarstan, un large spectre décoles tatares fut préservé. En Bachkirie, le passage au russe, plus intégral, se prolongea sur deux décennies : à la fin des années soixante-dix, le russe était la langue dinstruction dans toutes les écoles nationales de Bachkirie à partir de la 5e classe. Notons que la situation na guère évolué depuis dans les écoles villageoises de cette république.
Les années soixante : vers un bilinguisme urbain
Quand quarante-sept langues servaient en 1962 de langues dinstruction en RSFSR, il nen restait plus que dix-sept en 1982. En Bachkirie, le taux délèves instruits en russe passa de 51 % en 1951 à 67 % en 1974. Touchant tous les groupes ethniques, cette hausse est à rapporter aux changements socioculturels induits par la modernisation soviétique. Permise par léducation de masse, la russification fut la compréhension par des secteurs de plus en plus étendus de la société de la place centrale quy occupait le russe. Si les parents sengagèrent pour cette langue, cest quils ressentaient moins le besoin dune éducation dans une langue domestique. Quand parler russe devint « synonyme de prestige social, symbole des lumières face aux ténèbres des langues vernaculaires », les nouveaux moyens de communication furent les vecteurs de diffusion dune langue commune et de normes de comportements adaptées. Plus nombreuses et plus fréquentées, les salles de cinéma hiérarchisaient leurs publics en proposant des films doublés en russe là où cela savérait nécessaire. Le russe acquit une très bonne image de marque quand la télévision fit son apparition dans les villages au milieu des années soixante : « On invitait les voisins à la regarder. Le prestige du russe était immense. Dexcellents dessins animés ont permis à des générations denfants dapprendre le russe. Dans les années soixante-dix, la télévision sest installée à lécole. »
Le nouveau contexte de forte mobilité sociale explique le désir des parents déduquer leurs enfants dans la langue offrant le plus dopportunités de carrières. Réservé aux élites dans les zones rurales, le russe devint un outil dascension sociale au sein dun espace marqué par une fluidité accrue dans lusage des langues. Lexercice dune liberté de choix linguistique révèle lampleur du phénomène douverture au monde caractéristique des campagnes soviétiques au milieu des années soixante. Les kolkhoziens reçoivent, avec leur premier passeport, le droit de se déplacer, ils perçoivent un salaire et commencent à senrichir. Avec les premières voitures et laugmentation du nombre de mariages mixtes, le besoin concret dune langue de communication émerge dans les villages. Le bilinguisme permet de sextraire de sa communauté dorigine et le cas soviétique est représentatif du phénomène général des minorités linguistiques refusant une éducation en langue maternelle. En ce sens, la montée des pratiques de diglossie est inséparable du processus durbanisation qui renforça la position du russe et diminua proportionnellement la valeur dusage des langues vernaculaires.
Pour les villageois, la vie en ville était une mise à lépreuve dans un milieu impersonnel souvent hostile. Limpression de « ne pas être à sa place » se prolongeait sur le terrain linguistique : dans les agglomérations russophones, lusage public des langues nationales était stigmatisé. Les parents ne voulaient pas voir leurs enfants moqués à cause de leur accent et même les intellectuels nationaux préféraient envoyer leurs enfants dans les écoles russes. Voyant leur réputation entamée, les écoles nationales accueillaient de moins en moins délèves. En 1972, Oufa ne comptait plus que trois écoles avec des classes tatares et deux écoles où lon enseignait le bachkir (lécole n° 1, de statut républicain, et lécole municipale n° 20, ouverte en 1968 sur une initiative privée). Ce déficit posait des problèmes dintégration pour les enfants non russes qui « continuaient à penser dans leur langue ». Et pendant que les rares écoles nationales restaient sous contrôle, les écoles russes profitaient du prestige relatif du russe : activités extra-scolaires (olympiades, festivals) et laboratoires de langue bien équipés.
Précipitant les processus sociolinguistiques en cours, la modernisation urbaine modifia la signification sociale des registres de langue. De nombreux ethnolectes se formèrent dont létude reste à faire. En retour, la connaissance active et non plus passive du russe par les non-Russes influa sur le russe parlé par ceux dont cétait la langue maternelle. Pour prendre acte de ces changements, le linguiste Viktor Vinogradov proposa, en 1964, une réforme de lorthographe russe. Le développement socio-économique saccompagnait dune homogénéisation culturelle autour dune unité « nationale » soviétique. Dans ce contexte, le russe devint un marqueur identitaire, le critère distinctif du « peuple soviétique, nouvelle communauté historique des peuples ». Énoncée en 1969 lors du XXIVe congrès, la formule reconnaissait au russe un rôle clé dans la formation dune nationalité soviétique. Depuis que Khrouchtchev lavait déclaré « seconde langue maternelle » de tous les citoyens soviétiques, et alors que le taux de bilinguisme progressait régulièrement, les controverses ethnolinguistiques se multiplièrent en URSS comme exutoires au danger que le russe faisait peser sur lavenir des langues vernaculaires.
Conclusion
Si les années soixante furent celles dune diffusion massive du russe parmi les populations non russes de Volga-Oural, ce fut moins laccomplissement du projet lancé en 1938 que leffet des bouleversements de la société soviétique. À tout le moins, lurbanisation a fourni les conditions qui manquaient aux efforts réactualisés, tous les dix ans, en faveur du bilinguisme. Soumis aux demandes conservatoires des républiques de lUnion et aux demandes de russification de certaines républiques de RSFSR, le gouvernement soviétique a louvoyé en imposant lenseignement du russe dans les écoles des premières (1938) et en essayant de défendre les langues vernaculaires contre la volonté des secondes (1954).
La politique de promotion du russe et de préservation des langues nationales a perduré jusquà la fin de la période soviétique. Cependant, les écoles nationales étaient déjà en crise lorsque Khrouchtchev permit aux parents de faire valoir leur préférence pour le russe. Au-delà des intentions des autorités centrales et régionales, la russification volontaire suivait son cours. En 1958, la législation ne fit que sajuster à la réalité dune société multilingue tournée vers la « modernité » du russe. Avec la déstructuration des communautés dappartenance, le monolinguisme a cédé la place au bilinguisme des sociétés ouvertes. Parallèlement, la modernisation linguistique a renforcé les craintes sur la pureté et lavenir des langues vernaculaires. Dans les années soixante-dix, les élites nationales dénoncèrent en russe les conséquences de la russification. À la fin des années quatre-vingts, le Tatarstan prit la tête dun mouvement de protestation en plaçant la langue au cur de son nouveau projet national. Durant les années quatre-vingt-dix, lapprentissage des langues nationales fut remis en valeur dans les républiques nouvellement souveraines de la région Volga-Oural.
Compte tenu de sa diversité ethnique, la Bachkirie a dabord privilégié une approche multiculturelle et favorisé les écoles des minorités nationales. En 1999, le bachkir fut reconnu, avec le russe, comme langue officielle de la république du Bachkortostan. Depuis la recentralisation de 2000, les efforts du président Rakhimov pour préserver les acquis de la souveraineté sont présentés par Ildus Iliev, sociologue du multiculturalisme devenu ministre de la Politique nationale, comme « le seul moyen de sauver la langue bachkire ». Et cest à linitiative de ce dernier que, le 1er septembre 2006, lapprentissage du bachkir fut exigé pour tous les élèves. Mais la « bachkirisation » de la Bachkirie naura pas lieu. Si la réforme provoque des mécontentements, elle est surtout inappliquée : quand le cours de bachkir nest pas facultatif, il nest pas noté. Le reflux des langues nationales nest pas dactualité sur le territoire de lancien gouvernorat dOufa. Mais si lon croise encore à Usman-Taly des vieilles femmes qui ne parlent pas russe, le russe est pour longtemps la langue des enfants de Russie.
Tableau 1 Nombre délèves par langue dinstruction en Bachkirie de 1949 à 1979
Langues dinstruction1949/19501965/19661978/1979nombre délèvesen pourcentageNombre délèvesEn pourcentagenombre délèvesen pourcentagerusse310 86650,4581 00263,2496 85875,1tatar200 85832,4190 43920,780 04112,1bachkir 66 01010,7106 08811,274 30311,2tchouvache16 9252,717 1451,83 1610,4oudmourte3 9390,66 3830,61 5880,2
Source : Uraksin Z. G., Razvitie oba
estvennyh funkcij baakirskogo literaturnogo jazyka, Oufa, Institut d histoire, 1987, p. 47.
Volodymyr Kulyk
Institut de recherches politiques et ethno-nationales de lAAcadémie nationale des ssciences dUkraine, v_kulyk@hotmail.com.
Orthographe et identité : le rôle des médias dans léchec de la réforme orthographique de lukrainien de 2001
La réforme orthographique, destinée à « purifier » la langue nationale « souillée » par laction des gouvernements précédents, fait partie des mesures faisant partie de ce qui a été de ce que lon a appelé le « paquet de réformes », , mises par ailleurs en uvre dans de nombreux pays du monde par les élites post-impérialesaprès la chute de lempire soviétique. À linstar dautres mesures du même ordre, elle ne visait pas seulement la langue, mais aussi, et même avant tout, ses locuteurs : lobjectif recherché par ses instigateurs était de faire évoluer lidentité linguistique, et, par tant, nationale, des individus composant la société, cest-à-dire de couper tout lien les unissant à lancien empire, et de renforcer leur dévouement au nouvel État indépendant. De telles réformes ont fait lobjet détudes dans de nombreux travaux détudes traitant sur des processus nationaux à luvre dans différents pays, et notamment dans des pays ceux issus de la chute du bloc soviétique. Toutefois, cCes travaux donnent toutefois souvent limpression que la « véritable orthographe nationale » (ou et cela concerne dautres éléments constitutifs de la langue) a été imposée sans aucun problème notoire notable à la société grâce à laction concertée des élites. CCes études naccordeant que peu de place aux divergences de points de vue au sein de lélite, tant sur la finalité de cette mesure que sur les moyens à mettre en uvre pour lappliquer cette mesure, et ils elles ne se penchent pas davantage sur les contradictions existantes entre certains discours officiels, entraînant souvent une neutralisation mutuelle des deux idéologies contradictoiress avancées. Ce sont ces deux lacunes que nous souhaiterions tenter de combler, en partie, dans par le présent article.
Ce travail sintéresse est axé sur à la campagne médiatique menée contre la réforme de lorthographe ukrainienne, annoncée à la fin de lannée 2000 alors quelle en était encore en au stade de la préparation et qui fut finalement abandonnée. Contrairement à la majorité des autres mesures prises en Ukraine dans le cadre de ce paquet de réformes et, en général, de la plupart des initiatives dupar le gouvernement en général (du moins avant la démocratisation des médias , qui a suivi la Révolution orange de la fin de lannée 2004), cette annonce a dès le début suscité un vif intérêt de la part des médias, qui ont relayé un débat animé dans lequel où les opposants à la réforme tenaient le haut du pavé. Cette mobilisation des médias peut sexpliquer en partie par une la volonté des quelques oligarques et , magnats de la presse, de porter un discréditer sur le premier ministre dalors, Victor Iouchtchenko, en le présentanté comme lambassadeur dune réforme néfaste pour la société. Mais lCependant, le débat est sortit du cadre de ce contexteflit politique par médias interposés a quitté le terrain strictement politique pour soulever de véritables questions de fond visant à déterminer quel sur le visage quil convenait de donner à lukrainien et à lidentité ukrainienne dans lUkraine post-soviétique. Ces questions de fond existaient déjà avant le début de la campagne médiatique, mais ; elles se posaient alors au sein dun cercle relativement étroit de personnalités des milieux scientifiques et culturels. Cest par lexamen de cette première étape daffrontement sur le terrain de lorthographe que commence le présent article, car cet examen est nécessaire pour car sans cela il est difficile de comprendre le débat qui sensuivit entre, avec la participation des journalistes, ainsi que des experts et ldes lecteurs/téléspectateurs quils ont interviewés dans ce cadre.
Le fondement idéologique du débat sur lorthographe ukrainienne
Pendant deux siècles, les fondements idéologiques régissant les normalisations orthographiques et autres règles linguistiques instaurées par des élites intellectuelles de la nation ukrainienne naissante la classe intellectuelle ayant forgé la nation ukrainienne se sont articulées autour de la volonté de se axés sur un rapprocher de la langue parlée par le peuple, ement du avec le discours populaire, et en premier lieu par avec celui de la paysannerie. DOr dans la réglementation lexicale, cette orientation sest exprimée à traverspar la résistance principe se heurtait surtout aux emprunts à dautres langues, et à la formation de mots nouveaux nexistant pas dans le discours populaire. Ce phénomène entrainaitlimita l dune part une limitation des possibilités dexpression pour dexprimer des concepts abstraits , et entraina dautre part laune conservation des particularités régionales qui venant entraver entravaient lunification et la normalisation de la langue dans toute lUkraine, et empêchaient, en particuliertout particulièrement, de surmonter les différences existant entre les idiomes de lUkraine russe (puis soviétique) et ceux de la Galicie [Shevelov, 1989].. Lors de lélaboration de lorthographe, cette orientation populaire pesa en faveur dun système phonétique plutôt quétymologique, tant dans len Ukraine de la région du Dnipro [Dniepr] quen Galicie, et cela eut encore pour effet dassurer la ce qui sest également traduit par l'imposition domination du dialecte le plus répandu pour dans chacune de ces deux régions et dentraîner , et donc par lapparition de deux traditions orthographiques différentes.
Après la levée de linterdiction portant sur les publications en ukrainien dans leEmpire russe , et, surtouten particulier, après leffacement leffacement temporaire des frontières entre les deux parties de lUkraine survenu pendant la période de lutte pour lindépendance qui a suivi la révolution de 1917, lélaboration dune orthographe commune est apparue comme une véritable nécessité aux yeux de lélite, qui qui aspirait à lunification de la nation. Cependant, cette nécessité devait être conciliée avec les attentes des Ukrainiens de la région du Dnipro et de celles des Galiciens, qui souhaitaient conserver une proximité de la langue avec leurs populations respectives. Considérant la région du Dnipro comme la partie principale du pays et donc, dans un certain sens, comme la « véritable » Ukraine, les Galiciens étaient prêts à davantage de concessions, comme le démontrent en particulier les « règles orthographiques » de Kysylevskij en 1922. En outre, les « principales règles de lorthographe ukrainienne », établies par Ohuienko, Kryms kii et Tym
tchenko sous l hetmanat et mises en Suvre dans les premières années du régime soviétique, furent exclusivement basées sur la tradition orthographique de la région du Dnipro. [Shevelov, 1989 ; Hornjatkevy
, 1993 ; Nimtchouk, 2004]. Néanmoins, la réforme lancée pendant la période de lukrainisation entendait élaborer une véritable orthographe commune à toute la nation, obtenue moyennant certains compromis des emprunts aux deux systèmes orthographiques.
Cette stratégie fut mise en oeuvre en 1927, à Kharkov, lors dune conférence sur lorthographe à laquelle participèrent des chercheurs et des personnalités du monde culturel de la République socialiste soviétique (RSS) dUkraine et dUkraine occidentale (Galicie). Dans les grandes lignes, la nouvelle orthographe qui en découla en 1928 était axée sur la tradition de lUkraine orientale, mais lorthographe des termes empruntés privilégiait les normes galiciennes. Il est très vraisemblable que (vraisemblablement, dans ce cas, pour les linguistes et leurs éminences grises au gouvernement de la RSS dUkraine étaient moins préoccupés , ce qui importait nétait pas tant par le caractère populaire de la future norme que par son orientation européenne et quils cherchaient ; en particulier cétait à établir une correspondance plus exacte des emprunts ukrainiens faits à lEurope occidentale avec leurs originaux dEurope occidentale qui était recherchée). La différence entre lesLes règles orthographiques en vigueur en de Galicie et celles de ladans la région du Dnipro résultait du faitétaient différentes parce que la majorité des mots dorigine antique ou empruntés à ldEurope occidentale entraient dans le vocabulaire ukrainien par lintermédiaire du polonais, alors que le russe était la langue d emprunt sur les territoires dépendant de l eEmpire russe, la langue d emprunt était le russe. Dans les mots d origine grecque, il fallait donc transcrire la lettre grecque ( par B , et non par D ; le ( par 5, et non par V ; le ( par 1, et non par 2. I (par exemple : il fallait désormais écrire, par exemple, 5B5@ [eter - « éther », N.D.dT.] à la place de l orthographe de vigueur en d Ukraine de l est ; 5DV@ [efir] ; , E5*mHsHhôhrWñmHsHhwKdhrWñ6jhwKdhrWñ0JUhwKdhrWñhwKdhrWñNHMY¾b¾c¾g¿h¿x¿y¿¿¿ÜÀÝÀ/Á0ÁCÂDÂtÂuÂzÂ{Âà ÃÃÃCÄDÄÄÄØÄÙÄßÄàÄ_Å`ÅÿÅÆÆÆvÆwƻƼÆÖÆ×ÆÇÇ÷ÇøÇSÈTÈqÈrȷȸÈÉÉÊÊZÊ[ÊÊÊÊÊßÊàÊ&Ë'Ë2Ë3ËÌÌgÌhÌÌÌÏÌÐÌnÍoÍÍ
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