Troisième partie - Td corrigé
Aujourd'hui, je cherche un sujet pour mon deuxième roman car l'éditeur m'a ......
Le lieutenant de police lui avait jeté un regard mi-agacé, mi-dédaigneux. ...... c'
est la lutte entre mes deux hémisphères, celui de droite me dit bravo, tu t'es ...
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Katherine Pancol
La valse lente
des tortues
ROMAN
Albin Michel
Éditions Albin Michel, 2008.
ISBN 978-2-253-12940-0
Pour Roman
« Cest horrible de vivre une époque où au mot sentiment, on vous répond sentimentalisme. Il faudra bien pourtant quun jour vienne où laffectivité sera reconnue comme le plus grand des sentiments et rejettera lintellect dominateur. »
Romain GARY
Première partie
Je viens chercher un paquet, déclara Joséphine Cortès en sapprochant du guichet de la poste, rue de Longchamp, dans le seizième arrondissement de Paris.
France ou étranger ?
Je ne sais pas.
À quel nom ?
Joséphine Cortès
C.O.R.T.È.S
Vous avez lavis de passage ?
Joséphine Cortès tendit limprimé jaune « Vous avez reçu un colis ».
Une pièce didentité ? demanda, dun ton las, lemployée, une fausse blonde au teint brouillé qui clignait des yeux dans le vide.
Joséphine sortit sa carte didentité et la posa sous les yeux de la préposée qui avait entamé une conversation sur un nouveau régime chou rouge, radis noir avec une collègue. Lemployée sempara de la carte, souleva une fesse puis une autre et descendit du tabouret en se frottant les reins.
Elle se dandina vers un couloir et disparut. Laiguille noire des minutes progressait sur le cadran blanc de lhorloge. Joséphine eut un sourire embarrassé pour la file dattente qui sallongeait derrière elle.
Cest pas de ma faute si mon colis a été remisé dans un endroit où on ne le trouve pas, semblait-elle sexcuser en courbant léchine. Pas de ma faute sil est allé à Courbevoie avant dêtre entreposé ici. Et puis dabord, doù peut-il bien venir ? Peut-être Shirley, dAngleterre ? Elle connaît ma nouvelle adresse pourtant. Cela ressemblerait à Shirley denvoyer ce fameux thé quelle achète chez Fortnum & Mason, un pudding et des chaussettes fourrées pour que je puisse travailler sans avoir froid aux pieds. Shirley dit toujours quil ny a pas damour mais des détails damour. Lamour sans les détails, ajoute-t-elle, cest la mer sans le sel, le bulot sans la mayonnaise, le muguet sans les clochettes. Shirley lui manquait. Elle était partie vivre à Londres avec son fils, Gary.
La préposée revint en tenant un paquet de la taille dune boîte à chaussures.
Vous faites collection de timbres ? demanda-t-elle à Joséphine en se hissant sur la chaise haute quelle fit couiner sous son poids.
Non
Moi, oui. Et je peux vous dire quils sont magnifiques !
Elle les contemplait en clignant des yeux, puis elle poussa le paquet vers Joséphine qui déchiffra son nom et son ancienne adresse à Courbevoie sur le papier grossier qui servait demballage. La ficelle, tout aussi grossière, seffilochait à chaque bout formant une guirlande de pompons sales à force davoir traîné sur les étagères de la poste.
Cest parce que vous avez déménagé que je le trouvais plus. Il vient de loin. Du Kenya. Il en a fait du chemin ! Vous aussi
Elle avait dit cela dun ton sarcastique et Joséphine rougit. Elle bafouilla une excuse inaudible. Si elle avait déménagé, ce nétait pas quelle nappréciait plus sa banlieue, oh ! la la ! non, elle aimait Courbevoie, son ancien quartier, son appartement, le balcon à la balustrade rouillée et, pour tout dire, elle naimait pas du tout sa nouvelle adresse, elle sy sentait étrangère, déplacée. Non, si elle avait déménagé, cétait parce que sa fille aînée, Hortense, ne supportait plus de vivre en banlieue. Et quand Hortense avait une idée en tête, il ne restait plus quà lexécuter sinon elle vous foudroyait de son mépris. Grâce à largent que Joséphine avait gagné avec les droits dauteur de son roman, Une si humble reine, et à un important emprunt à la banque, elle avait pu acheter un bel appartement dans un beau quartier. Avenue Raphaël, près de la Muette. Au bout de la rue de Passy et de ses boutiques de luxe, sur le bord du bois de Boulogne. Moitié ville, moitié campagne, avait souligné, avec emphase, lhomme de lagence immobilière. Hortense sétait jetée au cou de Joséphine, « merci, ma petite maman, grâce à toi, je vais revivre, je vais devenir une vraie Parisienne ! ».
Sil navait tenu quà moi, je serais restée à Courbevoie, marmonna Joséphine, confuse, sentant le bout de ses oreilles rougir et la brûler.
Cest nouveau ça, avant je ne rougissais pas pour un oui, pour un non. Avant, jétais à ma place, même si je ne my sentais pas toujours bien, cétait ma place.
Bon
Les timbres ? Vous les gardez ?
Cest que jai peur dabîmer lemballage en les découpant
Cest pas grave, allez !
Je vous les rapporterai si vous voulez
Puisque je vous dis que cest pas grave ! Je disais ça comme ça, parce que je les trouvais beaux sur le moment
mais je les ai déjà oubliés !
Son regard se porta sur la personne suivante dans la file dattente et elle ignora ostensiblement Joséphine qui remettait sa carte didentité dans son sac, avant de laisser la place et de quitter la poste.
Joséphine Cortès était timide, à la différence de sa mère ou de sa sur qui se faisaient obéir ou aimer dun regard, dun sourire. Elle avait une manière de seffacer, de sexcuser dêtre là qui allait jusquà la faire bégayer ou rougir. Elle avait cru, un moment, que le succès allait laider à prendre confiance en elle. Son roman Une si humble reine caracolait toujours en tête des meilleures ventes plus dun an après sa sortie. Largent ne lui avait donné aucune assurance. Elle finissait même par le prendre en horreur. Il avait changé sa vie, ses relations avec les autres. La seule chose quil na pas changée, ce sont les rapports avec moi-même, soupira-t-elle en cherchant des yeux un café pour se poser et ouvrir ce mystérieux paquet.
Il doit bien exister des moyens pour ignorer cet argent. Largent supprime langoisse des lendemains qui grimacent, mais dès quon en amasse, on croule sous les embarras. Où le placer ? À quel taux ? Qui va sen occuper ? Certainement pas moi, protesta Joséphine en traversant dans un passage piéton et en évitant une moto de justesse. Elle avait demandé à son banquier, monsieur Faugeron, de le garder sur son compte, de lui en virer une certaine somme chaque mois, une somme quelle jugeait suffisante pour vivre, payer les impôts, lachat dune nouvelle voiture, les frais de scolarité et le quotidien dHortense à Londres. Hortense savait comment utiliser largent. Ce nest pas elle qui aurait eu le tournis devant les relevés de banque. Joséphine sétait fait une raison : sa fille aînée, à dix-sept ans et demi, se débrouillait mieux quelle, à quarante-trois.
On était fin novembre et la nuit tombait sur la ville. Un vent vif soufflait, dépouillant les arbres de leurs dernières feuilles qui tournoyaient en valse rousse jusquau sol. Les passants avançaient en regardant leurs pieds de peur de se faire gifler par une bourrasque. Joséphine releva le col de son manteau et consulta sa montre. Elle avait rendez-vous à sept heures avec Luca place du Trocadéro à la brasserie Le Coq.
Elle regarda le paquet. Il ny avait pas de nom dexpéditeur. Un envoi de Mylène ? Ou de monsieur Wei ?
Elle remonta lavenue Poincaré, atteignit la place du Trocadéro et pénétra dans la brasserie. Elle avait une bonne heure à attendre avant que Luca la rejoigne. Depuis quelle avait déménagé, ils se donnaient toujours rendez-vous dans cette brasserie. Cétait un vu de Joséphine. Une façon pour elle dapprivoiser son nouveau quartier. Elle aimait créer des habitudes. « Je trouve cet endroit trop bourgeois ou trop touristique, disait Luca dune voix sourde, il na pas dâme, mais puisque vous y tenez
» Cest toujours dans les yeux quon voit si les gens sont tristes ou heureux. Le regard, on ne peut pas le maquiller. Luca avait les yeux tristes. Même quand il souriait.
Elle poussa la porte en verre et chercha une table libre. Elle en vit une et sy installa. Personne ne la regardait et elle se sentit soulagée. Peut-être était-elle en train de devenir une vraie Parisienne ? Elle porta la main au chapeau en tricot vert amande quelle avait acheté la semaine précédente, songea un instant à lenlever puis choisit de le garder. Si elle lenlevait, elle serait décoiffée et noserait pas se repeigner. Cela ne se faisait pas de se coiffer en public. Cétait un principe de sa mère. Elle sourit. Elle avait beau ne plus voir sa mère, elle la portait toujours en elle. Le chapeau vert amande à soufflets en laine tricotée ressemblait à trois pneus joufflus et se terminait par une galette plate en velours côtelé, piquée dune petite tige en flanelle rêche comme celle qui termine le classique béret. Elle avait aperçu ce couvre-chef dans la vitrine dune boutique, rue des Francs-Bourgeois dans le Marais. Elle était entrée, avait demandé le prix et lavait essayé. Il lui donnait un air fripon de femme désinvolte au nez retroussé. Il ombrait ses yeux marron dune lueur dorée, gommait ses joues rondes, allégeait sa silhouette. Avec ce chapeau, elle se créait une personnalité. La veille, elle était allée voir le professeur principal de Zoé, madame Berthier, pour parler de la scolarité de sa fille cadette, de son changement détablissement, de sa faculté dadaptation. À la fin de lentretien, madame Berthier avait enfilé son manteau et posé sur sa tête le chapeau vert amande à trois soufflets joufflus.
Jai le même, avait dit Joséphine. Je ne lai pas mis parce que je nosais pas.
Vous devriez ! En plus, il tient chaud et il ne ressemble à rien de ce quon voit dhabitude. On le repère de loin !
Vous lavez acheté rue des Francs-Bourgeois ?
Oui. Dans une toute petite boutique.
Moi aussi. Quelle coïncidence !
Le fait de partager le même couvre-chef les avait plus rapprochées que leur longue conversation au sujet de Zoé. Elles étaient sorties ensemble du collège, et, tout en parlant, avaient pris la même direction.
Vous venez de Courbevoie, ma dit Zoé ?
Jy ai vécu presque quinze ans. Jaimais bien. Même sil y avait des problèmes
Ici, ce ne sont pas les enfants qui posent problème, ce sont les parents !
Joséphine lavait regardée, étonnée.
Ils croient tous avoir enfanté un génie et nous reprochent de ne pas détecter le Pythagore ou le Chateaubriand qui dort en eux. Ils les abrutissent de leçons particulières, de cours de piano, de tennis, de vacances à létranger dans des collèges huppés et les gamins, épuisés, dorment en classe ou vous répondent comme si vous étiez leur larbin
Vraiment ?
Et quand vous tentez de rappeler aux parents que ce ne sont encore que des enfants, ils vous prennent de haut et vous affirment que les autres peut-être mais le leur, sûrement pas ! Mozart avait sept ans lorsquil écrivit sa Petite Musique de nuit une ritournelle assommante entre nous et leur progéniture, cest du Mozart ! Pas plus tard quhier, jai eu une prise de bec avec un père, un banquier bardé de diplômes et de décorations, qui se plaignait que son fils nait que quatorze de moyenne. Tiens ! Il est dans le même groupe que Zoé
Je lui ai fait remarquer que cétait déjà bien, il ma regardée comme si je lavais insulté. Son fils ! La chair de sa chair ! Seulement quatorze de moyenne ! Jai senti le napalm dans son haleine. Vous savez, cest dangereux dêtre prof aujourdhui et ce nest pas tant les enfants que je redoute, que les parents !
Elle avait éclaté de rire en donnant une claque sur son chapeau afin que le vent ne lemporte pas.
Arrivées devant limmeuble de Joséphine, elles avaient dû se séparer.
Jhabite un peu plus loin, avait dit madame Berthier en montrant une rue sur la gauche. Je veillerai sur Zoé, promis !
Elle avait fait quelques pas puis sétait retournée.
Et demain, mettez votre chapeau ! Comme ça, on se reconnaîtra, même de loin. On ne peut pas le manquer !
Cest sûr, pensa Joséphine : il se dressait tel un cobra en dehors de son panier ; elle sattendait à ce que le son dune flûte résonne et quil se mette à onduler. Elle avait ri, avait fait signe que promis, elle sortirait avec son bibi à soufflets dès le lendemain. Elle verrait bien si Luca lapprécierait.
Ils se voyaient régulièrement depuis un an et se vouvoyaient toujours. Deux mois auparavant, à la rentrée de septembre, ils avaient essayé de se tutoyer, mais cétait trop tard. Cétait comme sils avaient introduit deux inconnus dans leur intimité. Deux personnes qui se disaient « tu » et quils ne connaissaient pas. Ils avaient repris le vouvoiement qui, sil surprenait, leur convenait tout à fait. Leur manière de vivre à deux leur convenait aussi : chacun chez soi, une indépendance pointilleuse. Luca écrivait un ouvrage dérudition pour un éditeur universitaire : une histoire des larmes du Moyen Âge à nos jours. Il passait la plupart de son temps en bibliothèque. À trente-neuf ans, il vivait comme un étudiant, habitait un studio à Asnières, une bouteille de Coca et un morceau de pâté se morfondaient dans son frigo, il ne possédait ni voiture ni télévision et portait, quel que soit le temps, un duffle-coat bleu marine qui lui servait de seconde maison. Il transportait dans ses larges poches tout ce dont il avait besoin dans la journée. Il avait un frère jumeau, Vittorio, qui le tourmentait. Joséphine navait quà observer la ride entre ses yeux pour savoir si les nouvelles du frère étaient bonnes ou mauvaises. Quand le sillon se creusait, lorage sannonçait. Elle ne posait pas de questions. Ces jours-là, Luca restait muet, sombre. Il prenait sa main, la plaçait dans sa poche de duffle-coat avec les clés, les stylos, les carnets, les bonbons pour la gorge, les tickets de métro, le portable, les paquets de Kleenex, le portefeuille en vieux cuir rouge. Elle avait appris à reconnaître chaque objet du bout des doigts. Elle parvenait même à identifier la marque des sachets de bonbons. Ils se voyaient le soir, quand Zoé dormait chez une amie ou en fin de semaine, quand elle partait rejoindre son cousin Alexandre à Londres.
Un vendredi sur deux, Joséphine conduisait Zoé à la gare du Nord. Philippe et Alexandre, son fils, venaient la chercher à Saint Pancras. Philippe avait offert à Zoé un abonnement sur lEurostar et Zoé partait, impatiente de retrouver sa chambre dans lappartement de son oncle à Notting Hill.
Parce que tu as ta propre chambre là-bas ? sétait exclamée Joséphine.
Jai même une penderie avec plein de vêtements pour pas que je trimbale de valise ! Il pense à tout, il est trop bien, Philippe, comme tonton !
Joséphine reconnaissait dans cette attention la délicatesse et la générosité de son beau-frère. Chaque fois quelle avait un problème, quelle hésitait devant une décision à prendre, elle appelait Philippe.
Il répondait toujours je suis là, Jo, tu peux tout me demander, tu le sais bien. Elle entendait son ton bienveillant, elle était aussitôt rassurée. Elle se serait bien attardée dans la chaleur de cette voix, dans la tendresse quelle devinait derrière le léger changement dintonation qui suivait son « Allô, Philippe, cest Jo », mais un avertissement montait en elle attention, danger ! Cest le mari de ta sur ! Garde tes distances, Joséphine !
Antoine, son mari, le père de ses deux filles, était mort six mois auparavant. Au Kenya. Il y dirigeait un élevage de crocodiles pour le compte dun homme daffaires chinois, monsieur Wei, avec lequel il sétait associé. Ses affaires périclitaient, il sétait mis à boire, avait entamé un étrange dialogue avec les reptiles qui le narguaient en refusant de se reproduire, déchiquetaient leurs grillages de protection, et dévoraient les employés. Il passait ses nuits à déchiffrer les yeux jaunes des crocodiles qui flottaient sur les étangs. Il voulait leur parler, sen faire des amis. Une nuit, il sétait immergé dans leau et avait été happé par lun deux. Cest Mylène qui lui avait raconté la fin tragique dAntoine. Mylène, la maîtresse dAntoine, celle quil avait choisie pour laccompagner dans son aventure au Kenya. Celle pour qui il lavait quittée. Non ! Il ne ma pas quittée pour elle, il ma quittée parce quil nen pouvait plus de ne pas avoir de travail, de traîner toute la journée, de dépendre de mon salaire pour vivre. Mylène a été un prétexte. Un échafaudage pour se reconstruire.
Joséphine navait pas eu le courage de dire à Zoé que son père était mort. Elle lui avait expliqué quil était parti explorer dautres parcs à crocodiles en pleine jungle, sans portable, quil ne tarderait pas à donner des nouvelles. Zoé hochait la tête et répondait : « Alors maintenant, je nai plus que toi, maman, faudrait pas quil tarrive quelque chose », et elle touchait du bois pour éloigner ce malheur. « Mais non, il ne marrivera rien, je suis invincible comme la reine Aliénor dAquitaine qui a vécu jusquà soixante-dix-huit ans sans faiblir ni gémir ! » Zoé réfléchissait un instant et reprenait, pratique : « Mais sil tarrivait quelque chose, maman, je ferais quoi ? Je pourrai jamais retrouver papa toute seule, moi ! » Joséphine avait songé à lui envoyer des cartes postales signées « Papa », mais répugnait à devenir faussaire. Un jour ou lautre, il faudrait bien lui dire la vérité. Ce nétait jamais le bon moment. Et dailleurs, y avait-il un moment idéal pour annoncer à une adolescente de treize ans et demi que son père était mort dans la gueule dun crocodile ? Hortense lavait appris. Elle avait pleuré, agressé Joséphine, puis avait décrété que cétait mieux comme ça, son père souffrait trop de ne pas réussir sa vie. Hortense naimait pas les émotions, elle trouvait que cétait une perte de temps, dénergie, une complaisance suspecte qui ne menait quà lapitoiement. Elle avait un seul but dans la vie : réussir, et personne, personne ne pourrait len détourner. Elle aimait son père, certes, mais elle ne pouvait rien pour lui. Chacun est responsable de son destin, il avait perdu la main, il en avait payé le prix.
Déverser des torrents de larmes sur lui ne laurait pas ressuscité.
Cétait en juin dernier.
Il semblait à Joséphine quune éternité était passée.
Son bac en poche, mention « Très bien », Hortense était partie étudier en Angleterre. Parfois, elle rejoignait Zoé chez Philippe et passait le samedi avec eux mais, la plupart du temps, elle arrivait en coup de vent, embrassait sa petite sur et repartait aussitôt. Elle sétait inscrite au Saint Martins College à Londres et travaillait darrache-pied. « Cest la meilleure école de stylisme du monde, assurait-elle à sa mère. Je sais, ça coûte cher mais on a les moyens, maintenant, non ? Tu verras, tu ne regretteras pas ton investissement. Je vais devenir une styliste mondialement connue. » Hortense nen doutait pas. Joséphine non plus. Elle faisait toujours confiance à sa fille aînée.
Que dévénements en près dun an ! En quelques mois, ma vie a été bouleversée. Jétais seule, abandonnée par mon mari, maltraitée par ma mère, poursuivie par mon banquier, assaillie par les dettes, je venais de finir décrire un roman pour ma sur, pour que ma chère sur, Iris Dupin, signe le livre et puisse briller en société.
Et aujourdhui
Aujourdhui, les droits de mon roman ont été achetés par Scorsese et on parle de Nicole Kidman pour incarner Florine, mon héroïne. On ne compte plus les traductions étrangères et je viens de recevoir mon premier contrat en chinois.
Aujourdhui, Philippe vit à Londres avec Alexandre. Iris dort dans une clinique de la région parisienne, soignée pour une dépression.
Aujourdhui, je cherche un sujet pour mon deuxième roman car léditeur ma convaincue den écrire un autre. Je cherche, je cherche et je ne trouve pas.
Aujourdhui, je suis veuve. Le décès dAntoine a été établi par la police locale, déclaré à lambassade de France de Nairobi et reporté au ministère des Affaires étrangères en France. Je suis Joséphine Plissonnier, veuve Cortès. Je peux, sans pleurer, penser à Antoine, à sa mort affreuse.
Aujourdhui, jai refait ma vie : jattends Luca pour aller au cinéma. Luca aura acheté Pariscope et on choisira ensemble un film. Cest toujours Luca qui choisissait, mais il faisait semblant de lui laisser linitiative. Elle mettrait sa tête sur son épaule, sa main dans sa poche et elle dirait : « Choisissez, vous. » Il dirait : « Daccord, je choisis, mais vous ne vous plaindrez pas ensuite ! »
Elle ne se plaignait jamais. Elle sétonnait toujours quil prenne du plaisir à être avec elle. Quand elle dormait chez lui, quelle le sentait assoupi contre elle, elle samusait à fermer les yeux longuement puis à les rouvrir pour découvrir, comme si elle ne lavait jamais vu, le décor austère de son studio, la lumière blanche qui filtrait à travers les lamelles des stores, les piles de livres entassés à même le sol. Au-dessus de chaque pile, une main distraite avait posé une assiette, un verre, un couvercle de casserole, un journal qui menaçait de glisser. Un appartement de vieux garçon. Elle savourait son état de maîtresse des lieux. Cest chez lui, et cest moi qui dors dans son lit. Elle se serrait contre lui, embrassait furtivement la main, une main sèche comme un sarment de vigne noir, passée sous sa taille. Jai un amant. Moi, Joséphine Plissonnier, veuve Cortès, jai un amant. Ses oreilles rougirent et elle glissa un regard circulaire dans le café pour vérifier que personne ne lobservait. Pourvu quil aime mon chapeau ! Sil fronce le nez, je lécrase et jen fais un béret. Ou je le roule dans ma poche et ne le remets plus jamais.
Son regard revint sur le paquet. Elle défit la ficelle grossière et relut ladresse. MADAME JOSÉPHINE CORTÈS. Ils navaient pas eu le temps de divorcer. En auraient-ils eu le courage ? Mari et femme. On ne se marie pas que pour le meilleur, on se marie pour les erreurs, les faiblesses, les mensonges, les dérobades. Elle nétait plus amoureuse dAntoine, mais il restait son mari, le père dHortense et de Zoé.
Elle ôta délicatement le papier, regarda encore une fois les timbres irait-elle les donner à lemployée de la poste ? , entrouvrit la boîte à chaussures. Une lettre était posée sur le dessus.
Madame,
Voici ce que nous avons retrouvé dAntoine Cortès, votre mari, après ce malencontreux accident qui lui coûta la vie. Soyez certaine que nous compatissons tous et que nous gardons un chaleureux souvenir de ce compagnon et collègue toujours prêt à rendre service et à payer une tournée. La vie ne sera plus jamais la même sans lui et sa place au bar restera vide en gage de fidélité.
Ses amis et collègues du Crocodile Café à Monbasa.
Suivaient les signatures, toutes illisibles, danciennes connaissances dAntoine. Même si elle avait pu les déchiffrer, cela ne laurait guère avancée : elle nen connaissait aucune.
Joséphine replia la lettre et écarta le papier journal qui enveloppait les effets dAntoine. Elle retira une montre de plongée, une belle montre au large cadran noir entouré dune rosace de chiffres romains et arabes, une chaussure de sport orange taille 39 il souffrait davoir de petits pieds , une médaille de baptême qui représentait un angelot de profil, posant son menton sur le dos de sa main ; au dos de la médaille était gravé son prénom suivi de sa date de naissance, le 26 mai 1963. Enfin, scotchée sur un morceau de carton jauni, une longue mèche de cheveux châtains accompagnée dune légende gribouillée à la main : « Cheveux dAntoine Cortès, homme daffaires français. » Ce fut cette mèche de cheveux qui bouleversa Joséphine. Le contraste entre ces cheveux fins, soyeux, et lallure que voulait se donner Antoine. Il naimait pas son prénom, il préférait Tonio. Tonio Cortès. Ça avait de lallure. Une allure de matamore, de grand chasseur de fauves, dhomme qui ne craint rien alors quil était habité par la peur de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur.
Ses doigts effleurèrent la mèche de cheveux. Mon pauvre Antoine, tu nétais pas fait pour ce monde-là, mais pour un monde feutré, léger, un monde dopérette où lon peut bomber le torse en toute impunité, un monde où tes rodomontades auraient effrayé les crocodiles. Ils nont fait quune bouchée de toi. Pas seulement les reptiles immergés dans les marécages. Tous les crocodiles de la vie qui ouvrent leurs mâchoires pour nous dévorer. Le monde est rempli de ces sales bêtes.
Cest tout ce quil restait dAntoine Cortès : une boîte en carton quelle tenait sur ses genoux. En fait, elle avait toujours tenu son mari sur ses genoux. Elle lui avait donné lillusion dêtre le chef, mais avait toujours été responsable.
Et pour vous, ma petite dame, ce sera quoi ?
Le garçon, planté devant elle, attendait.
Un Coca light, sil vous plaît.
Le garçon repartit dun pas élastique. Il fallait quelle fasse de lexercice. Elle sempâtait. Elle avait choisi cet appartement pour aller courir dans les allées du bois de Boulogne. Elle se redressa, rentra le ventre et se promit de rester droite pendant de longues minutes afin de se muscler.
Des passants flânaient sur le trottoir. Dautres les dépassaient en les bousculant. Ils ne sexcusaient pas. Un couple de jeunes marchait, enlacés. Le garçon avait passé son bras sur lépaule de la fille qui tenait des livres contre sa poitrine. Il lui murmurait quelque chose à loreille et elle lécoutait.
Quel va être le sujet de mon prochain roman ? Le situer aujourdhui ou dans mon cher XIIe siècle ? Lui, au moins, je le connais. Je connais la sensibilité de cette époque, les codes amoureux, les règles de la vie en société. Quest-ce que je sais de la vie daujourdhui ? Pas grand-chose. Japprends, en ce moment. Japprends les rapports avec les autres, les rapports avec largent, japprends tout. Hortense en sait plus que moi. Zoé est encore une enfant même si elle change à vue dil. Elle rêve de ressembler à sa sur. Moi aussi, quand jétais enfant, ma sur était mon modèle.
Jidolâtrais Iris. Elle était mon maître à penser. Aujourdhui, elle dérive dans la pénombre dune chambre de clinique. Ses grands yeux bleus abritent un regard devenu désert. Elle meffleure dun il tandis que lautre séchappe dans un vague ennui. Elle mécoute à peine. Une fois, alors que je lengageais à faire un effort avec le personnel, si attentionné envers elle, elle ma répondu : « Comment veux-tu que jarrive à vivre avec les autres quand je narrive pas à vivre avec moi-même ? » et sa main était retombée, inerte, sur la couverture.
Philippe venait la voir. Il payait les notes des médecins, il payait la note de la clinique, il payait le loyer de leur appartement à Paris, il payait le salaire de Carmen. Chaque jour, Carmen, duègne fidèle et entêtée, faisait des bouquets pour Iris quelle lui apportait après une heure et demie de transports en commun et deux changements dautobus. Iris, incommodée par lodeur des fleurs, les renvoyait et elles fanaient devant sa porte. Carmen achetait des petits gâteaux au thé chez Mariage Frères, installait la couverture en cachemire rose sur le lit blanc, disposait un livre à portée de main, vaporisait un parfum dintérieur léger et attendait. Iris dormait. Carmen repartait vers dix-huit heures sur la pointe des pieds. Elle revenait le lendemain, chargée de nouvelles offrandes. Joséphine souffrait du dévouement silencieux de Carmen et du silence dIris.
Fais-lui un signe, dis-lui quelques mots
Elle vient chaque jour et tu ne la regardes pas. Ce nest pas gentil.
Je nai pas à être gentille, Joséphine, je suis malade. Et puis elle me fatigue avec son amour. Laisse-moi tranquille !
Quand elle nétait pas désabusée, quand elle reprenait un peu de vie et de couleurs, elle pouvait se montrer très méchante. La dernière fois que Joséphine était allée lui rendre visite, le ton, au début neutre, anodin, était monté très vite.
Je nai eu quun seul talent, avait déclaré Iris en se contemplant dans un petit miroir de poche qui se trouvait en permanence sur sa table de chevet, jai été jolie. Très jolie. Et même ça, cest en train de méchapper ! Tu as vu cette ride, là ? Elle nexistait pas hier soir. Et demain, il y en aura une autre et une autre et une autre
Elle avait reposé le miroir en le faisant claquer sur le dessus de la table en Formica et avait lissé ses cheveux noirs coupés en un carré net et court. Une coiffure qui la rajeunissait de dix ans.
Jai quarante-sept ans et jai tout raté. Ma vie de femme, ma vie de mère, ma vie tout court
Et tu voudrais que jaie envie de me réveiller ? Pour quoi faire ? Je préfère dormir.
Mais Alexandre ? avait soufflé Joséphine, sans croire elle-même à largument quelle avançait.
Ne te fais pas plus bête que tu ne les, Jo, tu sais très bien que je nai jamais été une mère pour lui. Jai été une apparition, une connaissance, je ne pourrais même pas dire une copine : je mennuyais en sa compagnie et je le soupçonne aussi de sêtre ennuyé avec moi. Il est plus proche de toi, sa tante, que de moi, sa mère, alors
La question qui brûlait les lèvres de Joséphine et quelle nosait pas poser concernait Philippe. Tu nas pas peur quil refasse sa vie avec une autre ? Tu nas pas peur de te retrouver toute seule ? Cela aurait été trop brutal.
Essaie alors de devenir un être humain bien
, avait-elle conclu. Il nest jamais trop tard pour devenir quelquun de bien.
Quest-ce que tu peux être chiante, Joséphine ! On dirait une bonne sur égarée dans un bordel qui essaie de sauver les âmes perdues ! Tu viens jusquici me donner des leçons. La prochaine fois, épargne-toi le déplacement et reste chez toi. Il paraît que tu as déménagé ? Dans un bel appartement, dans un beau quartier. Cest notre chère mère qui me la appris. Entre parenthèses, elle meurt denvie daller te rendre visite, mais refuse de tappeler la première.
Elle avait eu un faible sourire, un sourire méprisant. Ses grands yeux bleus, qui prenaient toute la place dans son visage depuis quelle était malade, sétaient assombris dune humeur jalouse, méchante.
Tu as de largent, maintenant. Beaucoup dargent. Grâce à moi. Cest moi qui ai fait le succès de ton livre, ne loublie jamais. Sans moi, tu aurais été incapable de trouver un éditeur, incapable de répondre à un journaliste, de te mettre en scène, de te faire scalper en direct pour attirer lattention sur toi ! Alors épargne-moi tes sermons et profite de cet argent. Quil serve au moins à lune de nous deux !
Tu es injuste, Iris.
Elle sétait redressée. Une mèche de cheveux noirs échappés du carré parfait pendait devant ses yeux. Elle avait crié, pointant son doigt vers Joséphine :
On avait passé un pacte ! Je te donnais tout largent et tu me laissais la gloire ! Moi, jai respecté notre marché. Pas toi ! Toi, tu as voulu les deux : largent ET la gloire !
Tu sais très bien que ce nest pas vrai. Je ne voulais rien du tout, Iris, rien du tout. Je ne voulais pas écrire le livre, je ne voulais pas largent du livre, je voulais juste pouvoir élever Hortense et Zoé de manière décente.
Ose me dire que tu nas pas télécommandé cette petite peste dHortense pour aller me dénoncer en direct à la télévision ! « Ce nest pas ma tante qui a écrit le livre, cest ma mère
» Ose le dire ! Ah ! Ça ta bien arrangée quelle vienne tout déballer ! Tu tes drapée dans ta dignité et tu as tout récupéré, tu as même eu ma peau. Si je suis là, aujourdhui, dans ce lit à crever à petit feu, cest de ta faute, Joséphine, de ta faute !
Iris
Je ten prie
Et ça te suffit pas ? Tu viens me narguer ! Quest-ce quil te faut encore ? Mon mari ? Mon fils ? Mais prends-les, Joséphine, prends-les !
Tu ne peux pas penser ce que tu dis. Cest impossible. On sest tellement aimées toutes les deux, en tout cas, moi, je tai aimée et je taime encore.
Tu me dégoûtes, Jo. Jai été ta plus fidèle alliée. Jai toujours été là, toujours payé pour toi, toujours veillé sur toi. La seule fois où je te demande de faire quelque chose pour moi, tu me trahis. Parce que tu tes bien vengée ! Tu mas déshonorée ! Pourquoi crois-tu que je reste enfermée dans cette clinique à somnoler, abrutie de somnifères ? Parce que je nai pas le choix ! Si je sors, tout le monde me montrera du doigt. Je préfère crever ici. Et ce jour-là, tu auras ma mort sur la conscience et on verra bien comment tu feras pour vivre. Parce que je te lâcherai pas ! Je viendrai te tirer par les pieds la nuit, tes petits pieds chauds enlacés aux grands pieds froids de mon mari que tu guignes en secret. Tu crois que je le sais pas ? Tu crois que jentends pas les trémolos dans sa voix quand il parle de toi ? Je ne suis pas totalement abrutie. Jentends son attirance. Je tempêcherai de dormir, je tempêcherai de tremper tes lèvres dans les coupes de champagne quil te tendra et, quand il posera ses lèvres sur ton épaule, je te mordrai, Joséphine !
Ses bras décharnés dépassaient de sa robe de chambre, ses mâchoires crispées roulaient deux petites boules dures sous la peau, ses yeux brûlaient de la haine la plus féroce que jamais femme jalouse jeta sur une rivale. Ce fut cette jalousie, cette haine de fauve qui glaça Joséphine. Elle murmura, comme si elle se faisait un aveu à elle-même :
Mais tu me hais, Iris
Enfin, tu comprends ! Enfin, on ne va plus être obligées de jouer la comédie des surs qui saiment !
Elle criait en secouant violemment la tête. Puis baissant la voix, ses yeux brûlants plantés dans ceux de sa sur, elle lui fit signe de partir.
Va-ten !
Mais Iris
Je ne veux plus te voir. Pas la peine de revenir ! Bon débarras !
Elle appuya sur la sonnette pour appeler linfirmière et se laissa tomber sur ses oreillers, les mains plaquées sur les oreilles, sourde à toute tentative de Joséphine pour relancer le dialogue et faire la paix.
Cétait trois semaines auparavant.
Elle nen avait parlé à personne. Ni à Luca, ni à Zoé, ni à Hortense, ni même à Shirley qui navait jamais aimé Iris. Joséphine navait pas besoin quon fasse le procès de sa sur dont elle connaissait les qualités et les défauts.
Elle men veut, elle men veut davoir pris la première place, celle qui lui revenait de droit. Ce nest pas moi qui ai poussé Hortense à tout révéler au grand jour, ce nest pas moi qui ai rompu le contrat. Mais comment faire accepter la vérité à Iris ? Elle était trop meurtrie pour lentendre. Elle accusait Joséphine davoir détruit sa vie. Il est plus facile daccuser les autres que de se remettre en cause. Cest Iris qui avait eu lidée de faire écrire un roman à Joséphine quelle signerait, elle qui lavait appâtée en lui donnant tout largent du livre elle avait tout manigancé. Joséphine sétait laissé manuvrer. Elle était faible face à sa sur. Mais où réside précisément la limite entre la faiblesse et la lâcheté ? La faiblesse et la duplicité ? Navait-elle pas été heureuse quand Hortense avait déclaré à la télévision que le vrai auteur dUne si humble reine était sa mère et non sa tante ? Jai été bouleversée, cest vrai, mais plus par la démarche dHortense qui, à sa façon, me disait quelle maimait, quelle mestimait que par le fait dêtre réhabilitée en tant quécrivain. Je me fiche de ce roman. Je me fiche de cet argent. Je me fiche de ce succès. Je voudrais que tout redevienne comme avant. QuIris maime, quon parte en vacances toutes les deux, quelle soit la plus jolie, la plus brillante, la plus élégante, je voudrais quon sécrie en chur « Cric et Croc croquèrent le Grand Cruc qui croyait les croquer », comme quand on était petites. Je voudrais redevenir celle qui compte pour du beurre. Je ne suis pas à laise dans mes nouveaux habits de femme qui réussit.
Cest alors quelle aperçut son reflet dans la glace du café.
Dabord, elle ne se reconnut pas.
Cétait Joséphine Cortès, cette femme-là ?
Cette femme élégante, dans ce beau manteau beige à larges revers de velours brun glacé ? Cette belle femme aux cheveux de castor brillants, à la bouche bien dessinée, aux yeux remplis dune lumière étonnée ? Cétait elle ? Le chapeau à soufflets joufflus crânait et signait la nouvelle Joséphine. Elle lança un regard à cette parfaite étrangère. Enchantée de faire votre connaissance. Que vous êtes jolie ! Que vous semblez belle et libre ! Je voudrais tellement vous ressembler, je veux dire, être à lintérieur aussi belle et lumineuse que le reflet qui danse sur la glace. Là, à vous regarder, jai limpression étrange dêtre double : vous et moi. Et pourtant nous ne faisons quune.
Elle regarda le verre de Coca posé devant elle. Elle ny avait pas touché. Les glaçons avaient fondu formant une buée sur les parois du verre. Elle hésita à y imprimer la marque de ses doigts. Pourquoi ai-je commandé un Coca ? Je déteste le Coca. Je déteste les bulles qui remontent dans le nez en mille fourmis rouges. Je ne sais jamais quoi commander dans un café, alors je dis Coca comme tout le monde ou café. Coca, café, Coca, café.
Elle leva la tête vers lhorloge de la brasserie : sept heures et demie ! Luca nétait pas venu. Elle sortit son portable de son sac, composa son numéro, tomba sur son répondeur qui énonçait « Giambelli » en détachant les syllabes et laissa un message. Ils ne se verraient pas ce soir.
Cela valait peut-être mieux. Chaque fois quelle revivait cette scène terrible avec sa sur, elle sentait le désespoir lenvahir et ses forces la déserter. Elle navait plus envie de rien. Envie daller sasseoir sur le trottoir et de regarder passer des inconnus, les parfaits étrangers de la rue. Dès quon aime quelquun, faut-il obligatoirement souffrir ? Est-ce la rançon à payer ? Elle ne savait quaimer. Elle ne savait pas se faire aimer. Cétait deux choses bien différentes.
Vous ne buvez pas votre Coca, ma petite dame ? demanda le garçon en faisant rebondir son plateau sur ses cuisses. Il a mauvais goût ? Cest pas un bon cru ? Vous voulez que je vous le change ?
Joséphine sourit faiblement et secoua la tête.
Joséphine décida de ne plus attendre. Elle irait rejoindre Zoé et dînerait avec elle. En partant, elle lui avait laissé un repas froid sur la table de la cuisine, un blanc de poulet avec une salade de haricots verts, un petit-suisse aux fruits, et un mot : « Je suis au cinéma avec Luca, je serai de retour vers vingt-deux heures. Je viendrai te faire un baiser avant que tu tendormes, je taime, ma beauté, mon amour, Maman. » Elle naimait pas la laisser seule le soir, mais Luca avait insisté pour la voir. « Il faut que je vous parle, Joséphine, cest important. » Joséphine fronça les sourcils. Il avait prononcé ces mots-là, elle avait oublié.
Elle composa le numéro de la maison. Annonça à Zoé que finalement, elle rentrait dîner, puis fit signe au garçon de lui apporter la note.
Elle est sous la soucoupe, ma petite dame. Décidément vous navez pas lair dans votre assiette !
Elle lui laissa un généreux pourboire et sortit.
Hé ! vous oubliez votre paquet !
Elle se retourna, le vit qui brandissait le colis dAntoine. Elle lavait laissé sur la chaise. Et si jétais une sans-cur ? Joublie les restes dAntoine, je trahis ma sur, jabandonne ma fille pour aller au cinéma avec mon amant et quoi encore ?
Elle prit le paquet et le plaça contre son cur, sous son manteau.
Jvoulais vous dire
Jaime beaucoup votre galure ! lui lança le garçon.
Elle sentit ses oreilles rougir sous le chapeau.
Joséphine chercha un taxi, mais nen vit aucun. Cétait la mauvaise heure. Lheure à laquelle les gens regagnent leur domicile ou vont au restaurant, au cinéma, au théâtre. Elle décida de rentrer chez elle à pied. Il tombait une pluie fine et glacée. Elle referma ses bras sur le colis quelle tenait toujours sous son manteau. Quest-ce que je vais en faire ? Je ne peux pas le garder dans lappartement. Si jamais Zoé le trouvait
Jirai le mettre à la cave.
Il faisait nuit noire. Lavenue Paul-Doumer était déserte. Elle longea le mur du cimetière dun pas rapide. Aperçut la station-service. Seules les vitrines des magasins étaient éclairées. Elle déchiffrait les noms des rues qui traversaient lavenue, essayait de les mémoriser. Rue Schlsing, rue Pétrarque, rue Scheffer, rue de la Tour
On lui avait raconté que Brigitte Bardot avait accouché de son fils dans ce bel immeuble, à langle de la rue de la Tour. Elle avait passé toute sa grossesse enfermée chez elle, les rideaux tirés : il y avait des photographes sur chaque branche darbre, sur chaque balcon. Les appartements voisins avaient été loués à prix dor. Elle était prisonnière chez elle. Et si daventure elle sortait, une mégère la poursuivait dans lascenseur, la menaçait de lui crever les yeux avec une fourchette, la traitait de salope. Pauvre femme, pensa Joséphine, si cest la rançon de la célébrité, autant rester inconnu. Après le scandale provoqué par Hortense à la télévision, des journalistes avaient essayé dapprocher Joséphine, de la photographier. Elle était partie rejoindre Shirley à Londres et, de là, elles sétaient enfuies à Moustique, dans la grande maison blanche de Shirley. À son retour, elle avait déménagé et avait réussi à rester anonyme. On connaissait son nom, mais aucune photo delle navait paru dans la presse. Parfois, quand elle disait Joséphine Cortès, C.O.R.T.È.S., un visage se relevait et la remerciait davoir écrit Une si humble reine. Elle ne recevait que des témoignages bienveillants, affectueux. Personne ne lavait encore menacée avec une fourchette.
Au bout de lavenue Paul-Doumer commençait le boulevard Émile-Augier. Elle habitait un peu plus loin, dans les jardins du Ranelagh. Elle aperçut un homme qui faisait des tractions, suspendu à une branche. Un homme élégant, en imperméable blanc. Cétait cocasse de le voir ainsi, si élégant, accroché à une branche, montant et descendant en tirant sur ses bras. Elle ne voyait pas son visage : il lui tournait le dos.
Ce pourrait être le début dun roman. Un homme accroché à une branche. Il ferait nuit noire comme ce soir. Il aurait gardé son imperméable et se hisserait en comptant chaque effort. Les femmes se retourneraient sur lui en se dépêchant de regagner leur logis. Allait-il se pendre ou se jeter à lassaut dun passant ? Un désespéré ou un meurtrier ? Cest alors que lhistoire commencerait. Elle faisait confiance à la vie pour lui envoyer des indices, des idées, des détails quelle convertirait en histoires. Cest comme ça quelle avait écrit son premier livre. En ouvrant grands les yeux sur le monde. En écoutant, en observant, en reniflant. Cest comme ça aussi quon ne vieillit pas. On vieillit quand on senferme, quand on refuse de voir, dentendre ou de respirer. La vie et lécriture, ça va souvent ensemble.
Elle avança au milieu du parc. Cétait une nuit sans lune, une nuit sans lumière aucune. Elle se sentit perdue dans une forêt hostile. La pluie brouillait les lumières des feux arrière des voitures, faibles lueurs qui jetaient un éclat incertain sur le parc. Une branche poussée par une rafale de vent vint lui frôler la main. Joséphine sursauta. Son cur semballa et se mit à battre fort. Elle haussa les épaules et allongea le pas. Il ne peut rien se passer dans ces quartiers-là. Chacun est occupé chez soi à goûter une bonne soupe aux légumes frais ou à regarder la télé en famille. Les enfants ont pris leur bain, mis leur pyjama et coupent leur viande pendant que leurs parents racontent leur journée. Il ny a pas de forcené qui déambule pour chercher querelle et sortir un couteau. Elle se força à penser à autre chose.
Cela ne ressemblait pas à Luca de ne pas lavoir prévenue. Il était arrivé quelque chose à son frère. Quelque chose de grave pour quil oublie leur rendez-vous. « Il faut que je vous parle, Joséphine, cest important. » À cette heure-ci, il devait se trouver dans un commissariat en train de tirer Vittorio dun mauvais pas. Il laissait toujours tout tomber pour aller le retrouver. Vittorio refusait de la rencontrer, je naime pas cette fille, elle taccapare, elle a lair gourde, en plus. Il est jaloux, avait commenté Luca, amusé. Vous ne mavez pas défendue quand il a dit que jétais gourde ? Il avait souri et avait dit je suis habitué, il voudrait que je ne moccupe que de lui, il nétait pas comme ça avant, il devient de plus en plus fragile, de plus en plus irritable, cest pour ça que je ne veux pas que vous le voyiez, il pourrait être très désagréable et je tiens à vous, beaucoup. Elle navait retenu que la fin de la phrase et avait glissé sa main dans sa poche.
Ainsi ma chère mère voudrait venir inspecter mon nouvel appartement, mais refuse de lavouer. Henriette Plissonnier nappelait jamais la première. On lui devait respect et allégeance. Le soir où je lui ai tenu tête a été mon premier soir de liberté, mon premier acte dindépendance. Et si tout avait commencé ce soir-là ? La statue de Grande Commandeuse avait été déboulonnée et Henriette Grobz avait chu, les quatre fers en lair. Cela avait été le début des malheurs dHenriette. Aujourdhui, elle vivait seule dans le grand appartement que lui avait laissé, généreusement, Marcel Grobz, son mari. Il avait fui vers une compagne plus clémente à qui il avait fait un petit : Marcel Grobz junior. Il faudrait que jappelle Marcel, songea Joséphine, qui avait plus de tendresse pour son beau-père que pour sa génitrice.
Les branches des arbres se balançaient, mimant une chorégraphie menaçante. On aurait dit le ballet de la Mort : de longues branches noires comme des haillons de sorcières. Elle frissonna. Un paquet de pluie glacée vint lui piquer les yeux, des petites aiguilles lui hachèrent le visage. Elle ne voyait plus rien. Il ny avait quun seul réverbère qui éclairait sur les trois qui bordaient lallée. Un pinceau de lumière blanche striée par la pluie montait vers le ciel. Leau se dressait, débordait, retombait en brume fine. Elle jaillissait, tournoyait, se dérobait, se déchirait avant de réapparaître. Joséphine sappliqua à suivre la traînée lumineuse jusquà ce quelle se perde dans le noir, repartit chercher une autre gerbe tremblante, attentive à suivre sa trajectoire de pluie.
Elle ne vit pas une silhouette se faufiler derrière elle.
Elle nentendit pas les pas précipités de lhomme qui sapprochait.
Elle se sentit tirée en arrière, écrasée par un bras, bâillonnée par une main, pendant que de lautre, un homme la frappait à plusieurs reprises en plein cur. Elle pensa aussitôt quon voulait lui dérober son paquet. Son bras gauche réussit à maintenir le colis dAntoine, elle se débattit, résista de toutes ses forces mais suffoqua. Elle étouffait, crachait et finit par tout lâcher en se laissant tomber à terre. Elle eut juste le temps dapercevoir des semelles de chaussures de ville lisses, propres, qui la frappaient sur tout le corps. Elle se protégea de ses bras, se roula en boule. Le paquet glissa. Lhomme sifflait des injures, salope, salope, enculée de mes fesses, sale conne, tu la ramèneras plus, tu prendras plus tes grands airs de pétasse, tu vas la fermer, connasse, tu vas la fermer ! Il martelait des obscénités en redoublant ses coups. Joséphine ferma les yeux. Demeura inerte, un filet de sang coulait de sa bouche, les semelles séloignèrent et elle resta allongée sur le sol.
Elle attendit longtemps, puis elle se redressa, sappuya sur les mains, les genoux, se releva. Happa lair. Aspira profondément. Constata que du sang coulait de sa bouche, de sa main gauche. Buta contre le colis resté à terre. Le ramassa. Le dessus du paquet était lacéré. Sa première pensée fut : Antoine ma sauvée. Si je navais pas porté ce colis sur mon cur, ce colis contenant les restes de mon mari, la chaussure de jogging à la semelle épaisse, je serais morte. Elle songea au rôle protecteur des reliques au Moyen Âge. On gardait sur soi, enfermés dans un médaillon ou une bourse en cuir, un bout de robe de sainte Agnès, une lamelle de semelle de saint Benoît et on était protégé. Elle posa ses lèvres sur le papier demballage et remercia saint Antoine.
Elle palpa son ventre, sa poitrine, son cou. Elle navait pas été blessée. Soudain, elle sentit une douleur cuisante dans la main gauche : il lui avait entaillé le dessus de la main qui saignait abondamment.
Elle avait si peur que ses jambes se dérobaient. Elle alla se réfugier derrière un gros arbre qui la dissimulait et, appuyée contre lécorce humide et rêche, tenta de reprendre son souffle. Sa première pensée fut pour Zoé. Surtout ne rien lui dire, ne rien lui dire. Elle ne supporterait pas de savoir sa mère en danger. Cest un hasard, ce nest pas moi qui étais visée, cest un fou, ce nest pas moi quil voulait tuer, ce nest pas moi, cest un fou, qui pourrait men vouloir au point de me tuer, ce nest pas moi, cest un fou. Les mots se heurtaient dans sa tête. Elle appuya sur ses genoux, vérifia quelle tenait debout et se dirigea vers la grande porte en bois verni qui marquait lentrée de son immeuble.
Sur la table de lentrée, Zoé avait laissé un mot : « Maman chérie, je suis à la cave avec Paul, un voisin. Je crois bien que je me suis fait un copain. »
Joséphine alla dans sa chambre et referma la porte. À bout de souffle. Elle enleva son manteau, le jeta sur le lit, ôta son pull, sa jupe, découvrit une traînée de sang sur la manche du manteau, deux longues déchirures verticales sur le pan gauche, le roula en boule, alla chercher un grand sac-poubelle, y enfouit tous ses vêtements et jeta le sac au fond de sa penderie. Elle sen débarrasserait plus tard. Elle inspecta ses bras, ses jambes, ses cuisses. Il ny avait aucune trace de blessure. Elle alla prendre une douche. En passant devant la grande glace fixée au-dessus du lavabo, elle porta la main à son front et saperçut dans le miroir. Livide. En sueur. Les yeux hagards. Elle toucha ses cheveux, chercha son chapeau. Elle lavait perdu. Il avait dû rouler à terre. Elle fut submergée par les larmes. Devait-elle aller le rechercher afin de faire disparaître tout indice qui permettrait de lidentifier ? Elle ne sen sentit pas le courage.
Il lavait frappée. En pleine poitrine. Avec un couteau. Une lame fine. Jaurais pu mourir. Elle avait lu dans un journal quil y avait une quarantaine de serial killers en liberté en Europe. Elle sétait demandé combien il y en avait en France. Pourtant, les mots orduriers quil avait prononcés semblaient démontrer quil avait un compte à régler. « Tu la ramèneras plus, tu prendras plus tes grands airs de pétasse, tu vas la fermer, connasse, tu vas la fermer ! » Ils résonnaient, lancinants. Il a dû me prendre pour une autre. Jai payé pour quelquun dautre. Il fallait absolument quelle se dise ça, sinon la vie deviendrait impossible. Il lui faudrait se méfier de tout le monde. Elle aurait peur tout le temps.
Elle prit une douche, se lava les cheveux, les sécha, enfila un tee-shirt, un jean, se maquilla pour dissimuler déventuelles marques, mit un soupçon de rouge à lèvres, sexamina dans la glace en se forçant à sourire. Il ne sest rien passé, Zoé ne doit rien savoir, prendre lair gai, faire comme si de rien nétait. Elle ne pourrait en parler à personne. Obligée de vivre avec ce secret. Ou le dire à Shirley. Je peux tout dire à Shirley. Cette pensée la rasséréna. Elle souffla bruyamment, expulsant la tension, langoisse qui lui écrasait la poitrine. Avaler une dose darnica pour ne pas avoir de bleus. Dans larmoire à pharmacie, elle prit un petit tube, le déboucha, versa la dose sous la langue, la laissa fondre. Peut-être alerter la police ? Les prévenir quun meurtrier rôdait ? Oui mais
Zoé le saurait. Ne rien dire à Zoé. Elle ouvrit la trappe de la baignoire, y cacha le colis dAntoine.
Personne nirait fouiller là.
Dans le salon, elle se servit un grand verre de whisky et partit rejoindre Zoé à la cave.
Maman, je te présente Paul
Un garçon de lâge de Zoé, maigre comme un héron, une huppe de cheveux blonds crêpelés, le torse moulé dans un tee-shirt noir, sinclina devant Joséphine. Zoé guettait le regard approbateur de sa mère.
Bonjour, Paul. Tu habites dans limmeuble ? demanda Joséphine dune voix blanche.
Au troisième. Je mappelle Merson. Paul Merson. Jai un an de plus que Zoé.
Il semblait important, à ses yeux, de préciser quil était plus âgé que cette gamine qui le contemplait, les yeux mangés de dévotion.
Et vous vous êtes rencontrés comment ?
Elle faisait un effort pour parler comme si elle nentendait pas les coups secs et hachés de son cur.
Jai entendu du bruit dans la cave, ça faisait boum-boum, je suis descendue et jai trouvé Paul qui jouait de la batterie. Regarde, maman, il a aménagé sa cave en studio de musique.
Zoé invita sa mère à jeter un il dans le studio de Paul. Il avait installé une batterie acoustique, une grosse caisse, une caisse claire, trois toms, un Charleston et deux cymbales. Un tabouret à vis noir complétait lensemble et des baguettes reposaient sur la caisse claire. Sur une chaise, étaient rangées des partitions. Une ampoule se balançait au plafond, dispersant une lumière hésitante.
Très bien, commenta Joséphine en se retenant pour ne pas éternuer, la poussière lui chatouillait les narines. Très beau matériel. Du vrai professionnel.
Elle disait nimporte quoi. Elle ny connaissait rien.
Normal. Cest une Tama Swingstar. Je lai eue pour Noël dernier et à Noël prochain, je vais avoir une Ride Giantbeat de chez Paiste.
Elle lécoutait, impressionnée par la précision de ses réponses.
Et la cave, tu las insonorisée ?
Ben oui
Faut bien parce que ça fait du boucan quand je joue. Je répète ici et je vais jouer chez un copain qui a une maison à Colombes. Chez lui, on peut jouer sans gêner personne. Ici, les gens y râlent
Surtout le type dà côté.
Il montra du menton la cave jouxtant la sienne.
Peut-être que tu nas pas assez insonorisé
, suggéra Zoé en regardant les murs de la cave recouverts dun épais isolant blanc.
Faut pas exagérer ! Cest une cave. On vit pas dans sa cave. Papa dit quil a fait le maximum, mais que ce mec est un râleur professionnel. Jamais content. Dailleurs, à chaque réunion de copropriétaires, il sengueule avec quelquun.
Il a peut-être de bonnes raisons
Papa dit que non. Que cest un emmerdeur. Il sénerve pour un oui, pour un non. Si une voiture est garée sur un passage piéton, il devient hystérique ! Nous, on le connaît bien, ça fait dix ans quon habite ici, alors vous savez
Il dodelina de la tête comme un adulte à qui on ne la fait pas. Il était plus grand que Zoé, mais il restait encore des traces denfance sur son visage et ses épaules étroites navaient pas encore pris lampleur de celles dun homme.
Merde ! le voilà ! aux abris ! murmura Paul.
Il referma la porte de la cave sur Zoé et lui. Joséphine vit arriver un homme de grande taille, très bien habillé, qui fendait lair dune allure de propriétaire comme si les couloirs de la cave lui appartenaient.
Bonsoir, parvint-elle à déglutir en seffaçant contre le mur.
Bonsoir, fit lhomme qui passa à côté delle sans la voir.
Il était vêtu dun costume de ville gris foncé et dune chemise blanche. Le costume épousait chaque muscle dun torse puissant, le nud de cravate brillait, épais, et les manchettes immaculées de la chemise étaient fermées par deux perles grises. Il sortit des clés de sa poche, ouvrit la porte de sa cave et la referma derrière lui.
Paul réapparut quand il fut sûr que lhomme nétait plus là.
Il a rien dit ?
Non, répondit Joséphine. Il ne ma même pas vue, je crois.
Cest pas un marrant. Il perd pas son temps en bavardages.
Cest ton père qui dit ça ? demanda Joséphine, amusée par le sérieux du garçon.
Non. Cest maman. Elle connaît tout le monde dans limmeuble. Il paraît quil a une cave vachement bien installée. Avec un atelier et tous les outils possibles ! Et chez lui, il a un aquarium. Très grand, avec des grottes, des plantes, des décors fluorescents, des îles artificielles. Mais pas de poissons dedans !
Elle en sait des choses, ta maman ! déclara Joséphine, comprenant quelle en apprendrait beaucoup sur les habitants de limmeuble en parlant avec Paul.
Et encore elle a jamais été invitée chez lui ! Elle y est entrée une fois, quand ils étaient pas là, avec la concierge, parce que leur alarme sétait déclenchée et quil fallait bien larrêter. Il a été fou furieux quand il la appris. Personne va chez eux. Moi, je connais les enfants, eh bien, jamais ils minvitent. Leurs parents veulent pas. Jamais ils descendent jouer dans la cour. Ils sortent quand les parents sont pas là, sinon ils sont bouclés chez eux ! Alors quau second, chez les Van den Brock, on est toujours invités et ils ont un grand écran qui fait tout le mur du salon avec deux enceintes et le son Dolby stéréo. Madame Van den Brock, quand il y a un anniversaire, elle fait des gâteaux et elle invite tout le monde. Moi, je suis copain avec Fleur et Sébastien, je pourrais les présenter à Zoé si elle veut.
Ils sont sympas, eux ? demanda Joséphine.
Oui, hyper-sympas. Lui, il est médecin. Et sa femme, elle chante dans les churs de lOpéra. Elle a une super-belle voix. Elle fait souvent des vocalises et on lentend dans lescalier. Elle me demande toujours des nouvelles de ma musique. Elle ma proposé de venir jouer sur son piano si je voulais. Fleur joue du violon, Sébastien du saxo
Moi aussi, je voudrais bien apprendre à jouer de quelque chose
, dit Zoé qui devait se sentir délaissée.
Elle levait sur Paul une figure soumise de petite fille défaillant à lidée quon ne la regarde pas et ses yeux dorés, sous son buisson de cheveux auburn, lançaient des appels au secours.
Tu nas jamais joué dun instrument ? demanda Paul, surpris.
Ben non
, répondit Zoé, embarrassée.
Moi, jai commencé par le piano, le solfège et tout le bataclan, pis jen ai eu marre, je suis passé à la batterie. Cest plus fun pour faire un groupe
Tas un groupe ? Il sappelle comment ?
« Les Vagabonds ». Cest moi qui ai trouvé le nom
Cest bien, non ?
Joséphine assistait à léchange entre les deux gamins et sentait le calme revenir en elle. Paul, si sûr de lui, ayant un avis sur tout, et Zoé, au bord du désespoir parce quelle narrivait pas à attirer son attention. Son visage était tendu, ses sourcils froncés, ses lèvres scellées en une moue désespérée. Joséphine lentendait chercher dans sa tête comme on racle un fond de moule à gâteau des détails alléchants pour se faire mousser aux yeux du garçon. Elle avait beaucoup grandi pendant lété, mais son corps sattardait encore dans les replis doux et moelleux de lenfance.
Tu veux pas nous montrer un tout petit peu comment tu joues ? quémanda Zoé à bout darguments pour le séduire.
Ce nest peut-être pas le bon moment, intervint Joséphine. Elle montra des yeux la cave du voisin. Une autre fois, peut-être
Ah ! lâcha Zoé, désappointée.
Elle avait renoncé et traçait des grands cercles avec la pointe de sa chaussure.
Maintenant cest lheure daller dîner, continua Joséphine, et je suis sûre que Paul aussi va bientôt remonter
Jai déjà dîné. Il retroussa ses manches, sempara des baguettes, ébouriffa ses cheveux et commença à ranger. Vous pouvez refermer la porte derrière vous, sil vous plaît ?
Salut Paul ! cria Zoé. À plus !
Elle lui fit un petit signe de la main à la fois timide et hardi, qui signifiait je voudrais bien quon se revoie
si tu es daccord, bien sûr.
Il ne prit pas la peine de répondre. Il navait que quinze ans et refusait de se laisser éblouir par une fille à léclat indécis. Il était à cet âge délicat où on habite un corps quon ne connaît pas très bien, et où, pour se donner une contenance, on peut se montrer cruel sans le vouloir. La manière négligente dont il traitait Zoé démontrait quil entendait être le plus fort et que, sil devait y avoir une victime, ce serait elle.
Lhomme élégant au costume gris attendait devant lascenseur. Il seffaça pour les laisser entrer les premières. Leur demanda à quel étage elles allaient et appuya sur le bouton du chiffre 5. Puis enfonça le bouton 4.
Ainsi vous êtes les nouvelles venues
Joséphine approuva.
Bienvenue dans limmeuble. Je me présente : Hervé Lefloc-Pignel. Jhabite au quatrième.
Joséphine Cortès et Zoé, ma fille. Nous habitons au cinquième. Jai une autre fille, Hortense, qui vit à Londres.
Je voulais habiter au cinquième, mais lappartement nétait pas libre quand on sest installés. Il était occupé par un couple de personnes âgées, monsieur et madame Legrattier. Ils sont morts tous les deux dans un accident de voiture. Cest un bel appartement. Vous avez de la chance.
On peut dire ça comme ça, pensa Joséphine, gênée par le ton expéditif de lhomme pour évoquer le décès des précédents propriétaires.
Je lai visité quand il a été mis en vente, poursuivit-il, mais nous avons hésité à déménager. Aujourdhui, je le regrette
Il eut un sourire rapide puis se reprit. Il était très grand, austère. Le visage taillé à la serpe, tout en angles, en anfractuosités. Ses cheveux noirs, raides, séparés par une raie nette sur le côté retombaient en une mèche sur le front, ses yeux bruns étaient très écartés, ses sourcils dessinaient deux larges traits noirs, et son nez, un peu épaté, était cabossé sur le dessus. Ses dents très blanches révélaient un émail impeccable et les soins dun excellent dentiste. Il est vraiment immense, se dit Joséphine, essayant de le jauger dun il discret, il doit mesurer plus dun mètre quatre-vingt-dix. Large dépaules, droit, le ventre plat. Elle limagina une raquette de tennis dans les bras, recevant un trophée. Un très bel homme. Il tenait un sac en tissu blanc quil portait bien à plat sur ses paumes de mains ouvertes.
On a emménagé en septembre, juste au moment de la rentrée des classes. Ça a été un peu bousculé, mais maintenant ça va.
Vous verrez, limmeuble est très agréable, les gens plutôt accueillants et le quartier sans problème.
Joséphine fit une légère grimace.
Vous ne trouvez pas ?
Si, si, sempressa de répondre Joséphine. Mais les allées ne sont pas très éclairées, le soir.
Elle eut soudain les tempes moites et sentit ses genoux trembler.
Cest un détail. Le quartier est beau, paisible et nous ne sommes envahis ni par des bandes de jeunes désagréables, ni par ces graffitis qui défigurent les immeubles. Jaime tant la pierre blonde des immeubles parisiens, je ne supporte pas de la voir dégradée.
Sa voix sétait teintée de colère.
Et puis il y a des arbres, des fleurs, des pelouses, on entend chanter les oiseaux tôt le matin, parfois on aperçoit un écureuil qui détale, cest important pour les enfants de rester en contact avec la nature. Tu aimes les animaux ? demanda-t-il à Zoé.
Celle-ci gardait les yeux fixés au sol. Elle devait se souvenir de ce que lui avait dit Paul sur son voisin de cave et gardait ses distances, voulant rester solidaire de son nouveau copain.
Tu as donné ta langue au chat ? demanda lhomme en se penchant vers elle avec un grand sourire.
Zoé secoua la tête négativement.
Elle est timide, sexcusa Joséphine.
Je suis pas timide, protesta Zoé. Je suis réservée.
Oh ! sexclama-t-il. Votre fille a du vocabulaire et le sens de la nuance !
Cest normal, je suis en troisième.
Comme mon fils Gaétan
Et tu vas à quelle école ?
Rue de la Pompe.
Comme mes enfants.
Vous en êtes content ? demanda Joséphine qui craignait que le mutisme poli de Zoé ne devienne embarrassant.
Certains professeurs sont excellents, dautres incapables. Il faut alors que les parents comblent les manques des enseignants. Je vais à toutes les réunions de parents délèves. Je vous y verrai sûrement.
Lascenseur était arrivé au quatrième et il sortit, portant son sac blanc avec soin, les bras tendus en avant. Il se retourna, sinclina et leur fit un grand sourire.
Tas vu, dit Zoé, ça bougeait dans le sac !
Mais non ! Il a dû remonter un confit ou une cuisse de chevreau. Il doit avoir un congélateur dans sa cave. Cet homme est sûrement un chasseur. Tu as entendu comment il parlait de la nature ?
Zoé navait pas lair convaincu.
Je te dis que ça bougeait !
Zoé, arrête dinventer des histoires tout le temps !
Jaime bien me raconter des histoires, moi. Ça rend la vie moins triste. Quand je serai grande, je serai écrivain, jécrirai Les Misérables
Elles dînèrent rapidement. Joséphine réussit à dissimuler les égratignures de sa main droite. Zoé bâilla à plusieurs reprises en finissant son petit-suisse.
Tu as sommeil, mon bébé
Va vite te coucher.
Zoé partit en titubant vers sa chambre. Quand Joséphine vint lembrasser, elle dormait à moitié. Posé sur loreiller, usé par les nombreux passages en machine à laver, gisait son doudou. Zoé dormait toujours avec lui. Elle poussait même la ferveur jusquà demander à sa mère nest-ce pas quil est beau, Nestor, maman ? Hortense dit quil est moche comme un pou boiteux ! Joséphine avait du mal à ne pas être daccord avec Hortense, mais elle mentait héroïquement, essayant de traquer une once de beauté dans le chiffon informe, borgne et délavé. À son âge, elle devrait pouvoir sen passer, se dit Joséphine, elle ne va jamais grandir sinon
Ses boucles auburn semmêlaient sur le drap blanc du lit, sa main reposait toute molle et, de son petit doigt, elle caressait ce qui était autrefois la jambe de Nestor et ressemblait à une grosse figue molle. Une couille, affirmait Hortense, ce qui arrachait des cris de dégoût à Zoé. Maman, maman, elle dit que Nestor a deux grosses couilles à la place des jambes !
Joséphine souleva la main de Zoé et joua avec les doigts en déposant un baiser sur chacun deux. Papa baiser, maman baiser, Hortense baiser, Zoé baiser, mais qui est donc le petit dernier ? cétait le rituel du coucher. Combien de temps encore sa fille lui accorderait-elle sa main pour réciter la ritournelle magique qui rendait les nuits douces et heureuses ? Elle sentit une triste tendresse létreindre. Zoé ressemblait encore à un bébé : joues rondes et rouges, petit nez, yeux étirés de chatte gourmande, fossettes et plis aux poignets. Lâge quon dit ingrat navait pas encore déformé son corps. Joséphine sen était étonnée auprès de la pédiatre qui lavait rassurée, ça va venir dun coup, cest une lente, votre petite fille. Elle prend son temps. Un matin, elle se réveillera et vous ne la reconnaîtrez plus. Elle aura des seins, elle tombera amoureuse, elle ne vous parlera plus. Profitez au lieu de vous inquiéter ! Et puis, elle na peut-être pas envie de grandir. Jen vois de plus en plus qui se raccrochent à lenfance comme à une bassine de confiture.
Hortense, barbare affûtée, avait longtemps toisé cette petite sur si fragile. Lune soumise, mendiant laffection et la reconnaissance, lautre intraitable, se taillant son chemin à coups de sabre. Zoé, limpide, tendre. Hortense, obscure, inflexible, dure. Avec mes deux filles, je ferais une huître parfaite. Hortense pour la carapace et Zoé à lintérieur.
Tu te sens bien dans ta nouvelle chambre, mon amour ?
Jaime bien lappartement, mais jaime pas les gens, ici. Jaimerais bien retourner à Courbevoie. Les gens dans cet immeuble, ils sont bizarres
Ils sont pas bizarres, chérie, ils sont différents.
Pourquoi ils sont différents ?
À Courbevoie, tu connaissais tout le monde, tu avais des amis à chaque étage, cétait facile de se parler, de se rencontrer. On passait dun appartement à lautre. Sans cérémonial. Ici, ils sont plus
Elle cherchait ses mots. La fatigue pesait sur ses paupières et lengourdissait.
Plus guindés, plus chics
Moins familiers.
Tu veux dire quils sont raides et froids ? Comme des cadavres.
Je naurais pas employé ces mots-là, mais tu nas pas tort, chérie.
Le monsieur quon a vu dans lascenseur, je le sens tout froid à lintérieur. On dirait quil a des écailles sur tout le corps pour pas quon lapproche et quil vit tout seul dans sa tête
Et Paul ? Tu trouves aussi quil est raide et froid ?
Oh, non ! Paul
Elle sarrêta puis murmura dans un souffle :
Paul, il a le zazazou, maman. Jaimerais bien être son amie.
Mais tu vas devenir son amie, chérie
Tu crois que lui, il trouve que jai le zazazou ?
En tout cas, il ta parlé, il ta proposé de te présenter les Van den Brock. Ça veut dire quil veut te revoir et quil te trouve plutôt mignonne.
Tes sûre ? Moi, je trouve quil avait pas lair si intéressé que ça. Les garçons, ils sintéressent pas à moi. Hortense, elle, elle a le zazazou.
Hortense a quatre ans de plus que toi. Attends davoir son âge et tu verras !
Zoé observa sa mère, pensive, comme si elle avait envie de la croire, mais que cétait trop difficile, pour elle, dimaginer quelle pourrait un jour égaler sa sur en séduction et en beauté. Elle préféra renoncer, soupira. Ferma les yeux et cala son visage contre loreiller en roulant la jambe de son doudou entre ses doigts.
Maman, je veux pas devenir une grande personne. Parfois, si tu savais, jai tellement peur
De quoi ?
Je ne sais pas. Cest ça qui me fait encore plus peur.
Sa réflexion était tellement juste que Joséphine en fut effrayée.
Maman
comment on sait quon est grande ?
Quand on peut prendre une décision très importante toute seule, sans rien demander à personne.
Toi, tes grande
Tes même très très grande !
Joséphine aurait aimé lui dire que souvent, elle doutait, souvent elle sen remettait à la chance, au hasard, au lendemain. Elle décidait en suivant son instinct, tentait de corriger le tir si elle sétait trompée ou soufflait de soulagement si elle avait eu raison. Mais elle attribuait toujours sa réussite au hasard. Et si on ne devenait jamais définitivement grand ? se dit-elle en caressant le nez, les joues, le front, les cheveux de Zoé, en écoutant son souffle qui sapaisait. Elle resta à son chevet le temps quelle sendorme, puisant dans la présence rassurante de sa fille la force de ne plus penser à ce qui sétait passé, puis regagna sa chambre.
Elle ferma les yeux et essaya de dormir ; chaque fois quelle allait basculer dans le sommeil, elle entendait les insultes de lhomme et sentait les coups de pied redoubler sur son corps. Elle avait mal partout. Elle se leva, alla fouiller dans un sac en plastique que lui avait donné Philippe. Ce sont des somnifères trouvés dans la table de nuit dIris. Je ne veux pas quelle les garde à portée de main. On ne sait jamais. Prends-les, Jo, range-les chez toi.
Elle prit un Stilnox, considéra le petit bâtonnet blanc, se demanda quelle était la dose recommandée. Décida den prendre une moitié. Lavala avec un verre deau. Elle ne voulait plus penser à rien. Dormir, dormir, dormir.
Demain, samedi, elle appellerait Shirley.
Parler à Shirley lapaiserait. Shirley remettait tout en place.
Est-ce un délit de ne pas prévenir la police ? Je devrais peut-être aller les voir et demander lanonymat. Est-ce quils pourraient maccuser de complicité plus tard si le type recommençait ? Elle hésita, voulut se relever, mais sombra dans le sommeil.
Le lendemain matin, elle fut réveillée par Zoé qui sautait sur son lit en brandissant le courrier. Elle leva les bras pour se protéger de la lumière.
Mais, chérie, quelle heure est-il ?
Onze heures et demie, maman, onze heures et demie !
Mon Dieu, jai dormi jusquà maintenant ! Tu es levée depuis longtemps ?
Lalalilalaire ! Je viens juste de me réveiller, je suis allée voir sur le paillasson sil y avait du courrier et devine ce que jai trouvé ?
Joséphine se redressa, porta la main à la tête. Zoé brandissait une liasse denveloppes.
Un catalogue pour Noël ? Des idées de cadeaux ?
Pas du tout, mman, pas du tout ! Bien mieux encore
Dieu que sa tête était lourde ! Un régiment défilait avec des bottes cloutées. Chaque membre lui faisait mal quand elle bougeait.
Une lettre dHortense ?
Hortense nécrivait jamais. Elle téléphonait. Zoé secoua la tête.
Tes froide, maman, mais froide ! Tu brûles pas du tout !
Je donne ma langue au chat.
Du sensationnel de chez sensationnel ! Du super-hyper-ultra-costaud-démentiel ! Une nouvelle que tu appuies dessus et que tu décroches la lune et toutes les galaxies du monde ! Kisses and love and peace all around the world ! Que la force soit avec toi, ma sur. Yo ! brother !
Elle ponctuait chaque cri dun vigoureux coup de pied qui la faisait rebondir sur le matelas tel un Sioux en transe célébrant sa victoire et faisant tournoyer un scalp.
Arrête de sauter, chérie. Jai la tête qui va éclater !
Zoé jeta les pieds en lair et se laissa tomber de tout son poids sur le lit. Ébouriffée, triomphante, le visage fendu dun sourire de gagnante au Loto, elle claironna :
Une carte postale de papa ! Une carte de mon papounet ! Il va bien, il est toujours au Kenya, il dit quil a pas pu nous joindre parce quil était perdu dans la jungle avec plein de crocodiles autour, mais que pas une minute, maman, tu mentends ? pas une minute, il a arrêté de penser à nous ! Et il membrasse de toutes ses forces de papounet chéri ! Lalalilalaire ! Jai retrouvé mon papounet !
En une dernière galipette de joie, elle se jeta contre sa mère qui grimaça de douleur : Zoé lui avait écrasé la main.
Je suis heureuse, maman, je suis heureuse, tas pas idée ! Je peux te le dire maintenant, je croyais quil était mort. Quil avait été mangé par un crocodile. Tu te rappelles comme javais peur quand jallais le voir là-bas avec toutes ces sales bêtes autour ? Eh bien, jétais sûre quun jour ou lautre, il se ferait manger tout cru !
Elle ouvrit une large bouche et croqua lair en faisant Groumph, Groumph voulant imiter le bruit des mâchoires dun crocodile mastiquant sa proie.
Il est vivant, maman, il est vivant ! Il va venir sonner à la porte bientôt
Elle se redressa, alarmée.
Au secours ! Il a pas notre nouvelle adresse ! Il va jamais nous retrouver !
Joséphine tendit la main pour attraper la carte postale. Elle provenait bien du Kenya. La date sur les timbres indiquait quelle avait été postée, un mois auparavant, de Mombasa, et ladresse était, bien sûr, celle de Courbevoie. Elle reconnut lécriture dAntoine, son style fanfaron.
Mes petites chéries,
Juste un mot pour vous dire que je vais bien et que je suis revenu à la civilisation après un long séjour dans la jungle hostile. Jai triomphé de tout, des bêtes féroces, des fièvres, des marécages, des moustiques et surtout jamais, jamais je nai cessé de penser à vous. Je vous aime de toutes mes forces. À très vite.
Papa.
À soixante-sept ans, Marcel Grobz était, enfin, un homme heureux et ne sen lassait pas. Il récitait oraisons, prières, grâces et neuvaines dès potron-minet afin que perdure sa félicité. Merci, mon Dieu, merci de me baigner de vos faveurs, de masperger de bonheur, de me saupoudrer de délices, de me picoter le train de ravissements, de me gaver de volupté, de me tortillonner de bien-être, de me renverser de béatitude, de me tsunamiser deuphorie. Merci, merci, merci !
Il se le disait le matin en posant le pied à terre. Se le répétait devant la glace en se rasant. Le psalmodiait en enfilant son pantalon. Invoquait Dieu et ses Saints en faisant son nud de cravate, promettait de donner dix euros au premier mendiant dans la rue, saspergeait d« Eau de Cologne Impériale » Guerlain, augmentait son obole en bouclant sa ceinture, puis se traitait de rat musqué et, battant sa coulpe, ajoutait deux autres mendiants à régaler. Cest que jaurais pu finir à la rue, moi aussi, si je navais pas été sauvé des griffes dHenriette et recueilli sur le sein généreux de Choupette. Combien de pauvres hères trébuchent parce quune main secourable ne sest pas tendue vers eux au moment où ils sombraient ?
Enfin, douché, rasé, sanglé, fleurant bon la lavande et le génépi, il pénétrait dans la cuisine pour rendre hommage à la cause de tant de ravissement, le chou à la crème de la féminité, lEverest de la sensualité : Josiane Lambert, sa compagne, dûment rebaptisée Choupette.
Devant sa cuisinière Aga en fonte recouverte de trois couches démail vitrifié, Choupette saffairait. Elle préparait les ufs au plat de son homme. Revêtue dun déshabillé rose, qui la parait de voiles vaporeux, elle veillait, le sourcil froncé, la mine grave, à lexcellence de ses gestes. Elle savait mieux que personne jeter luf dans la poêle chaude, saisir lalbumine visqueuse, dorer le jaune puis le crever, retourner lensemble, saisir à nouveau puis, enfin, à la dernière minute, dune délicate virgule du poignet, lâcher une giclée de vinaigre balsamique et servir en faisant glisser dans lassiette préalablement tiédie par ses soins. Pendant ce temps, de larges tranches de pain complet aux graines de lin grillaient dans un toaster Magimix à quatre gueules chromées. Le bon beurre salé normand baignait dans le beurrier à lancienne, des tranches de jambon à los et des ufs de saumon reposaient dans un plat blanc à liseré doré.
Tout ceci demandait une extrême concentration que Marcel Grobz avait du mal à respecter. Séparé depuis vingt minutes à peine de Choupette, il la cherchait comme le chien lancé sur la trace du cerf fouille de la truffe les feuilles mortes et marque larrêt dès quil sent le cervidé à portée de babines. Larrêt chez Marcel Grobz se traduisait par un lancer de bras sur lépaule de Choupette, un pincement à la taille et un gros baiser claqué sur le bout de chair satinée qui dépassait de la nuisette.
Laisse-moi, Marcel, marmonna Josiane, le regard rivé sur la dernière étape de la cuisson des ufs.
Il recula à regret, alla sasseoir devant son couvert dressé sur un set de table en lin blanc. Un verre de jus dorange fraîchement pressé, un flacon de vitamines « 60 ans et plus », une soucoupe en laque de Chine contenant une cuillerée de pollen de châtaignier complétaient lensemble. Son il se mouilla.
Que de soins, que dattentions, que de raffinement ! Tu sais, Choupette, le meilleur de tout, cest lamour que tu me donnes. Je ne serais rien quune calebasse vide sans lui. Le monde entier ne serait rien sans lamour. Cest une force de frappe insensée que la plupart des humains négligent. Ils préfèrent se consacrer au pognon, les imbéciles ! Alors quen cultivant lamour, lamour humble de tous les jours, lamour que tu distribues à tout le monde sans faire de chichis, tu tenrichis, tu tagrandis, tu resplendis, tu te bonifies !
Tu parles en faisant des rimes maintenant ? demanda Josiane en posant une large assiette sur le set en lin blanc. À quand lalexandrin, Racine ?
Cest le bonheur, Choupette. Il me rend lyrique, heureux, beau même. Tu trouves pas que je suis devenu beau ? Les femmes se retournent sur moi dans la rue et me goûtent de lil. Je fais le badin, je ne dis rien, mais je biche, je biche
Cest parce que tu parles tout seul quelles te reluquent !
Non, Choupette, non ! Cest tout lamour que je reçois qui me transforme en astre solaire. Elles veulent se frotter à moi pour se réchauffer. Regarde-moi : depuis que nous vivons ensemble, jembellis, je rajeunis, je rayonne, je me muscle même !
Il se frappa le ventre quil avait rentré et se maintenait plaqué contre le dos de la chaise en grimaçant.
Tutt ! Tutt ! Marcel Grobz
Ne deviens pas bêtement sentimental et commence par avaler ton jus dorange sinon les vitamines vont sévaporer et il faudra que tu happes lair.
Choupette ! Je suis sérieux. Et heureux, si heureux
Je pourrais menvoler si je ne me retenais pas !
Nouant sa large serviette autour du cou pour épargner la chemise blanche, il enchaîna aussitôt, la bouche pleine :
Comment va lhéritier ? A-t-il bien dormi ?
Il sest réveillé vers huit heures, je lai changé, je lai nourri et hop ! au lit. Il dort encore et il est hors de question que tu ailles le réveiller !
Juste un petit baiser léger sur le bout de son pied droit
, supplia Marcel.
Je te connais. Tu vas ouvrir toute grande ta gueule et le dévorer !
Il adore ça. Il roucoule de plaisir sur la table à langer. Je lai changé trois fois, hier. Je lai badigeonné de Mytosil. Il a une de ces paires de couilles ! Féroces ! Mon fils sera un loup affamé, une lance de Bengali, une arbalète à ailerons profilés qui ira se planter dans le cur des filles et ailleurs !
Il éclata de rire, se frotta les mains à lidée de tant de truculence à venir.
Pour le moment, il dort et toi, tu as rendez-vous au bureau.
Un samedi, tu te rends compte ! Me donner rendez-vous un samedi matin à laube !
Il est midi ! Tu parles dune aube !
On a dormi tout ce temps ?
Tu as dormi tout ce temps !
Nempêche quon a bien fait la fête, hier, avec René et Ginette ! Quest-ce quon a picolé ! Et Junior qui dormait comme une bûche de Noël ! Allez
Choupette, laisse-moi le manger de baisers avant que je file
Le visage de Marcel Grobz se plissa en une supplique tremblante, il joignit les mains, mima le communiant fervent, mais Josiane Lambert demeura inflexible.
Les bébés, faut que ça dorme. Surtout à sept mois !
Mais il en fait douze de plus ! Tas vu : il a déjà quatre dents et quand je lui parle, il comprend tout. Tiens, lautre jour, je me demandais si je devais installer une nouvelle usine en Chine, je parlais tout haut, croyant quil était occupé à jouer avec ses pieds tas vu comme il triture ses pieds, je suis sûr quil apprend à compter ! eh bien, il a relevé sa petite gueule damour et il a fait oui. Deux fois de suite ! Je te jure, Choupette, il ma dit oui, vas-y, fonce ! Jai cru que javais la berlue.
Mais tu as la berlue, Marcel Grobz. Tu perds complètement la boule.
Je crois même quil ma dit go, daddy, go ! Parce quil parle anglais aussi. Tu le sais ça ?
À sept mois !
Parfaitement !
Parce que tu lendors avec des méthodes Assimil ? Tu ne crois quand même pas que ça marche ? Tu minquiètes, Marcel, tu minquiètes.
Chaque soir, en couchant son fils, Marcel Grobz enclenchait un CD pour apprendre langlais. Il lavait acheté au rayon « enfants » chez WH Smith, rue de Rivoli. Il se couchait sur la moquette, près du berceau, ôtait ses chaussures, glissait un oreiller sous sa nuque, et répétait dans le noir les phrases de la leçon numéro 1. My name is Marcel, whats your name ? I live in Paris, where do you live ? I have a wife
Enfin a nearly wife, rectifiait-il dans le noir. La voix anglaise, féminine et douce, le berçait. Il sendormait et navait jamais dépassé la première leçon.
Il parle pas couramment, je te laccorde, mais il balbutie quelques mots. Moi, jai entendu go-Da-ddy-go en tout cas. Jen mettrais ma main au feu !
Eh bien, retire-la tout de suite ou tu vas finir manchot ! Marcel, reprends-toi. Ton fils est normal, juste normal, ce qui ne lempêche pas dêtre un bébé très beau, très vif, très futé
Mais ne va pas men faire un empereur de Chine polyglotte et biznessman ! À quand ses premiers jetons à ton conseil dadministration ?
Moi, je te dis simplement ce que je vois et ce que jentends. Jinvente rien. Tu me crois pas, cest ton droit, mais le jour où il va te dire hello mummy, how are you ? ou la même chose en chinois, parce que jentends bien lui faire apprendre le chinois dès quil aura fini langlais, ne le laisse pas choir de stupeur ! Je te préviens, cest tout.
Et il enfonça une mouillette beurrée dans ses ufs frits, la fit racler dans son assiette jusquà en barbouiller les bords.
Josiane lui tournait le dos, mais le surveillait dans le reflet de la vitre. Il mangeait, gaillard, avalait ses mouillettes en moulinant des bras comme un Tarzan de répertoire. Il souriait dans le vide, sarrêtait de mastiquer pour tendre loreille et guetter le gazouillis de son fils. Puis, dépité, il reprenait sa mastication. Elle ne put sempêcher de sourire. Marcel senior et Marcel junior, ils allaient faire une sacrée paire de rusés compères. Cest vrai, reconnut-elle, que Junior a la tête farcie de matière grise et la comprenette rapide. À sept mois, il se tenait droit dans sa chaise de bébé et tendait un doigt impérieux vers lobjet de son désir. Si elle refusait de sexécuter, il fronçait les yeux et lui balançait un regard Scud. Quand elle parlait au téléphone, il écoutait, la tête penchée et opinait. Parfois il semblait vouloir dire quelque chose, mais sénervait comme sil ne trouvait pas ses mots. Un jour, il avait même claqué des doigts ! Elle nétait pas très au courant du comportement habituel des bébés, mais force lui était de constater que Junior était très en avance. De là à lui prêter une compétence pour les affaires de son père, il ny avait quun pas quelle se refusait à franchir. Junior grandira à la vitesse normale. Je refuse quil devienne un prix dexcellence, un crâne duf prétentieux. Je le veux barbouillé de bouillie, en barboteuse, les fesses à lair, afin que je puisse le dorloter à satiété. Je lai attendu trop longtemps pour le lâcher dans la cour des grands en Pampers.
La vie avait donné deux hommes à Josiane, un grand et un petit, deux hommes qui brodaient son bonheur à petits points serrés. Il était hors de question quelle les lui reprenne. Elle navait jamais été très généreuse avec elle, la vie. Pour une fois quelle lui servait un bon jeu, elle ne laisserait personne lui voler le moindre grain de bonheur, elle moudrait le plus petit ergot pour en extraire la pulpe. Jai mes créances de bonheur à faire valoir, moi. À mon tour davoir le cul cousu de médailles ! Faut me rembourser, allez-y et nessayez pas de me carotter. Fini le temps où je gobais du malheur ! Fini le temps où, petite secrétaire famélique, je servais dodalisque à Marcel, mon patron, propriétaire de la chaîne de meubles Casamia, milliardaire en bois divers, en accessoires de maison, tapis, luminaires, babioles bariolées. Marcel lavait élevée au rang de femme qui partageait sa vie et avait répudié sa revêche épouse, Henriette au long nez ! Fin de lhistoire, début de mon bonheur.
Elle avait repéré Henriette rôdant autour de leur immeuble, seffaçant à langle de la rue pour passer inaperçue. Avec sa galette sur la tête, on ne voyait quelle. Pour jouer les privés, faut prendre le risque dêtre décoiffé sinon on a vite fait dêtre démasqué. Et pas la peine de prétendre quelle allait chez Hédiard se remplir le ventre de delicatessen. Une fois peut-être, mais pas trois. Ça ne lui disait rien qui vaille, ce grand échalas qui tricotait des genoux pour espionner leur bonheur. Elle frissonna. Elle rôde, elle rôde, elle cherche quelque chose. Guette une occasion. Elle embouteille le divorce avec ses prétentions. Refuse de céder le moindre pouce de terrain. Menace par-ci, menace par-là. Danger, danger, chiffon rouge, rumina Josiane. Elle sétait toujours empêtrée dans des bras qui lui versaient du malheur sur la tête, maintenant quelle était arrivée à bon port, elle nallait pas se laisser dépouiller ou embrouiller. Méfiance, chanta une voix ancienne quelle connaissait trop bien. Méfiance et lil ouvert sur tout ce qui bouge et fleure le fumier.
La sonnerie du téléphone la tira de sa rêverie. Elle étendit le bras pour décrocher.
Bonjour, dit-elle, encore empreinte du flux sombre de ses pensées.
Cétait Joséphine, la fille cadette dHenriette Grobz.
Vous voulez parler à Marcel ? répliqua-t-elle, dune voix sèche.
Elle tendit lappareil à son homme.
Quand on se marie avec un homme de cet âge-là, faut le prendre avec tous ses bagages. Et Marcel, il avait la collection complète : de la boîte à pilules à la malle postale. Henriette, Iris, Joséphine, Hortense, Zoé lui avaient servi de famille si longtemps quelle ne pouvait les effacer dun coup de chamoisine. Ce nétait pas lenvie qui lui en manquait.
Marcel sessuya la bouche et se leva pour prendre le téléphone. Josiane préféra quitter la pièce. Elle alla dans la buanderie chercher le linge dans le panier. Se mit à trier le blanc et la couleur. Se concentrer sur cette tâche ménagère lui faisait du bien. Henriette, Joséphine. Quelle allait être la prochaine revenante ? La petite Hortense ? Celle qui faisait marcher les hommes sur les mains ?
Cest Jo, dit Marcel sur le pas de la porte. Il lui arrive un truc pas commun : son mari, Antoine
Celui qui sest fait bouffer par un crocodile ?
Celui-là même
Figure-toi que Zoé, sa fille, a reçu une carte postale de lui, postée il y a un mois du Kenya. Il est vivant !
Et quel rapport avec toi ?
Javais reçu la maîtresse dAntoine, une dénommée Mylène, au mois de juin pour lui donner des tuyaux sur le monde des affaires en Chine. Elle voulait se lancer dans les cosmétiques, elle avait un financier chinois et désirait des renseignements pratiques. On a parlé pendant une heure, et puis je ne lai jamais revue.
Tes sûr de ça ?
Lil de Marcel salluma. Il aimait éveiller la jalousie de Josiane. Ça lui rendait de la jeunesse, de léclat dans les branches.
Sûr et certain
Et Joséphine voudrait que tu lui donnes les coordonnées de cette fille
Exact. Je les ai quelque part au bureau.
Il marqua une pause en grattant le cadre de la porte.
On pourrait linviter à dîner un de ces soirs, je lai toujours bien aimée, cette gamine
Elle est plus vieille que moi !
Oh ! texagères ! Un an ou deux de plus.
Un an ou deux de plus, cest plus vieux ! À moins que tu comptes à lenvers, répliqua Josiane, piquée.
Mais je lai connue toute petite, Choupette ! Elle avait encore des couettes et jouait au Diabolo ! Je lai vue grandir cette mouflette.
Tas raison ! Jai les nerfs qui frisent aujourdhui. Je ne sais pas pourquoi
On est trop bien, Marcel, on est trop bien, il va nous arriver un vieux corbeau, un truc tout noir, plein de malheur qui pue et qui croasse.
Mais non ! Mais non ! On la pas volé notre bonheur. Cest à notre tour de faire péter les cotillons.
Et depuis quand elle est morale, la vie ? Depuis quand elle est juste ? Tas vu ça où, toi ?
Elle posa la main sur la tête de Marcel et lui frictionna le crâne. Il se laissa faire en sébrouant sous la caresse.
Encore de lamour, Choupette, encore
Je taime si fort, je donnerais mon testicule gauche pour toi.
Pas le droit ?
Le gauche pour toi, le droit pour Junior
Iris tendit le bras pour attraper son miroir. Sa main tâtonna sur le dessus de la table de nuit et ne le trouva pas. Elle se redressa, enragée. On le lui avait volé. On avait eu peur quelle le brise et souvre les veines. Mais pour qui me prennent-ils ? Pour une folle dingo qui se découpe en morceaux. Et pourquoi naurais-je pas le droit de mettre fin à mes jours ? Pourquoi me refuseraient-ils cette dernière liberté ? Pour ce quelle me réserve la vie ! Elle est finie, à quarante-sept ans et demi. Les rides se creusent, lélastine sévapore, les corps adipeux sagglutinent dans les recoins. Ils se cachent, au début, pour accomplir leurs outrages. Puis, quand ils vous ont bien grignotée, quand vous nêtes plus quune masse molle et flasque, ils prennent leurs aises et poursuivent leur uvre de démolition sans se gêner. Je peux le constater chaque jour. Avec mon petit miroir, jinspecte la peau derrière le genou, jespionne lamas de graisse qui profite tel un glouton. Et ce nest pas en restant allongée toute la journée que je vais le chasser. Je dépéris dans ce lit. Mon teint devient cireux comme une coulée de bougie de sacristie. Je le lis dans lil des médecins. Me regardent pas. Me parlent comme à un verre gradué quon remplit de médicaments. Je ne suis plus une femme, je suis devenue une cornue de laboratoire.
Elle sempara dun verre et le fracassa contre le mur.
Je veux me voir ! hurla-t-elle, je veux me voir ! Rendez-moi mon miroir.
Cétait son meilleur ami et son pire ennemi. Il réfléchissait léclat liquide, profond, changeant de ses yeux bleus ou signalait la ride. Parfois, en le tournant vers la fenêtre, il lenluminait et elle rajeunissait. En le tournant vers le mur, il lui infligeait dix ans de plus.
Mon miroir ! rugit-elle en frappant le drap de ses poignets. Mon miroir ou je me tranche la gorge. Je ne suis pas malade, je ne suis pas folle, jai été trahie par ma sur. Cest une maladie que vous ne pouvez pas soigner.
Elle attrapa une cuillère à soupe avec laquelle elle buvait son sirop, la nettoya avec le haut du drap et la retourna pour apercevoir son reflet. Elle naperçut quun visage déformé comme sil avait été mangé par un essaim dabeilles. Elle la jeta contre le mur.
Mais quest-ce qui mest arrivé pour que je me retrouve seule, sans amis, sans mari, sans enfant, coupée du reste du monde ?
Et dailleurs est-ce que jexiste encore ?
On nest plus personne quand on est seule. Le souvenir de Carmen vint lui porter la contradiction, mais elle le repoussa en pensant elle, elle ne compte pas, elle ma toujours aimée et elle maimera toujours. Et dailleurs, elle mennuie, Carmen. La fidélité mennuie, la vertu me pèse, le silence marrache les oreilles. Je veux du bruit, des éclats de rire, du champagne, des abat-jour roses, des regards dhommes qui me désirent, des calomnies damies. Bérengère nest pas venue me voir. Elle a mauvaise conscience, alors elle se tait quand on dit du mal de moi dans les dîners parisiens, elle se tait jusquà ce quelle nen puisse plus et rejoigne la meute en sécriant : « vous êtes méchantes, cette pauvre Iris na pas mérité de croupir dans une clinique, elle a juste été imprudente », et les autres de sexclamer en staccato aigu « imprudente ? Comme tu es bonne ! Malhonnête, tu veux dire ! Carrément malhonnête ! » Ainsi, libérée de sa fidélité damie, elle reprend, gourmande, dégustant chaque mot, se laissant glisser dans le marécage du ragot : « Cest vrai que cest pas bien ce quelle a fait. Pas bien du tout ! » et rejoint, affriolée, le cercle des médisantes qui, chacune à sa façon, ajoute une tare à labsente. « Et cest bien fait pour elle, conclut la plus acerbe, elle ne pourra plus nous écraser de son mépris, elle nest plus personne. » Fin de loraison funèbre et choix dune nouvelle proie.
Elles nont pas tort, reconnut Iris, en contemplant la chambre blanche, les draps blancs, les stores blancs. Qui suis-je en réalité ? Personne. Je nai aucune consistance. Jai tout raté, je peux servir de définition au mot « échec » dans le dictionnaire. Échec, nom commun, masculin singulier, voir Iris Dupin. Je ferais mieux de reprendre mon nom de jeune fille, je ne vais pas rester longtemps mariée. Joséphine va tout me prendre. Mon livre, mon mari, mon fils, mon argent.
Est-ce quon peut vivre coupée de sa famille, de ses amis, de son mari, de son enfant ? Coupée de soi, aussi. Je vais devenir un pur esprit. Me fondre dans le néant, mapercevoir que je nai jamais eu aucune consistance. Que je nai toujours été quune apparence.
Avant, jexistais parce que les autres me regardaient, me prêtaient des pensées, des talents, un style, une élégance. Avant, jexistais parce que jétais la femme de Philippe Dupin, que javais la Carte Bleue de Philippe Dupin, le carnet dadresses de Philippe Dupin. On me craignait, on me respectait, on mencensait de louanges mensongères. Je pouvais moucher Bérengère, impressionner ma mère. Javais réussi.
Elle renversa la tête en arrière et éclata dun rire furieux. Quelle pauvre réussite que celle qui ne vous appartient pas, celle quon ne se forge pas, quon ne construit pas pierre à pierre ! Quand on la perd, on peut aller saccroupir dans la rue et tendre la main.
Il ny a pas si longtemps, quand Iris nétait pas malade, un soir quelle rentrait davoir fait des courses les bras chargés de paquets, quelle courait pour attraper un taxi, elle avait croisé un mendiant calé sur ses genoux, le regard baissé, la nuque ployée. Il disait merci monsieur, merci madame, à voix étouffée, à chaque pièce qui tombait dans son gobelet. Ce nétait pas le premier quelle rencontrait mais celui-là, elle ne savait pas pourquoi, il lui avait sauté aux yeux. Elle avait pressé le pas, détourné le regard. Pas le temps de lui faire la charité, le taxi allait séloigner, ce soir, ils sortaient, il lui fallait se mettre en beauté, prendre un bain, choisir la robe parmi les dizaines de tenues pendues sur les cintres, se coiffer, se maquiller. En rentrant, elle avait dit à Carmen, je ne vais pas ressembler à ce mendiant dans la rue, dis ? je ne veux pas devenir pauvre. Carmen lui avait promis que jamais ça ne lui arriverait, quelle suserait les doigts à faire des ménages pour quelle continue à briller. Elle lavait crue. Elle avait étalé le masque de beauté à la cire dabeille, sétait laissée glisser dans leau chaude du bain et avait fermé les yeux.
Et pourtant, je ne suis pas loin de ressembler à une mendiante, songea-t-elle en soulevant le drap pour chercher le miroir. Il a peut-être glissé. Jai oublié de le remettre à sa place, il se cache dans un pli.
Mon miroir, rendez-moi mon miroir, je veux me voir, massurer que jexiste, que je ne me suis pas évaporée. Que je peux plaire encore.
Les médicaments quon lui donnait le soir commençaient à faire leur effet, elle délira encore un moment, vit son père qui lisait le journal au pied de son lit, sa mère qui vérifiait si les épingles de son chapeau étaient bien enfoncées, Philippe qui la conduisait en robe blanche le long de lallée centrale de léglise. Je ne lai jamais aimé. Je nai jamais aimé personne et je voudrais quon maime. Ma pauvre fille ! Tu es pitoyable. Un jour, mon prince viendra, un jour mon prince viendra
Gabor. Il était mon prince charmant. Gabor Minar. Le metteur en scène que tout le monde adule, dont le nom jette tant de lumière quon veut se blottir sous son projecteur. Jétais prête à tout quitter pour lui : mari, enfant, Paris. Gabor Minar. Elle cracha son nom comme un reproche. Je ne lai pas aimé, pauvre, inconnu, je me suis jetée à sa tête quand il a été célèbre. Il me faut toujours la signature des autres. Même pour aimer. Quelle dérisoire amante je fais !
Iris était lucide, ce qui amplifiait son malheur. Elle pouvait être injuste le temps dun accès de colère, mais retrouvait vite la raison et se maudissait. Maudissait sa lâcheté, sa frivolité. La vie ma tout donné à la naissance et je nen ai rien fait. Je me suis laissée flotter sur lécume de la facilité.
Si elle avait eu un peu destime pour elle-même, elle aurait pu alors, grâce à cette lucidité impitoyable qui, parfois, la faisait plus noire quelle nétait, se corriger et commencer à saimer. Lestime de soi, on ne lobtient pas en la décrétant. Cela demande un effort, du travail et, rien quà cette idée, elle plissa le nez de dégoût. Et puis, je nai plus le temps, constata-t-elle, pratique. On ne recommence pas sa vie à quarante-sept ans et demi. On la rapièce, on la colmate, mais on ne fait pas de neuf.
Non, se dit-elle, sentant le sommeil lenvahir, luttant pour trouver une solution, il me faut vite, vite un nouveau mari. Plus riche, plus fort, plus important que Philippe. Un mari immense. Qui mémerveille, qui me subjugue, devant lequel je magenouille comme une petite fille. Qui prenne ma vie en main, qui me replace dans la marche du monde. Avec de largent, des relations, des dîners en ville. Je suis encore jolie. Dès que je sortirai dici, je redeviendrai la belle et magnifique Iris.
Ma première pensée positive depuis que je suis enfermée ici, marmonna-t-elle en remontant le drap sous son menton, peut-être suis-je en train de guérir ?
Le dimanche matin, Luca appela. La veille, Joséphine avait laissé trois messages sur son portable. Sans réponse. Ce nest pas bon signe, sétait-elle dit en tapotant lémail de ses dents. La veille aussi, elle avait appelé Marcel Grobz pour obtenir les coordonnées de Mylène. Il fallait quelle lui parle. Savoir si elle avait, elle aussi, reçu une carte dAntoine. Si elle savait où il se trouvait, ce quil faisait et si, enfin, il était vraiment vivant. Je ne peux pas le croire, je ne peux pas le croire, répétait Joséphine. La lettre dans le paquet parlait de sa mort horrible. Cétait bien une lettre de condoléances, pas un faire-part de naissance.
Cette nouvelle la perturbait. Elle en avait presque oublié lagression dont elle avait été victime. En fait, les deux incidents se heurtaient dans sa tête et la rendaient à la fois tremblante et perplexe. Elle avait beaucoup de mal à répondre à Zoé qui, euphorique à lidée que son père allait bientôt réapparaître, posait mille questions, esquissait des projets, des retrouvailles, des baisers et ne tenait pas en place. On aurait dit une danseuse de cancan frénétique, couronnée de boucles enfantines.
Elles étaient en train de prendre leur petit déjeuner quand le téléphone sonna.
Joséphine, cest Luca.
Luca ! mais où étiez-vous ? Je vous ai appelé toute la journée, hier.
Je ne pouvais pas vous parler. Êtes-vous libre cet après-midi, on pourrait aller se promener autour du lac ?
Joséphine réfléchit rapidement. Zoé allait au cinéma avec une fille de sa classe, elle avait trois heures de libres.
À quinze heures près des barques ? proposa Joséphine.
Jy serai.
Il raccrocha sans un mot. Joséphine garda le téléphone en lair et se surprit à être triste. Il avait été lapidaire. Pas une once de tendresse dans sa voix. Les larmes montèrent, elle les bloqua en plissant les yeux.
Ça va pas, maman ?
Zoé levait vers elle un regard inquiet.
Cest Luca. Jai peur quil ne soit arrivé quelque chose à son frère, tu sais, Vittorio.
Ah
, fit Zoé, soulagée que lair soucieux de sa mère concerne un étranger.
Tu veux dautres tartines ?
Oh oui ! Sil te plaît, mman.
Joséphine se leva, alla couper du pain et le fit griller.
Avec du miel ? demanda-t-elle.
Elle prenait soin de parler avec entrain pour que Zoé ne décèle pas la tristesse dans sa voix. Elle se sentait le cur vidé. Avec Luca, je suis heureuse par intermittence. Je lui vole mon bonheur, le grappille. Jentre en lui par effraction. Il ferme les yeux, fait semblant de ne pas me voir, me laisse le dévaliser. Je laime à son corps défendant.
Le bon miel dHortense ?
Joséphine acquiesça.
Elle ne serait pas contente de savoir quon y goûte quand elle est pas là.
Mais tu ne vas pas finir le pot !
On sait jamais, dit Zoé dans un sourire glouton. Cest un pot tout neuf. Tu las acheté où ?
Sur le marché. Le marchand ma dit quavant de louvrir il fallait le faire tiédir au bain-marie à feu doux pour quil soit bien liquide et ne se gélifie pas quand il aura refroidi.
À lidée quelle allait préparer cette cérémonie du miel pour le plaisir de Zoé, le souvenir de Luca seffaça et elle se détendit.
Tu es trop mignonne, sourit Joséphine en ébouriffant les cheveux de Zoé. Tu devrais te démêler les cheveux, tu vas avoir des nuds.
Je voudrais être un koala
Jaurais pas besoin de me coiffer.
Tiens-toi droite !
La vie est dure quand on nest pas un koala ! soupira Zoé en se redressant. Elle revient quand Hortense, mman ?
Je ne sais pas
Et Gary, il vient quand ?
Aucune idée, chérie.
Et Shirley ? tas des nouvelles ?
Jai essayé de lappeler hier, mais ça ne répondait pas. Elle a dû partir en week-end.
Ils me manquent
Dis, mman, on na pas beaucoup de famille, nous ?
Cest vrai. On est assez pauvres en famille, répondit Jo sur le ton de la plaisanterie.
Et Henriette ? Tu pourrais pas te réconcilier avec elle ? Ça ferait au moins une grand-mère. Même si elle veut pas quon lappelle comme ça !
Tout le monde appelait Henriette par son prénom, elle refusait quon la nomme « Mamie » ou « Grand-mère ».
Zoé avait insisté sur le une. Antoine navait pas de famille, non plus. Fils unique, ses parents étaient décédés depuis longtemps, il sétait disputé avec ses oncles, tantes, cousins et ne les avait jamais revus.
Tu as un oncle et un cousin, cest déjà ça.
Cest peu. Les filles dans ma classe, elles ont des vraies familles
Elle te manque vraiment, Henriette ?
Des fois, oui.
On dit pas « des fois », mais « parfois », chérie amour
Zoé hocha la tête, mais ne se reprit pas. À quoi pense-t-elle, se dit Joséphine en contemplant sa fille. Sa mine sétait assombrie. Elle réfléchissait. Toute sa figure sétait arrêtée sur une pensée quelle creusait en silence, le menton dans les mains, le front têtu. Joséphine suivait sur le visage de sa fille la progression de sa réflexion, respectant ce tête-à-tête avec elle-même. Ses yeux fonçaient, séclaircissaient et ses sourcils se tordaient, se relâchaient. Enfin, Zoé lança son regard dans celui de sa mère et, la mine anxieuse, demanda :
Dis, mman, tu trouves que je ressemble à un homme ?
Pas du tout ! Pourquoi dis-tu ça ?
Je ne suis pas carrée dépaules ?
Mais non ! Quelle drôle didée !
Parce que jai acheté Elle. Toutes les filles, dans ma classe, elles le lisent
Et alors
On ne devrait jamais lire Elle. Elles sont trop belles, les filles dans ce journal
Je serai jamais comme elles.
Elle avait la bouche pleine et engloutissait sa quatrième tartine.
Moi, en tous les cas, je te trouve jolie et pas carrée dépaules.
Mais toi, cest normal, tes ma mère. Les mères trouvent toujours leur fille belle. Elle te disait pas ça, Henriette ?
Pas vraiment, non ! Elle me disait que jétais pas jolie, mais quen se concentrant bien, on pouvait me trouver intéressante.
Comment tétais, petite ?
Moche comme un pou qui louche !
Tavais le zazazou ?
Pas vraiment.
Alors comment tas fait pour plaire à papa ?
On va dire quil a vu ma beauté « intéressante ».
Il a lil, papa, hein maman ? Tu crois quil va revenir quand ?
Aucune idée, mon amour
Tu as du travail à faire pour lundi ?
Zoé fit oui de la tête.
Tu le fais avant daller au cinéma parce que après, tu nauras pas la tête à travailler.
Et on pourra se regarder un film toutes les deux ce soir ?
Deux films dans la même journée ?
Oui, mais si on regarde un chef-duvre, ce nest pas pareil, cest de la culture générale. Plus tard, moi, je serai metteur en scène. Je filmerai Les Misérables
Mais quest-ce que tu as avec Les Misérables, en ce moment, Zoé ?
Je trouve ça trop beau, maman. Cosette, elle me fait pleurer avec son seau et sa poupée
et puis après, elle vit une belle histoire damour avec Marius et tout sarrange. Elle na plus jamais de trous dans le cur.
Et quest-ce quon fait quand lamour creuse un trou dans le cur, un trou tellement gros quon dirait un trou dobus, tellement énorme quon pourrait voir le ciel à travers ? se demandait Joséphine en allant retrouver Luca. Qui pourra me dire ce quil ressent pour moi ? Je nose pas lui dire « je vous aime », jai peur que ce ne soit un trop grand mot. Je sais bien que dans mes « je vous aime », il y a un « maimez-vous ? », que je nose pas prononcer de peur quil ne séloigne les mains dans les poches de son duffle-coat. Une femme amoureuse est-elle forcément une femme inquiète, douloureuse ?
Il attendait près des barques. Assis sur un banc, les mains dans les poches, les jambes allongées, son grand nez lentraînant vers le sol, une mèche de cheveux bruns barrant son visage. Elle sarrêta et le regarda avant de laborder. Le malheur, cest que je ne sais pas être légère en amour. Je voudrais me jeter au cou de celui que jaime, mais jai si peur de leffrayer que je tends un visage humble pour recevoir son baiser. Je laime à la dérobée. Quand il lève les yeux sur moi, quand il attrape mon regard, je me mets à lunisson de son humeur. Je deviens lamoureuse quil veut que je sois. Je menflamme à distance, me contrôle dès quil sapproche. Vous ne savez pas ça, Luca Giambelli, vous me croyez souris apeurée, mais si vous pouviez poser la main sur lamour qui bout en moi vous seriez brûlé au troisième degré. Je me plais à ce rôle : vous faire sourire, vous apaiser, vous enchanter, je me travestis en douce et patiente infirmière et prends les miettes que vous voulez bien me donner pour les transformer en tartines épaisses. Un an quon se voit et je nen sais pas plus sur vous que ce que vous mavez murmuré lors dun premier rendez-vous. En amour, vous ressemblez à un homme qui na pas dappétit.
Il lavait aperçue. Il se leva. Lembrassa sur la joue en un léger baiser presque fraternel. Joséphine se rétracta, sentant déjà la douleur floue que ce baiser faisait naître. Je vais lui parler, aujourdhui, décida-t-elle avec la hardiesse des grands timides. Je vais lui raconter mes malheurs. Ça sert à quoi un amoureux si on doit lui cacher ses peines et ses angoisses ?
Ça va, Joséphine ?
Ça pourrait aller mieux
Allez, se dit-elle, courage, sois-toi même, parle-lui, parle de lagression, parle de la carte postale.
Jai passé deux jours épouvantables, enchaîna-t-il. Mon frère a disparu vendredi après-midi, le jour où je devais vous retrouver dans cette brasserie que je naime pas et que vous aimez tant.
Il se tourna vers elle et esquissa un sourire moqueur.
Il avait rendez-vous chez le médecin qui le soigne pour ses accès de violence et il nest pas venu. On la cherché partout, il na réapparu que ce matin. Il était dans un sale état. Jai craint le pire. Je suis désolé de vous avoir posé un lapin.
Il avait pris la main de Joséphine et le contact de sa longue main, chaude et sèche, la troubla. Elle posa la joue sur la manche de son duffle-coat. Elle sy frotta comme pour dire ce nest pas grave, je vous pardonne.
Je vous ai attendu et puis je suis allée dîner avec Zoé. Je me suis dit que vous aviez dû avoir un ennui avec
euh
avec Vittorio.
Cela lui semblait drôle dappeler par son prénom un homme quelle ne connaissait pas et qui la détestait. Cela lui procurait le sentiment dune intimité truquée. Pourquoi me déteste-t-il ? Je ne lui ai rien fait.
Quand il est revenu chez lui, ce matin, je lattendais. Jai passé toute la journée dhier et toute la nuit à lattendre, assis sur son canapé. Il ma regardé comme sil ne me connaissait pas. Il était hagard. Il a foncé sous la douche et na pas desserré les dents. Je lai convaincu de prendre un somnifère et de dormir, il ne tenait pas debout.
Sa main étreignit la main de Joséphine comme pour lui faire passer la détresse de ses deux jours à attendre, à craindre le pire.
Vittorio minquiète, je ne sais plus quoi faire.
Deux femmes jeunes, minces, qui faisaient leur jogging, sarrêtèrent à leur hauteur. Essoufflées, elles se tenaient les côtes et consultaient leur montre pour calculer le temps quil leur restait à cavaler. Lune delles déclara dun ton saccadé :
Alors je lui ai dit : mais quest-ce que tu veux exactement ? Et il ma dit, tu sais ce quil a osé me dire, que tu arrêtes de me harceler ! Le harceler, moi ? Je vais te dire un truc, je crois bien que je vais arrêter. Je ne le supporte plus. Et puis quoi encore ? Lui servir de geisha ? Mécraser ? Lui faire de bons petits plats et ouvrir les jambes quand il lordonne ? Plutôt vivre seule. Au moins, jaurai la paix et jaurai moins de boulot !
La jeune femme serra les bras sur sa poitrine en signe de résolution furieuse, ses longs yeux bruns exaspérés grinçaient de colère. Sa copine acquiesça en reniflant. Puis donna le signal de reprise de la course.
Luca les regarda séloigner.
Je ne suis pas le seul à avoir des problèmes !
Cest le moment de narrer tes infortunes, vas-y, sexhorta Joséphine.
Moi aussi
Jai des problèmes.
Luca leva un sourcil étonné.
Il mest arrivé une chose très désagréable et une chose surprenante, déclara Jo dun ton quelle voulait badin. Je commence par laquelle ?
Un labrador noir se précipita devant eux et se jeta à leau. Luca détourna son attention pour le regarder plonger dans leau verdâtre du lac. Leau était si grasse quà la surface se dessinaient des cercles irisés. La gueule ouverte, le chien haletait en nageant. Son maître lui avait jeté une balle et il pédalait pour lattraper. Son pelage noir et luisant accrochait des perles liquides, des gerbes deau éclaboussaient son sillage ; les canards faisaient de brusques écarts et se posaient un peu plus loin, méfiants.
Ces chiens sont incroyables ! sexclama Luca. Regardez !
Lanimal revenait. Il sébroua en faisant gicler leau et alla déposer la balle aux pieds de son maître. Il agita la queue et aboya pour que le jeu reprenne. Et comment jenchaîne, moi ? se demanda Joséphine, suivant des yeux la balle qui repartait et le chien qui se jetait à leau.
Vous me disiez, Joséphine ?
Je disais quil mest arrivé deux choses, une violente et lautre étrange.
Elle se forçait à sourire pour rendre sa narration légère.
Jai reçu une carte dAntoine
euh
vous savez, mon mari
Mais je croyais quil était
Il nosait pas prononcer le mot et Joséphine le lui souffla :
Mort ?
Oui. Vous maviez dit que
Je le croyais aussi.
Cest étrange, en effet.
Joséphine attendit quil pose une question, émette une hypothèse, crie son étonnement, nimporte quoi qui permette de commenter cette nouvelle, mais il se contenta de froncer les sourcils et poursuivit :
Et lautre nouvelle, la violente ?
Quoi ? se dit Joséphine, je lui dis quun mort rédige des cartes postales, achète un timbre, le colle sur la carte, la glisse dans une boîte aux lettres et il me dit : « Quoi dautre ? » Ça lui paraît normal. Les morts se relèvent la nuit pour rédiger leur courrier. Dailleurs, les morts ne sont pas morts et font la queue à la poste, cest pour cela quil faut toujours attendre. Elle déglutit et lâcha tout à trac :
Et jai failli être assassinée !
Assassinée, vous ? Joséphine ? Cest impossible !
Et pourquoi pas ? Je ne ferais pas un beau cadavre, peut-être ? Je nai pas la tête de lemploi ?
Vendredi soir, en rentrant de notre rendez-vous manqué, jai été poignardée en plein cur. Là !
Elle se frappa la poitrine pour accentuer le tragique de sa phrase et se trouva ridicule. Elle nétait pas crédible en victime de fait divers. Il pense que je fais mon intéressante pour rivaliser avec son frère.
Ça ne tient pas debout, votre histoire ! Si vous aviez été poignardée, vous seriez morte
Jai été sauvée par une chaussure. La chaussure dAntoine
Elle lui expliqua calmement ce qui sétait passé. Il lécouta en suivant un vol de pigeons.
Vous lavez dit à la police ?
Non. Je ne voulais pas que Zoé lapprenne.
Il la regarda, dubitatif.
Enfin, Joséphine ! Si vous avez été agressée, vous devez aller trouver la police !
Comment ça « si » ? Jai été agressée.
Imaginez que cet homme sen prenne à quelquun dautre, vous serez responsable ! Vous aurez une mort sur la conscience.
Non seulement il ne la prenait pas dans ses bras pour la rassurer, non seulement il ne lui disait pas je suis là, je vais vous protéger, mais il la culpabilisait et pensait à la prochaine victime. Elle lui lança un regard désarmé, mais que fallait-il pour lémouvoir, cet homme-là ?
Vous ne me croyez pas ?
Mais si
Je vous crois. Je vous conseille simplement daller déposer plainte contre X.
Vous avez lair bien renseigné !
Avec mon frère, jai lhabitude des commissariats. Je connais presque tous ceux de Paris.
Elle le dévisagea, stupéfaite. Il était revenu à son histoire à lui. Il avait effectué un petit détour pour lécouter puis avait refermé la boucle sur son propre malheur. Cest lui, mon amoureux, mon homme magnifique ? Lhomme qui écrit un livre sur les larmes, cite Jules Michelet : « larmes précieuses, elles ont coulé en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et samoncelant vers le ciel, se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui montent vers le Seigneur ». Un cur sec, oui. Un raisin de Corinthe. Il lui passa le bras sur lépaule, lattira vers lui et, dune voix douce et lasse, lui murmura :
Joséphine, je ne peux pas gérer les problèmes de tout le monde. Restons légers, voulez-vous ? Je suis bien avec vous. Vous êtes mon seul espace de gaieté, de rire, de tendresse. Ne le saccageons pas. Sil vous plaît
Joséphine opina dun hochement de tête résigné.
Ils poursuivirent leur promenade autour du lac, croisant dautres joggers, dautres chiens nageurs, des enfants à bicyclette, des pères qui les suivaient, le dos en équerre pour les maintenir en selle, un géant noir au torse majestueux et trempé de sueur qui courait à moitié nu. Elle songea à lui demander : « Et de quoi vouliez-vous me parler lautre soir quand on avait rendez-vous à la brasserie ? Ça avait lair important », mais renonça.
La main de Luca, sur son épaule, la caressait avec, lui semblait-il, lenvie de séchapper.
Ce jour-là, un petit morceau de son cur se détacha de Luca.
Le soir, Joséphine alla se réfugier sur son balcon.
Quand elle sétait mise en quête dun nouvel appartement, sa première question à lagent immobilier, avant de connaître le prix, lensoleillement, létage, le quartier, la station de métro, létat du toit et des gouttières, était toujours : « Y a-t-il un balcon ? un vrai balcon où je peux masseoir, allonger mes jambes et regarder les étoiles. »
Son nouvel appartement possédait un balcon. Un grand et beau balcon, avec une balustrade noire, ventrue, cossue, qui dessinait des motifs en fer forgé enchaînés comme les lettres dune maîtresse décole au tableau.
Joséphine voulait un balcon pour parler aux étoiles.
Parler à son père, Lucien Plissonnier, mort un 13 juillet alors quelle avait dix ans, que les pétards éclataient que les gens dansaient sur des estrades de bal, que les feux dartifice éclaboussaient le ciel et faisaient hurler les chiens à la mort. Sa mère sétait remariée avec Marcel Grobz qui sétait révélé un beau-père bon, généreux, mais ne savait pas très bien comment se placer entre sa femme revêche et les deux fillettes. Alors il ne se plaçait pas. Il les aimait de loin comme un touriste qui a son billet de retour dans la poche.
Cest une habitude quelle avait prise quand elle avait du vague à lâme. Elle attendait quil fasse nuit, senveloppait dans une couette, sinstallait sur le balcon et parlait aux étoiles.
Tout ce quils ne sétaient pas dit de son vivant, ils se le disaient maintenant en passant par la Voie lactée. Bien sûr, reconnaissait Joséphine, ce nest pas très rationnel, bien sûr on pourrait dire que je suis folle, menfermer, me poser des pinces sur la tête et envoyer de lélectricité, mais je men fiche. Je sais quil est là, quil mécoute et dailleurs, il me fait des signes. On se met daccord sur une étoile, la toute petite au bout de la Grande Ourse, et il la fait briller plus fort. Ou il léteint. Ça ne marche pas à chaque fois, ce serait trop facile. Il lui arrive de ne pas me donner de réponse. Mais, quand je suis naufragée, il me lance une bouée. Parfois aussi, il fait clignoter une ampoule dans la salle de bains, un phare de vélo dans la rue ou un réverbère. Il aime les luminaires.
Elle suivait toujours le même rituel. Elle se posait dans un coin du balcon, pliait les jambes, posait ses coudes sur les genoux, levait la tête vers le ciel. Dabord, elle repérait la Grande Ourse, puis la petite étoile au bout et se mettait à parler. Chaque fois quelle prononçait ce tout petit mot « papa », les yeux lui piquaient et quand elle disait : « Papa ! Mon petit papa chéri », à tous les coups, elle pleurait.
Ce soir-là, elle sinstalla sur le balcon, scruta le ciel, repéra la Grande Ourse, lui envoya un baiser, chuchota papa, papa
jai du chagrin, un gros chagrin qui mempêche de respirer. Dabord lagression dans le parc, ensuite la carte postale dAntoine et puis tout à lheure, la réaction de Luca, sa froideur, son indifférence polie. Comment fait-on avec les sentiments qui débordent ? Si on les exprime mal, on fait tout à lenvers. Quand on a des fleurs à offrir, on ne les donne pas la tête en bas, les tiges en lair, sinon lautre ne voit que les épines et se pique. Moi, je fais ça avec les sentiments, je les offre à lenvers.
Elle fixait la petite étoile. Il lui semblait quelle sallumait, séteignait, sallumait encore comme pour dire vas-y, ma chérie, je técoute, parle.
Papa, ma vie est devenue un tourbillon. Et je me noie.
Tu te souviens quand, petite, jai failli me noyer, que tu me regardais sur le rivage sans pouvoir rien faire parce que la mer était déchaînée et que tu ne savais pas nager
Tu te souviens ?
La mer était calme quand on est parties, maman, Iris et moi. Maman nageait en tête de son crawl puissant, Iris suivait et moi, plus loin derrière, jessayais de ne pas me faire semer. Je devais avoir sept ans. Et puis, dun seul coup, le vent sest levé, des vagues de plus en plus fortes ont déferlé, les courants nous ont entraînées, on dérivait et tu nétais plus quun tout petit point sur la plage qui agitait les bras et saffolait. On allait mourir. Cest alors que maman a choisi de sauver Iris. Elle ne pouvait pas nous sauver toutes les deux, peut-être, mais elle a choisi Iris. Elle la calée sous son bras, la remorquée jusquà la plage, me laissant seule, buvant des bols et des bols deau salée, me cognant aux vagues, rebondissant comme un galet. Quand jai compris quelle mavait abandonnée, jai essayé de nager jusquà elle, de lagripper, elle sest retournée en criant laisse-moi, laisse-moi et elle ma rejetée. Dun coup dépaule. Je ne sais plus comment jai fait pour reprendre pied, pour me poser sur le rivage, je ne sais plus, jai eu limpression quune main mempoignait, me prenait par les cheveux et me ramenait à terre.
Je sais que jai failli me noyer.
Aujourdhui, cest pareil. Les courants sont trop forts, ils mentraînent trop loin. Trop loin, trop vite. Trop seule. Je suis triste, papa. Triste de subir la colère dIris, la violence dun inconnu, le retour improbable de mon mari, lindifférence de Luca. Cest trop. Je ne suis pas assez costaud.
La petite étoile sétait éteinte.
Tu veux dire que je me plains pour rien, que ce nest pas grave ? Ce nest pas juste. Tu le sais bien.
Et comme si son père là-haut reconnaissait la vertu accusée et se souvenait du crime ancien déguisé, la petite étoile se remit à briller.
Ah ! tu te souviens. Tu nas pas oublié. Jai survécu une fois, est-ce que je survivrai cette fois ?
Cest la vie.
Elle a bon dos, la vie. Jamais, elle ne vous octroie une longue période de repos, toujours elle vous remet à louvrage.
On nest pas sur terre pour se tourner les pouces.
Mais moi, je narrête pas. Je me démène comme une enragée. Tout tient debout sur mes seules épaules.
La vie ma gâtée aussi ? Tu as raison.
La vie me gâtera encore ? Tu sais très bien que je me fiche de largent, que je me fiche du succès, que je préférerais un bel amour, un homme que je vénérerais, que je chérirais, tu le sais. Toute seule, je ne peux rien.
Il va arriver, il est là, pas loin.
Quand ? Quand ? Papa, dis-moi !
La petite étoile ne répondait plus.
Joséphine enfonça la tête entre ses genoux. Elle écouta le vent, elle écouta la nuit. Un silence de cloître lenveloppa, elle sy abrita. Elle imagina un long couloir de couvent, des dalles inégales, des piliers ronds en pierre blanche, un jardin enserré comme une tache verte, une voûte cintrée qui en appelle une autre et une autre et une autre. Elle entendit les cloches légères qui sonnaient au lointain, lançant leurs notes claires à intervalles réguliers. Elle égrena dans sa main un rosaire, récita des grâces et des prières quelle ne connaissait pas. Les complies, les vêpres et les matines, une liturgie quelle inventait et qui remplaçait le bréviaire. Elle lâcha sa peur, ses questions et ne pensa plus. Elle sen remit au vent, écouta la chanson que lui soufflait le bruissement des branches, composa quelques notes, chantonna en sourdine.
Une pensée traversa son esprit : si Luca na pas trouvé ça grave, cest peut-être parce que je ne trouve pas ça grave, moi non plus.
Si Luca ne maccorde pas plus dattention, cest parce que je ne maccorde pas dattention.
Luca me traite comme je me traite moi-même.
Il na pas entendu le danger dans mes mots, ni la peur dans ma voix, il na pas senti les coups de couteau parce que je ne les ai pas sentis.
Je sais que ça mest arrivé, mais je ne ressens rien. On me poignarde, mais je ne cours pas porter plainte, réclamer protection, vengeance ou assistance. On me poignarde et je ne dis rien.
Ça glisse sur moi.
Jénonce un fait, les mots sont là, je les articule à haute voix, mais lémotion ne les colore pas. Mes mots sont muets.
Il ne les entend pas. Il ne peut pas les entendre. Ce sont les mots dune morte, disparue depuis longtemps.
Je suis cette morte qui décolore ses mots. Qui décolore sa vie.
Depuis ce jour où ma mère a choisi de sauver Iris.
Ce jour-là, elle ma barrée de sa vie, elle ma barrée de la vie. Cétait comme si elle me disait, tu ne vaux pas la peine dexister donc tu nexistes plus.
Et moi, petite fille de sept ans, grelottant dans leau glacée, je reste interloquée. Frappée de stupeur par ce geste, le coude qui se relève et me rejette dans la vague.
Je suis morte, ce jour-là. Je suis devenue une morte qui porte le masque dune vivante. Jagis, sans jamais établir de lien entre ce que je fais et moi. Je ne suis plus réelle. Je deviens virtuelle.
Tout glisse.
Quand je réussis à sortir de leau, que papa memporte dans ses bras en traitant ma mère de criminelle, je me dis elle ne pouvait pas faire autrement, elle ne pouvait pas nous sauver toutes les deux, elle a choisi Iris. Je ne me révolte pas. Je trouve ça normal.
Tout glisse sur moi. Je ne revendique rien. Je ne mapproprie rien.
Je suis reçue à lagrégation de lettres, ah bon
Je suis recrutée au CNRS, trois élus sur cent vingt-trois candidats, ah bon
Je me marie, je deviens une femme appliquée, douce sur laquelle sévapore lamour distrait de son mari.
Il me trompe ? Cest normal, il va mal. Mylène lapaise, le réconforte.
Je nai aucun droit, rien ne mappartient puisque je nexiste pas.
Mais je continue à faire comme si jétais vivante. Une, deux, une, deux. Jécris des articles, je fais des conférences, je publie, je prépare une thèse, je vais bientôt finir comme directeur de recherche, jaurai alors atteint le sommet de ma carrière. Ah bon
Ça ne résonne pas en moi, ça ne mapporte aucune joie.
Je deviens mère. Je mets au monde une fille, puis une autre.
Alors je manime. Je retrouve lenfant en moi. La petite fille grelottante sur la plage. Je la prends dans mes bras, je la berce, je lui baise le bout des doigts, je lui raconte des histoires pour lendormir, je lui réchauffe son miel, je lui donne tout mon temps, tout mon amour, toutes mes économies. Je laime. Rien nest assez beau pour la petite fille morte à sept ans, que je réanime avec des soins, des compresses, des baisers.
Ma sur me demande décrire un livre quelle signera. Jaccepte.
Le livre devient un immense succès. Ah bon
Je souffre den être dépossédée, mais je ne proteste pas.
Quand ma fille Hortense va dire la vérité à la télé, quelle me projette en pleine lumière, je disparais, je ne veux pas quon me voie, je ne veux pas quon me connaisse. Il ny a rien à voir, rien à connaître : je suis morte.
Rien ne peut me toucher puisque depuis ce jour-là, dans la mer furieuse des Landes, jai cessé dexister.
Depuis ce jour-là, les choses marrivent, mais ne simpriment pas en moi.
Je suis morte. Je fais de la figuration dans ma propre vie.
Elle releva la tête vers les étoiles. Il lui sembla que la Voie lactée était illuminée, elle clignotait de mille éclats nacrés.
Elle se dit quelle irait acheter des camélias blancs. Elle aimait beaucoup les camélias blancs.
Shirley ?
Joséphine !
Dans la bouche de Shirley, son prénom résonnait telle une sonnerie de clairon. Elle prenait appui sur la première syllabe, sélevait dans les airs et dessinait des arabesques de sons : Joooséphiiine ! Il fallait alors se mettre à lunisson de peur de subir un interrogatoire en règle : « Quest-ce que tu as ? Ça va pas ? tu nas pas le moral ? Tu me caches quelque chose
»
Shiiiirley ! Tu me manques ! Reviens vivre à Paris, je ten supplie. Jai un grand appartement maintenant, je peux te loger, toi et ta suite.
Je nai pas de page enamouré, en ce moment. Jai bouclé la ceinture de chasteté. Abstinence est ma volupté !
Alors viens
Il nest pas impossible, en effet, que je débarque un de ces jours, que je fasse un petit tour chez les arrogantes grenouilles.
Pas un tour, une occupation, une bonne guerre de Cent Ans !
Shirley éclata de rire. Le rire de Shirley ! Il posait du papier peint sur les murs, accrochait des rideaux, des tableaux, emplissait toute la pièce.
Tu viens quand ? demanda Joséphine.
À Noël
Avec Hortense et Gary.
Mais tu resteras un peu ? La vie nest plus pareille sans toi.
Dis donc, cest une déclaration damour ça.
Les déclarations damour et damitié se ressemblent.
Alors
comment tu te débrouilles dans ton nouvel appartement ?
Jai limpression dêtre invitée chez moi. Je massieds du bout des fesses sur les canapés, je frappe avant dentrer dans le salon et je reste dans la cuisine, cest la pièce où je me sens le mieux.
Ça ne métonne pas de toi !
Jai choisi cet appartement pour faire plaisir à Hortense et elle est partie vivre à Londres
Elle lâcha un gros soupir qui signifiait, cest toujours comme ça avec Hortense. On dépose son offrande devant une porte close.
Zoé est comme moi. On se sent étrangères, ici. Cest comme si on avait changé de pays. Les gens sont froids, distants, pincés. Ils portent des costumes croisés et des noms composés. Il ny a que la concierge qui a lair vivante. Elle sappelle Iphigénie, elle change de couleur de cheveux tous les mois, passe du rouge iroquois au bleu glacier, je ne la reconnais jamais, mais son sourire est vrai quand elle mapporte le courrier.
Iphigénie ! Elle va mal finir, celle-là ! Immolée par son père ou son mari
Elle vit dans la loge avec ses deux enfants, un garçon de cinq ans et une fille de sept ans. Elle sort les poubelles tous les matins à six heures et demie.
Laisse-moi deviner : elle va devenir ta copine
Je te connais.
Ce nest pas impossible, se dit Joséphine. Elle chante en faisant le ménage dans les escaliers, danse avec le tuyau de laspirateur, fait éclater des bulles géantes de Malabar qui lui recouvrent le visage. La seule fois où Joséphine avait frappé à la porte de la loge, Iphigénie lui avait ouvert, déguisée en cow-boy.
Jai essayé de tappeler samedi et dimanche, ça ne répondait pas.
Jétais partie à la campagne, dans le Sussex, chez des amis. De toute façon, jallais tappeler. Comment va la vie ?
Joséphine murmura ça pourrait aller mieux
puis elle raconta tout en détail. Shirley lâcha plusieurs « oh ! shit ! Joooséphiiine ! » pour marquer sa stupeur, son effroi, demanda des détails, réfléchit, puis décida de prendre les problèmes un par un.
Commençons par le mystérieux tueur. Luca a raison, tu dois aller parler aux flics. Cest vrai quil peut recommencer ! Imagine quil tue une femme sous tes fenêtres
Joséphine opina.
Essaie de te souvenir de tout quand tu feras ta déposition. Parfois, cest un détail qui les met sur la piste.
Il avait des semelles lisses.
Ses semelles de chaussures ? Tu les as vues ?
Oui. Des semelles lisses et propres comme si les chaussures sortaient de la boîte. Des belles chaussures, tu sais, genre Weston ou Church.
Ah
, fit Shirley. Ce nest pas un voyou de banlieue sil roule en Church. Et puis, cest pas bon pour lenquête.
Pourquoi ?
Parce quon napprend rien de semelles lisses. Ni le poids ni la taille de la personne. Ni ses derniers trajets. Alors quune bonne semelle usée livre des renseignements précieux. Tu as une idée de son âge ?
Non. Il était vigoureux, ça, cest sûr. Ah si ! Il avait une voix nasillarde quand il débitait ses obscénités. Une voix qui partait du nez. Je me souviens très bien. Il parlait comme ça
Elle se mit à nasiller en répétant les propos de lhomme.
Et puis il sentait bon. Je veux dire, il ne sentait pas la sueur ou les pieds.
Ce qui indique quil a fait ça de sang-froid, sans paniquer. Il a préparé son acte, la pensé. La mis en scène. Il doit éprouver un sentiment de revanche, de vengeance. Il répare un tort qui lui a été fait. Jai appris ça quand jétais dans le renseignement. Tu dis donc quil ny a pas eu de décharge dhumeur aqueuse ?
Le terme, sil étonna Joséphine, ne la surprit pas. Le passé de Shirley, sa connaissance dun univers de violence revenait dans ces simples mots « décharge dhumeur aqueuse ». Shirley, pour cacher le secret de sa naissance, avait été, un temps, engagée dans les services secrets de Sa Gracieuse Majesté. Elle avait suivi une formation de garde du corps, avait appris à se battre, à se défendre, à lire sur les visages les moindres intentions, les moindres pulsions. Elle avait fréquenté des hommes prêts à tout, déjoué des complots, appris à pénétrer des esprits criminels. Joséphine admirait son sang-froid. Chacun de nous peut basculer dans le crime, létonnant, ce nest pas que ça arrive, cest plutôt que ça narrive pas plus souvent, avait-elle lhabitude de répondre quand Joséphine linterrogeait.
Ça ne peut donc pas être Antoine, conclut Jo.
Tu y as pensé ?
Après
après avoir reçu la carte postale. Je nai pas beaucoup dormi et je me suis dit que cétait peut-être lui
Jai honte, mais oui
Antoine transpirait abondamment si jai bonne mémoire, nest-ce pas ?
Oui. Il ruisselait de peur à lapproche de lépreuve. Il avait lair dêtre passé sous un jet.
Donc ce nest pas lui. À moins quil ait changé
Mais tu y as pensé, tout de même.
Oh ! jai honte
Je te comprends, sa réapparition, en effet, est bizarre. Soit il a écrit cette carte et a demandé quon la poste après sa mort, soit il est vivant et rôde près de chez toi. Connaissant ton mari et son sens de la mise en scène, on peut tout imaginer. Il se racontait tellement dhistoires. Il se voulait tellement grand, tellement important ! Il a peut-être voulu prolonger sa mort comme ces acteurs cabots qui mettent des heures à mourir sur scène, rallongeant leur tirade pour voler la vedette aux autres.
Tu es méchante, Shirley.
Pour les gens comme lui cest vexant de mourir, dune seconde à lautre tu trépasses, on toublie, on te met dans un trou et tu nes plus personne.
Elle était lancée et Joséphine ne pouvait plus larrêter.
En envoyant cette carte, Antoine se paie une tranche de vie supplémentaire, il vous empêche de loublier et on parle de lui.
Cest sûr que ça ma fait un choc
mais cest cruel pour Zoé. Elle y croit dur comme fer, elle.
Il sen fiche pas mal ! Il est trop égoïste. Je nai jamais eu beaucoup destime pour ton mari.
Arrête ! Il est mort !
Jespère bien. Manquerait plus quil vienne faire le planton devant votre porte !
Joséphine entendit le bruit dune bouilloire qui sifflait. Shirley dut couper le gaz car le sifflement mourut dans un soupir aigu. Tea time. Joséphine imagina Shirley, dans sa cuisine, le combiné coincé sur lépaule, versant leau presque bouillante sur les feuilles odorantes. Elle possédait un assortiment de thés enfermés dans des boîtes en métal coloré qui, lorsquon en soulevait le couvercle, délivraient des odeurs enivrantes. Thé vert, thé rouge, thé noir, thé blanc, Prince Igor, Tsar Alexandre, Marco Polo. Trois minutes et demie dinfusion, puis Shirley enlevait les feuilles de la théière. Elle surveillait le temps de pause avec minutie.
Quant à lindifférence de Luca, que veux-tu que je te dise ? poursuivit Shirley passant dun sujet à lautre sans se laisser distraire. Il est comme ça depuis le début et tu lentretiens dans cette distance affectueuse. Tu las posé sur un piédestal, tu lui balances myrrhe et encens et te prosternes à ses pieds. Tu as toujours fait ça avec les hommes, tu texcuses de respirer, tu les remercies de baisser les yeux sur toi.
Je crois que jaime pas quon maime
et pourtant ? Allez, Jo, allez
et pourtant jai limpression dêtre en permanence la gueule grande ouverte, affamée damour.
Il faudrait te soigner !
Justement
Jai décidé de me soigner.
Joséphine raconta ce quelle venait de comprendre en regardant les étoiles et en parlant à la Grande Ourse.
Parce que tu parles toujours aux étoiles !
Oui.
Remarque, ça vaut une thérapie et cest gratuit.
Je suis sûre que de là-haut, il mentend et il me répond.
Si tu le crois
Moi, je nai pas besoin de me hisser dans les étoiles pour taffirmer que ta mère est une criminelle et toi, une pauvre pomme qui se laisse marcher dessus depuis sa naissance.
Je sais, je viens juste de le comprendre. À quarante-trois ans
Je vais aller au commissariat. Tu as raison. Cest si bon de te parler, Shirley. Tout séclaire quand je te parle.
Cest toujours plus simple de voir les choses de lextérieur, quand on nest pas concernée. Et lécriture, ça avance ?
Pas vraiment. Je tourne en rond. Je cherche un sujet pour un roman et je ne trouve pas. Je commence mille histoires le jour qui sévanouissent la nuit. Jai eu lidée dUne si humble reine en parlant avec toi, tu te souviens ? On était dans ma cuisine à Courbevoie. Il faudrait que tu reviennes me tenir la main
Fais-toi confiance.
Cest pas mon fort, la confiance en moi
Tu nes pas pressée.
Je naime pas ne rien faire de mes journées.
Va au cinéma, promène-toi, regarde les gens aux terrasses des cafés. Laisse ton imagination vagabonder et, un jour, sans que tu saches pourquoi, tu auras lidée dune histoire.
Lhistoire dun homme qui poignarde les femmes seules dans les parcs, la nuit, et dun mari quon croyait mort et qui envoie des cartes postales !
Pourquoi pas ?
Non ! Jai envie doublier tout ça. Je vais me remettre à mon HDR.
À ton quoi ?
HDR, habilitation à diriger les recherches.
Et ça consiste en quoi, cette
chose ?
Cest un ensemble de publications comprenant une thèse, et tous les travaux réalisés sous forme darticles, de conférences que tu présentes devant un jury. Ça constitue un gros pavé. Jen ai déjà à peu près dix-sept kilos !
Et ça sert à quoi ?
À être intégré à lécole doctorale dune université. À avoir une chaire
Et gagner plein de sous !
Non ! Les universitaires ne sont pas attirés par largent. Ils le méprisent. Cest le couronnement dune carrière. On devient une sommité, on vous parle avec respect, on vient vous consulter du monde entier. Tout ce dont jai besoin pour restaurer mon image.
Joséphine, tu es épatante !
Attends, je nen suis pas là ! Jai encore deux, trois ans de dur labeur avant de pouvoir me présenter à la soutenance.
Et ça, cest une autre paire de manches. Il sagit de défendre son travail devant un jury, des hommes grognons et machistes la plupart du temps. Le dossier est épluché en détail et, à la première faute, ils vous éjectent. Ce jour-là, il est recommandé de porter une jupe qui godaille, des sandales, davoir les jambes tressées de poils et le dessous de bras en barbe de poireau.
Comme si elle avait suivi le cours secret de ses pensées, Shirley sexclama :
Jo, tu es maso !
Je sais, jai aussi décidé de travailler là-dessus et dapprendre à me défendre ! Jai pris plein de bonnes résolutions en parlant aux étoiles !
La Voie lactée ta tapé sur le ciboulot ! Et ta vie amoureuse, dans ce tumulte de matière grise, tu la mets où ?
Joséphine sempourpra.
Quand jai fini de compulser mes grimoires et que jai couché Zoé
Cest bien ce que je pensais : mince comme du papier à cigarettes !
Tout le monde ne peut pas senvoyer en lair avec un homme en noir !
Touché !
Quest-ce quil devient lhomme en noir ?
Je narrive pas à loublier. Cest terrible. Jai décidé de ne plus le voir, mon cur ne veut plus, ma tête refuse, mais chaque pore de ma peau hurle au manque. Jo, tu sais quoi ? Lamour ça naît dans le cur mais ça vit sous la peau. Et lui, il est tapi sous ma peau. En embuscade. Oh, Jo ! Si tu savais comme il me manque
Parfois, se souvint Shirley, il me pinçait lintérieur de la cuisse, ça me faisait un bleu, jaimais cette douleur, jaimais cette couleur que je gardais comme une trace de lui, une preuve de ces instants où jaurais pu accepter de mourir parce que je savais que ce qui suivrait ne pourrait être que du fade, du rien du tout, de la respiration artificielle. Je pensais à lui en regardant le bleu, je le caressais, je le chérissais, je ne te dirai pas tout ça, petite Jo
Et tu fais quoi pour ne plus y penser ? demanda Joséphine.
Je serre les dents
Et jai monté une association qui lutte contre lobésité. Je vais dans les écoles et japprends aux enfants à se nourrir. On est en train de fabriquer une société dobèses.
Aucune de mes deux filles nest concernée.
Forcément
tu leur concoctes des bons petits plats équilibrés depuis quelles sont bébés. À ce propos, ta fille et mon fils ne se quittent plus.
Hortense et Gary ? Tu veux dire quils sont amoureux ?
Je ne sais pas, mais ils se voient beaucoup.
On les interrogera quand ils viendront à Paris.
Jai vu Philippe aussi. Lautre jour, à la Tate. Il était en arrêt devant un tableau rouge et noir de Rothko.
Seul ? demanda Joséphine, étonnée de sentir son cur semballer.
Euh
Non. Il était avec une jeune femme blonde. Il me la présentée comme une experte en tableaux qui laide à acheter des uvres dart. Il se constitue une collection. Il a beaucoup de temps libre depuis quil sest éloigné du monde des affaires
Elle est comment lexperte ?
Pas mal.
Si tu nétais pas mon amie, tu irais jusquà dire quelle est même
Pas mal du tout. Tu devrais venir à Londres, Jo. Il est séduisant, riche, beau, oisif. Pour le moment, il vit seul avec son fils, cest une proie parfaite pour les louves affamées.
Je ne peux pas, tu le sais bien.
Iris ?
Joséphine se mordit les lèvres sans répondre.
Tu sais, lhomme en noir
Quand on se retrouvait à lhôtel, quand il mattendait dans la chambre au sixième étage, allongé sur le lit
Je ne pouvais pas attendre lascenseur. Javalais les escaliers à toute allure, jenfonçais la porte, je me jetais contre lui.
Moi, tu sais, je suis plutôt tortue dans mes transports.
Shirley soupira bruyamment.
Faudrait peut-être changer, Jo.
Me transformer en Amazone ? Je tomberais de cheval au premier temps de trot !
Tu tomberais une fois et puis tu remonterais en selle.
Tu crois que je nai jamais été amoureuse, vraiment amoureuse ?
Je crois que tu as encore beaucoup de choses à découvrir et cest tant mieux. La vie na pas fini de tétonner !
Joséphine songea, si je mettais autant de soin à apprendre la vie que jen mets à travailler sur ma thèse, je serais peut-être plus délurée.
Son regard fit le tour de sa cuisine. On dirait un laboratoire tellement elle est propre et blanche. Je vais aller au marché acheter des guirlandes dail et doignons, des poivrons verts et rouges, des pommes jaunes, des paniers, des ustensiles en bois, des torchons, des serviettes, coller des photos et des calendriers, inonder les murs de vie. Parler avec Shirley lapaisait, lui donnait envie daccrocher des lampions partout. Shirley était plus que sa meilleure amie. Cétait celle à qui elle pouvait tout dire sans que ça porte à conséquence ni être prise en otage.
Viens vite, souffla-t-elle dans lappareil avant de raccrocher. Jai besoin de toi.
Le lendemain matin, Joséphine se rendit au commissariat de police de son quartier. Après une longue attente dans un couloir qui sentait le produit de nettoyage à la cerise, elle fut introduite dans un bureau étroit, sans fenêtre, éclairé par un plafonnier jaunâtre qui donnait un air daquarium à la pièce.
Elle exposa les faits à lofficier de police. Cétait une femme, jeune, les cheveux châtains tirés en arrière, les lèvres minces, le nez aquilin. Elle portait un chemisier bleu pâle, un treillis bleu marine, une petite boucle dorée à loreille gauche. La plaque sur son bureau donnait son nom : GALLOIS. Elle lui fit décliner ses nom, prénom, adresse. La raison de sa présence dans les locaux de la police. Elle lécouta sans quun muscle de son visage bouge. Sétonna que Joséphine ait attendu tout ce temps pour déclarer lagression. Elle avait lair de trouver cela louche. Proposa à Joséphine de voir un médecin. Joséphine déclina. Elle lui demanda une description de lindividu, si elle avait noté un détail qui pourrait aider lenquête. Joséphine mentionna les semelles lisses et propres, la voix nasillarde, labsence de sudation. Lofficier de police leva un sourcil, surprise par ce détail, puis continua à taper sa déposition. Elle lui fit préciser si quelquun avait une raison de lui en vouloir, sil y avait eu vol ou viol. Elle parlait dune voix mécanique, sans aucune émotion. Elle énonçait des faits.
Joséphine eut envie de pleurer.
Cest quoi ce monde où la violence est devenue si banale quon ne relève plus la tête de son clavier pour sémouvoir, partager ? se demanda-t-elle en retrouvant le bruit de la rue et la lumière du jour.
Elle resta immobile à contempler les voitures qui salignaient en une longue file impatiente. Un camion bloquait la rue. Le chauffeur prenait tout son temps pour décharger sa cargaison, portant les cartons un à un sans se presser, considérant la rue embouteillée dun air satisfait. Une femme aux lèvres hurlantes de rouge passa la tête par la vitre de sa voiture et explosa : « Cest quoi ce bordel ? Merde ! Ça va durer longtemps ? » Elle cracha sa cigarette et enfonça le klaxon de ses deux paumes de main.
Joséphine sourit tristement et repartit en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre le concert de protestations.
Hortense enjamba la pile de vêtements posés à même le sol du salon de lappartement quelle partageait avec sa colocataire, une Française anémique et blafarde qui écrasait ses cigarettes au hasard, multipliant les trous partout sans le moindre regret. Jean, string, collant, tee-shirt, col roulé, veste, elle sétait déshabillée sur place et avait tout laissé choir.
Elle sappelait Agathe, suivait des cours dans la même école quHortense, mais ne montrait pas le même entrain à travailler ou à ranger lappartement. Elle se levait quand elle entendait le réveil, sinon elle restait au lit et attrapait le cours suivant. La vaisselle sempilait dans lévier du coin cuisine, le linge sale de plusieurs jours recouvrait ce qui, autrefois, avait dû ressembler à des canapés, la télé restait allumée en permanence et des cadavres de bouteilles vides jonchaient la table basse en verre au milieu des magazines découpés, des croûtes de pizzas sèches et des vieux mégots de joints brunâtres qui débordaient des cendriers.
Agathe ! hurla Hortense.
Et comme Agathe demeurait enfouie sous les draps, dans sa chambre, Hortense entama un réquisitoire violent contre le laisser-aller de sa colocataire, le ponctuant de coups de pied dans la porte de sa chambre.
Ça peut plus durer ! Tes dégueulasse ! Tu fous le bordel dans ta chambre, mais pas dans les parties communes ! Je viens de passer une heure à nettoyer la salle de bains, y a des touffes de cheveux partout, tout est bouché, les tubes de dentifrice coulent, un vieux Tampax traîne dans le lavabo, mais tas été élevée où ? Tu vis pas seule ici ! Je te préviens, je vais chercher un autre appartement. Jen peux plus !
Le pire, songea Hortense, cest que je ne peux pas partir. Le bail est à nos deux noms, deux mois de loyer versés à lavance et puis jirais où ? Elle le sait pertinemment cette bordélique, bonne à rien quà saffamer pour rentrer dans ses jeans et tortiller du cul devant des vieux qui bavent en regardant danser son arrière-train.
Elle contempla le dessus de la table basse, dégoûtée, alla chercher un sac-poubelle et y enfouit tout ce qui traînait sur et sous la table. Elle se boucha le nez, referma le sac et le balança sur le palier en attendant de le descendre. Ça la ferait peut-être réagir de devoir repêcher son jean parmi les ordures. Même pas sûr, maugréa-t-elle, elle sen achètera un autre avec largent dun de ses vieux baveux à tête de mafieux qui fument le cigare dans le salon pendant que lanémique colle ses faux cils dans la salle de bains. Mais où va-t-elle les chercher ? Rien quà les voir se pointer dans leur manteau en poil de chameau au col relevé, on a envie de prendre ses jambes à son cou et de se réfugier dans un terrier. Ils me collent langoisse tous ces types qui défilent, le soir. Elle va finir dans un bordel au Caire, si ça continue.
Tu mentends, pétasse ?
Elle tendit loreille. Agathe ne broncha pas.
Elle enfila des gants en caoutchouc, prit une éponge, du Domestos, un produit qui se vantait de tuer tous les germes, deffacer toutes les taches, entreprit de récurer lappartement. Gary passait la chercher dans une heure, il était hors de question quil mette un pied dans cette porcherie.
Les longs poils emmêlés de la moquette retenaient des morceaux de chips, des Bics, des pinces à cheveux, des vieux Kleenex, des Smarties. Laspirateur eut un hoquet, mais avala un peigne sans sétrangler. Hortense eut une moue satisfaite : au moins un truc qui marchait. Quand jaurai de largent, je prendrai un appartement toute seule, marmonna-t-elle en essayant de décoller un vieux chewing-gum pris dans les poils de la moquette. Quand jaurai de largent, jaurai une femme de ménage, quand jaurai de largent
Tu nas pas dargent, alors ferme-la et nettoie, gronda-t-elle tout bas.
Cest sa mère qui payait lappartement, lécole, le gaz, lélectricité, la council tax, les fringues, le téléphone et le sandwich de midi dans le parc. En fait, sa mère payait tout. Et rien nétait gratuit à Londres. Deux livres le Tropicana du matin, dix livres le sandwich du déjeuner, mille deux cents livres pour un appartement de deux chambres avec salon. Dans un beau quartier, certes. Notting Hill, Royal Borough of Chelsea & Kensington. Les parents dAgathe devaient avoir de largent ou alors cétait les vieux en poil de chameau qui lentretenaient. Elle narrivait pas à savoir. Elle sentit lodeur du produit de nettoyage et grimaça. Je vais puer le Domestos. Ce truc-là, ça passe à travers les gants.
Elle se retourna vers la chambre dAgathe et balança un nouveau coup de pied dans la porte.
Suis pas ta boniche ! Va falloir que tu te mettes ça dans la tête !
Too bad ! répondit lautre. Et trop tard. Jai été élevée avec des boniches, jen avais deux à la maison, ça te cloue le bec, pauvresse !
Hortense contempla la porte close, stupéfaite. Pauvresse ! Elle avait osé lappeler pauvresse !
Mais quest-ce qui ma pris de la choisir, elle, entre toutes les autres ? Javais de la colle dans les yeux, ce jour-là. Cest à cause de son air. Elle avait lair davoir lair. Hautaine, sûre delle, pressée, ripolinée Prada-Vuitton-Hermès. Elle visait les beaux quartiers et lappartement vaste. Affichait les moyens et lassurance dune fille délurée. Lui avait juste demandé : « Thabites où à Paris ? » pour savoir si elle était fréquentable. Hortense avait répondu « La Muette », lautre avait laissé tomber : « OK, tu feras laffaire. » Comme si elle lui faisait laumône. Bingo, jai ferré le turbot ! avait pensé Hortense. Elle sétait dit quen se mettant dans son sillage, elle profiterait de son argent, de ses relations. Le seul truc quelle ma apporté, cest de pouvoir entrer au Cuckoo Club sans faire la queue. Tu parles dun avantage ! Quelle gourde jai été ! Je me suis laissé bluffer comme une provinciale qui débarque dans la capitale avec deux nattes dans le dos et un tablier à carreaux.
Gary vivait dans un grand appartement, sur Green Park, juste derrière Buckingham Palace, mais il avait été clair : il ne voulait pas le partager. « Cent cinquante mètres carrés, rien que pour toi, cest injuste », rageait Hortense. Peut-être, mais cest comme ça. Jai besoin de silence, despace, besoin de lire, découter ma musique, de penser, de marcher en long, en large et en paix, je ne veux pas que tu me houspilles et, que tu le veuilles ou non, Hortense, tu prends de la place. Mais je me ferai toute petite, je resterai dans ma chambre ! Non, avait conclu Gary. Ninsiste pas ou tu vas ressembler à ces filles que je déteste, qui geignent et qui harcèlent. »
Hortense sétait arrêtée net. Il était hors de question quelle ressemblât à qui que ce soit, elle était unique et travaillait dur pour le rester. Il était hors de question aussi quelle perde lamitié de Gary. Ce garçon était sûrement le célibataire de son âge le plus convoité de Londres. Du sang royal coulait dans ses veines, personne nétait censé le savoir, mais elle, elle le savait. Elle avait entendu sa mère parler avec Shirley. Et patati et patata, to make a long story short, Gary était le petit-fils de la reine. Sa mamie habitait Buckingham. Il y entrait les mains dans les poches et ne sy perdait jamais. Il recevait des invitations pour des soirées, des ouvertures de boîtes, des expositions, des brunches, des lunches, des dîners. Les cartons sentassaient sur la table de lentrée, il les brassait, distrait. Il portait toujours le même col roulé noir, la même veste informe, le même pantalon qui godaillait sur des pompes infâmes. Il se moquait de son look. Il se moquait de ses cheveux noirs, de ses grands yeux verts, de tous les détails quelle soulignait pour le mettre en valeur. Il détestait sortir pour se montrer. Elle devait le supplier pour quil accepte et lemmène avec lui.
Cest pour mes relations, Gary, on nest personne sans relations et toi, tu connais tout le monde à Londres.
Erreur, grossière erreur ! Ma mère connaît tout le monde, pas moi. Moi, je dois faire mes preuves et vois-tu, jai aucune envie de faire mes preuves. Jai dix-neuf ans, je suis ce que je suis, jessaie de maméliorer, cest du boulot. Je vis comme je lentends et jaime ça. Et cest pas toi qui vas me faire changer, sorry !
Mais tu nas quà apparaître et les preuves sont faites, trépignait Hortense, énervée par le manque de frivolité de Gary. Ça te coûte rien et ça peut me rapporter gros ! Ne sois pas égoïste. Pense à moi !
No way.
Il nen démordait pas. Elle avait beau le tancer, le relancer, il lignorait et remettait ses écouteurs sur les oreilles. Il voulait être musicien, poète ou philosophe. Prenait des cours de piano, de philo, de théâtre, de littérature. Regardait des vieux films en mangeant des chips écologiques, écrivait ses pensées sur des cahiers quadrillés et sentraînait à imiter la démarche saccadée des écureuils dans Hyde Park. Il lui arrivait parfois de bondir dans le grand salon, les bras en crochets et les dents en avant.
Gary ! Tes ridicule !
Je suis un écureuil magnifique ! Le roi des écureuils au pelage étincelant !
Il imitait lécureuil, récitait des tirades dOscar Wilde ou de Chateaubriand, des dialogues de Scarface ou des Enfants du paradis. « Si les riches souhaitaient tous être aimés, que resterait-il aux pauvres ? » Il se renversait dans un fauteuil qui avait appartenu à George V et méditait la beauté de la phrase en se tenant le menton.
Il était, elle devait le reconnaître, charmant, brillant, original.
Il refusait la société de consommation. Tolérait le portable, mais ignorait les gadgets à la mode. Quand il sachetait des vêtements, il les prenait à la pièce. Même si les chemises étaient en promotion, deux pour le prix dune.
Mais prends la deuxième, cest gratos ! insistait Hortense.
Je nai quun torse, Hortense !
En plus, rumina-t-elle en reniflant ses gants, il est beau. Grand, beau, riche, royal, le tout dans cent cinquante mètres carrés sur Green Park. Aucun effort à faire. Cest injuste.
Elle passa laspirateur sur les accoudoirs dun vieux fauteuil club en cuir et songea, bien sûr, il y en a dautres qui me courent après, mais ils sont moches. Ou petits. Je déteste les hommes petits. Cest la race la plus méchante, la plus aigrie, la plus rancunière qui existe. Un homme petit est un homme méchant. Il ne pardonne pas au monde sa petite taille. Gary peut être flegmatique, insouciant : il est magnifique. Et il na pas à se soucier de la triste réalité. Il en est dispensé. Cest ce que jaime dans largent, dailleurs : il vous dispense de la réalité.
Quand jaurai de largent, je serai dispensée de réalité.
Elle se pencha par-dessus laspirateur et nen crut pas ses yeux. Il y avait des bêtes dans les poils de la moquette. Une colonie grouillante de cafards. Elle écarta les poils, plaqua le tuyau de laspirateur sur les insectes et imagina leur mort horrible. Bien fait ! Et après, je foutrai le feu au sac pour être sûre quils sont crevés. Elle les imagina crépitant dans les flammes, leurs pattes tordues, leur carapace fondue, leurs poumons asphyxiés. Cette pensée lui arracha un sourire et elle poursuivit son nettoyage avec délectation. Jaspirerais bien Agathe avec les cafards. Ou je létranglerais lentement avec les collants quelle laisse traîner. Elle suffoquerait, sa langue sortirait, grotesque et démesurée, elle deviendrait violette, elle se tordrait, elle supplierait
Ma chère Hortense, lui avait dit Gary un jour quils descendaient Oxford Street, tu devrais aller te faire psychanalyser, tu es un monstre.
Parce que je dis ce que je pense ?
Parce que tu oses penser ce que tu penses !
Hors de question, je perdrais ma créativité. Je ne veux pas devenir normale, je veux être une névrosée géniale comme Mademoiselle Chanel ! Tu crois quelle sest fait psychanalyser, elle !
Je nen sais rien, mais je vais me renseigner.
Jai des défauts, je les connais, je les comprends et je me pardonne. Un point, cest tout. Quand tu ne triches pas avec toi-même, tu as des réponses à tout. Ce sont les gens qui se racontent des histoires qui vont sallonger chez les psy, moi, je massume. Je maime. Je trouve que je suis une fille formidable, belle, intelligente, douée. Pas la peine de faire des efforts pour plaire aux autres.
Cest bien ce que je disais : tu es un monstre.
Je peux te dire un truc, Gary, jai tellement vu ma mère se faire entuber que je me suis juré dentuber le monde entier avant quon ne touche à un seul de mes cheveux.
Ta mère est une sainte qui ne mérite pas davoir une fille comme toi.
Une sainte qui ma fait prendre en horreur la bonté et la charité ! Elle ma servi de psy à lenvers : elle ma confortée dans toutes mes névroses. Je len remercie dailleurs, ce nest quen saffirmant différente, résolument différente et débarrassée de tous les bons sentiments, quon réussit.
On réussit quoi, Hortense ?
On avance, on ne perd pas de temps, on saffranchit, on règne, on fait ce quon veut en gagnant plein dargent. Comme Mademoiselle Chanel, je te dis. Quand jaurai réussi, je deviendrai humaine. Ça deviendra un hobby, une occupation délicieuse.
Ce sera trop tard. Tu seras seule, sans amis.
Cest facile pour toi de dire ça. Tu es né avec un service de petites cuillères en or dans la bouche. Moi, il me faut ramer, ramer, ramer
Tas pas les mains très calleuses pour une rameuse !
Les cals, je les ai à lâme.
Parce que tas une âme ? Ravi de lapprendre.
Elle sétait tue, mortifiée. Bien sûr que jai une âme. Je ne lexhibe pas, cest tout. Quand Zoé lavait appelée pour lui annoncer que son père avait envoyé une carte postale, elle avait eu un pincement au cur. Et quand Zoé lui avait demandé dune petite voix tremblante la prochaine fois que je viens à Londres, dis, je pourrais rester dormir chez toi ? elle avait dit oui, Zoétounette. Cest bien le signe quelle avait une âme, non ?
Les émotions sont une perte de temps. On napprend rien en pleurant. Aujourdhui, tout le monde pleure à la télé pour un oui, pour un non. Cest dégoûtant. Ça produit des générations dassistés, de chômeurs, daigris. Ça fait un pays comme la France où tout le monde gémit et joue les victimes. Elle avait les victimes en horreur. Avec Gary, elle pouvait parler. Elle navait pas besoin de faire semblant dêtre une succursale de la Croix-Rouge. Il nétait pas souvent daccord avec elle, mais il écoutait et lui donnait la réplique.
Son regard fit le tour du salon. Ordre parfait, bonne odeur de propreté, Gary pourrait entrer sans glisser sur un string ou un reste de guacamole.
Elle se regarda dans la glace : parfaite aussi.
Elle allongea ses longues jambes, les contempla, satisfaite, prit le dernier numéro de Harpers Bazaar. « 100 astuces beauté à piquer aux stars, aux pros, aux copines ». Elle le parcourut, en déduisit quelle navait rien à apprendre, passa à larticle suivant : le jean, oui mais lequel ? Elle bâilla. Cétait le trois centième quelle lisait sur le même sujet. Faudrait leur ramoner la tête aux rédactrices de mode. Un jour, cest elle quon viendrait interviewer. Un jour, je créerai ma marque. Dimanche dernier, aux Puces de Camden Market, elle avait acheté un jean Karl Lagerfeld. Une occasion que le vendeur lui avait certifiée authentique. Presque neuf, sétait-il vanté, cest le modèle préféré de Linda Evangelista. Dorénavant ce sera le mien ! avait-elle claironné en divisant par deux le prix. Garde ton baratin pour les demi-portions que ça impressionne, avec moi, ça ne marche pas ! Il faudrait bien sûr le customiser, le transformer en événement : elle ajouterait des jambières, une veste cintrée, une grosse écharpe qui dégouline.
Cest alors quAgathe émergea de sa chambre brandissant une bouteille de Marie Brizard quelle tétait à même le goulot. Elle avança en somnambule, rota, se laissa tomber sur le canapé, chercha ses vêtements, se frotta les yeux et senvoya une nouvelle rasade de liqueur pour se réveiller. Elle navait pas pris la peine de se démaquiller et le rimmel coulait sur ses joues blafardes.
Ouaou ! Cest propre ! Tas passé lappartement au jet ?
Je préfère ne pas aborder ce sujet ou je vais te ratatiner.
Et je peux savoir où tas mis mes affaires ?
Tu veux dire le tas de chiffons par terre ?
La blonde famélique hocha la tête.
À la poubelle. Sur le palier. Avec les vieux mégots, des poils de moquette et les restes de pizza.
La famélique hurla :
Tas fait ça ?
Et je recommencerai tant que tu ne rangeras pas.
Cétait mon jean préféré ! Un jean de couturier, deux cent trente-cinq pounds !
Et tu as trouvé cet argent où, boudin anémique ?
Je tinterdis de me parler comme ça !
Je dis ce que je pense, et encore je me retiens. Tu minspires des adjectifs bien plus violents que je bannis par bonne éducation.
Tu vas me le payer ! Je vais tenvoyer Carlos au cul, tu vas voir !
Ton loufiat basané ? Excuse-moi, mais il marrive au menton et en montant sur une chaise encore !
Rigole, rigole
Tu rigoleras moins quand il te déchirera les seins à la tenaille !
Mon Dieu, jai peur ! Je tremble de peur.
Agathe tituba jusquà la porte, sa bouteille à la main, pour récupérer son bien. Gary se tenait sur le seuil et sapprêtait à sonner. Il entra, fit quelques pas, attrapa le Harpers Bazaar et le glissa dans sa poche.
Tu lis des journaux de gonzesses, maintenant ? cria Hortense.
Je cultive mon côté féminin
Hortense jeta un dernier regard sur sa colocataire à quatre pattes qui extirpait son jean du sac à ordures en poussant des cris de goret effrayé.
Viens, on se casse
, lança-t-elle en empoignant son sac à main.
Dans lescalier, ils croisèrent le fameux Carlos, un mètre cinquante-huit, soixante-dix kilos, les cheveux teints en noir corbeau, la peau trouée par une vieille acné rebelle. Il les dévisagea.
Quest-ce quil a ? Il veut ma photo ? demanda Gary en se retournant.
Les deux hommes saffrontèrent du regard.
Hortense attrapa Gary par le bras et lentraîna.
Toccupe ! Cest un des baveux qui lui tournent autour.
Vous vous êtes encore disputées ?
Elle sarrêta, se tourna vers lui, dessina la moue la plus suppliante, la plus émouvante quelle avait dans son répertoire et demanda, câline :
Dis, tu ne voudrais pas que je vienne ha
Non ! Hortense ! Il nen est pas question ! Tu te débrouilles avec ta coloc, mais je reste chez moi, tranquille et seul !
Elle ma menacée de marracher les seins avec une tenaille !
On dirait que tu es tombée sur une plus coriace que toi. Ça va être un match intéressant à suivre ! Tu me gardes une place au premier rang ?
Avec ou sans pop-corn ?
Gary gloussa. Cette fille avait vraiment de la repartie. Il nétait pas né celui qui la bâillonnerait ou lui ferait baisser les yeux. Il faillit dire allez, daccord, viens habiter chez moi, mais se reprit.
Avec pop-corn, mais sucré ! Et plein de sucre dessus !
Autour du lit, gisaient les vêtements dont ils sétaient débarrassés à la hâte avant de plonger dans le lit king size qui occupait la moitié de la chambre. Il y avait des curs rouges imprimés sur les rideaux, de la moquette rose acrylique au sol et une gaze transparente surplombait le lit, dessinant une sorte de dais médiéval.
Où suis-je ? se demanda Philippe Dupin en faisant le tour de la chambre des yeux. Un ours brun en peluche à qui il manquait un il de verre, ce qui lui donnait lair sincèrement désolé, un méli-mélo de petits coussins en tapisserie dont un qui proclamait WONT YOU BE MY SWEETHEART ? IM SO LONELY, des cartes postales représentant des chatons dans des positions acrobatiques, un poster de Robbie William en bad-boy tirant la langue, un éventail de photos de filles éclatant de rire et senvoyant des baisers.
Mon Dieu ! quel âge a-t-elle ? La veille, dans le pub, il lui avait donné vingt-huit, trente ans. En contemplant les murs, il nen était plus si sûr. Il ne se rappelait plus très bien comment il lavait abordée. Des bouts de dialogue lui revenaient. Toujours les mêmes. Seul le pub ou la fille changeait.
Can I buy you a beer ?
Sure.
Ils en avaient bu une, deux, trois, debout au bar, levant et baissant le coude en regardant dun il lécran de la télé qui retransmettait un match de foot. Manchester-Liverpool. Les supporters hurlaient et tapaient le cul des verres sur le bar. Ils portaient des tee-shirts de leur équipe et se donnaient des coups dans les côtes à chaque action déclat. Derrière le bar, un garçon en chemise blanche se démenait et criait les commandes à un autre dont le bras semblait soudé au percolateur.
Elle avait des cheveux blonds très fins, la peau pâle, un rouge à lèvres foncé qui laissait des marques sur son verre. Ça faisait un feston de baisers rouge sang. Elle avalait les bières. Enchaînait les cigarettes. Dans le journal, il avait lu un article qui salarmait du nombre de femmes enceintes qui fumaient pour avoir un bébé tout petit qui ne leur fasse pas mal à la naissance. Il avait regardé son ventre : creux, très creux. Elle nétait pas enceinte.
Puis il avait chuchoté :
Fancy a shag ?
Sure. My place or your place ?
Il préférait aller chez elle. Chez lui, il y avait Alexandre et Annie, la nounou.
En ce moment, je passe mon temps à me réveiller dans des chambres que je ne connais pas avec des corps inconnus. Jai limpression dêtre un pilote de ligne qui change dhôtel et de partenaire tous les soirs. En étant plus sévère, on pourrait dire aussi que je suis retombé en pleine puberté. Bientôt je vais regarder Bob lÉponge avec Alexandre, on apprendra par cur les dialogues de Carlo le Calamar.
Il eut envie de rentrer chez lui pour voir dormir son fils. Alexandre était en train de changer, de saffirmer. Il sétait mis très vite au système anglais. Buvait du lait, mangeait des muffins, avait appris à traverser sans se faire écraser, prenait le métro ou le bus tout seul. Il allait au lycée français, mais était devenu un vrai petit Britannique. En quelques mois. Philippe avait dû imposer lusage du français à la maison pour quAlexandre noublie pas sa langue maternelle. Il avait engagé une nounou française. Annie était bretonne. De Brest. Trapue, la cinquantaine. Alexandre semblait bien sentendre avec elle. Son fils laccompagnait dans les musées, posait des questions quand il ne comprenait pas, demandait quand est-ce quon sait avant tout le monde si ça va être beau ou laid ? Parce que Picasso, quand il a commencé à tout peindre de travers, plein de gens ont trouvé ça laid. Maintenant on trouve ça beau
Alors ? Parfois, ses questions étaient plus philosophiques : faut-il aimer pour vivre ou vivre pour aimer ? Ou ornithologiques : les pingouins, papa, ils attrapent le sida ou pas ?
Le seul sujet quil nabordait jamais était sa mère. Quand ils allaient la voir dans sa chambre à la clinique, il restait assis sur une chaise, les mains posées sur les genoux, les yeux dans le vague. Une seule fois, Philippe les avait laissés seuls, pensant que sa présence les empêchait de se parler.
Dans la voiture, au retour, Alexandre lavait averti : « Plus jamais, tu me laisses seul avec maman, papa. Elle me fait peur. Vraiment peur. Elle est là, mais elle est pas là, ses yeux sont vides. » Puis sur un ton savant de médecin, tout en bouclant sa ceinture, il avait ajouté : « Elle a beaucoup maigri, tu ne trouves pas ? »
Il avait tout son temps pour soccuper de son fils et il ne sen privait pas. Il avait gardé la présidence de son cabinet davocats à Paris, mais sa fonction se limitait à un rôle de surveillance. Il encaissait les dividendes, qui nétaient pas négligeables, loin de là, mais nétait plus soumis à aucune des obligations qui le forçaient, il y a un an encore, à faire de la présence quotidienne et harassante. Il lui arrivait de travailler sur des dossiers difficiles quand on lui demandait son avis. Il trouvait parfois des clients, un travail de rabatteur qui ne lui déplaisait pas, il suivait le début des dossiers. Après, il passait la main. Un jour, il retrouverait lenvie de se battre, de travailler.
Pour le moment, il navait pas de désir particulier. Cétait comme une gueule de bois qui ne passait pas. La rupture avec Iris avait été à la fois violente et progressive. Il sétait détaché delle peu à peu, avait dérivé, apprivoisant lidée de ne plus vivre avec elle, et lorsque avait eu lieu la confrontation entre Iris et Gabor Minar au Waldorf Astoria, à New York, cela avait été comme un sparadrap quon arrache dun coup. Douloureux, mais satisfaisant. Il avait vu sa femme se jeter dans les bras dun autre, sous ses yeux, comme sil nexistait pas. Cela lui avait fait mal. Et, en même temps, il sétait senti libéré. Un autre sentiment, un mélange de mépris et de pitié, avait remplacé lamour quil avait éprouvé pour Iris pendant de longues années. Jai aimé une image, une très belle image, mais jétais moi aussi une illustration. Lillustration de la réussite. Un homme plein dassurance, de morgue, de certitudes. Un homme fier daller vite, fier de réussir. Un homme qui reposait sur du vide.
Sous le sparadrap, un autre homme avait poussé, débarrassé des apparences, des faux-semblants, des mondanités. Un homme quil apprenait à connaître, qui le déconcertait parfois. Quel avait été le rôle de Joséphine dans lémergence de cet homme-là ? Il sinterrogeait. Elle avait joué un rôle, il en était sûr. À sa manière à elle, discrète et effacée. Joséphine est comme une brume bienfaisante qui vous enveloppe et vous donne envie de déplier vos poumons. Il se souvenait de leur premier baiser volé dans son bureau à Paris. Il lui avait pris le poignet, lavait attirée vers lui et
Il avait choisi de sinstaller à Londres. Quitter ses habitudes parisiennes pour faire le point dans une ville étrangère. Il y avait des amis, ou plutôt des relations, appartenait à un club. Ses parents habitaient près de lui. Paris nétait quà trois heures. Il y allait souvent. Il emmenait Alexandre voir Iris. Il nappelait jamais Joséphine. Ce nétait pas encore le moment. Cest une drôle de période que je traverse. Je suis en attente. Au point mort. Je ne sais plus rien. Je dois tout réapprendre.
Il dégagea un bras et se redressa. Chercha sa montre quil avait posée sur la moquette. Sept heures et demie. Il fallait quil rentre.
Comment sappelle-t-elle déjà ? Debbie, Dottie, Dolly, Daisy ?
Il enfila son caleçon, sa chemise, se préparait à mettre son pantalon lorsque la fille se retourna, cligna des yeux, leva le bras pour se protéger de la lumière.
Il est quelle heure ?
Six heures.
Mais cest le milieu de la nuit !
Il pouvait sentir les relents de bière dans son haleine et sécarta.
Il faut que je rentre, jai
euh
jai un enfant qui mattend et
Et une femme ?
Euh
oui.
Elle se retourna dun coup et serra son oreiller dans ses bras.
Debbie
Dottie.
Dottie
Ne sois pas triste.
Je ne suis pas triste.
Si. Je lis sur ton dos que tu es triste.
Même pas
Il faut vraiment que je rentre.
Est-ce que tu traites toutes les femmes de la même façon, Eddy ?
Philippe.
Est-ce que tu les achètes avec cinq bières, les baises et puis au revoir et même pas merci !
On va dire quen ce moment, je ne suis pas très élégant, tu as raison. Mais je ne veux surtout pas te faire de peine.
Cest raté.
Debbie, tu sais
Dottie !
On était daccord tous les deux, je ne tai pas violée.
Nempêche. On part pas comme un voleur après avoir pris son pied. Cest désobligeant pour celle qui reste.
Je dois vraiment partir.
Comment veux-tu que jaie une belle image de moi après ça ? Hein ? Ça va me foutre le cafard pour toute la journée ! Et, avec un peu de chance, je vais être triste demain aussi !
Elle lui tournait toujours le dos et parlait en mordant son oreiller.
Je peux faire quelque chose pour toi ? Tu as besoin dargent, de conseils, dune oreille attentive ?
Va te faire foutre, connard ! Je ne suis ni une pute ni une paumée ! Je suis comptable chez Harvey & Fridley.
OK. Jaurai au moins essayé.
Essayé quoi ? hurla la fille dont il narrivait pas à se rappeler le prénom. Essayé dêtre humain deux minutes et demie ? Cest raté.
Écoute, euh
Dottie.
On a partagé un taxi et un lit, une nuit, on ne va pas en faire un drame. Ce nest pas la première fois que tu ramasses un homme dans un pub
MAIS CEST MON ANNIVERSAIRE AUJOURDHUI ! ET JE VAIS ME RETROUVER TOUTE SEULE COMME DHABITUDE !
Il la prit dans ses bras. Elle le repoussa. Il la serra contre lui. Elle résista de toutes ses forces.
Bon anniversaire
, chuchota-t-il.
Dottie. Bon anniversaire, Dottie.
Bon anniversaire, Dottie.
Il hésita à lui demander son âge, mais eut peur de la réponse. Il la berça un instant sans rien dire. Elle se laissa aller contre lui.
Je mexcuse, dit-il, OK ? Je mexcuse vraiment.
Elle se retourna et le dévisagea, dubitative. Il avait lair sincère. Et triste. Elle haussa les épaules, et se dégagea. Il lui caressa les cheveux.
Jai soif, dit-il. Pas toi ? On a trop bu hier
Elle ne répondit pas. Elle fixait les curs rouges de ses rideaux. Il disparut dans la cuisine. Revint avec une tranche de pain de mie tartinée de marmelade sur laquelle il avait planté cinq allumettes. Il les alluma lune après lautre et entonna : « Happy birthday
»
Dottie, murmura-t-elle, les yeux brillants de larmes en fixant les allumettes.
Happy birthday, happy birthday sweet Dottie, happy birthday to you
Elle souffla, il détacha la montre Cartier, quIris lui avait achetée pour Noël, lattacha au poignet de Dottie qui le laissa faire, émerveillée.
Pour sûr, tes différent
Ne pas lui demander son numéro. Ne pas dire je tappelle, on se revoit. Ce serait lâche. Il ne la reverrait pas. Elle avait raison : lespoir est un poison violent. Il en savait quelque chose, lui qui narrêtait pas despérer.
Il prit sa veste, son écharpe. Elle le regarda partir sans rien dire.
Il claqua la porte et se retrouva dans la rue. Cligna des yeux en regardant le ciel. Est-ce le même ciel gris qui va jusquà Paris ? Elle doit dormir, à cette heure-ci. Est-ce quelle a reçu mon camélia blanc ? Est-ce quelle la mis sur son balcon ?
Ce nest pas comme ça quil loublierait. Il arrêtait dy penser pendant quelques jours, puis le manque revenait le tenailler. Il suffisait dun rien. Dun nuage gris, dun camélia blanc.
Un camion sarrêta à sa hauteur. Il commençait à bruiner. Une brume légère qui ne mouillait pas. Il releva son col et décida de rentrer à pied.
Blaise Pascal, un jour, écrivit : « Il y a des passions qui resserrent lâme et la rendent immobile, et il y en a qui la grandissent et la font se répandre au-dehors. » Henriette Grobz, depuis que Marcel Grobz lavait quittée pour se mettre en ménage avec sa secrétaire, Josiane Lambert, sétait découvert une passion qui lui étouffait lâme : la vengeance. Elle ne pensait plus quà une chose : rendre à Marcel, au centuple, la monnaie de lhumiliation quil lui avait infligée. Elle voulait pouvoir lui dire un jour, tu mas pris ma situation, tu mas volé mon confort, tu as saccagé mon sanctuaire, je te châtie, Marcel, je te traîne dans la boue, toi et ta gourgandine. Il ne vous restera que les yeux écorchés de douleur pour pleurer et vous verrez votre fils chéri grandir en guenilles, privé de toutes les espérances dont vous le parez pendant que je caracolerai sur un tas dor et vous écraserai de mon mépris.
Elle éprouvait le besoin de blesser Marcel Grobz, de le marquer au fer rouge comme une marchandise qui lui avait autrefois appartenu et quon lui avait reprise. Il a osé ! sétranglait-elle, il a osé ! Il lavait dépouillée de ses droits, de ses privilèges, de cette rente à vie quelle sétait assurée en lépousant, lui, ce porc répugnant dont le seul attrait consistait en une belle et ronde fortune. Il lavait grugée par un habile tour de passe-passe administratif, elle qui croyait sêtre tricoté un contrat en béton armé qui la mettait à vie à labri du besoin. Il lui avait volé son or. Son gros tas dor sur lequel elle veillait avec les yeux dune mère éperdue.
Elle avait oublié sa bonté, sa générosité, lenfer quelle lui avait fait vivre en le traitant comme un pauvre intrus de respirer son air, de manger à sa table. Elle oubliait que, pour lhumilier, elle lui infligeait lusage de trois fourchettes à table, le port de pantalons serrés, le respect scrupuleux dune syntaxe impossible. Elle oubliait quelle lavait proscrit du lit conjugal, remisé dans un cagibi à peine assez grand pour contenir un lit et une table de chevet, elle ne retenait quune seule chose : ce misérable avait eu loutrecuidance de se rebeller et de prendre la fuite avec son argent.
Vengeance, vengeance ! criait tout son être dès le réveil. Et de parcourir son appartement désolé, privé des énormes bouquets de fleurs que lui livrait autrefois le fleuriste Veyrat, de constater quil ny avait plus de maître dhôtel pour établir les menus, plus de lingère pour soigner sa garde-robe, plus de domestique pour lui apporter son petit déjeuner au lit, plus de chauffeur pour la promener dans Paris, plus de rendez-vous quotidiens chez le couturier, le pédicure, le masseur, le coiffeur, la manucure. Ruinée. La veille, place Vendôme, au moment de payer le nouveau bracelet de sa montre Cartier, elle avait dû sasseoir en voyant le montant de la note. Elle nachetait plus ses produits de beauté en parfumerie, mais en pharmacie, shabillait chez Zara, avait renoncé à lagenda Hermès et au champagne blanc de blanc de Ruinart. Chaque journée amenait un nouveau sacrifice.
Marcel Grobz payait le loyer de lappartement et lui versait une pension, mais cela ne suffisait pas à la voracité dHenriette qui avait connu des jours de magnificence où il lui suffisait douvrir son chéquier pour obtenir ce quelle voulait. Le doux bruit de la plume de son stylo en or sur le chèque blanc
Le dernier sac Vuitton, des châles en cachemire comme sil en pleuvait, des aquarelles douces à ses yeux usés, des truffes blanches de chez Hédiard ou deux places au premier rang salle Pleyel, une pour son sac à main, lautre pour elle. Elle ne supportait pas la promiscuité. Largent de Marcel Grobz était un sésame dont elle avait abusé et qui lui avait été retiré brusquement comme on confisque sa tétine au bébé qui suçote, heureux.
Elle navait plus dargent, elle nétait plus rien. Lautre avait tout.
Lautre. Elle en faisait des cauchemars chaque nuit, se réveillait, la chemise trempée. La colère la suffoquait. Il fallait quelle boive un grand verre deau pour dénouer la rage qui lui écrasait la poitrine. Elle finissait ses nuits aux lueurs tremblantes de laube à remâcher une revanche quelle ne finissait pas denluminer. Josiane Lambert, jaurai ta peau et celle de ton fils, sifflait-elle, enfoncée dans le moelleux de ses oreillers. Encore heureux quil nait pas emporté la literie ! Elle aurait été obligée de dormir sur des oreillers Monoprix.
Il fallait que prenne fin cette infamie. Cela ne viendrait pas dune nouvelle union, ce nest pas à soixante-huit ans quon appâte les hommes avec ce quil nous reste de charmes, cela ne pouvait provenir que dune action quelle allait entreprendre pour rentrer dans ses droits. Dune vengeance mûrie, préméditée.
Laquelle ? Elle ne savait pas encore.
Pour passer ses nerfs, elle tournait autour du domicile de sa rivale, la filait, promenant lhéritier dans un landau anglais, moussant de dentelles et de couvertures en laine peignée, suivie par la voiture au volant de laquelle se tenait Gilles, le chauffeur, au cas où lusurpatrice viendrait à se fatiguer. Elle suffoquait de rage, mais cavalait derrière lattelage de la mère et du fils en tricotant de ses longues jambes maigres, protégée, croyait-elle, par le large couvre-chef quelle ne quittait jamais.
Elle avait songé au vitriol. Asperger la mère et lenfant, les défigurer, les aveugler, inscrire sur leur visage une lèpre éternelle. Ce projet la transfigurait, un large sourire illuminait sa face sèche, plâtrée de poudre blanche, elle jubilait. Elle se renseigna sur les moyens de se procurer ce concentré dacide sulfurique, fit une enquête, en étudia les effets ; cette idée la charma quelque temps, puis elle se ravisa. Marcel Grobz laccuserait et son courroux serait terrible.
Sa vengeance devait être secrète, anonyme, silencieuse.
Elle décida alors détudier le terrain de sa rivale. Elle tenta de soudoyer la petite bonne qui travaillait chez Marcel, de la faire parler des amis, des relations, de la famille de sa patronne. Elle savait sadresser aux subalternes, se mettre à leur niveau, épouser leurs points de vue, renchérir sur leurs peurs imaginaires, elle en rajoutait, les flattait, caressait leurs rêves, se montrait bonne amie, bonne fille pour soutirer le renseignement dont elle avait besoin : cette Josiane, navait-elle pas un amant ?
Oh, non
Madame ne ferait pas ça, rougissait la domestique. Elle est trop bonne. Et puis trop franche aussi. Quand elle a quelque chose sur le cur, elle le dit. Elle est pas du genre à dissimuler
Une sur, un frère indigne qui viendrait la ponctionner quand le gros plein de soupe avait le dos tourné ? La petite bonne, après avoir placé les billets pliés en quatre dans la poche de sa veste, disait, je ne crois pas, Madame Josiane a lair bien éprise et Monsieur aussi, ils se mangent de baisers et, sil ny avait pas Junior pour les surveiller, ils se culbuteraient toute la journée dans la cuisine, dans lentrée, dans le salon, cest sûr que pour saimer, ils saiment. Ils sont comme deux berlingots collés.
Henriette tapait du pied de colère.
Parce quils se frottent encore lun contre lautre ? Cest répugnant !
Oh non, madame, cest charmant ! Si vous les voyiez. Ça vous donne de lespérance, on croit fort à lamour quand on travaille pour eux.
Henriette séloignait en se bouchant le nez.
Alors, elle tenta damadouer la concierge de limmeuble pour obtenir des renseignements qui, judicieusement utilisés, auraient pu lui servir mais elle renonça. Elle ne se voyait pas enlever lenfant ni payer un homme de main pour supprimer la mère.
Elle et Marcel nétaient pas encore divorcés, elle faisait mille difficultés, inventait mille obstacles, repoussait la date fatidique où il reprendrait sa liberté et pourrait convoler en justes noces. Cétait son seul atout : elle était encore mariée, et pas près de divorcer. La loi la protégeait.
Il lui fallait battre le fer de manière sûre et subtile. Marcel nétait pas niais. Il pouvait se révéler impitoyable. Elle lavait vu à louvrage. Il ratatinait des ennemis redoutables avec son sourire denfant de chur. Il emberlificotait ladversaire en trois coups de pelote.
Je vais trouver, je vais trouver, se disait-elle chaque jour en tricotant des jambes avenue des Ternes, avenue Niel, avenue de Wagram, avenue Foch, suivant le carrosse de cet enfant quelle abominait. Ces parcours lépuisaient. Sa rivale, plus jeune et plus vive, menait son landau avec entrain. Elle rentrait chez elle, les pieds en sang, et méditait, les orteils déployés dans une bassine deau salée. Je men suis toujours sortie, ce nest pas aujourdhui que je vais laisser ce vieux dégoûtant saisi par la débauche me réduire à néant.
Il lui arrivait parfois, au petit matin, quand le jour pointait à travers les rideaux, de soffrir un luxe quelle goûtait fort du fait de sa rareté : des larmes. Elle versait de chiches larmes froides en réfléchissant à sa vie qui aurait dû être lumineuse, douce si linfortune ne sétait pas acharnée sur elle. Acharnée, répétait-elle, en délivrant un sanglot rageur. Je nai vraiment pas eu de chance, la vie est une loterie et jai été mal servie. Sans parler de mes filles, ricanait-elle, droite dans son lit. Lune, ingrate et commune, ne veut plus me voir, lautre, frivole et gâtée, a laissé passer la chance de sa vie en voulant devenir madame de Sévigné. Quelle drôle didée ! Avait-elle besoin de se travestir en auteur à succès ? Elle avait tout. Un mari riche, un appartement magnifique, une maison à Deauville, de largent à jeter par les fenêtres. Et je vous prie de croire, ajoutait-elle comme si elle sadressait à une amie imaginaire assise au pied de son lit, quelle ne les fermait jamais les fenêtres ! Il a fallu quelle se prenne pour une autre, quelle se livre à des rêveries stériles, se donne lair dêtre un écrivain. Aujourdhui, elle dépérit dans une clinique. Je ne vais pas la voir : elle me déprime. Et puis, cest si loin et les transports en commun, mon Dieu ! comment font les gens pour sentasser chaque jour dans ces wagons à bétail humain. Non merci !
Un jour quelle questionnait la petite bonne sur les relations de Marcel et de sa putain cest ainsi quelle appelait Josiane quand elle soliloquait , elle apprit que Joséphine était attendue à dîner, prochainement. Ils en parlaient. Joséphine chez lennemi ! Elle pourrait être son cheval de Troie. Il lui fallait absolument se réconcilier avec elle. Elle était si sotte, si naïve, elle ny verrait que du feu.
Sa détermination fut renforcée lorsquun jour où elle attendait que le feu passe au rouge et quelle puisse continuer sa filature, elle eut la surprise de voir la voiture de Marcel se garer à sa hauteur.
Alors la vieille, claironna Gilles, le chauffeur, on gambade, on saère ? On redécouvre les plaisirs de la marche à pied ?
Elle avait détourné la tête, fixant le sommet des arbres, se concentrant sur les marrons qui éclataient dans leur coque brune. Les marrons, elle les aimait glacés. Elle les achetait chez Fauchon. Elle avait oublié que ça poussait sur des arbres.
Il avait klaxonné pour quelle revienne à lui et avait enchaîné :
On chercherait pas plutôt des noises au patron en filant le train de sa belle et de son fils ? Vous croyez que je vous ai pas repérée depuis le temps que vous galopez derrière eux ?
Heureusement il ny avait personne pour sétonner de ce dialogue déplacé. Elle baissa les yeux jusquà lui et le fusilla du regard. Il en profita pour porter la touche finale :
Je vous conseille de déguerpir et vite fait, sinon jen parle au patron. Et votre chèque de fin de mois pourrait bien y passer !
Ce jour-là, Henriette abandonna ses filatures. Il fallait absolument quelle trouve un moyen de nuire, un moyen invisible, anonyme. Une vengeance à distance, où elle napparaisse pas.
Elle nallait pas se laisser tuer par le chagrin, elle allait tuer son chagrin.
Joséphine vérifia quelle portait bien le médaillon, claqua la porte et sortit. Elle sétait souvenue des règles de prudence édictées par Hildegarde de Bingen afin décarter le danger : porter en sachet sous le cou les reliques dun saint protecteur ou des fragments de cheveux, dongles, de peau du chef de famille mort. Elle avait placé la mèche de cheveux dAntoine dans un médaillon et le portait autour du cou. Elle était persuadée quAntoine lavait sauvée en sinterposant, sous forme de colis postal, entre le meurtrier et elle ; il pouvait donc la protéger dun nouvel assaut si lassassin récidivait. Quimporte quon la prenne pour une timbrée !
Après tout, la croyance en des reliques protectrices avait perduré suffisamment longtemps dans lhistoire de France pour y apporter un peu de crédit. Ce nest pas parce que je vis à une époque qui se veut scientifique et rationnelle que je nai pas le droit de croire au surnaturel. Les miracles, les saints, les manifestations de lau-delà faisaient partie de la vie de tous les jours au Moyen Âge. On était même allé jusquà prêter des dons de guérisseur à un chien. Au XIIe siècle, dans la paroisse de Châtillon-sur-Chalaronne. Il sappelait Guignefort. Il avait été martyrisé par son maître et enterré à la sauvette par une paysanne, qui avait pris lhabitude de poser des fleurs sur la tombe du pauvre cabot chaque fois quelle passait dans la clairière. Un jour quelle y avait emmené son fils de quinze mois qui avait une forte fièvre et des pustules sur le visage, elle avait posé lenfant sur la tombe, le temps daller cueillir, comme dhabitude, des fleurs dans les champs. Quand elle revint, lenfant, le visage lisse comme lavé, gazouillait et tapait des mains pour célébrer la délivrance du mal qui le tourmentait. La paysanne narra à tous cette aventure quon baptisa miracle. Les femmes du village prirent lhabitude de se rendre en pèlerinage sur la tombe du chien dès quun enfant était malade. Elles revenaient en chantant, louant le chien et ses pouvoirs surnaturels. Bientôt on vint de partout déposer les enfants malades sur la tombe de Guignefort. On en fit un saint. Saint Guignefort, aboyez pour nous. On lui récitait des prières, on lui édifiait un autel, on déposait des offrandes. Cela fit tant de bruit quen 1250, un dominicain, Étienne de Bourbon, interdit ces pratiques superstitieuses, mais les pèlerinages continuèrent jusquau XXe siècle.
Elle avait prévu de travailler en bibliothèque puis de se rendre à lécole de Zoé à dix-huit heures trente pour la traditionnelle réunion parents-professeurs. Tu noublies pas, maman ? Tu ne restes pas coincée dans un donjon à respirer un lys ? Elle avait souri et promis dêtre à lheure.
Elle était donc assise dans le métro, dans le sens de la marche, le nez contre la vitre. Elle réfléchissait à lorganisation de son travail, les livres quil allait falloir retenir, les fiches à remplir, le sandwich et le café quelle prendrait sur un zinc. Elle avait une étude à faire sur la toilette des jeunes filles. Le costume changeait selon les régions et on pouvait dire doù venait une femme daprès son habit. La jeune fille du peuple portait une robe et un chaperon avec une ceinture et des petites bourses accrochées à la ceinture car, au Moyen Âge, il ny avait pas de poches. Par-dessus la robe, on mettait un surcot, une sorte de manteau souvent fourré de ventre décureuil quon appelait le vair. Aujourdhui, on se ferait arracher les yeux et les oreilles si on portait de la fourrure de ventre décureuil !
Elle tourna la tête et jeta un coup dil sur son voisin qui étudiait un cours délectricité. Un exposé sur le triphasé. Tenta de lire ses notes. Cétait un enchevêtrement de flèches rouges et de ronds bleus, de racines carrées et de divisions. Un titre souligné à lencre rouge disait : « Quest-ce quun transformateur parfait ? » Joséphine sourit. Elle avait lu : « Quest-ce quun homme parfait ? » Son histoire avec Luca languissait. Elle nallait plus dormir chez lui : il avait recueilli son frère. Vittorio était de plus en plus agité. Luca sinquiétait de son état mental. Jhésite à le laisser seul et je ne veux pas le faire enfermer. Il fait une vraie fixation sur vous. Je dois lui prouver que lui seul compte pour moi. Dautre part, léditeur avait avancé la date de parution de son livre sur les larmes, et il devait corriger ses épreuves. Il lappelait, parlait de films, dexpositions où ils se rendraient ensemble, mais ne lui donnait pas rendez-vous. Il me fuit. Une question la taraudait : quavait-il voulu lui dire ce fameux soir où il nétait pas venu à leur rendez-vous ? « Il faut absolument que je vous parle, cest important
» Faisait-il allusion à la violence de son frère ? Vittorio avait-il menacé de sen prendre à elle ? Ou lavait-il agressé, lui, Luca ?
Une gêne sétait installée entre eux après quelle lui eut raconté lagression dont elle avait été victime. Elle en venait à penser quelle aurait dû se taire. Ne pas limportuner avec ses problèmes. Puis elle se reprenait et sinvectivait, mais non ! enfin Jo, arrête de te prendre pour quantité négligeable ! Tu es une personne formidable ! Il faut que je mentraîne à le penser. Je suis une personne formidable, je vaux la peine dexister. Je ne suis pas une motte de beurre.
Luca était un mystère comme lexposé sur le courant triphasé de son voisin. Il me faudrait un circuit fléché pour que je le comprenne et latteigne en plein cur.
En face delle, deux étudiants examinaient les petites annonces à la recherche dun appartement et sexclamaient devant la cherté des loyers.
Ils avaient de bonnes têtes. Joséphine eut envie de les inviter à sinstaller chez elle, elle possédait une chambre de service au sixième étage, mais elle se retint. La dernière fois quelle avait cédé à un élan de générosité, elle avait dû supporter la présence de madame Barthillet et de son fils Max chez elle : elle narrivait plus à les mettre à la porte. Elle navait plus de nouvelles des Barthillet. À la station Passy, le métro devenait aérien. Cétait le passage quelle préférait : quand la rame sortait du ventre de la terre et sélançait dans le ciel. Elle se tourna vers la fenêtre, guettant la lumière. Dun seul coup, les quais apparurent, éclaboussés de soleil. Elle cligna des yeux. Cela la surprenait toujours.
Un métro, venant en direction opposée, sarrêta contre le sien. Elle détailla les gens assis dans la voiture. Elle les observait, leur inventait des vies, des amours, des regrets. Essayait de deviner ceux qui étaient en couple, tentait dattraper sur les lèvres des bouts de dialogue. Son regard caressa une première dame, forte, enveloppée dans un manteau à gros carreaux, qui fronçait les sourcils. Pas très heureux les carreaux quand on est gros, et ces sourcils ! je la déclare acariâtre et vieille fille. Son fiancé a fui, un jour, et elle lattend pour lui dire son fait, un rouleau à pâtisserie caché derrière son dos. Puis une autre femme, toute mince, avec un trait deye-liner vert pistache sur chaque paupière. Elle devait faire des mots croisés parce quelle suçait un crayon, penchée sur un journal. Elle ne portait pas dalliance, avait les ongles rouges, Joséphine décida quelle était informaticienne, célibataire, quelle navait pas denfant et ne faisait jamais la vaisselle. Le samedi soir, elle sortait dans des boîtes, dansait jusquà trois heures du matin et rentrait toute seule. À côté delle, un homme, les épaules basses, un col roulé rouge, une veste grise, trop grande, un peu râpée, lui tournait le dos. Une femme voulut sasseoir et il se déplaça pour la laisser passer. Elle vit son visage et resta figée sur place. Antoine ! Cétait Antoine. Il ne regardait pas dans sa direction, ses yeux flottaient dans le vague, mais cétait lui. Elle frappa de toutes ses forces contre la vitre, cria Antoine ! Antoine ! se dressa, martela le verre, lhomme tourna la tête, la regarda, étonné, et lui fit un petit signe de la main. Comme sil était embarrassé et lui demandait de se calmer.
Antoine !
Il avait une large balafre sur la joue droite et son il droit était fermé.
Antoine ?
Elle nen était plus sûre du tout.
Antoine ?
Il navait pas lair de la connaître.
Les portes se refermèrent. Le métro sébranla. Joséphine se laissa retomber sur le siège, la tête dévissée en arrière pour tenter dapercevoir encore une fois lhomme qui ressemblait à Antoine.
Ce nest pas possible. Sil était vivant, il serait venu nous voir. Il na pas notre adresse, chuchota la petite voix de Zoé. Mais ça se trouve une adresse ! Jai bien reçu son colis, moi ! Il va la demander à Henriette !
Mais elle ne pouvait pas le sacquer, répliqua la petite voix de Zoé.
Le garçon tournait la page de son cours délectricité triphasée. Les étudiants encerclaient au feutre rouge un appartement rue de la Glacière. Deux pièces, sept cent cinquante euros. Un homme, monté à la station Passy, feuilletait une revue sur les résidences secondaires. Financement et fiscalité. Il portait une chemise blanche, un costume gris à rayures bleu ciel et une cravate à pois bleus. Lhomme quelle avait pris pour Antoine portait un col roulé rouge. Antoine détestait les cols roulés. Antoine détestait le rouge. Cest une couleur pour camionneur, affirmait-il.
Elle passa laprès-midi à la bibliothèque, mais eut beaucoup de mal à travailler. Elle narrivait pas à se concentrer. Revoyait le wagon et ses occupants, la grosse femme à carreaux, la femme menue aux deux traits deye-liner vert et
Antoine en col roulé rouge. Elle secouait la tête et reprenait létude de ses textes. Sainte Hildegarde de Bingen, protégez-moi, dites-moi que je ne suis pas folle. Pourquoi revient-il me torturer ?
À six heures moins le quart, elle rangea ses dossiers, ses livres et reprit le métro en sens inverse. À la station Passy, elle chercha des yeux un homme en col roulé rouge. Il est peut-être devenu clochard. Il vit dans une rame de métro. Il a choisi la ligne 6 parce quelle est aérienne, quon y voit Paris comme sur une carte postale, quil peut admirer la tour Eiffel qui scintille. La nuit, il dort dans un vieux manteau sous une arche du métro aérien. Ils sont nombreux à se réfugier sous le métropolitain. Il ne sait pas où jhabite. Il erre tel un ermite. Il a perdu la mémoire.
À dix-huit heures trente, elle pénétra dans le collège de Zoé. Chaque professeur recevait dans une salle détude. Les parents faisaient la queue dans le couloir, attendant que leur tour vienne pour parler des problèmes ou des exploits de leur enfant.
Elle inscrivit sur une feuille le nom des professeurs, le numéro de leur salle et lheure à laquelle elle était attendue. Alla faire la queue devant son premier rendez-vous, le professeur danglais, miss Pentell.
La porte était ouverte et miss Pentell, assise derrière son bureau. Elle avait sous les yeux les notes de lélève et des commentaires sur sa conduite en classe. Chaque entretien était censé durer cinq minutes, mais il nétait pas rare que des parents anxieux prolongent lentrevue dans lespoir de faire remonter la cote de leur progéniture. Les autres parents, qui patientaient sur le seuil de la salle de classe, soupiraient en regardant leur montre. Il y avait souvent des échanges acerbes, parfois même des altercations. Elle avait déjà assisté à des prises de bec mémorables où des pères solennels se transformaient en vociférateurs violents.
Certains lisaient le journal en attendant, des mères papotaient, échangeaient des adresses de cours particuliers, de stages de vacances, des téléphones de filles au pair. Dautres avaient loreille collée à leur portable, dautres enfin tentaient de resquiller en passant devant tout le monde, soulevant des concerts de protestations.
Elle entrevit son voisin, monsieur Lefloc-Pignel, qui sortait dune salle de cours. Il lui fit un petit signe de main amical. Elle lui sourit. Il était seul, sans sa femme. Puis ce fut son tour de sentretenir avec le professeur danglais. Miss Pentell lui assura que tout allait bien, Zoé avait un très bon niveau, un accent parfait, une aisance remarquable dans la langue de Shakespeare, un très bon comportement en classe. Elle navait rien à signaler de particulier. Joséphine rougit devant tant de compliments et renversa sa chaise en se levant.
Il en fut de même pour les professeurs de maths, despagnol, de SVT, dhistoire, de géographie, elle cheminait de salle en salle, recueillant louanges et lauriers. Tous la félicitaient davoir une fille brillante, drôle, consciencieuse. Très bonne camarade aussi. On la nommée tutrice dun élève en difficulté. Joséphine recevait ces compliments comme autant de satisfecit quelle se décernait. Elle aussi aimait leffort, la perfection, la précision. Elle rayonnait de bonheur et marchait allégrement vers son dernier rendez-vous, madame Berthier.
Monsieur Lefloc-Pignel attendait à la porte de la classe. Son salut fut moins chaleureux quauparavant. Il se tenait appuyé contre le chambranle de la porte ouverte, en frappait le panneau de son index, faisant un bruit régulier et irritant qui dut importuner madame Berthier car elle leva la tête et demanda dun ton las : « Pouvez-vous arrêter ce bruit, sil vous plaît ? »
Sur une chaise, à côté delle, posé bien à plat et toujours aussi joufflu, reposait son chapeau vert à soufflets.
Vous ne gagnerez pas de temps et vous mempêchez de me concentrer, souligna madame Berthier.
Monsieur Lefloc-Pignel tapota le cadran de sa montre pour lui indiquer quelle était en retard. Elle hocha la tête, écarta les mains en signe dimpuissance et se pencha vers une mère qui avait lair désespérée, les épaules voûtées, les pieds en dedans, ses longues manches de manteau couvrant ses doigts. Monsieur Lefloc-Pignel se contint un moment, puis reprit son martèlement, lindex replié, comme sil cognait à la porte.
Monsieur Lefloc-Pignel, dit madame Berthier en lisant son nom sur la liste des parents, je vous serais reconnaissante dattendre votre tour patiemment.
Je vous serais reconnaissant de respecter vos horaires. Vous avez déjà trente-cinq minutes de retard ! Cest inadmissible.
Je prendrai le temps nécessaire.
Quel genre de professeur êtes-vous si vous ne savez pas que lexactitude est une politesse quil convient denseigner aux élèves ?
Quel genre de parent êtes-vous si vous êtes incapable découter les autres et de vous adapter ? répliqua madame Berthier. Nous ne sommes pas dans une banque, ici, nous nous occupons denfants.
Vous navez pas de leçons à me donner !
Cest dommage, sourit madame Berthier, je vous aurais bien pris comme élève et vous auriez été obligé de filer doux !
Il se cabra comme piqué au sang.
Cest toujours comme ça, dit-il, prenant Joséphine à partie. Les premiers rendez-vous, ça va, et ensuite, les retards senchaînent. Aucune discipline ! Et elle, à chaque fois, elle fait exprès de me faire attendre ! Elle croit que je ne men aperçois pas, mais je ne suis pas dupe !
Il avait élevé la voix de façon à ce que madame Berthier lentende.
Savez-vous quelle a traîné les enfants à la Comédie-Française, le soir, en pleine semaine, vous êtes au courant, nest-ce pas ?
Madame Berthier avait emmené sa classe voir Le Cid. Zoé avait été enchantée. Elle avait troqué Les Misérables contre les stances du Cid et déambulait, tragique, dans le couloir en récitant : « Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! Nai-je donc tant vécu que pour cette infamie
? »
Joséphine avait beaucoup de mal à ne pas éclater de rire devant ce don Diègue imberbe en pyjama rose.
Et ils se sont couchés à minuit. Cest un scandale. Un enfant a besoin de sommeil. Son équilibre, le développement de son cerveau en dépendent.
Il parlait de plus en plus fort. Il avait été rejoint par une mère délève qui alimentait sa colère en renchérissant.
En plus, elle nous a demandé huit euros par enfant ! glapit-elle.
Quand on pense à largent quon verse avec nos impôts ! sexclama un autre père.
Cest un théâtre subventionné, grogna la mère. Il pourrait offrir les places aux enfants des collèges et des lycées.
Absolument ! renchérit une autre qui grossit le groupe de mécontents. Faut être pauvre pour quon soccupe de vous dans ce fichu pays !
Vous ne dites rien ? lança Lefloc-Pignel, outré que Joséphine reste coite.
Ses pommettes senflammèrent, elle rabattit ses cheveux pour quon ne voie pas la pointe de ses oreilles sempourprer. Madame Berthier se leva et vint fermer la porte dun coup sec. Les parents restèrent interdits.
Elle ma claqué la porte au nez ! sexclama Lefloc-Pignel.
Il fixait la porte, livide.
Quand je vous disais que les professeurs, ils les recrutent en banlieue maintenant ! dit une mère en pinçant les lèvres.
Quand les élites se délitent, on ne répond plus de rien ! grogna un père. Pauvre France !
Joséphine aurait donné nimporte quoi pour se trouver ailleurs. Elle décida dorganiser sa fuite.
Je crois quen attendant, je vais aller voir
euh
le professeur dEPS !
Une mère la jaugea et, dans son regard, Joséphine perçut le mépris dun général devant le soldat qui déserte. Elle séloigna. Devant chaque salle, il y avait un père ou une mère qui trépignait, invoquait Jules Ferry. Un père menaçait den parler au ministre dont il était proche. Elle eut un élan de solidarité envers les professeurs et décida dalléger leur peine en séchant ses deux derniers rendez-vous.
Elle fit un compte rendu à Zoé. Souligna la bonne opinion quavaient delle ses professeurs, lui raconta les scènes démeute auxquelles elle avait failli assister.
Toi, tu es restée zen, parce que tu étais contente, fit remarquer Zoé. Peut-être que les autres parents, ils ont plein de problèmes avec leurs enfants et ils sénervent
Ils mélangent tout. Ce nest pas la faute des professeurs.
Elle commença à débarrasser. Zoé vint lui entourer la taille de ses bras.
Je suis très fière de toi, mon amour, murmura Joséphine.
Zoé lui rendit son câlin et resta blottie contre elle.
Il va revenir quand papa, tu crois ? soupira-t-elle au bout dun moment.
Joséphine sursauta. Elle avait oublié lhomme du métro.
Elle resserra son étreinte. Revit le col roulé rouge. La joue balafrée, lil fermé. Murmura, je ne sais pas, je ne sais pas.
Le lendemain matin, Iphigénie, en lui apportant le courrier, linforma quune femme avait été poignardée, la veille, sous les frondaisons de Passy. À côté du corps, on avait retrouvé un chapeau, un drôle de chapeau à soufflets, vert amande
Exactement comme le vôtre, madame Cortès !
Deuxième partie
La recette disait : « Facile, raisonnable, temps de préparation et de cuisson : 3 h. » Ce soir, cétait Noël. Joséphine préparait une dinde. Une dinde farcie de vrais marrons, et non une de ces purées congelées insipides qui collent au palais. Le marron est moelleux, parfumé lorsquil est frais, fade et pâteux, cryogénisé. Elle préparait aussi des purées de céleri, carottes, navets pour accompagner la dinde. Des entrées, une salade, un plateau de fromages quelle était allée choisir chez Barthélemy, rue de Grenelle, et une bûche de Noël avec des nains et des champignons en meringue.
Quest-ce que jai ? Tout me pèse et mennuie. Jaime préparer la dinde de Noël, dhabitude ; chaque ingrédient mapporte son lot de souvenirs, je remonte jusquà mon enfance ; debout sur un tabouret, je regardais officier mon père dans son grand tablier blanc, où était brodé en lettres bleues : JE SUIS LE CHEF ET ON MOBÉIT. Jai gardé ce tablier, il me ceint la taille, je passe les doigts sur les lettres en relief et relis mon passé en braille.
Son regard tomba sur la dinde pâle et flasque qui reposait sur le papier gras du boucher. Plumée, les ailes repliées, le ventre gonflé, la chair rougie, piquée de points noirs, elle offrait crûment sa misère de dinde faite aux pattes. À côté était posé un long couteau à lame étincelante.
Madame Berthier avait été poignardée. Quarante-six coups de couteau en plein cur. On lavait retrouvée, inerte, cuisses ouvertes, couchée sur le dos. Joséphine avait été convoquée au commissariat. Lofficier de police avait rapproché les deux agressions. Mêmes circonstances, même mode opératoire. Elle avait dû expliquer à nouveau comment la chaussure dAntoine placée sur son cur lavait sauvée. Le capitaine Gallois, qui lavait reçue la première fois, lécoutait, les lèvres pincées. Joséphine pouvait lire dans ses pensées « elle a été sauvée par une pompe ».
Vous êtes un miracle vivant, avait dit la femme policier en secouant la tête comme si elle narrivait pas à y croire. Madame Berthier a reçu des coups extrêmement violents. La profondeur des entailles est évaluée entre dix et douze centimètres. Lhomme est fort ; il sait manier larme blanche, ce nest pas un amateur.
En entendant ces chiffres macabres, Joséphine avait serré ses mains entre ses cuisses pour réprimer le tremblement qui la secouait.
La semelle de la chaussure devait être drôlement épaisse, énonça le capitaine comme si elle essayait de se convaincre. Il a frappé à lemplacement du cur. Comme pour vous.
Elle lui avait demandé dapporter le colis dAntoine afin de lanalyser.
Vous connaissiez madame Berthier ?
Elle était le professeur principal de ma fille. Nous étions rentrées un soir ensemble de lécole. Jétais allée la voir au sujet de Zoé.
Vous naviez parlé de rien qui vous ait marquée ?
Joséphine sourit. Elle allait rapporter un détail cocasse. Le capitaine croirait quelle le faisait exprès ou quelle ne la prenait pas au sérieux.
Si. Nous avions le même chapeau. Un drôle de chapeau à trois étages, un peu extravagant, que je nosais pas porter et quelle ma encouragée à mettre
Javais peur de me faire remarquer.
La femme sétait penchée, avait pris une photo.
Celui-là ?
Oui. Le soir où je me suis fait agresser, je le portais, avait murmuré Joséphine en regardant la photo du bibi crâneur. Je lai perdu dans le parc
Pas eu le courage daller le rechercher.
Rien dautre qui vous aurait intriguée ?
Joséphine avait hésité, un autre détail cocasse
puis elle avait ajouté :
Elle naimait pas la Petite Musique de nuit de Mozart, elle trouvait que cétait une ritournelle assommante. Il y a peu de gens qui osent dire ça. Cest vrai que cest assez répétitif comme mélodie.
Le lieutenant de police lui avait jeté un regard mi-agacé, mi-dédaigneux.
Bien, avait-elle conclu. Restez à notre disposition, nous vous appellerons si nous avons besoin de vous.
Tirer des lignes, dessiner des hypothèses, tracer des frontières entre le possible et limpossible, le travail de lenquêteur commençait. Joséphine ne pouvait plus les aider. Cétait aux hommes et aux femmes de la brigade criminelle de travailler. Un détail : un chapeau vert à trois étages, dénominateur commun aux deux agressions. Lassassin navait laissé aucune trace, aucune empreinte.
Tirer des lignes, établir une limite à ne pas franchir, ne plus penser à madame Berthier, à lassassin. Peut-être habite-t-il le quartier ? Peut-être voulait-il me poignarder en sacharnant sur madame Berthier ? Il avait échoué, il a voulu recommencer et sest trompé de proie. Il a vu le chapeau, il a cru que cétait moi, même taille, même allure
Stop ! cria Joséphine. Stop ! Tu vas gâcher la soirée. Shirley, Gary et Hortense étaient arrivés la veille de Londres et ce soir, Philippe et Alexandre les rejoindraient pour le dîner.
Me créer une bulle. Comme lorsque je fais mes conférences. Le travail mapaise. Il fixe mon esprit, lempêche de vagabonder dans des pensées moroses. La cuisine, aussi, la ramenait à ses chères études. On na rien inventé, ruminait Joséphine en sécorchant les doigts sur les marrons. Les fast-foods existaient au Moyen Âge. Tout le monde ne possédait pas sa propre cuisine, les logements en ville étant trop petits. Les célibataires et les veufs mangeaient dehors. Il existait des traiteurs, des professionnels de lalimentation ou « chair cuitiers », qui installaient des tables dehors et vendaient des saucisses, des petits pâtés ou des tourtes à emporter. Lancêtre des hot-dogs ou des MacDos. La cuisine représentait un secteur très important de la vie quotidienne. Les marchés étaient bien approvisionnés, huile dolive de Majorque, écrevisses et carpes de la Marne, pain de Corbeil, beurre de Normandie, lard du Ventoux, tout arrivait aux halles de Paris. Dans les bonnes maisons, il y avait un « maître queux », qui, du haut de sa chaire, agitait sa louche pour indiquer à chacun son travail. Il surveillait les « happe-lopins » ou galopins, les enfants de cuisine qui arrachaient des morceaux de nourriture pour les avaler en cachette. Les cuisiniers sappelaient « Poire molle », « Goulu », « Rince-pot », « Taillevent ». Les recettes sécrivaient en mesures religieuses. On faisait cuire « de lheure des vêpres jusquau soir », bouillir les raviolis de viande le temps de deux Pater Noster, les noix pendant trois Ave Maria. Dans les cuisines, les marmitons récitaient des prières, surveillaient la cuisson, goûtaient, priaient à nouveau en reprenant leur chapelet. La haute noblesse utilisait la feuille dor pour décorer les plats. Le repas donnait lieu à une vraie cérémonie. Les cuisiniers sefforçaient de préparer des plats en couleur, le civet rosé, la tarte blanche, la sauce cameline pour accompagner le poisson frit. La couleur aiguisait lappétit, les aliments blancs étant réservés aux malades quil convenait de ne pas exciter. Chaque plat changeait de couleur selon la saison : le potage de tripes était brun en automne, jaune en été. Le comble du raffinement étant la sauce italienne « bleu céleste ». Et, pour plaire aux convives, le cuisinier peignait les armoiries sur les plats en gelée, déposait des grains de grenade ou des fleurs de violette. Inventait des « mets déguisés » dignes de figurer dans des films dépouvante. Il fabriquait des animaux fantastiques ou des scènes humoristiques en assemblant des moitiés danimaux différents. Le coq heaumé représentait un chevalier à tête de coq enfourchant un cochon de lait. Il y avait aussi les entremets-surprises : on plaçait des oiseaux dans une tourte en pain, on soulevait le couvercle au moment de servir et les oiseaux senvolaient, effrayant lassistance ravie. Je devrais essayer un jour, se dit Jo en retrouvant le sourire.
Ses tourments séloignaient quand elle repartait au XIIe siècle. Au temps de Hildegarde de Bingen. Difficile de léviter, Hildegarde sintéressait à tout : aux plantes, aux aliments, à la musique, à la médecine, aux humeurs de lâme qui agissent sur le corps, le rendant faible ou fort, selon quon rit ou quon rumine ! « Si lhomme qui agit suit le désir de lâme, ses uvres sont bonnes, mauvaises sil agit selon la chair. »
« Chair à saucisse. Mélangez les marrons avec de la chair à saucisse, le foie et le cur hachés, du thym effeuillé, du sel, du poivre. » Revenir à mon HDR. Je nai pas didée pour me remettre à un roman. Pas didée et pas dappétit. Je dois avoir confiance : un jour, un début dhistoire simposera, me prendra par la main et me fera écrire.
Jai le temps, se dit-elle en commençant à ôter la peau dure des marrons, attentive à ne pas se couper les doigts. Pourquoi dit-on « dinde aux marrons » alors quon la farcit de châtaignes ? Le détail est important. Le détail ancre, incarne, dégage une odeur, une couleur, une atmosphère. En additionnant les détails, on reconstitue une histoire, voire lHistoire. On a découvert des pans entiers de la vie quotidienne du Moyen Âge en fouillant les humbles maisons des paysans. On en a plus appris quen cherchant dans les châteaux. Elle pensa à ces vieux pots en terre au fond desquels on avait trouvé des traces de caramel. Au monastère de Cluny, on avait mis au jour des systèmes darrivée deau, des latrines, des pièces pour la toilette ressemblant à nos salles de bains.
Monsieur et madame Van den Brock étaient venus lui rendre visite après avoir appris la mort de madame Berthier. Ils avaient sonné à sa porte, plus solennels que des candélabres. Elle, fantaisiste, ronde, primesautière, lui, sérieux et maigre. Elle avait les yeux qui roulaient dans tous les sens et tentait obstinément de les ramener à un point fixe ; il fronçait les sourcils et agitait de longs doigts de moine apothicaire comme de gigantesques paires de ciseaux. Leur couple ressemblait à lunion de Dracula et de Blanche-Neige. Cétait un couple désincarné. Elle sétait demandé comment ils avaient réussi à faire des enfants. Un moment dinattention et il sétait posé sur elle en repliant ses longs doigts coupants pour ne pas légratigner. Deux libellules maladroites saccouplant dans lazur. Il faut protéger nos enfants, affirmait-elle, sil sen prend aux femmes, il peut sattaquer aux plus petits. Oui, mais que faire ? Que faire ? Elle agitait sa tête ronde et un chignon maigre piqué de deux grandes aiguilles fines. Ils avaient proposé une ronde effectuée par les pères de famille dès que la nuit tomberait. Joséphine avait souri, elle navait pas cet article sous la main, et, comme ils semblaient ne pas comprendre, elle avait ajouté : je veux dire le père de famille, je nai pas de mari. Ils avaient marqué un petit temps darrêt pour gober son trait desprit, et avaient poursuivi, on ne peut rien attendre de la police, ce ne sera pas une priorité pour eux, les banlieues brûlent alors les beaux quartiers
Une légère acrimonie avait coloré la fin de la phrase, brisant le ton jusque-là responsable et grave.
Joséphine sétait excusée de ne pas pouvoir participer à leffort de guerre, mais avait ajouté quelle refusait de se laisser gouverner par la peur. Dorénavant, elle serait sur ses gardes, irait chercher Zoé à la sortie des cours, le soir, mais ne céderait pas à la panique. Elle avait émis lidée dorganiser un tour pour ramener les enfants de lécole ils étaient tous, les Van den Brock, Lefloc-Pignel et Zoé, dans le même collège. Ils avaient décidé den reparler après les fêtes.
Je vais dire à Hervé Lefloc-Pignel de passer vous voir, il est très inquiet, assura monsieur Van den Brock dune voix mâle. Sa femme nose plus sortir. Elle nouvre même plus la porte à la concierge.
Dites, vous ne trouvez pas ça bizarre cette concierge qui change de couleur de cheveux toutes les trois semaines ? Elle naurait pas un petit copain qui
? sétait inquiétée madame Van den Brock.
Qui sortirait de prison et cacherait un grand couteau derrière son dos ? avait demandé Joséphine. Non, je ne crois pas quIphigénie soit mêlée à ça !
Jai entendu dire que son compagnon avait eu affaire à la justice
Ils étaient repartis en promettant de lui envoyer Hervé Lefloc-Pignel dès quils le verraient.
Je vais finir par réconforter tout limmeuble, avait soupiré Jo en refermant la porte, ce soir-là. Cest ironique, jai été agressée et cest moi qui les rassure ! Jai bien fait de nen parler à personne, je serais devenue une curiosité, on viendrait me lancer des cacahuètes sur le paillasson.
Au premier étage de son immeuble vivaient un fils et sa mère, les Pinarelli. Il devait avoir cinquante ans, elle quatre-vingts. Il était grand, mince, les cheveux teints en noir. Il ressemblait, en plus âgé, à Anthony Perkins dans Psychose. Il avait un drôle de sourire quand il vous croisait, un sourire qui retroussait un coin de sa bouche comme sil se méfiait de vous et vous demandait de vous écarter. Il ne travaillait pas, devait servir de dame de compagnie à sa mère. Ils sortaient chaque matin faire leurs courses. Ils avançaient à petits pas et se tenaient la main. Lui tirait le Caddie tel un lévrier tenu en laisse, elle serrait dans ses doigts la liste des commissions. La vieille était pète-sec. Elle ne mâchait pas ses mots et lançait des remarques acerbes comme ces vieilles personnes qui se croient dispensées de toute civilité à cause de leur grand âge. Joséphine leur tenait la porte grande ouverte. Ils ne la remerciaient jamais, passaient sans la saluer, sengageaient telles deux altesses royales à qui on ouvre une haie, sabre au clair.
Elle ne connaissait pas les autres habitants, ceux de limmeuble B au fond de la cour. Ils étaient plus nombreux que ceux de limmeuble A qui ne comptait quun appartement par étage. Limmeuble B en comportait trois. Iphigénie lui avait rapporté que les occupants de limmeuble A étant plus riches, ceux du B les détestaient et que les réunions de copropriétaires donnaient souvent lieu à des règlements de comptes violents. Ils ergotaient, se traitaient de tous les noms. Les A lemportaient toujours au grand dam des B, qui se voyaient infliger de nouvelles charges, de nouveaux travaux et rechignaient à payer.
Son regard accrocha la grande pendule Ikea : six heures et demie ! Hortense, Gary et Shirley allaient rentrer. Ils étaient sortis faire les derniers achats. Zoé était enfermée dans sa chambre. Elle préparait ses cadeaux. Depuis larrivée des Anglais, la maison résonnait de bruits et de rires. Le téléphone narrêtait pas de sonner. Ils avaient débarqué la veille. Joséphine leur avait montré lappartement, fière de cet espace quelle mettait à leur disposition. Hortense avait ouvert la porte de sa chambre et sétait jetée sur son lit, les bras en croix, home sweet home ! Joséphine navait pu sempêcher dêtre émue par son exclamation. Shirley avait réclamé un whisky pendant que Gary, assis sur le canapé, ses écouteurs sur les oreilles, demandait « on mange quoi, ce soir, Jo ? quas-tu fait de succulent ? ». Des portes claquaient, des voix fusaient, des musiques sortaient de chaque chambre. Joséphine comprit que ce quelle naimait pas dans cet appartement, cétait quil était trop grand pour Zoé et elle. Encombré de rires, de cris, de valises ouvertes, il devenait chaleureux.
La grande casserole deau salée attendait sur le feu quelle y jette les marrons déshabillés. Vaquer dans sa cuisine lui donnait toujours des idées. Comme courir autour du lac. Les mains sagitent, les jambes sagitent, la tête, libérée des soucis dont on lemplit, délivre mille idées.
Chaque matin, elle enfilait un jogging, chaussait ses baskets et partait courir autour du lac du bois de Boulogne. Avant datteindre le lac, elle trottinait en observant les boulistes, les cyclistes, les autres joggers, évitant les crottes de chien, sautant dans les flaques deau. Elle aimait par-dessus tout sélancer dans les ornières remplies deau de pluie. Elle le faisait quand elle était seule, que personne ne pouvait lui jeter un regard réprobateur. Elle aimait le bruit que faisaient ses chaussures en frappant leau, les gerbes qui giclaient. Dès quelle atteignait ce quelle appelait pompeusement « son circuit », elle accélérait. Elle bouclait un tour de lac en vingt-cinq minutes. Puis sarrêtait, essoufflée, allait faire des élongations pour ne pas avoir de courbatures le lendemain. Elle partait, chaque matin, à dix heures de chez elle et, chaque matin, à dix heures vingt, elle croisait un homme qui, lui aussi, tournait autour du lac. En marchant. Les mains dans les poches, le nez dans un caban bleu marine, un bonnet de laine enfoncé jusquaux sourcils, des lunettes noires, une écharpe qui lemmaillotait. Il semblait entouré de bandes Velpeau. Elle lavait baptisé « lhomme invisible ». Il marchait avec application, dun pas mécanique. Comme sil suivait les prescriptions dune ordonnance : un à deux tours de lac par jour, le matin de préférence, le dos droit, en respirant profondément. Il leur arrivait de se croiser deux fois, sil avait accéléré le pas ou si elle ajoutait un tour de lac à celui déjà effectué. Cela doit bien faire quinze jours que je cours, quinze jours que je le vois et il mignore. Même pas un signe de tête qui signifierait quil a repéré ma présence. Il est pâle, maigre. Il doit sortir dune cure de désintoxication. Ou dun chagrin damour. Il a eu un accident de voiture, il est brûlé au troisième degré. Cest un dangereux repris de justice qui sest évadé. Elle se racontait mille histoires. Pourquoi un homme, seul et obstiné, marche-t-il au bord dun lac tous les jours entre dix heures et onze heures ? Il y avait dans sa démarche une détermination presque féroce, comme si, en bandant ses muscles, il saccrochait à la vie ou réglait un compte.
Une goutte deau gicla de la casserole. Elle poussa un cri et baissa le feu. Versa la première portion de marrons et continua à éplucher les autres.
« Laissez bouillir trente minutes et retirez la deuxième peau au fur et à mesure que vous les sortez de leau. »
Papa faisait une croix sur les châtaignes pour quelles sépluchent facilement. Cest toujours lui qui cuisinait la dinde de Noël. Peu de temps avant de mourir, il avait recopié sa recette sur une feuille de papier blanc. Il avait signé en bas de la feuille : « Lhomme qui aime sa fille et la cuisine. » Il avait écrit sa fille. Et non ses filles. Cest la première fois que ce détail lui sautait aux yeux. Et pourtant chaque année, le jour de Noël, elle sortait la feuille manuscrite. Jétais sa fille de cur. Iris devait lintimider. Cest moi quil prenait sur ses genoux pour écouter ses disques, Léo Ferré, Jacques Brel, Georges Brassens. Iris nous regardait en passant dans le couloir et haussait les épaules.
Est-ce que Philippe sait faire la cuisine ? Elle chercha des yeux un Kleenex et se gratta le bout du nez avec la pointe de léplucheur. Philippe. Son cur semportait chaque fois quelle pensait à lui. Forget me not. Ses derniers mots, sur le quai dune gare au mois de juin. Depuis, ils ne sétaient pas revus. Quand elle avait appris quil serait seul avec Alexandre, le soir de Noël, elle les avait invités.
Tirer des lignes, tracer des frontières entre le possible et limpossible, créer une distance quelle sinterdirait de franchir. Ce sera plus simple si jétablis des règles. Jaime les règles, je suis une femme qui sincline devant les lois. Comme on sarrête à un feu rouge. Il faut se fixer des limites dans la vie. Des distances entre nous et les autres. Pour survivre. Pour apprendre à se connaître. À connaître le sentiment trouble qui mattire vers lui et le maîtriser. Quand il nest pas là, je ne pense pas à lui. Cest quand il sapproche que tout se trouble, tout senflamme.
« Allumez le bas du four. Le préchauffez thermostat à 7 pendant vingt minutes. » Nos rapports ont évolué sans que je men rende compte. Dinvisible, je suis devenue aimable, différente, spéciale, précieuse, convoitée, interdite. Quant à moi, cet homme qui me glaçait sest révélé abordable, familier, attentif, attirant, dangereux. Ladmirable graduation des sentiments nous a conduits, sans quon sen aperçoive, au bord dun précipice. Le camélia blanc, sur le balcon, est la dernière borne franchie. Quand je larrose, je pense à lui. Lui souffle un baiser. Il ne le sait pas, je ne le lui dirai jamais.
Il me trouverait gourde.
Je dois être gourde, cest sûr. Vittorio le répète sans arrêt à Luca. Tu vois ta gourde aujourdhui ? Elle fait quoi la gourdasse pour Noël ? Elle va baiser les pieds du pape au Vatican ? Elle bénit le pain avant de le manger ? Elle sasperge deau bénite avant de baiser ? Luca ne devrait pas me répéter ces propos. Cela me blesse. Il dit que Vittorio est de plus en plus incohérent, que le temps qui passe accentue son angoisse. Il parle dun lifting, mais na pas assez dargent. Tape ta gourde, il dit, elle est pleine aux as avec son roman de gare. Une gourde, ça a le cur sur la main. Et tappelles ça un écrivain ? Luca soupirait, si je vous vois moins, ce nest pas ma faute, il a besoin de moi.
Dans trois casseroles en cuivre cuisaient les carottes, les navets, le céleri quelle allait réduire en purée. Bientôt les châtaignes seraient cuites et épluchées. Elle avait prévu du foie gras en entrée. Et des tranches de saumon sauvage. Zoé raffolait du saumon sauvage. Elle avait le goût très développé et pouvait dire, rien quen étudiant la pâleur ou la brillance de la chair, si le poisson était succulent, bon ou mauvais. Devant létalage du poissonnier, elle plissait le nez. Cétait le signal qui avertissait « pas bon, celui-là, maman. Du saumon délevage gueule contre cul à bouffer les crottes des autres ». Zoé aimait les goûts, les odeurs, elle butait sur une couleur à préciser, un son à imiter, elle fermait les yeux et créait des palais de saveurs en faisant claquer sa langue. Elle aimait quand venait lhiver avec son cortège de froids quelle déclinait. Froid coupant, froid mouillé, froid gris et bas qui annonce la neige, froid feutré qui vous pousse près de la cheminée. « Jaime le froid, maman, il me fait chaud au cur. » Elle avait dû confectionner ses cadeaux avec des cartons, des bouts de laine, de tissu, des agrafes, de la colle, des trombones, des paillettes. Elle fabriquait des magnifiques poupées, des tableaux, des mobiles. Elle naimait pas acheter, contrairement à Hortense. Cest une adolescente dautrefois, ma fille. Elle naime pas les changements, elle aime que se répète chaque année le même menu de fête, quon décore le sapin avec les mêmes boules, les mêmes guirlandes, quon écoute les mêmes chants de Noël. Cest pour elle que je respecte létiquette. Lenfant naime pas quon bouscule ses habitudes. Par sentimentalité, par désir dêtre rassuré. Dans la bûche de Noël quelle goûte de la langue avant dy planter les dents, Zoé recherche le goût de toutes les autres bûches, et peut-être aussi la saveur de celles quelle dégustait avec son père. Où passera-t-il cette soirée de Noël, lhomme entrevu dans le métro ? Est-il possible quil sagisse dAntoine ? Il aurait une balafre, lil à moitié fermé. Sil est vivant et quil nous recherche, il doit tourner autour de limmeuble de Courbevoie. La concierge a changé. La nouvelle ne nous connaît pas. Mon nom ne figure pas dans lannuaire.
Zoé avait demandé quon laisse une place libre à table le soir de Noël.
Tu verras, maman, ce sera une surprise, une surprise de Noël.
Elle va nous ramener un SDF ! avait pronostiqué Hortense. Si elle fait ça, je dégage, moi !
Les yeux de Shirley riaient en silence.
Si Zoé ne le fait pas, cest ta mère qui le fera ! avait-elle répliqué.
Ça me rend malade de festoyer quand dehors il y a tant de
Arrête, maman, arrête ! avait crié Hortense. Javais oublié que jallais retrouver Mère Teresa ! Pourquoi pas un orphelinat de petits Noirs craquants pendant que tu y es ?
« Ajoutez le fromage blanc et les pruneaux à la farce. Mélangez. Farcissez lintérieur de la dinde. » Cest ce que je préférais, petite. Je bourrais la dinde de farce épaisse, odorante. Le ventre de la dinde enflait, je demandais à papa, tu crois quelle va éclater ? Iris et maman faisaient une grimace, papa riait aux éclats. Iris ne sera pas là, ce soir. Ni Henriette. Je naurai pas le goût des Noëls passés, le brin de houx accroché à la porte, le collier de perles à trois rangs dHenriette sur sa robe noire, le ruban de velours violet qui retenait les cheveux dIris et provoquait la même exclamation de la part dHenriette : « Je ne devrais pas le dire devant cette petite mais je nai jamais vu des yeux de ce bleu-là ! Et ses dents ! Et sa peau ! » Elle sesclaffait comme si elle découvrait une rivière de saphirs dans du papier de soie. Moi ? Moi, je me sentais laide, avec la certitude que personne, jamais, ne me regarderait. Cette blessure-là ne sest jamais refermée.
« Recousez louverture avec du gros fil. Tartinez la volaille de beurre ou de margarine. Salez, poivrez. Mettez la volaille sur la plaque du four bien chaud. Au bout de quarante-cinq minutes environ, modérez la chaleur du four. Laissez cuire une heure. Arrosez très souvent au cours de la cuisson. »
Après la mort de Lucien Plissonnier, il y avait eu les Noëls tristes où la place du chef de famille restait vide et puis Marcel était arrivé avec ses vestes écossaises et ses cravates en Lurex. Les cadeaux sentassaient dans leurs assiettes. Iris les recevait avec condescendance comme si elle daignait lui pardonner dêtre assis à la place de son père, Joséphine hésitait à lui sauter au cou devant les mines réprobatrices de sa mère et de sa sur. Ce soir, Marcel Grobz doit fêter son premier Noël avec Josiane et son fils. Elle irait le voir bientôt. Elle aurait limpression de trahir sa mère, de passer dans le camp ennemi, ça lui était égal.
On sonna à la porte. Un coup bref et précis. Joséphine regarda sa montre, sept heures. Ils avaient dû oublier leur clé.
Cétait monsieur Lefloc-Pignel. Il venait sexcuser du bruit quil risquait de faire dans la soirée : sa femme et lui recevaient de la famille. Il portait un smoking, un nud papillon, une chemise blanche à petits plis, une large ceinture noire en satin. Ses cheveux étaient lissés et partagés tels les massifs dun jardin à la française.
Ne vous excusez pas ! sourit Joséphine filant la métaphore dans sa tête et concluant quelle préférait le charme flou des parterres anglais, nous aussi, nous risquons de faire du bruit
Elle se dit quelle devrait peut-être lui offrir une coupe de champagne. Elle hésita, puis, comme il ne faisait pas mine de partir, elle linvita à entrer.
Je ne voudrais pas abuser de votre temps
, sexcusa-t-il en sengageant franchement dans lentrée.
Elle sessuya avec son torchon et lui tendit une main un peu grasse.
Ça vous ennuierait de me suivre à la cuisine ? Je dois surveiller la cuisson de la dinde.
Il lui emboîta le pas et ajouta dun ton guilleret :
Ainsi je pénètre dans votre sanctuaire ! Cest un grand honneur
Il sembla sur le point dajouter quelque chose, mais se tut. Elle sortit une bouteille de champagne du Frigidaire et la lui tendit pour quil louvrît. Ils se souhaitèrent un joyeux Noël et une très bonne année à venir. Il est quand même très séduisant malgré ses tifs en massifs, pensa-t-elle. À quoi ressemble sa femme ? Je ne la vois jamais.
Je voulais vous demander, commença-t-il dune voix sourde, votre fille
euh
Comment a-t-elle réagi à ce qui est arrivé à madame Berthier ?
Ça a été un choc. On en a beaucoup parlé.
Parce que Gaétan, lui, nen parle pas.
Il avait lair préoccupé.
Et vos autres enfants ? senquit Joséphine.
Charles-Henri, laîné, ne la connaissait pas, il est au lycée, Domitille ne lavait pas comme professeur
Cest Gaétan qui me soucie. Et comme il est dans la classe de votre fille
Ils auraient pu se parler.
Elle ne ma rien dit.
Jai entendu dire que vous aviez été convoquée par les policiers.
Oui. Jai été agressée, il ny a pas longtemps.
De la même manière ?
Oh, non ! Ce nétait rien du tout comparé à la pauvre madame Berthier
Ce nest pas ce que ma dit le commissaire. Jai demandé à le rencontrer et il ma reçu.
Vous savez, on exagère beaucoup dans les commissariats.
Je ne crois pas.
Il avait prononcé ces mots dun ton sévère comme sil voulait dire : « Je crois que vous mentez. »
De toute façon, ce nest pas important, je ne suis pas morte ! Je suis là, en train de boire du champagne avec vous !
Je ne voudrais pas quil sen prenne à nos enfants, poursuivit monsieur Lefloc-Pignel. Il faudrait demander une protection devant limmeuble, un policier en faction.
Nuit et jour ?
Je ne sais pas. Cest pour cela que je suis venu vous parler.
Pourquoi le ferait-on rien que pour notre immeuble ?
Parce que vous avez été agressée. Pourquoi le nier ?
Je ne suis pas sûre que ce soit par le même homme. Je me méfie des amalgames, de la précipitation
Enfin, madame Cortès
Vous pouvez mappeler Joséphine.
Je
non
je préfère madame Cortès.
Comme vous voulez
Ils furent interrompus par larrivée de Shirley, suivie de Gary et Hortense, les bras chargés de paquets, le nez et les pommettes rougis par le froid. Ils tapaient dans leurs gants, soufflaient sur leurs mains, réclamèrent en chahutant une coupe de champagne. Joséphine fit les présentations. Hervé Lefloc-Pignel sinclina devant Shirley et Hortense. « Ravi de faire votre connaissance, dit-il à Hortense. Votre mère ma souvent parlé de vous. » Première nouvelle, pensa Joséphine, on na jamais évoqué Hortense. Hortense lui dédia son plus beau sourire. Joséphine sut alors quHervé Lefloc-Pignel avait saisi la vraie nature de sa fille : Hortense était flattée et le parerait de toutes les qualités.
Vous étudiez la mode, paraît-il ?
Comment le sait-il ? se demanda Joséphine.
Oui. À Londres.
Si jamais je peux vous aider, dites-le-moi, je connais beaucoup de gens dans ce milieu. À Paris, à Londres, à New York.
Merci beaucoup. Je noublierai pas. Comptez sur moi ! Justement, il faudrait que je trouve un stage bientôt. Vous avez un numéro où je peux vous joindre ?
Joséphine, médusée, assistait au ballet daraignée dHortense qui tissait sa toile autour de Lefloc-Pignel, babillait, acquiesçait, notait le numéro de portable et remerciait déjà de laide quil lui apporterait. Ils parlèrent encore de la vie à Londres, de lenseignement, de lavantage dêtre bilingue. Hortense expliqua comment elle travaillait, alla chercher le grand cahier où elle agrafait les échantillons de tissu qui lui plaisaient, montra les croquis quelle dessinait à partir de couleurs, de matières, de silhouettes croisées dans la rue. « Tout ce quon dessine, on doit savoir le faire, cest le principe numéro un de lécole. » Hervé Lefloc-Pignel posait des questions auxquelles Hortense répondait en prenant son temps. Shirley et Joséphine avaient été reléguées au rang de figurantes. À peine était-il parti quHortense sécria : « Voilà un homme pour toi, maman ! »
Il est marié et père de trois enfants !
Et alors ? Tu peux tenvoyer en lair sans que sa femme le sache, non ? Ni en parler à ton directeur de conscience ?
Hortense ! gronda Joséphine.
Délicieux, ce champagne ! Quel millésime ? demanda Shirley, tentant de faire diversion.
Je ne sais pas ! Ce doit être écrit sur létiquette.
Joséphine avait répondu, distraitement. Les répliques dHortense au sujet de son voisin ne lui plaisaient pas. Je ne dois pas laisser passer, il faut quelle comprenne que lengagement en amour est important, quon ne se laisse pas aller avec le premier bellâtre qui passe.
Et toi, chérie, demanda-t-elle, tu es
amoureuse, en ce moment ?
Hortense but une gorgée de champagne et soupira :
Ça y est ! Back home ! retour aux grands mots ! Tu veux savoir si jai rencontré un homme beau, riche, intelligent dont je suis follement éprise ?
Joséphine hocha la tête, pleine despoir.
Non, lâcha Hortense en ménageant un petit temps de suspense avant sa réponse. En revanche
Elle tendit son verre pour que sa mère le remplisse et elle ajouta :
En revanche
Jai rencontré un mec. Beau
Mais beau !
Ah ! dit Joséphine dune petite voix.
Shirley suivait léchange entre la mère et la fille et priait tout bas : « Ne rêve pas, ma Jo, tu vas droit dans le mur avec ta fille ! » Gary souriait et attendait la chute quil savait inéluctablement terrible pour la mère sentimentale quétait Joséphine.
Ça a duré combien de temps ?
Deux semaines. Tous les deux, enroulés dans une passion gluante
Et après ? espéra Joséphine.
Après, plus de zazazou ! Plus rien ! Zappé total. Un jour, imagine-toi, il a relevé le bas de son pantalon et jai aperçu une socquette blanche. Une socquette blanche sur une cheville poilue
deux doigts dans la bouche !
Mon Dieu ! Quelle idée tu as de lamour ! soupira Joséphine.
Mais ce nest pas de lamour, maman !
Aujourdhui, expliqua Shirley, ils baisent dabord et puis, ils tombent amoureux.
Hortense bâilla.
Les hommes amoureux sont si ennuyeux !
Je ne vivrai pas de passion gluante avec Hervé Lefloc-Pignel, marmonna Joséphine qui avait limpression quon se moquait delle.
Jen mettrais pas ma main au feu, claironna Hortense. Cest tout à fait ton genre et il te regardait avec beaucoup dattention. Ses yeux brillaient. Il avait une manière de te palper sans te toucher, cétait
envoûtant !
Shirley sentit la gêne de Joséphine. Elle décida darrêter de plaisanter sur un sujet que son amie, à lévidence, prenait au sérieux. Que se passe-t-il pour quelle perde ainsi tout sens de lhumour ? Peut-être éprouve-t-elle un réel attrait pour cet homme, qui, my God, is really good looking.
Je ne sais pas comment maman se débrouille, mais elle est toujours entourée dhommes séduisants, conclut Hortense, cherchant lapaisement en décernant un compliment.
Merci, chérie, dit Joséphine, se forçant à sourire devant cet armistice improvisé. Et toi, Gary ? Tu es un sentimental ou un consommateur comme Hortense ?
Je vais te décevoir, Jo, mais moi, en ce moment, je chasse la grosse cochonne. Japprofondis ma science de gros cochon, donc
Jai compris. Je dois être la seule grosse nunuche, ce nest pas nouveau.
Mais non ! Tes pas la seule ! grogna Hortense. Y a le beau Luca, non ? Au fait, pourquoi il nest pas là, ce soir ? Tu las pas invité ?
Il passe Noël avec son frère.
Fallait inviter le frère ! Jai vu sa photo sur Internet. Agence Saphir, passage Vivienne. Il est vachement beau, Vittorio Giambelli ! Brun, vénéneux, mystérieux. Jen ferais quune bouchée !
Un nouveau coup de sonnette interrompit leur échange. Philippe, un carton de bouteilles de champagne dans les bras, entra en compagnie dAlexandre, sombre, muet, le regard chaviré.
Champagne pour tout le monde ! sécria Philippe.
Hortense sauta de joie. Du Roederer rosé, mon champagne adoré ! Philippe fit un signe à Joséphine et lattira dans lentrée sous prétexte de ranger son manteau et celui dAlexandre.
Faut enchaîner avec les cadeaux très vite ! On sort de la clinique et ça a été sinistre !
La table est mise. La dinde presque cuite, on peut passer à table dans vingt minutes. Et après, on ouvre les cadeaux.
Non ! Les cadeaux dabord. Ça lui changera les idées. On dînera après.
Daccord, dit-elle, surprise par son ton autoritaire.
Zoé nest pas là ?
Elle est dans sa chambre, je vais la chercher
Ça va, toi ?
Il lavait attrapée par le bras, lavait attirée contre lui.
Elle sentit la chaleur de son corps sous la laine humide de la veste, le bout de ses oreilles sempourpra. Elle répondit précipitamment oui, oui, ça tennuierait de toccuper du feu dans la cheminée pendant que jenfile une robe, me donne un coup de brosse. Elle parlait à toute vitesse pour oublier son trouble. Il posa un doigt sur ses lèvres, la contempla un moment qui lui parut infini et la relâcha avec regret.
Le feu crépitait dans la cheminée. Les cadeaux de Noël brillaient, entassés sur le parquet en point de Hongrie. Deux clans se formaient : celui des anciens qui nattendaient que la joie de distribuer, lespérance secrète davoir fait mouche, et la jeune génération qui guettait la réalisation des rêves échafaudés dans le secret des vux nocturnes. À la légère anxiété des uns répondait lattente crispée des autres qui se demandaient sil allait falloir déguiser leur déception ou sils pourraient laisser éclater leur joie sans avoir à se forcer.
Joséphine naimait pas ce rituel des cadeaux. Elle ressentait, chaque fois, un désespoir inexplicable, comme sil lui était démontré limpossibilité daimer juste et bien, et lassurance dêtre toujours insatisfaite dans lexpression de son amour. Elle aurait voulu accoucher dune montagne et se retrouvait presque toujours devant une souris. Je suis sûre que Gary comprend ce que je ressens, se dit Joséphine en croisant son regard attentif qui disait en souriant : « Come on, Jo, souris, cest Noël, tu es en train de nous plomber la soirée avec tes mines de crucifiée. » « À ce point ? » demanda Joséphine qui marqua son étonnement en haussant les sourcils. Gary hocha la tête, affirmatif. « Okay, je fais un effort », répondit-elle dun signe de tête.
Elle se tourna vers Shirley qui expliquait à Philippe en quoi consistait son action contre lobésité dans les écoles anglaises.
Huit mille sept cents morts par jour dans le monde à cause de ces marchands de sucre ! Et quatre cent mille enfants obèses de plus chaque année rien quen Europe ! Après avoir fait mourir des esclaves pour cultiver la canne à sucre, ils sen prennent à nos enfants en les saupoudrant !
Philippe larrêta de la main.
Tu nexagères pas un peu ?
Ils en mettent partout ! Ils placent des distributeurs de sodas et de barres chocolatées dans les écoles, ils leur pourrissent les dents, les goinfrent de gras ! Tout ça pour une histoire de gros sous, bien sûr. Tu ne trouves pas ça scandaleux ? Tu devrais tinvestir dans cette cause. Après tout, tu as un fils que le problème concerne.
Tu crois vraiment ? demanda Philippe, en posant les yeux sur Alexandre.
Mon fils risque plutôt de se faire dévorer par langoisse que par le sucre, pensa-t-il.
Cétait le premier Noël dAlexandre sans sa mère.
Cétait son premier Noël dhomme marié sans Iris.
Leur premier Noël de célibataires.
Deux hommes privés de limage de la femme qui avait longtemps régné sur eux. Ils avaient quitté la clinique en silence. Avaient remonté la petite allée en gravier, les mains dans les poches, chacun regardant la marque de ses pieds sur le givre blanc. Deux orphelins dans les rangs dun pensionnat. Il sen serait fallu dun rien pour que leurs mains saccrochent lune à lautre, mais ils avaient tenu bon. Droits et dignes sous leur manteau de chagrin.
Six morts minute, Philippe ! Cest tout leffet que ça te fait ? Le regard de Shirley tomba sur la silhouette dégingandée dAlexandre. Tu as raison : il a de la marge ! Bon, je me calme ! On navait pas dit quon allait ouvrir les cadeaux ?
Alexandre paraissait ignorer létincelant amoncellement de paquets à ses pieds. Son regard restait perdu dans le vide, dans une autre pièce, lugubre et vide, où se tenait une mère muette, décharnée, les bras serrés sur la poitrine, bras quelle navait pas dénoués au moment de lui dire au revoir. « Amusez-vous bien », avait-elle sifflé entre ses lèvres pincées. « Vous penserez à moi si on vous en laisse le temps et loccasion. » Alexandre était reparti en gardant pour lui le baiser quelle navait pas réclamé. Il cherchait à comprendre, en regardant danser le feu, la raison de la froideur de sa mère. Peut-être ne ma-t-elle jamais aimé ? Peut-être nest-on pas obligé daimer son enfant ? Cette pensée creusa un abîme en lui qui lui donna le vertige.
Joséphine, cria Shirley, quest-ce quon attend pour ouvrir les cadeaux ?
Joséphine frappa dans ses mains et déclara quexceptionnellement, on allait offrir les cadeaux avant minuit. Zoé et Alexandre joueraient les Pères Noël à tour de rôle en plongeant une main innocente dans le grand tas enrubanné. Un chant de Noël séleva, déposant un voile sacré sur la tristesse fardée de la soirée. « Ô douce nuit, ô sainte nuit, dans les cieux lastre luit
» Zoé ferma les yeux et tendit la main au hasard.
Pour Hortense, de la part de maman, énonça-t-elle en retirant une longue enveloppe. Elle lut le petit mot écrit dessus : « Joyeux Noël, ma petite fille chérie que jaime. »
Hortense se précipita sur lenveloppe quelle ouvrit avec appréhension. Une carte de vux ? Une petite lettre moralisatrice qui expliquait que la vie à Londres, les études coûtaient cher, que cétait déjà un bel effort de la part dune mère et que le cadeau de Noël ne pouvait être que symbolique ? Le visage crispé dHortense se détendit comme regonflé par une bouffée de plaisir : « Bon pour une journée de shopping toutes les deux, mon amour chéri. » Elle se jeta au cou de sa mère.
Oh ! Merci, maman ! Comment as-tu deviné ?
Je te connais si bien, eut envie de dire Joséphine. Je sais que la seule chose qui peut nous réunir sans heurts ni malice est une course éperdue dans une avalanche de dépenses. Elle ne dit rien et reçut, émue, le baiser de sa fille.
On ira où je voudrai ? Toute une journée ? demanda Hortense, étonnée.
Joséphine hocha la tête. Elle avait vu juste, même si cette prescience la rendait un peu triste. Comment transmettre autrement son amour à sa fille ? Qui lavait faite si avide, si blasée pour que seul lespoir dune journée à dépenser de largent puisse lui arracher un élan de tendresse ? Lexistence que je lui ai imposée ou lâpre temps que lon vit ? Il ne faut pas tout rejeter sur lépoque et les autres. Moi aussi, je suis responsable. Ma culpabilité date de ma première négligence, de ma première impuissance à la consoler, à la comprendre, impuissance que jai escamotée par une promesse de cadeau, de shopping à deux, moi émerveillée devant laplomb élégant dune robe sur sa taille élancée, lajustement exquis dun petit haut, les épousailles dun jean sur ses longues jambes, elle, heureuse de recevoir ce que je déposais à ses pieds. Mon éblouissement devant sa beauté que je veux parer afin de maquiller les blessures de la vie. Cest plus facile de faire naître ce mirage-là que de donner le conseil, la présence, lassistance de lâme que je ne sais pas offrir, empêtrée dans mes maladresses. Nous payons toutes les deux ma négligence, ma chérie, ma beauté, mon amour que jaime à la folie.
Elle la retint un instant dans ses bras et lui répéta à loreille ces derniers mots :
Ma chérie, ma beauté, mon amour que jaime à la folie.
Moi aussi, je taime, maman, balbutia Hortense dans un souffle.
Joséphine ne fut pas sûre quelle mentît. Elle éprouva un vrai mouvement de joie qui la redressa, lui redonna désir et appétit. La vie devenait belle si Hortense laimait et elle aurait encore écrit vingt mille chèques pour recevoir au creux de loreille une déclaration damour de sa fille.
La distribution des cadeaux continuait, scandée par les annonces de Zoé et dAlexandre. Les papiers volaient dans le salon avant de mourir dans le feu, les ficelles bouclaient sur le sol, les étiquettes déchirées allaient se coller au hasard de la feuille qui traînait. Gary jetait des bûches dans la cheminée, Hortense déchirait les nuds des paquets de ses dents, Zoé ouvrait en tremblant les pochettes-surprises. Shirley reçut une belle paire de bottes et les uvres complètes dOscar Wilde en anglais, Philippe, une longue écharpe en cachemire bleu ciel et une boîte de cigares, Joséphine la collection entière des disques de Glenn Gould et un iPod, « oh, mais je ne sais pas faire marcher ces machins-là Je te montrerai ! » promit Philippe en passant son bras autour de ses épaules. Zoé navait plus assez de place dans les bras pour tout emporter dans sa chambre, Alexandre souriait, émerveillé, devant ses cadeaux et retrouvant son sens pointilleux de lobservation demanda à la cantonade « pourquoi les piverts nont-ils jamais de maux de tête » ?
Tout le monde partit dun éclat de rire et Zoé ne voulant pas rester muette se lança :
Est-ce que vous croyez que si on parle longtemps, longtemps avec quelquun, à la fin, il oublie que vous avez un gros nez ?
Pourquoi demandes-tu ça ? dit Joséphine.
Parce que jai tellement saoulé Paul Merson hier après-midi dans la cave quil ma invitée à aller écouter son groupe dimanche à Colombes !
Elle fit une pirouette et plongea en une profonde révérence pour recueillir les hommages.
La mélancolie de laprès-midi sétait évanouie. Philippe déboucha une bouteille de champagne et demanda où en était la dinde.
Mon Dieu ! La dinde ! sursauta Joséphine en détachant son regard des bonnes joues enflammées de sa ballerine de fille.
Zoé avait lair si heureuse ! Elle savait à quel point elle tenait à être au mieux avec Paul Merson. Joséphine avait découvert une photo de lui dans lagenda de Zoé. Cétait la première fois que Zoé cachait une photo de garçon. Elle courut à la cuisine, ouvrit le four, inspecta le degré de cuisson du volatile. Encore très rosé, fut le diagnostic. Elle décida de remonter le thermostat.
Elle se tenait devant le four, ceinte du grand tablier blanc, les yeux plissés dans un effort pour arroser la dinde sans faire gicler la sauce sur la plaque brûlante, lorsquelle sentit une présence derrière elle. Elle se retourna, la cuillère à la main, et se retrouva dans les bras de Philippe.
Cest bon de te revoir, Jo. Ça fait si longtemps
Elle leva la tête vers lui et rougit. Il la serra contre lui.
La dernière fois, se souvint-il, tu accompagnais Zoé que jemmenais avec Alexandre à Évian
Tu les avais inscrits à un stage de cheval
On sest retrouvés, tous les deux, sur le quai
Il faisait un temps de mois de juin, avec une petite brise sous la grande verrière de la gare.
Cétaient les premiers départs en vacances. Je me disais encore une année scolaire finie
Et moi, je me disais et si je demandais à Joséphine de partir avec nous ?
Les enfants sont allés acheter des boissons
Tu portais une veste en daim, un tee-shirt blanc, un foulard à carreaux, des boucles doreilles dorées et des yeux noisette.
Tu mas dit « ça va », jai dit « oui » !
Et jai eu très envie de tembrasser.
Elle releva la tête et le regarda dans les yeux.
Mais on ne sest pas
, commença-t-il.
Non.
On sest dit quon ne pouvait pas.
Que cétait interdit.
Elle hocha la tête, affirmative.
Et on avait raison.
Oui, chuchota-t-elle en tentant de sécarter.
Cest interdit.
Complètement interdit.
Il la reprit contre lui et lui caressant les cheveux, il murmura :
Merci, Jo, pour cette fête de famille.
Sa bouche effleura la sienne. Elle vacilla, détourna la tête.
Philippe, tu sais
je crois que
il ne faudrait pas que
Il se redressa, la regarda comme sil ne comprenait pas ce quelle disait, plissa le nez et sexclama :
Est-ce que tu sens ce que je sens, Joséphine ? La farce ne serait-elle pas en train de se répandre dans le plat ? Ce serait fâcheux de manger des entrailles sèches et vides !
Joséphine se retourna et ouvrit le four. Il avait raison : la dinde se vidait lentement. Cela faisait un éboulis marron dont les bords caramélisaient. Elle se demandait comment arrêter lhémorragie lorsque la main de Philippe vint se poser sur la sienne et tous les deux, maniant la cuillère avec précaution, ils refoulèrent le trop-plein de farce qui sécoulait du ventre de la dinde.
Cest bon ? Tu as goûté ? demanda Philippe dans le cou de Joséphine.
Elle secoua la tête.
Et les pruneaux, tu les as laissés tremper ?
Oui.
Dans de leau avec un peu darmagnac ?
Oui.
Cest bien.
Il murmurait dans son cou, elle sentait les mots simprimer sur sa peau. Sa main toujours posée sur la sienne, la guidant vers la farce odorante, il préleva un peu de chair à saucisse, de marrons, de pruneaux, de fromage blanc et lentement, lentement, monta la cuillère pleine et fumante vers leurs lèvres qui se rejoignirent. Ils goûtèrent en fermant les yeux la délicate farce de pruneaux ramollis qui fondit dans leur bouche. Ils laissèrent échapper un soupir et leurs bouches semmêlèrent en un long baiser goûteux, tendre.
Peut-être pas assez salé, commenta Philippe.
Philippe
, supplia Joséphine, le repoussant. On ne devrait pas
Il larrima contre lui et sourit. Un peu de sauce grasse coulait de la commissure de ses lèvres, elle eut envie dy goûter.
Tu me fais rire !
Pourquoi ?
Tu es la femme la plus drôle que jaie jamais rencontrée !
Moi ?
Oui, si incroyablement sérieuse quon a envie de rire et de te faire rire
Et toujours ces mots qui se déposaient sur ses lèvres comme une buée.
Philippe !
Elle est très bonne cette farce dailleurs, Joséphine
Et il repartit en chercher avec la cuillère, en porta le contenu aux lèvres de Joséphine, se pencha comme pour dire : « Je peux goûter ? » Ses lèvres se mélangèrent à celles de Joséphine, les effleurèrent, ses lèvres douces, pleines, parfumées au coulis de pruneaux avec une pointe darmagnac, et elle comprit, traversée par un fulgurant pressentiment de bonheur, quelle ne décidait plus rien, quelle avait franchi ces limites mêmes quelle sétait promis de ne jamais dépasser. À un moment, se dit-elle, on doit comprendre que les limites ne tiennent pas les autres à distance, elles ne vous protègent pas des problèmes, des tentations, elles ne font que vous enfermer, vous couper de la vie. Alors, soit vous décidez de vous dessécher et de rester dans les limites, soit vous vous farcissez de mille plaisirs en franchissant ces mêmes limites.
Je tentends penser, Jo. Arrête de faire ton examen de conscience !
Mais
Arrête, sinon je vais avoir limpression dembrasser une bonne sur !
Mais il y a certaines limites qui sont beaucoup trop dangereuses à franchir, certaines limites quil ne faut en aucun cas dépasser et cest précisément ce que je suis en train de faire et mon Dieu, mon Dieu que cest bon, les bras de cet homme autour de moi !
Cest que
, essaya-t-elle encore darticuler. Jai la sensation de
Joséphine ! Embrasse-moi !
Il la serra étroitement contre lui, lui bâillonnant la bouche comme sil voulait la mordre. Son baiser devint brutal, impérieux, il la poussa contre la porte brûlante du four, elle eut un mouvement pour se dégager, il la plaqua, força sa bouche, la fouilla comme sil cherchait encore un peu de farce, un peu de cette farce quelle avait pétrie de ses doigts, comme sil léchait le bout de ses doigts malaxant la pâte, le goût des pruneaux lui remplissait la bouche, il salivait, Philippe, gémit-elle, oh, Philippe ! elle saccrocha à lui, enfonça sa bouche dans sa bouche. Depuis le temps, Jo, depuis le temps
et il se jetait sur le tablier blanc, le froissait, le retroussait, la repoussait contre la porte vitrée du four, entrait dans sa bouche, entrait dans son cou, écartait le chemisier blanc, caressait la peau chaude, descendait ses doigts sur ses seins, appuyait sa bouche sur le moindre morceau de peau arraché au chemisier, au tablier, mettait fin à des jours et des jours dattente torturante.
Un éclat de rire provenant du salon les fit sursauter.
Attends ! chuchota Joséphine en se dégageant. Philippe, il ne faut pas quils
Je men fous, si tu savais ce que je men fous !
Il ne faut pas recommencer
Pas recommencer ? cria-t-il.
Je veux dire
Joséphine ! Remets tes bras autour de moi, je nai pas dit que cétait fini
Cétait une autre voix, un autre homme. Elle ne le connaissait pas celui-là. Elle sabandonna, emportée par une insouciance nouvelle. Il avait raison. Elle sen moquait. Avait juste envie de recommencer. Cétait donc ça un baiser ? Cétait comme dans les livres quand la terre souvre en deux, que les montagnes dégringolent, quon signe pour mourir la fleur aux lèvres, cette force qui la soulevait de terre et lui faisait oublier sa sur, ses deux filles dans le salon, le vagabond balafré dans le métro, lil triste de Luca, pour la jeter dans les bras dun homme. Et quel homme ! Le mari dIris ! Elle se rétracta, il la reprit, lenferma contre lui, la cala de la pointe des pieds jusquà la ligne du cou comme sil prenait un appui ferme et définitif, un appui pour léternité, et chuchota : « Et maintenant, on ne parle plus ou en silence ! »
Sur le seuil de la cuisine, les bras chargés des paquets quelle avait décidé de ranger dans sa chambre, Zoé les observait. Elle resta là, à contempler sa mère dans les bras de son oncle, puis baissa la tête et repartit en glissant vers sa chambre.
On attend qui maintenant ? demanda Shirley. Cest une soirée de magiciens, vous disparaissez chacun à votre tour !
Philippe et Joséphine étaient revenus de la cuisine en racontant avoir sauvé la dinde de la sécheresse. Leur excitation tranchait avec la réserve du début de soirée et Shirley leur jeta un regard intrigué.
On attend Zoé et son mystérieux visiteur ! soupira Hortense. On ne sait toujours pas qui cest.
Elle vérifia son reflet dans la glace au-dessus de la commode, tira sur une mèche pour la placer derrière loreille, fit la moue, la remit devant. Elle avait bien fait de ne pas se couper les cheveux. Ils étaient épais, brillants, lançaient des reflets cuivrés qui soulignaient le vert de ses yeux. Encore une idée de cette larve dAgathe qui suit à la lettre les oukases des magazines ! Où passe-t-elle Noël, cette abrutie ? À Val-dIsère avec ses parents ou à Londres dans une boîte avec ses copains à la mine patibulaire ? Je vais leur interdire de mettre les pieds dans lappartement. Je ne supporte plus leurs regards glauques. Même Gary, ils le matent.
Cest peut-être quelquun de limmeuble ? dit Shirley. Elle a repéré un homme ou une femme seule, ce soir, et la invité.
Je ne vois pas qui ça peut être, réfléchit Joséphine. Les Van den Brock sont en famille, les Lefloc-Pignel aussi, les Merson
Lefloc-Pignel ? reprit Philippe. Je connais un Lefloc-Pignel, un banquier. Hervé, je crois.
Très bel homme, souligna Hortense, il mange maman des yeux !
Ah bon
, dit Philippe, dévisageant Joséphine qui devint toute rouge. Il ta fait des avances ?
Non ! Hortense raconte nimporte quoi !
Cet homme aurait juste très bon goût ! dit Philippe en souriant. Mais si cest celui que je connais, il nest pas du genre à batifoler.
Il me vouvoie, refuse de mappeler par mon prénom, me dit madame Cortès ! On est loin des privautés et des jeux de séduction !
Ce doit être le même, dit Philippe. Banquier, bel homme, austère, marié à une jeune femme dexcellente famille dont le père possède une banque daffaires à la tête de laquelle il a placé son gendre
Elle, je ne lai jamais vue, dit Joséphine.
Elle est blonde, effacée, discrète, elle parle à peine, lui laisse toute la place. Ils ont trois enfants, je crois. Si je me souviens bien, ils en ont perdu un, leur premier, qui est mort, écrasé. Il avait neuf mois. Sa mère lavait posé par terre, dans sa chaise à bébé, sur un parking pendant quelle cherchait ses clés et il a été fauché par une voiture.
Mon Dieu ! sécria Joséphine. Je comprendrais quelle soit complètement anéantie. Pauvre femme !
Cétait terrible. Aucun de ses collaborateurs nosait en parler, il les foudroyait du regard dès quils tentaient de formuler de vagues condoléances !
Vous auriez pu vous croiser, il est passé me voir juste avant que tu narrives.
Jai été en affaires avec lui autrefois. Un homme susceptible, pas facile et en même temps beaucoup de charme, dentregent, de culture. Entre nous on lappelait Double Face.
Comme le scotch ? demanda Joséphine, amusée.
Cest une tête, tu sais. ENA, Polytechnique, les Mines. Je crois quil a tous les diplômes. Il a enseigné quatre ans à Harvard. A eu des propositions du MIT. On sinclinait avec respect quand il parlait
Eh bien ! Cest notre voisin et il louche sur maman ! Un nouveau feuilleton à suivre, claironna Hortense.
Mais que fait Zoé ? Jai faim, moi, dit Gary. Ça sent bon, Jo !
Elle est allée ranger ses cadeaux dans sa chambre, dit Shirley.
Je vais préparer le saumon et le foie gras, ça la fera venir, décida Joséphine. Vous navez quà vous installer à table, jai mis un nom sur un petit carton à chaque place.
Je viens avec toi, à mon tour de disparaître ! dit Shirley.
Elles se retrouvèrent dans la cuisine. Shirley referma la porte et, pointant un doigt sur Joséphine, ordonna :
Et maintenant, tu me racontes tout ! Parce quelle a bon dos, la dinde du Sahel !
Joséphine rougit, attrapa un plat pour disposer le foie gras frais.
Il ma embrassée !
Ah, enfin ! Je finissais par me demander ce quil attendait !
Mais cest mon beau-frère ! Tu as oublié ?
Et cétait bon ? En tout cas, vous avez pris votre temps. On se demandait ce que vous faisiez.
Cétait bon, Shirley, mais bon ! Comme je ne pouvais même pas limaginer ! Cest donc ça, un baiser ! Jai frissonné. De la tête aux pieds ! Avec la barre brûlante du four dans le dos !
Il était temps, non ?
Moque-toi !
Pas du tout ! Maximum respect pour le baiser torride, le vrai.
Joséphine démoula le foie gras avec la pointe dun couteau trempé dans leau bouillante, le disposa sur un plat, lentoura de gelée, de feuilles de laitue et ajouta :
Et maintenant, je fais quoi ?
Tu le sers avec des toasts
Non, idiote ! Avec Philippe ?
Tu es dans la merde ! Deep, deep shit ! Welcome au club des amours impossibles !
Je préférerais appartenir à un autre club ! Shirley, sérieusement
quest-ce que je vais faire ?
Mettre le saumon sur un plat, faire griller des toasts, ouvrir une bonne bouteille de vin, mettre le beurre dans un joli beurrier, couper des tranches de citron pour le saumon
Tu nes pas sortie de lauberge !
Merci beaucoup, tu mes dun grand secours ! Jai le cerveau en feu, cest la lutte entre mes deux hémisphères, celui de droite me dit bravo, tu tes laissée aller, tu as connu la volupté, celui de gauche crie attention danger ! reprends-toi !
Je connais par cur.
Les joues de Joséphine flambèrent.
Jaime quand il membrasse, jai envie quil recommence. Oh, Shirley ! Cest si bon ! Je nai pas envie que ça sarrête.
Aïe ! Le danger se précise.
Tu crois que je vais souffrir ?
La grande volupté saccompagne souvent dune grande souffrance.
Et tu es une spécialiste
Et je suis une spécialiste.
Joséphine réfléchit un long moment, son regard tomba sur la barre du four, elle la caressa des yeux, soupira.
Je suis si heureuse, Shirley, si heureuse ! Même si ce grand bonheur ne doit durer que ces dix minutes et demie. Y a des gens, je suis sûre, qui nont pas dix minutes et demie de grand bonheur dans toute leur vie !
Tu parles de veinards ! Montre-les-moi que je les évite !
Moi, je suis riche de dix minutes et demie de grand, grand bonheur ! Je me passerai le film de ce baiser en boucle et ça me suffira. Je ferai lecture, arrêt, rembobinage, baiser au ralenti, arrêt, rembobinage, baiser au ralenti
Tes soirées vont être passionnantes ! pouffa Shirley.
Joséphine sétait appuyée contre le four et rêvassait, les bras enroulés autour delle comme si elle berçait un rêve. Shirley la secoua.
Et si on festoyait ? Ils vont vraiment se demander ce quon fait.
Dans le salon, ils attendaient Zoé.
Hortense feuilletait les uvres complètes dOscar Wilde et lisait des passages à voix haute, Gary actionnait le soufflet sur les bûches. Alexandre reniflait les cigares de son père, la mine réprobatrice.
« La beauté est dans les yeux de celui qui regarde », déclama Hortense.
Very thoughtfull indeed, commenta Gary.
« Les femmes se divisent en deux catégories : les laides et les maquillées, les mères étant à part » !
Il a oublié les grosses cochonnes ! rugit Gary.
« Quand jétais jeune, je croyais que, dans la vie, largent était ce quil y a de plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais. »
Gary se moqua dHortense :
Pas mal
pour toi !
Elle fit semblant de ne pas avoir entendu et reprit :
« Il ny a que deux tragédies dans la vie : lune est de ne pas avoir ce que lon désire, lautre est de lobtenir. »
Faux ! sexclama Philippe.
Archivrai ! renchérit Shirley. Le désir ne reste vivace que si on lui court après. Il se nourrit de distance.
Moi, je sais ce qui nourrit mon désir, chuchota Philippe.
Joséphine et Philippe étaient assis sur le canapé, près du feu. Il sempara de la main de Jo dans son dos. Elle devint cramoisie et le supplia du regard de lâcher sa main. Il nen fit rien et la caressa doucement, ouvrant la paume, la retournant, passant et repassant dans lintervalle entre chaque doigt. Joséphine ne pouvait se dégager sans faire de geste brusque et attirer lattention sur eux, aussi resta-t-elle, sans bouger, la main brûlante dans sa main à lui, écoutant sans les entendre les citations dOscar Wilde, essayant de rire quand les autres riaient mais toujours avec un léger temps de retard, ce qui finit par attirer lattention.
Mais, maman, tas bu ou quoi ? sexclama Hortense.
Cest ce moment que choisit Zoé pour avancer dans la pièce et décréter, solennelle :
Tout le monde à sa place ! Et jéteins les lumières
Ils se dirigèrent vers la table, cherchant leur nom près de lassiette. Sassirent. Déplièrent leurs serviettes. Se tournèrent vers Zoé qui les surveillait, les bras derrière le dos.
Et maintenant, tout le monde ferme les yeux et personne triche.
Ils sexécutèrent. Hortense tenta dapercevoir ce qui se tramait, mais Zoé avait éteint les lumières, et elle ne distingua quune forme raide, carrée qui se glissait à table, soutenue par Zoé. Cest quoi ce machin-là ? Ce doit être un vieux gâteux et il ne tient pas debout. Elle nous refile un grabataire comme invité mystère. Tu parles dune surprise ! Il va nous vomir dessus ou se faire péter un vaisseau au premier rot. On va appeler le Samu, les pompiers, joyeux Noël à tous !
Hortense ! Tu triches ! Ferme les yeux !
Elle obéit, tendit loreille. Lhomme, en se déplaçant, faisait un bruit de papier kraft. À tous les coups, il na pas de chaussures, il a les pieds enveloppés dans du papier journal. Un clochard ! Elle nous a ramené un clochard ! Elle se pinça le nez. Les pauvres, ça pue. Relâcha la pression pour détecter lodeur putride. Ne flaira rien de suspect. Zoé a dû lui faire prendre une douche ; cest pour ça quon a attendu si longtemps. Puis une légère odeur de colle fraîche vint chatouiller ses narines. Et encore ce frôlement dans le noir. Comme un chat qui se frotte aux meubles. Elle lâcha un soupir exaspéré et attendit.
Elle a ramené un clodo, pensait Philippe, un de ces pauvres vieux qui passent Noël sous un carton dans la rue. Ça ne me dérangerait pas. Ça peut nous arriver à tous. Pas plus tard quhier, en attendant son taxi dans la cour de la gare du Nord, il avait croisé un ancien collègue qui marchait appuyé sur une canne. Le cartilage de son genou droit sémiettait et il ne tenait plus sur ses jambes. Il refusait de se laisser opérer. Tu sais ce que cest, Philippe, tu tarrêtes un mois, deux mois, et tu nes plus dans la course, moi, ça fait six mois que je ne fais plus rien, lui avait répondu Philippe, et ça mest complètement égal. Je profite de la vie et jaime ça, avait pensé Philippe en le regardant partir en claudiquant. Jachète des uvres dart et je suis heureux. Et jembrasse la seule femme au monde que je nai pas le droit dembrasser. Il retrouva sur ses lèvres le goût du baiser, qui se prolongeait, se développait. Il chercha du bout de la langue un morceau de pruneau, suça un peu darmagnac. Il souriait béatement dans la pénombre. La prochaine fois que je vais à New York, je lemmène avec moi. On vivra heureux, cachés, en se remplissant les yeux de beauté, on assistera ensemble aux ventes aux enchères. Le chiffre daffaires des deux dernières semaines de ventes à New York avait culminé à un milliard trois cent mille dollars, soit à peu près léquivalent de deux cent cinquante ans de budget dacquisitions du Centre Pompidou. Je me verrais bien à la tête dun musée privé où jexposerais mes acquisitions. Japprendrais à Alexandre à acheter des tableaux. Chez Christies, lautre jour, lheureux acheteur du Cape Codder Troll, une sculpture de Jeff Koons, était un bambin de dix ans, assis entre son père, un magnat de limmobilier, et sa mère, une psychiatre renommée. Le caprice de lenfant leur avait coûté trois cent cinquante-deux mille dollars, mais ils semblaient très fiers ! Alexandre, Joséphine, New York, des uvres dart à la pelle, le bonheur émergeait comme une petite chose qui nexistait pas juste avant le baiser à la dinde et occupait toute la place.
Je rallume les lumières et vous pourrez ouvrir les yeux, annonça Zoé.
Ils poussèrent un cri de surprise. À la place de la chaise vide était installé
Antoine. Une photo dAntoine grandeur nature collée sur un panneau de polystyrène.
Je vous présente papa, déclara Zoé, les yeux brillants.
Ils fixaient, embarrassés, la silhouette dAntoine et leurs regards revenaient vers Zoé. Pour repartir ensuite vers Antoine comme sil allait sanimer.
Il croyait quil pourrait être là pour Noël, mais il a eu un empêchement. Alors jai pensé que ce serait bien quil soit avec nous, ce soir, parce que Noël sans papa, ce nest pas Noël. Personne peut remplacer un papa. Personne. Alors je voudrais quon lève tous un verre à sa santé, quon lui dise quon lattend et quon a hâte quil soit avec nous.
Elle avait dû apprendre son petit discours par cur parce quelle le débita dun trait. Les yeux fixés sur leffigie de son père en costume de chasseur.
Joubliais ! Il nest pas habillé très chic pour un soir de Noël, mais il a dit que vous comprendriez
quaprès tout ce quil avait vécu, lélégance était le cadet de ses soucis. Parce quil en a connu des aventures !
Antoine portait une chemise de sport beige, un foulard blanc, un pantalon de treillis kaki. Ses manches étaient remontées sur des avant-bras blonds, bronzés. Il souriait. Ses cheveux châtain clair, coupés court, son teint hâlé, une lueur de fierté dans lil lui donnaient laudace dun chasseur de grands fauves. Il avait le pied droit posé sur une antilope, mais on ne le voyait pas, le pied et lantilope étant cachés sous la nappe. Joséphine reconnut la photo : elle avait été prise juste avant son départ de chez Gunman quand lavenir lui souriait encore, quon ne parlait pas de fusion ni de licenciement. Leffet était saisissant ; ils eurent, tous, limpression quAntoine était attablé avec eux.
Alexandre eut un mouvement deffroi et se renversa sur sa chaise, ce qui eut pour effet de faire vaciller puis tomber Antoine.
Tu ne lui fais pas un baiser, maman ? demanda Zoé en ramassant leffigie de son père quelle remit daplomb devant son assiette.
Joséphine secoua la tête, pétrifiée. Ce nest pas possible. Serait-il vraiment vivant ? A-t-il revu Zoé sans que je le sache ? Est-ce lui qui a eu lidée de cette mise en scène grotesque ou elle, toute seule ? Elle restait immobile, face à Antoine en carton-pâte, essayant de comprendre.
Philippe et Shirley se regardaient, pris par une terrible envie de rire quils tentaient de réprimer en se mordant lintérieur des joues. Ça lui ressemble bien à ce chasseur dopérette de venir nous gâcher la fête, persiflait Shirley dans sa tête, lui qui dégoulinait de trouille dès quil fallait prendre la parole en public !
Ce nest pas très hospitalier, maman. On doit faire un baiser à son mari, le soir de Noël. Après tout, vous êtes toujours mariés.
Zoé
sil te plaît, balbutia Joséphine.
Hortense contemplait le portrait de son père en tirant sur une mèche de cheveux.
Tu joues à quoi, Zoé ? Tu nous fais un remake des Envahisseurs ou de « Papounet, le retour » ?
Papa ne peut pas encore être avec nous, alors jai eu lidée de lui faire une place à table et je voudrais quon boive tous à sa santé !
Papaplat, tu veux dire ! lança Hortense. Cest le nom quon donne à ce genre de collage aux États-Unis et tu le sais très bien, Zoé !
Zoé ne cilla pas.
Elle na pas trouvé ça toute seule, elle la lu dans les journaux anglais, continua Hortense. Flat Daddy ! Ça vient dAmérique. Ça a commencé quand une femme de militaire basé en Irak a constaté que sa petite fille de quatre ans ne reconnaissait plus son père lors dune permission, puis les familles de la Garde nationale lont imitée et ça a fait école. Maintenant chaque famille de militaire américain basé à létranger reçoit son Flat Daddy par la poste si elle en fait la demande. Zoé na rien inventé ! Elle a juste décidé de nous flinguer la soirée.
Pas du tout ! Javais envie quil soit là, avec nous.
Hortense se dressa comme un ressort jailli de sa boîte.
Tu veux quoi : nous culpabiliser ? Montrer quil ny a que toi qui loublies pas. Que toi qui laimes vraiment ? Cest raté. Parce quil est mort, papa. Ça fait six mois ! Bouffé par un crocodile ! On te la pas dit pour te ménager, mais cest la vérité !
Cest faux, hurla Zoé en plaquant ses mains sur ses oreilles. Il a pas été bouffé par un crocodile puisquil nous a envoyé une carte postale !
Mais cétait une vieille carte moisie oubliée par la poste !
Faux ! Archifaux ! Cétait papa vivant qui donnait des nouvelles ! Tu nes quune sale punaise qui pue et qui voudrait que tout le monde soit mort et quil ny ait plus quelle sur terre ! Oh, la punaise ! oh, la punaise ! se mit-elle à crier à tue-tête en sanglotant.
Hortense se laissa tomber sur sa chaise, eut un geste de la main qui signifiait « cest trop pour moi ! jabandonne ». Joséphine éclata en larmes, jeta sa serviette et sortit de table.
Génial, Zoé ! hurla Hortense. Tas pas une autre surprise en réserve quon se marre encore ? Parce quon est morts de rire !
Gary, Shirley et Philippe attendaient, gênés. Le regard dAlexandre allait dune cousine à lautre, essayant de comprendre. Il était mort, Antoine ? Mangé par un crocodile ? Comme au cinéma ? Le foie gras rosissait dans le plat, les toasts racornissaient, le saumon transpirait. Une odeur de brûlé parvint de la cuisine.
La dinde ! cria Philippe. On a oublié déteindre le four tout à lheure !
Au même instant, Joséphine réapparut, ceinte du grand tablier blanc.
La dinde a brûlé, annonça-t-elle en grimaçant.
Gary poussa un soupir dépité.
Il est onze heures et on na toujours pas dîné. Vous faites chier avec vos psychodrames, les Cortès ! Plus jamais je passerai Noël avec vous !
Mais que se passe-t-il ? Cest la guerre ? sexclama Shirley.
Gagné ! glapit Zoé, semparant de Papaplat et retournant dans sa chambre dun pas militaire.
Gary prit le plat de saumon, en glissa deux tranches dans son assiette, fit de même avec le foie gras.
Désolé, commenta-t-il la bouche pleine, je commence avant quun nouveau numéro senchaîne. Japprécierai mieux, le ventre plein !
Alexandre limita et plongea les mains dans les plats. Philippe détourna la tête. Ce nétait pas le moment de donner une leçon de savoir-vivre à son fils. Joséphine, affalée sur sa chaise, considérait la table dun il morne et caressait les lettres brodées du tablier. CEST MOI LE CHEF ET ON MOBÉIT.
Philippe proposa doublier la dinde calcinée et de passer directement aux fromages et à la bûche.
Commencez sans moi. Je vais voir Zoé, dit Joséphine, en se levant.
Ça y est ! On reprend le jeu des gens qui disparaissent ! dit Shirley. Je goûterais bien au foie gras avant de devenir fantôme !
Mylène Corbier jeta son sac Hermès un vrai, acheté à Paris, pas une imitation comme on en trouvait à tous les coins de rue sur le gros fauteuil en cuir rouge de lentrée et contempla son intérieur avec satisfaction. Elle murmura, que cest beau ! Mais que cest beau ! Et cest chez moi ! Cest moi qui ai payé tout ça avec MES sous !
Six mois quelle était à Shanghai, elle navait pas traîné. Lappartement était là pour en témoigner. Vaste, avec de grandes baies vitrées, damples rideaux en toile écrue, des boiseries sur les murs qui lui rappelaient la maison de son enfance, quand elle était apprentie coiffeuse et vivait chez sa grand-mère à Lons-le-Saunier. Lons-le-Saunier, dont le titre de gloire était davoir été la ville natale de Rouget de Lisle. Lons-le-Saunier, deux minutes darrêt. Lons-le-Saunier, une éternité dennui.
Lappartement sétendait tel un long loft, divisé par de hauts claustras équipés de persiennes. Sur les murs, une patine couleur coquille duf. « Le comble du chic ! » prononça-t-elle à voix haute en faisant claquer sa langue contre son palais. Elle était bien obligée de parler toute seule, elle navait personne avec qui partager sa satisfaction. Cétait déjà suffisamment pénible de vivre seule, alors seule et muette ! Surtout à cette époque de fêtes. Noël, le jour de lan, elle allait les célébrer en tête à tête avec son sapin en plastique, commandé sur Internet. Et une petite crèche au pied du sapin. Sa grand-mère la lui avait donnée avant de partir pour la Chine. « Et noublie pas de faire tes prières au petit Jésus chaque soir ! Il te protégera. »
Pour le moment, il avait rempli son contrat nickel chrome, le petit Jésus. Elle navait rien à lui reprocher. Elle aurait bien aimé un peu de compagnie, un petit câlin de temps en temps, mais ce ne semblait pas être sa priorité. Elle soupira, on ne peut pas tout avoir, je sais. Elle avait choisi de vivre à Shanghai et de réussir, les célébrations haut les curs, ce serait pour plus tard. Quand elle serait riche. Très riche. Pour le moment, elle était OK riche. Elle avait un bel appartement, un chauffeur à plein temps (cinquante euros par mois !), mais hésitait encore à investir dans un animal de compagnie. Cinq mille euros par an dimpôts si on dépassait la taille du chihuahua. Elle voulait un vrai chien, tout en poils et en babines qui dégoulinent, pas un modèle réduit quon glisse dans son sac avec son poudrier. Dans ce pays, dès quon ajoutait un habitant au mètre carré, il fallait payer. Cinq ans de salaire si on désirait un deuxième enfant ! Pour le moment, elle se contentait de parler toute seule ou de regarder la télé. Si la solitude me pèse trop, jinvestirai dans un poisson rouge. Cest autorisé. Cest même un porte-bonheur. Je commence par le poisson rouge, je fais fortune et après
Ou je machète une tortue. Ça porte bonheur aussi, les tortues. Une belle tortue et son conjoint. Ils me regarderont avec leurs yeux globuleux et leur éperon sur le nez. Il paraît que cest très affectueux
oui, mais quand elles ont la trouille, elles émettent des gaz nauséabonds !
Dans la crèche, il y avait le buf et lâne, les moutons, les bergers, des villageois portant des fagots sur lépaule. Jésus et ses parents nétaient pas encore arrivés. Ce soir, à minuit pile, elle déposerait le petit Jésus en pagne dans son lit de paille, elle dirait sa prière, se choisirait une bonne bouteille de champagne et irait se coucher devant la télé.
De lentrée, elle apercevait sa chambre, le grand lit à baldaquin en fer forgé habillé de drap blanc, le parquet en larges lattes blondes, des meubles bien cirés, de grandes lampes en laque de Chine. Elle avait appris le goût, le bon goût de ceux qui naissent avec le sens des matières, des couleurs, des proportions. Elle avait étudié des revues de décoration. Pour le reste, il suffisait de payer les factures. Tout était possible. Et quand je dis « tout », cest bien TOUT. On leur donne le truc le plus tordu et ils le copient au détail près. Hop là boum ! Ils reproduisent même des traces de vers dans le bois des meubles pour imiter la patine du temps.
Elle en avait fait du chemin depuis quelle avait quitté son studio minable de Courbevoie. « Oui, minable, ma fille ! Nayons pas peur des mots ! » clama-t-elle en envoyant valser ses escarpins qui lui cambraient le dos tel un torero face à la bête. Des meubles de récupération, une kitchenette étroite, mal aérée, donnant sur une pièce unique qui servait de salon-salle à manger-chambre-placard. Un dessus-de-lit en piqué blanc, des coussins jetés en vrac, des miettes de pain qui sincrustaient dans les plis et lui grattaient les reins quand elle se couchait. Et le soir, quand elle dépliait la planche à repasser, elle pouvait toucher le nez du présentateur du journal télévisé avec la pointe du fer. Salut Patrick ! lançait-elle en aplatissant son col blanc. Elle en avait fait une plaisanterie : « PPDA, je le connais très bien, je lui lisse la pomme dAdam tous les soirs ! » Elle restait coquette et repassait soigneusement sa tenue du lendemain. Ce nest pas parce quon na rien quil faut se comporter comme une moins-que-rien, confiait-elle au journaliste qui débitait dune voix morne tous les malheurs de la planète.
Sale époque ! Elle guettait les pourboires pour finir le mois et réanimer son misérable salaire. Sautait le repas du soir pour garder la ligne et celle de son porte-monnaie. Ne décrochait pas le téléphone quand apparaissait le numéro du banquier et tournait de lil à la vue dune enveloppe imprimée. Tu parles dune existence ! Elle en était arrivée à envisager sérieusement de faire des passes, une ou deux par semaine, histoire de subsister. Elle avait des copines qui racolaient sur Internet. Elle sy était préparée, au moins cest toi qui décides, qui choisis le client, les gâteries, la durée de lentrevue, le tarif. Tes le patron. Tas ta petite entreprise. Personne pour te harceler. Hop là boum, ni vu ni connu. Le moyen de faire autrement ? Comment je paie le loyer, les impôts, les taxes locales, les assurances, la redevance, le gaz, lélectricité, le téléphone avec mes trois sous et demi ? Elle sentait le regard des mâles sur son décolleté. Ils bavaient. Elle les appelait ses Rantanplan. Elle était sur le point de céder aux chaleurs dun Rantanplan friqué lorsque Antoine Cortès était arrivé.
Un sauveur. Antoine Cortès, le chevalier sans peur ni reproche qui lui parlait dAfrique, de grands fauves, de bivouacs, de coups de fusil dans la nuit, de profits, de réussite en mordant dans la quiche congelée quelle lui réchauffait au micro-ondes avant de létreindre sous le dessus-de-lit en piqué blanc.
Puis ça avait été lAfrique. Le Croco Park à Kilifi. Entre Monbasa et Malindi. Le grand frisson. Les plages de sable blanc. Les cocotiers. Les crocodiles. Les projets mirifiques. La maison avec des domestiques. Rien à faire quà glisser les pieds sous la table ! Les filles dAntoine leur rendaient visite. Elles étaient mignonnes. Surtout Zoé, la petite. Elle lui confectionnait une garde-robe, lhabillait comme une poupée, lui faisait des boucles. Laînée lavait toisée au début, mais elle avait fini par se la mettre dans la poche. Quand elles étaient là, ça allait. Ça allait même très bien. Elle était folle de ces petites. Devait se retenir pour ne pas les manger de baisers. Surtout Hortense, qui naimait pas quon la colle. Elle les emmenait à la plage avec un panier de pique-nique rempli de leurs sandwichs préférés, de jus de fruits frais, de mangues et dananas. Elles jouaient aux cartes, cuisinaient en braillant à tue-tête. Elle se souvenait dun wapiti aux patates douces qui avait fini caramélisé au fond de la marmite, impossible de le décoller, un bloc de béton ! Hortense lavait baptisé What a pity. On remange quand du What a pity ? elle claironnait dans la maison. Ne le dis surtout pas à ton père, il prétend que je suis nulle en cuisine, avait supplié Mylène, ce sera notre secret, notre petit secret, daccord ? Daccord, mais tu me donnes quoi en échange ? avait riposté Hortense. Je tapprends à te faire des yeux de biche avec des faux cils et je te fais une french manucure. Hortense avait tendu les mains.
Mais sinon
Des journées à ne rien faire si ce nest lire des revues et se soigner les ongles. Attendre Antoine, lovée dans le hamac. Antoine qui travaillait, Antoine qui se décourageait, Antoine qui déchantait. Les difficultés à cause de ces sales bêtes qui refusaient de se reproduire et bouffaient les employés. Monsieur Wei qui menaçait Antoine. Antoine qui ne travaillait plus. Antoine qui sétait mis à boire. Elle sennuyait dans son hamac. Je vais avoir des moignons à force de me limer les ongles ! Suis pas habituée à loisiveté, moi ! Envie de travailler, de gagner des sous. Il ricanait, il buvait. Elle avait pris les choses en main. Elle sétait assise derrière son bureau, avait tenu la comptabilité, noté des chiffres sur le grand cahier, étudié les revenus, les amortissements, les bénéfices, avait appris comment marchaient les affaires. Elle imitait lécriture dAntoine, les jambes des « m » étroites et maigres, les « o » étranglés, le brusque piqué du « s » qui sécrase en fin de mot. Elle imitait sa signature. Hop là boum ! Monsieur Wei ny avait vu que du feu. Jusquau jour tragique où
Elle séventa de la main pour chasser lhorrible souvenir. Atroce, atroce, oublier ça, pauvre chou. Elle frissonna, secoua la tête. Sa main tâtonna sur la table basse, attrapa une cigarette. Lalluma. Tira une bouffée. Cétait nouveau. Pas bon pour le teint. Elle avait baptisé sa ligne de maquillage « Belle de Paris » et son fond de teint « Lys de France » avec un beau dessin en relief de lys blanc sur la boîte.
Mon best-seller ! Le produit qui blanchit, lisse, unifie et maquille en même temps. Quand elle était au Croco Park, quelle se grattait la tête pour savoir comment soccuper, elle avait pensé aux produits de beauté. Cétait son rayon, la beauté. Elle était coquette et appréciait la peinture. Surtout Renoir et ses femmes grasses, roses. Elles faisaient impression, ces femmes-là, cest pas un hasard si elles avaient déclenché limpressionnisme, on en parlait encore. Elle sétait confiée à Antoine, il avait haussé les épaules. Elle en avait parlé à monsieur Wei, il lui avait demandé un « projet dexploitation ». Bigre ! sétait-elle dit, ça veut dire quoi ?
Elle avait commencé par faire une enquête en parlant avec les Chinoises qui vivaient au Croco Park. Elle avait lu, sur Internet, que cétait ainsi que procédaient de nombreuses entreprises étrangères avant de lancer un produit en Chine. Passer du temps avec le client pour comprendre ses habitudes de consommation. Des concepteurs de General Motors avaient visité la province de Guangxi et rencontré des acheteurs de camionnettes chez eux, dans leur ferme. Ils sétaient assis sur le trottoir en discutant de ce que ces derniers aimaient ou reprochaient à leur véhicule. Elle avait fait comme General Motors. Avait bavardé avec les Chinoises en mauvais anglais et avait compris que le seul produit de beauté qui les faisait rêver était celui qui blanchissait la peau. White, white, répétaient-elles en lui touchant les joues. Elles étaient prêtes à échanger leur paie contre un pot de blanc. Elle avait eu une idée géniale : elle avait conçu un produit qui faisait fond de teint ET blanchisseur. Avec un peu dammoniaque dedans. Juste un peu. Elle nétait pas sûre que ce soit très bon pour la peau, mais ça marchait. Et monsieur Wei avait accepté dêtre son partenaire.
Ici, tout était si facile. On pouvait produire ce quon voulait, il suffisait de bien expliquer ce quon désirait et hop là boum ! la chaîne de fabrication se mettait en marche. Prix de revient, prix de vente, bénéfice, combien, how much, le calcul était vite fait. Pas besoin de contrat. Ils ne faisaient pas de tests, ne se souciaient pas de savoir si cétait bon ou pas pour la peau. Un essai et, si ça marchait, ils lançaient la production.
Monsieur Wei avait testé le produit sur des ouvrières dans une usine. Le stock avait été dévalisé en quelques minutes. Il avait décidé de vendre en zone rurale et ensuite, par Internet. Il lui avait expliqué, plissant les yeux en fentes de tirelire, que sept cent cinquante millions de Chinois habitaient la campagne, que leur revenu par habitant ne cessait de grimper, que cétait là leur cible. Puis il avait cité lexemple de Wahaha, le premier fabricant de boissons du pays, qui sétait développé en partant des campagnes. Le marketing de Wahaha consistait à badigeonner son logo sur les murs des villages. Mylène avait fermé les yeux, imaginé des murs entiers de maisons en torchis ornés de lys royaux et avait eu une pensée émue pour Louis XVI. Comme si elle le rétablissait sur le trône.
Les multinationales font face à un défi immense en matière de distribution dans la Chine rurale, avait insisté monsieur Wei. Il ne faut pas faire comme les Occidentaux et ne penser quaux villes.
Elle lui faisait confiance. Il soccupait de la production, elle de la création. Trente-cinq pour cent chacun et le reste pour les intermédiaires. Pour quils mettent notre produit en vedette. Faut graisser les pattes. Cest comme ça que ça se passe chez nous, disait-il de sa voix nasillarde. Parfois, elle avait envie de poser une question. Il toussait alors, de manière forte, réprobatrice, comme sil lui interdisait de pénétrer sur son domaine. Faut que je me méfie, se disait-elle, ne pas mettre tous mes ufs dans le même panier. Marcel Grobz lavait aidée. Je vais le relancer, on nest jamais assez prudent. En même temps, il ne faut pas que je me fâche avec Wei, il me fait faire des placements financiers juteux. Il ma fait acheter des actions de lassureur China Life qui ont plus que doublé à lissue du premier jour de cotation ! Jaurais jamais eu lidée toute seule.
Et pourtant des idées, elle en avait à la pelle. Ce matin, en se levant, hop là, boum ! elle avait eu un flash : un téléphone portable qui ferait fond de teint et rouge à lèvres. Dun côté, le clavier du téléphone, dans la coquille, un boîtier de maquillage. Cest pas une idée géniale, ça ? Faudrait que je la dépose. Penser à téléphoner à lavocat de Grobz. Bonjour, cest moi, la fille dEinstein et dEstée Lauder ! Restait plus quà en souffler trois mots au Mandarin Rusé.
Il partait le lendemain pour Kilifi. Elle lui en parlerait à son retour. Il avait trouvé un nouveau régisseur pour diriger le Croco Park. Un Hollandais brutal qui se fichait pas mal que les crocodiles bouffent les employés. Les crocodiles sétaient remis à copuler. Il les avait affamés afin que le naturel reprenne le dessus et quils se jettent les uns sur les autres. Il y avait eu un bain de sang puis les plus forts lavaient emporté et avaient rétabli leur suprématie sur la colonie. Les femelles se laissaient engrosser sans se rebiffer. « Ils sentent le maître et sinclinent », se vantait-il au téléphone à monsieur Wei qui se caressait les couilles, les jambes écartées. Lui aussi veut me montrer qui est le maître, avait pensé Mylène en lui adressant un sourire un peu forcé.
Il fallait quelle lui donne une lettre à poster. Elle se leva, alla sasseoir à son secrétaire en bois flotté sur lequel trônaient les photos dHortense et de Zoé, ouvrit un tiroir, sortit son dossier. Elle faisait un double de chaque courrier pour ne pas se répéter. Elle soupira. Mordilla le capuchon du stylo. Il fallait faire attention aux fautes dorthographe. Cest pour cette raison quelle nécrivait pas de textes trop longs.
Ils viennent à quelle heure ? demanda Josiane qui sortait de la salle de bains en se massant les reins.
Elle dormait mal depuis deux semaines. Elle avait la nuque prise dans le plâtre et le dos lardé de petits couteaux comme ceux quon lance dans les cirques sur des cibles vivantes.
Midi trente ! Philippe sera là aussi. Avec Alexandre. Et une dénommée Shirley et son fils, Gary. Ils viennent tous ! Jai le gosier qui roucoule de bonheur. Je vais pouvoir te présenter, ma petite reine. Cest un grand jour, ce premier janvier !
Tu es sûr que cest une bonne idée ?
Arrête de faire ta raclette ! Cest Joséphine qui a proposé ce déjeuner. Elle nous avait invités chez elle, mais jai pensé que tu te sentirais mieux si on les recevait chez nous. Pense à Junior. Il a besoin dune famille.
Cest pas sa famille !
Mais puisque quon nen a pas, on emprunte celle des autres !
Josiane tournait autour du lit dans son déshabillé en étirant le cou telle une girafe arthritique.
Cest plus à la mode les familles, plus personne nen a
, maugréa-t-elle.
Il ne lécoutait pas, il refaisait le monde, son Nouveau Monde.
Ils mont connu rabroué, rapetissé, humilié par le Cure-Dents. Je vais la jouer Roi-Soleil, galerie des Glaces ! Holà manants, voici mon palais, mes laquais, mon Petit Prince ! Femme, apporte-moi ma perruque poudrée et mes mocassins à boucles !
Il se renversa sur le lit, les bras en croix, ses cuisses de géant roux à peine couvertes par les pans de sa chemise blanche. Marcel Grobz. Une grosse pelote de poils blonds, de bourrelets moelleux, de chair rose tavelée, illuminée par deux yeux myosotis, vifs comme des lames dépée.
Josiane se laissa tomber sur le lit à côté de lui. Il était frais rasé, parfumé. Sur une chaise étaient disposés un costume en alpaga gris, une cravate bleue, des boutons de manchettes assortis.
Tu te fais beau
Je me sens beau, Choupette. Cest différent !
Elle posa la tête contre son épaule et sourit.
Avant, tu ne te sentais pas beau ?
Avant, jétais un vilain crapaud. Tiens ! Je me demande même comment tu as pu me regarder
Cest vrai quil nétait pas un dieu grec, son Marcel. Au début, elle devait le reconnaître, elle avait été plus attirée par sa galette que par son charme, mais, très vite, sa vitalité, sa générosité lavaient émue et elle avait fini par devenir sa maîtresse attitrée avant dêtre consacrée seule femme de sa vie et mère de son petit.
Jai pas regardé le détail, jai acheté lensemble !
Cest ce quon dit des moches ! Le fameux charme des vilains ! Mais je men fiche, aujourdhui, je suis le grand mamamouchi.
Encore plus sexy que le grand mamamouchi
Arrête, Choupette, tu mexcites ! Vise mon slip ! Droit comme un mât de bateau dans la tempête ! Si on se recouche, on est pas levés de sitôt !
Il avait toujours le même appétit au lit. Cet homme était fait pour manger, boire, rire, jouir, gravir des montagnes, planter des baobabs, empocher des tonnerres, étreindre des éclairs. Et dire que cette vipère dHenriette avait voulu en faire un caniche poudré ! Elle avait encore rêvé delle. Quest-ce quelle fout à traîner dans mes nuits, celle-là ?
Tas des nouvelles du Cure-Dents ? demanda-t-elle, prudente.
Veut toujours pas divorcer. Ses conditions sont exorbitantes et je lâcherai pas ! Tu dis ça pour me faire débander ?
Je dis ça parce quelle hante mes nuits !
Ah ! Voilà pourquoi tu manques dentrain, ces derniers temps
Je me sens triste comme un bas qui sèche tout seul. Jai plus envie de rien
Même pas de moi ?
Même pas de toi, mon gros loup !
Le bateau démâta dun seul coup.
Tes sérieuse ?
Je me traîne, jai pas faim, je mange plus
Ça doit être grave !
Jai mal au dos. Comme si je recevais des coups de couteau.
Tas une sciatique. Cest la grossesse, elle ta ruiné les osselets.
Jai quune envie : masseoir et pleurer. Même Junior me laisse de glace.
Cest pour ça quil grimace. Je le trouve maussade en ce moment.
Il doit sennuyer. Avant jassurais. Je lui faisais le grand huit, le rodéo sur la banquise, le french-cancan avec jetés de mousselines
Et là tes en rade avec ton cabas à Vierzon ! Tas vu un toubib ?
Non.
Et madame Suzanne ?
Non plus !
Marcel Grobz se redressa, inquiet. La situation était grave si madame Suzanne nétait pas désirée. Madame Suzanne avait prédit la signature du contrat avec les Chinois, lemménagement dans le grand appartement, la naissance de Junior, la chute dHenriette et même la mort dun proche dans la gueule tranchante dun monstre. Madame Suzanne fermait les yeux et voyait. Lil est menteur, affirmait-elle, on voit mieux les yeux clos, la vraie vision est intérieure. Elle ne se trompait jamais et quand elle ne voyait rien, elle le disait. Pour être sûre de garder son don intact, elle ne demandait jamais dargent.
Pour gagner sa vie, elle était pédicure. Elle épluchait les doigts de pieds, ponçait les peaux mortes, rabotait les oignons, auscultait les organes en pressant des points précis et, pendant que ses doigts couraient, agiles, le long des métatarses et des phalanges, elle sengouffrait dans les âmes et déchiffrait le Destin. Dune simple pression sur la voûte plantaire, elle remontait jusquaux organes vitaux, découvrait la bonté ou la vilenie de celui dont elle tenait le pied. Elle débusquait le fluide blanc du grand cur, le charbon sale du conspirateur, la bile acide du méchant, lhumeur jaunâtre du jaloux, le calcul bleu de lavaricieux, le caillot rouge du libidineux. Penchée sur les trois cunéiformes, elle pénétrait lâme et lisait lavenir. Ses doigts allaient et venaient, elle marmonnait des phrases décousues. Il fallait tendre loreille pour recueillir loracle. Quand le message était important, elle se balançait de droite à gauche et répétait crescendo les injonctions quune voix venue de là-haut lui murmurait à loreille. Cest ainsi que Josiane avait appris quelle aurait un fils, « un beau garçon bien membré, à la tête de feu, aux paroles dargent, au cerveau de platine, lor coulera de sa bouche et ses bras puissants feront vaciller les colonnes du temple. Il ne faudra pas le contrarier car lhomme se lèvera tôt dans les langes de lenfant ».
Il lui arrivait aussi, après avoir rangé ses pinces coupantes, ses limes, ses polissoirs, ses onguents et ses huiles, de se relever et de dire, « je ne crois pas que je reviendrai, votre âme est trop vilaine, ça pue le souffre et le pourri en vous, un macchabée ny retrouverait pas ses petits ». Le client, ramolli de délices sur sa couche, protestait de sa blancheur immaculée. « Ninsistez pas, ajoutait madame Suzanne, repentez-vous, amendez-vous et peut-être alors reviendrai-je vous taquiner la plante. »
Une fois par mois, madame Suzanne débarquait avec sa mallette et sa mine pointue de sourcière des âmes. Il arrivait à Marcel, après avoir commis une indélicatesse financière ou un coup fourré, de dérober sa voûte plantaire à lextralucide car il tenait plus que tout à conserver son estime. Madame Suzanne lui expliquait alors quil fallait parfois, dans le monde impitoyable où il évoluait, employer les mêmes armes que ses rivaux et quà condition de ne pas nuire à plus faible que lui, lescroquerie lui serait pardonnée.
Cest comme si on mavait vidangée, poursuivait Josiane. Je marche à côté de mes pompes. Je suis dédoublée. Tu me vois là, mais je suis pas là.
Marcel Grobz écoutait, incrédule. Jamais Choupette ne lui avait tenu de tels propos.
Tu ne ferais pas une dépression nerveuse ?
Cest possible. Jai jamais connu cette maladie. Ça ne se faisait pas chez nous.
Il était perplexe. Il posa la main sur le front de Josiane et secoua la tête. Elle navait pas de fièvre.
Peut-être un peu danémie ? Tu as fait des analyses ?
Josiane fit une moue négative.
Ben, va falloir commencer par ça
Josiane sourit. Il était inquiet, son bon gros. Sa mine soucieuse lui rappelait quelle était sa neige éternelle. Il lui suffisait de lobserver pour se rassurer.
Dis, Marcel, tu maimes toujours comme la Sainte Vierge que tu mettrais au lit ?
Tu en doutes, Choupette ? Tu en doutes encore ?
Non. Mais jaime te lentendre dire
À force de se frotter le cuir, on oublie de le polir.
Tu veux que je te dise, Choupette, il ny a pas un jour, tu mentends, pas un jour que je ne commence sans remercier là-haut pour le bonheur immense qui ma été donné en te rencontrant.
Ils étaient assis sur le lit, appuyés lun contre lautre. À méditer sur ce mal étrange qui frappait Josiane, cette langueur qui lenveloppait et lui coupait lenvie, lappétit, le désir, toutes ces vertus qui la maintenaient en vie depuis quelle était enfant.
Le déjeuner fut un succès. Junior, placé en tête de table, dans sa chaise de bébé, trônait tel le seigneur du château. Il tenait son biberon à la main et le frappait sur larmature de son siège pour indiquer ses volontés. Il aimait que la table soit bien dressée, que verres, couteaux et fourchettes soient à leur place, et si, par hasard, un convive se trompait dalignement, il frappait son siège de son biberon jusquà ce que le coupable ait rectifié son erreur. On sentait, à ses sourcils froncés, quil essayait de suivre la conversation. Il se concentrait tant quil en était congestionné.
Je crois quil est en train de faire caca, glissa Zoé à Hortense.
Marcel avait placé un cadeau dans chaque assiette. Un billet de deux cents euros pour chaque enfant. Hortense, Gary et Zoé eurent un hoquet en découvrant le grand billet jaune plié en deux dans une enveloppe. Zoé faillit demander : « Cest un vrai ? », Hortense déglutit et se leva pour embrasser Marcel et Josiane. Gary, gêné, regardait sa mère, se demandant sil fallait protester. Shirley lui fit signe de ne rien dire, il risquait de fâcher Marcel.
Philippe reçut une bouteille de château-cheval-blanc, premier grand cru, classé A, Saint-Émilion 1947. Il tournait doucement la bouteille entre ses mains, pendant que Marcel récitait le boniment du caviste chez qui il achetait son vin : « Belle robe rouge, fin, élégant, souple, structuré. Fruit dun terroir sablo-graveleux, les graviers captant le soleil le jour, et réchauffant la vigne, la nuit. » Philippe, amusé, sinclina et lui promit quils le boiraient ensemble pour les dix ans de Junior.
Junior acquiesça dun rot sonore.
Dans lassiette de Joséphine et Shirley, Marcel avait placé un bracelet en or gris, décoré de trente diamants brillantés, et dans celle de Josiane une paire de clips doreilles ornés dune grosse perle de culture grise de Tahiti piquée de diamants. Shirley protesta, elle ne pouvait accepter. En aucun cas. Marcel la prévint quil quitterait la table si elle refusait son cadeau. Il se considérerait offensé. Elle insista, il renchérit, elle sobstina, il tint bon, elle sentêta, il ne voulut pas en démordre.
Jadore jouer les Pères Noël, jai une hotte à cadeaux qui déborde, faut bien que je la vide de temps en temps !
Josiane, pensive, caressait ses boucles doreilles.
Cest trop, mon loup ! Je vais ressembler à un gros caillou !
Joséphine murmura :
Marcel, tu es fou !
Fou de bonheur, Jo. Tu ne sais pas le cadeau que vous me faites en venant déjeuner chez nous. Jamais jaurais pu imaginer que
Tiens, ma petite Jo, jai bien envie de pleurer !
Sa voix tremblait, ses yeux clignaient, il tordait le nez pour enrayer lémotion qui le submergeait. Joséphine eut la gorge nouée à son tour et Josiane renifla en se détournant pour que personne ne la voie.
Cest le moment que choisit Junior pour chasser la mélancolie en donnant un grand coup de biberon sur sa chaise qui signifiait assez de simagrées, je mennuie, moi, action !
Ils se tournèrent vers lui, surpris. Il leur fit un grand sourire en tendant la tête en avant comme pour les encourager à lui faire la conversation.
On dirait quil a envie de parler, dit Gary, étonné.
Tas vu comme il tend le cou ! remarqua Hortense, se faisant la remarque quil était vraiment laid quand il avançait la tête, le cou long et flexible, la bouche fendue, les yeux exorbités.
Il faut lui parler tout le temps ou il sennuie
, soupira Josiane.
Ce doit être épuisant, remarqua Shirley.
En plus, on ne peut pas lui dire nimporte quoi, sinon il se met en colère ! Il faut le faire rire, létonner ou lui apprendre quelque chose.
Vous êtes sûre ? demanda Gary. Il est trop petit pour comprendre.
Cest ce quon se dit à chaque fois, mais à chaque fois on est surpris !
Je comprends que vous soyez fatigués, compatit Joséphine.
Attendez
, dit Gary, je vais lui dire quelque chose quil ne pourra pas comprendre. Cest impossible.
Vas-y, le provoqua Marcel, sûr de la science infuse de son rejeton.
Gary se concentra un long moment, cherchant ce quil pourrait trouver de spirituel pour tester le garnement. Quelle drôle de bouille il a ! ne pouvait-il sempêcher de penser en constatant que Junior ne le lâchait pas des yeux et poussait des petits cris signalant son impatience.
Jai trouvé ! sexclama-t-il, triomphant. Et là, mon petit vieux, tu peux toujours essayer, tu ne comprendras rien de rien !
Junior releva le menton tel un gladiateur outragé et tendit son biberon comme un bouclier pour prendre la mesure de son adversaire.
« Leunuque décapité raconte des histoires sans queue ni tête », énonça Gary, articulant chaque mot comme sil les dictait à un analphabète.
Junior écouta, la tête et les épaules penchées en avant, le cou se balançant, le corps raide, les bras le long du corps. Il resta un instant dans cette position, ses sourcils se froncèrent, dessinant de petits festons, ses joues se marbrèrent de plaques écarlates, il grogna, gronda, puis son corps se détendit, il jeta la tête en arrière, éclata dun rire tonitruant, battit des mains, des pieds pour montrer quil comprenait, et fit le geste de se couper la tête et le bas du ventre du plat de la main.
Il a vraiment compris ce que jai dit ? demanda Gary.
Apparemment oui, dit Marcel Grobz en dépliant sa serviette dun air enchanté. Et il a raison de rire, cest très drôle !
Gary observait, médusé, le bébé roux et rose dans sa grenouillère bleue qui le considérait en rigolant et dont le regard disait encore, encore des histoires, fais-moi rire, les trucs de bébé, ça mennuie, mais ça mennuie.
Cest dingue ! déglutit Gary. This baby is crazy !
Craizzzzy ! répéta Junior en bavant sur sa grenouillère.
Il est génial, le nain ! sécria Hortense.
En entendant le mot « génial », Junior roucoula et, pour lui montrer à quel point elle avait raison, il tendit son biberon vers un spot du plafond et énonça clairement :
Lampe
Devant leurs mines stupéfaites, il se gargarisa dun grand rire de gorge, puis ajouta, une lueur espiègle dans lil :
Light !
Mais cest
Incroyable ! cest ce que je vous disais, dit Marcel, et personne ne me croyait !
Luz
, continua Junior, le doigt toujours tendu vers la lumière du spot.
En espagnol aussi ! Cet enfant me
Deng !
Ah, là, cest nimporte quoi ! dit Shirley, rassurée.
Non, rectifia Marcel, cest « soleil » en chinois !
Au secours ! sécria Hortense, le nain est polyglotte !
Junior caressa Hortense du regard. Il la remerciait de reconnaître ses mérites.
Ce nest pas un nain, cest un géant ! Tas vu la taille de ses mains ! Et ses pieds !
Gary siffla, impressionné.
Chouchou
, hurla Junior en crachant leau de son biberon en direction de Gary.
Ça veut dire quoi ? demanda ce dernier.
Tonton. En chinois. Il ta choisi comme oncle !
Je peux le prendre dans mes bras ? demanda Joséphine en se levant, ça fait longtemps que je nai plus tenu un bébé
et un bébé comme ça, je veux le regarder de plus près !
Tant que ça ne te donne pas didées ! marmonna Zoé.
Tu naimerais pas avoir un petit frère ? demanda Marcel, goguenard.
Et qui serait le père si je peux poser une question indiscrète ? répondit Zoé en foudroyant sa mère du regard.
Zoé
, bredouilla Joséphine, décontenancée par la véhémence de sa fille.
Elle sétait approchée de Josiane qui avait pris Junior dans ses bras et se penchait sur lui, prête à déposer un baiser sur ses boucles rousses. Junior la fixa, son visage se plissa et il émit un rot abondant de purée de carottes qui alla maculer le chemisier de Jo et la blouse en soie de Josiane.
Junior ! gronda Josiane en le tapotant dans le dos. Je suis désolée
Ce nest pas grave, dit Joséphine, essuyant son chemisier. Ça veut juste dire quil a bien digéré.
Choupette, tu en as partout, toi aussi ! dit Marcel, semparant de Junior.
Comme sil vous avait visées toutes les deux ! dit Zoé en riant. Je le comprends, tous ces gens qui veulent lembrasser, le toucher, il doit en avoir ras le bol. On devrait respecter les bébés, leur demander la permission avant de leur sucer la pomme !
Vous ne voulez pas venir vous nettoyer dans la salle de bains ? proposa Josiane à Joséphine.
Surtout que ça commence à puer grave ! dit Hortense en se bouchant le nez. Jaurai jamais denfant, ça pue trop.
Junior lui lança un regard meurtri, qui semblait dire : « Moi qui croyais que tu étais mon amie ! »
Dans la chambre, Josiane proposa à Joséphine de lui prêter un chemisier propre. Joséphine accepta et commença à se déshabiller. Joséphine rit :
Cest pas un rot, cest une éruption. Vous auriez dû lappeler Stromboli, votre petit !
Josiane ouvrit la porte de sa penderie et en sortit deux chemisiers blancs à jabots de dentelle. Elle en tendit un à Joséphine qui la remercia.
Vous voulez prendre une douche ? proposa Josiane, gênée.
Elle venait de comprendre que le jabot blanc nétait pas du goût de Joséphine.
Non merci
il est étonnant votre fils !
Parfois, je me demande sil est normal
Il est trop en avance pour son âge !
Il me rappelle une histoire
Un bébé qui a défendu sa mère lors dun procès au Moyen Âge. La mère était accusée davoir conçu son enfant dans le péché, en livrant son corps à un homme qui nétait pas son mari. Elle allait être brûlée vive lorsquelle parut devant le juge, tenant son bébé dans les bras.
Il avait quel âge ?
Le même âge que Junior
Alors la mère sadressa à lenfant en lélevant en lair et lui dit : « Beau fils, je vais recevoir la mort à cause de vous et pourtant, je ne lai pas méritée, mais qui voudrait croire la vérité ? »
Et alors ?
« Tu ne mourras pas de mon fait, clama lenfant. Moi, je sais qui est mon père et je sais que tu nas pas péché. » À ces mots, les commères qui assistaient au procès furent émerveillées et le juge, craignant davoir mal entendu, demanda à lenfant de sexpliquer. « Ce nest pas de sitôt quelle sera brûlée ! tonna-t-il, car si lon condamnait au feu tous ceux et celles qui se sont abandonnés à dautres que leurs femmes et leurs maris, il ne serait guère de gens ici qui ne dussent y aller ! »
Il parlait si bien ?
Cest ce que raconte le livre
Et il finit en ajoutant : « Et je connais mieux mon père que vous le vôtre ! » ce qui cloua le bec au juge qui acquitta la mère.
Vous avez inventé cette histoire pour me rassurer ?
Mais non ! Cest dans les romans de La Table ronde.
Cest bien dêtre savante. Moi, je suis pas allée loin dans mes études.
Mais vous avez appris la vie. Et cest plus utile que nimporte quel diplôme !
Vous êtes gentille. Ça me manque parfois de ne pas avoir de culture. Mais ça se rattrape pas, ça !
Bien sûr que si ! Aussi sûr que deux et deux font quatre !
Ça, je le sais
Et Josiane, soulagée, donna une bourrade dans les côtes de Joséphine qui, surprise, marqua un temps darrêt puis la lui rendit.
Cest ainsi quelles devinrent amies.
Assises sur le lit, boutonnant leur chemisier à jabot, elles se mirent à parler. Des enfants petits et des enfants grands, des hommes quon croit grands et qui se révèlent petits, et du contraire aussi. De ces bavardages pour ne rien dire où lon apprend lautre, où lon guette la phrase qui favorisera la confidence ou larrêtera net, où lon épie lil derrière la mèche de cheveux, le sourire qui séconomise ou sépanouit. Josiane rectifia le jabot du chemisier de Joséphine qui se laissa faire. Il régnait une atmosphère douce, tendre dans la chambre.
On se sent bien chez vous
Merci, dit Josiane. Vous savez, jappréhendais votre venue. Je navais pas envie de vous rencontrer. Je ne vous imaginais pas comme ça
Vous mimaginiez plutôt comme ma mère ? demanda Joséphine dans un sourire.
Je laime pas beaucoup votre mère.
Joséphine soupira. Elle ne voulait pas dire du mal dHenriette, mais elle comprenait ce que pouvait ressentir Josiane.
Elle me traitait comme une boniche !
Vous laimez Marcel, nest-ce pas ? demanda Joséphine à voix basse.
Oh, oui ! Au début, jai eu du mal. Il était trop doux, jétais habituée aux méchants, aux durs. La gentillesse, je trouvais ça suspect. Et puis
il est si pur dans son cur que, quand il me regarde, je me sens lavée. Il a épongé ma misère. Lamour ma rendue meilleure.
Joséphine songea à Philippe. Quand il me regarde, je me sens géante, belle, intrépide. Je nai plus peur. Dix minutes et demie de pur bonheur, elle narrêtait pas de se passer le film du baiser à la dinde. Elle rougit et ses pensées revinrent vers Marcel.
Longtemps, il a été malheureux avec ma mère. Elle le traitait mal. Je souffrais pour lui. Depuis que je ne la vois plus, je me sens beaucoup mieux.
Ça fait longtemps ?
Trois ans, environ. Quand Antoine est parti
Joséphine se souvint de la scène chez Iris où sa mère lavait écrasée de son mépris. Ma pauvre fille, incapable de garder un homme même le plus minable, incapable de gagner de largent, incapable de réussir, comment vas-tu ten sortir seule, avec deux enfants ? Ce jour-là, elle sétait révoltée. Elle avait craché tout ce quelle avait sur le cur. Elles ne sétaient plus jamais revues.
Moi, ma mère est morte. Si on peut appeler ça une mère
Jamais une caresse, jamais un baiser, des coups et des engueulades ! Quand on la enterrée, jai pleuré. Le chagrin, cest comme lamour, cest pas des choses quon contrôle. Devant le trou au cimetière, je me disais que cétait ma mère, quun homme lavait aimée, lui avait fait des enfants, quelle avait ri, chanté, pleuré, espéré
Elle devenait humaine tout à coup.
Je sais, je me dis parfois la même chose. Quon devrait se réconcilier avant quil soit trop tard.
Faut faire gaffe avec elle ! Ne soyez pas trop bonne, et bonne ça ne sécrit pas avec un « c » !
Moi, je suis les deux : bonne et conne !
Oh non ! protesta Josiane. Pas conne
Je lai lu, votre livre, et cest pas écrit par une conne !
Joséphine sourit :
Merci. Pourquoi nest-on jamais sûre de soi ? Cest une maladie de femme, nest-ce pas ?
Je connais peu dhommes qui doutent ou alors ils cachent bien leur jeu !
Je peux vous poser une question indiscrète ? demanda Joséphine en regardant Josiane dans les yeux.
Josiane hocha la tête.
Vous allez vous marier avec Marcel ?
Josiane eut lair surpris, puis secoua la tête vigoureusement.
Pourquoi se mettre la bague au doigt ? On nest pas des pigeons !
Joséphine éclata de rire.
À mon tour de poser une question indiscrète ! déclara Josiane en tapotant le dessus-de-lit. Si ça vous ébouriffe, vous répondez pas.
Allez-y, dit Joséphine.
Josiane prit une profonde inspiration et se lança :
Vous laimez, Philippe ? Et il vous aime aussi, ça crève les yeux.
Joséphine sursauta.
Ça se voit ?
Dabord, vous êtes devenue très jolie
Et ça, ça cache toujours un homme ! Femme en beauté, homme embusqué !
Joséphine rougit.
Ensuite
Vous faites tellement attention à ne pas vous regarder, à ne pas vous adresser lun à lautre que ça en devient criant ! Essayez dêtre naturelle, ça se verra moins. Je dis ça pour vos filles, parce que moi, il me plaît, il sent bon la confiance. Et puis, il est beau ! Cest de la confiture, cet homme-là !
Cest le mari de ma sur, balbutia Joséphine.
Je nen finis pas de répéter ces mots quand je parle de lui. Je pourrais trouver autre chose ! Je vais finir par le réduire à cette seule définition, « le mari de ma sur ».
Vous ny pouvez rien ! Lamour, ça ne klaxonne pas avant dentrer ! ça se pointe, ça simpose, ça force les barrages et puis, telle que je vous connais, vous vous êtes pas jetée à son cou !
Ça non !
Vous avez même pédalé en arrière de toutes vos forces !
Et je pédale encore !
Faites gaffe quand même. Parce quand ça séparpille, ça ne se récupère pas au ramasse-miettes !
Cest moi qui vais être éparpillée, si ça continue.
Allez ! Cest plutôt une embellie, ce genre de choses, ne le transformez pas en mélasse ! Je demanderai pour vous à madame Suzanne. Laissez-moi une mèche de cheveux et, rien quen la palpant, elle vous dira si ça marchera, vous deux.
Et Josiane dexpliquer le don et les vertus de madame Suzanne. Et Joséphine de froncer le nez, non, non, jaime pas trop ça, les voyantes.
Oh ! Elle serait vexée de sentendre traiter de voyante ! Cest une liseuse dâmes.
Et puis, je nai pas envie de savoir. Je préfère la beauté du vague
Vous habitez pas la terre, vous ! Allez ! je vous comprends. Faites juste gaffe à vos filles ! Surtout à la petite, elle me semble prête à mordre !
Cest ce quon appelle lâge ingrat. Elle est en plein dedans. Il faut juste que je prenne ce mal-là en patience ! Jai déjà connu ça avec Hortense. Un soir, elles sendorment en petits anges joufflus et se réveillent, le lendemain, en démons crochus !
Si vous le dites !
Josiane semblait penser à autre chose.
Cest dommage que vous vouliez pas voir madame Suzanne. Elle avait prédit la mort de votre mari. « Un animal à gueule tranchante
» Il est bien mort croqué par un crocodile ?
Je croyais mais lautre jour, dans le métro
Et Joséphine raconta. Lhomme au col roulé rouge, lil fermé, la cicatrice, la carte postale du Kenya. Elle se livrait sans réticence. Elle sentait une écoute bienveillante de la part de Josiane qui la contemplait de son regard chaud et attentif en lissant son jabot blanc.
Vous croyez que jai des visions ?
Non
mais madame Suzanne la vu dans la gueule dun crocodile et elle se trompe rarement. Cest pas commun comme mort, tout de même !
Non ! Cest même la seule chose originale qui lui soit arrivée.
Joséphine eut un drôle de rire, un rire nerveux, puis sarrêta, gênée.
Peut-être quelle la vu, en effet, dans la gueule dun crocodile mais quil nen est pas mort ? suggéra Josiane.
Vous croyez quil aurait pu sen sortir ?
Ça expliquerait lil fermé et la cicatrice
Josiane réfléchit un moment puis, comme si elle venait de comprendre quelque chose, sexclama :
Cest pour ça que vous vouliez les coordonnées de cette femme, Mylène
Pour savoir si elle aussi avait des nouvelles !
Elle a été la maîtresse de mon mari. Sil nous a écrit, il lui a sûrement écrit aussi. Ou téléphoné
Je sais quelle a appelé Marcel récemment. Elle parle souvent de vos filles. Elle demande de leurs nouvelles. Elle lui a réclamé votre adresse pour vous envoyer une carte de vux.
Elle a le sens des traditions. Jai remarqué quon fait plus attention à ces choses-là quand on vit à létranger. En France, on a tendance à oublier. Marcel a donc son adresse
Il la notée sur un papier quil ma montré ce matin. Il voulait pas oublier de vous la donner.
Elle se leva, chercha sur une table de chevet, aperçut une feuille de papier qui traînait, la lut et la lui tendit.
Cest ça, je crois
En tout cas, ce sont les derniers renseignements quil a eus delle. Elle le contacte parfois, quand elle a des problèmes
Et vous naimez pas ça ?
Josiane sourit en haussant les épaules.
Elle est maligne, cette fille. Donc je me méfie
Vous savez, le pognon, ça cintre les mirettes ! Mon gros nounours devient un bel Apollon, paré de tous ses beaux billets qui lui gomment les bourrelets !
Sur le chemin du retour, alors que Philippe les raccompagnait en voiture, Joséphine se dit quelle aimait beaucoup Josiane. Les rares fois où elle sétait rendue dans lentrepôt de Marcel, avenue Niel, elle navait eu delle quune image tronquée : celle dune secrétaire derrière son bureau qui mâchait son chewing-gum. Les mots de sa mère avaient fait le reste, « cette saleté de secrétaire », disait Henriette en vomissant chaque syllabe. Sur limage de la femme-tronc sétait superposée une autre image, celle dune femme facile, commune, vénale, maquillée comme un masque de carnaval. Cest tout le contraire, soupira-t-elle. Elle est bonne, douce, attentive. Moelleuse.
Shirley et Gary étaient partis se promener dans le Marais. Elle rentrait chez elle avec Philippe, les filles et Alexandre. Philippe conduisait la grosse berline en silence. Un concerto de Bach passait à la radio. Alexandre et Zoé babillaient à larrière. Hortense caressait du bout des doigts lenveloppe qui renfermait les deux cents euros. La pluie mêlée de neige molle dessinait sur le pare-brise des ronds hésitants que les essuie-glaces effaçaient dans un ballet régulier.
Au-dehors, sur des arbres grelottants habillés de lampions lumineux, elle apercevait les décorations de Noël des Champs-Élysées et de lavenue Montaigne. Noël ! La nouvelle année ! Le premier janvier ! Que de rituels pour donner une raison aux arbres grelottants de se parer de guirlandes ! On serait une famille qui rentre à la maison, cest dimanche après-midi, les enfants vont samuser pendant quon préparera le dîner. On sort de table, on na pas faim, mais on va se forcer à manger. Joséphine ferma les yeux et sourit. Je rêve toujours « conjugal », je ne rêve jamais « canaille ». Je suis une femme ennuyeuse. Je nai aucune fantaisie. Bientôt, Philippe repartira à Londres. Demain ou après-demain, il ira voir Iris à la clinique. Que lui disait-il lors de ces visites ? Était-il tendre ? La prenait-il dans ses bras ? Et elle ? Comment se conduisait-elle ? Alexandre était-il toujours présent ?
La main chaude et douce de Philippe vint envelopper la sienne, la caressa. Elle lui rendit sa pression, mais eut peur que les enfants les surprennent et se dégagea.
Dans le hall de limmeuble, ils se heurtèrent à Hervé Lefloc-Pignel qui courait derrière son fils Gaétan en hurlant « reviens, reviens im-mé-dia-te-ment, jai dit immédiatement ». Il les croisa sans sarrêter, ouvrit la porte et se précipita sur lavenue.
Ils traversèrent le hall, se dirigèrent vers lascenseur.
Tas vu ? Il était tout décoiffé ! chuchota Zoé. Lui dhabitude si clean !
Il avait lair fou furieux, je voudrais pas être à la place de son fils ! souffla Alexandre.
Taisez-vous, ils reviennent ! murmura Hortense.
Hervé Lefloc-Pignel traversait le large hall de limmeuble en tenant son fils par le col de son blouson. Il sarrêta face à la grande glace et hurla :
Tu tes regardé, petit con ? Je tavais interdit dy toucher !
Mais je voulais juste lui faire prendre lair ! Elle sennuie, elle aussi ! On sennuie tous à la maison ! On na le droit de rien faire ! Jen ai marre des couleurs obligées, je veux de lécossais ! De lécossais !
Il avait prononcé ces derniers mots en criant. Son père le secoua violemment pour le faire taire. Lenfant eut peur et, levant les bras pour se protéger, laissa choir un objet rond et marron qui rebondit sur le sol. Hervé Lefloc-Pignel poussa un hurlement.
Regarde ce que tu as fait ! Ramasse, ramasse !
Gaétan se baissa, prit la chose entre ses doigts et, se tenant à distance de peur de prendre un coup, la tendit à son père. Hervé Lefloc-Pignel sen empara, la posa délicatement dans la paume de sa main et la caressa.
Elle ne bouge plus ! Tu las tuée ! Tu las tuée !
Il se pencha sur la chose en lui parlant doucement.
Grâce à un jeu de miroirs, ils assistaient à la scène sans se montrer et nen perdaient pas une miette. Philippe leur fit signe de ne pas faire de bruit. Ils sengouffrèrent dans lascenseur.
En tout cas, cest bien le Lefloc-Pignel que je connais
Il na pas changé. Dans quel état peuvent se mettre les gens parfois ! dit Philippe en refermant la porte de lappartement.
Ils sont à bout, en ce moment, soupira Joséphine. La violence est partout. Je la sens chaque jour dans la rue, dans le métro, cest comme si les gens ne se supportaient plus. Comme si la vie leur roulait dessus et quils étaient prêts à écraser leur prochain pour être épargnés. Ils sagressent pour un rien, sont prêts à se sauter à la gorge. Ça fait peur. Avant, je navais pas peur comme ça
Je nose penser à ce que ce pauvre gamin doit subir ! dit Philippe.
Ils étaient dans la cuisine, les filles et Alexandre, dans le salon, allumaient la télévision.
La haine quil y avait dans sa voix
Jai cru quil allait le massacrer.
Nen rajoute pas tout de même !
Si, je tassure. Je sens la haine, le ressentiment dans lair. Ça infiltre tout.
Allez ! On va déboucher une bonne bouteille, faire un gros plat de pâtes et tout oublier ! proposa Philippe en lenlaçant.
Je ne sais pas si ça va suffire, soupira Joséphine, se raidissant.
Le malaise sépaississait, lenvahissait, la recouvrait dun lourd manteau noir. Elle perdait léquilibre. Elle nétait plus sûre de rien. Navait plus envie de sabandonner contre lui.
Nexagère pas ! Il a juste pété les plombs. Je ne temmènerai jamais à un match de foot. Tu serais terrorisée !
Je pleure quand je vois une pub pour lami Ricoré à la télé ! Je voudrais faire partie de la famille Ricoré
Elle se retourna vers lui, eut un sourire tremblant quelle lui offrit dans un effort pour partager la détresse qui la paralysait.
Je suis là, je te défendrai
avec moi, tu ne crains rien, dit-il en la prenant dans ses bras.
Joséphine sourit distraitement. Son attention était ailleurs. Il y avait eu quelque chose de familier dans la scène à laquelle elle venait dassister. Une violence, un éclat de voix, un geste qui traînait comme une longue écharpe. Elle fouillait dans sa mémoire pour se rappeler. Elle ne trouvait pas, mais se sentait menacée. Un autre mystère de son enfance qui allait se révéler ? Lemmener dans un autre drame ? Combien de drames occulte-t-on, enfant, afin de ne plus souffrir ? Elle avait bien oublié pendant trente ans que sa mère avait failli la noyer. Ce soir, dans le hall de limmeuble, devant la glace et les plantes vertes, un autre danger sétait faufilé. Une ombre menaçante, fuyante, qui ne tenait quà une note et lavait glacée. Une seule note. Elle frissonna. Personne ne peut comprendre la violence muette qui me menace. Comment expliquer cette peur fantôme qui na pas de nom, mais glisse et menveloppe ? Je suis seule. Personne ne peut maider. Personne ne peut comprendre. On est toujours seul. Il faut que jarrête de me raconter des histoires à leau de rose pour me rassurer, que je cesse de me réfugier dans des bras dhommes charmants. Ce nest pas une solution.
Joséphine, que se passe-t-il ? demanda Philippe, une lueur inquiète dans les yeux.
Je ne sais pas
Tu peux tout me dire, tu le sais.
Elle secoua la tête. Elle recevait, tel un coup de poignard, la double certitude quelle était seule et en danger. Elle ne savait pas doù venait cette assurance. Elle le regarda et lui en voulut. Comment peut-il être si sûr de lui ? Si sûr de moi ? Si sûr de suffire à mon bonheur ? Comme si la vie était aussi simple ! Elle ressentit son besoin de protection comme une intrusion, sa déclaration de protection comme une intolérable arrogance.
Tu te trompes, Philippe. Tu nes pas une solution. Tu es un problème pour moi.
Il la regarda, stupéfait.
Quest-ce qui te prend ?
Elle parlait en fixant le vide, les yeux grands ouverts comme si elle lisait un grand livre, le grand livre des vérités.
Tu es marié. Avec ma sur. Bientôt, tu vas repartir à Londres ; auparavant, tu iras voir Iris, cest ta femme, cest normal, mais cest aussi ma sur, et ça, cest pas normal.
Joséphine ! Arrête !
Elle lui fit signe de se taire et continua :
Rien ne sera jamais possible entre nous. On sest raconté des histoires. On a vécu un conte, un conte de Noël, mais
Je viens de redescendre sur terre. Ne me demande pas comment, je ne sais pas.
Mais
ces derniers jours, tu avais lair
Ces derniers jours, jai rêvé
Je viens de le comprendre
maintenant.
Cétait ça alors, ce malheur quelle avait senti sabattre sur elle dun coup de ciseaux noirs ? Il fallait quelle renonce à lui et chaque mot qui la coupait de lui était un coup de couteau en plein cur. Elle recula dun pas, puis dun autre et déclara :
Ose me dire le contraire ! Même toi, tu ne peux pas changer ça. Iris sera toujours entre nous.
Il la dévisageait comme sil ne lavait jamais vue, quil navait jamais vu cette Joséphine-là, dure, déterminée.
Je ne sais pas quoi dire. Peut-être as-tu raison
Peut-être as-tu tort
Jai bien peur davoir raison.
Elle sétait écartée et le contemplait, les bras croisés sur la poitrine.
Je préfère souffrir tout de suite. Dun seul coup
plutôt que de dépérir à petit feu.
Si cest ce que tu veux
Elle hocha la tête en silence, resserra les bras autour de sa poitrine pour quils ne se tendent pas vers lui. Recula encore, encore. En même temps, elle suppliait, il va protester, me faire taire, me bâillonner, me traiter de folle, ma folle chérie, ma folle que jaime, ma folle qui senvole, ma folle pourquoi tu dis ça, ma folle souviens-toi. Il la fixait, immobile, le regard noir et, dans ce regard, passaient leurs derniers jours ensemble, les doigts qui seffleurent sous une table, les mains qui se nouent dans la pénombre dun couloir, les caresses volées en prenant un manteau, en tenant une porte, en ramassant des clés, des baisers murmurés du bout des lèvres et le long, long baiser contre la barre du four, le goût du pruneau noir, de la farce, de larmagnac
Les images passaient tel un film muet dans son regard en noir et blanc et elle pouvait lire leur histoire dans ses yeux. Puis il cilla, le film sarrêta, il passa les mains dans ses cheveux comme pour sinterdire de les poser sur elle, et, sans rien dire, il sortit. Il sarrêta un instant sur le seuil, prêt à ajouter quelque chose, mais se ravisa et referma la porte derrière lui.
Elle lentendit appeler son fils :
Alex, changement de programme, on rentre à la maison.
Mais on na pas fini Les Simpson, ppa ! Plus que dix minutes !
Non ! Tout de suite ! Prends ton manteau
Dix minutes, ppa !
Alexandre
Tes pas marrant !
Alexandre !
Sa voix était montée dun ton. Impérieuse, rude. Joséphine frissonna. Elle ne connaissait pas cette voix-là. Elle ne connaissait pas cet homme qui donnait des ordres et entendait se faire obéir. Elle écouta le silence qui suivit, tendit loreille, espéra que la porte allait souvrir, quil allait revenir, dire, Joséphine
La porte de la cuisine sentrebâilla. Joséphine se projeta en avant.
Alexandre passa la tête.
Rvoir, Jo ! lâcha-t-il sans la regarder.
Au revoir, mon chéri.
Elle entendit claquer la porte dentrée. La voix de Zoé crier : « mais pourquoi ils partent ? On na pas fini Les Simpson ».
Joséphine mordit son poing pour ne pas hurler son chagrin.
Le lendemain matin, au courrier, il y avait une carte dAntoine. Postée de Monbasa. Écrite au feutre noir à pointe épaisse.
Joyeux Noël, mes petites chéries. Je pense à vous fort comme je vous aime. Je vais mieux, mais il est encore trop tôt pour que je voyage et vienne vous retrouver. Je vous souhaite une nouvelle année pleine de surprises, damour, de réussites. Embrassez votre maman pour moi. À très vite.
Votre petit papa damour.
Joséphine scruta lécriture : cétait bien celle dAntoine. Il dessinait toujours ces barres de « J » en milieu de lettre au lieu de les poser au faîte, comme si cétait trop fatigant de hisser la barre jusquau sommet et recroquevillait ses « s » tels des moignons de Chinoises aux pieds bandés.
Puis elle jeta un coup dil au cachet de la poste : 26 décembre. Cette fois-ci, on ne pouvait prétendre que cétait une vieille lettre écrite avant quil périsse. Elle relut la carte plusieurs fois. Seule face à lécriture dAntoine. Shirley et Gary étaient rentrés tard, la veille, les filles dormaient encore. Elle posa la carte sur la table de lentrée, bien en évidence, et alla se faire une tasse de thé. Cest en attendant que leau boue, accoudée près de la bouilloire électrique vert amande à guetter les premiers frémissements, quil lui vint une question : pourquoi Antoine ne donnait-il pas dadresse ni de téléphone où le joindre ?
Cétait son deuxième courrier sans quil indique le moindre point de chute. Nimporte quoi : une adresse e-mail, une boîte postale, un numéro de téléphone, un hôtel. Avait-il peur quon le retrouve et quon lui demande des comptes ? Était-il si défiguré quil craignait de provoquer le dégoût ? Vivait-il dans le métro à Paris ? Sil vivait à Paris, adressait-il ses lettres à ses copains du Crocodile Café de Monbasa afin quils les postent et que les filles croient quil était encore là-bas ? Ou tout cela nétait-il quune supercherie et il était mort, bien mort ? Mais alors
qui avait intérêt à faire croire quil était vivant ? Et pour quelle raison ?
Pour lui faire peur ? Lui extorquer de largent ? Elle était riche maintenant. Cest ce que soulignaient les journaux qui, lorsquils évoquaient le succès du livre, ne se privaient jamais de parler des millions que lauteur avait gagnés.
Avait-il appris quelle était le véritable auteur dUne si humble reine ? Sil nétait pas mort, il lisait les journaux. Ou il les avait lus au moment du scandale provoqué par Hortense à la télévision. Et, dans ce cas-là, y avait-il un lien entre lagression dont elle avait été victime et la réapparition dAntoine ? Parce que, sil lui arrivait quelque chose, ce seraient les filles qui hériteraient. Les filles et Antoine.
Je délire, se dit-elle en regardant le niveau deau de la bouilloire bondir sous les bulles. Antoine était incapable de tirer sur un lapin de garenne ! Oui, mais le doux, le sensible rêve toujours de rudesse, de virilité comme un moyen déchapper à la réalité, à la pression quil subit, à linéluctable constatation de son impuissance. La société actuelle pousse les gens à la violence comme seule affirmation de soi. Sil a eu vent de mon succès, comment ne pas penser quil nait pas vécu cela comme un affront personnel ? Moi, Joséphine, lattardée du Moyen Âge, quil a toujours maintenue en tutelle, je réussis et je deviens une provocation vivante quil oppose à ses échecs répétés. Cela développe en lui un sentiment dinfériorité et de frustration quil ne peut supprimer quen me supprimant. Équation vite faite dans lesprit dun homme aux abois.
Antoine croyait au succès, au succès facile. Il ne croyait ni en Dieu ni en lHomme, il croyait en lui. Tonio Cortès, le flamboyant. Un fusil à la hanche, un godillot sur le fauve sacrifié, un éclair de flash qui limmortalise. Combien de fois lui ai-je dit de se construire patiemment ? De ne pas brûler les étapes. Le succès se bâtit de lintérieur. Il narrive pas par magie. Ce sont mes années détudes et de recherches qui ont rendu mon roman vivant, vibrant de mille détails qui ont résonné dans lesprit des lecteurs. Lâme y a sa part. Lâme de la chercheuse humble, érudite, patiente. La société, aujourdhui, ne croit plus à lâme. Elle ne croit plus en Dieu. Elle ne croit plus en lHomme. Elle a aboli les majuscules, met des minuscules sur tout, engendre le désespoir et lamertume chez les faibles, lenvie de déserter chez les autres. Impuissants et inquiets, les sages sécartent, laissant le champ libre aux fous avides.
Oui mais
pourquoi aurait-il supprimé madame Berthier ? Parce quelle portait le même chapeau et quil a cru que cétait moi dans lobscurité ? Cela nest possible que sil est en France depuis quelque temps déjà. Quil mépie, quil me suit, quil connaît mes habitudes.
Elle écouta le chant des bulles dans la bouilloire, le lent crescendo de leau qui gronde jusquau déclic, versa leau bouillante sur les feuilles de thé noir. Trois minutes et demie dinfusion, insistait Shirley. Plus de trois minutes et demie, cest âcre, moins, cest fade. Le détail a son importance, tous les détails ont toujours leur importance, rappelle-toi, Jo.
Il y a un détail qui cloche, un tout petit détail qui ne va pas. Un détail que jai vu sans le voir. Elle récapitula. Antoine. Mon mari. Mort à quarante-trois ans, cheveux châtains, taille moyenne, Français moyen, pointure trente-neuf, victime de suées abondantes en société, fan de Julien Lepers et de « Questions pour un champion », de manucures blondes, de bivouacs africains et de fauves en descentes de lit. Mon mari qui vendait des carabines à condition de ne pas y introduire de cartouches. Chez Gunman, on le gardait pour sa douceur, ses bonnes manières, sa conversation. Je déraisonne. Depuis hier soir, je pense de travers.
Elle resta un moment à ruminer, entourant la théière brûlante de ses mains, pensant à Antoine, puis à lhomme au col roulé rouge, à lil fermé, à la cicatrice
Antoine nest pas un assassin. Antoine est faible, cest sûr, mais il ne me veut pas de mal. Je ne suis pas dans un roman policier, je suis dans ma vie. Il faut que je me calme. Il est à Paris, peut-être, il me suit, cest possible, il veut mapprocher, mais nose pas. Il ne veut pas sonner à la porte et dire « voilà, cest moi ». Il veut que ce soit moi qui aille à lui, laccoste, lui propose de lhéberger, de le nourrir, de laider. Comme je lai toujours fait.
Sur un quai de métro
Deux rames qui se croisent.
Pourquoi sur ce trajet, la ligne n°6, quelle prenait tout le temps ? Elle aimait cette ligne qui traversait Paris en survolant les toits. Qui rebondissait sur les chiens-assis, volait des bouts de vie. Un baiser par-ci, un menton de barbe banche par-là, une femme qui brosse ses cheveux, un enfant qui trempe sa tartine dans le café au lait. Ligne qui joue à saute-mouton, un coup au-dessus des immeubles, un coup en dessous, un coup je te vois, un coup je ne te vois pas, grand serpent de terre, monstre du Loch Ness parisien. Elle aimait sengouffrer dans les stations Trocadéro, Passy ou, quand il faisait beau, marcher jusquà Bir-Hakeim en passant par le pont. Par le petit square où les amoureux sembrassent, où la Seine reflète leurs baisers dans le miroir de ses eaux fauves.
Elle courut chercher la carte quelle avait posée dans lentrée et lut ladresse. Cétait bien leur adresse. Leur adresse actuelle. Écrite de sa main à lui. Pas raturée par une gracieuse dame de la poste.
Il savait où elles habitaient.
Lhomme au pull col roulé rouge dans le métro nétait pas sur la ligne n°6 par hasard. Il lavait choisie parce quil était sûr de la rencontrer, un jour.
Il avait tout son temps.
Elle trempa les lèvres dans sa tasse et fit la grimace. Âcre, si âcre ! Elle avait laissé le thé infuser trop longtemps.
Le téléphone de la cuisine sonna. Elle hésita à décrocher. Et si cétait Antoine ? Sil avait leur adresse, il devait aussi connaître le numéro de téléphone. Mais non ! Je suis sur liste rouge ! Elle décrocha, rassurée.
Vous vous souvenez de moi, Joséphine, ou vous mavez oublié ?
Luca ! Elle prit un air enjoué.
Bonjour Luca ! Vous allez bien ?
Comme vous êtes polie !
Vous avez passé de bonnes fêtes ?
Je déteste cette période où les gens se croient obligés de sembrasser, de cuire des dindes infectes
Le goût de la dinde lui revint en bouche, elle ferma les yeux. Dix minutes et demie de terre qui souvre en deux, de bonheur fugace.
Jai passé Noël avec une mandarine et une boîte de sardines.
Tout seul ?
Oui. Cest une habitude chez moi. Je déteste Noël.
Parfois, on change ses habitudes
Quand on est heureux.
Quel mot vulgaire !
Si vous le dites
Et vous, Joséphine, Noël fut gai à ce quon dirait
Il parlait dune voix sinistre.
Pourquoi dites-vous cela si vous nen pensez pas un mot ?
Mais je le pense, Joséphine, je vous connais. Un rien vous enchante. Et vous aimez les traditions.
Elle entendit la condescendance dans sa dernière phrase, mais lignora. Elle ne voulait pas faire la guerre, elle voulait comprendre ce qui était en train de se passer en elle. Quelque chose se défaisait à son insu. Se détachait. Un vieux lambeau de cur desséché. Elle parla du feu dans la cheminée, des yeux brillants des enfants, des cadeaux, de la dinde brûlée, elle alla même jusquà évoquer la farce au fromage blanc et aux pruneaux comme un savoureux danger quelle osait affronter et ne ressentit quune délicieuse duplicité, une nouvelle liberté qui gonflait en elle. Elle comprit alors quelle néprouvait plus rien pour lui. Plus elle parlait, plus il seffaçait. Le beau Luca qui la faisait trembler en semparant de sa main, en la glissant dans la poche de son duffle-coat disparaissait comme une silhouette dans la brume. On tombe amoureuse et, un jour, on se relève et on nest plus amoureuse. Quand avait commencé ce désamour ? Elle se souvenait très bien : leur promenade autour du lac, la conversation des filles qui couraient, le labrador qui sébrouait, Luca qui ne lécoutait pas. Leur amour sétait effrité, ce jour-là. Le baiser de Philippe contre la barre du four avait fait le reste. Sans quelle sen aperçoive, elle avait glissé dun homme à lautre. Avait déshabillé Luca de ses beaux atours pour en habiller Philippe. Lamour sétait évaporé. Hortense avait raison : on se détourne un instant, on saisit un détail et le zazazou disparaît. Ce nest quune illusion, alors ?
Vous voulez quon aille au cinéma ? Vous êtes libre, ce soir ?
Euh
cest-à-dire quHortense est là et jaimerais en profiter tant que
Il y eut un silence. Elle lavait offensé.
Bon. Vous me rappellerez quand vous serez libre
que vous navez rien de mieux à faire.
Luca, sil vous plaît, je suis désolée, mais elle ne vient pas souvent et
Jai compris : le tendre cur dune mère !
Son ton moqueur énerva Joséphine.
Votre frère va mieux ?
État stationnaire
Ah
Ne vous sentez pas obligée de prendre de ses nouvelles. Vous êtes trop polie, Joséphine. Trop polie pour être sincère
Elle sentit la colère monter en elle. Il devenait un intrus à qui elle navait plus envie de parler. Elle observait ce sentiment nouveau avec étonnement et une certaine assurance. Il lui suffirait dappuyer sur cette colère pour quelle fasse levier et le jette par-dessus bord. Un homme à la mer de son indifférence. Elle hésita.
Joséphine ? Vous êtes toujours là ?
Le ton était railleur, léger. Elle prit son courage à deux mains et appuya sur le levier.
Vous avez raison, Luca, je me moque complètement de votre frère qui passe son temps à me traiter de gourdasse sans que vous y voyiez aucun mal !
Il souffre, il narrive pas à sadapter à la vie
Ça ne vous interdit pas de me défendre ! Ça me fait de la peine que vous ne me défendiez jamais. Et que vous me le rapportiez en plus. Comme si vous étiez ravi de mhumilier. Je naime pas votre attitude, Luca, autant que je sois claire.
Les mots se précipitaient comme si elle les avait retenus trop longtemps. Elle sentait son cur cogner et lémotion brûler ses oreilles.
Ah ! Ah ! La bonne sur se rebiffe !
Il se mettait à parler comme son frère !
Au revoir, Luca
, dit-elle à bout de mots.
Je vous ai blessée ?
Luca, je crois que ce nest pas la peine quon se rappelle.
Elle sentit quelle prenait de la hauteur. Puis répéta avec une sorte dindifférence étudiée, une lenteur calculée qui lenivrèrent :
Au revoir.
Raccrocha. Regarda le téléphone comme si cétait larme dun crime, étonnée par sa témérité, saisie dun vague respect envers cette nouvelle Joséphine qui raccrochait au nez dun homme. Cest moi ? Cest moi qui ai fait ça ? Elle éclata de rire. Jai rompu ! Pour la première fois de ma vie, jai rompu avec un homme ! Jai osé. Moi, lempotée, celle qui a le nez bêtement au milieu de la figure, celle quon désigne comme noyée doffice, quon largue pour une manucure, quon crible de dettes, quon accable, quon manipule, je lai fait.
Elle releva la tête. Cétait trop tôt pour parler aux étoiles, mais ce soir, elle leur raconterait. Elle raconterait comment elle avait tenu sa promesse : plus personne ne la traiterait comme une quantité négligeable, plus personne ne lécraserait de son mépris, plus personne ne loffenserait sans quelle se défende. Elle avait tenu parole.
Elle courut réveiller Shirley pour lui annoncer la bonne nouvelle.
Henriette Grobz sortit du taxi en défroissant sa robe de soie grège et, se penchant vers la portière, demanda au chauffeur de lattendre. Lhomme marmonna quil navait pas que ça à faire. Henriette lui promit dun ton sec un bon pourboire ; il acquiesça tout en réglant la fréquence de sa station de radio. « Je lui propose de largent pour rester assis derrière son volant sans bouger, et il râle ! » gronda Henriette en écrasant sous ses talons carrés les graviers de lallée. « Peste soit de ces paresseux ! »
Elle venait chercher sa fille. « Ça suffit comme ça, tu tes assez reposée, tu ne vas pas moisir dans une chambre de clinique, cest de la complaisance, rien de plus ; fais ta valise, prépare-toi à partir », lavait-elle prévenue au téléphone.
Les médecins avaient donné leur accord, Philippe avait payé la note, Carmen lattendait à la maison.
Quest-ce que je vais faire maintenant ? demanda Iris, une fois assise dans le taxi, les mains posées sur ses genoux. À part une bonne manucure
Elle glissa ses mains sous son sac pour dissimuler ses ongles abîmés.
Jétais bien dans ma petite chambre. Personne ne venait me déranger.
Tu vas te battre. Reprendre ton mari, retrouver ton rang et ta beauté que tu as tendance à négliger. Une poignée darêtes ! Voilà ce que tu es devenue ! On se coupe en tembrassant. Une femme qui se laisse aller est une femme sans avenir. Tu es trop jeune pour te cloîtrer.
Je suis foutue, dit Iris dune voix calme comme si elle constatait un fait.
Taratata ! Tu fais un peu de gym, tu te remplumes, tu te maquilles et tu récupères ton mari. Un homme, ça se harponne avec une bonne danse du ventre. Apprends à te déhancher !
Philippe
, soupira Iris. Il vient me voir par charité.
Je le gêne, se dit-elle. Il ne sait pas quoi faire de moi. Il ne faut pas gêner quand on ne vous aime plus. Il faut se faire oublier, devenir toute petite pour ne pas précipiter la chute. Attendre que lautre vous oublie, oublie les griefs quil a contre vous. Espérer quil vous reprenne, une fois lorage passé.
Fais un effort !
Jai plus envie
Tu vas la retrouver, lenvie, sinon tu finiras comme moi : vêtue de chandails qui grattent, à manger du thon à lhuile de vidange et des petits pois de chez Ed lépicier !
Iris se redressa, une lueur amusée dans les yeux.
Cest pour ça que tu me sors de là ? Parce que tu nas plus dargent, que tu comptes sur Philippe pour te remplumer ?
Ah ! Je vois que tu vas mieux, tu reprends du poil de la bête !
Tu nes pas venue souvent durant ces semaines à la clinique. Ton absence fut remarquable.
Ça me déprimait.
Et soudain, tu viens parce que tu as besoin de moi ou plutôt de largent de Philippe. Cest désespérant !
Ce qui est désespérant, cest que tu renonces alors que Joséphine, elle, parade. Elle est allée déjeuner chez ce porc de Marcel. Au bras de ton mari !
Je sais, il me la dit
Il ne se cache pas, tu sais. Il ne fait même pas cet effort
Je préférerais quil me mente, ça me laisserait un espoir. Je pourrais me dire quil me ménage, quil tient encore à moi.
Et tu laisses faire ?
Que veux-tu que je fasse ? que je pleure ? que je maccroche à ses basques ? Cétait bon de ton temps. Aujourdhui, la pitié, ça ne marche plus. Cest la compétition partout, même en amour. Il faut du nerf, toujours plus de nerf, de lassurance, de laplomb et jen manque cruellement.
Ce nest pas grave. Tu vas réapprendre
En plus, je ne suis même pas sûre de laimer. Je naime personne. Même mon fils mindiffère. Je ne lai pas embrassé pour Noël. Pas eu envie de me baisser vers lui pour lui donner un baiser ! Je suis un monstre. Alors mon mari
Elle avait prononcé ces derniers mots dun ton léger comme si cette observation lamusait plus quelle ne la navrait.
Qui te demande de laimer ? Cest toi qui dates, ma pauvre chérie !
Iris se tourna vers sa mère et décida que la conversation devenait intéressante.
Tu ne las jamais aimé, papa ?
Quelle remarque idiote ! Cétait un mari, on ne se posait pas toutes ces questions. On se mariait, on vivait ensemble, parfois on riait, dautres fois on ne riait pas, mais on ne souffrait pas pour autant.
Iris ne se souvenait pas davoir entendu son père et sa mère rire ensemble. Il riait tout seul des bons mots quil inventait. Quel drôle dhomme ! Il ne prenait pas de place, il parlait peu, il est mort comme il a vécu : sans faire de bruit.
De toute façon, poursuivait Henriette, lamour, cest un attrape-couillon quon a inventé pour vendre des livres, des journaux, des crèmes de beauté, des places de cinéma. En réalité, cest tout sauf romantique.
Iris bâilla :
Tu aurais peut-être dû réfléchir avant de nous mettre au monde
Cest un peu tard, non ?
Quant au sexe dont vous faites si grand cas aujourdhui, nen parlons pas
Cest un pensum répugnant quon se force à accomplir pour satisfaire lhomme qui sagite au-dessus de vous.
De mieux en mieux. Tu voudrais me donner envie de retourner dans ma chambre de malade, que tu ne ty prendrais pas autrement !
Mais tu nes pas sortie pour tomber amoureuse ! Tu es sortie pour reprendre ton rang, ton appartement, ton mari, ton fils
Mon compte en banque et le partager avec toi ! Jai compris. Mais jai peur de te décevoir.
Je ne te laisserai pas glisser sur la pente du désespoir. Cest trop facile ! Je vais te reprendre en main, ma petite fille. Compte sur moi !
Iris sourit avec une sorte de désenchantement calme et tourna son beau visage mélancolique vers la vitre. Quest-ce quils avaient tous à vouloir quelle sagite ? Le médecin qui la soignait lui avait trouvé un professeur de gymnastique qui allait venir chez elle la « reconnecter avec son corps ». Quel jargon horrible ! Comme si jétais une rallonge quon branche sur une prise électrique. Cétait un jeune médecin. Grand, doux, les cheveux châtains, les yeux bruns ronds comme des billes, une barbe de barde mélancolique. Un homme précis et sans mystère, avec lequel on est sûre de ne jamais souffrir. Un homme qui doit toujours être à lheure. Il lappelait madame Dupin, elle lappelait docteur Dupuy. Elle pouvait lire, dans ses yeux, le diagnostic précis quil était en train détablir. Elle pouvait presque déchiffrer le nom des médicaments quil allait lui prescrire. Elle néveillait aucun trouble en lui. Avant dentrer dans cette clinique feutrée, je plaisais encore. Les regards des hommes ne glissaient pas sur moi comme ceux du docteur Dupuy. Ma mère a raison, je dois me reprendre. Je nai quà mentir, prétendre que jai cinq ans de moins et remplir mon mensonge de Botox.
Elle chercha à tâtons son poudrier dans son sac et louvrit afin de se contempler dans la glace. Elle aperçut deux taches bleues immenses et graves qui la regardaient. Mes yeux ! Il me reste mes yeux ! Tant que jai mes yeux, je suis sauvée ! Ça ne vieillit pas, des yeux.
Cest bon dêtre dehors ! dit Iris, rassurée davoir retrouvé sa beauté.
Puis, revenant au spectacle de la rue sous la pluie, elle sexclama :
Que cest laid ! Comment font les gens pour vivre dans ces cages ? Je comprends quils y mettent le feu. On entasse les gens dans des clapiers et on sétonne quils soient en colère
Réfléchis bien. Si tu ne veux pas finir dans une de ces tours, tu as intérêt à te remplumer et à récupérer ton mari. Sinon, tu seras bien obligée de découvrir les charmes cachés de la banlieue
Iris eut un sourire las. Elle ne prononça plus un mot et se laissa aller contre la vitre.
Elle na pas beaucoup apprécié ma remarque, pensa Henriette, observant à la dérobée le profil buté de sa fille aînée. Chaque fois quIris est confrontée à une réalité déplaisante, elle tente de la contourner. Jamais elle ne laffronte. Toujours à se rêver ailleurs. Transportée dans un monde idéal dun coup de baguette magique qui efface tous les problèmes, résout toutes les difficultés. Un monde feutré, doux, où elle na quà apparaître. Elle serait prête à écouter nimporte quel charlatan qui lui vendrait du bonheur plus blanc que blanc et sans le moindre effort. Prête à se donner au maître qui la comblera : Botox ou Dieu. Elle pourrait devenir bonne sur, senfermer dans un couvent, rien que pour ne pas avoir à se battre. Elle quon croit si forte ne tient que sur du rêve de pacotille. Tout plutôt que de tremper ses mains dans le cambouis de la réalité. Pourtant, il va bien falloir quelle sélance. Philippe ne se laissera pas reprendre facilement. Cest une drôle de fille. Elle vous balaie de son sourire éblouissant, vous effleure de son regard bleu intense sans vous voir. Ni le sourire ni le regard ne transmettent la moindre chaleur, le moindre intérêt. Au contraire, elle les déplie comme deux paravents qui la protègent. Tous succombent pourtant : elle est si belle. Et dire que je parle de ma fille ! On pourrait croire que je suis amoureuse delle. Comme cette Carmen qui lattend à la maison. En tous les cas, je ne paierai pas ce taxi. Cette course est une ruine !
Quelle va être ma vie ? se demandait Iris en essuyant du bout du doigt la buée sur la vitre. Il va bien falloir que je sorte, que jaffronte les autres. Ces bouches assoiffées de calomnies qui se sont gargarisées en évoquant mon cas, ces derniers mois. Elle entendait leurs chuchotis malveillants, leurs sifflements de commères : la belle Iris Dupin se meurt dans une clinique de la région parisienne. Elle poussa un soupir. Il faudrait que je trouve une parade. Un cheval de Troie qui me fasse réintégrer cette bonne société cruelle et fétide. Bérengère ? Trop légère. Elle ne fait pas le poids. Un homme ? Un homme riche et puissant. Un homme en vue qui me voie. Elle eut un petit rire. Dans mon état ! Je suis devenue invisible. Il ne me reste plus quà séduire mon mari. Ma mère a raison. Cette femme a souvent raison. Cest une avisée, une coriace. Il ne reste donc que Philippe. Je nai pas le choix. Cest ma seule carte à jouer. Il est épris de cette dinde de Joséphine. Un éléphant dans un magasin de tasses de thé. Elle renverserait les tables sur son passage si je lemmenais déjeuner et serait capable de remercier chaudement la fille du vestiaire davoir bien rangé son manteau. Soudain, elle se redressa et frappa du plat de ses deux mains sur son sac.
Pourquoi ny avait-elle pas pensé plus tôt ?
Ce serait Joséphine, son cheval de Troie ! Mais bien sûr ! Cest avec elle quelle safficherait. Qui mieux quelle pourrait signifier au monde parisien que lhistoire du livre nétait quune affaire injustement exagérée. Un de ces ragots enflés jusquà la démesure quune piqûre dépingle fait éclater. Leur faire croire à ces bouches dégout que cette histoire nétait quun terrible malentendu, un arrangement entre les deux surs. Lune voulait écrire, mais refusait de signer, dapparaître en public, lautre, que la plaisanterie amusait, consentit à jouer un rôle. Elles voulaient juste samuser. Comme lorsquelles étaient petites et inventaient des jeux de rôle. Ce qui aurait dû être un divertissement était devenu un scandale. Et si elles devaient être coupables, cest de ne pas avoir prévu le succès.
Comment ny avait-elle pas pensé plus tôt ? Cest à force de ruminer dans cette clinique. Je perdais toute créativité, abrutie par des petites pilules de toutes les couleurs. Ce nest pas mon mari que je dois reconquérir en premier, cest Joséphine. Elle sera mon sésame, la clé de mon retour au monde. Elle ne doit pas supporter dêtre fâchée avec moi et doit rougir de honte à lidée davoir séduit mon mari. Les flammes de lEnfer lui lèchent les doigts de pieds et chauffent à blanc sa conscience. Je linviterai à déjeuner dans un restaurant connu. Jaurai réservé une table bien en vue. Mafficher avec celle quon prétend ma victime suffira à museler les langues des vipères. Elle imaginait déjà les dialogues aux tables voisines : ne sont-ce pas les surs ennemies, attablées là-bas ? Mais oui ! Je croyais quelles étaient fâchées ? Ce nétait pas si terrible alors, puisquelles déjeunent ensemble ? Loubli descendrait sur ce monde à la mémoire trouée comme une passoire. Trop de vilenies à mémoriser pour se permettre le luxe de se souvenir de toutes. Et ainsi, sans mabaisser, sans mexpliquer, sans mexcuser, je reprendrai ma place et effacerai la bave des ragots. Lumineux. Enfantin. Efficace. Elle eut envie de sapplaudir. Et après, décida-t-elle, en tapotant son sac Chanel, enchantée et légère, je naurai plus quà reprendre mon mari.
Elle sortit un tube de rouge à lèvres et retoucha son sourire.
Il me faudra racheter un tube de ce rouge à lèvres.
Remettre ma garde-robe à jour.
Prendre rendez-vous chez le coiffeur.
Me faire poser des extensions pour retrouver mes cheveux longs.
Beauté des mains, beauté des pieds.
Botox.
Vitamines bonne mine.
Maillot brésilien.
Puis danse du ventre, puisquil le faut bien !
Le paysage avait changé. Elle apercevait les tours de la Défense, et plus loin, les arbres du bois de Boulogne. Les immeubles en pierre de taille remplaceraient bientôt les barres en béton et les réverbères se feraient plus gracieux. Elle avait toujours su se sortir des pires situations par un tour de passe-passe. Il fallait lui reconnaître cette qualité. Je ne sais peut-être pas faire grand-chose, mais je camoufle mes crimes en beauté.
Elle sétira et étendit les bras.
Ça a lair daller déjà mieux, remarqua Henriette. Est-ce de reconnaître le chemin de lécurie qui fouette ton humeur ?
Il faut se méfier de leau qui dort, ma chère mère. Les pires desseins fermentent sous lapparente quiétude. Mais tu le sais, nest-ce pas ? On nest jamais tout à fait celle que les autres croient.
Elle se pencha vers le chauffeur et lui demanda de sarrêter.
Je crois que je vais finir à pied. Cela me fera du bien et achèvera de me donner ce coup de fouet dont tu parlais !
Henriette lança un regard affolé au compteur. Iris surprit son regard.
Je te laisse payer
Je nai pas dargent sur moi. Désolée.
Si javais su, on serait rentrées en bus ! bougonna Henriette.
Ne présume pas de tes forces
Tu hais les transports en commun.
Ça sent loignon vert et les pieds !
Iris lui dédia son fameux sourire. Celui qui ignorait les compteurs de taxi et les embûches de la vie. Un rire malicieux traversa ses yeux. Henriette fut rassurée. Elle paierait la course, mais serait bientôt remboursée au centuple. Elle avait eu des frais importants ces derniers temps, des frais imprévus. Mais si tout marchait comme elle en avait été assurée, cette saleté de secrétaire ne lemporterait pas au paradis. Dailleurs, à lheure quil était, elle devait déjà moins faire son intéressante.
À lheure quil était, elle ne devait même plus être intéressante du tout.
De retour chez elle, debout dans la salle de bains, dans sa longue chemise de nuit, Henriette Grobz réfléchissait. Si le plan A ne donnait pas satisfaction, le plan B, avec Iris, était en route. Sa journée avait été, malgré le compteur du chauffeur de taxi quatre-vingt-quinze euros sans le pourboire ! , positive.
On ne laurait plus comme ça. Avec Marcel, elle avait péché par négligence. Elle sétait laissée aller, avait cru que sa vie était toute tracée. Grossière erreur. Mais elle avait appris une leçon : ne jamais se laisser bercer par lapparente sécurité, prévoir, anticiper. Une vie de femme au foyer se règle comme une entreprise. La concurrence est partout, prête à vous débarquer ! Elle lavait oublié, et le réveil avait été brutal.
Plan A, plan B. Tout était en place.
Elle contempla avec tendresse la trace ancienne dune brûlure sur sa cuisse. Un pâle rectangle de chair rose, lisse et doux.
Et dire que tout était parti de là ! Un simple accident domestique et elle avait repris du poil de la bête ! Quelle bonne idée elle avait eue, ce jour-là, cétait au début du mois de décembre, de décider de faire son chignon, toute seule ! Elle sen félicitait chaudement en caressant le rectangle rose.
Ce jour-là, elle se souvenait très bien, elle était allée chercher son fer à défriser dans le placard de la salle de bains. Un siècle quelle ne lavait plus utilisé ! Lavait branché. Avait démêlé ses longues mèches qui accrochaient le peigne comme du foin sec, les avait séparées en paquets égaux et attendait patiemment que le fer chauffât pour les lisser une par une et les monter ensuite en chignon sur le sommet du crâne. Il fallait quelle apprenne à se coiffer sans laide de Clochette, sa petite coiffeuse. Avant, au temps béni où Marcel Grobz remplissait sa bourse, Clochette venait la coiffer chaque matin, avant de filer à son salon parisien. Elle lavait baptisée Clochette parce quelle accomplissait des merveilles avec ses doigts de fée. Et quelle oubliait toujours son nom. Et puis ça avait un petit air affectueux, qui valorisait cette pauvre fille au demeurant assez ingrate et diminuait le montant des pourboires.
Elle navait plus les moyens de soffrir les services de Clochette. Un sou était un sou, elle devait veiller à faire des économies. La nuit, quand elle se relevait pour aller aux toilettes, elle se servait dune lampe de poche et ne tirait la chasse deau quune fois sur trois. Au début, cette traque des dépenses superflues lavait irritée, humiliée. Mais là elle sétait prise au jeu et reconnaissait volontiers que cela mettait un peu de piment dans son quotidien. Par exemple, le matin, elle se fixait une somme à ne pas dépasser de toute la journée. Aujourdhui, pas plus de huit euros ! Il lui fallait parfois des trésors dimagination pour remplir son contrat. Mais la nécessité rend ingénieux. Un matin, prise dune soudaine audace, elle avait décidé : zéro euro ! Elle avait eu un petit hoquet de surprise. Zéro euro ! Quavait-elle dit là ? Il lui restait quelques biscuits, du jambon, de lOrangina, du pain de mie, mais pour la baguette tiède du matin, le tube de rouge Bourjois à Monoprix, il lui faudrait trouver un stratagème. Elle était restée dans son lit jusquà ce que midi sonne. Elle se tortillait, supputait, imaginait des chemins détournés pour ramasser une monnaie égarée, un tube de rouge qui roule du présentoir et quelle pousserait du pied jusquà la sortie à la barbe du vigile, elle roucoulait daise, plissait un nez redevenu féminin, dexquises fossettes de plaisir creusaient ses joues rêches et plissées, elle gloussait, oh ! la la ! quelle aventure ! Puis, ny tenant plus, elle sétait levée, avait roulé ses mèches sous le chapeau, enfilé une blouse, une jupe, un manteau et avait posé le pied en conquérante dans la rue. Courage, sétait-elle dit, alors que le vent lui coupait les yeux et en faisait jaillir des larmes. Le froid lui mordait les doigts, et elle navait pas assez de ses deux mains pour maintenir en place la large galette qui menaçait de senvoler de son crâne. Elle sentit de la boulangerie voisine sexhaler une douce odeur de baguette chaude. Elle regarda tout autour delle, cherchant un moyen de parvenir à ses fins, et regretta soudain de sêtre laissée aller à cette extrémité : zéro euro tout de même ! Elle avait serré les dents, relevé le menton. Était restée un long moment, immobile, cherchant des yeux une solution quelle ne trouvait pas. Partir sans payer ? Faire une dette ? Cétait tricher. Des larmes de froid lui brûlaient les pommettes, elle secouait la tête, découragée, quand soudain, jetant les yeux à terre, elle avait aperçu un mendiant. Un pauvre hère à canne blanche qui avait placé à portée de main sa sébile. Une sébile, ma foi, bien garnie. Sauvée ! Dans le paroxysme de sa convoitise, elle avait cherché dans les cimes ce quelle avait à ses pieds. Un soupir de bonheur sétait échappé de ses lèvres. Elle avait tressailli de joie ; son esprit sétait rasséréné aussitôt. Elle avait essuyé la sueur de son front, étudié calmement la situation, les passants sur lavenue, sa position. Laveugle avait allongé ses jambes maigres sur le macadam et tapait du bout de sa canne blanche afin dattirer lattention. Elle avait regardé à droite, regardé à gauche et avait vidé la sébile dun rapide tour de poignet. Neuf pièces dun euro, six de cinquante centimes, trois de vingt et huit de dix ! Elle était riche. Elle en aurait presque embrassé laveugle et était remontée en courant chez elle. Le rire habitait ses grandes rides et elle avait refermé la porte, laissant éclater sa joie. Pourvu quil soit là le lendemain ! Sil revient, sil ne saperçoit de rien, je redouble mon pari de zéro euro quotidien !
Laventure lui chatouillait le ventre, elle navait plus faim.
Il était revenu. Assis sur le trottoir, un bonnet sur les yeux, des lunettes fumées, un lambeau décharpe autour du cou et des mains atrocement mutilées. Elle prenait bien soin de ne pas le regarder afin de ne pas ressentir, au lieu du délicieux frisson du danger couru, les tourments dune conscience peu habituée à commettre des larcins.
Cette quête de la dépense zéro rendait ses journées passionnantes. On oublie souvent de mentionner cette volupté hors la loi des nécessiteux obligés de chaparder, pensait Henriette. Ce plaisir interdit qui transforme chaque instant de la vie en aventure. Parce que si, par malchance, le mendiant changeait de lieu, il lui faudrait trouver une autre victime. Cest pour cette raison quelle avait décidé de ne lui voler chaque fois que quelques pièces, lui laissant de quoi subsister. Et pour quon ne pense pas quelle le dévalisait, elle faisait tinter les pièces dérobées afin quon croie quelle les déposait au lieu de les prélever.
Ce fameux jour donc, ce matin où elle attendait que le fer chauffât, elle sétait demandé soudain si laveugle était bien à sa place et, prise dangoisse, voulant vérifier sur-le-champ si sa pitance journalière serait assurée, elle sétait levée brusquement et avait renversé le fer chauffé à blanc sur sa cuisse, la brûlant atrocement. Des lambeaux entiers de peau sarrachèrent quand elle retira le fer rouge. Le sang coulait de la peau écorchée. Elle poussa un cri affreux, courut chez sa concierge, lui montra sa blessure, la suppliant daller chercher une pommade ou demander conseil à la pharmacienne au coin de la rue. Cest alors que cette brave femme, quelle avait autrefois accablée des cadeaux dont elle ne voulait plus, la fit entrer dans sa loge, décrocha le téléphone et composa, dun air mystérieux, un numéro.
Dans quelques minutes, vous naurez plus le feu et, dans une semaine, la peau sera rose et belle ! lui assura-t-elle, tapant sur le cadran avec des airs de conspiratrice.
Puis elle lui avait passé son interlocutrice.
Il en fut ainsi. Le feu disparut puis la chair boursouflée se lissa comme par enchantement. Chaque matin, Henriette, éberluée, constatait la guérison éclair.
Il lui en avait quand même coûté cinquante euros et elle avait eu beau grimacer, la guérisseuse au bout du fil nen démordait pas. Cétait son prix. Sinon elle soufflait sur le téléphone et la douleur revenait. Henriette avait promis de payer. Plus tard, en possession du précieux numéro, elle avait appelé celle quelle avait déjà baptisée la sorcière. Elle lavait remerciée, avait demandé à quelle adresse envoyer le chèque puis, sur le point de raccrocher, sétait entendu proposer :
Si vous avez besoin dautres services
Quest-ce que vous faites à part guérir les brûlures ?
Les foulures, les piqûres dinsectes, les venins, les zonas
Elle débitait sur un ton mécanique un catalogue de services à la carte.
Les inflammations diverses, pertes blanches, eczéma, asthme
Henriette lavait interrompue. Une idée lui était venue, fulgurante :
Et les âmes ? Vous travaillez les âmes ?
Oui mais cest plus cher
Retour daffection, dépression, chasse aux esprits, désenvoûtement
Et vous envoûtez aussi ?
Oui, et cest encore plus cher. Parce quil faut que je me protège si je ne veux pas prendre de choc en retour
Henriette avait réfléchi. Et pris rendez-vous.
Un beau jour, donc, juste avant les fêtes de Noël qui allaient consacrer sa solitude et son impécuniosité, elle sétait rendue chez Chérubine. Dans un immeuble défraîchi du vingtième arrondissement. Rue des Vignoles. Pas dascenseur, une moquette verte constellée de taches et de trous, une odeur de chou rance, un appartement au troisième étage où, sur la sonnette, une pancarte disait : « SONNEZ ICI SI VOUS ÊTES PERDU ». Une grosse femme lui ouvrit. Elle entra dans un appartement minuscule qui avait du mal à contenir le tour de taille de sa propriétaire.
Tout était rose chez Chérubine. Rose et en forme de cur. Les coussins, les chaises, les cadres aux murs, les plats, les miroirs et les fleurs en papier crépon. Même le front bombé et luisant de Chérubine était orné daccroche-curs pommadés. Ses bras gras et flasques comme du fromage blanc sortaient dune djellaba en foulards roses. Elle se sentait en visite dans la roulotte dune romanichelle obèse.
Elle mapporté une photo ? demanda Chérubine en allumant des bougies roses sur une table de bridge recouverte dune nappe rose.
Henriette sortit de son sac une photo en pied de Josiane et la posa devant la forte femme dont la poitrine se soulevait en sifflant. Elle avait le teint blafard, les cheveux rares. Elle devait manquer de chlorophylle. Henriette se demanda sil lui arrivait de sortir de chez elle. Peut-être y est-elle entrée un jour et ne pouvait plus en sortir vu son embonpoint et létroitesse du logis ?
Levant les yeux, pendant que Chérubine tirait une boîte à ouvrage de sous la table, Henriette aperçut, posée sur un coin de commode, une grande statue de la Vierge Marie qui, les mains jointes, une couronne dorée sur son voile blanc, se penchait vers elles. Elle fut rassurée.
Quest-ce quelle veut exactement ? demanda alors Chérubine en prenant le même air dévot et penché que la Vierge.
Henriette eut une seconde dhésitation, se demandant si Chérubine sadressait à elle ou à la Vierge. Puis elle se reprit.
Je ne veux pas vraiment un retour daffection, expliqua Henriette, je veux que ma rivale, la femme sur la photo, tombe dans une profonde dépression, que tout ce quelle touche tourne vinaigre et que mon mari revienne.
Je vois, je vois
, dit Chérubine en fermant les yeux et en croisant les doigts sur son ample poitrine. Cest une demande très chrétienne. Le mari doit rester avec la femme quil sest choisie comme compagne pour la vie. Ce sont les liens sacrés du mariage. Celui qui les défait encourt le courroux divin. Nous allons donc demander un envoûtement premier degré. Elle ne veut pas sa mort ?
Henriette hésita. Lusage du pronom personnel troisième personne du singulier la troublait. Elle avait du mal à savoir à qui parlait Chérubine.
Je ne veux pas sa mort physique, je veux quelle disparaisse de ma vie.
Je vois, je vois
, psalmodia Chérubine, les yeux toujours fermés, passant et repassant ses mains sur sa poitrine comme si elle la massait.
Euh
, demanda Henriette, quest-ce exactement un envoûtement premier degré ?
Voilà, cette femme va se sentir très fatiguée, naura plus de goût à rien, plus de goût à lacte sexuel, aux tartelettes aux fraises, aux bavardages, aux jeux avec ses enfants. Elle va faner sur pied comme une fleur coupée. Perdre sa beauté, son rire, son entrain. En un mot : dépérir lentement, avoir des pensées sombres et même suicidaires. Une fleur coupée, je peux pas dire mieux
Henriette se demanda si cétait pour cette raison que lappartement était rempli de fleurs en papier crépon. Une fleur par victime.
Et mon mari reviendra ?
Lennui et le dégoût sétendront à tout ce que touchera cette femme et, à moins quil soit animé dun amour extraordinaire, plus fort que le sort, il se détournera delle.
Parfait, dit Henriette en se rengorgeant sous son chapeau. Jai besoin quil reste en forme pour faire tourner sa boîte et gagner de largent.
On le protégera donc
Il faudra quelle mapporte une photo de lui.
Ah ! Il allait falloir revenir ! La bouche dHenriette se pinça en une grimace de dégoût.
A-t-il des enfants avec cette femme ?
Oui. Un fils.
Elle veut quon le travaille lui aussi ?
Henriette hésita. Un bébé tout de même
Non. Je veux être débarrassée delle, dabord
Parfait. Elle peut partir maintenant, je vais me concentrer sur la photo. Les effets seront immédiats. Le sujet va être englué dans une langueur, un malaise perpétuels, un mal de vivre, et perdra le goût à tout.
Vous êtes sûre ? Bien sûre ?
Elle pourra vérifier si elle en a les moyens
Chérubine néchoue jamais.
Elle se retourna vers la statue en plâtre et joignit les mains en signe dallégeance à la Vierge.
Lhomme marié ne doit pas quitter son épouse. Le sacrement du mariage est sacré. Elle verra, ajouta-t-elle en revenant vers Henriette. Elle saura me le dire
Elle a un moyen de vérifier lefficacité du sort ?
Henriette pensa à la petite bonne quelle rencontrait au parc quand cette dernière promenait lenfant et quelle soudoyait depuis plusieurs mois pour avoir des nouvelles du couple honni.
Oui. Je pourrai, en effet, suivre les progrès de votre
Elle voulait prononcer le mot « travail », mais ny parvint pas. Elle se sentait oppressée dans cette atmosphère surchauffée où les meubles semblaient peu à peu se rapprocher et lencercler.
Ça fera six cents euros. En liquide. Jaccepte les chèques pour les petites sommes, pour les grosses, je veux du liquide. Elle a compris ?
Henriette sétrangla. Elle avait escompté que la sorcière lui prendrait deux cents, voire trois cents euros.
Cest que je nai que trois cents euros sur moi
Pas de problème, elle me les donne et elle reviendra avec le reste quand elle apportera la photo du mari. Mais il faut revenir vite
, ajouta-t-elle avec une nuance de menace dans la voix. Parce que si je commence le travail
Sa respiration se fit plus sifflante. Elle posa la main sur la poitrine, poussa un long soupir qui finit en un mugissement. Henriette tremblait. Elle se demandait si elle navait pas commis une grosse erreur en sadressant à cette femme. Mais limage de Marcel et de Josiane confits damour, béats dans leur grand appartement, balaya ses scrupules.
Elle avait sorti les billets placés dans son soutien-gorge et les avait déposés sur la table.
Ce jour-là, elle sétait retrouvée dans la rue, étourdie. Sans un sou. Elle avait dû faire un effort pour sengager dans une bouche de métro et était rentrée chez elle, soucieuse. Il allait falloir quelle multiplie les journées à zéro euro pour payer Chérubine.
Trois semaines plus tard, elle sétait rendue au parc Monceau, à la recherche de la petite bonne quelle trouva sur un banc en train de lire une revue pendant que le marmot dans sa poussette était plongé dans la contemplation dun papier tout collant de caramel.
Bonjour
, avait-elle dit en sasseyant à côté de la fille.
Jour, avait répondu la fille levant les yeux de sa revue.
Vous avez passé de bonnes fêtes ?
Comme ci, comme ça
Tous mes vux de bonne année, ajouta Henriette qui trouvait que la fille ne faisait pas beaucoup defforts pour engager la conversation.
Merci. À vous aussi
Il fait quoi, là ? avait demandé Henriette en montrant le gamin du bout de son escarpin.
Cest le papier de son Carambar, avait dit la fille, se penchant pour essuyer les joues du bébé maculées de caramel. Il adore les Carambar. Il se fait les dents avec
Il le dévore, on dirait ! sexclama Henriette. Le caramel et le papier !
Il essaie de lire la blague écrite dessus !
Parce quil lit ?
Ah ça ! Il en fait des merveilles, ce gosse-là ! Jen reviens pas. Sais pas à quoi ils pensaient quand ils lont fabriqué, mais ils devaient pas se raconter des fadaises !
Elle laissa la petite bonne parler de lenfant, des progrès étonnants quil faisait chaque jour, de ses mines enjouées ou courroucées, de létat de ses dents, de ses pieds, de ses selles bien moulées.
Lui manque que la parole ! Et si vous voulez mon avis, ça va pas tarder !
Henriette essayait de paraître intéressée, écouta encore quelques anecdotes surprenantes de la part dun enfant de cet âge, puis la coupa.
Elle nallait pas commencer à sattendrir devant un rejeton qui bavait sur un papier de Carambar.
Et la mère ? Elle va bien ? Je ne la vois plus au parc
Ne men parlez pas ! Elle a le mal de vivre.
Et ça se traduit comment ?
Une langueur terrible.
Comment ça ? Avec tout le bonheur qui vient dentrer dans sa vie ?
Cest à y rien comprendre ! dit la fille en secouant la tête. Elle passe ses journées au lit. Elle pleure tout le temps. Ça lui a pris un matin. Elle sest réveillée, sest assise sur son lit, a mis un pied à terre, ma dit je crois bien que jai la grippe, je me sens faible, je vois tout tourner et elle sest recouchée
et depuis, elle nen finit pas de se traîner. Le pauvre monsieur sait plus quoi faire ! Il a des croûtes sur le crâne à force de se gratter la tête. Même le petit, il gazouille plus. Il est plongé dans ses lectures, il attrape tout ce qui lui tombe sous la main et je vous le dis, bientôt il lira tout seul ! Forcément, y a plus personne pour lamuser, il sennuie, alors il lit !
Henriette écoutait, émerveillée. Elle en aurait baisé lair quelle respirait. Ainsi ça marchait ! Cétait comme la brûlure : Josiane allait disparaître par enchantement.
Mon Dieu ! Mais cest terrible ! fit-elle dune voix quelle voulait pleine de compassion, mais qui hennissait de bonheur. Pauvre monsieur !
La fille opina et enchaîna :
Il tourne en rond comme une bourrique. Elle reste couchée toute la journée, veut voir personne, veut même pas quon ouvre les rideaux, la lumière lui fait mal aux yeux. Jusquà Noël, ça allait encore. À Noël, elle sest levée, elle a même reçu du monde, mais depuis cest terrible !
Henriette lisait sur les lèvres de la fille son bulletin de victoire.
Je dois tout faire. Le ménage, la cuisine, le linge et le gosse ! Jai pas une minute à moi ! Sauf quand je sors le promener
là, je respire un peu, je peux lire un bouquin.
Ça arrive parfois, vous savez, ces dépressions. On appelle ça le retour de couches. Enfin, de mon temps, on appelait ça comme ça.
Elle refuse daller au docteur. Elle refuse tout ! Elle dit quelle a des papillons noirs qui volent dans sa tête. Jvous jure, cest ses propres mots. Des papillons noirs !
Mon Dieu ! soupira Henriette. À ce point-là !
Puisque je vous le dis ! Ça marrange pas, moi. Et impossible de lui faire entendre raison ! Elle dit que ça va bien finir par passer. Ce qui va se passer, cest quon va tous partir !
Oh ! Pas lui quand même ! Il laime sa Josiane ! avait protesté Henriette qui avait du mal à contenir sa joie.
Vous en connaissez beaucoup dhommes qui endurent la maladie ? Quinze jours, oui, mais pas plus ! Là, ça fait des semaines que ça dure ! Jen donne pas cher de ce ménage. Cest dommage pour lenfant. Cest toujours eux qui trinquent dans ces cas-là
Ses yeux sétaient abaissés sur le bébé qui les regardait intensément comme sil essayait de comprendre ce qui se disait au-dessus de sa tête.
Pauvre biquet, avait chuchoté Henriette. Il est si mignon ! Avec ses boucles rouges et ses gencives à vif.
Elle sétait baissée vers le marmot, avait voulu poser la main sur sa tête. Il avait poussé un cri strident, sétait raidi et avait reculé au fond de la poussette afin déchapper à sa caresse. Pire : il avait joint ses pouces et ses deux index et avait brandi vers elle une sorte de losange menaçant en hurlant pour quelle séloigne.
Oh, ben ça ! On dirait que vous êtes le diable ! Dans LExorciste, cest comme ça quon éloigne le Malin !
Mais non, cest mon chapeau ! Il lui fait peur. Ça fait souvent ça avec les enfants.
Cest sûr quil est bizarre. On dirait une soucoupe volante. Ça doit pas être pratique dans le métro !
Henriette se retint de la rembarrer. Est-ce que jai une tête à prendre le métro ? Sa bouche se tordit pour empêcher une réplique cinglante de séchapper. Elle avait besoin de cette gamine.
Allez, avait-elle dit en se levant, je vous laisse à votre lecture
Elle avait glissé un billet dans le sac entrouvert de la fille.
Oh ! Faut pas. Je me plains comme ça, mais ils sont bons pour moi
Henriette sen était allée, un sourire aux lèvres. Chérubine avait bien travaillé.
Tout cela coûtait de largent, cest sûr, calculait Henriette en chemise de nuit, caressant sur sa cuisse sa brûlure rose et lisse, mais cétait aussi un investissement. Bientôt Josiane ne serait plus quune loque. Avec un peu de chance, elle deviendrait amère, agressive. Elle repousserait le père Grobz, le chasserait de son lit. Marcel, désemparé, reviendrait vers elle. Il pouvait être si benêt. Elle avait toujours été étonnée quun homme aussi redoutable en affaires puisse être aussi naïf en amour. Et puis, la petite bonne avait raison, les hommes naiment guère les malades. Ils les supportent un moment, puis se détournent.
Peut-être maintenant, se dit-elle en se glissant dans son lit, serait-il temps de passer à létape suivante de mon plan : me rapprocher de Grobz, faire semblant de discuter des termes du divorce, me montrer douce, compréhensive, faire preuve de repentir. Battre ma coulpe. Lendormir et le ferrer. Et cette fois-ci, il ne séchapperait plus.
Et si ça ne marchait pas, il y aurait toujours le plan B. Iris était revenue à la vie, semblait-il. Elle avait eu un beau sourire triomphant quand elle était descendue du taxi. Plan A, plan B
Elle serait sauvée !
Gary et Hortense, dans un Starbucks café, savouraient un cappuccino. Gary était venu retrouver Hortense pendant sa pause-déjeuner ; ils regardaient à travers la vitrine passer les gens sur le trottoir en trempant leurs lèvres dans la mousse blanche et épaisse. Cétait un de ces jours dhiver que les Anglais appellent « glorieux ». What a glorious day ! se lancent-ils, le matin, en se saluant dun large sourire satisfait comme sils en étaient personnellement responsables. Ciel bleu, froid vif, lumière éclatante.
Hortense aperçut un homme qui marchait tout en finissant de shabiller dune main et de manger un donut de lautre. En retard ! En retard ! chantonna-t-elle en étudiant sa démarche de pingouin pressé. Il était si occupé quil ne vit pas la paroi transparente dun abri de bus et la heurta de plein fouet. Sous le choc, il se plia en deux et lâcha tout ; Hortense éclata de rire et reposa la tasse quelle tétait doucement.
Ben
On dirait que tas la pêche ! déclara Gary dun ton sinistre.
Pourquoi ? Tu las pas, toi ? répondit Hortense sans quitter lhomme des yeux.
Il était maintenant à quatre pattes et tentait de rattraper le contenu de son attaché-case renversé sur le trottoir. Le flot des passants souvrait pour léviter et se reformait aussitôt après lobstacle franchi.
Hier soir, jai été convoqué par ma grand-mère
Au Palais ?
Gary acquiesça. Le cappuccino avait dessiné une fine moustache blanche au-dessus de ses lèvres. Hortense leffaça du doigt.
Y avait une raison ? demanda-t-elle en suivant de lil lhomme agenouillé qui répondait au téléphone tout en essayant de refermer son attaché-case.
Oui, elle dit que jai assez traîné, que je dois décider ce que je vais faire lannée prochaine. On est en janvier
Cest maintenant quon doit sinscrire dans les universités
Et tu as répondu quoi ?
Lhomme avait raccroché, il se préparait à se remettre debout quand il se mit à taper de toutes ses forces sur ses cuisses, sa poitrine avec un air de panique, les yeux roulant de tous côtés.
Ben, rien justement. Tu sais, elle est impressionnante ! Tu te tiens à carreau devant elle
Hortense se retint de rire. Quest-ce quil avait à présent ?
Elle ma donné le choix entre une académie militaire ou une université de droit, quelque chose comme ça. Elle ma précisé que tous les hommes de la famille faisaient un passage dans larmée, même ce vieux pacifiste de Charlie !
Ils vont te raser la tête ! sexclama Hortense, sans détacher les yeux du spectacle de la rue. Et tu vas porter un uniforme !
Lhomme semblait avoir perdu son téléphone et était reparti à quatre pattes dans la foule le chercher.
Je nirai pas dans une académie militaire, je ne ferai pas larmée et je nétudierai pas le droit, le business ou quoi que ce soit dautre !
Ben, cest clair au moins
Alors où est le problème ?
Le problème, cest la pression quelle va me mettre ! Elle lâche pas comme ça, tu sais.
Cest à toi de décider, cest ta vie ! Il faut que tu lui dises ce que toi, tu as envie de faire.
De la musique
Mais je ne sais pas encore sous quelle forme. Pianiste. Cest un métier, pianiste ?
Si tu es doué et travailles comme un enragé !
Mon prof dit que jai loreille absolue, que je dois continuer, mais
Je sais pas, Hortense. Je sais pas. Ça ne fait que huit mois que je fais du piano. Cest angoissant de décider à mon âge de ce quon va faire toute une vie
Lhomme avait retrouvé son portable et, toujours accroupi, essayait de remettre le boîtier en place, tout en maintenant sa serviette coincée sous le bras, ce qui ne lui facilitait pas la tâche.
Va te coucher, mon pauvre vieux, soupira Hortense, cest pas ton jour !
Merci beaucoup ! sexclama Gary. On peut dire que tu trouves vite des solutions, toi !
Cest pas à toi que je madressais ! Je parlais au mec dans la rue qui vient de tomber. Tas rien vu ?
Je croyais que tu mécoutais ! Tes vraiment incroyable, Hortense ! Tu te fous des gens !
Mais non
Jai juste commencé le feuilleton du mec dans la rue avant que tu ne te mettes à parler ! Bon, je ne le regarde plus, promis
Juste un dernier coup dil : lhomme sétait redressé et cherchait quelque chose par terre. Il ne va pas ramasser son donut quand même ! Elle se hissa légèrement sur les fesses pour le suivre. Lhomme scrutait le trottoir, aperçut le beignet un peu plus loin, contre un pied de labribus, se baissa, le ramassa, lépousseta et le porta à sa bouche.
Oh ! Le gros dégueulasse !
Merci beaucoup, lâcha Gary en se levant. Tu fais chier Hortense !
Il ouvrit la porte du café et sortit, en la claquant.
Gary ! cria Hortense, reviens
Elle navait pas fini son cappuccino et hésitait à le laisser sur la table. Cétait son déjeuner.
Elle se précipita dans la rue et chercha des yeux quelle direction Gary avait pris. Elle aperçut son large dos, sa haute taille qui tournait au coin de dOxford Street dune pirouette furieuse. Elle le rattrapa et saccrocha à son bras.
Gary ! Please ! Cest pas de toi que je parlais quand jai dit « gros dégueulasse ! »
Il ne répondit pas. Il avançait à grandes enjambées et elle avait du mal à le suivre.
Étant donné que tu fais dix-huit centimètres de plus que moi, tes enjambées sont donc dix-huit pour cent plus grandes que les miennes. Si tu continues à ce train-là, tu vas vite me semer et on ne pourra plus parler
Qui a dit que javais envie de parler ? maugréa-t-il.
Toi, tout à lheure.
Il resta muet et continua ses amples foulées, la traînant à son bras droit.
Faut que je me roule par terre ? demanda-t-elle, essoufflée.
Fais chier.
Largument est mince ! Elle a raison ta grand-mère, faudrait que tu reprennes des études, tu es en train de perdre ton vocabulaire.
Tu memmerdes !
Cest pas mieux !
Ils continuèrent à marcher. What a glorious day ! What a glorious day ! chantonnait Hortense dans sa tête. Ce matin, elle avait eu la meilleure note en classe de style et avait dessiné une boutonnière de belle allure pour le cours de cet après-midi. Les autres élèves allaient la détester. Si elle appréciait le style, elle ne négligeait pas la technique et se souvenait dune phrase lue dans un journal : « Un styliste qui ne connaît pas la technique nest quun illustrateur. »
Je te donne jusquau coin de la rue pour changer dhumeur parce que au coin de la rue, nos chemins se séparent. Mon temps est précieux.
Il sarrêta si brusquement quelle lui rentra dedans.
Je veux faire de la musique, cest la seule chose dont je sois sûr. Je ne fume pas, je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne pille pas les magasins à la recherche dun look, je nécoute pas mes cheveux pousser en attendant Dieu, je nai pas de goûts de luxe, mais je veux faire de la musique
Ben alors, dis-lui tout ça.
Il haussa les épaules et la regarda du haut de sa grande taille. Ses yeux sarrêtèrent au-dessus delle et dessinèrent un toit de colère.
Je sors le paratonnerre ou tu me foudroies tout de suite ? demanda-t-elle.
Comme si cétait si simple ! dit-il en levant les yeux au ciel.
Et ta mère, elle dit quoi ?
Que je fais ce que je veux, que jai encore le temps
Et elle a bien raison !
Il sétait assis sur un muret et avait relevé le col de son caban. Il était émouvant, réfugié dans son grand col, avec des boucles de cheveux noirs qui tombaient sur ses yeux égarés. Elle vint sasseoir à côté de lui.
Écoute Gary, tu as le luxe de pouvoir faire ce que tu veux. Tu nas pas de problèmes dargent. Si toi, tu nessaies pas de faire ce qui te passionne dans la vie, qui peut le faire ?
Elle comprendra pas.
Depuis quand laisses-tu quelquun dautre décider de ta vie !
Tu la connais pas. Elle lâche pas facile. Elle va faire pression sur maman qui va culpabiliser de ne pas soccuper de moi « sérieusement » il dessina des guillemets dans lair et va intervenir.
Demande-lui de te faire confiance pendant un an
Mais un an, ça ne suffira pas ! Il faut bien plus de temps pour faire vraiment de la musique
Je vais pas suivre des cours de cuisine !
Inscris-toi dans une école de musique. Une bonne école de musique. Une qui en impose.
Elle ne voudra pas en entendre parler
Tu passeras outre !
Plus facile à dire quà faire !
Cest bizarre, jusquà aujourdhui, je ne tavais jamais imaginé en looser !
Ah ! ah ! ah ! Très drôle !
Il inclina la tête comme pour dire vas-y piétine lhomme à terre, écrase-moi de ton mépris, tu es très forte à ce jeu-là.
Tu renonces avant même davoir essayé. Puisque tu dis que cest ta passion, prouve-lui que cest sérieux et elle te fera confiance. Sinon cest comme si tu jetais léponge avant même dêtre monté sur le ring !
Leurs regards se croisèrent et se questionnèrent en silence.
Cest comme ça que tu fais, toi ? demanda-t-il en ne la lâchant pas des yeux comme si sa réponse pouvait changer sa vie.
Oui.
Et ça marche ?
Elle en avait la chair de poule tellement il la regardait sérieusement.
Pour tout. Mais faut bosser. Je voulais mon bac avec mention, je lai eu, je voulais venir à Londres, je suis venue à Londres, je voulais faire cette école, jai été prise et je vais devenir une grande styliste, peut-être même une grande couturière. Personne ne ma fait dévier de ma route dun centimètre parce que jai décidé que personne ne le ferait. Je me suis fixé un but, cest assez simple, tu sais. Quand tu décides sérieusement quelque chose, tu réussis toujours à lavoir. Suffit den être convaincu et tu convaincs tous les autres. Même une reine !
Y a dautre chose que tu tes juré davoir ? demanda-t-il sentant que le moment était précieux, quelle avait baissé la garde.
Oui, répondit-elle sans trembler, sachant exactement ce à quoi il faisait allusion mais refusant de répondre.
Ils ne se quittaient pas des yeux.
Comme quoi ?
Not your business !
Si. Dis-moi
Elle secoua la tête.
Je te le dirai quand jaurai atteint mon but !
Parce que tu latteindras, bien sûr.
Bien sûr
Il eut un petit sourire énigmatique comme sil concédait quelle pouvait avoir raison, mais que laffaire nétait pas encore réglée. Loin de là. Il y avait encore quelques formalités à remplir. Il y eut ensuite une minute de grande solennité qui les entraîna dans un domaine où ils nétaient encore jamais entrés : celui de labandon. Ils se mangeaient lintérieur de lâme, le velouté du cur et pouvaient dire, sauf quils ne prononçaient pas les mots, exactement ce à quoi ils pensaient. Ils se le dirent dans les yeux. Comme si ça nexistait pas ou que ça ne devait pas exister encore. Ils dansèrent deux pas de tango avec ce velouté du cur, sembrassèrent doucement sur la bouche de leurs âmes, puis retombèrent dans les klaxons de la rue et les passants qui perdaient leur donut en courant.
Bon, récapitulons, dit Hortense étourdie par ces confidences muettes. Tu vas dabord te trouver une bonne école de musique. Tu feras ce quil faut pour te faire accepter. Tu vas travailler, travailler
Il la suivait des yeux et écoutait son avenir.
Après, tu affrontes ta grand-mère et tu emportes le morceau
Tu auras des arguments, tu te seras bougé le cul pour lui prouver que cest une passion. Pas un passe-temps. Ça limpressionnera, elle técoutera. Tu es trop nonchalant, Gary.
Cest ce qui fait mon charme ! plaisanta-t-il en ouvrant ses grands bras, en les faisant planer au-dessus delle pour poursuivre leur tango muet.
Elle sécarta, reprit sérieuse :
À dix-neuf ans, oui. Mais dans dix ans, tu seras un vieux charmeur inutile et désabusé. Alors prends-toi en main, prouve aux autres quils ont raison de te faire confiance
Y a des fois où jai envie de rien. Juste dêtre un écureuil qui sautille dans Hyde Park
Un petit vent froid sétait levé et il avait le bout du nez qui rougissait. Il enfonça ses mains dans ses poches comme sil voulait les crever, racla le sol du bout de ses chaussures, poursuivit un moment ce qui semblait être un long monologue intérieur. Elle lobservait, amusée. Ils se connaissaient depuis si longtemps ; il ny avait personne dont elle était aussi proche. Elle se rapprocha, passa une main sous son bras, posa la tête sur son épaule.
Tu ne lâches jamais, toi ! grogna-t-il.
Elle releva la tête vers lui et lui sourit.
Jamais ! Et tu sais pourquoi ?
Parce que jai pas peur. Toi, tu meurs de trouille. Tu te dis que dans la musique, il y a beaucoup dappelés et peu délus et tu as peur de ne pas être élu
Pas faux
Ta peur tempêche de passer à laction. Et elle empêchera ton rêve de se transformer en réalité.
Il lécoutait, ému, presque effrayé par la justesse de ses propos.
Tu veux quon aille au cinéma, ce soir ? demanda-t-il pour retrouver la légèreté de lair.
Non. Faut que je bosse. Jai un travail à rendre demain.
Tu bosses toute la soirée ?
Oui. Mais en fin de semaine, si tu veux, je serai plus libre.
Je te dois combien pour la consultation ?
Tu me paieras ma place de ciné.
Daccord.
Hortense regarda sa montre et poussa un cri.
Zut ! Je vais être en retard !
Tu es comme ta mère, tu dis jamais merde !
Merci du compliment !
Mais cest un beau compliment. Jaime bien ta mère !
Elle ne répondit pas. Chaque fois quon lui parlait de sa mère, elle se refermait. Il la raccompagna jusquà lentrée de son école.
Tu sais ce quelle a dit dautre ma grand-mère ?
Elle ta donné ton rang daccession au trône ?
No way. Je veux être musicien, je te dis !
Hortense eut un petit sourire qui semblait dire « bonne réplique » et accéléra le pas.
Elle ma parlé de mes conquêtes sentimentales, cest comme ça quelle appelle les grosses cochonnes que je me tape, et elle ma dit avec son air de royale délicatesse
« Mon cher Gary, quand on donne son corps, on donne son âme. »
Impressionnante !
Réfrigérante, oui ! Tu baises plus jamais, après une réplique comme ça !
Arrête de te plaindre ! Tes un privilégié. Loublie jamais. Y a pas beaucoup de mecs qui sont les petits-fils de la reine ! En plus, tu as tous les avantages : tu es royal et personne ne le sait. Alors shut up !
Heureusement quon le sait pas ! Timagines ma vie, traqué par les paparazzi ?
Moi, ça mirait très bien. Je serais sur toutes les photos et je deviendrais célèbre ! Je lancerais ma marque en un clin dil !
Compte pas là-dessus ! Je partirais sur une île déserte et tu me verrais plus jamais !
Ils étaient arrivés devant lécole dHortense à Piccadilly Circus. Elle lui plaqua un rapide baiser sur la joue et le quitta.
Gary la regarda disparaître dans le flot détudiants qui sengouffraient à lintérieur du bâtiment. Cette fille avait lart de régler les problèmes. Elle ne sencombrait pas détats dâme. Des faits, des faits, rien que des faits ! Elle avait raison. Il allait se mettre en quête dune école. Il apprendrait le solfège et ferait des gammes. Hortense lui avait donné un coup de pied dans le derrière et un coup de pied dans le derrière vous fait toujours avancer. Et gomme les idées noires. Il navait plus limpression de porter sa vie comme un fardeau mais de lavoir posée sur le trottoir et de la considérer dun il détaché. Comme une chose à laquelle il allait imprimer une direction, nord, sud, est, ouest. Il navait plus quà choisir. Une vague dallégresse lemporta et il se sentit voler après Hortense pour lembrasser. Il cria « Hortense, Hortense », mais elle avait disparu.
Il se retourna vers la rue, les passants, les feux rouges, les voitures, les motos et les bicyclettes et eut envie de les prendre à partie.
« What a glorious day ! » lança-t-il en apercevant un bus rouge à deux étages qui se détachait, majestueux sur le ciel bleu. Bientôt il serait remplacé par un bus à un seul étage, mais ce nétait pas grave, la vie continuerait parce que la vie était belle, quil allait la prendre en main et décharger tout ce barda noir quil trimballait parfois sur le dos.
En première heure, cétait un cours dhistoire de lart.
Le professeur, un homme tout gris au teint ivoire, avait un débit lent, traînant et un petit ventre rond qui pointait sous un gilet bordeaux. Son col de chemise était un col de radin. Il faudrait mettre de lampleur dans le col, dans les manches, dans les basques, observait Hortense en dessinant des croquis sur sa feuille blanche. Souffler sur lui le vent du grand large. Il expliquait comment lart et la politique parfois marchaient main dans la main et parfois tiraient à hue et à dia. Il demanda à la classe somnolente quand étaient nés les premiers partis politiques.
Dans le monde ? demanda Hortense en relevant la tête de son cahier.
Oui, mademoiselle Cortès. Mais plus précisément en Angleterre, car les premiers partis ne vous en déplaise sont nés en Angleterre. Vous navez pas lapanage de la démocratie, malgré votre Révolution française.
Hortense nen avait aucune idée.
En Angleterre, reprit-il en tirant sur les pointes de son gilet. Au XVIIe siècle. Il y eut dabord ce quon appelait des « agitateurs » qui haranguaient les hommes dans les armées, puis, en 1679, une querelle opposa les parlementaires et les grands du royaume. Les débats devinrent vifs, ils sinsultaient en se traitant de « tories », voleurs de bétail, et de « whigs », bandits de grand chemin. Ces insultes restèrent et cest ainsi que naquirent les noms des deux grandes formations politiques anglaises. Plus tard, en 1830, le premier parti politique fut fondé, il sagit du parti conservateur, le premier parti européen et, on peut le dire, du monde
Il sarrêta, satisfait. Sa main tapota son petit ventre rond. Hortense prit un crayon et entreprit de le rhabiller avec panache. Un homme si cultivé se devait dêtre élégant. Elle se mit à dessiner une chemise pour homme : le col, les manches, les boutons, la coupe, la forme longue, avec pans réguliers, irréguliers.
Elle pensa au torse de Gary et gribouilla un torse juvénile dans un col de caban. Gary royal. Gary poursuivi par des paparazzi. Elle dessina des chemises de voyou dans des blousons étroits, y ajouta en souriant des lunettes noires. Gary à Buckingham, dans une réception, face à la reine ? Elle esquissa une chemise de smoking romantique avec de multiples plis. Pas trop larges, les plis. La pointe de son crayon cassa, faisant un pâté sur la feuille blanche. « Mince ! » laissa-t-elle échapper. « Tu es comme ta mère, tu dis jamais merde ! » Elle avait du mal avec sa mère. Son amour pesait des tonnes. Le désir de vouloir tout donner à lenfant quon aime empoisonne lamour. Enferme lenfant dans une gratitude obligée, une reconnaissance mièvre. Ce nétait pas de la faute de sa mère, mais cétait lourd à porter.
Lémotion était un luxe quelle ne pouvait soffrir. À chaque fois quelle était sur le point de succomber, elle bloquait tout. Clic, clac, elle fermait les écoutilles. Et ainsi, elle continuait à être de bon conseil pour elle-même. Elle restait sa meilleure amie. Cest le problème avec les émotions, elles vous torpillent. Vous éparpillent en mille morceaux. Vous tombez amoureuse et, tout à coup vous vous trouvez trop grosse, trop maigre, trop petits seins, trop gros seins, trop basse sur pattes, trop haute sur pattes, trop grand nez, trop petite bouche, dents jaunes, cheveux gras, stupide, ricanante, collante, ignare, moulin à paroles, muette. Vous nêtes plus votre meilleure amie.
En revenant de faire des courses avec sa mère, alors quelles tendaient le bras pour héler un taxi, elles avaient aperçu un escargot réfugié sur le bord de lavenue, rétracté sous sa coquille, tentant de passer inaperçu sous une feuille morte. Sa mère sétait penchée, lavait ramassé et lui avait fait traverser lavenue. Hortense sétait aussitôt murée dans une réprobation muette.
Mais quest-ce que tu as ? avait demandé Joséphine, à laffût de la moindre humeur passant sur le visage de sa fille. Tu nes pas contente ? Je croyais te faire plaisir en toffrant une journée de shopping
Hortense avait secoué la tête, exaspérée.
Tes obligée de toccuper de tous les escargots que tu rencontres ?
Mais il se serait fait écraser en traversant !
Quest-ce que ten sais ? Peut-être quil a mis trois semaines pour franchir la chaussée, quil se reposait, soulagé, avant daller retrouver sa copine et toi, en dix secondes, tu le ramènes à son point de départ !
Sa mère lavait regardée, interdite. Des larmes étaient montées dans ses yeux paniqués. Elle avait couru rechercher lescargot, manquant se faire écraser. Hortense lavait rattrapée par la manche et poussée dans un taxi. Cétait le problème avec sa mère. Lémotion lui brouillait la vue. Son père, aussi. Il avait tout pour réussir, mais se liquéfiait dès quil était confronté à un soupçon dadversité, à un nuage dhostilité. Il suait à grosses gouttes. Elle souffrait, petite fille, lors des déjeuners chez Iris ou chez Henriette, quand elle voyait apparaître les premiers signes dangoisse. Elle joignait les mains sous la table pour que linondation sarrête, souriait, inerte. Les yeux tournés vers lintérieur pour ne pas voir.
Alors elle avait appris. À bloquer sa transpiration, à bloquer ses larmes, à bloquer le carré de chocolat qui allait lui faire prendre un gramme, à bloquer la glande sébacée qui se transformerait en bouton, le sucre du bonbon qui deviendrait carie. Elle bloquait toutes les entrées de lémotion. La fille qui voulait devenir sa meilleure copine, le garçon qui la raccompagnait et essayait de lembrasser. Elle ne voulait courir aucun danger. Chaque fois quelle risquait de se laisser aller, elle pensait au front dégoulinant de son père et lémotion sarrêtait net.
Alors quon ne lui dise surtout pas quelle ressemblait à sa mère ! Cétait le travail de toute sa vie quon remettait en cause.
Elle ne se maîtrisait pas uniquement par dégoût de lémotion, elle le faisait aussi pour lhonneur. Lhonneur perdu de son père. Elle voulait croire à lhonneur. Et lhonneur, elle en était sûre, navait rien à voir avec les émotions. À lécole, quand elle avait étudié Le Cid, elle sétait jetée à corps perdu dans les tourments de Rodrigue et de Chimène. Il laime, elle laime, cest de lémotion, ça les rend flageolants et pleutres. Mais il a tué son père, elle doit se venger, leur honneur est en jeu et ils se redressent. Corneille était bien clair là-dessus : lhonneur grandit lhomme. Lémotion le courbe. Le contraire de Racine. Racine linsupportait. Bérénice lui tapait sur les nerfs.
Lhonneur était une denrée rare. La compassion avait remplacé lhonneur. On avait interdit les duels. Elle aurait adoré se battre en duel. Provoquer celui ou celle qui lui manquait de respect. Trucider dun coup de lame loffenseur. Avec qui, dans cette classe endormie, aimerais-je croiser lépée ? se demanda-t-elle en survolant lassistance.
Elle aperçut, sur sa gauche, le profil de sa colocataire. Agathe avait enfoui sa tête dans son bras comme si elle prenait des notes, mais elle somnolait. De face, on pouvait la croire absorbée par le cours professoral, mais de côté, on voyait bien quelle dormait. Elle était rentrée à quatre heures du matin. Hortense lavait entendue vomir dans la salle de bains. Elle ne se battrait jamais, celle-là. Elle rampait. Laissait des nains rastaquouères lui dicter leur loi. Presque chaque soir, ils venaient la chercher. Ils nappelaient même plus pour la prévenir. Ils arrivaient, aboyaient « allez ! Habille-toi, on sort ! » et elle les suivait. Je ne peux pas croire quelle soit amoureuse de lun deux. Ce sont des gnomes vulgaires, brutaux, suffisants. Ils ont une drôle de voix avec des charbons ardents, une voix qui vous prend à la gorge, vous brûle le visage, vous fait courir des frissons dans tout le corps. Elle les évitait, mais sentraînait aussi à ne pas laisser la peur lenvahir quand elle les croisait. Elle les maintenait à distance, imaginait un kilomètre entre elle et eux. Cétait un exercice difficile car ils étaient terrifiants malgré leurs sourires forcés.
Pourtant cette fille était douée. Cétait une modéliste très inspirée, une styliste qui ne dessinait pas, mais trouvait dinstinct la ligne du vêtement, ses découpes. Ajoutait le petit détail qui allait affiner la taille, allonger la silhouette. Elle savait travailler une toile. Elle ne savait pas le goût de leffort et du travail. Elles avaient été retenues toutes les deux, sur cent cinquante candidates, pour un stage chez Vivienne Westwood. Une seule serait prise. Hortense comptait bien que ce soit elle. Il y avait encore un entretien à passer. Elle sétait documentée sur lhistoire de la marque, afin de saupoudrer lentretien de ces petits détails qui lui donneraient lavantage. Agathe ny avait sûrement pas pensé. Elle était trop occupée à sortir, danser, boire, fumer, se déhancher. Et vomir.
Story of her life, pensa Hortense en dessinant le dernier bouton de la chemise blanche de smoking de Gary dînant à Buckingham Palace.
Tu ne veux pas aller à Londres ?
Zoé secoua la tête, en baissant les yeux.
Tu ne veux plus jamais aller à Londres ?
Zoé émit un long soupir qui disait non.
Tu tes disputée avec Alexandre ?
Le regard de Zoé glissa sur le côté. Aucun indice sur son visage ne permettait de savoir si elle était en colère, malheureuse ou menacée par un danger.
Mais parle, Zoé ! Comment veux-tu que je devine ? sénerva Joséphine. Avant, tu faisais des bonds de joie quand tu partais pour Londres, maintenant tu ne veux plus y aller ! Quest-ce qui sest passé ?
Zoé lança un regard furieux à sa mère.
Il est huit heures moins cinq. Je vais être en retard à lécole.
Elle prit son cartable, linstalla sur son dos, serra les courroies, ouvrit la porte dentrée. Avant de sortir, elle se retourna et menaça :
Et tu rentres pas dans ma chambre ! Interdit !
Zoé ! Tu ne mas même pas fait un baiser ! continua Joséphine en regardant disparaître le dos de sa fille.
Elle courut dans lescalier, descendit les marches quatre à quatre, rattrapa Zoé dans le hall de limmeuble. Elle se vit dans la glace : en pyjama avec un sweat-shirt que lui avait offert Shirley et qui disait : MORT AUX GLUCIDES. Elle eut honte quand elle croisa le regard de Gaétan Lefloc-Pignel qui avait rejoint Zoé. Elle tourna les talons et sengouffra dans lascenseur. Elle heurta une jeune femme blonde qui navait pas lair en meilleure forme quelle.
Vous êtes la maman de Gaétan ? demanda-t-elle, heureuse de faire la connaissance de madame Lefloc-Pignel.
Il avait oublié sa banane pour la récréation. Il a des baisses de tension parfois, il lui faut du sucre. Alors je me suis dépêchée pour le rattraper et
Jai pas eu le temps de mhabiller, je suis sortie comme ça.
Elle avait posé un imperméable sur sa chemise de nuit et était pieds nus.
Elle se frottait les bras, évitant le regard de Joséphine.
Je suis contente de vous connaître. Je ne vous rencontre jamais
Oh ! cest mon mari, il naime pas que je
Elle sarrêta comme si on pouvait lentendre.
Il serait furieux de me voir pas habillée, dans lascenseur !
Je ne vaux pas mieux que vous, sexclama Joséphine. Jai couru après Zoé. Elle est partie sans membrasser ; jaime pas commencer ma journée sans un baiser de ma fille
Moi non plus ! soupira madame Lefloc-Pignel. Cest doux, les baisers denfants.
Elle ressemblait à une enfant. Chétive, pâle, deux grands yeux bruns peureux. Elle baissait le regard et tremblait en serrant les pans de son imperméable. Lascenseur sarrêta et elle sortit de lascenseur en disant plusieurs fois au revoir, en retenant la lourde porte. Joséphine se demanda si elle voulait lui confier quelque chose. Des mèches blondes séchappaient de ses cheveux tressés en deux nattes fines. Elle jetait des regards inquiets à droite et à gauche.
Vous voulez monter prendre un café chez moi ? demanda Joséphine.
Oh, non ! Ce ne serait pas
On pourrait faire connaissance, parler des enfants
On vit dans le même immeuble et on ne se connaît pas.
Madame Lefloc-Pignel avait recommencé à se frotter les bras.
Jai ma liste de choses à faire. Il ne faut pas que je sois en retard
Elle parlait comme si elle était terrorisée à lidée doublier quelque chose.
Vous êtes très gentille. Une autre fois, peut-être
Elle retenait toujours la porte de lascenseur de son bras maigre.
Si vous voyez mon mari, ne lui dites pas que vous mavez aperçue comme ça, en négligé
Il est trop
Il est très à cheval sur létiquette !
Elle eut un petit rire gêné, se frotta le nez contre son coude, cachant son visage dans la manche de limperméable.
Gaétan est très mignon. Il vient parfois sonner à la maison
, tenta Joséphine.
Madame Lefloc-Pignel la regarda, effrayée.
Vous ne le saviez pas ?
Parfois je fais des siestes laprès-midi
Je ne connais pas bien vos deux autres enfants, Domitille et
Madame Lefloc-Pignel haussa les sourcils, hésita comme si elle cherchait elle aussi le nom de son fils aîné. Joséphine répéta :
Mais Gaétan est très mignon
Elle ne savait plus quoi dire. Elle aurait bien aimé quelle relâchât la porte de lascenseur. Il faisait froid et le sweat-shirt MORT AUX GLUCIDES nétait pas très épais.
Finalement, comme à regret, madame Lefloc-Pignel laissa la porte se refermer. Joséphine lui fit un petit geste amical de la main. Elle doit prendre des tranquillisants. Elle tremble comme une feuille, sursaute au moindre bruit. Ce ne doit pas être une compagne très agréable, ni une mère très présente. Elle ne lapercevait jamais à lécole, ni à la supérette du quartier. Où va-t-elle faire ses courses ? Puis elle se ravisa. Elle fait peut-être comme moi qui retourne à lIntermarché de Courbevoie. Une habitude que jai gardée de mon ancienne vie. Elle avait toujours sa carte de fidélité. Antoine aussi en avait une. Deux cartes sur un seul compte. Cétait encore un lien quelle gardait avec lui.
Elle rentra chez elle et décida daller courir. Elle passa devant la chambre de Zoé et poussa la porte. Elle nentra pas. Une promesse est une promesse. Une nouvelle lettre était arrivée. Avec lécriture dAntoine. Elle lavait tendue à Zoé qui sétait enfermée dans sa chambre pour la lire. Elle avait entendu le double tour de clé qui signifiait quil ne fallait pas la déranger. Joséphine navait posé aucune question.
Zoé restait enfermée dans sa chambre avec Papaplat. Joséphine collait loreille à la porte et entendait Zoé lui demander son avis sur une règle de grammaire ou un problème de maths, une jupe, un pantalon. Elle faisait les questions et les réponses. Disait « mais oui, que je suis bête, tu as raison ! » et elle éclatait de rire. Dun rire forcé, qui bouleversait Joséphine.
Le soir, Zoé dînait en silence, fuyant son regard, ses questions.
« Mais quest-ce que je peux faire ? » se demandait Joséphine en courant autour du lac, ce matin-là. Elle avait parlé aux professeurs de Zoé, mais non, lui avait-on répliqué, tout va bien, elle participe, joue dans la cour, rend ses devoirs propres et bien faits, apprend ses leçons. Madame Berthier lui manquait. Elle aurait aimé se confier à elle.
Lenquête sur sa mort navançait pas. Joséphine était retournée voir le capitaine Gallois. Aimable comme une circulaire administrative.
Nous avons très peu déléments. Je vous mentirais si je prétendais le contraire
Cette femme avait une manière très désagréable de sadresser à elle.
Elle boucla un premier tour de lac et en entama un second. Elle aperçut linconnu qui venait à sa rencontre, les mains dans les poches, son bonnet enfoncé jusquaux sourcils. Il la croisa sans la regarder.
Il fallait quelle se souvienne exactement quand avait commencé la métamorphose de Zoé. Le soir de Noël. Pendant les cadeaux, elle était encore gaie, elle faisait le clown. Cest lentrée en scène de leffigie de son père qui avait tout déclenché. À partir de ce moment-là, à partir du moment où Antoine a été assis parmi nous, Zoé sest désolidarisée. Comme si elle prenait le parti de son père contre moi
Mais pourquoi ? Mince ! pesta Joséphine, cest quand même lui qui est parti avec sa manucure ! Il faudrait quelle appelle Mylène. Elle navait pas eu le temps. Pas le temps ou pas envie ? Elle hésitait à se confier à Mylène. Ne savait pas pourquoi. Je ne suis pas de ces femmes qui tapent sur les cuisses de leur rivale et deviennent leur meilleure copine. Elle sarrêta. Elle avait trop forcé dans la petite côte avant lembarcadère pour lîle.
Elle sétira, lança les bras en lair, plongea la tête en bas, tira sur les bras, sur les jambes. Il lui manquait. Il lui manquait. Il revenait tout le temps. Il se glissait dans sa tête, prenait toute la place. Reviens, supplia-t-elle tout bas, reviens, on vivra en clandestins, on se cachera, on volera des instants de bonheur en attendant que le temps passe, quIris guérisse, que les filles grandissent. Les filles ! Peut-être que Zoé savait. Les enfants savent de nous des choses que nous ignorons, nous-mêmes. On ne peut pas leur mentir. Peut-être que Zoé sait que jai embrassé Philippe ? Elle sent le goût de ses baisers quand je me penche vers elle.
Elle se redressa. Se massa les jambes, les mollets. Sétira encore une fois. Il faut que je lui parle. Que je la confesse.
Elle fit quelques pas. Réfléchit en trottinant. Elle avançait, absorbée par sa réflexion, quand elle entendit crier son nom :
Joséphine ! Joséphine !
Elle se retourna. Luca venait vers elle. Les bras ouverts, un grand sourire sur le visage.
Luca ! sécria-t-elle.
Je savais que je vous trouverais là. Je connais vos habitudes !
Elle le dévisagea comme pour sassurer que cétait bien lui.
Vous allez bien, Joséphine ?
Oui. Et vous, vous allez mieux ?
Il la regarda en souriant.
Joséphine ! Il faut quon parle. On ne peut pas rester sur ce malentendu.
Luca
Je suis désolé pour lautre fois. Jai dû vous blesser, mais je ne voulais pas vous faire du mal ni me moquer.
Elle secouait la tête, essuyait la sueur qui coulait sur son front, écartait ses cheveux collés sur son visage.
Vous permettez que je vous offre un café ?
Elle rougit et refusa son bras.
Cest que je suis toute collante, jai couru et
Joséphine nen revenait pas : Luca, lhomme le plus indifférent du monde, lui courait après ! Elle sentit ses genoux flageoler. Elle nétait pas habituée à susciter des passions. Ne savait pas comment se comporter. Dun côté, elle lui était reconnaissante. Elle se sentait importante, séduisante. Dun autre côté, elle le regardait et se disait quil était beau comme un bout de bois mort. Ils se dirigèrent vers la buvette près du lac. Luca commanda deux cafés et les posa devant elle. Elle serra les genoux, ramena les pieds sous sa chaise et se prépara.
Vous allez bien, Joséphine ?
Oui, ça va
Elle nétait pas très douée pour tenir les hommes à distance. Elle nen avait pas lhabitude. Elle préférait le laisser parler.
Joséphine, jai été injuste envers vous
Elle fit un geste de la main pour lexcuser.
Je me suis mal conduit.
Elle le regarda en pensant que beaucoup de gens se conduisaient mal avec ceux qui les aimaient. Il nétait pas le seul.
Je voudrais quon oublie tout ça
Il leva vers elle un regard sincère.
Cest que
, bafouilla-t-elle.
Elle ne savait pas quoi dire. Cest que cest trop tard, cest que cest fini, cest que depuis il y en a eu un autre qui
Je ne suis pas très habituée aux choses de lamour. Je suis un peu cruche
Elle ajouta, à voix basse :
Vous le savez bien, dailleurs
Vous me manquez, Joséphine. Je métais habitué à vous, à votre présence, à votre attention délicate, généreuse
Oh ! sexclama-t-elle, surprise.
Pourquoi ne lui avait-il pas dit ces mots, avant ? Quand il était encore temps. Quand elle désespérait de les entendre. Elle le regarda, désemparée. Il lut la désolation dans son regard.
Vous néprouvez plus rien pour moi ? Cest ça ?
Cest que jai tellement attendu un signe de vous que
je crois que je me suis
Que vous vous êtes lassée ?
Oui, en quelque sorte
Ne dites pas que cest trop tard ! déclara-t-il, enjoué. Je suis prêt à tout
pour que vous me pardonniez !
Joséphine était à la torture. Elle essaya dattraper un bout damour, un fil quelle pourrait tirer, pincer, froncer, ourler, broder pour en faire un gros pompon. Elle plongea dans le regard de Luca, plongea les yeux grands ouverts, chercha, chercha. Ça ne pouvait pas sévanouir comme ça ! Elle guetta un bout de fil dans ses yeux, sur sa bouche, dans léchancrure de sa manche, jaimais my blottir quand on dormait ensemble, japercevais son bras qui me retenait, jétais émue, je fermais les yeux pour retenir cette image. Elle chercha, chercha, mais ne trouva pas le début dun fil. Elle remonta à la surface, bredouille.
Vous avez raison, Joséphine. Ce nest pas un hasard si je me retrouve tout seul à mon âge. Je nai jamais été capable de garder quelquun ! Vous, au moins, vous avez vos filles
Joséphine se remit à penser à Zoé. Elle ferait comme Luca. Elle se mettrait à nu devant elle et lui dirait parle-moi, je suis nulle en expression damour, mais je taime tant que si tu ne membrasses plus le matin, je ne peux plus respirer, je ne sais plus mon nom, je perds le goût de la première tartine, le goût de mes recherches, le goût de tout.
Mais vous avez votre frère. Il a besoin de vous
Il la regarda comme sil ne comprenait pas. Fronça les sourcils. Chercha à qui elle faisait allusion, puis se reprit et ricana :
Vittorio !
Oui, Vittorio
Vous êtes son frère, vous êtes aussi la seule personne vers qui il peut se tourner !
Oubliez Vittorio !
Luca, je ne peux pas oublier Vittorio. Il a toujours été entre nous.
Oubliez-le, je vous dis !
Sa voix était pleine dordres et de colère. Elle recula, surprise par son changement de ton.
Il fait partie de notre histoire. Je ne peux pas loublier. Jai vécu avec lui puisque je vous ai
Puisque vous mavez aimé
Cest ça, Joséphine ? Autrefois. Il y a longtemps
Elle baissa la tête, gênée. Ce nétait pas de lamour, ça sétait enfui si vite.
Joséphine
Sil vous plaît
Elle se détourna. Il nallait pas la supplier. Cétait embarrassant.
Ils restèrent un long moment, silencieux. Il jouait avec le sachet de sucre, lécrasait de ses longs doigts, le pressait, le roulait, laplatissait.
Vous avez raison, Joséphine. Je suis un boulet. Jentraîne tout le monde vers le bas.
Non, Luca. Ce nest pas ça.
Si, cest exactement ça.
Leurs cafés étaient froids. Joséphine grimaça.
Vous en voulez un autre ? Ou autre chose ? Un jus dorange ? Un verre deau ?
Elle refusa dun geste de la main. Arrêtez, Luca, supplia-t-elle en silence, arrêtez. Je ne veux pas que vous deveniez cet homme suppliant, servile.
Il tourna son regard vers le lac. Aperçut un chien qui sébrouait et sourit.
Cest ce jour-là que tout a commencé
Nest-ce pas ? Ce jour où je ne vous ai pas écoutée
Elle ne répondit pas et suivit le chien des yeux. Son maître lui avait renvoyé sa balle dans le lac et il plongeait pour la chercher. Le maître attendait, fier de sa science de dresseur, fier de pouvoir claquer des doigts et que lanimal lui obéisse. Il cherchait dans le regard des gens autour de lui la reconnaissance de ce pouvoir-là.
Vous savez ce quon va faire, Joséphine ?
Il sétait redressé, lair déterminé.
Je vais vous laisser une clé de chez moi et
Non ! protesta Joséphine, effrayée de la responsabilité quil allait lui donner.
Je vais vous laisser une clé de chez moi et quand vous maurez pardonné mon indifférence, ma muflerie, vous viendrez et je vous attendrai
Luca, il ne faut pas
Si. Je nai jamais fait ça. Cest une preuve da
Elle écouta le mot quil faillit dire. Mais il ne le prononça pas.
Une preuve dattachement
Il se leva, chercha une clé dans sa poche. La posa sur la table à côté du café froid. Déposa un baiser sur les cheveux de Joséphine et répéta :
Au revoir, Joséphine.
Elle le regarda partir, prit la clé. Elle était encore chaude. Lenferma dans sa main comme la preuve inutile dun amour défunt.
Zoé ne voulut pas parler.
Joséphine lattendait à son retour de lécole. Elle dit à sa fille, ma chérie, il faut quon sexplique. Je suis prête à tout entendre. Si tu as fait quelque chose que tu regrettes ou dont tu as honte, dis-le-moi, on en parlera et je ne me mettrai pas en colère parce que je taime plus que tout.
Zoé posa son cartable dans lentrée. Enleva son manteau. Alla à la cuisine. Se lava les mains. Prit un torchon. Sessuya les mains. Coupa trois tartines de pain. Les beurra. Rangea le beurre dans le Frigidaire. Le couteau dans le lave-vaisselle. Préleva deux barres de chocolat noir aux amandes. Plaça le tout sur une assiette. Revint chercher son cartable dans lentrée et, sans écouter Joséphine qui insistait « il faut quon parle Zoé, ça ne peut plus durer comme ça », referma la porte de sa chambre et senferma jusquà lheure du dîner.
Joséphine fit réchauffer le poulet basquaise quelle avait préparé. Zoé aimait le poulet basquaise.
Elles dînèrent en tête à tête. Joséphine ravalait les larmes dans sa gorge. Zoé sauçait la sauce du poulet sans un regard pour sa mère. La pluie frappait les carreaux de la cuisine et sécrasait en grosses gouttes molles. Quand les gouttes sont épaisses, lourdes, elles saccrochent sur la vitre et on peut les compter.
Mais quest-ce que je tai fait ? hurla Joséphine, à bout de mots, à bout de nerfs, à bout darguments.
Tu le sais très bien, lâcha Zoé, imperturbable.
Elle débarrassa son assiette, son verre et ses couverts. Les plaça dans le lave-vaisselle. Passa léponge sur la table, délimitant précisément son emplacement, prenant bien soin de ne pas ramasser les miettes de sa mère, plia sa serviette, se lava les mains et se retira.
Joséphine bondit de sa chaise, lui courut après. Zoé referma la porte de sa chambre. Elle entendit deux tours de clé.
Je ne suis pas ta bonne ! cria Joséphine. Tu dis merci pour le dîner.
Zoé ouvrit la porte et dit :
Merci. Le poulet était délicieux.
Puis elle referma, laissant Joséphine sans voix.
Elle revint dans la cuisine. Sassit devant lassiette à laquelle elle navait pas touché. Regarda le poulet froid figé dans sa sauce. Les tomates fripées, les poivrons racornis.
Elle attendit un long moment, étalée sur la table, la tête dans ses bras.
Une chanson des Beatles éclata dans la chambre de Zoé. Dont pass me by, dont make me cry, dont make me blue, cause you know, darling, I love only you. Cest inutile. Cela ne sert à rien de forcer les confidences. On ne se bat pas contre un mort. Encore moins contre un mort vivant. Elle eut un rire amer. Elle navait jamais entendu ce rire dans sa bouche. Elle ne laimait pas. Il faut que je travaille. Que je trouve un directeur de recherches. Que je soutienne ma thèse. Étudier ma toujours sauvée des pires situations. Chaque fois que la vie me joue des tours, le Moyen Âge vient à mon secours. Je récitais le symbolisme des couleurs aux filles pour dissimuler langoisse du lendemain ou le chagrin de la veille. Bleu, couleur de deuil, violet associé à la mort, vert, lespérance et la sève qui monte, jaune, la maladie, le péché, rouge, à la fois feu et sang, rouge comme la croix du croisé sur sa poitrine ou la robe du bourreau, noir, couleur des Enfers et des ténèbres. Elles arrondissaient la bouche, effrayées, et joubliais mes problèmes.
Le téléphone vint interrompre ses pensées. Elle le laissa sonner, sonner puis se leva.
Joséphine ?
La voix était enjouée. Le timbre insouciant et gai.
Oui, déglutit Joséphine, les mains crispées sur le combiné.
Tu es devenue muette ?
Joséphine eut un rire gêné.
Cest que je ne mattendais vraiment pas
Eh oui ! Cest moi. Retour à la vie active
et je précise, sans rancune aucune. Ça fait longtemps, hein, Jo ?
Ça va, Jo ? Parce quon dirait que ça ne va pas du tout
Si, si. Ça va. Et toi ?
En pleine forme.
Tu es où ? demanda Joséphine, cherchant un point où accrocher la robe de ce fantôme.
Pourquoi ?
Pour rien
Si, Joséphine. Je te connais, tu as une idée derrière la tête.
Non. Je tassure
Cest juste que
La dernière fois, cest vrai, ça a été un peu violent entre nous. Et je men excuse. Je le regrette vraiment
Et je vais te le prouver : je tinvite à déjeuner.
Jaimerais tant quon ne se dispute plus.
Prends un crayon et écris ladresse du restaurant.
Elle écrivit ladresse. Hôtel Costes, 239, rue Saint-Honoré.
Tu es libre après-demain, jeudi ? demanda Iris.
Oui.
Alors, jeudi à treize heures
Je compte sur toi, Jo, cest très important pour moi quon se retrouve.
Pour moi aussi, tu sais.
Et puis elle ajouta à voix basse :
Tu mas manqué
Quest-ce que tu dis ? demanda Iris. Je nentends plus
Rien. À jeudi.
Elle prit son édredon et alla sinstaller sur le balcon. Elle leva la tête vers le ciel et accrocha son regard aux étoiles. Un beau ciel étoilé éclairé par une lune pleine et brillante comme un soleil froid. Elle chercha sa petite étoile au bout de la Grande Ourse. Tordit la tête pour la repérer. Elle laperçut. En bout de trajectoire. Elle joignit les mains. Merci de mavoir rendu Iris. Merci. Cest comme si je rentrais à la maison. Faites que Zoé revienne. Je ne veux pas la guerre, vous le savez, je suis une piètre guerrière. Faites quon se parle à nouveau. Ce soir, je mengage devant vous
si vous me rendez lamour de ma petite fille, je vous promets, vous mentendez, je vous promets de renoncer à Philippe.
Étoiles ? Vous mentendez ?
Je sais que vous mentendez. Vous ne répondez pas toujours tout de suite, mais vous prenez note.
Elle regarda la petite étoile. Elle avait posé son problème là-haut, tout là-haut, à des millions de kilomètres. Il faut toujours poser ses problèmes loin, loin, parce quon les regarde différemment. On voit ce quil y a derrière. Quand on les a sous le nez, on ne voit plus rien. On ne voit plus la beauté, le bonheur qui demeurent malgré tout, tout autour. Derrière le silence buté de Zoé, il y avait lamour de sa petite fille pour elle. Elle en était sûre. Mais elle ne le voyait plus. Et Zoé non plus. La beauté et le bonheur reviendraient
Il suffisait dattendre, dêtre patiente
Il était devenu un homme oisif. Un homme qui traînait dans les bars dhôtel avec des livres et des catalogues dart. Il aimait les bars des grands hôtels. Il goûtait léclairage, lambiance feutrée, le fond de musique de jazz, les langues étrangères quon y parlait, les serveurs qui passaient avec leur plateau et leur démarche fluide. Il pouvait simaginer à Paris, à New York, à Tokyo, à Singapour, à Shanghai. Il était nulle part, il était partout. Ça lui allait très bien. Il était en convalescence damour. Ce nest pas très viril comme état dâme, se disait-il.
Il prenait un air rébarbatif, un air dhomme daffaires occupé à lire des ouvrages sérieux. En fait, il lisait Auden, il lisait Shakespeare, il lisait Pouchkine, il lisait Sacha Guitry. Tous ces types quil navait jamais lus dans sa vie précédente. Il voulait comprendre lémotion, les sentiments. Les grandes affaires du monde, il les laissait aux autres. Aux autres comme lui, avant. Quand il était sérieux, pressé, quil avait sa raie sur le côté, son col de chemise bien fermé, sa cravate bien rayée, deux portables. Un homme bourré de chiffres et de certitudes.
Il navait plus aucune certitude. Il avançait à tâtons. Et cétait tant mieux ! Les certitudes vous bouchent la vue. Il était en train de lire Eugène Onéguine de Pouchkine. Lhistoire dun jeune oisif qui se retire à la campagne, fatigué de vivre, en proie au spleen. Eugène lui plaisait infiniment.
Le matin, il passait à son bureau sur Regent Street et suivait quelques affaires en cours. Il téléphonait à Paris. À celui qui lavait remplacé. Si tout sétait bien passé, au début, il sentait maintenant chez ce dernier une invitation à peine voilée. Il ne supporte plus mon oisiveté. Il ne supporte plus que je continue à toucher des dividendes sans suer à grosses gouttes. Ensuite, il appelait Magda, son ancienne secrétaire devenue la secrétaire du Crapaud. Cétait le nom de code de son remplaçant : le Crapaud. Elle parlait tout bas de peur que le Crapaud ne lentende et lui racontait les derniers potins du bureau. Le Crapaud était un obsédé sexuel.
Lautre jour, gloussa Magda, jai failli le passer par la fenêtre tellement il a les mains baladeuses !
Le Crapaud restait au bureau jusquà onze heures le soir, était dune laideur parfaite, sournois, odieux, prétentieux.
Il est remarquable en affaires ! Il a doublé le chiffre depuis quil est aux commandes
, disait Philippe.
Oui mais il peut exploser nimporte quand ! En tout cas, faites attention, il vous hait ! Il a les boutons du gilet qui pètent après vous avoir parlé !
Philippe avait augmenté le salaire de ses deux avocats pour être sûr dêtre protégé. Il faut se garder dans ce monde de requins marteaux ! Le Crapaud était marteau, requin, mais brillant.
Il avait souvent des déjeuners de prospection. Avec des clients quil choisissait fortunés, agréables, cultivés. Afin de ne pas perdre son temps. Il entamait les premières négociations, puis les dirigeait sur le Crapaud, à Paris. Laprès-midi, il choisissait le bar dun palace, un bon livre et lisait. Vers dix-sept heures trente, il allait chercher Alexandre au lycée et ils rentraient ensemble en devisant. Souvent, ils sarrêtaient dans un musée ou une galerie. Ou allaient au cinéma. Cela dépendait du travail dAlexandre.
Parfois, alors quil était occupé à lire, une fille venait sasseoir à côté de lui. Une professionnelle déguisée en touriste qui draguait lhomme daffaires esseulé. Il la regardait sapprocher. Se tortiller. Faire semblant de lire une revue. Il ne bougeait pas, continuait à lire. Au bout dun moment, elle se lassait. Il arrivait quune fille plus entreprenante lui demande un renseignement, une adresse. Il répondait toujours par la même phrase :
Désolé, mademoiselle, jattends ma femme !
Lors de son dernier séjour à Paris, Bérengère, la meilleure amie dIris, lavait appelé pour prendre un verre. Sous prétexte dobtenir des renseignements sur des écoles anglaises pour son fils aîné. Elle avait commencé, maternelle et préoccupée, puis sétait rapprochée. La gorge tendue sous le chemisier entrouvert, la main qui passe et repasse derrière le cou, soulevant la masse de cheveux, ployant la nuque dans une position de soumission lascive, le sourire accrocheur.
Bérengère, ne me dis pas que tu espères que lon devienne
comment dire, intimes ?
Et pourquoi pas ? On se connaît depuis longtemps. Tu néprouves plus rien pour Iris, je suppose, après ce quelle ta fait, et je mennuie à mourir avec mon mari
Mais Bérengère, Iris est ta meilleure amie !
Était, Philippe, était ! Je ne la vois plus. Jai coupé les ponts. Je nai pas aimé du tout la façon dont elle sest comportée avec toi ! Dégueulasse !
Il avait eu un petit sourire :
Désolé. Si tu veux, nous resterons
Il ne trouvait pas le mot.
Nous en resterons là.
Il avait demandé laddition et était parti.
Il ne voulait plus perdre son temps. Il avait décidé de travailler moins pour gagner du temps. Réfléchir, apprendre. Il nallait pas dilapider ce temps avec Bérengère ou ses semblables. Il avait laissé tomber sa conseillère en achat duvres dart. Un jour quils étaient tous les deux dans une galerie et que le propriétaire leur montrait les uvres dun jeune peintre prometteur, il avait aperçu un clou. Un clou planté dans un mur blanc qui attendait laccroche dun tableau. Il lui avait fait remarquer combien ce clou semblait ridicule. Elle lavait écouté, réprobatrice, et avait dit : Ne vous méprenez pas, Philippe, ce clou en lui-même est le début dune uvre dart. Ce clou participe à la beauté de luvre quil va recevoir, ce clou
Il lavait interrompue : Ce clou est un pauvre clou, sans intérêt, ce clou va juste servir à supporter le poids dun tableau. Ah non ! Philippe ! Je ne suis pas daccord avec vous, ce clou est, ce clou existe, ce clou vous interpelle. Il avait marqué un temps darrêt et avait dit, ma chère Elizabeth, dorénavant, je me passerai de vos services. Je veux bien mincliner, minterroger devant Damien Hirst, David Hammons, Raymond Pettibon, la danseuse de Mike Kelley, les autoportraits de Sarah Lucas, mais pas devant un clou !
Il faisait le vide autour de lui. Il sallégeait. Cest peut-être pour cela que Joséphine sest dérobée. Elle me trouvait trop lourd, trop encombré. Elle a de lavance sur moi, elle a appris à se dépouiller. Japprendrai. Jai tout mon temps.
Zoé lui manquait. Les week-ends avec Zoé. Les longs conciliabules entre Zoé et Alexandre quand il les surveillait du coin de lil. Alexandre ne réclamait pas sa cousine, mais il pouvait dire à son regard triste du vendredi soir quelle lui manquait. Elle reviendrait. Il en était certain. Ils avaient brûlé les étapes en sembrassant le soir de Noël. Il y avait encore trop de choses irrésolues entre eux. Et il y avait Iris
Il pensa à sa dernière soirée à Paris. Iris était sortie de clinique. Ils avaient dîné « à la maison ». On pourrait faire une dînette, tous les trois ? Ce serait ballot daller au restaurant ! Elle avait fait la cuisine. Cétait un peu raté, mais elle sétait donné du mal.
Il posa son livre. En prit un autre. Le théâtre de Sacha Guitry. Ferma les yeux et se dit, je louvre au hasard et je médite la phrase que je trouve. Il se concentra, ouvrit le livre, ses yeux tombèrent sur cette phrase : « On peut faire baisser les yeux aux gens qui vous aiment, mais on ne peut pas faire baisser les yeux aux gens qui vous désirent. »
Je ne baisserai pas les yeux. Jattendrai, mais je ne renoncerai pas.
La seule femme dont il supportait la présence était Dottie. Ils sétaient retrouvés, par hasard, un soir de réception à la New Tate.
Que faites-vous là ? avait-il demandé en lapercevant.
Il ne se rappelait plus son prénom.
Dottie. Vous vous souvenez ? Vous mavez offert une montre, une très belle montre que je porte toujours dailleurs
Elle avait relevé sa manche et lui avait montré la montre Cartier.
Elle vaut du pognon, non ? Jai tout le temps peur de la perdre. Je la quitte pas des yeux
Ça tombe bien : cest une montre, elle sert à ça !
Elle avait éclaté de rire, en ouvrant grand la bouche, révélant trois plombages en mauvais état.
Que faites-vous là, Dottie ? avait-il répété avec un petit air supérieur comme si ce nétait pas sa place.
Il avait aussitôt regretté son ton arrogant et sétait mordu les lèvres.
Elle avait répondu, piquée :
Pourquoi ? Je nai pas le droit de mintéresser à lart ? Je ne suis pas assez intelligente, pas assez chic, pas assez
Touché ! avait reconnu Philippe. Je suis un imbécile, prétentieux et
Snob. Con. Arrogant. Froid.
Nen jetez plus ! Je vais rougir
Jai compris. Je suis une pauvre comptable nulle à chier qui ne PEUT pas sintéresser à lart. Juste une fille quon baise et quon ne revoit plus !
Il avait eu lair si contrit quelle avait éclaté de rire à nouveau.
En fait, vous avez raison. Je trouve tout ça nul et bidon, mais cest une copine qui ma traînée ici
Je memmerde, vous avez pas idée ! Je comprends rien à lart moderne. Je me suis arrêtée à Turner et encore ! On va se boire une bière ?
Il lavait emmenée dîner dans un petit restaurant.
Ah ! Ah ! Je monte en grade. Jai droit au resto, à la nappe blanche
Cest juste pour ce soir. Et parce que jai faim.
Joubliais que monsieur était marié et ne voulait pas sengager.
Cest toujours dactualité
Elle avait baissé les yeux. Sétait absorbée dans la lecture de la carte.
Alors
Quoi de nouveau depuis votre anniversaire raté ? avait demandé Philippe en essayant de ne pas paraître trop ironique.
Une rencontre et une rupture
Oh !
Par SMS, la rupture. Et vous ?
À peu près la même chose. Une rencontre et une rupture. Mais pas par SMS. En silence. Sans un mot dexplication. Ce nest pas mieux.
Elle navait pas posé de question sur le rôle de sa supposée femme dans lhistoire de son amour raté. Il lui en avait été reconnaissant.
Il sétait retrouvé chez elle. Sans trop bien savoir comment.
Elle avait débouché une bouteille de chardonnay. Lours brun en peluche, à qui il manquait un il de verre, était toujours là ainsi que les petits coussins en tapisserie qui réclamaient de lamour et le poster de Robbie William tirant la langue.
Ils avaient fini la nuit ensemble. Il navait pas été brillant. Elle navait pas fait de commentaire.
Le lendemain matin, il sétait levé tôt. Il ne voulait pas la réveiller, mais elle avait ouvert lil et avait posé la main sur son dos.
Tu prends la fuite tout de suite ou tu as le temps pour un café ?
Je crois que je vais prendre la fuite
Elle sétait appuyée sur son coude et lavait considéré comme on contemple une mouette engluée de mazout.
Tu es amoureux, cest ça ? Je le sais bien. Tu nétais pas vraiment avec moi, cette nuit
Je suis désolé.
Non ! Cest moi qui suis désolée pour toi. Alors
Elle avait attrapé un coussin et lavait bloqué sur ses seins.
Elle est comment ?
Tu veux vraiment me faire parler
Tu nes pas obligé, mais ce serait mieux. Comme on nest pas destinés à vivre une grande passion physique autant se lancer dans lamitié ! Alors comment elle est ?
De plus en plus jolie
Cest important ?
Non
Avec elle, je découvre une autre manière de voir la vie et ça me rend heureux. Elle vit parmi des livres et saute dans les flaques deau à pieds joints
Elle a quel âge ? Douze ans et demi ?
Elle a douze ans et demi et tout le monde profite delle. Son ancien mari, sa sur, ses filles. Personne ne la traite comme elle le mérite et moi, je voudrais la protéger, la faire rire, la faire senvoler
Tes drôlement pincé
Et pas plus avancé ! Tu me fais un café ?
Dottie sétait levée et préparait un café.
Elle habite Londres ?
Non. Paris.
Et quest-ce qui vous empêche de vivre votre belle histoire damour ?
Il se redressa et attrapa sa chemise.
Fin des confidences. Et merci pour cette nuit où jai été particulièrement minable !
Ça arrive, tu sais ! On va pas en faire un drame !
Elle buvait son café et ajoutait des sucres au fur et à mesure que le niveau dans la tasse baissait. Il fit la grimace.
Cest comme ça que je laime ! dit-elle en voyant son air dégoûté. Je peux manger une tablette de chocolat sans prendre un gramme !
Tu sais quoi ? Je crois quon va se revoir
Tu veux bien ?
Même si tu nes pas Tarzan, le roi du frisson ?
Ça, cest à toi de décider !
Elle fit mine de réfléchir et posa sa tasse.
Daccord, dit-elle. Mais à une condition
Tu mapprends la peinture moderne, tu memmènes au théâtre, au cinéma, bref tu minstruis
Puisquelle est à Paris, ce nest pas gênant.
Jai un fils, Alexandre. Il passe avant tout le monde.
Tu ne sors pas avec lui, le soir ?
Non.
Its a deal ?
Its a deal.
Ils sétaient serré la main en copains.
Il lappelait. Lemmenait écouter des opéras. Lui expliquait lart moderne. Elle écoutait, sage comme une image. Marquait des noms, des dates. Avec un sérieux qui ne se démentait pas. Il la raccompagnait chez elle. Parfois, il montait et sendormait dans ses bras. Parfois, ému par son abandon, son innocence, sa simplicité, il lembrassait et ils tombaient dans le lit king size qui prenait toute la place.
Il ne la rendait pas malheureuse. Il faisait très attention. Il surveillait le tremblement de la lèvre qui retient un sanglot ou le froncement dun sourcil qui bloque une douleur. Il apprenait lémotion avec elle. Elle ne savait pas mentir, faire semblant. Il lui disait tu es folle ! Apprends à dissimuler, on lit en toi comme dans un livre ouvert.
Elle haussait les épaules.
Il se demandait si cela pourrait durer longtemps.
Elle avait arrêté de chercher des hommes sur Internet.
Il lui avait dit quil ne fallait pas quelle interrompe sa quête à cause de lui. Quil nétait pas cet homme-là. Lhomme qui la prendrait sous son bras. Elle soupirait je sais, je sais. Et imaginait le chagrin à venir. Parce que ça finissait toujours par un chagrin, elle le savait bien.
Il avait fini par lui demander son âge. Vingt-neuf ans.
Tu vois ! Je ne suis plus un bébé !
Comme si elle sous-entendait, je peux me défendre et jy trouve mon compte aussi dans notre drôle de relation.
Il lui en était infiniment reconnaissant.
Depuis quelles attendaient la réponse de Vivienne Westwood, pour savoir laquelle de leurs deux candidatures serait retenue pour le stage, latmosphère entre Agathe et Hortense était électrique. Elles ne se parlaient presque plus. Se cognaient lune à lautre dans lappartement. Cachaient leurs cours, leurs cahiers. Agathe se levait tôt, allait en classe, ne sortait plus. Elle sétait mise à travailler et il régnait un calme inhabituel dans lappartement. Hortense sen félicitait. Elle pouvait travailler sans boules Quiès dans les oreilles, cétait un grand progrès.
Un soir, Agathe rentra avec un dîner acheté chez le Chinois et proposa à Hortense de partager sa pitance. Hortense se méfia.
Tu goûtes les plats dabord
, déclara-t-elle.
Agathe éclata dun rire denfant et roula sur le canapé en se tenant le ventre.
Tu crois vraiment que je vais tempoisonner ?
Avec toi, je mattends à tout ! grogna Hortense qui se trouvait un peu ridicule, mais se méfiait quand même.
Écoute. Si ça te rassure, je mange dabord et je te passe le plat après
Tu ne me fais vraiment pas confiance
Pas confiance du tout, si tu veux savoir.
Elles avaient dîné, assises sur le tapis à longs poils. Agathe navait rien renversé. Elle navait pas bu outre mesure. Avait débarrassé. Rangé. Était revenue sasseoir en tailleur sur le tapis.
Jai autant le trac que toi, tu sais.
Jai pas le trac, avait répliqué Hortense. Je suis sereine. Cest moi qui laurai. Jespère que tu seras bonne perdante !
Demain soir, y a une soirée au Cuckoos. Une soirée où il y aura toute lécole des Français, tu sais, Esmod
Il ny avait pas que Saint Martins ou la Parsons School à New York, il y avait aussi Esmod, à Paris. Si Hortense navait pas choisi dy aller, cétait parce quelle voulait quitter Paris et sa mère. Vanina Vesperini, Fifi Chachnil, Franck Sorbier ou encore Catherine Malandrino étaient sortis de cette école. Si, il y a cinq ans, on ne parlait que de Londres, Paris était revenu au centre de la planète mode. Avec une spécialité française : le modélisme. À Esmod, on apprenait à maîtriser les techniques de moulage à la toile, le travail de coupe, de patron. Un savoir-faire précieux quHortense avait très envie dapprendre. Elle hésita.
Y aura tes potes ?
Agathe fit une moue qui disait « bien obligé ».
Cest sûr que cest pas un cadeau, ces mecs-là ! Ce sont de gros porcs
Mais ils sont gentils, aussi, tu sais !
Gentils ?
Hortense éclata de rire.
Parfois, ils maident, ils mencouragent, ils me donnent des ailes
Ça se saurait si les cochons avaient des ailes ! Ils se racleraient pas le cul dans la gadoue, ils voleraient ! Et eux, ils sont pas près de décoller !
Elle avait fini par accepter daller à la soirée avec Agathe.
Elles avaient pris un taxi. Agathe avait donné une adresse qui nétait pas celle de la boîte.
Ça tembête si on passe chez eux dabord ?
Chez eux ! avait hurlé Hortense. Je monte pas chez ces mecs-là, moi.
Sil te plaît, avait supplié Agathe. Avec toi, jaurai moins peur
Ils me foutent la trouille, quand je suis seule.
Elle avait vraiment lair effrayé.
Hortense était montée en pestant.
Ils étaient assis dans le salon. Un décor qui brillait de mauvais goût. Que du marbre, de lor, des candélabres, des rideaux à glands dorés, des bergères clinquantes, des fauteuils obèses. Cinq hommes en noir. Posés sur leurs gros culs de cochons. Elle navait pas aimé quand ils sétaient tous levés et sétaient rapprochés delle. Pas aimé du tout quand Agathe sétait éloignée sous prétexte daller aux toilettes.
Alors
On se la joue moins grande gueule, soudain ? Cest une idée, Carlos, ou la gamine, elle fait dans sa culotte ? avait demandé un petit costaud.
Elle navait pas répondu, guettant la sortie dAgathe des toilettes.
Dis donc, ma poule, tu sais pourquoi on ta fait venir ici ?
Elle était tombée dans un piège. Comme une novice. Il ny avait pas plus de soirée au Cuckoos que de bon goût dans ce salon !
Aucune idée. Mais vous allez sûrement mexpliquer
On voulait te parler dun truc
Après, on te laisse tranquille.
Ils vont me demander de faire des passes. De tapiner pour leurs sales tronches de cochons qui ne volent pas. Qui sengraissent pendant que les filles triment. Voilà doù viennent le pognon dAgathe, ses jeans à trois cents euros, ses petites vestes Dolce & Gabbana.
Je crois que jai une petite idée et vous pouvez toujours vous brosser le pantalon
Je crois que tas pas didée du tout, dit celui qui devait être le patron puisquil mesurait au moins un mètre soixante-quinze et leur mangeait à tous la soupe sur la tête.
Ça métonnerait. Je ne suis pas née de la dernière pluie, vous savez
De nombreuses étudiantes faisaient des passes. Pour payer leurs études ou pour aller skier à Val-dIsère. Il y avait des agences spécialisées qui les louaient au week-end. Elles partaient dans les pays de lEst passer une nuit avec un poussah et revenaient, les poches pleines.
Cest un service un peu spécial quon va te demander
Que tu as intérêt à nous accorder. Parce que sinon, on va se mettre en colère. Très fort. Tu vois là-bas, la porte de la salle de bains
Hortense sinterdit de regarder et fixa celui qui devait passer pour un géant au nez des nains qui lentouraient. Il a le poil dru et le menton bleu, se dit-elle en le repoussant du regard et une petite tache jaune dans lil, comme un éclat de mayonnaise.
Derrière la porte de cette salle de bains, tu risques de dérouiller. Et de dérouiller salement
Ah, oui ? dit Hortense essayant de prendre de laltitude, mais sentant la peur la remplir dun blanc cotonneux qui lui faisait trembler les jambes.
Alors voilà ce que tu vas faire
tu vas très gentiment te retirer de la compétition avec Agathe. Lui laisser la place chez Vivienne Westwood.
Jamais ! lâcha Hortense qui comprenait le repas chinois, la propreté soudaine de sa colocataire, lambiance studieuse de lappartement.
Réfléchis. Ça me fait mal de penser à ce que tu vas endurer derrière la porte de la salle de bains
Cest tout vu. Cest non.
Agathe ne réapparaissait pas. La salope, pensa Hortense. Et moi qui pensais quelle était en train de samender ! Javais bien raison de me méfier des bons sentiments.
Il ne fallait pas quelle sécroule face à ces rastaquouères. Tous habillés en noir avec des pompes pointues. Cest une colonie de vacances ou quoi ?
Tas deux minutes pour réfléchir. Ce srait con que tu te fasses amocher !
Et ce serait con de vous priver dune entrée gratuite dans ce monde-là, pensa Hortense qui réfléchissait vite. Vous utilisez cette gourde dAgathe et vous pénétrez ni vu ni connu dans le temple de la mode. Comptez pas sur moi, les mecs. Comptez pas sur moi.
Cinq minutes passèrent. Hortense inspectait les lieux avec lapplication dune touriste à Versailles : les dorures des commodes, les tiroirs renflés, largenterie étalée sur le dessus pour faire croire quils prennent le thé, peut-être ? , le balancier de la pendule qui battait lair en silence, les miroirs biseautés, le parquet bien ciré. Elle était faite aux pieds.
Le temps est passé, précisa-t-elle en regardant sa montre. Je vais vous laisser. Enchantée davoir fait votre connaissance et jespère bien ne jamais vous revoir
Elle tourna les talons et se dirigea vers la porte.
Un des rastaquouères se leva et vint bloquer la sortie, la ramenant à son point de départ. Un autre choisit un CD, louverture de La Pie voleuse de Rossini, et tourna le volume à fond. Ils allaient lui taper dessus, cétait sûr. Je ne crierai pas. Je ne leur donnerai pas ce plaisir-là. Ils nallaient pas la trucider. Seraient bien embêtés avec un cadavre sur les bras !
Tu ten charges, Carlos, dit le plus grand avec son air de chef.
OK, répondit linterpellé.
Il la poussa vers la salle de bains, la jeta par terre. Ressortit. Elle se releva, resta un moment, debout, les bras croisés. Il me laisse là pour que je réfléchisse. Cest tout vu. Je ne vais pas moisir ici.
Elle ressortit de la salle de bains, les rejoignit dans le salon et demanda :
Alors ? On se dégonfle ?
Le grand qui se prenait pour le chef vit rouge. Il fonça sur elle, la traîna jusquà la salle de bains et la précipita sur le sol carrelé en gueulant espèce de putain ! Claqua la porte. Je lai vexé, se dit Hortense. Un bon point pour moi. Ça ne va pas adoucir les coups, mais au moins, ils sont prévenus. Je ne vais pas me laisser faire.
Elle ajusta sa veste, remit sa jupe en place, brossa ses épaules. Rester digne et droite. Cest tout ce qui lui restait. Lair était toujours aussi blanc, cotonneux et elle avait envie de vomir.
Il ne fallait surtout pas quelle se laisse dominer par la peur. Il fallait quelle la garde à distance. Quelle mette des détails entre la peur et elle. Du pratique. Pas de labstrait qui affole, brouille la tête. Pas des grandes idées du genre cest pas juste, cest pas bien ce que vous faites, je me plaindrai à qui de droit
Ça, cétait se mettre à genoux devant eux.
Elle entendit le dénommé Carlos. Il fallait toujours quil fasse du bruit, quil gueule pour sannoncer. Il était là. Dans la salle de bains. Du blanc partout. Pas un détail de couleur auquel se raccrocher, démarrer un bout de résistance. Cet homme était un cube. Un mètre cinquante-cinq sur un mètre cinquante-cinq. Un cube chauve et gras. Un vrai gnome. Lui manquait que les poils sur le nez, la glotte en goutte dhuile et les oreilles pointues. Encore que les poils sur le nez, à y regarder de plus près, on pouvait les compter.
Sa large silhouette masqua la lumière du plafonnier en verre opaque. Il faisait de lombre partout. Devant la violence quil avait en lui, elle oublia tout. Elle ne pouvait même pas regarder ses yeux tant ils brillaient de colère. Si elle voulait garder un peu de sang-froid, il valait mieux quelle fixe le rideau de la douche. Blanc, tout blanc, comme le blanc cotonneux qui montait en elle et létouffait. Les murs aussi étaient blancs. La glace, la petite fenêtre, le meuble au-dessus du lavabo. Blanc le lavabo. La baignoire, blanche. Le tapis de bain, blanc aussi.
Il tendit son bras, décrocha sa ceinture, lui demanda de baisser son jean.
Même pas en rêve ! lâcha Hortense, les dents serrées pour repousser tout le blanc qui létouffait.
Baisse ton jean, ou je sors le rasoir
Elle réfléchit rapidement. Si elle baissait son pantalon, il sortirait le rasoir après. Elle serait vite effacée.
Même pas en rêve, elle répéta, en cherchant un détail de couleur dans la salle de bains.
Il posa la ceinture sur le rebord de la baignoire, ouvrit larmoire à pharmacie et prit un rasoir. Un rasoir noir à longue lame qui se replie. Le rasoir de pépé mafieux dont se sert Marlon Brando dans Le Parrain. Elle saccrocha à la scène, se la passa dans sa tête. Il a le menton tout blanc et il glisse la lame en faisant la moue, une moue veule et cruelle. Pouvait pas se raccrocher à Marlon Brando pour sen sortir. Pas fiable.
Même pas peur
, elle dit en repérant une serviette jaune roulée dans la baignoire.
« Du rouge au vert, tout le jaune se meurt. » Apollinaire. Cest sa mère qui leur avait appris ce vers quand elles étaient petites. Sa mère qui leur racontait lhistoire des couleurs. Bleu, vert, jaune, rouge, noir, violet
Elle sen était servie dans un devoir sur le thème « Harmonie et couleurs », il ny avait pas longtemps. Elle avait eu la meilleure note. Belle culture, avait dit le prof. Références intéressantes qui approfondissent le propos. Elle avait mentalement remercié sa mère, le XIIe siècle, Apollinaire et avait fait amende honorable pour sêtre si souvent moquée de tout ça.
La peur recula de dix bons centimètres. Si elle trouvait un autre détail de couleur, elle serait sauvée.
Agathe, viens voir ici
, gueula le cube.
Agathe entra, les épaules enroulées, le regard collé au sol. Gluante de peur. Hortense chercha son regard, mais lautre se déroba comme une anguille.
Montre-lui ton doigt de pied ! aboya le cube.
Agathe sappuya au mur blanc de la salle de bains, défit la boucle de son escarpin et exhiba le moignon dun petit doigt de pied. Un truc minuscule, ratatiné, qui avait dû être sectionné à la racine. Cétait dégoûtant à voir : un bout de chair tout violet avec du rouge. Plus dongle, mais du rouge. Du rouge vinasse, du rouge tordu, mais du rouge !
Tu peux remballer ! Casse-toi !
Agathe sortit comme elle était venue : en glissant le long du mur.
Hortense lentendit gémir de lautre côté de la porte.
Tas compris comment ça obéit les filles ?
Je ne suis pas une fille. Je suis Hortense. Hortense Cortès. Et je vous emmerde !
Tas compris ou je te fais un dessin ?
Allez-y. Je vous dénoncerai. Jirai voir les flics. Vous avez même pas idée dans quel pétrin vous vous mettez !
Moi aussi, je connais du monde, ma petite. Peut-être pas du propre, mais du haut placé aussi !
Il avait posé le rasoir, repris la ceinture.
Le premier coup partit. En plein visage. Elle ne lavait pas vu venir. Elle ne bougea pas. Fallait pas quelle lui montre quelle avait mal ou quelle avait peur. Le second coup, elle le laissa venir, ne se baissa pas et serra les dents pour ne pas crier. Cétait comme des décharges de feu dans tout le corps. Des pointes qui partaient den haut et descendaient jusquau ventre.
Allez-y
je men fous, je changerai pas didée. Vous perdez votre temps.
Un autre coup sur les seins. Puis un autre encore sur le visage. Il frappait de toutes ses forces. Elle pouvait le voir qui reculait, sélançait. Il avait un air sérieux, appliqué. Il était ridicule.
Jai prévenu mon copain, haleta Hortense, la bouche pleine de salive, si je ne suis pas rentrée à minuit, il appelle les flics. Jai donné votre nom, celui dAgathe, celui de la boîte. Ils vous retrouveront
Elle ne sentait plus les coups. Elle pensait juste au mot quelle devait ajouter après chaque mot prononcé. Elle prenait lexcuse de parler pour se placer de biais et ne plus tout prendre en pleine face.
Vous le connaissez, cracha-t-elle entre deux coups. Cest le grand brun qui vient tout le temps chez moi. Sa mère travaille dans les services spéciaux. Vous pouvez vérifier. Elle fait partie de la police secrète de la reine. Ce sont pas des tendres. Vous allez pas vous marrer avec eux
Il devait écouter car il frappait moins fort. Il y avait comme une légère hésitation dans son bras. Elle essayait de ne pas hurler parce que, si elle se mettait à hurler, il se dirait quil était presque rendu au but et se déchaînerait. Elle avait limpression que sa peau partait en lambeaux, que le sang giclait, que ses dents allaient sauter. Elle entendait les coups résonner dans sa mâchoire, sur ses joues, sur son cou. Les larmes coulaient de ses yeux, mais il ne devait pas les voir. Il faisait trop sombre et puis il bouchait toute la lumière avec son torse de brute, ses bras de brute, ses ahanements de brute.
Au bout dun moment, elle ne ressentit plus rien quun grand tourbillon où seuls les mots quelle tentait de prononcer en restant au plus près de sa pensée, en la gardant le plus précise, le plus déterminée possible, lempêchaient de sombrer et de se laisser tomber à terre. Tant quelle était debout, elle pouvait discuter. Dégale à égal. Encore que le gnome, elle le dominait de deux bonnes têtes. Ça devait lénerver aussi de devoir se mettre sur la pointe des pieds pour la frapper !
Vous me croyez peut-être pas ? Mais si jétais pas si sûre de moi, je me serais déjà traînée à vos pieds
Elle voyait sa bedaine monter et descendre à chaque respiration. Il avait mis un pied en avant comme sil voulait reprendre léquilibre. Reprendre des forces. Il nest pas en bonne santé, eut-elle le temps de penser avant quil se rétablisse. Ça la fit rire, elle limagina sécroulant, victime dun infarctus parce quil avait frappé trop fort.
Vous êtes pitoyable, mon pauvre vieux ! Vous devriez faire un peu de sport, vous êtes en mauvais état.
Elle lui cracha au visage.
Le coup lui arriva dessus, lui déchirant la lèvre supérieure. Elle eut un hoquet de surprise et les larmes jaillirent sans quelle pût les ravaler. Le cuir sabattit une deuxième fois. Il devenait fou.
Il sappelle Weston. Paul Weston. Vous pouvez vérifier. Et sa mère, cest Harriet Weston, garde du corps de la reine. Son dernier amant a été expédié en Australie parce que sinon il disparaissait les pieds plombés
Elle avait la voix remplie de sang et de larmes, mais elle ne lâchait pas.
Et le patron
Son patron, cest Zachary Gorjiack
Il a une fille, Nicole, qui est handicapée et ça le rend très énervé contre les mecs de votre espèce. Parce que si elle est dans cet état-là, Nicole, cest à cause dun mec comme vous. Alors il peut pas les blairer les mecs comme vous. Il les écrase avec son pouce. Et il écoute le bruit que ça fait. Il paraît que ça fait un bruit de bouillie craquante. Vous connaissez ce bruit ? Faudrait vous y intéresser, vous risquez de lentendre bientôt
Cétait la vérité. Shirley leur avait raconté comment ce Zachary était une fine lame, comment il trucidait ceux qui tentaient de lintimider ou de le truander. Il zigouillait sans état dâme. Et les hommes tombaient, transpercés. Elle leur avait raconté aussi, à Gary et à elle, comment un de ces hommes sétait vengé en écrasant sa fille en lui roulant dessus. La fille était clouée dans un fauteuil. Zachary était devenu encore plus fou, encore plus violent, encore plus acharné dans sa traque des hommes à découper.
Le cube flageolait. Ses coups étaient moins précis. Elle pouvait les supporter à présent.
Et Diana, ça vous dit quelque chose, Diana ? Le tunnel du pont de lAlma ? Vous finirez comme ça. Parce que, moi, je les connais vos noms. Je les ai donnés à mon pote au cas où
Ça fait un moment que je peux pas vous sacquer. Suis une fille daccord, mais pas conne. Parce quil y en a, vous savez. Des coriaces et des pas connes ! Vous êtes tombés sur le mauvais numéro. Mauvaise pioche ! Et par Agathe, on pourra toujours vous retrouver
Vous avez été filmés dans des boîtes avec elle. Il me la dit, mon pote. Il mavait dit aussi de me méfier de vous. Il avait raison. Drôlement raison ! Et ce soir, plus le temps passe, plus il se demande où je suis, pourquoi jappelle pas. Jaimerais pas être à votre place
Elle ne pouvait plus sarrêter de parler. Ça la maintenait debout. Elle fixait la serviette jaune, elle sy accrochait pour gommer le blanc. Elle navait plus peur. Ce quil y a de bien avec la douleur, cest quau bout dun moment, on ne la sent plus. Ça fait un écho de plus, un petit écho, puis ça se dissout dans la masse. Une grosse masse qui se soulève à chaque coup, mais quon ne sent plus.
Elle éclata de rire et lui cracha à nouveau dessus.
Il posa la ceinture et sortit.
Elle regarda autour delle. Elle avait un il si enflé quelle ne voyait rien, ne pouvait pas cligner sans grimacer, mais lautre était en état de marche. Elle eut limpression dêtre enfermée dans une boîte. Une boîte blanche et humide. Elle resta debout. Si jamais il revenait. Toucha son visage gluant de sang, de larmes, de sueur. Se lécha avec sa langue, cétait épais et visqueux. Ravala leau salée dans sa gorge. Ils devaient délibérer dans la pièce dà côté. Le cube répétait tout ce quelle avait lâché. Les services secrets de Sa Majesté ? Zachary Gorjiack, ils devaient connaître son nom.
Elle sen moquait dêtre abîmée. Pouvaient même lui couper le doigt de pied sils voulaient. Ça repousse pas ce truc-là ? Elle avait lu que le foie repoussait, alors le doigt de pied, ça devait bien repousser aussi.
Elle se déplaça jusquau lavabo. Ouvrit les robinets. Se ravisa. Ils pourraient rentrer, ça leur donnerait des idées. Du genre la tête sous leau et je tétouffe. Là, elle était moins sûre de résister. Elle regarda autour delle. Aperçut un verrou sur la porte. Le poussa. Se pencha sur le lavabo, se rinça le visage. Leau était glacée. Ça lui fit si mal quelle faillit hurler.
Et puis, elle aperçut la fenêtre au-dessus de la baignoire. Une petite lucarne blanche. Elle louvrit doucement. Elle donnait sur une terrasse. Ces cochons habitaient les beaux quartiers, avec des terrasses fleuries.
Elle se hissa jusquà la fenêtre, passa une jambe, une autre, se faufila, atterrit en douceur, glissa dans la nuit jusquà la terrasse voisine, puis jusquà une autre et une autre, et se retrouva dans la rue.
Elle se retourna, nota ladresse.
Elle héla un taxi. Se couvrit le visage pour que le chauffeur nait pas peur en la voyant. Devait être un vrai Picasso période déglingue.
Le taxi sarrêta. Elle lui lança ladresse de Gary en grimaçant de douleur : elle avait la lèvre supérieure sérieusement entaillée. Pouvait presque passer un doigt entre les deux bouts de lèvre éclatée.
Mince ! gémit-elle, et si je me retrouvais avec un bec-de-lièvre ?
Elle seffondra sur la banquette du taxi et éclata en sanglots.
Troisième partie
Paul Merson ne faisait pas que de la batterie. Paul Merson avait un groupe et Paul Merson animait des soirées dansantes, le samedi soir.
Paul Merson avait une mère à la silhouette ondulante qui en bouleversait plus dun. Elle travaillait aux relations publiques dune société de spiritueux. Monsieur Merson nétant pas un farouche défenseur de la fidélité conjugale, madame Merson avait toute liberté pour onduler et faisait profiter ses clients de ses ondulations dabord verticales, puis horizontales. Elle en retirait des avantages, certains sonnants et trébuchants, dautres plus subtils qui lui permettaient de se maintenir à un poste convoité par nombre de ses collègues.
Paul Merson avait vite compris le profit quil pourrait tirer des ondulations de sa mère. Quand un quidam venait la chercher, le soir, quil la cernait dun peu trop près, Paul Merson sintercalait et demandait innocemment à lhomme sil navait pas en tête une petite fête, où lui et son orchestre pourraient mettre de lambiance moyennant finance. On est bons, on est même très bons, on peut jouer à la commande, du ringard ou du branché, on ne demande pas grand-chose, pas de grands galas, mais des réunions dansantes, des animations à la noix, ça nous va très bien. Têtes de gondoles, queues de soirées, on prend tout. La vie de collégien est dure, soupirait-il, on na pas lâge pour décrocher de vrais emplois, mais lenvie furieuse de changer de matériel ou daller boire une bière. Avec toutes vos relations, vous devez bien avoir quelques ouvertures
Le client, dont les yeux humides suivaient les ondulations de madame Merson, disait « oui, oui, pourquoi pas ? » et se retrouvait lié par son acquiescement distrait.
Sinon les ondulations cessaient.
Cest ainsi que Paul Merson et « Les Vagabonds » se mirent à animer des fêtes promotionnelles pour les tracteurs VDirix, les chips Clin dil, les saucissons Roches Claires. Fort de ses premiers contrats, Paul Merson était devenu un gamin hardi, insolent, pressé qui découvrait le monde et entendait bien en profiter. Un soir où Joséphine avait un groupe de travail et rentrait tard, Paul vint frapper à la porte de Zoé.
Tu veux pas descendre à la cave ? Y aura Domitille et Gaétan. Leurs parents sont de sortie. À lOpéra. Robe longue et tralala. Rentrent pas avant une plombe du mat
Fleur et Seb peuvent pas : leurs parents reçoivent de la famille.
Jai du boulot
Arrête de faire ta bonne élève ! Tu vas finir par avoir des problèmes !
Il navait pas tort : on commençait à la regarder de travers au collège. On lui avait déjà piqué deux fois sa trousse, on la bousculait dans les escaliers, et personne ne voulait rentrer avec elle le soir.
Bon. Daccord.
Génial. On tattend.
Il avait tourné les talons en chaloupant, reproduisant les pas dune démarche soigneusement étudiée devant la glace. Sétait arrêté net, était revenu en arrière, les pouces dans les poches, les hanches en avant.
Tas pas de la bière dans ton frigo ?
Non. Pourquoi ?
Pas grave
Apporte des glaçons.
Zoé nétait pas rassurée. Si elle aimait bien Gaétan, Paul Merson limpressionnait et Domitille Lefloc-Pignel la mettait mal à laise. Elle ne pouvait pas vraiment dire pourquoi, mais cette fille coulissait. On ne savait jamais à qui on avait affaire. À la fille impeccable, tirée à quatre épingles, jupe plissée, petit col blanc, ou à celle qui, parfois, avait une lueur sale dans lil. Les garçons en parlaient en gloussant et quand Zoé demandait pourquoi, ils gloussaient de plus belle en mouillant leurs lèvres.
Elle descendit vers neuf heures et demie. Sassit dans le noir de la cave éclairée à la bougie et déclara tout de suite :
Je pourrai pas rester longtemps
Tas les glaçons ? demanda Paul Merson.
Cest tout ce que jai trouvé
, dit-elle en ouvrant un récipient en plastique. Et faut pas que joublie de remonter la boîte
Oh ! la bonne ménagère, ricana Domitille en suçant son index.
Paul Merson sortit une bouteille de whisky, quatre verres à moutarde, et les remplit à moitié.
Désolé, jai pas de Perrier, dit-il en rebouchant la bouteille quil cacha derrière un gros tuyau recouvert de scotch noir épais.
Zoé prit son verre et contempla le liquide ambré avec appréhension. Un soir, pour fêter le succès du livre, sa mère avait ouvert une bouteille de champagne, elle avait goûté et couru à la salle de bains tout recracher.
Me dis pas que tas jamais bu ! sesclaffa Paul Merson.
Laisse-la, protesta Gaétan, cest pas une tare de pas boire !
Cest que cest juste délicieux, dit Domitille en allongeant les jambes sur le sol en béton. Moi, je pourrais pas vivre sans alcool !
Oh ! la poseuse ! pensa Zoé. Elle se la joue fatale et voluptueuse alors quelle a un an de moins que moi.
Hé ! vous savez à quoi sert une moitié de chien ? lança Gaétan.
Ils attendaient la réponse en suçotant leurs glaçons. Zoé avait le trac. Si elle ne buvait pas, elle passerait pour une gourde. Elle pensa à renverser discrètement le contenu du verre derrière son dos. Il faisait noir, ils ne verraient rien. Elle sapprocha du tuyau, sy adossa, écarta son bras, le fit glisser sur le sol et versa lentement le verre.
À guider un borgne !
Zoé rit de bon cur et se sentit rassurée de sentendre rire.
Et tu sais quelle est la différence entre un Pastis 51 et un 69 ? demanda Paul Merson, irrité de voir que Gaétan lui volait la vedette.
À nouveau, ils plongèrent le nez dans leur verre, cherchant la réponse. Paul Merson jubilait.
Ce doit être un truc bien dégueulasse, dit Gaétan.
Tu vas pas être déçu ! Vous trouvez ou pas ?
Ils secouèrent la tête tous les trois.
Y en a un qui sent lanis et lautre lanus !
Ils hurlèrent de rire. Zoé enfouit son visage dans son coude et fit semblant de contenir un fou rire. Paul Merson reprit la bouteille de whisky et demanda à la ronde :
Encore un ptit coup ?
Domitille tendit son verre. Gaétan dit non, merci, pas pour le moment et Zoé répéta la même formule.
Euh
Y a pas de Coca ? demanda-t-elle, prudente.
Non
Cest dommage
La prochaine fois, ten apporteras ! La prochaine fois, vous apportez tous quelque chose et on fait une vraie teuf. On peut même installer une chaîne en la branchant sur le compteur de la cave
Moi, je moccupe de la sono, Zoé, de la bouffe, et Gaétan et Domitille, de lalcool.
On pourra jamais ! On na pas dargent de poche ! sexclama Gaétan.
Bon alors, Zoé, tu toccupes de la bouffe et des boissons et moi, je te donnerai un coup de main pour lalcool
Mais moi, je
Vous, vous êtes pleines aux as ! Cest ma mère qui me la dit, le bouquin de ta mère il a cartonné !
Mais, cest pas juste.
Faut savoir ce que tu veux. Tu veux faire partie de la bande ou pas ?
Zoé nétait pas sûre davoir envie de faire partie de la bande. Ça puait le moisi dans la cave. Il faisait froid. Des graviers lui piquaient les fesses. Elle trouvait ça nul dêtre assise par terre à ricaner de blagues douteuses en buvant un liquide amer. Elle entendait de drôles de bruits, imaginait des rats, des chauves-souris, des pythons abandonnés. Elle avait sommeil, elle ne savait pas quoi dire. Elle navait jamais embrassé un garçon. Mais, si elle disait non, elle serait complètement isolée. Elle finit par faire une moue qui disait oui.
Allez, tope là !
Paul Merson lui tendit la paume de la main et elle la frappa sans conviction. Et comment elle trouverait largent pour faire les courses ?
Et eux, ils font quoi ? demanda Zoé en montrant Gaétan et Domitille.
Nous, on peut rien faire, on na que dalle ! maugréa Gaétan. Avec notre père, on se marre pas. Sil savait quon était là, il nous tuerait !
Y a quand même des soirs où ils sortent, soupira Domitille en suçant le bord de son verre. On peut se débrouiller pour le savoir à lavance
Et votre frère, il va pas cafter ? interrogea Paul Merson.
Charles-Henri ? Non. Il est solidaire.
Et pourquoi il est pas descendu ?
Il a du boulot, et il nous couvre sils rentrent plus tôt
Il dira quon est descendus dans la cour parce quon avait entendu du bruit et il viendra nous chercher. Il vaut mieux quil fasse le guet parce que si on se fait piquer, on est mal, mais mal !
Moi, ma mère, elle est plus que cool, dit Paul Merson qui ne supportait pas de ne pas être le centre de la conversation. Elle me raconte tout, je suis son confident
Elle est drôlement bien foutue ta mère, dit Gaétan. Comment ça se fait quil y ait des gonzesses super-bien roulées et dautres qui sont des tas ?
Cest parce que quand on baise convenablement, bien allongé, bien concentré, on trace de belles lignes fluides qui font de beaux corps de femme. Quand on baise couilles par-dessus tête, en se tortillant de plaisir, on loupe des lignes et on fait de gros boudins mal foutus
Ils éclatèrent de rire. Sauf Zoé qui pensa à son père et à sa mère. Ils avaient dû baiser bien droit pour Hortense et tout tortillé pour elle.
Si tu baises en tagitant sur un sac de noix, par exemple, tes sûr de faire un petit boudin plein de cellulite ! continua Paul Merson, fier de sa démonstration et entendant exploiter son capital comique.
Moi, je peux même pas imaginer les miens en train de baiser, grogna Gaétan, ou alors sous la menace ! Mon père, il doit lui braquer un pistolet sur la tempe
Mon père, je peux pas le sacquer. Il nous fout la terreur.
Arrête de ténerver ! Il est facile à berner, lâcha Domitille. Tu baisses les yeux et tu files droit, il y voit que du feu ! Tu peux faire tout ce que tu veux dans son dos. Toi, faut toujours que tu laffrontes !
Ma mère, je lai matée une fois en train de baiser, raconta Paul. Cest dingue ! Elle séconomise pas. Elle en parcourt des kilomètres ! Jai pas tout vu parce quà un moment, ils se sont enfermés dans la salle de bains mais après, elle ma raconté que le type, il lui avait fait pipi dessus !
Beurk ! cest dégueu ! sexclamèrent Gaétan, Domitille et Zoé ensemble.
Elle sest vraiment laissé pisser dessus ? insista Domitille.
Ouais. Et il lui a filé cent euros !
Elle te la dit ? interrogea Zoé en écarquillant les yeux.
Jtai déjà dit quelle me dit tout
Il a bu son pipi ? demanda Domitille, toujours intéressée.
Ah, non ! Il prenait juste son pied en lui pissant dessus.
Elle la revu ?
Ouais. Mais elle a fait monter ses prix ! Elle est pas con !
Zoé était sur le point de vomir. Elle serrait les dents pour retenir la bile qui montait. Son estomac se retournait comme un gant, à lendroit, à lenvers, à lendroit, à lenvers. Elle ne pourrait plus jamais croiser madame Merson sans se boucher le nez.
Et ton père, il est où quand on lui pisse dessus ? senquit Domitille, intriguée par la vie de ce drôle de couple.
Mon père, il va dans les clubs à partouzes. Il préfère y aller tout seul. Il dit quil a pas envie de sortir bobonne
Mais ils sentendent bien. Ils se disputent jamais, ils se marrent toujours !
Mais alors, personne soccupe de toi ? dit Zoé qui nétait pas sûre de tout comprendre.
Je moccupe tout seul. Allez bois, Zoé, tu bois rien
Zoé, le cur au bord des lèvres, montra son verre vide.
Ben, dis donc, tas la descente facile ! fit Paul en lui remplissant à nouveau son verre. Tes cap de faire cul sec ?
Zoé le regarda, terrifiée. Cétait un nouveau jeu, cul sec ?
Cest pas un truc de filles, répondit-elle pour retrouver un peu daplomb.
Ça dépend lesquelles ! dit Paul.
Moi, si tu veux je fais cul sec ! fanfaronna Domitille.
Cul sec et touffe humide !
Domitille se tortilla et eut un petit rire idiot.
Mais de quoi ils parlent ? se demanda Zoé. Ils semblaient tous être au courant dun truc quelle ignorait complètement. Cest comme si javais été malade et avais sauté des cours. Je ne reviendrai jamais dans cette cave. Je préfère rester seule à la maison. Avec Papaplat. Elle eut envie de remonter chez elle. Elle chercha dans le noir la boîte à glaçons, tâtonna jusquà ce quelle la trouve, prépara une excuse pour expliquer son départ. Elle ne voulait pas passer pour une idiote ou une poule mouillée.
Cest ce moment-là que choisit Gaétan pour passer son bras sur les épaules de Zoé et lattirer à lui. Il déposa un baiser sur ses cheveux, frotta son nez contre son front.
Elle se sentit toute molle, toute faible, ses seins gonflèrent, ses jambes sallongèrent, elle eut un rire étranglé de femme heureuse et posa sa tête sur lépaule du garçon.
Hortense raconta tout à Gary.
Elle avait sonné chez lui, à deux heures du matin, couverte de sang. Il avait lâché, très sobre, un Oh ! My God ! et lavait fait entrer.
Pendant quil lui désinfectait le visage avec de leau oxygénée et un bout de torchon Je suis désolé, ma chère, je nai ni Kleenex ni coton, je ne suis quun garçon , elle lui raconta le piège dans lequel elle était tombée.
Et ne me dis pas, « je te lavais bien dit » parce que cest trop tard, que ça me ferait hurler de rage et accentuerait la douleur !
Il la soignait avec des gestes précis et doux, millimètre par millimètre, elle le contemplait, rassurée et émue.
Tes de plus en plus beau, Gary.
Bouge pas !
Elle poussa un long soupir, étouffa un cri de douleur. Il avait appuyé sur la lèvre supérieure.
Tu crois que je vais être défigurée ?
Non. Cest superficiel. Ça va se voir pendant quelques jours, puis ça va dégonfler et cicatriser
Les blessures sont pas profondes.
Depuis quand tes médecin ?
Jai suivi des cours de secourisme, en France. Souviens-toi
et ma mère a insisté pour que je les poursuive, ici.
Moi, javais séché ces cours.
Joubliais : toccuper des autres nest pas ton destin !
Très juste ! Je me concentre sur moi
et jai du boulot : la preuve !
Elle montra son visage du doigt et se rembrunit. Sourire lui faisait mal.
Il lavait installée sur une chaise dans le grand salon. Elle apercevait le piano, des partitions ouvertes, un métronome, un crayon, un cahier de solfège. Il y avait des livres partout, posés à lenvers, ouverts, sur une table, un rebord de fenêtre, un canapé.
Faut que je parle à ta mère et quelle maide. Sil y a pas de représailles, ils vont recommencer. En tout cas, je mets plus les pieds chez moi !
Elle lui lança un regard suppliant qui limplorait de bien vouloir lhéberger et il acquiesça, impuissant.
Tu peux rester ici
et demain, on parle à ma mère
Je peux dormir avec toi, ce soir ?
Hortense ! Texagères
Non. Je vais faire des cauchemars sinon
Bon, mais rien que pour ce soir
et tu restes dans ton coin de lit !
Promis ! Je te viole pas !
Tu sais très bien que cest pas ça
Daccord, daccord !
Il se redressa. Considéra son visage avec sérieux. Porta encore quelques retouches à son travail. Elle grimaça.
Les seins, jy touche pas. Tu peux le faire toute seule
Il lui tendit le flacon et le torchon. Elle se leva, alla se planter devant la glace au-dessus de la cheminée et désinfecta ses blessures, une à une.
Demain, je vais porter des lunettes noires et un col roulé !
Tas quà dire que tu tes fait taper dessus dans le métro
Et je coincerai cette petite salope pour lui dire deux mots.
À mon avis, elle ne viendra plus à lécole
Tu crois ?
Ils allèrent se coucher. Hortense sinstalla dans un coin du lit. Gary, à lopposé. Elle gardait les yeux ouverts et attendait que le sommeil lui tombe dessus. Si elle les fermait, elle revivrait toute la scène et elle ny tenait pas. Elle écoutait la respiration irrégulière de Gary. Ils restèrent un long moment à sépier, puis Hortense sentit un long bras se poser sur elle et entendit Gary lui dire :
Ten fais pas. Je suis là.
Elle ferma les yeux et sendormit aussitôt.
Le lendemain, Shirley vint les voir. Elle poussa un cri en voyant le visage tuméfié dHortense.
Cest impressionnant
Tu devrais aller porte plainte.
Ça ne servira à rien. Il faut leur faire peur.
Raconte-moi tout, dit Shirley en prenant la main dHortense.
Cest la première fois que jai un geste de tendresse envers elle, se dit-elle.
Jai pas donné ton nom, Shirley. Jai inventé un nom pour toi et pour Gary, mais jai donné le nom de ton patron : Zachary Gorjiack
et ça la calmé ! En tout cas, suffisamment pour quil sorte de la salle de bains et aille en parler aux autres nains.
Tu es sûre que tu nas pas fait allusion à Gary ? senquit Shirley.
Elle pensait à lhomme en noir. Elle se demandait sil avait joué un rôle dans lagression dHortense. Si ce nétait pas un moyen déguisé pour approcher Gary. Elle tremblait toujours pour son fils.
Sûre de sûre. Jai juste prononcé le nom de Zachary Gorjiack
et cest tout. Ah, si ! Jai raconté laccident arrivé à sa fille, Nicole
Bon, réfléchit Shirley. Je vais en parler à Zachary. À mon avis, ils ne bougeront plus une oreille après
En attendant, fais attention. Tu comptes retourner dans ton école ?
Je vais pas lui laisser le champ libre, en plus, à cette pétasse ! Jy retourne cet après-midi
Et on va sexpliquer !
Et tu vas habiter où, en attendant ?
Hortense se tourna vers Gary.
Avec moi, dit Gary, mais il faut quelle se trouve un autre appart
Tu veux pas quelle reste ici ? Cest très grand.
Jai besoin dêtre seul, mman.
Gary
, insista Shirley. Cest pas le moment dêtre égoïste !
Cest pas ça ! Cest juste que jai plein de choses à décider dans ma tête et il faut que je sois seul.
Hortense ne disait rien. Elle semblait lui donner raison. Cest étonnant la complicité qui existe entre ces deux-là, se dit Shirley.
Ou alors, je lui laisse lappart et je vais habiter ailleurs
Ça mest égal.
Cest hors de question, dit Hortense. Je vais me trouver un appart. Tu me laisses juste le temps de me retourner
Daccord.
Merci, dit Hortense. Tes vraiment sympa. Et toi aussi, Shirley.
Shirley ne pouvait sempêcher dêtre admirative devant cette fille qui tenait tête à cinq truands, séchappait par une fenêtre en pleine nuit, se retrouvait le visage et les seins lacérés, et ne se plaignait pas. Je lai peut-être mal jugée
Ah ! Une dernière chose, Shirley, ajouta Hortense. Il est hors de question, tu mentends bien, hors de question den parler à ma mère
Mais pourquoi ? sétrangla Shirley. Il faut quelle sache
Non, la coupa Hortense. Elle ne vivra plus si elle sait. Elle se fera du souci pour tout, elle ne dormira plus, elle tremblera comme une feuille et, accessoirement, elle me cassera les pieds
Et je suis polie !
À une condition, alors
, concéda Shirley. Tu me dis tout à moi. Mais absolument tout ! Promis ?
Promis, répondit Hortense.
Gary avait vu juste : Agathe nétait pas à lécole. Hortense provoqua un attroupement, questions et exclamations horrifiées fusèrent. Elle dut répondre à chaque élève qui la dévisageait et prenait un air dégoûté ou compatissant. On lui demanda de soulever ses lunettes pour constater létendue de ses blessures. Elle refusa en décrétant quelle nétait pas un phénomène de foire, que lincident était clos.
Elle alla placarder une petite annonce sur le tableau dannonces de lécole.
Elle précisa quelle cherchait une colocataire qui ne fumait ni ne buvait et si possible vierge, pensa-t-elle en punaisant lannonce.
Quand elle rentra chez Gary, il était au piano. Elle traversa lentrée sur la pointe des pieds, et alla jusquà sa chambre. Cétait un morceau quelle connaissait, joué par Bill Evans, Time Remembered. Elle sallongea sur le lit, ôta ses chaussures. La mélodie était si triste quelle ne fut pas étonnée de sentir des larmes sur ses joues. Je ne suis pas en acier trempé, je suis une personne avec des émotions, des sentiments, se dit-elle avec le sérieux étonné de ceux qui se sont toujours crus invincibles et perçoivent soudain une faille dans larmure. Je me laisse dix minutes de répit et je reprends les armes. Elle était toujours daccord avec elle-même pour affirmer que les émotions nuisaient gravement à la santé.
Une semaine passa avant quelle reçoive un appel dune fille qui cherchait une colocataire. Elle sappelait Li May, était chinoise de Hong Kong et semblait très à cheval sur les principes : elle avait renvoyé sa dernière partenaire parce quelle avait fumé une cigarette au balcon de sa chambre. Lappartement était bien situé, juste derrière Piccadilly Circus. Le loyer raisonnable, létage élevé. Hortense accepta.
Elle invita Gary au restaurant. Il étudia le menu avec le sérieux dun comptable devant un bilan de fin dannée. Hésita entre un melba de coquilles Saint-Jacques et un perdreau aux légumes de saison relevé aux épices. Opta pour le perdreau et attendit son plat, silencieux, derrière sa mèche de cheveux noirs. Dégusta chaque bouchée comme sil mangeait un bout dhostie.
Jaimais bien notre vie commune. Tu vas me manquer, soupira Hortense au dessert.
Il ne répondit pas.
Tu pourrais être poli et dire « toi aussi, tu vas me manquer », fit-elle remarquer.
Jai besoin dêtre seul
Je sais, je sais
On peut pas faire attention à DEUX personnes : soi et lautre. Cest déjà tellement de boulot de savoir ce quon veut soi
Oh ! Gary ! soupira-t-elle.
Ten es le meilleur exemple, Hortense.
Elle leva les yeux au ciel et changea brusquement de sujet :
Tas remarqué que javais ôté mes lunettes noires ? Je me suis maquillée à la truelle pour dissimuler mes bleus !
Je remarque tout de toi
Toujours ! dit-il dune voix égale.
Elle se troubla et baissa les yeux devant son regard appuyé. Elle joua avec sa fourchette, traçant des lignes parallèles sur la nappe.
Et Agathe ? tas eu des nouvelles ?
Je tai pas dit ? Elle a quitté lécole ! En pleine année ! Cest un prof qui nous la annoncé en début de cours : « Agathe Nathier nous a quittés. Pour des raisons de santé. Elle est retournée à Paris. »
Il ferma les yeux pour déguster la dernière bouchée de sa pomme confite au miel accompagnée dun sorbet au Calvados.
Jai appelé chez elle et sa mère ma répondu quelle était malade, quils ne savaient pas ce quelle avait
Jai dit que je voulais lui parler, elle ma demandé mon nom, est allée voir si sa fille était réveillée il paraît quelle dort tout le temps. Quand elle est revenue, elle ma dit quAgathe ne pouvait pas me parler. Trop fatiguée. Tu parles, morte de trouille, plutôt ! Je ne perds pas espoir. Un jour, jirai lattendre en bas de chez elle avec un parapluie ! Ça marque bien, un parapluie ?
Moins bien quune ceinture !
Ah
Et lacide sulfurique ?
Parfait !
Et ça se trouve où ?
Aucune idée !
Tu finis pas ton dessert ? Taimes pas ? Cest pas bon ?
Mais si ! Je savoure
Cest délicieux, Hortense. Je te remercie.
Tu as lair ailleurs
Je pensais à ma mère et à ce Zachary.
Hortense nen avait plus reparlé avec Shirley, mais cette dernière lui avait assuré que Zachary Gorjiack avait fait le nécessaire. Si ça se trouve, ils gisent tous les cinq, lestés de parpaings, au fond de la Tamise. Cinq nains basanés en chemise noire et pieds plombés. Si ça se trouve aussi, juste avant dêtre envoyés dans les bas-fonds, ils ont eu le temps de demander à Zachary pour quelle raison ils étaient si durement traités et jespère bien quil leur a mentionné mon nom.
Elle sortit une liasse de billets et entonna un « ta-ta-ta » triomphant en la posant sur la note que venait dapporter le garçon.
Première fois que jinvite un garçon à dîner ! Oh, mon Dieu ! Je suis sur la mauvaise pente !
Ils rentrèrent, bras dessus, bras dessous, en parlant de la biographie de Glenn Gould que Gary venait dacheter. Ils traversèrent le parc. Gary chercha des yeux un écureuil ou deux, mais ils devaient dormir. La nuit était belle, le ciel troué détoiles. Sil me demande si je connais le nom des étoiles, ce nest pas un mec pour moi, pensa Hortense. Je hais les gens qui veulent vous apprendre le nom des étoiles, des capitales, des monnaies étrangères, des sommets enneigés, tout ce savoir de bazar quon trouve au dos des paquets de corn-flakes.
Il y a des gens qui sont allergiques à Glenn Gould, expliquait Gary. Des gens qui disent quil joue tout le temps pareil
, et puis il y en a dautres qui sont fous de lui et vénèrent jusquà sa chaise déglinguée.
Cest pas bon de vénérer
Chaque humain a ses failles.
Cest son père qui lui avait bricolé cette chaise en 1953. Il ne sen est jamais séparé, même lorsquelle tombait en morceaux. Cétait comme un doudou, pour lui
Il avait prononcé ces derniers mots dune voix mal assurée. Il attrapa son regard et lui demanda brusquement :
Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Je ne sais pas. Tu mas paru troublé tout à coup
Moi ? Et pourquoi ?
Hortense naurait pas pu dire pourquoi. Ils continuèrent à avancer en silence. Je le connais depuis combien de temps, se demanda Hortense, huit ans, neuf ans ? On a grandi ensemble et pourtant, je ne le considère pas comme mon frère. Ce serait plus pratique, je naurais pas peur quil tombe amoureux, vraiment amoureux, dune autre. Cest que jai tant à faire avant de mabandonner.
Tu connais le nom des étoiles ? demanda Gary, levant le nez vers le ciel.
Hortense sarrêta net et se boucha les oreilles.
Quest-ce que tu as ? demanda-t-il, inquiet.
Il lauscultait des yeux.
Non. Ça va. Ce nest pas grave, dit-elle.
Il y avait tant dinquiétude dans ses yeux, tant de tendresse dans sa voix quelle sen trouva désarçonnée. Il était temps quelle déménage. Elle était en train de devenir terriblement sentimentale.
Des échos de conversations, des éclats de voix surexcitées partaient de plusieurs petits salons adjacents et Joséphine marqua un temps darrêt à lentrée du restaurant. Le décor ressemblait à lantre des Mille et Une Nuits : canapés profonds, coussins joufflus, statues de femmes aux seins nus, plantes vertes en virgule, orchidées sauvages dun blanc de velours neigeux, tapis chamarrés, fauteuils aux jambes ouvertes, enchevêtrement de meubles biscornus. Les serveuses semblaient sortir dun catalogue de mannequins, louées à lheure pour faire de la figuration, et si elles portaient un menu, un bloc ou un crayon, cétait, à nen pas douter, des accessoires de mode. Longilignes, indifférentes, elles lâchaient leur sourire comme on tend une carte de visite, frôlaient Joséphine de leurs hanches menues, lair de dire : « Que faites-vous là, femme de peu déclat ? »
Joséphine avait le trac. Iris avait repoussé plusieurs fois la date de leur déjeuner. Chaque fois quIris sétait décommandée, prétextant une épilation au caramel, une séance chez le coiffeur, un détartrage de dents, Joséphine sétait sentie rabaissée. Tout le plaisir quelle avait ressenti la première fois quIris lavait appelée avait disparu. Elle néprouvait plus quune sourde angoisse à lidée de revoir sa sur.
Jai rendez-vous avec madame Dupin, bredouilla Joséphine à la fille qui plaçait les gens à lentrée.
Suivez-moi, dit la créature de rêve en allongeant ses jambes de rêve. Vous êtes la première
Joséphine lui emboîta le pas, faisant attention à ne rien renverser sur son passage. Elle suivait la course de la minijupe à travers les tables et se sentait lourde, maladroite. Elle avait passé deux heures à interroger sa penderie, égarée au milieu de cintres hostiles, avait sorti sa plus belle tenue, mais se fit la réflexion quelle aurait mieux fait denfiler un vieux jean.
Vous ne donnez pas votre manteau au vestiaire ? demanda la créature, étonnée, comme si Joséphine venait de commettre une faute de protocole.
Cest que
Je vous lenvoie, conclut la fille en détournant son regard, pressée de passer à une actualité plus brillante.
Un acteur de cinéma venait de faire son entrée. Elle ne comptait pas sattarder sur un cas social.
Joséphine se laissa tomber sur un petit fauteuil crapaud rouge si bas quelle faillit verser. Elle se rattrapa à la table ronde, la nappe glissa, menaçant dentraîner dans sa chute assiettes, verres et couverts. Elle reprit contenance et tendit son manteau à la fille du vestiaire, qui avait suivi sa chute, impassible. Elle souffla, paniquée. Elle était en sueur. Elle ne bougerait plus, même pour aller aux toilettes. Cétait trop risqué. Elle attendrait sagement à sa place quIris fasse son entrée. Ses sens étaient si tendus que le moindre regard accroché, la moindre intonation moqueuse, pouvait la blesser.
Elle demeura assise, priant que les gens loublient. Les couples, autour delle, buvaient du champagne et éclataient de rire. Tout chez eux était grâce et légèreté. Où donc avaient-ils appris à être si à laise ? Et pourtant, se dit Joséphine, ce nest pas aussi simple, derrière ces belles façades se cachent des mensonges, des indélicatesses, des félonies, des secrets. Certains, qui se sourient, tiennent la dague prête dans leur manche. Mais ils possèdent cette science dont jignore tout : celle des apparences.
Elle ramena les pieds sous la table elle naurait pas dû choisir ces chaussures , cacha ses mains dans la serviette blanche ses ongles pleuraient pour une manucure et attendit Iris. Elle ne pourrait pas la manquer. Leur table était le point de mire du restaurant.
Ainsi, elle allait revoir sa sur
Elle vivait, depuis quelque temps, parmi des bourrasques de pensées. Iris. Philippe. Iris, Philippe. Philippe
Il sexhalait de son prénom une félicité tranquille, un plaisir trouble quelle savourait comme un bonbon pour le recracher aussitôt au bord de lécurement. Impossible, sifflait la bourrasque dans sa tête, oublie-le, oublie-le. Bien sûr quil faut que je loublie. Et je loublierai. Ce ne devrait pas être si dur. On ne lie pas un lien damour en dix minutes et demie debout contre la barre dun four. Cest ridicule. Désuet. Affligeant. Cétait une sorte de jeu où elle sentraînait à dire des choses quelle ne pensait pas pour sen convaincre. Cela marchait un moment, elle relevait la tête, souriait, trouvait une paire de chaussures jolie dans une vitrine, chantonnait lair dun film, puis la tempête se levait à nouveau, sifflant toujours le même mot : Philippe, Philippe. Elle saccrochait à ce mot. Le reprenait, têtue, attendrie, Philippe, Philippe. Que fait-il ? Que pense-t-il ? Quéprouve-t-il ? Elle tournait comme une chèvre attachée à un piquet autour de ces points dinterrogation. Ajoutait dautres piquets : il me déteste ? il ne veut plus jamais me voir ? il ma oubliée ? Avec Iris ? Ce nétait plus une pensée, cétait une ritournelle, un refrain à létourdir pour de bon.
Cest alors quIris fit son entrée.
Joséphine assista, émerveillée, à larrivée de sa sur. La tempête se tut, une petite voix séleva : « Quelle est belle ! Dieu quelle est belle ! »
Elle entra sans hâte, dun pas nonchalant, fendant lair comme si elle avançait en territoire conquis. Long manteau en cachemire beige, hautes bottes en daim, long gilet aubergine qui faisait office de robe, large ceinture tombant sur les hanches. Des colliers, des bracelets, de longs cheveux noirs épais, des yeux bleus qui découpent lespace de leurs arêtes glacées. Elle tendit son manteau à la fille du vestiaire qui lenveloppa dun regard flatteur, balaya les tables voisines dun sourire absent, puis, après avoir ramassé tous les regards en une gerbe doffrandes, sachemina jusquà la table où gisait, effondrée, Joséphine.
Sûre delle et samusant de voir sa sur assise si bas, elle lui lança un regard radieux.
Je tai fait attendre ? demanda-t-elle, faisant mine de sapercevoir quelle avait vingt minutes de retard.
Oh ! Non ! Cest moi qui étais en avance !
Iris sourit encore, immensément, mystérieusement, magnanimement. Elle étendit son sourire comme on déroule une étoffe des comptoirs de Chine. Se retourna vers les tables voisines pour sassurer quon lavait bien vue, quon avait bien identifié la femme quelle était et la femme avec qui elle allait déjeuner, agita la main, fit un sourire à lun, un signe à une autre. Joséphine la voyait tel un portrait : une femme séduisante, élégante, aux traits réguliers, aux yeux lourds de beauté, avec, dans la ligne du cou et des épaules, quelque chose de fier, dobstiné, de cruel même, et puis linstant daprès, quand cette même femme posait les yeux sur elle, elle la découvrait attentive, émue, presque tendre. Les yeux levés vers Iris, elle regardait sur le visage de sa sur passer toutes les nuances de laffection.
Je suis si heureuse de te voir, dit Iris, sasseyant délicatement sur le même siège bas, posant son sac sans quil se renverse. Si tu savais
Elle lui avait pris la main et la serrait. Puis elle se rapprocha et déposa un baiser sur la joue de Joséphine.
Moi aussi, murmura Joséphine dune voix étouffée par lémotion.
Tu men veux pas de ces rendez-vous remis ? Javais tellement à faire ! Tu as vu ? Jai les cheveux longs, maintenant. Des extensions. Cest beau, non ?
Elle lemprisonnait dans son regard bleu profond.
Je suis désolée. Je me suis conduite de manière inqualifiable à la clinique. Ce sont ces médicaments quon me donnait qui me rendaient misérable
Elle soupira, releva sa masse de cheveux noirs. La dernière fois que je lai vue, il y a trois mois, elle avait les cheveux courts, très courts. Et le visage pointu comme une lame de couteau.
Je détestais tout le monde. Jétais odieuse. Ce jour-là, je tai détestée, toi aussi. Jai dû te dire des choses horribles
Mais tu sais, je me conduisais ainsi avec tout le monde. Jai beaucoup à me faire pardonner.
Sa bouche dessinait une moue horrifiée, ses sourcils se haussaient en deux traits parallèles et droits, soulignant lhorreur que lui inspirait sa conduite, et ses yeux dun bleu tremblotant se fondaient dans ceux de Joséphine pour lui soutirer un pardon.
Je ten prie, nen parlons plus, murmura Joséphine, embarrassée.
Je tiens absolument à mexcuser, insista Iris en reculant dans son siège.
Elle la considérait avec une ingénuité grave comme si son sort dépendait de la mansuétude de Joséphine et guettait un geste de sa sur qui signifierait quelle avait pardonné.
Joséphine tendit les bras vers Iris, se souleva et la serra contre elle. Elle devait avoir lair grotesque dans cette position, les fesses en arrière, en équilibre sur ses jambes fléchies, mais lémotion la portait et elle étreignit Iris, cherchant un repos, une absolution dans létau de leurs bras enlacés.
On oublie tout ? On tourne la page ? On ne parle plus jamais du passé ? suggéra Iris. Cric et Croc, à nouveau ? Cric et Croc pour toujours ?
Joséphine opina.
Alors dis-moi ce que tu deviens, ordonna Iris en prenant le menu que lui tendait une créature devenue soudain transparente face à elle.
Non ! Toi dabord, insista Joséphine. Moi, je nai rien de très nouveau à tapprendre. Jai repris mon HDR, Hortense est à Londres, Zoé
Je sais tout ça par Philippe, linterrompit Iris en lançant à la serveuse :
Je prendrai comme dhabitude.
Moi aussi, comme ma sur, sempressa de dire Joséphine qui paniquait à lidée de devoir lire le menu et choisir un plat. Comment vas-tu ?
Ça va, ça va. Je reprends goût tout doucement à la vie. Jai compris beaucoup de choses quand jétais à la clinique et je vais essayer de les mettre en pratique. Jai été stupide, légère, incroyablement superficielle et égoïste. Je nai pensé quà moi, jai été emportée par un tourbillon de vanité. Jai tout détruit, je ne suis pas fière, tu sais. Jai même honte. Jai été une épouse infecte, une mère infecte, une sur infecte
Elle continua à battre sa coulpe. À énumérer ses manquements, ses trahisons, ses rêves de fausse gloire. On déposa une salade de haricots verts sur la table, puis un blanc de poulet. Iris grignota quelques haricots et déchira le blanc. Joséphine nosait pas manger de peur de paraître grossière, insensible au flot de confidences qui séchappait de la bouche de sa sur. Chaque fois quelle était en compagnie dIris, elle reprenait sa place de servante. Elle ramassa la serviette quIris avait fait tomber, lui servit un verre de vin rouge puis un peu de Badoit, rompit un minuscule morceau de pain, mais surtout, surtout elle lécouta parler en disant « oui, mais oui, tu as raison, oh, non ! oh, non ! tu nes pas comme ça au fond ». Iris récoltait les compliments et les ponctuait dun « tu es gentille, Jo » que cette dernière recevait avec reconnaissance. Elles nétaient plus fâchées.
Elles évoquèrent leur mère, sa vie rendue difficile par le départ de Marcel, ses difficultés financières.
Tu sais, soupira Iris, quand on a été habitué au luxe, cest dur de sen défaire. Si tu compares la vie de notre mère à celle de millions de gens, elle nest pas à plaindre, bien sûr, mais pour elle, à son âge, cest difficile
Elle eut un sourire compatissant puis enchaîna :
Moi aussi, jai failli perdre mon mari et je sais ce quelle éprouve
Joséphine se redressa, le souffle coupé. Elle attendit quIris poursuive son récit, mais celle-ci fit une pause et demanda :
On peut parler de Philippe, ça ne te gêne pas ?
Joséphine bafouilla :
Oh, non ! Pourquoi ?
Parce que tu ne me croiras jamais, mais jai été jalouse de toi ! Oui, oui
Jai cru à un moment quil était amoureux de toi. Tu vois à quel point les médicaments ont pu mabrutir ! Il parlait tout le temps de toi, cest normal, il te voyait beaucoup à cause de Zoé et dAlexandre, mais moi, jai tout mélangé et jen ai fait un drame
Cest ballot, non ?
Joséphine sentit le sang monter dans ses oreilles et battre comme sur une enclume. Faire un boucan de fou. Taper partout. Elle nentendait plus quun mot sur deux. Elle était obligée de tendre loreille, dallonger le cou jusquà la bouche dIris pour saisir les mots, le sens des mots.
Jétais folle. Folle à lier ! Mais lors de son dernier passage à Paris
Elle marqua un temps de suspens comme pour annoncer une grande nouvelle. Ses lèvres sarrondirent en une moue gourmande, la nouvelle promettait dêtre succulente. Elle la gardait en bouche avant de larticuler.
Il était à Paris ? articula Joséphine dune voix blanche.
Oui, et on sest revus. Et tout a été comme autrefois. Je suis si heureuse, Jo, si heureuse !
Elle battit des mains pour applaudir limmensité de sa joie. Se reprit, superstitieuse :
Javance tout doucement, je ne veux pas le brusquer, jai beaucoup à me faire pardonner, mais je crois que nous sommes sur la bonne voie. Cest lavantage dêtre un vieux couple
On se comprend à demi-mots, on se pardonne dun regard, on sétreint et tout est dit.
Il va bien ? parvint à articuler Joséphine qui avait reçu les mots « vieux couple », « étreint » comme des bouts de ferraille qui restaient coincés au fond de sa gorge.
Oui et non, je me fais du souci pour lui
Du souci, murmura Joséphine, mais pourquoi ?
Je te le dis, mais tu nen parles à personne, promis ?
Iris prit un air de conspiratrice inquiète. Préleva un haricot quelle grignota, pensive, ramassant ses pensées pour ne pas dire nimporte quoi.
La dernière fois quil est venu à Paris, et quon sest
comment te dire ça, quon sest réconciliés, enfin tu vois
Elle eut un petit sourire gêné, rougit légèrement.
Jai aperçu une vilaine tache à laine. À lintérieur de sa cuisse gauche, tout en haut
Elle écarta les jambes, pointa son doigt sur lintérieur de sa cuisse. Joséphine regarda ce doigt qui signalait lintimité retrouvée entre mari et femme, entre amant et amante. Ce doigt la rappelait à lordre, disait tu nes quune intruse, quest-ce que tu crois ?
Je lui ai dit daller voir un dermato, jai insisté mais il na pas voulu mécouter. Il prétend quil la toujours eue, quil sest déjà fait examiner et que ce nest rien
Joséphine nentendait plus. Elle luttait pour rester droite, muette, alors quelle avait envie de se tordre et de hurler. Ils avaient dormi ensemble. Philippe et Iris, dans les bras lun de lautre. Sa bouche sur sa bouche, sa bouche dans sa bouche, leurs corps emmêlés, les draps défaits, les mots quon murmure, étourdis de plaisir, les lourds cheveux noirs répandus sur loreiller, Iris qui gémit, Philippe qui
Les images défilaient. Elle porta la main à sa bouche pour arrêter sa plainte.
Ça va pas, Jo ?
Non. Cest juste que tu parles dune manière si
Si quoi, Jo ?
Comme sil avait vraiment
Mais non ! Je me fais du souci, cest tout. Si ça se trouve, cest lui qui a raison et il na rien du tout ! Je naurais jamais dû te raconter ça, javais oublié à quel point tu étais sensible ! Ma petite chérie
Il ne faut surtout pas quelle se mette à pleurer, sénerva Iris. Tous mes effets seraient ruinés ! Il ma fallu trois tentatives pour avoir la bonne table, insister, supplier, faire une longue enquête pour être sûre que Bérengère et Nadia seraient là, aujourdhui, juste derrière cette plante verte, loreille tendue, les sens aiguisés afin de ne rien perdre de notre conversation, et de pouvoir la rapporter comme un tam-tam de brousse affolé. Des jours defforts méticuleux pour tout ordonner et elle va saboter mon plan en pleurant !
Elle déplaça son fauteuil, prit sa sur dans ses bras et la berça.
Là
Là
, chuchota-t-elle. Doucement, Jo, doucement. Je me fais sûrement du souci pour rien
Ainsi javais raison, il y a quelque chose entre eux. Un sentiment naissant, un trouble, une attirance. Rien de charnel sinon elle ne serait pas venue à ce déjeuner. Elle est trop honnête, elle ne sait pas mentir, pas tricher. Elle naurait pas pu soutenir mon regard. Mais elle est amoureuse, jen suis sûre. Je tiens ma preuve. Mais lui ? Laime-t-il ? Elle a du charme, cest incontestable. Elle est même devenue jolie. Elle a appris à shabiller, à se coiffer, à se maquiller. Elle a maigri. Elle a un petit air suranné attachant. Il va falloir que je me méfie. Ma petite sur, si malhabile, si godiche ! Il ne faudrait jamais quelles grandissent, les petites surs.
Joséphine se reprit, se dégagea de létreinte dIris et sexcusa :
Je suis désolée
Excuse-moi.
Elle ne savait plus quoi dire. Excuse-moi dêtre tombée amoureuse de ton mari. Excuse-moi de lavoir embrassé. Excuse-moi davoir toujours de pauvres rêves de midinette. La midinette en moi est une mauvaise herbe aux racines profondes.
Texcuser ? Mais de quoi, ma chérie ?
Oh, Iris !
, commença Joséphine en se tordant les mains.
Elle allait tout lui raconter.
Iris, dit-elle en prenant une grande aspiration
Il faut que je te dise
Joséphine ! Je croyais quon avait tourné la page ?
Oui mais
Les deux surs sattardèrent dans le regard lune de lautre, lune prête à déposer son secret, lautre répugnant à le recevoir, chacune avertie du danger tapi sous les mots. Une lourde porte se fermerait. Une porte blindée. Elles attendaient, hésitantes, un signal qui rendrait la confidence possible ou impossible, utile ou superflue. Si je lui parle, se disait Joséphine, je ne la vois plus. Je le choisis, lui. Lui, qui est retourné avec elle
Si je parle, je les perds tous les deux. Je perds un amour, un ami, je perds ma sur, je perds ma famille, je perds mes souvenirs, je perds mon enfance, je perds même le souvenir du baiser contre la barre du four.
Iris suivait lhésitation dans les yeux de Joséphine. Si elle me livre son secret, je suis obligée de paraître offensée, de la traiter en ennemie, de léloigner. Cest la rupture. On se sépare. Je lui laisse le champ libre. Elle est libre de le revoir. Il ne faut pas quelle parle, il ne le faut pas !
Elle rompit brusquement le silence :
Je vais te faire une confidence, Jo : je suis si heureuse dêtre revenue dans la vie que rien, tu mentends bien, rien ne pourra gâcher mon plaisir. Alors tournons la page, veux-tu, mais tournons-la vraiment
Oui, se dit Joséphine. Que faire dautre ? Que sétait-il passé dautre ? Des pressions de la main, des yeux qui se mélangent, une voix qui se casse, un sourire qui prolonge celui de lautre, un bout de peau quon caresse sous la manche dun manteau. Piteux indices dune passion évaporée.
Et toi, tu as repris ta thèse ? Quel sujet as-tu choisi pour ton HDR ? Je veux tout savoir
Cest vrai, je parle, je parle et toi, tu ne dis rien ! Ça va changer, tout ça Jo, ça va changer. Parce que jai pris des résolutions, tu sais, dont celle de mintéresser vraiment aux autres, de sortir de mon nombril
Dis, tu trouves que jai vieilli ?
Joséphine nentendait plus. Elle regardait son amour senfuir à tire-daile entre les seins des statues et les palmiers en éventail. Elle eut un sourire de vaincue. Elle ne parlerait pas. Elle ne reverrait plus Philippe.
Elle ne goûterait plus jamais au baiser à larmagnac.
Et dailleurs nen avait-elle pas fait la promesse aux étoiles ?
Joséphine décida de marcher. Remonta la rue Saint-Honoré, soupira de bonheur devant la beauté parfaite de la place Vendôme, parcourut la rue de Rivoli et ses arcades, longea les quais de la Seine, tourna le dos aux chars ailés du pont Alexandre-III pour gagner le Trocadéro.
Elle avait besoin de reprendre consistance. La présence dIris lavait suffoquée. Comme si sa sur avait absorbé tout lair du restaurant. Face à Iris, elle sasphyxiait. « Assez ! gronda-t-elle en frappant du pied le coin dun pavé. Je me compare à elle et je manéantis. Je maventure sur son terrain, celui de la beauté, de laisance, du dernier potin parisien, du manteau élégant, de lextension du cheveu, de lanéantissement de la ride et je ne peux pas lutter. Mais si je lattirais de mon côté, si je lui parlais de lintime, de linvisible, du regard posé sur lautre, de lamour quon verse, des émotions qui submergent, de la vanité des apparences, de la force quil faut déployer pour savoir qui on est, peut-être alors arriverais-je à me grandir un peu au lieu de me ratatiner comme une chaussette. »
Elle regarda le ciel, aperçut le dessin dun il dans le pli dun nuage. Lui trouva une certaine ressemblance avec le regard de Philippe. « Tu mas vite oubliée », lança-t-elle au nuage qui se décomposa et se recomposa, effaçant lil. « Lamour, un peu de miel quon cueille sur des ronces », chantaient les troubadours à la cour dAliénor. Je bouffe les ronces maintenant. À pleines dents. Cest de ma faute : je lai renvoyé et il est retourné, docile, vers Iris. Il naura pas attendu longtemps. La colère la submergea. Elle reprit espoir : elle se rebellait !
Elle traversa le parc en se voûtant dinstinct. Elle ne pouvait sen empêcher. Madame Berthier avait été retrouvée un peu plus loin
Elle poussa la porte de limmeuble et entendit des cris dans la loge dIphigénie.
Cest un scandale, hurlait une voix dhomme. Cest vous la responsable ! Cest infect ! Vous devez nettoyer ce local tous les jours ! Il y a des cannettes de bière, des bouteilles vides, des Kleenex par terre ! On trébuche dans les immondices !
Lhomme sortit de la loge en vociférant. Joséphine reconnut le fils Pinarelli. Iphigénie, derrière la porte vitrée tendue dun rideau, était livide. La pancarte affichant ses heures de présence se balançait au bout de la chaîne. Il revint vers elle, leva le bras pour la frapper, elle tourna le loquet. Joséphine se précipita vers lui et lui attrapa le bras. Lhomme se dégagea et lenvoya à terre avec une force étonnante. La tête de Joséphine heurta violemment le mur.
Mais vous êtes fou ! cria-t-elle, bouleversée.
Je vous interdis de prendre sa défense ! Elle est payée pour ça ! Elle doit nettoyer ! Connasse !
Un filet de salive coulait sur son menton qui tremblait, sa peau était marquée de plaques rouges et sa pomme dAdam sagitait comme un bouchon fou.
Il tourna les talons et remonta chez lui en avalant les marches.
Ça va, madame Cortès ?
Joséphine tremblait et se frottait le front pour effacer la douleur. Iphigénie lui fit signe de la rejoindre dans la loge.
Vous voulez boire quelque chose ? Vous avez lair toute remuée
Elle lui tendit un verre de Coca et la fit asseoir.
Quest-ce que vous avez fait pour le mettre dans cet état ? demanda Joséphine, reprenant ses esprits.
Je le nettoie, le local à poubelles. Je vous assure. Je fais de mon mieux. Mais sans arrêt, il y a des gens qui déposent des cochonneries que jose même pas vous dire ! Alors si joublie dy aller un jour ou deux, cest vite sale ! Mais limmeuble est grand et je ne peux pas être partout
Vous savez qui fait ça ?
Mais non ! Je dors la nuit, moi. Je suis fatiguée. Cest du boulot, cet immeuble. Et quand la journée est finie, jai les enfants à moccuper !
Joséphine parcourut la loge du regard. Une table, quatre chaises, un canapé défraîchi, un vieux buffet, une télé, une kitchenette en Formica qui sécaillait, un vieux lino jaune au sol et, au fond, séparée par un rideau bordeaux, une pièce sombre.
Cest la chambre des enfants ? demanda Joséphine.
Oui, et moi, je dors sur le canapé. Cest comme si je dormais dans le hall. Jentends la porte dentrée qui claque toute la nuit quand les gens rentrent tard. Je fais des bonds dans mon lit
Faudrait donner un coup de peinture et acheter des meubles
Cest un peu triste.
Cest pour ça que je me teins les cheveux dans toutes les couleurs ! dit Iphigénie en souriant. Ça fait du soleil dans la maison
Vous savez ce quon va faire, Iphigénie ? On va aller demain chez Ikea à lheure de votre pause et on va tout acheter : des lits pour les enfants, une table, des chaises, des rideaux, des commodes, un canapé, un buffet, des tapis, une cuisine, des coussins
et après, on ira chez Bricorama, on choisira de belles peintures et on repeindra tout ! Vous naurez plus besoin de vous teindre les cheveux.
Et avec quel argent, madame Cortès ? Vous voulez que je vous montre mes fiches de salaire ? Vous allez pleurer !
Cest moi qui paierai.
Je vous le dis tout de suite, cest non !
Et moi, je vous dis, cest oui ! Largent, on ne lemporte pas dans la tombe. Moi, jai tout ce quil faut, vous, vous navez rien. Ça sert à ça, largent : à remplir les vides.
Ah ben non, madame Cortès !
Je men fiche, jirai toute seule et je ferai livrer devant votre porte. Vous ne me connaissez pas, je suis têtue.
Les deux femmes saffrontèrent en silence.
Le seul truc bien, si vous venez avec moi, cest que vous pourrez choisir, on na pas forcément les mêmes goûts.
Iphigénie avait croisé les bras sur sa poitrine et fronçait les sourcils. Ce jour-là sa chevelure avait une couleur mandarine qui virait au jaune par endroits. Sous la lumière du vieux lampadaire, on aurait dit que des flammèches séchappaient de sa tête.
Cest vrai que ce serait bien que les couleurs, vous les mettiez sur les murs, et pas sur la tête, dit Joséphine en faisant la moue.
Iphigénie passa la main dans ses cheveux.
Je sais, je lai ratée cette fois-ci, ma couleur
mais cest pas pratique, la douche est dans la cour, y a pas de lumière et je ne peux pas toujours respecter le temps de pause. Et puis, lhiver, je fais vite parce que sinon, je menrhume !
La douche est dans la cour ! sexclama Joséphine.
Ben oui
À côté du local à poubelles
Cest pas possible !
Mais si, madame Cortès, mais si
Bon, décida Joséphine. On y va demain !
Ninsistez pas, madame Cortès !
Joséphine aperçut la petite Clara qui se tenait dans lembrasure de la chambre. Cétait une fillette étonnamment sérieuse dont les yeux tombaient, tristes et résignés. Son frère Léo lavait rejointe ; chaque fois que Joséphine lui souriait, il se cachait derrière sa sur.
Je vous trouve un peu égoïste, Iphigénie. Il me semble que vos enfants aimeraient bien vivre dans un arc-en-ciel
Iphigénie posa les yeux sur ses enfants et haussa les épaules.
Ils sont habitués comme ça.
Moi, jaimerais bien quon repeigne la chambre en rose
et jaurais une couette vert pomme, dit Clara en mâchonnant une mèche de cheveux.
Oh, non ! Rose, cest pour les filles, sécria Léo. Moi je veux du zaune coin-coin et une couette rouge avec des vampires !
Ils ne sont pas à lécole ? demanda Joséphine qui répugnait à crier victoire et préférait laisser le temps à Iphigénie de se rendre sans perdre la face.
Cest mercredi. Le mercredi, y a pas école ! répondit Léo.
Tu as raison. Javais oublié !
Tas la tête à lenvers, on dirait
Je lavais, mais depuis que je suis avec vous, ça va beaucoup mieux, dit Joséphine en lattirant sur ses genoux.
Et puis, maman, on pourrait avoir des lits qui sempilent ? continua Clara. Comme ça, moi, je pourrais dormir au premier étage et je croirais que je suis dans le ciel
Et un bureau aussi ?
Et moi, un cheval à bascule ! Tes le Père Noël ? demanda Léo à Joséphine.
Que tu es bête ! Je nai pas de barbe !
Il eut un rire-gazouillis qui lui rinça la gorge.
Je crois bien que vous avez perdu, Iphigénie. Rendez-vous demain à midi. Vous avez intérêt à être à lheure parce quon aura juste le temps de faire laller-retour
Les deux enfants encerclèrent leur mère en criant leur joie.
Dis oui, mman, dis oui
Iphigénie frappa la table de la main et demanda le silence :
Alors, en échange, je vous fais le ménage. Deux heures par jour. Cest à prendre ou à laisser.
Une heure suffira. On nest que deux. Vous naurez pas beaucoup de travail et je vous paierai.
Cest gratuit ou jy vais pas chez Ikea !
Le lendemain, Joséphine attendait dans le hall à midi. Elles montèrent dans la voiture de Joséphine. Iphigénie tenait un cabas sur ses genoux et avait noué un foulard sur ses cheveux.
Vous êtes musulmane, Iphigénie ?
Non, mais je menrhume des oreilles. Après, jai des otites, les oreilles qui brûlent dedans et dehors
Comme moi. À la moindre émotion, elles senflamment
Elles traversèrent le bois de Boulogne et prirent la direction de La Défense. Elles se garèrent devant Ikea. Semparèrent dun mètre en papier, dun petit bloc et dun crayon et pénétrèrent dans les dédales du magasin. Joséphine marquait, Iphigénie pestait. Joséphine remplissait le carnet de commandes, Iphigénie criait à la gabegie :
Mais cest trop, madame Cortès ! Beaucoup trop !
Vous ne voulez pas mappeler Joséphine, je vous appelle bien Iphigénie !
Non, pour moi, vous êtes madame Cortès. Faut pas mélanger les torchons et les serviettes.
Chez Bricorama, elles choisirent une peinture jaune canari pour la chambre des enfants, rose framboise pour la pièce principale, bleu criard pour le coin cuisine. Joséphine aperçut Iphigénie qui contemplait des lattes de parquet, la bouche arrondie de plaisir. Elle commanda du parquet. Une douche. Du carrelage.
Mais qui va poser tout ça ?
On trouvera un carreleur et un plombier.
Joséphine donna ladresse de la loge afin que tout soit livré. Elles regagnèrent la voiture et sassirent en soufflant.
Vous êtes complètement zinzin, madame Cortès ! Je peux vous dire que je vais le briquer votre appartement, vous pourrez manger par terre !
Joséphine lui sourit et déboîta en tournant son volant dun doigt.
Et puis vous conduisez drôlement bien !
Merci, Iphigénie. Je me sens valorisée avec vous. Je devrais vous voir plus souvent !
Oh non, madame Cortès ! Vous avez dautres choses à faire
Elle laissa tomber sa tête sur lappui-tête et murmura, heureuse :
Cest la première fois que quelquun est gentil avec moi. Je veux dire gentil sans arrière-pensée. Parce quil y en a eu des prétendus gentils, mais ils cherchaient tous à me piquer quelque chose
Tandis que vous
Elle fit un bruit de pétard mouillé avec sa bouche pour exprimer sa surprise. Le foulard encadrait un visage de madone juvénile qui se maquille dune toilette vite faite au coin de lévier. Elle sentait le savon de Marseille quon frotte sous la douche froide et quon na pas le temps de bien rincer. Long nez fin, yeux noirs, teint mat, dents éclatantes, une ride profonde entre les sourcils qui prouvait, si Joséphine en doutait encore, quelle avait du caractère. Un corps un peu lourd, une poitrine de vamp italienne et partout, en surimpression, le sérieux enfantin de celle qui lutte pour boucler sa fin de mois et sémerveille dy parvenir.
Le pire, ça a été mon mari
Enfin, je dis, mon mari, mais on na pas officialisé. Il tapait sur tout ce qui lui résistait. Moi, en premier. Jai perdu deux dents avec lui. Jai travaillé dur pour les remplacer. Il était en éruption tout le temps. Un jour, il a tabassé un flic qui lui demandait ses papiers. Six ans de prison ferme. Jétais enceinte de Léo. Jai été bien contente quon lenvoie en prison. Il va sortir bientôt, il aura jamais lidée de venir me chercher ici. Les beaux quartiers, ça lintimide. Il dit que ça grouille de flics
Les enfants ne le réclament pas ?
Elle refit son petit bruit de trompette pétaradante qui, cette fois, marquait son mépris.
Ils lont pas connu et cest tant mieux. Quand ils me demandent où il est, ce quil fait, je dis explorateur, je dis le pôle Sud, le pôle Nord, la cordillère des Andes, jinvente des voyages avec des aigles, des ours et des pingouins. Le jour où ils le verront, si ce jour maudit arrive, il aura intérêt à porter un casque et une barbe !
Il sétait mis à pleuvoir et Joséphine actionna les essuie-glaces en essuyant la buée du revers de la main.
Dites, madame Cortès, je voulais vous dire merci. Vraiment merci. Ça me touche terriblement ce que vous faites pour moi. Ça me pénètre.
Elle replaça une mèche de cheveux qui sétait échappée du foulard.
Vous leur direz pas aux gens de limmeuble que cest vous qui avez payé pour tout ça, hein ?
Non, mais de toute façon, vous navez pas à vous justifier !
À la prochaine réunion des copropriétaires, vous navez quà lancer à la ronde que jai gagné au Loto. Ça les étonnera pas. Au Loto, y a que les pauvres qui gagnent, les riches, ils y ont pas droit !
Elles passèrent devant lIntermarché où Joséphine faisait ses courses quand elle habitait Courbevoie. Iphigénie demanda si elles pouvaient sarrêter : elle avait besoin de Canard W-C et dun balai-brosse. Elles se présentèrent à la caisse avec deux Caddie pleins. La caissière leur demanda si elles avaient une carte de fidélité. Joséphine sortit la sienne et en profita pour payer les emplettes dIphigénie. Celle-ci vit rouge.
Ah, non ! Ça suffit, madame Cortès ! On va plus être copines !
Comme ça, je vais avoir encore plus de points !
Je parie que vous les utilisez jamais vos points !
Jamais, avoua Joséphine.
La prochaine fois, je viendrai avec vous et vous les utiliserez ! Vous ferez des économies.
Ah ! dit Joséphine, malicieuse. Il y aura donc une prochaine fois. Vous nêtes pas complètement fâchée
Si. Je suis fâchée, mais je suis faible !
Elles repartirent en courant sous la pluie battante, veillant à ne rien renverser.
Joséphine déposa Iphigénie devant limmeuble et alla garer sa voiture au parking en priant le ciel de ne pas faire de mauvaise rencontre. Depuis quelle avait été agressée, elle avait peur dans le parking.
Ginette était en train de préparer le café du matin quand on frappa à la porte. Elle hésita, se demandant si elle suspendait lopération, resta un moment le coude en lair et décida de faire passer le café avant le mystérieux visiteur. René serait de mauvaise humeur toute la journée si son café était mauvais. Il ne parlait pas avant den avoir bu deux bols et davoir avalé trois tartines de la baguette fraîche que le fils de la boulangère déposait sur le palier en allant à lécole. En échange, Ginette lui donnait une pièce.
Tu sais, grondait René, combien elle coûtait la baguette quand on sest installés ici en 1970 ? Un franc. Et aujourdhui, un euro dix ! Plus la commission du petit, on doit manger le pain le plus cher du monde !
Les jours où le gamin navait pas école, elle enfilait un manteau sur sa chemise de nuit et descendait faire la queue à la boulangerie. René, cétait son homme. Son homme de chair et de convoitise. Elle lavait rencontré à vingt ans ; elle était choriste de Patricia Carli, il montait et démontait la scène. Taillé en V majuscule, chauve comme une patinoire à poux, il parlait peu, mais ses yeux récitaient lIliade et lOdyssée. Aussi prompt à gueuler quà sourire, doté de la sérénité des gens qui savent en naissant ce quils veulent et qui ils sont, il lavait attrapée un soir par la taille et ne lavait plus lâchée. Trente ans dhymen et elle tremblait encore quand il posait les mains sur elle. Que du bonheur, son René ! À lhorizontale, il travaillait la volupté, à la verticale, le respect. Tendre, prévenant, bourru, tout ce quelle aimait. Près de trente ans quils habitaient le petit logis au-dessus de lentrepôt que leur avait gracieusement attribué Marcel, le jour où il avait embauché René comme
« on verra votre titre plus tard ». Cétait tout vu : ils nen avaient plus jamais parlé, mais Marcel augmentait la paie en même temps que les responsabilités et le prix de la baguette. Cest là que les enfants avaient grandi : Johnny, Eddy, Sylvie. Une fois les enfants dégourdis, Marcel avait embauché Ginette à lentrepôt. Responsable des entrées et des sorties de marchandise. Et les années sétaient enchaînées sans que Ginette ait le temps de les compter.
On se remit à frapper à la porte.
Un moment ! cria-t-elle en surveillant leau frémissante sur la poudre noire.
Prends ton temps ! Ce nest que moi ! répondit une voix qui était celle de Marcel.
Marcel ? Que faisait-il ici à laube ?
Tas un problème ? Tas oublié les clés du bureau ?
Faut que je te parle !
Jarrive, répéta Ginette, jen ai pour une minute.
Elle finit de verser leau, posa la bouilloire, prit un torchon, sessuya les mains.
Je te préviens, je suis encore en robe de chambre ! annonça-t-elle avant douvrir.
Je men fous ! Tu serais en string que jy verrais que du feu !
Ginette ouvrit et Marcel entra, portant Junior sur le ventre.
Pour de la visite, cest de la visite ! Deux Grobz sur le paillasson ! sexclama Ginette en faisant signe à Marcel dentrer.
Oh ! Ma pauvre Ginette ! grommela Marcel. Cest terrible ce qui nous arrive
Ça nous est tombé sur les bretelles ! On na rien vu venir !
Si tu commençais par le début ? Je vais rien comprendre sinon !
Marcel sassit, ôta Junior du porte-bébé, le cala sur ses genoux et prit un morceau de pain quil plaça dans la bouche de lenfant.
Allez, mon gars, fais-toi les dents pendant que je cause à Ginette
Ça lui fait quel âge à ce petit amour ?
Il va sur son premier anniversaire !
Dis donc, il fait beaucoup plus vieux ! Quest-ce quil est costaud ! Mais comment ça se fait que tu lemmènes au travail ?
Oh ! Men parle pas ! Men parle pas !
Il dodelinait de la tête, catastrophé. Il nétait pas rasé et sa veste affichait une tache de gras sur le revers.
Si, parle-moi justement.
Il attaqua, le regard en berne :
Tu te souviens dans quel état de bonheur jétais la dernière fois quon a dîné chez vous avec Josiane ?
Juste avant Noël ? Tu nous as saoulés. On nen pouvait plus !
Jexultais, jenflais de joie, je pétais de bonheur ! Quand jarrivais au bureau le matin, je demandais à René de me mordre loreille, juste pour voir si tout ça était vrai.
Tu voulais installer un fauteuil de bébé dans ton bureau pour initier le gamin !
Cétait le bon temps, on était heureux. Maintenant
Maintenant, on vous voit plus. Vous êtes habillés en fantômes !
Il ouvrit les bras en signe dimpuissance. Ferma les yeux. Soupira. Le bébé bascula, il le rattrapa et, de ses deux mains fortes aux poils roux, se mit à le pétrir. Il enfonçait ses phalanges dans le petit ventre rond de Junior qui se laissait tripoter avec un rictus douloureux.
Arrête, Marcel, ce nest pas de la pâte à modeler, ton môme !
Marcel relâcha la pression. Junior respira daise et tendit la main à Ginette pour la remercier de son intervention.
Tas vu ? sexclama Ginette, abasourdie.
Je sais, cest un génie ! Mais, bientôt, il ne sera plus quun pauvre orphelin.
Cest Josiane ? Elle est malade ?
La pire des maladies : elle broie du noir. Et ça, ma pauvre belle, on ny peut rien !
Allons ! Allons ! le bouscula Ginette. Cest la déprime post-natale. Ça arrive à toutes les femmes ! On sen remet.
Cest pire ! Bien pire !
Il se pencha et chuchota :
Il est où, René ?
En train de shabiller. Pourquoi ?
Parce que
ce que je vais te dire est totalement secret. Il est hors de question que tu lui en parles.
Cacher un truc à René ? soffusqua Ginette. Je ne pourrais jamais ! Garde ton secret, je garde mon mari !
Marcel se rembrunit. Reprit Junior contre lui et se remit à le pétrir. Ginette arracha lenfant des mains de son père.
Donne-le-moi, tu vas finir par léviscérer !
Marcel seffondra, les deux coudes sur la table.
Je suis à bout ! Jen peux plus ! On était si heureux ! Si heureux !
Il sagitait, se passait la main sur le crâne, se mordait le poing. Son poids faisait gémir la chaise. Ginette arpentait la pièce, Junior contre son épaule. Cela faisait longtemps quelle navait plus tenu un bébé dans les bras et elle était émue. La tendresse quelle éprouvait pour Junior rejaillit sur Marcel, ce bon Marcel qui se mangeait les doigts et suait à grosses gouttes.
Mais tu es malade, ma parole ! dit Ginette en le voyant cramoisi.
Oh ! moi, cest juste de langoisse, mais Josiane
Si tu la voyais ! Un voile blanc ! Une apparition ! Elle va finir par monter au ciel.
Il seffondra sur lui-même et se laissa pleurer.
Jen peux plus, jai les circuits en berne. Jerre dans lappartement comme un vieux cerf auquel on a limé les bois. Je brame plus, je suis chiffonnette et torchon mouillé. Je sais plus ce que je signe, je sais plus mon nom, je dors plus, je mange plus, je perds mes eaux et mes entrailles. Je pue le malheur. CAR LE MALHEUR EST ENTRÉ DANS LA MAISON !
Il sétait appuyé sur les coudes et rugissait. René entra dans la cuisine et lâcha un juron.
Putain ! Quest-ce qui lui arrive à ce pauvre Mohican ? Il en fait un de ces boucans !
Ginette comprit quil fallait quelle prenne la situation en main. Elle installa Junior sur le canapé, lentoura de coussins pour quil ne tombe pas, posa devant Marcel et René le pot de café odorant, coupa les tartines, les beurra, leur tendit le sucrier.
Dabord, vous prenez le petit déjeuner, ensuite je reste avec Marcel et je le confesse
Tu veux pas me parler ? demanda René, suspicieux.
Cest spécial, expliqua Marcel, gêné, je peux en parler quà ta femme.
Jai pas le droit de savoir ? sétonna René. Je suis ton plus vieux pote, ton homme de confiance, ton bras droit, ton bras gauche et même ta cervelle parfois !
Marcel piqua du nez, confus.
Cest intime, dit-il en se curant les ongles.
René se caressa le menton puis laissa tomber :
Allez ! Confesse-le ! Sinon il va étouffer
Mange dabord. On parlera après
Ils prirent leur petit déjeuner tous les trois. En silence. René sempara de sa casquette et sortit.
Il va faire la tête ?
Il est vexé, cest sûr. Mais je préférais quil me donne lautorisation. Je suis pas bonne pour les cachotteries
Elle jeta un il sur Junior qui se tenait assis au milieu des coussins et écoutait.
Faudrait peut-être loccuper
Donne-lui un truc à lire. Il adore ça.
Mais jai pas de livres pour bébés, moi !
Nimporte quoi ! Il lit tout. Y compris le Bottin
Ginette alla chercher lannuaire téléphonique et le tendit à Junior.
Je nai que les Pages jaunes
Marcel leva la main, à bout darguments. Junior prit lannuaire, louvrit, posa un doigt sur une page et commença à baver dessus.
Il est étrange quand même ton gamin ! Tu las montré à un docteur ?
Si y avait que ça détrange dans ma vie, je serais le plus heureux des hommes
Parle et arrête de pleurer, tu vas prendre froid aux yeux !
Il renifla, se moucha dans la serviette en papier que lui tendait Ginette. La regarda avec un air craintif et lâcha :
Cest Choupette. Elle a été maraboutée.
Maraboutée ! Mais ça nexiste pas ces choses-là !
Si, si, je te le dis : elle a été travaillée avec des aiguilles.
Mon pauvre Marcel ! Tas renversé la mayonnaise !
Écoute
Au début, jétais comme toi, je voulais pas y croire. Et puis jai bien été forcé de constater
Quoi ? Il lui a poussé des cornes ?
Tes bête ! Cest plus subtil !
Tellement subtil que jy crois pas.
Écoute-moi, jte dis !
Je técoute, la timbale !
Elle na plus de goût à rien, elle se sent vide comme une baignoire, se cloue au lit toute la journée et ne gazouille plus avec le petit. Cest pour ça quil grandit si vite
Il veut sortir de ses langes et laider.
Vous êtes tous timbrés !
Elle parle par monosyllabes. Pour la lever, cest toute une affaire, elle dit quelle a des poignards dans le dos, quelle a cent deux ans, que ça grince de partout
Et ça dure depuis trois mois !
Cest vrai que ça ne lui ressemble pas
Jai fini par faire venir madame Suzanne, tu sais notre
Celle que tu appelles la guérisseuse dâmes et moi, la rebouteuse ?
Oui. Elle a été formelle : Choupette est travaillée. On veut sa mort par lent éteignement. Depuis elle essaie de la dégager, mais chaque fois que ça va mieux, elle a deux jours de bons, elle mange un peu, elle sourit, elle pose la tête sur mon épaule, je retiens mon souffle
et elle rechute. Elle dit quelle sent quon la débranche. Quon la retire de la vie. Madame Suzanne sait plus quoi faire. Elle assure que cest un envoûtement puissant. Que ça va être long. En attendant, nous, on dépérit. La petite qui soccupait du bébé a pour mission de ne pas lâcher Choupette dune semelle. Jai peur quelle fasse une bêtise. Et moi, je moccupe de Junior
Vous êtes tous les deux surmenés, cest tout. Cest pas un âge aussi pour faire un bébé !
Marcel la regarda comme si elle lui retirait sa raison de vivre. Tout le bleu de son regard disparut et il eut en une seconde les yeux complètement délavés.
Cest pas une chose à dire, ça, Ginette ! Tu me déçois grandement.
Excuse-moi. Tas raison. Vous êtes forts comme deux chênes. Deux chênes qui ont un pet au casque !
Elle sapprocha de Marcel, passa la main sur son cou de taureau. Le caressa doucement. Il saffala sur ses bras repliés et gémit :
Aide-nous, Ginette, aide-nous
Je sais plus quoi faire.
Elle continua à lui masser le cou, les épaules. Lui parla doucement de sa force, de sa puissance en affaires, de sa ténacité, de sa ruse, de lempire industriel quil avait créé, tout seul, nécoutant que son instinct. Elle ne choisissait à escient que des mots musclés pour lui tonifier lâme.
Tu en as parlé à qui dautre ?
Il lui jeta un regard éperdu.
À qui veux-tu que jen parle ? On va penser que je suis fou !
Cest sûr.
Jai réagi comme toi quand madame Suzanne ma parlé. Je lai envoyée au fond du bocal. Et puis, je me suis renseigné. Jai fait une vraie enquête. Ces choses-là existent, Ginette. On nen parle pas parce quon a des racines carrées dans la tête, mais elles existent.
Dans les pays à vaudou, à Haïti ou à Ouagadougou !
Non. Partout. On jette un sort, un mauvais sort, et la victime est ligotée de malheur. Engluée dans une toile daraignée. Elle peut plus bouger, elle peut plus rien faire sans déclencher ladversité. Lautre jour, Choupette a voulu sortir le petit au parc, et tu sais pas quoi ? elle sest foulé la cheville et on lui a volé son sac ! Quand elle a essayé de repasser une de mes chemises, la planche a brûlé et, y a deux jours, elle a pris un taxi pour aller chez le coiffeur, il a été embouti au premier carrefour
Mais qui pourrait lui en vouloir au point de souhaiter sa mort, votre mort à tous les deux ?
Sais pas. Je ne savais même pas que ce genre de choses existait. Alors
Il éleva le bras et le laissa retomber lourdement.
Cest ça quil faut trouver
Tu as été un peu dur en affaires dernièrement ?
Marcel secoua la tête.
Pas plus que dhabitude. Je ne fais jamais de crasses, tu le sais bien.
Tu tes engueulé avec quelquun ?
Non. Je suis même plutôt affable. Je suis si heureux, jai envie que tout le monde soit heureux autour de moi. Mon personnel est le mieux payé du monde, les primes attendriraient le plus rigide des syndicalistes, je répartis scrupuleusement tous les bénéfices, et tu as vu, jai fait installer une garderie pour les enfants des employés, un terrain de boules dans la cour pour la pause du déjeuner
Manque plus que la buvette et la plage, et cest le Club Med, ma boîte ! Pas vrai ?
Ginette sassit à côté de lui et demeura pensive.
Cest pour ça quelle ne vient plus nous voir, dit-elle à voix haute.
Comment veux-tu quelle texplique ? Elle a honte, en plus. On a fait le tour de tous les spécialistes, des tonnes de scanners, de radios, de bilans. Ils trouvent rien. Rien !
Sur le canapé, Junior se crevait les yeux à tenter de déchiffrer son annuaire. Ginette resta un long moment à lobserver. Cest un drôle denfant, quand même. À son âge, un bébé, ça joue avec ses mains, ses doigts de pieds, une peluche, ça ne bouquine pas des annuaires !
Il leva le regard et la dévisagea. Il avait les mêmes yeux bleus que son père.
Ma-ra-bou ! balbutia-t-il, couvert de bave. Ma-ra-bou.
Quest-ce quil dit ? demanda Ginette.
Marcel se redressa, hébété. Junior répéta. Il avait les cordes vocales tendues à se rompre et ça faisait des traînées rouges sur son cou. Un triangle de veines violettes sétait allumé entre ses yeux. Il mettait toute son énergie de bébé à tenter de se faire entendre.
Marabout, traduisit Marcel.
Cest ce que je me disais ! Mais comment
Vérifie. Il a dû voir un encart de pub pour un de ces sorciers à la noix !
Mon Dieu ! se dit Ginette. Cest moi qui vais devenir folle !
Mylène était dégoûtée : les carreaux de sa salle de bains se décollaient et la poignée de la porte lui était restée dans la main. « Bordel de merde ! sexclama-t-elle, neuf mois que je vis dans cet appartement et il commence déjà à se déglinguer ! » Sans parler de létagère au-dessus de son lit qui lui était tombée dessus, des plombs qui provoquaient des courts-circuits, allumant des feux dartifice dans la nuit, et du Frigidaire qui tournait à lenvers et ventilait de la canicule.
Quand elle faisait venir quelquun pour réparer, lhomme était à peine reparti que tout dégringolait à nouveau. Je nen peux plus de vivre ici. Marre de parler avec mes mains ou de baragouiner un mauvais anglais, de passer mes soirées à regarder des karaokés stridents à la télé, de voir les gens cracher, roter, péter dans la rue, marcher dans la bouffe jetée par terre. Daccord, ils passent leur temps à rire et débordent dénergie, daccord y a quà se baisser pour ramasser des profits, mais je fatigue. Je voudrais les rives de la Loire, un mari qui rentre le soir, des enfants que jaiderais à faire leurs devoirs et la trogne de PPDA sur mon écran. Ce nest pas ici que je vais trouver tout ça ! La Loire ne fait pas de crochets par Shanghai, que je sache ! Une petite maison à Blois avec un mari chez Gaz de France, des enfants que je promènerais dans les jardins de lÉvêché, à qui je ferais des gâteaux et réciterais lhistoire des Plantagenêts. Elle avait affiché un plan de la ville sur le mur de sa cuisine et vaticinait debout en le détaillant. Elle avait de plus en plus souvent des crises de Blois. Rêvait de toits en ardoise, de rives sablonneuses, de ponts en vieilles pierres, de feuilles de Sécu à remplir et de baguettes moulées pas trop cuites sorties du four de la boulangère. Mais surtout, surtout, elle voulait des enfants. Longtemps, elle avait choisi dignorer ses penchants maternels, remettant à plus tard une tâche qui signerait la fin de sa carrière, mais elle ne pouvait plus se le cacher, son ventre réclamait des habitants.
En plus, comme par un fait exprès, Shanghai débordait denfants. Ils gambadaient, jouaient et dansaient, le soir, dans la ville. Quand elle marchait dans les ruelles du centre, elle pouvait presque passer la main sur les crânes ronds de bébés magnifiques qui lui souriaient et lui rappelaient que lhorloge biologique tournait inexorablement. Bientôt trente-cinq ans, ma vieille ! Si tu ne veux pas accoucher dun raisin de Corinthe, va falloir trouver un ensemenceur. Elle ne voulait pas de fiancé aux yeux bridés. Elle navait pas le mode demploi des Chinois. Ne comprenait pas pourquoi ils riaient, se taisaient, semblaient en colère ou grimaçaient. Un vrai mystère. Lautre jour, elle avait dit à Elvis, le secrétaire de Wei, quon appelait ainsi à cause de ses rouflaquettes, quil avait lair fatigué, avait-il bien dormi ? était-il grippé ? Il avait été secoué dun fou rire que rien ne semblait pouvoir arrêter. On ne voyait plus ses yeux, il hoquetait, pleurait, se tordait. Sa solitude lui était apparue définitive et tragique.
Cest juste après les fêtes que la nostalgie du pays natal et dune vie ménagère lavait empoignée. Elle soupçonnait le sapin en plastique commandé sur Internet de lui avoir chamboulé les hormones. Jusquà Noël, elle trottinait légère, calculant ses profits, inventant de nouvelles formules, de nouveaux gadgets. Le téléphone portable-maquillage était sorti : un triomphe ! Largent faisait du gras à la banque, Wei acquiesçait à chaque idée nouvelle, les contrats se signaient, les chaînes de fabrication se mettaient en branle et crachaient un produit nouveau qui envahissait les campagnes et transformait chaque Chinoise en délicieuse Barbie Bridée. Tout allait très vite.
Trop vite
Elle avait à peine le temps de souffler que cétait empaqueté, prêt à être vendu, les marges de bénéfice calculées. Il fallait inventer tout le temps. Faire chauffer les calculettes. Elle avait besoin de lenteur, de répit, dattente, de douceur angevine, de soufflé qui gonfle dans le four.
Elle tentait dexpliquer ses états dâme à la directrice commerciale de Wei et la longue liane brune la regardait avec un intérêt mêlé dinquiétude. « Pourquoi tu penses à tout ça ? elle lui disait. Moi, je ne réfléchis pas, ne lis jamais de journaux et quand on se réunit avec mes amis, on ne parle jamais politique. Je crois quon na jamais dû ensemble prononcer le nom de Hu Jintao ! » Cétait le président de la République. Mylène la contemplait, les yeux écarquillés. « Nous, en France, on ne fait que ça : parler de politique ! » La longue liane brune haussait les épaules et disait : « Pendant les événements de Tiananmen, en 1989, je suis sortie dans la rue, jétais passionnée par tout ce qui se passait et puis la tragédie est arrivée, la répression
Aujourdhui, je me dis que tout va trop vite en Chine. Je suis excitée et, en même temps, je suis effrayée : notre pays va-t-il accoucher dun monstre ? Est-ce que nos enfants vont devenir ces monstres ? » Elle restait pensive un moment et replongeait dans ses dossiers.
Mylène frissonnait. Et elle, était-elle en train de devenir ce monstre ? Elle navait même plus le temps de dépenser son argent. Juchée sur de hauts talons, cambrée dans ses tailleurs de femme daffaires, elle travaillait du matin au soir. À quoi sert davoir tant dargent ? Et avec qui le dépenser ? Avec mon reflet dans la glace ? Elle était rassasiée, repue, et guettait, avec angoisse, le moment où viendrait le dégoût.
Elle nétait pas habituée à labondance. De son enfance à Lons-le-Saunier, elle avait retenu le rythme lent des saisons, la neige qui fond et perle dans la gouttière, loiseau étonné qui lance son premier cri de printemps, la fleur qui souvre, la truie qui sébroue dans la bauge, le papillon qui émerge, gluant, de son cocon, la châtaigne qui éclate dans la poêle trouée. Une petite voix hurlait en elle : trop vite, trop vide, trop nimporte quoi. Et puis, il lui fallait bien se lavouer : la solitude lui pesait.
Elle était trop âgée pour intéresser les jeunes milliardaires chinois et les étrangers quelle rencontrait portaient tous une alliance. Elle avait cru en Louis Montbazier, fabricant de petit matériel électrique. Elle était sortie trois soirs de suite avec lui, trois soirs à échanger des rires, des pressions de mains, elle se voyait déjà en train dorganiser son déménagement à Blois, de partager la redevance télé avec lui, mais, le quatrième soir, il lui avait collé sous le nez un dépliant de photos de sa femme et de ses fils. Ça va, jai compris, sétait-elle dit. Elle avait refusé de lembrasser quand il lavait raccompagnée.
Lalarme se déclencha véritablement le jour où monsieur Wei lui refusa un déplacement à Kilifi. Elle avait envie de remettre ses pas dans ceux de la jeune Mylène échappée de Courbevoie, de humer lair paresseux dAfrique, de fouler le sable blanc des plages, de revoir les yeux jaunes des crocodiles.
Hors de question, avait-il piaillé. Vous restez ici et vous travaillez.
Mais, cest juste pour maérer
Pas bon, avait-il répondu. Pas bon du tout. Vous pas bouger. Vous être instable. Vous être dangereuse pour vous. Moi surveiller vous pour votre bien. Moi avoir votre passeport dans mon coffre.
Et il avait toussé très fort pour lui signifier que la discussion était terminée. Cétait sa manière à lui de lui claquer la porte au nez. Elle était prisonnière de ce vieux Chinois avide qui comptait ses sous sur son boulier et se grattait les couilles, les jambes écartées.
What a pity ! elle avait répondu.
« Wapiti ! Wapiti ! » avaient entonné deux fillettes adorables en brandissant une casserole de wapiti cramé. Hortense et Zoé avaient jailli comme deux diables hors de leurs boîtes. Comme elles me manquent ! Parfois, elle sadressait à elles en sendormant. Jouait à la maman. Refaisait un ourlet, repassait un pantalon, arrangeait une boucle sur le front. Elles ont dû changer. Je ne les reconnaîtrais plus. Elles me dévisageront de loin comme on bat froid à une étrangère. Je suis devenue une émigrée, une déracinée
Dans un journal français, vieux de plusieurs semaines, elle avait lu un reportage sur des soulèvements dans les campagnes chinoises. Des paysans refusaient quon prenne leurs terres pour y construire des usines. Larmée avait calmé les séditieux, mais cela recommencerait. Les belles affiches de fleurs de lys qui recouvraient les murs en torchis seraient arrachées. Ce serait le début de la fin.
Le matin suivant, en se levant, Mylène Corbier décida de passer à la phase suivante de son existence : le retour en France.
Pour cela, elle allait avoir besoin de Marcel Grobz.
Henriette exultait : elle venait de croiser au parc Monceau la petite bonne et Josiane. Dans quel état, la Josiane ! Un spectre. Manquait plus que les toiles daraignées aux ossements des poignets. Elle avançait, courbée, posée sur dépaisses semelles de crêpe. Elle gîtait à droite, elle gîtait à gauche, flottait dans son manteau de gabardine bleu marine et ses cheveux voletaient en mèches plates et pauvres. La petite bonne ne la quittait pas des yeux et la guidait. Elles faisaient étape sur chaque banc public.
Ça marchait ! Les ensorcellements de Chérubine faisaient merveille. Dire que jai ignoré si longtemps ces pouvoirs magiques ! Que de malins complots jaurais pu ourdir ! De combien dennemis jaurais pu me débarrasser ! Et quelle fortune, jaurais amassée ! Elle en avait le tournis. Si javais su, si javais su
, se dit-elle en ôtant son grand chapeau. Elle tapota sa chevelure pour effacer le pli que le poids de son horrible galette y avait imprimé et sadressa, dans la glace, un sourire radieux. Elle venait de découvrir une nouvelle dimension : la toute-puissance. Désormais, les lois qui régissaient le commun des mortels ne sappliqueraient plus à elle. Désormais, elle irait droit au but, Chérubine dans sa manche pour les basses besognes, et retrouverait son lustre dantan. À moi, lagenda Hermès, les savonnettes Guerlain, les cachemires douze fils, mon eau de linge à la lavande, les cartes de visite Cassegrain, ma thalasso à lhôtel Royal et le compte en banque qui moutonne.
Pour un peu, elle aurait valsé sous les lambris de son salon. Elle hésita, pinça le bas de sa jupe, sélança et se mit à tourner, tourner, prise dune joie frénétique. Le monde lui appartenait. Elle allait régner en souveraine impitoyable. Et quand je serai riche à millions, je machèterai des amis. Ils seront toujours daccord avec moi, ils memmèneront au cinéma, ils paieront ma place, paieront le taxi, paieront le restaurant. Il suffira que je fasse miroiter quelques faveurs, une clause sur un testament, un plan dépargne-logement et mon antichambre sera remplie damis. Les valses de Strauss bourdonnaient dans sa tête, elle se mit à chantonner. Cest le son de sa voix éraillée qui brisa le rêve. Elle sarrêta net et sadjura : ne pas métourdir en vaines songeries, reprendre mes esprits, poursuivre mon plan de bataille. Elle navait pas encore relancé le père Grobz, mais le temps approchait où elle décrocherait le téléphone et susurrerait « allô, Marcel, cest Henriette et si on parlait tous les deux, sans avocats ni intermédiaires ? ». Il ne serait plus en état de lui résister, elle obtiendrait ce quelle voudrait. Elle naurait plus besoin de dévaliser laveugle au pied de son immeuble.
Quoique
Elle nen était pas si sûre.
Détrousser chaque jour ce pauvre homme sans se faire prendre, récolter quelques piécettes chaudes dans le creux de la main donnait du frisson à sa vie. Cétait un plaisir quelle naurait jamais soupçonné. Car il faut bien lavouer, en prenant de lâge, les plaisirs diminuent. Que reste-t-il comme menues jouissances ? Les sucreries, les médisances et la télé. Elle naimait ni le sucre ni la lucarne. Les médisances lui plaisaient bien, mais cest une distraction qui exige des partenaires et elle navait pas damies. Alors que la cupidité est une activité solitaire. Elle ordonne même que lon soit seul, concentré, âpre, intraitable. Ce matin même, ne sétait-elle pas réveillée en murmurant : « Moins de dix euros ! » Elle avait fait un bond dans son lit. Non seulement il lui faudrait passer la journée sans rien dépenser, mais elle devrait, en plus, grappiller quelques pièces par-ci, par-là pour respecter son contrat. Comment faire ? Elle nen avait pas la moindre idée. Lingéniosité viendrait en larcinant. Elle commençait à être habile. Lautre jour, par exemple, elle sétait dit, au petit matin cétait le moment où elle se lançait des défis : « Aujourdhui, une bouteille de champagne gratuite ! » Son corps sétait aussitôt rétracté, irradié dun plaisir douloureux. Elle avait bien réfléchi et avait mis au point un plan astucieux.
Vêtue modestement, sans chapeau ni signe extérieur de richesse, la mine humble, les pieds à plat dans une vieille paire despadrilles, elle était entrée dans une boutique Nicolas Feuillatte, avait joint les deux mains et demandé, la larme à lil : « Vous nauriez pas une petite bouteille de champagne, au prix le plus bas, pour deux petits vieux qui fêtent leurs cinquante ans de mariage ? Avec notre retraite, on est un peu juste, vous savez
» Elle se tenait digne avec un faux air de gamine prise en faute de mendicité. Le vendeur avait secoué la tête, embarrassé.
Cest que nous navons pas déchantillons, ma pauvre dame
Nous avons bien des quarts de bouteille, à cinq euros, mais nous les vendons
Elle avait baissé les yeux sur la pointe de ses espadrilles, encastré ses hanches dans le comptoir en bois, et avait attendu quil fléchisse. Il ne fléchissait pas. Sétait retourné vers un client qui commandait une caisse de millésimes réputés. Henriette, alors, avait pris son « air », un air souffreteux et las. Elle jouissait à composer ce rôle. Elle lenrichissait de nouveaux soupirs, de nouvelles mines. Elle inclinait la tête, baissait les épaules, geignait faiblement. Ce jour-là, chez Nicolas Feuillatte, le vendeur ne cédait pas. Elle sapprêtait donc à partir lorsquune dame fort bien mise sétait approchée.
Madame, excusez-moi, mais je nai pu mempêcher de surprendre votre conversation avec le vendeur. Ce serait un honneur et un plaisir pour moi de vous offrir une bouteille de ce merveilleux champagne
que vous boirez avec votre mari.
Henriette sétait abîmée en remerciements, des larmes de gratitude, perlant au bord des yeux. Elle avait appris à pleurer sans ruiner son maquillage. Elle était repartie, la bouteille bien calée sous le bras. Ils ne savaient pas ce quils perdaient ceux qui dépensaient sans compter. La vie se révélait palpitante. Chaque jour apportait son lot de hasards, daventures, de peurs délicieuses. Chaque jour, elle triomphait. Elle nétait même plus sûre de vouloir récupérer Marcel. Son argent, oui, mais, une fois seul et ruiné, elle le mettrait dans une maison de retraite. Elle ne le garderait pas chez elle.
Ses filles ne lui manquaient pas. Ses petits-enfants, non plus. La seule quelle regrettait peut-être était Hortense. Elle se reconnaissait dans cette gamine qui allait de lavant sans états dâme. Cétait bien la seule.
Elle mourait denvie dappeler Chérubine. Non pour la féliciter ni la remercier, la gueuse pourrait sen trouver flattée et enflerait dimportance, mais pour sassurer de son allégeance. Cette femme pourrait se révéler une précieuse alliée. Elle composa son numéro, reconnut la voix lente et traînante de Chérubine.
Chérubine, cest madame Grobz, Henriette Grobz. Comment allez-vous, ma chère Chérubine ?
Henriette nattendit pas que Chérubine répondît. Elle enchaîna aussitôt :
Vous ne devinerez jamais à quel point je suis comblée. Je viens de croiser ma rivale dans la rue, vous savez cette femme immonde qui ma volé mon mari et
Madame Grobz ?
Henriette, surprise de ne pas être identifiée tout de suite, se présenta à nouveau et continua :
Elle est dans un état lamentable ! Lamentable ! Ce nest pas difficile, jai failli ne pas la reconnaître ! À votre avis quel est le prochain stade de sa décrépitude ? Va-t-elle mettre fin à
Il me semble quelle me doit de largent
Mais, Chérubine, je vous ai réglé ma dette ! protesta Henriette.
Elle avait porté, elle-même, la somme réclamée. En petites coupures. Elle avait souffert le martyre dans le métro, pressée par des corps transpirants et informes, son sac et son chapeau coincés sous le bras.
Elle me doit de largent
Si elle veut que je poursuive, elle devra me payer. Elle est contente de mes offices, il me semble
Mais, enfin, je croyais quon était
que nous étions
Que je vous avais
Six cents euros
Avant samedi.
Il y eut un bruit sec dans loreille dHenriette.
Chérubine avait raccroché.
Le matin, quand Zoé était partie en classe, Joséphine pénétrait dans lantre de sa fille et sasseyait sur le lit. Du bout des fesses pour ne pas laisser de marque. Elle naimait pas entrer ainsi en intruse chez Zoé. Elle naurait jamais déplié une lettre, déchiffré une note sur un cahier de textes, elle aurait eu limpression de la cambrioler. Elle voulait juste goûter un peu de son intimité.
Elle étudiait le désordre, remarquait un tee-shirt déplié, une jupe tachée, des chaussettes dépareillées, mais ny touchait pas. Interdiction de faire le ménage. Seule, Iphigénie avait le droit dentrer dans la chambre de Zoé.
Elle humait lodeur de sa crème Nivea, les effluves boisés de son eau de toilette, la tiède transpiration qui séchappait des draps. Elle lisait, sur les murs, les pages de journaux que Zoé découpait et affichait. Des gros titres de faits divers : « Après son double parricide, il a hérité de ses victimes », « Le prof se poignarde en pleine classe », des photocopies de courriers de lecteurs soulignés au Stabilo : « Je minquiète pour lavenir du monde
», « Je redouble ma troisième », « Trop jeune pour rouler des pelles. »
Et, solennel dans un coin de la chambre, droit dans son short beige, le pied cambré sur le fauve écroulé, Papaplat souriait. Joséphine avait envie de le bousculer. Elle lapostrophait : un peu de courage ! Sors de lombre et viens maffronter au lieu de me pourrir la vie de loin ! Cest facile denflammer limagination dune adolescente en lui envoyant des messages mystérieux. Et puis elle imaginait un cadavre déchiqueté et elle avait honte.
Plus de nouvelles de lui.
Demain, ce serait le printemps. Le premier jour du printemps. Il a peut-être trouvé un logis
Il sinstalle dans ses meubles.
Elle réfléchissait, toujours assise sur le lit. Elle était triste, vide, comme chaque fois quelle se sentait impuissante. Impuissante à abolir la barrière installée par Zoé qui ne lui laissait aucun interstice pour se faufiler. Zoé rentrait de lécole et senfermait dans sa chambre. Zoé sortait de table et filait à la cave écouter la batterie de Paul Merson. Zoé lançait « Bonne nuit, mman » et retournait dans sa chambre. Elle avait grandi dun seul coup, des petits seins poussaient sous son pull, ses fesses se cambraient. Elle se mettait du gloss sur les lèvres, du noir sur les cils. Bientôt, elle aurait quatorze ans, bientôt elle serait aussi jolie quHortense.
Joséphine se forçait à garder lespoir. On peut tout perdre, les deux bras, les deux jambes, les deux yeux, les deux oreilles, si on garde deux sous despoir, on est sauvé. Chaque matin, elle se réveillait et se disait aujourdhui, elle va me parler. Lespoir est plus fort que tout. Il empêche les gens de se tuer en arrivant sur terre quand ils se voient attribuer un bidonville ou un désert. Il leur donne la force de penser : la pluie va tomber, un bananier va pousser, je vais gagner à la loterie, un homme magnifique va me déclarer quil maime à la folie. Cest un truc qui ne coûte pas cher et qui peut changer la vie. On peut espérer jusquà la fin. Il y a des gens qui, à deux minutes de mourir, font encore des projets.
Quand elle était à court despoir, quelle avait travaillé à ne plus pouvoir déchiffrer un seul mot, elle refermait son ordinateur et se réfugiait dans la loge dIphigénie où elle retrouvait monsieur Sandoz. Les meubles dIkea allaient être livrés, il fallait que les peintures soient sèches et le parquet posé. Monsieur Sandoz était peintre. Cest lANPE de Nanterre qui lavait envoyé. Joséphine lui avait expliqué le chantier, il avait répondu : « Pas de problème, je peux tout faire : peintre, électricien, plombier, menuisier ! »
Parfois, elle lui donnait un coup de main. Clara et Léo les rejoignaient en sortant de lécole. Monsieur Sandoz leur prêtait un pinceau et les regardait en souriant tristement, répétant : « Le passé, le présent, le futur, le présent et le passé, le futur et le présent, le futur et le passé. » Il secouait la tête comme si les mots lenvoyaient au fond dune mare. Il arrivait chaque matin dans la loge en costume-cravate, enfilait sa salopette de peintre et, à lheure du déjeuner, remettait son costume, sa cravate, se nettoyait les mains et allait dans un bistrot. Il tenait beaucoup à sa dignité. Il avait failli la perdre, quelques années auparavant, lavait retrouvée in extremis et veillait scrupuleusement à ne pas légarer. Il nexpliquait pas comment il avait failli la perdre. Joséphine ne posait pas de questions. Elle sentait la douleur, le malheur prêts à bondir. Elle ne voulait pas remuer la vase de la mare pour satisfaire sa curiosité.
Il avait de très beaux yeux bleus, très tristes, mais très bleus. Il était précis, travailleur, sujet à des crises de mélancolie. Il posait son pinceau et attendait, muet, que la mélancolie séloigne. Il ressemblait alors à Buster Keaton perdu dans la tempête de mariées. Ils avaient de longues conversations qui partaient souvent dun détail.
Vous avez quel âge, monsieur Sandoz ?
Lâge où on ne veut plus de vous.
Soyez précis.
Cinquante-neuf ans et demi
Bon à jeter aux orties !
Pourquoi vous dites ça ?
Parce que jusquà maintenant, je navais pas compris quon pouvait être vieux et avoir vingt ans.
Cest formidable !
Non, pas du tout ! Quand je rencontre une femme plaisante, jai vingt ans, je sifflote, je masperge deau de toilette, je mets un foulard autour du cou et quand je veux lembrasser, quelle refuse, jai soixante ans ! Je me regarde dans la glace, je vois des rides, des poils dans les narines, des cheveux blancs, des dents jaunies, je tire la langue, elle est blanche, je sens mauvais
vingt ans et soixante ans, ça ne va pas ensemble.
Et vous vous sentez lâme dun ancêtre
Je me sens lâme dun égaré. Jai un fils de vingt-cinq ans et je veux avoir vingt-cinq ans. Je tombe amoureux de ses petites amies, je cours en short, je bouffe des vitamines, je lève des poids. Je suis pitoyable. Mais je ne vois pas de solution parce que aujourdhui, être jeune, ce nest pas seulement un moment de la vie, cest une condition de survie. Ce nétait pas comme ça, avant !
Vous vous trompez, affirmait Joséphine. Au XIIe siècle, on jetait les vieux à la rue.
Il sarrêtait de peindre, guettant lexplication. Joséphine se lançait :
Je connais un fabliau qui raconte lhistoire dun fils qui met son père à la porte, il vient de se marier et veut vivre seul avec sa jeune épouse. Ça sappelle La Housse partie ou en français moderne, « la couverture partagée ». Cest le fils qui parle au vieux père qui le supplie de ne pas le jeter à la rue :
Vous vous en irez par la ville
Il y en a bien encore dix mille
Qui trouvent leurs moyens dexistence
Ce serait vraiment malchance
Si vous ny trouviez votre pitance
Chacun y guette sa chance !
Vous voyez, ce nétait pas le paradis dêtre vieux à lépoque ! Ils vivaient en bandes, rejetés par tous, contraints à mendier ou à voler.
Mais comment vous savez ça ?
Jétudie le Moyen Âge. Je mamuse à chercher les similitudes entre hier et aujourdhui. Et il y en a bien plus quon ne croit ! La violence des jeunes, leur désarroi devant un avenir bouché, les soirées de beuverie, le viol des filles en bandes, le piercing, les tatouages, on trouve tous ces thèmes dans les fabliaux.
Alors, cest toujours le même malheur
et la même peur. La peur devant un monde qui change et quon ne reconnaît pas. Le monde na jamais autant changé quau Moyen Âge. Chaos puis renouveau. Il faut toujours en passer par là
Il prenait une cigarette, lallumait et se mettait de la peinture rose sur le nez. Il souriait, piteux.
Et comment sait-on quils avaient peur ?
Par les textes et larchéologie, les objets quon retrouve dans les fouilles. Ils étaient obsédés par leur sécurité. Ils construisaient des murs pour se protéger du voisin, des châteaux et des tours pour décourager déventuels assaillants. Il sagissait de faire peur à tout prix. Beaucoup de fossés, denceintes, de meurtrières étaient des protections symboliques et ne servaient jamais. Les verrous, les cadenas et les clés sont des objets quon retrouve très souvent lors des fouilles. Tout était bouclé par des serrures : les coffres, les portes, les fenêtres et la porte du jardin. Cétait la femme qui détenait les clés. Elle était le maître de la maison.
Le pouvoir était déjà entre les mains des femmes !
On seffrayait devant les changements climatiques, les inondations, le réchauffement de la planète. Sauf quon ne disait pas planète
On disait le village dans la vallée de lUbaye ou de la Durance
Exact. En lan mil, il y a eu de gros écarts de température et un réchauffement qui a fait monter le niveau des lacs alpins de deux mètres ! De nombreux villages se sont retrouvés sous leau. Les habitants fuyaient ; le chroniqueur Raoul Glaber, moine de Cluny, écrivit quil plut tellement pendant trois ans, qu« on ne put ouvrir de sillon capable de recevoir la semence. Il sensuivit une famine ; une faim enragée poussa les hommes à dévorer de la chair humaine ».
Elle parlait, parlait. Cest drôle, en discutant avec lui, jélabore ma thèse, jexpose mes arguments, je les teste, je les développe.
Elle prit lhabitude de venir à la loge avec un petit cahier où elle griffonnait lenchaînement de ses idées. Il lui venait des pensées en maniant le pinceau, le rouleau, le grattoir, la râpe, le ciseau à bois, en susant les doigts sur un morceau de parquet à encoller. Bien plus quen restant assise devant son ordinateur. À trop penser assis, on finit par savachir. Le cerveau repose sur le corps et le corps donne de lénergie au cerveau en sagitant. Comme lorsquelle courait le matin. Cest peut-être pour cette même raison que linconnu du lac tourne en rond. Il cherche des mots pour un roman, une chanson, une tragédie moderne ?
Monsieur Sandoz finissait toujours par dire :
Vous êtes une drôle de femme. Je me demande ce que les hommes pensent de vous quand ils vous rencontrent
Elle avait envie de lui demander : « Et vous ? que pensez-vous de moi ? » mais nosait pas. Il aurait pu croire quelle attendait un compliment. Ou quelle désirait quil lemmène déjeuner pendant sa pause, quil lui prenne la main, quil lui parle à loreille et lembrasse. Elle ne voulait embrasser quun seul homme. Un homme quil était interdit dembrasser.
Ils se remettaient au travail. Ils ponçaient, ils peignaient, ils enduisaient, ils remuaient des gravats, des plâtres, des staffs, des stucs et des vernis.
Ils étaient souvent interrompus par Iphigénie :
Vous savez ce quon pourrait faire, madame Cortès, une fois que tout sera fini ? On inviterait les gens de limmeuble. Ce serait simpatico, non ?
Oui, Iphigénie, muy simpatico
Iphigénie attendait ses meubles avec impatience. Dormait dans les vapeurs de peinture, les fenêtres grandes ouvertes sur la cour. Surveillait lévolution de sa douche que monsieur Sandoz transformait en salle de bains. Il avait récupéré une vieille baignoire et avait réussi à lencastrer. Il lui laissait des dépliants pour quelle choisisse les robinets. Elle hésitait entre un mitigeur à bille creuse ou un autre à cartouche.
Ils vont être jaloux, les gens de limmeuble, ils vont me sermonner ! sinquiétait-elle.
Parce que vous avez fait dun taudis un petit palais ? Au contraire, ils devraient vous rembourser vos frais ! tonnait monsieur Sandoz.
Cest pas moi qui paie, cest elle, chuchotait Iphigénie en montrant Joséphine qui déclouait une plinthe mangée par lusure.
Vous avez tiré le gros lot le jour où vous vous êtes installée ici !
On peut pas avoir tout le temps du malheur sinon cest lassant, disait Iphigénie qui repartait en faisant son bruit de trompette.
Un matin, Iphigénie sonna à la porte de Joséphine pour apporter le courrier. Il y avait des lettres, des imprimés et un petit paquet.
Les meubles ne sont toujours pas arrivés ? demanda Joséphine en jetant un il distrait sur le courrier.
Non. Dites, madame Cortès, la semaine prochaine, cest la réunion des copropriétaires, vous navez pas oublié ?
Joséphine secoua la tête.
Vous me raconterez ce quils disent, hein ? Au sujet de la petite fête
Ça ferait du bien à tout limmeuble. Il y a des gens qui vivent ici depuis dix ans et ne se parlent pas. Vous pouvez inviter de la famille, si vous voulez.
Je vais dire à ma sur de venir. Comme ça, elle verra mon appartement en même temps.
Et pour la fête, on ira faire un plein chez Intermarché ?
Daccord.
Bonne lecture, madame Cortès, je crois que cest un livre ! ajouta Iphigénie en désignant le paquet.
Celui-ci venait de Londres. Elle ne reconnaissait pas lécriture.
Hortense ? Elle avait déménagé. Elle ne supportait plus sa colocataire. Elle appelait de temps en temps. Tout va bien. Je poursuis mon stage chez Vivienne Westwood, jai travaillé trois jours dans son atelier et cétait trop bien. Jai suivi le début de la prochaine collection, mais je nai pas le droit den parler. Japprends à tordre des armatures, à monter des corsets en gaze fine, des chapeaux de géant, des guimpes en dentelle. Jai les doigts en sang. Je pense déjà au prochain stage que je dois faire. Peux-tu demander à Lefloc-Pignel sil a une idée ou préfères-tu que je lappelle ?
Joséphine ouvrit le paquet avec précaution. Un patron de robe dessiné par Hortense ? Un petit livre sur les ravages du sucre dans les écoles anglaises, préfacé par Shirley ? Des photos décureuils bondissants prises par Gary ?
Cétait un livre. Les Neuf Célibataires de Sacha Guitry. Une édition rare en veau cerise. Elle ouvrit la page de garde. Une haute écriture à lencre noire jaillit de la feuille blanche : « On peut faire baisser les yeux de quelquun qui vous aime, mais on ne peut pas faire baisser les yeux de quelquun qui vous désire. Je taime et je te désire. Philippe. »
Elle serra le livre sur sa poitrine et cueillit un rayon de bonheur. Il laimait ! Il laimait !
Elle déposa un baiser sur la couverture. Ferma les yeux. Elle avait promis aux étoiles
Elle deviendrait carmélite et disparaîtrait derrière les grilles dans un silence éternel.
La serveuse portait des tennis blancs, une minijupe noire, un tee-shirt blanc et un petit tablier noué sur les hanches. Elle voltigeait dans le café, ses cheveux blonds attachés sur la nuque, dessinait des ronds autour des tables, glissait en se déhanchant entre deux clients et semblait avoir deux paires doreilles pour entendre les demandes quon lui criait à chaque table et quatre bras pour porter les plats sans les renverser. Cétait lheure du déjeuner et tout le monde était pressé. Dans la poche arrière de sa minijupe était glissé un bloc au bout duquel se balançait un bic. Un large sourire errait sur ses lèvres comme si elle servait les clients en pensant à autre chose. À quoi peut-elle bien songer qui la rende si heureuse ? se demanda monsieur Sandoz en consultant le menu. Il prendrait le plat du jour, saucisses-purée. Cest rare les gens qui sourient en silence. Comme sils cachaient un secret. Est-ce que tous les individus ont un secret qui les rend heureux ou malheureux ? Est-ce que je voudrais connaître le secret de cette fille ? Oui sûrement
Et pour vous, ce sera quoi ? demanda la fille en abaissant son regard gris pâle vers lui.
Un plat du jour. Et de leau du robinet.
Pas de vin ?
Il secoua la tête. Plus de vin. Lalcool lavait envoyé au fond de la mare. Lui avait fait perdre son boulot dingénieur, sa femme et son fils. Il venait de retrouver son fils. Il ne boirait plus jamais une goutte dalcool. Chaque matin, il se levait en se disant je tiendrai jusquau soir et chaque soir, il se couchait en se répétant encore une journée de gagnée. Cela faisait dix ans quil ne buvait plus, mais il savait que lenvie de tendre le bras vers un verre était toujours présente. Il pouvait presque la sentir comme une main mécanique.
Valérie ! cria une voix derrière le comptoir. Deux cafés et laddition pour la 6 !
La fille blonde était repartie en criant une saucisse, une !
Ainsi elle sappelait Valérie. Valérie qui sourit, Valérie qui a un mot aimable pour chacun, Valérie qui ne semble pas avoir plus de vingt ans. Valérie qui se penche au-dessus de deux hommes qui finissent de déjeuner. Si lun portait beau et semblait sorti dune page du Figaro Économie, lautre ressemblait à une libellule affolée. Il sagitait, tressaillait, battait des paupières tel un aveuglé. Il tenait ses couverts de ses doigts longs et effilés comme des lames de ciseaux et inclinait un torse raide et maigre au-dessus de son assiette. La peau semblait sêtre posée sur son visage en un film transparent, laissant voir les veines et les artères et quand il pliait le coude, on pouvait craindre quil ne casse.
Quel drôle de personnage, pensa monsieur Sandoz. Un vrai coléoptère. Il a lair sombre, presque sinistre. Il parlait à voix basse au bel homme élégant et semblait mécontent. Ces deux hommes-là, eux aussi, ont un secret, peut-être partagent-ils le même ? Ils avaient un air de connivence et semblaient se comprendre sans avoir besoin de se parler.
Vous avez oublié mon café ! lança lhomme élégant à Valérie qui revenait avec la saucisse-purée et un café posé sur le même bras.
Une minute ! Jarrive ! répondit-elle en posant le plat devant monsieur Sandoz, rattrapant de justesse le café qui menaçait de glisser.
Monsieur Sandoz lui sourit, ébloui par son adresse.
Vous êtes très forte ! dit-il.
Ça sappelle avoir du métier, dit la fille en tournant la tête vers lhomme qui simpatientait et réclamait son café.
En tous les cas, moi, je suis bluffé !
Ah ! sils pouvaient tous être comme vous ! Y en a, ce sont de vrais emmerdeurs ! Suivez mon regard ! répondit-elle en découvrant une rangée de dents blanches qui riaient.
Vous êtes toujours aussi gaie ? poursuivit monsieur Sandoz, ne la lâchant pas des yeux.
Elle lui sourit gentiment, presque maternellement. Une mèche de cheveux tomba sur ses yeux clairs et elle secoua la tête pour la remettre en place.
Je vais vous dire mon secret : je suis amoureuse !
Mais enfin ! Mademoiselle ! Cest inadmissible ! sécria lhomme élégant en agitant le bras.
Voilà ! Voilà ! Jarrive
, dit la serveuse en se redressant, le café en équilibre à la main. Et quand on est amoureuse, on voit la vie en rose, nest-ce pas ?
Ça, cest sûr, répondit monsieur Sandoz. Mais il faut être deux
Iphigénie ne semblait pas sensible aux regards ardents quil posait sur elle. Quand il aurait eu envie de parler de lui, delle, elle lui répondait clous et tournevis, colle à bois et pinceau. Sil avait la tentation de poser un index sur la ride du front dIphigénie pour la lisser, elle pivotait sur elle-même et partait ranger les poubelles ou faire ses carreaux. Il tentait de timides échappées quelle ne remarquait pas. Il étala la serviette en papier sur sa chemise blanche, coupa un bout de saucisse, porta la fourchette à sa bouche et suivit des yeux Valérie qui sapprochait de la table de lhomme élégant et de la libellule, le café à la main.
Au même instant, une femme repoussa sa chaise et heurta la serveuse qui, déséquilibrée, trébucha. Le café se renversa, éclaboussant limperméable blanc de lhomme élégant qui fit un bond sur sa chaise.
Je suis désolée, dit Valérie, en attrapant un torchon posé sur son épaule, jai pas vu la dame qui se levait et
Elle tentait deffacer les traces de café sur la manche de limperméable. Frottait, frottait, le nez baissé.
Mais vous mavez ébouillanté ! hurla lhomme en se dressant, furieux.
Nexagérez pas tout de même ! Puisque je vous dis que je suis désolée
Et vous minsultez en plus !
Je vous insulte pas ! Je vous présente mes excuses
De bien piètres excuses !
Vous allez pas en faire tout un plat ! Je vous dis que jai pas vu la dame !
Et moi je vous dis que vous mavez insulté !
Oh ! la, la ! Pauvre mec ! Cest pas la peine de vous mettre dans cet état ! Vous avez pas dautres problèmes dans la vie ? Votre imper, vous le portez au pressing et ça vous coûtera pas un rond ! On a des assurances pour ça !
Lhomme élégant bafouillait dindignation. Prenait à partie la libellule qui considérait Valérie avec, semblait-il, une étincelle dappétit dans sa face de parchemin. Il doit la trouver belle en femme indignée. Elle sétait échauffée et ses joues pâles rosissaient. Cest vrai quelle est encore plus belle quand elle sanime. À vingt ans, que pouvait-elle connaître de la vie ? Elle savait se défendre, cest sûr, mais avec limpétuosité de la jeunesse. Et lhomme élégant en paraissait offusqué.
Il sétait levé, avait mis son imperméable sous son bras et sapprêtait à quitter la brasserie, laissant à la libellule le soin de régler laddition.
Ben
vous êtes con ! Puisque je vous dis quon a une assurance ! répéta encore Valérie en le regardant partir. Il est con, çlui-là !
Monsieur Sandoz crut alors que lhomme élégant allait la frapper. Il en esquissa le geste puis se reprit et sortit en crachant sa colère.
La libellule était restée à table et attendait que la serveuse lui apporte laddition. Il tendit la main vers elle quand elle la posa sur la table et lui caressa la main de ses longs doigts squelettiques.
Dis donc, espèce de vieux Dracula pervers ! Tu vas pas ty mettre, toi aussi ! sécria-t-elle en le foudroyant du regard.
Il baissa le nez, faussement contrit, et se retira tel un courant dair.
Oh ! la, la ! Tous les mêmes ! Cherchent toujours à se créer des ouvertures ! Vous demandent même pas votre avis
Monsieur Sandoz la regarda, amusé. Ils devaient être nombreux à chercher des « ouvertures » avec elle.
Il resta un moment à la contempler. Elle portait des bagues argentées à chaque doigt et cela faisait comme un coup-de-poing américain. Pour se défendre ? Pour repousser les clients entreprenants ? Deux hommes accoudés au bar la suivaient des yeux et, quand elle revint vers eux, ils la félicitèrent. Monsieur Sandoz goûta la purée, elle était presque froide, il se dépêcha de la finir avant quelle ne le soit tout à fait. Cétait de la purée chimique, de la purée en flocons vite faite et cette purée-là, il le savait, virait vite au plâtre.
Quand il leva la main à son tour pour demander un café et laddition, la salle sétait vidée et la serveuse revint en faisant attention à ne rien renverser.
Ça vous arrive souvent ce genre dincident ? demanda-t-il en cherchant dans sa poche sil avait la monnaie.
Sais pas ce quils ont les gens à Paris, mais ils vivent sur le bout des nerfs !
Vous nêtes pas dici ?
Non ! sexclama-t-elle en retrouvant son sourire. Moi, je viens de la province et, en province, je peux vous dire quon sénerve pas comme ça ! On prend son temps.
Et quest-ce que vous êtes venue faire chez les énervés ?
Je veux être comédienne, je travaille pour payer mes cours de théâtre
Ces deux-là, je les ai repérés depuis longtemps, toujours pressés, toujours désagréables et pas un rond de pourboire ! Comme si jétais une boniche !
Elle frissonna et son sourire heureux sévanouit à nouveau.
Allez ! Cest pas grave
, dit monsieur Sandoz.
Vous avez raison ! dit-elle. Cest quand même une belle ville, Paris, si vous oubliez les gens !
Monsieur Sandoz se leva. Il avait laissé un billet de cinq euros sur la table. Elle le remercia dun grand sourire.
Ben, vous alors
Vous me réconciliez avec les hommes ! Parce que je peux vous dire un autre secret, moi, jaime pas les hommes
Et alors ? Elle ta répondu ? demanda Dottie.
Ce soir, ils allaient à lOpéra.
Avant de retrouver Dottie, il avait dîné avec Alexandre. « Maman a téléphoné, elle veut venir vendredi, elle demande que tu la rappelles », avait dit son fils les yeux sur son bifteck bien cuit, écartant les frites quil gardait pour plus tard. Il mangeait le steak par devoir, les frites par gourmandise.
Ah
, avait dit Philippe, pris au dépourvu. On avait des projets pour ce week-end ?
Pas que je sache
, avait répondu Alexandre en mastiquant sa viande.
Parce que si tu veux la voir, elle peut venir. On nest pas fâchés, tu sais.
Vous êtes juste pas daccord sur la manière de voir la vie
Cest ça. Tu as tout compris.
Elle peut amener Zoé ? Jaimerais bien voir Zoé. Elle me manque
Il avait appuyé sur le « elle » comme sil ne retenait pas la proposition de sa mère.
Je vais y réfléchir, avait dit Philippe en se disant que la vie devenait très compliquée.
En cours de français, on nous a demandé de raconter une histoire en un maximum de dix mots
Tu veux savoir comment je men suis sorti ?
Bien sûr
« Ses parents étaient postiers, il finit timbré
»
Génial !
Jai eu la meilleure note. Tu sors ce soir ?
Je vais à lOpéra avec une amie. Dottie Doolittle.
Ah
Quand je serai plus grand, tu memmèneras ?
Promis.
Il avait embrassé son fils, avait marché jusquà lappartement de Dottie, espérant quune solution simposerait à lui au fil des pas. Il navait pas envie de revoir Iris, mais il ne voulait pas non plus lempêcher de voir son fils, ni la brusquer en parlant séparation, divorce. Dès quelle ira mieux, jaborderai le sujet, sétait-il dit avant de sonner à lappartement de Dottie Doolittle. Il remettait toujours à plus tard.
Il était assis sur le rebord de la baignoire, un verre de whisky à la main, et regardait Dottie se maquiller. Chaque fois quil levait son verre, son coude heurtait le rideau de douche en plastique où une Marilyn éclatante se déhanchait en envoyant des baisers. Devant lui, en collant et soutien-gorge noirs, Dottie sagitait dans un désordre coloré de poudres, de pinceaux, de houppettes. Quand elle manquait un trait ou un aplat de peinture, elle jurait comme une mal embouchée et reprenait :
Alors ? Elle ta répondu ou pas ?
Non.
Rien du tout ? Même pas un cil glissé dans une enveloppe ?
Rien
Moi, quand je serai très amoureuse dun garçon, je lui enverrai un cil par la poste. Cest une preuve damour, tu sais, parce que les cils, ça ne repousse pas. On naît avec un capital et il ne faut pas le dilapider
Elle avait repoussé ses cheveux en arrière, les avait écrasés avec deux larges pinces ; elle ressemblait à une adolescente qui se maquille en cachette. Elle sortit une petite boîte de boue noire, une petite brosse aux poils rêches, cracha, frotta la brosse sur la boue noire. Philippe grimaça. Les yeux plantés dans la glace, elle déposait sur ses cils un épais crachat noir. Elle crachait, frottait, visait, posait, et recommençait. Quatre temps cadencés qui racontaient lhabitude, lhabileté, la féminité entraînée.
Cest pour une phrase comme ça quun jour, un garçon tombera amoureux de toi, dit-il pour lui rappeler que, justement, il nétait pas ce garçon-là.
Les beaux garçons amoureux des mots, ça nexiste plus. Ils grandissent en parlant à leur game-boy.
Une goutte deau tomba du pommeau de la douche sur son col et il se déplaça.
Ta douche fuit
Elle ne fuit pas. Jai dû mal refermer le robinet.
La bouche grande ouverte, les yeux au ciel, le coude en équerre, elle senduisait les cils en faisant bien attention à ce que la pâte noire ne coule pas. Elle reculait dun pas, sexaminait dans la glace, faisait une grimace et recommençait.
Elle na pas succombé à lesprit de Sacha Guitry, reprit Philippe, pensif. La phrase était belle, pourtant
Tu vas trouver autre chose. Je vais taider. Rien de mieux quune femme pour séduire une autre femme ! Vous avez perdu la main, vous !
Elle mordilla ses lèvres, apprécia son reflet dans la glace. Faufila son index dans un Kleenex pour effacer la minuscule ride qui se remplissait de noir. Souleva une paupière dun geste sec de chirurgien pour y glisser un bâton de khôl gris, ferma lil, laissa filer le bâton et rouvrit un il de Néfertiti éblouie. Se retourna vers lui dun mouvement rapide de reins qui quêtait le compliment.
Très joli ! fit-il dans un sourire rapide.
Cest intéressant, dit-elle en répétant lopération sur lautre il, tu ne trouves pas ? On va se mettre à deux pour séduire une femme !
Il la dévisageait, fasciné par le ballet des mains, du bâtonnet, du flacon de khôl quelle maniait en experte sans renverser la poudre.
Toi, Christian, moi, Cyrano. À cette époque, un homme engageait un homme pour parler à sa place.
Cest que les hommes ne savent plus parler aux femmes
Moi, en tout cas, jéchoue. Je crois bien que je nai jamais su.
Une nouvelle goutte tomba sur sa main et il choisit daller sasseoir sur le couvercle des toilettes.
Tu as fini Cyrano ? demanda-t-il en sessuyant le dos de la main sur la première serviette quil trouva.
Il lui avait offert Cyrano de Bergerac en anglais.
Jai adoré
So french !
Elle brandit sa brosse de rimmel, lagita en récitant les vers en anglais :
Philosopher and scientist,
Poet, musician, duellist
He flew high, and fell back again !
A pretty wit whose like we lack
A lover
not like other men
Cest si beau que jai cru mourir ! Grâce à toi, je palpite. Je mendors avec la sonate de Scarlatti, je lis des pièces de théâtre. Avant, je palpitais en rêvant quon moffrait des manteaux de fourrure, des voitures, des parures, aujourdhui, jattends un livre, un opéra ! Je ne coûte pas cher comme maîtresse !
Le mot « maîtresse » sonna comme un contre-ut poussé par une diva qui sécroule dans la fosse dorchestre. Elle lavait prononcé exprès, pour voir sil réagirait, si le gros mot glisserait, invisible, consolidant la place quelle prenait chaque jour dans sa vie ; il lentendit comme un premier tour de clé qui lenfermait. Elle attendit, suspendue à limage de la truqueuse dans la glace, priant pour que le mot passe et quelle puisse le répéter plus tard et plus tard encore pour mieux lenfoncer. Il se demanda comment le jeter par-dessus bord sans la blesser. Ne pas le laisser sincruster, le décoller doucement, le balancer dans la petite corbeille qui débordait demballages en carton et de cotons. Un silence tremblant dattente et de réticence sinstalla. Il réfléchit et se dit quil ny avait pas plusieurs manières de retirer ce mot qui lentravait.
Dottie ! Tu nes pas ma maîtresse, tu es mon amie.
Une amie avec laquelle on dort est une maîtresse, assura-t-elle, forte de son abandon de la nuit précédente. Il navait pas parlé, mais avait crié son nom comme sil découvrait un nouveau monde. Dottie ! Dottie ! Ce nétait pas un cri de copain, cétait un cri damant qui se soumet au joug du plaisir. Elle connaissait ce cri-là, elle pouvait en tirer des conclusions. Cette nuit, se dit-elle, cette nuit, dans le lit, il y a eu reddition.
Dottie !
Oui
, marmonna-t-elle en rectifiant un cil qui sincurvait à lenvers.
Dottie, tu mentends ?
Daccord, soupira Dottie, qui ne voulait pas entendre. Tu memmènes où, ce soir ?
Voir La Gioconda.
De
Ponchielli.
Super ! Bientôt je serai prête pour Wagner. Encore quelques soirées et jentendrai la Tétralogie sans broncher !
Dottie
Elle baissa les bras, devant la glace, et aperçut la vaincue, en face, qui faisait la grimace. Elle navait plus lair aussi enjoué et une trace de rimmel descendait sur sa joue en une piste noire.
Il lattrapa par la main, lattira vers lui.
Tu veux quon arrête de se voir ? Je le comprendrais très bien, tu sais.
Elle se raidit et détourna les yeux. Parce que ça lui serait égal quon ne se voie plus ? Je suis superflue. Vas-y, mon vieux, vas-y, tue-moi, enfonce plus profond le couteau dans la plaie, je respire encore. Je hais les hommes, je me hais davoir besoin deux, je hais les sentiments, je voudrais être une femme bionique qui donne des coups de pied quand on veut lembrasser et ne laisse personne lapprocher.
Elle renifla, détournant les yeux, le corps comme une marionnette.
Je ne veux pas te rendre malheureuse
Mais je ne veux pas non plus que tu croies que
Assez ! hurla-t-elle en plaquant ses mains sur les oreilles. Vous êtes tous les mêmes ! Jen ai marre dêtre la bonne copine. Je veux quon maime !
Dottie
Marre dêtre seule ! Je veux des phrases de Sacha Guitry, je marracherais les cils un par un et je les enverrais couchés dans du papier de soie ! Je ferais pas la fine bouche, moi !
Je comprends très bien
Je suis désolé.
Arrête, Philippe, arrête ou je vais te tuer !
On dit quun homme se sent impuissant devant les larmes dune femme. Philippe regardait pleurer Dottie, étonné. On avait passé un contrat, pensait-il en homme daffaires courtois, je ne fais que lui en rappeler les termes.
Mouche-toi, dit-il en attrapant un Kleenex.
Cest ça ! Pour ruiner le fond de teint à un milliard dYves Saint Laurent !
Il roula le mouchoir en boule et le jeta.
Lorage annoncé éclatait, le rimmel dégoulinait sur des joues balafrées de noir et de beige. Il regarda sa montre. Ils allaient être en retard.
Vous êtes tous pareils ! Des lâches ! Des salauds de lâches ! Voilà ce que vous êtes ! Y en a pas un pour racheter lautre !
Elle rugissait comme si elle provoquait en duel tous les mâles qui avaient abusé delle, lavaient roulée sous eux une nuit puis congédiée par SMS.
Pourquoi, si tu as une si mauvaise idée des hommes, parais-tu étonnée ? pensait Philippe. Pourquoi espères-tu à chaque fois ? Ce devrait être le contraire : moi qui les connais bien, je sais quil ne faut rien attendre deux. Je les prends et je les jette. Puisquils ne dépassent pas lépaisseur dun Kleenex.
Ils restaient silencieux, chacun buté dans ses questions, sa solitude, sa colère. Je veux une peau contre laquelle me frotter, mais une peau qui me parle et qui maime, trépignait Dottie. Je voudrais que Joséphine bondisse dans un train et me rejoigne, quelle me fasse la grâce dune nuit. Philippe, please ! love me ! implorait Dottie, Merde ! Joséphine, une nuit, une seule nuit ! ordonnait Philippe.
Les fantômes auxquels ils sadressaient ne répondaient pas et ils étaient face à face, embarrassés, chacun, dun amour quils ne pouvaient troquer.
Philippe ne savait que faire de ses bras. Il les ramena le long du corps, prit son manteau, son écharpe et sortit. Il irait voir La Gioconda sans fille pendue à son bras.
Dottie lança une dernière plainte avant de se jeter sur son lit, au milieu des petits coussins WONT YOU BE MY SWEETHEART ? IM SO LONELY quelle envoya valser à travers la pièce dans une violente bourrasque. Elle ne serait plus jamais la chérie dun homme. Elle en avait fini avec eux. Elle serait comme Marilyn : « IM THROUGH WITH LOVE
»
Va-ten ! Bon débarras ! hurla-t-elle une dernière fois en se retournant vers la porte.
Elle se leva en titubant, glissa le DVD de Certains laiment chaud dans le lecteur, senroula dans les couvertures. Au moins, cette histoire-là finissait bien. À la dernière minute, alors que tout semblait perdu, que Marilyn, moulée dans une mousseline fine, pleurait sa chanson sur scène, Tony Curtis se jetait sur elle, lui roulait un patin et lenlevait.
À la toute dernière minute ?
Un soupçon despoir se leva en elle.
Elle se précipita à la fenêtre, souleva le rideau, scruta la rue.
Et sinsulta.
« La vie est belle. La vie est belle », chantonnait Zoé en sortant de la boulangerie. Elle avait envie de danser dans la rue, de dire aux passants : Hé ! Vous savez quoi ? Je suis amoureuse ! Pour de vrai ! Comment je le sais ? Parce que je rigole toute seule, que jai limpression que mon cur va exploser quand on sembrasse.
Quand est-ce quon sembrasse ?
Juste après les cours, on va dans un café, on se met dans le fond de la salle, là où on est sûrs que personne nous verra, et on sembrasse. Au début, je ne savais pas comment on faisait, cétait la première fois, mais lui non plus, il savait pas. Cétait la première fois, aussi. Jouvrais toute grande la bouche et il disait, tes pas chez le dentiste. Alors on a fait comme dans les films.
Hé ! Vous savez quoi ? Il sappelle Gaétan. Cest le plus beau prénom du monde. Dabord il y a deux « a » et moi, jaime les « a » et puis il y a un « G ». Jaime les « G ». Et par-dessus tout, quand ça fait « Ga
»
Comment il est ?
Plus grand que moi, blond, des yeux pas grands et très sérieux. Il aime le soleil et les chats. Il déteste les tortues. Il est pas baraqué, mais quand il me serre dans ses bras, cest comme sil avait trois millions de muscles. Il a une odeur, pas de parfum, il sent bon, jadore. Il préfère marcher que prendre le métro et sa petite copine, cest ZOÉ CORTÈS.
Je ne savais pas que ça me ferait ça, jai envie de le hurler au monde entier dans la rue ! En fait non, jai envie de le chuchoter à tout le monde comme un secret quon peut pas sempêcher de raconter. Je membrouille. Bon, ça fait comme un secret. Un secret hyper-important que jaurais pas le droit de raconter, mais que je brûlerais de crier. De toute manière apparemment, il se dévoile tout seul mon secret. Je le dis sans parler. Ça se mélange grave dans ma tête. Y a un drôle de truc en plus, cest que jai limpression de rayonner. Cest comme si jétais plus grande, plus haute et puis aussi, tout à coup, je suis devenue belle. Je crains plus personne ! Même les filles dans Elle, je men fiche.
En sortant du collège, ce soir, on a décidé daller au cinéma. Il a trouvé une excuse pour ses parents. Moi, jai pas besoin. Ma mère, en ce moment, je lui parle plus. Elle ma trop déçue. Quand je suis en face delle, je vois celle qui embrasse Philippe sur la bouche, et jaime pas. Pas du tout.
Mais finalement, cest pas grave parce que
Je suis heureuse, heureuse.
Je suis plus la même. Et pourtant, je suis la même. Ça fait comme si javais un grand ballon dans la gorge, comme si javalais plein dair. Ça fait le cur qui senvole, qui bat comme une casserole, juste avant de le voir tellement jai peur de ne pas être assez jolie, quil ne maime déjà plus ou quoi. Jai peur tout le temps. Je vais aux rendez-vous sur la pointe des pieds de peur quil change davis.
Quand on sembrasse, jai envie de rire et je sens ses lèvres sourire. Je ne ferme pas les yeux, juste pour voir ses paupières baissées.
Quand on marche dans la rue, il me prend par les épaules et on se serre tellement fort que nos copains râlent parce quon avance pas assez vite.
Oui parce que maintenant, grâce à lui, jai plein de copains !
Hier, javais un pull sur les épaules, il ma prise dans ses bras et je me suis rendu compte que le pull était tombé seulement quand cétait trop tard
Cétait un pull dHortense, elle va être furieuse ! Je men fiche.
Hier, il a dit « Zoé Cortès est ma petite copine » avec des yeux très sérieux et puis il ma serrée fort, et jai cru mourir dans le ciel.
Quand on sembrasse en marchant, on perd tout le temps léquilibre, on pourrait en faire une chanson. Il se moque de moi parce que je rougis. Il dit « tu es la seule fille qui rougit et qui marche en même temps ».
Hier, jai eu envie de lembrasser, tout à coup, comme ça, au milieu dune phrase, comme si une abeille mavait piquée. Il a ri quand je lai embrassé, et puis comme je faisais la tête, il a dit en sexcusant « cest parce que je suis content », et javais encore plus envie de lembrasser.
Jai tout le temps envie quil me serre dans ses bras. Jai pas envie de faire lamour avec lui, juste dêtre avec lui. Dailleurs, on na pas fait lamour. On nen parle pas. On se serre très fort. Et on senvole.
Moi, ça me suffit dêtre dans ses bras. Je pourrais y rester des heures. On ferme les yeux et on décolle. On se dit « demain, on va à Rome, dimanche à Naples ». Il a un faible pour lItalie. Il se moque de moi parce que je lui dis que mon dernier amour, cétait Marius dans Les Misérables. Il préfère les actrices, les blondes. Il dit que moi, je suis presque blonde. Jai des reflets dans les cheveux et sous une certaine lumière, on dirait que je suis blonde. Le mieux, cest bête, mais cest quand on se sépare. Jai limpression que quelque chose va sortir de ma poitrine et de mon ventre tellement je suis heureuse. Quelque chose va exploser et montrer mes entrailles à tout le monde.
En ce moment, jai un sourire qui saccroche tout seul sur mes lèvres et jai de la musique cool dans la tête. Et en même temps jai comme une impression dirréel, comme si cétait juste pas vrai. Jai fait un vu, le vu quil maime encore demain matin et le matin daprès, parce que jai toujours peur que ça sarrête.
Jai rien dit à ma mère. Ça me tue quand jy pense. Je me demande si, elle aussi, elle a les entrailles qui explosent quand elle pense à Philippe. Je me demande si lamour, cest pareil à tous les âges
Joséphine poussa la porte de la salle où avait lieu la réunion des copropriétaires au moment même où on votait pour désigner le président de séance. Elle était en retard. Shirley lavait appelée alors quelle partait. Puis, elle avait attendu lautobus en pestant, avec tout largent que jai gagné je pourrais quand même prendre un taxi ! Largent, ça sapprend. On apprend à en gagner et on apprend à le dépenser. Elle avait toujours mauvaise conscience à le dilapider en petits conforts, douceurs, sucreries de la vie. Elle ne concevait encore les dépenses que pour des choses « importantes » : lappartement, la voiture, les études dHortense, les charges, les impôts. Pour le futile, elle répugnait à dépenser. Elle regardait trois fois le prix dun manteau et reposait le parfum à quatre-vingt-dix-neuf euros.
On aurait dit une salle dexamen. Une quarantaine de personnes étaient assises devant des papiers posés sur la tablette de leurs sièges. Elle alla sasseoir au fond de la salle, à côté dun homme au visage rond, aux cheveux mal aplatis, avachi sur sa chaise comme sur un transat. Il ne lui manquait plus que la crème solaire et le parasol. Il battait la mesure de ses jambes croisées, en fixant la pointe de ses chaussures. Il avait dû rater un accord parce quil sinterrompit, marmonna « merde ! merde ! » avant de reprendre le battement de pied.
Bonjour, dit Joséphine en se laissant tomber sur le siège voisin. Je suis madame Cortès, cinquième étage
Et moi, monsieur Merson, le père de Paul
et le mari de madame Merson, répondit-il, et toutes ses rides remontèrent vers le haut en un joyeux sourire.
Enchantée, dit Joséphine en rougissant.
Il avait un regard perçant qui tentait de voir à travers ses vêtements. Comme sil voulait lire la marque de son soutien-gorge.
Y a-t-il un monsieur Cortès ? demanda-t-il en faisant pencher le poids de son corps vers elle.
Joséphine, troublée, fit celle qui navait pas entendu.
Le fils Pinarelli leva la main pour se proposer comme président de séance.
Tiens ! Il est venu sans sa maman ! Quelle audace ! lâcha monsieur Merson.
Une dame dune cinquantaine dannées au visage sévère, assise devant lui, se retourna et le foudroya du regard. Maigre, presque émaciée, les cheveux en casque noir, les sourcils charbon noués en une broussaille épaisse, elle ressemblait à ces épouvantails quon plante dans les champs pour faire peur aux oiseaux.
Un peu de décence, sil vous plaît ! croassa-t-elle.
Je plaisantais, mademoiselle de Bassonnière, je plaisantais
, lui répondit-il avec un large sourire.
Elle haussa les épaules et fit volte-face. Cela fit le bruit dune lame qui déchire lair. Monsieur Merson eut une moue denfant.
Ils ont très peu le sens de lhumour, vous allez vite vous en apercevoir !
Jai raté quelque chose dimportant ?
Jai peur que non ! Les empoignades commenceront plus tard. Pour le moment, nous en sommes aux hors-duvre. Les lances ne sont pas encore sorties
Cest votre première fois ?
Oui. Jai emménagé en septembre.
Alors, bienvenue à Massacre à la tronçonneuse
Vous nallez pas être déçue. Le sang va couler !
Le regard de Joséphine fit le tour de la pièce. Au premier rang, elle reconnut Hervé Lefloc-Pignel, assis à côté de monsieur Van den Brock. Les deux hommes séchangeaient des papiers. Un peu plus loin, sur le même rang, monsieur Pinarelli. Ils avaient pris le soin de laisser trois chaises vides entre eux.
Le syndic, un homme en costume gris, au regard flou, au sourire doux et conciliant, décréta que monsieur Pinarelli serait donc président de séance. Puis il fallut choisir un secrétaire, deux scrutateurs. Les mains se levaient, avides dêtre retenues.
Cest leur moment de gloire ! chuchota monsieur Merson. Vous allez comprendre la griserie du pouvoir.
Lordre du jour comportait vingt-six articles et Joséphine se demanda combien de temps durerait lassemblée générale. Chaque point soulevé était soumis au vote. Le premier sujet de discorde fut le sapin de Noël quIphigénie avait dressé dans le hall de limmeuble pendant les fêtes.
Quatre-vingt-cinq euros le sapin, glapit monsieur Pinarelli. Ces frais devraient être à la charge de la gardienne étant donné que ce sapin est là, cest évident, pour forcer les étrennes. Or, il ne semble pas que nous touchions, en tant que copropriété, un centime de cet argent récolté. Donc je propose que, dorénavant, elle paie le sapin et les décorations de Noël. Et quelle rembourse les frais occasionnés, cette année.
Je suis daccord avec monsieur Pinarelli, se rengorgea en soulevant sa poitrine creuse mademoiselle de Bassonnière. Et jémets des réserves sur cette gardienne quon nous a, une fois de plus, imposée.
Enfin, sexclama Hervé Lefloc-Pignel, quest-ce que quatre-vingt-cinq euros partagés en quarante lots !
Il est facile de se montrer généreux avec largent des autres ! persifla mademoiselle de Bassonnière dune voix aiguë.
Ah ! Ah ! commenta en aparté monsieur Merson, première passe darmes ! Ils sont en jambes, ce soir. Dhabitude, ils séchauffent plus longtemps.
Quinsinuez-vous par cette phrase ? demanda Hervé Lefloc-Pignel en se dressant face à ladversaire.
Jentends quon dépense facilement largent quand on na pas à le gagner à la sueur de son front !
Joséphine crut que Lefloc-Pignel allait défaillir. Il eut un haut-le-corps et devint livide.
Madame ! Je vous somme de retirer vos insinuations ! sexclama-t-il, étranglé dans son col de chemise.
Bien, monsieur le Gendre ! ricana mademoiselle de Bassonnière en piquant du nez comme pour picorer son succès.
Joséphine se pencha vers monsieur Merson et demanda :
Mais de quoi parlent-ils ?
Elle lui reproche dêtre le gendre de son beau-père qui possède la banque dont il est P-DG ! Une banque privée daffaires. Mais cest la première fois quelle est aussi explicite. Ce doit être en votre honneur. Cest une sorte dinitiation
et un avertissement à ne pas vous frotter à elle, sinon elle ira fouiller dans votre passé. Elle a un oncle aux Renseignements généraux et possède des fiches sur tous les habitants de limmeuble.
Je ne continuerai pas cette réunion si mademoiselle de Bassonnière ne me présente pas des excuses ! rugit Lefloc-Pignel en sadressant au syndic, dont le regard embarrassé flottait sur lassemblée.
Cest hors de question, grommela lennemie frissonnante sur ses ergots.
Cest de la routine. Ils sasticotent, ils sévaluent, commenta monsieur Merson. Vous savez que vous avez de jolies jambes ?
Joséphine rougit et étala son imperméable sur ses genoux.
Madame, monsieur, je vous demande de revenir à la raison, intervint le syndic qui sessuyait le front, ébranlé par cette première joute verbale.
Jattends des excuses ! insista Hervé Lefloc-Pignel.
Je nen ferai pas !
Mademoiselle, je ne me retirerai pas à cause du dix-huitième point qui requiert ma présence, mais sachez que si vous nétiez pas une femme, on irait sexpliquer !
Oh ! Je nai pas peur ! Quand on sait doù vient ce monsieur ! Un péquenot
Ah ! Elle est belle, la copropriété !
Hervé Lefloc-Pignel tremblait. Les veines de son front gonflaient, sur le point déclater. Il se balançait sur ses longues jambes, prêt à massacrer la malotrue qui, enchantée, en rajoutait, vomissant son fiel :
Sa femme divague dans les couloirs et sa fille se dandine en roulant des hanches ! Bravo !
Lefloc-Pignel fit un pas vers la duègne. Joséphine crut un instant quil allait la gifler, mais monsieur Van den Brock intervint. Il se leva, lui parla à loreille et Lefloc-Pignel finit par se rasseoir, non sans avoir jeté un regard noir à la vipère. Il se dégageait de cette scène une violence étrange. Comme si cétait la répétition dune pièce dont chaque participant connaissait la fin, mais où chacun tenait à jouer son rôle sans faiblir.
Oh ! mais cest violent ! sexclama Joséphine, horrifiée. Je naurais jamais cru que
Cest tout le temps comme ça, soupira monsieur Merson. Lefloc-Pignel pousse la copropriété à des dépenses qui ulcèrent la radine Bassonnière. Il entend tenir son rang et que limmeuble brille. Elle lâche les biffetons avec larthrose de lusurier. En plus, il semblerait quelle sache des choses sur son origine quil aimerait mieux quon tût. Ah ! Ah ! Vous avez remarqué : quand je suis entouré de ce beau monde, je me mets à limparfait du subjonctif ! Sinon, je parle comme un charretier
Il la considéra avec un grand sourire en se tapotant la poitrine.
Nempêche que vous avez de fines attaches ! Très fines, très belles, une invitation à la caresse
Monsieur Merson !
Jaime les jolies femmes. Je crois même que jaime toutes les femmes. Je les vénère. Particulièrement lorsquelles sabandonnent. Alors là
La beauté féminine atteint une perfection quasi mystique ! Cest, à mes yeux, une preuve que Dieu existe. Une femme dans le plaisir est toujours jolie.
Il siffla dexcitation, croisa, décroisa ses jambes et jeta un regard carnivore sur Joséphine qui ne put sempêcher détouffer un rire.
Il fit une pause et reprit :
Comment croyez-vous quelle soit, dans le plaisir, la Bassonnière ? Renversée serrée ou renversée ouverte et molle ? Je parierais pour renversée serrée à double tour ! Et sèche comme un coing ! Pas de velouté ni de charnu. Dommage !
Et comme Joséphine ne répondait pas, il entreprit de lui raconter les riches heures de la famille Bassonnière, en chuchotant caché derrière la paume de la main, ce qui donnait une impression dintimité qui ne passa pas inaperçue.
Mademoiselle de Bassonnière était issue dune famille noble et ruinée qui, à lorigine, possédait tout limmeuble, plus deux ou trois autres dans le quartier. Elle navait que neuf ans quand elle surprit, loreille collée à la porte du bureau de son père, les sombres gémissements dun homme acculé à la faillite. Il annonçait à sa femme dans quel piteux état se trouvaient leurs finances et comment il faudrait se résoudre à vendre, un par un, leurs biens immobiliers. « Encore heureux si nous réussissons à en conserver un, de bon aloi, en façade noble ! » avait-il dit, effondré à lidée de se dépouiller de ce patrimoine qui lui permettait dentretenir chevaux de polo, maîtresses et de sadonner au poker, le mercredi soir. La famille habitait alors au quatrième étage de limmeuble A, dans lappartement occupé par les Lefloc-Pignel.
Ce fut le premier coup que reçut Sibylle de Bassonnière. Les dettes de son père allèrent grandissant ; elle avait dix-huit ans quand ils durent quitter limmeuble A pour se réfugier dans le sombre trois pièces sur cour de limmeuble B, où logeait autrefois leur vieille bonne, Mélanie Biffoit, et son époux, chauffeur de monsieur de Bassonnière. Elle en avait entendu des quolibets au sujet de cette pauvre Mélanie qui se contentait de si peu ! « Cest ça, les pauvres, disait sa mère, on leur donne un quignon de pain et ils vous baisent la main. Cest ne pas leur faire du bien que de trop les gâter ! Rassasiez un pauvre, il devient enragé. »
Désargentée, mademoiselle de Bassonnière avait choisi dériger sa misère en sacerdoce. Elle se vantait de navoir jamais cédé aux sirènes de largent, de la gloire ou du pouvoir, oubliant simplement quelle navait les moyens daucune de ces trois tentations. Elle était donc restée vieille fille et amère. Comme elle en voulait à son père de les avoir ruinés, elle en voulut aux hommes dêtre des créatures faibles, pleutres, dépensières. Après une longue carrière comme dactylo au ministère de la Marine, elle avait pris sa retraite. Elle crachait son venin à chaque réunion de copropriété. Cétait son seul exutoire. Le reste de lannée, elle épargnait pour payer les folles dépenses imposées par les A.
Après avoir provoqué Lefloc-Pignel, elle sen prit à monsieur Merson au sujet dun scooter mal garé, fit une allusion à sa sexualité débridée, ce qui le fit ronronner daise, et, voyant que ses propos le chatouillaient plutôt que de loffenser, elle se retourna contre monsieur Van den Brock et le piano de sa femme.
Et je voudrais que cessât ce vacarme provenant à toute heure de votre étage !
Ce nest pas du vacarme, madame, cest Mozart ! répliqua monsieur Van den Brock.
Je ne vois pas la différence quand votre femme joue ! siffla la vipère.
Changez votre sonotone ! Il sature !
Retournez dans votre pays ! Cest nous qui saturons !
Mais je suis français, madame, et fier de lêtre
Van den Brock ? Cest français ?
Oui, madame.
Un métèque blond qui se pousse du col et sème des petits bâtards dans le ventre de ses patientes abusées !
Madame ! sécria monsieur Van den Brock, le souffle coupé par lénormité de laccusation.
Le syndic, épuisé, avait jeté léponge. Son stylo faisait des ronds et des carrés sur la première page de lordre du jour et son coude ne semblait plus pouvoir soutenir longtemps le poids de sa tête. Il y avait encore treize points à examiner et il était sept heures du soir. À chaque réunion, il assistait aux mêmes scènes et se demandait comment ces gens réussissaient à cohabiter le restant de lannée.
Chacun y alla de son couplet sur le racisme, la tolérance, lexorbitance des propos, mais mademoiselle de Bassonnière nen démordit pas, soutenue dans ses flots de bile par monsieur Pinarelli qui ponctuait toutes ses interventions par un « cela fait du bien de le dire ! » qui la relançait si, daventure, elle avait la tentation de se calmer.
Les Bassonnière et les Pinarelli habitent limmeuble depuis toujours et cest comme si on avait envahi leurs terres ! Nous sommes leurs immigrés ! expliqua monsieur Merson.
Cette femme est dangereuse, dit Joséphine. Elle respire la haine !
Elle sest déjà fait casser la gueule deux fois. Une fois par un Arabe quelle avait traité de parasite social à la poste, la fois suivante par un Polonais quelle avait accusé dêtre nazi ! Elle lavait pris pour un Allemand. Au lieu de la calmer, ces agressions renforcent son amertume ; elle se prend pour une victime et crie à linjustice, au complot mondial. On change de concierge tous les deux ans à cause delle. Elle les martyrise, les harcèle et le syndic cède. Mais Pinarelli nest pas mal, non plus ! Vous saviez quil ne supporte pas Iphigénie quil accuse dêtre fille mère ! « Fille mère ! » Cest une appellation de lautre siècle !
Mais elle a un mari ! Le problème, cest quil est en prison
, pouffa Joséphine.
Comment le savez-vous ?
Elle me la dit
Vous êtes copine avec elle ?
Oui. Je laime beaucoup. Et je sais quelle veut organiser une petite fête dans sa loge à la fin des travaux
Ça va être difficile ! soupira Joséphine en considérant lassemblée.
Monsieur Merson éclata de rire, ce qui fit leffet dun coup de tonnerre dans la salle. Tout le monde se retourna vers lui.
Cest nerveux, sexcusa-t-il avec un grand sourire. Mais au moins, ça va calmer le jeu ! Mademoiselle de Bassonnière, vous êtes indigne dappartenir à notre communauté.
Au mot de « communauté », elle faillit sétrangler et se tassa sur sa chaise en maugréant que, de toute façon, cétait trop tard, la France foutait le camp, le mal était fait, le vice et létranger régnaient dans le pays.
Il y eut un murmure désapprobateur dans la salle et le syndic, profitant de laccalmie relative, reprit lordre du jour. À chaque proposition, les B votaient non, les A, oui et latmosphère redevenait électrique. Réfection des portes des parties communes situées dans la cour ? Oui. Travaux de réfection des bandeaux en zinc ? Oui. Travaux dassainissement du local à poubelles avec création de bacs appropriés ? Oui.
Joséphine décida de senvoler à tire-daile vers un océan bleu, des palmiers, une plage de sable blanc. Elle imagina des vaguelettes lui léchant les chevilles, le soleil sur son dos, le sable en plaques sur le ventre, et se détendit. Elle entendait, de loin en loin, des bouts de phrases, des termes barbares, « constitution de provisions spéciales », « modalités de consultation », « couverture et charpente » qui troublaient son paradis, mais poursuivit sa rêverie. Elle avait raconté à Shirley la phrase écrite par Philippe en page de garde du livre.
Alors, tu conclus quand, Jo ?
Tu es bête !
Saute dans lEurostar et viens le voir. Personne ne le saura. Je vous prête mon appart, si tu veux ! Vous naurez même pas besoin de sortir.
Je te le répète, Shirley, cest impossible ! Je ne peux pas.
À cause de ta sur ?
À cause dun truc qui sappelle la conscience. Tu connais ?
Cest quand on a peur du châtiment de Dieu ?
Si tu veux
Oh ! by the way, jen ai une bien bonne à te raconter
Pas trop crue ? Tu sais que ça me gêne toujours.
Si, justement
Écoute. Lautre jour, dans un cocktail, je rencontre un homme très bien, très beau, très charmant. On se regarde, il me plaît, je lui plais, on sinterroge, on se dit oui, on sesquive, on va dîner, on se plaît encore, on se dévore des yeux, on se goûte, on se soupèse et on se retrouve au lit
Chez lui. Je vais toujours chez ladversaire pour pouvoir lever le camp quand je le désire. Cest plus pratique.
Shirley
, gémit Joséphine qui voyait se préciser la confidence abrupte.
Donc on se couche, on sentreprend et je suis en train de lui faire mille gâteries que je ne te détaillerai pas vu ton faible niveau en volupté lorsque lhomme se répand en gémissements et marmonne : « Oh ! My God ! Oh ! my God ! » en battant de la tête sur loreiller. Alors, outrée, je minterromps, je mappuie sur un coude et rectifie : « Its not God ! Its Shirley ! »
Joséphine avait soupiré, découragée :
Jai peur dêtre une vraie gourde, au lit
Cest pour ça que tu recules devant la nuit damour avec Philippe ?
Non ! Pas du tout !
Mais si, mais si
Cest vrai que parfois, je me dis quil a dû connaître des femmes plus délurées que moi
De là tant de vertu ! Jai toujours pensé que les gens étaient vertueux par paresse ou par peur. Merci, Jo, tu viens de me donner raison
Joséphine avait dû expliquer quil fallait quelle écourte leur conversation, elle allait être en retard à la réunion.
Y aura le beau voisin aux yeux de braise ? avait demandé Shirley.
Oui, sûrement
Et vous rentrerez ensemble bras dessus, bras dessous en devisant
Tu es vraiment une obsédée !
Shirley ne nia point. On reste si peu de temps sur terre, Jo, profitons, profitons. Moi, se disait Joséphine en entendant les derniers mots de la réunion et les premiers participants se lever, jai besoin de me regarder dans la glace, le soir, de dire, les yeux dans les yeux, à la fille dans la glace « ça va pour aujourdhui, je suis fière de toi ».
Vous comptez dormir ici ? linterrogea monsieur Merson. Parce quon lève le camp
Excusez-moi ! Je rêvassais
Je men suis aperçu, on ne vous a pas entendue !
Oups ! fit Joséphine, gênée.
Ce nest pas grave. Ce nétait pas les budgets du Pharaon !
Son téléphone sonna, il décrocha et Joséphine lentendit dire « oui, ma beauté
».
Elle se détourna et gagna la sortie.
Hervé Lefloc-Pignel la rattrapa et lui proposa de la raccompagner.
Ça vous ennuierait de rentrer en marchant ? Jaime Paris, la nuit. Je me promène souvent. Cest ma façon à moi de faire de lexercice.
Joséphine pensa à lhomme qui faisait des tractions, accroché à la branche dun arbre, le soir de lagression. Elle frissonna et sécarta de lui.
Vous avez froid ? demanda-t-il, dun ton plein de sollicitude.
Elle sourit et se tut. Le souvenir de lagression revenait souvent en petits rappels douloureux. Elle y pensait sans y penser vraiment. Tant quon ne laurait pas arrêté, lhomme aux semelles lisses demeurerait embusqué dans son esprit comme un danger.
Ils prirent le boulevard Émile-Augier, longèrent lancienne voie ferrée et se dirigèrent vers le parc de la Muette. Il faisait un temps de printemps, frais, piquant et Joséphine remonta le col de son imperméable.
Alors, senquit-il, comment avez-vous trouvé cette première réunion ?
Détestable ! Je ne pensais pas que ça pouvait être aussi violent
Mademoiselle de Bassonnière dépasse souvent les bornes, concéda-t-il dun ton mesuré.
Je vous trouve gentil. Elle insulte carrément les gens !
Je devrais apprendre à me maîtriser. Chaque fois, je tombe dans le panneau. Et pourtant, je la connais ! Mais je me laisse avoir
Il paraissait furieux contre lui-même et secouait la tête comme un cheval étranglé par son licol.
Monsieur Van den Brock a été servi, lui aussi, reprit Joséphine. Et monsieur Merson ! Ces allusions à sa sexualité !
Personne ny échappe. Elle a frappé fort cette fois-ci ! Sûrement pour vous impressionner.
Cest ce que ma dit monsieur Merson ! Il ma expliqué quelle avait des fiches sur tout le monde
Jai vu que vous vous étiez assise à côté de lui, vous aviez lair de beaucoup vous amuser.
Il avait prononcé ces mots avec un soupçon de réprobation.
Je le trouve drôle et plutôt sympathique, dit Joséphine pour se justifier.
Il commençait à se faire tard et le ciel sassombrissait dombres mauves et sombres. Les marronniers avides des premières chaleurs de printemps tendaient leurs branches vert tendre comme autant dappels à la douceur. Joséphine les imaginait en géants bottés sébrouant après lhiver. Des fenêtres des appartements séchappaient des bruits de conversation et lanimation derrière les vitres entrouvertes jurait avec les rues désertes où résonnait lécho de leurs pas.
Un grand chien noir traversa et sarrêta sous un réverbère. Il les considéra un instant, se demandant sil devait sapprocher ou les éviter. Joséphine posa sa main sur le bras dHervé Lefloc-Pignel.
Vous avez vu comme il nous regarde ?
Quil est laid ! sexclama Lefloc-Pignel.
Cétait un grand dogue noir, au poil ras, haut de garrot, au regard jaune, oblique. Son oreille gauche, cassée, pendait et lautre, mal taillée, était réduite à un moignon. On apercevait, sur son flanc droit, une large estafilade où la peau affleurait, rose et boursouflée. Il émit un grognement sourd comme pour les avertir de ne pas bouger.
Vous croyez quil est abandonné ? dit Joséphine. Il na pas de collier.
Elle le détaillait avec tendresse. Il lui semblait quil sadressait à elle, que son regard lisolait dHervé Lefloc-Pignel, comme sil regrettait quelle soit accompagnée.
Le dogue noir de Brocéliande. Cétait le surnom de Du Guesclin. Il était si laid que son père ne voulait pas le voir. Il se vengea en devenant le plus belliqueux de sa génération ! À quinze ans, il triomphait dans les tournois et combattait masqué, pour cacher sa laideur
Elle tendit la main vers le chien qui recula lamble puis vira et senfuit en trottinant vers le parc de la Muette. Sa haute silhouette noire se fondit dans la nuit.
Il a peut-être un maître qui lattend sous les arbres, dit Hervé Lefloc-Pignel. Un vagabond. Ils ont souvent des gros chiens comme compagnons, vous avez remarqué ?
On devrait le déposer sur le paillasson de mademoiselle de Bassonnière ! suggéra Joséphine. Elle serait bien embêtée.
Elle irait le livrer à la police !
Ça, cest sûr ! Il nest pas assez chic pour elle.
Il eut un sourire triste, puis enchaîna comme sil navait cessé de penser aux propos de la Bassonnière :
Ça ne vous ennuie pas dêtre en compagnie dun péquenot ?
Joséphine sourit.
Vous savez, je ne viens pas de très haut non plus
On est deux sur la même balançoire !
Vous êtes gentille
Et puis ce nest pas une tare de ne pas sortir de la cuisse de Jupiter !
Il baissa la voix et prit le ton de la confidence.
Elle a raison, vous savez : je suis un petit gars de la campagne. Abandonné par ses parents, recueilli par un imprimeur dans un patelin normand. Elle a des fiches sur tout le monde grâce à son oncle. Bientôt, elle saura tout de vous si ce nest déjà fait !
Ça mest complètement égal. Je nai rien à cacher.
On a tous un petit secret. Réfléchissez bien
Cest tout réfléchi !
Puis elle pensa à Philippe et rougit dans lobscurité.
Si votre secret est davoir grandi dans un petit village du fond de la campagne, davoir été abandonné puis recueilli par un homme généreux, ce nest pas honteux ! Ce pourrait même être le début dun roman à la Dickens
Jaime Dickens. On ne le lit plus beaucoup.
Vous aimez raconter des histoires, les écrire
Oui. En ce moment, je suis en panne romanesque, mais un rien pourrait me faire repartir ! Je vois des débuts dhistoire partout. Cest une manie.
On ma dit que vous aviez écrit un livre qui avait très bien marché
Cétait une idée de ma sur, Iris. Cest le contraire de moi : belle, vive, élégante, à laise partout !
Vous étiez jalouse delle quand vous étiez petite ?
Non. Je ladorais.
Ah ! Vous avez employé le passé !
Je laime toujours, mais je ne la vénère plus comme avant. Il marrive même de me rebeller.
Elle eut un petit rire modeste et ajouta :
Je fais des progrès chaque jour !
Pourquoi ? Elle vous tyrannisait ?
Elle naimerait pas que je dise cela, mais oui
Elle imposait sa loi. Maintenant, ça va mieux, jessaie de maffranchir. Je ne réussis pas à chaque fois
Cest du boulot de changer un pli qui est pris !
Elle eut un petit rire pour masquer son embarras. Cet homme lintimidait. Il avait belle allure, belle figure, haute taille, et une prévenance qui la touchait. Elle se sentait flattée de marcher à ses côtés et sen voulait, en même temps, davoir besoin dêtre mise en valeur. Elle avait la fâcheuse habitude de se précipiter dans des confidences afin daccaparer lattention de ceux qui limpressionnaient. Comme si elle ne sestimait pas assez intéressante pour rester silencieuse, comme sil fallait quelle se « vende », quelle livre un kilo de chair fraîche pour charmer lautre. Elle se remit à babiller. Cétait plus fort quelle.
Quand on va chez ma sur, elle a une maison à Deauville, on prend lautoroute et je regarde les villages au loin, dans la campagne. Je vois des petites fermes enfermées dans des bosquets, des toits de chaume, des granges et jentends les histoires de Flaubert et de Maupassant
Je viens dun de ces petits villages
et ma vie ferait un roman !
Racontez-moi !
Ce nest pas très intéressant, vous savez
Si ! jaime les histoires.
Ils marchaient du même pas. Ni trop lent ni trop rapide. Elle eut envie de lui prendre le bras, mais se retint. Ce nétait pas un homme qui autorisait les épanchements.
À lépoque, mon village était vivant, animé. Il y avait une grand-rue avec des boutiques de chaque côté. Un bazar, une épicerie, un coiffeur, un bureau de poste, une boulangerie, deux bouchers, un marchand de fleurs, un café. Je ny suis jamais retourné, mais il ne doit pas rester grand-chose du monde que jai connu. Cétait il y a
Il chercha dans ses souvenirs.
Plus de quarante ans
jétais un enfant.
Vous aviez quel âge quand vous avez été
Elle hésita à dire « abandonné » et ne finit pas sa phrase.
Je devais avoir
Je ne me souviens pas, vous savez
Je me souviens de certaines choses, très précises, mais pas de lâge que javais.
Vous êtes resté longtemps chez lui ?
Jai grandi avec lui. Sa petite entreprise sappelait IMPRIMERIE MODERNE. Les lettres étaient peintes en vert sur un bandeau de bois blanc. Il sappelait Graphin. Benoît Graphin
Il disait quil avait un nom prédestiné. Graphin, graphie, graphique. Il travaillait jour et nuit. Il nétait pas marié, il navait pas denfants. Jai tout appris de lui. Le sens du travail bien fait, la ponctualité, lardeur à louvrage
Il semblait reparti dans un autre monde. Même ses mots étaient désuets. Ils sécaillaient sur le bandeau en peinture blanche. Il se frottait lintérieur du majeur comme pour en effacer des traces dencre imaginaires.
Jai grandi au milieu des machines. Limprimerie à cette époque, cétait artisanal. Il composait ses textes à la main. Avec des caractères en plomb quil alignait dans un compositeur. Cétait souvent du Didot ou du Bodoni. Ensuite, il tirait une épreuve, il corrigeait les erreurs. Il mettait les caractères dans un châssis, il imprimait. Il avait une machine OFMI qui sortait deux mille exemplaires à lheure. Il surveillait lencrage et pendant tout ce temps-là, tout ce temps où il travaillait, il mexpliquait ce quil faisait. Il me récitait les termes techniques comme on récite à un enfant les tables de multiplication. Je devais connaître deux cents types de polices, ainsi que toutes les mesures typographiques, le point et le cicéro. Je me souviens de tout. De tous les termes techniques, de ses gestes, des odeurs, des rames de papier quil massicotait, quil mouillait, quil faisait sécher
Il y avait une grosse machine au fond de latelier, une Marinoni qui faisait un bruit infernal. Il restait là, à la surveiller, et il me prenait la main
Ce sont des souvenirs merveilleux. Les souvenirs dun péquenot !
Il avait prononcé ces derniers mots dun air mauvais.
Cest une mauvaise femme, dit Joséphine. Il ne faut pas prêter attention à ce quelle dit !
Je sais, mais cest mon passé. Il ne faut pas y toucher. Cest interdit. Javais une amie, aussi. Elle sappelait Sophie. Je dansais avec elle, une, deux, trois, une, deux, trois
Elle tendait sa petite tête vers moi, une, deux, trois, une, deux, trois, et je me sentais grand, protecteur, important. Cétaient des moments de grand bonheur. Jaimais cet homme. À dix ans, à lentrée en sixième, il ma mis en pension à Rouen. Il disait que je devais étudier dans de bonnes conditions. Je revenais le voir le week-end et pendant les vacances. Je grandissais. Je mennuyais dans latelier. Jétais jeune. Ce quil mapprenait ne mintéressait plus. Je frimais avec mon nouveau savoir, il me regardait en se caressant le menton dun air à la fois mélancolique et douloureux. Je crois que je le méprisais dêtre resté un artisan. Quel idiot jétais ! Je croyais prendre le pouvoir en affirmant mon savoir. Je voulais lui en imposer
Vous devriez entendre comment me parlent mes filles quand elles mapprennent à me servir dInternet : comme à une débile !
Quand les enfants en savent plus que les parents, cela pose le problème de lautorité
Oh ! moi, ça mest égal, je men fiche pas mal quelles pensent que je suis une attardée mentale !
Il ne faut pas. Vous devez être respectée, en tant que mère et éducatrice. Vous savez, dans le futur, les problèmes dautorité vont devenir centraux. La carence du père dans les sociétés actuelles pose un énorme problème pour léducation des enfants. Moi, je veux restaurer limage du pater familias.
On peut aussi apprendre la douceur, la tendresse, dun père, suggéra Joséphine qui leva les yeux vers le ciel.
Ça, cest le rôle de la mère, rectifia Hervé Lefroc-Pinel.
À la maison, cétait linverse ! dit Joséphine en souriant.
Il lui lança un regard brusque, vite dérobé. Il y avait en lui quelque chose de farouche, de secret. Elle avait limpression quil hésitait à se livrer, mais que, lorsquil le faisait, il était capable de grands abandons.
Iphigénie, la gardienne, voudrait donner une petite fête dans sa loge pour la fin des travaux
Avec tous les gens de limmeuble.
Ils entraient dans le square et Joséphine frissonna à nouveau. Elle se rapprocha de lui comme si le meurtrier pouvait surgir, derrière son dos.
Ce nest pas une bonne idée. Personne ne se parle dans limmeuble.
Ma sur Iris viendra
Elle avait dit cela pour le convaincre de venir. Iris demeurait son sésame, sa clé magique. Celle qui ouvrait toutes les portes. Elle se souvint, petite, quand elle désirait inviter des amis chez elle et quils se montraient réticents, elle ajoutait, honteuse de ne pas emporter ladhésion, « ma sur sera là ». Et ils venaient. Et elle se sentait encore plus misérable.
Je passerai, alors. Pour vous faire plaisir.
Elle ne put sempêcher de penser quil serait attiré par Iris. Et quIris serait surprise quelle connaisse un homme aussi séduisant. Arrête de te comparer à elle, ma pauvre fille, arrête ! Ou tu seras malheureuse pour léternité. On perd toujours à se comparer.
Ils se quittèrent dans lascenseur avec un petit salut de la tête. Il avait repris ses distances et elle se demanda si cétait le même homme qui venait de lui ouvrir son cur.
Zoé nétait pas dans sa chambre : elle avait dû filer dans la cave de Paul Merson. Elle ne lui demandait plus lautorisation.
Ça suffit comme ça, déclara-t-elle aux étoiles, les coudes posés sur la rambarde du balcon. Aidez-moi ! Faites quelle me parle. Cest insupportable, ce silence.
Elle resta un long moment à fixer la nuit sombre et mauve. Son cou devenait douloureux à force de le tendre vers le ciel. Elle attendrait jusquà ce que les étoiles lui répondent et si elle devait devenir un bout de bois, quimporte, elle deviendrait un bout de bois !
Elle attendit, au garde-à-vous, la tête droite. Elle promit de réparer si elle avait blessé Zoé, promit de comprendre, promit de se remettre en question, de ne pas fuir lâchement sil y avait un problème à affronter. Elle fit le vide en elle et resta dressée vers le ciel. Les grands arbres du parc remuaient doucement comme sils accompagnaient son attente. Elle se glissa dans les branches pour y poser sa demande, quelle monte vers le ciel et soit entendue.
Bientôt, elle aperçut la petite étoile au bout de la Grande Ourse qui scintillait. Elle envoya un, deux, trois éclairs comme un langage en morse qui lui transmettait un message. Elle poussa un cri.
Elle referma la fenêtre et, remplie dun bonheur qui chantait à tue-tête, alla se coucher, impatiente dêtre au lendemain. Ou au jour daprès. Ou daprès
Elle nétait plus pressée.
Sibylle de Bassonnière ouvrit le couvercle de sa poubelle et grimaça. Une odeur rance de poisson gras monta des détritus. Elle décida de la descendre sans plus attendre. Elle avait mangé du saumon, ce soir, et la poubelle empestait. Cest fini, je nen reprends plus jamais. Dabord ça coûte cher, ensuite ça rissole et ça colle, enfin ça empeste. Ça empeste dans la poêle, ça empeste dans la poubelle, ça empeste jusque dans mes doubles rideaux. On renifle le gras grésillant du saumon pendant plusieurs jours. À chaque fois, je me laisse berner par ce poissonnier, par son refrain sur les oméga 3, le bon et le mauvais cholestérol ! Désormais, je prendrai du flétan. Cest moins cher et ça nempeste pas. Maman faisait toujours du flétan, le vendredi.
Elle passa sa robe de chambre achetée par correspondance chez Damart, chaussa ses pantoufles, mit une paire de gants en caoutchouc et sempara de la poubelle. Elle sortait sa poubelle chaque soir, à vingt-deux heures trente, cétait un rite, mais ce soir-là, elle sétait dit quelle attendrait le lendemain.
Elle nattendrait pas. Un rite était un rite, il convenait de le respecter pour conserver lestime de soi.
Elle eut une petite moue de femme gourmande et se dit quen fin de compte elle ne regrettait pas le saumon. Cétait sa douceur hebdomadaire. Il en fallait bien ! Elle les avait bien mouchés encore, ce soir. Elle sétait fait la brochette complète : Lefloc-Pignel, Van den Brock et Merson. Trois impudents qui habitaient dans ses meubles. Le premier avait réussi à faire oublier ses origines grâce à son mariage, le deuxième était un dangereux imposteur et le troisième un dévergondé fier de lêtre. Elle savait sur eux des choses quelle était seule à connaître. Grâce à son oncle, le frère de sa mère. Il avait travaillé dans la police. Au ministère de lIntérieur. Il avait des fiches sur tout le monde. Quand elle était petite, elle prenait un journal, montait sur ses genoux, pointait un fait divers du doigt et disait raconte-moi comment il a été arrêté celui-là. Il chuchotait dans son oreille tu ne le diras à personne, hein ? cest un secret, elle hochait la tête et il racontait les filatures, les embuscades, les indics, les longues heures dattente avant que lhomme ne tombe dans les filets de la police. Mort ou vif. Il y avait des trahisons, des imprudences, des sommations, des fusillades et toujours, toujours du drame et du sang. Cétait bien plus intéressant que les livres de la Bibliothèque verte ou rose que sa mère lobligeait à lire.
Elle avait pris goût aux secrets.
Il avait pris goût aux fiches et même sil nétait plus en poste, il avait toujours ses dossiers. Mis à jour. Parce quil rendait des services. Quil était muet comme un tombeau, souple dans ses alliances, tolérant pour les excès dautorité des uns ou les faiblesses des autres.
Elle avait ainsi appris lorigine de Lefloc-Pignel, sa longue errance denfant adopté et rejeté par tous, les foyers daccueil plus minables les uns que les autres, son mariage inespéré avec la petite Mangeain-Dupuy et son ascension dans la bonne société. Elle savait pourquoi Van den Brock avait quitté Anvers et était venu exercer en France, « erreur médicale ? crime parfait, plutôt », samusait-elle à lui murmurer quand elle sortait de ces réunions annuelles où elle était confrontée à ses trois victimes. Et le libidineux Merson ? Nallait-il pas fricoter dans des boîtes à partouzes ? Ne semmêlait-il pas le corps dans des nuds infâmes ? Cela ferait mauvais effet si ça se savait
Loncle avait des photos. Merson avait lair de sen moquer, mais il rirait moins si elles atterrissaient sur le bureau de son PDG, le très austère monsieur Lampalle des Maisons Lampalle, « les maisons du bonheur et de la famille » ! Adieu veaux, vaches, promotion ! Il ne tenait quà elle que ce bel avenir sévanouisse.
Elle les tenait. Une fois par an, elle leur lançait des avertissements. Cétait son grand soir. Elle sy préparait des semaines à lavance. Le Van den Brock avait failli rendre lâme, cette fois. Elle avait le dossier complet de son « erreur » médicale. Elle rit toute seule et imagina louverture dun nouveau procès. Avec toutes les maîtresses, présentes et passées. Cela ferait du beau linge à laver ! Cétait un fameux pouvoir quelle avait là. Cela ne suffisait pas à lui rendre son immeuble et le bel appartement de façade, mais cétaient de délicieuses piqûres de rappel du temps où elle était quelquun, où les locataires lui faisaient des sourires, lui demandaient comment elle allait. Aujourdhui, on lui claquait les portes au nez. Elle était une vieille fille inutile.
Elle prit lascenseur, tenant à distance la poubelle qui puait le saumon. Appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. La petite nouvelle avec ses yeux de biche égarée lavait galvanisée. Son dossier était vide. Le livre écrit par sa sur ? Secret éventé. Mais son mari, en revanche
Lhomme nétait pas clair. La sainte-nitouche ne savait pas tout. Ou feignait dignorer. Elle ne désespérait pas dapprendre quelque chose sur elle. Cétait la devise de son oncle : chaque homme a son secret, sa petite vilenie qui, bien exploitée, en fait un serviteur ou un allié.
Elle traversa la cour et se dirigea vers le local à poubelles.
Elle ouvrit la porte. Une odeur de moisi humide, de déchets putrides la saisit à la gorge. Elle porta la main à sa bouche et se pinça le nez. Quelle porcherie ! Et cette concierge qui ne faisait rien ! Trop occupée à repeindre sa loge ! Mais ça allait changer, elle en parlerait au syndic. Elle savait comment lui parler.
Elle se félicita davoir mis des gants en caoutchouc et souleva le lourd couvercle de la première poubelle, en reculant pour ne pas recevoir les effluves nauséabonds en plein nez. Cest ignoble ! Du temps de mes parents, on naurait pas supporté cette crasse. Demain, jadresse un courrier au syndic et réclame le départ de cette fille. Il connaît la procédure par cur, maintenant, je nai plus besoin dinsister, je naurai même pas besoin de mentionner le nom de son concubin qui est en prison. Quand je pense quil a engagé cette fille sans enquêter sur ses relations ! Le père de ses enfants, un criminel ! Quelle négligence ! Je lui mettrai le dossier sous le nez.
Elle nentendit pas la porte du local souvrir derrière elle.
Penchée au-dessus de la grande poubelle grise, pestant au sujet dIphigénie, sa robe de chambre Damart ouverte sur sa chemise de nuit rose, elle se sentit attirée violemment en arrière, reçut un premier coup dans la poitrine, puis un autre, et un autre.
Elle neut pas le temps de crier, dappeler à laide. Elle tomba en avant, sur la poubelle. Son long corps de vierge sèche saffala sur le couvercle puis heurta une autre poubelle avant de seffondrer sur le sol. Elle pivota sur elle-même, se laissa tomber comme une chiffe molle. Elle pensa quelle navait pas encore tout dit, quil y avait encore beaucoup de gens dont elle connaissait les secrets honteux, beaucoup de gens qui pourraient la détester, et elle aimait tellement quon la déteste car on ne déteste pas les faibles, nest-ce pas, on ne hait que les puissants.
Couchée sur le sol, elle aperçut les chaussures de lhomme qui sacharnait sur elle, de belles chaussures dhomme riche, des chaussures anglaises, arrondies au bout, des chaussures neuves, aux semelles lisses qui lançaient des éclairs blancs dans la nuit. Il sétait baissé et la poignardait en cadence, elle pouvait compter les coups et cela faisait comme une danse, elle les comptait pendant quils sabattaient sur elle, ils se mélangeaient dans son esprit avec le sang dans sa bouche, le sang sur ses doigts, le sang sur ses bras, le sang partout. Une vengeance ? Se pourrait-il quelle ait vu juste : tous empêtrés dans des secrets trop lourds pour eux ?
Elle se répandait lentement sur le sol, les yeux fermés, se disant oui, oui, je le savais, tous quelque chose à cacher, et même cet homme si beau qui pose en slip sur les panneaux publicitaires. Un bel homme brun à la mèche romantique. Quil lui plaisait ! Fort et fragile, proche et distant, magnifique et absent. Avec une fêlure qui le mettait à sa merci. Loncle lui avait raconté la fêlure. Il connaissait tous les moyens de posséder les gens. Tout le monde a un prix, disait-il, tout le monde a une blessure. Bien sûr, il était plus jeune quelle, bien sûr il ne la regarderait pas, mais cela ne lempêchait pas de sendormir en rêvant quil devenait son obligé, quelle devenait sa confidente, quil lécoutait et que, peu à peu, des liens se tissaient entre eux, le mannequin et la vieille fille. Loncle possédait des fiches sur lui : plusieurs arrestations en état divresse ou sous lemprise de stupéfiants. Insultes à agent, troubles sur la voie publique. Il a une gueule dange, mais se conduit comme un voyou, ton ami. Oh, si seulement, il pouvait être mon ami ! sétait-elle dit, la confidence au bord des lèvres.
Elle avait appris son nom, son adresse, lagence, galerie Vivienne, pour laquelle il travaillait. Mais surtout, elle avait appris son secret. Le secret de sa vie, sa double vie. Elle naurait peut-être pas dû lui envoyer cette lettre anonyme. Elle avait été imprudente. Elle était sortie de son univers. Son oncle lui disait toujours de choisir sa cible avec discernement, de se garder du danger.
Savoir se garder. Elle avait oublié.
Elle se laissa glisser lentement dans la douleur, puis une douce inconscience, une mare de sang chaude, gluante. Elle aurait aimé se retourner pour voir le visage de son agresseur, mais elle nen eut pas la force. Elle remua un doigt de la main gauche, sentit le sang visqueux, épais, son sang à elle. Elle se demanda se peut-il quil mait identifiée après avoir reçu la lettre ? Quelle faute ai-je commise pour quil me retrouve ? Javais pris soin de ne pas laisser dempreinte, daller la poster à lautre bout de Paris, javais acheté des journaux que je ne lis jamais pour découper les mots. Je ne poserai plus jamais mes lèvres sur ses photos. Jaurais dû avouer cette ferveur à mon oncle. Il maurait mise en garde : « Sibylle, garde ton calme, cest ton problème, tu ne sais pas te maîtriser. Les menaces se distillent en douceur. Plus tu restes modérée, plus limpact est fort. Si tu temportes, tu ne fais plus peur à personne, tu révèles ta faiblesse. » Cétait une autre de ses devises. Elle aurait dû écouter son oncle. Il parlait comme la Bible.
Alors, sétonna-t-elle, on peut continuer à penser si près de mourir ? Le cerveau marche encore alors que le corps se vide, que le cur hésite à battre, que le souffle sépuise
Elle sentit lagresseur la pousser du pied, rouler son corps inerte, derrière la grosse poubelle, celle du fond quon ne sortait quune fois la semaine. Il la poussait et la tassait au fond du local pour la cacher, lenroulait dans un bout de moquette sale pour quon ne la découvre pas tout de suite. Elle se demanda qui avait déposé cette moquette, pourquoi elle traînait là. Encore une négligence de cette incapable de concierge ! Les gens ne font plus leur métier, ils veulent les primes et les vacances, mais ils ne veulent plus se salir les mains. Elle se demanda au bout de combien de temps on la retrouverait. Pourrait-on déterminer lheure exacte de la mort ? Loncle lui avait expliqué comment on faisait. La tache noire sur le ventre. Elle aurait une tache noire sur le ventre. Elle heurta une cannette qui roula contre son bras, respira un sachet vide de cacahuètes, sétonna encore de rester consciente même si toute sa force se vidait avec son sang. Elle navait plus le courage de résister.
Étonnée, étonnée et si faible.
Elle entendit la porte du local à poubelles se refermer. Ça fit un crissement rouillé dans le silence de la nuit. Elle compta encore trois battements de cur avant de pousser un petit soupir et de mourir.
Quatrième partie
Iris sortit le poudrier Shisheido de son sac Birkin. Saint Pancras approchait, elle voulait être la plus belle pour descendre sur le quai.
Elle avait attaché ses longs cheveux noirs, posé un fard gris-violet sur ses paupières, une couche de rimmel sur ses cils, ah ! ses yeux ! elle ne se lassait pas de les contempler, cest incroyable ce que leur couleur peut changer, ils virent à lencre quand je suis triste, séclairent dune lueur dorée lorsque je suis enjouée, qui saurait décrire mes yeux ? Elle releva le col de son chemisier Jean-Paul Gaultier, se félicita davoir choisi ce tailleur-pantalon en jersey parme qui mettait sa silhouette en valeur. Le but de son voyage était simple : reconquérir Philippe, reprendre sa place dans sa famille.
Elle eut un élan de tendresse pour Alexandre quelle navait pas vu depuis six semaines. Elle avait été très occupée à Paris. Bérengère avait été la première à lappeler.
Tu étais resplendissante, avant-hier, au Costes. Je nai pas voulu te déranger, tu déjeunais avec ta sur
Elles avaient babillé comme si de rien nétait. Le temps efface tout, pensa Iris en faisant un raccord de poudre. Le temps et lindifférence. Bérengère avait « oublié » parce que Berengère navait jamais accordé son attention. Elle avait reçu lécume des bavardages parisiens, sen était pourléchée, lécume sétait envolée, elle ne se souvenait plus de rien. Mortelle légèreté, tu me sers bien ! pensa Iris. Sur la joue gauche, elle aperçut une fine ride, elle rapprocha le miroir, pesta et se promit de demander à Bérengère ladresse de son dermatologue.
Lhomme en face delle ne la quittait pas des yeux. Il devait avoir quarante-cinq ans, un visage résolu, de larges épaules. Philippe reviendrait. Ou elle en séduirait un autre ! Il fallait être réaliste, elle jouait ses dernières cartouches, et un général se doit dêtre lucide dans la bataille finale. Il jette toutes ses forces pour lemporter, mais se prépare aussi une solution de retrait.
Elle rangea son poudrier et rentra le ventre. Elle avait engagé un « coach », monsieur Kowalski, qui la manipulait comme de la pâte à modeler. Il la roulait, la déroulait, la pliait, létirait, la ramassait, la faisait rebondir, laplatissait. Il égrenait le nombre dabdos sans sourciller, navait aucune pitié et quand elle le suppliait de modérer ses exigences, il comptait et un, et deux, et trois, et quatre, faut savoir ce que vous voulez, madame Dupin, à votre âge, vous devez en faire deux fois plus. Elle le détestait, mais il était efficace. Il venait chez elle trois fois par semaine. Il arrivait en sifflotant, un bâton dont il se servait pour ses exercices à lépaule. Les cheveux coupés au bol, des petits yeux marron enfoncés, un nez en bouton de bottine et un torse de marin pêcheur. Il portait toujours le même survêtement bleu ciel avec des bandes orange et violettes et un petit sac en bandoulière. Il entraînait des femmes daffaires, des avocates, des actrices, des journalistes, des oisives. Il égrenait leurs noms et leurs performances pendant quelle transpirait. Elle lavait rencontré chez Bérengère qui, elle, avait renoncé au bout de six séances.
Elle se laissa aller contre le siège. Elle avait eu raison dannoncer son arrivée à Alexandre avant den parler à Philippe. Il navait pas pu refuser de la recevoir. Tout allait se jouer durant ce séjour. Un frisson lui parcourut léchine.
Et si elle échouait ?
Son regard se posa sur les faubourgs gris de Londres, les petites maisons encastrées lune dans lautre, les maigres jardinets, le linge qui séchait, les chaises de jardin fracassées, les murs taggués. Elle se souvint des barres de la banlieue parisienne.
Et si elle échouait ?
Elle fit rouler ses bagues entre ses doigts, caressa le sac Hermès, la large étole en cachemire.
Et si elle échouait ?
Elle ne voulait pas y penser.
Elle inclina la tête quand lhomme en face delle lui proposa de descendre son sac de voyage. Elle le remercia dun sourire poli. Lodeur deau de Cologne bon marché qui se dégagea quand il haussa les bras pour atteindre son bagage la renseigna : il ne valait pas la peine quelle sattarde.
Philippe et Alexandre lattendaient sur le quai. Quils étaient beaux ! Elle fut fière deux et ne se retourna pas vers lhomme qui lui emboîtait le pas puis ralentit quand il vit quelle était attendue.
Ils dînèrent dans un pub au coin de Holland et Clarendon Street. Alexandre raconta comment il avait eu la meilleure note en histoire, Philippe applaudit, Iris limita. Elle se demanda sils allaient partager la même chambre ou sil avait pris des dispositions pour dormir de son côté. Elle se rappela combien il avait été amoureux delle et se convainquit que cela ne pouvait pas sarrêter ainsi. Après tout, un petit accroc dans une longue vie conjugale, cela arrive à tout le monde, le principal, cest ce quon a construit ensemble
Mais quai-je construit avec lui ? se demanda-t-elle aussitôt, maudissant la lucidité qui lempêchait de se montrer complaisante. Il a tenté de construire, mais moi ?
Elle entendit Alexandre qui détaillait lemploi du temps de leur week-end.
On va arriver à tout faire ? demanda-t-elle, amusée.
Si tu te lèves tôt, oui. Mais faudra pas traîner
Comme il paraissait sérieux ! Elle fit un effort pour se rappeler quel âge il avait. Quatorze ans, bientôt. Il parlait un anglais sans accent quand il sadressait au serveur ou évoquait le titre dun film. Philippe sadressait à lui pour éviter davoir affaire à elle. Il disait : « Crois-tu que ça intéresserait maman daller voir la rétrospective Matisse ou préférerait-elle aller à lexposition Miró ? » Et Alexandre répondait quà son avis maman voudrait voir les deux. Je suis un volant de badminton quils se renvoient allégrement à coups de questions auxquelles je ne dois pas donner de réponse. Cette légèreté ne lui inspira pas confiance.
Lappartement de Philippe ressemblait à celui de Paris. Ce nétait pas surprenant : il avait meublé les deux. Elle lavait regardé faire. La décoration ne lintéressait pas. Elle appréciait les beaux décors, mais naimait pas courir les antiquaires, les ventes aux enchères. Tout ce qui suppose un effort prolongé me déplaît, jaime flâner, rêvasser, lire de longues heures, allongée. Je suis une contemplative. Comme madame Récamier. Une paresseuse, oui ! murmura une petite voix quelle fit taire.
Philippe avait posé son sac de voyage dans lentrée. Alexandre alla se coucher après avoir réclamé poliment un baiser et ils se retrouvèrent seuls, dans le grand salon. Il avait fait poser de la moquette blanche, il ne devait pas recevoir beaucoup. Elle sassit en prenant soin de sétaler sur un grand canapé. Elle le regarda allumer la chaîne, choisir un CD. Il paraissait si hermétique quelle se demanda si elle navait pas fait une erreur en venant. Elle nétait plus sûre davoir les yeux bleus, la taille fine, lépaule ronde. Elle tritura le bout de ses cheveux, replia ses longues jambes après sêtre débarrassée de ses chaussures, dans une posture de défense et dattente. Elle se sentait étrangère dans cet appartement. Pas un instant, elle navait perçu de labandon chez Philippe. Il était affectueux, poli, mais la maintenait à distance. Comment en est-on arrivé là ? Elle décida darrêter de penser. Elle ne pouvait imaginer la vie sans lui. Leau de Cologne de lhomme dans le train lui revint en bouffée et elle eut une moue de dégoût.
Il semble aller bien, Alexandre
Philippe sourit et secoua la tête comme sil se parlait à lui-même.
Je suis heureux avec lui. Je ne savais pas quil pouvait me rendre si heureux.
Il a beaucoup changé. Je ne le reconnais presque plus.
Il pensa, tu ne las jamais connu ! mais ne dit rien. Il ne voulait pas ouvrir les hostilités en parlant dAlexandre. Le problème nétait pas Alexandre, le problème était ce mariage qui nen finissait pas de mourir, qui faisait semblant de durer. Il la regardait, assise en face de lui. La plus jolie de toutes, ses doigts taquinant le collier de perles fines quil lui avait offert pour leurs dix ans de mariage, le regard bleu-mauve fixant le vide, sinterrogeant sur lavenir de leur relation, sur son avenir à elle, comptant les années quil lui restait à être séduisante, évaluant les moyens quelle devrait mettre en uvre pour rester sa femme ou devenir la femme dun autre, essoufflée devant la difficulté de devoir tout recommencer avec un étranger alors quil était là, à portée de main, une proie si facile et si longtemps ferrée.
Il détailla le bras mince, le cou élancé, la bouche charnue, il la découpa en morceaux et chaque morceau remporta le prix dexcellence du plus beau morceau. Il la vit avec ses amies, parlant de son week-end à Londres, ou bien nen parlant pas, elle ne doit plus avoir beaucoup damies. Il limagina, dans le train, calculant ses chances, scrutant son visage dans la glace
Il sétait perdu si longtemps dans le mirage de son amour. Là où je voyais une oasis, des palmiers, une source deau vive, il ny avait quaridité et calcul. A-t-elle eu du plaisir avec moi ? Je ne sais rien de cette femme que jai tenue dans mes bras. Ce nest plus mon problème. Mon problème, ce soir, est de mettre un terme à ses illusions. Elle a cherché des yeux où javais posé son sac de voyage. Elle se demande où elle va dormir. Nous ne dormirons pas ensemble, Iris.
Il ouvrit la bouche pour énoncer tout haut sa pensée, mais elle se pencha en avant et sa main partit à la recherche dune boucle doreille qui était tombée. Tiens, se dit Philippe, je ne la connais pas, celle-là ! Se peut-il que quelquun dautre que moi lui offre des bijoux ? Ou est-ce une boucle de pacotille aperçue dans une vitrine ?
Iris avait retrouvé la boucle doreille, elle lavait remise en place. Elle lui lança un sourire éblouissant. « Son cur est un cactus hérissé de sourires. » Où avait-il lu cette phrase ? Il avait dû la noter en pensant à elle. Il esquissa un sourire rapide. Je te connais, tu survivras à notre séparation. Parce que tu ne maimes pas. Parce que tu naimes personne. Parce que tu nas pas démotions. Les nuages survolent ton cur, mais ne simpriment pas. Comme une enfant gâtée à qui on offre un jouet. Elle bat des mains, samuse un moment puis le laisse tomber. Pour passer à un autre. Encore plus grand, encore plus beau, encore plus décevant. Rien ne peut combler le vide de ton cur. Tu ne sais plus quoi rechercher pour te faire trembler
Il te faut des orages, des ouragans pour que tu éprouves une petite, une toute petite émotion. Tu en deviens dangereuse, Iris, dangereuse pour toi. Prends garde, tu vas te fracasser. Je devrais te protéger, mais je nen ai plus le désir, plus lenvie. Je tai protégée longtemps, longtemps, mais ce temps est fini.
Je tai apporté des cadeaux, finit par dire Iris pour rompre le silence.
Cest gentil
Où as-tu mis mon sac ? demanda-t-elle dun ton badin.
Tu le sais très bien, faillit-il dire.
Dans lentrée
Dans lentrée ? reprit-elle, étonnée.
Oui.
Ah
Elle se leva, alla chercher son sac. Sortit un pull en cachemire bleu, une boîte de calissons. Les lui tendit avec le sourire dun éclaireur yankee qui négocie avec le Sioux rusé.
Des calissons ? sétonna Philippe en recevant la boîte blanche en forme de losange.
Tu te souviens ? Notre week-end à Aix-en-Provence
Tu en avais acheté dix boîtes pour en avoir partout : dans la voiture, au bureau, à la maison ! Moi, je trouvais ça trop sucré
Sa voix chantonnait, heureuse ; il entendit le refrain quelle nosait pas entonner. Nous étions si heureux, alors, tu maimais tant !
Cétait il y a longtemps
, dit Philippe, faisant un effort de mémoire.
Il reposa la boîte sur la table basse comme sil refusait de repartir en arrière dans un bonheur inventé.
Oh ! Philippe ! Ce nest pas si loin que ça !
Elle sétait assise à ses pieds et lui enserrait les genoux. Elle était si belle quil la plaignit. Livrée à elle-même, sans la protection dun homme qui laime, ses faiblesses feraient delle une proie si facile. Qui la protégera quand je ne serai plus là ?
On dirait que tu as oublié quon sest aimés
Je tai aimée ! corrigea-t-il dune voix douce.
Quest-ce que tu veux dire ?
Que cétait à sens unique
et que cest fini.
Elle sétait redressée et le dévisageait, incrédule.
Fini ? Mais ce nest pas possible !
Si, on va se quitter, divorcer
Oh, non ! Je taime, Philippe, je taime. Jai pensé à toi, à nous, tout le temps dans le train, je me disais, on va recommencer de zéro, on va tout recommencer. Mon chéri
Elle lui avait pris la main et la serrait fort.
Je ten prie, Iris, ne rends pas les choses plus compliquées, tu sais très bien ce quil en est !
Jai commis des erreurs. Je le sais
Mais jai compris aussi que je taimais. Que je taimais vraiment
Je me suis comportée comme une petite fille gâtée, mais maintenant, je sais, je sais
Tu sais quoi ? demanda-t-il, lassé à lavance de ses explications.
Je sais que je taime, que je ne te mérite pas, mais que je taime
Comme tu aimais Gabor Minar
Je ne lai jamais aimé !
En tous les cas, tu faisais bien semblant.
Je me suis trompée !
Tu mas trompé ! Ce nest pas pareil. Et puis à quoi bon ? Cest du passé. Jai tourné la page. Jai changé, je ne suis plus le même homme, et cet homme nouveau na plus rien de commun avec toi
Ne dis pas ça ! Je changerai aussi. Ça ne me fait pas peur, rien ne me fait peur avec toi !
Il la regarda, ironique.
Tu crois que parce que tu dis que tu vas changer, tu changeras, et parce que tu dis que tu es désolée, joublierai tout et on repartira ! La vie nest pas aussi simple, ma chérie !
Elle reprit espoir en entendant ce terme daffection. Elle posa sa tête sur ses genoux et caressa sa jambe.
Je te demande pardon pour tout !
Iris ! Je ten prie ! Tu membarrasses
Il secoua sa jambe comme sil se dépêtrait dun chien envahissant.
Mais je ne pourrai pas vivre sans toi ! Quest-ce que je vais faire ?
Ce nest pas mon problème, mais sache que, matériellement, je ne te laisserai pas tomber
Et toi, quest-ce que tu vas faire ?
Je ne sais pas encore. Jai envie de paix, de tendresse, de partage
Jai envie de changer de vie. Longtemps, tu as été ma raison de vivre, puis il y a eu mon métier qui ma passionné, mon fils que jai découvert, il ny a pas si longtemps. Je me suis lassé de mon métier, tu as tout fait pour que je me lasse de toi, il me reste Alexandre et lenvie de vivre différemment. Jai cinquante et un ans, Iris. Je me suis beaucoup amusé, jai gagné beaucoup dargent, mais je me suis aussi beaucoup gaspillé. Je ne veux plus des belles manières, des mondanités, des fausses déclarations damour et damitié, des concours dego priapiques ! Ton amie Bérengère ma fait des avances la dernière fois que je lai vue
Bérengère !
Elle eut lair étonné et amusé.
Je sais comment je veux être heureux maintenant et ce nouveau bonheur na rien à voir avec toi. Tu en es même lopposé. Alors je te regarde, je te reconnais, mais je ne taime plus. Cela a mis du temps, le temps dun sablier de dix-huit ans, le temps que les minuscules grains de sable glissent dun côté à lautre du sablier. Tu as épuisé ton stock de sable et moi, je suis passé sur le tas dà côté. Cest très simple, au fond
Elle levait vers lui un visage adorable et crispé où se lisait lincrédulité.
Mais ce nest pas possible ! cria-t-elle de nouveau en lisant la détermination dans son regard.
Cest devenu possible. Iris, tu le sais très bien, nous néprouvons plus rien lun pour lautre. Pourquoi faire semblant ?
Mais je taime, moi !
Sil te plaît ! Ne deviens pas indécente !
Il eut un sourire indulgent. Lui caressa les cheveux comme on caresse la tête dun enfant pour lapaiser.
Garde-moi avec toi ici. Je serai à ma place.
Non, Iris, non
Jai espéré longtemps, mais cest fini. Je taime beaucoup, mais je ne taime plus. Et ça, ma chère, je ny peux rien.
Elle se rétracta comme piquée par un serpent.
Tu as une femme dans ta vie ?
Ça ne te regarde pas.
Tu as une femme dans ta vie ! Cest qui ? Elle vit à Londres ? Cest pour ça que tu es venu ici ! Tu me trompes depuis longtemps ?
Cest ridicule. Épargnons-nous ça.
Tu en aimes une autre. Je lai senti dès que je suis arrivée. Une femme sait quand elle nest plus désirée parce quelle devient transparente. Je suis devenue transparente. Cest insupportable !
Il me semble que tu es assez mal placée pour me faire une scène, non ?
Il leva sur elle un visage moqueur et elle éclata en exclamations de colère.
Je ne tai même pas trompé avec lui ! Il ne sest rien passé ! Rien du tout !
Cest possible, mais cela ne change rien. Cest fini et ce nest pas la peine de se demander comment et pourquoi. Ou plutôt tu devrais te demander comment et pourquoi
Pour ne pas recommencer les mêmes erreurs avec un autre !
Et quest-ce que tu fais de mon amour à moi ?
Ce nest pas de lamour, cest de lamour-propre ; tu guériras vite. Tu trouveras un autre homme, je te fais confiance !
Fallait pas me dire de venir alors !
Comme si tu mavais demandé mon avis ! Tu tes imposée, je nai rien dit par égard pour Alexandre, mais je ne tai jamais invitée.
Parlons-en dAlexandre ! Je le ramène avec moi puisque cest comme ça. Je ne le laisserai pas ici avec ta
maîtresse !
Elle avait craché ce mot qui lui salissait la bouche.
Il lattrapa par les cheveux, les tira jusquà lui faire mal, colla sa bouche contre son oreille et murmura :
Alexandre reste ici avec moi et on nen discute même pas !
Lâche-moi !
Tu mentends ? On se battra sil le faut mais tu ne toucheras pas à lui. Tu me diras combien je te dois pour solde de tout compte, je te donnerai largent, mais tu nauras pas la garde dAlexandre.
Cest ce quon verra ! Cest mon fils !
Tu ne ten es jamais occupée, jamais souciée et je refuse que tu ten serves comme dun instrument pour me faire chanter. Tu as compris ?
Elle baissa la tête et ne répondit pas.
Quant à ce soir, tu vas aller dormir à lhôtel. Il y a un très bel hôtel, juste à côté. Tu y passeras la nuit et demain, tu repartiras sans faire de drame. Jexpliquerai à Alexandre que tu as été malade, que tu es rentrée à Paris et dorénavant, tu viendras le voir ici. On décidera ensemble des dates, des aménagements et tant que tu te conduiras convenablement, tu le verras autant que tu voudras. À une condition, que ce soit bien clair entre nous, que tu le laisses en dehors de tout ça.
Elle se dégagea et se releva. Se rajusta. Et sans le regarder, elle ajouta :
Jai compris. Je vais réfléchir et je te parlerai. Ou plutôt je prendrai un avocat pour te parler. Tu veux la guerre, eh bien tu auras la guerre !
Il éclata de rire.
Mais comment feras-tu la guerre, Iris ?
Comme toutes les mères qui se battent pour garder leur enfant ! On ne retire jamais la garde dun enfant à sa mère. Ou alors, cest une traînée, une alcoolique, une droguée !
Qui, je te signale, peuvent être de très bonnes mères. En tout cas, de meilleures mères que toi ! Ne te bats pas contre moi, Iris, tu pourrais tout perdre
Cest ce quon verra !
Jai des photos de toi dans un journal en train dembrasser un adolescent, jai des témoins de ton inconduite à New York, javais même engagé un détective privé pour connaître les détails de ton histoire avec Gabor Minar, jai payé ton long séjour en clinique, je paie tes notes de coiffeur, de masseur, de couturier, de restaurant, les milliers deuros que tu dépenses sans compter, sans même pouvoir les additionner ! Tu ne seras pas crédible une seconde en mère affligée. Le juge rira de toi. Surtout si cest une femme et quelle gagne sa vie ! Tu ne sais pas ce quest la vie, Iris. Tu nen as aucune idée. Tu seras la risée dun tribunal.
Elle était pâle, défaite, le bleu de ses yeux avait perdu son éclat, les coins de sa bouche retombaient, dessinant la moue dune vieille joueuse de casino ruinée, ses longues mèches de cheveux pendaient en rideaux noirs, elle nétait plus la splendide, la magnifique Iris Dupin, mais une femme défaite qui voyait senfuir son pouvoir, sa beauté, sa cassette.
Ai-je été assez clair ? demanda Philippe.
Elle ne répondit pas. Sembla chercher une réplique cinglante, mais ne la trouva pas. Elle sempara de son châle, de son sac Birkin, de son sac de voyage. Et senfuit en claquant la porte.
Elle navait pas envie de pleurer. Pour le moment, elle était stupéfaite. Elle avançait dans un long corridor blanc et au bout du couloir, elle le savait, le ciel lui tomberait sur la tête. Alors, elle souffrirait et sa vie ne serait plus quun amas de décombres. Elle ignorait quand ce moment arriverait, elle voulait juste repousser le plus loin possible le bout du couloir. Elle le détestait. Elle ne supportait pas quil lui échappe. Il est à moi ! Personne na le droit de me le prendre. Il mappartient.
Elle avait repéré lhôtel en rentrant à pied du restaurant.
Elle irait toute seule. Elle navait pas besoin quon lui retienne une chambre. Elle avait juste besoin de sa carte de crédit. Et ça, jusquà plus ample informé, elle lavait toujours. Et elle entendait bien ne pas sen laisser déposséder.
Nempêche, se dit-elle, en marchant dun pas furieux, il na jamais été aussi séduisant que ce soir et je nai jamais été aussi près de me jeter dans ses bras. Pourquoi aime-t-on toujours les hommes qui vous repoussent, qui vous traitent mal, pourquoi nest-on pas émue par un homme qui se traîne à nos pieds ?
Jy réfléchirai demain.
Elle poussa la porte de lhôtel, tendit sa Carte bleue et demanda la plus belle suite.
Le lendemain de la réunion des copropriétaires, Joséphine décida de chausser ses baskets et daller courir. Et je ferai deux tours de lac pour chasser les miasmes de cette réunion fétide.
Sur la table de la cuisine, elle laissa un mot à Zoé qui dormait encore. Cétait samedi, elle navait pas cours. Bientôt, elles se parleraient, les étoiles lavaient promis.
Dans lascenseur, elle croisa monsieur Merson qui partait faire du vélo. Il portait un caleçon noir collant, une banane et un casque.
Un petit footing, madame Cortès ?
Un petit pédaling, monsieur Merson ?
Vous êtes très spirituelle, madame Cortès !
Merci beaucoup, monsieur Merson !
Il y avait encore fiesta dans la cave, hier soir, il me semble
Je ne sais pas ce quils font, mais ils ont lair de sy plaire !
Faut bien que jeunesse se passe
On a tous traîné dans des caves, nest-ce pas, madame Cortès ?
Parlez pour vous, monsieur Merson !
Voilà que vous jouez à nouveau les vierges effarouchées, madame Cortès !
Vous venez à la fête dIphigénie, ce soir, monsieur Merson ?
Cest ce soir ? Ça va être sanglant ! Je crains le pire.
Non. Ceux qui viendront sauront se tenir.
Si vous le dites ! Je passerai donc, madame Cortès. Rien que pour vos beaux yeux !
Venez avec votre femme. Je ferai sa connaissance.
Touché, madame Cortès !
Et puis ça fera plaisir à Iphigénie, monsieur Merson.
Cest à vous que jaimerais faire plaisir, madame Cortès ! Jai une envie folle de vous embrasser. Je pourrais bloquer cet ascenseur, vous savez
et vous faire subir les derniers outrages. Je suis excellent pour les derniers outrages.
Vous ne renoncez jamais, monsieur Merson !
Cest ce qui fait mon charme ! Je suis très tenace sous mes dehors légers
Allez, bonne journée, madame Cortès !
Bonne journée, monsieur Merson ! Et noubliez pas, ce soir, dix-neuf heures dans la loge. Avec votre femme !
Ils se séparèrent et Joséphine séloigna au petit trot, sourire aux lèvres. Cet homme était né pour badiner. Une bulle de champagne. Il semblait plus juvénile, plus léger que son fils. Que fait Zoé dans la cave ? Elle sarrêta au croisement, attendant le feu rouge et continua à courir sur place. Ne pas ralentir lallure sinon le métabolisme cessait de brûler les graisses.
Elle était en train de sautiller quand elle aperçut sur le grand panneau daffichage face à elle une publicité où elle reconnut Vittorio Giambelli, le frère jumeau de Luca. Il posait en slip, les bras croisés sur la poitrine, les sourcils froncés. Il avait lair maussade. Viril, mais maussade. Le slogan sétalait au-dessus de sa tête en frise colorée : SOYEZ UN HOMME, PORTEZ EXCELLENCE. Pas étonnant quil soit déprimé ! Se voir en slip moulant sur les murs de Paris ne doit pas incliner à une haute estime de soi.
Le feu passa au rouge. Elle traversa en pensant quil faudrait quelle rende sa clé à Luca. Je passerai chez lui tout à lheure en allant faire les courses avec Iphigénie. Et si je le rencontre, je dirai que je ne peux pas rester, quIphigénie mattend dans la voiture.
Elle sauta par-dessus un petit parapet. Gagna la grande allée qui menait au lac, reconnut les joueurs de boules du samedi matin. Le samedi, ils jouaient en couple. Les femmes apportaient le pique-nique. Le rosé, les ufs durs, le poulet froid et la mayonnaise dans la glacière.
Elle entama son premier tour de lac. Elle allait à son train. Elle avait ses repères : la cabane rouge et ocre du loueur de barques, les bancs publics qui jalonnaient le parcours, la haie de bambous qui empiétait sur le chemin et forçait à serrer à gauche, larbre sec et droit quelle avait baptisé lIndien et qui signalait la moitié du trajet. Elle croisait les habitués du samedi : le vieux monsieur qui courait courbé en soufflant très fort, un gros labrador noir, rêveur, qui faisait pipi en saffaissant, oubliant quil était un garçon, un bouvier berlinois qui se jetait à leau toujours au même endroit et en ressortait aussitôt, comme sil avait accompli une corvée, des hommes qui couraient deux par deux en parlant du bureau, des filles qui se plaignaient des hommes qui ne parlaient que de leur boulot. Il était encore un peu tôt pour croiser le marcheur mystérieux. Il apparaissait vers midi, le samedi. Il faisait beau, elle se demanda sil naurait pas enlevé une écharpe ou son bonnet. Elle pourrait apercevoir ses traits, le déclarer aimable ou revêche. Cest peut-être une célébrité qui ne veut pas être importunée. Un matin, elle avait croisé Albert de Monaco, une autre fois, Amélie Mauresmo. Elle sétait écartée pour la laisser passer et lavait applaudie.
Au loin, sur lîle, elle entendit le cri strident des paons « meou-meou ». Elle remarqua, amusée, un canard qui plongeait la tête dans leau pour chercher sa pitance et offrait le spectacle de son derrière flottant à la surface comme un bouchon de ligne. À côté de lui, une cane attendait en affichant un air satisfait de femme endimanchée. Certains joggers sentaient le savon, dautres la sueur. Les uns dévisageaient les femmes, les autres les ignoraient. Cétait un ballet dhabitués qui tournaient, transpiraient, souffraient et tournaient encore. Elle aimait faire partie de ce monde de derviches tourneurs. Sa tête se vidait peu à peu, elle se sentait flotter. Les problèmes se détachaient tels des morceaux de peau morte.
La sonnerie de son portable la rappela à lordre. Elle déchiffra le nom dIris et décrocha.
Jo ?
Oui, dit Joséphine en sarrêtant, essoufflée.
Je te dérange ?
Jétais en train de courir.
Je peux te voir, ce soir ?
Mais on se voit, ce soir ! Tu as oublié ? Le pot chez ma concierge ? Et après, on a dit quon dînait ensemble
Ne me dis pas que tu avais oublié ?
Ah ! oui, cest vrai.
Tu avais oublié
, constata Joséphine, meurtrie.
Non, cest pas ça mais
Il faut absolument que je te parle ! En fait, je suis à Londres et cest terrible, Jo, cest terrible
Sa voix sétait cassée et Joséphine salarma.
Il est arrivé quelque chose ?
Il veut divorcer ! Il ma dit que cétait fini, quil ne maimait plus. Jo, je crois que je vais mourir. Tu mentends ?
Oui, oui, murmura Joséphine.
Il a une autre femme dans sa vie.
Tu en es sûre ?
Oui. Dabord, je men suis doutée à la façon dont il me parlait. Il ne me voit plus, Jo, je suis devenue transparente. Cest horrible !
Mais non
Tu te fais des idées !
Je tassure que non. Il ma dit que cétait fini, que nous allions divorcer. Il ma envoyée dormir à lhôtel. Oh ! Jo, tu te rends compte ! Et ce matin, quand je suis revenue le voir, il était sorti boire un café, tu sais comme il aime lire le journal, tout seul, le matin, à une terrasse de café, alors jai parlé à Alexandre et il ma tout dit !
Il ta dit quoi ? demanda Joséphine, le cur battant.
Il ma dit que son père voyait une femme, quil allait avec elle au théâtre et à lopéra, quil dormait souvent la nuit chez elle, quil sarrangeait pour rentrer au petit matin pour quAlexandre ne saperçoive de rien, quil se mettait en pyjama et faisait semblant de se lever, il bâillait, il se frottait les cheveux
que lui, il ne disait rien pour rassurer son père parce que attends, là jai cru mourir, il dit que depuis quil voit cette femme, il semble plus léger, il a changé. Il sait tout, je te dis ! Il connaît même son nom
Dottie Doolittle. Oh, Jo ! Je crois que je vais mourir
Moi aussi, je vais mourir, se dit Joséphine en sappuyant contre le tronc dun arbre.
Je suis si malheureuse, Jo ! Quest-ce que je vais devenir ?
Peut-être quAlexandre a tout inventé ? suggéra Joséphine en se raccrochant à cet espoir.
Il avait lair très sûr de lui. Il a dit tout ça sur un ton de petit prof, calme, détaché. Comme sil voulait me dire, cest pas grave, maman, nen fais pas un drame
Il a même employé un drôle de mot, il ma dit que cette fille était sans doute « transitoire ». Il est gentil, non ? il a dit ça pour me faire plaisir
Oh ! Jo !
Mais tu es où ?
À la gare Saint Pancras. Je serai à Paris dans trois heures. Je peux venir chez toi, dis ?
Je dois aller avec Iphigénie faire des courses
Cest qui, celle-là ?
Ma concierge. Je lui ai promis de lemmener faire des courses pour son pot
Je viens quand même. Je ne veux pas rester seule.
Je voulais lui donner un coup de main pour préparer la fête
, hasarda Joséphine qui avait promis à Iphigénie de laider.
Tu nes jamais là pour moi, tu toccupes de tout le monde sauf de moi !
Sa voix tremblait, elle était au bord des larmes.
Je suis finie, foutue, bonne à jeter à la poubelle. Je suis vieille !
Mais non ! Arrête !
Je peux venir chez toi directement ? Jai mon sac avec moi. Je ne veux pas rester toute seule. Je deviens folle
Daccord. On se retrouve à la maison.
Je ne mérite vraiment pas ça, tu sais. Oh, si tu savais comment il ma regardée ! Ses yeux ne me voyaient pas, cétait horrible !
Joséphine raccrocha, abasourdie. « On peut faire baisser les yeux de quelquun qui vous aime, mais on ne peut pas faire baisser les yeux de quelquun qui vous désire. Je taime et je te désire. » Elle lavait cru. Elle avait saisi ces mots damour, en avait fait une bannière dans laquelle elle sétait drapée. Je ne connais rien aux méandres de lamour. Je suis si naïve. Si gourde
Ses jambes ne la portaient plus, elle se laissa choir sur un banc public.
Elle ferma les yeux et prononça les mots : « Dottie Doolittle ». Elle est jeune, elle est jolie, elle porte des petites boucles doreilles, elle a les dents de la chance, elle le fait rire aux éclats, elle nest la sur de personne, elle danse le rock et chante La Traviata, elle connaît les Sonnets de Shakespeare et le Kama-sutra. Elle ma écartée comme on balaie une feuille morte. Et je vais me recroqueviller sur le sol comme une feuille morte. Je vais reprendre ma vie de femme seule. Je sais vivre seule. Ou plutôt, je sais survivre seule. Loreiller voisin qui reste froid et lisse, le lit où lon se couche en nouvrant quun seul côté, en laissant toute la place à lautre qui ne vient pas, quon attend parfois le front bas et buté et les bras familiers et froids de la tristesse qui se referment sur cette attente quon devine infinie. Seule, seule, seule. Même plus un bout de rêve à caresser, un bout de film à regarder. Et pourtant avec quelle force je me suis jetée contre lui, le soir de Noël ! Mon innocence de petite fille quand il ma embrassée et mes rêves de premier amour que je lui offrais. Pour lui, je retombais en enfance. Jétais prête à tout. À lattendre, à le respirer de loin, à ne boire de son amour que des mots griffonnés sur une page de garde. Cela aurait suffi à me faire patienter des mois et des années.
Elle sentit un souffle sur son bras et ouvrit les yeux, effrayée.
Un chien noir la regardait, la tête penchée sur le côté.
Du Guesclin ! articula-t-elle en reconnaissant le chien noir vagabond de la veille. Quest-ce que tu fais là ?
Un filet de salive pendait de ses babines. Il avait lair désolé de la voir si triste.
Jai du chagrin, Du Guesclin. Jai un gros chagrin
Il pencha la tête de lautre côté comme pour signifier quil écoutait.
Jaime un homme, je croyais quil maimait et je me suis trompée. Cest mon problème, tu sais, je fais toujours confiance aux gens
Il avait lair de comprendre et dattendre la suite de lhistoire.
On sest embrassés un soir, un vrai baiser damoureux, et on a vécu
Une semaine damour fou. On ne se disait rien, on seffleurait à peine, mais on se mangeait des yeux. Cétait beau, Du Guesclin, cétait fort, cétait violent, cétait doux
Et puis, je ne sais pas ce qui ma pris, je lui ai demandé de partir. Et il est parti.
Elle lui sourit, lui caressa le museau.
Et maintenant, je pleure sur un banc parce que je viens dapprendre quil voit une autre fille et ça fait mal, Du Guesclin, ça fait très mal.
Il secoua la tête et le filet de salive vint se coller dans les poils de ses babines. Cela faisait un filament gluant qui brillait au soleil.
Tu es un drôle de chien, toi
Tu as toujours pas de maître ?
Il inclina la tête comme pour dire « cest ça, jai pas de maître ». Et resta ainsi la tête coincée dans une drôle de position avec son filet de salive gluante en collier.
Quest-ce que tu attends de moi ? Je ne peux pas te garder.
Elle caressa de la main la large cicatrice boursouflée sur le flanc droit. Son poil rêche était collé en croûtes par endroits.
Cest vrai que tu es laid. Il a raison, Lefloc-Pignel. Tu as de leczéma
Tu nas pas de queue. On te la coupée à ras. Tu as une oreille qui pend
et lautre, cest un moignon. Tu nes pas un prix de beauté, tu sais !
Il leva vers elle un regard jaune vitreux et elle remarqua quil avait lil droit proéminent et laiteux.
On ta crevé un il ! Mon pauvre vieux !
Elle lui parlait en le caressant, il se laissait faire. Il ne grognait ni ne reculait. Il ployait le col sous la caresse et plissait les yeux.
Tu aimes bien quon te caresse ? Je parie que tu es plus habitué aux coups de pied !
Il gémit doucement comme pour acquiescer et elle sourit à nouveau.
Elle chercha la trace dun tatouage dans loreille, inspecta lintérieur des cuisses. Elle nen trouva aucun. Il se coucha à ses pieds et attendit en haletant. Elle comprit quil avait soif. Lui montra du doigt leau sale du lac, puis eut honte. Ce quil voulait, cétait une belle gamelle deau claire. Elle regarda lheure. Elle allait être en retard. Elle se leva brusquement et il la suivit. Il trottinait à ses côtés. Haut et noir. Les vers de Cuvelier lui revinrent en mémoire :
Je crois quil ny eut si laid de Rennes à Dinan
Il était camus et noir, mal bâti et massif
Le père et la mère le détestaient tant
Que souvent en leur cur ils désiraient
Quil fût mort ou noyé dans leau courante.
Les gens sécartaient pour les laisser passer. Elle eut envie de rire.
Tas vu, Du Guesclin ? Tu fais peur aux gens !
Elle sarrêta, le regarda et gémit :
Quest-ce que je vais faire de toi ?
Il se balançait sur ses hanches comme pour lui dire allez, arrête de réfléchir, emmène-moi. Il la suppliait de son bel il couleur de vieux rhum et semblait guetter son assentiment. il dans lil, ils se mesuraient. Il attendait, confiant, elle calculait, hésitante.
Qui te gardera quand jirai travailler en bibliothèque ? Et si tu aboies ou hurles à la mort ? Que dira mademoiselle de Bassonnière ?
Son museau habile vint se nicher dans sa main.
Du Guesclin ! gémit Joséphine. Ce nest pas raisonnable.
Elle avait repris sa course, il la suivait, la truffe sur ses semelles. Sarrêtait quand elle sarrêtait. Trottinait quand elle repartait. Se figea au premier feu rouge, redémarra quand elle repartit, respectant sa foulée, ne se jetant pas dans ses pieds. Il la suivit jusquà son immeuble. Se glissa derrière elle quand elle ouvrit la porte. Attendit que lascenseur arrive. Sy engouffra avec lagilité dun contrebandier fier de tromper lennemi.
Tu crois que je ne te vois pas, peut-être ? dit Joséphine en appuyant sur le bouton de son étage.
Et toujours ce même regard qui remettait son sort entre ses mains.
Écoute, on va passer un contrat. Je te garde une semaine et si tu te tiens bien, je prolonge dune autre semaine, ainsi de suite
Sinon je te conduis à la SPA.
Il émit un large bâillement qui signifiait sûrement quil était daccord.
Ils gagnèrent la cuisine. Zoé prenait son petit déjeuner. Elle leva la tête et sexclama :
Ouaouh ! Maman ! Ça, cest un chien, ce nest pas un manchon !
Je lai trouvé autour du lac et il ne ma pas lâchée.
Il est sûrement abandonné. Tas vu comme il nous regarde ? On peut le garder, dis-maman ? Dis oui ! Dis oui !
Elle avait retrouvé la parole et ses bonnes joues denfant colorées par lexcitation. Joséphine fit mine dhésiter. Zoé supplia :
Jai toujours rêvé davoir un gros chien. Tu le sais bien.
Le regard de Du Guesclin allait de lune à lautre. De lanxiété suppliante de Zoé au calme apparent de Joséphine qui retrouvait sa complicité avec sa fille et la goûtait en silence.
Il me fait penser à Chien Bleu, tu te souviens lhistoire que tu nous lisais, le soir, pour nous endormir et on avait tellement peur quon faisait des cauchemars
Joséphine prenait une grosse voix menaçante quand Chien Bleu était attaqué par lEsprit des Bois et Zoé disparaissait sous les draps.
Elle ouvrit les bras. Zoé se jeta contre elle.
Tu veux vraiment quon le garde ?
Oh, oui ! Si on le garde pas, personne nen voudra. Il va rester tout seul.
Tu ten occuperas ? Tu le sortiras ?
Promis ! Promis ! Allez, dis oui !
Joséphine reçut le regard suppliant de sa fille. Une question lui brûlait les lèvres, mais elle ne la posa pas. Elle attendrait que Zoé veuille bien lui parler. Elle serra sa fille contre elle et soupira oui.
Oh ! Mman, je suis si contente. On va lappeler comment ?
Du Guesclin. Le dogue noir de Brocéliande.
Du Guesclin, répéta Zoé en caressant le chien. Je crois quil a besoin dun bon bain. Et dun bon repas
Du Guesclin remua sa croupe sans queue et suivit Zoé jusquà la salle de bains.
Iris va arriver. Tu lui ouvriras ? cria Joséphine dans le couloir. Je pars faire des courses avec Iphigénie.
Elle entendit la voix de Zoé qui répondait « oui mman » tout en parlant au chien et partit retrouver Iphigénie, heureuse.
Il faudrait quelle achète des boîtes pour Du Guesclin.
Et maintenant, jai un chien ! annonça Joséphine à Iphigénie.
Ben vous voilà bien, madame Cortès ! Faudra le sortir le soir et pas avoir peur du noir !
Il me défendra. Avec lui, personne nosera magresser.
Cest pour ça que vous lavez pris ?
Je ny ai même pas pensé. Jétais assise sur un banc et
Il est arrivé et vous a plus lâchée ! Ben vous alors ! Vous ramasseriez nimporte qui ! Bon, jai ma liste, mes sacs, parce quils vous donnent plus de sacs gratuits maintenant, faut payer pour tout ! Allez zou ! On y va
Joséphine vérifia quelle avait bien pris la clé de Luca.
Faudra juste que je marrête deux minutes chez un ami déposer une clé.
Je vous attendrai dans la voiture.
Elle posa la main sur sa poche et songea quil ny a pas longtemps, elle aurait été folle de joie de posséder cette clé.
Elle se gara devant limmeuble de Luca, leva la tête vers son appartement. Les volets étaient fermés. Il nétait pas là. Elle respira, soulagée. Chercha dans son vide-poche une enveloppe. En trouva une vieille. Déchira la feuille dun bloc et écrivit à la hâte : « Luca, je vous rends votre clé. Ce nétait pas une bonne idée. Bonne chance pour tout. Joséphine. » Elle se relut pendant quIphigénie regardait délibérément de lautre côté. Biffa « ce nétait pas une bonne idée ». Recopia le message au propre sur une autre feuille quelle glissa dans lenveloppe. Elle naurait plus quà la laisser chez la gardienne.
Elle était en train de passer laspirateur dans sa loge. Elle vint lui ouvrir, le tuyau de laspirateur enroulé autour de lépaule tel un boa métallique. Joséphine se présenta. Elle demanda si elle pouvait laisser une enveloppe pour monsieur Luca Giambelli.
Vous voulez dire Vittorio Giambelli ?
Non. Luca, son frère.
Il ne manquerait plus que Vittorio tombe sur un mot de « la gourde » !
Y a pas de Luca Giambelli ici !
Mais si ! sourit Joséphine. Un grand brun avec une mèche dans les yeux et qui porte toujours un duffle-coat !
Vittorio, répéta la femme, prenant appui sur le tube de laspirateur.
Non ! Luca. Son jumeau.
La gardienne secoua la tête en desserrant le nud du boa.
Connais pas.
Il habite au cinquième.
Vittorio Giambelli. Mais pas Luca
Mais enfin ! sénerva Joséphine. Je suis déjà venue chez lui. Je peux vous décrire son studio. Et je sais aussi quil a un frère jumeau qui sappelle Vittorio, qui est mannequin, mais qui ne vit pas ici.
Ben justement, cest celui qui habite ici. Lautre, je lai jamais vu ! Et dailleurs, je savais même pas quil avait un jumeau. Men a jamais parlé ! Suis pas folle quand même !
Elle sétait vexée et menaçait de refermer la porte.
Je peux vous voir une minute ? demanda Joséphine.
Cest que jai pas que ça à faire.
Elle lui fit signe dentrer de mauvaise grâce. Elle repoussa laspirateur et posa le nud du boa.
Celui que je connais sappelle Luca, récapitula Joséphine en serrant lenveloppe entre ses mains. Il écrit une thèse sur lhistoire des larmes pour un éditeur italien. Il passe beaucoup de temps en bibliothèque, a lair dun étudiant attardé. Il est sombre, mélancolique, il ne rit pas souvent
Ça pour sûr ! Il a pas bon caractère ! Il sirrite pour un oui, pour un non. Cest parce quil a des aigreurs destomac. Il se nourrit mal. Cest normal, un homme seul, ça ne se cuisine pas des petits plats !
Ah ! Vous voyez, on parle bien du même.
Oui, oui. Les gens qui digèrent mal sont imprévisibles, ils sont soumis à leurs sucs gastriques. Et lui, il est comme ça, un jour, il vous sourit, lautre, il fait la bobine. Vittorio, je vous dis. Un très bel homme. Modèle dans les journaux
Non ! Son frère Luca !
Mais puisque je vous dis quil y a pas de Luca. Y a un Vittorio qui ne digère pas bien ! Je suis bien placée tout de même, cest moi qui lui monte le courrier ! Et sur les enveloppes, cest pas Luca décrit, cest Vittorio. Et les contraventions, Vittorio. Et les rappels de factures, Vittorio ! Y a pas plus de Luca que de fontaine décus au coin de la rue ! Vous me croyez pas ? Vous avez la clé ? Montez vérifier vous-même
Mais je suis déjà venue ici et je sais que cest chez Luca Giambelli.
Moi, je vous dis quil ny en a quun, et que cest Vittorio Giambelli, mannequin de son état, homme difficile aux intestins fragiles. Qui perd ses papiers, perd ses clés, perd la tête et passe la nuit chez les flics ! Alors faut pas men conter et me faire croire quils sont deux quand il ny en a quun ! Et cest bien mieux comme ça parce que avec deux comme lui, je deviendrais folle !
Ce nest pas possible, murmura Joséphine. Cest Luca.
Vittorio. Vittorio Giambelli. Je connais sa mère. Jai parlé avec elle. Elle a bien des misères avec lui
Cest son fils unique et elle méritait pas ça. Je lai vue comme je vous vois. Assise sur cette chaise
Elle montra une chaise où dormait un gros chat gris.
Elle pleurait et me racontait les horreurs quil lui faisait. Elle habite pas loin. À Gennevilliers. Je peux vous donner son adresse si vous voulez
Ce nest pas possible, dit Joséphine en secouant la tête. Je nai pas rêvé
Jai bien peur quil vous ait raconté des craqueries, ma petite dame. Cest dommage quil soit pas là. Il est parti en Italie. À Milan. Faire un défilé. Il rentre après-demain. Vittorio Giambelli. Ça pour paraître, il paraît. Il assure à lui seul le décor et les mandolines
La gardienne ruminait comme si elle revenait dune déception amoureuse.
Luca, il a dû linventer pour faire lintéressant. Il déteste quand on dit quil pose pour des magazines. Ça le rend fou furieux ! Nempêche, cest de ça quil vit. Vous croyez que ça mamuse, moi, de faire le ménage pour les autres ? Mais cest de ça que je vis ! À son âge tout de même ! Il serait temps quil devienne raisonnable
Mais cest insensé !
Il ment comme il respire, mais un jour ça va mal finir, cest moi qui vous le dis ! Parce que dès quon le contrarie, il devient enragé
Il y a même eu des gens dans limmeuble pour demander son départ, cest vous dire. Il sen est pris à une pauvre dame qui voulait lui faire signer une de ses photos, il la menacée, fallait voir comment ! Il lui a balancé un tiroir en pleine gueule ! Y a des gens en liberté quon se dit quon ferait mieux de les enfermer.
Jaurais jamais cru
, balbutia Joséphine.
Vous êtes pas la première à qui ça arrive ! Ni la dernière, hélas !
Vous ne lui direz pas que je suis venue
Dites ? dit Joséphine. Je ne veux pas quil sache que je sais. Sil vous plaît, cest important
Cest comme vous voulez. Ça me coûtera pas, je recherche pas sa compagnie. Alors la clé ? Vous la gardez ?
Joséphine reprit lenveloppe. Elle la lui renverrait par courrier.
Elle fit semblant de séloigner, attendit que la concierge ait refermé la porte et revint sasseoir sur les marches de lescalier. Elle entendit laspirateur ronfler dans la loge. Elle avait besoin dun répit avant de rejoindre Iphigénie. Luca était lhomme en slip qui fronçait les sourcils sur laffiche. Elle se souvint quau début de leur histoire, il disparaissait tout le temps. Puis il réapparaissait. Elle nosait pas poser de questions.
Qui était-il ? Vittorio et Luca ? Vittorio qui rêvait dêtre Luca ? Ou Luca, empêtré de Vittorio ? Plus elle réfléchissait, plus le mensonge devenait un abîme profond et mystérieux qui souvrait sur un autre abîme où elle dégringolait.
Il a une double vie. Mannequin, quil méprise, chercheur et érudit quil respecte
Cela expliquait pourquoi il était si distant, pourquoi il la vouvoyait. Il ne pouvait pas se rapprocher de peur dêtre démasqué. Il ne pouvait pas sabandonner de peur de tout avouer.
Et quand il lui avait dit, en novembre, juste avant quelle se fasse agresser : « Joséphine, il faut que je vous parle, jai un truc important à vous dire
», il avait peut-être eu envie de se confesser, de se libérer de ce mensonge. Et, à la dernière minute, il nen avait pas eu le courage. Il nétait pas venu. Pas étonnant quil ne fasse pas attention à moi ! Il était occupé ailleurs. Tel un jongleur concentré sur ses balles, il surveillait chaque mensonge. Cest du boulot de mentir, cela demande une sacrée organisation. Une attention constante. Et beaucoup dénergie.
Elle se dirigea vers la voiture où lattendait Iphigénie. Se laissa tomber lourdement sur son siège. Mit le contact, les yeux perdus dans le vide.
Ça va pas, madame Cortès ? Vous avez lair chamboulé
Ça va passer, Iphigénie.
Vous êtes toute blanche ! Vous avez reçu une révélation ?
On peut appeler ça comme ça.
Mais y a pas de casse ?
Un peu
quand même, soupira Joséphine en essayant de retrouver la route dIntermarché.
Cest la vie, madame Cortès ! Cest la vie !
Et elle remit une mèche sortie de son foulard comme si elle faisait de lordre dans sa vie, justement.
Vous savez, Iphigénie, expliqua Joséphine un peu vexée dêtre si vite rangée dans la catégorie « accidents de la vie », ma vie à moi, elle a été longtemps morne et monotone. Je ne suis pas habituée.
Ben va falloir vous y faire, madame Cortès. La vie, cest souvent un chemin de plaies et de bosses. Cest rarement une promenade tranquille. Ou alors cest quelle sest endormie et quand elle se réveille, elle narrête plus de vous secouer !
Moi, justement, jaimerais bien quelle sarrête un peu !
Cest pas vous qui décidez
Je sais, mais je peux émettre un souhait, non ?
Iphigénie siffla son petit bruit de flûte bouchée de ses lèvres pincées, lair de dire faut pas trop y compter et Joséphine reconnut au bout de la rue, la grande avenue qui menait à Intermarché.
Elles remplirent deux Caddie de victuailles et de boissons. Iphigénie voyait grand. Joséphine la modérait. Elle nétait pas sûre quil y aurait foule. Monsieur et madame Merson, monsieur et madame Van den Brock, monsieur Lefloc-Pignel avaient promis de passer, deux couples de limmeuble B et une dame qui vivait seule avec son caniche blanc avaient dit oui aussi. Iris. Zoé. Mais les autres ? Iphigénie avait affiché son invitation dans le hall et prétendait que limmeuble B viendrait en légion. Ils ne se mouchent pas du pied, eux, cest pas comme ceux de limmeuble A qui ont dit oui pour vous faire plaisir à vous, pas à moi.
Dites, Iphigénie, vous nous refaites la lutte des classes ?
Je dis ce que je pense. Les riches, ça reste avec les riches. Les pauvres, ça se mélange. Ou en tout cas, ça aimerait bien se mélanger, mais on leur permet pas tout le temps !
Joséphine faillit lui dire que, depuis le début, elle pensait que ce nétait pas très judicieux de réunir des gens qui signoraient toute lannée. Puis elle se dit à quoi bon ? Restons positive et pleine dentrain. Elle avait du mal à rester positive et pleine dentrain : la trahison de Philippe, le mensonge de Luca et maintenant la lutte des classes !
Iphigénie énumérait les canapés et les sandwichs, les verres de soda et de vin, les serviettes en papier, les gobelets en plastique, les olives, les cacahuètes, les tranches de rosbeef et de cervelas. Consultait sa liste. Ajoutait une bouteille de Coca pour les enfants, une bouteille de whisky pour les hommes. Joséphine prit des croquettes pour chiens. Un grand sac pour chien senior. Quel âge Du Guesclin pouvait-il bien avoir ?
À la caisse, Iphigénie sortit ses sous, fièrement. Joséphine la laissa faire. La caissière leur demanda si elles avaient une carte de fidélité et Iphigénie se tourna vers Joséphine.
Cest le moment de sortir votre carte et que je vous la remplisse !
Elle moussait de joie à lidée de renflouer le crédit de Joséphine, se balançait en brassant lair de ses billets. Joséphine tendit sa carte.
Elle a combien de points ? demanda Iphigénie, impatiente.
La caissière haussa un sourcil, laissa tomber son regard sur le cadran de la caisse.
Zéro.
Cest pas possible ! sexclama Joséphine. Je ne lai jamais utilisée !
Peut-être, mais le compte est à zéro
Ah, ben ça, madame Cortès !
Iphigénie la contemplait, bouche bée.
Je ny comprends rien
, marmonna Joséphine, gênée. Je ne men suis jamais servie !
Et aussitôt elle pensa quelle ny avait jamais cru à cette carte de fidélité. Elle reniflait larnaque, les ristournes sur du pâté périmé ou sur du fromage moisi, les stocks de collants filés à écouler ou le dentifrice qui file des caries.
Vous devez vous tromper. Allez chercher la responsable des caisses, exigea Iphigénie, se dressant face à ladversité.
Laissez tomber, Iphigénie, on perd notre temps
Non, madame Cortès. Vous avez cotisé, vous avez droit. Si ça se trouve, cest une erreur de machine
La caissière, fatiguée davoir vingt ans et dêtre derrière une caisse enregistreuse, trouva la force dappuyer sur une sonnette. Une dame grisonnante et fringante se présenta : elle était comptable et supervisait les caisses. Elle les écouta en déployant un large sourire commercial. Leur demanda de bien vouloir patienter, quelle allait faire une enquête.
Elles se rangèrent sur le côté et attendirent. Iphigénie bougonnait. Joséphine pensait que ça lui était bien égal quon lui sucre ses points de fidélité. Cétait une journée fantôme, une journée où tout disparaissait : les points de fidélité et les hommes.
La comptable revint en se trémoussant. Elle marchait comme si elle écrasait des mégots de cigarettes de la pointe des pieds. Cela lui donnait lallure dune jument hésitante.
Cest tout à fait normal, madame Cortès. Il y a eu une série dachats effectués avec votre carte, ces trois derniers mois dans divers Intermarché
Mais
ce nest pas possible !
Si, si, madame Cortès ! Jai bien vérifié et
Mais puisque je vous dis
Vous êtes sûre dêtre la seule carte sur votre compte ?
Antoine ! Antoine avait une carte !
Mon mari
, parvint à articuler Joséphine. Il
Il a dû sen servir et a oublié de vous prévenir. Parce que jai vérifié, des achats ont bien été effectués, je pourrais vous en donner le détail et les dates précises, si vous le désirez
Non. Ce nest pas la peine, dit Joséphine. Merci beaucoup.
La comptable décocha un ultime sourire commercial et, satisfaite davoir réglé un problème, séloigna de sa démarche de jument éteigneuse dincendies.
Il est gonflé, votre mari, madame Cortès ! Il habite plus avec vous et il vous siphonne vos points ! Ça métonne pas ! Ils sont tous comme ça, à profiter de nous. Jespère que vous allez lui faire un shampoing complet la prochaine fois que vous le verrez !
Iphigénie ne décolérait pas et déversait des flots de bile contre la gent masculine. Elle claqua la porte de la voiture et continua à marmonner longtemps après que Joséphine eut démarré.
Je sais pas comment vous faites pour rester calme, madame Cortès !
Il y a des jours où il ne faudrait pas se lever, pas poser un pied à terre !
Vous avez remarqué que ça arrive toujours en rafale les mauvaises nouvelles ? Si ça se trouve, vous êtes pas au bout de vos peines !
Vous dites ça pour mencourager ?
Vous devriez regarder votre horoscope daujourdhui.
Je nai pas vraiment envie ! Et puis je crois que jai fait le tour. Je ne vois pas ce qui pourrait marriver encore !
La journée nest pas finie ! ricana Iphigénie en faisant son bruit de trompette mal embouchée.
La fête, dans la loge, battait son plein. Jusquà la dernière minute, Joséphine et Iphigénie avaient disposé des chaises, écrasé de la purée danchois sur du pain de mie, débouché des bouteilles de vin, de Coca, de champagne. Le champagne était offert par limmeuble B.
Iphigénie avait vu juste : limmeuble B était représenté en force et de limmeuble A, il ny avait, pour le moment, que monsieur et madame Merson et leur fils, Paul, Joséphine, Iris et Zoé.
Il est en train de bouffer tous les canapés, maman ! remarqua la petite Clara en désignant Paul Merson qui sempiffrait sans vergogne.
Dites donc, madame Merson, vous le nourrissez pas votre fils ? sécria Iphigénie en tapant sur les doigts de Paul Merson.
Paul ! Tiens-toi bien ! mélodia madame Merson dune voix molle.
Ça fait des enfants et ça les élève même pas ! pesta Iphigénie en foudroyant Paul Merson du regard.
Il lui fit une grimace, sessuya les mains sur son jean et se jeta sur un pilon de poulet en gelée.
La dame au caniche blanc semblait très intéressée par la conversation de Zoé qui racontait le bain de Du Guesclin et sa première gamelle de croquettes.
Il sest jeté dessus comme sil navait pas mangé depuis des années et après, il est venu se coucher à mes pieds en signe dallégeance !
Elle félicita Zoé pour son vocabulaire et lui conseilla le nom de son vétérinaire.
Mais pourquoi ? Il est pas malade. Il avait juste faim.
Mais il faudra lui faire ses vaccins
Chaque année.
Ah, bon
, répondit Zoé qui louchait vers la porte. Chaque année ?
La rage, cest obligatoire, affirma la dame en serrant son caniche sous le bras. Arthur, lui, est à jour ! Et il faudra le faire toiletter régulièrement sinon il aura des puces et se grattera
Pffft ! fit Zoé. Du Guesclin vient de la rue, pas dun salon de coiffure !
Un couple, lui les dents gâtées, elle, boudinée dans un tailleur bon marché, parlait de lenvolée des prix de limmobilier dans le quartier à une vieille dame plâtrée de poudre blanche pendant quun autre félicitait Iphigénie et louait le Ciel qui lavait récompensée en lhonorant au Loto.
Ce nest pas toujours moral, ces jeux de hasard, mais vous, on peut dire que vous le méritez ! Avec tout le mal que vous vous donnez pour entretenir cet immeuble !
Dites ça à mademoiselle de Bassonnière ! riposta Iphigénie. Elle arrête pas de me faire des remarques et cherche à me faire renvoyer ! Mais je ne quitterai pas ma loge maintenant que cest un palais !
Monsieur Sandoz bomba le torse. Le mot « palais » lui était allé droit au cur. Il eut un élan vers Iphigénie. Elle sétait fait un shampoing colorant rose bonbon avec des pointes bleu marine et portait une robe à carreaux rouges. Quelle maîtresse femme ! La veille, au moment de poser le dernier meuble, il lui avait murmuré « Iphigénie, vous êtes belle comme une Walkyrie », elle avait compris « Vache qui rit » et avait fait son bruit de trompette. Il la caressa des yeux, soupira et décida de séclipser. Personne ne sapercevrait de son absence. Personne ne sapercevait jamais de sa présence ou de son absence.
Allez ! Elle est pas si terrible que ça, mademoiselle de Bassonnière ! Elle défend au mieux nos intérêts, dit un monsieur qui portait un béret et le ruban de la Légion dhonneur.
Cest une vieille sorcière ! sexclama monsieur Merson. Vous nétiez pas là, hier soir, à la réunion. Jai bien noté votre absence, dailleurs
Je lui avais donné mon pouvoir, dit lhomme en lui tournant le dos.
Au temps pour moi ! gloussa monsieur Merson. En tout cas, on est sûrs de ne pas la voir, ce soir !
Et monsieur Pinarelli, il est pas venu ? demanda la dame au caniche.
Sa mère ne lui a pas donné lautorisation de sortir ! Elle le visse, elle le visse. Elle croit quil a encore douze ans. Il essaie bien de faire des bêtises derrière son dos, mais elle le punit ! Cest lui qui me la dit. Vous saviez quil na pas le droit de sortir le soir ? Je suis sûre quil est puceau !
Dans un coin, assise sur une chaise Ikea, Iris contemplait la scène et se disait quelle était tombée bien bas. À cette heure, elle aurait dû être à Londres dans le bel appartement de Philippe à déplacer un bibelot pour marquer sa présence ou à ranger ses cachemires, et elle se retrouvait dans une loge de concierge à écouter des bavardages sans intérêt, à refuser des canapés insipides et du champagne bon marché. Pas un seul homme intéressant, à part ce monsieur Merson qui la léchait des yeux. Cela ressemblait bien à Joséphine de sacoquiner avec des gens si ordinaires. Mon Dieu ! Quelle va être ma vie ? Il lui semblait quelle marchait encore dans le long couloir blanc. Elle cherchait une sortie.
Elle est ravissante, votre sur, soupira monsieur Merson à loreille de Joséphine. Un peu froide, peut-être, mais je la décongélerais bien, moi !
Monsieur Merson, réfrénez vos ardeurs !
Jaime les cas difficiles, les tours imprenables quon renverse en les faisant fondre dans la volupté
Une petite partie à trois, madame Cortès, ça vous dirait ?
Joséphine perdit contenance et devint toute rouge.
Ah ! Jai touché un point sensible, on dirait ! Vous avez déjà essayé ?
Monsieur Merson !
Vous devriez. Lamour sans sentiment, sans possession, cest délicieux
On se donne sans senchaîner. Lâme et le cur se reposent pendant que le corps sagite
Vous êtes trop sérieuse !
Et vous, pas assez ! répliqua Joséphine en se précipitant vers Zoé qui fixait la porte de la loge désespérément.
Tu tennuies, ma chérie ? Tu veux remonter ? Retrouver Du Guesclin ?
Non, non
Zoé lui sourit avec une tendre indulgence.
Tu attends quelquun ?
Non. Pourquoi ?
Elle attend quelquun, se dit Joséphine, lisant une maturité nouvelle sur le visage de sa fille. Ce matin, au petit déjeuner, elle était mon bébé, ce soir, elle est presque femme. Se peut-il quelle soit amoureuse ? Le premier amour. Je croyais quelle était attirée par Paul Merson, mais elle ne le regarde pas. Ma petite fille, amoureuse ! Son cur se serra. Elle se demanda si elle serait comme Hortense ou comme elle. Cur guimauve ou nougat noir ? Elle ne savait que lui souhaiter.
Iphigénie ouvrait ses placards, montrait les différents agencements, soulignait les couleurs, les affiches encadrées et ponctuait chaque phrase dun froncement de sourcils, attentive à la moindre critique, au moindre commentaire. Léo et Clara circulaient, portant les plats, distribuant à chacun des serviettes en papier. Une musique séleva. Cétait Paul Merson qui cherchait une station de radio.
On danse ? demanda madame Merson en sétirant, les seins pointés en avant. Une crémaillère sans musique, cest du champagne sans bulles !
Cest ce moment que choisirent Hervé Lefloc-Pignel, Gaétan et Domitille pour faire leur entrée. Suivis des Van den Brock et de leurs deux enfants. Hervé Lefloc-Pignel, élancé, souriant. Les Van den Brock, toujours aussi dépareillés, lun blafard, agitant ses longues pinces de coléoptère, lautre, souriante et brave fille, roulant ses yeux de billes affolées. Latmosphère changea subtilement. Ils semblèrent tous se mettre au garde-à-vous, sauf madame Merson qui continuait à onduler.
Joséphine surprit le regard anxieux de Zoé sur Gaétan. Ainsi, cétait lui. Il sapprocha delle, lui murmura quelque chose à loreille qui la fit rougir et baisser les yeux. Cur guimauve, conclut Joséphine, bouleversée.
Larrivée en force de limmeuble A jeta un froid. Iphigénie le sentit et se précipita en proposant du champagne aux nouveaux arrivants. Elle était tout sourire et Joséphine comprit quelle aussi était embarrassée. Elle avait beau lever le poing et entonner lInternationale dans les allées dIntermarché, elle était intimidée.
Madame Lefloc-Pignel nétait pas descendue. Hervé Lefloc-Pignel félicita Iphigénie, les Van den Brock aussi. Bientôt, les gens se pressèrent autour deux comme autant dAltesses Royales. Joséphine en fut étonnée. Le pouvoir de largent, le prestige du bel appartement, la bonne facture des vêtements imposaient, malgré tous les persiflages, le respect. On ironisait de loin, on sinclinait de près.
Monsieur Van den Brock transpirait à grosses gouttes et ne cessait de tirer sur le col de sa chemise. Iphigénie ouvrit la fenêtre sur la cour. Il la referma dun geste brusque.
Il a peur des microbes, cest un comble pour un médecin ! dit une dame accorte de limmeuble B. Quand il vous examine, il met des gants ! Ça fait drôle davoir des mains en caoutchouc qui se promènent sur vous
Vous êtes déjà allée dans son cabinet ? Tout est propre et lisse
On dirait quil vous prend avec des pincettes !
Moi, jy suis allée une fois et jy suis jamais retournée. Je lavais trouvé un peu trop
comment dire
pressant, dit une autre en enfournant un canapé au saumon. Il a une manière dagiter ses doigts en vous regardant fixement ! Comme sil allait vous piquer et vous épingler dans son album à papillons. Cest dommage, cétait pratique. Un gynéco dans limmeuble !
Moi, y a deux choses que jaime pas faire chez les médecins : ouvrir les jambes et la bouche ! Je fuis les dentistes et les gynécos !
Elles éclatèrent de rire et semparèrent dune coupe de champagne. Aperçurent madame Van den Brock qui les observait, lil tournicotant, et se demandèrent si elle les avait entendues.
Celle-là, elle a un il à Valparaiso et lautre à Toronto ! dit lune.
Vous lentendez chanter ? Ils sont tous barges dans limmeuble A ! Que pensez-vous de la nouvelle arrivée ? Toujours fourrée dans la loge de la concierge
Cest pas normal, ça.
Iris attendait, dans son coin, que Joséphine fasse les présentations. Comme sa sur nesquissait pas le moindre geste, elle savança vers Lefloc-Pignel.
Iris Dupin. Je suis la sur de Joséphine, déclara-t-elle, ravissante de timidité et délégance.
Hervé Lefloc-Pignel sinclina en un baisemain courtois. Iris remarqua le costume en alpaga anthracite, la chemise rayée, bleu et blanc, la cravate au nud épais et chatoyant, la pochette discrète, le torse dathlète, lélégance subtile, laisance du bel homme habitué aux salons. Elle respira leau de toilette Armani, une légère odeur d« Aramis » sur les cheveux noirs plaqués. Et quand il releva les yeux sur elle, elle fut transportée par une vague de bonheur. Il lui sourit et ce sourire était comme une invitation à entrer dans la danse. Joséphine les observait, médusée. Il se penchait sur elle comme on respire une fleur rare, elle sabandonnait avec une réserve calculée. Ils ne prononcèrent pas un mot, mais chacun semblait aimanté par lautre. Silencieux, étonnés, souriants. Ils ne se quittaient pas des yeux, malgré les conversations qui les bousculaient. Ils tanguaient vers les uns, vers les autres et revenaient seffleurer en tremblant.
Quand Josephine était rentrée des courses, Iris lui avait demandé qui assisterait au pot dIphigénie et si elle était vraiment obligée dy aller.
Tu fais comme tu veux.
Non ! Dis-moi
Cest un pot de voisinage. Il ny aura ni Poutine ni Bush ! avait-elle dit pour couper court aux questions de sa sur.
Iris sétait renfrognée.
Tu ten fiches que je souffre ! Tu ten fiches que Philippe me jette comme une vieille chaussette ! Finalement, sous des dehors de dame patronnesse, tu nes quune égoïste !
Joséphine lavait dévisagée, stupéfaite.
Je suis une égoïste parce que je ne mintéresse pas quà toi ? Cest ça ?
Jai du chagrin. Je suis sur le point de mourir et toi, tu pars faire des courses avec une
Mais toi, tu mas demandé comment jallais ? Non. Comment allait Zoé ? Hortense ? Non. Tu mas dit un mot sur mon nouvel appartement ? Sur ma nouvelle vie ? Non. La seule chose qui te soucie, cest toi, toi et toi ! Tes cheveux, tes mains, tes pieds, tes fringues, tes rides, tes états dâme, tes humeurs, tes
Elle étouffait. Ne maîtrisait plus ses mots. Les crachait comme un volcan crache la lave qui obstruait son cratère et le maintenait endormi.
La dernière fois quon a déjeuné ensemble, après mavoir décommandée trois fois pour des raisons si futiles que jen aurais pleuré, tu nas parlé que de toi. Tu ramènes tout à toi. Tout le temps. Et moi, je suis là pour técouter, te servir. Je suis désolée, Iris, je suis fatiguée de te passer les plats. Je tavais prévenue quil y aurait cette fête pour Iphigénie
Javais prévu quon dînerait ensemble après, je men faisais une joie et tu es partie à Londres ! Oubliant que jétais là, que je tattendais, que je me réjouissais de te montrer mon appartement ! Et maintenant, tu cries à linjustice parce que ton mari, dont tu te souciais comme dun meuble mal ciré, sest lassé et est allé voir ailleurs
Tu veux que je te dise : il a eu bien raison et jespère que ça te servira de leçon ! Et que, dorénavant, tu feras un peu plus attention aux gens. Parce que à force de ne rien donner, de tout prendre, tu vas te retrouver toute seule et tu nauras plus que tes yeux magnifiques pour pleurer.
Iris lavait écoutée, éberluée.
Mais tu mas jamais parlé comme ça !
Je suis fatiguée
Lasse de ton besoin irritant dêtre toujours le centre dattraction. Fais un peu de place aux autres, écoute-les respirer et tu seras moins malheureuse !
Elles étaient descendues dans la loge sans se parler. Zoé bavardait pour trois. Racontait les progrès stupéfiants de Du Guesclin qui avait reçu son premier bain sans broncher et même pas pleuré quand elles étaient parties. Elles avaient préparé la fête, Iris ruminant dans son coin, aidant du bout des doigts, hostile et silencieuse. Boudant les premiers invités, boudant les suivants.
Jusquà ce quHervé Lefloc-Pignel apparaisse.
Joséphine vint se mettre à la hauteur dIphigénie et lui souffla à loreille :
Dites, elle ne sort jamais, madame Lefloc-Pignel ?
Vous savez que je la vois jamais ! Elle mouvre même pas quand japporte le courrier ! Je le pose sur le paillasson.
Elle est malade ?
Iphigénie posa son doigt sur la tempe et lâcha :
Malade dans la tête
Le pauvre homme ! Cest lui qui soccupe des enfants. Elle, y paraît quelle est toute la journée en robe de chambre. On la retrouvée un jour, dans la rue. Elle délirait, appelait à laide, disait quelle était persécutée
Y a des femmes qui connaissent pas leur bonheur. Moi, jaurais un mari beau comme lui, un appart grand comme le leur et trois têtes blondes, je vous assure que je me baladerais pas en robe de chambre ! Je me régalerais de chez Régalad !
Jai appris quelle avait perdu un enfant en bas âge, un horrible accident. Elle ne sen remet pas, peut-être
Iphigénie renifla, prise de compassion. Un malheur si grand expliquait sûrement la robe de chambre.
Cest réussi, votre petite fête ! Vous êtes contente ?
Iphigénie lui tendit une coupe de champagne et leva son verre.
À la santé de ma bonne fée !
Elles burent en silence, observant le ballet des gens autour delles.
Il est parti très vite, monsieur Sandoz
Je crois quil a le cur qui gîte vers vous, Iphigénie
Vous rêvez ! Pas plus tard quhier, il ma traitée de Vache qui rit ! Comme déclaration damour, on fait mieux ! Nempêche, demain, va falloir tout nettoyer et remplir les poubelles !
Je vous aiderai si vous voulez
Pas question. Demain, cest dimanche et vous dormez.
Va falloir tout bien ranger pour que la Bassonnière ne se plaigne pas !
Oh ! Celle-là, quelle reste où elle est ! Elle est trop méchante ! Y a des gens, on se demande vraiment pourquoi Dieu leur garde vie !
Iphigénie ! Ne dites pas ça ! Vous allez lui porter malheur !
Oh ! Elle est robuste comme un cafard
Monsieur Merson, qui passait derrière elle, leva son verre et chuchota :
Alors, mesdames
À la santé du cafard !
Zoé ne descendit pas à la cave, ce soir-là. Elle resta avec sa mère et sa tante. Elle avait envie de chanter, de hurler. Ce soir, pendant la fête chez Iphigénie, Gaétan avait murmuré : « Zoé Cortès, je suis amoureux de toi. » Elle sétait transformée en bâton brûlant. Il avait continué à lui parler à loreille en faisant semblant de boire dans son verre. Il avait dit des trucs de dingue comme « je suis tellement amoureux de toi que je suis jaloux de tes oreillers ! ». Et puis, il sétait écarté pour ne pas se faire remarquer et elle lavait trouvé grand, très grand. Se pouvait-il quil ait grandi depuis la veille ? Et puis après, il était revenu et il avait dit : « Ce soir, je pourrai pas descendre à la cave, alors je laisserai mon pull sous ton paillasson comme ça tu tendormiras en pensant à moi. » Alors là, le bouchon dans sa gorge avait sauté, elle lui avait dit : « Moi aussi, je suis amoureuse de toi » et il lavait regardée avec tellement de sérieux quelle avait failli pleurer. Avant de se coucher, elle irait prendre le pull sous le paillasson et elle dormirait avec.
Tu penses à quoi, ma petite chérie ? demanda Joséphine.
À Du Guesclin. Il peut dormir dans ma chambre ?
Iris finit la bouteille de bordeaux et leva les yeux au ciel.
Un chien, cest ballot, il faut sen occuper ! Qui va le sortir, ce soir, par exemple ?
Moi ! sécria Zoé.
Non ! répondit Joséphine. Tu ne vas pas sortir à cette heure, jirai
Tu vois, ça commence, soupira Iris.
Zoé bâilla, déclara quelle était fatiguée. Elle embrassa sa mère et sa tante et partit se coucher.
Comment il sappelle déjà, ton beau voisin ?
Hervé Lefloc-Pignel.
Iris porta le verre à ses lèvres et murmura :
Bel homme ! Très bel homme !
Il est marié, Iris.
Nempêche quil est séduisant
Tu connais sa femme ? Elle est comment ?
Blonde, fragile, un peu perturbée
Ah ? Ce ne doit pas être un couple très uni. Il est venu sans elle, ce soir.
Joséphine commença à débarrasser. Iris demanda sil ne restait pas un peu de vin. Joséphine proposa douvrir une bouteille.
Jaime bien boire un peu le soir
Ça mapaise.
Tu ne devrais pas boire avec toutes les pilules que tu prends encore
Iris lâcha un long soupir.
Dis, Jo, je pourrais rester chez toi ? Jai pas envie de retourner à la maison
Carmen me fout le cafard.
Joséphine, penchée au-dessus de la poubelle, raclait les assiettes avant de les mettre dans le lave-vaisselle. Elle pensa si Iris reste, finie mon intimité avec Zoé. Je venais à peine de la retrouver.
Cache ta joie, petite sur ! ricana Iris.
Non
Cest pas ça, mais
Tu préférerais pas ?
Joséphine se reprit. Iris lavait si souvent accueillie chez elle. Elle se tourna vers sa sur et mentit :
On a une vie si tranquille. Jai peur que tu tennuies.
Ten fais pas ! Je moccuperai. À moins que tu ne veuilles vraiment pas de moi.
Joséphine protesta, mais non, mais non. Si mollement quIris en fut vexée.
Quand je pense au nombre de fois où je vous ai recueillies, toi et les filles. Et toi, au premier service que je te demande, tu te butes
Elle sétait servi un autre verre de vin et discourait. Étourdie par lalcool, elle ne surprit pas le regard furieux, mais blessé de Joséphine. Tu ne nous as pas « recueillies », Iris, tu nous as « accueillies », cest différent.
Toute ma vie, jai été là pour toi ! Je tai aidée financièrement, je tai aidée moralement. Tiens, même le livre, tu ne laurais pas écrit sans moi ! Jai été ton souffle, ton ambition.
Elle fut secouée par un petit rire ironique.
Ta muse ! On peut le dire ! Tu tremblais à lidée dexister. Je tai forcée à sortir ce quil y avait de meilleur en toi, jai fait ton succès et voilà comment tu me remercies !
Iris, tu devrais arrêter de boire
, suggéra Joséphine, les mains crispées sur une assiette. Tu dis nimporte quoi.
Ce nest pas vrai, peut-être ?
Ça tarrangeait bien que je sois là. Les filles étaient une compagnie pour Alexandre et, moi, je servais de tampon entre Philippe et toi !
Parlons-en de celui-là ! À lheure quil est, il doit senvoyer en lair avec Miss Doolittle ! Dottie Doolittle ! Quel drôle de nom ! Elle doit shabiller en rose bonbon et avoir des bouclettes !
Elle est brune ou blonde, Miss Doolittle ? se demanda Joséphine en versant de la poudre dans le lave-vaisselle. « Transitoire », avait dit Alexandre. Ça voulait dire quil nétait pas amoureux. Quil samusait. Quil en trouverait une autre et une autre et une autre. Joséphine avait fait partie de la ribambelle. Une guirlande, le soir de Noël.
Je me demande sil ma trompée quand on vivait ensemble, continuait Iris en vidant son verre. Je ne crois pas. Il maimait trop. Quest-ce quil ma aimée ! Tu te rappelles ?
Elle souriait dans le vide.
Et puis un jour, ça sarrête et tu sais pas pourquoi. Un grand amour, ça devrait être éternel, non ?
Joséphine courba brusquement la tête. Iris éclata de rire.
Tu prends tout au tragique, Jo. Ce sont les aléas de la vie. Mais tu ne peux pas savoir, toi, tu nas rien vécu
Elle regarda son verre vide et se resservit.
En même temps, à quoi sert davoir tellement vécu ? À émousser les sentiments ?
Elle soupira :
Mais la douleur, elle, ne sémousse pas. Cest étrange dailleurs : lamour suse, mais la douleur reste vivace. Elle change de masque, mais demeure. On ne finit jamais de souffrir alors quon finit, un jour, daimer. La vie est mal faite !
Pas si sûr, se dit Joséphine, la vie précipite des événements que limagination noserait pas enchaîner. Elle se souviendrait longtemps de cette journée. Quavait-elle voulu lui dire, la vie ? Réveille-toi, Joséphine, tu tendors. Réveille-toi ou rebelle-toi ?
Je nai plus rien. Je ne suis plus rien. Ma vie est finie, Jo. Détruite. Pliée. Poubelle.
Joséphine lut leffroi dans les yeux de sa sur et sa colère tomba. Iris tremblait et ses bras enserraient son torse en une étreinte désespérée.
Jai peur, Jo. Si tu savais comme jai peur
Il ma dit quil me donnerait de largent, mais ça ne remplace pas tout, largent. Largent ne ma jamais rendue heureuse. Cest étrange quand tu y penses. Tout le monde se bat pour avoir toujours plus dargent et est-ce que le monde est meilleur ? Est-ce que les gens vont mieux ? Est-ce quils sifflent dans la rue ? Non. Avec largent, on nest jamais satisfait. On trouve toujours quelquun qui en a plus que soi. Peut-être que tas raison et quil ny a que lamour qui remplit vraiment. Mais comment on apprend à aimer ? Tu le sais, toi ? Tout le monde en parle, mais personne ne sait ce que cest. Tu répètes tout le temps quil faut aimer, aimer, mais où ça sapprend ? Dis-moi.
En soubliant, murmura Joséphine, terrifiée par létat de sa sur qui divaguait en vidant et en remplissant son verre.
Iris éclata dun rire sarcastique.
Encore une réponse que je ne comprends pas ! On dirait que tu le fais exprès. Tu pourrais pas parler clairement ?
Elle dodelinait de la tête, jouait avec ses cheveux, tapotait une mèche, la roulait, la déroulait, sen cachait le visage.
De toute façon, cest trop tard pour apprendre. Cest trop tard pour tout ! Je suis foutue. Je sais rien faire. Et je vais finir seule
Une vieille femme comme celles quon voit dans la rue. Je tai raconté ce mendiant que javais croisé, il y a des années ? Jétais jeune à lépoque et je métais pas arrêtée parce que javais des paquets dans les bras. Il était resté là, sur le trottoir, sous la pluie. On lui marchait dessus et il se poussait pour ne pas gêner
Elle se frappa le front du poing.
Pourquoi jy pense tout le temps à ce mendiant ? Tout le temps, il revient et je prends sa place dans la rue, je tends la main aux passants qui me regardent pas. Tu crois que je vais finir comme ça ?
Joséphine lui lança un long regard, tâchant de percevoir ce quil y avait de sincère dans cette terreur. Du Guesclin, à ses pieds, bâilla à sen décrocher la mâchoire et lui lança un long regard. Il sennuyait. Il trouvait Iris pitoyable. Elle repensa à la devise du vrai Du Guesclin : « Le courage donne ce que la beauté refuse. » En fait, se dit Joséphine, elle manque simplement de courage. Elle rêve dune solution toute faite. Dun bonheur quelle naurait plus quà enfiler comme une robe de soirée. Elle simagine princesse et attend son prince. Il prendra sa vie en main et elle naura aucun effort à faire. Elle est lâche et paresseuse.
Allez, viens, tu as besoin de te reposer
Tu seras là, Jo, tu me laisseras pas ? On vieillira ensemble comme deux petites pommes fripées
Dis oui, Jo. Dis oui.
Je ne te laisserai pas, Iris.
Tes gentille. Tu as toujours été gentille. Cétait ta carte à toi, la gentillesse. Et le sérieux aussi. On disait toujours « Jo, cest une travailleuse, une fille sérieuse » et moi, javais le reste, tout le reste. Mais si on ny fait pas attention au reste, il part en fumée
Tu vois la vie, au fond, cest un capital. Un capital que tu fais fructifier ou pas
Moi, jai rien fait fructifier. Jai tout dilapidé !
Sa voix était pâteuse. Elle seffondrait sur la table de la cuisine et sa main molle et hésitante cherchait le verre à tâtons.
Joséphine la prit par le bras, la releva, la dirigea doucement vers la chambre dHortense. Elle lallongea sur le lit, la déshabilla, lui ôta ses chaussures et la fit glisser sous les draps.
Tu laisseras la lumière dans le couloir, Jo ?
Je laisserai le couloir allumé
Tu sais ce que je voudrais ? Je voudrais quelque chose dimmense. Un immense amour, un homme comme dans ton Moyen Âge, un preux chevalier qui memmènerait, qui me protégerait
La vie est trop dure, trop dure. Elle me fait peur
Elle délira encore un moment, se tourna sur le côté et sendormit aussitôt dun sommeil lourd. Bientôt, Joséphine lentendit ronfler.
Elle alla se réfugier dans le salon. Sallongea sur un canapé. Cala un coussin contre son dos. Les événements se bousculaient dans sa tête. Il faudrait que je les reprenne un par un. Philippe, Luca, Antoine. Elle eut un petit sourire triste. Trois hommes, trois mensonges. Trois fantômes qui hantaient sa vie en robe blanche. Pelotonnée sur elle-même, elle ferma les yeux et vit les trois fantômes danser sous ses paupières. La ronde sarrêta et la silhouette de Philippe émergea. Ses yeux noirs brillaient dans son songe, elle aperçut la pointe rougeoyante de son cigare, respira la fumée, compta un rond, deux ronds quil laissait échapper en arrondissant la bouche. Elle le vit au bras de Dottie Doolittle, il lattirait par le col de son manteau, la plaquait contre la porte dun four dans sa cuisine et lembrassait en posant ses lèvres chaudes et douces sur ses lèvres à elle. Ça lui faisait un creux dans le ventre, un creux de douleur froide qui grandissait, grandissait. Elle plaqua les mains sur son corps pour empêcher le creux de grandir.
Elle se sentit très seule, très malheureuse, elle posa la tête sur laccoudoir et pleura doucement, à petits sanglots comptés, avec le soin parcimonieux de la comptable qui ne veut pas perdre un sou. Cétait sa manière de refuser de se laisser entraîner dans le flot du chagrin. Elle pleura, le nez dans sa manche, jusquà ce quelle entende en écho dautres sanglots. De longs gémissements, une lente mélopée en réponse à sa plainte.
Elle releva la tête et aperçut Du Guesclin. Les pattes jointes, le cou allongé, il lançait sa plainte vers le plafond, la modulait comme une scie musicale, lamplifiait, latténuait, la reprenait, les yeux clos en un chant de sirène désespéré. Elle se jeta vers lui. Lenlaça, le couvrit de baisers, répéta à sen saouler « Du Guesclin ! Du Guesclin ! » jusquà ce quelle se calme, jusquà ce quil se taise et quils se regardent tous deux, étonnés par ce jaillissement de larmes.
Mais qui es-tu, toi ? Qui es-tu ? Tu nes pas un chien ! Tu es un humain.
Elle le caressait. Il était chaud sous ses doigts et plus dur quun mur en béton. Il reposait sur ses pattes fortes et musclées et la contemplait avec lattention dun enfant qui apprend à parler. Elle eut limpression quil limitait pour mieux la comprendre, pour mieux laimer. Il ne la quittait pas des yeux. Rien ne lintéressait quelle. Elle reçut son amour comme une boule chaude et sourit à travers ses larmes. Il semblait lui dire « mais pourquoi tu pleures ? Tu ne vois pas que je suis là ? Tu ne vois pas tout lamour que jai pour toi ! ».
Et tu nes pas encore sorti ! Tu es vraiment un chien remarquable ! On y va ?
Il remua de la croupe. Elle sourit en pensant quil ne pourrait jamais remuer de la queue, quon ne verrait jamais sil était content ou pas. Elle pensa quil faudrait acheter une laisse et puis, elle se dit quelle ne servirait à rien. Il ne la quitterait jamais. Cétait écrit dans son regard.
Tu ne me trahiras pas, toi, dis ?
Il attendait en dansant de larrière-train quelle se décide à sortir.
Quand elle remonta, elle entrouvrit la porte de la chambre de Zoé et Du Guesclin alla se coucher au pied du lit. Il tourna en rond sur le coussin, le renifla avant de se laisser tomber lourdement dans un profond soupir.
Zoé dormait enroulée dans un lainage. Joséphine sapprocha, reconnut un pull-over, le toucha des doigts. Elle regarda le visage heureux de sa fille, le sourire sur ses lèvres et comprit que cétait le pull de Gaétan.
Fais pas comme moi, murmura-t-elle à Zoé. Ne passe pas à côté de lamour sous prétexte que tu y es si peu habituée que tu ne le reconnais pas.
Elle souffla sur le front chaud de Zoé, souffla sur ses joues, sur les mèches de cheveux collées dans son cou.
Je serai là, je veillerai à ce que tu nen perdes pas une miette, je mettrai toutes les chances de ton côté
Zoé soupira dans son sommeil et marmonna « Maman ? ». Joséphine prit le bout de ses doigts et les baisa :
Dors ma beauté, mon amour. Maman est là qui taime et qui te protège
Maman, balbutia Zoé. Je suis si heureuse
Il a dit quil était amoureux de moi, maman, amoureux de moi
Joséphine se pencha pour recueillir ses paroles dans lagitation du rêve.
Et il ma donné son pull
Je crois bien que jai le zazazou.
Elle eut un petit tressaillement et retomba dans un profond sommeil. Joséphine remonta le drap, arrangea le pull et quitta la chambre en refermant doucement la porte. Elle sadossa au mur et pensa, cest ça le bonheur, retrouver lamour de ma petite fille, emmêler mes doigts, mon souffle à ses doigts, à son souffle, immobiliser ce moment, le faire durer, my enfouir, le déguster, lentement, lentement, sinon le bonheur séloignera avant que jaie pu le goûter.
Junior avait un an. Il avait décidé quil était temps de saffranchir. Ça suffit comme ça. Jai assez joué au bébé pour les amuser. À moi de prendre les manettes parce que en ce moment, le monde, il fait la toupie dingo.
Il sétait dressé, avait fait quelques pas mal assurés, était retombé sur son paquet de couches celles-là, il les garderait pas longtemps, tarderait pas à les balancer, a-t-on idée de laisser un paquet de caca entre les jambes dun petit ange ? , il sétait relevé et avait recommencé. Jusquà ce quil traverse sa chambre sans encombre. Ça nétait pas si difficile de mettre un pied devant lautre et ça facilitait grandement la vie. Il commençait à avoir des irritations aux coudes et aux genoux à force de ramper.
Puis il avait levé les yeux sur la poignée de la porte de sa chambre. Quelle idée de lavoir enfermé ! On ne lui facilitait vraiment pas la tâche. Ce devait être une manie de cette gamine mal dégrossie quon lui avait imposée comme nounou. Une niaise sournoise occupée à lire des magazines débiles et à encaisser les billets que lui donnait la Soucoupe Volante pour acheter ses confidences. Tout allait à vau-leau dans la maison. Sa mère gisait, prostrée, au lit. Son père pleurait misère en se grattant le crâne et avait de leczéma partout : sur le cou, les coudes, les sourcils, les bras, les jambes, le torse et même sur le testicule gauche, celui du cur. On entendait une mouche voler et plus une seule cascade de rires ! Plus de visiteurs, plus de déjeuners bien arrosés, plus dodeurs de cigare qui lui piquaient le nez, plus les mains baladeuses de papa pelotant maman qui se laissait aller avec le rire de gorge quil aimait tant. Oh ! Marceeel ! Marceeel ! Ça roulait dans sa poitrine comme un chaud gargarisme et ça chantait la mélodie du bonheur. Plus rien. Un grand silence, des mines de trépassés et des pleurs enterrés au fond des gorges étranglées. Ma pauvre maman, on ta jeté un sort, je le sais bien. Y a que les médecins pour parler de dépression. Les imbéciles ! Ils ont oublié doù on vient, ils ont oublié quon est reliés au Ciel et quon est touristes sur Terre. Comme la plupart des gens, dailleurs ! Ils se croient très importants et pensent quils maîtrisent tout : le ciel et la terre, le feu et le vent, la mer et les étoiles. Ils se la pètent. À les entendre, ils ont même créé le monde ! Ils ont tellement oublié doù ils venaient quils se vantent dêtre plus forts que le Bien et le Mal, les anges et les diables, Dieu et Satan. Ils pérorent du haut de leur petite cervelle dhumains. Invoquent la Raison, le Un + Un, le Pas-vu-Pas-cru et croisent les mains sur leur bedaine en se moquant du naïf qui accorde foi à ces billevesées. Moi qui, il y a encore peu, étais assis auprès des anges et me la coulais douce, je sais. Je sais quon vient de Là-Haut et quon y retournera. Je sais quil faut choisir son camp, je sais quil faut se battre contre lautre camp et je sais que les méchants den face ont rapté Josiane et quils en veulent à sa binette. Pour quHenriette récupère ses pépettes. Je le sais. Jai beau faire mes premiers pas, je nai pas oublié doù je viens.
Quand ils mont demandé Là-Haut si je voulais reprendre du service sur Terre, chez un petit couple charmant qui se lamentait de ne pas avoir denfant et qui faisait des neuvaines pour en obtenir un tout beau, tout chaud, tout doré, je les ai considérés longuement, la Josiane et le Marcel, et je les ai trouvés attendrissants. Généreux, méritants, crémeux, pas cons. Alors jai dit, oui, je veux bien. Mais cest ma dernière mission. Parce quon est bien plus peinard Là-Haut, parce que jai plein de choses à y faire, de livres à lire, de films à voir, de trucs à inventer, de formules à trouver et cest bien connu, sur Terre, cest pas une partie de plaisir. Cest quasiment lEnfer. On vous met sans arrêt des bâtons dans les pieds. On appelle ça la jalousie, lenvie, la méchanceté, la sournoiserie, lappât du gain, ça a plein de noms comme les Sept Péchés capitaux et ça vous ralentit. Si vous arrivez à mener à bout une ou deux idées, vous êtes vernis ! Prenez lexemple de Mozart. Je le connais bien. Cétait mon voisin Là-Haut. Regardez comment il a fini sur Terre : jalousé, copié, ridiculisé, dans la misère. Et pourtant il ny a pas plus charmant et rieur que lui ! Un vrai bonheur ! Une symphonie !
Mais bon
Il avait discuté de son départ avec Mozart qui lui avait dit, pourquoi pas, ce sont des braves gens
Moi, si je navais pas ma Marche turque à reprendre parce que je me suis laissé aller à quelques facilités, à une série darpèges un peu vantards, je descendrais bien leur jouer un air au piano, une petite Sonate pour Deux vieux heureux en si majeur. Il pouvait faire confiance à Mozart. Cétait un type bien. Modeste et enjoué. Ils venaient tous lui rendre visite, Bach, Beethoven, Schumann et Schubert, Mendelssohn, Satie et plein dautres encore, et il causait avec eux sans se pousser du col. Ils causaient surtout boutique, croche et double croche, tout un bazar auquel il ne connaissait rien. Lui, cétait plutôt les équations, la craie, le tableau noir. Il avait fini par dire « oui » et il était descendu chez Josiane et Marcel. Une brave petite mère, un brave petit père. Deux amours dhumains longtemps empêtrés dans du malheur, mais que le Ciel avait décidé de récompenser en fin de vie pour services rendus à lhumanité.
La joie des deux petits vieux quand il était arrivé ! Ils criaient au miracle. Ils allumaient des cierges. Ils sélevaient en prières, bredouillaient de félicité. Surtout lui. Il en claquait des dents ! Il brandissait son enfant comme un trophée, lexhibait, linstallait au bout de son bureau et lui expliquait ses affaires. Passionnant, dailleurs. Le Vieux était vraiment affûté. Malin, mais malin ! Il vendait sa camelote dans le monde entier. Fallait lentendre barguigner ! Il se régalait quand Marcel lemmenait au bureau. Il ne pouvait pas vraiment participer parce quil était prisonnier de ce corps de bébé balbutiant et titubant, mais il se démenait comme un beau diable dans sa chaise pour lui envoyer des signes. Parfois, Marcel comprenait. Il clignait des yeux, se demandait sil navait pas la berlue, mais lécoutait. Il lui parlait chinois, anglais, lui faisait lire des bilans, des analyses de financiers, des comptes rendus détudes. Il ne fallait pas quil se plaigne : avec le Vieux, il était gâté. Il avait de lintuition céleste. La corvée, cétaient les autres : ceux qui lui bavaient dessus et faisaient des grimaces de pitres ! Au-dessus de son berceau, les bouches devenaient des gargouilles terrifiantes. Ils lui offraient des jouets débiles. Des peluches muettes, des livres en tissu avec une lettre par page, des mobiles qui lempêchaient de dormir. La prochaine fois quil redescendrait sil devait y avoir une prochaine fois ! il sincarnerait directement en Mathusalem. Sauterait lenfance et ses déboires. Daprès Mozart, ce nétait pas possible. Fallait passer par les bavoirs ! Il en connaissait un bout, Mozart, sur les vies antérieures : il les cumulait. Sinon, comment crois-tu que jaurais écrit la Petite Musique de nuit, à six ans et demi ? Hein ? Parce quil y avait du vécu derrière. Des vies et des vies de compositeurs ignorés que jai vengés dun seul coup de plume sur la portée ! Dailleurs, si je réfléchis un peu, celle-là aussi faudrait que je la réécrive, elle est un peu ritournelle, non ? Quest-ce que ten penses, Albert ?
Et là-dessus, pas le temps de répondre, on lavait expédié sur terre, dans une clinique ravissante du seizième arrondissement de Paris, France. On se battait Là-Haut pour descendre dans cette clinique. Quatre étoiles. Du personnel réputé. De lattention sourcilleuse. Un bain chaud et des caresses dès larrivée. Sa vie avait bien commencé. Félicité, confort, petites fesses au chaud et deux bons gros amours joufflus penchés sur la grenouillère bleue. Cest quand la Soucoupe Volante sétait pointée que les choses sétaient gâtées. La première fois quil lavait vue, il avait eu un geste réflexe : il avait fait le signe de défense quon apprend Là-Haut pour se défendre du Malin, les pouces et index en losange tendu vers ladversaire et les chevilles croisées. Il avait verrouillé lentrée. Elle navait pas pu latteindre. Mais il avait échoué à protéger sa mère. Cest elle qui avait tout pris.
Il était temps quil reprenne les choses en main.
Quil neutralise la Soucoupe Volante. Cest delle que venaient tous leurs ennuis. Selon le vieil adage policier : à qui profite le crime ? lu dans un papier de Carambar. Pas mal, les blagues Carambar. Ça permettait de vous remettre déquerre quand on tombait sur Terre. Ça vous mettait vite au courant des grandes tendances du monde. Et puis cétait un des rares trucs quon pouvait lire, bébé, hormis les livres en tissu avec une voyelle par page. Tu parles dune lecture ! Fallait se taper les rideaux pour avoir une phrase entière !
Il avait bien réfléchi en mâchonnant son Carambar et en avait déduit que la Soucoupe Volante leur avait jeté un sort. Elle avait fait un pacte avec les forces du Mal et ni vu ni connu Abracadabra je tembrouille ! Ensuite, un jour où la Petite Niaise lavait laissé devant la télé il passait tout son temps devant la télé à regarder des spectacles débiles, attendrisseurs de cervelle , il avait vu un truc qui lui avait rappelé quelque chose. Une sorcière qui jetait des sorts en plissant le nez. Cétait bizarre dailleurs parce que ce programme-là avait obtenu un grand succès. Tout le monde le regardait, enchanté, mais personne ny croyait. Ils appelaient ça du divertissement. Les pauvres ! Sils savaient
Le divertissement, il pouvait avoir deux ailes dans le dos ou deux cornes au front et cétait pas la même tambouille ! Une autre fois, il avait vu un film, assis sur son tas de caca que la Niaise Sournoise changeait quand lenvie len prenait, qui sappelait Ghost. Ils disaient que ça avait été un blockbuster. Ça voulait dire quil avait eu un succès fou. Et au lieu découter lenseignement du film, qui expliquait exactement comment ça se passait Là-Haut, ils navaient retenu que lhistoire damour ! La belle Demi Moore qui pleurait en tournant sa glaise. Ce jour-là, il avait tapé comme un fou sur son Lego pour rameuter la population et leur faire comprendre que cétait ça. Exactement ça ! Le Bien et le Mal. La Lumière et le Noir. Les démons qui se faufilent partout et la Lumière qui lutte contre le Diable. Que dalle ! Ils avaient vu que dalle. Il devenait fou à taper sur tout ce quil trouvait. Il avait mordu son poing jusquau sang avec sa seule dent et on lavait chapitré. « Il est violent, tout de même », disait Josiane en écarquillant les yeux. Pas violent ! bavait-il en éructant : clairvoyant !
Il navait jamais vu la fin du film. On lavait couché. Ce soir-là, dans son petit lit, il était devenu fou furieux. Il en aurait mangé les barreaux. On vous livre le mode demploi, on vous mâche la comprenette et vous restez aveugle !
Ah, si je pouvais parler !
Si je pouvais vous raconter ! Comme vous vivriez autrement ! Comme vous gagneriez votre paradis sur terre au lieu de vous mitonner lEnfer en donnant libre cours à vos plus vils appétits ! La Soucoupe Volante, elle va finir cramée, à poil, défigurée si elle continue de jouer avec le Diable.
Ce jour-là, on était dimanche. Dimanche 24 mai. Ça faisait quinze jours quil marchait et ça le démangeait de sortir de sa chambre. Or, il avait beau guetter les bruits dans lappartement, il nentendait rien et ce silence ne lui disait rien qui vaille. Où était son père ? Que faisait sa mère ? La Sournoise avait-elle pris un jour de congé ? Pourquoi ne venait-on pas le chercher ? Son estomac criait famine et lidée dun bon petit déjeuner nétait pas pour lui déplaire.
Ce jour-là donc, dans sa chambre, après avoir poussé une chaise pour atteindre la poignée de la porte et pouvoir senfuir, il avait décidé de passer à laction. De combattre le malheur. Il savait quil avait une alliée : la fameuse madame Suzanne qui navait pas les yeux dans sa poche de mécréante, elle. Elle ne venait plus, elle avait perdu goût à laffaire, mais on ne sait jamais, le Ciel pourrait se mettre de son côté et pousser lamabilité jusquà la faire arriver. Il avait demandé un coup de main Là-Haut, au réveil, à lheure où le Ciel et la Terre se mélangent, où lon rêve, éveillé, à ladresse des anges.
Il ouvrit la porte, sengagea dans le couloir, jeta un il au salon, dans la buanderie, ne vit personne, se propulsa, sans tomber, jusquà la chambre de sa mère et là, ce quil vit le fit hurler. Un long cri strident éclata dans sa poitrine et rebondit jusquà lintéressée qui parut émerger dun songe.
Josiane avait placé une chaise sur le balcon de sa chambre ils habitaient au sixième étage et, vêtue dune longue chemise de nuit blanche qui recouvrait ses pieds, elle vacillait, irrésistiblement attirée par le vide. Elle tenait contre son cur une photo de son homme et de son fils et oscillait, les yeux fermés, les lèvres blanches.
Comme arrachée brusquement à sa léthargie, elle ouvrit les yeux et vit, à ses pieds, son enfant qui la regardait en hurlant et tendait sa petite main vers elle.
Arrgh ! hurla-t-il en se plaçant entre elle et le vide.
Junior
, balbutia-t-elle en le reconnaissant. Tu marches ? Et je ne le savais pas.
Groumphgroumph
, articula-t-il, maudissant son enveloppe de bébé.
Mais que se passe-t-il ? sinterrogea-t-elle en passant la main sur son front. Quest-ce que je fais, là ?
Elle regardait la chaise, ses pieds, le vide devant elle. Manqua défaillir. Tangua debout, les bras tendus vers le vide. Junior se redressa, offrit lappui de ses bras pour amortir le choc et reçut sa mère en pleine poitrine.
Ils roulèrent sur le parquet, seffondrèrent en faisant un bruit sourd, le bruit terrible de deux corps qui chutent, qui fit sursauter la petite bonne occupée à noircir la grille de mots croisés de Télé 7 Jeux dans la cuisine. Il y eut une cavalcade de pas, des cris, des « Mon Dieu ! Ce nest pas possible ! ». La Niaise les releva, sassura quils navaient rien de cassé, répéta à lenvi quelle navait rien entendu, quelle était dans la cuisine en train de préparer le petit déjeuner
Bientôt ce fut Marcel qui arriva, rouge et délabré. Sa femme, son petit ! Tout contusionnés, tout livides ! Il se tordait les mains. Le sachet de croissants chauds quil était allé chercher pour les régaler roula à terre.
Junior en attrapa un et le fourra dans sa bouche. Il avait faim. Le ventre plein, il réfléchirait mieux. Il allait falloir agir vite. Cette nuit, il irait faire un tour Là-Haut, il parlerait à Mozart, lui, lui dirait comment sy prendre.
Rassuré, il attaqua un deuxième croissant.
En ce même dimanche, Hortense prenait un brunch chez Fortnum & Mason en compagnie de Nicholas Bergson, directeur artistique chez Liberty. Elle aimait Liberty, ce grand magasin au style à la fois désuet et avant-gardiste dont lentrée sur Regent Street ressemblait à celle dune vieille maison alsacienne. Elle y traînait souvent. Cest en flânant dans les rayons, en prenant des notes et des photos de détails pertinents quelle avait rencontré Nicholas Bergson. Lhomme était séduisant, à condition doublier sa petite taille. Elle navait jamais aimé les nains, mais assis, ça ne se voyait pas. Il était drôle, avait une idée à la minute et cette délicieuse attitude anglaise qui consiste à toujours mettre de la distance entre soi et les autres.
Ils étaient en train de parler de son dossier de fin dannée. Du portfolio quelle présenterait et qui déciderait de son passage dans lannée supérieure. Sur mille étudiants, seuls soixante-dix seraient retenus. Elle avait choisi comme thème Sex is about to be slow. Cétait original, mais pas évident. Elle était sûre que personne naurait la même idée, mais pas sûre darriver à lillustrer. En plus du sketch-book à présenter, il lui fallait organiser un défilé avec six modèles. Six modèles à dessiner, réaliser, et un quart dheure pour convaincre. Donc elle chassait le détail. Le détail qui infiltrerait la séduction dans la minutie, la mise en scène du lent épanouissement du désir sexuel. Une robe noire, toute noire, fermée par un nud élaboré, un dos-nu fendu en trompe-lil, une ombre dessinée sur une joue, une voilette cachant un il charbonneux, une boucle de chaussure sur une cheville cambrée
Nicholas pouvait lui donner un coup de main. Et puis, il nétait pas si petit que ça, décida-t-elle, il avait juste un long torse. Un très long torse.
Il lavait invitée au quatrième étage de Fortnum & Mason, dans son salon de thé préféré. Cela faisait trois fois de suite que Gary déclinait ses propositions dominicales de brunch. Ce nétait pas tellement quil ait refusé qui la souciait, cétait le ton poli quil avait employé. Qui dit « politesse » dit réserve, gêne, secret embusqué. Cétait un rite entre eux, le brunch du dimanche. Il fallait quil ait quelque chose de drôlement important pour se dérober. Quelque chose ou quelquun. Et cétait cette seconde proposition quelle naimait pas du tout.
Elle fronça le nez et Nicholas crut quelle nétait pas daccord avec lui.
Mais si, je peux te lassurer, le noir et le désir vont si bien ensemble que tu dois faire un modèle entièrement noir de la tête aux pieds. Et là, je parle aussi du mannequin. La fille devra être plus noire que le charbon avec juste le sourire en dents blanches pour suggérer la fente, la fente béante du désir, labîme du temps dans la fente du désir, labîme du désir mâle dans la fente du désir féminin
Tu as peut-être raison, dit Hortense en reprenant un bout de scone et une gorgée de lapsang-souchong délicieusement imprégné des odeurs du bois de cèdre sur lequel il avait séché. Oui, cétait bien du cèdre, bien quil y eût une pointe de cyprès qui se découvrait en fin de dégustation.
Bien sûr que jai raison et dailleurs
Et dailleurs, depuis quand ne sétaient-ils plus vus tous les deux, en tête à tête ? Depuis ce fameux dîner où elle lavait invité au restaurant, depuis cette promenade dans la nuit de Londres, depuis quelle habitait avec Li May. Elle avait été très occupée par son déménagement, les cours, la fin de lannée qui approchait, le défilé à organiser, elle avait sauté un dimanche, deux, trois, peut-être quatre, et quand elle lavait rappelé, la bouche en accroche-cur, prête à rattraper le temps perdu, il avait eu ce ton poli. Cet horrible ton poli. Depuis quand étaient-ils polis, tous les deux ? Cétait ce quelle aimait avec lui : dire tout haut ce quelle pensait tout bas sans avoir honte, sans rougir et voilà quil devenait poli ! Flou, fuyant. Sinueux. Oui, sinueux. Chaque nouvel adjectif était un coup de poignard dans le cur et elle se poignardait allégrement. Elle mordit le bord de sa tasse de thé. Nicholas, entraîné dans sa péroraison, ne remarqua rien. Il y a une fille là-dessous, se dit-elle en reposant sa tasse de lapsang-souchong, et du cyprès dans le thé, jen suis sûre. Jen suis sûre. Daccord, ce que jaime chez Gary, parmi beaucoup dautres choses, cest son indépendance et le fait quil marche tranquille vers son destin, mais je naime pas quand il méchappe. Je naime pas quand les hommes méchappent. Et jaime pas quand ils me collent. Pfffft ! Trop compliqué ! trop compliqué !
Et pour les mannequins, ne ten fais pas, je ten trouverai six délicieusement lentes et troublantes. Jai déjà trois noms en tête
Je nai pas de budget pour les payer, répliqua Hortense, soulagée quil interrompe ses rêveries stériles par cette offre généreuse.
Et qui a parlé de les payer ? Elles le feront gracieusement. Saint Martins est une école prestigieuse, il y aura ce jour-là tout ce qui compte dans la mode, les médias, on se précipite, ma chère, et elles vont courir
Ça devait arriver. Il est beau comme un prince des Mille et Une Nuits, intelligent, drôle, riche, cultivé. Il a une allure de pur-sang, nimporte quelle femme rêverait de lattraper
Et il ma échappé ! Et il nose pas me le dire. Comment ça fait dêtre amoureux ? se demanda-t-elle. Est-ce que je pourrais tomber amoureuse de Nicholas en me forçant un peu ? Il était pas mal, Nicholas. Et il pourrait lui servir. Elle fronça le nez. Ça nallait pas ensemble « être amoureux » et « servir ». JE NE VEUX PAS QUE GARY SOIT AMOUREUX DUNE AUTRE. Oui mais
ça lui était peut-être tombé dessus sans crier gare. Cest pour ça quil était courtois et fuyant. Il ne savait pas comment le lui dire.
Elle sentit tout le malheur du monde ou ce quelle imaginait comme tout le malheur du monde recouvrir ses épaules. Non, se reprit-elle, pas Gary. Il était sur la piste dune grosse cochonne qui lui prenait tout son temps ou il avait décidé de relire dun seul trait Guerre et Paix. Il le lisait une fois par an et se retirait dans ses appartements. « Sex is about to be slow but nobody is slow today because if you want to survive you have to be quick. » Cétait son argument final. Elle pourrait terminer son défilé sur une fille qui sécroule, feignant la mort, et les cinq autres qui se mettent à marcher à toute allure, renvoyant le lent désir au rang daccessoire de mauvais roman. Ce nétait pas une mauvaise idée.
Ça ferait comme un film qui saccélérerait pour finir en tourbillon éblouissant, expliqua-t-elle à Nicholas qui parut enchanté.
Ma chère, tu as tellement didées que je tengagerais bien chez Liberty
Cest vrai ? interrogea Hortense, alléchée.
Quand tu auras terminé tes trois années détudes
Ah, fit-elle, déçue.
Mais souviens-toi, ce qui est lent est exquis
Cest toi qui laffirmes.
Elle lui sourit. Ses grands yeux verts se voilèrent dun intérêt que lhomme remarqua. Il leva la main pour demander laddition, régla sans regarder la note et ajouta : « On lève lancre, camarade ? » Elle prit le sac Miu Miu quil lui avait offert avant de commander le thé et les scones et le suivit.
Cest en quittant le quatrième étage, alors quils attendaient lascenseur, que la chose horrible se produisit.
Elle attendait sur le côté en balançant son nouveau sac, estimant son prix entre six cents et sept cents livres au bas mot il le lui avait offert avec une telle désinvolture quelle se demanda sil ne lavait pas sorti dun container et glissé sous le bras avant de quitter le magasin , Nicholas parlait au téléphone, disait « mais non, mais non » dun ton impatient, elle sentraînait à passer le sac dune main à lautre, le plaçait sous son bras droit, sous son bras gauche, examinait son reflet dans la porte de lascenseur, tournait, virevolait, lorsque la porte souvrit laissant passer une femme magnifique. Une de ces créatures si élégantes quon sarrête pour les étudier dans la rue, pour tenter de comprendre comment elles ont réussi ce miracle : être unique et éblouissante sans un milligramme de banalité. Elle portait une étroite robe noire, un collier de chien en faux diamants gros comme des carrés de chocolat, des ballerines, de longs gants noirs et une énorme paire de lunettes noires qui soulignaient un délicieux petit nez retroussé et une bouche rouge délicate comme une cerise quon viendrait de mordre. Une énigme de beauté. Une émanation de féminité enivrante. Que du noir, un noir qui brillait de mille couleurs tellement il était autre chose que noir. Hortense eut la mâchoire qui se décrocha. Elle était prête à suivre la ravissante créature jusquau bout du monde pour lui voler ses secrets. Elle tourna sur elle-même pour suivre lapparition et quand elle revint aux portes ouvertes de lascenseur, elle aperçut un homme occupé à ramasser le contenu dun sac qui sétait renversé. Nicholas empêchait la porte de lascenseur de se refermer et elle entendit lhomme qui disait : « Excusez-moi
Merci beaucoup. » À quoi ressemblait lhomme qui accompagnait cette femme magnifique ? se demanda Hortense, retenant son souffle, attendant que lhomme accroupi se relève.
Il ressemblait à Gary.
Il aperçut Hortense et recula comme ébouillanté à lhuile de poix.
Gary ? appela la créature magnifique. Tu viens, love ?
Hortense ferma les yeux pour ne plus voir.
Jarrive
, dit Gary, en embrassant Hortense sur la joue. On sappelle ?
Elle rouvrit et referma les yeux. Cétait un cauchemar.
Hmm
Hmm, fit Nicholas qui avait terminé sa conversation. On y va ?
La ravissante créature sétait installée à une table et faisait signe à Gary de la rejoindre en soulevant lépaisse monture de ses lunettes, découvrant deux longs yeux noirs de biche aux aguets, étonnés de ne pas apercevoir la horde de paparazzi lancés à ses trousses.
On y va ? répéta Nicholas en maintenant la porte de lascenseur ouverte. Je nai pas lintention de devenir liftier !
Hortense hocha la tête, salua Gary comme si elle ne le reconnaissait pas.
Elle pénétra dans lascenseur, se laissa aller contre la paroi. Je vais mécraser jusquau sous-sol. Descente aux enfers garantie.
On va faire un tour à Camden ? demanda Nicholas. La dernière fois, jai trouvé deux cardigans Dior pour dix pounds ! A real bargain !
Elle le regarda. Torse vraiment trop long, pensa-t-elle en se rapprochant, mais de beaux yeux, une belle bouche, un petit air de corsaire
en me concentrant sur le corsaire, peut-être que
Je taime, dit-elle en se penchant vers lui.
Il sursauta, surpris, lembrassa doucement. Il embrassait bien. Il prenait son temps.
Tu le penses vraiment ?
Non. Je voulais juste savoir ce que ça faisait de le dire. Je ne lai jamais dit à personne.
Ah
, fit-il, déçu. Je me disais aussi que cétait
Un peu précipité
Tu as raison.
Elle lui prit le bras et ils marchèrent vers Regent Street.
Soudain Hortense se figea sur place.
Mais cest une vieille !
Qui ça ?
La créature dans lascenseur, cest une vieille !
Tu exagères
Charlotte Bradsburry, fille de lord Bradsburry, avoue vingt-six ans, pour ne pas en reconnaître vingt-neuf !
Une vieille !
Une icône, ma chère, une icône de la scène londonienne ! Diplômée de Cambridge, fine littéraire et érudite, attentive à tout ce qui se fait en art, en musique, mécène à ses heures, et généreuse, en plus : elle a la réputation dune dénicheuse de talents ! Elle met son temps, ses relations au service de jeunes inconnus qui, très vite, deviennent célèbres.
Vingt-neuf ans ! Il est temps quelle trépasse !
Ravissante et rédactrice en chef de The Nerve, tu sais, ce journal qui
The Nerve ! gémit Hortense. Cest elle ? Je suis foutue !
Mais pourquoi, chère, pourquoi ?
Il avait hélé un taxi qui vint se garer devant eux.
Parce que jai bien lintention de prendre sa place !
En ce dimanche 24 mai, Mylène Corbier était à son poste. Elle avait remplacé la télévision par une grosse paire de jumelles et espionnait ses voisins. Elle avait hâte de rentrer du bureau pour se glisser dans la vie des autres. Elle tirait la langue, mouillait ses lèvres, poussait des petits cris ou condamnait dun claquement de langue. Quand elle les croisait, elle gloussait en les regardant. Je sais tout de vous, pensait-elle, je pourrais vous dénoncer si je voulais
Ce matin-là, il y avait eu une descente de police au cinquième et un couple avait été arrêté. Deux pauvres hères qui étaient repartis, encadrés par un escadron dhommes qui frappaient le sol du talon de leurs bottes pour avertir les voisins de ne pas enfreindre la loi. Monsieur et madame Wang ne payaient pas limpôt pour lenfant supplémentaire. On avait découvert quils avaient deux enfants, dont un quils cachaient quand ils avaient des visiteurs. Il ne sortait jamais ou se glissait dehors, en cachette de ses parents, en empruntant les vêtements de sa grande sur. Cest ce qui lavait trahi. Il était tout menu alors que sa sur était forte. Il flottait dans ses vêtements tel un hanneton dans lhabit de Casimir. Mylène avait repéré les deux enfants depuis longtemps. Elle priait pour que le petit ne soit pas découvert. Il avait de grands yeux noirs effrayés et des épis plein la tête. Elle narrêtait pas de prier. Elle avait peur. Monsieur Wei la faisait suivre, elle en était sûre. Elle avait essayé de joindre Marcel Grobz, mais il ne répondait pas à ses appels.
Elle voulait rentrer en France. Je nen peux plus dêtre seule, je nen peux plus de passer mon temps à travailler, je nen peux plus quon me touche le nez parce que je suis étrangère, je nen peux plus de leurs karaokés à la télé ! Je veux la douceur angevine.
Les dimanches étaient terribles. Elle restait au lit le plus longtemps possible. Faisait durer lheure du petit déjeuner, prenait un bain, lisait les journaux, soulignait une adresse, étudiait un maquillage, une coiffure, cherchait des idées à copier. Puis elle faisait un peu de gymnastique. Elle sétait acheté le programme Fitness de Cindy Crawford. Elle naurait pas moisi en Chine, elle. Elle serait repartie très vite.
Oui mais quest-ce que je fais ? Je repars en laissant mon argent ?
Pas question.
Je vais me réfugier au consulat de France ? Je raconte tout et demande un nouveau passeport ? Wei lapprendra et me punira. Je peux me retrouver scellée dans un cercueil. Et je nai pas de famille en France qui salarmera.
Jessaie dendormir la méfiance de Wei
Quil me rende mon passeport. Lidéal serait que je partage mon temps entre la France et la Chine.
Ça ne résoudrait rien. Je ne pourrais pas vivre écartelée entre Blois et Shanghai. Wei le sait très bien, cest pour ça quil ne veut pas que je parte.
Il narrêtait pas de lui dire quelle était fragile, déséquilibrée. Cest sûr que ça la déséquilibrait quil répète ça à tout bout de champ. Elle finirait par le croire. Et ce jour-là, elle serait perdue. Définitivement perdue.
Il concluait en disant quelle devait lui faire confiance, sen remettre à lui, lui qui avait fait sa fortune, lui sans qui elle ne serait rien. Travaillez, travaillez, cest bon pour votre santé, si vous arrêtez le travail, vous
Et il plaquait ses deux mains dans le dos en mimant une camisole de force. Deux claques qui perforaient ses tympans. Elle frissonnait et se taisait.
Cest vers sept heures du soir que le chagrin la noyait. Cétait lheure terrible. Le soleil se couchait au milieu des gratte-ciel en verre et en acier, tremblotant dans une couche de pollution rose et grise. Dix mois quelle navait plus vu de ciel bleu ! Elle se souvenait très bien de la dernière fois quil y avait eu du bleu dans le ciel : on annonçait la venue dun typhon et le vent avait soufflé, chassant les nappes grises ! Elle étouffait, elle nen pouvait plus.
Ce dimanche 24 mai était comme tous les autres dimanches.
Un de plus, soupira-t-elle.
Elle allait écrire une lettre. Ça ne lamusait plus. Avant, elle jouait à la maman, elle se racontait toute une histoire, elle sétait exilée pour payer les études des enfants, de beaux vêtements. Maintenant, elle ne savait plus. À quoi ça servait si elle devait rester prisonnière ici ?
Lundi soir, elle dînait avec un Français qui faisait fabriquer en Chine des jouets quil vendait ensuite aux hypermarchés en France. Il repartait jeudi pour Paris. Elle voulait des nouvelles fraîches, pas des nouvelles pêchées sur Internet. Elle lui demanderait comment étaient les rues, quelle était la chanson quon fredonnait, et La Nouvelle Star ? qui était le favori, cette saison ? et le dernier disque de Raphaël ? et les jeans, toujours cigarettes ou pattes def ? Et la baguette, elle avait augmenté ? Cétait sa vie, des tranches de vie quon lui offrait au-dessus dun plat dans un restaurant. Une vie par procuration. Les hommes, elle les rencontrait par Internet. Elle navait que lembarras du choix. Ils étaient impressionnés par sa réussite, son appartement. Elle nattendait rien deux, rien quun soulagement immédiat, et ils repartaient
quest-ce quelle chantait déjà sa grand-mère ? Trois petits tours et puis sen vont ?
Trois petits tours et ils sen allaient.
Et moi, je reste.
Quand la nuit tombait, elle reprenait ses jumelles et épiait la vie de ses voisins. Ça loccupait jusquà ce quil soit lheure daller au lit. Elle se couchait en se disant demain ça ira mieux, demain je rappellerai Marcel Grobz, il finira bien par me répondre, il trouvera une solution pour sortir mon argent.
Marcel Grobz
Cétait son dernier et son seul recours.
En ce dimanche, en fin daprès-midi, Joséphine, qui avait travaillé toute la journée pour son HDR sur lhistoire des rayures des frères Carmes, décida de faire une pause et daller promener Du Guesclin.
Iris avait passé laprès-midi, allongée sur un canapé du salon. Elle regardait la télévision et bavardait au téléphone tout en se massant les pieds et les mains avec une crème, le combiné coincé entre lépaule et le menton. Elle va mettre du gras sur mon canapé, avait bougonné Joséphine en passant une première fois devant sa sur pour aller se faire une tasse de thé dans la cuisine. Au deuxième passage, Iris était toujours au téléphone et toujours devant la télévision. Michel Drucker recevait Céline Dion. Iris massait ses avant-bras. Au dernier passage, elle avait changé de position et faisait trois choses à la fois : regarder la télé, parler au téléphone et, coincée en arc de cercle, raffermir ses fessiers.
Non
Cest pas mal chez ma sur. Cest pas meublé avec beaucoup de recherche, mais bon
Je préfère être ici quà la maison, avec Carmen qui se demande comment monter sur la Croix et senfoncer des clous, pour me sauver ! Je ne la supporte plus. Elle est collante, mais collante
Joséphine avait tassé le thé avec rage dans le filtre et versé la moitié de leau de la bouilloire à côté de la théière.
Zoé lui avait demandé la permission daller au cinéma, je serai rentrée pour le dîner, promis, jai fait tout mon travail, tout pour lundi, mardi et mercredi. Et quand prendras-tu le temps de mexpliquer pourquoi tu mas fait la tête, pourquoi tu mas détestée tout ce temps ? songea Joséphine. Zoé avait changé six fois de tenue, faisant irruption dans la chambre de sa mère, demandant : « Ça va comme ça ? Ça me fait pas un gros cul ? » « Et comme ça, on voit pas mes grosses cuisses ? » « Et dis maman, cest mieux avec des bottes ou des ballerines ? » « Et mes cheveux, je les attache ou pas ? » Elle entrait et sortait, commençait la question dans le couloir, la finissait en se plantant devant sa mère, revenait avec une nouvelle tenue, une nouvelle question, Joséphine avait du mal à se concentrer sur son travail. La discrimination par les rayures. Une belle histoire pour illustrer son chapitre sur les couleurs.
À la fin de lété 1250, les frères Carmes, de lordre du Carmel, débarquent à Paris portant une robe brune et, par-dessus un manteau rayé blanc et brun ou blanc et noir. Scandale ! Les rayures sont très mal vues au Moyen Âge. Elles sont réservées aux gens malveillants, Caïn, Judas, aux félons, aux condamnés, aux bâtards. Alors, quand ces pauvres frères se baladent dans Paris, on se moque deux. On les appelle les « frères barrés », ils sont victimes de violences verbales et physiques. Ils sont assimilés au diable. On leur fait les cornes, on se voile la face sur leur passage. Ils logent près du couvent des Béguines, cherchent refuge chez les surs, mais elles refusent douvrir leur porte.
Le conflit durera trente-sept ans. En 1287, le jour de la fête de Marie Madeleine, ils renoncent enfin au manteau « barré » et adoptent une chape blanche.
Mets un tee-shirt blanc, avait conseillé Joséphine, tiraillée entre le XIIIe et le XXIe siècle. Cest flatteur pour le teint, et cest passe-partout.
Ah
, avait répondu Zoé, pas convaincue.
Et elle était repartie essayer une nouvelle tenue.
Du Guesclin, enroulé à ses pieds, somnolait. Joséphine avait refermé ses livres, frotté les ailes de son nez, signe de grande fatigue, et avait décidé quun peu dair frais lui ferait du bien. Elle nétait pas allée courir le matin. Iris navait cessé de se plaindre, de répéter les mêmes questions sur son avenir incertain.
Elle se leva, enfila une veste, passa dans le salon en faisant signe à Iris quelle sortait. Iris répondit en écartant le téléphone et reprit sa conversation.
Joséphine claqua la porte et descendit les escaliers quatre à quatre.
La colère se dilatait en elle, plus noire quune vapeur de charbon. Elle était au bord de lasphyxie. Est-ce que je vais devoir menfermer dans ma chambre pour avoir la paix ? Aller me faire mon thé en glissant sur le parquet pour ne pas troubler ses bavardages ? La colère grondait et la vapeur noire embrumait son cerveau. Iris navait pas levé un doigt pour mettre ou débarrasser la table du petit déjeuner. Elle avait demandé à ce quon lui fasse griller ses tartines, griller doré, pas griller calciné sil te plaît, et avait ajouté vous navez pas du bon miel de chez Hédiard, par hasard ?
Elle traversa le boulevard, atteignit le Bois. Tiens ! remarqua-t-elle, je nai pas vu laffiche de Luca. Cela lui sembla étrange de dire « Luca » et non « Vittorio ». Jai dû passer à côté sans la remarquer
Elle accéléra le pas, lança un coup de pied dans une vieille balle de tennis. Du Guesclin lui jeta un regard étonné. Pour se calmer, elle repensa à son travail sur les couleurs. Au symbolisme des couleurs. Ce serait son premier chapitre, une exposition avant dapprofondir son propos. Appâter le professeur grognon pour susciter son intérêt. Lui faire engloutir les cinq mille pages qui suivraient
Le bleu était, au Moyen Âge, lexpression de la mélancolie. Cela pouvait être une couleur de deuil. Les mères ayant perdu un enfant portaient la cerula vestis, une robe bleue, pendant dix-huit mois. Dans liconographie, la Vierge, habillée de bleu, porte le deuil de son fils. Le jaune était la couleur de la maladie et du péché. Le mot latin galbinus avait donné le français jaune, mot construit sur une racine germanique qui évoque le foie et la bile. Elle sarrêta et porta la main à sa hanche : elle avait un point de côté. Elle se faisait de la bile, elle fabriquait du jaune ! Le jaune, couleur des envieux, des avares, des hypocrites, des menteurs et des traîtres. Maladie du corps et maladie de lâme se rejoignent dans cette couleur. Judas est toujours habillé en jaune. Il a transmis sa couleur symbolique à lensemble des communautés juives dans la société médiévale. Les juifs furent persécutés, relégués dans des quartiers isolés, « le ghetto » à Rome. Les conciles se prononcèrent contre le mariage entre chrétiens et juifs et demandèrent à ce que les juifs portent un signe distinctif, une étoile qui deviendra la sinistre étoile jaune ordonnée par les nazis qui ont puisé cette idée dans les symboles médiévaux.
Alors que le vert
pense au vert, sexhorta Joséphine en regardant les arbres, les pelouses, les bancs publics. Hume la chlorophylle qui tombe en brume des feuilles tendres. Remplis tes yeux dherbe verte, daile de canard lissée au vert de leau, de la couleur du seau du petit enfant qui parsème son pâté de gazon. Le vert, associé à la vie, à lespérance, symbolise souvent le paradis, mais sil est un peu noirâtre, il évoque le mal et il faut sen méfier. Me méfier du noir qui envahit ma tête. Ne pas suffoquer sous la suie de la colère. Cest ma sur, cest ma sur. Elle souffre. Je dois laider. La recouvrir dun manteau blanc. De lumière. Quest-ce quil marrive ? Je ne ménervais pas auparavant, quand elle me menait par le bout du nez. Je ne broyais ni du jaune ni du noir. Jobéissais. Je baissais les yeux. Je rougissais. Rouge, couleur de la mort et de la passion, les bourreaux étaient habillés en rouge, les croisés portaient une croix rouge sur la poitrine. Rouges aussi, les robes des putains, des femmes adultères. Rouge le sang de la femme qui saffranchit et se met en colère
Je change. Je grandis telle une adolescente furieuse, enragée contre lautorité. Elle se mit à rire. Je me mets à mon compte, je fais linventaire de mes sentiments nouveaux, je les évalue, je les pèse, jéprouve du froid, du chaud et je me détache dIris, je méloigne en rageant comme une enfant, mais je méloigne.
Du Guesclin allait et venait autour delle. Il trottinait en poussant le museau en avant, au ras du sol, se remplissant dodeurs. La truffe collée aux traces dautres quadrupèdes passés avant lui. Il avançait en dessinant des cercles plus ou moins grands. Mais toujours, il revenait vers elle. Elle était le centre de sa vie. En plein jour, on distinguait sur ses flancs des zébrures de chair rose, de ce rose maladif qui signale la peau des grands brûlés et sur la gueule, deux traces noires lui faisaient un masque de Zorro. Il séloignait, vagabondait, allait renifler un chien, arrosait un arbuste, une branche posée à terre, repartait, revenait se jeter dans ses pieds, célébrant des retrouvailles après une longue séparation.
Arrête, Du Guesclin, tu vas me faire tomber !
Il la regardait avec dévotion, elle lui frotta le museau en remontant de la truffe aux oreilles. Il fit trois pas collé à elle, ses pattes dans ses jambes, ses larges épaules plaquées contre ses cuisses, et repartit fureter, attrapant au vol une feuille qui tombait. Il démarrait avec une rapidité, une brutalité qui leffrayait puis sarrêtait net, averti dune proie à débusquer.
Au loin, elle aperçut Hervé Lefloc-Pignel et monsieur Van den Brock qui marchaient autour du lac. Ainsi, ils sont amis. Ils se promènent ensemble le dimanche. Ils laissent leurs femmes et leurs enfants à la maison pour parler entre hommes. Antoine ne parlait jamais « entre hommes ». Il navait pas dami. Cétait un solitaire. Elle aurait aimé savoir de quoi ils parlaient. Ils portaient tous les deux un pull rouge jeté sur les épaules. On aurait dit deux frères habillés par leur mère. Ils secouaient la tête, préoccupés. Ils navaient pas lair daccord. Bourse ? Placements ? Antoine navait jamais eu de chance en Bourse. Chaque fois quil avait jeté son dévolu sur une valeur lassurant de gains rapides et confortables, la valeur « dévissait ». Cétait le terme quil employait. Il avait investi toutes ses économies sur Eurotunnel et cette fois-là, il avait juste dit « ça a fortement dévissé ». Et maintenant, il lui piquait ses points Intermarché ! Pauvre Tonio ! Un vagabond qui vit dans le métro avec des sacs en plastique quil remplit de victuailles volées. Un jour, il reviendra et sonnera à ma porte. Il demandera le gîte et le couvert
et je le recueillerai. Elle évoquait cette possibilité avec sérénité. Elle sétait habituée à son retour. Elle navait plus peur de son fantôme. Elle avait presque hâte quil revienne. Hâte den finir avec le doute. Il ny a rien de pire que de ne pas savoir.
Est-ce quelle existe vraiment, Dottie Doolitlle ou Iris la-t-elle inventée pour justifier sa séparation davec Philippe ? Un doute naissait. Parfois Iris racontait nimporte quoi. Cest terrible davouer que son mari vous quitte à cause de vous. Cest plus facile de dire quil vous quitte pour une autre. Il faudrait que jaille le voir. Je naurais pas besoin de poser de questions, je massiérais en face de lui et plongerais mon regard dans ses yeux.
Aller à Londres
Mon éditeur anglais a demandé à me rencontrer. Je pourrais saisir ce prétexte. Cétait une idée. Marcher ou courir lui donnait toujours des idées. Elle regarda lheure et décida de rentrer.
Iphigénie était sur le point de vider ses poubelles, Joséphine proposa de laider.
On na quà tout laisser à lentrée du local, proposa Iphigénie.
Si vous voulez
Du Guesclin, viens ici ! Tout de suite !
Il avait filé comme un trait darbalète dans la cour.
Mon Dieu ! Sil fait pipi dans la cour et quon le voit ! Je suis bonne pour le ramener à la SPA ! gloussa Joséphine en étouffant un rire dans sa main.
Il était collé contre la porte du local à poubelles et reniflait furieusement.
Mais quest-ce quil a ? dit Joséphine, étonnée.
Il grattait la porte de sa patte et cherchait à louvrir en la repoussant du museau.
Il veut nous donner un coup de main
, hasarda Iphigénie.
Cest bizarre
on dirait quil est sur une piste. Vous cachez de la drogue, Iphigénie ?
Rigolez pas, madame Cortès, mon ex serait tout à fait capable de faire ça ! Il est tombé une fois pour trafic de drogue.
Joséphine empoigna un sac rempli dassiettes en carton et de gobelets en plastique et se dirigea vers le local. Derrière elle, Iphigénie traînait deux gros sacs-poubelle en les faisant glisser par terre.
Je trierai le verre et le papier demain, madame Cortès.
Elles ouvrirent la porte du local et Du Guesclin bondit à lintérieur, la truffe collée au sol, raclant le béton de ses griffes. Lair était irrespirable, chaud, fétide. Joséphine se sentit prise à la gorge par une odeur âcre et écurante de viande faisandée.
Mais quest-ce quil cherche ? demanda-t-elle en se bouchant le nez, ça pue ici ! Je vais finir par croire que la Bassonnière a raison !
Elle porta la main à sa bouche, prise dune soudaine envie de vomir.
Du Guesclin
, marmonna-t-elle, submergée de dégoût.
Il a dû repérer une vieille saucisse !
Lodeur insistait, sincrustait. Du Guesclin était allé chercher un vieux bout de moquette roulé contre le mur et séchinait à le rapprocher de la porte. Il lavait saisi à pleine gueule et tirait, arcbouté sur ses pattes arrière.
Il veut nous montrer quelque chose, dit Iphigénie.
Je crois que je vais vomir
Si, si. Regardez ! Là
derrière
Elles sapprochèrent, déplacèrent trois grosses poubelles, jetèrent les yeux à terre et ce quelles virent les horrifia : un bras de femme, blafard, sortait de la moquette sale.
Iphiiiiigénie ! hurla Joséphine.
Madame Cortès
Ne bougez pas ! Cest peut-être une revenante !
Mais non, Iphigénie ! Cest un
cadavre !
Elles fixaient le bras qui dépassait et semblait appeler à laide.
On devrait prévenir les flics ! Vous restez là, je vais dans la loge
Non ! dit Joséphine en claquant des dents. Je viens avec vous
Du Guesclin continuait de tirer la moquette à lui et, la gueule barbouillée décume et de bave, finit par faire apparaître une face blême marbrée de gris, cachée sous des cheveux collés, presque gluants.
La Bassonnière ! sexclama Iphigénie pendant que Joséphine sappuyait au mur pour ne pas tomber. Elle a été
Elles se regardèrent, épouvantées, incapables de bouger comme si la morte leur ordonnait de rester à ses côtés.
Assassinée ? dit Joséphine.
Ça men a tout lair
Elles restèrent immobiles, dévisageant la face décomposée et grimaçante du cadavre. Iphigénie se reprit la première et fit son bruit de trompette.
En tous les cas, elle a toujours lair aussi peu aimable ! On peut pas dire quelle sourie aux anges
La police fut vite sur les lieux. Deux policiers en tenue et le capitaine Gallois. Elle établit un périmètre de sécurité, disposa un cordon de ruban jaune autour du local à poubelles. Elle sapprocha du corps, se baissa, le détailla et commenta à voix haute en articulant chaque syllabe avec la précision dune élève qui récite sa leçon. « On peut constater que le processus de putréfaction a déjà commencé, le meurtre doit remonter à quarante-huit heures », elle avait relevé la robe de chambre de mademoiselle de Bassonnière et ses doigts effleuraient une tache sombre sur le ventre. « Tache abdominale
provoquée par des gaz émis sous le derme. La peau se noircit, mais reste souple, légèrement gonflée, le corps devient jaunâtre. Elle a dû mourir vendredi soir ou samedi dans la nuit », conclut-elle en rabaissant la robe de chambre. Puis elle aperçut des mouches au-dessus du corps et les chassa dun geste doux. Elle appela le procureur et le médecin légiste.
Elle demeurait imperturbable, les lèvres serrées, considérant le corps qui gisait à ses pieds. Pas un muscle de son visage ne trahissait lhorreur, le dégoût ou la surprise. Puis elle se tourna vers Joséphine et Iphigénie et les interrogea.
Elles racontèrent comment elles avaient découvert le corps. La fête dans la loge, labsence de mademoiselle de Bassonnière « mais ce nest pas étonnant, tout le monde la détestait dans limmeuble », ne put sempêcher de dire Iphigénie, les poubelles, le rôle de Du Guesclin.
Vous lavez depuis longtemps ce chien ? demanda le capitaine.
Je lai ramassé dans la rue hier matin
Elle sen voulut davoir dit « ramassé », voulut reprendre son mot, bafouilla et se sentit coupable. Elle naimait pas la façon dont le capitaine sadressait à elle. Elle devinait de sa part une sourde animosité quelle ne sexpliquait pas. Son regard tomba sur une broche cachée sous le col de son chemisier qui représentait un cur percé dune flèche.
Vous avez une observation à me faire ? demanda le capitaine avec rudesse.
Non. Je regardais votre broche et
Pas de remarque personnelle.
Joséphine se dit que cette femme aimerait bien lui mettre les menottes aux poignets.
Le médecin légiste arriva, suivi dun photographe de lidentité judiciaire. Il prit la température du corps, énonça 31°, constata les blessures extérieures, mesura les entailles des coups portés et demanda une autopsie. Puis il sentretint avec le capitaine. Joséphine surprit des fragments de discussion, « usure au niveau des chaussures ? résistance ? surprise par lagresseur ? le corps a-t-il été traîné ou a-t-elle été tuée sur place ? ». Le photographe de lidentité judiciaire, accroupi aux pieds de la victime, prenait des photos sous tous les angles.
Il faudra faire une enquête de voisinage, murmura le capitaine.
Le crime, car il sagit probablement dune agression, a eu lieu dans la nuit de vendredi à samedi
à lheure où les braves gens dorment.
Limmeuble possède un code. On ny entre pas comme dans un moulin, remarqua le capitaine.
Vous savez, les codes
Il eut un geste évasif. Ça ne rassure que les naïfs ! Nimporte qui peut entrer, hélas !
Évidemment
ce serait plus simple de se dire que le coupable habite dans limmeuble.
Le médecin légiste poussa un long soupir découragé et déclara que lidéal serait que lassassin se promenât avec un écriteau dans le dos. Le capitaine ne sembla pas apprécier sa remarque et retourna inspecter le local à poubelles.
Puis ce fut larrivée du procureur. Un homme sec aux cheveux blonds coupés en brosse. Il se présenta. Serra la main de ses collègues, écouta les conclusions des uns et des autres. Se pencha sur le corps. Discuta avec le médecin légiste et demanda une autopsie.
Taille de la lame, force des coups portés, profondeur des entailles, traces dhématomes, strangulation
Il énumérait les divers points à étudier sans fièvre ni précipitation avec la minutie de lhomme habitué à de telles scènes.
Vous avez remarqué si la gomme de la moquette était molle ou dure ? Si elle avait laissé des traces sur le corps ou si elle portait des empreintes digitales ?
Le médecin répondit que la gomme était molle et souple.
Traces de doigts ?
Pas sur la gomme. Il est encore trop tôt pour le corps
Traces de pas dans le local ?
Lagresseur devait porter des semelles lisses ou il sétait enveloppé les pieds de sacs plastique. Aucune trace, aucune empreinte
Pas de traces de doigts, vous êtes sûr ?
Non
Des gants en caoutchouc peut-être ?
Vous menvoyez les photos dès que vous les avez, conclut le procureur. On va commencer lenquête de voisinage
et faire un topo sur la victime. Si elle avait des ennemis, des problèmes de cur
Tas vu sa tronche ? ricana un des deux flics en tenue à loreille de son collègue. De quoi te vider le slip dun seul coup !
Si elle avait déjà été agressée, si elle était fichée
La routine, quoi !
Il fit signe au capitaine de le rejoindre et ils sisolèrent dans un coin de la cour. Le regard du procureur vint se poser sur Joséphine. Le capitaine devait être en train de lui dire quelle avait été agressée, six mois plus tôt et quelle avait attendu près dune semaine avant de se rendre au commissariat déposer une main courante.
Cest la brigade criminelle qui va être saisie du dossier, dit le procureur. Mais commencez les investigations, faites les premiers interrogatoires, la Crim reprendra le dossier après
Je vais en parler au juge dinstruction.
Le capitaine opina, le visage fermé.
Il faudra sûrement linterroger à nouveau, ajouta le procureur en gardant les yeux rivés sur Joséphine.
Pourquoi me regardent-ils comme ça ? Ils ne pensent pas que cest moi ou que je suis complice, tout de même ! Elle se sentit à nouveau envahie par un terrible sentiment de culpabilité. Mais je nai rien fait ! eut-elle envie de crier devant les yeux fixes du procureur.
La présence des voitures de police devant limmeuble avait attiré des voisins qui cherchaient à apercevoir le corps et se battaient les flancs en répétant « cest incroyable ! cest incroyable ! On est bien peu de chose, tout de même ! ». Un vieux monsieur poudré de blanc assurait quil lavait connue enfant, une femme accablée de Botox bougonna quelle ne la regretterait pas, « quelle peau de vache ! », et une troisième interrogeait : « Vous êtes sûre quelle est morte ? » « Comme je suis sûr que vous êtes vivante », rétorqua le fils Pinarelli. Joséphine pensa à Zoé et demanda si elle pouvait remonter chez elle.
Pas avant quon ne vous ait interrogée ! intima le capitaine.
Ils commencèrent par Iphigénie, puis ce fut son tour. Elle raconta la réunion de copropriétaires du vendredi, les accrochages avec messieurs Merson, Lefloc-Pignel et Van den Brock. Le capitaine prenait des notes. Joséphine ajouta ce que lui avait dit monsieur Merson sur les deux agressions dont mademoiselle de Bassonnière avait été victime. Elle précisa quelle navait pas assisté aux scènes, elle-même. Elle vit le capitaine noter « demander à monsieur Merson » sur son carnet.
Je peux remonter ? Ma petite fille mattend à la maison
Le capitaine la laissa repartir non sans lui avoir demandé dans quelle partie de limmeuble et à quel étage elle demeurait et lenjoignit de passer au commissariat signer sa déposition.
Ah ! Joubliais, dit le capitaine en haussant la voix, vous étiez où vendredi dans la nuit ?
Chez moi
Pourquoi ?
Cest moi qui pose les questions.
Je suis rentrée de la réunion des copropriétaires avec monsieur Lefloc-Pignel vers neuf heures et je suis restée à la maison
Votre fille était avec vous ?
Non. Elle était à la cave, avec dautres jeunes de limmeuble. Dans la cave de Paul Merson. Elle a dû remonter vers minuit.
Vers minuit, vous dites
Vous nen êtes pas sûre ?
Je nai pas regardé lheure.
Vous ne vous souvenez pas dun film que vous auriez regardé à la télé ou dune émission de radio ? dit le capitaine.
Non
Ce sera tout ? demanda Joséphine.
Pour le moment !
Décidément, il y a quelque chose en moi quelle ne supporte pas, se dit Joséphine en attendant lascenseur.
Zoé nétait pas rentrée et Iris gisait, allongée sur le canapé, devant la télé, le téléphone coincé entre loreille et lépaule. Sur lécran, Céline Dion, dune voix nasillarde, parlait de son âme à Michel Drucker.
Ce dimanche 24 mai, en rentrant du cinéma, Gaétan et Zoé se séparèrent à lentrée du square, devant limmeuble. « Mon père me tuerait sil nous voyait ! Tu passes par-devant, moi par-derrière. » Ils sétaient embrassés une dernière fois, sétaient arrachés des bras lun de lautre et séparés à reculons pour sapercevoir le plus longtemps possible.
Je suis heureuse, si heureuse ! sétonnait Zoé en marchant de travers sur la pelouse du square, en respirant, réjouie, la terre molle et odorante. Tout est beau, tout sent bon. Y a rien de mieux que lamour.
Il mest arrivé un drôle de truc, tout à lheure, devant le cinéma
Jattendais Gaétan, javais son pull dans mon sac et je lai sorti, je lai pris dans mes deux mains et lodeur est venue dun coup. Son odeur. On a tous une odeur. On sait pas doù elle vient, on sait pas la définir, mais on la reconnaît. La sienne, je savais pas encore comment elle était, jy avais pas vraiment pensé. Et quand jai respiré lodeur de son pull, jai été emportée de bonheur. Je lai vite remis dans mon sac pour pas que lodeur sévapore. Ça paraît bête, mais je me suis dit que lamour, cest davoir le cur tout enflé davoir respiré un vieux pull. Et ça donne envie de gambader et dembrasser tout le monde. Les choses belles deviennent très belles, et les choses chiantes deviennent on sen fout ! Je men fous pas mal que maman ait embrassé Philippe ! Après tout, elle est peut-être amoureuse, elle a peut-être, elle aussi, un ballon dans le cur.
Je ne suis plus en colère parce que JE SUIS AMOUREUSE ! La vie, jai limpression quelle va être un long chemin lumineux de rires et de baisers, à renifler ses pulls et à faire des projets. On aura plein denfants et on les laissera faire tout ce quils voudront. Pas comme le père de Gaétan. Il a lair bizarre. Il leur interdit dinviter des copains à la maison. Interdiction de parler à table : ils doivent lever le doigt et attendre quon leur donne la parole. Interdiction de regarder la télévision. Découter la radio. Parfois, le soir, il veut que tout soit blanc : les vêtements, la nourriture, la nappe et les serviettes, le pyjama des enfants. Dautres fois, que tout soit vert. Ils mangent des épinards et des brocolis, des lasagnes vertes et des kiwis. Sa mère se gratte les bras de désespoir. Ils ont tout le temps peur que leur mère fasse une bêtise, quelle souvre les veines avec un couteau ou quelle saute dans le vide. Et il me dit pas tout
Il a des mots qui sont sur le point de sortir et il les ravale. Gaétan a passé un marché avec Domitille : elle dit rien pour nous et lui, il se tait pour le reste
il ma pas vraiment expliqué ce que cest que le reste, mais cest sûr que ça doit être crade, parce que Domitille, elle est vraiment malsaine comme fille. Et ce trafic quelle fait avec les garçons de lécole ! Faut voir ! Elle sisole avec eux dans les chiottes et ressort les joues rouges et les cheveux en pétard. Elle doit faire des baisers avec la langue ou des trucs comme ça. Elle et sa copine Inès, elles se la jouent ravageuses et sexy. Elles séchangent des petits mots pliés en quatre, des billets de cinq euros, font des croix dans la marge de leurs cahiers et cest à celle qui aura le plus de croix ! Et le plus de sous.
Nempêche que cest une drôle de famille ! Toutes les familles, elles sont bizarres. Même la mienne. Un papa quon ne sait pas où il est et une maman qui donne des baisers à son beau-frère dans la cuisine, le soir de Noël ! Même ceux quon croit hypersérieux, ils déconnent. On fait pipi sur madame Merson et monsieur Merson rigole. Monsieur Van den Brock me frôle quand il me croise, je prends jamais lascenseur avec lui, et madame Van den Brock louche si fort que parfois ça lui fait un seul il sur le front.
Il y avait trois voitures de police garées devant limmeuble et Zoé crut mourir. Il est arrivé quelque chose à maman. Elle se mit à courir, courir et elle arriva à la porte de limmeuble. Elle louvrit et se précipita vers lescalier, pas le temps dattendre lascenseur, maman est en train de mourir et je ne lui ai pas vidé mon cur, elle va partir sur un malentendu sans savoir que je laime par-dessus tout !
Elle sarrêta net. Lattroupement était dans la cour. Et elle crut mourir une seconde fois : elle sest jetée par la fenêtre. Elle avait trop de chagrin que je lui explique pas tout, par le détail. Cest une friande du détail, maman. Un mot mal choisi et les larmes lui noient les yeux. Oh ! Ne plus jamais rien lui cacher, ne plus jamais lui faire de peine, je fais la promesse de tout lui expliquer si elle se relève de la cour et quelle ne meurt pas.
Elle aperçut, de dos, monsieur Lefloc-Pignel qui sentretenait avec un homme blond, les cheveux coupés en brosse. Il y avait aussi monsieur Van den Brock qui parlait avec une dame de la police, une petite brune au visage sévère, et monsieur Merson penché à loreille dIphigénie.
Ils lont trouvée quand ? demandait monsieur Merson.
Ben, je vous lai déjà dit deux fois ! Vous écoutez pas ! Cest madame Cortès et moi quon la trouvée tout enroulée dans la moquette ! Enfin, cest plutôt le chien
Il la reniflée
Et ils ont une idée de qui a bien pu faire ça ?
Je travaille pas dans la police, moi ! Vous avez quà leur demander !
Zoé respira, soulagée. Maman nétait pas morte. Elle chercha Gaétan du regard. Ne le vit pas. Il avait dû se faufiler et monter chez lui.
Elle gravit quatre à quatre les escaliers, fit voler la porte dentrée, passa devant le salon où Iris était au téléphone et fonça dans la chambre de sa mère.
Maman ! Tes vivante !
Elle se précipita contre sa mère, se frottant le nez contre sa poitrine à la recherche de son odeur.
Jai eu si peur ! Jai cru que la police, cétait pour toi !
Pour moi ? chuchota Joséphine en la berçant contre elle.
Et le doux refuge des bras de sa mère rompit les dernières digues de Zoé. Elle raconta tout. Le baiser de Philippe, les lettres de son père, Hortense affirmant que leur père était mort dans la gueule dun crocodile, le chagrin qui létouffait et la colère qui se mélangeait au chagrin.
Jétais toute seule pour le défendre ! Cest quand même mon papa !
Joséphine, le menton posé sur les cheveux de sa fille, lécoutait en fermant les yeux de bonheur.
Et moi, je peux pas tourner la page ! Et je savais plus quoi faire contre vous deux qui aviez tourné la page ! Alors je ten ai voulu et je tai plus parlé. Et ce soir, en voyant les voitures de la police, jai cru que tu nen pouvais plus que je te parle pas. Je sentais bien que tu attendais que je texplique mais je pouvais pas, je pouvais pas, ça narrivait pas à sortir, cétait comme bloqué
Je sais, je sais, disait Joséphine en lui caressant les cheveux.
Alors jai cru que tu
Que jétais morte ?
Oui
Maman ! Maman !
Et elles pleurèrent toutes les deux, enlacées, se serrant à sen étouffer.
La vie, parfois, elle est si compliquée et parfois, elle est si simple. Cest dur de sy retrouver, soupira Zoé en se mouchant contre lépaule de sa mère.
Cest pour ça quil faut se parler. Toujours. Sinon on entasse les malentendus et on devient malentendants. On ne sécoute plus. Tu veux que je texplique pour Philippe ?
Je crois que je sais
À cause de Gaétan ?
Zoé devint rouge écarlate.
On ne choisit pas, tu sais. Lamour, parfois, ça vous tombe dessus et on se retrouve assommé. Jai tout fait pour léviter, Philippe.
Zoé prit une mèche de cheveux de sa mère quelle enroula autour de ses doigts.
Dans la cuisine, ce soir-là, je ne mattendais pas à
Cétait la première fois, Zoé, je te promets. Et la dernière dailleurs
Tas peur de faire de la peine à Iris ?
Joséphine hocha la tête en silence.
Et tu las plus revu ?
Non.
Et ça ta fait mal ?
Joséphine soupira :
Oui, ça fait encore mal.
Et Iris, elle sait ?
Je crois quelle sen doute, mais elle ne sait rien. Elle pense que je suis amoureuse de lui en secret, mais que lui mignore. Elle ne peut pas imaginer quil puisse poser les yeux sur moi
De toute façon, avec Iris, y en a toujours que pour elle !
Chut, ma chérie ! Cest ta tante et elle traverse une période difficile
Arrête, maman, arrête de toujours tout lui pardonner ! Tes trop bonne
Et papa ? Cest vrai, lhistoire du crocodile ?
Je ne sais plus. Je ne comprends plus
Je veux savoir, maman. Même si cest dur
Elle la considérait gravement. Elle avait franchi labîme qui sépare la petite fille de la femme. Elle réclamait la vérité pour se construire. Joséphine ne pouvait pas lui mentir. Elle pouvait amortir latroce réalité, mais pas la lui cacher.
Elle lui raconta lannonce de la mort dAntoine par Mylène, un an auparavant, les recherches de lambassade de France, la déclaration officielle de la mort dAntoine, son statut de veuve, le colis, la lettre des amis du Crocodile Café, tout ce qui poussait à croire quil était mort. Elle évita de dire « dans la gueule dun crocodile », limage simprimerait dans la mémoire de Zoé et reviendrait la tourmenter, la nuit
Elle parla des lettres. Elle passa sous silence lhomme croisé dans le métro elle nétait pas sûre que ce soit lui et les points de fidélité dérobés à Intermarché elle ne voulait pas la meurtrir en accusant son père dêtre un voleur.
Cest pour ça que je ne sais plus
Son désarroi revenait et elle fixait un point sur le sol avec lentêtement de celle qui aimerait savoir, mais ne reçoit pas de réponse.
Tu sais, chérie, sil sonnait à la porte, je laccueillerais, je ne le laisserais pas tomber. Je lai aimé, cest votre père.
Parfois elle repensait au départ dAntoine. Elle sétait demandé comment elle allait faire pour vivre sans lui. Qui choisirait la route des vacances, le vin à boire, lopérateur Internet ? Il lui arrivait souvent davoir la nostalgie dun mari. Dun homme sur lequel se reposer. Et alors elle pensait quun mari ne devrait pas quitter sa femme
Zoé lui prit la main et sassit à côté delle. Elles devaient ressembler à deux femmes de soldats qui attendent le retour de leurs hommes partis au front et ne savent pas sils reviendront.
Il faudra lire très attentivement la prochaine lettre, déclara Zoé. Si cest un de ses copains du Crocodile Café qui fait ça pour samuser, on pourra le voir dans lécriture
Lécriture est celle de ton père. Jai comparé
Ou alors elle est drôlement bien imitée ! Et pourquoi quelquun samuserait à faire ça ? demanda Joséphine, accablée soudain de tous les doutes qui encombraient ses pensées.
Les gens, y sont de plus en plus fous, maman, tu sais
Les yeux bruns de Zoé se voilèrent de sombre. Joséphine seffraya. Est-ce la disparition de son père, le lent travail de labsence qui lont fait mûrir et rejeter dun haussement dépaules dédaigneux linnocence de lenfance ? Ou les premières souffrances de lamour ?
Et cétait pour qui tous ces gens dans la cour ? reprit Zoé comme si elle revenait à la réalité.
Mademoiselle de Bassonnière. On a retrouvé son corps dans le local à poubelles.
Ah ! dit Zoé. Elle a eu une attaque ?
Non. On pense quelle a été assassinée
Ouaouh ! Un crime dans limmeuble ! On va être dans le journal !
Cest tout leffet que ça te fait ?
Je laimais pas, je vais pas me forcer. Elle me regardait toujours comme si javais du persil dans les trous de nez !
Le lendemain, Joséphine dut se rendre au commissariat pour signer son audition. Tous les habitants de limmeuble étaient convoqués lun après lautre. Chacun devait donner son emploi du temps précis, la nuit du crime. Le capitaine lui tendit sa déclaration de la veille. Joséphine la lut et la signa. Pendant quelle lisait, le nez baissé sur sa copie, le capitaine reçut un coup de téléphone. Lhomme, ce devait être un supérieur, parlait dune voix forte. Joséphine ne put sempêcher dentendre ce quil disait :
Je suis au fin fond du 77. Je vous envoie une équipe pour récupérer le dossier. Vous avez fini les auditions de témoins ?
Le capitaine répondit en fronçant les sourcils.
On a du nouveau : la victime est la nièce dun ancien commissaire de police de Paris. Cest du lourd ! Pas derreur, surtout pas derreur. Respectez à la lettre la procédure et je vous décharge dès que je peux
Gallois raccrocha, préoccupée.
Vous navez pas sorti le chien, vendredi soir ? demanda-t-elle, au bout dun long silence quelle occupa à tordre et détordre des trombones.
Joséphine se troubla. Cest vrai : elle avait dû sortir Du Guesclin, passer près du local à poubelles, croiser lassassin, peut-être. Elle resta quelques secondes, la bouche ouverte, ses doigts tricotant un bout de laine imaginaire, tentant de se souvenir. Le regard noir de lofficier de police ne la lâchait pas. Joséphine hésitait. Elle se concentra et posa ses mains sur ses genoux afin quelles arrêtent davoir lair coupable.
Faites un effort, madame Cortès, cest important. Le crime a été commis vendredi soir, le corps découvert dimanche soir. Vous avez dû sortir votre chien, le soir du crime. Vous navez rien entendu, rien remarqué de particulier ?
Elle immobilisa ses mains qui avaient repris leur tricotage fiévreux, se concentra sur sa soirée du vendredi soir. Elle était sortie de la réunion, était rentrée à pied avec Lefloc-Pignel. Ils avaient devisé en marchant, il lui avait raconté son enfance, labandon sur la route de Normandie, limprimerie et
elle se détendit et sourit.
Mais non ! Ce nest que le samedi matin que jai adopté Du Guesclin ! Je suis bête ! lança-t-elle, soulagée davoir échappé à un péril en forme de barreaux de prison.
Le capitaine eut lair déçu. Elle lut une dernière fois le rapport signé par Joséphine et déclara quelle pouvait partir. On la convoquerait à nouveau si on avait besoin delle.
Dans le couloir attendaient monsieur et madame Van den Brock.
Bon courage, souffla Joséphine, elle nest pas facile !
Je sais, soupira monsieur Van den Brock, ils nous ont déjà interrogés ce matin et ont demandé à nous revoir !
Je me demande bien pourquoi ils nous font revenir, dit madame Van den Brock. Cest cette policière surtout ! Elle a une dent contre nous.
Joséphine sortit dans la rue, troublée. Je ne suis coupable de rien et pourtant le capitaine me soupçonne. Je lirrite. Depuis le début. Parce que jai été agressée et que jai refusé de porter plainte ? Elle me croit complice : jai attiré mademoiselle de Bassonnière dans le local à poubelles, jai refermé la porte derrière elle, je lai livrée à lassassin. Jai fait le guet pendant quil la poignardait et je suis revenue deux jours plus tard sur le lieu du crime en feignant de découvrir le corps roulé dans la moquette. Et pourquoi ? Parce que la Bassonnière possédait un dossier sur moi. Ou sur Antoine. Cest cela : jai aidé Antoine à se débarrasser de cette femme qui le menaçait
Elle avait appris par son oncle quAntoine nétait pas mort, elle avait découvert quil se livrait à un trafic, quil avait intérêt à ce quon pense quil était mort et que
Il nest pas mort puisquil me vole mes points de fidélité. Il nest pas mort puisquil envoie des lettres et des cartes postales. Il nest pas mort puisquil porte des cols roulés rouges dans le métro. Il nest pas mort, il a mis en scène sa disparition. Il est devenu fou sous le soleil dAfrique. Il est devenu un meurtrier et la Bassonnière lavait deviné.
Ça ne tient pas debout, je délire, se dit-elle en se laissant tomber sur une chaise à la terrasse dun café. Son cur tapait dans sa poitrine, contre ses côtes, il enflait et frappait, frappait à coups répétés. Elle avait les mains moites et les essuya sur ses cuisses. Trois tables plus loin, Lefloc-Pignel, penché sur un carnet, prenait des notes. Il lui fit signe de le rejoindre.
Il portait une belle veste en lin vert bouteille et son nud de cravate vert rayé de noir jaillissait rond et plein. Il la regarda, amusé, et lâcha :
Alors, vous êtes passée à la question ?
Cest pénible, souffla Joséphine, je vais finir par penser que cest moi qui lai tuée !
Ah ! Vous aussi !
Cette femme a une manière de vous interroger qui me glace !
Pas très aimable, en effet, dit Hervé Lefloc-Pignel. Elle sest adressée à moi dune façon
disons abrupte. Cest inadmissible.
Elle doit tous nous soupçonner, soupira Joséphine, soulagée dapprendre quelle nétait pas la seule à être maltraitée.
Ce nest pas parce quelle a été tuée dans limmeuble que le coupable doit forcément être lun de nous ! Monsieur et madame Merson, qui sont passés juste avant moi, sont ressortis indignés. Et jattends la réaction des Van den Brock
Ils sont en train de se faire cuisiner et je leur ai promis que je les attendrais. Il faut quon se concerte. Il ne faut absolument pas se laisser traiter de la sorte. Cest un scandale !
Ses mâchoires avaient blanchi et sétaient bloquées en une moue haineuse. Il était blessé et ne pouvait le cacher. Joséphine le contempla, émue, et sans savoir pourquoi, la peur qui létreignait en une lourde poche douloureuse se vida dun seul coup. Elle se détendit, eut envie de lui prendre le bras, de le remercier.
Le garçon de café sapprocha et leur demanda ce quils voulaient boire.
Une menthe à leau, répondit Hervé Lefloc-Pignel.
Moi aussi, répondit Joséphine.
Deux menthes à leau, deux ! déclara le garçon en repartant.
Vous avez un alibi, vous ? demanda Joséphine. Parce que moi, je nen ai pas. Jétais seule à la maison. Ça narrange pas mon cas
Quand on sest quittés vendredi soir, je suis passé chez les Van den Brock. La conduite de mademoiselle de Bassonnière mavait révolté. On a discuté jusque vers minuit de cette
punaise ! De la manière ignoble dont elle nous agresse, à chaque réunion. Cest de pire en pire
ou plutôt cétait de pire en pire parce que, Dieu merci, cest fini ! Mais ce soir-là, je me souviens que Hervé se demandait sil nallait pas porter plainte
Hervé, cest monsieur Van den Brock ? Vous avez le même prénom ?
Oui, dit Hervé Lefloc-Pignel, en rougissant, comme pris en flagrant délit dintimité.
Joséphine pensa cest original, ce nest pas courant comme prénom. Avant je ne connaissais aucun Hervé et maintenant je peux en citer deux ! Puis elle dit :
Il faut dire quelle avait été spécialement odieuse ce soir-là.
Vous savez, cest souvent comme ça avec les anciens seigneurs. Vous devez savoir cela, vous qui êtes une spécialiste du Moyen Âge
Pour elle, on était de pauvres paysans qui occupaient le château de ses ancêtres. Elle ne pouvait pas nous bouter hors des murs, alors elle nous invectivait. Mais il y a des limites, tout de même !
On ne devait pas être les seuls à subir ses foudres. Monsieur Merson ma raconté quelle avait été agressée deux fois déjà
Sans compter toutes les autres quon ignore ! En fouillant chez elle, ils vont sûrement trouver des lettres anonymes, cest à ça quelle occupait son temps, à mon avis
Elle répandait la haine, la calomnie.
Le garçon posa les deux menthes à leau devant eux et Hervé Lefloc-Pignel régla les consommations. Joséphine le remercia. Elle se sentait mieux depuis quelle lui avait parlé. Il avait pris les choses en main. Il la défendrait. Elle faisait partie dune nouvelle famille et, pour la première fois, elle aima son quartier, son immeuble, les habitants de limmeuble.
Merci, murmura-t-elle. Ça ma fait du bien de parler avec vous.
Et puis, comme entraînée sur la pente des confidences, elle ajouta :
Cest dur dêtre une femme seule. Il faut être solide, énergique, décidée et ce nest pas vraiment mon cas. Je serais plutôt une lente, si lente
Une petite tortue ? suggéra-t-il en posant sur elle un regard bienveillant.
Une petite tortue qui avance à deux à lheure et meurt de peur !
Jaime beaucoup les tortues, reprit-il dune voix douce. Ce sont des animaux très affectueux, vous savez, très fidèles
Elles valent vraiment quon sintéresse à elles.
Merci, sourit Joséphine, je le prends comme un compliment !
Quand jétais enfant, on ma donné un jour une tortue, cétait ma meilleure amie, ma confidente. Je lemmenais partout avec moi. Elles vivent très longtemps, à moins dun accident
Il avait trébuché sur le mot « accident ». Joséphine songea aux hérissons écrasés au bord des routes. Chaque fois quelle apercevait un petit cadavre ensanglanté, elle fermait les yeux dimpuissance et de tristesse.
Elle passa une langue altérée sur ses lèvres et soupira « je meurs de soif ».
Il la regarda boire délicatement en levant son verre dune main gracieuse. Elle dégustait à petites gorgées, effaçant dimaginaires moustaches vertes aux commissures de ses lèvres.
Vous êtes attendrissante, dit-il à voix basse. On a envie de vous protéger.
Il avait parlé sans forfanterie. Sur un ton tendre, affectueux où elle ne décela pas le moindre soupçon de séduction.
Elle releva la tête vers lui et lui sourit, confiante :
Alors, on pourrait peut-être sappeler par nos prénoms, maintenant ?
Il eut un léger mouvement de recul et blêmit. Bredouilla : « Je ne crois pas, je ne crois pas. » Tourna la tête. Chercha des yeux un interlocuteur qui ne vint pas. Plaça ses deux mains sur la table puis les retira brusquement pour les poser sur ses genoux. Elle se redressa, étonnée. Quavait-elle dit pour quil change si vite dattitude ? Elle sexcusa :
Je ne voulais pas
Je ne voulais pas vous forcer à
Cétait juste pour quon devienne
enfin, quon devienne amis.
Vous désirez boire autre chose ? demanda-t-il avec des petits mouvements saccadés de la tête comme le ferait un cheval qui se cabre devant lobstacle.
Non. Merci beaucoup. Je suis désolée si je vous ai offensé, mais
Ses yeux fuyaient à droite, à gauche et il se tenait de biais pour éviter quelle ne sapproche, quelle pose sa main sur son bras.
Je suis si maladroite, parfois, sexcusa encore Joséphine, mais vraiment, cétait sans intention de vous blesser
Elle sagita sur sa chaise, cherchant dautres mots pour réparer ce quil avait pris comme une intrusion insupportable et, ne sachant plus quoi dire, elle se leva, le remercia et le quitta.
Quand elle se retourna, au coin de la rue, elle aperçut les Van den Brock qui le rejoignaient à la terrasse du café. Van den Brock posait sa main sur lépaule de Lefloc-Pignel comme pour le rassurer. Peut-être quils se connaissent depuis longtemps
Il doit en falloir du temps pour être ami avec cet homme, il paraît très sauvage.
La porte de la loge dIphigénie était entrouverte. Joséphine frappa au carreau et entra. Iphigénie buvait un café en compagnie de la dame au caniche, du vieux monsieur poudré de blanc et dune jeune fille en robe de mousseline qui habitait chez sa grand-mère au troisième étage de limmeuble B. Chacun racontait son interrogatoire avec force détails et exclamations pendant quIphigénie passait des gâteaux secs.
Vous êtes au courant, madame Cortès ? lança Iphigénie en faisant signe à Joséphine de venir sasseoir à table. Il paraît quil y a trois semaines, ils ont trouvé le corps dune serveuse de café, poignardée comme la Bassonnière !
Ils vous lont pas dit ? demanda la jeune fille en levant de grands yeux étonnés.
Joséphine secoua la tête, accablée.
Ça fait donc une, deux, trois mortes dans le quartier, dit la dame au caniche en comptant sur ses doigts. En six mois !
Cest un serial-killer quon appelle ça ! conclut doctement Iphigénie.
Et toutes les trois, pareil ! Couic ! Par-derrière, avec une lame fine, fine quil paraît quon la sent pas entrer. Comme dans du beurre. De la précision chirurgicale. Clic ! Clac !
Comment vous savez, ça, monsieur Édouard ? demanda la dame au caniche. Vous inventez, là !
Jinvente pas, je reconstitue ! rectifia monsieur Édouard, vexé. Cest le commissaire qui ma expliqué. Parce quil a pris le temps de me parler à moi !
Il se brossa le torse du plat de la main pour souligner son importance.
Cest parce que vous êtes drôlement important, monsieur Édouard !
Moquez-vous ! Je ne peux que constater, cest tout
Sils ont passé du temps avec vous, cest que peut-être, ils vous soupçonnent ! suggéra Iphigénie. Ils vous endorment en vous flattant, ils vous confessent et hop ! ils vous coffrent.
Mais pas du tout ! Cest parce que je la connaissais bien. Pensez-vous, on a grandi ensemble ! On jouait dans la cour, quand on était enfants. Cétait déjà une vicieuse, une sournoise. Elle maccusait de faire pipi dans le tas de sable et de lobliger à faire des pâtés avec le sable mouillé ! Ma mère me filait de ces raclées à cause delle !
Vous aussi, vous aviez des raisons de lui en vouloir, rappela la dame au caniche. Elle ne vous aimait pas beaucoup et cest pour ça quon ne vous voyait plus aux réunions des copropriétaires.
Je nétais pas le seul, protesta le vieux monsieur. Elle faisait peur à tout le monde !
Il fallait être courageux pour y aller, renchérit la dame au caniche. Elle savait tout, cette femme-là. Tout sur tout le monde ! Elle me racontait des choses, parfois
Elle avait pris un ton mystérieux.
Sur certaines gens de limmeuble ! chuchota-t-elle, attendant quon la supplie de développer et de donner des détails.
Parce que vous étiez son amie ? demanda la petite jeune fille, affriolée.
Disons quelle mavait à la bonne. Vous savez, on ne peut pas vivre toute seule tout le temps. Faut parfois quon sabandonne ! Alors il marrivait de prendre un doigt de Noilly Prat, le soir chez elle. Elle buvait deux ptits verres et elle était pompette. Et alors, elle racontait des trucs incroyables ! Un soir, elle mavait montré la photo dun homme très beau dans le journal et elle mavait confié quelle lui avait écrit !
Un homme ! La Bassonnière ! pouffa Iphigénie.
Je vais vous dire, je crois quelle en était pincée
Ah, ça ! Vous allez me la rendre sympathique ! sexclama le vieux monsieur.
Vous en pensez quoi de tout ça, madame Cortès ? demanda Iphigénie en se levant pour refaire du café.
Jécoute et je me demande qui pouvait lui en vouloir au point de la tuer
Ça dépend de lépaisseur du dossier quelle avait sur son meurtrier, dit le vieux monsieur. On est prêt à tout pour sauver sa tête ou sa carrière. Et elle ne cachait pas son pouvoir de nuisance, elle en jouissait même !
Ça, on peut le dire, elle vivait dangereusement, cest même étonnant quelle ait vécu si longtemps ! soupira Iphigénie. Nempêche quon nest pas rassurés. Y a que monsieur Pinarelli pour siffloter. Ça la tout revigoré cette histoire ! il gambade, il furète, il passe son temps au commissariat pour arracher des renseignements aux flics. Lautre soir, je lai trouvé qui rôdait près du local à poubelles. Y en a tout de même, ils sont bizarres !
Tous les gens de cet immeuble sont bizarres, se dit Joséphine. Même la dame au caniche ! Et moi ? Je ne suis pas bizarre ? Sils savaient, ces gens assis autour de cette table en train de tremper leur gâteau sec dans leur café, que jai failli être poignardée, il y a six mois, que mon ex-mari, déclaré mort dans la gueule dun crocodile, rôde dans le métro, que mon ancien amoureux est schizophrène et que ma sur est prête à se jeter à la tête dHervé Lefloc-Pignel, ils sétrangleraient de surprise
Enfoncée dans les coussins profonds du canapé, ses pieds nerveux et fins posés sur laccoudoir comme sur un présentoir de bijoutier, Iris lisait un journal lorsque Joséphine entra dans le salon et se laissa tomber dans un gros fauteuil en gémissant.
Quelle journée ! Mais quelle journée ! Jamais rien vu de plus sinistre quun commissariat ! Et toutes ces questions ! Et le capitaine Gallois !
Elle se massait les tempes tout en parlant, la tête penchée en avant. La fatigue accrochait des poids à chaque membre, chaque articulation. Iris abaissa un instant le journal pour considérer sa sur, puis reprit sa lecture en bourdonnant : « Ben, dis donc
tas pas lair en forme. »
Piquée, Joséphine riposta :
Jai pris une menthe à leau avec Hervé Lefloc-Pignel
Iris claqua le journal sur ses genoux.
Il ta parlé de moi ?
Pas un mot.
Il na pas osé
Cet homme est étrange. On sait jamais sur quel pied danser avec lui. Il passe du doux au dur, du sucré au salé
Au salé ? reprit Iris le sourcil arqué. Il ta fait des avances ?
Non. Mais cest une vraie douche écossaise ! Il te dit une douceur et linstant daprès devient banquise
Tu as dû encore toffrir en victime.
Joséphine ne sattendait pas à cette affirmation péremptoire. Elle se rebiffa :
Comment ça, « moffrir en victime » ?
Oui, tu ne ten rends pas compte, mais tu joues à la petite chose fragile pour donner aux hommes lenvie de te protéger. Ça peut être très irritant. Je tai vue faire avec Philippe.
Joséphine écoutait, abasourdie. Cétait comme si on lui parlait de quelquun quelle ne connaissait pas.
Tu mas vue faire quoi avec Philippe ?
Jouer à la nunuche qui ne sait pas, qui ne sait rien. Ce doit être ta manière de séduire
Elle sétira, bâilla, laissa tomber son journal. Puis, se tournant vers Joséphine, elle annonça, sur un ton anodin :
Tiens, au fait
Notre chère mère a appelé et ne va pas tarder à débarquer !
Ici ? rugit Joséphine.
Elle meurt denvie de voir où tu habites !
Mais tu aurais pu me demander, tout de même !
Écoute, Jo, il serait temps que vous vous réconciliiez ! Elle est âgée, elle vit seule. Elle na plus personne dont soccuper
Elle ne sest jamais occupée que delle !
Et ça fait bien trop longtemps que vous ne vous voyez plus !
Trois ans et je men porte très bien !
Cest la grand-mère de tes filles
Et alors ?
Je suis pour la paix des familles
Pourquoi las-tu invitée ? Dis-moi ?
Je ne sais pas. Elle ma fait de la peine. Elle avait lair déprimée, triste.
Iris, je suis chez moi, ici. Cest moi qui décide qui jinvite !
Cest ta mère, non ? Ce nest pas une étrangère !
Iris marqua une pause et ajouta en faisant glisser son regard dans celui de Joséphine :
De quoi tu as peur, Jo ?
Je nai pas peur. Je ne veux pas la voir. Et arrête de me regarder comme ça ! Ça ne marche plus ! Tu ne mhypnotises plus.
Tu as peur
Tu meurs de peur
Je ne lai pas vue depuis trois ans et je ne mattendais pas à sa visite ce soir ! Cest tout. Jai eu une dure journée, et je navais pas besoin de ça.
Iris se redressa, lissa sa jupe droite qui lui étranglait la taille comme un corset et annonça :
Elle dîne avec nous, ce soir.
Joséphine répéta, abasourdie : « Elle dîne avec nous ! »
Dailleurs, il est temps que jaille faire des courses. Ton Frigidaire est vide
Elle soupira, déplia ses longues jambes, regarda une dernière fois ses petits pieds mignons aux ongles peints en rouge carmin et sélança vers sa chambre prendre son sac. Joséphine la suivit des yeux, partagée entre la colère et lenvie de décommander sa mère.
Elle va arriver dune minute à lautre, prépare-toi à lui ouvrir
, lança Iris.
Et Zoé ? Elle est où ? demanda Joséphine, affolée, cherchant une bouée à laquelle sagripper.
Elle est entrée et ressortie, sans rien dire. Mais elle revient dîner
Enfin, si jai bien compris
La porte claqua. Joséphine resta seule, étourdie.
Je ne comprends rien aux femmes
, murmura Gary en suspendant en lair le couteau qui lui servait à hacher menu le persil, lail, le basilic, la sauge et le jambon quil placerait ensuite sur les tomates coupées en deux avant de les passer au four. Il était le roi de la tomate provençale.
Il avait invité sa mère à dîner, lavait assise dautorité dans le large fauteuil qui lui servait dobservatoire quand il regardait les écureuils dans le parc. Ils fêtaient lanniversaire de Shirley : quarante ans ronds et solennels. « Cest moi qui cuisine, cest toi qui souffles les bougies ! » avait-il lancé au téléphone à sa mère.
Plus ça va, moins je les comprends
Tu parles à la femme ou à la mère ? demanda Shirley.
Aux deux !
Et quest-ce que tu ne comprends pas ?
Les femmes sont si
pragmatiques ! Vous pensez aux détails, vous avancez mues par une logique implacable, vous or-ga-ni-sez votre vie ! Pourquoi est-ce que je ne rencontre que des filles qui savent exactement où elles veulent aller, ce quelles veulent faire, comment elles vont le faire
Faire, faire, faire ! Elles nont que ce mot à la bouche !
Peut-être parce quon est dans la matière tout le temps. On pétrit, on lave, on repasse, on coud, on cuisine, on récure ou on se défend contre les mains baladeuses des hommes ! On ne rêve pas, on fait !
Nous aussi, on fait
Pas pareil ! À quatorze ans, on a nos règles et on na pas le choix. On « fait » avec. À dix-huit, on comprend très vite quil va falloir se battre deux fois plus quun homme, faire deux fois plus de choses si on veut exister. Ensuite, on « fait » des bébés, on les porte pendant neuf mois, ils nous donnent le mal de mer, des coups de pied, ils nous déchirent en arrivant au monde, encore des détails pratiques ! Puis, il faut les laver, les nourrir, les habiller, les peser, leur beurrer les fessiers. On « fait » sans se poser de questions et on « fait » le reste en plus. Les heures de travail et la danse du ventre pour lHomme, le soir. On est sans arrêt en train de « faire », rares sont les filles qui vivent dans les étoiles, le nez en lair ! Vous, vous faites une seule chose : vous faites lhomme ! Le mode demploi est inscrit depuis des siècles dans vos gènes, vous le faites sans effort. Nous, il faut nous battre tout le temps
on finit par devenir pragmatique, comme tu dis !
Je voudrais rencontrer une fille qui ne sache pas « faire », qui nait pas de plan de carrière, qui ne sache pas compter, pas conduire, même pas prendre le métro. Une fille qui vive dans les livres en buvant des litres de thé, en caressant son vieux chat enroulé sur son ventre !
Shirley était au courant de la liaison de son fils avec Charlotte Bradsburry. Gary ne lui avait rien dit, mais la rumeur londonienne bruissait de mille détails. Ils sétaient connus à une fête chez Malvina Edwards, la grande prêtresse de la mode. Charlotte venait de mettre fin à une liaison de deux ans avec un homme marié qui avait rompu au téléphone, sa femme lui soufflant les mots fatals à loreille. Tout Londres en avait parlé. « Honneur et réparation », hurlait la bouche souriante de Charlotte Bradsburry qui démentait lanecdote dune moue ennuyée, cherchant avec qui safficher pour faire taire les mauvaises langues trop heureuses dégratigner la rédactrice en chef de The Nerve, ce magazine qui épinglait ses proies avec une cruauté raffinée. Et elle avait rencontré Gary. Il était plus jeune quelle, certes, mais il était surtout séduisant, mystérieux, inconnu du petit monde de Charlotte Bradsburry. Avec lui, elle créait le mystère, les questions, les supputations. Elle « faisait » du neuf. Il était beau, mais lignorait. Il semblait avoir de largent, mais lignorait aussi. Il ne travaillait pas, jouait du piano, marchait dans le parc, lisait à sen étourdir. On lui donnait entre dix-neuf et vingt-huit ans, cela dépendait du sujet de conversation. Si on lui parlait de la vie quotidienne, du mauvais état du métro, du prix des appartements, il affichait lair étonné dun adolescent. Si on évoquait Goethe, Tennessee Williams, Nietzsche, Bach, Cole Porter ou Satie, il vieillissait dun coup et prenait des mines dexpert. On dirait un ange, un ange qui donne une envie furieuse de forniquer, sétait dit Charlotte Bradsburry en lapercevant accoudé au piano, si je ne lui mets pas la main dessus la première, on aura vite fait de me le subtiliser. Elle lavait conquis en lui laissant lillusion quil lenlevait à tous les prétendants patauds qui faisaient vrombir leurs cylindres en bas de chez elle. « Quel ennui ! Quelle vulgarité ! Alors que je suis si bien chez moi à lire les Rêveries du promeneur solitaire avec mon vieux chat et ma tasse de thé ! Je prépare un numéro inspiré par Rousseau, ça vous amuserait dy participer ? » Gary avait été enchanté. Elle ne mentait pas : elle avait étudié Rousseau et tous les encyclopédistes français à Cambridge. Depuis, ils ne se quittaient plus. Elle dormait chez lui, il dormait chez elle, elle menait tambour battant une éducation dhomme du monde qui ne tarderait pas à faire de lenfant, encore brouillon, un être exquis. Elle lemmenait au théâtre, au concert, dans des boîtes de jazz enfumées, dans des soirées de charité amidonnées. Elle lui avait offert une veste, deux vestes, une cravate, deux cravates, un pull, une écharpe, un smoking. Il nétait plus le grand escogriffe qui étudiait la musique, enfermé chez lui ou observait les écureuils dans le parc. « Tu savais que les écureuils meurent de la maladie dAlzheimer ? » avait murmuré un jour Gary à loreille de Charlotte, abordant avec entrain un de ses sujets de prédilection. « Ils deviennent gagas et oublient où ils ont enterré leur provision de noisettes pour lhiver. Ils se laissent mourir de faim en grelottant au pied même de larbre où est caché leur butin. » « Ah
», avait laissé tomber Charlotte en soulevant ses lunettes noires, laissant apparaître deux grands yeux dépourvus de la moindre compassion pour les écureuils séniles. Gary sétait senti atrocement juvénile et seul.
Et Hortense ? Quest-ce quelle dit ? demanda Shirley.
De quoi ?
De
Tu sais très bien de quoi je parle
Ou plutôt de qui
Il avait repris le hachage minutieux du persil et du jambon, ajouté du poivre, du gros sel. Goûté dun doigt sa farce, rajouté une gousse dail, de la chapelure.
Elle fait la tête. Elle attend que je lappelle. Et je ne lappelle pas. Pour lui dire quoi ?
Il répartit sa farce sur les tomates, ouvrit le four quil avait préchauffé, fronça le sourcil en réglant le temps de cuisson.
Que je suis émerveillé par cette femme qui me traite comme un homme et non comme un copain ? Ça lui ferait de la peine
Et pourtant, cest la vérité.
Jai pas envie de raconter cette vérité-là. Je la raconterais mal et puis
Ah ! sourit Shirley, la fuite de lhomme devant lexplication : un grand classique !
Écoute, si je parle à Hortense, je vais me sentir coupable
Et pire encore, je vais me croire obligé de dénigrer Charlotte ou de minorer la place quelle occupe dans ma vie
Coupable de quoi ?
On sest fait un serment muet avec Hortense : ne tomber amoureux de personne dautre
jusquà ce quon soit assez grands tous les deux pour saimer
je veux dire pour saimer vraiment
Ce nétait pas un peu téméraire ?
Je ne connaissais pas Charlotte alors
Cétait avant.
Il lui semblait que cétait au siècle dernier ! Sa vie était devenue un tourbillon. La chasse aux grosses cochonnes était terminée. Place à lenchanteresse au long cou, aux épaules minces et musclées, aux bras plus nacrés quun collier de perles.
Et maintenant
Je suis bien embêté. Hortense nappelle pas. Je nappelle pas. Nous ne nous appelons pas. Et je peux conjuguer au futur, si tu veux
Il avait ouvert une bouteille de bordeaux et reniflait le bouchon.
Shirley nétait pas à laise quand il sagissait de la vie sentimentale de son fils. Quand il était enfant, ils parlaient de tout. Des filles, des Tampax, du désir, de lamour, de la barbe qui pousse, des livres-chefs-duvre et des livres-gribouillis, des films quon voit au ralenti et des films-hamburgers, des disques pour danser et des disques pour se recueillir, des recettes de cuisine, de lâge du vin, de la vie après la mort et du rôle du père dans la vie dun garçon qui navait pas connu le sien. Ils avaient grandi ensemble, main dans la main, avaient partagé un lourd secret, affronté périls et menaces sans jamais se désolidariser. Mais maintenant
Cétait un homme, avec des poils partout, des grands bras, des grands pieds, une grosse voix. Elle était presque intimidée. Elle nosait plus poser de questions. Elle préférait quand il parlait de lui-même sans quelle ait rien à demander.
Tu tiens à Charlotte ? finit-elle par dire en toussant un peu pour masquer son embarras.
Elle mémerveille
Shirley pensa que le mot était grand, très grand, quon pouvait y mettre beaucoup de choses, pouvait-il préciser sa pensée ? Gary sourit, reconnaissant cette mimique maternelle, quand les yeux de Shirley se tendaient en question muette, et il développa :
Elle est belle, intelligente, curieuse, cultivée, drôle
Jaime dormir avec elle, jaime sa façon couleuvre de se glisser dans mes bras, de sabandonner, de faire de moi son amant magnifique. Cest une femme. Et cest une apparition ! Pas une grosse cochonne !
Shirley eut un soupir triste. Et si elle navait été quune grosse cochonne pour Jack, cet homme en noir qui avait laissé des entailles dans son cur et sur sa peau ?
Japprends avec elle
Elle sintéresse à tout, je me demande juste ce quelle me trouve !
Elle trouve en toi ce quelle ne trouve pas chez les autres hommes trop occupés à courir après leur ombre et leur carrière : un amant et un complice. Elle a réussi, elle na pas besoin de mentor. Elle a de largent, des relations, elle est belle, elle est libre, elle saffiche avec toi parce quelle y trouve du plaisir
Gary bougonna quelque chose au sujet du vin et termina en disant :
En fait, cest juste Hortense qui me tarabuste
Ne ten fais pas, Hortense survivra. Hortense survit à tout, ce pourrait être sa devise !
Gary avait versé le vin dans deux beaux verres en cristal Lalique ornés dun feston de perles à la base, ce doit être un cadeau de Charlotte, se dit Shirley en faisant tourner le verre dans sa main.
Et ce vieux bordeaux ? Cest Charlotte ?
Non. Je lai trouvé tout à lheure en cherchant le hachoir. Avant de partir, Hortense a caché plein de cadeaux partout pour que je ne loublie pas. Jouvre un placard et un pull tombe, je pousse une pile dassiettes et un paquet de mes biscuits favoris apparaît, je prends mes vitamines dans le placard à pharmacie et trouve un mot : « Je te manque déjà, je suppose
» Elle est drôle, non ?
Drôle ou amoureuse, pensa Shirley, pour la première fois, la petite peste trouvait une résistance sur son chemin. Une résistance qui sappelait Charlotte Bradsburry et navait pas lintention de se laisser faire !
Hortense se réveilla en sueur. Elle voulait hurler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle avait encore fait ce terrible cauchemar ! Elle était dans une salle carrelée, humide, remplie de vapeur blanche, et devant elle se tenait un homme haut comme un tonneau de bière rousse, avec des cicatrices partout sur un torse de poils noirs, qui brandissait un long fouet aux pointes cloutées. Il faisait tourner le fouet en grimaçant, découvrant des dents noires, qui se refermaient sur elle et la mordaient sur tout le corps. Elle se recroquevillait dans un coin, hurlait, se débattait, lhomme lançait le fouet, elle se relevait, fonçait contre une porte quelle traversait sans savoir comment et se retrouvait en train de courir dans une rue étroite, sale. Elle avait froid, elle était secouée de sanglots, mais continuait de courir en sécorchant les pieds sur les pavés. Elle navait plus personne chez qui se réfugier, plus personne pour la protéger, elle entendait les insultes des hommes lancés à sa poursuite, elle saffalait sur le sol, une grosse main la saisissait au collet
Cest alors quelle se redressait, trempée, dans son lit.
Trois heures du matin !
Elle resta un long moment, grelottant de peur. Et sils nétaient pas morts, les pieds plombés au fond de la Tamise ? Et sils savaient où elle habitait ? Elle était seule. Li May était partie pour deux semaines à Hong Kong au chevet de sa mère malade.
Elle ne pourrait jamais se rendormir. Et elle ne pouvait plus aller frapper à la porte de Gary. Ou lappeler en pleine nuit pour dire « jai peur ». Gary dormait avec Charlotte Bradsburry. Gary ne lappelait plus, ne lui parlait plus de livres ni de musique, elle ne savait plus ce que devenaient les écureuils de Hyde Park et navait pas eu le temps dapprendre le nom des étoiles dans le ciel.
Elle prit un oreiller, le serra contre elle pour étouffer les sanglots qui lui nouaient la gorge. Elle voulait les longs bras de Gary. Il ny avait que les longs bras de Gary pour effacer ses terreurs.
Et cétait impossible !
À cause dune femme.
Cest terrible davoir peur, la nuit. La nuit, tout devient menaçant. La nuit, tout devient définitif. La nuit, ils la rattrapaient et elle mourait.
Elle se leva, alla dans la cuisine, prit un verre deau, un morceau de fromage dans le Frigidaire, deux tranches de pain de mie, un peu de moutarde, de la mayonnaise et se fit un sandwich quelle grignota en arpentant la cuisine immaculée. Je pourrais manger par terre ! Je suis passée dune souillon bordélique à une tatillonne du ménage, se dit-elle en mordant dans le sandwich. En tout cas, je lappellerai pas ! Dussé-je en crever debout, paralysée de terreurs nocturnes. Heureusement pour moi, jai encore des principes ! Une fille sans principes est une fille perdue. Cest dans ces cas-là quil faut rester ferme sur ses principes. Ne jamais appeler la première, ne jamais rappeler tout de suite attendre trois jours , ne jamais faire pitié, ne jamais pleurer pour un garçon, ne jamais attendre un garçon, ne jamais dépendre dun garçon, ne pas perdre de temps avec un plouc qui ignore Jean-Paul Gaultier, Bill Evans ou Ernst Lubitsch, rayer celui qui recompte laddition ou laisse le prix sur un cadeau, porte des socquettes blanches, envoie des roses rouges ou des illets roses, celui qui appelle sa mère le dimanche matin ou parle de la fortune de son papa, ne jamais coucher le premier soir, ne jamais même embrasser le premier soir ! Ne jamais manger de choux de Bruxelles, ne jamais porter de vêtements orange, on pourrait croire que vous travaillez sur lautoroute
Elle énumérait ses dix commandements et mordait dans le pain de mie. Soupira, jai plein de principes, mais jai plus envie de les appliquer. Je veux Gary. Il est à moi. Jai mis une option sur lui. Il était daccord. Jusquà ce que cette fille arrive. Mais pour qui se prend-elle ?
Elle alla sur Google, tapa Charlotte Bradsburry et pâlit en lisant le nombre de références : 132 457 ! Elle occupait toutes les rubriques : la famille Bradsburry, le domaine Bradsburry, les Bradsburry à la Chambre des lords, les Bradsburry et la famille royale, le journal de Charlotte Bradsburry, ses parties, ses diktats sur la mode, ses reparties. Même muette, on la citait encore !
Tout semblait palpitant chez cette fille. Comment shabille Charlotte Bradsburry, comment vit Charlotte Bradsburry, elle se lève chaque matin à six heures, va courir dans le parc, prend une douche glacée, mange trois noisettes et une banane avec une tasse de thé et part au bureau à pied. Elle lit les journaux du monde entier, reçoit des stylistes, des auteurs, des créateurs, fait son sommaire, écrit son édito, mange une pomme et une noix de cajou à midi et, le soir, quand elle sort, ne reste pas plus dune demi-heure à une soirée et rentre se coucher à vingt-deux heures. Parce que Charlotte Bradsburry aime lire, écouter de la musique et rêver au lit. Très important de rêver au lit, assurait Charlotte Bradsburry, cest ainsi que me viennent mes idées. Bullshit ! fulmina Hortense Cortès en rongeant sa croûte de sandwich. Tu nas pas didées, Charlotte Bradsburry, tu tengraisses avec celles des autres !
LAmérique se roulait aux pieds de Charlotte Bradsburry, Vanity Fair, le New Yorker, Harpers Bazaar la réclamaient, mais Charlotte Bradsburry restait délicieusement anglaise. « Où vivre ailleurs ? les autres nations sont des Pygmées ! » Un petit film la montrait de face, de profil, de trois quarts, en robe longue, en tenue de cocktail, en jean, en short en train de courir
Hortense faillit sétouffer en découvrant une rubrique : la dernière conquête de Charlotte Bradsburry. Un diaporama montrait Charlotte et Gary à une exposition des derniers dessins de Francis Bacon. Lui, souriant, élégant, en veste rayée vert et bleu, elle menue, suspendue à son bras, arborant un large sourire derrière ses lunettes noires. La légende disait : « Charlotte Bradsburry sourit. » Je me serais damnée pour y aller, pesta Hortense. Jai failli être piétinée à lentrée. Impossible davoir un carton dinvitation ! Et ils sont restés dix minutes, promettant de revenir pour une visite privée !
Il ny avait pas une seule photo où Charlotte Bradsburry était moche ! Elle chercha « régime de Charlotte Bradsburry » et ne trouva aucune mention de bourrelets ou de cellulite. Aucune photo volée découvrant une tare physique. Tapa : « opinions négatives sur Charlotte Bradsburry » et ne trouva que trois pauvres notes de niaises jalouses qui affirmaient que Charlotte Bradsburry sétait fait refaire le nez et liposucer les joues. Maigre butin, soupira Hortense, je ne vais pas aller loin avec ces arguments pourris.
Elle tapa « Hortense Cortès ». Zéro référence.
La vie était trop dure pour les débutantes. Gary avait mis la barre trop haut, Charlotte Bradsburry se révélait coriace.
Elle racla sur lassiette un dernier bout de fromage, le rumina longuement. Puis se reprit et sinsulta : quest-ce qui lui avait pris de dévorer un sandwich en pleine nuit ? Des centaines de calories allaient samalgamer en tissus adipeux sur ses fesses et ses hanches pendant son sommeil ! Charlotte Bradsburry allait la transformer en boudin.
Elle courut aux toilettes, mit deux doigts dans la gorge et vomit son sandwich. Elle détestait faire ça, ne le faisait jamais, mais cétait un cas dextrême urgence. Si elle voulait affronter sa rivale Googlée à mort, elle devait éliminer le moindre gramme de graisse. Elle tira la chasse et regarda les filaments de fromage tourner à la surface. Il allait falloir récurer la cuvette si elle ne voulait pas que Li May la vire de lappartement en montrant du doigt une tache jaunâtre sur lémail blanc.
Je vis avec une Chinetoque maniaque dans un deux pièces sans ascenseur au milieu des meubles en plastique pendant que
Elle sinterdit daller plus loin. Pensées négatives. Très mauvais pour le mental. Penser positif : Charlotte Bradsburry est vieille, elle flétrira. Charlotte Bradsburry est une icône, on ne dort pas avec un poster. Charlotte Bradsburry a du vieux sang bleu dans les veines, elle développera une maladie orpheline. Charlotte Bradsburry a un nom à la con qui sonne comme une marque de mauvais chocolat. Gary naime que le chocolat noir, à 71 % de cacao minimum. Charlotte Bradsburry est commune : elle a 132 457 références sur le net. Bientôt une nouvelle star pointera le bout de son nez et Charlotte Bradsburry sera mise au placard.
Et puis dabord, cétait qui, Charlotte Bradsburry ?
Elle sallongea sur le sol, fit une série dabdominaux. Compta jusquà cent. Se releva, sépongea le front. Comment a-t-il pu tomber amoureux dune Google Girl, lui si indépendant, si solitaire, si dédaigneux de la pompe et du fatras de la mode ? Que sest-il passé ? Il change. Il se cherche. Il est encore jeune, soupira-t-elle en se lavant les dents, oubliant quil avait un an de plus quelle.
Elle se recoucha, furieuse et triste.
Si étonnée dêtre triste ! Jai été triste déjà ? Elle eut beau chercher, elle ne se souvint pas davoir éprouvé ce sentiment-là, ce mélange tiédasse, légèrement écurant, dabandon, dimpuissance, de mélancolie. Ni fureur ni tempête. Tristesse, tristesse, même le son du mot nest pas beau ! Une flaque deau tiède. Ça ne sert à rien, en plus. On doit vite sy complaire. Comme ma mère. Je ne veux pas ressembler à ma mère !
Elle éteignit la lampe de chevet à labat-jour rose bon marché quelle avait recouvert dun foulard rouge tulipe pour illuminer sa chambre et se força à penser au bon déroulement de son défilé. Il fallait absolument quelle réussisse : ils en prennent 70 sur 1 000. Je dois faire partie du lot. Ne pas perdre le poteau des yeux. Im the best, Im the best, Im a fashion queen. Dans quinze jours, je serai, moi, Hortense Cortès, sur le podium avec mes « créations » car cette fille, Charlotte Bradsburry, ne crée pas, elle se nourrit de lair du temps. Elle rouvrit les yeux, enchantée. Cest vrai, ça ! Un jour, on ne parlera plus delle, ce jour-là cest moi qui aurai 132 457 références sur Google et plus encore !
Elle frémit de joie, remonta le drap jusquau menton, savourant sa revanche. Puis poussa un petit cri : Charlotte Bradsburry ! Elle sera là, le jour du défilé ! Au premier rang, avec ses tenues parfaites, ses jambes parfaites, son allure parfaite, sa moue désabusée, ses grosses lunettes noires ! Le défilé de Saint Martins était lévénement de lannée.
Et il laccompagnera. Il sera assis à côté delle au premier rang.
Le cauchemar recommençait.
Un autre cauchemar
Dans lEurostar qui lemmenait à Londres, Joséphine ruminait. Elle avait pris la fuite, avait laissé, à Paris, sa sur et sa mère. Zoé était partie réviser son brevet chez une amie, « je veux avoir une mention Très Bien ; avec Emma, je bosse ». Lidée de rester avec Iris dans le grand appartement lavait précipitée dans une agence SNCF pour acheter un billet pour Londres. Elle avait confié Du Guesclin à Iphigénie et avait fait son sac, prétextant un colloque à Lyon sur lhabitat seigneurial dans les campagnes médiévales, présidé par une spécialiste du XIIe siècle, madame Élisabeth Sirot.
Elle vient de sortir un livre formidable, Noble et forte maison, chez Picard. Un véritable ouvrage de référence.
Ah ! avait marmonné Iris.
Tu veux savoir de quoi ça parle ?
Iris avait étouffé un petit bâillement.
Cest vraiment original, tu sais, parce que avant, on ne sintéressait quaux châteaux forts et elle, elle a retracé la vie quotidienne en partant des maisons ordinaires. On les a longtemps négligées et, aujourdhui, on se rend compte de leur potentiel archéologique. Elles ont conservé des structures dépoque, des systèmes darrivée deau, des latrines, des cheminées. Cest étonnant parce que, dans une maison qui ne paie pas de mine, on enlève les faux plafonds, on sonde les murs et on retrouve tous les éléments médiévaux, les décors, les plafonds moulurés et peints, tout ce qui faisait la vie de lhomme du Moyen Âge. La maison devient une sorte de poupée russe avec les différentes époques et tout au centre, apparaît le noyau médiéval, cest génial !
Elle était prête à lui résumer le livre pour rendre son mensonge crédible.
Iris navait plus posé de questions.
De même quelle navait rien dit en lui tendant le courrier. Il y avait une lettre dAntoine. Postée de Lyon. Zoé avait montré la lettre à sa mère. Toujours le même discours, je vais bien, je me refais une santé, je pense à mes petites filles que jaime et que je vais bientôt retrouver, je travaille dur pour elles. « Il se rapproche, maman, il est à Lyon », « Oui mais il nen parle même pas dans sa lettre
», « Il doit vouloir nous faire la surprise
». Il a donc quitté Paris. Quand, pourquoi ? Je devrais surveiller mes points Intermarché et enquêter la prochaine fois que des achats sont effectués.
Quatre jours seule ! Incognito. Dans trois heures, elle poserait le pied sur le quai de Saint Pancras. Trois heures ! Au XIIe siècle, il fallait trois jours pour traverser la Manche en bateau. Trois jours pour faire Paris-Avignon à bride abattue sans sarrêter, si ce nest pour changer de monture. Sinon, il fallait compter dix jours. Tout va si vite, aujourdhui, jai la tête qui tourne. Parfois, elle avait envie darrêter le temps, de crier pouce, de se réfugier sous sa carapace. Elle navait prévenu personne de son arrivée. Ni Hortense, ni Shirley, ni Philippe. Sur les conseils de son éditeur anglais, elle avait retenu une chambre dans un hôtel de charme sur Holland Park, dans le quartier de Kensington. Elle partait à laventure.
Seule, seule, seule, chantaient les secousses du train. En paix, en paix, en paix, scandait-elle en leur répondant. Anglais, anglais, anglais, reprenaient les roues du train. Français, français, français, martelait Joséphine en regardant défiler les champs et les forêts quavaient si souvent traversés les armées anglaises pendant la guerre de Cent Ans. Les Anglais nhésitaient pas à faire laller-retour entre les deux pays. Ils étaient chez eux en France. Édouard III ne parlait que français. Les lettres patentes royales, la correspondance des reines, des maisons religieuses, de laristocratie, les actes de justice, les testaments étaient rédigés en français ou en latin. Henri Grosmont, duc de Lancastre et interlocuteur anglais de Du Guesclin, avait écrit un livre de piété en français ! Quand il traitait avec lui, Du Guesclin navait pas besoin dinterprète. La notion de patrie nexistait pas. On appartenait à un seigneur, à un domaine. On se battait pour faire respecter les droits du seigneur, mais on se moquait bien de porter les couleurs du roi de France ou de celui dAngleterre et certains soldats passaient de lun à lautre en fonction de la solde. Du Guesclin, lui, resta fidèle toute sa vie au royaume de France et aucun tonneau décu ne lui fit changer davis.
Pourquoi me hais-tu, Joséphine ? avait demandé sa mère ce soir-là en arrivant chez elle.
Henriette avait ôté son grand chapeau et cétait comme si elle avait ôté sa perruque. Joséphine avait du mal à la regarder en face : elle ressemblait à une poire blette. Iris nétait pas rentrée des courses.
Mais je ne te hais pas !
Si. Tu me hais
Mais non
, avait balbutié Joséphine.
Cela fait près de trois ans que tu ne mas pas vue. Tu trouves cela normal de la part dune fille ?
Nous navons jamais eu des relations normales
La faute à qui ? avait jeté Henriette en pinçant ses lèvres en un trait sec et amer.
Joséphine avait secoué la tête tristement.
Tu sous-entends que cest de ma faute ? Cest ça ?
Je me suis sacrifiée pour Iris et toi, et me voilà bien récompensée !
Jai entendu ça toute ma vie
Mais cest la vérité !
Il y a une autre vérité dont on na jamais parlé
Ignorer est la pire des choses, sétait dit Joséphine, ce soir-là, face au visage accusateur de sa mère. On ne peut pas ignorer toute sa vie, il y a toujours un moment où la vérité nous rattrape et nous force à la regarder en face. Jai toujours esquivé cette explication avec ma mère. La vie mordonne de parler en mimposant ce tête-à-tête avec elle.
Il y a un événement dont on na jamais parlé
Un souvenir terrible qui mest revenu, il ny a pas longtemps, et qui éclaire bien des choses
Henriette sétait redressée dans un petit mouvement brusque du torse.
Un règlement de comptes ?
Je ne te parle pas dune dispute, mais de quelque chose de plus grave.
Je ne vois pas à quoi tu fais allusion
Je peux te rafraîchir la mémoire, si tu veux
Henriette avait pris un air dédaigneux et avait dit : « Vas-y, si ça te fait plaisir de me salir
»
Je ne te salis pas. Je raconte un fait, un simple fait, mais qui explique justement cette
Elle cherchait le mot juste. Cette réticence de ma part
Ce besoin de me tenir à lécart. Tu ne vois pas de quoi je veux parler ?
Henriette ne se souvenait pas. Elle avait oublié. Cet épisode a été si peu important pour elle quelle la effacé de sa mémoire.
Je ne vois pas en quoi jaurais pu te blesser
Tu ne te souviens pas de ce jour où nous sommes allées nous baigner dans les Landes, Iris, toi et moi ? Papa était resté sur le bord
Il ne savait pas nager, le pauvre homme !
On est parties toutes les trois, loin, loin. Le vent sest levé et les courants, soudain, sont devenus violents. On ne pouvait plus regagner le rivage. Iris et moi, on buvait la tasse, toi, comme dhabitude, tu fendais les vagues. Tu étais une très bonne nageuse
Une nageuse remarquable ! Championne de natation synchronisée !
À un moment, quand a vu quon était en difficulté et quon a voulu revenir, je me suis accrochée à toi, pour que tu me prennes sur ton dos, que tu me remorques, mais tu mas rejetée et tu as choisi de sauver Iris.
Je ne me souviens pas.
Si, fais un effort
Un rouleau sétait formé, nous rejetant plus loin chaque fois quon essayait de le franchir, les courants nous entraînaient, je suffoquais, je criais à laide, jai tendu la main vers toi et tu mas repoussée pour empoigner Iris. Tu voulais sauver Iris, pas moi
Tu inventes, ma pauvre fille ! Tu as toujours été jalouse de ta sur !
Je me souviens très bien. Papa était sur la plage, il a tout vu, il ta vue remorquer Iris, il ta vue me laisser sur place, il ta vue franchir le rouleau avec Iris, la déposer sur la terre ferme, la sécher, te sécher et tu nes pas repartie me chercher ! Jaurais dû mourir !
Cest faux !
Cest la vérité ! Et quand jai réussi à atteindre le bord, quand je suis sortie de leau, papa ma prise dans ses bras, ma enveloppée dans une grande serviette et ta traitée de criminelle ! Et à partir de ce jour-là, je le sais, vous navez plus jamais partagé la même chambre !
Fariboles ! Tu sais plus quoi inventer pour te faire mousser !
Il ta traitée, toi, ma mère, de criminelle parce que tu mavais abandonnée. Tu mas laissée mourir
Je ne pouvais pas en sauver deux ! Jétais épuisée !
Ah ! Tu vois, tu te rappelles !
Mais tu ten es très bien sortie ! Tu étais costaud. Tu as toujours été plus forte que ta sur. La suite la bien prouvé, tu es indépendante, tu gagnes ta vie, tu as un très bel appartement
Je men fous de mon appartement ! Je men fous de la femme que je suis devenue, je te parle de la petite fille !
Tu dramatises tout, Joséphine. Tu as toujours traîné des tonnes de complexes vis-à-vis des autres et surtout de ta sur
Je ne sais pas pourquoi dailleurs !
Moi, je le sais très bien, maman ! lança Joséphine, la voix roulant sur des larmes.
Elle avait appelé Henriette « maman ». Cela faisait des années quelle navait plus dit « maman » et les larmes devinrent torrent. Elle sanglotait comme une enfant en se tenant au rebord de la table, debout, les yeux grands ouverts comme si elle voyait sa mère, latroce indifférence de sa mère, pour la première fois.
Mais ça arrive à tout le monde de manquer de se noyer ou de se faire mal en tombant ! répliqua sa mère en haussant les épaules. Faut toujours que tu exagères !
Je ne parle pas dun bobo, maman, je te parle du jour où jai failli mourir à cause de toi ! Et toutes ces années, où je me suis dit que je ne valais rien parce que tu navais pas pris la peine de me sauver, toutes ces années où je me suis appliquée à ne pas aimer les gens qui pouvaient maimer, qui pouvaient me trouver formidable juste parce que je pensais que je nen valais pas la peine, toutes ces années perdues à passer à côté de la vie, cest à toi que je les dois !
Ma pauvre chérie, en être encore à radoter des souvenirs denfance à ton âge, cest pitoyable !
Peut-être, mais cest dans lenfance quon se construit, quon se fait une image de soi et de la vie qui nous attend.
Oh ! la, la ! Quel sens du tragique ! Tu fais un drame dun petit événement. Tu as toujours été comme ça. Butée, braquée, hargneuse
Hargneuse, moi ?
Oui. Pas épanouie. Avec un petit mari, un petit appartement dans une banlieue moyenne, un petit boulot, une vie médiocre
Ta sur ta sortie de là en te donnant loccasion décrire un livre, de connaître le succès, et tu ne lui en es même pas reconnaissante !
Parce que je devrais remercier Iris ?
Oui. Il me semble. Elle a changé ta vie
Cest moi qui ai changé ma vie. Pas elle. Avec le livre, elle ma juste rendu ce quelle, ce que tu mavais pris ce jour-là. Je ne suis pas morte, en effet, je vous ai survécu ! Et ce qui a failli me détruire il y a longtemps est ce qui fait ma force aujourdhui. Il ma fallu des années et des années pour sortir des vagues, des années et des années pour que je retrouve mon souffle, lusage de mes bras, de mes jambes et que je me remette à avancer et ça, je ne le dois à personne. Tu mentends, à personne dautre quà moi ! Je ne te dois rien, je ne dois rien à Iris et si je suis vivante, si jai pu moffrir ce bel appartement et la vie que je mène aujourdhui, cest grâce à moi. À moi, toute seule ! Et cest pour ça quon ne se voit plus, toutes les deux. On est quittes. Ce nest pas de la haine, vois-tu, la haine est un sentiment. Je néprouve plus le moindre sentiment à ton égard.
Eh bien ! Cest parfait ! Au moins, les choses seront claires maintenant. Tu as vidé ton sac de calomnies, ton sac dhorreurs, tu as accusé de tous tes échecs passés celle-là même qui ta donné la vie, qui sest battue pour que tu sois bien éduquée, que tu ne manques de rien
Tu es satisfaite ?
Joséphine était épuisée. Elle pleurait à gros bouillons. Elle avait huit ans et leau salée de ses larmes la rejetait à la mer. Sa mère la regardait pleurer en haussant les épaules, en tordant son long nez dune grimace de dégoût pour ce quelle appelait sûrement un déballage honteux de sentiments nauséabonds.
Elle avait pleuré longtemps, longtemps sans que sa mère tende une main vers elle. Iris était rentrée, avait dit « ben dis donc
vous en faites une drôle de tête ! ». Elles avaient dîné sur la table de la cuisine, en parlant du laisser-aller général, de la criminalité qui ne cessait daugmenter, du climat qui se détériorait, de la qualité qui se perdait et des cachemires de chez Bompard dont la qualité baissait.
Le soir, en se couchant, Joséphine avait toujours limpression détouffer. Elle narrivait plus à respirer. Elle était assise sur son lit. Elle cherchait lair, elle suffoquait, elle était roulée par des vagues dangoisse. Jai besoin que quelque chose arrive dans ma vie. Je ne peux pas continuer comme ça. Jai besoin de lumière, jai besoin despoir. Elle était allée dans la salle de bains, avait versé de leau froide sur ses paupières gonflées, avait regardé son visage bouffi dans la glace. Au fond du regard, il y avait une étincelle de vie. Ce nétait pas le regard dune victime. Ni dune morte. Elle avait longtemps cru quelle était morte. Elle nétait pas morte. Les hommes croient toujours que ce quils vivent est mortel. Ils oublient simplement que ça fait partie de la vie.
Elle avait pris la fuite comme on sauve sa peau. Elle avait appelé son éditeur anglais, elle était partie pour Londres.
Elle entendit lannonce que le train allait entrer dans le tunnel. Trois quarts dheure de traversée sous la Manche. Trois quarts dheure dans le noir. Des passagers frissonnèrent et firent des commentaires. Elle sourit en pensant quelle, elle était en train de sortir du tunnel.
Lhôtel sappelait le Julies et se trouvait 135 Portland Road. Un petit hôtel « nice and cosy », avait souligné Edward Thundleford, son éditeur. « Il nest pas hors de prix, jespère », avait murmuré Joséphine, un peu gênée de poser la question. « Mais madame Cortès, vous êtes mon invitée, je suis heureux de vous rencontrer, jai beaucoup apprécié votre roman et suis fier de le publier. »
Il avait raison. Le Julies ressemblait à une boîte de bonbons anglais. Au rez-de-chaussée, se trouvait un restaurant acidulé et à létage une dizaine de chambres beiges et roses, avec une épaisse moquette à fleurs et des rideaux douillets comme des moufles. Le livre dhôtes signalait le passage de Gwyneth Paltrow, Robbie Williams, Naomi Campbell, U2, Colin Firth, Kate Moss, Val Kilmer, Sheryl Crow, Kylie Minogue et dautres encore que Joséphine ne connaissait pas. Elle sallongea sur le lit à courtepointe rouge et se dit que la vie était belle. Quelle allait rester enfermée dans cette chambre luxueuse et ne plus en sortir. Commander du thé, des toasts, de la marmelade, se glisser dans la baignoire ancienne aux pieds sculptés en dos de dauphin et se prélasser. Profiter. Compter ses doigt de pieds, tirer le dessus-de-lit sur sa tête, inventer des histoires en partant des bruits filtrant des autres chambres, reconstituer des couples, des querelles, des embrassades.
Philippe habite-t-il loin dici ? Cest idiot : jai son téléphone, mais je nai pas son adresse. Londres lui avait toujours semblé une ville si étendue quelle sy sentait perdue. Elle navait jamais fait leffort den apprendre la géographie. Je pourrais demander à Shirley où il habite et aller rôder dans son quartier. Elle étouffa un rire. Jaurais lair de quoi ? Jirai voir Hortense dabord. Monsieur Thundleford avait précisé quil y avait un autobus, le 94, qui la mènerait tout droit à Piccadilly.
Mais cest là où se trouve lécole de ma fille !
Eh bien, vous ne serez pas loin et le trajet est des plus agréables, vous longez le parc un long moment
Le premier soir, elle demeura dans sa chambre, prit son repas face à un jardin luxuriant, rempli de roses lourdes qui sinclinaient sur la croisée des fenêtres, marcha pieds nus sur le parquet sombre de la salle de bains avant de se plonger dans une eau parfumée. Elle essaya tous les savons, tous les shampoings, conditionneurs, crèmes pour le corps, gommages et baumes nourrissants et, la peau rose et douce, ouvrit le grand lit, glissa sous les couvertures et resta un long moment à contempler les boiseries du plafond. Jai bien fait de venir ici, je me sens comme inventée, refaite à neuf. Jai laissé la vieille Jo à Paris. Demain, je vais faire une surprise à Hortense et lattendre à la sortie de ses cours. Je me posterai dans le hall et guetterai sa longue silhouette. Mon cur bondira à chaque chevelure cuivrée et je la laisserai passer devant moi sans laborder si elle est accompagnée pour ne pas lembarrasser. Les cours ont lieu le matin, je serai à mon poste dès midi.
Ce nest pas tout à fait comme cela que se passèrent les retrouvailles. Joséphine fut en effet ponctuelle : à midi trois, elle se trouvait dans le grand hall de Saint Martins. Des groupes délèves sortaient, tenant de lourds dossiers dans les bras, échangeant des bouts de phrases, se donnant des coups dépaule pour se dire au revoir. Nulle trace dHortense. Vers une heure, napercevant pas sa fille, Joséphine sapprocha du bureau daccueil et demanda à une forte femme noire si elle connaissait Hortense Cortès et si elle savait, par hasard, à quelle heure elle finissait ses cours.
Vous êtes de la famille ? demanda la femme en lui jetant un regard soupçonneux.
Je suis sa mère, répondit fièrement Joséphine.
Ah
, fit la femme, surprise.
Et dans son regard, Joséphine reconnut le même étonnement quelle lisait autrefois, lorsquelle promenait Hortense dans le square, dans les yeux des autres mères qui la prenaient pour la nounou. Comme sil ne pouvait pas y avoir de lien de parenté entre sa fille et elle.
Elle recula, gênée, et répéta :
Je suis sa mère, je viens de Paris pour la voir et je voudrais lui faire une surprise.
Elle ne devrait pas tarder, son cours finit à une heure et quart
, répondit la femme en consultant un registre.
Je vais lattendre alors
Elle alla sasseoir sur une chaise en plastique beige et se sentit beige. Elle avait le trac. Ce nétait peut-être pas une bonne idée de surprendre Hortense. Le regard de la femme lui avait rappelé des souvenirs anciens, des coups dil désapprobateurs dHortense sur ses tenues quand elle venait la chercher à lécole, la légère distance quelle maintenait entre sa mère et elle en marchant dans la rue, les soupirs exaspérés de sa fille si Joséphine sattardait avec une commerçante : « Quand cesseras-tu dêtre gentille avec TOUT le monde ! Cest exaspérant, cette façon de faire ! On dirait que ces gens sont nos amis ! »
Elle était sur le point de sen aller lorsque Hortense arriva dans le hall. Seule. Les cheveux aplatis en arrière par un large bandeau noir. Pâle. Le sourcil froncé. Cherchant manifestement une réponse à un problème quelle se posait. Ignorant un garçon qui lui courait après en lui tendant une feuille quelle avait laissée tomber.
Chérie
, chuchota Joséphine en se plaçant sur le chemin de sa fille.
Maman ! Que je suis contente de te voir !
Elle avait lair contente, en effet, et Joséphine se sentit soulevée de joie. Elle proposa de porter la pile de livres quHortense entourait de ses bras.
Non ! Laisse ! Je ne suis plus un bébé !
Tu as laissé tomber ça ! glapit le garçon en tendant une copie double.
Merci, Geoffrey.
Il attendait quHortense le présente. Celle-ci laissa passer quelques secondes puis se résigna :
Maman, je te présente Geoffrey. Il est dans ma classe
Enchantée, Geoffrey
Enchanté, madame
Hortense et moi sommes
Une autre fois, Geoffrey, une autre fois ! On va pas séterniser, les cours reprennent dans une heure !
Elle lui tourna le dos et entraîna sa mère.
Il a lair charmant, dit Joséphine en se dévissant la tête pour dire au revoir au garçon.
Un affreux pot de colle ! Et aucune créativité ! Je le supporte parce quil a un grand appartement et que jaimerais bien quil me loue une chambre à bas prix, lannée prochaine, mais je dois le dresser dabord, quil ne se fasse pas de fausses idées
Elles allèrent dans un coffee-shop proche de lécole et Joséphine saccouda sur la table pour mieux observer sa fille. Elle avait des cernes sous les yeux et une petite mine froissée, mais ses cheveux avaient toujours leur belle couleur de réclame pour shampoing.
Tout va bien, ma chérie ?
Mieux serait insupportable ! Et toi ? Que fais-tu à Londres ?
Je suis venue voir mon éditeur anglais
Et te faire une surprise. Tu nes pas un peu fatiguée ?
Je narrête pas ! Le défilé a lieu à la fin de la semaine et je suis loin dêtre prête. Je travaille nuit et jour.
Tu veux que je reste et assiste au défilé ?
Je préférerais pas. Jaurais trop le trac.
Joséphine eut un pincement au cur. Et une mauvaise pensée. Je suis sa mère, cest moi qui paie ses études et je nai pas le droit dêtre là ! Elle exagère ! Elle fut effrayée par la violence de sa réaction et posa nimporte quelle question pour dissimuler son trouble.
Et il sert à quoi, ce défilé ?
À avoir le droit dappartenir, enfin, à cette prestigieuse école ! Rappelle-toi, la première année est éliminatoire. Ils en prennent très peu, tu sais, et je veux faire partie des rares élus
Son regard sétait durci et transperçait lair comme si elle allait le dissoudre. Elle avait rentré les pouces dans la paume de ses mains et serrait les poings. Joséphine la contempla avec stupeur : tant de détermination, tant dénergie ! Et elle avait tout juste dix-huit ans ! La force irrésistible de son attachement à sa fille, de son amour pour elle, vint balayer son ressentiment.
Tu vas y arriver, souffla Joséphine, la couvant dun regard admiratif quelle éteignit aussitôt de peur dénerver Hortense.
En tous les cas, je vais tout faire pour.
Et tu vois Shirley et Gary de temps en temps ?
Je ne vois personne. Je travaille nuit et jour. Jai pas une minute à moi
On pourra dîner un soir, quand même ?
Si tu veux
mais pas trop tard. Il faut que je dorme, je suis crevée. Tu nas pas choisi le bon moment pour venir
Hortense semblait distraite. Joséphine tenta de capter son attention en lui donnant des nouvelles de Zoé, en lui racontant la mort de mademoiselle de Bassonnière, larrivée de Du Guesclin à la maison. Hortense lécoutait, mais son regard trahissait une absence polie qui indiquait clairement quelle pensait à autre chose.
Je suis contente de te voir, soupira Joséphine en posant sa main sur celle de sa fille.
Moi aussi, maman. Vraiment. Cest juste que je suis crevée et obsédée par ce défilé
Cest terrifiant de devoir jouer sa vie en quelques minutes ! Le Tout-Londres sera là, je ne veux pas passer pour une quiche !
Elles se séparèrent en se promettant de dîner ensemble, le lendemain. Hortense avait rendez-vous avec un éclairagiste pour son défilé, le soir même, et devait effectuer des retouches sur deux modèles.
On pourrait se retrouver à lOsteria Basilico, cest juste derrière ton hôtel dans Portobello. Dix-neuf heures ? Je ne veux pas me coucher tard.
Tu nen vaux pas la peine, entendit Joséphine en se reprenant aussitôt. Mais quest-ce que jai ! Je me rebelle contre tout le monde, maintenant ? Je ne vais plus supporter personne !
Parfait, dit-elle en attrapant au vol le baiser de sa fille. À demain !
Elle regagna son hôtel à pied en regardant les vitrines. Pensa à un cadeau pour Hortense. Petite, elle était si sérieuse quon avait limpression parfois, son père et moi, dêtre des gamins face à elle. Elle hésita devant un pull, elle a si bon goût, je ne voudrais pas faire derreur, jaimerais tant quelle réussisse, son père serait fier delle. Que faisait-il à Lyon ? Y était-il parti avant ou après le meurtre de mademoiselle de Bassonnière ? Elle navait pas eu de nouvelles du capitaine Gallois, lenquête tournait en rond. Elle pourrait dîner avec Shirley, oui mais il faudrait parler, elle avait envie de calme, de silence, de solitude, je ne suis jamais seule, profiter, profiter, observer les rues, les gens, faire le vide dans ma tête. Elle aperçut une jeune fille qui cirait les chaussures des passants, elle avait des mains délicates et un profil denfant, une pancarte à ses pieds indiquait : 3 £ 50 LES CHAUSSURES, 5 £ LES BOTTES, elle riait en se frottant le bout du nez de son seul doigt propre. Ce doit être une étudiante qui travaille pour payer sa chambre, cest si cher de se loger dans cette ville, Hortense a lair de bien se débrouiller, elle habite un beau quartier, et Philippe ?
Elle remonta Regent Street, les trottoirs grouillaient de piétons, dhommes-sandwichs qui portaient des pancartes publicitaires, de touristes qui sexclamaient et prenaient des photos. Par-dessus les immeubles, elle apercevait des dizaines de grues. La ville était un véritable chantier qui se préparait pour les Jeux olympiques. Des échafaudages métalliques, des palissades, des bétonneuses et des ouvriers casqués barraient les rues. Elle tourna à gauche sur Oxford Street, demain jirai au British Museum et à la National Gallery, demain, jappellerai Shirley
Profiter, profiter, entendre les nouveaux bruits dans ma tête. Des bruits dindignation, de colère. Pourquoi Hortense me rejette-t-elle ? A-t-elle vraiment le trac ou honte de moi ? « Le Tout-Londres sera là
»
Elle secoua la tête et entra dans une librairie.
Elle dîna seule, avec un livre. Les Nouvelles de Saki en édition Penguin. Elle adorait lécriture de Saki, son phrasé sarcastique et sec. « Reginald closed his eyes with the elaborate weariness of one who has rather nice eyelashes and thinks its useless to conceal the fact. » En quelques mots, le personnage était posé. Pas besoin de détails psychologiques ou de longue description. « One of these days, he said, I shall write a really great drama. No one will understand the drift of it, but everyone will go back to their homes with a vague feeling of dissatisfaction with their lives and surroundings. Then they will put new wall-papers and forget. »
Elle ferma les yeux et savoura la phrase et son club-sandwich. Personne ne faisait attention à elle. Elle aurait pu entrer avec une soupière sur la tête quon ne laurait pas dévisagée. Ici, je naurais pas eu honte darborer mon bibi à trois étages, le bibi de madame Berthier, pauvre madame Berthier ! Et la serveuse de café ? Il ne sen prend quaux femmes, ce lâche. Existait-il un lien entre les deux victimes ? Un secret
Elle était rassurée de savoir Zoé chez son amie, Emma. Au bout de combien de meurtres la police aura-t-elle assez dindices ? Saki aurait tiré un récit désopilant de la mort de la méchante Bassonnière, il aurait décoré lassassin pour service rendu à lordre public.
Elle lut plusieurs nouvelles en gloussant de plaisir, referma le livre, demanda laddition et rentra à lhôtel. Il avait plu et il traînait une vapeur humide dans lair comme une écharpe. Elle étouffa un bâillement de fatigue, demanda sa clé et monta se coucher.
On était vendredi, elle avait la permission de vivre seule et libre jusquà mardi. La vie est belle ! Que la vie est belle ! Que fait Philippe à cette heure-ci ? Il dîne avec Dottie Doolittle, il la raccompagne chez elle, il monte lescalier ? Demain ou après-demain, jirai masseoir en face de lui, je lirai au fond de ses yeux et je saurai si cest vrai ou pas, cette histoire de Dottie Doolittle. Demain, je brosserai mes cheveux jusquà ce quils crépitent, mettrai du noir sur mes cils et les baisserai devant lui pour quil les admire
Je naurai même pas besoin de lui parler. Rien quà le regarder, je saurai, je saurai, eut-elle encore le temps de se dire avant de sombrer dans un sommeil paisible où elle rêva quelle enfourchait des nuages et volait retrouver Philippe.
Est-ce que tu crois aux fantômes ? demanda Marcel à René, réfugié dans son petit bureau à lentrée de lentrepôt.
Je ne peux pas dire que je ny crois pas, répondit René, occupé à ranger des factures dans un classeur, mais ce nest pas ma tasse de thé.
Est-ce que tu crois quon peut marabouter quelquun et lui faire perdre la raison ?
René leva les yeux sur son ami et lobserva, perplexe.
Si je peux croire aux fantômes, je peux croire aussi aux forces obscures, répliqua René en mâchonnant son cure-dents.
Marcel eut un petit rire embarrassé et, sappuyant contre le chambranle de la porte, il énonça distinctement :
Je crois que Josiane a été envoûtée
Cest de ça que tu parlais avec Ginette, lautre matin ?
Jai pas osé te le dire de peur que tu me traites de maboul, mais comme Ginette ne maide pas à avancer, je reviens vers toi.
Deuxième choix ! Morceau de bas étage ! Merci beaucoup !
Je me suis dit que, peut-être, tavais connu des trucs semblables ou que ten avais entendu parler.
Japprécie que tu te confies à moi, après avoir choisi ma femme comme confessionnal
On est copains depuis combien de temps, Marcel ?
Marcel étendit les bras comme sil ne pouvait pas embrasser toutes les années.
Cest ça, tu las dit : une éternité ! Et tu me prends pour un poney !
Mais non ! Cest juste que javais peur de passer pour un idiot. Cest spécial comme sujet, avoue
Cest pas du tout-venant ! Les femmes, cest plus intuitif, plus tolérant, toi tas pas la tête dun mec à qui on raconte des effervescences du cerveau.
Je suis un poney, tu le répètes ! Un connard de poney qui tourne en rond et pige rien à rien !
Écoute, René, il faut que tu maides. Je narrête pas de me prendre des enclumes sur la tête
Lautre jour, je suis sorti acheter des croissants et quand je suis rentré, elle avait dégringolé dun tabouret posé près de la fenêtre parce quelle avait voulu sauter !
De quel côté ? Dehors ou dedans ? demanda René, goguenard, en retirant le cure-dents mâchouillé pour en prendre un nouveau.
Tu crois que cest drôle ? Je suis au bord de labîme et tu galèjes !
Je galèje pas, je souligne laffront. Je lai mal vécu, Marcel. Ça mest resté là !
Il enfonçait son doigt dans son estomac et grimaçait.
Je te demande pardon, là ! Tes content ? Je tai pris pour un poney et javais tort. Tu mabsous maintenant ?
Marcel le suppliait de ses yeux inquiets et désolés. René rangea son classeur sur létagère et fit traîner sa réponse. Marcel donnait des coups de pied contre le bas de la porte en répétant « Alors ? Alors ? Faut que je me roule par terre, que je mime la moquette ? ». Il piaffait dimpatience que René labsolve et René prenait son temps. Son meilleur pote, tout de même ! Trente ans quils étaient ensemble, quils faisaient tourner la maison tous les deux, quils affrontaient les Chinetoques et les Peaux-Rouges et Marcel allait pleurer ailleurs que dans son giron. Il avait tourné vinaigre depuis ce matin-là. Même son café lui restait sur lestomac. Et Ginette ! Il lui parlait plus, il aboyait. Il était blessé, jaloux. Sombre comme un veuf inconsolable enfermé dans sa tour. Il se retourna et observa son vieux copain.
Tout va de travers dans ma vie, René. Jétais si heureux, si heureux ! Je buvais du petit-lait, je touchais enfin le bonheur du doigt, dun doigt si tremblant que javais peur dattraper Parkinson ! Et maintenant, quand je sors acheter le croissant du dimanche, le croissant qui rassemble la famille, lance la gourmandise, alimente lémotion, eh bien
elle grimpe sur un tabouret pour faire le saut de lange. Jen peux plus !
Marcel se laissa tomber de tout son poids sur la chaise. Affalé comme une pile de linge sale. À bout de forces. Son souffle faisait un bruit rauque qui trouait sa poitrine.
Arrête ! lança René ! Tes pas forgeron ! Et écoute-moi bien parce ce que ce que je vais te raconter, je lai jamais dit à personne, tu mentends ? Même pas à la Ginette. À personne et je ne veux pas que tu me fasses cocu !
Marcel branla du chef et promit.
Mieux que ça ! Jure sur la tête du petit et de ta femme, quils rôtissent dans les flammes de lEnfer !
Marcel eut le dos parcouru dun frisson et imagina Junior et Josiane, embrochés, tournant au-dessus dun feu de forge. Il tendit une main tremblante et jura. René marqua un temps darrêt, sortit un nouveau cure-dents et posa ses fesses sur le rebord de son bureau.
Et tu minterromps pas ! Déjà que cest dur à rassembler toutes ces diapositives ! Alors voilà
Cétait il y a longtemps, jhabitais avec mon père dans le vingtième, jétais un gniard, ma mère était morte et jétais triste comme un piano sans touches. Je pleurais pas devant le père, mais je serrais les dents tout le temps. Javais plus que des gencives à force de les serrer. On vivait avec pas grand-chose, il était ramoneur, je sais cest pas du propre, mais cest comme ça quil gagnait sa vie et je peux te dire quil était pas patron, il travaillait à la pièce. Il fallait quil en ramone des cheminées pour quon ait un bout de viande à jeter dans la soupe, le soir. Alors les caresses, cétait pas son truc, il avait tout le temps peur de me salir. Ou de salir une femme. Il a toujours prétendu que cétait pour ça quil sétait pas remarié mais moi, je sais quil était noir de désespoir. Alors on était là, tous les deux, comme deux chagrins abandonnés à chialer chacun de son côté, à couper le pain en silence et à manger la soupe sans rien dire. Cest que cétait une de ces femmes, ma mère ! Une mousseline, une fée des montagnes bleues et un cur comme trois choux-fleurs. Elle versait de lamour à tout le monde, dans le quartier les gens la vénéraient. Un jour, en rentrant de lécole, jai trouvé un corbeau. Là, sur ma route, comment te dire, cétait comme sil mattendait. Je lai ramassé et je lai apprivoisé. Il était pas beau, un peu mité, mais il avait un long bec bien jaune, jaune comme si on lavait colorié. Et puis au bout des plumes, il avait des taches bleues et vertes qui faisaient un éventail.
Cétait pas un paon ?
Jai dit de pas minterrompre sinon je redémarre plus. Cest douloureux, les diapositives. Je lai apprivoisé et je lui ai appris à dire « Éva ». Éva était le prénom de ma mère. Mon père, il la trouvait si belle quil lappelait Éva Gardner. Éva, Éva, Éva, je lui répétais dès que jétais seul avec lui. Il a fini par dire « Éva » et jai été fou de bonheur. Je te jure, cétait comme si ma mère était revenue. Il dormait, perché sur le montant de mon lit et le soir, avant que je mendorme, il croassait « Éva, Éva » et je souriais aux anges. Je pionçais comme un bienheureux. Je nétais plus jamais triste. Il avait chassé le chagrin, il mavait ramoné le cur. Mon père, il en savait rien de tout ça, mais lui aussi, il sétait remis à siffloter. Il partait le matin avec sa perche, son seau et ses chiffons et il sifflotait. Il ne buvait plus que de leau. Tu sais, les ramoneurs, il fait soif chez eux ! Ils mangent du charbon toute la journée, alors ils ont besoin de se désaltérer. Lui, il sétait mis à la flotte ! Limpide et clair, le pater ! Je mouftais pas, je regardais le corbeau qui ne pipait mot devant lui et je te jure, il me rendait mon regard dun air
comment te dire
dun air de dire je suis là, je veille sur vous, tout va aller très bien. Ça a duré un bon bout de temps, on sifflotait, on sifflotait et puis
Il est mort écrasé. Un aviné lui a roulé dessus. Il était plat comme une tortilla, il restait que son long bec tout jaune dintact. Jai pleuré, jai pleuré, lAmazone à côté, cest un robinet tari ! Avec mon père, on la mis dans une boîte et on est allés lenterrer, en catimini, dans le petit square à côté de chez nous. Un peu de temps a passé, et puis, une nuit noire, jai été réveillé par un bruit à ma fenêtre. Comme si on frappait avec une clé. Jai regardé : y avait mon corbeau qui était là, le même bec tout jaune, les mêmes bouts de plumes verts et bleus. Il croassait « Éva, Éva » et moi, javais les yeux agrandis par des élastiques. « Éva, Éva », il répétait en frappant sur le carreau. Je lai vu comme je te vois. Mon corbeau à moi. Jai allumé la lumière pour être sûr que je rêvais pas et je lai fait entrer. Il est revenu chaque soir. À la nuit tombée. Jusquà ce que je devienne grand, que je culbute une fille. Il a dû penser que javais plus besoin de lui et il est parti. Te dire comme jai été triste, ten as pas idée ! Jai jamais revu la fille et pendant longtemps jen ai pas touché une autre en me disant quil allait revenir. Il est jamais revenu. Voilà, cétait mon histoire de fantôme. Tout ça pour te dire que si les corbeaux peuvent revenir et me donner la tendresse dune mère, la même chose peut se passer avec le diable et la malignité de lEnfer
Marcel avait écouté, bouche bée. Le récit de René lavait tant remué quil avait du mal à ne pas pleurer. Il avait envie de prendre son vieux pote dans ses bras et de létouffer. Il tendit la main et effleura le visage de René en sentant les piquants de la barbe sous ses doigts.
Oh ! René ! Cest tellement beau ! dit-il avec des sanglots dans la voix.
Je lai pas fait pour que tu chiales ! Juste pour te dire quil y a des trucs quon comprend pas dans la vie, des trucs qui tiennent pas sur leurs deux pieds et qui, pourtant, sont arrivés. Alors que ta Josiane, elle soit empapaoutée par une embrouille invisible, je veux bien le croire mais je ne veux plus jamais en parler
Ben, pourquoi ? Tu veux pas maider ?
Cest pas ça, mon pauvre Esquimau ! Mais comment je fais pour taider, moi ? Jen ai pas la moindre idée. À moins de rappeler le corbeau ou dinvoquer lesprit de ma mère ! Parce quelle, elle est jamais revenue. Elle ma envoyé le corbeau et après, elle ma laissé en plan. Sans carte routière pour la retrouver !
Ten sais rien
Cest peut-être elle qui ta envoyé Ginette
Cest quand même mieux quun vieux corbeau !
Te moque pas de mon corbeau !
Elle ta envoyé Ginette
et les enfants. Que du bonheur ! Elle ta envoyé moi, aussi.
Tas raison. Cest pas rien
Tu sais quoi ? Faut quon arrête de parler de ça parce que sinon je vais me mettre à chialer aussi ! Je vais avoir le cur au court-bouillon.
Et on aura lair de deux couillons à chialer à lunisson, dit Marcel.
Son visage meurtri séclaira, pour la première fois depuis longtemps, dun vrai sourire.
Mais tu vas maider à trouver une solution, dis, René ? Je peux pas rester comme ça. Il y va de lentreprise, tu sais. Suis plus déquerre du tout
Jai bien vu que tu nétais plus à laffaire, et ça me tourneboule aussi.
Il prit un nouveau cure-dents et balança le vieux à la poubelle. Marcel se pencha et aperçut le sol de la corbeille tapissé de petits bâtonnets en bois.
Il leva les yeux vers René qui soupira :
Cest depuis que jai arrêté de fumer. Avant je me faisais un paquet de clopes par jour, maintenant je consomme un tourniquet de cure-dents. Chacun son truc ! Y en a qui se les portent en piercing, les cure-dents
Aucun sourire ne plissa la face hébétée de Marcel.
Tes vraiment ralenti, lEsquimau ! Tu piges plus mes blagues ? Oh, ça va mal, ça va vraiment mal ! En piercing, comme chez lacupuncteur, les grandes aiguilles quon fiche dans la plante des pieds et
La plante des pieds ! rugit Marcel en se frappant le front. Mais cest bien sûr. Je suis con ! Mais quest-ce que je suis con ! Jaurais dû lécouter, madame Suzanne
Elle, elle va pouvoir nous aider !
La rabouilleuse ? Celle qui vous fait roucouler les arpions ?
En personne. Elle ma dit une fois que Josiane était « travaillée ». Elle disait quil fallait identifier lorigine du mal pour le neutraliser, elle disait plein de choses que je comprends pas, mon pauvre René. Moi, je sais faire avec les chiffres, les parts de marché, les taxes, les bénéfices et les frontières, pas avec les sorcières
Alors, écoute-moi bien
Voilà ce quon va faire
Et ce jour-là, dans le petit bureau de lentrepôt, Marcel et René mirent sur pied un plan pour délivrer du mal lâme de Josiane.
Joséphine tournait, tournait, tournait. Inlassablement. Depuis huit heures du matin. Elle jouait la touriste désinvolte qui se promène nez au vent et découvre la ville, en parcourant assidûment le même pâté de rues : Holland Park, Portland Road, Ladbroke Road, Clarendon Road, retour sur Holland Park et un nouveau tour à pied.
Il avait plu pendant la nuit et la lumière du jour tremblait dans lhumidité qui montait des trottoirs avant de se dorer aux rayons du soleil matinal. Elle surveillait la terrasse du Ladbroke Arms. Cétait dans ce pub, daprès Shirley, que Philippe prenait son petit déjeuner chaque matin. Enfin
la dernière fois quon sest vus, je lai retrouvé là. Il était installé avec son café, son jus dorange, les journaux. Maintenant, te dire quil est fidèle au poste chaque matin, je ne sais pas
Mais vas-y. Arpente jusquà ce que tu laperçoives et présente-toi
Cétait bien ce quelle avait lintention de faire. Lire dans ses yeux. Le prendre par surprise avant quil nait le temps dy écrire un mensonge. Elle y pensait depuis plusieurs nuits et mettait au point un stratagème. Elle avait retenu le plus simple : la rencontre-surprise. Je suis à Londres, invitée par mon éditeur, mon hôtel est juste à côté et comme il fait beau, je me suis levée tôt, suis allée me promener et
quelle surprise ! quel hasard ! quelle heureuse coïncidence ! je tombe sur toi. Comment vas-tu ?
Létonnement. Cétait la partie la plus difficile à jouer. Surtout quand on a répété ses répliques jusquen à bafouiller ! Dur dêtre naturelle. Je ferais une piètre actrice.
Elle tournait, elle tournait dans lélégant quartier. Des maisons blanches cossues aux hautes fenêtres, des pelouses devant chaque perron, des rosiers, des glycines, des fleurs qui se tordaient le col pour sortir des buissons et se faire admirer. Parfois, les façades étaient peintes en bleu ciel, vert acide, jaune pinson, rose criard comme pour se différencier de la voisine trop sage. Latmosphère était à la fois guindée et délurée, à limage des Anglais. Un magasin Nicolas faisait langle dune rue. Plus loin, un marchand de fromages et une boulangerie Chez Paul. Philippe ne devait pas se sentir dépaysé. Il avait sa bouteille, sa baguette, son camembert, manquait plus que le béret !
Lavant-veille, elle avait dîné avec son éditeur. Ils avaient parlé de la traduction, de la couverture, du titre anglais : A Humble Queen, de la présentation à la presse, du tirage. « Les Anglais sont friands de livres historiques et le XIIe siècle nest pas une période très connue chez nous. Le pays était peu peuplé, à lépoque. Saviez-vous quon aurait pu loger toute la population de Londres dans deux gratte-ciel ? » Edward Thundleford avait le teint et le nez couperosés des amateurs de bon vin, des cheveux blancs plaqués sur le crâne qui rebiquaient de côté, un nud papillon et des ongles bombés. Raffiné, poli, attentif, il lui avait posé de nombreuses questions sur son travail, la manière dont elle conduisait ses recherches pour son HDR et avait choisi un excellent bordeaux quil avait goûté en connaisseur. Il lavait reconduite à son hôtel et lui avait proposé de visiter ses bureaux dans Peter Street, le lendemain après-midi. Joséphine avait acquiescé, bien quelle nen eût aucune envie. Elle aurait préféré continuer à flâner.
Je nai pas osé décliner son invitation ! avait-elle confié plus tard à Shirley, assise en tailleur sur le tapis face à limmense cheminée en bois du salon de son amie.
Tu sais quon peut gâcher sa vie en étant polie
Il est charmant, il se donne beaucoup de mal pour moi.
Il va gagner plein de sous grâce à toi. Laisse-le tomber et viens te promener avec moi. Je te ferai connaître le Londres insolite.
Je ne peux pas. Je me suis engagée.
Joséphine ! Apprends à être une bad girl !
Tu me croiras pas, mais ça vient doucement
Hier, jai eu de mauvaises pensées envers ma fille.
Tu as encore de la marge avec Hortense !
Dans le grand salon, elles avaient mis au point une stratégie pour tomber sur Philippe « par hasard ». Tout était pensé, minuté, préparé.
Alors il habite là
, avait dit Shirley, pointant sur un plan une rue près de Notting Hill.
Cest celle de mon hôtel !
Et il prend son petit déjeuner là
Elle avait montré sur le plan lemplacement du pub autour duquel Joséphine tournait.
Donc, tu te lèves tôt, tu te fais belle, et tu commences la rotation dès huit heures. Parfois, il arrive avant, parfois après. Dès huit heures, mine de rien, tu tournes.
Et quand je le vois, je fais quoi ?
Tu texclames : « Philippe, ça alors ! » Tu tapproches, tu lembrasses légèrement sur la joue, quil ne croie surtout pas que tu es disponible, prête à être embarquée, tu tassois négligemment
Comment sassoit-on « négligemment » ?
Je veux dire que tu ne te casses pas la figure comme tu en as lhabitude
et tu prends lair de la fille qui passait par là, qui na pas que ça à faire, tu regardes ta montre, tu écoutes ton portable, et
Je ny arriverai jamais.
Si. On va répéter
Elles avaient répété. Shirley jouait Philippe, le nez dans les journaux, assis à sa table. Joséphine bafouillait. Plus elle répétait, plus elle bafouillait.
Je ny vais pas. Je vais avoir lair stupide.
Tu y vas et tu vas avoir lair intelligente.
Joséphine avait soupiré et levé le nez vers un panneau de bois acajou coiffé dune large frise, figurant des grappes de raisin, des bouquets de pivoines, des tournesols, des épis de blé, des aigles royaux, des cerfs en rut et des biches affolées.
Ce ne serait pas un peu Tudor, chez toi ?
Cest surtout moi qui dors. Un seul mec en un an et demi ! Je vais redevenir vierge !
Je te tiendrai compagnie.
Pas question. Toi, tu tournes et tournes jusquà ce quil te renverse dans son lit !
Elle tournait, elle tournait. Huit heures trente et pas dhomme en vue. Cétait une folie. Il ne la croirait jamais. Elle rougirait, renverserait la chaise, transpirerait à grosses gouttes et aurait les cheveux gras. Il embrassait si bien. Lentement, doucement, puis pas doucement
Et le ton de sa voix quand il parlait en lembrassant ! Cétait troublant, ces mots mélangés aux baisers, ça faisait courir des frissons de loreille à lorteil. Antoine ne parlait pas en lembrassant, Luca non plus. Ils navaient jamais dit « Joséphine ! tais-toi ! » en lui donnant un ordre qui lavait pétrifiée au seuil dun territoire inconnu. Elle sarrêta devant une vitrine pour vérifier sa tenue. Le col de son chemisier blanc était aplati. Elle le redressa. Elle se frotta le nez et sencouragea. Vas-y, Jo, vas-y !
Elle recommença à tourner. Pourquoi est-ce que je force le destin ? Je devrais laisser faire le hasard. Papa, dis-moi, jy vais ou jy vais pas ? Fais-moi un signe. Cest le moment ou jamais de te manifester. Descends de tes étoiles et viens me donner un coup de main.
Elle sarrêta devant une parfumerie. Acheter un parfum ? « Leau des merveilles » dHermès. Il lenivrait. Elle en vaporisait dans son cou, sur les ampoules des lampes, sur ses poignets avant de sendormir. Elle lut les heures douverture sur la porte du magasin : il nouvrait quà dix heures.
Elle reprit sa marche forcée.
Cest alors quelle entendit une voix dans sa tête qui disait « laisse-moi faire, ma fille, je moccupe de tout ». Elle tressaillit. Cest sûr, elle devenait folle. « Continue davancer, comme si de rien nétait ! » Elle fit un pas, deux pas, regarda autour delle. Personne ne lui parlait. « Allez ! Allez ! Continue ton chemin de bourricot, je règle tout, fais-moi confiance. La vie est un ballet. Il faut juste avoir un maître de danse. Comme dans Le Bourgeois gentilhomme », « Tu aimais cette pièce, papa ? », « Je ladorais ! La critique drôlatique de la bourgeoisie qui se pousse du col ! Je pensais à ta mère. Cétait ma revanche sur son esprit si petit, si conformiste. » « Je ne le savais pas ! » « Je ne te disais pas tout, il y a des choses quon ne dit pas aux enfants. Je ne sais pas pourquoi jai épousé ta mère. Je me le suis toujours demandé. Un moment de distraction. Elle non plus, na pas compris, je pense. Lunion de la carpe et du lapin. Elle a dû penser que je deviendrais riche. Il ny a que ça qui lintéresse. Avance, je te dis ! Avance
», « Tu crois que cest une bonne idée ? Jai peur
», « Il est temps de tenhardir, ma fille ! Cet homme est fait pour toi » « Tu crois ? » « Lui non plus na pas choisi la bonne femme. Cest toi quil aurait dû épouser ! » « Papa ! Tu exagères ! » « Pas le moins du monde ! Achète un journal, ça te donnera un air
» Elle sarrêta au kiosque près de la station de métro, prit un journal. « Tiens-toi droite, tu es voûtée. » Elle se redressa et glissa le journal sous son bras. « Là, là, doucement. Ralentis. Prépare-toi, il est là. » « Jai le trac ! » « Mais non
tout va bien se passer, mais quand tu sortiras, mon ange, le cur ivre de joie, fais attention dans lombre à la perfide orange. » « Cest quoi ? une citation ? » « Non. Un avertissement ! À multiples usages. »
Elle était revenue au dernier côté de son quadrilatère. Les derniers mètres avant la terrasse.
Elle laperçut. De dos. Assis à une table. Il dépliait ses journaux, posait son téléphone, hélait le garçon, passait sa commande, croisait les jambes et se mettait à lire. Cétait magique de le contempler, sans quil le sache, de lire sur son dos la fin de sa nuit, le début de la journée, la pause sous la douche, le baiser à lenfant qui part à lécole, lappétit qui monte devant les ufs au bacon, lespresso noir et lespoir dune journée nouvelle. Il se livrait à elle, démuni. Elle déchiffrait son dos. Elle lui prêtait ses rêves, le réchauffait de ses baisers, il soffrait. Elle tendit la main vers lui et dessina une caresse.
Elle savait maintenant quil nappartenait pas à une autre. Elle pouvait le lire au bras qui se tendait pour tourner la page du journal, à la main qui saisissait la tasse, la portait à ses lèvres, à la nonchalance qui se dégageait de chacun de ses mouvements.
Ce nétait pas les gestes dun homme épris dune autre. Ni ceux du mari de sa sur. Cétait les gestes dun homme libre
Qui lattendait.
Cétait le dernier soir. Demain, Joséphine rentrait. Demain, il serait trop tard.
Elle alla droit au placard où se trouvait le tableau électrique, abaissa le disjoncteur et les lumières séteignirent. Le Frigidaire sarrêta dans un hoquet, la chaîne hi-fi du salon se tut. Silence. Pénombre. Il ne lui restait plus quà agir.
Elle descendit sonner à la porte des Lefloc-Pignel. Neuf heures et quart. Les enfants avaient dîné. Madame rangeait sa cuisine. Monsieur était libre.
Ce fut lui qui ouvrit. Il sencadra, massif, dans lembrasure, avec une mine sévère. Iris baissa les yeux et prit un air de repentie.
Je suis désolée de vous déranger, mais je ne comprends pas ce quil sest passé ; tout à coup, il ny a plus eu délectricité
et je ne sais pas comment faire
Il hésita, puis déclara quil monterait, le temps de finir un travail.
Vous avez un vieux tableau électrique ou un récent ? ajouta-t-il.
Je ne sais pas. Je ne suis pas chez moi, vous savez, répondit-elle en esquissant un sourire éblouissant.
Je vous rejoins dans dix minutes
Il referma la porte. Elle navait pas eu le temps de jeter un coup dil dans lappartement, mais il lui avait paru étrangement silencieux pour abriter une famille avec trois enfants.
Vos enfants sont déjà couchés ? lui demanda-t-elle plus tard.
Tous les soirs, à neuf heures. Cest la règle.
Et ils obéissent ?
Bien sûr. Ils ont été élevés comme ça. Il ny a jamais de discussion.
Ah
Vous savez où est le tableau électrique ?
Suivez-moi. Cest dans la cuisine
Il ouvrit le placard où se trouvait le compteur et sourit avec une indulgence amusée.
Ce nest rien du tout. Cest le disjoncteur qui a sauté
Il le remit en place et la lumière revint, le Frigidaire redémarra et une lointaine musique se fit entendre dans le salon. Iris applaudit.
Vous êtes formidable.
Ce nétait pas difficile
Sans vous, jétais perdue
Une femme, ce nest pas fait pour vivre seule. Moi, en tout cas, je suis démunie devant les petits avatars de la vie. Les grands aussi, je dois dire !
Vous parlez juste. On a oublié la répartition des rôles, aujourdhui. Les femmes se conduisent en hommes et les hommes deviennent irresponsables. Moi, je suis pour le pater familias qui se charge de tout.
Je suis tout à fait daccord avec vous. Je vous offre quelque chose ? Un whisky ou une petite tisane aux herbes fraîches ? Jai acheté de la menthe au marché, ce matin
Elle sortit un bouquet de menthe dun papier aluminium et le lui fit humer. Linfusion, ce serait bien. Le temps de la préparer, on ferait la conversation. Il se détendra, je trouverai bien le moyen de me faufiler en lui, dy faire une encoche.
Je veux bien une infusion de menthe
Iris mit leau à chauffer. Elle sentait son regard peser sur elle, suivre tous ses gestes et se demandait comment alléger latmosphère, quand il prit les devants :
Vous avez des enfants ?
Un fils. Il ne vit pas avec moi. Il vit avec son père, à Londres. Je suis en instance de divorce, cest pour ça que jhabite chez Joséphine.
Je vous demande pardon, je ne voulais pas être si personnel
Au contraire, ça me fait du bien de parler. Je me sens bien seule.
Elle prépara un plateau avec une théière et deux tasses. Sortit deux petites serviettes blanches. Il serait sensible à ce détail. Les plia avec soin comme si elle avait suivi des cours de parfaite maîtresse de maison. Elle sentait, dans son dos, quil épiait tous ses gestes et son regard la transperçait tel un tournevis acéré. Elle frissonna.
Son père a demandé sa garde et
Vous nallez pas labandonner ? demanda-t-il brusquement.
Oh, non ! Je vais tout faire pour le récupérer. Jai prévenu son père, je me battrai
Je vous aiderai, si vous voulez. Je vous trouverai un bon avocat
Vous êtes gentil
Cest normal. On ne doit pas séparer un enfant de sa mère. Jamais !
Ce nest pas ce que pense mon mari
Elle versa leau sur les feuilles et emporta le plateau dans le salon. Elle fit le service, lui tendit une tasse. Il leva la tête vers elle :
Vous avez les yeux très bleus, très grands et très écartés
Quand jétais petite, je détestais avoir les yeux si écartés.
Jimagine une très jolie petite fille
Si peu sûre delle !
Vous avez dû être vite rassurée
Une femme ne se sent rassurée que lorsquelle est aimée. Je ne suis pas de ces femmes émancipées qui peuvent vivre sans le regard dun homme.
Iris navait plus ni amour-propre, ni fierté, ni sens du ridicule, elle nétait que stratégie : il fallait quHervé Lefloc-Pignel tombe dans ses filets. Beau, riche, brillant, il était une proie parfaite. Elle devait le séduire. Lucide et désespérée, elle jouait ses dernières cartes et lançait ses harpons dans le cur dHervé Lefloc-Pignel, lenjôlant dune moue, dune mine, dun regard. Elle sen moquait quil ait une femme et trois enfants. La belle affaire ! Tout le monde divorce de nos jours, il serait bien le seul à vouloir rester avec une épouse qui traîne toute la journée en robe de chambre. Ce nest pas comme si je brisais un couple uni ! Elle était prête à recueillir les enfants. Elle était la femme quil lui fallait. Tout juste si elle ne se disait pas quelle lui rendait service en soffrant à lui.
Il était face à elle et la regardait avec une dévotion enfantine. Quel homme étrange ! Comme son regard change vite ! De prédateur, il devient enfant tremblant. Il y avait dans son attitude un abandon craintif, comme sil ne pouvait la regarder que de loin et quil lui était interdit de lapprocher. Sous le costume gris du banquier, elle découvrait un autre homme tellement plus émouvant.
Nous ne sommes pas très bavards, dit-elle en souriant.
Je parle toute la journée, cest reposant de ne rien dire. Je vous regarde et cela me suffit
Iris soupira et imprima cette phrase dans sa mémoire. Ils venaient de faire un pas ensemble, un entrechat dans une intimité promise. Il lui sembla que tous les tourments quelle avait éprouvés depuis un an allaient seffacer, réparés par cet homme puissant et sensible.
Elle monta le son de la radio et lui proposa encore un peu de menthe. Il tendit sa tasse. Elle le servit. Elle laissa traîner sa main près de la sienne, espérant quil sen emparerait, effleura la manche de sa veste dans une imitation de caresse. Il nesquissa aucun geste.
Il avait un je-ne-sais-quoi dimpérieux dans son attitude qui révélait lhabitude dêtre obéi. Ce nétait pas pour déplaire à Iris. Je nai besoin ni dun bellâtre ni dun séducteur qui chasse le premier jupon. Il me faut un type sérieux et qui mieux que lui ? Il a sûrement eu envie de quitter sa pâle épouse, mais le sens du devoir la emporté. Cest le genre dhomme à qui il faut laisser linitiative. Ne pas le brusquer, le conduire doucement là où on veut le mener, la rêne lâche, mais tenue.
Lui faire comprendre aussi quil ne peut plus rester avec sa femme. Cest mauvais pour son image en société, sa carrière. Je dois lui redonner confiance, laider à se remettre sur le devant de la scène.
Et cest ainsi que de femme voleuse de mari, Iris devenait muse et égérie. Elle prenait déjà la pause et souriait à lavenir, confiante.
Ils entendirent les informations de onze heures à la radio. Ils échangèrent un regard, sétonnant de tout ce temps passé sans quils sen rendent compte. Ils ne prononcèrent aucun mot. Comme si cela allait de soi. Quils étaient heureux, déjà. Ils avaient lair dattendre que quelque chose se passe. Ils ne savaient pas quoi. Une rhapsodie hongroise de Liszt sachevait, « ce doit être Georges Cziffra, dit-il, je reconnais son toucher ». Elle acquiesça de la tête.
Il ne portait pas dalliance, cétait un signe. Son cur était libre. Un homme amoureux aime caresser son alliance, la faire tourner entre ses doigts, il la cherche partout quand daventure il la oubliée sur le rebord dun lavabo ou sur une étagère. Il a peur de lavoir perdue. Elle ne se souvenait plus sil portait une alliance quand elle lavait vu dans la loge de la concierge. Ou lavait-il enlevée depuis ? Depuis quil lavait rencontrée
Sur Radio Classique, une voix annonça une série de valses de Strauss. Hervé Lefloc-Pignel eut lair de sortir de son songe. Ses paupières frémirent.
Vous savez danser la valse ? demanda-t-il à voix basse.
Oui. Pourquoi ?
Un, deux, trois, un deux, trois. Ses mains battaient lair. On oublie tout. On tourne, on tourne. Jaurais voulu être danseur à Vienne.
Vous nauriez pas pu élever une famille.
Oui, cest dommage, dit-il, triste. Je la danse dans ma tête parfois
Vous voulez quon danse ? murmura Iris.
Ici ? Dans le salon ?
Elle lencourageait du regard. Sans bouger. Sans tendre les bras vers lui. Adoptant lattitude réservée des jeunes filles du siècle dernier dans les soirées organisées par leurs mères afin de les marier. Ses yeux disaient « osez, osez », mais ses mains restaient sagement posées sur ses genoux.
Il se leva gauchement, avec le déhanchement dun homme rouillé, vint se placer devant elle, se pencha en repoussant sa mèche de cheveux, lui tendit un bras et la conduisit au milieu du salon. Ils attendirent le début dune nouvelle valse, puis sélancèrent, les yeux dans les yeux.
Ce sera notre petit secret
, chuchota Iris. Il ne faudra le dire à personne.
Philippe déplaça son bras ankylosé et Joséphine protesta :
Bouge pas
On est si bien.
Il fit une grimace émue. La tendresse qui montait de leurs corps enlacés valait bien linvasion dune armée de fourmis. Il la serra contre lui, respira ses cheveux et perçut un parfum quil connaissait. Descendit sur le cou pour lidentifier, sur lépaule, au creux des poignets, elle frissonna et se plaqua contre lui, faisant renaître le désir un instant assoupi.
Encore, murmura-t-elle.
Et à nouveau, ils oublièrent tout.
Il y avait en elle une ferveur religieuse dans sa manière de sabandonner dans lamour. Comme si elle luttait pour quau milieu des décombres du monde, il reste cette lumière entre deux corps qui font lamour en saimant vraiment, pas en recopiant des gestes et des positions. Une étincelle qui jaillit et transforme un simple frottement de peaux en brasier ardent. Cette soif dabsolu aurait pu leffrayer, mais il ne demandait quà se désaltérer à sa source. Lavenir a un goût de lèvres de femme. Ce sont elles, les conquérantes, elles qui repoussent les frontières. Nous sommes déphémères éphèbes qui se glissent dans leur vie pour y faire de la figuration, mais le rôle principal leur revient. Cela me va bien, se dit-il en respirant le parfum de Joséphine, je veux apprendre à aimer comme elle. Jai aimé autrefois un beau livre dimages. Jai faim dautres lectures. Aimer comme on part à laventure. Tout homme qui croit savoir ce quil se passe dans lesprit dune femme est un fou et un ignorant. Ou un prétentieux. Il naurait jamais cru quelle viendrait le chercher à une terrasse de pub anglais. Et pourtant
Elle sétait plantée devant lui. Elle voulait savoir. Les femmes veulent toujours savoir.
Joséphine ! Quest-ce que tu fais ici ?
Je suis venue voir mon éditeur, Une si humble reine a été achetée par les Anglais et il y avait plein de détails à régler. Des détails pratiques comme la jaquette, la quatrième de couverture, les relations avec la presse, quon ne peut pas décider par mail ou par téléphone et
Elle semblait réciter une leçon. Il lavait interrompue :
Joséphine
Assieds-toi et dis-moi la vérité !
Elle avait repoussé la chaise quil lui tendait. Avait trituré un journal roulé dans ses mains, baissé les yeux et lâché dans un souffle :
Je crois bien que je voulais te voir
je voulais savoir si
Si je pensais encore à toi ou si je tavais complètement oubliée ?
Cest ça ! avait-elle dit, soulagée, en plantant son regard dans le sien pour lui arracher un aveu.
Il lécoutait, ému. Elle ne savait pas mentir. Cest un art de mentir, de faire semblant. Elle, elle savait rougir et aller droit au but. Pas louvoyer.
Tu aurais fait une piètre diplomate, tu sais.
Cest bien pour ça que je nai jamais essayé et que je me suis réfugiée dans mes vieux grimoires
Elle malaxait le journal et ses doigts se maculaient de noir.
Tu ne mas pas répondu
, insista-t-elle, restant debout, raide, face à lui.
Je crois savoir pourquoi tu me demandes ça
Cest important. Dis-moi.
Sil la faisait trop attendre, le journal ne serait plus quun tas de confettis. Elle le déchirait méthodiquement.
Tu veux un café ? Tu as pris un petit déjeuner ?
Je nai pas faim.
Il leva le bras vers le garçon, commanda un thé et des toasts.
Je suis content de te voir
Elle essayait de lire dans son regard, mais nattrapait quune lueur moqueuse. Il avait lair de samuser beaucoup de son embarras.
Tu aurais pu me prévenir
Je serais allé te chercher à la gare, je taurai installée à la maison. Tu es arrivée quand ?
Cest vrai, tu sais, je suis venue voir mon éditeur.
Mais ce nétait pas lunique but de ton voyage
Il lui parlait doucement comme sil lui soufflait ses répliques.
Heu
Disons quil fallait que je le voie, mais que je nétais pas obligée de rester quatre jours.
Elle avait baissé les yeux avec lexpression de lennemi vaincu qui se rend.
Je ne sais pas mentir. Cest pas la peine que je fasse semblant. Je voulais te voir. Je voulais savoir si tu avais oublié le baiser à la dinde, si tu mavais pardonné de tavoir
disons, rembarré comme je lai fait le dernier soir et je voulais te dire que, moi, je pensais toujours à toi même si cest toujours compliqué, quil y a Iris et que je suis toujours sa sur, mais cest plus fort que moi, je pense à toi, je pense à toi et je voulais en avoir le cur net et savoir si toi aussi tu
ou si tu mavais complètement oubliée, parce que alors il faudrait me le dire pour que je fasse tout pour toublier même si je dois être très malheureuse, mais je sais très bien que tout est de ma faute et
Elle le dévisageait, à bout de souffle.
Tu comptes rester plantée devant moi ? On dirait que tu es sur scène et que tu récites un rôle ! En plus, ce nest pas pratique, je suis obligé de lever la tête pour te parler.
Elle sétait laissée tomber sur la chaise et avait murmuré, cest pas du tout comme ça que ça devait se passer ! Elle avait regardé, dépitée, ses mains salies par lencre dimprimerie. Il avait pris sa serviette, en avait trempé un bout dans le pot deau chaude et la lui avait tendue pour quelle se nettoie. Il lobservait en silence et quand elle laissa retomber ses mains de chaque côté de son corps en pensant quelle avait échoué à mener à bien le plan élaboré avec Shirley, il lui avait pris la main et lavait gardée dans la sienne.
Tu serais vraiment très malheureuse si
Oh, oui ! avait crié Joséphine. Mais je comprendrais, tu sais. Jai été
je ne sais pas
Il sétait passé quelque chose que je naimais pas ce soir-là, et tout sest mélangé dans ma tête, jai ressenti comme une angoisse et jai cru que cétait à cause de toi
Et tu nen es plus sûre ?
Cest-à-dire que je pense à toi, beaucoup
Il avait porté la main de Joséphine à ses lèvres et avait chuchoté :
Moi aussi, je pense à toi
beaucoup.
Oh ! Philippe ! Cest vrai ?
Il avait hoché la tête, lair grave soudain.
Pourquoi cest si compliqué ? avait-elle demandé.
Peut-être quon complique tout
Et il ne faudrait pas ?
Tais-toi, avait-il ordonné, sinon tout va recommencer
et ça ne servira à rien quà nous embrouiller davantage.
Alors elle avait eu ce geste insensé. Elle sétait jetée contre lui et lavait embrassé, embrassé comme si sa vie en dépendait. Il avait à peine eu le temps de jeter de largent sur la table pour payer, elle lavait pris par la main et lavait entraîné. À peine la porte de la chambre dhôtel refermée, il avait senti ses ongles dans sa nuque et elle lembrassait encore. Il lui avait tiré les cheveux en arrière pour se déprendre.
On a tout notre temps, Joséphine, nous ne sommes pas des voleurs
Si
Tu nes pas une voleuse et je ne suis pas un voleur
Et ce qui va se passer nest en aucun cas une mauvaise action !
Embrasse-moi, embrasse-moi
Ils avaient remonté le temps en traversant la chambre. Avaient respiré lodeur de farce et de dinde, ressenti la brûlure du four sur le dos, la paume de leurs mains, entendu le bruit des enfants dans le salon et avaient arraché chaque vêtement comme sils ôtaient des pierres de leur mémoire, se déshabillant sans se quitter des yeux pour ne pas perdre une précieuse seconde car ils savaient que les minutes leur étaient comptées, quils sengouffraient dans un espace-temps, un espace-innocence quils nétaient pas près de retrouver et dont il ne fallait rien perdre. Ils avaient titubé jusquau lit et seulement alors, comme sils avaient enfin atteint le but de leur voyage, sétaient regardés avec un sourire tremblant de vainqueurs étonnés.
Tu mas tellement manqué, Joséphine, tellement
Et toi ! Si tu savais
Ils ne pouvaient répéter que ces mots-là, ces seuls mots permis. Et puis la nuit était tombée en plein jour sur le grand lit et ils navaient plus parlé.
Le soleil montait à travers les rideaux roses et dessinait dans la chambre une aurore boréale. Quelle heure peut-il bien être ? Il entendit les bruits du restaurant au rez-de-chaussée. Midi et demi ? Le décor de la chambre le ramenait à la réalité, lassurait quil navait pas rêvé : il était bien dans cette chambre dhôtel avec Joséphine à ses côtés. Il se rappela son visage renversé dans le plaisir. Elle était belle, dune beauté nouvelle, comme si elle se létait dessinée elle-même. Une beauté ajoutée qui sétait posée sur son visage avec la délicatesse dune invitée de dernière minute qui apporte des cadeaux pour se faire pardonner. Une bouche qui sarrondit, des yeux qui sétirent, un teint dont le grain saffine et des pommettes qui se placent hautes et fortes pour ne plus jamais se laisser dominer.
À quoi tu penses ? marmonna Joséphine.
« Eau des merveilles » dHermès ! Ça y est, jai retrouvé le nom de ton parfum !
Elle sétira en roulant contre lui et ajouta :
Je meurs de faim.
On descend reprendre un petit déjeuner ?
Des ufs brouillés, des toasts et un café ! Mmmm
Jaime bien quon ait déjà des habitudes.
Des rites et du rut, cest ce qui fait un couple !
Ils prirent une douche, shabillèrent, laissèrent derrière eux la chambre en désordre, le grand lit ouvert, les rideaux roses, laustère pendule sur la cheminée, les serviettes de bain blanches jetées sur le parquet sombre, sengagèrent dans le couloir au milieu des femmes de chambre qui faisaient le ménage. Une petite femme boulotte ramassait les plateaux de petit déjeuner posés à terre en fredonnant un air de Sinatra : « Strangers in the night, exchanging glances, lovers at first sight, in love for ever. » Ils complétèrent la chanson dans leur tête et se sourirent. « Doubidoubidou doudoudi
» Joséphine ferma les yeux pour faire un vu : Mon Dieu, faites que ce bonheur dure, dure doudoudi. Elle ne vit pas le bord dun plateau, buta dedans, perdit léquilibre, tenta de se rattraper, mais glissa sur une orange qui avait roulé du plateau sur la moquette.
Elle poussa un cri et tomba, la tête en avant, dans lescalier. Roula, roula et se souvint de la voix de son père « mais quand tu sortiras, mon ange, le cur ivre de joie, fais attention dans lombre à la perfide orange ». Ainsi cest vraiment lui qui ma parlé ! Je nai pas rêvé. Elle ferma les yeux pour goûter létrange bonheur mêlé de paix, de joie, dinfini qui lemplissait. Les rouvrit, aperçut Philippe qui la dévisageait, fou dinquiétude.
Ce nest pas grave, dit-elle. Je crois que je suis simplement ivre de bonheur
Il lemmena, le lendemain, à la gare. Ils avaient passé la nuit ensemble. Ils avaient écrit sur leur peau les mots damour quils nosaient encore dire. Il était rentré chez lui à laube pour être présent au réveil dAlexandre. Elle avait eu un drôle de pincement au cur en entendant la porte de la chambre se refermer. Il faisait pareil quand il dormait chez Dottie ? Puis elle sétait reprise. Elle se moquait de Dottie Doolittle.
Elle repartait pour Paris. Il partait en Allemagne, à la Documenta de Kassel, lune des plus grandes foires dart contemporain du monde.
Il lui tenait la main et portait son sac de voyage. Il arborait une cravate jaune avec des petits Mickey en culotte rouge et grands souliers noirs. Elle sourit en posant son doigt sur la cravate.
Cest Alexandre. Il me la achetée pour la fête des Pères
Il exige que je la porte quand je prends lavion, il dit que cest un porte-bonheur
Ils se séparèrent à lentrée de la douane. Sembrassèrent au milieu des passagers pressés qui tendaient leur passeport et leur billet en les bousculant avec leurs valises à roulettes. Ils ne se promirent rien, mais lurent dans les yeux de lautre le même serment muet, la même gravité.
Assise à sa place wagon 18, siège 35, côté fenêtre, Joséphine caressa lentement les lèvres quil venait dembrasser. Une phrase tournait dans sa tête qui chantonnait Philippe, Philippe. Elle fredonna « Strangers in the night, in love for ever » en écrivant for ever de son index sur la vitre.
Elle écouta le bruit du train, les allées et venues des passagers, les sonneries de portables, le signal dordinateurs qui se mettaient en marche. Elle navait plus peur, plus peur du tout. Elle eut le cur serré en pensant au défilé dHortense auquel elle navait pas pu assister, mais se reprit, cest Hortense, elle est comme ça, je ne la changerai pas, ça ne veut pas dire quelle ne maime pas
À la gare du Nord, elle acheta Le Parisien. Se mit dans la file des taxis et ouvrit le journal. « Une femme policier assassinée dans un parking ». Elle eut un terrible pressentiment, lut larticle, immobile, au milieu des gens qui la poussaient pour quelle avance et gagne quelques mètres. Le capitaine Gallois, la femme aux lèvres serrées, avait été poignardée, devant sa Clio blanche dans le parking du commissariat.
« Le corps de la jeune femme a été retrouvé hier à sept heures du matin gisant sur le sol. Elle avait fini son service tard dans la nuit. Des caméras de surveillance ont enregistré des images dun homme cagoulé vêtu dun imperméable blanc en train de laborder puis de lagresser à coups de couteau. Cest la quatrième agression de ce type en quelques mois. Toutes les hypothèses sont ouvertes, ont assuré des sources proches de lenquête, confiée au Service départemental de la police judiciaire. La PJ nexclut pas que ce meurtre soit lié aux autres agressions. Les enquêteurs jugent troublant quelle ait été attaquée alors quelle enquêtait sur un des crimes commis récemment. Cela suscite une vive émotion parmi les policiers. Prudence de la part du secrétaire du Syndicat général de la police : « On se serait bien passé de ça en pleine période de malaise policier. » Alliance et Synergie, autres syndicats de police, sont plus tranchés : « Il y a beaucoup trop de policiers blessés et agressés, on ne peut plus continuer sans réagir, la police nest plus respectée. »
Cinquième partie
Hortense ouvrit les yeux et reconnut sa chambre : elle était à Paris. En vacances. Elle poussa un soupir et sétira sous les draps. Lannée était finie. Glorieusement finie ! Elle faisait désormais partie des soixante-dix candidats retenus pour entrer dans le prestigieux Saint Martins College ! Elle ! Hortense Cortès. Élevée à Courbevoie par une mère qui shabillait à Monoprix et croyait que Repetto était une marque de spaghettis. Je suis la meilleure ! Je suis exceptionnelle ! Je suis lessence même de lélégance française ! Son défilé avait été le plus raffiné, le plus inventif, le plus impeccable de tous. Pas de tape-à-lil, de structures en plastique, de crinolines en carton, de masques goudronnés, de la ligne et un trait ! Elle ne cultivait pas la rébellion toc, mais sinscrivait dans la tradition dune mademoiselle Chanel ou dun monsieur Yves Saint Laurent. Elle ferma les yeux et revit le déroulement de son « Sex is about to be slow », le déhanchement des mannequins, la fluidité des étoffes, leur tombé parfait, la bande-son préparée par Nicholas, les photographes au pied du podium et la valse lente des six modèles qui arrachaient des soupirs dextase à ce public si blasé, si fatigué de se remplir les yeux de beauté. Je vais faire partie de cette école qui a vu éclore John Galliano, Alexander McQueen, Stella Mac Cartney, Luella Bartley, la dernière coqueluche de New York. Moi, Hortense Cortès ! Mais doù me vient tant de génie ? se demandait-elle en caressant le bord du drap.
Elle avait réussi. Des nuits blanches et des journées grises, des courses affolées pour obtenir la broderie, le galon, le plissé quelle voulait et rien dautre. Faire et défaire, remettre à plat, recommencer. Les yeux rougis, la main qui tremble, jy arriverai jamais, je serai jamais prête, ce nétait pas une bonne idée de faire ce modèle-là, et celui-là ? Il tient pas debout ! Et où je le place, en deuxième, en troisième ? Et puis, tout sétait animé, était devenu rêve. Nicholas avait obtenu que Kate Moss, la Kate Moss, défile, portant le dernier modèle dans un brouillard de lumières blanches et noires, enfouie sous une perruque pièce montée et un loup en satin noir quelle avait arraché, en bout de piste, en se cambrant et en murmurant : Sexxx izzz about to be slooow. Ça avait été un déchaînement ! Sex is about to be slow était devenu une phrase-culte. Elle avait reçu une proposition dun fabricant de tee-shirts pour imprimer dans lheure mille exemplaires qui avaient été distribués à la party du soir à lécole et sétaient arrachés.
Et maintenant à moi, Gucci, Yves Saint Laurent, Chanel, Dior, Ungaro. Ils avaient envoyé des représentants à Saint Martins, ils mont félicitée et promis de mengager quand je sortirai de lécole. Elle avait écouté les propositions dun air ennuyé et avait déclaré « parlez-en à mon agent
» en montrant Nicholas du menton. Et demain
demain après-midi, jai rendez-vous avec Jean-Paul Gaultier en personne, hurla-t-elle en battant des pieds sous le drap. Il va sûrement me proposer un stage, cet été
Et je marmonnerai oui, peut-être, il faut que je réfléchisse. Deux jours après, jaccepterai et jirai me nourrir de toutes les merveilles quinvente cet homme qui a des étincelles de génie gourmand dans les yeux.
Je suis heureuse, je suis heureuse, je suis heureuse !
Bien sûr, il y avait eu une fausse note, une seule : cette punaise de Charlotte Bradsburry au pied du podium, qui prenait des notes pour sa feuille de chou et faisait la moue quand tous les autres applaudissaient. Irritée devant lempressement de Gary à applaudir et à se dresser, emporté par lenthousiasme. Elle avait reçu un coup de poing au plexus quand elle avait aperçu ce dernier, assis au premier rang, aux côtés de la Bradsburry. Il avait laissé des messages sur son répondeur. Elle navait pas répondu. Lignorer. Sourire poli sur le podium quand elle sétait inclinée face à lassistance, mais aucun clin dil à Gary. Au contraire ! Elle avait fait monter Nicholas, lavait enlacé, avait murmuré : « Embrasse-moi, embrasse-moi », « Là ? devant tout le monde ? » « Là. Immédiatement. Un baiser damoureux. » « Et tu me donnes quoi, en échange ? » « Ce que tu veux. » Et cest ainsi quelle lui avait promis de partir avec lui en croisière en Croatie. Après le stage chez Gaultier, sil devait avoir lieu.
Il lavait embrassée. Gary avait baissé les yeux. Touché, avait-elle grondé, les lèvres déguisées en un sourire factice. Elle sétait lovée contre Nicholas, mimant labandon de la mariée heureuse. Elle navait pas une minute à perdre en supputations douloureuses : il fait quoi ? il est amoureux ? et pourquoi pas de moi ? Niaiseries stériles ! Vive moi ! Soixante-dix sur mille ! I am the best. La crème de la crème. Et à tout juste dix-huit ans ! Alors que la Bradsburry luttait contre les ravages du temps. Je suis sûre quelle se pique au Botox, elle na pas une seule ride ! Cest louche, ça sent le lent pourrissement.
Elle se retourna sur le ventre en écrasant son oreiller et nentendit pas Zoé entrer dans la chambre. Mon prochain défilé sintitulera La gloire est le deuil éclatant du bonheur et je rendrai hommage à madame de Staël. Je dessinerai des robes de reines hautaines au cur ensanglanté. Je jouerai avec du rouge, du noir, du violet, de longs plis tombant telles des larmes sèches, ce sera violent, majestueux, blessé. Je pourrais même
Tu dors ? chuchota Zoé.
Non. Je revis mon triomphe et suis dhumeur délicieuse. Profites-en.
Y a encore une lettre de papa !
Zoé, arrête ! Je te lai dit, il nest plus de notre monde ! Cest infiniment triste, mais cest comme ça. Va falloir ty faire.
Mais si
lis-la.
Hortense remonta le drap sur sa poitrine, ordonna à Zoé de lui passer un tee-shirt et sempara de la lettre quelle lut à voix haute :
Mes petites chéries adorées,
Une petite lettre pour vous dire que je vais de mieux en mieux et que je pense toujours à vous. Que les jours heureux passés à Kifili me reviennent et me permettent de reprendre goût à la vie
Quel style abominable ! siffla Hortense.
Texagères, cest mignon !
Justement. Papa nétait pas mignon ! Un homme nécrit pas ça !
Dans les tourments que jendure, ce sont toujours vos petites frimousses qui mapportent de la tendresse et la force de continuer
De reprendre pied dans ce monde impitoyable.
Oh ! la, la ! Cest carrément lourd. Nos « petites frimousses » ! Il est devenu gâteux ou quoi ?
Il est fatigué, il ne trouve pas ses mots
Un souvenir me revient toujours, celui du wapiti brûlé au fond de la casserole quand vous aviez fait la cuisine, un soir, vous vous souvenez. On avait ri, mais ri !
Hortense lâcha la lettre et sexclama :
Cest Mylène ! Cest elle qui écrit ces lettres. Le wapiti, cétait un secret entre Mylène et nous. Elle avait honte davoir cramé son plat et nous avait fait promettre de ne rien dire. Souviens-toi, Zoé ! javais échangé mon silence contre des faux-cils et une french manucure
Zoé la regardait, désespérée, les yeux cloués dans les siens.
Wapiti, what a pity ! Tu te rappelles ? insista Hortense.
Zoé déglutit, des larmes plein les yeux.
Alors tu crois vraiment que
Tu as les autres lettres ?
Zoé hocha la tête.
Va me les chercher !
Zoé courut dans sa chambre et Hortense termina sa lecture.
Ces moments-là me manquent. Je suis si seule. Désespérée. Aucune épaule sur laquelle mappuyer
Oh, mes chéries douces ! Mes belles chéries. Que je voudrais être avec vous et vous serrer dans mes bras ! Que la vie est dure sans vous ! Rien ne vaut la douceur de bras denfants autour de soi. Largent et le succès ne sont rien sans ça. Je vous embrasse fort comme je vous aime et vous promets que bientôt, bientôt nous seront réunies
Papa.
Consternant ! sexclama Hortense en reposant la lettre.
Elle examina le timbre. La lettre avait été postée à Strasbourg. Relut attentivement, scrutant chaque mot. Je suis sûre que jai raison et que ce nest pas lui. Cest Mylène. Elle veut nous faire croire quil est vivant. Elle sest trahie avec le wapiti. « Je suis si seule. Désespérée. Réunies. » Cest elle ! Il ne faisait pas de fautes dorthographe. Il disait quon pouvait juger un homme à ses fautes de français. Quest-ce quil a pu nous gonfler avec ses règles de grammaire et de bon usage ! On ne dit pas « par contre », mais « en revanche » et si, un jour, un garçon vous annonce quil conduit la voiture « à » sa mère, plantez-le là, cest un rustre. Elle cria : « Zoé ! Quest-ce que tu fous ? »
Zoé revint, essoufflée, et tendit à Hortense les autres lettres de leur père. Hortense observa les enveloppes. Les premières provenaient bien de Monbasa, mais les autres de Paris, Bordeaux, Lyon, Strasbourg.
Tu trouves pas ça bizarre, toi ? Il est à moitié dévoré par un crocodile et il joue les globe-trotters
Il est peut-être soigné dans des hôpitaux différents
Zoé jouait avec ses doigts de pieds quelle épluchait pour penser à autre chose et ne pas pleurer.
Moi, jai pas envie quil soit mort
Mais moi non plus ! Juste que jétais là quand Mylène a annoncé sa mort à maman et que lambassade de France a fait une enquête pour aboutir à la seule conclusion : il est mort. Point barre. Mylène est en Chine. Elle donne ses lettres à des Français de passage, des hommes daffaires, qui les mettent à la poste quand ils arrivent chez eux
Tu es sûre ?
Ce que je ne comprends pas, cest pourquoi elle fait ça
Parce que je suis sûre que cest elle. Elle sest trahie. Avec le wapiti et les participes passés. Viens, on va parler à maman.
Elles retrouvèrent Joséphine qui mettait de lordre dans le salon, Du Guesclin sur ses talons. Quest-ce quil est collant, ce chien ! Je ne le supporterais pas une seconde, pensa Hortense. Il est affreux, en plus ! Elle avait tout le temps envie de lui donner des coups de pied.
Les filles, vous êtes priées de ne pas laisser traîner vos affaires partout ! Ce nest plus un salon, cest un dépotoir ! Et vous avez vu à quelle heure vous vous levez ?
Oh ! la, la ! Cool, maman ! Laisse tomber le rangement, assieds-toi et écoute-moi
, ordonna Hortense.
Joséphine sassit, les épaules basses, les yeux vides.
Quest-ce que tas ? demanda Hortense, impressionnée par le manque dentrain de sa mère. Tes toute fripée
Rien. Je suis fatiguée, cest tout.
Bon, écoute.
Hortense raconta. Les lettres, les cachets de la poste, le wapiti, les fautes dorthographe.
Cest vrai, votre père était un obsédé de laccord des participes passés
Moi aussi, dailleurs.
Donc, jen conclus que cest pas lui qui les a écrites
Ah
, fit Joséphine, rêveuse.
Cest tout leffet que ça te fait ?
Joséphine se redressa, croisa les bras sur sa poitrine et secoua la tête, comme si elle cherchait à se faire une opinion.
Maman, reprends-toi ! Je te parle pas de la dernière minijupe de Victoria Beckham ou du crâne rasé de Britney Spears, mais de ton mari
Tu dis que ce nest pas lui qui écrit les lettres ? dit Joséphine dans ce qui semblait être un effort terrible pour sintéresser à la conversation.
Mais quest-ce que tas, mman ? tes malade ? sinquiéta Zoé.
Non. Juste fatiguée. Si fatiguée
Bon alors
, continua Hortense. Cest pas lui qui écrit les lettres, cest elle. Elle imitait son écriture. À la fin, il était tellement à côté de ses pompes que cétait elle qui se rendait au bureau, remplissait les registres, signait les bordereaux pour que le Chinetoque ne le foute pas à la porte. Je le sais, parce que ça minquiétait. Je me disais quil devait aller drôlement mal ! Un jour, je lui avais même fait remarquer quelle était vraiment douée, quelle imitait son écriture à la perfection et elle mavait répondu que manucure, cétait un travail de précision et que cétait comme ça quelle avait appris à imiter plein décritures différentes, que ça lavait plusieurs fois aidée dans la vie
Et là, tu dis quoi ?
Je dis que cest compliqué
Joséphine fit une pause et, triturant ses doigts, elle ajouta, piteuse :
Je ne vous ai pas tout dit. Il y a eu dautres signes de votre père.
Et elle évoqua lhomme au col roulé rouge dans le métro.
Mais cest pareil ! Cest juste pas possible ! Il détestait le rouge, sénerva Hortense. Il disait que cétait vulgaire. Il naurait jamais mis un pull rouge, il aurait préféré aller tout nu. En plus un col roulé ! On dirait pas que tas passé vingt ans avec lui ! Il était pointilleux pour des trucs sans importance et se laissait déborder par le reste. Mais souviens-toi, maman, réveille-toi, fais un effort !
Il y a encore un autre truc bizarre
Joséphine raconta les points Intermarché.
Et ça ? Cest pas une preuve quil est vivant ? On était deux à avoir la carte Intermarché : lui et moi.
Cest peut-être quelquun qui la volée
, suggéra Hortense.
Elles se regardèrent en silence.
Et qui ne sen serait pas servi tout de suite ? Qui aurait attendu près de deux ans avant den profiter ? Non, ça ne tient pas.
Tu as peut-être raison, concéda Hortense. Nempêche que cest pas lui qui écrit les lettres, ça, jen suis sûre.
Il est revenu, il nose pas se montrer parce quil est tombé bien bas, alors, en attendant de se refaire comme il en rêvait, il écrit les lettres et vit sur mes points Intermarché
Il a toujours été comme ça, votre père : un doux rêveur broyé par la vie. Moi, ça ne métonne pas tellement
Du Guesclin sétait couché aux pieds de Joséphine et son regard allait de lune à lautre comme sil suivait les arguments de chacune.
Je suis daccord pour lhomme dans le métro, ajouta Joséphine. Jai pensé la même chose que toi. Tu as peut-être raison pour les lettres, tu connais Mylène, mais il y a les points volés, et ça, je ne lai pas rêvé. Iphigénie était avec moi, elle pourra te raconter
Alors elles entendirent la petite voix tremblante de Zoé qui murmura :
Les points Intermarché, cest moi. Javais pris la carte dans le portefeuille de papa quand on était à Kilifi pour jouer à la marchande et il mavait dit que je pouvais la garder, il ne sen servait plus. Et puis, un jour, je lai utilisée pour de bon. Jai commencé il y a six mois environ
Mais pour quoi faire ? demanda Joséphine, émergeant de sa torpeur.
Cest Paul Merson. Quand on se retrouvait dans la cave, il disait quil fallait que tout le monde participe et jai pas osé te le dire parce que tu maurais posé plein de questions et
Cest qui Paul Merson ? demanda Hortense, intriguée.
Cest un garçon de limmeuble. Zoé va souvent le retrouver, lui et dautres, dans sa cave, répondit Joséphine. Continue, Zoé
Zoé reprit son souffle et poursuivit :
Et pis, Gaétan et Domitille, ils avaient pas dargent, parce que leur père est très sévère, quils ont le droit de rien du tout et que même parfois ils sont obligés de porter des couleurs différentes pour chaque jour
Quest-ce que tu racontes ! Jy comprends rien ! Va droit au but, Zoé ! dit Hortense.
Alors moi, je faisais les courses pour tout le monde grâce aux points sur la carte de papa
Ah ! murmura Joséphine, je comprends maintenant
Et ça rend mon hypothèse encore plus crédible ! reprit Hortense, les lettres sont écrites par Mylène, lhomme dans le métro ressemblait à papa, mais ce nétait pas lui et les points Intermarché étaient dépensés par Zoé ! Dis donc, il était temps que je revienne, vous êtes dangereuses livrées à vous-mêmes ! Toi, maman, tu vois des fantômes et Zoé fait des tournantes dans une cave ! Vous vous parlez jamais ?
Jai pas osé vous le dire pour ne pas vous donner de faux espoirs
, sexcusa Joséphine.
Résultat des courses : lembrouille totale ! Cest pour ça que tavais imaginé Papaplat, toi ?
Ben oui
Je me disais quil reviendrait bientôt et que comme ça lattente serait moins longue.
Tu mas menti, Zoé, dit Joséphine. Tu as volé et tu as menti
Zoé rougit et bafouilla :
Cest quand on se parlait plus
Jallais pas te raconter ça. Tu faisais tes bêtises et moi, je faisais les miennes !
Joséphine soupira : « Quel gâchis ! » Hortense essayait de comprendre, mais devant les mines défaites de sa mère et de sa sur, elle renonça et reprit le fil de son enquête :
Bon
maintenant il va falloir sexpliquer avec Mylène. Quelle arrête de tartiner de fausses lettres. Tu sais où on peut la joindre ?
Marcel le sait. Il a son numéro
Il me la donné à Noël, mais je lai perdu. Jai pensé à lappeler après la première lettre et puis
Je navais pas envie de parler à cette fille.
Tas eu bien raison ! À mon avis, elle est dingo
Elle doit se faire chier comme un rat castré en Chine et joue les madame de Sévigné. Elle se raconte des histoires. Elle se sent seule, le temps passe, elle na pas denfants, elle simagine quon est ses filles. Je vais appeler Marcel.
Ben alors, il est mort pour de vrai, papa ? demanda Zoé, frémissante de chagrin.
Y a pas trente-six façons dêtre mort, Zoé. On lest ou on lest pas et, à mon avis, il lest et depuis longtemps ! rétorqua Hortense.
Zoé regarda sa sur comme si elle venait de tuer son père pour de bon et éclata en sanglots. Joséphine la prit dans ses bras. Du Guesclin se mit à lunisson et gémit en balançant la tête telles les pleureuses antiques sous leurs voiles noirs. Hortense lui balança un coup de pied.
Dans la soirée, elle chercha à joindre Marcel chez lui. Le numéro sonnait obstinément occupé.
Mais quest-ce quil fout ? Je parie quil senvoie en lair avec Josiane et quils ont décroché le téléphone ! À leur âge, on baise plus, on arrose ses géraniums et on joue à la crapette !
Hortense avait raison. Et tort. Marcel avait bien décroché le téléphone, mais il ne senvoyait pas en lair avec Josiane. Bien au contraire, il tentait de la faire revenir sur terre.
Il avait convoqué dans son salon madame Suzanne et René. Junior dans son Baby Relax rongeait une croûte de cantal en salivant abondamment et en exhibant ses larges gencives rouges. Josiane gisait dans un fauteuil, enveloppée dans un châle en mohair. Elle grelottait. Pourquoi la regardaient-ils tous comme ça ? Elle avait des racines noires ? Et pourquoi était-elle en peignoir à sept heures du soir ? Depuis quelque temps, elle ne prenait plus grand soin delle, mais elle aurait dû sapprêter tout de même. Et pourquoi je frissonne ? On est en plein mois de juillet. Je ne tourne vraiment pas rond en ce moment. Suis comme une poule derrière un hors-bord.
Madame Suzanne sétait mise à ses pieds et lui massait la cheville droite. Elle lui enveloppait le pied de ses mains douces et pressait des points précis. Ses sourcils se rejoignaient comme les anses dun panier et elle respirait fort.
Je sens bien quelle est prise, mais je ne vois rien
, dit-elle au bout de quelques minutes.
René et Marcel se penchèrent vers elle pour lassurer de leur soutien. Josiane reconnut lodeur qui se dégageait de la chemise de son homme. Cela lui rappela des nuits sauvages à sempoigner et elle soupira en pensant que cela faisait une éternité quils ne sétaient plus chevauchés. Elle navait plus de goût à rien. Madame Suzanne commença en parlant lentement, doucement pour ne pas effrayer sa patiente :
Josiane, écoutez-moi bien, vous connaissez-vous des ennemis ?
Josiane secoua la tête faiblement.
Avez-vous blessé sciemment ou sans le vouloir quelquun qui pourrait avoir eu des idées de vengeance au point de souhaiter votre mort ?
Josiane réfléchit et ne trouva personne quelle aurait pu offenser. Dans sa famille, son union avec Marcel avait provoqué des jalousies, elle avait reçu des demandes dargent quelle navait pas satisfaites, mais de là à la précipiter par la fenêtre, non ! Elle se souvenait du jour où elle avait voulu enjamber le balcon, elle se rappelait la chaise, la balustrade, lappel du vide, lenvie den finir avec cette langueur mortelle qui empoisonnait ses veines. Oublier. Tout oublier. Grimper sur une chaise et sauter.
Jai peut-être commis des indélicatesses, jai mon franc-parler, mais jamais je nai fait le mal sciemment
Pourquoi me demandez-vous ça ?
Contentez-vous de répondre à mes questions
Madame Suzanne lui palpait le pied, la jambe, fermait les yeux, les rouvrait. Marcel et René suivaient tous ses gestes en opinant du bonnet.
Elle est pas malade, tu es bien sûr ? demanda René qui trouvait que Josiane avait une mine de lavabo.
Ce grand châle en plein juillet et ces tremblements de tous les membres ne lui disaient rien qui vaille.
Jai fait faire tous les examens possibles. Elle na rien
, répondit Marcel.
Cela maiderait beaucoup davoir un nom ou deux de personnes susceptibles de lui vouloir du mal. Cela me mettrait sur le chemin
Dites-moi des noms au hasard, Josiane.
Josiane se concentra et resta muette.
Nessayez pas de réfléchir. Lâchez des noms de personnes comme ils vous viennent à lesprit.
Marcel, Junior, René, Ginette
Ah ! Ben non
ce ne peut pas être nous ! sécria Marcel.
Cela vient peut-être de votre côté, dit madame Suzanne en sadressant à Marcel. Un rival ? Un employé renvoyé ?
Ils se regardèrent, perplexes. Marcel sessuyait le front, René mâchouillait un cure-dents. Junior gigotait dans son siège et poussait des cris furieux.
Tiens-toi tranquille, Junior, lheure est grave ! gronda Marcel.
Non
laissez-le, intervint madame Suzanne. Il tente de nous dire quelque chose. Vas-y, mon ange. Parle
Cest alors que Junior se mit à faire des bonds dans son Baby Relax et à reproduire de drôles de gestes : il mimait une hélice en train de tourner au-dessus de sa tête et faisait des bulles sonores avec sa bouche.
Il se tord les boyaux parce quil a faim et il en a ras le bol quon ne soccupe pas de lui, traduisit Marcel. Cest égoïste, les mômes, et quand ça a les crocs, ça ne pense plus à rien dautre !
Madame Suzanne lui fit signe de se taire et planta son regard dans celui de Junior.
Cet enfant veut nous dire quelque chose
Mais il ne parle pas, il a quinze mois ! sexclama René.
À sa manière à lui, il tente de communiquer.
Junior se calma aussitôt et eut un large sourire. Il dressa le pouce en lair comme pour dire « Chapeau, ma vieille, vous êtes sur la bonne piste » et il reprit son mime dhélicoptère qui décolle.
On se croirait en train de jouer au Pictionnary ! dit René, stupéfait. Cest vrai quil veut parler, le môme !
Avez-vous eu une relation avec un pilote de ligne ? demanda à Josiane madame Suzanne qui ne lâchait pas lenfant des yeux.
Non, dit Josiane. Ni pilote, ni marin, ni militaire. Jaime pas les uniformes. Moi, je faisais plutôt dans le tout-venant
Charmant pour toi ! rigola René.
Tais-toi, tu vas brouiller les ondes ! le rembarra Marcel.
Ou quelquun qui portait une auréole ou un grand chapeau ? tenta madame Suzanne en suivant les gestes insistants de Junior.
Un berger ? suggéra René.
Junior fit non de la tête.
Un cow-boy ? dit Marcel.
Junior prit un air exaspéré.
Un mariachi ? dit René qui fit le geste de gratter une guitare imaginaire.
Junior le foudroya du regard.
Madame de Fontenay ? tenta Marcel qui se concentrait et passait en revue tous les couvre-chefs fameux de lHistoire.
Junior marqua un temps darrêt, agita les mains en signe de couci-couça. Et comme ils ne trouvaient pas, lenfant fit signe quil effaçait tout et tentait autre chose. Ils ne le lâchaient plus des yeux, Josiane se demandait si son fils nétait pas pris de convulsions.
Junior imitait maintenant un animal. Il se mit à bêler, mima deux cornes et une barbichette. Madame Suzanne rougit violemment.
Ça ne peut pas être une chèvre, tout de même
Junior insistait. Pointait son doigt vers elle pour lui montrer quelle était sur la bonne voie.
Une bique ? dit alors madame Suzanne.
Encore, encore, cest pas mal, semblait dire Junior en pédalant de ses petits pieds potelés. Maintenant il se plissait le visage de ses deux mains et faisait une horrible grimace.
Une vieille bique
Il applaudit à tout rompre. Et lencouragea en refaisant son signe dhélice au dessus de la tête.
Une vieille bique avec une hélice ou un grand chapeau sur la tête ?
Junior poussa un cri de joie, un cri de délivrance, et se laissa retomber dans son siège, épuisé.
Henriette ! lâcha René, inspiré. Cest Henriette ! La vieille bique avec un chapeau sur la tête comme une soucoupe volante.
Junior applaudit et faillit en avaler sa croûte de fromage, mais Marcel veillait et la lui retira à temps de la bouche.
Henriette ! sexclamèrent Marcel et René ensemble. Cest elle qui a marabouté Choupette !
Madame Suzanne, agenouillée, était enfin entrée dans lâme et le destin de Josiane. Elle réclama le plus grand recueillement et un silence de cathédrale emplit le salon. Les deux hommes coude à coude attendaient que le diagnostic de madame Suzanne tombe. Junior aussi. Il tenait ses pieds à deux mains et les secouait pour accélérer le temps, semblant dire « il faut agir vite, vite
».
En effet, cest une dénommée Henriette
, murmura madame Suzanne, penchée sur le pied de Josiane.
Comment est-ce possible ? dit Marcel, pâle comme lhomme qui voit un revenant.
La jalousie et lappât de largent
, poursuivit madame Suzanne. Elle va voir une femme, une femme très grosse avec des curs roses partout dans lappartement, une femme qui a accès au mal et qui a travaillé Josiane
Je les vois ensemble. La grosse femme sue et prie une Vierge en plâtre. La dame au grand chapeau lui remet de largent, beaucoup dargent. Elle donne une photo de Josiane à la grosse femme qui la place sous influence, elle la travaille, la travaille
Je vois des épingles ! Ça va être pénible, ça va être dur, mais je devrais y arriver !
Elle se concentra sur les pieds, les mollets de Josiane, prit ses mains dans les siennes et prononça des mots incompréhensibles, des formules qui sonnaient comme du bas latin. Marcel et René écoutaient, médusés. Junior hochait la tête, dun air entendu. Ils distinguèrent une phrase qui demandait « aux démons de sortir ». Josiane eut un hoquet et vomit un peu de bile. Madame Suzanne lessuya en lui tenant la nuque. Josiane dodelinait de la tête, les yeux révulsés, la bave aux lèvres. Junior souriait. Puis madame Suzanne se livra à un rituel de passes autour du corps de Josiane. Cela dura environ dix minutes. Elle se mit en colère et ordonna aux esprits mauvais de se rendre et de décamper.
Marcel et René reculèrent, effrayés.
Je préférais ton histoire de corbeau
Cétait plus poétique.
Moi aussi ! murmura René qui nen croyait pas ses yeux.
Junior les fit taire du regard. Ils baissèrent les yeux, contrits.
Enfin, madame Suzanne se redressa, se frotta les reins et déclara :
Elle va sen sortir. Mais elle va être épuisée
Alléluia ! sexclama Junior en levant les bras au ciel.
Alléluia ! reprirent René et Marcel qui ne savaient plus sur quel pied danser.
Josiane, enfouie dans son châle en mohair, se mit à trembler de tous ses membres et se laissa glisser à terre, inerte.
Ça y est
Elle est dégagée, constata madame Suzanne. Elle va dormir et, pendant son sommeil, je la nettoierai de fond en comble
Priez pour moi, lennemie est coriace, je vais avoir besoin de toutes les forces.
Jai oublié mes prières ! dit René.
Tu dis nimporte quoi et tu commences par dire « merci »
, lui conseilla Marcel. Tu ten fous des mots, cest le cur qui parle.
René bougonna. Il nétait pas venu pour réciter des bondieuseries !
Je vous dois combien ? demanda Marcel.
Rien. Cest un don que jai reçu et je ne dois pas le salir en prenant de largent. Sinon il me serait immédiatement retiré. Si vous voulez donner, faites-le de votre côté.
Elle rangea ses huiles et ses crèmes, ses bâtons dencens et sa grosse bougie blanche et se retira, laissant les deux hommes abasourdis, Junior ravi et Josiane endormie.
Et le téléphone toujours décroché.
Mais quest-ce quelle a maman ? sexclama Hortense qui prenait son petit déjeuner dans la cuisine avec Zoé. Elle est vraiment pas dans son assiette !
Il était midi et demi et les deux filles se levaient. Joséphine leur avait préparé le petit déjeuner tel un fantôme distrait. Elle avait mis du café dans la théière, le miel au micro-ondes et avait laissé les tartines brûler dans le grille-pain.
Les meurtres à répétition
ça tape sur le ciboulot ! hasarda Zoé. Elle a encore été convoquée chez les flics après la mort de la fliquette. Ils les ont tous rappelés pour les interroger, tous les gens de limmeuble
Quand je lai vue à Londres, elle était normale. Frétillante, même.
Tu las vue quand ? sexclama Zoé.
Il y a quinze jours. Elle avait rendez-vous avec son éditeur anglais.
Elle était à Londres ? Elle nous avait dit quelle partait pour une conférence à Lyon. Elle nous en a fait toute une tartine ! Je trouvais même quelle en faisait un peu trop. Mais bon
Elle est toujours too much quand elle parle du Moyen Âge
Non ! Elle était à Londres et je lai vue comme je te vois
Tu vois, à force de jamais me donner de nouvelles, je sais rien, moi !
Je déteste donner des nouvelles ! Cest gnangnan et puis on na pas toujours quelque chose à se dire ! Pourquoi a-t-elle menti ? Ça lui ressemble pas
Zoé et Hortense se regardaient, intriguées.
Je crois que je sais, dit Zoé, mystérieuse.
Elle se tut un moment comme pour rassembler ses pensées.
Accouche ! ordonna Hortense.
Je pense quelle est allée voir Philippe et quelle na rien dit à cause dIris.
Philippe ? Et pourquoi elle aurait menti pour le voir ?
Parce quelle est amoureuse
De Philippe ! sexclama Hortense.
Je les ai surpris le soir de Noël dans la cuisine en train de se rouler une pelle.
Maman et Philippe ? Tes complètement ouf !
Non, je ne suis pas folle et ça explique tout
Elle a menti à Iris, elle lui a dit quelle allait à Lyon pour un séminaire et elle est partie le retrouver
à Londres. Je sais parce que jai essayé de lappeler et jai eu un répondeur en anglais sur son portable ! Je comprends maintenant !
Elle te lavait pas dit à toi ?
Elle a dû avoir peur que je me coupe et le dise devant Iris. Elle ma juste dit quelle mappellerait, elle. Et puis elle savait que jétais chez Emma. Elle se faisait pas de souci.
Ça alors ! la vie sentimentale de maman me fascinera toujours ! Je croyais quelle sortait avec Luca, tu sais, le beau mec de la bibliothèque !
Elle la largué. Du jour au lendemain. Dailleurs, faudrait que je lui dise que je lai vu traîner plusieurs fois dans le quartier, le beau Luca. Sais pas où ils en sont tous les deux
Largué Luca ! dit Hortense, stupéfaite. Mais pourquoi tu mas rien dit ?
Tétais pas là, javais pas envie den parler et pis, jétais en colère contre maman.
En colère ? Il est canon, Philippe !
Elle trahissait papa
Texagères ! Cest lui qui la laissée tomber pour Mylène !
Nempêche
Elle trahissait pas du tout ! Tas la mémoire courte, Zoé !
Disons que je lui en voulais ! Ça fait un choc tout de même de voir ta mère rouler un patin à ton oncle !
Hortense balaya largument de la main et demanda :
Et Iris, elle se doute de rien ?
Ben non
puisquelle lui a dit quelle allait à un séminaire à Lyon. Et puis Iris, depuis quelque temps, elle est sur une autre planète. Elle a des visées sur Lefloc-Pignel. Elle déjeunait avec lui aujourdhui
Cest qui Lefloc-Pignel ?
Un type de limmeuble
Je laime pas, mais il en jette !
Le beau mec que jai vu à Noël et que je voulais caser avec maman ?
Exact. Je laime pas, je laime pas ! Gaétan, cest son fils
Celui que tu retrouves à la cave.
Zoé brûlait denvie de dire à Hortense « et moi, je suis amoureuse de Gaétan », mais elle se retenait. Hortense nétant pas une sentimentale, elle craignait quelle nexécute son amour dune formule lapidaire. Si je lui parle du grand ballon qui gonfle dans mon cur, elle va hurler de rire.
Dis donc, elle change, maman ! Elle roule des pelles à Philippe ! Cest croustillant !
Oui, mais elle est triste aussi
Tu crois que ça na pas marché avec Philippe ?
Si ça avait marché, elle serait pas triste !
Elle eut encore envie dajouter « Je le sais, moi, parce que je suis amoureuse et que jai envie de danser tout le temps ». Mais elle se retint. Des fois, il me dit que je suis sa Nicole Kidman. Complètement con, mais jadore. Déjà je suis pas blond platine, en plus je fais pas deux mètres seize, jai des taches de rousseur et les oreilles décollées. Mais bon, jaime bien quand il me dit ça, je me trouve encore plus belle. Grâce à toute cette beauté quil a dénichée en moi, jai eu ma mention « Très Bien » au brevet ! Il part au mois daoût en vacances et jai peur quil moublie. Il jure que non, mais jai la trouille.
Hortense fronçait les sourcils et réfléchissait. Ce nétait sûrement pas le bon moment pour se confier. Le problème avec Hortense, cest que cétait rarement le bon moment.
Tu me fais un câlin ? chuchota Zoé.
Je préférerais pas. Suis pas trop forte pour ce genre de choses, mais je peux te donner une bourrade, si tu veux !
Zoé éclata de rire. Non seulement Hortense était hyperclasse, mais, en plus, elle était drôle.
Tas un rendez-vous cet après-midi ?
Chez Jean-Paul Gaultier ? Non. Il a été remis à demain
On pourrait regarder Thelma et Louise
Mais on la déjà vu cent fois !
Jaime trop ! Quand Brad Pitt se déshabille et après, quand le camion explose ! Et la fin, quand elles senvolent toutes les deux !
Hortense hésitait.
Dis oui ! Dis oui ! Ça fait trop longtemps quon la pas regardé ensemble.
OK, Zoétounette. Mais pas deux fois !
Zoé poussa un cri de victoire et elles allèrent senrouler lune contre lautre dans le canapé du salon face à la télévision.
Elle est où, maman ? demanda Hortense avant dappuyer sur « Play ».
Dans sa chambre, elle bosse. Elle arrête pas de bosser. Cest sûrement pour se changer les idées
Aucun homme ne mérite quon se mette le cur en lambeaux, décréta Hortense. Retiens bien ça, Zoé !
Elles regardèrent le film deux fois. Se passèrent et repassèrent le moment où Brad Pitt enlève son tee-shirt, Hortense pensa à Gary et sinsulta, Zoé eut envie de raconter Gaétan, mais se retint. Elles applaudirent au camion qui explose et, à la fin, quand les deux femmes senvolent dans le vide, elles hurlèrent en se tenant les mains. Zoé se disait quil y avait plein de moyens datteindre le bonheur, avec Gaétan et avec sa sur. Cétait pas le même bonheur, mais ça lui faisait chaud pareil. Elle nen pouvait plus de garder son secret pour elle toute seule. Il fallait quelle parle à Hortense. Tant pis si elle se moquait.
Je vais te dire un secret
, chuchota-t-elle. Te dire la plus belle merveille du monde qui
Elle neut pas le temps de finir sa phrase. Iris entrait dans le salon et se laissait tomber sur un fauteuil en lâchant des sacs remplis de vêtements qui se renversèrent à ses pieds.
Elle est pas là, votre mère ?
Si, dans sa chambre, répondirent les deux filles en chur.
Elle passe son temps dans sa chambre. Cest ballot
Elle bosse son HDR, répondit Zoé. Cest un sacré boulot, tu sais !
Je lai toujours connue en train de bosser ! Cest fou le temps quelle aura passé dans les livres
Toi, tu préfères le passer dans les magasins, railla Hortense.
Iris ignora la pique et brandit ses sacs.
Je crois bien quil est fou de moi !
Cest lui qui ta payé tout ça ? sétrangla Hortense.
Je te lai dit : il est fou de moi
Mais il est marié, protesta Zoé. Et il a trois enfants !
Il ma invitée à déjeuner, un resto délicieux à lhôtel Lancaster, tu tévanouis de plaisir à chaque bouchée, et puis après, on sest promenés, Champs-Élysées, avenue Montaigne et, à chaque boutique, il me couvrait de cadeaux ! Un vrai prince charmant !
Cest du bidon, les princes charmants ! déclara Hortense.
Pas lui ! Il me traite comme une princesse. Avec courtoisie, délicatesse, en me dévorant des yeux
Et puis il est beau, mais beau !
Il est marié et il a trois enfants, répéta Zoé.
Avec moi, il oublie tout !
Belle mentalité, soupira Zoé.
Je vais ranger mes affaires dans ma chambre
Cest la mienne, pesta Zoé une fois Iris partie. À cause delle, je dors dans le bureau de maman et maman travaille dans sa chambre !
Tu laimes pas ?
Je trouve quelle traite pas bien maman. On dirait quelle est ici chez elle ! Elle fait venir son prof de gym, invite Henriette, parle des heures au téléphone avec ses copines
Bref, elle est à lhôtel et maman dit rien.
Maman a revu Henriette ?
Elles ont dîné toutes les trois et depuis, on la plus revue.
Dis donc, il sen passe des choses quand je suis pas là !
Iris sortit ses emplettes des sacs et les posa sur le lit. À chaque vêtement, elle se souvenait du regard dHervé. Elle gloussa en caressant le cuir souple et doux dun sac Bottega Veneta. Un grand cabas matelassé en cuir argenté. Elle en rêvait ! Elle avait choisi, en outre, une robe ivoire en coton et des sandales assorties. La robe avait un col châle décolleté, la taille resserrée, des plis qui sévasaient en corolle fluide. Elle lui allait à la perfection. Ce pourrait être une robe de mariée
Ils avaient déjeuné, les yeux dans les yeux. Il lui avait parlé de ses affaires. Lui avait expliqué comment le numéro cinq des plastiques rachetait le numéro quatre pour devenir, peut-être, le numéro un mondial. Puis il avait bafouillé : « Je dois vous ennuyer. On ne devrait pas parler affaires avec une jolie femme ! On va aller faire des courses pour vous récompenser de mavoir si bien écouté
» Elle navait pas dit non. Le comble de la virilité, pour elle, était un homme qui la couvrait de cadeaux. Il lavait quittée à une station de taxis, lui avait baisé la main. « Il faut bien que je retourne travailler, hélas ! » Quel homme exquis !
Ses premiers cadeaux. Il senhardissait. Bientôt ce serait le premier baiser, la première nuit passée ensemble, un week-end peut-être ! Pour finir sur une marche nuptiale et la bague au doigt ! Tralalalalère ! Elle ne pourrait pas se marier en blanc, bien sûr, mais la robe ivoire ferait laffaire. Sils se mariaient en été
Elle se renversa sur le lit en froissant la robe contre elle.
Il lui faudrait simplement être patiente. Ce nétait pas le genre dhomme à vous culbuter dans un coin ni à vous harceler. Il lui téléphonait le matin, demandait si elle était libre pour déjeuner, lui donnait rendez-vous dans un restaurant et se comportait si galamment que personne naurait pu croire quils étaient intimes. Mais nous ne sommes pas encore intimes ! Il ne ma toujours pas embrassée. Il lui avait proposé daller déjeuner au parc de Saint-Cloud. Cest très agréable en été, on pourra se promener dans les allées. Elle avait compris qualors il lembrasserait et avait piqué un fard. Avec lui, elle retrouvait ses émois dadolescente.
Parfois elle avait du mal à masquer ses sentiments envers Joséphine. Son manque dassurance, sa maladresse lirritaient au plus haut point. Et puis
elle ne parvenait pas tout à fait à lui pardonner le scandale du livre. Si elle a un compte en banque bien rempli, aujourdhui, cest quand même grâce à moi ! Elle éprouvait envers Jo une aversion jalouse. Il lui arrivait dêtre obligée de sen aller brusquement quand Joséphine se mettait à parler de ses recherches pour sa thèse, son HDR, DRH ou RHD, elle ne retenait jamais lordre de ces initiales barbares et barbantes. Cependant, étant donné les circonstances, la vie était plus agréable chez sa sur que seule, chez elle, avec cette Carmen collante comme du papier tue-mouches. Et puis
Hervé nétait pas loin. Elle avait remarqué quil choisissait toujours des lieux de rendez-vous où il nétait pas connu. Jamais elle ne le voyait le week-end. Elle attendait, le lundi matin, que son portable sonne. Elle avait choisi une sonnerie spéciale pour lui. Elle posait son téléphone sur loreiller. Elle attendait trois, quatre sonneries puis décrochait. Elle devait reconnaître quelle passait son temps à lattendre. Je nai guère le choix, se disait-elle, lucide. Le mois daoût approchait. Sa femme et ses enfants partiraient en vacances dans la grande maison à Belle-Île.
Elle déplia une grande chemise blanche à col haut. Pour cacher les rides du cou. Elle ôta les épingles, le carton, létendit sur le lit. Se piqua un doigt à une épingle et constata, effondrée, quelle avait mis une goutte de sang sur la belle robe Bottega Veneta.
Elle poussa un juron de colère. Comment détachait-on le sang sur du coton ivoire ? Il faudrait quelle appelle Carmen.
Henriette sortit de la station de métro Buzenval et tourna à droite dans la rue des Vignoles. Elle sarrêta devant limmeuble décrépit de Chérubine et reprit son souffle. Son orteil droit la faisait souffrir et son nerf sciatique la lançait dans la hanche. Elle navait plus lâge de prendre le métro, descendre et monter des escaliers, se retrouver pressée contre des anonymes aux aisselles malodorantes. Elle avait beau ôter son chapeau et se vêtir de vêtements bon marché, elle avait toujours limpression quon la dévisageait. Quon savait quelle cachait des billets dans les bonnets de son soutien-gorge. Elle serrait ses bras sur ses seins pour prévenir lassaut dun malotru basané et affichait lair méchant dune vieille mal lunée à qui il ne faut pas se frotter. Parfois, quand elle apercevait son reflet dans la vitre du métro, elle se faisait peur ! Elle en riait, le nez enfoncé dans son écharpe parfumée à « Jicky » de Guerlain. Elle sinondait de « Jicky » quand elle prenait le métro. Cétait la seule façon de ne pas défaillir. Elle navait jamais été agressée et, plus elle prenait le métro, plus elle devenait grimaçante et hargneuse.
Elle entama la lente montée des escaliers de limmeuble de Chérubine, eut le cur soulevé par lodeur de vieux chou rance, fit une pause à chaque palier et atteignit enfin le troisième étage. Elle palpa son soutien-gorge et soupira. Quelle les aimait, ces billets ! Quils étaient tendres à malaxer ! Ils faisaient un petit bruit doux, attendrissant, un bruit doisillon qui ébouriffe ses plumes. Six cents euros, tout de même ! Pour planter des aiguilles. Ce nétait pas donné. Et de résultats, je nen vois guère. Jai beau traîner sous les fenêtres de Marcel, je naperçois pas le moindre corps écrasé sur le trottoir. Jinterroge la maréchaussée, en vain. Ni accident ni suicide. À ce train-là, mon compte en banque va se vider aussi sûrement quune baignoire deau sale ! Jen suis à mon sixième versement. Six fois six, trente-six, soit trois mille six cents euros dilapidés. Cest trop ! Beaucoup trop.
Elle aperçut lécriteau posé au-dessus de la sonnette : SONNEZ ICI SI VOUS ÊTES PERDU. Je suis perdue, moi ? Je suis une de ces pauvres femmes égarées, prêtes à tout pour retrouver leur homme ? Pas le moins du monde. Je mépanouis dans un célibat choisi et suis à la tête dune entreprise florissante avec mes économies de bouts de chandelles. Jamasse, jamasse et je ne me suis jamais autant amusée. Je détrousse les mendiants, rapine, escroque et réussis à vivre sans débourser un centime. Et, dans le même temps, je laisse une fortune dans les mains de cette charlatane obèse ! Il y a quelque chose qui ne va pas, ma chère Henriette. Reprends-toi ! Elle considéra un long moment lécriteau et déclara tout haut : « Eh bien, je ne sonnerai pas ! »
Et elle tourna les talons.
Jétais en train de mégarer, pensa-t-elle sur le trajet retour de la ligne 9, en tâtant ses bonnets, écoutant leur doux bruissement. Quest-ce que cela mimporte que Josiane et Marcel se gobergent ? Ne suis-je pas plus heureuse aujourdhui ? Il ma rendu service en se carapatant. Il a donné un sens à ma vie qui nen avait pas beaucoup, il faut bien le reconnaître. Aujourdhui, comme disent les jeunes crétins, je méclate.
Pas plus tard quhier, elle avait volé chez Hédiard. Oui, volé. Elle était entrée pour faire son habituel numéro de pleureuse de vieille femme usée par la vie elle avait chaussé ses espadrilles trouées et avait mis son manteau de pauvresse car, cest bien connu, les pauvres shabillent pareil été comme hiver et attendait de lancer sa longue plainte quand elle avait compris quelle était seule dans la boutique. Les vendeuses étaient au sous-sol, occupées à cancaner ou à faire semblant de travailler. Elle avait ouvert son grand cabas et lavait rempli : sancerre rouge, vinaigre balsamique (quatre-vingt-un euros le petit flacon de cinquante centilitres), foie gras, pâtes de fruits, chocolats, soupes au concombre, soupes au pistou, noix de cajou, pistaches, calissons, nems, rouleaux de printemps, tranches de gigot, ufs en gelée, fromages divers. Elle avait raflé tout ce qui était à portée de main. Le cabas pesait lourd, très lourd. Elle sétait presque démis lépaule. Mais quel plaisir ! Des rigoles de sueur chaude coulaient le long de ses bras. Ce nest que justice : je volais aux pauvres et maintenant, je vole aux riches ! La vie est formidable.
Je devais avoir le cerveau à larrêt quand je me suis remise entre les mains de lobèse. Javais déposé ma raison au vestiaire. Je pourrais aller jusquà la dénoncer à la police, cette Chérubine. Je suis sûre que cest illégal, ses magouilles. Et elle ne doit pas déclarer un seul centime ! Si elle me menace de ses petites aiguilles, je lavertis : je la livre à la police et au fisc. Elle y réfléchira à deux fois.
Enfin ! Je viens de sauver six cents euros. Six adorables billets de cent euros qui dorment heureux, blottis contre mon sein. Mes petits chéris ! Maman est là qui veille, reposez tranquilles !
Et puis, il était temps quelle cesse ses prélèvements sauvages sur le compte commun. Marcel aurait fini par avoir une puce à loreille. Il aurait été tenté de faire une enquête sur ses sorties inopinées dargent.
Elle lavait échappé belle.
Elle bénissait ce jour de juillet où elle retrouvait enfin son bon sens. Que les gens ont brave mine dans cette rame ! Ce nest pas de leur faute sils ne sourient pas. Ce sont de pauvres hères. Obligés daccomplir un travail ingrat pour subsister, on ne peut pas leur demander, en plus, de sentir bon et de sourire. Même si le savon ne coûte pas cher
Et puis, se dit-elle, emportée par une vague de bonheur, il faut savoir pardonner dans la vie et tiens ! je lui pardonne dêtre parti. Je lui pardonne et je vais donner à mon avocat lordre de lancer la procédure de divorce. Je le saignerai à blanc et au couteau tranchant, mais je lui rendrai sa liberté. Je garderai lappartement et doublerai la pension quil me propose. Avec tout largent que je gagne en le dérobant aux pauvres et aux riches, je vais devenir millionnaire !
Elle sortit du métro, gaie comme un pinson, grimpa les degrés dun pas léger, tenant ses seins à deux mains, et laissa tomber une pièce de vingt centimes dans la sébile dun mendiant couché sur les marches du métropolitain.
Merci, ma bonne dame, dit le vieux en soulevant sa casquette. Dieu vous le rendra au centuple ! Dieu reconnaît toujours les siens.
Joséphine broyait du noir.
Joséphine vivait cloîtrée dans sa chambre. Des piles de dossiers entouraient son lit. Elle les enjambait pour se coucher.
Elle navait plus envie de descendre dans la belle loge bariolée dIphigénie. Cétait devenu le dernier salon où lon cause et on y commentait sans relâche les meurtres récents. Les rumeurs les plus folles couraient. Cest un curé qui, entravé par son vu de chasteté, se rebelle contre Rome. Cest le boucher, jai vu ça dans un film, y a que lui pour avoir des couteaux tranchants toujours aiguisés. Non ! Cest un ado en colère contre une mère trop rigide ; chaque fois quelle le punit, il choisit une victime, une femme seule, la nuit. Cest un chômeur, un ancien cadre, qui ne digère pas sa mise à lécart et se venge. Et pourquoi les recherches de la police sétaient-elles concentrées sur limmeuble A ? Encore une fois, ce sont eux qui ont la vedette, soupirait la dame au caniche.
Chacun avait son coupable idéal et renchérissait sur les détails suspects, les mines patibulaires, les imperméables blancs. Quand Iphigénie apercevait Joséphine, elle lui faisait de grands gestes pour quelle se joigne à eux. Joséphine était une source intéressante : elle avait été convoquée plusieurs fois par linspecteur Garibaldi. Elle devait avoir des renseignements inédits. Joséphine y allait à contrecur. Elle écoutait, hochait la tête, répondait je ne sais pas grand-chose et ils finissaient par la regarder avec hostilité, lair de dire, on nest pas assez bien pour vous, cest ça ?
Seul dans son coin, réfugié dans un mutisme douloureux, monsieur Sandoz dévorait Iphigénie des yeux. Il tentait de faire entendre sa plainte amoureuse, mais Iphigénie avait dautres chats à fouetter et ne lui prêtait quune oreille distraite. Il se confiait à Joséphine à voix basse en cachant ses ongles quil ne trouvait jamais assez propres :
Elle nose pas me dire que je suis trop vieux. Pourtant je fais tout pour lui être agréable
Vous en faites peut-être un peu trop, répondait Joséphine qui trouvait un écho de sa peine dans la mélancolie de monsieur Sandoz. Lamour ne rime pas avec empressement, bien au contraire
Cest ce que me répète ma fille aînée qui, elle, est experte en séduction.
Monsieur Sandoz avait le col de sa chemise qui rebiquait en deux petites pointes blanches et une cravate noire en tricot.
Je narrive pas à feindre lindifférence. On lit en moi comme dans un livre ouvert
Nous avons le même problème, se dit Joséphine, moi aussi, je suis prévisible et transparente. Il lui a suffit de vingt-quatre heures pour se lasser.
Monsieur Sandoz revenait à la loge. Déposant des fleurs, des chocolats sur la petite console Ikea. Toujours vêtu de son costume gris, de sa chemise blanche et de son imperméable blanc quil portait par tous les temps. Il ressemblait à un promeneur endimanché.
Sans vous offenser, ce nest pas une question dâge, cest que
vous êtes trop gris pour Iphigénie.
Madame Cortès, moi, du gris, jen ai partout. Jai le cur plein de suie
Elle aussi nallait pas tarder à se couvrir de suie.
Cela faisait seize jours quils sétaient quittés sur le quai de Saint Pancras. Elle marquait les jours en petits bâtons-soldats dans la marge dun cahier. Elle avait commencé par compter les heures, puis avait renoncé. Trop de petits bâtons lui noircissaient le moral. Seize jours quelle navait plus aucune nouvelle de Philippe. Chaque fois que le téléphone sonnait, son cur semballait, escaladait la montagne puis retombait tel le rocher de Sisyphe dans ses talons. Ce nétait jamais lui. Mais pourquoi nappelle-t-il pas ? Elle sétait fait une liste de raisons et argumentait chaque proposition.
Il a perdu son portable et mes numéros ? Peu probable.
Il a eu un accident ? Elle laurait su.
Il est débordé de travail ? Non valable.
Il a revu Dottie Doolittle. Possible. Et elle gribouillait une paire de ballerines et des boucles doreilles.
Il aime encore Iris. Possible. Elle dessinait deux grands yeux bleus et cassait la mine de son crayon.
Il est mal à laise vis-à-vis dAlexandre. Ou de Zoé. Probable. Nai-je pas, moi-même, caché aux filles que je lavais vu à Londres ?
Ou alors
et le crayon retombait sur la feuille.
Il sétait lassé après lavoir enlacée.
Il na pas aimé lodeur de mon corps, la petite veine éclatée sur ma hanche gauche, le goût de ma bouche, le pli léger sur mon genou droit, lourlet de ma lèvre supérieure, la consistance de mes gencives
jai ronflé, je me suis trop livrée, pas assez, jai été dinde, niaise, je nembrasse pas bien, je fais lamour comme une garniture de jardin.
On ne rompt pas avec une femme parce que lespace entre son nez et sa bouche nest pas assez grand ou que ses gencives sont molles ! Et pourquoi pas ? Si, dans cet espace-là, on a déposé son idéal de beauté, de perfection ? Elle se souvenait avoir éconduit, en terminale, Jean-François Coutelier parce quil lui soutenait que le père Goriot avait deux fils. « Non ! Deux filles, Anastasie de Restaud et Delphine de Nuncigen. » « Tu es sûre ? Je croyais pourtant que cétait deux fils. » Elle lavait regardé et toute la beauté de Jean-François Coutelier sétait évaporée.
Le désir. Ce parfum quon ne peut jamais mettre en flacon. On a beau linvectiver, le supplier, se tordre les mains, lui offrir sa fortune, il demeure volatil et volage.
Elle appela son père. Jai besoin de toi, fais-moi un signe. Je suis en charpie. «
mais quand tu sortiras, mon ange, le cur ivre de joie, fais attention dans lombre à la perfide orange. » « Cest quoi ? une citation ? » « Non. Un avertissement ! À multiples usages. »
Elle avait dévalé lescalier de lhôtel après avoir glissé sur une orange.
Elle allait perdre Philippe à cause dune « perfide orange » ?
Elle tapa « Orange » sur Google. Orange, la compagnie de téléphone, Orange, le fruit, Orange, la ville, Orange mécanique, les chorégies dOrange, Orange généalogie. Elle cliqua sur « Généalogie ». Remonta à Philibert de Chalon, Prince dOrange, né à Lons-le-Saunier, qui trahit le roi de France, François Ier, et se rangea aux côtés de Charles Quint. Un traître. Philippe me trahit. Il est retourné dans les bras de la perfide Albionne. Lons-le-Saunier, lut-elle sur lécran, la ville de naissance de Rouget de Lisle.
Elle se recroquevilla sur son fauteuil préféré, le siège était rembourré, les accotoirs dodus et le plat du dos lui tenait bien les reins. Mon amour seffrite : un baiser contre le four, une citation de Sacha Guitry, une escapade à Londres et une longue attente qui me laisse haletante.
Elle se repliait sur son HDR et travaillait. Elle feuilleta ses notes. Où en était-elle ? À laimant quon posait sur le ventre pour garder lenfant désiré ou entre les jambes pour avorter ? À la chartre des artisans qui exigeait que le travail ne seffectue quà la lumière du jour ? Certains maîtres, pour augmenter le rendement de leurs ouvriers, les faisaient travailler à la chandelle, une fois la nuit tombée, ce qui était interdit. Doù lexpression « travailler au noir ». Ses pensées vagabondaient dans le désordre.
Elle avait aperçu Luca, de loin, sous les frondaisons du square. Il tournait autour de limmeuble, les mains dans les poches de son duffle-coat. Elle sétait réfugiée avec Du Guesclin derrière un arbre et avait attendu quil séloigne. Que voulait-il ? Avait-il appris par la concierge quelle était venue chez lui et connaissait sa double identité ? Elle nosait pas se lavouer, mais elle avait peur. Et sil sen prenait à elle ? Du Guesclin avait grogné en lapercevant. Son poil sétait hérissé.
Les enquêteurs de la brigade criminelle semblaient penser que lassassin habitait limmeuble. Les investigations se resserrent autour de vous tous, avait grimacé linspecteur Garibaldi. « Pourquoi navez-vous pas porté tout de suite plainte lors de votre agression en novembre ? Vous ménagiez le coupable ? Vous le connaissez ? Mais non ! balbutiait Joséphine, chaque fois quil lui posait la question ce devait être une technique interrogatoire de poser cent fois la même question , je ne voulais pas inquiéter ma fille, Zoé. Son père est mort dévoré par un crocodile, je me disais quelle navait pas besoin dune autre tragédie
» Il la contemplait en secouant la tête dun air dubitatif. « On vous plante un couteau dans le cur et la première chose à laquelle vous pensez, cest à ménager votre fille ? Bien sûr
Ah
Ça sappelle du masochisme ou je my connais pas ! Et comment avez-vous échappé aux coups de couteau répétés ? » Joséphine le dévisageait, incrédule. Elle avait déjà répondu à cette question ! « Grâce à un paquet envoyé par des amis de mon mari qui contenait une chaussure de sport. » Linspecteur souriait, dun petit air amusé. « Une chaussure de sport ! Tiens donc
Cest original ! On devrait toujours en avoir une sur soi quand on sort le soir ! » Et il enchaînait avec une question sur lAngleterre. « Et comme par hasard, vous étiez à Londres lorsque le capitaine Gallois a été tué
Cétait pour vous fabriquer un alibi ? » « Jétais allée voir mon éditeur anglais. Je peux le prouver
» « Vous nêtes pas sans savoir quelle ne vous appréciait pas. » « Je lavais remarqué. » « Elle avait rendez-vous avec vous le lendemain du jour où
» « Je lignorais. » « Elle a laissé une note dailleurs
Vous voulez la lire ? »
Il lui avait tendu une feuille blanche où le capitaine avait écrit en gros, au feutre noir : CREUSER RV. CREUSER RV. CREUSER RV. « Elle devait vouloir vous poser dautres questions lors de ce rendez-vous. Vous aviez un différend toutes les deux ? » « Non. Je métonnais de son animosité. Je me disais que ma tête ne lui revenait pas. » « Ah ! avait-il ricané, cest ainsi que vous appelez le fait de vous interroger ! Va falloir trouver autre chose
Ou alors un très bon avocat. Vous êtes mal barrée
» Elle avait éclaté en sanglots. « Mais enfin ! Puisque je vous dis que je nai rien fait ! » « Ça, madame, ils le disent tous ! Les pires criminels nient toujours et jurent sur la tête de leur mère quils nont rien fait
» Il avait claqué le plateau de son bureau de ses index tendus dans une imitation de solo de batterie. Avait interrompu son petit numéro quand un collègue avait ouvert la porte de son bureau. « Dis donc
On a un nouveau témoignage. Canon ! Une copine de la serveuse. Elle revient dun voyage de trois mois au Mexique et elle vient dapprendre pour sa copine. Tu devrais venir. » « Bon
, avait concédé linspecteur, jarrive et vous, vous pouvez y aller, mais cest pas clair votre affaire. Si jétais vous, je réfléchirais ! »
Elle croisait ses voisins chaque fois quelle sortait du bureau de linspecteur. Ils attendaient, assis sur des bancs en bois, dans le couloir aux murs défraîchis. Ils nosaient pas parler. Ils se sentaient déjà coupables. Monsieur et madame Merson râlaient, le fils Pinarelli souriait finement comme sil détenait des secrets exclusifs et quil nétait là que pour faire de la figuration, quant à Lefloc-Pignel et aux Van den Brock, ils étaient ulcérés.
On ne peut rien faire ! Si on refuse de se présenter, ils vont nous coller en cabane, sinsurgeait madame Van den Brock dont les yeux roulaient frénétiquement dans tous les sens.
Mais non ! la tempérait son mari. Cest insupportable, certes, mais nous devons nous plier à la procédure. Cela ne sert à rien de nous énerver et nous devons, au contraire, leur opposer le plus grand calme.
Madame Lefloc-Pignel sétait fait faire un certificat médical pour se soustraire aux interrogatoires.
Et pourquoi serait-il parmi nous, le meurtrier ? sinterrogeait Joséphine. Parce que loncle de la Bassonnière, avec ses petites fiches, perpétue lesprit de vengeance de la famille, furieuse davoir été reléguée en fond de cour ? Mademoiselle de Bassonnière avait des dossiers sur tout le monde. Pas que sur limmeuble A ! Et même si je connaissais trois des quatre victimes, ça ne fait pas de moi pour autant une complice ! Et la serveuse, je ne sais même pas à quoi elle ressemblait ! Cette histoire ne tient pas debout. Cest le capitaine qui les a mis sur ma piste. Je lai énervée dès notre premier entretien. Je produis cet effet-là sur certaines personnes : elles me trouvent demblée mollassonne, inerte, voire stupide. Ou alors elle navait pas aimé mon livre ? Elle aurait voulu être écrivain et on lui avait refusé trois manuscrits. Elle se disait pourquoi elle et pas moi ? CREUSER RV, CREUSER RV. Ce nest même pas français. On ne creuse pas un rendez-vous, on creuse une idée.
Elle se leva et alla chercher le Littré. Le consulta et marmonna javais raison, le verbe creuser : « Possède en propre le sens abstrait dapprofondir, analyser en profondeur. » On ne creuse pas un rendez-vous, on le propose, on le prépare, on laménage, on lorganise, on lannule, on le remet, on le repousse, on léchelonne quand il y en a plusieurs. Pourtant, le capitaine parlait sans faire de fautes de français, cela mavait frappée. Il y a très peu de gens qui parlent une langue impeccable.
Elle écrivit les deux lettres sur son bloc. RV, RV, RV
Rendez-vous, mais aussi : Renseignement Vague, Raison Vacillante, Rapport Vaseux, Rester Vigilant, Rien à Voir. Zoé passa la tête par la porte de la chambre et lança un regard inquiet à sa mère.
Quest-ce que tu fais, mman ?
Je travaille
Tu travailles vraiment ?
Non, je fais des dessins
, reconnut Joséphine, lasse de tourner en rond dans ses pensées.
Tu me les montres ? demanda Zoé dune petite voix dintruse.
Ils ne sont pas terribles, tu sais
Zoé était venue sasseoir sur laccotoir du fauteuil. Joséphine lui tendit la feuille remplie de RV et prépara une réponse à la curiosité de sa fille. Elle ne voulait pas lui parler de lenquête.
Ah
, fit Zoé, déçue, en laissant retomber la feuille. Tu apprends à écrire des textos ?
Non, dit Joséphine, surprise. Au contraire, quand jenvoie un texto, je fais exprès décrire chaque mot en entier et jespère bien que tu en fais autant ! Sinon tu vas perdre ton orthographe
Oh ! moi, je le fais. Mais les autres, non. Tu sais ce quelle ma envoyé Emma, lautre jour ?
Zoé prit un crayon et écrivit à côté des RV de Joséphine :
Un message en cinq lettres, MHAUT
Ça ne veut rien dire ! sexclama Jo en essayant de déchiffrer le sigle.
Si
cest pas évident. Cherche bien.
Joséphine relut les lettres, à lendroit, à lenvers, mais ne trouva pas. Zoé attendait, fière davoir déchiffré lénigme toute seule.
Je donne ma langue au chat, dit Joséphine.
Prononce-les à voix haute. Il faut toujours lire à voix haute pour comprendre.
Aime hâche à u té ? Ça veut toujours rien dire
Si. Cherche bien.
Joséphine reprit les cinq lettres, les articula lentement et renonça.
Je ny arrive pas
Si, écoute : aime ache à u ter. Et après, tu enchaînes en parlant vite
Elle ma chahutée !
Je naurais jamais trouvé !
Ben moi, jai bien mis cinq minutes ! Et je suis habituée !
Alors que moi, je suis vieille et je nai pas lentraînement
Jai pas dit ça, mman.
Elle roula contre Joséphine et lui mit les bras en collier autour du cou en tendant son petit ventre rond. Zoé était à lâge où lon passe en un instant de la femme à lenfant, où lon réclame un baiser à un garçon et un câlin à sa maman. Joséphine avait du mal à limaginer dans les bras de Gaétan, même si leurs ébats devaient encore être innocents. Elle glissa ses deux mains sous le tee-shirt de Zoé et la serra contre elle.
Tes la plus jolie des mamans !
Et toi, tu seras toujours mon bébé !
Je suis plus un bébé ! Je suis grande
Je sais, mais pour moi, tu seras toujours mon bébé
Elle enfouit son visage dans les cheveux de sa fille, ferma les yeux, respira une odeur de shampoing à la vanille et de savon au thé vert.
Tu sens bon. On a envie de te manger
Dis, mman, sais pas quoi faire
Elle est où, Hortense ?
Elle est partie chez Marcel. Elle a pas voulu que je vienne avec elle ! Elle dit quil faut quelle lui parle de Mylène en tête à tête
Alors tu tennuies
Allez, mman, laisse ton travail et on va promener Du Guesclin
Joséphine sentit le corps de Zoé salanguir contre le sien et eut terriblement envie de lui faire plaisir. Elle repoussa ses papiers et se leva.
Daccord, mon amour.
Mais rien que toutes les deux. On nemmène pas Iris !
Joséphine sourit.
Tu crois vraiment quelle aurait envie daller marcher autour dun lac avec un chien bancal ?
Oh, non ! Elle préfère minauder avec le bel Hervé
Vous croyez, Hervé ? Vous savez, Hervé
Dites-moi, Hervé, vous qui êtes un si bel Hervé
Jai hâte dêtre au prochain rendez-vous, Hervé !
Joséphine se laissa retomber sur le fauteuil, étourdie.
Quest-ce que tu as dit ?
Ben
rien.
Si. Répète ce que tu viens de me dire ! ordonna Joséphine dune voix tremblante.
Elle préfère se pavaner avec le bel Hervé ! Lefloc-Pignel, si tu préfères ! Elle pense quil va divorcer et lépouser. Cest pas bien, tu sais. Il est marié et il a trois enfants. Cest pas que je sois folle de lui, mais quand même
Cest pas bien.
Zoé continua, mais Joséphine ne lécoutait plus. RV. Et si le capitaine Gallois avait voulu parler de Hervé Lefloc-Pignel et de Hervé Van den Brock ?
Creuser la piste des deux Hervé. Elle avait découvert quelque chose, ou était sur le point, quand elle avait été poignardée. Elle se souvint alors du trouble de Lefloc-Pignel quand elle avait voulu lappeler par son prénom. À la terrasse du café, face au commissariat, juste après son premier interrogatoire. Il était devenu hostile et glacial.
Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmura-t-elle, effondrée sur sa chaise.
Quest-ce que tas, mman ?
Il fallait absolument quelle parle à linspecteur Garibaldi.
Le lendemain, Joséphine se présenta au 36, quai des Orfèvres.
Elle attendit une heure dans le long couloir et regarda passer des hommes pressés qui sinterpellaient en claquant des portes et en parlant fort. On entendait des rires qui sortaient par bouffées des bureaux quand les portes souvraient, des conversations qui cessaient lorsque les portes se refermaient. Des exclamations, des téléphones qui sonnaient, des départs précipités à deux ou trois, en bouclant le harnais du pistolet sous le bras. « Allez, on booste ! Action, les gars, on le tient ! Comme dhabitude, les gars, zen ! » Trapus, en jeans et vestes en cuir, ils fonçaient dun pas précipité. Au milieu de cette agitation, elle attendait, pas aussi sûre que la veille de la pertinence de sa visite. Le temps passait, elle regardait sa montre, tripotait la languette du bracelet, raclait avec son ongle une rainure du banc et récoltait une boulette noire quelle envoyait gicler.
Enfin linspecteur Garibaldi la fit entrer dans son bureau et lui proposa de sasseoir. Il portait une belle chemise rouge et ses cheveux noirs étaient plaqués en arrière comme retenus par un élastique. Il la regardait de manière soutenue et elle eut les oreilles qui chauffèrent. Elle rabattit ses cheveux, les lissa et lui raconta tout : la scène au café avec Lefloc-Pignel, son changement dattitude quand elle avait voulu lappeler par son prénom et comment elle avait appris, alors, que Van den Brock et lui sappelaient tous deux Hervé.
Vous savez, quand je pensais à eux, je disais Lefloc-Pignel et Van den Brock. Cétait devenu comme un prénom. En plus, comme ce sont des noms composés, cétait déjà suffisamment long et
Elle marqua une pause et il lui souffla doucement :
Je vous écoute, madame Cortès, continuez
Et puis, hier, jessayais de travailler sur mon HDR, cest un diplôme de fin détudes universitaires, une longue thèse de milliers de pages quon présente devant un jury de professeurs duniversité, cest ardu, à la moindre erreur, on est recalé. En plus, je suis très jeune pour me présenter et on ne me laissera rien passer
Elle releva la tête. Il ne paraissait pas exaspéré par sa lenteur. Il la soutenait de son regard noir sous un parapluie de gros sourcils. Elle reprit confiance et se détendit. Cet homme nétait pas si terrible, finalement. Elle ne le trouvait même plus menaçant. Il devait avoir une femme, des enfants, rentrer le soir à la maison, regarder la télévision en faisant des commentaires sur sa journée. Sa femme lécoutait en repassant, il allait border ses enfants dans leur lit. Un homme comme les autres, en somme.
Jétais là, à penser à ce que vous maviez dit au lieu de travailler. Je ne comprends pas quon me soupçonne. Complice de quoi ? complice pourquoi ? Donc je réfléchissais. Et jai repensé à votre histoire de « creuser RV »
Jai écrit sur un papier « creuser RV » et ça nallait pas. Je suis très sensible au style, aux mots, cela vient sûrement de ma formation littéraire, donc je tournais autour de ces mots quand ma petite fille est entrée
Zoé ? fit linspecteur.
Oui. Zoé.
Il avait retenu son prénom. Cétait un bon point. Il avait peut-être lui aussi une petite Zoé. Quand elle était née, ils avaient hésité entre Zoé et Camille, mais Joséphine avait trouvé que Zoé sonnait plus fort, cétait comme une chance supplémentaire quon lui donnait. Et ça voulait dire « vie » en grec. Antoine avait fini par se ranger à son avis.
Zoé est entrée dans votre chambre et
, reprit linspecteur, larrachant à sa rêverie.
Elle continua en essayant dêtre claire et précise. Elle sentait ses oreilles reprendre leur température normale. Il écoutait, calé au fond de son fauteuil. Il manquait un bouton à sa chemise. Quand elle arriva au MHAUT et au RV qui devenait Hervé, il sexclama « Putain ! » en traînant sur la première syllabe et en frappant son bureau du plat de la main. Les objets posés sur la table sautèrent et Joséphine tressaillit.
Excusez mon langage, reprit-il en se maîtrisant, mais vous venez de nous donner un sérieux coup de main, madame Cortès. Pourrais-je vous demander de ne souffler mot à personne de notre conversation ? Personne. Vous mentendez ? Il y va de votre sécurité.
Cest si important ? murmura Joséphine dune petite voix inquiète.
Vous allez passer dans la pièce à côté, on prendra votre témoignage par écrit.
Vous croyez que cest utile que je dépose ?
Oui. Vous êtes mêlée à une drôle dhistoire
On nen a pas encore tous les tenants et les aboutissants, mais il se peut que vous ayez soulevé un détail déterminant pour la suite de lenquête.
Vous croyez que ça a quelque chose à voir avec les différents crimes
Je nai pas dit ça, non ! Et nous en sommes loin, très loin. Mais cest un détail et, dans ce genre denquêtes, on navance que grâce à des détails
Un détail plus un autre détail conduisent souvent à la résolution dune affaire qui paraît bien embrouillée. Cest comme un puzzle
Je peux vous demander pourquoi vous mavez soupçonnée ? demanda Joséphine, reprenant courage.
Cest notre métier de soupçonner lentourage des victimes. Vous savez, lassassin est souvent un proche. Ce qui ne colle pas chez vous, cest le silence que vous avez observé après votre première agression. Nimporte qui, dans votre cas, court se réfugier au commissariat et déballe tout. Tout de suite. Vous, non seulement vous répugnez à venir déclarer lagression, mais vous attendez plusieurs jours et refusez de porter plainte. Vous déposez juste une main courante
Comme si vous connaissiez le coupable et vouliez le protéger.
Je peux vous le dire maintenant
Jai pensé à Zoé dabord, mais je crois aussi que cest parce que jai soupçonné mon mari.
Antoine Cortès ?
Linspecteur retira un dossier de la pile et louvrit. Il le feuilleta et lut à haute voix.
Mort à quarante-trois ans, dans la gueule dun crocodile à Kilifi, Kenya, après avoir pendant deux ans développé un élevage pour le compte dun Chinois, monsieur Wei, domicilié à
Et il déroula toute la vie dAntoine. Date et lieu de naissance, le nom de ses parents, sa rencontre avec Mylène Corbier, son emploi chez Gunman, ses relations, ses études, ses emprunts bancaires, sa pointure de chaussures. Il noublia pas son extrême sudation. Un résumé de la vie dAntoine Cortès. Joséphine lécoutait, stupéfaite.
Il est mort, madame. Vous le savez. Lambassade de France a enquêté et est arrivée à cette conclusion. Quest-ce qui vous fait penser quil pourrait être vivant et quil aurait mis en scène sa disparition ?
Jai cru le voir dans le métro, un jour
en fait, je suis sûre de lavoir vu. Mais il a fait comme sil ne me reconnaissait pas. Et puis ma fille, Zoé, a reçu des lettres de lui. Écrites de sa main.
Vous les avez, ces lettres ?
Cest ma fille qui les a gardées
Vous pourriez me les apporter ?
Il parlait de sa convalescence, de comment il avait échappé au crocodile, et jai pensé quil nétait pas mort, quil était revenu, quil avait voulu me faire peur
Ou vous supprimer
Et pour quelle raison ?
Je dis nimporte quoi, vous savez, jai limagination galopante.
Non. Répondez-moi.
Joséphine se tordit les mains et ses oreilles recommencèrent à brûler.
Cétait en novembre, je crois. Je cherchais un sujet de roman et je démarrais sur nimporte quoi
Je me suis dit que ce pouvait être lui parce quil était faible, quil voulait réussir à tout prix et quil aurait pu en vouloir à ceux qui réussissent. À moi, la première. Je sais que cest horrible ce que je dis, mais je lai pensé
Dans le monde daujourdhui, cest terrible dêtre un perdant. On vous écrase, on vous méprise. Cela peut développer des haines, des colères, un besoin irrépressible de vengeance
Il prenait des notes tout en linterrogeant.
Sur quelle ligne de métro lavez-vous vu la première fois ?
Je ne lai vu quune fois. Sur la ligne n°6, mais surtout ne vous méprenez pas. Jai fantasmé. Ce nétait peut-être pas lui. Il avait le rouge en horreur or, ce jour-là, il portait un col roulé rouge et quand on connaît Antoine, cest impossible.
Cest là-dessus que vous vous fondez ? Il détestait le rouge donc ce ne peut pas être lui
Vous êtes déconcertante, madame Cortès !
Cest un détail comme vous disiez et le détail est important. Antoine était très à cheval sur certains principes
Pas sur tous, linterrompit Garibaldi. Jai dans ce dossier plusieurs récits de rixes violentes qui lont opposé à des collègues là-bas, à Monbasa. Des bastons de fin de soirée, dont une qui a mal tourné et votre mari y a été mêlé
Un homme est resté sur le carreau.
Cest pas possible. Pas Antoine ! Il naurait pas tué une fourmi !
Ce nétait plus le même homme, madame. Un homme dont tous les rêves sécroulent peut devenir dangereux
Mais pas au point de
De chercher à vous éliminer ? Réfléchissez : vous avez réussi, il a échoué. Vous avez gardé vos filles, gagné beaucoup dargent, vous vous êtes fait un nom et il sest senti humilié, sali. Il vous rend responsable, il fait une fixation sur vous. La prochaine fois que vous cherchez lidée dun roman, venez me voir. Je vous en raconterai des histoires !
Ce nest pas possible
Tout est possible et la réalité, en ce domaine, dépasse souvent la fiction.
Une grosse mouche se promenait sur le dossier dAntoine. Mouche, mouchard, je suis devenue une moucharde, se dit Joséphine en enfonçant ses ongles dans la chair de ses bras.
On va lancer une recherche. Vous disiez, vous-même, quil pouvait être assez aigri, amer pour sen prendre à des femmes qui lavaient repoussé, offensé ou menacé comme cela semble être le cas de mademoiselle de Bassonnière qui envoyait des courriers au vitriol à des tas de gens
Oh, non ! sécria Joséphine, terrifiée. Je nai jamais dit ça !
Madame Cortès, nous sommes sur une grosse affaire. Un tueur en série qui élimine des femmes sans état dâme. Et toujours selon la même méthode. Pensez à la petite serveuse
Valérie Chignard, vingt ans, elle était montée à Paris pour devenir comédienne et travaillait pour payer ses cours de théâtre. Elle avait toute la vie devant elle et une cargaison de rêves. Il ne faut négliger aucune piste
Nous avons un épais dossier sur lui, que nous avons trouvé dans les notes de mademoiselle de Bassonnière. En plus de tout, il semblerait que votre mari se soit livré à, disons, quelques indélicatesses financières avant de disparaître
Ce serait donc intéressant de savoir sil a mis en scène sa mort ou sil est vraiment mort.
Mais je nétais pas venue pour ça ! cria Joséphine au bord des larmes.
Madame Cortès, calmez-vous. Je nai en aucun cas affirmé que votre mari était un criminel, jai juste dit que nous allions faire une enquête parmi les gens qui traînent dans le métro
afin déliminer ou de confirmer une hypothèse. Comme ça, vous aurez lesprit délivré de cet horrible soupçon. Ce doit être terrible de soupçonner son mari. Car vous lavez pensé, nest-ce pas ?
Je ne lai pas pensé, ça mest passé par lesprit. Cest différent tout de même ! Et je nétais pas venue ici pour accuser Antoine, ni pour accuser qui que ce soit dailleurs !
Plus jamais, plus jamais, je ne me mêle de ce qui ne me regarde pas. Mais quest-ce qui ma pris ? Je me suis sentie en confiance, jai cru que je pouvais lui parler librement, me délivrer de cette idée qui, cest vrai, me hante, mais de là à dénoncer Antoine !
Vous avez eu dautres soupçons, madame Cortès ? demanda linspecteur dune voix doucereuse.
Joséphine hésita, pensa à Luca, à sa violence, au tiroir jeté sur la voisine, murmura « jai
» et se tut. Plus jamais elle ne se confierait à un inspecteur de police.
Non. Personne. Et je regrette bien dêtre venue vous voir !
Vous avez aidé la police de votre pays et qui sait, la justice aussi
Je ne dirai plus jamais rien. Même si le meurtrier se confesse à moi et me donne tous les détails !
Il eut un petit sourire et se dressa de toute sa stature.
Alors je serais obligé de vous poursuivre pour complicité. Comme je vous en ai soupçonnée depuis le départ de lenquête.
Joséphine le regarda, bouche bée. Il nallait pas recommencer !
Je peux partir ? demanda-t-elle, désemparée.
Oui. Et souvenez-vous : pas un mot à quiconque ! Et si vous apercevez votre mari, tâchez dêtre un peu plus précise dans votre témoignage. Notez la date, lheure, le lieu, les circonstances. Ça nous aidera.
Joséphine hocha la tête, tremblante, et sortit sans lui tendre la main ni lui dire au revoir.
Dans la vieille cour pavée du 36, quai des Orfèvres, elle aperçut le fils Pinarelli en train dexécuter une série de passes martiales avec un jeune inspecteur en jean et polo Lacoste. Il se mouvait avec agilité et déclenchait des attaques cinglantes que le jeune esquivait de justesse.
Il sinterrompit en la voyant et vint vers elle.
Alors ? Y a du nouveau ? demanda-t-il, lil gourmand.
La routine. Je ne sais même plus pourquoi ils me convoquent. Ce doit être une manie chez eux !
Détrompez-vous, ils savent très bien ce quils font. Ils sont forts, très forts ! Ils sont en train détablir un rideau de fumée, ils interrogent tout le monde, ils nous soutirent des infos, font semblant de nous écouter mais nous dirigent tout doucement là où ils veulent en venir !
Et je suis tombée dans leur piège, se dit Joséphine. La tête la première. Garibaldi a écouté ma petite élucubration sur les RV, a fait semblant dêtre intéressé puis a enchaîné sur Antoine. Ou plutôt cest moi qui lui ai apporté Antoine sur un plateau. Sans quil me demande rien.
Bel homme, ce Garibaldi ! Il paraît quil fait des ravages chez la gent féminine. Un petit malin ! Il commence par vous mettre mal à laise, vous laisse entendre quil vous soupçonne, vous déstabilise et hop ! il porte lestocade. Comme au krav maga ! Vous connaissez le krav maga ?
Pas vraiment
Jétais en train de faire une démonstration au jeune inspecteur. Ça a été mis au point par larmée israélienne. Pour tuer lennemi. Ce nest ni un art, ni une discipline, cest lart de tuer en un éclair. Tous les coups sont permis. On peut viser les parties génitales et insulter lennemi
Il eut une lueur de plaisir dans lil.
Elle se souvint de la manière dont il avait agressé Iphigénie. De la violence du coup quil lui avait porté quand elle avait voulu intervenir et de son agilité à monter les escaliers. Je pourrais parler de lui à Garibaldi. Ça lui ferait une nouvelle piste. Il est temps que je parte dici ! Je vois des assassins partout.
Dans la rue, elle leva le nez et aperçut Notre-Dame de Paris. Elle resta un long moment à contempler la façade, grimaça en apercevant les cars de touristes qui se déversaient dans la cathédrale. Ce nétait plus un lieu de culte, cétait devenu le Lido ou le Moulin-Rouge.
Elle regarda sa montre. Elle avait passé deux heures dans les locaux de la police. Pendant ces deux heures, elle navait pas pensé à Philippe.
Le Crapaud était de passage à Londres et déjeunait avec Philippe. Il avait choisi le restaurant du Claridge et griffait la nappe blanche de ses ongles courts et carrés.
Tu sais ce quelles veulent les gonzesses aujourdhui ? Du pognon. Point barre. Moi qui ne suis pas un canon de beauté, je me les fais toutes ! Il y en a une dernièrement qui mavait envoyé bouler lors dun cocktail et qui ma rappelé. Si, si, mon vieux ! Elle a dû apprendre combien je pesais et elle est revenue ramper à mes pieds. Elle a payé cher ! Comme je lai humiliée ! Je te raconte pas !
Cest inutile, dit Philippe dune voix douce mais ferme.
Je lui fais faire les trucs les plus dégueulasses et elle avale ! Et quand je dis « avale », je
Philippe lui fit signe de la main de ne pas développer et le Crapaud eut lair déçu. Ses petits doigts impatients tapotèrent la nappe blanche.
Toutes des salopes, je te dis. Dailleurs, je vais te faire une confidence, jen suis arrivé au point où je leur fous des branlées.
Tu nas pas honte ?
Pas le moins du monde : je leur rends la monnaie de leur pièce. Quest-ce quil fout, le larbin ? Il nous a oubliés ?
Le Crapaud consulta sa montre, une grosse Rolex en or, quil fit tourner ostensiblement.
Très chic ! fit remarquer Philippe.
Cest grisant le pognon. Tu nas même plus besoin de lever le petit doigt, elles sallongent. Et toi, tu en es où dans ta vie sexuelle ?
Not your business.
Jai jamais compris comment tu fonctionnais ! Tu pourrais toutes les avoir et tu nen as jamais profité ! Quest-ce que ça tapporte de chercher midi à quatorze heures ? Tu peux me le dire
Le garçon déposait leur plat en détaillant les ingrédients dun air savant, les yeux mi-clos, les doigts joints. Le Crapaud lui fit signe dabréger. Il se retira, offusqué.
Disons que cest plus intéressant que de le trouver toujours à midi pile
Cest comme pour les affaires, jai jamais compris que tu te retires ! Avec tout le pognon que tu te faisais.
Et que je continue à me faire, lui fit remarquer Philippe en contemplant sa sole meunière.
Et là, pensa-t-il, il va mannoncer quil réduit ma participation ou quil proposera lors de la prochaine réunion du conseil quon mévince du poste de président. Cest pour cette raison quil minvite à déjeuner. Je nen vois pas dautre. Autant lui faciliter la tâche et quon en finisse !
Tes vraiment ouf ! Tu avais la plus belle femme de Paris et tu la largues. Tu avais monté une affaire en or et tu la largues aussi, tu cherches quoi ?
Comme tu le disais : midi à quatorze heures !
Mais ça nexiste pas, mon vieux ! Grandis, grandis un peu
Pour devenir comme toi ? Pas vraiment envie.
Ah ! Commence pas ! cracha le Crapaud, la bouche pleine.
Alors change de sujet. Tu me dégoûtes à parler comme ça. Tu sais, quoi, Raoul ? Tu as le don de gommer le beau, autour de toi. On te laisserait seul à côté dun Rembrandt, au bout de quatre heures, il ny aurait plus quune toile blanche et des clous.
Attention ! Je vais mal le prendre ! sexclama le Crapaud en pointant son couteau vers Philippe.
Et ça changera quoi ? Tu ne me fais pas peur. Je nai pas besoin de ton argent parce que ton argent, cest moi qui lai fait. Et cest moi qui tai choisi pour que tu continues à le faire fructifier. Je ne te savais pas si obscène, sinon je crois que jaurais hésité
Comme quoi, lâme des gens sait se travestir et la tienne, tu las planquée longtemps.
Hé, oui ! Mon petit vieux, jai pris de lassurance ! Je ne suis plus ton caniche
Et dailleurs, je voulais te dire
Ça y est ! On approche du cur de laffaire. Je lui fais de lombre. Il ne me supporte plus.
Jai lintention dattaquer ta femme !
Iris ? dit Philippe en sétranglant.
Tu en as une autre ?
Philippe secoua la tête.
Elle est sur le marché, non ?
On peut dire ça comme ça.
Elle est sur le marché, elle ne va pas y rester longtemps. Alors je lance une OPA sur elle et je trouve plus sport de te prévenir. Ça ne te gêne pas ?
Tu fais ce que tu veux. Nous sommes en instance de divorce.
Le Crapaud eut lair une nouvelle fois déçu. Comme si une grande partie du charme dIris résidait dans le fait que Philippe laimait encore.
Je lai appelée lautre soir. Je lai invitée à dîner et elle a accepté. On se voit la semaine prochaine. Jai réservé au Ritz.
Elle doit être tombée bien bas
, lâcha Philippe en décollant délicatement un filet de sa sole.
Ou elle a besoin de pognon. Elle nest plus toute jeune, tu sais. Ses prétentions ont baissé. Jai ma chance. De toute façon, il faut que je me remarie. Ça pose pour les affaires, et dans le genre, y a pas mieux quIris.
Parce que tu comptes lépouser ?
Bague au doigt, contrat et tout
Bon, on fera pas des petits, mais ça je men fous, jen ai déjà deux. Vu les emmerdes que ça apporte !
Il posa ses lèvres épaisses sur le bord de son verre de vin rouge, suça quelques gorgées de château-pétrus, déglutit et eut une grimace de connaisseur.
Pas mal, pas mal. Vu le prix, remarque, il peut
Bon, jai ton accord ? La voie est libre ?
Tu as même une autoroute. Mais ça ne métonnerait pas quelle séclipse à la première sortie
Qui ne tente rien na rien. Et elle, je dois dire, ça en jetterait ! En épousant la belle Iris, je me redore le blason.
Il eut un rire plein de glaires, recracha un morceau, coincé dans la gorge. Puis il déchira un petit pain, le tartina de beurre. Il avait déjà trois bouées autour de la taille et sen préparait une quatrième.
Je peux te poser une question, Raoul ?
Le Crapaud eut un sourire vantard et lâcha :
Vas-y, vieux, jai pas peur !
Tu as déjà été amoureux, mais vraiment amoureux ?
Une fois, dit le Crapaud en sessuyant les doigts sur la nappe blanche.
Un voile de tristesse obscurcit son il droit et sa paupière fut agitée dun tic nerveux. Philippe se remit à espérer. Cet homme hideux a un cur, cet homme hideux a souffert.
Et tu as déjà connu un gros chagrin damour ?
La même fois. Jai failli mourir tellement jétais mal. Jte jure, je me reconnaissais plus.
Et ça a duré combien de temps, ton chagrin ?
Une éternité ! Jai perdu six kilos ! Cest te dire
Au bas mot : trois mois. Et puis, un soir, des potes mont emmené dans une boîte un peu spéciale, tu vois ce que je veux dire, je me suis fait quatre gonzesses à la file, quatre bonnes salopes qui mont bien sucé et hop ! cétait fini, torché ! Mais ces trois mois-là, mon vieux, ils sont restés gravés là
Il posa la main sur son cur en grimaçant tel un clown blanc. Philippe eut envie déclater de rire.
Fais attention avec Iris ! Ce nest pas un cur quelle a, cest une plaque de verglas !
Le Crapaud leva ses pieds à hauteur de la table, des gros pieds boudinés dans une paire de Tods.
Tinquiète ! Jai appris à patiner ! Alors, cest sûr, jai ta bénédiction ? Ça foutra pas le bordel dans nos affaires ?
Cest une affaire classée, et bien classée !
Et je ne mens pas, sétonna Philippe qui sétait surpris à parler comme le Crapaud.
Le déjeuner terminé, Philippe rentra chez lui à pied. Il marchait beaucoup depuis quil habitait Londres. Cétait la seule façon dapprendre la ville. « Il y a entre Londres et Paris cette différence que Paris est faite pour létranger et Londres pour lAnglais. LAngleterre a bâti Londres pour son propre usage, la France a bâti Paris pour le monde entier », avait déclaré Ralph Emerson. Pour connaître la ville, il fallait user ses semelles.
Dire que jai travaillé avec le Crapaud ! Je lai choisi, embauché, jai passé des soirées entières avec lui à préparer des dossiers, jai pris lavion, bu, mangé, ricané devant la robe trop courte dune hôtesse ; un soir, à Rio, on a partagé une chambre, lhôtel était complet. Il portait des slips noirs quil achetait par chapelets au tourniquet de la grande surface où il faisait ses courses de célibataire quand sa femme lavait quitté. Une jolie brune, aux cheveux longs, épais. Sattaquer à Iris ! Il est gonflé.
Il sarrêta à un kiosque, acheta Le Monde et The Independent. Remonta Brook Street, longea les belles maisons blanches de Grosvenor Square, pensa aux Forsythe, Upstairs, Downstairs, tourna sur Park Lane et entra dans Hyde Park. Des couples dormaient, enlacés, sur la pelouse. Des enfants jouaient au cricket. Des filles allongées dans des chaises longues avaient retroussé leur jean et se faisaient bronzer. Un vieux monsieur, tout de blanc vêtu, lisait son journal, debout, immobile sur la pelouse. Des gamins accroupis sur leur skate doublaient des joggers en les frôlant. Il irait jusquà la Serpentine et remonterait sur Bayswater. Ou il sallongerait dans lherbe et finirait son livre. Clair de femme de Romain Gary. Jaurais dû lire des mots de Gary au Crapaud. Lui dire quun homme, un vrai, nest pas celui qui claque les femmes ou se fait sucer par des anonymes goulues, mais celui qui écrit : « Je ne sais pas ce que cest, la féminité. Peut-être est-ce seulement une façon dêtre un homme. » Il me fait horreur parce que lhomme que je fus et qui riait avec lui me dégoûte. Et je ne connais pas encore lhomme que je suis en train de devenir. Chaque journée me déleste dune partie de mon ancien moi. Et je me laisse dépouiller avec la grâce tranquille de celui qui espère que les vêtements neufs seront suffisamment usés pour quil sy sente bien.
Dix-huit jours quelle était repartie, dix-huit jours quil demeurait silencieux. Que dire, au bout de dix-huit jours, à une femme qui est venue vous prendre par la main et sest offerte sans calcul ? Quil reculait devant tant de prodigalité ? Quil était pétrifié ? Il se disait quil naurait jamais les bras assez grands pour recevoir tout lamour que dispensait Joséphine. Il lui faudrait inventer des mots, des phrases, des serments, des containers, des trains de marchandises, des gares de triage. Elle était entrée en lui comme dans une pièce vide.
Il aurait fallu quelle ne reparte pas. Jaurais meublé la pièce avec ses mots, ses gestes, ses abandons. Je lui aurais dit tout bas de ne pas aller trop vite, que jétais un débutant. On peut improviser un baiser sur un quai de gare, le répéter contre un four sans réfléchir, mais quand, soudain, tout devient possible, on ne sait plus.
Il avait laissé passer un jour, deux jours, trois jours
dix-huit jours.
Et peut-être dix-neuf, vingt, vingt et un.
Un mois
Trois mois, six mois, un an.
Ce serait trop tard. On se sera changés en statues de pierre, elle et moi. Comment lui expliquer que je ne sais plus qui je suis ? Jai changé dadresse, de pays, de femme, doccupation, il faudrait peut-être que je change de nom. Je ne sais plus rien de moi.
Je sais, en revanche, ce que je ne veux plus être, où je ne veux plus aller.
Au retour de la Documenta, assis dans lavion en première classe, il lisait un catalogue dart, faisait le point sur ses achats, se disait quil allait devoir déménager, il naurait jamais assez de place pour entreposer toutes les pièces de sa collection. Déménager ? À Paris, à Londres ? Avec elle, sans elle ? Une femme était venue sasseoir à côté de lui. Grande, belle, élégante, fluide. Un rayon de femme. De longs cheveux châtains, des yeux de chat, un sourire de princesse certifiée, deux lourds bracelets trois ors au poignet droit, la montre Chanel au poignet gauche, un sac Dior, il avait pensé tiens, tiens ! il existe donc des copies dIris. Elle lui avait souri, « nous ne sommes que deux. Nous nallons pas déjeuner chacun de notre côté, ce serait ballot ». Ballot ! Le mot avait résonné dans sa tête. Cétait un mot dIris. Cest ballot tout de même ! Cet homme, quel ballot ! Elle avait posé doffice son plateau à côté de lui et se préparait à sasseoir quand il sétait entendu répondre : « Non, madame, je préfère déjeuner seul. » Il avait ajouté, intérieurement, car je sais qui vous êtes : belle, élégante, sûrement intelligente, sûrement divorcée, vous habitez un beau quartier, comptez deux ou trois enfants qui font des études dans de bons établissements, vous lisez leurs bulletins scolaires distraitement, passez des heures au téléphone ou dans les magasins et recherchez un homme aux revenus confortables pour remplacer les cartes de crédit de votre ex-mari. Je ne veux plus jamais être une carte de crédit. Je veux être troubadour, alchimiste, guerrier, bandit, ferronnier, moissonneur-batteur ! Je veux galoper, les cheveux en bataille, les bottes crottées, je veux du lyrisme, des rêves, de la poésie ! Et justement, je nen ai pas lair, mais je suis en train décrire un poème à la femme que jaime et que je vais perdre si je ne me hâte pas. Elle nest pas aussi élégante que vous, elle bondit à pieds joints dans les flaques deau, dérape sur une orange et dévale lescalier, mais elle a ouvert une porte en moi que je ne veux plus jamais refermer.
À cet instant, il avait eu envie de sauter en parachute aux pieds de Joséphine. La princesse lavait regardé comme un déchet nucléaire et sen était allée se rasseoir à sa place.
À larrivée, elle portait de larges lunettes noires et lavait ignoré.
À larrivée, il navait pas ouvert son parachute.
Un ballon de foot heurta ses pieds. Il le renvoya de toutes ses forces vers le gamin hirsute qui lui faisait signe de shooter. « Well done ! » fit le gamin en bloquant la balle.
Well done, mon vieux, se dit Philippe en ouvrant Le Monde et en se laissant tomber dans lherbe. Jaurais le cul vert, mais je men fous ! Il chercha les pages de la fin pour lire un article sur la Documenta. On y parlait de luvre dun Chinois, Ai Weiwei, qui avait fait venir mille Chinois de Chine afin quils photographient le monde occidental et quil puisse réaliser une uvre à partir de ces photos. Monsieur Wei. Cétait le nom du patron chinois dAntoine Cortès au Kenya. Avant de disparaître, Antoine lui avait envoyé une lettre. Il désirait sexprimer « dhomme à homme ». Il y accusait Mylène. Il disait quil fallait se méfier delle, quelle était double. Toutes les femmes lavaient trahi. Joséphine, Mylène, et même sa fille, Hortense. « Elles nous réduisent en bouillie et nous nous laissons faire. » Les femmes étaient trop fortes pour lui. La vie trop dure à vivre.
Il allait rentrer chez lui et travailler sur le dossier des chaussettes Labonal. Il était fou de ces chaussettes. Elles lui enrobaient le pied telles des pantoufles, douces, élastiques, réconfortantes, ne se déformaient pas au lavage, ne grattaient pas, ne serraient pas, je devrais en envoyer à Joséphine. Un beau bouquet de chaussettes de première qualité. Ce serait un moyen original de lui dire je pense à toi, mais je me prends les pieds dans mes émotions. Il sourit. Et pourquoi pas ? Ça la ferait rire, peut-être. Elle enfilerait une paire de chaussettes bleu ciel ou rose et se pavanerait dans lappartement en se disant « il ne ma pas oubliée, il maime comme un pied, mais il maime ! ». Le PDG des chaussettes Labonal était devenu un ami. Un de ces hommes qui se battent pour la qualité, lexcellence. Philippe lui donnait un coup de main pour survivre dans la féroce compétition mondiale. Dominique Malfait avait effectué de nombreux voyages en Chine. Pékin, Canton, Shanghai
Il y avait peut-être croisé Mylène. Il exportait ses chaussettes en Chine. Les nouveaux riches chinois en étaient fous. En France, il avait eu lexcellente idée, pour vendre ses chaussettes sans passer par les grandes surfaces, daller chercher les gens à domicile. Dans des magasins ambulants, rouge éclatant, frappés dune panthère jaune prête à bondir. Les camions sillonnaient les routes, sarrêtaient dans les marchés, sur les places des villages. Cet homme-là sait se battre. Il ne gémit pas comme Antoine. Il retrousse ses manches et établit des stratégies. Je ferais bien de mettre au point un plan pour reconquérir Joséphine.
Il referma Le Monde et sortit de sa poche le roman de Romain Gary. Il louvrit au hasard et lut cette phrase : « Aimer est la seule richesse qui croît avec la prodigalité. Plus on en donne et plus il vous en reste. »
Dis, maman, on fait quoi pour les vacances ? demanda Zoé en lançant un bâton à Du Guesclin qui courut le chercher.
Cest vrai que ce sont les vacances ! sexclama Joséphine, observant Du Guesclin qui revenait vers elles, le bâton dans la gueule.
Elle avait complètement oublié. Elle narrêtait pas de penser à son rendez-vous avec Garibaldi. Je me suis fait berner. Jai balancé Antoine. Encore heureux que je naie pas parlé de Luca. Çeût été complet : Antoine, Luca, Lefloc-Pignel, Van den Brock ! Elle avait honte.
Tes vraiment à côté de tes pompes, en ce moment ! répondit Zoé en félicitant Du Guesclin qui déposait le bâton à ses pieds. Tas vu comme je lai dressé ? La semaine dernière, il maurait jamais rapporté ce bâton !
Quest-ce que tu aurais envie de faire ?
Sais pas. Toutes mes copines sont parties
Et Gaétan aussi ?
Il part demain. À Belle-Île. En famille
Il ta pas invitée à aller chez lui ?
Son père, il sait même pas quon se voit ! sexclama Zoé. Gaétan, il fait tout en cachette ! Il sort, le soir, par la cuisine, directo dans lescalier de service jusquà la cave, il dit que sil se fait piquer, il est dead, total dead !
Et sa mère ? Tu nen parles jamais
Elle est névrotique. Elle se gratte les bras et se bourre de pilules. Gaétan, il dit que cest à cause du bébé quelle a perdu, tu sais, il est mort écrasé dans un parking. Il dit que ça a foutu la vie de sa famille en lair
Comment il sait ça ? Il nétait pas né !
Cest sa mamie qui lui raconte
Elle dit quavant, cétait le bonheur total. Que son père et sa mère rigolaient, quils se tenaient par la main et se faisaient des bisous
et quaprès la mort du bébé, son père, il a changé du jour au lendemain. Il est devenu fou. Tu sais, je comprends. Moi, parfois la nuit, jouvre les yeux et jai envie de hurler en imaginant papa avec le crocodile. Je deviens pas folle, mais cest tout juste
Joséphine passa son bras autour des épaules de Zoé.
Faut pas que tu penses à ça
Hortense, elle dit quil faut regarder les choses en face pour les exorciser.
Ce qui est valable pour Hortense ne lest pas forcément pour toi.
Tu crois vraiment ? Parce que ça me fait peur quand jexorcise
Au lieu de penser à sa mort, pense à lui, quand il était vivant
et tu lui envoies plein damour, tu lui fais des petites déclarations et tu vas voir, tu nauras plus peur
Mais dis, mman, pour les vacances
Hortense partait en Croatie, après sa semaine de stage chez Jean-Paul Gaultier, Zoé allait se retrouver toute seule. Elle réfléchit.
Tu veux quon aille à Deauville, chez Iris ? On pourrait lui demander de nous prêter la maison. Elle, elle reste à Paris.
Zoé fit la grimace.
Jaime pas Deauville. Cest que des riches qui se la pètent
Comment tu parles !
Mais cest vrai, mman ! Y a que des parkings, des boutiques et des gens pleins de tune !
Du Guesclin trottinait à côté delles, le bâton dans la gueule, attendant que Zoé veuille bien jouer avec lui.
Alexandre ma envoyé un mail. Il part faire un stage de poney en Irlande. Il dit quil reste des places. Ça me plairait bien
Voilà une bonne idée ! Tu vas lui répondre et dire que tu pars avec lui. Demande combien ça coûte, je ne veux pas que Philippe paie pour toi
Zoé sétait remise à jouer avec Du Guesclin. Elle lançait le bâton sans joie, presque mécaniquement, et raclait le sol de la pointe de ses chaussures.
Quest-ce que tas, Zoé ? Jai dit quelque chose qui ne te plaît pas ?
Zoé regarda ses pieds et bougonna :
Et pourquoi tu lappelles pas, Philippe ? Je sais très bien que tu as été à Londres et que tu las vu
Joséphine lattrapa par les épaules et lui dit :
Tu penses que je te mens, nest-ce pas ?
Oui, dit Zoé, les yeux baissés.
Alors je vais te dire exactement ce quil sest passé, daccord ?
Jaime pas quand tu mens
Peut-être, mais on ne peut pas tout dire à sa fille. Je suis ta mère, je ne suis pas ta copine
Zoé haussa les épaules.
Si, cest important, insista Joséphine. Et dailleurs, toi-même, tu ne me dis pas tout ce que tu fais avec Gaétan. Et je ne te le demande pas. Je te fais confiance
Bon alors
, fit Zoé qui simpatientait.
Jai, en effet, vu Philippe à Londres. On a dîné ensemble, on a beaucoup parlé et
Cest tout ? demanda Zoé, avec un petit sourire.
Ça ne te regarde pas, bafouilla Joséphine.
Parce que si vous voulez vous marier, moi, je nai rien contre ! Je voulais te le dire. Jai bien réfléchi et je crois que je comprends.
Elle prit un air sérieux et ajouta :
Avec Gaétan, y a plein de choses que je comprends maintenant
Joséphine sourit et se lança :
Alors tu vas comprendre que la situation est compliquée, que Philippe est toujours marié avec Iris et quon ne peut pas loublier comme ça
Elle claqua des doigts.
Sauf quIris, elle oublie
, dit Zoé.
Oui, mais ça, cest son problème. Donc, pour revenir à tes vacances, ce serait mieux que tu voies les détails avec Alexandre et que moi, je ne règle que les problèmes pratiques. Je paie ton stage de poney et je te mets dans le train pour Londres
Et tu ne parles pas à Philippe ! Vous êtes fâchés ?
Non. Mais je préfère ne pas lui parler en ce moment. Tu dis que tu es grande, que tu nes plus un bébé, cest le moment de le prouver.
Daccord, fit Zoé.
Joséphine lui tendit la main pour sceller leur accord. Zoé hésita à lui prendre la main et Joséphine sétonna.
Tu ne veux pas me serrer la main ?
Cest pas ça
, dit Zoé, gênée.
Zoé ! Quest-ce que tu as ? Dis-moi. Tu peux tout me dire
Zoé détourna la tête et ne répondit pas. Joséphine imagina le pire : elle sétait scarifiée, elle avait tenté de souvrir les veines, elle voulait en finir pour oublier que son père était mort dans la gueule dun crocodile.
Zoé ! Montre-moi tes mains !
Jai pas envie. Ça te regarde pas.
Joséphine lui arracha les mains des poches de son jean et les inspecta. Elle éclata de rire, soulagée. En bas du pouce gauche de Zoé, Gaétan avait écrit au bic noir, en lettre majuscules : GAÉTAN AIME ZOÉ ET LOUBLIERA JAMAIS.
Cest trop mignon ! Pourquoi tu le caches ?
Parce que ça regarde personne
Tu devrais le montrer, au contraire
ça va seffacer vite.
Non. Jai décidé de plus me laver partout où il a écrit.
Parce quil a écrit ailleurs ?
Ben oui
Elle montra le creux de son bras gauche, sa cheville droite et le bas de son ventre.
Vous êtes trop mignons tous les deux ! dit Joséphine en riant.
Arrête, mman, cest hypersérieux ! Quand je parle de lui, ça chante dans ma tête.
Je sais, ma chérie. Il ny a rien de mieux que lamour, cest comme si on dansait une valse
Elle regretta davoir prononcé ces mots. Elle revit Philippe la prendre dans ses bras dans la chambre dhôtel, la faire tourner, tourner, une, deux, trois, une, deux, trois, vous dansez divinement, mademoiselle, vous habitez chez vos parents ? lallonger sur le lit, se poser sur elle, lembrasser lentement dans le cou, remonter jusquà sa bouche, la goûter, sattarder
Vous embrassez divinement, mademoiselle
Elle sentit une douleur fulgurante la déchirer. Elle eut envie de plonger contre lui, de sy noyer, de mourir, renaître, repartir pleine de lui, sentir son odeur sur ses mains, sa force au creux de son ventre, il est là, il est là, je vais le toucher de mes doigts
Elle étouffa une plainte et se pencha vers Du Guesclin afin que Zoé ne voie pas les larmes dans ses yeux.
Iris entendit le téléphone et ne reconnut pas la sonnerie dHervé. Elle ouvrit un il et tenta de lire lheure à sa montre. Dix heures du matin. Elle avait pris deux Stilnox avant de sendormir. Elle avait la bouche pleine de plâtre. Elle décrocha et entendit une voix dhomme autoritaire, forte.
Iris ? Iris Dupin ? aboya la voix.
Mmoui
, marmonna-t-elle en éloignant le portable de son oreille.
Cest moi, cest Raoul !
Le Crapaud ! Le Crapaud à dix heures du matin ! Elle se souvint vaguement quil lavait invitée à dîner la semaine dernière et quelle avait dit
Quavait-elle dit dailleurs ? Cétait un soir, elle avait un peu bu et navait quun souvenir confus.
Cétait pour confirmer notre dîner au Ritz
Vous navez pas oublié ?
Elle avait dit oui !
Nnnnon
, balbutia-t-elle.
Alors vendredi, à vingt heures trente. Jai réservé à mon nom.
Comment sappelait-il déjà ? Philippe lappelait toujours le Crapaud, mais il devait bien avoir un nom de famille.
Ça vous plaît ou vous désirez un endroit plus
comment dire
intime.
Non, non, ça ira très bien.
Pour une première rencontre, je me suis dis que cétait parfait
On y mange très bien, le service est impeccable et le cadre très agréable.
Il parle comme le guide Michelin ! Elle se renversa sur loreiller. Comment en était-elle arrivée là ? Il fallait quelle arrête les comprimés. Il fallait quelle arrête de boire. Le soir, cétait lheure terrible. Lheure des regrets stériles et des angoisses qui samoncellent. Elle navait plus une once despoir. Et le seul moyen dendormir la peur, de ne plus entendre sa petite voix intérieure qui la cognait à la réalité, « tu es vieille, tu es seule et le temps passe à toute allure », cétait de boire un verre. Ou deux. Ou trois. Elle regardait les bouteilles vides saligner en régiments dérisoires près de la poubelle dans la cuisine, les comptait, ahurie. Demain, jarrête. Demain, je ne bois que de leau. Ou alors un seul verre. Pour me donner du courage, mais rien quun !
Je me réjouis à lidée de ce dîner. En fin de semaine, je serai plus détendu, je ne me lèverai pas à laube, on aura tout le temps de parler.
Mais je nai rien à lui dire ! se lamenta Iris. Pourquoi ai-je accepté ?
Tu me raconteras tes petites misères et je te promets, je taiderai.
Elle se redressa, piquée au vif : il lavait tutoyée ?
Une jolie femme nest pas faite pour rester seule. Tu verras
Mais je te dérange, peut-être ?
Je dormais, maugréa Iris dune voix endormie.
Alors, dors, ma beauté. Et à vendredi !
Iris raccrocha. Écurée. Mon Dieu ! se dit-elle, je suis tombée si bas que le Crapaud pense pouvoir me tenir dans ses bras ?
Elle rabattit le drap sur sa tête. Le Crapaud linvitait à dîner ! Cétait le comble de la solitude et de la misère. Des larmes lui vinrent aux yeux et elle se mit à sangloter de tout son cur. Elle aurait voulu ne jamais sarrêter, sépuiser en larmes et disparaître dans un océan deau salée. La vie a été trop facile pour moi. Elle ne ma rien appris et maintenant, elle met les bouchées doubles et mhumilie. Je pose un pied en enfer. Ah ! Si javais connu le malheur comme jaurais apprécié mon bonheur !
La veille, en se démaquillant, elle avait trouvé des rides dans son décolleté.
Elle redoubla de sanglots. Quel homme voudra de moi ? Bientôt je naurai plus que le Crapaud comme issue de secours
Il fallait absolument quHervé se décide. Quelle le bouscule et quil se déclare.
Elle avait rendez-vous à dix-huit heures avec lui, dans un bar, place de la Madeleine. Il partait le lendemain déposer sa famille à Belle-Île et après
Après, il reviendrait et elle laurait pour elle, toute seule. Plus de femme, plus denfants, plus de week-ends en famille. Ils étaient allés déjeuner au parc de Saint-Cloud, sétaient promenés dans les allées, sétaient abrités sous un arbre quand était tombée une petite pluie fine, elle avait ri, secoué ses longs cheveux, renversé la tête, offert ses lèvres
Il ne lavait pas embrassée. À quoi jouait-il ? Cela faisait trois mois quils se voyaient presque chaque jour !
Elle arriva au rendez-vous à lheure précise. Hervé ne supportait pas le moindre retard. Au début, par coquetterie, elle le laissait attendre dix, quinze minutes, mais elle avait toutes les peines du monde ensuite à le dérider. Il boudait ; elle se moquait en disant oh ! Hervé, quest-ce que dix petites minutes en regard de léternité ? Elle se penchait vers lui, lui frôlait la joue de ses longs cheveux et il reculait, blessé. « Je ne suis pas névrosé, je suis précis, ordonné. Quand je rentre chez moi, jaime que ma femme me serve un whisky avec trois glaçons au fond du verre et que mes enfants me racontent leur journée. Cest mon heure avec eux et jentends en profiter. Ensuite, on dîne et à neuf heures, ils sont couchés. Si le monde va si mal aujourdhui, cest parce quil ny a plus dordre. Je veux remettre de lordre dans le monde. » La première fois quil avait déclamé cette longue tirade, elle lavait regardé, amusée, mais sétait vite rendu compte quil ne plaisantait pas.
Il lattendait, assis dans un large fauteuil rouge en cuir, au fond du bar. Les bras croisés sur la poitrine. Elle sassit à ses côtés et lui sourit tendrement.
Les valises sont faites ? demanda-t-elle, enjouée.
Oui. Il ne reste plus que la mienne, mais je la ferai ce soir, en rentrant.
Il lui demanda ce quelle voulait boire, elle répondit, distraite, une coupette. À quoi bon une valise, sil ne devait faire que laller-retour ?
Mais, reprit-elle dans un sourire un peu crispé, vous navez pas besoin dune valise puisque vous ne restez pas !
Si, je passe quinze jours en famille
Quinze jours ! sexclama Iris, mais vous maviez dit
Je ne vous avais rien dit, ma chère. Cest vous qui avez interprété.
Cest faux ! Vous mentez ! Vous maviez dit que
Je ne mens pas. Je vous ai dit que je rentrais avant eux, mais pas que je faisais laller-retour
Elle sefforça de cacher sa déception, tenta de maîtriser le tremblement dans sa voix, mais la déception était trop forte. Elle but sa coupe de champagne dun trait et en commanda une autre.
Vous buvez trop, Iris
Je fais ce que je veux, bougonna-t-elle, furieuse. Vous mavez menti !
Je ne vous ai pas menti, vous avez affabulé !
Il eut un éclair de colère dans le regard et la fixa avec fureur. Elle se retrouva comme lenfant qui a fait une grosse bêtise et est punie.
Si ! Vous êtes un menteur ! Un menteur ! cria-t-elle, hors delle.
Le garçon qui desservait la table voisine leur jeta un regard surpris. Elle avait rompu la tranquillité feutrée des lieux.
Vous maviez promis
Je ne vous ai rien promis. Maintenant si vous voulez le penser, libre à vous. Je ne rentrerai pas dans cette polémique imbécile.
Sa voix était coupante, dure. Comme sil était déjà réfugié sur son île. Iris prit la coupe que le garçon venait dapporter et plongea son nez dans le verre.
Quest-ce que je vais faire, moi alors ?
Elle lui posait la question, mais, en fait, elle se parlait à elle-même. Moi qui ai attendu ce mois daoût avec tellement dimpatience, qui avait imaginé des nuits damour, des baisers, des dîners en terrasse. Une lune de miel avant la vraie, lofficielle. Elle lui paraissait bien compromise, leur lune de miel. Elle se tut et attendit quil parlât. Il la regardait avec une moue légèrement méprisante.
Vous êtes une enfant, une petite fille gâtée
Elle faillit lui répondre, jai 47 ans et demi et des rides dans mon décolleté. Mais se reprit à temps.
Vous mattendrez, nest-ce pas ? ordonna-t-il.
Elle soupira oui, en vidant son verre. Avait-elle vraiment le choix ?
Marcel avait emmené Josiane en convalescence. Il avait choisi sur catalogue glacé un bel hôtel dans une belle station balnéaire en Tunisie et reposait sur le sable, sous un parasol. Il craignait le soleil et, pendant que Josiane sexposait, il ruminait à lombre. À ses côtés, couvert décran total et dun bob jaune citron, Junior observait la mer. Il cherchait à comprendre le mystère des vagues et des marées, de lattraction de la lune et du soleil. Lui non plus naimait pas les rayons ardents et préférait rester à labri. Quand le soleil déclinait, il savançait jusquau bord de mer et se jetait à leau à la vitesse dun boulet de canon. Il tournait sur lui-même, lançait ses bras, faisant gicler leau comme les roues dun moulin devenu fou, puis il revenait sétendre sur sa serviette en soufflant comme une baleine.
Josiane lobservait, émue.
Jaime bien le voir dans leau
Au moins quand il se baigne, il ressemble à un enfant de son âge. Parce que sinon
je me pose des questions. Il est pas normal, Marcel, il est juste pas normal !
Cest un génie ! marmonnait Marcel. On est pas habitués à vivre avec des génies. Va falloir ty faire ! Moi, je préfère ça à un âne bâté.
Il bougonnait, il bougonnait. Josiane lespionnait du coin de lil. Il semblait absent. Remué par de sombres pensées. Il lui parlait mais sans fioritures, sans trémolos dans la voix, sans les roucoulades, les chansons damour auxquelles elle était habituée.
Quest-ce qui te turlupine, mon gros loup ?
Il ne répondit pas et gifla le sable, prouvant quil était, en effet, contrarié.
Tas des soucis au bureau ? Tu regrettes dêtre parti ?
Il plissa les yeux et fit la grimace. Il avait pris un coup de soleil sur le nez qui brillait de mille feux.
Cest pas les regrets qui métouffent, cest la colère. Je voudrais pouvoir la passer sur quelquun, éradiquer un cloporte à défaut de pouvoir supprimer la personne à laquelle je pense ! Si ça continue, je vais aller boxer le cocotier, je le déracinerai, en ferai une catapulte et enverrai les noix de coco jusquà Paris sur la tronche de celle que je ne veux pas nommer de peur que le mauvais sort revienne nous ligoter !
Tes colère contre
Ne prononce pas son nom ! Ne prononce pas son nom ou le ciel nous tombera dessus avec des poignées déclairs !
Au contraire, il faut le prononcer pour lexorciser, la tenir à distance ! Cest en ayant peur delle que tu risques de la faire revenir
Tu lui donnes de la force en la croyant si puissante.
Marcel maugréa et reprit sa tronche à bloquer les roues dun corbillard.
Je te reconnais plus, mon Loulou, on dirait que tas plus de moelle
Jai failli te perdre et jen frissonne encore
Josiane, cest ma pharmacie à moi. Si elle disparaît, je tombe en panne. Et elle a failli me la supprimer avec ses manigances et ses aiguilles !
Je vais te dire un truc qui va te faire sauter le couvercle, dit Josiane en roulant sur le côté. Tu me promets que tu nentres pas en éruption
Il la regarda, de lair de dire vas-y crache ta pastille, je verrai bien le goût quelle a.
Ça ma fait grandir cette histoire. Ça ma donné de laltitude
Je ne suis plus la même depuis, je suis sereine, je nai plus peur. Avant javais toujours peur que le ciel me tombe sur la tête et maintenant je me balade en montgolfière au-dessus des nuages
Mais je veux pas que tu tenvoles, moi ! Je veux que tu restes arrimée au sol avec Junior et moi !
Cest une image, mon gros loup. Je suis là. Je ne te quitterai plus jamais
même en pensée. Et plus personne ne pourra me séparer de toi.
Elle étendit le bras jusquà lombre du parasol et vint tapoter la main de Marcel qui se referma sur elle comme sur une bouée de sauvetage.
Tu vois ce quelle te fait, la peur. Elle temprisonne, elle te ratatine
Je me vengerai, je me vengerai, répétait Marcel, lâchant enfin la rage qui lasphyxiait. Je la hais, cette pustule ! Je lui crache au visage, je la roule sous les pieds, je lui arrache les dents une par une
Mais non
Tu vas lui pardonner et loublier !
Jamais, jamais ! Elle ira cul nu dans la rue et dormira sous les ponts !
Tu fais exactement ce quil ne faut pas faire. Tu la laisses entrer dans ta vie, tu lui donnes de la force. Ignore-la, je te dis ! Ignorer, cest la force suprême.
Je peux pas. Ça métouffe, ça me comprime, jai du lierre dans les poumons
Répète après moi, mon gros loup : je nai pas peur dHenriette et je lécrase de mon mépris.
Marcel secoua la tête, buté.
Marcel
Je vais lui couper les vivres au Cure-dents ! Reprendre lappartement, la réduire à la becquée
Mais non ! Ça la rendra enragée et elle reviendra rôder autour de nous !
Tiens, je me gênerai !
Écoute-moi Marcel et répète : je nai pas peur dHenriette et je lécrase de mon mépris
Allez, mon gros loup ! Pour me faire plaisir ? Pour monter avec moi dans la montgolfière
Marcel refusait et creusait le sable de ses poings fermés.
Josiane répéta dune voix douce :
Je nai pas peur dHenriette et je lécrase de mon mépris.
Marcel ne desserrait pas les dents et fixait la mer de lair de vouloir la fendre en deux.
Mon Loulou ? Tu as du sable dans les portugaises ?
Inutile dinsister
Je nai pas peur dHenriette et je lécrase de mon mépris
Vas-y ! Tu verras comme tu seras dilaté après !
Jamais, jamais ! Je refuse de me dilater !
Tu vas tourner à laigre et au vinaigre
Et je lempoisonnerai !
Cest alors que la voix fluette de Junior séleva :
Ai pas eur Hiette, écase de mon pipi !
Ils abaissèrent les yeux sur leur rejeton rouge homard et restèrent bouche bée.
Il a parlé ! Il a parlé ! Il a fait toute une phrase avec sujet, verbe, complément ! sécria Josiane.
Ai pas eur Hiette, écase de mon pipi ! répéta Junior, ravi de voir leffet que produisaient ses mots sur la face hilare et enfin épanouie de ses géniteurs.
Oh ! Mes amours ! Mes deux amours ! sécria Marcel en se ruant sur sa femme et son fils et en les écrasant sous lui. Que ferais-je sans vous ?
Le mois daoût commença. Il faisait chaud, les commerces étaient fermés. Il fallait marcher un quart dheure pour acheter du pain, vingt minutes pour trouver une boucherie ouverte, une demi-heure pour atteindre le rayon fruits et légumes de Monoprix et revenir les bras chargés sous la canicule en suivant le pointillé de lombre des arbres immobiles sous la chaleur moite de la ville. Joséphine demeurait enfermée dans sa chambre et travaillait. Hortense était partie en Croatie, Zoé en Irlande, Iris, allongée sur le canapé, face à un ventilateur, passait de la télécommande au portable où elle pianotait des numéros qui ne répondaient pas. Paris était désert. Il ne restait que le Crapaud, fidèle et fringant, qui lappelait chaque soir et linvitait à dîner en terrasse. Iris prétextait une migraine et répondait, lascive : « demain, peut-être
Si je me sens mieux ». Il protestait, elle répétait « je suis fatiguée » et ajoutait « Raoul » dun ton plus doux qui matait le Crapaud. Il coassait « alors à demain, ma belle ! » et raccrochait, heureux davoir entendu son prénom dans la bouche dIris Dupin. Je progresse, je progresse, se disait-il, en décollant dun doigt agile le fond de son pantalon. La belle est rusée, elle se fait prier, cest normal, cest la grande classe, elle se débat, elle résiste, elle ne se donne pas comme ça, je ne suis pas un premier prix de beauté et elle fait mine de mépriser mon argent, mais elle réfléchit, elle calcule, la longueur de la longe se réduit chaque jour, elle se rapproche. Elle y met une certaine lenteur qui donne encore plus de prix à sa capture. Je finirai bien par la mettre dans mon lit et lui botter le cul jusquà la mairie !
Iris navait guère envie de renouveler la soirée au Ritz : elle lavait regardé manger en sefforçant dignorer le bruit de ses mâchoires, les doigts quil essuyait sur la nappe et le fond de pantalon quil décollait discrètement en soulevant ses fesses de la chaise. Il parlait la bouche pleine, postillonnait, joignait ses lèvres luisantes pour mimer un baiser qui la faisait reculer contre son siège, et lui lançait des clins dil comme si « laffaire était dans le sac ». Il ne prononçait pas ces mots-là, mais elle pouvait les lire dans ses yeux brillants et déterminés.
Vous ne doutez jamais, Raoul ?
Jamais, ma belle. Le doute, cest pour les faibles et les faibles, dans ce bas monde
Et il avait aplati dun coup de poing une mie de pain jusquà la rendre fine galette, puis lavait roulée, en avait fait une bague quil avait déposée devant son assiette.
Vous êtes romantique sous des dehors, disons, un peu rugueux
Cest toi. Tu minspires
Tu veux pas me tutoyer ? Jai limpression de sortir ma grand-mère ! Et franchement, cest pas une tranche dâge qui maffole !
Tu ne crois pas si bien dire, avait pensé Iris en sétouffant dans sa flûte de champagne, bientôt jaurai lâge de mon premier dentier et cest moi que tu aplatiras pour me jeter à la poubelle et en prendre une plus jeune.
Elle hésitait à le rembarrer. Aucune nouvelle dHervé. Elle limaginait, humant lair frais, le soir, un pull noué sur les épaules, parmi les genêts et les dunes, faisant du bateau dans la journée avec ses fils, du badminton avec sa fille, se promenant avec sa femme. Svelte, élégant, la mèche poisseuse dair marin, le sourire énigmatique. Il sait séduire, cet homme qui se veut austère. À force de jouer les intouchables, il devient irrésistible. Le Crapaud ne pesait pas lourd face à lui, oui mais
le Crapaud était arrimé au rocher, la besace pleine décus et lannulaire qui frétillait, réclamant une alliance. Lanneau en mie de pain le prouvait. Ainsi, il ne veut pas simplement marborer comme trophée, il veut mépouser
Elle réfléchissait et se disait quil ne fallait rien décider.
Elle reprenait la télécommande et cherchait un film sur les chaînes cinéma. Parfois, elle criait « Joséphine ! Joséphine ! Quest-ce que tu fais ? », mais Joséphine ne répondait pas, enfouie dans ses recherches et ses notes. Quel bas-bleu, celle-là ! Elles ne parlaient jamais de Philippe. Ne mentionnaient même plus son nom. Iris avait bien essayé, un soir quelles partageaient un plat de pâtes à la cuisine
Tu as des nouvelles de mon mari ? avait-elle demandé, amusée, la fourchette en lair.
Joséphine avait rougi et répondu « non, aucune ».
Ça ne métonne pas ! Des filles comme toi, y en a des milliers ! Tu nes pas triste ?
Non. Pourquoi serais-je triste ? On sentendait bien, cest tout. Et tu en as fait toute une histoire
Mais non ! Je vois simplement avec quelle facilité il ma larguée, pas un mot, pas un coup de fil, et jen déduis que lhomme est superficiel et léger. Ce doit être la crise de la cinquantaine. Il papillonne
Mais quand même, vous étiez très proches, non ?
Cétait surtout à cause des enfants
Joséphine avait repoussé son assiettée de pâtes.
Tu as plus faim ?
Il fait trop chaud.
Mais daprès toi, il ma aimée, hein ?
Oui, Iris. Il ta aimée, il a été fou de toi et à mon avis, il lest encore
Tu crois vraiment ? avait demandé Iris en écarquillant les yeux.
Oui. Je crois que vous traversez une crise, mais quil reviendra.
Tu es vraiment gentille, Jo. Ça me fait du bien dentendre ça, même si ce nest pas vrai. Excuse-moi pour tout à lheure
Pour quoi ?
Quand jai dit que des filles comme toi, y en avait des milliers
Je navais même pas relevé !
Moi, je me serais vexée
Je ne connais personne daussi gentil que toi.
Joséphine sétait levée, avait mis son assiette dans le lave-vaisselle et avait lancé « je vais aller travailler une heure et puis hop ! au lit ! ».
On avait sonné. Cétait Iphigénie.
Madame Cortès ! Vous voulez pas venir avec moi ? Y a une fuite deau chez les Lefloc-Pignel, faut que jaille voir et jai pas envie dy aller toute seule. Des fois quils disent que jai piqué quelque chose !
Jarrive, Iphigénie !
Je peux venir avec vous ? demanda Iris.
Non, madame Dupin, il aimerait pas que je fasse visiter.
Il ne le saura pas ! Jaimerais tellement voir où il habite
Eh bien, vous le verrez pas ! Jai pas envie davoir des ennuis, moi !
Iris sétait rassise et avait repoussé son assiette de spaghettis.
Jen ai marre de cette vie, mais marre ! Vous memmerdez tous ! Et toutes ! Tirez-vous !
Iphigénie avait tourné les talons en faisant son bruit de trompette et Joséphine lavait suivie.
Celle-là, alors ! Je me demande comment vous pouvez être surs !
Je ne la supporte plus, Iphigénie, cest horrible ! Je nentends plus quand elle parle. Elle devient une caricature delle-même. Comment peut-on changer aussi vite ? Cétait la femme la plus élégante, la plus sophistiquée, la plus distinguée du monde et elle est devenue
Une pouffe aigrie. Cest tout ce quelle est !
Non. Là, vous exagérez ! Il ne faut pas oublier quelle est malheureuse !
Mais vous me cassez le cul avec votre pitié, madame Cortès ! Elle est riche quelle en peut plus, elle a un mari qui paie pour tout, pas besoin de travailler et elle pleurniche ! Les riches, cest toujours comme ça, ils veulent tout. Comme ils ont de largent, ils croient quils peuvent tout acheter, y compris le bonheur, et ils sont furieux quand ils sont malheureux !
Lappartement des Lefloc-Pignel était plongé dans la pénombre et elles entrèrent sur la pointe des pieds. Jai limpression dêtre un cambrioleur, chuchota Joséphine. Et moi, un plombier ! répondit Iphigénie qui fila à la cuisine couper leau. Joséphine traîna dans lappartement. Dans le salon, chaque meuble était recouvert dun drap blanc. On se serait cru dans une réunion de fantômes. Elle identifia deux chauffeuses, une bergère, un canapé, un piano, et, au milieu de la pièce, un grand meuble rectangulaire qui trônait tel un cercueil sur un catafalque. Elle souleva un coin du drap et découvrit un immense aquarium, sans eau, rempli de cailloux, de pierres plates, de branches darbres, de morceaux décorce, de racines, de tessons de pots en terre cuite, de coupelles deau et de pousses de roseau. Quest-ce quils gardent là-dedans ? Des furets, des mygales, des boas constrictors ? Mais où les mettent-ils quand ils partent en vacances ?
Elle passa dans une chambre qui devait être celle des parents. Les doubles rideaux étaient tirés, les volets baissés. Elle alluma la lumière et un grand lustre en gouttes de verre blanc éclaira la pièce. Au-dessus du lit, il y avait un crucifix avec un morceau de buis sec et une image de sainte Thérèse de Lisieux. Joséphine sapprocha des cadres exposés sur les murs pour regarder les photos de la famille. Elle y découvrit monsieur et madame, le jour de leur mariage. Longue robe blanche de la mariée, queue-de-pie et haut-de-forme pour le marié. Ils souriaient. Madame Lefloc-Pignel posait, la tête abandonnée sur lépaule de son mari. Elle avait lair dune première communiante. Dans les autres cadres, on pouvait suivre le baptême des trois enfants, les différentes étapes de leur éducation religieuse, les Noëls en famille, les randonnées à cheval, les parties de tennis, les goûters danniversaire. Juste à côté des photos, dans un cadre doré, Joséphine aperçut un document écrit en lettres majuscules et grasses. Elle se pencha et lut :
Extrait dun manuel catholiquedéconomie domestique pourles femmes, publié en 1960
Vous vous êtes mariée devant Dieu et les hommes.
Vous devez être à la hauteur de votre mission.
LE SOIR QUAND IL RENTRE
Préparez les choses à lavance afin quun délicieux repas lattende. Cest une façon de lui faire savoir que vous avez pensé à lui et que vous vous souciez de ses besoins.
SOYEZ PRÊTE
Prenez quinze minutes pour vous reposer afin dêtre détendue. Retouchez votre maquillage, mettez un ruban dans vos cheveux et soyez fraîche et avenante. Il a passé la journée en compagnie de gens surchargés de soucis et de travail. Sa dure journée a besoin dêtre égayée, cest un de vos devoirs de faire en sorte quelle le soit. Votre mari aura le sentiment davoir atteint un havre de repos et dordre et cela vous rendra également heureuse.
En définitive, veiller à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle.
RÉDUISEZ TOUS LES BRUITS AU MAXIMUM
Au moment de son arrivée, éliminez tous les bruits de machine à laver, séchoir à linge ou aspirateur. Encouragez les enfants à être calmes. Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire.
ÉCOUTEZ-LE
Il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison nest pas le moment opportun. Laissez-le parler dabord, souvenez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres.
NE VOUS PLAIGNEZ JAMAIS SIL RENTRE TARD
Ou sort pour dîner ou pour aller dans dautres lieux de divertissement sans vous.
NE LACCUEILLEZ PAS AVEC VOS PLAINTES ET VOS PROBLÈMES
Installez-le confortablement. Proposez-lui de se détendre dans une chaise confortable ou daller sétendre dans la chambre à coucher. Parlez dune voix douce, apaisante. Ne lui posez pas de questions et ne remettez jamais en cause son jugement ou son intégrité. Souvenez-vous quil est le maître du foyer et quen tant que tel, il exercera toujours sa volonté avec justice et honnêteté.
LORSQUIL A FINI DE SOUPER DÉBARRASSEZ LA TABLE ET FAITES RAPIDEMENT LA VAISSELLE
Si votre mari propose de vous aider, déclinez son offre car il risquerait de se sentir obligé de la répéter par la suite et, après une longue journée de labeur, il na nul besoin de travail supplémentaire. Encouragez-le à se livrer à ses passe-temps favoris et montrez-vous intéressée sans toutefois donner limpression dempiéter sur son domaine. Faites en sorte de ne pas lennuyer en lui parlant car les centres dintérêt des femmes sont souvent assez insignifiants comparés à ceux des hommes.
Une fois que vous vous êtes tous les deux retirés dans la chambre, préparez-vous à vous mettre au lit promptement.
ASSUREZ-VOUS DÊTRE À VOTRE MEILLEUR AVANTAGE EN ALLANT VOUS COUCHER
Essayez davoir une apparence qui soit avenante sans être aguicheuse. Si vous devez vous appliquer de la crème ou mettre des bigoudis, attendez son sommeil car cela pourrait le choquer de sendormir sur un tel spectacle.
EN CE QUI CONCERNE LES RELATIONS INTIMES AVEC VOTRE MARI
Il est important de vous rappeler vos vux de mariage et en particulier votre obligation de lui obéir. Sil estime quil a besoin de dormir immédiatement, quil en soit ainsi. En toute chose, soyez guidée par ses désirs et ne faites en aucune façon pression sur lui pour provoquer ou stimuler une relation intime.
SI VOTRE MARI SUGGÈRE LACCOUPLEMENT
Acceptez alors avec humilité tout en gardant à lesprit que le plaisir dun homme est plus important que celui dune femme. Lorsquil atteint lorgasme, un petit gémissement de votre part lencouragera et sera tout à fait suffisant pour indiquer toute forme de plaisir que vous ayez pu avoir.
SI VOTRE MARI SUGGÈRE UNE QUELCONQUE DES PRATIQUES MOINS COURANTES
Montrez-vous obéissante et résignée, mais indiquez un éventuel manque denthousiasme en gardant le silence. Il est probable que votre mari sendormira alors rapidement : ajustez vos vêtements, rafraîchissez-vous et appliquez votre crème de nuit et vos produits de soin pour les cheveux.
VOUS POUVEZ ALORS REMONTER LE RÉVEIL
Afin dêtre debout peu de temps avant lui, le matin. Cela vous permettra de tenir sa tasse de thé du matin à sa disposition lorsquil se réveillera.
Joséphine fut parcourue dun frisson dhorreur.
Iphigénie ! Iphigénie !
Quest-ce quil y a, madame Cortès ?
Venez vite !
Iphigénie accourut en sessuyant les bras avec un torchon. Elle avait trouvé la fuite et coupé leau. Elle passa la main dans ses cheveux jaune citron et demanda, amusée :
Vous avez vu une souris ?
Joséphine tendit le doigt vers le texte encadré. Iphigénie se rapprocha et lut attentivement, la bouche arrondie de stupeur.
La pauvre ! Pas étonnant quelle soit épuisée et quelle mette jamais le nez dehors ! Mais cest peut-être pour rire ? Cest une blague
Je ne crois pas, Iphigénie, je ne crois pas.
Cest dommage que votre sur, elle voie pas ça ! Elle qui ne fout rien de la journée, ça lui aurait donné des idées !
Pas un mot à Iris ! souffla Joséphine en posant son doigt sur sa bouche. Elle lui en parlerait et ça ferait tout un drame. Il me fait peur, cet homme.
Et moi, il me fout le bourdon, cet appartement ! Y a pas un gramme de vie. Elle doit passer son temps à tout nettoyer et les enfants doivent pas se marrer, non plus ! Ce doit être un vrai tyran domestique.
Elles refermèrent la porte de lentrée à clé et regagnèrent, Iphigénie sa loge bariolée et Joséphine, sa chambre encombrée de livres.
Sur le pont du bateau amarré dans le port de Korcula, Hortense rêvassait en regardant un scarabée arpenter une vieille tranche de tomate. Plus quune semaine et elle sortirait de cette prison dorée. Quel ennui, mais quel ennui ! Nicholas était charmant, mais les autres ! Des raseurs, snobs, prétentieux, qui comparaient leurs montres Breitling et Boucheron, pesaient les carats de leurs boucles doreilles, lisaient Vogue dans toutes les langues, parlaient de leur charity, de Sofia Coppola, de la clé USB Dior, et du dernier show de Cindy Sherman en se pâmant, les yeux révulsés, une main sur la gorge. On ne ly reprendrait plus à foncer la tête la première dans une croisière de luxe. Comment ça vaaa, daaarling ? était le salut du matin devant la table du petit déjeuner somptueusement dressée par un équipage qui se levait à laube pour aller se ravitailler au port. Je suis allé au village, hier, cétait charmant ! Vous avez vu cette misèèère à teeerrre ? Cest pittorreeesque, nest-ce paaas ? Dis-moi, daaarling, on na pas trop bu, hier ? Je ne me souviens plus ! Et Josh, où est Josh ? Tu sais que cest le plus grand aaartiste vivaaant ! Son don pour la transformation de lacte au second degré, de cette matière devenue terrain de jeu de linconscient, lue par le je conscient, est le thème de sa vie ; lui seul sait passer du trash à lélégance infinie en définissant une laideur universelle quil finit par sublimer en limmortalisant dans ses uvres !
Stooop ! vociférait Hortense, les yeux mitraillettes.
Je nen peux plus ! Je vais les égorger ! hurlait-elle face à Nicholas, une fois dans la cabine. Et ne me touche pas ou je crie au viol !
Mais enfin, darling !
Tu vas pas ty mettre aussi ! Moi, cest Hortense.
Cest le monde des paillettes ! Va falloir ty faire si tu veux progresser
Ils ne sont pas TOUS comme ça ! Jean-Paul Gaultier, il est normal. Il ne met pas des accents circonflexes partout et ne parle pas par concepts empruntés au monde des emplâtrés ! Et ces tonnes de bijoux quelles se trimbalent partout ! Elles ont pas peur de couler ?
Nicholas baissait la tête.
Suis désolé. Jaurais pas dû temmener, je croyais que tu allais tamuser
Elle se laissa tomber à côté de lui et gratouilla le bouton de son blazer bleu marine.
Ils tont même transformé en clown ! Pourquoi tu portes un blazer ? Il est onze heures du matin
Je sais pas. Tas raison, ils sont cons, vains, stériles.
Merci ! Je me sens moins seule
Je peux te toucher maintenant ?
Cétait une ruse ?
Il cligna de lil, elle se mit à hurler « au viol » et séchappa sur le pont.
Ils étaient tous à table. Elle avait la paix. Elle sallongea sur un matelas et se força à trouver des points positifs. Sinon je vais sauter à leau et regagner Marseille à la nage. Elle se dit que beaucoup de gens devaient lenvier, que, de loin, on pouvait croire quelle samusait, que chaque soir, leur hôtesse, Mrs Stefanie Neumann, déposait un cadeau dans la serviette blanche pliée en deux et quelle aurait encore huit surprises délicieuses si elle restait à bord. Mais surtout, surtout elle se rappela que Charlotte Bradsburry rêvait de rejoindre cette compagnie frelatée, mais que Mrs Neumann navait jamais voulu linviter !
Elle se sentit immédiatement de meilleure humeur.
Quelquun avait oublié son portable. Une coque en or avec un énorme diamant serti sur le dessus. Elle le prit et le soupesa. Quelle vulgarité ! Elle louvrit, lheure safficha en gros. Midi trente à Korcula. Onze heures trente à Londres. Gary jouait du piano ou photographiait les écureuils du parc. Elle refusa limage de Gary dans des draps froissés aux côtés de Mademoiselle-quon-ne-nomme-pas. Six heures et demie du matin à New York. Dix-huit heures trente à Pékin ou à Shanghai
Shanghai ! Elle sortit de son cabas Prada (un cadeau de Mrs Neumann) son petit carnet Hemingway, retrouva le numéro de Mylène Corbier et le composa. Elle avait essayé plusieurs fois de lappeler, Mylène ne répondait jamais. Marcel avait dû faire une erreur en recopiant son numéro. Ça ne lui coûterait rien de tenter une dernière fois.
Une sonnerie, deux sonneries, trois sonneries, quatre sonneries
Elle allait raccrocher quand elle entendit la voix de Mylène, avec son petit accent de Lons-le-Saunier quelle essayait de corriger, en vain.
Allô ?
Mylène Corbier ?
Oui.
Hortense Cortès.
Hortense ! Ma chérie, mon amour, mon lapin bleu des îles
Comme je suis heureuse de tentendre ! Oh ! Vous me manquez tellement, mes petits sucres dorge
Mylène Corbier, le corbeau ?
Hortense entendit un petit couinement étranglé suivi dun long silence.
Mylène Corbier, le corbeau, qui envoie des lettres anonymes cucul la praline à deux orphelines en leur faisant croire que leur père est vivant alors quil est mort et bien mort ?
Même petit couinement, redoublé cette fois.
Mylène Corbier qui se fait tellement chier en Chine quelle ne sait plus quel jeu pervers inventer ? Mylène Corbier qui se fabrique une famille par correspondance ?
Le couinement se transforma en hoquet étranglé.
Tu vas arrêter denvoyer ces lettres dégueulasses ou je te dénonce à toutes les polices du monde et je révèle tes petits trafics, tes faux en écriture, tes chèques falsifiés et tes comptes truqués. Tu mas bien comprise, Mylène Corbier de Lons-le-Saunier ?
Mais
je nai jamais
, finit par éructer Mylène Corbier en bramant comme une ânesse.
Tu es une menteuse et une manipulatrice. Et tu le sais ! Alors
Dis-moi juste « oui, jai compris et jarrête décrire ces lettres ignobles » et tu sauves ta sale peau de bouffie
Je nai jamais
Veux-tu que je précise mes menaces ? Que je demande à Marcel Grobz de te clouer le bec ?
Mylène Corbier hésita, puis répéta docilement. Hortense approuva dun claquement de langue.
Un dernier conseil, Mylène Corbier : inutile dappeler Marcel Grobz et de te plaindre à lui. Je lui ai tout raconté et il se chargera personnellement de te coller tous les flics de la planète au cul !
Il y eut un dernier couinement entrecoupé de sanglots réprimés. La perfide sétrangla sans ajouter une plainte. Hortense attendit dêtre sûre quelle mordait la poussière et raccrocha. Elle laissa le portable au diamant sur le matelas, à côté de la bouteille dhuile solaire et dune paire de lunettes Fendi.
La chaleur du mois daoût filtrait à travers les volets fermés de la cuisine. Une chaleur lourde, immobile qui ne se satténuait que quelques heures, la nuit, pour se réinstaller, écrasante, aux premières lueurs du jour. Il nétait que dix heures du matin, mais le soleil lançait ses rayons brûlants à lassaut des volets métalliques blancs, les chauffant au lance-flammes.
Je ne comprends plus rien à la météo, soupira Iris, vautrée sur sa chaise, il y a deux jours, on parlait de rallumer le chauffage et ce matin, on rêve de glaciers
Joséphine marmonna « y a plus de saisons », consciente que cétait les mots quil convenait de dire et trop paresseuse pour changer de réplique. La chaleur accablante la coupait de ses mots chéris, du soin précieux quelle mettait dhabitude à choisir son vocabulaire, à exprimer sa pensée, et elle reprenait les antiennes populaires, y a plus de saisons, y a plus denfants, y a plus dhommes, y a plus de femmes, y a plus danchois, y a plus de gros homards rouges quand on soulève les rochers
La canicule les rendait bêtes, abruties et les confinait comme deux bestioles aplaties dans la pièce la plus fraîche de lappartement, où les deux surs se partageaient lhélice dun ventilateur et les gouttelettes dune bombe deau Caudalie. Elles se vaporisaient, puis tournaient vers les pales vrombissantes de fiévreuses figures de femmes hébétées.
Luca a téléphoné deux fois ! dit Iris en suivant le trajet du ventilateur de la tête. Il veut absolument te parler. Jai dit que tu le rappellerais
Mince ! Jai oublié de lui renvoyer sa clé ! Je vais le faire tout de suite
Elle se leva lentement, alla chercher une enveloppe timbrée, écrivit ladresse de Luca et glissa la petite clé à lintérieur.
Tu ne lui mets pas un mot ? Cest un peu sec comme congé.
Où avais-je la tête ? soupira Joséphine. Il va falloir que je me relève !
Courage ! sourit Iris.
Joséphine revint avec une feuille de papier blanc et chercha ce quelle pourrait bien écrire.
Dis-lui que tu pars en vacances
avec moi, à Deauville. Il te laissera tranquille.
Joséphine écrivit. « Luca, voici vos clés. Je pars à Deauville chez ma sur. Passez une bonne fin dété. Joséphine. »
Voilà, dit-elle, en collant lenveloppe. Et bon débarras !
Plains-toi ! Cest un très bel homme daprès tes filles
Peut-être mais je nai plus envie de le voir
La pointe de ses oreilles sempourpra : elle venait de penser « depuis que jaime Philippe ». Parce que je laime toujours, même sil ne donne plus signe de vie. Jai cette assurance au fond de moi. Elle glissa la lettre dans son sac et dit adieu à Luca.
Cest bon
, soupira Iris en étendant ses jambes sur la chaise voisine.
Mmmm
, ronronna Joséphine en se déplaçant de quelques millimètres sur son siège pour occuper une surface plus fraîche.
Tu veux que je te lise ton horoscope ?
Mmmoui
Alors
« climat général : vous allez être prise dans une bourrasque à partir du 15 août
».
Cest aujourdhui, remarqua Joséphine en renversant la nuque pour offrir sa peau moite et chaude au vent frais du ventilateur.
«
et jusquà la fin du mois. Accrochez-vous, cela risque dêtre violent et vous nen sortirez pas indemne. Côté cur : une vieille flamme se rallumera et vous en serez transportée. Côté santé : attention aux palpitations cardiaques. »
On dirait quil va y avoir du mouvement, marmonna Joséphine, épuisée à lidée dêtre balayée par une bourrasque. Et toi ?
Iris prit un glaçon dans la carafe de thé glacé préparé par Joséphine et, le promenant sur ses tempes et ses joues échauffées, se lança :
Voyons, voyons
« climat général : vous allez être confrontée à un obstacle de taille. Utilisez le charme et la diplomatie. Si vous choisissez de riposter par la violence, vous serez perdante. Côté cur : un affrontement aura lieu, il ne tiendra quà vous de gagner ou de perdre. Tout se jouera sur le fil du rasoir
» Brrr
ce nest guère encourageant !
Et la santé ?
Je ne lis jamais la santé ! dit Iris en refermant le journal quelle plia en éventail pour se rafraîchir. Je voudrais être un pingouin et glisser sur un toboggan de glace
On serait mieux à Deauville en train de barboter
Ne men parle pas ! Tout à lheure, à la radio, ils disaient quil y avait eu une tempête terrible dans la nuit, là-bas
Elle étendit une main lasse vers le poste pour écouter dautres bulletins météo, monta le volume, mais soupira, cétait une pause publicitaire. Elle baissa le son.
Au moins, on goûterait un peu de fraîcheur
Je nen peux plus.
Vas-y, si tu veux, je te file les clés. Moi, je ne bouge pas dici.
Demain, il sera là. Sil tient sa promesse
Il na toujours pas donné de nouvelles. Je lai traité de menteur ! Il faut que japprenne
elle baissa les yeux sur son horoscope
à « utiliser charme et diplomatie ». Je me ferai aussi rampante quune couleuvre pleine, aussi timide quune débutante de harem. Et pourquoi pas ? Elle découvrait avec stupeur quelle aspirait à lui obéir, à se soumettre. Aucun homme na jamais fait naître ce sentiment en moi. Se pourrait-il que ce soit le signe dun véritable amour ? Ne plus avoir envie de jouer la comédie, mais soffrir lâme nue à cet homme en lui murmurant « je vous aime, faites ce que vous voulez de moi ». Cest étrange ce que labsence peut amplifier les sentiments. Ou est-ce lui, par son attitude, qui provoque cette reddition ? Il a laissé derrière lui une femme en colère, il retrouvera une amoureuse soumise. Jai envie de me blottir contre lui, de remettre ma vie entre ses mains, je ne protesterai pas, je murmurerai tout bas « vous êtes mon maître ». Ce sont ces mots quil aurait voulu entendre la veille de son départ. Je nai pas su les dire. Deux semaines dabsence douloureuse ont su les faire éclore sur mes lèvres. Il revient demain, il revient demain
Il avait dit « quinze jours ». Elle entendit, dans la cour, le vacarme familier des poubelles quon range et le bruit dun tourniquet darrosage qui se mettait en route. Cela faisait clic-clic et la rafraîchissait. Cela faisait clic-clic et égrenait des promesses. La concierge déplaçait des pots de fleurs en les traînant sur sol et elle se souvint des jardinières remplies de rosiers de la maison de Deauville. Un souvenir de paradis perdu quelle chassa aussitôt. Hervé avait réussi à éloigner Philippe. Et le Crapaud. Elle avait mis fin aux attentes de Raoul en lui avouant quelle était amoureuse dun autre homme. Il avait fait claquer sa carte Platine sur laddition et affirmé « ce nest pas grave, mon heure viendra ». « Vous ne doutez vraiment jamais, Raoul ! » « Jarrive toujours à mes fins. Parfois, cela prend plus de temps que prévu car je ne suis pas magicien, mais je nai jamais, jamais endossé les habits dun vaincu. » Il sétait redressé, fier et flamboyant tel un empereur romain drapé dans sa toge au retour dune campagne triomphale. Elle avait aimé son ton martial. Elle aimait terriblement les hommes forts, déterminés, brutaux. Ils font naître un frémissement en moi, mon corps se tord vers eux, je me sens dominée, possédée, prise, emplie. Jaime la force brute chez un homme. Cest une qualité quune femme évoque rarement, effrayée par la crudité de laveu. Elle lavait regardé différemment, avait eu un sourire errant. Il nest pas si laid, finalement. Et cet éclat dans lil qui luisait comme un défi
Mais il y avait Hervé. Lintraitable Hervé. Pas un mot, pas un message en quinze jours. Elle trembla sur sa chaise et souleva ses lourds cheveux pour dissimuler son trouble.
Va à Deauville. La maison est vide !
Je ne sais pas si
Je pourrais gêner en débarquant à limproviste.
Philippe ny est pas. Jai reçu une carte dAlexandre. Son père les a rejoints en Irlande et les emmène, Zoé et lui, au lac du Connemara.
Tu es sûre ? eut envie de dire Joséphine. Zoé ne ma rien dit à moi. Mais elle ne voulut pas attirer lattention dIris.
Tu vérifierais si la tempête na pas fait de dégâts. Le journaliste à la radio parlait darbres abattus, de toits envolés
Ça me rendrait service.
Et je ne laurais pas dans mes pieds quand Hervé sera là. Elle pourrait tout gâcher. Elle haussa le volume de la radio.
Cela me ferait du bien
Tu crois vraiment que
, hésitait Joséphine.
Joséphine, avec lamour, apprenait la ruse. Elle leva sur Iris des yeux innocents, attendant quelle répète son invitation.
Ce nest que deux heures de route
Tu ouvres la maison, tu inspectes le toit, comptes les ardoises qui manquent et appelles le couvreur, sil le faut, monsieur Fauvet, le téléphone est sur le frigo.
Cest une idée, soupira Joséphine qui ne voulait pas laisser paraître sa joie.
Une bonne idée, crois-moi
, répéta Iris en agitant le journal comme une molle palme.
Les deux surs échangèrent un regard, enchantées de leur duplicité. Et repartirent dans leur rêverie, laissant les gouttes deau sécher sur leur peau en sillons sinueux, écoutant dune oreille absente les commentaires dun animateur radio qui racontait la vie des grands navigateurs. Demain, je le verrai ! pensait lune, sera-t-il là-bas ? pensait lautre. Et je menroulerai à ses pieds, se disait lune, et je me jetterai contre lui en nouant mes bras dans son cou, imaginait lautre. Et mon silence parlera et réparera les éclats passés, se rassurait lune, oui mais sil avait emmené une passagère, une Dottie Doolittle ? tressaillit lautre.
Joséphine se leva, incapable de supporter cette idée. Rangea les tasses, la confiture, les restes du petit déjeuner. Mais bien sûr ! Il ne sera pas seul ! Quelle idée lui était passée par la tête ? Comme sil ny avait que moi dans sa vie ! Elle cherchait à occuper ses mains, son esprit, à le détourner de cette hypothèse terrible lorsquelle entendit, dabord en sourdine puis de plus en plus fort jusquà ce que la chanson éclate en fanfare dans sa tête Strangers in the night qui passait à la radio et claironnait mais oui, il est là-bas, mais oui, il est tout seul, mais oui il tattend
Elle étreignit la carafe de thé glacé contre elle, fit deux pas de danse en cachant le trajet de ses pieds sous la table, exchanging glances, lovers at first sight, in love for ever, doubidoubidou
et enchaîna en baissant la tête :
Et si je partais tout de suite ? Ça ne tennuierait pas ?
Maintenant ? demanda Iris, surprise.
Elle leva la tête vers sa sur et la vit, résolue, impatiente, serrant la carafe de thé contre elle, la serrant à la briser.
Iris fit mine dhésiter puis acquiesça.
Si tu veux. Mais fais attention sur la route. Souviens-toi de la bourrasque de lhoroscope !
Joséphine fit son sac en dix minutes, le remplit en y jetant tout ce qui lui tombait sous la main, pensant sera-t-il là ? il sera là, sera-t-il là ? sasseyant sur le lit pour calmer les battements de son cur affolé, soupirant, reprenant son travail de pelleteuse de vêtements, effleurant lordinateur, hésitant à lemporter, mais non, mais non, il sera là-bas, jen suis sûre, doubidoubidou
Se rua à la cuisine pour embrasser Iris, heurta le mur de lépaule, poussa un cri, lança en grimaçant je tappelle dès que je suis arrivée, prends bien soin de toi, je devrais emporter dautres chaussures pour marcher sur la plage, mes clés ! je nai pas mes clés ! appela lascenseur. Et le chien ? Du Guesclin, où est sa gamelle, son coussin ? Jai bien tout pris ? se dit-elle la main sur la tête comme si elle allait senvoler, trépigna pour accélérer la course lente de lascenseur qui sarrêta au deuxième étage. Le petit Van den Brock, comment sappelait-il déjà, Sébastien ? Oui, Sébastien, entra, tirant un gros sac de voyage. Ses cheveux blonds se dressaient en bottes de paille courtes et dorées, ses joues et ses bras brunis par le hâle ressemblaient à des tranches de pain dépice et la pointe de ses cils abritant des yeux sérieux était décolorée par le soleil.
Tu pars en vacances ? demanda Joséphine prête à verser sur nimporte quel humain lamour qui enflait dans son cur et menaçait de déborder.
Je repars, corrigea le garçon sur le ton pointilleux dun chef de service.
Ah ! bon
tu reviens doù ?
De Belle-Île.
Vous étiez chez les Lefloc-Pignel ?
Oui. On y a passé une semaine.
Et tu tes bien amusé ?
On a pêché des bouquets
Gaétan va bien ?
Lui, ça va, mais Domitille a été punie. Enfermée dans sa chambre pendant une semaine, pas le droit de sortir, au pain sec et à leau
Oh ! sexclama Joséphine. Quavait-elle fait de si terrible ?
Son père la surprise en train dembrasser un garçon. Elle na pas treize ans, vous savez, expliqua-t-il dun petit ton réprobateur comme pour souligner laudace de Domitille. Elle se vieillit toujours mais moi, je le sais.
Il sortit au rez-de-chaussée en expulsant le gros sac. Il soufflait, suait et ressemblait, enfin, à un enfant.
La voiture est garée juste devant. Maman est en train de fermer lappartement et papa charge les bagages. Bonnes vacances, madame.
Joséphine continua jusquau deuxième sous-sol où se trouvait le parking. Ouvrit le coffre, lança le sac, fit monter Du Guesclin et sassit derrière le volant. Elle tourna le rétroviseur vers elle et se regarda dans le bout de miroir. « Est-ce toi qui sur un pressentiment cours retrouver un amant silencieux à Deauville ? Sur la foi dune chanson entendue à la radio ! Je ne te reconnais plus, Joséphine. »
À la hauteur de Rouen, elle aperçut de gros nuages noirs dans le ciel, si serrés quils éteignaient la lumière du jour et continua jusquà Deauville avec la menace dun terrible orage au-dessus de la tête. Une bourrasque ! La voilà donc. Elle se força à sourire. À force de vivre avec Iris, je deviens comme elle et prête foi à ces sornettes. Bientôt elle installera un chat sur son épaule et se tirera les cartes. Elle va voir des voyantes et toutes lui prédisent le grand amour « à la vie, à la mort ». Et elle lattend, assise face au ventilateur, guettant le bruit des clés à létage de Lefloc-Pignel. Je laurais gênée si jétais restée.
Elle arriva en début daprès-midi. Entendit le cri des mouettes qui tournaient au-dessus de la maison en rondes basses. Respira lodeur mouillée du vent salé. Guetta la maison du haut du chemin qui descendait jusquau perron. Vit les volets fermés. Poussa un soupir. Il nétait pas là.
Une rafale de vent brusque cueillit une ardoise sur le toit et la jeta à ses pieds. Joséphine se protégea de la main, puis releva la tête et découvrit que la moitié du toit sétait envolée. Il ne restait, par endroits, que les chevrons dénudés et dépaisses couches de laine de verre comme des millefeuilles battant au vent. On aurait dit quun large râteau était passé sur la maison, enlevant des rangées dardoises, en laissant dautres. Elle se tourna vers les arbres du parc. Certains se tenaient droits, un peu tremblants, mais dautres étaient ouverts en deux comme des poireaux épluchés. Elle attendrait davoir parlé au couvreur pour informer Iris de létendue de la catastrophe.
Dailleurs, pensa-t-elle, elle se moque pas mal, je suppose, de létat de sa maison. Elle doit se peindre les orteils, soindre de crème, se parfumer les cheveux, mettre du rimmel noir sur ses grands yeux bleus. Elle lui envoya un texto pour lui dire quelle était bien arrivée.
Iris se réveilla, étreinte par une anxiété qui fourmillait dans tout son corps et la maintenait allongée, oppressée. On était le 16 août. Il avait dit quinze jours. Elle installa le téléphone sur loreiller et attendit.
Il nappellerait pas tout de suite. Ce temps-là était fini. Elle avait bien conscience quelle avait franchi une limite impardonnable en le traitant de menteur. En public, en plus ! Oh ! Le regard étonné du garçon du bar quand elle avait crié « menteur ! vous êtes un menteur ! ». Hervé ne lui pardonnerait pas facilement. Il avait déjà imposé les quinze jours de silence. Il y aurait dautres brimades.
Que mimporte ? Cet homme mapprend lamour. Il me dresse de loin, en silence. Un frisson de plaisir crépita entre ses jambes et elle se recroquevilla pour quil continue de brûler au creux de son ventre. Cest donc ça, lamour ? Cette fulgurante blessure qui donne envie de mourir
Cette attente délicieuse où lon ne sait plus qui on est, où lon tend la nuque, docile pour se faire passer les rênes, bander les yeux, conduire au poteau de labnégation. Jirai jusquau bout avec lui. Je lui demanderai pardon de lavoir insulté. Il tentait de me faire gravir le chemin de lamour et je trépignais comme une petite fille gâtée. Je réclamais un serment, un baiser quand il me faisait entrer dans une enceinte sacrée. Je navais rien compris.
Elle fixait le téléphone et suppliait quil sonne. Je dirai
Je dois choisir mes mots afin de ne pas loffenser et quil comprenne que je me rends. Je dirai, Hervé, je vous ai attendu et jai compris. Faites de moi ce que vous voulez. Je ne demande rien, rien que le poids de vos mains sur mon corps qui me façonnent comme une motte dargile. Et si cest encore trop, ordonnez-moi dattendre et jattendrai. Je resterai cloîtrée et je baisserai les yeux lorsque vous paraîtrez. Je boirai si vous lordonnez, je mangerai si vous le commandez, je me purifierai de mes colères futiles, de mes caprices de petite fille.
Elle soupira dune joie si intense quelle crut défaillir.
Il ma appris lamour. Ce bonheur ineffable que je recherchais en entassant, alors quil fallait au contraire que je mabandonne, que je donne, que je lâche tout
Il ma placée dans ma vie. Je vais me lever, passer ma robe ivoire, celle-là même quil ma achetée, mettre un ruban dans mes cheveux, et demeurer assise, près de la porte en attendant. Il ne téléphonera pas. Il sonnera. Jouvrirai, les yeux baissés, le visage pur de tout apprêt, et je dirai
Lheure de vérité approchait.
Elle passa toute la journée à guetter ses pas, à soulever son téléphone, à vérifier sil marchait bien.
Il ne vint pas ce soir-là.
Le lendemain matin, Iphigénie sonna.
Elle est pas là, madame Cortès ?
Elle est partie se reposer.
Ah ! fit Iphigénie, déçue.
Limmeuble doit être vide, dit Iris tentant de relancer le dialogue.
Y a plus que vous et monsieur Lefloc-Pignel qui est rentré hier soir.
Le cur dIris bondit. Il était rentré. Il allait lappeler. Elle referma la porte et sappuya contre le battant, épuisée de joie. Me préparer, me préparer. Ne plus laisser personne simmiscer entre nous.
Elle rappela Iphigénie dans lescalier et lui annonça quelle partait quelques jours chez une copine, quelle garde dorénavant le courrier dans la loge. Iphigénie haussa les épaules et lui souhaita « bonnes vacances, ça vous fera du bien ».
Le Frigidaire était plein, elle naurait pas besoin de sortir.
Elle prit une douche, enfila la robe ivoire, attacha ses cheveux, ôta le vernis rouge de ses ongles et attendit. Elle passa la journée à lattendre. Nosa pas mettre le son de la télé trop fort de peur de ne pas entendre la sonnerie du téléphone ou les trois coups furtifs frappés à la porte. Il sait que je suis là. Il sait que je lattends. Il me fait attendre.
Le soir, elle ouvrit une boîte de raviolis. Elle navait pas faim. Elle but un verre, deux verres pour se donner du courage. Crut entendre de la musique dans la cour. Ouvrit la fenêtre, entendit le son dun opéra. Puis sa voix
Il parlait affaires au téléphone. Je suis en train détudier le dossier de la fusion
Elle tressaillit, ferma les yeux. Il va venir. Il va venir.
Elle lattendit toute la nuit, assise près de la fenêtre. Lopéra se tut, la lumière séteignit.
Il nétait pas venu.
Elle pleura, assise sur sa chaise dans sa belle robe ivoire. Il ne faut pas que je la salisse. Ma belle robe de mariée.
Elle finit la bouteille de vin rouge, prit deux Stilnox.
Alla se coucher.
Il lui avait fait savoir quil était rentré en mettant la musique très fort.
Elle lui avait fait savoir quelle se soumettait en ne descendant pas sonner à sa porte.
Le premier soir, Joséphine dormit dans lun des canapés du salon. La maison était dévastée et les chambres à coucher navaient plus de toit. Quand on se couchait sur les lits, on apercevait le ciel noir et chargé, des éclairs en bouche de fusil et des rayures de pluie. Dans la nuit, elle fut réveillée par un éclat de tonnerre et Du Guesclin hurla à la mort.
Elle compta un, deux, pour situer la présence de lorage et neut pas le temps daller jusquà trois, la foudre illumina le parc. Il y eut un craquement terrible, le bruit dun arbre qui sécroule. Elle courut à la fenêtre et vit le grand hêtre devant la maison sabattre sur sa voiture. La voiture se plia en deux dans un bruit terrible de tôle écrasée. Ma voiture ! Elle se précipita sur linterrupteur. Il ny avait plus délectricité. Un autre éclair éclata dans le ciel noir et elle eut le temps de vérifier que sa voiture était réduite à létat de crêpe.
Le lendemain, elle appela monsieur Fauvet. La femme du couvreur lui répondit que son mari était débordé.
Toutes les maisons sont touchées dans le pays. Y a pas que vous ! Il passera dans la matinée.
Elle attendrait. Elle disposa des bassines pour recueillir leau qui tombait par endroits. Hortense appela. Maman, je vais à Saint-Tropez, je suis invitée chez des amis. Je me suis fait chier à Korcula. Maman, jaime plus les riches ! Non je plaisante. Jaime les riches intelligents, brillants, modestes, cultivés
Il en existe, tu crois ?
Zoé appela. La connexion était si mauvaise quelle nattrapait quune syllabe sur deux. Elle entendit tout va bien, il ne me reste plus de batterie, je taime, on prolonge dune semaine, Philippe est dacc
Daccord, murmura-t-elle au silence qui prolongea lappel.
Elle alla dans la cuisine, ouvrit les placards, sortit un paquet de biscottes, de la confiture. Songea au congélateur et à tout ce qui allait être perdu. Je devrais appeler Iris, lui demander ce que je dois faire
Elle appela Iris. Lui fit un rapport le moins alarmant possible, mais signala la panne délectricité et du congélateur.
Fais ce que tu veux, Jo. Si tu savais ce que je men fiche
Tout va être perdu !
Cest pas un drame, répondit Iris dune voix lasse.
Tu as raison. Ne te fais pas de souci, je vais men occuper. Toi, ça va ?
Oui. Il est rentré
Je suis si heureuse, Jo, si heureuse. Je crois que je découvre, enfin, ce que cest que lamour. Toute ma vie, jai espéré ce moment-là et voilà, il arrive. Grâce à lui. Je taime, Jo, je taime
Moi aussi, je taime, Iris.
Je nai pas toujours été gentille avec toi
Oh ! Iris ! Ce nest pas grave, tu sais !
Je nai été gentille avec personne, mais je crois que jattendais quelque chose de grand, de très grand, et que je lai enfin rencontré. Japprends. Je me dépouille petit à petit. Tu sais que je ne me maquille plus ? Un jour il mavait dit quil naimait pas les artifices et il avait effacé mon blush de son doigt. Je me prépare pour lui
Je suis heureuse que tu sois heureuse.
Oh ! Jo, si heureuse
Elle avait la voix pâteuse, traînait sur des syllabes, en escamotait dautres. Elle a dû boire, hier soir, se dit Joséphine, désolée.
Je tappellerai demain pour te tenir au courant.
Ce nest pas la peine, Jo, occupe-toi de tout, je te fais confiance. Laisse-moi vivre mon amour. Jai comme une vieille peau qui tombe
Il fallait que je sois seule, tu le comprends ? Nous avons très peu de temps à être ensemble. Je veux en profiter pleinement. Je vais peut-être aller minstaller chez lui
Elle eut un petit rire de gamine. Joséphine repensa à la chambre austère, au crucifix, à sainte Thérèse de Lisieux et aux commandements de lépouse parfaite. Il ne lemmènerait pas chez lui.
Je taime, ma petite sur chérie. Merci davoir été si bonne avec moi
Iris ! Arrête, tu vas me faire pleurer !
Réjouis-toi au contraire ! Cest nouveau pour moi, ce sentiment-là
Je comprends. Sois heureuse. Je vais rester ici. Jai du boulot par-dessus la tête ! Hortense et Zoé ne rentrent pas avant dix jours. Profite ! Profite !
Merci. Et surtout inutile de mappeler
Je ne répondrai plus.
Le lendemain soir, Iris entendit un opéra, puis sa voix au téléphone. Elle reconnut Le Trouvère et fredonna un air, assise sur sa chaise, dans sa belle robe ivoire. Ivoire, tour divoire. Nous sommes tous les deux dans notre tour divoire. Mais, pensa-t-elle en bondissant sur ses pieds, peut-être croit-il que je suis partie ? Ou que je boude encore ? Oui, bien sûr ! Et puis, ce nest pas à lui de venir à moi, cest à moi daller à lui. En repentante. Il ne sait pas que jai changé. Il ne peut pas se douter.
Elle descendit. Frappa timidement. Il ouvrit, froid et majestueux.
Oui ? demanda-t-il comme sil ne la voyait pas.
Cest moi
Cest qui, moi ?
Iris
Ce nest pas suffisant.
Je viens vous demander pardon
Cest mieux
Pardon de vous avoir traité de menteur
Elle avança dans lentrebâillement de la porte. Il la repoussa du doigt.
Jai été frivole, égoïste, coléreuse
Pendant ces quinze jours toute seule, jai compris tant de choses, si vous saviez !
Elle tendit les bras vers lui en offrande. Il recula.
Vous mobéirez désormais, en tout et pour tout ?
Oui.
Il lui fit signe dentrer. Larrêta immédiatement quand elle fit mine daller jusquau salon. Referma la porte derrière elle.
Jai passé de très mauvaises vacances à cause de vous
, dit-il.
Je vous demande pardon
Jai appris tant de choses !
Et vous en avez encore beaucoup à apprendre ! Vous nêtes quune petite fille égoïste et froide. Sans cur.
Je veux tout apprendre de vous
Ne minterrompez pas quand je parle !
Elle se laissa tomber sur une chaise, cinglée par son ton autoritaire.
Debout ! Je ne vous ai pas dit de vous asseoir.
Elle se releva.
Vous allez obéir maintenant si vous voulez continuer à me voir
Je le veux ! Je le veux ! Jai tellement envie de vous !
Il fit un bond en arrière, effrayé.
Ne me touchez pas ! Cest moi qui décide, moi qui donne lautorisation ! Vous voulez mappartenir ?
De toutes mes forces ! Je ne vis plus que dans cet espoir. Jai compris tant de
Taisez-vous ! Ce que vous avez compris avec votre petit cerveau de femme futile ne mintéresse pas. Vous mentendez ?
Le petit frisson de plaisir revint crépiter entre ses jambes. Elle baissa les yeux, honteuse.
Écoutez et répétez après moi
Elle hocha la tête.
Vous allez apprendre à mattendre
Je vais apprendre à vous attendre.
Vous allez mobéir en tout et pour tout.
Je vous obéirai en tout et pour tout.
Sans poser de questions !
Sans poser de questions
Sans jamais minterrompre.
Sans jamais vous interrompre.
Je suis le maître.
Vous êtes le maître.
Vous êtes ma créature.
Je suis votre créature.
Vous ne ferez aucune objection.
Je ne ferai aucune objection.
Êtes-vous seule ou entourée ?
Je suis seule. Je savais que vous alliez rentrer et jai éloigné Joséphine. Et ses filles, aussi.
Cest parfait
Êtes-vous prête à recevoir ma loi ?
Je suis prête à recevoir votre loi.
Vous allez passer par une période de purification afin de vous débarrasser de vos démons. Vous resterez chez vous en respectant strictement mes consignes. Êtes-vous prête à les écouter ? Faites un signe de la tête et désormais gardez les yeux baissés quand vous êtes en ma présence, vous ne les lèverez que lorsque je vous en donnerai lordre
Vous êtes mon maître.
Il la gifla de toutes ses forces. La tête dIris rebondit sur son épaule. Elle se toucha la joue, il lui prit le bras et le tordit.
Je ne vous ai pas dit de parler. Taisez-vous ! Cest moi qui ordonne !
Elle acquiesça. Elle sentait sa joue gonfler et la brûler. Elle eut envie de caresser la brûlure. Le frisson éclata à nouveau entre ses jambes. Elle faillit vaciller de plaisir. Elle courba la tête et chuchota :
Oui, maître.
Il resta silencieux un moment comme sil la testait. Elle ne bougea pas, demeura les yeux baissés.
Vous allez remonter chez vous et vivre cloîtrée le temps que je le déciderai et suivant un emploi du temps que je vous donnerai. Acceptez-vous ma loi ?
Je laccepte.
Vous vous lèverez chaque matin à huit heures, irez vous laver soigneusement, partout, partout, le moindre recoin doit être propre, je vérifierai. Puis vous vous agenouillerez, vous passerez en revue tous vos péchés, vous les écrirez sur un papier que je relèverai. Puis, vous direz vos prières. Si vous navez pas de livre de prières, je vous en prêterai un
répondez !
Je nai pas de livre de prières, dit-elle les yeux baissés.
Je vous en prêterai un
Ensuite, vous ferez le ménage, vous nettoierez tout parfaitement, vous ferez ça à genoux, les mains dans la Javel, la bonne odeur de Javel qui élimine tous les germes, vous frotterez le sol en offrant votre travail à la miséricorde de Dieu, vous lui demanderez pardon de votre vie ancienne dissolue. Vous resterez ainsi en ménage jusquà midi. Si je dois passer, je ne veux voir aucune saleté, aucune poussière ou vous serez punie. À midi, vous aurez le droit de manger une tranche de jambon et du riz blanc. Et vous boirez de leau. Je ne veux aucun aliment de couleur, suis-je clair ? Dites oui si vous avez compris
Oui.
Laprès-midi, vous lirez votre livre de prières, à genoux pendant une heure, puis vous laverez le linge, le repasserez, ferez les vitres, laverez les tentures, les rideaux. Je veux que vous soyez vêtue le plus simplement possible. En blanc. Vous avez une robe blanche ?
Oui.
Parfait, vous la porterez tout le temps. Le soir, vous la laverez et la mettrez à sécher sur un cintre dans la baignoire afin quelle soit prête à être enfilée le matin. Je ne supporte pas les odeurs corporelles. Cest entendu ? Dites oui.
Oui.
Oui, maître.
Oui, maître.
Les cheveux tirés en arrière, pas de bijou, pas de maquillage, vous travaillerez les yeux baissés, tout le temps
Je peux arriver à nimporte quelle heure de la journée et si je vous surprends en pleine désobéissance, vous serez punie. Je vous infligerai une punition que je choisirai soigneusement afin de vous guérir de vos vices. Le soir, vous répéterez le même repas. Aucun alcool nest toléré. Vous ne boirez que de leau, de leau du robinet. Je vais monter faire linspection et jeter toutes les bouteilles
car vous buvez. Vous êtes une alcoolique. En êtes-vous consciente ? Répondez !
Oui, maître.
Le soir, vous attendrez sur une chaise que je veuille bien venir passer une visite dinspection. Dans le noir le plus complet. Je ne veux aucune lumière artificielle. Vous vivrez à la lumière du jour. Vous ne ferez aucun bruit. Pas de musique, pas de télé, pas de chanson fredonnée, vous chuchoterez vos prières. Si je ne viens pas, vous ne vous plaindrez pas. Vous resterez en silence sur votre chaise à méditer. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner. Vous avez mené une vie sans intérêt, uniquement centrée sur vous. Vous êtes très belle, vous le savez
Vous avez joué avec moi et je suis tombé dans vos artifices. Mais je me suis repris. Ce temps-là est fini. Reculez. Je ne vous ai pas permis de vous approcher
Elle recula dun petit pas et, à nouveau, un frisson électrique zébra le bas de son ventre. Elle sabîma en avant afin quil ne saperçoive pas quelle souriait de plaisir.
À la moindre incartade, il y aura des représailles. Je serai obligé de vous frapper, de vous punir et je réfléchirai à la punition juste qui vous fera mal physiquement, il le faut, il le faut, et moralement
Vous devez être rabaissée après vous être pavanée comme une petite orgueilleuse.
Elle croisa les mains derrière le dos, garda la tête baissée.
Tenez-vous prête à mes visites inopinées. Jai oublié de vous dire, je vous enfermerai afin dêtre sûr que vous ne vous échapperez pas. Vous me donnerez votre trousseau de clés en me jurant quil ny en a pas dautre disponible. Il est encore temps pour vous de vous retirer de ce programme de purification. Je ne vous impose rien, vous devez décider librement, réfléchissez et dites oui ou non
Oui, maître. Je me donne à vous.
Il la gifla du revers de la main comme sil la balayait.
Vous navez pas réfléchi. Vous vous êtes précipitée pour répondre. La vitesse est la forme moderne du démon. Jai dit : réfléchissez !
Elle baissa les yeux et resta silencieuse. Puis murmura :
Je suis prête à vous obéir en tout, maître.
Cest bien. Vous êtes amendable. Vous êtes sur le chemin de la réhabilitation. Nous allons maintenant aller chez vous. Vous monterez chaque marche, la tête baissée, les mains dans le dos, lentement, comme si vous gravissiez la montagne de la repentance
Il la fit passer devant lui, prit une cravache accrochée au mur de lentrée et lui en cingla les jambes pour la faire avancer. Elle se cabra. Il la cingla à nouveau et lui ordonna de ne manifester aucune peine, aucune douleur lorsquil la battrait. Dans lappartement de Joséphine, il vida toutes les bouteilles dans lévier en ricanant. Il se parlait à lui-même dune voix nasillarde et répétait le vice, le vice est partout dans le monde moderne, il ny a plus de limites au vice, il faut nettoyer le monde, le débarrasser de toutes les impuretés, cette femme impure va se nettoyer.
Répétez après moi, je ne boirai plus.
Je ne boirai plus.
Je nai pas caché de bouteilles afin de les boire en cachette.
Je nai pas caché de bouteilles afin de les boire en cachette.
En tout, jobéirai à mon maître.
En tout, jobéirai à mon maître.
Cest assez pour ce soir. Vous pouvez aller vous coucher
Elle recula pour le laisser passer, lui tendit son jeu de clés quil mit dans sa poche.
Rappelez-vous, je peux surgir nimporte quand et si le travail nest pas fait
Je serai punie.
Il la gifla à nouveau de toutes ses forces et elle laissa échapper une plainte. Il avait frappé si fort que son oreille en résonnait.
Vous navez pas le droit de parler quand je ne vous y autorise pas !
Elle pleura. Il la frappa.
Ce sont de fausses larmes. Bientôt, vous verserez de vraies larmes, des larmes de joie
Embrassez la main qui vous châtie.
Elle se pencha, embrassa délicatement sa main, osant à peine leffleurer.
Cest bien. Je vais pouvoir faire quelque chose de vous, je pense. Vous apprenez vite. Durant le temps de la purification vous serez habillée en blanc. Je ne veux pas voir trace de couleur. La couleur est débauche.
Il attrapa ses cheveux, les tira en arrière.
Baissez les yeux que je vous inspecte
Il passa un doigt sur son visage sans fard et fut satisfait.
On dirait que vous avez commencé à comprendre !
Il ricana.
Vous aimez la manière forte, nest-ce pas ?
Il se rapprocha delle. Lui retroussa les lèvres afin de vérifier la propreté des dents. Glissa un ongle pour retirer un reste de nourriture. Elle sentait son odeur dhomme fort, puissant. Cest bien, pensa-t-elle, quil en soit ainsi. Lui appartenir. Lui appartenir.
Si vous obéissez en tout, si vous devenez pure comme chaque femme doit lêtre, nous nous unirons
Iris étouffa un petit cri de plaisir.
Nous marcherons ensemble vers lamour, le seul, celui qui doit être sanctionné par le mariage. À lheure où je le déciderai
Et vous serez à moi. Dites, je le veux, je le désire et baisez ma main.
Je le veux, je le désire
Et elle lui baisa la main. Il lenvoya se coucher.
Vous dormirez les jambes serrées afin quaucune pensée impure ne vous pénètre. Parfois, si vous êtes mauvaise, je vous attacherai. Ah ! joubliais, je déposerai à huit heures précises, chaque matin, sur la table de votre cuisine, deux tranches de jambon blanc, du riz blanc que vous ferez cuire. Vous ne mangerez que ça. Cest tout. Allez vous coucher. Vos mains sont propres ? Vous vous êtes lavé les dents ? Votre vêtement de nuit est-il prêt ?
Elle secoua la tête. Il lui pinça la joue violemment, elle étouffa un cri.
Répondez. Je nadmettrai aucune entorse à la règle ou il vous en cuira.
Non, maître !
Vous allez le faire. Jattendrai. Dépêchez-vous
Elle sexécuta. Il tourna le dos pour ne pas la voir se déshabiller.
Elle glissa dans son lit.
Vous avez une chemise blanche ?
Oui, maître.
Il se rapprocha du lit et lui flatta la tête.
Dormez maintenant !
Iris ferma les yeux. Elle entendit la porte claquer derrière lui. La clé tourner dans la serrure.
Elle était prisonnière. Prisonnière de lamour.
Deux fois par jour, Joséphine appelait monsieur Fauvet et parlait à madame Fauvet. Elle insistait, disait quà chaque bourrasque de nouvelles ardoises senvolaient, que cétait dangereux, que la maison prenait leau, que bientôt la batterie de son portable serait à plat et quelle ne pourrait plus la joindre. Madame Fauvet disait « oui, oui, mon mari va venir
», et elle raccrochait.
Il pleuvait sans discontinuer. Même Du Guesclin ne voulait plus sortir. Il montait sur la terrasse dévastée, humait le vent, levait la patte contre des pots en terre fracassés et redescendait en soupirant. Cétait vraiment un temps à ne pas mettre un chien dehors.
Joséphine dormait dans le salon. Prenait des douches froides, dévalisait le congélateur. Mangeait toutes les glaces, des Ben & Jerry, des Häagen-Dazs, des chocolate chocolate chips, des pralines and cream. Ça lui était égal de grossir. Il ne viendrait pas. Elle regardait son visage dans la cuillère, gonflait les joues, trouvait quelle ressemblait à une jatte de crème fraîche, se barbouillait de chocolat. Du Guesclin léchait le couvercle des pots. Il la regardait avec dévotion, tortillait du train en attendant quelle dépose un nouveau couvercle. Tu as une fiancée, Du Guesclin ? Tu lui parles ou tu te contentes de lui grimper dessus ? Cest fatigant, tu sais, cest fatigant les sentiments ! Cest plus simple de manger, de se remplir de gras et de sucré. Du Guesclin na jamais eu ces problèmes, il nest jamais tombé amoureux, il troussait les filles et laissait plein de petits bâtards derrière lui qui, à peine sortis de leurs couches, partaient faire la guerre aux côtés de leur père. Il nétait bon quà ça. À inventer des stratégies et à remporter des batailles. Avec cinquante hommes en haillons, il écrasait une armée de cinq cents Anglais en armures et catapultes ! En se déguisant en petite vieille avec des fagots sur le dos. Tu te rends compte ! La petite vieille se faufilait dans les remparts de la ville à prendre et, une fois à lintérieur, Du Guesclin tirait son épée et embrochait des rangs entiers dAnglais. En temps de paix, il sennuyait. Il avait épousé une femme savante et plus âgée que lui, une experte en astrologie. À la veille de chaque bataille, elle lui faisait une prédiction et ne se trompait jamais ! On a retiré la guerre aux hommes, alors ils ne savent plus qui ils sont. En temps de paix, Du Guesclin tournait en rond et ne faisait que des bêtises. Le seul problème des crèmes glacées, mon vieux Du Guesclin, cest quaprès, tu es légèrement écurée et tu as envie de dormir, mais tu es si lourde que tu narrives même plus à attraper le sommeil, tu gigotes comme une bouteille de lait et il senfuit.
Son portable sonna. Un texto. Elle le lut. Luca !
Vous savez, Joséphine, vous savez, nest-ce pas ?
Elle ne répondit pas. Je sais, mais je men moque bien. Je suis avec Du Guesclin, bien à labri sous un toit en lambeaux dans une belle couverture en mohair rose qui me chatouille le nez.
Tu sais, le seul problème aujourdhui, cest quon parle avec son chien
Ce nest pas normal. Je taime beaucoup, beaucoup, mais tu ne remplaces pas Philippe
Du Guesclin gémit comme sil en était désolé.
Le portable sonna. Un nouveau texto de Luca.
Vous ne répondez pas ?
Elle ne répondrait pas. Bientôt elle naurait plus de batterie, elle ne voulait pas gâcher ses dernières munitions pour Luca Giambelli. Ou plutôt Vittorio.
Elle avait trouvé sur une étagère une vieille édition de La Cousine Bette de Balzac et lavez ouvert en le respirant. Le livre sentait la sacristie, le linge pieux et le papier moisi. Elle lirait La Cousine Bette à la lueur dune bougie, la nuit. À voix haute. Elle senroula dans la couverture, approcha la bougie, une belle bougie rouge qui se consumait sans couler et commença :
« Où la passion va-t-elle se nicher ? Vers le milieu du mois de juillet de lannée 1838, une de ces voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées des milords cheminait, rue de lUniversité, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de la garde nationale. Dans le nombre de ces Parisiens accusés dêtre si spirituels, il sen trouve qui se croient infiniment mieux en uniformes que dans leurs habits ordinaires et qui supposent chez les femmes des goûts assez dépravés pour imaginer quelles seront favorablement impressionnées à laspect dun bonnet à poil et par le harnais militaire
» Tu vois, Du Guesclin, cest tout lart de Balzac, il nous décrit les vêtements dun homme et on entre dans son âme ! Du détail, encore du détail ! Mais pour récolter les détails, il faut prendre son temps, savoir le perdre, le laisser musarder afin quil aille dénicher un mot, une image, une idée. On nécrit plus comme Balzac aujourdhui parce quon ne perd plus de temps. On dit « ça sent bon », « il fait beau », « il fait froid », « il est bien habillé » sans chercher les petits mots qui iront comme des gants et montreront indirectement quil fait beau, que ça sent bon, quun homme est fringant.
Elle posa le livre et réfléchit. Jaurais peut-être dû parler de Luca à Garibaldi. Il laurait inscrit sur sa liste de suspects. Jai eu tort. Je me suis emportée contre lui et jai omis de parler du plus menaçant dentre tous ! Elle remonta la couverture, lissa les longs poils de mohair rose en une mèche raide et reprit le livre. Elle fut interrompue par une nouvelle sonnerie. Un troisième texto.
Je sais où vous êtes, Joséphine. Répondez-moi.
Son cur se mit à battre. Et sil disait vrai ?
Elle tenta de joindre Iris. En vain. Elle devait dîner avec le bel Hervé. Elle vérifia que toutes les portes étaient fermées. Les fenêtres, de grandes baies vitrées au verre épais, étaient certifiées antichoc. Mais sil passait par le toit ? Il y a des ouvertures partout. Il suffit descalader la façade, de passer par un balcon. Je vais éteindre la bougie. Il ne saura pas que je suis là. Oui mais
il verra la voiture écrasée sous larbre.
Et puis il y eut un mitraillage de textos. « Je suis sur la route, jarrive », « Répondez, vous me rendez fou ! », « Vous ne vous en tirerez pas comme ça. », « Japproche et vous ferez moins la fière. » « Salope ! La salope ! », « Je suis à Touques. » À Touques ! Elle jeta un regard alarmé à Du Guesclin qui ne bougeait pas. La tête posée sur ses pattes, il attendait quelle reprenne sa lecture ou ouvre un nouveau pot de glace. Elle courut à la fenêtre pour scruter le parc dans la nuit. Il a dû apprendre par sa concierge que jétais venue, elle a parlé, il a peur que je clame à toute luniversité française quil est cet homme ridicule qui saffiche en slip sur des panneaux publicitaires. Ou il sait que jai vu plusieurs fois Garibaldi
Je vais appeler Garibaldi
Je nai que le numéro de son bureau
Elle essaya à nouveau de joindre Iris. Elle entendit le répondeur.
Un nouveau signal, un nouveau message.
Le parc est beau, la mer si proche. Allez à la fenêtre, vous me verrez. Préparez-vous.
Elle sapprocha de la fenêtre, prit appui en tremblant sur le rebord, jeta un il dehors. La nuit était si noire quelle ne voyait que des ombres géantes qui bougeaient, animées par le vent. Des arbres qui se penchaient, des branches qui craquaient, une bourrasque qui arrachait les feuilles qui tombaient en tourbillons
Elles ont toutes été poignardées. En plein cur. Une main qui coule autour de votre cou, serre, serre, vous maintient dans un étau et lautre qui enfonce le couteau. Le soir où jai été agressée, il voulait me parler, « il faut que je vous parle, Joséphine, cest important ». Il voulait se confesser, il nen a pas eu le courage, il a préféré méliminer. Il ma laissée pour morte. Il na plus appelé pendant deux jours. Javais laissé trois messages sur son portable. Il ne répondait pas. Et son indifférence quand on sétait retrouvés au bord du lac. Sa froideur quand je lui ai raconté lagression. Il se demandait simplement comment javais pu en réchapper
Cest la seule chose qui le préoccupait. Ça ne tient pas debout ! Madame Berthier, la Bassonnière, la petite serveuse ? Elles ne le connaissaient pas. Quest-ce que tu en sais ? Quest-ce que tu sais de sa vie ? La Bassonnière en savait plus que toi.
Elle tremblait si fort quelle narrivait pas à séloigner de la fenêtre. Il va entrer, il va me tuer, Iris ne répond pas, Garibaldi ne sait rien, Philippe rit dans un pub avec Dottie Doolittle, je vais mourir toute seule. Mes petites filles, mes petites filles
De grosses larmes coulèrent sur ses joues. Elle les essuya du revers de la main. Du Guesclin dressa loreille. Il avait entendu quelque chose ? Il se mit à aboyer.
Tais-toi, tais-toi ! Tu vas nous faire repérer !
Il aboyait de plus en plus fort, tournait dans le salon, se dressa contre la fenêtre et posa ses pattes contre la vitre.
Arrête ! Il va nous voir
Elle risqua un il au-dehors, aperçut une voiture qui avançait dans lallée, les phares allumés. Cela fit un projecteur de lumière dans la pièce et elle saplatit par terre. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Papa, protège-moi, protège-moi, je ne veux pas souffrir, fais quil me tue tout de suite, fais que je naie pas mal, jai peur, oh ! jai peur
Du Guesclin aboyait, soufflait, se heurtait dans le noir aux meubles du salon. Joséphine trouva le courage de se relever et chercha un endroit où se cacher. Pensa à la buanderie. La porte était épaisse, munie de serrures. Pourvu quil me reste un peu de batterie ! Je vais appeler Hortense. Elle saura. Elle ne panique jamais, elle me dira, maman, ten fais pas, je prends tout en main, jappelle la police, le principal, dans ces cas-là, cest surtout de ne pas montrer quon a peur, essaie de te planquer et si tu ny arrives pas, parle-lui, distrais-le, parle-lui posément calmement, occupe-le, le temps que les flics arrivent
Elle allait appeler Hortense.
Elle se dirigea, toujours à quatre pattes, vers la buanderie. Du Guesclin restait devant la porte de lentrée, le front bas, les épaules en avant, comme sil allait charger ladversaire. Elle chuchota « viens, on bat en retraite », mais il resta aux aguets, menaçant, écumant, le poil dressé.
Elle entendit des pas sur les gravillons. Des pas lourds. Lhomme avançait, sûr de lui, sûr de la trouver là. Lhomme approchait. Elle entendit une clé tourner dans la porte. Un verrou, deux verrous, trois verrous
Une voix forte retentit :
Y a quelquun ?
Cétait Philippe.
Un matin, Iris se réveilla et le trouva debout au pied de son lit. Elle sursauta. Elle navait pas entendu le réveil ! Elle ne leva pas le bras pour se protéger du coup de cravache qui allait sanctionner sa faute. Elle baissa les yeux et attendit.
Il ne la battit pas. Ne releva pas le moindre écart à la règle. Il tourna autour du lit, ploya la cravache, en cingla lair et déclara :
Aujourdhui, vous ne mangerez pas. Jai posé des tranches de jambon blanc et du riz sur la table, mais vous navez pas le droit dy toucher. Les tranches sont belles. Cest du jambon blanc de bonne qualité, de belles tranches épaisses, odorantes dont les effluves viendront vous tenter. Vous passerez la journée sur votre chaise à lire votre livre de prières et je viendrai vérifier, le soir, si les tranches sont intactes. Vous êtes sale. Le travail est plus important que je ne le pensais. Il faut nettoyer en grand afin que vous fassiez une belle épousée.
Il fit quelques pas. Releva du bout de la cravache le dessus-de-lit pour vérifier si le sol était propre. Le laissa retomber, satisfait.
Vous aurez, bien sûr, fait le ménage comme chaque matin mais vous ne mangerez pas. Vous aurez droit à deux verres deau. Je les ai posés sur la table. Vous devez les boire en imaginant la source qui coule et vous purifie. Ensuite, quand vous aurez fini le ménage, vous gagnerez votre chaise, vous lirez et vous mattendrez. Est-ce clair ?
Elle gémit « oui, maître », sentant la faim qui la tenaillait depuis la veille se réveiller comme une bête dans son ventre.
Pour vérifier que vous êtes restée bien sagement à étudier votre livre de prières, je vais vous en donner une que vous apprendrez par cur et que vous devrez me réciter SANS FAIRE DE FAUTES car le moindre bafouillage sera puni et de façon que vous reteniez la leçon. Compris ?
Elle baissa les yeux et soupira : « oui, maître ».
Il la cingla dun coup de cravache.
Je nai pas entendu !
Oui, maître, cria-t-elle, les larmes coulant sur sa poitrine.
Il prit son livre de prières, le feuilleta, en trouva une qui sembla le satisfaire, et commença à la lire à voix haute.
Cest un extrait de lImitation de Jésus-Christ. Cela sintitule De la résistance quil faut apporter aux tentations. Vous navez jamais su résister aux tentations. Ce texte va vous lapprendre.
Il séclaircit la voix et commença :
« Nous ne pouvons être sans afflictions et sans tentations tant que nous vivons en ce monde. Cest ce qui a fait dire à Job que la vie de lhomme sur la terre est une tentation continuelle. Cest pourquoi chacun devrait se précautionner contre les tentations auxquelles il est sujet et veiller en prière de peur que le démon qui ne sendort jamais et qui rôde de tous côtés cherchant qui dévorer ne trouve loccasion de nous surprendre. Il ny a point dhomme si parfait et si saint qui nait quelques fois des tentations et nous ne pouvons en être entièrement exempts. Cependant, bien que ces tentations soient fâcheuses et rudes, elles sont souvent pour nous dune grande utilité parce quelles servent à nous humilier, à nous purifier, à nous instruire. Tous les saints ont passé par de grandes tentations et de rudes épreuves et ils y ont trouvé leur avancement
»
Il lut longtemps, dune voix monocorde puis déposa le livre sur la couverture du lit, déclara :
Je veux vous lentendre réciter par cur, avec toute lhumilité et le soin par moi exigés, ce soir, lorsque je vous visiterai.
Oui, maître.
Baisez la main du maître !
Elle baisa sa main.
Il tourna les talons et la laissa, éperdue de faim, de douleur, inerte sous les draps blancs. Elle pleura longtemps, les yeux grands ouverts, sans bouger, sans protester, les bras le long du corps, les mains ouvertes sur la couverture. Elle navait plus de forces.
Jo ! La porte est bloquée. Je narrive plus à louvrir !
Philippe
Cest toi ?
Il avait laissé les phares de sa voiture allumés, mais elle nétait pas sûre de le reconnaître dans la nuit noire.
Tu tes enfermée ?
Oh, Philippe ! Jai eu tellement peur ! Je croyais que
Jo ! Essaie de mouvrir
Dis-moi que cest toi
Pourquoi tu attends quelquun dautre ? Je dérange ?
Il eut un petit rire. Elle respira, soulagée. Cétait bien lui. Elle se jeta sur la porte et tenta de louvrir. Mais la porte résistait.
Philippe ! Il a tellement plu que lhuisserie a gonflé ! Quand je suis arrivée, il faisait si froid que jai allumé le chauffage à fond et ça a dû faire jouer le bois
Mais non ! Ce nest pour ça
Si je tassure. En plus, il narrête pas de pleuvoir !
Cest parce que jai fait changer toutes les portes et les fenêtres. Lair passait partout, jen avais marre de chauffer le jardin ! Elles sont toutes neuves et encore encollées
Il faut forcer au début
Mais je suis bien arrivée à entrer, moi !
Ça a dû se recoller après quand tu as allumé le chauffage à fond ! Essaie encore
Joséphine sexécuta. Elle vérifia que les verrous nétaient pas engagés et tenta douvrir la porte.
Jy arrive pas !
Cest sûr que les premières fois, cest dur
Attends, je vais voir
Il avait dû reculer car sa voix était plus lointaine.
Philippe ! Jai peur ! Jai reçu des textos de Luca, il arrive, il va me tuer !
Mais non
Je suis là, il ne peut rien tarriver !
Elle entendait ses pas sur le gravier, il marchait le long de la maison, cherchant une issue pour entrer.
Jai fait poser de fenêtres et des portes anti-vol de partout, il ny a pas une seule ouverture ! Cette maison est un vrai coffre-fort
Philippe ! Il arrive, répétait Joséphine, affolée. Cest lui qui poignarde les femmes, je le sais, maintenant ! Cest lui !
Ton ancien soupirant ? demanda Philippe dun air amusé.
Oui, je texpliquerai, cest compliqué. Cest comme les poupées russes, il y a plein dhistoires emboîtées, mais je suis sûre que cest lui
Mais non ! Tu taffoles pour rien ! Pourquoi viendrait-il ici ? Éloigne-toi de la porte, je vais essayer de lenfoncer
Si
Il est fou.
Tu tes reculée, Jo ?
Joséphine fit deux pas en arrière et entendit le bruit dun corps lancé sur la porte. La porte trembla, mais ne céda pas.
Merde ! cria Philippe. Je ny arriverai pas ! Je vais faire le tour par-derrière
Philippe ! cria Joséphine. Fais attention ! Il arrive, je te dis !
Jo, arrête de paniquer ! Tu te fais du cinéma !
Elle entendit ses pas sur le gravier. Il séloignait. Elle attendit en mordant son index. Luca allait arriver, ils allaient se battre et elle ne pourrait rien faire. Elle sortit son portable et pensa appeler les pompiers. Elle était si fébrile quelle ne parvint pas à se rappeler le numéro. Puis son portable séteignit. Plus de batterie.
Les pas revenaient. Elle se mit à la fenêtre et vit Philippe à la lumière des phares. Elle lui fit un signe. Il sapprocha.
Il ny a rien à faire. Tout est verrouillé ! Calme-toi, Jo, dit-il en posant sa main sur la vitre.
Elle plaqua sa main contre la sienne, derrière le verre.
Il me fait peur ! Je ne tai pas tout raconté la dernière fois à Londres. On navait pas le temps, mais cest un fou, un violent
Elle était obligée de parler fort pour quil lentende.
Il ne va rien nous faire ! Arrête de paniquer !
Il retourna vers la porte, donna des coups dépaule contre le bois qui ne cédait pas. Revint à la fenêtre.
Tu vois, il naurait même pas pu entrer
Si. En passant par le toit !
En pleine nuit ? Il serait tombé ! Il aurait fallu quil attende quil fasse jour et tu aurais eu le temps dappeler au secours.
Je nai plus de batterie !
Elle lentendit qui se laissait tomber contre la porte.
Je vais devoir passer la nuit dehors
Oh, non ! gémit Joséphine.
Elle sassit, elle aussi, contre le lourd battant. Gratta du bout dun doigt comme si elle voulait creuser un trou. Gratta, gratta.
Philippe ? Tes là ?
Je vais rouiller si je passe la nuit dehors !
Les chambres sont inondées et il ny a presque plus de toit. Je dors dans le salon sur le grand canapé avec Du Guesclin
Cest une armure ?
Cest mon gardien.
Bonjour Du Guesclin !
Cest un chien.
Ah
Il dut changer de position car elle lentendit qui remuait derrière la porte. Elle limagina, les jambes repliées sous le menton, les bras autour des genoux, le col relevé. La pluie avait cessé. Elle nentendait plus que le vent qui sifflait dans les arbres un air impérieux et aigu sur deux notes menaçantes.
Tu vois, il ne vient pas, dit Philippe au bout dun moment.
Je nai pas inventé les textos ! Je te les montrerai
Il a fait ça pour taffoler. Il est vexé ou furieux que tu laies laissé tomber et il se venge.
Cest un fou, je te dis. Un fou dangereux
Quand je pense que je nai rien dit à Garibaldi ! Jai balancé Antoine et lui, je lai protégé ! Je suis nulle, mais je suis nulle !
Mais non
Tu tes affolée pour rien. Et même sil vient, il tombera sur moi et ça le calmera. Mais il ne viendra pas, jen suis sûr
Elle lécoutait et la paix se faisait en elle. Elle laissa aller sa tête contre le battant de la porte et respira doucement. Il était là, juste derrière. Elle ne craignait plus rien. Il était venu, seul. Sans Dottie Doolitlle.
Jo ?
Il fit une pause et ajouta :
Tu men veux pas ?
Pourquoi tu nappelais pas ? lâcha Joséphine, au bord des larmes.
Parce que je suis con
Tu sais, je men fiche que tu aies dautres filles. Tu nas quà me le dire. Personne nest parfait.
Je nai pas dautres filles. Je me suis pris les pieds dans mes émotions.
Il ny a rien de pire que le silence, marmonna Joséphine. On imagine tout et tout devient menaçant. On na pas de prise, même pas un petit bout de réalité pour se mettre en colère. Je déteste le silence.
Cest si pratique, parfois.
Joséphine soupira.
Tu viens de parler
Tu vois, cest pas compliqué.
Cest parce que tu es derrière la porte !
Elle éclata de rire. Un rire qui emportait sa frayeur. Il était là, Luca ne sapprocherait pas. Il verrait la voiture de Philippe garée devant la porte. La sienne, écrasée sous larbre, il saurait quelle nétait pas seule.
Philippe
Jai envie de tembrasser !
Va falloir attendre. La porte na pas lair daccord. Et puis
Je ne suis pas un homme facile. Jaime me faire désirer.
Je sais.
Tu es là depuis longtemps ?
Ça va faire trois jours
je crois. Je ne sais plus
Et il pleut comme ça depuis trois jours ?
Oui. Sans discontinuer. Jai essayé de joindre Fauvet, mais
Il ma appelé. Il vient demain avec ses ouvriers
Il ta appelé en Irlande ?
Jétais revenu dIrlande. Quand je suis arrivé au camp pour emmener Zoé et Alexandre, ils ont déclaré quils voulaient prolonger leur séjour. Je suis rentré à Londres
Tout seul ? demanda Joséphine en grattant la porte de plus belle.
Tout seul.
Je préfère quand même. Je dis que ça mest égal, mais ça mest pas vraiment égal
Ce que je ne veux pas, cest te perdre.
Tu me perdras plus
Tu peux répéter ?
Tu ne me perdras plus, Jo.
Jai même cru que tu étais retombé amoureux dIris
Non, dit Philippe tristement. Cest fini, bien fini avec Iris. Jai déjeuné à Londres avec son soupirant. Il ma demandé sa main
Lefloc-Pignel ? Il était à Londres ?
Non. Mon associé. Il veut lépouser
Pourquoi Lefloc-Pignel ?
Je ne devrais pas te le dire, mais il semble quelle soit tombée très amoureuse de lui. En ce moment, ils filent le parfait amour à Paris.
Iris avec Lefloc-Pignel ! Mais il est extrêmement marié !
Je sais
Et pourtant, daprès Iris, ils saiment
Elle métonnera toujours. Rien ne lui résiste
Elle la voulu dès quelle la vu.
Jaurais jamais cru quil quitterait sa femme.
Ce nest pas encore fait
Elle aurait voulu lui demander sil avait de la peine, mais elle se tut. Elle navait pas envie de parler de sa sur. Pas envie quelle vienne simmiscer entre eux. Elle attendit quil reprenne le dialogue.
Tu es forte, Jo. Bien plus forte que moi. Je crois que cest pour ça que jai eu peur et que je suis resté silencieux
Oh ! Philippe ! Je suis tout sauf forte !
Si, tu les. Tu ne le sais pas, mais tu les
Tu as vécu bien plus de choses que moi et toutes ces choses tont fortifiée.
Joséphine protesta. Philippe linterrompit :
Joséphine, je voulais te dire
Un jour, il marrivera peut-être de ne pas être à la hauteur, et ce jour-là, il faudra que tu mattendes
Que tu attendes que je finisse de grandir. Jai tellement de retard !
Ils passèrent la nuit à se parler. De chaque côté de la porte.
Fauvet arriva le matin et délivra Joséphine qui se retint pour ne pas sauter dans les bras de Philippe. Elle se blottit contre la manche de sa veste et sy frotta la joue.
Elle appela Garibaldi. Elle lui fit part du harcèlement dont elle avait été victime, du contenu des messages.
Jai eu vraiment peur, vous savez.
Je dois dire quil y avait de quoi, répondit Garibaldi avec une certaine empathie dans la voix. Seule, dans une grande maison isolée, avec un homme qui vous poursuit
Je vais encore me faire avoir, pensa Joséphine, mais cette fois-ci, elle décida de parler. Elle raconta lindifférence de Luca, sa double personnalité, ses crises de violence. Il ne dit rien. Elle allait raccrocher quand elle pensa quil fallait peut-être lui donner le nom de la concierge.
Nous lavons vue. Nous savons tout ça, répondit Garibaldi.
Parce que vous avez déjà enquêté sur lui ? demanda Joséphine.
Fin de la conversation, madame Cortès.
Vous voulez dire que vous connaissez lassassin
Il avait raccroché. Elle retourna, songeuse, vers Philippe et monsieur Fauvet qui inspectaient le toit et dressaient la liste des réparations à faire.
Quand Philippe revint vers elle, elle murmura :
Je crois quils ont arrêté le meurtrier
Cest pour ça quil nest pas venu ? Ils lont intercepté à temps
Il passa un bras sur ses épaules et lui dit quil fallait quelle oublie. Il ajouta quil allait falloir prévenir lassureur pour la voiture.
Tu as une bonne assurance ?
Oui. Mais cest le cadet de mes soucis. Je sens le danger partout
et sils ne larrêtaient pas à temps ? Sil nous poursuivait ? Il est dangereux, tu sais
Ils partirent pour Étretat. Senfermèrent dans un hôtel. Ne sortirent de la chambre que pour aller manger des gâteaux et boire du thé. Parfois, au milieu dune phrase, Joséphine pensait à Luca. À tous les mystères de sa vie, à ses silences, à la distance quil avait toujours maintenue entre elle et lui. Elle avait pris cela pour de lamour. Ce nétait que de la folie. Non ! se reprenait-elle, un soir, il a failli me parler, tout avouer et jaurais pu peut-être laider. Elle frissonnait. Jai dormi avec un assassin ! Elle se réveillait en sueur, se dressait sur le lit. Philippe la calmait en parlant doucement « je suis là, je suis là ». Elle se rendormait en pleurant.
Il pleuvait sans discontinuer. Ils regardaient du fond du lit la pluie sabattre en longs traits transversaux contre la fenêtre. Du Guesclin soupirait, changeait de position et se rendormait.
Ils décidèrent de rentrer à Paris sans se presser.
Tu veux quon ne prenne que des petites routes ? demanda Philippe.
Oui.
Quon se perde dans les petites routes ?
Oui. Comme ça on aura plus de temps ensemble !
Mais, Jo, maintenant on aura tout notre temps ensemble !
Je suis si heureuse, je voudrais attraper une mouette, lui murmurer mon secret à loreille et quelle senvole vers le ciel en lemportant
Il pleuvait tellement quils se perdirent. Joséphine tournait la carte routière dans tous les sens. Philippe riait et lui assurait quil ne la prendrait jamais comme copilote.
Mais on ny voit rien ! On va retourner sur une grande route. Tant pis !
Ils trouvèrent la D 313, traversèrent des petits villages quils apercevaient à peine sous le ballet affairé des essuie-glaces et arrivèrent à un lieu-dit : « Le Floc-Pignel ». Philippe siffla.
Dis donc ! Lhomme est important. Il a un village à son nom !
Ils roulaient à cinq à lheure. Joséphine, à travers la glace, aperçut une vieille boutique à la façade écaillée. Au fronton, en lettres vertes presque effacées sur un fond blanc, on pouvait lire : IMPRIMERIE MODERNE.
Philippe ! Arrête-toi !
Il se gara. Joséphine sortit de la voiture et alla inspecter la maison. Elle aperçut de la lumière et fit signe à Philippe de la rejoindre.
Comment il sappelait déjà ? maugréa-t-elle en tentant de se rappeler les propos de Lefloc-Pignel.
Qui ça ? demanda Philippe.
Limprimeur qui a recueilli Lefloc-Pignel
Je lai sur le bout de la langue !
Il sappelait Graphin. Benoît Graphin. Cétait un vieil homme que lâge avait couvert de givre. Il leur ouvrit, étonné. Les fit entrer dans une grande pièce emplie de machines, de livres, de pots de colle, de plaques dimprimerie.
Excusez le désordre, dit le vieil homme. Je nai plus la force de ranger
Joséphine se présenta et à peine avait-elle prononcé le nom dHervé Lefloc-Pignel que les yeux de lhomme sanimèrent.
Tom, murmura-t-il, le petit Tom
Vous voulez dire, Hervé ?
Moi, je lappelais Tom. Parce que Tom Pouce
Ainsi, cest vrai ce quil ma raconté, vous lavez recueilli, élevé
Recueilli, oui. Élevé, non. Elle ne men a pas laissé le temps
Il alla chercher une cafetière posée sur une ancienne cuisinière à bois et leur proposa un café. Il marchait, voûté, en traînant les pieds. Il portait un vieux gilet en laine, un pantalon de velours élimé, des pantoufles. Il ouvrit une boîte remplie de gâteaux et leur en offrit. Il buvait son café en trempant les gâteaux et rajoutait du café brûlant dans sa tasse quand les petits gâteaux avaient absorbé tout le liquide. Il agissait mécaniquement, les yeux dans le vague, comme sils nétaient pas assis en face de lui.
Faut mexcuser, marmonna-t-il, je ne parle pas souvent. Avant, y avait du monde dans le village, de lanimation, des voisins, maintenant ils sont presque tous partis
Oui, je sais, répondit Joséphine doucement. Il ma raconté la grand-rue, les commerçants, son travail avec vous
Il se souvient ? dit-il, ému, il na pas oublié ? Après tout ce temps
Il se souvient de tout. Il se souvient de vous, il vous a aimé, vous savez.
Elle avait pris entre ses mains la main déformée de Benoît Graphin et la serrait en lui souriant doucement.
Il sortit un mouchoir de la poche de son pantalon et essuya ses yeux. Il tremblait en essayant de ranger son mouchoir.
Je lai connu, il était pas plus grand que ça
Il tendit la main et indiqua la taille dun gamin.
Cétait il y a longtemps ? demanda Joséphine.
Il leva le bras pour signifier quil ne pouvait même plus compter le nombre dannées.
Tom, le petit Tom
Si on mavait dit ce matin quon me parlerait de lui !
Lui, il parle toujours de vous. Il est devenu un très bel homme, très brillant
Oh ça ! Je men doutais. Il était déjà très intelligent
Cest le Ciel qui me la envoyé, le petit Tom.
Il a frappé à votre porte ? dit Joséphine en souriant.
Pour ça, non ! Jétais en train de travailler
Il montra les machines recouvertes de poussière derrière lui.
Elles tournaient à lépoque. Elles faisaient un boucan denfer
Quand jai entendu un violent coup de freins. Alors jai levé la tête, je me suis approché de la verrière et ce que jai vu ! Ce que jai vu !
Il frappa de ses deux mains en lair comme sil nen revenait pas.
Une grosse voiture qui sétait arrêtée là, juste devant chez moi, et une main de femme qui la jeté ! Comme on jette un chien dont on veut se débarrasser ! Le gamin est resté là, planté sur la route. Avec une tortue dans les bras. Il devait avoir trois, quatre ans, je nai jamais su.
Il ne se souvient pas non plus
Je lai fait entrer. Il ne pleurait pas. Il serrait sa tortue contre lui. Je me suis dit quils allaient faire demi-tour et revenir le chercher. Il était mignon comme tout. Gentil, doux, apeuré. Il ne savait pas son nom. Dailleurs, au début, il ne parlait pas. Cest comme ça que je lai appelé Tom. Il ne connaissait que le nom de sa tortue, Sophie. Cétait il y a bien quarante ans, vous savez. Autant dire une autre époque ! Jai prévenu les gendarmes, ils mont dit de le garder en attendant
Un biscuit sétait cassé dans sa tasse de café. Il se leva pour aller chercher une cuillère. Se laissa tomber sur la chaise et reprit, en partant à la pêche au biscuit :
Il disait jamais maman ni papa. Il ne voulait rien dire. Un jour, il a juste dit, garde-moi avec toi
Ça ma drôlement remué. Javais pas denfant. Alors, on sest mis à vivre tous les trois, lui, moi et sa tortue. Il adorait cet animal. Et, chose étrange, elle était attachée à lui. Quand il lappelait, elle venait. Je ne savais pas quune tortue pouvait avoir des sentiments. Elle dressait sa petite tête vers lui, il la prenait dans ses bras et il avançait tout doucement. Elle dormait dans sa chambre. Au pied de son lit, dans une caisse. Je me suis habitué au gamin et à la tortue. Il maccompagnait partout. Il ne faisait pas un pas sans moi. Quand je travaillais, il était là, quand jétais dans le jardin, il me suivait. Je lavais mis à lécole du village, je connaissais linstit, il na pas fait dhistoires. Les gendarmes passaient de temps en temps boire le café. Ils me disaient quil faudrait quand même le déclarer, que peut-être ses parents le cherchaient. Je disais rien, jécoutais, je me disais que les parents, sils voulaient le reprendre
Cétait pas dur de revenir et de demander. Pas vrai ?
Joséphine et Philippe répondirent « oui, bien sûr » ensemble, suspendus aux yeux voilés de lhomme, au chagrin qui revenait mouiller son regard, aux vieux doigts qui trempaient les gâteaux.
Un beau jour, on a vu arriver une femme. Une assistante sociale. Évelyne Lamarche. Sèche, autoritaire, brusque. Elle avait marqué « RV Le Floc Pignel » sur son calepin, ce jour-là. Elle a décidé quil devait partir avec elle. Comme ça ! Sans rien nous demander, ni à lui ni à moi ! Quand jai protesté, elle a juste dit que cétait la loi. Et quand il a fallu lui trouver un nom, elle a déclaré quil sappellerait Hervé Lefloc-Pignel et quelle allait le placer dans une famille daccueil. Jai protesté, jai dit que jétais sa famille daccueil, elle a répondu quil fallait être inscrit sur une liste, quil y avait des tas de gens qui attendaient des enfants, que moi, je métais jamais inscrit. Pardieu ! Jen attendais pas denfant, moi !
Il sessuya à nouveau les yeux, replia son mouchoir, le remit dans sa poche, enleva les miettes de gâteau sur la table avec la manche de son pull.
Il est parti en trois minutes. Il avait passé six ans avec moi. Il hurlait quand elle la emmené, il la griffait, il la mordait, il lui donnait des coups de pied. Elle la jeté dans la voiture quelle a fermée à clé. Il hurlait : « Papie ! Papie ! » Cest comme ça quil mappelait. Jétais pas vieux à lépoque, mais il mappelait comme ça
Jai cru mourir. En une nuit, tous mes cheveux sont devenus blancs.
Il se passa la main dans les cheveux, lissa ses sourcils.
Je ne sais pas ce quils ont fait avec lui, mais partout où on le plaçait, il senfuyait. Et il revenait chez moi. À lépoque, on nécoutait pas les enfants, alors les enfants abandonnés autant dire quils navaient pas le droit à la parole. Je lui avais dit un truc, je lui avais dit bosse bien à lécole, cest le seul moyen de ten sortir. Il ma écouté. Toujours premier en classe
Un jour, lors dune de ses innombrables escapades, il est revenu sans Sophie. Dans la famille où il avait été placé, lhomme était un fou furieux, un ancien para. Il faisait régner la terreur chez lui, imposait une loi démente. Lit au carré, nettoyage des toilettes à la brosse à dents, oui chef, non chef, à vos ordres chef ! À la moindre faute, il le battait. Il avait des traces de brûlures sur tout le corps. La femme ne disait rien. Quand il pleurait, elle disait : « Tu fais comme le patron a dit ! Cest lui qui a raison. Il faut apprendre à travailler et à souffrir ! » Ils avaient recueilli plusieurs gamins pour se payer de la main-duvre gratuite. Elle, elle ne soccupait pas deux. Jamais. Elle avait une relation très forte avec son homme. Elle devait, avant quil rentre du travail, se préparer. Elle enfilait des porte-jarretelles, mettait des bas et des sous-vêtements affriolants. Elle se pavanait devant les enfants, en soutien-gorge, petite culotte. Il rentrait, il la caressait devant les enfants et les obligeait à regarder pour apprendre les choses de la vie ! Il me racontait que les petits, parfois, ils vomissaient tellement ils étaient dégoûtés, il disait : « Moi, pas. Moi, je fais exprès de regarder pour lui montrer que jen ai rien à cirer ! » Lhomme lui avait imposé dêtre premier en classe sinon il serait puni. Un jour, il a eu un mauvais bulletin. Le fou a pris Sophie et la massacrée sur la table de la cuisine. À coups de marteau. Et après, il a fait un truc horrible, il lui a demandé daller jeter le corps en bouillie de Sophie à la poubelle. Il devait avoir treize ans. Il sest jeté contre lhomme, a essayé de se battre, lhomme nen a fait quune bouchée, il est arrivé ici, il était en sang
Eh bien, vous savez quoi ?
Le sang lui était remonté au visage et il frappait du poing sur la table.
Lassistante sociale est revenue le chercher ! Avec son petit cartable, sa petite jupe serrée, son petit chignon ! Et elle la emmené ! Il la haïssait cette femme. Chaque fois quil séchappait, elle venait le rechercher chez moi, elle lui trouvait une autre famille de cinglés qui le prenaient pour couper le bois, travailler aux champs, soccuper de la maison, tondre le gazon, peindre, poncer, curer la fosse septique. On lui donnait à peine à manger, on le battait, mais elle, elle disait quil fallait le mater. Une sadique, je vous dis. Jen étais malade. Javais plus de goût à rien. Jai laissé filer latelier
En 1974, Giscard a fixé lâge de la majorité à dix-huit ans. Deux ans plus tard, Tom a eu son bac avec mention « Très Bien ». À tout juste seize ans. Je ne sais même pas comment il a fait ! Il sest lancé dans les études comme un fou. Il ne venait presque plus me voir
La dernière fois que je lai vu, il a débarqué en pleine nuit, avec un copain. Ils étaient passablement éméchés, ils disaient quils lui avaient fait la peau à la salope
Il a même dit, « je me suis vengé, jai mis les compteurs à zéro ». Je lui ai dit quon ne mettait pas les compteurs à zéro en se vengeant. Le copain a rigolé, « il est con, celui-là ! Il a rien compris ». Je me suis énervé. Tom lui a demandé de sexcuser, parce que jai toujours continué à lappeler Tom. Le copain la remarqué, il ma dit : « Cest pas Tom, cest Hervé. Pourquoi tu lappelles Tom ? Tas quelque chose contre Hervé ? » Jai dit : « Non, jai rien contre Hervé sauf que je lappelle Tom », et il a dit : « Ben, ça tombe bien, parce que moi aussi, je mappelle Hervé et moi aussi, je suis un petit gars de lassistance et moi aussi, cest Évelyne la salope qui sest occupée de moi et elle ma bien bousillé la vie
»
Il sappelait Hervé comment ? demanda Joséphine.
Je ne sais plus. Un nom bizarre. Un nom belge
Van quelque chose
Je lai marqué sur un carnet parce que jai tout noté après, quand ils sont repartis. Il y avait tant de violence dans cette scène que jai tout écrit. Parfois, quand les choses sont trop violentes, on les efface de sa mémoire, on ne veut plus se souvenir. Je vous le retrouverai si vous voulez
Cest très important, monsieur Graphin, dit Joséphine.
Vous y tenez vraiment ? dit-il en haussant ses sourcils blancs. Je vais vous le retrouver. Cest dans une boîte
Ma boîte à souvenirs. Cest pas que des choses drôles, vous savez !
Il traîna des pieds jusquà une étagère, demanda à Philippe dattraper une boîte pleine de poussière.
Il exhuma un carnet, louvrit précautionneusement, le feuilleta. La poussière se soulevait en flocons légers et il éternua. Sortit à nouveau son mouchoir. Revint au carnet en sessuyant les yeux. Lut une date : le 2 août 1983.
Van den Brock. Voilà, il sappelait Van den Brock. Lui, il avait pris le nom de sa famille daccueil. Mais il était resté deux ans dans un foyer avant dêtre adopté. Cest comme ça quils se sont connus, les deux Hervé. Ils ne sont plus jamais perdus de vue. Quand ils sont venus, ce soir-là, ils avaient décidé de fêter la fin de leurs études. Ils devaient avoir vingt-trois, vingt-quatre ans. Le grand mal élevé, il avait fait médecine, Tom, lui, il avait réussi Polytechnique et plein dautres écoles que je ne suis pas assez vigoureux pour me rappeler ! Ils ont continué à boire toute la nuit, au bout dun moment, je lui ai dit : « Mais pourquoi tu es venu me voir ? » Il ma dit, tiens je vous lis sa réponse, « cest pour finir un cycle, le cycle du malheur. Tu as été la seule bonne personne que jai rencontrée dans ma vie
». Lautre sétait endormi sur un banc et on est restés tous les deux. Il ma raconté ses galères dans toutes ses familles, il avait collectionné les fous ! Ils sont partis au petit matin. Ils remontaient vers Paris. Je nai plus jamais eu de nouvelles de lui. Un jour, en ouvrant le journal local, jai appris quil épousait la fille du banquier, Mangeain-Dupuy. La famille a un château, pas loin dici. Il allait cueillir des champignons dans le parc quand il était petit, il avait toujours peur de se faire manger le fond de culotte par les chiens du château et on se faisait des omelettes succulentes. Je me suis dit que cétait une belle revanche
Il eut un pâle sourire et sépousseta le plastron.
Je ne sais pas sil a été bien accueilli. Il portait le nom dun bled tout de même. Il venait pas de leur monde
Mais il était brillant. Enfin, cest ce qui était écrit dans le journal. Il parlait aussi duniversité américaine, de postes importants quon lui avait offerts, alors ils ont bien dû se résoudre à lui donner leur fille. Je nai pas été invité à la noce. Peu de temps après, par des gens qui travaillaient au château, jai appris la mort de son premier enfant. Horrible ! Écrasé sur un parking. Comme Sophie la tortue. Je me suis dit que la vie, elle se foutait de nous, tout de même ! Lui faire vivre ça ! À lui ! Après je lai suivi de loin en loin
Des gens du pays qui travaillaient au château et lapercevaient avec sa femme et ses enfants. On murmure quil est bizarre, toujours brillant mais bizarre. Il semporte pour un oui, pour un non, il a des obsessions. Il doit être malheureux, cet homme. Je ne sais pas comment on guérit dune enfance comme ça. Le petit Tom ! Il était si mignon quand il valsait avec Sophie dans latelier. Une valse très lente pour ne pas étourdir Sophie. Il la glissait dans son blouson, elle sortait sa petite tête et il lui parlait. Vous voyez, je ne me suis jamais marié, je nai jamais eu denfants, mais au moins je nai pas fait de malheureux.
Ainsi, ils se connaissaient depuis lenfance
, murmura Joséphine.
Souvent on ma parlé de lui, dit Philippe, mais jamais jaurais pu imaginer cette enfance ! Jamais !
Benoît Graphin releva la tête et regarda Philippe droit dans les yeux. Sa voix tremblait :
Parce que cest pas une enfance, voilà pourquoi !
Il avait rangé son carnet, refermé sa boîte et il secouait la tête dans le vide comme sil était tout seul, quils étaient déjà repartis.
Dans la voiture, Joséphine sinterrogeait. Ainsi ils se connaissaient
Cétait ça, la fameuse piste que creusait linspectrice avant de mourir.
Tu crois pas quil faudrait prévenir Iris ? dit Joséphine. Cest violent tout de même, cette histoire
Elle ne técoutera pas. Elle nécoute jamais. Elle poursuit un rêve
Cela faisait huit jours quelle se purifiait.
Huit jours quelle vivait en recluse dans lappartement. Quelle se levait à sept heures et demie, chaque matin, pour être propre quand il viendrait déposer sa nourriture.
Il sonnait à huit heures précises et demandait « vous êtes levée ? », et si elle ne répondait pas dune voix haute et claire, elle était punie. Elle avait passé toute une journée, attachée sur sa chaise, pour ne pas avoir entendu le réveil, un matin. Elle avait gardé sa provision de Stilnox cachée sous le matelas et avalait les comprimés pour oublier quelle ne pouvait plus boire. Elle avait perdu la notion du temps. Elle savait que ça faisait huit jours, car il le lui rappelait. Le dixième jour, ils se marieraient. Il le lui avait promis. Ce serait un engagement. Un engagement solennel.
Et jaurai un témoin ? avait-elle demandé, les yeux baissés, les mains attachées dans le dos.
Nous aurons un témoin pour tous les deux. Qui prendra note de notre engagement avant quil ne devienne officiel devant les hommes
Ça lui allait très bien. Elle attendrait. Le temps quil fasse tous les papiers pour divorcer. Il ne parlait jamais de divorce mais toujours de mariage. Elle ne posait pas de questions.
Ils avaient maintenant une routine. Elle ne désobéissait plus et il semblait satisfait. Parfois, il la détachait et il coiffait ses longs cheveux en lui disant des mots damour, « ma beauté, ma toute-belle, tu nes quà moi
Tu ne laisseras aucun homme tapprocher, tu me le promets ? Cet homme avec qui je tai aperçue une fois au restaurant »
Comment lavait-il su ? Il était en vacances. Il avait fait un aller-retour ? Il lavait suivie ? Il laimait donc, il laimait ! Cet homme tu ne le laisseras plus tapprocher, nest-ce pas ? Elle avait appris à lui parler. Elle ne posait jamais de questions, ne prenait la parole que lorsquil lautorisait. Elle se demandait comment ils feraient quand sa femme et ses enfants seraient rentrés.
Le matin, il la réveillait. Il déposait lui-même le jambon blanc et le riz sur la table de la cuisine. Elle devait être propre, en robe blanche. Il passait un doigt sur ses paupières, dans son cou, entre ses jambes. Il ne voulait pas dodeur entre les jambes. Elle sécorchait la peau au savon de Marseille. Cétait lépreuve la plus terrible : il ne fallait pas quelle se trahisse et elle serrait les dents pour retenir un long gémissement de plaisir. Il passait un doigt sur lécran de la télé pour voir sil ny avait pas de « poussière statique », un autre sur le carrelage, le parquet, le manteau de la cheminée. Il semblait satisfait quand tout était propre. Alors, il revenait vers elle et lui effleurait la joue, une caresse très douce qui la faisait pleurer. « Tu vois, disait-il alors et cétait un des rares moments où il la tutoyait , tu vois, cest ça lamour, cest quand on donne tout, quon se livre complètement, aveuglément, tu ne le savais pas, tu ne pouvais pas le savoir, tu vivais dans un monde si faux
Quand ils seront tous rentrés, je te louerai un appartement et je tinstallerai. Tu seras purifiée et on pourra peut-être, si ta conduite est exemplaire, lever un peu les règles. Tu mattendras, tu devras mattendre et je moccuperai de toi. Je te laverai les cheveux, je te baignerai, je te donnerai à manger, je te couperai les ongles, je te soignerai quand tu seras malade et toi, tu resteras, pure, pure, sans quaucun regard dhomme ne te salisse
Je te donnerai des livres à lire, des livres que je choisirai. Tu deviendras savante. Savante de belles choses. Le soir, tu reposeras, les jambes ouvertes dans le lit et je mallongerai sur toi. Tu ne devras pas bouger, juste pousser un petit gémissement pour me montrer que tu éprouves du plaisir. Je ferai ce que je veux de toi et tu ne protesteras jamais. »
Ne jamais protester, répétait-il en élevant la voix.
Quand il trouvait une fourchette sale sur la table ou des grains de riz, il semportait, la tirait par les cheveux et criait « cest quoi, ça, cest quoi ? Cest sale, vous êtes sale », et il la frappait et elle se laissait frapper. Elle aimait langoisse qui précédait les coups, lattente torturante, ai-je tout bien fait, vais-je être punie ou récompensée ? Lattente et lanxiété gonflaient sa vie, chaque minute était importante, chaque seconde dattente la remplissait dun bonheur inconnu, inouï. Elle attendait le moment où elle le devinerait heureux et satisfait ou, au contraire, furieux et violent. Son cur battait, battait, sa tête tournait. Elle ne savait jamais. Elle se laissait frapper, elle saffalait à ses pieds et elle promettait de ne plus jamais recommencer. Alors il lattachait sur la chaise. Toute la journée. Il revenait à midi pour la faire manger. Elle ouvrait la bouche quand il lordonnait. Mâchait quand il lordonnait, déglutissait quand il lordonnait. Parfois, il semblait si heureux quils valsaient dans lappartement. En silence. Sans faire aucun bruit et cétait encore plus beau. Il appuyait sa tête contre lui et la caressait. Il lui donnait même des petits baisers sur les cheveux et elle défaillait.
Un jour où elle avait désobéi, un jour où il lavait attachée, le téléphone sonna. Ce ne pouvait pas être lui. Il savait quelle était attachée. Elle avait découvert, étonnée, quelle sen moquait bien de savoir qui appelait. Elle nappartenait plus à ce monde-là. Elle navait plus envie de parler aux autres. Ils ne comprendraient pas combien elle était heureuse.
Le soir, chez lui, il mettait un opéra. Il ouvrait grand la fenêtre de son salon et il faisait jouer la musique très fort. Elle écoutait sans rien dire, agenouillée près de la chaise. Parfois, il baissait le son pour parler au téléphone. Ou au Dictaphone. On lentendait dans toute la cour. Ce nest pas grave, il disait, ils sont tous en vacances.
Et puis, il éteignait la lumière. Il éteignait la musique. Il allait se coucher.
Ou il montait à pas de loup vérifier si elle dormait bien. Elle devait se coucher avec le soleil. Elle navait pas le droit à la lumière. Que feriez-vous à errer dans un appartement sombre ?
Elle devait être couchée, ses longs cheveux étalés sur loreiller. Les jambes serrées, les mains sur le bord des draps, et elle devait dormir. Il se penchait sur elle, vérifiait quelle dormait, passait la main au-dessus de son corps et elle était envahie dun plaisir immense, une vague immense de plaisir qui la laissait mouillée dans son lit. Elle ne bougeait pas, elle sentait juste le plaisir linonder. Elle ne savait pas, quand il entrait dans la chambre, sil allait la frapper, la réveiller parce quelle avait laissé traîner un papier dans lentrée ou sil allait lui dire des mots doux penché sur elle en chuchotant. Elle avait peur et cétait si délicieux, cette peur qui se transformait en vague de plaisir.
Le lendemain, elle se lavait encore plus soigneusement que dhabitude afin quil ne sente pas dodeur corporelle, mais rien que de penser au plaisir de la veille, elle se mouillait encore. Comme cest étrange, je nai jamais été si heureuse et je nai plus rien à moi. Je nai plus de volonté à moi. Je lui ai tout donné.
Elle désobéissait, cependant : elle écrivait son bonheur sur des feuilles blanches quelle cachait derrière la plaque de la cheminée. Elle racontait tout. Par le détail. Et cétait revivre encore tout le plaisir et toute la peur. Je veux écrire cet amour si beau, si pur pour pouvoir le lire et le relire et pleurer des larmes de joie.
Jai parcouru plus de chemin en huit jours quen quarante-sept ans de vie.
Elle était devenue exactement celle quil avait voulu quelle soit.
Enfin heureuse ! murmurait-elle avant de sendormir. Enfin heureuse !
Elle navait plus envie de boire et demain, elle arrêterait les comprimés pour dormir. Son fils ne lui manquait pas. Il appartenait à un autre monde, le monde quelle avait quitté.
Et puis il y eut le soir où il vint la chercher pour lépouser.
Elle lattendait, pieds nus, dans sa robe ivoire, les cheveux défaits. Il lui avait demandé de lattendre debout dans lentrée comme une belle mariée qui se prépare à descendre la nef de léglise. Elle était prête.
Ce soir-là, Roland Beaufrettot avait la rage. Il rongeait le tuyau de sa pipe, recrachait un jus jaune en pestant contre cette société de merde qui sait plus contenir sa merde et laisse chacun se démerder !
On lui avait signalé une bande de raveurs qui cherchaient un champ pour faire une « teuf de rêve ». Je ten foutrais des teufs de rêve, moi ! Vont me foutre mon champ en lair, ces drogués de merde. On lui avait dit aussi quils faisaient des repérages, la nuit. Eh bien ils allaient pas être déçus, les dégénérés ! Ils allaient se retrouver vite fait au bout de sa carabine et ni vu ni connu, je te décharge une giclée de chevrotines dans le fond du pantalon et ces zigotos vont se débiner avec le froc plein de merde de trouille.
Ces champs, ces bois, ces clairières, il les connaissait par cur. Il savait par où passaient les voleurs de muguet, les voleurs de champignons, les voleurs de châtaignes, les voleurs de lapins, les voleurs de ce qui faisait son ordinaire et lui mettait le pain dans la bouche. Il allait pas en plus se faire saccager sa terre par des merdeux bruyants et drogués !
Il avançait donc prudemment dans les fourrés qui bordaient son champ. Il était beau, son champ ; beau et bien planqué. Fallait connaître pour le trouver ! Toute lannée, il le dorlotait, enlevait les pierres une par une, le hersait, le retournait, lui donnait de lengrais à bouffer
Il était donc bien à labri, guettant les « toffeurs » comme ils disent à la télé, lorsquil entendit le bruit dune voiture, puis dune autre et vit débouler les deux autos face à lui. Tiens, je vais enfin voir à quoi ça ressemble de près, un toffeur ! Juste me rincer lil avant de leur tirer dans les couilles, à supposer quils en aient !
La première voiture sarrêta et vint se garer presque sous son nez. Il recula pour quon ne le voie pas. On était fin août, la nuit était claire, la lune bien pleine, bien ronde, un amour de lune qui se prenait pour un réverbère de ville. Il aimait tout dans son champ, même la lune qui léclairait. La seconde voiture vint se garer face à la première, le capot de lune à une dizaine de mètres du capot de lautre.
De la première voiture sortit un homme. Grand, vêtu dun imperméable blanc. Et de lautre, un autre homme, très maigre, presque squelettique. Ils se concertèrent un moment comme au café avec Raymond avant de jouer le tiercé et puis lhomme squelettique retourna à sa voiture, alluma grands les phares et mit de la musique. Une musique rudement belle. Pas la musique qui passe à la télé pour les reportages sur les raves. Une musique avec des ronds, des déliés, des envolées et une voix de femme belle comme la lune qui séleva dans la forêt et embellit tous les arbres autour, les chênes centenaires, les trembles, les peupliers et les grisards que son père avait plantés juste avant de mourir et sur lesquels il veillait jalousement.
Lhomme en imperméable blanc alluma aussi ses phares plein feu et ça fit comme une charpente de lumière. Il y avait des particules qui flottaient dans la lumière des phares et avec la musique qui montait comme un drapeau, ça faisait particulièrement joli. Limperméable blanc fit descendre de sa voiture une belle femme avec de longs cheveux noirs, vêtue dune robe blanche, pieds nus. Une comme ça, jen aurai jamais dans mon lit ! Elle avançait avec grâce et légèreté comme si elle ne touchait pas le sol, comme si les chardons ne lui écorchaient pas les pieds. Le couple était beau, magique, cest sûr. Ressemblait pas aux toffeurs, cest sûr encore. Ils avaient pas lâge. Dans les quarante ans. Une allure élégante, un rien vantarde comme les gens qui ont de largent, qui sont habitués à fendre la foule et à ce quon sécarte
Et la musique ! La musique
Que des cââ, des stââ, des diiii et des vââ lancés dans la nuit comme un hommage à sa forêt. Il navait jamais entendu une si belle musique !
Roland Beaufrettot baissa sa carabine. Il sortit son calepin et, pendant quil faisait encore à peu près jour, il nota de la pointe de son crayon bien gras le numéro des plaques minéralogiques, la marque des voitures et se dit que cétait peut-être les organisateurs qui venaient faire un repérage. Pas les raveurs, trop fainéants pour se déplacer, mais les producteurs
parce que faut pas me dire à moi quil y en a pas qui se font du blé avec les raves. Cest du bizness, ça aussi ! Ça nous rapporte pas un sou à nous, paysans, mais ça rapporte bien à quelquun !
Il rangea son calepin, sortit ses jumelles et regarda la femme. Elle était belle ! Vraiment belle. Surtout elle avait une allure qui en imposait
Bientôt il ferait complètement nuit et il ne verrait plus rien. Mais sils laissaient les phares des voitures allumés, il verrait suffisamment. Cest pas possible, cest pas des raveurs, ça. Même pas des raveurs chefs ! Mais quest-ce quils foutent ici, alors ?
Lhomme à limperméable blanc présenta lhomme squelettique à la femme très belle, très élégante et elle inclina la tête très doucement. Avec beaucoup de retenue. Comme si elle était dans son salon et quelle recevait un invité de marque. Puis lhomme squelettique alla baisser un peu la musique. Le beau couple resta enlacé au milieu de la clairière. Droits, beaux, romantiques. Limperméable blanc avait passé les bras autour de la femme et lenlaçait. Cétait très chaste comme attitude. Le squelettique revint, se plaça entre les deux, joignit les mains comme un prêtre qui commence sa messe, dit quelques mots à la femme qui répondit, la tête baissée, des mots quil nentendit pas. Puis le squelettique se tourna vers limperméable blanc et lui posa une question et limper blanc répondit haut et fort OUI, JE LE VEUX. Alors le squelettique prit la main de lhomme et la main de la femme, les joignit et déclara très fort comme sil voulait que tous les animaux de la clairière soient au courant et accourent pour leur servir de témoins : JE VOUS DÉCLARE UNIS PAR LES LIENS DU MARIAGE.
Cétait donc ça ! Un mariage romantique à la tombée de la nuit dans son champ ! Mazette ! Il était honoré que de si beaux messieurs et une si belle dame viennent se marier chez lui. Il faillit sortir des fourrées et applaudir, mais nosa pas interrompre la cérémonie. Ils navaient pas encore échangé les anneaux.
Il ny eut pas déchange danneaux.
La femme se laissa aller contre limper blanc, ses grands cheveux flottant sur ses épaules, légère au bras de lhomme et ils tournèrent, tournèrent dans la clairière. Ils valsaient sous la lune ronde et pleine qui souriait comme chaque fois la lune quand elle est pleine. Cétait beau, cétait émouvant ! Ils dansaient dans les phares, la femme renversée contre lhomme, lhomme protecteur et très chaste lentourant de ses bras, la faisant reculer même un peu pour danser la valse selon létiquette comme on voit les soirs de Noël à la télé. Lhomme squelettique avait remis la musique fort, très fort, même un peu trop fort et il attendait appuyé contre le capot, nen perdant pas une miette.
Le couple valsait lentement, très lentement et Roland Beaufrettot se dit quil navait jamais vu un spectacle aussi beau. La femme souriait, les yeux baissés, les pieds nus dans lherbe et lhomme la maintenait avec une sorte dautorité tranquille, de grâce dun autre temps
Et puis, lhomme squelettique lança ses bras en lair tel un sémaphore, frappa dans ses deux mains et cria MAINTENANT ! MAINTENANT ! Et alors lhomme en imper blanc sortit quelque chose de sa poche, quelque chose qui brilla dans la lumière des phares avec un reflet blanc, vif, et il lenfonça dans la poitrine de la femme, fermement, méthodiquement, en comptant un, deux, trois, un, deux, trois, tout en continuant de valser et de la maintenir enlacée.
Je rêve, se dit Roland Beaufrettot, ce nest pas Dieu possible ! Sous ses yeux, un homme poignardait une femme en valsant et la femme sécroulait dans lherbe et faisait une longue tache blanche. Et alors le danseur, sans la regarder, se tourna vers lhomme squelettique et lui offrit, en lélevant vers le ciel comme une offrande de druide, ce qui semblait être un poignard court, le même quils utilisent à la chasse à courre pour servir le cerf. Il le tendit à lhomme squelettique qui le recueillit cérémonieusement, lessuya, le rangea dans une sorte détui il ne voyait plus bien, il nétait pas sûr puis sen retourna à sa voiture, sortit une sorte de grand sac-poubelle, revint aux côtés de lhomme en imper blanc et lentement, ils plièrent la femme en deux, la firent glisser dans le sac, fermèrent le sac et, le portant chacun par un bout, ils partirent le jeter dans la mare, juste derrière.
Roland Beaufrettot se frottait les yeux. Il avait posé sa carabine, ses jumelles, et sétait recroquevillé sur ses talons, bien à labri. Il venait dassister à un meurtre en direct.
Elle navait pas eu un geste de protestation ! Elle navait pas eu un cri, elle avait dansé jusquà la fin et était morte sans faire de bruit comme une voile blanche qui saffale.
Cétait pas Dieu possible !
Les deux hommes revinrent au bout de dix minutes. Retournèrent à la voiture de lhomme à limper blanc, sortirent une caisse, louvrirent et répandirent des sortes de cailloux dans le champ quils disposèrent comme sils dessinaient un rond. Ils effacent les traces, cest ça, pensa Roland Beaufrettot, ils effacent le sang
Puis ils se serrèrent la main et repartirent chacun de son côté. Les phares disparurent dans la nuit et le bruit des moteurs séloigna.
Alors ça ! sexclama Roland Beaufrettot, le cul par terre, alors ça
Il attendit dêtre certain que les deux voitures ne reviendraient plus et sortit des fourrés. Il voulait voir ce quils avaient laissé sur le sol pour effacer les traces de leur crime. Des cailloux, de la sciure ?
Il braqua sa lampe-torche à terre et aperçut une dizaine de gros galets ronds, marron et jaunes disposés en cercle parfait. Cétait comme sils se donnaient la main, quils faisaient une ronde. Il en poussa un du bout de son soulier. Le caillou bougea, il lui poussa une petite patte, puis une deuxième, une troisième
Il jura « Putain de bordel de merde ! » prit ses jambes à son cou et détala.
Le lendemain, il alla chez les gendarmes et raconta tout.
Je crois que je devrais aller voir Garibaldi et lui raconter lhistoire de limprimeur, dit Joséphine à Philippe. Je voudrais savoir aussi sils ont arrêté Luca
Tu veux que je vienne avec toi ?
Je crois quil ne vaut mieux pas
Je tattendrai ici.
Ils étaient rentrés à Paris. Philippe avait pris une chambre à lhôtel. Ils désiraient passer encore un peu de temps ensemble. En clandestins. Zoé et Alexandre arrivaient dans deux jours. Deux jours tous les deux, seuls, dans un Paris déserté. Joséphine fit une nouvelle fois le numéro du portable dIris. Elle ne répondit pas.
Cest bizarre, elle qui est toujours cramponnée à son portable
Je trouve ça inquiétant.
Elle la coupé, elle ne veut pas quon la dérange. Laisse-la vivre sa passion
Ils ont dû partir quelques jours ensemble.
Ça ne te fait vraiment rien de la savoir avec un autre ?
Tu sais, Jo, je nai quune envie, cest quelle soit heureuse et je ferai tout pour quelle le soit. Avec Lefloc-Pignel ou un autre
Mais jai peur quelle se heurte à un mur avec lui. Tu crois quil divorcera ?
Je ne sais pas. Je ne le connais pas assez
Je devrais aller voir si elle est à la maison
Non ! Reste avec moi
Il lavait prise dans ses bras et elle se laissa aller contre lui, sa bouche contre sa bouche, immobile, à goûter un baiser qui nen finissait pas. Il lembrassait, lui caressait le cou, sa main descendait, attrapait un sein, lenfermait, elle se tendait contre lui, enfonçait sa bouche dans la sienne, gémissait. Il lentraîna vers le lit, la renversa en la maintenant serrée dans ses bras, elle soupira oui, oui
et aperçut lheure sur lhorloge en acajou posée sur la cheminée.
Elle sarracha à son étreinte.
Dix heures ! Il faut que jaille voir Garibaldi
Jai trop de questions dans la tête.
Philippe grogna, mécontent. Lança un bras pour la rattraper.
Mais je reviens tout de suite
Joséphine était en train dexpliquer au planton du rez-de-chaussée du 36, quai des Orfèvres quil fallait absolument quelle voie linspecteur Garibaldi lorsque celui-ci dévala lescalier.
Inspecteur ! Il faut que je vous parle, jai du nouveau
Il avait fait signe à deux collègues de le suivre et ne sarrêta pas sur le visage soucieux de Joséphine.
Moi aussi, jai du nouveau, madame Cortès, et jai pas le temps maintenant.
Elle courut à ses côtés.
Cest au sujet des RV
Puisque je vous dis que jai vraiment pas le temps ! Je vous attends cet après-midi. Dans mon bureau
Elle commença par dire « mais, cest important
». Il était déjà parti et la voiture démarrait dans la cour.
Elle retourna à lhôtel et retrouva Philippe.
Il était pressé, il partait en mission, mais je le vois cet après-midi
Il ne ta rien dit ?
Non
Il avait un air, comment te dire, un air
un air que je naime pas.
Un air fébrile, inquiet, sombre. Cela lui rappelait quelque chose. Elle ne savait pas quoi. Et toujours cette question qui tournait dans sa tête et quelle répéta à Philippe :
Pourquoi ne décroche-t-elle pas ?
Calme-toi. Je la connais. Elle a oublié le reste du monde. Cest bientôt la fin du mois, sa femme et ses enfants vont rentrer, ils ne seront plus libres de se voir, ils ne veulent pas être dérangés
Tu as peut-être raison. Je me fais du souci pour rien
Et pourtant, il y a quelque chose qui me trouble dans ce silence
Ce nest pas plutôt dêtre à lhôtel avec moi qui te met mal à laise ?
Cest vrai que ça fait drôle, murmura-t-elle. Jai limpression dêtre une femme adultère
Et ce nest pas délicieux ?
Je ne suis pas habituée à être clandestine
Elle faillit demander « et toi ? », mais se reprit à temps.
Elle regarda Philippe à travers ses cils baissés et se dit quelle aimait cet homme à la folie. Et puisque Iris, elle aussi, était amoureuse
Cela semblera étrange, au début, cest sûr. Il faudra shabituer, attendre que Zoé et Alexandre soient prêts à entendre la nouvelle. Hortense sen félicitera. Elle a toujours aimé Philippe. Ses filles lui manquaient. Il lui tardait quelles reviennent. Zoé serait là bientôt, avec qui Hortense était-elle partie à Saint-Tropez ? Je ne le lui ai même pas demandé
Elle entendit une sonnerie qui signalait larrivée dun message. Philippe grommela « qui cest ? ». Joséphine se leva et alla vérifier.
Cest Luca
Et que dit-il ?
« Ainsi vous vous êtes débarrassée de moi ! »
Tu as raison, cet homme est fou ! Ils ne lont pas encore arrêté, alors ?
Apparemment non
Quest-ce quils attendent ?
Jai compris ! sexclama Joséphine. Cest vers lui que Garibaldi courait ce matin ! Il partait larrêter !
Quand Joséphine vint au rendez-vous, Garibaldi lattendait. Il avait une belle chemise noire et tordait le nez et la bouche comme sils étaient en caoutchouc. Il demanda à ne pas être dérangé et offrit une chaise à Joséphine. Il se racla plusieurs fois la gorge avant de commencer à parler. Il narrêtait pas de séplucher les ongles avec ses pouces.
Madame Cortès, commença-t-il, savez-vous sil y a moyen de contacter monsieur Dupin ?
Joséphine rougit.
Il est à Paris
Il est joignable, donc.
Joséphine hocha la tête.
Pouvez-vous lui demander de nous retrouver ?
Il sest passé quelque chose de grave ?
Je préférerais attendre quil soit là pour
Cest une de mes filles ? sécria Joséphine. Je veux savoir !
Non. Ce nest ni une de vos filles ni son fils
Joséphine se rassit, rassurée.
Vous êtes sûr ?
Oui, madame Cortès. Pouvez-vous lappeler ?
Joséphine fit le numéro de Philippe et lui demanda de venir dans le bureau de linspecteur. Il arriva aussitôt.
Vous avez été rapide, sourcilla linspecteur.
Jattendais Joséphine au café, en face
Je voulais venir, mais elle a préféré vous voir seule.
Ce que jai à vous apprendre nest pas agréable du tout
Il va falloir être fort et rester calme.
Ce nest ni les filles ni Alexandre, le rassura Joséphine.
Monsieur Dupin
On a retrouvé le corps de votre femme dans un étang de la forêt de Compiègne.
Philippe blêmit, Joséphine cria « quoi ? », se disant quelle avait mal entendu. Ce nétait pas possible. Que pouvait bien faire Iris dans la forêt de Compiègne ? Cétait une erreur, cétait une femme qui lui ressemblait.
Ce nest pas possible.
Et pourtant, soupira linspecteur Garibaldi, cest bien son corps quon a retrouvé
Je lai vu et je me souviens très bien delle puisque je lavais interrogée dans le cadre de lenquête. Madame Cortès ou vous, monsieur Dupin, quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois ?
Mais qui a fait ça ? linterrompit Joséphine.
Philippe était livide. Il tendit la main vers Joséphine. Elle ne le vit pas. Elle avait la bouche déformée par un sanglot muet.
Je voudrais savoir qui lui a parlé en dernier
Moi, dit Joséphine. Au téléphone, il y a, disons, mais je nen suis pas sûre, huit, dix jours.
Et que vous avait-elle dit ?
Quelle vivait une grande histoire damour avec Lefloc-Pignel, quelle navait jamais été aussi heureuse, quil ne fallait plus que je lappelle, quelle voulait vivre cette histoire en paix
et quils allaient se marier.
Nous y voilà ! Il la emmenée en forêt en lui promettant le mariage, il a fait un simulacre de cérémonie et la poignardée. Cest un paysan qui a tout vu. Il a eu la remarquable présence desprit de relever les numéros des plaques minéralogiques. Cest ainsi quon a pu les identifier.
Quand vous dites « les », demanda Philippe, vous faites allusion à qui ?
Van den Brock et Lefloc-Pignel. Ils sont complices. Ils se connaissent depuis longtemps, très longtemps. Ils ont agi ensemble.
Cest exactement ce que jétais venue vous dire, ce matin ! cria Joséphine.
Jai envoyé des hommes chez Lefloc-Pignel et dautres dans la Sarthe, où il passe ses vacances, pour arrêter Van den Brock.
On aurait pu tout empêcher si vous maviez écoutée
Non, madame, quand on sest croisés ce matin, votre sur était déjà morte. Je courais prendre le témoignage de lhomme qui a assisté au
Il toussa et mit son poing devant sa bouche.
Philippe prit la main de Joséphine. Il raconta le retour en voiture par les petites routes normandes, larrêt au lieu-dit « Le Floc-Pignel », la confession de limprimeur. Joséphine linterrompit pour préciser comment elle avait entendu parler la première fois du village et de limprimeur de la bouche même dHervé Lefloc-Pignel.
Il sétait confié à vous ! Cest étonnant, fit linspecteur.
Il disait que je ressemblais à une petite tortue
Une petite tortue qui nous a drôlement aidés avec cette histoire de creuser RV
Ce fut à son tour de raconter.
À partir des notes de la Bassonnière, ils avaient appris lhistoire de Lefloc-Pignel, labandon quand il était enfant, lorigine de son nom, ses diverses familles daccueil.
« On na pas réagi tout de suite, ce nest pas une tare dêtre un enfant abandonné et de sêtre élevé socialement en ayant fait un beau mariage. Lincident de lenfant écrasé dans le parking suscitait plutôt la compassion. Cest le capitaine Gallois qui a fait la première le lien entre les deux Hervé. »
Comment a-t-elle pensé à ça ? Ce nest pas évident, demanda Philippe en serrant la main de Joséphine dans la sienne.
Sa mère était assistante sociale en Normandie. Elle travaillait à la DDASS et soccupait, elle aussi, de placer des enfants abandonnés. Elle avait une collègue, plus âgée quelle, madame Évelyne Lamarche, une femme dure, persuadée que tous ces enfants nétaient que des mauvaises herbes, si persuadée dailleurs quelle ne cherchait même pas à leur donner un prénom qui leur ressemble ou leur plaise. Les garçons, par exemple, elle les appelait systématiquement Hervé. Quand le capitaine a lu les deux prénoms sur la même déclaration, au moment du décès de mademoiselle de Bassonnière, elle sest souvenue de cette femme. Elle avait grandi en écoutant parler de cette madame Lamarche. Sa mère lévoquait souvent, critiquant ses manières de faire. « Elle va en faire des bêtes furieuses de ces enfants. » Elle a regardé lâge des deux Hervé, est allée fouiller dans les fiches de loncle, en a conclu quils avaient très bien pu passer par les mains de cette Lamarche. Elle a eu ce quon appelle une intuition. Elle sest dit que ces deux-là avaient peut-être la même histoire, quils se connaissaient depuis longtemps. Cela a éveillé un soupçon chez elle. Et si les deux hommes avaient formé une sorte dalliance maléfique ? Sils sétaient alliés pour se venger de tous ceux qui les traitaient mal ? Elle a creusé cette piste. Elle a appelé sa mère pour avoir des renseignements sur cette madame Lamarche, savoir si elle vivait encore, ce quelle était devenue. Elle était persuadée davoir affaire à un serial-killer. Elle avait étudié très sérieusement le profil de ces meurtriers. Pour savoir comment ils opéraient, pourquoi
On a retrouvé ses notes, elle avait relevé le titre dun livre et recopié de nombreux passages. Je les ai là, quelque part sur mon bureau
Il chercha parmi les papiers étalés devant lui, en retourna plusieurs, finit par mettre la main sur les notes du capitaine.
Voilà, cest ça
« À lorigine dun crime, il y a presque toujours une humiliation. Pour réparer, le serial-killer sempare de la vie dautrui et ce meurtre annule lhumiliation. Cest un acte thérapeutique qui lui permet de se récréer en tant quindividu. Lorsquun obstacle le contrarie, même sil sagit dun fait aussi futile quune bousculade dans la rue ou un café quon lui sert tiède, cet événement menace la fragile image quil a de lui-même. Cela provoque un déséquilibre psychologique quil a besoin de rétablir afin de se sentir puissant à nouveau. Tuer quelquun donne un sentiment de puissance extrême. Vous vous sentez légal de Dieu. Une fois quils ont tué, ils se sentent rassasiés, mais ils ressentent un vide quil faut combler et il leur faut tuer à nouveau. » Elle avait souligné ce passage.
Il sinterrompit et recula dans son fauteuil.
Quest-ce que jaurais voulu avoir une femme comme ça dans mon équipe ! Vous vous rendez compte, elle avait tout compris ! Dans ce job, il faut savoir associer méthode et intuition. Une enquête, ce nest pas seulement des faits objectifs, cest linvestir avec tous ses sentiments, tout son vécu.
Cétait comme sil se parlait à lui-même. Il revint à eux.
Elle a donc appelé sa mère afin quelle se renseigne sur lassistante sociale. Elle a appris quÉvelyne Lamarche avait été retrouvée, pendue, à son domicile, près dArras, dans la nuit du 1er au 2 août 1983.
Cest la date que nous a donnée limprimeur ! La dernière fois quil a vu Lefloc-Pignel, accompagné de Van den Brock ! sexclama Joséphine.
Linspecteur la regarda et dit : « Tout colle ! »
Je vous explique
Il y avait eu une enquête à lépoque sur la mort de cette femme qui nétait nullement dépressive. Elle était revenue dans son village natal, près dArras, elle vivait seule, sans amis, sans enfants, elle comptait se présenter aux élections municipales et était devenue une sorte de notable. Personne na cru au suicide et pourtant elle sétait bel et bien pendue. Cela a confirmé les soupçons du capitaine Gallois : ce nétait pas un suicide, cétait un meurtre. Une vengeance dun ancien RV ? La phrase de sa mère « elle va en faire des bêtes furieuses de ces enfants » revenait sans arrêt dans sa tête. Et si Évelyne Lamarche avait payé de sa vie les humiliations quelle avait fait subir autrefois ? Le soupçon se précisait autour des deux Hervé. Elle a dû les convoquer, les interroger à nouveau et certainement commettre une imprudence en leur parlant. Elle en savait trop. Ils ont décidé de la supprimer.
Elle ne sest pas méfiée ? demanda Philippe, étonné.
Elle navait pas assez de métier. Quant à eux, ils nen étaient pas à leur premier forfait et navaient jamais été pris. Ils se croyaient tout-puissants. Si vous lisez des ouvrages au sujet des serial-killers, vous apprendrez quau fur et à mesure que progresse leur série meurtrière, leur vie fantasmatique prend le pas sur le monde réel. Ils perdent le contrôle de leur existence, ils vivent dans un autre monde, un monde quils ont créé avec des règles, des lois, des rites
Joséphine pensa aux règles de la vie conjugale affichées sur le mur de la chambre à coucher des Lefloc-Pignel. En les lisant, elle avait eu peur, comme si elle était en présence dun cerveau malade. Elle aurait dû prévenir Iris, la mettre en garde. Sa sur était morte
Elle narrivait pas à le croire. Ce nétait pas possible. Cétaient juste des mots qui flottaient en sortant de la bouche de linspecteur mais qui allaient se dissoudre.
Le monde réel nexiste plus, ils partent dans leur monde imaginaire. La seule chose qui restait réelle, à leurs yeux, cétait leur association : les deux Hervé. Van den Brock ne tuait pas, il nen avait pas la force, il salissait les femmes, les harcelait sexuellement, mais je ne crois pas quil soit passé à lacte. Lefloc-Pignel, lui, tuait. Toujours pour la même raison : pour se venger, pour réparer une humiliation, quelle quelle soit. Même si cela paraît un détail à nos yeux.
Cest après la mort de mademoiselle Gallois que vous avez compris ? dit Joséphine.
Nous étions sur leur piste, mais nous tâtonnions. Pourquoi avait-elle demandé à sa mère de se renseigner sur la mort de lassistante sociale ? Pourquoi ne nous a-t-elle rien dit de ses recherches ? Pourquoi avoir laissé ce mot, « creuser RV » ? Et puis il y a eu votre trouvaille, madame Cortès. RV, Hervé. Cest à partir de ce moment-là que nous avons compris que nous touchions au but. Peu de temps après, la mère de mademoiselle Gallois nous a relaté la conversation quelle avait eue avec sa fille et nous a confié les résultats de son enquête. On a suivi plusieurs pistes avant de se concentrer sur celle-là. On a cru, un moment, que votre mari, Antoine Cortès, pouvait être le meurtrier. Ce qui expliquait votre refus de témoigner et de porter plainte. Mais je suis en mesure aujourdhui de confirmer sa mort
Il inclina la tête vers Joséphine comme sil lui présentait ses condoléances.
On a examiné aussi le cas de Vittorio Giambelli. Lhomme est malade, cest un schizophrène, mais ce nest pas un criminel. Dailleurs, il a demandé de lui-même à se faire soigner. Il sest vu devenir fou après vous avoir envoyé la série de textos et sest livré de son plein gré. Il avait lair soulagé dêtre pris en charge
Il ma encore envoyé un message ce matin.
Il devrait être interné dans les jours qui viennent.
Ce nétait donc pas lui
, murmura Joséphine.
Alors nous sommes revenus sur la piste des deux Hervé. Après la mort du capitaine et lhistoire des RV, on savait quon tenait le bon bout mais, pour ne pas alerter les deux principaux suspects, on se devait dinterroger et de soupçonner tout le monde
On fermait les portes.
Monsieur Pinarelli avait donc raison quand il me disait que vous faisiez un écran de fumée
, dit Joséphine.
Il ne fallait en aucun cas quils se doutent de quelque chose
La mère du capitaine Gallois nous a beaucoup aidés. Elle a retrouvé les journaux de lépoque, jentends les éditions locales, qui racontaient la mort étrange de cette forte femme que personne naurait imaginée se suicider. Cela avait fait sensation jusquà Arras. En plus, par pendaison ! Ce nest pas un suicide de femme, la pendaison
Elle nous a envoyé des photocopies des journaux de lépoque et, en bas de page, on a trouvé une brève, la relation dun fait divers qui avait eu lieu dans la nuit même où Évelyne Lamarche a été tuée. Une réceptionniste dhôtel sétait fait molester par deux étudiants qui lavaient accusée de leur avoir « mal parlé », elle sétait rebiffée et lun des deux hommes lavait tabassée. Elle était allée porter plainte, le lendemain matin, et avait donné le nom des deux agresseurs inscrits au registre de lhôtel : Hervé Lefloc-Pignel et Hervé Van den Brock. Les noms nétaient pas dans le journal, ce sont les gendarmes qui nous les ont donnés. Ils navaient rien à faire dans le coin, ils venaient tous les deux de Paris et nont passé que cette nuit-là dans la région. Ils nont finalement pas dormi à lhôtel et sont partis juste après laltercation en payant la note du dîner
Ils auraient tué ensemble lassistante sociale ? dit Philippe.
Elle les avait humiliés, enfants. Ils se faisaient justice. Et ce fut à mon avis leur premier crime qui leur a donné lidée de recommencer puisquil resta impuni. Ils avaient fini leurs études brillamment, ils allaient entrer dans la vie active et ils voulaient, jimagine, laver laffront de leur enfance. Ils ont dû la surprendre chez elle dans la nuit, lhumilier, la terroriser puis la pendre
Il ny avait aucune trace de violence sur le corps. Cela ressemblait à un suicide, mais ce nétait pas un suicide. On a retrouvé la réceptionniste de lhôtel. Elle se souvenait très bien de lincident. On lui a montré la photo des deux hommes parmi dautres photos, elle les a aussitôt reconnus. Notre piste était de plus en plus solide, mais nous navions aucune preuve. Or sans preuve, on ne peut rien faire
Et surtout comment relier tous les crimes entre eux ? dit Philippe réfléchissant à haute voix. Quont en commun toutes les victimes ?
Elles les ont humiliés
, dit Joséphine. Madame Berthier en se prenant de bec avec Lefloc-Pignel, au sujet des études de son fils, jétais là, lors dune réunion parents-profs, jétais partie en courant
Et mademoiselle de Bassonnière les avait insultés à la réunion de copropriétaires. Jétais là aussi. Ce soir-là, je suis rentrée à pied avec lui. Il mavait parlé de son enfance
Mais Iris ? Que leur avait-elle fait ?
Telle que je la connais, soupira Philippe, elle a dû tellement attendre de lui, tellement fantasmer quelle a été déçue de le voir partir en vacances et elle sest échauffée. Elle a dû le traiter de tous les noms ! Elle nallait pas bien, elle était désespérée, cet homme était son dernier espoir
À partir de ce moment-là, continua linspecteur, on a surveillé étroitement les deux hommes. Nous savions quils avaient passé une semaine de vacances ensemble à Belle-Île, puis Van den Brock est parti dans sa maison dans la Sarthe et Lefloc-Pignel a rejoint Paris. Nous savions aussi quil fréquentait votre sur et nous avons donc posté un homme jour et nuit pour surveiller limmeuble. Il nous restait plus quà attendre quil commette un nouveau crime et quon le prenne sur le fait. Enfin, je veux dire, juste avant
bien sûr. Nous ne pensions pas quil allait sen prendre à votre femme
Mais vous vous êtes servis delle comme appât ! sécria Philippe.
On a bien vu madame Cortès partir, mais, à partir de ce moment-là, on na plus jamais aperçu votre femme. On a cru quelle avait quitté Paris, elle aussi. On a interrogé la concierge qui nous la confirmé, votre femme lui avait demandé de garder le courrier ; elle partait en vacances. Le lieutenant chargé de surveiller limmeuble sest alors concentré sur Lefloc-Pignel. Et pour être honnête, on na pas cru une seule seconde quil allait sen prendre à elle
Une intuition aussi ? demanda Philippe, ironique.
On avait remarqué quil était doux comme un agneau avec elle. Il semblait ladorer. Il la couvrait de cadeaux, la voyait presque tous les jours, lemmenait déjeuner. Il avait lair très amoureux et elle semblait, je suis désolé de vous le dire, très éprise
Ils roucoulaient comme à vingt ans. Il navait aucun geste déplacé envers elle. On ne sest pas méfiés
Pourtant elle était dans limmeuble ! Vous deviez bien voir de la lumière, entendre des bruits ! sinsurgea Philippe.
Rien. Il ny avait à son étage ni lumière ni bruit. Pas le moindre signe de vie. Les volets étaient fermés. Elle a dû vivre en recluse. Elle ne sortait même pas faire ses courses. Le soir, Lefloc-Pignel restait chez lui. Tous les rapports de lhomme chargé de le surveiller le disent. Il rentrait, dînait rapidement, sinstallait à son bureau et nen bougeait plus. Il écoutait de lopéra, parlait au téléphone, dictait du courrier. Les fenêtres de son bureau étaient grandes ouvertes et donnaient sur la cour de limmeuble. Cela fait cage de résonance, on entend tout. Il ny a eu aucun appel de Lefloc-Pignel à Van den Brock. On se disait quil passait par une période daccalmie
Le soir même du meurtre, il nous a fait croire quil était chez lui. Cétait la même routine que les autres soirs : un opéra, des coups de téléphone, encore de lopéra
En fait, il avait dû enregistrer une bande-son quil a laissée se dérouler pour sortir, aller chercher votre femme et lemmener dans la clairière. Les lumières avaient été réglées afin quon croie quil était chez lui. On trouve dans le commerce des interrupteurs quon peut programmer et qui sallument dans différentes pièces à des heures différentes. Les gens les utilisent pour éloigner les cambrioleurs lorsquils sabsentent. Lhomme est redoutable. Froid, organisé, très intelligent
Ce soir-là, il y a eu un opéra puis les lumières se sont éteintes lune après lautre comme chaque soir. Notre homme a été relevé à minuit sans se douter que loiseau sétait envolé !
Mais comment a-t-il pu tuer Iris aussi froidement ? sexclama Joséphine.
Aux yeux du serial-killer, la victime nest rien. Ou tout au plus, un objet pour réaliser ses fantasmes
Avant de tuer, très souvent, sil le peut, il « dégrade » sa victime. Il lhumilie, il prend le contrôle sur elle, il la terrorise. Il peut même organiser tout un rituel quil appelle « rituel damour » où il lui fait croire que cest par amour quil la maltraite et elle devient consentante. Il suffit que votre sur ait été un peu déséquilibrée
Elle entre alors dans sa folie et tout est possible. Ce que nous a raconté le paysan est édifiant. Elle est arrivée libre, elle nétait pas entravée, na pas résisté, elle a échangé des vux nuptiaux, dansé avec lui sans jamais chercher à senfuir. Elle souriait. Elle est morte heureuse. Elle ne sappartenait plus. Vous savez, ce sont très souvent des hommes très intelligents et très malheureux, des gens qui souffrent énormément et expriment cette immense douleur en infligeant de terribles souffrances à leurs victimes
Vous me pardonnerez, inspecteur, de ne pas compatir aux blessures de Lefloc-Pignel ! sénerva Philippe.
Jessaie de vous expliquer comment ça a pu arriver
On voudrait fouiller lappartement pour voir si elle na pas laissé dindices de ce que fut sa vie ces huit derniers jours
Pourriez-vous nous donner un jeu de clés ?
Il tendit la main vers Joséphine. Elle regarda Philippe qui hocha la tête et donna ses clés à linspecteur.
Vous avez un endroit où habiter en attendant ? demanda linspecteur à Joséphine qui était perdue dans ses pensées.
Je narrive pas à le croire, dit-elle, cest un cauchemar. Je vais me réveiller
Mais pourquoi ai-je été agressée, moi ? Je ne lui avais rien fait. Je le connaissais à peine quand cest arrivé.
Il y a eu un détail qui nous a intrigués et qui avait déjà attiré lattention du capitaine Gallois. Elle nous avait tout de suite indiqué, dès que nous avons pris lenquête en main, que vous portiez le même chapeau que madame Berthier. Un drôle de chapeau à étages. Le soir où il vous a agressée, il vous a sûrement prise pour madame Berthier dans lobscurité. Il sétait déjà pris de bec avec elle
Il sest fié au chapeau, vous aviez la même carrure
Elle mavait dit que le pire quand on était prof, ce nétaient pas les élèves, mais les parents. Je me souviens très bien
Il laurait tuée juste parce quelle lavait remis en place ? demanda Philippe.
Lefloc-Pignel est un homme qui ne supporte pas dêtre offensé. Il nous en dira plus quand on linterrogera et on en saura plus après avoir dragué la mare car je pense quil y a eu dautres crimes. Mais prenez lhistoire de la petite serveuse
Elle est exemplaire. Elle a servi un jour Lefloc-Pignel, a renversé du café sur son imper blanc, sest excusée de manière quil a jugée désinvolte. Il la pris de haut, elle la traité de « pauvre mec ! ». Cela a suffi pour déclencher sa rage
Il la supprimée. Mais il la supprimée aussi parce quelle avait traité Van den Brock de « vieux Dracula pervers » ! Elle était très jolie, navait pas froid aux yeux, Van den Brock la poursuivait de ses avances
Il ne pouvait pas sen empêcher. Ça lui a coûté cher dans sa carrière. Elle sest rebiffée, la envoyé promener, a menacé de le dénoncer pour harcèlement sexuel. Cest la copine de la petite serveuse, revenue de son voyage au Mexique, qui nous a raconté lépisode du café renversé et les propositions de Van den Brock. Elle avait signé son arrêt de mort.
Il navait jamais peur dêtre pris ? dit Joséphine.
Il avait un alibi tout prêt : Van den Brock affirmait quil était avec lui.
Pour mademoiselle de Bassonnière aussi ?
Oui. Les deux hommes étaient liés par ces crimes, ils partageaient une exaltation commune. La rage de lun alimentait la rage de lautre. Ils reformaient à chaque fois lalliance conclue au moment de leur premier meurtre
Et moi, jai échappé à ce carnage
, murmura Joséphine.
Vous, en quelque sorte, il vous protégeait. Il vous appelait « petite tortue ». Vous ne lavez jamais provoqué ni physiquement ni moralement. Vous navez pas cherché à le séduire, ni navez remis en question son autorité
Si jétais vous, ajouta le commissaire, je protégerais les enfants et bannirais les journaux pendant un certain temps. Cest le genre dhistoire dont les journalistes raffolent en période estivale. Jimagine déjà les titres : « La dernière valse », « Valse funèbre dans la forêt », « Bal tragique dans la clairière », « Un si joli crime »
Hortense lapprit la première. Elle était à Saint-Tropez, assise à la terrasse de Sénéquier, en train de prendre son petit déjeuner avec Nicholas. Il était huit heures du matin. Hortense aimait se lever tôt à Saint-Tropez. Elle disait que la ville nétait pas encore « abîmée ». Elle avait élaboré toute une théorie sur lheure et la vie dans le petit port tropézien. Ils avaient acheté une brassée de journaux et lisaient en observant le balancement des bateaux, le pas lent des vacanciers, dont certains émergeaient de la nuit et venaient prendre un café avant daller se coucher.
Hortense poussa un cri, donna un coup de coude à Nicholas qui manqua sétouffer avec son croissant et appela aussitôt sa mère.
Ouaou ! Mman ! Tas lu le journal ?
Je sais, chérie.
Cest vrai ce qui est écrit ?
Oui.
Mais cest horrible ! Et moi qui voulais te précipiter dans ses bras ! Lui, il est pas mal sur la photo, mais Iris, ils lont pas gâtée
Et Alexandre ?
Il arrive demain, avec Zoé.
Tu ferais mieux de les laisser en Angleterre ! Il va voir sa mère partout dans les journaux. Il va flipper grave !
Oui, mais Philippe est là. Il y a plein de démarches à faire, de papiers à remplir. Et on ne peut pas lui cacher la vérité
Comment ils ont réagi, Alexandre et Zoé ?
Alexandre est resté très sérieux. Il a dit « Ah ! bon
elle est morte en dansant » et cest tout. Zoé a pleuré, pleuré. Alexandre a repris le téléphone et a dit « Je moccupe delle ». Il est étonnant, ce gamin !
Cest louche.
Je pense aussi
Tu veux que je vienne et que je moccupe des petits ? Moi, je saurai y faire, toi, jimagine que tes transformée en fontaine à larmes
Jarrive pas à pleurer
Jai des pierres de larmes sèches au fond de la gorge. Jarrive plus à respirer
Ten fais pas ! Ça va venir dun coup et tu pourras plus tarrêter !
Hortense réfléchit un instant puis dit :
Je vais les emmener à Deauville
Je couperai la télé, la radio et pas de journaux !
La maison est en travaux. Le toit a été arraché par la tempête.
Shit !
Et puis Alexandre va sûrement vouloir venir à lenterrement. Et Zoé aussi
Bon, je remonte et je men occupe à Paris
Lappartement est sous scellés. Ils cherchent des traces des derniers jours dIris.
Ben
chez Philippe, alors ! On va tous chez lui.
Avec toutes les affaires dIris ? Je ne sais pas si cest une bonne idée.
On va pas aller à lhôtel tout de même !
Ben si
en ce moment, Philippe et moi, on est à lhôtel.
Ça, cest une bonne nouvelle. Enfin, une !
Tu trouves ? demanda Joséphine, timidement.
Si, si
Elle marqua une pause. Remarque, pour Iris, cest génial de mourir comme ça. En valsant au bras de son prince charmant. Elle est morte dans un rêve. Iris aura toujours vécu dans un rêve, jamais dans la réalité. Je trouve que ça lui va bien comme mort. Et puis, tu sais, je la voyais mal vieillir. Çaurait été terrible pour elle !
Joséphine pensa que cétait un éloge funèbre un peu radical.
Et Lefloc-Pignel, ils lont arrêté ?
Hier, quand jétais avec linspecteur, les policiers étaient partis chez lui pour larrêter, mais depuis je nai pas de nouvelles. Il y a tant de choses à faire ! Philippe est allé reconnaître le corps, moi, je nai pas eu le courage.
Ils parlent dans le journal dun autre homme
Cest qui ?
Van den Brock. Il habitait au deuxième étage.
Cétait un pote de Lefloc-Pignel ?
En quelque sorte
Joséphine lentendit dire quelque chose en anglais à Nicholas, mais ne comprit pas.
Tu disais, ma chérie ? demanda-t-elle, attentive au moindre soubresaut de chagrin chez Hortense.
Je demandais à Nicholas de me filer un autre croissant
Je meurs de faim ! Je vais prendre le sien !
Il y eut un bruit de dispute à lautre bout de la ligne. Nicholas refusait de donner son croissant et Hortense en arrachait un bout. Hortense reprit, la bouche pleine :
Bon, mman ! Dis à Philippe de retenir une grande chambre à lhôtel pour Zoé, Alexandre et moi. Ten fais pas. Je sais que cest dur
mais tu vas ten sortir. Tu ten sors toujours. Tes costaud, mman. Tu le sais pas, mais tes costaud !
Tu es mignonne. Tu es vraiment mignonne. Si tu savais ce que je
Ça va aller, tu vas voir
Tu sais la dernière fois quon a été ensemble, on était dans la cuisine et elle ma lu mon horoscope et après, elle a lu le sien et elle a pas voulu lire la rubrique « Santé »
et je lui ai demandé pourquoi et
Joséphine éclata en sanglots, des sanglots qui se précipitaient et jaillissaient comme lâchés au lance-pierre.
Tu vois
, soupira Hortense. Je tavais dit que ça viendrait. Et maintenant tu vas plus pouvoir tarrêter !
Joséphine se dit quil faudrait quelle appelle sa mère. Elle composa le numéro dHenriette. De grosses larmes roulaient sur ses joues. Elle revoyait Iris dans sa chambre en train de choisir sa tenue pour aller à lécole et lui demander si elle était belle, la plus belle de limmeuble, la plus belle de lécole, la plus belle du quartier. « La plus belle du monde », murmurait Joséphine. « Merci, Jo, disait Iris, tu seras désormais ma première dame de compagnie. » Et elle lui donnait un coup de brosse sur lépaule pour ladouber.
Henriette décrocha et rugit : Allô ?
Maman, cest moi. Cest Joséphine
Tiens
Joséphine. Une revenante !
Maman, tu as lu les journaux ?
Sache, Joséphine, que je lis les journaux chaque matin.
Et tu nas rien lu qui
Je lis toute la presse économique et après, je fais mes opérations. Jai des valeurs qui marchent très bien, dautres qui me donnent des soucis, mais cest la Bourse et japprends.
Iris est morte, lâcha Joséphine.
Iris est morte ? Quest-ce que tu me chantes ?
Elle a été assassinée, dans la forêt
Mais, tu dis nimporte quoi, ma pauvre fille !
Non, elle est morte
Ma fille ! Assassinée ! Cest pas possible. Mais comment cest arrivé ?
Maman, je nai pas la force de te raconter, maintenant. Appelle Philippe, il te dira mieux que moi.
Tu mas dit que cétait dans les journaux. Quelle honte ! Il faut les empêcher de
Joséphine avait raccroché. Elle ne pouvait plus endiguer ses larmes.
Philippe sortit de la salle de bains. Elle se réfugia contre lui et se moucha dans la manche de son peignoir blanc. Il linstalla sur ses genoux et la serra contre lui.
Ça va aller, ça va aller
, murmura-t-il en embrassant ses cheveux. On ne pouvait plus rien faire pour elle. Elle sest perdue toute seule
Si ! Jaurais dû rester, ne pas la laisser
Personne ne pouvait imaginer un tel scénario. Elle a toujours eu besoin de quelque chose de plus grand quelle et elle a cru lavoir enfin trouvé. Mais ni mon amour ni ton amour naurait pu la combler ou la guérir. Tu nas rien à te reprocher, Jo.
Je ne peux pas men empêcher
Cest normal. Mais réfléchis et tu comprendras. Jai vécu longtemps avec elle, je lui ai tout donné. Elle était comme un puits sans fond. Elle nen avait jamais assez. Elle a cru trouver son ciel avec lui
Il parlait comme sil se raisonnait lui-même pour répondre aux mêmes remords que Joséphine.
Hortense vient dappeler, elle va soccuper dAlexandre et Zoé. Jai joint ma chère mère, je lui ai dit que si elle voulait des détails, il fallait quelle tappelle. Je ne me sentais pas la force de lui parler
Jai parlé à Carmen. Elle veut venir aux obsèques.
Il fit une liste des gens quil fallait prévenir. Joséphine se dit quelle devait parler à Shirley. Et à Marcel et Josiane.
Ils ne viendront pas si ta mère est là, fit remarquer Philippe.
Non, mais il faut les prévenir
Ils restèrent, un long moment, enlacés. Ils pensaient à Iris. Philippe se disait quelle était morte sans livrer ses secrets, quil ne savait pas grand-chose de sa femme. Joséphine revoyait des bouts de scènes avec sa sur, toutes venues de lenfance.
Ils se serrèrent lun contre lautre.
Je narrive pas à y croire
, dit Joséphine. Toute ma vie, elle a été là. Tout le temps
Elle était une partie de moi.
Il ne dit rien et resserra son étreinte.
Quand Joséphine appela Marcel, elle tomba sur Josiane qui était en train de faire une mayonnaise et lui demanda deux secondes le temps de la terminer. Junior sempara de lappareil. Joséphine entendit Josiane crier « Junior ! laisse ce téléphone ! » mais Junior balbutia :
Jooéfine ! ava ?
Joséphine écarquilla les yeux.
Tu parles déjà, Junior ?
iiii
Tu es très en avance pour ton âge !
Joéfine ! soa pa tiste ! elle é mon-é o chiel
Junior ! Josiane avait repris lappareil et sexcusa. Je voulais pas rater ma mayo
Quel bon vent tamène ? Ça fait des lustres quon ne tentend plus !
Tu nas pas lu les journaux ?
Comme si javais le temps ! Jai le temps de rien en ce moment ! Je cavale avec le petit dans tous les sens. Il me fait tourner en bourrique. On arpente les musées ! Il a dix-huit mois ! Tu parles dun passe-temps. Il faut tout que je lui lise, tout que je lui explique ! Demain, on attaque le cubisme ! Et Marcel qui est en Chine ! Tu sais que jai été malade ? Très malade. Une drôle de maladie. Comme un vilain rêve. Je te raconterai. Il faut absolument que vous veniez à la maison avec les filles
Josiane, je voulais te dire quIris est
Elle, je nai plus jamais eu de ses nouvelles. On doit être trop saucissons pour elle.
Elle est morte.
Josiane poussa un cri et Joséphine entendit Junior répéter : « Elé o chiel, elé biien la ô. »
Mais comment est-ce possible ? Quand je vais dire ça à Marcel, il va en perdre son pantalon !
Joséphine raconta à voix basse. Josiane linterrompit :
Te fais pas de mal, Jo. Cest suffisamment pénible comme ça
si tu veux venir pleurer à la maison, les portes te sont grandes ouvertes. Je te ferai un bon gâteau. Tu aimes quoi comme gâteau ?
Joséphine eut un petit sanglot.
Tas pas la bouche goulue en ce moment, ça se comprend, pauvrette !
Tu es si gentille, hoqueta Joséphine.
Dis donc, et les petits ? Ils ont réagi comment ? Non, ne me dis pas. Tu vas encore avoir la larme déferlante
Hortense, elle
, commença Joséphine.
Tu vois, cest inutile, tu vas tétouffer. À propos dHortense, dis-lui que Marcel est allé à Shanghai lui claquer le beignet à la Mylène Corbier. Elle a tout avoué : les lettres, cétait elle et Antoine, je sais pas si ça ne va pas técrouler davantage, il est bel et bien mort digéré par un crocodile. Cest elle qui la trouvé, alors elle en est sûre et certaine. Note que cest peut-être ça qui lui a tourné la boule
Elle lui a servi toute une ratatouille au Marcel en lui disant quelle navait pas denfants et quelle voulait adopter tes filles et que cest pour ça quelle leur écrivait, ça lui donnait du répit de chagrin et du gain de maternité. Si tu veux mon avis, elle a viré pimpon !
Hortense lavait démasquée
Elle est efficace, ta fille. Ah si ! La Mylène, elle a dit que le paquet, cest elle qui te lavait envoyé pour que taies un souvenir dAntoine et que lautre chaussure, elle la gardée pour elle. Je ne sais pas si cest clair pour toi, pour moi, cest de lHorace Vernet.
Horace Vernet ?
Oui, du clair-obscur
Et le beau Philippe, tu es toujours en amour ?
Joséphine rougit et regarda Philippe qui était en train de shabiller.
Cet homme, il est bon comme ma mayonnaise, ne le rate pas !
Quand Joséphine raccrocha, elle souriait. Puis elle repensa à Junior et se dit que cet enfant sortait vraiment du commun.
Il ne restait plus que Shirley, mais elle savait que Shirley verserait du baume sur ses blessures. Elle attendit que Philippe soit parti pour lappeler. Shirley décida de sauter dans le premier avion.
Je ne sais pas si cest nécessaire, tu sais. Ça ne va pas être très gai.
Je veux être avec toi. Ça fait drôle tout de même de la savoir morte
Le mot rebondit sur Joséphine qui grimaça. Elle eut un nouvel accès de larmes. Shirley soupira et répéta jarrive, jarrive, ne pleure pas, Jo, ne pleure pas.
Cest plus fort que moi.
Récite-toi des mots. Les mots tont toujours apaisée. Tu sais ce que disait O. Henry ?
Non
Et je men fiche !
« Ce ne sont pas les routes que nous prenons, cest ce que nous avons à lintérieur qui nous fait devenir ce que nous sommes. » Elle illustre bien Iris, je trouve. Elle avait un grand vide à lintérieur et elle a voulu le remplir. Tu ny pouvais rien, Jo, tu ny pouvais rien !
Quand les trois policiers sonnèrent à la porte dHervé Lefloc-Pignel, il était six heures du matin.
Il leur ouvrit, frais, rasé. Il portait un veston dintérieur vert bouteille et un foulard vert foncé autour du cou. Il demanda froidement aux trois hommes ce qui lui valait le désagrément de leur visite si matinale. Les policiers lui ordonnèrent de les suivre, ils avaient un mandat darrêt contre lui. Il haussa un sourcil méprisant et les somma de ne pas lui parler de si près, lun deux sentant le tabac froid.
Et à quel sujet venez-vous me déranger de si bon matin ?
Au sujet dun bal dans la forêt, dit un policier, si tu vois ce que je veux dire
Y a un bouseux qui vous a vus, ton pote et toi, en train de zigouiller la belle dame ! continua un autre. On est en train de draguer la mare. Tes plutôt mal barré, laristo, arrange ta mèche et suis-nous.
Hervé Lefloc-Pignel tressaillit. Fit quelques pas en arrière et demanda la permission de se changer. Les trois hommes se concertèrent du regard et acquiescèrent. Il les introduisit dans le salon et gagna sa chambre, suivi par lun des trois inspecteurs.
Les deux autres policiers allaient et venaient et lun deux montra du doigt des tortues, derrière une paroi de verre, parmi des feuilles de salade et des quartiers de pommes.
Bel aquarium ! fit-il en levant le pouce.
Cest pas un aquarium, cest un terrarium. Dans un aquarium, on met de leau et des poissons, dans un terrarium, des tortues ou des iguanes.
Ten connais un bout, dis donc
Jai mon beau-frère, il est fou de tortues. Il les chouchoute, il les dorlote, il appelle le véto dès quelles ont un rhume. On na pas le droit de danser ou de jouer de la musique trop fort dans le salon, les vibrations perturbent les tortues ! Cest tout juste sil faut pas parler à voix basse
et quand on marche, on doit glisser très lentement !
Il est aussi barjo que ce mec-là !
Moi, je le dis pas trop haut rapport à ma sur, mais je pense, en effet, quil a pas la lumière à tous les étages
Lui, il doit faire un élevage ! Elles sont légion à roupiller !
Cest la saison de la reproduction. Elles doivent être en cloque et elles se préparent à expulser leurs lardons
Si ça se trouve, cest pour ça quil est rentré de vacances
Avec les fadas, on nest jamais déçu
Ils collèrent leur nez aux vitres du terrarium, grattèrent la paroi de leurs ongles, mais les tortues ne bougèrent pas.
Ils se redressèrent, contrariés.
Dis donc, il en met du temps pour se fringuer
Ces mecs-là, ça se peaufine, ça ne sort pas en débraillé !
On va voir ce quil fabrique ?
Au même moment, leur collègue surgit dans le salon en sécriant « jai rien pu faire, jai rien pu faire, il ma demandé de me retourner pendant quil se changeait de calbute et il a sauté ! ».
Ils se précipitèrent dans la pièce. Le sol de la chambre était constellé de petites tortues, de feuilles de salade jaunes et vertes, de quartiers de pommes, de petits pois, de concombres, de poires, de figues fraîches. La fenêtre était grande ouverte.
Ils se penchèrent dans la cour et aperçurent le corps inerte dHervé Lefloc-Pignel et, dans sa main crispée, fracassée par la chute, la carapace dune tortue.
Hervé Van den Brock vit arriver une Citroën C5 sur les graviers blancs de lallée qui menait à la demeure de feu ses beaux-parents dont sa femme avait hérité à la mort de ces derniers. Il leva les yeux du livre quil était en train de lire, corna la page, posa louvrage sur le meuble de jardin à côté de sa chaise longue. Repoussa le sachet de pistaches quil grignotait. Il naima pas le bruit que firent les gravillons en giclant sur le gazon vert et dru quun jardinier entretenait avec un soin tatillon. Ces gens navaient aucune éducation. Il naima pas non plus le ton quils employèrent pour lui enjoindre de les suivre.
Cest à quel sujet ? demanda-t-il, réprobateur.
Vous le saurez très vite
, répondit lun des deux hommes en écrasant sa cigarette sur lherbe verte et grasse et en exhibant sa carte de police.
Je vous prierais de ramasser votre mégot ou jappelle mon ami le préfet
Il sera très chagriné dapprendre votre incivilité.
Il sera encore plus chagriné de savoir ce que vous faisiez dans la forêt de Compiègne lautre soir, répondit le plus petit en agitant une paire de menottes quil laissa pendre négligemment.
Hervé Van den Brock blêmit.
Ce doit être une erreur, fit-il dune voix radoucie.
Vous allez nous lexpliquer, répondit le petit en ouvrant les menottes.
Ce ne sera pas la peine
je vous suis.
Il fit un geste de la main à sa femme qui rempotait des pousses de bambou dans une jardinière.
Jai une petite affaire à traiter, je serai de retour très vite
Ou jamais
, ricana lhomme qui avait écrasé le mégot sur la pelouse verte.
La voix de Joséphine séleva, pure et mélodieuse, dans la crypte sombre du crématorium du Père-Lachaise.
« Ô vous, étoiles errantes, pensées inconstantes, je vous conjure, éloignez-vous de moi, laissez-moi parler au Bien-Aimé, laissez-moi le bienfait de sa présence ! Tu es ma joie, tu es mon bonheur, tu es mon allégresse, tu es mon jour joyeux. Tu es à moi, je suis à Toi, et il en sera à tout jamais ainsi ! Dis-moi, mon Bien-Aimé, pourquoi as-Tu laissé mon âme te chercher si longtemps, si ardemment sans pouvoir Te trouver ? Je Tai cherché à travers la nuit de volupté de ce monde. Jai traversé les monts et les champs, insensée comme un cheval débridé, mais je Tai trouvé enfin et repose, heureuse, en paix, légère contre Ton sein. »
Sa voix sétait cassée contre les derniers mots et elle eut à peine la force de balbutier : « Henri Suso, 1295-1366 », afin de rendre hommage au poète qui avait écrit cette ode quelle offrait à sa sur, couchée parmi les fleurs. « Au revoir, mon amour, ma compagne de vie, ma beauté délicieuse. » Elle replia la feuille blanche et regagna sa place dans la crypte entre ses deux filles.
Lassistance nétait pas nombreuse au crématorium du Père-Lachaise. Sy trouvaient réunis Henriette, Carmen, Joséphine, Hortense, Zoé, Philippe, Alexandre, Shirley. Et Gary.
Il était arrivé de Londres le matin même avec sa mère. Hortense avait eu un petit mouvement de surprise en lapercevant dans la suite de lhôtel Raphaël. Elle avait marqué un temps darrêt, sétait approchée de lui, lavait embrassé sur la joue et avait murmuré : « Cest gentil dêtre venu. » La même phrase quelle avait prononcée pour Carmen ou Henriette. Philippe avait essayé de joindre quelques amies dIris : Bérengère, Agnès, Nadia. Il avait laissé un message sur leurs portables. Aucune delles navait répondu. Elles devaient être en vacances.
Le cercueil était recouvert de roses blanches et de longues gerbes diris dun violet ardent piqué de pointes jaunes. Une grande photo dIris reposait, posée sur un trépied, et un quatuor à cordes de Mozart égrenait ses arpèges de paix.
Joséphine avait fait un choix de textes que chacun lirait à tour de rôle.
Henriette sy était refusée, prétextant quelle navait pas besoin de ces simagrées pour exprimer sa douleur. Elle était très déçue par la simplicité de la cérémonie et la maigre assistance. Elle se tenait droite, sous son grand chapeau, et pas un pleur ne mouillait le joli mouchoir de batiste dont elle se tamponnait les yeux, en espérant faire jaillir une larme qui illustrerait labondance de son chagrin. Elle avait tendu à Joséphine une joue réticente. Elle était de ces femmes qui ne pardonnent pas et toute son attitude indiquait quà son avis la Mort sétait trompée de passagère.
Carmen avait du mal à se tenir droite et sanglotait, tassée sur sa chaise, secouée de sanglots furieux qui faisaient tanguer ses épaules. Alexandre fixait le portrait de sa mère avec solennité, le menton ferme, les mains croisées sur son blazer bleu marine. Il essayait de rassembler ses souvenirs. Et le froncement têtu de ses sourcils démontrait que ce nétait pas tâche facile. Il ne saisissait de sa mère que des instants furtifs : des baisers rapides, un sillage de parfum, le bruit feutré des paquets remplis dachats quelle lâchait dans lentrée, criant « Carmen ! je suis là, prépare-moi un thé fumé avec deux minuscules toasts. Je meurs de faim ! », sa voix au téléphone, des exclamations de surprise, de gourmandise, ses pieds fins aux ongles peints, ses longs cheveux défaits quelle lui permettait de brosser quand elle était heureuse. Heureuse pour quoi ? Malheureuse pour quoi ? sinterrogeait-il en étudiant le portrait de sa mère dont les grands yeux bleus le brûlaient par leur étrange fixité. Est-ce quon fait un vrai chagrin avec tout ça ? Il avait appris en sa compagnie ce quest une femme très belle qui se veut libre mais ne peut lâcher la main de lhomme qui lentretient. Petit, il pensait quelle jouait le rôle dune belle captive et la voyait derrière des grilles. Au pied du portrait quand son père avait posé une grosse bougie blanche il avait demandé à lallumer lui-même. En dernier hommage. « Au revoir, maman », avait-il dit en allumant la bougie. Et même ces mots lui avaient paru trop solennels pour la belle femme qui lui souriait. Il tenta de lui envoyer un baiser, mais sinterrompit. Elle est morte heureuse, puisquelle est morte en dansant. En dansant
et cette idée renforçait encore, sil en avait éprouvé la nécessité, le sentiment quil navait pas eu de mère, mais une belle étrangère à ses côtés.
Zoé et Hortense se tenaient de chaque côté de leur mère. Zoé avait faufilé sa main dans celle de Joséphine, la serrant à lui broyer les os, suppliant ne pleure pas, maman, ne pleure pas. Cest la première fois quelle voyait un cercueil de si près. Elle imagina le corps froid de sa tante allongée sous le tapis de roses blanches et diris. Elle ne bouge plus, elle ne nous entend plus, elle a les yeux fermés, elle a froid, elle veut sortir, peut-être ? Elle regrette dêtre morte. Et cest trop tard. Elle ne pourra plus jamais revenir. Et elle songea aussitôt papa nest pas mort dans une si belle boîte, il est mort tout nu, tout cru, en se débattant entre des rangées de dents acérées qui lont déchiqueté ; cen fut trop pour elle et elle sabattit en sanglots contre sa mère qui la recueillit, devinant de quel chagrin Zoé osait enfin exprimer la terrible peine.
Hortense regarda le papier sur lequel sa mère avait imprimé le texte quelle devait lire et soupira, encore une idée de maman ! Comme si on avait la tête à lire de la poésie. Enfin
Elle écouta jusquau bout le quartet à cordes de Mozart et quand vint le moment où elle dut lire le poème de Clément Marot, elle commença dune voix quelle détesta dêtre tremblante :
Plus ne suis ce que jai été
Elle toussota, reprit un peu daplomb. Et continua vaillamment :
Plus ne suis ce que jai été
Et plus ne saurai jamais lêtre.
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as toujours été mon maître,
Je tai servi sous tous les dieux.
Ah, si je pouvais deux fois naître
Comme je te servirais mieux !
Et alors, à lidée quIris pourrait se lever de ce cercueil, venir sasseoir au milieu deux, réclamer une coupe de champagne, enfiler des bottes dégoutier et les assortir avec un petit haut rose fuchsia de Christian Lacroix, elle éclata en sanglots. Elle pleura, furieuse, debout, les bras tendus en avant comme si elle tentait de repousser les armées de larmes qui la dévastaient. Cest de leur faute aussi ! Cette mise en scène macabre ! On est là comme des imbéciles, on chiale au fond dune crypte sinistre, on se lamente en récitant des vers et en écoutant Mozart. Et lautre qui me regarde avec sa tronche désolée de grand dadais ! Ah ! Il va pas en rajouter ! Il va pas faire ça, il va pas venir vers moi et
Et elle se jeta dans les bras de Gary qui lenlaça comme on porte une gerbe de fleurs, posa sa tête sur le sommet de son crâne et la serra fort, fort en disant, pleure pas, Hortense, pleure pas. Et plus il la serrait, plus elle avait envie de pleurer, mais cétaient de drôles de pleurs, ça ressemblait plus du tout aux pleurs de Clément Marot, cétaient des pleurs pour autre chose quelle ne connaissait pas vraiment, mais qui était plus doux, plus gai, des pleurs comme une sorte de bonheur, de soulagement, de grande joie qui lui tordait le cur, qui la faisait rire et pleurer à la fois comme si cétait trop grand, trop flou, trop insaisissable, du réconfort quelle attrapait avec ses doigts. Il était là, et pas là, elle le tenait et elle le tenait pas, une sorte de réconciliation avant une autre séparation, peut-être, elle ne savait pas. Elle avait envie de ne jamais sarrêter de pleurer.
Et puis, mince ! Elle analyserait plus tard, quand elle aurait le temps, quand on en aurait fini avec tous ces pleurs, ces regrets étouffés dans des mouchoirs, ces nez rougis, ces cheveux mal peignés. Elle se reprit, renifla et réalisa, furieuse, quelle navait jamais pleuré de sa vie, que cétait sa première fois et il fallait que ce soit dans les bras de Gary, ce traître à la solde de Charlotte Bradsburry ! Elle se dégagea dun coup, vint se ranger aux côtés de sa mère quelle empoigna fermement par le bras, signifiant à Gary que la séquence tendresse était terminée.
On leur annonça que la crémation allait avoir lieu. Quils pouvaient attendre dehors. Ils sortirent en rangs disciplinés. Joséphine serrant les mains de ses filles, Philippe tenant celle dAlexandre. Henriette, seule, évitant soigneusement Carmen qui restait en retrait. Shirley et Gary fermaient la marche.
Philippe avait décidé de disperser les cendres dIris dans la mer, devant leur maison de Deauville. Alexandre était daccord. Joséphine aussi. Il en avertit Henriette qui déclara : « Lâme de ma fille ne réside pas dans une urne, vous pouvez en faire ce que vous voulez. Quant à moi, je vais rentrer chez moi
Je nai plus rien à faire ici. » Elle les salua et partit. Carmen la suivit après sêtre abîmée dans les bras de Philippe qui lui promit quil continuerait à soccuper delle. Elle embrassa Joséphine et se retira comme une ombre désolée, longeant les allées du cimetière.
Shirley et Gary allèrent visiter les tombes. Gary tenait à voir celles dOscar Wilde et de Chopin. Ils emmenèrent Hortense, Zoé et Alexandre.
Philippe et Joséphine restèrent seuls. Ils sassirent sur un banc, au soleil. Philippe avait pris la main de Joséphine dans la sienne et la caressait doucement en silence.
Pleure, mon amour, pleure. Pleure sur sa vie car, aujourdhui, elle a trouvé la paix.
Je le sais. Mais je peux pas men empêcher. Il va me falloir du temps pour réaliser que je ne la verrai plus. Je la cherche partout. Jai limpression quelle va surgir, se moquer de nous et de nos mines tristes.
Une femme blonde, dun certain âge, marchait vers eux. Elle portait un chapeau, des gants, un tailleur très bien coupé.
Tu la connais ? demanda Philippe entre ses lèvres.
Non. Pourquoi ?
Parce que je crois bien quelle va nous parler
Ils se redressèrent et la femme fut bientôt devant eux. Elle paraissait très digne. Son visage chiffonné révélait des nuits sans sommeil et les coins de sa bouche tombaient en virgules tristes.
Madame Cortès ? Monsieur Dupin ? Je suis madame Mangeain-Dupuy, la mère dIsabelle
Philippe et Joséphine se levèrent. Elle leur fit signe que ce nétait pas nécessaire.
Jai lu lavis de décès dans Le Monde et je voulais vous dire
enfin je ne sais pas comment
Cest un peu délicat
Je voulais vous dire que la mort de votre sur, madame, celle de votre femme, monsieur, na pas été inutile. Elle a libéré une famille
Est-ce que je peux masseoir ? Je ne suis plus toute jeune et ces événements mont fatiguée
Philippe et Joséphine sécartèrent. Elle sassit sur le banc et ils prirent place à côté delle. Elle posa ses mains gantées sur son sac. Releva le menton et, en fixant le carré de gazon face à elle, elle commença ce qui devait être une longue confession que Joséphine et Philippe écoutèrent sans linterrompre tant leffort que faisait cette femme pour parler leur paraissait immense.
Ma visite doit vous paraître saugrenue, mon mari ne voulait pas que je vienne, il trouve ma présence déplacée, mais il me semble que cest mon devoir de mère et de grand-mère daccomplir cette démarche
Elle avait ouvert son sac. Elle en sortit une photo, celle-là même que Joséphine avait aperçue au mur de la chambre des Lefloc-Pignel : la photo du mariage dHervé Lefloc-Pignel et dIsabelle Mangeain-Dupuy. Lessuya du revers de sa main gantée, puis se mit à parler.
Ma fille, Isabelle, a rencontré Hervé Lefloc-Pignel au bal de lX, à lOpéra. Elle avait dix-huit ans, il en avait vingt-quatre. Elle était jolie, innocente, venait davoir son bac et ne se trouvait ni belle ni intelligente. Elle avait un terrible complexe dinfériorité envers ses deux surs aînées qui avaient fait des études brillantes. Elle est tombée tout de suite très amoureuse et très vite aussi, elle a voulu lépouser. Quand elle nous en a parlé, nous lavons mise en garde. Je vais être franche, nous ne voyions pas cette union dun bon il. Pas tellement à cause des origines dHervé, ne vous méprenez pas, mais parce quil nous paraissait ombrageux, difficile, extrêmement susceptible. Isabelle na jamais voulu nous écouter et il a bien fallu consentir à cette union. La veille du mariage, son père la suppliée une dernière fois de renoncer. Elle lui a alors lancé au visage que, sil avait peur de la mésalliance, elle se souciait comme dune guigne quil sorte dune bouse de vache ou dune vaisselle en argent ! Ce sont ses propres mots
Nous navons plus insisté. Nous avons appris à déguiser nos sentiments et lavons accueilli comme notre gendre. Lhomme était brillant, il est vrai. Difficile, mais brillant. À un moment, il a su sortir la banque familiale dun terrible bourbier et à partir de ce jour, nous lavons traité en égal. Mon mari lui a offert la présidence de la banque et beaucoup dargent. Il sest détendu, a paru heureux, les rapports avec nous ont été plus faciles. Isabelle rayonnait. Elle était enceinte de son premier enfant. Ils avaient lair très amoureux. Ce fut une période bénie. Nous regrettions même davoir été si
conservateurs, si méfiants envers lui. Nous parlions souvent quand nous étions seuls, mon mari et moi, de ce retournement de situation. Et puis
Elle sinterrompit, émue, et sa voix se mit à trembler.
Le petit Romain est né. Cétait un très beau bébé. Il ressemblait terriblement à son père qui en était fou. Et
il y a eu le drame que vous connaissez sûrement
Isabelle avait déposé la chaise à bébé de Romain dans lallée dun parking souterrain, le temps de ranger quelques courses
Ce fut un drame horrible. Cest le père qui a ramassé le petit Romain et la conduit à lhôpital. Cétait trop tard ! Du jour au lendemain, il a changé. Il sest renfermé. Il avait des sautes dhumeur terribles. Il ne venait presque plus nous voir. Ma fille, parfois. Mais de moins en moins
Elle nous disait simplement quil pensait quil était « maudit », que le cauchemar recommençait, mais le cauchemar, cest elle qui a fini par le vivre. Je pense quelle a terriblement culpabilisé, quelle sest tenue responsable de la mort du petit Romain et quelle ne se lest jamais pardonné. Elle avait été élevée dans la foi chrétienne et elle se disait quelle devait expier sa faute. On la vue séteindre peu à peu. Je la soupçonne davoir pris des calmants, den avoir abusé, elle vivait dans une sorte de terreur permanente. La naissance de ses autres enfants na rien changé. Un jour, elle a demandé à parler à son père, elle lui a dit quelle voulait partir, que sa vie était devenue un calvaire. Elle lui a raconté lhistoire des couleurs, lundi vert, mardi blanc, mercredi rouge, jeudi jaune, la stricte observation des consignes quil avait édictées. Elle a ajouté quelle pouvait tout supporter, mais quelle ne voulait pas que le malheur retombe sur ses enfants. Quand Gaétan, pour se rebeller, arborait un pull écossais un pull quil avait dû emprunter à un ami , il était atrocement puni et la famille entière avec lui. Isabelle était à bout de forces. Elle craignait lincident tout le temps, vivait sur les nerfs, tremblait à la moindre peccadille. Mon mari, ce jour-là, lui a fait une réponse quil a regrettée par la suite. Il lui a dit : « Tu las voulu, tu las eu, on tavait prévenue », et pire, il a essayé de parler à Hervé : « Isabelle veut vous quitter, elle nen peut plus ! Reprenez-vous ! » Ces mots ont été de la dynamite, je pense. Il sest senti rejeté par sa femme, il a dû penser quil allait perdre ses enfants ; je crois quà partir de ce jour-là il est vraiment devenu fou. À la banque, on ne sapercevait de rien. Il était toujours aussi efficace et mon mari ne voulait pas sen séparer. Il avait pris sa retraite et était bien content davoir son gendre en place. Ça arrangeait tout le monde : mon mari, les surs dIsabelle et les autres associés qui se reposaient sur lui et engrangeaient les dividendes. On se disait bien quil avait des manies inquiétantes, mais qui na pas ses petites manies après tout ?
Elle marqua une pause, releva une mèche de son chignon qui dépassait et la remit en place en la lissant des doigts.
Quand on a appris ce qui était arrivé, évidemment, jai pensé à vous, mais surtout, surtout jai été libérée dun grand poids
Et Isabelle ! Elle est entrée dans ma chambre, elle a eu le temps de me dire « je suis libre, maman, je suis libre ! » et elle sest effondrée. Elle était épuisée. Elle est aujourdhui entre les mains dun psychiatre
Les deux garçons ont été soulagés aussi. Ils détestaient leur père quils nont pourtant jamais dénoncé. Pour Domitille, cela va être plus compliqué. Elle est devenue une petite fille trouble, double. Il va falloir du temps. Du temps et beaucoup damour. Voilà ce que je voulais vous dire, ce que je voulais que vous sachiez. Votre femme, monsieur, et votre sur, madame, nest pas partie, en vain. Elle a sauvé une famille.
Elle se releva aussi mécaniquement quelle sétait assise. Sortit une lettre de son sac, la donna à Joséphine :
Cest Gaétan, il ma chargée de vous donner ça
Quest-ce quil va devenir ? murmura Joséphine, ébranlée par cette longue confession.
On les a inscrits tous les trois dans une excellente école privée à Rouen. Sous le nom de leur mère. La directrice est une amie. Ils vont pouvoir avoir une scolarité normale sans être la cible de tous les ragots. Ma fille va reprendre son nom de jeune fille. Elle désire que les enfants changent de nom aussi. Mon mari a des relations, cela ne devrait pas poser de problèmes. Je vous remercie de mavoir écoutée et je vous prie dexcuser létrangeté de ma démarche.
Elle leur adressa un petit signe de la tête et séloigna comme elle était venue, pâle silhouette dun autre temps, femme forte et soumise à la fois.
Quelle drôle de femme ! chuchota Philippe. Rigide, froide et attentive, pourtant. La France des Grandes Familles de jadis. Tout va rentrer dans lordre. Dans quel ordre, je ne sais pas. Je serais curieux de savoir ce que deviendront les enfants
Pour eux, cela va être plus compliqué. Le retour à lordre ne suffira pas.
Philippe, ne le dis à personne, mais je crois quon vit dans un monde de fous
Cest alors quelle déchiffra le nom sur lenveloppe que lui avait remis la mère dIsabelle Mangeain-Dupuy.
Cétait une lettre de Gaétan pour Zoé.
Le lendemain, ils se retrouvèrent tous dans la suite de lhôtel Raphaël. Philippe avait fait monter des club sandwichs, du Coca et une bouteille de vin rouge.
Hortense et Gary se frôlaient, sévitaient, sattiraient, se repoussaient. Hortense épiait le portable de Gary. Il lui proposait de sortir, daller au cinéma, elle répondait « pourquoi pas » mais alors, le téléphone sonnait, il décrochait, cétait Charlotte Bradsburry. Sa voix changeait, Hortense sarrêtait sur le pas de la porte, lui lançait un regard furieux et décommandait la séance de cinéma.
Allez ! Tes bête ! On y va ! disait-il après avoir raccroché.
Plus envie ! jetait-elle, maussade.
Je sais pourquoi, suggérait-il en souriant. Tes jalouse !
De ce vieux pou ? Jamais de la vie !
Alors on va au cinéma
Si tu nes pas jalouse !
Jattends un appel de Nicholas
et après, je verrai.
Cet emplumé ?
Tes jaloux ?
Joséphine et Shirley riaient sous cape.
Philippe proposa à Alexandre et Zoé daller voir la verrière du Grand-Palais.
Je viens ! dit Hortense, ignorant Gary qui attrapa linvitation au vol et la suivit.
Enfin seules ! sécria Shirley quand ils furent partis. Et si on commandait une autre bouteille de cet excellent vin ?
On va être pompettes !
Shirley décrocha le téléphone, demanda quon leur monte la même bouteille et se retournant vers Joséphine, ajouta :
Cest la seule manière de te faire parler !
Parler de quoi ? dit Joséphine en envoyant valser ses chaussures. Je ne dirai rien. Même sous la torture dun bon vin !
Tu es très en beauté
Cest Philippe ?
Joséphine posa deux doigts sur sa bouche pour signifier quelle ne parlerait pas.
Vous allez vivre ensemble lannée prochaine ?
Elle regarda Shirley et lui sourit.
Alors, vous allez vivre ensemble ?
Cest encore trop tôt
Il faut ménager Alexandre.
Et Zoé.
Zoé, aussi. Cest préférable que je reste encore un peu seule avec elle. On ira à Londres le week-end ou ils viendront à Paris. On verra bien.
Elle va revoir Gaétan ?
Elle la appelé hier. Elle lui a assuré que pour elle, il restait Gaétan, celui qui la remplissait de ballons, que Rouen nétait pas loin de Paris et que jétais une mère plutôt cool !
Elle na pas tort. Et lui ?
Lui, cest moins rose. Il a très peur de ressembler à son père et de devenir fou. Il nen dort pas, il fait des cauchemars horribles. Sa grand-mère lui a trouvé un psy
Dis donc, il va devoir soigner toute la famille, le psy
On sonna à la porte et un garçon apporta la bouteille de vin. Shirley servit un verre à Joséphine. Elles trinquèrent.
À notre amitié, my friend, dit Shirley. Quelle reste toujours belle et tendre et douce et forte !
Joséphine allait répondre lorsque son téléphone sonna. Cétait linspecteur Garibaldi. Il linformait quelle pouvait réintégrer son appartement.
Vous avez trouvé quelque chose ?
Oui. Un journal que tenait votre sur
Je peux le lire ? Jaimerais comprendre.
Je lai fait déposer ce matin à votre hôtel, il vous appartient. Elle était passée dans un autre monde
Vous comprendrez en lisant.
Joséphine appela la réception. On lui monta aussitôt un pli.
Ça tennuie si je le lis maintenant ? dit-elle à Shirley. Je ne vais pas pouvoir attendre. Je voudrais tellement comprendre
Shirley fit signe quelle attendrait dans la pièce voisine.
Non. Reste avec moi
Joséphine ouvrit lenveloppe, en sortit une trentaine de feuillets sur lesquels elle se jeta. Au fur et à mesure quelle lisait, elle pâlissait.
Elle tendit les feuillets à Shirley, en silence.
Je peux ? demanda Shirley.
Joséphine fit signe que oui et courut à la salle de bains.
Quand elle revint, Shirley avait terminé et fixait un point dans le vide. Joséphine vint sasseoir à côté delle et posa la tête sur son épaule.
Cest horrible ! Comment a-t-elle pu
Je sais exactement ce quelle a éprouvé. Jai connu cet état-là.
Avec lhomme en noir ?
Shirley acquiesça. Elles restèrent silencieuses, se passant et se repassant les feuillets, étudiant lélégante écriture dIris qui, à la fin, nétait plus quune série de pattes de mouches écrasées sur les feuilles blanches.
On dirait des pâtés décolière, dit Joséphine.
Cest exactement ça, dit Shirley. Il la réduite en pâté et la infantilisée. Il faut une force terrible pour échapper à cette folie
Mais il faut être fou pour y entrer !
Shirley releva vers elle un visage empreint dune nostalgie étrange.
Alors jai été folle aussi
Mais tu ten es sortie ! Tu nes pas restée avec cet homme !
À quel prix ! mais à quel prix ! Et je lutte encore tous les jours pour ne pas retomber. Je ne peux plus dormir avec un homme sans mourir dennui tellement cela me paraît fade ! Cest une addiction, cest comme la drogue, lalcool ou la cigarette. Tu ne peux plus ten passer. Jen rêve encore. Je rêve de cette dépendance totale, de cette perte de connaissance de soi, de cette volupté étrange faite dattente, de douleur et de joie, la sensation de franchir la frontière à chaque fois
De repousser les limites dun danger mortel. Elle a marché vers sa mort, mais je peux tassurer quelle a marché heureuse, heureuse comme elle ne lavait jamais été auparavant !
Tu es folle ! cria Joséphine en sécartant de son amie.
Jai été sauvée par Gary. Par lamour que je portais à Gary. Cest lui qui ma permis de sortir du gouffre
Iris nétait pas une mère.
Mais tu es normale, toi ! Dis-moi que tu es normale ! Dis-moi que je ne suis pas entourée de fous ! sécria Joséphine.
Shirley laissa tomber un regard étrange dans le regard soudain affolé de Joséphine et murmura :
Quest-ce qui est « normal », Jo ? Quest-ce qui ne lest pas ? Who knows ? Et qui décide de la norme ?
Joséphine enfila ses chaussures de jogging et appela Du Guesclin. Il était couché devant la radio et écoutait TSF Jazz en remuant larrière-train. Cétait sa station de radio favorite. Il passait des heures à lécouter. Au moment des pubs, il partait renifler sa gamelle ou se rouler aux pieds de Joséphine, lui offrant son ventre à gratter. Puis il revenait. Quand une trompette déraillait dans les aigus, il posait ses pattes sur ses oreilles et balançait la tête douloureusement.
Allez, Du Guesclin, on y va !
Il fallait quelle bouge. Quelle aille courir. Quelle repousse, en forçant son corps, le rouleau de douleur qui lécrasait. Elle ne voulait pas risquer de mourir une nouvelle fois. Mais comment est-ce possible ? Comment est-ce que je peux avoir aussi mal chaque fois ? Je ne guérirai jamais, jamais.
Heureusement que tu es là, toi ! Avec ta gueule de bandit amoché, murmura-t-elle à Du Guesclin. Quand les gens se penchaient vers elle et demandaient dun petit ton surpris « cest votre chien ? », suggérant « cest vous qui lavez choisi aussi noir, aussi lourd, aussi laid ? », elle se rebiffait et disait : « Cest MON chien et je nen veux pas dautre ! » Même sil a pas de queue, une oreille cassée, un il voilé, quil est chauve de poils par endroits, cousu de cicatrices, a le cou bien épais et la tête enfoncée dans les épaules. Je nen connais pas de plus beau. Du Guesclin se pavanait, fier davoir été si bien défendu, et Joséphine disait : « Viens, Du Guesclin, ces gens-là ny connaissent rien. »
Ce devrait être toujours comme ça quand on aime. Sans condition. Sans juger. Sans établir des critères, des préférences.
Je nétais pas assez bien, nest-ce pas ? Je ne suis toujours pas assez bien. Pas assez, pas assez, pas assez
Cette antienne a bousillé mon enfance, bousillé ma vie de femme et se prépare à saborder mon amour.
Peu de temps après la mort dIris, elle avait appelé Henriette. Elle lui avait demandé sil était possible de retrouver des photos dIris et elle, enfants. Elle voulait les encadrer. Henriette avait répondu que ses photos étaient à la cave, quelle navait pas le temps daller les chercher et de les trier.
Et dailleurs, Joséphine, je crois quil est préférable que tu ne mappelles plus. Je nai plus de fille. Jen avais une et je lai perdue.
Et le rouleau de vagues lavait écrasée, emportée, renvoyée vers le large, vers une noyade certaine. Depuis, tout était flou. Elle perdait pied. Rien ni personne ne pouvait la sauver. Elle ne pouvait compter que sur elle, que sur ses forces à elle pour reprendre pied.
Cette femme, sa mère, avait la toute-puissance de la tuer chaque fois. On ne guérit pas davoir une mère qui ne vous aime pas. Ça creuse un grand trou dans le cur et il en faut de lamour et de lamour pour le remplir ! On nen a jamais assez, on doute toujours de soi, on se dit quon nest pas aimable, quon ne vaut pas tripette.
Peut-être quIris aussi souffrait de ce mal-là
Peut-être que cest pour cette raison quelle a couru vers cet amour de folie. Quelle a tout accepté, tout enduré, il maime, elle se disait, il maime ! Elle croyait avoir trouvé un amour qui remplissait le puits sans fond.
Et moi, Du Guesclin, je veux quoi ? Je ne sais plus. Je sais lamour de mes filles. Le jour de la crémation, on était soudées, mes mains dans les leurs, et cest la première fois que jai senti quà nous trois, on ne faisait quun. Jai aimé cette arithmétique-là. Il faut que japprenne, maintenant, lamour avec un homme.
Philippe était reparti et cétait à son tour dêtre silencieuse. En partant, il avait dit « je tattendrai, Joséphine, jai tout mon temps », et il lavait embrassée doucement en écartant les mèches de ses cheveux, comme sil écartait les mèches dune noyée.
« Je tattendrai
»
Elle ne savait plus si elle savait encore nager.
Du Guesclin aperçut ses chaussures de jogging et aboya. Elle sourit. Il se releva avec la grâce dun phoque qui se trémousse sur la banquise.
Tu es vraiment gras, tu sais ! Faut te bouger un peu !
Deux mois sans courir, pas étonnant que je fasse du lard, sembla-t-il dire en sétirant.
À létage des Van den Brock, ils croisèrent une dame dune agence qui faisait visiter lappartement. « Moi, je naimerais pas minstaller dans lappartement dun assassin, déclara Joséphine à Du Guesclin, peut-être quon ne leur a rien dit ! » En draguant létang de la forêt de Compiègne, les hommes-grenouilles avaient retrouvé trois corps de femmes dans des sacs-poubelle lestés de pierres. Linspecteur Garibaldi lui avait rapporté quil y avait deux sortes de victimes : celles quils abandonnaient sur la voie publique et celles qui avaient droit à un « traitement spécial ». Comme Iris. Ces dernières, le plus souvent, étaient « préparées » par Lefloc-Pignel qui les « offrait » ensuite à Van den Brock selon un rituel de purification mis au point par les deux hommes. Van den Brock attendait son procès en prison. Linstruction était ouverte. Il y avait eu confrontation avec le paysan et la réceptionniste de lhôtel qui, tous les deux, lavaient reconnu. Il continuait à nier, à dire quil navait été quun témoin et quil navait pu empêcher la folie meurtrière de son ami. Le soir du crime, il avait échappé à la surveillance du policier, chargé de le suivre, et avait rejoint une voiture de location quil avait garée à cinq cents mètres de chez lui. Ce nest pas de la préméditation, ça ! sinsurgeait Joséphine. De plus, il avait laissé sa propre voiture, en évidence, devant sa maison. Le policier ny avait vu que du feu. Le procès aurait lieu dans deux, trois ans. Il faudrait alors revivre ce cauchemar
On était en automne et les feuilles viraient au roussi. Un an déjà ! Un an que je tourne autour de ce lac. Il y a un an, jallais voir Iris en clinique et elle délirait, maccusant de lui avoir volé son livre, volé son mari, volé son fils. Elle secoua la tête pour chasser cette idée assortie aux troncs noirs des arbres déshabillés par les premiers froids. Un an aussi que je croyais apercevoir Antoine dans le métro. Cétait un sosie. Et il y a un an encore, je tournais autour du lac en grelottant aux côtés de Luca lindifférent. Des baguettes de pluie se mirent à tomber et Joséphine accéléra lallure.
Viens, Du Guesclin ! On va jouer à passer à travers les gouttes
Elle enfonça la tête dans les épaules, baissa les yeux pour surveiller ses pieds, quils ne dérapent pas sur un bout de bois, et ne saperçut pas que Du Guesclin ne suivait plus. Elle continua à filer, les coudes ramassés, forçant son corps, forçant ses bras, ses jambes à lutter contre les vagues, forçant son cur à se muscler et à être le plus fort.
Marcel lui envoyait des fleurs chaque semaine avec un petit mot, « tiens bon, Jo, tiens bon, on est là et on taime
». Marcel, Josiane, Junior, une nouvelle famille qui ne donne pas de coups de couteau dans le cur ?
Quand elle sarrêta, elle chercha Du Guesclin des yeux et laperçut loin derrière elle, assis, le museau pointé vers lhorizon.
Du Guesclin ! Du Guesclin ! Allez ! Viens ! Quest-ce que tu fais ?
Elle frappa dans ses mains, siffla Le Pont de la rivière Kwaï, son air favori, frappa du pied, répétant, Du Guesclin, Du Guesclin à chaque coup de talon dans le sol. Il ne bougeait pas. Elle revint en arrière, sagenouilla près de lui, lui parla à loreille :
Tu es malade ? Tu boudes ?
Il regardait au loin et ses narines frémissaient de ce léger tremblement qui disait « je naime pas ce que je vois, je naime pas ce qui sannonce à lhorizon ». Elle était habituée à ses humeurs. Cétait un chien délicat qui refusait le saucisson si on nôtait pas la peau. Elle essaya de le raisonner, le tira par léchine, le poussa. Il sentêtait. Alors elle se releva, scruta la rive du lac aussi loin que son regard portait et aperçut
lhomme qui marchait dun pas militaire, entouré décharpes. Cela faisait combien de temps quelle ne lavait plus vu ?
Du Guesclin grogna. Ses yeux se rétrécissent en deux sagaies pointues et Joséphine chuchota : « Tu laimes pas, celui-là ? » Il grogna de plus belle.
Elle neut pas le temps dinterpréter la réponse : lhomme se dressait devant eux. Il navait plus ses écharpes en bandelettes serrées autour du cou et arborait un visage poupin, assez avenant. Il avait dû abuser dun produit autobronzant, car il avait des traînées orange sur le cou. Mal réparti, mal réparti, se dit Joséphine en pensant quon était en novembre et que cétait une coquetterie inutile.
Cest votre chien ? demanda-t-il en montrant du doigt Du Guesclin.
Cest mon chien et il est très beau.
Lhomme sourit dun petit air amusé.
Ce nest pas le mot que jemploierais pour décrire Tarzan.
Tarzan ? Quel nom ridicule pour un chien de noble caractère ! Tarzan, lhomme à la petite culotte qui saute de branche en branche en poussant des cris et en mangeant des bananes ? Ce prototype du bon sauvage revu par Hollywood et les ligues de vertu ?
Il ne sappelle pas Tarzan, mais Du Guesclin.
Non. Je le connais et il sappelle Tarzan.
Viens, Du Guesclin, on se tire, ordonna Joséphine.
Du Guesclin ne bougea pas.
Cest mon chien, madame
Pas du tout. Cest mon chien à moi.
Il sest échappé, il y a environ six mois
Joséphine fut troublée. Cétait à cette époque quelle avait recueilli Du Guesclin. Ne sachant plus quoi dire, elle lança :
Il ne fallait pas labandonner !
Je ne lai pas abandonné. Je lavais ramené de la campagne où il demeurait la plupart du temps et il sest enfui !
Rien ne prouve quil est à vous ! Il nétait pas tatoué, navait pas de médaille
Je peux produire des témoins qui le diront tous, ce chien mappartient. Il a vécu deux ans chez moi, à Montchauvet, 38, rue du Petit-Moulin
Cétait un très bon chien de garde. Il a été un peu esquinté par des voleurs, mais il sest battu comme un lion et la maison na pas été cambriolée. Il suffisait ensuite quil paraisse pour faire décamper les plus déterminés !
Joséphine sentit les larmes lui monter aux yeux.
Ça vous est égal quil ait été complètement amoché !
Cest son métier de chien de garde. Cest pour cela que je lavais choisi.
Et pourquoi veniez-vous vous promener ici, si vous habitez la campagne ?
Je vous trouve bien agressive, madame
Joséphine se radoucit. Elle avait si peur quil lui reprenne Du Guesclin quelle était prête à mordre.
Vous comprenez, reprit-elle dun ton plus conciliant, je laime tellement et on est si bien ensemble. Moi, par exemple, je ne lattache jamais et il me suit partout. Avec moi, il écoute du jazz, il se roule sur le dos et je lui frotte le ventre, je lui dis quil est le plus beau et il ferme les yeux de plaisir et si jarrête de le caresser ou de lui murmurer des compliments, il effleure ma main très doucement pour que je continue. Vous ne pouvez pas me le prendre, cest mon ami. Jai passé des moments très durs et il a été là tout le temps. Quand je pleurais, il hurlait à la mort et me donnait des petits coups de langue, alors vous comprenez, si vous le prenez, ce sera terrible pour moi et je ne pourrai pas, non, je ne pourrai pas
Et alors la vague aura gagné
Du Guesclin gémissait pour souligner la véracité, la sincérité de ses propos et lhomme baissa la garde.
Pour répondre à votre question indiscrète, madame, sachez que jécris. Des paroles de chansons, des livrets dopéras modernes. Je travaille avec un musicien qui a son studio à la Muette et chaque fois, avant de le retrouver, je me concentre en marchant autour du lac. Cest un rituel. Je ne veux pas être dérangé. Jai une certaine notoriété
Il marqua un temps pour que Joséphine ait le loisir de le reconnaître. Mais comme elle ne manifestait aucune déférence particulière, il poursuivit, légèrement vexé :
Je memmitouflais pour ne pas être dérangé. Je ne prenais jamais Tarzan avec moi car je craignais quil me distraie. Je lai perdu à Paris le jour où jai voulu le confier à une amie. Je partais pour New York assister à lenregistrement dune comédie musicale sur Broadway. Il sest enfui et je nai pas eu le temps de le rechercher. Imaginez ma surprise en le voyant ce matin
Si vous voyagez tout le temps, il est mieux avec moi
Du Guesclin émit un léger jappement qui signifiait quil était daccord. Lhomme le regarda et déclara :
Vous savez ce quon va faire ? Je vais lui parler, vous allez lui parler et puis on sen ira chacun dans une direction opposée et on verra bien qui il suivra.
Joséphine réfléchit, regarda Du Guesclin, pensa aux six mois quils venaient de passer ensemble. Ils valaient bien les deux ans quil avait endurés avec lhomme emmitouflé, non ? Et puis ce sera un signe, sil me choisit moi. Un signe que je suis aimable, que je vaux la peine quon sattache à moi, que je nai pas été avalée par la vague.
Elle répondit quelle était daccord.
Lhomme saccroupit près de Du Guesclin, lui parla à mi-voix. Joséphine séloigna et leur tourna le dos. Elle appela son père, lui dit tu es là ? Tu veilles sur moi ? Alors fais en sorte que Du Guesclin ne redevienne pas Tarzan la Banane. Fais en sorte quune nouvelle fois je franchisse le rouleau de vagues, que je regagne le rivage
Quand elle se retourna, elle vit lhomme qui sortait dun paquet un petit gâteau à lorange, le faisait renifler à Du Guesclin qui saliva, laissant couler deux filets de bave transparente, puis lhomme fit signe à Joséphine que cétait à son tour de sentretenir avec Du Guesclin.
Joséphine le prit dans ses bras et lui dit tout bas « je taime, gros lard, je taime à la folie et je vaux bien mieux quun biscuit à lorange. Il a besoin de toi pour garder sa belle maison, sa belle télé, ses beaux tableaux de maîtres, son beau gazon, sa belle piscine, moi, jai besoin de toi pour me garder, moi. Réfléchis bien
».
Du Guesclin salivait toujours et suivait du regard lhomme qui agitait le paquet dans sa main pour lui rappeler le gâteau convoité.
Ce nest pas bien ce que vous faites, dit Joséphine.
Chacun ses armes !
Je naime pas les vôtres !
Ne recommencez pas à minsulter, sinon jembarque mon chien !
Ils se tournèrent le dos comme deux duellistes et progressèrent en direction opposée. Du Guesclin resta assis un long moment, reniflant le gâteau à lorange qui séloignait, séloignait. Joséphine ne se retourna pas.
Elle serrait les poings, priait toutes les étoiles du Ciel, tous ses anges gardiens accrochés au manche de la Grande Casserole de pousser Du Guesclin vers elle, de lui faire oublier le délicat fumet du gâteau à lorange. Je ten achèterai des bien meilleurs, moi, des bombés, des plats, des gaufrés, des croustillants, des glacés, des veloutés, des moelleux, des que jinventerai rien que pour toi. Elle marchait, le cur à lenvers. Ne pas me retourner sinon je vais le voir partir, courir après un biscuit à lorange et je serai encore plus triste, plus désespérée.
Elle se retourna. Aperçut Du Guesclin qui avait rejoint le compositeur de mots chantés sur Broadway. Il le suivait en se dandinant. Il avait lair heureux. Il lavait oubliée. Elle le regarda saisir le petit gâteau dans sa gueule, lavaler dun coup, gratter le paquet pour en avoir un autre.
Je ne serai jamais une femme aimable. Je me fais battre à plate couture par un biscuit à lorange. Je suis nulle, je suis moche, je suis bête, je ne suis pas assez, pas assez, pas assez
Elle rentra les épaules et refusa dassister plus longtemps au festin de Tarzan la Banane. Elle reprit sa marche à pas lents. Plus envie de courir. De caracoler légère le long de leau sombre et des plumets de bambous. Il faut absolument que je lui trouve de bonnes raisons de mavoir délaissée sinon je vais être trop triste. Sinon la vague maura ratatinée pour toujours
Elle aura gagné.
Dabord, il ne mappartenait pas, il avait dautres habitudes avec ce maître-là et la vie est plus souvent faite dhabitudes que de libre choix. Ensuite, il avait sûrement envie de rester avec moi, mais le sens du devoir la emporté. Je ne lai pas appelé Du Guesclin pour rien. Il est né pour défendre un territoire, il est fidèle à son roi. Il na jamais trahi. Na jamais retourné sa veste pour rejoindre le roi dAngleterre. Il illustre la tradition de son noble ancêtre. Je nai pas accordé ma confiance à un traître. Enfin, je nai pas respecté sa nature de guerrier. Je lai cru aimable et doux parce quil avait le nez rose bonbon, mais il aurait aimé que je le traite en soudard aguerri. Jallais en faire une mauviette, il sest repris à temps !
Elle luttait contre les larmes. Pas pleurer, pas pleurer. Cest encore de leau salée, encore du naufrage. Ça suffit ! Pense à Philippe, il tattend, il te la dit. Cet homme ne prononce pas des mots en lair. Mais est-ce ma faute si je suis remplie de brouillard si tout se décompose avant de parvenir jusquà moi, si je suis anesthésiée ? Est-ce ma faute si on ne guérit pas dun coup et sil faut sans arrêt panser les blessures de lenfance ? Du Guesclin maurait aidée, cest sûr, mais il faut que japprenne à guérir seule. Cest à ce prix quon devient vraiment forte
Elle atteignait la petite cahute de location des barques quand elle entendit un galop furieux dans son dos. Elle se gara pour laisser passer le dément qui la renverserait si elle ny prenait garde, leva le nez pour apercevoir lintrépide et poussa un cri.
Cétait Du Guesclin. Il courait vers elle en lançant ses pattes folles dans le désordre comme sil mourait de peur de ne jamais la rattraper.
Il tenait le paquet de biscuits à lorange dans la gueule.
Bibliographie
À propos du Moyen Âge :
Hildegarde de Bingen de Ellen Breindl, éd. Dangles.
Hildegarde de Bingen par Régine Pernoud, Le Livre de Poche.
La Sibylle du Rhin, Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane, Sylvain Gougenheim, Publications de la Sorbonne, 1996.
Le Manuscrit perdu à Strasbourg, enquête sur luvre scientifique de Hildegarde, Laurence Moulinier, Publications de la Sorbonne, 1995.
Le Quotidien au temps des fabliaux, Danièle Alexandre-Bidon et Marie-Thérèse Lorcin, Éditions Picard.
Voix des femmes au Moyen Âge, savoir, mystique, poésie, amour, sorcellerie, Danielle Régnier-Bohler, Robert Laffont, coll. « Bouquins ».
Saint Guignefort. Légende, archéologie, histoire, Jean-Claude Schmitt, Jean-Michel Poisson, Jacques Berlioz, édité par lassociation Saint-Guignefort, Châtillon-sur-Chalaronne, 2005.
Le Saint Lévrier. Guignefort, guérisseur denfants depuis le XIIIe siècle, Jean-Claude Schmitt, Paris, Flammarion, 2004.
Les Chevaliers-paysans de lan mil au lac de Paladru, Michel Colardelle et Éric Verdel, Éditions Errance.
La Naissance du Purgatoire, Jacques Le Goff, Paris, Gallimard, 1981.
Les Armoiries, typologie des sources du Moyen Âge occidental, Michel Pastoureau, éd. Brepols, Turnhout, Belgique, 1998.
LÉtoffe du diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, Michel Pastoureau, Le Seuil, 1991.
Cadre de vie et manières dhabiter (XIIe-XVIe siècles) Danièle Alexandre-Bidon, Françoise Piponnier, Jean-Michel Poisson, Publications du CRAHM, 2006.
Dictionnaire raisonné de lOccident médiéval, Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt, Fayard, 1999.
LAvenir dun passé incertain, quelle histoire du Moyen Âge au XXIe siècle ?, Alain Guerreau, Le Seuil. 2001.
Être noble au XIVe et XVe siècles, ou Comment se démarquer du reste de la société, Élisabeth Sirot, Éditions Monique Mergoil, 2007.
Le Château dAnnecy, Élisabeth Sirot, Presses universitaires de Lyon, 1990.
Noble et forte maison, Élisabeth Sirot, Éditions Picard, 2007.
La Gastronomie au Moyen Âge, 150 recettes de France et dItalie, Odile Redon, Françoise Sabban et Silvano Serventi, Stock, 1991.
« Dabord il dit et ordonna
», testaments et société en Lyonnais et Forez à la fin du Moyen Âge, Marie-Thérèse Lorcin, Presses universitaires de Lyon, 2007.
« Histoire de la culture matérielle » article de Jean-Marie Pesez dans louvrage de Jacques Le Goff, La Nouvelle Histoire, Éditions Complexe, Paris, 1988.
« De larchéologie et du vécu social », article de Jean-Marie Pesez, Paris, Le Cerf, 1996.
À réveiller les morts, la mort au quotidien dans lOccident médiéval, Danièle Alexandre et Cécile Treffort, Presses universitaires de Lyon, 1993.
Du Guesclin par Georges Minois, Fayard.
Du Guesclin par Micheline Dupuy, Perrin.
De nos jours :
Dans la tête du tueur, Jean-François Abgrall, Albin Michel.
Les serial killers sont parmi nous, Stephane Bourgoin, Albin Michel.
Ma vie avec les serial killers, Helen Morrison, Payot.
Que Choisir sur lobésité, octobre 2006.
Le Monde 2, Pascale Krémer, article sur Esmod et lécole de style français, n° du 24 février 2007.
REMERCIEMENTS
Encore une fois, jen ai fait des kilomètres et des kilomètres pour écrire ce livre ! Des kilomètres sur les routes, dans les airs, dans les trains, mais aussi des kilomètres dans ma tête en inventant, en ruminant, en rebondissant
On essaie des chemins de traverse, on jette des ponts, des routes, on échafaude des histoires, on se perd, on retrouve son chemin, on cherche le mot juste, on creuse, on le déniche, on laccouple
Et pendant ce temps, le monde continue de tourner et, perdue dans mes pensées, jen oublierais le mode demploi si, autour de moi, il ny avait des êtres tendres et vigilants qui maident à retomber sur terre gracieusement !
Alors je voudrais dire un grand, un immense MERCI à ceux qui sont toujours là, qui me supportent et mentourent quand jécris (et quand je nécris pas !) :
Charlotte et Clément, mes deux « petits » et mes grands amours.
Réjane et sa main dans la mienne, toujours, toujours !
Michel et son il attentif, généreux, perspicace
Coco qui fait tourner la maison avec gourmandise et entrain.
Huguette qui scrute et me protège avec fermeté et tendresse.
Sylvie qui a suivi chaque étape du manuscrit et ma encouragée
Élisabeth pour tout ! Le XIIe siècle, son sourire, son entrain, les balades autour du lac dAnnecy, les fous rires et les places de parking
Jean-Marie, Romain, Hildegarde, Rose, Charles, George, Pierre, Simone qui veillez sur moi, posés là-haut dans les étoiles
Fabrice, the king of the computer.
Jean-Christophe
précieux et précis.
Martin et ses détails croustillants et fort documentés sur la vie à Londres.
Gérard pour la vie londonienne de jour comme de nuit !
Patricia
Et son père
source de renseignements techniques précieux.
Michel qui ma aidée à construire lenquête policière.
Lydie et son humour corrosif
Bruno et les CD de Glenn Gould qui ont bercé mes longues heures décriture.
Geneviève et le manuel catholique de la vie conjugale !
Nathalie Garçon qui ma ouvert les portes de son atelier et permis de suivre lélaboration de ses collections.
Sarah et ses mails bondissants !
Jean-Eric Riche et ses récits sur la Chine.
Mes amies et mes amis
toujours, toujours là !
Et tous les lecteurs et lectrices dont les mails me filent des milliers de volts sous les pieds !
Et enfin, laisse-moi te dire, Laurent, que tu me manques, tu me manques cruellement.
Tu es parti le 19 décembre 2006, un soir, et la vie na plus le même goût depuis
Tu navais pas quarante ans.
On était amis depuis dix ans. Tu étais celui qui passait à la maison chaque jour ou presque, chantonnait « la vie est belle ! la vie est belle ! » en apportant livres, CD et macarons de chez Ladurée, accompagnait Charlotte et Clément dans leurs études, leurs projets, leurs envies, allait voir trente trois fois le même film, relisait dix fois le même livre, élucubrait le roman à venir, la pièce à écrire, le projet grandiose quon réaliserait ensemble
On respirait le même air, on avait les mêmes fous rires, les mêmes inquiétudes, les mêmes enthousiasmes.
Tu étais mon ami, tu faisais partie de ma vie et tu nes plus là.
Il ny a pas un jour où je ne pense à toi.
DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions Albin Michel
JÉTAIS LÀ AVANT, 1999.
ET MONTER LENTEMENT DANS UN IMMENSE AMOUR
, 2001.
UN HOMME À DISTANCE, 2002.
EMBRASSEZ-MOI, 2003.
LES YEUX JAUNES DES CROCODILES, 2006.
Chez dautres éditeurs
MOI DABORD, Le Seuil, 1979.
LA BARBARE, Le Seuil, 1981.
SCARLETT, SI POSSIBLE, Le Seuil, 1985.
LES HOMMES CRUELS NE COURENT PAS LES RUES, Le Seuil, 1990.
VU DE LEXTÉRIEUR, Le Seuil, 1993.
UNE SI BELLE IMAGE, Le Seuil, 1994.
ENCORE UNE DANSE, Fayard, 1998.
Site Internet : www.katherine-pancol.com
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