Yvon PESQUEUX - Archive ouverte HAL
FAX 01 40 27 26 55 ... l'examen de la notion de connaissance organisationnelle,
..... l'espace dans lequel le sujet peut prendre position pour parler des objets .....
compétences, Thèse Université de Nice Sophia-Antipolis, 2001, p. 204.
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été) tout comme des disciplines (sciences des organisations, droit, économie, sciences politiques, etc.). Sa nature est donc profondément transdisciplinaire, la connaissance devenant objet institutionnel de rationalisation de la société. Cest aussi un des lieux de la dimension sociale de linnovation, quelle soit considérée dun point de vue organisationnel, politique ou social, mais dune innovation « assagie » car moins « transgressive » puisque reposant sur des connaissances. Nous pensons que ce thème va rester encore largement débattu pendant de nombreuses années, mais nous soulignerons dabord le manque dattention apporté à ses implications socio-politiques et le flou qui entoure la plupart des notions utilisées. En effet, le chemin parcouru depuis la référence à la courbe dexpérience est considérable.
Même si la compétence est une référence moins transdisciplinaire, elle est tout dautant dactualité que la notion de connaissance organisationnelle et traverse au moins de deux champs des sciences des organisations : la gestion des ressources humaines et la stratégie. Il est donc important dessayer de tracer les contours de ce qui est redevable de chacune de ces problématiques avant dessayer de proposer comment pouvoir les distinguer au regard de la notion de modèle organisationnel.
Ce texte va reposer sur largumentation suivante :
lexamen de la notion de compétence,
lexamen de la notion de connaissance organisationnelle,
une brève conclusion critique centrée sur la notion de modèle organisationnel.
1. La notion de compétence
Fonder le « capital immatériel » de lorganisation sur les compétences, cest coter deux dimensions attribuées à la compétence aujourdhui : son acception en gestion des ressources humaines et celle qui lui est attribuée en management stratégique. La première lassocie à lagent organisationnel compte tenu de sa situation professionnelle tandis que la seconde en fait une ressource à mobiliser dans lexercice du volontarisme managérial. Ces deux acceptions posent la question du passage du premier plan au second. La compétence individuelle peut-elle être considérée comme structurant la compétence organisationnelle ou bien est-elle de nature différente ? Et cest sans doute au travers de ce processus dapprentissage organisationnel que se joue le passage de la notion de compétence à celle de connaissance organisationnelle. La notion de compétences tout comme celle de connaissance organisationnelle touchent aussi bien les conceptions de lapprentissage que celles de lorganisation du travail.
De nombreuses analyses ont été consacrées à la compétence, conduisant à une confusion avec lobjet qui est le nôtre ici : la connaissance organisationnelle. Nous en aborderons quelques-unes afin de proposer un point sur le débat qui permettra daffirmer que la connaissance organisationnelle est dun autre ordre même si, comme on le verra, la notion de connaissance est le plus souvent considérée comme une des composantes de la compétence.
Y. Lichtenberger souligne lorigine latine de la notion (competere, cest-à-dire « tendre vers », « chercher à obtenir avec » et, au figuré, « convenir », que lon retrouve aussi dans « compétition »). A ses yeux, la compétence comporte quatre aspects : lidée de capacité générale à effectuer une tâche (dordre général), celle de qualification spécifique de celui qui agit (mode particulier), celle dhabilitation (attribution à une personne ou un groupe dun pouvoir de décision et daction) et celle dengagement dun individu dans une situation de travail.
Le constat de lémergence dun modèle de lorganisation construit sur les compétences part de la substitution du terme de compétence à celui de qualification. Comme le signale J.-P. Durand, « Que peut signifier ce glissement ? Caractérise-t-il une transformation des contenus et de lexercice du travail ? Ou bien correspond-il à une modification douce de la nature du contrat de travail ? ». Lexamen de ce processus de substitution fait aussi lobjet de louvrage de P. Zarifian, Objectif Compétence qui examine le passage dune focalisation sur les postes à une focalisation qui prenne aussi en compte lindividu occupant le poste. Aux « capacités », sajoute le « savoir-être », cest-à-dire, pour reprendre lexpression de P. Zarifian, « un retour du travail dans le travailleur », exprimant par là une thèse « optimiste » au regard de cette substitution tout comme G. Le Boterf qui va mettre la notion de compétence en liaison avec celle de savoir et celle de « professionnel ». Cest aussi au travers du thème de la compétence que lon débouche sur celui d« organisation qualifiante ». Comme le signalent G. Trépo et M. Ferrary, « pour ce faire, les entreprises ont défini des profils de compétences comme savoir-faire opérationnels validés, cest-à-dire les connaissances et expériences dun salarié applicables dans une organisation adaptée, confirmées par le niveau de formation et ensuite par la maîtrise des fonctions exercées. Ces profils de compétences permettent dorganiser les plans de formation pour reconvertir les ouvriers afin quils soient employables au sein dorganisations utilisant de nouvelles technologies de production ».
La gestion des compétences regroupe un ensemble de méthodes dont lapparition précède celle de la question du management de la connaissance. Pour C. Dejoux, la gestion des compétences part des catégories de la certification des compétences qui distingue les compétences déclaratives (avec un référentiel comprenant des items « objectifs » de nature institutionnelle), des compétences procédurales de type savoir-faire et des compétences délargissement ou des compétences de jugement, établissant, elle aussi, un continuum entre le concept de compétences en gestion des ressources humaines et en stratégie. La notion de compétence est également souvent utilisée en recrutement, comme le signalent F. Eymard-Duvernay et E. Marchal en faisant de la compétence une construction qui résulte dune convention admise par les parties prenantes du « marché du travail », mettant là aussi laccent sur la dimension institutionnelle de la notion. Le passage de la référence à la qualification à celle de la compétence marque une évolution de la représentation de la relation de travail venant tenir compte dun surcroît dexigences demandées au salarié et de la primauté accordée au contexte organisationnel qui est celui où elle sévalue. La qualification renvoie à lindividu compte tenu de sa formation initiale et de son expérience. Comme le souligne Y. Lichtenberger, elle se reconnaît a priori (alors que la compétence se reconnaît a posteriori), elle contient lidée de potentiel défini (alors que la compétence contient celle dajustement).
G. de Terssac définit la compétence comme « une notion intermédiaire qui permet de penser les relations entre le travail et les savoirs détenus par les individus ». Cette notion sarticule avec celle de qualification dont elle est censée combler les lacunes, surtout par son autonomie relative par rapport à un cadre externe de validation. Elle valide donc celle dun cadre organisationnel qui sous-tendrait des attentes en termes de compétences. En effet, les qualifications sont aussi une reconnaissance externe de la valeur des savoirs issus de métiers au regard dun diplôme garanti par lÉtat.
Pour lui, la compétence sinscrirait dans les catégories dune évolution des représentations de la place de la qualification où, à une conception restreinte de la qualification dans la décennie 70 (« la qualification est alors vue comme lensemble des capacités et connaissances socialement définies et requises pour réaliser un travail déterminé »), on passerait, dans la décennie 80, à une représentation de la qualification en termes de savoir-faire du fait de la complexité croissante des tâches demandées aux opérateurs et, dans la décennie 90, à une représentation en termes de « savoir-que-faire » du fait de la nécessité danalyser le contexte de façon continuelle, de ré-élaborer le but à atteindre et dorganiser laction au sein dun collectif (par exemple dès la conception). Il synthétise ces visions sur la base de trois registres : la qualification niée, tolérée et retrouvée. Dans le premier cas, savoir et faire sont séparés, dans le second, il y a reconnaissance de la variabilité des contextes et dans la troisième reconnaissance du caractère non structuré de lespace daction. Cest cette histoire-là qui marquerait le passage de la référence à la qualification à celle de compétence. La compétence tend donc à se reconnaître organisationnellement et elle est toujours contextualisée, dans une tension entre « savoir » et « vouloir ».
Elle reposerait donc spécifiquement sur trois idées :
Celle de la caractérisation de toutes les qualités (et pas seulement les savoirs formels identifiés) donc également les croyances, les motivations, les cultures, etc.
celle de limportance de lorganisation des savoirs (et pas seulement en fonction de son origine institutionnelle),
celle du déclassement des critères de lévaluation professionnelle des personnes au profit dune évaluation générale de la personne (doù la montée en puissance du « bilan de compétences »).
Pour sa part, P. Cabin définit ainsi les dimensions de la compétence.
Elle est latente et ne sexerce que dans une situation donnée.
Elle nest pas un état ou une connaissance possédée, mais un processus dynamique. Ainsi la compétence désignera tout autant la capacité à réagir à un imprévu, à improviser quun ensemble figé (par un diplôme notamment).
Ce processus dynamique et « situé » résulte de linteraction entre plusieurs types de savoirs : des connaissances et des savoir-faire mais aussi des savoir-être (on parlera alors de « compétences sociales »), des fonctionnements cognitifs (par exemple, la capacité à prendre une décision ou laptitude à sauto-évaluer).
Les différents savoirs « à épithète » najoutent pas forcément de clarification quant à la définition de la notion. Cest en particulier le cas du savoir-être quE. Ségal qualifie de notion en clair obscur en distinguant le versant technique du savoir-être (comme adaptation de lHomme au métier, comme compétence organisationnelle dadaptation aux autres de la même entité, comme connaissance industrielle du business model) du versant social (comme connaissance des rapports sociaux de la coopération au sein dun collectif, comme capacité à comprendre une configuration donnée), le savoir-être se positionnant in fine comme un processus de transmission et dacquisition. Le « savoir transférer » vise le passage des compétences dorganisation à organisation. Remarquons quil nest jamais question de savoir-vivre dans le registre des « savoirs » venant constituer les compétences.
La perspective stratégique de la compétence offre une représentation de lorganisation venant mettre en avant laspect collectif de lorganisation sur la base de la référence à des compétences internes dans le but de changer les règles du jeu concurrentiel afin dobtenir un monopole provisoire que lon espère le plus durable possible. Cest dailleurs à ce titre que lesdites compétences vont tendre à être « gérées » et à constituer un capital immatériel. La compétence recouvrirait ainsi lidée dune forme de contribution des modes organisationnels à la performance, sans pour autant spécifier cette forme-là. La gestion des compétences devrait fatalement conduire à une amélioration de la performance soulignant ainsi le rôle du management dans lengagement des agents organisationnels dans leurs tâches. On est bien là dans la perspective du « volontarisme managérial ». Lavantage concurrentiel serait alors lié à ce que certaines compétences internes (ces compétences étant dailleurs principalement liées à la ressource humaine) permettent de générer durablement de la « valeur », compétences alors qualifiées de « fondamentales ». Une compétence est ici vue à partir de trois constituants - une combinaison, des aptitudes et des technologies - aboutissant à des résultats dans les trois domaines que sont laccès au marché, lorganisation du processus et la construction de la contribution fonctionnelle du produit ou du service.
Cette perspective stratégique a donné lieu à différentes classifications dont, par exemple, celle qui distingue entre le niveau élémentaire des compétences spécialisées (savoirs spécialisés, savoir-faire individuels, connaissances individuelles, etc.), le niveau intermédiaire des compétences fonctionnelles (recherche et développement, production, etc.), le niveau supérieur des compétences inter-fonctionnelles (développement de produits et de services, service aux clients et usagers, gestion de la qualité, etc.) et des compétences générales dordre stratégique (processus de coordination, processus de décision, structures dincitations, gestion de la performance, etc.). D Leonard-Barton distingue ainsi entre le savoir et lhabileté des employés (application de leurs connaissances aux techniques spécifiques à lentreprise), le savoir gravé dans les systèmes techniques (codification des savoirs), le système managérial (qui définit les voies formelles et informelles de création et de contrôle du savoir), les valeurs et les normes associés aux différents types de savoirs. Ces classifications sont en fait très proches dun programme dapprentissage organisationnel. On pourrait aussi proposer une distinction entre des compétences organisationnelles (des connaissances, alors ?) et des compétences relationnelles ou encore entre celles qui se réfèrent au support de la mémoire, celles qui se réfèrent aux instances de gestion et celles qui se réfèrent aux instances de contrôle.
G. Hamel et C. K. Prahalad distinguent une compétence dune ressource par le fait que les compétences ne se dégradent pas par lusage, mais croissent par apprentissage, contrairement aux actifs matériels, et définissent des compétences centrales (ou core competencies que lon traduit par « compétence clé » mais que lon pourrait tout aussi bien traduire par « cur » de compétence afin de bien distinguer cette perspective de celle dune analyse en facteurs clés de succès). Ils les définissent comme « des apprentissages collectifs dune organisation spécialement dans le domaine du comment coordonner des productions spécialisées différentes et comment intégrer plusieurs sources de technologies ». On est alors quasiment sur le même terrain que celui des connaissances organisationnelles. Comme le souligne F. Sainty, « si la théorie des compétences fondamentales propose une réflexion sur la méthodologie à employer pour valoriser les compétences, cette valorisation passe dabord par les processus de management, et ensuite par les concepts de connaissance et de savoir-faire individuels. Les compétences sont alors vues en tant que processus de management et éléments organisationnels construits autour de la connaissance et des savoir-faire individuels ». Lorganisation peut ainsi se représenter au travers de la mise en uvre dun portefeuille de compétences dans le contexte dune combinaison spécifique permettant d« apprendre ». La mise en exergue de la notion de compétence dans le cadre dun modèle stratégique de lorganisation pourrait finalement être interprété comme la conséquence normale de la focalisation de lanalyse stratégique sur le concept de métier. Le métier suppose en effet la combinaison dynamique des connaissances. Mais cest alors la question de lidentification des connaissances de lorganisation qui se pose. Le niveau de repérage est-il lorganisation, les produits et les services, le métier ou bien encore le domaine dactivité ? Et, là encore, quelle est alors la différence entre « compétence » et « connaissance organisationnelles » ?
La dynamisation du modèle des compétences fondamentales par le Knowledge-Based View repose sur le postulat que les processus de management consistent à rechercher les moyens de gérer, de produire et de diffuser les connaissances, de générer des compétences collectives en dépassant les limites cognitives intrinsèques et conduit donc à distinguer les connaissances de lindividu des connaissances organisationnelles. Il accorde une place centrale à des notions telles que le savoir organisationnel, lapprentissage organisationnel et donc la production et la gestion des savoirs. On est alors encore plus proche de la notion de connaissance organisationnelle. Cest la fertilisation croisée des savoirs individuels qui importe dans la mesure où lon sy représente lagent comme un récepteur dinformations et un créateur de connaissances pour lorganisation. Au-delà du savoir-faire, la création et la valorisation dun savoir-être sont donc importantes. La difficulté est celle de la transformation des compétences individuelles en compétences collectives, doù limportance accordée à la mise en place de relations de longue durée et dun code commun de communication, cest-à-dire de mise en uvre des conditions de possibilité dun programme dapprentissage organisationnel. Les compétences apparaissent comme le stade ultime dune chaîne qui part des données produisant les informations qui produisent les connaissances qui produisent les compétences, données, informations et connaissances constituant, à ce titre, des ressources particulières mises en uvre au sein dune organisation apprenante. La compétence est alors considérée comme hiérarchiquement supérieure à la connaissance.
Pour ce qui concerne la théorie des « capacités dynamiques », F. Sainty souligne : « alors que le K.B.V. (Knowledge-Based View) se fixe comme objectif lapprentissage organisationnel pour mieux transformer des connaissances en compétences et réduire des phénomènes liés à lopportunisme et aux limites cognitives des acteurs engagés dans une situation de gestion, la théorie des Capacités Dynamiques cherche à mettre en lumière dautres formes de compétences, qui relèvent plus dune méthodologie pour mettre en adéquation lensemble des ressources et compétences avec le contexte, et arriver, par des intentions, des stratégies de mouvements, à faire que les capacités organisationnelles soient pertinentes par rapport à son environnement ». Les compétences ont ici trait à des actifs organisationnels et relèvent daptitudes (doù la notion de capacités dynamiques) pour agir dans certains domaines et maîtriser les processus dapprentissage inhérents à ceux-ci. « Compétence » et « connaissance organisationnelle » deviennent alors toutes deux plus floues encore.
J.-L. Arrègle distingue ainsi quatre catégories de capacités dynamiques :
lapprentissage permettant de créer des compétences stratégiques (cest-à-dire distinctives) à partir de lexpérience organisationnelle ;
linnovation qui utilise les compétences stratégiques actuelles pour en créer de nouvelles par combinaison avec celles-ci ;
lidentification des aptitudes (en constante évolution) ;
la préservation des compétences stratégiques.
Les compétences dépendraient ainsi de la manière dont les décisions sont prises et les origines de lavantage concurrentiel seraient ainsi plus managériales que de lordre de la ressource humaine présente dans lorganisation. Cette représentation des compétences tiendrait mieux compte de la dimension processuelle des phénomènes de structuration propres à lorganisation et permettrait de mieux distinguer « compétence » de « connaissance organisationnelle ».
Mais alors, la vision « stratégique » de la compétence ne serait-elle pas in fine un dispositif de masquage des intérêts de la direction pouvant alors dautant mieux avancer « cachés » ? La définition proposée par le CNPF en 1998 (avant quil ne devienne MEDEF) serait là pour le confirmer. Pour le CNPF, une compétence professionnelle « est une combinaison de connaissances, savoir-faire, expériences et comportements, sexerçant dans un contexte précis. Elle se constate lors de sa mise en uvre en situation professionnelle, à partir de laquelle elle est validable. Cest donc à lentreprise quil appartient de la repérer, de lévaluer, de la valider et de la faire évoluer ». Le recours au terme de compétence pourrait ainsi recouvrir les catégories dun meilleur « contrôle social ». Cest dailleurs à ce titre quE. Pezet parle, en se référant à ce document du CNPF, dun véritable modèle de gouvernement des entreprises, voire de doctrine de la modernité, pourrait-on ajouter. Il sagit aussi dun véritable précis de « volontarisme managérial » où esprit de conquête (il sagit toujours de répondre à des « défis ») et manipulation se trouvent enchevêtrées. Et là, la notion de compétence apparaît fondée au regard dune logique dintérêt et donc nettement distincte de celle de connaissance organisationnelle.
De façon plus critique et au-delà, larticle dA. Dietrich souligne la corrélation existant entre lapparition de lusage du terme de compétence et lidéologie du changement dans la perspective de la défense dintérêts précis, en loccurrence ceux des dirigeants initiateurs dudit changement. La compétence ne deviendrait-elle pas un enjeu managérial dans la perspective dune codification du social aussi bien sous la dimension de ce qui se rapporte au travail stricto sensu que pour ce qui se rapporte à lexercice professionnel de la socialisation organisationnelle ? La compétence finirait même par prendre une dimension organisationnelle. On doit se demander alors quelles en sont les différences avec la notion de connaissance organisationnelle.
Par ailleurs, malgré toutes les tentatives de dynamiser le modèle stratégique des compétences (core competences), il est possible de signaler quil sagit tout autant de core rigidities ! En effet, si les core competencies permettent de caractériser le potentiel stratégique de lorganisation, elles le limitent en même temps. Une compétence est en effet moins ferme, plus fluide quun savoir ou quun savoir-faire qui se réfèrent à un état de lart, cest-à-dire à un ensemble déléments « objectifs » qui permettent de se reconnaître dans lunivers des connaissances et aussi de qualifier les éléments dun métier. À titre dexemple, rappelons quune des manifestations étant venue marquer lan 2000 fut lorganisation dune Université de tous les Savoirs et non dune Université de toutes les compétences. La compétence est de lordre du compromis et, comme tout compromis, elle constitue la résultante des actes de deux parties dans une logique contractualiste et inégalitaire si le poids des deux parties est inégal. Et si le contraire du savoir est lignorance, il nen va pas du tout de même face à la compétence : lincompétence est dun autre ordre. Penser le savoir, cest définir en même temps lignorance sur la base de la primauté accordée à un jugement dexistence, lincompétence étant du domaine de lerreur. Certains consultants introduisent une version « allégée » de lincompétence en parlant de « dyscompétence », version qui reste tout de même ancrée dans le registre de lerreur.
La compétence est un concept qui appartient donc à la sophistique néo-libérale dans une perspective subjectiviste. Sans doute le concept émerge-t-il face à linstabilité des postes et des carrières dans lorganisation. Une compétence possède la plasticité nécessaire à lexercice de linitiative dans le contexte de lautonomie alors que le savoir sexamine dans les contours politiques de la liberté. Mais quand il est question de passer de « lentreprise de la connaissance » à la « société de la connaissance », cette dimension politique ne mérite-t-elle pas dêtre évoquée ?
2. La connaissance organisationnelle
Une des difficultés majeures de la notion provient de la confusion établie, en anglais, entre « savoir » et « connaissance », deux notions traduites par knowledge. Rappelons, à titre dillustration de la difficulté liée à la confusion « connaissance savoir », le travail danalyse de la construction des savoirs effectué par M. Foucault dans Larchéologie du savoir. À ses yeux, il convient en effet de distinguer « savoir » de « science » et d« idéologie ». En effet, si le « savoir » est plus large que la « science », même complétée (ou distinguée) de la dimension idéologique qui entoure la science, forme à la fois périphérique et dégradée, il définit le savoir comme « ce dont on ne peut parler que dans une pratique discursive qui se trouve par là spécifiée ». On y trouve donc le domaine « constitué par les différents objets qui acquerront ou non un statut scientifique (
), lespace dans lequel le sujet peut prendre position pour parler des objets auxquels il a affaire dans son discours (
), le champ de coordination et de subordination des énoncés où les concepts apparaissent, se définissent, sexpliquent et se transforment (
), des possibilités dutilisation et dappropriation offertes par le discours ». Rappelons que chez M. Foucault, on est alors proche de ce qui permettrait de fonder la notion de connaissance organisationnelle, dans la mesure où un discours représente lensemble des énoncés produits selon des règles de formation invariantes (ce qui est bien au cur des routines organisationnelles) et que lensemble du corpus produit à travers le discours selon les règles de sa formation constitue un savoir.
La connaissance, notion large et abstraite, a nourri des débats épistémologiques dans la philosophie occidentale depuis les Grecs par dissociation de laction, autre objet essentiel de la réflexion philosophique. Dans le modèle judéo-chrétien, la connaissance est entendue comme objective. Toute autre forme de connaissance telle que la connaissance par la conjecture est minorée, voire dédaignée. La recherche de la Vérité est posée comme lunique but de la connaissance. Dans cette perspective, elle peut être formalisée, ce qui conduit plutôt à négliger les connaissances tacites et collectives qui vont être aussi au cur du fondement de la notion de connaissance organisationelle. Notons aussi rapidement la dimension symbolique qui est aussi celle de la connaissance. Connaissance est toujours aussi quelque part croyance. À ce titre aussi, la connaissance est de nature plus abstraite que le (ou les) savoirs. Le concept classique de connaissance est au centre du débat qui sest instauré depuis la philosophie grecque entre rationalisme et empirisme.
Alors quil suffit de curieusement de rappeler quune des deux grandes acceptions de la notion de culture est lidée de maîtrise des connaissances (quand on dit par exemple de quelquun quil est cultivé), aucun lien nest établi entre la perspective culturaliste en gestion et celle du management de la connaissance alors même quelle se suivent dans le temps. Plus intéressant, quand on se réfère aux travaux sur la culture organisationnelle, on pourrait souvent établir des filiations entre des éléments de culture (organisationnelle) et la difficile notion de connaissance organisationnelle. Tout comme la culture organisationnelle, la connaissance organisationnelle est localisée et socialement construite.
Pour leur part, les anglo-américains se réfèrent souvent à la combinaison des connaissances en « système » avec la notion de « corps de connaissance » (body of knowledge) que lon retrouve intimement lié aux normes dans les référentiels, quil sagisse de connaissances communes (aux membres de lorganisation common body of knowledge) ou quil sagisse de connaissances spécialisée et rattachables à tel ou tel groupe (specialized body of knowledge).
Il est également important de souligner les liens étroits qui sétablissent entre système dinformation et connaissances. Sous la dénomination générique d« information », savoirs et croyances se trouvent mélangés compte tenu des modalités techniques de gestion des informations. Cest ce qui conduit à lellipse consistant à faire du système dinformation un élément permettant de distinguer une organisation « archaïque », dune organisation moderne, mais aussi de considérer le système dinformation comme étant lui-même une organisation et de faire de la connaissance organisationnelle une production du système dinformation.
2.1. La polysémie du concept
Avec C. Sargis-Roussel, interrogeons-nous sur le flou concernant la définition de la connaissance organisationnelle.
En la matière, prédominent, selon elle, deux conceptions du management de la connaissance. La première, quelle qualifie dépistémologie occidentale, repose sur une perspective représentationniste de la connaissance organisationnelle, fortement ancrée dans une volonté rationnelle et sappuyant sur les outils fournis par les technologies de linformation et de la communication. Il y est sous-entendu que la connaissance organisationnelle est une matière première durable, qui peut être stockée. Cest ce qui fonde une théorie informationnelle de la connaissance organisationnelle, la généralité du système dinformation conduisant en quelque sorte à son universalité sous le dénominateur commun de lexercice de la volonté (managériale, pour ce qui nous concerne ici) ainsi quà la liaison établie entre connaissance organisationnelle et capital immatériel. La connaissance organisationnelle émergerait en quelque sorte des systèmes dinformation.
La seconde, anti-représentationniste, dorigine orientale et mobilisée dans les écrits dI. Nonaka, sattache davantage au management des facteurs du processus de création de connaissance. I. Nonaka et ses co-auteurs critiquent en effet la première position dans la mesure où elle apparaît déshumanisée et statique et ne permet donc pas dappréhender les dimensions humaines et dynamiques de la connaissance organisationnelle. Dans cette perspective, tout aussi redevable du volontarisme managérial, la connaissance organisationnelle se mérite puisquil sagira de repérer, dexpliciter et de transférer des savoirs tacites.
Ces deux perspectives reposent sur des perceptions différentes de la connaissance, qui les orientent vers deux modes distincts de management. De manière schématique, on peut dire que même les finalités sont différentes selon les perspectives : dans la première, il sagit dautomatiser les flux dinformation alors que, dans la seconde, il est question de créer de la valeur en amont de manière à accroître lavantage concurrentiel. La première se trouve largement sur-représentée dans la version knowledge management. Elle bénéficie de la légitimité de la boucle « information décision », la notion de « connaissance » se substituant en quelque sorte à celle d« information ». La « platitude » technique des systèmes dinformation a été en effet pourvue de relief avec les logiques de « signalisation » des informations. Linformation y est considérée comme signal, fort ou faible, et prend ainsi une épithète : information « forte », généralement confondue avec information « pertinente », ces types dinformation étant constitutifs de lessentiel des connaissances organisationnelles compte tenu toutefois dinformations porteuses de signification mais relevant de signaux « faibles » devant alors être décodés. Au sens organisationnel du terme, la connaissance est donc aussi un « système » dinformation au sens plein du terme : « système » puisque la connaissance organisationnelle naît des liens « agents information », lien provenant du substrat organisationnel.
P. H. Christensen effectue une exégèse chronologique de la mobilisation du concept en sciences des organisations avec G. Ryle qui distingue le « savoir quoi » du « savoir faire » tout en mettant laccent sur la nécessaire complémentarité entre les deux. M. Polanyi distingue les connaissances tacites (qui relèvent dune appréciation subjective de la réalité) des connaissances explicites (« objectivées » en quelque sorte) et R. E. Bohn propose le principe dune évolution des connaissances immatures vers les connaissances mûres. Avec la référence à une connaissance organisationnelle, il y a bien en même temps fondement dun programme dapprentissage.
Avec la connaissance organisationnelle, on se situe donc face à un projet compréhensif articulé sur des informations. Un ensemble dinformations dispersées entre plusieurs pôles peuvent, une fois « organisées », devenir des connaissances. Organisées, cest-à-dire partagées et réutilisées, les informations deviennent ainsi des connaissances organisationnelles. Au plan de chaque agent, une connaissance organisationnelle vient sintégrer dans un système personnel de représentation. En ce sens, une connaissance organisationnelle est une information qui subit une série dinterprétations liées aux représentations partagées au travers de cadres généraux (le cadre professionnel par exemple) avant de sinscrire dans la représentation spécifique dun agent donné, compte tenu dun contexte organisationnel. Cest alors ce qui relie connaissance organisationnelle et configurations organisationnelles « apprenantes », second volet venant fonder la référence à une connaissance organisationnelle.
Pour J.-Y. Prax, il nexiste pas de connaissance en dehors de lhomme. Elle nest pas le miroir de la réalité mais une construction subjective. Pour optimiser son effort, lhomme fabrique des patterns (ou systèmes de représentation) quil plaque sur la réalité. Ceci le conduit, le plus souvent, à ignorer le potentiel de nouveauté de ce quil vit. En situation de routine ou daction programmée, lorganisation est ainsi inattentive aux signaux faibles. La construction dune connaissance organisationnelle passe alors par la négociation des différentes représentations individuelles, en sappuyant sur laction et sur le langage. Laction est propice à la construction de savoir-faire collectifs tacites. Cette distinction entre connaissance tacite et connaissance explicite ainsi reprise par J.-Y. Prax serait donc essentielle pour expliquer la dynamique cognitive de lorganisation. De ce fait, des flux entre les états de connaissance (le « tacite » et « lexplicite ») devraient être créés pour irriguer les différents niveaux : individuel, groupe de travail, département, branche, organisation, marché. Un certain nombre doutils et de méthodes joueraient donc un rôle important dans la construction de la connaissance organisationnelle, outils au rang desquels figurent les méthodologies de formalisation des savoirs, les TIC, les dispositifs pédagogiques et les métiers dintermédiation.
La formalisation des connaissances serait dailleurs dautant plus nécessaire que le transfert de connaissances seffectue dans un contexte où les agents ne se rencontrent plus pour échanger « physiquement » du fait de lextension géographique ou temporelle des activités. La question de la distance a donc fortement contribué à lactualité de la question. Les modalités de transfert cherchent à reproduire le mieux possible la richesse transactionnelle de la conversation tout au long dune chaîne « auteur document lecteur ». À cet effet, des méthodologies de rédaction structurée comme Information Mapping permettent de concevoir des documents plus lisibles, contenant leur propre repérage dinformation, plus orientés vers le lecteur.
Dans la famille des connaissances organisationnelles « à épithète », F.-X. de Vaujany distingue la connaissance apprise (savoir théorique et disciplinaire qui sapprend en dehors du contexte du poste de travail et donc qui sera ou pas assimilée suivant la capacité dassimilation de chaque individu), la connaissance codifiée (codification de lexpertise à partir des best practices pour en faire des routines organisationnelles et faire travailler de la même façon les opérateurs dune même installation dans un projet de standardisation des comportements), la connaissance située (elle prend sa source dans les communautés de pratique et génère des connaissances par échange) et la connaissance incorporée (aux outillages aussi bien hard les machines que soft les logiciels, les outils de gestion), distinguant dimension institutionnelle, individuelle et organisationnelle.
La connaissance organisationnelle se définit également au regard dun processus. Il sagit alors plus de knowing que de knowledge. Ainsi en va-t-il des conceptions de B. A. Lundvall et Johnson qui distinguent le Know what (connaissances sur les faits), le Know why (connaissances scientifiques), le Know who (connaissances sur les rapports sociaux) et le Know how (connaissances sur les capacités à faire une tâche). Dans la même perspective, M. Alavi et D. Leidner proposent une classification en Know about (connaissance déclarative), Know how (connaissance procédurale), Know why (connaissance causale), Know when (connaissance conditionnelle) et Know with (connaissance relationnelle).
Les travaux anglo-américains sont encore plus diserts sur la notion de knowledge et ses synonymes. Dabord, le terme de knowledge recouvre ce que nous qualifions de « savoir », de « savoir« s » », de « Connaissance » et de « connaissanceS ». Ils vont donc construire les nuances sur les épithètes avec lactionable knowledge qui considère la connaissance non dans la perspective dun référentiel, mais dans celle de laction qui est le lieu où elle va se révéler. Cette perspective de lactionable knowledge est une forme de correction, au bénéfice de laction, de la dualité fondatrice « action connaissance » dont limportance avait été signalée plus haut. Le profound knowledge de W. E. Deming est une connaissance « passée » sur les systèmes, les variations, la psychologie et sur les savoirs, connaissance qui sert de base aux jugements sur la réalisation des objectifs. Il met alors laccent sur la connaissance organisationnelle acquise durant la « vie organisationnelle ». La référence à lexpérience est une thématique commune à tous ces concepts.
Ces travaux sont également très riches de distinctions entre abilities (pouvoir de faire quelque chose), capacities (potentiel permettant de faire quelque chose) et capabilities (pouvoir remplir des objectifs attribués, cette notion étant donc inscrite dans une perspective téléologique et assez proche de celle de polyvalence). M. Zollo ajoute lidée de dynamic capability quil définit comme ce quelque chose de spécifique qui fait évoluer les pratiques conduisant ainsi à la jonction entre la thématique de lapprentissage et celle du changement (quil soit incrémental au regard de routines dapprentissages ou de routines de changement) ou par saut (au regard de leffet des dynamic capabilities qui influencent les routines de changement par enactement de routines opérationnelles. Il faut aussi mentionner les skills, qui indiquent la capacité à mobiliser « la » bonne attitude (en termes de savoir, savoir-faire et savoir-être) au « bon » moment et au bon « endroit ». Ces notions possèdent aussi bien une dimension humaine de nature individuelle, une dimension artificielle (attribuable aux « machines », systèmes informatiques compris) quune dimension organisationnelle.
Cest la notion de capability qui est aujourdhui la plus employée, en particulier dans sa dimension organisationnelle en exprimant lidée dune liaison « structure organisationnelle culture organisationnelle capacité à réaliser les objectifs » venant donner aux skills une dimension également organisationnelle : les « bonnes » personnes se retrouvent aux « bons » endroits en nombre requis, avec les attitudes (en termes de motivations par exemple) requises et des rémunérations adéquates. La capability serait ce qui permet dabsorber les aléas du quotidien pour continuer à suivre sa route
Les agents organisationnels sont alors considérés comme des sources valides de connaissance. Cette notion a été reprise de léconomie dont les développements tentent de « sortir » dun individualisme méthodologique réduit à la recherche de lintérêt personnel. Dans cette dimension, la capability regroupe les différentes combinaisons de fonctionnement quune personne peut accomplir, cette capability reflétant en quelque sorte sa liberté de choix. Cest aussi la capability qui fondera le bien-être individuel au regard des utilités quelles produisent et qui, dans léconomie des capabilities, viendra expliquer la supériorité relative de telle zone géographique par rapport à telle autre dans la « vieille » perspective de la théorie des avantages comparatifs.
Léconomie des capabilities, dans sa version critique, présente latout de constituer une alternative à léconomie institutionnelle (cf. O. E. Williamson). Son fondateur, A. Sen, les définit comme « liberté réelle qua une personne de choisir entre les différentes vies quelle peut mener ». M. Max Neef, analyse, sans les hiérarchiser, les capabilities de base que sont le besoin de subsistance, de protection, daffection, de compréhension, de participation, de loisir, de création, didentité et de liberté et qui fondent autant de pauvretés quand le besoin correspondant nest pas satisfait. Il indique aussi la dynamique qui peut sétablir entre ces capabilities : la famille, par exemple, répond ainsi « en synergie » aux capabilités de subsistance, de protection et daffection, doù lintérêt de cette conceptualisation pour qui sintéresse aux capabilities et à une théorie de la connaissance organisationnelle construite en liaison avec le thème de la société de la connaissance.
Cette conception de la connaissance organisationnelle revient à accorder une forme de réactualité aux routines organisationnelles dans la mesure où cest là que la capability réside. En effet, lexpérience se trouve « dans la tête » des agents organisationnels qui apprennent en suivant les routines organisationnelles qui focalisent leur attention sur certains aspects plutôt que dautres. De ce fait, lapprentissage organisationnel est lui aussi lié à ces routines, mais la connaissance organisationnelle est alors en quelque sorte rattachable à un stock là où lapprentissage serait un flux. Cest sans doute aussi la référence la plus proche de celle de compétence.
Cest ce qui conduit à rappeler la dualité « organization organizing » au regard dune distinction « knowledge knowing ». Cest le premier terme (knowledge) qui nous intéresse ici, avec toutes les difficultés liées à sa définition alors que le second (knowing) nous intéresse quand il est question dapprentissage. On pourrait dire aussi quavec la connaissance organisationnelle, on est face à la « production » des routines organisationnelles alors quavec le knowing on est plus proche des raisonnements en termes daction. On naurait en effet jamais que les connaissances produites par les routines, doù limportance de la modification des routines pour produire de « nouvelles » connaissances.
Un regard rétrospectif sur lensemble des arguments qui viennent dêtre présentés montre dabord la disparité des tentatives permettant de véritablement fonder la notion de connaissance organisationnelle. Il indique alors la nécessité de trouver des axes permettant dindiquer les tensions à luvre quand il sagit den parler.
2.2. Les dualités constitutives de la dynamique des connaissances organisationnelles
Avec la notion de connaissance organisationnelle, il est possible de distinguer une dimension épistémologique qui sépare connaissance tacite et connaissance explicite dune dimension ontologique qui sépare connaissance individuelle de connaissance collective. Ces distinctions vont venir constituer les dynamiques de la construction des connaissances organisationnelles du fait des tensions quelles fondent.
Pour sa part, par exemple, M. H. Boisot analyse la dimension épistémologique en distinguant la connaissance « codifiée » de la connaissance « non codifiée » à laquelle il ajoute la dimension « abstrait concret », dualité redevable de la distinction déjà opérée plus haut entre certitudes pratiques et certitudes explicatives.
Connaissance Non codifiée Codifiée
Abstraite connaissance artistique connaissance scientifique
Concrète connaissance esthétique connaissance technique
Il est plutôt question ici de connaissances liées à un apprentissage individuel.
Avec la dimension ontologique se pose la question des collectifs porteurs de connaissances. Dans lorganisation, on trouverait ainsi les services fonctionnels (où la communication et la reconnaissance des membres sont des aspects importants), les équipes dont les « équipes projet » (où la complémentarité et les interactions sont des éléments importants), les réseaux (avec les accords de coopération), les communautés de pratiques (où la coopération, la confiance et les échanges sont des éléments importants).
Sur cette dimension ontologique, toujours en conservant laxe « abstrait concret », M. H. Boisot distingue :
Connaissance Non diffusée Diffusée
Abstraite connaissance ésotérique connaissance scientifique
Concrète connaissance locale connaissance de sujet
Tout comme avec la dissociation « savoirs tacites savoirs explicites », il est plutôt question ici de socialisation. Laxe « abstrait concret » tend à privilégier une perspective de lapprentissage centrée sur lindividu au regard de celui de la socialisation organisationnelle avec « tacite explicite ».
En revenant à la dimension épistémologique, rappelons que I. Nonaka et H. Takeuchi ont, pour leur part, proposé un modèle quils qualifient de « spirale du savoir » à partir de la distinction « connaissances tacites connaissances explicites ». À leurs yeux, la connaissance est en effet détenue le plus souvent individuellement à son origine (par des « experts ») puis plus ou moins diffusée ou préservée. Sa pérennité réside alors dans son usage, lui-même soumis à lexistence de représentations mentales à composante individuelle et collective. Plus la représentation est partagée, meilleures sont les chances de voir activer la connaissance en question. La cohérence et la consistance de la connaissance résident, en outre, dans la dynamique de sa transformation de connaissance tacite en connaissance explicite par un processus de passage dun univers de connaissances individuelles à celui de connaissances collectives mais sur une perspective qui laisse dans lombre cette seconde dualité. Cest le processus de transformation des savoirs tacites en savoirs explicites et leur socialisation qui est créateur de savoirs nouveaux. Avec ces auteurs, il est en effet plus question de knowing que de knowledge et donc daction plus que de connaissance.
Mais la question que pose la distinction entre savoirs tacites et savoirs explicites est surtout celle de la définition du tacite. Le tacite relèverait dune forme de laconisme social venant acter que tout nest pas bon à dire. La connaissance tacite repose sur le présupposé de son existence objective car objectivable venant ensuite « déclencher » la dynamique de lapprentissage organisationnel. Le tacite serait distinct de lexplicite alors que lon peut tout de même considérer que, dans toute connaissance, il pourrait y avoir à la fois du tacite et de lexplicite. Mais si la connaissance tacite est considérée comme un objet, en revanche, lagent, qui est un sujet, ne peut lêtre alors même que ce sujet est le porteur des connaissances tacites. Lexplicitation du tacite nest donc pas neutre dans la mesure où il sagit en quelque sorte de sexposer pour imposer
Et cest comme si, avec cette dualité « connaissances tacites connaissances explicites » on devait regretter quil existe du tacite. On retrouve là le « vieux » réflexe du management scientifique dont le projet organisationnel est de réduire le comportement humain à des mécanismes prévisibles et finalement vides de leur substance humaine. Le knowledge management serait alors un projet dexplicitation mais pour le compte et au profit de qui ? Il faut également noter lincertitude quant à ce que recouvre la notion de connaissance tacite. Sagit-il d« oral », du « volatile » que lexplicitation ferait passer à de l« écrit » pour le rendre communicable ? Par ailleurs, si le tacite est compréhensible à lintérieur dun groupe, lexpliciter ne le rend pas forcément compréhensible aux autres.
La connaissance tacite est également toujours relative aux yeux de lobservateur qui est ici implicitement désigné : cest un « manager dirigeant » de type big brother. Or, la richesse (et sans doute la difficulté de la notion) est son relativisme radical. Gageons ainsi que le lecteur se trouve avec ce texte confronté aux connaissances implicites des auteurs dont le projet décriture est aussi celui de lexplicitation de leurs connaissances tacites ! Ce relativisme radical ne serait-il pas susceptible den faire un concept « impossible » malgré sa simplicité apparente ?
I. Nonaka et H. Takeuchi nous offrent donc certainement la forme actuellement la plus achevée dune théorie de la connaissance organisationnelle, ce qui les distingue des deux autres auteurs que sont C. Argyris et D. A. Schön qui, avec leur concept dynamique de savoir actionnable, mettent plutôt laccent sur limportance dune théorie de lapprentissage organisationnel.
Conclusion
Alors, compétence ou connaissance ? Le flou sémantique à linvestigation de laquelle il vient dêtre procédé montre quil est très loin dêtre évident de pouvoir distinguer les deux notions et que de nombreuses liaisons existent, en particulier au travers de la référence à la notion de capability. La manière de le faire est peut-être de se référer à la notion de modèle organisationnel.
Dans toute référence à un modèle, laspect réduction de la réalité tend à mettre en avant laspect « passif » de la représentation là où, dans son acceptation normative, cest laspect « actif » de lidentification qui lemporte. Cest ce double processus qui est qualifié de modélisation. Mais ce qui compte avec lorganisation, cest aussi la justification du modèle. Cest donc ce processus de justification qui vient limiter la production de modèles, en « user » les uns, en susciter les autres. Il est donc essentiel de sinterroger sur les conditions de production des modèles et de savoir pourquoi certains dentre eux émergent à un moment donné alors que dautres disparaissent.
On pourrait, à linstar de L. Sfez, parler à ce propos de « personnage conceptuel » dans la mesure où le modèle nest ni un personnage historique, ni un héros, ni un mythe, mais une production discursive en synchronisation avec un territoire et une époque. Ce personnage tiendrait sa substance de la répétition déléments de « réalité » et se positionnerait au regard dobjets de référence. Il en va ainsi, par exemple, du réseau.
Lanalyse de ces « attracteurs » se caractérise par les aspects suivants :
La question des contours épistémologiques pour ce qui concerne les modes de construction du parcours discursif qui sera lié à ces « objets ».
Les « fondamentaux » de ce quest une idéologie organisationnelle qui permettent de les justifier.
Lévolution des représentations de lorganisation au regard de lanalyse de la transformation des discours.
Ce sont ces personnages conceptuels qui viennent aussi peupler la théorie des organisations.
Pour leur part, M. Boyer & R. Freyssenet rappellent lexistence de quatre modalités de conceptions des modèles en sciences sociales :
Un idéal à atteindre,
La stylisation dun ensemble de traits réellement existants,
Une construction denchaînements logiques à partir de comportements supposés fondamentaux des acteurs,
Une réponse cohérente aux problèmes nés des évolutions antérieures.
Rappelons aussi, avec A. Hatchuel, les quatre critères quil suggère comme venant fonder un modèle organisationnel :
Une vision qui dépasse la dimension des techniques de gestion,
Un dépassement des spécificités sectorielles,
Lexistence dinstitutions permettant la formulation et la diffusion du modèle (écoles, chercheurs, groupes de professionnels, etc.),
Des concrétisations exemplaires.
Ajoutons lidée que le modèle constitue aussi ce qui focalise lattention à un moment donné, créant ainsi limpossibilité de voir autre chose.
Modéliser, on vient de le voir, cest construire une représentation, mais cette construction est toujours liée à celles qui existent déjà et cest sans doute ce qui permet dexpliquer la difficulté de délier les catégories dun modèle organisationnel qui se réfèrent à la compétence de celles dun modèle organisationnel qui se réfère à la connaissance.
Ce texte est inspiré du chapitre 1 : Management de la connaissance de M. Ferrary & Y Pesqueux, Management de la connaissance, Economica, Paris, 2006
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Yvon PESQUEUX