1 A Nadine FEVRIER-FOUCHER, Camarade d'études qui nous a ...
Sujet du DEA ou MASTER ou de la thèse, Date de soutenance ... and inventory
at the Indo-Atlantic boudary (WOCE line I6), Journal Geophys. Res. ...... Printing
Office, Wash.,D.C., DVDs.2 http://www.nodc.noaa.gov/OC5/WOD09/pr_wod09.
html .... D. R. Johnson, R. A. Locarnini, A. V. Mishonov, T.D. O'Brien, C.R. Paver,
J.R. ...
part of the document
A Nadine FEVRIER-FOUCHER,
Camarade détudes qui nous a quittés trop tôt,
dont lamitié, la générosité et lintelligence
mont accompagnée dans le silence des heures de travail.
Elle veille sur nous.
Que soient ici remerciés,
Monsieur Gilles MENEGALDO, Professeur à lUniversité de Poitiers, Président du jury, pour lintelligence et la rigueur critique du regard porté sur ce travail et la présidence dune soutenance riche denseignements,
Madame Ariane HUDELET, Professeur à lUniversité de Paris III, et Messieurs Dominique SIPIERE, Professeur à lUniversité de Paris X, et Emmanuel LARRAZ, Professeur à lUniversité de Bourgogne, membres du jury, pour toute lattention, lexigence et la bienveillance dont ils ont su faire preuve,
Monsieur Christian COMANZO, Professeur émérite de lUniversité de Bourgogne, mon directeur de thèse, pour ses excellents conseils et ses encouragements, son humour inégalable et la célérité quil mit à réviser ces pages,
Pascal SCHMITT, le mari le plus aimant qui soit, de plus bibliothécaire hors pair, pour sa présence, sa sincérité, son courage serein et discret,
Nos fils Victor, Simon et Etienne, sources constantes de joie et dénergie,
Jacques et Henriette PITIOT, pour la force que me donne leur amour de parents,
Ma sur, Anne MAHFOUDI-PITIOT, pour sa tendresse et notre complicité, et laffection de mon beau-frère Hassan MAHFOUDI et de mes neveu et nièces Tarik, Safia et Mona,
Ma grand-tante Jeanne GENOT, professeur danglais dès la Première Guerre Mondiale, et mes grands-parents, dont le souvenir affectueux maccompagne et me soutient,
Mes beaux-parents Marcel et Raymonde SCHMITT pour leur généreuse affection, leurs filles, gendre et petites-filles, ainsi que notre grande amie Renée DEUNFF,
Laurent et Pascale MICLOT et leurs enfants, en particulier ma filleule Anne-Hilda, Hubert DESGOUILLES, Didier et Nadine CHOSSAT et leurs enfants, pour la joie de leur amitié indéfectible,
Mme Gisèle KRETZ, ancien professeur danglais de la Khâgne du Lycée Fustel de Coulanges de Strasbourg, à qui je dois tant,
Mes amies de la promotion 1977 de lENS de Fontenay-aux-Roses, et mes anciens professeurs,
LUNIVERSITE de BOURGOGNE, qui en maccueillant dans son sein et en maccordant de précieux mois sans charge denseignement, ma permis de mener à bien ce travail,
Tous mes collègues actifs et retraités du Département danglais, et de lUFR de Langues et Communication, ainsi que mes collègues de lIUFM de Bourgogne, pour lintérêt quils ont toujours montré pour mon travail et leurs nombreux encouragements, ainsi que pour la joie de partager avec eux des missions parfois ardues ou ingrates, mais le plus souvent passionnantes grâce à eux,
Mes collègues des services administratifs de lUFR de Langues, pour toutes ces années où lefficacité et la bonne humeur qui les caractérisent nont cessé de mémerveiller,
Les étudiants, en particulier ceux dont jai dirigé le mémoire de Maîtrise puis de Master, et les étudiants préparant les CAPES danglais et de Lettres Modernes, avec qui je compte bien vivre encore des années denthousiasme pour les études anglophones, et ceux de lUniversité pour Tous de Bourgogne,
Rencontres à part
Personnages, films et spectateurs de Woody Allen.
« Lironie ne se refusera pas à la ferveur »
Vladimir Jankélévitch, Lironie.
INTRODUCTION
« Woody Allen, Ugly American. » Cest sous ce titre que Kyle L.K. McAulay publie dans The Harvard Crimson un article qui débute ainsi : « News flash ! The rumors are real, the gossip is genuine: Woody Allen has shacked up in London with a beautiful broadand this time, its not Soon-Yi. » A la lecture de ces quelques lignes glanées sur Internet, comment ne pas ressentir de lhumeur lorsque ce que lon aime de Woody Allen, ce sont les films, les écrits ou plus largement lhumour particulier? Voilà quune fois de plus la presse sarrête aux ragots de bas étage ! Larticle insiste sur des aspects auxquels un cinéphile ou un spécialiste de lanalyse des films ne prête en général que peu dimportance. Pourquoi commencer dès le titre à définir le cinéaste en parlant de laideur, et en évoquant la nationalité américaine ? On sait bien quil nest pas un Apollon, et lon suppose quil sagit davantage de laideur morale, mais quel intérêt dans le cas dun artiste ? Quant à sa nationalité, on sétonne de la voir soulignée dans une gazette tout aussi américaine que lui. Cependant, le début de larticle qui suit nous éclaire sur ce point, puisquil y est fait mention dun séjour dAllen à Londres. Lagacement se révèle de très courte durée : on doute quune publication ayant Harvard pour adresse puisse relever de la presse de caniveau. Le texte présente les faits de manière si redondante et use des moyens lexicaux et stylistiques de la presse à sensation avec une telle abondance que sa nature de pastiche apparaît rapidement. Dailleurs, quest-ce quune vraie rumeur, quest-ce quun authentique ragot, sinon du factice qui se revendique comme tel ? En fait il sagit des premières lignes dune présentation du dernier opus en date dAllen, et lon suppose que cette introduction sous forme de teaser ne préjuge pas vraiment des lignes qui suivent. Difficile den tenir rigueur au rédacteur dans la mesure où son entrée en matière est en parfaite adéquation avec le titre et le contenu de Scoop, qui fait effectivement cohabiter Allen avec une jeune et jolie journaliste. Ne trouvons-nous pas nous-mêmes cette attaque intéressante au point de ladopter pour lancer notre propre travail ?
Cependant le choix de pasticher la presse à scandale ne relève pas de larbitraire, et le lecteur nest quà moitié surpris de lire de telles lignes, Allen ayant déjà fait plusieurs fois les titres dans ce type de journaux. Pour promouvoir le film sur Internet, on nhésite donc pas à rebondir sur le scandale de 1992 qui avait vu la révélation de sa liaison avec Soon-Yi, la fille adoptive de sa compagne officielle de lépoque, Mia Farrow. On sous-entend que celui qui a défrayé la chronique une fois est susceptible de recommencer (« this time »), et on définit demblée Woody Allen comme un habitué de cette presse que daucuns nomment people, en dautres termes celle qui fait ses choux gras des frasques des célébrités. La plupart de ceux qui liront ces lignes-ci ont pourtant une autre vision dAllen et ne pensent probablement pas immédiatement à cette facette de sa personnalité quand ils lentendent mentionner. Ils sétonneront donc de voir que ce début darticle ne fait en aucun cas référence à lactivité artistique dAllen, quil sagisse de son travail de cinéaste ou plus largement de celui dhumoriste. Peut-être expliqueront-ils ce parti pris par la désaffection du public pour un cinéaste qui, après avoir connu un grand succès et avoir fait beaucoup parler de lui, semble désormais susciter moins dintérêt. Il est vrai, par exemple, que ses films figurent plus rarement ou en moins bonne place quauparavant dans les listes annuelles des choix de la rédaction et des lecteurs des magazines spécialisés. En revanche, on ne peut douter que la plupart des lecteurs de larticle du Harvard Crimson reconnaîtront lallusion. Faut-il en conclure à une mise au second plan dAllen en tant que créateur, sa personnalité médiatique prenant le pas sur sa renommée artistique ? On serait alors en droit de sinterroger sur le choix de cet auteur particulier dans le cadre dun travail de recherche. Cependant, lune des visées larges de cette étude étant de réfléchir à la place occupée par Allen dans le paysage de la production de films aux Etats-Unis, le fait que la réputation du cinéaste soit sujette à des fluctuations ne devrait pas nuire à lintérêt de la réflexion.
Etudier un cinéaste et son uvre dans une perspective académique na rien de révolutionnaire, et les études filmiques ont fait depuis longtemps leur entrée à lUniversité. Dans le cas de Woody Allen cependant, il nous apparaît que cela confine parfois à la gageure. Les films quil écrit et réalise relèvent essentiellement du divertissement, en dépit de leur réputation de films intellectuels, et du circuit commercial, même sils ne nécessitent généralement pas un budget pharaonique. Nous nous garderons bien de loublier au fil dune étude qui trahirait son sujet si elle se faisait trop pontifiante. Quant au cinéaste, on la rencontré trop souvent dans les pages que la presse dédie aux « célébrités » pour que cet aspect de sa renommée soit passé sous silence. Nous donnant pour objectif dexplorer les relations qui sétablissent entre films et spectateurs, nous ne nous interdisons pas dintégrer létude de limage publique à notre travail, dans la mesure où limmense majorité des spectateurs nignorent pas cette dimension, et où cette connaissance influe sur leur réception des films. Relever ce défi exige de la rigueur : il ne sagit pas ici détaler complaisamment la vie privée du cinéaste, mais de voir quelle image il offre au public, et comment cette image sest constituée au fil de sa carrière, prenant en compte lincidence quelle peut avoir sur la manière dappréhender les films. Il convient également de bien sentendre sur les tenants et les aboutissants de lanalyse pour éviter lécueil dune approche du type « lhomme et luvre », visant à expliquer luvre à partir déléments biographiques. Nous lavons vu dès la citation de départ, linstance que lon reconnaît sous lappellation « Woody Allen » savère problématique, et nous ne pourrons pas faire limpasse sur sa construction au fil de la carrière de lartiste. Mais « Woody Allen », cest bien autre chose encore.
« Tu as vu le dernier Woody Allen ? » « Tiens, il y avait un Woody Allen hier soir à la télévision. » Désigner un film par le nom de son auteur na rien dexceptionnel, et pourtant cet usage mérite que lon y sarrête, car lopération nest pas si anodine quelle paraît. On dira que cest la marque du succès : les différents interlocuteurs savent de qui, et/ou de quoi on parle, sans quil soit besoin de mieux définir lobjet de la phrase. Le cercle des initiés sera simplement plus ou moins large selon le renom de celui que nous désignons couramment sous le nom dauteur. Nous savons déjà que dans le cas de Woody Allen, le terme dinitiés nest pas le meilleur, tant ce cinéaste est connu. Mais que se passe-t-il exactement lorsque le nom dune personne devient nom commun, et que le public se lapproprie au point de le faire précéder de divers déterminants et qualificatifs, ces derniers pouvant même être porteurs de jugements de valeur ? Dans le cas qui nous intéresse, les spectateurs vont désigner le film comme « un » Woody Allen. Ils ne diront pas juste « un film de
», et signifieront bien plus quen évoquant simplement « un des films de
» En dautres termes, en allant voir un film de cet auteur qui se trouve être fort connu, le spectateur se trouve muni de tout un bagage quil sest constitué au fil de sa fréquentation plus ou moins assidue de luvre. Par ailleurs, cette fréquentation est parfois indirecte, rares étant ceux qui ont vu tous « les Woody Allen » ou même un grand nombre dentre eux : en ce domaine, la réputation joue souvent plus que lexpérience personnelle. Qui plus est, le bagage évoqué plus haut est loin dêtre constitué uniquement de souvenirs de films antérieurs, Woody Allen étant plus quun réalisateur de films. « Woody Allen », cest pour le spectateur une sorte destampille, garantissant un style, une atmosphère et une thématique particuliers. Cest aussi une référence qui apparaît régulièrement dans les conversations ou les gazettes pour qualifier certaines attitudes, comportements ou situations. Lauteur de textes, de bons mots et de sketches, également dramaturge, scénariste, acteur et réalisateur, se voit souvent cité comme une sorte de pierre de touche de labsurde ou de la maîtrise comique permettant de mesurer le degré de réussite dautres se risquant sur les mêmes terrains. Cela nest bien sûr possible que dans la mesure où le lecteur (ou lauditeur ou le téléspectateur, voire le spectateur de cinéma, car la presse écrite nest pas le seul média à citer, quand ce nest pas piller, les écrits ou les films de Woody Allen) a une relative connaissance de ce qui est ainsi évoqué, en dautres termes sait de quoi il sagit. Définir cette marque particulière sera un des objectifs de notre étude, ce qui nous amènera à réfléchir à la signification même du mot « auteur ». Woody Allen est-il un auteur comme on lentend en France, à la suite de la « théorie de lauteur » ou « des auteurs » telle quelle a été développée à partir de la Nouvelle Vague ? On sait quaux Etats-Unis le film est largement considéré comme le produit, au sens plein du terme, sans éluder son acception commerciale, dun effort collectif, le réalisateur nétant, à lâge dor de Hollywood, quun employé parmi dautres dans les grands studios. On se rappelle comment certains réalisateurs américains, tels Howard Hawks, se disaient éberlués dêtre considérés comme des créateurs et des artistes, en un mot des « auteurs », par ces incorrigibles Français si attachés à lexception culturelle ! A ce stade, il nous paraît difficile de trancher, cest pourquoi nous avons fait le choix de nous mettre en route en utilisant les vocables « réalisateur », « cinéaste » et « auteur » comme autant de synonymes pour désigner ce qui dans lentité « Woody Allen » est à lorigine de lécriture des scénarios, de la réalisation des films, et même dans une certaine mesure, des ou du personnages incarnés par lacteur. Nous ne doutons pas que létude des films et de ce que Woody Allen dit lui-même de son travail nous permettra non seulement de découvrir de quel genre dauteur il sagit, mais aussi de réfléchir à la signification même du terme.
Les éléments constitutifs de linstance « Woody Allen » ne manquent pas dêtre complexes, et dévoluer dans le temps ainsi quavec la personnalité et la culture de ceux et celles qui la perçoivent. Tâchant de la définir, nous commencerons par étudier les débuts de cet artiste et la construction progressive de la figure comique originale quil a créée, des monologues aux rôles. Notre projet cependant nest pas de nous arrêter à ces aspects somme toute extérieurs, mais de nous en servir pour approcher ce qui constituera la part la plus importante de notre travail, soit lanalyse des films et de ce qui fait que nous les identifions comme des « Woody Allen ». Nous avions eu pour projet initial une étude à la fois diachronique et comparative de la manière dont la critique de films, tant grand public que spécialisée, des deux côtés de lAtlantique, appréhendait les productions du cinéaste. Cependant, outre la difficulté quil y avait à se procurer un corpus darticles suffisamment représentatifs, ce travail tourna vite à la compilation décrits qui ne manquaient pas dintérêt mais dont laccumulation faisait courir un grand risque de redondance et de paraphrase. Certes, nous aurions pu établir un protocole danalyse de ce type de documents, élaborer des synthèses et déboucher sur des conclusions quant à lappréhension de luvre filmique dAllen en France et aux Etats-Unis, dans une perspective évolutive. Mais il nous est assez rapidement apparu que notre intérêt portait davantage sur les films eux-mêmes que sur ce que des critiques avaient pu en dire au fil des années.
Notre étude portant sur la réception par « le spectateur », nous sommes conscients quil faudra nous garder de lécueil de limpressionnisme et de là-peu-près. Nous ne nions pas une part non négligeable dimplication personnelle dans lanalyse : part-on jamais dautre chose que dun sujet, dune situation, ou dune problématique dont on se sent proche ? Mais cette motivation, si puissante soit-elle, na rien dun instrument danalyse, il serait même néfaste de sen servir dans cette optique. Au-delà, il nous semble que le danger impressionniste nest pas écarté si lon sen tient à lanalyse des propos des critiques de la presse, spécialisée ou non. Cest pourquoi nous ne manquerons pas dappuyer notre étude de la réception des films de Woody Allen sur la connaissance de leur contexte de production, ainsi que de « lhorizon dattente » de leurs spectateurs, pour reprendre le concept défini par Hans Robert Jauss. Nous nous intéresserons donc dabord au « public » dAllen, soit largement tous ceux et celles qui concourent à construire limage de lartiste et de son uvre, telle que nous pouvons la percevoir dans les médias divers, puis aux spectateurs de ses films. Nous nous interrogerons ainsi, au fil de sa carrière, sur la fortune diverse de ses productions, sur leur succès ou leur échec, des deux côtés de lAtlantique. A ce propos, nous admettons demblée un tropisme français dû à notre situation géographique et culturelle, qui explique pourquoi nous citons davantage la presse française que laméricaine, par exemple. Les relations de Woody Allen avec lEurope et plus particulièrement la France seront plusieurs fois évoquées, mais il sagira dun aspect relativement annexe de notre étude. Cette dernière sappuiera sur une définition à la fois plus étroite et plus large de la réception, plus étroite parce que nous prendrons en compte les films davantage comme des textes que comme des documents sociologiques, et plus large car notre travail, à terme, vise à définir la place de Woody Allen dans lhistoire du film en tant que moyen dexpression artistique. Pour en revenir au succès dune uvre et de son créateur, nous nous trouvons devant une instance mouvante difficile à appréhender. Nous espérons trouver des explications au relatif succès public et/ou critique de tel ou tel film, mais ces éléments de réponse, bien quintéressants, ne peuvent se départir tout à fait de cet impressionnisme que nous avons défini comme un écueil ou un danger. Non pas que nous voulions écarter ce qui relève de la psychologie et de lémotivité : la vision dun film génère des « impressions », des émotions et des sentiments, soit ce que lon nomme des effets, dans la psyché et la conscience de ceux et celles qui le regardent et réagissent en fonction dune multitude de critères. Certains de ces critères sont communs à limmense majorité des spectateurs, lorsquils relèvent du fonctionnement des organes de la vision ou de laudition, par exemple, et dautres sont partagés dans le cadre dune culture, mais un grand nombre dentre eux sont dordre personnel voire intime. Ce personnalisme de la réception des films en fait un objet détude trop labile pour que lon sy limite, cest pourquoi après le public et les spectateurs, nous avons choisi de nous intéresser au spectateur au singulier, entité abstraite plus aisée à circonscrire. Par spectateur nous entendrons alors moins les spectateurs de chair devant lécran grand ou petit quun destinataire idéal du film, une instance que le texte filmique crée au sein de sa propre écriture, tel que le conçoivent des auteurs comme Francesco Casetti et Marc Vernet à la suite des travaux de Umberto Eco pour la littérature et de Christian Metz pour le cinéma. Cest par le biais de létude des films tels quils se donnent à voir, et tels quils mettent en place des stratégies à destination dun interlocuteur abstrait que nous pourrons sortir de limpasse du personnalisme et de limpressionnisme. Cest également la nature abstraite de cette instance et un souci de commodité qui nous amènent à utiliser la forme masculine, le genre grammatical neutre nexistant pas en français, plutôt que de préciser à chaque fois le spectateur et/ou la spectatrice. Toutefois, nous navons pas lintention de passer sous silence la question du masculin et du féminin, tant du côté de la production que de celui de la réception des films, et nous tâcherons régulièrement dy répondre.
Au moment de partir à la rencontre de luvre filmique de Woody Allen, de létude de du public en général à celle du spectateur destinataire abstrait en passant par celle des spectateurs, disons « en salle » pour simplifier, il nous reste à nous poser la question du choix de ce cinéaste en particulier. Les aspects que nous venons dévoquer se retrouvent dans tout film de fiction, mais au-delà du goût personnel, notre choix ne relève pas du hasard pour autant. Le début de cette introduction en témoigne, on entend bien des choses sous lappellation « Woody Allen », entité complexe que nous nous donnons pour tâche détudier telle quelle sest construite au fil dune carrière riche en productions diverses. Bien dautres réalisateurs, de Jean-Luc Godard à Martin Scorsese pour ne prendre que deux exemples, vont présenter une image problématique deux-mêmes et de leurs films, mais il nous semble que le cas Allen savère spécialement intéressant en ce quil conjugue figure publique largement connue et indéniable créativité. Lécriture et la réalisation de quasiment un film par an depuis 1969 prouvent ce dernier point, et fournissent à lanalyste un corpus généreux, tant en quantité quen qualité. A ce stade de notre travail, nous entendons par « qualité » de ce corpus lintérêt que présentent les films qui le composent dans le domaine de la réception. Noublions pas quils ne peuvent être perçus autrement quà travers des prismes aux facettes nombreuses, chacune reflétant un aspect de lentité Woody Allen telle que nous nous efforcerons de la décrire dans les pages qui suivent. Cette entité perçue par chacun à sa manière, quici nous nous contenterons de nommer « limage de lauteur », ne manque pas dinfluer sur la réception des uvres elles-mêmes. Outre que la grande complexité de cette image fait de Woody Allen et de sa production filmique un sujet privilégié pour qui sintéresse aux relations entre spectateurs et films, ces derniers eux-mêmes les mettent en scène à plusieurs reprises. The Purple Rose of Cairo, par exemple, est bien connu pour raconter lhistoire dune spectatrice si envoûtée par un film quun des personnages de ce dernier sort de lécran pour aller la rejoindre dans la salle. Nous interrogerons la filmographie dAllen pour voir si cet exemple est unique ou si la thématique des rapports entre films et spectateurs est réellement de première importance chez ce cinéaste. Au-delà de létude des contenus, une approche en profondeur des films appréhendés comme autant de textes sera nécessaire, car nous postulons dentrée que lécriture et la réalisation dAllen mettent en place des stratégies spécifiques de prise en compte de leur(s) destinataire(s), spécificité que nous chercherons à dégager.
Richard Schickel lévoque au début comme à la conclusion de son ouvrage dentretiens avec Woody Allen, publié en 2003 : en dépit de son abondante production, le cinéaste décline en renommée, en particulier aux Etats-Unis. Richard Schickel situe le début de ce déclin au tout début des années quatre-vingt-dix, avant même laffaire de murs qui fit les gros titres en 1992, et en voit les prémices dès Stardust Memories, en 1980. Or, ce film en particulier ne cesse de poser la question de sa propre réception comme de celle de son auteur et du personnage quil y incarne ainsi que de la persona quil a développée jusque là. Nous nous réfèrerons abondamment à cette dernière notion, dérivée du mot latin signifiant masque, qui désigne la sorte de personnalité imaginaire qui se construit au fil des rôles dun acteur. Cette construction est au moins autant le fait des spectateurs à qui elle est destinée que celui de lacteur, puisque ce sont les premiers qui vont privilégier tel ou tel aspect dun personnage pour le confondre avec le porteur du rôle. Le cas de Woody Allen est dautant plus intéressant quil est parvenu à créer un personnage original quil remet en jeu de film en film, dans une sorte de négociation subtile avec ceux qui le regardent. Ces derniers viennent voir un film avec des attentes diverses, selon quils préfèrent être surpris ou confortés dans leurs habitudes. Les films vont doser invention et convention selon les orientations de leur auteur, mais surtout selon leur contexte de production et les attentes dun public le plus large possible dans le circuit commercial américain traditionnel. En 1980, les films de Woody Allen y tiennent leur rang. Leurs nombreux spectateurs vont les voir avec des attentes particulières que nous définirons, découlant dun certain rapport qui sest instauré au fil de la carrière du comique. Or Stardust Memories vise à bouleverser ce rapport, doù son rôle dans létablissement de relations sinon conflictuelles, du moins problématiques, entre ce que nous nommerons lentité « Woody Allen » et le public au sens large, ainsi quau sens plus étroit de spectateurs, surtout aux Etats-Unis. Daprès Richard Schickel, la majorité des spectateurs américains se plaît à assimiler chaque auteur et ses films à un genre en particulier, drame ou comédie, et il voit une des explications au déclin du cinéaste outre-Atlantique dans la difficulté quil y a parfois à classer ses oeuvres. Si Woody Allen a pour réputation dêtre un auteur de comédies, il arrive que celles-ci soient difficiles à rattacher au genre. Le cinéaste paraît prendre un malin plaisir à passer de la gravité à la loufoquerie, déjouant les attentes des spectateurs. Sans viser à étiqueter les films et à les classer chacun dans un type particulier de comédie, nous pensons que leur étude du point de vue de la relation que chacun instaure avec ses destinataires nous permettra de dégager les caractéristiques de ce que certains appellent désormais la « comédie allénienne », et davancer dans la connaissance de lart filmique de Woody Allen.
A ce jour, de nombreux ouvrages ont été consacrés à ce « faiseur de films » américain, pour reprendre la définition de son activité en langue anglaise. Ils sont de natures très différentes, adoptant toutes sortes de biais, de la biographie cancanière à la thèse de médecine. Il nous semble cependant que les relations entre auteur, films et spectateurs telles quelles se sont construites dès les débuts du cinéaste jusquà laube du vingt-et-unième siècle, et telles quelles sont représentées dans la thématique des films et inscrites dans leur chair textuelle même, nont pas encore fait lobjet dune étude particulière. Cest la tâche que nous nous assignons, avec, à terme, un objectif plus large : partant danalyses de luvre dAllen, nous espérons pouvoir apporter une contribution à lexploration des rapports entre films et spectateurs. Lexemple dAllen, nous lespérons, devrait nous aider à répondre partiellement aux questions que le cinéma pose depuis son invention : que se passe-t-il lorsque nous regardons un film ? Ce film en particulier, quen faisons-nous ? Quelle est notre part de liberté face à lui ? Dans quelle mesure sommes-nous manipulés par ce que lon nous donne à voir ? Nen serions-nous pas plutôt les co-auteurs ? Depuis des années, Woody Allen écrit et réalise des films que des spectateurs voient, aiment ou rejettent. Nous-mêmes allons nous les approprier dans un but danalyse. Nous considérons cette étude de leur participation à la réflexion sur lessence de la relation des spectateurs aux films et des films aux spectateurs comme un hommage avant tout. Cest pourquoi, au moment dentrer dans notre travail, nous désirons insister sur notre admiration pour ce matériau précieux, et exprimons le souhait que le sérieux de létude nalourdisse pas trop la grâce et la drôlerie de son objet, même quand le ton se fait grave.
Première Partie
Jétais celui qui avait plusieurs visages.
CHAPITRE UN
De la ville à la scène
On pourra juger lentrée en matière cavalière, mais écrire « Chapitre Un » évoque pour nous demblée louverture de Manhattan. On y entend la voix off de Woody Allen qui lance le film sur les mots « chapter one », puis essaye et rejette plusieurs débuts de roman possibles. Cette évocation liminaire a le mérite de nous plonger dans une ambiance véritablement allénienne au moment dentrer dans notre étude. Quoi de mieux que de se laisser un instant porter par le fameux «glissando» de clarinette qui ouvre la Rhapsody In Blue de Gershwin et qui accompagne si bien les images en noir et blanc de Manhattan composant le générique du film ? Sagissant dun des séquences de ses films qui ont le plus suscité ladmiration des spectateurs, il nous paraît justifié de lévoquer au moment dentrer dans un travail portant sur la réception de son uvre filmique.
Demblée, on peut se demander pourquoi « la voix de Woody Allen » plutôt que celle du personnage quil joue, puisque cest bien ce dernier qui peine ainsi à commencer un roman quil essaiera décrire pendant tout le film, pour apparemment ny parvenir quà la fin, et encore. En dautres termes, cest un certain Isaac Davis, créature filmique, qui parle ici. Cependant le spectateur qui voit le film pour la première fois ignore encore tout du personnage, alors quil y a de fortes chances pour quil connaisse déjà la voix de Woody Allen, quil la reconnaisse sil a déjà vu un ou plusieurs de ses films, sil la entendue grâce aux enregistrements des sketches de cabaret de ses débuts, ou sil a vu le réalisateur à la télévision. Quand Manhattan sort en 1979, cela fait dix ans que Woody Allen est un réalisateur à part entière. Il est désormais très connu, et même tout ce quil y a de plus reconnu. Sa voix, à laccent new-yorkais et au débit quelque peu paradoxal, à la fois hésitant et précipité, constitue un attribut aussi caractéristique que les célèbres lunettes à monture noire. Et puis, ce nest pas le premier film où lon entend ainsi la voix extradiégétique de « lauteur » introduisant le film : on pense à celle, tout aussi reconnaissable, dOrson Welles présentant ses personnages au début de The Magnificent Ambersons ou, pour le cinéma français, à certains films de Sacha Guitry. A ce point du film, même sil pense, ou sil sait déjà que Woody Allen jouera lun des personnages, et selon toute vraisemblance le rôle du protagoniste, le spectateur ne sait pratiquement rien de cette nouvelle incarnation. Par ailleurs, sauf sil a déjà entendu parler du film, quelles garanties a-t-il de cette participation? Après tout, le précédent opus du réalisateur, Interiors, ne se caractérise-t-il pas par sa première absence en tant quacteur ? Qui nous dit quil ne va pas continuer sur cette lancée ? Ce nest que dans quelques instants que le spectateur saura si cette voix quil entend, cest bien celle dune incarnation de Woody Allen, dun de ces personnages que nous qualifions dallénien : pour le moment, il y a une incertitude au sujet de son origine, et cest justement ce moment de flottement du savoir du spectateur qui nous intéresse. Ne concoure-t-il pas, dailleurs, au charme du passage ?
Cette hésitation quant à lidentité ou plus exactement à lattribution de la voix off provient principalement des relations ambiguës qui existent entre acteur et personnage, surtout lorsque lacteur qui incarne le personnage principal du film se trouve en être en même temps le réalisateur. Qui plus est, dans le cas de Woody Allen, réalisateur et personnage paraissent avoir bien des points communs. Ce sont ces relations que nous nous donnons pour tâche dexplorer dans ces premiers chapitres, dans lesquels nous nous interrogerons sur cette entité que le spectateur « reconnaît », dans lexemple cité plus haut, dès lors quil entend cette voix. Que signifie-t-on par « Woody Allen » lorsque lon se dit : « Cest la voix de Woody Allen que jentends » ? Que veulent dire connaître, et reconnaître une telle entité ? Sans compter que Woody Allen nest pas connu des seuls spectateurs de ses films et quil touche cette nébuleuse beaucoup plus large que lon nomme « public ». Par exemple, la plupart des lecteurs des journaux où il est fait mention de lui savent de qui il sagit, ou du moins ont une idée de qui il est et nont pas besoin davoir recours à une autre source de renseignements. Certes, cette connaissance sera plus ou moins grande, mais gageons que dans le cadre de quelque sondage à léchelle de la zone géographique dans laquelle luvre du cinéaste est diffusée (principalement lAmérique du Nord et lEurope), fort peu de gens répondraient « absolument pas » à la question « Savez-vous qui est Woody Allen? ». Dans leur grande majorité, ils mettraient sans doute un visage sur ce nom et pourraient lassocier à des notions telles que « comique » ou « New York », sans avoir jamais vu lun de ses films pour certains. Dans le documentaire que Barbara Kopple lui a consacré en 1997, on le voit en gondole à Venise salué par des badauds, ce qui lui inspire cette remarque mi-figue, mi-raisin : « Ces gens nont même pas vu mes films, et regardez comme ils sont contents de me voir ! » Son visage et sa silhouette sont reconnus dans la rue, car on peut souvent les voir dans différents médias, à loccasion de la sortie du film annuel comme lors de quelque rebondissement de la vie privée, rupture, idylle, naissance... Au delà de la simple reconnaissance, rares seront les habitants dAmérique du Nord ou dEurope qui nauront pas leur mot à dire ou leur jugement à porter sur Woody Allen, quil sagisse de son uvre comme de sa personnalité, au double sens de « célébrité » et de caractère, Woody Allen étant désormais un de ces hommes que leur réputation précède, comme on dit. Ce que lon désigne sous lappellation « Woody Allen » a pris au fil des années la dimension dun véritable type. On lui compare souvent tel ou tel (« on dirait Woody Allen »), on le cite abondamment, ou on juge un comportement, une remarque ou une production littéraire ou filmique digne de lui (« on dirait du Woody Allen »). Cette image complexe que perçoit le public, et à laquelle il est fait référence, nous allons nous attacher à la décrire et à lanalyser en étudiant comment elle sest construite au moyen dune constante interaction entre lartiste et les récepteurs de son travail, soit les spectateurs de ses films et au-delà, le public au sens large. Dès 1982 Diane Jacobs va distinguer trois « Woody Allen » : dabord le personnage ou plus exactement la persona, cette créature que lhumoriste a développée au fil de ses spectacles, de ses écrits, de ses pièces et de ses films, puis lauteur ou créateur de luvre et de la persona, et enfin la figure publique, la « célébrité ». En dautres termes, « Woody Allen » présenterait trois facettes : lartiste, le personnage, et la personnalité, dans lacception mondaine et médiatique du mot. Ce que le public reconnaît sous lappellation « Woody Allen », cest un composé de ces trois dimensions, dans des proportions variables selon le contexte dans lequel le signe complexe « Woody Allen » se présente, et selon les centres dintérêt de celui ou celle qui reçoit ce signe. On imagine que laspect « célébrité » sera plus prégnant dans les pages people de, disons, Paris-Match que dans une critique des Cahiers du cinéma. Pour en revenir à la situation évoquée plus haut, cest tout un faisceau dimages mentales qui viendra à lesprit du spectateur aux premiers plans de Manhattan, grâce à lexpérience quil a acquise au fur et à mesure de ses rencontres avec « Woody Allen ». Cependant, ces premières réactions, qui relèvent de lexpérience personnelle, échappent à lanalyse, et nous touchons là aux limites dun travail portant sur la réception dune uvre et de son auteur. Afin de ne pas nous condamner dès le départ à un fâcheux impressionnisme, nous avons choisi de commencer par létude de certains documents témoignant de la façon dappréhender et de présenter « Woody Allen » dans les médias au sens large, présentation qui ne manque pas dinfluencer en retour la perception individuelle.
Pour parvenir à un premier état de la présentation de lentité « Woody Allen », et de là, de sa perception, nous avons choisi de recourir à quelques dictionnaires et encyclopédies non spécialisés, ces outils de référence de base, en procédant de manière aléatoire et non exhaustive, allant au plus accessible, à la manière de tout un chacun cherchant à se renseigner rapidement et efficacement.
ALLEN (Allen Stewart KONISBERG, dit Woody). Acteur et réalisateur de cinéma américain (New York, 1935). Dabord acteur de cabaret et gagman, il se signala au cinéma comme acteur, puis scénariste (Quoi de neuf, Pussycat?). Dans ses films, où il se met toujours en scène lui-même (sic), il manie un humour intellectuel qui remet en question bon nombre didées reçues de la société américaine contemporaine. Prends loseille et tire-toi, 1969; Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander, 1972; Annie Hall, 1977; Manhattan, 1979; Stardust Memories, 1980.
Le voici donc défini, voire catalogué, pour un large public. La définition est habile et frise lexhaustivité, avec toutefois une omission de taille : en effet, Interiors (1978) manque à lappel. Dans cette édition de 1985, on sarrête à 1980, et on ne semble tenir compte que des « premiers films comiques » et des succès du chantre de Manhattan, deux périodes aisément discernables. Toutefois, on nomet pas Stardust Memories, film qui contient la critique de ces deux périodes. Voici un portrait vite tracé, et lusager du dictionnaire y trouvera son compte, retirant de sa lecture limpression davoir une image claire et précise du réalisateur, ou plus exactement de sa carrière et de son uvre.
Pourquoi, puisque nous choisissons de commencer notre analyse par ce type de source, ne pas nous référer à une édition à jour ? Avouons-le, nous avons trouvé plaisant de partir de lattitude qui consiste à ouvrir le premier dictionnaire venu, comme pour retrouver un peu de linnocente curiosité de celui ou celle qui cherche tout bonnement à sinformer. Au-delà, une démarche chronologique nest pas dénuée dintérêt puisque comparer cette première définition avec celle que propose une édition plus récente du même dictionnaire pourra nous renseigner rapidement sur lévolution de la manière de présenter « Woody Allen ». En 2001, le Petit Robert va légèrement modifier et enrichir sa définition. Dans le segment qui nous dit que Woody Allen « se met toujours en scène lui-même » (sic), il remplace « toujours » par « souvent », étoffe la deuxième phrase et ajoute une illustration et neuf films à la liste : « Zelig (1983), La Rose pourpre du Caire (1985), Crimes et Délits (1989), Alice (1990), Maris et Femmes (1992), Meurtres mystérieux à Manhattan (1993), la comédie musicale Tout le monde dit I Love You (1997), Harry dans tous ses états (1998) et Accords et Désaccords (1999). » En revanche, Stardust Memories disparaît de cette liste des « princ. films » pour citer le Petit Robert, alors quil a été longtemps considéré par Woody Allen lui-même comme le plus réussi de ses films. On pourra également sétonner de labsence de Hannah and Her Sisters (1986) quand on sait quel succès ce film a remporté. Lentrée dans le Grand Larousse Universel est relativement différente :
ALLEN (Allen Stewart KONIGSBERG, dit Woody), cinéaste et acteur américain (Brooklyn, New York, 1935). Auteur de sketches comiques, gagman, il débute au cabaret en interprétant ses propres textes puis se produit à la télévision. En 1965 il compose le scénario de Quoi de neuf Pussycat ?, une comédie de Clive Donner dans laquelle il tient son premier rôle de cinéma. Il écrit plusieurs pièces (Dont drink the water, Play it again, Sam) et en 1969 se lance véritablement dans le cinéma en réalisant et en interprétant Prends loseille et tire-toi. Ce succès sera suivi de Bananas (1971), Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander (1972), Woody et les robots (Sleeper, 1973), Guerre et amour (1975). Devenu lune des plus grandes figures comiques du cinéma international, le propagateur dune certaine forme dhumour juif new-yorkais, Woody Allen entreprend des oeuvres plus graves, plus ambitieuses, mais toujours marquées dun grand sens de lobservation et dune causticité mordante : Annie Hall (1977), Interiors (1978), Manhattan (1979), Stardust Memories (1980), Comédie érotique dune nuit dété (1982), Zelig (1983), Broadway Danny Rose (1984), La rose pourpre du Caire (1985), Hannah et ses soeurs (1986), Radio Days (1987), September (1987), Une autre femme (1988).
Ici la liste est exhaustive : il est vrai que le « Grand » Larousse se devait dêtre plus étoffé que le « Petit » Robert. Toutefois la photographie choisie pour illustrer larticle fige Woody Allen au stade des premiers films comiques puisquelle est extraite de Love and Death (1975). Ces définitions qui ne sont rien de plus que quelques coups de sonde sont néanmoins précieuses en ce quelles offrent au public, avec une grande économie, tout ce quil y a peut-être besoin de savoir, à un moment donné, sur Woody Allen. Il apparaît ainsi que les maisons Robert et Larousse le définissent demblée comme « acteur et cinéaste américain », ou vice-versa, évoquant seulement sa carrière et son uvre filmique, jamais la biographie privée, en dehors des date et lieu de naissance : ici, luvre est lhomme, ou plutôt lhomme nest quartiste. Nous nous sommes demandé si le point de vue anglo-saxon divergeait, en nous tournant vers lEncyclopaedia Britannica. La définition est longue, fort riche, et utile au moment daborder notre étude.
Allen, Woody, original name ALLEN STEWART KONIGSBERG, legal name HEYWOOD ALLEN (b. Dec. 1, 1935, Brooklyn, New York, N.Y., U.S.), American motion-picture director, screenwriter, actor, and author, best known for his bittersweet comic films containing elements of parody, slapstick, and the absurd. He was also known as a sympathetic director for women, writing strong and well-defined characters for them. Among his featured performers were Diane Keaton and Mia Farrow.
Much of Allens comic material derives from his urban Jewish middle-class background. Intending to be a playwright, Allen began writing stand-up comedy monologues while still in high school. His introduction to show business came a few years later when he was hired to write material for such television comedians as Sid Caesar and Art Carney. In the early 1960s, after several false starts, he acquired a following on the nightclub circuit, performing his own stand-up comedy routines. His comic persona was that of an insecure and doubt-ridden person who playfully exaggerates his own failures and anxieties. Soon Allen began writing and directing plays and films, often also acting in the latter. He appeared in and wrote the screenplay for Whats New, Pussycat? (1965), and his first play, Dont Drink the Water, appeared on Broadway in 1966. He starred in and directed the film Take the Money and Run (1969), a farcical comedy about an incompetent would-be criminal. The films that followed, Bananas (1971), Everything You Always Wanted to Know About Sex but Were Afraid to Ask (1972), and Sleeper (1973), employed a highly inventive, joke-oriented style and secured his reputation as a major comic filmmaker. In Love and Death (1975), a parody of 19th century Russian novels, critics discerned an increased seriousness beneath the comic surface. This was borne out in Allens next (directed) film, the award-winning Annie Hall (1977), in which the self-deprecating humour of the protagonist (played by Allen) serves as but one motif in a rich portrayal of a contemporary urban romantic relationship. He also starred in the film version (1972) of his successful Broadway play Play It Again, Sam (1969) and in the motion picture The Front (1976).
Allens subsequent films contained a paradoxical blend of comedy and philosophy and a juxtaposition of trivialities with major concerns. The critical and commercial failure of the bleakly serious drama Interiors (1978) was followed by the highly acclaimed seriocomedy Manhattan (1979). In such later films as Stardust Memories (1980), Zelig (1983), The Purple Rose of Cairo (1985), Hannah and Her Sisters (1986), Crimes and Misdemeanors (1989), and Alice (1990) Allen attempted with varying success to blend his vein of absurd humour with more realistic narratives, a wider range of character portrayals, and light but basically serious themes.
Si lentrée est beaucoup plus détaillée, le même biais que celui des dictionnaires français passe sous silence les aspects privés de la vie de Woody Allen, ses mariages par exemple, et nous fait découvrir essentiellement un artiste tout à la fois réalisateur, scénariste, acteur et auteur. Les quelques rares renseignements sur son milieu dorigine servent à mieux définir la nature et le style de son comique. On est cependant frappé de constater que lon parle ici de Woody Allen comme dun auteur ayant apparemment achevé son uvre : le temps verbal utilisé est surtout le passé, le dernier film cité remonte à 1990, et si lon traite avec soin des premières années, les films réalisés après Interiors sont présentés avec une rapidité qui étonne le lecteur français. Nous reviendrons sur ces différences dans la réception des films des deux côtés de lAtlantique. Mais à ce point de notre travail, force nous est de constater que dictionnaires et encyclopédies répondent « un artiste » ou « un auteur » à notre question : « Woody Allen, qui est-ce ou quest-ce que cest ? », privilégiant cette facette au sein de la triade dégagée par Diane Jacobs.
Puisque nous avons choisi une démarche chronologique dans notre recherche de la représentation, disons, encyclopédique de Woody Allen, il est temps pour nous dentrer dans le vingt-et-unième siècle et de nous connecter à la « toile » ou WorldWideWeb, en passe de supplanter dictionnaires et encyclopédies puisquelle peut tous les contenir, à condition que celui ou celle qui la consulte les y trouve. Confier lentrée « Woody Allen » à un moteur de recherche comme Live Search offrira dans les premières pages, sur 1 436 734 résultats, des pistes et des sources dinformation dune nature bien différente de ce que nous avons trouvé jusquici. Une encyclopédie en ligne comme Wikipedia napparaîtra quà la troisième page, appâtant léventuel visiteur ainsi : « Woody Allen, de son vrai nom Allan Stewart Konigsberg, est un comédien, scénariste et réalisateur américain né le 1er décembre 1935 à Brooklyn. Deux mariages. » Si lon y retrouve le type de renseignements fournis par les dictionnaires « papier », linformation de nature biographique occupe au moins autant despace, ce qui est dans la logique de cette nouvelle source de références. Jusquà lentrée Wikipedia, le moteur de recherche ne donne comme adresses que celles de supports commerciaux vendant des DVD ou faisant la promotion des films au moment de leur sortie, de sites à orientation biographique mettant en avant la facette « personnalité » de Woody Allen, ou dautres le présentant essentiellement comme une source de citations, tandis quil faudra lire plusieurs pages avant de trouver des sites sadressant à des cinéphiles plus académiques, comme lintéressant bedfordstmartins. Le moteur de recherche, qui obéit à la logique des chiffres de fréquentation, met en première page les adresses les plus visitées par les usagers, ce qui donne la priorité aux aspects commerciaux et médiatiques quand encyclopédies et dictionnaires privilégient le créateur.
Au-delà de ces premiers contacts, que lon se tourne vers les médias qui sadressent à un large public ou vers ceux qui visent particulièrement les amateurs de films, ou même vers les ouvrages dune teneur plus académique, limage se brouille, et les trois dimensions, auteur, persona et personnalité, se confondent. Humoriste au début de sa carrière, auteur de sketches, de textes et de pièces, Woody Allen est désormais connu dune part comme acteur, ayant joué et jouant encore dans les films dautres réalisateurs et incarnant un personnage bien particulier, mais dautre part, et surtout, comme cinéaste se distribuant le plus souvent dans le rôle du protagoniste des films quil réalise. Il a de plus pour réputation, à tort ou à raison, de mettre beaucoup de sa vie privée dans ces derniers. Lui-même pense que cest là une des raisons qui assurent leur relative popularité, ainsi quil le déclare à Richard Schickel : « The scary thing to me is that unintended by me, the pleasure I may be giving them and give them over the years is in direct proportion to how much they identify that screen character with me as an actual person in life. » La plupart des ouvrages consacrés à Woody Allen abordent cette question dès leurs premières pages, en général pour combattre lassimilation que le public opère spontanément entre lhomme, lauteur et le personnage. Ainsi Annette Wernblad se défend de succomber à cette tentation et sengage à tirer un trait entre étude des films et du personnage dune part, et biographie de lautre. Il paraît cependant difficile de faire totalement abstraction de la biographie dans le cas de son travail, consacré à lunivers comique de Woody Allen en partant de la persona quil sest inventée: elle sy efforce en choisissant de désigner la persona sous le nom de « Heywood Allen ».
Woody Allen began molding a persona (
). His routines displayed a three-dimensional character (
). So convincing was this character, whom Allen later used as a basis for his movies, that people tend to think that in private, as well as on the stage, Woody Allen is him. In one routine a neighborhood bully calls him Red because of the color of his hair. His reply is that his name is not Red but Master Heywood Allen. In order not to confuse the private Woody Allen with his fictional creation, the latter will henceforth be referred to as Heywood Allen.
On voit cependant que la complexité de lentité « Woody Allen » résiste au souci de clarté dAnnette Wernblad : si lidentité quelle choisit pour désigner le personnage provient dun texte et relève donc de la fiction, lEncyclopedia Britannica donne « Heywood Allen » comme état-civil légal, alors que Woody Allen est un pseudonyme. Diane Jacobs préfère distinguer le personnage « Woody » de lauteur « Allen » comme de la personnalité « Mr. Allen ». Ce souci que partagent de nombreux spécialistes de Woody Allen exprime leur souhait fort légitime déviter une analyse biographique de luvre : loin deux, et de nous dailleurs, le projet dexpliquer les textes ou les films à la lumière des évènements de la vie privée de leur auteur. Toutefois, la « personnalité » dans la triade de Diane Jacobs ne doit pas être confondue avec la personne intime à laquelle les relations particulières qui se tissent entre célébrité et public ou entre auteur/acteur et destinataire de loeuvre ne pourront jamais donner véritablement accès. Ainsi, la quasi disparition du nom de naissance « Allan Stewart Konigsberg » constitue pour nous le signe de ce désir de faire disparaître la personne intime derrière une série de visages différents, lauteur, le personnage, et la personnalité. Progressivement élaborée au fil de la carrière et de la vie de lartiste au moyen dun processus complexe dinteraction entre lui et le public via les médias, cette dernière est tout autant fabrication et créature fictionnelle que le personnage, et dans le cas de Woody Allen, participe de notre réception de luvre dès lors quil incarne dans ses textes comme dans ses films une figure qui nous dit « je ». Il convient donc que nous consacrions une partie de notre étude à lhomme public, à Woody Allen comme « célébrité », voire comme star.
Nous lavons vu, les dictionnaires ne nous donnent guère déléments pour cerner ce que Richard Schickel, reprenant les termes utilisés par Woody Allen lui-même, nomme « le personnage dans la vie » (« a character in life »), à dissocier daprès lui du personnage dans les films (« a character in film »), et qui tient à la fois de la persona et de la « personnalité », pour reprendre la distinction de Diane Jacobs. Cependant, ce personnage existe, sa présence dans les médias destinés au grand public latteste, et comme nous lavons dit, il nous intéresse dans la mesure où il joue un rôle dans la perception que nous avons de luvre et de lartiste. La plupart des ouvrages qui sont consacrés à ce dernier, même sils ont soin de tracer un trait entre « personnage à lécran » et « personnage dans la vie », ne peuvent passer sous silence certains évènements de la vie privée de ce dernier, à qui plus de biographies ont été consacrées quà la plupart des cinéastes. Estimant que la manière dont certains éléments de sa vie privée sont présentés dans les médias mérite lanalyse, nous prendrons comme fil conducteur de cet aspect de notre étude trois biographies de Woody Allen, celle dEric Lax, que son sujet a autorisée, celle de John Baxter, non autorisée, et louvrage plus controversé de Marion Meade.
Au-delà de la mise en perspective déléments biographiques que nous jugeons importants pour qui veut mieux cerner la dimension personnelle de lentité « Woody Allen », ce travail de comparaison nous amènera à réfléchir à la nature et à la fonction de ces biographies : comment les uns et les autres présentent-ils le réalisateur, quels sont leurs objectifs ? Comment ces ouvrages concourent-ils à façonner limage de lhomme dont la vie nous est contée, et notre réception de son oeuvre ? Chronologiquement, mais également politiquement, il convient de commencer par le travail dEric Lax, puisquil a été approuvé par le cinéaste. Nous navons pas choisi pour autant détudier successivement les trois ouvrages, mais plutôt de mettre en lumière certaines divergences de présentation, comparant par exemple les couvertures, afin de dégager les biais particuliers de chacun des trois auteurs. La comparaison des trois ouvrages ne sera pas systématique, mais permettra daborder une dimension essentielle chez ce cinéaste aussi connu pour sa « vie », ou du moins ce qui en est montré dans les médias, que pour ses films.
Le livre dEric Lax a été publié en 1992, quelques mois avant que néclate « laffaire », soit la rupture, abondamment médiatisée, entre Woody Allen et sa compagne dalors, Mia Farrow, suite à la révélation de sa liaison avec la fille adoptive de cette dernière. Le lecteur y fait à posteriori la découverte ambiguë de plusieurs témoignages dune relation quasi idyllique entre celui quEric Lax appelle familièrement « Woody » et celle quil présente comme son amante et sa muse. Il perçoit aussi très rapidement la grande admiration que le biographe éprouve pour son sujet. La biographie est fort bien documentée et extrêmement détaillée, remontant aux ascendants européens des deux parents du cinéaste, et nomettant aucune adresse décole ou de nouveau logement. Néanmoins, il est clair quEric Lax sattache davantage au créateur et à lartiste quà la vie privée de la « célébrité » :
Dans cette biographie un peu particulière, ne serait-ce que parce que Woody Allen continue de produire, je nai pas voulu me borner à retracer une vie. Je me suis attaché à décrire et à mettre en lumière le cheminement dun créateur en montrant linfluence, qui nest pas moindre, de la vie sur luvre et de luvre sur la vie. Et à la croisée de lartiste et de son art, peut-être vous ferai-je découvrir lhomme.
Ce souci de privilégier le personnage et lartiste qui la créé plutôt que lhomme apparaît dès la première phrase de la biographie proprement dite : « Woody Allen est né à Brooklyn, New York, au printemps 1952, dans lesprit dAllan Stewart Konisberg né, lui, dans le Bronx le 1er décembre 1935. » Dune certaine manière, nous pouvons lire cela comme un développement des définitions des dictionnaires, lentité « Woody Allen » apparaissant bien comme la créature dun artiste dont lidentité de naissance est inconnue du public, à tel point que le pseudonyme est devenu légalement son état-civil au début des années soixante. Ici encore, lauteur fait disparaître lhomme, et Eric Lax, qui a travaillé sur luvre avant de choisir un angle biographique, sattache peu, finalement, aux aspects privés. Par exemple, il ne mentionne que rapidement les enfants adoptifs de Mia Farrow, dans un travail très respectueux, daucuns diront trop (voire trop pour être honnête
), de lintimité de son sujet. Contrairement à dautres biographes, il a rencontré à plusieurs reprises le cinéaste, et limpression que donne son ouvrage est celle dune biographie extrêmement contrôlée par celui qui en est le sujet. En effet, le « Woody » dEric Lax correspond parfaitement à limage dun auteur et dun « professionnel anxieux et intransigeant, un homme souvent espiègle, toujours drôle et attachant », pour citer la quatrième de couverture. Au début des années quatre-vingt-dix, si ses films étaient loin de faire lunanimité, Woody Allen tenait une place non négligeable dans les médias qui, pour la plupart dentre eux, présentaient et lhomme et lartiste de manière positive. Le livre dEric Lax aurait dû constituer à la fois lexplication et le parachèvement de cette réussite, si un scandale médiatique nétait venu tout bouleverser. Il connut en tout cas un succès international, et avant même que « laffaire » néclate, apportant la preuve sil en était besoin de lintérêt que suscitait alors Woody Allen.
Six ans plus tard, John Baxter donne sa propre version de la vie de Woody Allen que, contrairement aux dictionnaires ou à Eric Lax, il présente demblée non pas comme un auteur ou un cinéaste, mais par le biais dune autre activité artistique. Paradoxalement, cest celle dans laquelle il se montre peut-être le moins brillant, soit sa pratique régulière de la clarinette au sein dune formation amateur de jazz « New Orleans ». Il ne sagit pas toutefois danalyser les qualités du clarinettiste, mais daffirmer que Woody Allen est avant tout une sorte de monument new-yorkais que ses admirateurs peuvent « visiter » tous les lundis soirs. Après cette entrée en matière, John Baxter va développer la thèse dun personnage décalé qui se serait progressivement aliéné ses compatriotes : « Its not surprising that Allen should find his greatest appreciation among foreigners, since he always presented himself since childhood as one. » Une figure largement considérée comme emblématique de Manhattan mais étrangère à son propre pays, un cinéaste et acteur célèbre que lon commence par présenter dans le cadre dune activité de nature privée (la pratique en amateur dun instrument de musique) exercée en public : tout ici concourt à dresser un portrait extrêmement contrasté, placé sous le signe de la contradiction. Beaucoup plus sommaire quEric Lax lorsquil sagit de parler des films eux-mêmes, en particulier à partir de Stardust Memories, John Baxter se donne pour tâche essentielle létude de la dualité chez Woody Allen, quil nhésite pas à qualifier de « Dr. Jekyll et Mr Hyde ». Cette dichotomie sillustre daprès lui dans lopposition entre « Woody » et « Allen ». Il est à remarquer que contrairement à Eric Lax, cest sous son « patronyme » de scène quil désigne constamment lartiste, le mettant davantage à distance en omettant son « prénom », soulignant ainsi son refus de familiarité avec son sujet. Ce choix est en accord avec limage quil vise à dégager, dune personnalité et dun personnage paradoxaux fuyant le contact et creusant sans cesse un fossé entre « lui-même » et le public, alors que son uvre comme sa vie consistent essentiellement à sexposer. Le lecteur est dailleurs averti dès la couverture, très riche en information, à la mise en page soigneusement calculée. Sous le nom de lauteur, suivi de la précision, comme garantie de compétence et dintérêt, « author of Stanley Kubrick », on peut lire cette citation de la critique de louvrage parue dans le New York Times Book Review, « Intelligently points out the gap between the shambling on-screen character that Allen created and the successful, controlling artist. ». Juste en dessous du titre, on trouve une photographie du visage dAllen, ou plus exactement des deux tiers de son visage coupé au ras du bout du nez par le bas de la page, en noir sur fond blanc, comme le positif des fameux génériques en lettres blanches sur fond noir.
Ce portrait photographique incomplet, qui prive le sujet non seulement dun corps, mais aussi et surtout dune bouche, frappe lobservateur, tant il contraste par son étrangeté et sa noirceur affirmée avec la couverture des deux autres biographies. Celle dEric Lax, moins récente, offre limage dun Woody Allen relativement juvénile dont la photographie pleine page se veut beaucoup plus rassurante : on ne voit du cinéaste que le visage et le bras droit posé sur le gauche et replié de manière à dissimuler le menton, et en bas à droite, lamorce de la main gauche. On devine quil a passé un bras sur lautre, les mains vers les épaules dans un geste de protection renforcé par le fait quil porte un chandail quon imagine de cachemire très doux, dune couleur beige tirant sur le gris vert que ne renierait pas Eve dans Interiors. La couleur est reprise pour le fond très flou. Le nom de lauteur, tout en restant visible, témoigne dun certain effacement : il est en caractères blancs, décalé sur la gauche pour sachever juste au-dessus du W du titre qui occupe le quart du bas de la page, inscrivant en majuscules rose fuchsia se détachant sur le beige des manches le prénom WOODY, et plus bas, le nom ALLEN. Et même si les caractères du nom sont plus grands, cest bien le prénom qui désigne en premier lhomme ici photographié, comme le fera Eric Lax tout au long de son ouvrage : il est placé juste au dessous du visage, les deux « O » sont entrelacés. Tout en soulignant laspect léger et ludique de ce qui nest finalement quun sobriquet, cela rappelle ce qui attire le plus le regard de lobservateur une dizaine de centimètres plus haut, soit les deux cercles des yeux de « Woody » que doublent les fameuses lunettes à monture noire. Cette petite plaisanterie graphique atténue la sévérité de la bouche aux lèvres fines et à la commissure droite légèrement tombante et lindéniable tristesse du regard. On présente ici un personnage fragile, dans lespèce de halo protecteur que forment le chandail pour le bas du visage, et pour le haut, les cheveux. La coiffure en désordre, ébouriffée sur la gauche, bouclée au dessus de loreille droite, parvient encore à suggérer lenfant vulnérable en dépit dun début de calvitie. Ce véritable cocon ne neutralise pas tout à fait la noire géométrie des lunettes qui font écran au regard. Ici, lécran devient écrin et expose plus quil ne cache un regard qui malgré les tentatives dadoucissement comme le léger trois-quarts de langle de prise de vue, demeure scrutateur et magnétique et dément lambiance tamisée et chaleureuse que lon a tâché de construire autour de lui. Gravité du visage, douceur de ce qui lenvironne, drôlerie affichée du nom titre du livre : lhumour ne peut que teinter de rose la mélancolie, et à peine adoucir la noirceur de la vision symbolisée par la monture des lunettes qui saute littéralement aux yeux de lobservateur.
Sur la couverture du livre de John Baxter, foin de ces précautions, le visage tronqué inquiète demblée, aucun flou ne venant atténuer les marques du vieillissement qui est ici souligné sans la moindre indulgence. Le léger effet de plongée qui devrait permettre à lobservateur de dominer le sujet, donne plutôt limpression dune créature étrange, montant des profondeurs, imposant le front et le crâne, dont langle choisi exagère les dimensions dans le but probable de signaler la cérébralité hors norme du personnage que John Baxter qualifie de « petit lutin futé ». Puis cest au tour du regard au magnétisme angoissant, mis en valeur par une succession de lignes circulaires concentriques, sourcils et poches sous les yeux, rebords extérieurs et intérieurs des montures de lunettes, paupières, iris, pupilles
le tout dune grande noirceur. Le lecteur est averti : on va parler ici dun personnage bien inquiétant, et en lui « coupant » la bouche, on le prive ostensiblement de son arme de prédilection. Pas question de le laisser parler, de se laisser manipuler par ce verbe quil contrôle si bien. En dautres termes, si la couverture du livre dEric Lax laisse imaginer que tout va être fait pour protéger Allen, et que le portrait sera respectueux, tout en nous permettant de rencontrer un personnage alliant tristesse et drôlerie, celle de louvrage de John Baxter suggère le contraire : nous sommes invités à plonger dans ce qui se cache sous ce masque tragique mis dans lincapacité de démentir ce que va révéler cette biographie non autorisée.
Pour ce qui est du livre de Marion Meade, les choix sont encore différents, puisque, loin de nous offrir un portrait de Woody Allen seul, sa couverture nous propose une photographie qui a fait le tour des magazines people où lon voit Woody Allen et sa jeune épouse Soon-Yi à Venise. Les deux personnes sont photographiées en « plan américain », et la pose a toutes les caractéristiques du cliché de lune de miel : lhomme embrasse la femme, et lon aperçoit à larrière-plan des maisons et le bord dun canal à la nuit tombée. A gauche, la jeune femme radieuse penche légèrement le visage vers la gauche et en arrière, les yeux mi-clos dirigés vers la gauche encore, un large sourire dévoilant ses dents. On peut parler de pose, tant il est évident quelle est parfaitement consciente dêtre photographiée, offrant son visage non pas à celui qui lembrasse et la serre contre lui, mais au(x) photographe(s), sous un éclairage violent qui na rien de naturel. Linclinaison du visage, supposée susciter sinon lattendrissement, du moins la sympathie de lobservateur, répond peut-être aux conseils des photographes ou de quelque spécialiste en communication. Malheureusement leffet est annulé par le fait quelle na pas le regard tourné vers son partenaire, mais vers la gauche, soit le côté « sinistre », à la connotation négative. A sa droite, lhomme, de profil, pose du bout des lèvres un baiser chaste en apparence au bas de la joue de sa compagne. Nous sommes en hiver et les deux personnages sont couverts de pied (du moins on le suppose) en cap : seuls les deux visages et ses mains à lui sont nus. La construction méticuleuse de cette image de félicité nuptiale trahit la volonté médiatique de ceux qui les ont fait poser ainsi, et probablement de ceux qui posent. La timidité apparente du baiser semble apporter un démenti à la réputation de vil séducteur amateur de chair fraîche de lhomme, et dabord au titre. Tout ici est clin dil, et cette couverture fait leffet de ces emballages discrets sous lesquels on promet de faire parvenir objets et publications supposés licencieux à leur destinataire. Leffet est dû en particulier au choix de lharmonie des teintes beige rosé, vieux rose, rose chair et noir, évoquant la lingerie. Quant au baiser, il na de pudique que lapparence, puisque limage présente un fort contraste entre la douce courbe de la joue de la jeune femme, rappelant lenfant quelle était il y a peu, et le profil anguleux et les joues creuses dun homme marqué par lâge. Plus dune génération séparent ces deux êtres, mais le décor vénitien et la mine extasiée de la jeune femme sont autant de signes dune relation non pas filiale, mais amoureuse. La clé de voûte de la biographie de Marion Meade, telle que la couverture la présente, cest bien cette liaison qui rompt lordre des générations et fait scandale : le livre que le lecteur a entre les mains va lui présenter ce quil y a de déréglé (« unruly ») dans la vie dun homme ici en noir et blanc (comme certains de ses films les plus fameux), dont le manteau et le couvre-chef se confondent avec la nuit, sorte de Nosferatu dont la bouche sapproche bien près du cou de la femme-enfant quil séduit. Ici cest elle quon enveloppe dans la douceur des demi-teintes, vert, beige, et gris, qui entouraient limage dAllen dun halo protecteur sur la couverture de la biographie dEric Lax. Ce que vend la couverture, ce nest pas une analyse de Woody Allen lartiste ou le personnage, mais bien le fait divers. Dailleurs le choix du profil fait quasiment disparaître les yeux, et nous en oublions presque les fameuses lunettes, qui par le jeu des reflets ne sont même plus noires mais argentées.
On le voit à ces trois couvertures, il y a un monde entre lapproche dEric Lax , celle de John Baxter, et celle de Marion Meade. Le premier, qui bénéficie de limprimatur dAllen, retrace essentiellement la carrière dun homme parvenu à force de talent et de travail à bâtir une uvre à laquelle il doit reconnaissance artistique et célébrité internationale en dépit de sa tendance naturelle à la discrétion. Cest aussi ce que lon peut lire dans la plupart des études sintéressant à Woody Allen lauteur dès lors quelles évoquent les aspects biographiques. Certains vont même fonder leur enthousiasme sur des critères plus quantitatifs que qualitatifs :
Few artists of any era can match Allens prodigious output. Since 1964, he has written, directed, and/or acted in thirty-four films; made one film for television; written three full-length Broadway plays, one one-act Broadway play, and five additional one-act plays; published three books of stories and sketches; issued five record albums; performed internationally as a jazz musician; and appeared as a comic strip character.
Luvre et rien que luvre, nous dit-on ici, en accumulant les chiffres, sans doute pour contrecarrer les excès des biographes comme John Baxter et Marion Meade qui ne vont avoir de cesse de présenter les aspects les plus sombres de la personnalité même de leur sujet, à travers les évènements de sa vie privée comme à travers ses productions artistiques. Dans leur appréhension de lentité « Woody Allen », lun et lautre vont sintéresser à lhomme plutôt quà luvre, ce qui paraît justifié, sagissant de biographie. Mais ce qui chez Eric Lax et les autres est présenté comme la marque du génie de lartiste, soit sa capacité à faire de ses faiblesses une force, et de parvenir à la reconnaissance et à la célébrité grâce au personnage vulnérable, timide et attachant quil a créé, devient chez John Baxter comme chez Marion Meade signe de duplicité et de calcul. Lun comme lautre dessinent une personnalité plus que complexe, quon pourrait qualifier de retorse, dont lextrême ambiguïté suggère même la perversité. Il faut dire que la grande différence entre Eric Lax dune part, et John Baxter et Marion Meade dautre part, est que ces derniers écrivent après la « chute » qua constitué pour Allen la révélation au public de sa liaison avec Soon-Yi. Après ce scandale considérable, même les plus purs cinéphiles parmi les amateurs de ses films ne pouvaient plus les regarder comme avant et risquaient de « tiquer » en entendant des échanges tels que celui-ci dans Mighty Aphrodite (1995) :
LENNY (to his in-laws) You guys look so young, both of you
(To his wife) Your mother looks like your sister and (to his in-laws) you could be brother and sister!
LENNYS FATHER-IN-LAW I dont know where that puts me but anyway...
Létude de ces différents points de vue biographiques nous amène au moment où nous ne pouvons faire autrement que de nous intéresser nous aussi à la fameuse « affaire » qui devait ébranler limage publique du cinéaste. Jusque là, elle ressemblait peu ou prou à celle que dessine louvrage dEric Lax, du moins pour les admirateurs nombreux de luvre et de lhomme généralement confondus. Même des auteurs étudiant spécifiquement les films de Woody Allen comme Foster Hirsch et Sam B. Girgus se sentirent obligés de tenir compte des évènements lorsquils mirent à jour leur travail. Quand ceux qui dhabitude tâchent dapprécier un film pour ses seules qualités artistiques et pas pour ce quil peut révéler de la psychologie ou de lintimité de son auteur ont du mal à sempêcher dy chercher les échos dun scandale, en particulier dans le film Husbands and Wives alors en plein tournage, que dire des amateurs dindiscrétions, et de ceux qui en font commerce ! Les tabloïds en firent leurs choux gras, et ceux quagaçaient la timidité de Woody Allen, quils jugeaient hypocrite, ainsi que les critiques systématiquement bonnes de ses inconditionnels, y virent une occasion de revanche.
Une revanche sur quoi exactement ? La réponse va nous permettre de mieux cerner le statut de Woody Allen dans lopinion publique dalors, car cest probablement à la veille du scandale, entre la fin des années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix quil sest approché le plus du statut de star internationale. Nappartenant pas à ce quEdgar Morin appelle « lère glorieuse » des grandes stars hollywoodiennes, soit les années 1920-1931/32, il na rien dun Rudolph Valentino. Toutefois ses personnages de cinéma connaissent un succès au moins aussi grand que ceux que ce dernier incarnait. Quant à la renommée de son personnage public, elle trouve son explication dans la deuxième phase (1930-1960) de lévolution du phénomène de la star telle que la décrit Edgar Morin, celle des « nouvelles stars « assimilables », stars « modèles de vie, [qui] correspondent à un appel de plus en plus profond des masses ». A partir du succès de Annie Hall et de Manhattan, soit la fin des années soixante-dix, on rencontre de plus en plus souvent Woody Allen dans les médias, dabord seulement dans les rubriques spectacles, puis aussi dans les pages dites people de la presse populaire. On le voit, il débute sur la scène médiatique en tant quartiste et homme de spectacle, même sil est lun de ces auteurs et acteurs créant volontiers la confusion entre fiction et « réel », nous y reviendrons. Mais cette évolution graduelle vers une célébrité plus médiatique quartistique, dénoncée dailleurs dans Stardust Memories dès 1980, et surtout dans Zelig en 1983, va saccélérer quand sa liaison avec Mia Farrow deviendra de notoriété publique, pour atteindre son apogée à la fin des années quatre-vingt avec ladoption de Moses et de Dylan Farrow et la naissance de leur fils Satchel en 1987. Il va composer alors avec celle qui partage ses films comme sa vie une image à la fois idyllique et fort peu conventionnelle de la famille. Il paraît alors gagner sur plusieurs tableaux, puisque les aspects non-conformistes de la liaison ne manqueront pas de plaire aux « libéraux » (au sens anglophone de « liberal », soit progressiste radical, voire libertaire), tandis que les images de Woody poussant un landau auront de quoi attendrir les tenants des valeurs traditionnelles, en faisant de lui une de ces stars embourgeoisées, « familières et familiales », participant « dès lors à la vie quotidienne des mortels » quévoque Edgar Morin. En dautres termes, les médias, sappuyant sur la persona de fiction élaborée par Allen et renforcée par lidentification des spectateurs des films à son personnage filmique, ont fait alors du personnage public une véritable star en offrant à leurs « usagers » la possibilité de se projeter dans cette image damant et de père de famille certes non conventionnel, mais exemplaire. Nonobstant sa timidité première, et peut-être en partie grâce à cette réputation de timide, une star comme Woody Allen a pu alors paraître comme tout à fait emblématique du nouveau système de rapport entre le réel et limaginaire mis en place dès les années de crise et de guerre du milieu du vingtième siècle, le public lui reconnaissant à la fois un caractère dexception et un caractère de banalité. Woody Allen est unique, reconnaissable entre tous, et en même temps commun, apparemment habillé comme tout New-yorkais libéral qui se respecte. Au début de sa biographie, cherchant à répondre à la question du succès étonnant du personnage auprès des Français, John Baxter cite la réponse dun chauffeur de taxi parisien, traduite en anglais, effet surréaliste garanti : « Well
look at him, madame. Hes short. Hes bald. Hes ugly. He cant get laid. Hes just like me. ». Cette revanche des petits chauves à lunettes sinscrit dans ce que Morin désigne sous le terme didentification lorsquil définit la star comme une entité de nature quasi divine, en tout cas mythique, à laquelle le spectateur sidentifie, et dans laquelle il se projette : oui, « Woody Allen » est bien une star. Nous pouvons même aller plus loin et dire quil offrait au tournant des années quatre-vingt-dix limage parfaite de la star daprès les stars, une star postmoderne paraissant capable de trouver une forme inédite déquilibre en dépit de sa réputation de névrosé, le succès international en dépit de ses origines modestes et de son apparence pour le moins banale, et pourquoi pas le bonheur en adoptant un mode de vie résolument anticonformiste. Dans un dossier consacré à « Woody, lAmérique, le sexe et le fric » par lhebdomadaire français Le Nouvel Observateur, il est qualifié de « père tranquille de la contre-culture », de « non-Américain type » et de « non-mari », incarnant « une marginalité audacieuse et discrète », et « lanti-ordre moral ». On voit ici encore comment le personnage Woody Allen sest construit à partir dun faisceau de contradictions, parvenant à incarner lanticonformisme, voire la contestation de la fin des années soixante et des années soixante-dix en ayant débuté dans le « commerce » de bons mots plutôt triviaux et dans des aventures filmiques aussi commerciales que Whats New Pussycat. Ces débuts furent suivis dune période de grand succès aux Etats-Unis avec les spectacles de cabaret, les émissions télévisées, puis les premiers films comiques, et enfin le triomphe international avec Annie Hall : on est sans doute dans loriginalité, et parfois la provocation, mais bien loin de la contre-culture des hippies ou de la lutte ouverte contre lordre moral, la société de consommation et lAmerican Way of Life. Certes, une bonne partie de son public américain sétait détournée de lui lorsque avec Interiors, Stardust Memories ou plus tard September et Another Woman, il sétait risqué à dautres formules que celles qui lui assuraient le succès, mais il nen était jamais devenu un artiste maudit pour autant. En dépit de la désaffection du public populaire pour ses uvres, le personnage conservait un capital de sympathie et apparaissait plus comme un excentrique que comme un dangereux anarchiste, dans la continuité, finalement, des personnages de bouffon de ses débuts. De plus, même si on regrettait les premiers films comiques, on savait quil était toujours apprécié des Européens, ce qui redorait un peu le blason du cinéma américain auprès des Européens et en particulier de ces fichus Français : au moment où simposaient les grosses machines de guerre hollywoodiennes avec le phénoménal succès de Star Wars, il pouvait servir de caution intellectuelle en permettant de dire, « oui, mais le cinéma américain, cest aussi Woody Allen ». Noublions pas non plus quune « star » nest pas tenue de mener la vie de Monsieur Tout le Monde, en apparence du moins. Au-delà, Woody Allen incarnait pour ses admirateurs la contestation même de la star hollywoodienne : à lapogée du star system, les grands studios fabriquaient les vedettes qui leur appartenaient comme autant de produits, avec un cahier des charges précis. Ainsi Buster Keaton était-il condamné par contrat à ne jamais rire. En revanche, Woody Allen incarnait la volonté dautonomie de la star de cinéma moderne, étant de notoriété publique le seul maître à bord sur ses films, et se revendiquant seul bâtisseur de son personnage public comme filmique. Noublions pas non plus le comportement parfois désagréable quil affectait à légard de ses fans ou des médias, que lon peut interpréter comme le contre-pied de ce que lon attendait traditionnellement de la star selon la définition dEdgar Morin : « La star est profondément bonne et cette bonté filmique doit sexprimer dans sa vie privée. Elle ne peut être pressée, inattentive, distraite à légard de ses admirateurs. » Woody Allen nétait pas Garbo, il faisait de nombreuses apparitions publiques, mais sous le mode de la réticence, et Marion Meade comme John Baxter sous-entendent que cette façon quil avait de chercher à se dissimuler tout en saffichant relevait dune stratégie. Cependant, les admirateurs de cette « célébrité » ne le percevaient sans doute pas ainsi, acceptant ces contradictions comme autant de traits caractéristiques de sa figure dhomme moderne tâchant de composer avec ses propres faiblesses ainsi quavec labsurdité du monde.
Dautant plus dure a été la chute.
On sétonnera peut-être de voir dédier plusieurs pages à un évènement relevant de la « presse de caniveau » dans un travail de type universitaire : notre but ici nest pas de nous complaire dans le sordide, mais détudier le personnage public et comment ce personnage se construit à travers le travail de son créateur, et surtout à travers la perception toujours en évolution que le public a de lui. Les évènements de la vie privée, lorsquils font les gros titres des journaux dans le monde entier, ne peuvent quinfluencer cette perception. Beth Wishnick dans « That Obscure Object of Analysis », sa contribution à Perspectives on Woody Allen, fait une analyse très fine du déchaînement médiatique entourant laffaire. Elle y traite en particulier de ce qui a pu sécrire lors de la sortie de Husbands and Wives, qui était en tournage au moment de la révélation du scandale, mais surtout de cette soif de « vérité » animant les médias ainsi quune partie du public : « Somewhere in the dark recesses of the tabloid press, a lurking version of the truth waits to be revealed about Woody Allen. Or so we would like to believe. » Pour elle, les propos de ceux qui déclarent dire « la vérité, et rien que la vérité sur Woody Allen » comme les réactions du public face à ces soi-disant révélations relèvent tout autant de la fabrication que limage idyllique à laquelle on se plaisait à croire auparavant, et en disent davantage sur ceux qui les émettent et ceux qui les reçoivent que sur la vie privée de lobjet de tout ce tapage. Sappuyant sur la psychanalyse, elle passe au crible divers articles parus dans la presse américaine à propos du scandale, et en dégage les partis pris, que lon soit du « côté » de Mia Farrow, ou de celui de Woody Allen et de Soon-Yi, pour en arriver à la conclusion que ces textes, de par leur présentation même, sassimilent à des récits structurés comme des fictions et sont le fruit dune projection de leur auteur sur leur sujet. Le récepteur dune information, quelle quen soit lorigine, fictionnelle ou « réelle », la lit et lui donne un sens à partir de sa propre subjectivité. Quand face à un film comme Husbands and Wives, qui justement, pour Beth Wishnick, illustre et affirme à de nombreuses reprises la relativité de toute conception individuelle de la vérité, le spectateur se demande, par exemple, si les larmes du personnage Judy Roth en pleine « scène de la vie conjugale » ne seraient pas de « vraies » larmes versées par lactrice Mia Farrow sur le naufrage de sa vie privée, il reçoit cette image de femme en pleurs et linterprète selon son expérience et les critères qui lui sont propres. Il perd alors de vue la « vraie » nature du spectacle filmique, oubliant la leçon de Diderot et du paradoxe du comédien, et assimilant Mia Farrow à une mauvaise actrice qui ne ferait plus son métier et laisserait sa vie privée envahir la représentation. Fiction et fait-divers se confondent et se renforcent dans la lecture du spectateur qui pourra assimiler Judy/Mia Farrow à une victime en fonction de normes de comportement et de jugement que le cinéma lui-même a concouru à établir. Pour Beth Wishnick ces phénomènes de transfert et de projection du récepteur sur linformation expliquent pourquoi de nombreux critiques jugeant le film ennuyeux, mal filmé, mal ficelé, en bref souverainement déplaisant, consacrent plusieurs pages, donc accordent de limportance, à ce quils disent nêtre quétalage complaisant ou provocation. Au-delà de leur jugement sur le film, ils y trouvent des « preuves » qui soit les confortent dans leur condamnation et de lartiste et de lhomme une fois de plus confondus, soit accroissent leur désarroi sils avaient jusque là une « bonne opinion » de Woody Allen. Lanalyse de Beth Wishnick démontre, sil était besoin, quune réflexion non pas sur les faits divers eux mêmes, mais sur leur retentissement médiatique, et pour ce qui nous concerne, leur effet sur la perception dun artiste et de son uvre, trouve largement sa place dans un travail de nature universitaire.
Au delà, on voit aussi quà loccasion du scandale, cest la question de lidentité qui se trouve posée, et toute la construction subtile dun personnage et de ses avatars à partir de lillusion de laccès à lintime de son créateur qui se voit menacée :
Quand il est arrivé au Plaza Hotel de New York, le mardi 18 août, quand il a regardé tous ces journalistes qui lattendaient, quand il leur a dit : « Cest ma première apparition depuis des années, mais je nai que ces quelques lignes à vous lire », quand ses mains se sont mises à trembler, chacun a compris que lhomme qui parlait de cette voix en déséquilibre nétait ni Zelig, ni Willard Pogrebi, ni Leonard Popkin, ni Harold Cohen. Cétait simplement Allen Stewart Konigsberg, 57 ans, un type connu dans le cinéma sous un autre nom, qui tentait de sexpliquer sur une des plus sales histoires qui puissent arriver à un type, connu ou pas. Debout dans cette salle, Konigsberg ne se souvenait peut-être même plus quil sétait un jour appelé Konigsberg, que son père ressemblait à Fernandel et sa mère à Groucho Marx. En fait, au Plaza, personne ne sintéressait à la vie écoulée de Konigsberg. Cétait à Woody Allen que chacun désirait poser des questions très personnelles à propos de son « amour complexe ». Au Woody de « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander ». A celui-là, justement.
Ce scandale où lon voit la dimension personnelle prendre ainsi le pas sur le personnage bouleverse le travail quavait effectué lartiste sur sa propre identité, interrompant le processus didentification du public à la star que nous évoquions plus haut. Ingmar Bergman lui-même, qui a fait plusieurs fois lexpérience cuisante du désaveu public, analyse ainsi la rupture de ce lien très particulier :
Dans notre métier, nous constatons souvent que nous attirons les autres tant que nous sommes masqués. Les gens croient quils nous aiment quand ils nous voient à la lumière de nos prestations et de nos représentations. Mais si nous apparaissons sans masque (
) nous devenons tout à coup des moins que rien. Jai lhabitude de dire que lorsque nous sommes sur scène, notre valeur égale cent pour cent. Ensuite, une fois sortis de scène, nous tombons à moins de trente-cinq pour cent. Nous nous imaginons, et, surtout, nous faisons croire les uns aux autres que nous sommes toujours à cent pour cent. Cest là que réside notre erreur fondamentale. Nous devenons les victimes de notre propre illusion. Nous nous laissons emporter par les passions, nous nous marions les uns avec les autres et nous oublions que nous avons pris pour base lexercice de notre métier et non pas laspect que nous présentons dans la vie courante, un fois le rideau baissé.
Ce à quoi le public a pu sidentifier dans « Woody Allen », ce quil a pu projeter dans cette figure est dautant plus complexe quAllen, sil sest généralement reconnu comme « inférieur » à Bergman en tant que cinéaste, est à la fois acteur et réalisateur, et une « célébrité », disons, plus en vue au plan international. Son personnage essentiellement comique le rend plus accessible que le maître suédois, qui ne peut pas vraiment prétendre au statut de star populaire. Cependant lanalyse de ce dernier vaut pour Allen, lénormité du scandale ayant tout à voir avec les relations complexes qui sétablissent entre un auteur et le public : cest bien lentité « Woody Allen » que lon conspue ou que lon plaint dès lors que les agissements de lhomme ne correspondent plus à limage construite en interaction entre lartiste, les médias et le public.
Voilà quà un certain moment de sa vie, cette personnalité sympathique pour beaucoup, cette star pour certains, a commis quelque chose qui sur le coup a été perçu comme irrémédiable, quelque chose qui est clairement apparu comme une transgression. Il ne sagit pas à proprement parler dun fait-divers criminel comme dans le cas du scandale qui mit un terme à la carrière de Roscoe « Fatty » Arbuckle dans les années vingt ou de celui qui, beaucoup plus près de nous, obligea Roman Polanski à quitter lAmérique sous le coup dune accusation de viol, mais plutôt dune « affaire » éclatant à loccasion du procès intenté à Woody Allen par son ex compagne réclamant la garde de leurs enfants. Les intérêts de Mia Farrow furent défendus par un as du barreau, Alan Dershowitz, celui-là même qui avait obtenu lacquittement de Klaus von Bülow. Il usa de toutes les armes possibles pour que la garde soit retirée à Allen, en particulier daccusations de violences sexuelles sur sa fille adoptive de sept ans : on imagine bien que la presse à scandale fit ses choux gras de ces soupçons sordides. Allen sera lavé de ces accusations, mais perdra la garde de ses enfants, et son image ne manquera pas den souffrir. La star est autorisée, voire encouragée à défrayer la chronique par son comportement excentrique, sa versatilité, ses amours passionnées, mais dans les limites strictes des valeurs familiales. La liaison entre Allen et Farrow, même hors mariage, était quasiment bénie par lopinion publique en cette fin de vingtième siècle où la plupart des Eglises nhésitaient déjà plus à marier des couples de concubins notoires. Mais les relations sexuelles du « père » avec une des filles de la famille de la « mère » furent perçues comme une forme dinceste. Lopinion publique américaine a toujours condamné ceux qui lui semblaient sattaquer aux valeurs familiales alors que dans leurs films ils paraissaient les incarner, de Charlie Chaplin (le « père » du Kid !) à qui une ancienne maîtresse intenta un procès en paternité, à Ingrid Bergman qui cessa dêtre une star hollywoodienne lorsquelle quitta son mari pour Roberto Rossellini. Même le monde politique se mêla de laffaire Allen-Farrow, les Républicains en pleine convention faisant des valeurs familiales leur cheval de bataille : le chef de cabinet du vice-président (Républicain) Dan Quayle aurait déclaré, « Woody Allen est un bon Démocrate ! ». Quant au dessin de Walt Handelsman qui ouvrait la page éditoriale de USA Today le 19 août 1992, il montrait George Bush (père) devant une banderole portant le slogan « les valeurs de la famille », brandissant une facture de vidéo-club et déclarant : « Nous avons maintenant la preuve que Bill et Hilary Clinton ont loué des films de Woody Allen ! »
Pour ses détracteurs, Allen bouleversait lordre des générations en ayant une liaison avec la demi-sur des enfants de sa compagne et sattaquait à des valeurs conçues comme absolues par la fameuse « majorité morale » mise en avant par les Républicains à la suite de Ronald Reagan. Comme artiste, Woody Allen avait très souvent assumé le rôle du fou, de celui à qui la transgression est autorisée dans les sociétés traditionnelles, quand dans ses textes de sketches, dans ses nouvelles, voire dans ses films il évoquait, par exemple, des relations sexuelles avec des jeunes filles, ou avec plusieurs membres dune même famille, belles-surs, mères ou filles. Le fou y est autorisé, tant quil reste à sa place de fou, de déviant, et quil nen vient pas à incarner une figure ambivalente, raillant dun côté ce quil paraît conforter dun autre. Ce type dambiguïté ne manque pas dêtre perçu par certains comme du calcul, voire par dautres comme une forme de possession démoniaque. Les écarts de conduite dune personnalité ayant une image de débauché et restant fidèle à cette image seront tolérés, même par les défenseurs de la vertu à qui ils servent de repoussoirs. En revanche, Woody Allen était sorti de son rôle de bouffon dès lors que certains médias sétaient plus à le présenter dans un rôle damant et de père certes non-conformistes, mais modèles quand même.
Pour « son » public maintenant, pour ses admirateurs, son péché sapparente à celui que désigne Bergman : si le public vous autorise à représenter la transgression sur scène, voire sur pellicule, il nen est pas de même dans ce que lon appelle tout bêtement la vie. Au théâtre, Oedipe transgresse pour nous le tabou de linceste avec cette réserve quil lignore. Doù sans doute la tentation pour les hommes et les femmes de spectacle de tâcher de résoudre ce genre de conflit, lorsquils le vivent eux-mêmes, en le représentant, tel Molière écrivant LEcole des femmes et jouant Arnolphe après son mariage avec la si jeune Armande Béjart. Dailleurs si le rapprochement entre Chaplin et Allen a souvent été fait, les deux acteurs et réalisateurs partageant apparemment un même goût pour les très jeunes femmes, on pourrait ici évoquer également les mânes de Jean-Baptiste Poquelin, qui lui aussi épousa la fille de sa maîtresse. Certains même le soupçonnèrent dêtre le père dArmande : contrevenir à la succession « normale » des générations ne manquera pas dêtre perçu comme tellement transgressif que lon sera immédiatement soupçonné dinceste dans le cas de Molière, dinceste et de pédophilie dans le cas dAllen. Le couple que Woody Allen formait avec Mia Farrow faisait partie intégrante de limage de la star, ils incarnaient à eux deux une sorte dicône postmoderne, des « libéraux » inventant une nouvelle forme de couple et de parenté. Ils semblaient la démonstration exemplaire de comment un homme et une femme pouvaient être partenaires sans avoir de vie à proprement parler commune, et parents denfants qui pour certains étaient les enfants biologiques ou adoptés de la femme seulement, tandis que dautres avaient été adoptés par les deux, et dont un seul était le fils biologique du couple. Gageons que certains ne furent pas désolés de voir que « cela ne marchait pas » lorsque le scandale éclata en août 1992, apportant un démenti cinglant au portrait éminemment sympathique tracé par Eric Lax. John Baxter décrit bien lémoi suscité par laffaire aux Etats-Unis, et analyse assez finement les réactions du public américain. Selon lui, la condamnation fut unanime, certains comme le New York Post, quotidien populaire, sexprimant sur le mode du « on vous lavait bien dit ». Il évoque même la réaction de lEglise catholique : « The Catholic Church, who had turned a blind eye to Allens cohabitation with Farrow, made it known that it didnt approve of whatever it was that he was supposed to have done to her adopted daughter. » On mesure dailleurs ici les limites, dans notre perspective danalyse des réactions du public à ce coup porté à limage de la star, de lapproche de John Baxter : on suppose quil sagit de lEglise catholique américaine (à notre connaissance, Jean-Paul II ne sest pas exprimé à ce sujet
), et lon aurait bien aimé avoir les termes exacts, ainsi que la référence de cette condamnation. On peut douter de son caractère officiel, comme on peut sourire du soi-disant silence de cette Eglise quant à la « cohabitation » (dailleurs inexistante) des deux amants : nétait-ce pas plutôt une indifférence totale ? Cela faisait quand même longtemps que lEglise soccupait dautre chose que de faire paraître des condamnations officielles des frasques des représentants du show-business
Il nest toutefois pas inintéressant de constater que le biographe éprouve le besoin de lévoquer ici : les relations difficiles entre le monde des comédiens (« Quoi de neuf ? Molière ! »), et plus tard Hollywood, et la religion refont surface, tant il est vrai que les liens puissants entre représentation et croyance vont sexprimer même lors daffaires aussi triviales que celle-ci. Au-delà de ce « flou artistique », lanalyse que fait John Baxter des raisons de lémoi suscité par le scandale est bonne : Woody Allen a trahi le public en ne se conformant pas à limage que celui-ci sétait construit de lui, commettant bien le péché capital défini par Bergman. Là encore, cest le vocabulaire religieux qui nous vient : le public « croyait » en limage. Dans la tradition judéo-chrétienne, le péché se définit comme la rupture de lAlliance entre Dieu et les hommes, et cest bel et bien lalliance entre la star et le public qui est rompue lorsquil savère quil y a dans sa vie privée des éléments de nature à briser cette relation de sympathie. Au-delà, on peut comprendre aussi lesprit de revanche, et pourquoi les « fans » trahis éprouvent une certaine jubilation à voir déchoir la star : leur culte impie devient impossible, et eux-mêmes, un temps, cessent de pécher. En accordant le statut de star à un homme, soit en sen faisant une image et en ladorant comme une idole, ne contrevenaient-ils pas à deux des articles du Décalogue ? Un Veau dor est abattu et lexpiation nest finalement pas dénuée dagrément, en particulier lorsque lidole se montrait souvent hautaine et que sa timidité apparente pouvait être perçue comme de la coquetterie, ou pire, un « plan médias » soigneusement orchestré. Les échotiers dont lappétit était rarement satisfait par « la star » tenaient là une revanche exemplaire. Sans compter les jaloux et la foule immense des médiocres qui ne trouvaient guère de mérite à ce petit homme parvenu au faîte de la renommée avec pour tout arme la dérision, et qui ne furent pas fâchés de le voir subir ce revers de fortune médiatique.
Larticle le plus exemplaire de ce mode revanchard parut dans le numéro de décembre 1992 de la revue de la Fondation Théodore Herzl, Midstream Magazine, sous la plume de Samuel H. Dresner. Le scandale confirma ce dernier dans la très mauvaise opinion quil avait dAllen, dont il dénonçait les propos et les attitudes blasphématoires (de son point de vue) depuis des années :
In 1985 I published in Midstream one of the few critical articles on Woody Allen (born Allen Konigsberg in the Bronx), touching on some of the very same issues that have exploded today. It was met with scorn. How could one cast stones at the icon of the jet set? He was so clever, so funny, so intellectual. Allen has long been among the most glamorous members of the cultural elite that promotes the prevailing paganism.
Samuel H. Dresner parle au nom des Juifs orthodoxes que Woody Allen na eu de cesse de railler et de caricaturer tout au long de son oeuvre, et sinquiète surtout du succès de lhumoriste auprès des juifs américains en dépit de la virulence indéniable de ses attaques contre « Israël », au sens large de « peuple élu » comme au sens étroit de nation. Il espère surtout que le scandale va leur ouvrir les yeux et quils retireront leur estime à celui quil considère comme un de leurs pires ennemis, que ce soit dans ses écrits et ses films ou dans son mode de vie. Là encore, le péché de Woody Allen relève de la traîtrise, puisque, pour Samuel Dresner, il bafoue ses origines et les lois divines de son peuple, entraînant avec lui ses admirateurs juifs libéraux. Le journaliste retrouve des accents prophétiques pour mettre en garde ces derniers succombant aux tentations de Babylone, la révélation de la vraie nature du félon venant à point nommé pour les remettre sur le droit chemin.
A lire la presse en 1992, il semblait quAllen ne devait plus jamais se relever de cette chute exemplaire, certains le voyant déjà sexiler en Europe à linstar de Charlie Chaplin ou de Roman Polanski. Un directeur de la Tristar annonça que Husbands and Wives ne sortirait jamais au cinéma. Lorsque le film parut en vidéo en décembre 1992, la chaîne de location Blockbuster, qui représentait 15% de ce marché, refusa de proposer la cassette à ses clients. Quelque temps auparavant, signe de sa célébrité médiatique, Woody Allen avait signé un contrat pour le tournage de films publicitaires vantant les grands magasins italiens Co-Op Nordemiglia. Ils rompirent le contrat à la suite du scandale et Woody Allen ne tourna jamais le cinquième film prévu. En France, les réactions furent diverses, mais, même les milieux conservateurs, sexprimèrent sur le ton du regret plus que sur celui de la revanche : grâce à ses films, très appréciés de pratiquement toute la critique, Woody Allen avait, comme on dit, « bonne presse » de ce côté-ci de lAtlantique. Seule la presse dextrême droite exprima une joie mauvaise à voir tomber lune des incarnations de ces intellectuels de gauche, juif de surcroît, quelle exècre. Du côté de ces fameux « intellectuels », qui, souvent inconditionnels du cinéaste, admiraient aussi lhomme et sa compagne incarnant un amour en apparence libre et sincère au cur du star-system, si lindignation se fit sentir, elle visait dabord les contempteurs de Woody Allen, ces « puritains » américains qui ajoutent à linculture des Philistins la rigidité des Pharisiens. Michel Boujut dans LEvènement du Jeudi prend clairement fait et cause pour le cinéaste puisquil commence son article en soulignant bien que Woody Allen est « notre névrosé urbain préféré » et surtout le conclut en citant la réaction des surréalistes français lors des démêlés de Charlie Chaplin avec les ligues de vertu en 1927 :
Le groupe surréaliste, en France, avait pris la défense de Charlot dans un manifeste rédigé par Aragon, Hands off Love, cest-à-dire approximativement « Bas les pattes devant lamour ». « Nous comprenons soudain, écrivait-il, quelle place en ce monde est celle du génie. Il sempare dun homme, il en fait un symbole intelligible et la proie des brutes sombres
au-delà de la curiosité publique et des avocasseries malpropres, au-delà de tout ce déballage honteux de la vie intime
» Cétait il y a soixante-cinq ans.
Laffaire Woody Allen devient ici un nouvel épisode dans le conflit toujours prêt à se réveiller entre les intellectuels européens, en particulier français, et certains aspects de lidéologie et de la société américaines, qui se cristallise dès le début des années quatre-vingt-dix à propos de la désormais fameuse « exception culturelle ». Cest loccasion pour Alain Riou dans Le Nouvel Observateur de revenir sur lhistoire du cinéma américain et de ses rapports particuliers avec les défenseurs de lordre moral. Dans son article, il souligne bien que cette forte préoccupation morale est intimement liée à la conception essentiellement industrielle et commerciale que lon a du cinéma aux Etats-Unis, tandis que les Européens, en particulier les Français, ont toujours mis en avant la notion de « Septième Art ». A partir de là, lanalyse dAlain Riou tend au malentendu dans la mesure où il présente cette préoccupation comme quelque chose dextérieur à Hollywood, une espèce de main-mise de « lestablishment bien-pensant de la côte est » sur la production de films. Pour lui, les ligues de vertu ne se souciaient guère de cinéma tant que celui-ci se contentait « de chanter, par cow-boys interposés, la gloire des pionniers », et elles auraient fondu sur Hollywood dès lors que les productions se faisaient plus coquines avec les bathing beauties de Mack Sennet. Or, il nous semble que cette analyse prend trop pour cadre de référence les différences, voire les différents culturels entre Etats-Unis et Europe, ce qui amène Alain Riou à interpréter laspect moralisateur du cinéma hollywoodien comme un diktat idéologique venu dun pouvoir centralisateur à la française. Cest loin dêtre le cas. Cest dès sa création que le cinéma américain a entamé son jeu de cache-cache avec les défenseurs de lordre moral : on compte au moins autant de sujets licencieux et de représentations dactes immoraux que de pieuses images sur les bobines produites avant 1900. Le cinéma par essence présente bien des aspects de nature à effaroucher les puritains au sens strict qui, comme on le sait, naiment guère le cinéma, dans la mesure où il est représentation, et dun certaine manière mensonge, et quil permet de voir, pis, de revoir, ce qui normalement relève de lintime, du secret, voir de lillicite. Dès lépoque des nickelodeons et autres flea-pits, on tonnait en chaire contre les abominations que lon pouvait voir dans ces mauvais lieux quétaient les « salles » dalors, dans la promiscuité et lobscurité, qui plus est
Mais en ce temps-là, il suffisait aux « bons citoyens » dinterdire à leur maisonnée la fréquentation de ce qui tenait plus de la baraque de foire que du théâtre. Le cinéma, spectacle dilotes, de marginaux et dimmigrés, produit le plus souvent par des étrangers, nétait pas encore perçu comme une menace en dépit de son indéniable aspect scandaleux. En revanche, dans les années vingt, il devint divertissement de masse, et ceux qui avaient le souci de la bonne moralité de ces mêmes masses ne pouvaient que sefforcer de contrôler linnocuité de ses produits. Ce contrôle, les studios allaient lanticiper, obéissant bien davantage à la logique commerciale quà un souci éthique. Les « interdits délicieusement ridicules » quAlain Riou stigmatise a posteriori étaient autant de parades au risque de censure, lobjectif étant de vendre le film à un public national et international aussi large que possible. Il a toutefois raison lorsquil décrit le moralisme dHollywood en terme de paradoxe, et cest la raison pour laquelle nous évoquions plus haut un jeu de cache-cache avec les censeurs : ce qui attire le spectateur au cinéma, cest rarement le spectacle de la vertu, mais bien plutôt le plaisir du spectacle de ce qui lui est normalement interdit, le frisson de la transgression sans risque puisque par procuration. Il sagira dès lors de suggérer la licence sous les apparences sinon de la vertu, du moins de linnocuité morale. Mais nous parlons là de lépoque de lâge dor de Hollywood, et dun conformisme moralisateur qui se prolongera jusque dans les années soixante et dont nous évoquons le contexte à titre de comparaison. Woody Allen, en digne représentant des mutations culturelles et morales qua connues lAmérique dans les années soixante et soixante-dix, a produit des uvres qui ne risquent plus guère de choquer grand monde en dépit de leur liberté de ton, au vu surtout de la quasi absence de violence de leur contenu, en complet contraste avec la plupart des films américains ayant marqué le dernier quart du vingtième siècle. Qui plus est, la réputation dintellectualité de ses films à partir de Annie Hall fait que ceux que les censeurs de toujours disent avoir le souci de protéger, les enfants, les adolescents, le public « fragile » parce que peu éduqué, ne risquent guère daller les voir, du moins aux Etats-Unis. En revanche, dès lors que le cinéaste devient une célébrité, certains pourront craindre quil nait de linfluence et quil ne mette à mal les valeurs familiales de la fameuse « majorité morale » évoquée dès lère Reagan en réaction contre la révolution des murs.
Nous sommes là au cur du problème : le crime dAllen, pour les censeurs, nétait-il pas davoir donné du lustre et de lattrait à une conduite immorale, et davoir grâce à son talent légitimé des attitudes déviantes, voir perverses ? En France, les lecteurs du Figaro, et même ceux de Familles Chrétiennes appréciaient suffisamment des films comme Hannah and Her Sisters ou The Purple Rose of Cairo pour avoir une certaine indulgence vis-à-vis de ce couple certes excentrique mais si visiblement en faveur des familles nombreuses
Et puis à la fin dAlice, lhéroïne quincarne Mia Farrow (dailleurs lactrice se dit catholique) ne renonce-t-elle pas à sa vie frivole pour se consacrer aux enfants des quartiers défavorisés après avoir rencontré Mère Térésa ? Ces regrets, ce sentiment de confiance trahie, cest la presse proche de la mouvance catholique progressiste, en particulier lhebdomadaire Télérama, qui les exprima le plus. A cet égard, léditorial de Jean Belot daté du 2 septembre 1992 mérite dêtre cité dans son intégralité, car il éclaire bien la place particulière quoccupait cette fameuse entité « Woody Allen » que nous nous attachons à décrire, dans lesprit, et même le cur, de ses admirateurs :
Tout ce que vous nauriez jamais voulu savoir
Oh, Woody, pourquoi nous avoir fait « ça » ? Dabord, « ça » ne se fait pas. Et puis, vous, comment aurions-nous pu imaginer ? Déjà apprendre que le couple Mia Farrow-Woody Allen, le plus discret et le plus incontestable des couples du cinéma américain, a capoté, nous fiche un sacré coup. Mais ce sordide déballage de photographies compromettantes, ce piteux recours au détecteur de mensonges, ces pénibles conférences de presse, mais quel médiocre scénario, quels méchants rôles et quelle calamiteuse mise en scène ! Comme ils ont dû se réjouir tous leurs innombrables ennemis de lAmérique profonde, qui navaient jamais apprécié leur non-conformisme, leur complicité et leur succès, surtout en Europe, chez les vrais amoureux du cinéma qui sont disposés à donner spontanément dix Rambo ou vingt Robocop pour une seule Rose pourpre du Caire.
Nous vous prêtions presque tous les talents, Woody. De là à vous prendre pour un séducteur, vous, le craintif petit bonhomme myope avec ses grosses lunettes, sa démarche improvisée, son incurable timidité, ses maladresses, ses angoisses, ses incessants bavardages qui étaient tout le contraire du bagou ? Et faire « ça » à Mia, en outre, quand nous pensions tous, vos admirateurs, que vous étiez finalement le grand fils de Mia, le plus âgé, le plus adulte des enfants quelle a adoptés. Et il faudrait dorénavant que nous choisissions entre Mia et vous ? Mais vous navez pas le droit de nous mettre dans pareil embarras !
Quand on apprend au même moment que Fergie, la belle-fille des Windsor, sabandonne aux tendresses de son conseiller financier mais quelle faute de goût ! -, on ne sen émeut pas vraiment, ces gens-là vivent à des années lumière de nos plates préoccupations et croulent sous une telle étiquette quils finissent tôt ou tard par déjanter, voyez les Monaco, dont cest le fonds de commerce ; on dit même que Juan Carlos
Mais vous, Woody ! Lintello du cinéma américain qui bascule subitement dans le fait divers désastreux, quelle surprise, quelle déconvenue !
Il paraît que la sortie de votre prochain film, Maris et femmes, prévue ces jours-ci, va être retardée. Le fâcheux titre, en loccurrence, et la fâcheuse histoire, qui raconte la soudaine passion dun professeur duniversité dâge mûr pour une étudiante de vingt ans
Nous irons voir Maris et femmes, un peu à la manière de voisins qui vont faire une visite de condoléances. Et il est bien probable que le film nous plaira. Nempêche, Woody, pourquoi nous avoir fait « ça » ?
Léditorialiste est visiblement troublé, on sent quil exprime un sentiment de trahison, quil souhaiterait croire que « ça » na pas eu lieu. Il commence par condamner lacte, sans pour autant le nommer, sefforçant de le réduire, ne serait-ce que par le nombre de lettres. Mais ce regret quil exprime, ne serait-ce pas surtout celui de sêtre départi de la nécessaire distance critique ? Davoir fait une idole dun artiste dont on aurait dû se contenter dapprécier les uvres ? Ne serait-ce pas ses admirateurs qui se sont plus à retrouver dans les pages people quelquun qui aurait dû rester aux pages spectacles ? La relation que décrit Jean Belot sapparente bien au culte que le « fan » voue à la star tel que le décrit Edgar Morin. Normalement, le spectateur - et lintellectuel dautant plus - « est capable de faire la différence entre le spectacle et la vie », alors que le « fan » bascule dans la croyance. Le culte implique une identification aveugle à lidole, une absence de réflexion logique, un renoncement à la distance critique qui relève de la pensée mythique. De notre point de vue, le regret du critique est dautant plus aigu quil perçoit à quel point son attachement aveugle à « Woody Allen » contrevenait aux exigences de sa fonction. A moins quil ne sagisse de la « mauvaise conscience » du catholique progressiste mis devant ses contradictions ? Peut-on être à la fois croyant et goûter lesprit de dérision ? Ne doit-on pas expier semblable ambiguïté ? Nous vous aimions tant, Woody
La fin de ce texte plutôt émouvant dans sa sincérité laisse cependant entrevoir une issue à ce qui est explicitement présenté comme un deuil : nous aimerons probablement le film. En dautres termes, châtiés, purifiés par la crise, nous pourrons revenir à notre rôle de spectateurs : nous aurons toujours les films, comme dautres auront toujours Paris
Nous le disions plus haut, que ce soit pour le déplorer ou sen réjouir, beaucoup pensaient que Woody Allen ne se relèverait pas de la crise de 1992. Plus dune décennie plus tard, le bilan que lon peut dresser est loin dêtre aussi noir. La carrière du film que lon peut qualifier de « témoin », Husband and Wives, le démontre : si la maison de production tablait sur le scandale pour attirer plus de spectateurs américains, elle sest trompée. Visiblement, les lecteurs des tabloïds ne se précipitèrent pas pour aller voir un film dont on disait pourtant que lintrigue sinspirait directement de laffaire, puisque les deux personnages incarnés respectivement par Mia Farrow et Woody Allen finissent par divorcer, et que le personnage de ce dernier a une aventure avec une jeune étudiante largement en âge dêtre sa fille. John Baxter évoque le jeu bouleversé de Mia Farrow lorsquelle fut dans lobligation de tourner à nouveau la scène où son personnage, Judy, avoue à Gabe (Woody Allen) quelle ne laime plus, deux jours après avoir découverte le pot aux roses. Or il apparaît clairement que « laffaire » ne provoqua ni un afflux, ni une fuite des spectateurs : il semble que les films de Woody Allen attirent essentiellement un public dhabitués peu influencés par les aléas de la vie privée du cinéaste dans leur choix daller ou de ne pas aller voir un de ses films. Les avis divergent quant aux conséquences de laffaire : le grand critique américain Andrew Sarris pense quelle lui a fait perdre la « base » de son public (on pourrait lui rétorquer que le public populaire américain a commencé à bouder les films de Woody Allen dès Interiors) et quelle lui a en particulier aliéné définitivement le public féminin, tandis quun autre critique, Roger Ebert, ny voit que la dérive inflationniste typique de bien des affaires de divorce et estime que cest désormais de lhistoire ancienne. Quant à Woody Allen lui-même, sa position officielle consiste à déclarer que le scandale a surtout fait vendre du papier mais ne la finalement guère affecté, ce que conteste Marion Meade :
According to Woody, the scandal was « a neutral factor, » which sold newspaper but had nothing to do with him. Its come and its gone. It was nothing either way. It didnt help me. It didnt hurt me. The truth was the opposite. By the end of the nineties, the scandal continued to hurt him, and professionally he was basically treading water.
On suppose effectivement quun homme qui se voit retirer la garde de ses enfants en souffre, mais notre propos nest pas de sonder les reins et les curs. De notre point de vue, le choix quexprime Woody Allen dopposer désormais une farouche résistance à toute tentative dincursion non contrôlée dans sa vie privée est beaucoup plus intéressant. A posteriori, on peut analyser la tournure que prit le scandale de 1992 comme la conséquence de lattitude ambiguë de Woody Allen vis-à-vis de la célébrité, sur laquelle les deux biographes non autorisés reviennent sans cesse. Paraissant courtiser la renommée tout en sen défendant, sa figure publique avait atteint le statut de star, grâce à lengouement du public pour son uvre ainsi que pour limage quil donnait dun homme capable de tirer une forme de bonheur, si paradoxal fût-il, du chaos de lexistence humaine. Il serait injuste dassimiler à de la coquetterie ou du calcul sa réticence à jouer ce rôle impliquant nécessairement la dépossession de soi. La gloire livre la star au public, et limage quil se fait delle fatalement lui échappe. Dans le cas de Woody Allen sétait développé le phantasme dune idylle finalement très politiquement correcte entre deux véritables condensés de mythes américains, lex femme-enfant de Hollywood revisitée par les « Seventies » puis se métamorphosant en mère quasi universelle, la blonde shickse au physique dange conquise par le petit génie de lhumour juif new-yorkais dont le succès offrait comme un nouvel avatar de la réussite à laméricaine. Au vu des traits caractéristiques de son « personnage », on peut penser que Woody Allen goûtait assez peu cette célébrité, mais comment aurait-il pu se priver de tout ce que cette construction fantasmatique apportait à son uvre ? Laffaire de 1992 est clairement venue mettre un terme à ce jeu de cache-cache dangereux avec la célébrité, et nier publiquement son importance a probablement permis à Woody Allen de reprendre possession de ce personnage public qui lui avait échappé lorsquil était devenu une « star ».
Non pas que le personnage public ait disparu des gazettes ; mais depuis la tourmente de 1992, limage quoffrent ces dernières paraît totalement contrôlée, une photographie aussi posée que celle de la couverture de louvrage de Marion Meade. Comme si après tant de débordements, tout avait été repris en main. Dailleurs on peut constater une remarquable résistance à la biographie de la part de Woody Allen : John Baxter ne publie la sienne quen 1998, et Marion Meade en 2000. Cette dernière consacre plusieurs paragraphes au travail effectué par lagence PMK chargée des relations publiques de Woody Allen pour décourager les biographes, en particulier en 1996, alors que lon annonçait la publication des mémoires de Mia Farrow. Elle présente également Woody Allen comme un grand manipulateur des médias, nautorisant que ce qui peut être favorable à son personnage filmique (mais nest-ce pas son métier ?) et singéniant à contrecarrer les projets des biographes quil assimile, daprès elle, à la peste et au choléra (« Woody viewed biographers as the Ebola plague, dangerous, uncontrollable contagions that might squish his public persona into mousse. »). Quelle aubaine, dès lors, que la folie dindiscrétions de 1992 ! En dépit de leur franche hostilité envers lui, les pages où Marion Meade évoque les différents écrits biographiques que lon a essayé de consacrer à Woody Allen ne manquent pas dintérêt dans la mesure où elles nous renseignent autant sur le souci dAllen de contrôler ce qui sécrit sur lui que sur les préjugés de leur auteur. On saperçoit à la lecture que les projets quelle évoque sont relativement peu nombreux, surtout si lon tient compte de la place quoccupent les biographies dans le paysage éditorial anglo-saxon, ainsi que de la célébrité du sujet. Elle présente six approches biographiques, trois (écrits par des hommes) qui furent effectivement publiées, trois qui ne purent lêtre. Le lecteur, et surtout la lectrice, ne peuvent sempêcher de constater que des trois livres qui ne virent pas le jour deux étaient luvre de femmes. Marion Meade ne le souligne pas, mais il est plus que probable, au vu de lécho favorable quelle donne systématiquement aux attaques féministes contre Woody Allen, quelle entend bien que ses lecteurs en tirent une conclusion. Toutefois, à y regarder de plus près, les raisons de sopposer au premier essai, celui de Lee Guthrie, nont vraiment rien de scandaleux : Woody Allen obtint en 1977 la destruction de tous les exemplaires imprimés, dans la mesure où louvrage était essentiellement composé de citations de ses sketches, scripts et dialogues, pour lesquelles on avait tout simplement négligé la question des droits dauteur. Aujourdhui, on parlerait de « copier-coller »
La deuxième, Lee Israel, nest apparemment pas allée très loin dans son projet, après avoir été découragée par lentourage du cinéaste. Marion Meade donne dailleurs peu de précisions, aucune date, aucun nom déditeur, et écrit essentiellement des généralités à ce sujet (« By now, Woodys strategy was first to dodge a biographers letter
»). La troisième citée nest autre que Louise Lasser, la deuxième épouse dAllen, sollicitée par la romancière Toni Morrison. La situation rappelle dailleurs Manhattan, où lon voit le personnage incarné par Allen découvrir dans une vitrine, à sa grande honte, le livre que son ex-femme consacre à leur vie conjugale. Il en conclut : « Gossip is the new pornography ». Marion Meade nest guère convaincante dans le cas de Louise Lasser, puisquelle se contente de supposer, sans en donner la moindre preuve, que Woody Allen avait gardé suffisamment dascendant sur son ancienne femme pour la décourager de publier ses mémoires, alors que cette dernière aurait retranscrit deux mille pages de souvenirs ! Il apparaît en fait que Woody Allen nest pas si rétif que cela lorsquon le sollicite comme sujet dun travail biographique, laissant Gerald McKnight publier Woody Allen: Joking Aside en 1982 et Thierry de Navacelle le suivre sur le tournage de Radio Days en 1985. Toutefois, Marion Meade insiste sur la nationalité européenne des deux auteurs : lun publiera en Grande-Bretagne seulement, lautre est français. Woody Allen craindrait donc et les femmes et les biographes américains ? Elle met également en avant les traits négatifs que lun comme lautre relèvent chez le personnage, sa réticence teintée de dédain et ses aspects manipulateurs. Ce quelle rapporte du livre de Thierry de Navacelle tranche dailleurs avec ce quen dit John Baxter (« a work of
lapidary and uncritical devotion »). En revanche elle saccorde avec ce dernier pour considérer la biographie dEric Lax comme luvre de
Woody Allen (« basically a Woody Allen production »). Marion Meade, étonnamment, sarrête là dans sa présentation des efforts biographiques consacrés à Allen. Pas un mot sur le livre de John Baxter, pourtant salué par la presse au moment de sa sortie, de la New York Times Book Review au Sunday Times en passant par Elle. Il faut dire quils ne partagent pas la même conception de la biographie : John Baxter a publié une quinzaine douvrages sur le cinéma, Hollywood, et divers cinéastes, et cest essentiellement au cinéaste et à ses films quil se consacre, alors que Marion Meade cherche le sensationnel et brode autour du motif central du scandale de 1992, événement fondateur pour elle puisque son livre souvre sur lui. Les critiques qui accompagnent son ouvrage le saluent comme exhaustif et passionnant (« a tell-all bio », pour New York Post ; « a page-turner », dans le Norfolk Virginia-Pilot) et lindiscrétion délibérée qui caractérise sa démarche, si elle confine parfois à la vulgarité, lui permet dêtre une mine, en particulier si lon sintéresse aux aspects financiers de « lentreprise Woody Allen », ainsi quà son image publique et à la réception de ses films aux Etats-Unis. Ces edrniers y sont essentiellement présentés sous deux angles, celui des anecdotes de tournage et celui de leur succès au box-office, alors que John Baxter sintéresse davantage à leur contenu, sans toutefois y chercher à toute force des échos de la biographie. Louvrage de ce dernier fut un grand succès éditorial, et lon peut se demander quelle est la raison du silence de Marion Meade à son sujet : il est vrai que même si la biographie de John Baxter na pas reçu lonction de son sujet comme ce fut le cas pour celle dEric Lax, il ne semble pas quil ait eu beaucoup de mal à la publier, ce qui vient contredire la position de Marion Meade lorsquelle soutient quAllen fait tout pour empêcher les biographes décrire sur lui. Comme nous lavons vu plus haut, elle présente lattitude dAllen vis-à-vis de ses éventuels biographes de manière extrêmement négative et, disons-le, exagérée, dans lintention probable de donner un petit goût de fruit défendu à son livre, quelle ne semble pas avoir eu de mal à faire paraître pourtant. La seule chose que nous pouvons dire, cest que ces biographies ne sont parues quà partir de 1998, alors que lon imagine bien que les maisons déditions auraient aimé en publier plus tôt. On suppose aisément quAllen a oeuvré pour se ménager le délai nécessaire à la reconstruction dune image publique mise à mal dans les médias et dans limagination du public. La reconstruire, ou plutôt la resserrer autour de ce qui devra être ressenti comme essentiel : un homme célèbre pour ses films, qui, en dépit du tapage médiatique qui sest développé autour de lui à un moment particulier de sa carrière, offre désormais une image très lisse, se laissant photographier avec sa jeune compagne, et insistant lorsquil parle de lui-même sur sa vie routinière et paisible presque entièrement consacrée à lécriture et au tournage de ses films.
Un peu plus haut, nous avons cité Marion Meade qui évoquait le grand risque pour Allen de voir sa persona publique réduite en « mousse », nous dirions en purée, sil laissait publier trop de révélations sur sa biographie. Passons sur limage, mais la notion de persona publique mérite lattention dans le cas de Woody Allen. Il est fréquent de parler de la persona dun acteur, sorte de personnalité de scène et/ou décran construite de pièce en pièce ou de film en film, qui, une fois la renommée venue, rend difficile sa distribution dans des rôles ne correspondant pas à cette sorte de masque. Les stars hollywoodiennes de lâge dor étaient ainsi souvent calibrées en fonction dun type de personnage, et Ava Gardner eut davantage de rôles de femmes fatales quIngrid Bergman. Qui se serait risqué à donner un rôle de méchant à Gary Cooper ou de gentille mère de famille à Gene Tierney ? Quon ne sy trompe pas cependant : les « bons » films ou les « grands » réalisateurs sont souvent ceux qui sublime la persona de leur(s) acteur(s) et/ou actrice(s), parfois en la soumettant au contre-emploi. On pense à James Stewart, incarnation de la droiture et de la civilisation dans The Man Who Killed Liberty Valance, et beaucoup plus ambigu chez Alfred Hitchcock. Et que dire de Henry Fonda quand il passe de John Ford à Sergio Leone ! Certains acteurs excellent toutefois dans ce que lon appelle la « composition », comme sils étaient plus malléables ou sils se gardaient dêtre étiquetés : Ralph Fiennes, par exemple, incarnera aussi bien le terrifiant Amon Goeth de Schindlers Listque le romanesque Comte Almasy de The English Patient. On remarquera néanmoins que ce dernier exemple appartient à une époque plus récente que les premiers. Le système des studios nayant plus cours, Hollywood ne produit plus en série films de genre et vedettes stéréotypées. Au-delà, depuis la Seconde Guerre Mondiale, la production filmique reflète un contexte moral où lon ne tait plus les ambiguïtés et la part dombre de lindividu confronté à labsurdité du monde. Depuis le film noir, qui peut vraiment distinguer les bons des méchants ? Cest ainsi quun acteur comme Robert de Niro excellera dans les films de Martin Scorsese, tous fondés sur cette ambivalence essentielle, dans la mesure où il a longtemps projeté une persona relativement neutre, du moins si on la compare à celle de Woody Allen ! Nous parlerons davantage de la persona dacteur de ce dernier au prochain chapitre, nous intéressant ici à la « persona publique ». Une des différence avec Robert de Niro, justement, tient sans doute dans ce que ce dernier na pas une persona publique très développée par rapport à sa persona dacteur qui est, elle, envahissante : les imitateurs imitent de Niro dans ses rôles, pas dans « la vie », comme ils imitent Scarface et pas Al Pacino. En revanche, le personnage public Allen, sil se démarque sans aucun doute de la personne Allen à laquelle, nous le répétons, le public na jamais vraiment accès, constitue une entité très forte qui ne semble guère déguisée lorsque lacteur incarne un rôle. Le vagabond, Charlot pour les francophones, était la persona filmique de Charlie Chaplin, dont la persona publique différait fortement. Dans le cas dAllen, nous pouvons nous demander sil a vraiment une persona dacteur bien distincte de son personnage public : nous le verrons à létude de ses origines, il a entretenu une subtile ambiguïté dès ses premiers textes pour le cabaret. Ce que nous voyons dAllen à lécran influe sur notre perception de lhomme lui-même, notre connaissance des aléas de sa vie influe sur notre réception de ses personnages, et la persona publique comme filmique se construit, couche après couche, toujours plus complexe. Ces multiples degrés de personnalité deviennent autant de moyens de mise à distance et de support pour ces discours doubles et biaisés que sont lironie, la parodie, le pastiche, la satire. Ce feuilletage subtil réclame de la légèreté de touche pour demeurer digeste, et finalement limage de la « mousse » quutilise Marion Meade nest pas si mauvaise. Une construction aussi sophistiquée aura en effet bien du mal à tenir face à lartillerie lourde de la presse à scandale et des amateurs de ragots. On pouvait effectivement craindre que laffaire de 1992 ne vienne fracasser les ingénieux jeux de miroirs fabriqués par Allen en offrant ses multiples reflets à lécran des médias comme à celui des salles obscures. La suite des événements offre des développements somme toute bien moins dramatiques.
Pour nous, lannée cruciale de négociation avec le public dune image non pas nouvelle, mais redéfinie, sera 1997, lannée de sortie de Deconstructing Harry que Vincent Remy sous-titrera Reconstructing Woody dans son éditorial du numéro spécial que lhebdomadaire français Télérama paru en janvier 1998 consacre à Woody Allen. Ce magazine qui pendant des années a placé Woody Allen au pinacle ne pouvait que se faire lécho de ce côtéci de lAtlantique des termes selon lesquels celui-ci entendait se livrer. Le numéro spécial inclut une assez longue interview portant presque exclusivement sur ses films, sans références à la vie privée, sinon lévocation de son existence de « père tranquille » du cinéma américain, à lopposé du personnage quil incarne dans le film ou de lhomme à la vie « déréglée » quévoque Marion Meade :
Télérama : Oui, mais dans Harry, le héros dit : « Cest moi, à peine déguisé. Dailleurs, je nai plus à me déguiser du tout. » Alors, Harry, est-ce Woody ou une nouvelle fausse piste ?
Woody Allen : Cest exactement comme dans mes films précédents. Mais en lécrivant, je savais que beaucoup chercheraient des similitudes. Que voulez-vous que jy fasse ? Jai une vie tranquille. Je suis discipliné, je ne bois pas. Je traîne chez moi, je mexerce à la clarinette, je déjeune avec des amis, je vais voir un match de basket. Et jécris
Le film de fiction, qui va jusquà montrer son protagoniste divorcé abuser de son droit de visite, a justement comme sujet un écrivain dont la vie privée constitue le matériau principal de ses romans. Lintrigue retrace ses efforts pour surmonter la panne de lécrivain, conséquence des différents conflits engendrés par cette exploitation de lintime. Ici, Woody Allen prend à bras le corps la question des aspects autobiographiques dune uvre : la vie privée ne manque pas dinfluer sur celle-ci, mais un roman, ou un film de fiction ne sont pas des autobiographies. Scruter une uvre pour y débusquer la trace de lintimité de son auteur est une approche bien limitée et de fort peu dintérêt. Dailleurs, comme nous lavons dit, les amateurs de ragots ne se précipitèrent pas pour voir les films de Woody Allen même immédiatement après le scandale. Si les films de Woody Allen sont souvent biographiques, ils ne sont pas autobiographiques : une ligne est explicitement tracée entre uvres et vie privée, entre le cinéaste et la « célébrité ».
Cest à la même période, entre 1996 et 1998, que la démarcation va être clairement définie, non pas dans une uvre de fiction, support finalement trop ambigu, mais dans un documentaire réalisé par un autre auteur, et consacré non pas au cinéaste, mais au musicien, ainsi quà lhomme « à la ville ». Le documentaire permet de voir la persona publique en ce quelle se distingue des rôles de lacteur, et la « célébrité » dans ses uvres. Marion Meade rappelle que cest Jean Doumanian, très longtemps productrice de Woody Allen, impressionnée par le nombre de fans européens qui se pressaient au « Michaels Pub » pour le concert hebdomadaire du groupe damateur de jazz New Orleans où Allen joue de la clarinette, qui eut lidée dune tournée européenne de cette formation, et dun documentaire couvrant cette tournée. Ce fut Wild Man Blues, et en dépit du grand talent de Barbara Kopple, documentariste renommée, lauréate dun oscar pour Harlan County, USA, consacré aux luttes syndicales des mineurs de charbon du Kentucky, un critique de Newsweek qualifia le film de « seul film de Woody Allen à ne pas avoir été réalisé par Woody Allen ». Daprès Marion Meade, la documentariste ne parvint pas une seule fois à faire baisser sa garde à Woody Allen qui, ne sachant pas toujours si la caméra était en route, resta fidèle au personnage et ne livra rien de vraiment personnel. « He stayed in character ». La formule, qui peut se traduire soit par « fidèle à son rôle », à sa persona publique, ou « fidèle au rôle » tel quil est écrit pour les besoin du film, est bien révélatrice de la complexité de limage publique quoffre Allen. Ce que regrette Marion Meade, cest que jamais il ne laisse la documentariste soulever le masque. Le documentaire nest pas spécialement flatteur pour autant : « on découvre un Woody drôle et pas toujours aimable, souvent effrayé par sa propre popularité, et constamment claustrophobe. ». Marion Meade voit le documentaire comme une pure manuvre visant à restaurer limage de Woody Allen écornée par le scandale et cite plusieurs critiques allant dans ce sens. Elle considère que Barbara Kopple a été manipulée au point de présenter la relation entre Allen et Soon-yi comme normale : « she lost her critical perspective and became part of her subjects insulated world. » Fidèle au noir portrait quelle brosse du cinéaste, elle va même jusquà lui prêter des pouvoirs : « Woody succeeded in mesmerizing Kopple, who chose to ignore the fact that Soon-Yi was the daughter of the mother of Woodys three children and the sister of these children. » Sans entrer dans la polémique, on peut voir ce documentaire fort bien construit et très divertissant comme une redéfinition de la figure publique de Woody Allen, et aussi comme lexposition des termes selon lesquels il entend que lon présente désormais sa vie privée, termes qui sont clairement les siens. Il est évident quau moment du tournage de Wild Man Blues il était exclu de mentionner Mia Farrow dans un travail biographique sur Woody Allen. Nous pouvons faire ici une parenthèse, nous demandant si elle en a jamais fait partie : celle qui est plusieurs fois la compagne du personnage incarné par Woody Allen à lécran, et même parfois son alter ego, na jamais eu le statut officiel dont bénéficie Soon-Yi dans le documentaire. En revanche cette dernière na rien dune actrice et ne joue pas dans les films du cinéaste. Il apparaît clairement à cet exemple que Woody Allen distingue bien plus sa vie privée de ses films que lon se plaît parfois à le croire. Pour en revenir au documentaire, il sachève sur une scène clé, une réunion familiale dans lappartement des parents de Woody Allen (« a dinner party in Hell ») auxquels le cinéaste présente Soon-Yi. Lincompréhension règne visiblement entre les parents et leur fils, qui ne sont plus du tout du même monde. La scène laisse lobservateur perplexe, jusquau malaise, tant les effets de fiction sont nombreux. La situation rappelle un des tout premiers plans du tout premier film réalisé par Woody Allen, une interview des parents du protagoniste affublés de masques de Groucho Marx pour ne pas être reconnus et avouant leur incompréhension vis-à-vis de leur fils délinquant. Dailleurs, la mère de Woody Allen ressemble un peu à Groucho Marx, et les deux parents ne comprennent visiblement pas ce qui a permis à leur fils de faire une telle carrière. Manipulation ou sincérité ? Woody Allen ne craint pas de se montrer en situation dinfériorité devant des parents sans indulgence à son égard et sans fierté particulière pour ce fils dont leur propre médiocrité permet de mesurer la réussite. Barbara Kopple penche pour la sincérité : « Si vous désirez connaître le vrai Woody, eh bien, regardez-le à ce moment là : il sourit comme un gamin de douze ans essayant de gagner leur approbation. » Linfériorité est cependant toute relative et lhumoriste comme dhabitude met les rieurs de son côté : « Que je fréquente une Asiatique, ça vous fait quoi ? demande-t-il. Et sa mère de répondre : Je ne crois pas que ce soit une bonne idée ! / Pourquoi ? / Parce que si ça continue ainsi, la race juive séteindra. Un dialogue qui semblait tout droit sorti dun film de Woody. Sauf que là, cétait pour de vrai ! » Cette scène présentée comme du documentaire recèle une forte dose du masochisme et de lautodérision caractéristiques de lhumour allénien, qui comptent parmi les éléments clés de la construction de son personnage à lécran. Nous sommes bien ici devant un épisode typique de cet artiste qui singénie à brouiller les pistes. En dautres termes, sincérité et duplicité sont inextricablement mêlées, et doivent être reçues ainsi, Allen nentendant pas que lon défasse cet écheveau infiniment complexe. Limage ambiguë que nous percevons, et qui nous laisse dans le doute quant à ce personnage complexe, nous rappelle plus les portraits sinistres tracés par John Baxter et Margaret Meade que limpression de grande sympathie que lon ressent à lire la biographie dEric Lax ou le numéro spécial de Télérama.
La touche ultime à limage redéfinie qui sélabora dans cette période fut le mariage entre Woody Allen et Soon-Yi, célébré « dans la plus stricte intimité » en décembre 1997. Nos guillemets nont rien dironique, mais visent à souligner à quel point les circonstances mêmes de ce mariage illustrent la définition particulière de lintimité dans le cas dun tel couple. Ce fut effectivement très intime, comme il se doit pour un contempteur des médias amateurs de ragots ayant eu plus que sa part de tapage, sans être secret pour autant. Les photographies qui furent publiées nétaient pas volées, mais posées pour certaines, comme celle qui illustre la couverture du livre de Marion Meade, dans le but probable daffirmer la légitimité et la solidité de ce couple qui avait tant défrayé la chronique. Le choix du lieu, Venise, est tout à fait symptomatique de la complexité de la figure publique dAllen : on sait quil en a fait un de ses lieux délection, avec Paris, même sil na jamais vraiment quitté Manhattan auquel il est toujours attaché ou mieux, assimilé. Si Woody Allen a connu sa « tentation de Venise », il lui a en grande partie résisté. Tournées, séjours, mariage, lEurope est le lieu dun exil nécessaire à la redéfinition de lhomme public, dont la persona sappuie sur des aspects européens, et qui a de notoriété publique plus de fans de ce côté-ci de lAtlantique que de lautre côté, mais dun exil partiel. Même si Woody Allen compte le maire de Venise dalors parmi ses amis, il nen est pas devenu vénitien pour autant. Lidée fait autant sourire que cette image de Everyone Says I Love You où lon voit sa silhouette sur les quais de la Seine, une baguette de pain sous le bras ! Venise, cest lemblème du tourisme international, une des destinations favorites de la jet-set et le lieu commun de la félicité nuptiale, et Woody Allen ne craint pas dassumer cette apothéose du rêve de réussite dun tout petit bourgeois juif de Brooklyn. Mais cest surtout une ville belle et mystérieuse, symbole de la culture européenne mêlée de mémoire byzantine. Se marier à Venise, le cliché fait sourire, sy marier dans lintimité quand on sappelle Woody Allen à de quoi faire ricaner certains, et pourtant, le cliché nexclut ni la sincérité, ni la profondeur. Limage soigneusement composée trouve son efficacité en ce quelle va toucher la sensibilité du public, comme Venise qui charme au-delà du cliché. Quand une image est aussi subtilement restaurée, des biographies, même non autorisées, peuvent bien paraître, elles ne feront pas grand mal. Woody Allen semble être parvenu à un certain équilibre en cloisonnant son travail de cinéaste et sa figure publique, tout en réalisant certains films qui ne se privent pas dintégrer des aspects en apparence autobiographiques. De plus, le temps passant, lâge aidant, on voit limage peu à peu sestomper et les apparitions se faire rares dans la presse people. Cela ne signifie pas loubli, loin de là : « Woody Allen » résiste au passage du temps, et en mai 2005, le public du festival de Cannes a fait une « standing ovation » à Match Point comme à son auteur, ce qui est intéressant dans la mesure où ce type de public associe mondains et cinéphiles.
Après nous être penchés sur cette figure que nous nommons le « personnage dans la vie », qui résulte autant de la « stratégie » de lartiste que dune construction dans lesprit du public, nous pouvons conclure que si lon excepte le désastreux épisode de 1992, qui à terme aura eu pour effet un contrôle encore plus serré de son image, Woody Allen est parvenu à résister à la « célébrité ». Pour ce faire, il sest construit un personnage public dérobant efficacement à la curiosité médiatique la part dintime dont la divulgation mettrait en danger son intégrité. Un temps, malentendus et sentiment de trahison ont mis à mal lidée que le public, toutes opinions et tendances confondues, se faisait de lui. La conséquence en fut que « lhomme » semble mettre désormais un point dhonneur à se protéger en projetant une image de père tranquille et de monument du cinéma américain, seffaçant derrière sa production filmique, ses rôles, ses pièces et ses écrits. Il semble rejoindre ainsi les définitions des dictionnaires qui névoquent les contradictions quen termes de création artistique. Serait-ce le ou les personnages à lécran qui ont sauvé Woody Allen, comme le font les créatures du protagoniste romancier à la fin de Deconstructing Harry ? Il nous semble en tout cas que ceux qui apprécient le travail de lartiste ont su faire la part de la « personnalité », ne gardant de lhomme public que ce qui leur permet dapprécier sa persona filmique, dont nous vous proposons de découvrir la nature et lhistoire.
CHAPITRE 2
De la scène à lécran
De létude de cette entité complexe que nous appréhendons sous létiquette « Woody Allen », il est ressorti que ce dernier, surtout depuis le scandale qui la forcé un temps à exposer sa personne privée plus quil ne la sans doute jamais voulu, a fait de son image un usage particulier et ambigu dans le « personnage dans la vie » pour reprendre une des deux catégories distinguées par Richard Schickel. La tension constante entre discrétion et exposition est présentée comme constitutive du comportement et du caractère de « Woody Allen » dans ses biographies qui lexpriment sous la forme doxymores comme « le célèbre reclus », de manière positive chez certains comme Eric Lax, ou généralement négative chez John Baxter et Marion Meade. Cette contradiction va, par exemple, sillustrer quand « Woody Allen » choisit daller dîner régulièrement dans un restaurant pour célébrités tout en dissimulant son visage sous un chapeau de pêcheur paradoxalement devenu un attribut lidentifiant aussi sûrement que ses fameuses lunettes, ou quand il fixe une sorte de rendez-vous hebdomadaire à ses fans pour jouer de la clarinette en public tout en refusant à ce public le moindre regard ou le moindre signe de complicité. Pour les biographes, ces contradictions caractérisent la personnalité complexe dun homme et dun artiste de renom. Pour nous qui nous nous intéressons en priorité à son uvre et à la manière dont elle est perçue, elles participent de limage particulière que projette Allen dans lesprit du public, résultat de linteraction entre les éléments biographiques, les personnages quil a incarnés, et plus largement le contenu de ses oeuvres. Nous désignons sous le terme de persona ce masque sous la protection duquel il se présente à nous, et qui sest façonné au fil des années, des expériences et des rencontres avec différents publics.
La genèse de la persona allénienne peut se décrire comme un processus dévolution parallèle au passage de lhomme comme de lartiste de lobscurité des origines à la lumière de la renommée. La première étape est marquée par le choix précoce quAllen fait dun pseudonyme. Il ladopte en 1952, à 17 ans, lorsquil commence sa carrière dauteur en envoyant des histoires drôles aux journaux. Eric Lax affirme que sa première motivation fut la timidité et le souci de cacher sa véritable identité. Demblée, la carrière du jeune humoriste se place sous le signe du paradoxe puisquil éprouve le besoin dêtre publié et de voir imprimées dans des journaux à fort tirage les blagues qui lui assuraient un certain succès dans le cercle restreint de la famille et de lécole, mais en savançant masqué. Toutefois, nous estimons quil serait abusif de considérer comme un refus de sa judéité ce choix dun pseudonyme plus léger et mieux approprié à ses choix professionnels que sa ronflante identité de naissance. Woody Allen nest pas sioniste, bien au contraire, mais il nen pourfend pas moins lantisémitisme, et ne fait pas mystère de ses origines, dont il sest largement détaché dailleurs. Simplement, décidant de devenir humoriste de métier, il se comporte en professionnel et se choisit un pseudonyme passe-partout, comme la plupart de ceux quil espère rejoindre au panthéon de lhumour américain... juif. « Mais ce qui compte, cest le nouveau nom lui-même, bien plus que ses connotations. Une fois libéré, ne serait-ce quinconsciemment, de son identité originelle, un artiste peut endosser le rôle qui lui convient. » Lacteur français Philippe Caubère, qui depuis des années se produit seul sur scène en offrant des représentations de sa propre vie, a ainsi choisi de baptiser Ferdinand Faure son alter ego de théâtre. Il déclare avoir eu besoin dun nom, comme Charlot, afin de pouvoir se jouer lui-même sans être réaliste, et surmonter les difficultés quil y a à se caricaturer soi-même. Il est dailleurs très proche de Woody Allen dans sa manière de procéder, puisquil affirme regretter de ne pas avoir conservé son prénom, ce qui est quasiment le cas pour Allen/Allan. On voit comment Allen conserve une partie de son état-civil dorigine, faisant du choix de ses parents un nom de famille (nonobstant une légère variation), comme si le fait de se composer une personnalité de plume et de scène lui permettait de concentrer un processus qui pour la plupart des familles a demandé soit plusieurs générations, soit dans certains cas la décision hâtive dun employé aux écritures dEllis Island. En revanche la première partie du nom tient du sobriquet, signalant clairement la nature comique de celui qui le porte.
Une fois ce choix fait, on va le voir tout au long de sa carrière dartiste chercher une évanescente ligne de partage entre lobscurité et les feux de la rampe, entre lexhibition et la réticence (« a very private man who has made a name for himself in the most public of professions. »). Dabord « écrivain de lombre » ou écrivain fantôme (ghost writer), pour reprendre lexpression anglophone plus heureuse que le « nègre » français, Woody Allen va progressivement sortir de lobscurité en simposant sur des scènes un peu particulières. On peut dailleurs sinterroger sur lopportunité de choisir le verbe « simposer », qui reflète ce que ces débuts de carrière ont pu avoir de paradoxaux. Les biographes décrivent la valse hésitation dun timide qui doit se faire violence pour se placer sous les regards du public en 1960, à linstigation de ses agents Jack Rollins et Charles H. Joffe. Jouissant à lépoque dune excellente réputation dauteur, il nest plus le jeune surdoué de dix-sept ans dont les blagues étaient régulièrement reprises par les humoristes. Il sest, comme on dit, « fait un nom » entre 1956 et 1959, en interprétant ses propres sketches lété à Tamiment, devant un public très particulier puisquil sagit dun village de vacances pour jeunes célibataires juifs pour lesquels étaient régulièrement organisés des spectacles. Le reste de lannée, il décroche de petits contrats qui lui assurent une certaine aisance financière, écrivant des sketches pour les humoristes animateurs démissions télévisées ou dobscurs comiques de cabaret, à linstar du personnage quil interprète dans Annie Hall. Lui-même na pas de mots assez forts pour décrire la véritable épreuve du feu quont constituée ses débuts de comique de cabaret, de standup comedian pour reprendre lexpression consacrée : « It was unspeakably agonizing. All day long I would shake and tremble, thinking about standing up that night before people and trying to be funny. »
Nos trois biographes font preuve dunanimité lorsquil sagit de décrire ses premières prestations, plutôt pitoyables, à létage du Duplex, à Greenwich Village, dans une toute petite salle presque vide en semaine, où il était fort difficile pour un débutant de déclencher les rires. On souligne en particulier limmobilité de sa pose qui ne parvenait guère à dissimuler sa grande nervosité, sa diction peu convaincante, son rythme hésitant, une fois seul face à un public new-yorkais plus difficile que celui de Tamiment. En dautres termes, tout semble indiquer une grande difficulté à communiquer. Et pourtant, notre verbe « simposer » convient bien, car à force dobstination il finit par emporter ladhésion de ce type de public pour devenir rapidement un des humoristes les plus célèbres des années soixante aux Etats-Unis. Ses difficultés de départ sont un des matériaux de base du personnage qui sest construit devant le public de Greenwich Village, de Chicago ou de San Francisco, personnage qui nest pas né au cinéma, et que Woody Allen a créé à son image.
Sa genèse remonte aux monologues de lhumoriste et à leur confrontation avec un auditoire particulier dans des conditions particulières. Marshall Brickman, avec qui il a débuté au Bitter End de New York, et qui devait cosigner les scenarii de Sleeper, Annie Hall, Manhattan et Manhattan Murder Mystery, montre bien comment le cabaret a permis à Woody Allen de créer son personnage comique en intégrant toujours plus de matériau personnel :
Le monologue de Woody durait vingt minutes. Jétais épaté par son niveau dinvention et daudace, pour lépoque. Au début, Woody se cherchait encore. Plus précisément, il essayait de déterminer ce que le public percevait de son personnage. (
)
[Il] donnait alors dans ce quon appelle le premice material (le sketch point de départ). « Que se passerait-il si les Russes lançaient un missile sur New York ? Vous imaginez la conversation entre Kroutchev et le maire John Lindsay ? » Brillant, mais impersonnel. Graduellement, il a introduit des plaisanteries sur lui-même : sa femme, son ex-femme, sa psychanalyse. Des références sexuelles, aussi. Javoue que je trouvais ça presque trop intime. Mais cest le propre de Woody que dêtre honnête dans lexploration de lui-même, au risque de lautodestruction.
Nourrie, façonnée par la réaction du public, sa personnalité a commencé à prendre corps : ce personnage de névrosé sur-psychanalysé, hypochondriaque de surcroît, qui malgré tout réussit. Dans une large mesure, il la transférée au cinéma.
Pour Marshall Brickman qui est un ami de longue date dAllen, la manière paradoxale quà ce dernier de se présenter au public, et finalement de le séduire en insistant sur ses manques ne relève pas de la manipulation, mais bien du don sincère de lui-même. En passant de lombre de lécriture à la lumière de la scène, Woody Allen a dû mener la lutte de tous ceux qui exposent leur travail au jugement dautrui : son génie a consisté à forcer le trait sur ce qui passe habituellement pour des entraves à la réussite afin de mettre les rieurs de son côté et de gagner la sympathie, puis ladmiration du public. Voilà sans doute les éléments du succès paradoxal de la persona dAllen telle quelle se dégageait tandis quil énonçait ses monologues de cabaret. Il faisait alors naître le rire de la rencontre entre un nouveau type de héros et les générations de laprès-guerre et des « Trente Glorieuses », dont il semblait si bien incarner les doutes et les angoisses, les aspirations à un bien-être matériel désormais apparemment accessible à la majorité ainsi que le désenchantement induit par la consommation sérigeant en valeur absolue de la société. Dans ce contexte de réception particulier, lartiste, en mettant en scène ses inhibitions, a su se servir de ses hésitations, de ses balbutiements, de tout ce qui en dautres circonstances aurait constitué un obstacle à la communication pour conquérir son public et effectivement, simposer. Woody Allen pourrait reprendre les propos de son maître, Ingmar Bergman, lorsquil écrit dans ses mémoires : « Jai acquis le pouvoir datteler mes démons à mon char. »
Plus tard, la transition vers le cinéma va suivre un cheminement tout aussi hésitant, puisque cest paradoxalement suite à son sentiment décurement face à que lon fit de ses débuts de scénariste et dacteur dans Whats New, Pussycat ? (1965) et dans Casino Royale (1967), où il semblerait que ce fût lui qui refusa dapparaître au générique comme scénariste, quil se lança dans lécriture et la réalisation des films dans lesquels il jouait. Avant de se lancer dans la réalisation, il participe avec Whats Up, Tiger Lily ? à une aventure cinématographique demandant plus de discrétion : il sagissait de transformer un obscur « nanar » japonais en lui ajoutant des scènes, mais surtout en le détournant à laide dun doublage fort éloigné des dialogues du film original. Là encore, Allen semble hésiter entre lobscurité et la lumière, et ne sexposera pleinement que quand il pourra, dune certaine manière, imposer ses conditions. Même là, cela semble être une souffrance, comme il le confie aussi bien à Stig Bjorkman quà Richard Schickel. Il se présente comme un éternel insatisfait qui impose des changements constants lors des tournages et ne revoit jamais ses films. Les biographes sans indulgence comme John Baxter ou Marion Meade le soupçonnent de coquetterie, car ses hésitations constantes résultent beaucoup plus dun perfectionnisme marqué au coin de lorgueil quelles ne sont leffet dun manque de confiance en lui-même. Woody Allen exprime là un hiatus que beaucoup ressentent, entre leurs aspirations et ce quils parviennent à réaliser, mais qui malheureusement se traduit par de nombreux malentendus entre le réalisateur et le public, comme lexprime bien John Baxter. Ces malentendus prennent également leur source dans la manière souvent déconcertante quà Woody Allen dapparaître au public, par exemple à la télévision, et dans les rapports complexes qui existent entre le créateur et ses créatures.
Ainsi en 1995, quand à loccasion de la sortie en France de Deconstructing Harry, Woody Allen participe à lémission de Bernard Pivot « Bouillon de culture », le téléspectateur ne peut quêtre frappé par la différence existant entre lhomme quil voit ce soir là sur le petit écran, et le personnage quil incarne dans le film, Harry, un écrivain à succès ne manquant ni daplomb ni de cynisme. Autant Harry est prolixe, sûr de lui la plupart du temps, parlant à la mitraillette, maniant le verbe avec une efficacité diabolique, autant Woody Allen paraît effacé, voire terne face à Bernard Pivot, Philippe Sollers et Julia Kristeva. Toutefois, on peut relever des points communs entre la vie privée du réalisateur et celle de son personnage, en particulier la question épineuse de la garde des enfants après un divorce. Dailleurs le film ne cesse de poser la question de ce quun auteur livre de lui-même dans le cadre de son uvre, comme on le voit bien dans la première séquence du film. Véhémente, lex belle-sur et ex maîtresse de Harry fait irruption dans son appartement, alors quil connaît les affres de la panne de lécrivain, pour lui reprocher davoir raconté leur liaison dans son dernier succès et finalement menacer de labattre :
LUCY: (...) Better to kill him.
HARRY: Pardon me?
LUCY: Kill the black magician.
Lucy withdraws the gun from her purse and points it at Harry.
LUCY: So he cant spin anymore gold out of human misery.
HARRY: Lucy, whats wrong with you?
Scared, Harry puts his glass down and starts to walk.
HARRY: Put that... put it, put it down. Look, put it down, Lucy, Lucy, Lucy, Lucy, think it over, you dont... geez...
LUCY: Shut up! Youre so fucking verbal. Who else could have talked me into giving him a blow job at my fathers funeral!
Harry runs, opens a door in the back of his apartment, and runs away. Lucy fires toward Harry, hitting some memorabilia on a shelf.
Exterior. Harrys apartment/Roof - night.
A door opens to reveal Harry as he enters through it. He runs on the roof. Offscreen, we hear two more shots. Lucy has followed him.
(...)
HARRY: Look, Im not going to stand up here on this fucking roof, eh, with a world class meshugana cunt and beg for my life. If you want to shoot me, shoot me. I was worried and you interrupted me.
LUCY: So whose life are you exploiting today?
HARRY: No... youll be very happy...
- Jump Cut -
... rewriting them. I was working on a little... autobiographical thing about when I was first married.
(....)
Fiction sequence ends.
Interior. Harrys doctors office - day.
Harry and his psychiatrist are both seated, facing each other.
HARRY: So Im standing there on the roof with her and shes pointing a gun at me and were out there in the cold and... Im panicked and Im telling her about a short story I wrote when I was younger and she found it funny, thank God, and she started to, you know, she laughed and she relaxed a little and she put the gun down. And, you know, but.
Alors quil est sur le point dêtre châtié pour sêtre servi de sa propre biographie comme matériau romanesque, Harry désamorce la situation dramatique en racontant une histoire. Le verbe et le récit le sauvent, alors que paradoxalement, il sagit dune histoire ayant pour point de départ un épisode de son premier mariage. Grâce à ses ruptures et enchâssements marqués par le montage abrupt, rare chez Allen, et par les passages de la troisième à la première personne et du présent au passé, la scène nous amène à nous interroger non seulement sur les ambiguïtés de « linspiration », mais aussi sur notre il équivoque de spectateur. En effet, ne sommes-nous pas comme Lucy, tour à tour scandalisés par lexploitation impudique de lautobiographie et émoustillés par le récit croustillant dune anecdote que nous subodorons vécue? Lindiscrétion apparaît dès lors comme lun des modes de la relation entre auteur et spectateur à travers le film, tandis quà linverse linvité de Bernard Pivot offre une image dabsolue discrétion. Cest dailleurs une constante dans toute la carrière médiatique de Woody Allen, en particulier depuis le scandale de 1992 : les interviews quil livre à chaque sortie de film sont aussi parcimonieuses quelles sont nombreuses, et répétitives, et laissent bien souvent le lecteur comme le fan sur leur faim. Graham McCann le qualifie de « désagréablement réservé » (« unpleasantly coy »). On serait tenté de prendre cette réticence pour un avertissement, et de sen tenir à une étude des films en laissant de côté léventuelle utilisation du matériau autobiographique, mais nous nous sentons autorisés à employer cet angle dapproche chez un réalisateur dont plusieurs films semblent se donner pour tâche dexplorer ces ambiguïtés. Cest le cas dans Take The Money and Run où il donne sa propre date de naissance au personnage quil incarne, comme dans Annie Hall, où le protagoniste est comique de night-club, stand-up comedian, comme Woody Allen à ses débuts. On retrouve le cas de figure dans Stardust Memories, dans lequel il incarne un cinéaste en crise, et dans Radio Days auquel il intègre beaucoup déléments autobiographiques, sans oublier Husbands and Wives réalisé dans le sillage du conflit lopposant à Mia Farrow, Deconstructing Harry ou Celebrity. Notre but nest pas de dresser un catalogue des éléments autobiographiques apparaissant dans les films de Woody Allen, mais bien de nous demander pourquoi il fait usage dun tel matériau, et quel est leffet produit sur le spectateur. Créer « son » personnage puis se, ou le diriger soi-même, cest composer une sorte de Janus bifrons, à la fois soi-même et un autre, capable de regarder aussi bien vers le personnel que vers le personnage, deux instances inextricablement liées par le lent travail de construction effectué par « lauteur » puis par le spectateur auquel, ici, la « créature » plus que la « création » est destinée. La première édition de la série dentretiens accordés par le cinéaste à Stig Björkman a été publiée sous le titre Woody et moi et lon peut penser que ce « moi » désigne, bien au-delà du journaliste Stig Björkman, lensemble des spectateurs et lecteurs de louvrage aussi bien que linstance créatrice qui a façonné le personnage Woody. Cette instance nous échappe en grande partie et il conviendrait sans doute de la laisser dans lombre, sil ny avait dans loeuvre filmique de Woody Allen ce jeu constant entre réticence et confession.
Dans ce chapitre qui se donne pour objet de dégager les caractéristiques de « Woody Allen » en tant que personnage fictionnel, et au-delà, personnage cinématographique et filmique, il importe pour nous de définir notre perspective théorique. On constate que si le personnage dans la fiction romanesque a été largement étudié par la critique littéraire, le personnage de film est plus délaissé par lanalyse théorique, sinon dans le cadre détudes thématiques et/ou socioculturelles. A lévidence il diffère du personnage de roman, dans la mesure où il est incarné par un acteur, aspect essentiel dans le cas qui nous intéresse puisque ici, acteur et réalisateur sont une même personne. Létude des diverses incarnations de Woody Allen à lécran nous permettra donc dapporter quelques éclaircissements sur la spécificité du personnage cinématographique et/ou filmique, en commençant par approfondir cette distinction afin de préciser dans quelle perspective nous plaçons notre étude. Dans sa thèse de troisième cycle, dont la lecture est lune des sources de ce travail, Marc Vernet distingue trois conceptions de lanalyse du cinéma « qui forment, implicitement ou explicitement, lhorizon du chercheur ». La première travaille sur les films conçus comme luvre dun réalisateur sinscrivant dans un contexte socio-historique et offrant au spectateur une représentation sous-tendue par une idéologie particulière, que le personnage incarne. Cest à ce type dapproche que nous faisons référence lorsque nous nous posons la question du « succès » du personnage à un moment et dans une société donnés. Nous nous permettons de rapprocher de cette perspective lappréhension du personnage dans le cadre de la vision anthropologique du cinéma telle que la développe Edgar Morin, avec létude des phénomènes de projection et didentification du spectateur, et celle de la « présence » du personnage à lécran : ici, nous parlons de ce que cest quun personnage, très largement, au cinéma, et nous pouvons également rattacher à cette approche les perspectives psychanalytiques, ainsi que féministes. Les deux autres conceptions de lanalyse du cinéma que distingue Marc Vernet sintéressent davantage au film en tant que texte et sappuient sur la sémiologie. La première, strictement structuraliste, se limite à létude du texte en empruntant ses outils à la linguistique et à la narratologie littéraire. Ce choix de sen tenir au fonctionnement du film, voire du cinéma structuré comme un langage, interdisait dans un premier temps de sintéresser à lauteur, au narrateur ou au spectateur, et même si dans un deuxième temps, narrateur et réalisateur ont pu à nouveau susciter lintérêt des théoriciens fondant leurs analyses sur la notion dénonciation, le spectateur nexistait encore que comme « sujet leurré ». La seconde en revanche sintéresse en priorité aux opérations de significations à luvre dans le film, aux stratégies développées par le film pour faire sens auprès de son destinataire, soit le spectateur, et accorde donc une grande importance aux opérations psychiques relevant de la réception. Dans cette approche, où lon retrouve les questions de personne(s), de sujet et de point de vue, létude du personnage redevient possible à travers une nouvelle approche des phénomènes didentification du spectateur à ce qui lui est montré, ainsi que didentification par le spectateur de la signification du film. Cest généralement dans cette perspective que nous approcherons les personnages incarnés par Woody Allen dans les films de Woody Allen, sans renoncer toutefois aux apports des deux autres conceptions de lanalyse cinématographique et filmique.
Nous lavons vu, une bonne part du succès de Woody Allen tient à laspect autobiographique de ses productions, ou plutôt à lillusion autobiographique quelles parviennent à mettre en place, dans la mesure où à aucun moment il nest passé de pacte autobiographique, pour reprendre la notion explorée par Philippe Lejeune. En dautres termes, Woody Allen ne dit jamais explicitement, que ce soit dans ses écrits, dans ses sketches ou dans ses films : ceci est lhistoire de ma vie. Il ne dit même pas : ma propre vie a beaucoup inspiré ce récit, ce sont bien mes parents, Martin et Nettie Konigsberg, qui ne mont « frappé quune seule fois : ils ont commencé le 23 décembre 1942 et se sont arrêtés fin 1944 », cest effectivement avec ma première femme, Hélène Rosen, que javais « de longues discussions philosophiques. Elle était trop forte pour moi, elle finissait toujours par me prouver que je nexistais pas. » Il demeure certes un doute quant à une éventuelle véracité, et cette ambiguïté ne manque pas de renforcer lattrait des propos, mais celui qui les lit ou les entend nest pas dupe au point de ne pas faire la part de la satire, ni surtout au point de croire que cest la biographie dun être de chair, Allan Stewart Konigsberg ou un autre, qui pourrait susciter ainsi son adhésion ou son dégoût. En revanche, il est le destinataire, et en partie le constructeur de la biographie dun certain Woody Allen, personnage qui le fascine dans la mesure où il sent bien à quel point cette instance est proche de lauteur qui lui livre ainsi une sorte de « vraie fausse autobiographie de fiction » en se créant une identité de plume, de scène et de cinéma. Cest la genèse de ce personnage, ou plutôt de cette persona, de cet alter ego allénien que nous allons étudier ici, ainsi que ses avatars filmiques, en nous demandant ce qui fait leur attrait pour les spectateurs.
Nous le répétons, le personnage allénien, figure éminemment reconnaissable évoquée dans le premier chapitre, nest pas né au cinéma. Woody Allen la créé à son image, et sa genèse remonte à ses monologues de night-clubs. Afin de mieux saisir son essence, il convient de commencer par évoquer le personnage qui dit « je » dans les textes et les sketches que Woody Allen donnait alors à entendre : « Basically, Allens monologues are wacky anecdotes about his presumed deficiencies. » Le personnage des monologues se présente comme un maladroit en butte à lacharnement dun monde hostile, qui pourtant ne manque ni de bagout ni daplomb, ce qui lui permet paradoxalement de triompher. En voici un exemple :
In one monologue he reports trying to declare his analyst as a Business Deduction, but the tax-man contends it is Entertainment. The compromise is to declare it a Religious Contribution. The tax-form terms establish three perspectives upon psychoanalysis. It is seen first as a vital part of Allens profession; then from the tax-mans perspective as a diversion; and finally, as a sacred social institution. This ironic view reconciles the believers faith and the official skepticism.
Rapporté ainsi, sans les mimiques et sans la voix, et surtout à la troisième personne, le monologue tombe plutôt à plat, prouvant que lhumour allénien est décidément à la première personne. Toutefois, cet exemple nous en livre à la fois le ressort fondamental, lironie, et lune des sources essentielles, la psychanalyse.
Définir lironie est par essence complexe, et une analyse de ses variantes alléniennes suffirait à cette thèse. A la fois figure de rhétorique et « humeur » ou disposition, le champ de cette tournure particulière de lhumour est vaste. Nous reviendrons plus tard dans notre étude sur lironie en tant quattitude et manière dappréhender et de dire le monde et lexistence : la citation ci-dessus illustre bien comment cette disposition, de même que la rhétorique quelle emprunte, permettent dassocier des choses contradictoires dans son discours comme dailleurs dans sa manière dêtre. Plus étroitement, sexprimer de manière ironique consiste à dire le contraire de ce que lon pense, le ton et/ou la nature exagérée, surprenante et « décalée » du propos devant permettre à linterlocuteur den identifier la nature ironique et donc de recevoir le message dans toute sa complexité. Plus étroitement encore, il sagit dune figure de style comparable à lantiphrase. Lironie se niche dans des écarts, entre le pensé et le dit et entre le dit et le perçu, entre lexplicite et limplicite, et elle repose sur une torsion de la communication. Elle a donc tout à voir avec la réception dun discours, et constitue le principal outil de ce véritable jeu de dupe qui sinstaure entre « lironiste » et son public. Chez Woody Allen, lironie règne en maître, dans son propos et dans ce quen perçoit lauditeur ou le spectateur. Il a ainsi fréquemment recours, surtout à ses débuts comme réalisateur, à ce « discours à côté » que constitue la parodie telle que la définit Gérard Genette, en se livrant dabord à la « parodie simple » avant de multiplier les pastiches. Lexpérience de Whats Up, Tiger Lily nest rien dautre quune parodie, le doublage farfelu des images originales offrant un discours décalé, « à côté ». On voit également comment ce recours à la parodie reflète le parcours dun créateur ayant commencé dans lombre, attitude ambiguë cependant car il est parfois difficile de démêler ladmiration de lapprenti pour les « maîtres » imités de lirrespect moqueur de lhumoriste : cest lironie, sans doute, qui permet de faire passer les deux attitudes à la fois. Le sketch parodiant Antonioni et ses drames de lincommunicabilité dans Everything You Always Wanted To Know About Sex, par exemple, relève de cette forme de parodie que Gérard Genette désigne sous lappellation de pastiche héroïco-comique, appliquant un style noble à un sujet vulgaire. Nous parlerons ici dun style ironique, ou au second degré, dans la mesure où lintention railleuse est révélée par lécart existant entre la forme et le sujet. Cependant la forme est là dans sa perfection esthétique, et le discours double permet à la fois de moquer lesprit de sérieux et/ou le snobisme tout en rendant hommage au « vrai » Antonioni. Allen pratique également, mais de manière plus diffuse, cette autre forme décriture au second degré quest le travestissement burlesque, soit le traitement dun sujet noble dans un style vulgaire. Cest ainsi que le jeune héros de Love and Death posera à la Mort la question ultime, à savoir sil y a des filles de lautre côté, et que Satan offrira une tequila à Harry lorsque ce dernier jouera les Orphée aux Enfers dans Deconstructing Harry. Cet usage caractéristique de lincongruité et du « dégonflage » par le biais du burlesque, au sens rhétorique du terme, joue dailleurs comme une signature dAllen, et un rappel constant que tout cela nest que comédie et quil ne faut pas prendre ce qui est dit et montré au premier degré.
Lironie est également le matériau principal de la fabrication du personnage que Woody Allen construit en jouant sur limage que sen fait le public, dans la mesure où elle constitue le moyen darticuler, chez celui qui perçoit lironie, scepticisme et croyance. Dans les sketches, comme plus tard dans les films, il sagit de construire un personnage drôlatique, puisque nous sommes dans le domaine de lhumour et de la comédie, mais qui soit dans le même temps, non pas vraisemblable mais crédible, suffisamment substantiel pour quun auditeur ou un spectateur y croient selon un mode bien particulier. Si cela « marche », lauditeur conquis dira : « Ce type est incroyable! », la preuve de la réussite étant le rire. Dès lors, le personnage comique fonctionne, et nous y « croyons » suffisamment pour le suivre là où il nous entraîne. Cest là tout le rôle de lironie, forme particulière de lhumour qui joue sur la participation du public. Le lecteur, lauditeur ou le spectateur savent quil ne faut pas prendre lauteur au mot, ou plutôt que si, quil faut lui prendre ses mots, mais avec les pincettes de la distance. Le personnage allénien est une créature ironique par essence, lauditeur sait que cest juste un personnage , parfois héros burlesque, parfois satire, parfois caricature, et son plaisir vient de ce quil est à la fois dupe et témoin, à la fois conscient et oublieux des artifices de la fiction qui se met en place. Le personnage allénien joue sur cette dialectique qui tient aussi au type auquel il se rattache, le schlemiehl, figure majeure de la tradition littéraire juive dEurope centrale, dont la persona allénienne est très proche.
Le mot désigne en yiddish un faible, un maladroit, un de ces malchanceux sur qui le sort paraît sacharner, de ceux qui « se cassent le nez en tombant sur le dos », une parfaite figure de perdant. Toutefois le schlemiehl se débrouille toujours, paradoxalement, pour survivre et sen tirer plutôt bien, ne serait-ce quen mettant les rieurs de son côté, dabord en les faisant rire de ses malheurs, puis grâce à sa maîtrise du verbe, comme le souligne Rachel Ertel : « La volubilité du schlemiehl noie ses adversaires sous un flot de paroles. Elle ne vise pas simplement à produire un effet comique, elle est une des armes par lesquelles le schlemiehl affronte lhostilité du monde. Le verbe est un des moyens de désamorcer les coups du sort, de les enfermer dans ses filets, dapprivoiser lunivers, de le vaincre en le réinterprétant. ». Ce recours au langage est ce qui distingue le schlemiehl du personnage du héros inattendu du conte merveilleux, le petit être chétif et peu engageant qui finit par réussir, comme le Petit Poucet ou le Vaillant Petit Tailleur, prototypes des héros à la Buster Keaton, Harold Lloyd ou Charlie Chaplin. On pense au Gimpel the fool de Bernard Malamud, ou à certains traits du Portnoy de Philip Roth ou du Herzog de Saul Bellow. Mais on pense surtout à la logorrhée et à lhumour caractéristiques du personnage allénien tel que le découvrirent les clients de night-club, un humour fondé sur limpuissance et lironie, sorte de politesse du désespoir très bien analysée par Judith Stora : « Cest en philosophant, commentant, interprétant que les Juifs vérifiaient quotidiennement lambiguïté fondamentale de tous les phénomènes humains, ce qui ne pouvait quengendrer une vision ironique du monde. » Cest la vision du monde qui fonde lhumour du ghetto, marqué par une tendance au dénigrement de soi, ainsi que par « des changements successifs des aspects du style, par des ruptures sémantico-stylistiques. » Woody Allen allait utiliser ces mêmes armes pour composer un personnage de perdant qui remporte le combat en le tournant en dérision. La plupart des textes de night-club se présentent comme les confessions, apparemment improvisées, dun schlemiehl qui tourne ses failles en autant davantages. Cela va devenir lune des caractéristiques majeures du personnage allénien jusquà aujourdhui. Le personnage des textes de night-club, cest le « whiner » qui sur un ton plaintif vient raconter ses malheurs à un public, et qui fait de ses aveux de faiblesse les armes de son triomphe. Tout est dans la manière de se confesser, et de négocier la distance ironique entre le propos et sa réception par celui à qui il sadresse. Noublions pas un autre schlemiehl, le héros du Peter Schlemihl de lécrivain romantique allemand Chamisso, personnage errant à la recherche de son ombre perdue. Il y a loin entre les deux figures et les deux cultures, du romantisme allemand à lhumour du stettel, sinon que ladjectif allemand schlimm (mauvais), étymologiquement proche du vocable yiddish comme du patronyme du héros problématique de Chamisso, pèse de tout son poids de dérision dans les deux cas. Quant à la créature allénienne, elle a pour principal matériau lironie du jeu entre personne et personnage, car le témoin, le spectateur, le destinataire de cette création est amené à croire que ce qui se cache sous le masque de comédie, sous la persona, ne diffère guère de ce quil perçoit. De là à penser quaucune ombre ne vient doubler le personnage
Ce serait plutôt le contraire, et lon comprend demblée la complexité de la créature. La référence constante à la psychanalyse est à cet égard éclairante, car il est de notoriété publique (lexpression donne à penser) que le réalisateur lui-même a été en analyse à linstar de plusieurs de ses personnages de film. Or la psychanalyse (du moins la psychanalyse à laméricaine), dont Woody Allen na de cesse dépuiser les ressources tant analytiques que comiques de film en film, est lun des instruments les plus utilisés pour construire la persona allénienne. Elle est à proprement parler consubstantielle du personnage, dans la mesure où elle est un travail sur la parole, arme du schlemiehl et trait éminemment allénien. Comme le dit Françoise Dolto, «la parole, cest cela la découverte de la psychanalyse ; la parole, comme médiatrice de tout ce qui se passe en nous de douloureux, à partir du moment où elle peut être dite et écoutée, parlée et assumée. »
La psychanalyse est partie prenante du rapport particulier quinstaure Woody Allen avec ses interlocuteurs, dans la mesure où la cure psychanalytique est aussi une histoire de communication et détablissement voire de rétablissement de rapports avec le monde, particulièrement pour ce public de la fin du vingtième siècle qui se fait fort de tout « analyser ». Il convient toutefois ici de maintenir une certaine distance, forcément ironique, et de ne pas entendre les monologues de cabaret comme des propos tenus sur le divan. Si la psychanalyse est omniprésente dans la production allénienne, il sagit le plus souvent de limage que lon en a dans le grand public, du phantasme populaire de la cure psychanalytique qui na souvent pas grand chose à voir avec la réalité de cette « méthode du tout dire à qui tout écoute ». La persona allénienne, cest le type même de lanalysant bavard, qui raconte à lextérieur le déroulement de la cure. Le recours à la psychanalyse va cependant doter le personnage de profondeur dès les monologues humoristiques des débuts en créant une sorte de terrain dentente entre le « fabricant » du personnage et le public à lintention duquel il le crée. Car la psychanalyse est bel et bien terrain ou terreau où puiser du matériau à la fois grave et comique, et lon peut dire que Woody Allen en tire un parti maximal en donnant à la fois à rire et à méditer. Elle est également terrain dentente dans la mesure où le public a une certaine connaissance de ce quest la psychanalyse, ou du moins sen est fait une image que le discours allénien paraît conforter. Toute luvre de Woody Allen est habitée dune tension entre hommage et dérision, et la psychanalyse est un des points nodaux de cette dialectique. Certains y verront de la complaisance et de la facilité, une fâcheuse tendance à jouer sur tous les tableaux en mettant les rieurs comme les sérieux de son côté, dautres un goût du paradoxe et des conciliations impossibles : toujours est-il que la psychanalyse est tout à la fois raillée et honorée chez Woody Allen, et sa place dans ses productions tant écrites que filmiques pourrait faire lobjet dune thèse. Dailleurs si lon en croit le fichier national, le cinéaste a surtout été étudié dans des thèses de médecine. Soulignons simplement ici à quel point la psychanalyse est une composante essentielle du personnage Woody Allen, conçu pour un public capable à la fois den rire et de sen nourrir pour le comprendre. Le comique de night club, et après lui le personnage cinématographique, se présentent à leur « récepteur » à la manière dAlvy rencontrant Annie dans Annie Hall et tâchant de la séduire :
EXTERIOR. STREET--DAY.
(...)
ANNIE (Overlapping, gesturing) Hey, well, listen... hey, you wanna come upstairs and, uh... and have a glass of wine and something? Aw, no, I mean... I mean, you dont have to, youre probably late and everything else...
ALVY No, no, thatll be fine. I dont mind. Sure.
ANNIE You sure?
ALVY (Overlapping) No, I got time.
ANNIE Okay.
ALVY Sure, I got... I got nothing, uh, nothing till my analysts appointment.
They move toward Annies apartment building.
ANNIE Oh, you see an analyst?
ALVY Y-y-yeah, just for fifteen years.
ANNIE Fifteen years?
ALVY Yeah, uh, Im gonna give him one more year and then Im goin to Lourdes.
ANNIE Fifteen--aw, come on, youre... yeah, really?
Le personnage blague-t-il ou non? De qui se moque-t-il, de la psychanalyse incapable de le « guérir » ou de lui-même qui en attend des miracles, et qui est un cas apparemment désespéré? Noublions pas que le personnage dAlvy est comedian de métier, et quici il se montre brillant puisquil parvient à faire tout cela en même temps, et plus encore. Il sagit en fait dune sorte de parade nuptiale à la Woody Allen, ces propos visent à séduire, et nous voyons Annie passer de lincrédulité au mode de croyance quil cherche à instaurer. Pour elle, ce personnage hautement improbable se met à « fonctionner », grâce à lindéfinissable alchimie des affinités électives. Le spectateur sera-t-il conquis de la même manière? Trouvera-t-il irrésistibles ces quinze années danalyse ou réagira-t-il à la manière de la mère dAnnie quand cette dernière lui présentera Alvy?
INTERIOR. DINING ROOM.
Alvy and the Halls are eating Easter dinner. The sun is pouring through a big picture window, shining on a large, elegantly laid out table. Alvy sits, at one end, rubbing his nose and chewing, the Halls flanking him on either side: Mr. and Mrs. Hall, Grammy, and Annies brother, Duane.
(...)
MOM HALL (Lighting a cigarette and turning to Alvy) Ann (sic) tells us that youve been seeing a psychiatrist for fifteen years.
ALVY (Setting down his glass and caughing) Yes. Im making excellent progress. Pretty soon when I lie down on his couch, I wont have to wear the lobster bib.
Mom Hall reacts by sipping from her glass and frowning. Grammy continues to stare.
Voilà ce qui sappelle tomber à plat : lhumoriste fait un four devant un public absolument pas réceptif à sa tournure desprit et rencontre une incompréhension totale, alors que nous lavons vu dans la scène précédente un amphithéâtre détudiants de lancienne faculté dAnnie lapplaudir à tout rompre. La communication que biaise lironie ne « passe » plus dès lors que linterlocuteur ne perçoit pas la dimension ironique du message. Alvy connaîtra plus tard le même type de déconvenue lorsque, après la rupture, il tentera de séduire une autre jeune femme :
EXTERIOR. NEW YORK CITY--DAY.
People milling about on the sidewalk as Alvy walks out of a store and moves toward the foregroung.
ALVY (Into the camera, to the audience) I miss Annie. I made a terrible mistake.
(...) an older woman walks up to Alvy while others walk by. (...)
OLD WOMAN Well, why dont you go out with other women?
ALVY Well, I-I tried, but its, uh, you know, its very depressing.
RECENT FLASHBACK--INTERIOR. ALVYS COUNTRY KITCHEN.
Alvys arms and legs fill the screen as he slowly gets up from the floor holding up a live lobster. He puts it on a grill tray.
ALVY (Pointing to the lobster) This always happens to me. Quick, g-go get a broom.
His date, a girl wearing short shorts (sic), leans against the sink and lights a cigarette. She makes no move to help.
GIRL DATE (Smoking) What are you making such a big deal about? (As she talks, the lobster drops from the tray to the floor. Alvy jumps away, then gingerly scrapes the tray toward the lobster) Theyre only lobsters. Look, youre a grown man, you know how to pick up a lobster.
ALVY (Looking up in stooped-over position) Im not myself since I stopped smoking.
GIRL DATE (Still leaning against the sink, her hand on her hip) Oh, whend you quit smoking?
He gets up off the floor with the lobster on the tray.
ALVY Sixteen years ago.
GIRL DATE (Puzzled) Whatta you mean?
ALVY (Mocking) Mean?
GIRL DATE You stopped smoking sixteen years ago, is that what you said? Oh, I-I dont understand. Are you joking, or what?
Le séducteur comme le comedian se voient mis en échec. Tout simplement, cela ne fonctionne pas, la fille ne « marche » pas et reste imperméable à la séduction paradoxale du schlemiehl. Avec Annie, la préparation des homards avait donné lieu à une scène quasi homérique, un moment dabsolue complicité entre deux êtres sentendant parfaitement, au sens le plus fort, ayant vraiment trouvé le « terrain dentente » que nous évoquions plus haut. Ici la scène tourne au cauchemar pour lhumoriste : sa nouvelle amie a de bien jolies jambes, mais elle nest absolument pas réceptive à sa forme dironie. Ce nest pas encore cette fois-ci quil trouvera lâme sur qui le percevra comme il veut lêtre, qui saisira les nuances de ces pseudo aveux de faiblesse visant à gagner la sympathie de lauditeur. Pour le spectateur conquis, pour lamateur dhumour allénien, la scène fonctionne, il en perçoit parfaitement les intentions et éprouve des sentiments mêlés de sympathie pour le personnage et dadmiration pour le réalisateur qui réussit ainsi à transformer léchec dAlvy en victoire. Le personnage est bien en place et peut séduire au moins ceux de ses interlocuteurs avec qui il trouve un terrain dentente. Par ailleurs, si la scène improvisée entre Alvy/Woody Allen et Annie/Diane Keaton fonctionne si bien, pour le réalisateur, pour les acteurs, les personnages et les spectateurs, cest sans doute parce quelle constitue un moment de grâce où une authentique intimité affleure. On peut éprouver à la regarder le sentiment que les instances énumérées ci-dessus se rejoignent : peut-être est-ce une légende, mais on dit que la scène fut entièrement improvisée.
A partir de la persona quil a commencé délaborer dans ses monologues, Woody Allen va passer au cinéma pour rapidement rencontrer un succès international, au point que le personnage allénien va devenir un archétype et une référence. Mais le passage dun mode dexpression à lautre ne se fera pas sans difficulté. Comment mettre en oeuvre au cinéma le rapport particulier au public quavait développé le comedian et auteur Woody Allen autrement que dans des rôles de second plan où lon exploite la figure comique de lacteur tout en utilisant sa tournure desprit originale dans lécriture des scénarios, comme on le fit pour Whats New, Pussycat? En dautres termes, comment faire des films qui soient des « Woody Allen » ? Dans son premier opus en tant que réalisateur, Take The Money And Run (1969), Allen essaie de transposer les situations absurdes de ses monologues, et de mettre en images ce que lon désignerait en anglais sous le terme de « conceits ». Cest ainsi quon voit son personnage sefforcer de suivre une fanfare en marche en jouant du violoncelle ou être condamné à passer quelque temps enfermé au mitard avec un placier en assurances. Le premier gag fonctionne relativement bien, mais pour le second, limage redondante alourdit et finalement détruit leffet humoristique dune saillie qui devait faire sesclaffer le public de night-club. Take The Money And Run est un film très drôle qui contient en germes bien des caractéristiques du cinéma de Woody Allen, mais sil a une importance capitale dans la mesure où il inaugure le personnage filmique allénien à part entière, la synthèse entre le comedian, lacteur et le personnage ne sy réalise quimparfaitement. Chaque nouveau film est reçu dans le contexte des uvres et des apparitions antérieurs de lauteur/acteur. Le cas des premiers spectateurs de Take the Money and Run a ceci de particulier quils ne bénéficient que partiellement de cet avantage. La plupart connaissaient sans doute déjà « Woody Allen » le comedian et lacteur, du moins aux Etats-Unis, mais pas encore le réalisateur. Les premières réactions à cette facette de linstance Woody Allen furent dailleurs loin dêtre toutes favorables. De fait, on peut considérer les films qui ont précédé Annie Hall comme des tâtonnements et des expériences pour faire de cette sorte de silhouette qui dit « je » dans les monologues un personnage de cinéma à part entière, dont nous tâchons ici détablir les traits caractéristiques. Mais quest-ce que cela, un personnage de cinéma ? A la suite de Marc Vernet, nous pouvons dire que le personnage a été plutôt mal servi par la critique et les écrits sur le cinéma, en dehors de travaux typologiques étudiant les aspects sociologico-psychologico-historiques de la « femme fatale » ou du « gangster ». Notre approche est ici différente, en ce quelle relève de ce qui se passe entre film et spectateur : au-delà du phénomène dit didentification, comment un personnage en vient-il à être accepté et reconnu par les spectateurs, comment entre-t-il dans la constellation des « personnages à part entière »? Dans le cas de Woody Allen, contrairement à Chaplin qui sefface derrière « Charlot », ce nest pas une question de simple état civil, de nom du personnage. Au début de sa carrière cinématographique, Allen a peut-être été brièvement tenté par ce moyen dimposer un personnage, puisquil porte le doux nom de « Victor Shakopopolous » dans Whats New Pussycat ? et dans lun des sketches de Everything You Always Wanted To Know About Sex... Mais il a vite (et heureusement!) renoncé à cette identité de clown, et mis à part les cas où le nom du personnage incarné par Woody Allen figure dans le titre, comme dans Deconstructing Harry, nous mettons au défi la grande majorité des spectateurs de se rappeler lidentité du protagoniste de Manhattan ou, plus près de nous, de Mighty Aphrodite. Non, dans la plupart des cas, le nom qui viendra à lesprit du spectateur sera « Woody Allen », ou au mieux, « le personnage que joue Woody Allen ». Lidentité qui est construite est donc extrêmement complexe, en particulier dans la mesure où cette construction résulte des efforts conjugués de son créateur (qui cumule ici les rôles dauteur et dacteur) et du spectateur. Ce nest pas par hasard si la plupart des fictions des premiers films de Woody Allen sont des biographies. Plus tard, Zelig va représenter lépitomé de cette construction, tout en opérant dailleurs une déconstruction subtile. Woody Allen acteur serait dune certaine manière « lanti-Zelig », parfaitement reconnaissable dun avatar allénien à lautre. En tout cas cest lun de ses noms de personnages que lon noublie pas! Zelig nest pas à proprement parler un personnage filmique dans la mesure où le principe voudrait que lacteur disparaisse et que lon ne se rende plus compte quil sagit dun rôle : il nest pas grimé en chinois, il le devient. Cependant le concept est ironiquement doublé à limage par le fait que nous reconnaissons parfaitement Allen à chaque fois. Le « jeu » (attention, pas le jeu outré du cabotin, mais bien cette articulation extrêmement subtile entre acteur connu et personnage qui fait que le spectateur tire son plaisir de voir à quel point « il joue bien ») est censé disparaître et dès lors, la créature nest plus seulement une affaire de théâtre, mais un hybride cinématographique sapparentant à un effet spécial, sans que nous soyons leurrés pour autant. Il sagit donc bien toujours de « Woody Allen », personnage qui sapparente à un mélange instable entre éléments permanents dont le spectateur le dote à chaque fois, et traits spécifiques à chaque nouveau film. Chaque spectateur ne réagira pas de la même manière et neffectuera pas le même travail, selon quil est un habitué des films dAllen ou non. Lhabitué comparera avec les autres avatars quil connaît du personnage. Toutefois le novice a peu de chance dêtre totalement dépourvu de savoir sur « Woody Allen », dont il connaît probablement la persona publique, contrairement à dautres acteurs ou réalisateurs plus discrets.
Le personnage allénien des premiers films, de Bananas à Love and Death, sinscrit dans la tradition comique des personnages à la Charlot ou à la Groucho Marx, avec toutefois les caractéristiques du schlemiehl allénien. Ce sont bien la même silhouette, le même visage, les mêmes lunettes qui traversent lespace et le temps, ainsi que les genres filmiques, lincongruité et les anachronismes nétant pas les moindres ressorts de son comique particulier. Les tribulations de Fielding Mellish, le héros de Bananas (1971), vont faire voyager la créature allénienne dans lespace en lentraînant dans une république bananière en pleine révolution. Les différents sketches de Everything You Always Wanted To Know About Sex... (1972) vont en faire le protagoniste de plusieurs courts métrages parodiant genres et styles, des films de « lincommunicabilité » à la manière dAntonioni, en italien dans le texte, dans « Why do some women have trouble reaching an orgasm? », à la science fiction de série B dans « Are the findings of doctors and clinics who do sexual research and experiments accurate? ». « Woody Allen » va également passer de lenfance à lâge adulte dans Take the Money and Run et dans Love and Death, les « enfants » se présentant comme autant de Woody Allen en miniature, mais ces deux films qui encadrent chronologiquement la série des premiers films comiques apportent des éléments originaux en adoptant une forme biographique. Les personnages denfants, nous le verrons au troisième chapitre, constituent une particularité du cinéma dAllen : a-t-on jamais vu Charlot ou Groucho enfants? Autre forme de voyage dans le temps : on retrouve le petit rouquin, avec toujours les mêmes lunettes à monture noire, à différentes époques, en fou médiéval dans un des sketches de Everything You Always Wanted To Know About Sex comme en soldat de larmée russe à lépoque napoléonienne dans Love and Death. Le personnage va même se retrouver dans le « futur » dans le quatrième film du réalisateur, Sleeper (1973). Nous avons choisi de nous arrêter sur sa première scène, où lon assiste à une résurrection du personnage qui fournit une bonne illustration à notre propos.
Le film, dont le titre avait été traduit en français Woody et les robots au grand dam de son auteur, est peu connu aujourdhui, ce qui est dommage car cest sans doute celui où Woody Allen est le plus dans une perspective de recherche, négociant avec ses spectateurs ce qui fait lessentiel de son personnage de comique de cinéma. Il sy risque davantage que dans tous ses autres films dans le burlesque et le comique visuel, osant se confronter à ses grands ancêtres américains comme Chaplin, Keaton ou Harold Lloyd, pour, semble-t-il, en arriver à la conclusion que même sil démontre un talent parfaitement honorable dans ces domaines, son génie nest pas là. Toutefois le film peut se voir comme la parfaite consolidation du personnage, et peut être même sa « glaciation » : effectivement, la première scène consiste en la réanimation dun homme « cryogénisé » bien des années auparavant. On y voit dailleurs des gros plans du visage dun Woody Allen comateux, baveux à souhait, aussi terrifiants de laideur que ceux de Stardust Memories, des années plus tard, ainsi que de longues secondes de démarche titubante difficilement supportables. Et si la caricature, déjà, du personnage était un avertissement, une mise en garde contre les dangers de le figer trop et de ne plus surprendre un public qui en redemande au risque de se lasser? Il est intéressant de constater quaprès le succès de ce que lon peut appeler les premiers films comiques, Woody Allen nous montre son personnage dabord momifié, puis transformé en robot, et aux prises avec toutes sortes dobjets, comme sil était désormais trop codifié. Son apparition dans la première scène est savamment orchestrée, on voit sagiter des scientifiques en blouse blanche autour dun caisson doù lon extrait un corps emballé daluminium comme un vulgaire poulet congelé, un objet à qui on va redonner vie : nest-ce pas là effectivement ce qui arrive à tout personnage, la durée dun film? Le spectateur se doute bien qui se cache sous ce linceul à la fois futuriste et dérisoire : dailleurs il en a rapidement la confirmation puisque quand la caméra sapproche du visage de la « momie », il devine la forme anguleuse dune paire de lunettes à travers laluminium. Le visage que les « scientifiques » du futur lui dévoilent ensuite est bien celui quil attendait, et cest à la naissance ou plutôt à la renaissance dun personnage quil assiste, personnage qui traverse les siècles de même que les âges ou les lieux, sans changer dun iota. Il ny a pas eu de métamorphose dans ce cocon, et lon peut voir le protagoniste de Sleeper comme une sorte de métaphore du personnage comique récurrent, certes efficace, mais réduit à la caricature en quelques films. Dailleurs Sleeper abonde en scènes où le personnage allénien est ridiculisé ou ravalé à létat dobjet. Le personnage comique des premiers films revit, tel Lazare, mais ne commencerait-il pas lui aussi à « sentir » le déjà-vu? Sleeper ne connut pas le succès des films précédents, sans toutefois être un échec, et on peut le considérer comme une sorte dapothéose du personnage comique « première manière » plutôt que comme son chant du cygne, puisque la plupart de ses caractéristiques ne vont pas disparaître dans les films ultérieurs.
Lune de ces caractéristiques est le rôle important des aspects biographiques dans la plupart des films de Woody Allen jusquà aujourdhui. Sleeper ne fait pas exception à cette règle biographique, puisque lun des savants prend bien soin de lire la fiche didentité du personnage que lon sactive à ranimer :
Plan 20 de la première séquence du film. Une sorte de salle dopération. Des « scientifiques » en blouse blanche et des techniciens sactivent autour dun corps quils viennent de retirer dun caisson de cryogénisation. Un barbu en blouse blanche se tourne vers un autre « savant » et lui demande:
Personnage 1 Do we have any information of him?
Personnage 2 Just the usual data card inside the capsule and the personal artefacts. The subject was 35 years old at time of initial cryogenic immersion. His nameMiles Monroe. Under occupation it says he was part-owner of the Happy Carrot Health Food Restaurant on Bleeker Street, Greenwich Villagewherever it was. Also a clarinet player with something called The Ragtime Rascals.
Personnage 1 Was the immersion voluntary?
Personnage 2 According to this, the subject entered the hospital for routine exploration of minor peptic ulcer and complications set in. He should never regain consciousness.
Dans la perspective évoquée plus haut, on pourrait dailleurs se demander sil ne faudrait pas entendre lauxiliaire modal « should » avec pour valeur : « il ne faudrait jamais le réanimer », le personnage ayant fait son temps...
Après Sleeper, sorte de démonstration par le burlesque de ce que nest pas « Woody Allen » (ni Charlot, ni Groucho), on va retrouver, apparemment, les mêmes délicieux anachronismes dans Love and Death que dans certains sketches de Everything You Always Wanted To Know About Sex. Pourtant Love and Death marque un tournant dans la filmographie. Lun des signes en est limportance grandissante que prend la compagne quil sétait donnée dans Sleeper, et quincarne Diane Keaton. Sa complice dans ce dernier film, elle va ici se hausser au statut de partenaire dans le crime, fomentant avec lui lassassinat de Napoléon, et de compagne à part entière lui permettant de doter son personnage dun avenir familial, si absurde soit-il : le couple adopte lidiot du village. Elle atteint progressivement la position dalter ego puisquelle a même droit à quelques scènes desquelles Boris Grouchenko est absent, ce qui annonce la grande métamorphose stylistique et thématique de Annie Hall. Les saillies du personnage allénien ne restent plus sans réponse, elles sont adressées maintenant à une autre créature filmique capable de lui donner brillamment la réplique, comme dans le premier duo entre Boris et Sonia qui paraît reprendre le fil du dialogue final de Sleeper. Dans la scène dite « du grenier » de Love and Death, on les voit tenir des propos pseudo philosophiques dautant plus irrésistibles quils sont parfaitement absurdes, mais surtout Sonia tire son épingle du jeu au point de paraître mener le débat. Le cinéaste démiurge aurait-il procuré une Eve à son Adam pour en faire une créature plus complète ou du moins plus complexe?
Im small enough and ugly enough to succeed on my own.
Annie Hall démontrera que la métamorphose sest accomplie. Mais avant cela, le personnage est passé par un autre type dépreuve dans Play It Again, Sam, film qui tient une place à part dans la filmographie dans la mesure où il na pas été réalisé par Woody Allen. La pièce quil avait écrite connut un grand succès dramatique en 1969, soit lannée de réalisation de Take the Money and Run, avec dans les rôles principaux Woody Allen, Diane Keaton et Tony Roberts. Ladaptation de Herbert Ross, reprenant la distribution originale, sortit sur les écrans en 1972, lannée de Everything You Always Wanted To Know About Sex
Nous sommes donc bien au cur des années de formation du cinéaste et de lacteur comme du personnage avec lequel ils se confondent. Le travail en parallèle sur le premier film et la pièce montre à quel point lannée 1969 fut marquée par une véritable « déclaration dindépendance » dun artiste dramatique à la large palette. La pièce permit à Allen de monter sur scène selon dautres modalités que les routines du comique de cabaret, et donc de se mettre à lépreuve comme comédien, face à un public de théâtre. On peut supposer que son absence derrière la caméra fut aussi loccasion de se concentrer sur le jeu de lacteur, ainsi que sur le type de personnage filmique quil cherchait à incarner. Le sujet sy prête parfaitement, puisque le protagoniste, Allan Felix, critique de cinéma et cinéphile de son état, souffre dun trouble particulier de la personnalité qui le pousse à sidentifier à la persona cinématographique de lacteur Humphrey Bogart, archétype du dur romantique des films noirs des années quarante. Le comique naît ici des tentatives, bien sûr vouées à léchec, du personnage allénien cherchant à sajuster à un modèle aux antipodes de son caractère dramatique, et qui surent séduire Gérard Genette lui-même :
je ne mexcuse pas dévoquer ce chef-duvre après ceux de Cervantes et de Marivaux. Pour avoir quelque idée de lart parodique à son sommet, il faut avoir vu et entendu Woody Allen répéter à Diane Keaton éberluée, avec laccent qui convient, cet énoncé bogartien, Sésame supposé de la séduction hard boiled (je cite de mémoire) : Ive sheen a lot of dameshin my life, shweetheart, but you are really shomeshing shpeshal.
Il faut effectivement voir Woody Allen ponctuer les deux derniers mots de cette phrase soufflée par son mentor et doppelgänger, fantôme de Bogart, de hochements de tête emphatiques. La pièce et le film relatent comment le protagoniste parvient enfin à saccomplir en se détachant de son modèle tout en gardant de lui ce qui lui permet effectivement de construire une personnalité qui lui soit propre. Ils se lisent et se regardent comme des métaphores du travail dAllen, quil sagisse de son évolution de cinéaste ou de celle de son personnage, puisquils envisagent la question de limitation sous tous les angles.
Dès sa première apparition, Allan Felix se conforme aux dénotations et connotations de son prénom et de son nom. Allen joue lui-même le rôle dAllan, serait-ce lui à une lettre près ? Etre soi-même et un autre : une bonne part de la problématique du personnage allénien est contenue dans ce petit écart. La béatitude qui se lit sur le visage du personnage dès quil apparaît à limage ne dément pas son patronyme, Felix. Eperdu, il sabîme dans son admiration pour la dernière séquence du film Casablanca, dont les images rapetissées et dédoublées se reflètent dans les désormais fameuses lunettes. Voici un film qui saffirme dentrée de jeu comme paradoxal, puisquil choisit de commencer par une fin et que la première scène montre aux spectateurs du film de Woody Allen le personnage que celui-ci incarne engagé dans une situation queux vivront dici une heure et demi, soit ladieu au film et le retour à leur réalité. Nous reviendrons au dernier chapitre sur ce que cette scène nous dit de la relation entre film et spectateur, nous concentrant ici sur son apport dans la construction du personnage allénien.
Ce nest quaprès quelques plans de Casablanca que le visage de « Woody Allen » sinscrit en gros plan, occupant un grand tiers droit de limage : le personnage est dentrée de jeu identifié comme un spectateur des images que nous venons de voir, permettant également à lobservateur de reconnaître ces dernières comme une citation. Peter J. Bailey soutient que Casablanca « vampirise » plus ou moins Play It Again, Sam, et le fait que les images du premier film précèdent chronologiquement celles du second conforte cette position. Il nous semble à la vision de la première séquence que lon peut considérer, à linverse, que Play It Again, Sam sapproprie le premier film comme sous texte explicite, et saffirme comme film à part entière. Il saffirme même comme « produit » essentiellement allénien en dépit de labsence de Woody Allen derrière la caméra, puisque dans lalternance des plans du premier et du second film, cest systématiquement ceux du second qui inscrivent en couleur ces « titres de propriété » du film que constituent les indications écrites du générique. « Paramount Pictures presents » sur deux lignes en bas à gauche lors de la première apparition du visage du personnage, reconnu instantanément : cest bien « un Woody Allen » que lon nous présente, nous ne sommes pas en train de regarder la nième rediffusion de Casablanca. Mais alors, pourquoi mettre ainsi en vedette le « vieux film » de Michael Curtiz, quel rapport y a til entre celui-ci et lacteur « rigolo » de Whats New, Pussycat ? et Casino Royale, par la suite réalisateur et acteur comique de Take the Money and Run et Bananas? La confrontation en parallèle de deux univers que tout semble opposer constitue le générique dun film qui se revendique dès labord comme hybride. En français, ce moment particulier dentrée dans le film qui se nomme générique est censé renseigner les destinataires du film sur le « genre », au sens très large, soit sur la « nature » de ce quils vont voir. Ici le contraste est très marqué entre les premières images issues dun film dont la plupart des spectateurs connaissent la « nature » de, disons, drame romantique, et celles qui leur font voir le visage dun acteur dont ils connaissent la « nature » comique, dans le rôle dun spectateur de Casablanca. Ce dernier nétant en rien un film comique, la disproportion saute aux yeux dès ces premières images, lincongruité qui constitue la base de la comédie allénienne fonctionnant à plein. Cest bien la confrontation en parallèle de deux univers opposés qui constitue cette séquence générique introduisant un personnage original qui ne craint pas de se frotter aux grands pour saffirmer, ne serait-ce que par défaut. Noublions pas quen anglais cette fois, cette séquence sappelle credits, dans la mesure où elle donne à lire, en autres indications, le nom ou la raison sociale de ceux à qui et de ce à quoi on « doit » le film. Lorsque comme ici (antérieurement à ce qui deviendra le « canon » allénien), ces indications viennent sinscrire sur les premiers plans du film, et plus précisément après quelques plans initiaux, les images deviennent elles-mêmes des credits. En dautres termes, cest à Casablanca, et au regard que le personnage de la séquence du générique porte sur ce film source, que nous devons Play It Again, Sam, comme le signifie lapparition du texte des credits concomitante de celle du visage de lacteur. Quant à nous, cest en partie à ce film particulier que nous devons la persona paradoxale de « Woody Allen » qui se constitue là devant nos yeux, et nos allers et retours entre les deux films et les deux « héros » participent à cette construction.
Même si le film commence par Casablanca, qui peut être considéré comme source et modèle, il nous semble exagéré de penser quil vampirise Play It Again, Sam, qui, dès lors, tiendrait plus de la variation ou du pastiche que du film original, alors que justement il a pour thème lévolution dun personnage parvenant à se détacher dun modèle trop prégnant. Par ailleurs, le fait que pour beaucoup de gens, la fausse citation du titre soit désormais considérée comme exacte nest-elle pas également un signe de cette appropriation ? Nous sommes à lorée des années soixante-dix, et lon voit de plus en plus lhumour sappuyer sur le second degré, et les créateurs comme leur public devenir de plus en plus conscients de ce qui sappelle lintertextualité, au point que Allen va en faire un des ingrédients de son comique. Il nous semble que ce titre « lance » la mode de la citation, dont la publicité et lair du temps, à lâge de la communication, va faire ses choux gras. Il faut à nouveau prêter loreille aux propos de Rick et Ilse, que désormais nous avons tendance à entendre à travers le prisme de la version allénienne. Une comparaison entre la première et la dernière séquence nous permettra de mesurer lévolution du personnage, et en particulier de son rapport à Casablanca et à la persona de Bogart : ne sagit-il pas ici de construire une version postmoderne du personnage filmique, qui nous laisse voir de quel fil est cousu son costume ?
La première scène est construite autour dun montage alterné de plans des deux films, tandis quune petite partie de la fin de Casablanca, soit la supplique que Rick adresse à Ilse pour la pousser à partir avec son époux légitime, est simplement citée à la fin de Play It Again, Sam. Le récit arrive à un stade tel que le personnage se voit en situation de reprendre pour un instant le rôle de Bogart, de manière parfaitement intégrée au film de Herbert Ross. Dans la séquence douverture, on voit bouger les lèvres du protagoniste qui récite le dialogue de Casablanca en même temps que Bogart le délivre, nous offrant ainsi une représentation du phénomène dit didentification. Pendant la durée de la projection du film de Michael Curtiz, le personnage incarné par Woody Allen devient virtuellement Bogart, ou plus exactement cette créature hybride quest un personnage de cinéma, que constitue à la fois la diégèse dun film en particulier (ici, Rick, et Allan Felix) et la persona de lacteur qui linterprète, dès lors que celui-ci bénéficie dune certaine notoriété. Il est intéressant de constater que cest lannée même où Allen fait ses premières armes de réalisateur pour un film qui prend la forme dune biographie dun personnage capable dune certaine évolution, quil joue dans le film dun autre le rôle dune sorte de super spectateur qui finit par prendre linitiative, même si cest au moyen de mots empruntés. Le spectateur, aux premières images, reconnaît « Woody Allen » aussi facilement quil a reconnu Casablanca et sil sinterroge, cest sur le lien entre les deux. Il identifie pourtant très rapidement cette nouvelle incarnation à celle dun être atteint de cinéphilie aiguë, ce que les anglophones nomment un film buff, ne serait-ce quà sa mine de ravi, et surtout à cette connaissance par cur quil a du dialogue quil articule avec une exactitude maniaque, allant jusquà mimer les (faux) airs nonchalants de lacteur/héros Bogart/Rick. Ce qui définit demblée cette nouvelle incarnation allénienne que lon peut considérer, au vu de sa place dans la chronologie des films, comme aussi fondatrice que celle de Take the Money and Run, cest son amour du cinéma, ou du moins dun certain cinéma américain qui nous semble représenter le meilleur équivalent filmique du romantisme, soit des films sarticulant essentiellement sur une figure héroïque incarnée par un acteur mythique. Nous apprendrons un peu plus tard que cet homme souriant béatement tandis que nous parviennent les derniers mots de Casablanca, puis les accords de La Marseillaise, se nomme Allan Felix et quil a pour profession « décrire sur le cinéma », mais son apparition à lécran ne joue guère en faveur de sa crédibilité en tant que critique, tant son mode de consommation du film est montré avec ironie. La première image que nous ayons de lui na rien de flatteur, le visage bien connu affiche ici une admiration éperdue proche de lhébétude, le masque de clown triste de lacteur se prêtant bien à la représentation de la stupeur. En dautres termes, le spectateur de Play It Again, Sam est invité à prendre dautant plus de distance que le personnage dont il est amené à sourire est abîmé dans la contemplation sidérée. Cette distance se mesure sans doute à laune de lécart quil y a entre larchétype de la masculinité américaine que représente Bogart/Rick et la persona comique que Woody Allen a développée depuis le début de sa carrière. Limage souligne lhumour du rapprochement, au point de faire luire dans la salle des lumières rougeâtres qui enflamment la (déjà rare) chevelure de celui qui fut surnommé « Red » : on laura compris, il sagit ici de faire la connaissance dun petit rouquin à lunettes qui se prend pour Rick/Humphrey Bogart.
Il apparaît à la lumière des premiers films quAllen emprunte deux directions complémentaires pour construire sa persona de cinéma : dune part, la forme biographique, comme dans Take the Money and Run, quil remettra en vedette dans Love and Death puis dans Annie Hall sans lavoir jamais tout à fait abandonnée, comme en témoigne Bananas, et dautre part ce que nous nommerons limitation, selon des modalités allant du pastiche admiratif à la caricature grinçante. Ce nest pas un hasard si dans Palimpsestes, qui a pour sous-titre « La littérature au second degré », Gérard Genette prend Play It Again, Sam comme exemple de ce quil appelle un « hypertexte », soit un texte écrit à partir dun premier texte source et modèle. Le parodiant à notre tour, nous pourrions dire quAllan Felix constitue en quelque sorte un « hyperpersonnage » de Rick, ou plus exactement, si lon considère maintenant le film dans son entier, de la persona filmique de Humphrey Bogart, ou « personnage bogartien ». Le paradoxe, cest que ce film dans lequel le personnage sefforce de calquer son comportement sur « Bogart » va participer a contrario à lélaboration du cliché allénien le plus caricatural, soit le schlemiehl absolu, accumulant les gaffes, incapable de séduire même les filles faciles, et tout cela pour la bonne raison quil sest justement choisi un modèle auquel il na pas la moindre chance de ressembler.
Peter J. Bailey soutient, à propos du premier baiser quéchangent Allan et Linda, doublé dun plan de baiser entre Rick et Ilse, que ces derniers « font ça mieux », que le baiser « allénien » est maladroit, en ce quil est trop « en bouche », ce qui place le personnage allénien et le film tout entier dans une situation dinfériorité par rapport à son modèle. Notre sentiment est quon peut aussi y voir une allusion malicieuse à la perfection des baisers hollywoodiens, cette apothéose du faux-semblant à mille lieux des baisers profonds que les amants de cinéma ont été autorisés à échanger à partir des années soixante-dix, quand ce que lon appelait la libération sexuelle sonna le glas du Code de Production hollywoodien. Le romantisme chez Allen ne cache pas les aspects les plus charnels de la relation amoureuse, et cette histoire de « bouche » nous rappelle lirrésistible crudité du dernier sketch de Everything You Always Wanted To Know About Sex où lon voit à lintérieur de la bouche du protagoniste des ouvriers « tirer la langue » à la force des bras et lhumecter généreusement pour permettre la réussite optimale du baiser. Quant à Allen et Linda, leur baiser les conduira au lit pour une nuit damour dont ils sortiront fort satisfaits, ce dont Rick et Ilse sont frustrés par le sacrifice quimplique la version hollywoodienne du drame romantique. Au-delà, nous nous demandons sil ne faut pas voir dans le « naturel » de cette soi-disant maladresse laffleurement du lien unissant les acteurs eux-mêmes qui rejouent ici un « vrai » baiser damants, contrairement à Bogart et Bergman. Ici, cest le baiser du film modèle qui est montré au second degré, nonobstant ladmiration que tout le film dAllen exprime pour Casablanca, et celui de Linda et de lheureux Felix qui serait à prendre au premier. Alors oui, vraiment, « un baiser nest rien dautre quun baiser » (« a kiss is but a kiss », roucoule Dooley Wilson sur la bande-son empruntée), et plus lillusion hollywoodienne renvoyée à la beauté idéale des formes dautrefois. « The fundamental things apply » : reste lessentiel, pour eux et pour ceux qui voient le film, un moment dépiphanie à chérir, et à rejouer et à revoir, puisque le cinéma le permet.
the key joke of my adult life
Les premiers films comiques ont imposé une apparence frêle compensée par une indéniable énergie en dépit du ton geignard souvent adopté par le personnage, et une forme de comédie plus verbale que physique. A cela se sont ajoutés deux traits caractéristiques des films dAllen, le recours fréquent à une forme biographique, et la dimension postmoderne dun personnage comme dune narration et dune cinématographie regorgeant de références de toutes sortes. Mais cest dans Annie Hall que le personnage allénien tel quil est le plus souvent défini aujourdhui, soit le fameux « intellectuel new-yorkais névrosé », connaît son avènement. La première scène montre comment Allen présente ce personnage et le construit en mettant en place un rapport original entre sa créature et le destinataire de son travail de création.
(Sound and Woody Allen monologue begin)
FADE IN:
White credits dissolve in and out on black screen. No sound.
FADE OUT credits
FADE IN:
Abrupt medium close-up of Alvy Singer doing a comedy monologue. Hes wearing a crumbled (sic) sports jacket and tieless shirt; the background is stark.
ALVY Theres an old joke. Uh, two elderly women are at a Catskills mountain resort, and one of em says: Boy, the food at this place is really terrible. The other one says, Yeah, I know, and such... small portions. Well, thats essentially how I feel about life. Full of loneliness and misery and suffering and unhappiness, and its all over much too quickly. Thethe other important joke for me is one thats, uh, usually attributed to Groucho Marx but I think it appears originally in Freuds wit and its relation to the unconscious (sic). And it goes like thisIm paraphrasing: Uh... I would never wanna belong to any club that would have someone like me for a member. Thats the key joke of my adult life in terms of my relationships with women. Tsch, you know, lately the strangest things have been going through my mind, cause I turned forty, tsch, and I guess Im going through a life crisis or something, I dont know, I, uh... and Im not worried about ageing, Im not one othose characters, you know. Although Im balding slightly on top, thats about the worst you can say about me. I, uh, I think Im gonna get better as I get older, you know? I think Im gonna be thethe balding virile type, you know, as opposed to say the uh, distinguished gray, for instance, you know? Less Im neither othose two. Unless Im one othose guys with saliva dribbling out of his mouth who wanders into a cafeteria with a shopping bag screaming about socialism. (Sighing) Annie and I broke up and II still cant get my mind around that. You know, II keep sifting the pieces o the relationship through my mind andand examining my life and trying to figure out where did the screw-up come, you know, and a year ago we were... tsch, in love. You know, andandand... And its funny, Im notIm not a morose type. Im not a depressive character. III, uh, (Laughing) you know, I was a reasonably happy kid, I guess. I was brought up in Brooklyn during World War II.
Cest louverture, lincipit, le moment où se négocient avec le spectateur les conditions de la réception du film. Remarquons à quel point ladresse « you know », typique du discours allénien, est répétée : il sagit ici dinterpeller le spectateur et de limpliquer dans ce début de film en interrogeant son savoir, en lui faisant mobiliser son expérience antérieure de linstance qui se présente devant lui, pour faire évoluer ce savoir en lui proposant une nouvelle donne. On remarque que le discours prend rapidement une tournure autobiographique : cet homme et son histoire sont au centre du film, il est autant le protagoniste que Virgil Starkwel était celui de Take The Money And Run ou Fielding Mellish celui de Bananas. Toutefois, Virgil avait besoin dun commentateur off pour narrer ses aventures, alors quici le « héros » ne laisse ce soin à personne et fait face aux spectateurs comme son incarnation précédente, Boris Grouchenko, faisait face au peloton dexécution à la fin de Love and Death, à linstar du personnage quil interprétait dans Casino Royale. Le personnage allénien sétait déjà quelquefois tourné vers un ou des spectateurs fictifs pour les prendre à témoin dans Love and Death, comme il avait déjà fait face à un public comme amuseur dans un des sketches de Everything You Always Wanted To Know About Sex où il incarnait un fou de cour en panne de verve, mais ici la frontalité est absolument essentielle au personnage comme au type de rapport quil vise à instaurer avec le public. Cest dans la posture du comedian que le spectateur rencontre ici celui qui est encore pour lui « Woody Allen », un personnage dont il ignore à ce stade lidentité, qui dit « je » et qui na de cesse dinsister sur ses caractéristiques physiques, allant par autodérision jusquau tableau apocalyptique dune possible déchéance sénile. Finis les costumes « dépoque » et les atours parodiques, nous percevons clairement que ce « Woody Allen » en vêtements quotidiens met en jeu une persona opérant la synthèse entre ville, scène et écran au moyen du « regard à la caméra », un de ces topoï de lécriture cinématographique que Marc Vernet étudie dans sa thèse, et plus tard dans son ouvrage Figures de labsence. Pour Marc Vernet, il ne sagit pas de simples figures de style mais de ce quil nomme des « configurations particulières », soit des points darticulation complexes entre le langage cinématographique et les figures diégétiques, comme ici entre le regard à la caméra et le type de personnage que Woody Allen incarne à lécran. Le regard à la caméra constitue un point nodal qui dans le cas présent permet la transition entre lunivers du night- club où Allen évoluait autrefois et qui a vu naître sa persona, et le personnage allénien au cinéma. Dailleurs lavatar allénien de Annie Hall, Alvy Singer, écrit des monologues pour les artistes de cabaret et se présente lui-même comme « Alvy Singer, the comedian ». Il est donc logique quau moment où nous faisons sa connaissance, il sadresse à nous dans cette posture, conservant une frontalité quil nabandonnera jamais tout à fait dun film à lautre, demeurant constitutive du personnage à lécran. Cependant Annie Hall va instaurer une distance et des rapports nouveaux entre la créature allénienne et ceux qui la reçoivent et dans un même mouvement la construisent. Se présenter comme un comedian lui permet de préserver la persona de schlemiehl des monologues et des premiers films comiques, tandis que son personnage évolue en se rapprochant à sy méprendre du personnage à la ville, ce qui avec dautres traits caractéristiques (la forme biographique, les clins doeils et références) crée ce rapport particulier avec le spectateur quil est seul capable dinstaurer, en dautres termes, un personnage original, qui va évoluer au fil des années et des films tout en restant parfaitement reconnaissable.
Le statut narratif de cette première scène de Annie Hall mérite que lon sy arrête : peut-on la considérer comme extradiégétique? Le personnage ne lest pas, qui se livre ici à une sorte de prologue et revendique un statut de narrateur à la première personne qui va ensuite se dissoudre dans une narration en apparence plus impersonnelle, même si lon reviendra par instant à la première personne pour des apartés, puis pour la fin du film qui boucle la diégèse aussi bien que la narration. Cependant nous percevons clairement labsence dun public diégétique, et nous ressentons linstance qui se présente alors à nous comme plus narratrice que diégétique. Dans le cas présent, nous pourrions même aller jusquà lidentifier à la figure de « lauteur ». En dautres termes, nous considérons cette première scène comme un véritable manifeste de lart dAllen, que ce soit dans le domaine de sa persona particulière qui nous parvient comme une sorte de précipité associant Allen à la ville, Allen lartiste et Allen le personnage, que dans le domaine des thématiques les relations entre hommes et femmes, le narcissisme et le dénigrement de soi. Annie Hall voit aussi saffirmer un style et un ton, soit une forme originale dhumour. Les scènes suivantes, au statut clairement diégétique cette fois, nous font basculer du côté de lavatar allénien particulier à Annie Hall tandis que les autres aspects de la persona passent au second plan, derrière le masque du rôle que sans eux on ne pourrait porter.
La séquence suivante, constituée de six courtes scènes faisant passer Alvy de lenfance à lâge adulte, nous initie aux procédés narratifs caractéristiques du film, reposant sur de constants allers et retours entre le « présent » de la diégèse, qui décrit comme annoncé dans le monologue les étapes de sa rupture avec Annie, et différents moments du passé, de lenfance dAlvy au temps de ses deux mariages en passant par la rencontre des amants, au défi de la chronologie linéaire. Au sein de ce survol biographique, on voit Alvy adulte interpeller les jeunes acteurs de la scène évoquant sa médiocre scolarité. La quatrième scène revient sur le monologue dentrée où il se comportait en professionnel puisquelle nous le montre en amuseur participant au « Nick Cavett Show », un authentique talk show à laméricaine. La scène rappelle de quel subtil mélange entre « réalité » et fiction, ou plutôt ville et écran, est faite la persona allénienne. Le sixième plan de la séquence constitue une transition avec la suivante puisquil est clairement au « présent », tant chronologique que spatial. Le personnage a réussi, à linstar de son créateur, à passer de Brooklyn à Manhattan dont on le voit arpenter une rue avec son ami Rob tout en se répandant sur les allusions antisémites dont il se croit victime. Nous voici bien documenté sur lui, il est temps maintenant de le voir passer à laction à la scène suivante qui, signe de son importance, se déroule devant une vraie salle de cinéma, puis dans son hall dentrée.
Allen choisit dentrer dans le vif de laction du film dans la situation dun spectateur potentiel, et nous y reviendrons lorsque nous étudierons les personnages de spectateurs. Pour le moment, nous nous intéressons à la manière dont il présente ce nouvel avatar qui devient par la grâce de ce film ce que la plupart des spectateurs de ses oeuvres, et même au-delà, comprendront sous lappellation « Woody Allen ». La séquence se déroule en deux actes et une coda, selon le lieu où se déroule laction. Acte un : tandis quil attend Annie devant le « Beekman Theater », Alvy est harcelé par deux chasseurs dautographes. Annie descend en retard dun taxi, très nerveuse. Les deux personnages sengouffrent dans le cinéma. Alvy renonce à aller voir le film prévu quand on lui annonce que la séance est commencée depuis deux minutes. Acte deux : Annie et Alvy font la queue en se disputant. Excédé par un cuistre pontifiant derrière lui, Alvy lui cloue le bec en faisant intervenir Marshall McLuhan que le fâcheux justement citait. Coda : le début du film Le Chagrin et la Pitié. On le voit, la séquence regorge déléments clés pour qui veut étudier le personnage allénien comme le cinéma dAllen tout entier. A ce stade de notre étude, nous nous arrêterons seulement sur la vignette montrant ses démêlés avec les deux chasseurs dautographes. Il ne sagit pas vraiment de fans comme ceux qui se presseront autour de Sandy Bates dans Stardust Memories ou dans Celebrity, devant lhôtel où réside une vedette de lécran incarnée par la superstar masculine de ces années là, Leonardo di Caprio. Lun des deux badauds a simplement aperçu un visage qui lui dit quelque chose parce quil la déjà vu à la télévision, et sapproche pour avoir confirmation de la « célébrité » de la personne en question. Une fois quil a obtenu ce quil désirait, il rameute un acolyte, et demande un autographe, pour ensuite désigner lobjet de ses poursuites (« This is Alvy Singer! Alvy Singer here! ») à ... qui au juste? Apparemment aux passants de cette rue de Manhattan, puisque nous sommes en décor réel. Cest du moins lillusion du spectateur, alors que cette scène est tout entière fabriquée pour lui. Dailleurs lexpression « décor réel » est des plus éclairantes, aussi riche que la « nuit américaine » chère à Truffaut, puisque lon sait bien que sil sagit bel et bien dun authentique lieu à Manhattan et non pas dune reconstruction artificielle, ce morceau de trottoir, situé, qui plus est, juste devant un cinéma, a été transformé en décor de film le temps du tournage de la scène, la circulation ayant été interrompue, comme on le voit au début de Celebrity. Les deux fâcheux de la scène permettent de parachever la présentation du personnage Alvy Singer en le dotant dune identité propre, mais sous un angle peu flatteur, en soulignant sa célébrité toute relative, et le manque dempressement quil met à accueillir leur requête. Son nom est claironné au moment même où il ouvre la porte du taxi pour faire littéralement entrer en scène le personnage éponyme du film, quil a déjà évoqué dans sa présentation, la désormais fameuse Annie Hall. Cest « Alvy Singer here! » mais cest aussi « Annie Hall here! », le personnage, et le film dont cest le titre : comment sétonner, dès lors, de la consécration que ce dernier apporta à son auteur? On voit dès cette scène que la célébrité est systématiquement présentée sous langle du dérisoire et du paradoxal : le film sappelle Annie Hall, cest cette dernière qui descend dun taxi et semble fouler un tapis rouge imaginaire pour entrer dans un
hall de cinéma, et de là, au paradis des personnages de films célèbres, tandis que les deux minables qui réclament un autographe révèlent quAlvy nest quune demi-vedette dont on ne retient pas le nom. En revanche le personnage dont il est un avatar et son créateur vont atteindre par ce film la consécration. La scène samuse aussi des contacts entre « réalité » et fiction. Woody Allen entre ainsi à reculons dans sa période la plus glorieuse au moyen dallusions ironiques à dautres phares du cinéma américain contemporain, se présentant comme « Robert Redford » avant de dévoiler son identité de fiction, puis évoquant le physique patibulaire des chasseurs dautographes en ces termes : « Im standing with the cast of The Godfather. » Lhumour de cette dernière remarque savère particulièrement savoureux pour ceux qui non seulement connaissent Le Parrain, mais savent que Diane Keaton y joue le rôle de Madame Michael Corleone
La connivence sétablit, et voilà, nonobstant lironie, Woody Allen qui entre au panthéon du cinéma américain de années soixante-dix.
La fin du film offre également une brillante synthèse des différentes facettes de « Woody Allen » puisquil quitte son personnage dAlvy en reprenant les rênes en tant que narrateur puis en redevenant, le temps dune dernière blague, le comedian du début. Mais avant cela, il aura endossé le costume de lauteur retravaillant la diégèse pour nous offrir, ironiquement et vingt-cinq ans avant Hollywood Ending, une « fin hollywoodienne » à la Woody Allen :
CUT TO:
INTERIOR. REHEARSAL HALL OF A THEATER.
(
)The camera pulls back, showing Alvy sitting with two men at a table set up near the actors. A mirror, running the whole width of the wall, reflects the two actors, a script lying on the table between them. It is obvious now that they are rehearsing a scene that Alvy wrote.
(
) ACTRESS Wait! ImIm gonna... go with you. (The actor comes back. They embrace) I love you.
The camera cuts to Alvy, who turns and looks straight into the camera.
ALVY (To the audience, gesturing) Tsch, whatta you want? It was my first play. You know, you know how youre always tryin t get things come out perfect in art because, uh, its real difficult in life. Interestingly, however, I did run into Annie again. It was on the Upper West Side of Manhattan.
Annie, singing Seems Like Old Times, overlaps Alvys speech and continues over the next scene, where Alvy, standing in front of a Manhattan theater, shakes hands with Annie and her escort. The theater marquee reads OPHULS PRIZE FILM THE SORROW AND THE PITY.
Alvy and Annie shake hands and kiss each other friendly like. Annie crosses the street, Alvy watching her go. Then he turns, and slowly walks down the street offscreen. His voice is heard over the scene:
ALVYS VOICE-OVER After that it got pretty late. And we both hadda go, but it was great seeing Annie again, right? I realized what a terrific person she was andand how much fun it was just knowing her and II thought of that old joke, you know, thisthisthis guy goes to a psychiatrist and says, Doc, uh, my brothers crazy. He thinks hes a chicken. And, uh, the doctor says, Well, why dont you turn him in? And the guy says, I would, but I need the eggs. Well, I think thats pretty much how I feel about relationships. You know, theyre totally irrational and crazy and absurd and... but, uh, I guess we keep goin through it because, uh, most of us need the eggs.
Tout est en place pour la consécration et les Oscars nont plus quà pleuvoir pour venir récompenser ce subtil mélange aigre-doux qui désormais va porter lestampille « Woody Allen » pour le spectateur. Il y a la musique, une de ces ballades jazzy aux propos nostalgiques parfaitement « mise en situation » par le fait que la voix que nous entendons est effectivement celle de Diane Keaton ; un des lieux emblématiques de la géographie allénienne, ici le Thalia, comme par hasard un autre cinéma dart et dessai de Manhattan, aujourdhui disparu ; il y a un goût qui saffirme pour les mises en abyme et il y a surtout un échec sentimental transformé en triomphe, et ce personnage de pessimiste qui ne peut sempêcher dy croire encore un petit peu, suffisamment en tout cas pour créer... quand même. Quant à la blague qui vient clore ce film que lon pourrait intituler : comment le personnage allénien saffranchit, cest encore une histoire de famille, et de psychiatrie, composantes essentielles du personnage allénien, et cest surtout une histoire dimpossible compromis. Lintérêt du personnage allénien réside dans son déséquilibre, dans la distorsion dont il souffre, mais qui le constitue en tant que personnage comique, ou plutôt tragi-comique, et qui donne vie à ce « caractère », comme lentendait La Bruyère. Pour lui, guérir, cest sombrer dans linsignifiance, cest mourir en tant que personnage. La névrose allénienne, ce subtil panachage de pessimisme, dorgueil et dautodérision, va désormais se retrouver dans tous les personnages quil incarnera dans ses films, voire dans ceux des autres, dans des proportions variables, après être advenu dans Annie Hall qui en fait propose deux fins. La scène, dans le décor spartiate de laquelle on remarque un miroir, nous conte comment le personnage Alvy Singer aimerait voir finir le film, mais qui croira jamais à ce revirement de théâtre? En revanche, elle nous le montre mettant en scène sa première pièce, alors quil se présentait en comedian dans la scène douverture. Il est désormais capable dintégrer « son » personnage à un récit original parfaitement structuré et de le faire agir en interaction avec dautres aussi riches et complexes quAnnie, dans des décors contemporains, quotidiens, aussi réalistes quils peuvent lêtre dans un Woody Allen. Les premiers films consistaient en explorations de divers genres filmiques. Annie Hall consacre la naissance dun personnage de cinéma original, que lon est tenté de croire autobiographique, ce qui va désormais être une marque de fabrique allénienne. La pièce quécrit Alvy raconte une histoire damour qui prend fin dans un restaurant macrobiotique, comme si la bonne recette était enfin sortie des cuisines de Miles Monroe, le héros de Sleeper, ancien propriétaire de « The Happy Carrot ». Comme sil avait trouvé le bon dosage.
Avait-on vu auparavant à lécran pareille satire du milieu des intellectuels urbains de la côte est des Etats-Unis ? Y avait-on déjà montré pareil exercice dautodérision? Woody Allen na jamais eu pour ambition de renouveler le genre comique à la manière dun Tati, par exemple, et plus que créer une nouvelle forme de comique cinématographique, Annie Hall refonde son personnage original. Alvy Singer fait figure darchétype du personnage allénien, en ce quil est à la fois un « caractère » façon La Bruyère, et une persona complexe largement fondée sur une illusion de coïncidence entre la personne Allen et « son » personnage. Un large public reconnaît désormais cette figure telle quelle est décrite dans le « spécial Woody Allen » de Télérama : un intellectuel (ou supposé tel
) juif new-yorkais, passablement névrosé, hypochondriaque, paranoïaque... Il serait sans doute plus juste de parler de limage qua le spectateur du « personnage allénien », ou plus exactement du stéréotype allénien, qui se caractérise par une impression de grande proximité, voire de coïncidence avec la personnalité de lacteur lui-même, appartenant au même milieu et partageant les mêmes préoccupations. Ce stéréotype est aisé à décrire, mais tous les personnages alléniens en sont-ils la copie conforme? Dans ce cas, on peut sinterroger sur sa pérennité : qui pourrait encore trouver le moindre intérêt à pareil « bouffon », pour reprendre le parler des banlieues? Lun des reproches les plus couramment adressés à Woody Allen est quil ne se renouvelle guère, et quen particulier, cest toujours le même personnage que lon retrouve de film en film. Est-ce vraiment ce que lon constate dès lors que lon se penche un peu plus sur ce fameux personnage? Pour répondre à la question dune possible évolution, nous pouvons comparer deux personnages incarnés par Woody Allen à vingt ans de distance, Alvy Singer dans Annie Hall (1977) et Harry Block dans Deconstructing Harry (1997), repères commodes pour qui veut étudier une figure filmique à la longévité notoire. Harry nest-il quun Alvy qui aurait vingt ans de plus? Les points communs les plus patents entre eux, cest quils sont lun et lautre interprétés par le même acteur, qui se trouve être également scénariste et réalisateur des deux films, et que physiquement du moins, lacteur ne subit aucune métamorphose, nendosse pas un costume différent, en dautres termes ne se comporte pas en acteur de composition. Ils sont tous deux protagonistes du film, toutefois il est intéressant de constater que si Harry est présent dans le titre, ce nest pas le cas dAlvy, qui cède la place au personnage féminin. Alors que Deconstructing Harry est tout entier consacré au récit de la crise du personnage titre, Annie Hall traite de lhistoire du couple Alvy/Annie. Ce serait toutefois aller un peu vite en besogne que den conclure à un resserrement narcissique sur le protagoniste allénien, ne sagissant que de deux films sur plus dune vingtaine dans la filmographie où Allen intervient comme acteur. De plus, Alvy simpose dans la majeure partie du film comme source principale, voire unique, dun récit qui adopte le plus souvent son point de vue : cest lui qui nous parle dAnnie et de leur histoire damour, il est donc tout autant moteur du film que Harry, même si cest dune manière sensiblement différente. Une étude de la manière dont lun et lautre nous sont présentés au début de chacun des films pourra nous éclairer plus en détail sur leurs points communs et leurs différences.
Nous avons vu comment Annie Hall souvre sur le monologue dAlvy/Woody, face à la caméra ; la première scène de Deconstructing Harry met Harry aux prises avec une « ex » aux intentions franchement hostiles. La narration dans Annie Hall est véritablement, à ce point du film, à la première personne, et le personnage/narrateur extrêmement proche du scénariste/réalisateur/acteur lui aussi auteur de sketches comiques et ancien standup comedian, qui se trouve avoir eu une liaison notoire avec lactrice qui joue le rôle dAnnie. En dautres termes, la distance entre le créateur et la créature semble extrêmement faible dans le premier film, alors que dans le second, Harry apparaît davantage distinct de linstance « Woody Allen ». Alvy se pose comme meneur de jeu, soffrant frontalement au jugement et cherchant à gagner la sympathie, alors quHarry pourrait difficilement être présenté de manière plus négative, entre les accusations de son ex maîtresse et la lâcheté de ses réactions. Même sil serait hâtif de conclure au vu de seulement deux exemples, il semble quau fil des films, Woody Allen soit arrivé à interpréter un personnage plus distinct de lui ou plutôt de son image publique, qui loin de chercher à toute force ladhésion, se présente et se comporte de manière peu sympathique ou du moins ambiguë. Le mot « interpréter » nous amène dailleurs à nous interroger : qui véritablement « interprète » un personnage? Certes, lacteur fournit son interprétation, mais en jouant sur les sens du mot, ne pourrait-on pas parler aussi dinterprétation par le spectateur, qui va appréhender le personnage de telle ou telle manière ? DAlvy à Harry, le spectateur a lui aussi évolué, son horizon dattente a changé, une génération a passé, et la demande est certainement pour un personnage plus complexe, moins naïf. Naïf, Alvy ? L« anhédoniste », comme Allen souhaitait dabord le nommer, ne serait-il pas plutôt revenu de tout ? Cependant il nous semble que le pessimisme dAlvy, qui prend en compte lunivers et la vie humaine comme fondamentalement absurdes, ne va pas jusquau cynisme ou au nihilisme. Alvy peut donner limpression de stagner, et de navoir que le vieillissement comme possibilité dévolution, mais loin de tenir un discours désabusé, il se lance avec enthousiasme dans son monologue et se présente demblée comme le vecteur dune autorité maîtrisant le film de bout en bout. Pour nous lincipit de Annie Hall se regarde et sécoute comme un manifeste témoignant de la prise de contrôle dAllen sur tous les éléments constitutifs du film, tandis que Deconstructing Harry débute dans le chaos. Avant de faire connaissance avec « Harry » dont le titre nous laisse dailleurs présager la déconfiture, nous avons droit à des images tressautantes de Judy Davis descendant dun taxi ainsi quau commentaire dune chanson que lon peut qualifier de générique : « My analyst told me / That I was right out of my head / The way he described it / He said Id be better dead than alive... » Ce chaos névrotique, suivi dune scène où le personnage titre va voir sa vie menacée, exprime au plus haut degré les doutes qui des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix nont pas manqué de se développer tant chez lauteur que chez ses spectateurs, quant au « pouvoir » des films, des personnages et des réalisateurs. Le personnage allénien évolue non seulement au rythme du vieillissement de celui qui lincarne, mais aussi au fil de lhistoire du septième art.
Les fins respectives des deux films montrent également de quel côté penche la balance entre permanence et évolution du personnage. Dans Annie Hall, elle est loin dexprimer le même pessimisme que le protagoniste puisquelle témoigne du passage du pourvoyeur de textes pour comedians en mal dinspiration au véritable auteur mettant en scène sa propre pièce. Alvy réussit également dans un autre domaine puisquil savère un mentor particulièrement efficace pour Annie qui grâce à lui devient une jeune femme accomplie. Ce que plus haut nous décrivions comme « naïf » désigne la part denthousiasme, de générosité et de confiance paradoxales dans le personnage comme dans le film, sa cinématographie et ses thématiques, dont témoigne Annie Hall et quil est plus difficile de déceler vingt ans plus tard. Annie Hall offre une nouvelle définition du protagoniste allénien, selon une formule qui va faire florès, et crée également le personnage dAnnie, qui va marquer une génération. Au-delà, il samuse de toutes sortes de formes et figures de style filmiques, jouant des différentes strates de lénonciation comme de la temporalité et faisant de ces jeux le tissu même de sa comédie. Deconstructing Harry annonce son programme dès le titre et reprend sur un mode beaucoup plus grinçant le même type de jeux narratifs, accumulant faux raccords et bégaiements de limage là où Annie Hall élaborait un modèle de fluidité conjurant les difficultés dassemblage et déquilibre des premiers films. En dautres termes, lun construit quand lautre déconstruit. Cependant, en dépit des différences de ton et de lévolution vers davantage de noirceur qui nous autorisent à nier lidée dun personnage et plus largement dun cinéma purement répétitifs, les ressemblances formelles nous amènent à constater que les traits communs lemportent sur les différences. Annie Hall et Deconstructing Harry sont deux films lun comme lautre conscients den être et attirant constamment notre attention sur leur nature filmique, et les deux protagonistes sont proches. Si Harry, désabusé, désenchanté, frappe par son cynisme qui diffère du désespoir militant et paradoxalement constructif dAlvy, son vieillissement savère beaucoup moins une déchéance que lavenir tracé dans le monologue dentrée de Annie Hall. Finalement son évolution sinscrit bien dans la logique du personnage allénien, à vingt ans dintervalle. Alors quà la fin dAnnie Hall Alvy se lance dans laventure dune création plus ambitieuse que ce quil avait produit jusque là, Harry se voit confronté à la situation paradoxale quannonçait le titre : auteur reconnu, couvert de prix littéraires, il sapprête à être fait Docteur Honoris Causa alors que lui-même na quune piètre opinion de la qualité de ses productions. Une ironie des plus grinçantes veut quon le consacre au moment même où lui, Harry Block le bien nommé, souffre dune panne dinspiration, en anglais writers block. Cependant un retournement in extremis le verra achever le film dans une fièvre créatrice renouvelée plus joyeuse même que la conclusion aigre-douce de Annie Hall : visité comme en rêve par ses créatures, les personnages de ses romans et nouvelles, il se lance dans lécriture dun nouvel opus construit autour dun protagoniste totalement incompétent dans le domaine des relations humaines « réelles », mais sépanouissant dans la fiction. Lun et lautre personnages connaissent une forme de triomphe paradoxal en fin de film : Alvy accepte la perte dAnnie en mettant en scène une improbable réconciliation avec elle et Harry surmonte sa panne de lécrivain en couchant sur le papier le paradoxe qui anime son propre personnage.
Il ressort de notre comparaison que si Alvy Singer « lance » le personnage allénien tel que nous nous le représentons depuis Annie Hall, Harry est un personnage à part entière, et non pas « Woody Allen » ou une copie conforme d Alvy. Il fait la preuve que de film en film le personnage allénien se refonde, tout en préservant ses traits essentiels, soit la fébrilité de la gestuelle, lautodérision, et surtout une impression de coïncidence entre « auteur » et « personnage » dont chaque nouvel avatar semble renouveler les paramètres. Deconstructing Harry est à cet égard exemplaire, qui propose plusieurs scènes « à tiroir » représentant les relations ambiguës instaurées par la fiction entre lauteur de celle-ci, et ses créatures. Ainsi celle où Harry rencontre Ken, un de ses personnages, qui semble en savoir davantage sur son créateur que ce dernier ne veut ladmettre, au point de lui montrer une scène dont il naurait pas eu connaissance, alors quelle ne peut sortir que de son imagination de romancier :
Exterior. Amusement park/base of Ferris wheel - day.
(...)
Harry walks up to Ken, who looks into a nickelodeon. Ken straightens up.
KEN: Cold fish, your third ex-wife. She never would have made a good mother.
HARRY: Who are you?
KEN: Its me... Ken!
HARRY: Ken?
KEN: (laughing) Look at this guy! You created me, now you dont recognize me?
HARRY: I... Im a little high because of her smo...
- JUMP CUT -
KEN: Howd you ever hook up with Jane?
HARRY: Jane was fine. Jane was just having her period. So she was irritable.
KEN: Oh, no-no-no. It wasnt just her period. She was a cold, selfish woman. Shes so self-involved she doesnt for a second realize her sister hates her.
HARRY: Hey, how do you know so much?
KEN: Well... Im just you. Thinly disguised. You gave me a little more maturity and a different name.
HARRY: What are you saying? That I know this?
KEN: Of course you do! Thats why you picked her! So it wouldnt work. So youd never have to give up sport-fucking and chronic dissatisfaction and grow up.
HARRY: Hey, Im not going to stand out here and get lectured by my own creation.
KEN: Uh... you cant fool me. Im not like your shrink. He only knows what you tell him. I know the truth...
- JUMP CUT -
And then her sister, Lucy. (chuckling) nother head case. Wow! You sure can pick em. But even she was better than Jane... more maternal and... she loved you. You werent there the day your bomb dropped on her. But... take a look...
Harry looks into the nickelodeon.
Le morcellement de la scène, le fréquent usage que Woody Allen fait du jump cut ou faux raccord, alors que lon vante dhabitude la fluidité de sa cinématographie, illustrent bien que Deconstructing Harry explore les limites mouvantes, heurtées et problématiques entre auteur et personnage, entre autobiographie et fiction, les risques de chevauchement étant dautant plus grands que le créateur est lui-même acteur de ses propres créatures. Mais quil sagisse de Annie Hall ou de Deconstructing Harry, les films voient perdurer un personnage protéiforme transcendant ses matériaux dorigine, les textes des sketches, les expériences diverses, les influences multiples, par la grâce de lhumour, de la comédie, et du plaisir que lon prend à lui construire des histoires et à être témoin de ses déboires. Entre les deux figures dAlvy et dHarry, et avant le premier comme au-delà du second, sest développée toute une histoire de film en film, quasiment une biographie du personnage allénien, de lenfance à lâge mûr, qui remet chaque fois en jeu notre possible sympathie, histoire que nous nous proposons maintenant de retracer.
CHAPITRE TROIS
Enfances
Pour conter ce que nous appelons la biographie du personnage allénien tel quil évolue de film en film ainsi que dans les représentations des spectateurs qui le perçoivent plus ou moins favorablement, il paraît logique de commencer par le commencement, soit par lenfance. La filmographie dAllen abonde en films biographiques, quil incarne le protagoniste lui-même ou quil sagisse dévoquer la vie dun autre « héros » ou héroïne. Un certain nombre dentre eux représentent le ou la protagoniste enfant, ou du moins font référence à son enfance, du tout premier, Take the Money and Run, à Alice (1990). Il est dailleurs intéressant de constater que depuis le début des années 1990, cette figure-là a disparu, même lorsque les thèmes du couple et de la famille sont présents. Ce nest plus lenfance des personnages qui paraît poser problème dans les années 1990, mais dans certains cas leur statut de parent, nous y reviendrons.
On peut distinguer trois manières différentes de se référer à ces figures du personnage enfant : soit il est le protagoniste du film tout entier, soit il apparaît sous les traits dun enfant dans quelques scènes du film, soit lenfance du ou de la protagoniste est évoquée sans que le personnage enfant nintervienne. Un seul film adopte la première démarche, Radio Days en 1987, cas unique et film central en ce qui concerne lapproche biographique. Les films où lon peut voir intervenir le personnage enfant lui sont tous antérieurs, ceux dans lesquels lenfance est évoquée sans intervention dun acteur incarnant le personnage enfant lui sont directement postérieurs. Le personnage allénien est en partie absent de Radio Days, et cependant concentré dans la personne de Joe, le jeune protagoniste, qui semble contenir en germe toutes les incarnations dAllen. On ne le revoit plus enfant ensuite, sinon que son personnage tient toujours quelque peu du « vieil enfant ». On voit bien ici comment lironie sert dans la constitution dun personnage à proprement parler entre deux âges, le schlemiehl gardant certaines caractéristiques de lenfance. Cest son apparente vulnérabilité qui lui permet paradoxalement de triompher en séduisant les femmes ou en désarmant ladversaire. Etudier le rapport à lenfance en commençant par les personnages denfants nous permettra donc dapprofondir notre connaissance de la persona filmique dAllen, ainsi que de certaines caractéristiques générales du personnage chez ce cinéaste. Nous procéderons par comparaison en adoptant un cheminement généralement chronologique, ce qui nous permettra de distinguer les étapes de la constitution du personnage allénien à lécran, et plus largement lévolution de certaines thématiques dans la filmographie.
Le personnage principal apparaît sous les traits dun enfant dans cinq films de Woody Allen, Take the Money and Run (1969), Love and Death (1975), Annie Hall (1977), Stardust Memories (1980) et Zelig (1983). Beaucoup déléments laissent penser que le premier et le cinquième films de la liste sont en rapport : lun et lautre se présentent comme des biographies du personnage incarné par Woody Allen, sous la forme dune parodie de documentaire dont le commentaire est assuré par un narrateur non diégétique au phrasé dramatique, voire pompeux. Cette ressemblance dans la forme nous autorise à faire figurer Zelig dans notre liste, alors que le personnage enfant ny apparaît en fait que sur quelques photographies anciennes, en noir et blanc, et quil ny est jamais incarné par un jeune acteur. Or, les premières images qui nous sont montrées du protagoniste de Take the Money and Run sont précisément deux photographies anciennes de bébé, en noir et blanc. Ces images ne sont toutefois pas présentées exactement au même moment dans les deux films. Dans Take the Money and Run, il sagit des deuxième et troisième plans du film, alors que dans Zelig, on fait un retour en arrière sur la biographie du personnage après une dizaine de scènes, afin de répondre à la question : « Who was this Leonard Zelig that seemed to create such diverse impressions everywhere ? » La biographie de Virgil Starkwell, le héros de Take the Money and Run, nous est contée de manière classique, les premiers mots du film, « On December 1, 1935 », nous informant sur sa date de naissance, la même, soit dit en passant, que celle de Woody Allen, qui choisit de faire débuter ainsi le dialogue du tout premier film quil dirige lui-même. Dans lun et lautre films on entend parler des parents tandis que ce que lon voit à limage évoque la petite enfance : la mère et le père dans Take the Money and Run (« Mrs William Starkwell, the wife of a New Jersey handyman, gives birth to her first and only child
»), le père seulement dans Zelig (« ... he was the son of a Yiddish actor named Morris Zelig... »). Ce dernier film fait clairement écho au premier, mais le personnage de caméléon humain quy incarne Allen est très particulier et marque une étape décisive dans le développement de la persona, ce qui se retrouve dans la présentation extrêmement brève qui est faite de ses origines. Ainsi, nous sommes amenés à penser que lélément féminin du couple de parents dont parle ensuite le commentaire nest pas la mère biologique de Leonard Zelig, même si ce nest pas dit explicitement (« The elder Zeligs second marriage is marked by constant violent quarreling
»), et nous napprenons rien sur le caractère de cet enfant. En revanche, linformation sur Virgil Starkwell sature littéralement le début de Take the Money and Run, au point de « boucler » le destin de lenfant dès le troisième plan du film, la seconde partie du commentaire venant démentir linnocence nostalgique des clichés anciens : « He is an exceptionally cute baby with a sweet disposition
before he is 25 years old he will be wanted by police in six states, for assault, armed robbery and
». Ensuite, alors que Zelig dont lintrigue est située dans les années 1920 enchaîne sur dautres photographies darchives, la deuxième séquence de Take the Money and Run nous montre une saynète tirée de lenfance du héros, avec un fond musical guilleret, et toujours le commentaire off parodiant le documentaire social : « Growing up in a slum neighborhood where the crime rate is among the highest in the nation is not easy, particularly for young Virgil who is small and frail compared to the other children. »
Ces premières séquences de Take the Money and Run sont extrêmement importantes, puisquelles sont consacrées à lenfance du personnage dont la persona avait émergé dans les monologues de cabaret, puis à loccasion des rôles de Woody Allen acteur dans Whats New, Pussycat ? et Casino Royale. La silhouette frêle du « petit rouquin binoclard » est déjà connue, et la fonction de ces séquences est de lui donner une histoire, des origines, une épaisseur, même relative, nous y reviendrons. Pour ce faire, on va convoquer tous les moyens du documentaire, les photos darchives, la dramatisation dépisodes de lenfance, puis de ladolescence, les témoignages déducateurs (ancienne institutrice, professeur de violoncelle, référent de liberté conditionnelle, parents), les tests des psychologues
On va surtout le doter dun visage denfant, et même de deux, puisquon le verra à huit ans environ dans une première scène, puis vers dix ans dans une seconde (les rôles sont joués par deux frères). Difficile cependant de parler dépaisseur du personnage, qui névolue guère : ses caractéristiques, les lunettes à grosses montures noires, les cheveux roux, la maladresse, sont présentes demblée, chaque scène se solde par un échec, et Virgil enfant ou jeune adulte connaît plusieurs fois la même humiliation. Régulièrement, on lui arrache ses lunettes, on les lui piétine, sa vie nest quun éternel recommencement. La présentation des éducateurs est lourdement ironique : ce sont des caricatures aux propos peu cohérents, incapables denseigner quoi que ce soit au jeune Virgil. Le personnage serait donc plus « plat » que « rond », pour reprendre la terminologie anglophone. Il est doté dun passé, mais pas dune véritable formation au sens dune bildung, et le traitement comique renforce son aspect unidimensionnel. Le film consiste en grande partie en une mise en images des gags verbaux des monologues de Woody Allen, doù limportance du commentaire off, parfois redondant. Ainsi dans la quatrième scène du film, où lon voit Virgil sessayer à jouer du violoncelle dans une fanfare qui défile, le narrateur alourdit par sa description des images qui se suffisent à elles-mêmes : péché de jeunesse ou parodie dun certain cinéma social ? Cest dailleurs au moment même où apparaît à lécran, pour la première fois dans un film de Woody Allen, lincarnation du protagoniste par Woody Allen que le commentaire use du ressort comique le plus caractéristique des textes dAllen, soit lincongruité, puisque lénumération des crimes de Virgil que nous citions plus haut sachève à ce moment là sur : « illegal possession of a wart. » On retrouve Woody Allen, sa « patte », sa signature, à linstant précis où lenfant roux à lunettes, qui dabord fait sourire, puis se trouve en butte à lhumiliation, apparaît à limage. Le comedian fait son apprentissage du cinéma, et éprouve la nécessité dadopter une démarche de biographe, en passant par le stade de lenfance, pour donner chair à son personnage. Que celui-ci névolue pas vraiment et demeure « plat » ne doit pas à notre sens être vu comme un échec : dès son premier film comme réalisateur, Woody Allen réussit à créer un personnage comique original transposant à lécran la persona de ses textes. Il nous semble que le passage par lenfance constitue lun des moyens de cette réussite, sans doute parce que le personnage lui-même présente des aspects enfantins tels que la faiblesse physique, ainsi quune forme daplomb innocent qui fait quil ne se décourage jamais en dépit de ses échecs répétés.
Les films qui suivent nintègrent pas de représentation du héros enfant, mais sont tout aussi constitutifs du personnage allénien, en ce quils adoptent eux aussi une démarche essentiellement biographique, insistant en particulier sur limmaturité de leur héros. Les parents de Fielding Mellish dans Bananas le traitent en petit garçon quil est resté par certains aspects : nachète-il pas en cachette des revues érotiques ? Le film sapparente (dassez loin, il faut le reconnaître) aux romans de formation de jeunes gens, voire aux romans picaresques : un jeune homme quitte sa famille pour aller vivre des aventures parmi des guérilleros, engagement qui lui permettra de gagner le cur dune belle peu séduite par ses charmes avant quil nait fait ses preuves. On pense à Tom Jones, et on peut remarquer que les prénoms choisis pour ces premiers héros alléniens leur offrent des parrains fort prestigieux. Un patronage littéraire quil faut relativiser, dans la mesure où Virgil et Fielding sont des prénoms somme toute relativement courants aux Etats-Unis, mais qui démontre que Woody Allen na pas attendu Love and Death pour nourrir ses films et enrichir son personnage en faisant référence à des uvres littéraires. On peut ainsi retrouver parmi les matériaux lui permettant de bâtir son personnage filmique des éléments provenant de textes essentiellement centrés sur le destin dun héros : si le Virgil de Take the Money and Run a sans doute fort peu de traits communs avec Enée, Bananas cite une scène de Tom Jones, et Love and Death sappuie explicitement sur les romans de Tolstoï et de Dostoïevski.
Sleeper ne nous permet pas non plus de rencontrer son protagoniste enfant, mais lui offre une véritable seconde naissance : le personnage réanimé à la première scène se comporte en bébé bavant et titubant, incapable de marcher ou de parler. Il devra par la suite apprendre à vivre dans une société plus « avancée », chronologiquement du moins, et ne parviendra jamais dailleurs au statut dadulte et de membre à part entière de cette société. Au contraire on essayera dutiliser son innocence et son statut de marginal pour la subvertir. Certains éléments du film renvoient aux contes et à lenfance, avec des légumes aussi géants que le haricot magique de Jack, et un pudding aussi irrépressible que les balais et les seaux deau de lapprenti sorcier. Cest pratiquement le seul film de Woody Allen dans lequel il sessaye de façon systématique au burlesque, avec plus ou moins de réussite, comme sil sagissait de passer par une sorte denfance du personnage comique grâce à limitation des grands modèles tels que Chaplin et Keaton pour parvenir à la définition du personnage allénien : Sleeper, ou la preuve que Woody Allen ne joue guère sur le registre visuel pour son comique, du moins pour ce qui est des mouvements du corps. Il ne se déplace pas avec la grâce de Chaplin, la précision de Keaton ou lénergie des frères Marx. Ce qui fait rire en le voyant, cest son allure malingre, son visage de clown triste, et surtout le contraste entre cette apparence peu flatteuse et son inextinguible envie de séduire qui le mène jusquà exagérer sa maladresse et à se moquer de lui-même pour mettre les rieurs de son côté, ce quil parvient à faire grâce au verbe surtout. Lorsque dans les premières scènes de Sleeper il essaye de faire rire de son physique en se comportant en nouveau-né, le spectateur ressent un certain malaise tant les mimiques évoquent le handicap, alors que les pitreries verbales fondées sur lautodérision fonctionnent en général très bien et sont, elles, vraiment constitutives du personnage allénien.
«
but I had a completely different concept of myself as a child. »
Si Bananas et Sleeper peuvent être regardés comme des étapes dans lévolution du personnage, en quelque sorte comme son enfance, ils ne nous permettent pas de le rencontrer enfant, contrairement aux deux films qui les suivent, Love and Death et Annie Hall, qui ont aussi pour point commun de se présenter comme des récits autobiographiques. Lun et lautre souvrent sur une scène introduisant un narrateur à la première personne, parlant au présent, qui va revenir sur son enfance dans les scènes suivantes où ladulte continuera son commentaire en voix off tandis que son personnage sera interprété à limage par un jeune acteur. Toutefois, le spectateur ne reçoit pas du tout ces deux incarnations du narrateur de la même manière, dans la mesure où la situation narrative ainsi que le son et limage sont radicalement différents dans les deux scènes inaugurales. Dans Love and Death, avec des churs solennels en fond musical, et à lécran un ciel nuageux, puis un cimetière orthodoxe, il entend seulement une voix quil reconnaîtra comme étant celle de Woody Allen sil est un familier de ses disques ou de ses films, alors que dans Annie Hall, il se retrouve face à face avec « Woody Allen » en costume de ville, qui lui adresse un monologue digne de ses spectacles de cabaret. Ces deux présentations témoignent dune évolution considérable du personnage : alors que lavatar allénien proposé dans Annie Hall est visuellement très proche de « Woody Allen » à la ville, cest encore un personnage de composition qui est construit dans Love and Death, comme lillustrent lincipit du film et la manière dintroduire le retour en arrière présentant lenfance du héros.
Le jeune garçon nous apparaît demblée comme condamné, puisque la voix de la première scène parle apparemment du « ciel » au plan un, ou doutre-tombe au plan deux, un peu à la manière de celle du narrateur du Sunset Boulevard de Billy Wilder. Les propos tenus ne viennent pas vraiment contredire les indications fournies par les images, ils anticipent seulement un peu sur elles :
How I got into this predicament Ill never know. Absolutely incredible. To be executed for a crime Ive never committed? Of course isnt all mankind in the same boat? Isnt all mankind executed for a crime it never committed? The difference is that all men go eventually. But I go six oclock tomorrow morning. It was supposed to be at five oclock but Ive got a smart lawyer. Got leniency.
Après la scène de résurrection de Sleeper, voici les dernières heures dun condamné, digne représentant de lhumour de son créateur puisquil nhésite pas à user, même à cette heure solennelle, dun des procédés comiques favoris de ce dernier pour « dégonfler » lemphase des premières déclarations, apposant sa signature sur ces plans dont les premières secondes peuvent surprendre. Cest bien un film de Woody Allen qui commence, placé ainsi sous le double signe de la mort et de labsurde. Les scènes suivantes, introduisant le héros enfant, sont à lavenant : le narrateur exprime son très vif désir de redevenir enfant (« I have a tremendous yearning to be young again. A boy. Such happy memories of our summer house
»), mais nous ne pourrons voir le jeune Boris que dix-huit plans plus tard, après avoir fait la connaissance du petit monde de son enfance, de toute la maisonnée, oncle, grands-parents, parents, familiers, frères
au moyen dune succession de saynètes samusant des clichés de la culture russe tout en témoignant dune grande tendresse pour elle par la grâce de la qualité de limage, des acteurs et de la musique. Si le commentaire évoque un petit paradis, la violence que contiennent plusieurs de ces plans vient contredire lévocation nostalgique : il sagit aussi de se prémunir contre les dérives sentimentales du souvenir. Ainsi en est-il des deux frères présentés dans le plan qui précède immédiatement celui qui nous montre Boris pour la première fois : la grande brutalité de leur lutte contredit le ton enjoué du commentaire (« My two brothers Ivan and Mikhaël used to play amusing little games
»).
Au vingtième plan du film, on découvre enfin ce nouvel avatar du héros allénien, un jeune garçon de onze ou douze ans, en légère contre-plongée, lié sur
une croix. Est-ce du Jardin des Oliviers que nous parvenait la voix du narrateur aux deux premiers plans ? Nous avons évoqué quelques parrainages héroïques pour les premiers personnages dAllen à lécran, mais il faut avouer quils sont nettement surpassés ici ! Cette fois, tout en gardant les attributs acquis dans les spectacles et films antérieurs, le personnage sapprofondit au point de compter les interrogations métaphysiques au nombre des éléments qui le compose. Là encore, cest un bien étrange enfant qui nous est présenté tout au long de ces scènes permettant à Boris de narrer sa première expérience de la mort (un serviteur frappé par la foudre) et le rêve surréaliste qui sensuivit (des garçons de café qui sortent de cercueils dressés et qui entament une valse après avoir manqué en venir aux poings), puis dévoquer les discussions philosophiques quil avait enfant avec le Père Nicolaï, un prêtre orthodoxe, avant de conclure cette séquence sur le récit de sa première vision mystique : « I recall my first mystical vision. » Il sagit en fait dune rencontre avec la mort sous la forme traditionnelle du « Faucheur » (the Grim Reaper) en grand appareil. Rien de bien original ici, si ce nest laplomb du jeune garçon et lirruption de la question incongrue qui fait basculer les angoisses métaphysiques dans la farce. Cet enfant qui nen a que lapparence est bien « Woody Allen » adoptant la défroque dun invraisemblable jeune garçon russe à lépoque napoléonienne :
BORIS Who are you?
DEATH Death.
BORIS What happens after we die?
DEATH ...
BORIS Is there a hell?
DEATH ...
BORIS Is there a god? Do we live again?
DEATH ...
BORIS All right. Let me ask one key question: are there girls?
DEATH Youre an interesting young man. Well meet again;
BORIS Dont bother.
DEATH Its no bother.
Il ne sagit pas ici dexplorer lenfance et dinterroger la mémoire, mais de parodier les récits denfance comme sont parodiés ensuite les classiques russes, et de faire voyager un personnage comique dans lespace et le temps, ce qui est caractéristique de certains grands de la comédie : on pense à Buster Keaton en mécanicien dans The General ou en costume marin dans The Navigator, comme à Laurel et Hardy légionnaires. Toutefois, Woody Allen se démarque ici de la plupart de ses devanciers qui, tels W.C. Fields ou les frères Marx, et Chaplin jusquà The Great Dictator, portent dun film à lautre le costume emblématique de leur personnage. Le sien adopte des déguisements différents, et lenfance dans Love and Death nest que lun de ces costumes permettant des effets comiques nés du contraste entre lâge de lacteur, ses actions et ses remarques. De Bananas à Love and Death, les films eux-mêmes se présentent sous des aspects variés : Everything You Always Wanted to Know About Sex en particulier est composé dune séries de sketches parodiant certains auteurs et styles cinématographiques, le film dhorreur, le film de science fiction ou les films dAntonioni. Cest en quelque sorte une enfance du personnage qui se construit ou plutôt qui est éprouvé dune époque à lautre, dun lieu à lautre, dun genre filmique à lautre, car son trait le plus caractéristique est quil change fort peu en dépit de ses tribulations diverses. Le personnage comique est original et efficace, mais malgré les différentes expériences que nous venons dévoquer, il reste unidimensionnel, et consiste principalement en une transposition à lécran de la persona comique des monologues. Ainsi, ce nest pas parce que nous faisons sa connaissance alors quil est enfant que nous constatons une quelconque évolution chez Boris, qui pourrait aussi bien participer à un des sketchs de Everything You Always Wanted To Know About Sex. Alors questhétiquement parlant Love and Death marque un pas décisif dans lévolution du style de Woody Allen, le personnage paraît figé, et semble marquer le pas. En revanche, Annie Hall va constituer un tournant majeur dans cette construction.
«
we show you the old neighbourhood. »
Nous avons évoqué les précédents rôles de Woody Allen comme autant de costumes différents de son personnage. Même si Take the Money and Run se présentait comme une biographie, et si le héros avait la même date de naissance que lauteur, et était interprété par ce dernier, aucun spectateur ne risquait de croire que Woody Allen avait eu ce destin-là ! En revanche la proximité est extrême entre le protagoniste de Annie Hall et son auteur et interprète. Il sagit de lavènement dun personnage non pas nouveau, mais refondé, métamorphosé, construit essentiellement à partir du sentiment quéprouve le spectateur dune coïncidence étroite entre la « personne » et le personnage. Pour lui donner un nouveau départ un retour aux sources savère nécessaire ; cest pourquoi le film adopte une forme autobiographique et est introduit comme Love and Death par un monologue du protagoniste narrateur qui annonce que le film va tenter de retracer la genèse des évènements qui lont amené au point où il se trouve. Cest aussi pourquoi on va commencer le récit par lenfance du héros, toujours comme dans Love and Death, mais aussi comme dans Take the Money and Run. Létude des similitudes et différences avec le traitement de ces scènes denfance dans les deux films antérieurs permettra de mesurer à quel point Annie Hall constitue une étape décisive dans lévolution du personnage.
Le jeune acteur choisi pour incarner Alvy Singer enfant présente les mêmes caractéristiques physiques (cheveux roux, lunettes) que ses prédécesseurs, et le spectateur laccepte aisément comme une figure vraisemblable du protagoniste enfant. La manière de le présenter, et dintroduire le personnage dans la narration tient des deux films précédents : le contexte social et culturel se rapproche de celui qui est évoqué dans Take the Money and Run, et les saynètes proposées sont introduites et commentées par la voix off dun narrateur à la première personne comme dans Love and Death. Comme dans ces deux films, le spectateur assiste à des scènes constitutives du personnage, ainsi que du comique particulier au film et à son auteur. Le nombre de scènes nécessaires est dailleurs pratiquement constant : dans Take the Money and Run on assiste par trois fois à la déconfiture dun très jeune Virgil avant dentendre le témoignage dune de ses institutrices et de le retrouver à nouveau en mauvaise posture quelques années plus tard, et lon trouve le même nombre de scènes dans Love and Death (crucifixion, conversation avec le Père Nicolaï, rencontre avec la Mort) et dans Annie Hall (chez le médecin, à Coney Island, à lécole). Le jeune héros de ce dernier film paraît dailleurs partager les angoisses métaphysiques de celui de Love and Death puisque la première scène le montre avec sa mère, consultant un médecin au sujet de létat dépressif qua induit chez lui sa découverte du fait que lunivers est en expansion. Là aussi le comique naît du décalage entre les préoccupations du héros et son âge tendre, et sappuie sur un système de rapprochements incongrus et de ruptures typiques de lhumour allénien (« Brooklyn is not expanding ! ») :
INTERIOR. DOCTORS OFFICE DAY.
Alvy as young boy sits on a sofa with his mother in an old-fashioned, cluttered doctors office. The doctor stands near the sofa, holding a cigarette and listening.
MOTHER (To the doctor) Hes been depressed. All of a sudden, he cant do anything.
DOCTOR (Nodding) Why are you depressed, Alvy?
MOTHER (Nudging Alvy) Tell Dr. Flicker. (Young Alvy sits, his head down. His mother answers for him) Its something he read.
DOCTOR (Puffing on his cigarette and nodding) Something he read, huh?
ALVY (His head still down) The universe is expanding.
DOCTOR The universe is expanding?
ALVY (Looking up at the doctor) Well, the universe is everything, and if its expanding, someday it will break apart and that would be the end of everything!
Disgusted, his mother looks at him.
MOTHER (Shouting) What is that your business? (She turns back to the doctor) He stopped doing his homework.
ALVY Whats the point?
MOTHER (Excited, gesturing with her hands) What has the universe got to do with it? Youre here in Brooklyn! Brooklyn is not expanding!
DOCTOR (Heartily, looking down at Alvy) It wont be expanding for billions of years yet, Alvy. And were gotta try to enjoy ourselves while were here. Uh?
He laughs.
Nous avons dit que dans Love and Death, le personnage névoluait pas véritablement et nétait quun nouvel avatar des rôles de Woody Allen depuis ses débuts comme acteur comique. Il nous faut toutefois tempérer cette affirmation : Boris a permis denrichir le personnage en lintellectualisant, ce qui renforce le biais ironique puisquen dépit de cela il reste un enfant. Un personnage que nous dotons dune telle richesse dironie et de références peut-il encore être considéré comme unidimensionnel ? Certes, les monologues de cabaret sappuyaient déjà sur des références littéraires et philosophiques, de même que les dialogues des premiers films, mais cest Love and Death qui va imposer dans le public lidée que « les Woody Allen » sont des films comiques intellectuels. Le jeune héros des premières scènes de Take the Money and Run était muet, et lon riait de ses échecs répétés tout en sympathisant avec cette victime désignée ne se tenant pourtant jamais pour vaincue, proche des héros de dessins animés et de contes merveilleux ainsi que des comiques de Hollywood. Celui de Love and Death et celui de Annie Hall prennent la parole, ils ont même deux voix, celle de lenfant et celle du narrateur adulte, et leur comique devient essentiellement verbal. Dans les trois films, commencer par montrer lenfance du protagoniste permet également de le présenter comme un cas plus ou moins pathologique, de manière extrêmement brutale, voire provocatrice (une crucifixion !) dans Love and Death, où cest le narrateur qui souligne lui-même le caractère hors norme de son personnage dès lenfance, et par le biais dune satire féroce des éducateurs et des « psys » dans les deux autres films. Nous avons vu de quelle manière la psychanalyse, ou plutôt la vulgarisation des analyses psychologiques constitue lun des matériaux de base du comique allénien. Dans cette optique, le retour sur lenfance simposait, et il fallait bien consulter pour établir le personnage.
Pastichant certains documentaires biographiques lourdement empreints de déterminisme social et psychologique, Take the Money and Run fait alterner les scènes de la vie de Virgil enfant et les interviews de certains de ses éducateurs auxquels le narrateur donne la parole, mais les analyses contradictoires et finalement vaines de ces véritables caricatures ninterfèrent en aucune façon avec le personnage lui-même et ne le dotent daucune épaisseur. Chaque intervention est une sorte de court monologue comique et jamais le personnage ne reprend à son compte cette parole sur lui-même. En revanche, le parti pris autobiographique de Annie Hall renforce lattitude dautodérision caractéristique des héros alléniens. Cétait certes déjà le cas dans Take the Money and Run, dans la mesure où lauteur incarnait le personnage. Cétait encore plus le cas dans Love and Death puisque le récit était à la première personne. La nouveauté dans Annie Hall, cest que juste avant les scènes denfance, les tout premiers plans du film consistent en un monologue face à la caméra dun homme que le spectateur, à ce stade du film, est extrêmement tenté dassimiler à Woody Allen lui-même. Quelques indices comme la mention dune « Annie » avec qui il a rompu signalent quil sagit là dun personnage de fiction, mais ils sont de peu de poids par rapport aux coïncidences avec la personnalité et la biographie de lauteur. Voilà un homme qui se présente en comedian, comme la été Woody Allen, qui annonce quil vient davoir quarante ans, toujours comme Woody Allen au moment de la réalisation du film, et dont les origines sont bien les mêmes que celles du réalisateur et acteur : « I was brought up in Brooklyn during World War II. » Une créature à ce point à limage de son créateur a-t-elle droit au statut de personnage à part entière ? Dans Annie Hall cest lironie avec laquelle le narrateur se présente qui le constitue en tant que créature filmique, dans le monologue inaugural comme dans les scènes denfance qui le suivent. Il est à noter par ailleurs quil faudra attendre que la mère du personnage lemmène consulter un médecin dont le nom évoque les débuts du cinéma pour que ce dernier le dote dune identité
Dans Take the Money and Run le comique des scènes denfance de Virgil, proche du burlesque, et le comique des interventions de ses anciens éducateurs, reposant sur la satire et la caricature, étaient simplement juxtaposés, le personnage se constituant comme une mosaïque. Dans Annie Hall le narrateur et le personnage confondus pratiquent lauto ironie en commentant les scènes denfance, ironie fondée demblée sur le contraste entre les derniers mots du monologue dexposition (« And its funny, Im not Im not a morose type, I was a reasonably happy kid, I guess. ») et notre première rencontre avec un enfant extrêmement renfrogné que sa mère présente comme déprimé. La succession du monologue inaugural et des scènes consacrées à lenfance fonde le personnage dAlvy Singer comme une forme nouvelle du héros allénien opérant la synthèse entre les premiers protagonistes comiques et les rôles de névrosés new-yorkais que lon reconnaîtra comme typiques de Woody Allen ; pour preuve, lintervention du personnage adulte assis à la place dAlvy dans la salle de classe et dialoguant avec le professeur et ses anciens camarades de classe. Dailleurs cette apparition et ce télescopage temporel amorcent la transition vers lâge adulte du personnage, au moyen dun dernier contrepoint ironique : « I lost track of most of my old schoolmates, but I wound up a comedian ». Toujours la vieille histoire du menteur qui jure quil dit la vérité
Les coïncidences autobiographiques sont sans doute autant de moyens de susciter ladhésion du spectateur à ce personnage qui se construit à partir des rôles précédents de Woody Allen ainsi quà partir de sa propre expérience de comedian, et dauteur, réalisateur et interprète de ses propres rôles. Toutefois, cette croyance suscitée chez le spectateur na de cesse dêtre battue en brèche par lironie consubstantielle de la création du personnage. Les propos du narrateur (« My analyst says I exaggerate my chilhood memories, but I swear
» ; « You know, I have a hyperactive imagination. My mind tends to jump around a little, and I-I-I-I-I have some trouble between fantasy and reality »), les personnages (le médecin, les caricatures de professeurs) et les situations burlesques (« I was brought up underneath the roller coaster in the Coney Island section of Brooklyn ») fonctionnent comme autant de mises en garde quant à la nature fictionnelle du récit.
Au début de Annie Hall comme dans Take the Money and Run et dans Love and Death, le personnage allénien enfant est essentiellement une figure comique, qui amuse dans la mesure où il se comporte et parle comme le personnage adulte. Des années plus tard, Woody Allen avouera à Stig Björkman sa difficulté à diriger des enfants, avec lesquels il dit avoir toujours du mal à obtenir ce quil veut : soit les enfants surjouent parce quils ont appris par cur les dialogues avec leurs parents, soient leur jeu sonne creux parce quils nappréhendent pas lironie constitutive de la comédie allénienne. Rien nest plus vrai, mais dans le même temps, cela na guère dimportance dans le cas de ces enfants-là qui sont des modèles réduits du personnage et pas de véritables enfants. Forcément, ils jouent faux puisquils prononcent des paroles dadultes destinées à amuser des adultes. Dans les films qui nous intéressent ici le comique naît de ce décalage même. La reprise de la figure du protagoniste enfant dans Annie Hall est essentielle dans la mesure où elle témoigne du fait que la nouvelle forme quadopte le héros allénien à partir de ce film ne renie pas ses avatars passés qui constituent en quelque sorte son enfance. Cependant le personnage implique dorénavant une nouvelle profondeur de sentiments que révèle entre autres une dernière scène, située plus loin dans le film, où apparaît le motif de lenfance intimement lié cette fois-ci au souvenir, et aux relations amoureuses. Alvy et Annie se sont réconciliés après une première rupture, et pour ce quAlvy admettra plus tard avoir été son dernier moment de bonheur avec elle (« That day in Brooklyn was the last day I remember really having a great time. »), retournent avec leur ami Rob sur les lieux de lenfance dAlvy :
INTERIOR ALVYS BED
Alvy is lying in bed next to Annie, who is leaning on her elbow looking down at him. He rubs her arms and she smiles.
(
) ANNIE Alvy, what about
what if we go away this weekend, and we could-
ALVY Tsch, why dont we get... why dont we get Rob, and the three of usll drive into Brooklyn, you know, and we show you the old neighborhood.
ANNIE Okay, okay. Okay.
ALVY Thatd be fun for yuh. Dont you think-
ANNIE Yeah.
Alvy raises up his head and they kiss.
EXTERIOR. Highway.
(
) ROB I cant wait to see the old neighborhood.
ALVY Yeah, the neighborhoods gonna be great.
ROB We can show her the schoolyard.
ALVY Right. I was a great athlete. Tell her, Max, I was the best, I was all schoolyard.
ROB Yes, I remember. (Annie laughs) He was all schoolyard. They threw him a football once, he tried to dribble it.
ALVY Yeah, well, I used to lose my glasses a lot.
EXTERIOR. AMUSEMENT PARK.
(
) ALVY I have some very good memories there.
ROB What kind of good memories, Max? Your mother and father fighting all the time.
ALVY Yeah, and always over the most ridiculous things.
FLASHBACK INTERIOR. ALVYS HOUSE.
Alvys father sits in his chair. His mother is polishing a door while young Alvy lies on the floor playing. Annie, adult Alvy and Rob quietly walk into the scene to watch.
ALVYS FATHER You fired the cleaning women?
(
)ALVYS MOTHER Leo
I married a fool !
ROB (Pointing) Hey, Max! Whos that?
As the three friends watch Alvys old living room, the scene has suddenly shifted. A huge crowd stands around the room, laughing, eating, chatting and vibrating with the turns of the roller-coaster ride.
ALVY It-it-its the welcome home party in nineteen forty-five, for my cousin Herbie.
ADULT ALVY (Pointing) Look, look, theres-theres that one over there, thats Joey Nichols (
) He was always bothering me when I was a kid.
JOEY (
) You can always remember my name, just think of Joey Five Cents. Thats me, Joey Five Cents!
Joey grabs Alvys cheeks and pinches them.
(...)
EXTERIOR. STREET.
Alvy and Annie walk contentedly down a street; Alvys arm is draped around Annie. People walk by them as they move toward their apartment building.
ANNIE Well, I had a really good day, you know that?
It was just a real fine way to spend my birthday.
Si la réalité de lenfance est loin dêtre idyllique, marquée comme elle est par la violence (les disputes des parents, la guerre en arrière plan, les joues du héros brutalement pincées), ce retour finalement assez peu nostalgique a le mérite de recréer un temps lharmonie dans le couple. Les rires dAnnie sont sincères, mais le spectateur ne peut sempêcher de percevoir de lironie dans ses propos, avant comme après le retour en arrière. En effet, cest sur les lieux de lenfance dAlvy que lon retourne pour fêter lanniversaire dAnnie, car cest la première idée qui vient à Alvy lorsque Annie exprime le désir de sortir. Dès lors, la rupture définitive nest-elle pas inéluctable ? Cest bien Alvy, son égocentrisme et son narcissisme, qui sont visés par lironie, et à travers Alvy, le héros allénien tout entier, qui prend dans ce film une nouvelle dimension. Il nest certes pas question de renoncer aux traits caractéristiques du personnage, dailleurs le dialogue rappelle lenfance de Virgil Starkwell, prototype du héros allénien (« I used to lose my glasses a lot »), mais de le refonder en le dotant de plus dépaisseur grâce à un subtil dosage de sympathie pour le personnage et dironie envers lui.
Ne peut-on pas aussi percevoir dans cette ironie une sorte de regret de voir le personnage figé une fois pour toute sous cette forme ? Woody Allen est parvenu à créer un personnage comique original, et à le faire évoluer au fur et à mesure de son avancement en âge, et des changements sociaux et culturels vécus par le public, mais lui reconnaît des limites qui sont probablement les siennes propres. Ce personnage a su plaire, il plaît encore, nous en avons fait lexpérience auprès de jeunes étudiants qui ont apprécié Annie Hall, mais plaira-t-il encore longtemps ? Nous naborderons la question du vieillissement du personnage que plus tard, nous en sommes encore à lenfance, et pourtant perce sous lironie langoisse, peut-être, de « passer ». Mais nanticipons pas et restons-en pour linstant aux scènes denfance qui seraient dans Annie Hall à la fois constat et acceptation des limites du personnage allénien tel quil est redéfini dans ce film, à partir dun renoncement à la fantaisie visuelle et dun ancrage très net dans le comique verbal et dans un comique de situation quAllen réinvente en incarnant un avatar urbain et postmoderne du schlemiehl.
« The boys a natural »
Le petit Alvy Singer nest pas le dernier « Woody Allen enfant » à montrer ses lunettes et ses cheveux roux à lécran : le personnage allénien va réapparaître sous les traits dun enfant dans Stardust Memories, qui poursuit la genèse du personnage dans le cadre dune réflexion sur les tenants et les aboutissants de la création cinématographique, ainsi que sur la célébrité et les chevauchements, voire les débordements entre domaines privés et publics. On le voit, un film clé dans lequel le passage par la case enfance simpose, ce qui nous amène à nous interroger sur ce besoin de revenir à lenfance du personnage qui caractérise bon nombre des films de Woody Allen jusquà Zelig. Dans cette première partie de luvre, ces Woody Allen en miniature constituent même une sorte de marque de fabrique, une signature, une preuve de loriginalité de la comédie allénienne. Qui a jamais vu Charlot enfant, ou Buster Keaton, ou Groucho Marx? Harpo Marx composait une sorte de vieil enfant, et Harry Langdon de gros bébé, mais il sagissait de faire mimer des comportements puérils à leur corps dadulte. Mieux : imagine-t-on W.C. Fields enfant? En revanche, Woody Allen dote son personnage dune enfance à sa mesure dans la première partie de sa filmographie.
Représenter son personnage sous les traits dun enfant apparaît également comme un bon moyen de gagner la sympathie des spectateurs. On sait la valeur accordée à lenfant dans nos sociétés depuis les Lumières. A lheure où les couples se font et se défont sans grand risque de condamnation morale de la part de la majorité, la filiation saffirme comme un droit de lindividu et lenfant devient éminemment désirable. Toutefois on ne peut pas dire que la manière dont les enfants sont présentés dans les films de Woody Allen vise à lattendrissement du spectateur. Même enfant, le personnage est dépeint de manière caricaturale et relève dun comique de dérision, bien loin de la tendresse dun Chaplin pour son Kid, au point de toucher à la satire. Ce pourrait-il que ces mini adultes raisonneurs fussent autant de caricatures permettant de railler une société dévalorisant la maturité, lapprentissage et lexpérience et valorisant la spontanéité et les dons naturels? La référence à lenfance est également essentielle si lon se rappelle que la psychanalyse est lun des matériaux de base de la création allénienne. Ces personnages denfants sont présentés demblée comme des cas et il faut à chaque fois que lon consulte à leur sujet : nous lavons vu dans Take the Money and Run et dans Annie Hall, et ce sera aussi le cas dans Stardust Memories. Là encore, il ne faut pas négliger la dimension satirique, et lon peut lire ces scènes comme une critique de la propension de certains à relire lenfance comme source de traumatismes et de névroses. Stardust Memories reprend sur un mode beaucoup plus grinçant que les autres films lexploration de lenfance du personnage, et Woody Allen fait usage de matériau personnel : ainsi, le jeune Sandy fait de la magie, et tous les biographes du cinéaste rappellent que cétait son activité favorite à ladolescence. Il sagit dun film de crise : crise du protagoniste, Sandy Bates, qui souhaite sortir de son statut de cinéaste comique, et sans doute aussi crise du personnage allénien après le succès de Annie Hall et de Manhattan, et léchec de Interiors, film où ce personnage apprécié du public napparaît pas, mais qui traite en profondeur des relations familiales. Toujours est-il que lon peut difficilement soutenir que dans ce film le recours à un personnage enfant a pour effet de gagner la sympathie du spectateur, le jeune Sandy nétant guère plus engageant que ladulte :
A dark roadside club. Sandy, Jack and Daisy sit at a small round table, talking over a womans singing of Brazil.
Daisy laughs; the female singer finishes her song, and as the audience, including Daisy and Sandy, applauds, an announcer introduces the next act offscreen.
ANNOUNCERS VOICE-OVER And now the Brooklyn Boys Club is happy to present the amazing Sandy.
Daisy and Sandy, still clapping, look offscreen at the stage, and the film cuts to the darkened stage where a young Sandy, wearing a magicians cape, stands blowing kisses to an adoring audience. A young girl with long blond curls assists Sandy, introducing him to the audience with a wave of her hands. She walks offstage as Sandy turns to a small table holding a white globe. He moves his hands over it; the globe begins to rise. Eastern-like music plays in the background.
The camera moves briefly to the audience staring in amazement at the young Sandy and his magic trick. They murmur enthusiastically.
A MALE AUDIENCE MEMBER Incredible.
As Sandy continues to wave his arms over the floating globe, the blond assistant crosses the stage, gesturing, encouraging the audience to applaud more. She walks over to Sandy and makes an okay sign to him, smiling. The music continues in the background.
The camera goes back to the audience, to a sophisticated group, consisting of an Italian couple, Marina and Dimitri, and Judith Crist, clustered around a round table, smoking cigarettes and watching with cool appreciation. They are dramatically backlit, as if sitting in dark space.
MARINA E straordinario e divino.
DIMITRI (Nodding his head) E vero. Magnifico.
JUDITH CRIST The boys a natural.Ive never seen anything like it. A born magician.
The camera cuts to Sandys mother, sitting at another table and looking directly at the camera.
SANDYS MOTHER Well, he should be. He sits in his room alone and practices for hours.
A man talks to her offscreen, as if he were an interviewer.
MANS VOICE Youre sure hes not doing something else?
SANDYS MOTHER Oh, he does that, too. (She holds up several photographs of half-nude women in erotic poses in front of her face) I found these pictures hidden in his drawer.
While the rest of the audience chatters in the background, the camera moves to the table where Sandys analyst sits, a distinguished-looking man with a pointed gray beard.
SANDYS ANALYST (Looking directly into the camera) It causes him great guilt. I dont know if I can ever cure him. Ive been treating him for years already.
The camera is back on the stage. The young Sandy, looking serious in his glasses, holds up a cane. He moves his hands down its stem and the cane turns into a bouquet of flowers; his assistant stands in the back of the stage holding another cane and a deck of oversized cards. The audience gasps and applauds in pleased amazement.
The music stops and the film cuts back to the Stardust Hotel lobby.
On peut remarquer que cest dans ce film que Woody Allen introduit le motif de la magie comme métaphore de lart du « faiseur de film », qui sera récurrent par la suite. Ici il sert à souligner laspect satirique de la scène : les tours qui font se pâmer lassistance sont des plus simples. On peut également lire de telles scènes comme des représentations du sentiment dimposture parfois ressenti par des auteurs doués, par ces « naturels », pour utiliser un anglicisme, qui gagnent ladmiration du public sans avoir le sentiment de vraiment la mériter. Mais peut-être faut-il simplement y voir un nouvel avertissement quant au quiproquo fondant la relation dun auteur à ses spectateurs sur son seul personnage, que daucuns tendraient à confondre avec sa personne ?
La scène met en oeuvre un dispositif qui nest pas sans évoquer la dernière apparition du jeune Alvy dans Annie Hall puisque Sandy adulte et ses deux compagnons deviennent spectateurs dune représentation du passé de Sandy. Le jeune garçon est même applaudi par certains personnages qui critiquent vivement la dernière production de Sandy adulte. Il semble bien quici Woody Allen ne dédaigne pas de faire usage de matériau autobiographique pour approfondir encore son personnage, évoquant les succès de ses débuts, qui ne lui coûtaient guère dans la facilité de ses talents de comique, ainsi que léchec de Interiors dans lequel il se démarque nettement de son image, au point de ne pas apparaître dans le film. Stardust Memories peut être considéré comme une évolution et une critique du personnage allénien tel quil a été installé dans Annie Hall et Manhattan, et si le jeune Alvy est une version en miniature de ladulte, peut-on en dire autant du jeune Sandy? Ce dernier est aussi muet que son avatar adulte est strident, ses gestes sont aussi comptés que ceux de ladulte sont désordonnés, il apparaît comme une sorte de poupée mécanique à laquelle dautres (lassistante, le public, la mère, lanalyste) donneraient vie. Ainsi, cest la mère qui a la réplique comique, et le jeune magicien ne dispose que du geste : une fois encore, Allen montre quil renonce à un comique visuel. Le cinéaste adulte prétend refuser ces manipulations, confronté au drame du performer qui nexiste que dans lattention du public et qui ne peut aller contre les attentes de ce dernier. Toutefois, ces différences ne sont quapparentes, la mise en abyme souligne à quel point la prestation du jeune Sandy est en décalage avec sa réception à lintérieur du film, et lenthousiasme exagéré des commensaux de la boîte comme celui de la mère ne lui attirent pas la sympathie du spectateur du film, bien au contraire. Le jeune Sandy annonce donc bien ladulte confronté à lincompréhension du public, et les aspects antipathiques dont Allen ne craint pas de doter son personnage. Alvy Singer, ou Isaac Davies dans Manhattan noffraient pas que des aspects sympathiques, mais leur vulnérabilité permettait une certaine identification du spectateur, tandis que Sandy Bates, généralement désagréable et arrogant, résiste à cette identification, dès lenfance!
Film de la crise du personnage, et de la création filmique allénienne dans son ensemble, Stardust Memories ne pouvait que revenir sur la question des relations familiales, et là aussi le ton se fait plus grinçant et les tours de passe-passe du héros ne lui attirent plus la sympathie. Il est à noter que la scène citée ci-dessus est suivie, quelques scènes plus loin, dune visite de Sandy à sa soeur, dans laquelle il se montre très peu compatissant quand cette dernière évoque les handicaps de leur père vieillissant. Limage qui est donnée des relations que Sandy entretient avec sa famille opère comme un véritable repoussoir pour ce personnage. Ainsi la mère dans la scène ci-dessus est aussi ridicule que les personnages de parents de Take the Money and Run, de Bananas, de Love and Death ou dAnnie Hall. Un peu plus tard dans le film, la satire sapprofondit encore grâce à un dispositif de mise en abyme, puisque ce nest pas sa mère que Sandy Bates va rencontrer mais lactrice à qui il avait fait tenir le rôle de sa mère. Dans les scènes finales, nous rencontrons encore la figure des parents, tant dans les visions que dans lépilogue, et lon ne sait plus sil sagit des parents de Sandy Bates ou dacteurs incarnant ses parents, même si, de notre point de vue, cest finalement la même chose puisque Sandy nest que cela, un personnage joué par un acteur. La complexité des dispositifs denchâssement double la complexité des relations familiales, et reflète la perplexité du spectateur face à ce personnage en crise, le forçant à sinterroger sur lattrait quil peut encore exercer en tant que héros paradoxal. Et si nous avions un nouvel avatar du schlemiehl, figure postmoderne attirant lattention sur ses contradictions pour tâcher de séduire? Voilà un personnage qui apparemment ne fonctionne plus très bien, voyez, même enfant il ne fait plus rire, on ne comprend pas lenthousiasme quil a bien pu soulever, et pourtant, le film, lui, fonctionne. Sandy Bates donnerait alors une nouvelle profondeur à une figure que le succès de Annie Hall et de Manhattan risquait de figer. Il était nécessaire là aussi de revenir à lenfance, même de manière oblique, afin de permettre une évolution. Si lon excepte Radio Days, dont le statut est différent, cest dailleurs la dernière fois quune partie du rôle du héros allénien se voit ainsi confiée à un jeune acteur, ce qui ne veut pas dire que le personnage renonce aux rôles de « fils de », comme on le verra dans Oedipus Wrecks, mais dans le cadre dun autre genre dhistoire de famille.
Si le visage du personnage enfant reparaît dans Zelig, cest très brièvement et sous la forme de deux clichés photographiques qui rappellent Take the Money and Run, ce qui na rien dun hasard. Nous lavons dit, on ne nous communique rien de plus que ces deux photographies à propos de lenfance du personnage, sans rien qui les authentifie, ce qui est parfaitement logique dans la mesure où cet « homme caméléon » est à la fois tous les personnages et aucun. Comment dès lors, pourrait-il disposer dune enfance ? Nous le verrons plus loin, Zelig représente le personnage fictionnel ultime, dans la mesure où ce sont uniquement ses échanges avec autrui qui le constituent, métaphore du personnage reconstruit dans la conscience des spectateurs qui le reçoivent. A eux dès lors de lui imaginer une enfance à partir de quelques fragments. Zelig pousse aussi loin que possible la réflexion sur ce que cest que la fabrication dun personnage filmique en sefforçant de le purifier des éléments personnels qui venaient lenrichir dans les autres films : ici, plus dillusion autobiographique, et même si elle devient la compagne de Zelig, le Docteur Eudora Fletcher est un personnage que lon ne risque guère de confondre avec lactrice Mia Farrow. Zelig nous enseigne que toutes ces incarnations ne sont rien dautres que des personnages fabriqués et par leur auteur et par leurs spectateurs, ce qui sera également le cas du petit Joe de Radio Days.
«
this is my old neighborhood
»
Ce dernier film marque lui aussi une étape importante dans lévolution du personnage et le présente enfant dune manière différente de celle des autres films étudiés, puisque les éléments diégétiques sont contemporains de lenfance du narrateur, quon ne voit jamais adulte. Parmi les trois annoncées plus haut, voici la première manière de montrer lenfance du personnage : cest le garçonnet qui devient le protagoniste du film, identifié comme personnage allénien grâce la voix off que lon attribue aisément à « lauteur », désignant ce jeune garçon comme le « je » narratif tel quil était au début des années quarante. Ce film généralement reconnu comme le plus autobiographique de son auteur nous permet de revenir sur lutilisation que ce dernier fait du matériau personnel, ou du moins perçu comme tel. On le garde souvent en mémoire comme étant entièrement consacré à lenfance du protagoniste. Cest ainsi quen dépit de lavertissement du narrateur mettant en garde contre les distorsions de la réalité quopère le souvenir, on a tendance à assimiler au moment inaugural du film ce plan large montrant la mer grise et houleuse au bout dune rue bordée de maisonnettes, un jour de pluie, avec September Song comme fond musical, commenté ainsi par la voix off :
The scene is Rockaway, the time is my childhood. This is my old neighborhood, and forgive me if I tend to romanticize the past. I mean, it wasnt always as stormy and rainy and wet as this, but I remember it that way because that was it at its most beautiful.
Or, cest seulement le deuxième plan de la deuxième séquence. Le film a commencé par une anecdote évoquant un jeu radiophonique, et la voix off nest pas intervenue avant le commentaire du premier plan de la seconde séquence, montrant une jeune fille coiffée à la Shirley Temple chantant dune voix acidulée un message publicitaire dans un micro dautrefois : « Lets all sing like the birdies sing / Twit twitwit twitwit... » :
Now I love old radio stories, and I know a million of them. I collected them down through the years, like a hobby anecdotes and gossip and inside stories about the stars. Plus I record so many personal experiences from when I grew up and listened to one show after another. This girls singing used to be a favorite of my house one of many.
Lhommage à la radio dantan passe avant les souvenirs plus personnels, même si les deux sont intimement liés dans ce film qui fait alterner les petites histoires du monde radiophonique des années quarante et les souvenirs de la vie familiale du narrateur. En dautres termes, alors que le film prend la forme dun album empreint de mélancolie en dépit de la grande drôlerie de la plupart des épisodes contés, son véritable sujet nest pas le récit autobiographique de lenfance dun narrateur que lon tendrait à confondre avec linstance que lon nomme « auteur », mais le travail de la mémoire et son rôle de support à limagination. Les premiers mots du narrateur sont à cet égard très révélateurs : il ne sagit pas uniquement de se complaire dans le bon vieux temps, mais de lactualiser par le biais de sa représentation. Le premier mot quil prononce nest-il pas « maintenant » ? « Now I love old radio stories » : en quelques mots, cest toute la problématique de la création allénienne qui se trouve exposée, « old » venant contredire « now » et lusage du présent, avec en deuxième mot le « je » du narrateur tenant les fils du présent et du passé grâce à lamour quil a des histoires
Puis vient la phrase de transition avec le deuxième plan décrit plus haut, qui offre à nouveau un jeu dopposition entre le premier mot, « now » et le dernier, et entre « all » et « except » : « Now its all gone except for the memories ». De nombreux critiques ont rapproché Radio Days du film de Federico Fellini Amarcord (1972), et lon peut même aller jusquà dire quici Allen entreprend un travail sur la reconstruction de souvenirs qui nest pas sans rappeler A la recherche du temps perdu, toutes proportions gardées. Quoiquil en soit, sous ses apparences légères, Radio Days occupe une place très importante dans la filmographie, importance qui peut se mesurer à laune de la part dautobiographie quil contient, ainsi quà la manière unique dont le personnage est construit et montré. Le film tout entier est dédié à son enfance et au passé, ce qui va renforcer les phénomènes didentification et de projection des spectateurs. Lacteur Woody Allen prend de lâge et ne peut plus guère jouer les amoureux burlesques (dans son cas, on ne dira pas jeune premier
) comme au tournant des années soixante-dix, ni les séducteurs quadragénaires, même selon les critères de séduction paradoxale quil a su imposer, comme il la fait de Annie Hall (1975) à A Midsummer Nights Sex Comedy (1982). Dès lors, grâce à ce passage par lenfance, Radio Days permettrait la résolution de la crise « de milieu de vie » du personnage, tel quil a évolué de Zelig à Hannah and Her Sisters en passant par Broadway Danny Rose. Le présenter sous des traits enfantins pendant tout un film, revenir sur des expériences fondatrices telles que la découverte des faiblesses de ses parents ou ses premières séances de cinéma, cest dune certaine manière permettre au personnage de reconquérir un public en modifiant la donne : comment ne pas accueillir favorablement ce petit rouquin malicieux dépeint avec beaucoup moins dironie que les personnages alléniens enfants que nous avons pu voir jusque là ? Comment ne pas se projeter dans ce personnage qui permet à chacun de revivre ses propres émotions denfance, même sil na pas grandi à Rockaway au début des années quarante ? La concentration quopère Radio Days constitue un hommage et un adieu à lenfance et permet au personnage de tourner la page de la jeunesse. Sous quelles apparences vont se présenter désormais les personnages alléniens ? Et comment le public va-t-il les recevoir ?
A Radio Days succèdent quatre films (Another Woman, 1988 ; Oedipus Wrecks, 1989 ; Crimes and Misdemeanors, 1989 ; Alice, 1990) dans lesquels lenfance du personnage principal nest pas incarnée par un acteur jouant le rôle protagoniste enfant, mais où elle est seulement évoquée, ce qui ne veut pas dire quelle ne joue pas un rôle crucial. Les manières de lévoquer diffèrent dun film à lautre. Dans Oedipus Wrecks, lenvahissante mère juive du personnage quincarne Woody Allen fait sans cesse référence à son enfance (avec une prédilection pour les aspects les plus humiliants de celle-ci), et passe son temps à montrer des photographies de lui petit, photographies que le spectateur nest jamais autorisé à voir. Il ne peut que les imaginer à partir des descriptions quen fait cet archétype de mère abusive, comme si elle allait jusquà confisquer les prérogatives de linstance narratrice du film. Le film sachève dailleurs sur une scène où elle montre les fameuses photographies à une belle-fille potentielle correspondant en tout point à son idéal, enfermant le fils dans le cercle infernal de la reproduction. En dépit de ses efforts, en particulier laméricanisation de son nom qui lui vaut bien sûr damers reproches, Sheldon Mills(tein) ne saurait échapper à la malédiction ethnique. Doit-on y voir le signe dun besoin chez lartiste de faire évoluer son personnage au delà de lhumour juif new-yorkais qui a fait son succès? Dailleurs il napparaît tout simplement pas dans deux des trois autres films de la série, dont les titres annoncent clairement quils ont pour protagonistes des femmes, et cède la vedette dans Crimes and Misdemeanors au personnage de Judah, beaucoup plus puissant que le sien dans ce film. Cest lenfance de Judah qui sera évoquée lorsque celui-ci reverra un dîner de « shabbat » en revisitant la maison familiale, et cest bien lui qui à la fin du film, se sentira libéré du Dieu jaloux de ses pères par son absence de châtiment et de culpabilité. Tout semble indiquer que la fin des années quatre-vingt marque lavènement de nouveaux personnages principaux dans les films de Woody Allen, qui doivent se libérer du poids de leurs origines à moins dêtre condamnés au sur-place comme Sheldon Mills. Sans vouloir « expliquer luvre par la vie », on ne peut sempêcher de penser que le fait que Woody Allen soit devenu père en 1987, est en rapport avec cette nouvelle situation. Dailleurs, sa compagne enceinte de ses oeuvres nincarne-t-elle pas une des figures de « lautre femme » dans le film du même nom? Cest par le biais de visions leur faisant revisiter les lieux de leur enfance que Marion dans Another Woman comme Alice dans « son » film vont revivre certains traumatismes et se libérer des fatalités familiales. Chacune va également être éclairée sur les réalités de cette enfance quelle idéalisait, Marion par son frère que rebutent son exigence de perfection et sa froideur, Alice grâce à sa sur lui reprochant son opulence de grande bourgeoise. Il est temps, semble-t-il, pour quadviennent à lécran de nouveaux avatars du personnage allénien qui pour certains nont même plus besoin dêtre incarnés par Woody Allen lui-même, et dont lenfance nest plus évoquée, tandis quils jouent désormais un rôle de père ou de mère.
God of Our Fathers
Poursuivant notre quête du personnage Allen, nous découvrons que son évolution suit celle de son statut familial : nous lavons vu enfant jusquà Zelig, nous le retrouvons père vers le milieu des années quatre-vingt. Ce thème de la paternité est abordé très rapidement dans deux films antérieurs, Manhattan et Stardust Memories, sous un mode plutôt négatif dailleurs. Marion Meade, qui y voit sans doute une preuve des piètres qualités de père de lhomme privé, na de cesse de dénoncer le manque de spontanéité des relations dIsaac Davis, le protagoniste de Manhattan, avec son fils. Il faut dire que ce dernier lui a été enlevé et quil est élevé par sa mère et la compagne de sa mère : voilà un bon contre-exemple à opposer à ceux qui cherchent des explications biographiques à telle ou telle situation de fiction, car il est évident quen 1979, on était encore loin des démêlés dAllen avec la justice pour lobtention de la garde de ses enfants... Mais revenons-en à cette nouvelle dimension du personnage allénien, la paternité, en commençant par nous demander de quelle manière Woody Allen lui-même incarne les rôles de père, puis en posant plus généralement la question de la filiation telle quelle est représentée dans ses films.
Sil est rarement privé de compagne(s), on ne le rencontre guère en compagnie denfants, alors que les relations familiales sont au cur de nombre de ses films. Celui qui le fait accéder au statut de réalisateur, Take the Money and Run, dans la mesure où il sagit dune biographie, ne manque pas de doter Virgil Starkwell dune descendance que lon aperçoit dans une seule scène. Par la suite, sil arrive de loin en loin au personnage joué par Woody Allen dêtre père, la présence des enfants est pour le moins épisodique : dans Manhattan Murder Mystery, les enfants sont adultes et ont quitté le foyer, ce qui est en accord avec lâge du personnage qui a dépassé la cinquantaine. Cependant, la question de la paternité continue à se poser : dans Husbands and Wives, son épouse, plus jeune, souhaiterait un enfant de lui, quil commence par lui refuser, avant de le lui proposer à son tour, mais trop tard pour la retenir. Dans les films centrés sur les relations de couple, la question du désir ou du non désir denfant se pose régulièrement, liée à celle de la génération à laquelle le personnage appartient, son âge souvent flottant, lillusion entretenue que le personnage est plus jeune que lhomme, alors que lapparence physique de Woody Allen lui-même trahit bien son âge. Quoi quil en soit, rares sont les films où il joue un personnage de père, et encore plus rares ceux où son personnage a une ou plusieurs scènes avec sa descendance : on peut citer ici Manhattan (1979), Hannah and Her Sisters (1986), Mighty Aphrodite (1995), Everyone Says I Love You (1996), Deconstructing Harry (1997) et Hollywood Ending (2002). Quelle figure de père campe-t-il dans chacun de ces films, et que pouvons-nous en conclure en ce qui concerne lévolution du personnage, si tant est quil évolue?
Si lon nous montre très brièvement lenfant de Virgil Starkwell, cest une paternité de fantaisie qui est évoquée là, un gag reposant sur la parodie des films de délinquants en cavale, et la présence de cet enfant ne change absolument rien au personnage : le « Woody Allen » des premiers films comiques, tout obsédé quil soit de se trouver une compagne, na rien dun père de famille. En revanche, la métamorphose du personnage qui sopère dans Annie Hall, grâce auquel il campe une figure plus proche de ce quil est à la ville, en un mot un personnage plus réaliste, lui permet daccéder au statut de père dès Manhattan, après lexpérience de Interiors, film tout entier centré sur des relations familiales conflictuelles.
Dans Manhattan, la paternité est demblée présentée comme des plus épisodiques. Le protagoniste, Ike, a trois scènes avec Jill, son ex-femme et la mère de son fils. La séquence centrale introduit la seule scène du film où lon voit Ike et Willie ensemble, et le thème principal de la première comme de la troisième nest pas Willie, mais le livre que Jill consacre à leur couple, Marriage, Divorce and Selfhood. Dans le premier échange entre Ike et Jill, Willie napparaît quen seconde place dans la conversation ou plutôt la dispute, et seules quelques répliques lui sont consacrées. Son existence est à peine mentionnée dans la troisième, qui plus est par la compagne de Jill. Le moins que lon puisse dire est que la paternité napparaît pas comme une priorité pour Ike. Ainsi, lorsque dans lavant dernière scène du film il énumère ses raisons de vivre, Groucho Marx, Willie Mays, le second mouvement de la Symphonie « Jupiter »..., il mentionne le sourire de sa jeune maîtresse Tracy, mais pas son fils. Son comportement avec ce dernier au cours de la seule séquence quils partagent appelle aussi le commentaire :
IKE (Pointing over his shoulder) Get the kid. I cant... Get the kid cause I cant have this argument with you every time I come over.
Upbeat music begins playing, a transition from Jills dining area to the front door opening, Ike and his son, Willie, stepping animatedly outside. Willie is holding a basketball; they run along the sidewalk taking turns dribbling the ball.
The music continues as they stand in front of the F.A.O. Schwartz window. (
) The movie shifts to the Russian Tea Room, where Willie and Ike are standing in line, waiting to be seated. Two tall beautiful models stand in front of them, chatting. A headwaiter comes over to Ike and hands him a jacket to wear over his T-shirt.
IKE (To Willie, pointing to the jacket) The stupidest thing, you know.
WILLIE You look funny in that jacket.
The upbeat music finally stops, the sounds of the busy restaurant taking its place.
IKE (Putting his hands on Willies shoulders) I know, I know. I had hoped for something in gabardine, but... Its crazy, isnt it? So, do you miss me?
WILLIE Yeah, do you miss me?
IKE Of course I miss you. I love you. Thats why - you know, thats why I come and get you all the time.
The headwaiter hangs up a nearby telephone; he walks over to the two models and, carrying two menus, motions them to follow him.(
)
IKE (
) You know, we could - we could do very well. I think we couldve picked up these two if you were a little quicker. Im serious. I think the brunette liked you.
Ike and Willie both stare offscreen.
On voit dans cette scène, comme dans la première entre Ike et Jill, que lenfant est présenté dentrée de jeu comme un moyen commode de couper court à la sempiternelle dispute des deux anciens époux revenant sur leur rupture. Ike, humilié davoir été quitté pour une femme, revendique à chaque fois sa paternité et met en avant la masculinité de son fils avec qui il cherche à établir une complicité virile, via les passages de balle et le parallélisme des regards à la fin de la scène. Le comportement comme les paroles dIke trahissent son narcissisme et son immaturité, et lironie préside à ce portrait du personnage en père : on le voit céder à son fils, puis senquérir de ses sentiments à légard de lui, son père, plutôt que de se soucier de sa vie et de son bonheur denfant. Si une certaine gaieté marque la première partie de la séquence, avec sa musique de jazz entraînante caractéristique des « bons moments » dans les films dAllen, la seconde est sous le signe de la contrariété. Or, on constate que la première partie est consacrée à des activités en accord avec lâge de Willie, alors que la seconde se déroule dans un lieu à la mode correspondant davantage aux goûts du père. La première partie est muette, comme un retour au burlesque des débuts, et tourne à la déconfiture de Ike, tandis quil reprend la parole, et un semblant dascendant sur son fils, dans la seconde. La présence des deux mannequins (en anglais, models) nest à notre avis pas uniquement décorative, car la question ici est bien celle du modèle de père que constitue Ike : un père qui proteste dun amour dont rien nautorise à douter de la sincérité, mais qui ne se pose pas comme appartenant à une autre génération que celle de son fils. Il cherche plutôt à brouiller lécart générationnel, puisquil invite le jeune garçon à se comporter en adulte à la fin de la scène en sadressant à lui comme à un compagnon de drague. Comment ne pas penser ici à la question que le jeune Boris adresse à la Mort? Ike en fait encourage son fils à adopter le comportement des jeunes héros alléniens que nous venons de rencontrer, le fils devenant le père en miniature. Quant au père, il ne dispose guère des attributs traditionnels du patriarche : on lui prête une veste pour quil puisse entrer dans le lieu de son choix, il se voit forcé dendosser un costume de respectabilité et dautorité qui ne lui convient pas, il nest pas le père qui dit la Loi mais bien plutôt une figure du tentateur incitant son propre fils à la concupiscence. Noublions pas quil a dans le film une liaison avec une très jeune femme en âge dêtre sa fille : ce père lest décidément bien peu, et lune des caractéristiques du personnage allénien à lépoque de Manhattan est clairement limmaturité.
Cette immaturité du personnage va dailleurs sexprimer dune autre manière dans les figures de pères de la génération précédant la sienne : les « pères » des protagonistes, quand ils apparaissent, sont en général présentés comme des hommes âgés, figures dautorité en apparence seulement, car trop éloignés de la génération suivante pour pouvoir véritablement lexercer. Ce nest dailleurs que dans Radio Days que lon verra une véritable relation de père à fils sétablir entre le personnage allénien enfant et la figure paternelle, et même là, elle est assez mystérieuse : ainsi, le père ne dévoile-t-il jamais à son fils la nature de son travail. Dans Love and Death, le père ne va communiquer quavec Boris narrateur, dans la présentation du début du film ou plus loin, avec son fils adulte, et encore, pour lui reprocher sa lâcheté et lenvoyer se faire tuer par Napoléon. Le personnage enfant lui préfèrera comme interlocuteurs le Père Nicolaï, voire carrément la Mort ! Avec les pères, les personnages incarnés par Woody Allen entretiennent des relations extrêmement distantes, et le père nest jamais montré comme un modèle auquel le fils aspirerait à ressembler. Les pères eux-mêmes professent de leur incompréhension vis-à-vis de leur fils, enfant ou adulte, que ce soit dans la fiction ou dans le documentaire : à létonnement du père de Sandy Bates dans Stardust Memories face au travail de son fils, et à son succès, répond celui du père de Woody Allen dans Wild Man Blues de Barbara Kopple. Le père de Mickey Sachs dans Hannah and Her Sisters est perplexe devant les angoisses métaphysiques dun fils en quête déternité et ne peut lui proposer dautre réponse que celle de la tradition juive la plus terre à terre. En dautres termes, les pères semblent jouer un rôle bien secondaire dans la formation des fils, et les relations de père à fils sont présentées comme une sorte dénigme que lun et lautre sont incapables de résoudre, comme on le verra bien plus tard dans Hollywood Endings. Parenté et filiation sont les fruits du hasard et pères et fils ont fort peu en commun.
La paternité chez le personnage allénien est présentée comme un phénomène tout aussi épisodique dans Hannah and Her Sisters. Mickey Sachs na quune seule scène avec ses fils, des jumeaux qui vivent avec leur mère, son ex femme Hannah, scène qui est loin de leur être entièrement consacrée alors que cest leur anniversaire. En effet, il va plus sy enquérir du bien-être du second mari dHannah, Elliot, que de celui de ses fils :
INTERIOR. HANNAHS APPARTMENT FOYER - DAY.
HANNAH Hi! Hi !
MICKEY (Overlapping, sniffing) I know
I know.
HANNAH Glad you could put in an appearance.
MICKEY (Gesturing) I got two minutes.
(
)HANNAH (Interrupting) Two minutes on your sons birthday. You know, its not going to kill you.
Her voice trails off as Mickey walks over to the twins.
MICKEY Happy Birthday, fellas! Happy Birthday!
Hannahs twins greet Mickey with cries of Hi, Daddy! and indistinct chatter.
Hannah (Overlapping their chatter, bending down to talk to her sons) Guys, look what Daddy brought. Presents!
Mickey hands a gift to each twin. They grow quiet, suddenly shy.
(
) MICKEY Hows Elliot?
HANNAH Hes fine.
MICKEY Yeah ?
(
) MICKEY I like him. I think hes a sweet guy.
HANNAH (Stroking one of the twins backs) Yeah.
(
) MICKEY (Overlapping to Hannah) Cause hes a loser.
(
) MICKEY (Pointing, to twin n° 2) Go right over there.
HANNAH Football!
Twin n° 2, panting, runs offscreen to catch the football.
MICKEY (To the offscreen twin) Come on! Hurry up! Lets go!
HANNAH (Looking offscreen at twin n° 2) Wow!
MICKEY (Still pointing, gearing up for the pass) Go out, go out by the Sung (sic) vase and, and catch this. Mickey throws the football.MICKEY See? (Whistling)
HANNAH (Pointing offscreen) Hey, d- Watch, watch the picture.
Theres a sound of breaking glass. Hannah and Mickey react.
Si lon excepte les politesses dusage, on est frappé par le silence de ces enfants par rapport au verbiage des adultes. Même leur activité physique doit être sollicitée par leurs parents : en particulier, on voit quils ont besoin de la permission de leur mère pour ouvrir les présents du père. Là encore, la relation aux enfants paraît contrainte, ce sont les parents qui sextasient sur les cadeaux et si les enfants sont très polis, ils nen sont pas moins muets quant à leur appréciation de ces derniers Lors du gag final, ils sont hors champ, dailleurs la nature même du présent semble être un moyen de faire sortir les enfants du cadre. Mickey, comme Ike, affiche une préférence marquée pour les jeux de ballon qui nécessitent une distance entre les participants, et sil y a échange, il est de nature gestuelle et non verbale. Le père et la génération suivante sont à égalité dès lors quil sagit de la pantomime, du physique, mais les échanges verbaux sont du domaine des adultes, et nous savons que lévolution du personnage allénien se caractérise en partie par un renoncement au comique visuel.
La paternité chez Mickey est dautant plus problématique que ces deux petits garçons ne sont pas ses enfants biologiques : en effet, à loccasion dun retour en arrière, plus loin dans le film, nous apprendrons a posteriori quil est stérile. Cest dailleurs la vie même qui est en question dans le personnage, puisquil est présenté dentrée de jeu comme hypocondriaque et obsédé par sa finitude. Même cette forme de survie que lui assurerait une descendance lui est déniée, et ce nest pas un hasard si le dialogue de la scène citée plus haut, la seule quil a avec « ses » fils, souvre sur des allusions à la mort (« the show is killing me » ; « its not going to kill you »). Juste après la révélation de cette stérilité, Hannah ne manque pas de lui demander si ce ne serait pas le résultat dun abus de masturbation, en dautres termes, si son trop grand souci de lui-même, ou son narcissisme, ne lempêcherait pas de procréer. Les jumeaux sont les enfants biologiques dun de leurs amis qui accepte de faire un don de sperme pour Hannah ; nous serons dailleurs témoins de la scène où Hannah et Mickey en feront la demande à ce personnage et à sa femme. Outre cette filiation détournée, la paternité est également représentée comme un pur jeu du sort dans le film, dont les dernier mots ne sont autres que « Im pregnant », aveu que Holly, la propre sur de Hannah, fait à Mickey avec qui elle file le parfait amour désormais : voici un personnage stérile, obsédé par la mort, à qui le dénouement offre la félicité amoureuse et familiale ! Tout peut donc arriver dans un film ?
Une dizaine dannées plus tard, ce motif de la soumission de la filiation au hasard, à moins que ce ne soit au destin, sera repris dans trois films consécutifs, véritable « trilogie de la paternité ». Le premier dentre eux, Mighty Aphrodite, semble dailleurs reprendre le personnage là où Hannah lavait laissé, en ce qui concerne son statut de père en tout cas, puisque, là encore, il nest pas le père biologique de son fils. En effet, en dépit de ses protestations, son épouse, une femme beaucoup plus jeune que lui, souhaitant consacrer une bonne part de son temps à sa carrière de galeriste, préfère ladoption à la procréation. Le spectateur a ensuite limpression que Lenny vient compenser limage de père distant et épisodique quavaient présentée les personnages alléniens jusque là, et plus généralement leur froideur, voire leur malaise en présence denfants. Lenny pour sa part a tout du père modèle, et le film est presque entièrement consacré à la question de la paternité, avec une participation de lenfant à de très nombreuses scènes. Il est amusant dailleurs de constater que les mêmes motifs sont repris, la partie de ballon, lanniversaire, sous des formes dilatées à lextrême : Lenny submerge littéralement son petit garçon de cadeaux, et ses attentions sont excessives. Dépisodique, la paternité se fait obsessionnelle. Lenfant est précoce, une fois de plus, et converse dégal à égal avec le père, dont il reproduit les goûts et les attitudes. Le père exprime un attachement et une admiration sincères envers ce très jeune garçon, mais on ne peut sempêcher de constater que les qualités quil vante chez lui sont celles que lon reconnaît au personnage adulte, en particulier la virtuosité langagière et le sens de lhumour. Le film sarticule autour du concept de contrôle, et cest le jeune Max lui-même qui senquiert de savoir qui est le chef de famille, tandis que lon défait les cartons du déménagement souhaité par Amanda :
MAX Whos the boss between you and Mummy? (...)
LENNY Whos the boss? You have to ask that? You dont know who is the boss between me and Mummy?
MAX No.
LENNY Im the boss. Mummy is only the decision-maker. Theres a difference between... Mummy says what we do and I control the channel-changer.
Lironie de la scène tient à létonnement de Lenny, qui dailleurs à ce moment là est parfaitement à égalité avec lenfant : ils sont assis tous les deux à la même hauteur et Lenny sort un ballon de football américain dun carton et le passe à Max. Sil y a bien une personne qui sache qui détient lautorité dans la famille, cest cet enfant, pur fruit du désir de sa mère quelle a souhaité satisfaire sans renoncer pour autant à ses ambitions professionnelles qui consistent à prendre le contrôle de sa propre galerie. Elle est donc parvenue à imposer ladoption à Lenny, le mettant dailleurs quasiment devant le fait accompli. En dautres termes, elle préfère une procédure administrative quelle présente comme moins aléatoire et en tout état de cause moins contraignante pour elle quune grossesse : elle dispose dune amie qui dirige une agence dadoption qui lui fournit dans ce temps record que permet lellipse au cinéma un nouveau-né de sexe mâle, à linstar de la traditionnelle bonne fée marraine. Lenfant proposé correspond en tous points à ses exigences, et même à celles de Lenny. Cet enfant est la perfection et comble le couple en dépit de lobscurité de ses origines.
Ici le personnage de lenfant se lit comme une métaphore du personnage de fiction, quil soit romanesque ou cinématographique, et les questions qui se posent à son sujet sont dordre génétique. Cest un enfant de papier et de celluloïd plus que de chair, et cest en farfouillant dans les dossiers de lagence dadoption que Lenny trouvera lidentité de la mère biologique, ce qui donnera loccasion dune des scènes les plus savoureuses du film : lenfance permet ici aussi un bref retour au burlesque. Les parents, sans être les véritables « auteurs des jours » de cet enfant, vivent une sorte de conte de fées : le film tout entier en est un et pose comme tous les contes la question des origines. De qui est cet enfant, ce don, ce magnifique cadeau qui échoie à des parents qui sen attribuent bien vite le mérite ? Il était essentiel pour eux que lenfant fût un nouveau-né, et leur première tâche est de le nommer puis de le former et de laider de leur mieux à se développer, comme un auteur le fait avec son personnage. Lenny est particulièrement attentionné en dépit de sa maladresse, on le voit qui porte lenfant alors que celui-ci est largement en âge de marcher (cinq ans !), on perçoit de langoisse dans son comportement même pendant ces premières années dharmonie qui passent comme un rêve, pendant lesquelles la famille paraît si bien fonctionner que le mystère qui entoure la naissance de Max est oublié. Cest notre enfant, en tous points comme nous lavons désiré, cest mon personnage, en tous points comme je lai conçu, la perfection serait finalement de ce monde. Lenny va sattirer le malheur lorsquil entreprendra de remonter à dautres origines que la fiction quil a mise en place avec Amanda et de percer le secret, à supposer dailleurs que secret il y ait. Sa découverte tient de la transgression prométhéenne, en ce quelle égratigne la croyance, particulièrement développée en Amérique, selon laquelle les « bons » parents, tant du point de vue génétique que comportemental, ne peuvent mettre au monde et nélever que de « bons » enfants. Le personnage chez Allen, quil soit enfant ou adulte, est un donné, construit comme un individu étanche aux influences extérieures, ou du moins à léducation et à la formation, et ici on voit que même lhérédité ne joue pas. La mère biologique de cet enfant parfait savère être une prostitué dont les qualités desprit semblent inversement proportionnelles à celles de cur, et qui ne compte absolument aucun surdoué dans sa famille
Et puisque il navait pas été possible de contrôler toutes les données avec Amanda et Max, Lenny va entreprendre de modeler Linda, la mère biologique, en génitrice sinon idéale du moins acceptable. Comme le rappelle le chef du chur antique qui commente les tribulations de Lenny Weinrib : « With Amanda, it was fate. With Linda, its hubris. » Linda comme Amanda comme Max comme Lenny ne sont « que » cela : des personnages qui prennent vie devant le spectateur, vie purement filmique toutefois.
Pour en revenir à la paternité, la manière dont elle est présentée dans Mighty Aphrodite confirme les aspects déjà présents dans les films antérieurs : fruit du hasard le plus grand, ou du moins dune distribution dont les règles échappent complètement aux créatures humaines, elle nen est pas moins le lieu dun attachement irrationnel et puissant, toujours problématique. Le film, nous lavons dit, tient du conte, mais surtout reprend sur un mode léger la problématique comme la forme (avec intervention très décalée du chur) des grandes tragédies grecques : les hommes sefforcent de trouver un sens à labsurdité de leur existence, Lenny tâche de savoir doù vient cet enfant « tombé du ciel », dans une tentative de restauration de lharmonie des premiers temps de leur vie familiale, puisque cest au moment où les liens se distendent avec Amanda quil va commencer sa quête. La nature comique du film nempêche pas celle-ci de présenter les aspects dangereux de toute quête digne de ce nom, révélations bouleversantes, et même danger de mort, puisque Lenny se voit menacé par le souteneur de Linda. Il nhésite pas à se mettre en danger dans sa recherche du bonheur familial, mais on se demande si lheureux dénouement est vraiment la récompense de ses efforts. Lenny est aveugle jusquau bout, la fin du film le confirme. La scène se déroule dans un grand magasin de jouets new-yorkais ; Lenny et Max rencontrent Linda promenant sa petite fille dans une poussette. A ce stade, lironie dramatique fonctionne à plein régime puisque le spectateur est parfaitement au courant de qui est qui, contrairement aux personnages qui nont quune connaissance partielle des origines des autres : Max est le fils biologique de Linda, ce que cette dernière ignore, et la petite fille est lenfant biologique de Lenny, ce que ce dernier ne sait pas. Et chacun de porter au crédit du parent adoptif la perfection de lenfant, de Linda qui sexclame, « Amanda must be very beautiful », à Lenny qui lui fait écho, « Youve got to have a very handsome husband, because she has a great face. » Le spectateur ici est à égalité avec le chur, il peut sourire de laveuglement de Lenny, comme il pleure à celui ddipe, et lempathie, si empathie il y a, ne nous rapproche pas de Lenny lui-même, mais de tout être humain devant composer avec ce que lui donne la grande loterie de la vie. Les personnages de pères sont des incarnations de problèmes humains, des cas qui rejouent nos petits drames existentiels, comme on le voit également dans Everyone Says I Love You et Deconstructing Harry. La problématique de la paternité, qui pousse Allen à sappuyer sur les grands récits fondateurs de notre culture, savère essentielle chez lui puisquelle amène le réalisateur à sortir des frontières de son petit monde new-yorkais pour toucher à luniversel.
Il est peut-être exagéré de parler comme nous lavons fait plus haut dune trilogie de la paternité, car celle-ci prend des formes bien différentes de Mighty Aphrodite à Everyone Says I Love You. Cest pourquoi en dépit de lordre chronologique de sortie des films nous évoquerons ce dernier seulement après avoir étudié la « paternité selon Harry », cet avatar allénien ayant plusieurs points communs avec Mickey Sachs ou Lenny Weinrib. Père dun jeune garçon comme Lenny, il est divorcé et na pas la garde de son fils, comme Mickey et Ike avant lui. Une fois de plus, la relation père-fils est dépeinte comm extrêmement problématique. En pleine période de crise personnelle, dont la cause comme le symptôme sont une panne de lécrivain, Harry enlève son fils à sa mère pour lemmener avec lui au moment où il se rend dans son ancienne université afin dy recevoir une consécration prestigieuse, en compagnie dune prostituée et dun ami qui mourra dune crise cardiaque au cours de lexpédition. Père occasionnel, Harry Block na rien dun modèle. Au contraire, la mère de son fils lui reproche ses attitudes anticonformistes, en particulier le langage dadulte dont il use avec son fils : là encore, le péché du père serait le brouillage des limites intergénérationnelles. Suivant son exemple, lenfant utilise un langage très cru pour parler de la sexualité, au grand dam des « éducatrices », professeurs, amies de la mère, mère. Les leçons de son père reprennent, sur un mode plus explicite, celle dIke dans Manhattan :
Interior. Hillys school/classroom day.
Harrys flashback sequence begins.
Various parents and students are seated at tables. Among them, Harry and Hilly.
HILLY: Dad? Why doesnt my penis look like yours?
HARRY: Why doesnt your penis look like mine? Because... your mother and I never had you circumcised.
Beth Kramer, another parent, who is seated just behind Harry and Hilly with her daughter, reacts. She listens to everything they say under following dialogue. (...)
HARRY: (...) Remember, when we discussed Freud once? Well, Freud said that the two most important things to having a good life are the work that you choose and sex. These are the two things.
Beth Kramer reacts.
- JUMP CUT -
HARRY: ... Women are God.
HILLY: Gods a woman?
HARRY: You... No. Im not saying Gods a woman, cause...
- JUMP CUT -
HARRY: Let me put it this way, there are women. We dont know if theres a God, but there are women, you know, not in some imaginary heaven, but right here on earth. And some of them, Hilly, some of them (clearing throat) shop at Victorias Secret.
Le ton est plus cru que dans Manhattan, mais on retrouve un personnage de père cherchant à établir une connivence avec son très jeune fils dans une discussion portant sur la sexualité. On part de préoccupations en accord avec lâge du petit garçon, pour en arriver à des considérations qui ne le sont vraiment plus, brouillage des générations que Joan reproche à Harry, au point de souhaiter lui retirer son droit de visite. Ici la relation entre les ex époux nest plus en cause et lenfant est au centre du conflit. On ne peut nier le grand attachement du père au fils mais la relation est contrariée, marquée par la violence tant verbale que physique. Le lendemain, Harry va enlever Hilly dans une scène assez éprouvante lopposant à Beth Kramer et vers la fin du film Joan viendra le lui reprendre, des policiers lui prêtant main forte. Cependant lenfant, en dépit des invectives et de la brutalité, reste lisse, souriant, réduit au rôle denjeu entre les adultes, et de reproduction du père. Le très discutable héros du film, cest Harry, et la paternité nest quun des aspects de la crise de ce personnage en pleine errance, dont le crime essentiel est la « cannibalisation » de sa vie intime pour alimenter ses uvres. Le voyage quil entreprend sassimile à une quête, non pas de célébrité, mais bien de reconstruction de lui-même et de justification, et il est essentiel pour lui dêtre accompagné de son fils. Si les personnages joués par Woody Allen sont souvent pères, ce nest pas pour nous les rendre sympathiques, mais bien pour interroger les rapports complexes entre lintime et luvre. Dans sa quête, Harry emporte lessentiel : son fils, son ami qui décède, et une prostituée. La vie, le sexe et la mort laccompagnent, et seront témoins de la scène finale où ladmiration de ses lecteurs et celle des personnages quil a créés vont lui permettre de rebondir et de sortir du marasme. Conscients dès lors dune fiction dans la fiction, nous sommes mis en garde contre lidentification au personnage. Cest probablement la leçon de ces paradigmes de la paternité contrariée : le père comme lenfant ne sont « que » cela, des personnages de film, que nous ne pouvons apprécier quen conservant une certaine distance sans laquelle nous ne pourrions quéprouver de lantipathie pour des pères si peu dignes de lêtre et ces personnages de fils si unidimensionnels.
On retrouve cette artificialité revendiquée dans Everyone Says I love You où Woody Allen joue encore un rôle de père, selon des modalités différentes : cette fois-ci, il est père dune fille presque adulte, qui a un rôle plus important que le sien dans ce film « choral » dont elle est la principale narratrice. Le personnage allénien a appris, progressivement, à déléguer ses fonctions. Non seulement Djuna commente lintrigue, mais elle la mène en partie, et reprend la plupart des fonctions de lautorité narrative, voire du spectateur : cest bien elle qui samuse à épier les séances danalyse se déroulant dans lappartement voisin de celui dune camarade, ce qui lui permettra dorchestrer les amours de son père avec une cliente du cabinet. Les relations père-fille sont excellentes, la fille a dépassé le père qui sefface et accepte les indications de Djuna, véritable metteur en scène de sa liaison. Ici, lordre des générations sinverse, et lobjet de la flamme du père est plus proche en âge de Djuna que de lui : sous la comédie affleure le malaise. Que dire en effet de ce personnage relais de lauteur qui joue les voyeuses et les entremetteuses pour le compte de son propre père ? Tout est-il bon au royaume de la comédie ? Noublions pas que finalement, Djuna essuie un échec : la belle amie de son père séloignera de lui à cause de la perfection même de leur liaison. Là encore, nul nest capable dun contrôle absolu, un père ne peut modeler son enfant comme une reproduction de lui-même, un film nest pas la vie, et un personnage nest pas une personne. Tout personnage échappe à son créateur, même si celui-ci linterprète, dès lors quil est donné à voir et à reconstruire par le spectateur, qui rejettera peut-être, après lavoir apprécié, un personnage correspondant trop à ses désirs, du coup trop prévisible, un personnage cherchant à le séduire sans jamais être autre. Nous nous rappellerons la leçon de Djuna dans les chapitres qui suivent. Ici nous remarquons simplement quil revient à un enfant dun personnage incarné par Woody Allen de la dégager.
Nous avons ouvert notre réflexion par une citation de Milan Kundera, « Jétais celui qui avait plusieurs visages », et au terme dune première partie où nous avons étudié ce qui est perçu sous lentité « Woody Allen », nous pouvons nous demander si nous ne nous égarons pas en faisant croire que lon pourrait prêter un telle définition à la créature dont nous avons tracé un portrait et une sorte de biographie de cinéma. Ne venons-nous pas dévoquer une créature à limage de son créateur, et qui semble régulièrement outrepasser les limites du privé et du public au point que lon est tenté de regarder Annie Hall ou Deconstructing Harry comme des autofictions? Nous lavons dit, à vingt ans dintervalle, Alvy Singer et Harry Block présentent plus de similitudes que de différences. La créature allénienne naurait alors quun seul visage, une persona fixe que lon retrouverait de film en film, à linstar des grands personnages comiques classiques du cinéma américain, Buster Keaton, Charlot, W.C. Fields ou Groucho Marx. La comparaison avec ce dernier est intéressante, dans la mesure où lon sait ce que lhumour allénien lui doit. Or Groucho est à peine un personnage filmique : sa persona de scène est transposée directement à lécran dans des adaptations de succès de Broadway qui sont autant de véhicules pour les morceaux de bravoure attendus de chacun des frères. On sait, en allant voir « un Marx Brothers », que lon se régalera de Chico au piano, de Harpo à la harpe et de Groucho
à la manuvre auprès de la junonienne Margaret Dummont. Groucho Marx, le personnage, na quun seul visage pour léternité filmique, véritable masque que les sourcils invraisemblables, la moustache ostensiblement peinte, et le cigare priapique rendent intemporel. Woody Allen, lacteur, prête les traits de son visage à une succession de personnages qui vont graduellement sintégrer à des environnements filmiques réalistes, personnages qui vont vieillir au même rythme que lui, qui vont évoluer tout en gardant certains traits permanents de la persona allénienne. Contrairement à Groucho Marx, Woody Allen est également réalisateur de films originaux dans la plupart desquels il remet en jeu « son » personnage, mais dans certains desquels il le met au second plan quand il ne sen absente pas « en chair et en os ». On se demandera au prochain chapitre si ce relatif effacement est une solution trouvée au vieillissement de lacteur et au risque de lassitude des spectateurs. Charlie Chaplin, lui aussi réalisateur, avait rompu avec le personnage récurrent du vagabond (« The Tramp »), celui quen France nous désignons sous le nom de « Charlot ». Le protagoniste éponyme de Monsieur Verdoux ou Calvero dans Limelight ne sont plus « Charlot » mais des personnages joués par Chaplin, qui avait ménagé la transition grâce au double rôle du barbier et du dictateur dans The Great Dictator. Les nostalgiques de Charlot peineront à accepter ces métamorphoses, comme certains regretteront les « premiers films comiques » de Woody Allen. Ces derniers, de ce côté-ci de lAtlantique du moins, nous paraissent toutefois minoritaires au vu du succès remporté par les films de Woody Allen dans les années quatre-vingt, voire quatre-vint-dix. Cette longévité témoigne dune capacité dévolution sexprimant en partie dans le fait que pour la plupart des spectateurs, « un Woody Allen » nest pas uniquement un véhicule pour le personnage allénien tel que nous lavons étudié. Au fil des années, si certains traits du « visage » persistent, la persona « Woody Allen » ne cesse de se redéfinir, parfois même dans labsence, nous autorisant à considérer ce comique, acteur, scénariste, réalisateur et personnage(s) jouant au funambule entre privé et public comme celui dont un visage en apparence unique sert de masque à une configuration mouvante et complexe. Cest ainsi que le montre Zelig, film somme qui concentre les interrogations sur le personnage et sur lequel nous proposons de nous arrêter en conclusion de cette partie.
A time of diverse heroes and madcap stunts.
Laction de ce film central dans la création allénienne se situe dans les années vingt et trente, dans cette période que les Européens qualifient « dentre deux guerres », et ce nest pas un hasard. Les « années folles » (The Roaring Twenties), suivies de la grande Crise, constituent une période tumultueuse de lhistoire des Etats-Unis, marquée par une profonde crise morale, voire une crise didentité. On peut avancer sans trop de crainte de se tromper quAllen choisit à dessein cette période de remise en cause des valeurs de lAmérique pour mettre en film ce que lon peut considérer comme une redéfinition ultime de son personnage : Zelig nest-il pas doté de la capacité de contenir tous les personnages en un seul ? Limportance de la période choisie, comme la place essentielle accordée à la question du personnage sont soulignées dès le tout début du film, puisque le dialogue de la première séquence commence par le pronom HE et celui de la deuxième par la phrase : « The year is 1928 ». La première séquence consiste en un montage alterné dimages apparemment tirées de ces bandes dactualité que lon dit « dépoque » et dextraits de trois interviews de « vraies » autorités intellectuelles, ces intervenants nétant autres que Susan Sontag, Irving Howe et Saul Bellow. Dans les trois cas, la voix des participants contemporains de la période de tournage du film Zelig commence à se faire entendre alors que sur lécran se déroulent les images daspect ancien, avant que lon ne passe au plan nous montrant la personne prononçant ces mots, qui sont donc demblée perçus comme un commentaire de la bande dactualité. Le recours à un tel support et à un tel dispositif éveille lintérêt du spectateur qui sattend à une « actualisation » de ce qui se cache derrière ce nom mystérieux éponyme du film, et quégare quelque peu lalternance entre passé et présent, anonymat et célébrité, fiction et documentaire. Cette perte de repères commence dailleurs dès le générique, dans lequel on peut reconnaître quelques constantes des films de Woody Allen, comme la sobriété des caractères blancs sur fond noir. Labsence totale de musique peut déconcerter, mais ce nest pas la seule fois chez Allen où le générique de début se déroule sans accompagnement musical. Ce qui est beaucoup plus surprenant, cest la brièveté de la séquence générique, et la quasi absence des credits habituels disant à qui on doit la production du film, la photographie, le montage
et surtout la réalisation. Pas de « written and directed by Woody Allen » avant le titre du film, ce qui est inouï. Tout ce que le spectateur apprend en lisant le générique, cest lidentité des sociétés productrices, le titre et la nature du film dans une phrase de remerciements inusitée chez Allen :
The following documentary would
like to give special thanks to
Dr. Eudora Fletcher, Paul Deghuee,
and Mrs. Meryl Fletcher Varney
Lorsquà ces noms mystérieux succèdent des images dont lapparence typique des années vingt rend impossible leur tournage par un réalisateur dune cinquantaine dannées en 1983, il est aisé dimaginer le spectateur se perdant en conjectures. La voix, puis lapparition dune intellectuelle de renommée internationale vont heureusement le rassurer un peu : ce film va évoquer un homme (« He
») qui vivait autrefois («
was
»), un homme exceptionnel («
the phenomenon
») contemporain de cette étonnante bande dactualité («
of the twenties. »), et qui revient à limage alors que Susan Sontag prononce ces derniers mots. Le « Zelig » du titre ? Cest fort probable, dautant que le plan suivant continue de rassurer lobservateur en faisant apparaître le grand absent du générique. Le spectateur comprend alors que Woody Allen a choisi pour ce film de revenir au pastiche de documentaire, comme il lavait fait pour ses débuts dans Take the Money and Run. Une fois de plus, le personnage est présenté comme un phénomène, et un cas : le film lui-même ne vient-il pas de remercier tout spécialement un certain « Docteur » Eudora Fletcher ? Le dispositif du film apparaît alors dans toute sa virtuosité, puisque la limite entre passé et présent va se trouver sinon abolie, du moins brouillée grâce, à certains moments, à lincrustation dacteurs contemporains dans dauthentiques images anciennes et, à dautres moments, à une complète recréation dimages daspect ancien. Au cinquième plan du film, le spectateur reconnaît sur ce quil prend pour des images des années vingt, Woody Allen flanqué de sa compagne Mia Farrow. Il en conclut que voici deux acteurs qui jouent un rôle dans un film dont laction se déroule dans les années vingt. Rien détonnant à cela : ce nest pas le premier rôle « en costume » de Woody Allen, il a déjà promené son personnage dans le temps, du futur de Sleeper au passé de Love and Death, la comédie naissant de lanachronisme de détails physiques comme la monture des lunettes ou de certains comportements et préoccupations. Ici en revanche, ni lapparence, ni les attitudes de lacteur ne détonnent, et cest le film tout entier qui se déguise en film des années vingt, offrant au personnage un terrain propice à la représentation de ses caractéristiques essentielles. Le film qui le précède dans la filmographie, A Midsummer Nights Sex Comedy, bien que lui aussi « en costumes », ne joue pas sur les anachronismes. Séduit probablement par la qualité de la photographie, la grâce des interprètes et latmosphère magique à mi-chemin entre les comédies de Bergman et celles de Shakespeare, le spectateur y accepte très facilement les conventions du genre et à aucun moment ne met en doute la vraisemblance de cette évocation de 1900 tournée en 1982. Il entre dans la diégèse et se met à y croire. En revanche, aux premières images de Zelig, il sétonne du dispositif qui lui fait reconnaître un « Woody Allen » de 1983 parfaitement intégré à des images que lon jurerait filmées dans les années vingt : quest-ce donc que ce personnage, quest-ce donc que ce film ?
Par reconnaissance, nous entendons la réception, à la vue du visage connu, du message signifiant que Woody Allen joue dans ce film, et quil y incarne selon toute vraisemblance ce personnage à la troisième personne qui fait irruption dès le premier mot du dialogue. Ce début de film marque une véritable apothéose, avec ces images de parade new-yorkaise devenues des clichés pour tout spectateur ayant quelque connaissance de la culture américaine. Ce quil voit est clair et en parfaite harmonie avec le dialogue qui abonde en vocables et tournures portant littéralement le personnage en triomphe et lui accordant une stature de héros (« the phenomenon
as well known as Lindbergh
quite astonishing
one mans story
heroism, will
an astounding record
»). Pourtant tous ces signes contrastent avec lanonymat du personnage, dont nous ne sommes pas encore sûrs à ce stade quil réponde au nom du titre. Dailleurs le dialogue contient des éléments tempérant lenthousiasme des intervenants qui soulignent a posteriori les aspects paradoxaux du personnage et du succès quil obtient à limage : « When you think that at that time he was as well known as Lindbergh, its really quite astonishing
» ; « yet it was also one mans story » ; « but when you look back on it, it was very strange » ; « well, it is ironic to see how quickly he has faded from memory... » ; « he was of course fairly amusing... » ; «
it certainly is a very bizarre story ». Ces images qui paraissent dater de la veille du Triomphe de la volonté nous offrent une vision particulière dun héros surprenant et constituent une parfaite ouverture à un film voué au questionnement de la notion même de personnage et plus précisément de celle de héros. Ce doute, le spectateur ne peut sempêcher de le ressentir dès quil perçoit le contraste qui sinstaure entre lenthousiasme des foules et leur destinataire, ce petit homme quasi anonyme dont ni le visage ni la stature nindiquent lhéroïsme. Dans ce rôle, le physique insignifiant et la silhouette peu avantageuse de lacteur vont faire merveille.
La première séquence du film présente comme centre de toutes les attentions un « célèbre inconnu » difficile à identifier, et à situer dans le temps en dépit de lapparente antiquité des images, ce qui nous force à ne pas prendre pour argent comptant, comme nous avons trop souvent tendance à le faire sans doute, les éléments communiqués quant à lhistoire qui va nous être racontée et à la personnalité de son protagoniste. La deuxième inscrit nettement ce dernier dans une période historique bien définie, et souligne que ce choix temporel na rien dun hasard :
NARRATORS VOICE-OVER The year is 1928. America, enjoying a decade of unequaled prosperity, has gone wild. The Jazz Age, it is called. The rhythms are syncopated; the morals are looser; the liquor is cheaperwhen you can get it. It is a time of diverse heroes and madcap stunts, of speakeasies and flamboyant parties.
A la veille du krach, les signes de trop-plein saccumulent dans ce texte qui commentent des images à lavenant : une petite formation de jazz installée sur un biplan en plein vol, des flappers en plein charleston, un homme et une femme qui sembrassent à pleine bouche, tandis que le champagne jaillit et déborde des coupes
Cette année placée sous le signe du comparatif de supériorité et du dérèglement généralisé convient parfaitement à lémergence du phénomène Zelig, lun de ces « héros divers » quannonce le narrateur, sachant que, lorsquil prononce ces mots, limage dAl Capone succède à celle du Président Coolidge décorant Lindbergh. Mais plus que ces derniers, à en croire Susan Sontag ainsi que toute la première séquence, le phénomène des années vingt aux Etats-Unis serait ce petit homme falot dont nous ignorons tout, sinon que nous lui reconnaissons les traits de lacteur et réalisateur que nous savons être lauteur du film, même si le générique nous la tu. Au-delà du personnage, cest le film tout entier qui se fait caméléon et se déguise en documentaire et en images darchives. Le postulat de départ de la fable, celui du conformiste ultime, soit un homme si dénué de personnalité quil se transforme physiquement au contact de lentourage, en fait une de ces « folles cascades » (« madcap stunts ») quaffectionnait lépoque.
«
he was an odd little man who kept to himself. »
Si Stardust Memories mettait en scène les affres dun cinéaste taraudé par les malentendus entre le public et ses films, Zelig met en images la question du personnage au cinéma, et en particulier celle de la persona dun auteur et acteur tel que Woody Allen, qui choisit délibérément de situer cette fable dans une période de grand bouleversement social, moral et culturel. La Première Guerre mondiale avait ébranlé la foi en des valeurs considérées jusque là comme universelles et intemporelles : quest-ce quun héros pour qui a connu lhorreur des tranchées ? Ce sont les écrivains de la « Génération Perdue » qui vont le mieux exprimer ces doutes et qui vont créer de nouveaux protagonistes, parfois aux antipodes du chevalier sans peur et sans reproche de la tradition héroïque. Ce nest pas un hasard si le nom de Zelig fait sa première apparition dans la troisième séquence, dans des orthographes encore hasardeuses, sous la plume de Scott Fitzgerald à loccasion dune « party » dont latmosphère évoque The Great Gatsby :
CUT TO :
EXTERIOR. LONG ISLAND SUMMER HOUSEDAY.
The camera shows an elegant mansion set back on a well-manicured lawn, then moves closer to its front door. As the narrator continues to speak, the screen shows a 1920s-model limousine parked in front of the canopied entrance. Several people alight from the limo and walk into the house. The sedan drives away, revealing a few liveried footmen and great stone vases filled with flowering plants.
NARRATORS VOICE-OVER One typical party occurs at the Long Island estate of Mr. And Mrs. Henry Porter Sutton, socialites, patrons of the arts.
The film moves to a party in progress on the mansions great lawn. The camera pans across the lawn, revealing some chairs and several oversize striped umbrella tables where well-dressed guests are sitting, chatting, and enjoying themselves. Other guests mill around, standing on a porch, walking around the tables.lCharleston plays on.
NARRATORS VOICE-OVER Politicians and poets rub elbows with the cream of high society. Present at the party is...
CUT TO:
F. Scott Fitzgerald in solitude, writing at a table in a lovely, lush garden. As the narrators continues to speak, the film dissolves to a close-up of Fitzgerald, deep in thought, as he writes in a leather-bound diary.
NARRATORS VOICE-OVER ... Scott Fitzgerald, who is to cast perspective on the twenties for all future generations. He writes in his notebook...
The movie cuts to a photograph taken at the party. There, among a chatting group of summer-white-dressed men and women, is Zelig. The camera moves closer to his face as the narrator speaks. Charleston is still heard.
NARRATORS VOICE-OVER ... about a curious little man named Leon Selwyn, or Zelman, who seemed clearly to be an aristocrat and extolled the very rich as he chatted with socialites.
Un tel parrainage ne peut que renforcer laspect problématique du personnage, et le rapprochement avec le plus célèbre héros de Scott Fitzgerald permet dappréhender une des caractéristiques du personnage filmique : lacteur se coule dans des moules à tel point quil peut enchaîner des rôles très différents, aristocrate un jour et ouvrier le lendemain. Gatsby lui aussi joue un rôle et sefforce dintégrer la bonne société en dépit de ses origines obscures et des sources encore plus douteuses de sa richesse, et cest ce mystère qui donne sa profondeur au personnage romanesque. Mais le bootlegger ne parviendra pas à approcher Daisy dassez près pour la conquérir, ne disposant pas des prodigieuses capacités de Zelig qui ne joue pas à proprement parler un rôle, mais se transforme. Dune certaine manière, on peut qualifier Zelig d « anti personnage » : pouvant les incarner tous, il nen est aucun. Tout se présente donc comme si Allen cherchait à faire table rase de ce qui habituellement participe à la construction dune telle instance et affirmait quun personnage nest quun vide, pas même une coquille que créateur et spectateur peuvent remplir, mais bien du creux, ou une forme molle malléable à linfini. Tandis que les autres incarnations dAllen, de film en film, seraient des avatars (soit des transformations) de la même persona reconnaissable à certains traits constants, Zelig en constituerait lépiphanie, comme lillustre le triomphe qui ouvre le film. Rappelons quépiphanie signifie « apparition » en grec, et manifestation du divin ou de la transcendance pour les théologiens. Zelig serait donc la manifestation de ce que la persona contient en germe des myriades de personnages animés par un démiurge. Toutefois, cette épiphanie ne manque pas dêtre ironique puisquon imagine difficilement plus falot que Zelig. Lironie ne constitue-t-elle pas le signe que le « créateur » reconnaît que sa puissance est limitée, et quil nest pas seul à modeler la créature à sa guise ? Chaque spectateur à son tour donne chair au personnage. Dans le cas de Zelig, il na de cesse de lenrichir de références littéraires, voire biographiques : Allen na-t-il pas conquis une actrice ayant prêté ses traits à Daisy, lidéal amoureux de Gatsby? Cependant le premier parrain du personnage le désavoue bien vite et cesse de le reconnaître, avouant sa perplexité :
NARRATORS VOICE-OVER He spoke adoringly of Coolidge and the Republican party, all in an upper-class Boston accent. An hour later, writes Fitzgerald, I was stunned to see the same man speaking with the kitchen help. Now he claimed to be a Democrat, and his accent...
The camera cuts outside the Long Island estate. People walk by its tall stone fence while a crowd eagerly lines up at its gate to catch a glimpse of the socialite guests. Charleston changes to a somber Leonard the Lizard.
NARRATORS VOICE-OVER ... seemed to be coarse, as if he were one of the crowd. It is the first small notice taken of Leonard Zelig.
Insaisissable, énigmatique, mais désormais doté dun prénom, dun nom de famille et dun visage. Bien des personnages littéraires modernes nont guère plus. Sam Girgus parle de « langoisse post-structuraliste » dont témoigne le film, qui reflète effectivement certaines caractéristiques du post-structuralisme ou postmodernisme en mettant en doute la logique et la cohérence dune vision bien structurée. La fabrication de Zelig tient de la déconstruction et sinscrit dans le cadre de la crise du personnage, nous amènant à prendre conscience du fait que ce dernier sourd littéralement de la matière romanesque ou filmique et surtout de notre manière de la recevoir. Ici, nous ne pouvons rien tenir pour acquis, et les éléments qui habituellement constituent des garants de « lauthenticité » du personnage ne font que renforcer notre perplexité. Si Scott Fitzgerald est convoqué, ce nest pas comme on pourrait le croire pour cautionner le personnage, ou nous le faire accepter comme vraisemblable, mais bien plutôt pour souligner son extrême artificialité. Des dysfonctionnements vont apparaître dès lors que des éléments physiques font irruption. Lorsque lon essaye darracher à Zelig un déguisement qui nen est pas un, une rixe éclate ; et il sattirera le désaveu des foules lorsquune femme lui fera un procès en paternité. Il est amusant et populaire tant quil na pas de vie personnelle, tant quil reste un concept abstrait, un pur personnage que lentourage ou les interlocuteurs peuvent transformer à lenvi, par contagion : y a-t-il figure plus parfaite de la projection ? Au psychanalyste qui linterroge, et devant lil unique de la caméra, Zelig va répondre : « Im nobody ; Im nothing ». Cette immatérialité ne fait-elle pas de lui le support romanesque et filmique idéal ? On peut voir cet anonymat comme la marque ultime de lhéroïsme de fiction, dUlysse chez le Cyclope au personnage quincarne Clint Eastwood chez Sergio Leone en passant par le Capitaine Nemo. Comment, dès lors, pourrait-il y avoir illusion romanesque, et tentation danalyse psychologique de ce vide ? Le plus extraordinaire, cependant, cest que Zelig « fonctionne » quel que soit le biais théorique selon lequel on létudie. En effet, pour qui sintéresse aux valeurs dont un auteur peut doter un personnage dans une perspective politique et/ou morale, il peut être considéré comme une figure de lindividu manipulé et objectivé par la culture de masse au service du monde marchand. Les analyses de type sociologique sont également tout à fait possibles : où trouver plus juste figure de la mobilité et des immenses capacités dadaptation de lhomo americanus ? A-t-on jamais dénoncé plus subtilement ce conformisme qui fait le lit de tous les totalitarismes ? Cest en Nazi que le Docteur Fletcher le retrouvera, un destin quasiment inéluctable à en croire Saul Bellow : « there was also something in him that desired immersion in the mass and anonymity, and fascism offered Zelig that kind of opportunity, so that he could make something anonymous out of himself. » Les totalitarismes noffrent-ils pas la caution du nombre à leurs partisans, simples rouages anonymes dont la responsabilité se voit diluée dans la masse ? Autre dimension de la fable, on peut rapprocher lhistoire de Zelig de celle de « lhomme éléphant » de David Lynch, puisque parallèlement à lintérêt sincère, puis à lattachement quil va susciter chez une psychiatre, il va être exploité aussi bien par lindustrie du spectacle que par des scientifiques avides de se faire un nom avec ce beau « cas », ainsi que par sa sur et lami de celle-ci qui vont faire de lui un phénomène de foire. Le film peut se lire aussi comme un avertissement de lauteur à lintention de ceux que tenterait une approche biographique du personnage. La thèse comme la forme du film amènent même lanalyste le plus sourcilleux à se remettre en cause : son travail ne serait-il pas une forme dexploitation du personnage ? Dernière pirouette ironique, la fable du caméléon renvoie bel et bien dos à dos les analystes, quelque soit leur école ou leur perspective, qui se retrouvent les mains vides après sêtre réjouis de disposer enfin dun personnage correspondant si bien à leur définition de cet élément de la création littéraire et filmique.
Conclure un chapitre consacré à la part de lenfance dans la constitution des personnages chez Allen en sappuyant sur Zelig na rien de saugrenu dans la mesure où lhomme caméléon sapparente à un enfant cherchant à gagner lamour de ses parents en se conformant aux attentes de ces derniers, qui eux le phantasment parfois plus quils ne le voient vraiment. Zelig ne devient autonome quà la fin du film, qui raconte en quelque sorte son enfance, dès lors quil se stabilise dans son insignifiante personnalité et quil cesse de se conformer aux attentes de son entourage. Alors nous nous désintéressons dun sort qui ne peut être que banal, cette autonomie nous empêchant dopérer les manuvres de projection et didentification qui pour le destinataire dune uvre de fiction, roman ou film, donnent leur poids dimaginaire aux personnages. De fait, la stabilisation finale le fait passer du statut de personnage malléable et poreux à une personnalité fixe : tout personnage de fiction tiendrait en quelque sorte du caméléon ou du moins du mélange instable entre son « préconstruit », les lignes selon lesquelles lesquelles son créateur la conçu, et ce que le lecteur ou le spectateur en fait. Le travail opéré dans Zelig nous permet de voir comment la persona allénienne, aux traits si reconnaissables, et que lon croit immuables, peut sadapter à des rôles différents qui sont autant de propositions aux spectateurs, et comment cette personnalité est capable de se faire personnage et de montrer des visages différents dun film à lautre. Cette persona constitue un prodigieux feuilletage, à tel point quil est difficile de considérer le personnage comme unidimensionnel même sil garde des caractéristiques de la création comique originale. Chaque incarnation dun personnage par Woody Allen, nouveau paradigme médiatisé par chaque film, remet en jeu la persona construite couche après couche et mêlant selon une savante alchimie des apports de sources diverses, de la « célébrité » à lexpérience des films en passant par les productions et les apparitions non cinématographiques. A chaque apparition à lécran, il compose une créature hybride associant la personne et la persona ainsi que lauteur qui les met en uvre par le biais de la dyade acteur / personnage. Nous tenons que ce qui lui donne une autre dimension que celle du personnage plat de la comédie classique ou des grands burlesques américains, ce sont les tribulations que lui font subir son démiurge en le plongeant dans toutes sortes daventures cinématographiques, ainsi que les attentes des spectateurs qui se plaisent à le voir se renouveler tout en restant fidèle à lui-même. Dans le cas dAllen, nous avons la chance de pouvoir observer les mutations des personnages quil crée sur plus de trente années de production. Le personnage originel a subi bien des métamorphoses au fil du temps et a connu des fortunes variées, tant dans les « histoires » que dans la forme des films et leur énonciation, ce qui va nous permettre détudier le phénomène de son vieillissement en nous posant la question de lévolution des modalités dadhésion des spectateurs à ce personnage et plus largement aux films de son créateur.
Deuxième partie
Entre présence et absence
CHAPITRE 4
Derniers films ?
Woody Allen nie régulièrement entretenir un quelconque souci de postérité. Il nous semble toutefois que les protagonistes des derniers films de notre corpus, de Celebrity à Anything Else, témoignent dune lutte contre linéluctable disparition sinon du personnage allénien, du moins de lacteur qui lincarne. Les films ont ceci de particulier quils fixent limage des acteurs dans tel ou tel rôle : Alvy Singer vient dentrer dans la quarantaine pour léternité (filmique, sentend), tandis que les auteurs, les acteurs et les spectateurs vieillissent. A regarder les derniers films de Woody Allen, il semble que ce dernier apporte deux réponses à la question du vieillissement du personnage quil a créé, et que les spectateurs ont construit avec lui. Le passage du temps, tel que lâge le révèle, a constitué dès son premier film un des principaux matériaux avec lesquels il a bâti son personnage, comme en témoignent les figures denfants étudiées au chapitre précédent. Oui, le personnage vieillit, et si Woody Allen se maintient dans des emplois damoureux, cest que sa persona comique lui donne une certaine intemporalité. Il na jamais rien eu dun jeune premier : sa séduction était indéniable mais elle était de nature paradoxale. On connaît la bonne vieille recette : faites-les rire ! La première réponse à la question est donc dassumer le vieillissement de lacteur, den faire même un argument comique dans la logique dautodérision constitutive du personnage dès lorigine. La seconde, cest le choix dun acteur plus jeune comme alter ego. A partir des Bullets Over Broadway, nous allons assister à une alternance de films avec et de films sans lacteur Woody Allen, selon des modalités dont létude va nous permettre davancer dans notre réponse à la question du personnage chez Woody Allen, en commençant par lexamen de ceux dans lesquels Allen se remet lui-même en jeu.
Dans le cadre de ce chapitre, nous comparerons deux groupes de trois films : Mighty Aphrodite (1995), Everyone Says I Love You (1996) et Deconstructing Harry (1997) dune part, Small Time Crooks (2000), The Curse of the Jade Scorpio (2001) et Hollywood Ending (2002) dautre part. On le voit à leur date, les films se suivent à lintérieur de chaque groupe, et les groupes de trois sont encadrés par des films dans lesquels Woody Allen ne joue pas (Bullets Over Broadway en 1994, Celebrity en 1998, Sweet and Lowdown en 1999 et enfin le dernier film de notre corpus, Anything Else en 2003, dans lequel il ne joue pas le rôle principal). Peut-on parler de trilogies à propos de ces deux groupes de films ? Si lon se réfère à létymologie et que lon entend par trilogie un groupe de trois uvres « parlant de la même chose », ou tenant le même discours, en dautres termes sinscrivant dans une continuité thématique ou narrative ou stylistique, on trouvera le vocable abusif. Dans le cas du premier groupe, on passe dune sorte de tragédie oedipienne antique transposée sur le mode bouffon dans le Manhattan contemporain aux affres dun écrivain en panne mêlant des saynètes extraites de ses romans à des épisodes de sa vie dissolue en passant par une comédie musicale. Dans le second, à un « remake » du Pigeon succèdent une réflexion de style burlesque sur la réalisation de films et le sentiment amoureux, puis une histoire dhypnose, de cambriole et de chamailleries damoureux que tout oppose dans le New York du début des années 40. Il sagit de six comédies, chacune pivotant autour de la question centrale des relations amoureuses, et ayant toutes Woody Allen comme protagoniste, ce qui constitue pour beaucoup une définition a minima dun « Woody Allen », mais ne suffit pas à isoler des films distincts dans une trilogie. On constate dailleurs à la lecture de ces comptes-rendus sommaires que le réalisateur se montre toujours soucieux, trente ans après ses premières armes au cinéma, de faire voyager son personnage à travers le temps ainsi quà travers des genres et des styles comiques différents, la parodie, la comédie musicale, le burlesque, la comédie romantique et même cette « comédie névrosée » quon est venu à considérer comme son genre et son style. Toutefois, sans être à proprement parler des trilogies, ces deux groupes de trois films forment des ensembles cohérents au-delà de ces aspects très généraux et de leur succession chronologique : dans tous, Woody Allen négocie limage de son personnage mûrissant, puis vieillissant, et tous traitent de la question de sa séduction.
Cette dernière formule, volontairement vague, doit se lire comme une tentative dexprimer ce qui, de notre point de vue, lie ces deux groupes de films entre eux ainsi quà toute luvre filmique. Mi-plaisant, mi-sérieux, Woody Allen nhésite pas à confier à Stig Björkman comme à Richard Schickel que, dans sa vie privée comme dans sa carrière, sa motivation la plus profonde a été de séduire « les filles », à la manière du jeune Boris demandant à la Mort, en guise dinterrogation sur lAu-delà : « Are there girls ? ». Woody Allen na jamais enjolivé les formes les plus abruptes, voire les aspects les plus crus du jeu amoureux entre hommes et femmes et la plupart de ses personnages ne font pas mystère dune forte tendance à lobsession sexuelle. Dès quil voit une fille qui lui plaît, le personnage allénien la veut dans son lit, et y parvient en dépit dun physique peu conforme aux canons de la séduction virile : cela commence dans Take the Money and Run, quand Virgil Starkwell rencontre Louise au parc, et culmine dans le personnage de Harry Block de Deconstructing Harry. Ce dernier film en témoigne, Woody Allen va hausser cette préoccupation, dont ni lui-même ni ses personnages ne nient la trivialité, au niveau dune angoisse métaphysique, particulièrement dans les films de cette dernière décennie, où la question de la séduction va se poser avec une urgence proche de la désespérance face à la progression inéluctable de lâge. Finies la belle santé et la décontraction dont font preuve au lit Fielding Mellish dans Bananas (au point que sa nuit de noce est commentée à la manière dun évènement sportif, et lon connaît le goût de Woody Allen pour ce type de spectacle), Allan Felix dans Play It Again Sam (qui a lui aussi recours au sport et évoque un grand champion de baseball au moment suprême) ou Alvy Singer (qui propose à une de ses épouses de faire lamour devant un match à la télévision dans une chambre à lécart dune réunion dintellectuels mondains) ; Harry Block sent bien que son obsession sexuelle concourt à son incapacité à écrire et, plus largement, à la crise quil traverse. Les films du premier groupe défini plus haut montrent, chacun selon des modalités différentes, cette urgence, ce malaise grandissant face à la séduction et à la relation sexuelle, et la perte de la spontanéité et de la facilité qui caractérisaient la représentation de la sexualité dans la plupart des films jusquà Hannah and Her Sisters. Quau joyeux abandon de la jeunesse succèdent les inquiétudes de lâge na rien de bien original, si ce nest que dans les deux cas, le personnage comique « Woody Allen » est doté dune vie sexuelle non seulement explicite, mais visible, attestée à lécran, ce qui est rare chez les comiques : autres temps, autres murs, certes, mais quand dans Les Temps Modernes Charlot et « la Gamine » cohabitent, on ne nous les montre pas ensemble au lit, même au rayon spécialisé du grand magasin. Code de Production oblige, sans doute, mais pas seulement : ce grand obsédé de Groucho Marx passe-t-il jamais vraiment à lacte ? Le personnage Woody Allen, lui, ne sen prive pas, et ce fils de Freud et de la libération sexuelle parvient même à faire du sexe un des principaux ingrédients de son comique. A cet égard, cest la majorité des films du cinéaste qui pourraient être qualifiés de « Sex Comedies ». Cependant, après Hannah and her Sisters, le ton change, cela tourne au drame dans September et Another Woman, au tragique dans Crime and Misdemeanors, ou simplement à laigre dans la plupart des autres films où se multiplient les histoires dadultère. Jusque là, si le personnage allénien navait jamais adhéré à lidée quun homme et une femme devaient passer toute leur vie ensemble « comme les pingouins ou les catholiques », il sétait montré dune relative franchise envers ses compagnes comme avec lui-même. Le thème de linfidélité conjugale va contaminer les films dans lesquels il ne joue pas, ladultère et le mensonge étant les principaux ressorts dramatiques dAlice dans lequel, dailleurs, la fougue dune passion de jeunesse sera opposée à la tiédeur et aux faux-semblants de la vie maritale de lhéroïne. Même le nostalgique Radio Days, lorsquil ne régresse pas vers des formes adolescentes de sexualité, cantonne les adultes soit à la vie désexualisée des couples de parents, soit aux frasques mesquines des vedettes de la radio. Cest encore le mensonge et ladultère qui font lessentiel de Husbands and Wives, qui illustre bien le changement de ton dans le traitement de la sexualité et plus largement des relations hommes-femmes. Dans ce que nous appellerons la première partie de la « vie sexuelle du personnage allénien », on riait plutôt avec le personnage, quil plaisante avec sa compagne après lamour (« As Balzac said
There goes another novel. Jesus you were great. ») ou quil se gagne la sympathie du spectateur souriant de ses déboires. En revanche, cest des personnages que nous sommes invités à rire dans la seconde, tant est évidente leur mauvaise foi et leur manque dhonnêteté vis-à-vis dautrui comme deux-mêmes. Lenjouement se fait sarcasme, lironie légère cède la place à la satire : ce ton nouveau, qui se caractérise également par une crudité grandissante des situations comme du langage, va culminer dans Deconstructing Harry, après deux films que lon peut voir comme des tentatives de comédies plus enlevées et des essais dapaisement ou plutôt dun retour à la drôlerie amorcé dans Bullets Over Broadway.
Ce dernier film, dans lequel Woody Allen napparaît pas pour la raison avancée à lépoque quil était trop âgé pour le rôle (pour la première fois), est situé à un point stratégique de la filmographie, du moins dans notre optique, puisquil précède immédiatement notre première « trilogie ». Si sa thématique est elle aussi largement axée sur la duperie et le mensonge, il renoue avec une forme de comédie nettement moins grinçante que Husbands and Wives et bien moins noire que Shadows and Fog. Les personnages comme leurs actes bénéficient dune mise à distance grâce aux nombreux décalages caractérisant la diégèse, que ce soit dans le temps (laction se déroule dans les années trente), les lieux et circonstances (tout se passe dans le milieu du théâtre) comme dans le genre, le style et le ton. Lhumour noir domine dans ce qui sapparente par moments à une parodie des films de gangsters du début des années trente. Tout finit paradoxalement bien, les yeux du héros finalement se dessillent. A la fin, cest à nouveau avec lui que nous rions, et non plus de lui. Ce ton plus léger, cette comédie paradoxalement plus franche et cet apparent apaisement caractérisent les deux films qui suivent, les deux premiers du premier groupe de trois films mettant en scène les problèmes du vieillissement du personnage Woody Allen. Rappelons aussi que les trois films du premier groupe sont liés par le fait que le protagoniste y joue un rôle de père, une paternité problématique dans le cas du premier et du troisième. Il ne cesse toutefois pas pour autant dy jouer un rôle damant, et de sy montrer encore comme un séducteur, selon des modalités différentes dun film à lautre.
Dans Mighty Aphrodite, le père prend clairement le pas sur lamant : les images qui montrent Lenny et Amanda Weinrib heureux décrivent soit les premiers temps de leur mariage, mais sous un mode nostalgique, car elles sont évoquées par Lenny au moment où lidylle se brise, soit leur bonheur de parents. La seule scène qui les met effectivement aux prises au lit, pourtant une des plus explicites quait jamais tournées Allen, est située dans la période de crise de leur couple, alors quAmanda séloigne de plus en plus de lui professionnellement et sentimentalement, au point de céder aux avances dun admirateur très pressant. Nous lavons dit, les personnages alléniens sont sexuellement actifs, et rares sont les films ne comportant pas une, voire plusieurs scènes de lit, une évidence dans la mesure où les relations entre hommes et femmes constituent lessentiel de leur thématique. Ces scènes méritent toutefois quon sy arrête : si lon compare celles de Mighty Aphrodite à celles de Annie Hall, on peut relever des constantes et des évolutions dans lattitude des protagonistes incarnés par Woody Allen vis-à-vis des relations sexuelles. Dans ce dernier film, les scènes de lit sont nombreuses, dans la mesure où sont évoquées les femmes de la vie dAlvy Singer avant et après sa liaison avec Annie, et même au cours dune période intermédiaire de rupture, même si, pour cette dernière, il est difficile de parler de « femmes de sa vie », puisque ne nous sont montrées que deux brèves rencontres qui tournent au fiasco. Il ny a rien détonnant à ce que les ébats ne satisfaisant pas leurs partenaires abondent dans un film ayant pour thème principal ce que les relations amoureuses ont déphémère, et certaines scènes sont très proches des déboires de Lenny et dAmanda. La première femme dAlvy interrompt leurs ébats, puis sy dérobe, et la journaliste de Rolling Stone, avec laquelle Alvy couche pour se distraire de sa rupture avec Annie, na pas lair plus comblé quAmanda. Noublions pas que les rebuffades sont constitutives de la persona dun schlemiehl. La différence, cest que dans Annie Hall la responsabilité du fiasco nest généralement pas imputée à Alvy, même par ses partenaires qui reconnaissent leur frigidité ainsi que la bonne volonté dAlvy. La journaliste lui adresse même ce remerciement paradoxal : « Sex with you is really a Kafkaesque experience. (
) I mean that as a compliment. » Ces échecs font partie de la comédie, nous rions de bon cur de labsurdité de ces situations où le personnage, en se ridiculisant, se dote de toute sa force comique. Dans Annie Hall la représentation de la relation sexuelle engendre la gaieté, que ce soit celle des personnages dans les « bonnes » scènes de lit avec Annie, ou celle des spectateurs samusant des déboires dAlvy, souvent mis en scène avec beaucoup dhumour. Le ton change dans Mighty Aphrodite : quand dans Annie Hall la quasi impossibilité quil y a pour des partenaires, même très amoureux, dêtre exactement synchrones et datteindre une parfaite harmonie donnait lieu à des bons mots et à des représentations amusantes (Annie se dédouble et va dessiner sur une chaise pendant que son corps sébat avec Alvy : « ANNIE : While you two are doing that, I think Im gonna do some drawing. ALVY : You see, thats what I call removed. »), ici cest lexaspération qui domine et si rire il y a, il est grinçant et aux dépens de Lenny à qui Amanda reproche de « tâtonner » (« You were fumbling ! ») quand il sexcuse de ne pas « le » trouver (« What do you mean, you couldnt find it ?»). On retrouve ici la froideur et linsatisfaction tournant à laigreur qui dominaient dans les relations sexuelles entre époux de ces « scènes de la vie conjugales » que constitue Husbands and Wives, même si le ton nettement plus allègre dénote un retour en force de la comédie qui rapproche plus Lenny dAlvy Singer que de Gabe Roth. Au fond, cest le même mal qui accable Lenny et Alvy, puisque ce qui rend ce dernier incapable de vraiment jouir de la vie, et la cause de son hybris, de son dérèglement, cest son souci obsessionnel de la perfection : impossible de voir un film si on a manqué le début, même sil sagit des premières secondes dun générique en suédois, impossible de faire lamour avec Annie si celle-ci a un tant soit peu la tête ailleurs
Quant à Lenny, léloignement de sa compagne, la prise de distance quimplique le travail du temps sur un couple passant du statut damoureux à celui de parents plus si jeunes que ça, lui font perdre ses repères et ses talents damant. Lexpérience kafkaïenne, encore et toujours, du petit homme qui voudrait tout contrôler et à qui tout échappe, sauf que la source et la nature de lironie le visant se sont déplacées. Alvy comme Lenny sont des personnages de fiction et des avatars de la persona allénienne, mais tandis quAlvy est présenté comme un « caractère » façon La Bruyère, inadapté à un environnement vraisemblable, cest toute lhistoire de Lenny que le chur antique de louverture nous annonce comme un cas décole. Le personnage en tant que tel est au départ plus « réaliste » que celui dAlvy, comme si un homme ordinaire se retrouvait plongé dans une de ces machines infernales que sont les tragédies antiques, ou les films. Alvy est encore en grande partie un personnage unidimensionnel que son « caractère » ou la façon dont il est présenté empêchent de fonctionner dans lunivers « réaliste » des autres personnages, par exemple. Lenny en revanche est doté dune profession et dune famille, mais son environnement se voit contaminé par la parodie de tragédie antique qui vient jeter un discrédit ironique sur lillusion de bonheur dans laquelle il nage au début du film. Là où Annie Hall redéfinissait le personnage allénien, Mighty Aphrodite soumet à de nouvelles épreuves, dans un cadre générique différent, un personnage vieillissant pour qui le jeu amoureux devient problématique. On peut sentir là comme une exaspération du désir de séduire encore le spectateur avec ce personnage que lon va dépouiller de ce qui fait sa force ailleurs. Alors que le film fait alterner le burlesque littéraire classique et lhéroï-comique, le personnage de Lenny peut paraître à première vue plus solide et plus ancré dans les réalités de ce bas monde que dautres avatars alléniens : son métier de journaliste sportif permet de donner un côté physique à une activité intellectuelle, on le rencontre dans une salle de boxe ou au stade, il fréquente des sportifs, et, de par sa quête de la mère biologique de son fils adoptif, se trouve confronté au monde de la prostitution et de la pornographie. Cest un leurre, bien sûr ; noublions pas que le film commence par la séquence du chur antique qui le présente comme pure fiction, voire hypothèse de travail pour démontrer à quel point les hommes sont aveuglés et manipulés par le destin. Une fois de plus, le personnage allénien est un cas. Mais cette fois, au lieu dêtre exceptionnel comme Alvy Singer, il incarne Monsieur Tout le monde en butte à lironie du sort, et cest la situation tout entière qui se présente comme une fabrication. Même sans lintroduction explicite du chur, qui va croire une seconde au couple improbable de Lenny Weinrib, chroniqueur sportif, qui avoue lui-même que son nom est une malédiction, et dAmanda Sloane, galeriste, et WASP au point dêtre incarnée par une actrice britannique tout droit sortie des films de James Ivory ? La situation de départ sonne tout aussi faux : quiconque a la moindre expérience de la maternité sait bien que, dans la plupart des cas, ce nest pas la grossesse qui risque de mettre un frein à votre carrière, mais bien les mois, voire les années qui suivent la naissance. Il est bien entendu que cette artificialité nenlève rien au charme de la comédie. Simplement, le côté « réaliste » de Lenny ne doit pas nous leurrer ; il nous permet simplement de plus facilement nous identifier au personnage, héros malgré lui dune vie quil a lillusion de contrôler mais qui ne cesse de lui réserver des surprises et dont le sens demeure en grande partie indéchiffrable.
Lenny renoue en fait avec la lignée des losers parmi les personnages alléniens : il ne cesse dêtre manipulé par sa femme comme par le sort, en dépit de son aplomb apparent. Les signes de faiblesse abondent dès la première scène où ce nest pas lui qui paye la note au restaurant, après que sa femme a énoncé clairement son peu denvie de porter son enfant. Nous lavons vu, il nest guère convaincant au lit avec son épouse et va se montrer encore plus lamentable face à Linda, la mère biologique de son fils, une professionnelle pourtant, auprès de laquelle il se fait passer pour un inénarrable « Mr. Guilderslieve » ! La séquence de sa rencontre avec Linda est un des sommets dhumour du film, aussi réussie que Lenny est calamiteux comme client. Les éléments comiques sont classiques : un quiproquo, et un contraste absolu entre les deux protagonistes. Loin de jouer la décontraction comme Alvy demandant à Annie de lembrasser avant même dentrer au restaurant pour éviter dêtre préoccupé pendant le repas, lacteur en rajoute dans la timidité, au point de glousser comme une vierge effarouchée quand Linda le chatouille en lembrassant. Il nest même plus dérouté devant les exigences de la sexualité, il est si bouleversé par le manque total de complexe de Linda, toute fière des multiples bibelots paillards dont elle a orné son appartement comme de son professionnalisme, quil est réduit à une sorte dectoplasme devant cette jeune femme aussi bien plantée quil est petit et malingre, aussi « nature » quil est emprunté, et qui dit franchement les choses, en toute candeur, lorsque lui dissimule. Ici le personnage allénien touche le fond de labjection, si bien que Linda va prendre pour un pervers ce drôle de client qui venait pourtant pour ce quil estimait être un noble projet. A tout moment, le personnage de Linda, qui en toute bonne logique devrait accumuler les tares dune ascendance fort peu reluisante, lui vole la vedette. Elle est clairement le personnage comique du film : pour user du jargon du théâtre, cest elle qui a les meilleures répliques. Lenny fait rire par sa maladresse finalement attendrissante, dailleurs cest quand il sera le plus démuni quil séduira Linda qui avoue un penchant marqué pour les losers, mais cest Linda qui mène le jeu et communique au film son entrain. Parler dabattage dans son cas est peut-être de mauvais goût, mais tellement en accord avec sa façon de se mouvoir, de parler et de shabiller que nous ne nous en priverons pas. Face à elle, le personnage joué par Woody Allen est bien falot, sinon louche : fine mouche, elle nous fait bien comprendre que ce client-là a quelque chose à cacher et que les motifs de sa visite ne sont pas aussi généreux quil voudrait le faire croire. Finalement, les possibilités de séduction du personnage sont présentées de manière négative : il ne parvient à séduire que dans les moments de grande faiblesse, quand il sabandonne au sort et ne tente plus de le provoquer. Lenny Weinrib est lanti Don Juan : pas (ou plus ?) question pour lui de ravir toutes les belles, il fonde désormais des familles, même sans le vouloir ni le savoir. La maturité, on pourrait même dire le vieillissement du personnage se traduit, chez Lenny Weinrib, par une forme de renoncement à la sexualité et à la passion amoureuse : il ne reconquiert pas Amanda, cest elle qui lui revient pour un baiser de fin si peu vraisemblable quil a pour décor le théâtre antique de Taormina. Mais, même invraisemblable, même applaudi par tout le chur antique, il continue de nous donner à voir limage dun personnage joué par Allen enlaçant une très jolie femme bien plus jeune que lui : Aphrodite ferait-elle encore des miracles ?
Im through with love.
Les premières images de Everyone Says I Love You répondent résolument par laffirmative puisquelles nous montrent un Manhattan « enchanté » à la Jacques Demy, saturé de cerisiers en fleurs, quarpentent deux jeunes amoureux qui roucoulent « Just You, Just Me ». Nounous, vieille dame et son infirmière, mendiant, tous reprennent en écho ce refrain de parade nuptiale, qui anime même les mannequins dans les vitrines. En revanche, rien ne va plus pour Joe Berlin, le personnage quincarne Woody Allen, dont le désenchantement vient contredire lenjouement des premières scènes. Tout le film a pour narrateur sa fille Djuna, ou D.J., qui après avoir présenté le « côté de Manhattan », sa très riche famille recomposée où lon est visiblement jamais seul tant on passe son temps en jeux et en ris, en discussions animées et en réceptions chic, passe du « côté de Paris » pour introduire la figure de son père. Même le nom de ce dernier, en dépit de la référence au compositeur si américain Irving Berlin, évoque une ville européenne dont les connotations ne sont pas toutes positives, dautant que le dernier personnage évoqué par Djuna juste avant était « Frieda », la bonne, à propos de laquelle Djuna dit penser quelle a été celle dHitler à Berchtesgaden. Ce nest quaprès avoir passé en revue tout son petit monde new-yorkais que Djuna en vient à son père, demblée à lécart de leur opulence et de leur joie de vivre : « Finally theres my dad. ». On ne sait pas encore qui joue le rôle du père, mais le suspense est de courte durée, et son apparition est une des entrées en scène les plus réussies du personnage allénien, puisque pour la première fois il se montre loin du territoire américain, irrésistiblement décalé, empruntant le Pont au Change, une baguette sous le bras ! Cest tout juste si cette figure incongrue du dépaysement ne porte pas un béret
La silhouette est sombre, muette et solitaire dans un Paris désert et gris, exilée loin de Park Avenue quémaillent les couleurs vibrantes de ses parterres de tulipes, coupée de la famille tourbillonnante et terriblement bavarde dont nous venons de faire la connaissance (nous savons déjà grâce à Djuna quil est divorcé). Il entre dans le film sous le signe du renoncement, dailleurs son passage parisien est très fugace, vite il nous tourne le dos pour emprunter le pont. Rien de tragique ici pourtant ; si Paris est gris, cest du gris tourterelle du crépuscule adoucissant les murs austères de la Conciergerie sur lautre rive, et nous sommes clairement dans la comédie, ce nouveau personnage nous faisant déjà rire par labsurdité de limage. Qui irait imaginer « Woody Allen » achetant sa baguette à la boulangerie du coin ! Une fois de plus, il se renouvelle en se dépaysant, en confrontant sa persona à des modalités comiques nouvelles sans pourtant renoncer à ce qui la construite, film après film : la baguette sous le bras, cest à la fois le détail incongru « qui tue », mais cest sans doute aussi un rappel de la canne de Charlot. Cette fois-ci, nous nous apprêtons à découvrir une nouvelle aventure de notre anti-héros récurrent : Woody Allen à Paris. Pas si exilé que cela, dailleurs, puisque dès la scène suivante, via un montage très sec, nous le retrouvons à New York chez son ex-femme, Steffy, et le second mari de celle-ci, Bob Dandridge, soit au cur de la famille décrite par Djuna, car celle-ci vient de nous dire quils sont tous désormais les meilleurs amis du monde. Lamitié, chez le personnage allénien vieillissant, prendrait-elle le pas sur la passion amoureuse?
Pas vraiment. Visiblement bouleversé, il arpente la pièce et les premiers mots que nous lentendons prononcer sont : « Giselle left me ». Le film avait ouvert sur la représentation de deux couples unis par la chanson Just You, Just Me, les fiancés Skylar et Holden qui lentonnaient dans la première scène, et le couple Bob et Steffie qui la faisait interpréter au piano et au violon au cours dune soirée. Joe, en pleine rupture, vient briser lharmonie, et parle même de se tuer : faisons confiance au personnage allénien pour inviter la mort dans sa comédie. Mais nous sommes vite rassurés et personne ne fait un geste pour le retenir. Quelquun qui fait le voyage de Paris à New York pour faire part à ses amis de sa décision de se jeter du haut de la Tour Eiffel, et même de voyager en Concorde pour pouvoir se tuer trois heures plus tôt, nest pas près de nous priver de lamusement quil nous procure. Il est clair que dans ces premières scènes nous retrouvons le personnage du pleurnichard (« the whiner »), avec pour cause principale de désespoir ses déboires amoureux. Le dialogue qui suit entre Steffie et lui fait dailleurs avec beaucoup de drôlerie linventaire de ses liaisons toutes plus catastrophiques les unes que les autres, échouant suite à laveuglement de Joe qui prend lhéroïne pour de linsuline et ne fait pas le rapprochement quand sa maîtresse crie un autre nom que le sien dans lamour. La seule femme équilibrée quil ait rencontrée, cest Steffie, avec qui la vie conjugale sest avéré impossible pourtant : où lon retrouve Alvy Singer et sa fameuse blague de Groucho Marx refusant dadhérer à un club lacceptant comme membre. Mais le temps a passé depuis Annie Hall, et Steffie désespère de trouver la compagne idéale qui rendrait Joe enfin heureux (« Im beginning to wonder if the world population of women isnt too limited. »), dautant quelle limagine dans un type de couple « mature », à limage de celui quelle forme avec Bob, ce qui nentre pas encore dans les projets de Joe :
STEFFIE Does he want to spend his golden years with someone or not?
JOE What do you mean with my golden years all suddenly?
STEFFIE Why you get to think about those things.
JOE Men age differently than women. Two more years and Im gonna look like your son.
STEFFIE Now that was mean. (Bob laughs) Dont you laugh!
JOE Look, dont talk about my golden years. Shes got me in a home already!
Cette question de lâge est prégnante dans le film, puisque dans quelques scènes le personnage incarné par Woody Allen entreprendra de séduire Von, une femme bien plus jeune que lui, quincarne Julia Roberts, « pretty woman » entre toutes. Non seulement Woody Allen ne cesse de reprendre à son compte la définition que Jean Renoir donnait du cinéma (« faire faire de jolies choses à de jolies femmes »), mais en profite pour leur faire lui-même, via son personnage, des choses que certains ne trouvent guère jolies. Quoiquil en soit, pour linstant, Joe incarne le renoncement aux choses de lamour, même transporté, quelques scènes plus tard, dans la ville qui en est le cliché même, Venise. Il sera le premier à entonner un des grands airs de ce film qui constitue la première et dernière incursion à ce jour de Woody Allen dans le genre du musical :
Im through with love,
Ill never fall again.
Said adieu to love,
Dont ever call again.
For I must have you or no one,
And so Im through with love.
Ive locked my heart,
Ill keep my feelings there,
Ive stocked my heart with icy Frigidaire,
And I mean to fall for no one
Because Im through with love.
Et le spectateur dassister à ce spectacle totalement nouveau pour lui, Woody Allen debout à la fenêtre de sa chambre dhôtel, avec Venise à larrière-plan, qui chante ! Après « Woody à Paris », « Woody crooner »
On ne croit pas un mot de ce quil chante, puisque dans le décor même de lamour il se tourne vers le public pour gagner sa faveur. Dans la première scène, Skylar et Holden se regardaient en chantant, et les passants destinaient leur chanson à dautres passants ; en dautres termes la mise en scène de la première chanson du film créait un public diégétique, les chanteurs sadressant à des personnages « habitant » le même univers queux, alors quici nous avons un solo qui na dautres témoins que les spectateurs du film. Woody Allen négociant une nouvelle fois son personnage comique retrouve la position quil avait adoptée pour son monologue face à la caméra au début de Annie Hall, et adresse une nouvelle forme de déclaration au public, les paroles de renoncement à lamour appelant leur démenti. Choisir comme moyen générique la comédie musicale, cest en partie sassurer du succès, puisquil y a de fortes chances que les spectateurs amateurs des comédies de Woody Allen apprécient aussi les films auxquels Everyone Says I Love You fait référence, mais en partie seulement, car Woody Allen relève le défi et choisit de faire chanter les acteurs de son film, même ceux qui ne savent pas, dont lui-même. Il faut oser pousser ainsi la chansonnette quand on est aussi peu doué pour le faire ! Pour nous le pari est gagné, et Woody Allen est bel et bien parvenu à ajouter une nouvelle dimension comique à son personnage, une nouvelle couche au feuilletage qui le constitue, dans la mesure où ses douteux talents de chanteur sont tout à fait en accord avec sa persona : nous nattendions pas autre chose que ce filet de voix de la part du « petit homme », qui nous refait le coup de la séduction paradoxale. Pour certains critiques, les piètres performances vocales des acteurs nuisent au film qui pour eux échoue en tant que musical. Eux résistent à cette nouvelle entreprise de séduction, lhumour de la mise en scène leur échappe et ils ne « marchent » pas. Pour notre part nous considérons que le choix de Woody Allen de chanter lui-même constitue une excellente illustration du mélange dironie et daplomb qui préside à la fabrication de la persona : cest bien ma voix que jose vous faire entendre, je ne la déguise pas sous un doublage, nous pouvons rire ensemble de sa piètre qualité. Simplement, je le fais dans le cadre dun film, sous le masque de Joe Berlin, je nirais pas me produire en public comme je le fais pour la clarinette. Nous sommes bien ici, dans cette posture hautement ironique, au cur de ce qui constitue la créature allénienne. Cest dans un documentaire réalisé par un autre auteur que Woody Allen joue de la clarinette, pas dans un film de lui, et ici, cest un personnage à part entière qui chante, avec la propre voix de son acteur comme élément constitutif . Même sil ne sagit que dune modeste parodie du genre hollywoodien qui connut son âge dor des années trente aux années cinquante, nous sommes bien dans un musical, si lon veut réfléchir un instant au subtil dosage dartifice et de « vérité » sur lequel reposent les films de ce genre. Quoi de plus artificiel que de se mettre à chanter tout dun coup, devant la fenêtre dun palace ouverte sur une vue nocturne du Grand Canal, au son de violons invisibles ? Cest largument classique des détracteurs de la comédie musicale. Et si au moins le chanteur était bon ! Cependant, il apparaît quune des conditions de la réussite du musical hollywoodien classique auquel Woody Allen se réfère ici, cest justement quen dépit des situations et des personnages les plus invraisemblables qui soient, passe un souffle dauthenticité au moment du numéro musical : lacteur se tourne alors vers le public pour mettre sa prestation en jeu devant lui, comme lanalyse Marc Vernet, sans autre masque que celui du personnage, faisant courir à son corps et sa voix le risque du ridicule. Pourquoi pas, puisque ce que lon cherche, cest justement la comédie ? Pour nous en tout cas, ce choix permet à Woody Allen de gagner son pari en renforçant le personnage, alors que le recours au doublage laurait sans doute affaibli. Chantant lui-même, il réussit une fois de plus à offrir en même temps autodérision et sincérité, hommage au genre et parodie.
Deux scènes plus loin, nouvelle figure dans ce film où nous ne sommes décidément pas au bout de nos surprises : Woody fait du jogging ! Prêt à tout pour séduire en dépit de ce que nous venons dentendre, affublé de magnifiques chaussettes blanches flambant neuves impeccablement tirées jusquaux genoux, il se lance dans une course folle à travers les rues désertes de la Sérénissime à la poursuite de la belle Von quil lui a suffit de voir une fois pour être brûlant de passion. Voici maintenant « Woody à Venise », Woody qui se dépayse pour nous proposer une nouvelle version de son personnage. Daucuns reprocheront à ces images de Venise au point du jour leur joliesse indéniable et facile, voire leur complaisance. Outre que le choix du cliché romantique respecte parfaitement les conventions du genre, cette beauté de carte postale participe de la séduction de la scène, mais aussi de son comique, car la silhouette incongrue de limprobable jogger détonne irrésistiblement, et le plaisir du spectateur conquis redouble. Il nous semble même que cest la splendeur du décor qui sauve juste à temps le personnage dun excès de ridicule : noublions pas que cest devant « Pretty Woman » quil va se retrouver, avec pour projet de la séduire. Nous, spectateurs, allons devoir juger de sa prestation face à un parangon de beauté et de jeunesse, qui plus est dune taille nettement supérieure à la sienne. Le spectacle promet dêtre risible, mais notre verdict risque dêtre cruel envers ce sexagénaire qui na guère le physique de ses ambitions galantes ! Tout est cependant fait pour que nous regardions ces images avec complaisance : la révélation que nous avons eue quelques scènes plus tôt des inhibitions et des malheurs conjugaux de Von nous lont rendue plus accessible, et les quelques plans de la belle avalant des kilomètres de ruelles vénitiennes dune magnifique foulée de gazelle nont sûrement pas manqué déveiller linstinct de chasseur qui sommeille chez certains. Comment, dès lors, ne pas sympathiser avec les projets de Joe, prêt au pire (courir en short !) pour lapprocher ? Lacteur se risque, comme à ses débuts, au burlesque dans cette remise en jeu de son personnage, et le comique de la scène, dune grande qualité visuelle, tient essentiellement à des aspects purement physiques. Même si elle est ourdie par Joe que nous découvrons dabord caché derrière un mur, épiant sa « proie », cette première rencontre a tout du choc et le déborde puisque ce nest pas comme il lavait prévu que les choses se passent. Dabord il ségare dans le labyrinthe vénitien, puis se heurte à Von de manière un peu brutale, à tel point quil va se sentir mal : « No, Im OK, its just a pain in my chest radiating down my arm. » Et pour parachever le fiasco, apparaît le mari : « First I nearly dropped dead then her husband came. » Mais si Joe échoue en apparence, la scène comme le personnage sont gagnants : la comédie fonctionne, permettant une fois encore la victoire paradoxale du schlemiehl. Classique chez Woody Allen, le caractère hypocondriaque du personnage, au-delà du rire que provoque lexagération, permet une présence du corps souffrant qui nous indique que les enjeux sont plus graves quil ny paraît, et quon les prend littéralement à cur. Passe même, très vite, lange de la mort qui nest jamais bien loin, et qui, en tout état de cause, se rapproche. Courir à cur perdu derrière la jeunesse et la beauté nest pas sans risque.
Mais, nous le savons, rien ne décourage un personnage allénien amoureux, et Joe reprend vite ses manuvres de séduction. Après sêtre essayé au burlesque, il va adopter la tactique de Zelig, soit devenir semblable à Von afin de sen faire aimer, la différence étant que ses transformations sont volontaires. Il faut préciser ici quil est considérablement aidé dans ses projets par sa fille Djuna qui sait presque tout de Von (sauf le nom) dont elle a épié les séances danalyse chez la mère dune de ses amies. Von est historienne dart et vient à Venise assouvir sa passion pour le Tintoret ? Eh bien, Joe se fera passer pour un amateur du maître :
DJUNA
then you impress her with your knowledge of her favourite painter.
JOE You must be kidding. My knowledge of artists is limited to Kirk Douglas as Vincent Van Gogh.
Faire bonne figure auprès de lobjet de ses désirs en montrant des compétences sur un terrain que celui-ci connaît bien est une stratégie quavait déjà adoptée Alice dans le film du même nom : grâce au philtre dun médecin chinois, elle sétait avérée capable de parler saxophone avec un musicien de jazz sans comprendre un mot de ce quelle disait. Les conseils de Djuna et un ouvrage sur le Tintoret vont avoir un effet semblable sur Joe lorsquil rencontrera, par le plus grand des hasards, Von à la Scuola Grande di San Rocco. Tout ici est comédie, rouerie et faux-semblant, sinon, une fois de plus, lambition quasi désespérée de séduire. Nous avons trop destime pour les historiennes dart pour trouver invraisemblable quune représentante de cette noble profession puisse avoir la plastique de Julia Roberts ; en revanche il ne sen trouverait aucune pour prendre pour argent comptant les propos de Joe récitant quelques phrases de louvrage que lui a remis Djuna. Pourtant il marque des points, à nen pas douter. Les propos quil cite ne le rapprochent-ils pas du maître vénitien quelle aime tant ? « How could I not have an appreciation of a man who is short in stature but with a proud and obstinate nature? » Dans laffolement de son désir il retrouve la diction et les gestes de Boris Grouchenko lorsquon lui présente la sculpturale Comtesse de Love and Death. Face à une femme infiniment plus belle que lui et quil a la ferme intention de posséder, il prononce avec aplomb des énoncés ronflants mais sans suite, entrecoupés de toussotements, et ses mains virevoltent et se tordent sans fin. Une seule chose ressort de cette piteuse parade nuptiale, la folle envie de plaire, et lobstination du petit homme finit par payer.
Zelig devenait semblable à ceux auprès desquels il souhaitait être admis. Grâce au savoir de Djuna, Joe va sefforcer de devenir lhomme idéal de Von, celui qui partage ses goûts dans les moindres détails, de Bora Bora à la Quatrième Symphonie de Mahler, et celui qui réalise tous ses fantasmes, allant jusquà lui souffler entre les omoplates ! Comment pourrait-elle résister ? Elle lavoue à son analyste, si bien que Djuna peut en témoigner auprès de Joe : « Its like your fantasy come true. (
) Its not like hes tall or handsome but hes magical. » Magie effectivement, qui fait quun petit homme au physique si peu avantageux puisse séduire une reine de beauté. Mais que dire dune magie qui repose sur lindiscrétion et le mensonge ? Lidylle se noue, la liaison prospère, mais Joe en paye le prix, à jouer un rôle qui nest pas le sien, condamné à se plier à la fantaisie de sa maîtresse. Si Hercule pour plaire à Omphale filait la quenouille habillé en femme, Joe peut bien renoncer à son appartement de la rive gauche et à son traitement de texte pour mener la vie de bohème dans une mansarde à Montmartre et manger des escargots au lit
(« I love a good mollusc. »). Plus elle montre denthousiasme, plus il éprouve de plaisir à prévenir ses désirs, à se façonner une personnalité, non, un personnage correspondant aux attentes de la jeune femme destinataire de ce travail. Ne sexclame-t-elle pas, quand elle entre dans lappartement et découvre la vue sur le Sacré Cur : « This is so out of a movie ! » Ce que Joe lui destine, elle-même lapparente à un film, mais le ravissement initial va vite céder le pas au désenchantement, et lidylle qui avait débuté en août à Venise (la narratrice et grande horlogère Djuna est très précise sur les dates) ne passera pas lhiver à Paris. Joe, tout à la fabrication de cette illusion de parfait accord entre son désir et ceux de la jeune femme à laquelle elle est destinée, va tomber de très haut quand celle-ci prendra linitiative de la rupture. La scène se passe dans lappartement de Montmartre, Joe est assis sur un canapé bas, Von est debout à quelque distance, à gauche et tournée vers lui, dos à la fenêtre donnant sur le Sacré Cur.
VON I always had this fantasy, OK, that one day Id meet the perfect man and he would fulfill my dreams and I would have
a perfect life. And that fantasy I think we always sort of... was part of this dissatisfaction that I had with Greg and with my life
CUT. Plan rapproché sur le profil gauche de Joe qui lécoute, lair effaré.
and then you came along and you seemed to know
CUT. Plan sur Von.
every secret thing about me. Or let me put it this way: I have seen my dream come true and my fantasy no longer tortures me. I can deal with it.
JOE (Hors champ) Its so neurotic.
VON I know. Im crazy. (Panoramique vers la droite, sur Joe de profil)
JOE But suppose I said to you that none of this was really true, that this was all a facade that Ive been putting on, that, that somehow I had access to your secret feelings, your needs and all your deepest thoughts and Ive been playing this character just to win your love, just to make you love me, make you happy? (Panoramique vers la gauche, sur Von)
VON If that was what you told me, then Id say you were crazy.
Très vite, la destinataire dune fiction trop conforme à ses attentes sen est lassée, comme le spectateur sagace parfois de la perfection quatteignent les personnages de romans ou de films. Est-ce la réalisation de son fantasme qui, réduisant à néant le désir qui sous-tendait son existence, la privée de sa raison de vivre ? La sérénité souriante quaffiche Von dans cette scène dément une telle analyse. Loin dêtre blasée ou revenue de tout, elle nentonne pas le grand air de Im Through With Love mais se montre apaisée. Elle se dit encore folle, mais tout indique quelle chemine vers la lucidité. Son aveu de folie (« Im crazy ») est en contradiction avec les propos qui le précèdent immédiatement (« my dream come true » ; « I can deal with it » ; « I know »). Dailleurs, même exprimé sous un mode hypothétique, le quasi aveu de Joe amène Von à analyser clairement la situation et à bien attribuer cette fois-ci ladjectif « crazy » en qualifiant Joe ainsi. Sa liaison avec le plus parfait des amants, en apparence du moins, tourne court car, pour le dire tout banalement, elle est « trop belle pour être vraie », et le « Joe » qui a séduit Von est aussi fictionnel que le héros de celluloïd de The Purple Rose of Cairo. Von, en rompant, renonce à poursuivre son idéal, parce quelle en a perçu plus ou moins consciemment la nature illusoire, mais elle napparaît ni déchirée, ni même désolée ou simplement résignée. Visuellement, Von soffre à nous comme une vivante image de lumineuse sérénité, telle le sage bouddhiste guéri de la torture du désir, dans lencadrement de la fenêtre devant laquelle elle se tient, tandis que Joe est effondré, lamentable, sur le canapé au fond de la pièce. Les signes visuels concourent à renverser ironiquement la situation quévoque le dialogue, puisque Von sapparente beaucoup plus que Joe à une créature de rêve et à un idéal. Ne la croirait-on pas peinte à la manière des madones ou des nobles dames de la Renaissance avec, en fond, un paysage symbolique, à savoir la blanche silhouette, disons
démonstrative du SacréCur de Montmartre ? La liaison nétait quun rêve, et la belle échappe au petit homme renvoyé à sa folie.
Joe se retrouve donc à la case départ, à reprendre lhabituelle complainte du personnage allénien déplorant ses échecs réitérés. En dépit de toute lastuce et la rouerie dont il a fait preuve de concert avec Djuna, narratrice, instigatrice, son personnage nest pas parvenu à séduire de manière durable, avec pour raison explicitement donnée sa trop grande conformité avec les attentes de la destinataire. Peut-on parler pour autant déchec sur toute la ligne ? Séduction il y a eu, certes fondée sur des apparences, certes éphémère, mais séduction « quand même », et lopération nest pas blanche : le personnage de Von quitte la scène en laissant un peu de sa lumineuse beauté, et celui quincarne Woody Allen parvient à faire rire une fois encore, envisageant daller attendre la mort couché auprès du tombeau de Napoléon. La consolation viendra de son ex femme Steffie qui lentraîne sur les quais de la Seine pour une promenade chantée, puis dansée en hommage aux moments les plus magiques des comédies musicales hollywoodiennes. Joe ne fait quesquisser quelques pas bien patauds, mais il est là, qui va jusquà faire danser son personnage, permettant de conclure le film sur une note alliant euphorie et nostalgie, et de redire à sa manière, à Steffie et à Von comme à nous : « Well always have Paris. »
Si à la fin de Everyone Says I Love You le spectateur succombant à la séduction du film ne suivait ni Von mettant fin à la relation une fois son fantasme de perfection assouvi, ni Joe entonnant « Im through with love », mais adhérait une fois encore aux propositions alléniennes, celui de Deconstructing Harry se trouve dans une position beaucoup moins confortable, puisque cette fois-ci le personnage interprété par Woody Allen nattire guère la sympathie. Joe ne risquait que le ridicule. Harry, lui, dès sa première apparition à lécran, est en butte à la haine dun personnage quil avait su séduire jadis. Son ancienne maîtresse et ex belle-sur Lucy commence par menacer de se tuer, puis elle retourne larme vers lui parce quil la quittée pour une autre, et surtout parce quil sest servi de leur histoire comme matériau de son dernier succès littéraire. En dautres termes, un personnage de femme qui a connu un temps didylle avec le protagoniste sestime trahie parce quelle a été manipulée par lui, parce quil la transformée, justement, en personnage à sa façon, en la dotant de caractéristiques plus conformes à ses fantasmes à lui (une plus grosse poitrine, par exemple), parvenant par là à séduire son lectorat. Lucy nentrevoit dabord dautre solution que de séliminer, tentative dérisoire daccéder à une forme dautonomie, immédiatement court-circuitée par Harry : « Youre not the dramatic type. » Cette réplique a de quoi surprendre le spectateur qui assiste depuis quelques minutes à une des plus violentes « scènes » quil lui ait été donné de voir dans un film de Woody Allen, et son ironie est (au moins) double. Lactrice Judy Davis met toute lénergie et toute la nervosité de son jeu à camper un personnage visiblement « dramatique », et semble prouver que Harry se trompe sur son compte. Lironie vise bien les personnages, Harry, et Lucy elle-même, qui na pas le contrôle nécessaire pour accéder à la marge dautonomie qui la ferait échapper à lemprise de Harry. Celui-ci la désarme provisoirement en la renvoyant à sa nature de « type », soit de personnage qui na pas été programmé pour cela. Mais elle vise aussi notre perception de spectateurs assimilant demblée Lucy à un personnage dramatique sans appréhender sa dimension comique. Le film remet en cause, dès son tout début, la séduction relativement facile de celui qui le précède dans la filmographie, commençant par nous malmener en nous donnant à voir une série de plans fragmentés et répétés, un chaos que lon peine à reconstituer. Le générique alterne entre le déroulement des traditionnels credits en lettres blanches sur fond noir et plusieurs fois la même suite de plans très courts constituant une scène hachée par les faux raccords du montage, et répétée, comme si un spectateur perplexe revenait sans cesse en arrière, tentant de trouver un sens à ces plans représentant une femme descendant dun taxi et se dirigeant vers la porte dune maison de ville en farfouillant dans son sac à main. On ne sait encore rien de Lucy, mais cette femme est visiblement « au bord de la crise de nerfs », impression que confortent le tempo très rapide et les paroles de la chanson. Puis le spectateur médusé assiste à une deuxième scène qui na apparemment rien à voir, qui commence dans les ors et les roux des feuillages dautomne de la Nouvelle-Angleterre, avec une famille américaine de carte postale sapprêtant à partager un barbecue au bord du lac tandis que dans la villa
le soap opera tourne au grivois, puis au carrément obscène et enfin au provoquant quand un personnage masculin, répondant au nom de Ken, et une certaine Leslie que lon a identifiée comme sa belle-soeur se livrent à leurs ébats adultères en dépit de lentrée en scène de la grand-mère aveugle ! Une « tribu » riche de la Côte Est, trois générations présentes, un repas de famille : on se rappelle Everyone Says I Love You mais aussi, des années plus tôt, le début de Hannah and her Sisters qui souvrait sur une réception de « Thanksgiving » et surtout, sur les pensées libidineuses dun des personnages à légard de sa belle-sur. Dans Deconstructing Harry cependant, cela tourne au jeu de massacre : foin dadmiration muette, nous sommes gratifiés dune scène des plus crues, avec langage à lavenant, qui se conclut sur un gag trop politiquement incorrect pour ne pas être de la provocation, fondé sur la mauvaise interprétation que fait laveugle des bruits quelle entend. Lobsession sexuelle a été constitutive du personnage « Woody Allen » dès ses toutes premières apparitions : nétait-ce pas ce qui caractérisait le justement nommé Victor Shakopopolous de Whats New Pussycat ? Mais même si lénormité du gag final, alliant paillardise et franche gaieté, dilue quelque peu la goujaterie de Ken, le spectateur, et plus encore la spectatrice, éprouvent des sentiments mêlés à la vision de cette séquence mettant en scène un rapport sexuel purement physique, voire bestial comme lindique le choix de la position, où lhomme cherche uniquement à jouir du corps de sa partenaire qui commence par devoir sagenouiller devant lui avant de lui tourner le dos pour subir ses assauts sans lui manifester autre chose que son désir de le voir en finir le plus rapidement possible. Le mauvais goût revendiqué du gag qui fait coïncider la jouissance bruyante de Ken et la réplique allègre de laveugle (« Oh boy ! You must really love onions ! ») provoque le rire, ne serait-ce que par contagion, mais nallège en rien la perplexité du spectateur que les précédents films de Woody Allen navaient pas habitué à tant de crudité et de machisme affichés. Rappelez-vous comment, face à Linda, la prostituée de Mighty Aphrodite, le personnage allénien jouait les vierges effarouchées. Quest-ce dont que ce mufle doublé dun obsédé, qui suscite notre rire horrifié ? Le titre du film nous parle de « déconstruction », et lentreprise de démolition quavait entamée les énigmatiques hoquets du générique bat déjà son plein, nous plongeant dans le doute quant à notre appréhension de personnages et dune atmosphère étonnants, ou plutôt détonants dans un film de Woody Allen, car ne répondant pas vraiment à nos attentes.
Le spectateur qui peine à « entrer » dans ce film aux premières scènes déconcertantes se rassure peut-être en se disant quil na pas encore rencontré le fameux Harry que le titre lui promet comme protagoniste potentiel, dont il suppute quil sera joué par Woody Allen lui-même, et que ce Ken a des chances de nêtre quun comparse dont linsupportable machisme sera peut-être châtié dans le cadre de la comédie. La séquence suivante, si elle confirme bien la présence de Woody Allen comme acteur dans le film, et si elle permet au lecteur de comprendre le sens des plans du générique puisque enfin la porte souvre pour que nous apprenions à qui la jeune femme du taxi va rendre visite, ne met pas un terme pour autant à la perplexité. Certes, il y a du soulagement à voir la silhouette familière de lacteur jouant une fois encore leffarement, et sans doute de la jubilation à la perspective dune bonne scène le mettant aux prises avec une Judy Davis déchaînée. Le titre nous a annoncé que lon allait « déconstruire » un certain Harry, et cela commence sur les chapeaux de roues. Mais plus on avance dans la scène, plus on se rend compte que les pouvoirs de séduction de ce nouvel avatar du personnage allénien sont sérieusement remis en cause. En particulier, on comprend quil nest autre que le créateur de Ken, et les accusations de Lucy reposent sur les très fortes coïncidences existant entre la vie de Harry et la fiction quil a écrite. Le macho peu sympathique de la séquence précédente est donc bien proche du personnage qui, cette fois-ci, nous apparaît sous les traits dun romancier sans scrupule exploitant son entourage et partageant lobsession sexuelle de sa créature. On le sait, reproche a souvent été fait à Woody Allen de se servir de sa vie privée pour réaliser des films faisant office de thérapie, ou de justification. Sagirait-il de régler ce compte-là ? La séquence, comme le film tout entier, repose sur un système denchâssements, et sur un chassé-croisé entre différents niveaux fictionnels qui met le spectateur au défi de vraiment déconstruire, puis de reconstruire le personnage de Harry comme le fonctionnement narratif lui-même. Ainsi, chaque personnage de cette scène va tour à tour confondre les prénoms utilisés dans le roman de Harry avec ceux que portent les personnage du film : Harry va appeler Lucy, Leslie, et Lucy va appeler sa sur Janet au lieu de Jane. Nous lavons vu, Harry est tellement habile quil annihile la volonté de suicide de Lucy en la renvoyant à son « caractère » et à son artificialité. Mais lui-même est pris à ce jeu, lhystérie du personnage se retourne contre lui comme le fait Lucy de son arme, posant ainsi, en début de film, lhypothèse de la mise à mort dune figure parvenue à épuisement à force de manipulation. Et si lalchimiste, pour une fois, échouait ? Il a repris sa défroque dauteur, il se dote de ses attributs habituels, habite son décor délection, puisquon le retrouve en T-shirt dans un appartement à Manhattan, mais voilà quune de ses « créatures » vient le menacer danéantissement. On le voit lui faire le grand jeu du pleurnichard, essayant de lamadouer avec force balbutiements et tremblements de mains, tâchant de se montrer sous son jour le plus vulnérable, mais qui pourrait y croire après avoir été témoin des « prouesses » dun personnage perçu comme un alter ego ? Harry va-t-il être mis en pièces dès les premières minutes du film ? La comédie fonctionne très bien visuellement, aux dépens de Harry contre qui les reproches saccumulent. Ainsi, lobscénité des propos de Lucy confirme la responsabilité de Harry dans la scène qui précède. Dailleurs, est-ce un hasard si ce sont des souvenirs, des babioles sentimentales qui tombent sous les balles, comme si la crudité de la séquence précédente avait entaché notre propre souvenir sentimental des films antérieurs et quelle nous vengeait de cette trahison ? Mais ce nest pas la reprise de son personnage de geignard qui peut le sauver désormais. Les intentions de Lucy sont claires : cela doit sarrêter. La question se pose den rester là avec ce personnage et ces films traitant de sa névrose sous des angles différents : Deconstructing Harry sonne-t-il le glas du personnage allénien, qui ne « passe » plus, qui ne séduit plus ? Pour sauver sa peau, Harry reprend la complainte du schlemiehl sur lequel sabattent tous les malheurs du monde, mais qui pourrait encore sy laisser prendre ? Le montage réduit son discours à quelques énoncés bredouillés, Harry sait mal ce rôle-là, et provoque chez Lucy une des réactions les plus redoutées des comiques : un soupir où se mêlent sans doute lassitude et exaspération. Lui-même ny croit pas, et reprend vite lascendant, usant dinjures machistes tout à fait dignes de ses écrits, dans un discours en totale contradiction avec ce qui précéde. Personne na eu peur pour la vie de Harry, Lucy est tout autant manipulée que Leslie, les deux niveaux fictionnels se confondant. La crise de nerfs de Lucy est juste loccasion dune bonne scène comique et si Harry joue un instant un personnage souvent incarné par lacteur Woody Allen, il déjoue nos attentes. Dailleurs, sy conformer naurait-il pas engendré lassitude, puis rejet ? Harry Block est dune autre trempe et nous met au défi déprouver une quelconque sympathie pour lui.
Cette nouvelle incarnation pose problème, et rejoint les doutes grandissants dune partie du public, en particulier féminin, face aux films de Woody Allen et surtout à leur manière de représenter les femmes et les rapports du personnage allénien vieillissant avec elles. Nous lavons dit, la séduction sest faite de plus en plus problématique. On aurait pu croire que les arguments paradoxaux sur lesquels se fondait le pouvoir de séduction du personnage auprès des femmes étaient de nature durable, puisquil parvenait à plaire en mettant en avant ses faiblesses. Les marques du vieillissement nauraient été finalement quune faiblesse de plus. Mais force fut de constater que les moyens habituels, lhumour, lautodérision, savéraient de moins en moins efficaces en ce domaine. Dès Annie Hall, Woody Allen a fait le choix de sortir son personnage comique de lunivers de fantaisie des films antérieurs pour le faire « fonctionner », sans costume ni grimage particuliers, on pourrait dire sans masque visible, dans des environnements réalistes. Noublions pas que cette question des signes de lâge est bien présente dans le monologue inaugural de ce dernier film. Certains films comme Hannah and Her Sisters, Oedipus Wrecks ou Manhattan Murder Mystery vont donc combiner, dans des proportions chaque fois différentes, réalisme et fantaisie, pour élaborer des formes typiquement alléniennes. Dans un film comme Everyone Says I Love You, dès lors que lon succombe au charme de la comédie musicale, on va admettre de voir « Woody Allen » séduire « Pretty Woman», nous lavons dit. En revanche, la part de réalisme qui, nous semble-t-il, entre dans la composition de toute une partie de Deconstructing Harry (disons, le « quotidien » de son protagoniste), implique que le spectateur sattende à voir représenter des rapports entre personnages quil peut admettre comme vraisemblables. Or, au moment de la sortie du film, des voix se sont élevées, dénonçant comme peu plausible la liaison entre Harry et sa jeune maîtresse Fay, et surtout comme choquantes les étreintes entre Woody Allen et Elizabeth Shue, quune bonne trentaine dannées sépare. Pourtant, ces contacts physiques sont relativement chastes, les deux protagonistes se contentant à lécran de sembrasser, tandis que Harry ne cesse dinterdire à Fay de tomber amoureuse de lui. La relation est très tendre et sentimentale comme latteste les cadeaux que Fay offre à Harry, une constante de la relation amoureuse chez Woody Allen, dès Play It Again Sam. Jamais on ne les voit dans un lit, jamais ils ne se déshabillent, ce qui contraste dailleurs fortement avec la réputation dobsédé sexuel de Harry qui ne pourra aller effectivement au lit quavec une prostituée, et avec les ébats très « chauds » auxquels se livrent ses créatures romanesques. A chaque scène que partagent Harry et Fay, la problématique de la différence dâge est abordée, leurs rapports étant décrits comme une relation de maître à élève, de Pygmalion à Galatée. En dautres termes, elle est largement désexualisée. Dailleurs, le spectateur sait, avant même de rencontrer Fay, quelle a quitté Harry pour un homme plus jeune quelle va épouser : cest Harry lui-même qui le lui a appris dans le dialogue cité plus haut. Le film met bien en scène une liaison entre le personnage allénien et une femme beaucoup plus jeune quil est parvenu à séduire, mais elle est demblée présentée comme un échec. Qui plus est, là encore, les différents niveaux narratifs sentremêlent, la première rencontre dans un ascenseur qui tombe comme il se doit en panne a tout de la fiction, Harry le souligne lui-même dans le dialogue, et Fay pourrait bien nêtre que le fruit de limagination de lécrivain. Le film est cependant loccasion de mettre en images le fantasme de la possession dune jeune et jolie femme par un homme âgé, et pose la question de la représentation des femmes dans les films de Woody Allen, et de léventuelle misogynie de ce dernier.
Annette Wernblad récuse, un peu rapidement nous semble-t-il, les accusations de machisme dont le cinéaste fait parfois lobjet :
On the basis of this impression of the persona as a frantic pursuer of beautiful women, Allen has often been accused by critics (most notably Vivian Gornick) of male chauvinism. This charge, it would seem, reveals not only a poor sense of humor, but more importantly, a rather paranoid inability to understand subtlety.
Les films de Woody Allen abondent en personnages féminins, dont certains sont forts et plutôt isolés dans la production cinématographique américaine. Nous pensons ici en particulier aux trois surs de Interiors et à celles de Hannah and Her Sisters, aux héroïnes éponymes de Annie Hall et de Alice, ou à Cecilia dans The Purple Rose of Cairo, et surtout au personnage central de Marion dans Another Woman. Deconstructing Harry, dailleurs, ne commence-t-il pas par la rébellion dun personnage féminin qui va jusquà menacer de mort le protagoniste du film? Le réalisateur est connu pour son excellent travail de direction des actrices en particulier et il semble que ces dernières se bousculent pour apparaître dans ses films, pour des cachets souvent inférieurs à ce quelles touchent dhabitude. Na-t-on pas évoqué, il y a quelques pages, la participation de Julia Roberts à Everyone Says I Love You ? Madonna elle-même a joué un petit rôle dans Shadows and Fog, cest tout dire. On voit aussi certaines actrices réapparaître dun film à lautre : je ne parle pas ici des « muses » et compagnes, mais des fidèles comme Julie Klavner, Dianne Wiest ou ici, Judy Davis. Deconstructing Harry est même loccasion dun véritable défilé dactrices venues de genres cinématographiques et télévisuels très différents : à lobsession sexuelle du héros correspond une attitude de collectionneur dactrices, un donjuanisme de la pellicule qui rappelle François Truffaut et son Homme qui aimait les femmes.
De tels arguments sont à manier avec une extrême prudence, car ils sont plutôt de nature à renforcer la mauvaise opinion des féministes. Annette Wernblad reproche à ces dernières leur manque dhumour, mais les distorsions humoristiques auxquelles le cinéaste soumet ses personnages féminins ne peuvent-elles pas être lues comme autant de mauvais traitements faits aux femmes dans la manière de les représenter, de les faire voir et agir ? Larticle de Terry L. Allison et Renée R. Curry publié dans Perspectives on Woody Allen offre une remarquable synthèse des reproches que les spécialistes féministes en analyse de film peuvent adresser à un réalisateur tel que Woody Allen, cible idéale dans la mesure où les relations entre hommes et femmes constituent la matière même de la plupart de ses films, dans lesquels, comme nous lavons dit, le cinéaste a la réputation de donner des rôles très importants à des personnages féminins. Qui plus est, la persona allénienne, construite largement sur les faiblesses apparentes du personnage, rompt avec les codes traditionnels de la virilité, et proposerait une forme de masculinité « féminisée ». Rappelons-nous, par exemple, la scène avec Linda, la prostituée de Mighty Aphrodite, où cest le personnage masculin qui se dérobe face aux manuvres dapproches du personnage féminin. La problématique de la représentation des deux sexes ou « genres », pour reprendre la terminologie des analyses féministes, et de leurs relations dans le cadre du film est au cur de luvre de Woody Allen, qui ne craint pas de sexposer à la critique. Ainsi, Richard Feldstein fait remarquer que Woody Allen représente les femmes comme des « icônes spéculaires dans un circuit du désir » (« specular icons in a circuit of desire »). En dautres termes, les femmes sont montrées comme les objets de désir, et dun désir purement masculin, ce qui fait tomber Allen sous le coup de nombreuses accusations que Terry L. Allison et Renée R. Curry énumèrent. Ses films peuvent être regardés comme des exemples de ce que Luce Irigaray, Mary Ann Doane et Annette Kuhn qualifient de « mascarade », les femmes y étant représentées dune manière flatteuse propice à lidentification des spectatrices à des personnages qui ne sont que des projections de limaginaire masculin. Allen serait de ces réalisateurs qui annexent « lespace féminin à lécran » (« feminine screen space »), pour reprendre les termes de Inez Hedges, afin denrichir leur propre persona artistique, et se livrent au « trafic » des femmes (« trafficker in women ») tel que le dénonce Gayle Rubin. La scène citée plus haut, et plus largement Deconstructing Harry dans son ensemble, donnent de bons exemples de ce qui rend ces critiques possibles. Le film ouvre sur un personnage féminin en position apparente de force, du bon côté du fusil pourrait-on dire, brandissant un outil fort suggestif lui donnant la possibilité dannihiler le personnage masculin qui se trouve être le protagoniste du film et que lon voit détaler comme un lapin en reprenant son rôle habituel de « victime », donc en assumant une posture conventionnellement féminine. Harry est explicitement visé par lentreprise de déconstruction quannonce le titre, qui pourrait bien tourner ici à sa destruction complète, Lucy venant telle une furie vengeresse mettre fin aux agissements dun homme qui ne craint pas dexploiter dans ses écrits les femmes quil a conquises puis rejetées pour obtenir des succès littéraires, constituant ainsi la cible idéale des critiques féministes. En dautres termes, Allen prend le risque de leur répondre, et lon voit bien toute lambiguïté de sa position : oui, Harry mérite un châtiment pour sa manière de traiter les personnages féminins (ainsi Leslie soumise à Ken dans létreinte) et la spectatrice qui vient den avoir la preuve tend à sidentifier à Lucy qui fait intrusion dans le « cadre » masculin, tant de lappartement du personnage Harry (« this sewer of an apartment ») assimilé à lantre du nécromancien, que dans le film du réalisateur Allen. Toutefois, Lucy ne subit-elle pas aussi un « mauvais traitement » en dépit du grand talent de lactrice qui lincarne ? Tout concourt à montrer sa personnalité comme aussi déconstruite que celle de Harry, dès les toutes premières images du film quelle a le douteux privilège douvrir dans quelques plans répétés, voire rabâchés, tandis que quelque grand manipulateur samuse avec son image au son dune chanson affirmant le chaos mental dun personnage disant « je », que le spectateur est susceptible à ce stade dassimiler à cette femme. En dautres termes, Lucy incarne peut-être la Furie vengeresse de la mythologie, mais aussi, et surtout, la furie beaucoup plus prosaïque, la harpie ou lhystérique qui se ridiculise dans ses débordements. On voit que Harry reprend le contrôle et la réduit au silence dès quil abandonne sa posture de faiblesse et son masque de schlemiehl pour laccabler dinjures machistes. Lucy, renvoyée à un personnage féminin traditionnel, ne se voit accorder aucune marge de manuvre. Terry L. Allison et Renée R. Curry ne traitent pas de Deconstucting Harry, mais si tel était le cas, elles ne manqueraient pas de remarquer que jamais le point de vue de Lucy nest adopté et quelle se donne en spectacle plutôt quelle nagit véritablement. Elle passe si rapidement de la menace de suicide à celle de meurtre que lon ny croit guère : ici, on joue. Dailleurs, dans le jeu même de lactrice, la démarcation est ténue entre le « bien joué » et le « sur-joué ». Nous lavons dit, Lucy est tout autant personnage de film que son alter ego Leslie, et Harry parvient à la contrôler et à se jouer delle et à jouer avec elle aussi bien quavec son personnage fictif. Au-delà, le spectateur et surtout la spectatrice en vient à se demander si on ne se joue pas de lui, ou delle. Lucy commence par nous entraîner dans le sillage de son énergie et de sa juste colère et cest dabord de la veulerie de Harry que nous rions. Mais celui-ci, avec laide des choix de mise en scène (jeu hystérique de lactrice, enchaînement heurté des plans, construction chaotique de lespace par le biais dune répartition apparemment désordonnée du cadre et du hors cadre) tourne rapidement la situation à son avantage et nous amène à rire de Lucy, rire qui, il faut bien lavouer, trouve son origine dans des conceptions dévalorisantes de la femme, qui une fois de plus est loin davoir le beau rôle. Quant à la spectatrice qui a pu un instant sidentifier à cette belle colère contre le repoussoir que campe Harry, elle risque fort de baisser les armes tant elle est désarçonnée par cette « mascarade » : elle veut bien avoir le sens de lhumour, mais de qui ou de quoi se moque-t-on exactement ici ?
Pour en revenir à laccusation de « trafic de femmes », le film tout entier y prête le flanc, puisquil relève de la « collection ». Le personnage de Harry passe allégrement dune femme à lautre en accumulant mensonges et tromperies de toutes sortes. Ses éventuels défenseurs diront que le vil séducteur est bien puni puisque non seulement le seul personnage féminin auquel il est sincèrement attaché le quitte pour un autre, mais encore il se retrouve en enfer, avec son rival sous le masque de Satan. Mais cest un enfer de pacotille permettant force bons mots à notre Don Juan au petit pied qui sen sort comme toujours. Il y est « pour rire », et son séjour au royaume des morts ne le fait pas enfin disparaître et se taire, bien au contraire. A la fin du film, on nous montre un Harry guéri de sa panne de lécrivain, et se lançant dans un nouveau travail décriture, un nouveau livre dhomme présentant un certain nombre de personnages féminins soumis à des traitements plus ou moins discutables. Car si « trafic de femmes » il y a dans le film, cest aussi entre les différents niveaux narratifs, et au-delà, dans la collection dactrices qui y jouent. Harry confond dans la manipulation les personnages de ses fictions et les femmes de sa vie comme le film singénie à perdre le spectateur dans le ballet des actrices et des personnages féminins, entre Lucy et Leslie, Jane et Janet, ou Joan « dans la vie de Harry » et Helen, soit Joan « dans le livre de Harry »
Au moment de la sortie du film, les critiques eux-mêmes sy perdaient :
à défaut de pouvoir écrire une ligne, Harry va revoir (réellement ou mentalement) toutes les femmes de sa vie. Ce défilé mené tambour battant ressemble à une cartographie complète de la féminité new-yorkaise contemporaine : il y a donc Lucy lintellectuelle suicidaire, Joan lépouse bourgeoise hystérique (Kirstie Alley, vedette de sitcom idoine), Helen la judéo-mystique (Demi Moore en bidonnant contre-emploi), Fay la beauté de campus archétypale (Elisabeth Shue, délicieuse) ou encore Cookie, la pute sympa
Si Lucy, Joan, Fay et Cookie appartiennent bien à la « vraie vie » de Harry, Helen nest autre que lalter ego fictionnel de Joan ; et quand Serge Kaganski qualifie Lucy dintellectuelle suicidaire, il la confond en partie avec sa sur Jane/Janet, la froide épouse violoncelliste de Harry qui la trompe avec Lucy/Leslie parce que cette dernière est beaucoup plus sensuelle
du moins sur le papier ! Qui ne se perdrait pas dans ces incessants passages dun niveau narratif à lautre, qui entrent sans doute dans la catégorie du « trafic », dautant plus que les personnages ne manquent pas de venir interpeller Harry dans sa propre vie, comme sil ny avait pas assez des reproches de ses anciennes épouses, et de labandon de son amante ? Ce défilé de femmes venant accabler Harry ne donne pas forcément une image très sympathique de la féminité, nonobstant la grande qualité de linterprétation, et la supériorité indéniable des personnages féminins en terme dhonnêteté. Ce nest pas elles qui mentent cyniquement, elles font en général preuve de beaucoup plus de lucidité que le protagoniste, mais on ne peut sempêcher de voir ce dernier comme la victime dun tourbillon féminin le harcelant sans cesse, à linstar du personnage incarné par Marcello Mastroianni dans La Cité des femmes ou Huit et demi de Fellini. Au-delà de la collection de personnages féminins pas tous sympathiques que le film fait passer dun niveau narratif à lautre comme sil brassait autant de cartes à jouer, le réalisateur lui-même semble samuser de ce défilé dactrices talentueuses, se permettant de leur faire adopter toutes sortes de postures que certains jugeront parfois humiliantes. Demi Moore est peut-être hilarante en mystique juive bénissant tout ce quelle sapprête à consommer, même dans lacte sexuel, mais lexcuse de lhumour ne tiendra pas pour une partie du public. Il est indéniable que Deconstructing Harry est le film dans lequel Woody Allen prend le plus le risque de la provocation des intégristes de toutes sortes, religieux comme féministes. Oui, sa manière de représenter les femmes sécarte souvent du politiquement correct, et les féministes sont tout à fait en droit de laccuser de porter un regard masculin pervers sur ses personnages féminins comme sur ses actrices. Mais peut-il vraiment en être autrement de la part dun réalisateur masculin? Et faut-il pour autant penser que cest luvre dun auteur misogyne qui favorise chez le spectateur le mépris ou la crainte des femmes ? Certes, le film présente quelques portraits de femmes peu flatteurs et il ne sert à rien, probablement, de plaider que cest la vision de Harry et non pas celle de Woody Allen tant pour la plupart des spectateurs, les deux se touchent, voire se confondent. Inutile également de nier que le film nous invite à nous repaître du spectacle de ses beautés diverses distribuées dans des rôles féminins caricaturaux, de létudiante sentimentale à la prostituée au grand cur. Se laisser séduire, ici, surtout si lon est une spectatrice, tiendrait-il de laliénation ? Woody Allen nous manipulerait-il au point que nous prendrions plaisir au spectacle de lhumiliation des femmes ? Car le succès du film témoigne dun pouvoir de séduction renouvelé en dépit de lusure du temps : le réalisateur comme son personnage sont loin dêtre « finis » en ce domaine, même quand ils en rajoutent dans la provocation. Comment sy prennent-ils donc ?
A la fin de la scène citée plus haut, Harry sauve sa peau en racontant à Lucy une histoire quil présente comme une petite aventure personnelle datant de son premier mariage. Le début se présente effectivement comme tout à fait autobiographique (pour Harry sentend) et dépeint le protagoniste et narrateur de ce récit comme labomination de la désolation pour quiconque a la moindre fibre féministe puisque voilà un triste sire dont lépouse est la seule femme avec laquelle il na pas (plus) envie de coucher tandis quil désire, ou plutôt quil a envie de coucher avec toutes celles quil rencontre. La mort en grand appareil emportera le jeune narrateur confondu avec un ami hospitalisé, de lappartement et de lidentité duquel il profitait pour dissimuler des amours tarifées. En fait lhistoire est construite comme les textes que Woody Allen interprétait devant le public des boîtes de nuit, parlant à la première personne, présentant lanecdote comme du vécu jusquà ce que le récit tourne à lincongru et à labsurde, voire au fantastique, limpossible faisant irruption dans le quotidien. En dautres termes, une fois de plus, Harry comme « lauteur » remettent leurs atouts en jeu, essayant de reconquérir leur public, et pour Harry du moins, cela « marche » : Lucy renonce à son projet meurtrier grâce à lirrésistible talent de lécrivain. Et le spectateur, a-t-il tremblé de voir la figure du personnage incarné par Woody Allen risquer dêtre ainsi « effacé » aux premiers plans du film ? Il a sans doute éprouvé le délicieux frisson de létonnement devant une nouvelle proposition de départ, soit léventuel décès du protagoniste dès la première scène, sans craindre vraiment que le film ne tourne court tant il crédite son auteur de suffisamment dastuce pour continuer à faire intervenir un personnage, même assassiné, dans un récit. Il perçoit en tout cas, dès cette première scène, que le personnage allénien ainsi que ce qui lui reste de son capital de sympathie, écorné par le passage du temps et les aléas de la renommée, vont être sérieusement bousculés dans ce film, tout étant fait pour montrer Harry comme antipathique : Deconstructing Harry ou le triomphe de lautodérision. Harry renchérit sur le Sandy Bates de Stardust Memories dans la virulence de lautocritique, bravant les conventions, sobstinant dans le crime, et lon mesure le chemin parcouru si lon compare ces deux « héros » discutables, ces deux figures du personnage en crise. Lun et lautre sont en panne et le film leur offre loccasion dun bilan tant artistique quaffectif et moral, sans oublier dailleurs les aspects financiers : nous sommes très rapidement mis au courant de leurs problèmes de trésorerie. Leur ligne de crédit sépuise, ils sont aux abois et sommés de reconquérir la confiance déventuels investisseurs, et au-delà, qui des spectateurs, qui des lecteurs. Mettront-ils pour autant de leau dans leur vin ? Ou bien vont-ils simplement reprendre les vieilles recettes qui ont fait leur succès ? Ces dernières sont effectivement toujours là, intégrées aux films qui sont loccasion dun séduisant florilège des productions des deux « auteurs », à linstar de la première histoire qui vient à point pour tirer Harry dun bien mauvais pas. Mais on le sait, la reprise engendre la lassitude et les deux films vont beaucoup plus loin, ces morceaux choisis rehaussant par leur drôlerie, leur inventivité et la fluidité de leur construction laspect chaotique de la vie de leur auteur. A lamertume de Sandy Bates répond le cynisme et légarement de Harry Block, mais si ce dernier se montre beaucoup plus explicite dans ses provocations, il est aussi beaucoup plus drôle. Sandy Bates ne doutait pas de son talent, mais se plaignait dêtre incompris, et même si le portrait nétait guère flatteur, ce sont surtout ses « fans » comme ses détracteurs que le film, première satire de la célébrité avant Celebrity, visait à caricaturer. Emule postmoderne de Dom Juan, Harry en rajoute dans la bravade, le sarcasme, le libertinage le plus effronté, et singénie à sattirer les foudres des partisans du politiquement et moralement correct, mais cest par là quil regagne, paradoxalement, une forme de sympathie. Il nous fait penser alors à W.C. Fields clamant « quun homme qui déteste les chiens et les enfants ne peut pas être foncièrement mauvais». Sa pose de « méchant homme » pourrait bien nêtre quune défense, même si les féministes y verront une stratégie retorse. La satire vise la plupart des seconds rôles, comme Lucy dans la scène citée, mais la première cible, cest Harry lui-même, et par sa propre voix. Quelque mal que nous puissions penser de lui, il nous précédera toujours dans la sévérité du jugement, devançant les attaques les plus rudes, et paie ses excès dans ses séances chez lanalyse où, face à la caméra, lexpert ès saillies verbales se retrouve réduit au balbutiement par la bande son comme par limage, aussi hachées lune que lautre. Alors que dans Stardust Memories lacteur Woody Allen ne joue guère que sur le registre mi-plaintif, mi-vindicatif du génie incompris harcelé par son entourage, sauf dans lévocation des instants de plénitude sentimentale avec son ancienne compagne Dorrie ou au moment du baiser final quil échange avec Isobel, et dans les extraits et passages où il reprend sa persona de comedian, dans Deconstructing Harry il est à la fois plus constant, dans la mesure où ses alter ego décrivain sont le plus souvent incarnés par dautres acteurs, et plus caustique. Quoiquil en soit, il nous semble que Harry Block parvienne beaucoup mieux à séduire le spectateur que Sandy Bates, ne serait-ce que parce quil fait preuve dune énergie dans le crime dont ce dernier est incapable, mais aussi parce quil nous paraît plus susceptible dévoluer que Sandy. Le postulat de départ est le même : lun et lautre sapprêtent à être honorés, et la question qui se pose dans les deux cas est celle de leur mérite. Mais alors que Sandy Bates accueille lhommage au mieux par lironie, au pire par le mépris, cest un Harry Block défait, au sens le plus fort, qui se présente devant laréopage non seulement des analystes de son oeuvre mais aussi de tous ses personnages venus lapplaudir. Le film a consisté en sa méticuleuse déconstruction, au point quil arrive à Adair College en compagnie du cadavre de son ami, dune prostituée noire et de son fils quil a enlevé et que la police lui arrache, ce qui fait quil doit passer par la case prison, et connaître un mauvais quart dheure où il devient carrément flou, avant dentrer sous les applaudissements dans lamphithéâtre où il déclenche un enthousiasme unanime. Sandy aussi est applaudi, mais les réactions devant son film sont mitigées, et les derniers plans montrent sa silhouette tournant le dos à lécran vide pour sortir du champ, sur un fond musical nostalgique, tandis que nous quittons un Harry galvanisé qui se lance à nouveau dans lécriture. Certes, le spectateur nabandonne pas ses doutes à propos du personnage dès la première manuvre de séduction, il ne suffit sans doute pas de reprendre une pochade de débutant pour le faire craquer comme cette pauvre Lucy, mais il semble bien quau fil du film, ce nouvel avatar particulièrement discutable gagne chèrement ses titres, et quil sorte en vainqueur dune bien rude bataille.
On le voit, Allen dun film à lautre reprend son personnage tout en le faisant évoluer, et en proposant à chaque fois une figure nouvelle, et dautres formes de séduction. Cette dernière se fait à chaque fois plus problématique, de la passivité, voire de labsence de sexualité du protagoniste de Mighty Aphrodite, au donjuanisme aussi provocant que désespéré de Harry, en passant par les masques et les illusions de Everyone Says I Love You. Deconstructing Harry clôt la série, et peut être vu comme une exploration ultime et en quelque sorte exaspérée du personnage allénien qui pousse à lextrême le paradoxe du personnage insupportable que lon ne peut sempêcher daimer, puisquil parvient à nous faire rire de ses travers et de ses faiblesses comme des nôtres, en vrai bon personnage comique quil est. Dailleurs Woody Allen napparaît pas en tant quacteur dans les films suivants, même si les protagonistes, nous le verrons, ressortent par certains aspects de sa persona. Harry cependant nest pas exactement le dernier mot en matière de personnage allénien : ne dirait-on pas que cest de limagination de Harry lui-même, régénérée par la réussite de ses personnages romanesques, que sortent les films suivants comme autant de « nouvelles » permettant de remettre en scène un personnage encore aimé de son auteur comme du public en dépit du passage des années, après la parenthèse de deux films dans lesquelles il napparaît pas ? A travers le personnage de Harry se remettant à la tâche, se réaffirme la volonté de donner à lire et à voir des histoires, quitte à renouer avec la comédie plus directe des « premiers films comiques » et à mettre au second plan, du moins pour un temps, réflexivité et mises en abyme. Allen reconnaît lui-même dans ses entretiens avec Richard Schickel que Small Time Crooks, The Curse of the Jade Scorpio et Hollywood Ending ont chacun pour point de départ une idée de comédie quil ne voulait pas laisser dormir dans un tiroir.
Le même Richard Schickel introduit et conclut son ouvrage en faisant remarquer la désaffection progressive du public américain pour les films de Woody Allen, ainsi que le sentiment assez largement partagé dune baisse de régime du cinéaste en matière dinventivité (« a falling off in the imaginative intensity of his work »), quil fait débuter après 1994 et Bullets Over Broadway. On peut le suivre dans son constat, mais il faut au moins en exclure Deconstructing Harry qui offre au contraire un bel assortiment des divers talents et problématiques de son auteur. Cependant, le choix de Woody Allen de revenir à des comédies moins complexes et dune plus franche drôlerie relève peut-être, même sil affirme le contraire, dune envie de reconquête du public populaire, dont il nous semble quil a cherché à se rapprocher en réalisant Small Time Crooks.
Le personnage quil y compose, lineffable Ray Winckler, pourrait être le cousin en moins honnête, mais tout aussi naïf, de Danny Rose, gravitant dans un monde très éloigné socialement de lUpper East Side de Manhattan. Les gags de ce qui commence comme un remake du Pigeon de Monicelli sont simples mais efficaces, tel celui de la cousine simplette qui vend la mèche en bavardant avec un client policier du magasin de cookies servant de couverture au « casse », évoquant les travaux délargissement du salon de thé
en sous-sol, ou celui de la confusion entre vrais joyaux et bijoux en toc. Léquipe de bras cassés dont sentoure Ray dit « le Cerveau » (qui refuse de croire aux intentions ironiques de ceux qui lont surnommé ainsi) est décrite sur le mode de la farce, et la satire sociale vise les snobs de tout genre, quil sagisse des nouveaux riches sessayant aux élégances et à la culture ou des argousins de la haute abusant de leur crédulité. Woody Allen retrouve un type de personnage qui lui va comme un gant et quil a pour ainsi dire inventé dans Take the Money and Run, celui du petit malfrat malchanceux qui commence par sattirer toutes sortes de calamités mais sen sort finalement plutôt bien, à force dobstination et de retournements quasi miraculeux. Echecs et réussites alternent pour ces protagonistes, alors que la logique les condamnerait à des emplois déternels losers. Lironie veut quils triomphent en allant au bout de leurs personnages, si miteux soient-ils, et leur victoire relève dune irruption de linattendu et du fantastique dans un univers pourtant peu reluisant. La morale aussi est paradoxalement sauve. Nous sommes très loin de John Huston et du tragique échec essuyé par les criminels de The Asphalt Jungle, et si le casse ourdi par « le Cerveau » tourne aussi court que celui des branquignols de Monicelli, cest dans le commerce licite des cookies que Ray, son épouse Frenchy et leurs acolytes font fortune. Ce premier retournement de situation en faveur de Ray débouche toutefois sur de nouveaux échecs. Largent gagné dune manière qui nest conforme ni aux « valeurs » des voyous (puisquil est le fruit dun travail légal) ni à celles des braves gens (puisque le magasin de cookies est au départ une couverture) va le faire accéder à un mode de vie et à un cercle mondain dans lesquels il ne trouve pas sa place, contrairement à Frenchy qui finit par le quitter. En dautres termes, le personnage sessayant à un autre rôle échoue tant sur le plan social que sur le plan conjugal, et ses tribulations peuvent se lire comme une métaphore des rapports entre le personnage allénien et le public.
Ray a peu de choses en commun avec les avatars alléniens qui le précèdent, quil sagisse de Joe Berlin ou de Harry Block. Aucune trace de sexualité exacerbée ici, et si Ray se rapproche de la cousine de sa femme une fois que celle-ci la quitté, on ne peut guère parler de désir adultère tant la « gentille » May séloigne des normes du sexy. Il tiendrait davantage du pingouin ou du catholique, puisque le début du film nous montre la relation toute de complicité et dhumour quil entretient depuis des années avec une épouse de sa génération. Sil plaît à cette dernière pourtant bien plus futée que lui, cest quil la fait rire et quils partagent des goûts et des plaisirs simples, du moins tant quils se maintiennent dans léquilibre de leur petite vie médiocre mais sympathique, tant, si lon veut, quils restent dans leur registre et que chacun compose un personnage constant et conforme à son « type ». En revanche, sa brusque fortune transforme Frenchy en femme daffaires branchée se piquant de culture au point quelle quitte lindécrottable Ray pour leur « mentor » et maître ès élégances, dandy britannique sil en est puisque cest Hugh Grant qui linterprète avec juste ce quil faut dexcès de sophistication pour que la pauvre Frenchy tombe dans le panneau. Ray quant à lui savère incapable de changer, ni même de feindre daimer ce que lui impose la nouvelle Frenchy : dans Everyone Says I Love You, Joe prétendait adorer ces mêmes escargots que Ray continue dexécrer, ce qui lui permettait de séduire Von, alors que Ray qui reste fidèle à lui-même perd Frenchy. Ne peut-on voir dans cet éloignement langoisse du comique qui craint la désaffection du public lassé dun personnage incapable dévoluer et de sadapter à ses nouvelles attentes ? Dautant plus que le couple connaît un double échec, et sentimental et financier, puisque leur fortune sera bien vite détournée par des comptables véreux et que le Pygmalion savèrera être lui aussi un escroc abusant de la naïveté de Frenchy, dont il méprise la prétention à changer de milieu. Cependant, une fois de plus, le schlemiehl rebondit et Frenchy lui revient pour la réconciliation finale. Small Time Crooks sapparente dès lors à lune de ces comédies que Stanley Cavell désigne sous lappellation de « comédies du remariage », où après un temps de séparation pendant lequel un élément du couple dorigine sest associé à un nouveau partenaire radicalement différent de lancien, vient, à la faveur dépreuves diverses, le retour à lordre via la révélation que le bon partenaire est celui qui a su rester fidèle à lui-même et à ce qui fondait le couple dorigine. Tout au long du film, Ray garde le cap et ne se départ jamais de son irrésistible médiocrité, ce qui permet et au mari et au personnage de sortir vainqueurs du film en dépit des différents déboires essuyés tout au long de lintrigue, ou bien plutôt grâce à eux, puisque ce sont autant doccasions de voir à luvre un personnage de pure comédie, sans noirceur, sans aigreur, interprété avec un allant et une tendresse rappelant Broadway Danny Rose.
En termes de recettes en tout cas, le pari de Small Time Crooks paraît gagné, puisquil a rapporté 16,6 millions de dollars aux Etats-Unis, alors que Celebrity nen avait rapporté que 5 et Sweet and Lowdown 4. Il faut remonter à Crimes and Misdemeanors ou à Radio Days pour trouver daussi bons résultats, et laspect sans prétention de ce qui est une bluette par rapport à Deconstructing Harry ou à Celebrity y est certainement pour beaucoup. Martin Fitzgerald rappelle dailleurs que le film fut promu non pas comme une uvre de Woody Allen, mais comme une simple comédie. On peut se demander cependant si ce succès nest pas dû au plaisir de retrouver lacteur Woody Allen incarnant un personnage différent du « névrosé urbain » avec lequel sa persona sest confondue à partir de Annie Hall, pour le public en tout cas, et dont ce dernier se serait lassé. Ce nest sans doute pas si simple, puisque à peine un an avant la sortie de Small Time Crooks, sa prestation dans Picking Up the Pieces de Alfonso Arau navait pas empêché ce film de passer directement dans le circuit sous forme de DVD pour échouer bien vite dans les bacs des soldeurs. Le personnage quy incarne Woody Allen, le protagoniste pourtant, na rien à voir non plus avec Alvy Singer, Isaac Davis ou Joe Berlin, puisquil sagit dun boucher ( !) réputé coupable davoir tué puis découpé en morceaux son épouse infidèle, et qui cherche à faire disparaître les preuves de son crime, en particulier une main figée dans un geste obscène et supposée miraculeuse
Passons, mais signalons quen tout état de cause, la présence de Woody Allen à laffiche comme acteur nest aucunement un garant de succès, et que si le public aime encore à le voir, cest dans ses uvres.
Toujours est-il que sa composition dans le rôle de Ray est des plus savoureuses et respire la jubilation que Woody Allen semble toujours éprouver à camper des personnages un peu minables, aux goûts vestimentaires discutables et aux aspirations très limitées. Et si Ray nétait autre que Virgil vieillissant ? Ils présentent bien des caractéristiques communes, en particulier leur fidélité conjugale : nous sommes loin ici des séducteurs comme Harry, comme si Allen « rangeait » son personnage et laissait les frasques sexuelles à dautres protagonistes plus jeunes et plus crédibles tels que Lee dans Celebrity ou Emmet dans Sweet and Lowdown. On peut remarquer toutefois que le nom de famille de ce dernier est Ray. Difficile dimaginer une quelconque filiation entre le « deuxième meilleur guitariste du monde », un macho impénitent souteneur à ses heures, dénué du moindre sens moral, et linoffensif « cerveau » dépassé par sa soudaine richesse, sinon que lun et lautre sont impliqués dans des opérations crapuleuses que la loi réprouve. Ray Winckler représenterait plutôt une sorte de rebond après Emmet Ray, un personnage sympathique après une figure parfois déplaisante, pour le retour devant la caméra dun acteur absent depuis deux films, qui a su se laisser désirer et qui revient pour deux rôles où la persona habituelle est comme en retrait. Il nous semble toutefois que Ray constitue un authentique avatar de la créature allénienne, plus multiforme quon ne le croit, puisque le jeu dacteur dAllen, quil reconnaît lui-même comme limité, permet une composition didiot aussi réussie que celle de Harry lintellectuel névrosé. Finalement lun et lautre offrent des variations sur la figure du schlemiehl, puisque lun comme lautre finissent par triompher en dépit de leur lourd handicap. Cest sans doute ce qui est à la base de leur réussite auprès des spectateurs : on aime tout de suite Ray, on commence par délicieusement détester Harry, mais à la fin la victoire de lun comme de lautre nous gratifie.
Nous avons associé Small Time Crooks, The Curse of the Jade Scorpion et Hollywood Ending au sein dune deuxième, et qui sait dernière trilogie de films dans laquelle Woody Allen remet en jeu son personnage dans le rôle du protagoniste, cherchant ladhésion des spectateurs à de nouveaux avatars de sa créature filmique, en dépit de linéluctable usure du temps et de lévolution des publics, à moins que ce ne soit linverse. Comme le public vieillit, il se lasse et peine à se renouveler, les spectateurs de la nouvelle génération ayant peu dattirance pour un personnage et un réalisateur quils assimilent aux goûts de leurs parents, quand ce nest pas à ceux de leurs grands-parents ! Quant aux temps, on sait quils changent, les modes passent, même les modes de lectures et de réception. Un sentiment diffus durgence, parfois même dangoisse, se trouve mieux exprimé dans des films en apparence moins anodins, dont le rythme plus rapide et heurté semble mieux convenir, justement, à lair du temps. Mais que faire sinon tourner encore et creuser son sillon ? Woody Allen offre donc à son personnage une seconde trilogie, terme sur lequel nous pouvons nous interroger, comme nous lavions fait pour le premier regroupement de films, tant la proposition diffère dun film à lautre, en particulier si lon sarrête à laspect qui constitue le fil rouge de ce chapitre, soit le rapport particulier du protagoniste allénien à la séduction dune, voire de plusieurs partenaires féminines. Small Time Crooks occulte pratiquement la sexualité du personnage, parangon de fidélité à un modèle conjugal fondé sur la complicité et la tendresse entre des époux à peu près de la même génération, et si son épouse lui revient, ce nest pas grâce à un quelconque effort de reconquête de la part de Ray, mais suite aux désillusions vécues par Frenchy. Ce qui la séduit ici, cest la constance de Ray, son attachement à son milieu, à ses goûts, de même que ce qui a su probablement plaire dans le personnage, cest laspect tendrement clownesque, inoffensif, dun schlemiehl danthologie, très proche de la tradition comique populaire. La donne se complique sérieusement dans le film suivant, The Curse of the Jade Scorpion, où le personnage va de nouveau parvenir à séduire une belle jeune femme en dépit de tout ce qui paraît les opposer. Le film est passé relativement inaperçu dans la production allénienne, pourtant on y retrouve la plupart des éléments qui ont su conquérir les spectateurs dans les années quatre-vingt : film dit « dépoque », situé en 1940, il se présente avant tout comme un hommage à deux « genres », le film noir et la comédie dite loufoque, traduction quelque peu approximative de screwball comedy. On sait que Woody Allen et ses équipes prennent plaisir à travailler dans une époque donnée, et le public a généralement été sensible à la qualité de reconstitution datmosphère dans des films aussi divers que A Midsummer Nights Sex Comedy, situé vers 1900, et que Bullets Over Broadway et Zelig (les « années folles ») ou The Purple Rose of Cairo (les années trente). Il nous semble dailleurs que ces ambiances du passé correspondent bien au physique même de lacteur qui tel Zelig paraît parfaitement crédible dans un autre temps, sans compter lindéniable dimension nostalgique de son uvre. Ici il incarne un enquêteur pour une compagnie dassurance, et compose un singulier mélange dhéroïsme et de médiocrité. A son entrée en scène, il est reçu en vainqueur : en effet, il vient de retrouver un Picasso. Mais à vrai dire, on ny croit guère : non seulement lexplication est des plus fantaisistes (une invraisemblable histoire de toile roulée dans un étui à télescope), mais dès la scène suivante on apprend que le roi du flair perd régulièrement aux courses. On se demande dailleurs pourquoi cette fois-ci Allen interprète une figure sassimilant à un héros de film noir. Cest un genre quil a déclaré ne guère aimer, à lexception de quelques films quil tient pour des chefs-duvre, en particulier Double Indemnity, que Manhattan Murder Mystery cite explicitement, et dont il reprend le choix de faire du protagoniste non pas un détective, mais un employé de compagnie dassurance. Il se contente de lui emprunter une atmosphère, ainsi que certaines formes caractéristiques du « noir », mais en sécartant largement du véritable film noir, ne serait-ce que par le fait que ce dernier implique presque toujours une ou plusieurs morts suspectes, alors quici il ne sagit que de cambriolage et de manipulation. Lorsquà la fin Polgar, le magicien voleur par procuration, menace Briggs dun revolver, celui-ci le renvoie à sa condition de personnage moins tragique. La question demeure cependant de ce choix de travailler dans une veine assez rarement explorée par Allen. La raison majeure en est sans doute que cela offre une nouvelle occasion de souligner lincongruité du personnage et lartificialité revendiquée des situations. La persona sest constituée en partie en exacerbant les écarts existant entre la norme hollywoodienne du « héros » de film et la figure de schlemiehl postmoderne créée par Allen. Noublions pas lénorme travail opéré à cet égard dans Play It Again, Sam où Allan Felix parvient à se construire en détachant du modèle de Humphrey Bogart, lacteur type des héros de film noir. Lécart par rapport aux conceptions hollywoodiennes de ce que doit être un héros de film est dailleurs multiplié dans la mesure où le protagoniste des films noirs présente lui-même un net décalage par rapport à cette norme, le rôle interprété par Humphrey Bogart dans The Maltese Falcon constituant le prototype de ces protagonistes ambigus et faillibles. Eux aussi voyaient leurs faiblesses les constituer en personnages auxquels les nouveaux publics de laprès-guerre pouvaient sidentifier. Cependant, elles les paraient essentiellement dune aura de romantisme qui fait défaut à leur parodie allénienne, qui se lit plus comme une satire des clichés des rôles de « privés » cyniques et romantiques à la fois et du phénomène didentification de certains spectateurs à ces personnages. Allen quant à lui naura de cesse daffirmer que loin de sidentifier à Humphrey Bogart, il se sentait proche de seconds rôles beaucoup moins « glamour ». Dans The Curse of the Jade Scorpio, il compose une figure très ambiguë de héros parodique de film noir, soi-disant limier incapable dinterpréter le moindre indice dès lors que le seul véritable coupable, cest celui quil ne peut soupçonner, soit lui-même. Le personnage savère fort différent des personnages de détectives privés ou de policiers qui mènent lenquête, ou plutôt qui sont amenés à opérer le partage entre le faux et le « vrai » dans les films noirs, en particulier ceux qui appartiennent au genre dit policier, que Marc Vernet a étudié dans sa thèse Narrateur, personnage et spectateur dans le film de fiction, et qui constituent des relais du spectateur à lintérieur de la diégèse. CW Briggs, lui, est présenté comme une dévaluation du détective, et sil nous relaie, cest de manière fort décalée.
Les deux personnages féminins de son entourage, sa collègue Miss Fitzgerald comme la riche héritière Laura Kensington, nont pas de mots assez durs pour témoigner le mépris que leur inspirent son aspect physique et son comportement professionnel (« wormy little ferret », « snooping little termite », « mealy-mouthed little reptile »), et pourtant, il les séduit lune et lautre. Là encore, le recours aux grands rôles du film noir est utile, et la référence à Double Indemnity éclairante. En effet, moins quau héros apparent, vendeur dassurance vie portant beau (Fred McMurray), amant, complice mais surtout victime dune femme fatale danthologie (Barbara Stanwyck) à qui il permet de toucher une double indemnité à loccasion du décès « accidentel » de son mari, le personnage de CW Briggs fait référence à celui quincarne Edward G. Robinson, lenquêteur qui subodore la machination : même réputation de flair infaillible, même bon sens matois sous des dehors peu avantageux qui conduisent les criminels et les escrocs divers à les sous-estimer. Lun et lautre, dailleurs, verront leur fameuse intuition mise en échec dans le film, dans la mesure où ils savèreront incapables daccuser celui-là même en qui repose toute leur confiance, pour lun, son meilleur disciple, et pour lautre, lui-même ! Woody Allen peut bien prétendre ne pas goûter les films noirs, ces derniers lui fournissent de précieux ingrédients en matière de complexité des intrigues et dambiguïté des personnages.
Ainsi, il introduit une magnifique figure de femme fatale avec le personnage de Laura (forcément, Laura) Kensington quincarne avec une jubilation sensible la belle Charlize Theron. Elle paraît contenir toutes les vénéneuses beautés hantant les films noirs et sidérant personnages et spectateurs. De fait, cest la parodie de film noir qui permet ici au personnage allénien de séduire « au dessus de ses moyens », labsurdité de cette splendide créature soffrant à lui caricaturant les relations qui sétablissent entre le protagoniste de film noir et la femme fatale. On le sait, le « héros » de film noir bat en brèche les héros hollywoodiens conventionnels en se présentant comme ambigu et faillible, et surtout, manipulé par des forces extérieures, en particulier le pouvoir maléfique de la femme fatale. Si lui qui na rien dun Valentino voit des femmes dune beauté irrévocable se jeter dans ses bras, cest que ces dernières ont un plan. Le film noir opère dès lors un renversement de la scène de séduction classique, quAllen pousse dans ses retranchements, en reprenant, lorsque lattaque sexuelle de Laura se fait explicite, le jeu de vieille fille effarouchée quil avait déjà déployé dans Mighty Aphrodite. On peut constater dailleurs que la sexualité de CW Briggs est purement verbale, et que cet avatar du personnage présente une sorte de lassitude vis-à-vis de lobsession sexuelle qui caractérisait le personnage des débuts. Il a bien toujours un jeu de femmes nues en guise de cartes à jouer, mais il sen tient aux grivoiseries de bureau. Face à Laura Kensington, il a perdu toute superbe. Jadis le personnage allénien pouvait être lamant de ce genre de splendide créature, telle la comtesse de Love and Death, tant son mélange dimpudence et de fragilité les désarmait. Mais ici la femme est fatale et paralyse le clown.
Dans le film noir, les manoeuvres de séduction des femmes fatales visent à laffaiblissement, voire lannihilation du protagoniste. Dans la parodie allénienne, elles sont le signe de larbitraire. Rien ne justifie le désir sexuel de Laura pour CW Briggs, sinon un pur caprice, reprenant le cliché de la versatilité féminine illustré au début de The Big Sleep par le personnage de la « petite sur perverse » repris en majeur par la grande sur qui transforme la perversité en énigme provocatrice, pour la bonne cause cette fois. Laura elle-même, dans la dernière scène où elle intervient, se métamorphose en « good bad girl », puisquelle vient en aide à CW Briggs arrêté, lui passant la clé des menottes au moyen dun baiser passionné. Laura condense donc plusieurs figures féminines du cinéma de genre hollywoodien, puisquelle est aussi la riche héritière capricieuse, se rattachant par là à la comédie romantique et à la comédie loufoque, évoquant aussi bien Ellie (Claudette Colbert), lenfant gâtée de It Happened One Night, que les pestes majeures quincarne Katherine Hepburn dans The Philadelphia Story ou Bringing Up Baby. Son prénom même constitue une référence à lune des figures féminines majeures du « noir », lhéroïne éponyme du film de Preminger. Le film est donc loccasion pour un personnage allénien denlacer toutes ces créatures hantant limaginaire du cinéphile en une seule, femme fatale superlative, mais peut-être, aussi, superflue
ou du moins décorative, ce qui nest pas rien chez Allen, et ce dont nous devons nous garder de prendre dans un sens (seulement) péjoratif. En dautres termes, si la présence de Laura Kensington flatte lil, si ses joutes verbales avec W.C. Briggs, parodies des dialogues insolents entre Humphrey Bogart et Lauren Bacall, sont sources de comique, de même que le contraste physique entre les deux personnages, elle ne paraît pas indispensable au film. Cette gratuité nest pas désagréable, mais risque de faire basculer la production allénienne du côté de la vacuité et du caprice. Lattrait que le protagoniste exerce sur Laura, hautement artificiel, a peu de chance de fonctionner du personnage au spectateur, lécart étant trop grand de Laura à WC Briggs. Le monde de la comédie allénienne et celui du film noir, même sous forme parodique, ont quelque difficulté à se fondre, sans doute parce que ce dernier, avec des films qui prennent le plus souvent la forme dune quête de la vérité, impliquent un degré de croyance de la part du spectateur que sape perpétuellement lironie allénienne. Lorsque Billy Wilder parodie les films de gangsters des années trente avec Some Like It Hot, il réussit la gageure de faire rire sans jamais que lon oublie la question de vie ou de mort qui sous-tend tout le film. Woody Allen lui-même avait excellé dans cette veine avec Bullets Over Broadway. Même brillant, même soigné, le film ne convainc pas ; nous assistons à un joli spectacle de marionnettes et applaudissons à la dextérité du montreur qui nhésite pas à sexhiber lui-même en pantin manipulé, mais en dépit de lexcellence du jeu de lactrice, cette Laura-là ne risque pas de nous hanter. Entendons-nous bien, nous prenons « convaincre » au sens fort dadhésion : nous retirons de la vision du film le sentiment que rien de vrai ne « passe », du moins en ce qui concerne la relation entre Laura et CW Briggs, et la parodie de film noir.
Il nous semble en revanche quil nen soit pas tout à fait de même de la relation entre WC Briggs et sa « collègue de bureau », Betty Ann Fitzgerald. A première vue, tout les oppose, même si la différence nest pas aussi spectaculaire quavec Laura Kensington. Miss Fitzgerald représente elle aussi une de ces « schickse » idéales, de ces blondes WASP qui font fantasmer les Portnoy de ce monde, et trembler les mères juives. Cela saute aux yeux dès la première scène qui les associe, où elle impose sa silhouette nette, ses vêtements de coupe flatteuse aux chaudes couleurs, miel et beige, accordés à léclat de sa blondeur et de ses bras nus, face à un CW Briggs vêtu de sombre, gesticulant, strident et bredouillant à la fois. Elle incarne lautorité, la rigueur et la compétence face à lintuition brouillonne, lordre face au désordre, la lumière face à lombre, la modernité et la jeunesse face à un homme du passé : difficile dimaginer des êtres plus mal assortis. Pourtant, il est clair, peut-être même trop évident dailleurs, comme cousu de fil blanc, quils sont faits lun pour lautre tant leurs personnages fonctionnent selon une apparence dinversion permettant, in fine, à ces parallèles de se rejoindre quelque part. On sait que dans lintrigue, les manuvres dun hypnotiseur vont permettre lappariement artificiel de ces contraires, manoeuvres que lon peut lire comme la métaphore du pouvoir de la fiction filmique qui parvient à faire tomber une belle, jeune et blonde personnification de laméricaine moderne (le personnage de Miss Fitzgerald se présente clairement comme un prototype de la désormais fameuse « executive woman », avec pour projet dexécuter CW Briggs) dans les bras de ce monument de passéisme quincarne le personnage allénien menacé par le passage du temps. Le moyen apparent, cest linversion du masculin et du féminin : le personnage allénien, qui le plus souvent nadopte pas pour séduire le comportement « macho » du séducteur conventionnel, a parfois été considéré comme « féminin » (au grand dam des féministes qui ny voient que pose et stratégie retorse de séduction « quand même »), et nous évoquions plus haut son attitude effarouchée face aux offres sexuelles explicites, quil sagisse de celles de Linda dans Mighty Aphrodite ou de celles de Laura Kensington ici. Les scènes daffrontement verbal entre CW Briggs et Betty Ann Fitzgerald, dans la tradition de la comédie romantique, voire de la comédie screwball dans lesquelles des personnages destinés à sunir à la fin du film en passent les trois quarts, sinon plus, à rivaliser à coup de réparties cinglantes censées exprimer une mutuelle détestation, abondent en remarques dans lesquelles Miss Fitzgerald affirme sa supériorité (« Im smarter than you. Im faster. » « You are too short for me, you are too nearsighted for me, you are too old for me. »). Sans cesse elle met en doute la virilité, sinon lhumanité de CW Briggs. A la première scène qui les confronte, elle sadresse à lui en ces termes : « Would you like to go out and try to come back in like a human being ? », pour reprendre ensuite, « If you were a man, you would be hiding under your desk », et, juste après, « youll end up singing castrati in a glee club ». Elle adopte dailleurs des comportements supposés virils, consommant force cigarettes et tequila dès le matin. Cest CW Briggs que lon voit se préparer à dîner, alors que nous ne serons jamais admis dans une quelconque cuisine dans son appartement à elle, et sans vouloir offenser la belle et talentueuse actrice quest Helen Hunt, on croit dans plusieurs plans déceler une ombre de moustache sur son visage, à la faveur de léclairage en clair-obscur de ce film presque entièrement tourné en intérieurs. Ce renversement des rôles qui devrait normalement renforcer le contraste entre les deux personnages ny parvient pas vraiment, car il est compensé par un mouvement inverse de parallélisme. Chacun à son tour va porter le même type de jugement sur lautre. Lui : « Theres something about that broad that I dont trust. Shes got an evil streak. » Elle : « Theres something about him I dont trust. Office wisecracks and double-meaning jokesI mean, who is he? » On le sait, ces couples de comédie ne saffrontent ainsi que pour lutter contre une attirance réciproque. Lhypnose servira de catalyseur à des sentiments qui nosent se dire, et de révélateur de la personnalité profonde de chacun, car la vraie problématique du film, cest bien la question de la conformité ou non à son « personnage ». Personne narrive à comprendre la réussite de CW Briggs, tant ce dernier présente une image dinefficacité totale (« CW ? He cracked a lot of cases. Except I dont see howhes such a drone. » ; « This shallow skirt-chasing egomaniac whos probably more lucky than good. ») Lui-même nous confie ses secrets : adopter un profil bas de manière à ce que lon vous sous-estime, et faire preuve dempathie envers son « gibier ». Polgar, le magicien maléfique, va réussir par le biais de lhypnose à rapprocher ces deux êtres, mais ce ne sera encore quune répétition, une parodie de lune de miel exécutée devant lauditoire de la boîte de nuit, pour amuser la galerie de manière assez grossière. Visuellement, le spectacle de leur hébétude est dailleurs pénible, et la ficelle de lhypnose faisant ressortir la nature profonde des êtres paraît trop grosse pour véritablement satisfaire aux critères dhabitude plus subtils de la comédie allénienne. Noublions pas toutefois quà maintes reprises sexprime dans les films dAllen un goût pour des amusements populaires que lon qualifie parfois de mauvais, cassant limage du cinéaste intellectuel, qui naime rien tant quévoquer les débuts modestes du cinéma aux Etats-Unis, cet art forain à la réputation funeste auprès des élites. The Curse of the Jade Scorpion reprend après Small Time Crooks ces aspects volontiers miteux que lon trouvait déjà dans Broadway Danny Rose et surtout dans Take the Money and Run. Sous la vulgarité de la vie de ces employés de bureau américains et de ces histoires mesquines dadultère affleure par instants quelque chose dauthentique que fait ressortir le bon magicien, George et ses tours de cartes, qui déprogramme les deux victimes de Polgar et qui donne la clé de ce qui finalement les rapproche : lhypnotiseur le plus fort du monde ne fera jamais agir quiconque contre sa nature. Ces deux là sattirent donc, et ces deux là sont des voleurs dans lâme.
Nous avons déjà évoqué au fil de la filmographie ces moments où affleure lauthentique sous le clinquant de music-hall : ils sont rares dans ce « petit » film, mais deux plans vont rapprocher les deux antagonistes, et apparier ces contraires. Chacun à son tour va sendormir sous lil de lautre, désarmé. Ce moment hors hypnose où chacun rend les armes justifie le plan final qui les montre séloignant à la manière de Charlot et de « La Gamine » à la fin de Modern Times, sans toutefois lever le sentiment dartificialité que dégage ce couple improbable et la manière dont il sest constitué. On perçoit cependant une grâce furtive et délicate à linstant où « Betty Ann » bascule lentement par-dessus le dossier du canapé pour sombrer dans un profond sommeil, veillée par WC Briggs, le mouvement dabandon contredisant la raideur quelle arbore dordinaire. Cet état de faiblesse induit par la nouvelle de la « trahison » de son amant et supérieur hiérarchique lui ayant annoncé quil était incapable de quitter sa femme, et par un excès de boisson, suit de très près une tentative de suicide quinterrompt CW Briggs. Faute de grand saut, ce moment central du film lui offre une « petite mort » sur canapé. Si nous pouvons parler ici daffleurement de lauthentique, cest sans doute grâce à la proximité de la mort et du danger, très rare dans cette comédie légère : un peu plus loin dans le film, cest Miss Fitzgerald qui accueillera WC Briggs évadé pour quelques heures de sommeil sur ce même canapé, cédant obscurément à son phantasme du cambrioleur romantique dont elle va pendant ce temps partager le destin criminel. Ce croisement entre veille et abandon, stratégiquement situé au « beau » milieu du film, rare moment « vrai » de séduction entre les deux personnages, reflète également notre investissement de spectateurs à la croisée entre contemplation distante et croyance, et ce moment où nous nous abandonnons au film parvenant à rejoindre nos phantasmes.
De tels moments sont rares dans un film qui, en dépit de la qualité de linterprétation et de limage, na guère séduit. Le haut risque dabsence totale dimplication du spectateur dans ce qui se joue là y est peut être pour quelque chose : le spectacle est brillant, ces gens sur lécran samusent, mais quel est lenjeu ? Nous avons envie de répondre, comme CW Briggs au magicien, que nous sommes de mauvais sujets pour lhypnose, et quavec nous, « cela ne marche pas », tant ce qui se passe là nous semble la plupart du temps purement décoratif. Le message paraît brouillé : sagit-il de dénoncer les aspects hypnotiques du cinéma, ou au contraire de souligner que larbitraire et lartifice constituent lessence même de la relation amoureuse ? Un tel pessimisme méritait plus de fermeté dans le propos, alors que lagressivité qui caractérisait les films précédents est ici étrangement absente : cest comme si presque tout le film parlait sous hypnose. Deconstructing Harry exaspérait la dialectique public/privé jusquà atteindre une crudité et une violence inouïes chez Allen, et même Small Time Crooks ne manquait pas à ce point denjeu puisque, rendant hommage à la culture populaire dans laquelle lauteur lui-même a grandi, il revendiquait un mauvais goût chaleureux et cassait limage du névrosé de lUpper East Side. Mais ici, au-delà du plaisir que lon peut prendre à des aspects décoratifs, on souhaiterait plus de noirceur, pour plus de vie. Paradoxalement, en évacuant presque complètement ce que le film noir a de funèbre, et ce que la comédie romantique comme la comédie screwball recèlent de vraie violence dans leur description des rapports hommes/femmes, Allen stérilise son film dont on nadmire plus que la joliesse. Lartificialité revendiquée frôle le superflu, la vacuité, ou plutôt le sentiment de la vanité de lentreprise.
Et pourtant, cette glissade vers linsignifiance, cette atténuation que lon ne peut sempêcher de lire comme une progression vers une fin de loeuvre peut aussi émouvoir, tant elle est en adéquation avec le pessimisme qua toujours professé lauteur : ce couple improbable que lon regarde séloigner, tout ce mal assorti qui sassemble quand même, continue de refléter, même en mineur, le « tant bien que mal » de nos existences. Et si lon regardait ces derniers films comme des vanités ?
Am I still in the movie?
Hollywood Ending : le seul titre du troisième film de ce deuxième groupe remettant en jeu le personnage allénien comme personnage prinicipal induit une atmosphère de fin de partie. Il fait certes référence à la « fin heureuse » de cette comédie du remariage qui voit la réconciliation du protagoniste et de son ex épouse. Mais dans la mesure où cette fois-ci Woody Allen retrouve un personnage de réalisateur, on peut aussi le lire comme lannonce explicite dun crépuscule. Quelque chose nommé « Hollywood » sachemine vers sa fin, toute la question étant de savoir ce que cest, ici, que « Hollywood ». Si cela désigne de manière très générale la production américaine de films, on peut interpréter ce titre dans le sens dun aveu dabandon du devant de la scène par le personnage allénien : Woody Allen renoncerait à jouer le rôle du « héros » dans ses films. On peut même penser à un effacement au box-office, les films ne suscitant plus de réel engouement du public, même en Europe. Pourtant, ces interprétations, sans être fausses, ne satisfont quà demi lanalyste pour qui Woody Allen se définit en partie comme lantithèse du réalisateur hollywoodien, avec pour image celle dun cinéaste indépendant ancré à lest des Etats-Unis, et parfois même plus européen quaméricain. En dautres termes, si le titre annonce une fin pour Hollywood, il nest pas certain que le réalisateur participe du mouvement. Le film qui montre les démêlés dun cinéaste new-yorkais, ex gloire du septième art, avec un producteur californien lui offrant une occasion de revenir au premier plan, condamne par le biais de la satire la marchandisation de la création et démontre quil est impossible de concilier une conception purement mercantile du cinéma et la production artistique. La chanson du générique fait entendre une voix prenant congé et annonçant « Im going Hollywood », et le film, à la suite des deux précédents, se présente comme une comédie plus légère que Deconstructing Harry ou Celebrity. Sagirait-il de traiter de la tentation dun cinéma plus commercial ? Le réalisateur diégétique pactisant avec le diable est frappé de cécité et élabore un produit invisible. Le spectateur ne parvient pas à reconstruire un tout cohérent à partir des bribes qui lui sont communiquées, il nen voit guère plus que le réalisateur lui-même. Etrangement, le film renvoie dos à dos art et commerce, puisque la satire vise aussi bien les conceptions mercantiles du cinéma que les créateurs condamné à linvisibilité par leur refus de tout compromis, tout en sachevant sur une réconciliation entre le réalisateur et son ex épouse. Cette dernière, exaspérée par sa posture dartiste maudit, lavait, jadis, trahi pour Hollywood en devenant la maîtresse dun patron de grand studio avec lequel elle se fiance au début du film. Alors, fin heureuse, ou fin tout court ? La première interprétation ne pouvant se faire que dans une perspective ironique, étant donné le pessimisme foncier de lauteur, le film pourrait bien se lire comme un aveu dimpuissance, une perte de foi dans la capacité à ouvrir des voies nouvelles et à offrir autre chose quun constat négatif. Toutefois, le film na rien dun naufrage : Ellie est séduite à nouveau. Mais le spectateur lest-il, et par cet avatar du personnage allénien et par le film ?
En tout état de cause, le film associe clairement les relations entre Val (Woody Allen) et son ex épouse Ellie, et le succès des films et de leur auteur : « Everything was fine with you until I started losing my audience. » Si au début du film ils sont très éloignés lun de lautre, ne serait-ce que géographiquement, lun à New York, lautre en Californie, cest bel et bien le désir dEllie de voir Val diriger The City That Never Sleeps qui lance laction. Les stratégies plus ou moins conscientes des personnages en vue détablir, préserver ou rétablir un lien affectif que ce soit entre homme et femme ou entre père et fils, constituent la trame du film qui alterne éloignements et rapprochements et qui sachève sur une réconciliation aussi générale que miraculeuse. Le troisième film de ce groupe reprend la question de la séduction, et nous pouvons nous demander sil apporte sinon des réponses, du moins des éclairages nouveaux aux différentes interrogations que lon se pose quant à la capacité dun auteur et de son personnage à provoquer encore ladhésion du spectateur. Au-delà, le titre du film suggère que lon touche à une fin : pouvons nous pour autant linterpréter comme un adieu au personnage de comédie qua inventé et développé Woody Allen ?
Val Waxman : cet homme de cire est clairement modelé à limage de son créateur, le déguisement de la personne en personnage passant par dautres moyens que le costume ou le statut professionnel, social et culturel, contrairement aux deux films précédents. On retrouve les fortes coïncidences caractérisant certains avatars majeurs du personnage allénien, en particulier deux figures de réalisateurs, Sandy Bates dans Stardust Memories et Cliff Stern dans Crimes and Misdemeanors, ce qui, en dépit du ton léger qui caractérise ce film-ci, nous encourage à y trouver des enjeux plus profonds quil y paraît. Nous lavons dit, il pose la question de la tension entre création artistique et cinéma commercial, et plus largement celle du compromis et de la réussite, comme le faisaient déjà les deux films précités. En termes de réussite sociale et de succès de leurs films, les trois réalisateurs occupent des positions bien différentes. Le premier, Sandy Bates, se remet en question et ose la noirceur alors quil connaît la gloire grâce à la production duvres au goût du public, mais accepte quand même dachever son film sur un baiser de fin
« Hollywood Ending » ? Le deuxième sinterdit tout compromis, se condamnant à léchec tant artistique que sentimental puisque lélue de son cur lui préfère son exacte antithèse. A lhomme de sable (Sandy), insaisissable, inclassable, ambigu, se risquant à provoquer lantipathie, hanté, au bord de la psychose quévoque son patronyme, dont les doutes parviennent toutefois à porter à lécran une uvre controversée mais dense, marquante et source de satisfaction paradoxale, succède lhomme falaise (Cliff) que sa sévérité (Stern) minérale rend incapable de la moindre perméabilité, et que son inaptitude foncière au compromis condamne à être inaudible et invisible tant il décourage les meilleures volontés. Le rapprochement entre ces deux figures de réalisateurs tendrait à faire pencher la balance du côté du compromis, puisque Sandy Bates produit un film applaudi et continue dentretenir des liens avec « ses femmes », quil sagisse de compagnes, de personnages féminins ou dactrices les incarnant, quand Cliff Stern en est réduit au silence artistique et à la solitude. « Lhomme de cire », quant à lui, entre dans le film en associant des traits caractéristiques de Sandy et de Cliff. A linstar du premier et contrairement au second, il a connu le succès auprès du public comme auprès des femmes (il en a épousé deux, a eu un fils de la première), mais contrairement à Sandy, il na pas choisi la voix du compromis au moment de la crise. Il sest au contraire raidi dans sa posture de créateur intransigeant, et se retrouve aussi isolé que Cliff. Il napparaît physiquement dans le film quà la deuxième scène, après une présentation oblique dans la première, où il est le sujet dune conversation entre différentes instances productrices du « film dans le film », The City That Never Sleeps, qui rappellent les voix et les silhouettes commentant le dernier projet de Sandy Bates au début de Stardust Memories. LorsquEllie suggère quil serait le réalisateur idéal, on se récrie de concert : « Hes a raving, incompetent psychotic. (
) They should lock him up and throw away the key. And please, dont take that the wrong way. » La séquence dintroduction joue pleinement son rôle de présentation du nouvel avatar, avec des condamnations quasiment unanimes et le plaidoyer de celle quil avait su séduire et qui demande quon lui laisse une dernière chance, arguant de son amour du cinéma, et de son talent naturel : « But Val cares about movies and he was born to do this material. » La scène suivante propulse brusquement ce personnage aux abois à lécran, après un dernier renseignement sur la précarité extrême de sa situation : « Im told hes in no position to be fussy. »
Cest bien le cas, puisque le plan suivant nous transporte en plein blizzard pour une séquence de conversation téléphonique qui offre au personnage loccasion de proposer à nouveau aux spectateurs de le suivre dans un film qui ne doit pas manquer dimportance puisque le protagoniste y fait le même métier que lauteur. On saisit dentrée de jeu que la persona allénienne est fidèle à elle-même, le ton est à la fois geignard et vindicatif, et une fois de plus le ciel tombe sur la tête du schlemiehl que ladversité réduit à tourner dans le Grand Nord un film publicitaire pour un déodorant. Ce nouvel avatar ne craint pas de revêtir quelques oripeaux chaplinesques dignes de The Gold Rush, jouant sur le décalage et lincongruité dans cette scène comme dans la scène de son retour où il rapportera des fourrures marchandées auprès dun trappeur (« I traded pelts »). La référence à Chaplin place clairement le film dans le domaine de la comédie et annonce la part non négligeable quoccupera le comique physique et visuel (!) dans les scènes où Val aveugle tâche dévoluer dans le décor en dissimulant son handicap. Le personnage reprend donc les masques sérieux de Sandy Bates et de Cliff Stern, mais pour en donner une version dérisoire : impossible de ressentir autre chose que de lamusement à propos de cette figure qui va pourtant être frappée du pire mal qui soit pour un réalisateur, et qui est déjà en bien piteuse posture. « You know, one day you look up and realize that laughs are not enough, » déclare Ellie à la scène suivante, lorsquelle revient sur les raisons de sa rupture avec Val, offrant une explication de léchec de leur couple contredisant celle avancée pour léchec de la carrière de Val, puisquil semblerait bien que ce soit ses tentatives de faire un cinéma plus profond et sérieux qui lui ont été reprochées. Le rire que pouvaient déclencher Sandy ou Cliff résultait de la satire visant aussi bien leur posture dartistes tourmentés et leur aveuglement (déjà !) que les exigences des milieux de la production et de la réception de leurs films, mais le ton grinçant et la misanthropie dominante donnaient au propos une noirceur et une agressivité absentes ici. La dépossession progressive dun personnage de plus en plus dérisoire se marque par une atténuation et une dévalorisation des éléments constitutifs de la persona. On retrouve un grand nombre de traits caractéristiques de personnages antérieurs, mais affaiblis. Ainsi, la deuxième séquence fait découvrir un « Woody Allen au Canada » qui peut rappeler les déplacements dans lespace ou dans le temps des premiers films, mais dont limmobilité et la frontalité évoque davantage Alvy Singer au début de Annie Hall. La farce nest pas ici aussi physique que dans Love and Death, et loin dinterpeller directement le spectateur, les premières paroles de Val sont pour sa compagne du moment. En dautres termes, la scène nest ni spécialement drôle hormis son incongruité, ni prenante, car rien nest fait pour susciter une quelconque sympathie pour ce personnage déplacé et dépassé pour lequel on éprouve au mieux une espèce de pitié amusée. En comparaison, les vicissitudes de Charlot au Klondike étaient dautant plus hilarantes que le froid, la faim, et le danger de mort avaient une tout autre prégnance. Ici tout est sous le signe du dérisoire et on ny croit à aucun moment. La crainte du personnage, cest de périr sous la dent dun élan (« Are mooses carnivorous ? »), et le jeu des plans alternés mettant en images la communication téléphonique le réinstalle dans son appartement douillet dintellectuel new-yorkais. Décidément, Woody Allen fait partir son personnage avec un lourd handicap : arriverons-nous à éprouver autre chose quun amusement poli ? A lautre bout du fil, le personnage de Lori témoigne également de cet affaiblissement : sa grande jeunesse peut bien rappeler Tracy dans Manhattan, sa vulgarité Linda dans Mighty Aphrodite ou ses exécrables prestations dramatiques Olive dans Bullets Over Broadway, Lori existe à peine. Dailleurs, elle disparaît du récit pendant la majeure partie du film, à tel point que lorsquelle réapparaît de nombreux spectateurs réagiront certainement comme Ellie : « I forgot she existed. » La liaison avec Lori nest en aucun cas un enjeu du film, dans lequel le personnage allénien, autre affaiblissement, renonce à la sexualité explicite que représente cette bimbo décolletée. Sa seule fonction pourrait bien être dramatique, puisque pour se débarrasser delle Val va précipiter la réconciliation avec Ellie en lannonçant avant quelle ne soit effective, ce qui ne va guère troubler Lorie tant quelle « reste dans le film » . Nest-ce pas là, effectivement, la seule ambition de tout personnage qui se respecte ? Finalement, Lorie nest pas si superflue que cela, puisque cette innocente formule ce qui finalement importe à tout personnage, et donc à « Woody Allen » lui-même, soit continuer dexister dans des films en dépit de linéluctable usure de la routine.
Pour clore ce cycle de trois films, Woody Allen ne craint pas de sinscrire dans la tradition typiquement américaine de la « comédie de remariage » : lidylle avec le spectateur va-t-elle reprendre aussi bien quentre Ellie et Val ? Nous venons de le voir, le personnage au début du film nest que lombre de ce quil a pu être, et le film va aller très loin dans son amoindrissement. La proposition de départ, soit donner une dernière chance à un « has been », paraît bien futile et arbitraire. Qui irait confier la réalisation dun film au funeste individu évoqué dans la première scène, en dépit de son passé et du lien qui lunit, à linstar de lauteur, à la ville qui est au cur même du projet ? A deux ou trois reprises toutefois, une explication des plus matérialistes est donnée : Val Waxman, aux abois, nest pas cher, et dans son cas, se montrer difficile relèverait du suicide. Au début du film, il nest quasiment plus rien, ayant été débarqué de son invraisemblable tournage dans le Grand Nord. La proposition inespérée du grand studio californien, via Ellie, le sauve in extremis de lanéantissement, sans pour autant lui offrir de possibilité de renouvellement puisque, comme il lavouera lui-même beaucoup plus tard à son analyste, il sagit de tourner un remake dun film de gangster des années quarante. La cécité va rendre un tel retour impossible.
Dès lors, si nous regardons le film en termes de perte et de gain, son issue paraît des plus ambiguës. Comment, à terme, « sen sort » le personnage ? La fin semble à première vue tenir la promesse du titre : les anciens époux réconciliés sembarquent pour cette Cythère allénienne quest Paris, et même le film trouve son public, les Français qui lui font un triomphe (« Here Im a bum but there Im a genius. Thank God the French exist! »). Cette fin heureuse pousse à son paroxysme le motif du triomphe paradoxal et hautement improbable tant elle accumule les miracles. Val va jusquà renouer avec un fils qui pourtant affirme haut et fort leur irréductible différence et son renoncement à une quelconque filiation, puisquen punk pur et dur il refuse tout passé (le fils de « lhomme de cire », devenu sac poubelle, sest lui-même nommé « Scumbag X ») et tout avenir. Laveu damour paternel « malgré tout » (« I love you, Scumbag. ») déclenchera lultime miracle, soit la guérison de laveugle, où Allen renoue étonnamment avec la tradition du mélodrame hollywoodien, dans la lignée de Magnificent Obsession, « grand mélo où la foi délivre de toutes les cécités ». Mais nous sommes chez Allen et pas chez Sirk, et bien sûr, ce dont Val peut se repaître, une fois sa vue recouvrée, cest de la beauté et de sa ville et de sa femme, puisque le miracle a lieu alors quil se promène à Central Park avec cette dernière. A larrière plan, la ligne de crête des gratte-ciels éclairés par la lumière dorée du couchant rutile contre le bleu du ciel au dessus du vert des frondaisons dans un contraste de chromo digne des mélos les plus flamboyants. Lartificialité revendiquée, au-delà du contrepoint ironique samusant des invraisemblables dénouements hollywoodiens, montre quune fois encore Allen avance en funambule entre un scepticisme et un pessimisme à la limite du cynisme, et lacceptation dun bonheur fragile mais possible. On a souvent reproché à Allen sa vision édulcorée dun Manhattan sans crasse ni délinquance ; notre position sera que cette indéniable idéalisation permet paradoxalement lexpression de la croyance sincère dans ce quAllen englobe sous le terme de « magie ». La guérison de Val prête à sourire tant elle relève de la convention hollywoodienne, et pourtant on peut y voir (pardon de la facilité !) de la sincérité sous lapparence. Il nous semble que Central Park, lieu privilégié des promenades sentimentales comme des aveux, constitue le décor qui se prête le mieux à ce passage fugace de lémotion au cur de lartifice. Ainsi en est-il de la promenade en calèche de Manhattan : quoi de plus rebattu ? Et pourtant, au sein du cliché sentimental à bon marché se glisse laveu dun sentiment pudique et sincère :
EXTERIOR. CENTRAL PARKNIGHT.
A horse-drawn carriage ambles down a tree-lined park path. Ikes and Tracys voices are heard over some romantic background music and the sounds of the horses hooves against the cobblestones.
IKES VOICE-OVER This is so corny. Iyou know, I cant believe this. Is this what you wanted to do? Is-is this your one wish?
TRACYS VOICE-OVER (Chuckling) I dont think its corny. I think its fun, I really do.
IKES VOICE-OVER Well, it is fun. But, I mean, I did this when I was a kid, you know, uh...
TRACYS VOICE-OVER Yeah, well, Ive never done it. I think its great.
IKES VOICE-OVER Hm. (Tracy laughs happily) Geez, on my prom night, I went around this park five times, six times. (Tracy laughs again) If I hadif I had been with a girl, this wouldve been a-an incredible experience.
Tracy continues to laugh as the camera moves closer to the carriage where the couple is sitting, their arms around each other, in the back seat. They kiss.
TRACY (Breaking away from the kiss) Quit fighting it. You know youre crazy about me.
IKE (Gesturing and pointing to the sky) I am. You-you-youre... look, youreyoure Gods answer to Job... you know. You wouldve ended allall argument between them. I mean, H-H-He wouldve pointed to you and said, you know, I do a lot of terrible things, but I can also make one of these, you know. (Ike points to Tracy; she chuckles, then buries her head in his shoulder. He kisses her hand) And thenthen, Job wouldve said, Eh, okaywell, you win.
The camera pulls back and once again the horse-drawn carriage in its idyllic setting is seen on the screen. The romantic music continues to play...
Val Waxman, dernière apparition du héros allénien avant son retour en 2006 dans Scoop, ne déroge pas au pessimisme et à la misanthropie de ses prédécesseurs : son intransigeance le bannit des plateaux et, frappé de cécité, il réalise un monument dincohérence et dincommunicabilité lorsquil accepte la dernière perche que lui tend Hollywood. Dès lors, le dénouement miraculeux devient extrêmement difficile à accepter, mettant la croyance du spectateur à rude épreuve. Passe encore sur le retour de la vue après la réconciliation avec le fils : lexplication psychanalytique du film dans le film racontant lhistoire dun fils sommé de tuer son père rendant aveugle son réalisateur qui na pas vu son propre fils depuis que celui-ci aurait tenté de le tuer est passablement maladroite et lourde, mais demeure vraisemblable. En revanche la reconquête dEllie, et plus encore celle dun éventuel public via ces inconditionnels de Français tiennent dun deus ex machina rappelant la fin de Mighty Aphrodite, et lon peut craindre que beaucoup de spectateurs ny adhèrent pas, lassés quils sont de retrouver les mêmes vieilles techniques de séduction : ainsi Val va-t-il attendrir Ellie en évoquant le passé. Il leur reste Paris, vers lequel ils sapprêtent à senvoler à la dernière scène du film, un cliché romantique aussi dérisoire que le béret dont saffuble Val pour loccasion, un Paris aussi fabriqué que la liaison entre Joe et Von dans Everyone Says I Love You ou que les décors de carton-pâte de Gigi ou de An American In Paris, Paris tel que Hollywood le rêve. Quant au spectateur, il lui reste la comédie.
Le personnage de Val, à linstar des avatars alléniens le précédant directement, inspire davantage le rire que les deux autres rôles de cinéastes, Sandy Bates et Cliff Stern. La cécité lui permet en particulier de renouer avec la pantomime dans des scènes burlesques : ainsi celle de la chute subtilement traitée en « throwaway », c'est-à-dire à larrière plan. Tandis quau premier plan Ellie de retour de Californie et ignorante du malheur frappant Val bavarde avec Andrea, la journaliste à laffût de révélations croustillantes, au second plan un corps choit lourdement du premier étage du plateau. Le spectateur lit immédiatement la situation (« Cest Val qui, aveugle, a franchi le bord de léchafaudage »), et regrette à posteriori de ne pas avoir été assez vigilant, de ne pas avoir assez bien vu ce qui se passait à lécran, partageant un tant soit peu laveuglement du personnage. En dépit de son infirmité, il est difficile déprouver autre chose à légard de Val que de lamusement : est-ce à dire quil est le relais dune volonté de divertissement pur de la part de son auteur ? La cécité nest jamais présentée comme devant inspirer de la compassion, mais bien comme une métaphore, et surtout comme une source de comique, un comique atténué si on compare les « scènes daveugle » avec la célèbre incursion de laveugle au drugstore quose montrer WC Fields. Le personnage allénien se retrouve provisoirement condamné à ne rien voir, ce qui a pour conséquence son indécision (on lui demande à plusieurs reprises de choisir entre deux objets ou deux couleurs), et sa guérison miraculeuse risque dengendrer trop de doutes chez le spectateur pour que celui-ci adhère vraiment au personnage. Les personnages que Woody Allen incarne dans Small Time Crooks et The Curse of the Jade Scorpio témoignent dune certaine variété sinon dans linterprétation, du moins en ce qui concerne la personnalité et le milieu social de chacun, mais Val Waxman pourrait bien être vu comme une figure daffaiblissement ou dessoufflement. Après ce film, Woody Allen renoncera à tenir le rôle principal dans Anything Else, pour ensuite disparaître de lécran dans Melinda and Melinda et Match Point. Nous sortons là de notre corpus mais le tout dernier film en date, Scoop, offre une variation intéressante du personnage allénien sous la forme dun prestidigitateur dont larmoire truquée va mettre en contact la protagoniste, une étudiante en journalisme, et un fantôme détenteur dinformations capitales. Après avoir eu recours plusieurs fois à des figures de magiciens plus ou moins doués, mais toujours étroitement liés aux développements de lintrigue, Woody Allen retrouve les tours de magie du jeune Sandy Bates pour revêtir lui-même le déguisement de lillusionniste, ce qui semble lui réussir, à en croire la critique de Danièle Heymann intitulée « Ce bon vieux Woody » :
On peut dire, « vieux », Woody Allen, tout gris, tout fragile. Il a manifestement renoncé à jouer les amoureux craintifs et les maris anxieux, il est devenu le papa, le parrain, le mentor de jolis et bons acteurs, il leur sert sur un plateau de beaux rôles charmeurs, et ce passage de témoin a quelque chose de touchant. Mais on est heureux quil habite ses films, car il a beau, lorsquil ne joue pas, confier ses mots (dauteur) à dautres, (
) ça nest jamais aussi drôle, rapide, précis, que lorsque cest lui, Woody, qui fait du Woody.
Val Waxman, semble-t-il, avait bien raison de remercier le ciel de lexistence des Français, et lidylle se prolonge en dépit du vieillissement du personnage, cet affaiblissement venant même renforcer le sentiment de sympathie que daucuns continuent déprouver pour lui. En dautres termes, on peut conclure à un effacement progressif du personnage, parallèle à son évolution des rôles damant à ceux de père puis de mentor lamenant à renoncer progressivement à celui de partenaire sexuel. Rien détonnant à cela, comme semble naturelle la constante admiration de certains critiques de ce côté-ci de lAtlantique, témoignant de la capacité toujours renouvelée dAllen à faire de ses faiblesses sa force :
avec un sens inépuisable de lautodérision, Woody Allen se ditribue aujourdhui dans le rôle du vieux magicien ringard et cynique, qui répète les mêmes tours depuis des décennies, pour le plaisir toujours renouvelé des applaudissements.
(
) Lacteur-cinéaste, qui fut très tard dragueur, et même tombeur à lécran, chaperonne aujourdhui sans la moindre équivoque sexuelle sa nouvelle star, pourtant explosive. Vieil ange gardien gaffeur, vachard, pénible, le magicien en bout de course se fait un sang dencre pour sa journaliste en herbe. Il tient moins à sa propre vie quà celle de sa protégée. Un pied dans la paternité, un autre dans la tombe : Scoop donne limpression émouvante de voir le personnage Woody tourner la page. Et donne envie de se replonger dans la filmographie entière, histoire de le voir parcourir tout son orbe, du trentenaire obsédé sexuel au papa poule sur le tard.
Les deux trilogies que nous venons de parcourir donnent raison au critique, de la frénésie décalée de Harry à la dépossession progressive des caractéristiques de lamant au fil du second groupe de films. Très différent de Hollywood Endings, le dernier film de notre corpus, Anything Else, est pour nous celui qui illustre le mieux ce passage de relais, précédant Celebrity dans lequel le personnage allénien est carrément joué par un autre acteur. Il nous semble reconnaître dans Anything Else certains signes permettant dinterpréter ce film comme une conclusion à tout un pan de luvre, tant, en particulier, on y trouve déchos aux films les plus célèbres de lauteur, dès la première séquence qui évoque explicitement le tout début de Annie Hall, puisque le dialogue est construit autour de deux blagues comme le monologue dAlvy. Dialogue est dailleurs abusif, puisque le personnage interprété par Allen, Dobel, monopolise la parole.
Its nothing we havent done before.
Premier exemple dautoréférence, voire de redite, diront les détracteurs, le début du film respecte le canon allénien de lincipit au point de prendre des allures de pastiche : la musique jazzy du générique en tout point conforme, et les premiers plans de Central Park, la splendeur des frondaisons, le panoramique vers la gauche et le dialogue qui démarre avant que son origine ne soit dans le champ, origine que tout le monde a reconnue une fois de plus à la voix, sont bien « du » Woody Allen. On nous sert tout ce que nous avons déjà dit aimer, cest joli et subtil, et la présentation laisse présager la délicatesse des mets. Les paroles que nous entendons sur la bande-son suggèrent quil serait si facile daimer et danalyser
qui au juste ? Le protagoniste dont nous allons bientôt faire la connaissance, et dont nous pouvons encore penser quil est incarné par Woody Allen, puisque cest bien lui qui prend le premier la parole ? A moins quil ne sagisse de son amante ? Ou bien de ce film qui se présente avec une telle fidélité au style de son auteur et où lamateur entre avec tant de confort que lon peut craindre la routine, voire la lassitude : « Youd be so easy to love / So easy to analyse » ? Va-t-on une fois de plus voir et entendre un héros allénien nous délivrer quelques perles de sa pensée, avec juste ce quil faut dautodérision pour que nous lui pardonnions de se répéter ? Cest apparemment le cas, sinon quau lieu de sadresser directement au public comme Alvy au début de Annie Hall, Dobel le bien nommé trouve un relais à son auditoire, un jeune homme muet pour le moment, assis sur le banc à côté de lui, à qui ce Socrate de night-club réserve la fine fleur de sa pensée :
You know, theres great wisdom in jokes, for
really, I think... Theres an old joke about a prize fighter. Hes in a ring, and hes getting killed, hes getting his brain filled out, and theres his mother in the audience and shes watching him getting beaten out in the ring and theres a priest next to her and she says, Father, Father, pray for him. And the priest says, I will pray for him, but you know, if he could punch it would help. Theres more insight in that joke to what I call the Giant So What? than in most book on philosophy.
CUT. Dobel, still sitting on the bench, addresses the same man who now stands facing him.
Women... Camus said that women are all that well ever get to know of paradise on earth. Now in your case folk, there is a seminal joke that Henry Youngman used to tell that I think is perfect, I mean it sums it in perfectly as far as you go. Guy comes to his doctors office, he says, Doc, doc, it hurts when I do this. Dobel raises his right hand and twirls it around. The doctor says, Dont do it. Think about that. Dobel points his finger at the other man, stands up and leaves. CUT.
Si la remarque sur les femmes évoque, en plus gracieux, les propos que Harry tient à son jeune fils dans Deconstructing Harry, la seconde blague rappelle celle qui clôt Annie Hall, en plus elliptique puisque le patient ne se récrie pas que son tic lui est indispensable. La blague est en quelque sorte ouverte et Dobel joint le geste à la parole pour convoquer son interlocuteur, le sommant de prendre le relais, ce dont ce dernier sacquitte dès le plan suivant où il se présente face à la caméra, devant un fond neutre, sadressant à un public invisible exactement de la même manière quAlvy au début de Annie Hall :
Thats David Dobel and Im Jerry Falk. We met up at the office of some sort of so-called intellectual comedians agent. We were both fledgling comedy writers who wanted to break in the business by writing night-club routines for comics.
The difference was I was 21 and he was 60.
Retour aux origines de la comédie allénienne, cet improbable duo de débutants marche dans les pas de lauteur, la différence dâge en plus. Si dans Celebrity, le réalisateur mettait en scène un alter ego quadragénaire, son âge à lépoque de Annie Hall, un dispositif subtil de dédoublement opère ici comme un véritable bain de jouvence, avec un protagoniste qui se présente comme limage même du héros juvénile. Sil assume dentrée de jeu le rôle du narrateur à la première personne, il cède le pas à son mentor dans lordre des présentations, pour ensuite ne faire plus quun, par le biais de la première personne du pluriel, avec celui que son nom désigne clairement comme son doppelgänger. Jerry se présente comme un parfait débutant que caractérisent son âge tendre et son physique lisse de jeune premier. Le choix de lacteur Jason Biggs nest à cet égard pas innocent, puisquil est surtout connu pour avoir été la vedette du film American Pie, film pour teenagers mettant en scène des adolescents essentiellement préoccupés par la perte de leur pucelage, de même que lactrice incarnant son amante, Christina Ricci, a été remarquée dans ces classiques pour « grands enfants » que sont The Adams Family et Sleepy Hollow. On peut considérer le film comme une tentative de rajeunissement du cinéma dAllen cherchant à toucher un nouveau public, dont on sait quil constitue le gros des troupes de ceux qui fréquentent encore les salles obscures aux Etats-Unis. Pour ce faire, on choisit dans le rôle du protagoniste un acteur susceptible déveiller un sentiment didentification parmi les adolescents et les jeunes adultes, et lon propose une comédie enlevée frôlant parfois le désinvolte. Cette nouvelle tentative de séduction na guère convaincu, tant le rajeunissement sapparente à un simple lifting de formules perçues désormais comme répétitives par bien des spectateurs. On peut douter du succès auprès des amateurs dAmerican Pie dune comédie dans laquelle joue certes un acteur quils ont apprécié ailleurs, mais dans le rôle classique dun schlemiehl allénien, partageant son temps entre déambulations « philosophiques » dans Central Park avec son mentor, démêlés sentimentaux avec une maîtresse particulièrement névrosée et écriture contrariée du sempiternel roman, au son de romances interprétées par Billy Holiday ou Diana Krall. Le quinquagénaire craquera peut-être une fois encore, mais ladolescent restera sur sa faim, à supposer quil se soit déplacé pour voir ce film.
Toutefois, lanalyser comme un produit visant simplement à séduire un nouveau public tourne encore plus court que le film qui, pour nous, ne manque pas de présenter des aspects intéressants. Si lacteur qui incarne le protagoniste vient tout droit de American Pie, il nous semble que cest moins pour attirer ses fans que pour profiter de son aura de jeune premier, au sens propre du terme. Jerry est un débutant quasiment dénué de personnalité que caractérisent seulement ses relations avec un entourage dont il ne parvient pas à se détacher. Incapable dautonomie, il rebondit sur la seconde blague racontée par Dobel en lui faisant part de son complexe dès leur première rencontre : « I cant leave anybody. Its my main problem in analysis. » Au début, il nest québauche, et lintérêt du film réside dans le fait quil présente un protagoniste susceptible dévoluer, à linstar de David dans Bullets Over Broadway, et que nous assistons à laccès à lautonomie dun personnage. Les variations sur le mythe de Pygmalion sont une constante chez Woody Allen, de même que la mise en abyme du processus créatif, mais rarement il est allé aussi loin que dans ce film puisquil sagit du développement dun personnage qui aurait pu être lui et qui parvient à se construire grâce à un autre personnage que Woody Allen incarne lui-même et qui présente des caractéristiques aux antipodes de lhabituel schlemiehl.
Il est clair que le film sorganise tout entier autour du motif du passage de relais, avec pour images clés ces nombreux ponts de Central Park sous ou sur lesquels passent Jerry et Dobel tandis que le second distille sa discutable sagesse au bénéfice du premier. On voit aussi les deux personnages marcher dans la rue, limage reprenant certains plans de Annie Hall où Alvy et son ami Rob, venus du fond du champ, progressent vers nous tandis que nous percevons distinctement leur conversation ou plutôt le monologue dAlvy. On retrouve le même contraste dans les physiques, la silhouette élancée et bien découplée de Jerry rappelant celle de Rob (Tony Roberts) et accentuant le manque datouts apparents du personnage joué par Woody Allen. Le dialogue fait directement écho à celui de Annie Hall, puisque Dobel souffre de la même paranoïa que Alvy, et voit lui aussi des antisémites partout. On se rappelle en particulier le dialogue initial entre Alvy et Rob :
EXTERIOR. MANHATTAN. STREETDAY.
ALVY I distinctly heard it. He muttered under his breath, Jew.
ROB Youre crazy!
ALVY No, Im not. We were walking off the tennis court, and you know, he was there and me and his wife, and he looked at her and then they both looked at me, and under his breath he said, Jew.
ROB Alvy, youre a total paranoid.
ALVY Wh How am I a paran? Well, I pick up on those kinds o things. You know, I was having lunch with some guys from NBC, so I said... uh, Did you eat yet or what? and Tom Christie said, No, didchoo? Not, did you, didchoo eat? Jew? No, not did you eat, but jew eat? Jew. You get it ? Jew eat ?
Dans Anything Else, à la sortie du « Pips Comedy Club » où ils sont allés écouter le comique pour qui ils sont censés écrire des textes, Dobel va tenir à Jerry des propos voisins, mais son constant souci didactique vis-à-vis de ce dernier lamène à généraliser la remarque anti-sémite quil a cru entendre, alors que Alvy ne la prend que pour lui :
EXTERIOR. MANHATTAN. STREETNIGHT.
DOBEL Did you pick up on what that guy said? There were three people who were coming in when we were leaving...
JERRY Oh err... the swarthy guy?
DOBEL Yes one was sort of a dark... and, and... with you know two guys and a girl...
JERRY Yeah... No, I dont know what they were
DOBEL He looked at us and he said to the other guy, Jews start all wars. Did you hear that, did you hear
JERRY No!
DOBEL Yes, absolutely. He presumably said it to her or to the guy with him, I dont know, but it was really for our benefit. He said it loudly, Jews start all wars!
JERRY I dont know if ... It wasnt for my benefit, for I, I didnt hear anything, err
I know who youre talking about, I saw this trio, but I didnt hear any I have pretty good hearing though, I dont know
DOBEL Because you were obsessed with the physically prepossessing little waitresses who were running around. Let me tell you folk. We live in perilous times. Youve got to be on the alert for these things. You dont want your life to wind up as black and white newsreels footage scored by a cello on a minor key. For Gods sake!
La dernière remarque névoque-t-elle pas Alvy et son goût obsessionnel pour Le chagrin et la pitié ? Ce nest pas un hasard si Anything Else cite à plusieurs reprises Annie Hall, soit le film qui marque un tournant capital dans la constitution du personnage allénien. Dobel, nouvel avatar de la persona allénienne, entreprend de former un alter ego : dans cette perspective, sil retient certaines caractéristiques antérieures telles que le pessimisme, la paranoïa ou la maladresse physique, il se pose trop en modèle pour être faible, gentil, geignard ou lâche. Le verbe, quil a acéré et péremptoire, est loin dêtre sa seule arme. Spécialiste proclamé de la survie et de lautodéfense, il va jusquà offrir un fusil à Jerry. La persona des monologues comiques ne manquait pas dagressivité, et noublions pas le grand nombre de situations violentes dans lesquelles le personnage allénien se trouve impliqué dans les premiers films comiques : Virgil Starkwell a souvent larme au poing, Fielding Mellish rejoint la guérilla dans Bananas et même ce lâche de Boris Grouchenko se bat en duel au pistolet et tente dassassiner Napoléon. Dobel retrouve leur aggressivité et leur ton vindicatif plutôt que geignard, et lon peut admirer quAllen campe ainsi un personnage de composition tout en passant le relais de ce que nous désignons sous lappellation de « personnage allénien ». La capacité dinvention est toujours là, délicatement rehaussée par un sentiment de mélancolie lorsque Dobel quitte la scène à la fin du film sur une dernière pirouette nous rappelant que toutes ces créatures qui prennent vie devant nous ne sont que des personnages, qui nous ramènent cependant à notre éphémère condition. Une fois de plus sous un pont de Central Park, il avoue à Jerry quil vient de tuer un homme après une banale dispute avec la maréchaussée là encore, on retrouve Annie Hall - et quil vaut mieux quil quitte la scène. La situation et le dialogue indiquent clairement que nous parvenons à un terme. Le personnage quincarne Allen se voit parachevé, le revoilà en cavale comme le jeune Virgil Starkwell et en délicatesse avec la loi comme tant dautres avatars, mais ce rôle ultime le fait monter dun cran dans la criminalité puisquil a été jusquà donner la mort. Cest par maladresse, il visait ailleurs (« time has diminished my accuracy »), et il signale quil est grand temps pour lui de prendre congé et de pouvoir enfin utiliser le « kit de survie » absurde (boussoles, cordes, comprimés désinfectants
) quil sest constitué au fil des années. Effectivement, la survie du personnage paraît largement assurée, puisque nous voyons son élève et fils spirituel prendre enfin la décision de quitter New York dans la dernière séquence et évoquer Dobel dans le taxi qui le mène à laéroport :
I never knew if Dobels story was true or just a piece of fiction to get me to go along. I dont know, I have never seen or heard from him again. For all I know hes fishing through the ice somewhere in the Yukon. I thought a lot about that strange, sad, improbable character and remembered very fondly our afternoons in Central Park.
CUT.
(
) The seminal story about Dobel is the old one-liner that even a clock that is broken and doesnt ring is right twice a day.
Puis les ultimes secondes du film sont consacrées entièrement à lhistoire de Jerry tournant la page de ses années de formation. Il aperçoit son ancienne compagne se promenant avec son nouvel amant, mais loin den éprouver de la rancur, il ressent une forme de satisfaction à voir le récit si bien se boucler (lamant est le médecin que Jerry avait fait venir pour la soigner quand elle sétait retrouvée quasi paralysée lors dune dernière tentative de reconquête
) et à vivre une situation dont Dobel aurait apprécié toute lironie.
Face à un inéluctable vieillissement, les forces de la création et de lhumour semblent bien fragiles, mais on ne peut nier la persistance dun désir de cinéma de la part du cinéaste et de lenvie dune part non négligeable du public de voir encore des « Woody Allen ». Chaque fois lamateur sinterroge avec un petit pincement dangoisse sur les capacités à se renouveler et, au-delà, à survivre de ce cinéma qui ne craint pas de montrer ses rides à travers les rôles quy joue son auteur. Fragile, mais endurant : si les triomphes dAllen au cinéma sont désormais modestes, ils gardent toute leur saveur paradoxale et le cinéaste enchaîne sans lassitude des films dans lesquels il choisit de jouer ou non. Cette alternance qui nous paraît freiner la désaffection des spectateurs en entretenant chez eux le désir de voir Allen continuer « dhabiter ses films » fait désormais pencher la balance du côté des films dans lesquels il ne joue pas, mais elle nest pas nouvelle. On peut assigner au vieillissement de lacteur ses absences daujourdhui, toutefois lexplication nous semble courte. Revenir, au fil de la filmographie, sur les absences dautrefois nous permettra den envisager les raisons de manière plus approfondie en nous interrogeant sur « les Woody Allen sans Woody Allen ».
CHAPITRE CINQ
En labsence de lacteur
Les chapitres précédents nous ont permis de voir comment Woody Allen na eu de cesse de remettre en jeu son personnage, dans une tension constante entre permanence et versatilité, pour aborder aux rivages de films, sinon ultimes, du moins conclusifs, marqués par la répétition de formes plus anciennes et par un renouvellement parfois problématique. Constatant une évolution vers un effacement du personnage allénien original au fur et à mesure du vieillissement de lacteur, nous en sommes venus à nous intéresser à ceux qui, sans être interprétés par lacteur lui-même, peuvent être considérés comme des relais tant narratifs que thématiques, et plus largement, aux films réalisés par Allen dans lesquels il ne joue pas. Au début de notre étude, nous avons rappelé que la personnalité même dAllen rendait problématique son apparition sur scène ou à lécran, mais que cette difficulté participait dune persona structurée par la tension entre timidité et ostentation, réticence et logorrhée. Le binoclard pleurnichard qui occupe le devant de la scène, tout entier sous-tendu par la dialectique entre le besoin de saffirmer et langoisse paranoïde contenue dans la notion de Geltungsbedürfnis, doit trouver divers moyens de résoudre la contradiction. Lautodérision et plus largement lironie deviennent, dans cette perspective, des moyens dexpression comme de survie. Mais les moments de crise ne manqueront de survenir, nécessitant parfois un retour à la relative obscurité de lécriture et de la réalisation. Très tôt, lacteur va sabsenter, et le réalisateur proposer des films dans lesquels il ne joue pas. Nous commencerons par les plus anciens, afin de nous poser la question de la différence entre les films « avec » et les films « sans ».
Dès 1972, le recours au film à sketches avec Everything You Always Wanted To Know About Sex permettait à Woody Allen de travailler uniquement en coulisses pour trois sketches sur sept, le deuxième (« What is Sodomy ? » avec Gene Wilder dans le rôle du protagoniste), le quatrième (« Are Tranvestites Homosexuals ? » avec Lou Jacobi) et le cinquième (« What Are Sex Perverts ? »), courte parodie de jeu télévisé précédée dun pastiche de film publicitaire. Le cas de Everything You Always Wanted To Know About Sex est particulier, puisque le film est introduit par un premier sketch où la présence de Woody Allen est très forte ; il sinscrit donc difficilement dans notre série. Cependant, le choix dintégrer plusieurs sketches dans lesquels il napparaît pas est riche denseignement sur les aspects spécificiques du cinéma dAllen, à un tournant de sa carrière. En effet, pour la première fois, Woody Allen dispose dun budget relativement important pour cette « adaptation » du grand succès dédition du Docteur Reuben, le studio United Artists tablant sur leffet dappel du titre : « Confident that this could be Allens breakthrough movie, catalpulting him out of the East Coast stand-up ghetto and into middle America, UA allocated it a $2 million budget
». En dautres termes, Woody Allen doit y faire la preuve de sa stature de réalisateur américain, sinon hollywoodien, et le défi nest pas mince : louvrage du Docteur Reuben savère peu cinématographique (on sen serait douté) en dépit du sujet et dun titre inoubliable, et plusieurs des « stars » pressenties déclinent loffre de crainte de nuire à leur image : nous sommes en 1972, et Hollywood saffranchit à peine du Code de Production de 1930. Le « film à sketches », en vogue dans les années cinquante mais déjà démodé, sauf en Italie, apporte surtout une solution à ce qui, depuis Take the Money and Run, semble être le problème majeur de Woody Allen réalisateur, soit la construction dun long métrage doté dune structure dynamique. Jusque là, on lui a souvent reproché daccumuler des gags brillants, mais par trop décousus, sans grand souci de la cohérence du récit. Un bon film comique ne consiste pas en une accumulation de gags, mais en un ensemble cohérent structuré et rythmé parvenant à trouver un équilibre entre tous ses éléments constitutifs, image, bande-son, dialogues, jeu des acteurs, montage
Woody Allen, conscient de sa difficulté à « tenir la distance » et de sa tendance à lexcès de gags, va profiter des formats plus restreints des sketches pour travailler la structure ainsi que le style de chacun de ces mini films qui sont pour la plupart des parodies, la nécessité de faire court lobligeant à la brièveté, donc à la sélection des éléments essentiels à sa comédie. Ce format lui permet même de sabsenter temporairement et de se concentrer sur le seul travail du réalisateur pour certains sketches qui sont toutefois toujours perçus comme étant du Woody Allen, pour un certain nombre de raisons que nous allons voir ici. Le premier sketch du film (« Do Aphrodisiacs Work ? ») a pour protagoniste un bouffon médiéval joué par Woody Allen lui-même, qui fait une entrée en scène passablement piteuse en dépit de sa panoplie complète, collants, grelots et marotte, puisquil joue le rôle dun fou du roi qui namuse plus. « Hes not funny any more ! » : le film souvre sur ce verdict lapidaire, et ce four inaugural nest que le premier échec que va essuyer le comique aux abois. La première scène du premier sketch peut être vue comme une sorte de table des matières, ou mieux, de menu (le roi et sa cour banquettent) présentant la suite comme autant de bouffonneries visant à amuser le public. On peut donc considérer que pour le spectateur, «Woody Allen » est perçu comme lorigine de chacun des sketches grâce à la forme particulière dadresse quil a choisie pour introduire le film et que sous-tend lurgence de plaire à un public plus vaste. On remarque également que cest à loccasion de ce film quAllen adopte à lécran la posture du comedian face à un public, quil reprendra en la sublimant pour la première scène de Annie Hall et quil fera évoluer tout au long de sa filmographie. La différence tiendra, dun film à lautre, à la nature des interlocuteurs et/ou destinataires du message. Le fou de Everything You Always Wanted To Know About Sex dispose dun public diégétique, le roi et sa cour, contrairement à Alvy Singer. Plus tard, on verra les protagonistes de Husbands and Wives parler face à la caméra à dinvisibles vis-à-vis, tandis que le héros de Deconstructing Harry sadressera à son analyste, sans oublier les innombrables occasions où un personnage allénien va commenter une situation en se tournant vers la caméra. En choisissant douvrir son film selon cette modalité, Allen lui impose une marque personnelle qui transcende le genre du film à sketches.
Ensuite, à linstar du premier qui sachève sur la décapitation du fou pris la main dans
la ceinture de chasteté de la reine avant dêtre parvenu à ses fins, quasiment tous les sketches tournent mal et débouchent sur un échec ou du moins relèvent dune conception négative de la sexualité souvent liée à la culpabilité, quand ce nest pas à la mort. En dautres termes, nous retrouvons la thématique favorite dAllen, et la plupart des protagonistes sont des losers et des schlemiehls en conformité avec la persona du comique. Woody Allen est relayé par Gene Wilder et Lou Jacobi dans les sketches deux et quatre mais il aurait facilement pu reprendre les rôles en cas de refus de ces deux acteurs, comme il le fit pour le sketch trois. Il sagit en effet de deux comédiens appartenant peu ou prou à la même nébuleuse des comiques juifs new-yorkais que lui, Gene Wilder étant surtout connu pour ses rôles chez Mel Brooks, dans Young Frankenstein par exemple. Quant à Lou Jacobi, Woody Allen va se livrer à un intéressant chassé-croisé avec lui, puisquil le fera jouer dans la première adaptation filmique, en 1969, de sa pièce Dont Drink The Water le rôle que lui-même reprendra pour la télévision en 1994. Lun et lautre interprètent des rôles de losers : « What is Sodomy ? », au titre trompeur puisquil y est en fait question de zoophilie, a pour protagoniste un médecin généraliste fétichiste tombant amoureux fou dune brebis qui repartira avec son berger dans les montagnes dArménie, laissant derrière elle une épave carburant à la Woolite. Il faut dire que le physique de Gene Wilder, ses cheveux frisés, ses yeux bleus candides (et, il faut ladmettre, passablement fixes et globuleux) et son profil plongeant, le prédisposait au rôle. Toutefois Woody Allen naurait pas déparé en Professeur Unrath que sa passion mène à la déchéance dans cette parodie de LAnge bleu. Toutefois, le choix dun acteur différent apporte un autre dimension au sketch, dans la mesure où la quasi absence de la persona allénienne, plus clownesque, infléchit la réception de ce « court ». Gene Wilder ne joue pas en comedian, il ne prononce pas de one-liners et ne sadresse pas au public, en dautres termes il joue le rôle au premier degré, mettant dans son jeu une émotion qui permet à Allen de réaliser une « copie » de mélodrame peut-être plus subtile que les parodies dans lesquelles il intervient en tant quacteur, dans ce film où limitation de divers genres et styles lui permet de faire ses gammes.
Le protagoniste de « Are Transvestites Homosexuals ? » possède lui aussi des caractéristiques de loser. Petit bourgeois snobé par les futurs beaux-parents de sa fille à loccasion dun déjeuner chez ces derniers, il trouve un exutoire en se travestissant au moyen des vêtements de son hôtesse. Une fois dans la rue, il se fait arracher son sac à main, éveillant la pitié des badauds abusés par un déguisement pourtant transparent, puis celle de sa femme qui lui tient des propos lénifiants sur sa « maladie ». A le voir parader en sesclaffant devant le miroir, boudiné dans un improbable ensemble rouge et blanc avec chapeau assorti, le spectateur a plus limpression dune grosse farce que dune « sortie du placard » sincère. Lexposition dans la rue est involontaire et le sketch se termine sur le rire étouffé de son héros qui se remémore la tête que fit de son hôte en le reconnaissant ! Ce que lépouse, récitant la vulgate psychologisante largement diffusée par les guides du couple qui faisaient florès aux Etats-Unis dès la fin des années cinquante, interprète comme une pathologie, sapparente davantage à une caricature des petits bourgeois snobs qui sont en train de pérorer à létage en dessous. La silhouette corpulente de Lou Jacobi en femme évoque plutôt Oliver Hardy, alors que Woody Allen aurait fait penser à Stan Laurel, et le fait de ne pas jouer donne au réalisateur le champ libre pour travailler son style en dirigeant un acteur au physique très différent du sien, ce qui tire le sketch du côté du gag énorme plutôt que de celui du tragi-comique. Touefois, les mésaventures dun personnage souffrant dun complexe dinfériorité lapparentent bien au « caractère » du schlemiehl. Les textes comiques de Woody Allen évoquent souvent des travestissements à qui tout le monde croit, si invraisemblables soient-ils, et même sil napparaît pas ici, on reconnaît son goût pour lincongruité.
Enfin, les trois sketches font preuve du même esprit satirique que les films de Woody Allen qui ont précédé celui-ci, sen prenant avec virulence à la culture bien-pensante américaine par le biais de la parodie : « What Is Sodomy ? » comme « Are Transvestites Homosexuals ? » commencent lun et lautre à la manière des soap operas, ses séries fleuves contant le quotidien de familles supposées « normales ». Un mari part au travail, une famille se rend à une invitation à déjeuner. La banalité assumée des scènes douverture tranche avec la provocation des titres, et ce jeu sur la frustration, une constante du film, révèle en fait que celui-ci nest quune longue satire du livre original comme de sa réception par le public américain. Dailleurs cest sans doute de ce côté quil faut chercher le dénominateur commun à tous les sketches, leur idée centrale, la satire soulignant les rapports dialectiques entre jouissance et frustration, entre conformisme et provocation, et entre tradition et affranchissement. Le troisième sketch dans lequel Woody Allen napparaît pas porte clairement sa signature, limitation soignée de la télévision étant digne des fausses bandes dactualité de Zelig. Dans le jeu « Whats My Perversion ? », Woody Allen ne craint pas laccusation de blasphème, et sen prend avec virulence à lorthodoxie juive, mais à notre avis, sa cible est bien davantage lAmérique bien-pensante qui normalise et banalise la sexualité à travers des ouvrages comme celui du Docteur Reuben, transformant nimporte quelle caractéristique en produit adapté à un public particulier. Parfaite parodie démission télévisée, le sketch est introduit par une pseudo séquence publicitaire pour le produit sponsor du jeu, la lotion capillaire Lancer. La scène se déroule dans un vestiaire pour hommes et exsude une virilité caricaturale. Il est certain que si lun des deux acteurs était Woody Allen, elle prendrait un tout autre ton dans la mesure où elle paraîtrait beaucoup moins unisexuée, le personnage Woody Allen étant en partie construit sur lambiguïté entre une orientation clairement hétérosexuelle et la part supposée féminine qui le caractérise. La filmographie dAllen contient quelques scènes de prison où il est fait allusion au cliché des risques quy encourent les graciles et les chétifs et certains personnages alléniens confessent leur horreur des vestiaires des garçons. Ces allusions à lhomosexualité sont monnaie courante dans les routines des comiques de cabaret et on pourrait penser que Woody Allen se contente de mettre en image ce genre de sous-entendus salaces. Il nous semble cependant que son choix de représenter lhomosexualité masculine dans le cadre dune parodie de séquence publicitaire tient aussi de la mise en garde contre linstrumentalisation et surtout la marchandisation de ce que lon nappelait pas encore les orientations sexuelles. La satire vise non pas lhomosexualité, mais bien la publicité et le commerce, explicitant dans la chute ce quil y a dimplicite dans les films publicitaires ayant recours au spectacle danatomies des plus viriles pour vendre des produits de toilettes. Il est clair que lapparition de Woody Allen dans cette séquence aurait eu un tout autre effet, dans la mesure où le pastiche aurait cédé la place à la farce.
Ces trois sketches permettent donc à Woody Allen de séclipser « en personne » à certains moments dun film qui occupe une place particulière dans sa filmographie. Son parti pris parodique pourrait en faire une uvre peu personnelle, mais lesprit de provocation qui le caractérise lui donne une énergie qui ne fut pas appréciée de tous. On ne retrouvera semblables crudité et virulence dans la satire que des années plus tard, dans ce que certains appelleront la trilogie du sexe (Mighty Aphrodity, Deconstructing Harry, Celebrity). La parodie offre au cinéaste loccasion de jouer sur plusieurs registres et la critique, même si elle napprécie guère la grossièreté de certains sketches, et en goûte peu lhumour et le mauvais goût, souligne la qualité visuelle de la plupart dentre eux. Les spécialistes de Woody Allen se contredisent quelque peu sur le succès public, mais en tout état de cause, le film deviendra progressivement ce que lon appelle un film « culte », et gagnera le pari de United Artists. Il participe de la renommée internationale de son auteur et acteur, mais on ne peut pas conclure de labsence dAllen de seulement trois sketches quil est désormais perçu comme un réalisateur à part entière pouvant séclipser de lécran.
La situation sera tout à fait différente six ans plus tard avec Interiors (1978), placé entre Annie Hall et Manhattan. Nous avons déjà évoqué plusieurs fois limportance du premier en termes de succès et dévolution du cinéaste comme de lacteur. Voilà donc un réalisateur comique ayant développé un personnage original que le public plébiscite, qui propose immédiatement après un film dans lequel il ne joue pas, comme si sa réussite lautorisait enfin à faire un cinéma différent, puisquil sagit bien de cela avec Interiors. Everything You Always Wanted To Know About Sex ne peut guère être assimilé à un film dont Woody Allen acteur serait absent, ou à un film différent de lidée que lon se fait en général de la production allénienne de la première période, alors quaprès Annie Hall Allen va réaliser une série de films parmi lesquels on peut isoler Interiors (opus 7), September (1987, opus 16) et Another Woman (1988, opus 17), films graves dont le ton tranche avec le reste de la production. Sy ajoutent The Purple Rose of Cairo (1985, opus 13), Alice (1990, opus 19), Bullets Over Broadway (1994, opus 23), Celebrity (1998, opus 27) et Sweet and Lowdown (1999, opus 28). Woody Allen ne joue pas dans 8 films sur 33 de notre corpus, soit pratiquement un film sur quatre, nombre non négligeable. Nous avons exclu Radio Days (1987, opus 15) de la liste, dans la mesure où lacteur y est présent par la voix, même sil devrait y figurer puisque son absence à limage est comme soulignée par ce dispositif ainsi quau recours à un « Woody Allen enfant » bien dans la ligne de la première moitié de la filmographie. Toutefois, il est si présent, dès les tout premiers instants, dans ce film perçu comme le plus autobiographique de tous, que nous avons choisi de ne pas létudier ici. Si lon regarde les dates de sortie de ces films, on voit que Interiors fait figure de précurseur, et que Woody Allen laissera sécouler sept années (et six films) avant de disparaître à nouveau de lécran. En revanche, on peut distinguer deux périodes plus favorables à cette « disparition » : de 1985 à 1990, Woody Allen ne joue pas dans cinq films (en comptant Radio Days) sur huit, et de 1994 à 1999, il « sabsente » de trois films sur six. Nous avons déjà dit que le vieillissement de lacteur explique en grande partie pourquoi il ne joue pas les protagonistes de certains films de la deuxième période. Lexamen des films de la première période apportera sans doute dautres éléments dexplication à ce choix de rester derrière la caméra pour une majorité de films à un moment donné.
with never anything more than a single strand of pearls.
Interiors, chronologiquement isolé des autres films qui nous intéressent ici, se place demblée en contradiction apparente avec le film qui le précède dans la filmographie. Si comme dans Annie Hall, le silence est total tout au long du générique qui, selon le canon allénien désormais bien établi, voit se dérouler les credits en lettres blanches sur fond noir, il se prolonge dans la première séquence. Dans le film précédent, en revanche, le verbe du réalisateur et acteur le rompait immédiatement pour envahir dun flot de paroles le spectateur qui était comme convoqué au monologue douverture. On passait sans surprise du dernier carton du générique, « written and directed by Woody Allen » à un plan montrant ce dernier. Dans Interiors, le contraste nest plus dans le passage brusque du silence à la logorrhée, mais dans celui du noir à la lumière froide dun intérieur dépouillé filmé à contre-jour, ce premier plan répondant au titre du film plus quau nom de lauteur. En dautres termes, si le premier plan de Annie Hall confirmait bien au spectateur quil venait voir « un Woody Allen », ce film-ci revendique dès lincipit un statut de film singulier caractérisé par labsence de « Woody Allen », le personnage. Comment, dès lors, le film sadresse-t-il au spectateur, privé du truchement habituel ? Regardons de plus près les seize premiers plans du film, qui en constituent la séquence dintroduction et présentent lieux, personnages et situations sans quil y ait à proprement parler de dialogues ou de scènes mettant les personnages en interaction.
Au fur et à mesure que les premiers plans se succèdent, la perplexité du spectateur grandit, doublée du plaisir de la contemplation pour qui goûte les images parfaitement composées et lesthétique glacée. Limmobilité évoquera Baudelaire (« Je hais le mouvement qui déplace les lignes ») pour certains, mais à nen pas douter, provoquera limpatience dautres nattendant pas là le cinéaste. Les trois premiers plans sont vides de toute présence humaine, si ce nest un léger bruit de pas dans le troisième, mais ils sont lourds des questions quils suscitent, et de leur indéniable beauté. Le spectateur est invité à une lente déambulation dans une ou plusieurs grandes pièces baignées de lumière hivernale. Le mobilier rare, visiblement onéreux, la blondeur très pâle des parquets, la situation de la maison (on voit dès le premier plan que les larges baies à carreaux donnent sur la mer), tout concourt à composer un décor à la fois austère et luxueux qui trouve son expression parfaite dès le deuxième plan du film, véritable nature morte à la Morandi. Le plan rapproché montre, en diagonale depuis le coin inférieur droit du cadre, cinq vases sur un dessus de cheminée, dans une harmonie de blancs bleutés et de gris très pâles. On sent quune volonté a présidé à leur choix et à leur ordonnancement, qui nest ni le fruit du hasard, ni celui dun goût banal ou petit-bourgeois. Les vases, de formes et de hauteurs différentes, ne sont pas posés à intervalles réguliers, et la distance entre chacun a sans doute été soigneusement calculée pour éviter les effets faciles de symétrie. Les quatre premiers, aux formes diverses mais toujours pures, sont de la même matière lisse, mate et pâle, tandis que le cinquième à larrière-plan gauche est plus gros, vase chinois de porcelaine brillante, blanc à léger décor bleu. Si nous prenons du temps à cette description, cest afin de rendre sensible le sentiment qui gagne le spectateur de limportance, ici, de chaque détail, ainsi que les questions qui lassaillent à ce stade : pourquoi ce lieu, ces objets, ce silence ? A qui est cette maison, ou en dautres termes, qui nous accueille en ces murs, qui a disposé ainsi ces vases, qui nous montre cet espace, que va-t-il sy passer, que sy est-il passé ? Et déjà, le spectateur se constitue un savoir : une maison au bord de la mer, peut-être en Nouvelle-Angleterre, belle, luxueuse, mais dune froideur de nature morte, ou plutôt, pour traduire maladroitement la belle expression anglophone, de « vie immobile » (still life). Il en retient limpression dun lieu voué à la contemplation et offert au regard comme ces villas de luxe sur le papier glacé des magazines. Serait-elle en vente ? Il est clair que si la démarche est toute différente de celle des débuts des films précédents, il sagit aussi de séduire et de faire entrer le spectateur dans le film, cette fois-ci en proposant des images à la beauté intrigante, ce qui est certes nouveau pour un début de film de Woody Allen, mais pas entièrement surprenant. Dès ses premiers films, et surtout à partir de Everything You Always Wanted To Know About Sex, le réalisateur, connu pour son perfectionnisme visuel, a toujours eu soin de sassocier des directeurs de la photographie de grand talent.
Si le spectateur se pose beaucoup de questions, la plus prégnante demeure celle de la source de lénonciation et du point de vue : qui montre ces images ? Nous lavons dit, il est évident quune volonté a présidé à lélaboration de ce décor : doit-on lassimiler à léventuelle présence humaine habitant ces murs, ou plutôt ces lieux paradoxaux où lespace vitré et transparent lemporte sur les cloisons opaques tout en demeurant imperméable aux bruits extérieurs ? Un bruit de pas nous parvient dès le troisième plan, qui saccentue dans le quatrième : quelquun est là qui marche, mais le dispositif dintroduction de la première trace de présence humaine va renforcer son aspect furtif. Au quatrième plan, une silhouette apparaît de manière indirecte puisque nous nen voyons que le reflet dans la marge blanche dun tableau faisant miroir, apparition fantomatique qui passe de gauche à droite et sort du tableau miroir : elle hante plus quelle ninvestit des lieux qui évoquent un mausolée, même si les couleurs beiges et grises quelle porte lautorisent en quelque sorte à entrer dans une harmonie quelle ne dérange pas, sinon par le bruit ténu de ses pas, puis, aux plans suivants, de sa respiration légèrement oppressée. Cest elle que nous suivons jusquau plan dix, dans une alternance de plans moyens qui la montrent se déplaçant dans la maison et montant à létage, et de plans rapprochés où elle se tient de profil, tournée tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche, regardant vers lextérieur par une fenêtre. Le premier guide du spectateur emprunte les traits dune jeune femme aussi pâle que le décor, au physique quelque peu ingrat (lèvres minces, nez pointu, cheveux châtain clair, plats et fins coupés au carré, lunettes à monture métallique, silhouette menue), qui paraît en visite, portant imperméable et sac en bandoulière, et qui nous montre bien timidement et bien tristement le chemin à travers ces premières images, en complet contraste avec labattage dAlvy Singer nous invitant à lécouter au début de Annie Hall.
Ces premiers plans ont de quoi surprendre « lhabitué » des films de Woody Allen, en particulier par la lenteur de leur rythme comme par leur dispositif énonciatif particulier. Les premiers films comiques, ainsi que Annie Hall, donnent pour la plupart une impression de rapidité dès lincipit, avec une présence énonciatrice très forte qui nous entraîne dans le film avec beaucoup dautorité. Le ton dramatique du commentateur off de Take the Money and Run, la scène dassassinat politique dans Bananas et le monologue douverture dAlvy Singer témoignent dun aplomb caractéristique, quoique miné par lironie née du décalage entre le dit et le montré, entre le ton et les attentes du public qui sait que le film est « un Woody Allen ». Cependant, il nest pas si surprenant de voir Allen prendre le contre-pied des attentes du public dès les premiers plans. Il suffit de regarder le début des films précédant Interiors pour être frappés de la grande variété de traitement stylistique et narratif dont ils font preuve, bien loin du préjugé qui voudrait quAllen se répétât. Les premières images de Love and Death, lentes elles aussi, saccompagnant des accords graves et majestueux de Prokofiev et du commentaire dune voix doutre-tombe, ne correspondent guère à lidée que lon peut se faire du style des films dAllen. Pourtant, à y bien réfléchir, quoi de plus allénien que ce jeu de cache-cache avec les attentes du public comme avec les influences que lon traite tour à tour, et parfois en même temps, sous le mode de lhommage et/ou celui de la dérision ? Interiors toutefois joue le jeu allénien selon des règles très différentes. Ces premiers plans ont pour fonction détablir ces règles en rendant le spectateur sensible au fait que ce film particulier est le fruit dun autre style décriture et un dautre projet créatif que ceux qui lon précédé. Ici, pas de pirouette incongrue après une ou deux minutes de flottement aiguisant lappétit du destinataire, les plans ségrènent lentement, dans la froideur et le silence, labsence de parole articulée tranchant clairement avec lhabituelle logorrhée allénienne. Lincipit déroute tant il prend le contre-pied des expositions classiques, tant les éléments pouvant renseigner le spectateur sur les personnages et le récit sont retardés. La présence humaine passe après les objets puis le bruit puis lombre, une manière dentrer « en film » qui caractérise Ingmar Bergman et qui, en 1978, surprend de la part dAllen. Tout est fait, semble-t-il, pour nettoyer ces images du moindre signe qui pourrait indiquer une quelconque intention ironique. Cela tient en particulier à la qualité visuelle de ces images, à la manière dont limpression de vide est rendue par le traitement de la lumière, aux déplacements très lents de la caméra et au montage fluide des plans. Le recours à des techniques cinématographiques différentes permet de distinguer ces plans des parodies antérieures, et cette manière de montrer lespace se retrouvera par la suite chez Allen. Un réalisateur est clairement à luvre ici, qui excellera par la suite à filmer et à montrer ce que lon pourrait appeler des « scènes dappartement » où lon suit des personnages dune pièce à lautre de manière souvent décalée, alternant le champ et le hors champ, en commençant assez généralement par des plans vides de présence humaine visible. Face à ces premières images, le spectateur comprend quil est invité à entrer dans un film à la fois radicalement différent de ce quil croit caractéristique dAllen, et très important dans lévolution du style et de lécriture de ce dernier.
Le plan neuf, intercalé entre deux plans de la jeune femme regardant vers lextérieur, montre en légère plongée une grève de sable à contre-jour sur laquelle trois enfants en silhouette, apparemment trois petites filles, jouent au ballon. La scène est vue à travers une vitre et on pourrait croire que cest ce que regarde le personnage des autres plans, si ce nest que la lumière rasante indique une autre heure, un décalage dans la chronologie, et laisse penser quil sagit plutôt dun souvenir ou dune vision que lon attribue spontanément à la jeune femme qui nous fait entrer ainsi dans le film en dépit de son silence et de sa mine fermée.
Le plan onze comporte un élément de surprise puisquil introduit un nouveau personnage féminin, tout en étant apparenté aux précédents. Il sagit également dun plan rapproché sur le visage et les épaules dune jeune femme vue de trois-quarts face qui regarde vers le bas à droite par le même type de fenêtre que dans les autres plans. Lobservateur éprouve des impressions mêlées de nouveauté (la jeune femme a les cheveux longs, plus sombres, et bouclés) et de familiarité (la lumière, la position du personnage sont identiques, de même que la tristesse dans lexpression du visage) et se demande si ces deux jeunes femmes ne seraient pas dans la même maison. Elles ont trop en commun à limage pour ne pas être dune manière ou dune autre liées, mais on perçoit également des différences. Un questionnement supplémentaire surgit car le spectateur a peut-être déjà conclu de lobservation des dix plans précédents que la première jeune femme est seule dans sa « visite » dune maison où elle semble être en territoire connu. Elle déambule dans ces pièces omme si elle revenait sur des lieux où elle ne demeure plus, comme sil sagissait dune de ces ultimes visites que lon fait au moment de quitter une maison vendue, par exemple. La manière de montrer la première femme dans cet espace semble en exclure la seconde, immobile, isolée dans son plan unique, voire captive. Cette dernière respire fort, lair oppressé, elle lève la main droite et vient la poser, doigts écartés, dans langle inférieur gauche du carreau du haut à droite, puis elle force sur sa main comme si elle cherchait à pousser cette surface transparente qui lisole de lextérieur. Indistinctes derrière la vitre, des ramures sans feuilles. Dans ce plan, la lumière est grise, mate, et la réverbération de la mer qui éclairait les précédents, si froide soit-elle, est absente. La seconde jeune femme se tient peut-être dans une autre partie de la maison mais plusieurs indices suggèrent quelle pourrait se trouver dans un autre lieu que la première tout en étant en lien avec elle. Il sagit en fait dun plan de transition avant la seconde partie de la séquence qui se présente fort différemment et qui va lever certaines des énigmes que posent ses images surprenantes dans « un Woody Allen ».
Dans les cinq derniers plans en effet, un homme prend la parole, selon un mode dadresse complexe qui, tout en apportant des réponses, ouvre de nombreuses pistes au moment où nous entrons dans le film. Nous ne le verrons quaux plans douze et seize, en ouverture et en fermeture de cette courte partie de séquence, tandis que sa voix off soutiendra les plans où il napparaît pas. Il est vu seulement de dos pour linstant, en parfaite opposition avec la frontalité de louverture de Annie Hall dans lequel « Woody Allen » faisait son numéro. Après deux minutes de silence, quelquun donne enfin des informations verbales, mais le spectateur continue dêtre déconcerté, tant le fait de filmer un personnage qui parle de dos contrevient aux conventions habituelles du cinéma. Nous savons ici qui parle, ou plutôt nous voyons lorigine des paroles que nous entendons mais sans savoir encore grand-chose à son sujet. Le spectateur un peu rassuré va disposer de quelques élements supplémentaires pour élucider ce début énigmatique : cet homme de dos va peut-être le renseigner sur ces deux jeunes femmes, ces trois silhouettes sur la plage, cette maison quil vient de voir, mais à qui parle-t-il au juste? Ce plan particulier est évoqué dans une conversation entre Stig Björkman et le cinéaste :
Arrive ensuite une image assez inattendue, où le père (E.G. Marshall), assis devant la fenêtre de son bureau, dos au spectateur, fait à lintention de son fils un rapide résumé de lhistoire. A quel moment avez-vous décidé de placer cette séquence à cet endroit ?
Cette séquence était censée sinscrire bien plus tard dans le film. Mais en la regardant avec Ralph Rosenblum, nous nous sommes demandés sil ne serait pas plus intéressant de la placer au début du film, pour obtenir un certain effet.
Pourquoi ? Pour des raisons psychologiques, ou
Pour une raison ou pour une autre, ça rendait le début plus intéressant. Je me rappelle que quand nous avons eu cette idée, nous nous sommes dit que cette séquence fonctionnerait très bien à cet endroit, au troisième ou au quatrième plan. Alors nous lavons collée là, nous avons regardé le résultat obtenu, en nous demandant si la fin du film nen pâtirait pas. Et en voyant que ça ne posait pas de problème, nous lavons laissée là.
Stig Björkman et Woody Allen nous donnent ici la réponse à la question du destinataire des propos de cet homme vu de dos dont nous ne savons rien encore, et nous nous apercevons que le déplacement de la séquence a pour effet de faire disparaître cet interlocuteur invisible et silencieux. A aucun moment dans le film il ne sera question dun fils, nassisteront au mariage et à lenterrement que trois filles et deux gendres. Pourtant Woody Allen ne relève pas ce détail dun personnage escamoté au montage, sans doute parce quil était plus « intéressant », pour reprendre la formulation quelque peu frustrante du cinéaste, de resserrer laction sur les trois surs, les trois filles dArthur et Eve. Sur la tablette de cheminée du plan deux sont alignés cinq vases, pas six
Le choix dévacuer de la séquence un éventuel interlocuteur implique davantage le spectateur dont lattention est sollicitée par un dispositif quelque peu inhabituel sans être distrait par un personnage supplémentaire. Sans compter, ne loublions pas, quil sagit dès ces premiers plans de faire accepter au spectateur lidée dun film de Woody Allen sans Woody Allen, fonctionnant donc en partie sur le mode de labsence.
Ces cinq plans nous sont apparus comme faisant partie intégrante dune seule séquence douverture dans la mesure où ils sont étroitement liés aux précédents. Les propos de lhomme vont apporter des éléments de réponses aux questions quils ont soulevées, et plusieurs signes visuels vont souligner les liens qui existent entre lui, les deux jeunes femmes et cette maison si singulière.
CUT TO :
INTERIOR. OFFICE IN NEW YORK CITYDAY.
Arthur, his back to the camera, is looking out a picture window at a panoramic view of the New York City skyline.
ARTHUR I had dropped out of law school when I met Eve. She was very beautiful. Very pale and cool in her black dress... with never anything more than a single strand of pearls. And distant. Always poised and distant.
The film dissolves into the brief flashback of the three young sisters playing in the sand in back of the beach house. Arthur continues to speak.
ARTHURS VOICE-OVER By the time the girls were born... it was all so perfect, so ordered. Looking back, of course, it was rigid.
The film moves back to Joey, staring out the window of the beach house.
ARTHURS VOICE-OVER The truth is... shes created a world around us that we existed in... where everything had its place, where there was always a kind of harmony.
The camera moves back to Renata, still staring out of the window, pressing her fingers on the glass pane.
ARTHURS VOICE-OVER Oh... great dignity. I will say... it was like an ice palace.
The film returns to Arthurs office. His back is still to the camera; he is in the same pose as before.
ARTHUR Then suddenly, one day, out of nowhere... an enormous abyss opened up beneath our feet. And I was staring into a face I did not recognize.
Le plan douze tranche avec les précédents : un homme vu de dos, tourné vers un paysage urbain beaucoup plus facilement identifiable que la grève des plans antérieurs, et qui parle après plusieurs images de femmes silencieuses, vues de face, de trois-quarts face ou de profil, avec la mer ou des arbres au-delà des vitres. Avant dêtre verbal, le lien entre lhomme et les deux jeunes femmes demeure dordre visuel : à lexception des plans neuf et treize, tous montrent des personnages à lintérieur dun bâtiment, qui le plus souvent contemplent lextérieur dont ils sont isolés par une vitre. Et même si lon passe de la « campagne » à la ville, la mer est une constante, puisquaux plans douze et seize, on la voit en arrière plan, derrière les gratte-ciels. Ce sont les propos du personnage qui vont permettre au spectateur de reconstruire un récit grâce aux bribes dinformation qui lui sont délivrées. Les premières phrases en augmentent la complexité puisquelles introduisent par le biais de son prénom un personnage féminin qui ne peut être une des deux jeunes femmes, étant donné que cet homme dâge mur la rencontrée alors quil était étudiant. En quelques mots, nous nous construisons limage et même une partie de la biographie dEve, le personnage absent. On suppose quelle a fait reprendre des études interrompues à ce personnage inscrit dans un environnement qui signe sa réussite sociale, un bureau avec baies panoramiques donnant sur le sud de Manhattan. Sa description même la lie intimement aux images du film quand le texte évoque lunique rang de perles quelle portait pour toute parure, « a single strand of pearls », strand signifiant en anglais aussi bien fil ou rang que rivage. Ces images de grève et la lumière nacrée qui baigne la maison, évoquant lintérieur dun coquillage translucide, proviennent dEve et sont évoquées comme son uvre, sa création. Ce sont toutefois les trois plans suivants qui vont permettre cette remise en ordre que le spectateur, à ce stade, appelle de ses vux dans sa quête de sens, puisque chacun dentre eux constitue la reprise dun plan précédent, cette fois-ci explicité par la voix off du personnage, dans un travail de montage subtil autorisé par le déplacement de la scène du « monologue » dArthur. Le commentaire du plan treize nous apprend ainsi que les trois petites filles jouant sur la plage au plan neuf sont les filles quil a eues avec Eve, que le plan neuf est donc bien un souvenir denfance et que la jeune femme du début revient dans cette maison sur la plage dont le décor parfait est luvre dEve. Quant aux deux plans suivants, ils confirment que les deux jeunes femmes sont bien filles dEve et de cet homme, tandis que le commentaire rehausse leur tristesse, voire leur malaise. Lharmonie ou peut-être le bonheur quexpriment les deux plans de petites filles jouant appartiennent au passé et le texte du plan seize, qui ferme la séquence dintroduction, ouvre sur lintrigue du film, qui traite de la crise dun couple provoquant la crise des personnages qui en dépendent. Le ton est grave, en adéquation avec le propos, loin des chutes incongrues habituelles.
And I was staring into a face I did not recognize.
Il y ici une voix qui dit : vous nallez guère rire en regardant ce film. Les images évoquent plus Bergman ou Antonioni que les films antérieurs de Woody Allen, mais quest-ce qui nous dit que nous sommes dans le pastiche admiratif et pas la parodie moqueuse? Après tout, le sketch « Why Do Some Women Have Trouble Reaching an Orgasm ? » de Everything You Always Wanted To Know About Sex parodiait les films dAntonioni sur lincommunicabilité, et les plans de la fin de Love and Death, certaines images de Persona de Bergman. Dans le premier cas, la présence de Woody Allen acteur articulant dimprobables dialogues en italien désignait clairement la nature décalée du sketch. Dans le second, ces plans particuliers venaient conclure un film dont on avait depuis longtemps reconnu le genre comique. Ici, le premier signe demeure labsence dAllen de limage et de la bande-son. Ensuite viennent plusieurs indices du « sérieux » de lentreprise, le silence absolu des premiers plans, la beauté froide des images savamment composées. Au-delà des apparences, le mode narratif complexe de la première séquence nécessite un effort plus grand que, disons, le début dAnnie Hall où le personnage narrateur sexposait de manière directe. Arthur délivre également un monologue, mais en tournant le dos, de la manière la plus neutre possible, sans mimique, sans effet, ce qui rend très difficile une interprétation ironique de son discours. Il apparaît clairement que ces premières images marquent la radicalité du choix dAllen de sécarter ici de la comédie, genre dont la légèreté réclame, du moins selon le point de vue de la plupart des spectateurs, une certaine facilité de la réception. Ces premiers plans en revanche témoignent dune difficulté daccès jusqualors rarement rencontrée chez Allen.
Doit-on en conclure que ce film constitue une parenthèse dans luvre allénienne ? On voit que le réalisateur choisit délibérément de le situer dans un milieu peu familier, du moins à ce stade de sa filmographie, celui de la grande bourgeoisie WASP de New York. La présence de sa persona de schlemiehl, marquée ethniquement, déparerait. On se tromperait cependant si on attribuait son absence à une quelconque lassitude du personnage, puisque celui-ci refera surface dès le film suivant, Manhattan, et quensuite Stardust Memories lui permettra de rebondir en réfléchissant presque à voix haute sur les rapports entre personne et persona. Autre exotisme : à part Diane Keaton, tous les acteurs sont des habitués de la scène plutôt que de lécran. Woody Allen qui dhabitude aime à travailler en troupe avec un vivier dacteurs sur lesquels il sait pouvoir compter, prend ici le risque de choisir des interprètes qui ne sont pas des familiers. Cest aussi le premier film du cinéaste où les personnages féminins prennent clairement le pas sur les masculins dans un hommage discret mais profond à leur puissance mystérieuse, ainsi que son premier films « choral ». Si la fin de Sleeper imposait le couple dont les aléas rythmaient lintrigue de Love and Death comme de celle dAnnie Hall, ici ce sont les relations familiales qui constituent le tissu même du film, qui se focalise tour à tour sur les relations de plusieurs membres de la famille élargie entre eux. Tout cela surprendra de la part de Woody Allen, et daucuns (en fait la plupart des critiques) ne manqueront pas de se demander dans quelle mesure ils se trouvent devant un « vrai » film du cinéaste.
A lire ce quécrivent les critiques sur Interiors, il semble bien que la préoccupation majeure de la plupart dentre eux soit de discuter de la part dAllen dans ce film considéré à lépoque comme largement atypique de son auteur, et qui na pas eu laccueil généralement favorable réservé aux films antérieurs, probablement parce quil surprit le public, et surtout le grand public américain, peu amateur de cinéma « dauteur » selon la définition de la Nouvelle Vague française. Cette mauvaise réception relève toutefois du paradoxe dans la mesure où le film fut « nommé » pour plusieurs Oscars. Certains vont jusquà dire quil na rien dun film du cinéaste : « Interiors so defies the normal expectations of a Woody Allen film that it seems made by someone else, like a clever film-school student trying to do a parody of Ingmar Bergman. » On va par exemple passer du temps à se demander lequel des personnages est le plus proche de Woody Allen, sans préciser dailleurs si lon parle ici du personnage ou de « lauteur», pour en conclure que si Joey, au prénom étrangement masculin, se rapproche des avatars alléniens physiquement parlant (lunettes, tweed, lainages de couleurs sourdes), cest Renata qui exprimerait les préoccupations sur la finitude et laspect dérisoire de la création artistique qui hantent la thématique de la plupart des films du cinéaste. Il nous semble pour notre part que le personnage le plus proche dAllen serait plutôt Eve, la créatrice qui voit le monde parfait quelle a mis en place lui échapper. On peut toutefois sinterroger sur lintérêt quil y a à chercher à identifier tel ou tel personnage à « Woody Allen », que ce soit par les caractéristiques physique ou psychologiques dun personnage ou par ses préoccupations plus ou moins proches de celles des avatars alléniens.
Lapproche de Ronald S. Librach dans son article, « A Portrait of the Artist as a Neurotic : Studies in Interior Distancing in the Films of Woody Allen », consacré à Annie Hall et Interiors, présente davantage dintérêt, même sil considère ces films comme lexpression de la philosophie et de la psychologie de « lauteur », et non pas en tant que créations artistiques à étudier pour leurs mérites propres, retombant dans lornière de lassimilation des personnages à la personne de leur créateur. Que ce dernier crée son petit théâtre pour tenter de résoudre des dilemmes qui lui sont probablement personnels, qui le niera ? Mais ce qui nous intéresse, cest le fonctionnement de ce petit théâtre, et comment nous réagissons en recevant son message, le comment bien plus que le pourquoi. Néanmoins, lanalyse de Ronald S. Librach est loin de démériter, en ce quelle montre dans quelle mesure Interiors est pleinement un film de Woody Allen en dépit de labsence de celui-ci comme acteur. Pour lui, Annie Hall porte à son paroxysme le thème quil considère comme principal chez Allen, soit la justification, via lironie, de sa « philosophie du pleurnichard » grâce à la création du « caractère » du très névrosé Alvy Singer et à la mise en scène de sa relation improbable avec la quintessence de la jeune américaine franche et naturelle dans un but comique. Interiors constitue loccasion dexplorer le même thème selon un angle radicalement différent, une variation qui pour Ronald S. Librach permet à Allen dexercer la constante ironie qui intègre Interiors à son uvre en dépit de son indéniable sérieux. Lun et lautre films ne se présentent en aucun cas comme des fictions réalistes nous faisant croire quelles nous livrent des faits de manière objective. A aucun moment nous noublions quil sagit de récits à la construction subtile qui nous sont livrés selon un, voire plusieurs points de vue clairement identifiés, portant jugement sur les personnages et les situations et nous invitant, par le biais de la narration, à faire de même. Dans Annie Hall, le monologue dentrée renforce lillusion quil y aurait coïncidence entre le protagoniste narrateur et cette instance que le spectateur dans la salle assimile parfois à lauteur ou au « grand imagier » à lorigine de cette construction complexe quest un film. Alvy Singer nous convie à son analyse de léchec de sa relation avec Annie et nous percevons le décalage existant entre la perception que le protagoniste a de lui-même et la « vraie nature » du personnage. Ce mélange dauto-analyse et daveuglement caractérise aussi les personnages de Interiors, suscitant chez lobservateur une certaine condamnation de ces « caractères » que leur quête de perfection voue à léchec, trait commun à la plupart des personnages alléniens. Labsence des formes franchement comiques qui caractérisaient les avatars alléniens de la «première époque » constituerait dès lors une forme dascèse nécessaire à lenrichissement de la persona, qui nest pas à proprement parler absente du film puisque la plupart des personnages en partagent certaines caractéristiques, en particulier les aspects que Librach qualifie de névrotiques. On les voit pour la plupart, effectivement, écartelés entre une aspiration à lindépendance et à la liberté individuelle, voire au retranchement, et une soif de relations avec autrui que lon trouvait chez Alvy Singer, et que nous avons évoquées en retraçant la carrière du cinéaste lui-même, de ses débuts difficiles à son rapport paradoxal à la célébrité. En dautres termes, ils souffrent de la même Geltungsbedürfnis que la persona allénienne. En les créant, Allen en propose de nouvelles figures, graves cette fois, exprimant les tendances paranoïaques de tout créateur dunivers romanesque ou filmique. Lorgueil du démiurge se heurte à langoisse quéprouve le créateur de fiction, et dailleurs tout artiste, jusquau simple « producteur », même amateur, de texte, dimage ou de musique, au moment de se soumettre au jugement dautrui. Le personnage de Joey, qui sessaye à différentes formes dexpressions artistiques et chaque fois renonce par timidité au sens plein du terme, illustre à quel point la résolution de cette contradiction essentielle, soit la production effective dune uvre, ne peut saccomplir sans déchirement. Les images même du film évoquent la paranoïa, caractérisée par un idéal dabsolu et un goût pour le vide, les grands espaces déserts, les couleurs froides, toute cette beauté baudelairienne que nous avons relevée dans notre étude de lincipit. Librach souligne également lhumour du film, perceptible dans lironie dévastatrice avec laquelle sont dépeints ces personnages senfonçant toujours plus loin dans lillusion que leur capacités danalyse et leur sophistication intellectuelle devraient leur permettre de construire un monde harmonieux alors quun abîme de complexité souvre devant eux au fur et à mesure quils avancent dans la vie, les faisant basculer sinon dans la folie, du moins dans la dépression et la névrose. Allen ne manque pas dailleurs de tourner cette dérision contre lui-même en dépit de son absence de lécran, puisque sa persona est plus proche psychologiquement parlant des intellectuels névrosés du film que de Pearl, le seul personnage qui semble avoir trouvé un équilibre lui permettant de jouir de la vie, et dapprendre à autrui à en jouir. On peut même regarder le film comme une mise en garde : nous prenons plaisir à la beauté glacée des premières images, subissant nous aussi la tentation de la perfection, et admirons à quel point la mise en scène isole chaque personnage dans une sorte de cellule aux murs transparents qui ne leur offre que lillusion de se protéger du monde, dans une excellente représentation visuelle de la névrose de chacun dentre eux. En dautres termes, nous ne pouvons nous empêcher de voir dans ces images un souci de perfection artistique, au sein même dun film faisant la démonstration des aspects mortifères dune telle quête. Et lorsque les personnages se lancent dans une discussion très intellectuelle à propos dune pièce extrêmement sérieuse et complexe, on peut se demander si nous ne sommes pas devant une mise en abyme malicieuse présentant de manière ironique le film même, et son refus du comique au premier degré. Interiors, si grave, si solennel parfois, ne dépare pas dans la production allénienne, de par la qualité particulière dironie quil offre dans sa présentation des personnages. Sa thématique nest certes pas ironique, le film ne cherche pas à dénoncer les ridicules des cuistres et des bien-pensants comme le font tant de scènes des films dAllen. Cest bien un drame, mais son ironie se niche dans sa simple apparition dans la filmographie à un moment où lon nattendait pas cela dAllen, et elle vise le spectateur dont elle dénonce les jugements hâtifs. Quoi détonnant, dès lors, à ce quil ait été mal reçu ? Pour nous la réalisation de Interiors a joué un rôle essentiel dans lévolution dAllen en tant quauteur, constituant une sorte de passage obligé pour le cinéaste dans son exploration des tensions quil met en scène sur son petit théâtre, quil y soit acteur ou non. Son absence était dailleurs annoncée à la fin de Annie Hall qui montre Alvy dirigeant les répétitions de sa première pièce, où il fait coïncider sa véritable histoire et ses rêves en donnant une fin heureuse à sa liaison avec Annie, et dans laquelle il distribue un jeune acteur, au physique plus avantageux que le sien, dans son propre rôle, annonçant Anything Else.
Nous lavons vu, le film a suscité de nombreuses réactions négatives à sa sortie. Il semble pourtant quil a su par la suite gagner lestime dau moins une partie du public, puisquil a finit par rapporter quelque argent, en particulier à létranger. Mais surtout, il a su convaincre certains des qualités de cinéaste de Woody Allen, dans la mesure où contester ses qualités esthétiques serait faire preuve de mauvaise foi. Il nous semble donc quAllen a gagné son pari avec Interiors, en dépit des nombreux reproches faits au film, que daucuns considèrent comme pur plagiat. Certes, Woody Allen ne se départ pas de sa révérence pour ses maîtres, Bergman et Tchékov en particulier, mais pourquoi le ferait-il ? Si le symbolisme du film ou la fin mélodramatique peuvent paraître pesants, il nous semble que le premier est justifié par lironie du cinéaste vis à vis de ses propres tendances au sérieux et que la seconde donne une dimension nouvelle à lexpression du réalisateur qui se montre capable dune scène au premier degré, sans la moindre trace de dérision. Le mélodrame permet une irruption de la matérialité la plus crue qui fait sortir les personnages survivants de limpasse de la distance toujours grandissante que ces intellectuels mettent entre eux et le monde, et donc une forme de dénouement de crise que Woody Allen semble sautoriser pour la première fois. Au-delà, on pourrait souligner la qualité de la direction dacteurs et la subtilité de la narration, telle que nous lavons dégagée grâce à lanalyse de la première séquence. A le voir ou à le revoir, gageons que nous ne sommes pas les seuls à avoir envie de dire, bon travail, Mr Allen, vous êtes capable de réaliser un beau film grave dans lequel vous ne jouez pas, sans quil sagisse simplement du « syndrome du clown triste », et tout en vous inscrivant parfaitement dans les préoccupations que vous développez dun film à lautre.
« In a few days itll be September. »
Si dans la filmographie, le premier opus « sans Woody Allen » qui suit Interiors est The Purple Rose of Cairo (1985), cet aspect paraît à première vue le seul qui lie deux films de genre et de style très différents. Puis, en 1987 et 1988, vont sortir en ordre rapproché trois films dans lesquels le réalisateur ne joue pas, Radio Days, September (1987) et Another Woman (1988). Nous avons expliqué plus haut pourquoi nous avons choisi décarter Radio Days de ce volet de notre étude. En revanche, les deux autres films peuvent être associés à Interiors dans ce que nous appellerons la « trilogie sérieuse » de Woody Allen puisquils se caractérisent par la gravité de leur ton, alors que The Purple Rose of Cairo présente une thématique, un style et une cinématographie générale très différents. Nous le laisserons donc de côté pour le moment, souhaitant étudier les trois films les plus constamment graves de Woody Allen dans une perspective densemble. En dépit de la chronologie de la production et de la distribution, celui qui pour nous reprend le mieux le fil de Interiors est Another Woman dans la mesure où la parole prise dans Interiors, en particulier à la fin, par dautres personnages que celui habituellement joué par Woody Allen, y est demblée attribuée au personnage principal dont nous entendons la voix off dès les premiers plans. A Joey qui prend la plume pour livrer quelques pensées, à la fois à un journal intime et aux spectateurs du film, répond Marion, le brillant professeur de philosophie qui ne nous épargne rien de son monologue intérieur. Elle nous déclare tout de go quelle commence lécriture dun nouveau livre et a besoin de sisoler dans un petit appartement de location. A croire que nous, spectateurs, ne la dérangerons pas. Et pourtant, il faudra bien faire un film, fondé sur le voyeurisme et ce quon peut appeler le dérangement, soit lirruption déléments extérieurs bouleversant les beaux projets de réclusion créative.
Les trois films graves dAllen sont reliés thématiquement par ce souci de trouver des lieux idéaux pour léquilibre et la créativité qui, fort ironiquement, se révèlent être de bien piètres havres, mais September sécarte des deux autres, en particulier en ce qui concerne son genre, son style et le statut de ses personnages. Il occupe une place à part dans la filmographie dAllen en ce quil paraît revendiquer sa « non appartenance ». Les seuls éléments de comique y sont parfaitement involontaires, du moins chez Lane (Mia Farrow) que lon semble en droit de considérer comme le personnage protagoniste. La maison qui constitue le seul décor du huis clos lui appartient et cest elle qui décide de qui y entre et en sort et de qui y séjourne. La définition des autres personnages sappuie entièrement sur leur degré de relation avec Lane, de sa mère à sa meilleure amie en passant par le vieux voisin secrètement amoureux et le bel invité quelle convoite, sans oublier quelques comparses comme la femme de lagence immobilière et les éventuels acheteurs de la fameuse maison. Qui plus est, elle a une fonction de narratrice puisquelle prend la parole au moment de crise du film pour révéler un secret de famille. Or, pourrait-on imaginer personnage présentant moins daspects volontairement comiques? A aucun moment Lane ne cherche à faire rire qui que ce soit et son humeur mélancolique, et même dépressive, rejaillit sur la maisonnée et sur le film qui, sil nest pas à proprement parler un drame, est tout entier sous-tendu par la tragédie originelle qui lie et oppose Lane et sa mère, soit le meurtre par la première, jeune adolescente, de lamant mafieux de la seconde. Toutefois, il serait abusif de dire que ce personnage na rien dallénien, tant il est clair que Lane emprunte certains traits à la persona définie aux chapitres précédents. Nous lavons qualifiée de dépressive : combien de fois navons-nous pas entendu un personnage allénien, dAllan Felix (Play It Again, Sam) à Mickey Sachs (Hannah and Her Sisters, le film qui précède September dans la filmographie) soupirer : « Im so depressed ! » ? « Like the earlier Job figures, Boris and Danny Rose, she is an Allen hero who is burdened by guilt and persecuted by life even though she has done nothing wrong. » Cependant, lacharnement du destin sur cette figure nen fait pas un personnage comique du même type que les « héros » nommés ici. Par exemple, elle német aucune des répliques spirituelles qui caractérisent les avatars alléniens et elle na aucun des idiotismes désopilants dun Danny Rose. Le rapprochement que fait Richard Blake entre Lane et Boris Grouchenko ou Danny Rose, sans être totalement erroné, nous paraît exagéré dans la mesure où ce sont deux personnages maladroits et malchanceux, certes, mais extrêmement actifs, et qui ne passent guère de temps à gémir sur leur sort, contrairement à Lane qui, pour nous, rejoint la cohorte des whiners et des « anhédonistes » en dépit de la dimension tragique que devrait lui conférer son passé. Nous avons désigné Lane, plus haut, comme le personnage protagoniste du récit, et cest bien ainsi quelle apparaît en début de film, ne serait-ce que parce quelle est incarnée par Mia Farrow, actrice dont la plupart des spectateurs connaissent les liens avec le réalisateur. Elle joue à des titres divers dans les six films précédents, avec en particulier un rôle de toute première importance dans The Purple Rose of Cairo, et fait une véritable performance dactrice, très éloignée de sa persona, dans Broadway Danny Rose. Pourtant, au fur et à mesure que le film progresse, nous assistons à la dépossession progressive mais inéluctable de ce personnage central, ce qui a pour effet singulier de doter le film dun centre qui peu à peu se creuse autour dune figure de plus en plus effacée : doù, sans doute, lindéniable désaffection publique et critique pour une uvre fermée et difficile.
Cest ainsi que Lane est absente des tout premiers plans, qui sont consacrés au décor, comme dans Interiors. On suit la caméra qui explore les pièces dune belle maison de campagne où dominent les tons chaleureux du bois blond, qui rappellent plus latmosphère estivale de A Midsummer Nights Sex Comedy que le « gris de glace » dInteriors. Au-delà de la reconnaissance de linfluence de Bergman dont de nombreux films commencent par des plans fixes sur des intérieurs ou des parcs (Cris et Chuchotements ou Fanny et Alexandre, pour ne citer que ceux-là), ces plans présentent la maison, lieu unique de déroulement de lintrigue, qui joue un rôle essentiel dans le film. Woody Allen lui accorde lui-même le rang de « personnage », et raconte à Stig Björkman comment le film est né dun désir de tournage dans une maison de campagne de ce genre. En dautres termes, la maison précède Lane dans lordre dentrée en scène, et si nous apprenons, plusieurs plans plus loin, que cette dernière en est propriétaire, nous retenons de cet ordre dapparition que la présence de Lane nest ici que transitoire. Dailleurs, cest en disant quelle souhaite sen défaire pour payer les dettes accumulées pendant la période dinactivité ayant suivi sa dépression et sa tentative de suicide que Lane sen déclare, de manière bien peu affirmative, propriétaire. Le statut de Lane se voit donc affaibli avant même quelle nentre en scène : non seulement ce nest pas elle que lon voit en premier, mais ce nest pas elle que lon entend non plus, puisque les premiers plans saccompagnent du son off des voix de deux autres personnages que lon découvre assis sur un canapé, en plein cours de conversation française. Remarquons au passage comment la première séquence revendique labsence à limage dAllen lui-même : les premiers mots qui parviennent au spectateur, à sa grande surprise, et avec ce quil faut de mystère et de malice pour lancer un film pas si tragique que cela, ne sont-il pas, « Jaime beaucoup des (sic) choses à la campagne », prononcés de manière appliquée par une voix off, américaine et féminine ?
Encore quelques plans, et le personnage principal, au statut déjà menacé, fait son entrée. Là encore, le négatif lemporte largement. Alors que les premiers propos entendus consistaient en un hymne, tout maladroit et surprenant quil fût, aux beautés de la campagne, Lane prend la parole pour récriminer et se plaindre de sa mère qui jonche la maison de fleurs laissées à faner, fleurs quelle doit ensuite jeter. Et que dire de son aspect physique guère plus engageant que les fleurs défraîchies que son rôle de maîtresse de maison oblige à ramasser quand dautres, qui nont pas ses responsabilités, samusent à les cueillir? Les répliques amusantes en moins, ne serait-ce pas un Woody en jupon qui fait son apparition, plainte à la bouche et lunettes sur le nez ? Là aussi, dépossession : où est passée la lumineuse Ariel de A Midsummer Nights Sex Comedy ou lirrésistible Tina Vitale de Broadway Danny Rose? Pour le spectateur de 1987, la persona de Mia Farrow, blonde et diaphane, était un composé du lutin anorexique de Rosemarys Baby et de cet idéal féminin américain que représente la Daisy de The Great Gatsby. Et voilà que lon passait dun Botticelli hollywoodien à une pauvre fille sans apprêt et sans attraits, et même pas drôle ! Son absence de sex-appeal qui rappelle le personnage de Joey dans Interiors est un des reproches adressés au film. Comment peut-on avoir un personnage principal aussi peu attrayant, comment Allen pouvait-il se permettre denlaidir Farrow à ce point, alors que toute lintrigue repose sur les évènements dramatiques ayant marqué sa quatorzième année? John Baxter sen étonne : « A woman with Lanes history might have been expected to be seductive, but Allen makes Farrow a frump, with glasses, untidy hair to her shoulders, and a wardrobe in which every garment seems to have been dyed with weak tea. » Là aussi, Lane est dépossédée, privée dune véritable stature dhéroïne de mélodrame. Les sentiments quelle suscite, tant parmi les autres personnages quauprès des spectateurs, sapparentent plus à la pitié, et même parfois, à lagacement quà leffroi que sont censées inspirer les figures tragiques. Le jeune premier sur qui elle a jeté son dévolu, oh, de façon bien timide, mais avec ces manières que les anglo-saxons qualifient de « passives/agressives », qui la font se présenter comme un être fragile auquel on cède de peur de le briser, profite de son hospitalité mais lui préfère sa meilleure amie. Lane ne parvient à susciter lamour que chez un vieux voisin charmant, mais plutôt pitoyable lui aussi. Il devient assez rapidement clair quelle est présentée avec une certaine ironie en dépit de son indéniable difficulté de vivre, comme si Allen sen prenait ici à une nouvelle incarnation du « pleurnichard » qui se rend insupportable même lorsquil est en droit de geindre. Le spectateur se surprend à rire des remarques cruelles de la mère abusive exaspérée par le peu dattraits et de dynamisme de sa fille, comme le fait remarquer Annette Wernblad :
the character of Lane (like the Liv Ullmann character in Autumn Sonata) is terribly enervating in her self-pity. Thus, although you really try to be sympathetic toward her, at times you are reminded of a central motif in Take the Money and Run!, and you catch yourself wanting to take off her glasses and step on them. One serious problem in this connection lies in the fact that it is difficult in comparison to really be angry with Diane despite all the damages she causes. In fact, one actually laughs when she hurts Lane with remarks such as, You dress like a Polish refugee.
Cette réaction ambivalente, toutefois, nest pas à porter au débit du film, du moins pour nous, car elle nous permet de réfléchir à la nature même de lhéroïne de mélodrame, sadisée par des récits dont les auteurs sont en général des hommes, comme nous le rappellent les féministes. Victime, Lane suscite des réactions ambivalente de pitié et de cruauté parmi son entourage comme auprès des spectateurs. Richard Blake dans Woody Allen: Profane and Sacred, une analyse de la dimension religieuse des films de Woody Allen, lit celui-ci comme le récit de la lutte de Lane contre ses démons, qui pour lui sachève par un triomphe. Il voit donc Lane comme une authentique héroïne, que lon considère le film selon un point de vue chrétien ou quon le compare à la tragédie grecque. Or, au terme du film, on peine à interpréter les dernières scènes comme un triomphe. Lane se retrouve quasiment à la case départ, envisageant le suicide après une nouvelle déception amoureuse et soumise au caprice de sa mère pour ce qui est de la vente éventuelle de la maison. Si elle renonce au suicide, ce nest pas par héroïsme mais par simple instinct de survie, et sur les conseils de celle-là même qui lui a ravi lhomme de ses rêves ! Lane reste dans lindécision : elle ne sort pas de son marasme et ne choisit pas de vivre, mais reconnaît quelle na dautre choix que de survivre. Ce nest dailleurs pas elle qui a le dernier mot, mais comme au début, sa meilleure amie, sous prétexte dencouragements, alors quune héroïne, cela provoque un dénouement, quil soit heureux ou tragique ! Elle échoue à prendre une véritable dimension héroïque, ce qui, de notre point de vue, explique en partie léchec public du film dans la mesure où il est difficile de trouver de lintérêt à une « histoire » quand on ne reconnaît pas au personnage principal des vertus (ou des vices ) lui conférant une stature singulière. Lane compose bien une figure de schlemiehl confronté à la tragédie, reprenant par là certaines caractéristiques des rôles de Woody Allen lui-même, mais il nous semble surtout quelle symbolise une résistance des créatures alléniennes au tragique et même au mélodramatique. Cest un personnage entre la vie et la mort, chez qui Thanatos lemporte sur Eros. Elle est à la campagne pour se remettre dune tentative de suicide, et sera tentée de recommencer à la fin du film, elle ne peut inspirer de sentiment amoureux que chez un vieillard, elle fait peur au « jeune premier », elle est célèbre pour avoir donné la mort à lamant de sa mère, le secret de famille étant que celle-là même qui lui a donné la vie na pas hésité à lui faire endosser le meurtre à sa place
Et sa tentative de rébellion ny change rien. September sinspire en partie du film dIngmar Bergman Sonate dautomne, comme plus tard le film de Pedro Almodovar Talons Aiguilles, mais là où les personnages du réalisateur espagnol parviendront à une résolution du conflit mère/fille par le biais dun flamboyant mélodrame, le film de Woody Allen sachève dans lindécision. Est-ce à dire que le film est un échec, et quau-delà, Allen ségare lorsquil se pique de faire un film grave et/ou de ne pas faire à proprement parler « un Woody Allen » en portant à lécran de nouvelles tribulations de « son » personnage ?
Il apparaît à la lecture des critiques que September fut un film largement mal aimé et un échec commercial, en dépit du soin que le réalisateur a apporté au tournage, allant jusquà renoncer à une première version quil jugeait peu satisfaisante parce que certains des acteurs dorigine ne correspondaient pas au projet lui tenant à cur, un huis clos inspiré de La Mouette dAnton Tchekhov. On lui reproche surtout un style théâtral et trop démonstratif qui amène les acteurs à prononcer des dialogues abstraits et contraints, ainsi quune incapacité à se défaire de « langoisse des influences », en particulier de celle dIngmar Bergman. Foster Hirsh va jusquà parler de film « avorté », et conclut à lincapacité dAllen à réaliser autre chose que des comédies : « As the uttely stillborn September and Another Woman testify, he clutches when he eliminates all traces of comedy from his work. » La simple vision sans a priori des films incriminés dément ce jugement lapidaire. Lun et lautre contiennent bien des éléments de comédie, et dailleurs nappartiennent pas à un autre genre que ce que lon appelle la comédie dramatique puisquils ne finissent pas mal. Cet échec, du moins aux Etats-Unis, na rien dune surprise au vu du genre (un drame intimiste) comme du style (du théâtre filmé). Allen lui-même confie à Stig Björkman quil sy attendait, mais semble aussi satisfait du film que peut lêtre ce perfectionniste. Comme le dit Diane dans le film, « There are probably things I would do differently if I had them to do over again, but I dont. » On se demande même sil ne prend pas un malin plaisir à déplaire : le film ne commence-t-il pas en français? Face à semblable provocation, la désaffection du public et dune partie de la critique serait finalement de bonne guerre
Forster Hirsh ne se contente cependant pas de « descendre » September, et analyse assez finement le désir de gravité qui taraude Allen dès Manhattan, le poussant à faire des films dans lequel il ne peut apparaître en tant quacteur, tant sa persona comique est envahissante. Cest pourquoi, daprès F. Hirsh, il lui déclarera la guerre dans Stardust Memories, se condamnant à léchec en réalisant des films quil na pas les moyens de faire : « September and Another Woman are the kind of effortfully deep movies Sandy Bates might have made if he was feeling particularly punishing and puritanical
» Juger de léchec ou la réussite artistique de tel ou tel film ne relève pas exactement de notre perspective détude, mais il nous semble que September ne démérite pas tant que cela, et quil marque une étape importante dans luvre du cinéaste. En tout état de cause, Allen tenait à ce film en particulier, puisquil est allé jusquà le tourner deux fois, comme si son absence en tant quacteur renforçait ses exigences vis-à-vis du travail de tournage.
Lun des mérites de September est de confirmer une tendance perceptible dès Interiors : les personnages féminins occupent le devant de la scène, dès lors quil sagit davoir dautres protagonistes que « Woody Allen ». En dépit des accusations de « machisme » dont le réalisateur fait régulièrement les frais, on a vu assez tôt dans la filmographie des personnages féminins « forts » intervenir, puis parvenir peu à peu à faire jeu quasiment égal avec le héros allénien. On peut ainsi suivre la carrière des personnages incarnés par Diane Keaton, de la poétesse Luna dans Sleeper à lhéroïne éponyme de Annie Hall en passant par Sonia dans Love and Death. Quant aux films dans lesquels Allen ne joue pas, si lon excepte Radio Days pour les raisons que lon sait, les cinq premiers font la part belle aux personnages féminins. Ce nest plus vrai pour le groupe de films plus récents, Bullets Over Broadway, Celebrity et Sweet and Lowdown, où le choix dun autre acteur pour incarner le protagoniste est, de laveu du réalisateur, dabord dicté par la nécessité, soit « lâge du capitaine » : ces films nentrent donc pas dans la même catégorie. Forster Hirsh na pas tort lorsquil fait remarquer que lencombrante persona allénienne ne se prête guère au genre de comédies douces-amères que Woody Allen privilégie de 1982 à 1991, de A Midsummer Nights Sex Comedy à Shadows and Fog, la décennie au cours de laquelle il dédie le plupart de ses oeuvres à sa muse dalors, Mia Farrow. Les années quatre-vingt sont marquées dans certains films (Hannah and Her Sisters ou Crime and Misdemeanors) par un recul des personnages incarnés par Woody Allen, qui même lorsquils sont présents, font au plus jeu égal avec dautres protagonistes, en particulier féminins.
Le choix de protagonistes féminins marque bien la volonté chez Allen de faire autre chose tout en restant dans les mêmes thématiques, et de créer de nouveaux personnages pour les confronter aux dilemmes moraux et aux questions esthétiques et métaphysiques qui sous-tendent ses films, en particulier dans sa « trilogie sérieuse ». Plus encore quInteriors, September prend la forme dun petit théâtre sur lequel le marionnettiste Allen se plaît à faire évoluer trois femmes et trois hommes, et où ces derniers nont pas plus le beau rôle que dans Interiors. Sans remettre du tout en cause lexcellente interprétation de Denholm Elliott dans le rôle de Howard, le vieil amoureux transi de Lane, son personnage daimable voisin lettré, mais passablement alcoolique et donc réduit à enseigner dans un établissement secondaire local na rien de très engageant, même sil campe une sorte desprit du lieu, de permanence, dans une maison dont nous avons dit toute limportance. Lane na quindifférence pour sa sage bonhomie, il semble en fait faire partie des meubles de cette maison quelle souhaite vendre. En dautres termes, elle peut se passer de Howard, et le spectateur a limpression que le film pourrait faire de même et que le personnage a une fonction plus décorative quessentielle, quoiquil ne faille jamais négliger le décor chez Allen
Howard a certes sa partition à jouer, mais le sentiment persiste quil nest là que par souci de symétrie, afin quil y ait trois hommes pour que se fassent et se défassent les couples et les triangles amoureux selon les errements du cur, comme dans plusieurs autres films de Woody Allen. La tiédeur des sentiments que Lane lui porte rejaillit malheureusement sur le personnage.
On pourrait penser qua contrario, Peter se voit attribuer un rôle positif, au vu de la forte attirance que Lane éprouve pour lui. Dans la première version du film, cest Christopher Walken qui était distribué dans le rôle, repris ensuite pendant quelques semaines par Sam Shepard. Sans entrer dans les potins de tournage, on peut se demander pourquoi lun, puis lautre, nont pas fait laffaire. Il nous semble pour notre part que ces fortes personnalités dacteurs auraient rompu léquilibre ténu de ce film qui ne sappuie pas pour son intrigue sur des relations amoureuses passionnées. Sam Waterson, au jeu plus retenu et à la persona plus lisse, noccupe pas autant le terrain que lauraient fait lun ou lautre acteur dabord pressenti, et permet donc que se développe la seule relation véritablement passionnée du film, la relation mère/fille. Qui plus est, cest son troisième rôle chez Allen et son personnage garde quelque chose de ses deux autres incarnations. On retrouve en lui un peu de la discrétion, mais aussi de la faiblesse de Mike, marxiste en chambre dans Interiors, incapable de satisfaire sa compagne Joey ou de sopposer aux envahissants projets de décoration de son intérieur par la mère de celle-ci, malgré quil en eût. Il est cependant rarement présenté de manière ironique. On pourrait penser que cest un personnage trop effacé pour cela, mais noublions pas que le beau rôle lui est donné de façon ultime : il sauve Joey de la noyade dans la scène finale, totalement au premier degré, où on le voit longuement lutter contre les vagues et contre la volonté suicidaire de sa compagne. En revanche, lironie domine dans le traitement du personnage de David dans Hannah and Her Sisters, architecte mélomane que convoitent deux amies, Holly (Dianne Wiest, déjà) et April (Carrie Fisher). Son élégance nonchalante, ses propos raffinés et surtout son absence apparente de machisme vont les séduire, et pourtant le spectateur ressent comme de lexcès dans son évocation de ses soirées dans sa loge à lopéra, à boire du vin en pleurant à chaudes larmes, même si David ne manque pas de se moquer de lui-même. Cette capacité à lautodérision, on la retrouve chez Peter, mais tout aussi limitée, et de pure forme. Lorsquil sagit daction, finie la délicatesse, il couche bel et bien avec lune, puis lautre, et séclipse rapidement après avoir brisé ce qui restait de cur à Lane qui le surprend embrassant Stephanie. Peter finit par apparaître comme un traître et un jouisseur, comme létait David, sortant tour à tour avec Holly et April. Il est intéressant de constater que lautodérision, ce bouclier du schlemiehl qui pare les coups en se les donnant lui-même, dimension fondamentale de lhumour allénien, peut aussi être dénoncée par le biais de lironie comme une couverture dissimulant parfois la duplicité, la paresse, en un mot, la bassesse. Non pas que Peter soit condamné, il ne sagit pas ici de redresser les torts en portant un jugement sur une créature filmique, mais de bien percevoir comment lironie allénienne joue à plusieurs niveaux. La charge contre Peter est assez féroce comme cela, puisque le film le renvoie écrire des slogans publicitaires sur Madison Avenue, lui interdisant de profiter plus longtemps de la trop hospitalière Lane sous couvert de devenir un véritable écrivain. Ce dénouement dune intrigue ni tragique, ni même mélodramatique, relève du comique de boulevard, au point quon en vient à éprouver de la pitié pour ce personnage que lon croyait de « jeune premier » et qui passe ainsi, le temps dun film, de la séduction à lhumiliation.
Sans doute en partie parce quil ne se définit pas en fonction de ses relations avec Lane, protagoniste paradoxale qui semble attirer vers le néant ceux qui gravitent autour delle, seul Lloyd le spécialiste en physique nucléaire tire son épingle du jeu, même sil est tout aussi impuissant que les autres face à labsurdité de lunivers et des existences humaines. En tant que philosophe du film, il se fait le porte-parole de lathéisme douloureux dAllen, tandis que lon se demande, à linstar de Lane, ce que ce brillant scientifique peut bien trouver à ce monstre dégoïsme, passablement vulgaire qui plus est, de Diane : cest que cette dernière pourrait bien être elle le personnage principal, en bonne mère abusive supplantant une fois de plus sa pauvre fille si terne.
Les amateurs de lecture psychanalytique des films, ou plutôt danalyse sauvage des cinéastes à travers leurs films, ne manquent pas de relever que, chez Allen, les personnages de mères ne sont que très rarement sympathiques, en tout cas en ce qui concerne les mères des avatars alléniens. En ce qui concerne Diane, cest un euphémisme, car elle apparaît finalement encore plus destructrice envers sa fille quEve ne lest envers les siennes dans Interiors. Dans ce dernier film, le personnage de la mère est sacrifié à la fin, ce qui permet de résoudre le conflit, alors que dans September, les révélations mélodramatiques dune Lane poussée à bout ne provoqueront aucun changement chez sa mère. Cette dernière demeure invaincue et sort du film dans le même tourbillon de vitalité qui ly avait fait entrer au gré de son caprice. Lun des mérites de September réside dans la création de ce personnage profondément ambigu, cruel, destructeur, et cependant irrésistible. Richard Blake va jusquà y voir limage dun Dieu capricieux, le Dieu de Job soumettant les hommes à de terribles épreuves jusquà ce quils reconnaissent quIl échappe à toute tentative dexplication humaine, un Dieu, également, dont les hommes doivent se défaire pour pouvoir vraiment exister. Il soutient quil faut y voir limage dun Dieu accablant les hommes de culpabilité, comme Diane charge Lane, à qui elle a donné la vie, du poids du meurtre quelle-même a commis. Il défend la thèse selon laquelle Allen signifierait à travers ce personnage que ce Dieu-là a perdu sa puissance dès lors que les hommes ne la lui reconnaissent plus. Diane est une femme âgée qui parvient seulement à faire illusion auprès des faibles, illusion à laquelle se raccroche, la nuit, lastrophysicien effrayé par le silence des espaces non seulement infinis, mais également absurdes et cruels (« haphazard, morally neutral and unimaginably violent ») ; mais elle a perdu le pouvoir de donner la vie. Ne plaisante-t-elle pas, au moment de quitter la scène, au sujet de son diaphragme désormais inutile, dont elle ne peut cependant pas se résoudre à se séparer et quelle garde comme talisman ? Symbole, pour Blake, dun Dieu auquel on ne se raccroche plus que par superstition.
Lanalyse de Blake ne manque pas de pertinence, tant il est vrai que Diane tient de la divinité, ne serait-ce que par le pouvoir quelle continue dexercer, en particulier sur les personnages masculins. Sans aller jusquà attirer Sam sexuellement, ne détourne-t-elle pas sur elle lattention que Lane aimerait quil lui portât ? Elle apparaît beaucoup plus active, sexuellement parlant, et surtout beaucoup plus soucieuse de séduire que sa fille dont on devine immédiatement les inhibitions - inhibitions dont la personnalité envahissante de la mère est sans aucun doute responsable. Le trait est dailleurs un peu gros, dans cette description du conflit mère/fille, mais lénergie et surtout lhumour de Diane emportent tout sur leur passage. Son goût déclaré pour le sexe léloigne de la chaste déesse dont elle porte le nom, sans doute par ironie, mais elle sen rapproche pas sa profonde ambivalence. Cette créature exubérante, survivante qui ne sencombre ni de regrets ni de remords, force qui va et renaît de lépreuve, qui attire et séduit irrésistiblement, se tient aussi bien du côté de la mort que de celui de la vie. Elle donne le goût de vivre à son mari actuel, mais les deux précédents sont décédés. Elle aime les fleurs, jusque dans les imprimés quelque peu criards de ses vêtements, et exprime le souhait de passer le reste de ses jours dans le cadre bucolique de la maison du film, mais ce nest quune passade pour la personnalité ô combien lunatique de cette moderne Artémis. Les fleurs cueillies sont laissées à faner et elle projette dinstaller une piscine à la place de létang quelle na, avoue-t-elle, jamais aimé, parce quil y a « des choses vivantes dedans ». Un trait permanent domine toutefois dans cette personnalité capricieuse, un humour irrésistible. Diane est le personnage de comédie du film, cest à elle que reviennent les remarques spirituelles, cest elle qui manie lironie et lautodérision nécessaires à la survie dans ce monde absurde, cet humour qui en fait le personnage marquant du film. Comment haïr une femme entre deux âges qui part vivre au soleil en claironnant quelle a pour projet de transformer ses taches de vieillesse en bronzage ? La performance dactrice dElaine Stritch, plus familière du théâtre que des caméras, est pour beaucoup dans la réussite du personnage. Sa voix de mêlé-casse et ses manières de tornade contrastent avec le bon ton qui règne dans cette maison de campagne tchekhovienne et soulagent plus quelles neffraient le spectateur quelque peu anesthésié par les atermoiements de Stéphanie, de Howard et de Peter ainsi que par les plaintes de Lane. Une femme vieillissante parvient encore à voler la vedette à deux « jeunes premières » (peu gâtées par le film, il faut bien lavouer), dans un rôle très riche. Au cur du drame intimiste, Allen place un personnage à la fois terrifiant et attachant, soulignant lambivalence de lhumour, cruel, mais salvateur.
Si Lane, protagoniste par défaut, se voit refuser le statut dhéroïne, Diane occupe le terrain, au point quil est difficile de décider de quel genre relève exactement le film, sinon quil refuse le tragique, à linstar de Diane qui quitte la scène avec pour toute philosophie : « Life is too short to dwell on our tragedies ». On le range le plus souvent dans la catégorie des drames intimistes, mais il nous semble que le genre très large de la comédie dramatique lui convient mieux, ne serait-ce quen raison de la tension entre les deux termes. La comédie ne parvient pas à résoudre le drame, mais on voit que cest le personnage comique qui lui survit le mieux. La morale nest pas sauve, loin de là, mais la vie peut continuer tant bien que mal grâce à lhumour. En dautres termes, le petit théâtre dAllen lui permet de faire se rencontrer la muse du drame intimiste, telle quon peut la connaître chez Bergman, et celle de la comédie dramatique, et il semble bien que ce soit cette dernière qui lemporte. Il nous paraît également que, si lon peut penser avec Richard Blake que Diane est une figure divine, on peut aussi lassimiler à la puissance présidant au film lui-même, cette instance tout aussi capricieuse que lon désigne sous le nom commode, mais ambigu, d« auteur ». Elle distribue la vie et la mort, et les rôles. « Auteur des jours » de Lane, elle a fait son malheur en la forçant à jouer le rôle de la jeune meurtrière irresponsable de son acte. Revenue dans sa vie, elle entend bien lui dicter sa conduite, labreuvant de conseils de séduction. Elle envisage de changer de décor, puis abandonne le projet, elle souhaite faire écrire son histoire et trouve, cest commode, un écrivain potentiel sur place, tout en sachant pertinemment que la version du meurtre quelle va donner sera pure fiction
Personnage clé de ce film dans lequel Woody Allen ne joue pas, elle est à la fois loccasion dune réflexion sur le genre du film, ainsi que sur son essence même. Aux antipodes des personnages alléniens, elle permet à Allen de revendiquer la prééminence de lhumour en même temps que son ambiguïté, et dexplorer les limites de son cinéma. La conscience quil a du tragique de lexistence humaine le pousse, lors des tournants de son uvre, à réaliser des films sécartant du comique, sans jamais pourtant renoncer tout à fait au second degré et à lhumour. Cest la raison pour laquelle un film comme September, même en labsence de Woody Allen comme acteur, saffirme comme « un Woody Allen ». On y retrouve les préoccupations essentielles du cinéaste, en particulier la quête de raisons de vivre dans un monde voué à labsurde, et la soif de relations entre les êtres à lheure du règne de lindividu, incarnées par dautres que lui dans ce que nous nommons le « petit théâtre » dAllen.
Les détracteurs du films sont allés jusquà en contester le titre, jugé incompréhensible et sans rapport avec le contenu du film, qui ne serait justifié que par une réplique finale : « In a few days itll be September. » Mais même si Allen déclare lui-même, dans linterview publiée dans le New York Times du 6 décembre 1987 que cite Marion Meade, quil a choisi un titre qui ne signifierait rien pour le spectateur avant la fin du film, connaissant le goût du cinéaste pour lironie, nous ne suivrons pas cette dernière lorsquelle en conclut à un mauvais choix. Il nous semble au contraire que le mot, riche en connotations diverses, oriente le spectateur avant même quil ne voie le film, prêtant à ce dernier une atmosphère incertaine, hésitant entre lété et lautomne, dégageant une douce mélancolie. Allen, plus tard, tiendra des propos différents, défendant son titre, même au prix dune inexactitude. Au-delà de son assimilation à lautomne de lâge de ses personnages, il nous semble que le titre évoque aussi très bien les couleurs chaudes et les lumières tamisées baignant la maison et latmosphère générale du film. Le ton et le genre mêmes de ce dernier, typiquement allénien en ce quil nest pas franchement un drame ni une comédie, lui donnent un charme délicat et indéfinissable, à limage dun mois où il est impossible de ne pas prendre conscience de la finitude de lété, si beaux que soient les jours. Le film sachève, sans vraiment se clore, non pas dans le drame ou la tragédie, mais dans lirrésolution et la mélancolie, ce qui fait que lon hésite à le qualifier de comédie. Le personnage comique a quitté la scène, sans être parvenu à établir le « bonheur » supposé sinstaurer à la fin dune comédie ; reste lhéroïne par défaut qui avoue ne pouvoir faire autrement que de continuer à vivre. Lindécision domine, Lane reprend les papiers de la maison et sinstalle pour préparer à nouveau sa vente, donnant limpression dun éternel recommencement. Cette fin ouverte explique pour nous, du moins en partie, léchec du film qui napporte pas au spectateur la satisfaction dune résolution, quelle soit tragique ou comique, et ce dernier pourra avoir limpression quil sagit dun film « pour rien ». Il nous semble pourtant quil sagit là dune étape importante pour Allen, un « septembre filmique » pour lequel il choisit de ne pas apparaître à lécran afin de réaliser une oeuvre plus grave que la présence de sa persona orienterait vers la tragi-comédie, sillon quil continue à creuser dans son film suivant, Another Woman.
« A decent measure »
Ce dernier film, plus encore que September, explore les illusions que les êtres peuvent se faire sur eux-mêmes, cette construction volontaire dune personnalité qui ne correspond pas à un soi profond, qui en langue anglaise se nomme self-deception, la « tromperie de soi », les mensonges que lon se fait à soi-même en se fabriquant un personnage, justement. La persona comique dAllen telle quelle sest dessinée dans la première partie de la filmographie, puis telle quAlvy Singer la présente dans le monologue douverture de Annie Hall sest construite sur la contradiction entre le discours sur lui-même, et les efforts dérisoires du personnage pour agir en fonction de cette personnalité quil croit devoir assumer, et ce quil est effectivement. On se rappelle les rires que déclenchait Allan Felix mimant Humphey Bogart, ou la tirade inaugurale dAlvy Singer se projetant en vieux beau. De comique, cette contradiction entre ce que lon sefforce dêtre et ce que lon est vraiment devient dramatique, voire tragique dans les films sérieux. Dans Interiors comme dans September, la plupart des personnages centraux (les filles de Interiors comme Lane dans September) souffrent davoir vu leur personnalité étouffée par une mère abusive qui leur a imposé un rôle qui leur correspond mal. Marion, protagoniste de Another Woman, sapparente davantage à Eve. Lune et lautre règlent tout, reprenant à leur compte les fonctions de linstance ordonnatrice du film, forçant leur entourage et même leur environnement, leur décor, à correspondre à leur vision dun monde parfait. Si elles nont pas grand-chose en commun avec Allen le personnage, en revanche elles constituent lincarnation des interrogations dAllen le cinéaste, en particulier Marion qui, pour nous, joue un rôle clé dans la galerie des personnages « relais » dAllen. Peu de films du réalisateur sont à ce point centrés sur un personnage principal, du moins à partir de Love and Death, si lon excepte, paradoxalement, Zelig et quelques films dans lesquels un autre acteur, ou plutôt, à la fin des années quatre-vingt, une autre actrice, incarne le personnage principal, comme dans The Purple Rose of Cairo ou Alice. Le travail quasi expérimental sur le personnage allénien au cinéma, entamé dans Take the Money and Run, ne reprendra vraiment quavec Deconstructing Harry, comme nous lavons vu dans les chapitres précédents. Mais ici, place à Marion Post, qui se présente elle-même dans une scène pré générique, une rareté chez Allen. Le film souvre sur limage dun couloir vu dune pièce au premier plan, senfonçant dans les profondeurs dun appartement. A gauche et à droite du couloir, des portes closes. Des teintes chaudes assourdies créent une ambiance agréablement feutrée mais impersonnelle, rappelant un couloir dhôtel de très bonne catégorie. Cette première image nous contredit en partie, puisquune instance narrative autre que Marion a choisi de ne la faire entrer dans le champ quaprès une seconde de plan fixe sur ce couloir vide, instance qui nest pas la source du texte en voix off de la bande son. Le spectateur attribue très rapidement cette voix de femme à la silhouette qui entre dans le champ par la droite au fond du couloir, à linstant même où la première personne apparaît dans le texte pour sy imposer sous trois formes («
me when I reached my
»), et qui savance vers lui au fur et à mesure que se déroule le monologue de présentation. Limage de la femme se précise tandis quelle nous livre un autoportrait à sa façon, mais il convient de ne pas oublier le tout début du film, limage du couloir vide, et le tout début du texte, à la troisième personne (« someone »), exprimé sous une forme hypothétique.
La scène, qui dure environ quatre-vingt secondes, frappe par léquilibre de sa construction, on pourrait même dire sa perfection formelle qui rappelle les premières images de Interiors en dépit des différences nombreuses, les couleurs chaudes et létroitesse du couloir et de lentrée dénotant lintimité de lieux un peu confinés néanmoins. Un esprit clair et rigoureux préside à cette introduction digne dune communication de haut vol, à cent lieux des hésitations auxquelles le débit du personnage Woody Allen nous a habitués. Mais en même temps, un sentiment diffus dinquiétude gagne le spectateur, ou plutôt lauditeur, que ce discours parfaitement maîtrisé exclut, en soulignant à plusieurs reprises quil nest pas question de lui donner autre chose que cet état-civil, et que cette composition trop polie pour être honnête. Etrange séquence dintroduction, à la fois classique (« le professeur sortit à
») et paradoxale, puisquelle consiste à soigneusement fermer les portes que le personnage ne souhaite pas que dautres franchissent, « I really shut myself off from everything
». Et pourtant, elle parle et se pare : à qui, et pour qui ? Qui est ce someone dont il est question dès le deuxième mot du film ? Reste au spectateur assez dinitiative pour découvrir dans cette séquence des hiatus entre le discours de Marion, c'est-à-dire les signes quelle choisit démettre, quils soient verbaux ou non, et le discours qui lui échappe, entre ce quelle dit et montre et ce que le film dit et montre, ajoute, commente ou contredit.
Nous entendons Marion parler à la première personne, explicitant les images que nous voyons. Nous identifions ce discours comme du monologue intérieur dès lors que nous attribuons la voix off à la femme que nous voyons à lécran, à qui nous accordons le statut de narratrice du film. Pourtant, un certain nombre de décalages soulignent le fait que nous sommes ici face à un personnage et que la maîtrise de ses propos comme de son image lui est seulement attribuée par une autorité narrative omnisciente et invisible. Nous nentendons pas les pensées diégétiques de cette femme, mais un texte dintroduction en parfaite adéquation avec le personnage à la composition duquel il participe. Par exemple, on se doute bien quau plan trois, elle ne lit pas les mots : « My name is Marion Post
» sur le bloc quelle a pris sur la table. En même temps, on ne peut quadmirer le savoir-faire qui a présidé à la synchronisation des images et de la bande-son. Au plan un, elle se tourne vers un miroir quand elle parle dintrospection, et cest au plan trois, dédié à lévocation de son statut duniversitaire, quelle se pare des attributs classiques des intellectuels, bloc-notes et lunettes. « A decent measure » : ces mots quutilise Marion dès la première phrase du monologue pour donner la mesure du degré de satisfaction auquel elle est parvenue, à la cinquantaine, dans sa vie tant personnelle que professionnelle constituent également un excellent titre pour cette séquence dintroduction qui met en place un personnage et un univers diégétique doù tout excès est banni et où dominent la raison et léquilibre, en un mot la mesure. Cest pourquoi cette scène rappelle les premières images dInteriors : le personnage de Marion est composé avec le même soin maniaque que le décor de la maison, et Marion comme Eve sacrifient toute perturbation extérieure au parachèvement de leur travail, qui prime absolument. Et la scène de se conclure sur ces mots : «
but to work. » Quest-ce donc qui va travailler dans ce film qui souvre ?
Marion trace son « autoportrait en femme pondérée » et en philosophe qui sait que la quête de perfection mène à lexcès. Elle manie leuphémisme avec maestria mais sa prestation dans ces premières images nous la montre soignant son apparence à lextrême, ajustant ses boucles doreilles, vérifiant son reflet avant de sortir, scrutant le miroir, entourant son corps de couches protectrices, sous-pull, ensemble, écharpe, manteau
Si tout son discours exprime un contentement placide, lobservateur attentif ne peut sempêcher de percevoir de linquiétude dans ces regards au miroir et ces gestes appliqués pour sisoler en ceinturant un manteau ou en fermant avec soin une porte. A la fin de la séquence, elle est censée sortir de lappartement, et pourtant, elle parle de senfermer et de se retrancher du monde au moment où son ombre disparaît de lautre côté dune vitre dépolie faisant écran. Etrange scène où un personnage se présente avec beaucoup de clarté dans les mots pour, à la fin, mieux se soustraire aux regards, et qui sapplique à ne rien offrir dautre à lobservateur que ce quelle veut bien montrer, sans y parvenir tout à fait. Son ombre à la dernière image lui échappe, elle ne peut pas la voir comme nous qui restons dans lappartement supposé trop bruyant, quelle ne peut fuir quen adoptant cette forme immatérielle fort éloignée de la rationalité de son discours. La séquence abonde en reflets et traces photographiques, venant ironiquement contredire lassurance et le contentement de Marion en rappelant quelle-même nest autre quune créature de celluloïd, une ombre sur un écran. Le plan deux se révèle extrêmement troublant en ce qui concerne cette question du contrôle de limage : on pourrait croire que ce reflet frontal, cest Marion se tenant devant le miroir dont le spectateur occupe la place, mise en abyme de la relation spectatorielle dans laquelle le spectateur reflète le personnage, qui trouve une forme dexistence dans sa perception par lobservateur. Or, au-delà du fait que Marion, dont le regard est tourné vers le haut à gauche, noffre pas un vrai « regard à la caméra », lobservateur est troublé de constater que la bandoulière du sac, qui au plan un se trouvait sur son épaule gauche, est ici à droite. Sans vouloir donner trop dimportance à un détail qui nest peut-être après tout quune erreur de montage, on peut sarrêter un instant sur le trouble que ce déplacement génère, qui donne limpression que nous adoptons le point de vue de Marion se regardant dans le miroir, montrée telle quelle veut se voir, réglant les derniers détails afin doffrir une image où rien ne serait laissé au hasard. Mais alors, que ou qui regarde-t-elle, en haut à gauche ? Qui contrôle qui ? Des détails, laxe dun regard, la position dune bandoulière, révèlent que la maîtrise absolue de son apparence, de son personnage et de sa vie tout entière relève de lillusion. En quelques secondes, la problématique du film est posée, aussi sûrement quavec le monologue inaugural dAnnie Hall, et Allen fait la preuve de sa maîtrise de cinéaste conjuguant son travail de scénariste avec ses choix de mise en scène et de représentation, via le traitement optique et rhétorique particulier au médium cinématographique.
Linquiétude relevée plus haut, on la perçoit à quelques hiatus, quelques béances infimes qui éveillent la curiosité du spectateur en dépit des efforts de Marion pour persuader le(s) mystérieux destinataire(s) de son monologue que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ainsi, la coupure entre les plans quatre et cinq, tous deux consacrés à des photos de famille. Cette solution de continuité révèle la différence que Marion fait entre ses deux familles, la première étant celle quelle sest choisie, et la seconde, pour reprendre ladage, celle quelle subit. On remarque dailleurs une pause très brève après sa présentation minimale de son frère, « I also have a married brother », qui renforce le contraste peu marqué, mais indéniable, entre les portraits très soignés et les cadres élégants de la première série de photos et la spontanéité des clichés de la seconde, dont on ne voit pas où ils sont posés, alors quau plan quatre les cadres sont associés à des objets caractéristiques à la fois des intérieurs bourgeois (pot détain, coupelle, reliures anciennes) et de lactivité intellectuelle (livres à nouveau, bloc-notes). Cette légère hésitation, et la rapidité avec laquelle Marion passe sur son frère et sa famille trahissent son malaise vis-à-vis de cette partie de sa vie sur laquelle elle na guère de pouvoir, le temps consacré à chaque photographie révélant à limage ce que le dialogue veut taire. Lévocation de la mère, simple faire-part de décès, est tout aussi rapide, et lon sent un soulagement dans la voix de Marion quand elle aborde le sujet de son père, avec lequel on la sent plus à laise. Et même au plan quatre, la perfection présente un léger défaut : pourquoi ces deux portraits quasiment identiques de la belle-fille de Marion, représentation un peu appuyée du dédoublement dont souffrent les enfants du divorce ? Tout semble se passer pour le mieux, Marion exprime son affection pour cette jeune fille qui la lui rend sans doute puisquelle paraît apprécier les nombreuses visites quelle fait à son père et à sa belle-mère, mais la vision des deux portraits laisse penser quil existe un malaise entre la jeune fille et Marion, celle-ci sappropriant un peu trop celle-là, la seconde photo représentant donc, après « Laura, fille de Ken », « Laura, fille de Marion ». On se doute bien que Marion nest pas une marâtre, mais elle est indéniablement belle-mère, ce qui teinte son personnage de connotations négatives. Après tout, aux plans un et deux, nous lavons vue scruter son image dans le miroir, sassurant de sa perfection, alors quelle a rappelé son âge dès ses tout premiers mots. Nonobstant les admirables qualités de Marion, la figure de la belle-mère au miroir, confrontée à une belle-fille en âge de séduire, évoquera la marâtre de Blanche-Neige à certains spectateurs, faisant sinsinuer en eux un doute quant au bonheur quaffiche Marion. La présentation que fait delle-même cette professionnelle du discours est brillante, intéressante, parfaitement équilibrée, mais heureusement, le film laisse quelques interstices au spectateur, lui permettant davoir accès à un personnage dont il se détournerait sans ces brèches lui ouvrant lunivers filmique. Le film est difficile, probablement parce que ces failles à peine perceptibles demandent de lattention, et quil se présente comme clos, protégé, voire rébarbatif, à linstar de Marion que nous verrons presque toujours en manteau dans ce film hivernal. Voilà un film qui sannonce comme un travail, pour son personnage narrateur, mais probablement aussi pour ses destinataires.
Dès cette première scène, on voit comment le film reprend au bond lhypothèse de départ (« If someone had asked me when I reached my fifties to assess my life
») en dépit des dénégations de Marion (« Beyond that, I would say I dont choose to delve
» ; «
I always feel that if something seems to be working, leave it alone. »), certaines images venant contredire ses propos, en particulier les reflets dans les miroirs et lombre du dernier plan de la séquence. Au moment même où elle évoque une éventuelle face obscure de sa personnalité, affirmant que cela ne leffraie pas, la fin du premier plan montre, en amorce, une partie de son reflet, le haut de son bras et son épaule, très sombres, tandis que le reste est hors champ. Dans le cadre dune séquence pré générique, qui joue un rôle de « titre » du film, limage constitue lénonciation ambiguë de son objectif premier, soit justement la découverte de la face cachée de ce que Marion qualifie de « character », soit à la fois personnage et personnalité. Au plan six, au tour du miroir de la penderie de lui dérober son reflet de dos, dans le cadre dun jeu visuel ingénieux, véritable trope ou « figure de linvisible », pour reprendre la formule de Marc Vernet, communiquant plus quelle ne montre explicitement, mettant ici en image cette réalité de la perception de soi-même par autrui qui toujours échappe, si serré que soit le contrôle que lon exerce. On peut prendre pour preuve de limportance de ce dédoublement le fait que lattention du spectateur ait été attirée, et son confort visuel un peu perturbé juste avant par la rotation du miroir qui, étant à lintérieur de la porte de la penderie, vient se substituer à la porte en verre dépoli de lentrée quand Marion va chercher son manteau. Marion de face peut bien parfaire son image devant le miroir, elle ignore ce qui se réfléchit dans son dos, et ces plans dintroduction dressent le programme du film qui va le lui révéler. La sombre amorce de reflet au premier plan de la séquence et la silhouette de dos que vole le miroir au dernier rappellent au spectateur le titre de ce film qui nen est quà son début : Une autre femme.
Another Woman : quel personnage, pour un réalisateur masculin, peut être plus « autre » quune femme ? Le film tout entier se lit comme une expérience de laltérité quAllen peut mener grâce à un protagoniste, des situations, un style et un genre très éloignés des productions que le public attend de lui, expérience qui prolonge celles de Interiors et de September et dont lapport est loin dêtre négligeable. Pour nous, il ne sagit pas daccidents de parcours au moyen desquels le cinéaste pourrait soffrir, grâce au succès de ses « vrais » films, le caprice de réaliser des uvres graves dans la veine de son maître Ingmar Bergman, mais de films occupant une place importante dans lévolution de son cinéma en dépit de leur insuccès, du moins pour les deux derniers. En tout état de cause, Another Woman déplut au public comme à une bonne part de la critique, qui, sans être aussi sévère quavec September, lui reprocha de trop sinspirer des Fraises sauvages de Bergman.
Pourtant, il nous semble que si on ne le regarde pas à laune des films plus typiques dAllen, c'est-à-dire si lon sefforce de faire abstraction des attentes que lon a habituellement face à un film de ce réalisateur, on peut reconnaître en toute bonne foi de grandes qualités à Another Woman, ne serait-ce que visuellement parlant. Limage de Sven Nyqvist, chef opérateur attitré de Bergman, est en parfaite adéquation avec la gravité du film, sa grande sensibilité laissant deviner les abîmes de douleur dans lesquels Marion se trouve plongée sans pour autant sombrer dans lhystérie, la sobriété générale des éclairages, des angles et des cadrages nétant quexceptionnellement rompue par quelques plans plus sophistiqués comme ceux dans lesquels Marion évoque le souvenir de sa mère se promenant dans le parc, qui rappellent beaucoup Cris et chuchotements. En dautres termes, la photographie comme la construction subtile sont à limage et à la mesure du personnage central, apparent parangon déquilibre, de réserve et de sérénité, qui nest cependant parvenue à cette perfection quau prix de quelques distorsions. Ainsi, on va apprendre au fil du film que les relations entre ses parents, ainsi que les relations de ces derniers avec leurs enfants, ne correspondaient guère à la belle fiction que Marion sest construite et sefforce dimposer au(x) mystérieux destinataire(s) de son monologue. Par un subtil dosage, limage fait affleurer linquiétant sous le banal, comme nous lavons vu dans la première séquence, et le matérialisme raisonnable savère inefficace dans la lutte contre les forces obscures de linconscient que Marion est parvenue à refouler jusque là, à linstar des gros coussins quelle place devant lindiscrète bouche daération de son studio de location. Ironiquement, elle avait justement choisi cet endroit pour se couper de toute intrusion, même sonore, dans son travail. Si comme nous lavons dit, la difficulté dapprécier un film comme September tient en partie à labsence de sympathie, ou plutôt à lindifférence quéprouve le spectateur pour les personnages, donc pour leurs problèmes existentiels, il nous semble quil nen est pas de même ici. Quand on compare Lane lors de sa première apparition à Marion dans la séquence que nous venons danalyser, on voit que la première accumule contre elle des éléments négatifs qui en font la cible dune ironie proche de la dérision, alors que, dans le cas de la seconde, lironie se fait plus subtile grâce aux failles décrites plus haut, éveillant la curiosité plus que la moquerie. Avec Marion, Allen est parvenu à créer un personnage de femme comme il y en a peu dans le cinéma américain, défiant les goûts du public en faisant dune intellectuelle dâge mûr son héroïne. Il nous semble en effet quelle mérite ce titre, son histoire dans le film valant bien des parcours aventureux. Ne la voit-on pas combattre ces démons que sont les illusions quelle se fait sur elle-même, ainsi que sur les obligations de son rôle de femme de tête et de raison ? Lapaisement final ne tient-il pas du retour du héros auprès des siens ? La présence de Gena Rowlands est pour beaucoup dans la richesse du personnage, puisque, par la grâce de son jeu juste et sensible, elle nous paraît des plus crédibles en professeur duniversité, tandis que laura personnelle de lactrice laisse affleurer la fragilité que le personnage de Marion sefforce détouffer. Les souvenirs des spectateurs avertis font ressurgir, sous le masque sobre et poli, sous la coiffure austère, sous toute cette discipline, les incarnations de Gena Rowlands chez John Casavetes, la folie de A Woman Under the Influence, la combativité populaire de Gloria ou les excès de lactrice de Opening Night. Ne serait-ce que pour ce personnage si éloigné de ce que lon aurait attendu dans un film de Woody Allen, et qui pour nous tient sa force de ce que justement il est autre, Another Woman nest pas un film de trop.
Au-delà des mérites quon peut lui trouver dans labsolu, il fait pour nous partie intégrante de luvre du cinéaste dans la mesure où nous y lisons lécho des efforts dAllen pour résoudre le conflit permanent chez lui entre esprit de sérieux et sens de la dérision. A certains moments de son évolution comme réalisateur, Woody Allen est passé par la gravité, mettant son personnage comique entre parenthèses, pour poser certaines questions comme celle du contrôle de soi et des autres, ou celle des illusions constitutives du personnage de chacun. Lexpérience de sa « trilogie sérieuse » lui a permis de donner plus de profondeur à ses comédies, au ton et au genre volontiers hybrides. Ainsi, Crimes and Misdemeanors (1989) qui suit September et Another Woman et qui marque le retour de Woody Allen devant la caméra, fut salué par la critique comme une réussite. Aurait-il pu trouver un tel équilibre entre le drame, voire le tragique, et la comédie sans lexpérience des trois films que nous venons détudier ? Ces trois drames psychologiques exempts du contrepoint de la dérision quaurait apportée la persona allénienne ont été pour le cinéaste loccasion de se concentrer sur lexpression visuelle du combat des âmes contre labsurde et la cruauté de lexistence, avec par exemple le recours au gros plan, à limitation de son maître Bergman, dans Another Woman ou à des plans dont on peut se contenter dadmirer la perfection esthétique dans Interiors. On peut également penser que cette trilogie témoigne de la lutte dAllen contre « langoisse des influences » et de son passage par lécole de ses maîtres pour mieux tracer son sillon personnel. Ainsi, les gros plans de Another Woman, si réussis fussent-ils, lauront-ils convaincu que là nest pas son domaine, et la beauté des premiers plans de Interiors est-elle en quelque sorte ironiquement commentée par la condamnation de la froideur mortifère du personnage à leur origine. September présente des failles, Interiors et Another Woman nont pas la puissance des drames psychologiques de Bergman, mais ces trois films témoignent de la volonté dAllen de faire son cinéma, au risque de déplaire. Lexercice de la comparaison avec Bergman tourne court. Allen ne copie pas Bergman, il emprunte les mêmes chemins dans certains de ses films dont la thématique converge avec les préoccupations du cinéaste suédois, mais les angoisses métaphysiques qui hantent les films de ce dernier trouvent peu décho chez le New-Yorkais. En revanche les films dAllen excellent à mettre en image les névroses de toutes sortes, le plus souvent avec un biais humoristique, mais parfois avec une belle gravité qui ne les rend pas moins dignes de leur réalisateur. Comme il le confie à Stig Björkman, justement à propos de Another Woman, en réponse aux accusations de prétention assénées par la critique : « Et tant pis si jéchoue en tentant le coup, tant pis si le film ne marche pas, du moment que je sais avoir fait de mon mieux, et avoir visé aussi haut que possible. »
CHAPITRE SIX
Les alter ego
Ce nest pas seulement dans le cadre de films plus graves quà laccoutumée que Woody Allen acteur sabsente des écrans. Après ce sommet de la réflexion sur le personnage que constitue Zelig, et après avoir endossé les inénarrables vestes à carreaux de Danny Rose pour ce que de nombreux critiques ont salué comme un de ses meilleurs rôles de composition, il choisit de faire, pour la deuxième fois de sa carrière de réalisateur, un film dans lequel il ne se distribue pas, The Purple Rose of Cairo, ouvrant une série de films avec ou sans lui qui sachèvera avec Alice. Ces cinq années montrent quAllen na de cesse de proposer des cadres formels aussi variés que possible pour poursuivre lexploration de ses thématiques de toujours, où domine la dialectique de lillusion et de la sincérité. Après les premiers films clownesques, après lavènement du « névrosé urbain comique » remis en cause dans Stardust Memories puis dans Zelig, il était temps de faire quitter la scène à une persona qui tire les films à elle (contrairement à Zelig que lenvironnement transforme), dautant plus que le public en redemande. Entre 1985 et 1990, huit films seront réalisés, dont cinq sans Woody Allen acteur, avec en position centrale Radio Days, son film le plus autobiographique, qui revient au thème de lenfance comme nous lavons vu au chapitre trois. Les films de cette période comptent parmi ses uvres les plus célèbres, à divers titres, comme The Purple Rose of Cairo, Hannah and Her Sisters, et Crimes and Misdemeanors. Si Woody Allen joue bien dans le deuxième et le troisième, il y partage la vedette avec des protagonistes au moins aussi importants que lui, sinon plus. Quant au premier, on peut se demander dans quelle mesure il a permis à son auteur de se renouveler et de continuer à faire « du » Woody Allen tout en effaçant, du moins en partie, la persona comique qui a fait sa renommée.
Hes fictional, but you cant have everything.
Paraphrasant Godard, on peut présenter The Purple Rose of Cairo comme une histoire de/du cinéma, une histoire de film, et pour nous, à ce point de notre étude, une histoire de personnage(s) de film. Avant de lexplorer plus avant au dernier chapitre, nous nous demanderons ici ce que cela aurait changé si Woody Allen avait joué le rôle du protagoniste, ce qui nous permettra de dégager certaines caractéristiques de lhéroïne, puis nous nous intéresserons plus particulièrement à la figure complexe du « premier rôle masculin ».
En pleine grande Crise, Cecilia, pauvre serveuse dans une gargote, mal mariée à une brute volage, accumule les malheurs, en parfaite figure dhéroïne de roman-feuilleton. Timide, maladroite, perpétuelle victime du sort comme des déterminismes historiques, elle tient du schlemiehl et, dans la mesure où le film se situe dans les années trente, on pourrait imaginer quil sagit dun nouvel avatar de Zelig, auquel un film entier serait consacré. Mais alors, pourquoi un personnage féminin ? Noublions pas que Zelig ne franchissait jamais la barrière des sexes. Techniquement parlant, une telle transgression aurait réclamé soit un déguisement de lacteur qui aurait risqué de faire basculer le film carrément dans la farce, soit le recours à une actrice, ce qui allait contre le principe même du film. Cecilia est donc bien un personnage autonome, et non un simple avatar allénien. Nest-elle pas jouée précisément par lactrice qui incarnait dans Zelig le Dr Fletcher, dont lamour allait permettre au héros de guérir en se stabilisant enfin ? Le fait que le personnage principal de The Purple Rose of Cairo soit interprété par une femme et non pas par Woody Allen lui donne une consistance, mieux une vraisemblance essentielle dans un film qui fait se chevaucher différents niveaux fictionnels, le monde en noir et blanc des films grâce auxquels Cecilia séchappe et son univers quotidien en « vraie couleur », mais aux teintes sourdes. Si Woody Allen, en 1985, avait réalisé un film dans lequel il jouait le rôle dun serveur maladroit perdant son emploi et marié à une mégère, le tout dans les années trente, les critiques auraient sans doute hurlé au plagiat de Charlie Chaplin ou de Buster Keaton, et ce nouveau rôle naurait guère apporté à sa filmographie. En outre, même si le film ne prétend pas au réalisme, ce qui lui donne substance, soit la forme particulière de cinéphilie qui caractérise Cecilia, sappuie bel et bien sur la réalité culturelle des années trente, époque à laquelle ce sont les femmes qui constituaient les premières consommatrices de ce type de films dévasion. Charlot chômeur serait entré dans un cinéma pour se réchauffer et dormir, pas pour sabîmer dans la contemplation de films aux antipodes de son univers. Certes, mais Woody Allen nest pas Charlie Chaplin, et il a joué avec Allan Felix dans Play It Again Sam un rôle dhomme dont le désir de cinéphile parvenait à faire sortir un personnage dun film quil avait vu et revu. Justement, il sagit pour un réalisateur de ne pas se répéter, et puis Cecilia nest pas juste un Allan Felix au féminin. Ce dernier sidentifiait à la persona de Bogart et faisait surgir son fantôme pour lui servir de mentor, en matière de séduction essentiellement, mais Rick restait bien sur le tarmac de laéroport de Casablanca, et Bogart dans le film de Michael Curtiz. En revanche, le personnage de Tom sort littéralement de The Purple Rose of Cairo, pastiche des productions des années trente de la MGM, pour aller rejoindre Cecilia dans la salle de cinéma où elle se trouve à ce moment-là de The Purple Rose of Cairo, film réalisé en 1985 par Woody Allen. Ou comment on passe de la citation à linvention par le biais de limitation
Le moteur, cest toujours lamour du cinéma, mais la situation est bien différente et réclame une femme comme protagoniste, puisque cest une intrigue amoureuse qui va se tisser entre un personnage et une spectatrice. Cecilia ne rêve pas de ressembler à Tom, et Allan ne tombe pas amoureux de Bogart, ni ce dernier dAllan. Rick/Bogart dans Casablanca ne sait rien dAllan Felix, alors que Tom est séduit, aspiré hors de lécran par sa perception, au-delà de la barrière la plus infranchissable qui soit, celle qui sépare réalité et fiction, dun amour absolu que Cecilia porte au film au point de soublier elle-même. « My God, you must really love this picture » : tels sont les premiers mots que Tom adresse à Cecilia, les premiers mots qui diffèrent du script du film dans le film, alors quil est encore en noir et blanc à lécran. Le recours à un personnage féminin permet également de porter sur lui un regard tendre généralement refusé aux rôles joués par Allen. Comment pourrait-on tourner en dérision linnocente capable de proférer, toute chamboulée, une des phrases les plus célèbres du film et de toute la production allénienne : « I just met a wonderful new man. Hes fictional, but you cant have everything » ? Dans la bouche de « Woody Allen », ce serait une réplique spirituelle de plus, une des pirouettes dont il est coutumier, témoignant de capacités dautodérision lui permettant de gagner ladhésion de lauditoire en dépit de ses faiblesses. A lidée dune fille ou femme de fiction, on penserait plutôt à une créature artificielle, pin-up de magazine, voire poupée gonflable. Dès lors quelle est prononcée par Cecilia, aussi craintive que la persona allénienne est généralement pleine daplomb quand il sagit de séduction, la réplique se teinte dune ironie plus profonde et plus délicate, elle nous porte à sourire tout en compatissant avec les pauvres créatures qui sont dautant plus condamnées à souffrir quelles ne trouvent de bonheur que dans lillusion. Le choix dun personnage comme celui de Cecilia dans le rôle principal permet de poser sur lhéroïne un regard différent de celui que lon porterait sur un héros allénien, et donc déveiller chez le spectateur davantage de compassion que de dérision, de mettre en veille la dimension cynique qui hante de nombreux personnages chez Allen, pour faire une large place à leur fragilité souvent mise sous le boisseau. Le personnage de Cecilia est par ailleurs construit sur un substrat réaliste qui, paradoxalement, valide linvasion surnaturelle de sa réalité par un personnage fictionnel « au carré ». Les premières scènes létablissent comme une rêveuse qui laisse lobjet de sa rêverie, les films « romantiques » ou plutôt sentimentaux, envahir son misérable quotidien. Cet oubli delle-même est justifié par son existence sordide, superbement évoquée grâce au soin apporté par la direction artistique à lapparence de Cecilia fagotée dans son manteau élimé, et au décor de briques et de rouille dune petite ville industrielle du New Jersey frappée de plein fouet par la Crise. La brute épaisse qui lexploite a sans cesse à la bouche ladjectif « real » pour décrire leur existence, et lacteur Gil Shepherd tombera amoureux delle parce quelle est « a real person ». Après tout, lextraordinaire transgression à laquelle se livre Tom Baxter pourrait nêtre quun fantasme consolateur pour cette jeune femme insignifiante et mal aimée, courtisée seulement par les instances présidant à la production de ses films de prédilection cherchant à la faire se perdre dans leur monde de fiction afin de la faire retourner le plus souvent possible à son paradis artificiel, la salle de cinéma. Cest la vulnérabilité de Cecilia qui permet la rencontre du monde de lécran et de celui de la salle : aucun second degré chez elle, elle se plonge dans le film et y croit si fort que le miracle se produit, abandon total à la croyance dont le personnage allénien se montrerait incapable.
« It is Cecilia who brings the fantasy to life » : aucun doute, Cecilia est lhéroïne de The Purple Rose of Cairo, dans la mesure où son amour du film dans le film la dote du pouvoir magique de le modifier. Cécilia se voit confier la fonction essentielle de « passeur », soit le rôle de celui, ou de celle, ou de ce, qui entraîne le spectateur à aller voir le film, puis à le regarder et à lappréhender comme film « aimé » ou non, fonction généralement assurée par « Woody Allen » dans les films de « Woody Allen ». Sans elle, choisirions-nous The Purple Rose of Cairo, du moins le film dans le film ? Elle assure cette fonction pour nous également et nous guidera au dernier chapitre, en spectatrice exemplaire, mais ici nous nous arrêterons sur « leffet » quelle produit sur un autre personnage, le jeune premier de The Purple Rose of Cairo, Tom Baxter, dans le cadre plus large dune réflexion sur le statut du personnage de cinéma dans ce film qui ne sert pas de support à la persona de Woody Allen.
Tom entre en scène sous la forme dun personnage particulièrement intéressant, car de nature parodique, rappelant les origines du cinéma allénien. Il est déguisé en explorateur comme les autres personnages le sont en mondains de Manhattan, le vêtement le figeant dans son emploi. Toutefois, il diffère grandement des personnages en costume quAllen interprétait dans la première partie de sa carrière. En tenue de bouffon médiéval ou en sarreau à la Russe, en robot futuriste ou en combinaison de spermatozoïde, cétait toujours Woody Allen, les éternelles lunettes et les saillies à double sens étant là pour nous le rappeler. Tom est tout entier dans son rôle et nest jamais drôle volontairement. Dès les premières répliques le personnage de la blonde avertie et railleuse se montre capable dironie à propos de sa tenue vestimentaire invraisemblable, mais typique des films daventure hollywoodiens des années trente, où les élégantes foisonnaient dans la brousse (« Ive got just the dress to wear to the Pyramids. »). Tom, en revanche, saccroche à ses signes extérieurs dexotisme de pacotille, en dépit du regard amusé des autres personnages, quil sagisse de ses commensaux dans un Copacabana dopérette (« Say, we could bring him back to New York to meet the Countess. She loves anything in a pith helmet. ») ou dune prostituée du New Jersey, contemporaine de Cecilia (« Whered you get the funny suit? (...) You coming from a costume party? »), et jamais ne dévie de la définition quil donne de lui-même en réponse à cette apostrophe : « Im Tom Baxter of the Chicago Baxters. (
) Explorer, poet, adventurer. Just back from Cairo, where I, uh, searched in vain for the legendary purple rose. » Si Cecilia parvient à le faire passer de son film à lui à son film à elle, le libère-t-elle vraiment de sa condition de jeune premier naïf, de ce personnage de Candide, voire de bon sauvage que des mondains blasés arrachent aux profondeurs dune pyramide pour lexhiber dans les penthouses et les night-clubs de Manhattan (« I think our poetic little archeologist is about to make a discovery. »)? Si Tom Baxter se pense tout dune pièce, ce qui est dans son « caractère », le système même du film en fait une créature complexe puisque ce personnage stéréotypé, porteur dune satire visant les conventions des produits de lâge dor de Hollywood, prête aussi son physique lisse, son visage franc et ouvert à lenthousiasme innocent des bons sauvages et des héros sans ambiguïté de lenfance. Cest son innocence tout autant que la croyance de Cecilia qui vont lui permettre de « crever lécran » contre lequel les autres personnages vont sécraser quand ils essaieront de le suivre. Mais avant cela, lors de la première vision de The Purple Rose of Cairo par Cecilia (et par nous), il est mis en vedette par son apparition retardée, à la seconde séquence, au cur dun décor qui pour être dopérette nen est pas moins funèbre :
RITA (Looking at the walls around her) Oh, isnt it divine? Everythings so perfectly preserved.
JASON (Looking around) Its quite lovely. I just dont want to suddenly feel a bandaged hand around my throat.
The audience laughs as the black-and-white screen cuts to a different area of the pyramid wallwhere Tom Baxter, in pith helmet and khaki, walks through a narrow doorway. He holds up a lantern. Rita, now offscreen, gasps loudly.
TOM Hi there. Who are you ?
The film cuts to Cecilia in the audience, eating her popcorn and watching the offscreen action with eyes wide.
Tom Baxter donne sa richesse au film en noir et blanc, qui nest pas que satire, mais aussi hommage, car affleurent, au moment de son apparition, les craintes ancestrales que tout homme nourrit à légard du royaume des morts, et qui sous-tendent son rapport au cinéma, comme on peut le lire chez Edgar Morin. En dépit du ridicule du personnage et du factice du décor, avec Tom Baxter surgissent de lombre des forces enfouies qui vont faire que Cecilia perçoit demblée quil y a quelque chose de plus chez lui que chez les autres personnages, comme en témoigne sa « critique » du film. Ce sentiment particulier suscitera chez elle lenvie de retourner voir le film pour revivre cette expérience dont elle sent confusément toute limportance :
JANE (Busily clearing the counter) So what where you thinking about?
CECILIA Oh, a penthouse, the desert...
JANE (Shaking her head) Oh, God.
CECILIA (Continuing, stacking the dish on a shelf above the stove) ... kissing on a dance floor.
JANE (Smiling as she scrapes a plate) So you did go to the movies last night after all.
CECILIA (Fingering the towel she was using) The people were so beautiful. (Shaking her head) They, they spoke so cleverly and they do such romantic things.
JANE (Overlapping) Really?
CECILIA (Moving closer to Jane, gesturing) Listen, well I mean, the one theyve got playing Tom Baxter, he was so cute.
JANE (Overlapping, as a customer walks past the camera) Ah, Im sorry I missed it.
CECILIA (Looking quickly around her, then back at Jane, touching her arm) Hey, you want to go to the movies after work?
JANE (Overlapping) Yes, Id love to.
CECILIA (Nodding) Id love to see it again. Lets go then.
Cecilia ou celle qui vous pousse à voir ou revoir « le » film
Si maladroits quils soient, les propos quelle tient montrent quà son insu, elle a une perception subtile des tenants et aboutissants du spectacle filmique qui la hante au point de lui faire accumuler les fautes professionnelles, ce qui la conduira à la perte de son emploi, et de là, à cette participation exclusive au film qui permettra le « miracle ». Avant même cela, à la première vision, elle distingue Tom Baxter des « gens », du groupe anonyme de ceux qui pourtant font le film, par leur beauté, leur esprit et leur « romantisme ». Tout cela est de lordre de la rêverie ; dans ce monde superlatif, tout est si loin de la gargote où Cecilia travaille que les barrières de la temporalité se voient abolies, la faisant passant du passé au présent dans un même souffle tant son phantasme est puissant. En revanche, elle se fait plus pressante lorsquelle évoque le jeune premier, tout en revenant sur terre puisquelle vante le charme non pas de Tom Baxter le personnage, mais de lacteur choisi pour lincarner. Lorsquelle en vient à lui, Cecilia prouve quelle nest pas si évaporée que cela et quelle sait bien comment fonctionne « lusine à rêves ». Elle perçoit que la qualité dun personnage de cinéma est intimement liée à lacteur qui lincarne, et parmi toutes les pistes de réflexion quant à la nature du cinéma que lève le film, elle distingue tout particulièrement cette question des rapports entre acteur et personnage, question effectivement cruciale dans ce film dont sabsente lacteur Allen.
Cecilia est si bonne spectatrice quelle va non seulement faire descendre Tom Baxter de son Olympe dimages projetées, mais aussi faire traverser le continent, de Hollywood au New Jersey, à Gil Shepherd, le jeune acteur plein de promesses (ô combien !) qui lincarne, le personnage comme son interprète tombant amoureux delle. Woody Allen avoue dailleurs à Stig Björkman sêtre retrouvé bloqué après avoir écrit la moitié du scénario, et que cest lidée de faire intervenir « le véritable acteur » qui lui a permis de le mener à bien. Il est clair quoutre la question de la croyance du spectateur dans le spectacle qui lui est offert, The Purple Rose of Cairo explore également celle de la relation ambiguë qui associe un acteur à un personnage, qui est dailleurs intimement liée à la première. Cette dyade est différemment perçue et/ou vécue selon que lon est acteur ou spectateur, voire fan ! Cest ainsi que certains acteurs, après un rôle à succès, vont éprouver de la difficulté, non pas à en jouer dautres, mais à faire accepter aux spectateurs, voire aux agences de casting, quils puissent incarner des personnages fort différents. Dans le cas dAllen en particulier, on voit mal comment il parviendrait à effacer sa persona au point de faire croire à un personnage différent de ceux quil incarne dans ses films, voire dans les quelques films dautres réalisateurs dans lesquels il a joué. Outre le fait quil a plusieurs fois déclaré quétant très attaché à lécriture des scenarii, il nétait pas intéressé par les films de ce genre, cest sans doute une des raisons pour lesquelles Le Roi Lear de Jean-Luc Godard fut la seule véritable adaptation filmique dune uvre littéraire dans laquelle on ait vu Woody Allen à ce jour. Ce qui fut possible pour un rôle de fou shakespearien (et « godardien ») le serait-il encore ? Parviendrait-on à oublier Woody Allen pour croire au personnage ? Toutefois, Cecilia en témoigne ici, même le spectateur le plus naïf alterne entre les instants dadhésion et de croyance et ceux où la distance critique lui fait admirer le jeu dun acteur ou dune actrice, voire dautres qualités comme sa plastique ou sa voix. Cecilia se trouve partagée entre deux types de passion pour le cinéma, entre son goût pour la projection dans le monde du film, qui la fait simaginer dans les bras du personnage romantique Tom Baxter, et son fol intérêt de fan qui rêve de rencontrer les célébrités de Hollywood, et surtout dêtre remarquée entre toutes par un lover, réalisant à sa manière le plus puissant des mythes hollywoodiens qui fait dune obscure inconnue une star. Le cas de Cecilia offre une variation intéressante de ce mythe puisquil le rattache clairement à celui de Cendrillon. Là encore, on voit toute limportance du contexte socio-économique dans lequel Woody Allen a situé son histoire, et dailleurs lorsquelle raisonne et éduque le personnage de Tom, Cecilia na de cesse dévoquer les conséquences de la Crise, en lui montrant une breadline ou en le ramenant à la réalité du chômage chaque fois quil parle de rester dans son univers à elle. Même les innocents ne confondent pas fiction romanesque ou filmique et réalité : son aventure avec Tom reste du domaine du phantasme. En revanche, sommée de choisir, elle succombe à la proposition de Gil, victime de la fascination que Hollywood exerce sur les midinettes. Même si dans son cas, il sagit dépouser le Prince Charmant, et non pas de devenir une vedette, lillusion est de même nature. Elle parvient à résister au personnage fictionnel car le suivre serait basculer dans la folie en se perdant dans un univers quelle sait dillusion. En revanche elle cède à lacteur, parce quil lui semble que ce dernier possède le caractère chevaleresque et romantique de Tom, en bref les qualités des personnages quil incarne, tout en étant de même nature humaine quelle. Woody Allen, en qui sont si souvent confondus personne, personnage public et personnage(s) filmique(s) ou persona, soffre avec Tom Baxter/Gil Shepherd une splendide occasion de mettre en « chair » filmique les tensions et les paradoxes de la réception par le spectateur dun personnage et surtout de celui ou celle qui lincarne, montrant bien quen matière de cinéma, la sincérité est une valeur qui subit détranges fluctuations. Cecilia, enthousiaste et naïve, est dotée de qualités qui font delle une sorte de pierre de touche éprouvant la sincérité aussi bien que laptitude au mensonge de ceux qui lentourent, et en particulier de ses trois « hommes ». Ainsi, elle nest dupe ni des « histoires » de Monk, son mari, quelle prend plusieurs fois en flagrant délit de paresse ou dadultère, ni des déclarations enflammées de Tom lorsquil lui propose de vivre damour et deau fraîche, juste après que les amoureux se sont rendu compte que les billets de Monopoly de Tom nont pas cours dans le monde de Cecilia. Dans lun et lautre cas, elle savère capable de faire la part de la sincérité et du mensonge ou de lillusion. Les excuses à peine embarrassées de Monk sont si transparentes quelles en deviennent une forme inversée de franchise, et quil lui mente est le moindre de ses défauts pour Cecilia qui perçoit sûrement aussi aisément que nous que les sentiments que lui porte cette brute infantile ont leur part de sincérité. Quant à Tom, nul ne peut douter de la sincérité de ses sentiments, il en est lincarnation même, puisque cest dans son « caractère », dans son personnage. Alors que producteurs, distributeurs, et agents saffolent à lidée de ce que pourrait faire ce personnage en rupture de ban, il néchappe pas à sa condition et reste laventurier poétique et chevaleresque quil campe à lécran. Nest-ce pas ce qui séduit Cecilia, même si elle ne peut goûter quau simulacre de cette perfection ? Elle croit en la sincérité du personnage, tout en sachant que ce nest là quune des qualités qui en font un « bon » personnage, ou mieux, un personnage de bon.
Et si le méchant, cétait Gil ? Car si Cecilia sait à qui et à quoi sen tenir sur la brute comme sur le bon, cest sur le compte de lacteur quelle va se tromper, dans la mesure où, incapable de faire la part du jeu, elle confond linterprète et son personnage, dès leur première rencontre quelle ne considère pas dailleurs comme la première :
CUT TO :
INTERIOR. DRUGSTORE NEAR THE JEWEL THEATERDAY.
(
) GIL (Offscreen, into the phone) Right now, its chaos... (
) Well, squash it, Herbie, I got a (Onscreen) career on the line... Look, Ill call you the minute I hear.
Gil hangs up and walks out of the booth, a disgusted look on his face. He goes to the stores doorjust as Cecilia, holding her take-out bag, reaches for the doorknob. She looks at Gill; she gasps.
GIL (Overlapping Cecilias gasp) Oh, excuse me.
CECILIA (Astonished) What are you doing here?
GIL (Gesturing, patting his pockets) Im, Im sorry. I dont have a pencil, or Id give you an autograph. (Chuckles)
(
) CECILIA (Handing Gil the take-out bags) I, I, I just bought you these. Two dough-doughnuts. (...)
GIL (overlapping, taking the bags) Well, thank you very much. It, uh, I hope you enjoy my next movie. (...)
CECILIA (Puzzled) Tom, whats the matter with you? Youre acting so peculiar. (...)
The film cuts outside as they stumble through the door and down its few steps. They begin to rush down the sidewalk, Gil still holding on to Cecilias arm...
GIL (Pointing to himself) Im not Tom. Im Gil Shepherd. I play Tom.
(
)CECILIA I dont believe it! Youre Gil She (Gasps) Ive seen you in lots of movies!
(...) Oh! (gesturing, grinning and reacting) Broadway Bachelors, right? Right? (...)(Overlapping, squealing) Honeymoon in Haiti? Honeymoon in Haiti? (
) You were a scream. (
)
GIL (Laughing) Thank you very much. Thats
(Laughing) I try to do one, you know, just to, keep
(
) You, whaUh, wh-where-wheres Tom? (
)
hes my character, I created him.
The camera stays on Cecilias glowing, excited face. She continues to gasp; she bites her gloved fingers.
CECILIA Well, didnt the man who wrote the movie do that?
GIL (Offscreen) Yes, technically. (Coughing) But I made him live. I fleshed him out.
CECILIA (Gasping) But you did, (Waving her arms) you did a wonderful job. Hes adorable. (...)
GIL Where is he? (
) Has he done anything wrong? (
) Has he stolen anything or attacked any females? You?
CECILIA (Shaking her head) No, gosh, no, no, hes as sweet as can be.
GIL (Shrugging) Well, I played him sweet. (Smiling) I was well reviewed.
CECILIA (...) Well, it comes across.
Chaque détail compte dans la rencontre cruciale qui constitue un des sommets de la comédie des erreurs. Ainsi, le décor de ce pauvre drugstore des faubourgs où Cecilia, dans le rôle romantique de lhéroïne cachant son amant proscrit, vient chercher quelques provisions de bouche, offre la quintessence de la tension entre banalité et magie qui caractérise le film. A deux pas du cinéma, lieu du miracle de la rencontre entre la spectatrice et le personnage filmique, Cecilia comme Gil ont recours au drugstore, autre haut lieu de la civilisation américaine où lon trouve ce quil faut pour se restaurer, dans tous les sens du terme. Gil utilise le téléphone, anxieux de sauver son image et sa carrière, et pour quelques piécettes, Cecilia obtient deux des aliments de base de lAméricain de la rue, lourds, gras, sucrés, et chauds du café et des beignets à emporter, vraies consolations des affligés de la Crise. Ici, foin de champagne ; la monnaie de singe de Hollywood na pas cours, et cest Cecilia qui assure la survie du « héros ». Lironie visant Gil qui sattribue tout le mérite de sa créature Tom est double : Cecilia lui rappelle que le créateur dun personnage, cest lauteur du film, et le spectateur ne peut sempêcher de penser que Cecilia, donc tout spectateur, joue également un rôle crucial dans cette création.
Cecilia est pourtant elle aussi visée par lironie dramatique de la scène, puisque nous avons lavantage dêtre au courant de la présence de Gil, que nous ne risquons donc pas de confondre avec Tom, nous offrant même le luxe dadmirer la performance dacteur de Jeff Daniels. Ce dernier, en dépit de son physique très lisse et de son jeu plutôt retenu, instille de subtiles différences dans son interprétation selon quil incarne Gil ou Tom. Pour nous, il sagit de deux compositions, et le manteau en poil de chameau, lécharpe, le feutre, lallure décontractée et les dents longues du jeune acteur qui monte sont autant un costume que le casque colonial et la saharienne de lexplorateur. Le changement de tenue et dattitude de celui quelle prend pour Tom déstabilisent en revanche Cecilia qui sétonne de le voir agir, ou jouer différemment de ce à quoi elle sest habituée, après quatre projections, plus une interrompue, du film, plusieurs heures passées avec lui dans le parc dattractions fermé où il se dissimule, et une soirée au restaurant. Nous nous amusons de ce flottement, ce qui nous amène à regarder avec quelque ironie lexubérance teintée dhystérie avec laquelle Cecilia accueille la révélation de la présence de lacteur, qui diffère nettement de sa réaction lorsque Tom était descendu de lécran pour la rejoindre dans la salle. A ce moment là, Cecilia éberluée, incrédule et fascinée par lincroyable évènement contrastait pas son calme et son silence avec les hurlements terrifiés dune partie du public. A son tour de gesticuler et de sexclamer, de ravissement cette fois. Ladmiration quelle éprouve pour Gil la transforme en midinette éperdue, et même si elle garde encore assez desprit critique pour vanter ses qualités dacteur plus que ses charmes personnels, on pressent quelle ne résistera guère lorsquil lui déclarera sa flamme. Lerreur, voire le péché de Cecilia sera de confondre lacteur avec la persona quelle lui prête, telle quelle la décrit dans une scène ultérieure. Au-delà des rôles de jeunes premiers pleins de charme dans lesquels il est habituellement distribué, elle voit en lui létoffe dun héros solitaire à la Lindberg, et elle franchit le pas, passant de « vous joueriez très bien les rôles de héros » à « il y a en vous quelque chose dhéroïque », donc à « vous êtes un héros incapable de bassesse » lorsquelle avoue, « Oh, theres something inside you that, you have that same kind of lone, heroic quality. » Comment ne pas croire aux promesses dun tel homme lorsquil vous demande de le suivre et de renvoyer ce pauvre Tom à son univers en noir et blanc. Pour reprendre la réplique si savoureuse de Cecilia à propos de lhomme quelle a rencontré (celui qui est fictionnel, mais on ne peut pas tout avoir), sa passion de midinette lamène à croire quavec Gil, elle pourrait tout avoir, le héros romantique et la vie de château. Mais une fois Tom revenu dans le droit chemin, tout rentrera dans lordre, les uns à Hollywood, les autres dans le New Jersey, laissant à Cecilia de quoi méditer sur la sincérité des acteurs. Echappe-t-on jamais à lhistoire du menteur qui jure de dire la vérité ? Quant à Gil lui-même, sil a le mauvais rôle, a-t-il vraiment le choix ? Il joue si bien, il fait si bien redémarrer la machine filmique un instant grippée, que Cecilia ne voit plus que la persona héroïque et ne tient aucun compte de linstant dabandon où il lui avoue sappeler Herman Bardebedian (!), un temps chauffeur de taxi
Tout autant enfermé dans son personnage dacteur sacrifiant une possible histoire damour à sa carrière que Tom lest dans le carton-pâte dune pyramide ou dun night-club de musical, il ne peut que reprendre lavion, car The Purple Rose of Cairo nest pas un conte de fée. Comme cest un film, il ne peut offrir au couple défait quun ultime fondu enchaîné superposant au visage triste de Cecilia séduite et abandonnée devant le Jewel Theater celui tout aussi mélancolique de Gil dans lavion. Effectivement, on ne peut pas tout avoir, quand on est un personnage.
Si Tom/Gil joue un rôle crucial dans la réflexion sur ce quest un personnage de film, les autres personnages ont aussi leur mot à dire, et ce qui se passe dans La Rose pourpre du Caire en noir et blanc une fois que Tom sen est échappé compte pour une bonne part dans le comique du film. Leurs débats vont alterner entre lexpression de leurs rivalités personnelles, chacun se considérant comme un, sinon le personnage essentiel, et la réflexion philosophique, voire ontologique, sur leur nature, leur liberté et leur valeur. Ils supplient les « autorités », louvreuse, le directeur de la salle, de ne pas couper le projecteur, ce qui les renverrait au néant, ignorant quà Hollywood, les instances présidant à leur existence, soit les producteurs, décideront de brûler toutes les copies du film sitôt que Tom sera rentré dans le rang. A peine ce dernier sest-il évadé que lun des personnages réclame un prêtre, le prêtre du film, qui accourt effectivement, mais ne peut rien faire dès lors quil se rend compte (révélation qui saccompagne dun regard à la caméra) que le film nen est quà la seconde bobine. Même si ce même prêtre aborde, au moment où Cecilia est sommée de trancher entre le personnage et lacteur, la question de sa propre authenticité lorsquil lui est proposé de célébrer les noces du personnage et de la spectatrice, contre lesquelles il ne trouve pas dargument théologique (la croyance nest-elle pas consubstantielle au cinéma?), les deux mondes restent pratiquement étanches. En dehors de ce qui se passe et qui « passe » entre Tom et de Cecilia, les seuls contacts sont verbaux et tiennent du dialogue de sourds quand ils ne tournent pas au vinaigre, comme entre une spectateur et la « Comtesse », dont la promptitude à linvective révèle linauthenticité. En dépit de la grande qualité du spectacle comique quils offrent, du moins pour nous, spectateurs du film qui englobe « leur » film, leur liberté nest quillusion, ils ne sont que des pantins figés dans les limites de leur rôle, alors que Tom, en sortant du film, fait quelques découvertes (le goût du pop corn comme « les mystères de la vie » à la vue dune femme enceinte) le rapprochant du monde des spectateurs. Tom doit avoir effectivement quelque chose de spécial lui permettant de sauter le pas, car les autres ne parviennent pas à descendre de lécran. Mais même lui reste fidèle aux conventions fixant les traits de son « caractère » de jeune premier de comédie sophistiquée, et il y a fort à parier quil oubliera lexpérience dès quil sera retourné de lautre côté de lécran. Comment imaginer un personnage avec des souvenirs autres que ceux qui ont été écrits pour le rôle ? Tom et les autres sont condamnés à leur condition de personnages fictionnels, et le maître d du Copacabana reconstitué peut bien se mettre à danser des claquettes, il ne sort pas des limites strictes dun genre hollywoodien de la grande époque.
Cest alors que le rire, par instants, se fige : comment ne pas percevoir la sourde angoisse du comédien se sachant étiqueté par le public et les producteurs, et condamné à ne pas se risquer au-delà des limites de son emploi sous peine de perdre leur faveur ? Comment interpréter autrement le cri du personnage qui aimerait prendre assez dimportance pour être « ravi » par le désir dun spectateur qui linitierait au monde de lautre côté et le ferait sortir de sa condition ? Mais gare, le producteur ne manque pas de hurler au communisme du propos : les personnages dun produit commercial hollywoodien de la grande époque nont pas à remettre en question leur statut. Et ceux dun film américain des années quatre-vingt ?
Première « comédie allénienne » sans Allen, The Purple Rose of Cairo est loccasion pour le cinéaste, et pour ses spectateurs, dune réflexion sur lessence même du personnage filmique et de ses relations avec lacteur qui lincarne. On peut même le recevoir comme un hommage à ces créatures hybrides qui hantent si bien les spectateurs que ces derniers vont jusquà se les approprier. La célèbre, et coriace, critique du New Yorker, Pauline Kael, qui depuis quil ne fait plus de films comiques dans la veine de ses premiers succès ne ménage pas les films dAllen, est pour une fois impressionnée par les acteurs, les personnages et les situations : « This is the first Woody Allen movie in which a whole batch of actors really interact and spark each others. » Il inaugure la très riche période 1985-1990 pendant laquelle Woody Allen va renoncer à centrer ses films sur son personnage pour adopter une structure plus chorale, dans laquelle personnages et intrigues parallèles vont foisonner, avec à son cur Radio Days. Ce sera une période de grands succès publics et critiques avec Hannah and Her Sisters et Crimes and Misdemeanors, voire même une forme dapogée. The Purple Rose of Cairo constitue cependant une entrée en matière paradoxale puisque sa réception associe critiques dithyrambiques et échec commercial, du moins aux Etats-Unis. Ce fut même le premier échec financier de cette importance de la carrière de réalisateur dAllen, que lui-même a attribué à la nature inclassable du film, ni vraiment intellectuel, ni franchement commercial. Julian Fox met la réception très fraîche du public américain sur le compte du ton généralement mélancolique du film, sur la fin peu conventionnelle et sur labsence de Woody Allen à lécran, mais lorsque lon suggère à ce dernier que son film aurait eu davantage les faveurs du public sil finissait bien, celui-ci rétorque que tel est le cas. Ce divorce entre le public et la critique affectera apparemment fort peu Allen qui a exprimé à plusieurs reprises sa satisfaction à propos de ce film quil considère à la hauteur de ses ambitions, satisfaction sans doute confortée par sa belle carrière en Europe, en particulier en Grande-Bretagne et en France où il fut acclamé au festival de Cannes. Sans parler de son avenir universitaire : où trouver meilleure exemple de « mise en abyme » ? Au-delà, il constitue pour nous la parfaite illustration dun Woody Allen, original, drôle et profond à la fois, sans Woody Allen.
she is a changed woman
Cette dichotomie entre les Etats-Unis et lEurope, et principalement la France, en ce qui concerne la réception des films de Woody Allen par le public, et même par la critique, se confirmera cinq ans plus tard avec Alice, le film qui clôt cette période dominée par un effacement de la persona allénienne. On peut aisément percevoir un dialogue sous-jacent entre Alice et dautres films comme The Purple Rose of Cairo, laction ayant pour moteur principal les phantasmes et lévolution dune femme interprétée elle aussi par Mia Farrow, et surtout Another Woman. Alice, une grande bourgeoise menant la vie de luxe des « épouses trophées » de lUpper East Side de Manhattan, va, comme Marion, connaître une profonde crise didentité. On le voit, le personnage est roi dans cet opus, qui prend le nom de la protagoniste pour titre. Ce film se pose clairement comme lhistoire dAlice, ainsi que le montre la première séquence, qui va permettre au spectateur de situer le personnage. La formule est banale, mais à la réflexion, les opérations quelle implique sont complexes, puisquil sagit de donner à ce qui nest au départ quune idée de scénariste une véritable chair filmique, en intéressant le spectateur à un personnage dont il a envie de connaître lhistoire. Allen confie à Stig Björkman quil a eu envie dimaginer que quelque chose arrivait à lune de ces femmes riches et dapparence frivole qui peuplent son propre quartier, quelque chose qui lui fasse remettre en cause toute son existence. Ce quelque chose est en germe dès la première séquence. On se rappelle comment dans celle de Another Woman, Marion dans son monologue intérieur insistait sur lisolement complet quelle souhaitait mettre en place, laissant soupçonner au spectateur que le moteur du film serait justement un évènement qui viendrait perturber ce programme dessence radicalement anti filmique, puisquil excluait tout témoin du « travail » de Marion. La première scène dAlice, qui rappelle celle dAnother Woman tout en sen éloignant dans la mesure où Alice est un personnage bien différent de celui de Marion, met elle aussi le spectateur sur la piste en « installant » la protagoniste dans le milieu auquel on lassimile dabord entièrement.
La scène, telle que nous lisolons dune séquence plus longue qui pourrait sintituler « un jour dans la vie dAlice Tate », compte deux plans dont la succession déroute le spectateur tant il sinterroge sur la nature du lien entre eux. Le premier est bref, dune quinzaine de seconde, et sans dialogue. En revanche, un fond musical est assuré par la musique du générique qui continue, un air jazzy au tempo très rapide avec des intonations extrême-orientales en début de phrase. Ce plan que la musique nous autorise à considérer comme générique, censé nous renseigner sur le « genre » du film que nous allons voir, montre un bassin aux pingouins, vraisemblablement dans un zoo, puis devant lui un homme et une femme en silhouette qui sembrassent. Létonnement du spectateur loblige à faire attention aux détails ; la toute première image quil voit, cest une troupe de pingouins qui se dandinent dans un décor de rochers et plongent dans un bassin, de lautre côté de grands panneaux vitrés horizontaux occupant le tiers supérieur de limage, le tout baignant dans une atmosphère sombre, froide et bleutée. Un couple de profil, en plan moyen, entre par la droite, lhomme est grand, brun, en imperméable mastic, la femme jeune, nettement plus petite que lui, en manteau sombre, les cheveux blonds coupés au carré avec une frange. Ils marchent lentement, tournent le dos à la caméra pour contempler les pingouins. Un panoramique vers la gauche les quitte à droite pour longer les panneaux de laquarium, et sans quil y ait apparemment de rupture dans la continuité, les retrouve en plan rapproché à gauche, lhomme de profil à droite face à la jeune femme de profil à gauche. Serait-ce un reflet ? Ce flottement quant à la nature de limage du couple renforce létonnement du spectateur face à cet incipit muet, qui peut-être, déjà, souligne labsence à lécran dAllen et de sa persona si verbale. Les deux personnages se donnent un long baiser plein de tendresse, la jeune femme passant son bras, au premier plan, autour du cou de lhomme. Le lieu surprend, mais lamateur des films de Woody Allen sait combien celui-ci apprécie les jardins, parcs et autres lieux publics comme décor pour les promenades sentimentales, se rappelant le premier baiser entre Ike et Mary au planétarium du Muséum dans Manhattan, et celui quéchangent Marion et Larry dans Another Woman. Dans ce dernier plan, Marion se laissait brièvement aller au même abandon que celui qui caractérise cette jeune femme encore inconnue. Et le spectateur de sinterroger sur ces image : cette femme, serait-ce lAlice du titre ? Et pourquoi des pingouins ?
La musique se prolonge un instant pour vite sestomper, assurant entre les deux plans une continuité rompue visuellement par une image aussi lumineuse et chaude que celle du premier plan était sombre et froide - une lumière blonde comme la jeune femme dont la présence lie également les deux plans. Le second souvre sur un plan rapproché de cette dernière en peignoir de satin blanc, assise derrière une table de petit déjeuner, le visage appuyé sur les mains, face à la caméra, mais le regard fuyant, semblant perdue dans ses songes. Dans lappartement dominent livoire et le blanc cassé encadrés par le noir de certaines boiseries. Lextrême clarté et la rigueur des lignes lemportent, en dépit de la présence de jaune dans la lumière et dans quelques touches sur des détails matériels (pamplemousse, fleurs), comme si froideur et chaleur tâchaient de cohabiter dans ce lieu. Dès le début, ce plan apporte des réponses aux questions suscitées par le précédent. Voici une jeune femme au réveil, que nous venons de voir dans une scène énigmatique, alors quici le décor frappe par sa matérialité, avec au premier plan la table dressée. Lobservateur nest-il pas autorisé à formuler lhypothèse de la nature onirique du plan quil vient de voir, dont nous avons souligné laspect générique ? Ces pingouins et ce baiser passionné ne seraient que le rêve nocturne de cette jeune femme, qui se prolonge au matin pour quelques fractions de secondes, et la rêveuse qui tarde à sortir de ce songe, lAlice du titre. Le spectateur se livre à son travail dinterprétation de ce quil reçoit en ce début de film où il cherche ses marques à laide de ses compétences de « lecteur » de film. Il connaît déjà le titre, il sait que Mia Farrow se voit confier des rôles importants dans les films de Woody Allen, et le nom Alice rayonne de son aura littéraire. A la vue de la jeune femme à laquelle il prête très rapidement ce prénom, il se doute quelle va être son guide de lautre côté des apparences. Napparaît-elle pas, dans lun et lautre plans, devant des panneaux vitrés qui pour lun révèle un « autre côté » énigmatique, et pour lautre dissimule par ses pavés de verre un arrière-plan de nature certes domestique (il est clair que nous sommes dans un appartement), mais encore indéterminée ? De plus, Alice, cest Cecilia sans la répétition du « c » ou du « i », proximité phonique et graphique qui ne doit rien au hasard. Alice sera-t-elle aussi passeur entre deux univers ? On voit comment, en quelques secondes, le film et son spectateur oeuvrent de concert à la « caractérisation » (au sens du mot anglais characterisation, soit la construction dun personnage de fiction) du personnage titre, au-delà des intentions conscientes de lauteur qui se défend davoir choisi ce prénom dAlice en référence à lhéroïne de Lewis Caroll, et soutient que dans un sens, le film aurait pu sintituler aussi bien Leslie. Côté spectateurs, on en doute : avec quelles attentes serait-on allé voir le dernier Woody Allen, Leslie ? Avec peut-être moins da priori, certes, et le spectateur aurait eu le plaisir de faire un rapprochement moins attendu, mais laurait-il fait ? Aurait-il nimbé lhéroïne dautant de mystère et de poésie ? Parce quà en juger par les premières scènes du film, qui présentent Alice dans sa vie quotidienne de femme riche et frivole, il faudra que le personnage ait une aura solide si lon veut quil conserve assez dintérêt pour le spectateur amateur de films de Woody Allen, qui trouve rarement son plaisir dans la représentation au premier degré des murs des riches et puissants et qui y verra probablement des intentions ironiques. Le deuxième plan du film va être décisif dans la constitution du personnage. Sagit-il de nous donner à admirer la vie dorée dune grande bourgeoise dans son magnifique décor ? Sommes-nous encouragés à la considérer avec ironie ? Est-elle à la hauteur de la part fantasmatique que son prénom nous laisse imaginer ? Quon en juge :
DOUG Hey, where are you now?
ALICE Nowhere.
Au son de la voix off de Doug, Alice relève la tête et baisse les mains. Un zoom arrière la montre assise à une table dressée pour le petit déjeuner, couverte de fruits.
DOUG Its late, I have to go.
(
)
MONICA Mrs Tate! Mrs Tate! Were all ready for school, were almost there
Apparaissent brusquement par le fond à droite Hilda, une grande jeune femme brune et une petite fille blonde en manteau, un petit garçon en blouson.
CHILDREN Oh... Mum
MONICA Oh bye... Come on, lets go to
Oh, theres Mum give her a big leave and a big hug!
CHILDREN Oh, Mum, bye Mum...
ALICE You have their library books?
MONICA Yes, and I have their... milk money. Come on sweethearts, come on sweethearts, bye, have a nice day...
ALICE Monica, Monica, Id like to pick them up today.
MONICA Ah, all right! OK! Bye Bye...
(
)
HILDA Mrs Tate, theres no more free range chicken.
ALICE Then, no, Hilda, therere too many chemicals in the others.
DOUG Bye-bye.
ALICE Bye-bye. Order some papayas, Hilda, theyre high in fiber.
Alice repart vers la droite, la caméra la suit. Alice se place derrière la table, se tournant face caméra, et commence à débarrasser tout en dialoguant avec lemployée de maison hors champ.
(
) (Door bell) Oh dear, its my trainer! Hilda, would you call my masseuse and see if I can come an hour earlier? My back is killing me!
DECORATOR Hi
we met in the elevator.
ALICE Hi, Bill.
DECORATOR Well, I was out shopping for another client and I found this. I was thinking of you and the Connecticut place.
ALICE Yeah?
DECORATOR Its a fin-de-siecle eel trap. (
)Oh, why dont you just live with it for a while, theyre very hard to come by and its a steal at 9000. Ill just be in the childrens room, Im thinking of something...
BILL Are you ready to lose some of this cellulite?
ALICE You know my back is just killing me, I dont know what to do. I had X rays, Ive been to my chiropractor, I had a shia-tsu massage, Ive been...
BILL Did you have acupuncture?
ALICE Oh, Im scared of needles...
BILL Theres a Dr Yang, hes supposed to be quite good.
ALICE I wonder, if I had a Swede walk on it...?
Contrairement à lincipit de Another Woman, qui offrait une succession rapide de plans alternant entre la scène du départ de Marion vue sous des angles différents et les gros plans sur les portraits de famille, cette partie de la scène inaugurale de Alice nen compte quun seul, la caméra se déplaçant vers différents points du décor (le salon, lun ou lautre couloir) à partir du point central et originaire, soit Alice à la table du petit déjeuner, devant le panneau de pavés de verre. Ce dernier, avant même le reste du décor, signe le grand luxe de cet appartement visiblement beaucoup plus spacieux que celui de Marion dans Another Woman. Nest-ce pas devant un panneau semblable que dans leur somptueux penthouse de Manhattan, les chroniqueurs mondains de Radio Days prennent leur petit déjeuner radiophonique pour lémission de potins « Breakfast at Roger and Irenes » ? Il sagit pour Alice comme pour Marion dun temps de préparation en début de journée et en ouverture de film, dans une sorte de latence qui donne loccasion de renseigner le spectateur sur ces deux personnages quil est amené ici même à considérer comme centraux, mais on voit très vite quils diffèrent nettement, et bien au-delà des écarts dâge et de rang social. Marion prend explicitement le contrôle de la narration et affirme son refus du déballage de lintime, même si cet usage de la dénégation (« affirmer un refus »), typique de lironie, signale bien que le film va singénier à détruire les défenses quelle met soigneusement en place avant même le générique du film. Alice, en revanche, savère infiniment vulnérable, puisque la première chose que nous livre le film, ce ne sont même pas ses pensées, mais ce sur quoi elle a le moins de contrôle, soit un rêve, lun des « aspects sombres » du personnage que Marion affirmait vouloir tenir à lécart. La vulnérabilité dAlice est également révélée par sa tenue vestimentaire. Etant donné lélégance du vêtement, on ne peut pas dire quelle traîne en robe de chambre, mais son peignoir de satin la protège moins que le gros manteau bien ceinturé de Marion. Lintellectualité de cette dernière est révélée par les attributs classiques, lunettes, bloc, livres, tandis que lenvironnement dAlice, les luxueux éléments de décoration, les aliments « sains », pamplemousse, jus de fruit, lassignent aux seuls agréments domestiques. Sa fragilité de fleur de serre ne cesse dêtre soulignée tout au long du plan séquence où les autres personnages sortent (le mari, la jeune femme au pair, les enfants, pour leur « travail ») ou entrent (la décoratrice, le moniteur de sport, eux aussi pour leur travail) ou tout simplement sactivent (lemployée de maison, qui sort virtuellement puisque cest elle qui se met en contact avec le monde extérieur par téléphone). Tous déploient beaucoup dénergie tandis quAlice subit plus quelle nagit, hésite, sexcuse ou se justifie quand elle exprime une volonté (elle ne dit pas, « cest moi qui irai chercher les enfants à lécole », mais « jaimerais aller chercher les enfants à lécole », et invoque des raisons sanitaires pour refuser ou commander tel ou tel produit), sa passivité amenant le motif du mal de dos, du malaise, du « mal-être » qui va déclencher toute lintrigue. La séquence se conclut sur limage dAlice dans le couloir des chambres, séloignant de dos avec son moniteur particulier, et senquérant auprès de lui dun nouveau moyen de soulagement, ce dernier lui recommandant un mystérieux Docteur Yang. Le spectateur commence déjà à se douter que ce nom nest pas là par hasard, faisant peut-être le lien avec les accents orientaux du début de la musique du générique. Chacun des personnages secondaires entrant et sortant de scène vient apporter sa touche au portrait dAlice, à commencer par son mari dont la voix hors champ la tire de sa rêverie, et nous la fait prendre en flagrant délit de « jolies pensées interlopes », pour citer Brassens. Nous savons, contrairement à lui, quelle nest pas « nulle part », mais en train de se remémorer un rêve où elle embrasse un autre homme devant le bassin aux pingouins
Ce trait dironie dramatique dévoile demblée que Doug na pas le beau rôle en dépit de son physique lisse et de son élégance de jeune loup des finances. Sil assure à son épouse un très grand confort matériel comme le démontrent leur cadre de vie, et le nombre de gens à leur service, il entend bien quelle soit lincarnation de la parfaite épouse, décorative et attentionnée. Ce personnage antipathique confine à la caricature du mari indifférent, et même condescendant à légard de sa femme quil semble fuir en exécutant machinalement les gestes routiniers de cette scène rabâchée dans les productions de série américaines, cinématographiques comme télévisuelles, le départ du « gagneur », dans tous les sens du terme, pour le bureau. Les propos quil lui tient visent principalement à annihiler tout intimité, et même toute chaleur ou sympathie, puisque après lavoir tirée brusquement de sa rêverie, il ne lui parle que des invités au dîner, puis de ceux quil aimerait faire venir dans leur résidence secondaire, évoquant les uns et les autres non pas comme des amis, mais comme des relations mondaines, voire de quasi inconnus (lavocat duntel, et un ami de lavocat ?). Puis vient le défilé de la domesticité, au sens large, dAlice, prenant en charge les différents pans de son existence, relayant le rôle de Doug qui tout en lentretenant, la vide de toute raison dêtre, lisole et la réduit à une survie superficielle et décorative. Après que le mari, distant avant même de la quitter, et les enfants quune autre a habillés pendant quelle rêvassait, se sont égaillés vers lextérieur, son statut social lui permet de déléguer à une employé de maison les commandes de produits alimentaires et cosmétiques, en dautres termes ce qui est nécessaire au soin de son corps et de lalimentation de sa famille. Pendant ce temps, la décoratrice a tellement ses aises chez sa riche et « bonne » cliente quelle va dans la chambre des enfants de son propre chef, sans demander la moindre permission à celle qui est si peu maîtresse des lieux. La disposition même de lappartement coupe Alice de la matérialité de lexistence : on devine la cuisine derrière les pavés de verre, cest de là que lemployé de maison parle de « poulets de plein air », mais ces entrailles de lappartement sont paradoxalement dissimulées par une surface vitrée occupant la même place dans le cadre que les panneaux du bassin dans le plan un, qui laissaient voir son fantasme. Nous ne verrons ici que les pièces dites de réception, ou mieux de représentation, et si les personnages empruntent des couloirs, les portes de lintime resteront closes. Le moniteur particulier avec qui elle se dirige en fin de séquence vers un de ces espaces réservés lui propose justement de ly débarrasser dun excès de chair trop matérielle pour la créature éthérée à laquelle elle se doit de ressembler.
Allen lacteur est absent de limage, mais on sent une autorité réglant avec beaucoup de soin chaque élément du décor et chaque déplacement des personnages dans le cadre tout au long de ce plan séquence, comme si lacteur se retirait pour mieux permettre à lauteur dexercer son art. Par instant, un hiatus entre le dit et le montré nous permet de percevoir une intention ironique qui nous permet de reconnaître la marque dAllen, tout en introduisant la thématique du film. Ce long plan dintroduction et de construction, devant nous, du personnage archétypal de la grande bourgeoise new-yorkaise diffère autant de la première séquence de Another Woman quAlice diffère de Marion. Cependant, dans lun et lautre cas, on assiste à un processus daliénation par létablissement dun personnage masquant « lautre femme », à cette différence près que Marion saliène elle-même en se tenant à la perfection au rôle quelle sest choisie, exécutant sa propre partition, récitant le texte quelle a composé, tandis quAlice se laisse déposséder et modeler par son entourage. Comme dans Another Woman, et comme dans toute bonne scène douverture, les indices sont là qui nous disent quAlice est une « autre femme ». Le rêve inaugural, la froideur entre époux, la discrète mélancolie et le mal de dos sont autant de signes avant-coureurs de la crise que le film, présageons-nous, fera éclater pour mieux la dénouer. A lissue de ce plan, le personnage de la grande bourgeoise qui sennuie est établi, et le spectateur, qui en voyant Alice la peut-être rapprochée de lIrène Gérard de Rossellini, se prépare à suivre son « histoire ». Mais le spleen des « pauvres petites filles riches » nétant pas forcément ce qui le passionne le plus au cinéma, on peut se demander ce qui dans cette séquence que caractérise la banalité de la situation et des dialogues quotidiens, « sauve » un personnage passablement convenu. En dautres termes, quest-ce qui peut donner envie de rester avec Alice au lieu de faire comme mari et enfants et de la laisser dans le luxueux décor quelle orne si bien de sa présence mélancolique? Il y a certes le plaisir esthétique que lon peut prendre à la contemplation dimages soignées, et dans les scènes à venir le costumier sen donnera à cur joie pour jouer à la poupée mannequin avec Alice, effectivement adorable en Chanel, coiffée du fameux petit chapeau rouge quelle porte sur laffiche du film. Le décorateur en rajoutera dans le luxe, le film nous permettant de visiter les lieux les plus « couture » et branchés du Manhattan de 1990, mais ces émotions de midinette ne correspondent guère à ce que lon attend dun Woody Allen. On perçoit aussi les prémices dune représentation satirique de ce mode de vie, en particulier avec le personnage de la décoratrice qui voudrait encombrer Alice dun « piège à anguilles fin de siècle » transformé en lampe, vrai piège à gogos fin de (vingtième) siècle ! Comme elle dit, « à 9000 dollars, cest donné ». Mais la satire est encore fort discrète et, hormis ce que nous venons de relever, rien ne rappelle les jeux verbaux habituels. Non, ce qui sauve et la séquence de début et le personnage, ce sont peut-être bien
les pingouins, volatiles incongrus et comiques qui donnent à eux seuls envie de continuer à regarder ce film. Détail qui tue et clin dil du montreur de marionnettes, ils constituent, en ouverture, comme une signature et un générique pour un film qui va mêler satire sociale, analyse psychologique et magie sentimentale. Alice va séduire par ses failles, par ce qui jure avec le personnage établi au début. Le film va sacharner à déconstruire ce dernier au moyen dune satire féroce du milieu quironiquement, Woody Allen a rejoint en passant de Flatbush à lUpper East Side de Manhattan, et quil va faire quitter à son héroïne fourvoyée.
Après ce début qui construit avec un soin extrême le personnage éponyme, après le déroulement dun film riche en fort divertissantes escapades surnaturelles pour son héroïne, la fin paraîtra bien expéditive. La séquence de conclusion abonde en signes de conversion, faisant directement suite à la scène de rupture entre Alice et Doug, lorsque celle-ci, après toutes sortes de tribulations et de révélations, annonce quelle part pour Calcutta. Lalternative entre ce changement de vie radical et un rôle plus convenu de femme infidèle sest posée en milieu de film, la scène dadultère avec Joe succédant immédiatement à la « rencontre » avec Mère Térésa à loccasion dune soirée charitable. Les deux destins possibles dAlice sont dailleurs associés visuellement dans les larmes, les caresses, et labandon à lémotion, puisquà limage de Mère Térésa examinant une fillette aveugle dont elle caresse le visage succède rapidement celle dAlice en larmes devant le film. Viennent ensuite des plans de la même Alice entrant avec Joe dans lappartement de ce dernier et revivant encore et encore sa bouleversante soirée, sessuyant les yeux tandis que Joe lui caresse le visage, et quà larrière plan, au dessus du lit, les eaux du ciel dévalent fort esthétiquement la pente de la verrière. Lors du dénouement, après plusieurs épreuves, lheure du choix est venue, et le personnage effectue sa métamorphose, avec comme ultime déclencheur une conversation frivole quAlice surprend dans la rue, le soir de Noël, entre des mondaines en tout point semblables au rôle auquel elle choisit finalement déchapper. La scène de rupture se déroule dans la cuisine, pour la première et dernière fois de lautre côté du panneau de verre qui séparait si bien, au début, Alice des basses préoccupations matérielles. Elle sachève sur un plan moyen de Doug au second plan à droite du cadre, qui va et vient et gesticule, contrastant avec Alice immobile au premier plan à gauche, qui ne dit rien et garde obstinément la tête baissée, les lèvres serrées, les paupières mi-closes. Elle porte encore les attributs de son personnage originel, tailleur noir et blanc, petit col rond, collier de perle, serre-tête et coiffure lisse, mais la détermination qui se lit sur son visage appartient à la nouvelle Alice.
DOUG
the second you see your first add for a diamond earring
or get a craving for a caviar blini, youll be back, if indeed you go. Youre not going with my children.
Un coup de gong marque le début du même air que celui du générique, qui sétait achevé sur limage dAlice perdue dans ses songes. Doug sort à droite, la caméra zoome sur le visage dAlice pour un plan rapproché. Imperceptiblement, elle desserre les lèvres, esquissant un sourire. Cette scène de ruputure et de dénouement démontre la force de sa détermination à changer.
La dernière séquence compte six plans visuellement hétérogènes, que lie la bande-son sur laquelle on entend, par-dessus la musique du générique de fin, des voix off que lon reconnaît comme celles des « grandes amies » dAlice se livrant à leur activité favorite, échanger des potins. Le dispositif qui décale les messages visuels et auditifs rappelle la grande scène de la révélation de linfidélité de Doug, mais en linversant. Alice, sous couvert dinvisibilité, avait pu alors épier la conversation de celles quelle croyait être des amies et les découvraient faisant des gorges chaudes de ses démêlés conjugaux en la surnommant méchamment « Miss Mouse ». Ici, nous entendons les commères invisibles parler dAlice, bien visible elle, qui ne les entend pas. La nouvelle Alice, désormais hors datteinte, évolue dans un autre monde, et cette conversion est effectivement « expédiée » en quelques plans. Cette rapidité sillustre dans le plan un de la séquence, qui nous montre un avion de ligne dans le ciel, volant dabord de droite à gauche au dessus des nuages pour ensuite virer et entamer sa descente au dessus de locéan, de gauche à droite cette fois ci. Le spectateur nest pas surpris par ce plan puisquil connaît les intentions dAlice, et il linterprète comme le départ de lhéroïne pour Calcutta, lavion changeant de cap aussi radicalement quelle. Dans trois autres films de Woody Allen, un voyage en avion traduit le dénouement dune crise et permet au film de sacheminer vers sa fin. Dans Annie Hall, la rupture définitive, sous la forme du constat apaisé dun désamour apparemment réciproque, a lieu au cours du vol de retour Los Angeles / New York. Assis côte à côte, Annie et Alvy sont perçus comme irrémédiablement distants, parallèles, ne pouvant tomber daccord que sur la séparation. Ce temps de latence entre Hollywood et Manhattan, cette béance dans laction est loccasion ultime pour chacun des personnages de saffirmer, lun et lautre recevant part égale dans léconomie de la narration. Lintrigue se dénoue sur la prise de parole autonome dAnnie au monologue intérieur de laquelle nous avons accès pour la seule fois dans le film. Elle prend également linitiative du très bref dialogue qui consomme la rupture en plein ciel. Le vol Munich / New York de Zelig et de son docteur se lit lui aussi comme une assomption du personnage, puisquil apporte le salut au héros, paradoxalement sauvé par le handicap dont il est sur le point de guérir. Prenant le contrôle de lavion grâce au mimétisme dont il est affligé, Zelig connaît une apothéose qui le délivre tout en lassujettissant à son destin arbitraire de personnage filmique qui peut faire, effectivement, nimporte quoi pour que le film « fasse une fin ». Les scènes de sauvetage où un « civil » prend les commandes pour faire atterrir un avion sont des classiques hollywoodiens, parodiées dans le fameux Y a-t-il un pilote dans lavion ?, et dont le prototype est sans doute la séquence de début de The Great Dictator, dans laquelle Charlot, lui aussi la tête en bas, assume un destin de héros malgré lui. Le troisième personnage vu en plein ciel pour illustrer une décision finale nest autre que Gil Shepherd effectuant le chemin inverse de celui dAnnie et dAlvy, volant à la fin de The Purple Rose of Cairo de la côte est à louest mythique de lultime frontière hollywoodienne.
THEATER MANAGER (Offscreen) Mr Shepherd, yeah. As soon as Tom Baxter went back up on the movie screen, he couldnt wait to get outta here. He said this was a close call for his career. I think hes gonna play Charles Lindberg.
Romantic music begins to play. Cecilia finally looks down, in shock, as the theater manager passes her, blocking her face momentarily. She begins to cry.
THEATER MANAGER (Offscreen) Dont forget, Cecilia, Fred Astaire and Ginger Rogers start today.
Cecilia slowly, slowly turns around, as her face dissolves to Gils face. He sits in a plane, by a window. Hes looking out the window; he turns and looks out at the offscreen camera, which moves farther away to reveal a man fast asleep in the seat behind him. Gil looks down, his hand to his mouth. He stares off, lost in his own thoughts, alone. The music stops. Only the whir of the plane is heard. The camera stays on his face, in the quiet plane, as Fred Astaire, singing Cheek to Cheek, is heard over the whir, and the film cuts to:
Fred Astaire dancing cheek to cheek with Ginger Rogers in the sophisticated, black and white Top Hat. (...)
FRED ASTAIRE (Singing) Heaven, Im in heaven ....
Juste après la révélation de sa trahison, le personnage de lacteur se voit offrir un ultime plan le rachetant en partie. Le mensonge et lironie sont à leur comble puisquil part pour devenir à lécran Charles Lindberg, celui qui lon para de toutes les vertus chevaleresques traditionnelles, dont la franchise, en survolant (pour de vrai, et pas à lenvers, lui !) lAtlantique. Cependant, limage et la bande-son lient Gil à Cecilia et aux valeurs positives du film, par le biais du fondu enchaîné des deux visages au début du plan et par la grâce des paroles que chante Fred Astaire. La condamnation nest pas définitive, et le plan du visage de Gil, marqué par le regret, laisse espérer même pour le personnage du traître une part de paradis filmique. Si le motif du voyage aérien est repris pour le dénouement dAlice, cest de manière beaucoup plus sommaire que dans les trois exemples précédents, puisque nous ne voyons quun avion anonyme volant dans un espace pratiquement neutre. Les seuls éléments permettant au spectateur didentifier la destination lui viennent des propos dAlice à la scène précédente, puis, a posteriori, les plans deux et trois, deux très brèves scènes de rue en Inde, et le « commentaire » off assuré par les tristes commères de Manhattan :
PLAN 1
Did you hear about Alice Tate?
What?
Shes left her husband.
No! What do you mean...
Thats old news. The big news is
PLAN 2
Extérieur jour. Une rue dans une grande ville indienne (Calcutta ?). Plan moyen de nombreux passants en costumes locaux, un autobus au second plan.
she went to India.
Really ? No
Yes, its incredible.
PLAN 3
Plan rapproché dune vache couchée en pleine rue, au milieu dune foule de passants dont on ne voit que les jambes.
She met Mother Teresa
Ah ! Oh !
now shes back, and I dont know... CUT
La grande différence entre les trois scènes étudiées ci-dessus, et ce début de séquence est labsence dAlice à limage : le spectateur ne dispose daucune preuve visible du voyage de celle-ci à Calcutta. Les deux plans « indiens » ne sont là que pour indiquer la destination de cet avion que nous avons vu changer de cap et sorienter au sens propre du terme, allant chercher à lest les éléments de la métamorphose dAlice. Mais rien ne vient nous garantir quAlice est bien dans cet avion, sinon des cancans énoncés par des sources peut-être fiables, mais antipathiques à lextrême. Cet usage cavalier de lellipse prête le flan à deux reproches possibles, dune part celui de la hâte à régler le sort dune héroïne peu consistante dont on se serait lassé, et dautre part lincapacité à faire croire à sa conversion, sur laquelle Alice ne sexprimera plus que par images interposées. Alice séloigne franchement du héros allénien en ce quelle se montre beaucoup plus avare en justifications que les personnages habituellement incarnés par Allen. En revanche, la preuve par limage de son changement radical nous est apportée par les trois derniers plans qui offrent un grand contraste avec le second plan de la séquence de début. Seul la bande son est là pour nous rappeler quAlice fut une autre femme semblable à celles qui cancanent en commentaire, et que les sortilèges dun orient aussi folklorique que les clins doeil de la musique du générique ont concouru à sa métamorphose.
PLAN 4
Extérieur jour. Une rue dans un quartier pauvre de grande ville américaine, par temps gris. Sur un large trottoir, Alice au second plan marche vers lavant droit dun pas résolu. (
) Alice, de dos, le visage tourné vers la gauche pour parler aux hommes du groupe, monte deux marches, frappe à la porte. Un homme ouvre de lintérieur et fait entrer Alice. La porte se ferme derrière elle.
I heard shes doing some kind of volunteer work...
You know, come to think of it, shes always had a catholic streak...
Oh thats true...
... and now not only has she left her husband, shes left her cook...
No!
... and her chauffeur and her maid. And shes living downtown...
PLAN 5
Intérieur jour. Alice en plan taille, dans une grande chemise à carreaux beige et jaune, de dos devant un réfrigérateur couvert dautocollants à droite. (...) Alice se penche, la caméra recule pour cadrer une table ronde dressée pour le petit déjeuner, très encombrée de vaisselle ordinaire, de jus de fruit en boîte, de céréales
En amorce dans le coin inférieur gauche, une petite fille de dos, et dans le coin inférieur droit, de profil, un petit garçon. (
)
just with her kids and youre not going to believe this, she does everything herself...
Oh! Now listen to this!
... and the fun of it (?) is that she spends all her free time with her kids and that she looks great.
What, with no cook or maid? What is it, a mental breakdown?
Naoh! (Laughter) I dont know...
PLAN 6
Extérieur jour. Plan moyen dun square avec des enfants qui jouent sur des balançoires. (
) A la fin du panoramique vers la gauche, la caméra pivote légèrement vers la droite pour cadrer Alice en plan taille. Celle-ci, radieuse, tout à son jeu, paraît totalement inconsciente de la présence de la caméra.
... but someone said she is a changed woman.
Speaking of changed woman, Gloria Philips hade some face work.
Les voix sestompent, noyées par la musique en crescendo. Cut. Générique de fin (musique différente).
Le grain même des images et léclairage diffèrent, entre la séquence de début et ces trois plans qui visuellement parlant sapparentent plus au documentaire quà la fiction. Le grand appartement luxueux était éclairé à la manière dune scène de théâtre, les reflets de la lumière dans nombre de surfaces brillantes donnant limpression dun vernis venant laquer une image aussi lisse que la coiffure bon chic bon genre dAlice. Les plans quatre et six de cette séquence sont en extérieur, dans des lieux banals au possible, tandis que le plan deux du film semblait revendiquer lartificialité de son décor. Labsence de dialogues et le naturel du jeu de lactrice et des enfants, contrastant avec les voix affectées (et horripilantes) des mondaines au point de ne plus relever du « jeu » proprement dit, renforcent leffet de réel. Si les trois premiers plans de la séquence peinent à convaincre de la véracité du voyage, les trois derniers respirent lauthenticité et arrachent effectivement Alice à son ancien univers.
La désinvolture avec laquelle le sort dAlice se voit scellé à la fin du film est indéniable, mais au-delà du reproche parfois fait à Allen de peiner à bien conclure ses films, on est en droit de penser quau terme dun cycle dont il est absent en tant quacteur, Allen parvient à une forme dépuisement de son exploration des personnages féminins. Cecilia, Marion et Alice passent toutes par une remise en cause et sortent du rôle qui leur est assigné par leur milieu et les conventions de la « caractérisation » filmique. Le film à chaque fois sachève sur une forme de reddition paradoxale. Cecilia sabandonne à la consolation du film dévasion et reprend son rôle de spectatrice, forcée de renoncer aux mirages dune forme quelconque de participation à « Hollywood », le film lui-même se laissant transporter au paradis par le biais de la citation dun « vrai » classique. Marion consent à interrompre le travail quelle fait sur elle-même pour devenir lectrice et laisser une autre voix évoquer un personnage de fiction quelle aurait inspiré. Ce faisant, lune et lautre « font une fin » les amenant à trouver lapaisement dans la contemplation ou la lecture dune uvre autre que le film dont elles sont la protagoniste. Quant à Alice, un passage express (et non garanti par limage) par un pays aux antipodes sociaux, culturels et moraux de lUpper East Side de Manhattan, et auprès dun symbole absolu de la pauvreté volontaire et du don de soi opère en elle un bouleversement total. La femme qui est montrée dans les trois derniers plans du film soppose radicalement à celle du deuxième. Autant tout et tous conspiraient à la reléguer à sa seule fonction décorative et à la faire coïncider le plus étroitement possible au stéréotype de la grande bourgeoise new-yorkaise, autant lexpérience du dépouillement matériel et de lactivité au service dautrui lont déplacée et intégrée à un environnement et à un mode de vie que limage sefforce de faire aussi proche du réel que possible. Dautres parlent de cette femme qui semble ne plus être dans le même film. Quest-il donc arrivé à Alice qui la fasse renoncer à son personnage, quest-ce qui a permis ce changement de statut pour quà la fin du film elle ressemble tant à une de ces femmes ordinaires que lon voit dans les journaux ou les documentaires télévisés, pour quelle se rende ainsi sinon à la réalité, du moins au réalisme ? Les trois derniers plans de la séquence, après la coupure des trois premiers, sapparentent beaucoup plus à ce style que le reste du film dans la mesure où les choix de mise en scène et de tournage donnent lillusion que nous retrouvons Alice dans ce qui serait le « simple » enregistrement du « réel » de la vie dune femme ordinaire, du moins pour ce qui est des images. Le dispositif est en fait ironique, qui à la fois présente des images daspect naturaliste, et insiste sur la nature artificielle du film qui les montre en ajoutant en contrepoint le commentaire des voix off. De plus, le spectateur qui reçoit ce message complexe y ajoute sa propre lecture, ayant vu tout ce qui précède dans le film et sachant pertinemment que cette femme est incarnée par lactrice Mia Farrow et que les deux enfants sont des acteurs. Les trois plans sont brefs, il est vrai, mais loin de constituer une fin bâclée, ils savèrent dune grande richesse à létude puisquils représentent en quelque sorte le lieu où se rencontrent trois niveaux de réalité. Le réel du quotidien new-yorkais, dans une rue ou dans un square parfaitement banals, sert de toile de fond à trois « scènes » (au sens pictural plutôt que filmique) réalistes. Les divers choix de la réalisation, comme par exemple les vêtements portés par lactrice, lélaboration du décor de la cuisine, mais aussi la grande discrétion de la caméra et le refus du gros plan, participent de leffet de réel qui caractérise le réalisme. Cet effet est également renforcé, dun côté, par notre savoir de spectateur, puisque connaissant lattachement de Mia Farrow à ses enfants « dans la vie », nous sommes amenés à croire à la tendresse maternelle dont fait montre le personnage. Dun autre côté, nous lavons dit plus haut, cest ce même savoir qui nous fait regarder ces plans comme relevant dun troisième niveau de réalité, celle de loeuvre dart. Cette réalité propre au film le fait saffirmer comme fabrication en mettant en avant son propre dispositif, ici par le biais du double contrepoint ironique que lui procurent le commentaire direct des voix off et celui plus indirect de la réception de ces images par des spectateurs alternant, voire mêlant, adhésion et distance. Réel, réalisme, et réalité filmique : semblables rencontres ne sont-elles pas brèves par essence ?
Paradoxalement, cest à la suite dune expérience de nature spirituelle quAlice acquiert cette nouvelle apparence naturaliste, qui la dépouille par ailleurs de son statut de personnage comique. Aux derniers plans, nous ne rions plus delle, mais pas avec elle non plus, nous la regardons rire avec ses enfants sans pouvoir participer, elle est filmée mais si elle joue, cest avec ces enfants. Le jeu nest plus de même nature, elle a endossé un rôle dans une autre histoire à laquelle nous naurons pas accès, du moins dans ce film, qui nous fait rester du côté de la conversation off, à commenter la conversion dAlice sans avoir été témoins de la rencontre décisive qui restera à jamais hors champ. Un plan davion dans le ciel, deux scènes de rue en Inde, autant dire trois plans de coupe, et voici Alice qui passe de sa luxueuse cuisine de lUpper East Side à celle dun petit appartement downtown, et du tailleur Chanel aux jeans et au duffle-coat
mais aussi de la mélancolie et de lennui à lénergie et à la gaieté. Jamais nous ne verrons Alice à Calcutta, et lon comprend les réactions de critiques frustrés par une fin jugée maladroite, et surtout peu crédible. Alice fait suite dans la filmographie à Crimes and Misdemeanors, le film dans lequel Allen amène à un sommet la réflexion sur les réponses apportées par les religieux aux interrogations métaphysiques et morales des hommes quil avait abordée sur un mode plus comique dans Hannah and Her Sisters. La fin de Crimes and Misdemeanors renvoyait dos à dos le rabbin condamné à une cécité qui ne lempêchait pas de croire en un Dieu tout puissant et de faire preuve dune parfaite rectitude morale et lophtalmologiste récompensé par la réussite sociale en dépit du meurtre quil avait commandité, exempt de tout remords et libéré de la crainte du « cruel Dieu des Juifs ». Elle donnait le dernier mot à Judah, criminel sans repentir et florissant, ce qui laissait penser à une prise de position sur labsence de Dieu. Or Alice, marquée par son éducation catholique au point davoir rêvé, enfant, dentrer dans les ordres, est apparemment sauvée de la vacuité et de lhypocrisie de son existence par une conversion dessence chrétienne, avec pour chemin de Damas un trottoir à Manhattan, un soir de Noël, où elle se fige en percevant toute linanité des conversations des gens de son monde.A la scène suivante, après avoir annoncé ses intentions à Doug, ne garde-t-elle pas les yeux fermés tel Saul aveugle quelques jours ? La seule image de Mère Térésa que lon puisse voir dans le film ne nous la montre-t-elle pas soignant une enfant souffrant dune affection des yeux ? Le film paraît accorder du crédit aux réponses catholiques en matière de morale et de sens de la vie : en ce qui concerne Alice, en tout cas, sa foi la sauve, mais la fin peut être prise comme un aveu dimpuissance, sans être un échec pour autant. Alice nest plus un personnage de comédie allénienne tel que nous concevons cette instance, et le film se heurte à une autre dimension. Richard Blake explique labsence dAllen comme acteur dans ce film par ce quil estime être une incapacité à jouer un personnage de religion catholique. Affolé par la prise de conscience de sa finitude, Mickey Sachs sessaie bien à ce rôle dans Hannah and Her Sisters, mais cela tourne à la franche dérision, visant non pas le catholicisme ou les autres religions, mais les conceptions utilitaires de la foi. Il ne sagit pas pour nous dune quelconque faiblesse de lacteur Allen, des talents duquel Richard Blake semble sérieusement douter. Dailleurs on voit mal comment on pourrait qualifier de « catholique » un jeu dacteur. Sil est vrai que ladjectif « juif » est plus ambigu, dans la mesure où lon mêle souvent religion et origine ethnique lorsquon lemploie, la persona allénienne ne fait que conserver quelques rares traits dorigine juive pour, le plus souvent, revendiquer sa rupture par rapport à cette tradition. En ce qui concerne les préoccupations dordre religieux, la persona semble avoir réglé la question dès Hannah and Her Sisters, en 1986, et son scepticisme généralisé, tout pétri de dérision, ne ferait pas bon ménage avec la foi, doù le recours à un alter ego plus crédible dans sa conversion.
A ce point de létude, on peut se demander pourquoi cette incursion dAllen dans un univers qui lui serait à première vue étranger. Daucuns répondront que cest lié à la personnalité de son actrice principale et compagne de lépoque, qui est de religion catholique. Le film pourrait se lire comme une tentative dappréhender un mystère, et sa fin ferait le constat de limites impossibles à franchir dans le cadre du genre de fiction que lon attend dAllen. La conversion dAlice commence lors de la soirée consacrée à Mère Térésa, qui nintervient dans le film que sous la forme dimages documentaires dune tout autre nature, auxquelles se rattacheront les derniers plans du film. Lintervention de Mère Térésa révèle une des différences entre personnages de film et personnages romanesques. Le roman peut mêler dans un même texte personnages fictionnels et « référentiels » tels les personnages historiques, ce qui permet par exemple à Fabrice Del Dongo ou au Prince André de rencontrer Napoléon. En revanche, dans un film, il sagira pour les deux types de personnages dacteurs jouant un rôle, et il est rare de voir intervenir dans un film de fiction une personnalité extérieure au monde du cinéma. Il est relativement fréquent en revanche quun acteur joue son propre rôle, quun réalisateur intervienne en tant que tel dans le film, et aussi que des personnages secondaires et des figurants soient incarnés par de « vraies » personnes. Les personnages historiques abondent, devenant des rôles, et on se demandera qui lon préfère dans celui de Napoléon, mais ils sagit en général de personnages décédés, ou du moins nexerçant plus de responsabilité publique. Il est vrai que, probablement sous linfluence de la télévision, on sempare dévènements de plus en plus récents pour en offrir une version filmée. Il est dailleurs intéressant de constater que lon parlera des « acteurs » des événements en question, et il est patent que la « mise en film » de leur histoire fait deux des personnages en partie distincts de leur personne. Cependant, là encore, ces personnages de personnes bien vivantes sont joués par des acteurs. Mais Mère Térésa recevant (de son vivant) Alice devant la caméra de Woody Allen, cest aussi impossible que de montrer de façon concrète une conversion. Est-ce à dire que le film sachève sur un échec dû à la maladresse du réalisateur ? Daucuns peuvent le penser, mais nous ne partageons pas cette sévérité. Nous lavons dit plus haut, ces quelques minutes illustrent, lair de rien, ce que cest que « le film », qui permet la rencontre de différentes strates de « réalité ». Au-delà, il nous paraît quelles permettent une forme de mise en images, si limitée soit-elle, de ce qui par nature sort du champ de la représentation, soit lexpérience spirituelle de la conversion. Paradoxalement, Allen fait le choix à ce moment précis dimages qui frappent par leur apparence naturaliste. Nous retrouvons là le paradoxe qui associe lexpérience spirituelle et ladultère dans la conversion dAlice. Le moment précis de lépiphanie, pour Alice, soit sa rencontre avec Mère Térésa, est immontrable, mais la vie même dAlice devient bien manifestation de sa conversion. Celle-ci est par essence paradoxale, comme lincarnation, associant mystérieusement le charnel et le spirituel, comme ces plans mêlent réel, réalisme et réalité. On peut penser que nous allons un peu loin et que nous donnons à ces quelques plans une profondeur quils nont jamais eue pour leur réalisateur. Outre que nous nen savons rien, nous ne faisons là quexercer notre droit de lecteur ou plus exactement de spectateur réagissant à ce quun film lui donne à voir et à comprendre. Les derniers plans dun film sont-ils jamais anodins pour leur auteur? Il est vrai quils sont bien rapides, mais plutôt que de les condamner, on pourrait aussi les voir comme une preuve dhonnêteté de la part dun réalisateur qui ne craint pas davouer que la réflexion théologique abordée dans le film le dépasse, et quil y a des limites à son art. Tout ce quil peut nous montrer, ce sont des personnages filmiques, et le reste est soit littérature, dans le cas de Marion qui quitte le film en ouvrant un roman dont elle a inspiré un personnage, soit du domaine du hors champ, dans le cas dAlice.
Cette fin à larraché fait le constat possible dune limite et dune impuissance, qui ne sont pas à imputer à Allen le réalisateur, ni même à lacteur, mais à la persona allénienne qui nest pas là dans son élément. On retrouvera une démarche comparable quelques années plus tard quand Woody Allen seffacera de lécran pour laisser le beau rôle à dautres, plus jeunes que lui comme nous allons le voir. Mais avant cela, elle se lit aussi comme un adieu aux personnages principaux féminins. Les trois surs de Interiors et leur mère, Cecilia, Marion et Alice, mais aussi Hannah et ses surs, et à un moindre degré Lane et Diane prennent clairement le pas sur les hommes dans la distribution des films dont elles sont les protagonistes. Elles mènent ainsi à bien le mouvement initié par Annie Hall, pièce maîtresse dans la stratégie sinon féministe, du moins féminisante dAllen. Nous ne trancherons pas plus ici quailleurs la question de la misogynie du cinéaste, qui dailleurs nous paraît de peu de poids face à la quantité, et à la qualité des rôles que certains films de Woody Allen offrent à des femmes incarnant des personnages tous attachants et même captivants par leur force et leur profondeur comme par leur faiblesse. On ne peut nier que la fin des films les renvoie généralement à des rôles typiquement féminins, ladmiratrice béate de Fred Astaire, la lectrice rêveuse ou la mère qui sépanouit en soccupant de ses enfants et des nécessiteux. On parlera bien sûr de manipulation dès lors quelles sont dirigées par un réalisateur masculin qui joue à faire passer Mia Farrow de la pauvresse des années trente à la richissime épouse des années quatre-vingt mais qui joue tout autant avec « ses » personnages masculins. Il nous semble cependant que loin dêtre simplement des jouets du réalisateur démiurge, elles revivifient son cinéma en apportant leur altérité féminine, et la possibilité pour les spectatrices de trouver une autre place que celle de rieuses que lhumoriste met de son côté. Quand ce nest pas carrément de côté, diront les féministes constatant que cette mise en avant de protagonistes femmes ne fut que passagère, et quaprès 1990 les hommes reprennent leurs droits en terme doccupation de lécran et de contrôle du récit, renvoyant les femmes au rang de compagnes ou de possibles conquêtes. Pour notre part, nous y voyons un mauvais procès, convaincue (abusée, peut-être ?) par la qualité de nombreux personnages féminins dAllen faisant jeu égal avec les rôles masculins de la période suivante. Cest lépouse de Larry qui lentraîne dans lenquête de Manhattan Murder Mystery, les femmes comptent autant que les maris dans Husbands and Wives, on se rappelle limportance de Linda la prostituée comme dAmanda lépouse dans Mighty Aphrodite. Bel exemple, dira-t-on, que ce dernier film qui assigne des rôles aussi stéréotypés aux femmes. Mais les hommes ne sont pas mieux lotis, et la comédie ne peut guère se passer de personnages types. Chez Allen comme chez la plupart des grands réalisateurs de comédie, elle naît même de la disproportion entre leurs limites et leurs aspirations à lhéroïsme ou au romantisme. Woody Allen, à un moment de sa carrière, a mis en avant des personnages féminins complexes, pas forcément dans des comédies, qui lui ont permis dapprofondir et daffiner en même temps un comique fondé sur lironie et la distance entre ce que croient les protagonistes, en particulier à propos deux-mêmes, et ce que les films nous montrent et nous permettent de savoir, fondés en dautres termes sur la révélation de leur aliénation : ne fallait-il pas passer par lautre, par le miroir inversé de la féminité pour une telle prise de conscience ? Nous verrons bien si les trois personnages masculins que nous allons étudier à présent en ont retenu quelque chose.
En 1994, puis en 1998 et 1999, Woody Allen sabsente à nouveau des écrans en tant quacteur. Nous avons vu que lon peut trouver de nombreux points communs entre ses protagonistes femmes, entre Marion et Alice par exemple, en particulier dans la forme que prend leur histoire et dans la manière de la conclure en sortant de la problématique de la création dun personnage proprement filmique. Les trois protagonistes masculins de Bullets Over Broadway, Celebrity et Sweet and Lowdown sont-ils liés, dans leur « caractérisation », leur signification, leur histoire ? Ont-ils le même impact sur les spectateurs qui doivent accepter à nouveau de voir un protagoniste interprété par un autre acteur que Woody Allen ?
Si lon sattache à leur « caractérisation », soit ce qui les constitue en tant que personnages, on peut leur trouver des affinités de destin, dans la mesure où en bonnes créatures alléniennes, ils présentent tous trois un large hiatus entre leurs aspirations et la réalité de leur existence. David Shayne (John Cusack dans Bullets Over Broadway), Lee Simon (Kenneth Branagh dans Celebrity) et Emmet Ray (Sean Penn dans Sweet and Lowdown) peuvent se ranger sous la bannière des « artistes contrariés » (et non pas maudits, malgré quils en aient). Le premier, dramaturge intellectuel sans concession, ne parvient à convaincre ni le public ni les commanditaires ni même ses acteurs, sans parler de son épouse ; le deuxième sessouffle à courir après des vedettes écervelées pour écrire des chroniques people ou leur vendre un scénario pendant que son roman reste inachevé ; le troisième enrage de nêtre que le « deuxième meilleur guitariste au monde » et préfère vivre de rapines à tout sacrifier à son art. On voit à ce rapide condensé que les trois portraits sont tracés de manière extrêmement ironique, et que Woody Allen ne se prive pas daccentuer les aspects négatifs de ses protagonistes. Est-ce pour cette raison quil ne les incarne pas ? A en juger par lautodérision dont il fait preuve, à la même époque, dans son interprétation de Harry Block, on en doute fort.
Dans les trois cas, le milieu dans lequel chacun évolue ainsi que ses fonctions dartiste lui permettent de figurer dans des films qui sont autant de miroirs du monde du spectacle et des arts représentatifs. Les scènes ou les « planches » en tout genre y abondent. Bullets over Broadway tout entier consiste en un croisement entre le pastiche des films de gangsters et ces comédies musicales de Broadway que Hollywood fixait ensuite sur pellicule, et que lon nommait « backstage musicals » - leur intrigue consistait essentiellement en lhistoire dun spectacle quune troupe sescrimait à mener à bien contre vents et marées. Parallèlement à lévolution dun jeune auteur dramatique qui, devant la révélation de son manque de talent, renonce finalement à une carrière dartiste, lintrigue principale du film nest autre que lhistoire de sa pièce God of Our Fathers, de la recherche du commanditaire à la première. Même les séquences qui ne sont pas situées dans un théâtre font presque toutes référence à un type de représentation : trois scènes clés se déroulent dans un night-club, en présence des girls qui chantent et dansent leur numéro sur la scène, et parmi les premières séquences, il en est une qui montre deux couples sortant du cinéma et échangeant leurs avis sur le film quils viennent de voir, et sur le cinéma en général, juste avant dêtre fauchés par une rafale de mitraillette.
Celebrity se déroule sous dautres projecteurs, notamment ceux de la télévision puisque lex épouse du protagoniste y entame une brillante carrière de chroniqueuse mondaine après avoir fait ses débuts dans un reality show. Lee Simon, au lieu de se consacrer à lécriture, court les plateaux de cinéma et les défilés de mode, chroniqueur lui aussi du monde des apparences, du show business au sens le plus large. Le film ouvre et se ferme sur un film dans le film, au début sur le tournage dune scène, et à la fin sur la projection de cette même scène dans une salle bondée de célébrités. Quant à Emmet Ray dans Sweet and Lowdown, on le voit préparer à loccasion ses concerts comme autant de « coups » fumants, le film associant spectacle et criminalité comme le faisait déjà Bullets Over Broadway.
« Tous adoptent le comportement que lon attend deux
»
Les personnages de Bullets Over Broadway sont des types, des caricatures qui pour être unidimensionnelles nen sont pas moins savoureuses et attachantes. Au moment de la sortie du film, Woody Allen affirmait quil fallait les voir comme des figures de cartoons, et quils nétaient pas construits à partir de « la vie », mais que chacun prenait pour matériau la mythologie spécifique à son type. Sans doute est-ce une des raisons qui poussèrent Allen à ne pas apparaître physiquement, la mythologie qui lui est propre étant par trop envahissante. Il fallait un acteur jeune, et John Cusack fait merveille avec son visage lisse et son expression naïve, tout en haussement de sourcil et bouche béante. Si unidimensionnel quil soit en « artiste et intellectuel intransigeant » qui signe un pacte avec le diable, on y croit, le regardant avec une indulgence que nous naurions sans doute pas sil était joué par Allen. Ce dernier na de cesse daffirmer que sil avait été plus jeune, il aurait joué le rôle, et il ny a aucune raison den douter. Cependant, il nous semble que John Cusack nous permet dadmettre laveuglement du personnage, que les autres regardent toujours avec une forme de condescendance allant de lattendrissement à lapitoiement, et que tout un chacun manipule ou trompe. La persona de Woody Allen, bâtie essentiellement sur le second degré et lautodérision, est trop fortement établie pour quil puisse incarner de manière crédible un personnage si candide dix sept ans, et onze films (comme réalisateur et acteur) après Annie Hall. Au-delà, il nous apparaît que dans la citation en note, Allen inconsciemment dévoile certaines de ses raisons de choisir de faire évoluer un autre acteur que lui dans ce film en particulier, puiquil nous y apprend que lorsquil se dirige lui-même, il utilise une doublure pour les répétitions. Toute lintrigue de Bullets Over Broadway repose sur un principe de substitution, quil sagisse de David progressivement supplanté comme dramaturge par Olive et Helen qui lui demandent de transformer leur personnage, puis par Cheech qui réécrit la pièce, ainsi que par son ami Flanders pour qui sa femme le quitte, ou dOlive remplacée par sa doublure. A ce stade, Allen ne ressent-il pas que ses « doublures », ici John Cusack, plus tard Kenneth Brannagh et Sean Penn, sont meilleures que lui dans des rôles de composition un peu trop éloignés de sa persona ? Même si All About Eve de Mankiewitz constitue un des supports référentiels du film, cette mise en avant de la doublure se fait ici sans amertume, le personnage de David appelant lindulgence tant il est dénué de véritable cynisme, ce qui ne sera le cas ni pour Lee, ni pour Emmet.
Cette volonté deffacement semble au même moment contredite par Deconstructing Harry, quil est cependant possible de lire comme un règlement de compte avec le personnage allénien déconstruit et renforcé dans un même mouvement. Le choix dacteurs différents participe de cet état de crise permanente qui permet, de film en film, le renouvellement dun personnage en constante négociation entre le connu et le nouveau. Lorsque lon fait la connaissance de David Shayne, dès le deuxième plan de la première séquence du film, on se dit que Woody Allen pourrait interpréter le rôle, tant David en rajoute dans sa pose dartiste sans compromis. La scène qui nous présente David en compagnie de son agent Julian Marx succède immédiatement au générique, un classique du genre qui déroule les noms et titres en blanc sur fond noir tandis que retentit la chanson Tootsie, typique des années folles, et à un premier plan très bref montrant Time Square et Broadway la nuit, avec des enseignes lumineuses anciennes, sur les dernières notes de la chanson générique : «
good bye ! ». En quelques secondes, nous sommes renseignés sur la date et le lieu, et même laspect rétro du film, tandis que David attaque le dialogue avec une belle énergie :
Le bureau de Julian Marx. Interieur nuit. Plan rapproché de David assis au premier plan, de profil, tourné vers la gauche, qui scande ses propos de grands gestes de la main
DAVID Im an artist ! and I wont change a word of my play to pander to some commercial Broadway audience.
Un travelling arrière et un panoramique vers la gauche cadre en plan moyen Julian assis derrière son bureau devant une grande fenêtre donnant sur des enseignes lumineuses très colorées : après le plan 1, le spectateur en déduit ce bureau donne sur Broadway. Dailleurs le dialogue confirmera cette intuition.
JULIAN Im not arguing with you. Do you see me arguing? I think your play is good as it is.
David entre dans le champ par la droite pour se placer de dos, sappuyant sur le bureau.
Its real, it makes a point, its...
DAVID Then why dont you produce it?
JULIAN Because I cannot afford another failure. David, David, your play is too heavy.
DAVID Butbut, not everybody wants to distract...
JULIAN Oooh!
DAVID Its what the theatres doing, not just to entertain, but to transform mans soul...
JULIAN Oh come on, come on,
Julian se lève, la caméra le suit vers la droite.
youre not at one of your sidewalk cafés down at Greenwich Village. This is Broadway!
Il prend quelque chose sur une étagère en fait, un cigare.
DAVID I know its Broadway. But you said you believed in my play.
JULIAN But what do you want me to say?
Il se tourne vers la gauche, retourne sasseoir derrière son bureau, de face à droite de limage, au second plan. David est toujours assis au premier plan à gauche.
David, Im tapped out! Maybe if you had some big-time director...?
DAVID No, no, no! Im directing this.
Véhément, il scande ses propos de la main.
JULIAN Ooohwould you listen to this guy? Wheres your track record?
DAVID I wont see my work mangled again. Ive been through this twice before. Two powerful scripts that could have been tremendous success,
Il pointe le doigt vers la droite.
and I had to sit back and watch actors change my dialogue and directors misinterpret everything.
JULIAN I know, I know, youre an artist. Now let me tell you something, kid,
Il écarte les bras, se penche vers David.
thats the real world out there,
Il montre la fenêtre par-dessus son épaule.
and its a lot tougher place than you think! CUT.
La scène évoque le début de Stardust Memories, qui souvre également sur les difficultés que connaît un auteur pour faire produire son uvre, à ceci près quici le personnage de lauteur occupe le premier plan, et que nous napprenons pas grand chose de la pièce elle-même. Stardust Memories commençait au contraire par un extrait du film suivi des réactions du studio, sans que nous rencontrions lauteur dans la première séquence autrement que comme acteur dans son propre film. Les boîtes chinoises ou les poupées russes fonctionnent autrement, le réalisateur impliquant moins son personnage, même si David, dans la mimique et lélocution, le rappelle. Dailleurs des années plus tard, parlant de Bullets Over Broadway, Woody Allen reviendra sur Stardust Memories pour admettre quil eut mieux valu faire jouer le rôle de Sandy Bates par un autre acteur. Nest-il pas question, une fois de plus, dillusion et de sincérité ? Sincérité dont on ne peut douter dans le cas de David Shayne tel quil est joué par John Cusack, personnage au premier degré dont nous sourions, et dont le film lui-même samuse lorsquil juxtapose les tourments de lartiste et les règlements de comptes entre gangs dans une brillante évocation des « Roaring Twenties ». Il sagira cependant de procéder au revirement de ce personnage monolithique, parfaitement sincère, mais dans lillusion la plus complète quant à son talent et à son art. Entre le « Im an artist » de son entrée en scène, et le « Im not an artist » de sa sortie, une succession de personnages vont lui servir de révélateurs. David ne va pas progressivement se transformer, le film ne consiste pas en un récit classique de métamorphose du héros, qui en fait opère un simple retournement sans changer dun iota sa personnalité. Il demeure entier, dun bloc, passant dartiste intégral à non artiste complet.
Lhistoire de David et de sa pièce (qui, elle, se métamorphose, passant du four annoncé au succès garanti) nous permet de découvrir, pour notre plus grand plaisir, tout une galerie de figures supposées typiques des années vingt, de la grande actrice sur le retour à la poule écervelée et cupide, en passant par son protecteur, un magnat du crime organisé, qui témoignent de lart dAllen à créer des personnages. Après Zelig, après The Purple Rose of Cairo, Allen retourne à lentre deux guerres, du côté de lâge du désordre, de ces années dites folles qui virent seffondrer les valeurs de lAmérique, et triompher parallèlement le cinéma, premier divertissement populaire, et le crime organisé. La richesse de ces personnages ne tient pas à leur profondeur psychologique mais au faisceau de références culturelles qui les sous-tend. Nous les construisons en grande partie au moyen du plaisir que nous prenons à repérer des allusions qui sont autant dhommages, comme lorsque Helen Sinclair sexclame, « Im still a star ! ». Si certains spectateurs se seront rappelés Gloria Swanson dès la première seconde de lentrée en scène de la diva dAllen, descendant un escalier comme le fait le personnage de Billy Wilder à la fin de Sunset Boulevard, cette fois-ci nous quittons le domaine de lallusion intertextuelle pour entrer dans celui de la citation reconnue par une plus large part du public. Lallusion, puis la citation permettent de construire un personnage en le parant des attributs de larchétype « vieille star déchue » que le spectateur a en mémoire. Bullets Over Broadway est clairement un film pour cinéphiles, doù sa carrière caractéristique de celle de la plupart des films dAllen de Stardust Memories à Deconstructing Harry, réception critique mitigée et échec public aux Etats-Unis, compensée par un succès critique et public en Europe, et en France en particulier. Un des reproches adressés au film est justement lartificialité de personnages qui sont comme autant de marionnettes sur la scène du petit théâtre dAllen, auxquels on ne croirait pas. Difficile dadhérer autrement que par plaisir intellectuel à un film qui souligne à ce point la réflexivité inhérente au processus de création théâtrale comme filmique, mais possible cependant. Car si le film sattache tellement à leffet de surface, cest pour mieux pour nous rendre conscients de sa nature, et de notre statut de spectateur. Comment, dès lors, pourrait-il manquer de profondeur ?
Les personnages sont sans aucun doute artificiels, mais ils nen sont pas moins captivants et attachants. Leur artificialité revendiquée nous rappelle que nous sommes au spectacle et nous donne à admirer la virtuosité et de la « caractérisation » et du jeu des acteurs. En quoi cette démarche aurait-elle moins de « cur » que celle qui favorise lillusion réaliste ? Lironie allénienne fonctionne à plein : comment ne pas penser à certains reproches adressés à ses films graves, Interiors, September ou Another Woman, lorsque lon entend les critiques adressées à God of Our Fathers ou quand David confesse son admiration pour ses maîtres Tchekhov et Eugene ONeil ? Pour en revenir aux personnages, chacun est mis en place avec un soin extrême, selon des procédures différentes. Les plus importants de la pièce dans le film (Olive Neal la « petite pépée » du mafieux, Helen Sinclair la prima donna, Warner Purcell le premier - et seul - rôle masculin) sont annoncés par les discussions entre « lauteur » David Shayne et son agent, qui annoncent la paire de Hollywood Endings. La deuxième et le troisième sont dailleurs explicitement introduits pour faire passer la pilule de linvraisemblable choix de la première. Dans le cas dOlive, nous sommes invités à nous amuser de leffarement de David, ayant fait connaissance avant lui de la poule vulgaire à la voix stridulante que le commanditaire impose dans la distribution. La scène de la présentation dOlive à David est un des sommets du film, le rire se conjuguant au pire, puisque sy croisent la comédie et le crime. Noublions pas quil sagit pour ce jeune auteur de rencontrer lactrice censée jouer le rôle dun psychiatre dans le sombre drame psychologique dont il souhaite diriger lui-même les acteurs, attribuant ses échecs précédents à de mauvaises mises en scènes. Une fois de plus Allen fait montre de sa virtuosité dans son utilisation des acteurs et actrices, de leur distribution à leur direction, qualité que même ses pires détracteurs lui reconnaissent. Une bonne part de lhumour de la scène tient à ce que pour nous, ils sont tous parfaits dans leur rôle alors que David contemple, horrifié, la preuve stridente de la prostitution de ses idéaux ! Le penthouse art déco violemment éclairé évoque bien une scène, même sil sagit, dit-on, dun véritable appartement. Il permet grâce à ses deux niveaux, son escalier dérobé à nos yeux, et son vaste volume ouvert incluant la porte dentrée, de faire évoluer au fil du dialogue quorganisent diverses entrées, virtuelles (le téléphone) ou non (Julian et David qui sonnent à la porte, Venus, la bonne, qui va et vient), des personnages extrêmement typés que leurs vêtements décrivent demblée. La hiérarchie sétablit entre les trois hommes, la tenue moyennement élégante, visiblement du prêt-à-porter, de Julian Marx faisant le lien, comme le veut sa fonction dimpresario, entre le costume noir sur mesure de Nick Valenti (dont le luxe tranche avec le corps adipeux et les traits taillés à la serpe du mafieux de basse extraction enrichi par le crime) et la veste de lainage marron fatiguée de David Shayne lartiste. Entre eux trois, Olive, effarant gallinacé à la voix de crécelle, ne cesse dinterrompre, de rappeler à lordre et de contredire son protecteur, saturant la bande son de sa voix suraiguë, et imposant le contraste violent de son extravagant négligé orange. Tandis que les hommes arborent de sobres tenues dextérieur, Olive, plus déshabillée quhabillée, en pantoufles à pompons parmi les chaussures de ville, affiche les plumes et les sous-vêtements soyeux de la cocotte, rappelant le personnage de Poppy dans Scarface. Tony Camonte découvrait la « poule » du boss, elle aussi en négligé dévoilant ses jambes. En dautres termes, chacun a revêtu sa tenue professionnelle, de la femme entretenue au caïd de la pègre, dont la noirceur de la silhouette massive contraste, comme le noir des boiseries, avec livoire des murs, le jaune pâle des fleurs, les couleurs chaudes des éléments décoratifs et de la tenue dOlive. De la même manière, la conversation mondaine ne fait plus guère illusion quand la menace physique simpose. Lappartement somptueux, sil témoigne de lopulence de Nick Valenti, montre peut-être un goût trop sûr dans le choix des uvres contemporaines aux murs, ou des éléments géométriques art déco pour abriter la poupée dun mafieux, mais on peut y voir un écho de la situation de départ qui veut que largent du crime subventionne lart, et un discret rappel du bouleversement des valeurs que la société américaine connut dans les années vingt.
Le goût de Woody Allen pour les plans séquences renforce lapparence théâtrale de la scène tout au long de laquelle la caméra et les acteurs exécutent une sorte de danse à la fois comique et macabre, dans la meilleure tradition de lhumour noir. Gageons que si David était joué par Woody Allen lui-même, sa persona, plus sarcastique que celle que projette John Cusack, orienterait différemment le comique qui repose principalement sur lécart entre la naïveté de lartiste qui se pense sans concession et les différents types de rouerie qui lentourent, chacun souhaitant lutiliser pour se faire valoir. Le plus retors des trois, dailleurs, pourrait bien être le plus « convenable » : le criminel et la prostituée ont au moins le mérite de la franchise, témoins dune époque où la « vertu par la loi » contribua à donner une forme de légitimité au vice, alors que limpresario joue le rôle ambigu de lentremetteur laissant le crime acheter lart. En creusant un peu, apparaissent les fondations fragiles dune intrigue dans laquelle la vraisemblance nest pas lessentiel. Si David est si peu fait pour être dramaturge, et surtout dramaturge populaire, pourquoi son impresario se bat-il pour lui au point de se commettre avec la pègre ? La satire de Broadway savère aussi implacable que celle des artistes intellectuels, tant tout et tous conspirent à évincer de la pièce les éléments nuisant à son succès, aux deux bouts de la chaîne dailleurs, puisque le trop intellectuel comme la trop vulgaire, le personnage le plus percutant comme la figure de lauteur seront éliminés chacun à sa manière. Le film tout entier apparaît dès lors comme une réflexion sur les « emplois », les personnages et leur fonction dans léconomie (dans tous les sens du terme) de la fiction dramatique et filmique.
Dans la scène citée plus haut, lauteur fait bien piètre figure : ne serait-ce pas lexpression dune volonté deffacement de la part de Woody Allen ? Un Woody Allen, pour une large part du public, consiste en un « véhicule » pour la persona, dont nous percevons des traces chez David, en particulier dans cette scène, comme on le voit dans les manifestations physiques du désarroi moral, ainsi que dans la nervosité du geste et de lélocution. Cela contraste avec la maîtrise dont il fait preuve dans son rôle dartiste, aux terrasses des cafés de Greenwich Village ou au bord de la scène du théâtre Belasco aux premiers temps de son travail de mise en scène. En revanche, nous imaginons mal un personnage joué par Woody Allen garder comme lui le silence et se mettre autant en retrait que lui dans cette scène : David se voit constamment voler la vedette par des personnages bien plus hauts en couleurs. Il est clair quici Allen affirme sa volonté de faire des films comme auteur seulement et de jouer les marionnettistes en seffaçant physiquement de lécran.
La discrétion du personnage relais de « Woody Allen » permet à une autre figure dauteur démerger des eaux troubles où crime et création se mêlent. Cheech, porte-flingue du boss chargé par ce dernier de couver des yeux la douteuse jeune première, constitue une nouvelle, et magistrale, incarnation de lirrésistible tentation, chez Allen, de donner régulièrement forme à la noirceur inhérente à la personnalité humaine. En début de film, tout, la silhouette massive, la mine patibulaire et la voix râpeuse à souhait, nous porte à croire quil sagit dun autre de ces archétypes pittoresques que le film se plaît à faire défiler sous nos yeux, jusquà son sobriquet, diminutif de Ciccio, auquel il tient particulièrement, refusant le « Mr », se renvoyant lui-même au petit personnel des films de gangster. Cheech va si bien se conformer aux conventions du personnage quil lamènera au bout de sa logique, forcé par les caractéristiques de son emploi de réagir au morne spectacle de la pièce sans vie de David. Il est introduit très tôt dans le film, au troisième plan, juste après Broadway, David et son impresario, et avant lépisode du night-club qui nous permet de faire connaissance avec Nick Valenti et sa protégée. Dans cette brève scène dexécution où domine une obscurité seulement déchirée par les « coups de feu » du titre, on pourrait croire quil nest quune voix dans le chur des flingueurs, quune ombre dans le clair-obscur du crime. Tous les clichés du film de genre, la nuit, les rafales de mitraillettes, les accents ethniques, largot et le phrasé des bas-fonds, se sont donnés rendez-vous pour lédification du spectateur et le plaisir quil va éprouver à reconnaître ses marques, tout en identifiant la nature parodique de la scène grâce au contrepoint de la chanson qui lintroduit. Ce nest qua posteriori que les banalités que séchangent les tueurs une fois leur affaire faite léclaireront sur la suite des évènements : ne quittent-ils pas les lieux du crime en charriant un certain Cheech chargé de jouer les nounous auprès de la poule de « Mr V. »? « Whats the matter, Cheech, dont you want to baby-sit for his girl-friend? »
Cependant, ce Cheech que lobscurité assimile aux autres ombres, le spectateur laura peut-être déjà distingué par la voix, ainsi que par ses propos exprimant un fort désir de ne pas sassocier plus avant aux activités du groupe. Il refuse de les suivre au restaurant, puis de jouer le rôle du messager auprès du boss, sétant engagé pour une partie de dés. « I gotta go shoot craps
I cant do nothing, Ive got a shooting game
» : gangster archétypal, Cheech na de cesse de se mettre à lécart du gang, justement, obsédé quil est par un jeu de hasard. Jamais nous ne le verrons lancer les dés, mais nous retirerons du dialogue limpression quhors champ, cest sa constante activité. Il na de cesse de fuir sa mission auprès dOlive pour sy livrer, et à la fin, et toujours hors champ, ses compagnons de jeu causeront sa perte puisquils témoigneront contre lui auprès des sbires du boss vengeur. Les puissances présidant au destin de Cheech une fois énoncées dès la scène où il apparaît, si indistinctement que ce soit, nous allons le suivre et le voir prendre une stature de véritable héros, assumant auprès de la pièce et de ses acteurs, et finalement auprès du film, les rôles que David peine à remplir. Sil commence dans lobscurité, cest pour donner la mort avant de se mettre en quête du coup de dé ultime qui pourrait, qui sait, abolir le hasard et le faire accéder à la perfection quil poursuit sans trêve. Cheech représente un au-delà du personnage allénien, un démiurge terrifiant que rien narrête dans sa quête, à linstar dEve dans Interiors. Lhomme de main et garde du corps, que lon prend au départ pour un de ces seconds couteaux pittoresques qui abondent dans les films de gangsters, exacerbant ses caractéristiques conventionnelles, va mener sa mission avec la même « littéralité funeste » que le crime organisé lorsquil suit les règles de la réussite à laméricaine, pratiquant la menace, lintimidation musclée, et même lélimination physique de tout ce qui peut sy opposer. Sa mission première nest-elle pas de veiller sur Olive, par là, sur le personnage quelle incarne, et au-delà, sur son environnement, soit la pièce dans laquelle elle joue ? Lexécution de cette mission donne loccasion de scènes savoureuses où lon voit le gorille faire répéter la poule, dans létrange bestiaire de ce film où règne la caricature. Le plus troublant demeure quau moment où le personnage bascule, passant de porte-flingue à auteur dramatique, Cheech se trouve en position de spectateur, à quelques rangs de la scène du théâtre. Cest là que David, comme conscient de la menace quil représente, la relégué, lui demandant de se faire oublier afin quil puisse travailler à la mise en scène de son précieux texte. Cest en spectateur quil réagit, exaspéré par linanité des répliques quamplifie le jeu catastrophique dOlive, et quil exigera que les dialogues prennent vie. Tous les paradoxes de la création théâtrale, et au-delà, de tout art représentatif, vont se trouver incarnés chez Cheech, capable aussi bien danimer une pièce en y faisant passer la langue des « vrais gens », lui donnant ainsi la force du réalisme, que de la faire avancer en ayant recours à des ficelles dramatiques telles que les voix intérieures, les visions, les rêves, prenant avantage de tous les ressorts de la fiction. Allen le montre tel un magicien maître de lillusion, restant dans lombre comme le veut son personnage, mais ne craignant pas dexpliciter ses tours dans les scènes passionnantes où il travaille à lécriture de la pièce avec David, sa première marionnette, son interprète et son prête-nom, seul dans la confidence, avec le spectateur. Toujours revient chez Allen la dialectique de lauteur metteur en scène empruntant les traits dun personnage dont le masque sert, comme à lantique, de porte-voix tout en faisant écran. Son absence à limage dans le film confirmerait-elle provisoirement le souhait de rendre son personnage plus discret pour mieux creuser le filon de lécriture et de la réalisation ?
Divisant ainsi lentité complexe auteur/acteur/persona/personne que Woody Allen a construit dun film à lautre, Bullets Over Broadway donne vie à des personnages différents de la créature allénienne canonique, mais uvre également à leur perte. Si Ike Davis ou Harry Block peuvent être considérés comme des avatars de Fielding Mellish ou dAlvy Singer, tous se réduisant dans lesprit du public à cette créature reconnue comme « le personnage que joue Woody Allen », il serait difficile de faire admettre aux spectateurs une suite aux aventures de David ou de Cheech, chacun épuisant à sa manière ses possibilités de nouvelles vies fictionnelles. Tandis que David, renonçant au costume trop grand pour lui dauteur dramatique, rejoint les rangs des simples mortels, Cheech reçoit le châtiment des héros prométhéens transgressant les lois quédictent les puissants. Pour avoir ravi à son « dieu », soit le patron lui ayant donné pour mission de la défense des intérêts dOlive, son droit de vie ou de mort sur ses créatures, pour être sorti de sa condition et de son emploi, il ne peut que succomber aux balles que lui-même a si généreusement prodiguées tout au long de son existence de gangster. Il se voit finalement condamné à se conformer à la morale des classiques du genre, dans une nouvelle application de la malédiction biblique rappelée en exergue de Little Caesar. Mais si son amour du jeu et du hasard ne lui a pas donné le contrôle absolu du destin quil poursuivait, il lui est offert de mourir en auteur, sur un dernier conseil à propos de la pièce, et sur linjonction à lauteur présumé de se taire.
La distance quAllen souhaite prendre avec le personnage qui la rendu populaire, cette créature qui donne peut-être trop de voix à « lauteur », au point quelle est largement confondue avec lui, et même avec sa personne, se voit négociée dune manière différente dans le deuxième film de ce groupe, Celebrity. Bullets Over Broadway se glissait entre des films, Husbands and Wives et Manhattan Murder Mystery dune part, Mighty Aphrodite et Everyone Says I Love You de lautre, dans lesquels Woody Allen reprenait son personnage, lui donnant plus ou moins dimportance selon le film, promenant ses avatars dans des cadres et des genres différents, des scènes de la vie conjugale à la comédie musicale en passant par lenquête criminelle à la sauce « screwball » et les churs antiques, et lui faisant battre le pavé de Paris et de Venise autant que celui de Manhattan. En revanche Celebrity suit directement Deconstructing Harry, soit un film consacré à la déstructuration du personnage allénien poussé au paroxysme de la dérision. Il précède un autre opus sans Woody Allen, les deux films se plaçant juste avant la série que nous avons intitulée « derniers films », à partir de Small Time Crooks, marquée pour nous par une atténuation du personnage au profit de la comédie des situations et des intrigues. Le personnage de Lee va participer de cet affaiblissement et de ce véritable jeu de massacre du protagoniste auquel Allen se livre dans ses oeuvres de la fin des années 1990. Vers le milieu du film, Lee se retrouve à Atlantic City devant un tapis vert : à linstar de Cheech, il lance les dés, mais sans rien avoir dun dieu jouant avec larbitraire des destins. Quand les activités de joueur de Cheech restaient mystérieusement confinées à un monde auquel nous navions accès que par on-dit, nous ne cessons de voir Lee entraîné à son corps pas si défendant que cela à la perte dune bonne part de son âme, tant il incarne la passivité, et finalement léchec, ballotté dans le sillage des célébrités que son emploi de pigiste pour presse people loblige à courtiser. Cheech mourait en auteur et en héros, Lee survivra à peine, en simple figurant de la terrifiante foire aux vanités quAllen dépeint dans un film qui tient clairement du règlement de compte. Interviewé par François Forestier en décembre 1998, le cinéaste tiendra des propos quelque peu troublants et évasifs pour justifier cette absence, en dehors de lexcuse désormais classique de lâge, la pirouette éludant avec pudeur la question de la difficulté à continuer de créer des rôles pour un personnage en mal de renouvellement :
Vous napparaissez pas dans « Celebrity ». Pourquoi ? Je suis trop vieux pour le rôle. Il en va de même dans mon prochain film, joué par Sean Penn. Entre nous, la vérité
La vérité ? Le rôle nétait pas assez bien écrit pour moi !
Virez le scénariste ! Je ne peux pas.
Ecrivain quadragénaire, Lee Simon ségare, à linstar de Marcello dans La Dolce Vita, à traiter de la vie des célébrités et des branchés new-yorkais au lieu de vraiment se consacrer à la littérature. Woody Allen reste dans le camp de lauteur, nous allions dire comme Fellini, sauf quà notre connaissance, Fellini na jamais « fait lacteur », même (et peut-être surtout) dans des films en partie autobiographiques comme Fellini Roma ou Amarcord, dans lesquels il est fortement présent, ne serait-ce que dans leur titre, par le nom ou la première personne. Avant de rapprocher Celebrity de La Dolce Vita, on a trouvé beaucoup de ressemblances entre Stardust Memories et Huit et demi, lun et lautre films évoquant la crise dun réalisateur en panne dinspiration. Mais dans Stardust Memories, Woody Allen ne délègue pas le rôle du réalisateur à un acteur, en raison de son identité dauteur et dacteur, et de lobjet même du film qui est de réfléchir aux relations complexes entre auteur, personne et personnage ; « un Woody Allen », cest pour le public dabord un film où Woody Allen se distribue lui-même dans le rôle du protagoniste, et beaucoup ne reconnaîtront pas Interiors, September et Another Woman comme des « Woody Allen ». Ce nest cependant pas une loi immuable : le public appréciera des films comme Hannah and Her Sisters ou Crimes and Misdemeanors dans lesquels Woody Allen partage la vedette avec dautres personnages dimportance au moins égale, sinon supérieure, et recevra The Purple Rose of Cairo et Alice comme dauthentiques films du cinéaste en dépit de son absence à lécran. Les multiples avatars de Zelig ne sont pas pour rien dans cette évolution, le personnage allénien devenant si labile quil peut dune part évoluer vers des compositions plus inattendues, et dautre part être incarné par dautres, comme cest le cas pour Kenneth Branagh dans Celebrity.
Ce choix a été diversement reçu, comme le rappelle Richard A. Schwartz : « Kenneth Branagh was alternately praised for imitating Allens own gestures and mannerisms and criticized for acting in Allens style. » En France, Vincent Rémy voit dans ce choix lune des raisons du sentiment quil a dun essoufflement du cinéaste américain :
Et surtout, en guise de Woody, un Branagh, préposé à faire du Woody. Résultat, ça a les tics de Woody, les états dâme de Woody, ça drague la lolita à la manière de Woody, et ça nest pas du Woody. Amère sensation de voir, non pas Branagh qui bafouille, mais un cinéma qui bégaie.
On peut partager ce dépit : le temps de lénergie brouillonne avec laquelle Allen se lançait en digne successeur des frères Marx, de Charlie Chaplin et de Buster Keaton à lassaut des légumes géants ou des comtesses russes est bien fini, et les déboires amoureux du névrosé new-yorkais font long feu. Mais nest-ce pas précisément la raison pour laquelle Allen nous propose de montrer ses préoccupations majeures sous un angle nouveau, adoptant une figure particulière de la répétition pour nous faire percevoir la mélancolie, le désenchantement, et parfois lamertume, qui ont probablement présidé à lélaboration de ce film ? On peut aussi goûter la performance de Kenneth Branagh. Osons une appréciation personnelle : il nous semble que ce qui fait la qualité de son interprétation, cest la grâce avec laquelle il se maintient en équilibre entre la persona allénienne et la sienne propre. Woody Allen et lui parviennent à faire de ce choix dun autre acteur pour interpréter le héros allénien une des forces comiques du film dans la mesure où Branagh, qui à lépoque de la sortie du film multiplia les déclarations dadmiration pour Allen, fait passer dans son imitation tout en légèreté une forme dhommage à ce qui nous fait sourire dans les personnages alléniens, sans forcer le trait, sans caricature ricanante. Lee Simon est bien lun de ces intellectuels névrosés new-yorkais dans le rôle desquels on attend Woody Allen. Les situations reprennent des films aussi cruciaux dans la construction de son personnage que Annie Hall ou Manhattan, en particulier ce dernier qui met en scène un écrivain gâchant son talent et un amant renonçant à une relation amoureuse sincère et solide pour une aventure avec un parangon dinstabilité. Le choix du noir et blanc ainsi que la manière de montrer Manhattan rappellent également le film de 1979. On croit voir lacteur Woody Allen dans certains gestes : lui aussi se serait certainement évanoui après avoir entendu un critique éreinter les seules pages dont il était un tant soit peu fier, lui aussi aurait lancé sa voiture tout droit dans une vitrine, sidéré par le baiser dun mannequin dont la beauté na dégale que la fragilité mentale. Le travail effectué sur la voix rend le mieux compte de la délicatesse du dosage entre imitation et interprétation : Branagh ne déguise pas sa voix comme le ferait un imitateur de music-hall, mais se fait lécho de la diction alternant hésitation et précipitation qui caractérise Allen. Ce nest pas Woody Allen qui joue le rôle de Lee Simon, et pourtant on ne le regrette pas, parce quil parvient à « passer » sans pour autant vampiriser son acteur. Le spectateur perçoit les signes de reconnaissance que lacteur a retenus comme autant dindices de la présence allénienne sans pour autant oublier que cest Kenneth Branagh qui interprète le personnage avec sa personnalité, et laura que lui confèrent ses autres rôles. Nous sommes loin de Shakespeare, mais gageons que ce sont les qualités dacteur, ainsi que lexpérience du réalisateur britannique qui lui ont permis cette délicate performance. Woody Allen parvient à jouer dans Celebrity sans paraître à lécran, et la relation instaurée avec lacteur, et de là, avec le personnage, est aussi subtile que celle qui lie Federico Fellini, Marcello Mastroianni et Guido dans Huit et demi ou Marcello dans la Dolce Vita. Ce cas particulier nous permet de prendre la mesure de ce quest un personnage à lécran, certes une création dauteur, certes un élément du récit, mais au-delà, une véritable incarnation par le biais de laquelle nous est communiqué quelque chose de la vie même du film et de son auteur. Reconnaître que ce choix relève aussi dune contrainte matérielle natténue en rien son intérêt : avec le temps, lacteur Woody Allen, même si ses films sont souvent loin dêtre réalistes, « passe » de moins en moins bien dans certains emplois, en particulier ceux damoureux et damant de jeunes femmes. Reproche lui en avait été fait pour Everyone Says I Love You et Deconstructing Harry. On peut donc légitimement penser que le choix dun autre acteur comme protagoniste du film qui les suit directement dans la filmographie sapparente à un passage du flambeau. En 2003, cest Jason Biggs qui incarnera le héros de Anything Else, sans démériter, loin de là, mais le travail de Kenneth Branagh dans Celebrity nous paraît plus réussi en ce quil parvient à incarner un acteur, un auteur et un personnage tout en restant lui-même, fruit sans doute de son expérience personnelle dacteur se dirigeant dans des films quil réalise. On peut y voir comme un nouvel avatar et un approfondissement du personnage allénien devenu une figure telle quun autre peut reprendre le rôle, un peu à la manière de Tarzan ou de James Bond. A lévocation de ce dernier nom, passe une ombre de mélancolie. Un des premiers rôles de lacteur Allen nétait-il pas celui dune parodie de James Bond dans Casino Royale ? Allen lacteur vieillissant tirerait ainsi sa révérence, en faisant ce cadeau au cinéma, un personnage quil lèguerait à dautres qui ne soient pas des imitateurs, mais de vrais acteurs, créateurs à part entière de leurs rôles.
Quoi quil en soit, voir ainsi le personnage allénien être joué par un autre tandis que le réalisateur se tient en retrait rend sensible la césure existant entre acteur et personnage, nous forçant à prendre parti pour ou contre les « films de Woody Allen sans Woody Allen », à accepter ou non la donne du vieillissement et peut-être de la lassitude du créateur du personnage, nouvelle faiblesse que le film viserait à transformer en atout, au risque de voir se clairsemer les rangs des admirateurs. Cette volonté de distance va saffirmer encore plus dans le dernier film de notre série, Sweet and Lowdown.
and then he just, you know, seemed to fade away
Dès la première image, le spectateur risque de nous reprocher notre classement du film dans la série des « sans Woody Allen», car cest ce dernier qui ouvre ce film aussi sûrement quil le faisait dans Annie Hall. Pourtant nous confirmons que Sweet and Lowdown est ici à sa place. Cet homme qui sadresse au spectateur nest à aucun moment « crédité » autrement que par sa propre image et les propos quil tient, mélange à la première personne de souvenirs, démotions musicales et de justifications. Dautres intervenants lui succéderont, leur visage rapidement surmonté dune légende les identifiant : « Ben Duncan, disc jockey, WFAD-FM », et « A. J. Pickman, Author, Emmet Ray, An Autobiography ». Chaque intervenant est filmé en buste, sur un fond rougeâtre, et a droit au même temps de parole. Pourtant, demblée nous naccordons pas le même statut au premier, qui prend le visage du célèbre cinéaste acteur que nous savons bien être le réalisateur du film, tandis que les deux autres sont de parfaits inconnus. Le dispositif nétonne pas lamateur des films de Woody Allen, qui connaît leur propension à la biographie de personnages fictifs. Leur existence est généralement garantie par ce genre dinterventions, assurées dans certains cas par des acteurs de la fiction elle-même, comme au début de Take the Money and Run, et dans dautres comme Zelig par des éléments extérieurs au monde cinématographique apportant leur caution. Cette connaissance a dailleurs pour effet lincrédulité du spectateur, en dépit du soin apporté à la présentation et à la fabrication de Emmett Ray. Le générique, donc le film, souvre sur ces mots :
EMMET RAY
little known jazz guitarist who
flourished briefly in the 1930s
Recorded for RCA Victor
Ill see you in my dreams Exactly LikeYou
My Melancholy Baby Unfaithful Woman
Im Forever Blowing Bubbles Dancing In the Park
Ces lignes de présentation devraient avoir pour effet détablir chez le spectateur une croyance forte en lhistoricité de lindividu. En effet, ses connaissances en matière de jazz sont le plus souvent réduites, et beaucoup dauthentiques musiciens sont aujourdhui oubliés, parmi lesquels Woody Allen aurait fort bien pu en trouver un suffisamment haut en couleur pour devenir le protagoniste dun de ses films. Dailleurs les anecdotes qui sont attribuées à Emmet proviennent effectivement de la légende de tel ou tel. Ce nest quau générique de fin que le spectateur aura la preuve de la nature fictive du personnage, puisque aucun des morceaux musicaux du film ne lui seront attribués. Cependant, lavant-propos du générique est rédigé dans le style dAllen, en lettres blanches sur fond noir, exactement comme les credits qui vont suivre. En dautres termes, il fait partie intégrante dun film de Woody Allen, dont le spectateur connaît les obsessions et en particulier les jeux constants avec la « vérité ». Lorsquil voit Allen lui-même lui parler dun certain Emmet Ray, il a du mal à le prendre au mot sil a vu ce manifeste de lart du faussaire que constitue Zelig, dautant plus quici Allen ne se présente pas comme un personnage, mais comme lorigine du film. Ne commence-t-il pas par justifier à titre personnel un choix que le spectateur ne peut interpréter que comme celui de lauteur, ou plutôt de linventeur, tant découvreur que créateur ?
Why Emmet Ray? Because, because, cause he was interesting. To me, Emmet Ray was a fascinating character. I was a huge fan of his when I was younger, I thought he was an absolutely great guitar player and... he was funny, you know, or, or... funny is the wrong word, then sort of pathetic in a way. He was flamboyant and, you know, he was boorish and obnoxious...
Ces propos qui se voudraient garants de lexistence dEmmet ont du mal à remplir leur rôle, tant on a vu déjà dincarnations alléniennes se livrer ainsi, frontalement, à visage en apparence découvert, emportés dans une débauche de confession qui, dès quon y prête attention, se présente le plus souvent comme un tissu de paradoxes où domine labsence de lucidité, quand ce nest pas la mauvaise foi. Il suffit de se rappeler lincipit de Annie Hall comme les aveux à linvisible interlocuteur de Husband and Wives ou ceux que Harry Block réserve à son analyste hors champ. Ici encore, même si lon nest pas à la première personne, le texte délivré repose sur des oppositions de sens entre « funny » et « pathetic », puis « pathetic » et « flamboyant », et présente la caractéristique bien allénienne de sachever sur une chute incongrue en franche opposition avec le début, nous faisant passer des propos admiratifs à lévocation des pires défauts. Qui plus est, le spectateur à ce point sinterroge sur le statut dAllen lui-même dans le film, se demandant quel rôle il peut bien jouer, et hésite donc à prendre ses propos pour argent comptant. Certes, « Allen » ne dit pas explicitement quil a connu Ray, mais le recours au passé donne limpression quil aurait pu le rencontrer dans sa jeunesse. Un instant de réflexion, et le spectateur de se dire quil aurait été difficile à ce sexagénaire de 1998 ou 1999 dêtre un fan de jazz dans les années trente ! Non, cest bel et bien au spectacle dune fiction dont il est lauteur que Woody Allen nous convie au premier plan du film, ne nous garantissant rien dautre que lauthenticité de son intérêt pour la figure ambiguë du protagoniste, restant soigneusement à bonne distance, nous autorisant par là à inclure Sweet and Lowdown à notre série de films ayant pour personnage principal un alter ego allénien. Le générique de fin confirme cette perception en faisant figurer en tête de la distribution par ordre dapparition à lécran : « himself : Woody Allen ».
Avançant dans le film, nous découvrons un personnage danti-héros ne cessant de nous poser la question de sa plausibilité et de notre éventuelle identification à lui. Pour ce qui est de croire quun Emmet Ray ait vraiment existé, et en dépit des propos pessimistes dAllen, il nous vient à lesprit assez rapidement que même si nous avons oublié beaucoup de musiciens de jazz, nous serions plus nombreux que cela à nous rappeler le « deuxième meilleur guitariste au monde après Django Reinhardt », dautant plus que linsistance que met Emmet Ray à sans cesse répéter cette phrase nous amène à douter de sa véracité. Nous sommes bien dans un film de fiction, à la limite un « docu-fiction », une de ces biographies (ou biopics) filmées de figures célèbres dont Hollywood sest fait une spécialité, avec un acteur jouant le rôle dun grand musicien : dailleurs, dans une scène finale, Ray rencontre effectivement Django. Nous ne sommes pas ici dans Alice pour lequel on imaginait mal de faire jouer Mère Térésa encore vivante par une actrice et où il fallait se contenter dun bref extrait de documentaire mettant le personnage en contact bien illusoire avec son modèle. Ici le spectateur entrevoit la figure classique du musicien célèbre et décédé incarnée par un acteur, à qui la confrontation avec Ray est refusée puisque celui-ci, sa légende laffirme, sévanouit, métaphore un peu facile du personnage de fiction ne faisant pas le poids et renvoyé à son insignifiance par le « vrai » personnage. Limportance de la scène est soulignée par le fait que Woody Allen « lui-même » reprend explicitement les rênes du récit pour ces scènes finales dans lesquelles il assure la fonction de narrateur, ce qui ne lempêche pas de jouer avec notre croyance de spectateurs en insistant sur le peu de foi que lon peut accorder à sa source. Le film entre dans sa dernière partie, et offre à linstar de Rashômon trois points de vue différents sur un « drame de la jalousie » vécu par Emmet Ray. Nous avons vu et entendu deux des spécialistes régulièrement convoqués devant la caméra donner leur version des évènements qui se déroulèrent lorsque Emmet décida de suivre sa femme Blanche et lamant de celle-ci, se cachant à larrière de leur véhicule. Les récits convergent pour dire quil y eut des coups de feu à une station-service de campagne, mais divergent quant à leur origine et à leur destination, le deuxième « expert » évoquant même une éventuelle tentative de suicide de la part dEmmet. Finalement vient le tour de Woody Allen qui apparaît lui aussi, comme au début et comme il la fait à plusieurs reprises, en buste sur fond rouge, pour nous donner une troisième version des faits en commençant par nous demander de la croire :
WOODY ALLEN Believe me, he never tried to kill himself, because Emmet Ray was
you know, he had much too much ego for anything like that. He... the
er, story that Eddie Condon tells aboutlisten, Eddie Condon was definitely not a reliable source cause he was a big embellisher himself, but the story Eddie Condon tells, I believe, is that, er, Torrio was aware
Laccompagnement musical commence, un air de jazz très enlevé, au rythme rapide.
that the fact that he was a gangster was /
CUT.
WOODY ALLEN (off)... a big turn on for Blanche so he decided that he would pull up to this gas station and he would stick it up. (
)
WOODY ALLEN (off) Emmet was so panicked /
(
) he crept into the front seat and took off.
CUT. He didnt get more than 50 feet
On entend des pneus crisser puis un grand fracas, hors champ.
(
) Woody Allen (off) Now in this terrible crash, miraculously no one was hurt. And who /
CUT.Plan plus rapproché des deux véhicules accidentés dont sortent peu à peu les occupants.
Woody Allen (off)... would get out of the car but a group of musicians, I cant remember who /
CUT.
WOODY ALLEN (off)... was in, like Buck Clayton or Coleman Hawkins or Teddy Wilson or something like that /
CUT. Contre-champ du plan précédent. Lespace entre les tôles fumantes des deux voitures reste vide un instant.
Woody Allen (off)... but there,
La musique change, pour un solo de guitare plus doux, aux notes critallines (les amateurs reconnaissent le style de Reinhardt).
suddenly, standing in front of Emmet, is Django Reinhardt.
« Django Reinhardt » entre dans le champ par la gauche. Il porte une cigarette à sa bouche et fume, pensif, en contemplant les voitures accidentées.
(
) WOODY ALLEN ErrI believe later that year, Emmet turned up in, er, New Jersey and made that recording he did of one of his own composition, Unfaithful Woman.
Tout ici concourt à donner une tournure légendaire à lanecdote, en particulier lapparition de Django Reinhardt qui appartient manifestement à une autre dimension. Chemise jaune, veste rouge, bandana rouge et blanc autour du cou quand les autres personnages sont en costume sombre, il surgit entre deux amas de tôles, contemplant le désastre avec un détachement souverain, ajoutant à la fumée qui monte des carrosseries torturées les volutes de sa cigarette. Comment Emmet ne sévanouirait-il pas face à la matérialisation de son modèle, confronté à celui auquel il fait si souvent référence, mais de manière vague (« that French gypsy »), pour se situer dans la hiérarchie de lexcellence à la guitare ? La rencontre, ou plutôt la demi rencontre puisque rien ne se passe et rien ne passe côté Django, donne le coup denvoi aux séquences finales. La conclusion drôlatique et controversée de la découverte des agissements de Blanche, la femme infidèle, débouche finalement sur un fameux enregistrement dune uvre originale dEmmet stimulé par lapparition quasi miraculeuse de Django. Ironiquement, cest précisément parce que dans le générique de fin aucun air ni aucune chanson ne sera attribuée à un quelconque Emmet Ray, et quen particulier « Unfaithful Woman » sera rendue au compositeur original du film, Dick Heyman, que le spectateur aura la preuve que le personnage auquel est consacré ce film à laspect souvent documentaire relève de la pure fiction. Lapparition de Django ne fait quen apparence de la créature un créateur, mais ne manque pas dans le même mouvement de renforcer le personnage dEmmet qui prend dans cette scène toute sa dimension comique.
Si lon peut penser que le choix dun autre acteur quAllen dans le rôle dEmmet renforce la crédibilité du personnage, il est intéressant de constater à quel point celui-ci se construit de manière dialectique, le spectateur hésitant entre croyance et incrédulité, ainsi quentre antipathie et sympathie. Emmet na pas grand-chose des héros positifs que Hollywood a longtemps proposés pour lédification des masses. La première séquence retarde son apparition, qui ne vient quaprès le défilé des trois « experts » garants de son existence une existence, nous lavons dit, que le fait que la première place accordée par lordre dapparition à lécran revienne à celui que le spectateur sait être lauteur du film entache de soupçon quant à son historicité. A la connaissance du public, jamais le cinéaste na commis de film qui soit une biographie de personnage historique. Quand ensuite on passe à la diégèse proprement dite, le film laisse grandir limpatience de ses spectateurs comme monte celle du public dEmmet Ray, ménageant son entrée dans un décor des années trente extrêmement soigné. Woody Allen retrouve les années de crise de lentre-deux-guerres, comme si le travail opéré à loccasion de Zelig et de The Purple Rose of Cairo lui donnait une aisance particulière dans cette période clé de lhistoire et de la civilisation américaines. Après la parenthèse contemporaine de Celebrity, nous retrouvons le pavé luisant, les limousines noires aux pneus à flancs blancs, les garçonnes et les flasques dalcool prohibés qui avaient si bien réussi à Bullets Over Broadway. Cependant, linterprète de Zelig ne semble plus à même dincarner de façon vraisemblable un musicien de jazz, et le rôle se voit confié à Sean Penn qui fait une excellente prestation dans la tradition de lActors Studio. En dautres termes, il sidentifie totalement au rôle, prenant pendant plusieurs semaines des cours de guitare afin de pouvoir jouer lui-même de manière crédible, ce qui était essentiel dans un film cherchant à maintenir le spectateur dans le doute quant à lauthenticité du personnage principal. Dans les premières séquences de Zelig, on voyait Woody Allen dans le rôle de lhomme caméléon se métamorphoser en jazzman noir au contact des membres dun orchestre. Leffet comique naissait de la maladresse assumée des effets spéciaux restituant ceux quemployaient justement les films fantastiques des années trente, ce qui avait pour effet de ne nous donner à ne voir rien dautre que « Woody Allen » grimé, un peu à la manière dun black minstrel ou dAl Jolson. Dans le cas de Sean Penn, nous avons toujours un acteur jouant un rôle, mais un acteur connu pour son implication dans un jeu hyperréaliste, aux antipodes de Woody Allen, et le spectacle quil offre, concentré sur sa guitare, nous éloigne du comique pour nous amener à prendre conscience des enjeux de la création dun personnage.
Ce nest toutefois quau plan six quEmmet Ray entre en scène physiquement, et pas pour jouer de la guitare ! Au plan précédent, près de la porte du night-club où il se produit, le gérant de la boîte et un comparse, en dautres termes ceux qui sont responsables en ces lieux de la présentation du musicien au public, sinquiètent de ne pas le voir et se plaignent de son absentéisme et de son ivrognerie tout en accueillant les clients, comme ils nous introduisent nous, spectateurs, dans la « salle » du spectacle diégétique. Le dialogue ouvre sur ces mots, renforçant notre attente en soulignant labsence de celui dont on ne cesse de nous parler depuis la première ligne du générique :
Jesus Christ, where the hell is he?
I dont know.
Youve got to go and get him. Hes lying drunk somewhere.
Hes probably in the pool room, thats where he always is.
Every night, its something else, hes late, hes a no-show, he gets drunk and falls in the band-stand...
I told you from the first week not to hire that guy.
Well look at the crowd. Who do you think they come to see, me?
Just relax, Ill find him, OK?
I cant believe it. I guess Ill have to stop the show again. Ill kill this guy. I dont care what sort of an artist he is...
You take care of the business. Ill find him, just relax.
Le plan suivant nous permet enfin - de voir Emmet Ray dans ses uvres, à la table de billard, accumulant les dettes et dialoguant avec ses gagneuses, chargeant la barque du héros négatif au point de se montrer non seulement immoral, mais encore dune prétention sans borne. Seule la drôlerie de la situation sauve un personnage si vaniteux quil donne sa carte aux michetons. Comme lui disent ses tapineuses : « Well, I told you. A pimp does not need business cards! », ou : « Youre always trying to be too fancy. »
Dans quelle mesure le spectateur trouvera-t-il à sidentifier à un tel héros, comment sy attachera-t-il suffisamment pour quune entente cordiale sétablisse entre lui et un film dédié à une figure a priori peu engageante ? A linstar du personnage de Mozart dans lAmadeus de Peter Schaffer, adapté au cinéma par Milos Forman, Emmet Ray présente une césure profonde entre lodieux individu quil est à la ville, et lartiste que métamorphosent les sons quil tire dune guitare aux pouvoirs orphiques. Au dixième plan du film, enfin, Emmet joue, et tout change. Aux longs plans fluides, réalisés au moyen dune caméra mobile mais discrète, qui caractérisent habituellement les films de Woody Allen, succède une scène alternant à un rythme aussi soutenu que celui des airs joué par lorchestre des plans de la salle et de lassistance captivée et des images dEmmet filmé sous différents angles et à des distances variées. Le changement de style souligne la nature radicale de la métamorphose dont nous sommes témoins, même si tout le monde napprécie pas. Vincent Rémy fonde sa mauvaise critique de Sweet and Lowdown, quil trouve « bizarrement atone », sur la médiocrité de la musique attribuée à Emmet Ray, et ne sauve du film que la rencontre avec Django, donnant implicitement une des clés du film qui est lironie. On peut répondre quau-delà dune probable volonté de second degré, le niveau moyen de linterprétation musicale nest gênant que si lon fait de la vraisemblance le critère de jugement du film sans oublier que lillusion réaliste qui nous ferait vraiment croire quEmmet Ray est bien un musicien dexception nécessiterait davoir recours à un doublage de lacteur. La critique de Vincent Remy ne manque pas dêtre justifiée : si lon demeure insensible aux parties musicales, il est difficile de trouver beaucoup de qualités à un film dont le « héros » attire peu la sympathie. Il nous semble cependant que la médiocrité constitue un des éléments constitutifs de la figure hautement ambiguë dun personnage dont on ne sait pas très bien sil est fictionnel ou référentiel, et que nous ne sommes guère encouragés à croire sur parole. Ne se dérobe-t-il pas à chaque possibilité de comparaison avec son modèle ? En revanche, il est difficile dignorer le jeu habité de Sean Penn dans les scènes musicales : le professionnalisme de lacteur se mêle à lamateurisme du musicien pour créer des moments décalés en ce quils rompent avec le reste du film, plus proche de la comédie allénienne classique, et proposent un mélange troublant et inédit dillusion et de sincérité.
Larrogance et le ridicule du personnage, que sauvent dune part la comédie et dautre part la grâce de la mise en scène de même que la grande qualité de limage, lui valent une véritable descente aux enfers dans les dernières scènes. Ignoré et réduit à linsignifiance par Django, gentiment remis en place par son ancienne maîtresse Hattie qui lui apprend quelle est mariée et mère quand il lui propose de reprendre la vie avec lui, il échoue de nuit sous un pont de chemin de fer avec une fille levée dans un bar. Ils sont là pour sacrifier à lune des deux manies dEmmet qui consiste à regarder passer des trains de marchandises lautre étant de faire des cartons au revolver sur des rats dans les décharges. Et la fille de simpatienter et de se demander, comme tous ceux qui approchent Emmet, ce quelle fait avec un type pareil, jusquà ce quil empoigne sa guitare
mais la magie habituelle nopère pas et la fille reste de marbre (« Right, have you finished, can we go now ? »), comme si elle exprimait la lassitude risquant de saisir le spectateur qui a peut-être déjà trop vu le petit miracle saccomplir. Emmet brise alors sa guitare dans un paroxysme de frustration, et nous le laissons à ses larmes sous la lune pour revenir au biographe, dabord en voix off, puis à limage, et enfin à Woody Allen pour boucler le film. Les dernières images se caractérisent par une tonalité sombre et pessimiste, par la répétition visuelle, et par le désespoir dEmmet que la caméra quitte en sen éloignant, cadrant en contre-plongée sa silhouette prostrée, le blanc du costume et les débris de la guitare fracassée contrastant avec le noir du sol et de la nuit, leffet rappelant les toiles cubistes contemporaines de lâge du jazz. Or, les propos tenus contredisent limpression de noirceur :
A.J. PICKMAN (off) I have no idea what happened to Emmet Ray. He, you know, he just sort of disappeared I guess, he, err, he did make though, in those last couple of years, he made his - really his best recordings. He never played more beautifully and more movingly and you know, something just seemed
CUT
A.J. PICKMAN
to open up, and you know, it was amazing, because he was finally, he was every bit as good as Django Reinhardt.
CUT
WOODY ALLEN And err, and then he just, you know, seemed to fade away, I mean I have no idea, he, he, err... Some people said he went to Europe, and some people feel he may have stopped playing altogether, but we do have fortunately those last recordings he made and theyre... theyre great, theyre absolutely beautiful.
On le voit, Emmet passe bien vite de lenfer au paradis, du moins en parole, à linstar de Harry Block remonté des Enfers pour connaître la félicité de la reconnaissance artistique. Lentrevue avec Hattie peut se lire comme un fiasco, mais aussi comme une leçon et une étape vers une expression artistique authentique. Le décor de cette très gracieuse scène de rupture, située dans une station balnéaire du New Jersey, rappelle Stardust Memories qui se déroulait en grande partie dans des lieux lui ressemblant beaucoup, en particulier la façade du grand hôtel Stardust, et les planches de la promenade du front de mer. Noublions pas que les personnages du film dans le film que Sandy Bates souhaitait dabord voir terminer leurs aventures dans une décharge finissaient par toucher aux rives plus riantes dun (oh combien dérisoire !) « paradis du jazz ». Il semblerait bien quEmmet Ray le rejoigne également au dénouement. Quant à la rencontre avec Django, loin dêtre un échec, elle permet à Emmet denregistrer une composition originale par la grâce de la juxtaposition de deux séquences. Etrangement, cest dabord en sévanouissant, puis en sortant pour de bon du récit quil saccomplit comme artiste, et, paradoxalement, le spectacle de son apothéose nous est refusé. Jamais nous nentendons ces dernières mélodies, la fin nous frustrant dans une ultime désillusion. Au dernier morceau que Ray exécute, juste avant quil ne brise sa guitare, nous ne voyons à aucun moment ses mains, et cest comme un aveu dimpuissance du cinéma qui peut certes créer lillusion mais ne parvient pas à transformer un acteur, si talentueux soit-il, en authentique grand musicien. On ne peut sempêcher de percevoir quelque amertume dans la manière cavalière dont Emmet Ray, pourtant construit avec un soin extrême, est finalement évacué, comme une idée qui a fait long feu, et lon retrouve ici la hâte à prendre congé dun personnage qui caractérisait la fin dAlice. La sainteté comme la perfection artistique projettent les individus dans une autre dimension, où ils ne sont plus des personnages. Comme Zelig guéri, Ray au sommet de son art ne présente pas plus dintérêt, en termes filmiques sentend, que David Shayne renonçant à être un artiste pour rentrer dans le rang de la petite bourgeoisie de province ou Lee incapable de sastreindre à lascèse de lécriture et condamné à un rôle de figurant dans le microcosme des branchés new-yorkais.
Au terme de ce cheminement en compagnie de quelques héros que le réalisateur nincarne pas en tant quacteur, nous les voyons sortir sans gloire de films que pourtant nous percevions au début comme de parfaits supports pour leur ego surdimensionné. Que lon ne sy méprenne pas, Woody Allen nest pas un cinéaste de « la mort du personnage » et demeure un réalisateur fort classique appuyant ses oeuvres sur des protagonistes qui chez lui restent centraux. Il nous semble cependant quau fil des récits ils perdent de la substance et que se creuse la distance qui nous en sépare, nous forçant au détachement plus quà lidentification. Doù, peut-être, la désaffection dune partie du public attendant dun protagoniste quil ait plus de chair pour pouvoir mieux y croire, et ne pouvant se résoudre à sauter le pas de ladhésion à des créatures postmodernes qui captivent justement parce que leur nature fictionnelle est revendiquée. Le processus dépuisement perçu chez les personnages alléniens au fil des films se retrouve, et saccentue même chez les personnages quAllen nincarne pas. Ainsi se dessine le parcours du spectateur qui continue à suivre les évolutions des ombres que lui montre leur démiurge, dans les vanités filmiques quil sobstine à donner à voir, tant et si bien que lon se demande sil sagit encore dy croire, ou sil ne faut pas passer à un autre mode de réception :
«
comme si, de lenfant grave agitant ses marionnettes,
Woody Allen navait gardé que les marionnettes. »
TROISIEME PARTIE
COTE FILM, COTE SALLE
«
fantaisie, beauté, profondeur, vérité naissent du jeu serré toujours recommencé entre auteur, acteur, metteur en scène, spectateur, et ce qui séchange là sappelle aussi la vie. »
CHAPITRE SEPT
Une question dautorité
Au chapitre précédent, nous avons rencontré trois protagonistes dont lactivité relevait des arts de la représentation. Nous avons vu ces personnages, comme bien dautres au fil de la filmographie, tirer leur révérence en fin de film, laissant le champ libre à autre chose que « du film », comme pour que sinstaure un nouveau rapport entre le film et ceux qui lont regardé. Il est temps désormais de nous tourner vers ces derniers, et de passer de lautre côté, du film à la salle, à linstar de Woody Allen qui régulièrement dirige la caméra dans cette direction pour nous offrir en miroir des images de spectateurs. Sans chercher à être exhaustifs, ce qui nous condamnerait au catalogue, nous nous proposons dans cette troisième et dernière partie détudier la manière quont les films de Woody Allen de représenter le dispositif cinématographique ainsi que les relations quils instaurent avec leur(s) spectateur(s).
Les chemins de létude de ce que lon appelle quelque peu pompeusement la « relation spectatorielle » sont loin dêtre tracés au cordeau, mais plusieurs pistes ont été ouvertes au fil des travaux théoriques sur le film. En ce qui concerne la réception des textes, lEcole de Constance a ouvert la voix, et la notion dhorizon dattente, telle que Jauss la définie, savère des plus opératoires. Toutefois, ce nest pas la perspective que nous privilégions dans ce travail où nous préférons nous tenir au cur du film plutôt quà celui de son public, ne visant pas des résultats de nature sociologique. Cest la raison pour laquelle nous naborderons guère non plus laspect psychologique et/ou cognitif de la réception, nous limitant à un travail danalyse des films eux-mêmes et de ce quils nous disent, ou du moins de ce que lon peut y lire nous renseignant sur leur éventuelle réception. En dautres termes, nous ne nous intéressons pas ici au public réel, analysable, mesurable, des films de Woody Allen, mais à leur(s) spectateur(s) et/ou spectatrice(s) tels quils linscrivent eux-mêmes au cur de leur chair filmique, au « spectator in fabula » (« et imago ») pour paraphraser Umberto Eco. En ce domaine, les travaux de Christian Metz consacrés aux caractéristiques de lénonciation au cinéma sont fondamentaux, dans la mesure où ils nous permettent de concevoir le spectateur comme instance destinataire du film inscrite dans le tissu même de celui-ci. Toutefois, il ne sagit pas de confondre roman et film, lecteur et spectateur, la matière dun film nétant pas de nature essentiellement linguistique. Il est extrêmement difficile, souligne Christian Metz, de trouver des indices dénonciation sous la forme de déictiques ou de pronoms personnels dans les films, et lanalyste préfère aux termes « énonciateur » et « énonciataire », trop anthropomorphes, les notions de « source ou foyer de lénonciation » et de cible ou « visée de lénonciation ». Pour Metz, les signes de lénonciation sont perceptibles dans les constructions réflexives que mettent en place les films lorsquils nous parlent deux-mêmes, ou du cinéma, ou de la position du spectateur ; en dautres termes, tout ce qui relève de la mise en abyme du dispositif cinématographique et filmique. Il nous apparaît que les films de Woody Allen constituent un matériau fort riche pour qui souhaite analyser une uvre cinématographique sous langle de lénonciation, les configurations énonciatives du type « poupées russes » ou « boîtes chinoises » sy montrant particulièrement abondantes : on pense bien sûr à The Purple Rose of Cairo ou à Play It Again Sam, déjà évoqués dans ces pages, et sur lesquels nous reviendrons, mais cette tendance à la réflexivité est déjà parfaitement perceptible dans le tout premier opus du réalisateur.
All we need is somebody thatd be the director.
Après lexpérience frustrante de Whats New, Pussycat ? et de Casino Royale, le réalisateur de Take the Money and Run, tout débutant quil soit derrière la caméra, se montre parfaitement conscient des tenants et aboutissants de la création filmique. Son premier opus va convoquer le cinéma comme dispositif et le film comme référence, par le biais de nombreuses allusions aux classiques hollywoodiens. Mensonge et sincérité, doute et croyance en constituent le tissu, comme le déclare très clairement, avant même le générique de début, le référent de liberté conditionnelle de Virgil Starkwell, le douteux héros :
He was a trustworthy kind of person. I mean, you had to remember certain idiosyncrasies that he had...
Like what?
Well, err... like not always telling the truth. He didnt know how to tell the truth. Sometimes he exaggerated the truth. Sometimes he, err, you know, just plain lied. He does have a criminal record, yes, but that does not mean that the boy was all bad.
Dentrée de jeu nous voici mis en garde et invités à réfléchir au rapport particulier à la vérité quentretient le personnage de Virgil. Les avatars de la narration en ce début de film renforcent notre vigilance, le commentaire off aux accents ronflants se trouvant régulièrement ridiculisé par les images qui lui sont juxtaposées. Un peu plus tard, cest le protagoniste lui-même qui reprend le commentaire en voix off et prononce, dans un superbe moment dironie, les mots : « là, je mens comme un arracheur de dents » (« here Im lying to my teeth »), en commentaire à ses manuvres de séduction de lhumble blanchisseuse qui deviendra son épouse. Cette pratique constante du contre-pied aboutit paradoxalement à créer une impression de sincérité puisque le monde que crée le film, en dépit de lieux de tournages parfaitement réalistes, ainsi que les personnages et les situations, relèvent clairement de la fantaisie et de labsurde, mais surtout du mensonge savouant comme tel, donc sincère. Dès lors, le spectateur peut goûter la comédie depuis la position confortable dune conscience avisée possédant toutes les clés de ce qui lui est donné à voir.
Les préoccupations du réalisateur débutant qui cherche ses marques sont lisibles dans laspect volontiers parodique du film qui joue avec les clichés du genre « socio-criminel » tel que la Warner lillustra à son heure. On peut également trouver ici et là des allusions au travail cinématographique, comme cet échange entre des prisonniers en pleins préparatifs dévasion. Comme on lui demande de voler des sous-vêtements de gardiens à la lingerie, Virgil sétonne :
I dont understand, if youve got the guards uniforms, why do we need their underwear?
Wed like to do this as realistically as possible.
Im known for my detailed working.
Allen réalisateur nhésite pas non plus à soigner le détail, en particulier la présentation visuelle de Take the Money and Run, tourné en extérieurs, abondant en scènes de rues ainsi quen documents « dépoque » censés authentifier personnages et situations, mais renforçant de fait leur parfaite absurdité.
Cette réflexion constante vis-à-vis de ce qui se trame au moment de la fabrication dun film comme à celui de sa réception va culminer dans lévocation du grand coup de Virgil Starkwell, qui permet une représentation très particulière du dispositif cinématographique. On pourra aller jusquà se demander si la séquence ne constitue pas, chez ce jeune cinéaste, une prise de position et même un manifeste quant à la valeur et à la place du cinéma dans la culture contemporaine. Vers la fin du film, après des années de rapines en solo, Virgil décide de faire les choses en grand et de recruter une équipe pour un « stick-up » dans une banque. Passage obligé du genre criminel, il filme les lieux du futur crime et réunit la bande pour une projection. On retrouve deux des principaux ressorts du comique allénien, lincongruité (la caméra est habilement dissimulée dans une miche de pain que Virgil, dune discrétion à tout épreuve, tient à la hauteur de ses yeux) et la littéralité, la scène menant lidée comique jusquau bout. Cest ainsi que la projection commence par un carton très kitsch annonçant un documentaire sur la pêche à la truite, et débouche sur lénoncé du plan génial de Virgil Starkwell qui choisit de déguiser le hold-up en tournage, engageant pour ce faire un réalisateur.
La longue séquence consacrée au hold-up commence par un plan fixe très court, en noir et blanc, évoquant un document ancien, de lextérieur de la banque choisie (« First, he selects an appropriate bank », claironne le commentateur), qui, cela ne sinvente pas, affiche pour raison sociale, « UNION FIDELITY TRUST Co ». Il va donc bien être question de confiance et de fidélité, entre Virgil et ses complices, et au-delà, entre film et récepteurs, rapport que décale lironie de la mise en abyme filtrant le message entre instance énonciatrice et destinataire invité au spectacle dun des gags les plus élaborés du film, à plus dun titre « film dans le film ». Les plans suivants (« Next, he cases the bank by cleverly concealing a camera in an unsuspected place ») nous montrent les repérages des lieux du crime, soit la prise de vue évoquée plus haut. Puis viennent les plans consacrés à la préparation du coup, qui consistent essentiellement en la projection des images tournées par Virgil, et qui commencent, parodie du genre oblige, par le défilé des trois malfrats que Virgil a recrutés. Au moment où chacun passe le seuil du lieu de rendez-vous, le plan se fige sur lindividu tandis que le commentateur énumère les faits qui lui sont reprochés sur un ton partagé entre admiration et répulsion. Or, qui sont ces hommes, sinon les futurs spectateurs des images tournées par Virgil ? Les assimiler à nous, spectateurs en salle, et se froisser du rapprochement avec ces figures patibulaires serait toutefois trop rapide. Puisquil sagit dune projection hautement privée, et même illicite, on peut davantage les rapprocher de ces spectateurs professionnels que sont les représentants de la production, voire les critiques, figures inquiétantes sil en est pour un réalisateur débutant, annonçant les silhouettes qui démolissent le film dans le film au début de Stardust Memories. Fait étrange pour des malfrats, deux des associés arborent des lunettes dintellectuels, et lon connaît limportance attachée à cet objet dans la filmographie dAllen, en particulier dans ce film fondateur qui commence par une série dépisodes sachevant tous par le bris des lunettes de Virgil à différents âges de la vie. Ils se distinguent également de nous dans la mesure où les images filmées par Virgil ne nous seront jamais montrées. Il est vrai que contrairement à ces spectateurs au statut équivoque, nous avons assisté au tournage, ce qui dailleurs nous dote nous aussi dambiguïté, puisque la convention filmique comme la « convention criminelle » devraient nous en exclure : tourner un film, ourdir un « coup », deux activités secrètes par essence.
VIRGIL (off) What you are about to see is a film of the Union Fidelity Trust Bank. Were gonna see it just once, and to destroy the evidence we gonna eat the film. Itll be buffet style, you just help yourself and take place, heres some potato salad out there and my wife made coffee. This film could save your life.
(
)
VIRGILS WIFE He had the gang over for meetings and I prepared trays of pretzels and bullets... I had to, hes my husband.
(CUT)
VIRGIL We got the film camera, we got light, we got a truck; and the idea is we pull up in front of the bank and we look like were making a movie. We play the actors. All we need is somebody thatd be the director.
MAN Ive got the perfect guy, an ex con I did some time with, by the name of Fritz.
(CUT)
FRITZ I will be the director. I was once a film director, I mean years ago, before movie and sound.
(CUT)
FRITZ I worked with John Guilbert, Rudolf Valentino, Ruth and Garek...
(CUT)
VIRGIL Ruth and Garek were baseball players.
(CUT)
FRITZ I was also bat boy for the Yankees. Fools in Hollywood
(CUT)
FRITZ ... they did not recognize my genius. Now I shall wear the uniform of director...
(CUT)
FRITZ
and you will be my actor. You, you will enter the bank and say: Up with the hands this is a stick-up, thereby announcing our theme...
(CUT)
FRITZ ... mans greed. Now say it, that we hear the line.
(CUT)
VIRGIL Up with the hands, this is a stick-up.
FRITZ No, no, more feeling. Again now.
VIRGIL But, Fritz, this is a bank robbery, not a movie.
(CUT)
FRITZ Oh, oh, yes, yes...
(CUT)
FRITZ Forgive me, I will be fine when the time comes.Thank you all. Everybody, take five.
Le premier plan de cette partie de séquence savère très complexe visuellement, la caméra opérant un mouvement tournant pour décrire, sous des angles différents, les criminels et spectateurs à qui Virgil, commentateur et commanditaire, sapprête à projeter le document annoncé comme vital, sous les espèces duquel il ira jusquà les inviter à communier. Lironie allénienne fonctionne à plein pour nous offrir une vision ambiguë du film en train de se faire, conjuguant dérision et plaisir du jeu des références multiples. Au-delà des éléments comiques convenus (la parodie des documentaires assommants, le faux accent allemand de Fritz, Eric von Stroheim de pacotille), le spectateur peut se sentir partagé entre lamusement quil éprouve à saisir les allusions et le trouble de se voir mis au même rang que les complices dun mauvais coup. Il ne sagit certes pas dun sentiment de malaise, mais dune légère gêne que vient renforcer la succession très rapide des plans dans la scène se déroulant dans la chambre de Fritz, laffreuse banalité du décor ajoutant aux doutes de lobservateur qui peine un peu à assigner ce quil voit à un genre particulier. Voilà comment le film sénonce en tant que tel, les choix de composition de limage et de montage et leur articulation avec le dialogue constituant autant de moyens énonciatifs. La conversation avec Fritz provoque jusquau vertige, dans le plaisir que la scène prend à souligner lartificialité du dispositif, où un acteur très secondaire fait la leçon au réalisateur lui-même devenu « son » acteur
Et le spectateur de samuser de ces poupées russes avec lesquelles un cinéaste débutant joue déjà si bien. Ce qui frappe cependant ici, cest linsistance sur laspect dérisoire de lacte de création filmique réduit aux enchâssements subtils dune mécanique bien huilée. Des années plus tard, Woody Allen naura de cesse dironiser sur la fonction sacrée de lart qui sauverait lhumanité, et ces premières armes annoncent les uvres de la maturité dont nous avons souligné la nature de « vanités ». Surtout lorsque lon voit sur quel échec débouche cette soigneuse préparation : la scène du hold-up, si elle commence avec toute lemphase dont le commentateur off sait faire preuve (« June 16, 9 a.m., the days of rehearsing are over. »), avec un Fritz en grand uniforme de réalisateur, culottes de cheval, cravache et casquette, va dégénérer jusquà la déroute totale. Le parallèle entre tournage « à lancienne » et hold-up ne sera cependant mis en uvre que dans les premiers plans de préparatifs, muets et en extérieurs, pour être abandonné à lintérieur de la banque. La concurrence dun autre gang débarquant simultanément pour doubler, dans tous les sens du terme, le projet de Virgil, va donner loccasion dun nouveau gag assimilant laction criminelle à un autre type de spectacle, soit un jeu télévisuel dans lequel les spectateurs (ici, les employés de la banque) sont appelés à voter par acclamation pour lune ou lautre équipe à linstigation de lanimateur (ici, Virgil lui-même) : faut-il y voir une allusion à la télévision terrassant le cinéma dans le cur du public ? On peut aussi interpréter cette irruption dun autre gang comme une allusion à la « seconde équipe » chargée de tourner les scènes secondaires des longs métrages un tant soit peu ambitieux en matière de budget sentend. Le réalisateur débutant quétait Allen nen disposait sans doute pas, et le souligne malicieusement. Toujours est-il que léquipe de Virgil échoue lamentablement à soulever lenthousiasme de lassistance, autre trait dironie qui veut que la seconde équipe fasse jeu égal avec la première. Cest à Fritz quil revient de faire rebondir laction dune séquence ralentie en faisant irruption sur la scène pour rappeler les « acteurs » à lordre dun « vrai » hold-up
de cinéma : « You call this a bank robbery ? I said « action ! » five minutes ago ! ». Il savance ensuite vers le chef de lautre gang qui, vainqueur aux applaudissements, semparait déjà du butin, pour lui reprocher la mauvaise qualité de son jeu et jeter le sac à terre, permettant à Virgil de reprendre la main en semparant du sac. Sensuit une mêlée générale qui se mue en débandade dès quentre en scène un « messager » annonçant larrivée de la police. On le voit, cest bien Fritz, le personnage qui manquait à Virgil pour parfaire son plan, qui paradoxalement sauve ce qui peut lêtre en permettant à la comédie de prendre une tournure nouvelle, passant dune parodie de jeu télévisé trop figée pour être vraiment drôle à un burlesque plus enlevé. Le dernier plan de la séquence qui le fait fermer la marche de la retraite générale en brandissant sa cravache et en hurlant des imprécations incompréhensibles nous laisse même le loisir dimaginer une poursuite dans la plus pure tradition des studios Keystone.
La séquence du hold-up offre un bon échantillon des qualités comme des faiblesses de Take the Money and Run, film dun débutant surdoué multipliant et juxtaposant des gags de nature très variée où la comédie savère la plupart du temps très efficace, doù le grand succès dun film encore apprécié des spectateurs de la génération nouvelle en dépit de limpression de platitude quil dégage parfois. Film bien souvent hilarant, mais au comique trop explicite, semblant attendre la maturité de lauteur pour gagner en ambiguïté, Take the Money and Run se présente comme une uvre décousue et disparate. Le film échoue en particulier lorsquil entreprend de transformer en gags visuels les incongruités que les textes de Woody Allen lhumoriste ne font quévoquer verbalement, à limage de ces forçats enchaînés formant comme autant de breloques sur un bracelet et suivant Virgil partout dans sa cavale. Les gags senchaînent et amusent, mais peinent parfois à « faire film », Woody Allen reconnaissant volontiers ce quil doit aux monteurs de ce premier opus. Cependant, pour secondaire quil soit, le personnage de Fritz constitue non seulement un des éléments liants de la « petite cuisine » du film, mais également une clé essentielle en ce quil allie le dérisoire et le nécessaire. Qui pourrait croire que le choix dune parodie de réalisateur soit le fruit du hasard dans ce film déterminant de la carrière de Woody Allen ? Noublions pas que sa participation est présentée comme absolument nécessaire au grand coup quourdit le personnage Virgil Starkwell. Dans notre perspective de perception par le spectateur des différents éléments constitutifs des films de Woody Allen, apparaissent ici certaines modalités particulières à la réception de ces derniers, et tout spécialement la tension entre lhommage au cinéma et lironie la plus décapante.
Sagissant du tout premier film dAllen en tant que réalisateur, on ne peut faire autrement que denvisager Take the Money and Run comme une sorte de déclaration dintention de lauteur, termes que nous utilisons en toute connaissance de la méfiance quils inspirent chez les théoriciens de la littérature comme du film. Sans récuser la nécessaire ascèse des critiques du texte qui lui redonnèrent toute sa place en létablissant comme seul objet danalyse possible, et non plus comme trace des « intentions de lauteur », nous suivrons ici les voies ouvertes par François Jost développant la notion d « auteur construit », soit lidée que le spectateur « se fait de lauteur (
), de la place et du rôle quil lui attribue ». En dautres termes, nous voyons ce film en particulier comme celui dans lequel le spectateur a pu commencer à construire la figure de lauteur ou réalisateur « Woody Allen » comme source de ce que François Jost désigne sous le terme de responsabilité narrative. Si Christian Metz dans Lénonciation impersonnelle ou le site du film choisit de se situer « hors [du] champ de la communication », « dans un système du film-énonciateur où ni lauteur ni le spectateur nont de véritables rôles », Jost rejette « la théorie du spectateur-machine (à linstar de lanimal-machine de Descartes), où la seule activité du regard est le décodage dun codage préexistant ». « On ne va pas voir le cinéaste, on va voir le film » : formule lapidaire et justifiée, nous lavons dit, par les besoins de cette ascèse qui replace le texte filmique dans une perspective danalyse non biaisée par une subjectivité, voire un personnalisme de plus ou moins bon aloi, mais qui, dans le cas qui nous intéresse, nie les intuitions populaires à lorigine de formules telles que « aller voir un Woody Allen », « je nai pas aimé le dernier Woody Allen », ou « cest le Woody Allen qui se passe à Londres ». Au moins dans les premiers films, cest bel et bien le comique Woody Allen, connu comme auteur et interprète de ses propres sketches, ainsi que comme acteur et à un moindre degré, scénariste, que les spectateurs « vont voir » au cinéma dans les années soixante-dix. Quant à nous, spectateurs de ce début du vingt-et-unième siècle, nous dotons ses films dune instance originelle perçue à travers le prisme de notre réception de loeuvre ultérieure. Si nous nous efforçons de mettre de côté cette connaissance pour retrouver le regard du spectateur dil y a plus de trente ans, nous constatons que le cinéaste met sa fonction dauteur à distance en donnant la vedette à son personnage tel que nous lavons étudié dans les chapitres précédents. Sa stratégie consiste également à offrir une image extrêmement ironique du rôle du réalisateur dune part sous le masque parodique de Fritz et dautre part sous la défroque du petit gangster minable montant un mauvais coup fumant comme on monte et on montre un film, se plaçant demblée sous le signe de lironie la plus féroce, soit la dérision.
Quant à ce réalisateur repris de justice qui avait sa place aussi bien dans les studios quau sein dune prestigieuse équipe de baseball, comment ne pas y voir un précurseur de Zelig ? Au-delà du truisme qui consiste à dire que les premières uvres contiennent en germe toutes les autres, il nous a semblé que notre étude ne pourrait que senrichir dune analyse des moyens déployés par Allen pour amener le spectateur à construire une image dauteur originale au fil des premières étapes de la filmographie. Nous nous demanderons également, de Bananas à Zelig, dans quelle mesure elle se confond avec le personnage que nous avons analysé précédemment.
Take the Money and Run nous est apparu bâti sur le principe dune succession de ruptures entre des gags juxtaposés, le lien entre les breloques du bracelet étant constitué par la construction du personnage allénien matriciel par le biais de la biographie parodique. Autre rupture, le hiatus dont il témoigne entre un comique populaire et la mise en place de procédés narratifs et filmiques sophistiqués. De ce hiatus naîtront les différences dappréhension du cinéaste Woody Allen, généralement perçu comme intellectuel quand lui-même ne fait rien pour dissimuler les racines profondément populaires de son comique, que son second degré ontologique aliène cependant de ce substrat, comme le reflète bien la critique que Stanley Kaufmann fait de Bananas, contemporaine de la sortie du film :
The trouble with Woody Allens filmswhich he writes, directs, and stars inis quite simple. He is a very funny writer and (on TV) a fairly funny stand-up comic. As a teacher and actor, his talent is absolutely zero. (...)
His directing is worse. He makes this clear in the first sequence where he wrecks a comic assassination; the shooting is too real for comedy. Incessantly he photographs from odd anglesonce even through the corner of his eyeglassesinstead of relaxing, not worrying about proving hes intellectual, and just telling a story. On the rocks of his acting and direction Bananas splits.
Le jeu de mots final de S. Kaufmann nous paraît à la réflexion moins savoureux que sa description de la réalisation de la première séquence, soit le « sabotage dun assassinat comique », encore que traduire « wreck » par le seul « sabotage » ne soit pas très satisfaisant, surtout lorsque lon pense à labondant usage du mot que Woody Allen fera par la suite. La notion même dassassinat comique repose sur un second degré dont la sophistication interdit la simplicité détendue que Kaufmann appelle de ses vux. Au-delà, les effets de mise en scène quil reproche au début du film ne sont-ils pas autant de marques de la présence dune instance qui nous montre les images de cette histoire en particulier, assignant une origine à la narration, dotant le film dune autorité narrative que le spectateur rattache intuitivement à cet « auteur » à qui il se plaît à attribuer ce quil regarde ? Réservant le terme d« énonciateur » aux analyses narratologiques sen tenant au seul film comme objet danalyse, nous adoptons une perspective plus classique qui nous fait percevoir les choix de réalisation comme autant de signes de cette autorité, entité abstraite que construit le spectateur. Ici, la direction dacteurs, les décors, la bande-son, le cadrage ou le montage, ainsi que tous les autres éléments « fabriquant » le film, ne sont pas étudiés comme autant de marques de lénonciation, mais comme des choix narratifs, inconsciemment ou consciemment perçus comme tels par les spectateurs. Pour en revenir à lexemple de la première scène de Bananas, un plan montre lassassinat à travers le coin dun verre de lunettes que Kaufmann sempresse danalyser comme celles de « Woody Allen » lui-même. Pourtant, le dispositif de mise en scène de cette séquence inaugurale ne peut que conduire le spectateur à attribuer le point de vue à une autre instance que « lauteur ». Tout est fait pour attribuer ces images à « World Wide of Sports », une parodie démission sportive suffisamment proche de son modèle pour confier lautorité du commentaire à des journalistes de télévision bien connus du public américain contemporain du film, dont le très digne et délicieusement pontifiant Howard Cosell. Le spectateur devrait donc considérer la ou les caméras de cette émission comme la source des images de « lassassinat comique », et non pas la photographie du réalisateur Allen. On voit par ailleurs que lapproximation règne dans la perception et le souvenir de ces images par S. Kaufman puisque, aidés il est vrai par les possibilités quoffrent magnétoscope et lecteur de DVD aux spectateurs des années 2000, nous ne trouvons dans la succession de plans très courts décrivant lassassinat aucune image filmée à travers les lunettes dAllen, mais deux vues au moyen des grosses lunettes ridicules du fantoche assassiné. Dès lors, lun des principaux arguments critiques de Kaufman se voit disqualifié : « the shooting is too real for comedy ». Comment une succession de plans en comprenant certains vus à travers les lunettes de la victime pourrait-elle aboutir à un excès de réalisme nuisible au comique de lensemble? Il nous semble que le moins averti des spectateurs ne peut recevoir ces images autrement que comme participant dune représentation déformée, en dautres termes parodique, donc comique, dassassinat politique. Le silence de la bande-son auquel succèdent les clameurs et le chaos déclenché par les coups de feu, le montage très rapide dune multitude de plans dans lesquels le point de vue est brisé par des angles de prise de vue extrêmes et une alternance de plans larges, moyens et très rapprochés du visage grimaçant de la victime ainsi que de larme du crime en insert témoignent dune parodie soignée des films politiques contemporains, tels que pouvaient en réaliser Dino Risi ou Elio Petri dans les années soixante-dix. La mauvaise critique de S. Kaufmann a ceci de passionnant pour nous quelle éclaire précocement les aspects problématiques de la réception des comédies alléniennes. A posteriori, nous pourrions croire que les réactions négatives aux productions du cinéaste en tant que réalisateur comique datent dInteriors et de Stardust Memories. Or, les reproches de sophistication inutile et même nuisible, voire les accusations de prétention, sont bien contemporains de ses tout débuts « derrière la caméra », cest-à-dire de ses premiers pas dauteur filmique, et ne cesseront guère de laccompagner tout au long de sa carrière, avec pour exception, et encore, Annie Hall et Manhattan. Certes, trouver un réalisateur faisant lunanimité relève de la gageure, mais il nous semble que dans le cas dAllen, le débat entre les inconditionnels et les réfractaires est aussi animé et mouvant sagissant de lauteur que du personnage, et depuis le début. Daprès Foster Hirsch, qui reprend le jugement de Richard Schickel sur Take the Money and Run (« It asks only that we like Woody Allen »), pour aimer Bananas, il suffit daimer Woody Allen : « ... and again his movie asks only that we like him ». A ce point, toute la question est de savoir qui lon « aime », du personnage ou de lauteur, tant il est clair dès Take the Money and Run quune instance préside à lanimation du personnage. On se rappelle que Woody Allen ne pouvait plus se résoudre à se voir instrumentalisé dans des films dautres que lui après Whats New, Pussycat ? et Casino Royale, le générique de ce dernier omettant comme par hasard de mentionner son rôle comme scénariste.
Les reproches que Kaufmann fait à la mise en scène de la première séquence peuvent sinterpréter comme lexpression du malaise du spectateur désorienté par une telle sophistication quand il sattend à passer un bon moment de détente devant un film comique. Et voilà quon lui propose des images dont le personnage quil est venu voir en priorité est absent et qui ne ressemblent guère à celles des films dans lesquels il la rencontré jusque là. Allen ne manque pas de rappeler ses maladresses de débutant, et cependant se reconnaît un style personnel sensible dès ses premiers films :
My first two pictures were full of areas ruined by my inexperience. (
) But I dont think anyone else would have made them for all their flaws and immaturities. You can say they werent factory-made films... theyre not machine-made. I do have a certain kind of style, and its my own.
Bananas témoigne de ce style, qui dérange Kaufmann : ce dernier avoue franchement regretter quAllen nait pas confié ses excellentes idées comiques à quelque bon professionnel de chez Disney. On aurait alors troussé un bon petit divertissement au lieu de ce témoignage des efforts parfois trop perceptibles dun comique original tâchant précisément de traduire son originalité en film. Dès Bananas, le personnage se montre adoptant les attitudes dun metteur en scène, passant de lexécutant au manipulateur. Sa fonction dans le premier type de rôle est soulignée à gros traits dans les scènes du début, copies de Chaplin, où lon voit Fielding aux prises avec une machinerie permettant aux cadres de faire de lexercice tout en vaquant à leurs occupations professionnelles, rappel (trop) évident de la machine à nourrir louvrier de Modern Times. Furtif, honteux et cependant libidineux à souhait, Fielding masque les revues cochonnes sous les news magazines bien-pensants et les revues pour intellectuels, et ne prend linitiative de défendre une vieille dame agressée quune fois assuré que son « héroïsme » ne lexposera pas aux mauvais coups. Pourtant, les circonstances vont le faire passer à laction et le faire accéder au statut héroïque, quoique toujours équivoque, dabord pour séduire une belle militante, puis par dépit amoureux. Les premiers films de Woody Allen abondent en situation de « héros malgré lui », cest même le principal ressort de lintrigue de la plupart dentre eux, de Bananas à Love and Death en passant par Sleeper. Certes, cest bien dans le « caractère » du schlemiehl que daccéder au statut de vainqueur en dépit dune absence totale des qualités normalement requises, et lon reste ici du côté du personnage. Cependant, il est intéressant de constater quune fois dans laction, le héros allénien transfiguré se retrouve à chaque fois chargé dourdir un complot, la conspiration appelant la mise en scène comme le faisait déjà le hold-up de Take the Money and Run.
Dans Bananas, « Woody guérillero » montre plus dappétence à la direction quà laction. Responsable de lapprovisionnement du campement, il va transformer de simples courses en entreprise pharaonique mobilisant des dizaines de serveurs et autant de brouettes remplies de coleslaw, gag quelque peu longuet et laborieux quil va cependant orchestrer avec beaucoup dautorité. Un peu plus tard, chargé de lenlèvement de lambassadeur de Grande-Bretagne, sa maladresse de schlemiehl lui fait injecter lanesthésique non seulement à la victime, mais également à ses comparses. Et comme la police passe, il se voit dans lobligation de les dresser debout contre une voiture et de les faire bouger comme autant de marionnettes, dans une scène muette qui rappelle la scène du café de A Dogs Life, lorsque Charlot substitue ses bras à ceux dun personnage assommé. Parler dun personnage transcendé serait exagéré, mais le constat simpose de son passage de la passivité à lautorité : Fielding Mellish ne devient-il pas Président du San Marcos, nouvelle annoncée à la télévision en même temps que les premiers pas de lhomme sur la lune ? Et cest paré de cette nouvelle dignité, ainsi que dune épouvantable fausse barbe rousse, quil va enfin totalement conquérir Nancy, qui avait rompu pour la raison quil « manquait quelque chose » (« somethings missing ») dans leur relation. Est-ce à dire que le personnage ne peut saccomplir que si on lassimile au « directeur », au sens anglais de director ? La scène du procès, dans laquelle Woody Allen joue les deux rôles de laccusé et du procureur qui linterroge, peut dès lors se lire comme une mise en abyme du travail du cinéaste peinant à accoucher dune créature hybride fusionnant la persona et « lauteur construit ». Comme laccusé le dit lui-même : « You might say I have two nationalities. » Cette scène que Kaufmann juge très maladroite se prolonge effectivement au-delà du comique, et fait tourner court le procès (« Since you cannot resist disrupting this court
») en réduisant par labsurde la logique de la justice, antinomique de lironie constitutive du cinéma allénien : « Yes, its true, I lied ! » Le tribunal nous renvoie en miroir nos attentes et attitudes de spectateur, du juge, aussi excédé par les gesticulations de Mellish que le sera le critique Kaufman (« Thats enough ! »), à la brochette de membres du jury sennuyant au point de faire circuler un joint. Le dernier rebondissement de la scène voit le juge faire ligoter et bâillonner Fielding. A partir de là, « Woody Allen », se privant volontairement de ce verbe ravageur qui a fait son succès, tente le pari de convaincre par la farce, lauteur saffirmant jusquà risquer sa créature dans des territoires comiques quon lui pense étrangers. A en croire Kaufman, lessai est loin dêtre transformé. Pourtant il nous semble que les voies que le cinéaste ouvre ici sont bien celles qui le mèneront au « triomphe » dans Annie Hall.
A première vue, lentité qui se présente aux spectateurs dans lincipit de Annie Hall et Fielding Mellish menant un interrogatoire alors quil est bâillonné nont rien de commun, sinon dêtre joués par le même acteur qui se trouve être aussi le scénariste et le réalisateur des deux films. On le voit cependant, malgré son handicap, faire craquer un témoin qui laccuse de parler à sa place (« Dont put your words into my mouth ! »), et poser clairement la question du contrôle des personnages, et du film tout entier, de leur appartenance, et de la nature de ce qui les construit : le scénariste, le réalisateur et son équipe, les acteurs, le spectateur? Pour nous, cette scène prélude au premier plan de Annie Hall qui, comme nous lavons dit, constitue lavènement de lentité que Woody Allen a cherché à bâtir dès ses débuts comme réalisateur, cristallisant la fusion des trois entités persona/acteur/auteur. Bananas, Sleeper, Love and Death : trois films nous y conduisent, offrant des histoires de complots et de lutte pour le pouvoir intimement liées à lidée de conquête amoureuse, mais aussi, comme nous allons le voir, des histoires de métamorphose.
« An Unequivocal Transition »
Miles Monroe, protagoniste de Sleeper, suit, de la décongélation au complot contre le détenteur de lautorité suprême du monde futuriste dans lequel il se trouve projeté, une trajectoire comparable à celle de Fielding Mellish. Dans la première séquence, les « scientifiques » qui le font clandestinement sortir de son hibernation ont pour projet de se servir de lui comme instrument dans leur lutte contre le dictateur. Miles va donc se voir instrumentalisé et robotisé dans une grande première moitié de film. Toutefois, dès le début, on le surnomme « lémergent », et comme nous lavons fait précédemment, on peut lire la scène de réanimation comme létablissement dun nouvel avatar du personnage allénien au moyen dun jeu subtil maniant reconnaissance et surprise. Au-delà, on peut y voir la suggestion dune entité créant et faisant agir la créature, et jouant avec les codes cinématographiques pour saffirmer en tant quauteur. La séquence de la décongélation est longue, voire laborieuse. Le film souvre sur des images dépouillées dans la tradition des films futuristes des années cinquante et soixante convoqués pour faire la démonstration des talents de parodiste du « grand imagier ». Les plans quil nous montre reprennent au bond le dernier sketch de Everything You Always Wanted To Know About Sex, qui utilisait les codes et conventions des films de science-fiction pour rendre compte dun rendez-vous (très) galant. Lapparition graduelle du personnage est retardée par la volontairement exaspérante lenteur de laction obéissant aux lois du genre qui veulent que lon établisse un monde danticipation grâce à une série dimages crépusculaires mettant en scène bâtiments, véhicules et autres laboratoires du futur, et que la caution scientifique soit apportée par des procédures incompréhensibles. Elle rappelle les classiques de lhorreur et de la science-fiction comme Frankenstein, ainsi que la révélation, débarrassé des serviettes chaudes du coiffeur, du visage de cet autre monstre délicieux de lâge dor de Hollywood que représente le Scarface de Howard Hawks. Le glissement progressif du désir du spectateur de revoir « Woody » dans une nouvelle incarnation est construit selon une dialectique qui oppose limmédiateté de la reconnaissance au suspense de la découverte soigneusement orchestré par la volonté de linstance narratrice. Cette dernière se voit relayée par les doctes silhouettes en blouse blanche qui à la fois animent la créature et nous fournissent tous les renseignements nécessaires pour « caractériser », au sens anglophone du terme, cet avatar particulier du personnage Allen. Les premiers plans de cette réanimation ambiguë vont jusquà jouer, très brièvement, avec une possible identification du spectateur à la créature au moyen de quelques fractions de seconde filmées en caméra subjective : un instant nous voyons avec ses yeux les réanimateurs penchés sur elle. Puis Allen va beaucoup plus loin et nhésite pas à malmener son incarnation, dans quelques plans troublants où le spectateur au bord du malaise voit le personnage hébété et bavant esquisser quelques pas entre deux robustes gaillards laidant à « émerger », pour citer ses réanimateurs. A ce moment saffirme la volonté de montrer le personnage tel une marionnette manipulée et dénuée dautonomie. Lémergence hors du cocon nest que métamorphose partielle, la nymphe est pour linstant vouée à la robotisation, et le signe de cet inachèvement, cest le recours à un type de comédie qui nest pas, loin sen faut, le domaine de prédilection de Woody Allen. Doù notre malaise à le voir se priver du verbe acerbe qui constitue sa meilleure arme, et livrer son corps et son visage aux outrages de la farce. A regarder ses images, ce nest plus de Chaplin ou de Keaton, qui lun et lautre se caractérisent par leur infatigable activité, quon le rapproche, mais plutôt de Harry Langdon, en dépit de la différence de corpulence. Gerald Mast dans The Comic Mind évoque ce comique historique qui excellait dans lhébétude, jouant souvent les gros bébés dans leurs langes. Ici la comédie, qui joue sur le sentiment de malaise que peut éprouver le spectateur quand il voit un adulte affublé de la sorte, fait de la passivité une arme aussi ravageuse que le verbe, nous renvoyant à nos terreurs les plus enfouies, la dépendance, le gâtisme. Woody Allen se frotte à différents registres comiques et fait passer son personnage par un stade rappelant beaucoup plus Harpo que Groucho Marx, bloquant ainsi lassimilation auteur/acteur/persona que nous nous empressons détablir quand la comédie a pour moyen principal le verbe. Take the Money and Run et, à un moindre degré, Bananas, se présentent largement comme une succession de gags et de bons mots (des one-liners de stand-up comedian) mis en images. Rappelons quen français, on peut traduire one-liner par mot dauteur. Dès lors quil prive de mots sa créature, lauteur comme instance construite par le spectateur sort du champ de la représentation, et ce personnage de héros de farce « à lancienne » (en contradiction, dailleurs, avec le contexte futuriste) aura une carrière critique paradoxale. Très bien accueilli à sa sortie par les critiques américains, bien perçu en tant que transition du comedian vers le vrai comique de cinéma comme le rappelle Douglas Brode, le film paraît aujourdhui oublié et la tentative dhommage aux grands comiques de Hollywood nest plus guère saluée comme une réussite. Pour être bien reçu par le spectateur, il semble que le personnage attendu doive a posteriori intégrer la dimension dauteur original. Les pitreries visuelles de Sleeper, pourtant plutôt réussies si on les regarde sans a priori, « passent » mal car on ne les crédite pas, ou plus, de lestampille « Woody Allen ». Pourtant, il sen faut de peu, et sans doute est-ce là un effet du passage du temps et de la comparaison avec des films postérieurs, car le combat du petit homme robotisé contre une échelle trop courte, un pudding envahissant, un costume baudruche ou des légumes géants est bien dans la ligne du schlemiehl en butte à ladversité dun univers absurde. Mais sans le recours au verbe, le risque danéantissement est trop grand. Pour advenir, pour que le spectateur le reconnaisse comme un authentique « auteur », Woody Allen doit achever sa métamorphose filmique et sortir de lindispensable cocon de lhommage aux grands classiques du comique américain. Il a recours pour ce faire à la métaphore du complot, comme nous venons de le voir. Dans le même but, il emprunte la voie de la mise en abyme du dispositif filmique, dès Take the Money and Run avec un comparse dans le rôle de lauteur, puis en assumant lui-même ce rôle dans certains sketches de Everything You Always Wanted to Know About Sex ainsi que celui du metteur en scène dans Bananas. Sleeper travaille également dans ce sens en reprenant le motif du complot et en recourant à la parodie dun genre cinématographique comme les autres films de cette première série précédant Annie Hall, permettant lui aussi la constitution progressive dune figure dauteur.
Comme dans les deux autres films, le thème dominant est celui du pouvoir et du contrôle. Les citoyens de ce monde danticipation sont régulièrement reprogrammés dès que leur comportement sécarte du conformisme, et disposent dobjets de toute sorte, chiens ou serviteurs robots, sphères dont la friction les porte au comble de la satisfaction, et surtout machines à orgasmes, leur assurant une vie de loisir éteignant toute velléité de doute. Dans ce monde à la Orwell, écrans et enregistrements tiennent une place de choix. Appelées « aides visuelles » (visual aids), elles apportent effectivement une aide précieuse au pouvoir en place en permettant contrôle et délation, vision mettant en perspective toutes les ambiguïtés du dispositif cinématographique. Tandis que la créature lutte contre les signes matériels de ce dispositif (en particulier les bandes magnétiques dune espèce de magnétophone/ordinateur monstrueux dont il devient le servant et quil essaiera sans grand succès dutiliser à ses fins au moment daller semparer du dictateur), le film révèle un auteur entrant en possession de ses moyens. Cest visible dès le générique, le premier à adopter la forme canonique des lettres blanches sur fond noir, qui inscriront désormais la signature de lauteur à chaque fois, juste avant le premier plan : « Directed by Woody Allen ». Le choix du jazz Nouvelle-Orléans et du ragtime pour la bande-son, dont leffet à la fois désuet, désordonné et spontané, en apparence du moins, tranche avec la froide perfection des décors futuristes favorisant les intérieurs dépouillés et les formes pures, signe tout autant le film : ne privilégie-t-elle pas souvent la clarinette, soit linstrument même de lauteur, quil prête ici au personnage que lon présente demblée comme clarinettiste ? Robot manipulé peut-être, mais aussi prémices de ces figures dartistes et de créateurs que nous rencontrerons dans les films à venir. Les choix narratifs et visuels (la parodie de genre, le recours/hommage au slapstick, les plans plus longs annonçant les plans séquences de la maturité) sont aussi clairement assumés que dans Everything You Always Wanted To Know About Sex, et cette fois maîtrisés dans la durée. Autre signe de maturité : à linstar de Chaplin qui dote le Charlot de Modern Times dune compagne digne de lui en la personne de « La Gamine », Woody Allen ne craint pas de donner une grande importance au principal personnage féminin. Ce nest pas la première fois quAllen donne un rôle à une jeune femme que le public reconnaît, à tort ou à raison, comme sa compagne à la ville. Cependant, la part dévolue à Diane Keaton na plus rien dune modeste participation, puisque entre 1973 et 1979 elle aura le premier rôle féminin dans cinq films consécutifs de Woody Allen, auquel il convient dajouter le Play It Again, Sam dHerbert Ross. Le rôle de Luna na rien de secondaire dans la mesure où la poétesse hédoniste écervelée entrera en rébellion à la suite de son enlèvement par Miles et sera à son tour linstigatrice de sa déprogrammation ainsi que du complot. On la verra agir en parfait alter ego du protagoniste allénien dans la scène de clonage du dictateur, et on sera témoin des efforts à la fois gestuels et verbaux de Miles pour la conquérir en lui faisant oublier les paradis artificiels dun bonheur préfabriqué. Lémergent, létranger, sortira vainqueur du film, emportant la belle non comme un trophée, mais comme une compagne faisant jeu égal avec lui, son énergie et son humour lui permettant de lemporter sur Erno, le très décoratif chef des rebelles. De leur côté, la photographie comme les costumes magnifient les traits réguliers et la beauté à la fois sereine et souriante de lactrice, en parfait contraste avec le physique plutôt ingrat de lacteur cinéaste. Le personnage a trouvé une compagne que le spectateur lui accorde dautant plus facilement quil la considère comme la compagne de « lauteur ». Quant à ce dernier, il manifeste quil conçoit désormais ses films comme un continuum, puisque le dialogue entamé à la fin de Sleeper va se prolonger tout naturellement dans le film suivant. La pirouette fait remonter le cours du temps à Miles/Boris et Luna/Sonia, puisque la réponse de Miles à la question de Luna lui demandant en quoi il croit finalement nest autre que : « Sex and death, the two things that occur once in a life. »
Love and Death
Nous avons vu comment, de ses premières armes dans Take the Money and Run à Sleeper, Woody Allen nous permet de le construire comme auteur des films au-delà de son travail dacteur composant un personnage comique original. Linstance narratrice sy élabore par le biais dune thématique articulée autour de la question du contrôle, qui sappuie sur des récits de plans et de complots ainsi que sur des mises en abyme du travail de mise en scène, de direction dacteurs, et de création filmique en général. Entre temps, Woody Allen a su faire largement abstraction de son personnage pour réaliser Everything You Always Wanted to Know About Sex, tout entier déguisement, mascarade et métamorphose. Ce travail de copie fut indispensable à lauteur de cinéma, Allen se frottant, par le biais de la parodie, à plusieurs genres. Mais cest dans Love and Death quil achève cet apprentissage filmique, comme en témoigne la qualité de limage. La belle photographie de Ghislain Cloquet, le tournage en Hongrie pour les extérieurs, les scènes de bataille aux nombreux figurants donnent au film une richesse visuelle encore inconnue chez Allen qui fait là ses preuves dans le domaine de lesthétique. Sil sallègera par la suite des exigences de ce type de tournage, il ne sacrifiera pas pour autant la qualité visuelle qui demeurera une des caractéristiques de ce styliste éclectique qui passe avec beaucoup daisance de lintimisme des appartements aux scènes de déambulation entre parcs et rues. A parcourir la filmographie en évoquant les caractéristiques visuelles de chaque production, on peut faire le constat dune très grande variété quunifie la qualité dune photographie toujours en adéquation avec la diégèse et la thématique. Les films précédant Love and Death abondaient en trouvailles visuelles, ces dernières paraissaient soffrir à notre délectation de spectateur dune façon brouillonne, qui nétait pas sans attraits dailleurs, tant cette désinvolture apparente semblait témoigner dune imagination, mieux, dune générosité comique sans bornes. Il nous semble en revanche que dans Love and Death loffre se fait plus raisonnée, et que simpose le souci dune unité visuelle concourant à la construction du film. Certes, nous sommes très loin des tentatives dans le domaine du dépouillement que représenteront Interiors, Another Woman ou September, et Woody le clown savère toujours aussi consternant lorsquil sessaie au conformisme militaire, et se mue une fois de plus en héros paradoxal par la grâce de son inadaptation. Mais la qualité de limage, à laquelle sajoute la grande maîtrise dinterprétation de Diane Keaton dont le personnage savère être le véritable fil conducteur de lintrigue, apportent au film une unité qui manquait aux précédents et renforcent chez le spectateur lintuition dune instance créatrice veillant à lesthétique et à léquilibre du film, que nous identifions à l « auteur construit » de François Jost.
Pour parvenir à cette unité esthétique dans un film qui ne renonce pas, au contraire, à enchaîner toutes sortes de gags tant verbaux que visuels, dans la tradition des grands comiques américains, on sappuie sur un tissu de références cinématographiques qui, elles-mêmes relayées par des références à dautres champs artistiques (musique, littérature), participent de la construction du film comme un tout équilibré et original. Deux séquences nous paraissent élever la parodie et le clin dil au niveau du chef duvre, au-delà du travail (déjà excellent) effectué dans Everything You Always Wanted To Know About Sex ainsi que des hommages parfois maladroits que le cinéaste acteur « en recherche » rend aux maîtres du burlesque dans Sleeper. Laction se passant en Russie, le cinéaste cité nest autre quEisenstein, dabord à contre-emploi dans une scène érotique, puis évoqué de manière plus classique lorsquil sagit de mettre en images une bataille. Dans le premier cas, un usage malicieux de limage de « léveil du lion » dans Le Cuirassé Potemkine nous montre la statue dun fauve dabord conquérant, puis triomphant, et enfin anéanti par leffort pour évoquer pudiquement (voire) les ébats amoureux de Boris, le héros, et dune voluptueuse comtesse. Si la dérision domine dans cette séquence, puisque le détournement du symbole du soulèvement des opprimés en souligne la grandiloquence, lutilisation dans la scène de bataille dinserts dignes du cinéma soviétique des années vingt permet dassocier habilement comique et pathétique, sans parler de limparable économie de moyens. Si le nombre de figurants impliqués est sans commune mesure avec les habitudes alléniennes, filmer un troupeau de moutons en fuite, outre quil sagit dune citation de La Grève du même Eisenstein, ne demande pas un budget à la Cecil B. De Mille. Nous sourions des allusions cinématographiques comme littéraires, mais la scène nous émeut et nous permet une réflexion sur la guerre et sur les enjeux de sa représentation digne des grands modèles convoqués, de Stendhal à Tolstoï. Seule scène de bataille dans la filmographie de Woody Allen, elle constitue pour nous une excellente illustration de la capacité quà son cinéma dassocier, selon une dialectique originale, le rire et une profondeur qui se défend ainsi dêtre (trop) prise au sérieux. Les fanfaronnades de Boris soulignent labsurdité de la guerre, et si le personnage tente dexorciser la terreur quelle lui inspire à coup de bons mots (« God is testing us ! » ; « I wish he would give us a written ! »), le sentiment nen est pas amoindri. Le comique ne sappuie pas sur une stylisation caricaturale de lhorreur type grand guignol. La faiblesse du héros problématique, avec lequel le spectateur sympathise, comme la qualité esthétique de la scène parviennent à créer un pathos quallègent les citations et les incongruités verbales et visuelles caractéristiques du cinéma dAllen. Les références à ces trésors de la culture russe que sont Guerre et Paix, les films dEisenstein et la musique de Prokofiev ne fonctionnent pas sur le mode de la dérision. Leur présence exprime davantage ladmiration de moins en moins distanciée pour ses « maîtres » qui va caractériser Woody Allen dans les films de la maturité, participant sans doute de sa réputation de cinéaste intellectuel. En outre, elles sont pour nous un signe de la présence dune autorité présidant aux choix constitutifs du film que nous désignons sous le nom dauteur.
Outre le recours constant à la citation et au clin dil, le film trouve son unité dans une thématique qui surprit probablement au moment de la sortie du film. Lamour et la mort du titre, annoncés dès la fin de Sleeper, y sont joyeusement tournés en dérision, le film entreprenant, à la manière de Georges Brassens, de semer des fleurs dans les trous du nez de la camarde dont la silhouette hante non nombre de séquences. Certes, Allen nest pas le premier à samuser ainsi de sujets graves, précédé par Chaplin dont lhumour tendre gagne les curs en faveur de son « Kid » ou de Charlot se régalant jusquau dernier clou de ses chaussures bouillies, ou par W.C. Fields travaillant en férocité le motif du handicap ou de la mésentente conjugale. Toutefois, cest à partir de Love and Death que se construit limage dun cinéaste sécartant de la farce pour sattaquer à des sujets sérieux, avec pour arme son humour personnel reposant principalement sur des rapprochements incongrus tant à limage que dans les dialogues. Dans Love and Death, lapparition de Woody Allen, sa silhouette malingre, ses fameuses lunettes, sessayant en sarrau folklorique à une danse russe endiablée participe du même type de comique que les associations absurdes dont il émaille ses dialogues reprenant le principe de construction de ses textes de cabaret comme de ceux publiés en recueil. Le traitement comique de thèmes graves tournés en dérision est devenu une marque de fabrique de la production allénienne, et même si lanalyste rigoureux se doit de sen tenir aux films sans y chercher les fameuses intentions de lauteur, il apparaît quà la vision de ceux-ci, le spectateur perçoit, ou plutôt construit une instance tutélaire ayant présidé au choix des thèmes et de leur traitement, quil ne peut que nommer « Woody Allen » tant les sujets et le ton adoptés sont proches de ce quil connaît des uvres de lhumoriste.
Toutefois, le film lui-même se garde bien de favoriser une réception naïve de cette instance qui serait confondue avec la source narrative, puisquil est doté dun narrateur intradiégétique à la première personne. Nous lavons dit au moment de notre étude de lévolution du personnage, le héros, Boris Grushenko, est également narrateur et nous adresse aux toutes premières images un récit rétroactif quasi posthume en parfait accord avec le second terme du titre. Le dispositif de mise en place de linstance narratrice la fait percevoir demblée comme problématique puisquà des images de ciel et de cimetières se superpose la voix off, hautement reconnaissable, de Woody Allen. Celle-ci nest cependant à aucun moment perçue comme la voix de « lauteur », dans la mesure où elle nous parvient clairement dun autre monde que celui des vivants, un au-delà auquel nul nassigne encore le cinéaste. Il sagit donc bien de la voix de lacteur Allen dans la peau dun personnage narrateur qui, fait nouveau dans la filmographie, parle à la première personne. Le spectateur dans sa réception distingue les différentes instances, le « Woody Allen » (à distinguer de lhomme intime, irréductible au type détude que nous menons ici, et de la figure médiatique, comme nous lavons dit en première partie) inscrit en blanc sur noir à lultime seconde du générique, nettement perçu comme « lauteur », lacteur et le personnage narrateur, sans pour autant opérer une catégorisation tranchée. Lambiguïté de linstance construite ici sexprime dans la teneur ironique des propos de ce narrateur qui commence par annoncer sa fin toute proche, et qui se présente comme une source dautorité bien fragile, puisquil avoue ne rien comprendre à la situation dans laquelle il se trouve : « How I got in this predicament Ill never know
executed for a crime I never committed. » Le film se place demblée sous le signe de labsurde, et se constitue en tant quobjet de contemplation et de consommation en jouant sur les recoupements et les écarts, entre auteur, narrateur, acteur, persona et personnage. Quelle est donc cette autorité qui condamne si arbitrairement le personnage du narrateur dès ses premiers mots, tout en mettant en place des signes visuels et sonores des plus impressionnants ? Aux beaux plans de nuages et de cimetières orthodoxes, aux churs majestueux de Prokofiev sajoute la voix off que lon ne manque pas dattribuer à lacteur Woody Allen qui, comme on vient de le lire, est également « auteur » de ce que lon voit et entend : cela tient du sabordage, et pourtant il y a bien là un film qui se met en place et peut démarrer en dépit de prémices problématiques. Lironie parvient à la fois à suggérer la vanité de lentreprise et à faire naître le désir de voir le film en conjuguant des forces dapparence irréconciliables telles que labsurde de la situation souligné par les bons mots du narrateur impénitent, et la beauté de limage et de la musique.
Dernier opus dans lequel le comique visuel et la farce occupent une place aussi importante, Love and Death représente une énorme avancée pour le cinéaste en ce quil y opère une synthèse. On y retrouve comme transcendés les « matériaux de construction » de Woody Allen, lauteur, tels quils ont été introduits dans cette initiation à la création filmique que représente Take the Money and Run, puis dans les deux autres films de complot et la suite de parodies dans laquelle il convient dinclure Play It Again, Sam. Allen sy livre à un dernier hommage aux grands maîtres du burlesque, de Keaton à Chaplin en passant par W.C. Fields, Harold Lloyd, Harry Langdon, et les frères Marx, dont il ne gardera par la suite que le seul Groucho comme source de sagesse paradoxale et dérisoire, comme on lentendra dès le monologue dintroduction de Annie Hall. Cette première période de création filmique limpose définitivement comme cinéaste distinct de lacteur et du personnage, distinction que souligne lexpérience de sa participation en 1976 comme acteur uniquement dans le film de Martin Ritt, The Front, dans lequel joue un personnage très éloigné de la persona quil développait dans ses propres films à lépoque. Il est dailleurs intéressant de constater quil y incarne un rôle de prête-nom pour des scénaristes écartés des studios en raison de leur présence sur la fameuse « liste noire » de la chasse aux sorcières orchestrée par le sénateur McCarthy. Le film, malheureusement trop schématique pour être vraiment réussi en dépit de lévidente sincérité de nombreux membres de léquipe ayant eux-mêmes figuré sur la liste noire, symbolise pour nous le grand tournant dans la carrière dAllen. Cest bien vers le milieu des années soixante-dix quil passe ainsi du clown et comedian à lauteur et réalisateur se distribuant lui-même dans des rôles négociant chaque fois différemment lécart existant entre la persona et son avatar particulier. En participant à The Front, il affirme que la créature que nous voyons à lécran est un des éléments constitutifs du film au même titre que la structure du récit ou la photographie, une instance multiforme que modèle à sa guise « lautorité » qui lexpose aux regards pour porter ce qui sest écrit dans lombre.
Lémergence du « Woody Allen » de la maturité, pour nous symbolisée par la scène inaugurale de Annie Hall, na rien dune soudaine révélation : nous venons de voir comment les premiers films en particulier ont permis quil soit de plus en plus appréhendé comme un « auteur » à part entière, qui ne se résume plus à sa créature. Le rapport à ce que nous désignerons ici par le terme très large, et lourd de significations diverses, dautorité, nen est pas moins présenté comme problématique. Nous avons suffisamment étudié la première scène de Annie Hall dans son détail et montré son rôle essentiel dans lévolution du personnage allénien pour avoir besoin de faire plus que la rappeler ici, mais elle illustre fort bien ce rapport complexe à lautorité. Voici devant nous un personnage non seulement conçu par un « auteur » qui fait prononcer des paroles écrites par lui par un acteur choisi par lui, mais quil joue lui-même, sans autre masque que le savoir quont les spectateurs quil sagit là dun film de fiction du réalisateur Woody Allen et non pas dune interview de lui. La perception dune autorité présidant à de tels choix sappuie sur la reconnaissance dun dispositif fictionnel fait des constants chevauchements, recouvrements et coïncidences qui constituent pour nous lessence même du film allénien. Allen y met en uvre une distanciation vis-à-vis de ses créations et de ses incarnations que lon peut rapprocher du Verfremdunsgeffekt brechtien, distanciation qui implique un perpétuel va-et-vient entre lintra et lextradiégétique, Allen lauteur contrôlant le personnage, mais simpliquant dans la dyade que ce dernier constitue avec Allen lacteur. Nous allons jusquà penser que cette caractéristique, perceptible dès le tout premier opus, est clairement posée comme consubstantielle de toute production allénienne à partir de Annie Hall. A compter de ce dernier, aucun film, que Woody Allen en soit un des acteurs ou non, ne sera écrit et réalisé par lui qui ne fasse une place essentielle à la question de lautorité. Dans cette perspective, la formule lapidaire de Foster Hirsch (« In a way, Take the Money and Run is a mess that Woody has been cleaning up ever since. ») ne manque pas de se révéler plus intéressante quà la première lecture. Nous avons vu comment « Woody », définitivement et même internationalement connu comme le cinéaste « Woody Allen » à partir de Annie Hall, a posé les jalons de sa conception de « lauteur » et de lautorité dès son premier film, une autorité toujours minée par la distance ironique, voire la dérision la plus féroce. Annie Hall et les films qui suivront se présenteront comme plus maîtrisés que les comédies du début, on y admirera la fluidité de la construction, de limage, de la direction dacteurs. Pourtant, ce progrès dans le contrôle, et cette affirmation de la forte présence dun auteur reconnu, couronné, applaudi
et vite contesté trouvent toujours leur commentaire ironique, au point que nous nous demandons si le joyeux désordre de Take the Money and Run a jamais été vraiment mis déquerre, ne serait-ce que dans la persistance des ambiguïtés, jamais levées, entre auteur, personne, acteur, personnage
telles quelles sont présentées aux premières images de Annie Hall.
Plus loin, le film choisit de traiter essentiellement de la question de lautorité et de linfluence, développant le motif récurent chez Allen du mythe de Pygmalion, puisque Annie, petite provinciale aux comportements dune fraîcheur propre à ravir Alvy, éternel insatisfait, va « grandir » jusquà se détacher de son maître et rencontrer un joli succès. Elle laisse néanmoins à son mentor la consolation décrire une autre fin à leur histoire par la grâce de sa première pièce achevée. Si sa créature lui échappe, le Pygmalion sort gagnant, nouvelle figure du triomphe paradoxal, puisquil achève le film en auteur accompli, du moins à len croire... Le corps du film est émaillé de quelques vignettes où lon voit Alvy aux prises avec des représentants de lautorité, retour au burlesque de ses premières uvres, dans la grande tradition chaplinesque. Un épisode en particulier cristallise létat de crise ultime dAlvy qui en dépit de sa répugnance, est revenu en Californie pour reconquérir Annie, allant jusquà louer et conduire une voiture, fait quasiment unique dans la carrière du personnage allénien ! A contre-emploi, distribué dans un environnement étranger, il va se faire gentiment éconduire par Annie, à la terrasse dun restaurant végétarien sur Sunset Boulevard décidément, le cinéma hollywoodien nest pas le sien, pas même la comédie romantique classique. Reprendre son véhicule ne sera pas chose facile :
Annie drives away.
Alvy gets behind the wheel, starts the motor. Putting the car in gear, he inadvertently moves forward, hitting a bunch of trash cans with a loud crash. Putting the car in reverse, Alvy notices a beige car that has just turned into the parking lot.
For a brief moment, the screen shows a flashback of the bumper-car ride at the Brooklyn amusement park. Alvys father is on the platform directing traffic; young Alvy is in a small car bumping others right and left.
Alvy, back in the parking lot, backs up his convertible, purposefully smashing the side of the beige car as another flashback of bumper-car ride appears (
) and Alvy
moves his car over to another parked car and hits it full force.(
)
He sits behind the wheel as people rush out of various cars and as sirens start blaring, coming closer and closer, stopping finally as a motorcycle cop gets off beside Alvys car and walks over to him.
ALVY (Getting out of the car) Officer, I know what youre gonna say. Im-Im not a great driver, you know, I-I have some problems with-with-with
OFFICER (Interrupting) May I see your license, please?
ALVY Sure. (Searching, he finally fishes his license out of his pocket) Just dont-dont get angry, you know what I mean. Cause I-I haveI have my-my license here. You know, its a rented car. And I-I-I-I-Ive
He drops the license and it falls to the ground.
OFFICER Dont give me your life story (Looking at the piece of paper on the ground)just pick up the license.
ALVY Pick up the license. You have to ask nicely cause Ive had an extremely rough day. You know, my girl friend
OFFICER (Interrupting) Just give me the license, please.
ALVY Since you put it that way. (He laughs) Its hard for me to refuse. (He leans over, picks up the license, then proceeds to rip it up. He lets the pieces go; they float to the ground)
have a, I have a terrific problem with authority, you know. Im
its not your fault. Dont take it personal.
La crise touche Alvy au plus profond, dans son identité même, remettant en cause le modèle paternel, dérisoire figure dautorité. Dans lenvironnement réaliste de tant et tant de productions hollywoodiennes, désormais plus destinées à la télévision quau grand écran, lauteur et cinéphile exigeant, aux références prestigieuses (Chaplin, Bergman, Wilder, Renoir), est déplacé au point de se faire délinquant. Dépouillé de ses armes habituelles, clowneries et bons mots, il ne trouvera dautre issue que la prison, comme Virgil Starkwell. Voilà qui présage la cellule de Sandy Bates, le cinéaste en crise de Stardust Memories, ainsi que celle de Harry Block, future figure dauteur en mal dinspiration que « lhistoire de sa vie » ne peut pas toujours tirer des mauvais pas. Le personnage jusque là était certes en perpétuel conflit avec les autorités, et bien des éléments de la scène sinscrivent dans la logique du schlemiehl inapte aux actions ordinaires de la vie. Toutefois il cherchait généralement son salut dans la fuite, et il parvenait au statut de héros de façon paradoxale, ou malgré lui. Ici il nous semble que la réaction dAlvy illustre une nouvelle dimension du personnage, Woody Allen campant une figure de névrosé que le spectateur tend à identifier avec « lauteur » tout en la reconnaissant comme une création originale. Son seul triomphe ici, cest de cristalliser en une courte scène dapparence réaliste tous les éléments anciens et nouveaux concourant à composer ce personnage, et il est troublant de le voir à limage braver lautorité en déchirant une pièce didentité. Nous ne travaillons pas dans un cadre danalyse psychosociologique, toutefois on pourrait souligner que ce nest pas un hasard si un film montrant un personnage adoptant une attitude de dérision absolue face à un représentant de lordre a trouvé un public très favorable en 1977, dans la mouvance de la remise en cause de lautorité traditionnelle à partir de la seconde moitié des années soixante. Dans notre perspective, nous insistons sur lintérêt de cette courte scène, dans la mesure où elle nous paraît symptomatique de lévolution dAllen dans Annie Hall vers un personnage conciliant inadaptation foncière et indéniable autorité. La névrose devient clairement le seul mode de fonctionnement possible, comme la dérision au niveau de lécriture et du ton général. Ce qui fait que le personnage triomphe en dépit de ses tares irrémédiables procède du même phénomène qui permet la production et la réussite de films pourtant marqués par une ironie sans concession. Le mouvement du film et les choix de « lauteur » assurent la réussite de cette figure dérisoire qui en est restée aux autos tamponneuses et qui brave lautorité tout mettant volontairement son identité en miettes. La scène illustre parfaitement lévolution inverse qui marque la filmographie allénienne en matière dautorité : plus les spectateurs leur reconnaissent une source dautorité particulière à qui ils prêtent les choix qui ont présidé à leur production, plus la question de lautorité dans les thématiques et les situations sera montrée comme problématique.
Nous avons choisi de nous arrêter à la question de lautorité dans Annie Hall, Interiors et Manhattan parce que le premier et le troisième au moins constituent pour une bonne part du public des uvres parmi les plus caractéristiques, sinon les plus caractéristiques, dAllen. Interiors, qui les sépare dans la chronologie, offre un contrepoint intéressant, montrant sil était besoin que lauteur Allen ne sinstalle pas dans le succès, et a gagné assez dautorité pour sessayer à autre chose que la comédie. Il illustre par ailleurs un aspect particulier de la question de lautorité, soit le rapport quun auteur établit, et remet en question à chaque nouvel ouvrage, avec ses maîtres, ses influences et ses références. Daucuns voient Interiors comme un film tout entier sous linfluence dIngmar Bergman, et le rejettent comme « non allénien », attribuant son accueil plutôt favorable dans les médias à la timidité des critiques impressionnés par la renommée dAllen, loriginalité du film par rapport au reste de sa production, et lautorité, justement, de sa référence majeure. Pour nous, en dehors de ses qualités propres, il témoigne du souci dAllen daller au-delà de la parodie pour rendre hommage à ses maîtres. Il nous semble quil lui fait marquer des points en matière de fluidité de la construction et de direction dacteurs, comme si lépreuve dInteriors lui permettait une gravité impossible jusque là. On peut regretter linsolence et le dynamisme parfois brouillon des premiers films comiques, mais il nous semble difficile de reprocher à un cinéaste de se renouveler, même au prix dun travail ressemblant davantage à une imitation quà une création originale. Interiors « ressemblant à une imitation » ? Finalement, la démarche est tout à fait typique dAllen, qui fait commettre pareil pléonasme
Et sil forçait exprès le trait de la copie dans une intention ironique ? Attention, il ne sagirait pas de moquer Bergman, auquel il est en fait rendu hommage, mais plutôt de marquer du signe du dérisoire même les entreprises les plus réussies esthétiquement, tout en raillant ceux qui voudraient vous voir toujours creuser le même sillon, jusquau jour où ils vous reprochent dexploiter un filon ! Les films dAllen témoignent dans leur ensemble de la recherche dun équilibre instable entre la dérision de la parodie et la déférence de lhommage, les comédies antérieures à Interiors sorientant davantage vers la première attitude. On comprend cependant dès Love and Death que ce ne sont pas les véritables artistes qui sattirent les traits du satiriste, mais plutôt leurs thuriféraires. Nous avons vus comment dans ce dernier film la musique, le cinéma et la littérature russes, loin dêtre des objets de dérision, donnaient à lensemble une profondeur inconnue des productions précédentes. Et si dans Annie Hall Alvy Singer aime mieux regarder du basket à la télévision plutôt que de faire des grâces aux invités hautement intellectuels de sa seconde femme, cest au nom de son culte pour Bergman quil refuse de perdre ne serait-ce que deux minutes du générique de début de Face à face, et par admiration pour Fellini quil sexaspère dentendre les commentaires péremptoires du cuistre de service qui le suit dans la queue. Et lorsque le Trissotin sautorise de sa parfaite connaissance de McLuhan pour pontifier, quelle jouissance que de voir ce dernier en chair et en os lui clouer le bec ! Que lon ne sy trompe pas cependant, les propos de cette « autorité » nont aucun sens et la distance ironique est sauve. Chez Allen, jamais on ne se soumet béatement à lautorité, même à celle des maîtres les plus admirables. Les films sont travaillés par cet effort pour trouver une distance juste vis-à-vis des maîtres et des influences, au moyen dune ironie salutaire les gardant de trop de révérence. Interiors, à première vue, semble figé dans lhommage rendu à Bergman, à la limite de la copie, et pourtant son esthétique glacée nest pas à admirer sans arrière-pensées, tant le propos met en garde contre les excès dune perfection mortifère. Ce que dénonce la « copie », au sens pictural du terme, nest pas la profondeur, la beauté des images et le rythme parfois solennel des uvres du maître suédois, que lon ne peut quadmirer, comme on admire la beauté formelle et la profondeur de Interiors. Allen vise bien davantage lidée superficielle que lon se fait des artistes et de leurs oeuvres à la suite de lectures de commentaires ou de critiques, voire simplement à cause de leur « réputation ». Le fait que Interiors sapparente plus au mélodrame quà la comédie ne signifie pas quil soit dénué dhumour, et lironie y règne tout autant que dans les autres productions alléniennes. Les personnages dont lintellectualité et lartificialité stérilisent lexistence y sont représentés tantôt avec compassion, tantôt avec cruauté. Comment ne pas sindigner de la pusillanimité de Joey qui ne peut se résoudre à accepter son manque de véritable talent et qui, sans consulter son compagnon, met un terme à sa grossesse au nom de vains projets artistiques ? Mais comment, aussi, ne pas plaindre cette mal-aimée dune mère trop exigeante ? Incapable de devenir elle-même auteur, victime de lauteur de ses jours : quelle autre question Joey pose-t-elle que celle, encore et toujours, de lautorité ? On voit donc se développer en parallèle dans le tissu même du film, mais à des niveaux différents, des problématiques qui toutes pivotent autour de cette question centrale. Pratiquement tous les personnages peinent à se dégager dune autorité maternelle abusive qui entend régenter même leur « décoration intérieure », et ne peuvent sans traumatisme trouver ni leur voix, ni leur voie. En parallèle, le film lui-même, visuellement, thématiquement, devient le support dun conflit entre originalité créatrice et prise en compte de modèles admirés dont il faut se détacher sans pour autant les nier. Les détracteurs dInteriors appuient leur critique sur le sentiment quils ont de ne pas être vraiment devant un film de Woody Allen. Dès lors, leur « auteur construit » savère des plus problématiques, dans la mesure où ils ne lui reconnaissent pas loriginalité qui le légitimerait. Ce malaise qui va se traduire par une désaffection à lencontre dun film que certains mettront carrément au ban de « leur » filmographie allénienne nous apparaît comme le reflet du conflit dautorité qui le marque tout entier. En dautres termes, on peut penser que le refus de certains de lui accorder un jugement positif trouve son origine dans le hiatus que lon constate entre le propos qui dénonce les abus dautorité et la recherche mortifère dune perfection surhumaine, et le très grand souci de recherche esthétique dont il fait preuve. Il y a là une contradiction intrinsèque que les amateurs vont accepter comme lessence même de loeuvre tandis que les détracteurs vont en faire la cause de leur manque denthousiasme.
Il nous semble, en revanche, que Manhattan témoigne dune relation apaisée avec maîtres et influences, équilibre dont bénéficieront la plupart des films postérieurs. On y voit certes une satire des milieux intellectuels, mais surtout Ike qui sexaspère de ses amis, rencontrés à une exposition de sculpture, qui dressent la liste de « lacadémie des surestimés ». Explicitement, le personnage allénien prend fait et cause pour dauthentiques créateurs et se refuse au petit jeu de la dérision. On connaît aussi la fameuse liste quil dresse à la fin du film, énumérant ses raisons de vivre et associant Mozart et Cézanne à son plat préféré et au sourire de sa maîtresse. On pourrait y voir un exemple de déplorable relativisme, mais outre quil ne faut pas oublier que nous entendons un personnage et que laccent de sincérité qui frappe ici nest peut-être quun ingrédient fictionnel vecteur de lironie qui le constitue et sous-tend le film, cette présentation brouillonne ne manque pas de rendre sympathique lénumérateur qui se laisse aller à avouer que parfois, le crabe de chez Woo lui apporte autant de plaisir quune symphonie de Mozart. Nest-ce pas là une de ces expériences dont nous-mêmes osons à peine reconnaître la réalité ? La scène de lénumération précéde immédiatement celle de la course pour rattraper laimée avant quil ne soit trop tard, grand classique du cinéma romantique hollywoodien. Pour nous, elle vise à renforcer notre identification avec un personnage qui va se risquer à tomber le masque de lironie, en créant une illusion daveu que nous acceptons au premier degré, parce quil nous plaît de faire rejouer la musique des attendrissements au cur de la comédie allénienne. Un peu plus tôt dans le film, Ike avait offert à Tracy une promenade en calèche dans Central Park, un sommet du cliché sentimental (« This is so corny ! ») transcendé par lironie, en particulier grâce à la référence à The Band Wagon. Les « maîtres », dès lors, seront perçus comme autant de génies tutélaires qui, loin dentraver la création originale, vont participer de ce terrain dentente que le film établit entre lui-même et son spectateur par le biais de références communes. Leur autorité ne sera plus abusive au point de faire disparaître ou de rendre problématique linstance à lorigine du film, elle viendra au contraire renforcer celle de « lauteur » perçu et construit, qui nous offre le spectacle des affres dun protagoniste délicieusement (pour nous, du moins) empêtré dans ses contradictions, personnage principal qui dun film à lautre reprendra régulièrement lemploi dauteur contrarié.
A compter de Annie Hall, tandis que saffirme un « auteur construit » à lautorité chaque fois remise en cause, mais rétablie et renforcée de film en film, les figures dauteurs contrariés vont se faire fréquentes, quelles soient incarnées par Woody Allen ou par un autre acteur ou actrice. Cest bien le cas pour les trois films dont nous venons de parler, dAlvy Singer (Annie Hall), auteur de sketches pour les autres, à Ike Davis, dont la voix ouvre Manhattan en essayant divers débuts pour le chapitre premier du livre quil désespère décrire, en passant par Renata la poétesse en panne dInteriors, sans oublier certains personnages plus secondaires. Ainsi dans Interiors, le mari de Renata se voit distribuer le rôle du romancier maudit, génial mais sans succès, qui se venge de son échec en éreintant même des auteurs quil juge bons puisque ces critiques au vitriol sont ses seuls écrits que le public apprécie. Les articles et essais politiquement engagés de lautre « gendre », compagnon de Joey, semblent le satisfaire. Toutefois limage contredit ce sentiment, puisque lui non plus nest pas montré dans lacte décrire, mais dans celui de dicter au magnétophone. Dans Manhattan, le meilleur ami dIke ne parvient pas à livrer les pages brillantes quil voudrait écrire sur Eugene ONeil tandis que Mary gâche son talent à transformer des films ou des séries en romans, détail plein dironie puisque voilà un film qui situe la production filmique au-dessous de lécriture dans la hiérarchie de la création intellectuelle. Ce sont là des figures que lon retrouvera fréquemment tout au long de la filmographie, dans September, Another Woman, Alice, Bullets Over Broadway, Husbands and Wives, Deconstructing Harry et Celebrity, pour ne citer que les films dans lesquels interviennent des personnages ayant des difficultés à achever les uvres quils ont le sentiment quils devraient écrire. Ces auteurs contrariés, personnages bien distincts de lauteur « construit » par le film et par les consciences qui le reçoivent, témoignent toutefois dun rapport très complexe à la création et à « lautorité », dans la mesure où chacune de ces figures présente des aspects dérisoires, des petitesses et des facilités. Nous ne sommes pas invités à les considérer avec indulgence : chez Allen, les « auteurs » nont pas toujours le beau rôle, en dépit des hommages appuyés que les films rendent parfois aux grands créateurs, comme si nous étions invités à mesurer la distance qui sépare ces productions des uvres plus grandes auprès desquelles elles viennent cependant sinscrire.
Parallèlement à ce foisonnement dauteurs en panne, à contre-emploi ou carrément en crise, Woody Allen, réalisateur de Annie Hall, puis de Manhattan, voire, pour les critiques et spectateurs relativement nombreux qui surent apprécier la tentative, dInteriors, simpose comme un cinéaste original à qui lon reconnaît une thématique et surtout un style particuliers. On le perçoit cependant comme toujours capable de surprendre, et on ne manque pas de sinterroger sur la tournure que va prendre sa carrière, comme le fait Michel Lebrun dans la conclusion provisoire de son ouvrage datant de 1979, et sachevant sur Interiors :
Et maintenant ? Que va-t-il advenir de la carrière de Woody Allen ? (
)
Va-t-il (
), ayant prouvé ses dons dauteur complet, effectuer une pirouette en forme de volte-face « je vous ai bien eus » et, avec un nouveau pied de nez flatbushien, nous livrer avec son prochain film un festival de tartes à la crème métaphysiques ?
Nous inclinons à penser que Woody Allen, dans Manhattan, titre provisoire du film quil vient dachever, poursuivra dans la manière douce-amère de Annie Hall son incessante exploration des intérieurs de lâme.
La sienne, bien sûr, c'est-à-dire la nôtre.
A la même époque, Foster Hirsch est tout autant dans lexpectative :
Now it remains to be seen where Allens high critical standing, his enthronement as Americas premier film maker as well as its most beloved comic, will carry him next : to more artsy hot air like Interiors or, as in Manhattan, to further experiments in deepening his comedy without sacrificing its entertainment value or breaking its back.
«
an opening round in the film makers war against Woody Allen »
Léquilibre apparent sera de courte durée, et la crise surviendra immédiatement après le consensus critique et public entourant Manhattan. Stardust Memories représente en effet le premier film violemment controversé de son auteur, ainsi que le désamour dune partie du public, surtout américain, pour les films de celui qui était juste avant son enfant chéri. Nous nous intéresserons cependant à une crise que nous sentons plus profonde, celle de lauteur tel quil est montré ici, dans un film que lon peut considérer comme une déconstruction de lédifice qui avait permis la reconnaissance de la source créatrice dAnnie Hall et de Manhattan. Interiors avait, il est vrai, remis en question linstance mise en place dans Annie Hall, mais la maîtrise et le style personnel dont témoigne Manhattan semblaient avoir restauré la position de lauteur Allen face au public. Stardust Memories apporte un démenti retentissant à ceux qui pensaient quAllen pourrait capitaliser sur son succès pour repasser les plats des tribulations dun irrésistible névrosé à Manhattan. Comment cela serait-t-il possible lorsque lon a lautodérision pour arme de prédilection ? Le film, demblée, surprit : mais est-il si surprenant, à la lumière de lévolution de la figure de lauteur chez Allen ?
Nous lavons vu, le spectateur dInteriors éprouve quelque difficulté à « construire » un auteur à ce film, auteur que lon attendait assez proche de « ce » ou « celui » qui était à lorigine de Annie Hall. Ce dernier film témoignait de linvention dun style et de personnages nouveaux, parmi lesquels nous pouvons inclure sans hésiter celui de lauteur, que nous ne confondons pas, en dépit de toutes les ambiguïtés déjà soulignées, avec celui du narrateur. Ces nouveautés désormais évidentes découlaient de lévolution de modes narratifs et de mises en image dune problématique portant sur lorigine même du film et apparaissant dès le tout premier film du cinéaste, comme nous lavons dégagé plus haut. Les personnages joués par Allen, par exemple, ne sétaient jamais privés de se présenter comme des sources dénonciation en sadressant directement au public, dans la tradition des comedians passés au cinéma, annonçant la fameuse première scène de Annie Hall. Nous avons vu comment Allen, sabsentant dInteriors en tant quacteur, pose de nouvelles règles, permettant au spectateur de construire un auteur différent, plus proche de celui dun cinéma moins « conscient de lui-même », et comment de nombreux destinataires du film ont refusé de construire cette nouvelle configuration. Manhattan les avait rassurés en les confortant dans leur idée de ce que devait être un film de Woody Allen. Et voilà que le cinéaste remet immédiatement en jeu les rapports entre attentes des spectateurs et film dans une production que lui-même considère comme de première importance.
Les images inaugurales savèrent à la fois inattendues et logiques par rapport à lévolution du cinéma dAllen. Le noir et blanc rappelle Manhattan et si le grain rugueux, les contrastes violents, et les gros plans appuyés des visages plus que tourmentés des voyageurs hagards de ce train lugubre sont loin dêtre caractéristiques du style visuel habituel dAllen, ils apparaissent suffisamment comme des citations de Bergman ou de Fellini pour quon les attribue finalement à un cinéaste rendant volontiers hommage à ces maîtres. Linattendu, cest ce silence, seulement rompu par le tic-tac lancinant du temps qui sécoule, inexorable, chez un cinéaste connu pour la virtuosité de ses dialogues. Il semble donc demblée renoncer aux manuvres de séduction auxquelles lautorité présidant à lélaboration de ce qui est présenté aux spectateurs se livrait au début de Manhattan, par exemple. On en prend même le contre-pied, la laideur soulignée des visages et des lieux sopposant à la joliesse assumée des vues de Manhattan, et le mutisme contrastant radicalement avec la logorrhée de la voix off comme avec les accents bouleversants de la musique de Gershwin. Dans Manhattan, le narrateur revoyait sans cesse sa copie et semblait avoir toute latitude pour reprendre son chapitre premier depuis le début. En revanche, on nous montre ici un personnage incarné par Woody Allen, soit en partie constitutif de lentité « auteur », qui ne peut échanger son ticket et se voit condamné au train sinistre tandis que le train du plaisir hollywoodien part sans lui dans une autre direction. Confronté à ses premières images, le spectateur hésite. Cela ne ressemble pas à du Woody Allen, mais pourtant sen est : le personnage, silhouette bien connue, sy comporte clairement comme un protagoniste, impuissant, certes, mais désespérément actif parmi le troupeau des victimes résignées, quil parlemente avec le contrôleur impassible ou sacharne contre la vitre close. Avant même la séquence suivante levant lincertitude en désignant ces premiers plans comme constituant la fin du « film dans le film » que le protagoniste, un cinéaste en crise, propose à ses producteurs, on peut percevoir une ironie bien allénienne dans le grossissement du trait et la symbolique appuyée jusquà la caricature. La démarcation entre premier et second degré est toutefois quasi imperceptible, et fort peu de critiques ont regardé la scène sous langle de la parodie, qui nous semble pourtant être un des éléments constitutifs de ce début provocateur. La caricature « passe », le subtil mélange dévocation sinistre et dexagération se trouvant concentré dans le visage de lacteur Woody Allen, ce masque qui, à bien y regarder, respire la tristesse, sinon la tragédie, et qui pourtant ne peut se défaire de laura comique des rôles antérieurs. Comment ne pas imaginer quici Allen se moque de ces comiques qui se croient obligés de faire dans le tragique pour accéder à la cour des grands ?
Au fur et à mesure que lon avance dans le film, la perplexité grandit. Aux premières images, sorte de cauchemar et de danse macabre entraînant les passagers du train du plaisir comme ceux de celui du chagrin vers la même ultime décharge, succèdent des plans au montage saccadé, dans lesquels errent des silhouettes indistinctes émettant de virulentes critiques à lencontre de ce que nous venons de voir. Est visé également celui qui a produit ces images problématiques, désigné par un simple pronom à la troisième personne. Clairement, le sujet du film, cest un cinéaste, son cinéma, et la crise quils traversent. Le film fut généralement mal reçu par la critique et le public qui virent de linsulte dans la manière dont les traitait ce personnage de cinéaste, quils percevaient très proche de Woody Allen et à qui ils naccordaient pas les circonstances atténuantes de lautodérision. Pour nous, loin de « cracher dans la soupe », Allen se livre là à un authentique questionnement quant à lessence même de ce quil souhaite créer au cinéma. Pour ce faire, il prend le risque de se distribuer dans un rôle passablement antipathique, remettant en question le capital de sympathie constitué depuis Take the Money and Run et à peine entamé par Interiors, film dautant plus facilement écarté par ses détracteurs que lacteur Allen en est absent. Ici, il est omniprésent, ne se dérobant pas aux gros plans en légère contre-plongée qui viennent accabler la plupart des visages du film, à lexception peut-être des femmes aimées ou « aimables », Dorrie (Charlotte Rampling), Isobel (Marie-Christine Barrault) et Daisy (Jessica Harper). Et encore, celles-ci néchappent pas à la cruauté dune caméra scalpel qui expose leurs défauts à la manière de ces sculpteurs des XIVe et XVe siècles qui, loin de lidéalisme de leurs prédécesseurs, exprimaient la terreur de ces siècles de guerre et de pestilence en soulignant chaque tendon, chaque veine, chaque boursouflure des corps de leurs gisants. Tandis que les salières de Dorrie lanorexique se creusent dans leffort quelle fait pour ouvrir une bouteille, Isobel a droit à un gros plan juste au moment où elle fait sa peu flatteuse gymnastique faciale. Quant à Daisy, elle offre un vrai festival dongles rongés et de lèvres mordillée et dissimule en permanence son regard derrière des lunettes sombres. Ces dernières sont par ailleurs lobjet qui, de notre point de vue, symbolise le mieux lentreprise dAllen dans ce film, puisquon y voit son personnage troquer les montures habituelles pour des lunettes noires de playboy paradoxal, signalant une noiceur nouvelle. Le changement de lunettes marque un passage au sombre, du regard lucide de lironiste à la noirceur du cynique, mais aussi toute lironie avec laquelle il faut appréhender cette figure dauteur acclamé, tourmenté, contrarié.
La structure ou, plus exactement, la manière dont est mené le récit permet à Woody Allen doffrir à la fois un florilège de ce qui caractérise son cinéma, et un contrepoint ironique. Cette attitude qui lui permet de jouer sur plusieurs tableaux à la fois, voire de pouvoir dire une chose et son contraire, se trouve sans doute à lorigine du désaveu des critiques « grand public », à la peine dès lors que leur travail consiste à évaluer, classer, noter un film pour le conseiller ou le déconseiller aux spectateurs plutôt quà lanalyser. Cette structure est extrêmement complexe, quon en juge : on y distingue les extraits du film dans le film de ceux des films antérieurs de Sandy, et les passages consacrés directement à la diégèse (soit, en gros, la réception négative du dernier opus de Sandy, ses démêlés avec la production, son agent, son conseiller financier, et autres importuns, puis le mini festival à lhôtel Stardust dune cité balnéaire anonyme, la visite dIsobel, lescapade avec Daisy et la rencontre avec les soi-disant extra-terrestres), des visions, phantasmes et retours en arrière. Enfin, on se retrouve avec tous les passagers des différentes strates du récit pour applaudir à la séquence de dénouement qui renvoie à lensemble comme étant « le dernier film de Sandy Bates », de la projection duquel sortent dans le désordre acteurs et « spectateurs » anonymes. A moins que lon ne sexaspère ou que lon ne reste perplexe, comme semble nous y inviter le dernier plan dans lequel Sandy/Woody Allen nous renvoie au vertige dun écran vide au centre de notre écran, nous y reviendrons. A ce stade, la question qui demeure posée est celle de la mutation que Stardust Memories fait subir à ce que nous nous obstinons à désigner sous lappellation dauteur. A revoir le film, nous percevons pourquoi, en dépit de sa mauvaise réception critique et publique aux Etats-Unis, il compte parmi les favoris du cinéaste. Ce dernier, non pas par bravade ou par pose dartiste incompris et méprisant, mais par une sorte dhonnêteté à vrai dire particulière et ambiguë, y souligne à la fois ses limites et ses audaces. Il ose, lui à qui on ne reconnaît pas forcement un statut dauteur, se mesurer aux grands, et risque des angles nouveaux et des images surprenantes sintégrant à une structure audacieuse. On peut, à linstar de Douglas Brode, ne voir quaffèterie et imitation dans les plans du hall de lhôtel désert et de lappartement surexposé de Sandy ou dans les clichés saccadés du visage ravagé de Dorrie à la clinique. On peut aussi les regarder sans a priori comme autant de tentatives daffiner lexpression filmique du dérisoire. Des silhouettes errantes, parfois à contre-jour, à des distances variant constamment, des visages torturés surgissant dans le champ, des lumières saturées et des contrastes violents, des décors austères qui se vident et se remplissent
le tout marqué par larbitraire, comme pour justifier le leitmotiv de Sandy dénigrant lensemble de son oeuvre, « my stupid little films ». On comprend dès lors que le film puisse ne pas se présenter sous un jour très favorable, dans la mesure où le principe darbitraire dégagé plus haut risque de grever lensemble dune impression dinanité, voire de mépris pour le spectateur, comme le souligne Douglas Brode. Il est clair cependant que ces traits visent bien plus le protagoniste que le spectateur, dans un exercice de dénigrement féroce : est-ce à dire que la figure de lauteur doit être déconstruite plutôt que construite ?
En tout état de cause, le film met en scène cette déconstruction, à plusieurs niveaux : dabord dans la figure du protagoniste, cinéaste en crise et personnage antipathique, puis dans sa structure éclatée, et enfin dans le hiatus quil présente par rapport à ce que lon pouvait attendre, en 1980, dun film de Woody Allen après Manhattan. Toutefois, qui fait leffort daller au-delà dune première impression de décousu, de cynisme et de noirceur faisant effectivement du film un « mauvais objet » difficile à aimer, découvre quil est possible dy voir à la fois un bilan et un manifeste de ce quun film de Woody Allen est et nest pas. Film dont on a dénoncé le caractère foncièrement négatif, Stardust Memories explore les pistes ouvertes dans les films antérieurs, pour en fermer certaines. Cest la dernière fois que Woody Allen incarne un personnage aussi proche de ce quil est à la ville, professionnellement du moins, et les masques des films à venir se feront plus opaques, les compositions plus distanciées. Film bilan, Stardust Memories dénonce, de notre point de vue, limpasse de lassimilation du personnage à lauteur, et de létude du film comme reflet de la biographie de ce dernier. Certaines scènes, extraites des uvres de Sandy Bates, rappellent les comédies loufoques des débuts quà plusieurs reprises des personnages disent regretter (jusquà une créature extraterrestre au Q.I. surmultiplié), et offrent un assortiment de possibilités comiques, une structure que des films postérieurs comme Deconstructing Harry reprendront. En dautres termes, Stardust Memories établit ou plutôt rétablit, au-delà de la décomposition apparente, la notion dauteur comme source didées, de gags, de pistes, et nous montre un personnage de cinéaste au travail, qui crée en dépit, et sans doute en raison des difficultés quil rencontre. Les trouvailles formelles abondent, le film associant des caractéristiques éminemment alléniennes (la musique de jazz, lexcellente distribution, à la fois variée et harmonieuse, la qualité du jeu des actrices en particulier) à des figures plus rares comme le gros plan ou un montage volontairement heurté. La composition tient du collage, mais en apparence seulement, et la structure savère très dynamique. Si bien que le film avance, de même que « le film dans le film » et quaprès les débuts catastrophiques évoqués plus haut, tout sachève avec la fin de la projection du même opus enfin terminé. Quant à Sandy Bates, nonobstant sa personnalité désagréable, ses jérémiades et son exaspérante crise existentielle, il peut se retourner sur un ensemble de productions qui font uvre, inscrire un nouveau film à sa liste et repartir vers dautres aventures créatives. Lironie qui sous-tend un travail fort intéressant du point de vue esthétique permet cet achèvement paradoxal.
Le film, nous lavons dit, se trouve tout entier placé sous le double signe du dérisoire et de la dérision, au point que de nombreux observateurs se sont crus visés par la caricature grinçante. Il parvient à associer aigreur et tendresse grâce à une appréhension très diversifiée de son personnage principal que lon se surprend tour à tour à détester, à plaindre et à trouver sympathique, sans jamais vraiment sidentifier à lui, dans la mesure où la mise en abyme constitutive du film le maintient à distance. A qui devons-nous les images qui nous parviennent, à « Woody Allen », à « Sandy Bates » ou au protagoniste du ou plutôt des films dans le film ? Invités à construire une figure dauteur sur le mode du kaléidoscope, nous résistons, à linstar de ceux qui reçurent mal le film, avant, pour certains, de céder aux charmes indéniables que les amateurs dAllen trouvent dans ses uvres, les saynètes irrésistiblement incongrues, les instants de grâce nostalgique, et surtout le festival denchâssements des deux scènes finales qui révèlent et réconcilient à la fois. A lavant-dernière, Sandy rattrape Isobel alors quelle le quitte, et propose, dans un train qui rappelle celui de la première séquence, un heureux dénouement hollywoodien à leur idylle et au film dans le film, tandis que le dialogue balaie allégrement tout reproche dinvraisemblance. Nous assistons, médusés, à lembarquement général pour Cythère, ou plutôt pour le Paradis du Jazz, mais la fin en trompe-lil du film dans le film nest que provisoire, et lautorité narratrice sempresse de relever le rideau pour une succession de rappels dans la scène ultime.
INTERIOR. STARDUST HOTEL AUDITORIUMNIGHT.
The audience looks up at the movie screen, clapping and talking enthusiastically. The projector light goes off and the house lights go on. People get out of their seats, talking and gesturing among themselves. (
)
Daisy, wearing her sunglasses, and Isobel are among the last to leave the auditorium. They walk past the rows of chairs, deep in conversation.
DAISY You looked so beautiful, I couldnt believe it. You really did. (
)
DAISY (Gesturing) Did you find By the way, I want to ask you
did you find, when you did, like, kissing scenes with him
ISOBEL (Chuckling) Oh
DAISY (Moving her hand near her mouth) Did you no-
Did he open his mouth with you, and-and wiggle his tongue around?
ISOBEL (Laughing) Yes! Yes, he did! (Laughing) And he never lets you go!
DAISY Its the most irritating thing, right? (
)
An old Jewish man and Rash, his wife, are the very last ones to leave. The old man gestures at the movie screen with one arm; the other arm is around his wife.
OLD JEWISH MAN (Shaking his head) Its amazing, Rash. From this he makes a living? I like a melodrama, a musical comedy with a plot
.
He continues his speech in Yiddish; they walk out of the room. The auditorium is empty for a moment, holding only the stage, the silent movie screen, and the rows and rows of chairs. Piano music is heard as Sandy is seen walking down the aisle. He goes into one of the first rows of chairs; he bends down and picks up his sunglasses. He puts them on and walks back up the aisle.
Sandy pauses for a moment, turning to look back at the movie screen, then he walks out. The auditorium lights fade into black, revealing rows of archlike ceiling lights. They, too, darken. And the piano music stops
Qui sort, au dernier plan, de la salle de projection du « Stardust » ainsi tendue en miroir ? Serait-ce cette figure allénienne de lauteur que nous cherchons ici à cerner ? La dernière scène offre un concentré du sentiment dincertitude quexalte ce film référentiel à plusieurs niveaux, ou, comme on dit en anglais, self-conscious, sa composition en abyme réclamant de la part du récepteur un effort lassociant à la narration tout en le maintenant à distance. Le dispositif savère par ailleurs dautant plus subtil, ou pervers diront certains, que tout semble conçu pour nous faire tomber dans le « panneau » de lassimilation biographique du personnage, cinéaste lui-même, au réalisateur et à la personne Woody Allen. Pour preuve, la réaction de Richard Blake à la suite des plaintes dIsobel et de Daisy (à moins quil ne sagisse de Marie-Christine Barrault et de Jessica Harper ?) : « he has taken advantage of his role as director to engage in unwelcome kissing on the set. Theologically, this is a step backward
» Qui est cet il pour faire ainsi enregistrer un recul théologique au cinéma dAllen? On sinterroge sur le sens à donner à théologique, que dans ce contexte Richard Blake paraît assimiler à moral, mais la remarque du critique a ceci dintéressant quelle est directement inspirée par lambiguïté constitutive de la figure de « lauteur » chez Woody Allen, et par la perception brouillée que lon peut en avoir. Pour Blake, « il » fait preuve dune grande complaisance, et sa critique annonce les reproches ultérieurs qui seront fait à un réalisateur passant à lacte pour non pas « faire faire de jolies choses à de jolies femmes » comme disait Jean Renoir, mais bien pis, faire des choses à de jolies femmes
On peut prendre cependant le contre-pied de la condamnation, et trouver quil y a une franchise louable à souligner un des éléments essentiels du fonctionnement filmique, soit les troubles plaisirs du voyeurisme et de la fameuse « pulsion scopique ». Loin de nier ou de feindre dignorer que le cinéma est un art fondamentalement impur, pour reprendre André Bazin, Allen se désigne clairement comme un menteur sincère. Il produit une manière de caricature bien dans la veine de son comique, jouant sur notre croyance, dans la mesure où, un temps, nous suspendons notre incrédulité pour accepter la représentation comme des actes « réels ». Pourquoi tant de baisers à lécran, depuis les origines, sinon pour procurer un plaisir ambigu aux regardeurs qui se prennent à y croire ? On pourrait presque assimiler le baiser de cinéma à une des « figures de linvisible » chères à Marc Vernet, tant cette représentation du contact charnel et de léchange des souffles illustre bien la mystérieuse rencontre entre le matériau filmique et notre réalité de spectateurs. Quant à « Woody Allen », être de chair et de désir, il est fort probable quil ait pris plaisir à embrasser Marie-Christine Barrault, en particulier pour le « gros baiser mouillé » que Sandy Bates propose comme meilleure fin possible à son film, à lavant-dernière scène, ambiguïté qui en renforce lironie :
SANDY (
) I had a very, very remarkable idea for a new ending for my movie, you know? Werewere on a train and there arethere are many sad people on it, you know? And-and I have no idea where its headin
could be anywhere
could be the same junkyard. And, uh But its not as terrible as I originally thought it was because-because, you know, we like each other, and-and
uh, you know, we have some laughs, and theres a lot of closeness, and the whole thing is a lot easier to take.
ISOBEL (Shaking her head, reacting) I dont like it.
SANDY Uh! You dont like it?
ISOBEL Its too sentimental.
SANDY So? But so what? Its the good sentimental. Thats what youyou know
I-i-its
A-a-a-and, and you know, its But theres this character thats based on you thatsthats very warm and very giving and youre absolutely, um, nuts over me. Youre just crazy about me. You just think Im the most wonderful thing in the world, and-and youre in love with me, and youre
(Isobel tries not to smile, but she cant control herself, she chuckles) And-and despite the fact that I do a lot of foolish things, cause-cause you realize that-that down deep Im-Im
not evil or anything, you know? Just sort of floundering around. Just-just
ridiculous, maybe. You know, j-just searching, okay?
ISOBEL (Giggling, shaking her head) I dont think its realistic.
SANDY (Touching his mouth, gesturing) What? Now? This is
Now youre gonna bring up realism, after
after
? This is a hell of a time to Now, I know one thing: that athat a huge big wet kiss would go a long way to selling this idea. Im-Im very serious. I-I think, I think this is a big, big finish. Do you know what I mean?
The music swells. Isobel smiles and turns around in her seat to face Sandy. He leans over the back of her seat and kisses her.
The train engine is heard. The camera is outside the train again, showing Sandy and Isobel still kissing through the window. The train begins to move; Isobels two children, looking up over their seats, watch Sandy and Isobel, big smiles on their faces. Sandy and Isobel continue to kiss as the film cuts to:
INTERIOR.. STARDUST HOTEL AUDITORIUMNIGHT.
Voici comment, avant de passer à la scène ultime citée plus haut, le dispositif ironique allénien sillustre en quelques plans et répliques fondés sur un modèle de réception à niveaux multiples particulièrement explicite dans Stardust Memories. La dernière scène décalera encore, au moins dun cran, ce que lon donne à voir et à entendre, pour brouiller définitivement les pistes sur la silhouette ambiguë dune « figure dauteur » se retournant pour scruter un écran vide. Dans lavant-dernière scène en revanche, on tâche encore de nous faire démêler lécheveau de lattribution de lautorité narrative. En apparence, il sagit dun dénouement, qui serait classique sil nétait si autoréférentiel et ne tâchait pas de jouer sur plusieurs tableaux à la fois. Le dialogue fait dailleurs énoncer à Sandy Bates, cinéaste en crise, la contradiction fondamentale qui entrave le déroulement fluide de la création et de la production de son film, et probablement, au-delà, de tous ses films. Il tente de bien refermer la boucle narrative au moyen dune fin des plus hollywoodiennes (« there is a lot of closeness ») facile et agréable à tous, tout en avouant quil est incapable de conclure ainsi (« just sort of floundering around »). La possibilité de la fin hollywoodienne, Hollywood Ending, est plus quévoquée, elle est effectivement réalisée à limage, mais toujours avec le contrepoint de la réserve ironique qui na de cesse de nous rappeler que tout cela nest que spectacle. Le train en noir et blanc, sinistre dans la scène douverture, sillumine de ce « grand » baiser, que les enfants regardent avec un « grand » sourire, mais demeure le même train capable de transporter le cauchemar comme la romance, métaphore du film capable daccueillir les spectacles les plus contradictoires sur un même support. La mise en images souligne laspect métaphorique, puisque le baiser final est filmé à travers la vitre du train, le cadre de la fenêtre préfigurant lécran de la salle de projection de lhôtel Stardust et doublant celui de « notre » salle ou de notre téléviseur, nous ramenant à notre condition de spectateur. Rien ici ne vient favoriser notre croyance en ce que nous voyons ; tout, le dispositif, les propos des personnages eux-mêmes, vise à émettre des réserves définitives quant à la vraisemblance de cette fin, que seule rend possible lironie qui nous autorise le plaisir dune fin traditionnelle dont nous goûtons à la fois le charme et le ridicule.
On ne pourra toutefois lapprécier quà condition dentrer dans le jeu et de se soumettre à lautorité ambiguë qui en fixe les règles, cette instance qui, pour nous, fait fonction dauteur et ne peut que demeurer mouvante, labile et pour tout dire fuyante. Comment accepter de reconnaître une autorité qui ne parvient à se dire que sous le mode de la dénégation, et ce faisant, se dit quand même ? « La manuvre est risquée, et, comme tout jeu dialectique, elle ne réussit que de justesse. » Plus que le baiser final, trop parodique pour être honnête, quelques plans fugaces dans le film, en particulier lévocation nostalgique des « bons moments » avec Dorrie, nous semblent bien illustrer ce que Sandy Bates désigne sous lappellation « bon sentimental », soit ces instants dépiphanie où le filtre de la dérision est levé pour laisser affleurer lémotion. Le film peut parfois se montrer aimable, les instants de tendre nostalgie faisant passer lamertume des constats cruels. On voit cependant que le dialogue qui semble donner la parole à toutes les appréciations possibles du film, dans le même temps ôte les mots de la bouche de ceux qui pourraient exprimer une opinion quelle quelle soit. En dautres termes, la richesse même du film peut laisser la désagréable impression que tout est contrôlé et que notre rôle de spectateur est lui aussi écrit. La contradiction nest quapparente puisquelle est énoncée dans la même foulée que le reste. Dès lors, la figure dauteur risque bien dêtre perçue avec antipathie, limagier se faisant manipulateur. Dans ce film qui ne cherche pas le consensus, il nous semble que la riche formule, à trop exposer les ambiguïtés de la création filmique et de sa réception et à trop vouloir jouer sur des tableaux contradictoires, se prend à ses propres pièges. Le résultat, aux sutures visibles laissant voir hiatus et failles, a su plaire à ceux qui aiment que les films, secouant leur routine, les invitent à douter de codes préétablis trop facilement confondus avec des vérités premières. Dans le même temps, il na pas manqué de détourner de lui ceux qui attendent la satisfaction dun produit daccès plus facile, et qui peinent à faire la part, chez lironiste, entre « mensonge sincère » et facilité hypocrite. Même sil nous semble que la toute dernière image offre une solution possible, mais tout juste esquissée, il apparaît à lire les critiques que cette figure de lauteur allénien, silhouette mi-moqueuse, mi-mélancolique, nest guère recevable. Après le succès de Annie Hall et de Manhattan, certains attendaient autre chose que lexpression de doutes et dambiguïtés, quand dautres apprécièrent la démarche dun auteur célébré se remettant en cause. On peut se demander dans quelle mesure les films ultérieurs rétablirent limage de « lauteur » auprès de ceux que Stardust Memories avait brouillé avec Woody Allen et son cinéma.
I want that thing to emit light rays and so capture the future and the past
Le film suivant, A Midsummer Nights Sex Comedy (1982), aurait dû rallier davantage de suffrages puisquil se présente sous une forme des plus classiques. Or, la réception, aux Etats-Unis du moins, ne fut guère plus satisfaisante que celle de Stardust Memories. Consciente de prendre le contre-pied de bien des critiques, nous insisterons pourtant sur son importance dans la filmographie de Woody Allen en ce qui concerne létablissement dune figure particulière de « lauteur ». Il nencourt pas les accusations dexhibitionnisme que lon peut adresser à Stardust Memories, explicitement consacré aux affres dun réalisateur en crise. Ici, nulle figure de cinéaste, de comedian ou décrivain. Le personnage quincarne Woody Allen noccupe pas plus la scène que les autres, dans un film que lon peut qualifier de choral. Tout semble fait pour mettre à distance léquivoque relation entre « auteur », personnage, acteur et même personne qui sous-tendait le film précédent. Outre le relatif effacement du personnage allénien, la distance est marquée par une volonté de dépaysement plongeant le film dans une atmosphère radicalement différente de celle du précédent, quil sagisse de lépoque, de la musique, des choix visuels et de la construction même. Laction se situe dans les premières années du vingtième siècle, et la « pièce dépoque » (period piece) se nimbe dune douce lumière dorée en contraste absolu avec le cruel noir et blanc de Stardust Memories. Là où, dans un « Woody Allen », on attendrait du ragtime, style musical contemporain de laction, le choix se porte sur Mendelssohn, Songe dune nuit dété oblige. Autre décalage, le décor campagnard, qui étonnera plus dun critique. Unique partie de campagne de la filmographie, cette « comédie érotique » noccupe pas, pour nous, une place à part, sinon en apparence. Elle transcende les préoccupations, voire les obsessions alléniennes, en introduisant des éléments nouveaux. La thématique sappuie sur des constantes, les élans et les hésitations sentimentaux et charnels de trois hommes et de trois femmes qui tour à tour sapparient et séloignent, constituant la trame dune comédie des erreurs ou plutôt des errements inspirée de Shakespeare, de Bergman et de Jean Renoir. Comme dans tout « Woody Allen », ces figures complexes suscitent moult commentaires chez les personnages, et les étreintes sont davantage évoquées quelles ne sont montrées. Tout ici, désirs, regrets, jalousies, est objet de badinage, jusquà la mort qui ne manque pas de jouer un rôle dans la comédie. On pourrait se laisser prendre à la lumière de lété, au plaisir de la tablée damis, à la beauté des trois personnages féminins évoluant avec un parfait naturel dans des costumes rehaussant leur féminité, et croire que Woody Allen tourne simplement la page tourmentée de Stardust Memories pour offrir cette idylle bucolique à sa nouvelle muse, Mia Farrow. Cette dernière fait ici de délicieux débuts chez Allen, dans un film que lon est en droit de considérer comme trop joli pour être mémorable. Toutefois, un peu dattention fait percevoir ce que les images flatteuses, les enchaînements fluides et la légèreté du ton recèlent de cruel et de poignant.
La facture classique du film convient merveilleusement à la figure, classique elle aussi, du jeu qui vous engage bien plus quil ny paraît, mise en abyme des enjeux de la représentation des relations amoureuses. En apparence, il ne sagit que de jouer, mais qui sait les blessures infligées ? Ce nest pas un hasard si lon fait usage ici de la symbolique ambiguë de larcherie. On passe ainsi du « simple » jeu sportif entre les deux hommes jeunes et la jolie infirmière peu farouche à la blessure infligée au séducteur hédoniste par le vieillard que lon pensait sage. Mais après avoir décliné linvitation à la compétition au profit du combat plus intellectuel des échecs, ce dernier se verra ramené à la sauvagerie instinctive par la jalousie. Nous ne sommes ni chez Musset, ni chez Marivaux, mais nous pouvons éprouver la saveur douce-amère du sentiment nostalgique qui baigne tout le film, au risque de la mièvrerie.
Ainsi, les plans de coupe dignes de calendriers des postes, sur fond de musique de Mendelssohn, ont-ils beaucoup étonné, voire scandalisé. Nous avons lu plus haut comment Stanley Kauffmann navait pas de mots assez vifs pour exprimer son dégoût à leur vue. Il est vrai quils paraissent maladroits, mais on est en droit de se demander sil ne sagit pas dune tentative de sourire de ces chromos tout en jouissant quand même de leur indéniable joliesse. Lironie, si ironie il y a, deviendrait-elle ici trop subtile pour convaincre ? Dautres cinéastes ont recours à des plans de coupe en apparence semblables : on pense à Bergman, aux images dautomne dans Cris et Chuchotements, ou à celles du parc de Fanny et Alexandre, montrant la pluie qui sabat, inexorable, sur les statues, les vasques de géraniums et les jouets oubliés. Inscrits dans des films dont la beauté des images, loin dêtre gratuite, participe de la profondeur des situations et des thèmes, et dont les passages légers ou humoristiques ne reposent quexceptionnellement sur la dérision, ces plans ne risquent guère dêtre perçus au second degré. En revanche, ils jurent dans un film de Woody Allen. Risquons cependant, sinon une justification, du moins une explication : ce décalage de plus ne pourrait-il pas être vu comme un aveu de faiblesse ? Pastichant Renoir et Bergman, le film exprime de ladmiration pour ces maîtres, tout en glissant régulièrement quelques plans dapparence indignes, que leur fausse naïveté rend risibles, signes que le film ne vise pas à la profondeur des uvre de ces grands artistes. Sagirait-il de marques de modestie ? Les grands ont dit et montré le plus admirablement du monde la tension entre joie et peine qui constitue le tissu même de lexpérience humaine, mais leurs uvres interdisent-elles dévoquer à une échelle plus modeste les tourments de la nostalgie et du sentiment de lirrémédiable passage du temps ? Woody Allen sy risque, tout en avouant son incapacité à adopter un autre mode que celui de lironie, comme une sorte de retenue au bord dun engagement trop entier.
A Midsummer Nights Sex Comedy ne déroge pas à la règle des films dAllen en nous offrant des commentaires sur lui-même, sur la manière dont il est conçu et sur celle dont il doit être perçu. On retrouve ici, comme dans Take the Money and Run, une scène de projection orchestrée par le personnage que le cinéaste incarne. Si Andrew, courtier en bourse et inventeur du dimanche, paraît très loin des écrivains, dramaturges, cinéastes et journalistes qui jalonnent la filmographie, il nen est pas moins une véritable figure dauteur qui crée, montre et raconte au moyen dune étrange boule magique de sa fabrication.
Scène 20 :
La scène est en clair-obscur. La bande-son bruit doucement de grésillements dinsectes et dappels doiseaux de nuit.
Plan 1 : Gros plan sur la boule aux esprits, en cuivre, qui luit doucement.
ANDREW (Off) Ok everyone, now I cant guarantee this thing is going to work.
Plan 2 : tous les personnages sont réunis en cercle autour de la boule.
(
) ANDREW
OK, join hands everyone.
(
) MAXWELL Can we look at it?
ANDREW You can look at it, yes.
LEOPOLD (Mumbling) Guess were here for some time
ANDREW OK, relax. Please take this seriously. Keep concentrating.
Plan 3 : gros plan sur la boule.
ANDREW (very softly) Just relax
and concentrate.
(
)
Plan 9 : plan rapproché dAndrew qui respire avec un peu deffort. Une lumière vient se refléter dans son verre de lunette, grandit, limage séclaire tandis quune sorte de léger carillon se fait entendre.
Plan 10 : plan de tout le groupe. Andrew se tourne vers la fenêtre, montre quelque chose du doigt. Les autres se lèvent et vont vers la fenêtre.
ANDREW Look at that, isnt that fantastic ?
WOMENS VOICES Oh, its wonderful!
MAXWELL Its working, its working!
Plan 11 : vus de lextérieur, à travers la fenêtre, le visage extasié dAdrian à gauche, et un petit peu en retrait à droite, celui de Dulcie.
DULCIE We went swimming there!
ADRIAN Its the brook!
Plan 12 : extérieur nuit, plan large. La prairie, les bois, et une petite silhouette dhomme en vêtements clairs au second plan, éclairée par le faisceau lumineux de la boule.
ARIEL (Off) Its a person, its a man.
ADRIAN (Off) Oh, its Andrew.
ARIEL (Off) Oh, no, its Maxwell.
ANDREW (Off) Look at that!
ARIEL (Off) No, its Andrew. Its neither of them.
(
)
Plan 15 : plan rapproché dAriel, qui fait doucement non de la tête.
ANDREW (Off) Is this thing looking in the past?
MAXWELL (Off) Or is it the future?
LEOPOLD (Off) Its an optical illusion.
(
)
Plan 24 : gros plan de la boule qui explose dans un gerbe détincelles.
Plan 25 : plan densemble du groupe qui réagit et saffole autour de la boule qui continue à flamber.
ANDREW The house will burn down!
MAXWELL You really invented something here Andrew.
ANDREW Yes, but what?
(
)ADRIAN Is it explainable? What did we see? The past, the future, the present?
(
) Andrew, resté seul, se redresse (
) et sort. (
)
ANDREW (Off) Hey, arent you going to bed?
MAXWELL (Off) No, Im going to stay downstairs for a while.
(
)ANDREW (Off) Oh really? Oh
youre just going to, err
MAXWELL (Off) Get a little air.
(
)MAXWELL Just around, under the stars, I dont know.
(
)ANDREW (Il entre à nouveau dans le champ à droite) Then maybe I should, yeah, I should walk along with you.
(
) MAXWELL Go to bed. Im to meet Ariel.
ANDREW You are?
MAXWELL Yes, by the brook, at midnight.
La scène est longue, mais il importe de la regarder dans son intégralité tant elle répond, à des années décart, à la scène de projection de Take the Money and Run. Cruciale elle aussi, elle donne à voir et à entendre une représentation de la relation entre images montrées et reçues, soit entre film et spectateurs. Andrew linventeur se voit gentiment sommé de faire une démonstration des pouvoirs de son étrange « boule spirite », qui fonctionne à la manière dun projecteur ou de la lanterne magique de Fanny et Alexandre ou du Temps retrouvé, ladaptation de Raoul Ruiz, la référence proustienne nétant pas, on sen doute, un hasard. Il convient daller jusquau terme du plan 25, en dépit de sa longueur qui contraste avec la brièveté de tous les autres de la scène, dont il constitue la seconde partie. Nous percevons la comédie que sy jouent Andrew et Maxwell comme le pendant et la conséquence de la « projection ». Le chassé-croisé des deux personnages entre le champ et le hors-champ peut se voir comme une représentation fort animée du réseau complexe de désirs, de faux aveux et de vraies feintes que le film dessine, entre les personnages comme entre film et spectateurs. Dans un premier temps, le montreur dimages est presque surpris du bon fonctionnement de son invention quil présente sous lhabituel mode ironique, dérisoire garantie contre les souffrances de léchec. Mais cela « marche », et les spectateurs se partagent entre différents modes de réception. La plupart projettent leur expérience ou leurs désirs dans ce qui leur est donné à voir, et Leopold le scientifique sen tient à des explications en apparence rationnelles. Ces dernières, peu convaincantes, sont de peu de poids face à la crédulité de Dulcie qui se met à craindre les fantômes et à linvestissement émotionnel des autres destinataires de ces images. Puis dans un second temps, Andrew et Maxwell vont essayer de réaliser les promesses que la scène projetée semble contenir, en sortant à linsu de tous, lun et lautre désirant Ariel, la fiancée de Leopold qui est à quelques heures de son mariage. Tandis quAndrew va essayer de raviver les flammes du passé et connaîtra la désillusion dans une étreinte « réelle » finalement décevante, Maxwell, blessé soi-disant au cur par le trait de Leopold fou de jalousie, se verra ouvrir un avenir amoureux avec la même Ariel. Les silhouettes projetées étant suffisamment indistinctes pour autoriser tous les quiproquos, le dénouement sonne non pas faux, mais arbitraire, comme pour rendre conscient le spectateur du fait que tout cela nexiste que par la grâce du caprice dune autorité tirant les fils de ses marionnettes et choisissant cette combinaison dans léventail des possibles. En dautres termes, à des années dintervalle et sous des modalités différentes en terme de ton, datmosphère et de qualité générale de la cinématographie, la scène répète le message ironique de celle de la projection de Take the Money and Run. Il ne sagit plus ici de préparer un mauvais coup, mais lon nen demeure pas moins sous le signe de la duplicité, ou du moins de lambiguïté, constitutive de luvre allénienne. Lauteur, ou plus exactement lautorité narratrice, se présente sous les traits du projectionniste ou grand imagier qui se dédouane de la duplicité en affichant la manipulation, en la montrant clairement par le biais des mises en abyme, figures de lironie filmique. Lauteur selon Allen sapparente à lironiste tel que le définit Vladimir Jankélévitch, en ce que, « jouant double jeu, [il] appartient à ce troupeau ambigu des menteurs sincères
qui est à mi-chemin entre lillusion et la vérité, entre lhypocrisie et la bonne foi. »
De Take the Money and Run à A Midsummer Nights Sex Comedy, et dans tous ses films jusquà aujourdhui, Allen sans cesse a creusé le sillon du double jeu, de lironie qui a permis à son personnage comme à son cinéma dévoluer et dexister encore en dépit du sentiment du dérisoire menaçant leur existence au point dexténuer le personnage et daccentuer toujours davantage ce sentiment dans les « derniers » films que nous voyons comme autant de vanités. Cette ironie penchant de plus en plus du côté de la dérision marque également la représentation, et notre perception, de « lauteur », figure de montreur dimages ne parvenant à établir son autorité que de manière paradoxale, avec une efficacité toute relative. Les films de notre corpus nous autorisent à dire que lautorité sous ses diverses formes y est le plus souvent présentée comme contrariée et toujours comme problématique. Cest le cas des figures de pères étudiées au chapitre trois, comme cest celui des nombreux personnages dauteurs vouées à léchec ou à la médiocrité, à commencer par leur archétype, Alvy Singer, dont le perfectionnisme saccommode pourtant dune carrière décriture pour la télévision ou pour des comiques en mal de textes. Sans chercher à être exhaustive, nous pouvons évoquer ici les atermoiements dIsaac Davis réfléchissant à lincipit de son livre tout au long des plans douverture de Manhattan et la poétesse en panne dinspiration de Interiors. Nous noublions pas luniversitaire de Another Woman trouvant lapaisement en ouvrant le livre dun autre au lieu décrire le sien, ou Lee contemplant, effaré, le vol gracieux des pages de son tapuscrit que sa maîtresse délaissée jette dans le sillage dun ferry-boat dans Celebrity. Les sauvetages, quand il y en a, se font in extremis, par la grâce dun deus ex machina qui ressemble bien à la volonté arbitraire de quelque grand manipulateur. Cest ainsi que le film de Val dans Hollywood Endings sera sauvé par ces chers Français, comme Harry Block le sera, à force de déconstruction, par la foule entière de ses personnages. Si ce dernier renaît de ses cendres pour se lancer dans lécriture avec un allant renouvelé, la plupart des autres figures dauteurs achèvent leur parcours filmique sans gloire, ni grand drame dailleurs, dans la demi-teinte, le compromis et la survie. Même dans les cas où il nous est explicitement dit que les auteurs trouvent le succès, ou quau dénouement ils tournent enfin la page de la crise qui contrariait leur créativité, souvre une béance laissant sinfiltrer le doute quant à cette réussite. On nous affirme quEmmet Ray compose son plus grand succès, mais jamais on ne nous le montre le jouant, et deux ou trois minutes plus tard le générique de fin attribue le morceau au vrai compositeur de la partition du film. Alvy Singer est aussi enthousiaste quil peut lêtre en dirigeant les répétitions de sa première pièce, mais ce que nous en voyons ne peut garantir sa réussite. Lenregistrement de ses raisons de vivre donne à Isaac Davis la force de se lancer à la poursuite de sa belle, mais celle-ci part quand même en lui demandant de faire preuve dune confiance dont nous doutons quil soit capable. On pourrait multiplier les exemples, la fin la plus problématique demeurant celle de Stardust Memories : Sandy Bates a pu faire uvre créatrice, mais les réactions sont aussi mitigées que les frontières fictionnelles sont brouillées, et le personnage dauteur nous laisse devant lécran vide après sen être détourné.
Dans Bullets Over Broadway, on va plus loin puisquil y est mis fin, de la manière la plus nette et la plus brutale qui soit, aux deux destins dauteurs que le film représente, soulignant le pessimisme foncier imprégnant luvre dAllen. De manière parfaitement arbitraire, une brute épaisse y fait preuve dun tel génie de lécriture quil sauve la pièce laborieusement écrite puis mise en scène par un homme plein de bons sentiments, et dans la bonne moyenne en matière dhonnêteté et de rectitude morale en dépit de ses faiblesses. Cheech en revanche paraît gagner sur tous les tableaux : sa version de la pièce obtient un triomphe et il sort de lombre des personnages de seconds couteaux pour simposer à nous en protagoniste puissant. Cest lui qui a « les bonnes répliques », celles qui font rire avec lui et pas de lui, contrairement à David dont le manque de lucidité suscite un amusement apitoyé. Cest lui également qui fait passer ce dernier du statut dauteur à celui de spectateur, lui ouvre les yeux et lamène à accepter une existence obscure. Renvoyant David à la comédie de boulevard, Cheech se hausse à la dimension de personnage tragique, son hybris lamenant à donner la mort à la mauvaise actrice qui constituait le dernier obstacle à la perfection de la pièce. Déclenchant ainsi la machine infernale, il paiera de sa vie laudace prométhéenne qui lavait amené à décider du destin dautrui et à appliquer au théâtre les règles du jeu du crime. Etrange fin qui pourrait nous faire croire que pour sauver sa vie, mieux vaut renoncer à lécriture, et quil existe une forme de justice immanente châtiant ceux qui transgressent les règles du jeu. La prise dautorité est douloureuse, sans cesse contrariée, elle peut même mener à la mort. Quant à lautorité suprême, son existence est régulièrement tournée en dérision et plus que mise en doute dans des films qui concluent à son absence ou du moins à son impuissance, tels Crime and Misdemeanors. Pourtant des uvres continuent de se faire, des livres de sécrire, des films de se tourner, si dérisoires que soient ces efforts de survie qui paradoxalement prennent sens auprès de leurs destinataires, qui peuvent même y trouver des raisons de vivre. Ceux que leur pessimisme fait basculer dans le nihilisme répondront quil sagit de pures illusions. Létude dune ultime figure de lautorité dans les films dAllen devrait nous permettre détablir si cest ainsi quy sont représentés les actes de création, et, au-delà, les tentatives des protagonistes davoir une influence sur leur environnement ou de se forger un destin.
«
packing up my illusion stuff
»
Lautorité chez Allen va sincarner à plusieurs reprises dans des personnages de magiciens dont la maîtrise des arts de lillusion savère souvent battue en brèche sans que cela nentame leur confiance en eux-mêmes. Leur prototype nous est apparu sous les traits de « The Amazing Sandy » dans Stardust Memory On y évoque de manière extrêmement ironique les tours bien peu convaincants que le protagoniste, cinéaste de métier, exécutait dans sa jeunesse, dont personne de son côté du film ne perçoit le déplorable amateurisme tandis que nous en sommes parfaitement conscients de notre point de vue de spectateurs. Les amateurs de rapprochements biographiques ne manqueront pas de rappeler lintérêt du jeune Allen Stewart Konigsberg pour les tours de magie, et lon est frappé de voir quelle place importante ce motif occupe dans la filmographie. Oedipus Wrecks, Shadows and Fog et The Curse of the Jade Scorpio font intervenir des magiciens de cirque ou de music-hall, et le prêtre réfugié depuis des années à lambassade des Etats Unis dans la pièce Dont Drink the Water est magicien amateur. On peut désormais ajouter à la liste le rôle du prestidigitateur Splendini dans Scoop (2006), qui boucle la série commencée pas le jeune Sandy puisque cest Allen lui-même qui soctroie le rôle. Il sagit toujours de figures équivoques, gaffeuses ou criminelles, dotées à chaque fois dun grand pouvoir dramatique. Même quand le personnage paraît tout-à-fait secondaire en terme de présence à lécran, ce sont ses tours qui font progresser le récit quand ils ne fournissent pas la situation de départ ou le moyen du dénouement. Tout calamiteux quil soit, le prêtre orthodoxe prestidigitateur de Dont Drink the Water fait rebondir, à chaque tour manqué, laction de cette comédie un peu poussive narrant les tribulations dune petite famille juive new-yorkaise réfugiée dans lambassade des Etats-Unis de quelque Bordurie à la Hergé, en pleine guerre froide. Ce faisant, il la marque du sceau de la dérision absolue, puisque les pouvoirs à la fois religieux et occultes quil représente savèrent totalement inopérants, donc inexistants à léchelle de la pièce et du film. Dans Oedipus Wrecks, un illusionniste de cirque fait paradoxalement trop bien fonctionner sa boîte magique, la personne du public quil invite à y pénétrer disparaissant pour de bon ! Le personnage de magicien voit sa compétence battue en brêche, tandis que le cinéma permet une illusion au carré qui crée la situation du film. Cet irrésistible tour de passe-passe fait disparaître, puis réapparaître dans le ciel de Manhattan la redoutable mère juive du protagoniste allénien. Nous avons vu au chapitre quatre comment lhypnotiseur machiavélique de The Curse of the Jade Scorpio faisait des deux personnages principaux ses créatures, mais aussi comment il était finalement vaincu par un simple amateur de tours de cartes. Mais cest le personnage dAlmstead dans la dernière séquence de Shadows and Fog qui pour nous illustre le mieux le statut tout à fait particulier de ces figures de magiciens aux pouvoirs paradoxaux :
Plan 1 : Kleinman entre sous le chapiteau du cirque. Il y trouve Almstead, assis, buvant, lair éméché.
ALMSTEAD Good evening, I am Almstead, the magician.
KLEINMAN Almstead! My God! I do some tricks myself, Im an amateur magician, so youre my idol. Ive come here to see you
ALMSTEAD I was just celebrating our closing performance and of course also, packing up my illusion stuff, my paraphernalia, my
KLEINMAN The killer is loose! You must help stop the killer, hes loose and
(
)
Plan 15 : Une cage tombe den haut qui emprisonne le tueur. Almstead et Kleinman entrent par lavant droite en courant, portant une grande pièce détoffe dont ils couvrent toute la cage.
Plan 16 :
(
) Kleinman retire la pièce de tissu, la cage est vide. Almstead fait un grand geste vers lavant droite. Travelling rapide vers la droite, sur le tueur enchaîné sur une chaise.
KLEINMAN Weve got him!
ALMSTEAD Ha ha! We have captured the beast! (
)
Plan 18 : lentrée du chapiteau. Tout un groupe de gens du cirque entre en vociférant.
ALMSTEAD Yes, yes, weve got him, weve got him in chains
La caméra zoome sur la chaise. Elle est vide, les chaînes défaites. (
)
Plan 19 :
(
) MAN Almstead, you drink too much.
ALMSTEAD I tell you he was here, we had the killer.
KLEINMAN (Off) We should search the circus.
MAN (In reflection) Looks like hes a better magician than you. (
)
Plan 21 :
(
) ALMSTEAD So Mr Kleinman, you wish to assist the Great Almstead?
KLEINMAN
I would love to, but believe me, I, I, you know, I cant just run away and join the circus. (
)
Plan 22 : Irmy et Kleinman savance, en pied, tout en parlant.
KLEINMAN How could I join the circus? You know, its crazy. Though I must sayto be Almsteads assistant would be
No its crazy, its just a dream. (
)
Plan 23 :
ALMSTEAD Ah, imagine turning down an opportunity to work with a legend of the show business!
MAN Meanwhile your tricks did not stop the killer.
ALMSTEAD No, no, but we checked his race for a moment (
)
Plan 24.: KLEINMAN I decided to accept your offer.
(
)What better way to spend the rest of my life
Il sort du champ. La caméra zoome légérement sur le grand miroir bordé à gauche par le croissant de lune au visage souriant.
KLEINMAN (Off)
than to help you with all your wonderful illusions.
Dans le miroir se reflètent la piste et la rampe dampoules allumées qui la borde. Almstead réapparaît dans le miroir, à gauche, rangeant un bouquet magique.
ALMSTEAD Its true, everybody loves his illusions.
Kleinman réapparaît dans le miroir. Il regarde à gauche, à droite. La musqique va crescendo. Almstead rentre à nouveau dans le cadre du miroir, à gauche de Kleinman.
KLEINMAN Love them? They need them like they need the air.
Almstead possède bien des pouvoirs, mais nous en sommes les seuls témoins avec Kleinman, le petit homme qui nous représente dans la fiction, et comme ses illusions sont éphémères et de peu de poids ! Les caractéristiques du personnage en font une figure hybride, mi-inquiétante, mi-pitoyable, à linstar du réalisateur Fritz dans Take the Money and Run, doté du même accent germanique exagéré, ou de ces figures de popes barbus que lon consulte dans Love and Death, aussi ridicules quils sont imposants. Ici encore la religiosité est tournée en dérision, Alsmstead enchaînant, donc mettant sur un même plan, signe de croix et cornes superstitieuses. Lenvironnement un peu miteux dans lequel il exerce son art, conjugué aux brumes qui baignent le film dans une atmosphère mystérieuse, mais un peu redondante, et à la musique de Kurt Weill, subtil mélange daccents populaires et dorchestration savante, permet de concilier lironie et lhommage à cet art forain peu reluisant quétait le cinéma américain des origines. Les films dAllen, régulièrement, nous rappellent que le « 7e art » a commencé, aux Etats-Unis, dans des baraques de foire et des « nickelodeons », où pour quelques piécettes (les fameux « nickels »), on avait accès à des saynètes rarement édifiantes, mais toujours bouillonnantes du mouvement et des sentiments quelles exaltaient. Divertissement éminemment populaire, plébiscité par les immigrants de fraîche date puisque étant muet, il offrait un spectacle dont le sens était aisément accessible, il navait pas bonne presse dans les milieux cultivés et plus largement, la « bonne » société. Tandis quen Europe, et surtout en France, on sefforçait de donner ses lettres de noblesse au cinéma en tâchant de le cantonner à l« Art » conçu de manière étroite et hiérarchisée, le cinéma américain na jamais nié sa nature « impure », pour reprendre le terme dAndré Bazin. Représentation de la vie, vision du monde, moyen dexpression, divertissement, technique quasi industrielle, contexte économique
tout film réalisé, produit, distribué et vu par des spectateurs représente la synthèse et le point de rencontre de toutes sortes déléments constitutifs de nature disparate. La démarche « classique » en matière de production (au sens large) de films a été, dès lorigine, de chercher à faire oublier cet aspect hétéroclite afin de présenter un « produit fini » correspondant aux attentes de la majorité de ses destinataires, dont la soif de divertissement est censée mal saccommoder dune prise de conscience des réalités de la fabrication du spectacle. Cette tendance, toujours et nécessairement dominante car relevant de la nature même du spectacle de divertissement, catégorie dans laquelle sinscrit, à des degrés divers, tout film, na pu empêcher le développement dune démarche différente, de nature réflexive. Probablement dès les origines aussi, la plupart des spectateurs ont su apprécier à la fois la possibilité dévasion que leur offraient les films et la conscience quils avaient de la technique, au sens large, qui avait permis de les fabriquer. Comment lignorer quand le support de lévasion consiste en un court rouleau (« reel ») dimages muettes, sautillantes, en noir et blanc, qui nécessitent une machinerie fort peu discrète, projecteur ou nickelodeon, pour être vues ? La fascination quelles exercent repose, de façon plus ou moins consciente chez lobservateur, dans limpossible conjonction quelles permettent entre doute et croyance, faisant de ces reels un réel à part qui prend une forme de vie particulière chez le spectateur. Pour prendre un exemple, la majorité des spectateurs amateurs de comédies musicales pourront aimer aussi bien et à la fois les spectacles de pure évasion comme Top Hat et les backstage musicals comme 42nd Street qui leur donnent lillusion de pénétrer dans les coulisses et de percer certains secrets de la fabrication du show. Les films dAllen, Shadows and Fog en témoigne, participent pleinement de ce double mouvement, avec toutefois une prépondérance de la réflexivité qui explique en partie la désaffection du grand public et leur étiquette de « films intellectuels ».
Le plaisir est sans doute intellectuel, qui permet dapprécier les références à Kafka, le recours à la musique de Kurt Weill, lhommage à lexpressionnisme allemand, au Bergman de La nuit des forains comme à Freaks de Tod Browning. Dans le même temps, le film nest pas dépourvu dune modestie bien à lui, pour nous caractéristique de lart dAllen. En soulignant certains aspects médiocres du petit monde quil évoque et en insistant sur la nature illusoire et artificielle de la « magie » du spectacle, partant, du cinéma, il adopte une démarche typiquement allénienne sapparentant à lautodérision. Le choix du noir et blanc nous paraît exemplaire de cette « vraie fausse modestie ». Les spectateurs qui napprécient que les films hollywoodiens à gros budget ne manqueront pas de penser que le noir et blanc, cela fait pauvre. Nous reconnaissons la faible portée de cet argument, car cela fait longtemps que les films dAllen nintéressent plus ce type de public, à supposer quils laient jamais fait. Toutefois, lindépendance exigeant en général un budget serré, il nest pas négligeable. Ensuite, le noir et blanc inscrit explicitement le film dans la catégorie des hommage au cinéma classique, argument ambigu celui-là. Reprendre les formes que de grands prédécesseurs ont élaborées, et par là reconnaître leur excellence relève bien dune démarche « modeste », mais beaucoup verront de la prétention à vouloir marcher dans les pas des « maîtres ». Enfin, nous tenons quil y a de la modestie, si paradoxale soit-elle, à admettre et à montrer, comme le fait Allen, que son « art » nécessite davoir recours à des techniques bassement matérielles et que la « magie » relève infiniment plus de la prestidigitation que de la grâce. Il nous semble que tourné en couleur, Shadows and Fog perdrait beaucoup de son intérêt. Le noir et blanc, qui rend plus difficile la projection du spectateur dans le film, souligne son artificialité. Il y a toutefois une certaine malice à considérer ce choix comme « modeste », dans la mesure où il signale clairement une intention dauteur. Tourner en noir en blanc en 1991 témoigne aussi de lorgueil de linstance qui a présidé à lélaboration de ce qui nous est donné à voir, que nous percevons ici clairement comme « auteur » : ne restons-nous pas dans la continuité des génériques canoniques dAllen ? Nest-il pas logique que ce « quelquun » dont le nom sécrit en lettres blanches sur fond noir (« written and directed by Woody Allen ») continue dans les deux couleurs choisies, si tant est que ce soient des couleurs ? On goûtera ensuite diversement les conséquences de ce choix, de ladmiration de lamateur pour lalternance subtile entre les violents contrastes expressionnistes et le « rendu » en grisaille des ombres et des brumes à lexaspération du détracteur face à ce quil considère comme du maniérisme. Mais on ne pourra nier que le noir et blanc de certains films dAllen témoigne des ambiguïtés qui sous-tendent son travail.
Pour en revenir à lauteur magicien, artiste et forain, clown et prestidigitateur, à ses pouvoirs et à son action, il est indéniable quil réussit son tour et que ses formules magiques marchent, et que les spectateurs « en condition » peuvent succomber au charme du film. En revanche il ne peut sagir que dune suspension du danger comme du doute, dun salut provisoire et fragile, dune victoire précaire et paradoxale, présentés avec une ironie qui à la fois nous autorise à croire et nous avertit des dangers quil y aurait à trop croire. « Les uvres de lironie sont
lieux de passage» : si dérisoires soient-ils, les tours de passe-passe dAlmstead permettent déchapper au mal qui court, peut-être justement parce quils sont montrés comme tels, lironie nous permettant dy adhérer en dépit de nos réserves. Ces montreurs dimages à lefficacité paradoxale que sont les auteurs peuvent-ils nous abriter dans les miroirs aux illusions de leurs films, et quelle protection équivoque nous offrent-ils ? Kleinman, notre reflet, fait le saut et prononce lacte de foi qui le fait passer de lautre côté du miroir, et la disparition finale amuse et effraie à la fois. Nous savons bien quun tour pareil, ce nest rien au cinéma, et les amateurs deffets spéciaux ne manqueraient pas de se gausser. Mais en même temps, le trouble sinstalle, les peurs primitives reviennent : ne perdrions-nous pas quelque chose à nous réfugier, même provisoirement, dans un monde de reflets, dillusions consolatrices et de double jeu ? Les auteurs échouent le plus souvent, paient parfois de leur vie leur tentative de faire leur propre donne, mais de temps en temps, quelque chose se passe qui nous nous arrête au bord du nihilisme. Les films dAllen nous montrent que le travail des auteurs, tout absurde quil soit, nest pas entièrement à perte. Il est temps désormais daller rejoindre les rangs de leurs spectateurs pour voir ce quils ont à gagner à contempler ces miroirs, et parfois à y entrer.
CHAPITRE HUIT
«
même si je nai été quun spectateur. »
Nous lavons vu, les films de Woody Allen abondent en figures dauteurs. Ils ne manquent pas non plus de représenter les destinataires de ce travail de création, et nous donnent à voir beaucoup de visages de spectateurs de cinéma. Cette représentation fréquente de la relation entre film et spectateur est une caractéristique bien connue de luvre allénienne, qui, nous semble-t-il, na pas été à ce jour explorée de manière systématique par ses analystes. Sans prétendre à lexhaustivité ni au catalogue, nous entreprendrons dans cet ultime chapitre une étude approfondie des mises en images de la relation film / spectateur que nous offre le cinéma dAllen depuis les origines, quasiment dans chaque opus. Toutefois, certains ne consacrent que quelques plans rapides à la problématique de la réception, et ne seront évoqués que pour confirmer les conclusions auxquelles nous amènera lanalyse dautres où cette relation occupe une place prépondérante, tels Stardust Memories, The Purple Rose of Cairo, Hannah and Her Sisters, Radio Days, Manhattan Murder Mystery et Celebrity. Il convient dajouter à cette liste Play It Again, Sam tant le film de Herbert Ross sassimile à « un Woody Allen ». Partant de ces figures de spectateurs, nous chercherons à analyser la relation des films à ceux qui les regardent, plutôt que linverse. Plus profondément, nous nous intéresserons à la manière dont les uvres inscrivent une instance réceptrice dans leur tissu même. Elles le font dabord par la représentation, certes, mais aussi en prenant en compte dans leur écriture ce que lon peut appeler leur destinataire. En dautres termes, nous allons nous poser la question de savoir comment les films de Woody Allen se donnent à voir et entendent être perçus, ainsi que celle de la place quils assignent au spectateur, considérant quils constituent un terrain particulièrement favorable à ce type détude.
Premier opus du réalisateur, Take the Money and Run met en scène de fort pittoresques « spectateurs » lorsque Virgil Starkwell réunit ses acolytes pour la scène obligée de la préparation du hold-up suite au travail de repérage filmé auquel il sest livré dans la banque visée. Le spectateur en salle ne risque guère de sidentifier à ces demi-sels si peu dégrossis quils restent dans un statut flottant entre la simple figuration et le second rôle, en dépit du fait que chacun se voit assigner une identité lors du défilé dentrée, avec arrêt sur image. Lincongruité des détails dont nous fait part la voix off, avec force accents dramatiques, souligne le fait que nous sommes clairement dans le domaine de la parodie ; la question demeure cependant de savoir ce qui se voit ainsi raillé. On reprend ici les conventions dun certain cinéma tâchant dallier la tradition du film « criminel » (« crime film ») et le « noir » à la critique sociale, dans la ligne de celui produit par les frères Warner dès le milieu des années trente. Les préoccupations morales de ce sous-genre filmique sont désignées, voire dénoncées, par la satire comme une caution permettant aux uns de toujours produire des films représentant toute sorte dactes délictueux et aux autres de goûter aux joies de la délinquance par procuration via la mise en image et du crime et de son si satisfaisant châtiment. Les spectateurs de ce type de films sont donc bien visés, par le biais de la parodie, dans leur consommation au premier degré dun spectacle beaucoup plus retors quils ne le pensent. Comme nous lavons remarqué au chapitre précédent, Virgil le projectionniste va jusquà les inviter à faire disparaître la pellicule compromettante en lingérant après lavoir regardée. Take the Money and Run se garde dailleurs bien de nous montrer cette scène de dégustation dimages tant elle ne peut rester quune pure vue de lesprit. Cependant, lhumour nous sauve de la condamnation : nous voici mis en garde et priés de garder notre distance critique vis-à-vis de ce type de films, mais dans le même temps invités à goûter la comédie qui leur rend paradoxalement hommage.
Lironie plus ou moins acerbe à lencontre du spectateur / consommateur manipulé par le film va par la suite se rencontrer à maintes reprises au fil de la filmographie, en particulier dans Stardust Memories, qui confine au sarcasme tant la caricature y est appuyée. On se rappelle la galerie de portraits horrifiques des sycophantes accueillant Sandy Bates sur les lieux de la rétrospective qui lui est consacrée, ainsi que les questions passablement stupides qui lui sont posées après les projections, sans oublier les « critiques » peu éclairées dont on laccable. Film de la crise, Stardust Memories peut être regardé comme un exercice de style autour du motif du malentendu. Les films de Woody Allen abondent en situations où toute compréhension ou communication paraît faussée, voire impossible : on se rappelle par exemple lusage du « split screen », représentation de la mésentente entre Alvy et Annie dans Annie Hall. Dans Stardust Memories, Sandy Bates ne trouve dapaisement que dans lévocation dinstants de bonheur passé, et à aucun moment ne parvient à trouver de véritable terrain dentente avec les destinataires de ses films. Il suffit de revenir sur la fin pour comprendre que telle quelle est montrée dans ce film, toute relation entre auteur, film, et spectateur ne peut reposer que sur un malentendu. Les spectateurs quittent la salle en professant leur incompréhension ou leur indulgence teintée dun soupçon de mépris ou de dégoût pour leur auteur. Puis ce dernier revient en arrière, dans la salle déserte, pour y chercher ses lunettes entre les rangées de fauteuils vides. On sait combien cet accessoire est devenu essentiel à la persona allénienne dès ses premières apparitions sur scène et à lécran, nous lavons vu aux premières images de Take the Money and Run et de Sleeper. Ces fameuses lunettes ne manquent pas dajouter une dimension supplémentaire à la figure du « regard caméra », instant privilégié de la relation du film au spectateur comme le soulignent Francesco Casetti et Marc Vernet. Chaque fois quun personnage allénien tourne son regard vers la caméra, le récepteur du film perçoit ce mouvement comme une intention de communication. Elle peut être explicite comme dans les nombreuses scènes adoptant un dispositif dadresse à un public (on pense ici à la première scène de Annie Hall, mais aussi aux confessions à lanalyste dans Deconstructing Harry, et à dinvisibles et énigmatiques interlocuteurs dans Husbands and Wives ou Sweet and Lowdown). Elle devient implicite dès lors quon ne peut assigner lobjet de ce regard à un quelconque destinataire diégétique ou virtuel. Les personnages joués par Woody Allen portant immanquablement des lunettes, cette configuration particulière se voit médiatisée et doublée par les verres correcteurs, toute la question étant de savoir quelle vision est supposée être corrigée. Dans la mesure où la réception au premier degré de ses films assimile généralement lautorité narrative à « Woody Allen », auteur, acteur et personnage confondus, on peut interpréter le port de lunettes comme la nécessité pour « lauteur » de corriger ce quil voit pour ensuite le donner à voir, imposant à la communication sa propre manière de voir. Toutefois, côté spectateur, la médiation des lunettes apporte une autre dimension à la relation : serait-ce à dire que le personnage, voire le film lui-même, a besoin de sadapter au regard den face, et quen retour le spectateur comprend quil lui faut lui aussi adopter un biais particulier pour appréhender correctement ce quon lui donne à voir ? Cest ce quillustre fort bien lépisode du personnage flou dans Deconstructing Harry. Dans Stardust Memories, le port quasi constant de lunettes noires par Sandy chaque fois quil se trouve en extérieurs, et même, parfois, à lintérieur, est demblée perçu comme un signe de la grave crise existentielle quil traverse. Lopacité des verres symbolise son isolement en rendant impossible léchange des regards, même de ces regards hautement ambigus que sont les regards à la caméra. Rien détonnant, dès lors, à la mauvaise réception publique et critique du film aux Etats-Unis, mais rien détonnant non plus à la place privilégiée quil occupe dans la filmographie, pour son auteur comme pour les analystes de luvre. Stardust Memories nous quitte sur une image fort mélancolique de « sortie de salle » par une figure dauteur se retrouvant pour une fois du côté des spectateurs, pour assumer, semble-t-il, tous les rôles et en souligner les limites comme lintensité. La distance, toutes les distances, entre acteur et personnage, et entre film et auteur et spectateur, se voient creusées dans ces ultimes images. On comprend que durant la projection qui a précédé, Sandy Bates était assis dans les premiers rangs de fauteuils, mais la vue de ce personnage de cinéaste baissant suffisamment sa garde pour enlever ses lunettes noires afin de recevoir du point de vue du spectateur les images du film quil a dirigé nous a été refusée. A posteriori, nous comprenons que nous venons de nous trouver dans la même situation que lui et que lécran quil contemplait coïncidait avec le nôtre sans que nous en soyons conscients. Le film nous quitte sur cette évocation dun moment de réconciliation dont nous ne pouvons quavoir la nostalgie puisque nous ne lavons pas vécu, ni même vu. Le dernier regard de Sandy Bates vers lécran vide double bien le nôtre ; rarement film aura été plus explicite dans son adieu à ses destinataires puisquil nous laisse en apparence seuls devant lultime image de lécran de lhôtel Stardust et de son lent passage au noir final, ne laissant scintiller quun instant la poussière détoiles qui le nimbe.
En apparence seulement, car si nous pouvons être touchés par la grâce nostalgique du moment, nous pouvons également ressentir la scène comme un tantinet trop explicite, voire facile dans son usage quasi obligé de la petite musique dun piano mélancolique. Cette joliesse assumée que certains vont réprouver, nous la percevons comme une tentative réussie dassocier émotion et ironie. Nous comprenons bien quil y a un grand imagier derrière tout cela, que le film est fabrication, et quune autorité a présidé aux choix constitutifs de ce plan de fin, mais là, après toute la dérision, le sarcasme, voire le cynisme dont le film nous a abreuvés, nous nous sentons enfin autorisés à laimer. A linstar de Sandy Bates pour le film dans le film, Stardust Memories se sauve, et nous sauve à la dernière minute : on peut, finalement, voir un film et laimer sans être totalement la dupe dune manipulation, sans en être réduit à défiler avec les monstrueux adulateurs du maître. On le voit, même le film dans lequel Woody Allen représente de la manière la plus âpre possible ce qui se trame et se tisse entre « auteur », personnage, film et spectateur sachève sur la réaffirmation salvatrice dune empathie et dune rencontre possible, sans jamais se départir cependant de son essentielle mélancolie.
« Strictly the movies. »
Play It Again, Sam, qui a pour personnage principal un cinéphile danthologie, ne manque pas non plus dépingler les ridicules des spectateurs crédules perdus dans une vision trop désirante des films. Les premières images soulignent labsurdité dun certain type de consommation filmique, en commençant par déranger notre petit confort de spectateurs cherchant à se repérer dans le film pour sy installer confortablement. Car que voyons-nous pour nous accueillir dans ce vrai faux Woody Allen ? A lécran, en noir et blanc, les hélices dun avion désuet se mettent à tourner, et Humphrey Bogart en imperméable fait ses adieux à Ingrid Bergman avec son drôle de petit chapeau : « Maybe not today, maybe not tomorrow, but soon
» Une fraction de seconde, le spectateur éprouve un doute puisquil a reconnu, même sil nest pas très érudit en matière de films, une des plus fameuses scènes finales du cinéma américain dit classique, celle de Casablanca, si souvent citée et parodiée quelle en est devenue un lieu commun cinématographique. Mais vite il se rassérène : limage sélargit et le rassure en lui révélant quil ne sest pas trompé de salle (en a-t-il jamais douté ?). La première scène de Play It Again, Sam a simplement pour lieu un cinéma dans laquelle sachève la projection de Casablanca, ce qui, au détour, le confirme dans sa reconnaissance de la nature citationnelle du titre. Et comment ne serait-il pas interpellé par un film illustrant dès ses premiers plans la sidération face aux images animées et lui rappelant sa propre félicité à la vision de ses oeuvres favorites ?
Le film met en place dès louverture un système de reconnaissance bâti sur un enchâssement de références, ce qui introduit parfaitement son thème central, soit lobsession de cinéma dun spectateur pathologique dont lenfermement sur lui-même, les phantasmes et lengloutissement dans un monde dimages sont bien illustrés par le fait que le film commence sur une fin. Sur lécran dans lécran, le film source de ce film-ci sachève et dans la salle dans la salle, on voit un public de fiction effectuer les gestes rituels des fins de séance marquant le retour à la « réalité », et anticipant ceux des « vrais » spectateurs une heure et demi plus tard. Puis vient le moment de reconnaissance qui rassure définitivement notre spectateur, lorsquil voit en gros plan apparaître le visage quil attend depuis le début. Ce dernier ne vient quaprès la citation de Casablanca, comme pour sous-entendre quen ces temps postmodernes, on ne peut que reprendre des paradigmes mis en place par ses prédécesseurs en création. Cette valorisation de la citation, caractéristique du postmodernisme, sintègre bien à la vision ironique des films dAllen dans la mesure où elle fait référence à la vanité de toute création artistique dans un univers perçu comme absurde. Le film, que signe un autre réalisateur, est tout entier reprise puisque Woody Allen rejoue le rôle dAllan Felix quil a créé au théâtre : est-ce un hasard sil sagit dun personnage de spectateur au superlatif ? Son importance se pressent à son patronyme, version latine de lhomme heureux, préfigurant le yiddish Zelig à la signification très proche. On peut sinterroger sur la nature de la félicité qui caractériserait ces deux personnages, lun et lautre pathétiques dans leur manque patent de personnalité propre, et tous deux figures exemplaires des phénomènes didentification qui caractériseraient le rapport du spectateur au personnage filmique. En fait le syndrome de Zelig peut se voir comme le complexe de Felix poussé au paroxysme de sa logique. Tandis que Felix sefforce dimiter Humphrey Bogart pour se doter de ses talents de séducteur, Zelig se transforme selon les besoins de la situation et de lenvironnement afin de sintégrer à différents groupes. Lun et lautre apparaissent bien comme des personnages profondément américains, en quête du bonheur promis par la déclaration dindépendance, et lun et lautre, comme la multitude, pensent que la route de ce bonheur passe par limitation de modèles et la conformité aux canons de la séduction. Si Zelig, en apparence, parvient mieux à se conformer à ce quil pense être les attentes de son environnement, son cas démontre ce que lidentification à des modèles peut avoir de destructeur.
Toutefois Allan Felix ne doit pas être vu comme un simple prototype de Zelig, sa pathologie relèvant uniquement de son état de spectateur de films. Il ne trouve de mode dexpression, et pense-t-il, dexistence quen calquant son comportement sur celui de la persona dune star hollywoodienne. Une partie de lironie du motif provient dailleurs du fait quHumphrey Bogart rompait avec les canons de la séduction incarnés par des acteurs au physique et au comportement plus conformes aux normes classiques de la beauté virile à lécran. On voit ici quen matière de séduction, le cinéma fait flèche de tout bois et que prendre le contre-pied des attentes, à certaines périodes, peut être un garant paradoxal du succès. Il serait cependant réducteur danalyser le personnage dAllan Felix sous un angle purement sociologique. Il est bien plus quune satire du star-system hollywoodien sassurant la dévotion (donc la fréquentation assidue) des spectateurs en leur faisant croire quen se parant des plumes de leurs idoles ils pourraient se doter des pouvoirs dont ils font preuve dans les films. Certes, on raille ici le type de réception ou plutôt dappropriation des films et de leurs « héros » par des destinataires qui, à linstar de Madame Bovary, se perdent tant dans les rêveries suscitées par leurs lectures ou leurs séances de cinéma que leur vie réelle ne leur inspire plus que répugnance. Le thème de la prégnance des personnages fictifs apparaît plusieurs fois dans luvre dAllen, comme à la fin de Deconstructing Harry quand les personnages rendent hommage (et redonnent le goût de vivre) à leur auteur, et surtout dans The Purple Rose of Cairo. On le rencontre aussi dans un de ses textes les plus fameux, « The Kugelmass Episode ». Kugelmass a beau être un universitaire des plus sérieux, lennui de son existence le jette dans les bras de Madame Bovary au moyen dune machine à voyager dans ce que nous appellerions les univers diégétiques. La même machine, avant de se détraquer, permet aussi à Madame Bovary de séchapper du roman de Flaubert, au grand dam des lecteurs, pour aller retrouver son amant à lhôtel. Mais passer ainsi dun univers à lautre ne peut rester sans conséquence, et le pauvre Kugelmass finira prisonnier dune grammaire espagnole, poursuivi par un verbe irrégulier particulièrement fort et poilu
La fable est irrésistible, qui dénonce la forme obsessionnelle que peut prendre lattirance que lon éprouve parfois pour un personnage fictif, mais aussi pour un acteur, une actrice ou plus précisément leur persona.
Allan souffre dun mal comparable à celui de Kugelmass : brouillant sans cesse la limite entre le virtuel et lactuel, il paraît condamné à errer dans un entre-deux intenable où la femme convoitée succomberait à la séduction de ses imitations risibles dune persona aussi éloignée que possible de sa personnalité. Il offre une image caricaturale dun type de spectateur leurré par les mirages que lui offrent ses films de prédilection, voire un seul film qui se substitue dentrée de jeu à son univers. Cest pourquoi nous commençons par être nous-mêmes spectateurs de Casablanca, partageant la position dAllan, avant de nous écarter de lui pour le contempler dans sa contemplation. Film à tiroirs, Play It Again, Sam développe le thème du double ou plutôt de limitation, de la réplique, posant même la question du plagiat qui hante tout créateur tiraillé entre son admiration pour ses maîtres et son devoir doriginalité. Cette question, Allen la pose avec une acuité particulière de film en film, alternant parodies et hommages, de Everything You Always Wanted To Know About Sex à Interiors. Il crée ici un personnage emblématique du motif de la copie, dont certains traits seront repris et transcendés en Zelig. Le thème de la répétition est introduit dès le titre qui fait bégayer la réplique fameuse dIlse / Ingrid Bergman, « Play it, Sam ». Il sagit ici seulement de rejouer, tout, semble-t-il, a déjà été dit et joué, et Allan (Allen ?) le Bienheureux na dautre choix pour sortir de linsignifiance que de passer par la copie de son mentor. Woody Allen lui-même na eu de cesse de se moquer de cette folie didentification : « The first Humphrey Bogart movie I saw was The Maltese Falcon. I was ten years old and I identified immediately with Peter Lorre. The impulse to be a snivelling, effeminate, greasy little weasel appealed to me enormously. » La scène finale donnera à Allan Felix loccasion daller jusquau bout de son désir didentification à son modèle en transformant le spectateur en acteur et en lui permettant de jouer enfin le rôle de Rick renonçant à Ilse. Le quarante-huitième et dernier plan du film scelle la libération dAllan.
Dans un brouillard blanchâtre, quelques lueurs à larrière plan. Zoom arrière de la caméra. A droite, apparaît très progressivement la silhouette en pied de « Bogart ». Allan apparaît dans le champ en bas à gauche. La caméra sarrête quand Allan est en buste. Bogart savance jusquau niveau dAllan.
BOGART That was great.
Il sarrête à côté dAllan.
BOGART You, err, youve really developed yourself some little style.
Allan se tourne vers Bogart, se met de profil, met la main dans la poche. Ils commencent à marcher vers la droite, penchés lun vers lautre, complices.
ALLAN Yeah, I do develop some style, dont I?
La caméra les suit en travelling vers la droite, Allan au premier plan à gauche, tourné vers Bogart, celui-ci au second plan, marchant un petit peu devant.
BOGART Well, I guess you wont be needing me anymore. Theres nothing I can tell you now that you dont already know.
ALLAN I guess thats so. I guess the secret is not being you, its being me.
Il hausse les épaules.
ALLAN True, youre not too tall and kind of ugly but-
Ils ont maintenant le dos tourné à la camera, Bogart à gauche, Allan à droite. Au fond, les lumières de la piste denvol.
ALLAN
but what the hell, Im small enough and ugly enough to succeed on my own.
Allan sarrête, se tourne vers Bogart debout de dos dans langle inférieur gauche de limage et le regarde.
BOGART Heres looking at you, kid!
Il porte la main à son chapeau et salue Allan qui sourit, se détourne et recommence à marcher. Commence « As Time Goes By » au piano, chanté par Dooley Wilson. La caméra monte en plongée et Bogart disparaît du cadre tandis quAllan savance dun pas décontracté mais plein dallant, silhouette qui séloigne vers les lumières des pistes de laéroport. Les mentions du générique de fin défilent au son de « As Time Goes By » :
You must remember this,
A kiss is just a kiss,
A sigh is just a sigh,
The fundamental things apply,
As time goes by.
And when two lovers woo,
They still say I love you,
On that you can rely.
Mettant en parallèle le film source et son imitation, la scène montre clairement quAllan se trompe sur les véritables intentions de Linda, abusé quil est par son désir ou son délire didentification à la dyade acteur / personnage que constitue son idole. Tandis quil pensait quelle se rendait à laéroport pour annoncer à son mari quelle le quittait pour lui, Allan, la jeune femme devance sa décision de sacrifice héroïque, la ramenant à du simple bon sens. Qui plus est, la parodie souligne la différence de stature entre les personnages des deux films et entre leurs motivations. Il ne sagit plus déchapper au camp de concentration ou de ne pas faire souffrir un héros de la résistance, mais juste de ne pas mettre en péril le bonheur petit bourgeois dun yuppie et de son épouse. La parodie caricature ainsi les phénomènes didentification et de projection qui animent le spectateur quand il jouit dune lecture ou de la vision dun film et/ou quà leur suite il se laisse aller à des rêveries flatteuses mais parfois mortifères.
On peut se demander toutefois si ce dénouement nest que cela, satire et dénonciation, en sinterrogeant sur notre perception dAllan à la fin du film : comment prenons-nous congé de ce personnage, est-il plus ou moins ridicule quau début ? Lorsque lon compare les deux scènes que nous avons citées, on est frappé par son évolution ou plutôt par celle de notre manière de le percevoir. Les premières images nous montrent un visage de parfait ahuri, et le comique repose surtout sur la dérision. Cest de lui que nous rions, il sagit de railler ces individus risibles qui sabîment dans ladoration de leur(s) star(s). Toutefois, ce ridicule de lécart entre le copieur et son modèle, dans un système comique au second degré, constitue bel et bien ce qui donne existence au personnage. Léchec dAllan à se conformer à son modèle est la base même de la réussite dAllen qui parvient à créer un personnage à laide de notre amusement de spectateurs face aux pitoyables et irrésistibles tentatives du gentil petit binoclard de ressembler au dur des durs. Il ne sagit donc pas dun discours négatif de pure dénonciation, car lironie construit, au-delà de la dérision, une figure à laquelle nous nous attachons progressivement, et qui triomphe paradoxalement dans lultime séquence. Le ridicule de la première, ou de celles où lon voit Allan sessayer à la séduction « à la Bogart », sy efface pour faire place à de la sympathie. Linda a raison dimmédiatement insister sur laspect extraordinaire de ce qui sest passé entre eux : finalement, que font-ils dautre que de comprendre, et de nous faire comprendre que leur histoire ainsi que les nôtres, dans leur banalité même, peuvent se comparer à celle de Rick et dIlsa ? On pourra juger la fin étriquée, ravalant le mythe au niveau du boulevard, mais quelle différence, au fond ? Nest-ce pas « la morale » que nous souffle la chanson des deux films : on rejoue, on répète, mais que peut-on faire dautre ? Il ny aurait, après tout, que les choses essentielles qui vaudraient, un baiser demeure un baiser à lécran, sur lécran dans lécran, et ensuite chez chaque spectateur rentrant chez lui. En doublant un film culte, en parodiant un acteur et ses personnages mythiques, ce film en particulier offre au spectateur même le plus naïf une forme de rédemption. Sidentifier à un personnage, le prendre pour quelque chose dun petit peu plus consistant quun ensemble de signes participant du matériau fictionnel ne serait finalement pas si ridicule, et ce mode de consommation de film pourrait apporter autre chose quévasion ou pis, aliénation.
Que ce soit par la grâce dun sauvetage in extremis comme dans Stardust Memories ou par le biais dune comédie reposant essentiellement sur la parodie comme dans Play It Again, Sam, la représentation satirique de la relation entre spectateur et film se double dune sympathie salvatrice. On dénonce, on raille, mais on sémeut également, et on oscille entre distance ironique et illusion dun accès à lintime du film. La question à ce point est de savoir si cette caractéristique dun rapport sans cesse négocié avec le destinataire est une constante chez Allen ou si on ne la trouve que dans ces deux films-là. Avant détudier celui qui met la question de sa propre réception au cur de sa matière même, soit The Purple Rose of Cairo, nous proposons denvisager ici quelques autres images, plus fugitives, de spectateurs, pour nous demander quel miroir nous est ainsi tendu.
Le chagrin et la pitié
De film en film, Woody Allen joue relativement souvent le rôle dun cinéphile, et on le voit se rendre au cinéma à de nombreuses reprises. Annie Hall, ce film si important dans létablissement de ce qui est largement perçu comme les caractéristiques alléniennes, ne pouvait quoffrir quelques scènes et images capitales pour cette partie de notre étude. Comme par hasard, cest devant une salle de cinéma que nous accueillons pour la première fois le personnage éponyme du film. Annie descend dun taxi, inoubliable dans sa robe sac et avec ses grosses lunettes de soleil, et entre à grands pas au panthéon des figures de femmes des années soixante-dix. Elle est en retard et notre impatience de la rencontrer grandit avec celle de son amant, le protagoniste allénien qui laccueille avec, comme il se doit, une référence cinématographique, se plaignant que là, devant lentrée de la salle, il a eu maille à partir avec « la distribution du Parrain ». Cest ainsi quil désigne les deux casse-pieds qui viennent de le harceler pour avoir son autographe, mais le mot desprit accroche plus particulièrement le spectateur cinéphile qui sait que Diane Keaton interprète Madame Michael Corleone dans le film de Coppola. Ces références constantes, à dautres films, ou au dispositif cinématographique, de la fabrication à la réception des films en passant par leur distribution, sont autant de manières dimpliquer le spectateur en le renvoyant à son statut de destinataire de ce qui se montre, se dit et se construit là. La connivence qui sétablit ainsi devrait nimber le personnage dune aura de sympathie, mais comment adhérer à la cinéphilie particulière dont celui-ci fait preuve ? On ne manque pas de le suivre dans le fameux conflit qui lopposera ensuite, dans une file dattente, avec un cuistre universitaire critiquant ce quil considère comme de la complaisance chez Fellini, et quAlvy règle en tirant Marshall McLuhan de derrière un panneau daffichage pour lui faire clouer le bec du pédant. Mais on est sidéré lorsque, arrivé à la caisse, Alvy refuse de prendre des billets pour le Face à Face de Bergman dont la projection vient de commencer. Allen campe dans ce film un personnage danhédoniste, en dautres termes un caractère, digne de La Bruyère, dindividu incapable de jouir de la vie en raison du perfectionnisme extrême qui lui fait toujours voir les aspects négatifs de toute activité humaine même, pour ce qui nous intéresse, quand il sagit daller au cinéma. Cest pourquoi le film nous gratifie quelques secondes plus tard dune image de spectateurs fort troublante, extraite du film sur lequel Alvy et Annie se rabattent puisquil nest pas question de manquer une minute dun film même le générique en suédois. Une citation du film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié nous donne alors à voir une salle remplie de soldats français de la seconde guerre mondiale, visiblement ravis dun spectacle que nous ne voyons pas. Rien ne nous est dit de lorigine de cette image clairement documentaire, on entend juste la voix off de Maurice Chevalier qui chante : « Et tout ça ça fait / dexcellents Français / dexcellents soldats / qui marchent au pas
» Sagit-il dun récital que Maurice Chevalier offre à de récents mobilisés, ou de lenchâssement dune scène de film avec Maurice Chevalier ? Quoiquil en soit, la mise en abyme ne laisse pas indifférent, ne serait-ce quà titre de preuve de lérudition et de la cinéphilie de Woody Allen. Certes, Le Chagrin et la Pitié, primé aux Oscars, nétait pas inconnu du public américain de 1977, mais quelle ironie dans le choix de nous tendre en miroir cette image de braves petits français rigolards qui partent la fleur au fusil direction
le stalag ! Nous peinons à nous reconnaître dans ce troupeau de futurs vaincus, nous résistons à la satire grinçante dAlvy Singer marquant tout du sceau du dérisoire, et pourtant la citation du Chagrin et la pitié rappelle la manière dont le narrateur des Mots de Jean-Paul Sartre évoque son expérience du cinéma : «
je nai retrouvé cette nudité, cette présence sans recul de chacun à tous, ce rêve éveillé, cette conscience obscure du danger dêtre homme quen 1940, dans le stalag XII D. »
Nous voici prévenus : être spectateur nest pas sans risque, nous rions du spectacle qui nous est offert mais on nous rappelle que le divertissement nest rien dautre quun écran, justement, entre nous et labîme. Nous lavons dit, on peut considérer que « Woody Allen », cette entité fameuse que nous avons décrite dans les pages qui précèdent, ce mélange dacteur et dauteur comiques, de persona, de réalisateur et même de « personnalité », accède véritablement à la renommée internationale par ce film qui assigne à son spectateur une position ambiguë. Certes, la comédie, la qualité de la cinématographie et de linterprétation lui permettent de jouir de ce qui lui est donné à voir, mais en même temps, aucune des représentations de spectateurs qui lui sont renvoyées ne le flatte. Sil se montre cinéphile exigeant, appréciant les films profonds qui le forcent à remettre en cause certains aspects de sa pensée, voire de sa vie, il est raillé sous la figure dAlvy Singer qui se complaît dans la noirceur, nachète que des livres contenant le mot « mort » dans le titre, et finit immanquablement devant Le chagrin et la pitié à chaque tentative daller au cinéma. Cependant les autres manières de « consommer » du film ou du spectacle ne sont pas mieux traitées. Nous avons vu limage très noire des pathétiques futures victimes de lironie du sort de la débâcle de 1940. Lorsque nous rions des amuseurs et goûtons la comédie dont nous nous divertissons, jusquoù ignorons-nous le gouffre au bord duquel nous nous tenons? Plus loin dans Annie Hall, il est fait allusion à deux autres phares du cinéma, deux références sans aucun doute respectées par le sévère Alvy Singer comme par Woody Allen lui-même. Dans la seconde partie du film, Alvy et Annie se rendent en Californie, paradis de lhédonisme, soit la Géhenne absolue pour le premier. Invités à une fête de Nouvel An par le mielleux Tony Lacey (qui avait remarqué la débutante Annie à New York et qui finira par la ravir à Alvy), ils font le tour de la splendide villa de ce dernier qui ne peut sempêcher de se vanter davoir eu Charlie Chaplin comme prédécesseur entre ces murs. Cet exemple de la décadence de Hollywood qui laisse des chanteurs de charme sinstaller dans les villas des pères fondateurs du cinéma laisse Alvy pantois. Son dégoût sera à son comble linstant daprès, lorsquun être béat affalé sur un sofa dans le luxueux salon de projection déclarera à propos de La Grande Illusion de Jean Renoir, tout en tendant un joint à Alvy : « Thats a great film if youre high ! » Alvy le vertueux, qui justement refuse dêtre high quand il fait lamour car ce serait tricher, repousse le tout, loffre, la créature, et surtout lidée de parasiter sa vision dun tel chef-duvre avec ce genre de stimulant, dun petit geste de la main, comme sil la secouait pour se débarrasser de quelque chose de visqueux. On peut voir dans ce geste létablissement dune connivence élitiste, mais sagit-il vraiment délitisme dans les films de Woody Allen ? Le personnage dAlvy ne manque pas dêtre ambivalent, puisquon le voit préférer les plaisirs du corps à la conversation des amis intellectuels de sa première femme quand il propose à celle-ci de sébattre devant un match à la télévision dans une pièce voisine dune réception aux invités de haute volée. Si par le biais de la référence au film de Jean Renoir nous sommes probablement invités à partager son indignation de voir un des chefs duvre de la création cinématographique ravalé au rang de simple ingrédient du plaisir, lironie nous vise aussi, puisquil sagit ici dabord de rire des errements dun nouveau genre de schlemiehl. Annie Hall renvoie dos à dos les cinéphiles exigeants et les consommateurs hédonistes, et ne représente pas la relation du spectateur au film sous un jour flatteur. Les dispositifs mis en place par le film pour se donner à voir encourageraient plutôt le destinataire à adopter une attitude distanciée en soulignant la nature fabriquée du spectacle, de ladresse de la toute première scène à la construction en tiroirs, faite de retours en arrière et dévocation dépisodes abondamment commentés par le protagoniste, en passant par le split screen et les chevauchements entre univers diégétiques. De mises en garde en second degré, Annie Hall met en oeuvre tout un appareil didactique à destination du spectateur, visant à sa désillusion. Le succès du film provient certainement de ladéquation entre cette comédie nouvelle et les interrogations postmodernes des années soixante-dix. Le divertissement se pare de nouveaux atours, sous le signe de lartifice revendiqué, ou du moins Allen réussit le pari dobtenir un franc succès avec un film reposant essentiellement sur lauto ironie et reprenant sous une forme accessible les paradigmes dune cinématographie plus expérimentale et confidentielle. Cependant des éléments sont là qui permettent ladhésion du spectateur au spectacle : sans jamais oublier sa position, ce dernier se voit séduit, par le rire ainsi que par lémotion nostalgique que développent certains plans. Il garde sa distance, mais est pris en compte, ou du moins en a-t-il lillusion, par le biais des regards à la caméra, des apartés et des clins doeil. Surtout, il entre en sympathie avec le film grâce à ce qui sétablit ici comme caractéristique des films dAllen, le recours aux « standards » de Gershwin et lévocation de moments privilégiés. Le film nhésite pas, vers la fin, à répéter certaines scènes sous la forme dun florilège des meilleurs moments dAlvy avec Annie, et nous permet de revoir Annie chantant « Seems like old time
», un court extrait de la grande scène des homards ou Alvy éternuant dans la réserve de cocaïne de ses amis
Lhistoire dAlvy avec Annie est terminée, le film sachève, mais un film, ça se revoit, et nous pouvons feuilleter le livre dimages de cette uvre qui se montre si bien. Lassociation paradoxale de la satire et de lémotion nest pas le seul fait de Stardust Memories ou de Play It Again, Sam, Annie Hall nous prouve également que lorsquil est question dêtre spectateur, les films de Woody Allen plaident pour une sorte denchantement lucide.
« Too much Double Indemnity. »
Ses prouesses culinaires ne suffisent plus à Carol Lipton (Diane Keaton), bourgeoise new-yorkaise quinquagénaire qui sennuie ferme auprès de Larry (Woody Allen), son éditeur de mari. Alors un beau soir, elle ne peut sempêcher de trouver bizarre le peu de chagrin quéprouve leur voisin à la mort de son épouse emportée, dit-on, par une crise cardiaque. Il faut dire que Carol et Larry découvrent la tragédie au retour du cinéma, où ils viennent de voir Double Indemnity de Billy Wilder. On peut donc considérer leur expérience de spectateur comme le déclencheur de lintrigue de Manhattan Murder Mystery, savoureux cocktail dans lequel Allen samuse à mélanger crime et comédie, et qui ne cesse de poser la question de ladéquation de chacun à son rôle. Influencée par un film qui met en scène la duplicité, le mensonge, et le peu de confiance que lon peut placer en autrui, Carol va sefforcer de transformer le traintrain de sa vie bourgeoise, où la seule aventure serait celle, boulevardière, du cocufiage, en faisant dun infarctus un meurtre. Le dédoublement constitue la figure majeure de ce film hybride, qui décalque certaines données du « noir » pour souligner la vacuité de lexistence de ces New-yorkais privilégiés qui jouent à se faire peur. Carol, qui a renoncé depuis de nombreuses années à son travail dans la publicité, hésite à ouvrir son restaurant et nest pour linstant que spectatrice. Son mari nest guère plus actif puisque visiblement son travail consiste à lire des manuscrits écrits par dautres. Les deux époux se retrouveront dailleurs bien près de commettre ladultère, chacun avec un créateur, Carol avec Ted, auteur de pièces, et Larry avec Marcia, une sculpturale romancière. Mais lexpérience quils vont faire de la construction dune intrigue « à la manière de » les détournera de cette tentation et les rapprochera en les faisant passer par le feu dune aventure autrement plus excitante.
Marc Vernet démontre dans sa thèse comment le film « noir », fondé sur une enquête et la recherche de la « vérité », met en image notre expérience de spectateurs cherchant à déchiffrer les énigmes que nous pose chaque film dans ses premières scènes. Tout film nous donne à voir des images que nous percevons selon deux modes alternés. Nous les recevons par moment comme telles, des ombres projetées sur un écran ou une configuration de pixels savamment agencés. Mais il arrive aussi que nous nous laissions aller à « y croire » en baissant notre garde devant tant de vraisemblance ou de coïncidence avec nos attentes et nos besoins. Comme Carol et Larry, nous avons vu un corps, nous avons entendu un médecin « certifier » le diagnostic de crise cardiaque. Allons-nous douter comme Carol ou croire comme Larry ? Il est clair quil est beaucoup plus stimulant de prendre le parti de la première. Dans les deux premiers tiers du film, Larry sera en retrait, avec pour leitmotiv, « I dont want to know ». Quel spectateur pourrait sidentifier à un personnage peinant ainsi à se hisser au statut de protagoniste ? En revanche, Carol a les meilleures scènes et tire la couverture à elle tant elle assume la part investigatrice de tout spectateur, sutout celui de films fondés sur des « meurtres mystérieux ». Carol joue bel et bien ce rôle de « spectateur adjuvant » que définit Vernet, et réfléchit à lécran notre activité de spectateur réagissant, chacun à sa manière et selon sa culture, aux indices que nous révèle le film. Par exemple, lune des scènes les plus haletantes et drôles du film nous montre Carol et Larry poursuivant en voiture leur voisin qui transporte le cadavre de son épouse dans son coffre. Lamateur de films de gangsters se réjouira de cette variation parodique sur une figure classique du genre criminel, et goûtera encore plus la charge sil sait à quel point il est rarissime de voir un personnage incarné par Woody Allen au volant. Dailleurs celui-ci insiste lourdement sur lerreur de distribution dont il est victime. Après lui avoir demandé de se mettre dans la peau dun policier à la séquence précédente (« You said, Act like a policeman ! »), Carol exige à nouveau de lui dassumer un rôle très éloigné de son « type » (« Im not a good driver. I cant follow a car! »). Notre plaisir de spectateur se voit renforcé par la reconnaissance ici et là dun plan comme échappé dun film de Scorsese. Un peu plus tard, quand Mr House, le voisin assassin, jette le corps dans un énorme brasier, nous pouvons faire le rapprochement avec la fin tout aussi dantesque de Cody Jarett / James Cagney dans White Heat. Linstance qui a présidé au choix de cette image a-t-elle voulu ce rapprochement, la citation est-elle volontaire ? Impossible de le dire, la seule chose certaine ici étant que chaque spectateur se bâtit « son » film à linstar de Carol, puis de Larry, se construisant leur « meurtre mystérieux ». Cest cette scène qui convertit Larry, spectateur Saint Thomas qui doit voir pour croire, à la thèse de Carol plus à même de lire les signes et danticiper les évènements. Elle pense à un meurtre, alors que le premier corps, celui du « double » de Mrs House (soit sa sur) a effectivement succombé à une crise cardiaque, mais ne se trompe que parce quelle va trop vite en besogne : Mr House assassinera effectivement sa femme quelques jours plus tard afin de filer avec largent et sa jeune maîtresse. Carol est présentée comme une spectatrice plus sophistiquée que Larry. A un moment du film, ils passent devant lendroit où sélevait le cinéma de leur première sortie en amoureux, et évoquent les peines quelle avait eues pour faire comprendre LAnnée dernière à Marienbad à son futur mari. Qui sait si ce nest pas cette expertise qui lavait alors séduit, comme il retrouve toute sa flamme dans le dernier tiers du film où il se laisse entraîner par elle à passer du rôle de spectateur réticent à celui dacteur dans les deux sens du terme ?
Citations de films, vraies fausses victimes, surs à la ressemblance troublante, enregistrements trafiqués, chassés-croisés amoureux et jeux de miroirs du final : le film offre toutes sortes de variations sur la figure du dédoublement, nous rappelant queffectivement, notre expérience de spectateur fournit comme une doublure, voire un doublon à notre existence. Il nous donne même lillusion de pouvoir la prolonger, nous faisant voir des mortes dans des autobus
A la suite de cette vision bouleversante, Karen et son amoureux transi Ted iront chercher la fausse morte au bout de la ligne dautobus. Nétait-ce pas déjà ce que la sulfureuse Phyllis exigeait de son complice Walter Neff dans la célèbre scène du drugstore de Double Indemnity? Carol pour se désennuyer joue les détectives, juste après avoir vu un film noir danthologie. Elle nous souffle que si nous trouvons ce genre de films si divertissant, cest sans doute parce quil nous convie au petit jeu des hypothèses infirmées ou confirmées. Toutefois, un peu de culture filmique nous dévoile les intentions ironiques du choix du film de référence, puisque Double Indemnity est construit selon le mode de la confession et se présente comme un long flash-back. En dautres termes, nous connaissons demblée lissue fatale de lintrigue, comme nous serons parfaitement au courant du modus operandi et de lidentité du ou plutôt des meurtriers, puisque nous les aurons vus ourdir leur forfait. Lironie veut aussi que le vrai faux meurtrier de Manhattan Murder Mystery, le bien nommé Mr House soit exploitant dune salle de cinéma pour cinéphiles. Il illustre parfaitement la figure ambiguë de ce maillon essentiel de lindustrie cinématographique, en excellant à la création dillusions et de machinations tout en saffichant comme préoccupé uniquement de la bonne marche de ses affaires. Sil restaure cette vieille salle, ce nest pas par goût nostalgique pour les classiques du septième art, mais afin de la revendre pour une somme rondelette en tournant à son avantage la passion des cinéphiles. Mais tandis que lexploitant tire les ficelles et va jusquau meurtre pour assouvir son appétit dargent et de sexe, les amateurs, dans les deux sens du terme, vont déjouer ses projets et finir par le vaincre dans un paroxysme de jeux de miroirs. De spectateurs puis denquêteurs ils vont devenir à proprement parler acteurs en allant rejoindre Mr House, autre figure du mauvais magicien manipulateur annonçant le Polgar de The Curse of the Jade Scorpio, sur son propre terrain en lattirant dans un piège au moyen dun appel téléphonique trafiqué au magnétophone. On lui fait croire que le cadavre que tous nous avons vu disparaître dans les flammes na pas vraiment disparu, et quon le détient à titre de preuve pouvant le faire « tomber ». Le soi-disant maître du crime tombe effectivement, et dans un panneau bien peu solide, mais une morte na-t-elle pas déjà refait surface une fois dans ce qui nest, rappelez-vous, quune histoire de cinéma ? Or, le petit jeu des faux-semblants nest pas sans danger, et House sempare de Carol pour échanger la femme vivante contre la morte virtuelle. A force de chercher les émotions fortes, à tant se projeter dans cette histoire de meurtre, Carol est aspirée de lautre côté du miroir au risque de se perdre corps et bien. La scène du dénouement couronne le film dans une véritable orgie de dédoublement qui nous laisse au bord du vertige. House a emmené son otage dans son palais des illusions à lui, soit son cinéma, et tout se déroule derrière lécran pendant la projection de la scène du dénouement de The Lady from Shanghai. Le cinéphile le sait, il sagit dune fusillade dans une galerie de miroirs où Elsa / Rita Hayworth et son mari Bannister sentretuent parmi les glaces reflétant leur image à linfini. Le cinéma de House étant en travaux, ses « coulisses » sont autant encombrées de surfaces réfléchissantes que le palais des mirages du Luna Park de Welles. House va tenter dutiliser autant lécran et le film qui y est projeté (« They cant see us behind the screen, and they cant hear us with the soundtrack ») que le jeu des reflets pour échapper aux balles de ses deux poursuivants, Larry lancé au secours de sa belle ainsi que la figure classique de la fidèle secrétaire amoureuse depuis toujours de son patron que la découverte de la supercherie va animer dune fureur vengeresse. Comble de références, elle est presque aussi handicapée que le mari de Phyllis dans Double Indemnity
Dans Shadows and Fog, le miroir du magicien protégeait Almstead et Kleinman, et House se pense couvert par le dispositif cinématographique comme par lillusion filmique. En effet, nous avons beau parfois rêver de voler au secours des héros auxquels nous nous identifions au point davoir envie de leur crier, comme au Guignol de notre enfance, où se cache le méchant, notre statut de spectateur nous condamne à limpuissance. Mais Larry et la secrétaire noccupent pas une autre dimension que House et sont faits de la même étoffe que lui, ils peuvent être ses victimes comme ils peuvent lannihiler à force de briser les miroirs. De spectateurs manipulés, ils sont passés protagonistes, et Carol et Larry, après lépreuve, voient enfin vie et désir coïncider comme au premier jour. « Ill never say that life never imitates art again » sexclame alors Larry parodiant Oscar Wilde, mais cette déclaration, en apparence sagace mais trop négative pour être honnête nous laisse troublés. Le bilan pour le spectateur semble globalement positif à lissue de ce film puisquil peut y voir un encouragement à sa tendance à la projection et à lidentification au spectacle qui lui est offert. Toutefois, le meurtrier y est escamoté de la même manière que la force maligne qui hantait Shadows and Fog, et le « doublage » ironique du dénouement nous incite à la prudence. Le film nous soumet donc à un message contradictoire dencouragement à sa consommation ludique, indéniable source de plaisir au premier degré, et davertissement quant au danger inhérent à la confusion entre « art » et « vie ». A la fois invités à jouir dune comédie efficace et souvent irrésistible, et à réfléchir à notre condition de spectateurs, nous ne pouvons nous laisser aller à lenchantement que si nous tenons compte de lappel à la lucidité que suggère lironie des dispositifs de dédoublement : cette « double indemnité » dont nous jouissons, en avons-nous jamais trop ?
« HELP »
A en juger par ceux que nous venons détudier, les films de Woody Allen paraissent toujours susceptibles daccorder une grâce, si paradoxale fût-elle, à leurs spectateurs. Il peut cependant arriver quelle ne soit guère évidente, comme on le voit dans Celebrity qui retrouve le noir et blanc et lagressivité dans la satire de Stardust Memories, et se caractérise également par une inspiration fellinienne. Si Stardust Memories évoque Huit et demi, Celebrity rappelle à la fois La Dolce Vita et Ginger et Fred puisquil fait évoluer ses personnages dans le monde artificiel de la mode et de la célébrité, et particulièrement dans celui de la télévision qui lexalte. Le début démontre limportance accordée dans ce film au cinéma et à la représentation de sa production comme de sa consommation, dès le générique. Ce dernier saccompagne dune chanson dont les paroles illustrent parfaitement le titre du film comme une partie de son contenu :
You oughta be in pictures,
Gee youre beautiful to see,
Say, you oughta be in pictures,
Oh what a hit you would be.
Your voice would thrill the nation,
Your looks would be adored,
Youd be a big sensation,
With wealth and fame, your reward.
Say, you oughta be in pictures,
My star of stars
Les hyperboles utilisées dans cette parodie de la rhétorique du séducteur sappuyant sur la fascination exercée par Hollywood, et plus largement, par les images, donnent bien le ton, dune ironie sans concession, des scènes qui vont suivre. Un univers référentiel est dès lors mis en place, où la flatterie la plus efficace consiste à assurer à son « étoile » quelle est non plus sage, mais belle comme une image
Tout de suite après, la première scène continue de souligner limportance du motif cinématographique, par la grâce dune succession de plans très brefs sur fond de Cinquième Symphonie de Beethoven :
Plan 1 : les lettres HEL
s inscrivent à la fumée dans le ciel.
Plan 2 : des badauds à Time Square regardent vers le ciel, certains pointant le doigt vers le haut.
Plan 3 : les lettres HEL et le P qui commence à sinscrire au dessus de Central Park et des immeubles qui le bordent.
Plan 4 : dans un bureau à lintérieur dun gratte-ciel, des employés se précipitent à la fenêtre. Le mouvement tournant de la caméra montre dans le cadre de la fenêtre le mot HELP pratiquement achevé dans le ciel au dessus des gratte-ciels.
Plan 5 : plongée à la verticale sur un autocar à impériale découverte, roulant dans une rue entre des gratte-ciels.
Plan 6 : sur limpériale de lautocar, des touristes asiatiques se montrent le ciel en réagissant vivement, certains photographient.
Plan 7 : un avion à hélice vire sur laile, sort du champ par la droite et laisse limage envahie par la fumée quil dégage.
Plan 8 : sur un trottoir, parmi les passants, un homme grand, mince et chauve entre précipitamment dans le champ. Il vient de scruter le ciel avec un appareil doptique et se dirige vivement vers la droite en sadressant à des personnages hors champ : « Lets go, people, the letters are fading ! »
Lalternance des vues du ciel et des plans au sol concourt à élaborer un début de film extrêmement subtil permettant à lobservateur de prendre conscience des différents niveaux de perception auxquels il doit se placer pour trouver un sens à ce quil lui est donné de voir. Qui sait si, dans son effort dinterprétation, il ne fait pas sien le mystérieux appel au secours qui sinscrit en propos liminaire ? Le partage entre domaines céleste et terrestre se voit doublé par une alternance entre des plans énigmatiques et dautres revendiquant leur matérialité, voire leur banalité. Une grande majorité de spectateurs, en particulier ceux qui sont familiers des productions alléniennes, ne manqueront pas de reconnaître les lieux, comme sil sagissait dune reprise de louverture de Manhattan. Non sans malice, le film semble ici devancer les éventuelles récriminations des amateurs lassés de voir la plupart des films de Woody Allen se dérouler dans le même périmètre new-yorkais. Tout au long du film, le milieu dans lequel évoluent les protagonistes sera dénoncé comme étouffant, borné, autarcique : quoi de plus naturel que de se tourner vers le ciel dans lespoir dun salut ? On est frappé, ici, de la noirceur de ce début, tant toute possibilité dinfini se voit immédiatement niée. Ce ciel soigneusement cadré, cette apparente aspiration au salut, tout ce mystère nest quastuce de cinéma et poudre aux yeux esthétisante. Rarement film a débuté en se moquant aussi ouvertement de lui-même, ainsi que de ceux quil abuse, représentés par les badauds béats : qui appelle qui au secours ? On se rassérène en comprenant quil sagit dune séquence dun film dans le film dont nous ignorerons jusquau bout lintrigue. Néanmoins, en dépit de leffacement des lettres, le spectateur de Celebrity garde en mémoire langoisse confuse sous le signe de laquelle le film sinscrit demblée : ce nest pas à une comédie confortable quil est ici convié, et il peut sattendre à des remises en cause.
Plus loin, deux scènes cruciales se déroulent à loccasion de la projection dun film. Dans la première à se présenter comme une mise en abyme de la relation entre film et spectateurs, tout le gratin branché new-yorkais, véritable foire aux vanités où se côtoient top models, acteurs, personnalités des médias et « créatifs » plus que créateurs, se retrouve pour assister à la projection du dernier film dun cinéaste en vogue. Parmi ces spectateurs plus mondains que véritablement amateurs de cinéma, les deux personnages principaux, Lee Simon et son ex-épouse Robin / Judy Davis se rencontrent par hasard, chacun flanqué dun compagnon, Lee avec sa nouvelle amie Bonnie et Robin sortant pour la première fois avec Tony Gardella / Joe Mantegna. A linstar de la scène de Annie Hall où nous faisons la connaissance dAnnie, la rencontre placée avant une projection de film permet de faire le point sur la situation sentimentale comme professionnelle des protagonistes, ainsi que sur notre propre position de spectateurs par rapport à lobjet filmique qui nous est proposé. Cela est clairement suggéré dans la scène précédente, celle de la première rencontre entre Robin et Tony. Elle se déroule dans le cabinet surpeuplé dun chirurgien esthétique de renom, le « Michel-Ange de Manhattan », qui redonne à ses clientes « la jeunesse, ou plutôt lillusion de la jeunesse », pour citer la journaliste qui commente le reportage télévisé qui permet à Tony, producteur de lémission, de faire par hasard la connaissance de Robin. La scène concentre les oppositions dont la dialectique sous-tend le film, entre sincérité et faux-semblant et entre exigence intellectuelle véritable et poudre aux yeux médiatique. Ainsi, Tony pense avoir devant les yeux le résultat dun travail de chirurgie esthétique et se construit déjà tout un scénario « vendeur » et bien-pensant lorsque Robin lui dit être professeur, répétant « really ? » quand elle lui affirme que rien de ce quil voit na été retouché. Il sagit bien ici de croire à ce que lon voit, dailleurs Robin, dinstinct, alors quelle ne sait rien de lui, lui demande sil aime ce quil voit puisquelle commence par linterroger sur ses lèvres que le chirurgien juge trop fines. Lorsque Tony se récrie, et clame quil la trouve en tout point parfaite, elle le remercie « pour le vote de confiance ». Comment ne pas voir ici une mise en abyme de la relation du spectateur au film, alternant doute et croyance, prêt à prendre pour argent comptant un film qui lui plaît? On peut lire aussi la scène comme une dénonciation des artifices et du vain combat contre lâge et la disgrâce physique, puisque Robin, qui sapprêtait à fuir ce lieu épouvantable, parvient à séduire Tony avec ses attraits « naturels ». Cependant, nagit-elle pas en coquette, attirée quelle est par un homme représentant ce qui jusque là lui faisait horreur, soit la télévision la plus racoleuse et vulgaire ? Lorsquil ne reconnaît pas la citation quelle fait de A Streetcar Named Desire, elle est bien un peu éberluée, mais se fera une douce violence pour accepter la proposition logique, et parfaitement ironique, de laccompagner à la projection dun film. Tendue entre artifice et sincérité, la scène préalable nous pose implicitement la question de confiance, en plaçant deux acteurs au jeu plutôt naturaliste, dont le physique ne répond guère aux normes classiques de la beauté de cinéma, dans ce lieu tout entier voué à une forme de falsification. Ils nous encouragent à croire à la scène et à la sincérité de lattirance quils éprouvent lun pour lautre, mais jamais nous ne nous oublions au point de renoncer à notre vigilance de spectateur, qui nous fait goûter toute lironie du choix de ce lieu incongru ou de la profession de Tony. Puis vient la scène de la première sortie des futurs amants, mi-bouffonne, mi-amère, qui situe tout naturellement dans une salle de projection une étape capitale dans lhistoire des protagonistes, et dans toute léconomie du film. Les six premiers plans se déroulent dans le hall où a lieu une réception, les quatre derniers dans la salle, la rencontre qui bouleverse Robin se situant à la fin du cinquième :
(
) TONY You could work for me.
ROBIN As what? You know, all Im good at is Chaucer.
TONY Well we have a cooking show
(
)
ROBIN (
) Im having a very nicearrgh!
PLAN 6.
TONY (off) Whatserrwhats the matter? (
)
ROBIN My husband!
TONY Your husband?
ROBIN Oh God, I dont want to see him here!
TONY But whaterrI thought you said it was no problem
(
)
PLAN 7.
Plan du film de Papadakis, montrant un couple damoureux marchant pieds nus sur une grève, main dans la main, accompagnés dun vol de mouettes et dune musique romantique à souhait.
PLAN 8.
(
) ROBIN I should never drink.
TONY That use of all those slow-motions and flashbacks is a bit pretentious, dont you think?
ROBIN Can you believe that whore he is with?
TONY What ? Err
ROBIN Do you think shes pretty?
TONY Well, I (
)
ROBIN How could you have slept with Sheila, my eldest friend? You found her bovine! His word, bovine!
TONY Shh, Robin!
ROBIN Am I lying? Did you not say she was a « vache hollandaise »?
TONY Maybe we should, err
(Il lui prend le bras)
PLAN 9.
Bref plan du film de Papadakis : plan moyen des amoureux enlacés, assis sur un rocher, sur fond de vagues.
ROBIN (Off) Well, didnt you?
PLAN 10.
ROBIN Am I lying?
Robin est maintenant hystérique. Tony la fait se lever et sortir du rang de spectateurs.
LEE You know youre a sick woman! Youre a sick woman, thats what you are!
On ne pose ici, finalement, dautres questions que celles de la sincérité, et de la confiance que lon peut accorder à ce que lon vous dit ou que lon vous montre. Dans cette séquence divisée en deux scènes selon les lieux, hall puis salle, le personnage central est clairement Robin prise en flagrant délit de mauvaise foi. La discordance sur laquelle reposait la scène précédente (entre le lieu de la rencontre le cabinet du chirurgien esthétique et le « naturel » de Robin, quil sagisse de son apparence ou de la maladresse désarmante de ses manières), discordance qui séduisait Tony et enrichissait le personnage de Robin à nos yeux, se voit ici reprise et amplifiée. Cela se fait cette fois-ci aux dépens de Robin qui, dans cet environnement tout aussi délétère que le précédent, fait la preuve dune forme particulière de duplicité. Car cest bien elle-même quelle abuse lorsquelle croit avoir surmonté les affres de la séparation avec Lee. A aucun moment nous ne sommes dupes de ses dénégations : navons-nous pas fait sa connaissance alors quelle essayait de sortir de son marasme en faisant retraite dans une communauté catholique sans avoir la moindre conviction religieuse ? Le terme de mauvaise foi que nous avons utilisé plus haut éclaire parfaitement cette scène cruciale dans le développement du personnage. En se révélant totalement dénuée de lucidité sur elle-même tout en sefforçant de porter le masque fort mal ajusté de ladulte sophistiqué capable dêtre en bons termes avec un mari qui la trompée, Robin nous pose la question de ce en quoi nous croyons. Il ne sagit pas ici de faire une analyse psychologique du personnage de Robin, mais bien de la voir comme un révélateur, la pierre de touche de notre adhésion au film. Dosage subtil, et explosif, de spontanéité maladroite et de sophistication intellectuelle, Robin va gripper les rouages de la comédie sociale en laissant tomber le masque à la première provocation et en exposant toute laigreur, la rancur, lhypocrisie que dissimule lurbanité des salons. Son comportement provoque dabord le rire, de manière fort classique, tant le contraste est grand entre laisance quelle affiche, nonobstant quelques signes de nervosité, avant de voir Lee, et la panique à laquelle elle succombe immédiatement après. Certes, nous étions loin de la croire guérie, mais lironie la visant était suffisamment légère pour nous la faire percevoir comme une victime des mensonges de Lee, et de son propre manque de lucidité. Et voilà que le personnage auquel nous nous étions mis à croire, celui de lintellectuelle « nature », capable peut-être de ramener sur le droit chemin des sentiments authentiques un producteur démissions cynique, se mue en une fraction de seconde en un pantin mécanique, faisant passer le film de la comédie de murs ironique au burlesque le plus frénétique. Que ce changement à vue ait lieu à loccasion dune projection de film prouve quil sagit bien ici de représenter les relations qui peuvent sétablir entre film et spectateur, en particulier dans le cadre de la perception et de la construction dun personnage. Tony, en tant que premier témoin du comportement de Robin, apparaît dès lors comme le représentant du spectateur. Nexprime-t-il pas explicitement le souhait de faire partie dun « vrai » public de cinéma ? Nest-il pas dabord séduit par lapparence authentique de Robin, et ne rend-il pas hommage à sa culture livresque même sil sen moque gentiment en essayant de lui faire accepter des accommodements avec le monde, sous la forme dune vulgarisation télévisuelle ? Elle lui plaît, lintrigue, leffare et enfin leffraie quand elle se métamorphose à nouveau et devient mégère abominable, perturbant la projection en abyme. Le personnage nous trouble nous-mêmes tant ses paroles se font obscènes et violentes. Après les plans burlesques qui la transformaient en poupée mécanique, la farce tourne au jeu de massacre, mais le personnage nest pas seul à en faire les frais. Le coup porté à léventuel sentiment dempathie que nous pouvions éprouver envers Robin remet clairement en cause nos illusions de spectateurs toujours prompts à nous identifier à un personnage. De même, le contraste entre ce qui est montré du film de Papadakis, soit une scène damour danthologie, et ce qui se passe dans la salle, soit une « vraie » scène de la vie conjugale, jette le trouble sur notre perception de tout un pan de la production allénienne. Dans certains films comme Annie Hall, A Midsummer Nights Sex Comedy, Hannah and Her Sisters ou Radio Days, Allen se risque à représenter lidylle sous la forme de moments de grâce nostalgiques que le spectateur est explicitement appelé à goûter comme tel. Il en est ainsi, rappelez-vous, des souvenirs des moments de bonheur avec Dorrie que le héros de Stardust Memories préserve comme un trésor au cur de son cynisme. Les images de « Papadakis », caricatures des « bons moments » alléniens, sont dune telle afféterie quil semble bien que ce soit elles qui provoquent lhystérie de Robin. Elles nous amènent en tout cas à nous poser la question de ce que nous aimons voir à lécran, tant beaucoup dentre nous préférerons les excès de Robin au sucre de Papadakis. Nous passons de lempathie avec un personnage courageux en dépit de ses évidentes faiblesses à la joie passablement perverse que provoque le spectacle de son effondrement : de quel côté de lécran sont les fous, les méchants et les hypocrites ?
Si dans cette première scène « au cinéma », Lee et Tony échappaient encore en partie au jeu de massacre, leur statut est tout autre dans la seconde, qui est aussi la dernière du film, puisque nous les retrouvons assis parmi les rangs des spectateurs de la première du film en tournage au début. Avant de rejoindre leur siège, ils se sont croisés dans le hall pour une scène que lon pourrait croire anodine, mais que notre connaissance des films de Woody Allen nous pousse à regarder de plus près. Depuis Annie Hall, on sait quil se passe des choses importantes dans les halls des cinémas. Cette scène-ci reprend dailleurs une des dernières de ce film-là, en mettant en images lévolution ou la stagnation des relations de couple des protagonistes. Alvy y raconte en voix off comment, plus tard, il a rencontré Annie, qui amenait son nouveau compagnon voir
Le chagrin et la pitié, et limage nous montre deux couples se saluant amicalement sous la marquise du cinéma Thalia. Malgré les affirmations dAlvy qui soutient quil a dépassé le chagrin de la rupture, on ne peut sempêcher de percevoir quelques signes négatifs renforçant la note pessimiste, ou du moins limpression douce-amère que laisse cette conclusion, dans le choix récurrent du film de Marcel Ophuls comme dans la nette différence de taille entre Alvy et sa nouvelle conquête, ce déséquilibre démentant lapaisement qui préside traditionnellement aux fins de films. Si elle na rien de hollywoodien, la conclusion de Annie Hall se présente cependant comme plus « heureuse » que celle de Celebrity, dans la mesure où Alvy témoigne dun progrès, non pas sur le plan sentimental, mais sur le plan créatif. Il a transcendé son échec, en tirant linspiration de sa première pièce de sa liaison avec Annie, pièce qui, elle, connaît une fin heureuse. Et Alvy de conclure comme il avait commencé, en racontant sa fameuse histoire de lhomme qui se prend pour une poule. Samuser de labsurde, cette philosophie du pis-aller, achève le film sur une note positive. Trouvera-t-on note comparable dans la séquence finale de Celebrity ? Après six plans à lextérieur du cinéma, on se retrouve, fort logiquement, dans le hall, puis dans la salle.
PLAN 7.
ROBIN Oh my goodness, Lee!
LEE Why- what? Why, youre just, youre- What are you doing? Incredible-
ROBIN What, wh-
LEE I havent seen you for, for the
ROBIN Well I-
LEE Last time I saw you was at a movie, again!
ROBIN Well, thats- this is my husband, Tony.
LEE Hey congratulations ! You look- what- youre transformed! (
)
LEE (Off) You look so
radiant!
ROBIN Oh thank you. You know, its a matter of luck, really. No matter what the shrinks and the pundits and the self-help books might tell you, when it comes to love, its luck.
LEE Well, I- err
I guess I
Im so
Im just
Im glad that youve been lucky.
ROBIN Youre with anyone?
LEE No, Im just
Im not in love at the moment.
ROBIN What are you working on?
LEE Just the same, err
ROBIN A novel? A screenplay?
LEE Well, I did a huge interview in the old actress home, which is very touching. (
)
LEE Listen, I- thanks- well I dont want to hold you up guys, so I just err
I just err
You know, really- it was nice to meet you, really
TONY Great to see you.
LEE Thank you.
ROBIN It was really great to see you, really. I hope you catch your break.
LEE Well, I
PLAN 8.
Au son de la Cinquième Symphonie, la salle de cinéma plongée dans lobscurité. Au fur et à mesure que la caméra descend les rangées en gradins, on voit Robin et Tony, puis le réalisateur de The Liquidator, puis Nicole Oliver (Mélanie Griffith), sa vedette, et son mari. De nombreux spectateurs mangent du pop-corn en regardant lécran. Arrivé au niveau de Nicole Oliver, panoramique vers la gauche jusquà Lee, assis quelques sièges plus loin, puis zoom avant sur son visage en plan rapproché. Il fixe lécran des yeux, lair grave, lexpression figée et fermée.
Plan 9.
Lavion à hélice du plan 7 de la première scène du film.
Plan 10.
Les trois lettres HEL dans le ciel, la lettre P en cours de formation.
Plan 11.
Le visage de Lee.
Plan 12.
Le mot HELP terminé, sur les derniers accords du « destin qui frappe à la porte ». CUT. Générique de fin, avec comme bande-son la chanson « Did I remember » chantée par Billie Holiday.
Tout ici sonne faux, comme si ce final ne mettait rien dautre en scène que la vacuité des existences humaines. Le titre du film dans le film promet la liquidation, les prestigieux invités à la première se savent quéchanger des banalités polies sur le temps quil fait, et en dépit du mariage et de la grossesse pour lesquels on la félicite, Robin porte toujours le nom de Simon et son élégante petite robe noire moule un ventre bien plat. Jusquau film qui parodie les chefs-duvre que Hollywood a su consacrer à ses propres rituels, pour réduire à néant la fascination que des films comme Singin in the Rain, The Bad and the Beautiful ou A Star Is Born avaient su à la fois démasquer et magnifier. Pour ces faux spectateurs qui ont tout oublié de lâge dor, sagit-il encore daller voir un film? Woody Allen pousse ici au paroxysme le pessimisme qui baigne toute sa production, et nous offre sa « vanité » la plus achevée : va-t-il jusquà discréditer notre propre activité de spectateur ? Certes, on pourrait sarrêter à une interprétation de style sociopolitique, et ne voir dans la scène que lexpression dune rumination nostalgique. Allen retrouverait lamertume et le puritanisme dAlvy Singer pour dénoncer les spectateurs consommateurs de la fin du XXe siècle prêts à applaudir lesthétique niaise de Papadakis comme les effets spéciaux et lemphase de The Liquidator, et dénués de la culture et de lesprit critique nécessaires pour discriminer entre véritable création artistique et poudre aux yeux médiatique. Les voici qui avalent nimporte quoi comme autant de pop-corn, de la scie la plus sentimentale à Beethoven. Cependant, le recours à la Cinquième Symphonie nous pousse à creuser davantage pour atteindre dautres nivaux de signification. On y retrouve la même équivoque que pour lutilisation dairs de Prokofiev dans Love and Death, qui a pour résultat que lon admire les somptueux accords tout en samusant de leur tendance à la grandiloquence. Cette dernière nen fait-elle pas les airs de prédilection aussi bien dEisenstein que de certains films hollywoodiens ? Archi connus, les accords martelés du « destin qui frappe à la porte » font sourire tant ils sont devenus des poncifs. Leur utilisation pour donner un tour dramatique aux premières images de The Liquidator révèle le manque dimagination de ses auteurs, et nous percevons lironie de Celebrity se moquant du film dans le film. Chez Woody Allen, on entretient un rapport des plus ambigus avec la musique classique, qui brouille les signaux chaque fois quon y a recours. En dehors de quelque choix heureux comme Mozart dans Annie Hall (le second mouvement de la symphonie Jupiter figure dailleurs en bonne place dans la liste des raisons de vivre que dresse Isaac Davis dans Manhattan), un sentiment de gêne prédomine vis-à-vis de ce type de musique. Dans Husband and Wives, nous retrouvons Judy Davis dans le rôle de Sally qui, séparée de son mari, fait deux conquêtes masculines. Le premier, qui (le malheureux !) se réjouit de lemmener applaudir Don Giovanni, sort très vite du film, nayant droit quà une « scène », tant au sens cinématographique que conjugal, mis en fuite par Sally en pleine crise de jalousie au téléphone. Quant au second (Liam Neeson), sil a la chance de pouvoir mener la sortie à bien, il doit malgré tout essuyer les remarques peu amènes de Sally sur Malher. La musique classique, au mieux, accompagne des pitreries (les manuvres de séduction de la Comtesse de Love and Death pendant louverture de La flûte enchantée !) ou quelques bons mots (« Jai toujours pensé que les Variations Goldberg étaient une position que Monsieur et Madame Goldberg avaient inventée pendant leur nuit de noces », Stardust Memories ; « Quand jentends trop de Wagner, ça me donne envie denvahir la Pologne », Manhattan Murder Mystery). A contrario, les films de Woody Allen font la part belle aux standards des années trente et quarante, ou au jazz « New Orleans ». Surtout, son cinéma présente de grandes affinités avec les compositeurs ayant opéré une synthèse entre formes classiques et populaires, comme Gershwin dans Manhattan, Kurt Weill dans Shadows and Fog, ou Eric Satie dans Another Woman. Si la musique de Schubert accompagne magnifiquement Crimes and Misdemeanors, elle y sert de fond musical à un assassinat, le film montrant que lamour de la musique peut faire bon ménage avec le crime, sans que cela ne réduise en rien limportance artistique du compositeur et de ses créations. En dautres termes, Beethoven et Schubert, ou plus exactement leur musique, restent admirables et la médiocrité de ceux qui les utilisent ne peut les amoindrir. Si les mesures célèbres de la Cinquième Symphonie viennent ironiquement ponctuer le début et la fin du ou des films, cest aussi pour que nous prenions la mesure de lécart entre lauthentique chef-duvre et le factice et Celebrity se voit ici logé à la même enseigne que The Liquidator. Pis, ce que nous voyons et entendons de The Liquidator, la musique, le mot dans le ciel, sélève, au propre et au figuré, pour retomber lors de linterruption terre à terre du réalisateur, qui constitue le « vrai » premier plan de Celebrity. The Liquidator serait-il un film plus élevé ou meilleur que Celebrity ? Le recours à la musique de Beethoven peut être vu comme un signe de connivence ironique nous permettant de nous distinguer du reflet que nous renvoie limage des spectateurs diégétiques. Cela nous installe dans lillusion flatteuse que nous ne faisons pas partie de la foule superficielle de ces fantômes qui nous rappellent les passagers du train de plaisir de Stardust Memories. Mais le dispositif de mise en abyme des derniers plans crée un parallélisme et nous présente les spectateurs dans le film comme nos semblables, assis comme nous dans le noir à contempler des ombres sur un écran. Nous partageons leffroi quexprime le visage de Lee, que lon peut dabord prendre pour la stupeur dun homme de goût et de culture effaré par la prétention de The Liquidator. Mais son angoisse va bien au-delà et nous introduit à lessentiel de ce que se passe à chaque fois que lon regarde un film. Son air atterré nous rappelle « cette conscience du danger obscur dêtre homme » quévoque Sartre dans Les Mots. Si « aller au cinéma » et/ou « voir un film », cette activité que nous pensons banale, que la plupart du temps nous considérons comme un simple divertissement, subjugue à ce point les destinataires de ses artéfacts depuis le tournant du XXe siècle, cest quelle répond à deux besoins profonds des cultures occidentales, la production et la conservation dimages aussi réalistes que possible, et la perception et lordonnancement du monde et de laction humaine sous forme de récits. Quelques plans, et nous voilà sous lemprise des images, à leur chercher une signification, à trouver des liens entre elles et notre expérience, à construire une « histoire ». Un avion surgi de nulle part (celui de Howard Hughes ou celui de Lisbonne, à chacun ses références) écrit « HELP » dans le ciel de Manhattan - sans que lon voie comment, mais est-ce jamais un problème au cinéma ? - une blonde hitchcockienne court sanglée comme il se doit dans un trench-coat
et chacun y va de son activité de spectateur, ravi, ému, troublé, parfois terrifié. Ces derniers plans de Celebrity vont bien au-delà de la satire et nous touchent parce quils illustrent toute lambiguïté inhérente à létat de spectateur, telle quelle est analysée par Edgar Morin quand il parle dun « état mixte ». Les images que nous recevons, si proches des ombres sur le mur de la caverne de Platon, nous enchantent et nous effraient à la fois. Allen parvient ici à maintenir lenchantement tout en nous obligeant à en prendre conscience, nous « désenchantant », en quelque sorte, par le recours à la mise en abyme et à la satire. Nous trouvons de la beauté à ce que nous voyons de The Liquidator, comme à la Cinquième Symphonie, mais leur réalisateur et leurs spectateurs de fiction nous sont présentés de manière trop satirique pour que nous puissions nous identifier à eux. Cependant, partageant leur expérience, nous communions confusément avec ces derniers tandis que la construction en poupées russes de la scène nous permet de nous distancier et de goûter la satire, dans cet « état mixte » à la fois dabandon à la jouissance et de vigilance que permet le statut de spectateur.
Le final de Celebrity renvoie à celui de Stardust Memory, et lui fait écho tout en le contredisant. Sandy Bates quittait le dernier une salle vide, après un ultime regard sur lécran où venait de sachever un film que nous avions pu reconstruire grâce à Stardust Memories qui allait jusquà nous offrir trois fins possibles. Cependant, nous ignorerons toujours le titre de lopus de Sandy Bates. En revanche, nous ne connaissons pas grand-chose de The Liquidator hormis son titre aux accents nihilistes et les quelques plans mystérieux qui louvrent en inscrivant un appel au secours aussi anonyme que le personnage de leur réalisateur, dans un ciel aussi vide que son crâne chauve est lisse... On peut multiplier les exemples dopposition entre les deux fins, qui nous amènent à dire que si Stardust Memories, film de la crise, sachève sur une impression de réconciliation et de résolution, même fragile et éphémère, des tensions, Celebrity au contraire nous laisse dans lirrésolution par sa fin ouverte. Tandis que Play It Again, Sam commençait par une fin, quil reprenait en conclusion pour la doubler, la dépasser et résoudre ainsi la « tragédie » de son protagoniste, ce film-ci sachève sur un début, marquant la stagnation de son propre univers. Toutefois, sa structure, en attirant notre attention sur le processus de dédoublement nécessaire à sa réception, vise à faire grandir notre conscience de spectateur averti, nous détachant du genre denchantement facile que les derniers plans de Play It Again, Sam ou de Stardust Memories pouvaient encore favoriser . Ici lécran nest plus vide, et de par son fonctionnement ironique, la fausse citation doublant le film nous fait progresser dans notre expérience de spectateur de film de Woody Allen. Ailleurs, Allen va reprendre lidée du début de Play It Again, Sam, et citer «pour de vrai » dautres films, c'est-à-dire en inclure de brefs extraits quun ou plusieurs personnages visionnent dans une salle de cinéma, et nous pouvons nous demander dans quelle mesure cela nous amène à envisager différemment notre statut de spectateur.
and I actually began to enjoy myself.
Dans Play It Again, Sam, nous étions confrontés directement, sans commentaire, à des images venues dailleurs. Nous ne les intégrions pas au film avant que la caméra ne se tourne du côté de la salle pour nous révéler que nous partagions cette vision avec un personnage dont nous devinions immédiatement la nature de protagoniste. Décalage et parallélisme ouvraient ainsi un film tout entier consacré à lhybris dun spectateur bien particulier. La donne savère différente dans Hannah and Her Sisters, où la citation est commentée et justifiée par la voix off du personnage interprété par Woody Allen, Mickey Sachs, réalisateur démissions pour la télévision et hypocondriaque notoire, qui touche au terme dune grave crise psychologique, morale et métaphysique déclenchée par la prise de conscience, tardive et dautant plus terrifiante, de son inéluctable mortalité. La scène est la dernière dun récit, sous forme de flash-back, que Mickey fait à son ex belle-sur et future nouvelle compagne, Holly. Ne trouvant aucun remède à sa peur de la mort, ni dans la philosophie, ni dans la religion, il est allé jusquà envisager le suicide. Malhabile, il lâche larme qui ne fracasse quun miroir, mais ameute les voisins. Et comme ceux-ci viennent aux nouvelles, Mickey prend la fuite :
MICKEYS VOICE-OVER
and I-I just knew one thing.
The film cuts to a West Side street. Its an overcast day. Mickey, walking slowly along the sidewalk, passes several other pedestrians and numerous storefronts, including Kleins Pharmacy and a Bar-B-Q take-out. Occasionally, he is obscured by a tree trunk on the opposite side of the street; a few taxis go by as he talks over the scene.
MICKEYS VOICE-OVER I
I-I-I-I had to get out of that house. I had just to get out in the fresh air and-and clear my head. And I remember very clearly, I walked the streets. I walked and walked. I-I didnt know what was going through my mind. It all seemed so violent and un-unreal to me. And I wandered
The movie cuts to the exterior of the Metro movie theater, with its smoked glass entrance doors and its Art deco feel. An old publicity photo hangs inside. Mickeys reflection is seen at the almost-transparent doors, as well as the reflection of the streets and various cars whizzing by. His reflection walks towards the theater entrance; he continues his story. (
)
MICKEYS VOICE-OVER I just, I just needed a moment to gather my thoughts and, and be logical, and, and put the world back into rational perspective.
The film abruptly cuts to the theaters black-and-white screen, where the Marx Brothers, in Duck Soup, play the helmets of several soldiers standing in a line like a live xylophone. (
)
MICKEYS VOICE-OVER And I went upstairs to the balcony, and I sat down (Sighing) and, you know, the movie was a-a-a film that Id seen many times in my life since I was a kid, an-and I always u-uh, loved it. (
)
MICKEYS VOICE-OVER And I started to feel how can you ever think of killing yourself? I mean, l-look at all the people up there on the screen. You know, theyre real funny, and, and what if the worse is true?
What if theres no God, and you only go around once and thats it? Well, you know, what the hell, it-i-its not all a drag. And Im thinking to myself, geez, I should stop ruining my life
As Mickey talks, the film cuts back to the antics of the Marx Brothers on the black-and-white theater screen
MICKEYS VOICE-OVER
searching for answers Im never gotta get, and just enjoy it while it lasts. And
you know
The film is back on Mickeys dark form in the audience.
MICKEYS VOICE-OVER
after, who knows? I mean, you know, maybe there is something. Nobody really knows. I know, I know maybe is a very slim reed to hang your whole life on, but thats the best we have. And
then, I started to sit back, and I actually began to enjoy myself.
As Mickey continues, the film cuts back to Duck Soup on the black-and white screen.
MARX BROTHERS AND COMPANY Oh Freedonia / Oh dont you cry for me / Theyll be coming around the mountain
The Marx Brothers kneel, strumming their banjos, and the movie cuts back to Central Park. The flashback is over. Mickey and Holly continue their stroll as You Made Me Love You begins to play in the background. They pass some people, a cluster of buildings that look like castles, and the Manhattan skyline as seen through the trees, as the camera moves back, farther and farther away from them, showing a beautiful Central Park, frozen in time.
Là encore se met en place un système de dédoublement et de décalage qui, participant du fonctionnement même de la scène, crée à la fois distance et adhésion chez le spectateur. Ce dernier reçoit le récit a posteriori, il sait déjà que Mickey, sorti de sa crise existentielle, vit une nouvelle idylle avec la jeune femme à qui il raconte son nadir. Le flash-back est enchâssé entre deux plans montrant Mickey et Hollie déambulant dans Central Park selon un motif typiquement allénien, dont le charme souligné par le recours à un classique de la romance sentimentale peut aussi bien séduire quagacer par sa joliesse facile. Les affres du personnage sont mises à distance et relativisées, et la drôlerie du récit tient à lexagération dont nous taxons ses propos et ses états dâmes. Laspect double de la séquence se trouve visuellement marqué par les reflets qui se multiplient dans les deux plans précédant lentrée dans la salle de cinéma, au moment où Mickey passe du monde réaliste de la rue à cet entre-deux quest la salle de projection. Noublions pas que lhomme vient déchapper à la mort, si dérisoire que soit son suicide avorté. Dailleurs la balle perdue avait brisé un miroir. Dans la salle, il nest quune silhouette sombre, ombre parmi les ombres, dans un état mixte entre le monde des vivants et celui des morts. Lironie, tant visuelle et textuelle que structurelle, indique à quel point le salut quil dit trouver là est de nature ambiguë, comme tout amour du cinéma. Par quel miracle des images anciennes, en noir et blanc, aussi loin de la « vraie vie » que possible parviennent-elles à panser des plaies pour lesquelles les offres en apparence plus tangibles de la rue (la pharmacie Klein, la boutique de plats à emporter) sétaient avérées inutiles ? Au-delà du rappel de la nature de personnage de Mickey seul le cinéma peut guérir un personnage de cinéma ces images suggèrent-elles aussi une chance de salut pour le spectateur ? Sommes-nous censés reproduire, en cas de crise, lexpérience de Mickey ? Sa nature de reflet est clairement désignée, mais devons-nous le prendre pour un reflet de nous-mêmes, voire pour un modèle ? Son sauvetage ne manque pas dêtre présenté de façon extrêmement ironique, surtout dans lécart existant entre les propos et les images. La rue ne lui ayant pas permis de « séclaircir les idées », mu par un désir de « remettre le monde dans une perspective rationnelle », il entre au hasard dans une salle de cinéma. Lironie veut quil « tombe » sur une des scènes finales de Duck Soup, des frères Marx. En dautres termes, le spectacle le plus loufoque qui soit lui permet de trouver une logique à lunivers et un sens à son existence. Cette apparente contradiction ne vient-elle pas jeter le discrédit sur les propos de Mickey lorsquil affirme avoir été sauvé par le cinéma, et par extension, sur toute prétention de ce dernier à pouvoir donner un sens à la vie de ses amateurs ? Elle autorise sans doute une lecture satirique de la séquence que lon peut voir comme une condamnation du cinéma berçant ses spectateurs dillusion en les divertissant, au sens pascalien du terme, des questions essentielles, mais comment pourrions-nous croire sur parole un protagoniste qui affirme être revenu de toutes les croyances quand il nous dit avoir été sauvé par les Marx Brothers ?
Neil Sinyard ne comprend pas le choix de la référence à Duck Soup, lui préférant lextrait de Top Hat cité dans The Purple Rose of Cairo. Il nous semble cependant que prendre les frères Marx comme divinités tutélaires relève bien de la logique paradoxale fondant lironique philosophie allénienne. On connaît limportance de Groucho Marx dans cette dernière, comme le rappelle la place de lhumoriste dans le discours manifeste dAlvy Singer dans Annie Hall, dans la liste des raisons de vivre dIsaac Davis à la fin de Manhattan - entre Mozart et Cézanne - et dans le final de Everyone Says I Love You. On peut interpréter la séquence comme une satire des illusions de Mickey, mais on peut à linverse considérer que la loufoquerie des Marx Brothers apporte un revigorant contrepoint à lécrin sentimental dans lequel la citation sinsère, soit une promenade damoureux dans la splendeur de Central Park, jolies images que la folie marxienne sauve de la mièvrerie. De plus, lidée davoir recours aux frères Marx pour trouver une cohérence, ou du moins un petit quelque chose auquel saccrocher dans un monde voué à labsurde savère dune paradoxale logique. Pour mémoire, en 1992, en plein effondrement du « bloc de lEst », The Economist faisait aussi le choix de Duck Soup en couverture, pour illustrer les déchirements de lex Yougoslavie. Associer ainsi cinéma burlesque et tragédie historique ne relevait en aucun cas du cynisme : y a-t-il meilleure manière de dénoncer labsurdité de lunivers tout en donnant au spectateur un plaisir indispensable à sa survie? «
pas sérieux, méchants et secourables, touchant lessentiel » : ainsi lécrivain Pierre Michon décrit-il les Marx Brothers. De notre point de vue, Neil Sinyard est dans lerreur lorsquil considère que lextrait de Duck Soup est un mauvais choix de la part dAllen. La contradiction nest quapparente, lenchâssement du film dans le film venant confirmer limportance ou plus précisément la « vérité » de la leçon. Cest justement parce que la scène du film des Marx Brothers est parodique que nous pouvons croire Mickey. Comme au théâtre, le fait de présenter à lintérieur du film un autre spectacle qui le commente ironiquement vient valider le « contenant », à linstar de la représentation théâtrale des comédiens ambulants dans Hamlet. Nous partageons lexpérience de Mickey, et reconnaissant avec lui la loufoquerie des frères Marx torpillant tout à la fois lesprit de sérieux, les dictatures militaires et les musicals de Hollywood, nous lappréhendons comme un personnage réaliste, surtout en comparaison avec les pitres marxiens. Le paradoxe, alors, sefface, puisque laspect parodique revendiqué sur lécran dans lécran a pour effet de lever les doutes que nous pouvions avoir à propos de la profondeur et de lintérêt du personnage de Mickey et de ses tourments existentiels et spirituels. En bonne logique, deux données négatives, lhistoire de Mickey et la scène délirante des frères Marx, sadditionnent pour un résultat positif, et la crise dun personnage allénien se voit résolue dès lors quil se met à notre place de spectateur.
La philosophie quénonce Mickey Sachs ne nie pas sa nature de pis-aller et tout nous indique quil ne faut pas la prendre au sérieux, ce qui ne signifie pas quelle soit sans valeur. Finalement, le film des Marx Brothers « sauve » Mickey en le délivrant de sa crainte de la mort. Pourquoi tant deffroi quand le pire qui puisse arriver serait quil ny ait rien après la mort ? La seule certitude que nous puissions avoir, cest que nous ne disposons que dune seule existence terrestre sous cette forme, alors pourquoi la gâcher en cherchant des réponses à des questions insolubles ici-bas ? Mieux vaut « travailler » sur cette existence-ci pour en faire une expérience de qualité : la philosophie de Mickey nest simpliste que dans la mesure où elle est exprimée par un personnage qui na rien dun penseur, mais à lécoute, ses propos recèlent une sagesse plus profonde quon ne pourrait croire, tenant à la fois dEpicure et du pari de Pascal. Il est guéri de sa crise métaphysique par linstauration, ou peut-être la restauration dune foi : il se met à croire dans le spectacle cinématographique par la grâce du plaisir quil lui donne. Sa quête antérieure dune croyance qui laurait sauvé de langoisse de la mort, se voyait condamnée à lavance de par ses errements sur la nature même de ce quest la foi. Le film des Marx Brothers lui procure enfin loccasion dabandon nécessaire à tout acte de foi. De là découle tout le dénouement du film qui tient du miracle. Hollie, la « ratée » parmi les trois surs, cocaïnomane, mauvaise actrice courant le cachet, publie un roman à succès, et va filer le parfait amour avec son ex beau frère Mickey. Elle se retrouve même enceinte de ses uvres à la dernière scène, alors que nous le savions stérile, au point que Hannah et lui avaient dû avoir recours à linsémination artificielle avec donneur pour pouvoir procréer. Bien sûr, cest trop beau, et cest bien là que se justifie le recours aux frères Marx dont la folie radicale et dévastatrice met, pardon de limage, du poivre dans la dragée finale pour la faire paradoxalement passer.
Quelle position cette scène, véritable dénouement du film, du moins pour ce qui est de « lépisode Mickey », implique-t-elle pour le spectateur ? Comme dans le cas dAllan Felix, nous sommes partagés entre sympathie et raillerie. Nous reconnaissons avec Mickey que lorsque nous regardons un film, nous sommes dans un état mixte, reflet, ombre parmi les ombres, prêts à adhérer au spectacle le plus loufoque soudain capable de nous faire croire, à nouveau, à la vie alors que tout laisse croire quil en est très éloigné. En dautres termes, nous nous tenons en équilibre instable, mais en équilibre quand même, dans la position de lironiste tel que le définit Jankélévitch : « Lironiste est comme un acrobate qui se livre à des rétablissements vertigineux au bord de la crédulité et ne tient, en bon funambule, que par la précision de ses réflexes et par le mouvement. » Tout en reconnaissant que le cinéma est illusion, nous pouvons lapprécier et même lui trouver des fonctions rédemptrices. Nous ne nous identifions pas complètement à Mickey mais nous partageons son état de grâce et communions avec lui, un instant, dans sa foi dans le cinéma, sans nous départir cependant de la sauvegarde de lironie que film après film, Woody Allen nous suggère dadopter. Cette ironie va plus loin que le jeu, « qui oscille entre créance et scepticisme, et qui éprouve lun et lautre tour à tour comme le bon public au théâtre », en permettant la fusion, le fonctionnement de concert de la distance et de ladhésion - du moins, lironie telle que la veut Jankélévitch, et pour nous, telle que la veulent les films de Woody Allen, soit une ironie qui ne se refuse pas à la ferveur. Dans ce mouvement, on peut à la fois sourire de la sagesse banale et probablement éphémère de Mickey et y trouver de la justesse, approuver et douter en même temps, grâce au jeu des reflets et des décalages, grâce aux références et citations qui nous font associer la parole allénienne à dautres univers filmiques et plus largement, artistiques.
« It was like entering heaven. »
Un an après Hannah and Her Sisters, Radio Days nous offre un autre portrait de spectateur en la personne du jeune Joe, le personnage narrateur du film, chez qui tout semble fait pour quil soit perçu comme une figure autobiographique de lauteur. Les protagonistes spectateurs, Allan Felix, Cecilia, Mickey Sachs et plus tard Lee Simon sont construits, chacun à sa manière, à partir dun savant assemblage de caractéristiques les rapprochant et les éloignant à la fois de linstance perçue comme « lauteur ». Tous tiennent du schlemiehl en ce quen dépit de leur statut de victimes du sort et déternels perdants, ils parviennent à une forme de triomphe paradoxal, voire très douteux dans le cas de Lee. Mais aucun ne peut être confondu avec « Woody Allen ». Le premier est californien, et participe à un film qui nest pas dirigé par Woody Allen lui-même, la deuxième est un personnage féminin, le troisième est producteur démissions commerciales, et le quatrième est un écrivain et journaliste incarné par Kenneth Branagh. Dans le cas de Joe, la donne est différente, puisque lon voit évoluer à lécran un jeune garçon dans le New York des années quarante, ayant donc bien lâge quavait Allen alors, et vivant à peu de choses près au même endroit quAllen enfant. Dentrée de jeu, le spectateur aura reconnu la voix off du narrateur comme celle du cinéaste, parlant à la première personne et désignant clairement le garçon comme « lui-même » dans son enfance. Le mode autobiographique rapproche encore plus Joe de lauteur que la biographie ne le faisait de Virgil Starkwell dans Take the Money and Run. Le recours à la voix off à la première personne dès les premières images du film rappelle lincipit de Love and Death ; cependant, le saut dans le temps quexige ce dernier film creuse nettement lécart entre personnage et auteur, de même que son ton extrêmement parodique, dont Radio Days ne se fait à aucun moment lécho. Au contraire, ton grinçant, dérision et satire sont abandonnés au profit dune nostalgie mise en place dès les tous premiers mots que le spectateur entend prononcés par « Woody Allen » ou du moins le personnage allénien de ce film en particulier : « Once upon a time, many years ago
» Ces mots nintroduisent pas directement le motif de lévocation nostalgique, il faudra attendre treize plans et une deuxième séquence pour cela. Mais lanecdote comique qui ouvre le film (lhistoire de deux cambrioleurs qui, au cours de leur forfait, répondent aux questions par téléphone dun jeu radiophonique et font gagner les habitants de la maison tout en les dépouillant), même si elle fait une petite place à la criminalité, thème étrangement récurrent chez Allen, tient beaucoup plus de la comédie optimiste à la Capra que du jeu de massacre marxien ! Le spectateur sait demblée quon lui parle dun âge dor, révolu, et improbable. Il se fait cependant bon public et accepte sans trop de réticence une anecdote alliant si bien linvraisemblable (des cambrioleurs qui prennent la communication !) et les petits détails qui « font vrai » (les authentiques ritournelles à la mode, à la fois ridicules et irrésistibles, la qualité de la reconstitution qui caractérisera tout le film, et surtout la matérialité des objets gagnés par les victimes, de ces articles délectroménager qui constituaient le rêve des foyers modestes des années quarante). Le film va faire alterner des scènes de la vie de la famille et des anecdotes sur le petit monde de la radio dans les années quarante, les échos de ce dernier pénétrant et rythmant la première, et servant à la fois de « liant » narratif et de support au déploiement du souvenir. Le sarcasme nétant pas de mise en matière de nostalgie, une grande tendresse tempère lironie avec laquelle est évoqué un monde dautant plus cher quil nest plus. Le renoncement à la dérision, linsistance sur la force mélancolique du souvenir à la première personne, et lharmonie entre images, chansons et dialogues visent à susciter notre adhésion indulgente. Qui ne fait pas régulièrement lexpérience de la remémoration nostalgique des bonheurs du passé, si dérisoires quils soient quand on se dépouille du filtre de lémotion ? On peut cependant trouver des traces dironie dans linsistance trop explicite sur le passé : dans la mesure où il sagit dune expérience commune, sinon banale, le spectateur na peut-être pas besoin que tout lui soit expliqué par le menu. A moins quil ne sagisse dune forme daveu, la relative maladresse de la redondance laissant affleurer la sincérité, mais de qui ? Du narrateur, de cette figure que le spectateur spontanément baptise auteur, ou simplement du film et de son propos ? Il nous semble que la réponse tient une fois de plus dans le jeu du « qui perd gagne » que ne cesse de mettre en scène Woody Allen depuis quil écrit et filme. Dès lors, les films eux-mêmes appliqueraient le système du schlemiehl, et ici la maladresse de laveu renforcerait la réussite du projet particulier de Radio Days, à condition que lon ne se soit pas encore lassé dune démarche déquilibriste oscillant entre complaisance et sincérité.
Quoi quil en soit, linvestissement personnel que nous pensons déceler dans la manière même de présenter Radio Days fait de ce film en apparence léger, que daucuns ont comparé à une boîte de chocolats quAllen offrirait pour les fêtes, un des plus importants du cinéaste. Dans ce cas, il ny a rien détonnant à ce que le fait dêtre spectateur y soit représenté avec un soin tout particulier dans une des scènes clés de la filmographie, qui nous renseigne sur la conception du cinéma qui la sous-tend.
PLAN 1.
JOE (WOODY ALLENS VOICEOVER) My most vivid memory connected with a radio song
Les trois personnages passent devant la camera qui en reculant les filme de dos, tandis quils savancent dans un hall immense brillamment éclairé, vers un escalier monumental au fond.
JOE
I associate with the time when Aunt Bea and her then boyfriend Chester took me into New York to the movies. It was the first time Id ever seen the Radio City Music Hall and it was like entering Heaven
A ce moment le chanteur entonne les paroles de la chanson: If you are but a dream /
JOE (over the song) I just never saw anything so beautiful in my life.
PLAN 2. La caméra filme en plongée, depuis un palier, Joe, Bea et Chester au pied des marches, qui commencent à monter lescalier. (
)
SONG I hope Ill never waken / Its more than I could bear / To find that I am forsaken /
PLAN 3. (
) Apparaissent au second plan, quelques marches plus haut, Joe, Bea et Chester en pied qui parviennent au sommet de la seconde volée de marches. (
) Ils passent devant un grand miroir reflétant un luminaire, puis devant un autre à langle de la mezzanine et sortent du champ pas la droite.
SONG If you are a fantasy / Then Im content to be / Alone with lovely you / And prey my dream come true / I long to kiss you / But I would not dare /
PLAN 4. Un long couloir sombre, éclairé dappliques sur la gauche. On devine les trois personnages qui savancent depuis le fond. (
) ils passent de profil en plan rapproché entre la caméra et un miroir semblable à celui du plan 2 et sortent du champ par la droite. La caméra cadre le miroir vide pendant une fraction de seconde puis
SONG Im so afraid that you may vanish in the air / So darling if our romance should break up / I hope Ill never wake up /
PLAN 5. Noir presque complet, à lexception dune lampe sourde... Sur un accord dramatique des violons de la chanson, on ouvre une porte donnant sur le couloir beaucoup plus éclairé, et le trio entre dans la salle de cinéma plongée dans lobscurité.
SONG If you are but
PLAN 6. Plan en noir et blanc tiré de The Philadelphia Story. James Stewart à gauche tient Katharine Hepburn dans ses bras. Les deux personnages sont en plan rapproché, en tenue de soirée. Katharine Hepburn parle, James Stewart lembrasse. Après un baiser passionné, Katharine Hepburn sabandonne contre lépaule de James Stewart qui continue de la serrer fougueusement contre lui.
SONG
a dream.
PLAN 7. Sur les derniers arpèges de violons, on referme la porte du plan 5. On ne voit plus dans le noir que la veilleuse avec pour pendant la petite ouverture carrée laissant passer la lumière dorée du couloir.
« Dont stop, Mikee, keep crooning. » Cette supplique que Tracy Lord / Katharine Hepburn adresse à Mike Connor / James Stewart quelques minutes après la scène que cite Radio Days ne semble-t-elle pas formuler le vu secret de bien des spectateurs de lun et lautre films ? Rarement le cinéma, ou plus exactement lexpérience « daller au cinéma », aura été montré de manière aussi flatteuse, dans lécrin splendide de lévocation du passé, les tout premiers mots associant clairement les plus beaux souvenirs, ou du moins les plus vifs (vivid ), à lexpérience du spectateur. Toutefois, dans quelle mesure les spectateurs de 1987, et a fortiori ceux daujourdhui, sidentifieront-ils au personnage pour adhérer à la conception du cinéma ici prégnante ? On pourrait se laisser prendre à la séduction de la scène, lil flatté par les ors et les lumières rutilantes du lieu, et loreille charmée par le crooner, sil ny avait quelques signes évoquant une autre dimension de lexpérience. Les paroles de la chanson, si elles expriment une forme de credo en faveur de lillusion, reconnaissent que lentité qui dit « je » renonce en connaissance de cause à la lucidité comme à la réalisation de son sentiment amoureux, puisquil ou elle se refuse à embrasser lobjet de sa flamme de crainte de voir le rêve se dissiper. En dautres termes, on perçoit confusément un message nous avertissant de laspect purement illusoire de ce que nous voyons, et nous invitant paradoxalement à prendre quelque distance avec la scène, tout en continuant de nous procurer le plaisir de lévocation. La complaisance que certains pourraient dénoncer nous paraît minée par une ironie délicate, mais bien présente, marquée en particulier par le contraste entre la manière de montrer le long temps dapproche, et le très bref moment de lentrée dans la salle. Le jeune Joe, sa tante et lami de cette dernière progressent dabord comme des pèlerins vers le sanctuaire. Tout concourt à les éblouir, leurs visages levés, leurs yeux grand ouverts témoignant de leur ravissement stupéfait. Laspect religieux de la démarche ne peut échapper à lobservateur : une fois traversé le hall dont limmensité stupéfiante et léclairage aussi fastueux quartificiel les font entrer dans un autre monde que celui de la rue (il faut noter quils ont quitté leur manteau quils portent sur le bras), il leur faut gravir un escalier monumental où les néophytes croisent les initiés. Ceux-ci redescendent « sur terre » en gardant dans leur attitude un je ne sais quoi de différent que leur donne probablement la remémoration de lexpérience quils viennent de vivre, et quils partagent dans des échanges verbaux animés et pleins de gaieté. Pendant ce temps, ceux qui en sont encore au stade de lascension paraissent plus recueillis, comme se préparant au moment suprême. Au sommet des marches, ils passent devant des miroirs à la symbolique multiple et ambiguë, du dédoublement de soi au passage « de lautre côté », de celui du rêve ou qui sait, de celui de la mort. Puis ils cheminent le long dun couloir relativement étroit et sombre, que seulement des reflets paraissent éclairer, évoquant le labyrinthe des parcours initiatiques, avant de basculer de manière abrupte dans lobscurité de la salle, le changement brutal étant ponctué par le coup darchet de la partition musicale. La vigueur du souvenir frappe alors, le ton ayant perdu tout le sucre que la chanson du crooner nous laissait espérer. Cela fait déjà un moment que le narrateur sest tu, après nous avoir invité à suivre son avatar juvénile aux cieux, relayé par des images et des sons trop suaves pour être vraiment honnêtes. Avant même la rupture de lentrée dans la salle, la répétition dun même effet stylistique (la caméra sattardant sur le reflet dans le miroir, comme si elle se laissait distancer par les personnages, nous invitant par là à prendre nous-mêmes quelque distance) peut tenir de la maladresse, mais aussi dune forme dinsistance que nous percevons comme ironique. Quant au paradis auquel le narrateur accède, il ne manque pas de surprendre. Aux tons chatoyants et aux splendeurs rutilantes de la voie daccès au saint des saints succèdent lobscurité, puis le noir et blanc dun film de 1940, ce qui peut faire croire à de la déception une fois touché le but ultime. A la séduction immédiate dun lieu magique, le Radio City Music Hall, reconstitué pour ce que lon a coutume dappeler un « film dépoque », se substitue une image dautant plus ambiguë quelle relève de la citation et ne peut pas être perçue au premier degré par le spectateur de 1987. Notre propos ici nest pas danalyser le film de Cukor, mais nous proposons de commenter brièvement lextrait choisi dans Radio Days, car il nous paraît une clé essentielle à la compréhension de la manière dont les films de Woody Allen se donnent à voir ou, sagissant ici de radio, et beaucoup de chanson, « entendent » être perçus.
La scène citée savère être un des temps forts du film The Philadelphia Story, qui conte les aventures post et pré conjugales dune jeune divorcée de la haute société de Philadelphie, Tracy Lord, à la veille de son mariage avec George, un « self made man » extrêmement méritant et ennuyeux. Le premier mari, Dexter Haven, du même milieu quelle, revient sur les lieux de leur union et de leur désunion, pour faire échouer ce projet en introduisant dans la maison un journaliste et une photographe travaillant pour la presse à scandale, quil présente comme des amis de son ex beau-frère. Piques, querelles, secrets éventés, intrigues, marivaudage et chantages divers senchaînent sur fond de lutte des classes, une lutte à fleurets mouchetés dans les belles demeures patriciennes de la côte est. Tout sachève par le remariage de Dexter et dune Tracy enfin descendue de son piédestal de déesse froide, hautaine et dune ironie sans concession. Cest la séquence citée qui va précipiter, au sens chimique du terme, la solution dingrédients hautement volatils en faisant baisser sa garde à Tracy et en signant la défaite de George, le prétendant. Tracy, si fière de ses qualités de contrôle et de son maintien impeccable en toutes circonstances, qui a rejeté Dexter tant elle était exaspérée par son manque de volonté en matière dalcool, se laisse aller à vider moult coupes de champagne à la soirée qui marque la veille de ses noces, et sabandonne dans les bras de Mike, le journaliste « cheval de Troie » de Dexter. Le choix de la scène nous paraît des plus pertinents, surtout lorsque lon songe que cest par la grâce des souvenirs dun enfant de dix ans quil nous est donné de la voir ou pour les plus chanceux dentre nous, de la revoir. On commencera par se demander si elle convient à un enfant de cet âge, mais qui ignore que les films pour adultes exercent sur les enfants une fascination qui explique en partie la vivacité de ce souvenir particulier ? Qui plus est, le jeune Joe nest guère perçu comme un garçonnet, mais plutôt comme lun de ces avatars alléniens enfants que lon rencontre au fil de la filmographie on se rappelle le jeune Virgil ou le petit Boris. La scène, ainsi passée par les filtres multiples de divers niveaux de perception, enchâssée dans un dispositif de monstration complexe, se mue en parfait emblème du cinéma, cristallisant toutes les ambiguïtés du rapport du spectateur à « lobjet film ». Nous avons dit plus haut que ceux qui ici revoyaient ce très bref instant de The Philadelphia Story pouvaient être considérés comme fortunés, dans la mesure où ils sont à même de prendre la pleine mesure du « feuilletage » et de faire référence à leur propre connaissance du film de Cukor pour éclairer celui dAllen quils vont percevoir comme un palimpseste. Dans le même temps, beaucoup ne manqueront pas déprouver, voyant un jeune garçon vivre lexpérience dune première fois, le regret dune innocence perdue renforçant le plaisir doux-amer dune perception alliant découverte et remémoration. La teneur même de la scène lui confère cette dimension emblématique : ce baiser dont les spectateurs perçoivent laspect doublement adultère puisquils ont depuis longtemps compris que la divorcée presque remariée aime toujours, sans le savoir, son premier mari, va savérer révélateur et pierre de touche de lamour « véritable ». Révélateur pour Tracy que sa passion dun instant pour le jeune écrivain humaniste qui cache son idéalisme sous le masque cynique de lemployé de la presse à scandale va soi-disant transformer en une « vraie » femme. Pierre de touche pour éprouver les sentiments de ses deux « maris », de George déchu parce quil ne pourra sempêcher de penser que Tracy et Mike ont « consommé », à Dexter vainqueur car toujours capable de confiance en elle. En dautres termes, le parfait baiser de cinéma, encadré comme il est par le dispositif de mise en abyme qui fait sans cesse osciller le spectateur entre ravissement, au sens premier du terme, et distance. Le caractère hautement artificiel, donc improbable, du spectacle ne peut lui échapper, il sait bien que cet univers où tout est beauté, luxe et volupté relève de la pure fabrication, et il se dit une fois de plus, « je sais bien
mais quand même ». Les différents décalages auxquels il se voit confronté, du contraste entre lâge du narrateur et le contenu du film quil évoque à lironie quil y a à enchâsser un moment dhommage au cinéma au cur dun film intitulé Radio Days, lui font prendre conscience de ce que la consommation de films contient dexquis et de cruel. On accède au film, à la fois parfaitement visible et parfaitement inaccessible, dans un saint des saints inquiétant et ténébreux où lon joue à croire aux images en oubliant leur véritable origine, en regardant lenregistrement de moments choisis où ces êtres mixtes que sont les acteurs ont joué la comédie des masques et des révélations. Mais ce moment de vérité paradoxale ne peut être quentraperçu, dérobé sitôt quil est montré, sa perte est inscrite dans son essence, le temps de grâce contient lavertissement de son achèvement fatal. Marc Vernet décrit à merveille ce que la scène suscite chez lobservateur, qui la rend si précieuse dans la mesure où elle exprime « quelque chose de plus profond qui est de lordre de la perte où se mêlent le plaisir de la rêverie (la « présence » de lobjet) et la tristesse de son inexistence. » En dautres termes, Radio Days, célébration nostalgique dun âge dor où aimer le cinéma en toute innocence aurait été possible, constitue la meilleure illustration de la conception du cinéma que les films de Woody Allen veulent transmettre. La nostalgie sy avère lessence même de cet art de garder la trace dêtres disparus et dinstants révolus tout en nous rendant conscients de laspect illusoire, voire trompeur, de ce reflet. « Rencontre ratée : répétition. Peut-être est-ce parce quau cinéma, rien ni personne nest jamais au rendez-vous que linstitution peut compter sur le renouvellement de son public, qui reviendra régulièrement célébrer dans la nostalgie le ratage de la rencontre. »
Joe ne rencontre pas vraiment Tracy et Mike, comme nous ne rencontrons ni Joe, ni aucune des créatures alléniennes, ni ne rencontrerons jamais certains aspects de « Woody Allen ». Pourtant le film organise un contact furtif et improbable en permettant le fonctionnement conjoint du plaisir de lidentification et de la distance critique. Lérotisme de la scène fait battre les coeurs quand le visage lumineux de Tracy irradie face à la caméra tandis que la voix hors champ de Mike décrit précisément ce que je vois moi aussi (« youre lit from within
»), ou quand brusquement Mike sempare delle pour lui donner le baiser longuement différé. Dans le même temps, les esprits ne renoncent pas pour autant à leur travail de lucidité puisque tout cela sinscrit explicitement dans le cadre dune mise en abyme attirant lattention sur lartificialité de limage. Quand Woody Allen fait le choix de mettre cette scène-là au cur de son film le plus nostalgique, cest pour la faire revivre tout en la mettant à distance, seul mode de vie et de perception des images filmiques. « So We must meet apart » : y a-t-il meilleure manière dévoquer la « rencontre à part », ou séparée, entre film et spectateur que ce vers dEmily Dickinson ? Cest en tout cas ainsi que la montre Radio Days, en la parant des couleurs dune nostalgie poignante qui en éloigne la possibilité tout en la rendant infiniment désirable. Deux ans auparavant, The Purple Rose of Cairo faisait de cette rencontre particulière son thème principal : une réflexion sur la manière dont ce film la présente nous permettra de conclure sur la conception que sen font les films de Woody Allen.
« Youre gonna like this one. »
Au fil des pages, nous avons rencontré de multiples exemples de ces tensions constituant la matière même des films de Woody Allen. Nous avons vu comment une persona sest construite au fil de personnages fondés sur un rapport ambigu entre celui qui les crée et les incarne parfois, et ceux qui les regardent évoluer. Les paradoxes sous-tendant la production allénienne posent plus largement de la question du croire, soit de ladhésion de celui qui regarde à ce qui lui est présenté. La question savère particulièrement problématique dans le cas de films souvent marqués du sceau de la dérision. Le cinéaste lui-même insiste régulièrement dans ses déclarations sur laspect dérisoire de toute création artistique, à tel point que lon peut se demander comment quelquun qui a si peu foi en lart peut continuer à produire si régulièrement. En dautres termes, quadvient-il quand un créateur déclare ne pas croire en ce quil fait tout en persistant à le faire ? Dans quelle mesure le spectateur peut-il continuer à adhérer à ce qui lui est donné à voir ? Nous avons pointé des signes dépuisement, en particulier du personnage, mais luvre est là qui contredit des déclarations auxquelles nous avons du mal à croire. La question de ladhésion à ce que les films donnent à voir, ou de la croyance du spectateur, se pose en des termes tout à fait particuliers chez Woody Allen. The Purple Rose of Cairo constitue le film entre tous permettant danalyser les paradigmes du rapport spécifique au spectateur que les oeuvres de ce cinéaste cherchent à mettre en place, dans la mesure où il met en scène les relations sétablissant entre de la fiction cinématographique (des films, des personnages, mais aussi des personnages de « producteurs » de fiction, réalisateur, auteur, distributeur et surtout acteur) et un personnage de spectatrice dont nous nous demanderons sil est un miroir ou un modèle.
Un doux visage de rêveuse aux grands yeux clairs, parfaits pour boire les images dont leur propriétaire sabreuve sans trêve ni distance ainsi que pour les refléter pour nous qui la regardons regarder, un personnage à la réalité sordide, femme mal mariée victime des circonstances individuelles comme historiques dune Amérique connaissant à la fois la Dépression et lâge dor de Hollywood : tout paraît concourir à faire de Cecilia, la protagoniste, un personnage avec lequel le spectateur entre en sympathie, comme nous lavons dit au chapitre quatre où nous avons abordé le film sous langle des personnages. Nous nous intéresserons plus particulièrement ici à la représentation des rapports entre le film et la spectatrice, et à ce que cela nous dit de la réception des films de Woody Allen en général. Ces rapports se mettent en place dès les premières images, qui passent de laffiche du film dans le film au visage de Cecilia en plan rapproché. Nous la découvrons perdue dans la contemplation de cette même affiche qui la plonge dans le ravissement, alors que le spectateur de 1985 la certainement trouvée aussi kitsch que ce titre qui lintrigue, pour « un Woody Allen ».
« The Orion logo, a circle of stars in a starry sky, appears on the screen, followed by the official AN ORION PICTURES RELEASE. The screen goes black-and-white, credits pop on and off. All the while, Fred Astaire sings Cheek to Cheek in the background.
FRED ASTAIRES VOICE-OVER (Singing) Heaven, Im in heaven / And my heart beats so that I can hardly speak. / And I seem to find the happiness I seek / When were out together dancing cheek to cheek... (...)
While Fred Astaire continues singing in the background, the credits fade out, replaced by a large, old-fashioned movie poster, a montage of drawn faces and scene: in the shadows, to the left of an elongated black shape, is a man wearing a pith helmet; next to his face is the Sphinx, complete with a palm tree. The camera moves past the Egyptian scene, past the black shape, to a drawing of two men in tuxedos. One holds a champagne glass. Behind them is an elegant car, a hint of city glamour parked next to a streetlamp in front of a faint city skyline; the camera next moves up the elongated black shape to reveal an oversize sophisticated woman; the black shape is her long slinky dress. Above her sleek bobbed hairdo is the movies title, THE PURPLE ROSE OF CAIRO. Parts of the movie credits are seen between the drawings. (...)
As Fred Astaire croons in the background, the film cuts to Cecilias face, staring dreamily at the now offscreen movie poster. Behind her is a parked car in the street; pedestrians pass on the sidewalk. As she gazes, lost in her own world, one gloved hand to her lips, a loud clunking sound is heard; the song abruptly stops. Cecilia, startled, looks down.
The camera moves back, revealing the front of the Jewel Theater with its marquee. A ladder is leaning against the marquee; a man is putting in the letters of its newest attraction: THE PURPLE ROSE OF CAIRO. The theater manager walks over to Cecilia, picking up the letter that clunked and dropped. Cars and pedestrians loudly pass by on the street.
THEATER MANAGER (Picking up the dropped letter, to Cecilia) Oh, Cecilia, be careful. Are you all right?
CECILIA (Walking away, down the street) Yes.
THEATER MANAGER (Calling after her) Youre gonna like this one. Its better than last weeks, more romantic.
Dentrée de jeu, nous percevons quun dispositif fort élaboré guide la manière dont nous sommes censés appréhender tous les signes qui saturent ce début de film, nous forçant à lattention. Le générique, que nous avons si souvent tendance à escamoter, joue pleinement son rôle dintroduction dès laffichage à lécran du logo de la société Orion qui figure un ciel étoilé, tandis que Fred Astaire entonne « Heaven, Im in heaven
». Nul besoin dêtre un spectateur particulièrement éclairé pour saisir que la chanson tirée de Top Hat nest pas là par hasard, et figure elle aussi au générique. En dautres termes, quelle constitue, peut-être avec le film qui la contient, un des éléments majeurs générant ce film-ci. La référence ne va pas amener chaque spectateur pris dans le flux dune activité aussi banale que de regarder un film à être conscient de toutes les implications de ce choix, mais nous pouvons la considérer comme exemplaire du fonctionnement de lintertextualité dans ce film en particulier, voire plus largement dans le cinéma dAllen.
Dès ses débuts, ce cinéaste sest fait connaître par la nature référentielle de son écriture filmique, riche en clins doeil de toutes sortes, et sappuyant très souvent sur la parodie et/ou lhommage, parfois trop lourdement pour de nombreux critiques. Il apparaît que du côté du spectateur, le décryptage des allusions comme la comparaison entre les parodies et leurs diverses sources constituent deux des principaux ressorts du plaisir quil peut prendre à la vision des films, en tant que vecteurs privilégiés de la communication entre luvre et ses destinataires. Si vague que soit, pour les analystes les plus rigoureux, la notion d« effet », sinterroger sur celui produit sur les spectateurs par le recours à la version de Cheek to Cheek chantée par Fred Astaire à ce moment précis du film peut savérer intéressant. Leffet le plus évident est quil les introduit parfaitement à un film dont laction se situe dans les années trente puisque Top Hat date de 1935. Cest dailleurs le film que le cinéma Jewel programmera juste après The Purple Rose of Cairo, et qui fournira à toute cette histoire une conclusion aussi riche que lintroduction, nous y reviendrons. La référence permet une datation à lannée près de lunivers diégétique du film. Choisir précisément le mitant des années trente pour situer cette histoire de relation entre film et spectateur(s) témoigne dune grande finesse socio-historique. En ce début de New Deal, nous nous trouvons précisément sur la ligne de partage entre ce que Robert Sklar désigne comme lère du tumulte et celle de lordre. Le cinéma dévasion que propose alors Hollywood, en parfaite conformité avec le Code de Production de 1930 dont la Motion Pictures Producers and Distributors Association a dès 1934 imposé lapplication stricte dans tous les films produits, a justement pour spectateur type une spectatrice. Figure emblématique de son époque, elle est, directement ou non, victime de la Crise, et susceptible de recevoir très favorablement le message doptimisme consensuel des films daventure, des comédies musicales et même des films à préoccupation sociale de ces années là. Dans le sillage de Zelig qui le précède de deux ans à peine, The Purple Rose of Cairo va donc proposer une extraordinaire reconstitution de lAmérique de 1935, via son rapport au cinéma. Pour en revenir au générique, le choix dy intégrer le logo de la société Orion peut se lire comme une reconnaissance, et une acceptation, de la nature hybride ou « impure » du cinéma hollywoodien, et même du cinéma tout court, qui nous propulse au firmament de la création artistique tout en demeurant une activité commerciale. Nous voici mis en condition, préparés à accueillir un spectacle se présentant demblée comme un hommage au cinéma de divertissement de lâge dor de Hollywood. On ne doute pas que la majorité des spectateurs aura reconnu et le chanteur et le film cité, sous les auspices duquel ils sont invités à percevoir cet opus particulier que le générique, cependant, attribue clairement à Allen. Visuellement, il se déroule de manière parfaitement canonique, en lettres blanches sur fond noir, contrastant avec la tradition hollywoodienne des années trente évoquée par la chanson qui « colle » beaucoup mieux avec le titre et le premier plan du film, qui révèle laffiche de La Rose pourpre du Caire de 1935 dans un mouvement de droite à gauche puis de bas en haut de la caméra. Le titre surprend de la part dun cinéaste nous ayant habitués à des formules plus brèves, prénoms ou associations binaires. Ses termes font naître en nous des rapprochements avec une tradition de films exotiques et « romantiques » très en vogue dès la fin des années 1910, servant de véhicules à des stars dans des rôles de vamps ou de séducteurs. Percevant ce type de films comme des plus démodés, nous soupçonnons demblée que nous devons nous attendre à une production décalée, de lordre du pastiche ou de la parodie. La référence à la rose peut même mettre la puce à loreille du spectateur postmoderne à laffût de textes et de films réfléchissant (à) leur essence même : selon quelles modalités cette rose-là en est-elle une ? Sa répétition sous deux formes, le lettrage typiquement sobre des génériques alléniens suivi des caractères plus chantournés de laffiche, indique clairement au spectateur quil doit sattendre à un film double à percevoir au second degré. Ces premières images fonctionnent également de manière très classique en lintroduisant dans lunivers diégétique du film par le biais de lidentification à un protagoniste. En effet, le deuxième plan nous révèle que laffiche était en fait vue en caméra subjective et que ce regard parallèle au nôtre provient des yeux largement ouverts dune jeune femme filmée en plan rapproché, qui dans sa contemplation ravie nous donne à voir un sourire émerveillé. Tout le dispositif du film tient dans la succession de ces deux plans, puisque Cecilia tour à tour partagera notre regard sur le pseudo film de 1935 et évoluera devant nous dans celui de 1985, du moins jusquau moment bouleversant où les deux univers filmiques commenceront à senchevêtrer. Parallélisme et décalage président à cette apparente simultanéité des regards, dans la mesure où Cecilia ne représente en aucun cas le spectateur « averti » des films dAllen. Celui-ci, censé goûter le second degré, devrait apprécier un langage cinématographique sapparentant plus à un commentaire sur les tenants et les aboutissants de la création filmique quà un « simple » film nayant dautre ambition, peut-on croire, que le récit dune histoire en dialogues et en images animées. Quant à Cecilia, elle incarne les malmenés de la vie et de lhistoire à qui des films conçus sur mesure permettent un temps béni dévasion. Elle se présente ici comme LA spectatrice, bien connue du gérant de la salle qui linterpelle par son prénom et lui promet un spectacle selon son cur, ravie par lattente mais également en danger puisquelle manque être assommée par un météore des plus ambigus, une des lettres fixée à la marquise. Attention, chute de signes, prévient le film à lorée de son déroulement, nous mettant en garde tout en sassurant de notre sympathie pour une héroïne parée des atours de la vulnérabilité. Allen reste fidèle à sa démarche classique, en nous présentant un personnage comme passeur entre le film et son destinataire, à la « croisée des regards », pour reprendre le titre de François Jost.
Depuis notre place, face au film, parfois partageant le regard de Cecilia et parfois la regardant regarder, nous allons la suivre pour vivre une expérience de spectateur conjuguant perception directe et réflexivité. Lapogée du film se situe au moment de limpossible conjonction entre lunivers de la salle et celui de lécran, quand un personnage sort de ce dernier pour venir à la rencontre dune certaine spectatrice, quelque part dans le New Jersey :
(
) TOM (Looking around) Well, I am impressed! (
)
I was in an Egyptian tomb, I didnt know any of you wonderful people
(Stops for a beat, looking out at the offscreen audience)
The film cuts to the audience, in color, to Cecilia sitting in her row. Shes been watching the movie, her cheek leaning on her hand. When Tom pauses, she sits up, startled. Other patrons sit watching the movie in scattered seats. The upbeat music continues.
TOM (Offscreen)
and here I am nowIm on the verge of a madcap
Manhattan
weekend
As Toms offscreen voice trails off, Cecilia reacts, looking around the audience, moving about in her seat. The film cuts to Tom on the black-and-white movie screenas seen over the full-color heads and backs of the theatre audience.
TOM (Shaking his head, looking out at the offscreen Cecilia) My God, you really must love this picture.
The film cuts back to the audience, to Cecilia in her row, surrounded by other scattered patrons.
CECILIA (Pointing to herself, looking at the offscreen Tom) Me?
A woman a few rows in front of Cecilia turns around to look at her.
TOM (Offscreen) Youve been here
The film is back on the larger-than-life Tom on the black-and-white screenas seen over the full-color backs of the audience.
TOM
all day and Ive seen you twice before.
The film moves back to a closer shot of Cecilia, sitting in her seat, incredulous.
CECILIA (Pointing to herself, looking up at the screen) You mean me?
The film moves back to a closer shot of Tom on the black-and-white screen.
TOM (Looking down at the offscreen Cecilia) Yes, you-you-youveThis is the fifth time youre seeing this.
The camera shifts to a close-up of Rita on the black-and-white screen.
RITA (Whispering, reacting) Henry, come here
quickly!
The movie cuts back to the close-up of the larger-than-life Tom.
TOM I gotta speak to you.
He begins to leave the black-and-white screen. The audience, reacting, begins (sic) to gasp. The film cuts to a shocked Cecilia, immobilized in her seat. As the other patrons cry out in the background, the film quickly cuts back to Tom. He actually walks off of the black-and-white movie screen, turning into living color as he enters the theatre. (
)
Tom, in his pith helmet, walks over to Cecilias row. He bends down to talk to her. His face fills the screen. The audience continues to screech. The offscreen movie actors continue to appeal to him. The upbeat music plays on. Tom ignores them all.
JASON (Offscreen) We cant continue with the story!
TOM (To the offscreen Cecilia) Who are you?
The camera cuts to Cecilias incredulous face, looking up to the offscreen Tom.
CECILIA C-C-Cecilia..
La scène offre un subtil mélange de merveilleux et de réalisme qui lui donne une grande partie de son charme. A ce stade du film, nous connaissons bien Cecilia qui na rien dune créature éthérée en dépit de son caractère rêveur. Soulignant le contraste avec lunivers invraisemblable du film en noir et blanc, le souci de réalisme dont témoigne la reconstitution soigneuse des décors, des costumes, voire des attitudes des personnages, lancre dans la réalité sociale de lépoque diégétique. En 1935, limmense majorité des Américains, et surtout des Américaines, fréquentait assidûment les cinémas, et faisait un triomphe au genre de films que The Purple Rose of Cairo pastiche. Rien dextraordinaire, donc, à ce quune jeune femme qui vient juste de perdre son emploi, se réfugie dans une salle de cinéma pour bercer sa peine en se laissant aller à voir et revoir un film favori, même si cest précisément parce quelle rêvassait à propos de ce film quelle a été renvoyée. Nous lavons dit, trop aimer le cinéma nest pas sans danger
Nous ne la regardons pas sans ironie, dailleurs : elle est sympathique, mais ne dégage pas le pathos de lhéroïne de mélodrame que le titre du film aurait pu annoncer. Elle savère trop vite oublieuse de ses malheurs devant le carton-pâte des décors et le jeu appuyé des acteurs dun pastiche de production hollywoodienne, dont les effets nous paraissent dautant plus risibles (de notre point de vue de spectateurs de 1985 ou de 2007) quils sont répétés par les visions successives. Quant à Tom, cest au moment précis où il réalise un prodige quil se défait de son expression ampoulée pour prononcer des paroles bien banales, car humaines. La rencontre des deux univers est cependant bien montrée comme une transgression bouleversante, et là encore il était très judicieux de choisir de situer le film en 1935. Les productions classiques de lâge dor de Hollywood se caractérisent justement par le contrat tacite quelles passent avec leur destinataire dune réception au premier degré saccompagnant dune levée de lincrédulité. Sauf pour certains genres filmiques, dont relève dailleurs Top Hat comme nous le verrons dans quelques pages, la convention interdisait ces effets, figures ou tropes autoréférentiels, pour reprendre la terminologie de Marc Vernet, risquant de rappeler au spectateur la « vraie » nature du spectacle dans lequel il lui était proposé de sabstraire. Le regard à la caméra en particulier y faisait figure de tabou. Le moment où un personnage de film semble prendre conscience de la présence de celle qui le regarde avec tant de ravissement quelle larrache à sa condition prend toute sa force lorsquon le perçoit dans sa double dimension dhommage à Hollywood, et de critique de la puissance daliénation de ce type de cinéma. Cecilia condense plusieurs vision différentes du cinéma, de lanalyse marxiste qui peut voir en elle une victime du discours lénifiant de Hollywood étouffant toute velléité de révolte en distillant son « opium du peuple », à lapproche anthropologique ou ritualiste. Ne la croirait-on pas dans une caverne à préférer les ombres projetées aux rudes réalités extérieures ? La lecture sémio-pragmatique nest dailleurs pas en reste, puisquici la destinataire influe explicitement sur le film quelle contemple. Quant à la déconstruction, elle bat son plein dès lors que lon voit la direction « naturelle » des regards sinverser, et le personnage tourner les yeux vers « sa » spectatrice pour linterroger directement sur son identité ! Quand une des mondaines de The Purple Rose of Cairo savoue incapable de résister à tout ce qui porte casque colonial, comment un être de celluloïd arborant ce genre de couvre-chef pourrait-il résister à un tel parangon de vertus spectatorielles, qui, en plus, le regarde avec les yeux de la vénération ? Cecilia campe la spectatrice idéale du genre de film dans lequel ce type de héros peut fonctionner, et par son entremise sillustre une conception à la fois réciproque et ambivalente de la relation entre film et spectateur. En dautres termes, elle symbolise aussi bien le risque daliénation que présentent les films, en particulier de ce type, que lenrichissement quils peuvent apporter.
Or, que se passe-t-il exactement dans cette scène, et plus largement dans The Purple Rose of Cairo ? Nous sommes témoins dun évènement proprement renversant : une spectatrice atteint un tel degré de participation au film projeté quelle parvient à détourner un personnage de son destin fictionnel. Le prodige nécessite que Cecilia soit dans létat particulièrement réceptif quinduit son dénuement : lesprit qui désespère vagabonde au point de renoncer à toute notion de lucidité ou de distance ironique et daller se perdre dans la vision répétée dimages consolatrices. Spectatrice naïve se plaisant à fantasmer sur les stars de lécran, Cecilia se projette avec une telle force dans le monde filmique que son désir donne chair à lun des personnages quelle parvient à attirer dans son propre univers. Sans en avoir conscience elle est aussi sidérée que les autres spectateurs, sans toutefois ressentir la moindre peur elle réalise le fantasme de ces amateurs de films qui sinventent des histoires avec les êtres hybrides que crée leur imagination en mêlant le personnage et lacteur ou lactrice lincarnant, à linstar de Bridget Jones confondant « Mr Darcy » et lacteur jouant le rôle. Ah, si Madame Bovary avait connu le cinéma ! On voit que nos références sont féminines : est-ce à dire que le personnage ne pouvait être quune spectatrice ? Si lon sen réfère aux analyses de Laura Mulvey et de Mary Ann Doane, la réponse est affirmative. Cette dernière tout spécialement, sappuyant sur les travaux des psychanalystes féministes comme Luce Irigaray, revendique une spécificité féminine de la réception des films liée à la différence sexuelle. De par leur anatomie même, les femmes privilégient lintimité, la fusion, ce que Luce Irigaray désigne sous le terme de « proximité », notion qui diffère radicalement de lappropriation ou prise de possession quopère le regard masculin sur les images de femmes à lécran, ce que les féministes désignent sous lappellation de « gaze ». Nous naborderons pas ici la question de savoir sil peut y avoir un « gaze » au féminin, mais la notion de proximité nous paraît pertinente en ce qui concerne le rapport particulier qui sinstaure entre Cecilia et ce quelle voit. Que fait-elle de limage de Tom, le jeune premier dont lemploi, en termes de rôle et de personnage, est bien déveiller le désir des observateurs que leur orientation sexuelle pousse à préférer les hommes ? On voit quau lieu de la maintenir à la distance nécessaire à cette contemplation relevant du voyeurisme qui pour les féministes caractérise le « gaze » masculin, elle tâche de la rapprocher delle le plus possible, sans pour autant se lapproprier. Au contraire, le désir de Cecilia dote Tom dautonomie, puisque ce dont elle rêve, cest quil puisse devenir son amant. A aucun moment elle ne devient un être relevant du monde de fantaisie de Tom Baxter, elle ne sidentifie pas à ses éventuelles partenaires féminines, non, elle le force à se doter des qualités nécessaires pour être un partenaire à sa mesure, le passage de Tom du noir et blanc à la couleur en témoigne. Quand Allan Felix fait sortir Rick / Bogart de Casablanca, cest pour lui demander ses recettes de séduction afin que lui, Allen, puisse parvenir à posséder les femmes quil désire. Chez ce cinéphile compulsif, il sagit seulement de parvenir à passer à lacte et à réaliser les frustrantes promesses quil imagine quand il regarde les femmes. La démarche quillustre la fable de Cecilia et Tom est tout autre, Cecilia permettant, par les grâces dont est doté son personnage, son imagination, sa vivacité, sa chaleur et, oui, sa féminité, à Tom de sincarner dans un autre univers.
Incarnation ? Nous touchons là à ce qui fait toute la force de la scène, qui tient à ses profondes racines religieuses, mythologiques, et anthropologiques. Outre que Cecilia a quelque chose de ces êtres platoniciens préférant les visions consolatrices de la caverne aux vérités mortifères du monde réel, son expérience, ainsi que celle de tout spectateur, a ceci de bouleversant quelle rejoint les aspirations les plus profondes de lhumanité telles quEdgar Morin les décrit dans Le cinéma ou lhomme imaginaire. Ainsi, le contraste entre le monde extérieur et celui de la salle est traité sur un mode assez proche de ce que nous avons vu dans Radio Days. Certes, Cecilia est dans un état desprit bien différent de celui du jeune Joe, et le « Jewel » na pas la splendeur du Radio City Music Hall. Mais une fois que seule éclaire la lumière que reflète lécran, chacun se sent gagné par un même sentiment de sidération face à ces silhouettes en noir et blanc dune toute autre essence que celle des simples mortels qui les contemplent, ravis. Au-delà de lémotion ressentie, de lamusement aux larmes, ces images projetées ont quelque chose de funèbre, particulièrement le noir et blanc, assimilé pour nous à des films anciens. Dans le cas du The Purple Rose of Cairo de 1935, les références à la mort sont explicites. Le jeu des visions successives fait sans cesse souligner à Tom Baxter quen vingt-quatre heures il est passé de la pyramide au penthouse, à quelques secondes dun autre passage entre deux mondes. Cest clairement du royaume des morts quil nous vient, sinon de lOlympe. Ne se défaisant jamais de ses attributs (sa panoplie dexplorateur), il vient visiter les mortels, ou plus exactement une mortelle en particulier, que comme Zeus il séduira et tentera de ravir. Parodiant Giraudoux, nous avions intitulé un sous-chapitre dun autre mémoire, « Amphitryon 85 », Cecilia comme Alcmène préférant lacteur de chair au personnage dune autre nature quelle. Cependant son choix est plus ambigu puisque un acteur ayant incarné un ou des personnages particulièrement séduisants, représente bien autre chose quun simple mortel aux yeux des spectatrices comme Cecilia. Alcmène restait fidèle à son époux quand Cecilia quitte le sien, doù, peut-on penser, le châtiment final qui lui est réservé sous la forme de la désertion de Gil Shepherd, lacteur. A ce moment où tout bascule et se brouille, où les yeux de Tom se tournent non plus vers la caméra mais vers Cecilia, se réalise à limage le phantasme de tout rêveur se projetant dans les films quil contemple : que ce regard lui soit destiné à lui en particulier, quil soit reconnu, choisi parmi les mortels par une puissance dailleurs, dans une sorte dAnnonciation profane. Ce nest pas un hasard si le placement des acteurs évoque celui des personnages des représentations de la Renaissance, Marie à droite et lange à gauche, et si Cecilia est bouleversée par cette apparition, sa réaction ne ressemble guère à celle des figurants qui lentoure. Nous lavons dit, tout la prédispose à être lélue et le moyen dune forme dincarnation, miracle par nature invisible que la scène vise à représenter, adoptant la même disposition des acteurs dans lespace que les Annonciations de la Renaissance qui cherchaient précisément à représenter linvisible, soit, pour citer Daniel Arasse, « limmensité dans la mesure, linfigurable dans la figure, (
) linvisible dans la vision ». Certes, cela tient davantage de lallusion fugitive que de la source sûre, et la piste mythologique nous paraît plus solide, mais lun nempêche pas lautre. La mythologie regorge de récits dincarnations fabuleuses, et la conception dun enfant dieu dans le sein dune vierge relève dun merveilleux assez courant dans le Proche Orient antique. On trouvera peut-être ces rapprochements exagérés, mais il nous semble que la scène est particulièrement forte en ce quelle touche à lessentiel de notre rapport aux images. Le film associe plusieurs fois, et tout à fait explicitement, cinéma et théologie, Cecilia et Tom évoquant eux-mêmes la question de lexistence de Dieu. A un moment de leur escapade loin de leur destin, lun de personnage, lautre dépouse et dhumble serveuse, ils se retrouvent dans une église. Cecilia, le mentor de Tom dans le monde des vivants, tente de lui expliquer la nature du dieu chrétien, mais Tom ne sait pas de quoi elle parle, ou plutôt ses connaissances relèvent dune autre dimension : « Oh, I think I know what you mean the two men who wrote, uh, The Purple Rose of Cairo. Irving Sachs and R.H. Levine, the writers who collaborate on films. » On sourit, mais on perçoit quaffleure ici ce quil y a de religieux dans toute forme de création. Dans ce film qui, dès le générique, promet de vous envoyer au ciel judéo-chrétien, le cinéma est présenté comme un mode daccès à un autre monde, à un au-delà de la « simple » perception dun récit en images. Et le passeur entre un monde et lautre, cest bien Cecilia et la force de son désir de spectatrice.
Nous lavons dit, la relation entre film et spectateur est placée sous le signe de la réciprocité la spectatrice participe tant à lunivers filmique quelle y provoque des changements, de même que le film lui fait vivre en retour une aventure extraordinaire et de lambivalence : une vision trop désirante fait courir un grand risque daliénation, au sens le plus fort du terme. Sa passion pour lunivers de fantaisie des films quelle aime, et de Hollywood en général, fait perdre son emploi à Cecilia, puis lamène à déserter le domicile conjugal pour une chimère. Cependant, sil représente ainsi la relation entre Cecilia et lunivers du cinéma, le film de Woody Allen implique une relation au spectateur bien différente. Le spectacle dont nous sommes témoins souligne sa propre nature par le biais de sa structure en abyme, et jamais nous ne nous oublions au point de le prendre pour argent comptant. The Purple Rose of Cairo, quil sagisse du pseudo film de 1935 ou de son contenu, celui de 1985, se regarde comme une fable qui dénonce les dangers dun certain mode de réception tout en magnifiant les pouvoirs du cinéma, soit en les grossissant pour les faire mieux voir. Daucuns regretteront de voir si bien les ficelles, et reprocheront à The Purple Rose of Cairo de mal faire son travail de film, un certain type de spectateurs pensant à tort que cette tâche consiste à faire oublier la nature fondamentalement artificielle de loeuvre pour assoupir notre vigilance et obtenir notre totale adhésion. Cest létat desprit de Cecilia (comment pourrait-il en être autrement pour un personnage ?), mais cette croisée particulière des regards nous est donnée à voir pour ce quelle est : si nous participons au film, cest à celui de 1985, qui nous permet de regarder Cecilia regardant celui de 1935. En dautres termes, Allen nous propose un mode décalé, pour tout dire ironique, de réception du film, qui dénonce lillusion dangereuse sans pour autant la dépouiller de ses charmes. Dans le même temps où une vision admirative de la magie du cinéma nous est offerte, nous ne nous voyons pas assignés à une position de spectateur « avalant » béatement des images flattant ses fantasmes. Au contraire, la nécessité du décodage introduit un contrepoint ironique favorisant prise de conscience et lucidité : cest ainsi que nous sommes invités à prendre The Purple Rose of Cairo au second degré, au détriment, penseront certains, de lenchantement que peut provoquer un bon film qui vous transporte. Spectateurs de 1985 et daprès, nous admirons la prouesse technique, la fluidité du passage du noir et blanc à la couleur, notre connaissance des techniques cinématographiques ne réduisant en rien le plaisir que nous pouvons prendre à la scène. En même temps nous nous prenons à rêver devant le destin exceptionnel de Cecilia : voilà, décidemment, lultime film de spectateur, qui démonte avec drôlerie la machine à phantasmes tout en continuant de nous flatter. Nous, des dupes comme cette pauvre Cecilia ? Allons donc ! Ce à quoi nous prenons plaisir, en bons spectateurs sophistiqués de la fin du vingtième siècle et du début du suivant, cest à la déconstruction de lillusion cinématographique, et Allen déploie toute son ironie pour nous plaire. Dès lors, nous pouvons nous demander pour conclure quel est ce fin mot de lhistoire des relations entre film et spectateur quapporterait The Purple Rose of Cairo en allant regarder de plus près de quelle manière il prend congé de nous.
CECILIA (Overlapping, turning slightly to Monk) So long, Monk. (
)
MONK (Shouting) You stay here, you hear?!
CECILIA (Overlapping) You take care of yourself. (
)
MONK Oh, yeah. All right, well
(Holding the door open, shouting down the stairs at the offscreen Cecilia) well, go, go! See if I care. Go, see what it is out there. (Yelling, his hand at his mouth) It aint the movies! Its real life! Its real life, and youll be back! You mark my words ! Youll be back !
The sound of the front door slamming close is heard as the film cuts to the outside of the Jewel Theater
(
)
CECILIA Hi, Sam.
THEATER MANAGER (Overlapping) Cecilia, what are you doing here?
CECILIA Meeting Gil Shepherd.
THEATER MANAGER They all gone. (
)
Romantic music begins to play. Cecilia finally looks down, in shock, as the theater manager passes her, blocking her face momentarily. She begins to cry.
THEATER MANAGER (Offscreen) Dont forget, Cecilia, Fred Astaire and Ginger Rogers start today.
(
) the film cuts to:
Fred Astaire dancing cheek to cheek with Ginger Rogers in the sophisticated, black-and-white Top Hat. They are in a glamorous night-club; other dancers glide by on the crowded dance floor.
FRED ASTAIRE (Singing) Heaven, Im in heaven / And my heart beats so that I can hardly speak / And I seem to find the happiness I seek
(
) Dejected, her shoulders slumped, Cecilia walks down the aisle, sitting in a seat. She looks down, her eyes sad, as the camera moves closer to her face.
FRED ASTAIRE (Offscreen, singing) When were out together dancing cheek to cheek
The film cuts back to the black-and-white screen, to Fred Astaire, leaning against a nightclub wall, singing to an enraptured, glamorous Ginger Rogers.
FRED ASTAIRE (Singing) Oh I love to climb a mountain / And to reach the highest peak / But it doesnt thrill me half as much as dancing cheek to cheek.
As Fred Astaire finishes his song the film moves briefly back to Cecilia in her seat, in color. She is looking up at the offscreen movie now, her cheeks wet. She clutches her ukulele as the film goes back to Fred Astaire and Ginger Rogers on the black-and-white screen (
)
The film cuts back to Cecilia, in color, in her seat. Shes engrossed in the offscreen movie now, its pull strong. Her expression is yearning, sad. She is no longer crying. The camera stays on her face, which is subtly changing. Cecilia settles down in her seat as the film moves back to the black-and-white movie screen, to a closer view of Fred Astaire and Ginger Rogers
(
) the film moves back to Cecilia, in color, watching the offscreen movie. She is totally engrossed, totally immersed in the movie. The music plays on. Cecilia starts to smile. The film fades to black and the song ends.
Sam B. Girgus interprète cette fin de manière fort pessimiste, car il considère que le retour devant lécran dune Cecilia séchant ses larmes et sabîmant à nouveau dans la contemplation dun pur produit hollywoodien marque le refus de son créateur de lui donner une quelconque marge de liberté ou de créativité. Allan Felix, en revanche, parvenait à se libérer de linfluence de son mentor et Zelig, assumant son insignifiance, se voyait gratifié dune « fin heureuse ». Sil est vrai que la structure cyclique du film ramène Cecilia là où nous lavons rencontrée et paraît lenfermer, et nous avec, dans un destin de spectatrice condamnée à la passivité, le choix de la citation finale nous semble offrir davantage au spectateur que la réduction de son activité à un sempiternel ressassement. Il ne sagit plus dun pastiche ad hoc, mais dun « vrai » film, et la nature de sa « vérité » mérite que lon sy arrête. Le fait de nous voir offrir une séquence de Top Hat renforce notre identification à Cécilia, puisque notre regard redevient parallèle au sien, davantage que dans la contemplation de The Purple Rose Of Cairo de 1935 que nous ne pouvions percevoir que comme un pastiche. Nous ne sommes cependant pas simples spectateurs de Top Hat, ou du moins pas spectateurs au même titre que Cecilia que nous continuons à regarder regarder. Notre mode de réception de Top Hat prend alors un tour particulier, décalé, que nous qualifierons dironique au sens plein dune ironie sans dérision, plus constructive que destructrice. Nous achevons notre expérience du film de Woody Allen, où nous avons suivi Cecilia, notre passeur, en la considérant souvent avec amusement quand elle tombait dans les divers panneaux tendus par Hollywood, mais toujours avec sympathie. La manière dont le personnage est conçu et interprété nous a permis de le percevoir à la fois comme emblématique dun certain mode de consommation filmique critiqué, voire dénoncé, et comme digne de foi. Jamais Cecilia nest raillée, et elle savère être linstrument principal de léquilibre miraculeux et fragile que le film maintient entre satire et sentimentalité. Les reproches de Sam B. Girgus quant au contenu négatif du film nous rappellent que dans Annie Hall, le cuistre qui pérorait dans le hall du cinéma adressait un faux compliment, en fait une critique de même type, à La Strada de Fellini (« Granted, La Strada was a great film. Great in its use of negative energy more than anything else. »). Pour nous, cet écho rapproche le personnage de Cecilia de celui de Gesolmina, figure majeure du schlemiehl féminin et de la victoire paradoxale. Ces personnages associant faiblesse et force gagnent lestime du spectateur à qui elles apprennent que contrairement aux apparences, une victime peut triompher en apportant un surcroît dhumanité dans le monde de la fiction et peut-être, si cela « passe la rampe », du côté de la salle. Un personnage comme Cecilia va permettre ce type de rencontre particulière et privilégiée, dautant plus quelle a été protagoniste de la représentation dune rencontre impossible entre deux mondes distincts. Son retour parmi les rangs des spectateurs à la fin du film ne peut être considéré comme un échec, ne serait-ce quen raison de la réussite du personnage à exister et à venir occuper une place dans le panthéon personnel de bien des spectateurs, ce que nous entendons par lidée dun personnage digne de foi, soit de confiance. Nous partageons, aux derniers plans du film, son émotion devant Top Hat qui parvient à la sauver du désespoir, un salut bien plus crédible que si le film avait été une autre fabrication allénienne, sans pour autant perdre de son ambiguïté.
Sorti sur les écrans en 1935, Top Hat représente lépitomé du film musical hollywoodien de lâge dor. La prise en compte de sa nature même, ainsi que de son inscription dans lhistoire du cinéma et de la culture dans laquelle il fut produit, puis reçu et consommé différemment au fil des années, permet de mieux comprendre la signification du film qui le cite. Véritable « monument », soit objet de mémoire, il nous dit à quel point tout film relève de lHistoire en même temps quil représente et évoque toutes sortes dhistoires, et à quel point tout film touche à lessentiel. Le choix est particulièrement judicieux du point de vue historique puisque, à nen pas douter, la plupart des amateurs comme des spécialistes de cinéma citeraient Top Hat dans la liste des titres emblématiques de 1935. Le milieu des années trente représente la période où les films musicaux de ce type correspondaient le mieux aux attentes du public qui les plébiscitaient. Quant aux spectateurs de 1985, 2005 et au-delà, ils y verront peut-être une forme de provocation qui les amènera à considérer la fin comme une condamnation de Cecilia à laliénation. Sommes-nous censés nous pâmer devant cette avalanche de frous-frous dans une Venise dopérette ? Le genre particulier de la comédie musicale hollywoodienne témoigne dune artificialité hors pair, et bien des publics daujourdhui comme dhier ne le goûtent guère. Il est indéniable que Ginger et Fred, à tourbillonner ainsi sur un pont de carton-pâte, sont bien près de sombrer dans le ridicule, flirtant avec la chute comme Tracy Lord et Mike Connors au bord de la pièce deau, ou Charlot et La Gamine patinant en toute inconscience à quelques millimètres du gouffre. Il sagit dun de ces moments sur le fil du rasoir où notre adhésion de spectateurs est en jeu. Citer Top Hat, cest de notre point de vue moins dénoncer le pouvoir manipulateur dun cinéma dévasion jouant les opiums du peuple que rendre hommage à un genre qui implique de la part du spectateur un régime de croyance à la fois des plus immédiats et des plus complexes. Les esprits point trop chagrins ne résistent guère à lirrépressible abattage des grands performers autour desquels Hollywood bâtissait ses fleurons. Serge Daney lui-même, que personne ne se serait risqué à taxer de valet de limpérialisme, ne pouvait sempêcher dêtre séduit par Fred Astaire au point den venir à aimer à sa manière lAmérique :
à la fin de ce vingtième siècle, si on me demandait de citer une image qui a fait le tour du monde, une image simple du simple bonheur dêtre sur terre, je ne la trouverais nulle part en Europe (parce que lEurope, cest les camps, cest le goulag), nulle part dans le Tiers-Monde (qui na pas dimage à lui), je la trouverais en Amérique. Ce serait Fred Astaire dansant sur les murs de Royal Wedding.
Comment, sinterrogeront les détracteurs du genre, des images aussi fabriquées que celles citées par Daney, ou ici par Allen, peuvent-elles bien évoquer « le simple bonheur dêtre sur terre », sinon auprès des victimes de leur pouvoir hypnotique doutils de propagande? Sans doute parce que leur réception associe le simple plaisir que lon peut prendre à assister à une performance parfaite témoignant dune harmonie sans faille entre la musique, les paroles de léventuelle chanson, les décors, et les mouvements du ou des danseurs à la forme de plaisir plus complexe quapporte une réception distanciée. Certes, la réception au premier degré prime, en particulier chez Cecilia qui réalise la prédiction du gérant de la salle en « aimant » le film. Mais au terme de lexpérience de The Purple Rose of Cairo, ses beaux yeux séchant leurs larmes, qui ont vu lenvers de lécran, ont appris à recevoir un film à la fois au premier et au second degrés. Au-delà, lartificialité dun film comme Top Hat est telle quelle rejoint une forme particulière de sincérité dans la mesure où elle se revendique comme absolument non réaliste : qui, sinon un Candide ignorant tout de linvention des frères Lumière, irait croire une seconde à cette Venise de pacotille ? Pourtant nous soutenons que ces images contiennent au moins autant de « vérité » que les plus crûment réalistes. Pour commencer, elles ne sont ni plus ni moins fabriquées que, disons, le gros plan sur la viande pourrie destinée aux matelots du cuirassé Potemkine. Fred Astaire enlaçant Ginger Rogers ou les asticots grouillants, ce sont « juste » deux images de cinéma, fruits lune et lautre dune volonté créatrice, toutes deux enregistrées sur pellicule par le biais de la même technique, et visant à produire une émotion, ravissement ou dégoût, favorisant ladhésion de ceux et celles qui les reçoivent. Simplement, leur « justesse » respective ne va pas sapprécier dans le même registre. Au-delà, ce genre a ceci de particulier quil constitue ladaptation cinématographique des spectacles live de Broadway. Venise est bien sûr un décor, mais cest un « vrai » décor, comme on pourrait en monter au théâtre, et Fred Astaire comme Ginger Rogers viennent de la scène. Fred Astaire nest pas doublé par un chanteur, et si les spectacles de Broadway, ainsi que leur adaptation cinématographique, connaissent une réussite que leurs imitations françaises peinent à approcher, cest que leurs performers sont des artistes complets qui savent à la fois jouer, chanter et danser, et
pour de bon. A propos du regard à la caméra et de la présence fréquente dans ce type de film dun public diégétique, soit présent dans le film, on allait dire sur la scène, Marc Vernet dans sa thèse analyse le mode très particulier dadresse aux spectateurs, et donc de réception par ceux-ci, quinstaurent les films ayant un ou des protagonistes joués par des acteurs venus du music-hall ou de Broadway, qui jouent de leur propre image. Que Woody Allen, fort de son expérience de stand-up comedian, cite « un Fred Astaire » au moment crucial où un film met en image sa propre relation à ses spectateurs na rien dun hasard. Dans un article fondateur, Jim Collins analyse le rapport caractéristique au spectateur quinstaure ce type de musicals : « Les films dAstaire-Rogers, et tous les autres musicals où lon « monte un spectacle », font délibérément apparaître les marques dénonciation de façon à donner lillusion que luvre est un discours en train de se faire. » Ce type de films souligne la présence de ceux qui le regardent par divers moyens comme le recours au regard à la caméra, comme des chansons dont les paroles sont autant dinvites à la participation, ou comme la présence fréquente de publics diégétiques. En dautres termes, « la présence du spectateur est reconnue et utilisée par le texte pour linclure dans le film. (
) Le spectateur, ordinairement passif dans sa contemplation, a un rôle actif dans la comédie musicale, parce que sa place en tant que spectateur est essentielle pour que le spectacle marche. » De par sa construction en abyme, The Purple Rose of Cairo nous implique doublement : il nous fait partager la réception du spectateur au premier degré de Top Hat, dont le plaisir nait de lillusion de participation que ce genre de film met en place, et dans le même mouvement, nous rend conscients de ce fonctionnement en nous donnant à voir leffet dune comédie musicale sur une spectatrice particulièrement réceptive.
Qui plus est, le type de danse montré ici, conciliant performance physique de très haut niveau et grâce aérienne, nous paraît illustrer à la perfection ce que nous entendons par « sincérité » à propos de ce genre filmique. Au cur dun spectacle à priori des plus artificiels passe une forme paradoxale dauthenticité. Le plaisir que lon prend à le percevoir fait se croiser, sinon se rencontrer, la réalité physique des acteurs au moment de lenregistrement, et sa transformation en images que chacun ou chacune reçoit et sapproprie selon ses références personnelles, son état desprit, sa psyché tout entière. On peut certes dire cela de tout image filmique, mais en ce qui concerne les films de Woody Allen, il nous semble quà plusieurs reprises ce sont les comédies musicales avec Fred Astaire qui fournissent la clé du rapport quils cherchent à instaurer avec leurs destinataires. Plus largement, les références plus ou moins explicites à de célèbres comédies musicales nous permettent de saisir quelle conception du cinéma sous-tend les productions alléniennes. Cette scène-ci, qui cite explicitement le grand pas de deux final de Top Hat, en constitue un exemple flagrant. Mais la promenade en calèche dans Central Park que font Ike et Tracy dans Manhattan ne lest pas moins, se réfèrant implicitement au ballet en apparence improvisé auquel se livrent Fred Astaire et Cyd Charisse dans ce même parc dans The Band Wagon. Dans lun et lautre cas, la danse va permettre à deux personnages jusque là antagonistes (létoile classique et la vedette de musicals sur le retour pour The Band Wagon, la voisine du dessous exaspérée et son danseur de claquettes du dessus dans Top Hat) daller lun vers lautre, de senlacer et denfin se lancer dans une composition commune éblouissante dharmonie. Le pas de deux devient alors métaphore de la relation du spectateur au film, mais le faire par le biais dune citation permet à Allen de suggérer quil nattend pas de nous que nous nous laissions simplement emporter « sur les ailes de la danse ». Revendiquant leur artificialité, ces films que nous ne pouvons percevoir quau second degré sapparentent à la figure du « menteur sincère » qui est revenue régulièrement hanter nos pages. Quant aux images elles-mêmes, il nous semble que le carton-pâte des rochers du faux Central Park ou des gondoles dune Venise de fantaisie sert en toute franchise de décor à des gestes ou des postures suggérant des émotions relevant elles mêmes dune forme paradoxale de sincérité. Quand la simple marche devient pas de deux, nous nous retrouvons, à des décennies dintervalle, à occuper la place de spectateurs de chair ayant eu la chance de voir Fred Astaire sur scène. Daucuns diront que cest de cette manière retorse que les films nous aliènent en renforçant lillusion quils contiennent une part irréductible de vérité. Sans leur donner tort, nous persistons à croire, grâce aux films de Woody Allen et en particulier à cette scène finale de The Purple Rose of Cairo, que si nous retournons régulièrement au cinéma, cest pour ces moments de grâce nous donnant limpression quune rencontre est possible.
Cest ainsi quau moment où il faut bien se départir dun film et se séparer de lui (en anglais, to part), The Purple Rose of Cairo célèbre les noces paradoxales ou la rencontre à part, la « rencontre séparée », du film et de ceux qui le regardent. Nous en avons fait lexpérience par la grâce dun personnage nous permettant daccéder par procuration aux séduisantes illusions du monde du cinéma, quil sagisse des films eux-mêmes, ou de Hollywood et de ses acteurs / personnages trop beaux pour être honnêtes. Contemplant Top Hat, nous avons partagé avec Cecilia lexpérience particulière de la vision dun film, où le plaisir se mêle dune nostalgie parfois poignante, et apporte une consolation toujours ambiguë. Nous savons bien que labsolue félicité de ces danseurs « du dessus » nous demeurera à jamais inaccessible et que nous sommes juste autorisés à la contempler, mais
« quand même ». La victoire paradoxale de Cecilia nous permet de sortir un peu plus forts dun film qui vise à nous faire prendre conscience de la nature illusoire des ombres qui virevoltent à lécran, sans que leur charme en soit amoindri, bien au contraire. Au moment même où nous nous préparons à quitter le film, nous percevons une forme de gêne, de distance, une pointe de désespérance sourde, tant il est souligné que ce monde de plaisir est par essence utopique. Cest une peine vite guérie par le pacte qui nous lie à lunivers filmique dont nous savons que nous pourrons renouveler lexpérience à lenvi. Que Cecilia retrouve le goût dêtre spectatrice après être passée par le feu de la désillusion ne doit pas être vu comme une défaite mais comme une reconstruction. Son sourire au dernier plan exprime pour nous la même joie paradoxale que celle qui gagne Guido / Marcello Mastroianni à la fin de Huit et Demi, ou Harry dans la dernière scène de Deconstructing Harry. Les personnages que leur désir de créateurs comme de spectateurs a su faire naître viennent alors à leur rencontre pour les enchanter à nouveau, et nous avec. Nous retrouvons avec eux, obscurément, un peu de la joie que nous éprouvions au théâtre de marionnettes de notre enfance, qui faisait sourire et ravaler un temps les larmes de la désillusion. Ce qui se rencontre là, dans le clair-obscur de ces images à qui nous ouvrons les portes de notre conscience, à la croisée de limaginaire et de la raison, vient pour nous mystérieusement répondre à la question que pose le sourire de Cécilia, faisant écho à celle qui vient étrangement conclure Huit et demi : « Mais, doù me vient cette joie ? »
CONCLUSION
Dans son essai « Style et matière du septième art », Erwin Panofski rappelle quau tout début du vingtième siècle lunique salle de cinéma de Berlin sappelait The Meeting Room. Il évoque également la méfiance, voire le mépris, que ce lieu inspirait à la bonne société de lépoque, qui sinquiétait sans doute de la qualité des rencontres éventuelles dans la promiscuité et lobscurité propices. Les raisons historiques du choix de cette enseigne nous sont inconnues, mais au terme de notre travail, nous ne pouvons que le trouver fort approprié. Ne venons-nous pas déprouver, à la vision et à létude de The Purple Rose of Cairo et dautres films dAllen mettant en images la relation entre film et spectateur, à quel point celle-ci tient de la rencontre ? Nous avons vu comment luvre de ce cinéaste illustre à de nombreuses reprises le fait quà chaque fois quun spectateur ou une spectatrice se voit offrir, ou plutôt soffre, le spectacle dun film, que ce soit dans une salle ou devant un écran privé, un message complexe séchange et une relation sétablit, si paradoxale soit-elle. En dautres termes, nous avons au fil des pages exploré cette rencontre sous ses multiples aspects, et tâché de percevoir ce quelle avait de particulier dans le cas de Woody Allen et de ses films.
Pourquoi cette dernière formule, et pas « dans le cas des films de Woody Allen », puisque dentrée de jeu nous avons insisté sur la place prédominante de létude des films eux-mêmes et sur notre rejet dune approche biographique de luvre ? Toutefois rejet est un terme trop exclusif, et nous avons choisi de ne pas totalement écarter la dimension biographique de notre travail, tâchant plutôt de lutiliser comme angle particulier dentrée dans luvre. Il ne sagissait pas pour nous dessayer de percer un quelconque secret chez le cinéaste expliquant le succès et/ou linsuccès de ses films, ni denvisager ceux-ci comme des reflets des aléas de sa vie. En revanche, traitant de la manière dont ils sont reçus par leurs spectateurs, nous navons pas pu faire limpasse sur limage que ceux-ci se font de leur réalisateur, qui se distribue très souvent dans des films dont il est donc lauteur à plus dun titre. Face à une personnalité aussi envahissante, nous avons dû tenir compte de lhomme Allen, ou plus exactement de cette image qui parfois influe leur appréciation du film quils reçoivent en tant quuvre du cinéaste. Des éléments biographiques, tels quils sont présentés dans les médias, sont partie prenante de cette image. Dans cette perspective, nous avons choisi détudier trois biographies dAllen révélant de grandes différences dans leur degré de sympathie avec leur sujet, de ladmiration à la méfiance et même lhostilité. Il nous est apparu que les trois ouvrages décrivaient un personnage complexe aux relations paradoxales avec le public, dont limage sest construite autour dune tension entre timidité et ostentation. Les auteurs éprouvant de la sympathie pour Allen considèrent que la première est réelle, tandis que ses détracteurs ny voient que rouerie. Pour notre part, ne nous intéressant quà limage projetée par Allen, nous navons pas porté de jugement de valeur, mais nous en sommes arrivés à la conclusion que la réception de cette image tient en partie du malentendu et de lillusion. En dautres termes, à travers les biographies ou les pages « people » des magazines, le public a bien limpression de « rencontrer » Allen, mais une telle rencontre a tout de la construction fantasmatique. Limage perçue se voit constamment brouillée, contredite ou remise en jeu par les relations ambiguës quAllen entretient avec les médias ainsi que par les chevauchements et coïncidences que lon peut trouver entre lui et ses personnages filmiques. Un tel brouillage savère inévitable chez un auteur acteur qui connaît depuis des années le succès et ses revers, à la scène comme à la ville. Nous avons vu comment Allen a construit et contrôlé une image qui cependant, parfois, lui échappe comme à loccasion du scandale de 1992 et de ses suites. Pour nous, ce qui peut dans certains cas être vu comme une forme de duplicité renforce lentité « Woody Allen » qui sest constituée grâce une autre paire dialectique, la tension entre maladresse et contrôle.
Pour permettre son passage de lombre à la lumière, de lécriture anonyme de gags aux feux de la rampe, lhumoriste sest construit une identité de scène en jouant sur dapparentes coïncidences entre sa « personnalité » et sa persona, fabriquant un personnage original. Cette construction, dans le cas dun acteur, nest possible quavec la complicité des spectateurs à qui cette création est destinée. Cest dans ses monologues de stand up comedian quAllen a commencé à projeter ce personnage paradoxal conjuguant aplomb et hésitation, lapparente maladresse permettant daccepter lénormité de blagues racontées à la première personne. Au personnage traditionnel du schlemiehl Allen ajoute lingrédient principal de son humour, soit une ironie dévastatrice fondée sur lautodérision. Dévastatrice ? Diablement efficace plutôt, et certains diront complaisante, tant elle nous « vend » bien ce personnage qui parvient à séduire en insistant sur ses failles. Le schlemiehl traditionnel, sil sen tire toujours, demeure le jouet dun destin qui laccable juste assez pour faire rire, mais lui ménage lissue favorable que permet la sympathie que nous éprouvons pour cette figure si évidemment inoffensive. Le personnage allénien, ébauché dans les monologues puis étoffé au fil des premiers films garde un peu de cette faiblesse tout en nous rendant progressivement conscients du contrôle absolu exercé par une instance difficile à distinguer du personnage lui-même. Tandis que nous étudions la genèse et le développement de lentité désignée sous lappellation « Woody Allen », il nous est apparu quelle était sous-tendue par ce qui conciliait la contradiction entre réticence et exhibition comme entre contrôle et maladresse. Linstrument de cette conciliation nest autre que la comédie allénienne, faite dincongruité, de recoupements, de coïncidences et de fausses confidences, qui prend corps dans le personnage comique original. Nous avons montré comment, dès le tout premier film entièrement réalisé par Allen, le recours à un récit biographique gorgé dautodérision a permis lélaboration de ce personnage rapidement célèbre. Dès lorigine, la « rencontre » entre les films de Woody Allen et leurs spectateurs comme entre la personnalité Allen et le public sest avérée biaisée. Ce qui sapparente à un truisme, puisque tel est le cas pour tout film ainsi que pour tout auteur sy impliquant en tant quacteur, a pour nous mérité létude, tant Allen nous semble en proposer une variation originale dans la mesure où il en fait le matériau même de sa « fabrication filmique ». Le passage des premiers films comiques à Annie Hall met en avant un personnage en apparence très proche de la personnalité de son créateur, au point que lon est allé jusquà parler dautofiction pour qualifier certains aspects de luvre. Il nous est apparu que si nous sommes très loin de lauthentique autobiographie, ce qui se met en place est un rapport singulier à ce personnage qui sans cesse souligne quon doit le prendre au second degré. Le biais de lillusion autobiographique confronte le personnage à son propre vieillissement, en particulier dans le traitement des motifs de la séduction de jeunes et jolies femmes, et de la paternité. Nous avons vu comment le maintien de la fiction de relations amoureuses avec des partenaires de moins en moins plausibles en raison de leur différence dâge avec lacteur, rapproche les films des vanités picturales. Lautodérision donne son cachet de sincérité aux scènes montrant de magnifiques créatures cédant à la séduction paradoxale du maladroit, de plus en plus frénétique au fur et à mesure quil vieillit, jusquau renoncement après Deconstructing Harry. Nul ne croit à lauthenticité de ces liaisons dont la figure ultime est sans doute lhistoire entre Von et Joe dans Everybody Says I Love You. En revanche, quel spectateur sera insensible aux préoccupations des films lorsquils évoquent la peur de vieillir et le passage inéluctable du temps ? Lefficacité des armes dAllen tient à la franchise avec laquelle ses films soulignent leur nature dérisoire. Traduisant Oscar Wilde mot à mot, limportant nest-il pas dêtre « honnête » ?
Si nous parvenons à « rencontrer » les films dAllen alors quils sappuient tant sur le second degré, cest que jamais ils ne nous mentent sur leur nature ironique. Ironie nest point mensonge, et la posture du « menteur sincère » apparaît comme la seule tenable dès lors que lon illustre labsurdité du monde à longueur de films. Comment sétonner alors des multiples contradictions sous-tendant une uvre qui continue dêtre produite alors même quelle saffirme comme dérisoire ? Quoi de plus logique que dy rencontrer un personnage de timide extraverti ou dadmirateur de Bergman pourfendeur de lesprit de sérieux, dans le cadre de comédies mêlant la noirceur au rire ? La chaîne du fictionnel y croise la trame du biographique pour tisser des intrigues et construire un personnage dont le destin semble suivre les lignes classiques de lhistoire des formes. On passe ainsi de sa construction, de Take the Money and Run à Annie Hall et Manhattan à sa déconstruction dans le justement titré Deconstructing Harry, en passant par la remise en cause de Stardust Memories et des films dans lesquels Allen ne joue pas. Au delà de lévolution du personnage, cest toute luvre filmique qui peut se revisiter à la lumières des analyses de Henri Focillon, du primitivisme des « premiers films comiques » au baroque de ceux que nous avons nommés les « derniers films », la période classique dAllen allant de, disons, Annie Hall à Shadows and Fog. La difficulté que nous avons à remplir la case « maniériste » montre les limites de ce classement trop joliment systématique pour être juste, mais surtout, diront certains qui y rangeraient volontiers toute la filmographie, notre biais en faveur du cinéaste. Cependant nous ne nierons pas que la répétition de certains motifs, comme le recours aux jolies images de Manhattan sur fond de ballades jazzy, ou le retour régulier de la thématique du couple, sans parler dobsessions bien connues (le dégoût pour la nature par exemple), tendent à la redite. Lorsque Allen « fait du Woody Allen », il est bien maniériste. Nous avons vu cependant que dans les derniers films, il paraît revendiquer leffacement de son personnage : la redite serait dès lors volontairement soulignée, comme témoignage de la vanité de lentreprise du film. Cette mise en doute de la forme, au-delà du maniérisme, ne se rattache-t-elle pas au baroque ? Il faut certes manier ces concepts avec la plus grande prudence : nous lavons vu, lautodérision nest pas moins flamboyante dans les premiers films, et lon ne manquera pas de trouver des aspects baroques dans leur fantaisie échevelée. Néanmoins, on ne peut nier que lexamen de la filmographie dans une perspective diachronique nous amène à déceler une nette tendance à leffacement avec des derniers films comme autant de vanités, sans que leur auteur renonce à la production pour autant.
La liste impressionnante des films de Woody Allen, ainsi revisitée, contredit-elle les doutes de certains quant à la place du cinéaste dans lhistoire du cinéma ? Il y a quelques années, le titre même lui était refusé dans un article de Jean-Claude Biette. Il est vrai que ni la longueur dune filmographie, ni même sa cohérence, ne sont des garants de qualité. Dailleurs le débat est biaisé, se superposant à la question de savoir si Woody Allen est un « auteur », et si son cinéma peut être qualifié dintellectuel. Quant à savoir si un cinéma intellectuel est forcément de qualité
nous nentrerons pas dans ce type de discussion ! En revanche, au terme de ce travail, nous ne manquons pas déléments pour répondre à la question de la nature « intellectuelle » ou non des films de Woody Allen. Est-il encore besoin dévoquer la fameuse scène du hall de cinéma dans Annie Hall, celle où Alvy Singer mouche un pédant ? Peut-être, après tout : le fait que le lieu soit éponyme dune partie de lidentité du rôle titre démontre quil sagit bien dune scène clé de luvre. En tout cas son propos est clair : les intellectuels, en particulier les universitaires, sont dépeints avec beaucoup dironie dans des films qui montrent bien plus de tendresse pour linénarrable Broadway Danny Rose que pour le cinéaste torturé de Stardust Memories ou le romancier cynique de Deconstructing Harry. Cependant, la réputation dintellectualité des films dAllen ne nous semble pas usurpée. Films intellectuels ou pour intellectuels, ils le sont pour nous dans la mesure où le second degré est leur première nature. Nous avons vu comment dès ses débuts dans la réalisation, Allen na eu de cesse de proposer un discours double, la réflexion sur la nature même du processus filmique accompagnant le film quil nourrit. Les échos et les miroirs se multiplient et se répondent, les allusions, les clins dil et les références enchantent le spectateur complice, le jeu de la reconnaissance renforçant le plaisir au point que lon comprend le peu denthousiasme de ceux qui se sentent exclus de ce type de rencontre. Toutefois il nous semble aussi quil est très possible dapprécier la plupart des films dAllen au premier degré, des plus graves comme Interiors ou Another Woman aux plus comiques comme Small Time Crooks ou encore Broadway Danny Rose. Ce dernier est dailleurs pour nous exemplaire de la nature à la fois non intellectuelle et intellectuelle de la production allénienne. Dune part il véhicule dans la farce la plus débridée une émotion chaplinesque, quand nous voyons que le dévouement sans faille du héros pour ses poulains tous plus ringards les uns que les autres est bien mal payé en retour puisque ceux qui touchent au succès sempressent de lui tourner le dos. Mais dautre part, outre que le schlemiehl finit par gagner et la fille et nos curs, le film prend toute sa dimension lorsquil se fait à la fois documentaire sur le petit monde du Broadway du troisième quart du vingtième siècle, et irrésistible parodie du Parrain. Que demander de plus à un film ? Et comment ne pas considérer ce petit bijou comme le travail dun authentique « cinéaste » ? Serge Daney le considérait comme le meilleur film de Woody Allen, et nous lui emboîtons bien volontiers le pas. Broadway Danny Rose simpose effectivement comme le point de rencontre entre un vrai travail de réalisateur, un vrai travail dacteur
et un magnifique hommage aux sources de lhumour allénien. On ne peut oublier les amuseurs, les « entertainers » quil y dépeint, dont le désespoir joyeux nous apporte une forme de soutien. Où trouver meilleur secours face à labsurdité dun monde où, quand même, le schlemiehl ne sen tire pas si mal ? Difficile pour nous de refuser le titre de cinéaste à un auteur capable de parvenir à doser si bien le tragique et lhilarant.
Pour en revenir au débat initial, ce sont peut-être dune part lhésitation entre les genres et dautre part un second degré tout-puissant qui empêchent Jean-Claude Biette de classer Woody Allen parmi les cinéastes. Au moment de conclure, nous pouvons revenir sur les définitions du critique et nous demander, à la suite de son analyse, si Allen est un réalisateur, un metteur en scène, un cinéaste ou un auteur. On peut utiliser le premier terme sans risque, puisque daprès Jean-Claude Biette, il « sapplique à tous », ou même le deuxième qui relève de la direction dacteurs dans un espace et une temporalité, et de la production dimages, activités auxquelles se livre de toute évidence Allen. En revanche, jamais le critique ne prend Allen comme exemple lorsquil évoque les cinéastes, qui tels Murnau, Lang ou Walsh, expriment « un point de vue et sur le monde et sur le cinéma (
) avec toujours un tant soit peu plus de monde que de cinéma. » En dautres termes, non seulement les cinéastes inventent une écriture et un univers, mais ce faisant, ils engagent un dialogue avec le film dont ils rêvent, et celui auxquels ils aboutissent, avec ses manques et ses défauts, « nest pas plus et pas moins quun lieu de passage grand ouvert entre le cinéma et le monde. » Jean-Luc Biette range plutôt Allen dans la catégorie des metteurs en scène, au mieux des auteurs, dont les oeuvres ne remettraient pas en cause la culture au sein de laquelle elles sont produites, ni surtout, à lintérieur de celle-ci, le système de sa représentation par le cinéma. Les films dAllen ne révolutionnent effectivement pas le septième art, et leur auteur sen tient à des lignes somme toute classiques. Nous sommes très loin de la mort du personnage, quand ce dernier plébiscite à ce point notre adhésion, même narquoise, et se pose en passeur entre le film et ses destinataires. «
quelque chose manque, dans ce plein quassure à ses films la félicité trop facile de son art, pour que leur auteur se soit jamais ouvert à la condition de cinéaste » : Jean-Luc Biette évoque en ces termes Vittorio de Sica, mais on limagine bien parlant ainsi de Woody Allen. Si lon veut adopter ses définitions, nous avons eu bien tort de régulièrement qualifier Allen de cinéaste, et il nous semble que ce qui conviendrait le mieux serait une traduction des termes plus neutres en usage dans son pays dorigine, film director, movie maker, « faiseur de films ». Est-ce dailleurs si modeste ? On parle bien de faiseurs de miracles
Au-delà, tous les films dAllen, même les plus « sérieux », reposent sur un principe de distance ironique qui leur sert à la fois de moteur et de miroir, doublant les aspects flatteurs dun reflet révélant lartifice. Ils ne cessent de revendiquer leur statut de représentation en multipliant les mises en abyme et les adresses au spectateur dont la vigilance et lincrédulité sont loin dêtre suspendues à longueur de film. Le recours à la parodie et au pastiche comme la permanence de certains traits dans les personnages concourent à cette distanciation. Alors que dautres réalisateurs et acteurs, comme par exemple Clint Eastwood, se distribuent dans des rôles relativement différents dun film à lautre, Woody Allen sinscrit dans la lignée des grands comiques de lécran, proposant à presque chaque film un avatar de sa créature. Allen est « faiseur de films » avant tout, nhésitant jamais à nous rappeler que tout ceci nest que fabrication. Est-ce à dire quil nest pas cinéaste ? Dans ce cas, Chaplin le serait-il ? Il y a bien un univers allénien, des personnages originaux, un style et des thèmes bien personnels, et une filmographie constituant un ensemble cohérent. Mais pour nous, Woody Allen mérite le titre de cinéaste dabord et avant tout parce que ses films posent les questions essentielles à propos de ce qui permet leur existence même, tout en nous offrant un divertissement de qualité. Comme le dit Pascal Mérigeau : « ce cinéaste là est parmi les rares qui savent à la fois croire à la magie du cinéma et en dévoiler les leurres. » Nous avons vu aux deux derniers chapitres comment il y parvient en représentant régulièrement la relation entre films et spectateurs, insistant au septième sur la manière dont ces derniers construisent une figure de lauteur, ou plutôt de lautorité présidant au spectacle quils contemplent. Dans le cas dAllen, cette figure problématique simpose paradoxalement, comme il se doit, contrôlant les inévitables failles et continuant à produire en dépit de la conscience aiguë de la vanité de lentreprise. Cette fragilité qui se fait force tant elle est revendiquée est peut être bien ce qui empêche Allen daccéder au rang des « cinéastes », mais le regrettera-t-on ? On ne peut en tout cas lui dénier son rang de créateur à part entière, et tout le reste est littérature, comme le souligne David Lodge quand il cite Henry James en exergue de Author, Author : « We work in the dark we do what we can we give what we have. Our doubt is our passion and our passion is our task. The rest is the madness of the art. »
Ces constants malentendus, quil sagisse de la célébrité ou de la perception de luvre, nous ont semblé se résoudre dès lors que nous ne nous sommes plus attachés quaux films eux-mêmes. Au moment de nous en départir, nous aussi repoussant lheure des adieux, nous pouvons encore revenir sur quelques fins emblématiques afin de voir comment peut sachever cette rencontre particulière entre le produit du travail dun auteur et ses destinataires. Evoquant la fin, ou plutôt les fins de Stardust Memories, nous avons parlé dune réconciliation paradoxale dans la célébration nostalgique et poignante du regret qui étreint chacun devant lécran vide. Il est de la nature même du film de souligner labsence des objets, des êtres, des situations représentés tout en les donnant à voir, célébration du « ratage de la rencontre » pour Marc Vernet, « rencontre à part », « union dans la séparation » pour nous. Renvoyés à nos activités quotidiennes, nous prenons pleinement conscience de la nature illusoire de la rencontre, même si notre connaissance du dispositif cinématographique nous assure que celle-ci pourra être renouvelée à lenvi. Chaque film de notre corpus serait susceptible de nous offrir ses derniers plans pour illustrer leur propre version de la cérémonie des adieux. Nous avons choisi dévoquer deux fins, avec pour critère de choix la nature très différente des uvres quelles viennent conclure, les différences et points communs nous permettant de rappeler les caractéristiques de lart dAllen. Dans cette optique, nous les avons également choisis parce quils nous semblent bien représentatifs de la période « classique » dAllen, pour reprendre notre tentative de classification. Paradoxalement, ce sentiment que les deux films représentent peut-être des sommets de la filmographie naît en partie pour nous de la relative absence de la persona allénienne, évidente dans Interiors, plus subtile dans Broadway Danny Rose où lacteur joue plus que dhabitude un rôle de composition. En dautres termes, quoi de plus achevé et classique que des films dont la nature allénienne se perçoit davantage dans le style et la thématique que par la présence de la persona ?
Les différences entre la fin de Interiors (1978) et celle de Broadway Danny Rose (1984) sont nombreuses et évidentes. Lheure nest plus à lanalyse détaillée, nous nous contenterons donc de rappeler que le premier sachève sur trois personnages murés dans leur tristesse, dans une maison vide et isolée au bord dune plage du nord-est des Etats-Unis, lieu privé réquisitionné, voire conçu pour les besoins du tournage. Lautre met en scène une sorte de chur de professionnels de lhumour installés autour dune table dans un lieu hautement public, le Carnegie Delicatessen en plein cur de Manhattan. Le premier se clôt dans le silence et le deuil, le second dans un tourbillon dexclamations, de bons mots et de rires. On pourrait trouver paradoxal que le drame fût en couleur quand la comédie est en noir et blanc, mais il y a plus de vie dans les gris qui subliment ce que lhumanité palpitante et brouillonne du quartier des spectacles a parfois de gras et de crasseux que dans les teintes élégantes mais pâles, sourdes et froides des derniers plans dInteriors. Cependant cette inversion apparente marque bien la proximité entre les deux scènes. Ne sagit-il pas dans les deux cas dévoquer une personne absente, lune parce quelle est morte, lautre parce quelle a accompli son destin en touchant au dénouement heureux du récit ? Dans lun et lautre films des narrateurs tâchent de faire revivre le passé et de le fixer dans le souvenir par le biais de lévocation, ultime effort pour ne pas laisser se perdre ce qui sachève. Le noir et blanc de Broadway Danny Rose donne ainsi aux images de ce film, pourtant fortement ancré dans la réalité visuelle du Manhattan du début des années quatre-vingt, une intemporalité comparable au sentiment déternité quoffre la présence de la mer à larrière-plan dans Interiors. Lune et lautre fins, par ailleurs, reprennent le film à son début, renvoyant à la nature rétrospective du récit qui sachève. Prenant congé de nous, les deux films, chacun à sa manière, nous préparent à leur absence, en mettant en place un dispositif de décalages visant à nous faire changer de perspective et de dimension. Dans Interiors, un personnage intervient dans la narration, prenant linitiative en tant que source de quelques plans souvenirs ainsi que de leur commentaire, en utilisant lécriture comme moyen dexpression. Nous sommes bien toujours dans le film, mais celui-ci intègre la prise de relais éventuelle par une instance différente, via un mode dexpression autre, comme sil encourageait le spectateur à prolonger lexpérience et à la fixer en mettant ses propres mots sur les images qui lont le plus marqué. On referme le carnet et le film a le dernier mot, mais offre comme ultime image la vision des trois jeunes femmes tournées vers une fenêtre, soit vers un hors champ et un avenir que nous avons toute latitude dimaginer. Quant au journal intime refermé, on pourra toujours le rouvrir. La fin de Broadway Danny Rose quitte le personnage titre, le laissant à son happy end, pour nous faire entrer à nouveau au Carnegie Deli, de lautre côté du miroir de la vitrine, et les conteurs reprennent les rênes de la narration pour nous dire leur au revoir. Au revoir, et pas adieu : la dernière réplique propose de recommencer le lendemain. Mais qui, dans la salle, entend lengagement de cette improbable Sheherazade, énoncé en voix off alors que les titres du générique de fin défilent depuis quelques secondes déjà sur lécran noir ? Faible consolation que cette promesse presque inaudible, dont linvisibilité de la source grève lourdement la crédibilité. On voit comment ces deux fins nous laissent dans un état étrange, partagés entre espoir et nostalgie. Une fois de plus, nous avons fait lexpérience de la nature illusoire des images projetées au mur de la caverne, déchirés entre la nostalgie dune dimension qui nous est à jamais refusée et la jouissance dun spectacle qui nous a fait croire un instant que lon pouvait « résoudre les dissonances de la vie ».
Dans cet art impur quest le cinéma, Woody Allen tient toute sa place en tant que créateur, dans la mesure où ses films nous font goûter ce que Vladimir Jankélévitch nomme « la saveur aigre-douce de lambivalence et de la délectable contradiction ». Il est vrai quà lheure où même le Medef intitule son université dété, fin août 2006, « Concilier linconciliable », on peut craindre labus des oxymores. Mais comment rendre compte de la rencontre particulière quun film met en place avec ses spectateurs sans avoir recours à ce que Marc Vernet définit comme la « figure nouée de la contradiction »? Toujours, Allen nous rappelle que nous sommes irrémédiablement séparés de ce monde dans lequel nous nous projetons le temps dun film, en ne se départant quasiment jamais de lironie consubstantielle chez lui de toute création. En revoyant les ultimes images dInteriors, nous pouvons être sensibles à leur qualité esthétique et à leur poids démotion, nous remémorant nos propres deuils. Elles ne nous parlent de rien dautre que du passage irréversible du temps et des moyens dérisoires dont nous disposons pour ne pas basculer dans le nihilisme : les mots que Joey trace dans son carnet pourraient être les nôtres. Lart dAllen tient pour nous à ce quil nous rattrape juste au bord de lépanchement sentimental en nous autorisant lémotion tout en émaillant son propos dindices quant à la nature fictionnelle et artificielle du spectacle quil nous offre. Joey nous fait sourire par son emphase contredisant la banalité de ce quelle écrit, et limage des trois surs scrutant lhorizon dun air grave rappelle les ultimes instants de Love and Death qui, parodiant à la fois Persona de Bergman et la littérature russe, nous faisaient voir deux visages féminins se tourner vers léternité de la terre nourricière tandis quà lhorizon passait la mort pour un ultime bon mot. En aucun cas une parodie, Interiors laisse malgré tout effleurer un second degré qui nous remet gentiment à notre place. Nous retrouvons au terme du film, et de cette étude, lironie qui permet, chez Allen, la rencontre entre présence et absence et la réconciliation entre doute et croyance. Il a rarement recours au baiser final, figure classique de limpossible contact entre deux univers distincts puisquelle joue la fusion de la chair et des souffles, et quand il le fait, cela saccompagne toujours dun clin dil ironique ou dune chute en forme de pirouette. Tout lart dAllen, décalages, incongruités, reflets, références et mises en abyme, nous renvoie à notre statut de spectateurs tout en sollicitant notre participation par le biais de lhumour. Est-ce la mélancolie des adieux ? Quand il sagit de nous donner congé, souvent la drôlerie se tempère et lironie se fait moins sarcastique, les thèmes évoqués plus graves, sans que les films renoncent jamais tout à fait à sourire de lattendrissement quils se gardent bien de provoquer. Tout se passe alors comme sils voulaient nous laisser un souvenir où le rire se teinte de gravité, et où lironie des prises de conscience ninterdit pas la ferveur de lamour du cinéma. Au moment de les quitter, nous rappelant le poème dEmily Dickinson, rendons-leur grâce pour le plaisir mêlé de nostalgie quils nous procurent, et qui nous permet, le temps dune croisée des regards, de goûter au réconfort désespéré dune rencontre à jamais séparée.
A Jacques Pitiot, 1923-2007.
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION : Page 4
PARTIE 1 : « Jétais celui qui avait plusieurs visages. »
CHAPITRE 1 : De la ville à la scène Page 14
Les biographies p. 23
Une « star » ? p. 30
Scandale p. 33
La restauration de limage p. 45
CHAPITRE 2 : De la scène à lécran Page 56
Perspective théorique sur le personnage p. 64
Sleeper : lémergence p. 76
Play It Again,Sam : limitation p. 78
Annie Hall : lavènement p. 85
DAlvy (Annie Hall) à Harry (Deconstructing Harry) p. 93
CHAPITRE 3 : Enfances Page 98
Le personnage enfant, de Take the Money and Run à Zelig p. 99
Love and Death p. 101
Annie Hall p. 106
Stardust Memories p. 112
Radio Days p. 116
De Oedipus Wrecks à Alice : une enfance évoquée p. 118
De Manhattan à Everyone Says I Love You : une paternité contrariée p. 120
Masques et visages de « Woody Allen » p. 131
PARTIE 2 : Entre présence et absence
CHAPITRE 4 : Derniers films ? Page 143
Mighty Aphrodite : de lamant au père p. 147
Everyone Says I Love You : le dépaysement p. 151
Deconstructing Harry : lexaspération p. 160
Small Time Crooks : le retour du schlemiehl p. 174
The Curse of the Jade Scorpio : vanité des vanités p. 179
Hollywood Ending : une croyance à rude épreuve p. 187
Anything Else : le passage de relais p. 196
CHAPITRE 5 : En labsence de lacteur Page 203
Everything You Always Wanted To Know About Sex
p. 204
Interiors : une absence revendiquée p. 209
September : une « héroïne » dépossédée. p. 223
Another Woman : lexpérience de laltérité p. 238
CHAPITRE 6 : Les alter ego Page 248
The Purple Rose of Cairo : Cécilia ou labandon total à la croyance p. 249
Le jeune premier, réflexion sur le personnage de film p. 252
Alice, dernier grand personnage féminin ? p. 263
Bullets Over Broadway : doublures et substitutions p. 284
Celebrity : le jeu de massacre p. 293
Acteurs et incarnation p. 297
Sweet and Lowdown : la résistance à lidentification p. 298
Entre artifice et sincérité p. 305
PARTIE 3 : Côté film, côté salle
CHAPITRE 7 : Une question dautorité Page 309
Take the Money and Run : une représentation précoce du dispositif p. 310
«Lauteur construit » p. 316
Bananas : de lexécutant au manipulateur p. 318
Sleeper : le complot comme métaphore de lautorité narrative p. 322
Love and Death : laccession à la maturité artistique p.327
Annie Hall : un rapport complexe à lautorité p. 331
Interiors : la question des influences p. 335
Manhattan : quand tombe le masque de lironie p. 338
Stardust Memories : lexpression filmique du dérisoire p. 340
A Midsummer Nightss Sex Comedy : montreur dimage, menteur sincère p. 350
Bullets Over Broadway : fins dauteurs p. 357
Shadows and Fog : le magicien comme figure de lauteur p.358
Un salut provisoire et fragile p.363
CHAPITRE 8 : « Même si je nai été quun spectateur » Page 364
Take the Money and Run : une représentation ironique des spectateurs p. 365
Stardust Memories : le regard à la caméra p. 366
Play It Again, Sam : entre dérision et sympathie p. 368
Annie Hall : « Le chagrin et la pitié » p. 377
Manhattan Murder Mystery : film noir et spectateur p.378
Celebrity : quelle grâce pour le spectateur ? p. 382
Hannah and Her Sisters : miracle à Manhattan p. 393
Radio Days : « je sais bien, mais quand même » p. 398
The Purple Rose of Cairo : miracle dans le New Jersey p. 405
CONCLUSION : Page 426
McAULEY, Kyle. Woody Allen, Ugly American. The Harvard Crimson [en ligne], 28 juillet 2006. Consulté le 28 septembre 2006 ( HYPERLINK "http://www.thecrimson.com/article.aspx?ref=514020" www.thecrimson.com/article.aspx?ref=514020 ).
« He just did not seem to be college material », Marion Meade, The Unruly Life of Woody Allen: A Biography, Weidenfeld and Nicolson (New York, 2000), p. 42.
Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, nouvelle édition, Gallimard (Paris, 1990).
Francesco Casetti, Dun regard lautre, Presses Universitaires de Lyon (Lyon, 1998).
Marc Vernet, Narrateur, personnage et spectateur dans le texte de fiction, thèse de troisième cycle, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris, 1985).
Umberto Eco, Lector in Fabula ou la coopération interprétative dans les textes narratifs, Grasset (Paris, 1985).
Christian Metz, Lénonciation impersonnelle ou le site du film, Klincksieck (Paris, 1991).
Nous avons choisi de nous limiter, si lon peut dire, à trente-trois films de cinéma entièrement réalisés par Woody Allen, de Take the Money and Run (1969) à Anything Else (2003), auquel nous ajoutons Play It Again, Sam (Herbert Ross, Rollins and Joffe / Paramount, 1972). Nous en avons exclu la version de la pièce Dont Drink the Water réalisée pour la télévision en 1994. Voir en tome II, la filmographie pp. 86-90, et pp. 5-11, un résumé de lintrigue de chaque film de ce corpus.
« To put the matter simply, Woody Allen is now, as far as the United States of America is concerned, an almost
fully marginalized filmmaker »,Richard Schickel, Woody Allen: A Life In Film, Ivan R. Dee (Chicago, 2003) p. 66.
Le terme, fréquemment utilisé par les biographes et critiques américains, nous paraît bien convenir dans le cas de Woody Allen. Il est utilisé par la psychanalyse pour désigner les images de soi que lon construit et que lon donne à voir aux autres. En outre, noublions pas quIngmar Bergman, dont limportance pour Woody Allen est bien connue, fait du terme le titre dun de ses films, célèbre au début des années soixante-dix, lépoque de Love and Death et de Annie Hall.
Milan Kundera, La plaisanterie, Gallimard (Paris, 1985), p. 39.
Dans cette étude, nous prendrons le terme séquence dans son acception large de segment filmique, quasiment synonyme de scène. On se rappelle quune scène est constituée de plans associés selon un principe chronologique dunité de temps. Nous parlerons de séquence pour désigner soit une seule longue scène, soit un segment narratif constitué de plusieurs scènes ou plans liés thématiquement. Ce générique représente donc pour nous une séquence, puisque les différents plans, dont certains ont été tournés en été, dautres en hiver, présentent des ruptures dans la chronologie. On remarque cependant que leur montage met en place une autre chronologie, puisque les premiers plans ont été tournés à laube et les derniers à la nuit tombée.
Au point quil la prêtera à une fourmi dans le film danimation Antz (Eric Darnell et Tim Johnson, Dream Works, 1998), dotant du coup linsecte de certaines caractéristiques de sa persona.
Nous utiliserons les notions de diégèse, et de narrateur intradiégétique ou extradiégétique telles que Christian Metz les définit dans son livre Lénonciation impersonnelle ou le site du film. Francis Vanoye et Anne Goliot-Lété en font une remarquable présentation dans leur Précis danalyse filmique, citant justement lanalyse que fait Christian Metz de lexemple du narrateur de The Magnificent Ambersons (Orson Welles, Mercury, 1942). Il ne le qualifie dailleurs pas dextradiégétique, mais de « péridiégétique » (METZ, 1991, p. 55) dans la mesure où « la voix du commentateur peut être tenue pour celle dun voisin, dun habitant de la ville. Ce narrateur délégué là est un observateur extérieur à laction, mais supposé non extérieur à lunivers diégétique. » (Francis Vanoye et Anne Goliot-Lété, Précis danalyse Filmique, Nathan (Paris, 1992), p. 16.) Loin de nous lidée de contredire Christian Metz, mais il est clair que dans le cas du début du film, le spectateur qui reconnaît la voix dOrson Welles assimile ce quil entend à un message énoncé par le réalisateur même du film, que pour le moment nous appellerons « auteur ». A ce moment de la réception du film, dans la mesure où elle est éminemment reconnaissable, la voix peut être considérée comme « extradiégétique » puisque le spectateur la perçoit comme celle de Welles et quil ignore encore si celui-ci joue dans le film.
Barbara Kopple, Wild Man Blues, Jean Doumanian/Sweetland Films, 1997.
Diane Jacobs, The Magic of Woody Allen, Robson Books (London, 1982).
Le Petit Robert 2, Dictionnaires Le Robert (Paris, 1985), p. 48. Entre, faut-il le signaler, ALLEN (Edgar), biochimiste américain (1892-1943), auteur de recherches sur le conditionnement vaginal, et ALLEN (bog of), zone de tourbières de la plaine centrale dIrlande. Comme on disait naguère dans Le Canard Enchaîné, il est des apparentements terribles...
Pour citer de nombreux personnages de Stardust Memories, justement, qui ne cessent de proclamer quils regrettent que le protagoniste ne fasse plus ce genre de films.
«
il manie un humour spécifique à lintellectuel juif new-yorkais qui remet en question bon nombre didées
». Le Petit Robert 2, Dictionnaires Le Robert (Paris, 2001), p. 57.
Il sagit dun photogramme avec pour légende : « Woody Allen et Mariel Hemingway dans Manhattan (1979) ». Choisir une photographie datant de 1979 pour illustrer lentrée Woody Allen plus de vingt ans plus tard montre à quel point pour certains limage dacteur et de cinéaste de Woody Allen en est restée à la glorieuse époque de Manhattan et de Annie Hall.
Grand Larousse Universel, Bordas (Paris, 1997). Notons la présence, à lentrée qui précède, de ALLEN (Henry « Red »), trompettiste de jazz américain (La Nouvelle-Orléans 1907 - New York 1967). Le choix dAllen comme pseudonyme pourrait être un hommage au jazzman, Woody Allen pratiquant lui-même le jazz « Nouvelle-Orléans ». De plus, Eric Lax nous apprend quAllen adolescent se voyait souvent surnommé « Red » à cause de la couleur de ses cheveux. (Eric Lax, Woody Allen. Biographie, traduit par R. Hupp, Julliard, (Paris, 1992), p. 87.)
La photographie montre le buste de Woody Allen ou plutôt de Boris Grouchenko, son personnage dans le film, en uniforme de larmée du tsar, sortant de la bouche dun canon et prêt à être catapulté vers les lignes napoléoniennes, avec cette légende : « Woody Allen, réalisateur et interprète de Guerre et amour (1975) ». Par le biais de cette posture qui rappelle Charlie Chaplin au début de The Great Dictator, Woody Allen se voit classé parmi les grands comiques américains.
Le Petit Larousse, forcément plus synthétique, adopte le même angle : « ALLEN (Allen Stewart Konigsberg, dit Woody), New York 1935, cinéaste et acteur américain. Représentant un certain type dhumour juif new-yorkais, fait de lucidité et dautodérision, il réalise des comédies burlesques et des uvres plus graves (Prends loseille et tire toi, 1969 ; Annie Hall, 1977 ; Intérieurs, 1978 ; Manhattan, 1979 ; Une autre femme, 1988 ; Maris et femmes, 1992 ; Maudite Aphrodite, 1995 ; Accords et désaccords, 1999 ; Hollywood Ending, 2002. » (Le Petit Larousse, VUEF (Paris, 2003), p. 1123) Il est toutefois intéressant de constater que la liste des films retenus est sensiblement différente, avec nous semble-t-il moins dintérêt que le Petit Robert pour les films que nous pourrions qualifier de « conceptuels » (Zelig, The Purple Rose of Cairo, Alice). Larticle nest pas illustré par un photogramme montrant lacteur dans ses oeuvres, mais par un portrait photographique.
Encyclopaedia Britannica, volume 1, quinzième édition, Encyclopaedia Britannica Inc. (New York, 1998), p. 279.
LIVE SEARCH. Consulté le 29/09/2006. http://search.msn.fr
Fr. wikipedia.org/wiki/Woody_Allen
« Mini biographie et filmographie de lacteur, réalisateur Woody Allen. A 15 ans, il commence
» ( HYPERLINK "http://www.biosstars.com/w/woodtallen.htm" www.biosstars.com/w/woodtallen.htm). « La fiche personnalité complète sur cinefil.com avec photo, films et séances. La biographie de Woody Allen : De son vrai nom allenstuart konigsberg, il naît le premier décembre 1935
» ( HYPERLINK "http://www.cinefil.com/cinema/FichePersonnalite.cfm?ref=1" www.cinefil.com/cinema/FichePersonnalite.cfm?ref=1)
« Les meilleures citations de Woody Allen
RECHERCHE Tous contenus Auteurs et Célébrités Citations Livres Evènements
» ( HYPERLINK "http://www.evene.fr/citations/auteur.php?ida=75" www.evene.fr/citations/auteur.php?ida=75)
www.bedfordstmartins.com/litlinks/drama/allen.htm
Dans Whats New, Pussycat (Clive Donner, Famous Artists, 1965) et Casino Royale (Ken Hughes et al., Famous Artists, Columbia Pictures, 1967) mais aussi, plus tard, dans The Front (Martin Ritt, Rollins-Joffe, Columbia Pictures, 1976), sans oublier une incarnation du fou de King Lear (Jean-Paul Godard, Cannon Films, 1987), ainsi quun premier rôle dans Scenes from a Mall (Paul Mazurski, Touchstone Pictures, 1991). Il offrit des prestations peu remarquées dans Picking Up The Pieces / Morceaux choisis (Alfonso Arau, Comala Films, 2000), et tout récemment dans The Outsider (Nicholas Jarecki, Green Room Films, 2005). Le cas de Dont Drink the Water (Howard Morris, AVCO Embassy Pictures, 1969, et Woody Allen, Buena Vista, 1994) et celui de Play It Again, Sam sont particuliers puisquil sagit dadaptations pour lécran de pièces écrites par Woody Allen.
SCHICKEL, p. 126
Annette Wernblad, Brooklyn Is Not Expanding: Woody Allens Comic Universe, Associated University Presses (Londres et Toronto, 1992), p. 16.
John Baxter, Woody Allen: A Biography, Carroll and Graf (New York, 1998).
Marion Meade, The Unruly Life of Woody Allen: A Biography, Cooper Square Press (New York, 2001).
Plaignons le biographe, victime de la gageure que constitue la publication dune biographie du vivant de son sujet ! Les lecteurs de louvrage dEric Lax ne pourront que sourire, voire ricaner pour les plus caustiques, en lisant p. 327 : «
tout laisse présager que laventure nest pas près de sachever. »
Voici comment une dizaine dannées plus tard Marion Meade décrira le livre dEric Lax : « And in the bookstores, an adoring new biography solidified the popular myths about himself and his beloved leading lady
» (MEADE, pp. 13-14)
LAX, 1992, p. 10.
Ibid., p. 21.
En revanche, il semble que les enfants quil a reconnus en paternité portent le nom de leur mère, Farrow.
Eric.Lax, On Being Funny: Woody Allen and Comedy, Manor Books (New York, 1975).
J. BAXTER, p. 3.
« Now that she knew him better, some aspects of Allens character alarmed Farrow. She had been courted by Woody, not Allen, and didnt entirely like the other half of his Jekyll-and-Hyde personality. », Ibid., p. 299.
Voir tome II, annexe 1, page 3.
Voir tome II, annexe 1, page 2.
« And we couldnt help wondering, Who is this brainy little troll who has managed to captivate Beautys heart? », BAXTER, p. 316.
Voir tome II, annexe 1, page 4.
Richard A. Schwartz, Woody, From Antz to Zelig: A Reference Guide to Woody Allens Creative Work, 1964-1998, Greenwood Press (Wesport/London, 2000), p. xiii.
Les citations des films qui ne sont pas attribuées à un ouvrage figurant dans la bibliographie ont été transcrites par lauteur de cette étude.
« Clearly, writing about Woody Allen is to be plunged into a kind of ideological quicksand: If I am still interested in the films, does that mean I sanction or am somehow complicit with the sensational circumstances of Allens 1992 divorce from Mia Farrow? », Foster Hirsch, Love, Sex, Death and the Meaning of Life: The Films of Woody Allen, Da Capo Press (Cambridge, Ma., 2001), p. ix.
« While the WoodyMiaSoon-Yi imbroglio became a classic public relations nightmare, the subsequent crisis of Allens public image also provides insight into the nature, structure, and operations of the cinematic image. », Sam B. Girgus, The Films of Woody Allen, Cambridge University Press (Cambridge, UK, 2002), p. 3.
Edgar Morin, Les stars, Seuil (Paris, 1972).
MORIN, 1972, pp. 34-5.
Ibid., p. 33.
BAXTER, p. 3. On aimerait bien ici avoir la version originale
Dailleurs John Baxter a quelques problèmes avec le français : pour lui, Allen est « a beau mec », sa traduction en français de « a great guy ». Un type génial, nen doutons pas, mais rien dun beau mec, dailleurs nest-ce pas contredit par le chauffeur de taxi lui-même?
Jean-Paul Dubois, Le Nouvel Observateur, 27 août 1992, pp. 54-8.
MORIN, 1972, p. 46.
Beth Wishnick, « That Obscure Object of Analysis », in Renée R. Curry (Sous la direction de), Perspectives on Woody Allen, G.K.Hall & Co. (New York, 1996), p. 57.
Le débat sera-t-il jamais clos entre les tenants dune fusion totale entre le rôle et lacteur, et ceux dune indispensable mise à distance, entre lActors Studio et Diderot ? On aurait tendance à donner raison à Satyajit Ray lorsquil admire la mesure, la distance par rapport au rôle et lapparente absence démotivité des acteurs britanniques, mais peut-on suivre Orson Welles lorsquil soutient que les comédiens italiens sont mauvais à lécran parce quils ne « jouent » pas vraiment, étant toujours en représentation ? Marcello Mastroianni disait bien ne pas jouer : « Quand on me dit de manger des pâtes, je mange des pâtes », mais quand un comédien est-il sincère ? Et est-il interdit dapprécier, pour des raisons différentes sans doute, les deux types de jeu, Mastroianni ou Robert de Niro et ses kilos dans Raging Bull et Sir John Gielguld ou Paul Scofield? Les uns et les autres sont loin dêtre « mauvais » à lécran, et en aucun cas ne tombent dans la confusion entre vie privée et jeu que nous évoquons ici.
Personnages de films, de pièces, de nouvelles et de textes de Woody Allen. Le dernier est le narrateur de la nouvelle « Retribution », qui épouse la mère de sa jeune maîtresse (Woody Allen, « Retribution », Side Effects, in The Complete Prose of Woody Allen, Wing Books, (New York, 1991), pp. 447-465).
Titre français de « Retribution ».
Le Nouvel Observateur, 27 août 1992, p. 55.
Ingmar Bergman, Images, Gallimard (Paris, 1992), p. 158.
Source : Le Nouvel Observateur, 27 août 1992, pp. 55-6.
«
une société ne peut pas vivre sans transgression, mais dans les sociétés traditionnelles, elle était strictement codifiée : certains personnages étaient en quelque sorte autorisés, légitimés dans la transgression, comme par exemple le sorcier ou le fou. (
) Mais lordre social maîtrisait exactement le fait en lui assignant une place inchangeable. » Jacques Ellul, Déviances et deviants, Erès (Toulouse, 1992), pp. 19-20.
« Many protests were simply misinformed. Some imagined that Soon-Yi was Allens biological child, or that she was underage. Others gave credence to Farrows accusations of his sexual interest in Dylan... (their then seven-year-old adopted daughter) », BAXTER, p. 407.
« On 14 August the New York Daily News led with ITS SOLO MIA, and three days later they finally broke the news of the Allen/Soon-Yi affair with WOODY LOVES MIAS DAUGHTER. », BAXTER, p. 104.
Ibid., p. 407.
Samuel H. Dresner, « Woody Allen and the Jews », in CURRY, p. 188.
En 1988, Woody Allen avait publié un article dans le New York Times condamnant certaines pratiques dIsraël pour réprimer lIntifada palestinienne, qui lui assura une solide réputation de « juif antisémite » dans la communauté juive américaine, alors quil sélevait seulement contre les excès du sionisme. (« Am I Reading the Papers Correctly? », New York Times, 28 janvier 1988.)
Un hebdomadaire éphémère qui paraissait à lépoque, La Grosse Bertha : Lhebdo qui salit tout (tout un programme, en effet) consacra ainsi son édition du 27 août 1992 à Woody Allen, dans laquelle il lenterra dans une des « fiches nécro de La Grosse », en page 10 : « A lissue dun duel viril, Woody Allen succomba aux avances de lethnologue Claude Lévis-Strauss (sic), offensé par la conduite aussi goujate (sic) quincestueuse du cinéaste le plus intellectuellement comique que le septième art nous ait donné, à lexception toutefois du désopilant Jean-Luc Godard, avec qui il partageait le triste privilège davoir assassiné le cinéma. » Quitte à mourir
« Quand le tabou se venge de Woody Allen », LEvènement du Jeudi, 3 septembre 1992, p. 82.
« Hollywood traquant le vice », Le Nouvel Observateur, 27 août 1992, p. 59.
Nous nous appuyons sur lexcellent travail de Richard Maltby, tant dans louvrage de Tino Balio, Grand Design : Hollywood as a Modern Business Enterprise, 1930-1939, University of California Press (Los Angeles, 1993), que dans son article, « The Spectacle of Criminality » édité par David Slocum dans Violence and American Cinema, Routledge (New York, 2001).
Télérama, 2 septembre 1992, p. 5.
MORIN, 1972, p. 8 : «
il ne faut pas prendre le phénomène trop au sérieux comme le font ces intellectuels qui croient que, dans les salles de cinéma, nul autre queux-mêmes nest capable de faire la différence entre le spectacle et la vie. Les spectateurs font la différence. Mais, en ce qui concerne les stars, cette différence sestompe : la mythologie des stars se situe dans une zone mixte et confuse, entre croyance et divertissement. »
BAXTER, p. 400 : « When the assistant director called her for reshoots two days after she found the Polaroids, she dutifully turned up on the set. The scene to be shot was that in which Judy tells Gabe she no longer loves him. Farrow looked, as Entertainment Weekly put it, wan, flu-ish, on the verge of tears, and even on film, ghostly and hagard. »
MEADE, p. 324.
Ibid, p. 318-9.
Mia Farrow, What Falls Away, Doubleday (New York, 1997).
MEADE, p. 202.
Gerald McKnight, Woody Allen: Joking Aside, W.H. Allen (London, 1983).
Thierry de Navacelle, Woody Allen : Action!, édition française, Sylvie Messinger (Paris, 1987).
BAXTER, p. 138.
MEADE, p. 204.
Steven Spielberg, Schindlers List / La liste de Schindler, Amblin Entertainment / Universal Pictures, 1993.
Anthony Minghella, The English Patient / Le patient anglais, Miramax Films, 1996.
« A New York, et dans tous ses états, Woody Allen », Télérama, hors série, Télérama S.A. (Paris, 1998), p. 39.
Meade, p.300.
Idem, p. 300.
Numéro spécial Télérama, p. 50.
Meade, p. 303.
Idem, p .303
Wild Man Blues.
Take the Money and Run.
Numéro spécial de Télérama, p. 50.
Ibid, p. 50.
Un tiers du numéro spécial est consacré à « Manhattan Man ».
Voir tome II, annexe 3, pp. 62-3.
LAX, 1992, p. 21 : «
il envoya donc des blagues et des bons mots aux échotiers de plusieurs quotidiens new-yorkais, qui comptaient des millions de fidèles lecteurs. Etant timide, il ne tenait pas à ce que ses camarades de classe voient son nom dans les journaux. »
Eric Lax est parfaitement clair là-dessus : « Et il finit par adopter Woody qui, dit-il, avait un petit côté rigolo sans être trop tiré par les cheveux . Contrairement à ce quon croit généralement, il ne sagit pas dun hommage à un quelconque musicien, mais dun choix arbitraire. Aucune référence à Woody Herman, Woody Guthrie, Woody Woodpecker, voire Woodrow Wilson.
Cette décision, aussi personnelle fût-elle, sonnait le départ dune recherche didentité habituelle dans le monde du spectacle, où il est de tradition de changer de nom, soit pour effacer les signes un peu voyants de ses origines, soit pour une simple question de consonance. Artistes et producteurs pensent que le public accepte plus facilement les noms normaux ; on préfèrera donc Woody Allen à Allan Konigsberg, ou, dans le même ordre didée, Cary Grant à Archie Leach. (...) Et pourtant, Woody nest pas exactement ce quon pourrait appeler un nom courant, même pour un comique. Dans ce domaine, on a plutôt tendance à banaliser les noms à consonance étrangère : Joseph Levitch est devenu Jerry Lewis ; David Daniel Kaminsky, Danny Kaye : Milton Berlinger, Milton Berle ; Leslie Towne Hope (il est né en Grange-Bretagne) Bob Hope (...). Seule exception flagrante à la règle, les Marx Brothers - Groucho, Harpo, Chico, Gummo et Zeppo. Cest de leur lignée que se réclame Woody. », LAX, 1992, pp. 21-22.
Ibid., p. 22.
«Bonus : Interview de Philippe Caubère », in Jours de colère : Ariane II [DVD], Bernard Dartigues, Les Films du Paradoxe, 1997.
On peut comparer cette démarche à celle adoptée lorsquil sagira de trouver un nom au personnage joué par Diane Keaton dans Annie Hall, puisque lactrice est née Diane Hall.
Graham McCann, Woody Allen, New Yorker, Polity Press (Oxford, 1990), p. 129.
Nous utiliserons régulièrement dans ce travail cette expression anglophone désignent les « comiques » interprétant des sketches de leur cru ou écrits par dautres, autrefois au music-hall, et aujourdhui encore dans les night-clubs ou sur la scène des casinos, à Las Vegas ou ailleurs.
MEADE, p. 50.
Télérama, 1998, pp. 44-5.
BERGMAN, p. 48.
Woody Allen et Senkichi Taniguchi, Whats Up, Tiger Lily? / La première folie de Woody Allen, Benedict Pictures Corp., 1966.
Woody Allen, Entretiens avec Stig Björkman, Cahiers du Cinéma (Paris, 2002).
Janvier 1995.
Woody Allen, Deconstructing Harry, Cahiers du cinéma (Paris, 1997), pp. 28-30.
McCANN, p. 130.
Woody Allen, Woody et moi. Entretiens avec Stig Björkman, Cahiers du cinéma (Paris, 1993).
Nous pensons ici aux analyses de Robert Warshow sur le gangster ou le héros de western dans The Immediate Experience, Atheneum (New York, 1970).
VERNET, 1985, p. 303.
Edgar Morin, Le cinéma ou lhomme imaginaire, Editions de Minuit (Paris, 1956).
VERNET, 1985, p. 304.
«
un pacte autobiographique : lauteur sengage à tenir sur lui-même un discours véridique », Philippe Lejeune, Les Brouillons de soi, Seuil (Paris, 1998), p.125.
Il sagit en fait des souvenirs denfance du personnage quil interprète dans Bananas.
Extrait dun sketch de Woody Allen rapporté par Michel Lebrun dans Woody Allen, PAC (Paris, 1977), pp. 19-20. Woody Allen et Harlene Rosen divorcèrent en 1962. Michel Lebrun fait remarquer que ce sketch en particulier se composait principalement de plaisanteries sur son ex-épouse, qui supporta ce traitement des années sans se manifester. Puis en 1967, « un jour que Woody lavait particulièrement assaisonnée à la télévision, elle lui intenta un procès en diffamation » (p. 20). E. Lax est plus explicite à propos de cette anecdote qui, des années avant le «scandale » de 1992 illustre bien à quel point Woody Allen joue sur les deux tableaux de lautobiographie et de la satire : «
sans avoir jusqualors émis la moindre objection publique, Harlene porta plainte contre lui et NBC - il avait raconté dans le Tonight Show plusieurs de ses histoires dex - en réclamant un million de dollars de dommages et intérêts parce quelle sestimait dépeinte dune manière méprisante et tournée en ridicule . Une transaction mit un terme au litige. Aujourdhui, nous nous serions contenté de vivre ensemble, estime Woody. Nous étions tous les deux très jeunes. Selon lui, cest lavocat de Harlene qui lui a suggéré cette action en justice, laffaire lui paraissant juteuse. Dans la lettre quil adressa à Woody pour lui détailler les griefs de sa cliente, lavocat lui écrivit quil avait gravement nui à Harlene en la comparant à Quasimodo, un bossu, personnage célèbre de Victor Hugo , et en racontant : Ma femme ma fait à manger. Cétait la première fois. Il y avait un os dans le flan au chocolat et jai failli métouffer. Ce qui était parfaitement faux puisque Harlene ne faisait pas de flan au chocolat. Un juge assigna en référé Woody et Johnny Carson, le présentateur du Tonight Show, mais quelque temps plus tard, Woody recommença à utiliser certaines des blagues incriminées. Et à propos de cette affaire, on put lire dans Time : La principale cible de Woody Allen nest autre que Woody Allen lui-même. » (p. 178). On peut dailleurs se demander si le biographe nest pas contaminé par labsurde de tout cela lorsquil a recours à « la preuve par le flan au chocolat », tombant lui aussi dans le panneau de la confusion entre fiction et « réalité ». Il a cependant des excuses, devant un tel brouillage.
Maurice Yakovar, Loser Takes All: The Comic Art of Woody Allen, Roundhouse Publishing (USA, 1991), p. 13.
YAKOWAR, p. 13.
«
ôdè, cest le chant ; para : « le long de », « à côté » ; parôdein, ce serait (donc ?) le fait de chanter à côté, donc de chanter faux, ou dans une autre voix, en contrechant en contrepoint ou encore de chanter dans un autre ton : déformer, donc, ou transposer une mélodie. », Gérard Genette, Palimpsestes : La littérature au second degré, Seuil (Paris, 1982), p. 20.
« Le travestissement burlesque modifie donc le style sans modifier le sujet ; inversement, la « parodie » modifie le sujet sans modifier le style, et cela de deux façons possibles : soit en conservant le texte noble pour lappliquer, le plus littéralement possible, à un sujet vulgaire (réel ou dactualité) : cest la parodie stricte (Chapelain décoiffé) ; soit en forgeant par voie dimitation stylistique un nouveau texte noble pour lappliquer à un sujet vulgaire : cest le pastiche héroï-comique (Le Lutrin). Parodie stricte et pastiche héroï-comique ont donc en commun, malgré leurs pratiques textuelles tout à fait distinctes (adapter un texte, imiter un style), dintroduire un sujet vulgaire sans attenter à la noblesse du style, quils conservent avec le texte ou restituent par voie de pastiche. » Ibid., p. 35.
Rachel Ertel, Le Roman juif américain, Payot, (Paris, 1980), cité par Gilles Cèbe, Woody Allen, Veyrier (Paris, 1981), p. 45.
Judith Stora, « Paroles de shlemil (sic)... Lhumour juif dans la littérature américaine », Revue française dEtudes américaines n°4, octobre 1977, p. 84.
Ibid., p. 84.
Adelbert von Chamisso, Létrange histoire de Peter Schlemihl / Peter Schlemihls wundersame Geschichte, Folio Gallimard, Paris, 1992.
Le thérapeute à laméricaine se rapproche du Docteur Fletcher quincarne Mia Farrow dans Zelig, qui a pour but explicite de « rendre à la société un individu utile et sûr de lui », daprès Julia Kristeva qui, dans le numéro de Bouillon de culture accueillant Woody Allen en 1995, souligne la différence entre la psychanalyse telle quelle est conçue aux Etats-Unis dune part et en Europe dautre part. Alors que les Européens la conçoivent davantage comme un approfondissement, une recherche du soi profond permettant une meilleure connaissance de soi-même, il semblerait que lon fût beaucoup plus pragmatique outre-Atlantique et que lon attendît des résultats de lordre de la « guérison », conçue comme un retour à la « normalité » et comme la restauration de relations humaines permettant une intégration optimale dans le groupe social. Plusieurs articles ont été consacrés à la place de la psychanalyse dans loeuvre de Woody Allen, par La Revue du Cinéma dans son numéro 480 (« Psychanalyse et cinéma », mars 1992) ou par Caroline Eliacheff dans le numéro spécial de Télérama en 1998 (« La ciné-cure », pp. 82-5) : « Aux Etats-Unis, contrairement à ce qui sest passé en Europe, ce sont majoritairement les médecins psychiatres qui se sont formés à la psychanalyse. Et cette psychiatrie, teintée de psychanalyse, sest coulée dans lidéologie américaine du bonheur individuel au service de la libre entreprise. Elle cherche à adapter, à faire des individus utiles. », Caroline Eliacheff, Télérama, 1998, p. 82.
Françoise Dolto, La Difficulté de vivre, Vertiges du Nord / Carrère (Paris, 1986), p. 10.
Françoise Dolto résume bien cette fausse idée que lon a de la psychanalyse : « ...la plupart des gens, ainsi que bien des médecins, croient encore que le psychanalyste va faire ceci ou cela, va influencer, va moraliser, va stimuler, raisonner, bref agir par ses paroles comme avec un médicament, par une sorte de suggestion, pour amener le sujet à se conduire « bien ». Or le psychanalyste najoute pas un dire nouveau. Il ne fait que permettre aux forces émotionnelles voilées, au jeu conflictuel, de trouver une issue; il reste au consultant à les diriger lui-même... La psychanalyse est et reste le point dimpact dun humanisme qui séclaire, selon Freud, de la découverte de processus inconscients, agissant à linsu du sujet et limitant sa liberté. Ces processus inconscients prennent souvent leur force du fait quils senracinent dans des processus primordiaux de léclosion de la personnalité, elle-même soutenue par la fonction du langage, mode de rapport interhumain axial à lorganisation de la personne humaine. La psychanalyse thérapeutique est une méthode de recherche de vérité individuelle, par-delà les évènements, dont la réalité na pas dautre sens pour un sujet que la façon don il y a été associé et sen est ressenti modifié. Par la méthode du tout dire à qui tout écoute, le patient en analyse remonte aux fonctions organisantes de son affectivité de petit garçon ou de petite fille. Inachevé physiologiquement à la naissance, lêtre humain est en butte aux conflits de son impuissance réelle et de son insatiable désir damour et de communication, à travers les pauvres moyens de ses besoins par lesquels, assisté des adultes, il se leurre déchanger lamour dans des rencontres corps à corps, pièges du désir. » DOLTO, p. 236
Où lon retrouve la blague citée page 66, assimilant la psychanalyse à une religion, propos à la fois railleur et fondé puisque la cure ne peut fonctionner sans croyance. Au-delà, cette incongruité typique dAllen démontre à quel point chez lui, en dépit de ses origines hébraïques, toutes les religions, considérées dun point de vue des plus sceptiques, se confondent pour ne plus former quune sorte de réservoir de références reconnues par les destinataires comme autant de signes de la crédulité. Dès lors, on ne sétonnera plus quun personnage présenté explicitement comme juif (le film prêtera même à « Grammy Hall » la vision dAlvy en rabbin !) se réfère à Lourdes, ni que le dialogue allénien soit très régulièrement ponctué de « Jesus Christ ! ». Ces scènes sont dailleurs gorgées dallusions aux relations conflictuelles entre juifs et chrétiens, et aux interdits alimentaires des premiers : Annie présente Alvy à ses parents à loccasion dun repas de Pâques où la pièce de résistance est un jambon préparé pas la fameuse Grammy Hall, dont Annie évoque lantisémitisme dès sa première conversation avec Alvy. La scène fonctionne dailleurs en montage alterné avec une scène de repas chez les parents dAlvy, Mrs Singer dialoguant avec Mrs Hall pour lui expliquer pourquoi les Singer jeûnent.
Woody Allen, Four Films of Woody Allen: Annie Hall/Interiors/Manhattan/Stardust Memories, Faber and Faber (London, 1983), p. 38-36.
Ibid., pp. 54-55.
Le rôle joué par les homards est extrêmement intéressant, Alvy, qui na plus rien dun pratiquant, en mange volontiers, mais éprouve de la panique à manipuler des animaux que sa culture dorigine interdit comme aliments. La scène des homards avec Annie est donc riche de ce feuilletage de références et dattitudes contradictoires, et Annie est bien la compagne idéale dans la mesure où elle entre dans un jeu dont elle perçoit les règles et limportance, alors que la seconde jeune femme ne voit que le premier degré : « Theyre only lobsters ».
ALLEN, 1983, pp. 95-96.
« Jésus dit alors : Enlevez cette pierre. Marthe, la sur du défunt, lui dit : Seigneur, il doit déjà sentir... Il y a en effet quatre jours... » Jean, 11, 39. (Traduction oecuménique de la Bible, Alliance biblique universelle - Le Cerf (Paris, 1992), p. 1572.)
Genèse, 2, 18 : « Il nest pas bon pour lhomme dêtre seul. Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée... », Traduction cuménique de la Bible, p. 25. Daprès la théologienne France Quéré, le texte hébreu dit ezer kenegdo, ce qui a été traduit ailleurs par « aide assortie », mais qui signifie plus exactement une aide en face ou une aide contre : « Eve est invitée à nêtre ni la servante ni lennemie de lhomme. Elle sera lautre voie de la pensée, celle qui ajoute, suggère, corrige, récuse, inquiète, interdit à lêtre solitaire de se figer dans ses certitudes hâtives ou de se glisser sans résistance dans son délire. Pour penser juste, il faut cette polyphonie. La raison dun autre, qui sait dire oui ou non, et délibère entre le oui et le non. » France Quéré, Le sel et le vent, Bayard Editions 1995, p.245.
Ce dernier a confié à Stig Björkman navoir eu aucune envie, ni dêtre le metteur en scène de la pièce à Broadway, ni le réalisateur du film, souhaitant plutôt réaliser des scénarios originaux. Une fois la pièce écrite, il aurait sans doute vécu comme un doublon de devoir connaître les affres de la création à partir dun travail pour lui achevé : « Il y a des années, Tennessee Williams a déclaré que, quand un écrivain termine quelque chose, il le transcende par là même, et quil est lamentable de le forcer à sy replonger pour monter la pièce. » (Allen, 2002, p. 58) Par ailleurs, au moment de la vente des droits cinématographiques, il ne pensait pas reprendre le rôle dans la mesure où il nétait pas assez connu. Les producteurs nont décidé de ne courir le risque que quand ses films lui eurent valu une certaine réputation. Il est certain toutefois que le thème de la pièce est bien la recherche dune personnalité par un personnage si incertain et confus quil a besoin demprunter la persona dun autre pour communiquer avec autrui, et en particulier pour séduire.
« His second successful Broadway play as a writerit enjoyed 453 performances between February 12, 1969, and March 14, 1970Play It Again, Sam enabled Allen to develop his acting skills before a live audience. », SCHWARTZ, p. 200.
« As soon as he had finished his work on Casino Royale in 1967, Woody Allen started working on two new projects, both of which were released in 1969: a movie over which he had complete control as a writer, director, and actor, and another play, this time starring himself. », WERNBLAD, p. 32.
GENETTE, 1985, p. 217.
Voir le script de la scène en tome II, annexe 3, pp. 14-19.
Michael Curtiz, Casablanca, Warner Bros, 1942.
«
whenever (the spectator) thinks of Play It Again, Sam, hell never completely shake the uneasy impression that Casablanca had somehow displaced Allens movie: that Michael Curtizs film had overwhelmedeven usurpedAllens. », Peter J. Bailey, The Reluctant Film Art of Woody Allen, University Press of Kentucky (Lexington, 2001), p. 20.
Et pas en blanc sur noir, pas encore, mais qui sait si ce qui deviendra le canon du générique allénien nest pas une réminiscence, ou du moins un hommage à la sobriété des classiques du cinéma ainsi rappelés avant que lon entre dans le « corps » du film ?
Nous nous plaçons ici dans la perspective du spectateur de cinéma de 1972 qui na pas vu la pièce, et qui connaît surtout Woody Allen à travers ses premiers films, ce qui était le cas du public français, par exemple. Les quinquagénaires se rappelleront comme nous considérions alors Play It Again, Sam comme un « Woody Allen » au même titre que Take the Money and Run, assimilation favorisée par le choix pour sa distribution dun titre en français (Tombe les filles et tais-toi) faisant écho à celui du film précédent (Prends loseille et tire-toi).
Les années soixante-dix virent se développer la vogue des séquences « pré génériques », pouvant durer parfois plusieurs minutes, sortes douvertures du film plongeant le spectateur dans lexpectative. On peut par ailleurs se demander si ce ne serait pas dû à linfluence des séries télévisées qui faisaient alors, déjà, florès aux Etats-Unis. Cependant, la fonction et surtout les effets en sont fort différents dun média à lautre. Dans le cas dune série télévisée, la séquence pré générique fait que lon ne ressent pas de rupture dans le flot continu des images. On glisse dun programme à lautre, sans brusquerie, et les images visent à accrocher aussi bien le néophyte intrigué qui en cas de « bornage » trop brutal risquerait de choisir de ne pas regarder quelque chose dinaccoutumé, que lamateur qui lit en une fraction de secondes les signes de reconnaissance dun programme apprécié, qui dailleurs commence le plus souvent par les mots, « Previously in
», suivis du titre de la série. Il est à noter que les films de Woody Allen datant du début des années soixante-dix ne craignent pas de suivre cette mode-là, signe que le réalisateur est « bien de son temps ».
Dabord, juste après que Bogart a commencé sa fameuse tirade (« Maybe not today, maybe not tomororrow, but soon
»), le dialogue de Casablanca continuant sur la bande-son, sinscrivent à gauche les mots « Paramount Pictures Presents ». Puis cest au tour de « Play It Again Sam », quand le film revient au visage du personnage, juste après le célèbre envoi de Bogart : « Heres looking at you, kid ! »
Ou même, dans le cas de la scène finale, de la « parodie vraie » pour reprendre les définitions de G. Genette, puisque Allen va répéter exactement le dialogue de la scène finale de Casablanca.
Voir tome II, annexe 3, pp. 19-23.
Si sa femme le quitte, cest comme elle len accuse elle-même parce quil nest jamais quun observateur, « a watcher », avec qui lon sennuie parce que lon ne fait rien dautre que voir film sur film.
You know, Louis, I think this is the beginning of a beautiful friendship : aujourdhui, on peut ajouter une nouvelle couche au feuilletage des références, depuis que lun des personnages de Chat noir, chat blanc dEmir Kusturica, sorte de roi gitan sans couronne qui noue et dénoue les destins, communie lui aussi au culte de Casablanca et se repasse sans cesse la séquence finale en récitant le dialogue, quil cite chaque fois quil veut signifier limportance qua pour lui lamitié. Au-delà de lhommage renforcé à un « modèle », tant pour les cinéastes/cinéphiles que pour les héros/stars, le rapprochement est aussi incongru, et aussi efficace dans la comédie, que chez Allen. (Emir Kutsurica, Crna macka, beli macor / Chat noir, chat blanc, Bayerischer Rundfunk et al., 1998.)
BAILEY, p. 25 : « Rick and Ilsa do it better. »
Difficile traduction de « too mouthy ».
ALLEN, 1983, pp. 3-4.
« Hes not funny anymore! », ou un comique en enfer... Exactement comme les moments évoqués plus haut où lhumour dAlvy Singer tombait à plat dans Annie Hall.
Marc Vernet, Figures de labsence, Editions de lEtoile (Paris, 1988).
VERNET, 1985, p. 317. Cest lui qui souligne.
Nous voulons dire par là que la scène nest pas présentée comme si elle avait été tournée dans un night-club où le standup comedian ferait son numéro devant un public de figurants, comme ce sera le cas à certains moments dans Broadway Danny Rose par exemple. Il ne semble pas quil y ait un public à lintérieur de lunivers suscité par le film, ou diégèse, et que les spectateurs du film soient le seul public de ce monologue.
Voir tome II, annexe 3, pp. 25-6.
ALLEN, 1983, pp. 102-3.
En dépit des positions très critiques dAlvy Singer vis à vis de ce type de prix, qui annoncent labsence de Woody Allen à la cérémonie des Oscars en 1977... Mais cest lui qui viendra ouvrir le Festival de Cannes en 2002.
Ou du moins, en a-t-on limpression, car il sagit beaucoup plus dun de ces propos diffus dont on a du mal à trouver des exemples dans la presse ou la critique que dun jugement dûment argumenté par un spécialiste du cinéma.
Voir pages 61-62 de ce mémoire.
Nous pouvons dailleurs ici nous interroger sur le « public » dAllen : ces films ont-ils un public type, soit principalement des bourgeois intellectuels, des deux côtés de lAtlantique, ceux quà lheure daujourdhui on appellerait des « bobos » ? Le public va-t-il ressembler fatalement au personnage allénien ? On pourrait le croire, mais à y regarder de plus près, la satire des milieux intellectuels se fait si grinçante au fil des années, parallèlement au retour à une forme de comédie plus franche (avec des films comme Small Time Crooks, en 2001, ou Scoop en 2006), que la définition dun public privilégié échappe. Les sceptiques renchériront en disant que cest le public lui-même qui désormais échappe à Allen, et lon pourrait voir le retour à la comédie légère dans certains films comme la tentation du cynisme, et dans certains autres comme une exaspération du souci de plaire.
En intitulant son film Anhedonia, soit lincapacité à jouir de la vie.
ALLEN, 1998, p. 8.
Voir tome II, annexe 3, pp. 62-3.
ALLEN, 1998, p. 102-104.
Il sagit dune référence à la scène à lauberge dUpton entre Mrs Waters et Tom, qui assimile le jeu de la séduction à lart de la guerre et à lart de la table (Henry Fielding, Tom Jones, Penguin (London, 1966), pp. 455-5.) Fielding Mellish et une belle guerrière mangent de concert en échangeant force illades, moues sensuelles et autres grimaces. Toutefois, la référence littéraire est peut-être trop recherchée et il est possible que la source directe soit ladaptation filmique de luvre de Fielding, qui connut un grand succès à sa sortie (Tony Richardson, Tom Jones, United Artists, 1962).
Sauf que dans ce dernier film, on ne comprend quà la fin que le corps que lon voit au début est celui du narrateur.
Tendresse que résume ce commentaire du narrateur à propos de son père : « He was an idiot, but I loved him. »
Love and Death présente un joyeux fatras de références religieuses essentiellement chrétiennes. Woody Allen nhésite pas à incarner un personnage russe et orthodoxe, comme pour nous communiquer une conception des choix religieux dus au simple hasard du lieu de naissance. Il semblerait que dans lunivers allénien tout se vaille en matière de symboles religieux devenant accessoires interchangeables et simples matériaux pour bons mots et plans incongrus. On aurait tort den prendre ombrage et de crier au blasphème : ce qui est ici dénoncé, cest labsurdité de lunivers et pas les dérisoires tentatives des hommes pour le conjurer.
Les cultures anglo-saxonnes conçoivent la mort sous les traits (si on peut dire) dun personnage masculin.
Unidimensionnel ou « plat » ne signifie pas sans intérêt, répétitif ou interchangeable. Création originale, le personnage a su convaincre de très nombreux spectateurs au point de devenir un véritable type. Au delà, nous verrons par la suite sil reste inchangé de film en film ou sil évolue.
Tentatives dailleurs placées demblée sous le signe de léchec : « How I got into this predicament Ill never know » (Love and Death) et, « I keep sifting the pieces o the relationship through my mind and examining my life and tryin to figure out where did the screw-up come... » (Annie Hall).
Bon mot dune telle profondeur sous la drôlerie quAnnette Werblad le choisit comme titre de son livre sur lunivers comique dAllen.
Est-ce un hasard ? The flickers ou the flicks désignaient en argot le cinéma des premiers temps, avec leurs images sautillantes.
ALLEN, 1983, pp. 4-5. Tome II, annexe 4 [DVD], titre 4.
Toutes ces citations in ALLEN, 1983, pp 3-9.
ALLEN, 2002, pp. 284-5.
Voir tome II, annexe 3, pp. 23sqq, et annexe 4 [DVD], titre 6.
Le divorce a dailleurs toujours été bien accepté aux Etats-Unis, et même considéré comme une liberté fondamentale, voire une marque de résistance contre les interdits papistes.
ALLEN, 1983, pp. 301-3.
Les biographes attestent de lhistoricité de certains faits et événements présents dans le film : les querelles continuelles des parents, les mystérieuses activités professionnelles du père, les désastreuses expériences à laide de la boîte de petit chimiste, jusquà lintervention, très rare chez Allen, dun rabbin.
Cest le titre de la pièce que le jeune dramaturge protagoniste de Bullets Over Broadway sacharne à mettre en scène.
Où dailleurs Sandy Bates nest pas père, mais plutôt pris entre ses parents dont il parle avec une ironie touchant au cynisme, et les enfants plutôt remuants dont sa maîtresse française lui impose la présence.
Ce film, étudié dans notre quatrième chapitre, « Derniers Films », ne sera quévoqué à ce stade de notre travail, dans la mesure où le fils est un jeune adulte séparé depuis longtemps de ses parents et non plus un enfant comme dans les films étudiés ici. De même, nous nabordons pas à ce point de notre étude la figure de Dobel dans Anything Else (2003), certes figure paternelle, mais mentor et non pas père naturel du protagoniste.
« Dont forget that Willies at ballet class » : où lon voit quen dépit de son image de comique intellectuel Allen ne renonce pas forcément à lhumour stéréotypé et politiquement incorrect des sketches de cabaret.
Un aspect déplaisant du personnage que John Baxter et Marion Meade ne manquent de relever et de faire valoir lorsquil sagit dévoquer les qualités de père de Woody Allen lui-même. Pourtant, le prénom du fils nest-il pas inclus dans la liste? Woody Allen a plusieurs fois exprimé sa grande admiration pour Willie Mays, et choisit justement ce prénom là pour le fils de son personnage.
Voir tome II, annexe 3, pp. 27-8.
ALLEN, 1983, pp. 218-9.
Il vient de déclarer à Connie : « ... theres no way that you could be the actual father. »
Voir tome II, annexe 3, pp. 43-5.
Woody Allen, Hannah and Her Sisters, Vintage Books (New York, January 1987), pp. 34-6.
Le fatum latin, étymologie de fate, est à lorigine des mots fée, féerie, du portugais fado
et de fairy en anglais. Le destin est la base de tout conte merveilleux, et lhistoire de Lenny, Amanda et Max en est un, avec son enfant aux origines mystérieuses.
On remarquera que le récit se déroule selon les axes décrits par A.J. Greimas (Sémantique structurale, Presses Universitaires de France (Paris, 2002) à la suite des travaux de Vladimir Propp (Vladimir Propp et Evguéni Mélétinski, Morphologie du conte, Seuil (Paris, 1970). Nous avons bien ici un héros défavorisé qui part en quête de ce qui lui manque, et qui va rencontrer des difficultés, en particulier un « opposant » sous la forme du méchant souteneur de Linda. Pour nous, « ladjuvant » qui lui permet de triompher de ladversité nest autre que son humour à base dautodérision. Mettre ses faiblesses en avant et les rieurs de son côté, voilà un don qui peut tenir lieu dépée magique ou de manteau dinvisibilité.
Ici encore, nous rencontrons le motif, omniprésent chez Allen, du cadeau dont les pères en particulier usent et abusent en direction des fils. Que peut-on en dire qui ne soit pas truisme ? Doit-on y voir une satire de la société de consommation où les marques daffection sont réduites à des objets ? Quoi quil en soit, le grand magasin de jouets FAO Schwartz de la Cinquième Avenue (qui, entre parenthèses, a dû fermer ses portes courant 2004 - le jouet classique reculerait-il devant lélectronique et la vidéo
comme le film classique devant les effets spéciaux ?) reçoit la visite rituelle, de film en film, du personnage allénien et de son fils, que ce soit dans Manhattan, Mighty Aphrodite ou Deconstructing Harry.
Voir tome II, annexe 3, pp. 61-62.
ALLEN, 1997, pp. 56-8.
Il est amusant de voir Muriel Hemingway incarner Beth Kramer, parangon des valeurs familiales (« an aggressive, tight-assed, busy-body cunt », daprès Harry. Excuse his French
), et rejoindre ainsi les rangs des adultes responsables après avoir joué le rôle de la lycéenne maîtresse de Isaac Davis dans Manhattan : ou comme on change de génération dun film à lautre.
Au point que « Groucho » est une marque de cigares très connue aux Etats-Unis.
On voit dailleurs que le titre du premier film prend bien soin de le doter dune identité précise, aux connotations fort éloignées de la persona de « Charlot » le vagabond.
Woody Allen, Three Films of Woody Allen: Zelig/Broadway Danny Rose/The Purple Rose of Cairo, Vintage Books (New York, août 1987), p. 7.
ALLEN, août 1987, pp. 8-9.
On irait certainement trop loin si lon risquait un rapprochement avec cette manifestation de lincarnation que constitue la visite des mages à lenfant, mais ny a-t-il pas quelque ironie à montrer ces grands savants sincliner devant un bébé pour la naissance duquel il ny avait même pas de place à lauberge dune bourgade palestinienne?
Jack Clayton, The Great Gatsby, Paramount, 1974.
ALLEN, août 1987, pp. 8-9.
Larrachage de la fausse/vraie barbe nest-il pas un ressort traditionnel des films comiques et de la bande dessinée, de To Be or not To Be à Tintin et Milou ?
Comme le fait Allan Felix à la fin de Play It Again, Sam. Dailleurs, lallemand selig signifie heureux comme le latin felix. « Felix » apparaît ailleurs dans la galerie des personnages alléniens : daprès Martin Firtzgerald, ce serait le nom du fou du roi dans le sketch « Do aphrodisiacs work ? » de Everything You Always Wanted To Know About Sex, bouffon déchu que lon peut considérer comme un prototype du personnage allénien. (Martin Fitzgerald, The Pocket Essential Woody Allen, Pocket Essentials (London, 2003), p. 28)
Il nous semble que la définition que donne le dictionnaire de la dyade, « réunion de deux principes qui se complètent réciproquement », peut sappliquer à lentité complexe acteur/personnage (Le Petit Robert, 1985, p. 781).
Mario Monicelli, I Soliti Ignoti / Le pigeon, Lux Film, 1958.
Woody Allen, là encore, est bien « de son temps », témoignant ici de leuphorie des années de la libération sexuelle.
Dixit Isaac Davies dans Manhattan.
Dans lequel lhéroïne a comme par hasard rendez-vous avec lhomme quelle désire devant le bassin des pingouins
Comme dans la scène où les garnements épient une jeune femme qui danse nue dans sa chambre, et qui savèrera être
la remplaçante de leur professeur.
Le narrateur dit navoir vu ses parents sembrasser quune seule fois, à loccasion dun anniversaire, et en guise de scène déshabillée, on a droit au grand père sanglant la grand-mère dans un « combiné » et pestant quà soixante-dix ans, cette dernière ait encore la poitrine qui grossisse !
Annie Hall.
Le héros trompe sa femme, sa femme le trompe, la petite amie du gangster commanditaire trompe ce dernier
mais surtout le héros se trompe sur ses talents de dramaturge.
Lexpression nest pas exagéré : le parallèle entre le sport et le sexe est fréquent dans les films de Woody Allen, dautant plus quici, Lenny Weinrib est journaliste sportif. On le verra plusieurs fois dans une salle de boxe, à des moments clés du film : lorsque sa femme lui annonce au téléphone quelle a trouvé un bébé à adopter et quand il demande à une de ses relations sil pourrait lui trouver des renseignements sur la femme quil soupçonne être la mère biologique de son fils. Cest là aussi quil trouve le jeune boxeur quil estime être le partenaire idéal de cette dernière, quil voudrait tirer de la prostitution. On se rappelle que dans Bananas, la nuit de noces de Fielding Mellish était mise en scène et commentée comme un match de boxe.
Pardon de la crudité, mais « peine à jouir » serait une bonne traduction de anhedonia, un des titres pressentis pour le film en raison de lincapacité à être heureux de son « anti hédoniste » de personnage principal.
« Le burlesque traite un sujet noble, héroïque, avec des personnages vulgaires et un style bas. (
) Lhéroï-comique, au contraire, prête à des personnages de petite condition des manières recherchées, sur le ton de lépopée. » (Bernard DUPRIEZ, Gradus ; Les Procédés littéraires, 10-18, Union générale dEditions (Paris, 1984), p. 99) Cest ainsi que pour sinterroger sur lignorance des hommes quant à leurs origines, leur destin et le sens de leur vie, on va faire passer le spectateur du théâtre antique de Taormina, avec même, à larrière plan, la présence de lEtna, dabord à un restaurant de Manhattan, pour quil échoue quelques scènes plus tard dans lappartement dune prostituée au verbe fort cru, à la suite dun héros au petit pied qui se demande si son fils adoptif ne risque pas, un jour, de lui faire subir le sort de Laios. Les héros de la mythologie et de la tragédie grecques ne craignent pas à leur tour de se comporter en simples mortels, laveugle Tirésias fait la manche, Cassandre donne des conseils immobiliers, le chur chante au coin des rues et le coryphée fait le guet pour Lenny.
1888-1989. Il composa plus dune centaine de chansons, dont le célèbre White Christmas, pour Hollywood. Il est aussi lauteur de God Bless America (1918).
Foster Hirsh nest pas trop sévère, mais souligne quand même lincongruité dune liaison entre des personnages ayant les physiques respectifs de Woody Allen et de Julia Roberts : « That Julia Roberts, Americas reigning sweetheart, plays Von might well prompt viewers who dont get Allens sex appeal to accuse him of wishful thinking on an Olympian scale. », HIRSH, p. 273.
Cest le cas pour Foster Hirsh qui du coup est très sévère avec toute la distribution : « The loopy charm of Allens musical concepts, however, is seriously compromised by his cast of delightful performers who happen to be tone-deaf singers. Tim Roth, Drew Barrymore, Edward Norton, Julia Roberts, along with Woody Allen himself, are painful to listen to, even for a few bars (...) What distinguishes the characters from those in regulation musical comedy is the fact that they are so patently unmusical. And the result is a desecration of the kind of popular American music of the past that Allen venerates. Would the film maker cast a comedy with performers who either dont get the jokes or dont know how to deliver them? », HIRSH, p. 275. Il est clair que pour lui le pari ne fonctionne pas. Le critique est si gêné par la prestation, assez pathétique il est vrai, de Woody Allen quil ne voit pas comme nous dans cette médiocrité un trait dhumour supplémentaire. Sa critique sévère est légitime mais nous semble cependant de mauvaise foi : si Julia Roberts et Woody Allen sont effectivement de piètres chanteurs, ce nest absolument pas le cas du reste de la distribution. Goldie Hawn est excellente et Alan Alda, Edward Norton et Tim Roth sen tirent plus quhonorablement. Quant aux reproches faits à la voix de Drew Barrymore, ils sont malvenus puisque cest la seule à avoir été doublée par une professionnelle du musical.
« Tongue-in-cheek » dirait-on en anglais, sans oublier que « cheek » signifie aussi le culot ; quant à la langue, nul besoin se rappeler son importance chez Allen.
La situation sapparente à ce que ce dernier nomme le regard à la caméra « à la Fred Astaire », soit « lémergence, dans le film de fiction, dune convention autre : celle du music-hall où lon sadresse directement au public, et où la vedette joue de sa propre image. (
) cest sa propre image quil produit et renforce. » (VERNET, 1985, p.277)
De la quenouille au mollusque, sur quel terrain nous entraîne-t-on là ?
« La complétude des personnages ne peut provoquer que lenvie du spectateur et déclencher ainsi, devant ce spectacle dune satisfaction que je ne connais pas, une amertume du regard qui sapparente au mauvais il, et qui fait souhaiter, au cur même de la contemplation heureuse de la représentation, son abolition. » (VERNET, 1985, p. 313)
En plus, nous éprouvons une certaine satisfaction à ce que la morale soit sauve et quun bonheur durable ne se construise pas sur le mensonge.
Le dialogue de Hannah and Her Sisters commençe par ces mots, monologue intérieur du mari de Hannah : « God shes beautiful
», à propos de sa belle-soeur.
Annette Wernblad ne donne malheureusement pas de référence précise.
WERNBLAD, p. 34.
Excellente actrice connue également pour être la voix de Marge Simpson, elle ne joue toutefois jamais un rôle de femme à conquérir. Son personnage ne suscite pas le désir du protagoniste mais assume plutôt des caractéristiques maternelles. Si elle finit par se faire épouser dans Oedipus Wrecks, cest parce quelle est la belle-fille idéale, copie quasiment conforme de sa future belle-mère, et cest elle qui joue la mère du petit Joe de Radio Days.
The Purple Rose of Cairo, Hannah and Her Sisters, September, Bullets Over Broadway.
Husband and Wives, Deconstructing Harry, Celebrity.
François Truffaut, LHomme qui aimait les femmes, Les Films du Carrosse, United Artists, 1977.
Terry L. Alison et Renée R. Curry, « Frame Breaking and Code Breaking in Woody Allens Relationship Films », in CURRY, pp. 121-136.
Richard Feldstein, « Displaced Feminine Representation in Woody Allens Cinema », in Marleen S. Barr et Richard Feldstein, eds., Discontented Discourses: Feminism/Textual Intervention/Psychoanalysis, University of Illinois (Urbana, 1989), p. 69.
Luce Irigaray, The Sex Which Is Not One, Cornell University Press (Ithaca, 1985), p. 220.
Mary Ann Doane, « Film and the Masquerade: Theorising the Female Spectator, » in Screen n° 23, 1982, p. 82.
Annette Kuhn, The Power of the Image: Essays on Representation and Sexuality, Routledge and Kegan (London, 1985), p. 257.
Inez Hedges, Breaking the Frame: Film Language and the Experience of Limits, Indiana University Press (Bloomington, 1991), p. 88.
ALLISON & CURRY, p. 121.
Gayle Rubin, « The traffic in Women: Notes Toward a Political Economy of Sex », in Rayna Reiter, ed., Toward an Anthropology of Women, Monthly Review Press (New York, 1975), pp.180-3.
Serge Kaganski, Les Inrockuptibles n° 135, janvier 98, p. 36.
Federico Fellini, Otto e mezzo, Cineriz, 1963, et La Città delle donne, Opera Film Produzione et Gaumont International, 1980.
Well, I was looking at my old ideas and saw the idea for Small-time Crooks, which I thought was a funny ideathey rob a bank, and, you know, the cookie store becomes a success. And I saw the idea for The Jade Scorpiothat the hypnotist was actually committing the crimes. That interested me. And this idea for Hollywood Ending...
And I wanted to do those films cause I thought they were all amusing ideas, that Id have a good time doing them and that people would enjoy the pictures, that they were perfectly respectable pictures. So Ive done them. Now what I do next I dont know. I dont know that I would continue in exactly that vein cause, you know, those three I wanted to get done so my drawer didnt pile up with comic ideas that, you know, they find after Im dead., SCHICKEL, pp. 168-9.
Ibid., p. 15.
John Huston, The Asphalt Jungle, Loews, MGM, 1950
Pour citer Alice.
Stanley Cavell, Pursuits of Happiness: the Hollywood Comedy of Remarriage, Harvard University Press (Cambridge, 2006).
MEADE, pp. 293-94.
FITZGERALD, p. 88. Bizarrement, Martin Fitzgerald présente le film comme le plus gros succès commercial de Woody Allen (the biggest gross ever on a Woody Allen film), alors que partout ailleurs cest Hannah and Her Sisters qui occupe cette place avec 40,1 millions de dollars pour les seuls Etats-Unis.
Le succès commercial de Whats New, Pussycat et dans une moindre mesure, celui de Casino Royale, nétaient certainement pas dûs à la présence de Woody Allen dans la distribution. En revanche, Play It Again Sam est un des films fondateurs de la persona allénienne au cinéma, au point que lon en oublie que cest Herbert Ross qui a réalisé ladaptation de la pièce de Woody Allen, et la composition du personnage dAllan Felix contribue largement au succès du film. Allen fait un bon travail dacteur dans The Front, de Martin Ritt, qui malheureusement na pas eu le succès quil mérite, mais il ny incarne pas à proprement parler « son » personnage. Quant à Scenes From a Mall de Paul Mazursky, il est presque aussi « oubliable » que Picking Up the Pieces. Il apparaît donc que le seul film dans lequel Woody Allen ait eu un véritable succès, en dehors de ses propres films, puisse être assimilé à ces derniers.
Du moins, dans le rôle du protagoniste, car Woody Allen fait une très brève apparition dans Sweet and Lowdown pour parler face à la caméra, mais cette fois dans le rôle dun amateur ou dun spécialiste de jazz évoquant le héros, Emmet Ray.
« Dans Escrocs mais pas trop comme dans votre film suivant Le sortilège du scorpion de jade vous avez laissé de côté votre personnage de « Woody Allen » pour vous tourner vers un registre plus fictionnel, qui vous place dans la peau de personnages plus étrangers. Est-ce un hasard ? Cherchiez-vous à vous évader du personnage de « Woody Allen » ?
Non, cest un hasard. Dans Hollywood Ending le film que je viens de terminer je reviens au personnage que jincarne toujours. Mais jai déjà dû incarner un braqueur de banque, un autre pauvre clampin, dans Prends loseille et tire-toi. Je fais ce quexige le scénario, dans les limites de mes petits moyens. » ALLEN, 2002, pp. 350-1.
De la même manière, après la tentation de la jeunesse éprouvée par Gabe Roth pour une de ses étudiantes dans Husbands and Wives, Woody Allen incarne un époux engagé dans une relation complice, et même un peu trop routinière, avec une femme de la même classe dâge dans Manhattan Murder Mystery.
Nous prenons le terme dans lacception usuelle des analyses cinématographiques, au sens des grands genres hollywoodiens tels que le western ou la comédie musicale.
« La grande majorité des films noirs ne sont pas très bons, je trouve. (
) Ce sont tout de même des séries B. », ALLEN, 2002, pp. 355-6.
Billy Wilder, Double Indemnity, Paramount, 1944.
« Murders not your game. Youre a jewel thief. »
John Huston, The Maltese Falcon, Warner Bros., 1941.
« The first Humphrey Bogart movie I saw was The Maltese Falcon. I was ten years old and I identified immediatly with Peter Lorre. The impulse to be a snivelling, effeminate, greasy little weasel appealed to me enormously. », Graham McCann, Woody Allen, New Yorker, Polity Press (Oxford, 1990), p. 5.
VERNET, 1985.
Howard Hawks, The Big Sleep, Warner Bros., 1946.
Frank Capra, It Happened One Night, Columbia, 1934.
George Cukor, The Philadelphia Story, MGM, 1940
Howard Hawks, Bringing Up Baby, RKO, 1938.
Otto Preminger, Laura, Twentieth Century Fox, 1944.
Billy Wilder, Some Like It Hot, Ashton Productions, 1959.
Les patronymes des deux belles, Kensington et Fitzgerald, évoquent furieusement les îles britanniques, et si Briggs sonne assez saxon, et que lon ne fait pas allusion à une quelconque origine juive à son sujet (la seule religion quil revendique, cest sa « virilité fragile » : « Its fascinating, as a female executive, how many men I meet with fragile masculinity
» / « You make another crack at my religion and, woman or no woman
»), la persona allénienne est ainsi faite que lon peut supposer une transformation du nom, à linstar du « Mills » de Oedipus Wrecks, qui nétait autre que Millstein à lorigine. Qui plus est, dans lune des rares allusions historiques de ce film situé en 1940, WC Briggs professe sa détestation de Hitler : « I hate you and I hate the Chancelor of Germany with the little moustache, but not in that order. »
You know, youve got a touch of the louse in you. You would have made a hell of a thief, you know that.
Hey, it takes one to catch one.
On pense à Tracy Lord, lhéroïne de The Philadelphia Story, que livresse humanise.
Ah, les scènes où Woody Allen hypnotisé cambriole au son de In a Persian Market, déjà utilisé pour la scène de magie de Oedipus Wrecks !
Allens box office is so dead in the UK that he cannot find a distributor for his films. FITZGERALD, p. 92.
Comme souvent chez Allen, limportance de cette trahison est soulignée par une allusion au nazisme et à la Seconde Guerre Mondiale : « Hes a philistine and shes a Quisling. Its a
religious conflict. »
Une fois de plus, Allen se montre fidèle à la tradition de la comédie américaine, puisque cest le prénom de lhéroïne de Frank Capra dans It Happened One Night.
Pourrait-il être le petit frère du Norman Bates de Hitchcock, le « héros » de Psycho ?
His pictures were ten years ago. Then he became an artiste.
Ou de lexaspération pour ceux qui se sont définitivement lassés du personnage.
« You cant stay here, because Ellie and I have gotten back together. » / « Am I still in the movie? OK, Im fine with personal rejection... »
Dans la scène où Val se rend chez son agent qui lui propose le film comme taillé sur mesure pour lui (« It has, you know, a really good Manhattan feel to it. »), il passe devant laffiche dun film ayant pour titre Manhattan Moods.
Le souhait dEllie va lui redonner un désir de cinéma, alors que Lori le condamnait à la rumination stérile : «Youre going to sit around the apartment, talking about the good old days. »
Pour la représentation de la paternité dans les films de Woody Allen, voir page 120sqq.
Douglas Sirk, Magnificent Obsession / Le Secret magnifique, Universal, 1954.
Guillemette Olivier-Odicino, Télérama n° 2894, 29 juin 2005, p. 99.
La liste nest pas exhaustive, mais on peut penser à Virgil Starkwell y rencontrant celle qui deviendra sa femme (Take the Money and Run), ou à la promenade quy fait Gabe Roth avec la jeune étudiante qui lattire (Husbands and Wives). Ce nest pas forcément le lieu du bonheur : Lee et Robin sy séparent dans Celebrity, pourtant dans un des ces kiosques dont on voit une réplique dans la scène de la danse unissant Fred Astaire et Cyd Charisse dans The Band Wagon, qui pour nous constitue la matrice de la scène de Manhattan citée ci-dessus. Lartificialité du musical sassociant aux contraintes physiques de la danse, si aérienne soit-elle, laisse sourdre un sentiment de sincérité au cur de cet univers de carton-pâte. (Vincente Minnelli, The Band Wagon / Tous en scène, MGM, 1953)
ALLEN, 1983, p. 227.
Qui plus est, il doit passer par un interprète pour communiquer avec un chef opérateur chinois ne parlant pas un mot daméricain ce qui était dailleurs le cas pour Allen et son chef opérateur Zhao Fei lors du tournage de Sweet and Lowdown et Small Time Crooks.
Vincente Minnelli, Gigi, Arthur Freed, MGM, 1958.
Vincente Minnelli, An American in Paris, MGM, 1951.
La scène de laveugle est intégrée à plusieurs films servant de « véhicules » à WC Fields, en particulier Its a Gift (Norman McLeod, Paramount, 1934).
Marianne, 23 octobre 3 novembre 2006, p. 85.
Louis Guichard, « Woody papa poule », Télérama, 1er novembre 2006, p. 47.
Cest ce que murmure le protagoniste à son amante lors dune ultime tentative pour renouer des relations sexuelles interrompues depuis de longs mois.
Easy to Love, paroles et musique de Cole Porter, interprétées ici par Billy Holiday.
« I need the eggs. »
La jaquette du DVD met en avant largument en grosses lettres : « Avec la Star dAMERICAN PIE. » (2004, StudioCanal Vidéo)
Barry Sonnenfeld, Orion/Paramount,, 1991.
Tim Burton, Paramount et al., 1999.
Cest ainsi que le personnage de la « belle-mère » sincrustant chez le protagoniste est à peine esquissé, et se retrouve escamoté sans la moindre explication aux deux tiers du film.
ALLEN, 1983, pp. 9-10.
Alvy est clairement la cible de la satire, comme le montrent ses efforts de dénégation lorsque Rob lui reproche sa paranoïa : « I pick up on those kinds o things. » On remarque que Dobel reprend exactement la même formule.
Vient alors un plan montrant Dobel et Jerry déambulant dans Central Park, Jerry buvant les paroles de Dobel qui lui livre les plus belles perles de sa pensée : en dautres termes, un concentré de caractéristiques alléniennes, puisquen contrepoint des images somptueuses de ce lieu magique entre tous on entend un chapelet de propos faisant alterner philosophie « pratique » et conseils incongrus.
Pour prouver sa valeur (Geltung), il faut (dürfen) sexposer au regard et au jugement dautrui en renonçant au splendide et nécessaire isolement du penseur et/ou de lartiste, malgré la crainte que cela ne réduise cette valeur.
BAXTER, p. 201.
« For an episode called Why do some Women Have Trouble Reaching an Orgasm (
) Richard Benjamin and Paula Prentiss refused the roles, as did John Cassavetes and Raquel Welch, so Allen played the man himself, opposite Louise Lasser. », BAXTER, p. 201.
Lexpression seraitdorigine française. Voir BAXTER, p. 200.
En Italie la mode avait repris avec la série des Monstres, (Dino Risi, 1964). Dailleurs le sketch parodiant les films dAntonioni et de Bertolucci sinspirerait de Casanova 70 de Mario Monicelli (1965) « in which suave seducer Marcello Mastroanni must place himself in dangerous situations in order to perform sexually. », SCHWARTZ, p. 97.
Mais comme cest « pour de rire », il ny a que la tête de la marotte pour rouler dans le panier.
Le Docteur Reuben ne fut guère satisfait de « ladaptation » de son livre : « Dr Reuben accurately saw the film as a sexual tragedy. Every episode in the picture was a chronicle of failure, which was the converse of everything in the book. » Cité dans BAXTER, p. 205.
Il aurait même certainement été plus convaincant amoureux fou dune brebis ou déguisé en femme quen latin lover balbutiant un italien macaronique.
Mel Brooks, Young Frankenstein / Frankenstein Junior, Twentieth Century Fox, 1974.
Petit aparté : il sagit dun « Docteur Doug Ross ». Est-ce un hasard si le séduisant pédiatre interprété par George Clooney dans les premières saisons de la série télévisée E.R. (Urgences) de Michael Crichton porte le même nom ?
Joseph von Sternberg, Der Blaue Engel / The Blue Angel / Lange bleu, Universum Films, UFA, 1930.
Des années plus tard, dans Hannah and Her Sisters, Allen va offrir des scènes dadultère à lhôtel à lacteur Michael Caine dont le physique placide et le jeu posé ne sont pas très éloignés de ceux de Gene Wilder. Ces scènes baignent dailleurs dans une atmosphère rappelant les moments dintimité entre le Docteur Ross et Daisy.
On pense en particulier aux Berkowitz, un couple déguisé en élans dans le sketch de 1965, The Moose, qui ravit la première place dun concours de déguisement à un véritable élan. Ils trompent si bien leur monde que Mr Berkowitz se retrouvera empaillé, à décorer un club nacceptant pas de juifs parmi ses membres
(JACOBS, pp. 20-22)
Notre époque de « télévision réalité » nous fait dailleurs revoir le film avec un il nouveau : ne verra-t-on pas un jour dans la lucarne de plus en plus étrange une séquence : « Je mexhibe dans le métro et cest mon choix » ?
Après avoir vigoureusement démontré lexcellence dune lotion capillaire devant la caméra, les deux protagonistes séloignent, leurs silhouettes deviennent floues et se tournent lune vers lautre pour senlacer dans un baiser fougueux.
Ce nest pas un vestiaire pour hommes que fréquente son premier personnage à lécran : dans Whats New, Pussycat ? Victor Skakopopoulos (identité reprise par Allen dans un sketch de Everything You Always Wanted to Know About Sex) exerce la profession dhabilleur ( ?) de girls au Moulin-Rouge.
A la fin de Deconstructing Harry, Harry est arrêté pour le rapt de son fils. Il est délivré par Larry et Fay, son ami et son ancienne compagne, qui viennent échanger sa bénédiction contre sa liberté. La prison est le lieu de tous les dangers, nadir du personnage allénien sommé de se rendre à lévidence de son échec face à la menace de lhumiliation suprême :
LARRY What ? Are you gonna insult me after we ran from the altar to keep you from rotting in some prison here?
FAY Yeah, I know how claustrophobic you can get.
LARRY I cant believe you. Plus, youre the perfect punk. Youll get buggered by every con in the cell block. (...)
COP Give em your blessings before I throw you back in that fucking jail... and I bugger you! (ALLEN, 1997, pp. 180-2)
Cest le cas de Alvy dans Annie Hall, qui fait cette confession à Annie dès leur première conversation, en fait une scène de séduction réciproque :
ANNIE Well, didnt you take, uh
uh, a shower at the club?
ALVY Me? No, no, no, cause I neI never shower in a public place.
ANNIE (laughing) Why not?
ALVY Cause I dont like to get naked in front of another man, you knowits, uh...
ANNIE (laughing) Oh, I see, I see.
ALVY You know, I dont like to show my body to a man of my gender*
ANNIE Yeah. Oh, yeah. Yeah, I see. I guess
ALVY Cause, uh, you never know whats gonna happen. (ALLEN, 1983, p. 38)
* Cest nous qui soulignons, cette touche dhumour sinscrivant tout à fait dans le cadre de lambiguïté sexuelle allénienne, entre orientation hétérosexuelle et part féminine très perceptible. Y aurait-il un troisième sexe ou genre allénien ?
« Sex was the least popular of Allens movies of his early, Hellzapoppin style and the least well-received critically. A failed experiment in a career of unbroken successes, wrote Paul D. Zimmerman in Newsweek. It was bound to happen, Vincent Canby lamented. Allen could not go on being funny indefinitely. Allens fans everywhere can only groan, Woody, How could you? », HIRSH, p. 65-6.
« Threre is no doubt that Everything You Always Wanted to Know About Sex is one of Woody Allens weakest movies. The kings evaluation of the jesters jokes in the first sketchNot funny!is indeed quite a good introduction to the film as a whole. It is visually more interesting than the other films up until that point, but Allen seems to have put so much effort into improving the cinematic aesthetics that the comedy is neglected. »,WERNBLAD, p. 45.
Les chiffres en tout cas contredisent Foster Hirsh : « One of the early financial successes that propelled Allens career as a filmmaker, Everything cost approximately $2 million to produce and grossed $8.8 million in U.S. and Canada (not including later video rentals and television revenues). It was the tenth top moneymaker of 1972. », SCHWARTZ, p. 96.
«
il occupe en 1978 la sixième place et Diane Keaton la septième au palmarès des comédiens les plus populaires
», Jean-Philippe Guérand, Woody Allen, Rivages (Paris, 1989), p. 139.
Rappelons que dans Love and Death, cétait déjà le personnage allénien qui jouait le rôle du narrateur, par le biais de sa voix off, dans les premières scènes.
Charles Baudelaire, « La Beauté », Les Fleurs du Mal, Hachette (Paris, 2002), p. 63.
La lumière, le style de la maison et du mobilier, et ce que le spectateur connaît des goûts de lauteur, lamènent à parier davantage pour les rivages du nord-est des Etats-Unis que pour Malibu
Ici, Gordon Willis, avec qui il avait déjà travaillé pour Annie Hall.
Le monteur de nombreux films de Woody Allen.
ALLEN, 2002, 98-9.
ALLEN, 1983, pp. 114-5.
Ingmar Bergman, Persona, Svensk Filmindustri, 1966. On remarquera que le film est aussi connu en Suède sous le titre Kinematografi.
«
Interiors surprised and disappointed many fans who were expecting another sophisticated comedy but instead received a somber, Bergman-like study of a dysfunctional family. », SCHWARTZ, p. 133.
«
ce fut tout de même la première fois quune bonne part de la presse était mauvaise pour un de mes films.
Pourquoi croyez-vous quil en fut ainsi pour Intérieurs ? Parce que personne ne sattendait à ce que vous fassiez un film dramatique ?
Oui. Les gens furent choqués, déçus, parce que javais rompu le contrat qui nous liait implicitement. Surtout en réalisant un tel film
vraiment pas le genre de drame que le public américain apprécie. Aux Etats-Unis, les drames sont plutôt des soap operas tels quon en voit à la télévision. Or, Intérieurs ne cadrait pas du tout. Les gens furent contrariés de découvrir que leur comique favori avait soudain la prétention de leur imposer un truc pareil, un tel drame. Ils furent gênés par cette atmosphère un peu solennelle, que pour ma part japprécie dans les films. En outre, noubliez pas quIntérieurs était mon premier drame, et que mon inexpérience et ma gaucherie mont sans doute desservi. Je ne prétends pas quIntérieurs soit un chef-duvre skakespearien. Ce fut un coup dessai. Mais les gens ne se sont pas montrés très charitables. Jai même été accusé davoir floué le public. », ALLEN, 2002, pp. 97-8.
« The films artistic merit was acknowledged in its Academic Award nominations for best director (Allen), original screenplay (Allen), actress (Page), supporting actress (Stapleton), and art direction (Bourne and Daniel Robert). », SCHWARTZ, p. 133.
Richard A. Blake, Woody Allen: Profane and Sacred, Scarecrow Press (New York, 199), p. 71.
« ... divers critiques ont cru voir en [Joey] une projection de vous-même. Pourquoi à votre avis ?
Sans doute parce que la costumière lui fait porter le genre de vêtements que je porte moi-même : pull gris et veste de tweed. Je ne vois pas dautres raisons. », ALLEN, 2002, p. 103.
« ... Allen identifies most closely to Renata... », SCHWARTZ, p. 139.
Lequel? La personne, la persona ou lauteur?
Cest le point de vue quadopte Peter J. Bailey, reprenant les propos de Woody Allen lui-même (in LAX, 1992, p. 28) : « Tellingly, the protagonists of his with whom Allen most readily identifies arent « Woody Allen » protagonists at all. Eve of Interiors and Marion Post of Another Woman are two of these, workaholic women whose cerebralism and personal austerity cripples (sic) their relationships with others... », BAILEY, p. 62.
« ... Eve is one of the three film protagonists with whom he most identifies... She is a projection of the relentlessly committed artist in Allen, the aesthete chronically dissatisfied with his cinematic achievements who routinely subordinates human relationships to that work. », BAILEY, p. 80.
In CURRY, pp.158-176.
«
both Allen and Keaton play themselves with only the most transparent fictional pretense
», CURRY, p. 158.
Difficile traduction de « the philosophy of whining ».
«
this variation certainly has ironic implications which are not only profoundly sensible but often splendidly funny. », CURRY, p. 159.
Paradoxalement, Pearl sassimile davantage, par le physique comme par le comportement, aux personnages de « mères juives » que lon rencontre chez Allen quà la famille très WASP des autres personnages. En dautres termes, cest avec elle que la persona allénienne aurait le plus de parenté ethniquement et culturellement parlant.
« Why may we not assume that, like the little playlet that ends Annie Hall, the topic of this conversationan unamed play of considerable emotional insight and intellectual complexityalso suggests the « play » that we have been watching ? », CURRY, p. 167.
« Interiors, which cost $10 million to produce, was better received in Europe, and it ultimately earned a light profit despite grossing only $4.6 million in U.S. and Canadian rentals (not including later video rentals and television revenues). », SCHWARTZ, 133.
« September is the most difficult of all the Allen films to watch. » BLAKE, p. 145.
« The most intriguing aspect of this story is that it seems to be partly based on the death of gangster Johnny Stompanato (he was bossman Mickey Cohens henchman), who beat up his girlfriend, actress Lana Turner, and was killed by her daughter. », FITZGERALD, p. 60.
« Lane serves as the Allen surrogate. », BLAKE, p. 145.
Ibid., p. 145.
Ingmar Bergman, Viskningar och rop, Cinematograph AB, 1972.
Ingmar Bergman, Fanny och Alexander, Cinematograph AB, 1982.
« Jallais souvent dans la maison de campagne de Mia, qui mavait toujours semblé pouvoir offrir un excellent décor de film, en raison de lambiance qui y régnait », ALLEN, 2002, p. 164.
« Les premières images du film sont magnifiques : la caméra parcourt lentement la maison, tandis que lon entend Dianne Wiest et Denholm Elliot converser en français. Ces images établissent à merveille lambiance et le rythme du film.
Oui, elles établissent lambiance, tout en décrivant la maison. Car, comme dans Intérieurs, la maison de September est lun des personnages. Et cest sur cette base que jai bâti le scénario. La maison est donc un élément essentiel du film, que je désirais montrer, exactement comme jai voulu montrer celle dIntérieurs dont le personnage principal, la mère, était décoratrice, ce qui conférait encore plus dimportance à la maison. A mes yeux, la maison est un personnage essentiel. », ibid., p. 168.
Ces propos, dans une langue étrangère, sur la sincérité desquels on peut sinterroger, provoquent le même étonnement que les plans de coupe saugrenus (dans « un Woody Allen », sentend) de papillons et de faons sébattant gaiement au début de certaines séquences de A Midsummer Nights Sex Comedy.
Roman Polanski, Rosemarys Baby, Paramount, 1968.
BAXTER, p. 351.
Cest la stratégie adoptée par Judy dans Husbands and Wives, également jouée par Mia Farrow.
WERNBLAD, p. 125.
« A Christian may be tempted to see Lanes ordeal as an image of Purgatory, the period of temporary cleansing in the afterlife before one enters eternal bliss. It may even suggest a form of death and resurrection (...) More properly, however, Lanes struggle and triumph may reflect the classic agon, or ordeal, that precedes the vindication of the Greek tragic hero. », BLAKE, p. 145.
Lane nest pas plus officiellement propriétaire de la maison à la fin quau début, et lon aura compris que les engagements de sa mère nont quune valeur très relative.
Ingmar Bergman, Höstsonaten, Filmédis, 1978.
Pedro Almodovar, Tacones lejanos, Canal + / Ciby 2000, 1991.
Rebecca petite fille empoisonne un de ses beaux-pères, puis devenue adulte épouse lancien amant de sa mère Becky, mari quelle assassine lorsque celui-ci renoue avec Becky, célèbre chanteuse qui fait un come back en Espagne ; mais cette dernière, à larticle de la mort, endosse le meurtre, permettant une « fin heureuse » réconciliant tradition et movida, puisque sa fille innocentée va pouvoir filer le parfait amour avec le juge dinstruction qui a mis à jour la vérité en se travestissant en
Becky !
Sam B. Girgus en parle à peine, sinon pour lécarter comme un exemple dabsence de réussite au sein dune période pourtant faste, à linstar (pour lui) de Another Woman («
Hannah and Her Sisters and Crimes and Misdemeanors, films that compensate for less sucessful efforts during these years like Another Woman and September. », GIRGUS, p. 106), ou dans une page consacrée à linfluence dIngmar Bergman.
«
unlike other Allen movies that lost money in the United States but nonetheless broke even or garnered a profit in Europe, September did not fare well overseas either. Overall, it cost $10 million to produce and grossed only $486,000 in U.S. and Canadian rentals. », SCHWARTZ, p. 220.
« Its dialogue at times seems stilted
», WERNBLAD, p. 125. «
both the studio set and the confessional dialogue give the impression that this is a play being filmed this artificiality detracted me from my viewing pleasure. », FITZGERALD, p. 61. « In New York magazine, David Denby, normally a staunch supporter, would lament that neither the characterisation nor the story is idiosyncratic enough to make up for Allens alarmingly solemn tone, and much of the writing is either baldly functional or soap-opera flossy. », BAXTER, p. 351.
« September, so obviously Uncle Vanya-Lite, provoked critics into pointing out (Allens) fondness for aping his favorite directors. Pauline Kael called the picture profoundly derivative and second rate. What a tragic waste of a career, she lamented; by placing a low value on his talent, by trying to imitate Chekhov, he had turned into a pseud. », MEADE, p. 187.
HIRSH, p. 205.
Lexpression « théâtre filmé » na pour nous aucune connotation négative. La théâtralité de September ne relève pas de la maladresse comme le pensent ses détracteurs, cest au contraire un choix de lauteur, qui donne au film une résonance particulière. Le cinéma dAllen ne sappuie pas sur une illusion réaliste, et cherche par divers moyens à nous rendre conscients de lartificialité de ce quil donne à voir. Le respect des unités, laspect très écrit des dialogues et le jeu relativement théâtral (soit, proche de celui quils auraient sur la scène, sans la moindre nuance péjorative) des acteurs comptent parmi ces moyens, mais September nen est pas moins film. Au contraire les choix du réalisateur insistent sur sa nature de représentation filmique, forcément décalée par rapport au « naturel », en contrepoint dimages comme on ne peut en voir que dans un film. Allen rend plusieurs fois hommage au théâtre dans ses oeuvres, en particulier dans Bullets Over Broadway, et donne souvent des rôles à des acteurs brillant aussi sur la scène, comme ici Denholm Elliott.
« A larrivée, jétais très satisfait de la deuxième version. Je savais que le film ne serait sans doute pas un grand succès populaire, car il nétait pas suffisamment accessible. Le film a pourtant été défendu. Richard Schickel en a dit du bien dans Time Magazine. Jignore comment September fut reçu en Europe, mais il na pas plu aux Américains. Que le film soit bon ou mauvais, ce nest vraiment pas un genre qui les intéresse. (
) Jai fait un certain nombre de films en sachant quils ne seraient pas très populaires aux Etats-Unis : tels Stardust Memories, September, et plus récemment, Ombres et brouillard. Jestimais quils pouvaient remporter un certain succès critique, tout en sachant pertinemment quils ne pourraient jamais séduire le grand public. Je savais que ces trois films ne combleraient pas lattente des gens qui vont au cinéma. September a tenu quelques mois au Paris Theatre, avant dêtre repris dans quelques salles, ainsi que hors de New York. Le film est sorti dans quelques villes universitaires, quelques grandes villes
mais si rares ! Aux Etats-Unis, il est passé totalement inaperçu. », ALLEN, 2002, pp. 166-7.
« Stardust Memories represented an opening round in the film makers war against Woody Allen. », HIRSH, p. 195.
HIRSH, p. 199.
Et qui, comme nous lavons vu, ne sont pas sans fondement, mais cest un autre débat.
HIRSH, p. 202.
On pense, bien sûr, à Bergman, au théâtre et à la lanterne magique de Fanny et Alexandre en particulier, mais aussi au petit théâtre de Jean Renoir, ou à celui du Dernier métro de François Truffaut. (François Truffaut, Le dernier métro, Les Films du Carrosse, 1980)
Ce nest pas pour rien sil est parmi les premiers que lon entend parler, corrigeant le français hésitant de Stephanie le français, la langue que lon parle à Paris, haut lieu de lamour romantique chez Allen.
Interiors (Eve et Pearl pour Arthur, Joey et Mike, Renata et peut-être Flynn pour Frederick), A Midsummer Nights Sex Comedy (Andrew entre son épouse Adrian et son ancienne flamme Ariel, Leopold entre sa fiancée Ariel et Dulcie, Maxwell entre Dulcie et Ariel) et Hannah and Her Sisters (Elliot entre Hannah son épouse et sa belle-sur Lee, Frederick et Lee, Mickey entre son ex épouse Hannah et son ex belle-sur Holly).
On sait également quAllen aime à travailler dun film à lautre avec quelques acteurs de prédilection, à linstar de son maître Ingmar Bergman. Ce goût pour une sorte de « troupe » vient probablement du théâtre, argument supplémentaire étayant notre position quant à la conception très positive du « théâtral » chez le réalisateur.
Son goût des beautés architecturales classiques de New York et surtout son amour de lopéra le doteraient même de caractéristiques homosexuelles, à en croire les clichés.
Dans Hannah and Her Sisters, le snobisme de David est dénoncé lorsque le film nous montre une « dégustation à lopéra ». Tandis que sur scène, Manon Lescaut chante sa douleur, David manie le tire-bouchon : tout est dit, lacte révèle laffectation du personnage.
Dans les failles du personnage se glissent des vices, ce que dans une perspective judéo-chrétienne lon nomme des péchés. Ici, lindécision de Peter ouvre la voie à la duplicité et à la paresse. On imagine limpatience dAllen vis-à-vis de ce genre dattitude, lui dont le credo tient en gros à ceci : « Il suffit de considérer le travail que lon a à faire, de tâcher de le faire, de sévertuer à atteindre les buts que lon sest fixés
» (ALLEN, p. 185. A bon entendeur
). Peter fait tout le contraire, il sapparente aux pseudo intellectuels auxquels sen prend Allen quelque pages plus loin : « Les milieux artistiques, et le show-biz en particulier, sont bourrés dindividus qui se contentent de pérorer à longueur de journée. Quand ils pérorent, ils peuvent sembler brillants ou spirituels ; mais en fin de compte, il sagit tout de même de voir qui est capable de sasseoir à sa table, et de produire quelque chose. » (Ibid., p. 188) Au bout du compte, quand Peter agit enfin, cest pour trahir celle qui lui offrait le moyen de travailler au fameux livre quil nécrira sans doute jamais.
Annette Wernblad voit Peter de manière beaucoup plus positive, sans doute influencée par les excellentes qualités dacteurs de Sam Waterson et par la persona positive quont établie dautres rôles, en particulier celui du correspondant de presse Sydney Schanberg dans The Killing Fields de Roland Joffe (La Déchirure, Enigma (First Casualty)/Goldcrest, 1984), ainsi que son quatrième rôle chez Allen, le rabbin de Crimes and Misdemeanors. « He represents poetry and human dignity amidst all the turmoil and suffering », WERNBLAD, p. 125. A notre avis, lironie avec laquelle le personnage est présenté lui échappe : mais aussi, comment douter dun futur rabbin, dautant plus que cest une figure très rare chez Allen ?
« She is an image of the God of Job, used so often in Allens films. Because of her, others suffer without reason, and she remains happily unconcerned about their feelings. She feels no need to explain her action, other than admitting a certain lack of skill in practical matters, even though her inaptitude devastates those around her. She will be judged only on her own terms », BLAKE, p.149.
Pearl dans Interiors présente le même type dambivalence, veuve mais terriblement vivante.
« Elaine Stritchs character can be taken to personify the comic mode », Maurice Yacowar, « September », in CURRY, p. 46.
Nous avons déjà évoqué lapparence peu flatteuse de Lane/Mia Farrow, mais il nous semble quici Stephanie/Dianne Wiest, le cheveu ras, le sourire douloureux, lair maladif et le jeu plutôt minaudant, nest pas non plus à son avantage !
On le verra encore mieux au film suivant, Another Woman, mais il est à noter que Woody Allen, lâge venant, donne des rôles intéressants de femmes actives (en particulier sexuellement), intelligentes et riches dexpérience à des actrices quinquagénaires, ce qui est fort rare, mais explique aussi, hélas, la désaffection dune partie du public sans doute peu intéressé par ces histoires de femmes entre deux âges
«
[the] director is really the star of his own movies whether or not he actually appears in them. », HIRSH, p. 204.
« He deliberately gave the film a senseless title « that doesnt suggest anything to anybody until the movie is over, and to most viewers not even then. », MEADE, p. 186.
« Pourquoi avoir intitulé le film September ?
Il sest avéré difficile de trouver un titre. Finalement, September a paru le plus approprié, parce que le film se passe aux premiers jours de septembre, et que, pour les gens, septembre représente aussi lautomne de la vie. September collait donc assez bien.
Pourtant vers la fin du film, un des personnages dit : « Le mois daoût tire à sa fin. » Je me demandais donc si ce titre ne visait pas en quelque sorte à prolonger le film, à louvrir sur lavenir.
Non, non
Septembre arrive, sans rien impliquer de positif quant à lavenir. Les personnages marchent non vers lhiver, mais vers lautomne de leur vie.
Exactement comme dans September Song*, que vous avez utilisée bien souvent dans vos films.
Oui, on retrouve vaguement la même tristesse. », ALLEN, 2002, pp. 164-5.
Nous lavons vu, beaucoup de critiques considèrent September comme un film « raté », ce qui nous rappelle cette remarque du réalisateur français Claude Chabrol : « Quand les critiques écrivent dun réalisateur quil a raté son film, ce mot rater me fascine beaucoup. Et si cétait le contraire? Si cétait le critique qui avait raté le film, exactement comme on rate un train? » Claude Chabrol, Télérama, 2527, 17 juin 1998.
Voir tome II, annexe 3, pp. 46-8.
Dans une scène clé du film, Marion imagine le dialogue entre Laura et son amant après quelle les a surpris faisant lamour. Lactrice interprétant le rôle de Laura et celle jouant Marion jeune se ressemblent dailleurs beaucoup.
John Baxter évoque les projections anticipées effectuées par Orion auprès de groupes représentatifs du public, qui furent désastreuses : « Early screenings for focus groups confirmed Orions worst fears about Another Woman. Younger audiences found the characters too old did people of fifty really make love on the kitchen floor? while more mature viewers accepted the sex but doubted that even New Yorkers chatted about Rilke and Heidegger at cocktail parties. All were united in their dislike of Marion, who even when Rowlands is at her most engaging came over as humourless and glum. », BAXTER, p. 361.
Ingmar Bergman, Smultronstället, Svensk Filmindustri, 1957.
Marion Meade rappelle que David Ansen dans Newsweek rebaptisa le film Wild Matzos, pastiche auquel nous préférons le Mild Strawberries choisi par Charles Taylor comme titre de sa critique dans SoHo Weekly (BAXTER, p. 367). Elle cite également la petite phrase assassine de Pauline Kael (qui de toute façon, avoue navoir jamais beaucoup aimé Les fraises sauvages) : « An homage is a plagiarism that your lawyer tells you is not actionable. (The New Yorker, 31 octobre 1988). » Un peu plus profonde est la critique de Stanley Kaufmann dans The New Republic (21 novembre 1988) qui voit dun très mauvais il lassociation dAllen avec Sven Nykvist, directeur de la photographie bergmanien (« a pathetic, desperately imitative move »), et qui accuse le cinéaste davoir perdu tout contact avec le monde réel et de senfermer dans des films abscons. Charles Taylor dans le Boston Phenix (4 novembre 1988) voit dans Another Woman une preuve de laveuglement du réalisateur qui le pousserait à faire des films esthétisants dans lequel il exprimerait du mépris pour ses véritables talents : « There is no one working in the movies right now who has ignored his talents as fully as Allen has. These sterile, aestheticised chamber dramas are phoney art, but their imprimatur of culture is what Allen regards as real art. He needs a dose of messy reality if hes going to revive himself, and he has to stop regarding his gifts his wit, and his ability to recognize and kid our collective neuroses as part of the vulgarity of modern culture that hes outgrown and now disdains. », MEADE, p. 188.
Il sagit bien sûr dun point de vue marginal, mais comment ne pas sidentifier à Marion et ne pas en faire une héroïne dans le cadre de la rédaction dun mémoire de thèse ?
La question des gros plans a été largement débattue par Allen dans ses entretiens avec Stig Björkman, justement à propos de ceux de Another Woman :
« Vous ne faites guère de gros plans, dhabitude. Que pensez-vous des gros plans, et de la meilleure manière den user ?
Je constate que jy recours davantage dans mes drames psychologiques. Dans mes films comiques, ou plus légers, je mefforce de limiter les gros plans, qui ne semblent jamais très drôles.
Mais ils confèrent un certain poids à un drame psychologique. Les gros plans sont tellement puissants, avec des visages démesurés sétalant sur lécran. Ils servent à merveille certains effets. Mais dans les films où le mouvement prime, comme dans Annie Hall, La rose pourpre du Caire ou Maris et femmes, de tels expédients savèrent inutiles. Car les gros plans paraissent toujours assez artificiels.
Bergman les utilise de façon théâtrale. Naturellement, ça marche très bien, car Bergman sest forgé un langage qui lui permet de faire sentir au public lévolution de la psychologie intérieure de ses personnages. (
) Bergman utilise une grammaire, une syntaxe permettant particulièrement de révéler les conflits intérieurs. Le gros plan, quil utilise comme personne ne lavait fait avant lui, constitue lun des éléments de cette grammaire. (
)
Quant à moi, je me sens moins à laise avec le gros plan. Il me semble quun gros plan vient soudain vous rappeler que vous êtes dans un film. Je les utilise pourtant dans certaines situations particulièrement dramatiques, ou poétiques, mais rarement, en fait. », ALLEN, 2002, pp. 190-1.
On peut aussi penser aussi quAllen préfère voir ses actrices en gros plan plutôt que son propre visage, eu égard à la pudeur ambiguë qui le caractérise et que nous avons évoquée aux deux premiers chapitres.
Ibid., p. 185.
En dépit de laspect quelque peu fastidieux de ces considérations chronologiques, on est frappé de constater comment la filmographie sorganise lorsquon la lit en fonction du critère de labsence ou de la présence de Woody Allen dans la distribution, ainsi que de celui du « genre » des films, si délicate que soit lattribution de ce type détiquettes : en 1985, The Purple Rose of Cairo, une « comédie » avec Mia Farrow dans le rôle du personnage principal, et sans Woody Allen, suivie en 1986 par une comédie, Hannah and Her Sisters, où Woody Allen joue lun des protagonistes. Si on écarte le sketch Oedipus Wrecks, on retrouve cette alternance, après la période 1987/1988 qui voit se succéder September, Radio Days et Another Woman, trois films sans Woody Allen, une comédie dramatique, une chronique où le comique domine, puis une autre comédie dramatique, enchassés dans une sorte de structure en chiasme puisque leur succèdent Crimes and Misdemeanors (1989), une « tragi-comédie » avec Woody Allen dans lun des rôles principaux, puis Alice (1990), une comédie qui vient clore cette série de films, avec à nouveau Mia Farrow dans le rôle principal, et sans Woody Allen, qui ne sabsentera plus des écrans avant 1994 et Bullets Over Broadway pour dautres raisons que dans la période 1985-1990.
Cela veut-il dire le plus sincère ?
On pense ici aux performances dAlec Guiness dans Noblesse Oblige.
Dont Le Cameraman comporte aussi une mise en abyme du dispositif cinématographique.
Et probablement perturber les « vrais » spectateurs.
ALLEN, août 1987, p. 351.
Ibid., p. 434.
« CECILIA Youve got a magical glow. (...)
GIL (After a beat, overwhelmed) Oh, boy. Oh, oh. (Laughing) To hear that from a real person, that is just... (Sighing, sitting down on the porch railing and gesturing) Its not one of those movie colony bimbos, you know, (Nodding his head, gesturing) with the fancy dresses, filling you full of hot air. », ALLEN, août 1987, p. 416.
GIRGUS, p. 98.
Est-ce leffet « Zelig » ? On peut remarquer en tout cas que Woody Allen compose des personnages plus autonomes, moins alléniens si lon veut, dans ce dernier film (paradoxalement) ainsi que dans A Midsummer Nights Sex Comedy et surtout Broadway Danny Rose. Noublions pas cependant que dès 1976, il avait joué un véritable rôle « non allénien » dans The Front de Martin Ritt.
ALLEN, août 1987, p. 331.
Ibid., p. 333.
Ibid., p. 421.
Ibid., p. 421.
Ibid., p. 335.
Ibid., p. 332.
Edgar Morin, Le cinéma ou lhomme imaginaire, Editions de Minuit (Paris, 1956)
ALLEN, pp. 336-7. La scène qui associe deux surs, Jane lactive et Cecilia la contemplative, rappelle les Marthe et Marie de lEvangile. Tandis que Marthe saffaire, Marie sabîme dans ladoration du Christ, et quand la première la gourmande et réclame son aide, le Christ prend la défense de celle qui préfère la contemplation à lagitation, car cest elle qui a la meilleure part (Luc, 10, 38-42, Traduction cuménique de la Bible, p. 1526). Plus quAlice qui choisit laction, Cecilia est la plus mystique des héroïnes dAllen : il en faut, de la croyance, pour happer ainsi un personnage !
Nest-ce pas déjà le trajet parcouru par le film lui-même ?
ALLEN, 2002, p. 145.
Helen Fielding illustre ce type de situation de façon savoureuse dans Bridget Jones: The Edge of Reason quand sa calamiteuse héroïne décroche une interview de lacteur Colin Firth et revient sur son interprétation de « Mr Darcy » chaque fois que le malheureux essaie de glisser un mot sur le dernier film dans lequel il joue. La scène est intéressante et originale, qui fait se rencontrer un personnage de fiction et une « vraie personne » (Helen Fielding, Bridget Jones: The Edge of Reason (Picador, London), 1999, pp. 170-178). Cependant un acteur médiatisé par ses rôles et par la perception que les spectateurs ont de lui devient une entité distincte de sa personne. Ce que rencontre Bridget Jones, cest la persona de Colin Firth telle que la modelée son interprétation de Mr Darcy dans une adaptation du roman de Jane Austen, et lengouement quelle a suscité (Simon Langdon, Pride and Prejudice, BBC, 1995). La persona tenant de la fiction dans la mesure où elle est fabrication à plusieurs, entre le réalisateur, lacteur, et le spectateur, on peut bien la faire intervenir dans un roman. En revanche, la scène na pas pu être reprise dans ladaptation filmique du roman de Helen Fielding, le même acteur y jouant un « autre » rôle que « le sien » enfin, pas vraiment autre, mais nest-il pas grand temps de revenir à Woody Allen ?
Par ailleurs rattaché au rêve américain daccès possible aux classes supérieures, même pour les plus humbles, « from rags to riches »
Quil sagisse des films, de leur fabrication comme de leur réception, ou du monde du cinéma plus largement, incluant les rapports entre ce dernier et ses « consommateurs », en particulier toute la question de la « célébrité », sujet brûlant chez Allen comme on le sait.
Pourquoi, si elle nest pas dupe, reste-t-elle avec Monk, et retourne-t-elle se plonger dans lillusion hollywoodienne à la fin du film ? Là est la question, à laquelle nous tâcherons de répondre au dernier chapitre.
TOM (Offscreen) Im sorry about the money. I had no idea.
CECILIA (Offscreen) Oh, thats okay. (Chuckling) Its, its not going to be so easy to get along without it in this world.
TOM (Offscreen) Oh, I guess I have to get a job. (Sighs) (...)
CECILIA (Inhaling) But thats not going to be so easy, either. Right now, the whole countrys out of work.
TOM Well, then well live on love. Well have to make some concessions, but so what? Well have each other.
CECILIA Thats movie talk. (ALLEN, août 1987, pp. 386-7.)
Qui plus est, Cecilia a besoin de Monk, ne serait-ce que pour donner à son personnage son statut de Cendrillon.
Voir tome II, annexe 3, pp. 40-2.
ALLEN, août 1987, pp. 398-400.
Voir tome II, annexe 3, pp. 38-40.
Une profession que le narrateur de Radio Days, au statut si particulier par rapport à Woody Allen lui-même, découvre par hasard être celle de son père
Voir annexe 4 [DVD], titre 25.
Aucun dentre eux nest un tenant de lanalyse narratologique, sinon il se considèrerait comme le point de focalisation, voire le foyer ou la source de lénonciation pour reprendre les termes de Christian Metz (VANOYE rt GOLIOT-LETE, p. 35) ! Non, nous sommes dans un pastiche de film de lâge dor de Hollywood, et en bons personnages classiques, ils restent dans les limites dune conception classique deux-mêmes et de leur importance thématique, sociologique, symbolique, et structurelle.
« USHERETTE (Aside, to the manager, clutching her flashlight) Maybe you should just turn the projector off.
The film cuts back to the black-and white screen. The group is still huddled together; Father Donelly has joined them.
HENRY (His eyes wide in horror, holding his hands out) No! No! Dont turn the projector off! No! No! ... It gets black and we disappear. », ALLEN, août 1987, p. 358.
« FATHER DONELLY (...) Somebody called for a priest?
HENRY (...) Thank God youre here.
FATHER DONELLY (Turning his head to face the camera) Wait a minute, this is the second reel.
JASON (...) Thats the point
FATHER DONELLY (...) Im not on till later.
Father Donelly walks offscreen. », Ibid., pp. 355-6.
« TOM (
) Father Donelly can marry us right here in the movie house.
GIL (...) No, that wont stand up in court. The priest has to be human. (...)
FATHER DONELLY The Bible never says a priest cant be on film! », Ibid., pp. 456-7.
« ELDERLY WOMAN (...) I want my money back. This is outrageous! (...)
COUNTESS (...) Why dont you (...) stop yapping? Weve got problems of our own. (...)
ELDERLY MAN (Indignant) You cant talk to my wife like that. Who do you think you are? (...)
COUNTESS (Looking down her nose at the offscreen elderly man) Im a genuine Countess with a lot of dough, and if thats your wife, shes a tub of guts. », Ibid., pp. 367-8.
« RITA Tom ! (Presses her face and hands against the invisible black-and-white movie screen, as if against glass; she cannot get out.) », Ibid., p. 353.
« LARRY (Shouting, jumping up from the sofa) I want to go too. I want to be free! I want out!
The film moves back to Hirsh and company, in color. Theyre all looking up at the offscreen movie characters.
HIRSH (Pointing to the screen) Im warning you, thats Communist talk! », Ibid., p. 393.
MEADE, p. 174.
Alors quil avait coûté 13 millions de dollars, il nen a rapporté que 5,1 aux Etats-Unis et au Canada au moment de sa sortie. A titre de comparaison, Hannah and Her Sisters a rapporté 18,2 millions de dollars alors quil nen a coûté que 9 (SCHWARTZ, p. 203).
Julian Fox, Woody: Movies from Manhattan, The Overlook Press (Woodstock, NY, 1996), p. 155.
SCHWARTZ, pp. 203-4.
Les recettes dAlice aux Etats-Unis natteignirent que 5,9 millions, alors quil en avait coûté 12 à produire. En revanche, il occupa le cinquième rang du nombre dentrées en région parisienne pour 1991 (Schwartz, p. 3).
On désigne ainsi, en américain, les jeunes et belles épouses dont la fonction est de constituer une des preuves de la réussite sociale de leurs yuppies de maris en dépensant son argent et en jouant un rôle purement décoratif à ses côtés.
« Par les petits matins dhiver, lorsque jallais déposer, ou chercher, mes enfants à lécole, je me retrouvais au milieu dune quinzaine de mères en manteau de vison ou dhermine. Ces grandes bourgeoises mènent une existence très protégée. (
) tout cela demeure évidemment très superficiel. Je nai rien contre ces personnes. Je ne les trouve pas odieuses. Leur style de vie mamuse. Je pense toutefois quelles sen sortiraient mieux si elles se préoccupaient de choses un peu moins futiles. Certaines dentre elles le font, dailleurs. (
) Je pensais que le personnage dAlice pourrait fournir matière (sic) dune histoire amusante. », ALLEN, 2002, p. 221-2.
Voir tome II, annexe 3, pp. 48sqq.
Selon les critiques, le patronyme du personnage est orthographié Tait ou Tate : nous avons choisi la seconde, qui pour nous (ah, la subjectivité des spectateurs !), de par ses références à la « Tate Gallery » ou à « Sharon Tate », nous paraît mieux convenir à une blonde héroïne blanche, anglo-saxonne et protestante enfin non, catholique, signe quAlice nest peut-être pas si conventionnelle que cela.
Les animaux sont très rares dans les films de Woody Allen. Mis à part les surprenants plans de coupe animaliers de A Midsummer Nights Sex Comedy, dans lesquels batifole tout une faune sylvestre, les apparitions danimaux engendreraient plutôt le malaise, du lapin mort et du pigeon envahissant de Stardust Memories à Waffle, le teckel de Mary (Diane Keaton) dans Manhattan, qui heureusement ne perturbe quune seule scène de ses aboiements.
Une lumière qui évoque plus le petit écran que le grand, avec une source de lumière à larrière plan, contrairement au plan suivant éclairé, lui, de face et assez violemment, comme un plateau de cinéma ou mieux une scène de théâtre. Cet éclairage bleuté sera repris dans une séquence ultérieure où lancienne femme de Joe (le personnage masculin de ce plan) lui présente sur des écrans un film publicitaire « très français, très sexy » (au point de provoquer chez les anciens époux un retour de flamme immédiatement consommé sur le canapé du bureau). En dautres termes, léclairage et les teintes (cest presque du noir et blanc, disons du bleu foncé, noir et blanc) signalent que nous sommes ici dans lintime et dans lérotique en évoquant une consommation privée des images, alors que dans le plan suivant les personnages semblent se livrer à une représentation publique.
Oui, mais pourquoi des pingouins ? On ne le saura que bien plus tard.
« Sans doute nest-ce pas par hasard si vous avez appelé votre héroïne (et votre film) Alice.
Si, en un certain sens. Mon Alice na rien de commun avec celle de Lewis Carroll. Alice est par excellence un prénom qui fleure bon la haute bourgeoisie américaine, et les privilèges des wasps, des Blancs, de religion protestante et de vieille souche anglo-saxonne. Une Alice ne saurait être juive, italienne, ni issue daucune autre minorité. Je voulais quAlice Tate soit blonde, riche et soignée. En ce sens, jaurais fort bien pu la prénommer Leslie, et intituler mon film Leslie. », ALLEN, 2002, p. 221.
De côté-ci de lAtlantique, en tout cas, la coloration « haute bourgeoisie » aurait été perdue, car en 1990, le choix dun prénom comme Leslie trahissait plutôt un goût pour les productions audio-visuelles américaines populaires ou pour loriginalité que la fraction « BCBG » de la population aurait considéré comme douteux. Mais certains apprécieraient peut-être le rappel de Leslie Caron, la Gigi de Minnelli.
Pour les grammairiens, deux négations équivalent à une affirmation. Mais nier que lon hait équivaut-il à dire directement que lon aime ?
Nest-ce pas lui, dont le nom évoque le cercle du Tao et léquilibre du Yin et du Yang, qui dénouera et le dos et la crise existentielle dAlice ? Dès son apparition, le spectateur sera assuré de ses pouvoirs, puisquil commencera par répondre à la grande question que nous nous posons tous depuis le début (Pourquoi des pingouins ?), lors de la première visite dAlice chez lui . Quand elle lui dira associer les pingouins, quelle considère comme des parangons de fidélité conjugale, à ses fantasmes adultères, il ricanera en lui demandant si elle les croit catholiques comme elle, les interprétant comme des symboles de sa culpabilité.
Pénélope
On pense au credo des Jackie Kennedy de ce monde, « never too thin, never too rich ».
Roberto Rossellini, Europa 51, Ponti-De Laurentis Cinematographica, 1952.
Comme en témoigne cette réaction dun internaute, contemporaine de la sortie du film : «
my own class prejudices are such that I have trouble being too sympathetic toward upperclass angst. » (Frank Maloney, A film review by Frank Maloney, Copyright 1991, frankm@microsoft.UUCP)
Le « double entendre » fonctionne mieux en version originale : «
its a steal at 9000. » Pas de doute, il sagit bien de dépouiller Alice.
Reproche du même internaute : «
the ending of the film is horribly, disfiguringly hurried and left me with a very unsatisfied feeling. » MALONEY, op.cit.
Voir annexe 3, pp. 50-51.
Du moins, avec un film consacré à son action.
On peut remarquer que le mari dAlice sexprime dans les mêmes termes que celui de Cecilia, mais lune reviendra et lautre pas.
Voir tome II, annexe 3, p. 25.
Voir tome II, annexe 3, p. 34.
Jim Abrahams & David Zucker, Airplane!, Paramount, 1980.
Charles Chaplin, The Great Dictator, Charles Chaplin Productions, 1940.
ALLEN, août 1987, pp. 465-6.
Dans cette étude, nous employons ce terme par commodité, dans sa signification anglophone délaboration, voire de fabrication dun personnage (« character »).
Il faut admettre cependant que ladultère joue un rôle tout aussi décisif dans la conversion dAlice que la rencontre avec licône Mère Térésa. Mais les deux expériences ne sont pas fondamentalement contradictoires, puisquon peut les voir comme des révélateurs de faux-semblants, la brève liaison avec un homme plein de franchise et de tendresse (qui dailleurs, à lissue de leur aventure, renouera avec son ancienne femme) lui ayant ouvert les yeux sur lhypocrisie de son couple légitime, et son admiration pour Mère Térésa lui faisant mesurer la vacuité de son existence.
« Alice (1991) continues Woody Allens search for meaning in the universe, but the prism switches from his familiar Jewishness to the less familiar world of Catholicism. Since this is alien territory for him, he does not appear as a character in the film, but substitutes Mia Farrow as his surrogate. (...) The Woody character, of course, has no place in this kind of residually Christian world. », Blake, op. cit., p. 186-7.
Voir Philippe Hamon, « Pour un statut sémiologique du personnage », Poétique du récit, Points-Seuil (Paris, 1977), pp. 122-4.
Le film Oceans Twelve offre une délicieuse variation de cette figure avec la complicité de Julia Roberts dans le rôle de Tess qui essaie de se faire passer pour Julia Roberts dans une tentative de cambriolage. Lentreprise débouche sur un échec, en partie parce quon trouve que « Tess » ne ressemble pas à « Julia Roberts »
(David Soderberg, Oceans Twelve, Warner Bros., 2004).
Ainsi, du vrai personnel soignant participe à la distribution de la série télévisée E.R.(Urgences).
Lorsque le décès est récent, cest dailleurs troublant : on pense ici à Michel Bouquet dans le rôle du Président Mitterrand (Robert Guédigian, Le Promeneur du Champ de Mars, Film Oblige/Agat Films/Arte France Cinéma, 2005).
Si ce nest pas le cas, ils sont le plus souvent réduits à des silhouettes, ou vus de dos, comme de Gaulle dans Larmée des ombres (Jean-Pierre Melville, Fono Roma/Les Films Corona, 1969) ou Paris brûle-t-il ? (René Clément, Marianne Productions/Trancontinental Films, 1966). Toutefois, lactualité cinématographique récente nous dément de manière magistrale avec linterprétation extraordinaire que font Helen Mirren dElizabeth II et Michael Sheen de Tony Blair dans The Queen (Stephen Frears, Bim Distribuzione et al., 2006).
On pourra ajouter, beaucoup plus près de nous et hors corpus, que Scoop (2006) donne à nouveau la vedette au personnage féminin incarné par Scarlett Johansson.
Pascal Mérigeau, « Artistes et modèles au miroir de Woody Allen », Le Monde, 14 janvier 1995, p. 28.
« Le fait de ne pas jouer dans un de vos films (
) change-t-il votre manière de tourner ? Non. Jétais trop âgé pour interpréter le personnage de John Cusack, un jeune idéaliste. Mais si je lavais joué, jaurais mis en scène les plans de la même manière, avec une doublure à ma place pour les répétitions, que jaurais remplacée pour les prises. Cela revient strictement au même. », Positif, février 1995, p. 30
Joseph L. Mankiewicz, Twentieth Century Fox, 1950. La jeune Eve, petite souris (Miss Mouse ?) dapparence humble et inoffensive, admiratrice éperdue dune étoile du théâtre (à laquelle dailleurs le personnage dHelen Sinclair fait penser), parvient à se rendre indispensable auprès de celle-ci, pour finalement la doubler sur scène et enfin lévincer. Ce chef doeuvre, mise en abyme vertigineuse du théâtre au sens le plus large, constitue également lune des deux références majeures (lautre étant Un tramway nommé Désir de Tennesee Williams) du film dAlmodovar Tout sur ma mère (Pedro Almodovar, Todo sobre mi madre, El Deseo, 1999).
« Tootootootsie, dont cry, dont cry
» : la chanson est un clin dil aux films de gangsters classiques, puisquon lentend dans un night-club dans The Public Enemy (William A. Wellman, Warner Bros., 1931). Martin Scorsese la cite lui aussi dans Goodfellas / Les affranchis (Warner Bros., 1990).
« A propos du thème de lartiste et de son honnêteté, nous aimerions revenir sur Stardust Memories, qui fut un échec critique et public, mais nous semble un film essentiel. Si vous refaisiez ce film maintenant, serait-il le même, en particulier quant à vos relations avec les médias ou avec vos admirateurs ?
Cest lun des films que je préfère. Je le referais sans rien changer, mais je ferais sans doute jouer mon rôle par Dustin Hofmann ! Cela maiderait beaucoup, car le seul problème de ce film, cest que les gens en ont fait une affaire trop personnelle. » (Positif, février 1995, p. 30)
Lhistorien de la culture Robert Sklar, dans Movie-Made America, Random House (New York, 1975), distingue lâge du tumulte (1918-1933) de lâge de lordre (1933-1941).
Billy Wilder, Sunset Boulevard, Paramount, 1950.
« Allen seems to have constructed a film, like Davids original play, which is full of great ideas but lacks heart. Everything is on the surface the characters are walking around a stage created by Allen and it has no real heart. », FITZGERALD, p. 78.
Voir tome II, annexe 3, pp. 57-61.
Dans une scène précédente, Helen Sinclair la désigné comme un ex marchand de pantalons.
Nest-ce pas le genre de vêtement typique du héros allénien ?
Howard Hawks, Scarface, The Caddo Company, 1932.
Pour citer le titre de louvrage de Jean-Pierre Martin, La vertu par la loi : La Prohibition aux Etats-Unis : 1920-1933, Editions Universitaires de Dijon (Dijon, 1993).
Rappelons-nous une des toute premières scènes de Annie Hall : Alvy harcelé par des chasseurs dautographes patibulaires sen plaint auprès de Annie en ces termes, « Im standing with the cast of The Godfather. (
) Im dealing with two guys named Cheech ! »
Peut-être aura-t-il même reconnu celle de lauteur et acteur Chazz Palminteri, un habitué des rôles de « mauvais garçons au physique italien » : «Gangster ? Rien que le mot fait sauter Chazz Palminteri. De Wise Guys, de Brian de Palma, en 1986, à Oscar, de John Landis, en 1991, cest le seul emploi quon lui a jamais proposé. Parmi tous ces minables, il y a, heureusement, Sonny, le mafieux dIl était une fois dans le Bronx, le rôle sur mesure quil sest dabord écrit pour le théâtre, avant de linterpréter au cinéma pour Robert de Niro ; et Cheech, le garde du corps inspiré de Coups de feu sur Broadway. » (Propos recueillis par Marie-Elisabeth Rouchy, Télérama, 11 janvier 1995, p. 21.) On remarquera que les deux seuls rôles revendiqués associent certaines caractéristiques dauteur à lacteur / personnage.
Pierre Lagayette, « A propos du crime organisé », Le crime organisé à la ville et à lécran (Etats-Unis, 1929-1951), Ellipses (Paris, 2001), p. 10.
«
tous ceux qui prennent lépée périront par lépée. » (Matthieu 26, 52) Mervin Le Roy, Little Caesar, First National Pictures, 1931.
Le nouveau cinéma, février 2000, p. 37.
Federico Fellini, La Dolce Vita, Riama Films, 1960.
Le cas dIntervista, plus tardif, est particulier : si Fellini y est présent physiquement, ce nest pas comme acteur, mais bien dans son propre rôle, participant à la partie documentaire du film qui, hommage à Cinecitta et au cinéma, a pour fil rouge une interview du maestro par des étudiants japonais. Dès lors, le film multipliera les mises en abyme puisque Fellini sy montre en plein tournage dun film autobiographique évoquant son arrivée à Cinecitta, avec un jeune acteur dans « son » rôle. Il va jusquà entraîner Marcello Mastroianni lui-même dans une extraordinaire visite à Anita Ekberg, chez qui on aura lidée magnifique et cruelle de projeter la scène de la fontaine de Trevi
Ou comment Fellini multiplie ses autres lui-même : là où Allen fait le choix dun acteur plus jeune pour reprendre son personnage, le cinéaste italien peint un portrait de Dorian Gray à lenvers et ose confronter deux âges de « Marcello ». Le demi sourire et le léger haussement dépaules que ce dernier adresse à Anita Ekberg pour lencourager à sécher ses larmes, équivalent fellinien de la délicatesse avec laquelle Branagh joue son hommage à Allen, contiennent en un dixième de seconde toute la magie bouleversante du cinéma, art profondément mélancolique de la représentation du passage inexorable du temps. (Federico Fellini, Intervista, Cinecitta, 1987)
SCHWARTZ, p. 55.
« Woody, tu tessouffles
», Télérama, 27 janvier 1999, p. 27.
Kenneth Branagh lui-même en témoigne : « Je pense que cest le rôle quil se serait attribué dans le film sil avait été plus jeune et sil aimait encore jouer dans ses propres films ce dont je ne suis pas sûr. Faire jouer le rôle à quelquun dautre, cest une manière de mettre de la distance entre ce quil écrit et ce quil est, déviter les liens trop directs que les gens font entre lui et son personnage. De plus, il voulait que Celebrity ait quelque chose de mélancolique, une certaine émotion quil ne se sent pas capable dincarner lui-même parce quon lassocie automatiquement à des personnages comiques. Il a un visage et un corps de clown et se sent enfermé là-dedans. Même dans les scènes de comédies, il est difficile pour lacteur de se détacher du personnage du « névrosé allénien ». Cela fait vingt-quatre films que Woody Allen le trimballe, et même sil ne cesse de répéter que ce personnage nest pas lui - et cest vrai -, il est devenu une part de lui-même, son identité cinématographique. Moi, il ma semblé que ma mission était dendosser ce personnage en lui donnant simplement une autre apparence physique. » « Woody Allen, cest moi », interview par Gilles Verdiani, Première, février 1999, p. 54.
Quoique
est-on jamais loin de Shakespeare dès lors que lon joue et représente ? De manière plus précise, Kenneth Branagh partage avec Allen une expérience dacteur/réalisateur, même sil est plus comédien quAllen de par sa formation classique et la diversité de ses rôles. Lui aussi a dirigé une « muse » et compagne en la personne dEmma Thompson, excelle dans la comédie comme on le voit dans son interprétation de Benedick dans Much Ado About Nothing (BBC, 1993), et a commis une adaptation de Loves Labours Lost (Miramax, 2000) en comédie musicale qui nest pas sans rappeler, par instants, Everyone Says I Love You.
A la sortie du film, Woody Allen ne cessait de répéter à longueur dinterview que si lon demandait à cent, voir mille personnes si elles connaissaient Django Rheinhardt, il ny en aurait que deux pour répondre par laffirmative. Que dire alors des jazzmen moins connus !
Akira Kurosawa, Rashômon, Daiei Motion Pictures Co Ltd, 1950.
Voir tome II, annexe 3, pp. 69-70.
Lapparition en chair et en os du personnage principal du film a été annoncée, à la fin de lintervention du troisième expert, par le démarrage dune illustration musicale jazzy très enlevée, et par une coupe brutale entre les plans 3 et 4, entre le témoignage du biographe et une vue nocturne dun établissement de type « night-club », dans une zone excentrée, devant lequel sarrêtent des voitures des années vingt ou trente pour déposer des clients apparemment nombreux, tandis que la voix off du troisième intervenant poursuit un instant sa présentation : « First time anybody seems to have heard (sic) is in Chicago (CUT). It was at that roadside joint
»
Milos Forman, Amadeus, The Paul Saenz Company, 1984.
« Or, que voit-on ici ? Un type dont tout le monde dit, et Woody le premier, quil est « drôle, pathétique, extravagant, odieux » (une sorte de double du cinéaste, donc), mais quil est aussi un musicien génial et bouleversant. Et quentend-on alors ? Pour lessentiel, une tambouille dixieland, pas très éloignée de ce que joue Woody Allen lui-même à la clarinette. Et cette tambouille (le sublime Caravan dEllington joué façon pouet-pouet, la scie Sweet Georgia Brown servie et inlassablement resservie à la guitare tsoin-tsoin) est censée clouer démotion les personnages du film comme les spectateurs
» (« Fausses notes », Télérama, 26 janvier 2000, pp. 38-9).
Pourquoi des trains ? Faut-il y voir un écho de Truffaut qui dans La nuit américaine assurait à Jean-Pierre Léaud que les films avançaient comme « des trains dans la nuit » ?
On se rappelle alors Annie Hall et la « conquête » dAlvy avec laquelle il lui était impossible détablir la complicité spontanée quil avait avec Annie.
Les deux derniers plans reprennent le dispositif habituel des «experts » face à la caméra, en plan rapproché poitrine contre un fond rouge, témoignant de leur savoir et de leur ignorance.
Vincent Amiel, « Woody Allen et les pièges de la scène », Positif, février 1995, p. 25.
Bernard DORT, Le jeu du théâtre : Le spectateur en dialogue, P.O.L. (Paris, 1995), quatrième de couverture.
Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, op. cit.
Umberto Eco, Lector in fabula ou La Coopération interprétative dans les textes narratifs, op. cit.
Christian Metz, Lénonciation impersonnelle ou le site du film, op. cit.
Voir tome II, annexe 3, pp. 12-13.
Si nous étions dans le générique de Manhattan, le narrateur nous aurait déjà coupés : trop pompeux!
Au delà de leffet comique, le choix de la miche de pain comme cache ferait-il allusion au film, pain quotidien de lauteur qui se revendique artisan en plein travail alimentaire ?
Le physique de lun rappelant de très loin Jean-Luc Godard, et celui de lautre, de tout aussi loin, Pier Paolo Pasolini, certains plans tiennent plus de la causerie entre professionnels du cinéma que de la préparation de hold-up. A croire que peu de choses séparent les deux activités
La métaphore alimentaire, riche en éléments comiques, mais aussi toujours un peu effrayante, est une constante chez Allen : pas de film qui ne contienne une ou plusieurs scènes de consommation daliments. Quant au leitmotiv de ce véritable fond de commerce des delicatessen que constitue la salade de pommes de terre, on pourrait y consacrer une thèse, mais pour linstant, nous nous contenterons de souligner un rapport particulier à la nourriture dont la consommation nous paraît représenter, entre autres, labsorption du film par le spectateur. On remarque dailleurs que ces nourritures sont proposées selon le mode du buffet, les convives se servant eux-mêmes. Faut-il y voir la métaphore du spectateur prélevant sa part dans le film selon son envie ? Cependant, tout le film devra être consommé, et ce qui est proposé pour faire passer lindigeste substance nest pas franchement léger. Le consommateur na quune illusion de choix, et tout cela risque fort de lui rester sur lestomac. Reste quil lui appartient dapprécier plus ou moins le film, de lassimiler ou de le rejeter, tout ou en partie : la liberté du spectateur, même ambiguë, est indéniable.
La référence au film Greed est explicite (Erich von Stroheim, Greed, Metro-Goldwyn Pictures Corporation, 1924).
Un trait de plus faisant référence aux débuts du cinéma.
« Gardons-nous daller chercher hors du texte quelque énonciateur ou narrateur, responsable de la production du texte. Laissons surtout de côté la notion dauteur qui ne concerne pas directement la narratologie. Je peux dire : Alfred Hitchcock a réalisé Rebecca (pour être précis, il faudrait citer lensemble de ses collaborateurs), mais ce nest certainement pas Hitchcock qui « énonce » le récit lorsque je le vois au cinéma, cest le film lui-même qui « sénonce ». » VANOYE, 1992, p. 32.
François Jost, Le temps dun regard, Didier (Paris, 1998), pp. 48-9.
Ibid, p. 107.
Ibid, p. 108.
METZ, 1991, p. 26.
CURRY, p. 23.
Combien de personnages alléniens ne se verront-ils pas réduits à létat d « épaves » par leurs nerfs (« nervous wrecks »), parfois même par la faute ddipe (Oedipus Wrecks) ?
Lexpérience du spectateur de 2007 lui fait reconnaître les très gros plans comme parodiques car il « sait » que Woody Allen est loin de les privilégier. Mais il nen était sans doute pas de même pour le spectateur de 1971.
On pense ici à Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, stylisé au point dêtre lui-même auto-parodique du style de Petri (Elio Petri, Indagine su un cittadino al di sopra di ognisospetto, Vera Films, 1970).
HIRSH, p. 61.
Ibid., p. 62.
Interview de 1972 citée dans HIRSH, p. 65.
Charles Chaplin, Modern Times, Charles Chaplin Productions, 1936.
Charles Chaplin, A Dogs Life, First National Pictures, 1918.
Le tout dans le cadre dune parodie des films de prétoire, genre dont Hollywood est particulièrement friand.
Avec, dans lombre, la personne Allen, ou du moins limage publique de lindividu.
Douglas Brode, Woody Allen, His Films and Career, Columbus Books, London, 1985, p. 134.
Appellation désignant chez A. Laffay, avec celle de « maître des cérémonies », linstance narratrice fondamentale à lorigine de la production du récit (Albert Laffay, Logique du cinéma, Masson (Paris, 1964).
James Whale, Frankenstein, Universal, 1931.
Gerald Mast, The Comic Mind, Comedy and the Movies, The University of Chicago Press (Chicago, 1979).
« With Sleeper, Allen proved himself a true comic auteur rather than just a comic entertainer working a bit awkwardly in the film medium. Vincent Canby noted in his New York Times review that Sleeper was not only his most ambitious but also his best, and as a result the stand-up comedian has at last made an unequivocal transition to the screen. », BRODE, p. 138.
Le bouffon du premier sketch, par exemple, ancêtre du comedian de lincipit de Annie Hall.
La bande-son est interprétée par les « Ragtime Rascals », lorchestre de jazz dans lequel Woody Allen jouait de la clarinette à lépoque.
Il fait ainsi apparaître Louise Lasser plusieurs fois à ces côtés, dans Take the Money and Run, Bananas et Everything You Always Wanted To Know About Sex.
Pour la petite histoire, Woody Allen aurait ravi Diane Keaton à Warren Beatty, plus gâté que lui par Dame Nature, et à la réputation de grand séducteur. Les costumes de Luna, en particulier les foulards et autres couvre-chefs portés bas sur le front, faisant ressortir les yeux et le bel ovale du visage de Diane Keaton, rappellent la manière très élégante quelle a de porter le fichu de lintellectuelle ouvrière dans Reds du même Warren Beatty (Paramount, 1981).
Missile malgré lui, il va infliger de lourdes pertes à larmée ennemie en frappant la tente des officiers français.
Serguei M. Eisenstein, Bronenosets Potyomkin, Goskino, 1925.
Serguei M. Eisenstein, Stachka, Goskino/Proletkult, 1925.
On peut retrouver un comique dans la même veine, recours aux citations en moins et énergie du personnage principal en plus, dans le film de Roberto Benigni La Vita e bella, qui parvient à associer humour et pathos pour combattre la perversité essentielle du nazisme antisémite, le grand maître de cet usage de lhumour pour lutter contre la tyrannie et la barbarie étant bien sûr Chaplin et son Dictateur (Roberto Benigni, La Vita e bella, Cecchi Gori Group, 1997).
Quelques plans assimilent la bataille à une compétition sportive à laméricaine, pompoms girls et marchand ambulant inclus.
« Are there any girls ? » senquiert le jeune Boris auprès de la Mort venue le renseigner sur lau-delà. « And after death is it still possible to take showers? » sinterroge-t-on dans « Examining psychic phenomena », Without Feathers, Sphere Books (London, 1978) p. 7.
HIRSH, p. 101.
ALLEN, 1983, pp. 100-1.
Foster Hirsch, pour sa part, éreinte le film : « Interiors, perhaps the single worst movie ever made by a major American film maker. Interiors is so thoroughly misconceived, so absolutely hollow, that it almost calls into question the integrity of all the rest of his work. », HIRSH, p. 88.
En revanche, en Amérique du moins, laccueil public fut plutôt froid, dans la mesure où le film déjouait les attentes après le grand success de Annie Hall : « Interiors surprised and disappointed many fans who were expecting another sophisticated comedy but instead received a somber, Bergmanlike study of a dysfunctional family. Interiors, which cost $10 million to produce, was better received in Europe, and it ultimately earned a slight profit despite grossing only $4.6 million in U.S. and Canadian rentals (...). », SCHWARTZ, p. 133.
« Well, the critics, most of them, bought Interiors (
). For the most part, and astonishingly, he got away with it. Intimidated, the Academy of Motion Picture Arts and Sciences gave him a nomination as Best Director. In The New Yorker, Penelope Gilliatt wrote that the film represents a giant step forward for him. », HIRSCH, p. 94.
« INTERIOR. BEDROOM.
Alvy sits on the foot of the bed watching the Knicks game on television.
TV ANNOUNCER (Offscreen) Cleveland Cavaliers losing to the New York Knicks...
Robin enters the room, slamming the door.
ROBIN Here you are. Therere people out there.
ALVY Hey, you wouldnt believe this. Two minutes ago, the Knicks are ahead fourteen points, and now... (Clears his throat) theyre ahead two points.
ROBIN Alvy, what is so fascinating about a group of pituitary cases trying to stuff the ball through a hoop?
ALVY (Looking at Robin) Whats fascinating is that its physical. You know, its one thing about intellectuals, they prove that you can be absolutely brilliant and have no idea whats going on. But on the other hand... (Clears his throat) the body doesnt lie, as-as we know now.
Alvy reaches over, pulls Robin down onto the bed. He kisses her and moves further uo on the bed.
ROBIN Stop acting out.
She sits on the edge of the bed, looking down at the sprawled-out Alvy.
ALVY No, itll be great! Itll be great, be-because all those Ph.D.s are in there, you know, like... discussing models of alienation and well be in here quietly humping.
He pulls Robin toward him, caressing her as she pulls herself away.
ROBIN Alvy, dont! Youre using sex to express hostility.
ALVY Whywhy do you always r-reduce my animal urges to psychoanalytic categories? (Clears his throat) he said as he removed her brassiere...
ROBIN (Pulling away again) There are people out there from The New Yorker magazine. My God! What would they think? », ALLEN, 1983, p. 28.
Ingmar Bergman, Ansikte mo ansikte, Cinematograph AB, 1976.
« YALE (Laughing, to Ike) I think LeWitts overrated. In fact, I think he may be a candidate for the old Academy.
MARY (Interrupting) Do you? Really ? (Laughing) Oh, thats right, we
YALE (Interrupting) Mary and I have invented the, uh, Academy of the Overrated
MARY (Interrupting) Thats right. (
)
YALE for , uh, such notables as...
MARY (Overlapping) Such people as, uh...
YALE (Laughing) Gustav Mahler. (
)
MARY And how about Norman Mailer and Walt Whitman and
IKE (Interrupting) I think those people are all terrific, everyone that you mentioned.
MARY What? What? (
)
IKE Hey, what about Mozart? You guys dont wanna leave out MozartI mean, while youre trashing people.
MARY (Chuckling) Oh, well, how about Vincent Van Gogh (Pronouncing it Goch)... or Ingmar Bergman?
(...) IKE (Overlapping, looking at Mary) Bergmans? Bergmans the only genius in cinema today, I think. I just mean (
)
MARY (Looking at him, gesturing) Oh, please, you know. (
) Its bleak, my God. I mean, all that Kierkegaard, right? Real adolescent, you know, fashionable pessimism. I mean, the silence. Gods silence. Okay, okay, okay, I mean, I loved it when I was at Radcliffe, but, I mean, all right, you outgrow it
», ALLEN, 1983, pp. 193-4.
Michel Lebrun, Woody Allen, PAC (Paris, 1979), p. 195.
HIRSCH, pp. 94-5. La première édition de louvrage de Foster Hirsch date de 1981.
Ibid., p. 194
Pardon de ces précautions typographiques, mais elles nous semblent nécessaires pour représenter « lauteur construit » dans sa complexité, instance narratrice abstraite ayant malgré tout, dans le cas particulier des films dAllen, certains traits anthropomorphes.
Woody
included a depiction of his audience as a circus of grotesques that caused Woodys fans to recoil in horror: for in Stardust Memories, he certainly seemed to be announcing that he hated the people who loved him., BRODE, p. 200.
From the time of Annie Hall, he told Charles Champlin in 1981, people regard anything I do as autobiographical, so I guess they look at Stardust Memories and say is that what you think of us? I cant always sit with people and tell them to think of it as a fictional film about a filmmaker going through a crisis in his life. Its hard for them to dissociate him from me., BRODE, p.202.
Nous préfèrerons cette traduction du « have it both ways » de langlais, au matérialisme du beurre et de largent du beurre.
Stardust Memories looked like a self-conscious steal of 8 1/2., BRODE, p. 200.
imitativeness is usually the sign of a second-rate talent., BRODE, p. 204.
for the casual viewerand, for better or worse, most people will always be casual moviegoers, just as most critics remain barometers for that audienceStardust Memories is an insulting and angering film, as derisive as it is derivative., BRODE, p. 205.
as if Allen himself is staging a farewell to stand-up comedy., HIRSCH, p. 196.
Voir tome II, annexe 3, p. 29.
a curious self-consciousness on the part of the audience of Stardust Memories., WERNBLAD, p. 91.
BLAKE, p. 91.
André Bazin, Quest-ce que le cinéma ?, Cerf (Paris, 1976 [1958-1962]).
ALLEN, 1983, p. 376.
Vladimir Jankelevitch, Lironie, Flammarion (Paris, 1964), p. 129.
Dans ce film qui enchaîne les fins possibles, Sandy, au moment de recevoir une récompense après une rétrospective de son oeuvre, fait part dun souvenir auquel se « raccrocher » sur la table dopération, lironie voulant que lefficacité de cette raison de vivre soit absolument nulle lhommage, rappelons-le, est posthume mais que la scène laisse passer suffisamment démotion pour créer un beau moment de cinéma. Voir tome II, annexe 3, p. 28-9.
Critic Peter Rainer complained: Wan and featherlight
Its as if Allen had decided he could no longer be the handwrenching Bergman of movies like Persona, so now hes trying for the lyrical Bergman of Smiles of a Summer Night. In Time, Richard Corliss complained: no Woody Allen comedy should mosey for arid stretches without a well-turned gag
Woody Allen has chosen to jettison those aspects of his comedy that made him a national endearment. (
) In National Review, John Simon referred to it as an utterly misbegotten item in which there is little sex and less comedy
the couplings or near couplings are drably mirthless
Moreover, Allens gags are sparse, old, repetitious, or crude
In The Nation, Robert Hatch wrote that the atmosphere is wrong. Allen, it would seem, has brought his cares with him, and they are incompatible with the bucolic revels
The strain appears in the direction, which seems not unlike that of a hostess who fears her soufflé will not rise
Stanley Kauffmann, conversely, praised Allens direction in The New Republic, calling this (sic) easily best-directed film, noting Allens clear (and long sought-after) confidence with the camera. For Kauffmann, the problem was in the writing: Allen uses some of the most trite pastoral symbols, and not paradoxically: a rabbit, a leaping deer, an owl on a branch swivelling its head as humans below argue. All thats missing is a huge close-up of a dewdrop falling from one leaf to another. Allen now had two failures in a row., BRODE, p.222.
A second consecutive film based on earlier familiar classics indicates that Allen had reached a plateau in his creative life. In this second borrowing, the grand larceny of Stardust Memories was becoming a deeply entrenched kleptomania, a cover for waning originality., BLAKE, Blake p. 91.
Cest le choix que fera Milos Forman pour Ragtime, qui rend hommage au dynamisme américain à lorée du vingtième siècle, période que Forman décrit comme bouillonnante, voire violente, quand Allen en propose une représentation élégiaque et sereine. On remarquera cependant que les deux films, quasiment contemporains, sont liés par la présence de Mary Steenburgen, lune des actrices principales de Ragtime, qui incarne dans A Midsummer Nights Sex Comedy Adrian, lépouse du personnage que joue Allen. Quant à la musique, les tourments sentimentaux des protagonistes dAllen pourraient fort bien saccompagner du rythme syncopé du ragtime, et se trouvent décalés, voire ironiquement relativisés, par la plus grande harmonie des citations de Mendelssohn (Milos Forman, Ragtime, Dino de Laurentis Company, 1981).
Terrain sur lequel il se fera cependant battre par la même affranchie, championne du tir à larc comme de la technique amoureuse.
Voir tome II, annexe 3, pp. 30sqq.
Raoul Ruiz, Le temps retrouvé, Blu Cinematographica et al., 1999.
Que l « auteur » qui na pas essayé cette défense-là lui jette la première pierre !
Jankélévitch, 1964, p. 147.
Il va reprendre sa femme chez lamant de celle-ci, dans une scène classique où lamoureux transi se plante sous la fenêtre de laimée pour lassurer de ses sentiments.
Voir tome II, annexe 3, pp. 51sqq.
Cest en particulier le cas dans Deconstructing Harry qui intègre au cur de sa réflexion sur la nature de la fiction une scène où cest une créature fictionnelle de Harry qui lui montre, au moyen dun nickelodeon, comment Lucy, ex belle-sur et maîtresse du romancier, a réagi lorsquelle a appris quelle était supplantée, de la bouche même de sa sur Jane, toujours épouse de Harry à ce moment-là. (ALLEN, 1997, pp. 102-108)
Linsupportable « Joe Nickel » de Annie Hall, qui persécutait le jeune Alvy Singer dans les fêtes de familles en serait-il un rappel ? Voir tome II, annexe 3 p. 24.
BAZIN, op. cit.
Après « Joe Nickel », revoilà le bon « Dr Flicks » de Annie Hall : comment croire à un hasard ? Là encore, Allen fait clairement le lien entre le monde forain, la naissance du cinéma, et les origines de son personnage, voire de son art filmique tout entier.
Mark Sandrich, Top Hat / Le danseur du dessus, RKO Radio Pictures, 1935. Encore que de notre point de vue, il soit abusif de considérer un film comme Top Hat comme de « pure » évasion : y a-t-il jamais eu un spectateur assez naïf pour croire un instant au décor « vénitien », qui revendique son artificialité ? Qui peut regarder danser Ginger et Fred et ne pas goûter leur pas de deux comme un « numéro » exécuté par de grands professionnels ?
Lloyd Bacon, 42nd Street, Warner Bros., 1933. Le film est dailleurs plus connu comme étant une production de Busby Berkeley, ce qui nous ramène à la question de « lauteur » dun film dans un chapitre consacré à cette instance telle quelle est conçue par les récepteurs.
Ingmar Bergman, Gycklarnas afton / Sawdust and Tinsel, Sandrews, 1953.
Tod Browning, Freaks, Metro-Goldwyn-Mayer, 1932.
JANKELEVITCH, p. 54.
« Quand je vais au cinéma et que le film mintéresse, ses images deviennent partie intégrante de ma vie, de mon expérience, même si je nai été quun spectateur. » Pedro Almodovar, cité dans La Croix, 5 mai 2006, p. 19.
«
la figure du destinataire et la réception de luvre (sont), pour une grande part, inscrite(s) dans luvre elle-même
», JAUSS, p. 13.
Voir tome II, annexes 3, pp. 12sqq.
Voir tome II, annexes 3, pp. 29-30, et 4 [DVD], titre 17.
Lune des nouvelles de Harry Block met en scène un acteur (interprété par Robin Williams) qui, en plein tournage, devient définitivement flou aux yeux de tous, au point que sa famille se verra obligée de porter des lunettes spéciales pour le voir « normalement » et pouvoir continuer à vivre avec lui.
Des années plus tard, la relation sera représentée de manière encore plus problématique avec le réalisateur aveugle de Hollywood Endings.
Voir tome II, annexe 3, pp. 14-19.
Par lieu commun nous entendons, sans jugement de valeur, ces références partagées par le plus grand nombre qui sont recyclées à linfini dans tout ce qui relève de la communication, comme cest le cas des films et scènes, plans et répliques « cultes ». Ce type de jeu référentiel tient dailleurs de la spirale, car si Play It Again, Sam sappuie sur cette intertextualité explicite, il na pas manqué de renforcer en retour la dimension « culte » de Casablanca.
Comme si Play It Again, Sam leur offrait la possibilité de retarder ce moment fatal, leur offrant une seconde chance, une possibilité de renouveler lenchantement, tout en les avertissant de sa propre finitude.
Woody Allen, Side Effects, Ballantine Books (New York, 1981), pp. 59-78.
McCANN, p. 5.
Voir tome II, annexes 3, pp. 19-23.
Marcel Ophuls, Le chagrin et la pitié, Norddeutscher Rundfunk/Télévision rencontre/Télévision Suisse Romande, 1969.
Mais censuré à la télévision française.
Lérudition de lauteur peut dailleurs être un frein à la reconnaissance des allusions par de nombreux spectateurs, puisque sagissant de cette image, on peut lire ceci dans les indications que donne lédition des dialogues du film : « INTERIOR. THEATER. A CLOSE-UP OF THE SCREEN SHOWING FACES OF GERMAN SOLDIERS », ALLEN, 1983, p. 16. Cest nous qui soulignons.
Jean-Paul Sartre, Les Mots, Gallimard (Paris, 1964), pp. 103-104.
Joué par le chanteur Paul Simon.
Les amateurs danalyse biographique se demanderont dailleurs si Allen samuse tant que cela, ce film de 1993 qui succède immédiatement à Husbands and Wives étant le premier quil ait tourné sans Mia Farrow après « laffaire ».
La recette sera perfectionnée au film suivant, Bullets Over Broadway.
Dans Double Indemnity (op.cit.), Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck), archétype de la femme fatale, entraîne « jusquau terminus » Walter Neff (Fred McMurray), un vendeur dassurance-vie qui, séduit, laide à assassiner le mari à qui ils ont fait signer une police à son insu. Tandis que le paiement de la prime est retardé par le supérieur de Neff, le méticuleux Barton Keyes (Edward G. Robinson) dont le flair légendaire sera tenu en échec jusquau bout en raison de son amitié pour Neff, ce dernier découvre quil nest quun pantin entre les mains de Phyllis. Les amants finiront par sentretuer, lagonie de Neff lui laissant juste le temps denregistrer sa confession au magnétophone.
« Au cinéma, je ne suis pas seulement témoin, je suis aussi adjuvant car le film requiert ma participation. Mais si je peux être adjuvant de la fiction (vouloir par exemple avec le héros sa victoire, ou développer ce qui na donné lieu quà une allusion)
je suis également adjuvant du récit en ce que je laide à se constituer, en ce que jadhère à ses stratégies : lhistoire, cest toujours un peu moi qui la raconte. », VERNET, 1985, p. 307.
Raoul Walsh, White Heat / LEnfer est à lui, Warner Bros., 1949.
Alain Resnais, LAnnée dernière à Marienbad, Argos Films et al., 1961.
Carol qui avait déjà des doutes se lance véritablement dans lenquête quand elle voit passer sa voisine bien vivante à bord dun autobus, épisode qui relance laction du film en mettant à bas le château de cartes des hypothèses formulées jusque là. En plus dêtre un puissant ressort dramatique, ce plan fugitif offre une bonne métaphore du cinéma qui nous fait voir fixées sur la pellicule des images dacteurs ou de « simples mortels » que nous savons décédés.
Scène citée par Martin Scorsese dans son « voyage à travers le cinéma américain » : Phyllis et Walter « se rejoignent dans un supermarché après leur crime. Ils se tiennent dans des allées adjacentes, séparés par des rayons de boîtes de conserve.
Phyllis, portant des lunettes noires : Je taimais, Walter, et lui, le le détestais. Mais je nétais prête à rien avant de te rencontrer. Cest toi qui as tout préparé. Moi, je voulais juste quil meurre.
Walter : Et cest moi qui ai organisé sa mort. Cest ce que tu veux dire ?
Phyllis, enlevant ses lunettes : Et personne ne quitte la partie. Nous avons fait cela ensemble et nous en sortirons ensemble. Tous les deux. Tu ten souviendras ?
Elle fait demi tour et le laisse complètement décontenancé.
Après Assurance sur la mort, on ne pouvait plus se fier à rien. Même pas aux quartiers résidentiels de lAmérique profonde. Même pas aux supermarchés californiens
», Martin Scorsese et Michael Henry Wilson, Voyage de Martin Scorsese à travers le cinéma américain, Cahiers du Cinéma (Paris, 1997), p. 110.
Les anglophones désignent parfois les cinémas sous lappellation « film houses ». Mais « the house », cest aussi le public, les spectateurs dans la salle.
On y passe des rétrospectives, Fred Astaire au moment du « meurtre » initial, Orson Welles à celui du dénouement.
Dailleurs son prénom nest autre que Paul.
Orson Welles, The Lady from Shanghai, Columbia / Mercury, 1947.
Federico Fellini, Ginger e Fred, France 3 Cinéma et al., 1986.
Dana Simesse et Edward Heyman, You oughta be in pictures.
De la même manière que, dans la scène précédente, Tony sétait déjà fait tout un scénario en la voyant comme un pauvre professeur de lettres économisant sous à sous pour pouvoir soffrir une opération de chirurgie esthétique.
En fait un des tout premiers rôles de Sigourney Weaver.
Stanley Donen et Gene Kelly, Singin in the Rain, Loews / MGM, 1952.
Vincente Minelli, The Bad and the Beautiful, Loews / MGM, 1952.
George Cukor, A Star Is Born, Trancona / Warner Bros., 1954.
Depuis le 11 septembre 2001, nombreux sont ceux qui chargeront ces images dun nouveau poids dévocation : leffroi de Lee pourrait-il être prémonitoire ?
« Le cinéma est un complexe de réalité et dirréalité ; il détermine un état mixte, chevauchant sur la veille et le rêve. », MORIN, 1956, p. 157.
Voir à ce sujet larticle de Jean-Louis Baudry, « Le dispositif : approches métapsychologiques de limpression de réalité » dans Communications, n° 23, « Psychanalyse et cinéma », 1975, pp. 56-72.
Woody Allen, Hannah and Her Sisters, Vintage Books (New York, janvier 1987), pp. 170-2.
Leo McCarey, Duck Soup, Paramount, 1933.
Hannah and Her Sisters will contain a similar scene, but the film extract in The Purple Rose of Cairo is better chosen for dramatic conviction and effect., Neil Sinyard, The Films of Woody Allen, Bison Books (London, 1987), p. 80.
Les paroles de la chanson quentonnent les personnages de Duck Soup réussissent même lexploit de parodier à lavance les trémolos dEvita, de « Oh dont you cry for me » à « Dont cry for me Argentina »
In the days when Groucho Marx ruled Freedonia, the real world was divided into 65 countries. Today the United Nations has 178 members, and the numbers grow by the day as Bosnians, with Macedonians grunting at their trotters, follow Croats and Slovenes in a Gadarene rush to statehood. The Economist, 13 juin 1992, couverture et p. 11.
Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, Paris, 1984, p. 204.
«
il ne supporte plus labsence de Dieu, mais ne parvient pas pour autant à croire en lui et il ne se rend pas compte que chercher à croire parce quon en a besoin psychologiquement, cest précisément ne pas croire. » Roland Quillot, Philosophie de Woody Allen, Ellipses, (Paris, 2004), p.104.
JANKELEVITCH, p. 59.
Ibid., p. 58.
On peut voir cela comme une savoureuse illustration du destin du schlemiehl, qui toujours joue à qui perd gagne.
Voir tome II, annexe 3, pp. 45-46.
Le langue française nous oblige à quelques circonvolutions pour exprimer ce quentendent les anglophones par « filmgoing ».
Octave Mannoni, Clefs pour lImaginaire ou lautre Scène, Seuil (Paris, 1969).
Expérience qui a lieu, dailleurs, au « Radio City Music Hall ». Mais qui connaît le film de Cukor sait que Katharine Hepburn et James Stewart sy enlacent au son dune radio complice.
VERNET, 1985, p. 312.
Ibid., p. 289.
Premier vers de la dernière strophe du poème de 1862 « I cannot live with you » (Emily Dickinson, Complete Poems, Little, Brown and Company (Boston/Toronto, 1960), p. 318) : « So We must meet apart- / You there-I there- / With just the Door ajar / That Oceans are-and Prayer- / And that White Sustenance- / Despair- ». Un texte suggérant que lon puisse trouver une forme de réconfort dans le désespoir ne peut que trouver écho dans la production dAllen, qui place en exergue de son second recueil de textes, Without Feathers, le vers fameux, « Hope is the thing with feathers
» pour le reprendre malicieusement dans le premier texte, « Selections from the Allen Notebooks » : « How wrong Emily Dickinson was ! Hope is not the thing with feathers. The thing with feathers has turned out to be my nephew. I must take him to a specialist in Zurich. », Woody Allen. Without Feathers, Ballantine Books (New York, 1983), p. 9. La blague nannonce-t-elle pas lultime histoire drôle dAlvy Singer dans Annie Hall, celle du frère de lhomme qui se prend pour une poule?
Cest ce quen déduit le spectateur.
ALLEN, août 1987, pp. 319-21.
Contrairement à ce cher Alvy Singer, définitivement du côté du « bon » spectateur de film en dépit de ses indéniables ridicules
« Le titre, dune certaine manière, programme la lecture par les effets quil produit
, les informations quil livre concernant le contenu ou le type de récit
Les mots du titre en appellent dautres, par associations : une histoire, déjà, se constitue, que la lecture du texte confirmera, infirmera, complétera
» Francis Vanoye, Récit écrit, Récit filmique, Armand Colin (Paris, 2005), pp. 14-5. Létude approfondie des titres alléniens reste à faire.
Voir tome II, annexe 3, pp. 38-40.
ALLEN, août 1987, pp. 348-53.
Un trait caractéristique des « films dépoque » de Woody Allen, en particulier Zelig où les acteurs retrouvent la manière dêtre devant la caméra des personnes filmées dans les années vingt. Les acteurs fonctionnent à merveille dans un environnement daté, leur physique correspondant bien à lépoque reconstituée, comme on le voit dans Sweet and Lowdown par exemple.
Pastiche ou parodie ? A la suite de Gérard Genette dans Palimpsestes (op. cit.), nous prenons « parodie » comme un terme global désignant tout texte « au second degré », incluant le pastiche, imitation dun style la plus fidèle possible. Cest bien ce que nous avons avec le film dans le film (du moins jusquà la « défection » de Tom) qui reproduit le style des films « exotico-mondains » de Hollywood à la perfection, mais relève de la catégorie plus large de la parodie, dès lors quil na pas été produit en 1935.
Cependant, le spectateur sait bien quil joue un jeu. Il se divertit, au sens fort du terme, en se projetant dans le spectacle qui lui est présenté. Lorsque Samuel Taylor Coleridge évoque la « suspension de lincrédulité » dont fait preuve le lecteur, il la qualifie de « volontaire » (« willing suspension of disbelief », Biographia Literaria, XIV).
Laura Mulvey, « Visual Pleasure and Narrative Cinema », Screen, Autumn 1975, vol 16 n° 3, pp. 12-13.
Mary Ann, Doane, « Film and the Masquerade: Theorising the Female Spectator », Screen, vol. 23, 1982, pp.
74-87.
« The womans relation to the camera and the scopic regime is quite different from that of the male », DOANE, p. 76.
Mary Ann Doane cite larticle de Luce Irigaray, « This Sex Which Is Not One », New French Feminisms, Elaine Marks et Isabelle de Courtrivon (Sous la direction de), The University of Masschussetts Press (Amherst, 1980), pp. 104-105.
« For Luce Irigaray, female anatomy is readable as a constant relation of the self to the self, as an autoeroticism based on the embrace of the two lips which allow the woman to touch herself without mediation. », DOANE, p. 78.
« Nearness however, is not foreign to woman, a nearness so close that any identification of one or the other, and therefore any form of property, is impossible. Woman enjoys a closeness with the other that is so near she cannot possess it any more than she can possess herself. », IRIGARAY, in DOANE, pp. 78-9.
« The image orchestrates a gaze, a limit, and its pleasurable transgression. The womans beauty, her very desirability, becomes a function of certain practices of imaging framing, lighting, camera movement, angle.», DOANE, p. 76.
Tout cela, bien sûr, nous est montré à travers le filtre du second degré et de lironie, salutaires remparts contre la dérive que constituerait une absorption complète dans le monde de la fiction, comme nous le rappelle constamment le dialogue qui regorge de paradoxes, dont la fameuse phrase de Cecilia sur la nature fictionnelle de son nouvel ami
mais on ne peut pas tout avoir.
Isabelle Schmitt-Pitiot, Woody Allen, cinéaste et cinéphile, Mémoire de D.E.A. (Université de Bourgogne, novembre 1993), p. 40.
Lunion de Zeus et dAlcmène donnera tout de même naissance à un demi dieu en la personne dHercule. La rencontre entre Cecilia et Tom porte-t-elle du fruit, et de quelle nature ? Forcément une chimère puisque résultant de la fusion entre lunivers de la fiction et celui de limagination réceptrice.
Daniel Arasse, LAnnonciation italienne, Une histoire de perspective, Hazan (Paris, 1999), p. 12.
ALLEN, août 1987, p. 408.
Le regard de Tom vers Cecilia se voit cité en parfait exemple du « regard à la caméra » par Jacques Aumont et Michel Marie dans Lanalyse de films : « le regard à la caméra
veut rendre compte en termes de tournage dun effet produit à la projection du film, à savoir que le spectateur a limpression que le personnage, dans la diégèse, le regarde directement, à sa place, dans la salle de cinéma (La Rose Pourpre du Caire de Woody Allen repose sur cette idée très classique). », Jacques Aumont et Michel Marie, Lanalyse de films, Nathan (Paris, 1988), p. 173.
Voir tome II, annexe 3, pp. 41-43.
ALLEN, août 1987, pp. 464-7.
Allen does not give her the same chance granted Allan Felix in Play It Again, Sam to reinvent and reconstruct herself at the movies. (
) Ironically, it strains credibility to see her return to the Jewel Theater only to smile and lose herself in Top Hat without having learned from her own fictional experience with reality., GIRGUS, p. 105.
A supposer quil existât de telles créatures : être spectateur nest-il pas forcément un état de conscience des plus complexes où notre réception déléments conçus par dautres entre en résonance avec nos propres références et plus largement notre psyché ?
Federico Fellini, La Strada, Ponti-Di Laurentis Cinematografica, 1954.
Le film est décrit en ces termes sur la jaquette dun DVD français : « Un monument de la comédie musicale (
) Top Hat est souvent présenté comme lun des meilleurs films du duo mythique Fred Astaire / Ginger Rogers. Le film obtient quatre nominations aux Oscars. Fred Astaire restera ce danseur inimitable dont le charme, lélégance et la classe sont à jamais gravés dans la mémoire du cinéma. » (Serge BROMBERG, Editions Montparnasse, 2005)
Dans The American Film Musical, Indiana University Press (Bloomington, 1987), Rick Altman analyse la relation symbiotique unissant les films musicaux de lâge dor et leur public: Society is defined by a fundamental paradox: both terms of the oppositions on which it is built (order/liberty, progress/stability, work/entertainment, and so forth) are seen as desirable, yet the terms are perceived as mutually exclusive. Every society possesses texts which obscure the paradox, prevent it from appearing threatening, and thus assure the societys stability. The musical is one of the most important types of text that serves this function in American life. By reconciling terms previously seen as mutually exclusive, the musical succeeds in reducing an unsatisfactory paradox to a more workable configuration, a concordance of opposites. Traditionally, this is the function which society assigns to myth. Indeed, we will not be far off the mark if we consider that the musical fashions a myth out of the American courtship ritual. (ALTMAN, p. 27).
I have insisted on the power of the musical to embody an American popular mythology. (
)What it does mean is that society and the musical film (along with other popular genres, from Hollywood and elsewhere) stand in a symbiotic relationship to each other: each grows out of and into the other according to a simple scheme of mutual reinforcement. (
) The pleasure of spectatorship thus derives from the films ability to induce viewers simultaneously to recognize and to rehearse the ritual of their own world. In order to operate successfully, of course, both recognition and rehearsal must occur beneath the threshold of consciousness
(ALTMAN, pp. 250-1)
Dans la scène de The Philadelphia Story évoquée pp. 393-5.
Dans la séquence de patinage nocturne dans le grand magasin de Modern Times.
Devant la recrudescence des vols de sacs à main
, Aléas (Lyon, 1991), p. 129.
Plaisir que lon peut appeler jouissance si lon reprend les catégories de Roland Barthes : « Texte de plaisir : celui qui contente, emplit, donne de leuphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pretique confortable de la lecture. Texte de jouissance : celui qui met en état de perte, celui qui déconforte (peut-être jusquà un certain ennui), fait vaciller les assisese historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en cause son rapport au language. » (Le Plaisir du texte, Seuil, 1973, cité par Vanoye, p. 23). Cest ainsi que Top Hat peut-être reçu au premier degré, comme un « film de plaisir », tandis quil deviendra « film de jouissance » pour les spectateurs de The Purple Rose of Cairo ne pouvant plus recevoir les comédies musicales de ce type au premier degré.
Et dEdison réunis ?
Nous pensons ainsi aux spectacles comme Notre Dame de Paris, et non pas aux oeuvres de Jacques Demy qui « en-chantent » le cinéma, mais nadaptent pas des spectacles scéniques. Nous ne nous risquerions pas à parier sur la réussite dune adaptation à lécran de Notre Dame de Paris, avec les mêmes chanteurs
Dans Top Hat, nous sommes dans un night club, et le personnage joué par Fred Astaire est un professionnel du spectacle, le « danseur du dessus », pour reprendre le titre français.
VERNET, p. 277 : « Vedette de cinéma ? Vedette de music-hall dabord, parce quil est vrai que Fred Astaire en est issu et que le film le réintègre dans ce cadre, en particulier par le biais de ces plans de public diégétique, qui est celui du cabaret ou du music-hall. Il semble donc que la condition de possibilité de ce type de regard à la caméra soit lémergence, dans le film de fiction, dune convention autre : celle du music-hall où lon sadresse directement au public, et où la vedette joue de sa propre image. »
Voir pp. 73-6 ce que nous avons dit sur sa propre prestation au début de Annie Hall : Allen na de cesse de « décaler » lénonciation.
Jim Collins, « Vers la définition dune matrice de la comédie musicale : La place du spectateur dans la machine textuelle », in Ca Cinéma n° 16,. Paris : Albatros, 1978, p. 69.
Ibid., p. 70.
Panofsky commence son essai en évoquant la genèse de cet art, et en soulignant le fait que cétait le seul de la naissance duquel certains témoins (dont lui) étaient encore vivants au moment où il écrivait. Il insiste surtout sur sa nature particulière dart découvert et perfectionné à la suite dune invention technique. Ces « films de la préhistoire », écrit-il, étaient présentés « dans une poignée de petits cinémas miteux, pour la plupart fréquentés par les « classes laborieuses », et par des jeunes gens en quête daventure (je me souviens personnellement que, vers 1905, pour toute la ville de Berlin, il nexistait quun unique et obscur Kino à la réputation vaguement douteuse et qui, pour une insondable raison, portait un nom anglais : « The Meeting Room »). Guère étonnant, de ce fait, que la « bonne société », lorsquelle commença à se risquer dans ces cinémas des premiers temps, le fit non pas avec le sentiment daller y rechercher un divertissement comme tous les autres, et pourquoi pas instructif, mais avec la condescendance empruntée qui est la nôtre lorsque en joyeuse compagnie, nous nous plongeons dans les folkloriques bas-fonds de Coney Island
» (Erwin Panofsky, « Style et matière du septième art », in Trois essais sur le style, Le Promeneur, Gallimard (Paris, 1996), p. 110). Est-ce un hasard si ce dernier lieu est régulièrement évoqué dans les films dAllen ? Dulcie, linfirmière affranchie de A Midsummer Nights Sex Comedy, y passe ses dimanches dans un costume de bain des plus sexy, et lon se rappelle comment Alvy Singer, le protagoniste dAnnie Hall, connut une enfance quelque peu « secouée », dans une maisonnette construite juste sous le grand huit de Coney Island comme dans les auto-tamponneuses du manège géré par son père... Régulièrement, Allen revient au passé parfois miteux dun cinéma plus forain quartistique.
Henri Focillon, La vie des formes, Presses Universitaires de France (Paris, 2004).
Jean-Luc Biette. « Quest-ce quun cinéaste ? », Trafic, n° 18, printemps 1996, pp. 5- 13.
Ibid., p. 5.
Ibid., p. 8
Ibid., p. 12.
Daprès Jean-Luc Biette, le cinéma nest présent dans les films dAllen que comme « démarquage nobiliaire du fonctionnarisme télévisuel », p. 13.
Ibid, p. 9.
Le Monde, 14 janvier 1995.
David Lodge, Author, Author, Penguin (London, 2005), p. 168.
Voir tome II, annexe 3, pp. 36-38.
Voir tome II, annexe 3, pp. 26-27.
Pour le début de Broadway DannyRose, voir tome II, annexe 3, pp. 35-36.
JANKELEVITCH, 1964, p. 162.
Vladimir Jankélévitch, Lirréversible et la nostalgie, Flammarion (Paris, 1974), p. 155.
VERNET, 1985, p. 316.
I cannot live with you, op. cit.
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