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L'historique - Dominique Desjeux

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Université René Descartes – Paris V
Faculté de Sciences Humaines et Sociales Sorbonne
Departement de Sciences Sociales
Laboratoire CERLIS

Sociographie de la télévision en France

Thèse de doctorat de sociologie
Présentée le 11 octobre 2006
Par Aude DEPACHTERE

Sous la direction de monsieur le professeur Dominique DESJEUX

Jury
Dominique Boullier, rapporteur, professeur de sociologie
Dominique Desjeux, directeur, professeur d’anthropologie sociale et culturelle, Sorbonne Paris 5
Bruno Péquignot, rapporteur, professeur de sociologie
Année 2005-2006
Université Paris Descartes
 TOC \o \h \z \u  HYPERLINK \l "_Toc139936612" Introduction  PAGEREF _Toc139936612 \h 6
 HYPERLINK \l "_Toc139936613" Chapitre 1 - L'acquisition  PAGEREF _Toc139936613 \h 12
 HYPERLINK \l "_Toc139936614" I- L'historique  PAGEREF _Toc139936614 \h 12
 HYPERLINK \l "_Toc139936615" A- Les acquisitions des années 50 aux années 90  PAGEREF _Toc139936615 \h 12
 HYPERLINK \l "_Toc139936616" Les années 50 : l'apparition de la télévision  PAGEREF _Toc139936616 \h 13
 HYPERLINK \l "_Toc139936617" Les années 60 : la diffusion de la télévision  PAGEREF _Toc139936617 \h 15
 HYPERLINK \l "_Toc139936618" Les années 70 : la fin de la rareté  PAGEREF _Toc139936618 \h 17
 HYPERLINK \l "_Toc139936619" Les années 80 : l'émergence du système d'objet concret autour des usages de la télévision  PAGEREF _Toc139936619 \h 19
 HYPERLINK \l "_Toc139936620" Les années 90 : la multiplicité du nombre de télés dans l'espace domestique  PAGEREF _Toc139936620 \h 21
 HYPERLINK \l "_Toc139936621" B- Les déclencheurs de l'acquisition entre 1950 et 1990  PAGEREF _Toc139936621 \h 22
 HYPERLINK \l "_Toc139936622" La technologie : invention et diffusion de la télévision  PAGEREF _Toc139936622 \h 23
 HYPERLINK \l "_Toc139936623" La vie de couple : l'augmentation du pouvoir d'achat  PAGEREF _Toc139936623 \h 24
 HYPERLINK \l "_Toc139936624" Les fêtes : la transmission d'un cadeau neuf  PAGEREF _Toc139936624 \h 25
 HYPERLINK \l "_Toc139936625" C- Les acquisitions après les années 90 : de l'exceptionnel à l'ordinaire  PAGEREF _Toc139936625 \h 26
 HYPERLINK \l "_Toc139936626" Les innovations technologiques, une attraction pour les nouveautés  PAGEREF _Toc139936626 \h 27
 HYPERLINK \l "_Toc139936627" Les départs, un déclencheur stratégique d'acquisition de la TV  PAGEREF _Toc139936627 \h 27
 HYPERLINK \l "_Toc139936628" La vie de couple, la télé d'autrui  PAGEREF _Toc139936628 \h 30
 HYPERLINK \l "_Toc139936629" Les fêtes, un moment tour à tour déclencheur et occasion d'acquisition  PAGEREF _Toc139936629 \h 32
 HYPERLINK \l "_Toc139936630" Les promotions, les tentations du consommateur  PAGEREF _Toc139936630 \h 35
 HYPERLINK \l "_Toc139936631" Les programmes, une source de conflits familiaux  PAGEREF _Toc139936631 \h 35
 HYPERLINK \l "_Toc139936632" L'influence du déclencheur sur le mode d'acquisition  PAGEREF _Toc139936632 \h 36
 HYPERLINK \l "_Toc139936633" Conclusion  PAGEREF _Toc139936633 \h 38
 HYPERLINK \l "_Toc139936634" II- Les itinéraires  PAGEREF _Toc139936634 \h 41
 HYPERLINK \l "_Toc139936635" A- L'acquisition à l'âge adulte.  PAGEREF _Toc139936635 \h 41
 HYPERLINK \l "_Toc139936636" Les acquisitions non marchandes  PAGEREF _Toc139936636 \h 41
 HYPERLINK \l "_Toc139936637" Le don : "C'est un copain qui s'en débarrassait."  PAGEREF _Toc139936637 \h 41
 HYPERLINK \l "_Toc139936638" Le cadeau : "Si on t'offrait une télévision?"  PAGEREF _Toc139936638 \h 47
 HYPERLINK \l "_Toc139936639" Les acquisitions marchandes  PAGEREF _Toc139936639 \h 49
 HYPERLINK \l "_Toc139936640" Les déclencheurs  PAGEREF _Toc139936640 \h 49
 HYPERLINK \l "_Toc139936641" Les discordes : "Il faut un autre poste"  PAGEREF _Toc139936641 \h 49
 HYPERLINK \l "_Toc139936642" Les innovations technologiques, un déclic qui suscite l'envie d'achat  PAGEREF _Toc139936642 \h 50
 HYPERLINK \l "_Toc139936643" Les offres publicitaires ou la relance des ventes  PAGEREF _Toc139936643 \h 51
 HYPERLINK \l "_Toc139936644" Les pannes : un déclencheur important d'acquisition  PAGEREF _Toc139936644 \h 53
 HYPERLINK \l "_Toc139936645" L'opportunité d'une bonne affaire  PAGEREF _Toc139936645 \h 55
 HYPERLINK \l "_Toc139936646" Le choix du lieu  PAGEREF _Toc139936646 \h 56
 HYPERLINK \l "_Toc139936647" Les enseignes de produits d'occasion  PAGEREF _Toc139936647 \h 56
 HYPERLINK \l "_Toc139936648" Proximité et grandes enseignes  PAGEREF _Toc139936648 \h 57
 HYPERLINK \l "_Toc139936649" L'achat par relation : "Notre fille travaillait chez Darty."  PAGEREF _Toc139936649 \h 60
 HYPERLINK \l "_Toc139936650" Les critères du choix de l'objet  PAGEREF _Toc139936650 \h 62
 HYPERLINK \l "_Toc139936651" Des spécificités techniques : "On voulait que le son sorte devant"  PAGEREF _Toc139936651 \h 62
 HYPERLINK \l "_Toc139936652" Les dimensions : "Je voulais une télé pas trop grande"  PAGEREF _Toc139936652 \h 62
 HYPERLINK \l "_Toc139936653" La marque : "Chez mes parents il y avait une Sony"  PAGEREF _Toc139936653 \h 63
 HYPERLINK \l "_Toc139936654" L'achat d'un téléviseur, chacun son rôle  PAGEREF _Toc139936654 \h 65
 HYPERLINK \l "_Toc139936655" B- L'acquisition pendant l'enfance (moins de 15 ans).  PAGEREF _Toc139936655 \h 65
 HYPERLINK \l "_Toc139936656" L'acquisition non marchande  PAGEREF _Toc139936656 \h 66
 HYPERLINK \l "_Toc139936657" Le don  PAGEREF _Toc139936657 \h 66
 HYPERLINK \l "_Toc139936658" Le cadeau  PAGEREF _Toc139936658 \h 68
 HYPERLINK \l "_Toc139936659" Acquisition marchande  PAGEREF _Toc139936659 \h 70
 HYPERLINK \l "_Toc139936660" C- L'acquisition des jeunes adultes (16-25 ans)  PAGEREF _Toc139936660 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936661" Les acquisitions non marchandes  PAGEREF _Toc139936661 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936662" Le cadeau  PAGEREF _Toc139936662 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936663" Sous le toit parental : "On pouvait plus regarder, il était toujours pendu à la télé"  PAGEREF _Toc139936663 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936664" Le départ: "Elle m’a été offerte … pour mon départ à Caen"  PAGEREF _Toc139936664 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936665" Le don : "Maman a acheté une nouvelle télé, j'ai récupéré l’ancienne"  PAGEREF _Toc139936665 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936666" Les acquisitions marchandes  PAGEREF _Toc139936666 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936667" D- Valeur et codification de la circulation de l'objet  PAGEREF _Toc139936667 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936668" Le cadeau : l'émergence de la notion de contrôle  PAGEREF _Toc139936668 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936669" Une passation codifiée  PAGEREF _Toc139936669 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936670" La symbolique du cadeau  PAGEREF _Toc139936670 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936671" Le don d'objets d'occasion  PAGEREF _Toc139936671 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936672" Perpétuation et évolution du don  PAGEREF _Toc139936672 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936673" La ronde des télévisions  PAGEREF _Toc139936673 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936674" Pertinence de l'opposition marchande/non marchande  PAGEREF _Toc139936674 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936675" Conclusion  PAGEREF _Toc139936675 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936676" Chapitre 2 – L'installation  PAGEREF _Toc139936676 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936677" I- L’emplacement de la télévision au sein du foyer  PAGEREF _Toc139936677 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936678" A- l'indispensabilité de l'objet  PAGEREF _Toc139936678 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936679" B- Les modalités de son installation  PAGEREF _Toc139936679 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936680" La famille "prise" (prise antenne ou prise de courant)  PAGEREF _Toc139936680 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936681" La famille canapé  PAGEREF _Toc139936681 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936682" La famille "contrôle"  PAGEREF _Toc139936682 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936683" La préservation de l'intimité : "la télé dans la chambre, c'est un peu tue l'amour"  PAGEREF _Toc139936683 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936684" La préservation des autres activités : "quand on regarde la télé, on ne peut pas jouer au piano"  PAGEREF _Toc139936684 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936685" Des contraintes esthétiques : "C'est moche une télé dans un salon"  PAGEREF _Toc139936685 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936686" C- La salle à manger; lieu d'accueil privilégié du téléviseur  PAGEREF _Toc139936686 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936687" Le coin télé  PAGEREF _Toc139936687 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936688" La télé mobile  PAGEREF _Toc139936688 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936689" D- Le jeune couple et la télévision  PAGEREF _Toc139936689 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936690" Elle chez lui avec ses objets  PAGEREF _Toc139936690 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936691" Lui chez elle avec ses affaires à lui  PAGEREF _Toc139936691 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936692" E- L'emplacement, première phase de contrôle  PAGEREF _Toc139936692 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936693" Une installation parsemée de contraintes matérielles et sociales  PAGEREF _Toc139936693 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936694" Le multi équipement : une pénétration progressive dans l'intimité  PAGEREF _Toc139936694 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936695" Conclusion  PAGEREF _Toc139936695 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936696" II- Les objets concrets  PAGEREF _Toc139936696 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936697" A- Le système d'objet concret  PAGEREF _Toc139936697 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936698" B- Le support TV  PAGEREF _Toc139936698 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936699" Le bon usage; les normes  PAGEREF _Toc139936699 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936700" L'acquisition du support télé  PAGEREF _Toc139936700 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936701" Les acquisitions marchandes  PAGEREF _Toc139936701 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936702" L'achat simultané  PAGEREF _Toc139936702 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936703" Le meuble fait sur mesure  PAGEREF _Toc139936703 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936704" Les acquisitions non marchandes  PAGEREF _Toc139936704 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936705" Le don  PAGEREF _Toc139936705 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936706" Le meuble déjà présent dans la pièce  PAGEREF _Toc139936706 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936707" Le meuble fait maison  PAGEREF _Toc139936707 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936708" C- L'instauration du contrôle  PAGEREF _Toc139936708 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936709" De l'esthétisme à l'image de soi  PAGEREF _Toc139936709 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936710" L'accès à la télévision  PAGEREF _Toc139936710 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936711" Le poids des représentations sociales  PAGEREF _Toc139936711 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936712" Conclusion  PAGEREF _Toc139936712 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936713" Chapitre 3 - La construction du choix  PAGEREF _Toc139936713 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936714" I- Habitudes et rituels  PAGEREF _Toc139936714 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936715" A- Les outils du choix  PAGEREF _Toc139936715 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936716" Le zapping  PAGEREF _Toc139936716 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936717" Elaboration d'un outil de recherche  PAGEREF _Toc139936717 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936718" Le zapping, plaisir et réflexe  PAGEREF _Toc139936718 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936719" Outil du choix ou du non choix?  PAGEREF _Toc139936719 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936720" Le journal des programmes télévisés.  PAGEREF _Toc139936720 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936721" Le choix du journal  PAGEREF _Toc139936721 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936722" L’acquisition  PAGEREF _Toc139936722 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936723" L'acquisition marchande  PAGEREF _Toc139936723 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936724" La lecture  PAGEREF _Toc139936724 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936725" Lecture immédiate et présélection  PAGEREF _Toc139936725 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936726" L'élaboration de méthodes de lecture  PAGEREF _Toc139936726 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936727" La lecture déterminante  PAGEREF _Toc139936727 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936728" Un objet affectif  PAGEREF _Toc139936728 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936729" Le guide TV  PAGEREF _Toc139936729 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936730" C- Le temps du choix.  PAGEREF _Toc139936730 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936731" B- L'usage des 7 modèles de décision du marketing appliqué au choix du programme  PAGEREF _Toc139936731 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936732" L’habitude : "Quand il arrive, il regarde la 5"  PAGEREF _Toc139936732 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936733" L’aversion : "Je ne regarderai pas quelque chose qui s’appelle Les feux de l’amour"  PAGEREF _Toc139936733 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936734" L’attraction : "J’aimais Bobby"  PAGEREF _Toc139936734 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936735" L’évaluation : "Tu regardes pour savoir par quoi la série a été remplacée?"  PAGEREF _Toc139936735 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936736" La compensation : "Pyramide on regarde maintenant parce qu’il y a le foot de l’autre coté"  PAGEREF _Toc139936736 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936737" L’indifférence : Il n’a pas vraiment de série préférée  PAGEREF _Toc139936737 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936738" L’économie : "Je ne regarde pas, je lis seulement sur Télé Star"  PAGEREF _Toc139936738 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936739" Conclusion  PAGEREF _Toc139936739 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936740" II- Pressions et représentations sociales  PAGEREF _Toc139936740 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936741" A- L'identité sociale  PAGEREF _Toc139936741 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936742" B- Les réseaux d’influence  PAGEREF _Toc139936742 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936743" La sphère familiale  PAGEREF _Toc139936743 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936744" Les enfants  PAGEREF _Toc139936744 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936745" Le conjoint  PAGEREF _Toc139936745 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936746" La sphère amicale  PAGEREF _Toc139936746 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936747" La sphère professionnelle  PAGEREF _Toc139936747 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936748" C- Influence et résistance  PAGEREF _Toc139936748 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936749" La mise à mal des réticences  PAGEREF _Toc139936749 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936750" La barrière morale  PAGEREF _Toc139936750 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936751" Conclusion  PAGEREF _Toc139936751 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936752" Chapitre 4 - Un analyseur des rapports de force au sein du foyer  PAGEREF _Toc139936752 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936753" I- L'accès aux programmes, un jeu inégal  PAGEREF _Toc139936753 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936754" A- L’enjeu : passer du temps ensemble  PAGEREF _Toc139936754 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936755" B- La gestion de l'accès aux programmes  PAGEREF _Toc139936755 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936756" La technologie, l'historique de l'accès inégalitaire  PAGEREF _Toc139936756 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936757" Du despotisme à la démocratie télévisuelle  PAGEREF _Toc139936757 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936758" Du stratagème à l’instauration de règles  PAGEREF _Toc139936758 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936759" Régulation de l’usage du poste secondaire  PAGEREF _Toc139936759 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936760" C- Le dénouement  PAGEREF _Toc139936760 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936761" La fuite, un échec de la négociation  PAGEREF _Toc139936761 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936762" La victoire  PAGEREF _Toc139936762 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936763" Conclusion  PAGEREF _Toc139936763 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936764" II- L'expression des rapports de force à travers l'usage des objets  PAGEREF _Toc139936764 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936765" A- L’usage des meubles : canapés, fauteuils et chaises  PAGEREF _Toc139936765 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936766" Une installation inégale  PAGEREF _Toc139936766 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936767" Une installation hiérarchique  PAGEREF _Toc139936767 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936768" B- La télécommande : un enjeu stratégique  PAGEREF _Toc139936768 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936769" Un double accès : à la TV, aux programmes  PAGEREF _Toc139936769 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936770" Un objet qui conditionne toute une pratique  PAGEREF _Toc139936770 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936771" Un traitement particulier  PAGEREF _Toc139936771 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936772" L’accès à la télécommande ou la territorialisation de la télévision  PAGEREF _Toc139936772 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936773" La télécommande, marqueur social de la maturité  PAGEREF _Toc139936773 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936774" Conclusion  PAGEREF _Toc139936774 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936775" III- Sous l'emprise de la télévision  PAGEREF _Toc139936775 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936776" A- La ritualisation de l'écoute  PAGEREF _Toc139936776 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936777" B- De l'accompagnement à la planification des tâches  PAGEREF _Toc139936777 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936778" L'inscription dans le temps  PAGEREF _Toc139936778 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936779" L'inscription dans l'espace  PAGEREF _Toc139936779 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936780" Conclusion  PAGEREF _Toc139936780 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936781" Chapitre 5 – Un lien social dans le couple  PAGEREF _Toc139936781 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936782" I- Proximité et distance  PAGEREF _Toc139936782 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936783" A- La proximité dans la distance  PAGEREF _Toc139936783 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936784" Un moyen de "nier" la mobilité  PAGEREF _Toc139936784 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936785" La télévision culturelle: maintenir un lien avec sa culture d'origine  PAGEREF _Toc139936785 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936786" B- La distance du quotidien  PAGEREF _Toc139936786 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936787" Un nouveau centre d'énergie au sein du foyer  PAGEREF _Toc139936787 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936788" Vers des relations moins formelles  PAGEREF _Toc139936788 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936789" De l'enthousiasme à plus de modération  PAGEREF _Toc139936789 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936790" Une menace pour la vie conjugale  PAGEREF _Toc139936790 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936791" L'enfermement dans le mutisme  PAGEREF _Toc139936791 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936792" Un sentiment d'exclusion  PAGEREF _Toc139936792 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936793" Le conflit : une forme de prise en compte de l'autre  PAGEREF _Toc139936793 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936794" La construction du temps conjugal  PAGEREF _Toc139936794 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936795" Du temps ensemble à l'intimité  PAGEREF _Toc139936795 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936796" C - La rupture du quotidien  PAGEREF _Toc139936796 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936797" Conclusion  PAGEREF _Toc139936797 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936798" II- Entre interdit et transgression ; la gestion du quotidien  PAGEREF _Toc139936798 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936799" A- La gestion, une nécessité face à un objet dévorant  PAGEREF _Toc139936799 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936800" B- Les interdits déclarés; entre interdit et transgression  PAGEREF _Toc139936800 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936801" Des interdits de diverses natures  PAGEREF _Toc139936801 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936802" La prise de nourriture, repas et grignotage  PAGEREF _Toc139936802 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936803" Un lieu, la chambre  PAGEREF _Toc139936803 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936804" Une activité, le travail scolaire  PAGEREF _Toc139936804 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936805" La transgression de l'interdit  PAGEREF _Toc139936805 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936806" L’évolution des interdits  PAGEREF _Toc139936806 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936807" C- L'interdit, un renversement des rôles  PAGEREF _Toc139936807 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936808" Conclusion  PAGEREF _Toc139936808 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936809" I- Discours et représentations du bon usage de la télévision  PAGEREF _Toc139936809 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936810" A- Un objet en manque de légitimité  PAGEREF _Toc139936810 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936811" B- La construction du discours  PAGEREF _Toc139936811 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936812" Le discours du rôle  PAGEREF _Toc139936812 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936813" La maîtrise de l'image  PAGEREF _Toc139936813 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936814" Des pratiques passées sous silence  PAGEREF _Toc139936814 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936815" Un discours formaté aux normes du groupe  PAGEREF _Toc139936815 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936816" Conclusion  PAGEREF _Toc139936816 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936817" II- Le recours au meuble comme contrôle du "bon usage"  PAGEREF _Toc139936817 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936818" A- Du contrôle à la liberté corporelle  PAGEREF _Toc139936818 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936819" La rigueur des chaises  PAGEREF _Toc139936819 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936820" Le fauteuil préféré  PAGEREF _Toc139936820 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936821" Le canapé, liberté et avachissement  PAGEREF _Toc139936821 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936822" Allongé dans son lit  PAGEREF _Toc139936822 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936823" B- Le meuble révélateur du rapport à la télé  PAGEREF _Toc139936823 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936824" Contrôle du maintien corporel  PAGEREF _Toc139936824 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936825" Contrôle du temps passé devant la télévision  PAGEREF _Toc139936825 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936826" Conclusion  PAGEREF _Toc139936826 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936827" Conclusion; entre choix, imposition sociale et emprise de la télévision  PAGEREF _Toc139936827 \h 71
 HYPERLINK \l "_Toc139936828" Bibliographie  PAGEREF _Toc139936828 \h 71
 Introduction

L'idée naît d'un mémoire secondaire de DEA. Mon mémoire principal est consacré à la pratique du roller, je poursuis une étude commencée l'année précédente en maîtrise; un second mémoire est obligatoire pour valider le diplôme, dont le choix du thème est laissé libre. Je choisis alors un thème très différent "les séries télés", adepte depuis de nombreuses années, consommatrice assidue mais dépassée face à la programmation "sauvage" des chaînes hertziennes, je me lance. Convaincue que la série télévisée est un produit de qualité, qu'à travers la diversité des genres chacun peut trouver chaussure à son pied, que la phrase "je n'aime pas les séries" ne devrait pas exister car il y a une série pour chacun, et que si vous n'avez pas la vôtre c'est que vous ne l'avez pas encore trouvée mais croyez-moi elle existe, certes les programmations des chaînes hertziennes ne vous aideront guère à la dénicher, programme bouche trou malgré des scores d'audience tout à fait respectables, elles sont maltraitées par les chaînes, programmées sans ordre chronologique, déplacées d'une case à une autre. Le choix de l'objet est terminé, ce sera les séries, comment seront-elles traitées, je ne sais pas encore mais mon objet d'étude est choisi. Mon travail ne leur rendra pas leurs lettres de noblesse mais je les traiterais dignement toutes autant qu'elles sont, celles que j'aime mais aussi les autres. La problématique fait son apparition suite à un cours de Dominique Desjeux, ce dernier porte sur la décision. Dominique Desjeux évoque les 7 modèles de décision en marketing, ce denier est appliqué à la décision d'achat de légumes sous vide. La connection s'établit, j'appliquerai ce modèle au choix des séries. Les séries deviennent un objet "d'investigation", un alibi me permettant d'étudier les modèles de décision. Ce travail est en partie intégré à cette étude, il a été légèrement modifié de sorte à appliquer le modèle à tous les programmes quels que soient leurs genres séries: jeux, émissions…

Après un an passé sur les séries télévisées, les relations existant entre les téléspectateurs et leur téléviseur m'interpellent un peu plus encore. Mes recherches bibliographiques sur le thème de la télévision se sont avérées peu fructueuses, les ouvrages sociologiques se font rares. En communication et en psychologie avec entre autres Dominique Wolton et Serge Tisseron, les rayons sont un peu plus fournis, cependant l'axe de recherche est centralisé autour du contenu télévisuel, des programmes, des messages. La télévision en tant qu'objet matériel apparaît comme un thème inexploré ou tout du moins non publié. Qu'à cela ne tienne, je me lance et construirai mon analyse autour de thèmes transversaux, j'établirais une concordance des démarches et de leurs significations avec d'autres objets déjà étudiés.
Simultanément aux recherches bibliographiques, j'entame en septembre 2001 la réalisation de mes entretiens. Pendant mon année de DEA, Loft story a fait son apparition sur les écrans français. Je me concentre sur mon sujet les séries télévisées, le tapage médiatique m'interpelle mais je suis surtout alertée par les audiences que réalisent les programmes. Ayant bouclé mes entretiens, je finalise mon travail de DEA. Pour débuter mon doctorat, je décide de retourner consulter chaque personne m'ayant accordé un entretien l'an passé. Je me présente avec mon nouveau guide d'entretien, axé sur l'objet acquisition, installation, usages et quelques questions sur le suivi de Loft Story. Volontairement je décide de ne pas m'intéresser au contenu des programmes, je ne prête attention à ce dernier que s'il influe sur le comportement du téléspectateur. Le mémoire de DEA aboutit à la conclusion que les pratiques du téléspectateur s'inscrivent dans le temps et reproduisent une certaine routine, l'habitude télévisuelle apparaît comme l'occurrence récurrente. Les comportements sont stables, les habitudes bien ancrées dans le temps, les horaires sont fixes et le suivi des émissions régulier. Loft story a tout simplement bouleversé les habitudes télévisuelles, les téléspectateurs inconditionnels des jeux de TF1 ont découvert l'existence des programmes de M6, la télévision s'est mise à fonctionner le matin dans l'optique de suivre les résumés du programme de la veille. Les habitudes télévisuelles en terme d'horaires, de choix de programmes, de chaînes sont en l'espace de quelques semaines chamboulées. Mes enquêtés aux usages établis, instaurés depuis plusieurs années, me racontent comment ils ont adopté ce nouveau programme et ainsi modifié leurs pratiques vieilles de plusieurs années. Je réalise avec frayeur que si le Loft avait été diffusé quelques mois plus tôt je n'aurais pu observer et analyser les modèles de décision. Loft story n'est qu'une parenthèse télévisuelle, l'émission a bouleversé un temps donné la consommation des téléspectateurs, la fin du programme a refermé elle-même cette parenthèse, les téléspectateurs sont retournés à leurs anciennes pratiques. Le phénomène Loft story se traduit par l'arrivée de nombreux livres sur les sujets, ces nouveaux écrits se cantonnent au contenu teinté d'idéologie, moralisateur, dénonciateur des dérives télévisuelles, je suis forcée de constater que l'on s'intéresse plus à ce que la télévision diffuse qu'à la manière dont elle est regardée. Je n'ai aucune envie de faire le procès de la télévision, je n'émets aucun jugement sur son contenu, mais il est vrai que je ne peux moi non plus totalement passer outre le phénomène Loft story, je ne m'y attarderai pas pour polémiquer sur les valeurs véhiculées par le contenu du programme, je me focaliserai seulement sur son impact sur les pratiques télévisuelles et les phénomènes suscités.

 A coté de cela, des études quantifient, enregistrent la consommation des téléspectateurs. Le consommateur de télévision devient une cible, selon ses caractéristiques socio-professionnelles, mais encore sa situation familiale, son âge ou son sexe, il appartient à plusieurs catégories. Grâce à divers outils mis en place, il est observé et étudié par le biais du panel de Médiamétrie. La consommation télévisuelle des téléspectateurs intéresse plusieurs acteurs, les chaînes qui souhaitent maximiser leurs audiences, mais aussi les annonceurs qui utilisent ces études pour cibler un profil particulier de consommateurs potentiels.
Plus un programme est regardé plus l'espace publicitaire inter et intra programmes est convoité et ses tarifs élevés. Selon le produit vendu, les calculs sont différents, deux constructeurs automobiles n'auront pas la même démarche selon le type de voiture qu'ils proposeront. Ainsi les publicités d'un constructeur de luxe, tel Ferrari ne sont pas diffusées sur les chaînes gratuites mais uniquement sur une ou deux chaînes du câble dont le profil de téléspectateur correspond à de potentiels acheteurs. Alors qu'un constructeur comme Renault cherchant à vendre son dernier modèle familial communiquera à des heures de grande écoute et cherchera à toucher autant les ménagères, leurs enfants que leur époux. Ainsi des spots destinés aux enfants ou à des individus CSP+ ne seront pas placés pendant les mêmes programmes, sur les mêmes chaînes, ni aux même horaires. Les outils de Médiamétrie mesurent la durée d'écoute des foyers et des téléspectateurs au fil des ans. Depuis 1962, cette dernière a augmenté de 103 minutes, actuellement un foyer français regarde la télé 5h36 par jour. Médiamétrie suit la consommation des téléspectateurs minutes par minutes, jour après jour. Les statistiques montrent une évolution de la DEI (Durée d'Ecoute par Individu) au fil des mois, il existe une variation saisonnière, la télévision est inégalement regardée selon les saisons, les mois d'été ont la plus faible DEI de l'année. L'effet vacances explique en partie cette baisse, la météo est quant à elle un autre facteur explicatif, plus il fait beau plus le temps passé devant la télévision est faible. Au fil des semaines, l'effet météo est analysé afin d'expliquer les variations de la durée d'écoute. Si la température augmente ou si la durée d'ensoleillement s'allonge, l'audience baisse, en revanche, si les précipitations augmentent, l'audience est en hausse. Les mesures d'audience de Médiamétrie permettent avec précision de quantifier, de déterminer l'arrivée, les mouvements et le départ des téléspectateurs. Les mesures d'audience mettent à jour des heures creuses, des heures pleines de télévision, une consommation inégale des différentes chaînes gratuites et payantes. Les analyses d'audience sont diverses et analysent avec finesse la consommation des téléspectateurs.

Grâce aux audimètres de Médiamétrie, l'heure à laquelle la télévision est allumée dans un foyer n'est plus un secret, les professionnels savent par qui et ce qui est regardé. Il observe les répétitions, il note les habitudes, sans connaître les détails et les raisons de tels gestes. Malgré la quantité d'informations recueillies par les audimètres de Médiamétrie, les comportements des téléspectateurs restent inqualifiables. Seuls les entretiens, les observations permettent de fournir de tels renseignements. La méthode qualitative vient apporter un type d'informations complémentaires. Les méthodes quantitatives permettent de répondre aux questions qui, quoi, quand. Je m'attellerais ici à fournir des réponses aux questions comment et pourquoi. Afin d'appréhender mon objet, ses usages et sa consommation, j'ai choisi une méthode microsociologique, voire microsociale. Pour cela j'ai privilégié des entretiens à domicile, je me suis concentrée sur les pratiques de mes téléspectateurs, j'ai observé avec minutie l'aménagement de leurs intérieurs, la disposition des objets, l'emplacement de la télécommande, du journal des programmes. Une cinquantaine d'entretiens ont été réalisés. 94.5% des foyers ayant la télévision, obtenir des enquêtés volontaires a été relativement aisé, beaucoup plus que de trouver des références bibliographiques sur le sujet, à chaque enquête ses difficultés. Les entretiens se sont réalisés au fil de rencontres, j'ai mobilisé mes propres sphères sociales, mes deux lieux de travail, une école maternelle et une piscine, mon réseau familial et amical pour me mettre en relation avec leurs propres amis, leurs parents ou leurs voisins, j'ai ainsi rencontré des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes, des célibataires, des couples avec ou sans enfant, des jeunes couples, des familles d'origine étrangère portugaise, yougoslave, maghrébine, asiatique, indoue. La diversité des profils apporte à l'enquête une véritable richesse.

La télévision étant à la fois pour reprendre les catégorisations de Céline Rosselin un objet fonctionnel, un objet matériel et une infrastructure, le terrain est un double terrain le premier est délimité dans le temps et dans un lieu, c'est le temps de la retransmission, autrement dit la pratique télévisuelle, le second se dissémine en amont et en aval de la retransmission sous forme de circulation d'objet et de contenus, ce sont les usages télévisuels. L'objet a pour particularité d'être un objet intime et un objet social, de traverser les différentes sphères de la vie d'un individu, de générer selon ses usages de la distance ou de la proximité. La télévision devient un objet "d'investigation" analysant les mécanismes sociaux. La télévision est utilisée comme un analyseur des relations familiales, des relations conjugales, relations parents-enfants, de la construction identitaire, elle met à jour des rapports de force, des liens sociaux à travers la circulation des objets et des mécanismes sociaux comme l'intégration, la pression sociale.
Le fil conducteur de l'analyse sera le contrôle, la pratique télévisuelle est réglementée, les usages sont calculés, la télévision est consommée non seulement en tant qu'objet de distraction mais en tant qu'objet identitaire et intégrateur. Source de pouvoir, chaque usage de l'objet est contrôlé, la maîtrise de l'objet commence dès son acquisition.
L'analyse débute par un bref historique afin d'arriver aux itinéraires d'acquisition, suit l'installation de l'objet, son emplacement dans l'espace, sa personnalisation et sa mise en scène, pour arriver aux choix du programme; les éléments du choix sont passés en revue: Les outils, les pressions et les représentations; la télévision devient alors un analyseur des rapports de force au sein du foyer, elle met à jour des jeux de domination, des tensions et la régulation des relations conjugales, leur analyse continue à travers un chapitre sur l'espace social et la gestion des distances, le couple dresse des stratégies, recourt à l'interdit pour maîtriser l'emprise de la télévision. L'étude se termine sur l'analyse de l'usage télévisuel, consommation et discours, comme stratégie de construction identitaire et d'intégration sociale.









Chapitre 1 - L'acquisition


I- L'historique
A- Les acquisitions des années 50 aux années 90
En 2004, 95,3% des foyers français sont équipés d’au moins un poste de télévision. Quoi de plus ordinaire que de pouvoir allumer sa télévision lorsque l’on rentre chez soi, de regarder le journal télévisé ou de choisir le programme de sa soirée, se laisser tenter par les programmes hertziens, du câble ou du satellite, un enregistrement vidéo ou encore un DVD, installé sur son canapé, couché dans son lit…
Si regarder la télévision est devenu un acte anodin, la manière de la regarder, les comportements face ou devant ce poste le sont moins. Si le fait d’allumer la télévision est parfois un geste irréfléchi, et devient pour certains un réflexe, le téléviseur, de par son aspect général - sa taille, son design, sa marque, mais aussi sa disposition au sein d’une pièce, d’un appartement - est l’aboutissement d'un processus de construction sociale qui a mobilisé les acteurs de l'espace domestique, de façon implicite ou non, sur la place à accorder à l’objet télévision au sein du foyer.

A travers ces récits couvrant 50 années d'acquisition, nous découvrons la richesse des pratiques mises en œuvre par les enquêtés. Les raisons et les circonstances de l'acquisition sont diverses, les itinéraires empruntés illustrent à leur tour les réseaux mis en œuvre, ils nous ramènent à des cycles de vie, comme le mariage, ou à des fêtes annuelles comme Noël et les anniversaires.
A l'heure actuelle ce sont 95,3% des foyers français qui sont équipés d'au moins un poste de télévision, 43% sont recensés comme appartenant à la catégorie des multi-équipés TV actifs. Les dernières technologies (écran plat, plasma, cristaux liquides), les nouvelles formes de télévision ADSL (Asymmetrical Digital Subscriber Line), la future TNT (Télévision Numérique Terrestre) tendent à faire penser que la télévision, quelle que soit la forme qu'elle prenne, a encore de beaux jours devant elle.
A travers ces 50 ans d’existence de téléviseurs, cette étude va chercher à expliquer les mécanismes d'acquisition, les itinéraires, les cycles de vie ainsi que leurs évolutions au cours de ces dernières années. Achetée neuve, récupérée ou donnée, la télévision devient révélatrice du recours et de l'utilisation des réseaux sociaux, de l'existence d'échanges intra et intergénérationnels et du réchauffement du lien social.




Les années 50 : l'apparition de la télévision
Les premiers programmes de télévision font leur apparition en France en 1935. Deux ans plus tard, les premières émissions régulières apparaissent à la télévision pendant une demi-heure par jour. Il faudra attendre encore dix ans pour voir les premiers bulletins météo télévisés. Jusqu'en 1950, la réception de ces programmes est géographiquement limitée, elle est restreinte à la ville de Paris. Alors que la télévision et les programmes se développent, parallèlement la technologie télévisuelle se diffuse. Progressivement, les Parisiens puis l'ensemble des habitants du territoire français vont accéder à cette technologie. Les entretiens ont permis de remonter un demi-siècle d'accès et d'acquisition de cette technologie. Leurs contenus relatent la diversité des pratiques, des occasions, des itinéraires d'acquisition d'hier et d'aujourd'hui.
Mireille se rappelle avec précision l'arrivée de la première télévision dans son foyer :
C’était en octobre 1954 pour Noël. Par un cousin de mon mari qui travaillait dans une société qui fabriquait des appareils. C’était un combiné qui faisait radio, télé et un tourne disque. C’était relativement cher. 1800F, pour l’époque. Il y avait une chaîne. (Mireille, 77 ans)
A travers son récit dans lequel Mireille évoque l'acquisition de son téléviseur, elle cite des éléments liés à l'histoire de la télévision, aux cycles de vie, aux liens sociaux, aux modes d'acquisition (marchand ou non marchand). En 1950, l'équipement télévisuel commence à se développer ; cependant, cela reste une technologie difficile à acquérir, de par son prix qui reste un frein à sa consommation, mais surtout par sa rareté, les magasins audiovisuels n'existant pas encore. C'est donc par le biais de l'une de leurs connaissances, un cousin employé dans une usine de construction, qu'ils vont pouvoir se procurer leur premier poste de télévision. Enfin ce dernier arrivera dans le foyer pour les fêtes, la période de Noël participe à l'occasion d'acquisition. Le coût financier de l'objet représente un certain investissement, ce fut le cadeau de toute une famille pour Noël 1954.

Dans les années 50, la télévision est un objet rare, seuls quelques foyers en sont équipés. Le prix d'un téléviseur est un premier frein à son développement. Mireille se souvient avoir payé son téléviseur 1800F, pour comparaison le SMIG à la même époque valait autour de 400F. Donc, pour avoir accès à cette technologie, il fallait pouvoir débourser 4,5 fois la valeur du salaire minimum. A l'heure actuelle où le SMIG devenu SMIC équivaut à peu près à 1000 euros, cela reviendrait à investir 4500 euros dans un téléviseur, ce qui représente l'accès aux dernières technologies : soit le prix d'un téléviseur LCD de marque haut de gamme, soit l'accès à un écran plasma de très bonne qualité.

Le second frein au développement de cette technologie, expliquant lui aussi la rareté de l'objet concerne les réseaux de distribution. On ne les trouve pas aussi facilement qu’aujourd’hui puisque les magasins de vente que nous connaissons, comme les grandes surfaces (Carrefour, Auchan), les magasins spécialisés dans l'électroménager de produits "bruns" (Darty, Fnac) sont inexistants. C'est donc auprès des fabricants, des usines que ces produits sont vendus.
La vente directe n'existe pas encore, les pièces sortant des usines sont en nombre relativement limité, l'acheteur potentiel doit avoir un moyen d'accès au lieu de vente. Les réseaux de connaissances apparaissent dans le processus d'acquisition du téléviseur. Les lieux de ventes sont réduits, les réseaux de connaissance sont actionnés et jouent un rôle déterminant dans l'acquisition.


Les années 60 : la diffusion de la télévision
Louise garde un souvenir très précis de son premier téléviseur :
Ma première télévision était en noir et blanc en 1966. La télévision venait de sortir, ce n’était pas répandu aux Antilles. C’était une télévision de la marque Lemétayer. Mon mari l’a achetée, il était dans le métier. (Louise, 55 ans)
Le contexte et le lieu sont différents et pourtant l'histoire de Louise ressemble à la précédente. Une dizaine d'années après les débuts de son développement en France métropolitaine, la télévision fait son apparition dans les départements d'Outre-mer. C'est un objet rare, il n'y a pas de vente directe, les enseignes de grande distribution n'existent pas, la vente se fait alors par réseaux. Louise acquiert sa télévision par le biais de son mari qui travaillait alors dans cette branche.

Autre personne, autre histoire. Nous sommes en France, dans les années 60, la télévision a commencé sa diffusion depuis une dizaine d'années. Cela reste un objet exceptionnel mais plus un objet rare. Anne-Marie se souvient que ses parents ne souhaitaient pas particulièrement acquérir cet objet :
A 16 ans elle est arrivée parce que je suis tombée malade, j’étais obligée de rester allongée pendant 6 mois, donc fallait que je m’occupe. (Anne-Marie, 56 ans)
Ce sont les circonstances qui furent à l'origine de cette acquisition. La maladie est le déclencheur de l'achat. Après avoir appris le diagnostic de leur fille, les parents prennent la décision d'investir dans une télévision. En une décennie, l'accès à la télévision c'est démocratisé. Les prix ont baissé, la vente directe s'est développée.

Avant d'acheter ensemble leur premier téléviseur, Viviane et Bernard en possédaient déjà un, qu'ils avaient hérité d'un membre de leur famille. N'ayant pas les moyens financiers d'acquérir un poste, c'est grâce à un don d'un membre de leur famille qu'ils en récupérèrent un. Ce premier poste leur est légué quelques temps après leur mariage, ils le gardèrent jusqu'à ce que ce dernier fût hors d'état. En 1967, ils achètent leur première télévision, ils sont alors mariés, ce nouveau téléviseur vient remplacer l'ancien poste qu'ils avaient récupéré. Leur mariage et l'acquisition de leur télévision ne sont pas deux phénomènes liés entre eux, cependant le mariage est un repère dans le temps, il marque le souvenir. Ainsi l'acquisition devient antérieure ou postérieure, elle s'inscrit plus facilement dans la mémoire. Il y a un avant et un après mariage. Bien que celui-ci ne soit pas toujours un facteur déterminant, il reste un marqueur temporel. 
La première qu’on a achetée à deux, elle était en plastique blanc, on ne l’avait pas payée cher, en noir et blanc bien entendu. Puis la première télé couleur, quand on est arrivés ici en 67, on est arrivés, on a eu un peu plus d’argent, je m’étais fait embauchée, avant je faisais que des vacations dans le gardiennage. C’était une Grundig, je me souviens de la marque, c’était ma première télé couleur. (Viviane, 56 ans et Bernard, 64 ans)
L'acquisition de leur téléviseur couleur semble être leur souvenir le plus marquant. L'arrivée de cette nouvelle technologie sur le marché leur donne envie, cependant le déclencheur de l'achat sera l'embauche de Viviane par la mairie de S. Leur nouvelle situation financière leur fait passer le cap, c'est l'achat.


Les années 60 marquent un tournant dans l'histoire de la télévision. D'une part les prix ont baissé, la vente directe s'est développée, l'accès à la télévision s'est démocratisée. D'autre part la télévision couleur fait son apparition, elle attise un marché en plein essor. Cette nouveauté technologique crée l'envie, son acquisition va faire émerger un nouveau mode de circulation : l'acquisition non marchande, une partie des postes remplacés sont donnés. Dès lors, la télévision va se diffuser au sein des foyers français à travers ces deux modes d'acquisition : marchand et non marchand.


Les années 70 : la fin de la rareté
Au cours des années 70, la télévision acquiert un nouveau statut, elle devient un objet de consommation commun, voir banal. Elle s'achète, se change de plus en plus aisément.
Borka et son mari sont Yougoslaves. Ils se marient à 20 ans, puis, quelques mois après, quittent leur pays natal et viennent s'installer à Paris. Elle ne travaille pas, lui est employé comme ouvrier :
Ma 1ère télé, je l'ai eue six mois après mon arrivée en France. J'avais 21 ans avec mon mari, on a acheté la télé fin 73 pour apprendre à parler le français, je ne travaillais pas, c'était une occupation. Grâce à la télé, je comprenais le français, sans le parler. Puis en 76 on a emménagé dans le Xème, on a acheté une autre télé, plus grande et en couleur. Enfin en 78 on a changé de télé, car l’autre est tombée en panne, réparer l’ancienne coûtait plus cher que dans acheter une neuve. (Borka, 51 ans)
En l'espace de cinq ans, ils vont entrer en possession de trois téléviseurs. Un premier, petit et noir et blanc, correspondant alors à leurs moyens financiers ; son achat se fait rapidement après leur arrivée en France. L'acquisition est déclenchée par deux attentes, la première étant la nécessité d'apprendre le français, la seconde le besoin d'occuper ses journées. Son mari travaille, Borka reste seule chez elle toute la journée, elle fait des broderies pour s'occuper mais cette seule occupation s'avère insuffisante. La télévision est utilisée comme un moyen d'intégration, c'est par elle qu'elle approche la langue du pays.
En 1976, soit trois ans plus tard, ils quittent leur studio et emménagent dans un deux pièces. Ce départ va déclencher un nouvel achat : le nouvel appartement est plus grand, leur situation financière s'est améliorée, ils investissent alors dans un nouveau poste, plus grand et en couleur. L'ancien est donné. Les motivations de cette nouvelle acquisition sont très différentes des premières. Enfin, deux ans plus tard, le poste couleur tombe en panne, la réparation étant aussi onéreuse qu'un nouvel achat, ils investissent dans un nouveau poste. Ils garderont ce dernier pendant treize ans.
Ces acquisitions sont réalisées dans un espace très court et chacune d'entre elles est déclenchée par des éléments très différents. Dès les années 70, l'existence d'une diversité d'éléments déclencheurs commence à se faire sentir.

Pour Françoise, c'est par le mariage dans les années 70 qu'elle va avoir accès à la télévision.
Je sais que c’est tardif. J’ai eu la télé après m’être mariée, je n’avais pas loin de trente ans. (Françoise, 59 ans)
A travers ce verbatim, une première représentation sur la banalisation de l'objet est exprimée par l'enquêtée. Pour Françoise, acquérir une télévision à trente ans c'est tard, c'est une représentation d'une acquisition tardive comparée aux autres foyers, elle exprime son sentiment. Cette représentation permet d'évaluer le caractère de "rareté" de la télévision dans les années 70 : l'objet télévision est suffisamment répandu pour que sa non possession soit ressentie comme quelque chose "d'anormal". En 1973, 86% des Français possèdent un téléviseur dans leur foyer. Cette même année, 65% des Français déclaraient regarder tous les jours ou presque la télévision. Ne pas avoir la télévision signifiait donc effectivement appartenir à une catégorie minoritaire.
Dès lors, la télévision rentre dans les objets du quotidien, un objet banal, de possession courante. La majorité des foyers en sont équipés, les déclencheurs d'acquisition commencent se diversifier, les prix sont de plus en plus accessibles.


Les années 70 marquent la fin de la rareté, les acquisitions se réalisent de plus en plus aisément. Les réseaux de distribution (grande surface, magasin d'électro- ménager) apparus lors de la décennie précédente ont continué leur croissance. Le développement des ventes et l'enclenchement de la production de masse interfèrent sur les prix, ces derniers baissent. L'un comme l'autre, ces deux facteurs développent et démocratisent l'acquisition de l'objet télévision.
Parallèlement, les facteurs déclenchant commencent à se diversifier. La technologie évolue, la télévision couleur fait son apparition, elle attise un marché en plein essor. Par ailleurs, les premiers postes acquis une décennie plus tôt nécessitent d'être changés. Le marché se compose alors de foyers réalisant leur première acquisition, ainsi que d'autres renouvelant leur matériel devenu désuet.
Les statistiques viennent éclairer l'étendue du développement de cette technologie, trois foyers sur quatre sont équipés. La télévision va continuer à se propager : en 2003 ce sont 95.3% des foyers qui sont équipés.


Les années 80 : l'émergence du système d'objet concret autour des usages de la télévision
Dans les années 80, la télévision entre dans une nouvelle ère et devient le cœur d'un système d'objet concret qui ne va cesser de s'étoffer.
Le développement de la technologie informatique va être à l'origine de ce premier achat. L'informatique, puis par la suite la diversification des objets concrets comme la vidéo, les magnétoscopes, le câble et le satellite, les lecteurs DVD, vont développer les possibilités initiales des téléviseurs. L'objet n'est plus seulement le récepteur d'émissions, mais objet informatique, support vidéo, il change de nature au gré des connections.

Les technologies se développent, l’informatique commence à faire son entrée dans les foyers. L’Amiga (une des marques d’ordinateur de l’époque) se présente sous la forme d’un épais clavier comprenant le système de l’ordinateur. Simplement relié à un moniteur, il est opérationnel. Processeur et écran sont vendus et achetés séparément, ainsi un certain nombre de consommateurs optent pour un poste de télévision en guise de moniteur.
Pour ma 1ère télé, j’étais mariée. On l’a eue quand on a acheté le premier ordinateur, le Lorrik, c’est à dire dans les années 85. Il nous fallait une télé pour mettre l’ordinateur, à l’époque c’était des petits claviers et tu ne travaillais qu'en basic dessus, il fallait brancher ça sur une télé, donc on a acheté une télé. (Martine, 36 ans, et Hervé, 40 ans)
Guillaume se retrouve dans un cas similaire :
Je voulais un ordinateur, à l’époque les ordinateurs ça s’achetait pas forcément avec les moniteurs, on le mettait sur la télé. C’est eux qui ont dit " on va pas acheter un écran qui fait qu’ordinateur, on va acheter une télé " en se disant qu’ils s’en serviraient aussi, en fait non c’est moi qui m’en suis tout le temps servi. (Guillaume, 25 ans)
Les années 80 marquent un tournant pour la télévision. Elle devient objet système et rentre dans ce qui deviendra dans les années à venir une véritable "chaîne d'objets concrets". L'arrivée des ordinateurs, la démocratisation de leur usage, les jeux mis au point par les constructeurs vont leur conférer un statut ludique et familial. L'utilisation de ces ordinateurs de première génération nécessitait un raccord à un moniteur. Un certain nombre d'usagers ont alors choisi d'investir dans des téléviseurs au lieu de simples moniteurs. Ainsi la télévision entre, par le biais de l'informatique, dans des foyers qui jusqu'alors n'en avaient pas éprouvé particulièrement l'envie. Mais surtout, les enfants semblent avoir été les principaux bénéficiaires de ces acquisitions. Dans des familles possédant déjà la télévision, l'arrivée des ordinateurs peut s'accompagner de l'achat d'un 2nd téléviseur destiné à un rôle informatique, tout en servant de téléviseur d'appoint. L'ordinateur-téléviseur pouvait être placé, pour les enfants les plus chanceux, dans leur propre chambre. A partir des années 80, l'informatique puis l'arrivée des consoles de jeux vont avoir un impact considérable sur l'accès à la télévision par les enfants.

L'apparition de la télé-système va promouvoir le développement des postes de télévision. Un couple tel que Martine et Hervé, qui n'éprouvaient pas particulièrement le besoin d'acquérir une télévision, en achètera une pour s'en servir comme moniteur informatique.
Guillaume et ses parents possèdent déjà une télévision. Cependant, en faisant l'acquisition d'un ordinateur, ils investissent dans un téléviseur pour s'en servir comme écran. La télé-système va donc favoriser le développement du multi-équipement et dès lors, la télévision va commencer à s'installer en dehors du salon.
C'est ainsi que le téléviseur entre et prend une fonction différente au sein des foyers. Dans un cas, il fera office de poste principal chez un couple adulte. Dans l'autre, il sera utilisé comme poste secondaire, poste qui profitera dans le cas présent essentiellement au fils de la maison. Par le biais du développement de l'informatique, des enfants commenceront par conséquent à avoir accès à leur propre téléviseur.

Les années 80 sont marquées par l'arrivée des consoles de jeux au sein des foyers. Par le biais de l'informatique et des consoles de jeux, la télévision se voit doter de nouvelles attributions. Elle n'est plus seulement le réceptacle de programmes télévisés, tantôt elle endosse le rôle d'objet informatique utilisé par les adultes comme support de travail, puis est réinvestie par les enfants par le biais des consoles de jeux.
Le développement de la chaîne d'objets concrets diversifie les usages du téléviseur, l'accès à la télévision pour l'un ou l'autre de ses usages potentiels devient source d'enjeux et de tensions. L'essor de ces nouvelles technologies est à la source du multi-équipement des foyers dans les années 90.


Les années 90 : la multiplicité du nombre de télés dans l'espace domestique
Quelques temps après avoir reçu une console de jeu, Olivier et son frère se sont vu offrir une télévision pour leur chambre. Leurs parents leur expliquèrent que leur console de jeux risquait d'esquinter la télévision du salon. L'explication fournie par les parents n'a jamais été prouvée, mais les garçons ont reçu pour Noël une télévision qu'ils ont installée dans leur chambre.

Daniela évoque la télévision que sa sœur a achetée au début des années 90 alors qu'elles n'étaient encore que des enfants. Cette télévision a été installée dans leur chambre.
J’avais 9 ans, ma sœur avait eu de l’argent pour sa communion solennelle, elle a acheté une télé pour notre chambre, mes parents étaient d’accord. (Daniela, 23 ans)
L'achat fait suite à une somme d'argent perçue lors d'une communion, elles sont jeunes, une dizaine d'années, et possèdent désormais leur propre poste de télévision. Cet achat est réalisé avec l'accord et l'aide de leurs parents. Bien que disposant de la somme nécessaire pour l'achat de l'objet, les parents sont présents tout au long de l'itinéraire d'acquisition.

Dans la même décennie, Stéphanie va elle aussi se procurer une télévision.
J’ai eu la télé il y a 4 ans, une occasion par une amie, la télé et le magnéto pour 700f, j’ai sauté dessus. (Stéphanie, 26 ans)
Les réseaux amicaux vont déclencher l'achat, c'est la proposition de son amie qui va l'inciter à faire cette acquisition. L'objet d'occasion va entamer une nouvelle vie. Elle vivait depuis plusieurs années sans télévision, essentiellement à cause d'une question de finances. Le prix attractif proposé par son amie a rendu l'acquisition possible et attrayante.
Rafaële possédait un téléviseur lorsque son ami est venu s'installer chez elle. Il amena ses affaires et sa télévision. Cette dernière étant plus récente, elle décrocha le statut de téléviseur principal et occupa le salon. La seconde fut placée dans la chambre. En s'installant ensemble, ils se retrouvent avec un certain nombre d'objets en plusieurs exemplaires. Arno, l'ami de Rafaële, bien que logeant chez ses parents, possédait déjà dans sa chambre son propre téléviseur.


Le profil des acquéreurs se diversifie, l'acquisition de ce type de technologie se banalise, elle perd son aspect exceptionnel pour revêtir un caractère presque ordinaire. Le développement de la diversité de la nature des déclencheurs engendre le phénomène du multi-équipement au sein des foyers, et donne lieu à une "ronde des télévisions" : les télévisons, selon leur statut, leur taille, leur âge, évoluent au sein du foyer, elles passent physiquement d'une pièce à l’autre au fil de leur vie.


B- Les déclencheurs de l'acquisition entre 1950 et 1990
A travers les récits des enquêtés, l’originalité des histoires de chacun, certains temps de vie ou évènements apparaissent comme étant des périodes propices à l’acquisition d’un premier poste de télévision.
Les récits des enquêtés relatant l'acquisition de leur premier téléviseur rattachent cet objet à un certain nombre de faits. Ces évènements apparaissent tantôt comme des "marqueurs temps", ils jalonnent et étayent les récits des enquêtés. Ils servent de repère, l'acquisition de la télévision est datée par rapport à un événement : "J'ai eu la télé après mon mariage" permet à l'enquêté de replacer chronologiquement les acquisitions sans pour autant faire du mariage l'élément déclencheur de l'acquisition. Le mariage apparaît comme pouvant être un marqueur temps et/ou un facteur déclenchant. Plusieurs éléments comme l'occasion - c'est-à-dire le mariage, un anniversaire ou la nouveauté technologique - peuvent se combiner à l'aspect onéreux de l'objet et se retrouvent imbriqués : l'occasion particulière va permettre la réalisation d'un tel achat.
Les différents éléments déclencheurs se répercutent alors sur les modes d'acquisition. Les objets circulent suivant deux itinéraires marchand et non marchand.


La technologie : invention et diffusion de la télévision
Depuis son invention, la télévision a subi ou a bénéficié des progrès technologiques. Des progrès qui concernaient tantôt la technique télévisuelle en elle même, tantôt d'autres objets de la vie courante. L'arrivée de la télévision couleur est un premier bouleversement dans l'histoire de la télévision : certains enquêtés évoquent plus aisément l'acquisition de leur premier poste en couleur que celle de leur premier poste en noir et blanc.
A chaque commercialisation d'une nouvelle technologie, on observe une relance des ventes. Ces dernières années, l'apparition successive des lecteurs DVD, des écrans 16/9ème, des écrans plats et des plasmas a illustré ce mécanisme. Chaque innovation technologique influe sur les ventes. L'apparition de la télé couleur a été la première d'entre elle. Dans les années 80, c'est la diffusion de l'informatique qui s'est alors répercutée sur les ventes de téléviseurs, puis les consoles de jeux vidéo.
Il existe trois types d'innovations technologiques. La première touche le téléviseur en lui-même : la télé couleur, les écrans 16/9ème, les écrans plasma. La seconde concerne les objets concrets comme les lecteurs DVD (la vente de ces derniers a eu une répercussion sur la vente d'écrans 16/9ème, de Home cinéma). Enfin, les derniers sont l'aboutissement du croisement de deux technologies distinctes : l'informatique, et le recours à des écrans télévisuels plutôt qu'à des moniteurs informatiques.

Chaque innovation intervient différemment sur l'acquisition du bien. Le nouveau poste acheté peut devenir le téléviseur principal. Le second est alors relégué à un rôle secondaire. L'ancien poste peut être conservé, ce qui est le cas lorsqu'il est installé dans la chambre des parents, ou transmis, dès lors qu'il est placé dans la chambre des enfants. La transmission peut s'opérer en dehors du foyer, le don peut être intra familial ou sortir de la famille. Avec l'informatique ou les consoles de jeux, les téléviseurs sont achetés pour répondre à cette nouvelle fonction, ce sont des postes de complément. Ces derniers peuvent tout à fait être détournés de leur fonction, le poste informatique disposé dans la chambre d'un enfant peut être détourné et accaparé par ce dernier.


La vie de couple : l'augmentation du pouvoir d'achat
Outre le premier appartement, la mise en couple est un autre temps propice à l’acquisition d’un poste de télévision. Il n'existe pas systématiquement de passage intermédiaire entre le domicile parental et la vie en concubinage. On peut parfois observer un passage direct de la télévision des parents à la télévision de l’ami(e).
Quand on s’est marié et qu’on a vécu ensemble, mon mari était déjà célibataire, il avait une télé 36 cm. Moi je suis partie de chez mes parents pour vivre avec lui. (Marie, 34 ans)
Quittant pour la première fois le domicile parental, Marie possède peu de meubles, qu'elle n'emmènera pas chez son ami. Elle s'installe chez lui et passe de la télévision familiale à la télévision de son mari. Quant à lui, la télévision lui appartient : bien que marié il reste le propriétaire légitime du téléviseur.

Françoise n'accédera à la télévision qu'après son mariage.
J’ai eu la télé après m’être mariée, je n’avais pas loin de trente ans. Mon mari en avait toujours eu une, il avait l’habitude de regarder la télé, en plus il travaillait à la télé. Ca paraissait difficile qu’il n’en ait pas. C’est un outil de travail. (Françoise, 59 ans)
Françoise accède à la télévision dans les années 70 par le biais de son mari.


Les fêtes : la transmission d'un cadeau neuf
Les fêtes sont l'occasion de dépenses hors du commun, des dépenses au caractère exceptionnel. La télévision fait son entrée chez Mireille au cours de Noël 1954, c'est un cadeau collectif pour chacun des membres du foyer. La nature du présent est exceptionnelle, l'occasion de l'acquisition choisie est particulière, une période socialement marquée en France.
Les fêtes, Noël en particulier, sont une période particulièrement propice à des acquisitions peu ordinaires de par leur nature ou leur coût. La télévision arrive lors de cette période comme un cadeau collectif, l'objet n'est pas attribué à un membre du foyer mais à l'ensemble de la famille. Noël n'est pas une fête nominative ou exclusive comme le peuvent être les anniversaires. Les bénéficiaires d'un présent peuvent être multiples. Les usages de la télévision se diversifient, par le biais des consoles vidéo, elle devient un terrain de jeux. La télévision est mobilisée différemment par chacun des membres de la famille. La diversification des usages renforce l'enjeu autour de l'accès à la télévision. Avec la popularisation des consoles de jeux, un certain nombre de fratries accèdent à leur propre télévision. Les fêtes de fin d'année sont une période propice à la réalisation d'un tel présent. Au fil des entretiens, les fêtes d'anniversaires apparaissent plus tardivement que les fêtes de Noël, dans les vingt premières années de la télévision. Il semble que le prix relativement élevé de cette technologie fasse d'elle un cadeau collectif.

Occasions propices, les fêtes peuvent aussi être des facteurs déclenchants. Suite à sa communion, Suzanne reçoit une somme d'argent, elle a 11 ans et décide de s'offrir une télévision pour sa chambre. L'évènement, soit la somme d'argent perçue lors de cette occasion, déclenche l'acquisition.

Selon les circonstances, les fêtes sont tantôt combinées à d'autres éléments, dès lors elles sont utilisées comme temps de passation. Alors qu'à d'autres moments elles vont déclencher l'acquisition en permettant l'accès à une somme d'argent qui peut être utilisée pour un achat, la somme perçue est réinvestie dans l'acquisition d'une télévision.



C- Les acquisitions après les années 90 : de l'exceptionnel à l'ordinaire
Aujourd’hui, élément du quotidien, objet anodin de l’aménagement d’un intérieur, la télévision semble s’acquérir de façon de plus en plus ordinaire.
Les moments rituels de la vie d’un individu - le 1er appartement, le mariage ou la mise en couple - se perpétuent ; d'autres occasions, d'autres déclencheurs font leur apparition. Si jusque dans les années 90, l'observation du premier poste de télévision était possible, elle devient au fil du temps de plus en plus difficile. En 1997 plus de 96% des foyers français sont équipés d'au moins un téléviseur. L'observation se modifie alors, on observe les acquisitions d'une façon générale, que ce soit le premier poste, un remplacement ou un téléviseur supplémentaire.


Les innovations technologiques, une attraction pour les nouveautés
L'impact des nouveautés technologiques perdure et persiste. Les téléviseurs évoluent, la chaîne d'objets concrets qui les entoure s'étoffe. Ils interagissent les uns sur les autres, l'évolution technologique des uns rend désuets les autres. L'envie, le besoin des dernières nouveautés déclenchent l'acquisition : c'est l'achat.
Certains programmes contribuent à créer ce sentiment de besoin, les films par exemple, ainsi que le sport.


Les départs, un déclencheur stratégique d'acquisition de la TV
Le départ apparaît de façon récurrente au fil des entretiens. Quelles que soient les raisons qui le motivent, il va permettre l'accès à la télévision. Des modes d'acquisition divers sont exploités.

Consécutivement à son entrée à l’université, Rafaële quitte le foyer parental et emménage dans un studio au nord de Paris. Très rapidement, elle récupère l’ancien poste de télévision de son frère aîné, lui même l’ayant reçu lors de ses études.
Le départ du foyer parental s'avère être l'élément déclencheur du processus d'acquisition. L’emménagement dans son 1er appartement va déclencher le mécanisme du don ; elle reçoit quelques temps après son installation l'ancien téléviseur de son frère. Le réseau familial est mis à contribution, l'objet à l'origine offert par les parents est retransmis par l'aîné au cadet.

Quasiment au même âge et à la même époque, Gwenaele s’installe à Paris pour ses études.
Je suis partie, j’étais jeune, j’avais 17 ans, j’ai habité dans une chambre de bonne, sans la télé, et puis j’ai récupéré une petite télé noir et blanc, ça me sortait un peu, je n’avais que la radio. (Gwenaele, 26 ans)
Contrainte de quitter sa région pour ses études, Gwenaele emménage seule à Paris. Elle se contente de la radio pendant plusieurs mois, puis c'est par le biais d'un camarade de classe qu'elle entre en possession d'un téléviseur. Ce dernier avait été acquis par un étudiant ayant quitté le domicile parental et commençant lui-même ses études. Ayant désormais plus de ressources, il en a acquis un nouveau et fait don de l'ancien à un étudiant n'en ayant pas. Contrairement à Rafaële qui mit à profit son réseau familial pour se procurer un téléviseur, c'est grâce à son réseau social universitaire que Gwenaele y parviendra. Le téléviseur passe d'un étudiant à un autre, les réseaux mis à contribution sont différents mais les contextes de passation, le premier appartement, la vie étudiante sont les mêmes. Après leur aménagement, Rafaële comme Gwenaele récupèrent chacune un ancien poste de télévision. Leurs finances ne leur permettant ni à l'une ni à l'autre de s'offrir un téléviseur, elles attendront l'occasion de pouvoir en récupérer un gracieusement. Une dizaine d'années se sont écoulées depuis l'acquisition de ce premier poste, Rafaële s'est débarrassée du sien devenu hors d'usage, alors que Gwenaele a, une ou deux années plus tard, donné le sien à un jeune étudiant de son laboratoire.

Halima quitte le Maroc pour venir vivre en France. Elle loge dans un premier temps chez son employeuse (qui la laisse utiliser sa télévision) puis emménage dans un studio. C’est alors qu’elle se procure une télévision.
En 93-94, je prends un studio et une copine me donne une télé en noir et blanc, jusqu’en 96. (Halima, 33 ans)
Halima travaille, mais sa situation est difficile, elle n'a pas d'employeur fixe, elle vit de ménages. Après avoir habité chez un de ses premiers employeurs, elle emménage seule. C'est à cette occasion qu'une amie lui prête une télévision, qu'elle gardera pendant plusieurs années.
Chacune de ces télévisions sera obtenue suite à la mise en œuvre des réseaux de connaissances, amicaux ou familiaux. Le poste de télévision peut arriver sous forme de don ou de prêt. Il peut être gardé ou redistribué. Contrairement à Rafaële et Gwenaele, Halima n'est pas étudiante, elle travaille. Mais sa situation est précaire et financièrement peu différente de celle des deux étudiantes. Au-delà de leur condition d'étudiante ou de personne active, leur situation financière peut en partie expliquer la mise en marche du mécanisme du réseau et la réalisation du don.

Nadiège quant à elle, est originaire des Antilles et décide de venir travailler en métropole. Elle prend un appartement en collocation avec une amie.
Quand je suis arrivée ici, j’habitais avec une copine, on partageait tout, on a acheté une télé ensemble. Une petite, il fallait une télé, sinon c’était triste. Quand je suis arrivée, j’avais 24 ans, je ne travaillais pas, donc je me suis inscrite à éducatel, je prenais des cours, ensuite j’ai travaillé dans une clinique privée. On l’a achetée au BHV, on allait se promener au BHV, on a vu les télés, on a dit pourquoi pas. (Nadiège, 36 ans)
Elles achèteront ensemble leur première télévision un an après leur arrivée, lorsqu’elles auront commencé à travailler et que leurs moyens le leur permettront. Nadiège et sa colocataire profiteront de leur embauche et de leur premier salaire pour s'offrir un téléviseur. Cette arrivée d'argent, sa disponibilité et peut-être l'envie de le dépenser vont provoquer l'achat. "On a vu des télés, on a dit pourquoi pas?" exprime l'impulsivité de l'achat, une télé pourquoi pas, elles semblent avoir acheté une télévision comme elles auraient pu acheter tout autre chose. L'aménagement dans leur appartement n'a pas été l'unique élément déclencheur de l'acquisition du téléviseur, la nouvelle condition de Nadiège lui en a donné l'envie. Cependant c'est sa situation professionnelle, son embauche, qui lui en a fourni les moyens. N'ayant su ou n'ayant pu profiter de réseaux familiaux, sociaux et bénéficier d'un don ou d'un prêt, elle a attendu une situation financière propice et a réalisé son acquisition de façon marchande.

Isabelle n'imaginait pas quant à elle de s'installer dans un appartement sans télévision.
J’ai eu ma télé avec le premier appart, j’ai acheté une petite télé en même temps que les meubles. (Isabelle, 35 ans)
Isabelle achète son téléviseur simultanément à l'achat de ses meubles. A travers ce type d’acquisition, il devient comme tel, il est considéré comme un objet d'aménagement. Le coût du téléviseur rentre dans le budget alloué à cet aménagement. Isabelle met le doigt sur un comportement répandu. Alors que les représentations sur l’objet télévision diffèrent, qu’il soit considéré comme un meuble ou non, il est acquis comme tel. La télé devient partie intégrante de l’aménagement d’un intérieur, au même titre qu’un réfrigérateur, des casseroles ou d’un lit. Quel que soit le mode grâce auquel il s’acquiert (l’achat ou la récupération), le poste de télévision fait rapidement son entrée dans les intérieurs. Chez les étudiants, la télévision s’acquiert avant l’achat ou la prévision de l’investissement dans un lave-linge.
Quelques années après avoir emménagé, Isabelle se procure un second poste. Alors que le premier est acquis de façon marchande, c'est par le biais d'un don qu'elle obtient le second.

L’acquisition du poste de télévision se perpétue à travers l’occasion d’étapes socialement importantes dans la vie de tout un chacun, tel le départ du domicile parental, la vie étudiante ou le premier appartement, la mise en ménage ou encore le mariage. Les ressources financières apparaissent comme un facteur déterminant dans l'acquisition. Le don ou le prêt permettent de palier ces difficultés. Cependant, lorsque les réseaux ne sont pas mis en œuvre ou ne peuvent répondrent aux attentes, le recours à l'acquisition marchande va s'imposer.


La vie de couple, la télé d'autrui
Vincent vit seul depuis plusieurs années, il ne possède pas de télévision. C'est son amie qui en fit entrer une dans le foyer en venant s'installer chez lui.
J’avais pas de télé, c’est Anne qui en avait une. 10 ans sans télé, j’en avais pas besoin, c’est toujours pareil j’avais pas le temps. Je rentre tard le soir, je ne vais pas la regarder dans la journée, il n’y a rien. (Vincent, 43 ans)
Par un biais ou par un autre, qu'elle soit présente dans le logement ou qu'elle y arrive, c'est par l'un des deux conjoints que la télévision est introduite au sein du couple. L'accès à la télévision peut alors se faire par autrui.

La vie à deux fait plier les plus réticents. Des individus peu ou pas attirés par la télévision, des individus qui d’eux mêmes n'en auraient pas fait l’acquisition, y accèdent par le biais de leur conjoint.
Tel un meuble, le téléviseur devient partie intégrante de l’aménagement de l’appartement. Chacun y amène des objets, un peu de soi, et le couple achète les éléments manquants. Lors d’un aménagement, la télévision est amenée par l’un des deux partenaires, voire par les deux. C’est ainsi que des foyers se retrouvent avec plusieurs postes (en 2004, 95,3% des foyers français possèdent au moins une télévision, 43% d'entre eux sont équipés de plusieurs postes). Cependant, ce téléviseur peut s’avérer inadapté à son nouvel environnement. Pièce rapportée de la chambre de l’un ou l’autre des compagnons, il est jugé trop petit, mal proportionné une fois installé dans le salon du couple. La mise en couple pouvant être l’occasion d’un accroissement du pouvoir d’achat, la décision de l’achat d’un nouveau poste est prise.
Olivier avait déjà cette télé, il l’a ramenée mais elle était trop petite pour le salon donc on en a acheté une grande pour pouvoir regarder nos DVD. (Gordana et Olivier, 25 et 33 ans)
La mise en ménage est un mode potentiel d'accès à la télévision, l’homme ou la femme peut en posséder une. Cette mise en couple est aussi à l'origine du multi-équipement au sein des foyers. Tantôt chacun amène son téléviseur, tantôt le téléviseur apporté s'avère inadapté à son nouvel espace et est remplacé. L'ancien rentre alors dans la ronde des télévisions. L'installation du couple est en quelque sorte identique au déclencheur précédent, le départ. Un des membres du couple ou bien les deux quittent un endroit, une situation pour une autre.


Les fêtes, un moment tour à tour déclencheur et occasion d'acquisition
A travers les entretiens, un certain nombre de téléviseurs arrivant dans les foyers sous forme de cadeau sont recensés. Le contexte de l’offre permet de légitimer l’acquisition. Les études sur la télévision se consacrent essentiellement aux programmes. Bien que l'intérêt qui lui est porté ici ne concerne que l'objet en lui-même, c'est-à-dire son enveloppe et non ce qu'il diffuse, l'impact de la représentation des programmes, ce qui en véhicule intervient dans les réflexions autour de l'acquisition et de la transmission de l'objet.
Nombre d'études, que ce soient celles de Jean-Maxence Granier, de Vincent Amiel ou de Brigitte le Grignou s'accordent à reconnaître le "déficit de légitimité" dont souffre la télévision. Lors des enquêtes, les discours sur la télévision s'avèrent être en décalage avec les pratiques, ils sont en quelques sortes formatés, influencés par les représentations sociales de la bonne consommation télévisuelle. Ces discours concernant les programmes viennent influencer les acquisitions. Avoir plusieurs postes de télévision, c'est quelque part avouer à soi-même et aux autres que chez soi on regarde la télévision, voire que l'on regarde plus la télévision que dans un foyer mono équipé. Accorder le droit à ses enfants d'avoir une télévision dans leur chambre, c'est prendre le risque d'être jugé, de faillir à l'image de la bonne éducation parentale. Les peurs sont diverses ; justifiées ou non, elles existent. Les fêtes s'avèrent être une façon de légitimer un présent qui l'est peu par ailleurs.
La télé mes parents nous l'on offert à mon frère et moi pour un Noël, soit disant parce que notre console de jeux risquait d'abîmer celle du salon. Au départ elle était dans ma chambre, ma mère venait la regarder puis nous a demandé si elle pouvait l’emprunter et l’a gardée. Après ma mère squattait la petite télé dans sa chambre (Olivier, 33 ans)
Le nouveau poste arrive alors sous la forme d'un présent. La période des fêtes légitime alors le cadeau, l'usage précoce provoqué par les consoles de jeux est utilisé comme prétexte.

L’entrée d’un poste supplémentaire dans un foyer peut amener les membres du foyer à se questionner sur l’utilité et la nécessite de ce poste supplémentaire, son impact sur leurs habitudes, la modification de leurs comportements, de leurs usages, si cet achat est nécessaire ou de l'ordre du confort. Dans l'anthropologie de l'électricité, Dominique Desjeux et ses collaborateurs observent ce même besoin de justifications. "S'il n'est pas provoqué par une raison de force majeure, l'achat pour soi des petits objets électriques ne paraît légitime que si l'individu trouve par des ruses le moyen de le rendre acceptable à ses yeux, notamment en suivant des codes sociaux qui le déchargent d'une culpabilité éventuelle." Le cadeau, acte de générosité, apparaît dès lors comme l'alibi idéal. Le cadeau déculpabilise, l'achat n'est pas pour soi mais pour autrui, il n'y a plus de mauvaise conscience. Cependant, les bénéfices de cette acquisition retombant sur tout le foyer, l'achat reste intéressé. L'acquisition d'un téléviseur pour les enfants permet de les éloigner du poste principal qui, ainsi libéré, est récupéré par les adultes.

Le cadeau peut aussi venir de l’extérieur du foyer, situation que l’on retrouve dans les familles divorcées.
Mon fils a une télé, c’était un cadeau de son père pour son anniversaire (Télé installée chez la mère). (Amélie, 42 ans)
Amélie avoue qu’elle était loin d’être ravie de cette arrivée, de peur que son fils regarde la télévision toute la journée. L’expérience s’étant bien passée, sa fille se verra elle aussi offrir une télévision par sa tante (avec accord préalable de la mère). Son fils ayant reçu une télévision de son père, il lui semblait impossible de refuser que l'on en offre une à sa fille. N'ayant pas été consultée par son ex-mari concernant l'offre d'une télévision pour son fils aîné, elle se retrouve aujourd'hui dans la situation de pouvoir choisir, la tante de sa fille lui ayant demandé sa permission. Cependant, alors qu'elle estime que sa fille est encore un peu jeune et qu'elle a peu envie de voir entrer ce nouveau téléviseur, elle se sent dans l'impossibilité de lui en refuser l'accès, estimant que son refus serait une injustice envers elle vis-à-vis de son frère. Bien qu'ayant le choix de le refuser chez elle, elle se sent contrainte de dire oui par souci d'équité entre ses enfants. Une fois le premier poste entré, le refus du second s'avère difficile. C’est au sein des couples que l’on observe des discordances. Les parents ont des avis divergents quant à l’arrivée d’une télévision dans la chambre d’un enfant. Le problème du contrôle parental est mis en évidence, les parents craignent de perdre une partie de leur autorité. Ils sont inquiets à l'idée de ne plus maîtriser le choix des émissions regardées, ni le temps passé devant l’écran. L’arrivée d’une télévision dans une chambre d’enfant fait retentir les cloches de l’indépendance pour les jeunes et raisonne comme un affaiblissement de l'autorité parentale.

L'attrait suscité par la télévision fait peur. Ainsi, l'attraction qu'elle exerce sur les enfants fait craindre le pire à leurs parents. Si ces derniers n'ont plus le contrôle, ils pensent laisser libre-champ à tous les débordements. Cette peur contrôle un certain nombre de leurs décisions et peut leur faire refuser l'accès à un poste de télévision. Des peurs récurrentes accompagnent chaque évolution technologique. Serge Tisseron relate dans son livre Enfants sous influence :  " (…) à cette époque, la crainte que les images suscitent des comportements immoraux concernait les spectateurs adultes alors qu'aujourd'hui, elle s'attache à des enfants de plus en plus jeunes." La nouveauté crée un sentiment de peur. Certes, la télévision n'est plus une nouvelle technologie, mais l'acquisition d'un nouveau poste va entraîner de nouveaux comportements : plus de liberté pour les uns, et moins de contrôle pour les autres. Ce n'est pas la télévision qui effraie, mais l'usage qui va être fait des programmes, l'excès de consommation et le contenu de celle-ci.
Halima refusera que sa mère offre une télévision à son fils de trois ans. Elle le trouve trop jeune. Un compromis s’élabore entre la mère et la fille : la grand-mère offrira un magnétoscope, Halima et son mari n’en ayant pas. Le cadeau étant destiné au petit-fils, c’est lui qui en aura un usage prioritaire, mais toute la famille pourra en bénéficier. La télévision n’est pas un présent qui se fait de façon anodine. D’une façon ou d’une autre, les parents contrôlent l’arrivée de ces téléviseurs, c’est avec leur approbation que la télévision entre dans le foyer.


Les promotions, les tentations du consommateur
Elles sont nombreuses, diverses et variées. Elles boostent les ventes, fleurissent avant les fêtes, sont au cœur d'opérations spéciales comme "la super quinzaine". Elles relancent des produits classiques ou sont utilisées comme appels d'offre pour lancer la diffusion de quelques nouveautés.
Les promotions marchent de pair avec l'apparition de nouvelles technologies. Elles vont tenter ceux qui hésitent grâce à des prix attrayants sur une nouveauté, et vont déclencher des achats spontanés sur des produits classiques. La bonne affaire attire le chaland.


Les programmes, une source de conflits familiaux
Les programmes apparaissent comme les nouveaux éléments déclencheurs. Ce ne sont pas les programmes en soi mais ce qu'ils provoquent sur et entre les téléspectateurs qui est à l'origine du passage à l'achat. Les matchs de football sont les programmes les plus parlants, ils sont mentionnés comme étant la source d'un certain nombre de disputes conjugales. Au fil de ces dernières, l'acquisition d'un second poste apparaît comme le remède idéal aux maux provoqués par les rencontres sportives.
En France, les rencontres de football (matchs de championnat) représentent 6 des 20 meilleures audiences de l'année 2004. Deux des matchs de l'Euro 2004 occupent les 2 premiers rang du palmarès avec 59,9% et 54,4% de part d'audience. L'engouement pour les rencontres sportives est tel qu'il participe à la diffusion des nouvelles technologies. A l'approche des Jeux Olympiques d'Athènes, le groupe Matsushita Electric Industrial annonce une augmentation de 150% en deux mois de ses ventes de téléviseurs à écran plat. Ces évènements créent le besoin.

Lorsqu'un téléviseur tombe en panne, il est d'autant plus vite remplacé que la panne surgit lors d'une période de programmations exceptionnelles (JO, Coupe du monde de football...). La panne est un déclencheur récurrent d'acquisition et d'achat en particulier. Le remplacement n'est pas systématiquement linéaire, le poste déficient n'est pas automatiquement remplacé par un nouveau poste. L'acheteur calcule, le principe de la ronde des télévisions apparaît. Une panne peut être une occasion d'accéder aux dernières technologies. Ainsi le poste acheté devient le poste principal, les autres sont rétrogradés, l'ancien poste principal devient secondaire et replacé dans une chambre, ainsi de suite. Le poste déficient n'est donc pas systématiquement remplacé par un poste neuf.
Par ailleurs la panne peut entraîner des achats trop spontanés, après quelques temps l'objet peut s'avérer décevant ou mal adapté. Il est amené à être changé, l'insatisfaction va déclencher un autre achat, c'est le début du multi-équipement.


L'influence du déclencheur sur le mode d'acquisition
L'enquête qualitative ne nous permet pas de quantifier, ni de déterminer dans quelle proportion les individus recourent à un mode d'acquisition selon leur situation. Cependant, au fil des entretiens, si certaines périodes s'illustrent comme pouvant être favorables à une acquisition, elles semblent induire un mode d'acquisition. Des temps comme Noël et les anniversaires apparaissent comme des périodes favorables aux échanges et à la circulation de dons.
La télévision peut s'acquérir grâce au cadeau. La télé, on lui a payé pour un Noël, c’était un cadeau surprise. On pouvait plus regarder, il était toujours pendu à la télé ou il redescendait le soir, comme le son monte c’était pas possible. Dans sa chambre il était enfermé, on entendait pas. (Viviane, 56  ans).
Chaque cycle de vie revêt un caractère social spécifique. Certains, comme le mariage par exemple, peuvent être le lieu d'une réunification et d'échanges sociaux. Les rassemblements familiaux facilitent la circulation des objets.
Des temps de vie comme l'autonomisation, le premier appartement, le premier emploi sont des périodes d'acquisition, l'accès à l'objet peut se faire de façon marchande ou non marchande. La situation des individus, leurs pratiques, leurs attentes, les réseaux de chacun d'entre eux vont influencer le choix du mode d'acquisition.

A travers 50 années de récit d'acquisition, un certain nombre d'éléments déclencheurs sont apparus. Au fil des récits les différents modes d'acquisition émergent à leur tour : d'une part les acquisitions marchandes, l'achat neuf ou d'occasion, la vente directe, la vente privée ; d'autre part les acquisitions non marchandes, le don ou la récupération.
Dès lors il apparaît comme existant une corrélation entre la nature de certains éléments déclencheurs et le mode d'acquisition. Ainsi les raisons qui incitent un individu à acquérir une télévision vont en partie déterminer l'itinéraire d'acquisition de l'objet, l'élément déclenchant l'acquisition va influencer le recours à un mode particulier. Le déclencheur "technologie" induit le mode d'acquisition marchand. L'apparition de nouvelle technologie permet de relancer le marché et la vie sociale des objets. Le téléviseur remplacé, détrôné de sa fonction, va entamer à travers son nouveau statut une nouvelle vie sociale. L'acquisition marchande d'un nouvel objet peut être l'occasion de mise en circulation de l'ancien. Il perpétue le cycle de vie de l'objet.
Au contraire, l'élément déclencheur que représente le départ du foyer parental ne détermine par le mode d'acquisition. Le départ déclenche l'acquisition, mais c'est sa combinaison avec d'autres facteurs (situation financière, réseaux sociaux) qui va déterminer le recours à l'un des modes d'acquisition. Les modes d'acquisition observés suite à un départ s'avèrent être les plus divers.
Les fêtes, quant à elles, ont un statut particulier. Le cadeau TV est à la fois de l'ordre du marchand et du non marchand. Pour le receveur l'acquisition est non marchande, cependant elle a été précédemment obtenue de façon marchande.



Conclusion
La télévision fait son apparition en France dans les années 1950. C'est alors un objet rare, coûteux et luxueux. Les points de vente sont peu nombreux, les magasins spécialisés n'existent pas ; une partie des téléviseurs sont vendus directement sur leur lieu de fabrication, à l'usine. La faible production limite l'accès au produit. Le volume des ventes est un premier frein à son acquisition, le prix de la technologie en est un second : en 1950, un téléviseur représente 4,5 fois la valeur du salaire minimum.
Les années 60 se présentent comme la décennie de la diffusion de masse. L'objet garde un aspect précieux. Le développement de la vente directe, l'ouverture de magasins combinée à une baisse du prix de vente accroît les achats.
Parallèlement l'apparition de la télé couleur vient relancer un marché en pleine expansion. Les anciennes TV noir et blanc sont données suite à l'acquisition des nouveaux postes en couleur. Le rachat fait apparaître une circulation non marchande, les télévisions sont données au sein des familles. Deux modes de circulation, l'acquisition marchande et l'acquisition non marchande, vont coexister.
Les années 70 marquent la fin de la rareté, l'objet télé devient un objet commun, un objet banal du quotidien. Le développement des points de ventes et la production de masse ont contribué à la baisse des prix. Devant le nouveau statut de l'objet, son caractère ordinaire, le développement d'un double mode de circulation, marchand ou non marchand, les facteurs déclenchant l'acquisition se diversifient. Le départ du foyer parental devient un déclencheur, des causes techniques font leur apparition, les objets tombant en panne sont remplacés.
Les années 80 illustrent l'émergence d'un nouveau système d'objets concrets lié au développement de l'informatique. Les ordinateurs font leur apparition dans les foyers français. L'unité centrale nécessite le rattachement à un écran, le téléviseur fait alors effet de moniteur informatique. Le téléviseur a de nouvelles attributions : objet informatique utilisé comme outil de travail par les adultes, elle est réinvestie par les enfants comme terrain de jeux par le biais des consoles vidéo.

Le téléviseur devient un analyseur du lien social, sa circulation, son acquisition, marchande ou non marchande suivent une logique sociale. Pendant la première période de sa diffusion, la télévision est un objet précieux, son acquisition est associée à des effets de cycles de vie liés à sa valeur. Puis l'accès à la télévision se démocratise, la production de masse, le développement de la vente directe, combinée à une baisse des prix, banalise l'objet. Le téléviseur devenu un objet ordinaire, les effets de cycle de vie persistent mais perdent leur monopole d'occasion d'achat, les disfonctionnement technologiques, tels que les pannes deviennent des déclencheurs d'acquisition, les téléviseurs hors d'usage sont remplacés.

Les années 90 font entrer les foyers dans l'ère du multi-équipement. Le profil des acquéreurs se diversifie, les enfants bénéficient de l'usage du second poste, la télévision est devenue un objet ordinaire. Les pratiques autour des téléviseurs se diversifient par le biais du développement des objets concrets, magnétoscopes, DVD, console de jeux, ainsi que par le multi-équipement..
L'accès à la vente s'est grandement démocratisé depuis les années 50. La vente directe s'est diversifiée, les points de vente sont nombreux : les enseignes spécialisées (Fnac, Darty), les magasins d'ameublement (Conforama, But) et les grandes surfaces. Le développement d'Internet a démultiplié les possibilités de vente et d'achat. Les grandes enseignes citées précédemment offrent leurs services en ligne, d'autres portails d'enseignes exclusivement présents sur le net proposent leurs services, des sites mettent en relation les particuliers entre eux afin de vendre ou revendre leurs biens.
Les déclencheurs se sont à leur tour diversifiés. Des temps forts comme les cycles de vie, le mariage ou la vie maritale, les fêtes restent des occasions propices aux acquisitions, d'autres liés à la technologie, aux pannes matérielles, aux nouveautés ont fait leur apparition. Des achats spontanés sont déclenchés par des éléments comme les promotions, ou les disputes.
L'acquisition d'un téléviseur est devenu un acte ordinaire. Il se trouve aisément, les prix sont abordables. Le prix des nouvelles technologies continue à conférer au produit un côté extraordinaire et luxueux, les fêtes restent des périodes propices à leur acquisition. La démocratisation de l'accès à la télévision est une réalité concernant une technologie de base, cependant les innovations technologiques permettent à la TV de conserver un aspect extra-ordinaire. Des temps "sociaux" d'acquisition tels que les cycles de vie coexistent avec des temps d'acquisition "ordinaires". Le téléviseur continue à être un objet possible du lien social au sein de la famille.


II- Les itinéraires
Nous venons de voir qu’il existe plusieurs temps forts propices à l’acquisition d’un téléviseur, tels la mise en ménage, le mariage, le 1er appartement. Pendant ces périodes, il existe plusieurs façons d’acquérir un poste de télévision. Que ce soit le premier poste de télévision, le second ou le troisième, d’un poste à l’autre, d’un foyer à l’autre, ils ne sont pas acquis de la même façon. Trois principales formes d’acquisition sont recensées : le don, le cadeau et l’achat. Pourquoi un téléviseur est-il tantôt récupéré, tantôt acheté ? Tantôt d’occasion, tantôt neuf ? Et quelles sont les occurrences qui apparaissent entre deux modes d’acquisition ?
Les itinéraires d'acquisition sont complexes ; les déclencheurs, les moyens mis en œuvre pour rentrer en possession d'un téléviseur sont divers. Arbitrairement, mais pour une question de simplicité et parce que cette logique d'exposition permet de mettre en évidence la mobilité sociale de l'objet étudié, trois itinéraires déterminés par l'âge de l'acquéreur seront étudiés, chez l'adulte, le jeune et l'enfant.
L'étude permet de constater que ces itinéraires sont très imbriqués les uns dans les autres, c'est pourquoi, dans un souci de clarté, nous ne suivrons pas ces itinéraires de façon chronologique. Ils seront exposés de la manière suivante : chez l'adulte, l'enfant et le jeune.

A- L'acquisition à l'âge adulte.
Les acquisitions non marchandes
Le don : "C'est un copain qui s'en débarrassait."
Qu'il soit provisoire ou définitif, quel que soit l'état du matériel au centre de la transaction, le don de télévision est un mode de transmission que l’on retrouve chez les adultes à diverses occasions. On peut observer qu’une pluralité de réseaux est mise en œuvre. C’est parfois par le biais de connaissances, d’amis qu’il devient possible de récupérer un poste de télévision.
J’ai récupéré une petite télé noir et blanc, c’est un copain qui s’en débarrassait. (Gwenaele, 26 ans)
En 93-94 c’est une copine qui m’a donnée une télé en noir et blanc, jusqu’en 96. (Halima, 33 ans)
Après l’enfance, le cercle auquel il est possible de faire appel s’élargit, il devient plus facile de se procurer l’objet de ses désirs, que ce soit sous la forme d’un don définitif ou d’un emprunt temporaire. La télévision est un objet qui ne se jette pas, il est difficile de s’en débarrasser. Malgré quelques dysfonctionnements, un bouton cassé, une chaîne brouillée, des problèmes de réglages, elle est gardée dans un coin ou installée dans une seconde pièce comme télévision d’appoint. Ces télévisons récupérées ont souvent une vie des plus riches. Après avoir été données une première fois, elles le sont de nouveau, ainsi elles passent d’un propriétaire à l’autre. Gwenaele, quelques années après avoir récupéré la sienne ("c’était une télé des années 50, toute petite noir et blanc avec des boutons, c’était à peine une télé, tu n’avais pas toujours l’image en même temps que le son, je l’ai gardé au moins 2-3 ans. Après j’ai rencontré Fred, on a eu une petite télé petit format mais couleur") la donnera à son tour à l’un de ses collègues n’en ayant pas.
Dans L’alchimie de la transmission sociale des objets, Tine Vinje François et Dominique Desjeux étudient les objets affectifs susceptibles d’être transmis d’une génération à l’autre : " Les objets acquis possèdent quatre dimensions principales : utilitaire, statutaire, esthétique et affective. (…) Cependant l’enquête va montrer que ces dimensions ne sont ni exclusives, ni stables. Les objets ont " une vie sociale" (I. Kopytoff, 1986) instable. En effet, la fonction et le statut, -le fait qu’un objet puisse être consommé, gardé ou remis en circulation-, d’un même objet varient en fonction de son usage et de sa circulation, et tout particulièrement des objets affectifs, au moment de leur transmission, c’est-à-dire au moment de leur "désaccumulation". (…) La transmission des objets affectifs est une des modalités du don. Le terme de transmission signifie qu’à la circulation matérielle de l’objet affectif, est associée une dimension immatérielle, celle du souvenir qui transcende ces fonctions utilitaire, statutaire ou esthétique. " Les objets du quotidien, tel l’électroménager, ne font pas partie des objets de transmission étudiés pour l’article. A priori, ils ne correspondent par aux critères de valeur attribués aux objets affectifs. T.V. François et D. Desjeux définissent trois statuts successifs permettant la transmission : une valeur d’objet à garder, une dimension affective et une valeur d’objet à transmettre. La télévision n’est pas un objet inaliénable. Contrairement aux objets transmis, elle se dévalue avec le temps, non comme certains meubles qui peuvent prendre de la valeur. Sa valeur vénale est en déclin, l’acquisition d’un poste pouvant se faire aujourd’hui à un prix modique. Au téléviseur se rattachent des valeurs symboliques liées aux conditions de l’achat : la première paie, le premier achat du couple…
Le don donne l'illusion d'une certaine traçabilité, il permet aux propriétaires de suivre une partie de l’itinéraire de circulation de l’objet :
La télé que l’on a eue avant celle-ci, on l’a donnée à des amis. C’était y’a une quinzaine d’années, elle avait un problème d’image. On l’a gardée longtemps au sous-sol, on avait des amis qui avaient leur fille qui se mariait, ils avaient des petits moyens, donc on leur avait donné cette télé. Et puis ces amis, ils l’avaient encore l’année dernière dans leur maison de campagne en Bretagne. (Mireille, 77 ans)
Le téléviseur a été donné depuis plusieurs années, il a changé de propriétaire au fil du temps. Mireille trouve une certaine satisfaction à suivre l'histoire de cette télévision qu'elle a donnée. Le téléviseur laissé plusieurs années dans une cave a retrouvé un nouvel usage dans une maison de campagne. L'histoire et l'usage de cet objet participent au sentiment du don "réussi".

La valeur de l’objet n’est pas réductible à sa seule valeur marchande ; la télévision est un objet difficile à jeter et facile à récupérer. Margot en acquiert une en prévision de son départ du foyer familial, elle anticipe son emménagement imminent :
Je n’avais pas de télé dans ma chambre, c’est une télé que l’on m’a donnée. Avant d’avoir l’appart, on me l’a donnée, donc en fait je l’avais déjà quand j’étais dans mon appart. (Margot, 26 ans)
La télévision est installée simultanément à l'emménagement dans son appartement.

Une partie des acquisitions par récupération est liée aux ressources financières des receveurs.
Je n’avais plus de télé depuis 2 ans, on en a récupéré une il y a 15 jours. Ma grand-mère est presque aveugle et sourde, elle m’a offert sa télé. La mienne était cassée depuis 2 ans, et je n’avais pas les moyens de la faire réparer, ni d’en acheter une autre. (Chantal, 40 ans)
Le cas de Chantal semble isolé. Aujourd’hui, les moyens financiers ne sont plus véritablement une barrière à l’acquisition d’un poste de télé, le système de récupération, don ou trouvaille, étant largement développé. Pendant 2 ans, Chantal et son fils de 12 ans vivent sans télévision, mais malgré l'absence physique de poste, ils ne sont pas coupés des programmes télévisés. Certes, leur foyer étant inéquipé, leur consommation est réduite, mais grâce à des amis ils sont restés en contact avec l'actualité télévisuelle. Des réseaux, des relations se sont développées autour de cet instrument.

La récupération peut être mise en relation directe avec les ressources financières des individus. Les entretiens relatent des itinéraires recourant à ce mode d’acquisition par des jeunes, des étudiants… Un certain nombre de postes aux fonctions plus ou moins déficientes trouvent cependant un acquéreur. Utilisés tels quels, associés à d’autres appareils, ou dénaturés de leur fonction première, ces postes trouvent un second souffle de vie.
Au-delà des ressources financières de chacun, des facteurs liés essentiellement au statut (poste principal ou 2nd téléviseur) et à la fonction accordée à la télévision, vont engendrer ce mode d’acquisition.
J’ai une vieille télé dans la chambre qui ne marche que pour la console de jeu. On ne peut pas capter, c’est un écran pour jouer. On a eu cette occasion, quelqu’un nous l’a filée donc on l’a pris. La console c’était casse-pied à installer et on pouvait pas la laisser dans le salon. On n’en aurait pas acheté une neuve pour ça. Elle vient de mon beau-frère, il voulait la jeter. (Isabelle, 35 ans)
Comme l’évoque ci-dessus Isabelle, elle n’aurait pas investi dans un second poste de télévision pour brancher la console de jeux de son mari. Cependant, la console ne pouvant rester branchée à la télévision du salon de façon permanente, le poste de la chambre représente un confort supplémentaire, permettant de diminuer les manipulations et la monopolisation du téléviseur familial. Le poste récupéré fait office d’écran. Une partie de ses fonctions s’est détériorée, mais il convient à l’usage que voulaient lui réserver Isabelle et son mari. De fait, la télévision du salon retrouve sa disponibilité, elle n’est plus partagée entre le temps de télévision et le temps de jeu. Face au développement des usages de la TV, Isabelle choisit, en acquérant un second poste, de lui en déterminer deux : un pour les programmes, un pour les jeux.
Un certain nombre d'appareils est récupéré et confiné à un usage particulier. Silvère se définit comme un bricoleur. Depuis plusieurs années, il récupère et bricole des moniteurs télé.
Ma 1ère télé, c’était la vieille télé de ma grand-mère qui ne marchait plus que je suis allé chercher dans la cave. En fait, elle marchait encore, juste il fallait attendre 5 minutes qu’elle chauffe, puis de plus en plus longtemps. La période plus de 10 minutes n’a pas duré longtemps, je l’ai envoyée chez le réparateur et elle a explosé. (Silvère, 30 ans)
La récupération peut devenir un mode d'acquisition récurrent. Les contraintes, comme le préchauffage de l'appareil, les défauts et défaillances du poste récupéré sont acceptés et intégrés à l'usage. La fonctionnalité du poste apporte plus d'avantages que de contraintes. Pour Silvère, ce poste de télévision représente une certaine liberté. Ce téléviseur lui appartient. Il est placé dans sa chambre et il en dispose comme il l'entend. Il n'est pas obligé de le partager avec les autres membres du foyer. Le poste récupéré n'est pas neuf, certaines de ses fonctions sont altérées, mais il reste suffisamment fonctionnel pour être apprécié en tant que tel.
Quelques temps plus tard, son âme bricoleuse est attirée par un minitel déposé dans la rue. Il le ramène chez lui et, grâce à un tuner récupéré sur une télévision jetée elle aussi aux encombrants, il transforme le minitel en récepteur de télévision. Ce récepteur est de qualité plutôt médiocre, la résolution de l'image n'étant pas optimum. Le poste avait la particularité d'être monochrome teinté de vert. Les émissions reçues étaient donc visibles non en noir et blanc, mais en vert et noir. Possédant déjà un téléviseur, ce minitel bricolé prend une fonction de gadget. La fonctionnalité réduite du minitel lui confère un aspect plus amusant qu'utile. L'objet dénaturé est alors placé dans la cuisine et devient la curiosité de l'appartement.

Les usages occupent une place de plus en plus importante au sein des acquisitions, ils deviennent de véritables éléments déclencheurs, ils se répercutent sur le type et l'état de fonctionnement de l'objet récupéré. La valeur accordée à l'objet varie selon l'usage qui en est fait. Les postes se spécialisent, une fonction leur est attribuée. Un poste secondaire peut endosser une fonction ludique en étant raccordé à des consoles de jeux. Chaque poste endosse une particularité, la télévision vient intégrer un aménagement intérieur, la télé minitel est détournée pour devenir un objet décoratif.
Tantôt l'usage du poste est à la source de l'acquisition, tantôt c'est l'acquisition qui va alors être à la source d'un nouvel usage. Usages et acquisitions sont étroitement liés

Clément, quant à lui, va devoir bricoler son nouveau téléviseur. Ce n’est pas le plaisir du bricolage qui le guide, mais le plaisir qu’il retirera de l’usage de ce poste.
Clément réunit deux appareils déficients pour obtenir image et son. A la suite d’un problème de tuner, ses parents changent de télévision. Avant qu’ils ne s’en débarrassent, il la récupère. Il possède déjà une télévision en état de marche, mais un peu plus petite que celle de ses parents, ainsi qu’un magnétoscope réduit à un usage limité, celui-ci ne permettant plus d’enregistrer, ni de rembobiner les bandes. En les associant ensemble, le téléviseur comme écran, le magnétoscope comme tuner, il peut regarder la télévision, mais surtout il peut enfin, à son plus grand plaisir, jouer aux jeux vidéo sur grand écran.

En fonction de l’usage qui lui est réservé, une télévision pourra être achetée ou récupérée. L’importance accordée à son état de marche sera par contre relative à l’importance accordée à sa fonction, à sa nécessité, aux moyens financiers possédés… On en observe parfois des manipulations extravagantes. Des objets divers peuvent lui être associés. Ces objets, récupérés pour des usages particuliers, destinés à recevoir des jeux vidéo, font appel à l'ingéniosité des enquêtés. Ainsi manipulées, les télévisions deviennent à leur tour l'outil d'un système d'objets. Elles ne peuvent être considérées comme télévision que grâce aux appareils auxquels elles sont raccordées. Sans ces raccordements, elles sont inutilisables.

Tous les postes récupérés ne sont pas systématiquement dans de tels états. Des téléviseurs fonctionnels, quasi neufs peuvent être prêtés. Amélie possédait plusieurs postes de télévision, mais regrettait de ne pouvoir suivre quelques émissions lorsqu’elle faisait la cuisine. Elle ne souhaitait pourtant pas investir dans un poste pour sa cuisine. Elle attendit alors qu’une occasion se présente :
Mon frère m’a donné cette télé, car il ne s’en servait pas. (Amélie, 42 ans)
Cette occasion en bon état va remplacer un achat qui n’était pas prioritaire.
L’attention (marque, taille, prix) accordée aux choix des télés secondaires est moindre que celle accordée à la télévision principale du foyer. Ainsi, un certain nombre de postes secondaires sont issus de la récupération. Au sein d’un foyer, une télévision peut passer d’une pièce à une autre. Nous assistons à un phénomène que l’on appellera la "ronde des télévisions".


Les causes et les occasions d’usage à l’origine du recours au mode d’acquisition non marchande sont diverses. Le statut du poste, téléviseur principal ou téléviseur secondaire, est un facteur non négligeable car l’usage du téléviseur est en partie conditionné par ce statut. Ce critère entre alors en interaction avec un second, d’ordre financier. L’acquéreur a-t-il les moyens d’investir dans un téléviseur ? Et/ou estime-t-il que la valeur qu’il accorde à l’objet vaut un tel investissement ? Des téléviseurs utilisés comme poste principal  sont ainsi acquis de façon non marchande, suite à un don, ou à une trouvaille, et ce malgré leurs éventuelles défaillances techniques. Le statut du poste, les moyens financiers, l’utilisation du poste et la valeur accordée à son usage sont autant d’éléments qui vont définir l’itinéraire d’acquisition.


Le cadeau : "Si on t'offrait une télévision?"
Lors de l’historique, les cadeaux apparaissent comme une forme d’acquisition potentielle. Ils apparaissent chez les jeunes lors d’étapes socialement valorisées : le premier appartement, le commencement de la vie estudiantine. Chez les enfants, la passation s’observe lors de fêtes de Noël, d’anniversaires. La télévision "cadeau" reste de mise chez les adultes.
Tes parents nous l’ont offerte à ton anniversaire (Sophie, 34 ans et Emmanuel, 32 ans).
Ce couple vivait ensemble depuis plusieurs années chez leurs parents. La télévision leur fut offerte quand ils prirent leur appartement. Ils possédaient un vieux poste de télévision, les parents d’Emmanuel leur proposèrent de leur en offrir un nouveau. La proposition de cadeau étant faite, l’accord du couple est attendu. L’achat et le choix du modèle sont laissés à leur initiative. Notons que ces parents qui proposent à leur fils de lui offrir un téléviseur, sont les mêmes qui quelques années auparavant, lorsque leur fils vivait encore chez eux, ne souhaitaient pas entendre parler de l’achat d’un second poste de télévision sous leur toit. Ainsi, un cadeau qui semblait impensable devient, avec le temps et dans un contexte différent, tout à fait envisageable. Alors qu’un second poste peut apparaître superflu, un foyer sans télévision n’est pas envisagé.
L’arrivée du cadeau fait suite à une demande ou à une proposition acceptée par le couple. Il n’a donc pas été offert par surprise.
Ça fait 5 ans qu’on a deux télés, c’est ma belle mère qui m’a offert la télé. On avait une grande télé, elle a voulu nous faire un cadeau, elle nous a offert une télé pour la chambre. Elle nous l’a proposé, on a dit pourquoi pas. Quand on a du monde, les gens regardent dans le salon et nous dans la chambre on regardait ce que l’on voulait. (Nadiège, 36 ans)
L’introduction de la télévision ne se fait pas sans l’autorisation préalable du couple. Ils régulent d’eux même l’accès à la télévision, en permettant ou non l’installation de cet objet. La projection de l’usage qui va être fait de l’objet influe sur la décision d’acceptation ou de refus.

Le cadeau télé n'est pas un cadeau surprise mais une proposition. Il arrive sous la forme d'une question préalable : "est-ce que vous voudriez que je vous offre une télévision?" L'entrée du poste se fait avec l'autorisation de l'acquéreur. Que ce soit le premier ou un poste supplémentaire, il ne franchira le seuil du foyer que s'il y est invité. Une télévision peut être offerte sous la forme d'un cadeau mais pas sans le consentement des futurs acquéreurs.


Les acquisitions marchandes
Si une partie des téléviseurs sont acquis de façon non marchande, les autres sont achetés. L'achat peut concerner un objet neuf ou d'occasion, il peut être effectué dans une grande surface, un lieu spécialisé ou de particulier à particulier. L'achat est un terme générique qui regroupe en fait une multitude d'actions différentes. L'aspect financier distingue les acquisitions marchandes de celles qui sont non marchandes. Cependant, au delà de l'aspect monétaire, les démarches d'acquisition sont elles aussi différentes. Que l'achat soit anticipé ou qu'il soit spontané, il fait suite à une envie issue de circonstances diverses. Ces dernières donnent alors lieu à deux types d'achat : l'achat anticipé et l'achat spontané.


Les déclencheurs
Les discordes : "Il faut un autre poste"
Le téléviseur du foyer est source d'enjeux, il peut nourrir des conflits au sein du couple. Les discordes peuvent alors influencer l'achat d'un second poste. Une promotion ou une envie peuvent déclencher un achat. Au sein du couple, le programme le plus discuté, le plus sujet à compromis est de loin le football. Les conflits les soirs de retransmission de match sont un argument pour l’achat d’un second poste de télévision au nom de la sauvegarde de la paix dans les ménages.
J’ai la télé dans la chambre depuis 4 ans, j’ai fait une overdose de foot, mon mari adore le foot, alors c’était une grosse overdose pendant la coupe du monde, comme canal+ n’est que sur cette télé là (dans le salon), moi j’ai pété les plombs donc il fallait trouver autre chose. Donc il m’a achetée une petite télé avec magnétoscope incorporé, comme ça maintenant je suis indépendante. (Jeannine, 45 ans)
Le football se révèle un programme particulier, un terrain glissant qui mène les couples à se disputer l'accès à la télévision. A travers les entretiens, les matchs de foot apparaissent comme les programmes les plus déterminants dans la prise de décision d'acquisition d'un second poste.

L’idée d’un second poste de télévision apparaît au sein du couple. Que le couple investisse ou non dans un second poste, les matchs de football apparaissent de façon récurrente au fil des entretiens comme une source de conflit. Lors de rencontres importantes, quand les retransmissions sont nombreuses, les conflits peuvent suffire à déclencher l’achat. Une télévision tombant en panne lors de rencontres importantes peut être changée dans la journée. Les conflits répétés ou une panne subite sont de potentiels déclencheurs d’achat spontané. Les usages quotidiens deviennent à eux seuls de véritables déclencheurs.

Les innovations technologiques, un déclic qui suscite l'envie d'achat
 Au même titre que les discordes, les nouveautés technologiques vont déclencher l'envie puis l'achat. A leur tour, elles vont faire entrer dans un foyer déjà équipé un poste supplémentaire. Derrière l’achat nous trouvons tout un cheminement, un itinéraire d’achat. Que le poste soit acheté neuf ou d’occasion, derrière l’achat, il y a une décision, une réflexion. Les achats compulsifs existent aussi dans ce domaine, cependant ce ne sont pas les plus courants.
Les nouveautés technologiques sont le déclic qui déclenche l’envie d’achat, qu'il s'agisse d’un premier poste de télévision, ou d’un nouveau poste qui viendra remplacer l’ancien ou équiper une seconde pièce. Dans Sociologie de la consommation, Nicolas Herpin analyse ce qu'il nomme "la déception du consommateur" : " Pannes et coûts d'entretien mal anticipés sont une première source de déception. (…) . Enfin, même quand le produit a bien les caractéristiques annoncées au moment de l'achat, ne demande pas plus que l'entretien initialement anticipé, n'engendre pas de pollution ou d'encombrement et garde ses performances initiales, le consommateur ne peut s'empêcher avec le temps d'en être de plus en plus insatisfait. Car de nouveaux équipements continuent à apparaître sur le marché et offrent des performances de qualité supérieure. Le consommateur équipé d'une chaîne haute fidélité obsolète a donc le sentiment d'écouter une musique médiocre quand il compare le son de son vieil appareil à celui supposé meilleur que produit le dernier équipement à lecture laser (foregone hearing) ". L'arrivée incessante de nouveautés, dans la forme (16/9e) ou dans la technologie (plasma, cristaux liquides), la diversité des produits (DVD, consoles) sont autant d’éléments tentant le consommateur, le poussant à l'achat. Lorsqu’ils sont en plus combinés à des évènements sportifs, les ventes peuvent exploser. Dans un article de Libération, le groupe Matsushita déclarait "un bond d’environ 150% de ses ventes de téléviseurs à écran plat en juin et en juillet", et expliquait ce record de vente par la proximité des Jeux Olympiques.
Combinés ensemble, les nouveautés technologiques et l'attrait des programmes deviennent de très puissants déclencheurs.

Les offres publicitaires ou la relance des ventes
Les offres publicitaires attirent à leur tour un certain nombre de clients, des consommateurs de nouvelles technologies autant que des consommateurs avides de bonnes opérations. Les réclames publicitaires proposent des nouveautés à prix intéressants ou des objets plus classiques à prix cassés, inférieurs à ceux du marché. Le téléviseur peut faire l’objet d’un achat compulsif, toutes les habitudes de consommation s’en trouvant alors modifiées. Les références, les envies peuvant être bouleversées.
La télé c’est une Philips ou Sony sauf si il y a une bonne affaire. On va toujours chez Darty. Quand il y a un problème ils sont là tout de suite, sauf s’il y a une bonne affaire ailleurs. (Amélie, 42 ans)
Un chamboulement total de toutes les habitudes, la promotion, le sentiment de "bonne affaire" déjoue l’itinéraire.
La promotion peut être attendue. Dès lors l'achat est programmé :
Mon père l’a achetée à une promo qu’il a vue chez Auchan. Ca faisait un moment qu’il avait envie de racheter une télé et puis il attendait qu’il y ait une promo intéressante. Il l’a acheté seul, il a quitté le boulot et il est parti l’acheter, c’était en prévision on en avait déjà parlé, il a pas fait son truc tout seul, ma mère savait qu’il allait en acheter une. (Daniela, 23 ans)
Monsieur part seul acheter la télévision, après avoir veillé quelques temps les offres pour débusquer la bonne affaire. Il fait l'achat seul, mais il a préalablement obtenu l'accord de sa femme.
La volonté d’achat est antérieure, l’attente de la promotion devient un itinéraire d'achat. Jusqu’au dernier moment, l’acheteur ne sait ni ce qu’il va pouvoir acquérir ni où. Le nombre de pièces en promotion étant limité, le temps de réflexion doit être court. Le phénomène devient récurrent, les promotions "exceptionnelles" l’étant de moins en moins mais de plus en plus fréquemment, il devient possible de planifier l’achat d’une télé en promotion. L'émergence de nouvelles technologies permet de propulser un certain nombre de ventes, et l'arrivée de nouveautés va se répercuter sur les ventes d'objets plus classiques. Le prix des nouvelles technologiques qui arrivent sur le marché est assez élevé, des périodes comme les fêtes de fin d'année déclenchent les acquisitions. Elles peuvent arriver sous forme de cadeaux. Le consommateur s'offre un objet de valeur qui lui fait plaisir. Une étude de Médiamétrie illustre ces comportements : " Les Français ont préféré s'équiper en priorité d'un lecteur DVD, s'offrir une télévision 16/9ème. " Parallèlement à ces achats, à ces plaisirs de Noël, un certain nombre de promotions sur des produits qui peuvent être qualifiés de plus classiques apparaissent dans les magasins. Les nouvelles technologies restent financièrement accessibles à une minorité, leurs tarifs baisseront dans les mois à venir. En attendant, les grandes enseignes attirent un certain nombre de clients aux portefeuilles plus restreints, en soldant des produits moins modernes.
La prise de décision doit être rapide, elle ne prête ni à la réflexion, ni à la concertation. La conjointe est simplement au courant que son mari est parti acheter une télévision, elle n’en sait pas plus. Dans le cas présent, le couple avait auparavant discuté du changement de téléviseur. La course du mari n’a donc rien d’une surprise. Cependant, dans d'autres cas, l’achat se fait à l’improviste.
Un rayon bien achalandé, une tête de gondole intéressante peuvent suffire à susciter l'envie et provoquer l'achat.
Quand on s’est marié qu’on a vécu ensemble, mon mari avait une télé 36 cm. Je faisais des courses dans une grande surface et sur un coup de tête j’ai acheté une télé. Moi j’ai acheté une autre télé parce que je voulais un plus grand écran. (Marie, 34 ans)
Marie n'avait encore jamais exprimé le désir d'une télévision, dont elle avait un usage limité. La télévision peut entrer dans la catégorie des achats compulsifs. Le prix abordable des téléviseurs en fait des objets que l’on peut acheter facilement. Au-delà de la nécessité, malgré la notion de "besoin" exprimée dans les entretiens, cet objet est acheté par plaisir et pour le plaisir qu’il peut procurer. En plus du plaisir immédiat procuré par l’achat, il y a le plaisir procuré par la consommation et l’usage de l’objet. L’achat d’un téléviseur ne revêt pas de sentiment d’obligation comme c’est le cas pour certains équipements ménagers (lave-linge, frigidaire). Cette distinction est liée aux représentations de divertissement attachées à l’objet télévision. Si la promotion incite à l'achat, l'objet doit tout de même répondre à certains critères, de prix, de taille, d'esthétisme…


Les pannes : un déclencheur important d'acquisition
Enfin, la panne est une circonstance particulièrement propice à l'achat. Cette dernière peut arriver de façon inattendue. Du jour au lendemain, le téléspectateur se retrouve brutalement privé de télévision. Le rachat peut être alors quasi immédiat, même en dehors de toute offre :
Dans la chambre, c’est celle de la campagne, l’autre était tombée en panne et on en avait rachetée une, puis on a réussi à la faire réparer. (Lucienne, 59 ans)
Ceci illustre la nécessité immédiate, le caractère essentiel du produit. La télé devient un objet indispensable, sans lequel il est très difficile de vivre. L’achat est réalisé avant même qu’un réparateur soit consulté. Le poste tombé en panne n’est pas jeté, mais gardé pour être montré ultérieurement à un réparateur.
Celle-ci on l’a achetée à Carrefour, l’autre a pété, on a été un peu obligé de l’acheter, on a passé deux trois jours sans télé et après mes parents ils sont allés en acheter une. (Daniela, 23 ans)
La panne s’accompagne de la précipitation. Certains patientent quelques jours, mais l’achat peut se réaliser le jour même, dans l’urgence. L’acheteur s’adresse au premier magasin, le choix du modèle s’effectue au sein du catalogue, les exigences sont moindres, l’urgence de l’achat primant avant tout.
La maman de Fred nous l’a donnée parce que la grosse télé qu’ils avaient avant est tombée en panne l’été de la Coupe du Monde, elle a couru au Darty du coin acheter une petite télé. On l’a récupérée 6 mois plus tard, avec leur grand salon ils se sont lassés, ils ont racheté une grosse télé. (Gwenaele et Frédéric, 26 ans et 30 ans)
Au même titre que les nouveautés technologiques, les évènements sportifs, Coupe du Monde, Jeux Olympiques influent sur les ventes de matériel hifi. Ces évènements ponctuels, qui ont une durée limitée dans le temps, poussent le consommateur vers des achats précipités. Trop précipité, l’achat peut alors s’avérer décevant. Les événements sportifs viennent amplifier ce sentiment de nécessité. Aucun match ne doit être raté, c'est le jour même que le consommateur file dans un magasin pour se procurer un nouveau poste. Le terme employé par Gwenaele reflète l'urgence et l'empressement de l'achat : "elle a couru" dit-elle, elle s'est précipitée dans le magasin le plus proche. L'achat est précipité, il se fait au plus vite, l'objet acheté doit correspondre à certains critères immédiats, prix, taille. Au fil du temps cet objet choisi dans la hâte peut s'avérer un peu décevant. La qualité, la taille de l'objet, sa technologie ne satisfait pas à long terme. Le produit pourra alors être remplacé par un nouveau poste dont l'achat aura fait l'objet d'un choix plus minutieux.

Quelles que soient les circonstances qui poussent l'individu à passer à l'achat, ce dernier peut être qualifié d'achat anticipé. Le laps de temps écoulé entre la décision d'achat et l'achat peut être plus ou moins court, l'achat plus ou moins réfléchi voire planifié. Cependant, dans chacun de ces cas, l'individu quitte son domicile avec l'intention d'acheter un téléviseur. Ainsi, ce qui différencie l'achat anticipé de l'achat spontané, c’est cette intention d'achat.


L'opportunité d'une bonne affaire
La vente ressemble dans l’immédiateté de la transaction à l'achat promotionnel ; restriction du choix à un modèle, limitation du nombre de pièces (en l’occurrence une seule), nécessitant une prise de décision rapide. Une offre qui arrive fortuitement, titille l’envie et pousse à l’achat :
Quand on a aménagé le palier on a des copains qui nous ont vendu une grande télé parce qu’ils déménageaient, ils voulaient s’en débarrasser. C’était l’occasion, on l’a achetée pour mettre à la place de l’autre. (Marie, 34 ans)
Le terme "occasion" issu de la phrase "c’était l’occasion ou jamais" est employé par les deux enquêtés. Stéphanie avait envie d’une télévision mais n’avait pas les moyens d’en acheter une neuve. Quant à Marie, qui aurait pourtant aimé un écran plus grand, elle ne souhaitait pas investir dans ce domaine. Financièrement, les propositions étant attrayantes, l’une comme l’autre passe à l’acte : c’est l’achat.

Que l’achat se fasse par le biais d’amis ou de magasins d’occasion, des expressions comme "bonnes affaires" ou des expressions relatives aux prix sont mises en avant et deviennent les arguments essentiels de l’achat.



Le choix du lieu
L'intention d'achat ayant émergé, l'individu va alors passer à l'acte et se diriger vers le lieu d'achat. Ce dernier peut être directement influencé par les circonstances à travers lesquelles la décision d'achat a été prise.
Les offres promotionnelles conditionnent le choix du lieu d'achat et du modèle. La promotion influe et règle l'itinéraire d'acquisition. Cependant, lorsque l'achat est anticipé, le consommateur choisit à sa guise l'enseigne où il veut acheter son téléviseur. Le lieu d'achat s'effectue selon différents critères : la proximité, les habitudes, le type d'achat… dès lors que le consommateur décide d'acheter un téléviseur ou peut choisir entre un objet neuf ou d'occasion.

Les enseignes de produits d'occasion
L’itinéraire est assez court. L’acheteur se rend dans un lieu de sa connaissance, boutiques privées ou chaînes spécialisées. La connaissance et la proximité du magasin s’avèrent des critères déterminants. A la décision d’achat suit le déplacement sur le lieu de vente :
Je l’ai acheté dans une boutique d’occas, j’en n’ai jamais achetée de neuve. Le magnéto c’est pareil, je l’ai acheté d’occas, j’avais acheté ma télé d’occas à 500 balles, une Sony avec télécommande, une bonne affaire. Pareil pour le magnéto, je l’ai acheté dans la même boutique quelques temps après, j’ai toujours le magnéto et la télé. (Adel, 26 ans)
Le marché de la hifi vidéo et de l’électroménager en général n’est pas réservé aux grandes enseignes, aux hypermarchés. Il existe tout un réseau parallèle de marchés d’occasion, certes moins connus, car étrangers aux différentes formes publicitaires. Ces marchés doivent leur réputation au bouche à oreille, à leur proximité :
J’habitais dans un hôtel, on a acheté une télé, je suis très télé, comme il n’y en avait pas dans l’hôtel, on est allés l’acheter dans un Cash, c’était pas très cher et c’était près. C’était pas très loin, et puis je la voulais tout de suite, je ne reste pas sans la télé. Celle de Cash elle est tombée en panne donc on a dû en racheter une autre. (Tania, 23 ans)
Plusieurs arguments émergent des propos de Tania : l'urgence de l'achat "je la voulais tout de suite", la proximité du magasin "c'était près" et l'aspect financier "c'était pas cher". L'enseigne répondait à ces trois aspects, elle a donc séduit Tania. Au-delà de ces trois arguments, la situation de Tania fut elle aussi déterminante dans le choix d'achat de matériel d'occasion. Tania vient de quitter les Antilles, à peine arrivée en France, elle loge dans un hôtel. Sa situation est temporaire, avec son ami et son fils, ils attendent un appartement. Sa priorité est d'acquérir une télévision, c'est une importante consommatrice, elle formule peu d'exigences autour de l'objet qu'elle va acheter, elle souhaite rapidement obtenir une télévision fonctionnelle. A Paris, ses réseaux sont limités, ses besoins pressés, elle file alors dans un magasin de matériel d'occasion près de chez elle.

Anne-Marie est quant à elle brocanteuse et fréquente les salles des ventes afin d’y trouver des antiquités qu’elle vendra ensuite sur des salons d’exposition. Elle connaît les rouages du lieu et y recourt pour acheter ses postes de télévision. Peu de place est laissée au hasard, de multiples éléments se corrèlent et amènent les uns et les autres dans des lieux bien précis. Par ailleurs, l’achat d’un téléviseur d’occasion reflétait la volonté d’Anne-Marie de peu investir dans un tel objet. Pourtant, n’éprouvant elle-même qu’un faible intérêt pour les programmes télévisés et estimant en avoir peu usage, elle opte pour un téléviseur d’occasion à prix modique. L’usage et l’intérêt portés à l’objet viennent se répercuter et influer sur l’itinéraire d’acquisition.
On a une télé que l’on a achetée en salle des ventes, qui n'était pas cher. Dans notre vie on a acheté une seule fois un poste neuf. (Anne-Marie, 56 ans)
Finalement, quels que soient le mode d’achat et le lieu d’achat, des similitudes se retrouvent dans le choix du lieu. Il s’agit de magasins de proximité ou de magasins connus de réputation.


Proximité et grandes enseignes
Le caractère de proximité d'un magasin est un facteur de choix déterminant. Le consommateur formule un certain nombre d'attentes autour du déroulement de la vente. Il cherche l’achat dans les meilleures conditions, le lieu de vente participe à ce "bon achat". La volonté de trouver l’objet au plus bas prix n’est qu’un des éléments constituant "le bon achat". Les enquêtés avouent que les prix sont identiques d’une enseigne à une autre, le repérage fait partie du rituel d’achat, il est rassurant. L’acheteur acquiert ainsi la certitude de ne pas avoir laissé passer une bonne affaire. S’il y avait une promotion, il l’aurait su. Cependant, cette recherche n’est possible que si l’achat de la télévision est programmé et non précipité. L’acheteur teste les magasins à travers les services qu’ils offrent, la prestation de leurs vendeurs, le service après-vente, le paiement, l'extension de garantie, les conseils de vente.
Quand on est allés à Auchan le gars nous a regardés d’un air bête en nous disant "bah non j’ai pas ça". Il avait pas envie de vendre, alors que quand on est allé chez Darty, il s’intéressait plus à nous, il nous en a présentés plusieurs. (Mr et Mme S, 65 et 66 ans)
Quand l’acte de vente ne se passe pas comme l’acheteur l’entend, il change d’enseigne. Dès l’acte de vente l’acheteur doit trouver satisfaction.
On est d’abord allé chez Conforama et puis ils ne voulaient pas qu’on l’emmène le jour même, alors Fred est parti furieux, ils ne voulaient pas qu’on l’emmène le jour même parce que l’on payait par chèque, ils n’avaient pas le système de vérification des chèques, Fred est parti et on est allé chez Darty. Il voulait son truc tout de suite, Fred il est comme ça. (Gwenaele et Frédéric, 26 et 30 ans)
La vente doit se dérouler exactement comme l'acheteur l'entend. Bien que l'achat ne soit pas fait dans l'urgence, ce délai d'attente va contrarier l'acheteur et annuler la vente, l'immédiateté de l'acquisition étant un critère déterminant. La vente est sublimée, elle doit se dérouler dans ses moindres détails comme l'entend l'acheteur.
Guillaume raconte son parcours, du déclic au choix du magasin.
J‘ai vu des offres mais je le voulais. J’ai fait plusieurs magasins, Conforama, Carrefour, Hypermédia. Tout simplement comme je suis commercial, c’est mon métier, j’aime bien que les commerciaux fassent leur métier et c’est à Carrefour qu’ils sont venus me parler. Donc j’ai acheté à Carrefour. Il m’a fait un prix j’ai pu négocier. (Karine et Guillaume, 25 ans)
Cette dernière phrase est importante, elle met en évidence la relation affective liée à l’objet, la télévision ne fait pas partie des achats quelconques. C’est une acquisition importante chargée affectivement. Une attente toute particulière est portée aux conseils prodigués par l’enseigne.
Moi je voulais un home cinéma, j’avais vu une promotion c’était tout Philips, y’avait un prix. Le mec m’a expliqué que c’était mieux de prendre la télé chez Philips, les baffles chez Pioneer. Je me suis retrouvé avec un truc un peu plus cher sur lequel il m’a fait un prix mais avec les meilleures marques pour chaque appareil. L’après-vente pas mal, il nous a proposé 5 ans de garantie. (Karine et Guillaume, 25 ans)
Malgré l’envie, il s’avère que les connaissances du consommateur lambda concernant la technologie, les différences de qualité, sont restreintes. C’est là que le vendeur entre en jeu. En prodiguant ses conseils, il conforte l’acheteur dans son choix, la vente n’en devient que meilleure.
On a pris la moins chère vraiment ce n’est pas la peine d’investir dans une télé. C’est ce que nous a dit le mec, quand elle tombe en panne, de toute façon t’en rachètes une autre. (Jean-Paul et Suzanne, 25 et 27 ans)
L’importance n’est pas le conseil en lui-même mais son sens, ainsi Guillaume repart satisfait de s’être constitué un home cinéma de qualité. Quant à Jean-Paul et Suzanne, ils ont été confortés dans leur idée qu’un investissement n’était pas nécessaire. Pas de culpabilité, ils n’ont pas mis cher dans leur télévision mais la qualité n’en pâtira pas. Quel que soit le conseil, qu’il soit juste ou non, il apporte à l’achat la sensation d’avoir fait le bon choix. Dans le cas de Guillaume, l’achat en est sublimé, il a réalisé une excellente transaction et s’est amusé, étant lui-même commercial, à négocier un prix.

L’arrivée soudaine d’un pécule financier peut permettre le passage à l’acte, mais l’argent n’est plus un fait déterminant. L’achat a crédit s’étant développé, outre les services après-vente et les garanties, les magasins proposent des paiements échelonnés. Ce type de service va faciliter l’achat, voir l’inciter.
On a acheté la télé chez Darty, on a fait plusieurs magasins, c’était le même prix mais après c’était le service. Tant que je ne la paie pas cash. (Gordana et Olivier, 25 et 33 ans)
L’achat a été motivé par leur emménagement dans leur appartement, l’ancienne télévision d’Olivier apparaissant trop petite pour leur salon. Le développement de nouveautés technologiques, télévisions 16/9ème et des home cinéma, créent l’envie et ce sont les services proposés par l’enseigne qui permettent le passage à l’acte.

Josiane voit sa télé tomber en panne. Récemment divorcée, elle ne possède pas l’argent nécessaire pour acheter comptant un nouveau poste.
Il a les même prix que Darty, c’est sympa. Je suis déjà allé chez lui pour ma gazinière, je préfère payer en plusieurs fois donc je vais chez lui. J’ai comparé il a les même prix que Darty. (Josiane, 52 ans)
Ne possédant pas de moyen de locomotion, elle choisit la proximité. Connaissant le commerçant pour y avoir déjà effectué des achats, une relation de confiance s’établit. Quel que soit l'élément déclencheur de l'achat, de l'envie à la panne, ce sont les services "financiers" proposés par les différentes enseignes qui vont déterminer le choix des consommateurs. Ils s'adressent là où les propositions leur semblent les plus avantageuses. Outre les multiples modes de financement proposés par les différentes enseignes, d'autres facteurs vont à leur tour entrer en compte, tels que leur emplacement, leur proximité, leur service de livraison.
Grâce au développement des emprunts à la consommation, des paiements échelonnés, les finances ne sont plus un frein à l’achat. Bien que la somme nécessaire ne soit pas disponible immédiatement, le crédit rend possible l’acquisition immédiate de l’objet désiré.


L'achat par relation : "Notre fille travaillait chez Darty."
Le lieu d’achat n’est pas toujours choisi, il peut être déterminé par les intérêts que l’on y trouve. Il existe plusieurs sortes de lieux, entre autres les magasins d’usine qui sont accessibles à tous, la principale difficulté étant d’en connaître l’existence. Chacun peut s’y rendre pour acheter, cependant le choix y est réduit, la marque du téléviseur est conditionnée par le lieu ; quant aux modèles, leur choix est restreint. Les magasins sont livrés au jour le jour, ils reçoivent peu de stocks, l’acheteur n’a donc jamais la certitude d’y trouver un modèle précis. Les prix avantageux se font au dépend du choix.
On est allé chez Radiola, parce que j’avais une cousine qui y travaillait. C’est moins cher, on ne voulait pas mettre cher pour la campagne, quand on l’a acheté on n’y était pas tout le temps. (Mr et Mme S, 65 et 66 ans, début 90)
L’usage réservé au poste peut définir son achat. Pour équiper leur résidence secondaire, Mr et Mme S. ne mettent pas le même soin à choisir leur téléviseur, leur principal critère étant financier. Cependant, cette démarche est loin d’être unanime, elle permet à d’autres d’acquérir à moindre coût un poste qu’ils ne pourraient s’offrir dans les commerces traditionnels. Ces lieux sont ouverts à tous, mais grâce à des connaissances, famille ou amis, l’acheteur peut bénéficier de réductions.
Notre fille travaillait chez Darty, elle faisait des extras, elle avait des réductions. (Viviane et Bernard, 56 et 64 ans)
Ce type d’achat s’effectue essentiellement grâce au souci de gain d’économie réalisé. Quand une telle possibilité s’offre, l’acheteur y a recours, l’économie financière étant un bon argument. Ainsi, les promotions et offres concernant le matériel hifi-vidéo sont prises d’assaut.
D’autres bénéficient de réductions du fait de leur profession, ils en profitent alors.
C’est à l’époque où mon mari avait 30% de réduction en tant que journaliste donc on l’a acheté directement à l’usine. (Françoise, 59 ans)
La réduction va guider l’itinéraire d’achat. Le choix du lieu est en corrélation directe avec la promotion ou la personne grâce à laquelle la vente se réalise. Le lieu n'est plus choisi, mais déterminé par l'attrait de l'économie réalisée. Le choix de l'objet est alors à son tour plus ou moins réduit selon les lieux d'achat.
Les magasins d'usine proposent leur propre marque. Chaque jour, des lots sont attribués aux magasins. Leur contenu peut être différent d'un jour à l'autre, le client ne peut donc avoir aucune certitude sur la quantité et le type de marchandise qu'il pourra y trouver. L'économie réalisée se fait au bénéfice d'un choix réduit. L'argument qualité/prix joue en faveur du choix. A coût égal, le consommateur peut obtenir un poste de taille plus importante ou denier cri. En contrepartie, l'intérêt porté au détail dans le choix de l'appareil est moindre, le consommateur doit réduire ses exigences et choisir parmi les produits disponibles.


Les critères du choix de l'objet
L’objet recherché peut avoir déjà été choisi, vu sur catalogue, à la télévision ou chez un ami.
La télé est tombée en panne 15 jours avant, il nous avait dit ça peut durer un mois ou quinze jours, suite à la visite du réparateur on a commencé à repérer des postes. (Mr et Mme S, 65 et 66 ans.)
Parfois, seuls des critères de base ont été déterminés : une marque, un modèle, une taille, une catégorie de prix. Au-delà des envies et désirs de chacun, le choix de la télévision se conforme à certains critères.


Des spécificités techniques : "On voulait que le son sorte devant"
Le poste doit répondre à certains critères.
On voulait que le son sorte devant, on entend mieux et puis pas trop cher. (Isabelle, 35 ans)
Pour Isabelle, la sortie du son du téléviseur est un critère déterminant, cela correspond à une meilleure qualité d'écoute. Elle choisit son appareil parmi ceux proposant cette option.


Les dimensions : "Je voulais une télé pas trop grande"
Les contraintes physiques liées à l’espace sont régulièrement évoquées.
Je voulais une télé, pas trop grande et je l’ai choisie de manière à ce qu’elle puisse se mettre en angle, elle a sa place sur une étagère d’angle, donc fallait pas qu’elle soit trop grande, j’y suis allée avec ma mesure en profondeur. (Sylvie, 38 ans)
La télévision doit s'adapter aux contraintes de l'espace, au meuble allant l'accueillir.
On a pris plus petit, l’autre tenait tout juste dans ce meuble, elle collait sur le coté c’est pas bien, normalement il y a des portes sur le coté, on a dû les enlever. (Suzanne et Jean-Paul, 25 et 27 ans).
Au-delà des contraintes physiques liées à l’environnement direct de la télévision (la pièce dans laquelle elle est introduite, le meuble sur lequel elle va être posée ou rangée), d’autres arguments peuvent entrer en ligne de compte.
On a été cambriolés, tout le matériel, passé par la fenêtre. Quand on a racheté la télé, on l’a mesurée pour qu’elle ne passe pas dans la fenêtre ni dans un sens ni dans l’autre, comme ça pour sortir faut prendre la porte, mais il y a des gens en face, ils ont emmené tout ce qui pouvaient passer, ils n’ont rien pris d’autre. (Viviane, 56 ans)
Après leur cambriolage, Viviane et son mari ont veillé à acheter des meubles ne pouvant passer par la fenêtre arrière de leur résidence, chemin emprunté pour le précédent vol. Ils espèrent ainsi se protéger d'un autre larcin.


La marque : "Chez mes parents il y avait une Sony"
Les enquêtés sont attachés à leur premier poste de télévision. Ils évoquent cette acquisition avec nostalgie, ils se souviennent du modèle, de la marque et s’y attachent. 
(Mme) Là c’est la deuxième ou troisième génération de Philips que l’on a. L’ancien, on nous avait dit que Philips c’est ce qu’il y avait de mieux. Là notre fils nous avait dit que nous devrions prendre un Sony quand j’ai vu les prix j’ai dit bonjour, alors comme mon mari avait vu celui là et que c’était un Philips.
(Mr), c'est un hasard, tout ce qu’on a ici c’est du Philips pourtant on est pas particulièrement attachés à la marque.
(Mme), si y a juste un petit truc, c’est fabriqué en France. (Mr et Mme S, 65 et 66 ans)
L'attachement à certaines idées ou valeurs, telles qu’un modèle, une gamme, une marque pèsent de façon considérable dans la décision d'achat. La marque devient une référence. Nicolas Harpin décrit ce phénomène:
" Aux caractéristiques utilitaires propres à chaque produit, les industries culturelles vont faire ajouter par le producteur des caractéristiques symboliques. Le produit est dessiné dans son apparence physique. Le design incorpore à l'objet manufacturé des formes issues du monde de l'art. La beauté visuelle est censée subjuguer l'acquéreur. Les propriétés utilitaires du produit passent au second plan. L'enrichissement "esthétique" joue sur la perception des acheteurs populaires et les amène à donner aux caractéristiques symboliques la priorité sur les caractéristiques utilitaires. "
Cependant, une partie des acheteurs reste démunie face à l'ampleur du choix auquel ils se retrouvent confrontés. A critères similaires (tailles, prix) l'acheteur peut rester indécis ; la prestation du vendeur sera alors décisive.
Le téléviseur doit répondre à certaines caractéristiques particulières qu’elles soient d’ordre technique (qualité de son), esthétique (un design) ou affectif (une marque). Au sein d’un couple, le choix peut se faire d’un commun accord, le téléviseur répondra ainsi aux attentes de chacun.
(O), on avait envie de se faire plaisir aussi.
(G)  le choix technologique c’est plutôt Olivier.
(O), moi ce que je voulais c’était un écran 16 /9 relativement grand, ça aurait été un Philips ça aurait été la même chose.
(G), au final c’est moi qui ai choisi, il y en avait d’autres mais ils ne me plaisaient pas. Il fallait que je choisisse entre quelques modèles, donc j’ai choisi celle qui me plaisait le plus. Et aussi parce que chez nous, chez mes parents, il y avait une Sony, elle a 15 ans et elle marche super bien. (Olivier et Gordana, 33 ans 25 ans)
Gordana fait référence à une marque de télévision connue, qui évoque chez elle à la fois un attachement affectif et une sorte de garantie ; puisque celle des parents marche bien, il en sera de même pour la leur.


L'achat d'un téléviseur, chacun son rôle
Le téléviseur est un achat de couple, ils y vont ensemble même si la décision, le désir n’émane seulement que de l’un des deux. L’itinéraire se fait en duo. Ainsi, un peu plus haut, Guillaume parle de son home cinéma, un choix, une envie très personnelle, son amie Karine reste distante sur le sujet. Bien que présente lors de l’achat, Guillaume l’exclut du récit, de l’acte de vente, seul un petit "nous" nous rappelle sa présence : "L’après-vente pas mal, il nous a proposé 5 ans de garantie." L'achat est à la fois un désir personnel et un achat de couple. Que le choix se fasse ensemble ou non, la vente est un temps de couple.
En boutique, chacun des membres du couple occupe un rôle différent. Face au choix de l'objet télé, on peut observer une distinction sexuelle des rôles au sein du couple. L'homme s'empare de l'aspect technique de l'objet, alors que la femme reste dans une approche plus fonctionnelle et esthétique. L'homme se renseigne sur les performances, la qualité, les prestations de l'objet qu'il va acquérir, il parle technique, même s'il reconnaît son ignorance dans le domaine. Alors que sa compagne juge l'esthétisme, mesure si le poste correspond à la taille du meuble télévision. Un certain nombre d'achats sont impulsés par l'homme, c'est lui qui veut acquérir l'objet de la dernière technologie, mais c'est madame qui va avoir le dernier mot. Lui va choisir un certain nombre de modèles et elle va déterminer celui qui va être acheté.


B- L'acquisition pendant l'enfance (moins de 15 ans).
Les enfants âgés de moins de 15 ans sont les derniers à bénéficier du multi-équipement, du rachat de téléviseur. Les enfants les plus âgés dans le foyer sont les premiers à bénéficier de la délocalisation de l'ancien téléviseur. Cependant, au fur et à mesure du rachat de matériel télévisuel par leur famille, les plus jeunes peuvent à leur tour hériter de l'installation d'un téléviseur dans leur chambre.
Le jeune âge des enfants privilégie certains modes d'acquisition. Leurs ressources financières, de même que leurs réseaux sont limités, les parents restent les acteurs principaux de l'acquisition.


L'acquisition non marchande
Le don
Certains enfants acquièrent très jeunes leur première télévision, dès l'âge de 2-3 ans leur chambre est équipée. Lorsque Sonia et son mari rachètent une télévision de taille plus importante pour l’installer dans leur salon, ils décident de mettre l'ancienne dans leur chambre. Quand à nouveau, ils rachètent une télévision, ils font tourner l'installation des précédentes : la neuve trône dans le salon, celle du salon passe dans leur chambre, enfin celle de leur chambre dans la chambre de leur fils. C'est ainsi que grâce à l'achat successif de deux postes de télévision, leur fils âgé de 2 ans s'est vu installer une télévision dans sa chambre. L'enfant n'investit pas l'objet, l'acte des parents s'avère être plus un dépôt qu'un véritable don. Les objets en état de marche sont conservés et placés dans la chambre de l'enfant.
Anna raconte que c’est sur un coup de tête que son mari a acheté la télé 16/9ème dont il avait envie. Leur ancien téléviseur, en état de marche, a été déposé dans la chambre de leurs enfants âgés de 3 et 5 ans. Placé en hauteur, loin de leur portée, il est disposé dans leur chambre mais reste sous contrôle parental. La hauteur du meuble sur lequel a été placé le téléviseur permet aux parents d’en gérer l’accès.
Derrière l'acquisition émergent deux notions : l'accès et l'appropriation. Bien que possédant une télévision dans leur chambre dès leur plus jeune âge, ces enfants ne la maîtrisent pas encore. Les parents l'allument et choisissent les programmes consommés. L'acquisition se fait au fil du temps, lorsque les enfants grandissent.

Depuis l'installation de la télévision dans la chambre de son fils, Sonia a mis au monde un second enfant. Habitant dans un trois pièces, le petit dernier partage la chambre de son frère aîné, cet enfant a donc depuis sa naissance la télévision dans sa chambre.
L'acquisition d'un nouveau poste au sein du foyer bénéficie aux enfants, ces derniers récupèrent l'ancien poste toujours en état de marche.
Quand elles l’ont eu, elle fonctionnait bien c’est après qu’elle s’est dégradée et qu’on en a racheté une. On leur a changé leur télé quand on a installés canal+ pour qu’elles puissent suivre canal indépendamment de nous. (Jeannine, 45 ans).
Nous retrouvons ici, comme précédemment, cette notion d'indépendance. Des enfants tout jeunes (2 ans pour le fils de Sonia) voient leur chambre s'équiper d'un téléviseur.
Cette recherche d'indépendance ne suffit pas en elle-même à expliquer l'ensemble du phénomène, car malgré des réticences exprimées envers la télévision et ses programmes, l'ancienne sera conservée, lors de l'arrivée du nouveau poste.

La valeur de la télévision est une chose étrange : neuve elle répond à une certaine cote, mais d'occasion elle se dévalorise très vite, alors que paradoxalement son état de fonctionnement lui confère au sein du foyer toujours la même valeur fonctionnelle. Ces deux notions de valeur financière et valeur fonctionnelle s'interfèrent : alors que financièrement l'objet est dévalué, sa valeur fonctionnelle peut ne pas avoir bougé. La difficulté de se débarrasser d'un objet est alors d'autant plus importante que l'objet a toujours une valeur. Anna n'avait aucune envie que ses enfants aient une télévision dans leur chambre mais elle n'a pu envisager de se débarrasser de cet objet en état de marche.
Après quelques temps, Sonia et Anna s'avèrent être assez satisfaites de cette solution. Elles gèrent la consommation de leurs enfants dans leur chambre, donc indépendamment de celle des autres membres de la famille.

Chez le jeune enfant le don revêt un caractère particulier, l'enfant n'est pas en position de refuser ou d'accepter ce qui se passe autour de lui. Les télévisions sont installées à son insu, à un endroit, sur un meuble choisi par ses parents. Une des caractéristiques du don est qu'il puise son essence dans la transmission d'un individu à un autre, d'un groupe à un autre. Le don sous-entend l'existence d'un émetteur (un individu ou un groupe) et d'un récepteur (un individu, un groupe). Or l'âge des enfants ne leur confère pas de véritable statut de récepteurs, ils n'ont pas l'autonomie suffisante pour interférer au sein de la situation.


Le cadeau
Le cadeau est une des formes du don, il suit une configuration identique. Le cadeau est la passation d'un objet d'un donneur (individuel ou collectif) à un récepteur (individuel ou collectif). Certaines périodes de l'année, certains évènements sont en France une occasion traditionnelle d'échange. Noël, les anniversaires sont des fêtes où il est coutume d'offrir un présent. A plusieurs reprises précédemment, l'acquisition de la télévision s'est effectuée par ce biais, chez les adultes mais aussi chez les jeunes. La dernière catégorie, celle des enfants, ne se démarque pas des deux précédentes, le cadeau est toujours l'un des moyens d'acquisition par lequel un enfant peut avoir accès à sa propre télévision.

Le présent peut venir d'un membre du foyer ou d'un membre extérieur. Chez Karine, ce sont les parents qui sont à l'origine de l'achat et de l'offre de la télévision. Karine et son frère possédaient une console de jeux vidéo, leurs parents leur ont offert pour des raisons fonctionnelles leur propre télévision. Ainsi les enfants jouent dans leur chambre, la télévision du salon reste disponible pour les programmes télévisés.
Lorsque le cadeau vient de l'extérieur, son entrée dans le foyer s'avère plus délicate. La télévision n'est pas un objet anodin, chaque individu développe sa propre relation à l'objet, il gère et régule sa consommation selon ses intérêts, ses envies, son emploi du temps. La télévision est un objet soumis à la controverse. 94% des foyers français en possèdent au moins une, elle est suivie en moyenne 3H36 par jour. En soi, posséder une télévision n'a rien d'extraordinaire, la regarder ne l'est pas non plus. Cependant l'acte de regarder la télévision est lui soumis à des controverses. Il subit diverses attaques concernant la qualité des programmes, ou le temps passé devant la télévision. La télévision est critiquée de toutes parts, par des scientifiques, des intellectuels. Certains la décrivent comme une source d'abêtissement, d'anti-culture, d'autres la rendent responsable d'une croissance de la violence chez les jeunes, ou encore du développement de l'obésité chez l'enfant. Quel que soit le fondement de ces théories, elles développent un sentiment de culpabilité et de honte. Malgré la démocratisation de l'accès à la télévision, la regarder reste un acte soumis au jugement, à une certaine pression sociale. Celle-ci est d'autant plus forte lorsqu'il s'agit d'enfants, les parents sont responsables de leur éducation et culpabilisent autour d'un échec possible, trop de télévision ou certains programmes pourraient interférer avec une notion de "bonne éducation" que la société a inculqué aux parents.
L'association télévision-enfant peut mener à certaines polémiques, le sujet est délicat. Si l'on peut observer dans certaines familles une télévision dans une chambre d'enfant, dans d'autres la chambre d'enfant fera l'objet d'un interdit et aucun téléviseur n'y pénétrera.

Les parents occupent une place prépondérante dans l'acquisition d'une télévision par un enfant. Quel que soit le processus, don ou cadeau, le parent prend part à cette acquisition. Le fils d'Halima était âgé de 2 ans, lorsque sa grand mère proposa de lui offrir une télévision. Halima s'est opposée à cette proposition, en expliquant qu'elle estimait son fils trop jeune pour une telle acquisition. Quelques années auparavant, alors qu'elle gardait des enfants, elle avait été offusquée par le comportement de certains enfants possédant une télévision dans leur chambre. Ces enfants s'enfermaient dans leur chambre et regardaient toutes sortes d'émissions qui n'auraient pas été autorisées par leurs parents. Elle refuse que son fils âgé de 2 ans puisse reproduire de tels comportements en grandissant. En refusant la télévision proposée, elle essaye de prévenir tous débordements possibles.
Une partie des présents venant de l'extérieur passe par le consentement des parents, la télévision fait l'objet d'une autorisation préalable.
Lorsque les parents sont séparés, l'un des deux peut se retrouver devant le fait accompli. Rappelons le cas précédemment évoqué d'Amélie qui s'est vue imposer une nouvelle télévision dans son foyer, son ex-mari ayant offert à son fils une télévision pour son anniversaire. Lors de l'entretien, Amélie exprime son désaccord avec la nature du présent, elle estime son fils encore un peu jeune pour posséder une télévision dans sa chambre. Face au cadeau du père, elle s'est sentie obligée d'accepter la situation. Quelques temps après ce présent, une des tantes de ses enfants proposa alors d'offrir à son deuxième enfant, sa fille, une télévision pour son anniversaire. Le présent est soumis à l'accréditation de la mère, cependant face à sa fille et devant un souci d'égalité, elle ne se sent pas le droit de lui refuser ce cadeau puisque son frère en possède désormais une. L'entrée d'une première télévision a ouvert la porte à d'autres.


Acquisition marchande
Chez les enfants, l'acquisition d'un téléviseur peut aussi se faire de façon marchande. De la même façon que chez les adultes, les uns se dirigent vers des marchandises d'occasion, les autres vers du matériel neuf. Les adultes accompagnent l'enfant tout au long de l'itinéraire, l'achat se fait avec leur accord et en leur présence.
Kévin avait une télé dans sa chambre, il avait 6-7 ans, on a fait une brocante, il a gagné de l’argent, et il s’est offert une petite télé, j’étais d’accord. (Chantal, 40 ans)
L'entrée en possession d'une somme d'argent et l'envie permettent, sous condition d'obtenir l'aval des parents, le passage à l'achat.
Vers 9 ans, ma sœur avait eu de l’argent pour sa communion solennelle, elle avait acheté une télé pour notre chambre, mes parents étaient d’accord. (Daniela, 23 ans)
Chez Daniela, l'acquisition de la télévision est marquée par un cycle de vie, la communion. La façon dont l'argent a été collecté est différente, cependant la suite de l'itinéraire est comparable. L'enfant veut investir son argent dans un poste de télévision, les parents donnent leur accord et accompagnent l'enfant faire son achat.
Une fois l'objet acheté, neuf ou d'occasion, les parents veillent à l'installation du poste, ils choisissent l'endroit de la chambre et, si besoin est, ils peuvent envisager des travaux d'électricité afin de faciliter le raccordement.

Tout au long de l'itinéraire d'acquisition des enfants, les parents occupent un rôle déterminant : dans certains cas ils donnent l'objet, dans d'autres ils donnent leur consentement sur l'entrée de l'objet dans la chambre de l'enfant.
C'est pourquoi l'itinéraire de l'acquisition pendant l'enfance a été délibérément placé derrière celle de l'adulte. Ces derniers, quel que soit le mode d'acquisition (don, cadeau …) en sont à l'origine, la déclenchent ou l'autorisent.


C- L'acquisition des jeunes adultes (16-25 ans)
L'itinéraire d'acquisition des adultes suit un certain nombre d'étapes. Le type d'acquisition, marchand ou non marchand, conditionne fortement le déroulement. Une partie de l'itinéraire d'acquisition des adultes va être à la source de nouveaux itinéraires, ceux des jeunes adultes. Dès lors qu'ils logent sous le toit parental, les jeunes sont en première ligne pour bénéficier de l'achat d'un nouveau téléviseur. Lorsque ce dernier entre dans le foyer et vient détrôner l'ancien téléviseur, les jeunes peuvent alors avoir la possibilité de récupérer l'ancien matériel toujours en état de marche. Ainsi, les pannes, les nouveautés technologiques ou les offres publicitaires qui sont les sources du déclenchement de l'achat chez l'adulte, représentent chez le jeune autant de possibilités d'acquérir leur propre téléviseur.
Les itinéraires d'acquisition chez les adultes sont divers. Cette diversité s'exprime tout autant à travers le type et l'état du matériel acheté, qu’à travers les raisons d'achat, ou encore les lieux. Chez les plus jeunes, les possibilités financières tendent à réduire l'éventail des possibles. Certains modes d'acquisition comme le don d'objets neufs ou d'occasion, sous forme de présent, semblent s’en trouver privilégiés. De même, l'âge apparaît comme un facteur influant sur un potentiel acquisition : les aînés sont prioritaires sur les plus jeunes.
Certes, ils sont en première ligne pour hériter d'un ancien poste, cependant contrairement à leurs cadets ils disposent de ressources plus importantes pour accéder eux même et seuls à leur propre téléviseur. Financièrement, de par leurs réseaux ou encore grâce à leur autonomie décisionnelle, ils sont en mesure de rompre le lien de dépendance qui unit les plus jeunes aux adultes.


Les acquisitions non marchandes
Le cadeau
Sous le toit parental : "On pouvait plus regarder, il était toujours pendu à la télé"

Il existe plusieurs types de cadeaux qui, bien qu’ils se présentent sous une même forme, arrivent à des moments de la vie différents, et cachent diverses "représentations". Le cadeau "télévision" peut être reçu alors que le jeune loge sous le toit familial. Anniversaires, fêtes de Noël sont les occasions propices à ce type de cadeaux. Présent surprise ou présent réclamé, la télévision entre alors dans la chambre du jeune.

Depuis 2002, le nombre de foyers multi-équipés reste stable. Au sein de la famille, les entretiens tendent à montrer que les enfants sont les premiers à bénéficier de ce phénomène de multi-équipement en acquérant à leur tour leur propre télévision.

Le chemin aboutissant à l’idée du cadeau s’avère être parfois l’expression du besoin et de l’envie d’un second poste au sein du foyer. Certains enquêtés expriment clairement les raisons de leur démarche, les parents désirent retrouver leur télévision, les programmes dont ils ont été privés. Au-delà de la télévision, il s’agit de récupérer un lieu de vie, leur salon envahi par leur progéniture.
La télé, on lui a payée pour un Noël, c’était un cadeau surprise. On pouvait plus regarder, il était toujours pendu à la télé ou il redescendait le soir, comme le son monte c’était pas possible. Dans sa chambre il était enfermé, on entendait pas. Au moins on pouvait regarder ce qu’on voulait. (Viviane et Bernard, 56 et 64 ans)
Une consommation télévisée importante, des parents autant que des enfants, peut faire germer l'idée de la télévision cadeau. La monopolisation du téléviseur familial doit prendre fin avec l'arrivée d'un second poste dans le foyer. Le cadeau a pour fonction de modifier certains usages, la télévision principale ne sera pas moins utilisée mais différemment. En ayant son propre téléviseur, le jeune regardera ses émissions sur son poste, ce qui libèrera l'autre. Les parents pourront à leur guise choisir les programmes qu'ils désirent regarder. L'usage du jeune est jugé perturbant, il empêche celui que les parents aimeraient faire du poste, cela amène doucement l'idée de la télévision cadeau.

Josiane vit seule avec sa fille. Depuis quelques années elle possède deux télés, une dans sa chambre et la seconde dans celle de sa fille.
Au départ j’avais une télé dans le salon, quand elle est tombée en panne, j'ai racheté une petite télé. Je l’ai mise dans ma chambre car elle était trop petite pour le salon, j’avais pas les moyens d’en acheter une plus grande. Dans la chambre c’est génial. Ma fille en a eu une pour son anniversaire, cette année. (Josiane, 52 ans)
Suite à un divorce, Josiane n’a financièrement pas les moyens de racheter une télé équivalente (taille/marque) à celle tombée en panne. Seule, elle décide de placer cette nouvelle télévision plus petite dans sa chambre. Cette solution la ravit car elle trouve fort agréable de regarder la télé allongée. L'introduction de la télévision dans ce nouvel espace, la chambre, a modifié une partie des pratiques de Josiane. L’introduction de la télévision dans la chambre a modifié le caractère privé de l'endroit. Aujourd'hui, la volonté de redonner un caractère intime à ce lieu se fait sentir. La présence du téléviseur n'est pas mise en cause, c'est la présence d'autrui, l'autre téléspectateur qui est rejeté. Alors pour plus de confort elle offre à sa fille son propre téléviseur. Depuis, chacune regarde sa télévision dans sa chambre, chacune occupe ainsi son territoire. Ce présent apparaît ici avant tout comme une envie de la mère. En offrant une télévision à sa fille, elle l’exclut de sa chambre, elle retrouve ce lieu et lui redonne un caractère privatif.
Une certaine gêne émane car la recherche de sa propre tranquillité est inavouable, le désir de suivre la télévision au calme est difficile à admettre.

Pratiques et raisons d'achat divergent, si l'acquisition du poste se réalise sous l'égide de telle ou telle justification, une fois acquis, le poste est utilisé de façon différente. Ainsi, le poste acheté dans l'optique de répondre à certaines pratiques comme les jeux vidéo peut être facilement détourné pour d'autres utilisations. Une fois l'objet acquis, les motifs originels ayant influencé l'achat apparaissent. A cet instant, deux interrogations se posent : pourquoi la télé arrive-elle sous forme de cadeau et pourquoi à Noël? Derrière des paroles d'indépendance, de plus grandes libertés accordées aux enfants pour regarder leurs programmes ou utiliser leurs jeux vidéo, ces parents ne sont-ils pas les premiers à rechercher leur indépendance?

Chez l'adolescent ou le jeune adulte, les réticences à l’entrée d’un poste de télévision dans leur chambre apparaissent moins importantes que chez l'enfant. Lorsque le jeune est indépendant, que le contrôle parental sur les émissions ne s’exerce plus, et que le jeune gère son temps de télévision et ses programmes selon son libre arbitre, l’entrée d’un nouveau poste se fait aisément. Pour son anniversaire, Géraldine en formule le souhait .
J’ai demandé qu’on m’offre une télé chez mon père qui était dans ma chambre, pour pouvoir enregistrer des émissions en rapport avec mes études. (Géraldine, 24 ans)
Les goûts, les centres d’intérêts divergents des uns et des autres favorisent l’entrée de ce nouveau poste.


Le départ: "Elle m’a été offerte … pour mon départ à Caen"
Le présent peut être offert après le départ ou pour le départ de l’enfant.
Ma première télé, mon père me l’a offerte quand j’étais étudiant sur Toulouse (Sébastien, 28 ans).
La télévision accompagne le départ. Sendil est confronté à une situation similaire, il se voit offrir une télévision quand il part finir son internat en Pharmacie.
Elle m’a été offerte pour mon anniversaire par mes frères et sœurs pour mon départ à Caen. (Sendil, 25 ans)
Cependant, son père ne participe pas au cadeau, il est réticent à l’idée que la télévision puisse distraire son fils de ses études. C'est seulement parce que Sendil quitte le foyer familial que ses frères et sœurs peuvent passer outre le désaccord de leur père et offrir ce présent. Une telle démarche n’aurait été possible sous le toit paternel. Partant dans le nord de la France, quittant la région parisienne, pour ses frères et sœurs la télévision apparaissait comme un objet important, une rupture avec la solitude. C’est une télévision "compagnie" qui est offerte.
Au fil des entretiens, télévision et études ressortent comme deux représentations antinomiques, deux conceptions qui apparaissent dans nombre de représentations comme in-associables. La période des études représente l’un des temps forts d’interdits entourant la télévision, qu’il s’agisse d’études secondaires ou des devoirs de l’école, le travail scolaire ne doit se faire devant la télévision.
Guillemette habite un studio, elle n’a pas la télé, quand elle rentre elle aime bien la regarder mais elle fait ses études, il n’en est pas question. Ça va l’empêcher de travailler. Olivier non plus n’a pas la télé. Tant que les enfants font des études je ne suis pas pour. (Anne-Marie, 56 ans).
La télévision objet de distraction, une propriété ambivalente qui lui vaut tantôt d'être offerte tantôt d'être interdite. Son caractère de distraction justifie l’acquisition afin que l'enfant qui quitte le foyer ne s'ennuie pas, tout en expliquant à l'opposé que l'enfant qui part faire ses études ne doit pas être distrait. Lui offrir une télévision pourrait le détourner de sa scolarité.


Le don : "Maman a acheté une nouvelle télé, j'ai récupéré l’ancienne"
La télévision apparaît comme un objet difficile à jeter. Dans son étude sur la place des livres au sein de la maison, dans Objet banal, objet social Olivier Martin décrit le même type de comportements : " Si le prêt et le don ne sont pas des gestes faciles, jeter des livres est encore plus difficile, voire impossible. Ainsi le témoignage de cette femme de 70 ans affirmant qu’ "un livre, ça ne se jette pas, ça se garde" … S’il est possible d’entreposer des livres qui deviennent encombrants dans une cave, dans une résidence secondaire ou chez un proche, cette solution est évidemment préférée ; d’autant plus qu’il sera toujours possible de récupérer les livres un jour."
Bien qu'il s'agisse de biens de nature différente, on trouve une similarité de processus, un phénomène que l'on peut attribuer à l'attachement aux biens. Des biens distincts, des valeurs différentes, les représentations entourant la télévision sont liées à l'accès et à l'usage de cet outil, une idée d'indépendance, de loisirs. Le téléviseur apparaît comme un objet de compagnie, une valeur affective de l'ordre du social - si un rapport à un objet peut se voir attribuer une telle valeur affective.

L'objet esquinté, abîmé ou ayant subi les outrages du temps, trouve à travers un lègue un seconde souffle de vie. L'acquisition d'un nouveau poste plus grand, technologiquement plus performant réforme l'ancien et lui confère un statut secondaire. Ces postes vieillissants mais encore fonctionnels sont destitués et relayés à une seconde vie. Les enfants peuvent en être les bénéficiaires.
J’ai récupéré la vieille télé noir et blanc où il n’y avait que trois chaînes, quand maman a acheté une nouvelle télé, on a gardé l’ancienne dans ma chambre. En fait, c’est plus que l’on ne l’a pas jetée, on l’a mise dans ma chambre. (Emmanuel, 32 ans)
Certains parents installent l'ancien téléviseur dans une pièce secondaire comme une chambre, afin de garder l'objet en état de marche. Des enfants profitent de l'occasion pour que leurs parents leur laissent installer l'ancien poste du salon dans leur chambre.
J’ai acheté ma console. On l’a branchée sur la télé et elle est devenue jaune. Il y avait toujours des couleurs elle n’était pas monochrome mais y’a une grande dominante jaune qui est apparue mais elle fonctionnait quand même, on a dû rester comme ça deux ou trois ans. Un jour, oh providence ma mère a dit on va acheter une nouvelle télé, aubaine, j’ai pris la grosse mastoc télé avec écran géant j’ai pu la mettre chez moi, dans ma chambre. Je n’ai pas fait acheter à mes parents une nouvelle télé, j’en ai hérité, c’est encore plus fort, ils n’avaient pas de raison de me dire non. "Papa, maman la télé qu’est-ce que vous allez en faire ? Moi je peux l’utiliser comme ça je ne viendrai plus vous embêter dans le salon avec ma console et hop." (Clément, 25 ans)
Emmanuel comme Clément vont passer outre des réticences qu’ils auraient pu rencontrer. Grâce à la récupération, ils réussissent à mettre la main sur l’objet convoité. Clément continue à récupérer les anciennes télévisions. Les objets suivent une trajectoire, ainsi les postes ou magnétoscopes vieillissants changent de mains et sont de nouveau exploités. Depuis une quinzaine d'années, date à laquelle il a récupéré sa première télévision, il récupère les anciens postes de ses parents au fur et à mesure que ces derniers les changent.
Les enfants récupèrent, les parents donnent.

L'attachement aux biens peut expliquer en partie ce phénomène, tout autant que la logique d'accumulation dans laquelle nous vivons. Ainsi, il est plus facile de garder, stocker, entreposer un objet plutôt que de s'en débarrasser. Une logique qui s'applique à son tour tant que l'objet n'est pas totalement hors d'usage. Si seule une partie de ses fonctions est altérée (boutons cassés, problèmes de son, de netteté ou de couleur), l'objet est conservé. Certes son statut est modifié, une télévision esquintée ne trônera plus dans le salon si les finances du foyer le permettent. Elle sera remplacée et installée dans une autre pièce, déchue de son statut initial, elle occupera alors un rôle secondaire. Dans cette logique, mieux vaut trop que pas assez, les objets sont conservés dans l'optique d'un hypothétique besoin ou usage à venir.
Lorsqu'elle est malgré tout jetée, la télévision est placée sur le bord d’un trottoir, dans l'idée que quelqu'un la récupérera peut-être.
Le passage à l'acte, la séparation, semble toujours difficile. Même si un poste est hors d'usage, un temps de latence est parfois nécessaire avant la séparation. L'objet peut être stocké quelques temps avant d'être jeté, un temps nécessaire pour dissiper doutes et réticences. Qu'il s’agisse d’une première télévision ou d’une télévision acquise en occasion, sa valeur est rétrospectivement constituée par de multiples anecdotes, son achat, ses usages, ses travers et défauts. Son abandon est rendu difficile par la charge affective qui lui a été consacrée.


Les acquisitions marchandes
L'achat est là encore un mode d'acquisition possible. C'est suite à une légère confusion que Silvère rentre en possession d'un moniteur TV d'occasion.
J’avais réussi à acquérir le moniteur vidéo qui est là pour la modique somme de 200F pour mon départ en Angleterre. Il a confondu avec un moniteur informatique, ça marchait quand même mais en noir et blanc. Quand je l’ai ramené chez moi j’ai mis le magnétoscope dessus. (Silvère, 30 ans)
Suite à ses études, Silvère part quelques mois en Angleterre dans l'optique d'approfondir ses connaissances linguistiques. Le moniteur acquis pour un usage informatique s'avère être un moniteur TV, il ne possède pas de tuner. Cependant, grâce à un raccord avec un magnétoscope, il fait fonction de téléviseur. Le poste est alors installé dans la pièce à vivre de son studio.
Stéphanie acquiert elle aussi son poste par un achat de la main à la main.
J’ai eu la télé il y a 4 ans, une occasion par une amie, la télé et le magnéto pour 700f, j’ai sauté dessus. Elle vendait une partie de ses affaires suite à un déménagement (Stéphanie, 26 ans)
Elle vit seule à Paris depuis plusieurs années. Etudiante, acheter une télévision lui paraissait au dessus de ces moyens. Lorsqu'une amie lui propose un ensemble télévision/ magnétoscope, elle s'empare de l'occasion.



D- Valeur et codification de la circulation de l'objet
Le cadeau : l'émergence de la notion de contrôle
Une passation codifiée
La réalisation d'un présent répond à un certain nombre de règles implicites, les codes entourant la transmission sont marqués socialement. Dans l'étude réalisée à la fin des années 70, Théodore Caplow observe la ritualisation et les codes entourant la passation des présents de Noël dans une ville du Middle West américain. Son étude isole trois traits caractérisant l'échange des cadeaux de Noël : le cadeau est "la démonstration que le donateur connaît intimement les goûts du receveur" ; "faire une surprise au receveur" ; enfin "la valeur économique du cadeau doit être proportionnée à la valeur affective du lien de parenté". La télévision en tant que présent répond entièrement à ces critères, cependant l'observation de cette transmission illustre la présence d'autres mécanismes sous jacents. Noël et les anniversaires s'illustrent comme étant des moments propices à la réalisation de ce présent. Les fêtes sont à la fois des occasions et des éléments déclencheurs du présent. D'autres motivations sont à rechercher à travers les usages et les représentations de la télévision.

Théodore Caplow observe la ritualisation et les codes entourant la passation de ces présents de Noël. Certains traits caractéristiques mis à jour par son étude tendent à expliquer, voir légitimer le choix d'une télévision comme cadeau de Noël. Théodore Caplow met en évidence que le cadeau de Noël répond à plusieurs règles:
"a) faire la démonstration que le donateur connaît intimement les goûts du receveur;
b) faire une surprise au receveur: soit le cadeau doit exprimer une affection plus grande que celle à laquelle s'attend le receveur ou aurait pu raisonnablement s'attendre (affection mesurée par la valeur esthétique ou pratique du cadeau); soit le cadeau doit exprimer que le donateur le connaît mieux qu'il ne pouvait le supposer;
c) la valeur économique du cadeau doit être proportionnée à la valeur affective du lien de parenté."
A cela, Caplow ajoute la règle de réciprocité : "Dans ce système de cadeaux on doit faire individuellement ou de façon groupée au moins un cadeau de Noël par an à ses pères, mères, fils, filles, ainsi qu'aux conjoints actuels de ces personnes et à son propre conjoint." Cependant, il ajoute que "la règle de réciprocité n'impose pas que les cadeaux rendus soient d'égale valeur. Les  parents trouvent normal de faire des cadeaux plus chers et plus nombreux à leurs enfants mineurs et à leurs grands enfants encore à la maison que ceux-ci ne leur en feront ."
De fait, une disproportionnalité, tant en valeur qu'en quantité de cadeaux échangés entre les parents et les enfants, est une chose courante et acceptée. L'objet télévision répond à plusieurs points soulevés par Théodore Caplow: objet pratique, objet de valeur, objet consommé. La règle de réciprocité parents-enfants n'incluant pas une réciprocité de la valeur des dons, elle tend alors à légitimer l'offre de l'objet télévision. Ces parents font plaisir sans attendre en retour de leurs enfants des cadeaux de valeur similaire. Une règle qui s'applique aux plus jeunes comme aux plus âgés. Il existe une réciprocité dans le geste, mais non dans sa valeur. L'étude présente ne portant pas sur les cadeaux, elle ne permet pas de savoir si à la suite de la réception de téléviseur, les enfants ont à leur tour fait des cadeaux de valeur plus élevée à leurs parents.

Noël, les anniversaires apparaissent comme des occasions propices pour offrir une télévision à ses enfants. Un présent onéreux peut être offert de façon tout à fait légitime, "normale" à cette occasion. Le caractère, la nature et la valeur de l'objet peuvent faire de la TV un cadeau commun : une télévision peut être offerte à une fratrie. Ainsi, un seul cadeau est offert à plusieurs enfants. Qu’il s’agisse d’un cadeau commun pour une fratrie lors des fêtes de Noël, ou d’un cadeau individuel lors d'un anniversaire, le ou les enfants reçoivent leur télévision qu'ils installeront dans leur chambre. Tantôt cadeau surprise, tantôt cadeau demandé, la télévision, 2nd ou 3ème poste du foyer, arrive dans la chambre de l'enfant. Que le présent soit issu d'une demande ou qu'il soit une surprise, les parents pèsent les inconvénients et les avantages de cette nouvelle arrivée. Derrière la volonté de faire plaisir, le cadeau répond en partie à une satisfaction toute personnelle, une recherche de tranquillité, de liberté et d'indépendance.
Au-delà des programmes regardés par les enfants, la télévision est accaparée par les consoles de jeux vidéos, Internet mais aussi par les chaînes Hifi utilisant les possibilités sonores des Home cinéma. La chaîne d'objets concrets entourant la télévision étant de plus en plus variée, les activités possibles sont autant diversifiées. La volonté de récupérer pour soi l'objet télé a bien du mal à être clairement exprimée. Elle se fait entendre à demi-mot à travers divers prétextes. L'usure prématurée provoquée par les consoles, le non-esthétisme des fils, le bruit des enfants sont autant d'arguments avancés pour envisager l'achat d'un 2nd poste. Noël, un anniversaire sont alors l'occasion de passer à l'acte.

La passation de l'objet est codifiée, les parents occupent dans cet échange une place centrale, qu'ils soient donateurs ou non du présent, c'est avec leur accord que ce dernier est réalisé. L'introduction de l'objet dans le foyer n'est pas anodine, ce nouveau téléviseur induit de nouvelles données, il va modifier les pratiques de la famille. L'objet, de par sa nature, son impact sur la vie familiale, les règles et les interdits qui le régissent, ne peut entrer dans un foyer sans obtenir l'accord des propriétaires.
Que l'objet soit offert à un enfant ou à un adulte, le présent réalisé par un membre extérieur du foyer ne se fera qu'avec la bénédiction des receveurs s'ils sont adultes ou de leurs parents s'il s'agit d'enfants. La nature du cadeau, les propriétés intrinsèques de l'objet, sa valeur et ses représentations sociales conditionnent sa passation.


La symbolique du cadeau
Chez les enfants et les jeunes, les usages et les représentations vont être à la source du choix du cadeau. La télévision peut être offerte lorsque l'enfant ou le jeune loge sous le toit parental ou lorsqu'il quitte le foyer. Le contexte de l'offre du présent influence les motivations de la réalisation du cadeau et le cheminement de cette réalisation. Sous le toit parental, les motifs du choix du présent vont être de l'ordre des usages, c'est l'habitude au quotidien du jeune consommateur, sa consommation télévisuelle, son utilisation des consoles vidéo, sa monopolisation du téléviseur familial qui vont être des éléments déclencheurs. Ce nouvel poste génère un accès plus libre à la télé, le contrôle de l'enfant est accru, les parents retrouvent l'accès à leurs programmes.
Alors que sous le toit parental, le cadeau télévision fait suite à un certain nombre d'usages, entre autres la monopolisation du téléviseur par un membre de la famille, le cadeau accompagnant le départ de l'enfant fait quant à lui suite à un certain nombre de représentations. Ce ne sont plus les pratiques mais l'imaginaire autour de la télévision qui va générer le cadeau. Elle est offerte pour ce qu'elle va pouvoir apporter à l'enfant quittant le foyer. Ce n'est plus un objet que l'enfant reçoit mais un divertissement, la télévision lui offrira des temps de détente et de relaxation, elle prend un aspect social, la télévision divertit et accompagne. Elle devient présence, information, elle ouvre une fenêtre vers le monde extérieur. En quittant le foyer, le cadeau télévision relie l'enfant à ce qu'il laisse. Grâce à ce présent, l'enfant va pouvoir conserver une partie de ses usages, mais au-delà de cet aspect, il emporte un objet socialement connoté. Le téléviseur va être utilisé comme un lien entre les deux foyers. La relation instaurée autour de la télévision sous le toit familial va continuer malgré la séparation.

Le lien ne passe pas tant par la télévision, objet physique, mais par les programmes qu'elle permet aux uns et aux autres de suivre. Rafaële déclare à propos de son ami.
Il sort des bras de sa maman qui est aussi une fan des séries télés donc il regardait Beverly Hills avec sa mère. Des fois c’est marrant parce qu’ils se téléphonent, et ils se racontent, tu as vu le dernier épisode de Beverly Hills. (Rafaële, 24 ans).
N’habitant plus depuis plusieurs années le domicile parental, il a continué à suivre les programmes qu’il regardait avec sa mère. Au-delà de l’intérêt porté au feuilleton, ces temps de télévisions deviennent des moments de partage, de complicité. La télévision participe ainsi à l'entretien du lien social. Malgré une distance physique plus grande, elle permet de garder un lien de proximité : où que l'on soit, avec qui que ce soit, des activités, des occupations communes sont partagées.
Les programmes télévisés tels un cordon ombilical nourrissent le lien social entre mère et fils ou mère et fille.
Ma mère regarde la télé, elle se couche vers une heure du matin. Elle regarde les séries, on se raconte les films de temps en temps, on regarde un peu la même chose. Y’a souvent des films bien le soir, mais c’est tard, moi je ne peux pas les regarder alors elle me raconte, pareil quand il y a un film bien l’après midi, moi je travaille. (Josiane, 52 ans)
Qu'il s'agisse d'Arno (28 ans) et de sa mère, où de Josiane (52 ans) et de la sienne, quels que soit les programmes regardés, des séries, des soap pour les uns, des thrillers pour les autres, ces échanges les rapprochent. Que les épisodes soient regardés puis fassent l’objet de discussion, qu’il en soit fait un résumé, la télévision entre au cœur de la relation. Source de conflit, parfois vécue comme un tue-l’amour, une mise à mort de l’intimité, dans les cas présents elle renforce un lien, une complicité.
Au-delà de l'échange, le suivi de certains programmes évoque proximité et ressemblance. Ainsi, Viviane déclare très fièrement "Ma fille, elle regarde la même chose que moi.", ainsi avec cette phrase elle désire montrer qu'elle est proche de sa fille. D'une part elle a connaissance de ce qu'elle regarde, et d'autre part elle met en avant leur complicité, elles aiment les mêmes choses. Il existe chez les parents une grande fierté d'annoncer la similitude de leurs goûts et de ceux de leurs enfants.
La télévision devient objet relais de transmission de programmes. Elle revêt un caractère social très important. Elle s'inscrit dans le domaine du privé et de l'intime. La télévision devient tout à tour un moment de partage, de proximité entre des personnes qui la regardent, ensemble ou séparément. Elle devient un lien et rapproche des personnes qui ne le sont pas physiquement.
Elle nourrit les conversations, permet les échanges avec des proches comme avec des personnes plus éloignées. La télévision est aussi une présence, celle d'autrui par le biais des programmes diffusés. Cet aspect de la télévision, cette présence recherchée par les uns pour fuir ou oublier leur solitude, est rejeté par d'autres pour préserver leur intimité. Ainsi, la télévision ne peut être imposée.


Le don d'objets d'occasion
Perpétuation et évolution du don
L'analyse du corpus d'entretiens met à jour les modes d'acquisition de ces téléviseurs, de façon marchande ou non marchande. Que l'achat soit réfléchi ou spontané, que le téléviseur soit neuf ou d'occasion, il peut faire l'objet d'une transaction marchande ou d'un acte non marchand. N'ayant pas l'argent nécessaire pour acquérir un téléviseur, Viviane et Bernard s'en procurent un par le biais de leur famille. Avec Bernard, à l'époque son futur mari, ils viennent d'emménager ensemble ; leur situation financière est limitée, Viviane est vacataire pour une mairie. Halima, alors âgée de 26 ans, quitte le Maroc pour venir s'installer en France. En 1993, quelques temps après son arrivée, une amie lui donne un ancien poste de télévision noir et blanc. Elle le garde pendant 3 ans avant d'en racheter un en couleur. Halima et Viviane appartiennent à deux générations différentes. Chacune à son époque, la première en 1969 et la seconde en 1993, accède de façon non marchande à la télévision. Elles ont toutes les deux une vingtaine d'années, leurs ressources financières sont limitées, Viviane n'a pas encore de poste fixe, Halima fait des ménages. C'est par le biais d'un don qu'elles vont toutes les deux acquérir un poste de télévision. Ces deux jeunes femmes, aux âges proches, vont recourir à une vingtaine d'années d'intervalle au même mode d'acquisition, le don. Le don est un mode de transmission dans les années 70, il perdure et reste d'actualité plusieurs décennies plus tard.
Dans sa continuité le don évolue. Isabelle vit avec son mari, ils possèdent une télévision, cette dernière est installée dans le salon. Le mari d'Isabelle possède une console de jeu avec laquelle il joue de temps en temps. Pour une question d'esthétisme, Isabelle refuse que la console inutilisée reste posée à coté de la télévision. Cette dernière est alors raccordée à la télévision uniquement lorsqu'elle va être utilisée puis déconnectée et rangée dès que son utilisation est terminée. Isabelle et son mari s'avèrent peu satisfaits de cette mesure, car elle confère à la console un aspect contraignant. Ainsi lorsqu'on leur propose de leur donner un poste, ils acceptent aussitôt. Nous sommes dans les années 2000, le don est toujours un mode de transmission et d'acquisition d'actualité. Isabelle a 30 ans, elle travaille, est mariée et possède déjà un téléviseur. Sa situation est différente de celle de Viviane et d'Halima qui commencent à s'installer. Le don n'est pas lié qu'à l'âge ou à un des effets de la structure de l'âge, le début de l'autonomie, l'installation, le don et ainsi l'acquisition d'un objet d'occasion peuvent aussi être en relation avec l'usage qu'il sera fait de l'objet, au statut qui lui sera accordé.

Le don perdure; cependant, dans sa continuité, ce mode d'acquisition évolue, le mode de transmission est le même mais les déclencheurs sont différents. Il a permis aux uns d'avoir un premier accès à un téléviseur, il permet à d'autres d'acquérir un poste supplémentaire. Les premiers récupèrent un poste d'occasion car ils n'ont pas les moyens de financer un tel achat, les autres car ils ne veulent pas investir dans un second poste. Les cycles de vie, les départs, temps forts connotés socialement disparaissent dans le second cas. Le don de transmission sociale cohabite avec un don de recyclage.


La ronde des télévisions
La vie, la fonction du téléviseur évoluent au sein du foyer, son statut et sa localisation se modifient. Ce phénomène où la télévision est amenée à changer de pièce, je le nomme "ronde des télévisions". Il est déclenché par l'arrivée d'un nouveau téléviseur, plus grand ou en meilleur état.
K : On a 4 télévisions, une télé dans chacune des trois chambres et une dans le salon. La 1ère télé, mes parents l’ont achetée quand ils sont arrivés en France, elle commençait à se faire vieille la qualité de l’image était bof, donc on en a acheté une autre, la vielle on l’a mise dans la chambre. La nouvelle télé commence à déconner, on en rachète une autre, on la met dans la chambre de mes parents, du coup on avait tous la télé, ma sœur a voulu une télé. Elle a eu une télé neuve. Dans les chambres y a toujours eu les télés du salon. La taille de la télé du salon augmente à chaque nouvel achat. (Kawai, 19 ans)
La télévision principale localisée dans le salon, affectée par des problèmes d'images, est relayée à un rôle secondaire en étant placée dans une chambre. Pour le salon, une nouvelle télévision plus grande que l'ancienne est achetée. La télévision qui change de pièce perd son statut, cependant bien qu'endommagé le téléviseur est conservé. Ce foyer où il n'y avait qu'une seule télévision en possède désormais deux et ce sont les enfants qui sont les bénéficiaires de l'ancienne télévision. La "ronde des télévisions" engendrée par l'arrivée d'un nouveau poste a aussi pour origine le phénomène d'accumulation, il matérialise la difficulté à se débarrasser des objets.
Les nouveautés technologiques poussent à l'achat. Le mari d'Anna achète sur un coup de tête une télévision 16/9ème, leur ancienne télévision marchant parfaitement, ils ne veulent pas s'en débarrasser et la placent dans la chambre de leurs enfants.
Ca va faire un an que les enfants ont leur télé, parce qu’on a acheté une télé big, 16/9, comme elle marchait encore, on leur a mis dans leur chambre plutôt que de la jeter. (Anna, 37 ans)
En observant "la ronde des télévisions", tous les déclencheurs étudiés lors de l'acquisition du poste refont leur apparition. La circulation de l'objet est déclenchée par l'acquisition du nouveau poste.

Les télévisions sont remplacées selon leur valeur.
Millau c’est sa deuxième télé, on avait une autre télé dans la cuisine, c’est pour ça que l’on a l’autre en bas. C’était celle de la cuisine, elle s ‘est détraquée, Millau avait déjà une télé dans sa chambre, celle qu’il avait dans sa chambre elle a atterri dans la cuisine et on en a racheté une autre pour dans sa chambre. (Mireille, 77 ans)
La télévision de la cuisine tombée en panne est remplacée par la télévision de la chambre, et celle-ci en est dotée d'une neuve. Ces deux pièces sont équipées de téléviseurs de taille comparable, pourtant alors que c'est la télévision de la cuisine qui est tombée en panne, c'est la chambre qui accueille la nouvelle télévision. L'utilisateur calcule et fait une hiérarchisation de l'utilisation de ces postes, même inconsciemment les postes sont classés. Chez Mireille et Millau, leur poste principal se trouve dans le salon, c'est le plus grand, les postes secondaires dans la chambre et dans la cuisine, mais le poste de la chambre est jugé comme étant plus important. Le poste de la cuisine est celui le moins utilisé, le midi et le soir pendant les repas, alors que les deux autres postes sont utilisés tout au long de la journée. Ainsi dans un cas comme celui-ci, le poste à changer est le moins utilisé. Le nouveau poste acheté va remplacer un poste au statut plus important et la cuisine où la fonction du poste est moindre accueillera le poste d'une autre pièce.
L'ancien poste du salon n'est pas détrôné, il reste le téléviseur principal, car la télévision achetée est de taille plus petite, acheter un téléviseur pour le salon aurait été un investissement financier trop important.
Lorsque la télévision de leur maison de campagne est tombée en panne, ils l'ont remplacée le jour même. Finalement la télévision a pu être réparée.
En fin de compte, il l’a réparée, puis elle fonctionne toujours. Comme on nous a visité, et on a cambriolé chez les voisins d’a coté, du coup on a refait l’échange, j’ai ramené celle-ci ici, et j’ai refoutu la vieille là-bas. Tant qu’à se faire piquer quelque chose, tant qu’à faire autant se faire piquer quelque chose de vieux. (Lucienne, 59 ans)
La télévision change de lieu, elle est installée dans la chambre de leur appartement. La télévision réparée est laissée dans la maison de campagne. Le risque d'un cambriolage va complètement diriger leur action. Les pannes, les altérations du temps amènent à l'acquisition d'un nouveau poste. Les téléviseurs en état de marche sont redistribués entre les différentes pièces en fonction de leur valeur.

Chez Kawai les rachats vont permettre d'équiper successivement les chambres. Les garçons de la famille seront les premiers à avoir accès à leur propre téléviseur. Chez Mireille et Millau toutes les pièces sont équipées, la panne puis le rachat vont réorganiser la place des téléviseurs. Le poste de la cuisine est remplacé par celui de la chambre où le nouveau a été installé. Chez Lucienne, le poste acheté avec hâte pour la maison secondaire est installé dans la chambre de leur maison principale. L'ancien poste réparé retourne à sa place d'origine. Le risque d'un cambriolage détermine la place des postes. La maison de campagne ayant été visitée, elle accueillera l'ancien poste, les risques de vol étant estimés plus élevés. La ronde des télévisions se traduit par un changement de lieu du téléviseur, un nouveau statut, un nouvel usage, un nouvel accès. L'usage d'un poste et son emplacement lui confèrent sa valeur, le téléviseur en panne n'est pas systématiquement remplacé par la nouvelle télévision. Les postes tournent entre eux en fonction de la valeur d'usage qui leur est accordée.

Au fil du temps les pièces sont équipées les unes après les autres.
Sly avait deux ans, la télé de Sly, c’est la télé que j’avais dans ma chambre. La télé que j’avais dans le séjour je l’ai mise dans ma chambre et je me suis achetée une autre télé voilà. La plus grosse est dans le séjour. Bah oui, parce que c’est la nouvelle. (Sonia, 31 ans)
La vie des télévisions s'effectue entre trois pièces, le salon, la chambre des parents et celle des enfants. La plus grande télévision, la dernière achetée est placée dans le salon alors que Sonia convient que ce n'est pas la télévision qu'elle utilise le plus souvent, elle préfère regarder celle de sa chambre. Ainsi, comme dans les cas évoqués précédemment, la télévision la plus grande est celle du salon, car elle est considérée comme la télévision principale, bien qu'elle ne soit pas nécessairement la télévision la plus regardée. Leur chambre bénéficie du premier rachat, celle de leur fils bénéficiera du second.

Technologie et accumulation ou vis versa apparaissent comme les maîtres mots de ce paragraphe. Concrètement la première (la technologie) aide à engendrer la seconde (l'accumulation). Les améliorations, les évolutions, les nouveautés technologiques apparaissent comme de véritables tentations, elles incitent à l'achat, l'ancien matériel est remplacé. Cet équipement qui est devenu obsolète, s'il peut encore servir, le consommateur rechigne à s'en séparer, il lui confère un second rôle. Le phénomène de "la ronde des télés" illustre clairement ce phénomène d'accumulation et une seconde vie est offerte à la télévision. Des grandes retransmissions télévisuelles peuvent booster les ventes des dernières technologies.
La ronde des télévisions, c'est l'accumulation et la mobilité des objets, ce qui représente un pas vers le multi-équipement et l'accès à la télévision privée pour les jeunes et les enfants. La ronde des télévisions, c'est aussi la banalisation du don, les déclencheurs d'ordre technologique, les dysfonctionnements, les pannes, les promotions, les nouveautés à l'origine d'un rachat. Le don en tant que transmission sociale, "réchauffement" de l'usage devient une transmission de recyclage, en changeant de pièce l'objet entame un "refroidissement" de sa valeur. Ce dernier finira sa vie dans une fonction secondaire.

Il y a don et don, le don social coexiste avec le don ou le déplacement de recyclage. Les circonstances de la passation de l'objet sont un pas vers la "consumation", c'est-à-dire vers la fin de vie de l'objet, la fin de son itinéraire de circulation. La nouvelle vie du téléviseur, son statut et ses usages vont "réchauffer" l'objet. Les téléviseurs entrent dans la ronde des TV et tournent au sein des pièces. En passant de la pièce principale à une chambre, l'objet passe par une phase de transition avant d'être jeté, avant sa "consumation". Le téléviseur entame une seconde vie, il occupe un rôle secondaire, il se "refroidit" avant de terminer sur un bout de trottoir.
Le don c'est aussi le "réchauffement" de la valeur d'un objet, l'ancien téléviseur donné à un enfant lors de son départ du foyer parental entame une seconde vie en tant que poste principal, son statut confère à l'acquisition sa valeur. Un tel don n'entre pas dans le phénomène de la ronde des télévisions.
Deux types de dons cohabitent, ce sont les éléments déclenchant le don et les circonstances de passation qui vont l'inscrire ou non dans un processus social.



Pertinence de l'opposition marchande/non marchande
La perpétuation de ces deux modes d'acquisition à travers le temps, à travers différentes étapes de la vie, amène une réflexion sur la pertinence du mode d'acquisition marchand ou non marchand. Qu'il s'agisse d'une télévision ou d'un autre objet, un livre, un meuble, les études sociologiques sur la transmission des objets ont mis en évidence des temps forts de transmission - les cycles de vie - et ont donné un sens au don, le renforcement du lien social.
L'omniprésence des échanges non marchands tout au long des itinéraires des enfants, des jeunes et des adultes tend à atténuer le sens social du don. Chez les enfants, la circulation de l'objet télévision est une circulation physique, lors d'un nouvel achat l'ancien téléviseur change de lieu, il passe d'une pièce à une autre. Le don est dénaturé de son rôle social. L'enfant âgé de 2-3 ans n'occupe aucun rôle dans ce don, il reçoit l'objet à son insu et sans pouvoir intervenir sur la situation. La télévision est stockée dans la chambre de l'enfant. Les circonstances de réalisation du don, comme le départ du foyer parental, participent à l'aspect social et particulier du don ; or, dans les cas observés, aucun temps fort de vie n'est apparent. La télévision est déplacée d'une pièce à une autre, telle la chambre des enfants suite à une nouvelle acquisition. L'acte pourrait être qualifié de dépôt plus que de don. L'enfant ne participe pas à la transaction, il n'est pas acteur mais témoin. Au fil du temps et de l'usage, en grandissant, l'enfant s'appropriera l'objet. L'aspect social du don, la transmission, le réchauffement du lien social sont absents de cet acte de dépôt. L'âge du récepteur et les conditions de passation de l'objet vont conditionner et attribuer aux dons son aspect social. Sous forme de cadeau, une des formes que peut revêtir le don, il garde un aspect symbolique.
Les années 90 ont amené l'acquisition vers une pluralité des déclencheurs d'acquisition et une diversification de leur nature : la technologie, les départs, la vie de couple, les fêtes, les promotions, les conflits autour des programmes, les pannes. Des temps forts, des cycles de vie comme le départ subsistent au milieu de temps sans valeur sociale particulière comme la panne ou la promotion. Certains déclencheurs vont conditionner le recours au mode d'acquisition, la technologie et la promotion déclenchent une transaction marchande. Les autres déclencheurs vont être combinés à d'autres facteurs, les finances du foyer, l'urgence de l'acquisition, la fonction attribuée au poste supplémentaires… La décision finale guidera l'acquéreur vers une démarche marchande ou non marchande.
Les deux modes d'acquisition marchand et non marchand existent et sont utilisés par les consommateurs à différents moments de leur vie et pour différents usages. Les moyens financiers des consommateurs, l'usage attribué à la télévision, l'intérêt qui est porté à cette dernière sont autant d'aspects qui vont influencer le recours au mode d'acquisition. Sous un même toit, une télévision peut être achetée alors qu'une seconde sera récupérée. Au fil des occasions, les consommateurs utilisent l'un ou l'autre des modes d'acquisition.

Qu'il ait recours à une acquisition marchande ou non marchande, le consommateur développe un certain nombre d'attentes. Qu'il soit acheté ou non, l'objet acquis représente une certaine valeur, financière ou d'usage. Le terme de "valeur" est régulièrement repris par les enquêtés pour parler de leur acquisition, justifier et expliquer leur choix. A chaque mode d'acquisition, chaque type d'objet neuf ou d'occasion correspond un niveau d'exigence. Plus l'investissement en terme d’argent, de temps et de déplacement est important, plus le niveau d'exigence est élevé. Les situations d'exigence la plus élevée sont observées en magasin, lorsque le consommateur achète un produit au prix fort, sans aucune promotion, sans avantage particulier. Il attend que le téléviseur et la réalisation de la vente satisfassent pleinement ses envies et ses attentes. L'achat d'un objet d'occasion place le niveau d'exigence à un cran inférieur. Le choix est moindre, l'objet doit apparaître satisfaisant pour son coût et l'usage qui va lui être attribué. Au plus bas de l'échelle se situent les acquisitions venant du don. Afin d'occuper des fonctions annexes, - moniteur vidéo, équipement d’une seconde pièce - l'investissement peut être estimé trop important, le coût de l'objet apparaît démesuré par rapport à l'usage qui va être attribué à l'objet. La récupération, le don d'un téléviseur est envisagée, dès lors le niveau d'exigence est à son plus bas niveau, seul un minimum de fonctionnalités est attendu. Ainsi une grande satisfaction peut être obtenue d'un objet d'occasion même légèrement détérioré mais fonctionnel, tout comme un objet neuf, recherché et choisi peut s'avérer décevant.



Conclusion
Au cours de son existence le téléviseur va changer de lieu, de fonction, de propriétaire. Afin de restituer la vie sociale de l'objet, il est nécessaire de s'intéresser à l'acquisition du téléviseur à différentes étapes de la vie, à l'âge adulte, chez les enfants habitant le foyer parental et chez les jeunes ayant quitté le domicile familial. L'analyse successive des trois populations illustre l'emboîtement et l'indissociabilité des itinéraires.
Les itinéraires chez l'adulte, l'enfant et le jeune illustrent l'omniprésence des deux modes d'acquisition marchand et non marchand. L'individu recourt selon ses besoins et ses envies à l'un de ces deux modes. L'acquisition marchande d'un nouveau poste permet la mise en circulation de l'ancien téléviseur. Le circuit non marchand, le don, est alimenté par un premier circuit marchand.

Entre les années 50 et les années 70, les objets sont transmis sous forme de dons lors d'événements sociaux, de cycles de vie tels que le mariage et le départ du foyer parental... Il s'agit de ce que l'on peut nommer des "dons sociaux", leur passation est ritualisée. Au fil des années et jusqu'à de nos jours le don s'est perpétué au fil du temps tout en évoluant. Le don "social" persiste alors que le don de recyclage, un don "ordinaire", se développe. L'apparition de nouveaux éléments déclencheurs comme les pannes, les disputes pour l'accès aux programmes, les promotions font apparaître le don "ordinaire" circulant au sein d'un phénomène que j'ai nommé "la ronde des télévisions". Les postes s'accumulent et tournent au sein des différentes pièces du foyer. Le nouveau poste vient occuper le statut de poste principal, l'ancien est alors relayé à un rôle secondaire. La ronde des télévisions illustre le phénomène du multi-équipement et représente pour les enfants un accès à leur propre téléviseur. L'ancien poste en état de marche est détrôné du salon mais conservé dans une autre pièce, une chambre, il est "stocké" jusqu'au jour où il sera hors d'usage. L'objet en état de marche n'est pas jeté, il possède une valeur d'usage encore trop importante, il entame une seconde vie à l'écart du cœur du foyer. Il se "refroidit". Dès lors qu'il sera inutilisable, la famille s'en débarrassera.

Le don est un analyseur du lien social, l'objet circule selon deux systèmes d'échanges, un circuit ordinaire, le téléviseur est donné sans occasion spéciale et un circuit festif, le téléviseur est offert sous la forme d'un cadeau à l'occasion de fêtes spécifiques, fêtes de fin d'année ou anniversaire. La passation du cadeau est contrôlée, la réalisation d'un tel présent s'avère très codifiée. Le cadeau est offert avec l'accord de l'acquéreur s'il s'agit d'un adulte, ou de ses parents s'il s'agit d'un mineur. L'entrée d'un téléviseur quel que soit son rang - premier, second… - ne se fait pas sans l'accord des personnes faisant autorité au sein du foyer.
"Don ordinaire" ou "don festif", l'entrée d'un poste et sa circulation au sein du foyer sont attentivement réfléchies. En maîtrisant le nombre de postes, c'est l'accès à la télévision qui est contrôlé. Chez l'enfant et le jeune, le cadeau prend selon le contexte une signification différente. Sous le toit parental, elle représente l’indépendance, la fin de l’autorité parentale, la confiance, la reconnaissance du jugement et de la maturité. Alors qu'elle est un lien avec l'enfant ayant quitté le domicile parental.

L'objet neuf acheté par l'adulte est donné d'occasion à l'enfant ou du jeune, les itinéraires d'acquisitions sont imbriqués les uns dans les autres, un certain nombre d’acquisitions réalisées par des jeunes et des enfants commencent lorsque que ceux des adultes donnent leur objet et les remettent en circulation. C'est au moment où l'adulte se sépare de l'objet que ce dernier entre en possession du jeune ou de l'enfant. Le téléviseur est remplacé par un nouveau acheté, l'ancien donné sera alors lui aussi remplacé quelques temps plus tard soit par un objet donné, soit par un objet neuf.

Au fil du temps, l'objet passe dans des mains plus jeunes, il va des individus qui ont le plus de ressources à ceux qui en ont le moins. Dès lors la possession d'un téléviseur devient un analyseur de la plus ou moins grande autonomie de l'enfant puis du jeune vis-à-vis de ces parents.
La télévision apparaît comme un objet au statut particulier, perçue comme pouvant représenter un danger, sa circulation est contrôlée. L'adulte interfère dans la circulation de l'objet, il autorise ou au contraire s'oppose à l'acquisition. Instigateur de l'acquisition lorsqu'il fait lui-même don de l'objet à ses enfants, ils contrôlent toute entrée extérieure. La télévision n'est pas un objet comme les autres, si elle peut faire l'objet d'un présent, elle ne peut être imposée sans le consentement des responsables du foyer. Si les parents peuvent offrir une télévision sous la forme d'un cadeau surprise à leurs enfants, ce même présent venu de personnes extérieures au foyer, grands parents, oncles ou tantes, n'est offert qu'après autorisation des receveurs ou de leurs parents s'il s'agit d'enfants. Une télévision, premier poste ou un poste supplémentaire n'est pas un objet que l'on impose.

La circulation de l'objet forme un système, l'adulte en est le point de départ, à l'origine de l'achat d'un téléviseur, il peut en faire par la suite don à l'enfant ou au jeune. Trois types d'itinéraires se dégagent, un itinéraire matériel, par la circulation de l'objet, un itinéraire social, autour de la nature du don, "don ordinaire" ou "don social" et un itinéraire symbolique, la télévision symbolisant tour à tour l'indépendance ou un lien avec le domicile parental.

Chapitre 2 – L'installation


I- L’emplacement de la télévision au sein du foyer
Dominique Desjeux, dans l'Anthropologie de l'électricité, décrit les différentes localisations des équipements électriques tout en analysant parallèlement l'utilisation des pièces du foyer par les différents membres y vivant. Autrefois, approximativement avant les années quarante, et on peut le repérer par la localisation des équipements qui s'y rattachent, les différentes fonctions domestiques étaient concentrées dans la pièce principale. On y trouvait la cheminée ou la cuisinière qui représentaient en outre l'unique source de chauffage, et la lumière y était plus particulièrement présente. Ainsi, une fois à l'intérieur du logement, les membres de la famille étaient attirés autour des centres d'énergie notamment l'hiver et le soir, période où on utilise encore aujourd'hui l'électricité.  Depuis les années quarante, l'électricité s'est diffusée, aujourd'hui présente dans toutes les pièces du foyer, certains endroits restent plus équipés que d'autres. La pièce principale, que l'on nomme aujourd'hui salle à manger/salon, reste une pièce très attractive. Ce qui est appelé "centre d'énergie", dans l'extrait précédent, le chauffage est aujourd'hui installé dans la quasi-totalité des pièces de vie. Ce n'est plus cette source de chaleur qui peut expliquer l'attraction que continue à émettre cette pièce principale, c'est donc un autre élément qui en est à l'origine. La télévision. Bien que parfois présente dans plusieurs pièces, la télévision reste à 89% localisée dans la salle à manger/salon (source médiamétrie), (…) Les médias semblent être relativement dispersés dans la maison, avec néanmoins une concentration plus importante dans le salon.
Afin de saisir l'impact de la télévision au sein du foyer, de donner un sens et de déterminer l'importance de l'installation de l'objet, il me semble nécessaire d'aborder dans un petit aparté quelques valeurs et représentations entourant la télévision. Ces dernières permettent d'appréhender les rapports à cet objet.
L'analyse de l'installation est de l'ordre de l'analyse des usages. Cependant, afin de mieux comprendre les enjeux autour de l'objet, elle ne peut être abordée sans faire un point sur les valeurs et les représentations qui entourent la télévision.


A- l'indispensabilité de l'objet
Afin de mieux cerner le caractère intrinsèque de l’objet télévision, son acquisition va être comparée à celle des lave-linge et des lave-vaisselle, deux produits qui au même titre que la télévision se sont très largement diffusés tout au long de ces trois dernières décennies. Pourquoi comparer ces trois objets, pourquoi ceux-ci en particulier ? Ils sont tous trois issus d’une même génération, et bien qu’utilisés différemment, ils peuvent être perçus comme appartenant à une même catégorie d’objet de confort. Leur appellation de "produits bruns" pour les uns, "produits blancs" pour les autres, les rapproche et pourtant les distingue.
En 2003, les foyers français sont équipés à 96% de réfrigérateurs, à 95% de lave-linge, à 86% d'aspirateurs et à 45% de lave-vaisselle. Pour comparaison, la même année, le taux d'équipement télévisuel des foyers français s'élevait à 93,8%, un taux légèrement inférieur à celui des réfrigérateurs et des lave-linge mais largement supérieur à l'équipement en aspirateur et lave-vaisselle, deux objets de confort de la vie quotidienne.
Kaufmann étudie l’acquisition du lave-linge et du lave-vaisselle pour analyser la construction du couple. Il analyse en parallèle ce qui meuble l’appartement et l’état de la relation du couple. Bien que n’étant pas un des objets principaux pour étudier le couple, la télévision apparaît comme un objet d’analyse.
La comparaison lave-vaisselle / lave-linge / télévision a ici pour finalité de mettre en avant la valeur sociale de la télévision. Cependant, la télévision s'avère elle aussi un véritable analyseur social du couple. Objet de loisir, elle est comparée à des éléments de confort qui ont permis aux femmes un gain de liberté et un accroissement de leur temps de loisirs.

La télévision s'acquiert aussi bien avant, que simultanément ou après l'aménagement. La volonté d'avoir une télévision est importante, elle est décrite comme un objet d'utilité au même titre que certains appareils électroménagers, tels une machine à laver ou un lave-vaisselle. Certains enquêtés estiment donner autant d'importance à ces deux outils (machine à laver et télévision). Le premier, pour la liberté matérielle qu'il représente, le second, pour son aspect social et informatif. Même s’ils considèrent le lave-linge comme une avancée technologique, une révolution au sein du foyer, certains enquêtés avancent que le nettoyage peut se faire à la main. La contrainte est certes plus importante, mais la télévision et ses programmes, cette lucarne vers l'extérieur, semblent quant à eux difficiles à remplacer. La presse écrite, la radio ne peuvent combler ce manque. Ainsi le caractère ludique, informatif, social de la télévision la rend indispensable. Vivre sans télévision devient impensable, la télévision est achetée dès l'aménagement.
Dès qu’on est arrivé j’ai acheté une télé, c’était pour aménager bien le salon. C’est pour recevoir. (Halima, 33 ans)
Cet objet se charge de significations, les représentations qui l'entourent sont nombreuses et suffisamment fortes pour se répercuter sur l'achat du-dit objet. Son acquisition se fait rapidement, voir simultanément à la prise de possession du lieu. La télévision est assimilée à un achat prioritaire, elle est comptabilisée dans le budget d'aménagement.

L’objet de l’analyse étant la télévision, chacun des entretiens a été réalisé avec des enquêtés possédant au moins une télévision. Leur équipement ménager n’apparaît alors qu’au fil de l’entretien. La distinction entre ces différents objets : lave-linge, lave-vaisselle et télévision s'opère grâce aux caractéristiques de leur fonction. Une fois hiérarchisés en fonction de leur utilité, ils sont hiérarchisés par rapport à leur degré de nécessité. Représentations et usages se combinent et donnent à l'objet sa valeur. Au-delà de ces définitions variées et propres à chacun, il ressort une même tendance. Bien que chacun de ces éléments incarne chez les uns et les autres un caractère différent, les conclusions sur les priorités d’acquisition convergent. La télévision n’est pas un objet indispensable, nombre d’enquêtés le reconnaissent à travers les entretiens, cependant elle reste un objet incontournable ; un foyer sans télévision paraît inconcevable. La place qui lui est accordée est liée aux représentations l’entourant. Plus qu’un simple objet, la télévision devient présence, elle s’humanise, pour nombre d’enquêtés c’est elle qui va leur tenir compagnie.
La télé, tu apprends beaucoup plus de choses. Le lave-vaisselle c’est quelque chose qui te permet de ne pas laver la vaisselle et comme moi je ne suis pas feignante, je préfère faire ma vaisselle. Et la télé tu apprends tout, tu apprends beaucoup plus de choses, la vaisselle tu n’apprends rien du tout, tu appuies et puis ça lave pour toi. Télé et lave-linge, les deux sont pareils, parce que tu as besoin de la télé parce que si un jour tu as besoin de savoir quelque chose tu peux l’apprendre par la télé. Le lave-linge, bah, c’est vrai que tu peux aller dans une laverie pour laver, mais c’est important parce que tu portes un linge tu as besoin de laver, tu as besoin de ça. Les deux sont importants. Le lave-linge je l’ai acheté depuis que j’ai pris mon appartement. (Sonia, 31 ans)
Télévision et lave-vaisselle sont mis en opposition. Sonia définit la possession d’un lave-vaisselle comme un aveu de feignantise. Le lave-vaisselle, fait à votre place, dit-elle. A cela elle oppose le caractère instructif de la télévision. Elle ne s'étend pas sur le caractère instructif de la TV, nous ne saurons pas ce qu'elle y apprend. Mais elle justifie la plus grande valeur de la télévision par cet aspect instructif. Le lave-linge quant à lui ne possède pas ce caractère instructif. Cependant, il n’est pas mentionné comme étant un outil de feignantise, mais comme un outil indispensable. Elle ne cherche pas à les comparer mais dit "les deux sont pareils", elle met en avant l’hygiène. Il n’y a plus de comparaison, la masse de linge à laver est telle que le recours à la machine à laver semble indispensable. Et même si elle évoque la laverie, cette solution est vite éludée quand elle nous apprend qu’elle a eu sa machine à laver dès son installation dans son premier appartement.
On peut percevoir que la question est dérangeante. La télé est perçue comme indispensable (Sonia possède 3 téléviseurs). Elle n’arrive pas à hiérarchiser les éléments selon leur valeur utilitaire. Pour elle, télé et machine à laver sont tout autant indispensables. La télévision, objet d'information et principale activité de loisirs, occupe une place particulièrement importante. Au quotidien, ses lectures, qui sont des journaux hebdomadaires sur les stars du petit écran, révèlent toute l'importance qu'elle accorde à la télévision.
L'objet est évalué en fonction de critères propres au vécu de chacun.
J’ai un lave-linge, avec Kevin ça aurait été trop galère, si je ne l’avais pas aujourd’hui. C’est un des premiers trucs que tu achètes. La télé, on me l'a donnée quand j'ai déménagé. (Margot, 26 ans)
Elle utilise la présence de son fils pour évaluer la valeur de l’objet. Ayant un enfant, elle n’imagine pas pouvoir se passer d’une machine à laver. Prise séparément, la chose pourrait être plus envisageable. Mais pas avec un enfant. La valeur de l’objet est mise en avant à travers le caractère prioritaire que prendrait l’achat si ce dernier tombait en panne.
C’est plus important qu’avoir un lave-vaisselle. Ah ben oui, C’est mieux. Et qu’un lave-linge ? Bah, ça quand même, faut pas pousser. Je ne veux pas laver à la main, bah pendant les vacances oui, encore. (Lucienne, 59 ans)
Le nettoyage à la main représente une telle contrainte que la valeur du lave-linge devient indispensable. Face au lave-linge, le lave-vaisselle apparaît comme un objet de confort dont l'utilité n'est pas prioritaire.
Mme, On s’est marié j’avais aucun confort, ma fille a 41 ans et mon fils 36, j’ai eu ma première machine à laver, mon fils avait 3 ans et demi. Le confort ; c'est la machine à laver le linge, la vaisselle, le frigidaire. Aujourd’hui encore,le lave-linge, c'est le plus important.
Mr, si ça tombe en panne c’est racheté tout de suite. Notre maison de campagne est équipée en machine à laver avec l’arrivée du premier petit fils, je viens de la changer. Quand il y a eu 4-5 petits enfants pendant les vacances ont a acheté la machine à laver la vaisselle. C’est pour notre confort. (Mr et Mme S, 65 et 66 ans)
Ils ont connu l’avant et l’après lave-linge. Mr et Mme S ont vécu l'arrivée de ces objets dans leur quotidien, au sein de leur vie de couple, de leur vie de parents. Cela se répète lorsqu'ils achètent leur maison de campagne. De parents, ils sont devenus grands parents, leur statut évolue, le lieu aussi. Ils réacquièrent progressivement lave-linge, lave-vaisselle et télévision. Pour Mme S, le confort rimait avec lave-linge, lave-vaisselle et frigidaire. Entre télévision et lave-linge, son choix est fait. Pourtant, leur maison de campagne a été progressivement équipée d’une télévision, puis d’un lave-linge et d’un lave-vaisselle. Avant l’arrivée du premier enfant, la maison n’avait qu’une télévision. Mr et Mme S trouvaient sa présence indispensable, celle-ci étant l’une de leur occupation majeure. A deux, lave-vaisselle et lave-linge ne leur paraissent pas nécessaires. Dès lors qu’ils s’occupent de leurs petits enfants, ce "confort" devient indispensable. Autrui prend une place considérable dans la représentation du confort indispensable ou superflu. La notion de télé divertissement s'illustre une fois encore, lorsque Mr et Mme S achètent un magnétoscope pour leur maison de campagne, pour occuper un de leurs petits-enfants en vacances. Ils investissent dans l'achat d'un magnétoscope, afin que leur petit-fils ne s'ennuie pas pendant son séjour. Télévision, magnétoscope deviennent des besoins. L'objet superflu devient peu à peu de plus en plus indispensable.

La maison de campagne illustre bien l'évolution du rapport à l’objet, on y retrouve les objets jugés nécessaires.
En plus on a une maison à la campagne, on y va pas mal l’été, y’a pas la télé, c’est un choix pour éviter que regarder la télé empiète sur plein d’autres activités possibles. On n’y va pas l’hiver, on n’y va que quand il fait beau, que les journées sont longues, on n’a pas envie de commencer à allumer la télé. Y’a un lave-linge, un lave-vaisselle, y’a le confort. C’est vraiment une décision à la campagne de ne pas l’avoir. Et en fait tout le monde est très content, on a plein d’amis, tout le monde est très content que l’on n’ait pas de télé, les gens sont ravis, le soir on joue a des jeux, on sort, on se balade, on fait un grand feu de cheminée, on regarde le feu de cheminée, il y a plein de choses à faire. (Françoise, 59 ans)
Françoise décrit sa maison comme étant dotée de tout le confort, confort définit par la présence d’un lave-vaisselle et d’un lave-linge. La présence ou non de la télévision est un choix personnel, ils l’ont à Paris mais ont choisi de ne pas l’installer dans leur maison secondaire. Elle justifie cette décision en invoquant le caractère imposant et dévoreur de la télévision. L'exclure de leur maison de campagne, c'est maîtriser son emprise sur leur vie sociale. Lave-linge et lave-vaisselle ne se positionnent pas sur le même plan. La télévision n’est pas considérée comme un objet de confort, mais comme une activité. Elle est placée en opposition avec les jeux, la lecture, le feu de cheminée. Bien qu’elle ait une place importante, on trouve la volonté de la faire disparaître du quotidien pendant certains moments. La télévision consomme du temps, de la diversité, elle absorbe les autres activités, elle devient un monopole. Restreindre sa consommation ou limiter son temps de télévision pourraient être envisagé. Pourtant, une solution plus extrême est adoptée : la télévision est exclue du lieu. La télévision représente une véritable tentation. Avoir une télévision ou non ponctue un changement de sociabilité au sein de la famille : son absence dans un lieu pour un moment déterminé, pour un week-end ou des vacances, est appréciable.

Dans le domicile principal, lorsque aucune protestation anti-télé n’est soulevée, la télé fait partie des objets d'aménagement qui sont acquis dans les premiers.
La télé, c’est Patrick qui l’avait dans son ancien appart, il l’a amenée ici, le magnéto aussi. Sinon j’en aurais acheté une, peut être après la machine à laver, on a testé les laveries quand Patrick vivait tout seul. Passer tes jours de congés à la laverie, non. La télé et le magnétoscope parce qu’on aime bien regarder des films. (Sarah, 24 ans)
Sarah emménage avec son ami dans "leur" appartement. Celui-ci amène avec lui ce qu'il possédait dans son précédent studio, dont son équipement télévisuel. Puisqu’ils possèdent déjà une partie de l'équipement de l'appartement, ils investissent dans une machine à laver. Ayant testé les laveries automatiques, Sarah pense qu'elle aurait acheté prioritairement un lave-linge. Cependant, puisqu’elle habite sur le même palier que ses parents, elle continue pour le moment à traverser le palier pour faire sa lessive chez eux. Dans son livre, Kaufmann décrit ce phénomène. Des jeunes ayant quitté le domicile familial s'arrangent pour faire leurs lessives chez leurs parents quand cela est possible. Quand un jeune couple emménage, si aucun des deux ne possède d'élément d'ameublement (canapé, fauteuils, télé, four…), on observe qu'ils s'octroient un budget pour aménager leur intérieur avec ce que l'on pourrait nommer les meubles standard. L'acquisition du lave-linge indique, pour reprendre la formulation employée par JC Kaufmann, "l'acceptation d'une organisation collective dans le cadre d'un chez soi désormais ancré". Parmi les couples ayant permis à l'auteur de réaliser son analyse, certains refusent de s'équiper, l'acquisition d'éléments tels que le lave linge symbolisant trop fortement le couple établi et donc une certaine perte de liberté. Les études du sociologue l'amènent aux constations suivantes ; l'équipement se fait de façon progressive et dans un ordre assez régulier, la cuisinière, le réfrigérateur et le lave-linge. Ce dernier possède contrairement aux deux premiers une fonction symbolique liée à une tâche ménagère qui requiert une organisation du couple. La machine à laver le linge symbolise le couple établi. Sa non acquisition marque une volonté du couple à maintenir sa situation actuelle, à être "un couple libre" et non "un couple établi".
Les ressources financières peuvent être un argument avancé pour expliquer l'acquisition progressive de l'équipement ménager du couple. Argument réfuté par des enquêtes de l'INSEE attribuant aux jeunes une capacité d'achat non négligeable. A la différence des foyers plus âgés, ils répartissent différemment leur budget. La somme attribuée aux loisirs comprenant l'acquisition de matériel Hifi est plus élevée que la moyenne : les jeunes sont sur équipés. Ils gèrent leur budget différemment de leurs aînés, dès lors l'argument financier est réfuté car il ne permet pas d'expliquer à lui seul l'acquisition tardive et progressive de ces éléments d'électroménager.
La télévision, qui s'avère au fil des entretiens un formidable analyseur social du couple à différentes étapes de sa vie, ne possède pas aux yeux de ce dernier un aspect aussi symbolique. Pourtant, dès son acquisition la vie du couple devient un véritable enjeu. Des tensions, des négociations, des compromis apparaissent.

Bien que considérée comme un objet de confort, elle s'avère être un objet indispensable au quotidien, un objet dont on ne souhaite pas se passer, autant chez les gros que chez les plus faibles consommateurs de programmes télévisés. En comparaison, sa nécessité se révèle moins prioritaire que celle d'une machine à laver le linge. Pourtant, l'observation des faits tend à montrer que son acquisition, chez les personnes qui emménagent, est antérieure ou simultanée à celle de la machine à laver. L'accès à un téléviseur se fait rapidement, différents types de moyens sont mis en place, l'achat, le don, la récupération. La télévision est un objet qui rentre dans l'ameublement du foyer, son installation est guidée par un certain nombre de représentations et d'usages. Quelle que soit la place que chacun veuille bien lui accorder, l'intérêt qui lui est porté, la façon dont elle est consommée, la télévision occupe une place importante dans l'aménagement d'un lieu.

La télévision apparaît tout au long des entretiens et des observations comme un objet complexe, aux multiples facettes, doté de représentations les plus diverses. Elle peut être approchée comme un meuble, et choisie pour son esthétisme, selon des critères de taille, de profondeur, de largeur et des critères de fonctionnalité. Le téléviseur, la boîte noire, doit répondre aux critères, aux attentes physiques que s'en fait le consommateur. Identifié aux meubles, son emplacement est réfléchi de sorte à correspondre à l'esthétisme, à un respect des volumes de la pièce.
La télévision se définit aussi par ce qu'elle diffuse, par les programmes. La télévision devient un objet de réception, un objet de divertissement, un outil informatif. Elle devient lien avec autrui, avec l'extérieur. Elle va être placée stratégiquement dans une pièce. Halima considère que posséder une télévision, c'est pouvoir bien recevoir sa famille et ses amis. La télévision occupe une part importante lorsqu'elle les accueille en organisant des grands repas. La télévision fait partie du temps digestif, elle est entièrement intégrée dans le temps de réception. Tantôt source de loisirs et de connaissance, elle est aussi source de nuisance, d'enjeux et de conflits familiaux. Dans d'autres foyers, invités et télévision deviennent incompatibles. Il en est de même pour intimité et relations de couple, discussions et relations familiales. La télévision est alors installée en fonction des gènes qu'elle occasionne. Son emplacement est choisi de sorte à épargner un certain nombre de relations sociales.
Chaque individu la définit par l'une ou l'autre de ces dimensions ou par les deux, ce qui va orienter l'installation de l'objet. L'objet prend son sens dans cette double construction. "Télévision" est un terme ambivalent qui exprime tout autant l'outil, le téléviseur, le moyen de diffusion et son essence, ce qui est diffusé. Cet objet fondé sur une double construction va alors à son tour engendrer des représentations de deux ordres liées soit à l'objet éteint, soit à l'objet allumé.


B- Les modalités de son installation
L'itinéraire d'achat a débuté, la télévision a été achetée, il faut désormais lui accorder une place au sein du foyer. Acte spontané ou minutieusement réfléchi, l'installation, l'appropriation de la télévision est un moment non moins crucial de notre itinéraire. L'objet fait irruption dans la vie du foyer, ce téléviseur nouvellement acquis peut être l'unique poste du foyer tout autant que le second ou le troisième. Le premier récepteur est en grande majorité à 89% localisé dans la salle à manger ou le salon. Le second récepteur se trouve le plus souvent dans la chambre des parents : 42,2%. Le troisième récepteur, qui concerne 8% des foyers équipés d'au moins une télévision, est installé majoritairement dans la chambre des enfants: 44,7%. Le téléviseur se voit attribuer un emplacement, que l'aménagement soit créé spécialement pour l'occasion, ou pensé avant. Sa place peut être amenée à évoluer au sein d'une pièce ou d'un lieu à un autre.

L'arrivée d'un poste de télévision représente l'introduction d'une nouvelle donnée dans un univers spatial défini. L'objet introduit rentre en interaction avec les autres éléments de la pièce. Il peut modifier son organisation, changer les activités, les usages de l'endroit, la nature du temps qui y est passé. L'usage de ce nouvel objet se répercute sur l'aménagement de l'espace, des meubles et des objets préalablement installés, tout autant que sur l'acquisition d'objets concrets directement liés à l'usage du téléviseur. L'acquisition d'un objet fait découler tout un processus et peut engendrer une modification de l'organisation spatiale, temporelle et sociale d'un lieu.
Les observations montrent différents types de comportements. Certains apparaissent comme très élaborés, fondés sur des réflexions englobant des usages tout autant que des représentations. L'installation de l'objet est étudiée. Les choix réalisés par les individus pour aménager leur intérieur sont révélateurs d'une partie de leurs usages, de leurs représentations, de leurs façons de penser les relations sociales, d'un certain nombre d'enjeux et de compromis au sein du couple.

Observations et entretiens font émerger deux grandes familles d’aménagement. D’une part, la famille "prise de courrant". D’autre part la famille "canapé". La première famille, que je désigne par "prise de courrant", installe le téléviseur près d'une source d'électricité. L'emplacement du téléviseur est déterminé par celui de la prise, les autres meubles sont alors disposés dans la pièce. Cette démarche implique un aménagement autour de la télévision. La famille que j'appelle "canapé" organise le salon autour de la pièce qu'elle considère comme maîtresse, le canapé. Celui-ci est placé dans la pièce, et l'emplacement de la télévision va découler de ce premier choix. Ces deux familles ne sont pas en opposition, mais elles affichent des priorités différentes. La proximité de la télévision avec la prise d'antenne murale pour la première. Et le face à face canapé/télévision pour la seconde. Néanmoins dans certains cas, liés entre autre à la configuration des lieux, les deux priorités peuvent être respectées. Ainsi l’aménagement du salon s’établit autour d'un objet : la télévision ou le canapé. A travers ces différentes priorités, certaines occurrences concernant d'autres règles d'aménagement apparaissent : l'adossement du canapé à un mur, la position de la télé par rapport aux fenêtres pour diminuer les reflets. Ces règles d'or, des règles du "bon usage" constituent nombre de représentations et guident l'installation et l'aménagement du lieu. L'enquête met à jour une troisième famille d'aménagement, la famille "contrôle". La place de la télévision est alors réfléchie et pesée lors de son installation pour minimiser son emprise.


La famille "prise" (prise antenne ou prise de courant)
Les téléviseurs ayant besoin d’une source de courrant pour fonctionner, il est indispensable qu'ils soient raccordés à une prise électrique. Ces contraintes d'ordre technique peuvent être palliées par l’utilisation de rallonges électriques. La nécessité d'un raccord à une source électrique est incontournable, et il existe une ou plusieurs solutions pour contourner ce type de contrainte. Pourtant, l’emplacement de la prise télévision ou celui de la prise antenne a de très fortes répercussions sur l’aménagement des lieux.
L’antenne de la télé est là-bas donc voilà. C’était plus pratique. C’est le seul endroit. (Viviane et Bernard, 56 et64 ans)
L’emplacement de la prise antenne ou tout simplement de la prise de courrant peut devenir déterminant, aucune autre solution n’est envisagée. La construction initiale des lieux induit l'aménagement des objets électriques.
La télé était contre le bar donc en bout de canapé, c’était pas très pratique mais à cause de la prise et de la configuration de la pièce, on pouvait pas faire autrement. (Stéphanie, 26 ans)
Le comportement est induit par la configuration des lieux. L'aménagement est réalisé autour d'une logique de proximité : l'objet électrique est placé à coté de sa source.
Je ne suis pas compliquée, y’a un truc là, ça se pose là et hop, j’emménage en fonction. Prise de téléphone pareil, je pose ça là et après je vois ce que je peux mettre à coté. Je ne me suis pas prise la tête à me dire, faut que je change la prise de place. (Margot, 26 ans)
Des soucis esthétiques une recherche de simplicité sont avancés. Malgré l'existence de nombreux moyens pour camoufler les fils électriques, ces derniers ne sont pas envisagées.
Le canapé en face de la télé. Dans la pièce c’est par rapport aux prises, c’est la contrainte, les fils qui se baladent partout c’est galère. On place le canapé en fonction de la télé et les meubles en fonction de ça. (Adel, 26 ans)
Le bricolage n’est pas envisagé, les fils pourraient longer les plaintes, être cachés dans une gaine, mais c’est la solution "proximité et minimum de câbles" qui est retenue.
Les contraintes de fils entraînent certains désagréments. Cependant, l'utilisateur s'y plie sans chercher à y remédier.
Reflets des deux vitres dans la télé, seul moyen baisser les rideaux. Je ne peux pas bouger la télé, j’ai un petit câble. Problème l’appart fait un genre de S. Je dois faire en fonction des fenêtres, mon canapé je n’ai pas pu le mettre en face de la télé, donc la télé est en bout de canapé. (Claude Bernard 28 ans)
Le plus surprenant est que l’enquêté donne lui-même une réponse à son problème, le fil est trop court, il suffit d’avoir recours à une rallonge. Cependant, la solution n’est pas envisagée, la situation reste telle quelle, alors qu’elle ne satisfait pas. Curiosité surprenante, la situation décrite comme gênante par l’enquêté lui-même, est pourtant acceptée.
Le salon était assez grand. Tout ce qui est télé, tu le mets où il y a la prise télé. Je n’y ai pas réfléchi. Pas trop le choix. J’avais la prise télé et la fenêtre perpendiculaire, donc il y a un reflet à un moment de la journée. L’idéal c’est d’avoir les fenêtres derrière soit. Ça m’a pas fait beaucoup réfléchir. (Guillaume, 25 ans)
Rappelons-nous de Guillaume et de la méticulosité avec laquelle il a choisi son home cinéma. Pourtant, il semble l’avoir déposé nonchalamment, sans se poser de questions, à coté de l'antenne, alors qu’il avoue que les reflets des fenêtres n’offrent pas des conditions idéales pour regarder un film.
De tous ces passages, un sentiment de recherche de la facilité semble émaner. Bien que les conditions ne soient pas jugées idéales, les quelques inconvénients ne sont pas assez contraignants pour faire intervenir un changement définitif. Un certain nombre de solutions ponctuelles sont utilisées : la fermeture des rideaux ou volets, l’orientation momentanée de la télévision. La télévision reste positionnée à coté de la prise d'antenne, et les éléments autour (rideaux, volets) sont manipulés pour améliorer le confort visuel.
Anne-Laure et Alexandre ont effectué des travaux car ils n'avaient pas de prise dans leur salon.
(A) Quand on a emménagé dans l’appart, la prise de câble était dans la chambre, la télé était dans la chambre. Au bout de deux mois on a changé et on a réorganisé le salon, en fonction de la télé. On a fait installer une prise là, c’est le seul endroit où on pouvait, après on a tout mis autour de la télé.
(AL) Il fallait trouver un endroit où mettre la télé, de l’endroit où était la télé, dépendait aussi l’endroit où était le canapé. Le canapé est toujours en face de la télé, mais on a changé la télé de place parce que comme ça on a calculé que ça permettait de gagner de la place.
(A) Et comme ça on peut regarder la télé quand on mange, c’est un problème de confort.
(AL) Alex aime bien regarder la télé vautré dans le canapé. (Alexandre, 29 ans et Anne Laure, 27 ans)
La prise d'antenne et le canapé sont associés, ce sont les deux priorités d'Alexandre et Anne-Laure pour aménager leur salon. La télévision reste, bien qu'elle soit placée dans un coin de la pièce, au centre de l'aménagement de celle-ci. La télévision est placée en fonction de la configuration de la pièce, dans la niche de la cheminée afin d'économiser et rentabiliser la place. Son emplacement est pensé en fonction de l'utilisation qu'ils veulent en faire, leurs usages et habitudes télévisuels les orientent dans leurs choix. Le couple se projette, ils ont une représentation mentale de leur consommation télévisuelle ou tout du moins de la façon dont ils veulent la regarder. Dans leur aménagement, ils cherchent à respecter trois règles, le gain de place, le confort et une vision possible de différents endroits.
De manière à respecter ces différentes règles, ils modifient la configuration électrique de la pièce. Seule la chambre à coucher était pourvue d'une prise antenne. Des travaux ont été envisagés pour permettre l'installation de la télévision. Les fils électriques sont une contrainte esthétique supplémentaire. Alexandre et Anne-Laure ont placé la prise de l'antenne après avoir déterminé l'emplacement de leur télévision. La télévision est placée à coté de la prise, cependant la place de cette dernière a été préalablement choisie en fonction de la position du téléviseur dans la pièce.
Pour Isabelle, cette contrainte esthétique fut primordiale. Le coin télévision est en fait un coin où tous les appareils hifi sont réunis.
Je ne fais jamais trop attention à la façon dont je l’installe par rapport à l’endroit où je la regarde parce qu’en dessous de la télé c’est un meuble hifi vidéo et il y a tous les branchements à faire. Mon mari a de la hifi alors on essaye de brancher pas loin pour qu’il n’y ait pas des fils partout. Du coup le canapé n'est pas en face de la télé. (Isabelle, 35 ans)
L'espace télévision est alors aménagé de sorte que les fils relayant les appareils les uns aux autres soient le moins voyants. La contrainte esthétique, le choix de la proximité pour réduire le nombre de fils n'a pas permis de placer le canapé face à la télévision. Lorsqu' Isabelle explique son installation télévisuelle, elle ne peut s'empêcher d'évoquer le positionnement de son canapé par rapport à cette dernière. Bien que l'emplacement de la TV soit déterminé par la localisation de la prise, le canapé est aussi un objet référent, de préférence il est placé face au téléviseur.

Des soucis d’organisations semblent présent chez les jeunes couples, la prise d’un appartement en commun procure quelques difficultés d’aménagement, difficulté du à la possession en double de nombreux articles, canapé, meuble, télévision… Rafaële et son ami emménagent ensemble dans un nouvel appartement, vide de meubles, vierge de toute décoration. Avec les objets que chacun des membres du couple a amenés avec lui, ils vont créer leur intérieur.
La télé c’est une dernière chose. D’abord les canapés, comment tu vas organiser le salon, la chambre, l’ordinateur. On a une petite antenne qui dépend du plafond, donc on n’avait pas le choix pour mettre la télé, c’est forcément juste à côté. On a placé les canapés selon la place qu’il y avait, pas par rapport à la télé, parce que deux canapés à placer ce n’est pas évident. (Rafaële, 24 ans)
Pour Rafaële, l’installation de la télévision n’entrait pas dans les priorités, en tant qu’objet secondaire, elle se plaçait dans les dernières choses. Pourtant quelques lignes plus loin, elle livre qu’elle n’a pas choisi la place de la télévision, contrainte par la configuration et l’emplacement de l’antenne. Donc si la télévision n’a pas été un objet placé de façon prioritaire, c’est qu’elle avait une place d’office, et qu’une réflexion par rapport à son installation n’avait pas lieu. La télévision devant rester visible des canapés, règles implicites à laquelle elle fera référence dans l’entretien, elle a donc placé et organisé son salon de sorte que la télé soit visible des deux canapés. La démarche semble inconsciente, l’enquêté pensant de bonne foi avoir commencé l’aménagement de son intérieur par ses canapés.
Volontairement ou non, quand la télévision est rattachée de façon quasi automatique à l’antenne sans qu’il y ait recours à des systèmes de rallonge ou de meubles pivotant, l’organisation du salon découle de l’emplacement du téléviseur. D'autant plus si l'enquêté tente de suivre quelques grandes règles : la télévision et le canapé sont placés face à face, le canapé se positionne contre un mur.
Vincent et Anne se retrouvent suite à leur emménagement dans une position comparable, avec beaucoup de meubles, d’objets en double à placer dans leur appartement.
La télé est sur une étagère dans le séjour parce que y’a pas d’autre place, on a utilisé une rallonge pour brancher la télé. On n’avait pas le choix parce qu’on avait les ordinateurs, on les avait mis les uns à coté des autres, à cause des prises téléphones, télé etc., elles sont toutes à coté, donc on a été obligé de mettre les ordinateurs là. La télé peut être vue de la table, du canapé. Maintenant qu’on dort dans le salon si on ne pouvait pas la voir du lit, je pense qu’on l’aurait déplacée. (Vincent, 43 ans)
Malgré l’utilisation d’une rallonge, la télévision reste à côté de la prise antenne. Elle est associée à un ensemble d’éléments ; ordinateur, téléphone… Malgré le peu de possibilité d’emplacement, celui choisi obéit à deux critères : le gain de place et le confort. La télévision peut être suivie de différents endroits de la pièce. De fait, depuis la naissance de leur enfant, Vincent et sa compagne occupent le salon et regardent la télévision de leur canapé-lit. La place de la télévision bien que non choisie, aurait finalement pu être changée si elle n’avait permis au couple de la regarder depuis leur lit.
Vincent et Anne sont confrontés à une situation différente. Anne vient s'installer chez Vincent, dans un appartement où les meubles sont posés, la décoration existante. Les objets apportés par Anne vont alors devoir trouver une place au milieu de ceux de Vincent. Contrairement à un appartement vide où la configuration amène à repenser l'aménagement dans son intégralité, en s'installant dans un appartement occupé Anne doit composer avec l'organisation existante, et intégrer les éléments qu'elle a amenés de l'extérieur en fonction de la place disponible.

Le raccordement à une prise de courant ainsi qu'à une prise antenne est indispensable au fonctionnement de l'objet. La famille "prises" recherche une certaine facilité dans l'installation. Ni rallonge, ni bricolage. Elle exprime aussi des préoccupations esthétiques : les fils doivent être les plus discrets possibles.


La famille canapé
Les deux phrases suivantes "j'ai placé la télévision devant le canapé" et "j'ai placé le canapé devant la télévision" apparaissent de façon récurrente dans les entretiens, elles sont proches et pourtant bien différentes l'une de l'autre. En observant deux appartements ayant chacun été organisé suivant ces deux principes, aucune différence apparente ne semble émerger. Dans un cas comme dans l'autre, télévision et canapé sont situés parallèlement l'un par rapport à l'autre. Si la différence n'est pas flagrante lors de l'observation, les chemins utilisés pour aménager la pièce allant accueillir la télévision sont très distincts. Le premier "j'ai placé la télévision devant le canapé" confère au canapé un statut prioritaire : il est placé dans un premier temps, puis la télévision est installée dans un second temps. Alors que la seconde phrase "j'ai placé le canapé devant la télévision" attribue la priorité à l'objet télé. Le canapé est installé ultérieurement, sa place est induite par l'installation de la télévision. Lorsque la télévision est installée en fonction de la prise d'antenne, sa place est induite par la configuration des lieux, dès lors elle est installée automatiquement et les autres objets composant la pièce viennent se positionner tout autour.

L’association canapé/télé est une notion que l’on trouve dans les deux types d’aménagement, mais elle devient ici une priorité pour les enquêtés.
J’ai tout changé quand je suis arrivée, tout était dans le sens inverse. Classiquement tu mets t’as télévision en face de ton canapé, ici elle était alignée. Tu ne voyais pas la télé du canapé. (Jean-Paul et Suzanne, 27 et 25 ans)
Le vocabulaire utilisé par Suzanne "classiquement" reflète sa représentation du salon type, une opinion couramment retrouvée tout au long des entretiens. Le couple canapé /télévision apparaît comme une loi de l’aménagement. Dès leur aménagement Suzanne et Jean-paul entreprennent quelques travaux de bricolage afin d'amener la prise de l'antenne sur le mur situé face à leur canapé. Le positionnement du canapé est choisi en fonction des caractéristiques de la pièce, la place octroyée à ce dernier va alors conditionner l'emplacement de la télévision et l'installation de la nouvelle prise d'antenne.
Outre l'impératif du face à face canapé/TV, le salon n’est pas une pièce figée. Il vit, le décor change, les meubles tournent au sein de la pièce. Mais la règle est respectée : quel que soit l’aménagement de la pièce, la télévision reste en face du canapé.
Elle a changé de place parce que l’on voulait changer le décor. Au prochain changement elle va être ici la télé, on va supprimer le buffet, on va changer le meuble de la télé. Je veux une table carrée et puis la télé à côté. Le canapé, on va le mettre par là et puis deux petits fauteuils comme ça. (Borka, 51 ans)
Jeannine emploie d’elle-même le mot "règle".
J’adore les déménagements. La règle, Gérard aime bien avoir les canapés en face de la télé. Les seules règles que je m’impose c’est les petites lumières, faire attention qu’il n’y en ait pas une qui se reflète dans la télé. Sinon, je bouge la lampe, c’est plus facile. (Jeannine, 45 ans)
Les modulations, changements de décor semblent courants.
J’ai pas réfléchi où j’allais mettre la télé. La télé suit le canapé. Où le canapé va, il faut que la télé suive. On ne peut pas rester avec les meubles à la même place, on a besoin que ça change. On a mis le canapé au milieu de la pièce, il n’est pas collé à un mur, ça me dérange un peu. (Anna, 37 ans)
Anna soulève un autre point. Le canapé est en face de la télévision certes, mais il doit être positionné contre un mur. De fait, la télévision n’a pas de place déterminée, elle n’est plus un objet en soi, mais une partie de l’ensemble canapé-télé. Les couples s’affairent alors à trouver les combinaisons possibles d’aménagement de leur salon en fonction de la configuration de leur intérieur.
La télé du salon change de place, mais c'est toujours la télé qui suit le canapé, je la mets dans un coin, comme ça tout ceux qui sont assis peuvent voir. On peut aussi voir la télé de la table. Quand on achète un canapé, on met la télé en face. (Halima, 33 ans)
Télévision et canapé forment un couple indissociable, ils se déplacent ensemble.
Quelle que soit la taille ou la forme du canapé, les entretiens révèlent nombre de difficultés et de contraintes découlant du respect des règles sous-jacentes d'aménagement.
Par rapport à la prise et à mon fauteuil ; c’est un canapé angle droit. Denis a quand même mis une rallonge. Je ne peux pas changer la télé par rapport au fauteuil. Il est pas tout à fait devant, mais le meuble bouge, donc on l’oriente. Quand je fais des papiers sur la table, je la tourne vers la télé. (Sonia, 31 ans)
Sonia utilise une rallonge et recourt aux propriétés du meuble afin d'incliner la télévision. La télé n’effectue qu’une rotation, mais dès lors la notion de télévision mobile est introduite.
On a placé le canapé d’angle, après bien sûr je mets la télévision bien en face ; toujours en face. On a dû mettre une rallonge pour bien placer la télévision. (Tania, 23 ans)
L'emplacement de la télé est minutieux, elle doit être "bien en face". Le recours à une rallonge a été nécessaire.
J’avais pas le choix, c’est ensemble, tu regardes où tu peux mettre le canapé. Télé en face du canapé. Là la prise est à côté. (Sébastien, 28 ans)
Pour Sébastien, l'association canapé/TV est une telle évidence qu'il déclare ne pas avoir le choix. Le canapé est un meuble imposant difficile à placer, son installation répond à certaines règles. Le canapé se positionne contre un mur, le gain de place est recherché.
On l’a pas posée au hasard. Je pense que ça a été en fonction de la place du canapé, on avait décidé de mettre le canapé ici pour qu’il prenne le moins de place possible, qu’il ne soit pas au milieu pour que l’on ait une place assez grande, fatalement c’était hop la télé en face, pas en biais, fallait que ce soit en face. La télé a toujours été en face du canapé chez mes parents, je ne sais pas si ça vient de là, mais en général chez les gens, la télé est en face du canapé, des fois elle est en biais mais elle est pas dans un coin toute seule, elle est au centre, elle fait partie du truc. (Sarah, 24 ans)
Un face à face télé/canapé doit être respecté, la télévision et le canapé doivent être disposés parallèlement. La règle est non dite et pourtant appliquée, elle suggère chez l'enquêté l’idée de confort. Les contraintes spatiales permettent de justifier le non respect du face à face télévision/canapé. Cependant, malgré l'inexistence de ce couple, la télévision est placée de sorte à être visible du canapé. Malgré un aménagement différent des meubles et des objets, les usages peuvent être similaires. Le canapé reste un des endroits privilégiés où l'individu s'installe pour regarder la télévision.

Télévision et canapé ressortent comme constituant un véritable couple dans l'imaginaire collectif. Quelles que soient les priorités mises en avant par les individus pour aménager leur environnement, le face à face télévision/canapé apparaît comme le "bon usage". Les enquêtés ne respectant pas se couple justifient leur choix à travers les entretiens. Les contraintes physiques de l'espace sont avancées comme explication, la configuration des lieux rendait impossible une telle installation. D'autres reconnaissent que leur aménagement est atypique. Un certain nombre d'expressions comme "c'est pas banal", "c'est pas courant", "c'est pas logique" sont reprises par les enquêtés pour expliquer leur aménagement. Les représentations de la télévision et des ses usages se retrouvent tout au long des entretiens, tout autant chez des individus respectant "ces bons usages" que chez ceux passant outre.


La famille "contrôle"
L'installation du téléviseur ne se déroule pas toujours simplement. Bien que le couple télévision-canapé apparaisse comme un classique de l'aménagement, le choix de l'emplacement de la télévision peut susciter maintes réflexions. Ainsi, derrière une installation qui au premier abord semble découler de l'emplacement de la prise électrique ou du respect de la loi canapé-télévision face à face, des raisons de genres multiples peuvent en fait orienter l'aménagement.

Alors que le premier récepteur est à grande majorité, soit à 89%, localisé dans la salle à manger/salon (source Médiamétrie), le choix de la pièce dans laquelle va être installé le téléviseur prête à réflexion pour les foyers n'appartenant ni à la famille "antenne", ni à la famille "canapé". Bien qu'installés dans la salle à manger/salon, certains téléviseurs y ont été installés par défaut. C'est par refus de les voir installés dans d'autres lieux qu'une place dans un endroit de la salle à manger ou le salon leur est cédée.
Le choix par élimination est un des premiers cas de figures. Le téléviseur se voit refuser l'accès de certaines pièces. Ainsi, de multiples réticences entourent l'arrivée d'un téléviseur dans une chambre à coucher. Au nom de la préservation de l’intimité, l’accès lui est refusé.
Afin de justifier l’opposition de l’installation du téléviseur dans un lieu, deux types d'explications sont évoqués. Les premières sont guidées par des comportements connus ou observés, ainsi ce sont ses propres pratiques ou celles d'autrui (conjoints, enfants) qui sont prises en compte et qui vont orienter le choix du lieu d’installation du téléviseur. Les secondent se basent sur des réflexions liées aux représentations, aux valeurs que l'enquêté attribue à la télévision.


La préservation de l'intimité : "la télé dans la chambre, c'est un peu tue l'amour"
Le téléviseur peut être exclu d'une pièce à la suite d'une demande. Demande qui se fonde sur un vécu, la télévision ayant déjà été installée auparavant dans la pièce.
Moi j’y ai réfléchi, c’est surtout par rapport à Raphaël la télé, sachant qu’il est fou de la télé. Avant il vivait dans un petit appart, elle était placée en face de son lit. Moi je n’aime pas trop regarder la télé au lit, ça te bouffe déjà tellement sur ton rapport à deux, si en plus elle est dans la chambre, tu ne discutes plus, tu ne lis plus, tu ne fais plus rien, donc j’ai demandé à ce que la télé soit dans le salon pour éviter qu’elle soit mise dans la chambre, parce que là, il passerait des journées au lit. (Géraldine, 24 ans)
Ainsi c'est la relation qu'entretien son ami avec la télévision qui guide sa décision, elle bannit le récepteur de télévision de sa chambre. Habitant désormais dans un F3 au lieu d'un studio, elle peut placer la télévision hors du lieu où ils dorment, elle espère qu'en déplaçant la télévision, elle pourra modifier les habitudes télévisuelles de son ami.
Ayant chacun un rapport très différent à la télévision, le choix de l'installation est réfléchi de sorte à maintenir un équilibre. Ainsi, la chambre d'où la télévision est exclue redevient un territoire propice à la discussion et à la lecture.
Gwenaele évoque elle la notion d'intimité, une intimité qu'elle souhaite préserver.
Oui, en fait ça a été à une époque dans la chambre. Tu as tendance à regarder tout le temps la télé quand tu es au lit et c’est un peu un tue l’amour. Disons que quand tu es en couple, tu n’as pas envie de regarder que la télé. Donc j’ai demandé que ce ne soit pas dans la chambre. J’ai eu envie que ce soit dans une autre pièce que la chambre, même si c’est très agréable de regarder un film allongé. J’aime bien quand on regarde un film, on décide que l’on va regarder un film et c’est un peu comme si on allait au cinéma. (Gwenaele, 26 ans)
Elle pèse le pour et le contre : d'une part l'intimité, d'autre part le confort. Elle optera pour la préservation de l'intimité de son couple. La télévision n'est plus dans la chambre, cependant elle n'en est pas exclue. Ils s'y installent désormais pour y visionner des DVD, ces séances ponctuelles revêtent un caractère particulier, Gwenaele les compare à des séances de cinéma. De fait, les programmes de télévision n'empiètent plus sur leur intimité et lorsqu'ils décident de faire rentrer un film dans leur chambre, ce dernier est visionné sur l'écran de l'ordinateur placé en face de leur lit, le moment devient spécial et se détache d'un simple instant télévisuel.
Dans un cas comme dans l'autre, la télévision est placée hors de la chambre, elle est installée dans le salon. Pourtant, le rapport télévision / chambre est différent. Dans le premier cas, la télévision est complètement exclue de la chambre. Dans le second, elle y refait son apparition de façon ponctuelle et contrôlée. Seul le visionnage de DVD qui s'effectue par le bais de l'ordinateur est permis dans la chambre.
Par ailleurs, la gêne causée à autrui est évoquée.
Plus de télé dans la chambre. Je préfère lire un bon bouquin. Ca empêche celui qui veut se coucher de dormir et celui qui veut regarder un film tard il ne peut pas. (Anne-Marie, 56 ans)
Bien qu’ils aient eu dans le passé la télévision dans leur chambre, aujourd’hui la télévision n’y a plus sa place. Activité envahissante, elle gène la pratique d’autres activités, la lecture, le sommeil. Bien que non tabou, l'entrée du téléviseur dans la chambre reste un sujet discuté, ce n'est pas pour ce qu'elle représente, ce qu'elle diffuse, mais pour la gène qu'elle occasionne, c'est-à-dire l'usage qui en est fait quand elle est présente.


La préservation des autres activités : "quand on regarde la télé, on ne peut pas jouer au piano"
Au-delà de l'intimité, la présence de la télévision remet en cause des activités telles que la discussion, la lecture, l'écoute de la musique quelle que soit la pièce dans laquelle elle est installée. Ainsi, les problèmes soulevés précédemment lors d'une possible exclusion de la télévision de la chambre à coucher se posent de nouveau concernant d'autres lieux.
Dans une même pièce, il semble difficile d'associer la télévision à une autre activité. Ainsi, la musique de Sébastien gène Anne dans le suivi de ses émissions.
C’est vrai que quand tu veux mettre la musique et que je regarde la télé, tu ne le fais pas. Sinon, tu le fais juste un peu, pour ne pas m’emmerder trop. (Anne, 25 ans et Sébastien, 28 ans)
Lorsqu'il veut écouter de la musique, Sébastien va dans une autre pièce. C'est pourtant dans le salon qu'est installé son matériel Hifi, rattaché au téléviseur. Il ne peut l'utiliser quand la télévision est allumée. En acceptant d'aller écouter de la musique dans une autre pièce, il bénéficie de moins bonnes conditions. Connaissant la difficulté d’associer l’activité télé à une autre activité, des solutions sont envisagées : isoler la télévision afin de limiter son emprise, créer un coin télévision, restreindre l’accès de certaines pièces, ou minimiser l’impact de la télévision sur les activités quotidiennes. Toute une réflexion s’élabore autour de l’emplacement de l’objet, une volonté de liberté, d’indépendance vis-à-vis du phénomène apparaît. En excluant la chambre à coucher comme lieu possible d’installation du téléviseur, Géraldine cherche à modifier les comportements de son ami et l’influence de la télévision sur leur quotidien.
La télévision doit se faire discrète, qu'elle soit allumée ou éteinte, sa présence ne doit pas se faire trop sentir, surtout elle ne doit pas renter en interaction avec les autres activités de la pièce.
On avait un petit bureau donc il y avait des fauteuils, mais c’était pas dans le salon. Dans le salon, c’est pas pratique parce qu’il y a un piano. Quand on regarde la télé on ne peut pas jouer au piano, et quand on joue au piano, on ne peut pas regarder la télé. (Anne-Marie, 56 ans)
Si après quelques années de télévision dans la chambre, Annie y renonce, c'est afin de pouvoir y lire tranquillement. Lecture et télévision lui apparaissant comme non conciliables. La télévision est alors placée dans le salon, mais de nouveau elle se heurte à un autre élément, le piano. Quelle que soit la pièce, les activités que l'on y pratique, nombre d’entre elles se voient perturbées par la présence de la télévision. Des solutions sont envisagées, la télévision élit domicile dans le salon, mais elle est placée à l'écart, dans le coin bureau.
Elle a été un temps dans le salon mais maintenant elle est dans un recoin. Dans la pièce principale mais un petit coin à part dans le salon. (Anne-Marie, 56 ans)
Elle se fait oublier. D'une part d'un point de vue esthétique de par sa discrétion, d'autre part par son éloignement de l'autre activité qu’est le piano. Un éloignement peut être plus symbolique que physique, mais l'exécution simultanée des deux activités reste impossible.
"Il est indéniable que la présence ou l'absence d'objets dans certaines pièces illustrent la (ou les) fonction(s) qui lui est (sont) associée(s). Mais elles sont aussi révélatrices des catégorisations qui gouvernent les emplacements des objets. (…) Certains objets ne peuvent donc pas se trouver dans certains espaces, mais ils ne peuvent également pas dialoguer avec n'importe quel autre", écrit Céline Rosselin. Chaque activité est organisée, se voit attribuée un espace, un lieu qui respectera le déroulement d'autres activités. Anne-marie cherche à contrôler l'emprise de la télé, pour que cette dernière ne déborde pas trop sur la réalisation d'autres activités.


Des contraintes esthétiques : "C'est moche une télé dans un salon"
Au fil des entretiens, la télévision apparaît comme un objet difficile à définir. Cet objet est décrit en des termes multiples par les enquêtés : assimilé aux objets Hifi, comparé à l'électroménager, pour la correspondance de leur itinéraires d'acquisition, leur durée de vie, ou considéré comme un meuble, choisi pour ces caractéristiques esthétiques et fonctionnelles, instrument du divertissement et du savoir. Les caractéristiques attribuées à la télévision, terme qui englobe lui-même l'objet physique qu’est le téléviseur et les programmes qu'il diffuse, sont diverses.
Qu’elle soit allumée ou éteinte, le terme de "télévision" prend une signification différente. Allumée, elle est caractérisée par ce qu'elle émet. Eteinte, c’est la dimension physique, l'aspect meuble qui prend le pas. Elle cause donc deux types de dérangement, les premiers se fondant sur des pratiques, les seconds sur des représentations. Une partie des réflexions menées par les enquêtés concernant l'installation du téléviseur vont se fonder sur des représentations, des questions d'esthétisme, de présence…
La télévision considérée comme inesthétique doit trouver une place discrète. Marie éliminera la télévision de son salon.
Je trouve ça moche une télé dans un salon. Je trouve ça moche comme meuble, enfin c’est pas un meuble, on a d’abord eu notre chambre avant d’avoir eu le palier, donc on l’a mise là. Quand on est arrivé, l’antenne était dans le salon. Moi il n’était pas question que la télé soit dans le salon, dès le départ. (Marie, 34 ans)
En faisant ce choix, elle doit modifier l'installation de l'antenne de la télévision, un raccord est effectué dans une autre pièce. Marie ouvre ici une nouvelle voie de réflexion sur la nature de la télévision. Elle la nomme dans un premier temps " meuble ", puis s'en ravise. Ainsi, elle montre la difficulté qu’il y a à définir l'objet télévision.
L'aspect esthétique est privilégié. La présence de l'objet tend à être minimisée, son emplacement est choisi de sorte à ce qu'elle ne soit pas le centre de la pièce. La télévision n'est accessible que d'une partie de la pièce. Géraldine ayant décidé d'interdire l'entrée de sa chambre à tout poste de télévision, elle se retrouve contrainte de l'installer dans son salon.
Après j’ai réfléchi où la mettre dans la pièce par rapport au canapé. Mais ce n’est pas pour être bien installée pour regarder la télé. C’est pour qu’elle soit le moins gênante possible, qu’elle soit dans le décor, qu’on la voit le moins possible, qu’il n’y ait pas un espace spécialement dédié à la télévision, elle est sur un meuble bas, qui est assez long où il y a d’autres trucs de posés dessus. C’est une colonne qui sépare la pièce en deux, la télé est dessus, elle est moins gênante ici, il n’y a pas un meuble télé, pas un truc qui prend trop de place dans la pièce. (Géraldine, 24 ans)
En la plaçant dans un coin, Géraldine réduit le champ de portée de la télévision, qui n'est visible que du fauteuil et du canapé, et non de la table. Elle réduit les tentations : installée à table, elle n'est pas tentée de regarder la télévision.
La configuration du salon a été réfléchie, de sorte que la télévision ait un minimum d'emprise sur la vie dans cette pièce. Paradoxalement, afin de pouvoir se faire oublier, la télévision est au centre de l'organisation du salon.
Ici, ce sont des représentations d'ordre esthétique plus encore que des comportements qui sont à l'origine de l'aménagement du téléviseur.


Dans son studio, Stéphanie se penche elle aussi sur le problème de l'installation de sa télévision. Contrainte par l'emplacement de l'antenne, et soucieuse de respecter certains critères esthétiques, elle se résoudra sans satisfaction à poser sa télévision.
J'avais une option mettre la télé sous la table, la cacher mais c'était peu pratique. Regarder la télé sur le lit peut être sympa. J'aime pas quand la télé est trop présente, quand la télé prime sur le reste. Une question d’harmonie, on ne peut pas mettre plusieurs gros meubles ensemble. Y a des contraintes esthétiques, une télé éteinte, c'est tout de même une télé présente. (Stéphanie, 26 ans)
Confort et esthétisme s'affrontent. L'esthétisme prime sur le confort. Vivant seule, elle jauge sa pratique et décide que vu les moments qu'elle passe à regarder la télévision, l'installation et l'aménagement de la télévision sont plus importants que son accès. Lors de l'aménagement de son studio, elle recherche une harmonie entre ces meubles. Selon l'état de la télévision, qu'elle soit en marche ou éteinte, les termes employés pour la décrire sont différents. Eteinte, elle est qualifiée de meuble, terme employé par des enquêtés eux-mêmes peu satisfaits de cette appellation, le terme de meuble étant trop noble pour définir l'objet télévision.
La télévision est finalement placée à côté de son antenne. Cependant, Stéphanie n'en est pas satisfaite et réfléchit à la déplacer. Elle envisage soit un coin en bout de table, soit sous la table. La première solution accroîtrait son confort, mais l'obligerait à la déplacer lorsqu'elle aurait besoin de la table. Quant à la deuxième, elle nécessiterait de sortir la télévision à chaque fois qu'elle souhaiterait la regarder. L'une comme l'autre nécessitent un certain nombre de manipulations. Bien qu'esthétiquement ces solutions la satisfassent mieux, elle les trouve trop contraignantes, la situation est donc laissée tel quel.
Chez Marie, l'aménagement de la télévision se fera en deux temps. Dans un premier temps, en refusant l'accès du récepteur à la salle manger. Elle l'installe dans sa chambre, mais ses enfants grandissant, l'emplacement de l'unique téléviseur du foyer devient contraignant. Lorsque l'occasion se présente, elle investit dans un second poste. Celui-ci est alors installé sur le palier de sa chambre, l'accès du salon restant toujours interdit.
Une télé est dans la chambre, sur une commode. La grande télé est sur un meuble tout simple, une table basse sur le palier, ce n'est pas aménagé, les enfants s’assoient par terre. Il y a un canapé d’où ils peuvent voir la télé, mais c’est assez loin. Pour moi, ce n’est pas important que le coin télé soit très confortable, aménagé. Les séances télé c’est quand tu as envie de ne rien faire d’autre, faut que ça reste exceptionnel, quand on regarde une cassette avec mon mari, c’est à peine une fois par semaine. (Marie, 34 ans)
Tout comme Stéphanie précédemment, elle évoque la notion de confort. Ainsi, le confort apparaît comme un élément secondaire. Pour Stéphanie, il n'est pas primordial. Quant à Marie, elle s'y refuse presque, comme si un trop grand confort pouvait les inciter, elle et sa famille, à passer plus de temps devant la télévision.

Plus l'acteur souhaite maîtriser l'emprise de la télévision, la cacher, plus la réflexion est importante. Pour réussir à se faire oublier, la télévision vient au centre des réflexions et de l'aménagement. Cette disparition s'avère très étudiée et la télévision occupe une place importante dans l'aménagement de la pièce. Des travaux concernant la prise antenne, les câbles sont réalisés pour installer l'objet que l'on veut oublier.


C- La salle à manger; lieu d'accueil privilégié du téléviseur
Le coin télé
La notion de "coin" est employée par les enquêtés, et apparaît comme une notion importante de l'aménagement d'un espace. Au sein d'une pièce, différents espaces sont mis en place : le coin salon, par opposition au coin salle à manger, mais aussi un coin télévision, un coin bureau… démarcation physique ou fictive, projection ou affectation d'une fonction spécifique dudit emplacement.
J’ai séparé en deux, c’est comme si on avait un grand salon, le coin salle à manger, le coin salon. (Jean-Paul et Suzanne. 27 et 25 ans)
La notion de coin est purement symbolique. Elle a matériellement aménagé deux espaces, le premier défini par le canapé, la table basse et la télévision, le second par la table et ses chaises. Il émanait de la démarche de Suzanne la volonté de créer deux espaces au sein d'un même lieu, moins pour leur attribuer une fonction distincte, que pour leur symbolique. Créer deux espaces dans un lieu, c'était finalement avoir deux pièces.
Au-delà de la fonction symbolique, les coins prennent leur essence dans l'opposition, le coin télé s'oppose au coin salon, ou au coin musique. Même si physiquement ces coins appartiennent à une même pièce, ils sont symboliquement définis, par un fauteuil, une table, un meuble. Cette notion de "coins" permet d'introduire une notion d'espace, et d'introduire ce que Moles nomme les "distances sémantiques". La dimension des pièces est figée mais les coins permettent de créer une certaine distance parfois symbolique des objets.
Les "coins" permettent de gérer certaines pratiques. Ainsi, Amélie prend ses repas en famille dans sa salle à manger, alors que la télévision est allumée. Cependant, en dehors du coin salle à manger, dans le coin salon ou coin télévision, manger devient interdit. Dans une même pièce, selon l'espace occupé, il est autorisé ou non de manger en regardant la télévision. Il existe des passerelles entre les différents espaces. Chez Amélie la télévision peut être suivie de tous les espaces du salon, alors que d'autres activités, repas ou grignotages ne sont autorisés que dans un seul espace. Au contraire, la télévision peut être interdite lors des repas, mais à toute règle son exception. Ainsi, Annie et son mari s'autorisent, depuis le départ de leurs enfants, des plateaux télé, une pratique occasionnelle qui se distingue du repas habituel : le menu est plus léger, sans préparation, le repas moins formel, ce qui permet de franchir l'interdit. La nature du repas fait office de passerelle et son aspect pique-nique permet d'être réalisé dans le coin télévision qui est aussi le coin bureau.
Céline Rosselin parle aussi de "points d'articulation". Certains meubles, certains objets selon leur usage et leur installation permettent de délimiter ou au contraire d'ouvrir un espace, de restreindre ou de permettre une ou des activités. Cependant ces points d'articulation, ces passerelles, s'ils permettent certains comportements, ne sont pas réversibles : un comportement permis dans un sens ne l'est pas forcement dans l'autre. Manger devant la télévision est autorisé assis à table, alors qu'installé sur le canapé cette même pratique peut être interdite.
La fonction symbolique des coins permet de justifier la proximité de certains objets antinomiques, ou d'activités non associables. Télévision et musique ne peuvent être associées, ces activités sont mise en place l'une après l'autre. Cependant, les deux coins peuvent se trouver à proximité. La création des coins justifie alors une logique d'installation, une harmonie. L'emplacement des objets prend sens.


La télé mobile
L'installation du poste ou des postes de télévision s'organise autour des règles de chacun des foyers. La télévision s'incorpore à l'aménagement d'une pièce, d'un espace. Face à cet ancrage dans l'espace, la télévision devient parallèlement et paradoxalement plus mobile. La télévision n'est pas un meuble figé : seule ou posée sur un meuble, elle devient mobile. Certains meubles de TV permettent une certaine mobilité, positionnée sur un plateau la télévision s'incline et s'avance. Elle s'adapte tout au long de la journée à ses activités les plus diverses.
Je ne peux pas changer la télé par rapport au fauteuil. Il est pas tout à fait devant, mais le meuble bouge, donc on l’oriente. Quand je fais des papiers sur la table, je tourne la télé. (Sonia, 31 ans)
La télévision est orientée, son champ de réception est modifié. Mireille joue avec l'inclinaison de son téléviseur au fil de ses activités.
J'ouvre le meuble, la télé est sur un plateau orientable. Comme ça, où que l’on soit, on peut regarder la télé. Le soir, je regarde la télé allongée dans mon fauteuil, j’ai une bonne vue, mais quand même, je tire la télé, comme ça je gagne quelques centimètres, ça n’a l’air de rien mais c’est quand même appréciable. (Mireille, 77 ans)
La télévision est inclinée pour le confort du téléspectateur.
Chez Rafaële, la télé n'a pas de place fixe, posée dans la chambre elle bouge au grès des activités de la journée.
Celle qui est dans la chambre, à la base elle ne servait pas, c’est mon ancienne télé qui traînait dans l’appart, on ne savait pas quoi en faire, un jour en la branchant on s’est rendu compte qu’elle fonctionnait, donc elle est posée dans la chambre, on a deux grands bureaux en face du lit, elle est toute petite donc elle se ballade, elle est posée comme ça, je travaille je la pose par terre, elle n’a pas son emplacement. (Rafaële, 24 ans)
La télévision bouge selon leurs activités.

Cependant la télévision n'est plus seulement orientée, elle peut se déplacer au sein d'une même pièce ou au travers de plusieurs. La télévision accompagne dès lors le téléspectateur dans ses activités et le suit physiquement tout au long de la journée. Marie-Christine (45 ans) enregistre des programmes, elle profite du week-end où elle est plus disponible pour sortir la TV du salon, l'installer dans le couloir face à la porte de la salle de bain et la regarder pendant qu'elle prend ses bains. Ainsi elle déplace le meuble à roulettes de la télévision afin de la visionner de sa salle de bain.
Camille emmène pour la journée la télévision dans sa chambre.
Et le week-end, j’ai la télé dans ma chambre, et comme elle est dans ma chambre je regarde. En fait des fois je la prends le vendredi soir et je l’ai tout le samedi et je l’ai même le dimanche jusqu’à après Dawson et je la donne à mon père qui lui l’a le dimanche soir et on la redescend le lundi pour toute la semaine dans le salon. Au deuxième étage, il y a les chambres, le salon est en bas. Elle monte et elle descend, elle change de pièces c’est normal. (Camille, 15 ans)
Le téléviseur tourne au sein des pièces de la maison. Dans la chambre de Camille, puis dans celle de son père, pour reprendre sa place dans le salon, pièce dans laquelle elle est finalement peu regardée. Au sein de la famille, une relation très individuelle s'est développée autour du téléviseur, Camille et son père la regardent enfermés dans leur chambre, ils s'approprient alors les programmes et le téléviseur. Camille va jusqu'à interdire à sa sœur l'accès de sa chambre. Et lorsqu'elle lui permet d'entrer, cette dernière n'a pas son mot à dire sur le choix des programmes : Camille monopolise le poste comme objet physique, et les programmes qu'il diffuse.
Viviane et Bernard promènent leur télévision du salon à la véranda, ainsi elle les suit dans la journée tout au long de leurs activités.
Une télé à la campagne, pas dans la cuisine, car on mange dans la véranda, on a une télé avec un long câble, donc on voyage avec. (Viviane, 56 ans et Bernard, 64 ans)
Dotée d'une rallonge, la télévision est déplacée sur son meuble d'une pièce à l'autre, et s'adapte au rythme de ses propriétaires. C'est la télévision qui les suit et non eux qui doivent adapter leurs pratiques.


D- Le jeune couple et la télévision
Des tensions peuvent naître au sein du couple du fait que chacun possède ses propres normes. A travers les négociations qu'elle suscite, la télévision s'avère un formidable analyseur social du couple. Alors que l'acquisition d'un téléviseur peut dans un premier temps être considérée comme un gain, elle apparaît dans un second temps comme un risque. Les entretiens ont permis l'observation de trois situations : le couple emménageant dans un appartement vide, la femme allant vivre chez l'homme avec ses affaires à lui, et l'homme chez la femme avec ses affaires à elle.

Au sein de ces couples, on observe trois options : dans le premier cas la télé est amenée par l'un des deux membres, dans le second cas, chacun apporte sa télé, enfin dans la troisième la télé peut être achetée ensemble après l'aménagement.

En emménageant avec Frédéric au début des années 90, Gwenaele a amené avec elle son poste noir et blanc qu'un collègue de travail lui avait procuré alors qu'elle était étudiante. Ensemble, ils en acquièrent un autre en couleur puis en changeront plus tard pour un plus grand. Le premier poste amené par Gwenaele est utilisé en attendant de s'en procurer un plus important.
Olivier ramène quant à lui la télévision qu'il avait dans sa chambre lorsqu'il vivait chez ses parents. Placée dans leur appartement, elle est estimée trop petite, un home cinéma est acheté pour équiper le salon. La petite télévision est alors placée en hauteur dans la chambre.
Dans un cas comme dans l'autre, la télévision apportée n'est pas gardée comme téléviseur principal. Elle est donnée ou placée dans la chambre comme poste secondaire. Le couple acquiert ensemble un nouveau poste, l'installation se fait ensemble.

Chacun des membres du couple peut aussi amener sa TV. C'est le cas de Rafaële et Arno. Ils emménagent chacun avec leurs objets et se retrouvent avec deux canapés et deux télévisions. Les canapés sont placés dans le salon, mais les télévisions sont séparées. La plus grande est conservée comme poste principal, alors que la seconde est déposée dans la chambre. La norme de "taille" est respectée. La télévision du salon est placée à coté de la prise et face aux canapés. Quant à celle de la chambre, elle est posée sur un coin de bureau.

Enfin l'achat de la télévision peut être réalisé après l'aménagement. Tania et son conjoint ont visité leur appartement puis se sont rendus dans une grande surface d'ameublement et ont acheté tous leurs meubles et leur matériel Hifi. Tania et son ami viennent de quitter les Antilles pour s'installer en Métropole, ils ne possèdent rien et achètent tout ensemble après avoir visité leur appartement. Dès cette première visite, ils déterminent l'emplacement des meubles et de la télévision.
Jean-Paul et Suzanne emménagent et récupèrent la télévision de l'ancienne propriétaire. L'emplacement de la prise de cette dernière ne leur convient pas, Suzanne souhaite découper son salon en deux espaces, un coin salon et un coin salle à manger. Jean-Paul s'atèle aux travaux et modifie l'emplacement de la prise TV. Le support de la télévision est quant à lui choisi ultérieurement par le couple.

Que l'objet soit apporté par l'un des deux, par les deux ou acheté ensembles, il est installé par le couple. Un fois dans son nouvel espace, le téléviseur peut apparaître désuet, trop vieux ou trop petit, dès lors il est changé.


Elle chez lui avec ses objets
Dans d'autres cas, c'est elle, la femme, qui vient emménager chez lui. Karine vient vivre chez Guillaume, qui est un gros consommateur. Il y a quelques années, il s'est offert un home cinéma, il l'a recherché avec minutie en visitant plusieurs magasins, puis l'a placé chez lui près de la prise d'antenne. L'achat puis l'installation sont l'œuvre unique de Guillaume, Karine se voit imposée la situation. Il en est de même lorsque la télé est allumée, Guillaume télécommande en main zappe, choisit et impose le programme. Karine déclare elle-même "je subis un peu.".
Anne vient s'installer chez Sébastien, depuis qu'elle a quitté le foyer parental, elle n'a jamais eu de télévision. Elle a toujours eu accès à celle de ses petits amis. La télévision était déjà installée lorsqu'elle a emménagé chez Sébastien.
L'installation tu n'as pas le choix, c’est ensemble, tu regardes où tu peux mettre le canapé. Et après la télé en face du canapé. Là, en plus la prise est à côté. (Sébastien, 28 ans et Anne, 25 ans)
Anne n'a pas modifié l'installation de la TV. Cependant, elle s'est accaparée l'usage de cette dernière. Elle choisit les programmes, garde la télécommande en main. Lui se laisse faire en déclarant un faible intérêt pour les programmes télévisés.

Dans les deux cas, l'installation de la télévision est réalisée par le propriétaire des lieux. Guillaume contrôle l'usage du téléviseur, alors qu'Anne s'est accaparé la TV de son ami.


Lui chez elle avec ses affaires à lui
Enfin, le dernier cas est celui de Géraldine. Elle ne possédait pas de télévision, cette dernière fait son entrée lorsque son ami Rafaële vient s'installer chez elle. Il emménage chez elle avec ses affaires. Elle va entièrement contrôler l'installation de la TV. Elle aurait souhaité l'installer dans sa chambre, car elle trouve très inesthétique une telle présence dans un salon. Cependant, la consommation de son ami la pousse à revenir sur sa première idée : installer la télévision dans la chambre serait prendre le risque de voir son intimité quasiment anéantie. La télévision est donc placée dans un coin de la salle à manger. Il consomme les programmes mais c'est elle qui détermine et impose l'installation.

Que la télévision appartienne ou non au propriétaire de l'appartement, ce dernier semble avoir une influence considérable sur l'aménagement des objets. Les couples qui s'installent dans un lieu vide, un lieu neutre, l'aménagent ensemble. Que l'objet appartienne à l'un ou à l'autre, son installation est discutée, réfléchie, pensée ensemble. Au contraire, le nouvel arrivant doit s'adapter à l'aménagement du propriétaire. Ce dernier contrôle la place et l'installation de la télévision, même s'il elle ne lui appartient pas et qu'il n'en est pas le principal usager.


E- L'emplacement, première phase de contrôle
Une installation parsemée de contraintes matérielles et sociales
Dès son acquisition, le parcours de la télévision est parsemé de contraintes. La contrainte d'ordre budgétaire apparaît simultanément avec la technologie télévision, dès 1950. Les premiers postes sont onéreux. La diffusion de la technologie s’accompagne ensuite d'une diversification de la gamme de matériel et des prix. La technologie se développe, la gamme de produits s'étend. Les produits haut de gamme, les innovations relancent perpétuellement le marché : elles sont chères, et accessibles que par une minorité. La gamme unique qui existait dans les années 50 s'est élargie, ce qui a permis une démocratisation de l'accès à la télévision. L'engouement pour cette dernière, l'étendue de sa diffusion a favorisé le développement des points de ventes. Les magasins d'usines d'origine ont assisté à l'ouverture de boutiques spécialisées, de chaînes de magasins, d'enseignes de la grande distribution… pour les ventes de produits neufs. Parallèlement, un autre marché d'acquisition marchande a lui aussi émergé, celui des produits d'occasion.
A l'heure actuelle, la contrainte budgétaire n'a plus la même valeur que dans les années 50. On ne peut nier son existence, elle n'a pas disparu, mais elle a perdu de son ampleur. Elle s'exerce autrement, elle est moins une contrainte directe à l'accès à la télévision, qu'un obstacle à l'acquisition de nouvelles technologies particulièrement onéreuses.
La diversité de la gamme marchande est un facteur qui influe sur le poids de la contrainte budgétaire. Certes. Cependant, les acquisitions non marchandes jouent aussi leur rôle. L'accès à la télé n'est pas que financier. Par le biais du don, le poste de télévision s'acquiert gracieusement. Les itinéraires des adultes, des enfants et des jeunes illustrent la diversité de la pratique du don. Ce n'est point un mode d'acquisition anecdotique, il se retrouve au sein de chacun des itinéraires et occupe au sein des acquisitions des plus jeunes une place prépondérante. Il existe donc deux modes d'acquisition : marchand et non marchand, puis au sein de ces modes, différents parcours mobilisant des objets neufs ou des objets d'occasion. La multitude d'itinéraires d'acquisition remet en cause la nature et le poids de la contrainte budgétaire.

Lors de l'installation, d'autres contraintes matérielles telles que la technique, l'espace, l'esthétisme font leur apparition. Ces différentes contraintes sont observables lors de la phase d'appropriation du téléviseur. Bien que combinées différemment, elles se retrouvent au sein des trois familles d'aménagement. Dans la famille antenne, la contrainte matérielle que représente la prise d'antenne murale guide l'installation, la prise conditionne l'emplacement du poste. Chez les familles canapé qui tournent elles aussi autour d'un objet déterminé, la contrainte matérielle que représente le couple canapé/TV est associé à une idée de l'esthétisme, de la mise en scène de soi, des normes du "bon usage". La 3ème famille évolue à travers des contraintes plus diverses. Au fil de leurs discours, l'installation de la télévision révèle des négociations, des calculs, des ajustements entre les contraintes matérielles, les contraintes sociales, les envies des uns, les attentes des autres. L'emplacement du téléviseur devient un jeu entre des contraintes et des normes liées à chaque membre de la famille, mais aussi à des évènements de la vie du couple. Il faut négocier, minimiser les risques de tensions.

Le poids des normes sociales se ressent tout au long des étapes de l'acquisition et de l'appropriation. La mobilité de l'objet, les usages qui l'entourent se conforment à un certain nombre de règles tacites. Au sein de l'ouvrage L'explication des normes sociales, Alain Wolfelsperger analyse dans un article la place et l'influence des sentiments et de la moralité sur le mécanisme des actions de l'agent économique. L'auteur démontre que la moralité absente dans les théories économiques n'est pas pour autant inexistante. Les théories économiques n'y font aucune référence explicite car elles n'abordent pas les motivations de l'action. Alain Wolfelsperger cherche à redonner à la morale sa place dans la rationalité économique. L'agent économique exécute des actions rationnelles ayant pour fonction de maximiser ses profits. Si l'action était guidée uniquement par le profit, l'agent deviendrait rapidement un être immoral. Mais il n'en est rien, dès lors c'est que certaines règles implicites sont respectées.
L'acquisition et l'installation d'une télévision peuvent sembler loin du monde et des mécanismes économiques analysés par Alain Wolfelsperger. La morale est quant à elle un terme très fort, peut-être trop, pour parler d'un objet et de son usage, comme la télévision. La thèse de l'auteur replace la morale, c'est-à-dire des sentiments et règles de conduite communs à un groupe à une société, à travers un mécanisme de décision qui en semble dénué. Ce qu'Alain Wolfelsperger appelle "la morale" dans le mécanisme de la décision économique est proche de ce que je nomme le "bon usage" dans le mécanisme d'aménagement, quant aux règles de conduite, elles se retrouvent sous une dénomination différentes, les interdits. Appelé "morale" ou "bon usage", cela n'en reste pas moins des sentiments et des règles de conduite.
L'aménagement d'une pièce et l'installation d'une télévision sont aussi le résultat d'un mécanisme de décision. De la même manière que l'agent économique exécute des actions rationnelles dans le but de maximiser ses profits, l'acteur calcule, il recherche l'optimisation, l'exploitation de son espace, gère des contraintes matérielles, ainsi que des contraintes sociales. Il agit au mieux pour son confort. L'installation de la télévision répond à des attentes d'ordre esthétique, doit s'intégrer dans un cadre où d'autres activités s'exercent. La TV entre en interaction avec ce qui l'entoure, avec les hommes qui la regardent. Son installation prend en compte les risques que l'objet télé et son usage peuvent représenter pour la vie de couple, la vie de famille. L'individu manipule au mieux ces différentes contraintes. Et des normes sociales viennent à leur tour interférer. Elles interagissent plus ou moins consciemment avec les mécanismes de décision.

L'attachement et la sensibilité aux exigences de la morale n'est pas un goût comme les autres. Ces dimensions sont prépondérantes sur toutes les autres considérations. Ces règles sont intégrées dans un model de calcul de l'acteur social qui a assimilé une situation hypothétique où tous les autres agents auraient les mêmes comportements que lui. Le choix rationnel, le "bon" aménagement, se réduit à ce que l'individu devrait faire. La règle est une référence à laquelle quelques entorses peuvent être commises. L'aménagement est un arbitrage constant entre des intérêts personnels et des exigences sociales. Les règles sociales sont intériorisées et perdent leur statut de contraintes, elles deviennent des préférences.

L'installation de la télévision révèle que derrière un certain nombre d'occurrences, de "règles tacites" d'aménagement, l'individu gère son salon à son image. La notion d'image de soi apparaît à plusieurs niveaux au fil de l'aménagement. Une première vague de représentations sur le contrôle de l'image de soi apparaît dans le discours tenu autour de la TV et des ses programmes. Une seconde à travers "le bon usage" de l'aménagement de l'objet télévision, et l'orchestration de la réception télévisuelle.

Le contrôle de l'image de soi apparaît dans les entretiens sous la forme du bon discours, un flot de paroles avancé comme argumentaire pour expliquer les choix de l'enquêté. Le téléspectateur interrogé se replie derrière ces phrases socialement construites, une façade du paraître. Certains d’entre eux semblent gênés de reconnaître pour eux-mêmes, et d'autant plus devant les autres, que la télévision puisse être au sein de l'organisation de leur salon. Cette gêne est liée aux représentations et aux valeurs individuelles que chacun d'entre eux porte sur la télévision. Ce n'est plus l'objet, la boîte noire qui est évoqué. Mais ce qu'elle diffuse. Ces programmes sont jugés, ils peuvent être valorisés ou dévalorisés "socialement", à travers le "bon usage des programmes TV" que le téléspectateur se forge, un "bon usage" en partie créé par les émissions télévisées elles-mêmes, par le biais d'intervention d'Intellectuels sur les plateaux par exemple. Face à un interlocuteur inconnu, le téléspectateur est amené par méfiance à adopter un discours de circonstances.
Les "bons usages" de la télévision viennent alors se confronter aux "bons usages" de l'aménagement. Le consommateur tente par son discours de contrôler son image de téléspectateur exigeant et critique, tout en essayant, à travers ses choix d'aménagement, de gérer son image de maître de maison. Le discours des représentations télévisuelles qu'il offre entre en contradiction avec les pratiques d’aménagement de l'espace télévisuel.

A travers ses recherches, Lynn Spigel étudie les représentations entourant la décoration d’intérieur des salles à manger, à travers les films, les revues, les publicités. Lynn Spigel analyse les discours et les images et met ainsi en lumière le "bon usage" des objets. Elle montre de quelle manière chaque objet qui pénètre dans le foyer est socialement connoté, et que ces connotations sont liées à la représentation des usages ; l'utilisation, le lieu de stockage, le mode de conservation, la passation. Chaque outil, chaque objet possède son "bon usage". A travers ces études, Lynn Spigel met à jour une occurrence, ce qu'elle nomme la théâtralisation, c'est à dire l'importance de l'aménagement de la zone de réception de la télévision. Cette orchestration de la réception répond aux propres attentes du téléspectateur, ayant lui même intégré les usages et représentations socialement valorisés qui gravitent autour de l'objet télévision. Installé dans le salon, c’est-à-dire dans une pièce publique, un lieu de réception, le coin télévision doit s'intégrer dans cet espace plus vaste. L'aménagement du salon, l'installation de la télévision va refléter une partie de l'image que l'individu veut renvoyer de lui même.
Les pratiques télévisuelles peuvent rentrer en confrontation avec les représentations entourant la télévision. La configuration des lieux, l'espace, le positionnement des prises d'électricité, des prises d'antenne sont autant d'éléments s'ajoutant à la complexité de l'aménagement. L'installation de la télévision s'avère un minutieux dosage de pratiques, de représentions, et de configuration de l'espace. Chaque individu gère l'aménagement de la télévision en fonction de ses priorités. Le rôle "social de l'objet" peut diverger d'un individu à un autre. Cependant, l'existence d'une norme est présente dans tous les esprits. Certains la respectent, d'autres la transgressent tout en expliquant leur position.


Le multi équipement : une pénétration progressive dans l'intimité
Entre 1989 et 1997, le multi équipement en téléviseurs double. Près de un français sur deux vit dans un foyer doté de plusieurs téléviseurs (source, Médiamétrie). Si le multi équipement se diffuse, les télévisions investissent plusieurs types de pièces : salon, chambre, cuisine. Tout en se diffusant, la télévision se localise principalement dans certaines pièces : le premier récepteur est placé à 89% dans le salon, puis le second à 42,2% dans la chambre des parents. Cette diffusion du multi équipement, malgré la forte concentration de téléviseur dans certaines pièces, montre qu'il n'y a pas de tabous concernant les lieux d'installation d'une télévision, cependant, certains emplacements apparaissent plus légitimes que d'autres.
Le salon, salle à manger apparaît comme un lieu propice à la réception de l'objet télé. Si la télévision est perçue comme inassociable aux usages et aux représentations d'une pièce ou d'une activité, elle est bannie d'un espace ou d'un moment (ex, le temps du repas). La télévision voit ses pratiques, sa consommation évoluer. On observe que l'interdit entourant la prise des repas est levé au fur et à mesure que les enfants grandissent, ou qu'ils quittent le foyer. L'initiateur de l'interdit peut lui-même y mettre fin. Une évolution que l'on peut rapprocher d’une désacralisation de l'objet : elle devient un objet profane, un objet banal. Mais si l'on considère la définition de Pierre Bonte et Michel Izard, "Le mot "tabou" continue à véhiculer un double sens, l'un spécifique aux cultures dont il est issu, l'autre général et comparatif exprimant l'interdit ou l'interdiction."  Des tabous, au sens d'interdits, entourent la télévision.

On observe des occurrences concernant les repas, les chambres, les devoirs scolaires, mais ils ne sont pas généralisés et semblent se modifier d'une génération à l'autre. Bien que n'ayant pu observer aucune télévision installée dans la salle de bain, l'entrée de la télévision n'y est pas interdite. Marie-Christine déplace sa télévision de sorte qu'elle puisse être visible de sa salle de bain et profite des moments où elle prend un bain pour regarder les programmes qu'elle a enregistrés. Ce cas peut sembler exceptionnel. Pourtant, il n'est pas si différent de celui de Daniela qui s'apprête devant la télévision : elle fait des va et vient de sa chambre à la salle de bain tout en suivant les programmes télés. Le bain et l'habillage sont deux moments intimes dans lesquels la télévision est intégrée. Si certains enquêtés ont mis en opposition télévision et intimité et ont ainsi octroyé à la télévision une sphère de gravitation limitée, on observe aussi des enquêtés pour lesquels cette opposition si elle existe, n'est pas évoquée, ne semble pas poser problème. Il en va ainsi des personnes vivant seules. Pourtant, la notion d'intimité n'est pas définie par les liens entretenus avec autrui. Un lieu peut être intime, l'espace domestique peut s'organiser suivant trois sous-espaces, intime, privé et public. En France, la chambre à coucher correspond à un espace intime par rapport à la cuisine, qui est un espace privé, ou au salon considéré de l'ordre du public.
Quel que soit l'espace, la télévision s'y installe. Ce n'est pas la nature de l'espace qui régit l'entrée de l'objet, mais les activités qu'on souhaite y exercer. Quand les repas sont perçus comme un moment familial privilégié, la télévision est interdite. Des rituels abrogeant la règle peuvent être mis au point. Chez Jean-Paul, lorsqu’il était petit, les mardis et samedis soirs, les repas étaient pris dans le salon, devant la diffusion d'un western. Alors que le reste de la semaine, ils se déroulaient dans la cuisine. Aujourd'hui, il est marié, et prend tous les soirs ses repas avec sa femme, dans leur salon, face à la télévision.

Les usages des objets et leur place de rangement sont structurellement organisés, de façon évolutive, suivant trois codes : le prescrit (une obligation de faire), le permis (une possibilité) et l'interdit. C'est la combinatoire de ces structures qui évolue en fonction des cultures, mais aussi faudrait-il rajouter, en fonction des âges, des sexes et des classes sociales. De plus en plus d'interdits concernant la télévision semblent se lever, son accès devient plus souple, son utilisation n'est pas proscrite. Regarder la télévision n'est jamais une obligation, mais la regarder est de plus en plus permis. La valeur sociale de l'objet évolue avec le temps et varie selon le statut de l'individu : célibataire, en couple, parents, grands parents. Rappelons que le second téléviseur se trouve à 42,2% dans la chambre des parents. Ce sanctuaire d'intimité ouvre ces portes vers l'extérieur. Pascal Dibie nous informe sur les différentes activités pratiquées au lit; "Ce que l'on fait au lit, à part y dormir, c'est pour 63%, dont 84% des couples de vingt-cinq à quarante ans, avant tout l'amour. Lire occupe 53% d'alités, écouter de la musique 31%, regarder la télévision 26% et pour 24% qui acceptent de braver les miettes: prendre le petit déjeuner. La "télépholie" ne retient que 11% d'étendus, dont 24% ont entre dix-huit et vingt-quatre ans et 14% sont des femmes." Dans ce lieu intime, les activités apparaissent comme diverses, on y dort, y fait l'amour, écoute de la musique, regarde la télévision, y mange et y téléphone. D’'autres activités pourraient certainement rallonger cette liste, des activités qui ressemblent d'assez près à celles pratiquées dans d'autres pièces. Le salon; on y mange, on y lit, on y regarde la télévision, on y écoute de la musique, on y téléphone. Les proportions y sont certainement différentes, mais ces activités sont identiques. Des réticences sont malgré tout exprimées, certaines activités apparaissent comme plus exceptionnelles que d'autres.
Le thème des interdits sera étudié plus longuement un peu plus tard dans cette étude. (Chapitre 5 – Télévision et espace social)

En conclusion, le sur équipement va légitimer et banaliser l'installation de la télévision en dehors du salon-salle à manger. Des pièces comme les chambres, la cuisine accueillent cette technologie et engendrent de nouvelles pratiques. Dans chacune des pièces, des stratégies de contrôle sont élaborées autour de l'installation et le recours au meuble s'avère stratégique.



Conclusion
L'observation de l'installation de la télévision fait émerger trois types d'aménagements, chacun d'entre eux s'organise en fonction de trois grandes priorités, les prises, le canapé ou le contrôle de l'usage.
Le premier type de famille que j'ai nommé "prise" (antenne ou prise de courrant) place le téléviseur à proximité des prises. La recherche de la simplicité est l'argument avancé. Le recours aux rallonges électriques et les travaux de bricolage sont exclus. Parallèlement, des préoccupations d'ordre esthétique sont exprimées. La proximité des objets facilite le camouflage et la disparition des fils disgracieux. En contrôlant l'aspect de son intérieur, l'individu maîtrise son image.
Le second type de famille que j'ai appelé famille "canapé", donne, comme son nom l'indique, priorité au canapé. Celui-ci est positionné au sein de la pièce avant que la télévision ne soit installée, et si possible juste en face. Ce face à face apparaît comme une règle sous-jacente d'installation, il appartient au "bon usage". A travers l’aménagement de son intérieur, l'individu se met en scène. La société dicte ses règles, implicites mais pesantes, elles s'imposent à tous, l'idée du "bon usage" est latente.
Une première série de règles, de contraintes émises par la société, s'imposent à l'individu. Elles viennent se confronter aux contraintes émanant du foyer : celles d'autrui, l'autrui du quotidien, le conjoint, les enfants. Chacune des familles organise selon ses propres représentations de la bonne installation du téléviseur. Certaines légitiment l'emplacement des prises, d'autres l'installation du canapé, cependant chacune d'elle tente de respecter des règles sous-jacentes comme le face à face TV/canapé et l'installation du canapé contre un pan de mur.
Les normes et les règles sociales sont le reflet d'un apprentissage social, des règles de la société mais aussi des règles familiales. Certaines démarches découlent d'un "c'est normal" et d'autres d'un "c'était comme ça chez mes parents".
La troisième famille que je désigne sous le terme de "contrôle de l'usage" conserve elle aussi des préoccupations esthétiques tout en mettant en avant une volonté de restreindre l'impact de l'objet. L'installation de l'objet fait suite à un raisonnement en terme de coût. La télévision est placée en fonction des désagréments qu'elle provoque. Elle est ainsi éliminée de certaines pièces et reléguée dans d'autres. Les pratiques et les volontés des uns et des autres sont pesées. L'installation du téléviseur est déterminée après avoir méthodiquement considéré son impact sur un lieu. Les gains et les risques que peut engendrer l'installation sont pesés et vont déterminer la localisation finale du téléviseur. Autrui entre en ligne de compte tout au long de l'acquisition et de l'installation. La télévision est un enjeu pour la vie de couple, la vie familiale. Elle représente un risque, elle s'avère envahissante. Elle se retrouve alors au centre de négociations, de compromis. Les priorités sont étudiées, mesurées minutieusement. Bien que la télévision représente un gain au départ, lors de son acquisition, elle est rapidement perçue comme pouvant être un risque pour le couple. L'installation permet la gestion d'une partie des tensions que la TV peut engendrer. Elle cherche à contrôler son accès et son emprise. Des règles autour de son utilisation viennent préserver des moments d'intimité.

Derrière des priorités apparemment différentes, la proximité de l'objet et de sa source d'énergie ou la position du canapé, une préoccupation similaire, la mise en scène de l'image de soi, guide chacune de ces installations. Chacune des familles installe le ou les téléviseurs des foyers en fonction de normes esthétiques conforment à l'existence réelle ou non d'un "bon usage".
La salle à manger/salon reste un lieu d'accueil privilégié. L'établissement de coins aux démarcations physiques ou symboliques vient affecter une fonction spécifique à un emplacement. Le coin TV localise l'activité, bien que symbolique les coins légitiment la proximité de certains objets et régulent leurs usages.

L'installation est un arbitrage constant entre le gain, qui relève du plaisir, et le risque, que la télé fait peser sur le lien social, qu'elle représente. La télévision est un enjeu au sein du couple, son installation est à la source de négociations : ce que veut l'homme, ce que veut la femme, ce que veut le couple et ce que veulent les enfants. L'acquisition de l'objet puis son aménagement crée des tensions. Chacun des acteurs possède ses propres normes, ainsi que ses propres envies, qui se confrontent à celles imposées par la société. Penser l'aménagement de la TV, c'est penser son confort, son intimité, sa vie privée. Derrière le choix de l'emplacement de la télévision, ressortent de véritables stratégies de contrôle de son accès et de son influence sur le quotidien.
L'acquisition d'un poste supplémentaire engendre les mêmes négociations, les enjeux sont identiques. Une partie des objets concrets en particulier le meuble TV vont participer à l'arbitrage constant existant autour de la place à accorder à la télévision. Il va lui aussi répondre à ces contraintes matérielles et sociales.



II- Les objets concrets
Divers éléments gravitent autour de l'utilisation de la télévision. Leur nature est diverse, leur degré de proximité et de dépendance avec le téléviseur varie. Ces objets apparaissent pour certains dès l'itinéraire, d'autres plus tardivement dans la phase d'appropriation de l'objet ou lors de son usage quotidien. Les habitudes viennent à mobiliser un certain nombre d'objets concrets, lesquels au fil du temps s'immiscent et intègrent complètement le temps de télévision


A- Le système d'objet concret
Parmi ces objets concrets, une première catégorie a pour particularité de rentrer dans un "système". Leur fonctionnement s'établit grâce à leur connexion à un élément central. Le téléviseur représente cet objet principal, il fonctionne de façon automne, alors que l'utilisation d'un magnétoscope nécessite un raccordement.
Le système d'objet concret de la télévision se développe, ils sont de plus en plus nombreux sur le marché, magnétoscope, DVD, console de jeux vidéo, câble et satellite. Ils diversifient les activités et développent le potentiel du téléviseur. En ayant recours à un ou plusieurs de ces produits, chaque consommateur s'approprie et personnalise sa télévision en fonction de ses usages. Bien que dépendants de la télévision, ces objets exercent à leur tour une influence. En dotant le téléviseur de nouvelles capacités, la chaîne crée de nouveaux besoins. Ainsi, la diffusion des lecteurs DVD a largement participé à celle des télévisions 16/9e, des home cinéma ou des écrans géants. La diversité de la technologie des objets concrets incite le consommateur à renouveler son équipement.
Celle-la, on l'a achetée. Pourquoi ? Parce qu'avec le câble quand tu commences à avoir des films, c’était plus pour le confort visuel. Pourquoi on a pris 16/9ème alors, ça il faut demander à Fred parce qu’on ne regarde jamais. (Gwenaele, 26 ans)

La diversification des options, la multiplication des objets enrichissent l'offre et les usages de la télévision. L'accumulation d'appareils hifi nécessitant un raccordement obligatoire au téléviseur demande à l'utilisateur de recourir à de nouvelles stratégies d'accès, de stockages. Des problèmes fonctionnels et d'autres d'ordres esthétiques vont se poser au consommateur. L'acquisition de ces objets va conditionner l'acquisition d'autres objets, tels que le meuble support. L'ajout d'un élément se répercute sur une pratique générale de la télévision. Tel un engrenage, l'acquisition de nouvelles technologies, d'éléments techniques supplémentaires, engendre de nouveaux comportements et de nouveaux achats.
Autour du matériel hifi gravitent un ensemble d'autres éléments, cassettes vidéo, DVD, qui à leur tour nécessitent d'être rangés. Ces objets se distinguent des précédents car ils ne sont pas liés directement au téléviseur : aucun fil, aucune nécessité technologique ne vient matérialiser leur emplacement. Ces objets appartiennent à un second degré de la chaîne d'objets concrets de la télévision.
Parallèlement à l'acquisition de ces nouvelles technologies, le nombre de télécommandes s'accumule. Gordana a choisi d'attribuer à une boîte en osier une fonction de rangement. Toutes les télécommandes y sont réunies. Pour leur plaisir et pour son aspect fonctionnel, Olivier et Gordana ont investi dans une télécommande infrarouge, qui une fois programmée, réunit toutes les fonctions des différentes télécommandes. Désormais rangées dans leur boite, elle même disposée sur la table basse entre le canapé et la télévision, l'usage des télécommandes est alors réduit. Elles ont été remplacées par une télécommande universelle, mais restent à portée de main. Certains achats sont de l'ordre du gadget, leurs propriétaires en sont clairement conscients, mais participent pleinement au moment télévisuel, au plaisir procuré.

Face à ces objets, on observe de multiples autres objets concrets liés à des comportements, des usages de la pratique télévisuelle. A travers ces objets, les notions de confort, de bien être et de consommation prennent tout leur sens.
L'influence de la télévision s'étend jusqu'aux meubles, canapés, fauteuils dans lesquels s'installent les téléspectateurs pour suivre leurs programmes. Tania et son mari investissent dans un canapé d'angle pour pouvoir chacun regarder la télé allongé. Pour son confort, Mireille investit dans un fauteuil.
Les fauteuils étaient trop mous, ça fait mal au dos. L’année dernière j’ai acheté le fauteuil. J’ai changé moi-même les fauteuils de place. Comme ça, ça me permet de tirer ma télé et de gagner quelques centimètres (Mireille, 77 ans)
L'acquisition du fauteuil amène un remaniement de l'aménagement de la pièce. Le fauteuil existe en soi sans la télévision, mais devient le fauteuil pour regarder la télévision. Son usage devient unique. Fauteuils et canapés ne sont a priori pas des objets concrets, ils ont un usage indépendant de la télévision, mais quand ils sont achetés dans un but précis (regarder la télévision), ils rentrent alors dans le système des objets concrets.

L'objet participe au rituel télévisuel. Daniela aime être couverte lorsqu'elle regarde la TV, elle n'utilise pas n'importe quel objet chauffant mais systématiquement le même.
Quand on regarde un film je suis dans le canapé et quand il fait froid je prends une couverture. Je vais la chercher dans la salle de bain, c’est un vieux peignoir de ma mère. (Daniela, 23 ans)
Des habitudes, des petits rituels du quotidien participent au moment télévisuel. Géraldine positionne stratégiquement des coussins pour être installée confortablement.
J'ai des coussins aussi. Je les mets sous ma tête, on en avait un avant, c’était assez gênant, maintenant on en a deux, mais en général je récupère les deux coussins. (Géraldine, 24 ans)
Le téléspectateur s'entoure d'objets de confort.
Comme il fait froid chez moi, on a un plaid. On prend tous les deux, une petite tisane pendant le film. (Rafaële, 24 ans)
Chez Mirjana, la couverture est attribuée à une fonction précise, elle est rangée près du canapé, son usage définit sa place.
Je regarde plutôt dans le canapé, parfois allongée parfois assise, la couverture est là (pliée sur le fauteuil). Y'a souvent des choses à grignoter (une assiette sur la table basse et des chocolats sur la table). On a 2 frigos, un dans la cuisine, un dans le salon. Les yaourts sont justement dans le frigo du salon. (Mirjana, 23 ans)
Certains objets sont rangés près du coin télévision. Chez Mirjana, la couverture est pliée et rangée sous le coussin du fauteuil, elle est ainsi à disposition. Daniela s'est attribué un peignoir de bain qu'elle utilise comme couverture lorsqu'elle s'installe sur le canapé pour regarder la télévision. L'objet est détourné pour quelques heures, pendant la durée d'un film. Il est rangé dans la salle de bain, elle va donc le chercher avant de s'installer et de regarder un programme, puis le remet en place quand elle éteint la télévision. Ainsi, certains objets ont une double fonction : un rôle spécifique leur est attribué lors des moments télévisuels, alors que d'autres sont acquis spécifiquement pour le temps télé.
La nourriture fait son apparition. Le grignotage occupe une place importante dans les moments télévisuels. Chez Mirjana, des aliments sont placés en évidence sur la table. Dans le buffet du salon, on trouve paquets de gâteaux, friandises, sucrées et salées. Viviane se prépare un carré de chocolat qu'elle mange le soir et l'après midi devant la télévision. Quant à Rafaële, elle se cuisine des compotes et les mange devant le feuilleton de l'après midi. On peut distinguer le grignotage, composé d’aliments pris au hasard, de nourritures "concrètes", consommées spécifiquement pour accompagner une pratique télévisuelle. La nourriture devient un achat spécifique en prévision des moments télévisuels. Ce ne sont pas n'importe quels aliments qui sont choisis.

Les objets concrets font partie intégrante de la consommation télévisuelle. Ils se distinguent en deux catégories : d’une part, les objets physiquement liés au téléviseur, et d’autre part, ceux qui entourent la consommation télévisuelle. Les premiers sont souvent des objets technologiques fournissant une extension du potentiel du téléviseur (magnéto, DVD, décodeur, antenne satellite), alors que les seconds participent pleinement aux temps de télévision, au confort, à l'installation. Ainsi, les premiers permettent le temps de télévision, alors que les seconds viennent s'y ajouter et apportent un aspect qualitatif, du confort. Certains deviennent indispensables et entrent dans le système d'objet concret. La consommation d'un objet en amène une autre. Ainsi, le développement de la technologie du DVD a eu une conséquence directe sur la vente de téléviseurs 16/9e. Le développement de la technologie influence et pousse à la consommation. Cette consommation personnalise le temps de la télévision. Le grignotage, le recours à des couvertures ou à des peignoirs de bains sont des pratiques de l'ordre du privé et de l'intime. Le consommateur, poussé parfois malgré lui à la consommation, s'approprie le temps de la télévision en le personnalisant. Le téléspectateur fait face à deux ordres de consommation. Une consommation liée à ce qui est nommé "chaîne d'objet concret". Et la seconde qui intervient pendant le temps de télévision.
La diversité et l'accumulation de ces objets expliquent en partie l'attrait pour les meubles de rangement de la télévision, qui permettent de regrouper les objets raccordés au téléviseur et de dissimuler les câbles. Cependant, les petits objets annexes tels que les télécommandes qui n’ont pas de contrainte d'emplacement peuvent être gérés séparément. Les deux types d'objets nécessitent une installation, un stockage particulier. Le support TV joue un rôle stratégique dans l'installation.


B- Le support TV
Qu’elle ait été acquise de façon marchande ou non marchande, neuve ou d'occasion, la télévision doit maintenant trouver sa place dans l'appartement. Dans une pièce. Dans un coin précis. Elle peut être posée, installée, encastrée, cachée, tout est question d'envie, de confort et d'esthétisme. L'installation du téléviseur est guidée par un certain nombre d'usages et un grand nombre de représentations. Dans son ouvrage : Quand les Français déménagent Dominique Desjeux écrit "Au cours des différents cycles de leur vie sociale, les objets entrent dans l'univers domestique. Il sont disposés dans le logement, suivant trois types d'espace : les espaces intimes, comme la chambre à coucher ou la salle de bains, les espaces privés, comme la cuisine ou la cave, ou les espaces publics, comme le salon ou l'entrée. Chaque objet relève d'un code social plus ou moins formalisé qui détermine sa place dans l'espace et son usage personnel en fonction des sexes et des âges. Les espaces et les usages sont eux-mêmes classés suivant trois codes. Selon les objets, un usage ou une place de rangement peuvent être prescrits, permis ou interdits." Dominique Desjeux distingue 3 types d'espace, intime, privé et public puis, au sein de ces trois espaces, des usages de trois ordres différents : le prescrit, le permis ou l’interdit. Ainsi, l'introduction d'un objet pourra être prescrite dans un salon, permise dans une chambre mais interdite dans une cuisine. Selon la nature de l'objet et le type d'espace étudiés, l'objet pourra plus ou moins légitimement y trouver sa place ou ne pourra au contraire franchir le seuil de la pièce. 95,3% des foyers français possèdent au moins un téléviseur. En considérant que 89% des récepteurs sont matérialisés dans le salon/salle à manger, l'installation du téléviseur dans le salon est prescrite. Le second téléviseur est quant à lui implanté à 42,2% dans la chambre des parents, son installation dans la chambre parentale est permise. Ces codes d'usage permis, prescrit, interdit régulent la vie sociale et le cycle de vie des objets. L'emplacement d'un objet dans une pièce, son installation, répond en partie à ces codes.


Le bon usage; les normes
L'installation du téléviseur apparaît lors des entretiens comme un sujet virulent. Les représentions entourant le support sont diverses. Les discussions autour de la notion de "vrai meuble TV" sont vives. Malgré le choix et les stratégies pour lesquelles les individus ont opté, la notion de "meuble TV" est une occurrence dans la phase d’installation. Derrière cette notion se cachent des représentations diverses et variées. "Le vrai meuble télé" définit l'objet vendu sous cet intitulé par les magasins, même s’il recouvre des meubles aux formes et aux fonctionnalités des plus diverses. Ils sont de taille, de forme, d'aspect différents. Certains sont hauts, d'autres sont bas, la télé peut être posée dessus ou encastrée dedans. Parmi les enquêtes, certains veulent de "vrais meubles télé", d'autres les refusent. Cette représentation du support idéal pour des questions d'esthétisme ou de fonctionnalité va guider les individus à travers leurs itinéraires.

Lynn Spigel étudie les représentations entourant les objets, elle analyse le "bon usage" de l'outil, elle se penche essentiellement sur l'orchestration de cet objet au sein du salon. Appliqué à la télévision, le "bon usage" de l'installation implique une notion de hauteur, le téléviseur ne se pose pas par terre, le support télé est prescrit, l'installation sur un bout de meuble, table, étagère est permis. Le support joue dans l'installation de la télévision un rôle crucial. Son évocation dans les entretiens fait surgir un grand nombre de représentations, la nature du support évoque autant des soucis liés à la fonctionnalité qu’à l'esthétisme. L'évocation de l'installation du téléviseur a soulevé lors des entretiens de vives réactions sur le recours ou non au meuble TV et sur les attentes portées autour du support. Ce dernier renvoie à une idée de hauteur, la  "bonne installation"  de la télévision se situe à une certaines distance du sol. Trois niveaux de hauteur émergent, à même le sol, à mi hauteur (entre 40 cm et 1 m), en haut (à plus d'1m50). La première, à même le sol, apparaît comme interdite. Quant à la seconde et la troisième, elles peuvent être prescrites ou permises selon la pièce où le téléviseur est installé. La distinction entre le permis et le prescrit prend toute son envergure selon l'endroit. Le multi équipement des foyers, soit la possession d'au moins deux téléviseurs, permet d'observer la différence de traitement accordé aux téléviseurs selon la pièce où l’objet est installé. Le support choisi diffère d'une pièce à l'autre. Les soucis d'esthétisme, de gain de place, de confort sont exprimés différemment. L'installation de la TV est continuellement guidée, orientée par les représentions, les attentes, et les usages de l'enquêté.


L'acquisition du support télé
De la même façon que la télévision précédemment, l'acquisition du support peut être marchande, avec un achat simultané ou différé, ou non marchande, en recourant au don ou au bricolage. Chaque lieu va influencer le choix du type d'installation et légitimer un système, un mode d'aménagement par rapport à un autre.


Les acquisitions marchandes
L'achat simultané
L’acquisition du meuble peut être réalisée suite à un achat. Elle peut être simultanée ou différée. Mireille achète sa première télévision en octobre 1954, cette technologie commence à se diffuser, elle arrive sous la forme d'un téléviseur encastré dans un meuble comprenant un appareil radio et un tourne disque. Télévision et meuble sont alors vendus ensemble, ils forment un tout.
L’ensemble (télé, radio, tourne-disque) faisait un beau meuble en ébénisterie, c’était carrément un meuble, par contre la télé était apparente. La deuxième j’ai fait un meuble. (Mireille, 77 ans)
L'aspect esthétique du meuble est mis en avant "un beau meuble en ébénisterie". La seconde télévision ayant été achetée séparément, c'est Millau, le mari, qui fabriquera le meuble de leur télévision. L'aspect économique est alors avancé. Dans les années 60, la question du meuble ne se posait pas : télévision et meuble formaient un tout, un objet global.
Avec le développement de la technologie audiovisuelle, les meubles et les téléviseurs se développent séparément et se vendent individuellement. Malgré l’indépendance de la vente de ces deux objets, les consommateurs profitent de l’achat de leur nouveau téléviseur pour acquérir ou remplacer leur meuble télé. La volonté d’acquérir un "vrai meuble télé" est particulièrement présente chez certains consommateurs.
Un vrai meuble télé, il y a tout, on peut l’orienter. On voulait un vrai, j’aime pas poser n’importe où. Je préfère, il y a des meubles exprès, tu te dis je prends celui là, ça va faire peut être trois quatre ans comme ça, si tu veux changer tu changes, mais je préfère acheter un vrai meuble. On l'a acheté en même temps que tous les meubles, le magnéto, le lecteur CD… (Tania, 23 ans)
L'achat du meuble télé est aussi un achat plaisir, il accompagne le remplacement d'un ancien téléviseur. Cet achat marque le changement. L'arrivée sur le marché de nouvelles technologies, telles que les home cinéma, les écrans plats où les télévisions 16/9e obligent certains consommateurs à revoir leur installation.
Quand on a acheté la télé 16/9, on a aussi acheté le meuble, à Darty, le meuble avec les portes vitrées, un meuble télé où on met tout dedans.
(Nadiège, 36 ans)
Face à ces achats combinés, il semble que les grandes marques de téléviseurs aient repéré cette combinaison et aient choisi de lancer sur le marché des télé-meubles.
G, On l’a prise parce qu’il y avait un meuble avec, on n’avait pas envie de la poser sur un autre meuble qui n’irait pas forcément avec.
O, On avait envie de se faire plaisir aussi. (Olivier, 33 ans et Gordana, 25 ans)
Le meuble télé devient un télé-meuble. Meuble et téléviseur ne font plus qu'un. Quand la télévision doit être changée, c'est tout l'ensemble qui doit être renouvelé. La durée de vie du meuble est assimilée à celle de la télévision, ils ne peuvent plus être dissociés.
Le meuble télé fait partie intégrante de l’acquisition du téléviseur, support et objet sont assimilés et ne font plus qu’un. L’achat simultané du meuble participe au plaisir de l’acquisition du téléviseur.


Le meuble fait sur mesure
 Une attention toute particulière est portée à l’esthétisme, à la fonctionnalité du meuble. L’emplacement désigné pour mettre le téléviseur va déterminer certaines particularités du meuble : ses mensurations, taille profondeur, matière, coloris, type de rangement... Dans un souci d'esthétisme et de fonctionnalité, le recours à un artisan peut être envisagé.
C’est un meuble spécial, on l’a fait faire spécialement pour l’ensemble, mettre la chaîne, la télé, les cassettes…. On voulait pouvoir tout ranger quelque part, en fait on a fait le plan de ce meuble. Ca fait trois ans. Avant elle était sur un meuble d’angle qui était là bas au fond, c’est pareil que l’on avait fait faire, parce qu’à l’époque c’était pas courrant. On l’a donné à notre fils quand il a déménagé. Y’a sa télé aussi dessus. (Françoise, 59 ans)
Une attention particulière est portée au support, l'investissement financier est plus important que celui investi pour la télévision (en tant que journaliste, le mari disposait d'une remise dans un magasin d'usine, le téléviseur est choisi rapidement parmi les modèles disponibles). Tout comme la télévision, le meuble est lui aussi un objet de transmission. Après plusieurs années, le meuble est donné à l'un des deux enfants, qui choisira à son tour de s'en servir comme meuble télé.


Les acquisitions non marchandes
Le don
 Comme les télévisions, un certain nombre de meubles circulent par le biais du don. L’achat d’un nouveau téléviseur peut entraîner l’acquisition d’un nouveau meuble support. L’ancien est alors remis en circulation, il peut être donné à des enfants, des amis, de la famille… Lorsqu’elle change son meuble, Françoise en fait don à son fils. Sarah a acquis le sien par le biais d’une amie de sa mère qui profitait de son déménagement pour opérer un tri dans ses affaires et se débarrasser de certaines.
Le meuble télé, c’est une copine de ma mère qui a déménagé et qui n’en voulait plus, je l’aimais bien donc je lui ai dit passe le moi. Les meubles de télé classiques, avec des vitres, je n’aime pas trop. Celui là, je le trouvais bien. (Sarah, 24 ans)
Sarah évoque la notion de meuble télé, elle décrit ce dernier, avec des vitres, permettant d’enfermer le téléviseur. Cependant elle accepte le meuble de son amie car esthétiquement il répond à ses attentes et correspond au gabarit de son poste de télévision. L’achat d’un nouvel objet ou des évènements comme un déménagement permettent la circulation d’ancien matériel qui n’est plus désiré ou plus utilisé par ses propriétaires, il va alors changer de mains.


Le meuble déjà présent dans la pièce
D'autres téléviseurs sont juste posés. Une place leur est attribuée sur un coin de meuble, un bout d'étagère. Ce choix peut être guidé par la configuration des lieux, le manque de place tout autant que le refus d'acquérir un meuble télé. Ce choix d'intégrer le téléviseur à un meuble existant influe sur le choix de la télévision. L'acquisition de cette dernière est conditionnée par la place disponible, la profondeur, la hauteur de l'étagère. L'étagère ou le meuble sur lequel va être installée la télévision a été acquis antérieurement au téléviseur. Il rentre en interaction avec l'itinéraire de l'objet TV, conditionne son achat.
La télé est sur un meuble haut, d’ailleurs ça étonne les gens. J’avais déjà le meuble, donc je ne me suis pas pris la tête à le changer. (Margot, 26 ans)
Chez Margot, la pièce dans laquelle est installée la télévision a la fonction de salon et de chambre. La télévision qu'elle a placée en hauteur étonne, cet emplacement semble étrange pour un salon, alors que dans une chambre il apparaît comme plus légitime.
La télé on l’a mise en hauteur parce qu’il n’y avait pas beaucoup de place dans leur chambre donc on était obligé de la mettre sur un meuble et puis comme le petit à tendance à casser. On ne sait jamais. (Anna, 37 ans)
Bien que reconnue comme pratique, cette position n'est pourtant pas utilisée par les enquêtés dans leur pièce principale. Dans la chambre, le recours au meuble support pallie le manque de place et permet de placer stratégiquement le téléviseur hors de porté des enfants.
Le recours à un meuble existant peut être temporaire. Le meuble télé, pour être considéré comme tel, doit répondre à un certain nombre de critères. Cependant, selon la pièce où la télévision est installée, l’espace va être aménagé différemment. Lorsqu'elle ne peut être installée sur des meubles présents, le recours au bras télescopique apparaît comme une solution. Ce système employé depuis longtemps dans les hôpitaux est économique, et permet un gain de place au sol, tout en étant placé hors de porté des enfants.


Le meuble fait maison
Le bricolage apparaît comme une solution possible pour installer au mieux le téléviseur. L’aspect économique est mis en avant. Lorsque Millau et Mireille achètent leur premier téléviseur, celui-ci est encastré dans un meuble, un ensemble comprenant un téléviseur, un poste radio et un tourne disque. Chacun des éléments y est imbriqué. Le nouveau poste acheté n’étant pas fourni avec son meuble, Millau décide de le faire lui-même.
La deuxième j’ai fait un meuble. Un meuble bas. J’ai fabriqué le meuble, je pouvais le faire et puis on avait déjà moins de moyens. (Mireille, 77 ans)
Esthétiquement ou fonctionnellement, certains meubles ne peuvent accueillir le nouveau téléviseur. En changeant de téléviseur, d'autres changements vont alors s'opérer. De nouveaux achats sont engendrés par le premier. Rafaële et son ami s’avèrent peu emballés par l’idée d’acquérir un meuble télé. Leur téléviseur est dans un premier temps posé sur un meuble en face de leur canapé. L’acquisition d’une table basse les incite ensuite à recourir à un stratagème pour surélever leur téléviseur et optimiser leur confort.
La télévision est sur une table basse, sur un meuble fabriqué par Arno. On n’allait pas acheter un meuble télé. L’étagère a permis de mettre le magnétoscope et de surélever la télé, parce que le touret (utilisé comme table basse) est trop haut, ça nous coupait l’écran. Si tu as envie de regarder un super film et que tu as tout qui est coupé par la table basse, c’est chiant. (Rafaële, 24 ans)
Le bricolage est une acquisition hybride entre le marchand et le non marchand. Le meuble n'est pas acheté en tant que tel, son acquisition n'est donc pas marchande. Cependant, une partie des matériaux utilisés pour sa conception peuvent l'être. Sa réalisation peut simultanément regrouper des éléments acquis de façon marchande ou de façon non marchande. Des planches peuvent être récupérées, des clous achetés. Le bricoleur mêle adroitement des matériaux de récupération et des matériaux achetés. La mention "fait main" acquise par l'objet lui confère un statut un peu particulier.


C- L'instauration du contrôle
De l'esthétisme à l'image de soi
Pro ou anti meuble TV, qu’il soit acheté ou non, le support télévisuel est choisi selon sa fonctionnalité et son esthétisme.
C'est vrai ce meuble télé, qui est simple, je trouvais qu’il était assorti avec le bois du salon, il était pas cher. Je l’ai acheté en même temps que la nouvelle télé. (Halima, 33 ans)
Le meuble télé est changé en même temps que la télévision. Ces achats sont effectués ensembles. Une coordination meuble/télé ou meuble/décoration est recherchée.
Le premier meuble, je l’avais acheté, il était noir, je l’ai acheté quand j’avais le canapé, j’avais tout en noir. (Halima, 33 ans)
Le meuble est acheté pour ses caractéristiques physiques, parce qu’il est assorti à la télé ou de façon plus globale au salon. Le meuble télé participe à l'esthétisme de la pièce, il doit s'accorder de par sa taille et ses formes au téléviseur, tout en s'accordant aux coloris de la pièce et aux meubles déjà présents. L'esthétisme du meuble TV vendu comme tel participe à l'acquisition tout autant qu'au refus d'acquisition de cet objet : cette notion est utilisée à la fois par les pros et les anti meubles de télévision. Il permet tour à tour de justifier l'acquisition et la non acquisition. Les enquêtés expriment très clairement leur position vis à vis de cet objet. Deux groupes émergent : les possesseurs de meuble télé, et les opposants. Les uns comme les autres mettent en avant leur possession tout autant que leur non possession de ce qu'ils nomment "un vrai meuble télé". Ils annoncent ainsi leur appartenance à la catégorie fantasque où réelle des possesseurs de "vrai" meuble TV ou des anti "vrai" meuble. Pour Halima, le meuble participe à l'esthétisme de son salon, de par sa taille, sa forme, sa couleur, il s'accorde à la télévision tout autant qu'aux autres objets meublant l'espace de la télévision. Lors de l'itinéraire d'acquisition de son téléviseur, Halima mettait en avant l'importance de la télévision à travers la fonction sociale, son rôle dans la manière de recevoir ses invités. Le coin télévision occupe une place centrale lorsqu'elle accueille de la famille ou des amis. Elle peut être allumée pendant le repas et, une fois sortis de table, les convives se réunissent autour pour regarder des programmes ou une cassette. Un véritable temps de réunion, différent de celui du repas s'instaure autour de la télévision.
Sarah recherche au contraire un meuble discret, qui tend à se fondre dans le décor de la pièce. Même s’il occupe physiquement une place assez centrale, il n'est pas particulièrement mis en valeur. Le meuble ne doit pas renforcer la présence de la télévision. Sa capacité de rangement permet de dissimuler un certain nombre d'objets rattachés à la télévision et qui sont eux aussi jugés disgracieux.
Le meuble devient un objet identitaire, il participe à la représentation de soi, c'est à dire à l'image que l'individu se construit de lui-même et celle qu'il veut renvoyer à autrui. 89% des téléviseurs étant placés dans le salon/salle à manger, le meuble télé va lui aussi venir équiper cette pièce, un lieu public, contrairement à la cuisine ou à la chambre qui appartiennent au domaine du privé et de l'intime. Le salon/salle à manger est la vitrine de l'hôte qui reçoit. Il y expose des objets, des meubles, il construit la pièce, la modèle afin qu'elle corresponde au mieux à l'image qu'il souhaite renvoyer de lui.


L'esthétisme du meuble est un des aspects avancé par les enquêtés pour expliquer leur choix. La fonctionnalité, la capacité de rangement du meuble apparaît comme un autre facteur explicatif. Le meuble permet certains rangements, devient un support pour des objets concrets directement raccordés à la télévision par des fils électriques (le magnétoscope, le lecteur DVD, les boîtiers de décodeurs…). Le meuble peut aussi offrir des possibilités de rangement pour des objets de second ordre tels que les cassettes vidéo, les DVD, qui requièrent un emplacement pour être stockés. Un support quelconque peut être détourné pour répondre à l'installation des différents objets télévisuels. Outre le stockage, le recours au meuble télé permet de les dissimuler. Des trous, des trappes sont conçus spécifiquement pour le passage et la dissimulation des fils. Les objets vidéo, les objets dérivés peuvent être dès lors stockés et masqués. Le meuble offre une possibilité de rangement, il permet de dissimuler des objets jugés inesthétiques. (enregistrements, cassettes, DVD…)
Le choix du meuble n'est plus au centre de l'appartenance à une catégorie. Il participe à l'image que l'individu veut renvoyer à autrui, et lui permet de la contrôler en plaçant certains objets à la vue de tous, tout en en cachant d'autres. Seuls les objets choisis sont placés en évidence. Les autres sont rangés dans des tiroirs, dissimulés dans des placards, ou gardés à la discrétion de leurs propriétaires.











La fonction rangement du meuble, sa capacité de stockage, peut être étendue à des objets indépendants de la télévision. Le meuble télévision peut offrir un rangement pour des objets d'utilisation courante. Dans son étude, Quand les français déménagent, Dominique Desjeux étudie l'emplacement des objets au sein des différents espaces, espace intime, espace privé, espace social, dans différents pays. Ainsi, il décrit : à Guangzhou (Canton), en Chine, il peut être stocké par paquet de 20 rouleaux dans le meuble de télévision du salon qui sert de placard "range-tout". En France, la place du papier toilette n'est pas dans le salon, mais dans les toilettes ou la salle de bain. Mais cette anecdote montre qu'en Chine comme en France, le meuble télé devient un meuble de rangement. D'une culture à l'autre, de la Chine à la France, ce qu'on y range est différent. Mais la fonction de stockage attribuée au meuble est la même. L'aspect rangement du meuble devient un critère important, certains meubles sont même détournés de leur fonction initiale.
Au départ c’est un meuble pour mettre un maximum de chose. J’ai de la vaisselle, sur le coté ça fait range CD. Quand on est arrivés on avait plein de choses et comme on a une petite cuisine, il fallait des meubles ne serait-ce que pour mettre de la vaisselle. C’était pas un meuble télé, c’est un meuble pour ranger au maximum. On avait un petit meuble télé sur roulettes mais on ne pouvait rien mettre dedans. (Suzanne, 25 ans et Jean-Paul, 27 ans)
Le meuble précédent est remplacé. Si leur premier achat est un canapé, dès qu'ils en ont les moyens, ils investissent dans ce meuble, à la fois meuble télé et meuble de rangement.
Les objets rangés dans le meuble sont d'une part de la vaisselle et d'autre part des CD, deux types d'objets utilisés dans cette pièce. Leur rangement dans cet espace et dans un tel meuble est socialement permis. De par leur nature et leur usage, ces objets ont trouvé une place légitime dans cette pièce.
Certains meubles-supports offrent une capacité de rangement destinée à la télévision ainsi qu'aux différents types d'objets qui l’entourent (magnéto, DVD, console, cassettes, jeux), puis peuvent accueillir d'autres objets socialement autorisés à être rangés dans un salon ou une salle à manger.

Les meubles permettent de ranger et de dissimuler temporairement la télévision. Cette dernière peut être enfermée derrière des portes en bois, ou sous des portes vitrées. Lorsque la télé est allumée, les portes sont ouvertes. Lorsque le poste est éteint, elles sont fermées. Les battants en bois font complètement disparaître le téléviseur, il est entièrement dissimulé. Les portes vitrées l'enferment sans véritablement la dissimuler, la télévision est symboliquement coupée du reste de la pièce, elle reste visible mais les vitres évoquent clairement sa mise sous clefs, son exclusion temporaire. Bien que présente dans la pièce, la position du meuble ouvert ou fermé, va réguler l'accès à la télévision.

Le meuble occupe une place essentielle dans l'installation et l'appropriation de la télévision. Quel que soit le rapport entretenu avec l'objet TV, qu'elle soit valorisée ou qu'elle soit isolée dans un coin de pièce, c'est par le biais du meuble que l'individu va accorder à la télévision son statut, la place qui lui revient. Ainsi, un faible intérêt pour la télévision peut se répercuter sur l'investissement dans l'objet. Celui ci peut être d'occasion ou bas de gamme. On observe dans les entretiens une certaine corrélation entre les représentions télévisuelles et les pratiques d'achat. Or, l'enjeu de l’installation est indépendant de l’investissement, il s'agit là d'une tout autre démarche. Que le téléviseur soit un modèle dernier cri ou qu'il soit tout juste fonctionnel, la réflexion sur la place à accorder à la télévision dans un foyer est indépendante de sa valeur financière. Afin de répondre à ses envies, un faible consommateur de TV, ayant peu investi dans l'objet en lui-même, peut porter un grand intérêt à son support. Ce dernier pourra selon le cas, masquer l'objet inutilisé, le positionner dans un endroit discret, ou accueillir d'autres choses. Le support, qu'il soit un meuble télé ou un support détourné, va alors permettre à l'individu d'aménager la télévision et de lui donner la place l'envergure qu'il souhaite.
La réflexion sur la place à accorder à la télévision n'a pas toujours lieu. Un certain nombre d'enquêtés expliquent le choix de leur installation uniquement en terme de "normalité", ils ont suivi la démarche de ce que l'on peut nommer le bon usage social. Ces modèles peuvent varier d'un individu à un autre, cependant un certain nombre de normes sont avancées comme faisant référence autant chez les individus les respectant que chez les autres. Le couple canapé en face à la télé en est une, le canapé positionné contre le mur en est une autre, la télévision à coté de la prise d'antenne vient s'y ajouter…
Françoise et son mari regardent peu la télévision. Ils ont fait faire chacun leur meuble télé, meubles qui répondaient à leurs attentes autour de la place à accorder à la télévision. Le support TV leur a permis d'aménager leur téléviseur dans un coin de leur salle à manger, de restreindre le champ de réception. La télévision ne peut être suivie que de la table. Quelques années plus tard, ils font construire un second meuble, la télévision change de place dans la pièce elle est placée entre la salon et la salle à manger mais est toujours dirigée vers la salle à manger, ce nouveau meuble est plus important que le premier, il fait office de meuble de rangement, pour le magnétoscope et les cassettes. Ainsi, un certain nombre de produits concrets, dépendants de la télévision sont masqués, cachés dans ce meuble. Le développement des objets concrets, tels que les magnétoscopes et leurs cassettes, les lecteurs DVD et leurs disques, les consoles de jeux vidéos et leurs jeux sont autant d'objets à ranger, autant d'objets qui demandent â être placés (pour tout ce qui est relié par câble) près de la télévision. Le meuble devient meuble de rangement mais aussi meuble de camouflage, l'esthétisme du meuble cache l'inesthétisme des objets qui y sont rangés. Le développement de nouveaux objets concrets pousse à l'achat de nouveaux meubles de rangement, voir de stockage. Quand les besoins de rangement sont très importants, des meubles peuvent être détournés de leur fonction. Jean-Paul et Suzanne ont investi dans un grand meuble pour la télévision et ses objets dérivés, mais il fera aussi office de vaisselier. Le meuble télévision devient un véritable meuble de rangement. Le meuble télé est petit à petit détourné, il devient un meuble stockage pour divers objets pouvant être rangés dans le salon.

Le meublé télé est un objet auquel il est porté une attention importante, même lorsque que la télé est peu regardée. Que les enquêtés déclarent en avoir une faible consommation et que l'investissement financier dans le téléviseur est modéré, une approche différente peut être utilisée quant au choix du meuble. L'enquête ne montre aucune relation directe entre l'investissement mis dans l'équipement télévisuel et l'investissement placé dans le meuble ou le support télé. Ainsi, un certain nombre de meubles crées sur mesure sont commandés par des familles regardant peu la télévision. L'acquisition du téléviseur et l'installation de ce dernier sont deux démarches distinctes. L'investissement dans le meuble qui servira de support à la télévision est indépendant de l'investissement réalisé pour l'acquisition de l'objet TV. Le meuble appartient au domaine de l'aménagement, de l'esthétisme d'une pièce, des représentations de l'individu quant à la place à accorder à la télévision. Un meuble ayant une forte valeur n'a pas systématiquement pour finalité de mettre en valeur la télévision, il peut être utilisé au contraire pour minimiser la présence du téléviseur.


L'accès à la télévision
Les caractéristiques du meuble, sa fonction, son esthétisme, le lieu d'installation, la configuration de la pièce sont autant d'éléments s'imbriquant les uns dans les autres et se répercutant sur le choix du support.
Si des motivations d'ordre esthétique ou de rangement sont exprimées par les enquêtés pour expliquer leur choix, elles sous-tendent explicitement l'idée du contrôle de l'image de soi. Le meuble permet la mise en valeur ou la mise en retrait de la télévision, l'exposition ou la dissimulation de certains objets. Objet identitaire, il permet à l'individu de gérer son image, de la contrôler. De la même façon que l'individu cultive son identité, l'image qu'il veut renvoyer, il gère par le biais du meuble l'accès à la télévision. Un second type de contrôle s'opère. Le choix du support est en corrélation directe avec le lieu d'installation, certaines installations sont privilégiées dans les chambres. De nouveaux supports introduits dans les foyers. La salle à manger/salon et les chambres sont les pièces où l'on retrouve le plus fréquemment installés les postes de télévision. Il existe trois niveaux de support.
Le premier à même le sol, semble être un mode transitoire plutôt interdit par le "bon usage" de l'aménagement. Seuls les deux niveaux restants apparaissent comme légitimes, une légitimité toute relative en fonction de leur emplacement.
Le recours à un type de meuble, à une certaine hauteur permet de contrôler l'accès à la télévision. Les supports hauts semblent être privilégiés dans les chambres. La configuration des lieux, l'équipement télévisuel influencent l'installation. Deux types de support sont utilisés, les meubles existants (armoire, étagère…) ainsi que des meubles systèmes, bras télescopiques. Le recours à l'un et à l'autre est en partie expliqué par le manque de place, l'exiguïté des lieux. La télévision est posée, une solution rendue possible par le faible équipement audiovisuel entourant l'objet. Statistiquement les chambres sont plus faiblement équipées en magnétoscope, DVD. Ainsi dans les chambres, la chaîne d'objets concrets d'ordre technologique est réduite. La TV est seule, son installation est plus simple, l'absence d'objet à raccorder facilite l'installation. La fonction de stockage attendue dans certaines pièces pour faciliter le rangement, maquer certains éléments, devient secondaire.
Le recours au bras mécanique, système soutenant le téléviseur, s'observe dans un certain nombre de foyers. Objet économique, financièrement et physiquement, il investit les chambres. Objet de confort, son installation est effectuée à la hauteur souhaitée par l'utilisateur, il est orientable à souhait, permet une certaine mobilité. Le bras télescopique, qui est un équipement présent dans les chambres d'hôpital, dans les hôtels, entre dans les foyers, passe de l'univers public impersonnel au domaine du privé Dès lors, il équipe les chambres, des lieux publics autant que des lieux privés. En investissant un nouveau domaine, celui du privé, son champ d'investigation reste limité aux chambres, à la présence de lit, de lieux faiblement équipés en matériel audiovisuel. Son utilisation n'évolue pas : la nature de l'espace, les activités qui l'entourent, sont similaires.
Dans les chambres pour enfants, la hauteur, synonyme de la même façon que chez les adultes de gain de place est aussi utilisée comme stratégie de contrôle. Placée hors de portée de l'enfant, la hauteur va en partie réguler la consommation de ce dernier. Le parent allume, sélectionne le programme que l'enfant va regarder, puis coupe la TV lorsque le temps permis est épuisé. Tout en acquérant une certaine indépendance en ayant accès à son propre téléviseur, l'enfant reste directement dépendant du bon vouloir de ses parents. Le choix du meuble, l'installation en hauteur est un obstacle au contrôle de l’objet par l’enfant.
L'augmentation du sur équipement influe sur les tensions, permet de calmer certaines frictions, les conflits autour de l'accès à la télévision mais fait simultanément apparaître d'autres enjeux. Chez les parents, une nouvelle angoisse, un stress, une perte de leur contrôle. Le meuble est alors utilisé comme un outil de contrôle social.
Dans le salon, une hauteur moyenne, la mi-hauteur est privilégiée. Que la télévision soit posée ou encastrée, les meubles offrent à l'utilisateur un certain nombre de possibilités, des capacités de rangement, de confort, parfois une certaine mobilité, et ils ajoutent à la pièce un aspect esthétique.
La télé est sur un plateau orientable (droite, gauche, avance). Comme ça où que l’on soit, on peut regarder la télé. Je suis tombée en extase devant ces meubles anglais. C’est le meuble vraiment pratique, c’est pas le meuble où tu cases seulement la télé puis ça bouge plus. Moi ce que je fais le soir, comme avec l’âge, j’ai une moins bonne vue, je tire la télé, comme ça je gagne quelques centimètres, ça n’a l’air de rien mais c’est quand même appréciable. (Mireille, 77 ans)
Choisi pour son esthétique et son aspect fonctionnel, le meuble accompagne le d’être avancée mais aussi orientée pour permettre une meilleure visibilité. Le meuble accompagne la consommation du téléspectateur. Il s'inclut dans l'activité télévisuelle, tout comme il participe à l'esthétisme de la pièce. Quand la télé est éteinte, elle est rangée : les portes du meuble sont refermées, la télévision disparaît entièrement, une disparition qui donne selon Mireille un caractère rangé à la pièce.

Le choix du meuble va conditionner l'accès au téléviseur. L'installation de l'espace télévisuel permet une restriction du champs de réception à un coin, un endroit précis de la pièce ou au contraire, elle pourra être placée de sorte que son champs de réception soit le plus vaste possible. Elle peut être regardée du "coin télé", du canapé, mais encore de l'espace salle à manger où est disposée la table du salon. Le meuble permet au consommateur de maîtriser le champ de réception de la télévision. Des systèmes comme les plateaux tournants permettent d'orienter la télévision au gré des activités, le consommateur choisit quand, comment, d'où il veut suivre son programme. Les meubles encastrant les téléviseurs les font disparaître symboliquement derrière des portes vitrées ou complètement derrière des portes en bois. Le téléviseur peut être masqué, car enfermé, ou mis sous clé, le meuble permet alors vis à vis d'enfants par exemple de marquer l'interdiction de l'accès. Il offre une possibilité de contrôle d'accès du champ de réception et des individus
Le meuble donne à la télévision sa dimension centrale ou secondaire. Il va alors conditionner les pratiques, la façon de la regarder. Chez Françoise, bien qu'au centre de deux espaces, le salon et la salle à manger, la télévision est orientée de sorte à être regardée de la salle à manger, à une exception près, un fauteuil du salon. Disposée sur un plateau tournant, l'orientation de la télévision peut être modifiée d'un simple mouvement de main, pourtant dans la pratique l'option n'est pas utilisée, et les membres de la famille ne s'installent pas dans le salon pour regarder la télévision. Le positionnement volontaire de la télévision induit que la télévision n'est regardée qu'assis, soit sur des chaises soit sur le fauteuil. Le canapé, où le corps peut s'allonger, s'avachir devant le programme, n'est pas interdit mais ne fait pas partie des usages prescrits de cette famille. Françoise dit elle même "on n'est pas installés confortablement pour regarder la télévision". L'agencement de la pièce va dans ce sens. La zone de réception de la télévision se situe là où sont disposées les chaises. Du salon, espace plus confortable, la télévision n'est pas visible. Pour Françoise, regarder la télévision n'est pas une activité en soi, on ne s'installe pas devant, on ne se laisse pas aller. La configuration de la pièce, le choix du meuble, son emplacement s'y prête. Les chaises n'ont pas le caractère piègeux du canapé ou l'on peut se mettre à somnoler devant la télévision. Bien que cela ne se fasse pas, regarder la télévision du salon n'est pas interdit. Posée sur un plateau tournant, la télévision possède une certaine mobilité, la configuration du meuble la rend accessible autant du salon que de la salle à manger. Avec ce nouveau meuble, Françoise et son mari se sont offerts de nouvelles possibilités, ils ont accru la zone de réception de leur téléviseur. Leurs pratiques n'ont pas changé mais l'accès à la télévision s'est modifié, cette dernière peut selon son inclinaison imprégner différemment la pièce de sa présence.
Le support TV, qu'il soit ou non un "vrai meuble de télévision" est utilisé comme un outil de contrôle permettant de gérer l'accès à la télévision, de maîtriser sa zone de réception, et le temps qui lui est accordé.


Le poids des représentations sociales
Quelle que soit la façon dont le téléviseur va être installé, quelle que soit la famille (prise antenne, canapé ou réflexion) à laquelle appartient le téléspectateur, c'est l'objet télévision ainsi que les représentations qui l'entourent qui guident leur choix. Ces trois familles d'installation du téléviseur sont fondées sur une même caractéristique : la représentation du "bon usage". L'influence "sociale" de ces représentations est marquée. Que la TV soit mise en valeur ou qu'elle soit cachée, la pièce est aménagée autour de cet élément. L'aménagement est pensé, réfléchi pour qu'elle y soit la plus discrète possible. L'objet télé exerce un impact direct sur l'environnement. Les associations TV/prise antenne ou TV/canapé en sont de bonnes illustrations. Cet objet consomme de l'espace, d'autant plus d'espace que le simple objet télé peut faire l'objet d'une chaîne d'objets concrets. Par le biais de technologie, ses facultés sont étendues, des appareils tels que des magnétoscopes, des DVD, des décodeurs, ou des consoles de jeux vidéo peuvent y être raccordés.
Ainsi, la télévision (télévision et objets concrets) occupe un espace conséquent. Par fonctionnalité, par esthétisme, le téléviseur et ses éléments peuvent être rangés dans un meuble spécifique prévu à cet effet. Le consommateur se retrouve face à une autre forme de l'emprise de la télévision, une consommation technologique (Hifi) et une consommation d'ordre fonctionnel (meuble). Si la télévision consomme l'espace, elle incite aussi à l'investissement.

Comme il existe des règles qui régissent son utilisation au sein du foyer, on trouve au sein de la société des normes qui prescrivent, permettent ou interdisent certains comportements. La télévision, par le biais d'émissions mais aussi de séries, véhicule elle-même ses normes du "bon usage". Un phénomène relevé par l'enquête de Brigitte Le Grignou et observé par Lynn Spigel, qui réalise au début des années 90, une étude sur les représentations de la télévision par le biais de supports tels que les magazines de presse, les émissions télévisées, les images de publicité. Des représentations sur l'installation de la télévision au sein du foyer, sur la pratique ; ce qui doit, ce qui peut, comment il se doit, avec qui, se diffusent au sein de la société sous forme de discours et d'images. L'environnement télévisuel se "théâtralise". Vingt ans après l'étude de Lynn Spigel, les normes entourant l'objet télévision sont toujours présentes. Ainsi, dès que la question de l'installation d'une télévision dans une pièce est abordée, des représentations surgissent concernant tout autant l'aménagement de l'objet que sa consommation.
Ces représentations légitiment des pratiques et en marginalisent d'autres. Ces dernières apparaissent au fil des entretiens à travers le vocabulaire employé par les enquêtés, "classiquement", "normalement".
Classiquement tu mets ta télévision en face de ton canapé. Fatalement c’était hop la télé en face du canapé. On n’a pas le choix, c’est ensemble, tu regardes ou tu peux mettre le canapé et tu mets la télé en face du canapé. (Suzanne, 25 ans)
Dès règles de "normalité" influent et dirigent l'aménagement des pièces, de l'espace télévision. Télévision et canapé apparaissent comme formant un couple devant, selon les représentations, être placé l'un en face de l'autre. La télévision se doit d'être posée à une certaine hauteur sur un meuble prévu à cet effet.
Les représentations construisent une normalité de l'usage, une logique d'installation. Tania souhaite elle un "vrai" meuble télé, les représentations touchent aussi les objets concrets. Cette pratique propre à chaque foyer où chacun semble aménager son foyer à sa guise, est en fait chapotée par un certain nombre de représentations véhiculées entre autre par la télévision elle-même. Le libre arbitre de chaque consommateur est orienté par la présence impalpable d'un "bon usage", d'une idée planante de "normalité".



Conclusion
L'appropriation de la télévision se déroule en plusieurs étapes. L'acquisition est une première étape, vient ensuite l’installation.
A chaque étape plane la notion du "bon usage social", l'individu se positionne vis-à-vis de sa représentation de la normalité, qu'il s'y conforme ou non, il s'y réfère pour justifier ses choix. La "normalité", le "bon usage" pèse lourd dans l'aménagement, dans la mise en scène de l'espace télévision qui n'est autre qu'une mise en scène de soi. L'individu contrôle son image, mettant en avant ou dissimulant la télévision selon ses propres pratiques et les valeurs qu'elle véhicule à ses yeux. Objet social, l'installation de la télévision est un analyseur des représentions du bon usage, de la mise en scène de l'individu. Le support TV, que ce soit un bras articulé ou un meuble, s'illustre comme l'objet central de la théâtralisation du téléviseur. Le support est déterminé par trois niveaux de hauteur, interdit, permis ou prescrit : le premier à même le sol apparaît comme pouvant être un recours pour une période transitoire, le plancher n'est pas un lieu socialement prescrit pour accueillir une télévision. La représentation du "bon usage" induit qu'une télévision doit être posée à une certaine distance du sol. Un niveau à mi hauteur prescrit dans les salons-salles à manger est permis dans les chambres à coucher et cuisines, alors qu'un niveau plus élevé prescrit dans les chambres à coucher et dans les cuisines est permis dans les salons-salles à manger.

Le choix du support met en jeu des valeurs et des contraintes identiques à celles rencontrées précédemment lors du choix du lieu d'installation de la TV. Choisi pour son esthétisme, sa fonctionnalité, son coût, ce meuble est le garant de certaines valeurs, de l'image que l'individu veut renvoyer de lui. Son esthétisme renvoie au goût du maître de maison, sa fonctionnalité permet de garder à discrétion et simultanément d'exposer certains objets choisis. Des pro et des anti "vrais meubles TV" émergent, ils usent d'une même dénomination qui recouvrent cependant des représentations différentes. Si l'usage du support TV fait l'unanimité, sa nature et ses caractéristiques sont des plus diverses.
Il se révèle aussi comme l'accès principal à la télévision : ses caractéristiques peuvent donner à la télévision une certaine mobilité le choix du support offre la possibilité d'ouvrir son champ de réception ou au contraire de le réduire à un coin particulier, disposer sur un plateau tournant ou sur un bras mécanique, la télévision est orientable, au contraire encastrée dans un meuble, l'espace de réception est déterminé.

La pièce dans laquelle la télévision est installée influence le choix du type de support, ce dernier va réguler et conditionner l'accès à la télévision. Dans les salles à manger, le meuble choisi offre une possibilité de stockage pour les différents éléments entourant la télévision. Placé dans le salon/salle à manger, un espace public, un espace de réception, le meuble participe à l'image que l'hôte veut faire percevoir de lui. Dans les chambres, l'équipement est plus faible, le recours au meuble stockage n'a pas un aspect aussi prioritaire. La télévision n'est pas installée sur un meuble spécifique, un "vrai meuble TV", elle posée sur un meuble de la chambre, elle est intégrée à l'aménagement existant, un endroit en hauteur, sur un bureau, une commode ou une armoire lui est attribuée. Le consommateur recherche le gain de place, la surface au sol ne permettant pas l'installation d'un autre meuble. Si aucun meuble présent dans l'espace n'est susceptible d'accueillir le téléviseur, l'achat d'un système à bras mécanique peut être envisagé pour installer cet objet nouvellement arrivé.

Tantôt bas, tantôt haut, tantôt support, tantôt meuble de rangement, le support TV est un élément incontournable de l'installation. Meuble télé, meuble dédié ou détourné, il accueille le téléviseur. Objet esthétique, objet de contrôle, l'emplacement et la mise en scène du poste de télévision est choisi avec soin. Dès son installation, alors que les pratiques télévisuelles n'ont pas encore été abordées, la télévision se révèle être un objet au centre d'enjeux sociaux et identitaires.
Chapitre 3 - La construction du choix


I- Habitudes et rituels
A- Les outils du choix
Qu'il soit sept heures, midi ou dix-huit heures, quand la télé s'allume, le téléspectateur choisit son programme. Mireille allume quotidiennement sa télévision pour l'émission Pyramide. Jusqu'en début d'après midi, elle suit son rituel qui la conduit des jeux télévisés aux informations. L'horaire rituel pourrait tout autant être appelé anti-choix : l'enquêté allume sa télévision en sachant au préalable le programme qu'il va suivre, aucune place n'est laissée au choix, tout est déjà orchestré. Le téléspectateur réduit de lui-même le choix qui lui est proposé en se connectant directement à un programme. L'enquêté se base sur sa connaissance des programmes et s'oriente directement sur une chaîne ou une émission. Tania allume par réflexe systématiquement la télévision en rentrant chez elle et la règle sur la sixième chaîne. Elle ne se renseigne pas pour savoir si aux mêmes horaires une autre chaîne ne diffuserait pas un programme susceptible de lui plaire plus encore. La "dite" connaissance du programme réduit les choix et peut mener jusqu'à une méconnaissance des émissions diffusées. Cependant, l'utilisateur possède un panel d'outils des plus variés pour choisir son programme : le zapping, les journaux spécialisés, les guides TV.


Le zapping
Le zapping représente l'outil qui permet un choix des plus rapides, un choix immédiat. C’est un outil faiblement informatif. A partir d’une fraction d'images, le téléspectateur fonde son opinion et opte pour un programme, ou poursuit son tour d'horizon, proche du réflexe. Dès l'allumage, télécommande en main, un premier passage de zapping peut être effectué.
Il existe plusieurs sortes de zappings. Ses fonctions sont diverses. Il est un outil de choix, d'évitement, afin de fuir la publicité ou les passages ennuyeux, un acte réflexe ou conditionné, il guide le choix du spectateur. Chaque chaîne est visitée, chaque programme analysé, puis choisi, ou refusé. Au-delà de son caractère spontané, le zapping s'élabore. Le téléspectateur met au point une stratégie. Le zapping s'organise par ordre de préférence : les chaînes sont sélectionnées les unes par rapport aux autres. Des zappings anarchiques ainsi que d’autres très organisés sont observés.

 En 2000, l'Ipsos réalise une étude sur l'usage du zapping comme mode de choix du prime time. Considéré comme un des principaux outils de choix, il est passé au crible. Deux populations de référence sont étudiées : l'ensemble des téléspectateurs, et les abonnés à une offre élargie qui représentent un peu plus d'un tiers des téléspectateurs. Il apparaît que derrière son caractère spontané, le zapping est plus organisé qu'il n'y paraît. Derrière le zapping se cachent méthodologie et stratégie. 49% des téléspectateurs suivent un itinéraire de zapping et se rendent sur leurs chaînes préférées, ce chiffre monte à 53% chez les abonnés à une offre élargie. La multiplication des chaînes n'augmente pas le zapping mais cela oblige le téléspectateur à structurer son zapping. Le zapping aléatoire tend à diminuer avec l'augmentation du nombre de chaînes.



Elaboration d'un outil de recherche
Le zapping est loin d'avoir pour unique fonction la sélection d'un programme. Cependant, lorsqu'il est utilisé comme tel, il peut s'organiser et suivre une logique. Mirjana zappe pour savoir ce qui est diffusé. Elle utilise ce mode de renseignement quand elle ne connaît pas le programme, elle regarde alors toutes les chaînes.
Je zappe, je n’ai pas de programme télé. Certaines séries que j’aime bien, je sais à quelles heures elles passent donc je les regarde. (Mirjana, 23 ans)
Le zapping remplace le journal des programmes depuis la fermeture du libraire. Mirjana n'utilise plus de programme télévisé. Pour s'en procurer un, elle doit faire un détour, ou l'acheter à l'occasion d'une course. N'y pensant pas, aujourd'hui elle n'en utilise plus. Le zapping est le seul outil en sa possession pour prendre connaissance de ce qui est diffusé, elle zappe systématiquement lorsqu'elle n'allume pas la télévision pour suivre un programme précis.
Pour Sébastien, le zapping est utilisé comme un moyen de se tenir informé de ce qui est diffusé. Cependant, il ne l'utilise pas comme un outil de sélection. Il se fonde sur sa connaissance des chaînes, sur la valeur qu'il leur attribue pour sélectionner son programme.
Tu zappes et tu mets la deux, parce que c’est ce qu’il y a de moins pire (Sébastien, 28 ans)
Sébastien et Mirjana n'attribuent pas la même fonction aux mêmes actes, ils ont deux usages différents du zapping.
Le recours au zapping est déterminé par l'horaire. Sarah zappe le soir. Après les informations, elle cherche la diffusion des bandes-annonces, elle tente un zapping plus informatif en recherchant les résumés.
Le soir, je regarde les infos, et puis je zappe d’une chaîne à l’autre, j’écoute les annonces, si ça me plaît je regarde. (Sarah, 24 ans)
Par le biais du zapping, elle recherche les bandes-annonces à l'aide desquelles elle fait son choix. L'objet du zapping est clairement déterminé, ce sont les bandes-annonces diffusées par les chaînes avant la diffusion des programmes, qui sont recherchées. Leurs créneaux de diffusion étant fixe, le rituel se répète chaque soir. Contrairement à Sébastien et Mirjana qui en zappant recherchent une information de l'immédiat, Sarah anticipe légèrement sa sélection : elle ne choisit pas un programme en cours, mais un programme qui va débuter. Si l'outil zapping est utilisé, le choix définitif se fait par le biais des bandes-annonces.

Le zapping s'organise, la recherche se construit, les chaînes sont hiérarchisées selon l'affect qui leur est attribué. Le zapping s'organise afin d'être performant, certaines chaînes thématiques sont éludées du tour de recherche.
Le zapping est utilisé comme un outil de recherche d'un programme à consommer dans l'immédiat. Outils du choix, il permet de sélectionner un programme. Usage réflexe, instrument de l'ennui, son recours s'organise autour de moments stratégiques. L'action du zappeur se déclenche simultanément à la diffusion d'une page publicitaire. Les coupures pub, intra ou inter programmes offrent aux zappeurs l'occasion d'engager un tour d'horizon des différents programmes diffusés au même moment.

Jean-Paul ne suit pas un chemin précis mais les chaînes à travers lesquelles il fait son choix, sont pré déterminées.
A cette heure-ci, le soir, on a une demi-heure de repos on va zapper entre différentes choses, mais si on trouve pas un truc sympa ou drôle on va zapper sur le câble, on se fait toutes les chaînes. Pendant 5 minutes tic, tic, tic. On fait tous les numéros de chaînes. Tout ce qui est étranger et que l’on ne comprend pas on ne regarde pas, Télé Kto, télé juive, non… (Jean-Paul, 27 ans)
Ils privilégient les chaînes hertziennes. S'ils ne trouvent rien à leur goût, ils vont regarder les programmes proposés par le câble. Mais c’est un zapping partiel : les chaînes étrangères et certaines chaînes thématiques, comme les chaînes religieuses, en sont exclues.
Chez Frédéric, le zapping s'organise.
Je zappe sur les chaînes où je vais tout le temps. Quand on avait les chaînes cinéma, j’y allais directement. Donc quand tu as des chaînes avec du cinéma, moi j’y vais directement. Idéalement, c’est Canal, où il y a des bons films et après les chaînes cinéma, sinon c’est les chaînes 1,2,3,4 si tu l’as c’est mieux, la 5, la 6, ARTE, les autres ce n’est pas terrible.RTL9 … (Gwenaele, 26 ans et Frédéric, 30 ans).
Les chaînes sont visitées en fonction de l'intérêt qu'il leur accorde. Il hiérarchise son zapping en commençant par les chaînes qu'il préfère. Le zapping obéit à certaines règles, et chaque jour son rituel recommence.
Utilisé afin d'éviter la publicité, le zapping permet aux téléspectateurs de satisfaire leur curiosité, ainsi rapidement le consommateur prend connaissance de ce qui est diffusé sur les autres chaînes. Par ailleurs, cet acte conforte le téléspectateur dans son choix : en opérant un tour de zapping, il vérifie qu’aucune autre chaîne ne diffuse un programme qui le satisferait plus. Une fois rassuré, il revient à son programme initial. Ou au contraire, si le zapping lui a fait découvrir une émission ou un film considéré comme plus attrayant, le fil du programme suivi précédemment est interrompu. Le téléspectateur peut ainsi passer d'une d'émission à une autre. Si le programme initial est suivi dans son intégralité, le tour de zapping permet une anticipation du choix du programme suivant. Ainsi, après le premier programme, un autre peut être pris en cours de route. Les programmes sont regardés les uns à la suite des autres, de façon partielle ou dans leur intégralité selon l'intérêt qu'ils suscitent.
A chaque fin de diffusion, le zapping recommence, motivé par la curiosité, tout en permettant de déterminer ce qui va être regardé. Si l'enquêté a déjà fait son choix, s’il sait déjà ce qu'il va suivre, le zapping lui permet d'éviter les coupures publicitaires.


Le zapping, plaisir et réflexe
Utilisé pour chasser l'ennui, le recours au zapping n'est pas réservé aux coupures publicitaires. Un moment de lassitude, un temps mort dans une émission, peuvent motiver l'action du zapping. Ainsi utilisé, le zapping permet aux téléspectateurs de ne consommer que partiellement certains programmes. L'utilisateur trie, sélectionne ce qu'il regarde au sein d'un programme qu'il a préalablement choisi, c’est un second niveau de sélection dans la sélection. Le zapping correspond à une envie de consommation immédiate : pas de recherche dans un journal, pas besoin de consulter les guides télévisés. Par une simple pression des touches, les chaînes sont visualisées les unes après les autres. Il n'y a pas d'attente, le zapping permet de s'informer et de consommer immédiatement. Le zapping répond doublement à la consommation du téléspectateur : il en est l'outil, à la fois un outil de satisfaction et un outil de consommation massive. Pendant une émission, le zapping met fin à tous les temps morts, coupures publicitaires ou ennuis passagers, il comble le manque d'intérêt éprouvé par le téléspectateur, qu'il soit productif dans le sens où il permet de trouver un programme correspondant aux envies du téléspectateur, ou non, car il procure dans sa réalisation, le passage d'une chaîne à l'autre, un plaisir en soi. Par ailleurs, l'outil zapping s'intègre à une optique de consommation de masse, les objets s'accumulent, tout comme les programmes télévisés.
Objet du non choix, le zapping étend les possibilités de consommation, les programmes suivis partiellement sont regardés, enchaînés les uns après les autres. Deux programmes peuvent être suivis simultanément. Par le biais de la télécommande et d'une simple pression, le téléspectateur garde un œil sur tout le paysage audiovisuel. Sont laissées à la guise du téléspectateur les options suivantes ; qualité du suivi ou quantité d'émissions suivies.


Outil du choix ou du non choix?
Le zapping informatif permet dès l'allumage de faire le point sur les programmes diffusés. Il se distingue des autres formes de zapping par son aspect utilitaire. C'est après ce tour d'horizon que le programme est sélectionné. Il fait office d'outils de choix.
Je zappe, car je n’ai pas de programme télé. (Mirjana, 23 ans)
Ce type de zapping se déclenche lorsque la télévision est mise en marche, où lorsqu’un programme se termine. Une relation entre un instant télévisuel et un type de zapping s'instaure. Ainsi, quand la pub fait son entrée, le réflexe zapping refait son apparition. D'une part pour éviter la pub, d'autre part par curiosité, pour voir ce qui est diffusé sur les autres chaînes, pour vérifier que ce qui est programmé ailleurs n'est pas plus intéressant que ce qui était précédemment suivi.
Arno, la télécommande c’est un peu le prolongement de son bras, dès qu’il bouge un doigt, il appuie sur un bouton, il fait toutes les chaînes. (Rafaële, 24 ans)
Cet acte conscient peut devenir réflexe : la télécommande en main, les chaînes sont machinalement passées en revue.
L'acte de zapper révèle une certaine ambivalence. Cet outil du choix est simultanément l'outil du non choix. Il permet tout autant aux téléspectateurs de s'informer et de choisir, que de suivre de façon partielle plusieurs programmes. Le téléspectateur peut opter pour le non choix par le biais de la télécommande.
Je zappe quand il y a deux films que j’aimerais voir, je regarde un peu les deux. (Tania, 23 ans)
Aussi contradictoire que cela puisse paraître, la diversité des chaînes et des programmes est à la source du zapping, autant qu'elle en sera sa fin. Le téléspectateur zappe d'une chaîne à l'autre. Cependant, lorsqu'il possède un très grand nombre de chaînes, il cible et organise son zapping. Le recours au zapping est conditionné par l'offre télévisuelle, plus cette dernière est importante, plus le zapping se structure et seul un nombre restreint de chaînes sont passées en revue.
Le zapping devient à la fois le symbole de la consommation et de l'anti-consommation. Il permet aux téléspectateurs d'avoir un œil sur tous les programmes de façon simultanée. Il survole, consomme des extraits, des morceaux de programmes. La consommation est partielle. Le zapping fait entrer le téléspectateur dans une autre ère de la consommation. Vis-à-vis des programmes, de leur contenu, le zapping apparaît comme un outil de non consommation, c'est la télévision qui est alors consommée, et non un produit particulier.


Le journal des programmes télévisés.
Cet outil nécessite que les lecteurs fassent la démarche de se le procurer. Quel que soit le moyen, que l'acquisition se fasse par achat quotidien, hebdomadaire ou par abonnement, son utilisation requiert une organisation, une anticipation. Le journal doit arriver en possession du lecteur avant les programmes, au risque de voir les informations qu'il contient dépassées. Cette démarche préalable le distingue des outils télécommande et télétexte, qui ont un caractère simultané au temps de télévision. Il se distingue aussi par la nature de l’accès à son contenu. Une fois acheté, le contenu rentre en possession du téléspectateur, le lecteur peut obtenir une information passée, présente ou future, alors que la télécommande ne permet que le tour d'horizon du moment donné.
Son support papier lui confère un aspect particulier : il est feuilleté, lu, épluché, on l'annote, l'amène, le range, puis le jette. Les propriétés de ce support en font un objet chargé d'affect.
Il existe plusieurs types de journaux de programmes télévisés. Les journaux spécialisés (Télé 7 jours, Télérama…), les quotidiens (Le Monde …), les gratuits (Boum boum). Les programmes télévisés ne sont pas réservés à une presse spécialisée, ils sont aussi présents dans les grands quotidiens nationaux, ils sont édités une fois par semaine sous forme de magazine par des quotidiens régionaux. La diversité se retrouve jusque dans leur format, en poche ou format A4, dans leurs prix, et leurs rubriques, fiche cuisine, romans photos, potins mondains, critique cinématographique. Leur acquisition peut se faire sous la forme d'un achat, des possibilités d'abonnements sont proposées aux lecteurs, les gratuits sont à disposition dans un certain nombre de points de distribution, dans la rue, chez des commerçants. L'itinéraire de consommation des journaux s'inscrit dans une routine, inlassablement chaque semaine, l'itinéraire se répète.


Le choix du journal
Le choix du journal est minutieusement étudié. Ses rubriques, sa mise en page, son prix entrent en ligne de compte.
En Martinique, on n’achetait pas de programme parce que dans la boîte aux lettres, on mettait le truc de la télé, chez nous ça s'appelle 97.2. Le Télé Star n’existe pas aux Antilles. Sous un autre nom, tu vas peut être en trouver un 1 ou 2 mais c’est rare. Ici, tu as beaucoup de choix au niveau des programmes de télé. (Sonia, 31 ans)
Venue habiter en métropole, elle va devoir utiliser un autre programme. Sonia connaît les autres programmes, elle choisit le sien en connaissance de cause.
Je voulais toujours lire qu’est-ce qu’il y avait sur les feuilletons, Télé Star le donne. Je l’ai acheté par rapport à ça : quand je ne peux pas regarder quelque chose, je peux le lire. (Sonia, 31 ans)
Le contenu est détaillé et le journal doit répondre à des centres d'intérêts personnels. Etant trop occupée pour pouvoir suivre quotidiennement les séries qu'elle affectionne, elle se contente de lire les résumés qu'elle trouve dans son journal. Ainsi, elle garde le fil et peut reprendre les épisodes en cours. Ayant pris l'habitude de lire les résumés, Sonia pousse cette manie jusqu’à lire tous les résumés des séries proposés par son journal : celles dont elle regarde les épisodes, mais aussi les résumés des feuilletons qu'elle ne connaît pas.
La présentation, le contenu ont un impact particulier, ils leur permettent de se distinguer les uns des autres et de s'attacher une clientèle.
On le prend parce qu’il y a des jaquettes de films dedans, comme mon mari des fois, il enregistre des films, il prend les jaquettes. J’avais l’habitude d’acheter Télé Poche moi, il y a des histoires, des chansons. (Lucienne, 59 ans)
Les pratiques du mari ont amené une modification du choix du programme. Alors que Lucienne achetait Télé Poche, pour son contenu (les histoires et les chansons), la frénésie d'enregistrements de son mari les a amenés à modifier leur achat. Décidant qu'il aimerait se faire une collection de cassettes pour sa retraite, le mari de Lucienne enregistra en l'espace de quelques années plusieurs centaines de films. Chaque semaine, le magazine propose la jaquette des films diffusés dans la semaine. Juan sélectionne ce qu'il va enregistrer et range la cassette dans un boîtier rigide recouvert de la jaquette fournie par le magazine. Le recours aux enregistrements ayant pris un rythme quasi hebdomadaire, ils sont devenus des habitués du journal.
Si le contenu du journal a son importance, sa présentation en a tout autant. C’est ce qui attire Viviane, qui achète Télé Star depuis sa parution.
Télé star, parce que j’aime bien. C’est clair et net. Sur la même page, tu as toutes les chaînes. Je vois tout d’un seul coup. Tu vois plus rapidement le programme. Faut que je voie d'un seul coup, ce que je veux voir. (Viviane, 56 ans)
Lisibilité et rapidité de lecture sont mises en avant : l'accès à l'information doit être immédiat. C'est la double page sur laquelle apparaît la grille des programmes hertziens qu'affectionne tout particulièrement Viviane.
Gwenaele sous-entend quant à elle que l'achat du journal ne se fait pas que pour le programme.
Avant, on achetait un petit programme genre Télé Z, pas cher, quand tu es étudiant, tu achètes un programme télé pour avoir les programmes télé pas pour avoir autre chose. Je le lisais quand j’achetais autre chose que Télé Z, Télérama, ça m’arrivait de temps en temps d’acheter ça parce que j’aimais bien les rubriques, les critiques. (Gwenaele, 26 ans)
En tant qu'étudiante, la contrainte financière la poussait à acheter le journal le moins cher, les rubriques hors programme étaient peu nombreuses, occasionnellement elle se procurait d'autres journaux. Ce n'est plus un simple programme télé, mais un magazine, avec rubriques, articles. Pour Tania, le contenu du journal est important.
Je n’utilise pas de programme, "programme", je prends les Boum ou les Média pub, je regarde la veille, ce que je vais regarder le lendemain. Avant je prenais Télé Z, mais bon comme il n’y a pas grand chose à lire et que j’aime bien le Boum dedans il y a des trucs qui m’intéressent. (Tania, 23 ans)
Tania utilise des journaux télévisés gratuits, elle alterne entre deux en fonction du premier qu'elle trouve dans la rue. Elle choisit les gratuits car ils répondent à ses centres d'intérêts, cependant elle ne les considère pas comme de véritables journaux télévisés. A ses yeux, les magazines spécialisés, sont plus légitimes. Les gratuits sont une sorte de substitut. Cependant, elle trouve leur contenu attrayant, elle opte donc pour cette solution.

Le choix du journal télé est minutieux. S'il est en partie lié à la présentation, aux programmes eux-mêmes, ce sont les rubriques supplémentaires qui les distinguent les uns des autres. Ces lectures subsidiaires pèsent dans le choix du programme. Il est alors légitime de s'interroger sur l'influence qu'un journal peut exercer sur le choix d'un programme. Sur l'impact que peuvent avoir la présentation, les résumés, les avis des journalistes spécialisés sur la prise de décision du lecteur/téléspectateur.


L’acquisition
Le journal, objet concret appartenant à la sphère du moment télévisuel, outil du choix et de la comparaison, guide le téléspectateur dans sa consommation télévisuelle. Journal hebdomadaire, journal des programmes télévisés mais pas seulement, il se singularise par des articles, des rubriques. Consommé partiellement ou globalement, son achat comme sa lecture se déroulent selon un itinéraire codifié.

L'acquisition marchande
Grâce à l'abonnement, le téléspectateur reçoit chaque semaine dans son courrier son journal. L'itinéraire d'achat est réduit, l'abonnement se réactualise une fois par an, le recours à ce mode d'acquisition est suscité par diverses raisons. Mireille s'est abonnée pour recevoir le cadeau de bienvenue proposé par le magazine, Colette a une mobilité réduite, elle trouve bien pratique de recevoir chez elle son journal, d'autres sont motivés par la réduction financière que représente l'abonnement, enfin, en qualité d'abonnés ils reçoivent leur journal avant que celui-ci soit disponible dans les kiosques. En recourrant à l'abonnement, le consommateur le reçoit jusqu'à une semaine à l'avance, le temps à disposition du consommateur s'accroît, le journal rentre en fonction dès qu'il est reçu, alors qu'il ne sera effectif que quelques jours plus tard.

L'achat du magazine est l'occasion d’observer un certain nombre de rituels. L'achat est réglé et correspond à une certaine routine.
Dès le lundi, il l’apporte et hop, on le regarde. Des fois je mets aussi dedans un grattage. Il m’achète Voici, parce que j’aime bien la presse people. Ce sont les journaux du lundi. Moi c’est Télé star ou rien. (Viviane, 56 ans)
Le journal est acheté le lundi, jour de sa parution. Tous les lundis, c'est Bernard qui va acheter les journaux de sa femme. Il part avec son chien, qu'il emmène se promener au parc, puis se rend jusque chez le libraire.
Toujours au même libraire, là-haut, parce qu’il emmène son chien au bois, et c’est près du bois. S’il est ouvert. L’autre, il ne connaît pas son client. (Viviane, 56 ans)
Bien qu'il existe un autre libraire près de chez eux, Viviane et Bernard préfèrent aller chez celui près du parc. Elle met en avant la relation particulière, l'aspect social et l'attention du vendeur qu’elle compare avec ceux du libraire à côté de leur maison de campagne.
A la campagne, il nous connaît, ils sont beaucoup plus attachés au client, ils savent ce que l'on veut. (Viviane, 56 ans)
Quel que soit le lieu où ils se trouvent, ils achètent le même journal, le lundi, jour de sa parution. Dans un endroit comme dans un autre, ils mettent en avant la relation entretenue avec le vendeur. L'achat prend un aspect social : ils apprécient le fait d'être reconnus, et l'attention que leur porte le vendeur ("il sait ce que l'on veut").
Sonia elle aussi respecte un itinéraire.
Je l'achète tous les lundis, toujours dans le même kiosque. Il me connaît, il sait que c'est Télé star. (Sonia, 31 ans)
Ainsi, tous les lundis matins, avant de se rendre à son travail, elle s'arrête dans le même kiosque pour acheter son magazine. Le libraire la connaît, il sait ce qu'elle vient acheter. Cette connaissance ou reconnaissance du client participe à la fidélisation du client et à l'élaboration de la routinisation de l'achat. Elle passe au kiosque tous les lundis matin et emmène son journal au travail. Bernard achète tous les lundis, les journaux de sa femme en suivant un itinéraire minutieux. Dorénavant, les journaux sont achetés sur le parcours de la promenade du chien, leur précédent libraire ayant fermé.

Bien que l'achat soit occasionnel, le journal acheté est toujours le même, une préférence est établie. Et l'achat se fait lors de courses.
J’achète Télé 7 jours quand je vais faire les courses, quand j’achète un journal télé c’est celui là, c’est pas régulier, j’ai pas besoin d’avoir Télé 7 jours toutes les semaines, j’adore le regarder, quand je l’ai je le regarde. (Géraldine, 24 ans)
Le journal est acheté occasionnellement lors de courses dans son supermarché, bien qu'elle dise "adorer" le lire, elle ne considère pas cet achat comme prioritaire.
Télé 7 jours, c’est celui qui est dans le supermarché où je vais faire mes courses et puis c’est celui que je préfère, j’ai déjà acheté d’autres journaux. Télé Z, ça m’a pas plus et le truc du Monde mais ça me fait rire d’avoir le Monde TV, c’est assez snob. S’il y a le Monde TV le jour ou j’achète le Monde, c’est sûr je me sers de celui là. Quand je vivais chez mon père, il n’achetait jamais Télé 7 jours, pas de programme télé. Ma mère elle a Télé 7 jours. (Géraldine, 24 ans)
Télé 7 jours apparaît comme son magazine de référence. Son achat est occasionnel, son non achat ne signifie pas un non accès au programme TV. Parallèlement, elle achète un quotidien, le Monde, qui certains jours fournit le programme TV de la semaine, elle utilise alors celui-ci. Les propos de Géraldine introduisent une notion d'hérédité. Elle reproduit des pratiques vécues chez ses parents. Lorsqu'elle achète un journal, c'est celui que sa mère utilisait, un journal qu'elle a eu l'habitude de consulter pendant son enfance. A l'adolescence, partant vivre chez son père, une rupture s'opère : celui-ci n'utilise pas de programme TV. Aujourd'hui, elle allie les deux pratiques en achetant le même journal que sa mère, mais occasionnellement, car elle a appris à s'en passer chez son père. On trouve dans sa pratique, un peu de celle de ses parents.

Le caractère gratuit du journal donne à son itinéraire d'acquisition un aspect irrégulier. Dès sa sortie, Tania tente de se le procurer, les différents points de distribution étant inégalement approvisionnés, elle le prend au premier point de distribution qu'elle rencontre.
Ça arrive que je ne le trouve pas là où je le prends près de chez moi, alors je le prends soit au Franprix, soit sur Paris, ça dépend. (Tania, 23 ans)
Chaque semaine, elle recommence sa chasse et part à la recherche de son journal, elle y voue un véritable attachement et le lit immédiatement et dans sa totalité.


La lecture
Lecture immédiate et présélection
L'itinéraire d'achat du journal TV révèle un attachement tout particulier à un certain nombre de rites. Les termes de l'acquisition du journal sont empreints de valeurs sentimentales : le décorum, le vendeur, le lieu, le jour d'achat sont autant d'éléments qui ont leur importance. Une affection toute particulière est vouée au journal. Le moment de la lecture se positionne comme l'ultime rendez vous.
Télérama, on le lit tous quand on le reçoit parce que Télérama c’est plus que les pages télé, c’est aussi la critique de films, c’est quelques articles sur la télé ou sur des problèmes de société, c’est irritant. On en a marre de Télérama, mais bon il existe donc on le lit de toutes manières. On le lit quand on le reçoit, mais hors programme télé. Ça veut pas dire que l’on fait une lecture de fond mais on le parcourt avant. Tout le monde faisait ça, pour voir les derniers films sortis, le point de vue de Télérama sur les films. (Françoise, 59 ans)
Françoise lit son Télérama dès qu'elle le reçoit, en faisant abstraction du programme. C'était une pratique familiale, ses fils, son mari lisaient aussi Télérama. Ainsi utilisé, comme un magazine d'information, le journal se promène à travers les différentes pièces de leur maison, pourtant non équipées de télévision. Il est parcouru comme un magazine, sa fonction de guide TV est laissée de côté. Les programmes TV peuvent cependant être intégrés à la lecture. Tania se dirige directement vers eux dans le but d'organiser sa semaine télévisuelle. "Il faut que je sache" dit-elle, la lecture du programme est primordiale, elle s'organise et détermine ainsi son emploi du temps.
Je le regarde, tout de suite il faut que je regarde ce qu’il va y avoir à la télé. Quand j’ai vu, je le pose, comme ça je sais déjà ce que je vais regarder. Ce jour-là, je fais mon choix dès que j’ai le Boum. Il faut que je sache déjà, demain c’est ça, ça, ça. Je fais ça quand il n’y a rien de bon à la télé, pendant la pub, je papote et je me dis demain je vais regarder ça, ça, ça. (Tania, 23 ans)
Le programme télévisuel est planifié pour la semaine. Tania fait son choix dès qu'elle rentre en possession de son journal. Puis, dans un second temps, au jour le jour, pendant les publicités, elle le relit pour se remémorer ce qu'elle a choisi de regarder ce soir-là. Dès son achat, le journal est feuilleté, toutes les pages sont regardées en détail jusqu'aux publicités dans un ordre précis, les articles sont lus chronique après chronique, chaque semaine, l'ordre de lecture est respecté.
Je le prends comme ça, je prends la première page, je regarde les potins quelques fois ça m’intéresse alors je lis, sinon je regarde que les images. Je regarde toutes les pages, je lis les commentaires sur les films qui sortent au cinéma, sur les animaux. Je crois qu’on n’a jamais changé depuis que c’est paru. Faut que je vois d’un seul coup ce que je veux voir. Moi je le détaille, je regarde toutes les publicités et tout ça, et la BD, c’est mon copain. (Viviane, 56 ans)
La lecture n'est pas seulement le moyen de connaître les programmes mais déjà un temps de choix, de présélection des programmes susceptibles d'être regardés. Tout comme l'achat, la lecture fait elle aussi l'objet d’un rituel. Un rituel qui s'inscrit dans le temps, dans une pratique.
Depuis qu'elle est installée seule, Géraldine achète occasionnellement un journal TV. Bien que l'achat ne soit pas régulier, un rite de lecture, un itinéraire est suivi méticuleusement. La lecture suit un ordre, les chroniques sont hiérarchisées selon leur intérêt.
L’horoscope et ensuite si la star en couverture me semble marrante, je regarde l’article sur la star. Tu regardes l’actu télé, c’est ce qu’il y a de plus intéressant, intéressant non, mais c’est marrant, j’aime bien leurs petites phrases. Après je regarde tous les films de tous les soirs pour voir ce qu’il y a dans la semaine. Je regarde ce qu’il y a sur Arte pour voir ce qu’il y a à regarder. (Géraldine, 24 ans)
Bien que le journal ne soit pas acheté toutes les semaines, un rituel de lecture s'est instauré. Le journal qu'elle achète n'est pas un journal quelconque, mais le journal que ses parents achetaient pendant son enfance. Si aujourd'hui son achat n'est pas régulier, s'il reste ponctuel, les habitudes de lecture se sont instaurées et persistent. Malgré le changement de rythme, les rituels subsistent. Dès son acquisition, un premier coup d'œil sur les programmes permet de planifier le programme télévisé de la semaine. Chaque prime time est étudié avec soin.


L'élaboration de méthodes de lecture
La lecture du journal est immédiate. A peine à disposition, les pages sont feuilletées frénétiquement. De véritables méthodes sont élaborées afin de ne rien laisser passer. Viviane tourne les pages les unes après les autres, elle lit toutes les rubriques sans oublier une page de publicité.
Mireille est abonnée à son magazine télévisuel, elle le reçoit chez elle, une semaine à l'avance. Dès son arrivée, une première lecture est effectuée avec son stylo, Mireille coche et sélectionne tous les programmes qu'elle souhaite regarder.
Je fais avec un stylo, un bic, comme on est abonné au journal Télé loisirs, on l'a en avance. J’aurais fait, une, deux, trois croix selon ce que j’aime et puis je lis toujours l’avis qui est donné et aussi l’article sur le journal (le Parisien). Ce sont des critiques différentes. C’est pas toujours valable parce que les critiques dans le fond ils parlent en fonction de ce qu’ils ont ressenti eux. Je lis pour chaque chaîne et je coche en fonction de ce qui pourrait m’intéresser. (Mireille, 77 ans)
Elle sélectionne ses programmes quand elle reçoit son journal, une semaine à l'avance, puis au jour le jour, alors qu'elle a précédemment sélectionné ce qu'elle souhaitait regarder, elle lit le résumé et l'avis fourni par le Parisien. C'est à la suite de cette double lecture que son choix devient définitif. Les avis sont comparés, puis Mireille fait son choix. Le journal des programmes télévisés devient l'outil de consommation, il occupe une place importante dans le choix des programmes qui vont être visionnés. Le choix peut se réaliser très en amont. Ainsi, Mireille coche ses programmes et met en place son planning télé une semaine à l'avance. Outre le fait d'être utilisé comme outil de choix, par le biais des informations que le lecteur récolte sur les divers programmes, il permet au consommateur d'établir son menu télévisuel, la semaine de télévision se planifie. La lecture est un moment de plaisir, Mireille a élaboré une méthode, elle coche et attribue aux programmes une, deux ou trois croix selon leur intérêt. Toute la journée est passée au crible, les programmes quotidiens suivis tous les midis se voient attribuer leurs croix au stylo bille. Car le choix du stylo a aussi son importance : c'est un stylo bille et un bille seulement avec lequel les croix sont faites. La lecture, le choix participe au plaisir télévisuel avant même la diffusion du programme.

Sarah n'achète pas le journal. Cependant, quand elle se rend chez ses parents, elle jette un œil sur les programmes et lorsqu'elle repère quelque chose, elle se sert d'un post-it qu'elle place à côté de sa télévision.
Je ne pense pas à l’acheter. Quand je suis chez mes parents je feuillette pour voir s’il y a des films, des fois je note, tel soir il faut que je pense à regarder ou à enregistrer ça. Sinon c’est comme ça je tombe dessus. Je me fais un post-it que je mets sur la télé. (Sarah, 24 ans)
Sarah elle aussi anticipe, n'ayant pas de programme télé, elle le feuillette lorsqu'elle se rend chez ses parents, et recourt ensuite au système de post-it ou pense-bête. Le moment télévisuel et tout particulièrement le prime time (la programmation de la 1ère partie de soirée, le 20h50) se prépare. La programmation de la soirée est étudiée à l'avance, une attention particulière lui est portée.

La lecture déterminante
Une lecture immédiate liée à l'acquisition du journal est réalisée. Cependant, il existe un autre temps fort de lecture et de choix. La transition entre les programmes d'accès prime time et le prime est un moment propice au choix : le journal TV est sorti, sa lecture vient déterminer le choix de la chaîne regardée.
Le choix du programme s'effectue pendant la publicité entre les informations et le début du film. Monsieur S s'assoit sur une chaise, le journal sur la table, il lit à haute voix le programme à Madame S restée assise dans le canapé, ils choisissent ensemble. Ils utilisent deux critères de sélection. La date de dernière diffusion, ainsi ils privilégient les films qui n'ont pas été diffusés depuis longtemps. Ou bien, Madame S se fie à la mémoire de son mari : si celui-ci ne se souvient pas de l'intrigue, alors le programme est susceptible d'être choisi.
Je regarde le programme après dîner pendant la pub après le journal. Il y a tellement de rediff qu'on sélectionne les films en fonction de leur date de diffusion, on les regarde si mon mari ne s’en souvient pas. (M. et Mme S, 65 et 66 ans)
Jusqu'à présent, le choix du programme était anticipé. Ici, la distance entre le choix et le programme qui va être suivi est beaucoup plus réduite.
Je regarde le soir même. Avant de consommer je regarde et pis on prend ce qui nous convient le plus. (Gwenaele, 26 ans et Frédéric, 30 ans)
Gwenaele utilise le terme "consommer", elle ouvre son programme tel un menu et choisit son plat. Géraldine, elle aussi attend le dernier instant pour faire son choix, elle s'aide des résumés fournis par le programme télévisé pour faire son choix.
Soit Télé 7 jours, donc on tourne les pages pour voir quels sont les films en lisant les petits descriptifs, juste avant que le film commence. (Géraldine, 24 ans)
Le journal permet à tout moment de choisir un programme. Il permet aussi bien au téléspectateur d'anticiper sa semaine, tout comme de le renseigner ponctuellement. Lu, feuilleté, il fait référence. Son accessibilité, conférée par son support, fait de lui un objet au maniement facile. Lu ou feuilleté, c'est un objet vers lequel le consommateur revient, plusieurs lectures en sont faites. Après une lecture approfondie, le téléspectateur revient ponctuellement y chercher une information. Il accompagne alors le téléspectateur dans sa consommation télévisuelle.
Tania et Mireille qui ont épluché leur magazine dès qu'elles l'ont eu entre les mains, le reprennent et font une relecture rapide des programmes de la soirée. Une seconde lecture en guise de vérification est effectuée pendant la publicité du prime. Une double lecture est faite : une première informative, permettant une présélection en amont, puis une lecture déterminante quelques minutes avant le début du programme.

Grâce à une étude quantitative réalisée par l'Ipsos sur le choix du prime time, on retrouve les pratiques évoquées précédemment. Les chiffres Ipsos viennent quantifier des comportements qui ont été observés grâces à des méthodes qualitatives. Cependant, seules des méthodes qualitatives peuvent mettre en évidence la diversité des pratiques, le jeu des acteurs, les valeurs attribuées aux objets. Le journal TV, qu'il soit lu avant ou en regardant la télévision, participe pleinement au temps de télévision, c’est une phase de préparation. Ainsi, ce sont 58% des Français qui lisent leur magazine dans la journée où ils l’ont acquis. Et 30% qui le lisent quand ils en ont besoin, c’est-à-dire avant de regarder le programme de leur soirée. La question Ipsos ne propose qu'une réponse aux enquêtés. Or, au vue des observations, la lecture à l'acquisition est accompagnée d'une relecture en prime. Ainsi, les 30% d'individus lisant leur guide TV avant le début du programme ne prennent pas en compte ceux qui relisent leur journal. Enfin 12%, le lisent à un autre moment. Ce chiffre englobe le cas de Martine qui feuillette son journal en allant aux toilettes. Le choix de ce lieu influe sur sa lecture. Il n'est pas cantonné aux WC, il est sorti si besoin est. Martine attribue à son guide TV un intérêt minimal, elle ne l'a pas choisi, il lui est envoyé par le biais de son abonnement au câble.
Je le lis aux toilettes. On le met là, comme ça chacun regarde, quand on en a besoin on le prend, on le traîne avec nous. Mais sinon c’est là que tu as cinq minutes, que tu n’as pas le temps de lire un bouquin, donc tu feuillettes Télé câble satellite. C’est là où tu lis les petits articles, les petites rubriques, t’es tranquille personne ne te dérange. Ce n'est pas une perte de temps, tu ne vas pas regarder ça. T’as cinq minutes tu regardes un truc, tiens ça serait sympa que je vois ça, c’est tout, ça se borne à ça. (Martine, 36 ans)
Le journal n'est pas feuilleté devant la télévision. Contrairement à Françoise, qui lisait son journal comme un magazine, et le promenait d'une pièce à l'autre de la maison, Martine juge cette lecture comme une perte de temps. Elle le feuillette, lit quelques articles lorsqu'elle a un moment, mais ne désire pas s'installer pour le consulter. Placé dans les toilettes, il est utilisé comme occupation.

Les deux types de lecture que je nommerai "lecture à l'acquisition", pour le premier, et "lecture en prime", pour le second, se distinguent dans le temps et dans leur approfondissement. Ils se démarquent aussi par leur aspect individuel pour l'un, et collectif pour l'autre. La première lecture est un plaisir solitaire, les journaux sont lus par un seul membre de la famille à la fois. Face à leurs journaux, les téléspectateurs choisissent leurs programmes et planifient leur semaine. L'aspect individuel de cette lecture n'ôte en rien le caractère "familial" d'un magazine. Le journal passe par tous les membres du foyer. Lors de la lecture en prime, plus succincte, un membre de la famille annonce les programmes afin d'en déterminer un. Les titres des programmes sont lus à haute voix d'après l'ordre des chaînes. Le journal est, selon l'horaire, à usage individuel ou à usage plus collectif.


Un objet affectif
Bien qu'étant abonnée, Lucienne recourt à un second journal.
Quand je suis en vacances et puis qu’il y a la télé et bien je l’achète, parce que je n’emmène pas celui d’ici. Moi je le trouve bien, en plus il est tout petit. (Lucienne, 59 ans)
Ils peuvent le recevoir en vacances ils ne le font pas, ils reçoivent toujours leurs journaux à leur domicile parisien. Le journal auquel sont abonnés Lucienne et son mari n'est pas celui qu'elle affectionne, mais celui de son mari. Elle met donc à profit la période des vacances pour acheter un autre programme, un qu'elle affectionne plus. A travers la consommation de plusieurs journaux, Lucienne est à la recherche de contenus différents. Les journaux de programmes télévisés prennent une nouvelle dimension. Ils sont consultés comme des magazines : les articles et les rubriques sont lus, épluchés. Si ces magazines se définissent par ce qu'ils fournissent, c'est-à-dire les programmes télé, ils se distinguent les uns des autres par leur contenu.
La lecture s'avère particulière, elle est propre à chaque téléspectateur, les magazines sont manipulés, chacun établit son ordre de lecture. Si chaque manipulation est spécifique à un individu, le journal de par sa composition, sa mise en page, sa rédaction, son contenu, va influencer la lecture. Ainsi, deux journaux, deux programmes télévisés seront lus ou feuilletés différemment.
On s’est abonné au câble et là j’ai eu 6 mois d’abonnement à Canal hebdo, je le recevais gratuitement, je le lisais, mais sans plus, il n’y avait pas assez de ragots, moi je suis habituée à la présentation de Télé 7 jours. J’aime bien le regarder, chez le grand-père d’Arno, je lis Télé 7 jours, en plus il est abonné, il l’a une semaine à l’avance et je fais les mots fléchés. (Rafaële, 24 ans)
L'attachement au journal persiste. L'adaptation au nouveau ne se fait pas si aisément. Lorsqu'elle se rend chez le grand père de son ami, elle en profite pour feuilleter le journal qu'elle affectionne et y fait les mots croisés. Ce dernier étant abonné, il le reçoit en avance, elle en profite pour regarder les programmes, lire les résumés et faire une présélection. L'attrait du programme se trouve autant dans les à-côtés, que dans les programmes télévisés eux-mêmes.
Objet anodin du quotidien, sans valeur pécuniaire, il se transmet pourtant. Il apparaît doté d'une valeur affective, de souvenirs familiaux. L'usage de l'objet se transmet.
Ma mère a eu Télé 7 jours pendant des années et puis là, depuis quelques temps, elle ne l’achète plus, elle est toute seule et puis c’est un truc familial, nous on lit tout du début à la fin, les potins de stars et on finit par l’horoscope. Moi je lisais tout, les résumés des séries, je me lisais Télé 7 jours, Les feux de l’amour, ça m’arrive de regarder des fois, je lis le résumé comme ça je sais ce qui ce passe. (Rafaële, 24 ans)
Le journal s'inscrit dans un contexte familial, c’est un objet partagé, utilisé par tous les membres du foyer. Rafaële ne l'utilise plus aujourd'hui, étant abonnée au câble, elle reçoit le journal par son opérateur satellite. Elle continue à le lire occasionnellement lorsqu'elle se rend chez le grand père de son ami, qui lui, est abonné. Une relation s'établit entre le journal et le consommateur. C’est un objet au caractère particulier, un objet collectif qui circule entre les personnes, les lieux, au sein du foyer, mais aussi en dehors, puisqu’il peut être emmené comme lecture pendant un trajet ou lors de voyages. Il illustre une transmission de consommation. Les enfants continuent à acheter le journal qu'ils lisaient lorsqu'ils étaient chez leurs parents, tout comme ils emportent avec eux un rapport au journal, une façon de le lire, de se l'approprier. Une valeur affective englobe l'acquisition et la lecture du journal.


Le guide TV
Quel que soit le type d'outil utilisé : le zapping, les magazines télévisés ou le guide des programmes, on observe un temps fort de choix. Le choix des programmes se fait différemment selon l'horaire. Les programmes de soirées, les primes, sont choisis avec plus de minutie. Selon les horaires, il apparaît que le recours aux outils de programme télévisuel n'est pas systématique. Le câble, le satellite amènent de nouveaux comportements. Face à des chaînes de plus en plus nombreuses, un choix de plus en plus vaste, de nouveaux services sont mis en place, le guide TV se diffuse. L'accès y est automatique dès l'abonnement au câble ou au satellite. Ces produits amènent la consommation de nouveaux services, face auxquels les journaux de programmes sont délaissés. Gwenaele et Frédéric se mettent d'accord sur le programme de leur soirée après consultation du guide.
On a le câble donc on a le guide qui te permet de savoir ce qu’il y a sur le câble. Quand on a envie de regarder la télé on regarde le guide et on choisit un programme. (Gwenaele, 26 ans et Frédéric, 30 ans)
Depuis qu'ils ont pris le câble, ils ont adopté le système du guide TV : ils n'achètent plus de programmes télévisés. Ainsi, à tout moment de la journée, ils consultent les programmes en passant par leur télécommande.
Un temps d'adaptation est nécessaire, un temps qui permet à chacun de trouver de nouveaux repères.
Je n’ai pas une relation privilégiée avec le programme télé, puisque de toutes façons via canal satellite on a les résumés et tout. On s’en sert tous les jours, depuis que l’on est installés. A Daumesnil, on ne s’en servait pas du tout, on était pas habitués, peut être parce que l’on regardait moins la télé à Daumesnil… ( Rafaële, 24 ans)
Rafaële parle de "relation privilégiée", terme qui reflète l'attachement qu'elle avait pour son ancien programme télé. Pendant deux ans, alors qu'elle est abonnée au câble, elle a continué à consulter son journal. Ce n'est que lorsqu'elle a déménagé qu'elle a changé ses habitudes et adopté le guide TV, qui n'était jusqu'alors utilisé que par son ami. Ce déménagement rompt l'itinéraire d'achat de son programme : de nouveaux commerçants, de nouvelles habitudes, elle met fin à cet achat. La seule possibilité d'utilisation du guide par le biais du câble n'a pas été suffisante pour rompre ses habitudes. Ceci montre combien sont ancrés les rîtes quotidiens, seul un bouleversement plus global dû à un déménagement à mis fin à ces habitudes.
Cependant, l'arrivée de ces nouvelles chaînes peut entraîner des changements de comportements au quotidien, le mode de sélection des programmes en est affecté.
Quand ça m’intéressait pas, je passais sur toutes les chaînes, même les vides. Je faisais tout le tour. Maintenant je connais mieux, alors je mets le guide et je regarde les chaînes que j’ai. Je ne connais pas les numéros. Pourtant ça fait un an, je ne connais que les chaînes arabes et ciné cinéma. (Halima, 33 ans)
Le nombre de chaînes et leur numérotation amènent le téléspectateur à modifier ses pratiques. Le zapping devient moins distrayant, plus difficile. En prenant un abonnement, câble ou satellite, les consommateurs choisissent les chaînes qu'ils veulent recevoir. Un choix est effectué parmi les menus proposés par les opérateurs. Si les chaînes choisies n'ont pas de numéros consécutifs, des canaux blancs apparaissent entre les chaînes, lorsque le téléspectateur zappe, il rencontre ces canaux vides. Pour que le zapping soit efficace, le téléspectateur doit connaître les numéros des chaînes dont il dispose. Le zapping devient plus difficile, cette contrainte pousse l'utilisateur à utiliser le guide TV. Une consommation en entraîne une autre.

L'acquisition de chaînes du câble ou du satellite modifie les rapports aux outils du choix. Le premier impact s'observe sur le zapping. Les premiers jours, l'attrait suscité par les nouvelles chaînes stimule le zapping. C'est la phase de découverte, le téléspectateur passe d'une chaîne à une autre, il fait défiler les programmes. Ce zapping n'a pas pour finalité la recherche d'un programme, il est motivé par l'abondance de nouveautés. Une fois la phase de découverte passée, le zapping sélectif peut débuter. La numérotation des canaux des nouvelles chaînes vient perturber le zapping. Contrairement aux chaînes hertziennes disposant de numéros se suivant, la numérotation des chaînes du câble et du satellite est attribuée différemment selon les opérateurs. Si le consommateur utilise les boutons + ou - de sa télécommande, il rencontre les canaux vides des chaînes auxquelles il n'est pas abonné. Pour zapper, il doit alors composer un à un les numéros, soient entre 2 et 3 chiffres pour chacune des chaînes. L'acte du zapping s'avère fastidieux. Le consommateur apprend les numéros des chaînes qu'il suit fréquemment.
La multiplication du nombre de chaînes ne développe pas le zapping, mais incite le téléspectateur à une présélection. Le zapping persiste, mais son champ se réduit aux chaînes les plus consommées. Plus le nombre de chaînes mis à disposition est important, plus le téléspectateur sélectionne les chaînes sur lesquelles il va zapper.
Les nouveaux usages du câble et du satellite apparaissent après un temps d'adaptation. Une fois l'utilisation des guides assimilée, les journaux papiers perdent de leur valeur. Les téléspectateurs adoptent ce nouveau mode de choix. D'une simple pression, ils obtiennent divers renseignements sur les programmes à venir, les programmes en cours, des résumés, le récit des 10 premières minutes … Au fur et à mesure que le téléspectateur s'approprie l'usage du guide, il délaisse ses journaux papiers. Il investit un nouveau mode de choix.
L'arrivée de nouvelles données, en l'occurrence des nouvelles chaînes dans le cas présent, amène le consommateur a repenser les outils du choix. Les différents modes de choix restent les même, mais leur usage se modifie.


Le recours à la presse spécialisée télé se fait massivement, 91% des téléspectateurs s'y réfèrent pour faire leur choix. Les outils de choix sont croisés puisque que 54% d'entre eux regardent les bandes-annonces. Le zapping arrive en troisième position, il n'est utilisé que par 30% de la population. Le recours à l'un de ces outils est influencé par différents facteurs. La possession d'une offre de télévision élargie augmente le recours au titre TV et au guide des programmes. Parmi tous ces outils, le titre TV se détache nettement des autres. Concret de par son support (le papier), il se distingue en terme d'usage et d'affect. Les utilisateurs parlent de leur journal avec un intérêt, ils le manipulent lorsqu'ils l'ont sous la main, mettent en avant les rubriques, leur disposition, la mise en page. Ils développent tous ces atouts comme pour séduire l'enquêteur. Le changement des habitudes prend du temps, l'arrivée et l'acception d'un nouveau journal ou d'un nouvel outil met du temps à s'installer.


C- Le temps du choix.
 Quel que soit le type d'outil utilisé : le zapping, les magazines télévisés, un guide de programmes, leur utilisation est inégale selon les moments de la journée. Et au fil de la semaine, des "temps forts du choix" se distinguent, privilégiant un outil en particulier.
Le choix du programme se fait différemment selon l'horaire. Les programmes de soirée semblent choisis avec plus de minutie. Selon les horaires, en matinée ou l'après midi, il apparaît que le recours aux outils de programme télévisuel n'est pas systématique.


Quel que soit l'outil utilisé (zapping, titre télé, télétexte), 82% des Français décident de ce qu'ils vont regarder le jour même, et 36% arrêtent leur choix juste avant le début du programme.
Bien que 58% des consommateurs de presse TV lisent leur journal dès qu'ils l’ont en leur possession, et qu'un certain nombre d'entre eux présélectionnent ce qu'ils vont regarder, le choix définitif n'est arrêté que le jour même de la diffusion.

 Le téléspectateur recourt tout au long de la journée à ces différents types d'outils télévisuels. Leur usage varie selon les horaires. Si le recours à un outil n'est pas systématique, c'est que l'intérêt porté au choix du programme diffère selon le moment de la journée. Il peut être laissé de côté. Colette allume sa télévision tous les midis afin de regarder les informations. Elle suit ensuite le programme allemand diffusé par la chaîne. Elle éteint la télé puis la rallume en fin d'après-midi pour suivre Questions pour un champion et les informations. Quotidiennement, elle suit le même itinéraire télévisuel. La diffusion de ces programmes étant inchangée d'un jour sur l'autre, Colette ne se réfère pas à son journal pour choisir son programme. L'habitude est ancrée dans le quotidien, les émissions sont inclues dans l'emploi du temps journalier. Cependant, elle recourt à son programme pour choisir le film qu'elle va regarder pendant sa soirée.

Les programmes de première partie de soirée sont certainement les plus diversifiés. Après le journal télévisé, il n'existe aucun programme long (films, émissions) quotidien. D'une chaîne à l'autre, ou sur une même chaîne d'un jour à l'autre, les programmes changent. Le téléspectateur est amené à faire un choix. Bien que non quotidiens, les programmes obéissent pourtant à un rythme hebdomadaire. Ainsi, chaque chaîne a défini pour chaque jour de la semaine une thématique. Certains soirs seront réservés à des films, d'autres à des reportages, des variétés ou encore des feuilletons télévisés, chaque chaîne définit sa propre grille thématique. Cette grille permet au téléspectateur d'avoir une connaissance minimum du programme. Pour un jour donné, il sait quel type de programme il trouvera sur chacune des chaînes. Avant même d'avoir recours à un des outils de choix télévisuel, il peut avoir connaissance d'un minimum d'informations sur les diffusions de la soirée. Pour plus de renseignements, le recours à ces outils est nécessaire. C'est donc en partie la construction des grilles de programmes des chaînes, qui contribue à expliquer le comportement des téléspectateurs. Ceux-ci sont amenés à se référer à un outil de choix pour certains programmes.

Le choix de l'outil conditionne son utilisation. Le zapping, outil de l'immédiateté, ne peut être utilisé que de façon ponctuelle. Dès que le téléspectateur a allumé son téléviseur, il peut opérer un tour de zapping. Pour choisir le film de première partie de soirée, le zappeur doit attendre le début de la diffusion des programmes de chaque chaîne afin de faire son choix. Le télétexte et le journal des programmes permettent une certaine anticipation. Ils sont l'un comme l'autre consultables à tout moment. Dès qu'il souhaite regarder la télévision, le téléspectateur est à même de se référer à l’un de ces outils pour faire son choix. Pourtant, l'observation des pratiques tend à souligner que la référence à au moins l'un de ces outils n'est pas systématique, l'outil utilisé peut varier selon le moment de la journée.

Anne a clairement conscience qu'elle prête plus attention à ce qu'elle regarde le soir, que la journée, où la télévision est utilisée comme un objet qui accompagne ses différentes activités. Le soir, au contraire, la télévision fait office de divertissement et devient l'activité principale. De fait, le temps des publicités entre la fin des journaux télévisés et le début des films est devenu un moment propice au choix du film du soir. Françoise et son mari allument la télévision vers 20h pour les informations, ils dînent en les regardant et ne s'interrogent sur le programme du reste de la soirée que pendant ce laps de temps publicitaire.
Les infos sont finies donc on prend Télérama on a largement le temps de le consulter pendant la pub. Pendant que je regarde Télérama, y’a Pierre mon mari qui zappe comme un fou. (Françoise, 59 ans)
Ils jugent le temps de la publicité long, ils le meublent en recherchant un programme. Françoise lit à haute voix le programme pendant que Pierre, son mari, en profite pour zapper et faire plusieurs fois le tour des chaînes. Le temps de la publicité s'est transformé en temps de choix. Cependant, moins de publicité ne serait pas pour leur déplaire. Le rituel s'est instauré. Pour Françoise, pendant la publicité "on a largement le temps".
Le temps du choix du film se ritualise, chacun choisit son outil.
Moi aussi après Burger quizz pendant la pub ou après les infos comme tu as au moins un quart d’heure. Comme c’est Monsieur télécommande, dès que le Burger quizz est terminé, il va aller regarder ce qu’il y a et puis il me demande de choisir. Et je choisis. (Rafaële, 24 ans)
Quand l'émission se termine, Arno va sur le guide, car c'est lui qui a en main la télécommande et laisse choisir son amie Rafaële. Chacun s'approprie ce temps publicitaire, essentiellement considéré comme un temps mort, un temps de latence. Ce temps est utilisé pour choisir le programme du soir, chacun se réfère à son mode de sélection, journal, zapping, télétexte.
Je jette un œil sur le programme, regarde ce qui se passe à 20h50 pour voir, je fais ça après dîner pendant la pub après le journal. Je le feuillette juste. (M. et Mme S, 65 et 66 ans)
Lors de la coupure, le journal est parcouru différemment, après une première lecture effectuée en journée, le journal est feuilleté afin d'opter pour un programme. Le mode de lecture est différent de celui de la journée.
Le téléspectateur joue avec les différents outils qu'il a en sa possession.


B- L'usage des 7 modèles de décision du marketing appliqué au choix du programme
Face à la diversité des programmes proposés aux téléspectateurs, le choix peut sembler difficile. Ce qui conduit à se demander comment le téléspectateur trie, sélectionne ce qu'il souhaite regarder. Grâce au modèle de décision mis en place par les études marketing pour étudier la consommation, j'illustrerai les mécanismes de choix des téléspectateurs.
Comme un client dans un supermarché, notre téléspectateur va se promener dans les différents linéaires et d’une simple pression sur la télécommande, changer de rayon. Le satellite et le câble sont à l’image même des hypermarchés : plus de rayons (de chaînes) signifie encore plus de choix. Les bandes-annonces sont attirantes, c’est un condensé du meilleur de la chaîne, ou d’une émission. La télévision aussi a ses têtes de gondole. La TV devient un véritable supermarché, jusque dans son fonctionnement. Les rayons ne sont pas extensibles : quand un produit a peu de succès, il est remplacé. Comme un client qui fait le choix de ce qu’il achète, le téléspectateur fait le choix de ce qu’il regarde. L’un comme l’autre est soumis à certaines contraintes comme le temps, la famille et la norme sociale. La décision apparaît comme un arbitrage plus ou moins rationnel et conscient. Le modèle de décision du marketing se compose de sept sous modèles de décision, qui offrent une description fine des comportements possibles face au choix.


L’habitude : "Quand il arrive, il regarde la 5"
Parmi les 7 modèles de la consommation, nous trouvons l’habitude. C’est un modèle répandu dans le comportement de consommation. Le consommateur varie peu ses achats, il achète régulièrement soit les mêmes produits, soit les mêmes marques. C’est un comportement récurrent, comparable à un réflexe.
A plusieurs reprises, l'occurrence "habitude" se retrouve au niveau des pratiques des téléspectateurs, entre autres au niveau de la chaîne. Le consommateur adopte un comportement type, une sorte de réflexe.
Eh bien avant, je regardais le feuilleton sur la deux. Pendant un moment il y avait Derrick, ça a changé. Après il y a eu Faber. (Lucienne, 59 ans)
Voici un exemple type. L’enquêtée questionnée sur ses pratiques, sur les séries qu’elle regarde, répond qu’elle regarde une chaîne. Elle précise ensuite les séries qui ont été diffusées depuis plusieurs années pendant ce créneau horaire. En dépit les changements de programmes, Lucienne a continué à suivre les programmes diffusés par France 2. Depuis plusieurs années, elle regarde France 2, elle a suivi successivement un grand nombre de séries. Tout au long de l’entretien, elle en évoque 6 (Le renard, Un cas pour deux, Derrick, Faber, Rex, L’enquêteur). En recherchant les anciennes programmations, nous aurions certainement l’occasion d’en retrouver d’autres. Quant à son mari, elle ne peut pas me citer clairement les émissions qu’il regarde, mais elle me cite les chaînes.
Quand il arrive, il regarde la 5, on mange et puis après on regarde Canal+. (Lucienne, 59 ans)
Les entretiens nous révèlent que d’autres enquêtés ont des pratiques similaires. Sonia regarde Sunset Beach, puis elle va s’occuper de la cuisine. Pendant ce temps, son mari regarde la télévision, ou plus précisément une chaîne.
Il regarde toujours la 6, quand il arrive, il regarde toujours la 6. Oui, toujours, oui sinon, il ne regarde pas. Il n’a pas vraiment de séries préférées. (Sonia, 31 ans)
Derrière cette pratique guidée par l’habitude, nous retrouvons ici la notion d’indifférence. Son mari n’a pas de préférence, il regarde les séries diffusées sans véritablement les choisir.
Quand Sonia raconte ses dimanches, journées particulières puisqu’elles ne sont pas occupées par des horaires de travail, on trouve d’autres types d'habitudes, c’est une autre chaîne qui a la primeur.
Alors le dimanche, on regarde. Alors là j’allume la une. Mais je vais te dire que je ne suis pas forcément entrain de regarder, je suis là pour me reposer donc quand le sommeil arrive… (Sonia, 31 ans)
L’expression employée par Sonia, "j’allume la une" en dit long. Ce n’est plus un programme que l’on regarde, c’est une chaîne. Or le dimanche, plusieurs chaînes (TF1, France 2, M6) diffusent des séries. La chaîne a une importance considérable. Avant même peut être la programmation, puisque dans le cas présent, les enquêtés ne naviguent pas entre les programmations des différentes chaînes.
L'habitude qui se construit autour de la chaîne apparaît de façon récurrente au fil des entretiens. Au sein d’un même foyer, les habitudes de chaîne sont différentes selon les individus. Sur certains temps, comme le week end, où plusieurs personnes peuvent regarder simultanément le même poste, on trouve un consensus pour une chaîne. On ne peut rattacher un foyer à une chaîne. Tout au long de la semaine, les enquêtés vont naviguer entre les différents programmes, ils s’arrêteront sur certains canaux plus que sur d’autres. Cependant à certains moments, lors de créneaux horaires assez précis, on notera un attachement à une chaîne. Les programmes changent mais les enquêtés restent.

Cette attitude que l’on retrouve à travers les différents entretiens va se répercuter sur les programmes suivis. L"arbitrage par habitude va considérablement réduire le choix des téléspectateurs. Ils vont alors être amenés à regarder la série ou l’émission diffusée par la chaîne. On ne peut guère parler de choix, ni de véritable décision. L’habitude restreint le choix, elle peut être comparée à un réflexe, il n’y a plus de prise de décision.

En outre, on s’aperçoit que la notion d’habitude peut avec le temps se modifier et que l'habitude peut donner naissance à la notion de préférence, comme elle fait émerger la notion d'indifférence. A travers les entretiens, on remarque que l’habitude va susciter un intérêt grandissant pour le programme.
J’ai commencé à regarder sans comprendre qui était machin, qui était truc, en me disant mais pourquoi ils coupent au moment où ça devient intéressant et tout. Et donc plus je regardais plus je commençais à connaître, je dirais pas faut que je rentre c’est l’heure de Sunset beach, faut que je rentre. Mais je veux dire je ne le zappe pas. (Camille, 15 ans)
Camille utilise cette série comme une sorte de passe temps, un entre-deux, en attendant un programme qui l’intéresse plus. L’attitude qu’elle adopte face au programme révèle un intérêt assez faible pour ce qu'elle regarde. Bien qu’elle soit devant la télévision, ceci n’est pas un véritable temps de télévision, elle utilise cette série pour combler un vide. Profitant de l’absence de sa mère pour la regarder et ainsi contourner les interdits parentaux, elle est contrainte de regarder les programmes diffusés à ces moments-là. Ce n’est pas un temps fort de télévision, mais un temps d’occupation. Elle regarde ce qui est diffusé, des programmes qu’elle n’affectionne pas particulièrement. C’est la télé pour la télé. Camille trouve dans cette pratique certainement plus de plaisir à déjouer les interdits de sa mère qu’à regarder la télévision. Cependant, comme elle le dit elle même, plus elle regarde et plus elle connaît. Bien qu'elle ne précise pas qu’elle s’y est attachée, ce feuilleton a suscité chez elle de la curiosité. Sunset beach est une sorte de saga quotidienne, dont les épisodes se suivent et qui demande une certaine assiduité. Ce type de série ne correspond pas à ce qu’elle regarde habituellement, mais elle s'y est attachée. Quand elle le peut, elle la regarde.
Margot évoque un cas un peu différent avec Beverly Hills, une série qu’elle a suivie pendant un moment, qu’elle aime toujours. Cette série est diffusée le samedi après-midi, Margot ne possédant pas de magnétoscope, elle ne peut suivre tous les épisodes.
Je ne vais pas m’empêcher de sortir pour une série, mais si je suis à la maison je regarde. (Margot, 26 ans)
La série télé est un objet d'affection, malgré un suivi irrégulier, elle n'est pas totalement abandonnée. L’habitude et l’intérêt pour l'histoire, les personnages attirent le téléspectateur.
Et puis Beverly Hills, je ne sais pas, parce que j’ai vraiment regardé depuis le tout début, et c’est un truc, tu vois, ça fait longtemps que je le suis. Ca a commencé, il y a énormément de temps, c’est tous les samedis vers 17h00, avant c’était vers 19h00, ça fait au moins 5 épisodes que j’ai ratés. (Margot, 26 ans)
Dans des cas comme celui-ci, où chaque épisode est lié et vient constituer une partie de la trame globale, la connaissance de la série et l'intérêt de la série passent par un suivi régulier. Ce dernier crée l'attachement aux personnages et aux intrigues. Mais cela laisse une certaine marge de manœuvre aux téléspectateurs, ils peuvent reprendre le fil après avoir laissé passer quelques épisodes.
Alors même que le téléspectateur se détache et se lasse de la série, l’habitude agit sur la pratique. Malgré une assiduité parfois très relâchée, la série n'est pas totalement abandonnée.


L’aversion : "Je ne regarderai pas quelque chose qui s’appelle Les feux de l’amour"
A travers les entretiens, plusieurs types d’aversions sont catégorisées. Elles sont suscitées par un genre de feuilleton, la nationalité d’un programme ou encore par un personnage. Parmi les entretiens, l’aversion la plus récurrente ne concerne pas les séries télévisées mais le football. C’est là que les réactions sont les plus vives. Chez Sonia et Lucienne, les soirs de match, les différents postes s’allument, chacun regarde son programme, alors que les autres soirs, ils s’accordent généralement pour la programmation d’une des chaînes.
Des aversions concernant une série ou un type de séries de façon générale existent. Camille choisit les programmes qu'elle regarde par élimination.
C’est clair que je ne regarderai pas quelque chose qui s’appelle Les feux de l’amour ou Amoureusement votre, c’est clair qu’un truc comme ça, je ne regarderai pas. (Camille, 15 ans)
Dans les deux exemples cités, le titre est assez explicite quant au contenu de la série. Ce sont des feuilletons à mi-chemin entre les romans à "l’eau de rose" et les sagas de type Dallas, Dynastie. L’intitulé de la série offre au même titre que le nom d’un produit, une première idée du contenu aux consommateurs. Par ailleurs, les horaires de diffusion fournissent à leur tour d’autres indices quant au genre auquel la série peut appartenir. L’intitulé des séries va être à la source d’une première sélection. Si le titre déplait, l’enquêté évite d’office la série. Le téléspectateur opère une première sélection en amont, avant même de regarder la télévision. Elle n’est pas encore allumée, mais il sait déjà ce qu’il ne regardera pas.
Camille déclare éprouver une véritable aversion pour les séries allemandes. Ce n’est plus un genre dont elle parle, mais un style. La grande majorité des séries allemandes diffusées sur nos chaînes sont des séries policières. Elle ne rejette pas toutes les séries policières, mais seulement les séries allemandes. La nationalité du produit apparaît comme un second critère de sélection. Un critère fondé sur un a priori qui va induire un comportement d'évitement. Camille va continuer à zapper et va choisir son programme par élimination, elle rentre alors dans une phase de consommation par évaluation.
La catégorisation par nationalité se retrouve dans d’autres entretiens, elle est utilisée par les enquêtés pour définir un style, une catégorie de séries policières, une ambiance. La nationalité est utilisée par les enquêtés comme une sorte de label, comme une garantie de qualité, exactement comme des idées préconçues sur la qualité des voitures allemandes, plus luxueuses, plus sûres, ou italiennes, très sportives…
La notion d’aversion se traduit par une non-consommation, le téléspectateur ne regarde pas tout. L’aversion n’est pas un temps de télévision, mais plus un temps de sélection en amont du temps de télévision, il participe à la sélection d'un programme.
Enfin, il existe un troisième type d’aversion, celle pour un ou plusieurs personnages d’une série. Les enquêtés regardent assidûment une série qu’ils aiment, ils développent toute une série de sentiments à l’égard des personnages, ils effectuent une sorte de tri en fonction des représentations et de leurs goûts. Sonia écarte les personnages qu’elle n’aime pas, qu’elle juge peu intéressants, en zappant.
Sunset beach, ça m’arrive souvent des fois quand on montre souvent Meg, je ne regarde pas trop, parce que je n’aime pas du tout Meg, je préfère Maria. Amour, gloire et beauté c’est pareil, quand on voit trop souvent Brooke et pas Taylor, je ne regarde pas souvent. (Sonia, 31 ans)
Concrètement que fait Sonia, elle zappe ou se lève pour faire autre chose. Elle tri, elle ne regarde que les intrigues de la série qui vont mobiliser les personnages qu’elle aime. Elle regarde sa série par intermittence, elle s’assoit quand cela l’intéresse, elle se lève ou zappe si elle n’aime pas un personnage.
Camille adopte une attitude un peu similaire, quand les personnages ou les intrigues ne l’intéressent pas, elle zappe elle aussi et ainsi en profite pour faire le point sur les programmes qui sont diffusés simultanément sur les autres chaînes, elle anticipe et décide ce qu’elle regardera quand sa série sera terminée.
L’aversion pour un personnage est moins importante que l’attraction pour la série dans sa globalité. Quand trop d’éléments déplaisent aux téléspectateurs, la série est délaissée. L’attraction pour la série doit être suffisamment forte pour retenir le téléspectateur. Il zappe mais revient.

Les enquêtés sont sensibles aux changements de personnages. Face au départ d’un personnage, les réalisateurs d’une série ont plusieurs stratégies qui s’offrent à eux. Soit ils gardent le personnage et remplacent l’acteur, soit ils font sortir le personnage de la série. Lorsque le personnage est conservé, malgré le changement d’acteur, les enquêtés manifestent leur déception. Quand ce phénomène touche un personnage clé de la série, on peut constater que certains téléspectateurs vont abandonner la série. Malgré le fait que le personnage reste intact et que les enquêtés n’ont pas une affection particulière pour l’acteur en lui-même, le changement d’un personnage va retentir sur leur suivi de la série.
Parfois, c’est un détail, la moindre modification peut avoir une répercussion. Lucienne a été fortement marquée par le changement de la voix de L’inspecteur Derrick.
Il y avait un truc qui m’avait gênée, c’est quand on avait Derrick, il avait changé la voix, ah ça je ne sais pas, ça m’a troublé, ça n’allait pas du tout. (Lucienne, 59 ans)
La voix, incarnée par la doublure française, fait partie intégrante du personnage. Bien que déroutant, le changement n’a pas altéré sa pratique, elle continue à suivre cette série.
Représentations et sentiments guident le téléspectateur dans ses choix. C'est à travers ses ressentis qu'il opte ou au contraire qu'il fuit les programmes ou l'intervention de certains personnages.


L’attraction : "J’aimais Bobby"
L’attraction va fonctionner sur le même principe que la répulsion. Comme pour la répulsion, nous allons retrouver exactement le même genre de représentation, les discours sont les mêmes. Les enquêtés sont attirés par un type de série, par la nationalité ou encore par des personnages. Attraction et répulsion sont combinées, elles agissent ensemble, les enquêtés zappent quand ils n’aiment pas un personnage et c’est l’attraction qui va les retenir.
J'ai arrêté de regarder Dallas, parce que j’aimais Bobby et qu'il est parti. (Sonia, 31 ans)
Sonia donne l’impression que tout l’intérêt de la série repose sur un personnage. A travers les séries, elle cite un seul personnage, pas forcément son personnage préféré d’ailleurs mais celui qui apporte le plus de piquant à la série. Suite au départ de Bobby (Patrick Duffy), elle arrête de regarder la série Dallas.
Les entretiens montrent que toucher à un personnage c’est prendre le risque de perdre une partie des téléspectateurs. Suite au succès de la série Star Trek, dans les années 70, un premier film a été réalisé pour le cinéma Star Trek, puis un second, La colère de Kad, à la fin duquel, Spoke, le personnage emblématique de la série meurt, ce qui suscita un véritable scandale aux Etats Unis. Les fans n’ont pas du tout accepté le destin qui lui était réservé. Les scénaristes ont dû se pencher sur l’écriture d’un troisième film dans lequel ils ont fait ressusciter le personnage. Monsieur Spoke est devenu un personnage intouchable, le point fort de cette série. La série Star Trek existe toujours sous le nom de Star Trek  next generation pour la différencier de la série initiale Star Trek classique, les personnages ont tous changé, mais l’histoire de fond, le contexte reste le même. Pour des raisons biologiques, le personnage devait être remplacé, L’acteur vieillissant plus vite que le personnage extraterrestre qu’il interprétait à l’écran.
Un vulcain qui est censé vivre plusieurs milliers d’années, qui commence à avoir des rides partout, un ventre bedonnant, non. (Silvère, 30 ans).
Même un fan ne peut concevoir que le rôle de Monsieur Spoke, soit repris par un autre acteur, la série ne pouvait continuer comme ça. Cependant, la nouvelle version de Star trek n’a jamais atteint le succès de la précédente.
Dans un article de Télérama hors série, spécial séries, 50 séries sont passées à la loupe, elles ont toutes en commun le succès qu’elles ont obtenu. L’un des articles concerne une série française intitulée Janique Aimée diffusée dans les années 60. L’article de Télérama reflète ce phénomène d’attraction et d’attachement pour un personnage, une histoire.
….Cet ancrage des personnages dans le quotidien va recouper la vie des téléspectateurs au-delà de toute espérance. Le thème musical du feuilleton (signé Norbert Glanzberg, décédé en mars dernier) devient vite un signe de ralliement. Chaque soir, la France entière se passionne pour le destin de la petite fiancée abandonnée. A l’approche du dernier épisode, le public se déchaîne. “J’avais obtenu d’en écrire cinquante-deux au lieu de trente-neuf, raconte Siclier. Et vers la fin, on s’est aperçu qu’un des personnages principaux, le fameux Bernard (Michel Bardinet), était devenu antipathique au public. C’était un cri unanime : Vous n’allez pas lui faire épouser Bernard ! Les pressions étaient de plus en plus fortes : lettres, télégrammes, sans parler des coups de téléphone.” Témoin de ce véritable phénomène de société, Télé 7 jours publie, en avril 1963, une double page d’interviews de téléspectateurs (parmi lesquels on trouve Catherine Langeais, le critique Morvan Lebesque, et Fernandel !) interrogés sur le thème : Comment imaginez-vous la fin de Janique Aimée ?“ J’ai peur qu’elle ne revienne vers Bernard, répond Fernandel. Pour le public populaire dont je suis, si Bernard gagnait on serait un peu déçu.”
Mais le dernier épisode, où Bernard se repentait et tombait dans les bras de Janique, était tourné. En catastrophe, Jacques Siclier écrit une scène où il lui dit qu’il n’est pas digne d’elle. Le médecin de l’hôpital où elle travaille – qui l’aime en silence – la prend par le bras, la console et on peut supposer qu’elle va refaire sa vie avec lui. “Personne n’a été content ! commente Siclier. Parce qu’elle ne se mariait pas… Je n’ai pas souvenir d’un tel remue-ménage autour d’une émission !”…
Il est difficile de dire quels sont les points communs entre Monsieur Spoke et Janique Aimée, un Vulcain de l’espace et une infirmière appartenant à la petite bourgeoisie de Province, mais ces deux personnages ont touché les téléspectateurs, certes pas les mêmes et certainement pas de la même façon, mais ils sont l'un et l'autre devenus deux idoles. Les réactions sont vives, un tel intérêt va alors entraîner des pratiques spécifiques. Ces séries, ne sont pas regardées comme les autres, ce sont de véritables temps fort de la pratique télévisuelle de chacun.

Comme précédemment, la nationalité d’une série est mise en avant. Si pour certains, elle agit comme une répulsion, pour d’autres elle est attractive. Ainsi Lucienne, qui regarde exclusivement des séries policières, les différencie par genre, elle les classe. La nationalité devient un critère de sélection.
C’est à dire j’aimais bien les séries allemandes moi ou américaines, mais les françaises, c’est pas tellement formidable. On dirait qu’ils n’ont pas de dialogues. Les films policiers français, ça n’a rien à voir avec un policier allemand ou américain. (Lucienne, 59 ans)
Difficile de comprendre ce qui distingue les séries les unes des autres. Pourtant le téléspectateur opère une distinction, et choisit ainsi ce qu’il va regarder. Silvère part d’une constatation, parmi ses séries préférées une majorité est de nationalité anglaise.
Mais je préfère les séries anglaises de façon générale. Star Trek, c’est un produit purement américain, mais d’une manière générale je préfère les séries anglaises. (Silvère, 30 ans)
Les enquêtés expriment leur attirance pour certains types de séries. Cette attirance est peut être la plus évidente, quand ils évoquent les séries qu’ils suivent ou lorsqu’ils tentent de les résumer, on s’aperçoit qu’elles ont toutes entre elles, un certain nombre de points communs. Les enquêtés affectionnent un type particulier de séries. Lucienne regarde des séries policières, Sonia et Margot des sagas, Silvère de la science fiction.
Le style de séries affectionné par les enquêtés peut remonter à l’enfance, ou plutôt l’adolescence. Il semblerait que les goûts télévisuels se forment très tôt. Cependant, si le style de séries évolue peu, l’intérêt que l’on y trouve se transforme. Margot parle de Sunset beach, des ingrédients qu’elle aime dans cette série.
Ce que je n’aime pas dans ces séries-là c’est tout le coté, je t’aime nanani, tout est gai, tout est normal en fait, ce que j'aime c’est le vice. Pourtant j’aime pas tellement ça dans la vie, mais dans les feuilletons j’aime bien. (Margot, 26 ans)
Puis plus tard, au cours de l’entretien, elle livre les premières séries auxquelles elle s’est attachée. Elle parle alors de Santa Barbara, une série du même style que la précédente dont elle était une vraie groupie. Dans les deux cas, ci-dessus et ci dessous, elle évoque à chaque fois l’attraction pour un aspect de la série.
Ce qu’il y a je n’aimais pas le côté mesquin par contre, tu vois ce que je veux dire parce que ce que je préférais avant, c’était vraiment Iden et Cruse. (Le couple idéal de la série, beauté, richesse, gentillesse…) (Margot, 26 ans)
Bien que les goûts évoluent, les enquêtés regardent le même style de séries. Ils ne sont plus attirés, ni réceptifs aux mêmes aspects de la série, les goûts télévisuels semblent se former tôt dès l’adolescence.
Ce sont autant de petits éléments qui sont mis en avant, comme les vêtements, les coiffures, la mode en générale et le style de vie des personnages, en un mot du rêve. Les séries sont alors utilisées comme une source d’inspiration, de références.
Alors Beverly Hills, c’est clair les fringues ça tape. Beverly Hills, franchement, derniers cris. Les nanas plus, mais enfin les mecs, ils sont tous bien sapés, de toute façon ce sont des séries tunées. (Sonia, 31 ans)
Les enquêtés n’acceptent pas le terme de "modèle", il est peut être trop fort, cependant dans la pratique ils sont utilisés comme des références. Camille le dit, elle reproduit certaines coiffures ou le maquillage, pour d’autres ce sont les vêtements, voir certaines répliques.
Elles sont toujours coiffées différemment, je tire certaines coiffures de ça, le maquillage, ce genre de trucs. (Camille, 15 ans)
Ce qui est vu à la télévision sera réutilisé dans un contexte ultérieur et différent.
C’est pas des modèles pour moi, mais par exemple quand j’entends une vanne dans Friends, ils envoient une vanne et tu vois ça claque et je vais m’arranger pour la ressortir. (Camille, 15 ans)
En France comme aux Etats-Unis, Friends est un succès certaines agences marketing y ont décelé un véritable potentiel. Dans la série, les personnages ont l’habitude de consommer régulièrement la même marque de boisson, en quelques mois les ventes de ladite boisson ont explosé. C’est une stratégie marketing qui est employée couramment à la télévision, au cinéma ainsi que dans le monde de la musique. Bien que les personnages ne soient pas reconnus comme des modèles, ils ont pourtant une influence considérable, il est vrai que beaucoup de références sont typiquement américaines et vont moins sensibiliser le téléspectateur français. L’impact des séries étrangères sur la consommation est donc peut être plus difficilement mesurable.

Attraction et suivi sont deux notions distinctes, les entretiens révèlent que l’intérêt que peut susciter une série ne va pas toujours de paire avec le suivi de ladite série.
Quand les enquêtés sont attirés par plusieurs programmes, ils se retrouvent devant l’obligation de faire des choix, en fonction de leur emploi du temps et du type de diffusion de la série (quotidienne ou hebdomadaire). Le nombre de séries suivies par les enquêtés est fortement conditionné par ces fréquences de diffusion. Plus une série est diffusée au cours de la semaine, plus les enquêtés vont concentrer leur intérêt sur un petit nombre de séries. Il est difficile pour le téléspectateur de suivre de manière assidue plusieurs séries diffusées quotidiennement. Quand les enquêtés se retrouvent face à la nécessité de faire un choix entre deux programmes, les horaires de diffusion vont jouer un rôle important dans leur choix, ils privilégient les séries qu’ils peuvent regarder en "direct", le magnétoscope reste peu utilisé. Sonia suit le fil conducteur des épisodes grâce aux résumés de son journal télé, et regarde à la télévision les épisodes diffusés pendant les vacances.

L’attraction est plus qu’une simple notion, c’est un temps fort de télévision. Cette notion a un véritable impact sur les pratiques télévisuelles. La préférence va déterminer le choix d'un programme et influencer la manière de le regarder. Les séries préférées ne sont pas regardées comme les autres. Le zapping est une pratique que l’on retrouve régulièrement au fil des entretiens, surtout lors des coupures publicitaires, mais qui tend à disparaître lorsque les enquêtés regardent leurs séries préférées. Des comportements spécifiques s’installent.
Est-ce que ça m’arrive de zapper entre temps ? Une série que j’ai l’habitude de regarder, c’est clair que non. Si, pendant la pub. Si ça m’arrive, ouais mais encore, j’en profite pour faire autre chose, pour aller pisser, téléphoner vite fait. (Margot, 26 ans)
L'attraction est un temps de télévision très fort où le suivi du programme occupe entièrement le téléspectateur. La télévision est alors l’unique activité du moment. La pub, quelques fois zappée, s’avère un moment important. Elle est utilisée comme un break permettant certaines activités (coup de fils, toilette, frigo …) sans perdre une miette de la série. Ces séries attirent toute l’attention du téléspectateur. Les enquêtés s’aménagent des conditions idéales et fixent leur concentration sur un seul centre d’intérêt.
Non, en général, je ne fais que ça. Tu as envie d’être au calme quand tu regardes une série, tu as envie d’être bien, reposée, de t’affaler sur le canapé. Tu te dis si je pars et que l’autre elle a fait une vacherie à l’autre tu te dis j’aurais loupé, donc c’est pas bon. (Margot, 26 ans)
Si je regarde Friends je suis comme ça. (Elle me fixe les yeux grands ouverts, bouche bée). Je tire la langue. Alors là je ne zappe pas du tout du tout. (Camille, 15 ans)
Camille fait la distinction entre l’attention qu’elle porte aux différentes séries qu’elle regarde en fonction de l’intérêt qu’elle leur voue. Pendant l’entretien, elle confie que le samedi, elle monte la télévision du salon dans sa chambre pour regarder Buffy. Elle avait déjà émis le souhait, quelques temps auparavant, de pouvoir regarder un jour par semaine la télévision dans sa chambre, elle avait alors choisi le mercredi. Or quand la série Buffy contre les vampires commence à être diffusée le samedi soir, elle décide de changer son jour de télévision afin de pouvoir regarder calmement sa série. On retrouve des éléments similaires chez Emmanuel et Sophie.
Quand on mange, on va regarder ce qui passe à la télévision et après quand on a fini de manger qu’on est bien concentré paf. Si j’ai le malheur de lui parler, elle rembobine. (Emmanuel, 32 ans)
Le soir avant d’aller au roller, le vendredi soir, je rentrais à la maison et je me matais mon petit Star Trek classique sur grand écran (rétro projecteur) en bouffant avant d’aller au roller, ça c’était un grand plaisir. (Silvère, 30 ans)
La série est mise en valeur par les conditions, l’atmosphère que mettent en place les téléspectateurs. L’attitude de Camille ainsi que celle de Sophie et Emmanuel rappelle presque l'atmosphère des salles de cinéma, où les spectateurs s’abandonnent totalement au film. Ces micros rites valorisent des séries qui le sont pourtant rarement par les chaînes. La série s'inscrit comme un rendez-vous quotidien.
Il est évident que quand il y avait Twin Peaks que je ne voulais rater aucun épisode, que j’ai tout enregistré etc..., je préférais ne pas donner de rendez-vous le soir de Twin Peaks. Si jamais il y avait à, bah j’enregistrais et je regardais après. (Silvère, 30 ans)
Ces séries sont regardées avec un intérêt particulier, la série devient l’unique objet de l'attention des téléspectateurs. Il n’est pas question de faire une autre activité. Les séries peuvent être suivies dans un endroit spécifique (une pièce plutôt qu’une autre), d’une manière particulière (au lit, assis dans un canapé, avec le rétro projecteur…)

Les éléments constituant l'attractivité d'une série sont divers : c’est le charisme et la personnalité d'un personnage, le genre de la série, ou la nationalité d'un programme. Cependant, un certain nombre de contraintes, comme l’heure de diffusion, vont rendre impossible le suivi de ladite série. Aujourd’hui, l’utilisation du magnétoscope ainsi que la diffusion d'un certain nombre d'objets concrets peuvent palier cette difficulté.


L’évaluation : "Tu regardes pour savoir par quoi la série a été remplacée?"
La notion d'évaluation est appliquée différemment selon l'horaire. En journée, le téléspectateur recourt à la télécommande, l'évaluation est rapide. . Lorsqu’il est indécis, il regarde simultanément plusieurs programmes et alterne d’une chaîne à l’autre par tranche de quelques minutes, avant d’opter définitivement pour l’un ou l’autre.
En soirée, outre la télécommande, d'autres éléments font leur apparition. Le recours au guide TV, quel que soit le support (journal papier, FAI, télétexte), est différent selon l'horaire de la journée. Seul le film du soir fait l’objet d’une évaluation approfondie, c’est un programme qui est choisi en connaissance de ce qui est diffusé ailleurs. Les bandes-annonces ont un impact et orientent la décision. Les enquêtés sont encore une fois amenés à regarder ce qui est diffusé sur des chaînes qu’ils regardent déjà. Au cours de la journée, ils recourent moins à leur programmes télévisé et se fient d'avantage à leur connaissance de la programmation : un tour rapide de zapping est effectué.

La notion d'habitude interfère à plusieurs niveaux dans l'évaluation. Les enquêtés font le tour des chaînes avant de choisir leur programme. Cependant, le zapping représente un tour d’horizon assez incomplet car certaines chaînes sont éludées.
C’est pas une chaîne que je regarde, tu sais je zappe, mais je n’atterris jamais sur France 2. (Margot, 26 ans)
L’évaluation se fait donc entre un nombre restreint de canaux, certains étant plus privilégiés. L’habitude réduit fortement la notion d’évaluation, les enquêtés regardent une chaîne et ses programmes sans nécessairement se renseigner sur ce qui est diffusé ailleurs.
Au contraire, l'habitude peut privilégier une chaîne. Depuis plusieurs années, M6 diffuse tous les samedis soirs la Trilogie. Depuis les débuts de la programmation, une dizaine de séries ont été diffusées. Quand une saison se termine, la chaîne diffuse alors une nouvelle série. Les séries se succèdent et une ou deux semaines avant, la chaîne annonce la fin de la série. Comme le dit plus bas Emmanuel, il regarde pour se faire une idée, pour compenser. Quand la série plaît, elle devient alors attractive. Au bout de quelques épisodes le rapport à la série se transforme, la notion de compensation évolue rapidement. Le téléspectateur accroche à la série, n’y adhère pas, ou y reste indifférent. La compensation marque un moment de la décision.
Parce que ça passait dans la trilogie du samedi soir. Là, ils nous ont remplacé Buffy par quoi ? Alors là tu regardes pour savoir par quoi la série a été remplacée. Maintenant, on ne regarde plus que Roswell, on ne regarde pas les trois sorcières qui ont le nombril à l’air, ni l’autre qui a une super ouïe et qui se fait toujours assommer par derrière. (Emmanuel, 32 ans)
Si le substitut convient, les enquêtés vont suivre ce nouveau programme. S’ils y sont indifférents, le téléspectateur adopte alors l’un des comportements suivants. Si le programme est diffusé à un horaire où l’enquêté a l’habitude de regarder la télévision, il évaluera cette nouvelle programmation par rapport à celle des autres chaînes. S’il trouve mieux, il changera de chaîne, sinon il suivra la nouvelle série. Le téléspectateur n'arrête pas de regarder la télévision sous prétexte que son programme est interrompu, le temps de télévision est comme inscrit dans un emploi du temps fictif, il varie peu, ne s’intercale pas avec d’autres activités.
Dans le cas où la série remplacée n’est pas suivie en direct, mais enregistrée et regardée ultérieurement, la nouvelle série devra faire ses preuves d'autant plus vite qu'elle risque d'être abandonnée beaucoup plus rapidement que lorsque le programme est regardé en direct.

Le temps ou plus exactement le manque de temps pousse certains des enquêtés à limiter le nombre de séries qu’ils vont suivre. Ils font alors un choix entre les différents programmes qui les intéressent. Plusieurs critères vont rentrer en compte dans leurs décisions concernant la série en elle-même et l’horaire de diffusion. Chaque début d’année, les chaînes programment des séries inédites, les téléspectateurs doivent faire un choix.


La compensation : "Pyramide on regarde maintenant parce qu’il y a le foot de l’autre coté"
Les notions de compensation, d’indifférence et d’économie, sont apparues plus rarement dans les entretiens que les précédentes. Lorsqu'elles étaient présentent, elles étaient liées à l’une des quatre notions précédentes.
La notion d’habitude amène certains acteurs à une situation d’indifférence, la notion d’économie se retrouve simultanément à la notion d'évaluation.

Outre le fait de représenter des catégorisations marketing, les notions d'attraction, d'habitude ou de compensation sont avant tout des termes régulièrement employés dans la langue française. Ces deux mots se retrouvent de façon récurrente au fil des entretiens. Les enquêtés les emploient pour raconter, analyser leurs pratiques. Mais bien que décrite, la pratique de "compensation" n'est pas nommée comme telle. Au supermarché, la pratique de "compensation" consiste à acheter un produit à la place d’un autre, on substitue un autre produit à une marchandise manquante.




 La fiction représente 17.7% des programmes télévisuels. Tous genres confondus, la fiction est le second genre le plus répandu sur le petit écran, après les documentaires. Mais les fictions sont pourtant les programmes les plus regardés. L'offre est inférieure à la demande. Bien que plébiscitées par ceux qui font la télévision autant que par ceux qui la regardent, les séries restent bien malmenées par les chaînes. Certaines ont été diffusées dans leur intégralité, d’autres n’ont été achetées que partiellement (elles sont achetées par saisons), certaines saisons sont en cours de tournage, d’autres ne font pas assez d’audience, leur diffusion est interrompue… Pour toutes ces raisons, la programmation des chaînes se modifie, les séries changent de créneaux horaires, ou encore sont remplacées par d’autres.
Quand une série est remplacée, que ce soit par une émission ou une autre série, la nouvelle programmation est calculée pour toucher un public plus large, le but étant toujours d’améliorer l’audimat. Dans cette optique, quand une série en remplace une autre, elles ont souvent entre elles un certain nombre de points communs. Nous n’imaginons pas un programmateur remplacer Dallas par Star Trek. De temps en temps, certains évènements viennent bouleverser la programmation. Pour cause de coupe du monde de football, la diffusion des programmes a été modifiée.
On allume la télé, il est midi moins dix, y’a les jeux et après il y a les infos. Pyramide on regarde maintenant parce qu’il y a le foot de l’autre coté. (Mme et M. S., 65 et 66 ans)
Leur jeu habituel étant momentanément suspendu, M. et Mme S regardent celui proposé par la chaîne concurrente.

Quand le consommateur ne trouve plus un produit dans un rayon, il le remplace. Soit il décide d’acheter le même produit mais dans une autre marque, soit il change de produit. Au niveau de la télévision, on observe un phénomène similaire. Lorsqu’une série disparaît, le téléspectateur cherche à la remplacer, soit en regardant le nouveau programme diffusé par la chaîne, soit en changeant de chaîne. Il va chercher ailleurs ce qu’il veut voir, cette pratique est d’autant plus forte quand les enquêtés ont le câble ou le satellite.
Les entretiens, au même titre que les études d'audimat menées par Médiamétrie, montrent que les enquêtés regardent la télévision à des horaires fixes, des horaires qui sont eux même liés à leur emploi du temps (temps de travail, enfants à charge etc…). Ils retrouvent une série diffusée aux mêmes horaires. La fidélité à la chaîne reste alors assez forte, les autres chaînes n’ayant pas de séries pendant ce créneau, ou au contraire diffusant des séries appartenant à des genres différents.

Le phénomène de compensation est en partie lié à la notion d'habitude de chaîne et aux horaires réguliers du téléspectateur. Aujourd’hui des outils comme le magnétoscope pourraient annuler ces effets, chacun pourrait regarder ce qu’il veut au moment où il le veut. Le phénomène de compensation tendrait à disparaître, mais le magnétoscope n’est pas utilisé dans ce sens. Le téléspectateur évalue sans cesse les programmes qu'il suit en fonction de ses envies et du temps qu'il dispose.


L’indifférence : Il n’a pas vraiment de série préférée
La notion d’indifférence marche de paire avec la notion d’habitude. Elles se retrouvent ensemble dans une même réplique, comme si l’une induisait l’autre.
Il arrive, il regarde toujours la 6. Il n’a pas vraiment de série préférée. (Sonia, 31 ans)
Le mari de Sonia n’a pas de série préférée. Il regarde M6, entre 19h00 et 20h00, ce qui correspond à l’heure où il rentre et le moment où il passe à table ; un temps de battement entre deux temps forts. Le choix du téléspectateur ne peut être analysé sans prise en compte de l'offre télévisuelle. En se penchant sur la programmation des chaînes hertziennes, à cet horaire là, on remarque que seule M6 diffuse des séries télévisées. Les séries qui sont programmées par la chaîne ne sont alors peut être pas celles auxquelles il adhère le plus (une hypothèse). Sonia et son mari se sont abonnés au câble. Malgré l'accès à une nouvelle offre plus abondante, leur pratique n’a pas changé dans un premier temps. Quelques temps après avoir réalisé l’entretien, la série Le flic de Shanghai qu’il affectionnait s’est achevée, elle a été remplacée par Buffy contre les vampires, une série de style très différent (policier kung-fu / surnaturel vampire démon et compagnie). Cette série ne l’intéressait pas et comme il possédait désormais le câble, il a changé ses habitudes pour regarder un programme diffusé sur le câble. Cependant, il a fallu un certain temps pour qu’il change ses habitudes.
Nous pouvons avancer deux hypothèses. L’introduction d’une nouvelle donnée, dans ce cas, le câble, peut modifier des pratiques très ancrées dans le quotidien. D’autre part, quand le choix des possibles s’étend, l’indifférence tend à diminuer, l’acteur va redéterminer ses choix en fonction de ses préférences, donc par attraction.
L’exemple ci-dessous va tendre vers une confirmation de la seconde hypothèse. Lorsque les enquêtés évoquent leur enfance, le thème de l’indifférence apparaît. Mais il est parfois masqué sous d’autres thèmes comme dans l’extrait ci dessous.
Dynastie, Dallas, j’ai regardé, j’ai suivi, mais j’étais un peu obligée quand t’es petite, t’as tes parents qui regardent, ils sont à fond dedans. C’est comme ça que je suivais. (Margot, 26 ans)
La notion d’obligation, donc de contrainte est ce qui apparaît en premier lieu, l'aversion émerge dans un second temps. Margot n’a pas le choix du programme, et ce n’est pas cette émission qu’elle aurait souhaité regarder. Les séries suivies pendant l’enfance relèvent de l’indifférence : c'est la télé pour la télé.
Des fois on mangeait dans le salon, on mangeait automatiquement devant la télé. Et c’est des trucs qu'on t’empêche de faire quand tu es enfant. On te dit non, il ne faut pas manger devant la télé. Nous on ne nous interdisait pas spécialement devant la télé, donc si c’est une série qui te bassine, tu étais content, tu te dis bon je suis devant la télé point. (Margot, 26 ans)
Quand les possibilités sont réduites, où quand l’acteur n’a pas le choix, il s’accommode de la situation. Assis devant la télé, l'enfant développe une indifférence pour ce qui est diffusé.

On retrouve d’ailleurs ce phénomène, chez les enquêtés qui utilisent la télévision comme bruit de fond. La télévision est allumée en quasi-permanence, les enquêtés ne sont pas assis devant, elle accompagne une autre activité, un peu comme pourrait être utilisée la radio. Ce n’est pas un temps de télévision, c'est-à-dire un temps où la télévision monopolise exclusivement ou quasi exclusivement l’attention du téléspectateur. Ici la télévision est en second plan, elle va accompagner l’acteur dans ses autres occupations. Ce qui passe à l’écran n’est pas primordial.


L’économie : "Je ne regarde pas, je lis seulement sur Télé Star"
L’économie est certainement la notion la plus sensible et la plus délicate à cerner. Contrairement à des schémas plus classiques de décisions appliqués à des produits de consommations, produits alimentaires, vêtements, bijoux…, la notion d’économie occupe une place importante dans la décision du consommateur. Dès que l’argent entre en scène, la notion d’économie rentre en compte. Dans le cas présent, on ne peut parler d’économie d’argent, par contre on peut appliquer cette notion au temps.
A certains moments, les enquêtés vont chercher à économiser du temps, ils vont entreprendre simultanément au suivi de leur programme une autre activité, et donc ne pas suivre leur série. L’économie et l’indifférence pourraient porter à confusion, puisque dans les deux cas, l’acteur réalise simultanément deux activités.
Ces deux situations sont en fait très différentes Comme nous l’avons vu précédemment dans la notion d’indifférence, la télévision est utilisée comme un bruit de fond, ce qui passe à l’écran a peu d’importance aux yeux de l’acteur. Or ce n’est pas le cas pour la notion d’économie. Le téléspectateur cherche à économiser du temps. Il se peut qu’il entreprenne une seconde activité simultanément à la série qu’il est entrain de suivre. Mais cette pratique est occasionnelle, la série suivie garde toute son importance, et c’est parce qu’elle suscite un intérêt particulier pour l’enquêté qu’il va la suivre tout en vaquant à ses occupations. C’est une sorte de compromis. Plutôt que de ne pas voir un épisode, il choisit de faire cohabiter deux activités. Ce sont habituellement des séries que les enquêtés suivent assidûment, des temps forts de télévision, où les enquêtés se consacrent exclusivement à leur série.
Des fois, je ne la regarde pas, je vais dans la cuisine, je fais mes affaires quand je vois qu’il y a un truc important, j’entends quelque chose, je cours tout de suite tu vois. C’est comme ça, que je regarde Sunset Beach, sinon, je lis vraiment sur Télé Star. (Sonia, 31 ans)

L’économie de temps se retrouve aussi sous d’autres formes. Comme Sonia l’a mentionné précédemment, elle suit ses séries grâce aux résumés qu'elle trouve dans les journaux télévisés.
Le vendredi je l’enregistre. Des fois, je le regarde le samedi, des fois le dimanche. Quand je vois que le jeudi ce n'est pas intéressant, le vendredi des fois ça m’arrive je ne l’enregistre même pas. (Sonia, 31 ans)
Le vendredi, Sonia finit de travailler plus tard. Pour ne pas rater sa série, elle l’enregistre. Comme d’autres enquêtés, elle fait une sorte de calcul coût/bénéfice. Si elle juge que l’épisode n’est pas assez intéressant, alors elle ne le regardera pas, elle se contentera de lire le résumé fourni par le programme télévisé. Ce n’est pas une pratique isolée, elle adopte la même stratégie pour d’autres séries.
Amour, gloire et beauté, Les feux de l’amour, je ne regarde pas, je lis seulement sur Télé Star. (Sonia, 31 ans)
Ce sont des séries qu’elle a suivies pendant plusieurs années. Depuis la naissance de son fils, elle n’a plus le temps de les regarder. Avant, explique-t-elle, elle commençait le travail un peu plus tard, elle avait le temps d’en regarder une le matin avant de partir (à l’heure réelle de diffusion), puis elle enregistrait l’autre et la regardait en rentrant. Aujourd’hui, du fait de ces nouveaux horaires, il faudrait qu’elle enregistre ces deux séries. Cependant, elle n’a pas le temps de les regarder le soir. Elle a fait le choix de privilégier Sunset beach, une série qu’elle regarde simultanément à sa programmation. Quant aux deux autres, elle lit les résumés dans le journal et continue à les regarder pendant ses vacances.
Sonia recourt à un double système d’économie. Dans un premier temps, l’enregistrement qu'elle regarde en fonction de l’intérêt des épisodes précédents, et dans un second temps, la lecture du programme télé, qui lui permet de suivre le fil des séries qu’elle ne regarde pas au quotidien.

L'économie s'exprime en terme de temps, temps gagné ou temps à ne pas perdre. Certaines activités sont cumulées, dans un compromis pour qu'elles puissent l'une et l'autre être réalisées. Si cela s'avère impossible, des stratégies peuvent être mises en place. Sonia garde un œil sur le contenu et la progression de l'histoire de ses feuilletons en achetant un journal TV fournissant un résumé des programmes.
Le téléspectateur économise et rentabilise ce qu'il regarde en fonction du temps dont il dispose.

Les modèles de décision que sont l'habitude, l'aversion, l'attraction, l'évaluation, la compensation, l'indifférence et l'économie se retrouvent au fil de l'observation des divers comportements. Certaines notions se combinent, d'autres s'opposent mais fonctionnent de paire. Le programme est un objet que l'individu choisit en fonction de ses intérêts et de ses possibilités.
Une étude réalisée par le groupe Ipsos, sur le choix des programmes en prime time révèle que 41% des téléspectateurs justifient leur choix en avançant qu'ils ont l'habitude de regarder ce programme, et 39% en déclarant qu'ils aiment bien l'acteur ou l'animateur principal. L'étude quantitative Ipsos confère aux modèles de l'habitude et de l'attraction un poids important dans le choix. C'est selon l'un ou l'autre que dans la majorité des cas, le choix s'opère. Ce ne sont cependant que des modèles de choix, des outils viennent participer à la prise de décision, un certain nombre de facteurs humains entrent en ligne de compte.



Conclusion
Le choix s'élabore autour de l'utilisation d'outils informatifs comme la télécommande, les journaux des programmes, le guide TV. Chacun de ces trois outils répond à une approche, une manipulation et des attentes différentes. Leurs particularités leur confèrent des usages complémentaires.
Le zapping est l'outil de l'immédiateté, de l'instant, c'est un outil faiblement informatif, le téléspectateur est amené à se fonder une opinion sur une fraction d'images. Proche du réflexe, un moment de latence provoqué par une coupure publicitaire ou un passage ennuyeux suffit à le déclencher. De l'ordre de l'informatif, il est aussi de l'ordre du plaisir. L'acte de zapper constitue une partie du temps télévisuel, un temps de recherche qui permet de s'informer sur ce qui est en cours de diffusion et d'occuper les temps morts.
Le zapping de recherche est un outil qui s'élabore, il se fonde sur des préférences, les chaînes sont activées les unes après les autres selon l'intérêt qui leur est porté. Certaines chaînes sont automatiquement éludées du tour de zapping, parmi les interviewers, certains n'iront jamais sur Arte ou encore des chaînes thématiques du câble telles que TFJ ou KTO .
Par opposition au zapping, le journal des programmes nécessite une anticipation et permet alors une projection. Le journal est choisi entre une multitude de titres disponibles sur le marché, le choix porte sur la mise en page, le contenu, le prix… Son acquisition suit un itinéraire précis, l'achat est ponctuel, le contact avec le vendeur participe au rituel mais ce dernier prend toute son ampleur dans la lecture. Il peut être feuilleté de rubriques en rubriques, épluché de la première à la dernière page, le journal est semaine après semaine parcouru machinalement. L'abonnement réduit l'itinéraire d'acquisition sans altérer le rituel de lecture. La première lecture permet une présélection des programmes à venir.
Le guide TV se positionne entre le zapping et le journal des programmes. Il se consulte pendant le temps télévisuel de la même manière que le zapping, tout en permettant à l'utilisateur de se renseigner sur la programmation à venir, les programmes sont consultables quelques jours à l'avance. Il offre un grand nombre d'informations sur les programmes, heures de diffusion, de rediffusion, résumés…

L'usage de ces outils s'inscrit dans le temps. Selon les horaires de la journée, un outil sera favorisé par rapport à un autre, l'attention portée au choix du programme varie au fil des heures. Une étude quantitative fait ressortir le soin méticuleux avec lequel le programme du soir, le prime, est choisi. Le laps de temps publicitaire situé entre la fin des informations et le début du programme apparaît comme un temps fort, les outils sont mobilisés, 36% des téléspectateurs déterminent ce qu'ils vont regarder pendant la coupure publicitaire. Une lecture, voire une relecture du journal est effectuée, le choix est arrêté. Un tour de zapping approfondi suivant un ordre préétabli commence, le guide TV est actionné. En journée, l'attention portée au choix est moindre, le recours au zapping est plus systématique. Les informations recueillies sont succinctes, mais estimées suffisantes. Le téléspectateur se fie à sa connaissance des programmes.

La diversité des programmes nécessite un arbitrage, une sélection. Lorsqu’il tranche, on peut retrouver des modèles de décision décrits précédemment. Ces derniers sont au nombre de 7 : l'habitude, l'aversion, l'attraction, l'évaluation, la compensation, l'indifférence et l'économie. Ce modèle composé de 7 sous modèles a été mis au point pour étudier la décision, les mécanismes d'arbitrage, en marketing et il s'applique parfaitement au choix des programmes télévisés. Les notions sont liées les unes aux autres, le facteur temps influence les sentiments et les usages, ainsi que les notions guidant les choix.
L'habitude est la notion que l’on retrouve aisément grâce à sa récurrence au fil des entretiens. Le téléspectateur allume systématiquement la télévision sur la même chaîne, il sait exactement ce qu'il va regarder. Au fil des mois, des années, la programmation des feuilletons du créneau horaire est modifiée, le téléspectateur reste fidèle à la chaîne et suit les programmes diffusés. A l'instar des fidèles à une chaîne, il existe des fidèles à un feuilleton. Sur plusieurs années de diffusion, ils regarderont méthodiquement leur série. Au fil du temps, la notion d'habitude peut se transformer, elle peut déboucher sur de l'attraction ou de l'indifférence.
La seconde et la troisième notion, l'aversion et l'attraction, s'opposent. Chacune d'elle se fonde sur un sentiment, des ressentis. Elles se battissent de manière identique, à partir de critères semblables, pour aboutir à des arbitrages opposés : l'évitement pour l'une, le choix pour l'autre. Ces deux notions concernent un type de séries ou un type de programmes dont la plus grande occurrence est le football. Il attire les uns autant qu'il repousse les autres. La nationalité du programme peut aussi entrer en ligne de compte : face aux feuilletons allemands l'opinion des téléspectateurs est très tranchée. Enfin, l'aversion et l'attraction peuvent concerner un personnage. L'aversion, qui peut déclencher un zapping ou amener le spectateur à relâcher son attention, est une notion temporaire. Elle disparaît au fil du temps pour laisser place à l'une des six autres. Elle s'applique lorsque le téléspectateur se retrouve face à un nouveau programme.
L'évaluation est la phase de temps que l'individu s'accorde pour juger le programme. Après un ou plusieurs épisodes, il adoptera ou abandonnera l'émission. Un téléspectateur peut se retrouver dans cette configuration suite à une modification dans la diffusion de ses programmes habituels, ou suite à une grande médiatisation du programme.
La notion de compensation apparaît lorsque le téléspectateur se retrouve face à la disparition temporaire ou définitive d'un programme. L'individu part alors à la recherche d'une émission de compensation. Il reste sur la même chaîne si un programme équivalent est proposé ou passe à la concurrence. La notion de compensation fait suite à celle de l'évaluation, elle induit l'acceptation du nouveau produit, elle peut alors se transformer en attraction ou en indifférence. Le feuilleton garde son statut de compensation s'il n'est pas autant apprécié que le précédent, mais suivi faute de mieux ailleurs.
La notion d'indifférence confère peu d'intérêt au choix. C'est en quelque sorte la télé pour la télé. La routine télévisuelle règne, l'individu est peu attaché pour ce qu'il regarde. La télévision est une occupation. L'indifférence peut être liée à un temps de latence.
L'économie est certainement la notion la plus sensible, elle exprime un gain de temps. Elle se traduit par l'accumulation d’activités. Le suivi d’une émission s'effectue simultanément à la réalisation d'une seconde activité, ou alors la série n'est regardée que partiellement. Elle n'est pas enregistrée. En cas de non disponibilité, le téléspectateur se contente de lire le résumé dans le journal des programmes. Le téléspectateur pallie le manque de temps.

Les outils et les stratégies personnelles d'arbitrages sont au cœur du choix. Le téléspectateur se fonde tour à tour, selon l'horaire, selon l'importance qu'il confère au choix du programme sur l'un ou plusieurs d'entre eux. D'autres éléments comme les pressions et les représentations sociales viennent à leur tour s'imbriquer dans le mécanisme d'arbitrage.



II- Pressions et représentations sociales
A- L'identité sociale
Dans son livre, Dominique Pasquier étudie à travers la série "Hélène et les garçons" la complexité des négociations familiales. Cette série diffusée entre 1992 et 1994 a connu un succès spectaculaire, certains de ses épisodes ont rassemblé jusqu'à 90% des adolescents de quatre à quatorze ans. Cette série se distingue des autres par sa popularité, et par son audience, composée d'un public issu de tous les milieux sociaux, et de filles comme de garçons. Ce programme a pour caractéristique d'avoir touché d'une façon ou d'une autre toute une génération d'enfants, quel que soit leur sexe ou leur milieu social.
Fan ou non, téléspectateur régulier ou occasionnel, la quasi totalité des enfants et adolescents de l'époque ont été amenés à regarder au moins une fois un épisode de la série. Ce qui distingue ces jeunes téléspectateurs les uns des autres est le climat familial dans lequel ils ont été amenés à suivre la série. Certains ont dû faire face à un climat familial hostile, d'autres ont été presque encouragés à regarder le programme. En fonction du milieu social, l'attitude des parents s'avérait plutôt hostile, ou plutôt encourageante. Une attitude qui résultait de leur relation à la télévision d'une façon générale, et de leur relation à cette série en particulier. Dominique Pasquier met en évidence à travers son étude un engagement des mères pour ou contre la série, un engagement en corrélation direct avec le milieu social d'appartenance. Les mères qui sont contre critiquent autant la forme que le fond. Elles dénoncent le mauvais jeu des acteurs, l'irritabilité des rires enregistrés, la platitude des dialogues, ainsi que l'aspect stéréotypé des personnages féminins qui véhiculent une image rétrograde de la femme… Dominique Pasquier écrit "Dans le fond, elles ont un peu honte que leurs filles puissent s'y intéresser, comme si se jouait là l'échec d'un projet éducatif, qui passe certes par une certaine sélectivité en matière de télévision – elles souhaiteraient que leurs enfants regardent des émissions de qualité - mais aussi par la transmission des modèles féminins plus ambitieux et moins traditionnels que ceux là." Les valeurs renvoyées par le programme se confrontent à celles que ces mères essayent d'inculquer à leurs enfants. Dominique Pasquier parle de honte, alors que les mères développent aussi un sentiment de peur. Peur que la télévision vienne bousculer ou anéantir les valeurs qu'elles essayent de transmettre à leur enfant, peur que la télévision interfère avec l'éducation donnée. La télévision, par le biais des programmes qui y sont diffusés, est la source de nombreuses valeurs, idéologies. Elle propose aux jeunes et aux moins jeunes un certain nombre de modèles. Or ces derniers peuvent s'avérer différents de ceux prônés par le foyer récepteur. Au sein du foyer, la télévision est une sorte de fenêtre vers l'extérieur, qui offre la possibilité d'accueillir une part d'étranger. Tout ce qui peut être réceptionné par le biais d'un téléviseur n'est pas nécessairement souhaité être vu par un foyer. Certains programmes sont censurés ou interdits selon les critères, les valeurs d'une famille. La possession d'un téléviseur induit un risque pour les parents que leurs enfants accèdent à des programmes qu'ils n'ont pas désirés, qu'ils soient confrontés à d'autres idées, d'autres valeurs, d'autres modèles que les leurs. Les "bons préceptes" de la famille sont alors menacés par les "mauvais" modèles de la télévision. La télévision apparaît vis à vis de l'enfant comme représentant un certain danger, qui peut sembler d'autant plus important si l'enfant entre en possession de son propre téléviseur. Chaque poste est une entrée potentielle de programmes jugés indésirables, la diversité des postes accroît la difficulté du contrôle parental.
Dans les familles populaires, aucune opposition ne s'exerce quant au suivi de la série. Au contraire, un certain encouragement est observé, note Dominique Pasquier. Les mères peuvent regarder les épisodes avec leurs enfants, "Hélène et les garçons" peut être appréhendé comme un moment de complicité entre ces mères et leurs filles. La télévision et la série sont vécues différemment selon le milieu d'appartenance des familles. La relation à la télévision s'avère différente d'un milieu à un autre, tout comme peut l'être la place accordée à la télévision au sein du foyer.


B- Les réseaux d’influence
La sphère familiale
Les enfants
 La télévision fait son autopromotion en s'immisçant dans les différents niveaux de la sphère sociale. Les chaînes de télévision recourent à leurs propres moyens de persuasion, par la diffusion de spots d'annonces, d'extraits d'émissions, ainsi que par le biais d'incitations prononcées par leurs présentateurs. Dans son livre intitulé l'intimité surexposée, Serge Tisseron, analysant un aspect du phénomène Loft Story reprend une phrase du présentateur Benjamin Castaldi "N'oubliez pas de parler entre amis et en famille de ce vous pensez de l'émission, les enfants surtout". Cette phrase a été répétée lors de chaque émission, parfois plusieurs fois. Serge Tisseron revient dessus car pour lui elle illustre l'état des relations familiales et l'évolution du rapport existant entre la famille et la télévision. Cette phrase met fin aux clivages existant entre les émissions dîtes pour enfants et celles pour adultes. Les frontières caractérisant les programmes des uns et des autres s'effacent pour laisser place à des programmes familiaux. Ainsi, parents et enfants se retrouvent devant le même programme. Les émissions ne concernent plus un public mais tous les publics. Serge Tisseron met en avant l'évolution des comportements devant la réception des programmes. Des nouveaux rapports émergent entre la famille et la télévision, celle-ci offrant aujourd'hui des émissions tous publics et non plus des émissions tantôt pour enfants tantôt pour adultes.
Dans la seconde partie de sa phrase, le présentateur sollicite explicitement les enfants pour diffuser l'émission au cœur des discussions. Quel meilleur moyen de faire pression sur les parents qu'en s'alliant avec les enfants. Cette petite phrase rappelle les présentoirs de bonbons placés stratégiquement à côté des caisses dans les supermarchés. Les enfants sont utilisés pour discuter, pour diffuser et propager le concept de Loft story et au final faire pression et attirer leur entourage devant l'émission.
La présence d'autrui pèse dans le choix du programme. Nadiège modifie ses habitudes télévisuelles en présence de sa fille, âgée de 3 ans. Elle ne veut pas qu'elle regarde des scènes de violence. Elle s'autocensure et sélectionne des émissions qu'elle peut regarder avec elle. N'éprouvant aucune attirance pour les programmes de variétés, elle change de chaîne et regarde autres choses dès que sa fille est couchée.
La trilogie, je ne regarde pas, parce qu’on traîne le soir avec Océane, c’est trop violent pour elle, je mets de la variété. Quand elle est couchée je zappe. (Nadiège, 36 ans)
L'attirance pour les séries de la trilogie étant plus forte que pour les émissions de variétés, elle tente occasionnellement de les suivre en compagnie de sa fille mais zappe dès qu'elle estime que le programme devient trop violent. Elle s’auto censure pour le bien être de sa fille et laisse la petite choisir, elles passent une partie de la soirée ensemble devant des variétés. Elle n’a aucune affection pour ce type de programme mais il lui permet de partager un moment de télé avec sa fille.


 Une enquête IPSOS révèle que les veilles de congés pour les enfants c'est-à-dire les mardis, vendredis et samedis, la présence d’enfant est déterminante. Les samedis soirs, 80% des foyers prennent leur décision en fonction de leurs enfants parce qu’ils désirent passer la soirée en leur compagnie. La télévision est regardée en famille.


Le conjoint
Les enfants ne sont cependant pas les seuls ayant le pouvoir d’influencer le choix du programme de la soirée. La phrase reprise par Serge Tisseron pour illustrer l'évolution du rapport existant entre la famille et la télévision, apporte dans le contexte de l'analyse présente, un éclairage sur les systèmes de persuasion ou d'incitation mis en œuvre par les chaînes pour entretenir leur audimat. Par ces quelques mots "N'oubliez pas de parler entre amis et en famille de ce que vous pensez de l'émission, les enfants surtout", le présentateur cite deux réseaux, deux sphères qui véhiculent des discussions télévisuelles : celle des relations amicales et celle de la famille. Le présentateur incite ses auditeurs à parler autour d'eux du programme télévisuel qu'ils viennent de suivre, où en d'autres termes à en faire la promotion autour d'eux. Cette phrase répétée inlassablement au fil des émissions sonne alors comme une bénédiction. Elle légitime les échanges sur la question. Quel que soit le contenu des propos, le principal est que Loft story soit au cœur des discussions. L'impact de cette phrase ne peut être mesuré. Son influence sur l'ampleur du phénomène ne peut être déterminée, car Loft story a été au cœur de toutes les discussions. Les pour, les contre, les indécis, chacun a donné son avis, le phénomène n'a échappé à personne. La curiosité, l'envie de se renseigner pour mieux critiquer a poussé les plus récalcitrants à se pencher à un moment ou un autre sur le programme, à le visionner une fois ne serait-ce que partiellement. Il est devenu impossible de passer à travers le phénomène.
J’ai commencé à les regarder parce que Raphaël a commencé à en parler, il m’a mise devant, une fois ou deux je me suis retrouvée avec lui. Il regardait ça, donc j’ai regardé aussi. Puis après, je suis rentrée dans le jeu et jusqu’à la fin j’ai regardé. C’est le même scénario pour Star Academy, tous les soirs quand j’étais à la maison. (Géraldine, 24 ans)
Löfgren écrit du domaine politique à celui de la consommation, le constat est général: les messages des "sources expertes", ceux que diffusent les médias ou agents institutionnels, font moins d'autorité que ceux des partenaires ordinaires de la vie de tous les jours. Ainsi, le phénomène des émissions de télé réalité, à la fois surmédiatisé et vigoureusement critiqué, promu par certaines chaînes, attaqué dans des émissions, aurait pu perdre le consommateur parmi les flots ambigus de critiques. Finalement, les premiers épisodes de la télé réalité sont de véritables succès car ils éveillent la curiosité. Malgré les critiques des intellectuels, leur mise en garde face à cette télé poubelle, le bouche à oreille va finalement influencer les plus réticents.
Géraldine fait face à une double pression : d'un côté la surmédiatisation du phénomène, et de l'autre son ami qui a lui commencé à suivre ces émissions. Bon gré mal gré, elle suit les premiers épisodes de cette saga avec son compagnon. Au fil des épisodes, alors que celui-ci n'est plus là, elle continue à regarder, commence à entrer dans le jeu et à y prendre goût.
Parallèlement Rafaële est elle aussi influencée par son ami.
Arno est parti vivre dans le Vaucluse avant moi, lui il a commencé à regarder et il m’en parlait vachement au téléphone. Et je me suis dit, ce n’est pas possible faut que je me fasse une opinion. J’ai regardé, je me souviens la première fois, petit à petit, je suis vraiment rentrée dans le truc. (Rafaële, 24 ans)
Son ami étant parti vivre dans le sud quelques semaines avant elle, elle reste seule sur Paris. Alors qu'elle s'est forgée un avis défavorable, elle va pourtant commencer à regarder ces émissions. Son ami lui en parlant régulièrement, il fait naître chez elle une certaine curiosité. Poussée par la curiosité, puis piquée par l'intérêt, le piège se referme, le mécanisme agit de la même façon que pour les feuilletons et les séries télévisées. Le téléspectateur se prend à l'histoire, le montage de la trame entretient la curiosité, au fil des jours le téléspectateur s'attache aux personnages.
Le suivi de ces émissions se dissimule derrière une démarche de compréhension, d'analyse du phénomène. C’est ainsi que la démarche télévisuelle est justifiée. C'est par ce type de prétexte que Rafaële va passer outre ses opinions et aller satisfaire sa curiosité.
Géraldine regarde les premiers épisodes à cause de son ami, ils n'ont qu'une seule télévision, le programme lui a été imposé. Rafaële est seule chez elle, son ami ayant quitté Paris pour le sud de la France, les discussions répétées sur le sujet vont l'influencer. C'est une tout autre pression qui est influencée, la pression s'exerce devant la télé et hors temps télévisuel.


La sphère amicale
Le phénomène dépasse le cadre de la télévision, il prend un aspect social.
T’en parles parce que tu sais que les gens regardent, t’as forcément des trucs qui te font rire, là par exemple, tu as la une de Paris Match, tu as Loana et Jenifer en couverture, tu as les deux ensemble, tu vois ça, tu en parles. Tu passes devant, tu le montres et tu enchaînes pour 5 minutes sur Star Academy ou Loft Story pour expliquer à ceux qui ne l’ont pas vu, parce qu’il y a quand même des gens qui apparemment n'ont pas regardé et pour ceux qui ont regardé tu as forcément des trucs à raconter. (Géraldine, 24 ans)
Le loft devient objet de discussions banales, ces histoires et anecdotes prennent le pas sur celles "de la pluie et du beau temps". La discussion s'établit aussi bien avec ceux qui ne connaissent pas, qu'avec ceux qui l'ont suivi. Géraldine l'exprime : avec les uns on explique de quoi il s'agit, avec les autres on en parle. Que vous suiviez l'affaire ou non, on pourra de toute façon vous en parler. Géraldine, réticente au début, puis influencée par son ami, contribue à la diffusion du programme. Après l’avoir regardé, elle en parle autant avec ceux qui le regardent qu’avec ceux qui ne l’ont pas encore vu. Elle entre malgré elle dans le système de persuasion et d'incitation mis en œuvre par la chaîne pour entretenir la popularité du programme. Que son image soit bonne ou mauvaise, l’important c’est d’en parler, cela contribue à accroître son audimat.

Dans cette phrase, "N'oubliez pas de parler entre amis et en famille de ce que vous pensez de l'émission, les enfants surtout", Serge Tisseron voit l'évolution des rapports entre la famille et la télévision. On y observe les sphères de discussion, donc de diffusion et d'influence, que sont le réseau familial et le réseau amical. La télévision se regarde, et fait l'objet de discussions, qui viennent alors influencer le choix de nos programmes.


La sphère professionnelle
L’influence se diffuse dans toutes les sphères, jusque sur le lieu de travail. Karine y est amenée par ses collègues de travail, elle est infirmière et fait son service de nuit.
Loft story, je faisais les nuits à l’hôpital, y’avait la télé en salle de repos, les rediffusions c’est à ce moment là qu’on regardait. Les infirmières parlent beaucoup télé. J’ai été embarquée dedans. Le gros délire en ce moment, c’est L’île de la tentation. (Karine, 25 ans)
Les rediffusions sont suivies toutes les nuits entre collègues, la télé de la salle de repos leur permet de décompresser. Karine entre à son tour dans le jeu. Elle est "embarquée" dit-elle, sans pour autant avoir de réticences, elle n'était seulement pas de prime abord attirée par ce concept. La saison du premier Loft story étant terminée, elle et ses collègues s'attaquent à un autre concept : L'île de la tentation. La télé réalité vient rythmer les nuits de l'hôpital. Le groupe de collègues se retrouve autour d’un programme, c’est "le gros délire". Que l’on y adhère ou pas, le programme est suivi, il participe à la cohésion du groupe, le suivi permet d’entrer dans les discussions et de participer au "délire" du groupe. Le suivi est intégrateur.
Gordana a regardé par curiosité et s’est vite lassé. Cependant, au bureau, le Loft était au cœur des discussions. Elle a donc, par un biais contourné, continué à suivre l’actualité des candidats de l’émission.
Le soir on a regardé quand ça a commencé mais les primes n’étaient pas assez intéressants, le matin c’est trié c’est rigolo. Voilà c’est juste, pour avoir les petites infos croustillantes du matin parce qu’au bureau ça papote quand il y a des départs. (Gordana, 25 ans et Olivier, 33 ans)
Tous les matins Gordana suit une émission qui lui offre un florilège des meilleurs moments de la veille, en quelques minutes elle s’informe sur le déroulement et les rebondissements du jeu. Elle a abandonné le suivi des primes mais suit par un moyen détourné l’évolution des choses. Elle peut ainsi continuer à suivre les discussions de ses collègues.
Karine suit le programme avec ses collègues en salle de repos à l'hôpital, Gordana regarde les résumés seule chez elle pour en discuter avec ses collègues. Le suivi se révèle intégrateur.


C- Influence et résistance
La mise à mal des réticences
Les réseaux entourant l’individu, les sphères à travers desquelles il évolue, sont de véritables systèmes de persuasion, beaucoup plus que de simples systèmes d’incitation. La pression exercée est telle qu’elle fait tomber les barrières que l’individu s’imposait. Représentations et constructions identitaires sont en lutte avec la pression sociale qu’exercent famille, proches, collègues de travail.
Le Loft, je me refusais de regarder ça, c’est la trash TV et puis je me laissais un peu influencer par ce que je lisais dans les journaux, les critiques des intellectuels, je me suis dit je n’ai pas envie de tomber là dedans. (Rafaële, 24 ans)
Le téléspectateur est entouré d’avis des plus divergents, à travers tout ce qu’il entend, il se crée une opinion de ce qu’il entoure. L’arrivée de Loft Story bouleverse les repères, le concept est nouveau, il s’agit de la première émission de télé réalité en France. Face à ce produit tout nouveau, le téléspectateur doit se positionner. Le concept de la télé réalité n’est pas inconnu en France. Certes il n’est pas encore arrivé sur les chaînes, mais il est déjà expérimenté par nos voisins européens. Inexistant en France, il fait pourtant déjà parler de lui, le débat fait rage. Par le biais d’émissions sur la télévision, quelques retransmissions d’images étrangères sont diffusées et des intellectuels sont mobilisés pour donner leurs avis. Loft story arrive en France dans un climat d’hostilité. Le concept sur lequel l’émission est fondée est nommé Trash TV (Télé poubelle). Avant même d’avoir pu regarder une première diffusion du programme, le téléspectateur avait pu entendre ou lire les critiques des intellectuels.
Rafaële reconnaît elle-même "je me laissais un peu influencer par ce que je lisais dans les journaux", étudiante en droit et diplômée d’une licence de Science politique, elle est tout particulièrement à l’écoute de l’idéologie dominante, celle des intellectuels. Mais la télévision, elle en consomme, séries, magazines, documentaires, films, elle apprécie. Pourtant face à Loft story, elle se braque, elle refuse de regarder. La représentation qu’elle s’est forgée du concept Loft story et des valeurs qu’elle véhicule, diverge des siennes. Avec son ami, ils ont décidé de quitter la région parisienne pour s’installer dans le sud de la France. Pour des raisons professionnelles, elle reste seule à Paris pendant un mois. Dans le sud, il regarde le Loft, les primes, les quotidiennes et lui en parle régulièrement. Elle refuse de regarder et ne comprend pas l’intérêt qu’il y porte. La répétition et la récurrence du sujet dans les conversations font leur œuvre, elle cède et décide de regarder un prime. Elle se dit qu’ainsi elle parlera en connaissance de cause.
Tu essaies de regarder pour en faire une critique, essayer de comprendre pourquoi ça marche. (Rafaële, 24 ans)
Les représentations et valeurs sont fortement ancrées. Rafaële se construit un alibi : regarder pour analyser et comprendre l’engouement collectif. Elle justifie son acte vis-à-vis d’elle-même, elle légitime l’acte de regarder en l’intellectualisant : dorénavant ses critiques seront fondées, elle parlera en connaissance de cause.
Le prime s’avère décevant.
La première fois, c’était un jeudi soir, c’est Steevy qui partait et je me suis dit c’est vraiment de la merde, je me suis fait chier toute la soirée mais bizarrement le lendemain à 18h00, j’ai regardé pour voir comment ils avaient vécu ça et petit à petit, je suis vraiment rentrée dans le truc. (Rafaële, 24 ans)
Elle n’est pas conquise, cependant, elle ne trouve pas matière à alimenter ses critiques. Le programme va tout de même piquer sa curiosité. Dès le lendemain, elle regarde la quotidienne. L’intérêt s’éveille, d’autant qu’au cours des conversations téléphoniques qu’elle a avec son ami, ils peuvent tous deux échanger leur point de vue.
Après tu rentres à fond dans le truc, tu commentes, t’as vu, après t’es à fond dans les ragots, tu rentres super vite dedans. (Rafaële, 24 ans)
Malgré le plaisir trouvé dans l’émission et un suivi régulier, l’idéologie dominante continue à planer.
Je suis rentrée dans le jeu et jusqu’à la fin j’ai regardé. (…) Il y avait tellement de merdes qu’au final c’était une merde parmi d’autres. (Géraldine, 24 ans)
L’engouement général suscité par le programme lui confère une certaine légitimité, il peut être regardé ou tout du moins avoir été regardé. Cependant, il n’est pas convenable d’y adhérer. Le programme est mis à distance, il reste critiqué. Aucune valeur ne lui est accordée, car le concept reste en inadéquation avec les valeurs et l’image de soi que s’est construit l’individu.
Tu regardais tout le temps et tu avais honte de le dire. L’année dernière c’était 19h tous les soirs devant la télé. (Gordana, 25 ans et Olivier, 33 ans)
La distance entre regarder et accepter de regarder est grande, malgré un suivi quotidien Olivier a honte de reconnaître publiquement qu’il a suivi le loft.

Les mécanismes de construction de la représentation sont identiques d’un programme à un autre. Loft story s’est avérée être un terrain particulièrement propice à leurs observations. Contrairement aux autres programmes, Loft Story est arrivée dans un paysage audiovisuel bien établi, elle s’est imposée comme une nouvelle catégorie de programmes. L’individu dépossédé de ses repères habituels a mobilisé les moyens à sa portée pour catégoriser le programme, s’en créer une représentation. Cette représentation et ce qu’elle véhicule va inciter l’individu à regarder ou au contraire sera un frein à sa consommation.

Le mécanisme mis en place pour choisir un programme est complexe, il mobilise des outils, leurs pratiques, des contacts humains à travers différents réseaux et sphères de socialisation, des représentations sociales, des valeurs et l’image de soi.


La barrière morale
La pression sociale s'exerce dans les deux sens : elle pousse ou au contraire restreint l'individu à regarder ou non un programme. Toutes les réticences ne tombent pas, certaines sont solidement ancrées. Elles évoluent au contact d'autres mœurs, d'autres normes mais subsistent. Sendil est arrivé en France à l'âge de 11 ans, les normes et les mœurs de son pays d'origine sont fortement intériorisées. Seul et, plus encore, accompagné, ces valeurs guident ses choix télévisuels. Il évitera délibérément des programmes qui pourraient heurter sa sensibilité.
Tu zappes de suite, c'est la censure par respect pour les parents. (Sendil, 28 ans)
Les programmes diffusés par les chaînes françaises, films, séries, atteignent rapidement la limite de la décence pour la communauté indienne. Le recours immédiat est le zapping, la scène est censurée, puis le cours du programme est repris.
Sendil ressent très clairement le décalage entre la culture de ses parents et la culture du pays dans lequel il vit. La télévision est un espace de socialisation au sein de la famille, elle apporte des éléments qui divergent avec le système de valeurs de la famille. Sendil se construit autour de deux cultures, avec ses amis il est amené à regarder la télévision.
Je regardais pour m’adapter, mais même avec mes amis j'étais gêné. C'est une attitude, tu zappes de suite et encore plus vite en présence des sœurs, ou de filles, je crois que c'est de l’ordre de l’inconscient. (Sendil, 28 ans)
Les réticences sont dures à vaincre, même hors du cercle familial, certaines scènes le gênent et le mettent mal à l'aise. Aujourd'hui encore, même seul devant son écran, il sélectionne et censure ce qu'il regarde.
Je continue encore aujourd’hui, même seul, c'est un automatisme, mais surtout en présence de l'autre sexe. (Sendil, 28 ans)
Halima choisit ses programmes en fonction des personnes en présence.
J'ai pris le câble pour regarder les chaînes étrangères surtout pour ma mère et quand il y a de la famille qui arrive, quand ils veulent regarder la télé, on n'ose pas regarder ensemble les films, faut toujours zapper, on laisse ça. Mais surtout pour ma mère qui vit la plus part du temps chez moi. (Halima, 33 ans)
Halima choisit l'option du câble. Les chaînes arabes lui permettent de regarder aisément la télévision avec sa mère. Cette dernière passe beaucoup de temps chez elle en France, mais ne s'exprime qu'en Arabe, elle peine à suivre les programmes français. D'autre part les programmes arabes sont formatés et répondent aux valeurs et aux normes de pudeur des sociétés arabo-musulmanes. Les mœurs de la société dictent les comportements à adopter. Toute manifestation d'intimité est proscrite, toute forme d'érotisme ou de suggestion de la sexualité est de l'ordre du tabou. Un couple ne s'embrasse pas dans la rue, c'est interdit, donc les téléspectateurs ne doivent pas regarder un couple s'embrasser à la télévision. Les programmes marocains correspondent à ces normes, ils peuvent donc défiler sans qu'une personne soit en charge de censurer des scènes pouvant heurter la sensibilité des personnes présentes. Halima et son mari ne pratiquent pas entre eux ce zapping censure, ils regardent les émissions dans leur globalité. Cependant, en présence d'autrui, les programmes européens peuvent vite devenir gênants. En présence de sa mère, de son frère, Halima opte pour des programmes arabes qui culturellement correspondent aux mœurs de son pays. Seule avec son mari, elle dépasse le tabou, mais celui-ci revient dès qu'elle se retrouve en société.



Conclusion
Les choix sont conformes aux goûts des individus mais aussi à leurs valeurs. La télévision est un élément divertissant, une sorte de fenêtre tournée vers l'extérieur. Si cet aspect lui confère un aspect enrichissant, il est aussi vécu comme un danger, car des valeurs différentes peuvent alors pénétrer au sein du foyer.
L'identité d'un individu organise ses choix. Elle le positionne vis-à-vis des programmes, le place en accord ou en désaccord, lui permet ou non de les mettre à distance. Elle lui offre différents degrés de lecture qui lui permettent de se positionner vis-à-vis d'eux, d'assumer ou non leur suivi. Le succès médiatique d'un programme fait émerger des comportements très distincts. Certains individus adhèrent et le revendiquent, et d'autres s'y opposent farouchement et affichent leur désaccord. Au milieu, un certain nombre regardent mais se font très discrets sur leurs pratiques. Le succès du feuilleton Hélène et les garçons auprès d'une génération de préadolescents a permis l'observation de l'incidence des valeurs des parents sur le suivi de la série. Au sein des familles populaires, le programme est valorisé, mère et filles se retrouvent ensemble autour de la télévision, le temps de la diffusion est un temps de partage, les valeurs plébiscitées par la série trouvent un accueil favorable. Au contraire, dans les classes sociales plus élevées, le programme est interdit, les valeurs traditionnelles renvoyées par la série sont rejetées au profit des valeurs nouvelles autour d'une image émancipée de la femme. Selon les milieux sociaux, le feuilleton est perçu différemment. Généreusement accueilli par les uns, le feuilleton est suivi en famille, il est rejeté chez les autres, les enfants n'ont pas le droit de la regarder. Identité et valeurs tantôt ouvre ou ferme la porte à certains programmes.

Au sein du foyer, chaque membre joue de son influence. Enfants et conjoints participent de par leur présence, leur insistance, leur propos, à l'élaboration du choix. La présence d'enfants influence le choix des parents : délibérément le programme est choisi de sorte à être suivi par l'ensemble de la famille, Les samedis soirs, 80% des foyers choissent leurs programmes en fonction de leurs enfants de sorte à passer la soirée ensemble. Par ailleurs, ces derniers formulent leurs propres demandes, ils participent à diversifier le spectre de nouveautés entrant au sein du foyer. Ils diffusent autour d'eux, étendent l'impact d'un programme. L'élaboration de programmes dits "tous publics" se prête à des moments conviviaux de télévision, parents et enfants se réunissent ensembles devant le même programme.
Entre conjoints se tiennent des négociations autour du choix du programme. L'alternance du contrôle de la télévision amène à la découverte de nouveaux programmes. Les membres d'un couple conservent et développent leurs centres d'intérêt, et sont attirés par des programmes différents. Les envies et les goûts distincts des conjoints font entrée des programmes de natures diverses au sein du foyer, si certains programmes sont acceptés et suivis communément, d'autres suscitent plus de réticences. Au fil de l'écoute, le programme est intégré aux pratiques télévisuelles. Le suivi et l'adhésion restent deux aspects distincts, cependant le conjoint a suscité la curiosité, le suivi régulier fait quant à lui tomber les barrières de résistances. Conjoint et enfants relaient au sein du foyer la médiatisation d'un programme, ils le font connaître, le diffusent et exercent une véritable pression
Cette dernière s'exerce non seulement au sein du foyer, devant la télévision, mais aussi en dehors, au sein du groupe, des amis ou des collègues de travail. Le programme est un élément intégrateur. La télévision est un sujet de discussion. La médiatisation d'un programme lui confère un rôle quasi incontournable, le succès d'un programme comme Loft story lui offre une place de choix au sein des discussions. Que l'on y adhère ou non, on ne peut pas ne pas être au courrant. Un minimum d'informations est nécessaire à la compréhension et à la participation aux discussions. La pratique du groupe influe sur la pratique individuelle. Au moment du choix, les intérêts du groupe sont intégrés et viennent peser dans l'arbitrage final.

Les réseaux de diffusion s'étendent aux différentes sphères sociales ; familiale, amicale, professionnelle. Les programmes télé s'immiscent au sein des discussions d'apparences anodines. Ces sphères agissent comme de véritables arguments de persuasion, elles font pression, légitiment une pratique, marginalisent l'ignorance. Devant son poste de télévision, l'individu choisit en prenant compte des désirs et envies des téléspectateurs l'entourant, tout en intégrant, plus ou moins consciemment, les pratiques des différentes sphères au sein desquelles il évolue. L'individu est tiraillé entre son identité propre : ses envies, ses goûts, ses références culturelles, ses valeurs, sa moralité et les autres : le conjoint, ses enfants, ses amis, ses collègues de travail… L'individu s'intègre en s'adaptant aux règles du groupe. Les réseaux agissent, exercent leur pression insidieusement et mettent à mal les réticences ; les barrières tombent petit à petit. Certaines résistent. Le téléspectateur modère son adhésion. Il suit mais affiche peu d'intérêt, il s'informe dans une optique sociale (participer à la discussion), il contrôle ses propos, se positionne comme critique, il protège son identité, tout en favorisant son intégration.

Les sphères de socialisation cohabitent. La télévision diffuse un certain nombre de programmes pouvant être en décalage avec les valeurs d'un foyer. Certaines images jugées obscènes sont complètement interdites, et sont automatiquement évitées. Pour prendre l'exemple de la religion musulmane où il existe un véritable tabou entourant la sexualité, un zapping culturel vient censurer toutes les scènes dès lors que la sexualité est simplement suggérée. Le niveau de pudeur est élevé. Une situation similaire, avec des sensibilités proches concernant la pudeur se retrouve dans la culture tamoule. Chez les foyers observés, les émissions sont regardées télécommande en main de sorte à pouvoir être censurées. Les normes culturelles du foyer sont intériorisées, elles guident les choix télévisuels. Certains types de programmes seront exclus du choix, d'autres tolérés mais sous couvert d'une censure immédiate à la moindre scène tendancieuse. La confrontation des mœurs tend vers une évolution, le choix reste strict en famille où le niveau de pudeur est élevé, alors qu’en couple ou avec des amis le niveau est modulé, les contraintes persistent mais deviennent plus souples.
Le choix est un agrégat d'arbitrages, qui résultent de l'intégration de facteurs propres à l'individu (son identité et ses représentations), et de facteurs extérieurs tels que le contexte et autrui.
Chapitre 4 - Un analyseur des rapports de force au sein du foyer


I- L'accès aux programmes, un jeu inégal
La télévision est un analyseur des rapports de force au sein du foyer, elle se retrouve au sein de la construction de la vie familiale et de l'intimité du couple. Les entretiens illustrent la difficulté de réunir des individus qui n’ont pas systématiquement les mêmes goûts, ni les mêmes pratiques, ainsi que la diversité des conflits qui émanent de cette réunification.


A- L’enjeu : passer du temps ensemble
L'analyse du discours, ainsi que l'observation des différents comportements, font ressortir l'envie de partage ; le couple exprime un véritable désir de partager ces moments télévisuels. Ce phénomène est d'autant plus aisément observable chez les foyers pluri-équipés. Les couples se séparent peu, seuls quelques programmes comme les rencontres de football amènent les partenaires à utiliser simultanément leur télévision. L'expression de ce désir, de cette volonté de partage vient agrémenter l'ambiguïté et les controverses au milieu desquelles l'objet télé évolue. Les représentations entourant la télévision sont diverses, des critiques, des attaques et des reproches lui sont faits concernant les thèmes de la communication et des échanges. Précédemment, ces mêmes types de critiques étaient avancées par les enquêtés pour expliquer, voire justifier leur choix en matière d'installation télévisuelle. La télévision était dépeinte comme une dévoreuse de temps, d'intimité, de paroles, de relations sociales. Géraldine a exclu la TV de sa chambre pour préserver son couple, des moments d'échanges, de discussion avec son ami. Anne-Marie met quant à elle en opposition le repas, qu'elle considère comme un moment d'intimité car propice aux échanges, et les moments télévisuels où malgré une réunion possible de la famille, la communication y est réduite. La télévision apparaît ainsi comme l'ennemi de la communication et de l'échange, et bien que décrite comme telle par certains enquêtés, elle n'en reste pas moins l'occasion ou l'alibi pour passer un peu de temps ensemble.

Afin de rester ensemble, une négociation peut s’installer. Chacun tire la couverture à soi, cherche les moyens d’arriver à ses fins, d’imposer à l’autre ce qu’il a lui-même envie de regarder. Lorsque la négociation s'avère difficile, les stratégies les plus variées sont employées, de l'apitoiement à la manipulation en passant par la planification du programme télé, les recours sont des plus divers. Au-delà de l'accès à la télévision, c'est l'accès au programme et par là, le respect et la prise en compte de l'existence et des goûts d'autrui qui se jouent.


B- La gestion de l'accès aux programmes
La technologie, l'historique de l'accès inégalitaire
Dans son étude, Brigitte Le Grignou reprend celle menée par Shaun Moores sur l’entrée de la radio dans les foyers britanniques. Ce dernier explique que l’appareil radiographique n’a pas été d’entrée accepté dans les foyers, entre autre à cause de sa technique qui dans un premier temps ne permettait qu’à une personne à la fois de suivre les émissions diffusées. Les premiers appareils sous forme de kit, bricolé, étaient raccordés avec une oreillette. La réception des émissions se faisait individuellement par ce biais-là, l’utilisation de la radio restait assez personnelle de par sa technologie et se limitait à son concepteur, à la personne qui l’avait bricolé, personne qui s’avérait le plus souvent être l’homme du foyer. De fait les femmes possédant dans leur maison cette technologie étaient maintenues bon gré mal gré à l’écart. Brigitte Le Grignou écrit : "Les femmes qui se remémorent l’obligation qui leur est faite de rester silencieuses et immobiles pendant l’expérience, évoquent davantage la frustration que l’enthousiasme face au miracle de la technique."
L’entrée de la radio dans les foyers se fait par les hommes, ils bricolent et installent des appareils chez eux. Le niveau de la technologie étant encore relativement faible, sa réception ne peut être collective et ce sont les femmes qui se retrouvent à l’écart de cette technologie mais aussi qui la subissent, car lorsque le mari est à l’écoute, celle-ci doit se faire la plus discrète possible. Dans l’étude de Shaun Moores  sur l’entrée de la télévision dans les foyers anglais, il apparaît, comme pour la radio précédemment, que la télévision est l’objet des maris, les hommes restent les principaux possesseurs. Aujourd’hui face aux comportements de certains enquêtés, il semble que l'histoire se répète, le téléviseur reste l’attribution de certains hommes. Bien que les téléviseurs se soient amplement divulgués dans les foyers français (95;4% en 2004 d’entre eux sont équipés), que la télévision soit devenue un objet du quotidien, elle fait toujours figure de technologie. Les téléviseurs s’améliorent, changent ; récemment, les télévisions 16/9e , les Home cinéma ont fait leur apparition. La technologie se retrouve sous la forme d'objets concrets, ainsi elle s'approprie par le biais du câble, du satellite, de magnétoscope ou de lecteur DVD, elle résulte d'une volonté d'accéder à la modernité en accroissant les possibilités des téléviseurs. L’appropriation de cette technologie garde un aspect masculin. Guillaume se définit comme le propriétaire de la télévision, le mari d'Anna aussi, car ils sont à l’origine de l’achat. C’est suite à leurs envies que la recherche de l’objet s’est mise en route. Guillaume a fait le tour des grandes surfaces pour trouver son Home cinéma, il s’investit dans sa recherche ; le mari d’Anna est parti acheter seul le téléviseur. Dans ces deux foyers la télévision apparaît clairement comme étant la possession d’un des conjoints. Cette attribution de l’objet, pourtant acheté avec l’argent du ménage, est reconnu par les membres du couple comme étant à l’un des deux. Dans d’autres foyers la propriété de la télévision n’est pas clairement énoncée, elle est présentée comme l’objet du couple. Cependant, les conjoints jouent un rôle différent dans l’acquisition dudit objet. A travers les entretiens apparaît une occurrence : le caractère sexué de l’acquisition, hommes et femmes jouent un rôle différent devant l’achat. Tout comme l'a observé Shaun Moore, les hommes font entrer la technique dans le foyer. Ainsi, dans les magasins, ils choisissent les téléviseurs pour leurs caractéristiques technologiques, alors que les femmes les choisissent pour leur aspect esthétique.
G : le choix technologique Olivier.
O : moi ce que je voulais c’était un écran 16 /9 relativement grand.
G : au final c’est moi qui est choisit, il y en avait d’autre mais il ne me plaisait pas. Il fallait que je choisisse entre quelques modèles, donc j’ai choisi celle qui me plaisait le plus. (Olivier, 33 ans, et Gordana, 25 ans)
L’achat est réalisé ensemble, Olivier choisit et propose un certain nombre de modèles à Gordana, qui au final choisit celui qui esthétiquement répond le plus à leurs attentes. Derrière cet achat de couple revendiqué comme tel, la télévision reste le terrain privilégié d’Olivier. Féru de technologie et de gadgets, il investit dans une télécommande infrarouge et universelle dans laquelle il programme les différents appareils hifi du foyer, chaîne, magnétoscope, DVD… Il devient par ce biais le détenteur de la technologie du foyer et l’ultime recours en cas de problème. Ainsi, bien qu’en apparence Gordana regarde plus souvent la télévision et qu’elle choisisse les programmes regardés par le couple, c’est pourtant lui qui gère la technologie et son bon fonctionnement au sein de leur foyer.
Au-delà du rôle de chacun dans l’acquisition d’une technologie, c’est la question de l’appropriation de l’objet qui est soulevée. Une appropriation qui tendrait dans certains cas à expliquer les pratiques "monopolisantes" de certains téléspectateurs. Considérant la télévision comme leur bien, ils s'en approprient l'usage.

Alors que les femmes évoquaient (Le Grignou) leur frustration face à l'arrivée de la radio, ce même sentiment a été majoritairement évoqué par les enquêtées féminines face à l'installation de la routine et des comportements télévisuels de leur conjoint. Bien que les technologies, les pratiques se soient modifiées, certains comportements et sentiments perdurent.

Les avancées technologiques poursuivent leur chemin, la diffusion de l'informatique vient détourner l'homme de la télévision. L'arrivée de cette nouvelle technologie est une nouvelle donne ; des activités ludiques, des jeux et Internet pénètrent au cœur du foyer. Le temps libre se partage désormais entre Internet et la télévision.
On regarde beaucoup moins la télé depuis que l’on a Internet, ça prend du temps Internet. (Gwenaele, 26 ans)
Les hommes détournés du téléviseur, les femmes récupèrent l'usage de la télévision. Cependant la frustration persiste :
Il a monté son ordinateur. Au début c’est pour les jouets, les jeux, lapsus, les joujoux de Fred, c’est un fana de jeu vidéo, il a 31 ans mais il est toujours entrain de jouer au foot le soir, c’est le jeu qui m’énerve le plus. (Gwenaele, 26 ans)
L’ordinateur détourne l'homme du téléviseur, mais le couple ne passe pas plus de temps ensemble et la femme se retrouve de nouveau seule.
Les émissions ça fait fuir Fred, je regarde Delarue, il sort en courant. Je le vois se faufiler dans la chambre et aller jouer. (Gwenaele, 26 ans)
Peu captivé par les émissions, Frédéric quitte d'autant plus facilement la pièce qu'une autre activité l'attend à coté. Gwenaele se retrouve seule devant la télévision.


Du despotisme à la démocratie télévisuelle
Il existe au sein des ménages et des couples, trois degrés de négociation. Au sein du premier, la négociation n’existe pas, la télévision et ses programmes sont contrôlés par un unique individu, les autres spectateurs en présence subissent bon gré mal gré la situation. Le cas de Karine et Guillaume a été évoqué précédemment : au sein de leur couple c'est Guillaume qui choisit les programmes, la télévision c'est son territoire. Anna vit une situation comparable.
Quand ça me plait, je lui dis  "tu pourrais quand même faire un petit sacrifice de temps en temps et puis me laisser regarder un truc", mais non. (Anna, 37 ans)
Karine et Anna sont libres de disposer de la télévision lorsqu'elles sont seules chez elles. En présence de leur compagnon, dans les deux cas, c'est lui qui a la main mise sur la télévision. Face à cette emprise, Karine et Anna se font une raison et s'installent au près de leur conjoint devant la télévision.

Le second niveau laisse place à une négociation occasionnelle. Le rapport à la télévision montre une appropriation individuelle de l’objet. Son l’usage est sous l’emprise majoritaire d’un individu. Cependant, de temps à autre, le contrôle peut changer de main. L’individu doit s’engouffrer dans la brèche, négocier pour s’imposer un soir.

Le troisième niveau illustre une égalité apparente, le choix se fait au jour le jour, après concertation. La négociation est à son fort, chaque jour la possibilité d’imposer ces désirs est possible. Le second et le troisième niveau laissent apparaître les jeux subtils, les tentatives entreprises pour arriver à imposer ces choix, et au final s’imposer comme individu. Chaque niveau vient illustrer les enjeux, les tensions et les mécanismes de régulation mis en place.


Du stratagème à l’instauration de règles
Tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins, les stratagèmes employés sont plus ou moins élaborés, mais ont fait leurs preuves.
Si je lui dis parce que je ne suis pas malhonnête à ce point mais je lui dis avec un tel air de dégoût, en prenant bien soin de lui faire comprendre qu’il doit se rappeler que je déteste ça, il n’ose plus s’avancer jusqu’au western. (Françoise, 59 ans)
Chacun sa tactique, sa méthode pour faire valoir ses envies, rappeler à l'autre ses goûts pour influencer la décision finale.
Raphaël contrôle généralement la télévision, tout suivi passe par son approbation. Il autorise son ami à suivre un programme qui lui plaît, mais bien qu’ayant donné son accord, il essaye de récupérer le contrôle.
Il a du mal à supporter mes séries. Je les regarde de moins en moins en fait, je n’ai plus le choix de les regarder parce qu’il ne les supporte pas. Il râle en me disant que c’est nul, jusqu’à ce qu'il propose un zapping. (Géraldine, 24 ans)
Raphaël donne son accord, mais tente tout de même de récupérer le contrôle. Lorsque que le programme lui déplaît, Olivier quitte la pièce, il va s’installer dans le salon mitoyen devant son ordinateur. De là il entend et peut suivre ce que regarde Gordana. Il quitte la pièce mais fait part de ses réflexions à son amie restée devant le téléviseur.
Il écoute les séries et il fait des commentaires "c’est nul", " c’est naze" moi je lui dis de se taire. (Gordana, 25 ans)
Les commentaires d’Olivier installent une atmosphère tendue.
On ne se bat pas mais on s’engueule. (Gordana, 25 ans)
La situation vire au conflit. Chacun à sa manière fait pression sur son environnement. Raphaël en montrant son ennui et en proposant un tour de zapping, et Olivier par ses commentaires, polluent l'activité télévisuelle de leur amie. Raphaël arrive à ses fins, Géraldine craque et change de chaîne. Gordana résiste, une dispute peut éclater mais Olivier réussit à la détourner de la télévision et à se faire remarquer. Pour contrôler ces tensions des règles sont élaborées.

L’instauration de priorités s’observe souvent dans les foyers où l’usage de la télévision est majoritairement contrôlé par un téléspectateur unique (2nd niveau). La passation du contrôle de la télé est réglementée. L’exception est déterminée par la diffusion de certains types de programmes. Chacun des deux établit ses priorités. Les séries du samedi soir pour elle, les matchs de football pour lui.
La télé souvent c’est moi qui choisis quand même. Y’a des choses imposées, il sait très bien que le samedi soir, il y a les séries. Quand j’ai envie de les regarder que je les ai enregistrées il fait autre chose, je les regarde quand je veux, sauf s’il y a du foot. (Gordana, 25 ans)
Gordana s’est imposée, surtout depuis l’arrivée de l’ordinateur ; ce dernier a détourné Olivier de la télévision. L’un et l’autre ont établi leurs préférences, pour elle c’est les séries, pour lui le sport. Leur choix de programmes n’impose pas les mêmes contraintes, Olivier regarde systématiquement les rencontres sportives qui l’intéressent en direct lors de leur retransmission. Si l’une d’entre elle est programmée pendant une série de Gordana, elle enregistrera son programme. S’il n’y a pas de sport, Gordana a la priorité et regarde ses séries. Le reste du temps, Gordana s’est imposée, Olivier étant occupé par l’ordinateur, elle a fait de la télévision son territoire. Il insiste peu, si les choix de son amie ne le passionnent pas il migre vers l’informatique, il se contente du son de la télévision alors qu’il regarde l’écran de son ordinateur.

Géraldine impose difficilement ses choix. Afin de suivre ce qui lui tient à cœur, elle joue avec l’emploi du temps de son ami.
En général je m’arrange, si je veux vraiment regarder un truc, ça tombe en général les soirs où il sort sans moi, quand il est là, je ne peux pas les regarder, si vraiment le sujet me passionne, là il le sait donc il fait l’effort de regarder avec moi sans critiquer. (Géraldine, 24 ans)
Géraldine s'arrange pour être seule lorsqu'elle veut regarder des programmes qui n'intéressent pas son ami. Par ailleurs s'il est présent, il les regarde avec elle, il fait l’effort de regarder avec elle sans critiquer. Elle s’impose en choisissant le programme et en obtenant le respect de sa pratique télévisuelle. Il reste avec elle sans perturber le suivi. Gérer l’absence de son ami apparaît comme la stratégie la plus simple à mettre en place pour accéder à ses choix télévisuels. Sa présence complique la négociation, un compromis s'instaure en fonction de l'intérêt que l'autre porte à l'émission. L’intérêt de Géraldine doit être très élevé. Si la négociation arrive à son terme, l’échange de pouvoir a lieu le temps du programme et se déroule dans de bonnes conditions.

Au sein des mêmes foyers se retrouvent stratagèmes et règles. Ces dernières sont établies autour de certains programmes, et une fois acceptées la passation de pouvoir se fait dans une atmosphère plus sereine.


Régulation de l’usage du poste secondaire
Qu'il y ait stratégie ou compromis, des rapports de force s'exercent autour de l'accès aux programmes et aux différents postes. La possession de plusieurs téléviseurs ne résout pas les conflits et les tensions mais les déplace. L'accès au programme n'est pas le seul enjeu du temps de télévision.
Certains programmes trouvent difficilement un compromis, c'est le cas pour les retransmissions sportives en général, les matchs de football en particulier. Les solutions envisagées diffèrent selon le nombre de télévision équipant le foyer. Sophie et Géraldine ne possèdent qu'un seul poste.
S : Parfois je t'empêche de regarder, sinon je vais dans la chambre bouquiner, je tiens à souligner que c’est très rare. Je lui dis ça me fait chier ton foot, on regarde autre chose.
E : Des fois, il y a foot et elle me le dit pas, elle me dit, y’a ça, y’a ça et puis elle saute une chaîne. (Sophie, 34 ans, et Emmanuel, 32 ans)
Sophie triche, elle tente de cacher à son ami Emmanuel la diffusion du match. Si la date de diffusion est connue par avance, elle s'organise une soirée, elle sort avec une amie pour laisser Emmanuel regarder le match.
On observe chez les foyers multi-équipés des arrangements autour des matchs de foot. Quand le foyer possède plusieurs téléviseurs, un jeu entre les différents postes s'installe.
J’ai toujours voulu la télé dans ma chambre, si le père de mon fils regarde le foot, moi comme je n’aime pas le foot, je regarde autre chose dans la chambre, lui il va dans le salon. J’en ai eu envie, parce que quand il y a des choses que je n’aime pas trop regarder, je regarde ce que je veux, c’est mieux comme ça, on ne se prend pas la tête. (Sonia, 31 ans)
Sonia envoie son mari regarder la télévision dans le salon. Après le repas, Sonia et son mari regardent d'ordinaire la télévision dans leur chambre, estimant être mieux installés dans cette pièce. Bien que plus petite que la télévision du salon, le téléviseur installée dans la chambre est devenue le soir leur poste de référence.
Lucienne envoie son mari regarder les matchs de foot dans leur chambre, sur leur second poste de télévision. Les deux hommes bougent, l'un est envoyé dans le salon, l'autre dans la chambre. Dans ces deux foyers le football n'a pas la priorité, chacune des femmes garde le poste utilisé d'ordinaire. Avant l'arrivée du 2nd poste, l'unique téléviseur était alors réquisitionné par les époux afin de regarder les matchs de foot.
Le reste du temps, hors match de foot, des arrangements sont recherchés, le couple reste ensemble pour suivre un programme. Le recours au 2nd poste est exceptionnel et concerne exclusivement la diffusion de certains programmes.

Chez les foyers pluri-équipés, l'utilisation des différents postes reflète cette volonté d'être ensemble. L'usage des téléviseurs tend vers une complémentarité, une modification des pratiques, une délocalisation des moments télévisuels. Le cours de la journée va rythmer l'utilisation des différents postes, selon l'horaire certains deviendront plus légitimes que d'autres. L'arrivée d'un téléviseur supplémentaire n'entraîne pas une séparation des téléspectateurs du foyer mais aboutit à une modification des habitudes et à une réappropriation de l'espace domestique.


C- Le dénouement
La fuite, un échec de la négociation
Le choix représente l'aboutissement de la confrontation de ses envies, de ses goûts, de ceux d'autrui, de l'élaboration d'un certain nombre de critères de sélection et d'une dose de compromis.
On fait un choix on essaie de voir en fonction de ce qui est possible. Je n’aime pas trop la violence extrême mais enfin bon, sinon je vais me coucher et je le laisse regarder. Je vais ailleurs, je vais lire dans un coin où me coucher. Y’avait récemment Full Metal Jacket, moi j’ai mal supporté, je suis partie avant, voilà.. Y’a des types de films que j’ai du mal à regarder de manière générale. (Françoise, 59 ans)
Bien que non satisfaite du choix qui a été fait pour la soirée, Françoise reste et fait l'essai de regarder le programme choisi par son mari. Lorsqu'elle trouve que le programme est insoutenable, elle abandonne et quitte la pièce.
Chez Françoise, foyer mono équipé, si le couple ne trouve pas d'accord, un des deux membres quitte la pièce et va vaquer à une autre occupation.
Il ne les (les séries qu'elle regarde) supporte pas, il va sur l’ordinateur. Il râle en me disant que c’est nul. (Géraldine, 24 ans)
Des stratégies sont élaborées pour exercer la pression permettant d'atteindre son but. Le conflit s'arrête lorsque l'un des deux cède, soit elle change de chaîne, soit il quitte la pièce pour s'installer sur l'ordinateur. Au-delà du programme c'est la notion de "temps passé ensemble" qui est mise en jeu. Si elle cède alors ils passeront du temps ensemble mais si elle résiste alors il s'en va dans une autre pièce. Au cœur de cette négociation où à première vue chacun essaie d'imposer son programme à l'autre, c'est le temps partagé par le couple qui se joue.
Géraldine ne possède qu'un seul poste de télévision, cependant des scènes similaires s'observent dans des foyers étant multi-équipés. Ainsi derrière des justifications de confort, d'habitudes, de préférences, des couples continuent à discuter et se disputer pour les programmes qu'ils vont regarder, chacun essaie d'imposer son choix à l'autre, alors que chacun pourrait regarder son programme sur un poste.
Chez les foyers multi-équipés, où les couples ont la possibilité de suivre plusieurs programmes simultanément, les compromis restent de mise, ils permettent aux couples de rester ensemble pour la soirée. Les tensions autour de l'objet TV prennent un tout autre sens, ce n'est plus un programme qui est en jeu puisque ce dernier peut être suivi ailleurs, mais l'accès aux postes. Les différents téléviseurs ont selon les horaires de la journée une légitimité différente. Un poste peut être principal par rapport à un autre. Un désaccord du couple amène l'un des deux à s'expatrier, la tension autour du choix du programme se déplace pour devenir une tension autour de l'accès au poste principal. Chacun souhaite imposer son programme, tout en désirant que l'autre y assiste. Le véritable enjeu est de rester ensemble, d'arriver à se réunir devant lé télévision pour passer un peu de temps ensemble.
C’est arrivé de regarder chacun un programme, quand il y a des super documentaires sur Arte que j’ai envie de regarder et que ça soûle Arno, je vais les regarder dans la chambre, c’est rare mais c’est arrivé. (Rafaële, 24 ans)
La fuite de l'autre n'est pas désirée. Rafaële et son ami possèdent deux télévisions, ils les avaient avant d'aménager ensemble. Ils peuvent regarder chacun un programme différent. Pourtant Rafaële décrit l'utilisation simultanée des télévisions comme rare, elle ne s'isole dans la chambre que lorsqu'il y des "super documentaires". Le moment de télévision veut être vécu comme un moment de partage, un moment ensemble.
La fuite ou la séparation est en quelque sorte une défaite, l’individu ayant le contrôle de la télévision a obtenu son programme mais a perdu la compagnie d’autrui.


La victoire
L’observation du comportement d’autrui a un rôle primordial dans la victoire. Françoise a repéré avec les années les faits et gestes de son époux.
Je suis très détente quelque chose de simple et de facile, lui est beaucoup plus ambitieux dans ces choix. Alors il y a deux solutions ou c’est lui qui l’emporte et on met une émission philo-psycho-sociologico de ce type et puis au bout de dix minutes en général, enfin non, il y en a quelques unes qui sont intéressantes mais il y en a beaucoup qui sont vraiment très très chiantes, donc au bout de 10 minutes il disparaît. Il l’a mise et c’est lui qui disparaît, auquel cas je prends la zappette et je change puisqu’il n’est plus là. Quand je change de chaînes, il peut réapparaître en douce. Ou c’est moi qui l’emporte et moi je reste à regarde mon émission de pure distraction dont je ne me plaints pas et lui part ostensiblement et je le vois revenir doucement 10 minutes après pour s’installer avec moi et voir l’histoire. Je ne dis rien, dans ce cas là, il ne faut rien dire. (Françoise, 59 ans)
Françoise et Pierre ne possèdent qu'un téléviseur. Ils décident ensemble de ce qu'ils vont regarder. Chacun ses goûts, chacun ses ambitions pour reprendre le terme utilisé par Françoise. Un certain plaisir est retiré de voir son choix s'imposer mais quand celui-ci ne s'avère pas aussi judicieux que prévu, le reconnaître semble être difficile. S'il s'ennuie alors qu'il a pourtant choisi le programme il s'en va, quitte la pièce. Il fait de même lorsque sa femme choisit le programme de la soirée, il quitte la pièce. Cependant l'envie, la curiosité le font revenir discrètement dans la pièce quelques instants plus tard. Après un premier mouvement de fuite, il peut être amener à réapparaître discrètement dans la pièce pour suivre le programme choisi par sa femme. Françoise observe le comportement de son mari, mais ne dit rien, elle garde pour elle ses remarques et passe ainsi la soirée avec son époux.

Réussir à imposer un programme télévisuel, revient à s’imposer soi-même en tant qu’individu. Il n’y a pas qu’un programme télé qui est en jeu. Géraldine, rencontrée précédemment, gère l’emploi du temps de son ami en fonction de ses envies télévisuelles. Il est convié à sortir afin qu’elle puisse regarder la télévision tranquillement. L’absence est plus facile à gérer, en sa présence elle doit négocier pour imposer son programme puis s’imposer pour le regarder dans des conditions convenables. Son ami râle, il perturbe le suivi, interfère avec le programme, brouille la réception, gâche le plaisir, plombe l’atmosphère pour finalement proposer un tour de zapping et récupérer le contrôle. Olivier lui aussi y va de ses commentaires, "c’est nul", "c’est naze", il perturbe, empêche le suivi. La pratique d’autrui n’est pas respectée.
La victoire consiste donc à imposer ses choix et obtenir de l’autre le respect de sa pratique. Géraldine l’obtient de temps en temps.
Si vraiment le sujet me passionne, là il le sait donc il fait l’effort de regarder avec moi sans critiquer. (Géraldine, 24 ans)
Etudiante en histoire, elle obtient cette qualité d’écoute uniquement lorsqu’elle regarde certains documentaires historiques. Il n'en demeure pas moins que sa consommation a fortement diminué, les commentaires incessants de son ami rendant le suivi de ses programmes désagréables. La victoire va au-delà du simple accès aux programmes, c’est obtenir de l’autre qu’il puisse à son tour regarder un programme qu’il n’a pas choisi tout en adoptant un comportement rendant le suivi agréable. Il s’agit pour autrui de respecter des choix qui ne sont pas les siens.

Les couples expriment le désir de rester ensemble pour la soirée, partager le même programme, ce qui revient à imposer à l'autre ses propres envies. L'un décide, l'autre subit. Au fil des jours, selon les soirées, les rapports de force peuvent s'équilibrer. Selon le programme, au sein du couple les rôles peuvent s'échanger ou au contraire un rapport dominé-dominant peut s'installer. Tel un jeu au sein du couple, la télévision est au cœur d'une relation de pouvoir. Suivre un programme ensemble c’est une forme de respect que l’individu obtient, respect de ses goûts et de ses intérêts. L’individu est pris en compte, il existe.



Conclusion
La télévision représente pour les sociologues un formidable analyseur des rapports de force au sein de la famille. Malgré l'évolution du multi équipement, les conflits persistent, les disputes autour de l'usage et de l'accès à la TV continuent ; l'accès au programme n'est donc pas le seul enjeu. La télé est au cœur des disputes mais elle n'en est pas le motif. Elle catalyse les conflits, révèle des enjeux plus profonds, des rapports de force et les mécanismes de construction du couple…

La télé est un objet de divertissement collectif, plusieurs individus peuvent simultanément suivre un programme. Or les conflits naissent de la diversité des programmes proposés et des comportements que les téléspectateurs adoptent. La télévision est un bien collectif, son usage se partage entre ses différents utilisateurs. Le multi équipement ne résout pas les tensions, mais les déplace. L'accès à la télévision et aux programmes n'est qu'un des aspects des querelles du ménage. A travers le temps télévisuel, le couple cherche à passer du temps ensemble, or bien que le multi équipement permette à chacun de regarder son programme, la séparation n'est pas envisagée, le couple désire rester uni devant le poste de télévision. De fait le contrôle de l'objet et le choix des programmes restent au cœur des discussions. Tout en étant ensemble chacun souhaite exercer son contrôle sur l'objet. Le partage de l'usage du téléviseur apparaît délicat et son accès inégalitaire.

Historiquement, l'inégalité devant la technologie n'est pas un fait nouveau. Le phénomène a été préalablement observé lorsque la radio a fait son entrée dans les foyers britanniques : l'objet est apparu, bien qu'étant à usage collectif, comme étant une propriété personnelle. A l'heure actuelle, l'introduction de nouvelles technologies et en cela de nouvelles activités au sein de la sphère domestique, déplace les tensions et les disputes sans modifier l'enjeu, passer du temps ensemble tout en étant soi, en étant deux individus égaux. Internet détourne le téléspectateur de son écran de télé pour le déplacer jusqu'à son écran d'ordinateur. Occupé, l'homme délaisse la télévision, la femme en récupère le contrôle et accède plus aisément à ses programmes. L'enjeu de passer du temps ensemble, temps nécessaire à la construction du couple, n'est pas atteint. La télévision reste une activité privilégiée où le couple peut se retrouver.

Au sein des couples, il existe face à la télévision plusieurs degrés de négociations. Un premier ou la négociation n'existe pas et qui pourrait être nommé le despotisme télévisuel : un seul individu gère la télévision, il exerce un pouvoir absolu, il choisit, le partenaire est dépossédé de tout avis. Le second niveau offre la possibilité d'une négociation occasionnelle, la télé reste sous l'emprise dominante d'un individu mais en quelques occasions la décision change de mains. Enfin, dans le troisième et dernier niveau, il existe une égalité apparente, un accès démocratique, le choix se fait par alternance ou après consultation des personnes en présence.
L'exercice du pouvoir et son application s'observent au sein de ces trois degrés. Le second et le troisième mettent à jour les systèmes de négociation, les jeux de persuasion et laissent transparaître les plus petits stratagèmes ainsi que des règles clairement énoncées. Des grimaces en passant par la pollution télévisuelle, tous les recours sont employés. Chacun tente par des moyens plus ou moins élégants de tirer la couverture à soi. Les conflits éclatent lorsque la négociation est difficile, et afin que la tension ne dégénère pas trop vite en dispute, le couple recourt à des règles établies, des priorités sont instaurées.

Le développement du multi-équipement a certes modifié l'accès à la TV, mais ne résout pas la nécessité pour le couple de passer du temps ensemble, la tension est simplement déplacée. L'usage simultané des différents postes est régulé. Le couple trouve des accords de sorte à rester ensemble. Parfois la séparation est acceptée, le recours au 2nd poste est permis, mais doit rester de l'ordre de l'occasionnel. La règle de séparation s'applique autour de certains programmes comme les matchs de football où aucun consensus n'est trouvé.

Les aboutissants de la négociation sont donc la fuite ou la victoire, la fuite étant un échec de la négociation ; il s'agit d'une demi-victoire, constituée d'un gain, le choix du programme, et d'une perte, avec l'absence du conjoint. La fuite n'est pas recherchée car, si le conjoint part pour une autre activité ou pour regarder la télévision ailleurs, c'est le couple qui est perdant.
La victoire, but ultime de la pression consiste à imposer son choix à autrui. La victoire symbolise la reconnaissance de soi, c'est s'imposer soi comme individu, un individu à part entière avec ses propres envies, ses propres goûts. La victoire c'est obtenir en plus du choix du programme un comportement respectueux d'autrui, une qualité d'écoute, ni grimace, ni railleries. Les disputes autour du choix et du contrôle de la télévision révèlent un besoin de reconnaissance de soi comme individu, ayant lui aussi des droits, ainsi que des goûts et des envies différentes. Imposer son programme, c'est exister; le comportement adopté par autrui sera alors une marque de respect.
Derrière ses tensions, s'exprime la volonté de passer du temps ensemble, de se construire en tant que couple, tout en restant au sein de ce couple un individu à part entière et reconnu par autrui comme tel.



II- L'expression des rapports de force à travers l'usage des objets
Alors que la télévision attire les membres du foyer dans un même périmètre, un espace restreint ou l'objet TV en est le centre, elle devient objet de convoitise, de discorde concernant une consommation abusive, ou une "mauvaise" consommation. Chaque membre tente ou souhaiterait tout du moins réguler l'utilisation de l'objet. Face à l'objet télé, aux rapports qui s'exercent, des dominés et des dominants émergent. L'accès à la télévision apparaît comme assez inégalitaire. Le choix des programmes n'est pas démocratique. Volontairement ou non, le téléspectateur endosse le rôle du dominé ou du dominant, il choisit, détermine ou au contraire subit. Dominés par contrainte ou par désintérêt, le choix du programme se fait seul. L'accès à la télévision est inégal à plusieurs niveaux.


A- L’usage des meubles : canapés, fauteuils et chaises
On recense essentiellement trois types de meubles sur lesquels un individu est amené à s’installer pour regarder la télévision : les canapés, les fauteuils et les chaises. Ces trois catégories de meubles se distinguent dans un premier temps par les postures, le confort et les différents niveaux de maintien qu’ils procurent et permettent au corps ; dans un second temps par leur appropriation plus ou moins personnelle.
Le canapé offre au corps la plus large palette de postures, le corps peut occuper une position droite, plus ou moins rigide ou adopter une position complètement allongée. A l’opposé, la chaise permet l’adoption de positions beaucoup plus limitées. L’aspect physique du meuble confère au corps un choix plus ou moins étendu de possibilités, il permet au téléspectateur de contrôler son corps, de gérer son rapport à la télévision. Le meuble se caractérise aussi par son attribution nominative. Le canapé, meuble collectif, accueille plusieurs corps, se partage entre les différents individus. L’accès au canapé se régule en fonction des différents membres en présence, une hiérarchisation de l’accès se met en place. Fauteuils et chaises ont un usage individuel, ils sont occupés par une personne à la fois. Hormis quelques exceptions, l’utilisation de ces meubles est quasi exclusive. Les places n'ont pas une attribution nominative, tout du moins cette dernière n'est pas exprimée de façon explicite. Cependant, l'usage qui en est fait sous-tend une appropriation implicite du meuble, cette dernière est différente selon la nature de celui-ci : chaises, fauteuils et canapé n'atteignent pas les mêmes degrés d'appropriation. Autour d'une table, les chaises sont clairement nominatives, le repas apparaît comme un moment très codifié, chacun possède sa place.
Hors des repas, lorsque Amélie et sa fille regardent la télévision de la table, elles occupent chacune leur place respective, alors que sur le canapé, elles s'installent comme elles le veulent. Cependant Amélie nous avoue qu'elle préfère regarder la télévision de sa chaise car installée dans le canapé elle s'endort. Le choix du meuble s’est effectué délibérément et consciemment, il est stratégique pour Amélie car en choisissant une chaise, elle évite de sombrer dans le sommeil et peut ainsi suivre les programmes qui l’intéressent.


Une installation inégale
Physiquement, les places disponibles devant le poste ne sont pas toutes pourvues de la même valeur, certaines sont mieux quottées que d'autres car plus dans l'axe ou plus confortables. Elles peuvent aussi être en nombre insuffisant, la loi du plus fort, du premier arrivé peut s'exercer, ou encore des règles peuvent être instaurées par la famille.
Chez Anne les repas se prennent autour de la table du salon, chaque membre de la famille s'est vu attribuer une place autour de la table. Seul trois membres de la famille sur les cinq attablés peuvent voir la télévision. Anne ne se souvient pas comment les places ont été distribuées, cependant pour elle il est clair que cela est lié à une question de caractère.
La télé, elle se tourne mais il n'y a que les trois assis au bout de la table qui peuvent la voir. L'attribution des places, c'est une question de caractère, les dominants sont en bout de table. (Anne, 25 ans)
Seul les trois plus imposants peuvent suivre la télévision en mangeant. Le programme est déterminé, le repas est consommé pendant les informations. L'accès à la télévision passe préalablement par l'accès à l'espace télé, à la zone de réception.
Chez Anne-Marie les places sont rares dans la pièce bureau où a été aménagé le coin TV, il n'y a que deux fauteuils. Cette famille composée de cinq membres a privilégié la règle du premier arrivé, les fauteuils ne sont pas nominatifs, le premier choisit sa place, voire le programme. Depuis le départ de leurs trois enfants, la règle régissant l'utilisation des fauteuils s'est modifiée. Les places se sont personnalisées, Anne-Marie a exprimé sa préférence pour l'une d'elle qu'elle estime plus confortable car mieux placée dans l'axe du téléviseur. Au fil du temps, elle s'est appropriée l'espace ; son mari semble en être satisfait. Lorsque les enfants viennent leur rendre visite, les places redeviennent libres et chacun s'installe où il veut, où il peut. La présence ou l'absence des enfants influencent la règle d'utilisation de l'espace télévisuel. Seul, en couple ou en famille, la gestion des places s'organise différemment. L'espace télévisuel peut être codifié, l’accès à la télévision est inégal en terme d’accès et de confort.
Je suis souvent dans le canapé allongée et Fred est souvent dans le fauteuil et en fait ça arrive qu’il me dise j’ai envie de m’allonger, je peux me mettre dans le canapé et moi je prends le fauteuil. (Frédéric, 30 ans et Gwenaele, 26 ans)
Gwenaele et Frédéric se partagent un canapé et un fauteuil, l'un s'allonge dans le canapé pendant que l'autre s'assoit dans le fauteuil. Seul l'un des deux peut s'allonger dans le canapé, ce dernier étant trop petit pour accueillir deux corps couchés. Au lieu de s'asseoir l'un à coté de l'autre, ils investissent les deux meubles. Le canapé est le plus prisé, la position allongée qu'il permet d'adopter est la plus appréciée. Gwenaele bénéficie principalement de cet emplacement mais lorsque la demande est formulée, elle change de place avec son mari.
Gordana et Olivier possèdent deux canapés dans leur salon
Olivier prend le petit. Je regarde plus la télé mais c’est celui qui est plus intéressé par le film qui prend le grand canapé. Le grand est en face, c’est celui qui permet de regarder la télé bien allongée. (Gordana, 25 ans, et Olivier, 33 ans)
La posture allongée a un véritable succès pour regarder la TV, chacun peut occuper un des deux canapés meublant le salon, cependant l'axe de vue est inégal. La préférence se porte sur l'un des deux. Il est réquisitionné à tour de rôle en fonction de l'intérêt que l'un ou l'autre porte aux programmes. Gordana confie qu'elle consomme plus la télévision que son ami, qu'elle occupe majoritairement le grand canapé. Moins bien placé, moins intéressé, Olivier migre régulièrement dans la salle à manger et s'installe devant son ordinateur. Il écoute la télévision mais se passe de l'image.
Anne s'installe, la télé dit-elle, c'est son truc. Elle ne lui appartient pas, elle a emménagé dans les affaires de Sébastien mais elle ne sait pas vivre sans télévision, elle l'allume et l'écoute plus ou moins distraitement tout en vaquant à ses activités.
(S) J'ai pas de place, ça change. En fait elle s’installe et moi je n’ai pas trop le choix. Là où elle me laisse de la place je m’installe.
(A) Souvent même je me mets au milieu. (Anne, 25 ans et Sébastien, 28 ans)
Sébastien tente de trouver une place en fonction de la manière dont Anne s’est installée. Elle reconnaît qu'elle s'assoit au milieu du canapé, c'est une habitude. Sébastien doit jouer des coudes pour s'installer.


Une installation hiérarchique
La situation peut être beaucoup plus codifiée. Sendil, d'origine indoue, et sa famille sont arrivés en France depuis une vingtaine d'années. Ils ont conservé leurs habitudes culturelles où chaque place, chaque rôle est culturellement déterminé.
Dans le salon, il y a un canapé, un fauteuil et des chaises. Le fauteuil appartient au père, il a l'autorité des grandes personnes. Si mon père est assis dans le canapé, je peux m'y asseoir aussi mais il doit y avoir une certaine distance entre lui et ses fils. On ne se colle pas. Mais mon père est tout le temps assis dans le fauteuil, les fils sur le canapé et les filles sur les chaises. (Sendil, 28 ans)
La place de chacun est clairement déterminée, elle est immuable. Le père a choisi sa place, le fauteuil, qui lui permet d'installer entre lui et ses fils une certaine distance physique. Les fils ont le droit d'occuper le canapé, quant aux femmes elles sont relayées sur des chaises placées en retrait, car les femmes ne doivent pas se retrouver dans le champ de vision des hommes. La mère de Sendil regarde la télévision dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine. Les meubles disposés autour de la télévision sont très européens, mais les places occupées par chacun sont définies par des critères sociaux tels que le sexe et l'âge. L'organisation de l'espace concorde avec le respect d'un certain nombre de traditions. Cependant ce phénomène s'observe, de façon moins visible, dans d'autres familles. L'espace télévisuel est un terrain où il se joue un certain nombre de rapports de force.
Chez Adel, on observe un mélange entre une situation codifiée concernant la place du père et une situation plus fluctuante entre les enfants.
La place préférée c’étaient les fauteuils. Le canapé était un peu moins confortable et puis il avait tendance à s’affaisser un peu vers le milieu, alors celui qui était au milieu il était confortable, les autres un peu moins. Par contre les fauteuils étaient confortables. C’était la course pour avoir les fauteuils. Mon père était généralement allongé sur le canapé. Soit il restait allongé et alors y’en avait un à ses pieds c’était son petit chouchou, donc c’était moi. Ma mère s'installait là où il y avait de la place comme elle arrivait après ce qu’elle avait à faire dans la cuisine. Ou sinon elle s’installait aux pieds de mon père et moi je me retrouvais par terre. (Adel, 26 ans)
Le père, l'autorité, s'installe où il le souhaite. Les autres membres de la famille se répartissent entre eux les places disponibles. Le reste des places est attribué par ordre d'arrivée. Une fois le père installé, la distribution des places restantes devient une véritable course au sein de la fratrie. Adel, par son statut de benjamin de la famille, s'installe aux pieds de son père sur le canapé, mais l'arrivée de sa mère dans la pièce peut l'amener à changer de place. Si elle désire s'asseoir, elle s'installe au près de son mari et le petit dernier se retrouve assis par terre.
Le père, figure d'autorité, choisit, les autres s'installent alors en fonction des places disponibles, bien qu'arrivant la dernière dans la pièce, les désirs de la mère sont à leur tour respectés. La présence d'un personnage dans une pièce intervient dans la hiérarchisation de l'occupation de l'espace. L'installation s'établit selon une double organisation : la première, verticale, se fait sous l'égide de l'autorité parentale, le père puis la mère ; la seconde, horizontale, concerne les quatre frères.


B- La télécommande : un enjeu stratégique
Au cours de l’année 2005, la chaîne britannique UKTV publie une étude sur la télécommande. Il ressort de cette étude, que la télécommande est au cœur des disputes conjugales. 50% des couples se disputent régulièrement à propos du choix des programmes. La télécommande est un objet de pouvoir ; pour Virginia Ironside, experte en relation familiale : "Ce n’est pas simplement qui regarde quoi. C’est un énorme problème, une métaphore pour savoir comment le pouvoir est manié à l’intérieur d’une relation."
Objet de pouvoir, source de conflits, les citoyens britanniques et français usent des mêmes stratagèmes.


Un double accès : à la TV, aux programmes
Le choix du programme est une seconde phase de l'accès à la télévision, la télécommande en étant un outil primordial. L'objet télécommande joue un rôle essentiel dans le choix des programmes en particulier et dans le rapport à la télévision en général. A l'heure actuelle, la télécommande regroupe un grand nombre de fonctionnalités, elle est devenue indispensable pour accéder à certaines fonctions ou simplement changer les chaînes. Elle permet de mettre en marche le câble, le magnétoscope, voire même la chaîne Hifi. Elle incarne le pouvoir, la puissance, le contrôle, la responsabilité. Celui qui détient la télécommande choisit, change les programmes, il peut imposer ses envies, sa façon de regarder. Sans la télécommande en main, celui qui veut changer de chaîne doit en faire la demande. Qu'il impose ou non son programme, le détenteur de la télécommande est un acteur primordial.

La télécommande s'impose comme l'objet incontournable du moment télévisuel. Son utilisation induit des comportements, les modifie. Au fil des entretiens, la télécommande apparaît aujourd'hui comme l'outil essentiel et indispensable du temps de télévision. Pour Daniela, l'utilisation de la télécommande est incontournable.
Sans la télécommande je serais malheureuse, je ne saurais pas changer les chaînes sans, j’en rachète tout de suite une autre. (Daniela, 23 ans)
Elle ne sait pas utiliser son téléviseur sans télécommande. Sans cet outil, elle ne peut regarder la télévision. La télécommande est l’outil qui permet l’accès aux programmes, l’allumer, l’éteindre, choisir un canal, régler le son, autant de petites manipulations quotidiennes et instinctives qui s’enclenchent d’un simple contact des doigts sur les touches. Les gestes sont banalisés et réalisés intuitivement. Privé de télécommande, le téléspectateur perd une partie de ses repères.
Géraldine se souvient que lorsqu’elle était plus jeune, ses parents confisquaient la télécommande lorsqu'ils s'absentaient, stratagème afin de s'assurer que leurs enfants ne regarderaient pas la télévision en leur absence. La télécommande est l'ultime objet de contrôle. Sans, les parents espéraient rendre la télévision inutilisable.
Au départ ils piquaient la télécommande mais après tu vas l’allumer directement sur le poste. (Géraldine, 24 ans)
Des ruses sont mises au point par les enfants pour palier l'absence de la télécommande. Un certain nombre de fonctions primaires, les canaux, le son peuvent être accessibles sur le poste lui-même. Le téléspectateur peut suivre sans souci ses programmes mais les boutons sont mal connus car peu utilisés. Sur un certain nombre de modèles, ils sont dissimulés par des clapets et passent inaperçus. L'absence de la télécommande provoque une telle perte de repères que l’utilisateur se retrouve complètement au dépourvu.
Si dans un premier temps la télécommande représente l’accès à la télévision, elle symbolise dans un second temps l’accès aux programmes. Chez Daniela, la "course à la télécommande" est devenu un rituel, celui qui la détient choisit le programme. Avec son ami leurs goûts divergent, alors chacun essaie de mettre le main en premier sur l'objet afin de pouvoir choisir ce que le couple va regarder.
Ca c’est horrible par contre, il me pique la télécommande et y’a plus rien à faire, c’est monsieur choisit, moi j’aime pas du tout regarder Highlander, c’est lui qui choisit, il ne me demande même pas si ça m’intéresse. Maintenant c’est le premier qui a la télécommande qui choisit, c’est celui qui allume la télé qui choisit. (Daniela, 23 ans)
Mi-règle, mi-jeu, cela est devenu une habitude, la télécommande est alors une véritable source de pouvoir. Le possesseur de la télécommande choisit et impose.


Un objet qui conditionne toute une pratique
La télécommande apparaît comme l’objet indispensable du temps télévisuel, elle y participe pleinement et influe sur son déroulement. Comme nous l’avons vu ci-dessus, elle représente l’accès à la télévision et aux programmes. Combinée à la diversité des chaînes existantes, la télécommande fait apparaître une consommation télévisuelle rythmée et exigeante. Il n’y a plus de temps morts, la publicité ou les passages jugés inintéressants ou ennuyeux sont évités, c’est une consommation zapping, le téléspectateur passe d’une simple pression d’une chaîne à une autre en une fraction de seconde. Le rythme est soutenu car le téléspectateur n’hésite pas. Télécommande en main, il tranche et passe à autre chose. Exigeant, il part à la recherche de ce qui lui plaît. Le zapping est inter et intra programmes, lors des coupures publicitaires mais aussi pendant un programme. Sonia zappe les personnages des séries dont elle ne raffole pas, Mr et Mme S. regardent des débats tout en coupant les interventions des hommes politiques qu’ils n’apprécient pas. La sanction est immédiate, la télécommande ne laisse aucun répit aux programmes. Or une telle pratique est envisageable uniquement parce qu’elle sollicite une simple pression des doigts, le corps, lui, ne bouge pas. Dès lors qu’un déplacement est à envisager, toute intervention est pesée, cela en vaut-il la peine ? L’usage de la télévision est conditionné par l’existence de la télécommande ; le recours à cette dernière est instinctif, le zapping s’enclenche machinalement, quasi inconsciemment. L’usage de la télécommande est intégré, son utilisation est mécanique, c’est l’essence même de la pratique télévisuelle actuelle, elle conditionne son usage. Bien au-delà d’une simple question de confort, l’absence de télécommande peut, d’un seul coup, rendre la télévision moins attrayante.
Conséquence d'une grossesse difficile, Gwenaele est immobilisée à domicile. Elle passe beaucoup de temps à regarder la télévision en s’installant dans le salon ou la chambre, les pièces étant toutes deux équipées. La chambre offre plus de confort, cependant Gwenaele explique que regarder la télévision de la chambre ne l'intéressait pas car cette dernière ne possède pas de télécommande, une véritable contrainte pour Gwenaele.
Je regardais la télé en fond avec Internet, j’étais allongée je n’avais pas le droit de me lever. Dans la chambre tu n’as pas de télécommande donc ça ne m’intéressait pas de regarder la télé sans pouvoir changer de chaîne. (Gwenaele, 26 ans)
Ne souhaitant pas se déplacer pour changer de chaîne, cela signifiait pour elle suivre le même canal.

La télécommande est incontestablement l'outil de la maîtrise de la consommation télévisuelle, elle facilite le passage d'un canal à un autre. Dès le moindre temps mort, publicité ou passage estimé inintéressant, le téléspectateur saisit sa télécommande et opère un tour de zapping. D'une simple pression, sans aucun déplacement, le consommateur passe d'un programme à un autre, s'arrête, revient. Physiquement immobile, il navigue sur les différents canaux.
Outil de liberté, elle devient objet de l'immobilité. A peine éveillé, Silvère allume sa télé. L’espace du contrôle télévisuel est élargi, d’où qu’il soit le téléspectateur est en mesure de changer de chaîne, de régler les programmes qui lui plaisent. Il n’y a plus aucune nécessité d'établir un contact physique avec le téléviseur.
Mais c’est un plaisir de se lever le matin et de regarde son petit Batman à 9h30. Se lever c’est un grand mot, j’ouvre un œil j’attrape la télécommande j’appuie sur le bouton, je regarde et après si je suis encore fatigué je me rendors. (Silvère, 30 ans)
La télécommande est un objet mobile. Posée sur le coté, sur un meuble, à même le fauteuil ou le canapé, la télécommande est un objet placé à portée de main. Elle reste dans l'espace télé et suit l'utilisateur. Silvère la monte sur sa mezzanine pour ne pas avoir à se lever le matin lorsqu’il allume la télévision. Elle est le contact entre le téléspectateur et son téléviseur. Outil précieux, la télécommande se voit prodiguer des attentions toutes particulières.


Un traitement particulier
La télécommande est devenu l'objet essentiel du moment télévisuel. Des soins attentifs lui sont prodigués ; une place, un lieu de rangement lui sont attribués.
Ma télécommande ne traîne pas, ni sur la canapé, ni sur la table. Elle est en haut à coté de la télé, on s’en sert et on la redépose là. Quand Sly regarde la télé, il prend la télécommande, il la pose sur la table mais quand il a fini de regarder la télé, il range la télécommande, c'est comme ça dans toutes les pièces. (Sonia, 31 ans)
Elle est rangée dès la fin de son utilisation afin de la préserver de tout accident domestique. Gordana les range dans une boite, pour les protéger mais aussi pour ne pas avoir à les chercher et pouvoir allumer rapidement la télévision. Sa perte ou une faible connaissance de son maniement peut poser problèmes aux téléspectateurs.
Quel que soit le rapport entretenu avec la télécommande, qu’elle soit gardée en main ou non, pendant le suivi de programmes c’est un objet auquel il est fait attention. Sa détérioration ou sa perte entraîneraient des conséquences préjudiciables sur le temps télévisuel. La peur de ne plus pouvoir accéder à la télévision, de ne plus pouvoir changer de chaîne est à l’origine de toutes ces attentions. Pour les protéger d’une chute éventuelle, certaines sont recouvertes d’une house en plastique anti-choc. Toute une batterie d’attentions et de soins lui est consacrée.
Une place stratégique en évidence au sein du périmètre de réception lui est octroyé. Placée sur la télé, sur une table basse ou à coté du canapé, la télécommande est accessible. Sa place est fixe, son accès doit être immédiat, la télécommande n’est pas un outil que l’on cherche mais un objet que l’on saisit et qui doit être immédiatement opérationnel. L’accès et l’immédiateté sont les deux caractéristiques résumant la fonctionnalité et l’usage de l’objet.


L’accès à la télécommande ou la territorialisation de la télévision
Jean-Paul lui prodigue des soins, une attention particulière. Régulièrement, il l'ouvre afin de la nettoyer, à l'aide d’un coton-tige et de produit dégraissant, il nettoie méticuleusement pour enlever toute trace de graisse qui pourrait empêcher le bon fonctionnement des touches. Ces attentions ne sont pas indépendantes de son rapport à l'objet. Ce comportement date de son enfance. Depuis, il s'est approprié l'objet. Suzanne décrit avec humour et taquinerie le comportement de son mari.
(JP) : J'ai toujours la télécommande à la main, je zappe, je suis le maître des lieux.
(S) : Jean-Paul a la télécommande.
(JP) : C’est moi qui choisis. Toujours.
(S) : Il a soit la télécommande dans la main, soit un autre objet très important le portable. Souvent quand on a du monde à la maison, on discute et tout et lui il zappe, il écoute les autres d’une oreille et il regarde la télé en même temps.
(JP) : c’est pour trouver quelque chose d’intéressant.
(S) : Il ne parle pas, il est là en train de changer de chaîne. C’est une habitude qu’il a. Il est fou de la télécommande.
(JP) : J’ai toujours eu la télécommande, même chez mes parents. Je l’ouvre pour la nettoyer. (Jean-Paul et Suzanne, 27 et 25 ans)
Rafaële en fait autant.
Arno, la télécommande c’est un peu le prolongement de son bras, dès qu’il bouge un doigt, il appuie sur un bouton, il fait toutes les chaînes, après il aime bien à huit heures moins cinq, Les Guignols, Le Zapping et Burger quizz. C’est un peu lui qui choisit tandis que moi, j’aurais plus envie de regarder les infos. (Rafaële, 24 ans)
La télécommande est gardée en main, ils, Jean-Paul et Arno, ne la posent pas à coté d'eux mais fusionnent avec. Céline Rosselin écrit : "Ces conflits et cette "territorialisation" sont étroitement liés au fait que l'objet appartient à un habitant et pas à (aux) l'autre (s). Il se révèlera donc intéressant de distinguer les objets dont la possession relève du couple ou de la famille, et les objets qui n'appartiennent qu'à une personne. Comment cette possession exclusive de l'objet était-elle signalée à l'autre? Par quels mécanismes les objets marquent-ils un "territoire"? Les renversements de rapports entre les individus sont perceptibles à travers l'observation de l'usage qui est fait des objets à un moment donné, dans un espace donné "
Les usages entourant la télévision sont liés à son aspect, ses propriétés physiques, ergonomiques. Objet mobile, la télécommande se transporte, le téléspectateur l'emmène dans l'espace où il regarde la télévision, il la pose à coté de lui ou la garde en main. C'est un objet physiquement proche de son utilisateur. Devant l'objet télévision où l'on peut trouver, séparément ou simultanément, plusieurs usagers, l’usage et l’accès de la télécommande se font de façon inégale. En gardant la télécommande, Arno, Jean-Paul et Guillaume s’imposent et établissent clairement leur "territoire".
Une télécommande est un objet atypique, prolongement du téléviseur ou prolongement du bras. Son possesseur peut monopoliser l'écran en imposant son choix. La télécommande offre la possibilité d'une appropriation physique ; de par sa taille, elle peut être gardée en main, le contrôle de l'écran est conservé, le pouvoir est sous le bout des doigts. Même si le choix est laissé aux différentes personnes présentes, le détenteur de la télécommande devient le référent, tout changement de chaîne passe par sa personne. Le détenteur devient incontournable et occupe un rôle essentiel dans les temps télévisuels. Si le détenteur de la télécommande n'impose pas ses choix, il occupe un rôle stratégique.

En s'appropriant la télécommande c'est la télévision qui est atteinte. L'objet est sous l’emprise d’un des téléspectateurs. Cependant, les programmes diffusés par le biais de l'objet TV peuvent garder un accès relativement plus égalitaire.
Nous comme c’est Monsieur télécommande, il regarde, dès que le Burger quizz est terminé, il va aller regarder ce qu’il y a et puis il me demande de choisir. Et je choisis. (Rafaële, 24 ans)
Bien qu'il garde la télécommande en sa possession, il laisse le choix du programme à Rafaële. Celle-ci intervient pour les programmes diffusés en prime time, avant la négociation est plus faible. Alors qu'elle aimerait regarder les infos, il opte pour d'autres émissions et se lance dans un zapping incessant. Temporairement, Guillaume laisse la télécommande à Karine lorsqu'elle lui en fait la demande. Elle opère un tour de zapping et la lui rend. Guillaume garde le dernier mot sur le choix du programme. Bien que possédant la télécommande (ils la tiennent) en main, Arno et Jean-Paul laissent leur conjointe choisir le programme. Cependant détenir la télécommande confère un pouvoir et une liberté indéniable.
Mon mari zappe beaucoup pendant la pub. Ce n'est pas forcement la personne qui a choisi le programme qui a la télécommande en main. (Françoise, 59 ans)
Bien qu'elle stipule que ce n'est pas le possesseur de la télécommande qui choisit systématiquement le programme, les termes employés dans la phrase résonnent différemment. Il apparaît comme une pratique courante que le possesseur de la télécommande choisit régulièrement le programme. Bien que son mari ne choisisse pas seul le programme, il détient la télécommande et impose lors de la pub un zapping incessant. Il passe d'une chaîne à une autre puis recommence jusqu'à ce que le programme que sa femme et lui ont décidé de suivre reprenne. Elle lit le journal télé, et il zappe et renouvelle l'opération dès l'apparition de la moindre coupure de publicité.

A travers la télécommande, c’est l'accès aux programmes, aux choix et le contrôle de l'objet qui se jouent. Les disputes autour de la télécommande concernent moins l’objet en lui-même que ce à quoi il donne accès. Quand la télécommande est réquisitionnée, c'est la télévision qui est investie par un membre du foyer, il impose sa façon de regarder et son rythme.


La télécommande, marqueur social de la maturité
Instrument de pouvoir, source d'enjeux et de conflits, le droit à l'accès à la télécommande est un marqueur de passage social. La télécommande apparaît comme l'accès à une responsabilité, sa possession est une reconnaissance sociale du nouveau statut qu'est en train d'acquérir l'individu. Chez Adel, elle prend cette nouvelle dimension, elle confère une grande responsabilité à son possesseur.
On se postait sur le canapé et on se battait pour savoir qui allait tenir la télécommande. Quand il y avait des moments chauds dans le film, il fallait réagir ou anticiper avant même, dès qu’on commence à entendre un dialogue un peu suspect, tout de suite on zappait. On changeait de chaîne et après un moment calculé, on remettait la chaîne et c’était reparti. Quand mon père était là, il fallait anticiper beaucoup plus avant. Mon père, il disait tu changes ce genre de cochonneries, je traduis, il le disait en arabe. L’éducation s’est faite très tôt, eux même changeaient, après on a fait pareil. (Adel, 26 ans)
Elle est objet de convoitise, en avoir la responsabilité c'est être estimé par les autres comme ayant la maturité suffisante pour assumer ce rôle. Ce n'est pas autant le pouvoir que la notion de responsabilité qui lui est conférée qui est importante. Chez Adel, on exerce un zapping culturel, ils exercent une pratique de censure, certaines scènes sont jugées indécentes ou inconvenantes. Le détenteur de la télécommande doit changer de chaîne rapidement puis estimer la durée de la scène pour revenir au plus vite suivre la fin du programme. Détenir la responsabilité de la télécommande implique une concentration et un temps de réaction important, le challenge ou la fierté du possesseur de la télécommande est de réagir rapidement, en estimant au plus juste le temps de censure pour ne pas se faire reprendre par les autres membres téléspectateurs. Un mauvais zappeur peut perdre ces droits. Adel raconte que ses premiers moments de télévision télécommande en main étaient stressants, il ne devait pas faillir à la confiance qu'il lui avait été accordée.



Conclusion
Précédemment l'expression de la domination s'était exprimée à travers le contrôle du choix des programmes. Le pouvoir c'est avoir la liberté de choisir ou de négocier ce que l'on souhaite regarder. Or l'inégalité télévisuelle ne se réduit pas au seul choix des programmes. Le contrôle et la domination s'exerce aussi à travers l'usage des objets participants au temps de télévision.
L'usage des meubles, canapés, fauteuils et chaises exprime un accès inégal, en terme de confort, à la télévision. L'installation devant le petit écran se répète jour après jour, les places des uns et des autres sont comme figées, peu de changements est observé.
Autour d'une table, les places sont déterminées, certains membres peuvent se retrouver dos à la télévision ou dans un axe peu favorable. En terme de confort, les différentes places n'ont pas la même valeur. L'accès à la TV est inégal, selon l'emplacement certains verront d'autres pas. Le canapé, meuble collectif permettant à plusieurs individus de s'installer les uns à coté des autres, il offre un usage plus souple, il n'apparaît pas aussi nominatif que les chaises ou les fauteuils cependant est monopolisé par un individu. De part ses caractéristiques physiques, il invite le corps à s'allonger ; ainsi investi il n'accueille qu'un seul corps, autrui doit donc se contenter d'un petit morceau près d'un accoudoir ou s'installer ailleurs. Le canapé n'est pas partagé. C'est la loi du plus fort, le premier s'impose, les autres font avec. Le temps instaure l'habitude, le territoire est conquis. L'inégalité persiste, les places sont attribuées. Le caractère au départ, puis le temps et les habitudes par la suite, font leurs œuvres. L'assise télévisuelle et l'accès au confort ne sont pas égalitaires.
L'usage des meubles révèle l'existence de rapports de force.
L'installation peut être très codifiée et révéler la hiérarchie familiale. Ainsi, dans une famille indoue, le père s'octroie le fauteuil, une place seule l'isolant de tout contact, le plaçant à une distance respectable du reste de la famille. Les fils s'installent sur le canapé, puis mère et filles en retrait derrière sur des chaises, de sorte à ne pas être dans le champ de vision des hommes. L'autorité paternelle s'installe, puis les autres hommes de la famille, les femmes en dernier. Fauteuils et canapés, les meubles les plus confortables, sont occupés par la gente masculine, les femmes n'ont accès qu'aux chaises.

Les meubles ne sont pas les seuls objets de contrôle. Dans un autre registre, la télécommande apparaît comme l'outil stratégique du temps télévisuel, l'outil de pouvoir, de la domination et de la reconnaissance. La télécommande est sans conteste l'objet incontournable du temps télévisuel. Elle représente un double accès à la télévision : d’abord sa mise en marche, le fonctionnement des divers objets l'entourant : câble, décodeur. Dans un second temps elle apparaît comme l'outil du choix, de la décision. Celui qui la tient en main maîtrise la télévision.
La télécommande conditionne entièrement la pratique télévisuelle. Son absence révèle cruellement son rôle incontournable. Elle est le contrôle à distance, le contrôle sans effort, d'une simple pression, le programme change, la TV obéit. Sans elle tout changement demande un déplacement. Ce dernier représente une telle contrainte qu'un téléviseur privé de télécommande perd de son attrait.
La télécommande crée une consommation télévisuelle rythmée et exigeante, son recours est instinctif. Le zapping devenu machinal, aucune place n'est laissée au temps mort, le téléspectateur part à la recherche d'autre chose ailleurs, zappe pour s'occuper, enchaîne les programmes.
Outils précieux du temps télévisuel, la télécommande a le droit à un traitement particulier. Sa perte ou sa casse entraînerait trop de désagréments, dès lors une attention particulière, des soins, lui sont accordés. Hors du temps TV une place de rangement lui est octroyée à un endroit stratégique et fixe. L’objet doit être en sécurité avec un accès rapide proche du téléviseur pour une fonctionnalité immédiate. Après chaque utilisation, les membres de la famille doivent ranger l'objet à sa place. En s'appropriant la télécommande, l'individu s'empare du contrôle, il maîtrise la télévision.
Tout passe par la télécommande. Despote ou non, tout changement de chaîne, modification du réglage du son passe par lui, le possesseur de la télécommande est l'acteur principal, il contrôle la télé.

La maîtrise de la télévision, la possession de la télécommande est un marqueur social de maturité. Dans les familles, en particulier où il existe un zapping culturel, avoir la télécommande en main est une preuve de confiance signifiant la reconnaissance par les autres de l'assimilation des règles et valeurs de la culture familiale. Posséder la télécommande nécessite de savoir quand zapper, avoir intégré ce qui doit être censuré, puis être un bon zappeur. Seul l'interdit doit être censuré ni plus ni moins, sans quoi il prend le risque d'être repris par ses pairs ayant pour conséquences la confiscation de l'objet.
La télécommande est tantôt un outil de responsabilité ou de gestion, mais dans chacun des cas elle confère à son possesseur un rôle central, elle l'investit de pouvoir, elle permet le contrôle de l'objet, de s'imposer à autrui.



III- Sous l'emprise de la télévision
A- La ritualisation de l'écoute
L'allumage est codifié par des horaires et des programmes. La mise en route de la télévision est ritualisée, qu'elle soit allumée pour elle-même ou pour accompagner une autre activité. La chaîne regardée est préalablement déterminée, elle rentre dans la routine télévisuelle.
La télévision devient un repère et est utilisée comme tel, pour marquer différents moments de la journée. Elle rythme les activités, elle s'insère entre chacune d'entre elles ou pendant ces dernières. Allumer la télévision est une chose, la regarder en est une autre, le comportement d'un individu devant un programme peut être des plus divers :
- Le matin. Grâce à l'incorporation d'une fonction "réveil", la télévision programmée s'allume d'elle-même et fait office d'alarme réveil. Le consommateur n'allume plus sa télévision mais le programme, l'allumage est anticipé.
On est réveillé par Télématin, ça fait deux trois ans, avant on se réveillait pas avec la télé. La télé était cassée, on en a acheté une qui faisait réveil, donc du coup on se fait réveiller par la télé. (Martine, 36 ans)
Le réveil, une nouvelle fonction attribuée à la télévision, du réveil au coucher la télévision accompagne tous les moments de la journée. Les télévisions dotées d'une fonction "sleep" permettent de programmer la mise en veille du téléviseur.
Même sans recours à la fonction réveil du téléviseur, la télévision est allumée dès le réveil. Tania y installe son fils, il déjeune en regardant des dessins animés. Sonia elle aussi l'allume pour que son fils suive quelques programmes pour enfants pendant qu'elle s'apprête.
- Le midi. L'allumage est quotidien et très ritualisé, ainsi Mireille attend les programmes du midi.
Le midi parce que l’on aime bien regarder Pyramide. Je fais du vélo en regardant la télévision. (Mireille, 77 ans)
La télévision est allumée de sorte à accompagner une activité, le programme est clairement déterminé. Bien que des évènements viennent perturber la diffusion de certains programmes, les habitudes télévisuelles sont ancrées dans les pratiques quotidiennes.
Dans la journée on allume la télé il est midi moins dix, y’a les jeux télé et après il y a les infos. En ce moment, on regarde Pyramide parce qu’il y a le foot sur l'autre chaîne. (Mme et Mr S., 65 et 66 ans)
Mme S. fait preuve d'une extrême précision quant à l'heure où elle allume la télévision. Un horaire qui est conservé alors que les programmes ont été modifiés pour cause de Coupe du monde de football. En ne modifiant pas ces horaires, elle doit changer pourtant ce qu'elle regarde ; préférant les jeux télévisés au foot, elle changera de chaîne.
Une notion d'habitude apparaît, une habitude d'horaires. Mme S. regarde depuis des années la télévision à la même heure et bien que les programmes soient modifiés et que les jeux de la chaîne concurrente lui plaisent moins, elle n'arrive à se résoudre à changer ses habitudes.
- Après le déjeuner pour les infos. L'horaire peut être clairement déterminé par la programmation d'une émission.
La télévision je l’allume l’après midi quand je vais faire ma sieste, y’a les informations et après il y a Derrick. (Colette, 79 ans)
Le programme de Colette est défini, elle sait quotidiennement ce qu'elle va regarder. Les horaires de ces feuilletons rythment son emploi du temps, ils se répercutent sur le temps qu'elle accorde à son repas, elle le prend en vitesse pour pouvoir suivre le début des informations.
- Après le déjeuner. Les horaires peuvent varier, ils ne sont pas déterminés par une émission mais par la fin d'une activité.
Je l’allume quand j’ai fini de déjeuner, je laisse le film, je fais ma vaisselle, mon ménage, avec le son de la télé. (Sarah, 24 ans)
Chez Sarah, les horaires sont moins fixes, c'est l'heure de la fin de son repas qui détermine l'allumage de la télévision. Elle ne se bouscule pas pour respecter un horaire, mais quand elle termine de manger, machinalement elle allume son téléviseur. La télévision est en marche, mais Sarah ne s'installe pas devant, elle l'écoute tout en vacant à ses occupations.
- Après le travail. Dès le retour dans leur foyer, la télévision est allumée.
Quand je rentre chez moi (le réflexe), j’allume la télé, c’est la première chose que je fais, ça me fait une présence, je prends la télécommande je mets directement sur M6, parce que M6, c’est la chaîne que je préfère. (Tania, 23 ans)
Tania le définit elle-même de la sorte, la mise en marche de la télévision est devenu un réflexe, en arrivant avant même d'enlever son manteau, elle appuie sur le bouton de la télécommande. La télévision est allumée après le travail et directement sur M6. En fonction de ses occupations, elle s'installe dans le canapé ou vaque à ses activités. La télévision est utilisée comme une présence.
Systématiquement quand je rentre à la même heure le soir, j’allume la télé. Je ne regarde pas forcément, c’est pour écouter de loin, je peux faire autre chose et revenir, je zappe beaucoup. (Gordana et Olivier,25 et 33 ans)
Gordana a des horaires réguliers, quand elle rentre chez elle, elle allume la télévision. Cependant, s'il lui arrive de rentrer plus tôt, ne connaissant les programmes diffusés, elle n'est pas tentée et donc laisse la télévision éteinte. C'est en partie la connaissance des programmes aux heures auxquelles elle rentre du travail qui la pousse à allumer la télévision, elle ne suit aucun programme particulier mais zappe entre plusieurs.

 Au fil du temps le rituel s'instaure, l'allumage se codifie, défini par un horaire, un programme ou une chaîne, une activité ou un comportement, Mireille fait du vélo, Sarah termine sa vaisselle. Tania s'installe devant la télévision, elle impose le silence pendant la diffusion de ses feuilletons préférés, alors que Gordana va et vient d'une pièce à l'autre. La diffusion des programmes est quasi non-stop, quelle que soit l'heure sur une chaîne ou une autre une émission est diffusée, il n'y a donc plus d'heure pour allumer la télévision, à chacun ses envies, ses disponibilités.


B- De l'accompagnement à la planification des tâches
Gérard Dérèze met en lumière l'aspect "architecturant" de la télévision, un aspect à deux dimensions : spatiale et temporel. L'introduction de la télévision au sein d'un foyer amène une reconsidération de l'aménagement intérieur, comme cela a pu être en partie constaté au cours de la première partie de l'étude. Si elle est posée, qu'elle s'inscrit dans la configuration de l'espace, elle en changera les usages, les meubles autour seront alors utilisés différemment. L'aspect "spatial" comprend la disposition des objets et des mouvements dans une pièce. Un second aspect, le temps. Elle organise, rythme la vie du téléspectateur autour de certains programmes.


L'inscription dans le temps
 Différentes activités s'organisent autour de la diffusion de certains programmes. La télévision devient accompagnement, voire donne du cœur à l'ouvrage et aide à la réalisation de certaines tâches.
J'installe la planche à repasser devant la télévision. C’est ou le lundi après-midi ou le vendredi après-midi, je zappe ça dépend. S’il y a un truc sur les voyages qui m’intéresse je peux regarder, sinon effectivement je regarde Derrick, je sais à peu près à quelle heure ça finit donc j’ai mon programme. Si je dois aller chercher Claire, je sais qu’il y en a un qui doit se terminer vers 4h00, j’ai juste le temps d’aller me préparer pour aller chercher Claire. Je fais une heure de repassage en fonction de l’horaire de l’épisode. J’apprécie sans apprécier, ça m’occupe l’esprit pendant que je repasse, c’est bien parce que c’est un policier, je trouve que ce n’est pas trop bête, c’est mieux que certaines émissions bidon que l’on trouve l’après-midi. (Martine, 36 ans)
La télévision devient accompagnement, sans repassage à faire elle ne regarderait pas ces programmes. Marie s'installe elle aussi devant la télévision.
J’allume la télé quand il faut que je repasse parce que ça me gonfle de repasser, j’ai l’impression de faire autre chose que de simplement repasser, ça m’enquiquine moins que quand je ne fais que repasser. Quand j’ai le temps de repasser, j’allume la télé et je regarde ce qu’il y a, donc je zappe et j’ai les cinq chaînes et je mets ce qu’il y a de moins pire. (Marie, 34 ans)
Sylvie, elle, a délibérément choisi le jeudi soir où est diffusée une fiction policière pour faire son repassage.
Le jeudi je regarde la télé et je fais du repassage. La pile, je plie beaucoup, je ne repasse pas tout. C’est une perte de temps, je regarde la télé ça passe le temps, j’ai l’impression que ça m’amuse. La famille Cordier me fait marrer, donc j’ai choisi le jeudi parce qu’il y a ça. (Sylvie, 38 ans)
La télévision accompagne le temps du repassage, elle occupe l'esprit et rend la tâche un peu moins désagréable. Le temps du repassage est choisi en fonction du programme diffusé.
Contrairement à Martine et Sylvie, Marie n'a pas de créneaux fixes, elle allume la télé et recherche un programme. Aucune référence particulière ne l'accompagne pendant le repassage, elle n'a pas d'habitudes télévisuelles rythmant cette activité.

Tania vaque à ses occupations entre deux séries. Elle s'organise au vue de ce qui est diffusé pour gérer ses affaires quotidiennes.
Je me lave en fonction, je ne vais pas attendre que l’on donne mes séries préférées, je me lave avant. Je m’organise comme ça je suis déjà devant la télé et j’attends ma série. Si ça a commencé, je me laverai après. (Tania, 23 ans)
Chez Mireille, à la retraite, l'emploi du temps est structuré par les émissions TV qui rythment la vie quotidienne.
Depuis qu’il y a l’émission de Laurent Ruquier, on dîne vers 19h00 avant on se mettait à table vers 19h15. On mangeait à 19h15 mais maintenant qu’il y a Ruquier, c’est à 18h55, on attend et on mange à 19h00. On se met à table à 12h15 puisque Pyramide commence à 12h15. Très souvent à 11h45 je fais du vélo jusqu’à 12h15. Faut dire, on se couche tard, on se lève tard. En plus on a rien qui nous tient, on n’a pas d’horaires. (Mireille, 77 ans)
Mireille entame son activité physique simultanément à son émission diffusée en fin de matinée, la durée de son activité se cale sur celle du programme qu'elle suit. Enfin, midi et soir, Mireille et Millau préparent leurs repas et attendent le début de leurs programmes pour se mettre à table. Mireille considère qu'avec son mari, ils n'ont pas d'obligation, étant tous les deux retraités depuis près d'une vingtaine d'années et vivant seuls, elle considère qu'ils n'ont plus d'horaires à respecter. Pourtant le récit de ces journées tend à démontrer tout le contraire, leur quotidien est rythmé par quelques programmes télévisés. Les activités de Mireille, les repas du couple voient leurs horaires déterminés par la télévision.
Depuis que Françoise a rencontré son mari, l'horaire du dîner est déterminé sur celui des informations. Journaliste de métier, Pierre, l'époux de Françoise, regarde tous les soirs les informations, il zappe d'une chaîne à l'autre afin de vérifier la manière dont les informations ont été traitées d'une rédaction à une autre.
On a toujours dîné devant les infos. Pierre devait voir ses infos et on a toujours mangé à 20h00. C’est vrai que l’on aurait pu changer nos horaires, mais ça ne nous est pas venu à l’idée. (Françoise, 59 ans)
Aujourd'hui à la retraite, Pierre et Françoise continuent à prendre leurs repas à la même heure devant les informations. Exceptionnellement lorsqu'ils reçoivent des amis, l'heure du repas est légèrement décalée et la télé éteinte.

Chez Nadiège, on ne prend pas ses repas devant la télévision : père, mère et fille mangent dans la cuisine.
On commence à manger à 19h30, elle attend le générique, elle dit "ça y est les infos commencent", on va se laver les dents et on s’installe pour regarder les infos, en même temps elle s’endort et au lit. (Nadiège, 36 ans)
Bien qu'absente de la pièce, la télévision est allumée, le générique des informations signifie l'heure du brossage de dents pour la petite. Le repas débute de sorte à être terminé pour qu'ils puissent suivre les informations. Bien que non présente lors du repas, la TV rythme la soirée.
Anne-Marie se réfère à sa connaissance des soirées télévisées.
Ce qui arrive c’est que quand on a fini de manger, on met le programme. On dîne vers 20h00 en trois quarts d’heure de temps c’est terminé après je mets la télé. (Anne-Marie, 56 ans)
Elle refuse de dîner avec son mari devant la télévision, cependant elle s'arrange pour que les repas se terminent avant le début du feuilleton qu'elle veut regarder.
Pour les films, on se débrouille pour manger avant. (Anne-Marie, 56 ans)

Grâce à une diffusion permanente, au multi-équipement, la télévision entre à toute heure au sein des différentes pièces du foyer. Elle y entre car elle y est invitée, elle se fond dans les habitudes quotidiennes pour petit à petit finir par s'imposer. Utilisée pour passer le temps, elle se retourne insidieusement contre ses téléspectateurs conquis. Source de divertissement, la télévision utilisée comme accompagnement, vient pallier la pénibilité d'une tâche domestique, le repassage. Marie allume la télévision quand elle doit repasser, elle choisit ses horaires puis opte pour un des programmes qu'elle reçoit. Elle gère son emploi du temps à sa guise et la télévision vient s'y greffer selon ses envies. Martine et Sylvie repassent elles aussi devant la télévision ; cependant l'horaire de la tâche à accomplir a été défini en fonction de ce qui est diffusé. C'est la télévision qui finalement leur a dicté leurs horaires et le lieu de la réalisation de la tâche domestique. Pour l'une comme pour l'autre, le repassage est une tâche ponctuelle à laquelle elles s'attèlent une fois par semaine. Calée sur un programme télévisé, cette dernière ne s'avère pas trop contraignante.
L'impact de la télévision peut rythmer toute une journée. Le téléspectateur, qui consomme volontairement de la télévision, se plie plus ou moins délibérément aux horaires que cette dernière lui impose. Mireille, Françoise, Anne-Marie planifient leurs repas avant, pendant ou après un programme, que les programmes télévisés accompagnent ou non une activité, les horaires sont pris en compte et se répercutent sur l'organisation de la journée. Bien que les familles d'Anne-Marie et Nadiège ne dînent pas devant la télévision, les repas sont pris de sorte à être terminés avant le début de tel ou tel programme. La télévision est éteinte, cependant elle exerce son attraction. Chez l'une comme chez l'autre, une règle a été élaborée, cette dernière concerne la prise des repas où la télévision est interdite. Cette décision est motivée par diverses raisons de part et d'autre mais aboutit au même résultat, les repas sont pris hors de la présence de la télévision. Le téléspectateur élabore des stratégies, calcule avec minutie son emploi du temps et jongle avec ses valeurs, ses obligations et ses envies. Si aucun interdit n'est exprimé, la télévision peut être suivie simultanément à une autre activité ; dans le cas contraire, elle sera regardée avant ou après.
Peut-on aller jusqu'à dire que l'individu est dépossédé de son temps, peut-être pas, mais l'on doit reconnaître que la TV exerce sur lui une emprise certaine.


L'inscription dans l'espace
Le multi-équipement permet au téléspectateur d'évoluer dans diverses pièces au fil des programmes. Ce n'est plus simplement une activité et la télévision qui sont associés, mais une activité, un programme et un lieu. Mireille fait du vélo d'appartement dans son salon pendant une demi-heure, puis elle passe dans la cuisine et s'installe à table avec son époux devant Pyramide. Elle débarrasse et s'occupe de la vaisselle avant les informations qu'elle va suivre dans le salon, alors que son mari les regarde dans sa chambre. Les coupures publicitaires sont utilisées pour passer d'une activité à une autre, elles occupent une fonction de transition en laissant le temps à ces téléspectateurs nomades de s'installer et vaquer à leurs occupations sans riens rater de leurs programmes.
La publicité est réinvestie, elle devient le signal et le déclencheur d'une nouvelle situation. Pendant la publicité du prime-time, Rafaële et son ami quittent le salon où ils viennent de dîner pour s'installer dans la chambre, ils suivront la seconde partie du programme de leur lit. C'est le début de la nuit, une nouvelle intimité s'installe. L'impact de la télévision est quotidien, il rythme le temps, tout comme il peut induire et ritualiser un certain nombre de comportements.
Le soir comme Arno est fatigué super tôt, le film que l’on regardait dans le salon, on va finir de le regarder dans la chambre, comme ça on s'endort devant, on y va pendant la pub. (Rafaële, 24 ans)
La coupure de publicité est utilisée comme un temps de transition signifiant le passage d'une pièce à une autre. La fatigue du conjoint a instauré le rituel du changement de pièce, le dîner est pris dans le salon devant la télévision, puis lors de la coupure de publicité, le couple migre vers sa chambre pour suivre la fin du programme.
La publicité déclenche un déplacement et le commencement d'une nouvelle activité. L'individu est maître de sa consommation télévisuelle, cependant il est indéniable que la télévision exerce sur lui une véritable emprise, l'individu consent et se laisse guider au fil des horaires.


Conclusion
La télévision offre une programmation continue pourtant l'écoute est ritualisée, la mise sous tension de la télévision se fait à heure fixe. Jour après jour, le téléspectateur allume et regarde la télévision aux mêmes horaires. Inlassablement le téléspectateur regarde les mêmes émissions quotidiennes. La télévision rythme les activités de la journée.
L'emploi du temps est orchestré, la télé accompagne les tâches quotidiennes à moins que ce soit les tâches quotidiennes qui accompagnent la télé ? Les occupations quotidiennes s'organisent autour de la diffusion des programmes TV. Les activités et les émissions télés se synchronisent. Le repas est pris devant un jeu télé, la vaisselle est effectuée pendant le journal télévisé puis le téléspectateur s'accorde un temps de repos en début d'après midi devant un feuilleton allemand.
L'influence de la télévision s'exerce autant lorsque cette dernière est allumée que lorsqu'elle est éteinte. Elle orchestre tout autant l'emploi du temps de ceux qui veulent faire leur activité devant, que ceux qui veulent faire leur activité sans, donc avant que leurs programmes débutent. Le temps s'organise autour des programmes, les repas sont pris en fonction de, les taches sont réalisées devant. L'emploi du temps se structure autour des programmes suivis ou à suivre. Allumée ou non, la télévision exerce sa pression et rythme les activités journalières.
La TV s'inscrit dans l'espace, de la même manière qu'elle s'inscrit dans le temps, par le biais du multi-équipement. L'usage des différents postes n'est pas simultané mais attribué à des tâches, des horaires différents. Le multi-équipement facilite l'accompagnement télévisuel. Présente dans la cuisine, elle accompagne la préparation et la prise des repas ; dans la chambre, le sommeil. Les activités s'organisent et rythment le recours aux différents postes. Le temps publicitaire est réinvesti par le téléspectateur, il marque le déplacement, le changement de pièce. La coupure du film permet le déplacement dans la chambre, lieu où l'individu va sombrer dans le sommeil tout en terminant de regarder son programme. Le multi-équipement confère au téléspectateur une liberté de mouvements ; la télé étant présente à plusieurs endroits, il peut aller et venir sans perdre le fil de ses programmes. La télévision est présente tout au long de la journée, activités journalières et programmes TV s'alternent et parfois se confondent.

Chapitre 5 – Un lien social dans le couple


I- Proximité et distance
L'enquête de Brigitte Le Grignou met en avant les "usages sociaux" de la télévision, elle écrit, c'est à dire la mobilisation, par les individus, des pratiques et des programmes télévisuels comme des ressources pour construire leur réalité sociale. L'auteur dégage deux types d'usages : des usages structurels et des usages relationnels.
Les usages structurels font de la télévision une "ressource environnementale", c'est-à-dire que la télévision devient une compagnie au quotidien, soit en bruit de fond, soit en activité secondaire. Elle meuble et devient présence, mais peut aussi organiser, structurer les journées. La diffusion de programmes télévisés va rythmer et organiser les activités journalières. Par ailleurs les usages relationnels se distinguent car ils renvoient aux relations sociales entretenues avec ses proches, pendant mais aussi en dehors du temps de diffusion des programmes. La télévision est alors utilisée comme référence commune, le téléspectateur s'inscrit dans un groupe. La télévision s'établit dans le paradoxe privé/public, elle permet d'éviter les "contacts interpersonnels" et de favoriser "une intimité silencieuse". Ainsi les programmes télévisés peuvent faire office de sujets de conversations, permettant d'entamer une discussion tout en restant à un niveau relativement superficiel, alors qu'en privé, il permet de réguler les relations familiales. La télévision meuble alors les conversations pendant les repas. En public cette dernière permet d'amorcer une discussion alors qu'en privé elle permet de s'en passer. L'activité télévisuelle ne peut être réduite à un simple loisir, le contexte dans lequel celle-ci est utilisée ne peut être exclu. Ces usages permettent d'éclairer l'impact de certaines émissions : se couper de certains programmes c'est se couper de certaines discussions. Ainsi Françoise, aux vues de l'ampleur médiatique de Loft Story, décide d'en regarder un épisode afin de comprendre le phénomène et de pouvoir se faire une opinion.


A- La proximité dans la distance
L'usage des technologies vient modifier les relations sociales. Dans Libres ensemble, François de Singly évoque un tout autre aspect de l'usage du téléphone, alors que dans un temps l'activité téléphonique était perçue comme une activité solitaire, exclusive qui volait du temps conjugal, elle apparaît dans d'autres circonstances comme permettant de restituer du temps à ses proches. Selon le contexte, le téléphone vole du temps ou en restitue. L'usage du téléphone revêt une nature très différente selon les conditions et l'environnement dans lequel il est utilisé. Ainsi téléphoner lorsque l'on est chez soi, c'est exclure les personnes présentes, l'appel téléphonique revêtant un aspect exclusif. Alors que téléphoner chez soi, aux siens, lorsque l'on est absent, c'est établir le contact, permettre l'installation d'un moment d'intimité et restituer du temps aux siens. Il rapproche les absents, tout en isolant les personnes en présence. Le téléphone illustre ici l'intimité à distance, il rapproche des gens qui sont séparés en abolissant les frontières de l'espace et du temps. Il invente ce que François de Singly nomme l'état de "l’absent-présent", au même titre qu'il avait fait émerger précédemment l'état "présent-absent" ; il rapproche dans un cas, alors qu'il éloigne dans l'autre. La télévision, bien qu'ayant le pouvoir de réunir dans un même lieu, dans un même espace, des individus, n'instaure d'elle-même ni intimité, ni échange, ces derniers vont naître de l'attitude adoptée par les téléspectateurs. Si certains couples évoquent le caractère intimiste ou tout du moins privé que peut revêtir un moment télévisuel, pour d'autres c'est l'occasion, quel que soit le programme, d'être ensemble, bien que les échanges et les relations soient limitées.


Un moyen de "nier" la mobilité
La télévision endosse un rôle différent et change de nature dès lors que l'environnement où les circonstances se modifient. Guillaume, commercial, est amené tout au long de l'année à effectuer un certain nombre de déplacements, il se rend régulièrement en Algérie où il séjourne sur place quelques jours avant de rentrer chez lui.
Quand je suis à l’étranger, je suis en permanence sur les chaînes françaises, en Algérie. Là je regarde la télé tard, j’ai l’impression d’être chez moi alors que je suis à 1500 km. Je regarde des émissions que je ne regarde pas ici. C'est moins difficile. (Guillaume, 25 ans)
Les hôtels dans lesquels il loge lui offrent la possibilité, par le biais de liaisons satellites, de regarder un nombre considérable de chaînes diverses et variées. Cependant, Guillaume est conscient qu'il regarde délibérément les chaînes françaises et qu'il peut aller jusqu'à opter pour des programmes qu'il ne suivrait pas chez lui en temps normal. Alors que chez lui, il impose et choisit les programmes télévisés, à l'étranger il recherche les programmes que son amie Karine, restée seule chez eux, pourrait regarder aux mêmes moments. Eloigné de chez lui, des siens, il tente par le biais de la télévision de garder contact. En suivant les chaînes françaises il retrouve ainsi un peu de son quotidien.
Pas besoin d’aller à l’étranger, moi je suis en déplacement, tu te mets devant la télé, tu oublies que tu es à l’extérieur. (Sébastien, 28 ans)
Sébastien est cheminot, il passe chaque semaine plusieurs nuits à l'extérieur dans des hébergements de la SNCF.
T’as l’impression que même sans être chez toi, tu es au courant de ce qui se passe. (Guillaume, 25 ans)
La télévision permet de garder le lien tout en étant absent de chez soi. Les programmes TV réintroduisent un peu du quotidien. L'accès à la TV permet une certaine continuité en faisant office de référence commune.
Au même titre que le téléphone mais de façon différente, la télévision endosse, selon les circonstances dans lesquelles elle est regardée, des natures contradictoires. Elle limite les échanges des personnes proches, tout en permettant à des personnes éloignées d'échanger ou de se rapprocher. La télévision et le téléphone consomment l'espace social, et, dans des circonstances différentes, permettent d'établir ou de rétablir cet espace.


La télévision culturelle: maintenir un lien avec sa culture d'origine
Halima a vécu au Maroc jusqu'à sa majorité. Depuis elle s'est installée en France. Elle retourne régulièrement au Maroc lors de ses congés. Elle a aménagé chez elle un salon typique avec des tapis, des banquettes pour reproduire l'ambiance. Alors que pendant sa jeunesse, elle suivait les chaînes françaises avançant que ces dernières avaient plus d'intérêt, aujourd'hui en France, en regardant les chaînes marocaines, elle préserve une certaine proximité avec son pays natal.
Pour le ramadan, pour les prières, on vit un peu la vie du ramadan avec, c’est la seule chose qui nous relie… Y’a la cuisine, les repas, les films. (Halima, 33 ans)
La télévision lui permet de garder un lien avec sa culture, d'accompagner et rythmer des pratiques culturelles et religieuses peu relayées par les chaînes françaises. La période du ramadan est au Maroc, pour les pratiquants comme pour les non pratiquants, une période forte et socialement marquée où la télévision occupe une place prépondérante. Elle endosse un rôle informatif en donnant quotidiennement l'heure de la rupture du jeûne et de la prière. Il n'y a pas de ramadan sans TV. Après la rupture du jeûne, cette dernière n'est pas éteinte ; au contraire elle devient véritablement le centre d'intérêt, la programmation habituelle est modifiée, des publicités spécifiques et des feuilletons dédiés à cette période sont diffusés. Le feuilleton du ramadan, sorte de soap, crée l'événement et rassemble toute la famille. A l'occasion du ramadan, la télévision devient un objet mobile, elle est transportée d'une pièce à l’autre, elle est installée là où les gens se réunissent. Halima reproduit ici les pratiques culturelles de là-bas.

Sendil est originaire d'Inde. Il vient en 1984 avec ses frères rejoindre leur père arrivé deux ans plus tôt en banlieue parisienne. La télévision est un accès à la langue et à la culture quittées. Dès son arrivée en France, le père de Sendil loue des cassettes de films indiens.
Mon père regarde des films indiens, il se les procure chez des loueurs de films en langue tamoul. (Sendil, 28 ans)
Pourtant la télévision n'est pas ancrée dans leur pratique culturelle. Lorsque sa famille quitte l'Inde, ni eux ni aucun autre habitant de leur village ne possède cette technologie. Cependant au sein du village, il y a une salle de cinéma, des projections sont régulièrement organisées. Les filles et les femmes se rendent à la séance de 18h00, les garçons et les hommes à celle de 21h00. La télévision n'existe pas, mais la cinématographie occupe une place importante dans leur culture. Par le biais des films, le père de Sendil retrouve la langue et les valeurs de son pays. Quatre ans plus tard, toute la famille est réunie en France. Mère et filles arrivent en 1986, la pratique de location de films tamouls continue. Les programmes des chaînes françaises subissent une censure fréquente, ils heurtent la sensibilité indienne. Les films tamouls sont valorisés.
Mes parents sont toujours accros et en louent toujours. Avec mes frères et sœurs, ils font des échanges de cassettes. (Sendil, 28 ans)
La pratique de location se perpétue d'une génération à une autre. Les enfants qui ont quitté jeune l'Inde continuent à consommer des films indiens. A travers leur consommation télévisuelle, ils renouent avec la société qu'ils ont quittée mais dont ils sont imprégnés.
Kawai, est d'origine chinoise, ses parents ont immigré en France alors qu'il était très jeune. Dès leur arrivée, ils se sont abonnés au câble afin de recevoir les chaînes asiatiques.
On a le câble. Mes parents regardent les chaînes asiatiques, c'est plus pour entendre parler leur langue, parce que ma mère ne comprend pas le français. Y a des reportages sur des arts traditionnels le Taï chi, ils pratiquent devant la télé. Sinon, ils mettent leurs cassettes, des séries importées. (Kawai, 19 ans)
Au-delà de la langue, la télévision leur permet de retrouver et de poursuivre des activités comme le Taï chi, au-delà des chaînes, ils consomment des séries télévisées chinoises. Les séries mettent en scène des valeurs différentes. La télévision, par le biais des chaînes du câble ou de supports cassettes ou DVD, entretient un cadre de référence commun. Malgré la distance la culture est conservée ; la préservation de cette dernière passe entre autres par la télévision.


B- La distance du quotidien
Un nouveau centre d'énergie au sein du foyer
Dans Anthropologie de l'électricité, Dominique Desjeux  décrypte le rapport existant entre la localisation des équipements et les fonctions domestiques qui sont attribuées aux pièces : Autrefois, approximativement avant les années quarante, et on peut le repérer par la localisation des équipements qui s'y rattachent, les différentes fonctions domestiques étaient concentrées dans la pièce principale. (…), les membres de la famille étaient attirés autour des centres d'énergie notamment l'hiver et le soir, période où on utilise encore aujourd'hui le plus d'électricité. Dominique Desjeux observe que bien que l'installation des produits bruns ne soit pas focalisée dans une pièce, mais soit dispersée au sein du foyer ; un nombre plus important reste concentré dans la pièce principale. L'attraction des sources d'énergie dont parle Dominique Desjeux continue à rassembler. L’énergie consommée change de nature, ainsi la famille ne se réunit plus autour d'une source de chaleur, mais autour d'une activité comme la télévision. Elle devient le pôle attractif du foyer. Mais au sein de foyers multi équipés, les postes de télévision ont des statuts différents, l’un d'entre eux est défini comme le poste principal, les autres comme secondaires. C'est autour du poste principal que se font les réunions familiales ; des interactions se jouent autour de l'objet.


Vers des relations moins formelles
François de Singly écrit : La télévision est très importante et contribue à la réorganisation de la vie familiale. L'arrivée de la télévision a bouleversé l'espace familial, particulièrement le salon/salle à manger. François de Singly explique que dès les années 50, un magazine américain illustra sa couverture par un poste de télévision. Celui-ci était placé au centre de la pièce, lieu où traditionnellement était située la cheminée, une cheminée présente mais sa place substituée par le fameux poste de télévision. La diffusion des téléviseurs au sein des foyers, tempère l'auteur, n'est pas la seule en cause dans le processus de réorganisation de la pièce à vivre. Cette évolution peut aussi être en partie imputée à l'évolution des relations familiales : les relations formelles sont dévalorisées au profit de relations plus souples à l'aspect plus convivial. Le rituel de la tenue du dimanche, tenue plus habillée que d'ordinaire, est abandonné au profit d'une mode vestimentaire plus détendue. Ces deux tendances, d'une part la transformation, voire l'abandon de pratiques trop formelles, et d’autre part la diffusion des téléviseurs au sein des foyers, vont simultanément bouleverser l'espace familial et l'utilisation de la pièce à vivre (pièce principale). (…) Ce n'est plus l'ordre hiérarchisé des places d'une table, c'est le cercle de famille réuni autour de l'appareil où il n'y a pas de place spécifique pour le chef de famille. Si la famille se réunissait autour de la table, elle se réunit désormais autour de la télévision. Bien que les relations devant la télévision soient moins formelles qu'autour de la table, l'accès des places n'est cependant pas aussi démocratique et libre que cela le laisse paraître. Certains meubles tels que les fauteuils restent nominatifs ; des règles implicites et non dites déterminent le rôle de chacun. La télévision devient le symbole, au moins pour un temps, de la réunion de la famille. En 1956, dans "Television and Familly", Edward C. McDonagh cite une mère américaine qui affirme : "Nous sommes très proches. Nous avons notre loisir à la maison, Donna et son copain sont assis là maintenant au lieu d'aller dehors".
L'auteur utilise le mot "symbole", un terme fort qui tend à illustrer l'impact de l'objet "télévision" sur la vie familiale. La télévision est décrite par cette mère américaine comme un loisir, de fait comme chaque membre de la famille reste à la maison pour pratiquer ce nouveau loisir, la famille passe plus de temps ensemble. Le temps de la télévision est collectif, la mère de famille se satisfait de ce temps où elle garde sa fille en compagnie de son petit ami sous son toit. Aujourd'hui l'enthousiasme de cette mère serait remis en question car l'activité télévision suscite un certain nombre de critiques.


De l'enthousiasme à plus de modération
Depuis leur création, les programmes télévisés se sont développés, le nombre de chaînes réceptionnées s'est multiplié, de quelques heures d'émissions par jour à une diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les programmes sont devenus beaucoup plus présents. Aujourd'hui le temps passé devant la télévision est remis en cause. Une interrogation qui concerne tout autant le couple que la famille. La pratique télévisuelle fait naître chez certains téléspectateurs le sentiment que la télévision vient se substituer à d'autres activités.
On regarde la télé, surtout Arno, au début ça n’avait aucun intérêt de regarder la télé. Mais maintenant qu’il y a une certaine routine qui s’est installée dans le couple, c’est vrai que la télé est allumée en permanence. (Rafaële, 24 ans)
Rafaële a vu la télévision s'immiscer au sein de son couple, au fil du temps les comportements ont changé, la routine s'est installée dit-elle, la télévision se fait de plus en plus présente. Elle devient le témoin de l'installation d'une routine quotidienne. Elle meuble et remplace peu à peu le dialogue au sein du couple. Paradoxalement, si la télévision amène couple et famille à modifier leurs comportements, elle peut toujours être considérée comme un moyen de passer un moment agréable. Elle permet de passer du temps ensemble, un moment collectif mais pas social. Ces instants passés ensemble sont trop peu synonymes de moments partagés où règnent échanges et communion. Ainsi comme l'exprime Annie, elle trouve agréable de regarder la télévision en famille mais remet en question la nature de ces instants, trop individualistes, où chacun doit se plier à un certain nombre de contraintes.
Quand on regarde la télé, je trouve que ça empêche les échanges. Ça empêche de discuter. Un moment intime que l’on peut partager c’est plus un moment où l’on se trouve à table. C’est vrai que c’est agréable de regarder la télévision en famille. La télé ne crée pas une intimité, la télé rend individualiste. On engueule celui d’à coté qui fait trop de bruit. (Anne-Marie, 56 ans)
Les notions de partage et d'échange sont des aspects essentiels qui définissent un moment passé ensemble, or l'action de regarder la télévision n'intègre pas nécessairement ces valeurs. Le partage et l'échange ne peuvent être réduits à un moment passé en couple ou en famille devant la télévision. La télévision va modifier les rapports à l'intimité et au privé.

Selon mes observations il existe quatre catégories de comportements télévisuels. Je nommerai ces téléspectateurs le bavard, le sourd-muet, le cumulateur et le dormeur. Il n'y a pas une façon mais des façons de regarder la télévision. Chacun appréhende différemment l'écran, son attrait et son pouvoir varient, de fait regarder la télévision à plusieurs peut devenir un véritable challenge.
Le bavard : Le bavard, comme son nom l'indique, discute de ce qu'il voit, il veut faire partager ce qu'il regarde.
C’était une émission, il y avait un écrivain qui est de droite qui passait à la télé, je vais dans sa chambre, je lui dis écoute regarde telle chaîne, j’y suis retournée une deuxième fois pour lui dire, mais écoute regarde c’est tellement intéressant ce type d’extrême droite qui était à un débat, il disait tellement d’énormités pour mes idées de gauche que là, oui je commente.
Et puis par exemple, moi je vais regarder Navarro, mais je ne sais pas ce qu’il va regarder si je ne lui ai pas demandé parce que je ne lui dis pas toi qu’est ce que tu regardes ce soir, ça ne me vient pas à l’idée mais à un moment donné je vais ouvrir sa porte de chambre (Mireille, 77 ans.)
Mireille et son mari regardent à la télévision séparément. Millau suit les émissions dans sa chambre, alors que Mireille s'installe dans le salon, ils choisissent indépendamment leurs programmes. Par curiosité, elle se rend dans la chambre de son mari pour surveiller ce qu'il regarde, et éventuellement le conseiller. Devant son programme, elle commente du salon, elle parle à son mari dans sa chambre. Elle lui résume ce qu'elle regarde s'il suit un programme différent ou lui fait part de ses réflexions. Commentaires et bavardages partent de la volonté de faire partager à autrui ce qui est regardé.
Je ne suis pas du genre à regarder un truc sans faire de commentaires. Avec ma sœur ça y va. Y’a des scènes qui peuvent dériver sur une conversation qui n’a plus rien à voir. Il peut y avoir un déclic. (Mirjana, 23 ans)
Avec des amis, la télévision devient l'objet de conversations. Le programme suivi est prétexte aux commentaires, il est choisi pour cela.
Au sein d'un couple, le programme devient secondaire, la conversation prend le pas.
Parfois on regarde un truc, il y a en a un des deux qui fait une remarque et puis alors là c’est fini on ne regarde plus la télé. (Alexandre et Anne-Laure, 29 et 27 ans)
Le bavard tend à rendre la télévision très sociale, il discute, commente autour des programmes, puis peut s'en évader et complètement l'oublier. Il apprécie la télévision en compagnie.

Le sourd-muet : Le sourd-muet, contrairement au bavard, n'ouvre pas la bouche. Complètement absorbé par l'écran, il s'isole du reste de la pièce. Il n'y a plus que lui et la télévision, il occulte son environnement.
(K) Quand il regarde un film pas la peine de lui parler, il ne répond pas.
(G) c’est vrai, ça a toujours été comme ça, quand je suis dans la télé, je suis dans la télé. Je n'entends pas de toute façon, tu peux parler. (Karine et Guillaume, 25 ans)
Son esprit est totalement capté par l'écran. De lui-même il reconnaît et est conscient de son comportement. Les réflexions de son amie ne le gène pas, il en fait abstraction, et ne veut ou ne les entend pas.
Quand tu dois suivre un film, tu ne peux pas parler en même temps. Moi je pourrais mais Fred ça ne lui plairait pas. Moi ça ne me dérange pas de faire deux choses en même temps, ça dépend du film, tu vois là je fais mes comptes et en même temps je lis mes mails sur Internet et puis j’avais la musique tout à l’heure. Ça ne me dérange pas d’avoir l’attention qui est captée par différents trucs, mais Fred il peut pas. (Gwenaele, 26 ans)
La télévision monopolise toute l'attention. D'autres adoptent volontairement ce comportement, ils n'acceptent aucune interférence pendant le visionnage d'une émission. Implicitement certaines règles s'instaurent.
Ma copine ne parle pas, elle sait déjà, moi je lui dis, attends, attends, je suis le truc et après si elle veut me parler elle parle. (Tania, 23 ans)
Le sourd-muet est captivé par les images et le son émis par le téléviseur. Il développe un rapport individuel et exclusif à la télévision. Devant elle, il s'isole. La télévision est une activité exclusive, car il s'y consacre entièrement, et excluante, car devant elle plus personne n'existe.

Le cumulateur : Le troisième type de téléspectateurs est un accumulateur, il associe plusieurs activités les unes aux autres. Cette pratique est liée à l'intérêt porté aux programmes, tout autant qu'à l'attention requise par celui-ci. Ainsi quand un programme se suit aisément, s'il est agréable à regarder, il est choisi comme programme d'ambiance.
Contrainte de repasser, Sylvie s'organise pour que la tâche soit la moins contraignante possible. Elle planifie de faire son repassage le jeudi soir, soirée pendant laquelle sont diffusés des policiers qu'elle aime regarder. Les émissions sont choisies, elles plaisent et ne doivent pas demander une trop grande concentration. Dans le cas contraire, il est décidé de ne leur accorder qu'une part limitée d'attention. Certaines activités accompagnant le moment de la télévision deviennent un plaisir, elles s'inscrivent dans un moment choisi de télévision et c'est de cette simultanéité que le plaisir naît.
L'indifférence portée au programme peut elle aussi amener le téléspectateur à débuter une autre activité.
Si c’est un film qui me plaît je le regarde dans sa totalité. Si y’a rien qui me plaît je zappe. Je peux faire d’autres choses, manger un truc, faire une autre activité. En ce moment je suis en train de lire Bridget Jones, un roman. Bridget Jones, c’est un bouquin qui ne demande pas beaucoup de concentration donc je peux regarder la télé en lisant. Si je prends mon livre en regardant la télé, c’est qu’il n’y a rien à la télé qui me plaît. (Mirjana, 23 ans)
Mirjana privilégie sa lecture aux programmes diffusés, la télévision devient bruit de fond, bruit d'ambiance.

Le dormeur : Le quatrième et dernier type de téléspectateur est le dormeur. Cet individu a la particularité d'être à la fois un téléspectateur et un non téléspectateur. Éveillé, il vient s'installer devant la télévision puis s'endort devant son programme, la télévision le berce jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Anne Laure quoiqu’il arrive, elle va s’endormir. Je la vois plonger, elle est comme ça, et elle a les yeux un peu lourds, de plus en plus lourds, toujours plus lourds, c’est énorme. (Alexandre, 29 ans)
L'intérêt pour le programme, ainsi que leurs horaires de diffusion peuvent être en cause.
Quand je n’aime pas les films, je m’endors au générique de début. (Anne- Laure, 27 ans)
L'installation du corps, la position allongée amènent aisément au sommeil.
Allongée, je suis dans une position relaxante et automatiquement je m’endors. (Margot, 26 ans)

La rencontre entre deux types de téléspectateurs peut s’avérer délicate. Les pratiques des uns et des autres créent des conflits. Les premiers commentent et ne veulent pas se taire, ils font de la télévision un moment de discussion, toutes images offrent un rebondissement possible. Les seconds n’acceptent pas qu’on les dérange et se coupent du monde, toute leur attention est captée par les images et le son produit par le téléviseur. Enfin, les cumulateurs énervent les deux premiers types de consommateurs. Leur activité incessante fait d’eux de piètres interlocuteurs, ils suivent peu le programme et ne sont pas assez disponibles pour participer à une discussion très élaborée. Toujours en mouvement, les sourds-muets leur reprochent de ne pas regarder la télévision avec eux. Même s’ils n’expriment aucunement l’envie de leur parler, ils souhaitent les voir installés à coté d'eux devant leur programme. Les dormeurs se voient, à leur tour, reprocher leur comportement télévisuel, leur sommeil les coupe de toute activité. Ils ne sont qu'une présence physique.
Des tensions, des frustrations émanent. Les pratiques des uns ne sont pas celles des autres. L’individu est amené à gérer ses envies, sa pratique et celle de l’autre. Une pratique vient alors s’imposer. Face au téléviseur, deux types de domination s’exercent. Elles concernent le choix des programmes et la manière de regarder la TV.


Une menace pour la vie conjugale
Dans une des enquêtes sur les relations conjugales dirigée par F. de Singly, les sociologues se penchent sur les moments que les couples passent ensemble. Ainsi dans le chapitre la vie "commune" à deux dans un petit appartement, le sociologue étudie l'activité des couples. Il cherche à analyser la notion de "passer du temps ensemble", distinguer les temps conjugaux des temps personnels. Il étudie, à travers l'observation de ces couples, la valeur et le caractère social, intime du temps passé ensemble. Il observe les moments considérés par les couples comme des moments passés ensemble, qu'ils soient occupés à une même activité ou qu'ils réalisent des activités différentes. Bien que le couple soit réuni dans une même pièce, ces temps sont considérés comme des moments individuels. En observant ces couples et l'occupation qu'ils font de leurs espaces, certains lieux, pièces, coins, meubles, apparaissent comme étant utilisés comme territoires individuels ou comme lieux d'isolement, ceci même si le conjoint est présent dans le logement ou dans la même pièce. Ainsi, travailler installé sur le canapé peut apparaître comme un moment individuel. Le canapé devient lieu d'isolement. Alors qu’écouter de la musique dans le canapé est un moment collectif, quelqu’un d’autre peut venir s'y installer.
François de Singly analyse l'usage et l'impact du téléphone au sein du couple. Selon l’activité à laquelle l’individu est attelée, la nature du temps passé ensemble sous le même toit sera considérée comme du temps conjugal ou du temps personnel. En étudiant les appels téléphoniques, de Singly conclue que "le téléphone vole du temps conjugal", bien que les appels soient passés ou reçus en présence du conjoint. Le téléphone, bien qu'étant une activité collective, car elle induit la participation d'au minimum deux interlocuteurs, apparaît comme une activité individuelle par rapport au couple. Seule la personne tenant le récepteur participe à la conversation, malgré l'utilisation du haut-parleur ou la volonté d'intégrer l'autre à la conversation, l'un est exclu par rapport à l'autre. Les appels téléphoniques apparaissent comme des interférents au sein du couple. Activité sociale entre les interlocuteurs reliés par un fil, elle isole les acteurs en présence.
A travers l'utilisation du téléphone, F. de Singly distingue "le temps passé ensemble" de celui de la "cohabitation". Il montre comment la notion de "temps passé ensemble" prend son sens. Un temps qui paradoxalement n'est ni déterminé par la présence du couple dans la même pièce, ni par une activité commune, mais par la nature de ces activités. Le téléphone provoque l'absence de l’autre, la personne n'est présente que physiquement, esprit et corps sont dissociés. Les principes du sentiment d'exclusion sont mis à nu, ainsi l'intervention d'une tierce personne (au bout du fil) fait naître des sentiments de concurrence, de jalousie. L'activité téléphonique permet d'échanger du temps avec autrui au bout du fil mais exclue les personnes présentes dans la pièce. Ce sont donc la nature des activités, ce qu'elles mettent en jeu qui vont être à la source d'un moment passé ensemble ou individuellement.

Toujours dans Libres ensemble, mais dans un autre chapitre, Tenir compte de l'autre: La gestion du téléphone dans la vie conjugale, François de Singly et Claire-Anne Boukaïa concluent que le téléphone vole du temps conjugal car il isole des personnes pourtant physiquement ensemble, présentes dans un même espace. La télévision pourrait être considérée de la même façon. Cependant elle doit appréhendée de façon différente, bien que, comme le téléphone, elle marque une forme d'absence où l'esprit et le corps sont dissociés.
Malgré un vocabulaire proche de celui de l'absence utilisé par certains enquêtés pour décrire les comportements télévisuels de leur conjoint, l'activité télévisuelle se distingue de l'activité téléphonique, par la possibilité qu'elle offre à l'autre de venir, selon ses envies, se joindre à l'activité. Alors que le téléphone exclut, la télévision laisse disponible.
Contrairement à la télévision, le téléphone introduit une tierce personne, réelle en chair et en os, interactive. Il suscite des jalousies d'un autre ordre. C'est face à un autre être humain (bien qu'il soit physiquement absent) que le conjoint qui ne participe pas à la conversation téléphonique doit faire face, et non à un produit, une image diffusée à travers un tube cathodique. Le téléphone revêt un caractère d'exclusivité, la conversation se fait entre deux interlocuteurs alors que la télévision peut être partagée. Chaque membre du foyer peut venir s'intéresser et rentrer dans le programme diffusé. C'est l'attitude adoptée par le téléspectateur qui peut déboucher sur un sentiment d'exclusion pour le conjoint.

La télévision est perçue de façon ambiguë. Elle peut empiéter sur les relations conjugales tout en rassemblant un couple, en leur offrant la possibilité de partager ensemble une activité. Les membres d'un couple ou d'une famille ne partagent plus ensemble mais avec la télévision. C'est un nouveau "couple" qui se crée, d'une part les téléspectateurs, d'autre part le téléviseur et ce qu'il diffuse. Un dialogue, un face à face se crée entre les deux parties, les téléspectateurs deviennent les témoins d'un monologue. La télévision parle, les téléspectateurs écoutent, les différents canaux à disposition des téléspectateurs leur offrent la possibilité de choisir ce qu'ils écoutent ou d'interrompre le discours.
La télévision au même titre que le téléphone interagit sur les distances sociales. L'un et l'autre, téléphone et télévision, créent et défont, au fil de leurs usages, la proximité et l’intimité. Ils favorisent les échanges ou la distance.


L'enfermement dans le mutisme
La télévision offre la possibilité d’une réunification et d’un partage, cependant elle reflète aussi l’absence de l’autre.
C’est vraiment totale attention, la télé. S’il y a une télé il va effacer tout ce qu’il y a d’autre (Rafaële, 24 ans)
Cependant, contrairement au téléphone, l'activité télévisuelle se différencie par la non-intervention d’une tierce personne et par la possibilité qu'elle offre à l'autre de venir s'intégrer selon ses envies. Alors que le téléphone exclut, la télévision peut réunir. Néanmoins, le comportement de certains téléspectateurs devant leur écran réduit la relation à une simple présence physique. Ils se coupent de leur entourage et font de l’activité télévisuelle un temps individuel.
Guillaume est un gros consommateur : dès qu'il rentre du travail, il allume la télévision et impose ses programmes. Son amie Karine se sent prisonnière du comportement de son ami. Devant la télévision Guillaume s'isole. L'écran exerce une véritable attraction. Ainsi, même dans un lieu public, les images diffusées captent le regard, hypnotisent le téléspectateur.
Mais même dans les bars, s’il y a une télé que Raphaël se met en face de la télé, tu ne peux plus lui parler, il ne répond plus il est scotché devant l’écran, que l’on soit deux, 5 ou 15. (Géraldine, 24 ans)
Capté par l'écran, plus rien ne semble exister autour de Raphaël. Quant à Anne, elle impose le silence autour d'elle.
On peut parler un peu, mais pas trop. (Anne, 25 ans)
La discussion est réduite au maximum, elle fait comprendre le message à son entourage, quand elle regarde la télévision, elle ne se consacre qu'à cela.
La télévision s'impose comme une activité exclusive et excluante. L'individu s'échappe de la relation, volontairement ou non, son esprit est totalement absorbé. La situation est difficile à vivre pour celui laissé de côté.


Un sentiment d'exclusion
Face à la télévision, les relations de couple et le dialogue se réduisent fortement. La télévision isole Guillaume ; afin de passer du temps ensemble Karine reste dans la même pièce, bien qu'elle n'ait pas le sentiment d'exister face à l'écran.
De toutes façons quand il regarde un film pas la peine de lui parler, il ne répond pas. Je subis. (Karine, 25 ans)
Karine baisse les bras, elle est désemparée face à la situation. La télévision monopolise toute l'attention et se retrouve au centre de leur relation.
Quand on met la télévision on ne parle pas. Moi je parle, mais je parle dans le vent. (Suzanne, 25 ans)
Suzanne conserve son humour pour le moment, mais dès que ses enfants seront en âge de prendre leurs repas à table avec eux, c'est décidé elle interdira la télé pendant les repas. Elle restituera ainsi un temps de dialogue.
Je l’ai à coté de moi dans le canapé, je lui parle et bien il ne répond pas. C’est insupportable. Mais regarde moi ! Tu t’en fous c’est la pub ! Non c’est un aimant l’écran de télé. (Rafaële, 24 ans)
Rafaële perd patience, son ami est entièrement capté par l'écran, les pauses publicitaires n’y changent rien, il ne déconnecte pas de la télévision. Guillaume, Jean-Paul et Arno sont happés par le téléviseur, leur attention est entièrement monopolisée. Ils n'entendent plus, ne répondent plus… Leur attitude face à l'écran fait de la télévision une pratique excluante. Rafaële, Suzanne et Karine n'y trouvent pas leur place. Ce sentiment est d'autant plus fort quand le conjoint sourd-muet tient la télécommande en main et monopolise le choix du programme.

Alexandre et Anne-Laure sont tous les deux d'un tempérament bavard ; tout en suivant un programme, ils débattent, discutent jusqu'à en oublier la TV. Depuis qu'ils se sont installés ensemble, ils ont opté pour un abonnement au câble afin de trouver des programmes qui leur conviennent à tous deux. La télévision s'avère avoir un effet soporifique sur Anne-Laure. Elle s'endort, lui le vit mal.
Y’a un truc qui me fait chier énormément c’est quand elle s’endort devant la télé, je ne lui dis pas mais ça m’énerve, on regarde la télé parce que l’on est ensemble, alors quand elle s'endort ça m'énerve. (Alexandre et Anne-Laure, 29 et 27 ans)
L'assoupissement de sa compagne est mal vécu, le moment n'est pas partagé, Alexandre se sent seul devant la télé.
Halima met quant à elle cet effet soporifique à profit. Son plaisir à elle, c'est de regarder la télévision seule. Depuis la naissance de son enfant, elle n'a plus le temps de se rendre au cinéma, elle compense avec la télévision, elle aime regarder les films seule, sans être interrompue par divers commentaires.
On s’installe, c’est plutôt moi qui choisis, quand il regarde quelque chose, je lui dis pourquoi tu regardes ça. Lui il préfère que je reste avec lui, que l’on regarde un programme tous les deux, il n’aime pas regarder la télé tout seul. Il aime bien que je sois à coté parce que je l’empêche de dormir, je lui dis réveille toi, regarde. Quand il y a un film qui me plaît, j’aime pas parler, donc parfois je le laisse dormir, après il me dit : " pourquoi tu ne m’as pas réveillé ?". Moi ça m’arrange. Je préfère regarder la télé toute seule, j’adore ! (Halima, 33 ans)
Halima laisse donc son mari s'endormir. Alors que ce dernier vient vers elle dans l'espoir qu'elle le maintienne éveillé, afin de passer un peu de temps ensemble, elle le laisse s'endormir pour profiter seule de la télévision. Ses assoupissements répétés et l'inaction de sa femme provoquent, chez lui, un sentiment d'exclusion.
Les formes et les raisons de l'émergence du sentiment d'exclusion sont multiples et on remarque que le comportement de l’autre est bien souvent montré du doigt.


Le conflit : une forme de prise en compte de l'autre
Le dialogue n'existe plus, aucune écoute, aucune parole. Face à la situation Rafaële s'énerve, elle perd patience. Que faire face à un objet ? La lutte est difficile.
Moi je peux attendre : "c’est bientôt fini, attends tu peux parler après". Ce qu’il ne supporte pas c’est quand je suis au téléphone parce que je parle trop fort et ça le gêne il est obligé de monter le son. (Rafaële, 24 ans)
Elle s'ennuie, elle s'occupe comme elle peut. Le téléphone fait partie de ses distractions, elle répond aux coups de fils autant qu'elle en donne. Cela crée des conflits. Ces coups de fils perturbent l'audition de son ami devant la télé et éveille en lui un sentiment de jalousie. Le conflit débute par une surenchère de volume sonore. Arno augmente le volume du son de la télé, Rafaële parle plus fort jusqu'à ce que le dialogue se renoue par le biais d'une dispute. Elle existe de nouveau en perturbant son écoute, il fait attention à elle, le contact est rétabli.
Elle connaît l'aboutissement des appels téléphoniques, elle pourrait aller les passer ailleurs, mais non, c'est un choix délibéré, malgré le mutisme dans lequel s'enferme son ami, elle exprime clairement le désir de rester dans la même pièce que lui, d'essayer de passer du temps avec. De plus, elle ne veut pas céder, elle est chez elle, pourquoi ne pourrait-elle pas faire ce qu'elle veut chez elle ? La pièce à vivre est un lieu aussi légitime pour l'activité télévisuelle que pour l'activité téléphonique. En regardant la télévision, son ami lui impose son attitude autistique, mais il ne l'obligera pas à quitter la pièce. En allant au conflit, elle exprime son désir de rester avec son ami. Elle se fait remarquer et s'impose comme usager légitime et égalitaire du lieu.


La construction du temps conjugal
La vie commune se définit par les activités qu'un couple réalise ensemble et non par leur simple coexistence spatiale. A travers les entretiens, les enquêtés expriment leur volonté de passer du temps, de partager et de faire des choses ensemble. Or il apparaît très nettement que vivre sous le même toit n'est pas un facteur suffisant à la mise en place d'une vie commune. Le temps commun se construit. Or la cohabitation amène le couple à gérer le fait d'être ensemble dans un même espace au même moment, mais ne suffit pas, à elle seule, à créer un véritable temps de couple, un temps de partage.

La télévision est à la fois un alibi, une occasion et un passage obligé. Le rapport du téléspectateur à son téléviseur va être déterminant. Depuis une dizaine d'années Mireille et Millau suivent leurs programmes chacun de leur coté. L’un dans sa chambre, l'autre dans le salon. Après les repas consommés devant la télévision de la cuisine, ils vont chacun suivre leurs programmes dans une pièce différente. Quelle que soit l'émission choisie, même si l'émission suivie est la même, l'itinéraire est identique. L'activité télévisuelle est individuelle. Mireille pourtant tend à la rendre plus sociale. Ainsi, interloquée par certains programmes, elle fait un va-et-vient entre le salon et la chambre de son mari, elle se renseigne sur ce qu'il regarde, fait des commentaires et tente d'influencer ses choix télévisuels. En faisant la navette entre les deux pièces, Mireille établit un lien. Elle va et vient mais ne s'installe pas, chacun reste dans son espace. Le comportement de Mireille donne à une pratique individuelle une dimension de partage.
Lorsque l’un des membres du couple est captif de l'écran, la télévision fait figure d'élément avec lequel il faut gérer. Le partenaire esseulé tente alors de se rapprocher. L’un et l'autre se réunissent malgré des activités différentes au sein de la même pièce.
En même temps, je téléphone, je fais mes langues arabes ou des mots croisés. (Géraldine, 24 ans)
Géraldine a entrepris, pour son plaisir, l'apprentissage de langues étrangères, elle s'y atèle à côté de son ami qui fixe la télévision.
Quand ça me plaît vraiment pas, je vais faire autre chose, mais je reste dans la même pièce que la télé (Karine, 25 ans)
Elle n'a pas son mot à dire sur le choix du programme, son ami le lui impose. Leur chambre est équipée d'un second poste, cependant, elle exprime le désir de rester avec son ami. Elle s'installe dans la même pièce et réalise diverses activités afin de s'occuper. François de Singly étudie dans Libre ensemble, la vie commune au sein de la cohabitation. Il analyse l'alternance de temps à soi et de temps en couple. Il étudie la mise en place et la construction de ce temps commun à travers la distinction d'être ensemble et de faire ensemble. Il écrit : "des couples peuvent décider de se réunir dans la même pièce, volontairement pour se mettre en scène en tant qu'équipe conjugale, tout en conservant des activités différentes. Ils réussissent à combiner l'affirmation de soi et les exigences de l'appartenance conjugale." La télévision vient biaiser la décision du couple. Il s'agit en fait de la décision d'un des deux partenaires. Karine décide de rester dans la même pièce, Géraldine s'installe à coté de son ami. L'endroit du regroupement est déterminé par la localisation de la télévision. Un membre vient se joindre à l'autre téléspectateur. Ce sont la décision et les actions d'un individu qui viennent constituer "l'équipe conjugale".
La vie conjugale se structure et se construit. Passer du temps ensemble ne suffit pas, il ne s'agit pas de vivre à côté mais de faire des choses ensemble. Un plaisir partagé doit être retiré de ces moments communs. Les activités communes sont associées comme étant la norme de référence constituant la vie à deux, la vie de couple. Elles constituent ce que François de Singly nomme des "rituels de confirmation".
Par ces actes, le partenaire vient créer du temps ensemble, en conservant son activité, il marque sa différence, il s'affirme en tant qu'individu à part entière. Il ne se plie pas au comportement de l'autre, tout en permettant au couple de passer du temps ensemble et donc de confirmer leur relation. La réunion d'activités distinctes au sein d'une même pièce offre au couple la possibilité de passer du temps ensemble, d'avoir une vie privée, mais s'avère insuffisante du point de vue affectif. Des contacts, des moments plus intimes sont recherchés.


Du temps ensemble à l'intimité
Face à la forte consommation télévisuelle de leurs amis, elles cherchent, à travers ces moments télévisuels qui leur sont imposés, à retrouver un temps de couple. Face à ces moments qui sont décrits comme décevants, les enquêtés préféreraient faire d'autres activités. Des stratégies sont mises en place pour optimiser ce temps passé ensemble. Ainsi bien que les programmes puissent plaire de façon inégale aux membres du couple, la télévision est regardée ensemble. Ces instants se transforment en moments privés, en moments intimes. Canapés et lits deviennent les objets propices à ce rapprochement. Le temps passé à regarder la télévision n'est pas spontanément évoqué par les couples comme étant "des moments passés ensemble", la télévision n'ayant pas selon les foyers un véritable statut d'"activité". Cependant, l'analyse des entretiens tend à montrer que ces moments "informels" participent activement au rapprochement du couple. Bien que Géraldine apprécie peu les programmes choisis par son ami, elle aime être installée sur le canapé avec lui. Au fil de la soirée, installé au fond du canapé, chacun se laisse glisser dans les bras l'un de l'autre. La télévision devient l'alibi d'un moment d'intimité.
En général je suis dans le canapé, je commence assise et je finis allongée et Raphaël vient me rejoindre dans le canapé. (Géraldine, 24 ans)
L'intimité passe par le rapprochement des corps, le canapé s'offre comme le lieu possible à cette réunion.
Arno s’étale, tout de suite, il coule, il me laisse une toute petite place. Moi je suis super mal et petit à petit je m’étale sur lui, puis on finit totalement avachis ensemble. (Rafaële, 24 ans)
"Il occupe toute la place", cela sonne comme un léger reproche de début de soirée. Le temps, la détente font leur effet et rétablissent un certain équilibre. Le laisser-aller les mène à s’avachir puis à s’entrelacer. Le reproche énoncé s'estompe et laisse place à un ton beaucoup plus enjoué, c’est l’affection qui est alors exprimée. Le couple se retrouve, la télévision et ses programmes disparaissent face à cette intimité. Les petits désagréments matériels, le confort, le manque de place sont oubliés.
Quand on est deux allongés, le canapé est trop petit mais ça arrive de temps en temps que l’on se mette à deux, en fait il y en a un qui est moins allongé que l’autre, moi je m’avachis sur Fred, il est très confortable. (Gwenaele et Frédéric, 26 et 30 ans)
Lors de l'évocation de ces pratiques, les enquêtés réalisent, avec une certaine gène, qu'ils sont en train de mettre à jour leur intimité. Les disputes, les petits rituels quotidiens s'avéraient plus facile à évoquer, la proximité des corps évoque bien, qu'elle soit ou non exprimée, l'intimité sexuelle. Une seule des enquêtées évoque que cette proximité amène le couple à aller plus loin, jusqu'au rapport sexuel, d'autres le sous-entendent sans le mettre en mot.

L'essence de la télévision n'a pas changé, elle diffuse inlassablement ses programmes. Elle est cependant réinvestie par les couples, François de Singly écrit : "Le succès de la télévision pose problème puisqu'elle règle mal la tension entre l'impératif d'être ensemble et le souci d'être soi-même, demandant souvent à l'un des partenaires de renoncer à ses goûts, et de se construire uniquement comme membre du couple." (Chapitre V, La vie à deux dans un petit appartement, p156). En acceptant de rester dans la même pièce, puis de s'installer ensemble, l'individu renonce à une partie de ses envies, il se socialise à l'autre en intégrant les usages et pratiques du téléspectateur captif. Le couple est privilégié certes, mais l'intimité qui s'installe par le biais de la proximité et du relâchement des corps vient alors combler entièrement l'individu. L'installation de l'intimité n'a rien de systématique, elle s'installe par le biais d'un amoncellement de petites conditions. Le mélange ne prend que lorsque l'atmosphère s'y prête, ce qui donne à ces moments un caractère précieux.

Le couple passe du temps ensemble devant la télévision et en présence de la télévision. Un temps passé ensemble qui est critiqué par des enquêtés qui se sentent obligés de faire avec. Ainsi, si regarder la télévision permet aux couples de passer du temps ensemble, ce temps n'en reste pas moins vécu comme un empiètement sur d'autres activités communes que le couple pourrait entreprendre. La typologie des téléspectateurs, l'appartenance à l'un de ces quatre profils, le bavard, le sourd-muet, le cumulateur et le dormeur tend à donner à la pratique télévisuelle un aspect individuel ou collectif. Ce n'est donc pas la télévision en elle-même, mais la pratique et les comportements des téléspectateurs, qui donnent sa nature aux moments passés devant la télévision. L'activité télévision n'apparaît pas comme étant une "véritable" activité du couple, car elle n'est pas délibérément mise en place par ce dernier.


C - La rupture du quotidien
L'objet télévision se construit sur un paradoxe, il éloigne comme il rapproche, il socialise tout en individualisant. Sa consommation est à double tranchant : selon l'échelle d'observation, ce qui isole au niveau de l'individu va rapprocher au niveau du groupe. Ainsi, au sein de certains couples, la télévision vient remplacer le dialogue, la pratique individuelle de l'un des deux membres isole un conjoint, alors qu'elle permet en société à des inconnus de trouver un terrain de conversation et d'amorcer une discussion.
En famille la télévision peut tout autant endosser le rôle d'outil de rapprochement ou au contraire d'éloignement. La télévision peut se placer au cœur d'un moment familial. Dans ses souvenirs, les soirées du mardi et samedi soir revêtaient, chez Jean-Paul, un caractère spécial. Exceptionnellement la table était dressée dans le salon au lieu de la cuisine et les repas étaient pris en famille devant la télévision. Le programme était pré-établi, un western le mardi et la série Dallas le samedi. Ces soirées s'inscrivent dans un cadre formel et se distinguent des autres jours de la semaine par le lieu et l'aspect familial du repas, l'autorisation de regarder la télévision en mangeant. Ce moment prend un aspect exceptionnel par opposition aux pratiques quotidiennes adoptées par la famille. Parents et enfants se retrouvent deux soirs par semaine autour d'une table face à des programmes télévisés. Deux termes résument ces soirées : ritualisation et sacralisation. Ces soirées deux fois dans la semaine sont ritualisées par leur rythme hebdomadaire, elles ont lieu de façon récurrente chaque semaine, les mêmes jours, aux mêmes horaires. La théâtralisation mise en scène par les parents, l'heure des repas étant modifiée pour que celui-ci commence en même temps que le film, confère à ces soirées leur caractère sacré. Le terme sacralisation est employé dans le sens où il se définit par l'intensité par laquelle ces soirées étaient attendues, dont leur rythme était respecté et par l'intensité des souvenirs qu'ils ont laissé. Deux soirs par semaine, la télévision fédère la famille autour d'une même activité. Cela devient un temps fort de la vie familiale, un moment de réunion. Une dimension que la télévision n'a pas de façon systématique au quotidien, mais quelle prend grâce aux règles et interdits qui la régissent au quotidien.
Pour Rafaële, manger devant la télévision est devenu son quotidien. La télévision perd son aspect extra-ordinaire et vient empiéter sur des moments de la vie du couple. Ce sont les soirées sans télévision où le repas est pris en tête-à-tête qui revêtent un caractère exceptionnel.
Certains moments de télévision sont qualifiés de "particuliers" par les enquêtés, de part leur contenu mais aussi par l'organisation qu'ils génèrent. Ainsi des instants télévisuels se détachent de la télévision au quotidien. Les normes du quotidien sont temporairement bouleversées. Elles ne disparaissent pas mais sont mises de coté et font place à d'autres règles pour quelques heures. L'aménagement de ces moments télévisuels est entièrement orchestré.
Les normes du quotidien font place à des normes de l'exceptionnel car ces moments sont eux aussi réglementés. A l'occasion d'une soirée DVD par exemple, les habitudes sont bouleversées, l'espace est modifié, repensé, l'espace télé se théâtralise. Ces temps restent exceptionnels et sont perçus comme tels.
C’est pour les DVD, pour les regarder dans de bonnes conditions. Un film diffusé sur TF1 on va pas faire tout ce barouf là. (Gordana et Olivier, 25 et 33 ans)
Gordana et Olivier sous-entendent qu'il faut que le programme en vaille la peine, tous les programmes télévisés n'ont pas une valeur suffisante pour justifier une telle installation. Ils opèrent une distinction entre les DVD et les programmes diffusés à la télévision. Ainsi des programmes choisis en DVD ou VHS sont des temps de télévision mieux considérés auxquels il est accordé plus d'attention.
Ces instants dénotant des soirées "quotidiennes" répondent à leur tour à un certain nombre de règles. La pièce est réorganisée systématiquement pour chacune de ces soirées spéciales. Le canapé est déplié pour l'occasion.
Des fois on se le fait, dans le salon le canapé est convertible, c’est très rare mais pour mater un super film au magnétoscope, vu qu’il n’y en a pas dans la chambre, le canapé n’est pas confortable, alors des fois on le met en lit. (Rafaële, 24 ans)
Ces soirées permettent de rompre avec le quotidien. Elles donnent un autre sens à la télévision.
J’aime bien quand on regarde un film. On décide que l’on va regarder un film et c’est un peu comme si on allait au cinéma. On décide de regarder un film et hop on le met dans la chambre, on se met en position, en général tireur couché. (Frédéric et Gwenaele, 30 et 26 ans)
L'espace télévisuel est modifié, une installation spécifique est mise en place.
Mon petit "Star Trek classique" le soir. Le soir avant d’aller au roller, le vendredi soir, je rentrais à la maison et je me matais mon petit "Star Trek classique" sur grand écran en bouffant avant d’aller au roller, ça c’était un grand plaisir. (Silvère, 30 ans)
Le canapé peut être ouvert en lit, les volets clos, la télévision tournée, les baffes allumées. Ces modifications du cadre quotidien sont effectuées dans l'optique d'optimiser le confort et les conditions d'installation.
Le contenu est choisi à son tour avec attention, ce sont des programmes spécifiques qui sont regardés, des enregistrements vidéo, des DVD. L'attention portée aux contenus des programmes et à ces conditions en fait un moment particulier.
La télévision devient cinéma pendant quelques heures. Le téléspectateur devient actif, il influe sur ce qu'il regarde, la façon dont il le regarde et le contexte dans lequel il le regarde.
Le téléspectateur rompt avec la monotonie quotidienne de la télévision. Ils adoptent une attitude plus active face à la télévision, ils choisissent par le biais du support VHS ou DVD ce qu'ils veulent regarder et le moment où ils le regarderont. Les conditions spatiales sont optimisées, le Home cinéma est mis en service, les meubles déplacés, le canapé ouvert. Le moment devient "exceptionnel" grâce à la manière dont il s'orchestre.



Conclusion
La télévision bouleverse les distances sociales, elle éloigne comme elle rapproche, elle crée de la distance entre des personnes en présence tout en créant une proximité à travers la distance. La télé chez soi s'oppose à la télé en extérieur, la télé du quotidien à la télé de l'exceptionnel. Les usages de la télévision lui confèrent des sens différents.

La télévision crée l’ambiguïté, rapproche ou éloigne selon les circonstances, parfois réconfortante, tantôt pesante, la télévision fait naître chez les téléspectateurs des sentiments sans cesse contradictoires.
Par exemple, lors de déplacements professionnels obligeant à quitter le foyer pour une autre région ou l'étranger, la télévision est perçue comme un lien avec chez soi. La télévision est ancrée dans les repères quotidiens ; malgré l'éloignement, elle donne l'impression qu'il n'y a pas de rupture avec le quotidien. L'individu conserve une partie de ses repères, la télévision est un lien avec ce que l'on a laissé, elle apparaît réconfortante.
Dans les cas d'expatriation, la réception des programmes du pays d'origine permet de garder un lien avec ses racines, de conserver et d'entretenir des pratiques minoritaires dans le pays d'accueil. La télévision permet de vivre pleinement une pratique religieuse, au-delà du culte et des prières, de retrouver l'atmosphère, tous les à-côtés qui confèrent au rite son ampleur et sa particularité.
Cependant, au quotidien la télévision est vécue différemment. L'objet précédemment rassurant est vécu comme envahissant. L'objet qui rapprochait à travers la distance, éloigne des personnes présentes et crée l'état du "présent absent". Bien que réuni devant la télévision, le couple n'a pas le sentiment de passer du temps ensemble. Les échanges se réduisent, le couple partage l'écran, tout en ressentant éventuellement un sentiment de solitude.

Au quotidien, la télé peut être considérée comme le nouveau centre d'énergie du foyer, le feu de cheminée a disparu pour laisser place à la télévision. La salle à manger/salon reste le lieu de réunification familiale, l'attention a changé d'objet, elle est passée de la source de chaleur à la source de distraction.
A ses débuts la télévision reçoit, au sein des foyers, un accueil enjoué. C’est le loisir à domicile, elle réunit les générations. La télévision permet à la famille de se retrouver. Au fil du temps, l'enthousiasme se tempère. La télé des années 60 n'est en rien comparable avec celle d'aujourd'hui offrant des programmes en continu, des centaines de chaînes du monde entier sont accessibles par le câble et le satellite. Le loisir d'antan apparaît dès lors comme envahissant et devient une source de conflits. Le comportement d'autrui devant la télévision est difficile à supporter. Les uns reprochent aux autres de trop parler, ou pas assez, de bouger sans arrêt ou de s'endormir. Quel que soit le profil de téléspectateur, bavard, sourd-muet, cumulateur ou dormeur, chacun se voit reprocher son comportement trop social ou pas assez, trop actif ou léthargique. Chacun reproche à l'autre de ne pas être comme lui, la situation devient pesante. L'un des membres du couple peut se sentir exclu. La télévision devient source de tensions. Elle s'avère être un moment difficile à partager, les échanges se réduisent. De fait, elle est alors vécue comme envahissante, comme une intrusion dans la vie privée. Elle absorbe ce qu'il y a autour d'elle, elle va alors apparaître comme une menace pour la vie conjugale. Le temps passé ensemble chez soi est remis en question par sa présence. Il n'y a plus d'échanges, seule la télévision monologue. Le couple s'interroge devant la télévision, passe-t-il vraiment du temps ensemble ou cohabite-t-il? Le silence s'installe, les regrets du temps où le couple dînait en tête-à-tête s'expriment. Malgré le constat que la télévision est allumée en permanence, l'éteindre apparaît comme bien difficile. Pourtant le couple exprime la volonté d'entretenir sa relation, sa vie privée et intime. Un fort sentiment d'exclusion apparaît, de la jalousie et de l'incompréhension : comment lutter contre un objet, comment retrouver l'attention de son conjoint. L'individu cherche à capter l'attention, il crée des interférences avec la télévision, un conflit éclate, la prise de contact s'établit. Le contact n'est pas des plus agréables mais il est rétabli. L'attention est détournée de la télévision, l'individu existe dans le conflit. C'est la reconnaissance de la présence de l'autre, mais cela ne suffit pas à créer un temps de couple.
Le couple va alors se construire avec et non contre l'élément télévision, la stratégie évolue. Il faut faire des choix, prendre des décisions pour soi et pour son couple, ce qui demande parfois de mettre son ego de côté afin de penser pour deux. La première étape pour passer du temps ensemble consiste à rester dans la même pièce, même si une activité différente est entreprise. C'est être en couple tout en étant soi. Le couple nécessite des compromis, des efforts sont faits sans céder complètement. En conservant une activité différente l'individu affirme sa différence, conserve son identité. La vie privée s'instaure, le couple passe du temps ensemble mais le besoin d'intimité apparaît. Le rassemblement au sein d'une même pièce ne suffit pas.
Un rapprochement silencieux peut dans certains cas s'opérer. Les meubles, particulièrement le canapé, vont offrir une possibilité de rapprochement. Le laisser-aller et l'avachissement progressif engendrent la proximité physique. L'animosité envers la télévision dévorante et le comportement inacceptable de l’autre sont mis de coté pour laisser place à un moment d'intimité dans les bras l'un de l'autre.
Malgré la routine du quotidien et tous les reproches qui lui sont faits, la télévision c'est aussi des moments très agréables, des moments de rupture du quotidien, quand le salon est transformé en salle de cinéma, quand le canapé se transforme en lit, quand le quotidien se théâtralise. Du quotidien pesant à des moments privilégiés, difficile d'avoir une position tranchée vis-à-vis de la télévision de lui en vouloir totalement ou de tout lui pardonner. Les individus développent un sentiment très particulier vis-à-vis d'elle, un peu de rancune, de jalousie ainsi que beaucoup d'affection. La télévision n'est qu'un outil, elle n'est que ce que les utilisateurs en font.



II- Entre interdit et transgression ; la gestion du quotidien
L'introduction du téléviseur dans un foyer bouleverse l'ordre établi. La télévision influe sur l'organisation d'une pièce autant que sur les activités qui y sont exercées, les différents espaces sont modifiés. Les interdits apparaissent de façon récurrente au fil des entretiens. Le thème de l'interdit fait partie des occurrences les plus importantes, quel que soit son contenu, ces derniers visent à contenir ou à réguler l'impact de la télévision sur la vie quotidienne. Les interdits se dressent entre la télévision et une partie de ses spectateurs potentiels. Ils diffèrent selon les personnes à qui ils s’adressent et évoluent au fil du temps.


A- La gestion, une nécessité face à un objet dévorant
Karine et Anne l'allument dès qu'elles sont chez elles. Elles la laissent en fond en vaquant à leurs activités ; du lever au coucher, la télévision émet. Tania franchit le seuil de son appartement, elle actionne l'interrupteur de sa télévision puis retire son manteau et prend enfin le temps de se poser.
Je me tape tous les trucs débiles mais c’est pas pour les regarder c’est plus pour un fond. J’arrive, j’allume la télé de suite, je ne regarde pas forcément, je fais mes trucs à côté. (Anne, 25 ans)
Anne reconnaît volontiers qu'elle ne peut vivre sans télévision. Elle l'écoute toute la journée, les émissions défilent les unes après les autres. Anne ne supporte pas d'être seule, la télé lui tient compagnie. En présence de son ami, la télé reste cependant bien difficile à éteindre, une émission en entraîne une autre, il y a toujours quelque chose à voir.
J’ai eu la télé dans la chambre avec mon autre copain, il y en avait une en bas et une dans la chambre. J’allais me coucher, il regardait encore la télé, finalement on vit plus, une télé en bas, une télé en haut y’a plus de moment ou on peut être tranquille. Faut savoir le gérer, mais finalement tu n’arrêtes pas jusqu’au moment de dormir, tu regardes tous les trucs qu’il y a, elle prend trop de place. (Anne, 25 ans)
Il s'agit bien de la même personne. Alors que la télé l'accompagne tout au long de la journée, elle reconnaît qu'à une période de sa vie où elle disposait de plusieurs postes, l'omniprésence de la télévision s'est avérée dévorante. Elle exprime alors la nécessité de gérer la télévision. Si allumer la télévision apparaît comme un acte très facile, l'éteindre au contraire semble plus délicat. A l'heure actuelle, Anne gère la télé non pas en l'éteignant mais en restreignant son accès, elle n'en possède qu'une, cette dernière étant située dans le salon et visible que de ce lieu.
Guillaume rentre chez lui, s'installe devant la TV laissée allumée par son amie comme bruit de fond, saisit la télécommande, règle son programme et se transforme en téléspectateur statue, il ne bouge plus, n'entend plus, ne parle plus. Il ne fait plus qu'un avec la télévision et se coupe du monde extérieur. Chez eux, il n'y a plus de temps libre sans télévision. Un temps ensemble sera partagé avec la télévision. La TV est envahissante, elle exerce un tel attrait qu'elle s'impose de manière quasi permanente. Guillaume a pleinement conscience de son comportement et de l'attrait que la télévision exerce sur lui.
Les années où j’étais étudiant, volontairement, je n’ai pas pris la télé pour bosser, pour n'avoir aucun truc pour me perturber. Le fond pour travailler je ne peux pas. (Guillaume, 25 ans)
La solution est radicale, afin de pouvoir travailler et réussir ses études, il décide de ne pas avoir de télévision. C'est ainsi qu'il contrôle sa consommation. Il a conscience qu'il ne sait pas rester dans une pièce sans allumer le poste de télé, elle exerce un tel attrait qu'il ne peut s'en empêcher.
Quand j’étais au chômage, j’ai commencé à regarder beaucoup la télé, j'ai commencé à regarder les séries, ces séries, ça ne se termine jamais. Mon mari aussi regardait, on attendait pour sortir, après la série, et le samedi c’était dur pour sortir. (Halima, 33 ans)
Halima mesure l'emprise de la télévision lors d'une période de chômage. A l'époque sans enfant, elle occupe une partie de ses journées en regardant la télévision, elle s'attache peu à peu aux séries télés, et le week-end les chaînes les proposent en enfilade les unes après les autres. Elle les suit avec son mari et reconnaît que sortir, donc éteindre la télévision, n'était pas chose facile. Happé, la tentation de rester installé devant vient empiéter sur un certain nombre d'activités. Aujourd'hui, mère d'un jeune garçon, les contraintes sont plus nombreuses et les après-midi devant la télévision se font plus rares.
Le dimanche à partir de 15h00, on sort. Depuis Amine, on va plus souvent chez des familles qui ont des enfants ou au parc. Avant on mangeait, on regardait toutes les séries, on sortait quand il n’y en avait plus. Ça me manque, parfois j’ai envie de rester. (Halima, 33 ans)
Ses anciennes pratiques télévisuelles lui manquent, à son goût aujourd'hui elle n'a pas assez de temps à consacrer à la télévision. Elle profite des visites de sa mère et de l'aide qu'elle lui apporte pour y consacrer de nouveau un peu plus de temps.
Quand ma mère est là, elle fait le ménage, elle fait à manger, donc je regarde plus la télé. On se fait un thé et on regarde la télé. (Halima, 33 ans)
Les sentiments entourant la télévision sont ambigus, le téléspectateur est conscient de l'emprise qu'elle exerce sur lui, des contraintes qu'elle peut représenter, mais prend plaisir à la regarder, affectionne ces moments.


B- Les interdits déclarés; entre interdit et transgression
Des interdits de diverses natures
La prise de nourriture, repas et grignotage
Les interdits visent tout autant des lieux, des moments que des comportements. Les sphères du privé et de l'intime sont les premières concernées par leur mise en place. En les instaurant le téléspectateur délimite et contrôle l'impact de la télévision. A travers ces règles, l'individu cherche à préserver une partie de sa vie, de ses relations sociales et privées. La prise des repas et la chambre à coucher apparaissent comme les occurrences majeures.
Pour moi un moment intime que l’on peut partager c’est plus un moment où l’on se trouve à table. La télévision ne peut pas vraiment être un moment d’intimité. Quand on mange, on se retrouve autour de la table, c'est ça qui est important. (Anne-Marie, 56 ans)
Anne-Marie met en avant l'aspect singulier du repas, un moment familial où se retrouve toute la famille, un moment qu'elle estime être intime et qu'elle oppose à la nature de la télévision. L'un permet les échanges alors que l'autre monopolise l'attention du groupe. Le temps du repas est un moment de réunification. Tout interdit peut être contourné et, selon les conditions, peut être réexaminé.
On ne mange pas devant la télé, c’est une règle. Ça m’est arrivé d’aller chez les parents de mon mari, il y avait la télé dans la salle et le soir pendant le repas, on ne pouvait pas ouvrir la bouche parce que l’on regardait la télé. Ça je ne supporte pas. (Anne-Marie, 56 ans)
Le repas devient synonyme de communication alors que la télé apparaît comme l'outil de l'anti-communication. Elle communique à sens unique avec ses téléspectateurs, pendant que ces derniers n'établissent plus de liens entre eux. L'interdit entourant le temps de la prise des repas émane des représentations entourant la télévision, objet de non communication, et de l'attente autour des repas, la tablée, lieu de tous les échanges et de retrouvailles. Ce n'est pas le lieu mais le moment du repas qui revêt un caractère si singulier, un temps où il est estimé que la télévision n'a pas sa place.
La cuisine, on a une grande cuisine donc c’est le coin repas, les repas c’est le moment où l’on se retrouve, on se raconte des choses, la télé inhiberait tout ça. C’est une période de la journée importante pour tout le monde. (Marie, 34 ans)
La télévision se distingue de la radio grâce aux images qu'elle émet, pourtant c'est le son qu'elle produit qui interfère et perturbe les discussions. Un bruit en recouvre un autre, le son des voix rivalise avec celui émis par le poste. Ceux qui discutent perturbent l'audition de ceux qui désirent suivre un programme, quant à la télévision elle oblige ceux qui parlent à hausser le ton pour se faire entendre. Un conflit s'instaure entre les clans. L'interdiction est utilisée comme recours pour préserver un moment d'échanges entre adultes mais aussi entre adultes et enfants. La règle s'applique alors pendant les repas. Bien qu'ils ne dînent pas tous les soirs en famille, Marie tient à ce que ses enfants prennent leurs repas ensemble sans la présence de la télévision. Elle leur aménage elle-même ces temps d'échanges, temps qui font la liaison entre les parents et les enfants, mais aussi entre les enfants entre eux.
Sylvie,elle, cherche à préserver un minimum de calme pendant les repas. La télévision étant perçue comme une source supplémentaire de conflits, elle est éteinte.
On mange pas devant la télé, on mange dans la cuisine, sinon c’est infernal, " non je regarde, tais toi, je regarde ". On ne mange pas devant la télé. On a fait l’essai, ça va les 5 premières minutes après….. Déjà sans dîner ils arrivent à se disputer, moi j’éteins. (Sylvie, 38 ans)
Elle n'est pas complètement contre la télévision, cependant les comportements de ses enfants la poussent à l'éteindre et à l'interdire. Elle gère l'excitation de ses enfants en éteignant la TV et en les faisant dîner dans une autre pièce. La télévision peut offrir une présence dérangeante.
On regarde pas la télé, on veut pas être dérangés par autre chose. Il faut qu’elle soit à son assiette, à ce qu’il y a dedans, sinon elle va s’habituer et après elle voudra manger devant la télé. Moi je voulais que l’on mange devant la télé, mais mon mari il trouvait que c’était pas bien. On pouvait discuter en mangeant, mais avec la télé on était tout de suite ailleurs. (Nadiège, 36 ans)
C'est l'aspect distrayant de la télévision qui est mis en cause. La préservation de "l'intimité" n'est pas évoquée explicitement. La situation est équivoque, les époux ont un avis différent sur la télévision à table. Trois thèmes distincts sont évoqués dans ces propos : les échanges, le repas et la prise de nourriture de façon plus générale. La télévision apparaît comme un objet distrayant en plusieurs aspects. Elle s'immisce au milieu de la conversation et prend le pas sur les échanges, ainsi qu'elle détourne l'attention du repas. Absorbée par la télé, leur enfant ne mange plus. Enfin ; Nadiège ne souhaite pas que sa fille prenne l'habitude de manger devant la télévision, car elle refuse qu’elle grignote en regardant ses émissions, elle refuse que prise de nourriture et télévision puissent s'associer. La télévision est prohibée pendant un temps et face à certains comportements.

Amélie comme Nadiège interdisent toutes les deux le grignotage devant la télévision. Nadiège se l'autorise mais refuse de voir sa fille en faire autant.
Au début quand je regardais mes séries, j’avais toujours un fruit dans les mains, maintenant elle me demande un yaourt mais elle veut manger dans le salon parce qu’elle m’a vue faire. Maintenant si elle me demande quelque chose, je suis obligée d’éteindre la télé, elle mange sa pomme dans la cuisine et après je remets la télé, je ne veux pas l’habituer à manger devant la télé. Quand elle regarde la télé, c’est la télé qu’elle regarde quand elle mange c’est autre chose, sinon elle voudra manger tout le temps devant la télé. (Nadiège, 36 ans)
La télévision est interrompue lorsque cette dernière souhaite manger quelque chose, de sorte que l'activité TV et la prise de nourriture ne soient pas associées. Chez Amélie, les repas sont pris autour de la table du salon devant la télévision, cependant le grignotage est interdit. A table, la prise de nourriture est autorisée devant la télévision ; hors du moment des repas et hors de la zone de prise des repas, l'alimentation devant la télé est interdite. L'interdiction est de deux ordres, la première concerne le grignotage, la seconde vise la localisation de la prise de nourriture. Chez Amélie, on mange à table et non sur le canapé.
Le refus du grignotage est en grande partie liée aux nombreux messages d'alerte diffusés par le ministère de la santé, mais aussi par les divers reportages sur l'obésité, son augmentation et ses risques. Certains contenus de programmes viennent très concrètement influencer la manière et les comportements adoptés devant la TV.
L'interdit alimentaire apparaît fortement lié à la présence d'enfants relativement jeunes, il tend à disparaître quand ces derniers vieillissent.


Un lieu, la chambre
Un lieu peut à son tour faire l'objet d'un interdit, c'est le cas de la chambre à coucher, autant celle des enfants que celle de leurs parents. L'interdiction est un outil de contrôle, il permet de contenir la consommation télévisuelle du foyer, de préserver certains moments de son impact.
Gwenaele et Géraldine ont l'une comme l'autre interdit l'accès de leur chambre à tout poste de télévision, non pas que l'activité télévisuelle ne soit pas adaptée à l'espace chambre à coucher, mais elles expriment ainsi la volonté de préserver une pièce de l'influence télévisuelle. Gwenaele était tentée par l'expérience de la télé dans la chambre, cependant elle y a mis fin lorsqu'elle s'est aperçue que la télévision empiétait sur l'intimité de son couple.
Selon les enquêtés, la télévision appartient à l'espace privé ou à l'espace intime. Selon les téléspectateurs, selon le moment, selon les conditions dans laquelle elle est regardée, elle peut revêtir un caractère différent, elle n'appartient pas systématiquement à l'une ou l'autre des sphères. Plus d'un tiers (42,2%) des seconds téléviseurs sont placés dans la chambre des parents. Le nombre de télévisions par foyer s'accroissant, la télévision sort du salon et vient s'implanter dans d'autres pièces. Une télévision dans une chambre n'a rien d’extraordinaire, certains foyers le permettent, d'autres le prescrivent, enfin certains l'interdisent. Il n'y a pas de tabous entourant l'installation de la télévision dans une chambre à coucher mais des calculs. La télévision s'avère être une activité envahissante, elle accapare l'espace, monopolise l'attention, empiète sur d'autres activités. En l'excluant de leur chambre, Gwenaele protège sa vie intime et sa vie sexuelle en particulier. Géraldine tente ainsi de contrôler la consommation télévisuelle et le rythme de vie de son compagnon. Elle refuse de lui offrir la possibilité de passer des journées entières au lit. Certaines pièces lui sont alors interdites pour contrer son impact. Devant la télévision, Géraldine est contrainte de suivre le programme décidé par son ami, il monopolise le poste et impose sa façon de regarder. Cependant au sein de l'appartement, par le biais d'un interdit qu'elle a prononcé, c'est elle qui régule une partie de l'accès. La TV étant interdite dans la chambre, son ami ne peut y accéder que du salon. Elle contrôle l'impact de la télévision et une partie de sa consommation. Certaines de ses anciennes habitudes, comme allumer la télé de son lit dès son réveil, lui sont devenues plus contraignantes. Il doit se lever, changer de pièce, ces contraintes ont mis fin à ce genre de pratiques. Ainsi par l'interdit, le téléspectateur dominé se retrouve dans la position d'agir sur les comportements et habitudes du téléspectateur précédemment dominant. Les rôles s'inversent, les outils de contrôles des uns et des autres ne sont pas les mêmes : l'un contrôle l'accès aux programmes, l'autre l'accès physique et temporel à la télévision.

De la même manière que précédemment, la chambre de l'enfant reste un lieu préservé de l'impact de la télévision. Son absence permet de préserver dans ce lieu des activités telles que le jeu ou le travail scolaire.
C’est pas bien, il va prendre l’habitude, la chambre c’est pour jouer, pour faire les devoirs c’est pas pratique. Va falloir que je surveille si la télé est allumée ou non. Pour regarder la télé, il vient dans le salon avec nous, ou si je lui permets dans la chambre, je sais ce qu’il regarde. (Halima, 33 ans)
L'interdiction rassure les parents et contient les peurs, comme de se voir dépourvus de leur contrôle parental.
Y’a des familles qui font pas attention, j’ai interrompu des enfants qui regardaient des trucs qui sont pas bien. Ils regardaient des films érotiques. Mon fils jusqu’à un certain âge, parce qu’après il va commencer à savoir, il faut un peu faire confiance, quand il va commencer à comprendre qu’il y a des choses qu’il faut regarder avec les copains, quand je ne suis pas là et que je ne veux pas savoir. Pendant qu’on est là, il faut qu’il sache qu’il y a des choses qu’il faut respecter, il fait partie d’une famille qu’il faut respecter. (Halima, 33 ans)
Par peur, Halima souhaite contrôler l’accès à la télévision, l’accès aux programmes. Elle utilise les interdits comme stratégies de contrôle. Elle surveille ainsi le contenu des programmes que l'enfant est amené à regarder. S. Proulx et M-F. Laberge montrent que la télévision est un mode de socialisation qui vient se confronter au système de valeur de la famille en diffusant des images du monde extérieur au sein de la sphère domestique. Cette lucarne amène à travers son flux d'images diverses valeurs, certaines en corrélation, d'autres en contradiction avec celles prônées au sein du foyer. Les parents protègent l'éducation qu'ils transmettent à leurs enfants en minimisant les interférences possibles. De la sorte, ils protègent les valeurs qui constituent leur identité sociale.

Le refus de l'installation dans une pièce est en fait une stratégie de contrôle concernant divers éléments, le choix des programmes, le temps et la nature du temps passé devant la télévision, dans l'optique de préserver un système de valeurs structurant la famille et certaines activités, lecture, écoute de musique ou l'aménagement de plages consacrées à la vie privée ou intime.


Une activité, le travail scolaire
Finalement, quelle que soit la pièce, c'est un comportement qui peut être interdit. Certains concernent exclusivement les enfants, par exemple télévision et travail scolaire apparaissent comme deux activités antinomiques.
Les devoirs c’est télé interdite. Lui quand il se lève c’est dessins animés, quand on fait les devoirs on éteint. (Viviane, 56 ans)
Viviane lutte contre la consommation excessive de son petit-fils, ce dernier monopolise l'écran et regarderait toute la journée des dessins animés si personne ne l'en empêchait. L'objet distrayant est banni du temps scolaire. Le temps de télévision peut être accordé avant ou après la réalisation des devoirs scolaires mais il est exclu pendant. Cette interdiction est limitée dans le temps. Au-delà d'un certain âge, cette dernière n'a plus cours. Le contrôle parental devient de plus en plus dur à exercer, cependant l'idée de cette incompatibilité télé/études peut perdurer longtemps.
Guillemette (20 ans) habite un studio, elle n’a pas la télé, quand elle rentre elle aime bien la regarder. Elle fait ses études, il n'en est pas question. Ça va l’empêcher de travailler. Moi je ne suis pas pour lui payer, si elle en veut une, elle travaille pour se la payer. Je ne lui payerais pas. Olivier (21 ans) non plus n’a pas la télé. Stéphanie (24 ans) c’est elle qui se l’est payée, elle ne fait plus d’études donc ce n’est pas un problème. Tant que les enfants font des études je ne suis pas pour. (Anne-Marie, 56 ans)
La mère est contre l'idée d'une télévision, mais cette dernière n'est pas complètement interdite, simplement s'ils décident d'en acquérir une, ce sera sans sa contribution. Son interdit reste une stratégie de contrôle, car la situation financière de ses enfants est un frein à une telle acquisition. L'achat d'une télévision ne fait pas partie de leurs dépenses prioritaires. Stéphanie, sa fille aînée, est la seule de la fratrie ayant fait exception et possédant une télévision, elle l'a financée elle-même. Prenant des cours de théâtre depuis plusieurs années et souhaitant devenir actrice, la possession d'une télévision et d'un magnétoscope lui était devenue indispensable.


La transgression de l'interdit
Pour chacun des interdits, des stratagèmes sont élaborés par les téléspectateurs privés de télévision. Les stratégies de contrôle des parents sont contournées.
Vu qu’après 8h00, je dînais avec mes parents, je regardais la fin du film avec eux. Ça ne m’a pas empêché de regarder la télé parfois mais c’est totalement officieux. Je mettais tout doucement ou sans le son mais je le faisais rarement parce que la lumière se voyait par terre. C’était le mauvais plan parce que il ne fallait pas se faire confisquer la télé, c’était un bien trop chèrement acquis, fallait la préserver (Clément, 25 ans)
Face à chacune des interdictions mises en place par leurs parents, les enfants usent de toute leur créativité. Des systèmes plus ou moins complexes sont élaborés.
Quand j’étais à la campagne, avant 10 ans, le mercredi je n’avais pas le droit de regarder la télévision donc je me cachais dans la maison pour voir Les cités d’or. Je me cachais, je les regardais par ma fenêtre, jusqu’au bout avec le reportage. (Géraldine, 24 ans)
Privé de son, derrière une fenêtre, la qualité du suivi est assez médiocre. Le plaisir et la satisfaction sont retirés de la désobéissance et la réussite du contournement de l'interdit parental. L'enfant n'a pas le droit, passe outre le consentement parental sans se faire attraper. Il recourt au système D. Il est prêt à tout pour voir ses émissions favorites. Chaque enfant se voit confier un rôle.
Pour nous empêcher de regarder, mes parents emmenaient le cordon au boulot, mais bon le cordon tu le remplaces par autre chose, au départ ils piquaient la télécommande mais après tu vas l’allumer directement sur le poste et après ils piquaient le cordon mais le cordon tu peux le remplacer quand il y a une petite antenne derrière. On a trouvé des trucs donc on a pu regarder la télé. (Géraldine, 24 ans)
Parents et enfants confrontent leur ingéniosité.
Mes parents me laissaient souvent seule et quand ils partaient, ils fermaient la télé à clef, je n'aimais pas lire donc tu glandouilles, après on avait trouvé un système pour l’ouvrir, avec un couteau pointu. Les verrous de télé c’est nul, mon frère a un an de plus que moi, il ouvrait, on s’asseyait par terre sur les tapis pour pas que ça fasse de bosses sur les fauteuils. Mes parents étaient contents que l’on se garde tous seuls mais il fallait que l’on glandouille, alors tu compenses. On refermait avant qu’ils arrivent. Des fois ils allaient au cinéma. Une fois ils sont revenus parce qu’il n’y avait plus de places, ma petite sœur n’avait aucune mission donc sa mission, c’était direct au lit, mon frère avait la mission de refermer la télé avec son couteau et moi d’éteindre la petite lumière, on allumait juste une petite lumière pour s’orienter et monter en courant se coucher et faire semblant de dormir. On laissait la porte d’entrée ouverte comme ça on entendait la voiture arriver. Mes parents sont partis et sont revenus une demi-heure après sans qu’on s’en rende compte. Ma petite sœur a vendu la mèche on avait 10-11 ans et elle 6 ans, on a regar…, et ma mère avait fermé la télé à clef et il y avait une deuxième clef qu’elle avait perdue donc elle  était persuadée que c’était mon frère qui avait piqué la clef. Du coup il a été obligé de lui expliquer comment il faisait. Après elle enlevait l’antenne. (Marie, 34 ans)
Ces moments volés de télévision apparaissent comme des souvenirs forts, moins du point de vue des programmes regardés que de la transgression elle-même. Entre frères et sœurs, l’union pour la transgression des règles parentales fédère et conserve malgré les années le goût de la complicité fraternelle.

Les interdits participent pleinement aux moments télévisuels, l’enjeu pour l’accès à la télévision est stimulé par les difficultés rencontrées. La transgression de l’interdit est une première tentation, réussir à déjouer le contrôle parental, rivaliser avec les adultes est un véritable challenge, ce dernier a d’autant plus de valeur que la découverte de la transgression sera à son tour sanctionnée. L’enfant doit déjouer les stratagèmes mis en place par ses parents afin d’accéder aux programmes télévisés, tout en veillant à ne pas se faire attraper. Marie et son frère vont jusqu'à faire attention aux plis des fauteuils et s'assoient par terre pour ne laisser aucune trace de leur passage. C'est en quelque sorte une des variantes du traditionnel jeu du "chat et de la souris". Les enfants ne doivent en aucun cas se faire attraper par les parents et ils mettent en place les stratagèmes les plus fous pour contrer les obstacles battis par ces derniers.


L’évolution des interdits
Les interdits liés à l’âge tendent à disparaître au fil du temps. Le contrôle parental se relâche, l’enfant peut alors accéder à son propre téléviseur. La disparition de l’interdit est temporaire, il refait son apparition de façon cyclique lors de la présence d’enfants. Ses propres expériences amènent l’individu à réitérer ou non ces interdits, à être plus ou moins strict avec ses propres enfants.
C’est un truc auquel je ferais plus attention, par rapport à mes parents, c’est ce qu’elle regarde à la télévision. Je n’aime pas que l’on regarde la télévision quand on mange. On ne se voit pas de la journée, j’aime bien que l’on discute. C’est le seul moment de la journée où on est tous ensemble et où on peut discuter, je serai déterminée là-dessus. C’est vrai que quand on met la télévision on ne parle pas. (Suzanne et Jean-Paul, 25 et 27 ans)
Suzanne expose sa volonté de contrôler plus fortement la télévision, de restreindre son accès et son temps d’émission. Dès que sa fille sera en âge de dîner avec eux, la télévision sera éteinte pendant le temps du repas. A l’heure actuelle, elle dîne avec son mari, l’attention de ce dernier est entièrement captée par la télévision, elle lui parle mais celui-ci ne l’écoute pas.
En fonction de ses propres expériences personnelles, elle décide d’adopter une position plus stricte vis-à-vis de la télévision que celle de ses parents.

Le passé d’un individu, son vécu sont un ensemble d’éléments qui vont lui permettre de se positionner, le comportement de ses propres parents est une référence. L’individu adopte une position plus stricte ou au contraire moins rigide. D’une génération à une autre les interdits peuvent évoluer pour refaire leur apparition deux générations plus tard.
Le poids de la société, le regard des autres sous la forme du "bon usage" ou du "qu’en dira-t-on" participe pleinement à la mise en place de ces interdits.
La télévision elle-même fournit à ces parents de multiples pistes de réflexion. La télévision aime parler d'elle-même, les reportages, les enquêtes les plus diverses sur ses effets sont régulièrement diffusés par les chaînes. Jugée responsable des maux les plus diverses, les "bons" parents doivent protéger leurs enfants car la télévision c'est autant de risques d'obésité, de violence, d'échec scolaire… Les stigmates d'une surconsommation cathodique sont lourds de conséquences et font naître l'angoisse et la peur chez les parents. Un "bon parent" est un parent responsable, il doit contrôler la consommation télévisuelle de sa progéniture. L'interdit est alors utilisé comme un moyen de contrôle et rassure l'adulte sur l'éducation qu'il donne à ses enfants.

Les interdits fluctuent avec la présence et l'âge des enfants. Leur départ peut amener une révision complète des règles du foyer. Lors de son entretien, Annie explique qu'elle a établi des règles très strictes autour de la télévision pendant toute l'enfance de ses enfants, spécifiquement concernant les repas et le travail scolaire. Toutes distractions extérieures - musique, radio, télé - étaient bannies. Depuis le départ de ses enfants elle avoue que les règles évoluent, désormais seule avec son mari, la télévision commence à être tolérée, de temps en temps elle s'octroie un plateau télé, le dîner est alors pris dans les fauteuils du salon. L'évolution des règles est un effet de cycle de vie. La vie familiale change, les règles se modifient.

Par ailleurs un certain nombre d'expériences entoure l'interdit. La télévision est introduite dans une pièce, l'effet de cette introduction est testé. Convaincant, l'objet est gardé, décevant l'objet est replacé ailleurs. La chambre à coucher fait partie de ces lieux tests où la TV a été ou sera un jour, puis y sera interdite pour finalement y refaire son apparition. L'interdit se fonde sur une expérience personnelle, sur une vision de ce qui est conforme à la société ou à un groupe d'appartenance, à ce qui est socialement "bien" ou au contraire répréhensible. L'individu avance à tâtons, teste, se rétracte puis recommence au fil des événements qui se modifient dans sa vie. L'arrivée ou le départ d'un enfant influe différemment sur l'évolution du rapport à la télévision, de même que l'évolution de sa situation sociale, célibataire, en couple, en couple installé ou en couple en construction…


C- L'interdit, un renversement des rôles
L'interdit s'érige comme un outil de contrôle du quotidien, il gère et contrôle l'impact de la télévision. Il se distingue des outils précédents, la télécommande et les meubles. Émis pour contrôler le moment télévisuel et imposer une domination, il agit dans une autre sphère. Il permet de délimiter et fixer une zone et des périodes de réception. L'activité télévisuelle, autant par les images et le bruit qu'elle diffuse, apparaît comme incompatible avec un certain nombre d'autres activités. Elle se heurte à l'écoute musicale, à la lecture, elle perturbe toute concentration. Dévoreuse de temps, elle laisse peu de place à d'autres divertissements, elle devient envahissante. L’interdit permet de gérer, de créer des espaces, des lieux et des plages de temps sans TV, pour favoriser la réalisation d'autres activités.
Devant la télévision se côtoient des téléspectateurs dominés et dominants. L’espace télévisuel est le terrain d'un jeu de pouvoir, de domination que les interdits viennent contenir. Le téléspectateur dominant devant son poste n'est pas nécessairement le fondateur de l'interdit. Au contraire l'interdit est le recours idéal du téléspectateur dominé pour contrer une consommation excessive. L'interdit est un second niveau de contrôle, il permet de gérer et contenir un certain nombre de pratiques.
Le pouvoir est "quelque chose qui circule, ou plutôt quelque chose qui ne fonctionne qu'en chaîne. Il n'est jamais localisé ici ou là, il n'est jamais entre les mains de certains, il n'est jamais approprié comme une richesse ou un bien. Le pouvoir fonctionne. Le pouvoir s'exerce en réseau et, sur ce réseau, non seulement les individus circulent, mais ils sont aussi en position de subir ou d'exercer ce pouvoir, ils en sont toujours le relais. Autrement dit, le pouvoir transite par les individus, il ne s'applique pas à eux." Les frontières entre les dominants et les dominés se brouillent, les rôles s'inversent. Les enfants exercent à leur tour leur pouvoir en transgressant les interdits érigés autour d'eux.



Conclusion
Les interdits sont à la fois un moyen de gestion et une stratégie de contrôle. Ils s'appliquent dans la sphère privée comme dans la sphère intime, ils touchent des comportements, des moments, des enfants comme des adultes. Ils viennent limiter l'impact de la télévision et réguler sa consommation.
Une première catégorie d'interdits déclarés touche ce qui a trait à la prise de nourriture, c'est-à-dire les repas et le grignotage. Les repas car ils sont des moments propices à la réunion familiale, à l'échange, la présence de la télé viendrait interférer, elle est donc interdite. Pendant les repas, ce sont aussi des comportements qui sont contrôlés, l'attention de l'enfant ne doit pas être absorbée par la télévision, les disputes autour du choix du programme sont évitées. Le grignotage est interdit dans certains foyers par peur de mauvaises habitudes, par peur du risque d'obésité, la malnutrition étant un thème traité régulièrement par la télévision elle-même. En interdisant le grignotage, les parents tentent d'empêcher l'amalgame entre télévision et nourriture et de préserver leur enfant. La télé engendre par le biais de ces programmes des peurs, et suscite elle-même la création d'interdits.
Ailleurs, ce sont des lieux qui font l'objet d'interdits, c'est le cas des chambres à coucher. Les adultes veillent à protéger leurs vies intimes et créent dans la chambre de leurs enfants un espace propice au jeu. Ils contrôlent l'impact de la télévision, préservent des activités. En minimisant le nombre de téléviseurs, ils accroissent le contrôle du contenu. Si une télé dans une chambre d'enfant peut déplacer les tensions, réduire les discussions autour du choix des programmes, parallèlement cela diminue le niveau de contrôle parental. Contrôler l'emplacement des téléviseurs, c'est contrôler plus aisément l'usage et les programmes que l'on laisse rentrer chez soi.
Le travail scolaire subit lui aussi l'interdit télévisuel, où qu'il soit réalisé, chambre, salon, cuisine. Les devoirs se feront sans télévision. La télévision dissipe, nuit à la concentration. La peur de l'échec scolaire contribue à l'interdit.
La TV suscite un grand nombre de peurs de nature diverse, échec scolaire, obésité, violence. L'interdit est utilisé par les parents comme outil de contrôle afin d'en maîtriser l'usage et de calmer leur angoisse. L'interdit permet de réguler l'accès à la télé, de créer des espaces physiques et temporels sans sa présence, de vivre tantôt avec et tantôt sans, de se préserver d'un objet qui peut se révéler envahissant.

Les interdits sont transgressés par ceux qui les subissent mais aussi par ceux qui les émettent. La transgression de l'interdit chez l'enfant est un jeu, parents et enfants rivalisent chacun de leur coté. Les premiers cherchent à protéger les seconds, qui quant à eux désirent simplement regarder leurs émissions favorites ou pallier à l'ennui. Le petit jeu du chat et de la souris se met en place. L'enfant contourne par défi le contrôle parental.
Après quelques années d'application, l'interdit peut être levé. La télé fait son apparition pendant les repas, dans la chambre conjugale ou chez l'enfant. Puis l’interdit réapparaît une génération plus tard.

L'interdit est l'outil de contrôle du quotidien. Il gère l'impact de la télévision en limitant et fixant des zones de réceptions. L'interdit offre un renversement des rôles, il permet aux individus subissant les pratiques télévisuelles de leur conjoint de contenir dans une certaine limite ces pratiques. Dominés devant la télévision, ils reprennent le contrôle en élaborant des règles strictes. Le pouvoir circule. Si les uns dominent et s'approprient la télévision, les autres contrôlent les usages.
Chapitre 6 - Identité sociale


I- Discours et représentations du bon usage de la télévision
A- Un objet en manque de légitimité
Le rapport entretenu avec la télévision s'avère délicat. Usages et représentations se confrontent, certaines pratiques sont passées sous silence. La télévision souffre d'un manque de légitimité. Présente au quotidien, elle est faiblement valorisée. Statistiquement recensée comme un loisir, elle n'en a pas véritablement le statut. Regarder la télévision apparaît en quelque sorte comme ne rien faire, la télé meuble. Le terme de "couch potatoes" ("patates de canapé") reflète à lui seul l'image quasi dégradante du téléspectateur moyen. Et quand ceux qui la font parlent avec autant de sarcasmes et de mépris "Ce que nous vendons à Coca Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible" dixit Patrick Lelay (mai 2004), l'intelligence du téléspectateur est mise à mal et ce dernier intègre vite le fait qu'il peut tout à fait regarder la télévision dans l'intimité, mais qu'il doit contrôler ce qu'il laisse transparaître de ses pratiques.

L'arrivée des premières émissions de télé réalité a défrayé la chronique. Le Loft fait parler de lui, à la télévision, dans la presse écrite, à la radio, dans la rue. Difficile d'échapper complètement au phénomène. Si certains développent une résistance face à ces nouvelles productions, des barrières tombent pourtant. Le phénomène Loft story apparaît comme un succès médiatique par son ampleur tout autant que par la controverse qu'il a suscitée. Dénigré, montré du doigt par un certain nombre d'intellectuels, mais aussi par les autres chaînes du paf, la pression de ses opposants a fait émerger chez un certain nombre de ses téléspectateurs un sentiment de honte. Serge Tisseron explique que regarder Loft story devient honteux. Cependant, les chiffres d'audimat n’ont pas baissé. Les téléspectateurs ont poursuivi l'aventure, ils ont continué à regarder. Mais ils ont conservé leurs pratiques télévisuelles tout en les rendant plus discrètes. Ainsi, on ne dit plus ce que l'on regarde. La pratique, honteuse, bien que divertissante, est poursuivie mais dissimulée. Parler de sa consommation, c'est laisser transparaître un peu de son identité. La télévision montre ici encore un de ses aspects à plusieurs facettes. Sujet de discussion anodin, elle peut aussi s'avérer très révélatrice sur l'identité d'un individu. Parler télévision se fait aisément. Parler de ses pratiques, beaucoup moins.
La consommation honteuse n'est pas un phénomène nouveau, cependant le phénomène Loft story permet de clairement l'illustrer.
Jean-Pierre Cottet, Directeur des activités audiovisuelles hors radios du groupe Lagardère, commente ainsi le sondage Télérama, "Les Français et la télé"
Q : Un Français sur deux se déclare insatisfait des programmes. Mauvaise nouvelle pour la télévision?
R : Ce résultat traduit un positionnement idéologique. Les Français ont une consommation honteuse de la télévision. En la matière, il existe une sorte de pudibonderie judéo-chrétienne. Le plaisir de la télévision est souvent vécu comme un péché ou, en tout cas, comme une médiocrité intellectuelle. D'où ce résultat étrange où l'on voit les Français consommer chaque année de plus en plus de télévision et affirmer dans le même temps qu'ils ne sont pas satisfaits des programmes. Il y a une véritable contradiction entre le déclaratif et la réalité des pratiques. Si les Français n'aimaient pas la télévision, ils la déserteraient. […] Les Français et la TV : "Pudibonderie judéo-chrétienne" Satellifax, 22/09/05
La controverse de l'émission Loft story explique en partie l'émergence de ce phénomène de honte, phénomène latent bien antérieur à cette première émission de téléréalité mais qui accompagne au quotidien les pratiques télévisuelles. La pression sociale, autrui, les proches comme les inconnus font naître un sentiment de honte et de méfiance. Certaines pratiques sont alors passées sous silence. "Regarder la télévision" n'apparaît pas comme une activité valorisée ni valorisante, bien que faisant partie des principaux loisirs des Français. Regarder la télévision d'une façon générale ou suivre certaines émissions en particulier apparaît comme un peu honteux. Certaines pratiques de téléspectateurs sont tues, et partagées lorsque le téléspectateur a la conviction que son interlocuteur a des pratiques identiques, ou suffisamment similaires pour qu’il ne se moque pas des siennes.
Loft story, Star Academy et tout ça, j’ai refusé de les regarder les premiers mois, les deux ont duré assez longtemps et j’ai regardé les derniers. J’ai refusé de les regarder parce que pour moi c’est du voyeurisme, c’est une télé que je n’ai pas envie de voir, c’est vraiment être devant la télé, pour regarder la télé et rien d’autre, Loft story c’était franchement sans intérêt du début à la fin. (Géraldine, 24 ans)
Le phénomène Loft story, qui a suscité à la fois un sentiment de honte et de la curiosité chez les téléspectateurs, a par son ampleur établit de lui-même une partie de sa légitimité. L'annonce des chiffres d'audimat par les présentateurs, celui de Loft story autant que ceux animant des émissions de débats, justifiait le fait d'avoir pu voir l'émission. La masse de téléspectateurs réunis chaque soir devant la télévision permet à chacun de légitimer sa pratique. Une légitimité de faible portée, car il reste de bon ton dans certains de milieux de mettre à distance le programme, de rester critique. Ainsi, s'il est permis de regarder, il ne l'est pas d'adhérer. C'est le "bon usage" de la télévision.


B- La construction du discours
Le discours du rôle
Lors des entretiens qu'elle réalise pour ses études, Dominique Pasquier relève que les discours sont formatés, orientés par des représentations sociales, et que la télévision souffre d'un déficit de légitimité. Elle observe alors une mise à distance de la télévision et une mise en scène de sa maîtrise.
Lors du recueillement des entretiens de cette étude, le téléspectateur a, lui aussi, essayé de se montrer maître de ce qu'il regarde, qu'il contrôle quand il allume et quand il éteint la télévision, gère sa consommation comme il l'entend sans aucune dépendance. Il regarde aussi ce qu'il veut, il met à distance, analyse (devant le sociologue) le contenu des programmes. D'après les entretiens, ces comportements semblent se retrouver de façon inégale selon le milieu social auquel appartiennent les enquêtés. Ainsi, les téléspectateurs des classes populaires interrogés parlent plus librement des programmes qu'ils regardent et qu'ils affectionnent, sans sentiment de honte et de jugement face à leurs pratiques télévisuelles.
En étudiant le manque de légitimité du téléspectateur, Dominique Boullier met à jours 4 comportements types, qu’il obtient en croisant deux axes : le premier étant celui de "la négociation sociale", et le second celui de "l'investissement social". Au sein de son étude Brigitte Le Grignou reprend la classification de Dominique Boullier, elle écrit : Le croisement des deux axes aboutit à une typologie des styles de relation à la télévision, typologie en quatre dimensions ou quatre formules de "gestion du discrédit de la pratique télévisuelle". Tantôt le discrédit est subi mais dénié ("je regarde mais je ne regarde pas") ou bien détourné (" je regarde mais c'est parce que je suis forcé, par moi-même, par les autres"); tantôt le discrédit est reconnu mais repoussé ("je regarde seulement ce qu'il est bon de regarder") ou bien contredit de façon plus offensive ("je regarde parce que j'aime et je n'est pas honte de la dire"). La réception de la télévision, est ainsi "travaillée" par ce déficit de légitimité et par l'image du téléspectateur idéal, celui qui fait montre de consommation maîtrisée et savante. Regarder la télévision apparaît comme un discrédit, tantôt subi, tantôt reconnu, tantôt contredit. Le téléspectateur le gère à sa façon. Il revendique, il se justifie. Parler de ses pratiques télévisuelles, c'est livrer des comportements qui ne sont pas anodins. C'est prendre le risque d'être jugé par ses paires, par le groupe auquel on appartient, ou auquel on voudrait appartenir, mais c'est aussi la hantise d'être jugé par le sociologue qui mène l'entretien. Chaque émission, chaque type de programmes, correspond à une image du téléspectateur type auquel il s'adresse. Il se forme dans les esprits des représentations, ces dernières sont cultivées par les bandes-annonces diffusées, les critiques des émissions télévisées, les articles des journaux mais aussi par les commentaires et le bouche à oreille. De ces représentations naissent un public et des réceptions légitimes. De fait, parler d'un programme "c'est affirmer ce que l'on est et quelle place on occupe dans l'espace social" nous dit Brigitte Le Grignou.


La maîtrise de l'image
Brigitte Le Grignou met en avant trois dimensions de la réception. La réception c'est : accepter de regarder, accepter de le dire et accepter de faire partie du groupe. Le téléspectateur doit évaluer son image, ce qu'il veut faire paraître de lui, ce que représente ce qu'il regarde et ce que cela pourrait apporter à son image d'avouer ou non ce qu'il consomme (télévisuellement parlant). Car reconnaître ouvertement ce que l'on regarde à la télévision, c'est implicitement accepter de faire partie d'un groupe. Un groupe abstrait, un groupe statistique utilisé par les chaînes TV et les instituts d'audiences pour mesurer, calculer, évaluer, rentabiliser les programmations télévisuelles. Or, regarder un programme particulier ne signifie pas accepter d’être assimilé à un groupe duquel on ne se reconnaît pas.
La réception marque l'appartenance à un groupe social. Chaque groupe véhicule une image du "bon discours sur la télévision". Jusque dans l'entretien avec le sociologue, le téléspectateur, qui selon la définition de la personne de Gofmann appartient à un certain nombre de groupes, certains étant reconnus socialement, d'autres non, cherche à maîtriser son image à travers son discours. Derrière l'aspect égalitaire qu'endossent les chaînes généralistes, l'usage et la sélection des programmes par les téléspectateurs sont à la source de la création d'une identité et d'une appartenance sociale. Chez Wolton, la télévision joue un rôle de "lien social" grâce aux chaînes généralistes qui essayent de diffuser des programmes divers pour satisfaire tous les publics. La télévision apparaît dès lors comme un objet relativement égalitaire. Elle fournit à chacun les mêmes programmes, et la diversité permet à chacun d'y trouver son compte. Ainsi, dans une même journée, sur une même chaîne, plusieurs genres de programmes se rencontrent. Les chaînes généralistes représentent une télévision unique pour tous. Contrairement aux chaînes thématiques, privées et payantes, qui s'adressent à des fractions de téléspectateurs, à certaines catégories sociales uniquement. C'est la télévision des chaînes généralistes qui fait l'objet de conversations quotidiennes. Les chaînes thématiques s'adressent à un public trop restreint pour faire du lien social, au contraire elles font fonction de marqueurs d'appartenance sociale.
Les choix et pratiques télévisuelles constituent dès lors une partie de l'identité sociale de chaque individu. D'après la définition Gofmamnienne de la personne; le téléspectateur appartient à un certain nombre de groupes reconnus socialement ou non. Le téléspectateur peut alors passer d'une appartenance à une autre.


Des pratiques passées sous silence
La télévision devient une expérience à la fois individuelle et collective qui a des enjeux identitaires. Regarder mais plus encore s'exprimer sur ce que l'on regarde c'est se livrer. Or ces révélations peuvent être jugées néfastes pour son image. L'appartenance à un groupe ou tout du moins la référence à un groupe est importante. L'image de soi se forme et doit coller au plus près à celle de son groupe de référence. Lors des entretiens, Camille, 16 ans, se livre sous le sceau de la confidentialité. Elle raconte ses pratiques, se confie, dénie ce qu'elle regarde, confie sa honte. Elle avoue, mais tient à distance ce qu'elle regarde : elle reste critique, fait de l'autodérision, se moque de ses propres pratiques. Elle explique que les conversations autour de la télévision sont rares voir inexistantes au sein de son groupe, où cette dernière est peu valorisée, certains programmes manquant cruellement de notoriété. Auprès des ses amis, elle tait ses pratiques télévisuelles. Elle cache particulièrement le suivi de certains séries ou sitcoms qui pourraient attirer sur elle un certain nombre de railleries. Sans parler d'exclusion, elle protège son image et son intégration au sein de ce groupe. Cependant, le fait de ne pas avoir vu, de ne pas suivre une émission cotée, peut s'avérer tout autant pénalisant. L'individu doit suivre les codes télévisuels du groupe.


Un discours formaté aux normes du groupe
La relation à la télévision se révèle comme étant normée et structurée ainsi des caractéristiques sociales telles que l'âge, le sexe et le milieu d'appartenance influencent les pratiques et les discours.
Certaines caractéristiques définissent et distinguent les classes sociales et les groupes sociaux. Ces idées ou préjugés circulent. Il est notamment reconnu que les pratiques d'une famille bourgeoise diffèrent de celles d'une famille populaire. Ces représentations permettent à chacun de se construire un schéma cognitif, c'est-à-dire une image mentale de ce que l'individu s'imagine être. Ces schémas ou représentations de soi mais aussi d'autrui installent les individus dans des rôles. Lucy Baugnet définit le rôle comme la configuration de modèles et de conduites associées à une position ou une fonction dans le système social. Le rôle prescrit un comportement et s'avère un instrument du contrôle social. Vis-à-vis de ce rôle que l'individu s'est attribué ou s'est vu attribué, l'individu sélectionne consciemment ce qui va dans le sens ou non de son image. Il peut sciemment rompre ou parfaire son image. Ainsi, il peut adopter une attitude soit conformiste soit déviante, en fonction de l'effet recherché. Le téléspectateur va jauger sa consommation télévisuelle et estimer s'il peut l'avouer, la reconnaître, sans que cela perturbe son image. Et surtout, sans que cela altère l'image qu'autrui aurait pu se faire de lui. Ce que nous pensons de nous-mêmes, la façon dont nous nous percevons, dont nous nous définissons, dont nous nous cataloguons ou évaluons qui nous sommes, et dont nous le prenons en compte pour agir, dépend des autres que nous avons rencontrés ou que nous rencontrons quotidiennement.
A chaque rencontre, l'individu adopte un rôle, un rôle qu'il ajuste au schéma cognitif qu'il s'est fait de son interlocuteur et des attentes que celui-ci pourrait avoir. G.H. Mead fonde ce qui sera nommer l'interactionnisme symbolique. G.H. Mead développe l'idée selon laquelle la formation de soi s'élabore dans l'interaction avec autrui en fonction des rôles endossés par les uns et les autres. L'individu adapte son discours, se livre ou non, en fonction des interlocuteurs qu'il trouve en face de lui, et la représentation qu'il se fait de leurs attentes. C'est ce que Goffman nommera la mise en scène et qu'il définira ainsi ; La mise en scène et la façade sociale sont les signes extérieurs caractéristiques du rôle dans leur caractère d'abstraction, de généralité et d'institutionnalisation. Chez Goffman, l'individu adopte aussi un rôle. Il le définit ainsi : Le rôle social est un modèle qui préside au jeu de l'acteur. Ce rôle implique le respect d'un certain nombre de règles sociales et culturelles explicites (le rôle d'un garçon de café est de prendre des commandes) et implicites (le rôle d'un garçon de café suppose qu'il ne s'agenouille pas devant un client pour se faire pardonner une erreur). D'après Goffman, le rôle que l'individu endosse, ou qu'il attribue à autrui, est chargé de droits et de devoirs. L'acteur doit se conformer aux attentes sociales prescrites, s'il ne souhaite pas être stigmatisé. Dès lors, il cache ou dévoile certaines de ses pratiques, afin d'éviter tout jugement qui lui serait néfaste. Le rôle endossé va prescrire le comportement. Certains téléspectateurs trient, sélectionnent les programmes télévisés qu'ils regardent, pour ne pas être associés au public dudit programme ou plus exactement à ce qu'ils imaginent être le public du programme en question. D'autres, qui adoptent ce rôle comme une façade sociale, nient ou ne mentionnent pas ce qu'ils regardent, afin de faire bonne figure et de répondre aux attentes de leurs interlocuteurs.
L'identité sociale d'un individu, qu'elle soit réelle ou virtuelle, est un processus en constante évolution. Selon les périodes de la vie, les pratiques évoluent, de même que les représentations qui leur sont attaché. Ainsi, quel que soit le degré de concordance des pratiques par rapport aux attentes de l'identité endossée, ces dernières peuvent être plus aisément assumées. L'âge, la situation sociale peuvent conférer plus d'assurance, permettant à l'individu de moins ressentir, et de gérer différemment la pression sociale, la pression du groupe.
Le rôle qu'un individu choisit d'adopter peut agir sur ses pratiques, mais surtout sur ce qu'il livrera de ses pratiques. Ce qui n'est pas révélé peut tout de même être pratiqué. Dans un article qu'il a nommé "Surmoi Cathodique et consensus honteux", Jean-Maxence Granier met en évidence ce manque de franchise du téléspectateur. Dans ce type d'investigation sur les téléspectateurs, au-delà d'un certain nombre de critiques récurrentes et attendues sur la publicité ou la violence ("Il y a en a trop"), sur les émissions vraiment intéressantes ("il n'y en a pas assez et elles sont trop tard"), l'obstacle ou le paradoxe principal que l'on rencontre communément est l'écart très fort entre ce que chacun déclare être ses goûts et ses pratiques et la réalité de l'audience. 
Seule une partie de la consommation télévisuelle est avouée, certains programmes, les conditions de réceptions sont peu exprimés.
Un bref retour aux enquêtes qualitatives vient illustrer ces difficiles aveux. Les réponses à la question"Quelle chaîne correspond le plus à ce que vous attendez à la télévision?", expriment l'ampleur du décalage entre les déclarations des Français et leurs pratiques réelles. Arte avec 21% des voix se positionne comme étant la chaîne préférée des Français, or en moyenne sur 2004, Arte a réalisé 3.8% de part d'Audience. France 5 et Canal+ obtiennent elles aussi, mais dans une moindre mesure, des résultats supérieurs à leur part d'audience réelle. A contrario, TF1 présente des résultats inférieurs. Le journaliste de Télérama conclut ainsi "Comment mieux dire qu'en France la culture "légitime" ou "classique" (peu importe comment on la nomme) reste toujours quelque chose de fortement statutaire? Le Marxisme n'a plus voix au chapitre mais Marx continue d'avoir raison : les individus persistent plus ou moins consciemment à valoriser la culture de la classe dominante. Même devant un sondage anonyme, l'individu se protége, donne ce qu'il pense être les bonnes réponses, ce qui lui semble valorisant. L'audimat quantifie l'audience et l'attractivité des chaînes. Ce type d'enquête mesure quant à lui essentiellement le décalage entre déclarations et pratiques et la légitimité du petit écran.



Conclusion
La télévision souffre d'un déficit d'image. La regarder n'est pas valorisé, recensé comme un loisir, elle n'en a pas véritablement le statut. Cette activité apparaît en quelque sorte comme de ne rien faire. Elle renvoie à l'image du téléspectateur avachi dans son canapé. Le contenu des programmes est à son tour montré du doigt, seules quelques émissions sont épargnées.
Les sondages déclaratifs sur les émissions préférées des Français illustrent le manque de légitimité de la télévision, le décalage entre les pratiques (ce qui est regardé) et les représentations (ce qui devrait être regardé). Au sein de ces sondages, une chaîne comme Arte obtient des scores très supérieurs à ses audiences. Un sentiment de honte, une certaine gêne sociale entoure l'activité télévisuelle et réfugie le téléspectateur derrière des discours protecteurs, des discours de circonstances.
Discuter de ses propres pratiques télévisuelles ne apparaît pas anodin. La peur du jugement conduit le téléspectateur à recourir à des déclarations formatées. Il met à distance la télévision, met en scène sa pratique. Il se montre comme maître de l'objet : contrôle l'allumage, regarde un programme, puis l'éteint. Selon l'appartenance sociale, le discours est plus ou moins formaté et les représentations entourant la télévision diffèrent. Regarder la télévision n'apparaît pas systématiquement comme un discrédit, les milieux sociaux populaires assument plus volontairement leurs pratiques.

Grâce au discours, l'individu tente de maîtriser son image, il se met en scène, illustre ce qu'il veut faire paraître de lui, met en avant son appartenance à un groupe social. Il véhicule ainsi ce qui pour lui représente le "bon discours" sur la télévision. Pour cela, certaines pratiques sont délibérément passées sous silence. S'exprimer sur ce que l'on regarde, c'est en quelque sorte se livrer. Les révélations peuvent s'avérer néfastes pour l'image que l'on souhaite renvoyer, l'individu se protège des autres. Chaque groupe à ses normes, ses codes télévisuels. Les programmes ont leur cotte. Un programme en vogue sera intégrateur, un autre pourrait être pénalisant. L'individu maîtrise sa communication, il contrôle ce qu'il laisse transparaître de sa pratique télévisuelle : pratiques télévisuelles et discours sont deux choses bien distinctes.

L'individu formate son discours selon les normes du groupe, son groupe d'appartenance ou le groupe auquel il souhaiterait être assimilé. L'individu possède plusieurs types de discours, il module leur usage en fonction des circonstances, il endosse un rôle et adopte un comportement parfaisant son image. Le téléspectateur jauge sa consommation télévisuelle, sélectionne ce qu'il peut reconnaître sans que cela nuise à son image. Au fil des rencontres, l'individu adapte ses propos, se livre ou non en fonction de ses interlocuteurs, des représentations qu'il se fait de leurs attentes. Par le biais du discours, l'individu se met en scène, il gère son image, construit son identité et à fin de s'intégrer.



II- Le recours au meuble comme contrôle du "bon usage"
Le coin télévision est aménagé, le couple télévision-canapé fait office de règle sous-jacente et apparaît comme très répandu. La télévision peut être placée de sorte à être suivie d'une table, ou de fauteuils. Les différents meubles d'où peut être suivie la télévision s'attribuent aux uns et aux autres. Selon l'installation et les meubles à disposition (canapés, fauteuils, chaises), l'appropriation des places est plus ou moins figée. Elles sont attribuées de façon plus ou moins personnelle. La télévision adopte un caractère de plus en plus mobile, grâce à des accessoires tels que les plateaux tournants. Elle peut être orientée, grâce aux meubles montés sur roulettes ou avec plateau intégré. Elle se déplace dans l’espace. Face à la diversité et au développement de sa mobilité, les meubles se figent dans l’espace et dans le temps.
L’aspect physique du meuble (sa taille, son poids, sa maniabilité) peut en partie expliquer le caractère d’immobilité de son utilisation. L’emplacement reste figé, l’occupation des places d’un canapé, d’un fauteuil, l’est elle aussi. Ainsi, à chaque place son utilisateur. L’occupation de l’espace télévisuel se matérialise par des meubles (destinés ou permettant le confort télévisuel) ainsi qu’une appropriation de ces meubles (à chaque individu sa place).



A- Du contrôle à la liberté corporelle
La rigueur des chaises
Les chaises sont nominatives. Chacun recourt à sa propre chaise et elles ont comme propriété d'avoir une fonction de maintien.
Autour de la table, chacun a sa place. Quand je regarde la télé sur une chaise, je suis plus à l’aise que sur un canapé où là je m’endors. (Amélie, 42 ans)
Les rîtes autour de la table sont nombreux. Les places de chacun sont déterminées, que la télé soit allumée ou non. En dehors des temps de repas, lorsque la télévision est allumée, la place choisie n’est pas déterminée par le hasard, mais guidée par la place occupée pendant la prise du repas. Amélie fait le choix de regarder la télévision assise sur une chaise afin de ne pas s’endormir. Elle évite le caractère piègeux du canapé : le confort amenant le sommeil, elle préfère s’installer sur une chaise. Bien qu’aucun interdit n’ait été énoncé, qu’aucun comportement, ni aucun lieu d’installation (canapé, fauteuil) ne soit prohibé, les chaises sont préférées. Mère et fille privilégient les chaises autour de la table, alors que père et fils s’installent plus facilement dans les canapés.
Cependant, si le meuble est choisi consciemment, l’usage exclusif d’une chaise l’est moins. Amélie recourt systématiquement à la même chaise pour regarder la télévision, elle utilise celle sur laquelle elle s’assoit pour prendre ses repas. Sa fille reproduit le même comportement. Tant et si bien que l’une et l’autre vont être amenées à déplacer leur chaise pour se positionner dans un axe optimal, plutôt que d’en choisir une autre.


Le fauteuil préféré
Les fauteuils sont eux aussi nominatifs, les places sont clairement définies.
Y’a pas beaucoup de place, il n’y a que deux fauteuils, on est obligé de se mettre là. Y’a un fauteuil que je préfère, il est plus en face. Avec mon mari, chacun sa place. (Anne-Marie, 56 ans)
Il n’y a ni règle écrite, ni règle énoncée, mais les habitudes, les préférences attribuent à chacun un emplacement. Une fois les enfants partis du domicile parental, ces habitudes se sont instaurées. La pièce n’ayant toujours été équipée que de ces deux fauteuils, les places étaient auparavant accaparées par les premiers arrivés : un des trois enfants ou eux-mêmes. Maintenant qu’ils ne sont plus que deux, ils se sont attribué chacun un fauteuil, ou plus exactement Annie a choisi un fauteuil et laissé l’autre à son époux. L’un choisit, l’autre est contraint.
Bien qu’ils possèdent un canapé installé en face de la télévision, Viviane et Bernard ne l’utilisent pas. Et pour que leur chien ne s’y installe pas, ils ont disposé dessus des livres et des magasines qui en interdisent l’accès. Viviane et Bernard s’installent chacun dans un des deux fauteuils du salon.
J'ai ma place préférée, on a chacun son fauteuil, si je me mets comme ça je vais la regarder mais comme ça je dors,donc je la regarde volontairement la tête contorsionnée.(Viviane, 56 ans et Bernard, 64 ans)
Le choix et l’emplacement du fauteuil conditionnent la position du corps devant la télévision, d’une place à l’autre les postures divergent.
Les fauteuils apparaissent comme beaucoup plus nominatifs. Chez les couples dont les enfants ont quitté le domicile parental et où il reste un fauteuil pour chacun, l'attribution nominative du fauteuil apparaît sans détour. Chacun sa place, les habitudes sont prises.


Le canapé, liberté et avachissement
Alors que différents emplacements permettent l’accès à la télévision, l’observation des pratiques met à jour une ritualisation de l’occupation de l’espace.
On se met dans le grand canapé et mon père, il est dans le fauteuil. Mon père il regarde sans regarder. Ma mère elle est couchée dans le canapé pour regarder. (Daniela, 23 ans)
Ainsi, chez Daniela, une double appropriation de l’espace est observée. D’une part, chacun possède sa place : le père sur le fauteuil, puis la mère et la fille sur le canapé. Mère et fille occupent différemment l’espace canapé : la mère est allongée, alors que la fille est assise à l’autre bout du canapé. Chacune occupe son territoire de façon personnelle. Lors d’un moment télévisuel familial, la priorité de l’occupation de l’espace du canapé est laissée à la mère. Cependant, lorsque Daniela, la fille, regarde seule la télévision, c’est elle qui occupe cette place allongée.
Chez Mirjana, l’organisation est similaire.
On a chacun notre place pour regarder la télé. Mon mari sur la chaise. Mimi sur le fauteuil donc mon mari n’a pas de place. Quand je vais dans la chambre, Mimi prend ma place dans le canapé. (Borka, 51 ans)
En présence de toute la famille, les places sont déterminées. La mère est allongée dans le canapé, la fille sur le fauteuil, le père sur une chaise. Quand le canapé est libre, c’est Mirjana qui s’y installe. Les places ne sont pas complètement définies, ce sont les personnes présentes dans l’espace qui vont déterminer l’occupation des différentes places disponibles. Tel le jeu des chaises musicales, une rotation se met en place entre les différents acteurs. Quand l’un s’en va l’autre vient occuper la place délaissée. La place n’est pas perdue, mais empruntée. Dans les deux cas cités, le jeu des places s’effectue entre les mères et les filles, les pères regardant moins la télévision et ayant choisi d’eux-mêmes une place fixe. Le fauteuil pour l’un, une chaise pour l’autre. Les enjeux se concentrent autour du canapé défini dans ces deux foyers comme étant la meilleure place, de par son confort et son axe face à la télévision.
Chez Gwenaele et Frédéric, le déterminisme des places est moins marqué. Dans les faits, ils reconnaissent qu’il n’y a pas de place attribuée, mais en pratique, chacun a pris l’habitude de s’installer à un endroit particulier.
Je suis souvent dans le canapé, allongée et Fred est souvent dans le fauteuil et en fait ça arrive qu’il me dise " j’ai envie de m’allonger, je peux me mettre dans le canapé ?", et moi je prends le fauteuil.
(Gwenaele et Frédéric, 26 ans et 30 ans)
L’habitude est prise, Gwenaele mange assise sur le bord du canapé et Frédéric sur le fauteuil. Et après la fin du repas, Frédéric reste sur le fauteuil alors que Gwenaele s’allonge sur le canapé. L’habitude s’installe. En outre, sur une simple demande, les places peuvent être échangées pour la soirée. Le canapé n’est pas partagé, ce n’est plus un lieu où l’on s’assoit mais un lieu que l’on occupe individuellement en s’allongeant. Face au confort, il n’y a pas d’égalité. Chacun est installé différemment devant la télévision.
En fait, il y a le canapé qui est directement en face de la télé et après il y a un fauteuil. En général, je suis dans le canapé, je commence assise et je finis allongée et Raphaël reste dans le fauteuil ou vient me rejoindre dans le canapé. Quand il est tout seul, c’est du canapé et directement allongé. Il ne passe même pas par la phase assise. (Géraldine, 24 ans)
Bien que les places n’appartiennent à personne, elles sont utilisées de façon inégale par les uns et les autres. En présence de plusieurs personnes, l’accès des places s’organise, certains accès sont prioritaires. Dans certains cas, l’installation est clairement définie par les acteurs. Ainsi, par souci pratique, Anna et son mari ont chacun leur place.
Quand il est fermé, on n’a pas de place, quand il est ouvert oui. J’ai voulu cette place parce que c’est celle qui est plus près de la chambre des enfants quand je dois me lever. (Anna, 37 ans)
Dormant dans le canapé du séjour, ils ouvrent ce dernier pour regarder la télévision. La place occupée par chacun est celle qu’ils se sont attribuée pour dormir. Quel que soit le moment de la journée, que le canapé soit ouvert ou fermé, chacun occupe la place qu’il occupe pour dormir.

Etre installé devant la télévision, c'est occuper un espace, occuper une place. Si l'individu s'installe régulièrement au même endroit, il envahit cet espace, prend ses aises, établit ses habitudes et occupe l'espace télé. Pour Sarah, regarder la télévision, c'est créer un univers dans lequel elle se sent bien, où prime le confort.
Je me mets sur le canapé, les pieds sur la table, le cendrier, mon paquet de clopes, mon briquet à coté, la zappeuse. Le cendrier à droite. Le chat sur les genoux, elle voit que je suis installée donc elle vient. Au début je suis assise, après je change de position, je me couche sur le coté, après j’ai mal au bras, alors je me couche. Le chat reste, elle vient se mettre entre, dans le creux. Je varie entre ces deux positions là. (Sarah, 24 ans)
Elle installe autour d'elle, à sa droite et à sa gauche, les objets dont elle aura besoin, ou les choses dont elle aura envie pendant qu'elle regarde la télévision. Son corps aussi occupe les lieux. Elle s'allonge dans une position précise, jusqu'à ce qu'une douleur dans le bras la fasse changer de position. Le téléspectateur choisit sa place, son corps l'occupe. Sarah ne peut s'installer ainsi que si elle est seule. Jeannine occupe tout le divan, le corps prend le pas sur l'esprit, bien qu'elle sache que cette position lui crée des douleurs, son corps se relâche et elle se retrouve allongée sur son canapé.
Moi j’aime bien être en face de la télé, je commence assise et je finis allongée, puis je me rassois parce que j’ai mal au dos. (Jeannine, 45 ans)
Face aux programmes, le corps s'affaisse. Elle s'allonge au fur et à mesure qu'elle se relaxe devant la télévision. Puis la douleur de son dos la pousse à modifier sa position. C'est la douleur qui commande son corps, malgré la volonté de se laisser emporter, de se détendre devant la télévision, elle ne peut rester avachie sur le canapé, son dos la rappelle à l'ordre.

L'utilisation des canapés montre une certaine liberté des emplacements. Les places ne sont ni figées, ni clairement déterminées. Bien que des préférences s'affichent, de petits rituels s'observent comme entre Borka et sa fille. La mère regarde la télévision installée dans le canapé, sa fille assise dans le fauteuil, quand la mère s'en va du canapé, sa fille prend alors sa place. Aucun interdit n'est dressé autour de la télévision, la consommation des uns et des autres les amène vers certaines habitudes, certains emplacements s'attribuent légitimement. Ainsi, le canapé devient la place de Borka, cependant rien n'empêche son mari ou ses filles de venir s'y installer.
L'utilisation des canapés est peu codifiée, elle reste libre. On peut en chercher l’une des raisons parmi les caractères intrinsèques de ce meuble. A travers le confort recherché, le canapé semble être un endroit piègeux : on s'y installe assis pour y finir allongé, voir pour s'y endormir. Le corps semble s'avachir, le maintien s'efface pour laisser place à une position plus relâchée, c'est une perte de contrôle. L'avachissement se fait dans un sens ou dans un autre. Sarah évoque les douleurs qui lui viennent dans le bras et la nécessité de changer de position. Allongée, même seule, elle occupe plusieurs positions. Cet avachissement s'observe aussi en couple, faisant du moment télévisuel un moment de proximité, d'intimité.
La télévision captive l'esprit, l'avachissement progressif du corps suggère une dépossession du corps de l'individu. Esprit et corps se dissocient, l'esprit captif laisse aller le corps. Ce sont des stimuli tels que la douleur qui vont contrôler le corps et le maintenir dans certaines positions.



Allongé dans son lit
Enfin, quand la télévision est placée dans un studio ou dans une chambre à coucher, le lit offre un lieu confortable où s’installer.
Je me couche bien installée, j’ai un lit qui est très agréable, la tête est surélevée et les pieds aussi, je suis presque assise, je suis bien, j’essaie de me rendre la vie la plus agréable possible. (Colette, 79 ans)
Colette regarde son film installée dans son lit, elle attend le sommeil. Elle s'autorise à regarder la télévision de son lit le soir après le dîner. La journée, elle regarde la télévision dans son salon. Bien qu'installée dans son lit, elle n'est pas dans une position couchée, mais dans une position presque assise, pour son confort, et comme si un minimum de maintien devant la télévision était nécessaire.
Sonia s'allonge devant son programme et se laisse aller jusqu'au sommeil.
Le dimanche on regarde la une. Mais je vais te dire que je ne suis pas forcement en train de regarder, je suis là pour me reposer donc quand le sommeil arrive. La télé nous regarde. C’est comme le soir, ça m’arrive vraiment de regarder le film de 20h30 le soir, mais une fois que je suis couchée c’est vrai que je n’arrive pas à regarder tout le film, une fois que je touche le lit, c’est fini. (Sonia, 31 ans)
Elle se détend devant la télévision, se laisse aller en journée comme en soirée. Les téléviseurs facilitent ces comportements en intégrant des fonctions "sleep", le téléspectateur programme un minuteur, la télévision s'éteint automatiquement à la fin du temps écoulé ou à un horaire précis, plus besoin de se lever pour éteindre l'appareil.
Le lit apparaît comme un lieu de prédilection, le confort qu’il offre est apprécié. Ainsi, le moment de détente que s’octroie le téléspectateur en regardant la télévision s’accompagne d’une recherche physique de bien-être : l’instant télévisuel doit être autant relaxant pour l’esprit que pour le corps.


B- Le meuble révélateur du rapport à la télé
Contrôle du maintien corporel
Chacun de ces lieux : chaises, fauteuils, canapés ou lits offre au corps de multiples possibilités d’installation. Canapés, fauteuils et lits s’opposent aux chaises, le confort d’une part, la rigidité, le maintien d’autre part. En choisissant un type de meuble, implicitement ou non, le téléspectateur détermine la façon dont il va consommer l’objet télévision. Löfgren écrit : les objets ont même une influence sur nos types de mouvements et nos impressions sensorielles. Canapé et fauteuils forment et dirigent les corps de la famille.
Plusieurs enquêtés définissent l’activité télévisuelle comme un moment de passivité, où l’esprit est captivé. Sur les canapés, fauteuils, les corps s’avachissent. Assis en début de programme, le corps s’écroule petit à petit pour se retrouver allongé, parfois endormi. Les chaises, quant à elles, contraignent le corps à une certaine tenue : il reste dans une position assise. Dans certaines familles, comme chez Sonia, lit, fauteuil et canapé sont interdits par l’autorité parentale. La télévision ne peut être suivie qu'assis sur une chaise. La règle est clairement énoncée, elle s’applique à toute la famille. A l’opposé, le caractère de détente de la télévision peut être exploité au maximum. C’est alors un confort extrême qui est recherché. Au-delà du meuble télévisé, choisi pour le confort visuel qu’il proposait, Mireille investit aussi dans un fauteuil. Il lui permet d’être bien installée, de s’allonger, se reposer ou s’endormir. Tantôt le corps se laisse aller, tantôt il est contrôlé. Le choix du mobilier sur lequel l’individu s’installe reflète le contrôle qu’il veut imposer à son corps.
Le rapport entretenu avec la télévision peut amener l’individu à favoriser un type de meuble.
On s’installe sur les chaises pour regarder la télévision ou à la rigueur sur ce fauteuil. Normalement pour regarder la télé, les gens sont sur les chaises. (Françoise, 59 ans)
En s'installant sur une chaise, Françoise évite tout laisser-aller, elle impose à son corps un certain maintien et refuse tout avachissement. Cette posture au confort minimum régule ses pratiques télévisuelles. Elle suit une émission, puis éteint la télévision. Elle refuse de la laisser trop souvent allumée et de la voir occuper une place importante dans son quotidien.

Dans d'autres foyers au contraire, on trouve autour de la télévision un environnement culturel qui va normer et organiser les moments télévisuels. L'impact se fait différemment selon les cultures. Chez Halima, d'origine marocaine, l'influence culturelle s'exprime à travers le mobilier et son utilisation.
Au Maroc s'il y a de la place on s’allonge. Les hommes ils ont pris l’habitude, mon mari après le repas, il s’allonge, il peut pas rester comme ça, ma mère elle va s’asseoir, même si elle ne s’allonge pas, elle ne reste pas dans sa chaise. On a des petits matelas que l’on met par terre donc la plupart du temps je m’allonge, ça arrange mon fils, comme ça je suis allongée à coté. Il joue. (Halima, 33 ans)
Par goûts personnels, Halima et son mari ont meublé leur salon parisien avec des meubles marocains, le coin télévision tout particulièrement, à l'aide de banquettes et de tapis. Elle exprime clairement la volonté de recréer l'atmosphère et les pratiques télévisuelles qu'ils connaissaient au Maroc avant de venir s'installer en France. L'aspect culturel se retrouve très fortement dans le décor, dans l'installation et le positionnement des corps. Ainsi, son mari s'allonge, il s'est approprié un endroit du canapé. Halima s'installe au sol, sur un tapis avec son enfant. La recherche du confort apparaît très fortement, autant en famille qu'avec des amis. Elle estime que l'aménagement du salon et la télévision joue un rôle important pour la réception de convives.


Contrôle du temps passé devant la télévision
L'assise télévisuelle est utilisée comme outil pour maîtriser les postures corporelles, elle est aussi employée pour contrôler le temps passé devant la télévision.
Chez nous, on n’est pas installé confortablement pour regarder la télé. C’est une habitude. Moi si je regarde la télé, je m’installe sur une chaise, jamais dans un fauteuil. (Françoise, 59 ans)
Rituellement, la télévision est allumée chaque soir pour les informations, simultanément à la prise du repas en famille, alors que chacun est installé à sa place autour de la table. Placée dans un coin de la pièce et orientable, la télévision peut être suivie par tous. Le living étant composé d’une partie salle à manger et d’une partie salon, l’orientation de la télévision a été choisie pour pouvoir suivre les programmes à table. A la fin du repas, les membres de la famille qui souhaitent suivre les programmes télévisés restent assis autour de la table. Malgré un support tournant, l’orientation de la télévision reste fixe.
En journée, alors que d’une simple poussée de la main la télévision peut être orientée pour être regardée du canapé, elle ne l’est pas. Comme Françoise le dit : "Chez nous on n’est pas installé confortablement pour regarder la télévision". Derrière cette phrase se cache la volonté de restreindre la consommation télévisuelle. Elle et son mari se définissent comme de faibles consommateurs. Ils regardent quotidiennement les informations, par envie, par professionnalisme ; Jean étant journaliste, il suit les différents journaux d’informations en zappant d’une chaîne à l’autre. Les infos passées, s’ils ne trouvent pas de programme à leur goût, ils éteignent la télévision. Comme ils travaillent, ils ne regardent pas les programmes télévisés en journée. Ils sont critiques face aux programmes diffusés, estiment leur consommation suffisante, et n’éprouvent ni l’envie ni le besoin de la regarder plus. Le refus du confort permet de maintenir en quelque sorte un contrôle sur cette consommation.



Conclusion
Regarder la télévision, c'est s'approprier un espace, un lieu, un meuble, c'est adopter une posture, un comportement. En consommant l'objet télévision, le téléspectateur se permet ou non un certain laisser-aller, choisi ou refuse de se laisser envahir par un programme, de se laisser consommer à son tour. L'aménagement du coin télé, le choix du mobilier s'avère un analyseur du rapport établi à la télévision.
Le recours spontané à un meuble induit un rapport particulier à la télévision. Lors des entretiens, plusieurs enquêtés ont employé de façon récurrente le terme "passivité" pour qualifier la pratique télévisuelle. La passivité désigne la posture corporelle, autant que l'activité cérébrale. La télévision absorbe par un flux d'image et de son le cerveau, elle monopolise l'attention du téléspectateur sans pour autant lui demander un effort de réflexion. Simultanément le corps de cet esprit occupé, s'avachit sur le fauteuil. Regarder la TV apparaît pour certains téléspectateurs comme adopté un comportement des plus passifs. Le terme "passivité" est utilisé de façon récurrente. Cet état est alors refusé ou au contraire recherché quand il est synonyme de détente.
Le meuble est utilisé comme un outil de contrôle de soi, le corps se comporte différemment selon le type de meuble où il est installé : les canapés et les lits sont beaucoup plus propices au relâchement, à l'avachissement du corps. Le cerveau se laisse submerger par les images diffusées, le téléspectateur se relâche et se laisse-aller. Au contraire, sur une chaise, la rigidité de la structure permet un meilleur contrôle de soi, le meuble est utilisé comme une protection face à une télévision trop envahissante, le téléspectateur peut chercher délibérément à garder le contrôle. Le sommeil est à la source du choix, il en est la cause comme la résultante. En recourant à une chaise, le téléspectateur lutte contre l'emprise du sommeil. Au contraire, en choisissant un lit, il accepte de rejoindre les bras de Morphée. Le choix du meuble où s'installe le téléspectateur n'est pas anodin, il exprime une partie de la relation entretenue avec la télévision, l'acceptation ou non de l'emprise de cette dernière et donc l'acceptation de son propre relâchement, d'une perte de contrôle.

Le meuble permet un second type de contrôle, celui du temps accordé à la télévision. Le recours à des chaises au confort plus rudimentaire que celui d’un fauteuil, ou d’un canapé, permet à l'individu de gérer sa consommation télévisuelle. Les contraintes physiques imposées au corps régulent le temps passé devant la télévision. Le meuble est utilisé comme un objet de maîtrise : de soi, du temps, et de son type de consommation. L'individu contrôle la place qu'il souhaite accorder à la télévision.

Par son discours, le téléspectateur maîtrise son image, par le choix du meuble sur lequel il s’installe, il contrôle son corps, sa consommation, ses pratiques télévisuelles.
Conclusion; entre choix, imposition sociale et emprise de la télévision

Le contrôle est le maître mot de cette étude. Il apparaît dès le premier chapitre et se montre ensuite sous toutes ses formes. Il s'érige tour à tour entre les individus et les objets, entre les individus entre eux, ou s'impose à eux. L'homme contrôle l'accès à la télévision, il maîtrise sa propre image, tout en exerçant sa domination sur autrui, en intégrant les objets du quotidien comme outils au service de ses stratégies. Mais l'individu subit à son tour, il se plie au contrôle social et se voit contraint de gérer l'emprise de la télévision.
L'homme s'atèle à maîtriser l'accès à la télévision et s'y évertue dès l'acquisition. Un téléviseur ne s'installe au sein d'un foyer qu'après y avoir été invité. L'acquisition sous forme de cadeau met à jour l'approbation préalable des propriétaires. Qu’il s’agisse d’un premier poste ou d’un poste supplémentaire, que le destinataire soit un adulte ou un enfant, le nouveau poste ne franchit le seuil du foyer qu’avec l'accord des propriétaires, le téléviseur est accepté et non imposé. L'homme contrôle l'accès à la télévision par son installation. Il maîtrise l'objet en limitant sa sphère de réception et simultanément la consommation des hommes. L'emplacement de la télévision induit des comportements et en exclut d'autres. L'environnement matériel, les coins, le support TV, les meubles d'assises sont autant de stratégies permettant de maîtriser l'objet TV. L'individu contrôle aussi son image. L'installation télévisuelle entremêle deux types de contrôle : celui de l'accès, et celui de l'image de soi. Le support TV permet une gestion de la consommation. Choisi pour son esthétisme et sa fonctionnalité, il devient un élément de mise en scène. L'individu maîtrise un aspect de son image à travers l’aménagement de son intérieur. A travers les objets, l'homme exerce son contrôle sur la télévision, sur lui-même et sur autrui. Les objets du quotidien adoptent de multiples usages. Le choix des meubles d'assises, chaises, fauteuils, canapé influe sur la consommation, l'adoption de postures corporelles. L'occupation et l'usage de ces mêmes meubles sont à la source de rapports de force et de pouvoir ; l'accès au confort est inégal. La télécommande est au cœur des enjeux, objet de domination, elle confère à son possesseur la maîtrise complète du poste. Télécommande en main, l'individu devient le référent. Tout en maîtrisant la télévision, il subordonne les autres téléspectateurs à son bon vouloir. Les interdits sont une autre forme d'outils. Ils s'appliquent aux hommes et aux objets, ils régulent des pratiques, le repas, les devoirs et restreignent la localisation des postes, l'accès des chambres est prohibé. Le contrôle s'érige envers un objet, envers des personnes. Il se matérialise sous plusieurs formes, à travers l'usage d'objets et l'établissement de règles.
En maîtrisant son image, l'individu se plie aux poids des normes sociales. L'occurrence des règles d'aménagement, les questions d'esthétisme autour des "vrais meubles TV", l'association canapé/télévision sont l'expression de l'intégration de valeurs et de références prescrites par la société. A travers la mise en scène de soi, l'individu se conforme aux normes du groupe, il s'évertue à reproduire des gestes prescrits ou, faute de mieux, permis.
La pression sociale s'exprime jusqu'à travers les choix des programmes télévisés. L'individu est tiraillé par ses valeurs personnelles, celles de son groupe de référence, qu'il soit réel ou fictif, ainsi que celles des différents sphères sociales (famille, ami, travail) qui l'entourent. Représentations et pressions sociales s'affrontent, l'individu cède ou résiste. Le poids des normes du groupe se fait ressentir : l’individu surveille ses paroles, recourt à des discours formatés qui répondent à ces normes.
Malgré toutes les stratégies de contrôle mises en place par l'individu, malgré le recours aux objets (supports TV, meubles, télécommande), malgré l'instauration de règles, malgré les interdits, la télévision installe son emprise. Une emprise sur le temps et sur les comportements. Elle bouscule les distances sociales, elle crée l'état de "présent-absent", elle s'immisce au sein du couple, et oblige l'individu à adopter des subterfuges. L'individu gère avec et se reconstruit du temps conjugal et de l'intimité.

Janvier 2006, Télérama publie un article sous le titre "L'écran chambardement". Selon une étude, le "petit écran" sera mort dans dix ans" relatant un scénario élaboré par l'Idate sur le devenir de la télévision. La télévision apparaît menacée, il se pourrait qu'en 2015 Internet soit le média préféré des Français. Les Français privilégieraient un média beaucoup plus personnel, qui leur permettrait de consommer ce qu'ils veulent où ils veulent. Le développement de la technologie, la diffusion depuis 2003 de programmes pour téléphones mobiles, le lancement de la TNT, l'essor de la télévision par ADSL, la vidéo à la demande (VOD), la diversité des bouquets satellite amènent un élargissement de l'offre de programmes et des supports de diffusion (téléviseur classique, écran d'ordinateur, téléphone mobile, baladeur multimédia). Actuellement chez les 15-24 ans, une génération née avec Internet, bien que la télévision reste le média le plus consommé, elle est rattrapée par Internet. Si les pratiques continuent leur développement actuel, en 2015 le paysage audiovisuel pourrait bien être bouleversé. Les chaînes hertziennes subiraient un appauvrissement des recettes publicitaires en conséquence de la baisse de leurs audiences, et la qualité des programmes en pâtirait. Le petit écran devenu désuet serait alors délaissé au profit d'un média personnel et interactif.
L'Idate a en fait réalisé trois scénarios. Dans le second, la télévision survivrait et continuerait à s'imposer. Les services pour téléphone mobile se seraient développés, les grandes chaînes actuelles fourniraient la demande. Les programmes enregistrés, la vidéo à la demande n’auraient pas décollé, quant à Internet, il resterait un outil de communication. La consommation des Français resterait stable, leurs habitudes se modifieraient légèrement. Ils consommeraient un peu moins de télévision en soirée, et regarderaient à peu près une heure par jour la télévision sur leur téléphone mobile.
Dans le dernier scénario, la télévision resterait le média favori des Français. Mais la moitié d’entre eux regarderait des programmes enregistrés, stockés au sein d’un magnétoscope à disque dur, ou des programmes à la demande. Et aurait donc une consommation de télévision à la carte. Les grandes chaînes hertziennes survivraient, en s'adaptant et en fournissant le consommateur en vidéo à la demande.
L'Idate ne nous confiera pas lequel de ces trois scénarios est le plus probable. Laurence Meyer, l’auteur de l'étude, conclura seulement par "ce sont les décisions des consommateurs qui dessineront le panorama de 2015". Personnellement, le scénario qui m'apparaît le plus vraisemblable reste le second, celui qui accorde à la télévision de beaux jours devant elle. Certes, sa consommation est amenée à se modifier, de la même manière qu'elle s'est transformée depuis les années 50, mais je n'envisage pas de véritable révolution.
Je crois fortement à la télévision en temps réel. La télé en temps réel est le fondement du principal modèle de décision, du choix "l'habitude", des horaires, une chaîne, un programme. La télé en temps réel, c'est celle qui est ancrée et qui rythme le quotidien : le journal de 20h00 qui accompagne le repas, la série policière devant laquelle la ménagère fait son repassage. La télé en temps réel, c'est une référence commune, c'est la télévision comme objet socialisant, ce sont les discussions entre collègues de travail, entre amis.
L'idée d'une télévision personnelle avec une grille des programmes conçue sur mesure peut faire rêver, mais est-ce vraiment la télévision du futur? Le stockage sur disque dur est-il si révolutionnaire? Il y a 25 ans déjà, l'arrivée des magnétoscopes sur le marché offrait aux consommateurs la possibilité de stocker et de suivre à leur gré, et en fonction de leurs disponibilités, les programmes enregistrés. A côté de la consommation en temps réel, le recours au magnétoscope apparaît comme très occasionnel..L'enregistrement est une démarche qui demande aux téléspectateurs de l’anticipation et de l’organisation : être au courant de la diffusion du programme, disposer d'une cassette, programmer l'enregistrement, stocker la cassette en attendant de la visionner. Un certain nombre de cassettes ne sont pas étiquetées, leur contenu est oublié, ou effacé par mégarde, elles ne sont pas systématiquement regardées, faute de temps, ou parce qu'après coup, leur contenu semble dépassé. Les supports à disque dur limitent les contraintes : plus besoin de cassettes ni d'étiquetage. Mais le téléspectateur regardera-t-il plus ce qu'il a enregistré?
Chacun aura sa télévision. N'est-ce pas déjà le cas aujourd'hui? Le multi équipement permet à chacun de regarder son propre programme. Pourtant il n'en est rien, une partie des couples regardent la télévision ensemble et ne se séparent qu'occasionnellement. Le multi équipement a fait émerger une spécialisation des téléviseurs, celui du soir, celui du matin, celui pour jouer à la console, mais n'a pas individualisé leur usage.

Au final, quelle que soit l'évolution de la télévision, qu'elle soit remplacée par Internet, qu'elle survive ou qu'elle devienne une télévision à la carte, le consommateur se retrouvera confronté aux même questions.
La première est celle de l'acquisition du produit : selon sa situation, il optera pour un acte marchand ou non-marchand, puis il se penchera sur l'installation, sur la place à lui accorder, il y réfléchira en terme d'accès, en terme d'esthétisme et d'image de soi, il se référencera aux normes du groupe, au "bon usage" et il fera appel à des outils comme le support TV.
Puis, il devra choisir ce qu'il consomme : il utilisera des outils d'informations, guide TV, bandes-annonces, zapping, se laissera influencer par ce qu'il entend de son conjoint, de ses enfants, de ses collègues de travail…
L'évolution du média ne remet pas en cause les problématiques du couple, la construction conjugale, le temps passé ensemble, la préservation de l'intimité. Les foyers devront maintenir leur contrôle pour contrer l'emprise de l'objet, des interdits seront élaborés, la télé sur mobile sera interdite au lit ou pendant les repas. L'individu continuera à se soucier de son image, il préservera son identité sociale en se retranchant derrière le discours le plus adapté. L'homme tentera de contrôler l'objet pour ne pas tomber sous son emprise tout en se pliant aux normes sociales. Le contrôle restera cette fois encore le fin mot de l'histoire.

Présentation des entretiens



Daniela, 23 ansBac, formation d'hôtesse de l'air, sans emploi, parents ouvrier, vit en banlieue parisienne chez ses parents.
3 pièces
2 télévisions, 1 dans le salon, 1 dans la chambre des enfantsStéphanie, 26 ansDeug de psychologie, célibataire, travail comme ouvreuse dans une boite de nuit, vit seule à Paris.
Studio, 1 télévisionAnne-Marie, 55 ansMère de Stéphanie, 3 enfants, brocanteur, vit maritalement dans la banlieue Lyonnaise. Mari ancien notaire devenu brocanteur.
Maison 6 pièces, 1 télévision dans le bureauMirjana, 23 ansBac, formation d'hôtesse de l'air, sans emploi, elle fait des remplacements comme agent d'entretiens dans une clinique, père ouvrier, mère agent d'entretien, vit chez ses parents en banlieue parisienne.
3 pièces, 2 télévisions, 1 dans le salon, 1 dans la chambre des parentsBorka, 51 ansMariée 2 enfants, agents d'entretien dans une clinique vit en banlieue parisienne. D'origine Yougoslave, elle arrive en France avec son mari à l'âge de 21 ans.
3 pièces, 2 télévisions, 1 dans le salon, 1 dans la chambre des parentsFrançoise, 59 ansVit maritalement à Paris avec 2 enfants ayant quitté le foyer parental, commercial pour l'industrie pharmaceutique, elle travaille à son compte depuis plusieurs années. Mari journaliste retraité.
1 maison, 4 pièces, 1 télévision
1 maison secondaire sans télévisionMireille, 77 ansMariée, 2 enfants, 3 petits enfants, comptable puis secrétaire, retraitée depuis 15 ans. Un mari ancien contre maître, retraité lui aussi, vivent en banlieue parisienne.
1 maison, 4 pièces, 3 télévisions, 1 dans la salon, 1 dans la chambre de monsieur, 1 dans la cuisine Clément, 25 ansCélibataire, termine des études de pharmacies, vit à Paris dans un studio indépendant mais sur le même palier que celui de ces parents. Père cadre dans une banque, mère au foyer. D'origine eurasienne, par sa mère, ils s'installent en France à l'âge de 10 ans, après avoir vécu une dizaine d'années en Arabie Saoudite.
1 télévision Frédéric et Gwenaele (31 et 26 ans)vivent maritalement, 1 enfant de 6 mois. Lui est informaticien et elle étudiante, prépare une thèse en biologie. Ils vivent à Paris.
Habitent un 2 pièces, 1 télévision dans le salonMartine, 36 ansProfesseur, 3 enfants, vit maritalement en banlieue parisienne. Mari ingénieur en informatique.
Appartement de 6 pièces 3 télévisions, 1 dans la salon, 1 dans la chambre des enfants, 1 dans la chambre d'amis. Colette, 79 ans2 enfants, 5 petits enfants, veuve. Son mari un ancien militaire. Elle vit dans le centre de la France
Maison, 5 pièces, 2 télévisions, 1 dans le salon, 1 dans sa chambreGéraldine, 24 ansétudiante en maîtrise d'histoire, vit à Paris en concubinage avec son ami, technicien intermittent du spectacle.
Appartement 3 pièces, 1 télévision dans le salonRafaële, 24 ans
Sans emploi, une licence de sciences politiques, vit dans les environs d'Avignon en concubinage avec son ami chef de chantier.
Appartement 2 pièces, 2 télévisionsJean-Paul, 28 ans et Suzanne, 25 ans1 enfant, mariés, vivent à Paris. Lui chauffeur de Taxi, elle employée municipale diplômée d'une licence de droit.
Appartement 3 pièces, 2 télévisions, 1 dans le salon, 1 dans leur chambreSilvère, 30 ansInformaticien, célibataire, vit seul à Paris.
Studio, 1 télévision et un rétroprojecteurSonia, 31 ansAgent d'entretien, 1 enfant, mariée, vit en banlieue parisienne. Mari, peintre en bâtiment.
3 pièces, 3 télévisions, 1 salon, 1 dans la chambre adulte et dans la chambre de l'enfantMargot, 26 ansAgent d'entretien, 1 enfant, célibataire, vit à Paris.
2 pièces, 1 télévision, salon (également sa chambre)Sarah, 24 ansComédienne diplômée d'un deug de droit, sans emploi, vit à Paris en concubinage, son ami technicien son.
1 studio, 1 télévisionAlexandre et Anne-Laure 29 et 27 ansDiplômés d'une école de commerce, vivent en concubinage à Paris.
2 pièces, 1 télévision dans le salonAnna, 37 ansAgent d'entretien, 2 enfants, mariée. Epoux cuisinier
2 pièces, 2 télévisions, 1 salon (également chambre des adultes) et 1 chambre des enfantsMarie, 34 ansAgent d'entretien, 3 enfants, marié
Maison 5 pièces, 2 télévisions, 1 chambre adulte, 1 sur un palier à coté de la chambre des parents. Nadiège, 36 ansAgent d'entretien, mariée, 1 enfant.
Appartement, 3 pièces, 2 télévisions, 1 dans la salon, 1 dans la chambre des adultes. Camille, 15 ansCollégienne, 1 télévision dans le salon régulièrement emmenée dans la chambre du père et le week end dans la chambre de Camille. Lucienne, 59 ansGardienne, mariée, vit seule avec son mari.
Un domicile principal, 2 télévision, salon et chambre
1 maison de campagne, 1 télévision dans le salonHalima, 33 ansMariée, 1 enfant
1 télévision dans le salonSylvie, 38 ansMaître nageur, divorcée, 2 enfants. Vit seule
1 télévision dans le salonAdèl, 26 ansMaître nageur, célibataire sans enfant
1 télévision dans le salonVincent, 43 ansMaître nageur, marié, 1 enfant
1 télévision dans le salon (également chambre à coucher)Viviane et Bernard, 56 et 64 ansElle, employée municipale, lui retraité, 2 enfants ayant quitte le domicile parental
2 télévisions, salon et cuisine
1 télévision dans leur maison de campagneClaude-Bernard, 28 ansAgent d'entretien, célibataire, 1 télévision, vit dans un studioJeannine, 45 ansMère au foyer, mariée, 3 enfants
4 télévisions, salon, chambre parent, 2 chambres des enfantsSophie, 34 ans et Emmanuel, 32 ans Directrice publicitaire, comptable, sans enfant
1 télévision, salonIsabelle, 35 ansMaître nageur,
2 télévision, salon et chambreJosiane, 52 ansEmployée municipale, divorcée, 1 enfant
1 télévision dans la chambreGordana et Olivier 25 et 33 ansGordana, employée de marie, Olivier informaticien
2 télévisions dans le salon et dans la chambreGuillaume et Karine, 25 ansGuillaume, commercial, Karine, infirmière
2 télévisions dans le salon et la chambreSébastien et Anne, 28 et 25 ansSébastien, cheminot, Anne, sans emploi
1 télévision dans le salon Kawai, 19 ansKawai, étudiant, vit chez ces parents
4 télévisions, dans le salon, chambre des parents, chambre des garçons, chambre de la fille, salonSendil, 28 ansInterne en Pharmacie, partit du foyer familial pour suivre ces études
1 télévision dans un studioAmélie, 42 ansAgent d'entretien, vit maritalement, 2 enfants
4 télévisions, salon, chambre adulte, chambre fils, chambre fille.Louise, 55 ansGardienne, des enfants adultes, vit seule en métropole
1 télévision dans le salonChantal, 40 ansCélibataire, 1 fils, sans emploi
1 télévisionMr et Mme S, 65 et 66 ansRetraités, deux enfants, plusieurs petits enfants
1 télévision à leur domicile principal
1 télévision à leur domicile secondaireTania, 23 ansAgent d'entretien, vit seule, 1 enfant
1 télévision dans le salonMarie-Christine 45 ansProfesseur de sport, vit en couple
1 télévision dans le salon





Bibliographie






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Autres sources

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 Terme employé par J.-C. KAUFMANN
 Source Médiamétrie – Médiamat 2004
 Source Médiamétrie - enquête 75 000
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 Terme employé par J.-C. KAUFMANN
 Source: Médiamétrie, baromètre équipement (2003-2004).
 Un foyer est considéré comme Multi-équipé TV actif si il a 2, 3 ou plus de 3 postes de télévision en état de marche et utilisés chacun au moins une fois par mois.
Source: Médiamètre, baromètre équipement (2003-2004)
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 Thème traité dans le chapitre suivant. La télévision est acquise au cours de l’aménagement, simultanément au reste des meubles.
 Médiamétrie, enquête 75 000
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 Un foyer est considéré comme Multi-équipé TV actif si il a 2, 3 ou plus de 3 postes de télévision en état de marche et utilisés chacun au moins une fois par mois.
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 L'access prime time : plage de programmes entre 19h00 et 20h45.
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 Télérama Hors-série 50 séries.
 Fournisseur d'Accès Internet
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 Le premier récepteur est en grande majorité localisé dans la salle à manger, salon: 89%.
Source: www.mediamatrie.fr
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 Une plus grande attention aux spécificités des cultures nationales conduirait à des appréciations plus nuancées. Ainsi, E. Seiter et son équipe ont pu montrer en conclusion de leur enquête sur des femmes américaines, fans de soap opéras, que, contrairement à leurs homologues européennes, celles-ci ne portaient pas un jugement négatif sur ce genre télévisuel ou sur leur propre pratique. Les auteurs attribuaient ces réactions différentes à la "construction sociale de la féminité" dans chaque continent. On peut songer aussi à un rapport spécifique (national, culturel, social) à la télévision.
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 GOFFMAN E., 1959, la Mise en scène de la vie quotidienne, 1. la présentation de soi, trad. Fr., Paris, Ed de Minuit, 1975.
 BAUGNET Lucy, 1998, L'identité sociale, Les Topos, Dunod, Paris.
 GRANIER J-M., 2003," "La télévision comme je la regarde" : les études qualitatives et le discours du téléspectateur ordinaire", Esprit n°293, p35-42.
 Sondage annuel de Télérama, Télérama n° 2906 - 22 septembre 2005
 HYPERLINK "http://television.telerama.fr/edito.asp?art_airs=M0509201529032" http://television.telerama.fr/edito.asp?art_airs=M0509201529032

 Sondage annuel de Télérama, Télérama n° 2906 - 22 septembre 2005
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 LOFGREN O., (SEGALEN M., BROMBERGER C., 1996) Culture matérielle et modernité, Ethnologie Française XXVI, n°1, Paris.
 Terme de F. de Singly
 Etude "TV 2015, l'avenir du financement de la télévision en Europe." Idate 2006
 Idate : institut spécialisé dans l'analyse des marchés audiovisuels et des télécoms
 En 2003 un téléspectateur suit en moyenne 197 minutes de programmes télé par jour, pour 9 minutes par jour de vidéo, soit près de 23 heures de télévision par semaine pour à peine plus d'une heure de vidéo.
Source : L'année Télé 2003 - Médiamétrie









Sommaire


-  PAGE 1 -


Introduction


-  PAGE 12 -

L'acquisition


-  PAGE 41 -


L'acquisition


-  PAGE 94 -


L'installation


-  PAGE 163 -


La construction du choix; des outils, des pressions et des représentations


-  PAGE 232 -




Un analyseur des rapports de force au sein du foyer


-  PAGE 275 –




Télévision et espace social

-  PAGE 319 –


Télévision et identité sociale

-  PAGE 333 –


Conclusion


-  PAGE 345 -


Annexes


-  PAGE 348 -


Bibliographie


-  PAGE 350 -







 





















Source : Getty images

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IL n'y a pas que le "prime time"
En examinant l'évolution de la durée d'écoute, heure par heure, entre 1992 et 2002, on note que la télévision a gagné de précieuses minutes pendant les tranches horaires creuses du matin et de l'après-midi: 2 minutes de 7 heures à 10 heures et de 10 heures à midi, puis 3 minutes entre 14 heures et 17 heures. Le soir, les téléspectateurs jouent les prolongations avec 4 minutes de plus après 22h30 et encore 3 minutes de minuit à 3 heures du matin. Le choix des programmes et la diversité de l'offre ne sont pas étrangers à cette croissance de l'audience en dehors du sacro -saint "prime time".
Sources: Médiamat Médiamétrie.

Le TV boom, Il n' y a pas que le "prime time", Audience, le journal de Médiamétrie, n° 29, juillet 2003


La télécommande au centre des disputes conjugales. (étude)

Le contrôle de la télécommande de télévision, véritable objet de pouvoir, est au cœur des disputes conjugales plus que n'importe quel autre problème domestique, selon une étude publiée lundi par la chaîne satellitaire britannique UKTV. Le sondage, mené après de 1.153 femmes, indique que 50% des couples se disputent régulièrement pour savoir ce qu'ils vont regarder, surtout si l'enjeu télévisuel est du football comme le fait remarquer Virginia Ironside, experte en relation familiale: "Ce n'est pas simplement qui regarde quoi. C'est un énorme problème, une métaphore pour savoir comment le pouvoir est manié à l'intérieur d'une relation". Selon l'étude, seulement 10% des femmes disent être en mesure de décider régulièrement des programmes et aucune forme de compromis n'existe dans le salon. "Quand les hommes se sentent menacés par l'indépendance grandissante des femmes, la main mise sur la télécommande devient un symbole fort de pouvoir", relève Mme Ironside. Pour sa part, le Premier ministre britannique Tony Blair a confié lundi, dans une interview à la chaîne indépendante ITV, laisser le contrôle de la télécommande à ses enfants. Interrogé pour savoir s'il lui restait du temps pour regarder le petit écran avec ses enfants, M. Blair a répondu: "Oui. Mais je dois dire qu'ils ont (le contrôle de la télécommande). Et d'ajouter: "Cela fait-il de moi un mauvais père?"

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2005

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Médiamétrie-Médiamat, L'année TV 2004

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Matsushita enregistre un bond de ses ventes de TV à écran plat vendredi 23 juillet 2004 (Reuters - 08:02)
(LIbération)
OYAMA (Japon) - Matsushita Electric Industrial, fabricant de la marque Panasonic, a annoncé un bond d'environ 150% de ses ventes de téléviseurs à écran plat en juin et juillet, la proximité des Jeux olympiques ayant provoqué une hausse de la demande.
Matsushita est bien placé pour tirer parti de l'explosion actuelle de l'électronique numérique : il détient en effet 30% du marché des téléviseurs à écran plasma et des enregistreurs de DVD, devant Sony pour les téléviseurs et Philips pour les enregistreurs.
"La demande de téléviseurs à écran plat, qu'ils soient à plasma ou à cristaux liquides, est actuellement en pleine expansion", a déclaré à Reuters son président Yoichi Morishita en marge d'un forum économique.


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