Mémoires en forme de lettres - Abbaye de Tamié
T.D. n°7? éléments rapides de correction La santé et l'EPS ... La page 304 avec
son vocabulaire autour du corps, des pratiques corporelles, de l'hédonisme, ...
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Mémoires en forme de lettres
pour servir à lhistoire de la Réforme de la Trappe
établie par le Révérend dom Augustinci-devant religieux et maître des novices
au monastère de la Trappe en France
réfugié à lépoque de la révolution dans la chartreuse
de la Valsainte au canton de Fribourg en Suisse
avec une douzaine de religieux du dit monastère
Par un religieux qui a vécu quinze ans dans la réforme
Présentation
Le manuscrit des archives de labbaye de Tamié, coté Ms 15, se présente comme un document relié, couverture cartonnée verte, 18 x 24 cm, paginé de 1 à 309, comprenant les Mémoires en forme de lettres et diverses pièces du même auteur, rédigées à des époques différentes, mais toutes ayant trait à la période de sa vie où il fut trappiste, de 1794 à 1808.
Les corrections dans le texte sont de la même main. Lécriture et la signature sont identiques à celles de lettres de Nicolas-Claude Dargnies, écrites alors que ce dernier était curé de Charmey en 1816, lettres conservées aux Archives de lévêché de Fribourg, dossier de la paroisse de Charmey, pièces 15 et 17. Ces éléments laissent clairement supposer que le manuscrit de Tamié est loriginal.
Des copies se trouvent dans les archives des abbayes de La Trappe et Thymadeuc ainsi que dans la famille Dargnies à Paris.
(Notation de la main de dom Alexis Presse, abbé de Tamié qui en a fait lacquisition.)
Acheté à Paris chez Legay, 30 janvier 1926, 75 F.
(Document collé sur la page intérieure de la couverture, sans date)
Cet ouvrage a été publié partie en résumé par M. J. GREMAUD dans le Mémorial de Fribourg Nos de juillet 1856 à septembre 1857 Fribourg, imp. J.T. PILLER. Léditeur note quil publie ces mémoires daprès une copie formant un volume de 259 pages in-4° dont un des cahiers formant les pages 90 à 120 a disparu. Il ajoute : « Loriginal doit avoir passé entre les mains des frères de lauteur et se trouver à Abbeville. »
Il est évident que le volume ci-contre est cet original. La copie dont sest servi GREMAUD contenait également La liste des morts enterrés à La Valsainte et Réflexion sur la nourriture des religieux.
Après avoir exposé que DARGNIES a dû écrire ces mémoires alors quil était curé de CHARMAY, M. J. GREMAUD ajoute : « Quant à la véracité du récit, il est un trait du caractère de DARGNIES que nous devons faire connaître, cest son penchant à la critique, défaut que lui reprochent ceux qui lont connu. Le lecteur se mettra donc en garde sous ce rapport. »
Daprès la préface de louvrage intitulé Odyssée monastique - Dom A. de Lestrange, il semble quune copie des Mémoires de Dargnies se trouve également à La Grande Trappe. Signé : illisible
Conventions pour la présente transcription
Lécriture de ce texte nest pas toujours aisée à déchiffrer mais le sens ne présente pas de difficulté Lorthographe nest pas exactement celle couramment utilisée de nos jours et il y a quelques fantaisies, ex page [66] : a leffet detre aucthorisé a retirer en valleur réelle ou con content la somme qui lui appartenoit, ou encore caizercem pour Kaisersheim
Lorthographe a parfois été corrigée dune autre encre, par lauteur.
La ponctuation, les majuscules, les accents, la césure des mots ont été rendus selon lusage actuel : au jour dhuy = aujourdhuy, ramener = ramener
Les terminaisons verbales -ois, -oit, -oient
= -ais, -ait, aient
Les abréviations ont été résolues : la Val Ste = La Valsainte ; le dt = ledit
sauf : RP. = Révérend Père abbé dom Augustin de Lestrange, revenant treop fréquemment.
Pour le reste, on sest tenu aussi proche que possible du texte du manuscrit.
Les notes placées en marge du texte manuscrit ont été placées en bas de page.
Les numéros de pages du manuscrit ont été indiqués entre crochets, ex. : [2].
Les mots mal défrichés sont suivis de ?, ex. (partir ?)
Les expressions et citations latines ont été traduites et les références bibliques indiquées en notes.
Première lettre
[1] Il me sera bien difficile, Monsieur, de satisfaire votre curiosité selon vos désirs : vous voudrier que je vous mette au fait de tout ce qui sest passé dintéressant au monastère de La Valsainte depuis environs 15 ans que jy ai habité. Il faudrait pour cela que jeusse tenu un journal exact de tous les événemens et je nai absolument rien écrit. Il faut que je tire tout de ma mémoire. La vie silentieuse que nous menions, lignorance dans laquelle on nous laissait sur bien des choses qui pouvaient nous intéresser, la longueur du tems qui sest écoulé, rien ne vous promet de trouver dans ma narration une grande exactitude. La plupart des époques mont échapé. Il y a bien des choses dont je nai entendu parler quimparfaitement et comme par hasard. Il y en a plus encore que jignore et qui cependant ont une connextion essentielle avec dautres que je sais, de manière que mon travail ne peut être que très imparfait. Je ne laisse cependant pas de lentreprendre. Comme mon intention est de laisser après moi quelque chose qui puisse servir à lhistoire de notre réforme en mappliquant à la plus exacte vérité, je ne dissimulerai rien de tout ce que jai vue et observé, persuadé que vous saurez tirer parti de tout. Je perderais à votre égard le titre dhistorien véridique si vous pouviez maccuser de partialité. Vous trouverer sans doute dans ces mémoires bien des choses propres à vous édifier, comme vous en trouverer aussi qui vous feront voir ce que lexpérience vous a déjà suffisament appris, que lhomme se trouve [2] partout et que le sanctuaire de linnocence, nest pas toujours exempt des faiblesses de lhumanité. Ce sera plus particulièrement dans ma propre conduite que vous aurez lieu de les observer. Je ne craindrai cependant pas den faire laveu, trop heureux si mon exemple peut un jour être aux autres de quelquutilité. En nous laissant le tableau de ses égaremens, saint Augustin na pas été moins utile à lEglise que celui qui nous a donné lhistoire de ses vertus.
Voici à peu près lordre que je me propose de suivre dans ma narration.
1° - Les circonstances et les raisons qui mont déterminé à entrer à La Valsainte et létat où jai trouvé cette maison en y arrivant.
2° - Les principeaux évennemens qui y ont eu lieu pendant les cinq premières années.
3° - Lépoque de le révolution franco-hevétique et notre départ.
4° - Notre voyage en Souabe, en Hongrie et en Pologne.
5° - Notre arrivée et notre séjour en Russie.
6° - Notre départ de la Russie et notre voyage jusquà Dantzic.
7° - Notre départ de Dantzic et notre séjour à Hambourg.
8° - Mon voyage pour la Westephalie et mon séjour dans la maison de Darfeld.
9° - Mon retour à La Valsainte.
10° - Tout ce qui sest passé de particulier pendant quatre ans depuis notre retour.
11° - Enfin lhistoire de ma sortie du monastère jusquaujourdhuy.
Je sens que déjà votre curiosité est picquée par ce petit apperçu. Déjà vous voudrier que mon entreprise fut terminée. Permetter-moi cependant de ne point encore entrer en matière aujourdhuy et de me contenter, en terminant cette lettre, de vous assurer du parfait dévouement avec lequel je suis
Seconde lettre
[3] Je ne vous ferai point de détail, Monsieur, des circonstances malheureuses qui mont forcé de marracher à une famille chérie et au sein de laquelle, malgré les terribles et les inquiétudes inséparables dune révolution je goûtais le seul véritable bonheur, celui de lunion et de lamitié. Mon père, dont jai toujours respecté les volontés, me conseilla de me retirer en Suisse. Son intention était que je my établisse, soit en cherchant quelque place dans lEglise, soit en me servant des connaissances de médecine que mon goût pour cette science mavait fait acquérir. En conséquence il népargna rien pour men faciliter les moyens. Peu content de mavoir donné une somme assez considérable, de mavoir formé une pacotille des plus honnettes, il massura que je pouvais recourir à lui en toute circonstance. Comme jétais dune très mauvaise santé, il me fit accompagner jusquaux frontières par un de mes frères et une de mes surs voulut payer seule les frais du voyage. Tant de bontés réunies me rendirent encore plus sensible ma séparation qui eut lieu dans le cours de février 1793.
Après un voyage fort pénible à cause de mes infirmités, jarrivai à Fribourg en Suisse le 5 avril. Comme la ville était pleine démigrés de tous états et en particulier de prêtres, jeus beaucoup de peine à trouver à me loger. Jeusse désiré me placer dans une chambre où il y en eut une cheminée, afin de me préparer moi-même ce qui métait nécessaire pour ma nourriture. Mais quelque recherche que je fisse, la chose ne me fut pas possible. Il fallut me contenter dune chambre à fourneau et aller tous les jours prendre mon repas dans une maison bourgeoise avec plusieurs ecclésiastiques. Il y a tout lieu de croire que si leusse fait mon ménage moi-même, je me serais fixé dans Fribourg, jy aurais vécu économiquement, éloigné de toute compagnie et à la longue je me serais fait une manière [4] dexister. Mais la nécessité de vivre avec le monde me mit bientôt dans le cas de le quitter. Javais beau éviter de faire société avec qui que ce fut, jétais souvent obligé, malgré moi, de me trouver avec différents ecclésiastiques qui, par désuvrement, recherchaient ma compagnie. On mengageait dans des promenades. Les discours ne roulaient le plus ordinairement que sur des nouvelles ou sur des matières au moins équivoques. Je fus dailleurs témoin de la conduite peu réglée dun grand nombre, ce qui me donna un tel dégoût pour le monde et une telle apprenhension pour les dangers auxquels je me voyais exposé, que je résolus, à quelque prix que ce fut, de le quitter entièrement et de me retirer dans une communauté religieuse. Il y en a plusieurs à Fribourg où je pouvais maller présenter. Mais outre quelles ne moffrayent pas pour la pluspart, un azile assez sûr contre les éceuilles que je voulais éviter, je craignais que dans peu la Suisse néprouvât une commotion et que je ne me visse exposé à des inconvéniens qui auraient été dautant plus grands que jétais en pays étranger.
Je minformai alors où était située La Valsainte, communautée que me paraissait la plus propre à remplir mes vues, tant à cause de son austérité, que de linfluence que pouvait avoir sur elle une secousse révolutionaire : nétant composée que démigrés et prévoyant bien quen cas dévénement, tous les membres se prêteraient un mutuel secours et comme dailleurs ma santé était des plus mauvaises, jespérais quune mort prématurée viendrait, dans peu, me mettre à la brie de toutes catastrophes. Dans ces vues je me mis au-dessus de toutes mes répugnances, car la seule pensée du froid que lon devait éprouver dans une habitation située au milieu dune chaîne de montagnes qui étaient alors couvertes de nèges, me faisait frémir dhorreur. Je quittai Fribourg le lendemain de lascension 10° jour de mai sur [5] les 6 heures du matin, sans autre secours que mes jambes affaiblies par la maladie, un bâton à la main et quelques hardes dans un mouchoir. Javais environs 8 lieux à faire. Jignorais la route et lasthme dont jétais attaqué me menaçait déprouver les plus grandes difficultés, lorsquil sagirait de gravir les montagnes. Je ne tardai pas à en faire lépreuve. La montagne qui conduit à la porte de Bourguillon se présanta dabord à moi. Ce ne fut quavec la plus grande peine que jarrivai devant la chapelle dite de N-D. de Lorette. Jétais alors tout à fait sans respiration et incapable de continuer ma route. Que faire ? Labandonner ? Javais pris mon parti avec une trop forte résolution pour cela. Je me déterminai donc à entrer dans la chapelle pour y reprendre haleine et invoquer le secours de la très sainte Vierge. Jy récitai le chappellet tout entier, puis, me sentant ranimé et fortifié, je me remis en route et continuai de marcher jusquà La Valsainte sans éprouver aucune difficulté.
Il était environs 7 h 1/2 du soir lorsque jy arrivai. On chantait le salve. Jy fus reçu avec les cérémonies accoutumées et laissé entre les mains du religieux hôtellier qui se nommait le père François de Sales. Il me fit laccueil le plus gratieux et dautant plus que javais déclaré au portier en arrivant que je venais pour me faire Trapiste. Cependant les effets de sa charité à mon égard ne sétendirent pas fort loin. Il avait fait fort chaud pendant laprès-dîner et la chaleur, jointe à la difficulté que jéprouvais à marcher, fut cause que jétais tout trempé de sueur en arrivant. Il ne me fit aucune question sur les besoins que je pouvais avoir. Loin de moffrir de me faire du feu, il me conduisit aussitôt dans une chambre toute en pierre (les archives), où il ne se trouve pas un poulce de bois, me montra mon lit et me dit dattendre, quil allait me chercher à soupper. Je le vis revenir quelques minutes après, portant une souppe froide sur laquelle nageaient quelques [6] morceaux de pain noir qui nétaient pas trempés, deux portions, dont lune était de quelques graines farineuses mal cuites et lautre des pois noirs et blancs aussi dures que des balles, noyés dans un brouet grisâtre, le tout à peine tiède. Il placea devant moi en silence ces mets délicieux, y ajouta une petite miche de pain noir plus que moisi, un petit pot dune boisson dont lodeur seule suffisait pour ôter la tentation den goûter puis il me dit dune voix basse, mais toujours avec un air gratieux : « Je suis bien fâché de ne pouvoir vous entretenir plus longtems, nous sommes dans le grand silence. » Ces paroles à peine achevées il disparrut, sans seulement me proposer de me donner de la lumière, quoi que lon vit à peine pour lire. Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Volontier que jaurais cru être servi par une main enchantée. Mais je nattribuai point à lenchantement la répugnance qui mempêcha de toucher à mon souper. Le bénédicité et les grâces se suivirent de près et comme jétais extrêmement fatigué, après une courte prière, je me préparais à me jetter tout habillé sur la couche, en me demandant à moi-même où jétais venu me fourer, lorsque je vis entrer dans ma chambre un jeune homme dune trentaine dannées qui, moins scrupuleux que lhôtellier sur larticle du grand silence (qui était pour moi une énigme) (Il est deffendu de parler après les complies.), se mit à mentretenir de la belle manière. Sur les réponses aux questions quil me fit de mon pays, de ma profession, etc
Il me dit que je ne pouvais pas, en conscience, songer à me faire Trapiste, étant curé, que je devais me réserver pour des tems plus favorables, que dailleurs si lui, qui était dominicain, avait besoin du consentement de son supérieur, comme on lexigeait avant de le recevoir, à plus forte raison, moi avais-je besoin de celui de mon évêque à qui javais promis obéissance et que labbé ne pouvait me [7] donner lentrée de sa maison si je nétais muni de sa permission. Ces discours et bien dautres sur le régime de la maison, joints à léchantillon que jen avais sous les yeux, surtout lorsquil me fit observer que cétaient là les mets choisis et délicats, me découragèrent tellement que déjà javais formé en moi-même le projet de repartir le lendemain de grand matin. Et certes je leusse fait si je ne me fusse annoncé en arrivant, comme venant pour mengager dans le monastère. Ce fut dans ces pensées que lessayais, mais inutilement, de mendormir, étant dailleurs tout transis de froid pendant la nuit.
Cependant après avoir pris un peu de repos sur le matin, des réflexions plus sérieuses me firent bientôt changer de résolution. Je me représentai à moi-même que je ne venais dans cette maison que pour y mourir. Ce qui ne pouvait se faire sans que j'eus beaucoup à souffrir de toute manière. En conséquence, je pris le parti ferme dy rester à quelque prix que ce fut. Telles furent les résolutions dans lesquelles me trouva le religieux hôtellier lorsquil vint dans ma chambre le matin. La première chose que je fis, fut de demander à voir le R.P. et à lui parler. On me dit quil était à linfirmerie pour cause dune foulure quil sétait faite en revenant de Fribourg, que cela cependant ne lempêcherait pas de venir. En attendant, le bon religieux minstruisit de tout ce que javais à faire, il me donna de loccupation et me présenta pour déjeuner le même pain que la veille auquelle il ne me fut pas possible de toucher malgré ses pressantes sollicitations et plus encore celles de mon estomac. Il me recommenda beaucoup le silence, ce qui me mit dans le cas de lui raconter la conversation que javais eue la veille avec le postulant dominicain. Je ne pus aussi mempêcher de lui faire mes plaintes sur le froid de la chambre où il mavais mis [8] dans un moment surtout où jétais échauffé par le voyage. Le fruit de mes plaintes fut quil me changea dappartement et minterdit toute communication avec le dominicain que je ne vis plus et dont je nentendis plus parler depuis.
Lusage de La Valsainte étant de servir les postulants pendant trois jours comme les étrangers cest-à-dire avec une souppe, deux portions, un dessert et un petit pot de genevrette. On continua à en user envers moi de la même manière, mais quelque fut mon appétit, je mangeais à peine deux onces par chaque repas. Si le pain eut été bon, je me serais dédomagé de ce côté mais il était si dur et si moisi que je ne pouvais me résoudre à en manger un seul morceau. Je tâchais seulement de vaincre ma répugnance pour avaler précipitament quelques cuillerées des pulments que lon me présentait ce qui contristait fort le père hôtellier et lui faisait pronostiquer que je ne resterais pas à la maison.
Chaque jour, je dirais presque à chaque instent, je demandais après le R.P. abbé que je voyais de tems en temps aller et venir par la cour avec son bâton, mais cétait inutillement. Ce délais faillit à me faire décamper car je me disais à moi-même : « Quas-tu besoin de venir dans une maison où le premier supérieur à si peu de zèle pour le salut des âmes ». Je communiquai même mes inquiétudes sur ce point au père hôtellier qui sempressa den faire part au R.P. qui ne tarda plus alors à venir me visiter. Cétait pendant le travail. Lhôtellier men avait avertit et en minstruisant des cérémonies que javais à observer, il mavait fait valloir cette entrevue comme une grande faveur. Pour moi qui ny mettais pas tant de mistère, après mêtre approché du R.P. et lui avoir demandé sa bénédiction, je lui dis que je venais lui demander une place dans son cimetière, étant dune santé à ne pas me promettre de longs jours [9] dans sa maison, où, si jy vivais, je ne pouvais jamais être quun pillier dinfirmerie. Je lui fis voir alors mes papiers et je lui exposai en peu de mots qui jétais, à qui jappartennais, etc
Il me répondit que si je ne craignais point la mort, je pouvais entrer et que mes infirmités nétaient point dans le cas de mettre aucun obstacle à ma réception. Sur ce, je déposai ma montre, ma bourse et mon portefeuille entre ses mains et mon sacrifice fut dès ce moment aussi entièrement consommé que si jeusse fait profession. Quelques jours après, on me fit faire ma pétition en chapitre et dès lors je fus admis à suivre tous les exercices de la communauté avec lhabit séculier et le premier jour qui suivit mon entrée où il eut sermon au chapitre, (le jour de la Pentecôte), on men dépouilla pour me revêtir de lhabit religieux.
Cest ainsi, Monsieur, que je suis entré à La Valsainte. Jaurais bien désiré, en quittant les habits séculiers, me dépouiller en même tems de toutes mes répugnances sur la nourriture mais il me fallut encore lutter au moins six semaines au péril de ma vie et cette grâce ne me vint quaprès les plus rudes combats. Je vous ferai part plus tard de la pieuse industrie que lon employa pour me mettre au-dessus de moi-même sur ce point. Ce serait ici le lieu de vous décrire létat où jai trouvé la maison en y entrant, mais comme je mapperçois que jai déjà passé les bornes dune simple lettre, jen ferai le sujet de la suivante. En attendant, croyez-moi toujours avec les sentiments
Troisième lettre
Comme vous pouvez, Monsieur, trouver au commencement des règlements de La Valsainte, lhistoire de létablissement de la réforme, je ne vous en dirai rien ici. Elle existait. existait déjà depuis plus de deux ans sous le gouvernement de Dom Augustin de lEtrange quau moment où jy suis entré et lon peut dire quelle était dans sa plus grande ferveur. La communauté était composée de tous les religieux de chur et convers venus de La [10] Trappe, (si lon en excepte deux qui étaient déjà parti pour lEspagne afin de tenter un établissement). Il y en avait de plus un grand nombre dautres, tant profès que novices et autant que je puis men rappeller, nous étions plus de 30 au chur, sans compter les frères convers dont le nombre était très considérable. La raison dune population si prompte nétait pas étonnante : létablissement eut lieu au moment de lémigration, où grand nombre de Français sans resource, se trouvaient fort heureux que La Valsainte voulut bien leur offrir un azile qui, en leur assurant la vie du corps, leur fournissait encore un moyen efficace pour sauver leurs âmes. Cependant ce grand nombre de religieux nétait pas conforme aux dispositions du gouvernement de Fribourg qui navait permis létablissement de la réforme dans le canton quà condition que la maison ne serait composée que de 24 profès. Le R.P. avait accepté la condition mais il trouva moyen de léluder sans la transgresser : tous ceux qui se présentaient étaient reçus, de manière que le novitiat était souvent composé de plus de 20 novices, quoique le nombre de ceux qui persévéraient ne fut pas grand. Cependant il en restait toujours asser chaque année pour doubler et même tripler en peu de tems le nombre prescrit par le gouvernement. Or pour se tirer dembarras, le R.P. plein de zèle pour le salut des âmes et persuadé que celui de tous ceux qui sengageaient dans sa réforme était assuré, recevait, dans le chapitre seulement, la profession des candidats, après leur année dépreuve. Ils étaient revêtus de la coule (cest le nom de lhabit de chur que les profès seuls ont droit de porter.) on leur donnait le nom de père et de congrégés, mais jusquà ce quils eussent fait profession publiquement dans léglise, ils nétaient point sensés religieux, et ainsi quand bien même le nombre en eut été porté jusquà 100, au cas que le gouvernement eut voulu inquiéter le R.P. sur ce point, il avait à répondre quil [11] sen tenait aux conditions, nayant au vrai dans sa maison pas plus de 24 qui eussent fait la profession solennelle. Cette supercherie judaïque ne fut pas ignorée du gouvernement qui en a quelques fois témoigné de linquiétude, mais le R.P. ne sen est jamais mis beaucoup en peine.
Laustérité de la vie était alors portée au nec plus ultra des forces humaines. La maison des chartreux étant divisée par cellulles nétait guère propre aux exercices de lOrdre de Cîteaux, les religieux selon les constitutions de cet ordre devant être jours et nuits toujours réunis. On eut cependant pu, si on avait voulu, trouver deux à trois appartements sains pour en faire des dortoirs et il en serait encore resté suffisament pour les autres lieux réguliers. Mais non, pour affecter une plus grande mortification, au lieu de coucher dans les cellulles elles-mêmes, on couchait dans les souterrains dont lhumidité était telle que leau glacée autour des voûtes représentait des lustres que le moindre rayon de lumière faisait briller avec éclat. Les habits étaient faits dune laine dure et piquante, plus grise que blanche. La nourriture était presque rebutante. On ne mangeait que très peu de pain et quoi quayant, dans la maison, un moulin, un four et un boulanger et quon put le manger bon, on le faisait exprès longtems avant de sen servir afin de le manger, je ne dirai pas seulement moisi, mais presque pourri. En place de pain on donnait quelque fois un morceau de ces fromages nouveaux de rebut parce quils gonflent et le plus souvent on ne les avait pas encore salé. Dautrefois cétait quelques poignées de petits quartiers de pommes ou de petites poires sèches. Et dans le tems des pommes de terre, on ne connaissait alors ni les pois, ni les fèves, ni les lentilles etc
Ces mets étaient uniquement réservés aux infirmes. Mais la communauté avait tous les jours, avec une soupe si mauvaise que les animeaux la rebutaient, une portion dorge mal grué, à peine cuit, sans autre assaisonnement que leau et le sel. Le lait étant alors très rare. On faisait du fromage pour vendre avec ce quon [12] en avait et le petit lait pur était la portion du soir les jours où il était permis de faire deux repas. Si le jardin fournissait quelques légumes, on sen servait pour faire la souppe et la portion avec dautres herbes communes que lon allait ramasser dans les prés mais on se faisait gloire de ne les pas éplucher. On les lavait à peine et la terre était une des principales bases de lassaisonnement. Les religieux et les novices, avides des humiliations ne se contentaient pas des pénitences mortifiantes quon leur donnait tous les jours au chapitre pour les moindres fautes mais on les voyait encore à toutes les heures du jour prosternés aux pieds des supérieurs pour saccuser et demander encore de nouvelles pénitences qui leur étaient dautant moins épargnées que l'on savait quils les regardaient comme de bonnes fortunes. Le R.P. abbé nattendait souvent pas que lon saccuse. Il éprouvait ses novices et ses religieux par des reproches de toutes manière et à la moindre résistance, que di-je, au moindre signe dexcuse ou même de mécontentement, il faisait sentir toute son aucthorité car je sais quil en a discipliné un grand nombre de sa propre main et quil les frappait jusquau sang. Un jour pour une légère contestation de la part dun religieux de La Trappe qui voulait trop fortement une chose qui lui parraissait tenir à la régularité, le R.P. lexcommunia et il resta plus de 15 jours sous lanathème, séparé du reste de la communauté Enfin laustérité de la vie était aussi grande quil est possible de se limaginer.
Le R.P. résidait alors avec la plus grande exactitude, ou si des affaires indispensables lobligeaient de sabsenter, ce nétait jamais que pour quelques jours. Il voyagait toujours à pieds et se faisait accompagner de quelquun de ses religieux. Lorsquil était au monastère, il en suivait exactement tous les exercices. On le voyait sous les cloîtres faire ses lectures avec les Frères. On assure même que la première année il y écrivait ses lettres. Sil nétait pas sous les cloîtres, il se tenait dans son cabinet, qui nétait quun petit refens ménagé près du chapitre, extrêmement humide, sans feu et sans aucune commodité quelconque. Cest là que dans tous les intervals libres [13] il écoutait tous ceux qui avaient quelque chose à lui communiquer. La porte en était toujours environée dun grand nombre de religieux, novices, convers, etc
qui attendaient leur tour. Il était aimé et avait la confiance de tous. Tous sadressaient à lui pour la confession, même les convers et les frères donnés. Il faisait lui-même la distribution du travail et y conduisait la communauté. Personne, même ceux qui avaient les emplois les plus nécessaires, nétait dispensé de sy trouver. On le voyait à la tête de ses religieux sexercer dans la compagne, dans les bois, à la lesciverie, etc
Après avoir travaillé un tems notable, il parcourrait les différents attelliers de la maison, il vacquait à ses affaires particulières, puis il revenait chercher la communauté au lieu du travail. Chaque jour il tenait lui-même le chapitre des coulpes. Les dimanches et fêtes il y faisait toujours lui-même les exhortations, à moins, ce quil faisait de tems en tems, quil ne lui plut den charger quelquun des prêtres mais alors il ne laissait pas de sy trouver. Le point de la règle qui oblige le premier supérieur à prendre les avis de sa communauté toutes les fois quil se rencontre quelque chose d'importent à faire, était religieusement observé. Tous les mois il tenait, avec les plus anciens et les plus discrets religieux, un conseil pour le temporel et un autre pour le spirituel de la maison. Enfin il ne négligeait rien pour le bien et lavancement de sa réforme et plut à Dieu que cette exactitude eut duré longtemps ! En combattant ainsi à la tête de ses religieux il les eut encouragé et soutenus par sa présence. En portant lui-même constament le joug il eut appris par son expérience, ce quil pouvait avoir de trop pesant par sa continuité, pour la faiblesse humaine et sans porter aucune brèche à lesprit de mortification dont ils étaient animés, il eut apporté à certaines pratiques quune première ferveur à fait embrasser avec avidité, des modifications que la prudence et la religion rendaient nécessaires et lon naurait pas la douleur aujourdhuy de voir plusieurs articles des constitutions qui ne sobservent pas et qui semblent ny avoir été insérés que pour en imposer au publicq par une vaine ostentation daustérité. Cest, Monsieur, linconvénien qui a dû nécessairement résulter de la précipitation avec laquelle le R.P., conjointement avec les religieux, ont formé et fait imprimer leurs règlements. Comme cet article demande un certain détail et que ma lettre passe déjà les bornes accoutumées, vous me permetterer de remettre à vous en entretenir dans la suivante. Croyer-moi
Quatrième lettre
[14] Vous nêtes pas sans doute, Monsieur, sans avoir entendu parler de la réforme de Cîteaux établie dans le monaster de Notre-Dame de La Trappe par Monsieur labbé de Rancé. Ce vénérable ecclésiastique, lié avec tout ce quil y avait de plus savent et de plus recommendable par la piété dans son tems, connaissait à fond les premiers instituts de l'Ordre quil embrassait. Et quand il ne les eut point connu, il est à croir que voulant en entreprendre la réforme il ne négligea rien et pour saisir le véritable sens de la règle de saint Benoît et pour sinstruire de la manière dont elle avait été entendue et pratiquée par les premiers Pères de Cîteaux et pour avoir une connaissance exacte de tous les usages et pratiques qui se trouvent détaillés dans les us, le nomasticum, les actes des chapitres généreaux de lOrdre, etc, sa réforme eut pour but de se rapprocher autant quune sage discrétion pouvait le lui permettre, de la première institution. Mais comme il est des bornes que la faiblesse humaine ne peut transgresser sans témérité, instruit par lexemple de ses prédécesseurs, en faisant refleurir la première ferveur des austérités de Cîteaux à La Trappe, il évita les excès qui avaient été la cause principale de leur chute. Sa réforme cependant, toute modérée quelle était, ne laissa pas de parraître singulièrement austère et la vie que lon menait à La Trappe a toujours été regardée en France comme le plus haut point où lhomme puisse porter la mortification lorsquil sagit de la pratiquer sans relâche.
Dom Augustin de LEstrange et les religieux qui laccompagnaient faisaient déjà depuis plusieurs années, profession de cette sainte réforme. Le Seigneur leur offrant un azile dans le monaster de La Valsainte, il parraissait tout naturel de continuer à y vivre dans les mêmes pratiques, mais déjà exacts observateurs de la règle et parvenus sans doute à la plus sublime perfection. Ce nétait plus asser pour eux, bientôt ils accusent leur vénérable réformateur d'avoir usé de trop dindulgence. Ils saccusent eux-mêmes de lâcheté et de paresse. « Il nous faut, ce disent-ils, remonter à la source, les pères de Cîteaux nétaient pas différents de nous, pourquoi ne pourrions-nous pas ce quils ont pu, Quid non poterimus quod isti etc
»
[15] Ce fut dans cet esprit quils sassemblèrent capitulairement et quils procédèrent à lexamen de tous les points de la sainte règle, comme vous le pouver voir dans lhistoire de létablissement de la réforme, à la tête des règlements. Jignore si lorsque je suis entré à La Valsainte le code des règlemens était déjà composé, si lon a soumis aux délibérations capitulaires dautres articles que ceux dont il est parlé au lieu que je viens de citer ou si le R.P. en a été seul lautheur. Tout ce que je sais, cest quil ny avait alors rien de fixe et quon nobservait pas encore bien des choses que nous avons observé depuis et dont nous nen avions même aucune connaissance. Un jeune religieux, profès de La Valsainte inspiré par lesprit denthousiasme du R.P. abbé et de ses compagnons, était occupé du matin au soir à compulser les us de Cîteaux, le nomasticum, etc, et à transcrir tout ce qui pouvait tendre à établir la plus stricte rigidité. Comme jétais novice, je ne sais si le résultat de son travail était lu au chapitre des enciens et soumis à leur approbation avant quon en décréta lexécution. Mais ce que je sais pertinament, cest que ce travail nétait pas encore achevé quil fut question de le faire imprimer. Cest ce que jappris du R.P. abbé lui-même qui vint un jour à la pharmacie où jétais, en qualité de chirurgien, me communiquer son projet et me demander ce que jen pensais. Je lui répondis que si les règlements étaient faits, il fallait commencer par bien les observer pendant une dixaine dannées, que lexpérience serait une approbation sûre, après laquelle on pourrait les faire imprimer, mais que sans cela, ce serait sexposer à imprimer ce que lon nobserverait pas. Et cest ce qui nest que trop arrivé, car on pourrait citer plusieurs articles qui ne sobservent pas aujourdhuy et qui ne servent quà en imposer au publiq. Mon avis, à ce quil parraît, ne fut point goûté car on procéda aussitôt à limpression. Les frais devaient en être considérables, car il ne sagissait pas dun simple petit in-12°, mais de deux gros volumineux in-4°. Cependant on ne seffraya pas. Comme cétait luvre de Dieu, on compta sur son assistence et on était prêt à se réduir à la dernière nécessité, disait-on, pour le conduir à son terme. Mais ny avait-il pas une petite spéculation d'intérêt ? Le R.P., plein de lidée quun ouvrage de cette nature devait produire un grand effet, se persuada quil en tirerait un grand profit. En conséquence il ouvrit une souscription, fit tirer un nombre considérable dexemplaires [16] et tout le fruit quil tira de son entreprise fut que presque tout lui resta entre les mains, que sans des secours extraordinaires il neut pas payer limprimeur, et encore réduisit-il sa communauté bien à létroit. Ce qui me fait croire que ces règlements ont été composés par le seul R.P., sans participation de la communauté, cest lavidité avec laquelle les religieux attendaient chaque semaine le cahier qui revenait de cher limprimeur, pour savoir ce quy était contenu et que nous réformions nos usages à mesure quils parraissaient.
Daprès ce petit exposé, Monsieur, vous ne serer pas sans doute surpris de voir si peu de correction et dordre dans les règlements de La Valsainte, dy trouver bien des choses qui ne sobservent pas et plus encore qui sobservent mal, parce que lexpérience na pas suffisament appris auparavant les inconvéniens ou les avantages quil y avait à les observer. Mais ce pas une fois fait, il était difficile de reculer en arrière. Les règlements sont resté et resteront ce quils sont jusquà ce quune authorité force à y apporter les corrections indispensablement nécessaires, ou que leur inobservance en procure lanéantissement.
Obligé de les pratiquer, jai été dans la nécessité de les lire et de les étudier et je puis dire que jamais lecture ne ma été plus coûteuse. Dans la première ferveur de mon noviciat, jai dabord voulu les accomplir avec toute la fidélité dont jétais capable. Mais la contrainte continuelle où me jetta la violence quil fallait que je me fisse pour ne manquer à aucune des pratiques multipliées que y sont prescrites, me fit bientôt abandonner la partie. Je me contentai dobserver fidèlement tout ce qui regardait la régularité et le bon ordre, et dans mon particulier je donnais à mon esprit le relâche que je croyais lui être nécessaire pour jouir de ses facultés. Jétais dailleurs chargé dun emploi pénible et qui exigeait de moi que je fusse toujours prêt à répondre, ce qui ne meut pas été possible si je me fusse laissé accabler par la multitude des petites observances. Je ne cacherai pas cependant quil men a dabord beaucoup coûté pour vaincre sur ce point les scrupules de ma conscience. Dun côté les moindres transgressions nous étaient représentés comme des crimes, de lautre la violence que jétais obligé de me faire pour être fidèle à tout était telle, que plusieurs fois jai crains den perdre la tête [17] et ce combat qui dura plusieurs années toutes entières, me fut plus pénible que toutes les austérités de la maison.
Ce nest pas que je neus rien à souffrir de ce côté, car la répugnance que jéprouvai dabord pour la nourriture, me fut un supplice pendant plus de six semaines. Je sortais du réfectoir presque comme jy étais entré, ce qui ne tarda pas à me jetter dans un état dinfirmité qui fit même craindre pour mes jours. Les jambes et les cuisses menflèrent considérablement, la respiration devint habituellement plus difficile et à ces symptômes il se joignit un dévoiement colliquatif qui ne mannonçait quune fin prochaine. Jétais déjà au comble de ma joie car la mort était ce que jambitionais avec le plus dardeur. Je ne laissais cependant pas de suivre tous les exercices avec la communauté, de me lever la nuit, daller au travail où je pouvais à peine me traîner. La pauvreté où était alors la maison exigeant que lon se servait de sabots, ce genre de chaussure auquel je nétais pas accoutumé, était pour moi un supplice. Comme nous allions travailler hors du monastère, il ne métait pas possible de suivre mes frères, je me laissais tomber à chaque moment. Je rentrais à la maison tout croté et le R.P. me faisait encore les plus sévères réprimandes sur ma lâcheté. Cependant il vit bien que létat où je me trouvais ne pourrait avoir que de fâcheuses suites. Les connaissances que javais dans la médecine et la bonne volonté que javais fait parraître me rendaient un homme précieux pour la maison. Il ne négligea rien pour tâcher de me conserver. En vain me fit-il les plus fortes sollicitations de prendre de la nourriture. Jamais il ne me fut possible de lui obéir. Ma répugnence était à son comble et jétais décidé à mourir plutôt que de me faire la moindre violence sur ce point. Pour my forcer il me fit mettre au soulagement avec injonction expresse de manger ce que lon me présenterait. Ce soulagement consistait en une souppe le matin, qui était ordinairement au lait, trempée de meilleur pain, à midi lon ajoutait à la [18] souppe et à la portion de la communauté, une portion dinfirme qui consistait en riz, ufs, grueaux et en légumes, le tout apprêté au beurre et au lait et lon donnait de plus une livre de pain des infirmes qui était un peu plus blanc, de même le soir. Comme le jeûne métait extrêmement pénible, cette souppe du matin me fit grand plaisir. Les premiers jours jen mangeai un peu. Bientôt je la mangeai toute entière. Petit à petit mon estomach saccoutuma à la nourriture. La portion extraordinaire du dîner ne me fut bientôt pas suffisante. Je commençai à goûter de celle de la communauté. Enfin, insensiblement, je parvins à manger tout ce qui métait présenté, selon lordre que jen avais reçu. Mes forces parrurent dabord revenir. Le dévoiement sarrêta et si jeus su me modérer dans la quantité de la nourriture, jeus jouis dune santé passable car dans le régime que javais tenu pendant les premières semaines, lasthme dont jétais affligé depuis ma première jeunesse avait parru disparraître entièrement pour faire place à lépuisement. Mais environé de gens que je voyais, non pas manger mais dévorer leur énorme pitance, mentendant sans cesse répéter quil ny avait de salut dans le régime de la maison que pour ceux qui mangeaient, et puis la faim excessive qui semblait me tourmenter en proportion de ce que je mangeais davantage et qui me harcela encore bien davantage lorsquon me retira le soulagement, toutes ces raisons firent que je donnai dans lillusion comme les autres et que je ne sortais jamais de fois du réfectoir sans avoir à me reprocher davoir véritablement excédé dans la tempérence. Je ne tardai pas à éprouver les funestes effets de ce régime tout à fait contraire à la faiblesse de mon estomach et à la délicatesse de ma complexion. Les indigestions multipliées produisirent bientôt cher moi une surabondance dhumeurs excessive, une partie se porta vers la poitrine et moccasionna, non des accès dasthme proprement dit, mais une [19] toux continuelle, accompagnée dune expectoration abondante de matières glaireuses. Une autre partie se porta vers les extrémités et je devins enflé des jambes, des mains et de la figure comme un hydropique et pour le coup je cru bien fermement que sen était fait de moi. On le croyait aussi dans la communauté et le supérieur me fit mettre à linfirmerie en me disant quil était tems de me préparer prochainement à la mort. Cette nouvelle ne meffraya pas, jy étais bien décidé et je neus jamais rien fait pour mon rétablissement si lobéissance ne my eut forcé. Jétais le seul médecin de la maison. Il fallut donc, pour obéir, me traiter moi-même. Je connaissais parfaitement mon mal et sa cause. En peu de jours je me vis bientôt délivré de lenflure qui était le symptôme le plus alarmant de ma situation et si les remèdes eussent été soutenus par un régime convenable, je serais sorti en pleine santé de linfirmerie au bout de 15 jours. Mais comment aurai-je pu my rétablir ? A lexception dune ou deux portion dufs par semaine et de la souppe qui était un peu meilleure mais dont je mangeais bien peu pour ne pas augmenter la surabondance des humeurs qui mobsédaient, les mets les plus délicats dont on me nourrissait était le plus ordinairement de grosses fèves de marais sèches cuites, des pois noirs des lentilles et du grueau dorge mal préparé. Je vous avoue, Monsieur, que si ma résolution neut pas été aussi forte quelle létait de mourir à La Valsainte, jen serais sorti sans différer, aussitôt que je me vis tant soit peu rétabli. Cependant je nen eu pas même la pensée, et rendu aux exercices de la communauté, quoiquencore bien faible, je les ai suivi avec autant dexactitude que le religieux le plus fort et lon était alors sur le pied de lhyver, tems que jappréhendais le plus à cause du froid continu et excessif que lon éprouve dans une maison humide et dans laquelle, si lon en excepte le chauffoir, où il ne se trouve quun poêle de [20] fer toujours échauffé jusquau rouge, or il nest permis de rester quun quart dheure dans laquelle, di-je, il ny a aucun lieu qui ne soit une véritable glacière. Il ne mest pas possible dexprimer tout ce que jeus à souffrir pendant cette saison toujours rigoureuse. Lenflure des jambes et des mains augmenta au point quelles se crevaient et que le sang éclatait au moindre mouvement et ma poitrine était devenue une espèce de fontaine de laquelle une toux presque continuelle faisait sans cesse ruisseler des matières comme purulentes, souvent mêlées de sang. A toutes ces infirmités se joignait une faim dévorante que rien ne pouvait contenter. Ma constance cependant nen fut pas ébranlée et quoiquun pareil noviciat ne me promit quune mort prochaine ou tout au moins une vie misérable, jamais il ne mest arrivé de maller plaindre au supérieur et de lui témoigner aucun désir de me retirer, quoique je fusse bien convaincu que ceut été pour moi la seule voie de guérison.
Et certes ma sortie de la maison ne leut pas beaucoup amusé. En entrant dans le monaster javais apporté avec moi vingt-cinq louis en argent, quelques assignats dans mon portefeuille qui contenait mes papiers bien en règle, une bonne montre dor et de plus une malle bien garnie de hardes, etc. Si jeus été dans le cas de sortir du monaster, daprès les constitutions de lOrdre, non seulement on ne pouvait rien me demander pour ma pension, mais on était encore obligé de me remettre tout avec la plus grande exactitude et le R.P. sétait mis, par sa négligeance, dans le cas de ne pouvoir le faire. Peu soigneux des affaires des autres comme des siennes propres, il avait laissé mon argent, mon portefeuille et ma montre sur une table de linfirmerie où il était alors et un novice convers, qui couchait dans la même infirmerie que lui, trouva le moyen de sen accomoder, sans que lon sen apperçoive et décampa le lendemain de grand matin avec permission, ce qui rendit le Val encore moins suspect. Le R.P., fort embarrassé, crut devoir men prévenir, en me disant dêtre sans inquiétude, quil remetterait de largent en place, [21] quil me rendrait une autre montre, quil ny avait que mes papiers auxquels il ne pouvait suppléer mais que cela ne devait point me gêner si Dieu ne mappellait pas à rester dans la maison. Je lui répondis que je bénissais la divine Providence qui, en me privant des petites resources qui auraient peut-être pu être pour moi un occasion de tentation, fixait par là ma résolution, quen place de largent il pouvait mettre une pierre que jétais aussi content.
Cest ainsi, Monsieur, que dépouillé de tout, détaché de moi-même, attendant la mort à chaque moment, je parcouru tout le tems de mon noviciat. Vous me pardonnerer la longeur de cette lettre qui, dans son début, parraissait ne devoir avoir pour objet que la manière dont ont été composés les règlements de La Valsainte et qui a fini par vous entretenir de moi-même. Il est bien difficile, quand lon parle de soi, de se tenir dans de justes bornes.
Croyer-moi toujours avec les sentiments etc
Cinquième lettre
Je ne saurais, Monsieur, me rappeler exactement de tout ce qui sest passé de particulier à La Valsainte pendant le tems de mon novitiat. Toujours est-il certain quil ny est rien arrivé de bien important et de bien saillant, car la mémoire men retracerait au moins quelque chose. Cependant je ne puis passer sous silence le départ dune colonie de nos frères pour lHespagne. Vous vous souviendrez, sans doute, que dans une de mes lettres précédentes, je vous ai dit que deux des religieux venus de La Trappe étaient partis pour lHespagne avec intention dy former un établissement. Ils eurent le bonheur de réussir et sempressèrent den donner nouvelle au R.P. pour quil leur envoiat au plus tôt des compagnons. Leurs désirs ne tardèrent pas à être remplis. 4 religieux profès, deux novices, 4 convers et 2 frères donnés furent aussitôt choisis pour aller aider les deux apôtres à poser les fondements du nouvel [22] établissement. Leur pacotille ne fut pas longue à préparer : une serge, un calçon, une paire de chaussons, une paire de bas, un ou deux mouchoirs de poche pour changer au besoin, voilà en quoi consistait toute leur garde-robe, un bâton blanc à la main pour monture. Cest ainsi que, porté sur les ailes de la sainte pauvreté et se confiant uniquement en la divine Providence ils partirent pour se rendre au lieu de leur destination. Vous avez sans doute lue dans les règlements la description touchante que le R.P. fait lui même de linstant de leur départ et je ne crois pas nécessaire de vous la répéter ici. Nous ne tardâmes pas à apprendre qu'ils étaient heureusement arrivés et quaidés de la protection de Sa Magesté catholique et des secours dun grand nombre de personnes charitables, ils se voyaient déjà posesseurs dun monastère ou reignait la ferveur et la régularité.
Encouragé par cette première réussite, le Révérend dom Augustin voyant que les novices abondaient à La Valsainte, car à cette époque un grand nombre de prêtres français émigrés et sans ressource, venaient s'y réfugier, et quoi que le nombre de ceux qui y restaient, comparativement à celui de ceux qui y entraient, fut très petit, il ne laissait pas cependant dêtre fort considérable. Le R.P., dis-je, se voyant surchargé de sujets et la maison dailleurs étant très pauvre, il pensa à tenter ailleurs de nouveaux établissemens. Animé dailleurs par lexemple du grand saint Bernard dont il se regardait comme le prototype, il voulut comme lui, en multipliant les maisons de sa réforme, offrir aux pécheurs, dans les différents parties du monde, des asiles sûrs pour faire pénitence et mettre leurs murs à la brie des dangers multipliés du siècle. Heureux si dans ses entreprises il eut toujours suivi la marche de ce grand saint, la réussite les eut toujours couronnés et il neut pas eu la douleur den voir échouer un grand nombre. Saint Bernard, à la vérité, comptait beaucoup plus sur les ressources de la divine Providence que sur celles des hommes. Cela cependant ne lempêchait pas de prendre toutes les mesures que la prudence exigeait, pour donner à ses établissements [23] la plus grande solidité. Avant denvoyer aucun religieux pour une fondation, elle était toujours déterminée. Il sassurait de la protection des aucthorités ecclésiastiques et civiles et le nombre des nouveaux prosélites à qui il confiait sa mission était toujours proportionné à limportance de leur entreprise. Le R.P., sans doute pour montrer encore plus de perfection et un abandon plus aveugle dans la Providence, crut devoir sécarter de cette marche. Sur le simple apperçu de la possibilité dun établissement dans une contrée, sans en avoir conféré avec les aucthoritées respectives, sans aucune concession préalable du lieu ou pourrait être situé le monastère et des fonds qui lui seraient assignés pour la subsistance, choisissait in petto deux à trois religieux, souvent tout nouveaux profès, autant de novices, deux ou trois convers, un frère donné et sans leur donner souvent dautres instruction que lordre daller dans tel payis, avec quelques lettres de recommandation, pour y tenter un établissement, il les envoyait et il fallait partir sans raisonner, dépourvu de tout. La moindre résistance eut été une désobéissance, une preuve certaine que lon navait pas lesprit de son état. Ce fut ainsi que sur la seule observation que lui fit un chevallier de Malthe quune colonie de la réforme serait bien acceuillie dans cet isle, il fit partir précipitament plusieurs religieux sans avoir préalablement pris toutes les mesures nécessaires pour leur embarquement. Aussi ne purent-ils leffectuer. Heureusement que ceux quil avait chargé de cet entreprise étaient gens de tête. Voyant quils ne pouvaient remplir leur mission, après avoir attendu inutilement à Amsterdam ou aux environs que le R.P. leur procura quelque vaisseau à bord duquel ils pussent être reçus, ils se divisèrent en deux bandes. Une passa en Angleterre et une autre resta dans le Brabant qui nétait pas alors encore en proie aux désastres de la révolution.
Le projet dun établissement de religieux trappistes en Angleterre, Monsieur, vous parraîtra sans doute une chimère. Il seffectua cependant. Je voudrais pouvoir vous en donner ici tous les détails. Ils ne pourraient être que très intéressans et feraient honneur à la sagacité de celui qui en fit [24] lentreprise mais ils ne sont pas venus à ma connaissance. Tout ce que jai pu savoir, cest quun riche lord, catholique ou protestant, abandonna à nos frères une portion de terre considérable sur les rivages de locéan, leur laissant le soin de la cultiver à leur profit, dy faire tous les défrichement quils jugeraient à propos et leur permettant de sy bâtir une retraite analogue à leur profession. Le marcher fut accepté sans conteste, comme vous pouvez facilement vous le figurer. Des religieux furent envoyés de La Valsainte sans tarder pour aller aider les nouveaux colons et en peu de tems lAngleterre fut toute étonnée de voir germer dans son sein une société dhommes quelle avait si rigoureusement proscrit. Ils ny jouirent cependant pas de tous les droits de la liberté car on les obligea à ne jamais parraître publiquement avec leur habit religieux et à sacquitter secrètement des fonctions saintes de leur profession. Sans être tout à fait aucthorisés, ils furent tolérés et même protégés contre les mauvais procédés du peuple qui voulut en quelque rencontre se soulver contre eux. La culture des terres était leur principale occupation. Ils auraient pu acquérir une grande aisance par les fruits de leur travail mais le supérieur qui était à leur tête manquant dordre et déconomie, leurs affaires allèrent bientôt en dépérissant. Leur fondateur voyant ses terres négligées les retira et leur assigna des rentes en place. Jignore si ces rentes sont à perpétuité et par conséquant quelle est la solidité de cet établissement qui dans un pays protestant, ennemi de létat religieux, doit être regardé comme bien peu solide.
Les religieux qui restèrent dans le Brabant trouvèrent aussi à sy établir et obtinrent aussi du renfort de La Valsainte mais la révolution ayant pénétré dans le pays, ils furent obligés de lâcher prise, se retirent dans le cercle de Westphalie. Le supérieur actif et insinuant obtint dans le village de Darfeld, dun seigneur de lélectorat de Munster, une portion de bois à défricher dans ses terres, avec la permission dy bâtir un monastère. Cet établissement coûta de grands travaux et des sueures abondantes aux religieux. Avec un peu dordre et dintelligence ils eussent pu à la longue y élever un fort beau monastère mais sans avoir formé préalablement [25] aucun plan, ils bâtirent cabanes sur cabanes, démolissant une année ce quils avaient construit lannée dauparavant et ainsi en cinq à six ans ils dépensèrent plus dargent pour ne rien avoir qui vaille, que sils eussent bâti un monastère selon toutes les règles de larchitecture. Ils ont été depuis transférés à Bourlos, ancien monastère de Cîteaux situé à 1 h de Darweld qui leur fut concédé pour 20 ans. Il y a eu sur cette maison une singulière protection de la Providence, car quoique le supérieur fut peu économe et peu intelligent dans la gestion du temporel, que dailleurs il fut presque continuellement absent elle na point laissé de prospérer dune manière toute singulière. La régularité sy est assez bien soutenue et elle était toujours fournie des meilleurs sujets, aussi le R.P. la regardait comme la pépinière et en tirait très souvent des religieux pour ses autres maisons et ce fut par la suite la cause en partie de la rupture qui eut lieu entre la maison de Bourlau et La Valsainte comme jaurai occasion de vous le dire plus tard.
Vous comprener, Monsieur, que de si heureux succès ranimèrent dans le R.P. les désirs quil avait de sétendre et de se multiplier pour le salut des âmes. Ces fondations effectuées sans même avoir été projetées lui firent concevoir mille projets quil se représentait comme déjà exécutés. Tel fut par exemple celui quil forma daller faire un établissement en Hongrie et en Russie. Il y avait trois mois que j'avais fait profession. Content davoir consommé mon sacrifice, je me réjouissais dans la pensée que La Valsainte serait bientôt mon tombeau, lorsque sur la fin de 7bre 1794 le R.P. me fit appeller pour me dire que je devais me préparer à partir pour la Russie, quil mavait destiné pour y aller fonder une maison de notre Ordre. Je lui objectai la faiblesse de ma santé, le peu dusage que javais du monde et surtout mon peu daptitude pour les affaires dintérest que dans les voyages il était importent de savoir payer de sa personne, que je ny entendais rien, nétant jamais sorti de la maison parternelle que pour aller au séminaire et venir en Suisse, que dailleurs, nouveau profès, je craignais de reprendre trop [26] tôt lair du monde, etc
Il me répondit de ne point minquiéter de tout cela, que sil ne meut pas cru capable de lentreprise, il naurait pas jetté les yeux sur moi, que je navais rien à faire quà obéir et que cette vertu pratiquée aveuglement supplérait à tout ce qui pourrait me manquer. Il fallut me soumettre sans répliquer et quoi que je ne pus me dissimuler mon incapacité phisique et morale, je me disposai à partir aussitôt quon men donnerait le signal.
Comme les détails de ce petit voyage, Monsieur me conduiraient un peu loin, vous voudrer bien me permettre de reprendre un peu haleine, et de remettre à vous en parler dans la lettre suivante. Croyer-moi toujours en attendant, etc
Sixième lettre
Vous vous figurez sans doute, Monsieur, que destiné pour une entreprise aussi importente que celle daller faire létablissement dune maison de la réforme dans la Russie, le R.P. madmettra dans les secrets de sa confidence pour me communiquer les mesures quil a prises et me tracer à moi même la marche que je dois suivre pour la faire réussir, quil massignera le lieu où je dois me fixer, lévêque et le patron qui doivent me protéger. Mais cette marche toute naturelle a quelque chose de trop humain. Cest à la Providence seule que le R.P. veut être redevable de tout le succès. Depuis la proposition dont je vous ai parlé à la fin de la lettre précédente, il ne fut pas plus question de voyage et de fondation entre nous deux que si jeusse du passer toute ma vie au monastère. La circonstance demandait quil me donna au moins quelques avis pour ma propre conduite, quelque bonne oppinion quil eut de moi, je nétais pas un ange et à combien de dangers ne peut-on pas se trouver exposé dans de pareils voyages ? Tout se borna à me montrer sur une carte le pays où je devais aller, la route que je devais tenir en me disant qu il fallait faire diligence pour arriver avant lhyver. Et vous notterez que nous touchions au mois doctobre, que de la Suisse à [27] Peterbourg javais plus de deux cent lieux à faire, le tout à pied, chargé de pesants habits et affligé dun asthme qui souvent ne me permettait pas même de faire cent pas dans lintérieur de la maison. Le R.P. voulait sans doute me mettre dans le cas de pratiquer larticle de la règle : Si quando impossibilia injunguntur. Aussi my conformai-je avec la plus grande exactitude et voyant que ce que lon exigeait de moi était absolument au-dessur de mes forces, je me mis aussi au-dessur de toutes mes répugnences pour faire parraître la soumission la plus entière. Cependant comme le commendement était tellement impossible quil fallait avoir perdu le bon sens pour la faire sérieusement l, je soupsçonai que ce voyage avait quelquautre but que celui quil présentait et je ne me trompai pas dans mes conjectures.
Je ne devais pas aller seul tenter cette bonne fortune. Le R.P. mavait destiné deux compagnons : un religieux profès et un novice, quil me fit connaître peu de tems avant le départ. Je devais de plus marcher jusquen Hongrie avec deux autres religieux profès et un autre novice, de manière que nous devions voyager à six jusquà Vienne, et de là javais ordre de macheminer avec mes deux disciples, pour la Russie.
Cependant le jour que le R.P. avait fixé dans son conseil pour notre départ approchait. Lentreprise était importente et exigeait de lui, selon la règle, quil demanda auparavant lavis de la communauté. Cest ce quil fit dans un chapitre où, après avoir exposé ses raisons, motivées principalement sur la réussite de nos frères en Angleterre et en Braban, sur le nombre considérable de sujets dont le monastère de La Valsainte se trouvait chargée, etc
il demanda à chacun son sentiment sur lexcursion quil projetait, disons mieux quil avait déjà statuée, car je crois que les plus fortes oppositions neussent pu lui faire changer de résolution. Chacun loua son zèle pour la propagation de son Ordre mais on lui objecta judicieusement, que quand il sagissait de faire quelque fondation, on devait aller à coup sûr, que le lieu, les revenus, etc
devaient être déterminés, quen envoyant ainsi des religieux à lavanture pour tenter fortune cétait les exposer, non seulemant à mille désagrémens, mais encore à des dangers certains de perdre leur vocation. Que quelque zélé que fut saint Bernard pour étendre son Ordre, jamais il nen avait agi de la sorte et quil nest personne qui ne leut taxé dimprudence sil se fut ainsi comporté . Il se trouva cependant quelques religieux qui approuvèrent en tout les déseins du R.P. et quoique, selon la règle, il neut besoin de lapprobation de qui que ce fut, cependant [28] il parrut sappuier davantage sur lavis de ces derniers et il termina le chapitre en priant ses religieux de recommander à Dieu le succès de son entreprise.
Le 1° doctobre 1794 était le jour statué pour notre départ. Jen fus averti le matin, parce que lon me fit donner une paire de guettres. Après le chapitre, le R.P. dit de se rendre à léglise que lon chanterait la messe plus tôt que de coutume. Ce fut lui qui la célébrat. Il y bénit deux croix de bois sur chacune desquelles était inscrite notre destination. Il nous les remis solamnellement entre les mains et mayant fait ensuite passer à la sacristie, il me donna une pancarte en parchemin que je reçu sans en faire la lecture, une lettre pour limpératrice de Russie, une autre lettre pour une personne de sa connaissance établie dans ce pays qui, dit-il, pouvait nous être utile et plusieurs pacquets de lettres addressés génériquement aux abbés, abbesses, chanoines, curés, etc
de tous les pays catholiques. Je lui demandai de mindiquer lusage que jen devais faire, mais il remit à me donner plus tard ses instructions sur ce point. Le temps pressait, il fallait partir et son dessein était de nous accompagner.
Il était environs 11 h du matin lorsque nous sortîmes du monaster. Nous fûmes conduits processionellement jusquà la porte par toute la communauté. Le R.P., avant notre séparation, nous fit en pleurant ses adieux au nom de tous, puis après avoir donné à chacun le baiser de paix, le R.P. à notre tête, nous nous avancâmes en chantant le psaume Beati immaculati in via. Nous étions précédés par une méchante mule toute pelée, chargée de deux sacs percés en plusieurs endroits qui contenaient tout notre butin, consistant en un double des hardes de change, deux exemplaires de ce quil y avait dimprimé des règlements, les parties de notre bréviaire dont nous ne nous servions pas, deux misselles et quelques livres indispensables de piété. La pauvre bête était chassée par un frère convers qui devait nous accompagner jusquà Soleure. Le R.P. avait résolu quelle passerait la montagne avec nous. Mais il navait pas auparavant mesuré les forces de lanimal. A peine eut-il fait quelques pas pour monter, que jamais il ne fut possible de le faire avancer. Le moindre bouriquet eut monté en courrant avec sa charge et ce pauvre mulet avait peine à se soutenir sans bouger de place. Le R.P. qui ne voulait point convenir du déficit de la monture, rejetta toute la faute sur notre imprudence. Nous seuls étions la cause parce que nous lavions [29] trop chargé. En conséquence, ordre donné de déposer les sacs. Il sapproche. Il en fait linventaire. Il trouve bientôt du superflu dans les choses de première nécessité. Il réduit le bagage à peu près à moitié et fait reporter le reste au monastère. On recharge la bête bien persuadé quelle va, avec la rapidité du coursier le plus agile, nous frayer le chemin. Mais en vin lon mit en uvre les caresses, les coups, etc
Jamais il ne fut possible de la avancer dun seul pas. Il fallut donc se résoudre à lui faire prendre le tour et nous ne laissâmes cependant pas nous autres de continuer notre route par la montagne.
Il y avait plus dun an que je nétais sorti du monaster, que pour suivre la communauté au travail, le plus souvent avec beaucoup de peine et me voilà aujourdhuy obligé de gravir, sans me reposer une montagne, de plus de trois quart dheure délévation. Le R.P. accoutumé à ces petites excursions, sans considérer la faiblesse de ceux qui laccompagnaient et en particulier la mienne, nous donna lexemple dune promptitude quil ne me fut pas possible dimiter. Avant de se mettre en marche, il commença loffice de nonne que nous devions poursuivre à deux churs tout en montant. Mais comment aurai-je pu le faire ? Gêné de la respiration, je me vis bientôt plus de 20 pas derrière les autres et quelque fut ma bonne volonté, jamais il ne maurait été possible de psalmodier un seul verset. Le R.P. se retournant de tems en tems me reprochait ma lenteur mais ses reproches ne firent quaigrir mon esprit déjà trop irrité par lépreuve à laquelle je me trouvais exposé. Je murmurais intérieurement contre lui et peu sen fallut que je ne sois retourné sur le champ au monastère.
Cependant après bien des peines et des combats, jarrivai enfin au haut de la montagne. Comme il ny eut plus quà descendre, jeus moins à souffrir et mon esprit se calma. Vers cinq heures du soir nous nous trouvâmes à Pras Roman, où nous devions faire la première halte. Vous noterez, Monsieur, que nous navions encore rien mangé de la journée et quil fallut encore attendre près de deux heures jusquà ce que notre dîner fut préparé. En attendant, on aluma un bon feu au R.P. dans une petite chambre particulière auprès duquel il se tint tout le tems fort à son aise. Pour nous, nous étions divisés çà et là dans un appartement où il nous dit de nous appliquer à la lecture. [30] Après avoir pris notre repas et récité notre office, jaurais bien désiré prendre un peu de repos, mais il nous fit veiller jusquà 9 à 10 heures afin que nous puissions ne nous lever quavec le jour et que nous ne prissions pas plus de someil quau monastère, règle quil nous commanda de garder inviolablement pendant toute notre route. Nous eûmes donc près de quatre heures à passer dans linaction et pendant lesquelles mon esprit ne fut pas sans faire les plus sérieuses réflexions.
Le moment de nous coucher étant enfin arrivé, on nous apporta à chacun une couverture et un traversin pour nous en accomoder le mieux que nous pourrions sur le plancher. Chacun se mit à disposer sa couche le plus commodément quil put, mais cette petite opération ne put se faire sans faire voler une grande quantité de poussière qui, me prenant à la gorge, moccasiona un accès doppression si considérable, quil ne me fut pas possible de me coucher et de fermer lil pendant toute la nuit. Cet accident me fut dautant plus sensible que depuis plus dun an que jétais à La Valsainte, je navais rien éprouvé de semblabe et que je me croyais tout à fait délivré de ma maladie, au moins quant aux violents accès.
A la pointe du jour le R.P. donna le signal que jattendais avec impatience, nayant pas ausé bouger dans la crainte de nuir au repos de mes frères. Je mempressai de sortir tant pour prendre lair que pour éviter le remuement des couvertures. Mais quelques précautions que je prisse, il ne me fut pas possible de vaincre loppression que jéprouvais et ce qui me gênait encore le plus cest que je ne pouvais rien prendre pour me soulager, attendu que lR.P. nous avait averti que nous communirions à sa messe. Après avoir récité prime et tenu le chapitre, nous fûmes à léglise, où jeus beaucoup à souffrir. Nous entendîmes la messe et y communiâmes et de léglise, sans rentrer dans la maison et sans même que le R.P. sinforma si nous navions besoin de rien, il nous fit mettre en marche pour reprendre notre route. Je vous laisse à juger, Monsieur, tout ce qui se passait intérieurement en moi. Je crois quune vertu plus éprouvée que la mienne aurait eu de la peine à y tenir. Ce nétait cependant ici quinitium malorum. La lettre suivante vous mettera au fait des circonstances et des suites de cet agréable voyage. Croyer-moi
Septième lettre
[31] Il était environs 9 h du matin lorsque nous sortîmes de Praz Roman, accompagné du R.P. et de Mr Colly et de son fils, riche particulier de lendroit qui nous avait donné lhospitalité. Leur secours nous était nécessaire pour nous mettre sur notre chemin car nous ne prîmes pas la grand-route de Fribourg mais autant quil peut men souvenir, nous sortîmes vers la droite du village du côté de lest. Nous traversâmes le grand torrent qui passe à Marlis et nous montâmes comme pour aller à Chevril. Nous avions à peu près une demie-heure de chemin à faire jusquau lieu de notre séparation. Le R.P. ne mavait encore donné aucune instruction sur mon voyage et sur lusage que je devais faire des lettres quil mavait confié. Il ne mavait pas même lu la pancarte quil mavait remise et moi, fort peu curieux de son contenu, je métais mis fort peu en peine den faire la lecture. Il profita de ces derniers moments pour me prendre en particulier tout en marchant et après mavoir entretenu quelques instans du caractère du religieux et du novice quil confiait à mes soins et de la manière dont je devais les conduire, il me dit que toutes les lettres dont jétais chargé, étaient des lettres de recommandation auprès des abbés, chanoines, etc
, que nous devions faire en sorte de nen laisser passer aucuns sans les visiter, que ces lettres exposaient les besoins pressans où se trouvait La Valsainte, quil ne fallait rien négliger de notre côté pour solliciter des secours, que nous pourrions prendre dessus ce qui nous serait indispensablement nécessaire pour notre route mais que nous devions lui faire passer le reste fidèlement. Que cétait ainsi que sétaient comportés nos frères qui étaient en Angleterre et dans le Brabant et que sans eux, La Valsainte aurait eu bien de la peine à subsister. Il majouta que nous passerions par Ratisbonne où je trouverais mon oncle. Je linterrompis aussitôt et lui demandai la permission de ne point le voir, parce que je ne doute pas que mon oncle neut été très mécontent de me voir chargé dune entreprise aussi mal concertée. Mais il mobligea de laller trouver et de prendre avec lui toutes les mesures nécessaires pour lui faire passer à La Valsainte largent que nous aurions ramasse. Le principal but de mon voyage ne fut plus, dès ce moment, une énigme pour moi. Jaurais eu certainement bien des objections à faire car comment concillier lordre quil mavait [32] donné de faire toute diligence pour arriver en Russie avant lhyver et celui de ne passer aucun monaster, aucun chapitre, pas même un curé, sans nous y présenter, je cru quil vallait mieux garder le silence et prendre tout pour argent contant. Jenrageais cependant intérieurement car javoue que je ne métais pas fait trappiste pour être capucin et jétais bien résolu de ne faire le métier quautant que mes propres besoins lexigeraient car la somme de quatre louis quil nous remit pour nous six nétait certes rien moins que suffisante avec toute léconomie possible, pour nous conduire au lieu de notre destination.
Pendant que le R.P. entretenait ainsi, en sapplaudissant sans doute intérieurement de trouver dans ses enfants une soumission aussi aveugle, nous arrivâmes au lieu fatal de notre séparation. Cétait, sil men souvient bien, au pied dune croix plantée sur un tertre in bivio. Lun conduisait à Fribourg, et lautre à la grand-route de Bernes. Le R.P. placé sur la monticule veut nous adresser la parole pour nous faire les derniers adieux mais sa voix étouffé par ses sanglots ne lui permet pas dexprimer les sentiments de son cur, tout ce quil peut faire cest de nous embrasser et au même instant il disparraît en essuyant les larmes et nous laisse, je peux dire, au moins pour moi, dans des sentiments bien différens de ceux quil parraissait avoir car je ne vous dissimulerai pas, Monsieur, que je me regardais, moi et mes frères, comme des victimes de la cupidité du R.P. et que ses larmes nétaient à mes yeux que fintise et hypocrisie. Dieu me pardonne cette faute qui a peut-être attiré sur moi sa malédiction et qui a peut-être été le plus grand obstacle à la réussite de notre voyage.
Nous voilà donc abandonnés à nous-mêmes. Jétais malade en sortant de Praz Roman et le voyage nétait pas propre à améliorer ma situation. Tracassé dailleurs par mille pensées qui se combattaient dans mon esprit, jétais obligé de me faire violence continuelle pour ne pas éclater en plaintes et en murmures lorsque jétais dans le cas de parler avec le religieux. (Ce religieux s'appelait Urbain. Il était venu de La Trappe à La Valsainte comme frère donné. Le R.P. le fit étudier et en moins de deux ans il fut ordonné prêtre. Il occupa la place de maître des novices et de prieur. Il fut chargé de confesser toute la communauté. Il avait toutes les qualités propres pour servir le R.P. dans les entreprises. Comme javais été sous lui pendant mon novitiat (il) persuada au R.P. que jétais lhomme quil lui convenait pour aller en Russie
mais il se trompa, faute de me connaître. Jaurai encore occasion de reparler de lui en quelques circonstences. Je dois lui rendre ici la justice, que quoiquil fut peu instruit, il a été le meilleur maître des novices que jai connu tout le tems que jai demeuré à La Valsainte.) qui maccompagnait. Cependant tout en rongeant mon frein, nous avancions [33] toujours à très petites journées, car javais bien de la peine à faire quatre lieux par jour. Je craignais dêtre insulté aux environs et dans Bernes même. Mais grâces à Dieu, personne ne nous dit mot. Nous eûmes même la consolation de recevoir quelques aumônes avant dentrer à Bernes. Nous traversâmes la ville et nous fûmes dans le cas daller coucher dans le faubourg afin de pouvoir partir le lendemain de grand matin. Nous fûmes fort mal reçu dans lauberge parce que, étant dans le tems des jeûnes et ne faisant quun repas nous avions mangé avant darriver. Nous entreprîmes le lendemain daller à un jour de Berne à Soleure. La journée était bien forte pour moi, aussi succombai-je à la fatigue. Près dune lieu avant Soleure le jour nous manqua tout à fait. Ne voyant ni ciel ni terre nous nous égarâmes et ce ne fut quaprès avoir erré inutilement près dune heure que nous arrivâmes enfin aux portes de la ville.
Il nest pas facile de décrir létat pitoyable où je me trouvais alors je venais de tomber deux fois comme frappé dappoplexie. Une petite bouteille deau-de-vie que je portais sur moi en cas daccidens avait servi à me ranimer en men frottant le visage, de manière quà en juger par lodeur que jexhalais, ma démarche chancelente et les propos extravagans que je tenais, il nest personne qui ne meût pris pour un homme yvre. Ce fut dans cet état que je me présentai au corps de garde de la ville, où lon nous arrêta un certain tems pour viser nos papiers. Les soldats parurent samuser beaucoup de mes propos mais il nen étais pas de même de mes compagnons de voyage qui auraient voulu me voir à cent lieux et qui se trouvaient fort embarassés de ma personne.
Du corps de garde lon nous conduisit au couvent des Cordeliers. On eut toutes les peines du monde à mempêcher de chanter et de parler dans les rues de la ville. Le père Urbain demanda en arrivant une chambre et sempressa de my placer et de dérober aux révérends pères la connaissance de ma situation. Mais il eut beau faire, létat violent dans lequel je passai la nuit, les cris, les chansons se firent entendre dans toute la maison et il ny eut personne qui ne sût quil y avait un trappiste qui avait perdu la tête (Cet état nétait autre chose que leffet de la fatigue, ajouté à la violence que javais été obligé de me faire pour combattre mille idées extravagantes qui me passaient par la tête contre le R.P. et sa manière de fonder les monastères et pendant mes délirs, tous mes discours ne roulent que sur cet objet.). A ce délire complet se joignait un état dinfirmité réelle ce qui mettait le père Urbain [34] dans le plus grand embarras.
Cependant un peu de someil que je pris sur le matin ayant rendu le calme aux esprits, je me trouvai plus maître de moi-même et jen profitai pour écrir au R.P. ce qui métait arrivé, en lui faisant sentir que cétait le fruit de son obéissance aveulgle, que cette épreuve devait lui être bien suffisante pour lui prouver que je nétais nullement propre pour pratiquer cette vertu, quil mavait fait faire un pas de clerc en me faisant trappiste et que sil voulait user à mon égard du droit que lui donnait la règle de me renvoyer, jacceptais volontier, plutôt que dêtre mis par la suite à de pareilles épreuves. Le père Urbain écrivit de son côté ce quil voulut et nous étions en attendant tranquillement la réponse, lorsque nous vîmes arriver cher les Cordeliers le Rd dom Gérard, religieux de La Trappe, qui retiré avec quelques uns de ses frères dans une maison près de Soleure vivait avec son habit de religieux aussi trapistiquement quil pouvait. Il avait même aussi commencé un espèce détablissement dans le Valais. Instruit de notre arrivé, il venait nous solliciter daller cher lui. Ce qui fit grand plaisir au père Urbain qui ne voulait pas être à charge aux Cordeliers et qui ne se fiait pas que je ne lui fis quelque farce auprès de ces RR. PP. Pour moi, je fus aussi très content et le soir même je fus transporté dans ladite maison de dom Gérard, où je reçu de sa part et de celle de ses frères tous les témoignages et les offices de la plus tendre et la plus prévenante charité. Rien ne fut épargné pour mon rétablissement. Ma tête se remit tout à fait en son bon sens mais ma santé resta toujours faible et chancelante. Jétais continuellement oppressé et javais les jambes et les cuisses considérablement enflées.
Un jour que je prenais lair dans le clos de la maison, dom Gérard me fit lamitié de maborder. Nous eûmes ensemble une conversation très sérieuse sur les entreprises du R.P. et sur la manière dont il sy prenait pour les exécuter. Comme jusque là je navais été occupé quà combattre toutes les idées quil mavait passé sur ce point, les regardant comme des tentations, je me rassurai beaucoup en voyant que sa manière de penser était tout à fait conforme à la mienne et je ne cache pas que si jeus pu dès ce moment [35] rompre les liens qui me tenaient attaché à dom Augustin, je leus fait aussitôt pour me donner à dom Gérard. Il me demanda ensuite si javais des papiers pour aller faire la fondation projetée. Je tirai alors ma pancarte de mon port feuil et le priai de men faire la lecture car pour moi je navais pas encore eu la curiosité de la lire. Il ne peut sempêcher de rire en voyant que le R.P. par ladite pancarte me constituait abbé dun monaster dont il nexistait pas même encore le premier germe, etc
Pour moi, je fut fort surpris de me trouver tout dun coup élevé à un grade auquel je navais jamais pensé et dont jeus certainement très fort remercié le R.P. si jeus prévu quil fallait lacheter à un si haut prix.
Dans le même interval je connus par les communications intérieures de ceux qui métaient confiés, que je nétais pas le seul en but aux peines et aux tracasseries sur le mode de la démarche que lon nous faisait faire, que tout ce que jéprouvais, ils léprouvaient aussi et que toute la différence quil se trouvait entre moi et eux, cest quils avaient une constitution phisique et morale plus forte que la mienne. On peut juger que la franchise de mon caractère ne me permit pas duser de détours et de duplicité à leur égard pour leur faire voir en beau ce qui me répugnait tant à moi-même. Heureux encore sil ne méchapa rien, capable de les confirmer dans leur manière de voir.
Il y avait déjà 8 à 10 jours que nous étions dans la maison de dom Gérard où je commençais à fort bien my accomoder, lorsque le R. dom Augustin arriva avec une voiture pour me chercher. Notre départ fut fixé au lendemain matin. Il ne me dit rien du tout et ne soccupa que de faire partir au plus tôt nos frères. Mes papiers (et par conséquent mon titre dabbé) furent remis au religieux prêtre qui devait maccompagner et dès le soir même ils furent coucher dans labbaye de Saint-Urbain Ils ont continué leur route jusque dans le milieu de lAllemagne. Les difficultés quon leur fit sur leurs passeports les forcèrent de sarrêter longtems dans une grosse abbaye. Pendant ce séjour mon substitue laissa tomber son portefeuil dans le feu. Tous ses papiers ayant été brûlés, le R.P. les rappela tous à La Valsainte. [36] Mais il ny eut que 3 profès qui revinrent. Les deux novices qui eussent peut-être été deux excellens religieux, sils fussent resté au monaster, ayant repris lair du monde aimèrent mieux y jouir de leur liberté. Cette équipée dailleurs navait rien de propre à leur donner une haute idée du gouvernement de la nouvelle réforme.
Le lendemain de grand matin, je montai en voiture avec le R.P. pour revenir à La Valsainte. Je ne laissai pas davoir beaucoup à souffrir dans ce petit voyage à cause de lenflure considérable de mes jambes qui étaient fort mal à leur aise dans le cabriolet. Il fallut cependant aller ainsi jusquà Pras-Roman et là lon me donna un cheval, ce qui me fit tant de bien en procurant lécoulement des urines que les jambes étaient presquentièrement désenflées en arrivant. Pendant la route nous neûmes absolument aucune question avec le R.P. Je me rappelé seulement de lui avoir dit quil était bien fâcheux quà La Valsainte on ne sattacha pas davantage à connaître ses sujets et que sil meût bien connu, il ne se serait pas exposé à cette équipée. Il ne me répondit pas grand-chose et nous en restâmes là. Ce fut le jour de la saint Simon et saint Judes au soir que je rentrai à La Valsainte et plut à Dieu que jen fus jamais sorti depuis.
Voilà encore une lettre fort longue, Monsieur, et toujours pour la même raison, parce que je ny parle presque que de moi-même mais je compte sur votre indulgence, en vous priant de me croire toujours etc
Huitième lettre
Autant javais eu de peine à quitter le monaster de La Valsainte, autant, Monsieur, jéprouvai de satisfaction en y rentrant. Semblable à un poisson qui a été quelques instens hors de son élément et quon y replonge, il me parrut quon me rendait la vie. Quelques jours dinfirmerie suffirent pour me rétablir suffisament et me mettre en état de suivre les exercices de la communauté. On me rendit à mes fonctions de chirurgien dautant plus volontier que celui à qui on les avait confié à mon défaut nétait point capable de les exercer, [37] tant par ignorance que parce que ce jeune homme avait déjà eu quelques accès de démense A cet emploi on joignit celui dinfirmier et comme le nombre des malades y était considérable à cause du mauvais régime, je me suis trouvé surchargé doccupations.
Il ne faut pas croir, Monsieur, lorsque je dis que le nombre des malades était toujours fort grand à La Valsainte, que lon y vit ordinairement reigner la plupart des maladies que lon observe dans le monde. Non, et cest ce qui vous surprendra peut-être beaucoup. Pendant 15 ans que jai exercé lemploi de chirurgien, si jen excepte une circonstante tout à fait extraordinaire dune épidémie, je ne crois pas avoir eu quatre maladies bien déterminées à traiter. Jamais on ny voit de fièvres quelconques, les fluxions de poitrine ny sont jamais franches, lapoplexie, la paralisie, la goutte y sont tout à fait inconnues Tout se réduit à une cachexie scorbutique qui conduit en peu de tems presque tous les jeunes gens à la pulmonie et à lhydropisie putride. Je me suis singulièrement appliqué à connaître et à traiter cette maladie mais quelque moyen que jai pu employer pour la combattre, jamais il ne ma été possible pendant les cinq premières années, den arrêter les progrès. Il eut fallu pour cela que le supérieur eut voulu concourir avec moi en apportant au régime les changements nécessaires, quon rendit la nourriture plus saine en en réglant mieux la qualité et la quantité. Cest ce que je me suis efforcé de faire par toutes sortes de moyens. Je nai épargné ni les raisonnemens ni les prières. Jai présenté un mémoir très détaillé, mais on ny eut aucun égard. Bien au contraire tout le fruit de mes représentations fut que lon augmenta considérablement la quantité de nourriture sans la changer et que lon obligea même les religieux, en vertu de lobéissance, à manger tout ce qui leur était présenté. Je nexagère rien ici car quelques jours après que jeus présenté mon mémoire au R.P., dans un moment où nous venions de perdre plusieurs de nos frères, le résultat fut de faire mettre dans la souppe 12 onces de pain et comme je lui objectai quune pareille souppe était seule suffisante pour tuer un religieux, il me traita dopiniâtre et mordonna de la manger toute entière. Jy essayai pour lui obéir mais jeus une telle indigestion que dans les violents efforts que je fis pour débarasser mon estomac, je crachai le sang le lendemain. [38] On juge bien que je ne fus pas assez simple pour continuer ce manège. Mais combien dautres qui se seraient cru coupables de manquer dobéissance et qui en ont été les malheureuses victimes. Il y avait presque habituellement huit à dix malades à linfirmerie dont trois et quatre étaient attaqués mortellement. Cétait une chose assez réglée, nous en enterrions un tous les trente jours. Or, étant infirmier et chirurgien tout ensemble, que de peines et de travaux nai-je pas dû avoir à supporter. Outre les soins quexigeaient la pluspart des moribonds qui étaient extrêmement pénibles et dégoûtans, car jen ai vu plusieurs languir des mois entiers rongés dulcères gangreneux quil fallait panser plusieurs fois le jour, dautres qui par leffet de la pourriture ne pouvaient pas retenir un seul instent leurs excréments, etc
Outre ces soins, dis-je, qui demandent jour et nuit de ma part un assugetissement continuel, il fallait que je prépare les remèdes, que je fournisse mon infirmerie du bois, de leau qui étaient nécessaires, il fallait que je serve les malades aux heures des repas et au milieu de tout cela, je nétais exempt daucuns des exercices de la communauté. On me forçait même encore quelques fois de me trouver au travail commun. Ajouter encore à cela la nécessité où jétais de répondre aux étrangers qui venaient de tems en tems me consulter. Voilà, Monsieur, comment jai passé les quatres années qui ont suivi mon voyage de Russie. Si jeus encore joui au milieu de ce travail dune bonne santé, mais jétais moi-même dans un état dinfirmité habituelle. Lasthme, il est vrai, ne me faisait pas beaucoup la guerre, mais lenflure des jambes, les douleurs de rehumatisme, la toux, un expectoration sanieuse et qui aurait dû mille fois mépuiser, ne me donnait aucun relâche et chaque fois quaprès avoir enterré quelquun de mes frères, je traçais moi-même au cimetière la fosse pour celui qui devait le suivre, je le faisais toujours dans la confiance et même dans la persuasion que ce serait pour moi. Mais Dieu en avait décidé bien autrement.
[39] La mauvaise réussite de notre entreprise ne découragea pas le R.P. toujours occupé de projets de nouveaux établissements. Sa corresponeance commença à beaucoup se multiplier. Il lui fallait écrire grand nombre de lettres. Les voyages devinrent plus fréquens quoique toujours fort courts et bientôt il ne socupa plus avec autant dassiduité de lintérieur de sa maison. Pour moi, accablé doccupations, je ne minquiétais guère de ce qui pouvait sy passer et si jy ai remarqué quelque chose, ce ne furent que ces événements saillans qui viennent comme nécessairement à la connaissance de ceux qui sappliquent le moins à les observer. Tels furent par exemple linstitution des enfants au monaster et lérection des biens du monaster en titre abbatial et la nomination de dom Augustin. Comme ces deux intéressans articles, Monsieur, me conduiraient trop loin, vous me permetterez de terminer ici cette lettre en vous priant dagréer mes sentiments
Neuvième lettre
Pour prendre létablissement des enfants au monastère de La Valsainte dès son berceau, vous saurez, Monsieur, quà lépoque de la révolution, de zélés catholiques français, voyant avec peine grand nombre denfants exposés à recevoir de mauvais principes dans leur éducation, semployaient pour les y soustraire à les faire sortir du royaume et à les placer dune manière conforme à leurs vues charitables. Jignore si les parents étaient toujours consentants à ces sortes démigrations. Les bruits qui ont courru sur cet article pourraient en faire douter. Quoiquil en soit, une personne de Franche-Comté sadressa au R.P. dont il connaissait le zèle et la charité et lui proposa de se charger de quelques uns de ces petits enfans pour les élever et les faire instruire. La bonne uvre plut au R.P. Il accepta la proposition et lon fut fort surpris de voir dans le monastère un petit garçon de 6 à 7 ans suivre les exercices avec les frères donnés. Lintention du R.P. nétait pas de sen tenir là mais, prévoyant que la chose pourrait souffrir quelques difficultés de la part des religieux, il voullait, avant daller plus loin, prendre les avis de la communauté. Cependant il reçut encore deux autres enfants avant den parler en chapitre. Il leur appliqua un maître. Il leur fit faire à chacun un petit manteau de couleur brune et avait grand soin [40] quils se trouvassent aux exercices communs. Ces pauvres petites créatures, éloignées de tous les objets de dissipation conformes à leur âge, obligés au plus strict silence, toujours sous les yeux de leur maître qui ne les quittait pas un seul instant, étaient dune modestie et dune sagesse qui surprenait. Le R.P. nous en parlait de tems en tems avec attendrissement et nous racontait les progrès quils faisaient en nous faisant sentir combien ce serait une uvre agréable à Dieu de soustraire aux dangers de lerreur et à la perversité du siècle un plus grand nombre de ces enfants, que nous ne devions pas craindre de partager avec eux le peu de pain que le Providence voulait bien nous donner. Nous vîmes facilement où il en voulait venir. Après donc avoir ainsi suffisament préparé les esprits, il tint un chapitre extraordinaire et proposa la chose sérieusement : « Vous savez, nous dit-il, mes frères, que saint Benoît recevait des enfants pour être élevés dans son monastère, quil y a même dans sa règle plusieurs articles qui les concernent uniquement. Nous avons repris cette sainte règle à la lettre. Loccasion est des plus favorables pour reprendre ce point que je regarde comme un des plus importans et qui peut par la suite procurer dexcellens sujets au monastère, etc, etc
Je voudrais donc savoir là-dessus votre manière de penser. » Chacun parla à son tour et comme tous étaient édifiés de la sagesse de ces petits enfans et touchés des dangers auxquels ils étaient exposés, il ny en eut aucun qui ne donna son consentement, en supposant que le R.P. metterait dans la réception de ces enfans toute la prudence qui seraient nécessaire. Bientôt le R.P. porposa une autre question, ce fut de déterminer le nombre que lon en devait recevoir et à quelle âge. Lavis de presque tous les religieux fut que le nombre fut limité et quune fois réglé, pour quelque raison que ce fut lon ne sen écarta jamais. Pour ce qui regarde lâge, ils demandèrent que lon nen reçut point au-delà de 12 ans afin de ne point sexposer à admettre dans la maison des jeunes gens qui, déjà corrompus, pourraient devenir la perte des autres, mais tous demandèrent quon préféra les pauvres et les orphelins et que lon exigea de pension de qui que ce fût. Le R.P. promit ces deux derniers articles qui furent statués comme constitutionels, de même que lâge. Il sengagea aussi à prendre toutes les précautions pour que la présence des enfans napporta aucun préjudice au bon ordre dans la maison et particulièrement à léglise où lon exigea que jamais ils ne se fissent entendre, si ce nest au salve, qui est ordinairement chanté par toute la communauté. [41] Rien ne fut décidé sur larticle du nombre. Le R.P. se réserva sur ce point à en agir selon sa volonté et sa prudence. Dans la crainte de parraître se méfier de la Providence il crut ne devoir suivre dautre règle que limpulsion de son ardente charité. En conséquence lon vit en peu de tems dans le monastère plus denfants que les lieux qui leur étaient destinés nen pouvaient contenir et lon en comprendra facilement la raison. Si le R.P. se fut borné à ne recevoir que des français, jamais son nombre neut été fort considérable, mais il se serait alors rendu suspect. Il lui fallut donc céder aux instances des habitans du pays qui aussitôt quils apprirent que lon élevait des enfants à La Valsainte, sempressèrent dy trouver place pour les leurs. Par ce moyen, le R.P. recevait autant de français quil voulait, sans que le public put sen appercevoir. On a remarqué quil na jamais eu fort à cur le bien quil pouvait faire auprès des enfans du pays, ils nont jamais servi que de manteau pour favoriser les vues de son zèle à légard des étrangers.
Un si grand nombre denfants ne pouvant plus être gouvernés et instruits par un seul, il fallut songer à leur procurer des pédagogues. Mais comment faire ? Il ny en avait aucun. Ce nouvel établissement qui était louvrage de trois mois au plus, navait été nullement prévu. On se trouvait chargé denfans et personne pour les soigner et les instruire. Tout autre que le R.P. eut été sans doute très embarrassé. Cependant, sans sortir de son monastère, il trouva le moyen de pourvoir à tout. Quelques novices de chur à qui les circonstances firent trouver quils navaient point de vocation pour être religieux, quelques novices convers et des frères donnés lui fournirent en un instant, ce qui, selon bien dautres, eut exigé plusieurs années de préparation. Tous les frais du doctorat consistèrent en un changement dhabit et ces bonnes gens se trouvèrent fort étonnés dêtre devenus en un instant capables délever et dinstruire les enfants. Comme le nombre ne laissa pas den être assez considérable, ils formèrent une espèce de corporation à part dans lordre, à laquelle le R.P. voulut donner un nom et après une délibération capitulaire, il fut décidé quon les appellerait les frères du Tiers-Ordre de La Trappe. Et afin quils fussent distingués des enfants, le R.P. voulut que tout maître en charge porta la couronne, que sur le scapulaire devant la poitrine, il eut un morceau détoffe rouge taillé en forme de cur, de même que sur les parments des manches, avec cette inscription ou en latin ou en français : La Sainte Volonté de Dieu. On a depuis supprimé le cur des manches, parce que il a sans doute parru trop militaire. Vous comprenez facilement, Monsieur, que cette création subite de nouveaux docteurs nétait quen attendant, le R.P. était bien persuadé quune fois que son établissement serait connu, ils ne manquerait pas de gens [42] instruits qui sempresseraient de le venir aider à faire la bonne uvre. Mais il compta devant son hôte et tout le tems que jai été au monaster je ny ai jamais vu que deux à trois sujets capables denseigner ou sil y en a eu quelquautres, ils y ont tenus si peu de tems quon peut les compter à peu près pour rien. Il a presque toujours été obligé de puiser dans la même source.
Dans les premiers tems on nenseignait aux enfants que la doctrine chrétienne, la lecture, lécriture et les chifres, parce quil manquait de maîtres et encore pour ce qui concernent ces objets, plusieurs enseignaient-ils ce quils ignoraient. Aussitôt que les deux sujets dont je viens de parler y furent, on voulut tout enseigner : le latin, la géographie, lhistoire, les mathématiques, etc
et au bout du compte en voulant trop faire on ne faisait rien.
Ce nouvel établissement fut en but à la malignité et à la critique, particulièrement en France où lon disait que le R.P. achetait des enfants et quils les faisait enlever contre le gré de leurs parents. Dans la Suisse, tout se termina à quelques propos, mais tous les honnêtes gens étaient contents. On ne savait assez louer la charité du R.P. Cétait à qui pourrait obtenir place pour ses enfants et on sempressait dautant plus que le R.P. avait fait circuler plusieurs imprimés dans lesquels il relevait les avantages de son éducation et faisait au publique les plus belles promesses quil na jamais tenu.
Cependant, ces pauvres enfants, si vous retirez linstruction chrétienne, ne trouvaient au monaster quun fond inépuisable de misère. Couchés sur la paille, revêtus dhabits grossiers quils ne quittaient jamais, même pendant la nuit, rongés de vermine, mal nourris, couverts de dartres et de teignes, dans la contrainte du matin au soir, obligés au silence le plus rigoureux, forcés de donner la plus grande partie du jour à un travail pénible et par-dessus tout cela, soumis pour la moindre faute à des corrections douloureuses et humiliantes, la pluspart ne pouvant soutenir un tel genre de vie demandaient à se retirer. Dautres plus impatiens, craignant quon leur refusa cette grâce, sévadaient par dessus les murs avec leurs habits et de retour chez eux ils ne manquaient pas de raconter tout ce quils avaient eu à souffrir. Si quelques uns attribuaient la grièveté de leurs plaintes à leffet du mécontentement, dautres savaient les apprécier de manière quon ne laissa pas de murmurer beaucoup dans le publique. Et jai toujours été bien étonné que le gouvernement sen soit toujours rapporté aux belles parolles du R.P. et nait point cherché à sassurer par lui-même de la vérité.
Mais un si grand nombre ne portaient le joug quavec peine, quelques uns, dun plus heureux caractère, sy soumettaient avec joie et jen ai vu à qui lon [43] aurait plutôt ôté la vie que de les faire consentir à retourner chez leurs parents. Ils profitaient de toutes les leçons quon leur donnait et comme de petits perroquets, ils retenaient par cur les maximes de haute spiritualité au-dessus de leur âge quon leur débitait et quils ne comprenaient pas. Cest ce qui donna lieu à certaines conversations dun enfants avec le R.P. abbé de La Trappe qui furent imprimées et dont celui qui en fut le personage est sorti peu de tems après de la maison pour retourner dans son village ou il sest comporté en mauvais sujet, tenant les propos les plus horribles sur le R.P. et sur le monastère.
Le R.P. nayant pas voulu limiter le nombre des enfans que lon receverait et sa charité lui faisant toujours trouver des raisons suffisantes pour nen refuser aucun, la maison se trouva bientôt pleine. Il fallut alors penser à les loger. Le chapitre grand et vaste bâtiment ayant parru propre pour cela, le R.P. sen empara, le divisa en entresol, il fit à la même époque ouvrir la muraille sur léglise pour former une tribune, ouvrage périlleux qui pensa coûter la vie à ceux qui lentreprirent. Bientôt on sapperçut que cette multitude denfants chaussés de sabots occasionait un bruit effroyable dans la maison, que leur mouvement continuel ne faisait que dissiper et distraire les religieux dans les moments où ils étaient sous les cloîtres pour vaquer à la lecture. Comme ils se trouvaient avec nous à différens exercices, toute la communauté ne tarda pas à être infectée de la vermine dont ils étaient rongés et quils semaient partout. Pour le R.P. qui depuis le matin jusquau soir était au milieu deux, il en avait tant quon les voyait courir sur ses habits. Tant et de si grands désagrémens contristèrent les religieux qui dailleurs voyaient avec peine que depuis que le R.P. avait introduit des enfants au monastère, il leur donnait la plus grande partie de son tems et quon ne pouvait presque plus avoir daccès auprès de lui. Plusieurs fois il lui témoignèrent leur mécontentement ; mais il ne vit dans leurs plaintes quun esprit de murmure, que des efforts du démon pour lempêcher dopérer le bien quil voulait faire, mais qu'il ne faisait réelement pas, car à lexception de trois ou quatre qui ont persévéré jusquau terme de leur éducation, la pluspart nont fait que passer dans la maison et ny sont resté tout au plus que le tems nécessaire pour bien apprendre leur catéchisme.
Voilà à peu près, Monsieur, tout ce dont je puis me souvenir relativement à létablissement des enfants à La Valsainte et à son existence pendant quatre ans. Jaurais bien désiré avoir quelques renseignements [44] sur le pensionnat dirigé par le Tiers-Ordre et que le R.P. établit à Romont, grosse bourgade du canton de Fribourg et qui a subsisté jusquà lépoque de la révolution franco-helvétique. Mais je nen ai jamais eu aucune connaissance. Il est tout à croire que là comme ailleurs, lon ne pouvait y enseigner que ce que lon savait, cest-à-dire pas grand chose. Mais voilà assez parler des enfants. Laissons les un instant pour nous occuper du père qui fera seul le sujet de la prochaine lettre. En attendant, soyez convaincu que je suis toujours etc
Dixième lettre
Vous nignorez pas, sans doute, Monsieur, que le monastère de La Valsainte situé dans les montagnes du canton de Fribourg, était autrefois habité par les RR.PP. chartreux. Que tout le pays à plusieurs lieux à la ronde qui leur avait été concédé, avant lannée 1100 par les comtes de Corbières pour le défricher, leur appartenait, que leurs possessions y étaient en conséquence très considérables. Ces vénérables religieux avaient à peine fini de rebâtir leur maison qui avait été incendiée par le feu du ciel, lorsque le gouvernement crut devoir les faire transférer dans un autre monastère du même Ordre, situé à 4 heures de La Valsainte dans le même canton. La principale raison de cette translation fut le petit nombres de sujets auquel ces maisons étaient réduites. Les choses furent faites avec toutes les formalités requises. La cour de Rome donna son consentement et lEtat fut authorisé à appliquer utilement les biens qui appartenait au monastère. Dans la disposition de ces biens, il ne fut point question de la maison qui resta toujours entre les mains de lEtat avec quelques portions de terrain suffisantes pour pourvoir à son entretien. Or ce fut cette maison et les terres libres qui en dépendaient, que lauguste Sénat de Fribourg concéda au R.P. et à ses religieux à leur arrivée en Suisse. Elle ne leur fut pas accordée gratuitement mais jai entendu dire quelle leur fut vendue sur la modique estimation de 25 000 F que le R.P. trouva auprès dune personne charitable. Cétait une somme considérable à lever pour des gens qui navaient rien, cependant [45] cependant il est certain que la vente ne pouvait être faite à un plus modique prix. Voilà donc, Monsieur, en quoi ont consisté et consistent encore les revenus du monastère de la réforme à La Valsainte. Prenez que dans ce marcher la maison ait été donnée pour rien, reste alors un fond de terre de 25 000 F, cest sur ce modique capital quil fallut établir le titre abbatial et assurer la subsistance de labbé et de ses religieux. Mais, ce qui naurait pas pu suffir pour bien dautres, était une richesse pour des religieux dévoués à la pauvreté et à la mortification. Jignore les formalités qui ont été observées dans les pétitions qui ont été faites en cour de Rome à ce sujet et à quelle époque elles furent faites. Il y avait déjà près dune année que javais fait profession lorsquun jour le R.P. nous dit au chapitre quil avait reçu des lettres de Rome qui accordaient la demande que lon avait faite dériger les biens du monastère en abbaye. Il nous fit même lecture dune lettre du Souverain Pontif et nous ajouta que sous peu de tems lon procéderait à lélection dun abbé. Il semblait tout naturel quil nous dit alors quelque chose du droit que nous avions de nous élire nous-mêmes notre premier supérieur, de lesprit qui devait nous animer dans cette élection et de la préparation que nous y devions apporter, mais il ne nous dit absolument rien et nous vivions dans lattente du moment où devait se consommer ce grand ouvrage, lorsquil vint en chapitre nous annoncer que ce serait pour tel jour quil nous détermina.
Le jour fixé étant arrivé, après une messe du Saint-Esprit chantée par Mr le grand preuvot de Fribourg, on nous fit assembler en chapitre et placer selon notre rang. Après avoir attendu quelque tems, nous vîmes entrer ledit seigneur preuvot comme représentant sa Grandeur Mgr lévêque de Lausanne, Mr Gottofrey secrétaire, un chanoine, deux députés du Conseil, leur appariteur et Mr le R. doyen et curé de Charmay avec Mr le Rd curé de Cerniat comme témoins. suivi du R.P. qui, après avoir fait asseoir le seigneur preuvot sur son siège de préséance, se placea lui-même à son rang dancienneté après de ses religieux. Une table était dressée au milieu du chapitre, près de laquelle les autres messieurs prirent séance. Le seigneur preuvot ayant déclaré lobjet de sa mission et les pouvoirs dont il était fondé, les députés du Conseil firent connaître le consentement de leurs hautes puissances à ce que lon procéda à lélection, après toutefois que lon aurait lu à haute et intelligible voix lacte des conditions auxquelles les religieux avaient été reçus à La Valsainte. A linstant, moi qui nen avait aucune connaissance, je redoublai mon attention, mais jattendis en vain cette lecture, sans doute pour ne point perdre de tems [45 bis] elle fut omise. Ce qui me fâcha fort et si je neus pas craint de me faire trop remarquer et de passer pour un esprit brouillon, je me serais levé pour la demander . Après les premières formalités, le seigneur preuvot proposa daller aux voix pour élir des scrutateurs parmi les religieux. Mais un des plus anciens. se levant aussitôt pris la parole et dit : « Monsieur, il nest point nécessaire de scrutateur ni de scrutain, les obligations que nous avons tous à dom Augustin de Lestrange notre libérateur et notre père, son rare mérite, nous nécessitent tous de lui donner notre suffrage. Jose donc me rendre ici garent de la volonté de mes frères et je proclame dom Augustin de LEstrange pour abbé de ce monaster. Si cependant quelquun est dun avis contraire, quil se lève et lon ira aussitôt aux voix. » Personne ne bougea ou plutôt tous se levèrent pour appuyer la proclamation. Alors le seigneur preuvot adressant la parole à dom Augustin lui demanda sil acceptait le vu de ses frères. Celui-ci consterné, répondit en pleurant quil ne se soumettait à ce fardeau quen tremblant et quà condition que ses frères voudraient bien accepter sa démission quand il en serait tems. Aussitôt le seigneur preuvot se leva de sa place et en y faisant asseoir le nouvel élu, il le mit en possession de sa nouvelle dignité. Cependant le secrétaire dressait le procès-verbal de lélection qui, après avoir été lu à haute et intelligible voix, fut signé de tous les membres qui composaient le chapitre et des assistans.
On se fut aussitôt retiré à léglise pour y rendre grâces à Dieu en chantant le Te Deum., si certains bruits qui avaient courru peu de temps avant sur notre réforme neussent donné lieu à un incident. Voici le fait. On faisait courrir le bruit que tous les religieux étaient malheureux, quils ne supportaient que malgré eux les austérités. On assure même que ces bruits étaient parvenus jusquaux oreilles du Souverain Pontif. On eut dû mépriser ces propos qui tombaient deux-mêmes puisque ceux qui embrassaient la réforme le faisaient librement après une année de probation. Mais le R. dom Augustin, autheur de la réforme, croyant son honneur intressé dans ces inculpations, voulu profiter de la présence des commissaires ecclésiastiques et civiles pour faire déclarer publiquement à ses religieux leur véritable manière de penser sur sa réforme. Il avait prévu la chose de longue main et avait ordonné à chacun de dresser un acte de ses sentiments sur le régime de la maison. [46] La cérémonie de lélection étant donc terminée, il pria ces messieurs de différer encore quelques instems et de vouloir bien se rendre attentifs aux déclarations que les religieux allaient faire pour se laver des inculpations hodieuses dont un publiq mal instruit les avait chargé. Chacun donc lut à haute voix par rang dancienneté, le R. dom Augustin le 1er, sa déclaration, telles quon les trouve à la fin des règlements de la maison. Cette petite cérémonie ne laissa pas de durer encore au moins une bonne demie-heure et il était tems quelle finisse, car la monotonie de ces petites pièces déloquence commençait à faire bâiller les auditeurs et les eut infalliblement endormis. Dès quelle fut terminé on se transporta à léglise pour y chanter le Te Deum.
Cette élection, Monsieur, ne devait nécessairement apporter aucun changement dans le monaster puisque le chef et les membres étaient toujours les mêmes. Cependant elle y en apporta un très considérable car il fut la première occasion des voyages de long cours du R.P. qui bientôt se multiplièrent au point quil se vit forcé dabandonner presque entièrement à dautres le gouvernement spirituel de la maison. Dabord il se déchargea entièrement pour les confessions des frères convers sur leur père maître, après cela des novices. Pour les anciens, accoutumés à sadresser au prieur dans les absenses, il en est très peu qui allassent se confesser à lui lorsquil revenait et le tems dailleurs quil donnait à la direction de ses enfants ne lui aurait pas permis de les entendre.
Le premier voyage quil fit fut pour aller se faire bénir. Je nai jamais su au juste dans quelle abbaye. Jai seulement entendu dire que la cérémonie sétait faite à Cîteaux. Je ne me rappelé pas quà son retour nous ayons observé aucune cérémonie particulière. Il me semble quil eut été convenable que nous eussions tous été renouveller entre ses mains notre vu dobéissance. Quelques tems après sa bénédiction il envoya des religieux dans le Piémont, ce qui lui occasiona plusieurs voyages asser long. Ensuit dom Gérard de Soleur, dont je vous ai déjà parlé, étant venu à mourir et ayant laissé le R. dom Augustin légatair de tout ce quil pouvait avoir tant à Soleur que dans le Valais, où jai dit quil avait commencé un espèce détablissement, il falut encore sortir souvent pour arranger toutes ses affaires. Il ne voulut pas laisser imparfait ce qui était commencé dans le Valais. [47] Il y envoya des religieux. Il y battit une maison, une église. Il y établit des enfans, etc
Tout cela ne put se faire sans multiplier les courses. Sollicité depuis longtems par plusieurs religieuses émigrées et par dautres qui gémissaient en France sous le joug de loppression, de leur fournir un azile, il crut loccasion favorable de se rendre à leurs désirs. Il les appella dans le Valais, leur fit élever une maison asser près de celle des religieux pour en pouvoir recevoir les secours qui leur étaient nécessaires et ce fut alors que le détail de la direction de ces bonnes filles lentraîna dans des absences de plus de deux et trois mois. Lorsquil revenait à La Valsainte il était rare quil y passat une semaine franche : ou il allait à Romont pour y visiter ses enfants ou bien à Fribourg pour ses affaires. Déjà depuis son élection il cessa de voyager à pied. Lorsque les sorties furent plus fréquente il ne prit plus de religieux pour laccompagner. Pendant son séjour au monaster on le voyait rarement ou seulement en passant aux exercices réguliers. Ses entreprises se multipliant chaque jour, il ne lui fut plus possible décrire toutes ses lettres lui-même, il se choisit un secrétaire. Le petit refens près du chapitre qui lui servait de cabinet fut changé en une chambre bien chaude où il se tenait habituellement et on ne le vit plus sous les cloîtres où les frères étaient obligés de se tenir pour faire leurs lectures dans les plus grands froids de lhiver. Ce cabinet fit peine à plusieurs religieux qui prévirent non sans raison quils seraient par là privés de la présence de leur abbé dans bien des exercices où il avait coutume de se trouver. On lui en témoigna son mécontentement, de même que de la fréquence de ses voyages et de leur mode. Comme aussi de ce que la nécessité où il était de parraître plus proprement vêtu dans le monde, était cause que lon employait pour tous des étoffes plus fines et plus blanches, etc.. Ces plaintes qui ne partaient que dun véritable attachement à sa personne et aux premiers usages de la maison furent regardées comme des murmures, des fautes graves contre la charité et en particulier comme un manque de soumission envers son supérieur dont aucun religieux ne doit jamais singérer dexaminer et de juger les actions et les volontés. Il fallut [48] donc plier, se taire et laisser couler leau.
Jaurais bien désiré, Monsieur, pouvoir vous donner des détails un peu plus circonstanciés sur tout qui sest passé dans le Valais mais jamais je nai rien su de bien positif. Il parraît cependant que cet létablissement des religieux ainsi que celui des femmes eurent toute la solidité que les circonstance pouvaient permettre car on y recevait des novices qui y étaient légalement admis à la profession religieuse. Les deux établissement on subsisté jusquà notre départ de Suisse.
Daprès le petit détail que je viens de vous donner, figurez-vous le R.P. abbé partagé entre sa maison de La Valsainte, celle du Piémont et les deux communautés du Valais, voyer-le tantôt dans lune, tantôt dans lautre et dans chaque, plus occupé de ses enfants et de ses religieuses que de ses religieux et vous aurer, Monsieur, une idée du gouvernement sous lequel jai gémis pendant les trois dernières années que nous sommes restés à La Valsainte, jusquà lépoque de la révolution franco-helvétique. Cest ce dont il me reste à vous entretenir. Comme jai besoin ici de toute ma mémoire pour nomettre rien de ce qui pourra vous intéresser, permettez-moi de prendre quelques tems pour men occuper. En attendant, croyez-moi toujours avec
Onzième lettre
Enseveli depuis cinq ans dans la retraite la plus profonde, condamné volontairement au plus rigoureux silence, nayant à lutter que contre quelques désagrémens domestiques, goûtant le bonheur de pratiquer librement les exercices de ma sainte religion, javais oublié jusquau nom même de révolution et volontiers que jeus demandé comme le père des anachorètes sil existait encore des hommes, sils bâtissaient encore des maisons et des villes et si la diversité des intérêts leur mettait encore les armes en main pour sentredéchirer et se détruire, lorsquun cri soudain se fait entendre jusque dans le fond de notre solitude : « Les Français armés vont entrer en Suisse. » Le R.P. abbé était alors absent. Nous ne crûmes pas devoir nous alarmer parce que plus au fait que nous des affaires [49] politiques, il était le premier intéressé à parer les coups dont nous pouvions être menacés. En effet lon ma assuré quil sy attendait déjà depuis quelque temps. Le grand nombre denfants français quil avait, tant à La Valsainte quà Romont, le bruit que ses différentes entreprises faisaient, même en France depuis quelque tems, lui faisait craindre dêtre un des premiers objets qui fixerait lattention de patriotes, sils pénétraient dans le pays. En conséquence il avait apposté une sentinelle pour lavertir au moindre signal de révolution. Il était donc déjà instruit de tout lorsque nous en apprîmes la première nouvelle. Déjà il avait en secret fait sortir deux religieux profès de La Valsainte, avec plusieurs enfants français et les ayant réunis avec dautres qui se trouvaient à Romont, il leur avait fait prendre la route de lAllemagne et gagner du côté de Constance.
Cependant vers la fin de janvier 1798 les coups étant devenus plus pressans, il vint secrètement à Romont quelques instans avant que la commotion révolutionaire sy fit sentir. Il eut le bonheur den pouvoir faire prendre le large promptement et sans quon sen apperçut, à ceux des siens qui y étaient encore et qui déjà avaient été menacés et même insultés. Puis sans perdre de tems, il partit pour La Valsainte où il arriva sur les 9 à 10 h du soir au moment où toute la communauté était ensevelie dans un profond someil. Sur lassurence que lui avait donné son susdit entreméteur, quil suffisait quil sévada, lui, quelques religieux et tout ce quil pouvait avoir de suspect aux français, et que le reste pouvait rester au monastère, quil lui en répondait et même de toutes les appartenances et dépendances dudit monastère. Le R.P. avait déjà dressé son plan avant dentrer à la maison. En conséquence sans faire aucun bruit, il se contenta de faire éveiller ceux quil destinait à laccompagner. Après leur avoir déclaré quil fallait partir et pourquoi, il leur donna ses ordres pour emballer au plus tôt tout ce quil crut le plus indispensablement nécessaire dans une émigration monastique. [50] et toute la nuit se passa à ce travail.
Pour moi, fatigué du travail de la veille, je dormais profondément. Le bruit des marteaux qui fermaient les caisses vint quelque fois retentir à mes oreilles et troubler passagèrement mon repos mais jy fis si peu dattention que si je nen eusse connu la cause depuis, je ne me serais seulement pas souvenu de les avoir entendu. Bientôt la cloche plus impérieuse me force à faire trêve avec le someil. Je cherche mes souliers où javais coutume de les placer. Il ny sont plus. Je porte la main un peu plus loin et jen trouve une paire de vieux que lon avait substitué aux miens qui étaient neufs. Qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà une énigme qui commence à me troubler. Je men accomode cependant comme je peux et je mavance vers la porte du dortoir qui je trouve fermée. Autre énigme. Je regarde autour de moi, je napperçois personne. Une lumière placée dans le fond de la chambre du sacristain dont la porte était entrouverte minvite à porter mes pas de ce côté. Jentre et jy trouve le R.P. environné de plusieurs religieux qui marrête. Jattens en silence pour savoir quel serait le dénouement de cette scène nocturne qui ne me présageait rien que de sinistre. « Mes enfants, nous dit-il, les Français sont entrés en Suisse. Vous savez les raisons que nous avons de les redouter. Je part avec quelques uns de nos frères. Je vous laisse dans le monastère. Notre frère N. en sera le supérieur. Comme il est étranger, si lon vient pour vous inquiéter, il faudra quil réponde que vous nêtes point français, quils sont partis avec le R.P. abbé qui, en sen allant, vous a laissé les maîtres absolus de la maison. Enfin il faut être fermes et payer de votre personne. Cependant soyer sans inquiétude. Si je vois quil y ait quelque chose à craindre pour vous, je viendrai vous chercher. » Cela dit, il nous fit entrer à léglise pour y chanter matines comme nous pourrions et Dieu sait comment je macquittai de cet office. Né dun tempérament extrêmement sensible et dun caractère pusillanime, un tremblement sempara de tous mes membres. Il se fit dans tout mon corps une révolution quil me serait difficile dexprimer. Je me trouvai dans le même état que si jeusse pris la plus forte médecine. En peu de tems je fus [51] si faible que le soir même il fallut me rendre à linfirmerie où je suis resté jusquà notre départ. Après une telle précipitation de la part du R.P. abbé je croyais quen sortant de matines je ne verrais plus aucuns de ceux qui étaient destinés à le suivre, que déjà depuis longtems ils avaient devancé par leur départ le lever du soleil. Mais quel fut mon étonnement de les trouver encore tous et de ne les voir partir que sur la fin de la matinée dans lincognito le plus authentique car le bruit de cette algarade sétait déjà répandu dans tout le voisinage. Il avait dailleurs été nécessaire de faire des démarches pour se procurer des chevaux et des voitures pour conduire le bagage, de manière que toute la cour était pleine détrangers au moment du départ et à plus de quatre lieux à la ronde on les disait partis quils ne létaient pas encore. Mais en cela le R.P. abbé obéissait à une inclination qui lui est comme naturelle et dont il ne sapperçoit probablement pas, cest de faire tout avec éclat.
Nayant point suivi cette caravane, je ne saurais, Monsieur, vous dire par quelle route elle se mit en marche. Vous leussier rencontrée et curieux de savoir le terme de son voyage, vous eussier interrogé quelques uns de ces bons religieux, (en supposant que lamour du silence ne leur aurait point interdit de vous répondre) aucun neut été capable de vous satisfaire. Tout ce quils eussent pu vous dire : « Le R.P. abbé nous a ordonné de partir, nous avons obéi, mais où allons-nous ? Où veut-il nous conduire ? Cest ce que nous ignorons. Cest ainsi, Monsieur, que lon pratique lobéissance. Et après tout, un général darmée dit-il à ses soldats où il veut les conduire quand il fait battre la générale ? » Autant quil ma été possible den juger, parce que je leur ai entendu raconter depuis, de la charité que les prêtres français émigrés du côté de Constance, ont exercé à leur égard, je crois que les environs de Constance furent leur première retraite. Quoi quil en soit, nous fûmes fort longtems sans entendre parler deux et au vrai, cela nétait pas nécessaire car nous en eûmes bien asser à nous occuper de nous-mêmes.
Privés de notre chef, croyant à chaque instent voir les français entrer dans le monastère, nous navions pas un seul instant de repos. Nous ignorions si le R.P. abbé avait emporté tous ses papiers. Nous appréhendions quà cause de la grande correspondance quil avait en France, il nen fut resté quelque capable de nous faire inquiéter si lon venait à y pénétrer. Ce fut pour obvier à cet inconvénien que je demandai à entrer dans le cabinet et à faire une recherche exacte [52] de tout, afin de brûler tout ce qui pouvait être suspect. La première lettre sur laquelle je mis la main fut une lettre de mon oncle qui métait écrite depuis près de 5 ans qui ne contenait rien que de propre à mencourager et me fortifier dans ma vocation et que cependant lon navait pas alors jugé à propos de me montrer, pendant quon maurait ordonné de laller voir au péril peut-être de ma vocation, mais pour favoriser les intérests de la maison. Je regardai cette lettre comme un présent du ciel dans la circonstance. Je la baisai plusieurs fois avec respect et la conservai longtems comme une précieuse relique car cet oncle qui ma élevé et à qui je dois le bonheur du sacerdoce était mort alors. Le R.P. abbé en reçut la nouvelle dans le tems mais il ne me la communiqua pas. Ce ne fut que deux années après, un jour que dans la conversation, je lui parlais de mon oncle, il me dit dune manière fort leste et qui me perça le cur : « Bon ! Il y a longtems que vous navez plus doncle. » Je najouterai ici aucune réflexion, Monsieur. Vous senter aussi bien que moi tout ce quun pareil procédé a de choquant et de rebutant. Pardonnez-moi cette digression qui na guère de rapport avec mon sujet.
Après avoir fini mon travail et brûlé tout ce que je crus prudent de dérober à la connaissance, pour entrer dans lesprit du R.P. qui nous avait recommandé de nous faire passer pour les maîtres de la maison sans quil fut plus en aucune manière question de lui, je proposai de soustraire du chapitre et du chur sa crosse qui était la marque extérieure de son gouvernement mais jamais il ne me fut possible de faire entendre raison aux religieux. Sur ce point peu sen fallut quon ne me regarda comme un moine révolté qui voulait anéantir lauthorité de son supérieur légitime. Jeus beau dire que cétait agir conformément aux vues du R.P., on nen voulut rien croire et il fallut obéir et se taire pour ne point scandaliser les esprits. Mais nous nous inquiétions pour rien. Les français navaient pas envie de venir cher nous et quand il y seraient venus, nous avions moins à craindre deux que des gens du pays.
Dès quen effet on eut appris à Charmay le départ précipité du révérend père, on commença à former des soupçons sur nous et dans la crainte que quelquun de nous vint à sévader ou a entretenir quelquintelligence secrète au-dehors ou à enlever de largent et des effets, etc
la commune de Charmay délibéra denvoyer une grade composée de 12 hommes qui seraient à la charge de la maison. La plupart étaient ou anciens domestiques ou des ouvriers qui avaient été [53] qui avaient été à nos gages. Mais lespérance quils avaient fondés sur de mauvais propos, de trouver leur fortune faites cher nous fut cause quils usèrent à notre égard des plus mauvais procédés. Ils cherchaient à sy aucthoriser en faisant courir le bruit que le R.P. abbé était détenu prisonier à Fribourg et que nous ne devions plus avoir despérance de le revoir jamais. La crainte,- en effet, quil avait dêtre insulté par ces rustauds, était bien suffisante pour lempêcher de reparraître au monastère.
Ce fut sans doute la connaissance quon lui donna de la manière dont nous étions traités qui le détermina à nous écrire demballer au plus tôt ce qui nous était le plus indispensablement nécessaire et en particulier tout ce qui regardait la pharmacie et de partir en diligence en prenant la route de Fribourg sur laquelle il se proposait de nous joindre. Pour le reste des effets que nous ne pouvions emporter, il chargeait Mr labbé de Fonteuil, chanoine qui demeurait alors au monastère, den prendre le soin conjointement avec le nommé Théodule Blanc de Corbières dont jai déjà parlé.
Cet ordre était général et nexcluait absolument personne. Chacun se mit donc à travailler de son côté et à disposer ses pacquets avec le plus déconomie possible pour ne point se trop charger de bagages. Pour moi, me tenant aux termes exprès du R.P., javais ramasser très exactement le peu que javais pour lusage de la pharmacie et lavais mis en état dêtre emporté. Mais le cellérier mayant refusé ce qui était nécessaire pour fermer mes caisses, dans la crainte que les drogues ne tombassent entre les mains de gens qui en auraient abusé, voyant quil ne voulait pas les emporter, je marangeai de manière à les faire prendre après notre départ par un jeune homme sorti de La Valsainte, qui demeurait à Charmay comme chirurgien et je ne me réservai que ce que je pus facilement porter sur le dos dans une petite gipsière. Jai depuis bien regrèté cette perte, mais le Providence, comme on le verra, y a abondament pourvu.
Trois jours se passèrent à peine entre lordre et le départ, religieux, convers, frères donnés, enfans, car sans les y forcer on leur laissa la liberté de nous suivre. Quelques uns retournèrent cher [54] leurs parents, les uns de bonne volonté, les autres parce quils en furent requis. Plusieurs nous suivirent parce quils navaient ni lâge ni le discernement suffisant pour opter. Le plus grand nombre ne demanda pas mieux que de venir avec nous parce quà cet âge on aime à courir et que ce voyage dailleurs, quils croyaient peut-être nêtre que de quelque jours, leur offrait la perspective dune vie beaucou plus dissipée et plus agréable que celle quils menaient à La Valsainte. Tous donc se trouvèrent prêts à partir de beau matin le 10 février 1798. Pendant que lon chargeait les traîneaux, seul devant la porte, je me livrai au plus tristes réflexions. Je ne pouvais mempêcher de verser des larmes en fixant cette maison que je croyais devoir être le lieu de ma sépulture. Je ne pouvais, sans frémir dans létat dinfirmité où je me trouvais, envisager les maux sans nombre qui allaient fondre sur ma tête. Cette émigration ne moffrait quune algarade mal concertée par leffet dune terreur panique à laquelle jaurais bien voulu pouvoir me soustraire. Je ne cacherai pas même que dans les trois derniers jours, jai fait en secret des démarches pour me faire authoriser à vivre en trappiste solitaire dans le pays. Mes démarches ayant avorté, je me trouvais forcé de mattacher à la fortune de mes frères aussi ignorants que moi sur le lieu où on allait les conduire, mais plus obéissans et plus soumis aux ordres de leur supérieur. En vain au moment du départ jetai-je les yeux ça et là pour voir sil ne me serait pas possible de me sauver quelque part sans que lon mapperçut. Il me fallut suivre léquipage au milieu des neiges et des glaces, ayant à peine la force de me soutenir et en faisant dans mon cur mes adieux au monastère. Jy formai en même tems le plus vif désir dy revenir mourir un jour.
Le détail de mes cinq premières années de religion, Monsieur, vous ont fait voir un moine tracassé dans son cloître. Vous aller maintenant le voir en route. Il y sera toujours le même. Mais comme nous avons beaucoup de chemin à faire, permetter-moi de prendre un peu de repos et croyer-moi toujours
Douzième lettre
[55] Il était environ 10 h du matin, vers le milieu de février de lannée 1798 lorsque nous sortîmes du monastère. Vous savez, Monsieur, que cest lépoque où lhyver fait sentir toutes ses rigueurs dans nos montagnes. Il ny avait eu cette année que fort peu de neiges, que des dégels importants avaient convertis en glace et elles étaient telles dans tous les chemins que nous fûmes obligés de nous faire précéder par un pionnier, qui en traçant la glace facilita aux chevaux le moyen dacrocher leurs pieds. En qualité de chirurgien je tins larrière-garde, étant obligé de surveiller quelques infirmes étendus sur des traîneaux et plus encore à cause de mes propres infirmités car quelque lentement que savançat la caravane, obligé de la suivre à pied, javais beaucoup de peine de la faire alongé. Heureusement je nétais pas le seul, trois ou quatre de mes frères, non moins infirmes que moi, me servirent de consolation et sans fort nous embarasser du silence, comme plus ancien jétais dailleurs supérieur de la bande, tout en nous entretenant de notre malheur, nous arrivâmes non sans peine, après une très courte halte à Villar-Volar, à lauberge du Mouret, sur les cinq à six heures du soir. On voyait à peine clair. Notre trouppe était composée au moins de 35 à 40 personnes, sans compter les voituriers. Il ny avait que le cabaret pour nous héberger. Encore était-il plein de buveurs, parmi lesquels je me rappelé quun prêtre à moitié yvre me fit bien pester en ne cessant de me présenter le verre pour me forcer à boire. Javais bien autre chose à penser. Fort peu en peine des religieux et des enfants bien portants, je bornai mes soins à mes infirmes que je plaçai le mieux quil me fut possible après leur avoir fait donner quelque chose. Puis, sans rien prendre moi-même, je me jettai sur un banc dans la chambre du cabaret au milieu de tous les yvrognes et là jattendis sans fermer lil que le jour vint nous donner le signal du départ. Un voyage commencé sous de si heureux auspices ne maugurait pas fortune, au moins pour ce monde.
A peine le cellérier, conducteur de notre caravane, vit-il poindre laurore quil se mit en devoir déveiller tout son monde. Nos chartiers qui, profitant de loccasion, sétaient occupés à riboter jusquà près de minuit et qui navaient pas coutume de devancer le jour comme les trappistes, se firent exciter plus dune fois. Pleins de mauvaise humeur de se voir interrompre au plus beau moment de leur someil, ils faillirent nous mettre dans le plus grand embarras. Tous parlaient de sen retourner chez eux. Aucun ne voulait nous conduir plus loin, alléguant pour [56] raison quils étaient bien convenus de nous voiturer jusquau Mouret parce quon leur avait dit que le R.P. abbé devait sy trouver pour nous prendre, mais que ny étant pas ils nétaient pas obligés davancer davantage et que nous navions quà nous pourvoir. Dailleurs les faux bruits que lon débitait sur la situation du R.P. que lon disait être détenu prisonier à Fribourg ne servaient quà les fortifier encore davantage dans leur résolution. Cependant le cellérier, qui sans doute les avait trompé, ne négligea rien pour les adoucir et les gagner. Il leur paya bouteille, les fit bien déjeuner et moyenen quelques pièces de 20 bts il vint à bout de les déterminer. Quid non mortalia pectora cogis etc
Comme nous navions rien déchargé de nos bagages, il ny eut quà atteller et dès la pointe du jour, par le plus épais brouillard, accompagné dun givre picquant, nous prîmes la route de Fribourg. Après avoir disposé mes infirmes sur leur traîneau le mieux quil me fut possible pour les garentir du froid, nayant point à craindre de mégarer, je pris seul les devants. Je marchais ainsi triste et enfoncé dans les plus sinistres pensées, lorsquà la descente du bois de Marly, à quelques pas de la carrière, japperçois le R.P. abbé monté sur son cheval. Les inquiétudes que lon avait cherché à nous inspirer sur son compte me rendirent sa rencontre doublement prétieuse. Je mempressai de lui en témoigner ma joie. Il maccueillit avec bonté, sinforma de mes frères, etc
Je lui dis que dans peu il allait les voir parraître. Mais mengageant à suivre tranquillement ma route, il picqua et sempressa davancer à leur rencontre, semblable à un général darmée qui vient à la découverte, il ne lui fallut quun instant pour reconnaître ses gens et après les avoir ranimé par sa présence je le vis bientôt repasser ventre à terre pour nous devancer jusquau pont de Marly où des chevaux et des voitures nous attendaient déjà depuis le grand matin. Les chevaux étaient attelés quand nous y arrivâmes. On ne prit que le tems nécessaire pour décharger et recharger. Chacun monta sur la voiture qui lui fut assignée par le R.P. Ceux qui en étaient en état continuèrent la route à pied et nous partîmes en prenant des chemins détournés pour gagner la grande route de Berne sans être obligés de passer par Fribourg. Tout ce que je me rappelle cest que les chemins étaient horriblement [57] mauvais et que nous faillîmes verser plusieurs fois avant que darriver à la grand-route.
Avant, Monsieur, dentrer dans le détail des particularités que ma mémoire me fournira sur notre voyage, vous me serer peut-être pas fâché davoir une idée de lordre que nous avons observé pendant notre route, de la manière dont nous accordions laustérité de notre règle avec la circonstance où nous nous trouvions. Nous logions ou dans des auberges ou dans les monastères On se couchait toujours vers les dix ou onze heurs selon que le soleil se levait plus ou moins vite parce que cétait son lever qui nous donnait le signal du réveil et que nous ne dormions jamais plus de six à sept heures. Chacun était pourvu de sa couche qui consistait en une couverture de laine, un traversin rempli des hardes de change. Ainsi il ny avait nulle part dembarras pour les lits car le plancher nous offrait partout la facilité de nous y étendre. Quand nous rencontrions des granges avec de la paille ou du foin nous en profitions. Lon partait toujours au point du jour, sans rien prendre à lexclusion des enfants et des infirmes que lon faisait déjeuner. Tous ceux qui se portaient bien et croyaient en avoir la force, allaient à pied. Gardant le plus grand silence, il nétait pas permis de répondre aux interrogations dun étranger. Nous marchions jusquà midi. A midi lon sarrêtait dans quelquauberge pour faire raffraîchir les chevaux, pour faire dîner les enfants et les infirmes. Après environs 2 h de halte que les religieux employaient à dire leurs offices, on se remettait en route jusquà la chute du jour. Alors on arrêtait pour passer la nuit. Après avoir déchargé pendant quon préparait le déjeuner, le dîner et le souper, car ces trois ouvrages, malgré les fatigues du voyage étaient reliés en seul volume, les religieux récitaient leur office. Puis on se mettait à table pour manger la première fois de la journée. Il était souvent 8 et même 9 h du soir. Si cétait dans une auberge, on avait grand soin de ne rien demander qui ne fut conforme à la Règle. Ainsi tout le repas consistait en une souppe et un seul plat de légumes si lon pouvait en avoir, ou le plus souvent des pâtes cuites ou frites et de leau pour toute boisson. On avait soin [58] de recommander aux aubergistes de faire damples portions. Mais les gens peu accoutumés à servir des trappistes ne donnaient le plus souvent aux pauvres religieux que la moitié leur soul. Ce qui les contristait fort et les forçait de se rejetter sur le pain, au risque souvent de sincommoder. Cétait bien pis lorsque nous mangions dans quelque monastère. Nous avions alors une nourriture plus choisie et mieux préparée, il est vrai, mais elle était si modique pour des gens affamés et accoutumés à se remplir jusquà la gorge, que la plupart mouraient de faim en sortant de table et surtout ceux qui se tenant strictement à la lettre du règlement, refusaient de manger plus dun seul met après la souppe ou qui ne voulaient point y toucher parce que ces mets étaient le plus souvent ou des ufs ou du poisson. On nous servait du vin. Mais jamais dans les premiers tems de nos voyages nous ne bûmes que de leau. Tous les jours avant de partir nous tenions le chapitre des coulpes où lon saccusait de toutes les fautes commises dans la route et où lon en recevait pénitence. Tous les vendredis, en quelquendroit que lon fut on prenait la discipline tous ensemble avant le jour. Enfin on tâchait de ne rien négliger de ce que lon pouvait absolument pratiquer. Les jours de dimanches et de fêtes on sarrangeait de manière à pouvoir dire la messe. Toute la communauté y communiait. Pendant la messe on chantait les litanies du Sacré-Cur et après la messe les enfants chantaient le salve. Souvent les religieux de chur psalmodiaient les petites heures avant ou après. Tel est lordre, Monsieur, que nous avons constament observé réunis ou divisés, dans notre voyage jusquà notre entrée en Russie. Vous comprenez ce quil a dû en coûter, surtout à ceux qui voyageaient à pied quelque tems quil pût faire. Pour moi, chargé des infirmes et infirme moi-même, quoi que toujours enfermé et porté dans une bonne voiture, je nai pas laissé que davoir beaucoup à endurer. Heureux si je lai fait comme je le devais pour lamour de Dieu et en esprit de pénitence. Mais hélas ! je ne pouvais me tirer de lesprit que nous ne faisions quune course inutile et mon mécontentement diminua au moins de beaucoup mon mérite.
[59] Quoique nous eussions pu aller le même soir coucher à Berne, cependant le R.P. aima mieux nous faire arrêter à moitié chemin pour que nous neussions quà passer dans cette ville ou tout nous donnait sujet de craindre de recevoir quelques insultes. La nouveauté du spectacle que nous y donnâmes le lendemain matin nous attira les regards dun grand nombre de spectateurs, quelques brocards, mais aucune avanie, tellement quen voyant la paix et la tranquillité qui régnait dans la ville je mimaginais quon nous avait trompé en se servant du prétexte dune révolution instante pour nous faire abandonner notre monastère. Cependant nous ne fûmes pas plutôt sortis des portes de Berne quun bataillon de troupes marchant en bon ordre, bien armé et suivi de toutes les munitions de guerre qui savançait pour sopposer à lentrée des français et que nous fûmes obligés de laisser défiler devant nous, ne nous fit que trop connaître la vérité et en bons soldats du pape, peu amis des mousquets, des canons et des armes, nous bénissions Dieu intérieurement de nous voir soustraits aux dangers que courrent ceux qui sy trouvent exposés. Cest en faisant ces salutaires réflexions que nous arrivâmes sur le soir à Saint-Urbain, grand et magnifique monastère de bernardins, situé sur la droite à quelques distances de Soleur. Nous le trouvâmes investis de gardes ce qui nous inspira dabord une certaine frayeur, craignant dêtre venus nous jetter entre les mains de nos ennemis. Mais nous eûmes bientôt lieu de nous rassurer lorsque nous apprîmes que ces troupes étaient à la solde de labbé qui les avait demandé pour sa sûreté. Nous y fûmes reçus avec la plus compatissante charité. Le R.P. en emporta quelques secours pour nous aider à faire notre route. Un ancien frère convers de La Trappe, natif dAbbeville ou environs, qui sétait réfugié dans cette maison, se joignit à nous pour éviter de courrir seul les dangers dune seconde révolution. Si notre genre de vie eut été un peu plus à la portée de la faiblesse humaine nous neussions pas manqué [60] dautres prosélites qui seraient venu tenter fortune avec nous car les esprits étaient effrayés et on ne cessait de louer la prudence du R.P. abbé et son activité pour nous soustraire aux coups dont le pays et en particulier létat monastique paraissait menacé. Ce furent au moins les adieux que nous reçûmes de presque toute la communauté rassemblée au moment où nous montâmes en voiture pour reprendre notre route. Quoi quils en ayent dit cependant, je ne crois pas quil y en eut beaucoup qui fussent tentés de nous suivre.
Vous nattendez pas sans doute de moi, Monsieur, que jentre dans le détail des moindres circonstances de notre voyage. Ce serait demander de moi limpossible puisque jignore jusquau nom de la plupart des lieux par où nous avons passé, le silence rigoureux que nous observions ne nous laissant pas la liberté de nous en informer et pour vous faire voir jusquà quel point nous portions la pratique du silence, je terminerai cette lettre par une petite anecdote qui me concerne personnellement. Voici le fait.
Nous approchions dune petite ville que je crois avoir entendu nommée Linsberg. Pendant que les chevaux étaient arrêtés pour rafraîchir, javais pris les devants à pied. Je marchai seul lentement le long dun petit bois lorsque je vois arriver au grand galop deux cavalliers dont lun parraissait un bon fermier et lautre un soldat. Dès quils me virent ils ralentirent leur marche et le fermier qui parlait français maddressant la parole me demanda qui jétais et où jallais. Lon mavait deffendu de parler à qui que ce soit et jaurais cru me rendre coupable de désobéissance en répondant. Le fermier insista en élevant la voix. Toujours même silence de mon côté. Je parrus même ne faire aucune attention à ce que lon me demandait. Le soldat qui je crois avait plus dun coup dans la tête sarrêta tout court et se mit à me parler allemand. Voyant que je ne lui répondais pas, il ne tarda pas à se mettre en colère puis, tirant son sabre, il savance vers moi en disant en mauvais [61] français que si je ne me hâtais de lui répondre, il allait me couper mon tête. Il était déjà sur moi, sabre levé. Vous sentez que je ne délibérai pas longtems. Quelquamateur que je fusse du silence, je ne crus pas devoir le garder au péril de ma vie. Je répondis à mon agresseur que jétais religieux de lOrdre de saint Bernard, voyageant avec plusieurs autres quil avait dû rencontrer et que si je ne lui avais pas répondu aussitôt, cest quil nous était deffendu de parler à qui que ce soit. « Hé ! Marant, me répondit-il, que ne le disait-tu tout de suite ? Dieu ne ta-t-il pas donné une langue pour en faire usage comme le reste des hommes ? Je tassure que si tu ne mavais pas répondu je te mettais la tête en bas. » Puis remettant son sabre dans le fourreau, il continuèrent leur route sans minquiéter davantage. Cette petite aventure fut pour moi un avis au lecteur qui mapprit que les lois les plus sages doivent être entendues et observées avec les modifications que les circonstances et la prudence exigent. Aussi dans tout le reste du voyage ne me suis-je jamais fait le moindre scrupule de répondre toutes les fois que jai été interrogé, nonobstant toute pratique et réclamation contraire, une conduite différente me parraissant un judaïsme plus propre à faire mépriser la religion quà la faire respecter. Comme nos voyageurs différèrent encore assez longtems je massis au coin du bois pour les attendre. Vous voudrez bien me permettre dy rester encore un peu enfoncé, dans mes réflexions, pour me reposer. Je reprendrai le fil de ma narration quand ils seront arrivés, trop heureux si elle peut contribuer à vous faire passer quelques instans agréablement. Jai lhonneur dêtre
Treizième lettre
Vous êtes sans doute impatient, Monsieur, de me voir continuer ma route. Vous croyez peut-être que les avantures vont se multiplier à chaque pas. Mais nous traversâmes ainsi [62] toute la Suisse sans quil nous soit arrivé la moindre chose. Sur le point d'entrer dans Lensberg où nous devions passer la nuit, le bruit que nous entendions dans la ville, les cris dont retentissaient les bois et les campagnes dalentour, plusieurs coups de fusil tirés de côtés et dautres, tout nous faisait craindre dy être inquiétés. Mais nous navions pas à choisir. Il fallait y descendre ou coucher à la belle étoile. Laubergiste auquel nous nous addressâmes ne fit aucune difficulté de nous loger. Le bruit de notre arrivée se répandit bientôt dans toute la ville et en un instant lauberge se trouva remplie de gens qui vinrent pour satisfaire leur curiosité. Sil y en eut qui rirent et badinèrent sur notre compte, sans cependant nous insulter en aucune manière, dautres nous firent parraître des sentiments bien différens. Un des principaux de la ville, touché de compassion, voulut pourvoir à notre subsistance et sur les ordres quil en donna à laubergiste, nous fûmes servis avec abondance, je dirais même presque avec profusion et le R.P. en partant reçut encore des aumônes considérables. Cest ainsi, Monsieur, que la divine Providence qui veillait sur nous à presque partout suscité des âmes charitables pour pourvoir à tous nos besoins.
Nous en fîmes encore lépreuve dune manière bien sensible en entrant dans la Suabe. Le R.P. abbé nous fit arrêter sur la frontière dans un bourg assez considérable et nous plaça dans une auberge où nous fûmes obligés de séjourner plus dune semaine jusquà ce quil eut pu nous trouver un endroit propre à passer le reste de lhyver. Comme nous étions dans le tems des jours gras, notre présence dans cette auberge ne pouvait quêtre très à charge au maître de la maison, puisque remplissant presque tous les appartements il se trouvait dans limpossibilité de favoriser les divertissements de la jeunesse et quil se trouvait par là même privé du profit qui devait lui en revenir. Cependant il nen témoigna absolument aucun mécontentement. Il prit de nous tous les soins imaginables. Notre nourriture était toujours préparée avec soin et avec abondance. Ces bonnes gens [63] venaient souvent sédifier en assistant à nos exercices de piété, ce quils faisaient encore plus particullièrement en nous suivant à léglise où nous allions régullièrement matin et soir pour y chanter la messe, les vêpres et le salve et où nous étions toujours accompagnés dun grand concours de peuple. Lorsque nous fûmes sur notre départ, jamais il ne nous fut possible de faire accepter le moindre argent à laubergiste. Toute sa réponse fut quil sestimait trop heureux davoir pu loger des saints dans sa maison et quil serait suffisament payé par le secours de nos prières. Comme je métais munis de quelques croix-reliquaires, etc
je leur présentai au moins ces petits présens quils reçurent avec reconnaissance. Une telle libéralité de la part dun homme dauberge nous eut singulièrement surpris si nous neussions été visités deux à trois fois pendant notre séjour par un homme de distinction qui parraissaît être le seigneur du village et que nous avons toujours cru avoir caché sa charité en en donnant tout lhonneur à notre hôte. Mais quelquen ait été lautheur, des traits semblables ne sont pas communs dans le siècle où nous sommes.
Si jétais édifié et souvent touché jusquaux larmes en voyant la charité des fidèles à notre égard, jétais indigné du peu dattention que lon avait pour ne payer ses bienfaits que par les plus grands désagrémens. Je crois, Monsieur, que vous mettant dans la place des gens, vous en penserez comme moi. Toute notre troupe, et particulièrement les enfants, était rongée de vermine. Comme nous couchions par terre et dans nos propres couvertures, nous nétions pas dans le cas doccasioner sur ce point de préjudice considérable, mais il nen était pas ainsi des enfants, quoiquils eussent leur couche avec eux comme les religieux. Le R.P. voulait toujours dans les auberges quon leur procure des lits, les beaux, les bons et les mauvais, tous lui étaient indifférens. Ces enfants infectaient tout et quels désagréments pour les gens obligés de loger le publiq, lorsquaprès notre sortie ils venaient à sen [64] appercevoir, dans quelle dépense la nécessité de laver et de changer toutes leurs couches ne devait-elle pas les jetter ? Pour moi si jeus été le maître, par charité pour mon prochain uniquement fondé sur ce principe de la loi naturelle, de ne point faire à autrui ce que nous ne voulons point qui nous soit fait à nous-même, je me serais fait un devoir de ne faire coucher les enfants que dans les granges. On en a parlé plusieurs fois très sérieusement au R.P. abbé qui ne crut devoir faire aucun cas de lobservation, sans doute parce que jugeant des autres par lui-même, il les croyait aussi peu délicats que lui sur larticle de la vermine dont il était ordinairement toujours couvert.
Je vous ai dit, Monsieur, que le R.P. abbé nous avait fait arrêter dans cette auberge pendant quil irait nous chercher un lieu où nous pussions passer le reste de lhyver. Ce que je vais vous raconter je le tiens dun ecclésiastique qui en a été lui-même le témoin. A 7 lieux environs du bourg où le R.P. nous avait laissé, se trouve une grosse abbaye de femmes de lOrdre de Cîteaux connue sous le nom de Clautre-Val. Le R.P. crut quà raison de la confraternité, en frappant à cette porte on la lui ouvrirait et puis, la sensibilité et la compassion, vertus plus naturelles au sexe
tout lui donnait lieu despérer une heureuse réussite. Il saddresse directement à labbesse, personne très respectable. Si elle eut suivi linclination de son cur laffaire eut été terminée sur le champ. Mais elle ne voulut rien faire sans en avoir auparavant conféré avec le directeur de la maison qui était un bernardin de la maison de Fenebac dans le Briseaut. Cet homme sy opposa fortement et ne négligea rien pour empêcher labbesse de consentir aux vives sollicitations du R.P. abbé. En vain revint-il plusieurs fois à la charge. Il eut beau faire, il ne put rien obtenir. Il fallut donc prendre son parti et il résolut de se retirer le lendemain matin en sabandonnant à la Providence. Mais heureusement il navait pas fait ses adieux à labbesse. Voulant donc la saluer avant de partir et layant fait appeller au parloir, quelle fut sa surprise de la trouver entièrement changée à son égard. Nonobstant toutes les oppositions du directeur de la maison, ne suivant que limpulsion de sa charité, elle avait pris la nuit la résolution de faire appeller le R.P. et de lui accorder sa demande. Celui-ci [65] adorant la bonté de Dieu dans les dispositions de labbesse lui en témoigna sa vive reconnaissance. Il ne lui laissa pas ignorer quil ne sagissait pas de loger et nourrir seulement cinq à six personnes, mais 30 à 40, tant religieux quenfants. Labbesse ne sen sentit que plus touchée et plus portée à le tirer dembarras et non seulement elle lexhorta à partir promptement pour nous venir chercher, mais elle lui fournit encore les chevaux et les voitures nécessaires.
Il vint donc sans différer et nous sortîmes de notre auberge le jour des Cendres. Les chemins étant affreux il ne nous fallut pas moins de toute la journée pour faire nos sept lieux. Il était presque nuit quand nous arrivâmes. Comme nous y étions attendus, nous trouvâmes tout disposé pour nous recevoir. On nous logea dans un petit bâtiment séparé du monastère qui parraissait avoir été destiné autrefois à la réception des hôtes et qui était alors occupé par des personnes séculières qui ne furent pas fort contents dêtre obligé de se resserer dans le même logement pour nous procurer de la place. Bientôt nous y vîmes arriver la plus grande partie de ceux de nos frères qui étaient du côté de Constance, avec les enfants qui les accompagnaient et nous nous trouvâmes une communauté de plus de 75 personnes qui vécurent pendant plus de cinq semaines à la charge entière du monastère, car on nous fournissait la nourriture, le bois, la lumière, tout ce qui était nécessaire pour blanchir nos hardes. On prit un soin particulier de nos infirmes à légard desquels on népargna ni les remèdes ni les adoucissements que leur situation exigeait. Enfin il est impossible dexprimer jusquoù ces vertueuses dames ont porté leur charité à notre égard. Elles eussent cependant peut-être encore été plus loin si Mr leur directeur ne se fut pas toujours tenu ferme dans sa manière de penser. Il voyait avec peine tout ce que lon faisait pour nous. Il nest pas venu une seule fois nous visiter et quoique nous allassions plusieurs fois par jour à léglise, il ne nous est jamais arrivé de ly rencontrer.
Comme nous nétions pas seuls les objets de la sollicitude du R.P. abbé, dès quil nous vit placer dans cette maison selon ses désirs et quil fut sûr que rien ne nous manquait, il soccupa de nos frères du Valais que la révolution avait aussi chassé de leur monastère ainsi que des religieuses. Ce qui lobligea de faire plusieurs voyages. Mme labbesse lui en facilita les moyens en lui prêtant chevaux et voiture et peut-être même encore lui fournit-elle de largent.
[66] Je ne dois pas omettre ici un petit incident qui me regarde plus particulièrement et qui eut lieu avant son départ, mais pour y donner plus de jour il faut que je reprenne les choses de plus haut. Dans les derniers tems que nous demeurâmes à La Valsainte, les absences du R.P. abbé étant devenues très fréquentes, les prieurs se trouvèrent seuls chargés dentendre les confessions et par interim la maladie ayant mis un ou deux desdits prieurs dans limpossibilité de remplir ce ministère, je fus souvent dans le cas de les suppléer, ce qui mattira la confiance de plusieurs de la communauté. A lépoque de la révolution, après le départ du premier détachement, je me trouvai seul dans le cas dentendre les confessions des religieux, des novices et des convers. Or à cette époque, il y avait dans le monastère depuis 15 mois environ un ancien religieux de La Trappe qui à la mort de dom Gérard, chez qui il demeurait près de Soleur, vint se retirer à La Valsainte, ayant avec lui 7 à 800 £ dargent, sans compter bien des petits effets. Ce religieux entièrement faible de tempérament ne pouvait se résoudre dembrasser notre réforme et je savais quil méditait le projet de se retirer en Italie dans une maison réformée de Cîteaux. Je crus quil était de mon devoir (ce religieux nayant contracté cher nous aucun engagement) de lavertir de tout ce qui se passait, car il ignorait tout, de lui faire connaître que le R.P. abbé devait au premier jour nous venir enlever pour nous conduire où il ne savait pas lui-même, afin quil put délibérer sur le parti quil avait à prendre ou de nous suivre ou de se retirer quelque part. Loin dêtre disposé à nous suivre, je trouvais un homme qui me remerciat du bon office que je lui rendais en lavertissant et crut loccasion favorable pour se retirer où il avait projeté. Mais lembarras était de ravoir au moins son argent. Comment faire ? Le R.P. avait tout emporté avec lui et il ne restait pas un sol à la maison. Je lui conseillai que sil était bien décidé à ne nous pas suivre, il eut à présenter une requette au plus prochain district à leffet dêtre aucthorisé à retirer en valleur réelle ou au content la somme qui lui appartenait, nétant point profès de la maison et quil fournirait en même tems toutes les preuves quil pourrait de la propriété de cette somme. Nous étions en devoir dexécuter ce projet, lorsque lordre de partir arriva et le pauvre religieux sans resource quelconque fut obligé de nous suivre, nonobstant toutes ses répugnances, parce que nétant pas sûr de réussir, il aima encore mieux éprouver notre sort que de se trouver exposé à languir, accablé de misères et réduit aux dernières nécessité. Je navais certainement rien [67] foncièrement à me reprocher dans cette affaire et je crois avoir agi conséquament aux principes de la religion et de la probité. Cependant à notre première entrevue avec le R.P. abbé comme je savais quil ne mapprouverait pas, je voulus le prévenir moi-même de ce qui sétait passé. Il mécouta avec beaucoup dattention et me fit un grand crime de ma conduite à légard du religieux que javais exposé, disait-il, à manquer la vocation. Il me dit quil fallait au plus tôt men confesser, ce que je fis à lui-même dans le premier moment libre que je trouvai aussitôt après notre arrivée à Claustreval. Ma confession finie, il me demanda la permission de se servir de ce que je venais de lui dire. Je lui répondis que je la lui donnais dès que cela pouvait servir à mon bien et à la gloire de Dieu. Je rentrai aussitôt avec lui dans la chambre où toute la communauté était rassemblée et quelle fut ma surprise lorsque je lentendis addresser la parole à mes frères en ces termes : « Le Frère François de Paule ne confessera plus, ce sera le Frère Philippe. » Et vous notterer que ce Frère Philippe était un novice, très peu instruit de nos règlements et qui avait à peine quelque teinture du saint ministère. Je nétais pas fâché dêtre déchargé de cette besogne, cependant le mode de mon interdiction me fit une impression quil mest difficile dexprimer. Je tombai dans une tristesse et une mélancholie quil ne me fut pas possible de vaincre et qui fut pour moi le germe dune maladie des plus sérieuses qui faillit à memporter.
Le R.P. abbé nous laissa donc à Claustreval pour soccuper des religieux et religieuses du Valais, de lémigration desquels je nai eu aucuns détails. Tout ce que jai su cest quils ont eu grandement à souffrir aux passages des montagnes et quils ont été exposés plusieurs fois à être inquiétés par les troupes. Je nai rien su non plus de positif sur les endroits où le R.P. abbé les plaça. Je me rappelle seulement que quelques jours avant que je tombasse malade, il me fit monter à cheval avec lui et que nous fûmes dans une petite ville à quatre lieux environs de Claustreval, visiter un détachement de ses religieuses quil avait logé dans une maison particulière. Les autres, à ce que jai ouï dire, avaient pris la route de la Bavière. Pour les religieux, ils nous joignirent plus tard par détachements sans que jai jamais su où ils avaient été.
Cependant la saison savançait. Nous étions déjà au milieu du carême et le tems devenu plus doux invitait à se mettre en voyage. Le R.P. dailleurs avait ramassé tout son monde. Il soccupa donc de notre départ. Il se proposait de nous faire tous embarquer sur le Danube pour [68] gagner lAutriche où il avait résolu de solliciter auprès de lempereur les moyens de sétablir dans ses états. Le chemin quil y avait à faire jusquau Danube était assez considérable. Son monde était trop nombreux pour nen former quune seule bande, attendu quil fallait voyager au frais du publiq. Il prit donc le parti de former plusieurs divisions dans chacune desquelles il y avait religieux de chur, novices, convers et enfants. Il leur était très strictement enjoint de naller dans les auberges que dans des cas absolument indispensables mais de saddresser toujours dans les communautés religieuses quils rencontrerayent. Chaque division, par différents chemins, tendaient au même but qui était de sapprocher des rives du Danube, pour sembarquer ensemble. Je ne puis absolument rien dire de ce qui sest passé dans leur voyage, étant resté malade à toute extrémité au moment de leur départ. Vous me permetterez donc, Monsieur, de les laisser voyager et de ne vous en plus rien dire jusquà ce que ma santé me permette de me rejoindre à eux. En attendant, sauf à vous ennuyer un peu, je vais vous faire le détail de tout ce qui mest arrivé pendant ma maladie. Jen ferai le sujet de la lettre suivante. Croyez-moi toujours avec les sentiments de la plus parfaite considération.
Quatorzième lettre
Jétais parti plus dà moitié malade de La Valsainte. Les premières fatigues du voyage, loin de me rétablir, ne firent que maffaiblir. La nourriture dont nous faisions habituellement usage à Claustreval, quoique exellente pour des gens de bon appétit et pourvus dun bon estomach, ne me convenait nullement. Avec une souppe épaisse à la farine grillée, on nous donnait presquà chaques repas des pâtes fort peu délicates, cuites à leau et passées ensuite au beurre noir. Le pain était de seconde farine dépautre, extrêmement dur et sec. Je mangeais par nécessité mais chaque repas était ordinairement suivi de pesanteurs, daigreurs, de manière que la plus grande partie de mes nuits se passaient à tousser et à vomir des glaires avec une partie de la nourriture. Je tombai chaque jour à vue dil. Ma poitrine irritée par les secousses a toux me faisait beaucoup souffrir et il ne se passait guère de jour que je ne visse [69] quelques filets de sang dans mes crachats. Jexposai ma situation au supérieur. Je lui en fis connaître la cause. Je reçu pour toute réponse de faire pour moi ce que je ferai pour un autre. Ce nétait pas des remèdes quil me fallait mais un changement de régime quil ne m'était pas possible deffectuer par moi-même et auquel la charité du supérieur pouvait seule pourvoir. Je me fis cependant quelques pots de tisanne qui ne détournèrent point le coup dont jétais menacé. Après une nuit passée comme de coutume, métant endormi accablé de fatigues vers les minuit, le signal du réveil donné à une heure et demie me trouva dans un someil profond agité des rêves les plus effrayants. Je me jettai en sursaut à bas du banc qui me servait de couche et voulant me disposer à réciter loffice avec mes frères, je me trouvai assailli dun tremblement universel, accompagné dune douleur de tête attroce qui mobligèrent à maller jetter dans le coin du fourneau pour tâcher dy trouver un peu de chaleur. Un engourdissement mortel sempara bientôt de tous mes membres et je tombai dans un assoupissement presque léthargique qui fit croire que jétais tranquillement endormi. Loffice étant récité, comme lon vit quil ny avait en moi dautre mouvement que celui dune respiration extrêmement laborieuse, on essaya doucement de méveiller. Quelle fut leur surprise lorsquouvrant aussitôt deux grands yeux égarés, je me mis à chanter de toutes mes forces la Marche des Patriottes : Allons enfans de la patrie, le jour de gloire, etc
On peut juger de limpression que fit cet événement sur tous les esprits. En vin lon efforça de mimposer silence. On me tempona la bouche avec des mouchoirs au risque de métouffer, mais les arrachant avec violence, je jurais après ceux qui mapprochaient, je les menaçais et continuais toujours à chanter autant que jen avais de force. On me menaça du R.P. abbé que je ne respectai pas plus quun autre dans mes réponses. Enfin, après avoir employé inutilement tous les moyens de me calmer, on jugea quil fallait au plus tôt soustraire aux yeux de la communauté un objet aussi scandaleux et lon me fit préparer un lit dans une chambre voisine où lon me transporta non sans beaucoup de peines. Je ny fus pas plutôt couché que je fus saisi dun point violent au côté droit, accompagné dune toux continuelle qui ne me donnait aucun [70] relâche et qui à chaque fois était suivie dun crachat mousseux tout ensanglanté. A cette vue mes gardes, quoique fort peu savants en médecine, virent bien quil nétait pas ici question dun simple dérangement desprit comme on lavait cru dabord mais bien dune maladie très sérieuse. Comme lon me croyait sans connaissance et incapable de me conduire moi-même dans ce pays périlleux, lon sempressa daller demander un homme de lart dans la communauté. Le médecin ordinaire demeurait à quatre lieux de là et les secours que ma situation demandait étaient urgens. La dame pharmacienne de la maison, après sêtre fait rendre compte de mon état, crut pouvoir ordonner sans même mavoir vu et sempressa de me préparer une forte médecine de sené, etc, quelle me fit envoyer, avec ordre de la prendre sur le champ et promesse dune prompte guérison. Heureusement dans mon délire Dieu mavait encore conservé asser de présence desprit pour juger ma maladie et me mettre en garde contre ce qui me pouvait être contraire. Lorsquon vint me présenter le fatal breuvage et quà lodeur jeus reconnu que cétait une potion purgative, je dis que lon pouvait ouvrir la fenêtre et la jetter, que jamais je ne consentirais à la prendre. On insista en me disant que cétait par ordre de la religieuse de la maison qui avait soin des malades, que la maladie dont jétais attaqué était la même que celles qui avaient régnées pendant lautomne et quon les avait toutes guéries par ce moyen. Je répondis que lon pouvait aussi jetter toutes les religieuses par les fenêtres, que je ne me souciais pas plus dêtre tué par leurs mains que par celles des autres et quétant certain que cette médecine me donnerait la mort, je ne la pouvais prendre en conscience. On me parrut très scandalisé de ma conduite que lon disait être bien peu religieuse, que je devais avoir plus de détachement de la vie et me laisser conduire par la seule obéissance. Mais on eut beau faire, je demeurai ferme et bien men a pris car je crois que si jeusse avalé cette malheureuse médecine dans létat dinflammation et dérétisme où était ma poitrine, je naurais pas survécu 24 h. Cependant le supérieur sapprocha de mon lit et me demanda ce que je croyais quil y avait à faire pour me soulager, puisque je ne voulais pas en croire les autres. Je répondis [71] quil fallait au plus tôt me tirer du sang largement pour sauver ma tête et ma poitrine. Personne de nos frères ne savait saigner. On ne voulait pas prendre sur soi denvoyer chercher un chirurgien. Le R.P. ne devait arriver que le soir, encore on nen était pas certain. Bref on délibéra quon ne me ferait rien jusquà larrivée du R.P. Il me fallut donc passer toute la journée dans létat le plus violent, ne pouvant exécuter aucune respiration sans tousser et sans pousser les hauts cris et inondant ma couche de crachats ensanglantés que je navais pas la force de pousser dehors. Pendant mon délire qui continuait toujours, tantôt je chantais, tantôt je criais quon me tire du sang, quon mégorge, jétouffe.
Enfin arrive le R.P. sur les 6 h du soir. On lui raconte tout ce qui sest passé, puis il sapproche de ma couche et commence à me tancer dimportance sur le scandale de ma conduite et en particulier mon défaut dobéissance. « Vous avez beau dire, lui répondi-je, jamais je ne me suis engagé à me tuer de gaîté de cur par obéissance. Je demande à être saigné, il ny a que ce moyen de me sauver. Voyez si vous y voulez consentir. » Alors il commenda quon partit aussitôt pour aller quérir le chirurgien. Il me fallut donc encore attendre 4 à 6 heures que lon vint dire quon ne lavait pas trouvé et quil ne pourrait venir que le lendemain. « Demain je ny serai plus, répondi-je aussitôt. Il y a des religieuses qui saignent dans la maison, quon en fasse venir une. » Le R.P. me voyant parler dune manière aussi décidée, se transporta aussitôt chez labbesse, obtint la permission et revint en un instant accompagné de la pharmacienne et dune sur converse pour maccorder ce que je désirais depuis si longtems. Mais malheureusement pour moi, javais à faire à des femmes peu instruites, entichées de leur sentiment. Elles étaient persuadées que la saignée me tuerait et elles ne voulaient pas, disaient-elles, contribuer à ma mort. Cependant, pour me contenter, après avoir péroré asser longtems contre la saignée, elles se mirent en devoir dobéir. Etant enfin venus à bout de mouvrir la veine par deux ou trois coups de [72] pistolet réitérées, elles laissèrent à peine couler une pailette de sang et sempressèrent dappliquer la ligature. Voyant que je contesterais inutilement avec elles, je les laissai finir leur opération sans mot dire et leur témoignait ma reconnaissance. Mais à peine furent-elles sorties, comme je navais pas permis quon me remit le bras dans lhabit, jappellai aussitôt un de mes frères, je lui fis apporter une assiette et me débandant le bras, je laissai couler le sang jusquà ce quun commencement de faiblesse me fit éprouver un relâche notable de tous les symptômes. Alors je fis remettre la ligature et toute la nuit se passa avec beaucoup plus de clame et de tranquillité. Je crachai plus facilement et je recouvrai au moins le plein usage de ma raison. Jen profitai pour faire appeler le R.P. de grand matin afin de me confesser car quoi quil y eut un mieux notable dans ma situation, les douleurs internes que je continuais déprouver ne me prognostiquaient rien de bon. Il vint donc et mentendit avec beaucoup de précipitation car il était et toute sa communauté sur son départ. A peine eu-je le tems de faire ma confession ordinaire. Comme les enfants ne devaient pas partir ce jour-là, il convint avec le prêtre qui les accompagnait, que si mon état empirait, il madministrerait le lendemain avant de partir soi-même. Je reçu ses tendres adieux en son nom et au nom de toute la communauté, que selon toutes les apparences je ne devais plus revoir. Cependant dans le moment où il sortait de ma chambre, un religieux se présenta à la porte et lui demanda en grâce la permission de me venir embrasser pour la dernière fois. Cétait celui dont jai parlé et qui aurait bien voulu nêtre pas dans nécessité de nous suivre lorsque nous sortîmes de La Valsainte. Le R.P. fit dabord quelques difficultés de le laisser entrer mais ayant vu que je métais apperçu de ce que lui demandait ce religieux et que je lui tendait même les bras, dans la crainte de me faire de la peine, il le laissa entrer, lui laissant à peine le tems de membrasser et de se recommander à mes prières. Sur le soir, me sentant plus pressé par les douleurs et par la violence de la fièvre, je demandai les divins sacrements que lon mapporta aussitôt Je ne songai plus, après cela, quà attendre tranquillement la mort. Un hocquet presque continuel [73] qui à chaque secousses moccasionit les plus attroces douleurs dans le côté, une fièvre ardente avec redoublement, pas un instant de repos ni de someil, les extrémités froides, avec une sueur mortelle sur le front, tout mannonçait quelle nétait pas éloignée. Enfin un râle considérable, lobscurcissement presque total de la vue étant venus se joindre à tous ces symptômes, je crus devoir profiter de la connaissance qui me restait encore pour me faire dire les prières des agonisans. Ce fut un respectable prêtre français, retiré dans un des appartements de lhospice, qui voulut bien me rendre ce dernier office de religion et de charité car il ny avait plus personne des nôtres au monastère, jétais resté seul avec un frère convers qui a eu bien du mal après de moi et qui ma rendu des services que je noublierai jamais.
Cependant auprès cette crise, jeus une nuit assez tranquille et je fus fort surpris de me trouver le lendemain matin presque sans fièvre, crachant assez facilement, mais éprouvant toujours une douleur sourde et profonde dans le côté droit. Quelques bouillon, un peu doximel pour boisson, de tems en tems une cuillerée de lait damande furent les seuls remèdes que jemployai. Les dames qui avaient bien voulu me venir saigner continuèrent, avec la permission de labbesse, à me venir visiter tous les jours. Si jeusse voulu les croire, toute leur pharmacie me serait passée par le corps, mais persuadé que la nature à de grandes ressources, je préférai de my abandonner entièrement en mappliquant à ne la pas contredire.
Un jour que quelques une de nos frères du Valais passèrent pour saller joindre aux autres, je voulus me lever mais léprouvai alors que jétais bien loin dêtre guéri, la douleur de côté se fit sentir avec une telle force que je neus que le tems de me remettre sur la couche où je souffrais moins, surtout lorsque jétais couché du côté de la douleur, ce qui me fit juger que jétais attaqué dun dépôt purulent considérable dans le poumon. Depuis ce moment je ne quittai plus la couche sur laquelle je passai 6 semaines entières sans fermer lil un seul moment, sans rien prendre absolument de nourritures solides et sans aussi quil me soit sorti pendant tout ce tems la moindre chose du corps que des urines en [74] petite quantité et une évacuation abondante de glaires par lexpectoration qui avait lieu trois ou quatre fois le jour, dans des quintes de toux qui duraient souvent plus dun quart dheure, ajouter à tout cela lespèce dimpossibilité où jétais de changer les habits dont jétais toujours couverts et qui étaient remplis de vermine, ce qui me fit souffrir un supplice plus grand que toutes les douleurs de ma maladie réunies. Je devins bientôt si maigre que je navais plus que la peau sur les os. Les jambes menflèrent dune grosseur prodigieuse. Enfin tout mannonçait une mort certaine mais qui ne venait pas assez vite à mon gré. Jen parlais à tous ceux qui me visitaient car chaque jour quelque personne charitable venait passer quelques instans au près de moi. Outre les deux religieuses dont jai parlé, qui ne manquèrent pas un seul jour, il y avait dans la communauté une dame polonaise qui sétait faite comme ma servante et qui me fatiguait par ses soins et son assiduité, Mme labbesse est venue plusieurs fois dans ma chambre, un brave chevallier de Saint-Louis venait aussi souvent médifier, quelques ecclésiastiques, etc
Mais toutes ces visites métaient souvent à charge, tout mon plaisir était de rester enfoncé dans les idées les plus sombres et surtout de me repaître de lespérance dune mort prochaine.
Pendant le cours de cette fâcheuse maladie, le R.P. vint une fois en passant me rendre une petite visite. Après lui avoir exposé ce que ma situation avait de pénible et surtout ce dégoût affreux pour toute nourriture, je lui dis que je ne désirais quune seule chose, un verre de bière, mais que lusage des boissons nous étant deffendu, je ne le voulais pas faire sans sa permission. Sans doute que la haute idée quil avait de ma vertu le porta à me mettre à lépreuve. Il me refusa ce petit adoucissement. Jamais, je crois, refus ne me fut plus pénible. Je ne le lui fis cependant pas parraître. Je parrus me soumettre, mais à peine fut-il parti que je men fis apporter, une pareille deffense me parraissant contraire à tous les principes de la raison, de lhumanité et même de la religion. Dieu me pardonne cette désobéissance.
[75] Je fus aussi visité par un curé de mon pays, mon voisin et mon contemporain et comme jétais presquassuré de ma mort, je le chargeai décrire dans mon pays pour instruire mes parents de létat où je me trouvais et du sort qui mattendait prochainement. Le supérieur des religieux du Valais ayant entendu dire que le R.P. était venu à Claustreval, vint pour ly rencontrer et passer une soirée avec moi. Si je neusse été si mal, jaurais trouvé dans ces visites un peu de dissipation, mais elles me fatiguaient au possible et je navais pas de plus grande peine que quand le frère mannonçait que quelquun allait me venir voir.
Telle était, Monsieur, ma situation depuis près de deux mois lorsque le R.P. abbé arriva et me dit quil avait résolu de mamener avec lui, mort ou vif. Le triste état où jétais réduit nayant pas empêché le R.P. de me faire cette proposition, je crus que toutes les observations que je pourrais y opposer seraient inutiles. En conséquence je ne lui répondis que par mon silence et en lui témoignant la plus entière soumission à ses volontés.
Vous me permetterer, Monsieur, dinterrompre ici ma narration pour me préparer à ce pénible voyage et vous réitérer en attendant lassurance des sentiments
Quinzième lettre
Ce nétait pas une petite entreprise, Monsieur, que de me mettre en route dans le triste état où jétais et il ne fallut rien moins que lobéissance pour my déterminer. Lorsque je considérais mon excessive faiblesse qui ne me permettait pas même de faire un seul pas, les douleurs que jéprouvais dans le corps au moindre mouvement, je frissonais à la seule idée davoir 75 lieux dAllemagne à faire en poste. Mais enfin il fallut bien sy résoudre. Le moment du départ arrivé, on me porta dans une des chambres de lhospice où se trouvaient réunies presque toutes les personnes qui sétaient intéressées à moi et mavaient rendu service pendant tout le tems de ma maladie. Elles ne pouvaient sempêcher dêtre attendries en me voyant sur le point de partir dans un si pitoyable état et conjuraient le R.P. de me laisser encore quelque tems, soffrant de me faire conduire avec les autres à leurs frais lorsque je serais [76] entièrement rétabli. Le R.P. inflexible dans sa résolution, pressait le moment de notre départ et volontiers quil eut trouvé long celui que je mis à essayer de manger une petite souppe que lon me présenta et dont je pris à peine quelques cuillerées. Je ne pus moi-même retenir mes larmes en faisant mes adieux et en témoignant ma reconnaissance à ceux et celles qui me témoignaient tant de sensibilité et après mavoir comblé de tant de bontés. Bientôt deux hommes me prirent et me placèrent dans la voiture et le R.P. abbé y étant monté lui-même avec son compagnon de voyage, je me vis enlevé, contre toute probabilité, à un lieu que je croyais bien devoir être celui de ma sépulture et le terme de toutes mes misères. Mais Dieu me réservait encore pour dautres traveaux.
Je ne marrêterai pas ici, Monsieur, à vous faire le détail de tout ce que jai eu à souffrir des secousses de la voiture. Le postillon ne ralenti pas le pas pour moi. On ne lui donna pas non plus lordre de choisir les chemins les plus doux. A chaque cahots il me semblait que lon menfonçait un couteau dans le côté. Je poussais un cri malgré moi. Les larmes même me venaient souvent aux yeux. Le R.P. en parrut dabord un peu inquiet, mais voyant après tout que tout se bornait à de la douleur, il ny fit plus dattention et me laissa crier. Sa conduite à mon égard était bien foncièrement imprudente et cependant, sans le savoir, il prenait pour me guérir un moyen que la médecine prescrit tous les jours en pareil car, car il est hors de doute que jétais attaqué dune vomique et que les secousses réitérées de la voiture pouvaient très bien en hâter et en favoriser la rupture . Quoi quil en soit, il est certain quavant la fin du jour les douleurs devinrent plus supportables, le suc purulent, à ce quil parraît, sétendit, la matière se trouvant moins à létroit, agit avec moins de force sur les parties environantes et les sensations devinrent moins vives. Le R.P. voyant que je ne criais plus, me dit en badinant : « Hé bien ! vous nêtes pas encore mort ? » « Non ; lui di-je, et qui plus est, je ne crois pas que je meure encore pour cette fois-ci, car il me semble que je puis dire comme Saul : Tota anima mea in me est à la faiblesse près. » A la première auberge où nous descendîmes vers le milieu de la journée, on métendit sur le plancher, ayant sous ma tête pour oreiller le portemanteau du R.P. Lorsque je fus déposé, il me demanda [77] si ne javais besoin de rien. Jabhorrais toute nourriture et je lui dis que je prendrais volontiers un petit bouillon gras. Jignore pour quelle raison il ne me fut pas accordé. Jaime me persuader quil ny en avait pas ou peut-être était-ce un jour maigre mais je ny regardais pas de si près. Quoique nous voyageassions en poste et quen conséquence nous eussions toujours dû suivre la grande route, cependant le R.P. qui visait toujours à léconomie nous faisait prendre souvent des détours pour aller loger dans des abbayes ou autres communautés religieuses. Alors il laissait la poste quil faisait remplacer par les chevaux du monastère dont il se servait pour se faire conduire gratis à une ou deux postes plus loin. Je ne redoutais rien tant que les couchées. Jaurais toujours voulu rester dans la voiture parce que toutes les fois quil fallait me remuer, cétait pour moi un véritable supplice et puis il ny avait rien de plus ennuyant. On me portait dans une chambre où je restais seul avec le frère convers qui me gardait jusquà ce quil plut au R.P. de partir. A peine venait-il me visiter une fois pendant la journée entière car il nous est arrivé de séjourner. Jamais voyage ne me parru plus long et ne ma été plus pénible que celui-ci. Mais enfin il se termina comme tous les autres et le R.P. me rendit dans une grande et vaste abbaye dAllemagne dont labbé est souverain, située au milieu des bois, que jai entendu nommer Caizerceur où grand nombre de nos frères se trouvaient déjà réunis pour être logés dans de grands et beaux appartements. Ils nen étaient pas mieux pour cela. Comme on les voyait avec peine dans la maison, on ne leur donnait pour vivre que ce qui était indispensablement nécessaire pour ne pas mourir. Le pain dailleurs y était mauvais. Mais après tout on navait pas droit de se plaindre. Rien ne nous était dû. Quel droit avions-nous pour mettre les gens à contribution pendant des semaines entières ? On eut peut-être pu obtenir un meilleur traitement par la résignation et la patience mais les mécontentements que lon témoignait, les murmures auxquels on se laissait aller ne faisaient quirriter davantage. Il sied bien mal en effet à des pauvres de se plaindre lorsquon leur donne ce quon pourrait leur refuser sans injustice. [78] Cette boutique ne moffrit pas une belle perspective pour mon rétablissement mais le Bon Dieu su y pourvoir. Lorsque mes frères me virent arriver dans le pitoyable état où jétais réduit, ils me regardèrent tous comme perdu. On métendit par terre sur une paillasse. Le religieux qui faisait les fonctions de supérieur mit en uvre toutes les ressources de la plus tendre et de la plus ardente charité pour mon soulagement. Il se privait de tout pour moi, etc. En deux ou trois jours je me vis capable de me lever et de me traîner dans les appartements pour y visiter plusieurs de nos frères qui étaient malades et dont la maladie embarrassait fort le médecin. Cette petite occupation me donnant de la distraction, il parrut un mieux sensible dans ma situation, mais il ne fut pas de longue durée. Un matin que lon mavait porté à léglise pour y communier, je faillis y expirer dans une défaillance considérable accompagnée dune sueur froide de tout le corps. Heureusement, javais reçu la sainte communion. On me rapporta à la chambre et le reste de la journée se passa entre la vie et la mort. Cependant vers le milieu de la nuit, il me prit une quinte de toux dans laquelle je rendis plein un crachoir de matières purulentes mêlées de sang. Après cette évacuation, je mendormis, ce qui ne métait pas arrivé depuis longtems et à mon réveil je me trouvai notablement soulagé. Lexpectoration continua ainsi plusieurs jours. Une petite fièvre, le dévoiement vinrent se mettre de la partie et pour le coup je crus bien que je nen reviendrais pas. Le médecin étant venu selon sa coutume pour visiter nos malades, sapprocha de moi et me dit que je devais songer à faire quelque chose, quà la vérité ma situation était critique mais que si lon aidait la nature qui parraissait forte cher moi, il ne la croyait pas sans ressources. Je lui répondis que je ny attendais pas grand-chose, que cependant jétais prêt à faire ce quil mindiquerait. Il me prescrivit une potion à prendre par cuillerée composée de kinkina et une poudre de vulnéraire. A ces remèdes il joignit une ordonnance quil fit au cuisiner des [79] religieux de la maison de menvoyer tous les jours : une souppe grasse au riz ou au grueau dorge, une portion de viande rôtie, un morceau de pain blanc et une bouteille de bière. Ce petit régime tenu pendant 15 jours suffit seul pour me remettre. La fièvre se coupa, le dévoiement sarrêta. Je repris de la chair et en moins de 8 jours je me vis en état de dire la messe et daller et venir facilement à laide dun bâton.
Interim. Il arrivait chaques jours quelques de nos frères soit en bande soit séparément et nous trouvant tous bientôt réunis, nous étions sur le point de notre départ, au grand contentement de la maison qui nous donnait lhospitalité, à qui nous devenions chaque jour un fardeau de plus en plus insupportable. Ce fut pour nous y disposer quarriva le R.P. abbé. Il divisa tout son monde en deux bandes et comme il avait reçu de largent, probablement de La Valsainte pour les effets que lon avait vendu, et quil ne devait pas venir avec nous mais quil tournait ses pas vers la Bavière où était la plus grande partie de ses religieuses quil voulait rassembler et réunir avec nous. Il divisa aussi cet argent et donna à chaque chef de bande cent louis avec ordre de ny toucher que dans la plus urgente nécessité. Hors ce cas, de dire partout que lon navait rien et faire en sorte de vivre partout aux dépens du publiq. Cela fait et les jours de nos départs respectifs étant statués, il disparut pour aller lui-même à sa destination. Jaurais bien désiré pendant tout ce voyage pouvoir accompagner cet homme , en supposant quil m eut mis dans la confidence de tous ses projets et du but de toutes ses démarches. Jaurais certainement aujourdhuy des mémoires très curieux et très intéressans car je ne crois pas quil y ait eu de général darmée qui ait employé plus dadresse et dindustrie, qui ait fait jouer plus de ressorts pour conduire et faire subsister ses troupes que le R.P. abbé pour lentretien de sa communauté qui composée de plus de deux cent personnes na, pendant près de trois ans, eu dautres ressources que son industrie à solliciter les secours du publiq. [80] Au moins sil avait lui-même écrit quelque chose et que lon eut lespérance de trouver après lui ne fut-ce quun journal abrégé de toutes les démarches et de ses entreprises, avec un état exact de toutes les ressources que la Providence lui a fait trouver dans la charité des fidèles et de lemploi quil en a fait, on pourrait espérer de pouvoir par la suite travailler à sa vie qui bien différente des autres réformateurs de son genre, noffrirait pas un tableau moins intéressant, quoique pas tout à fait aussi édifiant quand aux détails de la vie monastique. Car au vrai, et cest une justice que lon doit rendre à dom Augustin de lEtrange, que tout ce quil a fait et entrepris na eu dautre principe que le désir de procurer la gloire de Dieu. Il a pu se tromper dans les moyens quil a pris pour y parvenir, mais son but a toujours été pur et désintéressé. Le peu dordre quil met ordinairement dans toutes ses affaires ne nous laisse absolument rien à espérer après lui. Limpossibilité où on sera de recueillir tout ce que sa vie aura pu offrir dintéressant, empêchera den entreprendre le travail et après sêtre donné beaucoup de fatigues et avoir fait beaucoup de bruit dans le monde pour des entreprises qui auront presque toutes échouées, il sera vrai de dire de lui ce que dit le prophète : Periit memoria illius cum sonitu.
Pardonnez-moi, Monsieur, cette petite digression, quoique je me soits interdit les longues réflexions qui conviennent si peu à celui qui ne veut être quhistorien. Cependant jai cru que celles-ci sétant présentées toutes naturellement, ne vous déplairaient pas. Elles mont dailleurs servies pour remplir à peu près la tâche que je me suis imposé dans mes lettres, ne voulant point commencer dans celle-ci à vous entretenir du nouveau voyage que nous allons entreprendre et dont je me propose de faire la matière de la lettre suivante. Croyez-moi toujours, etc
Seizième lettre
[81] Jaurais bien désiré, Monsieur, loger quelques jours de plus à cette auberge qui, toute mauvaise quelle était pour les autres, grâces aux soins de la divine Providence, par lentremise du médecin était asser bonne pour moi. Encore quinze jours du même régime, je crois que je me serais rétabli parfaitement. Mais jétais attaché à un char quil fallait suivre et lincident dune petite santé comme la mienne nétait point dans le cas de ralentir sa course. Déjà la première bande nous avait devancé de quelques jours pour aller à Passaw attendre larrivée du R.P. abbé et cétait aussi dans cette ville que nous avions ordre de nous rendre. Nous partîmes donc le 1er jour de mai pour descendre vers les rives du Danube où nous devions nous embarquer. Après trois ou quatre heures de marche dans une voiture, car je neus pas été en état de faire un quart dheure à pied, nous traversâmes une petite ville dont le nom mest inconnu, au bas de laquelle coule le fleuve, qui dans cet endroit nest pas fort considérable. Cétait là le lieu destiné pour lembarquement. Vous croyez sans doute que pour un départ projeté depuis si longtems lon sétait pourvu davance, que si nous navons pas quelque galliot un peu commode, lon aura au moins fait disposer davance un bateau plat où les voyageurs pussent être à la brie des ardeurs du soleil qui était déjà très vif et des injures de la saison. Mais vous vous trompez, ce nest pas ainsi que lon agit quand lon se confie uniquement dans le Providence. La première chose que fit le cellérier en arrivant fut de sinformer sil y avait quelqu un de ces bateaux qui portent du sel et qui sen retournent ordinairement à vide. Heureusement, il sen rencontra un. Il fallut ensuite faire marché avec le patron qui disputa longtems avant de saccorder et pendant tout ce tems nous attendions avec patience dans un mauvais cabaret. Enfin laccord étant fait que moyennant telle somme et une petite cabane que lon bâtirait à la hâte dans un coin du bateau pour les infirmes, nous serions rendus sans répondre des accidens dans la ville de Passaw. Nous nous embarquâmes au nombre au moins de 25 à 30. Je me nichai dans une cabanne qui était ouverte de toutes parts avec un vieillard infirme et le reste de la communauté prit place sur des bancs que lon avait pratiqué sans beaucoup de façon tout autour de la gondole, nayant en cas de mauvais temps dautre abri que le ciel, mais à brebis tondues Dieu mesure le vent. Il fit fort beau pendant tout le voyage et nous eûmes plus à souffrir de la chaleur que de la pluie.
[82] Tout notre approvisionnement consistait en une pièce de fromage pourri que lon avait réservé avec soin pour les cas de nécessité, quelques miches de pain grossier qui nous furent donné par le monastère que nous quittions et de leau du fleuve à boire non à discrétion, mais aux heures de repas seulement. Un peu de pain blanc et quelques ufs durs étaient toute la ressource des infirmes qui pouvaient, en guise de tisanne hors des repas participer plus librement au soulagement que la nature leur offrait en abondance. Comme nous descendions et que le Danube, sans être impétueux, ne laisse pas cependant que davoir un cours assez rapide, nous navions besoin dautre manuvre que de la tenue du gouvernail, en nous laissant entraîner par le courant. Le vent contraire vint cependant quelques fois ralentir notre course et nous força longtems à louvoyer, même à nous arrêter. Mais bon ou mauvais vent, nous nous arrêtions tous les soirs et toujours dans quelque ville ou village à la proximité du rivage, pour que les voyageurs pussent trouver à passer la nuit commodément et se ravitailler, et en cela nous eûmes grandement lieu dadmirer les soins de la divine Providence à notre égard. Comme jai ignoré les noms de presque tous les lieux par où nous avons passé, jai aussi perdu de vue beaucoup de petites aventures qui pourraient ici trouver leur place. Mais la mémoire ne me fournissant les choses que confusément, je me contenterai, Monsieur, de vous raconter quelques unes des anecdotes les plus remarquables qui cependant nauront peut-être pas pour vous le même intérêt que pour ceux quelles concernaient personnellement.
Un soir que le vent contraire nous avait singulièrement retardés et empêché darriver où nous nous étions proposés, nous fûmes obligés darrêter vis-à-vis un village distant de plus dun quart dheure de la rive. Il ny avait pas à choisir ou dy aller demander lhospitalité ou de rester dans notre bateau. Lendroit parraissait fort pauvre et ne nous prommettait pas fortune. Le supérieur cependant ne laissa pas dy députer deux des plus raisonnables pour aller reconnaître les lieux et se recommander à la charité des habitants. Ils saddressent dabord au curé à qui ils exposèrent notre situation. Le curé fut trouver le maire ou sindic de la paroisse, celui-ci fit aussitôt battre la caisse et assembler les principaux du lieu. Il proposa de nous recevoir chez eux, chacun au prorata de leurs familles. En un instant tous les logements furent marqués. Celui-ci en prit un, lautre en voulut avoir deux, un autre quatre, etc
et ils finirent par se disputer entre eux à qui aurait [83] lavantage de nous loger. On vint rendre cette agréable nouvelle à notre supérieur qui fit débarquer tout son monde, se mit à leur tête et vint au village où on lui fit la meilleure réception, surtout lorsque les femmes virent les enfants. Cétait à qui pourrait en avoir. Il ne resta personne au bateau que le bon viellard infirme et moi pour avoir soin de lui, car à laide de mon bâton jeus encore pu me traîner jusquau village. On peut juger lagréable accueil que les bonnes gens firent sans façon à leurs hôtes quils regardaient dans leur simplicité comme des envoyés de Dieu. Le lait, la crème, le beurre, le fromage, les ufs, rien ne leur fut épargné. On sempressa de nous apporter au bateau tout ce dont nous avions besoin et peu contents davoir pourvu aux nécessités du moment, ces braves gens remplirent encore les poches des enfants de tout ce quils purent et firent pour nous selon leur pauvreté beaucoup au-delà de ce que nous aurions pu espérer. Plusieurs mêmes vinrent jusquau bateau reconduire nos frères, portant avec eux des pains et autres victuvailles pour notre approvisionnement. Après leur avoir témoigné de notre mieux notre reconnaissance et plus encore à celui qui leur avait inspiré une si compatissante charité, nous nous remîmes en route et nous arrivâmes vers le milieu du jour au lieu où nous aurions dû coucher la veille.
Cétait une petite ville. Comme il était de bonne heure, le supérieur jugea à propos dy faire descendre toute la communauté pour lui procurer lavantage dy pouvoir entendre la sainte messe. Il y avait un trajet assez long à faire pour aller jusquà léglise Je restai donc encore au bateau avec notre pauvre vieillard. Le curé reçut notre supérieur avec toutes sortes dhonnêtetés, le conduisit à léglise, fit sonner la messe à laquelle la nouveauté du spectacle attira un grand concours de peuple. Pendant que le prêtre se préparait, les religieux et les enfants chantèrent le salve Regina qui fit la plus grande impression. Le curé après cela, exposa en deux mots notre situation aux fidèles et nous reçommanda à leur charité, puis il fit pendant la messe la quette lui-même. Elle fut très abondante, tellement que la bourse de notre supérieur qui contenait à peine quelques modiques pièces de monaies, se trouva presque entièrement remplie. On fit tous les efforts possibles pour retenir la communauté et lui donner à dîner, mais comme le jour avançait, pour ne point retarder et faire murmurer nos conducteurs, le supérieur, après avoir témoigné sa reconnaissance, fit revenir tout [84] son monde vers la barque. Il y fut suivi dune grande foule de peuple dont plusieurs portaient du pain et autres nourritures quils distribuaient particulièrement aux enfants. Ce spectacle dune si ardente charité me toucha jusquaux larmes et me fit bien fort regréter de navoir pu être le témoin de ce qui sétait passé à la ville.
Un autre jour nous arrivâmes sur le soir près dune petite ville qui ne laissait pas dêtre encore assez éloignée du rivage, où nous devions passer la nuit. Notre bon vieillard qui souffrait avec peine quon le fit toujours ainsi rester au bateau, (car quelque soin que je prise de lui, il aimait encore mieux cependant se trouver à table avec les autres) témoigna au supérieur le désir quil avait de suivre la communauté et il lui dit quà quelque prix que ce fut, il fallait ly faire conduire. La chose nétait pas facile car il nétait pas capable de faire un seul pas sans trébucher. Le supérieur le paya de belles paroles mais il ne sen contenta pas. Lorsque tous furent descendus pour gagner la ville, il se mit à pleurer comme un enfant et me força avec laide des battelliers à le mettre sur le rivage. Alors appuïé sur ses deux crosses il se mit en devoir de suivre la communauté mais il lui fallait sarrêter à chaque pas. Pour moi qui avais encore bien de la peine à porter mon cadavre, il ne me fut pas possible de lui prêter le moindre secours, de manière que cétait la chose du monde la plus pitoyable de nous voir tous les deux au milieu du chemin, faisant tous nos efforts sans pouvoir avancer ni reculer. Les bonnes femmes qui nous voyaient en pleuraient de compassion et nosaient cependant par respect venir à notre aide mais bientôt un brave homme, soit de son propre mouvement, soit quil y ait été incité par quelquune de ces femmes, vint nous tirer dembarras car ayant apperçu notre bon vieillard, il courrut chercher sa brouette et vint avec empressement au-devant de nous. A la vue de cette nouvelle et étrange voiture, le Père Jean-François (cest le nom du vieillard) recula deux pas en arrière car comment consentir à sy laisser traîner, lui que lon ne pouvait pas même toucher sans quil jetta les hauts cris ? Cependant il ne pouvait pas refuser sans faire peine à cet homme. Il lui fallut donc obéir sans mot dire. Il se laissa placer sur la brouette et sy tenant accroché le mieux quil put, nosant crier, mais faisant la grimace à chaques secousses [85] quil éprouvait, il faut ainsi conduit par le milieu de la ville, offrant à tous ceux qui nous suivaient et dont la troupe grossissait à chaque pas, le plus singulier et peut-être lunique spectacle en ce genre que lon eut jamais vu dans cette ville, celui dun moine traîné dans une brouette. Le supérieur ne fut pas peu surpris de nous voir arriver à lauberge. Je lui contai notre aventure qui le divertit beaucoup. Il ne laissa cependant pas daffecter un air de mécontentement et de gronder le pauvre Père Jean-François de ce quil avait suivi sa volonté. Mais le bon vieillard en recevant la réprimande selon sa coutume avec une simplicité denfant et sans mot dire, nen était pas moins intérieurement bien content dêtre parvenu à se tirer du bateau et à pouvoir soupper avec les autres qui est ce qui lui tenait le plus à cur et il eut ce soir lieu dêtre satisfait et de se louer de sa bonne fortune car on servit un excellent soupper et tel que nos frères nen avaient encore eu nulle part. Pendant tout le tems du repas la chambre ne désemplit pas de spectateurs. Les enfants qui étaient dans une auberge séparée ne furent pas moins bien traités. Notre supérieur cependant, tremblant pour sa bourse, ne disait pas ce quil en pensait et se plaignait à laubergiste de ne point avoir exécuté ses ordres. Mais quelle ne fut sa surprise lorsque voulant le satisfaire avant de partir, on refusa de rien recevoir tant pour les religieux que pour les enfants. Il insista et comme pour le contenter, laubergiste accepta trois livres pour les domestiques. Jamais nous navons su qui nous avait fait cette charité et pour y mettre le comble, on reconduisit le bon Père Jean-François jusquau bateau, non plus dans une vile et méchante brouette, mais dans une bonne voiture où je trouvai aussi ma place.
Ce vénérable veillard, quoiquà peine âgé de 66 ans, était si cassé par les infirmités et les austérités que le peuple en le voyant, était persuadé quil avait plus de cent ans. On venait le voir par curiosité et lon ne pouvait se lasser dadmirer que dans un Ordre aussi austère que le nôtre, on put arriver à une si grande viellesse. Après le coup dessai quil venait de faire, il ne fut plus possible de le retenir au bateau. Il fallait chaque fois len retirer à la couchée pour suivre la communauté. Un de nos frères, fort et vigoureux, le chargeait sur ses épaules et quoique dans ce pénible transport il eut à endurer de si grandes [86] douleurs quelles lui faisaient jetter les hauts cris, il croyait cependant encore acheter à bon marché le plaisir dêtre avec ses frères et de partager leur bonne fortune. Je me rappelle que dans une ville plusieurs personnes distinguées et en particulier un médecin, nous suivit à lauberge pour le voir et le questionner parce que le publiq disait quil avait cent vingt ans. Nous nous gardions bien de les dissuader, sans cependant chercher à les confirmer dans leur opinion, parce que cette innocente erreur, en excitant je ne sais quelle pitié pour le bon père, nous attirait toujours quelques aumônes.
A quelques distance de là, dans une autre ville, je reconnus dune manière bien singulière un de mes compatriotes. Tous nos frères étaient descendus dans la ville où ils eurent beaucoup de peine à se loger parce que, comme il passait un régiment ce jour-là, toutes les auberges étaient pleines de soldats. Je les y avais suivis mais le bruit, lodeur de la fumée de tabac et du vin, etc
me mirent bientôt en fuite et je revins au bateau pour y passer tranquillement et fraîchement la nuit. Le ciel étant des plus serein, jen employai la plus grande partie à contempler les astres et à goûter la fraîcheur. Sur le matin, après quelques heures de someil, faisant selon ma coutume linventaire de mon petit butin, je mapperçu que je navais plus mes instruments de chirurgie. Cétait pour moi une perte considérable et que jaurais eu bien de la peine à réparer. Je me mis à penser où jaurais pu les égarer et métant souvenu que l la veille je men étais servi à la ville dans le cabaret pour panser un de mes frères, sans perdre de tems je me mis en chemin pour y aller, mais je trouvai toutes les portes fermées et comme je faisais le tour des murs pour voir si je ne trouverais pas quelquissue, je fis rencontre dun jeune homme fort bien mis qui mabordant dun air gratieux me demanda où jallais si matin et ce que je voulais ? Je lui répondis que je désirais entrer dans la ville. « Suivez-moi, me dit-il, je connais une petite porte qui reste toujours ouverte. » Chemin faisant, il me fit plusieurs questions, entre autres, il me demanda qui jétais et de quel pays. « Nous navons pas coutume, lui dis-je, de faire connaître notre patrie, mais moi, Monsieur, je puis vous dire doù vous êtes, car si je ne me trompe, vous êtes picard et même natif de la ville d'Amiens. » Il fut fort surpris de mentendre affirmer si positivement [87] « Et doù le savez-vous, me dit-il ? ». « Votre accent seul, lui répondis-je, vous fait connaître. » « Est-il possible, me dit-il ? Voilà 25 ans que je suis sorti de mon pays et jen aurais conservé laccent au point de pouvoir être reconnu ? ». Alors sur la question que je lui en fis, il me dit quil était fils de Mr de Longrue, un des principaux de la ville. Je nen voulus pas savoir davantage. Je me gardai bien de lui faire connaître que je savais son histoire. Cétait un jeune homme qui ayant eu le malheur de se trouver dans de mauvaises compagnies, avait mis sa signature sur de faux billets et quune sentence juridique avait obligé de sortir du royaume pour en éviter les suites. Cependant jarrivai à lauberge où je retrouvai mes instruments que la servante avait eu la fidélité de mettre de côté.
Voilà, Monsieur, tout ce que ma mémoire a pu me fournir de ce qui nous est arrivé pendant ce petit trajet sur le Danube qui, à ce que je crois, à été de cinq à six jours, au bout desquels nous approchions de Passaw, lieu du rendez-vous général. Vous me pardonnerez la prolixité de ma narration et le tems que je vous ai fait perdre à lire des anecdotes qui vous ont peut-être ennuyé au lieu de vous intéresser. Je tâcherai de réparer ma faute dans la prochaine lettre. En attendant, croyez-moi toujours avec les sentiments
Dix-septième lettre
Les rives du Danube, Monsieur, ne nous avaient offert jusquici rien de bien saillant et de propre à piquer la curiosité des voyageurs. On nappercevait de côté et dautre que dimmenses prairies ou des collines très basses parsemées de quelques habitations presque toutes fort éloignées du rivage. Mais quelques lieux avant Passaw, le paysage change entièrement. Des coteaux fertiles plus ou moins élevés, tout couverts d'arbres fruitiers et autres de toutes espèces et cultivés avec le plus grand soin prennent la place de ces prairies à perte de vue. On y voit des châteaux magnifiquement bâtis, des maisons de plaisance entourées de jardins tracés et plantés avec art, [88] le sommet de quelques unes de ces collines couronné en plusieurs endroits par des tours et des places de fortification présentent souvent aux yeux avides de se satisfaire, les points de vue les plus intéressants et en paraissant et disparaissant selon les différents détours du fleuve semblent se multiplier pour multiplier aussi les satisfactions du voyageur.
Je me réjouissais déjà dêtre sur le point dentrer dans une ville dont les environs nous offrayent tant et de si grands agréments, lorsque, je ne sais par quelle voie, nous apprîmes que ceux de nos frères qui nous avaient précédés en avaient été repoussés et quà peine leur avait-on permis de sarrêter dans le faubourg où ils étaient logés, partie à lauberge, partie chez le paysan. On ajouta même que si nous avancions, nous courrions risque dêtre insultés ou tout au moins de ne pouvoir trouver à nous loger, ayant eu eux-mêmes toutes les peines du monde à y parvenir. Sur cette nouvelle, sans perdre de temps à délibérer, comme nous nous trouvions devant un petit village éloigné à peu près de trois-quart dheures de la ville, nous crûmes devoir y débarquer. En conséquence, tout notre bagage fut en un instant déchargé sur la grève et notre pilote payé continua sa route vers Passaw en nous laissant bien embarassés de savoir où et comment nous viendrions à bout de nous placer. La chose nétait pas facile car la mauvaise réception que lon avait faite aux frères était déjà publique et lon ne parraîssait pas fort soucieux de nous donner lhospitalité. Cependant notre supérieur ne perdit pas courage. Accompagné de quelques religieux il savança à la découverte et ayant apperçu quelques grosses granges dispersées çà et là dans les prairies qui ne contenaient plus que très peu de foin, il ne crut pas devoir nous chercher de logements ailleurs. Un particulier, propriétaire dune desdites granges, à qui il sadressa, voyant combien nous étions modérés dans nos prétentions, accorda sans peine la permission de nous y établir. Un autre voulut bien nous prêter son foier et sa marmite pour y faire notre souppe. Ils vinrent même nous aider avec leurs voitures à retirer notre butin qui était resté sur le rivage et par ce moyen, toute notre petite communauté se trouva en un instant logée sans beaucoup de frais [89] et comme, grâce à la charité des fidèles, nos petites provisions en pain et en fromage, etc, étaient encore fort abondantes, nous pouvions facilement rester là plusieurs jours pour attendre des nouvelles plus positives de nos frères et aviser au parti que nous avions à prendre. Les infirmités de notre pauvre vieillard ne lui permettant pas de se pouvoir accomoder dans la grange, il fut transféré dans une méchante auberge où je le suivi, ce dont je ne fus pas fâché car nous y fûmes toujours au moins un peu mieux nourris que dans la grange.
Deux à trois jours se passèrent pendant lesquels on fit donner nouvelle de notre arrivée et de notre situation au supérieur de ceux de nos frères qui nous avaient précédé, ce qui lengagea à faire de nouvelles tentatives pour avoir entrée dans la ville. Il y parvint enfin avec la protection de quelques personnes charitables. Il trouva les esprits un peu revenus sur le compte des trappistes et sil ne put obtenir que lon voulut bien nous y recevoir tous jusquà larrivée du R.P., il obtint au moins que lon nous procura des logements honnêtes comme dans le faubourg, que lon pourvut à notre subsistance et que lon nous facilita les moyens de célébrer le saint sacrifice de la messe. Il sempressa de nous en faire donner avis, ce qui nous remplit de joie et de consolations.
Cependant nous ne nous trouvions pas encore trop mal dans notre habitation champêtre. Il commençait à faire chaud et la grange fournissait pendant la nuit un abri suffisant, quoique les habitans du lieu, qui vinrent dabord en grand nombre pour nous visiter, ne parussent pas fort portés à nous rendre service. Ils ne nous ont cependant laissé manquer de rien de ce qui nous était nécessaire. Nos journées se passaient à coudre, à lire et à prier et les soirs tous les religieux et les enfants réunis faisaient retentir au loin les rives du Danube en chantant à pleine gorge lantienne salve Regina. Nous nous serions volontier accoutumés à ce genre de vie tranquille et solitaire, au moins était-il de beaucoup préférable aux sollicitudes et aux agitations continuelles des voyages.
Bientôt il nous vint ordre de partir pour nous rendre dans une ferme appartenant à lhôpital, située dans un des faubourgs où [90] lon nous avait assigné un logement. Notre obéissance fut prompte et avant le noir nous nous vîmes en possession dune vaste chambre et de deux cabinets et ce qui nous fit le plus de plaisir, sous lintendance dune bonne vieille servante, pleine de charité qui prit de nous un soin tout particulier. Une petite chapelle, éloignée de deux à trois portées de fusil de la ferme, où nous allions dire la messe, etc, était pour nous un but agréable de promenade. Enfin nous navions rien à y désirer et nous eussions pu attendre larrivée du R.P. abbé dans cette auberge pendant une année toute entière.
Il ne se fit cependant pas attendre si longtems. Comme il était lobjet unique de nos vux, du haut de nos fenêtres qui donnaient sur le Danube, nous ne cessions dy promener nos regards. Il narrivait pas un bateau sur lequel nous ne crussions lappercevoir. Mais nous avions beau faire, lardeur de nos désirs ne put accélérer sa marche. Huit à dix jours se passèrent dans ce continuel exercice, lorsquun beau matin, dès la pointe du jour, une voix se fait entendre : « Le voilà ! » Je mapproche de lobservateur, je regarde et japperçois deux immenses radeaux arborés de petits pavillons blancs sur lun desquels je distinguai très facilement le R.P. abbé. Dès linstant, sans attendre ses ordres, afin de les pouvoir exécuter plus promptement, notre supérieur nous fit emballer tous nos effets et nous nous tînmes prêts à partir au premier signal. Il ne tarda pas à nous être donné et nous ne diférâmes pas non plus à lexécuter, de manière quavant midi nous nous trouvâmes au bas des murs de Passeau sur la rive du fleuve où les radeaux étaient arrêtés. Nous y montâmes à la vue dune foule immense de spectateurs de toute condition. Dès que japperçu le R.P., je fus me jetter à ses pieds en me recommendant à sa charité, car jétais encore bien faible et dévoré par une faim continuelle. Il fut fort surpris de me revoir encore sur mes pieds après létat pitoyable où il mavait laissé à Caizercem. Lembarras où il était pour recevoir et placer tout son monde qui arrivait de toute part, ne lui permetait pas de me donner une longue audience. Il me fit entrer dans une petite cabanne qui lui était destinée où je trouvais Monsieur Fay, prêtre français dont jai déjà eu lhonneur de vous parler. Je fus dautant plus ravis de le retrouver là que je le croyais bien éloigné et exposé à tous les dangers de la révolution. Comme jétais en possession de pouvoir lui parler, après nous être tendrement embrassés nous nous mîmes à nous raconter respectivement et somairement nos avantures. Le R.P. abbé lavait envoyé dans le Valais pour y [91] chercher une partie de ses religieuses et lavait chargé de leur conduite temporelle et spirituelle. Si le tems me leut permis jaurais pu apprendre de lui en cette occasion bien des particularités en lémigration du Valais qui eussent pu trouver ici place, mais sil me dit quelques choses, ce fut si rapidement et jy apportai si peu dattention que ma mémoire ne peut rien men fournir de positif en ce moment . Comme jétais dailleurs alors pressé par la faim, je mis plus dapplication à manger un morceau de pain et à boire quelques verres de bierre quil me donna sur ma demande, à linsu du R.P., quà tout ce quil pouvait me dire. Je ne me serais certainement jamais permis cette infraction à la règle, si nous ne fussions partis à jeun et si ne jeusse vu que le R.P., malgré que je me fusse instament recommandé à sa charité, était bien loin de soccuper de moi et que je courrais grand risque davoir à attendre jusquau soir. Mr Fay me fit alors considéré les radeaux dont lun était pour les religieux et lautre pour les religieuses. Ils avaient été équipés en Bavière par larchiduchesse, en considération de la princesse de Bourbon-Condé, à qui il avait pris envie de se faire trappiste. Au milieu de chaque était une grande cabane bâtie en planches où les voyageurs devaient rester habituellement, la nuit et le jour. Aux quatre angles étaient la cuisine, le magasin, les lieux daisance et la hûte des nautonniers. Chaqune de ces hutes étaient surmontées dun petit pavillon blanc. Rien ne manquait à notre approvisionnement, soit pour les ustensils de cuisine, etc, soit pour les munitions de bouche, nous eussions pu faire le tour du monde. Je remarquai sur ces radeaux plusieurs religieux qui métaient inconnus. Je priai Mr Fay de me dire qui ils étaient et jappris de lui quil y en avait deux venus de Darfeld en Westphalie, quelques uns du Valais, et que les autres étaient des aventuriers qui sétaient présentés au R.P. pour être trappistes à qui il avait aussitôt fait endosser lhabit religieux et quil faisait passer pour tels.
Cependant linstant de notre départ arrivait. Tranquille dans ma cabanne, je croyais que le R.P. abbé, par considération pour ma faiblesse, voudrait bien my souffrir pendant toute la route mais je comptais devant mon hôte. Il men fallut sortir aussitôt sur son ordre pour me joindre à un grand nombre de religieux, qui, je ne sais pour quelle raison, ne prirent point place pour le moment sur le radeaux mais furent obligés de voyager jusquau soir sur un bateau. Ce fut alors que je me félicitai davoir pris un acompte en mangeant le pain et buvant la bière de Mr Fay (que jai su par la suite avoir été obligé de jeûner) car la communauté ne prit aucune nourriture avant les cinq à six heures du soir.
[92] Il était environ 2 h. lorsquon détacha les radeaux qui, se trouvant libres et se laissant majestueusement entraîner par la rapidité du fleuve, disparrurent en un instant aux yeux des spectateurs. La barque qui nous portait avait déjà pris lavance depuis plus dun quart dheure et comme aucun abrit ne sopposait à la liberté de mes regards jeus la satisfaction de contempler à loisir le ravissant spectacle que nous offrayent les rives enchantées du Danube. Jamais je nai rien vu de plus agréable et de plus pittoresque depuis Passeau jusquà Vienne. Je ne parle pas seulement de ces beautés factices, de ces édifices somptueux et magnifiques, de ces parcs antiques, de ces jardins de plaisance, de ces plantations régulières qui forment lenceinte de la ville à plus dune lieu de distance, mais je parle des simples bautés de la nature. Nous étions au mois de may, tous les arbres étaient en fleur, les feuilles verdoyantes commençaient à éclore, le gazouillement des oiseaux se faisait entendre de toutes parts. Le ciel était pur et serein pendant le jour et la nuit une fraîcheur agréable nous dédomageait des trop grandes ardeurs du soleil. Tantôt nous voyagions ressérés entre deux chaînes de rochers escarpés tout couverts de mille buissons fleuris, tantôt dun côté ces rochers à pic semblaient nous menacer de leur chute, pendant que de lautre une vaste plaine nous offrait la perpective des plus riches campagnes
Mais jépuiserais en vain mon petit feu déloquence, Monsieur, pour vous faire la peinture des scènes variées que la nature semblait prendre plaisir doffrir à nos regards. Tout ce que je puis vous dire, cest que je voudrais encore y être pour goûter et savourer le plaisir pur que jy ai éprouvé et si jai regrété quelque chose dans nos voyages, ce sont particulièrement les rives du Danube.
Le Révérend Père abbé nous ayant tous réunis sur les radeaux, les religieux et les religieuses séparément, savisa de nous faire chanter loffice à deux churs, lun composé par les religieux et lautre par les religieuses. A cette fin il fit accoler leur radeau au nôtre et nous ayant tous fait sortir de notre loge, nous commençâmes à psalmodier alternativement et à haute voix. Ce fut je crois la première fois que les rives du Danube retentirent des louanges du Seigneur en cet endroit mais heureusement la multitude des fautes que lon fit dans le cours de cet office ayant occasioné plus de distractions que dédification, ce fut aussi pour la dernière fois. Le R.P. ne jugea pas à propos de continuer. Ce qui me fit beaucoup de plaisir car [93] outre que notre charge serait devenue par là beaucoup plus pénible, la chose nétait pas sans quelques inconvéniens à raison du rapprochement des deux sexes, quelquéloigné quil fut, les Syrènes, pour ne chanter que de loin, nen étaient pas moins souvent funestes au Nautonniers.
Vous ne serez peut-être pas fâché, Monsieur, que je vous fasse ici le détail de notre manière de vivre sur ce monastère ambulant car cest ainsi que nous pouvions appeller nos radeaux, puisque nous y observions exactement les mêmes régularités quau monastère. Comme nous étions pourvus de toutes les choses nécessaires à la vie, nous ne descendions que rarement, même pour coucher et nous prenions presque toujours nos repas sur nos radeaux. Nous voyagions les jours de dimanche et de fête comme les autres jours, excepté que ces jours-là nous nous arrangions toujours de manière à trouver quelque église à la proximité du rivage pour y aller dire la messe, ce que nous faisions même quelques fois dans la semaine. Voici à peu près lordre que nous gardions dans ces sortes doccasion.
Arrivés au lieu destiné, le R.P. ou descendait lui-même et se transportait cher le curé ou y députait deux des prêtres pour demander la permission de célébrer, ce qui nétait jamais refusée et une chose digne de remarque et dont nous ne saurions assez remercier Dieu, cest que dans tous nos voyages, même en pays protestant, les prêtres nont jamais été privés du bonheur de dire la sainte messe au moins les dimanches et fêtes et la communauté de celui de participer à la sainte communion. De même que jamais nous navons manqué un seul jour du pain nécessaire pour notre honnête subsistance. Le R.P. avertissait que lon allait descendre, quelques instans auparavant, afin que chacun fut prêt au signal. Alors on sortait des radeaux selon son rang et le R.P. à la tête on savançait gravement deux à deux, dabord les religieux, les convers et les enfants qui étaient suivis des religieuses dans le même ordre. A mesure que nous avancions la nouveauté du spectacle attirait une foule de monde incroyable. [94] lon nous devançait à léglise où souvent nous avions de la peine à entrer tant elle était remplie. Après avoir satisfait à notre dévotion, nous sortions dans le même ordre et nous revenions à nos radeaux toujours reconduits par une grande foule de peuple. Ce que je nai pu mempêcher dadmirer et dattribuer à une protection marquée de la très sainte Vierge, en lhonneur de laquelle nous navons pas manqué un seul jour de chanter le salve, cest que dans de grandes villes où souvent il y a si peu de religion, même parmi des protestants, exposés à une nombreuse populace, jamais nous nayons été insultés. Bien au contraire, le plus grand nombre nous a toujours marqué beaucoup de sensibilité et les enfants rentraient toujours aux radeaux chargés de pains et dargent. Jai bien, il est vrai, entendu tenir quelques propos, mais à demi voix et sans éclat. Encore était-ce plutôt des plaisanteries auxquelles on peut dire que notre manière de voyager, je veux dire notre réunion dhommes, de femmes et denfants, ne prêtait que trop.
Voilà, Monsieur, de quelle manière nous avons voyagé jusquà Vienne. Je ne me rappelle pas quil nous soit rien arrivé de bien considérable. Je vais cependant y penser et si je me souviens de quelque chose, je vous en ferai part dans la prochaine lettre. Croyez-moi toujours en attendant avec les mêmes sentiments
Dix-huitième lettre
Pendant les premiers jours de notre embarquement (si toute fois, Monsieur, lon peut se servir de ce terme pour exprimer laction de voyager sur des radeaux), nous ne faisions que de très petites journées. Le R.P. trouvait chaque jour de nouveaux prétextes pour sarrêter et pour descendre la nuit dans les auberges doù souvent nous ne partions que dans le milieu du jour, ce qui nous étonnait fort et qui mettait de mauvaise humeur nos conducteurs. Nos frères nétaient pas fâchés de ces petits séjours dans les auberges parce qualors ils y prenaient une meilleure nourriture car sur nos radeaux tout se bornait à quelques graines cuites à leau et [95] au sel auxquelles on ajoutait un peu de pain souvent moisi et de mauvais fromage. Pour moi, plus jaloux du bon air et de la tranquillité et surtout ennemi de la poussière que lon faisait ordinairement lorsquil sagissait détendre ses couvertures sur le plancher, je préférais rester au radeau où je maccommodais de ce que jy pouvais trouver, préférant mon repos et ma santé aux mets les pus délicieux.
Nous ne fûmes cependant pas longtems sans découvrir la raison de notre retardement : toutes les religieuses que le R.P. abbé attendait, nétaient pas encore arrivées et il voulait leur laisser le tems de nous joindre. Quelque lenteur que nous missions dans notre marche, elles eussent encore eu bien de la peine à le faire sans un incident qui parrut comme ménagé par la divine Providence. A cet effet, un de nos enfants, attaqué dune hémorragie de poitrine, vint à mourir sur le radeau, ce qui nous obligea den aller faire la déclaration au premier endroit qui se rencontra et dy attendre que le tems assigné selon les loix du pays pour la sépulture fut écoulé. Comme il était prescrit dattendre deux fois 24 h à datter du moment de la mort, cet espace se trouva justement être celui qui était nécessaire aux voyageuses pour nous attindre. Il y eut encore plus dun demi jour de grâce car il fallut prendre le tems nécessaire pour linhumation qui se fit avec la plus grande pompe, au milieu dune foule incroyable de spectateurs. Dès que le R.P. vit tout son monde réuni, bien loin de mettre le moindre retardement dans notre marche, il ne cessait de la presser et il ne fut plus question de nous faire descendre que pour la nécessité.
Ce fut en voyageant ainsi que nous arrivâmes à une ville considérable où il fit mettre pied à terre . Nous restâmes un jour entier à lauberge pendant lequel il soccupa à partager son monde ne voulant pas arriver à Vienne avec un cortège trop nombreux pour ne pas indisposer les esprits contre lui. Il avait déjà fait la division des religieuses en envoyant une partie à Léopold, sous la conduite de Mr labbé Faye. Pour les religieux et les enfants, il se trouvaient tous rassemblés et le nombre pouvait bien monter au moins à 150. Je crois pouvoir évaluer au tiers la troupe quil en forma sous la direction du Père Urbain, pour prendre la route de la Bohême et là attendre de ses nouvelles. Cette division faite il leur laissa le soin [96] de se pourvoir des chariots et des provisions nécessaires pour leur voyage. Depuis ce moment nous les avons perdu de vue et jusqua notre réunion, je nai su que bien imparfaitement ce qui leur était arrivé, mais comme leur sort dépendait de lempereur et de la régence dAutriche, comme le nôtre, il est à croire quils ont éprouvé les mêmes vicissitudes.
Cette expédition faite, nous remontâmes sur nos radeaux doù nous ne sommes descendus quenviron à une lieue de Vienne. Cétait, si je ne me trompe, la veille ou le jour de la Pentecôte. Le R.P. nous plaça dans une auberge près dune église où nous eûmes la satisfaction daller célébrer les fêtes et pendant ce tems, il partit pour Vienne avec la princesse de Bourbon-Condé dont il avait heureusement fait lacquisition pour nous servir de recommandation et de passeport auprès des grands. Il y passa deux jours en négociations puis il revint le mardi de grand matin et après que nous eûmes entendu la messe, il nous fit remonter nos radeaux pour nous avancer vers la ville. Nous y arrivâmes vers le milieu du jour et comme il était fête, le rivage ne tarda pas à se trouver garni dune foule considérable de spectateurs. Les formalités que lon mit à notre réception ne laissèrent pas de nous retenir fort longtems. On vint demander les papiers du R.P. qui furent portés à viser à ceux qui en avaient la compétence. Pendant cela on aposta des sentinelles sur nos radeaux. Il y eut beaucoup dallées et venues et le R.P. fut même obligé de sortir plusieurs fois. Enfin lon nous permit de descendre et escortés de gens darmes nous procédâmes selon lordre que nous avions coutume de garder, ayant à notre suite toute la populace. Nous laissâmes la ville à droite pour prendre par les boulvards qui nous conduisirent, après plus de trois-quart dheure de marche dans un grand faubourg où est situé le monastère des Dames de la Visitation de Sainte-Marie. Cétait là que lR.P. abbé nous avait obtenu un logement. Mais avant den prendre possession, nous fûmes reçus à la porte de léglise par Mr lévêque de Nanci et y étant entré, nous chantâmes le salve, une antienne au très Saint-Sacrement et le R.P. donna la bénédiction avec le saint ciboire. Après cela nous fûmes conduits dans un corps de logis externe. Les religieux occupèrent le haut et les religieuses le bas. Cette proximité me déplaisait parce quelle donnait singulièrement à jaser au publiq. Jen parlai plusieurs fois au R.P. qui se mettait fort en peine de tous les propos. Mais heureusement nous fûmes obligés den déloger après y avoir à peine passé un mois.
[97] Les Dames de la Visitation avaient loué ce corps de logis à un princesse française qui ne devait lhabiter quà telle époque à laquelle un architecte avait promis de le livrer après y avoir fait les réparations convenables. Cet homme crut dabord que notre séjour pendant quelques mois dans ces appartemens ne nuirait point à sa convention, mais bientôt il se servit de prétextes, en alléguant que les dégradations que nous occasionions augmenteraient de beaucoup les frais, etc. En conséquence nous en fûmes exclus et obligés de chercher un gîte ailleurs. Les Dames de la Visitation étaient trop contentes de pouvoir exercer la charité à notre égard pour nous laisser aller hors de chez elles. Tout ce dont elles pouvaient disposer consistait en un vaste grenier situé au quatrième étage, pour les religieux et deux à trois chambres que les tourières voulaient bien céder, pour les religieuses, en se réduisant fort à létroit. Mais comment faire une pareille proposition à un corps pour lequel elles avaient conçu le plus grand respect ? Elles hasardèrent cependant et le R.P. abbé reçut avec reconnaissance des offres qui le tiraient du plus grand embarras. La translation fut bientôt faite. Ce ne fut cependant pas sans beaucoup de peine que lon parvint à transporter tous les bagages à une si grande élévation. Ce quil y eut de plus embarrassant fut de trouver où loger les infirmes que lon ne pouvait placer au grenier sans les mettre dans limpossibilité daller à léglise. Pour moi en particulier, il est certain que cétait une chose tout à fait au-dessus de mes forces. La charité des Dames de la Visitation y pourvut encore en abandonnant pour cette fin le grand parloir des penssionaires qui sert ordinairement aux maîtres externes pour y donner leurs leçons. Par ce moyen, tous furent placés. On ne nous laissa manquer de rien pour la nourriture qui nous était fournie toute préparée par la maison. Nous avions léglise à notre disposition où nous pouvions aller chanter nos offices pendant le jour quand nous voulions. Tout notre tems se passait comme au monastère, partagé entre la prière, la lecture et le travail. Et nous nous serions volontiers abonés à vivre en trappiste de cette sorte pendant toute notre vie. Mais nous nétions pas là pour y rester. Le grand ennemi du repos, le R.P. travaillait sérieusement à nous en tirer. Heureux encore sil y fut parvenu aussi vite quil laurait désiré.
Déjà il était allé se jetter aux pieds de lempereur pour lui exposer notre situation et le désir que nous avions de nous fixer dans ses Etats sous [98] sa protection. Sa Majesté impériale le reçut avec bonté, lui témoigna tout le désir quil avait de sobliger, lui fit même concevoir les plus grandes espérances, mais il lui fit observer quil nétait pas le maître, quétant encore sous la Régence, il ne pouvait rien faire sans en conférer avec elle et sans son agrément, quil lui promettait cependant de ne rien négliger pour sengager à lui être favorable. Cet accueil du prince, que le R.P. sempressa de nous communiquer, nous remplit de joie en nous faisant espérer que nous touchions au terme de notre voyage. Ce que nous ambitionions le plus.
A quelques jours de là la Régence fit passer au R.P. abbé au nom de lempereur un grande feuille portant plusieurs questions auxquelles il était prié de répondre exactement. Interim. On lui annonçait que Sa Majesté accordait provisoirement en Boêhme une maison à nos frères pour sy tenir, jusquà ce que la Régence eut pris un parti définitif à notre égard. Les questions contenues sur la pancarte concernant notre Ordre et nos prétentions, étaient claires et précises et les réponses pouvaient être faites de même, en peu de mots. Le R.P. crut devoir prendre conseil de quelques uns de ses plus anciens religieux pour savoir ce quil devait répondre. Il me fit la grâce de me mettre du nombre. Notre avis fut de répondre le plus simplement et le plus véridiquement possible. Nous indiquâmes même sur chaque article ce que le bon sens et lamour de la vérité nous inspirait. Heureux si le R.P. sen fut tenu à notre avis. Il pris aussitôt la plume et se mit en devoir de répondre. Mais au lieu de le faire brièvement, il sétendit beaucoup, il parrut même donner des avis en prenant le ton prédicateur. Sur la question qui demandait à quoi pouvait se monter ce dont nous aurions besoin en argent, ustensiles, etc, jusquà ce que nous puissions jouir des revenus qui nous seraient assignés, il fit des demandes exorbitantes, etc. Son travail fini il voulut nous le communiquer. Voyant que nous limprouvions presquà chaque article, il nen continua pas la lecture mais il ne laissa pas de le faire passer à la Régence. En attendant la réponse il partit pour la Bohême visiter le monastère que lon avait donné à nos frères. Mais il est bon de dire ici quen arrivant à Vienne, il sétait ouvert à quelques personnes du projet quil conservait toujours daller sétablir en Russie avec au moins une partie de son monde. On lui fit concevoir de grandes espérances de ce côté. En conséquence il avait déjà écrit une requette à Sa Majesté impériale pour lui exposer le désir quil avait daller semployer dans [99] dans son royaume à léducation de la jeunesse et lon ma assuré que la certitude quil avait de réussir de ce côté, jointe à ce que le gouvernement autrichien ne lui plaisait pas, a été une des principales causes pour lesquelles il a si peu ménagé lempereur dAllemagne et la Régence.
A son retour de Bohême, il apprit que lempereur avait désigné deux maisons pour nous placer, toujours sous le bon plaisir de la Régence, qui selon lusage, ne sempressait pas de décider dans cette affaire. Le R.P. voulut voir ces maisons, ce qui lui occasiona plusieurs voyages qui naboutirent quà dépenser de largent. Lorsquil revenait à Vienne, il ne manquait pas de saller présenter chez lempereur qui lui réitérait toujours les mêmes promesses. Il allait à la Régence où il ne recevait que des paroles en lair. Il est même tout à croire quil y a eu bien des désagrémens. Cependant le tems savançait et déjà depuis plus de six semaines nous attendions, sans que rien se terminat, lorsque le R.P. reçut réponse à la requette quil avait présenté à lempereur de Russie. Elle était en tout conforme à ses désirs. Sa Majesté lassurait quil pouvait venir quand il voudrait, conduire avec lui tout son monde, quil trouverait moyen de placer tout et il lui assignait même pour le moment une maison à Orcha pour ceux qui arriveraient les premiers. Une réponse aussi satisfaisante remplit de joie le cur du R.P. Il ne pensa plus dès lors quà nous conduire tous en Russie parce quil ne craignait rien tant que de dépendre de la Régence et sil ny eut eu quelle à ménager, je crois quil nous eut tous fait partir sur le champ. Mais il sétait avancé du côté de lempereur dont il avait reçu tant de bontés et de promesses quil ne pouvait pas déçament les rejetter sans avoir eu de sa part aucun sujet de mécontentement. Il se détermina e donc à se contenter de prendre pour le moment une partie de ses religieuses et de ses religieux et des enfants, et à partir avec eux pour la Russie, faisant entendre à lempereur que son intention était de le décharger et quil nen comptait que plus sur sa protection pour ceux qu'il laissait dans ses Etats.
Son choix fixé sur ceux qui devaient laccompagner, il fit sans différer faire tous les préparatifs nécessaires pour le voyage. Les Dames de la Visitation, peu contentes de ce quelles faisaient pour nous chaque jour, se mirent encore volontairement elles-mêmes à contribution en fournissant une infinité de choses pour la sacristie et pour la décoration des autels, etc. En moins de 8 jours tout fut prêt pour le départ. Il y a tout lieu de croire que le R.P. qui navait encore reçu de la Régence aucune réponse définitive, y fut avant de partir pour recommander son affaire et quil ny reçut que des reproches sur sa conduite peu respectueuses et en particulier sur [100] sur lexcès de ses prétentions. Cest au moins ce que nous avons eu lieu de conclure plus tard. Il ne nous en fit cependant rien connaître, bien au contraire. Il donna au supérieur, sous la conduite duquel il nous laissait, les plus belles espérances que nous serions placés sous peu de jours. Il lui dit quil pouvait saddresser à lempereur et à la Régence et que laffaire ne tarderait point à être terminée.
Il ne fallait rien moins, Monsieur, que des promesses aussi positives pour calmer les inquiétudes dans lesquelles le R.P. nous jettait par son départ. Mais si elles tranquillisèrent les autres, elles ne purent me délivrer du secret pressentiment que javais de tout ce qui allait nous arriver. En embrassant le R.P. je ne pus mempêcher de lui témoigner en pleurant mes craintes. Je neux de lui quune réponse vague et indéterminée. Il monta en voiture en nous laissant dans le bourbier et disant sans doute en lui-même : « Tirez-vous-en comme vous pourrer. » Vous verrez par la suite que je ne me suis pas trompé. Laissons-le voyager à grandes journées vers la Russie pour nous occuper maintenant de ce qui nous est arrivé de particulier pendant notre séjour à Vienne. Jai lhonneur dêtre
Dix-neuvième lettre
Jai hésité longtems, Monsieur, si je vous raconterais une petite aventure qui mest particulière, dont la singularité pourra vous intéresser, mais qui nest pas de nature à vous édifier. Voici le fait.
A peine arrivés de quelques jours au monastère de la Visitation, le R.P. abbé me vint dire quil était chargé de me faire de la part de ces Dames tous les offres de services possibles relativement à mes malades, que je pouvais demander tout ce dont jaurais besoin, quil y avait une pharmacie bien montée à la maison et que je serais servi promptement. Sur ce, je formulai aussitôt une ordonnance que lon fit passer aux surs pharmaciennes. Au bout de quelques heures, au lieu de recevoir les drogues demandées, arrive la tourière avec lordonnance pour demander explication de cetaines expressions. Je tâchai dy satisfaire de mon mieux de vive voix. Mais soit que la tourière se soit mal acquittée de sa commission ou autrement, mon explication ne contenta pas ces Dames. Il fut résolu que le frère chirurgien serait demandé à la grille pour donner lui-même lexplication quon lui demandait. La supérieur interpellée à ces fins y ayant consenti, [101] nouveau message de la tourrière au R.P. abbé pour obtenir de lui, de la part de la R supérieure, que le frère chirurgien voulut bien se transporter au parloir à leffet de sexpliquer lui-même. Le R.P. abbé mappelle aussitôt et me communiquant le désir de ces Dames, me dit daller au parloir. Cette proposition ne me surprit pas car je ne sais quel pressentiment mavait déjà dit que les choses en viendraient là et me disait de plus quelles iraient encore plus loin. Mais ce qui me surprit ce fut la facilité avec laquelle le R.P. donna dans ce panneau. Je lui fis observer que ces communications nétaient pas sans inconvéniens et quil me ferait le plus grand plaisir, tant pour moi que pour la communauté, de vouloir bien men dispenser. Il insista. Je lui dis tout court que je nirais pas. « Quoi, me dit-il : vous me désobéirez ? Je vous lordonne. Allez » « Hé bien !, lui dis-je, mon R.P., puisquil parrait que vous vous chargez de ce qui peut en résulter, jirai pour vous obéir. » On me donna un religieux qui maccompagna jusquà la porte du parloir où il ne crut pas devoir entrer, dans la crainte, comme il sagissait daffaire de médecine, de commettre une indiscrétion. Jentre donc seul et jy trouve déjà réunies cinq religieuses toutes voilées que je ne pouvais par conséquent pas voir, mais qui me voyaient bien. La plus âgée de toutes, addressant la parole à la jeune pharmacienne. « Voilà, lui dit-elle, le père chirurgien. Quavez-vous à lui demander ? » Lexplication fut bientôt donnée et la jeune sur paraissait chercher de nouvelles difficultés pour me retenir mais on lui dit de se retirer, quelle devait être contente. Ce quelle parut ne faire quavec peine. Je voulus me retirer moi-même, lobjet de ma mission étant rempli, mais on me pria en grâce de rester un instant. Une des 4 était la sur de dom Gérard, mort à Soleur, qui voulait minterroger et savoir quelques particularités sur la vie et la mort de son frère et les autres avaient profité de loccasion pour satisfaire leur curiosité, comme celle-ci avait profité de loccasion de la pharmacienne, avec qui elle était fort liée, pour avoir quelques renseignements sur son frère.
Jusquici, Monsieur, tout parait aller assez droit et vous êtes sans doute bien éloigné de soupçonner le moindre dessous de cartes. Cependant je nen pensais pas ainsi et restai persuadé que cet entrevue nétait que le commencement [102] dune aventure qui aurait pour moi dautres suites.
Nous étions, comme jai eu lhonneur de vous dire, logés dans le grand parloir des penssionaires. Les volets des grilles en étaient exactement fermés, mais chaque jour jentendais roder dans lintérieur de ce parloir et je distinguais très bien quil ny avait quune personne seule qui sapprochait de la grille et qui se retirait au bout de quelques instans. Ce manège me donna encore plus à penser. Bientôt on ne se conta pas dexécuter les ordonnances que je faisais passer pour mes malades, on me pria de manipuler certaines drogues pour la pharmacie de la maison. Il ne se passait pas de jours que je ne reçusse plusieurs boëttes, etc, pour ces petits ouvrages. On en joignit dautres comme présens faits à notre pharmacie. On saccoutuma tellement à ce manège journallier de côté et dautre que les supérieurs recpectifs ny attachèrent aucune conséquence, quon ne prenait pas même la peine de lire les billets dordonnance, etc. Les choses en étaient là, sans que jai donné de mon côté occasion à aucune fraude lorsquun jour on me fit passer une boëte remplie de drogues, en me priant den faire au plus tôt des pilulles. Cétait un instant avant le tems où nous avions coutume daller à léglise pour chanter la gra[nd] -messe. Jobtins donc permission de rester et de travailler pour contenter ces Dames. Quoi que toujours plein de mon pressentiment, jétais cependant bien loin de croire pour cette fois quil y eut du mistère dans ce message. Je travaillais avec toute lactivité dont jétais capable, lorsque, venant à vider la boëtte, je trouve dans le fond un billet découpé avec élégance, en forme de cur enflammé, tout couvert décriture. Croyant dabord que ce ne pouvait être que quelques sentences pieuses et édifiantes, je mempressai de les lire. Ce que je fis avec beaucoup de peine car, outre que lécriture était difficile, lidiome était en mauvais français. Mais quelle fut ma surprise de ne trouver sur ce papier que les expressions dun amour effréné. La personne me sollicitait de lui faire connaître par la même voie si sa déclaration avait trouvé mon cur insensible, etc, etc
Dans mon premier étonnement je déchirai le fatal billet, (que je voudrais bien encore avoir aujourdhuy pour la singularité du fait) et je pris la résolution de ny faire aucune réponse.
Je me mis cependant à faire mes pilulles et Dieu sait de combien de pensées extravagantes je fus agité pendant ce travail. De ma vie je ne métais trouvé exposé à pareille épreuve. Jamais lamour navait attint mon cur daucun de ses traits et jamais je naurais pu croire [103] quâgé de 39 ans, exténué par les infirmités et revêtu du froc, jeusse donné dans les yeux de personne. Jignorais dailleurs toutes les menées des intrigues galantes qui métaient interdites par la sainteté de ma profession. Tout en un mot me semblait méloigner du piège qui métait tendu. Cependant je ne sais quoi intérieurement me faisait trouver une certaine satisfaction dans cette aventure. Je revins sur la résolution que javais prise de ne pas répondre au billet dont les expressions, toutes inconcevables et déplacées quelles étaient, avaient malgré cela, quelque chose qui me flatait. Je vis bientôt des inconvéniens considérables dans mon silence. « Si je ne répond pas, me disais-je à moi-même, la personne, incertaine du succès de sa tentative, enploiera dautres moyens pour parvenir à me découvrir ses sentiments. Lamour nest pas toujours prudent. On na quà découvrir quelque chose et voilà une affaire majeure qui peut produire bien du mal et puis, sans avoir envie dabuser cette personne, jétais curieux de la connaître, etc
» Je me résolus donc à lui répondre par la même voie, cest-à-dire en lui renvoyant la boëte de pilulles. Comme je couchais seul dans un espèce de petit cabinet dont javais fait ma pharmacie, il me fut possible de le faire sans donner rien à soupçonner à personne. Le moment de la méridienne fut celui que je choisis pour cela (et par la suite, toutes mes méridiennes y furent employées). Après lui avoir témoigné en deux mots ma surprise sur son inconcevable démarche, je lui dis que je crois avoir trouvé le nud de lénigme, que sa déclaration amoureuse nest quun jeu concerté entre plusieurs dentre elles qui veulent samuser dun pauvre trappiste en le mettant à lépreuve et voir comment il sen tirera mais que je nen serai pas dupe et quil y a longtems que je connais de quoi les religieuses sont capables, que si cependant elle parle sérieusement, je ne vois pas comment elle a pu se prendre subitement dun amour aussi ardent pour quelquun quelle ne connaît pas et quelle na fait quappercevoir en passant au parloir, que sur la demande quelle me fait de lui faire connaître si je laime, ce serait à moi la plus grande de toutes les imprudences en mettant [104] de côté toutes les raisons qui me défendent de laimer, de lui dire que je laime, ne la connaissant en aucune manière, lamour nétant fondé que sur les perfections connues de lobjet que lon désire, que cependant puisquelle veut absolument de moi une réponse sur ce point, je puis lassurer que même sans la connaître, je laime bien sincèrement et plus quelle ne maime car en qualité de chrétien, je me pique daimer mon prochain de lamour dont Jésus Christ nous a aimé, que je lui veux et lui désire le même bien quà moi-même et que la faiblesse quelle vient de me faire paraître me remplit pour elle dune compassion véritable qui me portera à prier plus ardemment pour sa conversion, vu le grand besoin quelle en a que pour toute autre.
Il me semblait que cette réponse devait tout arrêter. Je le désirais et ne le désirais pas, étant curieux de voir où pourrait aboutir une intrigue de cette nature. Quoi quil en soit, je me tins sur mes gardes et au prochain message jeus soin dexaminer exactement toutes les boëtes que lon menvoya. Charmée de sa première réussite, ma religieuse sétait empressée de profiter de la même voie pour me faire connaître, disait-elle, ses véritables sentiments. Après sêtre disculpée sur limputation que je lui faisais du complot malin formé contre moi, elle me demande excuse de navoir pas assez mesuré ses expressions et en rejette la faute sur ce quelle ma écrit en une langue qui ne lui est pas naturelle, quelle est bien loin davoir conçu pour moi une passion dont la seule pensée la ferait rougir, que tout se borne à une affection dont elle nest pas la maîtresse, quelle croit bien être selon Dieu et ne pas passer les bornes de la pureté et de la modestie chrétienne, quau reste elle espère pouvoir venir à bout de me voir et de mentretenir seule à seul au parloir et que là elle me fera connaître ses véritables sentiments, quen attendant, pour le soulagement de son cur, elle me demande la permission de ne laisser passer aucune occasion de mécrire, comme elle espère que je nen laisserai passer aucune moi-même sans le faire et laider de mes charitables avis parce que, disait-elle, elle voyait bien que quand il serait vrai quil y ait eu mauvaise intention se son côté, Dieu la traitait mieux quelle méritait en ladressant à quelquun qui pouvait lui être si utile pour son âme, enfin elle [105] finit par me parler en personne instruite de tout ce qui se tramait relativement à nos affaires et afin de me faciliter les moyens de lui écrire sans pouvoir être découvert, elle menvoyait par le même ordinaire une composition avec laquelle je pouvais lui marquer tout ce que je voulais sur le papier, sans que rien y parraisse, en menseignant le moyen de faire revivre lécriture, moyen quelle se proposait demployer à lavenir à mon égard et que je devais, en conséquence, mettre dorénavant à lépreuve tous les morceaux de papiers blancs, comme étiquets, cornets, etc, que je recevrais de sa main.
Un pareil commerce était bien contraire à mon état, mexposait beaucoup et pouvait me conduire bien loin. Cependant, emporté par je ne sais quel ensorcellement, désirant dailleurs profiter de cette occasion pour me mettre au fait de tout ce qui se faisait et disait au parloir, relativement à nos affaires. Jimposai silence, non sans beaucoup de peine, à toutes les raisons de ma conscience et je membarquai dans une correspondance journalière qui dura plus de quatre mois pendant lesquels je nai pas passé un seul jour sans écrire ou sans recevoir quelque billet. Les expressions trop tendres et même passionnées dont la pauvre fille se servait souvent, ne me faisaient que trop connaître combien son cur était malade. Cette raison seule eut dû suffire pour minterdire toute communication avec elle, mais en me contentant de len reprendre à chaque fois, je ne laissais pas dy prendre un certain plaisir, et ce qui me flatait encore davantage, cétait la satisfaction dêtre exactement instruit de tout ce qui se passait. Une imprudence de sa part ayant fait suspecter notre manière décrire, il nest pas de stratagème que nous nayons employés pour nous faire parvenir nos lettres, les boëttes, les pots, les cataplasmes, etc, étaient visités avec la plus grande promptitude aussitôt quils métaient remis et il était rare quils ne fussent les messagers de quelque nouvelle missive. Enfin pour ne pas être toujours ainsi dans linquiétude, pour découvrir où était [106] niché le poulet, nous convînmes quune bouteille dun verre très foncé, qui allait et venait tous les jours pour une tisanne et dont le cul était très enfoncé serait le messager ordinaire. Cétait exposer ses secrets à un confident bien fragile. Il fut cependant fidel pendant bien longtemps et ne nous manqua que vers les derniers jours où, par la maladresse du porteur, toutes le bouteilles ayant été cassées, le billet dont elle était le porteur se trouva heureusement perdu et jetté avec les débris dans un lieu doù il ne put jamais sortir. De ma vie je crois, je nai eu dinquiétudes pareilles à celles que jéprouvai ce jour-là, jusquà ce que je me fus assuré que nous ne pouvions être découverts.
Cependant si les angoisses ne furent pas habituellement si vives, je puis dire quelles ont été continuelles pendant tout le tems qua duré ce petit commerce. Les peines de ma conscience, cette attention, cette sollicitude sans relâche pour éviter jusquà la moindre apparence de tout ce qui aurait pu trahir notre secret, me faisait acheter bien cher la petite satisfaction que javais à contenter ma curiosité et à mentendre répéter que jétais aimé. Ma pauvre tête nétait pas à moi un seul moment. De ma vie je crois, je ne me suis si mal acquitté de mes devoirs de religion, quoiquen apparence je parrusse ne manquer à rien. Il nest point de stratagème que cette fille nait employé pour parvenir à me voir. Elle prit le prétexte de certaines drogues dont elle ignorait, disait-elle, la manipulation et obtint de sa supérieure que je viendrais au parloir la lui montrer en présence de sa compagne doffice. Une autre fois, cétait une infirmité sur laquelle elle voulait seule me consulter. La permission lui fut encore accordée et jeus ordre de me transporter au parloir. Comme javais lieu de craindre quelle ne soubliat dans cette circonstance délicate et que javais autant lieu de redouter ma propre faiblesse, aussitôt que je la vis entrer, je lui ordonnai de se mettre à genoux et de réciter un ave Maria en lhonneur de lImmaculée Conception, ce que je fis aussi moi-même. Après cela, sans lui laisser le tems de madresser la parole, je lui demandai ce [107] quelle voulait de moi. Elle resta interdite, se mit à pleurer et se contenta de me dire quelle maimait. Je lui répétai ce que je lui avais déjà écrit la première fois, en lui disant quelle était folle et quen se berçant limagination de mille idées chimériques elle devait bien voir quelle se ménageait par la suite les plus grands chagrins. Elle convint de tout, me promit de profiter de la retraite quelle était sur le point de faire, de brûler toutes mes lettres et de faire une bonne confession générale. Je minformai alors comment et pourquoi elle sétait ainsi prise pour moi dune si belle et si prompte amitié et voici ce quelle me répondit :
« Je suis, me dit-elle, native de la Suabe. Mon père ma abandonnée à lâge de 12 ans. Depuis ce tems je nai jamais entendu parler de lui mais sa figure mest toujours restée profondément gravée dans lesprit. Des personnes charitables ont pris soin de mon éducation. On ma mise encore jeune dans cette maison. Mon goût pour la piété mayant donné de lattrait pour la vie religieuse. Nayant dailleurs aucune connaissance du monde et de ses dangers, jy ai été reçue. Une personne riche a payé ma dotte qui na pas été fort considérable, à cause de mes talens pour la pharmacie qui me rendaient précieuse au monastère. Jy ai toujours vécue contente, sans aucun désir den sortir, mais jamais je nai pu oublier mon père, ni me dépouiller du désir de le revoir. Lorsque votre communauté est entrée dans notre église, le mardi de la Pentecôte, jétais à la grande tribune avec les autres pour vous voir entrer. Vous ayant tous considéré avec attention, jai cru voir dans votre visage tous les traits de mon père. Cette idée ne ma pas quittée un seul moment. Je me suis informé de vous et je suis parvenue à savoir que vous étiez le chirurgien de la maison. Loccasion de communiquer avec vous pour les drogues pour massurer si vous nétiez pas mon père ma parru trop favorable pour la laisser échaper. Voilà pourquoi je vous ai fait mander afin de mexpliquer ce que je comprenais très bien. Alors je vous ai considéré à mon aise. Jai bien vu que je métais trompée mais, tout en vous considérant, je ne sais quoi passait dans mon âme. Je me disais à moi-même : Voilà un être malheureux que le Bon Dieu envoie ici peut-être pour mon bonheur. Il est la victime dune révolution dont je [108] suis menacée moi-même. Hélas ! Si demain jétais obligé de sortir du monastère seule et sans appui, que deviendrai-je ? Il faut que je mattache à lui. Nous travaillerons ensemble. Nous ferons valoir nos talens. Nous nous prêterons un secours mutuel pour ne pas tomber dans la misère, etc
Jobservai dailleurs, me dit-elle, dans votre gaîté, je ne sais quoi qui me plaisait et qui semblait me dire que nous étions fais lun pour lautre. Loin de combattre ces idées, je les ai nourries et entretenues en moi-même et je nai pas été tranquille que je ne vous ais fait la déclaration que je vous ai envoyé. Elle était, jen conviens, bien peu mesurée et bien imprudente. Mais, que voulez-vous, je ne me possédais pas et dans le moment où je vous parle, il me semble que quelque chose que je puisse faire, jamais je ne cesserai de penser à vous et de vous aimer. Vous êtes le premier qui ayez jamais fait impression sur mon cur et je vous proteste bien que vous serez le dernier car je vous aimerai jusquà mon dernier soupir. »
Jessayai en vain de lui faire sentir lextravagance de ces dernières paroles. Après une conversation assez longue, nous nous séparâmes et toute sa peine, me dit-elle en me quittant, était de voir que je ne laimais pas. « Aimez-moi comme je vous aime, lui dis-je, et vous ne serez pas si misérable que vous êtes. »
Cette entrevue ne fit que lenflammer davantage. Elle en ménagea encore deux autres dont il ne me fut pas possible de me défendre, qui se passèrent toujours, de son côté en vaines protestations damitié, et du mien à essayer de la combattre par tous les motifs de la raison et de la religion. Elle fit sa retraite, sa confession, etc, mais cela ne la corrigea pas. Le lendemain quelle en sortie, je reçus encore une de ses lettres. Comme nous étions sur le point de partir, je crus devoir prévenir sa supérieure de tout ce qui sétait passé entre nous deux, afin que si, dans notre éloignement, il arrivait quelque chose, elle put la surveiller et y mettre ordre. Si je ne lai pas fait auparavant, cest que jai craint que les précautions que ladite supérieure aurait pris pour arrêter le mal neussent été pire que le mal même, en nous exposant à être compromis. Tout cela ne la pas empêché de mécrire encore à Cracovie. Elle ma même encore écrit depuis des lettres qui sont tombées entre les mains du R.P. pour qui dabord elles furent des énigmes parce quelle étaient écrites dune écriture cachée et ne contenaient en apparence que quelques phrases [109] indifférentes. Depuis ce tems je nai plus entendu parler delle et je prie Dieu quil mait à jamais effacé de son souvenir ;
Jamais, je crois, Monsieur, vous ne vous seriez imaginé que les trappistes fussent des gens à conquêtes. Il ny a certainement rien dans leur accoutrement et dans leur mine desséchée par la pénitence qui soit bien attrayant. Cependant vous aurez peut-être peine à le croire, la religieuse qui est le sujet de lanecdote que je viens de vous raconter, nétait pas la seule dont le cur fut blessée à mon occasion, sans men douter. Une autre jeune personne de lAlsace vive comme la poudre, pour avoir eu occasion de me voir et de mentendre au parloir, conçut pour moi une si vive affection quelle était sans cesse aux aguets pour me considérer. Elle me prévenait à léglise ou chaque jour je la voyais avant même le lever de la communauté, attendre avec patience à la fenêtre dune tribune que jentre pour dire la messe. Pendant le tems de nos offices, on la voyait à une grille qui dominait sur le chur. Plusieurs fois elle me fit remettre par les tourières des pacquets de vieux linges pour mes malades dans lesquels je trouvais toujours un petit billet écrit avec la plus délicate et la plus honnête sensibilité et toutes les protestations de la pureté des sentiments dont elle était pénétré pour moi. Elle me fit passer en diverses occasions des instruments de chirurgie et si la nécessité me conduisait quelque fois au parloir pour quelque personne de la communauté, jétais toujours sûr de ly trouver. Elle crut sappercevoir des communications que la pharmacienne avait avec moi, elle lui en fit des reproches. La rivalité se mit de la partie et peu sen fallut quelles ne faillissent à se brouiller et que notre alsacienne dans son dépit, ne découvrit ou ne mit sur les voies pour découvrir le ressort secret de toutes nos intrigues. Pour moi qui avais intérêt à ménager tout le monde, je me comportais à légard de cette dernière avec toute la circonspection possible et sans parraître lécouter, je me gardais bien cependant de montrer de linsensibilité à lintérêt quelle voulait bien prendre à tout ce qui me regardait.
Ces deux femmes, Monsieur, pendant cinq mois que nous avons demeuré à Vienne, ont été pour moi un exercice continuel [110] La conduite que jai tenue à leur égard na certainement pas été des plus prudentes et tout autre religieux en ma place se serait sans doute comporté bien différemment, y aurait-il beaucoup gagné ? Hélas ! peut-être aurait-il occasion une esclandre capable de déshonorer et les trappistes et les Visitandines. Je ne prétens cependant pas mattribuer à moi-même lheureuse issue de cette intrigue. Je sais que je me suis beaucoup exposé et que si Dieu ne meut protégé dune manière toute particulière, je pouvais y commettre les fautes les plus graves et de la plus grande conséquence.
Mais en voilà bien assez sur une matière aussi peu importante et qui quadre si mal avec la gravité de mon sujet. Revenons aux affaires de notre communauté que je ne perdrais point de vue et sur lesquelles même j'acquerrais chaque jour de nouvelles connaissances par le moyen de ce qui parraissait devoir men distraire davantage. Jespère que la mauvaise idée que je viens de vous donner de moi, Monsieur, ne diminuera en rien lintérêt que vous avez bien voulu prendre jusquici à ma narration et que la lettre qui suivra celle-ci ne sera point reçue de vous avec moins davidité que les précédentes. Jai lhonneur dêtre etc
Vingtième lettre
Jai terminé ma dix-huitième lettre, Monsieur, par le départ du R.P. pour la Russie, après quil eut fait au supérieur quil laissait à notre tête les plus belles promesses sur le succès quil aurait auprès de Sa Majesté impériale de la Régence, relativement à notre prochain établissement dans lAutriche. Ce fut dans cette confiance que ce digne supérieur encore jeune, mais capable par sa prudence de commander à de beaucoup plus âgés que lui, sempressa après quelques jours d'aller chez lempereur pour savoir de lui-même quels étaient les arrangemens que nous avions à prendre pour nous rendre au lieu quil avait la bonté de nous destiner. Mais quelle fut sa surprise de ne trouver en lui que froideur et indifférence. Il ne nia point les promesses quil avait faites, mais il sexcusa sur les oppositions de la Régence avec un air qui fit bien connaître au Père Colomban (cest le nom du supérieur) quil [111] était indisposé contre nous. Celui-ci, plus mort que vif, déjà plus quintimidé par la présence de lempereur, ne sachant doù pouvait venir cette disgrâce, se hasarda à lui demander sil avait quelque chose à nous reprocher. « Non, lui dit lempereur, je vous estime tous, vous êtes lédification de la ville, mais votre abbé
mais votre abbé
! » Il ne lui en dit pas davantage et le supérieur contristé, nayant rien à répondre, ne pensa quà se retirer. A la Régence où il crut devoir hasarder de se présenter, il trouva moins de politique. On lui dit nettement quil navait rien à attendre des promesses de lempereur. On sétendit en reproches sur le R.P. et on alla jusquà lui dire quil nétait quun polisson. Je tiens tout ceci du Père Colomban lui-même qui me le raconta le même soir. Il en était tellement affecté que déjà infirme, il en tomba malade et faillit en mourir. A peine remis de sa maladie, il fit de nouvelles tentatives, mais toujours inutilement et bien plus encore, car de mauvais bruits répandus sur notre compte avaient aigris les esprits à un point étonnant. On était allé nous dénoncer à lempereur et à la Régence comme ayant parmi nous des gens sans aveux, des espions, des ennemis de lEtat, des traîtres, de manière que nous vîmes sévanouir en un instant toutes les espérances que le R.P. abbé nous avait laissé en partant, dêtre bientôt placés en Autriche Cependant comme lempereur, avant tout ce tripotage, sétait engagé à nous donner de ses propres deniers une somme assez considérable de gratification pour les premières dépenses de notre établissement, le Père Colomban, espérant tout de la bonté de lempereur, fut lui en rappeller le souvenir. Il trouva Sa Majesté toujours dans les mêmes dispositions de nous laccorder en tout cas dévennement, mais la Régence ny consentit quaprès avoir fait les plus grandes difficultés et encore ne délivra-t-elle dabord quune très petite partie de cet argent.
Si nous éprouvions tant de désagrémens du côté de la Cour, nous étions bien dédomagés par la compatissante charité des Dames de la Visitation. Déjà depuis quatre mois nous étions entièrement à leur charge : logement, nourriture, chauffage, lumière, drogues et soulagement pour les malades. Elles pourvoyaient à tout et comme si ce neut pas été assez, dans la vue de notre prochain établissement, elles préparaient de leur bourse des ornements déglise, des reliquaires et autres objets de décoration. Chaque jour notre pharmacie se trouvait augmenté de quelque nouvelle drogue et de différents instruments [112] pour leur manipulation. On ma assuré que la modicité de leurs revenus ne suffisant pas pour contenter leur charité à notre égard, elles se retranchèrent sur plusieurs objets et même quelles furent obligés demprunter.
Pendant que nous étions placés entre deux extrémités si opposées, les rebuts de la Régence et les libéralités des Dames de la Visitation, le R.P. abbé, à la tête de son détachement dhommes et de femmes, arriva à Terespol, (cest lui-même qui nous lécrivit) où il trouva un ambassadeur de Sa Majesté lempereur de Russie chargé de dépêches adressées au R.P., contenant le titre de son établissement dans le pays dOrea, avec ordre de ne les remettre quà lui seul et de le conduire, lui et tout son monde aux frais de Sa Majesté, dans la maison qui lui était destinée, pour len mettre en possession. Des ordres aussi précis ne souffrirent aucune difficulté, ni aucun retard dans lexécution. Le voyage fut des plus heureux et le R.P., après avoir eu la consolation dinstaller ses frères dans leur nouveau monastère, partit aussitôt pour Petersbourg, accompagné dun religieux et de deux enfants pour aller baiser les mains à lempereur lui témoigner sa reconnaissance et lui recommander ceux quil avait laissé en Autriche. Dans laudience particulière que Sa Majesté lui accorda (chose très rare à cette Cour), il en reçut tous les témoignages damitié et de confiance et même de respect. Sa Majesté sengagea à nous procurer à tous un asile si nous ne pouvions nous établir en Autriche. Limpératrice ne reçut pas le R.P. avec moins de bonté. Il ausa lui présenter une imitation de Jésus Christ quelle voulut bien accepter et pour témoignage de sa reconnaissance, elle obligea le R.P. a accepter lui-même un présent de sa main.
La lettre qui nous donnait ces détails arriva à Vienne au moment où nous étions le plus tracassés. Elle nous consola beaucoup car déjà nous avions perdu toute espérance de réussir à la Cour dAllemagne. Il ne restait plus quà attendre que le R.P. abbé revint nous chercher, mais nous craignions que la charité des Dames de la Visitation se refroidit à notre égard et quelle ne retirassent tout ce quelles avaient dessein de nous donner si nous nous fussions fixés dans le pays. Bien au contraire, elles nen firent parraître encore que plus dempressement pour nous obliger. La considération que la Russie nest point féconde [113] en ressources, leur fit encore ajouter à leurs libéralités. Pour moi, en mon particulier, je me vis tellement accablé de toutes les choses nécessaires à la pharmacie que je fus obligé den refuser presque la moitié. Dans la pensée que le R.P. ne tarderait pas à venir et en nous enlevant, leur enlevant aussi le plaisir dexercer leur charité, elles mirent dans lapprêt de notre nourriture et dans toutes les autres choses nécessaires que nous recevions journellement une attention toute particulière. Enfin il est impossible dexprimer jusquoù elles ont porté pour nous en tout genre leurs soins et leur prévoyance et lon peut dire quelles ont vérifié à la lettre à notre égard ce distique de Gresset dans son Vert vert :
Les petits soins, les attentions fines,
Sont nés, dit-on, cher les Visitandines.
Mais si lardente charité de ces bonnes filles les empêchait de sentir la pesanteur du fardeau quelles sétaient imposé, nous le sentions pour elles et nous désirions ardemment de les en pouvoir décharger. Ce fut dans cette vue que le Père Colomban ne crut pas devoir attendre le retour du R.P. abbé et résolut de prendre toujours le chemin de la Russie qui était devenue notre unique ressource pour aller à sa rencontre. Il était nécessaire pour cela de saddresser à la Régence à qui la proposition de notre départ semblait ne pouvoir être quagréable, pour en obtenir des passeports. Mais il fut fort surpris lorsquon lui en refusa, en lui disant que lon navait pas coutume den accorder aux vagabonds, que lon ne nous empêchait pas de rester dans le pays, quon nous y souffrirait même volontier, pourvu que nous ny restions pas réunis. Nayant rien à répliquer il se retira pour implorer la même grâce des ambassadeurs des provinces limitrophes dAllemagne, mais il les trouva tous dans les mêmes dispositions à notre égard. Cétait une espèce de ligue que lon avait formé contre nous pour nous forcer enfin à nous désunir. Il fallut donc recourir à dautres expédiens pour tâcher de nous tirer dembarras.
Dans cette extrémité la Providence parrut nous offrir un moyen de subsistance honnête et même avantageux pour le gouvernement : un particulier, homme extrêmement pieux, conduisait dans un des faux-bourgs de Vienne, une manufacture de soies dont il était en partie comptable au gouvernement depuis le dévidage de dessus [114] les cocons jusquà la mise en uvre inclusivement. Tout se faisait chez lui. Il était pourvu de toutes les pièces de mékaniques, etc, propres pour ce genre de travail. Il lui vint en pensée de nous confier le tout et de nous en abandonner le profit et selon son projet, lorsque nous aurions été suffisament formés à ce genre de travail, il se serait uni à nous en se faisant trappiste et sa femme devait sengager chez nos religieuses. Il en fit lui-même la proposition au Gouvernement qui parrut laccepter. Les enfants eussent été occupés au dévidage, les femmes à la filature et au doublage et les religieux auraient travaillés sur les métiers. Jamais projet ne parrut mieux conçu pour rendre plus sensible la possibilité de son exécution. Des religieux et des enfants se transportèrent pendant plusieurs jours dans la manufacture, on fournit des matières aux religieuses et le résultat de leur travail fut mis sous les yeux de la Régence. La maison était vaste et contenait plus de bâtiments quil nen fallait pour nous loger séparément. Le profit que nous eussions fait par un travail assidu, sans préjudice à nos exercices réguliers, eut été plus que suffisant pour notre honnette subsistance, nous nous fussions même engagés à le partager avec le Gouvernement. Si le marché était avantageux pour nous, il ne létait pas moins pour lui. Lempereur en fut instruit. Il en pressa même lexécution mais la Régence qui voulait nous désunir, aima mieux sacrifier lintérêt publiq que de procurer notre avantage particulier. En conséquence elle fit naître des incidens et ne manqua pas de prétextes pour faire échouer le projet.
Que faire alors ? De nouvelles tentatives pour obtenir des passeports ? Elles étaient inutiles. Toutes les puissances semblayent sêtre liguées pour nous empêcher de sortir. Sur ces entrefaites arrive une lettre du R.P. abbé qui nous ordonnait de nous mettre au plus tôt en marche mais sans nous désigner le terme de notre voyage. Pour le coup nous crûmes que la Régence naurait plus rien à nous objecter lorsque nous lui communiquerions des ordres aussi précis. Mais on ne fit que rire de la lettre du R.P. On dit au Père Colomban quil ne voyait pas que le R.P. voulait nous faire tomber dans le piège où il sétait laissé prendre lui-même, que la Russie était un royaume doù, une fois entré, lon ne sortait pas quand on voulait, que la preuve en était claire puisque le R.P. abbé qui aimait tant à voyager, en était réduit à nous écrire de laller joindre, que nous avions grand tort de nous mettre en peine de lui, car nous ne le reverrions [115] jamais. Enfin lon ajouta que nous navions pas besoin de courrir si loin pour chercher un sort au moins incertain pendant que nous pouvions rester à Vienne où lon promettait de nous fournir à tous, les moyens de vivre chacun en notre particulier ou dans différentes communautés, quon se chargerait de tous les enfants que nous avions, que le Gouvernement les ferait élever dans les maisons déducation, etc. Quoiquil y eut bien des choses à répondre à toutes ces propositions, le pauvre Père Colomban aima mieux se retirer en silence, délibérant en lui-même sur le parti quil avait à prendre pour se tirer dun si cruel embarras. Mais ce qui laugmentait encore, cest que les intentions de la Régence à notre égard étant devenues publiques, chacun singérait de lui donner son avis. Tous et les personnes les plus respectables elles-mêmes, tant ecclésiastiques que laïques, pensaient que, vue limpossibilité où le Gouvernement nous mettait dobéir aux ordres du R.P., nous ne devions nous faire aucune peine de rester et de profiter des offres que lon nous faisait. Les Dames religieuses de la Visitation, au parloir desquelles le Père Colomban nallait que trop souvent parce quil était comme le rendez-vous de tous ceux et celles qui paraissaient sintéresser au sort des trappistes, ces bonnes Dames, di-je, contentes de pouvoir nous retenir, appuïèrent fortement cet avis et vaincu par leurs sollicitations, il se laissa gagner et parut consentir à accepter les propositions de la Régence.
Il ne voulut cependant rien faire sans prendre auparavant lavis de ses religieux qui pour la plupart étaient dans la plus parfaite ignorance de tout ce qui se tramait contre eux. Nous ayant donc tous assemblés, il nous fit en peu de mots lexposé de la situation critique de nos affaires et nous demanda ce que nous en pensions. Lavis général fut que dans une circonstance aussi épineuse, pour mettre notre conscience en sûreté et quon neut rien à nous reprocher, nous ne devions absolument rien faire de notre propre mouvement, quétant privés de notre supérieur dont la volonté connue nous était impossible et que nous ne pouvions consulter pour le moment, nous devions recourir au seul supérieur que nous avions alors et dont la décision aurait pour nous dautant plus dauthorité quil était supérieur de notre supérieur lui-même : Son Excellence. Mgr le nonce résident alors à Vienne. Un seul religieux sopposa à cet avis et dit que nonobstant toutes les oppositions de la Régence, il fallait se mettre en devoir de partir pour mettre en pratique larticle de la sainte règle qui nous impose lobligation dobéir même lorsque lordre est impossible. Si cui impossibilia injunguntur
[116] Sans sarrêter à son opposition on dressa aussitôt une requette en forme de consultation qui fut signée de tous, par laquelle nous exposions à Son Excellence, dun côté les oppositions invincibles que la Régence mettait à notre départ, de lautre les ordres strictes et précis du R.P. abbé, ensuite le mode dexistence que lon nous proposait, soit pour nos enfants, soit pour chacun de nous en particulier et nous le conjurions de prononcer sur le parti que nous avions à prendre dans une occurrence aussi délicate, sa décision étant la seule règle qui put tranquilliser nos consciences. En attendant la réponse, le supérieur indiqua le lendemain comme jour de jeûne général et nous imposa à tous quelques prières particulières pour demander à Dieu de nous faire connaître sa volonté par la décision de Son Excellence.
Nous nattendîmes pas longtems après la réponse qui fut que dans létat présent des choses, lobéissance à notre supérieur nous étant devenue impossible par les obstacles quune authorité légitime, quoique peu raisonable dans ses volontés y apportait, elle ne nous obligeait pas, que nous devions en conséquence profiter des moyens que la Providence nous offrait pour pourvoir à notre propre subsistance et celle de ceux dont nous étions chargés, que sans quitter notre état et sans perdre même lespérance de pouvoir nous réunir un jour, lon nous placerait dans les différentes communautés de la ville et quil en serait de même pour les religieuses, que pour ce qui regardait les enfants, dès que le Gouvernement se chargeait de leur éducation nous devions être sans inquiétude à leur égard.
Comme les Dames de la Visitation sétaient chargé de faire parvenir promptement et sûrement notre requette, ce fut aussi par la même voie que parvint la réponse et le parloir tout le (discrétoire ?), assemblé, fut le lieu où le Père Colomban en fit la première lecture. Les bonnes Visitandines furent au comble de leur joie, et ne négligèrent rien pour engager notre supérieur à se conformer en tout à la décision du nonce. Et cest ce qui ma toujours fait soupçonner que ce projet avait été conçu chez elles, que les oppositions que la Régence mettait à notre départ auraient très bien pu être le fruit de leurs intrigues car laffection que lon faisait parraître pour le Père Colomban passait un peu les bornes de la charité chrétienne. Jai su de bonne part que son appartement était déjà marqué dans le corps de logis externe de la maison, que lon avait des vues sur lui pour en faire le directeur de la communauté en cas que celui qui occupait cette place et dont la santé était très chancelante vint à manquer. Dautres religieux qui pouvaient être utiles avaient aussi lassurance des secours et de la protection de ces Dames. Quoi quil en soit, quelles ayent [117] influé ou non dans la décision du nonce, il est certain quelles ne négligèrent rien pour la faire exécuter promptement et que le Père Colomban y mit une activité qui ne pouvait lui être inspirée que par la vivacité de leurs désirs.
En conséquence on dressa un état exact et circonstancié de tous les religieux et religieuses et de tous les enfants. On ouvrait pour asile à ceux-ci les maisons déducation militaire nous et les autres devaient être dispersés deux à deux dans les différentes maisons religieuses de la ville. Là nous devions conserver nos habits, accommoder nos règles et nos usages autant que nous le pourrions à ceux des maisons où nous serions, et du reste le nonce nous dispensait de ce que nous ne pouvions observer tant que les circonstances lexigeraient car nous devions toujours conserver le désir de nous réunir un jour et ne rien négliger pour cela. Ce fut à cette fin que le Père Colomban nous demanda à tous nos observations par écrit sur les moyens que nous avions à prendre pour conserver dans cette fâcheuse position, autant que nous en pouvions être capables une union parfaite et une grande fidélité aux principales observances, seul fondement de lespérance que nous pouvions avoir de nous réunir un jour. Enfin le projet était fait, il ny manquait que lexécution. Déjà plusieurs de nous avaient été présentés aux supérieurs des maisons où ils devaient habiter. En mon particulier, je fus présenté aux prieur des Carmes dans le grand parloir de la Visitation. Nous n'attendions que lordre dun départ général. Heureusement le Père Colomban prit encore quelque tems pour réfléchir. Il vit quil allait un peu trop vite, que le pas quil allait nous faire faire était un pas décisif car une fois désunis, nous perdions notre force et cen était fiat de notre état. Mais le Seigneur qui veillait sur nous, nous préserva du danger.
Lopposition que le religieux avait témoigné pour lavis général, le jour où notre supérieur nous demanda nos avis lui revint à lesprit et comme il avait résolu de ne rien faire qui ne fut approuvé de tous, il crut que c'en était assez, afin que personne neût rien à lui reprocher pour suspendre lexécution dun projet en apparence si bien concerté. Il réitéra ses tentatives auprès de la Régence et des Cours étrangères. Mais ce fut inutilement. Toujours on lui répondit que tant quil ne pourrait assigner le lieu fixe où il voulait nous conduire, nous ne devions être regardés que comme des vagabonds et que comme tels nous ne devions jamais nous attendre à rien obtenir. Il fallut donc se tourner dun autre et chercher dans la charité des particuliers ce que [118] les authorités constituées lui refusaient avec tant dopiniâtreté. Une dame de Franconie qui demeurait à Vienne et qui venait de tems en tems au parloir de la Visitation, ayant entendu parler de lextrême perplexité où nous nous trouvions, crut pouvoir nous tirer dembarras en nous proposant daller demeurer dans son château. Par ce moyen nous devenions maîtres des derniers retranchements de la Régence, puisque dès lors elle ne pouvait plus nous objecter que nous navions point dendroit déterminé pour nous retirer. Ladite dame semploya même pour nous auprès de lambassadeur prussien et nous obtint des passeports pour passer par la Prusse. Le Père Colomban nhésita pas un seul instant à accepter la proposition, quoique le voyage nous éloigna beaucoup de la Russie où nous espérions toujours pouvoir rejoindre le R.P. abbé, nonobstant tout ce que lon pouvait nous dire de contraire, et muni des passeports de lambassadeur prussien qui déterminaient précisément le but de notre voyage, il fut à la Régence pour en obtenir à leffet de sortir de lAllemagne. Ne sachant plus sur quoi se retrancher, le Conseil parut révoquer en doute la parole de cette dame et exigea quelle se transporterait à la Régence à leffet de savoir la vérité de sa propre bouche . Elle y fut interrogée en présence du Père Colomban. Sa réponse fut conforme à notre exposé. On lui fit une très mauvaise réception. On ne négligea rien pour la détourner de son pieux dessein mais enfin voyant que lon ne pouvait rien gagner sur elle et que sa résolution était prise, on consentit à nous accorder des passeports avec lesquels nous irions partout où bon nous semblerait, mais à ces conditions : quaucun de nous, absolument quel quil fut, ne pourrait rester dans les Etats de lempereur, ce que nous désirions le plus ardament, et que lesdits passeports ne nous seraient remis par le capitaine de la place que quand il nous aurait tous vu monter en voiture. Nous nen demandions pas davantage. Le Père Colomban, de retour de la Régence, sempressa de nous communiquer lheureuse réussite de sa négociation et nous ordonna de commencer dès le même jour à faire tous les préparatifs nécessaires pour le départ.
Il restait cependant une affaire bien importante pour nous à terminer. Lempereur nous avait promis une somme assez considérable dont sa volonté était que nous jouissions en tous cas d'évennements. La Régence qui navait consenti quavec peine à cette libéralité de Sa Majesté, ne nous en avait encore délivré quune très modique partie [119] et même fit assez connaître, en accordant les passeports, que son intention nétait pas de délivrer le reste. On avait même dit formellement que nous navions rien à en espérer. Le peu dargent que nous avions aurait bien pu suffire pour nous conduire jusquà Cracovie et après cela nous nous fussions trouvés dans la plus affreuse misère. Nous neûmes dautre ressource que davoir recours à la bonté de lempereur à qui le Père Colomban exposa notre situation et en même tems ce qui avait été dit à la Régence. Sa Majesté qui nous avait toujours honnoré de sa bienveillance, fut indignée que lon voulut ainsi le faire manquer à sa parole et ordonna que ce qui restait à payer sur la gratification quelle nous avait accordée, serait employé à nous conduire jusquà Cracovie dans les voitures du gouvernement et que nous serions accompagnés dun commissaire jusquaux frontières. Cette disposition de lempereur nous fit dautant plus de plaisir quelle nous épargnait lembarras de nous pourvoir de voitures par nous-mêmes. Comme depuis plusieurs jours nous étions occupés à embâler tous nos effets, le départ ne souffrit aucun retard de notre côté. Le 22 novembre 1798 de grand matin les voitures étant arrivées dans la cour de la Visitation, tout fut chargé en un instant. Lorsque nous fûmes montés le commissaire fit lappel de tous les individus, le capitaine de la place vint remettre les passeports au supérieur. Tout ceci se passait à la vue des religieuses et des penssionaires qui toutes étaient placées aux grilles des fenêtres de la grande fasçade, ce qui faisait pour le peuple qui était accouru pour nous voir partir, un spectacle plus divertissant que celui quil était venu chercher. Les présens dont elles nous avaient comblé et que nous emportions avec nous, nous étaient un sur garant de la sensibilité de leurs curs à notre égard et sil en est quelques unes qui nous ont vu partir avec plaisir (et ce ne furent certainement pas les moins raisonables), je suis bien convaincu que la plupart nous ont donné des larmes. Au moins je suis bien sûr den avoir fait répandre et tout content que jétais de partir, je nai pas laissé dêtre sensible à tout ce que la charité, etc, nous avait prodigué dans cette maison dont jamais je ne perderai le souvenir.
Avant dentrer dans les détails de ce nouveau voyage, vous me permetterer, Monsieur, de marrêter un peu pour vous renouveller lassurance des sentiments
Vingt-et-unième lettre
[120] Il était grand tems, Monsieur, que nous sortions de Vienne car cette ville aurait pu devenir le tombeau de notre état. Ce que je dis non seulement à cause des tracasseries qui nous étaient suscitées par le Gouvernement, mais encore à cause de la tentation où chacun de nous se trouvait exposé de pourvoir à sa sûreté particulière, et des moyens que lon se plaisait à nous fournir pour cela. La proximité du nonce et la facilité que nous avions de lapprocher, est peut-être un des plus grands éceuils auquel nous ayons été exposés. Jai su quun de nos religieux en a obtenu un bref de sécularisation quil a tenu caché jusquà ce que loccasion favorable de leffectuer se soit présentée. Quoiquil en soit nous eûmes toujours grand sujet de remercier le Bon Dieu en partant, de ce quil nous avait fait échaper à de si grands périls.
De Vienne à Cracovie nous avions cent lieues à faire qui ne nous donnèrent pas beaucoup dembarras parce que le commissaire qui nous accompagnait pourvoyait aux relais et payait partout. Nous navions que notre dépense à payer dans les auberges car nous ne pûmes que très rarement fréquenter les grosses abbayes, nos hospices ordinaires. Nous eûmes pendant toute cette route un tems affreux. Le vent et la nège nous forcèrent de rester bien étroitement enfermés dans nos voitures, ce qui mempêcha de contenter ma curiosité autant que je laurais désiré. Nous neûmes dautres aventures dans tout ce voyage que quelques renversements de voitures, ce qui arrivait assez fréquament, parce que, comme jai eu lhonneur de vous dire, nous étions portés dans les voitures publiques, fort mal entretenues. Ce quil y eut de plus fâcheux, cest que ces sortes daccidents arrivèrent aux religieuses plus quà tout autres. Heureusement il ny eut personne de blessé. Jétais cependant appellé à chaque fois pour porter secours en cas de besoin, ce qui me fâchait fort à cause du mauvais tems. Tout se bornait ordinairement à la frayeur et quelques fois un peu de foulure ou décorchure. Je leur faisais prendre une goutte deau-de-vie pour les remettre de leur saisissement et je retournais à ma voiture, leur laissant le soin de se tirer dembarras comme elles pouvaient. Malgré tous ces petits accidens, nous ne laissions pas cependant daller encore assez vite et nous serions arrivés avant dix jours à Cracovie si nous neussions été rencontrés par un détachement de larmée russe qui nous obligea de rester deux à trois jours à lauberge parce quon ne pouvait nous procurer des chevaux. Ces braves soldats, loin de nous faire aucune insulte, eurent pour nous beaucoup de complaisances, parurent prendre beaucoup dintérêt à [121] notre situation et nous promirent que bientôt, par le succès de leurs armes, nous pourrions retourner librement et sans inquiétude dans notre patrie. Mais hélas ils furent bien trompés dans leurs espérances !
Vous savez, Monsieur, que je vous ai dit quune partie de nos frères avait pris la route de la Bohême où lempereur leur avait assigné provisoirement une retraite dans un ancien monastère de bénédictins. Comme leur sort était attaché au nôtre et quil dépendait entièrement des dispositions de la Régence, ils éprouvèrent les mêmes vicissitudes que nous, à lexception quétant parvenus à avoir des passeports aux bureaux de leur arrondissement, voyant quils navaient plus détablissement à espérer en Allemagne, ils prirent les devants, aussitôt quils reçurent les ordres du R.P., se divisèrent en différentes petites bandes pour pouvoir mettre le publiq plus facilement à contribution et voyager à moins de frais et prirent la route de la Pologne. A 15 lieues environs de Cracovie, dans un bourg appellé Kenti, nous trouvâmes une de ces divisions qui déjà depuis plusieurs jours, était logée chez de bon pères récolets qui ne les laissaient manquer de rien selon leur pauvreté et cest ici un témoignage que je dois rendre à la charité des enfants de saint François : pendant tout le cours de nos voyages, quoique nous ayons habité dans de grandes et superbes abbayes, jamais nous navons été reçu avec la cordialité, je dirais presque avec la profusion, que les R.P. capucins et récolets ont fait paraître en nous donnant lhospitalité. Aussi toutes les fois que nous avons rencontré quelquun de leurs monastères, nous nous y sommes toujours adressés préférablement aux maisons les plus riches et nous y avons toujours été très bien acceuillis. Le supérieur qui gouvernait cette petite division de nos frères était un jeune homme fort actif qui pendant son séjour dans cette maison ne négligea rien auprès des personnes riches des environs pour se procurer des secours, afin de soulager les bons pères récolets et de sassurer quelques ressources pour lavenir. Il resta dans cette maison jusquà notre départ général de Cracovie, époque à laquelle il remit au R.P. une somme assez considérable de ses épargnes, et toute la récompense quil en eut, ce fut des reproches de ce quil ne sétait pas fait défrayer de tout dans la maison où il était, pour avoir plus dargent à lui remettre, en conséquence il fut cassé de sa supériorité pour le punir de sa malversation.
[122] En arrivant à Cracovie, ce qui eut lieu vers les premiers jours de décembre, le commissaire nous fit assigner nos logements dans différentes communautés religieuses. Nous étions divisés en trois bandes égales, composées de religieux, convers et enfants, y compris ceux qui ne tardèrent pas à arriver de la Bohême. Pour les religieuses elles ne furent pas divisées mais habitèrent toutes dans la même communauté. Comme la plupart de ces maisons étaient pauvres, elles souffraient avec peine une contribution aussi onéreuse et souvent lon nous refusait le nécessaire. Au reste cétait bien de notre faute car ayant de largent, quavions-nous besoin de nous faire nourrir par charité par des gens qui étaient presquaussi pauvres que nous, mais tel était lordre du R.P. et ce ne fut quaprès avoir éprouvé une foule de désagrémens que nous y avons enfin dérogé. Nous ne restâmes cependant pas à la charge des mêmes maisons pendant les cinq mois que nous avons passé à Cracovie. Le Gouvernement crut devoir faire partager le fardeau en nous transférant dans dautres. Quoique je sortisse souvent en qualité de chirurgien, pour aller visiter nos frères et les religieuses dans leurs infirmités, je nai cependant jamais rien su de bien particulier relativement à ces différentes bandes, mais il est à croire que leur position étant la même que la nôtre, ils ont été aussi sujets aux mêmes vicissitudes. Je me bornerai donc, Monsieur, à vous entretenir de ce qui concerne la bande à laquelle jétais attaché et vous pourrez, par analogie, juger de ce qui regarde les autres.
Nous eûmes dabord pour supérieur le Père Colomban. Lon nous plaça dans une maison de chanoines réguliers où nous fûmes si mal reçus de toutes manières, quau bout de deux jours nous fûmes obligés, avec laucthorisation du Gouvernement, den sortir, sans quoi nous y serions morts de faim et de froid. Lon nous transféra de là dans la maison des R.P. dominicains, sous la conduite du Père Louis de Gonzague car le Père Colomban étant poitrinaire, il eut eu trop à souffrir dans cette auberge et comme dailleurs les dominicains nétaient pas riches, pour les décharger en partie, il fut placé aux capucins avec deux de ses religieux et tous les enfants attachés à notre division. Les RR. PP. dominicains nous reçurent avec bonté et nous traitèrent honnêtement pour des gens qui eussent fait deux repas, en supposant que lon nous aurait donné matin et soir pareille quantité de nourriture, mais nous étions dans le tems des jeûnes, nos frères mouraient de faim en [123] en sortant de table et nous fûmes obligés de suppléer à ce déficit en leur fournissant du pain après leur repas. Pour moi je nétais pas fâché en mon particulier de ce régime parce que, si nous avions à souffrir un peu de la faim, au moins nous navions point de malades. Le froid excessif quil fit cet hiver nous mit dans le cas de souffrir beaucoup. La pauvreté ne permettant pas aux dominicains de se fournir de bois qui était très rare, on allumait à peine une fois notre fourneau en 24 heures. Pendant tout lhiver nos vitres dans lintérieur de la chambre nont pas été un seul jour sans être couvertes dun givre glacé de lépaisseur de deux à trois lignes. En vain nous chargions-nous pendant toute la journée de nos couvertures, nous étions sans cesse pénétrés par le froid. Obligés de laver nous-mêmes nos hardes, notre chambre était le seul endroit où nous puissions les étendre pour les faire sécher et comme nous en avions continuellement, nous nétions pas un seul instant sans être plongés dans un atmosphère humide qui contribua beaucoup à altérer notre santé. Mais ce qui acheva de la ruiner ce fut la mauvaise nourriture. Nos frères ne pouvant tenir à la modicité des portions des RR.PP. dominicains et lassés de faire du pain sec la base principale de leur réfection, demandèrent quon leur fournit la matière, un vaisseau propre et un foyer et quils prépareraient eux-mêmes leur nourriture et comme les RR.PP. devaient gagner à ce marché, ils espéraient que lon augmenterait la portion du pain en conséquence. La proposition ayant été acceptée, nous vîmes tous les jours paraître à lheure du repas un immense chaudron rempli de grueau davoine cuit à leau et au sel dont toute la communauté se remplit le ventre à discrétion. Mais le fruit de ce manège de gourmandise ne fut pas longtems à éclore. En peu de tems tous devinrent bouffis et enflés de la tête aux pieds, quelques uns furent même dans le plus grand danger et jeus toutes les peines du monde à les en tirer. Pour moi, réduit à contempler cette mortelle nourriture, bornant tous mes repas à un petit morceau de pain sec, je tombai dans une faiblesse et un dépérissement si considérable que je pouvais à peine me traîner. Dans cette extrémité je crus que le seul remède était de recourir au Père Colomban, de lui exposer notre situation et de nous en rapporter à sa discrétion et à sa prudence car il ne [124] meut jamais été possible de faire entendre raison au Père Louis de Gonzague qui, amateur de la mortification, ne voyait dans ce genre de vie, et pour lui et pour ses frères, quun moyen de la pratiquer davantage. En conséquence je me transportai, non sans beaucoup de peine, chez les R.P. capucins, je neus pas besoin de métendre en longs discours pour prouver au Père Colomban létat pitoyable où nous nous trouvions. Ma figure décharnée et mon excessive faiblesse lui en dirent assez. Il me suffit de lui en exposer la cause et jen obtins facilement la permission de prendre tous les moyens convenables pour y remédier. Dabord pour ce qui me regardait personnellement, je lui demandai, quoique nous fussions dans le carême, quon voulut bien me donner, matin et soir, un petit pain blanc dune demie livre, avec une chopine de lait et à midi une petite souppe et deux ufs frais. Ce petit régime, suivi pendant près dun mois, suffit seul pour me rétablir parfaitement. Pour ce qui concernait nos frères, je lui fis comprendre que nous ne pouvions, sans une espèce dinjustice, pendant que nous avions de largent, rester entièrement à la charge des RR.PP. dominicains qui étaient vraiment dans limpossibilité de nous mieux traiter, que lunique moyen de remédier au mal était de partager le fardeau avec eux. Ainsi, sil voulait men croire, je ferais un accomodement avec le R. prieur des dominicains, qui nous serait un peu coûteux à la vérité, mais qui seul suffirait pour rendre en peu de tems la santé à mes frères. Il me laissa maître de tout et de retour à notre boutique, je ne différai pas à aller trouver le prieur avec qui je fis le traité suivant par lequel il sengageait à nous donner chaque jour, à notre seul repas, une bonne souppe trempée et une portions bien accomodée et dune quantité raisonable puis les lumières suffisantes pour nous éclairer. Du reste, nous nous obligions à nous fournir le pain et le bois nécessaire pour notre chauffage. Je lui ajoutai que comme nous avions parmi nos frères plusieurs qui étaient fort adroits en beaucoup douvrages, nous lui offrions nos services et que nous nous ferions un plaisir demployer gratis le tems qui serait à notre disposition pour lutilité de sa communauté. [125] Ma proposition fut écoutée et reçue comme je my attendais car je savais que le bois et le pain était ce que le prieur avait le plus à cur. La Providence dailleurs ayant fait naître plusieurs occasions dans lesquelles nous lui avons rendu de vrais services. Nous passâmes bientôt de la misère dans une espèce dopulence. Au moins notre souppe et notre portion étant régulièrement saine et suffisante, le pain que nous nous procurions étant bon, etc, notre appartement se trouvant à un degré de chaleur convenable, nous vîmes en peu de jours toutes les infirmités disparaître, au grand contentement de tous mes frères qui ne savaient à quoi attribuer cet heureux changement. Mais ce ne fut pas sans une grande peine pour le Père Louis de Gonzague qui ny voyait quà perdre pour sa mortification.
Plus de deux mois se passèrent de la sorte en attendant le R.P. abbé qui ne nous donnait pas même de ses nouvelles. Les blessures que nous avions reçu à Vienne étaient trop récentes pour ne pas souvrir facilement. On nous répéta ce qui nous avait été déjà dit à la Régence, que le R.P. était enfermé en Russie, quil nen sortirait jamais, que nous navions aucune espérance de le revoir, que nous ne pouvions toujours exister ainsi à la charge du publiq et que le meilleur parti que nous eussions à prendre était de nous séparer et de chercher à nous placer chacun de notre côté, que nous ne manquerions pas de personnes charitables qui sintéresseraient à nous. Ces discours et mille autres, tenus par gens de distinction et de mérite, joints à ce que nous avions à souffrir, firent impression sur nous. Plusieurs firent des démarches auprès du Gouvernement pour parvenir à se placer dans quelque communauté ou autrement. En mon particulier, je présentai une requette pour rester cher les dominicains, avec la permission dy exercer dans la ville auprès des pauvres, les fonctions de médecin et de chirurgien. Le Père Colomban nignora aucunes de ces démarches et ne sy opposa pas. Il laissa à chacun la liberté de faire selon sa conscience tout ce quil voulut pour pourvoir à sa sûreté en cas que la désunion dont nous étions menacés arriva. On ma assuré que lui-même sétait pourvu de tous les passeports nécessaires pour retourner à Vienne sil nous arrivait quelque chose. Enfin nous [126] nous ne tenions à rien et si dans cette circonstance le Gouvernement eut agit directement pour nous dissoudre, nous courrions un plus grand risque quà Vienne parce que notre désunion alors étant leffet du désespoir, jamais nous neussions pu ni voulu nous réunir . Chacun aurait été de son côté où il aurait pu. Le plus grand nombre aurait repris la route de Vienne pour y retrouver les espérances quil y avait laissé et alors comment eut-il jamais été possible de nous rassembler ? Comme lon ne nous proposa à Cracovie aucune ressource pour nos enfants, je crois quils ont été un des plus grands obstacles à notre désunion et que si nous eussions pu nous en débarasser, nous neussions pas hésité à nous séparer. Tous nous étions las de notre situation. La Providence qui ne cessait de veiller sur nous, se servit de toutes sortes de moyens pour nous retenir dans notre état. Aussi nous pouvons bien dire que si nous avons eu le bonheur de le conserver, cest bien uniquement son ouvrage.
Vous ne serez peut-être pas fâché, Monsieur, que je vous dise quelque chose des polonais, ayant demeuré assez de tems chez eux pour les observer. Cracovie est une ville assez grande. Il y a de grands et beaux édifices. Particulièrement les églises, les palais et les maisons communes sont magnifiquement batties mais les maisons particulières sont écrasées, maussades, sans ordre et sans alignement. Les polonais ont labord très doux mais ils sont faciles à iriter et leur colère est terrible. Ils paraissent singulièrement attachés à tout ce qui concerne le culte extérieur de la religion. Leurs églises sont bien ornées, ils les fréquentent beaucoup. On les voit faire des prostrations, se frapper la tête contre le pavé et faire dautres démonstrations de piété qui seraient ridicules parmi nous. Ils chantent presque toutes leurs prières et lon est tout surpris hors du tems des offices dentendre trois ou quatre personnages réunis dans un coin qui chantent leur chappellet. Quoi que le vin soit rare et cher, les polonais en boivent beaucoup et lorsquil sy mettent, ils ne quittent guère quils ne soyent ivres. Ce défaut est assez général chez les moines de ce pays sur le principe que le liquide ne rompt point le jeûne, ils ne se font aucun scrupule de se saouler même [127] le jour du Vendredi-Saint. Les gens du peuple qui nont pas moyen dacheter du vin, le remplacent par le mulsum qui est un espèce dhydromel fermenté dont ils boivent jusquà senyvrer, yvresse dangereuse qui les rend furieux. Ce nest pas sans raison que nous appellons polacres, en France, ceux qui sont malpropres car on peut dire que ce vice est général en Pologne. Jamais ils ne se servent de mouchoir pour se moucher. Les prêtres même à lautel se mouchent avec leurs doigts et nemployent leur mouchoir que pour sessuyer les doigts. Encore sont-ce les plus polis. Les Juifs retirés dans ces contrés forment presquun tiers de la population et ces gueux monopoleurs sont la ruine des particuliers. Ils sont par leurs usures, un des plus grands obstacles à lindustrie des habitans et surtout au commerce dont ils se sont emparés presque exclusivement. Il y a peu de gens savants et habiles dans les différentes professions, ce qui fait que lon passe facilement pour docteur dès quon a lair de savoir quelque chose. Les riches et les pauvres désiraient ardament les français lorsque nous y avons passé et certes, ils en avayent bien besoin ne fust-ce que pour les dégourdir et les policer un peu. Toutes les plaines de ce pays, presque toutes dargile sablonneuse, sont très fertiles. Le bled qui y croît est très bon et meurit vite mais le peuple est si paresseux que la moitié des terres reste inculte et ils préfèrent jeter leur fumier dans la rivière plutôt que de se donner la peine de laller répandre dans leurs champs. Lindustrie française rendrait ce pais trop riche sil ne devenait pas plus peuplé . Si quelque jour, Monsieur, ces mémoires tombent entre les mains d un polonais, il ne sera pas fort content de moi, mais je ne trahirai pas la vérité pour lui plaire.
Revenons maintenant chez les dominicains où nous ne demeurâmes que jusquà Pâque, le gouvernement voulant faire porter par dautres un fardeau quils ne portaient que depuis trop longtems. Mais comme cette sortie fut accompagnée et suivie de circonstances toutes particulières, qui me conduiraient dans des détails plus long que ne le permettent les bornes ordinaires dune lettre, et que celle-ci passe déjà l celles que jai accoutume, je remettrai à vous en parler au premier courrier. Croyez-moi toujours en attendant votre
Vingt-deuxième lettre
[128] Javais présenté ma requette au Gouvernement à leffet dobtenir la permission de rester chez les religieux dominicains. Jen attendais la réponse qui devait venir de Vienne, lorsquon vint nous avertir de déloger, pour nous en aller dans une communauté de bernardins située à quelques lieues de Cracovie, sur la Vistule. Le supérieur de ce monastère vint même chez les dominicains nous voir et prendre avec nous les arrangements nécessaires. Cet homme tout séculier dans son accoutrement, ses manières et ses propos ne minspira pas un grand désir daller dans sa maison et dailleurs javais pris mon parti : je voulais rester chez les dominicains. Il sagissait de savoir comment je réussirais et comment je viendrais à bout déviter de partir avec les autres. Déjà lon mavait assigné une chambre dans laquelle je métais réservé quelques petits objets relatifs à la médecine, le tout sans faire tort à notre pharmacie qui contenait bien des objets doubles ou qui ne pouvait être utiles quà moi et dailleurs je me proposais den donner par la suite une connaissance exacte. Mais je ne pouvais y rester sans mexposer à être inquiété par le Gouvernement, si je navais au moins un consentement provisoire. Le moment du départ pressait et vous jugez, Monsieur, que je me trouvais fort embarrassé. Je pris conseil et lon me dit de maller addresser au capitaine de la place qui seul pouvait prendre sur lui de me donner cette permission, mais que le tout était de le trouver dans le bon moment car sil était yvre, ce qui lui arrivait souvent, je naurais de lui que des sotises. Je me hasardai et comme lon ne devait partir que dans laprès-midi, je crus avoir assez de tems pour faire mon affaire dans la matinée. Je prévins le lever du soleil afin darriver chez le capitaine de bonne heure car il demeurait fort loin. On me fit attendre assez longtems. Enfin jeus audience. Je lui exposai ma requette en deux mots : « Avez-vous, me dit-il, le consentement de votre supérieur ? Un bon soldat ne fait rien sans lordre de son capitaine. » Je lui répondis que mon supérieur ne sy opposait pas. « Ce nest pas assez, me dit-il, apportez-moi son consentement par écrit, sinon suivez les autres. » Jusque là javais les yeux obscurcis et je ne voyais pas lincompétence de ma conduite, mais cette réponse du capitaine, que le Bon Dieu permit dans sa miséricorde, me fit rentrer en moi-même et au lieu de retourner chez les dominicains, je men fus aux capucins trouver le Père Colomban à qui je racontai tout ce que je roulais dans ma tête et ce qui venait de se passer. Je lui promis de ne point me séparer de mes frères, mais je lui demandai [129] en grâce de ne me point envoyer chez les bernardins : quautant que je pouvais en juger par le prieur qui nous était venu voir, je trouverais encore là de plus grands dangers quailleurs. Il me le promit et me dit que je pouvais venir le trouver aux capucins, quil me garderait avec lui. Je fus au comble de ma joie et je mempressai de retourner chez les dominicains où, sans perdre de tems, je retirai et emballai les petits objets que javais mis de côté, pour les emporter avec moi aux capucins et je me tins prêt à partir, ce que nous fîmes sur les deux heures, au grand contentement des dominicains qui se trouvèrent déchargés dun pesant fardeau. Cependant ils nous témoignèrent à notre départ beaucoup de sensibilité et comme nous avons été dans le cas de leur rendre sur la fin plusieurs petits services, ils ont fait tout ce quils ont pu pour nous en témoigner leur reconnaissance, tellement que loin davoir à nous plaindre de la nourriture quils nous donnaient, comme dans le commencement, ils nous ont donné souvent au-delà des choses qui nous étaient nécessaires et des mets plus recherchés et plus délicats que ceux que nous avions droit dattendre daprès nos conventions.
Pendant que mes frères sacheminaient vers le lieu de leur destination, je pris le chemin des capucins où le Père Colomban me reçut avec toutes sortes de bontés. Le respect dont jai toujours été pénétré pour cet Ordre, la piété et la propreté qui régnaient dans leur maisons, mavaient fait désirer depuis longtems dy pouvoir demeurer et rien ne pouvait égaler mon contentement de my voir enfin placer, surtout dans un moment aussi orageux pour nous. Et comme dailleurs ma santé était encore bien délabrée, jespérais pouvoir là me rétablir entièrement. Mais il est rare dans ce monde que les choses se succèdent toujours selon nos désirs. A trois lieue environs de Cracovie il est une maison de religieux camaldules où lon avait placé une division de nos frères. Le Père Colomban ayant appris que celui qui était chargé comme supérieur ne sacquittait point fidèlement de ses devoirs, me pria de laller supplier. Il y avait à peine trois jours que je goûtais le bonheur de la paix et de la solitude, cet ordre me fut des plus pénibles. Je ne négligeai aucune des observations les plus propres à len détourner. En vain lui dis-je que le R.P. abbé ne serait pas content, que jamais il navait voulu se servir de moi et quil devait effectivement bien voir par la conduite que javais tenu et par la facilité avec laquelle je perdais la tête dans toutes les affaires un peu délicates [130] que je nétais bon à rien et surtout que je nétais nullement propre à la conduite des autres. « Cest, me dit-il, ce qui vous trompe. Vous ferez des sotises toute votre vie tant quil ne sagira que de vous personellement. Mais si vous étiez chargé des autres, votre conduite serait bien différente. Depuis que je suis dans lOrdre, le tems où jai été le plus content de moi-même a été celui que jai passé sous votre charitable direction et je voudrais avoir une communauté de 100 religieux à conduire, je vous la donnerais en ce moment. Le R.P. abbé en dira tout ce quil voudra, je vous lordonne. Allez où je vous envoie et que le Bon Dieu soit avec vous. Je suis sûr que vous y ferez du bien. » Je neus rien à répliquer. Une voiture mattendait à la porte. Il me fallut partir, emportant avec moi quelques boëttes de pharmacie qui ne me quittaient jamais, pour le soulagement des malades.
Comme je navais jamais entendu parler des camaldules qui, je crois nont que très peu de maisons en France, je ne fus pas fâché de trouver loccasion de minstruire par moi-même de leur genre de vie. Ils vivent dans une solitude encore plus exacte que les Chartereux : leurs célulles étant batties séparément, sans être réunies par un cloître. Dans cette célulle, ils y ont tout ce qui leur est nécessaire, même une chappelle pourvue de tout ce quil faut pour dire la messe. Il ne se réunissent que pour chanter les louanges de Dieu et pour leurs assemblées capitulaires. Hors de cela ils sont toujours seuls. Autrefois ils préparaient eux-mêmes leur nourriture mais les inconvéniens qui résultaient de cette pratique ont obligé à la leur porter toute préparée aux heures des repas. Ils vivent dans une abstinence continuelle et observent des jeûnes très rigoureux. Cependant ils ajoutent toujours dans les 24 h quelque chose à leurs repas. Toute leur vie est partagée entre la prière, la lecture et le travail des mains. Ils sont très stricts sur larticle des femmes qui, selon leurs constitutions, ne doivent approcher de leur habitation quà un éloignement déterminé. Une fois lannée cependant on leur permet lentrée de léglise mais alors le lendemain les novices passent leur matinée à en laver le pavé. La collection de leurs célulles dispersées sappelle laure. Il y en a deux séparées qui contiennent chacune 20 à 24 célulles, lune est pour les profès et lautre pour les novices. Elles sont situées [131] sur une petite montagne au milieu dune sombre et antique forêt. Les arbres y périssent de viellesse. Outre le jardin attenant à chaque célulle, il y en a de très vastes et bien cultivés pour les besoins de la communauté. On y voit les plus belles plantations en toutes sortes darbres fruitiers. Léglise est magnifique, presque toute en marbre, larchitecture en est très délicate et les ornemens de tous genres ny sont pas épargnés. Un grand bâtiment destiné pour les hôtes fait face à une vaste cour qui, environée dune balustre, forme une terrasse où les étrangers en respirant un air pur, trouvent encore lavantage de jouir de tout ce qui peut contenter les yeux dans une vue aussi étendue quil est possible. Dans un quartier séparé, à quelques pas de léglise, se trouve un petit bâtiment uniquement destiné pour les infirmes. Un vaste corridor qui le traverse forme un espèce de cloître auquel aboutissent une cuisine, un réfectoire, une chambre dexercices, un dortoir, et deux cabinets et au bout du corridor se trouve une chappelle. Cest dans ce petit monastère que je trouvai nos frères. Ils pouvaient être au nombre de 30, tant religieux quenfants. Ils avaient reçu laccueil le plus gratieux de la part du prieur qui, en leur laissant la liberté de vivre entièrement selon leurs usages, leur fournissait abondament toutes les graines et les légumes dont ils avaient besoin, donnait même de la bière et du poisson aux enfants. Il ny avait que le pain dont ils étaient fort pauvres quils ne pouvaient donner quad mensuram. Cette maison me parut un paradis terrestre en y entrant et je bénis le Bon Dieu de ce quil me fournissait les moyens de vivre en religieux, au moins pour quelques jours, dans cette charmante solitude. Rien en effet ne sopposait à ce que nous y observions nos règles avec la plus scrupuleuse fidélité. Aussi ce fut là ce à quoi je mappliquai pendant tout le tems que jai été commis à la garde de ce petit troupeau et je puis dire que les deux mois que jai passé dans cette maison ont été pendant mes 15 années de religion le seul tems où jai vraiment vécu en religieux, dans une retraite absolue du monde et uniquement occupé à remplir les devoirs de ma profession. La confiance dailleurs que mes frères me témoignèrent, la [132] facilité avec laquelle je les conduisais le plaisir de les voir servir Dieu avec ferveur me remplissait des plus abondantes consolations. Les religieux de la maison me comblayent de toutes sortes de témoignages damitié, de confiance et même de respect. Il suffisait que je fisse paraître un désir pour quelque chose, on sempressait de me laccorder. Mais je nen usais quavec réserve je mettais toute mon application à être le moins à charge quil métait possible. Je mappliquais à rendre et à faire rendre par mes frères, à la maison tous les services qui dépendaient de nous. Par ce moyen loin de nous souffrir avec peine, ils ne purent voir sans douleur le moment de notre départ et si jeusse voulu, il ne tenait quà moi, en faisant les démarches nécessaires, de me fixer dans leur maison. Ils my ont sollicité bien des fois. Notre bonheur ne fut pas ignoré du Père Colomban qui envoya plusieurs fois de nos frères nous visiter et qui, à chaque fois, sen retournèrent édifiés et portant envie à notre sort.
Mais hélas ! Il ny a malheureusement rien de stable en ce monde. Au moment où nous nous y attendions le moins, le R.P. abbé arriva à Cracovie. Jen eux aussitôt nouvelles et je ne fus pas longtems à le voir chez les camaldules où il vint nous visiter. Il parut assez content de my trouver. Je lui rendis compte de la manière dont nous étions traités dans cette maison et du genre de vie que nous y observions. Il me parla avec confiance de bien des choses. Nous nous étendîmes beaucoup sur laffaire de Vienne, ce qui me donna occasion de lui parler de ce qui métait arrivé avec la pharmacienne pour lui faire comprendre que les choses les moins conséquentes en apparence peuvent souvent avoir de grandes suites. Je lavertis quil en recevrait peut-être encore des lettres, que jen avais reçu moi-même depuis que nous étions à Cracovie. Il mengagea décrire à la supérieure de la Visitation pour len prévenir et la prier dy mettre ordre. Enfin après une conférence assez longue, il me quitta en me disant de me tenir prêt à partir au premier signal. Je lengageai de tout mon pouvoir à saluer au moins le supérieur de la maison qui avait pour nous tant de bontés, mais il prétexta quil navait pas le tems et partit aussitôt
Le signal annoncé ne se fit pas longtems attendre. Deux à trois jours sécoulèrent à peine quun de nos frères vint nous dire, de la part du R.P. que nous devions partir le lendemain de grand matin pour nous transporter avec nos bagages sur les bords de la Vistule au-delà de [133] la ville où nous trouverions les bateaux préparés pour notre embarquement. Je navais point de tems à perdre. Toute mon après-dîner se passa à faire emballer nos effets et à prendre, avec le prieur de la maison, les arrangemens nécessaires pour les transporter. Sur le soir je fus lui rendre visite dans sa célulle pour lui témoigner, tant en mon nom quau nom de tous mes frères, la reconnaissance dont nous étions pénétrés pour ses bienfaits. Mais peu content de ce que la charité lui avait fait faire pour nous, ce digne religieux voulut encore y ajouter en nous faisant donner deux sacs pleins de provisions de bouche pour notre voyage. Le lendemain de grand matin, après avoir célébré la sainte messe, nous partîmes, accompagnés du R.P. vicaire de la maison, homme très respectable et dune singulière piété. Dans lintention de sédifier, il voulut être témoin de notre départ car, à en juger par la manière dont on nous pressait, il semblait quil ny avait pas un seul instant à perdre, que nous aurions même peine darriver assez tôt et que le moment de notre arrivée aux bateaux serait celui du départ général. Mais quelle fut notre surprise lorsquayant mis pied à terre dans un monastère de filles, située près de la porte de la ville, où je savais que logeaient nos religieuses, pendant quun grand nombre de nos frères réunis occupaient les bâtiments extérieurs, quelle fut, dis-je, ma surprise, lorsque demandant où était le R.P. abbé et si lon allait partir, lon me répondit que le R.P. confessait les religieuses, que pour le départ, il nen était pas encore question, que lon attendait des ordres et effectivement, je vis nos frères occupés à leurs travaux ordinaire et lon navait encore commencé aucun préparatifs pour se mettre en marche. Je priai quelquun de lui aller dire que jétais arrivé. Il ne tarda pas à venir. Il me fit presque des reproches de ce que je métais arrêté. Il me dit de remonter aussitôt sur la voiture qui mavait amenée pour conduire notre bagage jusquaux bateaux, dont il ne put nous indiquer lendroit que très confusément, que mes frères pouvaient rester et que tous ne tarderaient pas à me suivre. Je voulus lui présenter le R.P. vicaire qui nous avait suivi, en rappellant en deux mots les obligations que nous avions à ces RR. PP., mais il était si préoccupé de mon départ quil parut à peine y faire quelquattention et ce bon religieux, qui sétait formé du R.P. la plus haute idée, se retira doucement dans la crainte de lui être à charge et bien surpris dune conduite aussi extraordinaire à laquelle il navait certainement aucun [134] lieu de sattendre. Pour moi, jen ressentis une peine quil ne me serait guère possible dexprimer, rien ne métant plus sensible que de voir manquer à la reconnaissance. Au reste, pour quiconque connaissaient le R.P., il ny avait pas de quoi sétonner car il était si accoutumé à être à charge aux autres et à en recevoir les secours dont il avait besoin, quil lui semblait quen les lui accordant, lon ne faisait que son devoir. Il nous en donna sur le champ une preuve bien sensible car, après tout ce que nous avions reçu de la maison des camaldules, je ne crus pas devoir demander que le fermier qui sétait offert à nous conduire le fit gratis mais javais convenu avec lui dune modique somme. Lorsquil fut question de lui proposer de nous voiturer nos effets jusquaux bateaux, il fallut entrer de nouveau en marché avec lui pour savoir dabord sil y consentait et ce quil exigeait de surplus. Le R.P. abbé sen apperçut et ne put sempêcher de me témoigner son mécontentement, en présence même du R.P. vicaire, de ce que je métais engagé à payer quelque chose, disant que ces messieurs nauraient pas dû regarder à une pareille bagatelle. Cependant comme le fermier qui par cet incident, se trouvait dérouté dans ses projets de rentrer chez lui de bonne heure, nous menaçait de décharger tous nos effets et de sen aller, le R.P. fut obligé de payer lui-même largent convenu et dy ajouter ce que cet homme demandait pour sa journée. Cette scène me couvrit de honte. Jaurais voulu être partout ailleurs.
Il était environs 9 h du matin lorsque nous prîmes la route de Cracovie, que nous laissâmes sur notre gauche. Puis, à force de tours et de détours, après nous être perdu plusieurs fois, demandant à chaque instant où étaient les bateaux des trappistes, dont personne ne paraissait avoir entendu parler, nous arrivâmes vers les 12 heures au lieu du rivage désigné et dabord je cherchai des yeux avec avidité ces bateaux que lon disait équipés et déjà tous disposés pour le départ, mais je ne vis devant moi que deux barques à moitié couvertes, dans lesquelles il ny avait ni bancs ni tables ni cuisine, etc. Jinterrogeai les ouvriers qui massurèrent que ces barques nous étaient destinées. Ma surprise était si grande que javais peine à les croire. Le bon religieux qui maccompagnait ne pouvait revenir de son étonnement et peu sen fallut que je ne sois retourné avec lui doù je sortais pour nen plus jamais sortir. Mais la crainte du scandale marrêta. Je fis contre mauvaise fortune [135] bon cur et après avoir tendrement embrassé le R.P. vicaire qui se retira, payé de sa curiosité, car son grand désir était de nous voir tous partir, je fis décharger tout notre bagage sur la rive et métendant sur un coffre, je me livrai aux plus sinistres réflexions et certes si le R.P. voulut dans cette occasion me faire payer le bien-être que je venais déprouver, il y a certainement très bien réussi. Mais loin de moi toute supposition maligne de la part de mon supérieur. Non, il paraît clair que sa conduite na eu ici dautre principe que léconomie. Nos bagages étaient tout chargés et pour éviter de les remanier et de payer un nouveau transport, il sest mis fort peu en peine des désagrémens quil pourrait occasioner à un religieux en lobligeant à rester trois jours et trois nuits sur le bord dune rivière, occupé à garder des pacquets. Il ne pensa même pas aux dangers auxquels il lexposait. Heureusement le second jour je vis arriver nos frères de Kinti qui eurent le même sort que moi et qui, par leur compagnie, ne servirent pas peu à me consoler. Ils ne restèrent cependant pas tous sur le rivage, car plusieurs ennuïés furent à la ville se réunir au corps de la troupe. Pour moi je restai fidèlement à mon poste. Je vous demandrai, Monsieur, la permission dy rester encore aujourdhuy jusquà ce que la communauté arrive pour le départ général. Croyez-moi toujours en attendant
Vingt-troisième lettre
Trois jours sétaient déjà écoulés. Les barques nétaient pas encore tout à fait équipées lorsque dès la pointe du jour on vit approcher du rivage grand nombre de voitures chargées de coffres et de pacquets de toutes espèces. Comme nous nous trouvions tous réunis, notre bagage était considérable car, outre une quantité énorme de vieilles hardes dont nous ne pouvions cependant pas nous passer, nous portions avec nous de grandes caisses pleines de livres déglise et autres, dont le poids énorme nous faisait passer dans lesprit du peuple pour avoir des trhésors. Nous avions de plus une quantité considérable dobjets concernant le service divin et outre cela, bien des choses tout à fait inutile, le supérieur ayant laissé à chacun la liberté demporter pour son emploi en outils, etc, ce quil croirait lui être nécessaire. Javais pour mon employ de pharmacie seule trois grandes malles. On peut juger par là de lénorme quantité de bagages qui fut déposé sur le rivage et placé dans les barques pour [136] y servir de bancs et de tables. Les religieux et les enfants ne tardèrent pas à suivre. Bientôt larrivée des religieuses traînées dans deux grandes calaiches fut annoncée par celle du R.P. abbé qui, dans un instant, fit placer tout son monde sur les barques pour le soustraire aux importunités dune foule de peuple que la curiosité avait conduit sur le rivage. Dès que le capitaine de la place nous vit tous placés, il vint faire lappel nominal de tous les individus pour sassurer sil nen restait aucun dans le pays. Il ny eut quun novice convers qui ne comparut pas à lappel. On voulut en rendre le R.P. responsable mais il répondit que les novices étaient libres, quil ne sen rendait pas garant, quon pouvait le chercher, le prendre et en faire ce que lon voudrait. Cette formalité remplie, le capitaine remit sa liste au commissaire chargé de nous accompagner, car nous en eûmes un constament jusquà notre arrivée en Russie. Ils veillaient à ce que personne de nous ne séchappe et pourvoyaient de plus à notre sûreté. Ces messieurs ont toujours été très honnêtes à notre égard et nous ont rendu de grands services. Enfin tout étant terminé, lorsque nous étions sur le point de partir, vers les 12 heures, je mentends appeller par le R.P. abbé qui me dit de répondre à deux des RR. PP dominicains, envoyés de la part de leur prieur pour me souhaiter un bon voyage et me remercier de tous les services que javais rendu à leur maison. Tout trappiste que jétais, je ne pus mempêcher dêtre flaté de leur démarche. Jy répondis le plus obligeament quil me fut possible et je reçus cette marque dattention des mains de la divine Providence comme un petit dédomagement des désagrémens que je venais dessuyer. Le R.P. ne recevait pas souvent pour lui de semblables messages.
Après avoir récité tous ensemble la prière des voyageurs, les premiers moments de notre embarquement se passèrent à reconnaître nos effets. Mais comme tout était en confusion, que lon avait placé dans notre barque bien des choses qui appartenaient aux religieuses et vice-versa, nous remîmes à rétablir lordre à la première halte que nous ferions. Notre manière de voyager devint un peu différente. Nous nétions plus sur le Danube dont toutes les rives sont bordées de villes ou de village, où nous trouvions abondament toutes les choses nécessaires à la vie. Nous étions sur la Vistule, fleuve qui roule ses eaux tranquilles dans une immense vallée pleine de sable. Les bors en sont très peu élevés, ce qui fait quà la moindre crue deau il se déborde, remplit toute la vallée et paraît alors comme une mer dune étendue considérable. Cest pour cette raison que les habitations sont presque partout très éloignées du rivage, à peine même y apperçoit-on quelques arbres épars çà et là et dans les endroits les plus fertiles en apparence, le sable y est à peine couvert dun peu dherbe à [137] à demi brûlée par les ardeurs du soleil. Nous fûmes en conséquence dans la nécessité davoir sur nos barques toutes les choses nécessaires à la vie. Lon y avait pratiqué une cuisine où nous préparions notre nourriture. Il était très rare que nous couchions à terre. Nous ne descendions ordinairement que les jours de dimanche et de fêtes pour célébrer la sainte messe et souvent nous étions obligés de faire plus dune demie heure de chemin pour gagner léglise. Nous nous arrêtions cependant de tems en tems pour donner du relâche aux nautonniers car ces gens avaient bien du mal. Il ne se passait pas de jours que nous nengravions trois ou quatre fois et pour nous en retirer, ils étaient obligés de se mettre dans leau jusquà la ceinture. Je profitais des moments où lon sarrêtait pour me dégourdir de létat dinaction où nous étions habituellement en parcourant les sables et en observant les curiosités naturelles. Jy ai trouvé bien des plantes qui métaient inconnues et jai bien regrèté de ne mêtre pas muni de livres propres à me les faire connaître ou de me trouver dépourvu des moyens propres pour les conserver. Les différentes natures de sable, de cailloux, etc, ne laissèrent pas de mintéresser et je trouvais toujours trop courts les instans que je donnais à cette récréation. Cétait ordinairement dans ces moments de halte que nous prennions nos repas. Notre nourriture ordinaire consistait en millet, bled, zarasin, grueau dorge ou davoine. Nous avons aussi mangé souvent des ufs car on les avait presque pour rien dans les villages. où lon avait soin de se ravitailler et de se fournir de pain dont nous faisions une grande consommation. Du reste nous observions sur nos bateaux les mêmes exercices et les mêmes régularités quau monastère, excepté que nous ne nous levions pas au milieu de la nuit pour réciter matines mais nous nen dormions pas un quart dheure de plus car nous nous couchions plus tard.
Je ne me souviens pas que pendant tout ce voyage qui a été au moins de trois semaines, il nous soit arrivé aucune avanture. Vers le milieu de notre route, en arrivant dans un gros endroit qui, si je ne me trompe, sappelait Kazimières, nous fûmes joints par un détachement de nos frères du Piedmont. Ce pays étant menacé de la révolution, le supérieur instruit du succès du R.P. abbé et de ses espérances en Russie, avait proposé [138] à ses religieux de se détacher un certain nombre pour nous venir joindre et courrir fortune avec nous. Il sen trouva douze bien déterminés qui, sous la conduite du Père Jean de la Croix, entreprirent le voyage. Il nétait pas sans dangers car il leur fallait passer au milieu de larmée française pour venir habiter un climat bien opposé à celui du Piedmont. Il ne leur arriva cependant bien en route. Ils eurent même beaucoup à se louer de la conduite des officiers français à leur égard, mais il nen fut pas de même du climat de la Russie qui leur donna presquà tous le coup de la mort. De 12 quils étaient, en 4 ans il en est mort neuf et on en comprend facilement la raison, car vouloir que des Italliens puissent vivre en Russie, cest comme si lon voulait que des arbres, pris dans une pépinière grasse et fertile, réussissent dans un terrein sec et pierreux.
Jaurais bien désiré, Monsieur, pouvoir vous dire quelque chose de particulier sur les différens endroits par où nous avons passé, mais comme je nen connaissais aucun et quil ne métait pas même permis den demander les noms, ils ont fait si peu dimpression sur mon esprit quà peine men reste-t-il aujourdhuy un léger souvenir. Or tout en voyageant ainsi nous arrivâmes à lendroit où la Vistule avoisine le plus la Lithuanie. Ce fut là que nous débarquâmes dans un endroit où nous napperçûmes aucune apparence de ville ou de village. On se mit en devoir de vider entièrement les barques et de déposer tout le bagage sur le rivage, lorsque jentendis le R.P. abbé sécrier quon lavait volé. On fit de grandes perquisitions. Il voulut attaquer les batteliers et les rendre responsables du larcin. Mais après bien des paroles, je crois que tout a abouti pour cette fois comme dans un grand nombre dautres, à ce quil a été dupe du peu de soin quil prend ordinairement de ses affaires. Il en était au bateau comme partout ailleurs : son argent et ses papiers étaient toute la journée et toute la nuit sur sa table et le premier venu, pendant les nuits et les méridiennes, pouvait facilement sen accomoder. Nous attendîmes une demie journée sur le rivage jusquà ce que le cellérier qui avait pris le devant, vint nous chercher avec des voitures. On nous conduisit à deux ou trois lieues de là dans un village assez considérable où lon nous donna pour logement une grange immense bien battie qui aurait pu contenir un régiment tout entier. Nous y passâmes au moins dix jours. Cétait dans le tems de la fête du Très-Saint-Sacrement. Nous fûmes à léglise et nous assistâmes à la procession. De ma vie je nai jamais rien vu et entendu de plus burlesque que les [139] cérémonies et la musique de ces bonnes gens. Nous eûmes tout le tems de nous ennuyer dans cette habitation, pendant que le R.P. abbé agissait fortement pour trouver les moyens de nous faire voiturer, car il fallait désormais toujours voyager par terre et nous navions à nous ni chevaux ni voitures, quun attelage de deux chevaux entiers à nos frères du Piedmont qui faillirent en plusieurs occasions à nous mettre dans de grands embarras. Comme nous étions toujours accompagnés dun commissaire du Gouvernement, il fit en sorte dobtenir par son moyen que nous serions voiturés par covées. Dans ce pays tous les gens du peuple sont comme esclaves. Ils reçoivent de leur seigneur leur maison et une petite portion de terre à cultiver, à charge de devoir par semaines tant de journées pour ledit seigneur et le reste de leur tems est à eux. Quoiquils soient très pauvres, si la plupart voulaient mettre à profit le tems quon leur laisse pour faire valoir leurs possessions, ils pourraient vivre très à leur aise, mais non, ils ne remplissent que malgré eux et à coups de fouets les journées quils doivent et ils passent le reste de leur tems à boire et à dormir. Sils ensemencent leur petit quartier de terre, la récolte en est presque toujours engagée davance à quelque juif qui leur donne dessus ce quil veut deau-de-vie, etc
Vous jugez, Monsieur, que de pareils messagers ne doivent pas être montés de chevaux bien vigoureux et que les vaches et bufs qui servent à leur labourage ne doivent pas être en fort bon état. Ce fut cependant par leur moyen que nous fûmes voiturés jusquau lieu de notre destination. Encore si ces gens nourrissaient un peu leurs bêtes, on en pourrait encore tirer quelques services, mais lorsquils vont ainsi en corvée, jamais ils ne prennent avec eux ni foin ni avoine. Ils sarrêtent seulement deux à trois fois dans le jour et lâchant leurs bêtes attachées deux à deux, dans de grands et vastes marais couverts de joncs, de mousses et de roseaux et ces pauvres animeaux sont si affamés quils dévorent tout cela avec une avidité incroyable. Lorsquil sagit de les rassembler, lon est quelque fois obligé dattendre un tems considérable, ce qui ajoute beaucoup à la lenteur de la marche, dans un pays où les chemins sont si sabloneux que les roues des voitures sont souvent enfoncées jusquà lessieux. Mais ce qui me fit une véritable peine, ce fut de voir que lon forçait ces pauvres malheureux de prendre sur leurs voitures des charges évidament hors de la portée de leurs montures, quon les maltraitait lorsquils se plaignaient. Jen ai vu dont le buf ou la vache tombèrent morts dépuisement et de fatigue au milieu du chemin, que lon accabla encore dinjures et de coups de bâton. Ils recevaient tout cela le chapeau à la main, sans [140] oser répondre une seule parole. Je vous avoue que si leusse pu les aller venger, je leusse fait bien volontier. Une pareille inhumanité me mettait hors de moi-même.
Le jour où nous devions quitter notre grange étant arrivé, nous vîmes défiler devant nous un grand nombre de voitures et de chariots, tous attelés comme je viens de vous le dire. On se mit à les charger et comme nous étions beaucoup de monde, la chose fut bientôt faite. Puis les uns à pied, les autres montés sur les pacquets et les infirmes dans de méchantes voitures, nous partîmes sur les dix heures du matin pour nous rapprocher de la Vistule que nous devions passer dans des barques. Quoi quà lendroit destiné pour le passage, le lit de ce fleuve soit beaucoup plus resserré, il ne laissait pas cependant dêtre encore assez large pour exiger au moins un quart dheure de trajet. Le nombre de nos voitures était au moins de cinquante, il en pouvait passer deux à trois par voyages et si nous eussions eu des chevaux forts et vigoureux, la chose eut encore été assez vite, mais les pauvres bêtes nétaient pas capables de faire les efforts nécessaires pour faire entrer les voitures dans le baque. On avait beau les exciter par des cris et les assomer de coups, on était obligé de les y porter par la force du levier, ce qui ne se faisait pas en un instant. Il était une heure après midi lorsque nous commençâmes cette grande opération. Elle nétait pas encore terminée à 8 h du soir et il en restait encore à passer le lendemain matin.
Si javais pu receuillir, Monsieur, ce qui est arrivé de particulier à chacun de nous dans cette circonstance, jaurais, je crois, une collection d'anecdotes assez intéressantes. Vous en jugerez par ce qui mest arrivé à moi-même. Jétais monté sur un mauvais avant-train, avec deux enfants malades et un vieux frère convers infirme. Notre attelage consistait en deux petits chevaux maigres, dont vous neussiez pas voulu pour le prix de leurs peaux. Il était environs 7 h du soir lorsquon se mit en devoir de nous faire passer. On y réussit, mais ce ne fut pas sans peine. Tout ce que nos chevaux purent faire, fut, avec beaucoup defforts, de nous sortir du baque et de remonter la rive qui à cet endroit nétait cependant pas fort élevée. Ils jurèrent alors, malgré les coups et les imprécations du voiturier, quils niraient pas plus loin. Javais mis pied à terre avec le bon frère convers, pour les soulager, celui-ci me dit quil allait toujours savancer et que nous le rejoindrions facilement. Je le laissai faire mais il se trompa dans son calcul car il ne nous fut pas possible davancer un seul pas. Le voiturier, voyant que ses chevaux ne voulaient pas marcher, sans sémouvoir, sétendit sous la voiture et se mit à dormir. Ses pauvres bêtes navaient pas mangé une poignée de foin depuis le matin, lui-même navait [141] pas un seul morceau de pain pour vivre. Tout cela ne parrut ni linquiéter ni le troubler et en peu de tems je lentendis ronfler comme sil se fut endormi après le meilleur dîner. Je nétais pas aussi tranquille que lui, voyant que nous allions être obligés de passer la nuit à la belle étoile et fort heureusement il faisait beau. Je commençai à minquiéter de ce qui pourrait arriver à notre bon vieux convers qui ma dit depuis avoir passé toute la nuit au pied dun arbre, en se recommandant au Bon Dieu, à la sainte Vierge et aux saints. Mais comme toutes mes inquiétudes naboutissaient à rien, je crus devoir moccuper des deux enfants qui étaient dans la voiture, qui navaient rien pris depuis fort longtems. On ne voyait déjà plus clair. Je battis le briquet et à laide dune bougie, je leur distribuai un peu de pain et de fromage que javais eu soin de prendre et lorsquils furent suffisament rassasiés, je partageai le reste entre moi et le voiturier qui ne savait comment me témoigner sa reconnaissance. Comme on entendait encore du monde de loin jespérais quil pourrait passer quelquun qui nous tirerait dembarras. En conséquence, je voulus marranger de manière à ne pas mendormir. Après avoir bien enveloppés les deux enfants dans une couverture pour les garantir du froid, je massis après deux dans la voiture et tenant la bougie alumée dune main et un livre de lautre, je voulus moccuper à lire mais jétais si harrassé de fatigue que le someil me prit malgré moi. La bougie continuant à brûler mit bientôt le feu à mon mouchoir et à mon livre et méveillant en sursault, ne sachant où jétais, effrayé par les flammes qui menvironaient, jétais comme un homme hors de lui-même et il me serait difficile de rendre limpression que fit sur moi cet accident. Cependant je me reconnus et je neus que le tems de me jetter en bas de la voiture pour étouffer le feu qui gagnait toujours. Jen vins heureusement à bout et je rendis aussitôt à Dieu mille actions de grâces davoir échapé à un si grand danger car sil eut fait du vent et quavant que je me fusse éveillé, le feu eut gagné les deux enfants, nous eussions courru tous les trois le risque dêtre brûlés dans la voiture, sans pouvoir nous sauver.
A la pointe du jour nos chevaux qui navaient pas mangé depuis 24 heures et qui étaient resté attelés toute la nuit, ne se trouvèrent pas plus en état de marcher. Heureusement que sur les quatre heures, le commissaire vint à passer pour aller voir sur le rivage sil y était encore resté quelquun. Nous ayant demandé ce que nous faisions là, nous lui exposâmes notre situation. Il y parut sensible et nous procura deux chevaux qui nous conduisirent promptement au lieu du rendez-vous général.
[142] Or ce lieu était une grange et dans tout ce pays nous navons jamais eu dautre logement. On ny rencontre pas une seule auberge. Ce ne sont que de mauvais cabarets malpropres, tenus par les juifs, qui consistent en une grande chambre et une grande écurie. On ny trouve pour vivre que du mauvais pain en petite quantité, quelques ufs, du lait caillé et de la bière quils vendent fort cher. Le foin en proportion coûte plus cher que la nourriture. Nous fûmes donc obligés pour pouvoir subsister pendant le cours de ce voyage, de faire toujours marcher en avant le cellérier, suivi des cuisiniers avec leur batterie de cuisine. Ils achetaient en arrivant tout ce quils pouvaient trouver, ils choisissaient un lieu propre pour établir leur marmite et lorsque tout le monde était réuni, lon prenait son repas assis sur le gazon ou dans quelque grange, lorsque le tems ne le permettait pas et cétait toujours dans les granges que nous couchions. Personne nen était excepté, les religieuses elles-mêmes. Cependant comme la poussière de la paille mincommodait, il marrivait souvent de passer la nuit dans une voiture ou étendu sur un banc dans la chambre du cabaret, ainsi à moins que nous nayons rencontré quelque château considérable, nous navons jamais eu dautre auberge dans toute la Pologne.
Jarrivai donc dans la grange, lieu du rendez-vous général, vers les 7 h du matin. Jy trouvai tout dans le plus grand désordre : les uns dormaient, les autres mangeaient, ceux-ci reconnaissaient leurs bagages, ceux-là priaient, et la plus grande partie errants çà et là, sennuyaient. En abordant le R.P. je lui contai notre avanture et lui demandai des nouvelles de notre frère convers. « On ne la pas vu, me dit-il. Il se sera sans doute égaré. Cest votre faute. Il faut sans perdre de tems que vous retourniez sur vos pas pour le chercher. » Jeus beau employer toute ma réthorique pour lui faire sentir toute linutilité de cette démarche, à peine me laissa-t-il le tems de prendre un morceau de pain, puis mayant fait procurer une voiture par une dame du pays, il me fallut partir pour chercher le bon frère partout où je le pourrais trouver. Je remontai jusquà la Vistule en prenant des chemins différens. Je parcourus les bois en criant de tous côtés à pleine gorge, je marrêtais en toutes les maisons pour minformer si lon navait pas vu celui que je cherchais. Jinterrogeais tous les passans. Je le recommandais dans les villages. Enfin, vers les 2 h après-midi, voyant que nous nous fatiguions inutilement, ayant fait ce que lobéissance exigeait de moi, je revins à la grange où je trouvai les chariots attelés [143] et chargés et toute la communauté sur son départ. Jaurais eu bien besoin de repos et plus encore dun bon repas, mais il fallut me contenter de manger à la hâte un morceau de pain bis avec un peu de lait caillé, puis montant en voiture, je me mis de nouveau en route avec les autres.
Vous êtes sans doute surpris, Monsieur, comment la faiblesse de mon tempérament pouvait saccomoder de tout ceci. Je puis vous dire cependant que dans toutes ces avantures ce nest pas ce qui ma coûté le plus car grâce à Dieu je me portais asser bien, mais les peines et les tracasseries desprit ont été pour moi un exercice continuel. Heureux si cette circonstance eux été la dernière où ma patience fut mise à lépreuve. Ce qui me consolait cependant cest que je nétais pas le seul et que tous ceux qui avaient tant soit peu de bon sens avaient dix fois par jour souvent autant à souffrir que moi. Quoi quil ne nous reste que peu de chemin à faire pour arriver dans la Russie polonaise, vous me permetterez cependant den rester là aujourdhuy. Croyez-moi toujours dans les sentiments, etc
Vingt-quatrième lettre
Notre route, Monsieur, était dirigée vers Terespol, petite ville frontière de la Russie polonaise. Si jen juge par la carte, le chemin que nous avions à faire ne laissait pas encore dêtre fort long. Combien de tems y avons-nous mis ? Cest ce dont il ne me reste aucun souvenir. Tout ce que je sais, cest quobligés de changer de voitures et par conséquent de charger et décharger tous les jours, attellés toujours de la même manière, ayant à parcourir des chemins affreux, tantôt en traversant dimmenses forêts pleines de trous où nos voitures versaient les unes après les autres, tantôt de vastes plaines remplies dun sable mouvant doù nous ne pouvions faire sortir les roues quà force de bras. Dautrefois ayant à passer dans des marais fangeux dont les chemins étaient jochés de branches darbres pour empêcher les voitures de sembourber, etc, tout ce que je sais, dis-je, cest quavec de tels embargots nous ne pouvions aller bien vite et que nous eûmes du mal au-delà de toute expression. Pour moi cest la partie de notre voyage où jen ai eu le plus car un soir que nous étions arrêtés dans un de ces superbes et immenses châteaux, restes de laristocratie polonaise et qui semblent navoir été élevés que pour écraser les humbles et simples habitations des meilleurs particuliers, arriva le Père Urbain avec quelques uns de ses frères pour se joindre à nous. Sa première destination avait été au partage qui fut fait avant darriver à [144] Vienne, daller en Bohême. Mais il parraît quil ny resta pas longtems. Le désir de tenter fortune lui fit prendre, avec lagrément sans doute du R.P. abbé, la route de la Prusse. Il y fut mal reçu lui et ses compagnons et quelque chose quil ait pu faire, il na éprouvé partout que de mauvais traitement. Leur santé était dans le plus grand délabrement et de six quils étaient, trois étaient frappés à mort. Le R.P. abbé me les remit entre les mains. Il eut fallu au moins séjourner quelques jours, mais on ne ralentit pas la marche un seul instant. Ce qui me donna un surcroît douvrage qui était au-dessus de mes forces car outre les soins quils exigeaient dans la route, il me fallait à chaque fois que lon descendait, les coucher, leur préparer moi-même ce qui leur était nécessaire, soit pour la nourriture, soit pour les remèdes qui étaient compatibles avec le voyage. Je navais le tems ni de manger ni de dormir. Me voyant prêt à succomber, je demandai un aide qui me fut accordé et avec ce petit secours je pus, non sans beaucoup de difficultés, terminer ce pénible voyage, qui, sil fut tel pour moi, ne le fut pas moins pour tous les autres.
Nous arrivâmes enfin, vers le milieu de juin, à Terespol. Le R.P. abbé descendit au corps de garde. Il y resta un tems fort considérable pendant lequel nous attendîmes patiamant à la porte. En étant sortis, il remonta en voiture et la garde nous conduisit dans un vaste et antique château, environé de fossés, pleins dune eau croupissante et du fond desquels le sifflement des crapauds et le croacement des grenouilles ne cessait de se faire entendre le jour et la nuit. Heureusement nous ny étions quen passant, mais nous y restâmes encore assez pour en ressentir toutes les incommodités. Comme javais assez douvrage avec mes infirmes dont le nombre était fort considérable, je ne moccupai guère du reste de la communauté. Je ne négligeai rien pour leur rétablissement et si je neus pas le bonheur de leur sauver à tous la vie, jeus au moins la consolation de la prolonger à plusieurs qui, quoi quévidament en danger, ne laissèrent pas cependant de faire le voyage entièrement avec nous et revinrent mourir en Allemagne. Comme nous étions arrivés au terme de nos fatigues, au moins en apparence et que nous nous trouvions tous réunis, le R.P. abbé crut que loccasion était favorable de faire un discours à la communauté capable de ranimer les esprits et les exciter à la reconnaissance et surtout à reprendre les exercices de la vie religieuse avec une nouvelle ferveur. Cétait à lui seul quil appartenait de remplir cette tâche. Dans toute autre bouche que la sienne, les paroles les plus énergiques ne pouvaient être que bien faibles. Cependant ses nombreuses occupations ne lui permettant pas de prendre le tems nécessaire pour sy préparer, il avait jetté les yeux sur moi lorsque nous débarquâmes de la Vistule et mavait (imparé ?) lobligation de men occuper. [145] dans les moments que je pourrais avoir de libre. Les représentations eussent été inutiles. Je me soumis à lordre quoi que je sentisse bien et mon incapacité et lespèce dimpossibilité. Tant bien que mal mon discours se trouva terminé lorsque nous fûmes à Terespol mais il métait impossible de lapprendre. Je lui en fis la lecture, après laquelle il voulut que je me transporte au chapitre pour le lire moi-même à toute la communauté assemblée. Après avoir exposé tous les dangers que nous avions courru et fait sentir combien nous étions redevables à la divine Providence davoir pu conserver notre état et de nous trouver tous réunis, je faisais voir que le seul moyen de nous acquitter envers Dieu était de profiter de la grâce quil nous faisait en nous accordant un azile pour le servir à lavenir avec plus de fidélité de régularité et de ferveur. Que nai-je prévu alors tout ce qui est arrivé depuis, jeusse certainement parlé bien différament ou plutôt jaurais gardé le silence et rien neut été capable de me le faire rompre.
La communauté passa environs huit jours dans ce château, occupée de ses exercices ordinaires et se reposant un peu de ses fatigues, pendant que le R.P. abbé s pensait sérieusement à nous placer, en attendant que lempereur le fit dune manière définitive. Outre un nombre considérable de religieux et denfants, il avait encore une communauté nombreuse de religieuses accompagnée de petites filles qui nétaient pas pour lui les moins embarassantes. Jai toujours ignoré par quelle voix il se fit toujours assigner provisoirement des maisons religieuses qui comme à Cracovie eurent ordre de nous loger et de pourvoir même à notre subsistance. Quoiquil en soit, les religieux furent divisés en deux bandes ayant chacune partie égale des enfants. Lune fut destinée pour aller à 15 à 20 lieues de là habiter dans un monastère de chartreux, lautre à six à sept lieues environs dans un monastère de bernardins cistertiens de la dernière réforme et les religieuses furent toutes placées à Breck dans deux communautés de filles, sous la direction de Mr labbé Fay qui avait ramené de Léopold la division qui lui était confiée, pour se joindre avec les autres et partager leur sort. En conséquence de ce partage, il fallut aussi procéder à la division égale de tous les livres, hardes et effets que nous avions, ce qui sexécuta encore assez promptement et nous nous trouvâmes bientôt prêts à nous rendre au lieu qui nous était [146] désigné. Comme ceux qui devaient aller cher les chartreux avaient plus de chemin à faire, ils partirent les premiers et depuis ce jour, jusquà ce quils vinrent nous rejoindre, je nai plus entendu parlé deux. Pour nous, nayant que peu de chemin à faire, nous ne partîmes guère que vers les 10 heures du matin. Notre bande était dun tiers plus nombreuse que lautre parce que le R.P. se proposait de la diviser et dailleurs moi y étant, tous les infirmes sy trouvaient aussi et nous en avions un bon nombre. Un de nos enfants était à toute extrémité et deux autres poitrinaires dans la plus grand danger. La prudence eut exigé quon différa au moins leur départ, pour les conduire plus doucement et plus commodément, mais le R.P. ne voulut point entendre raison sur ce point. Il me sollicita de leur donner quelque chose pour les empêcher de trop sentir leurs douleurs, ce que je ne pus mempêcher de faire à légard de lenfant qui souffrait des douleurs de tête si attroces au moindre mouvement, quil poussait des hurlements plutôt que des cris. Jassoupis ses douleurs par quelques gouttes de laudanum, en avertissant cependant le R.P. que ce moyen pourrait très bien, conjointement avec le voyage, abréger ses jours.
Il était environs cinq heures du soir lorsque nous arrivâmes à Vitrice, nom de labbaye où nous devions loger. Le R.P. abbé ne nous y avait pas suivi, étant resté pour pourvoir à ses religieuses qui seules loccupaient plus que toute sa communauté. Nous trouvâmes toutes les portes du monastère fermées et les religieux à leurs fenêtres avaient lair de se moquer de nous. Cependant les chariots arrivaient à chaque instant les uns sur les autres, la cour en fut bientôt remplie et personne ne faisait mine de nous ouvrir. Les religieux, parlant polonais, affectaient de ne pas nous comprendre. Nous navions pas de commissaire avec nous pour faire exécuter les ordres que lon avait sans doute donné à ces messieurs car il est probable quon ne nous envoyat pas ainsi sans les prévenir et nous nous trouvions dans le plus grand embarras et moi en particulier car le petit dont jai parlé était prêt à rendre les derniers soupirs. Un des poitrinaires, attaqué dun dévoiment continuel, venait de laisser aller sous lui tous ses excréments, lautre placé dans la même voiture était prêt [147] à tomber en deffaillance par leffet de lodeur insupportable qui résultait de cet accident. Voyant que rien navançait et que notre supérieur nosait pas porter la parole à ces Messieurs, je pris avec moi un de mes frères et me transportant du côté de la porte intérieure du monastère, je demandai à parler au prieur qui ne tarda pas à venir avec deux ou trois de ces religieux. Alors je lui dit en latin que jignorais sil avait ou non reçu des ordres pour nous donner lhospitalité ou quelles étaient les raisons quil pouvait avoir pour sy refuser, quen me présentant devant lui je ne venais pas pour exiger de lui ce quil était peut-être bien fondé à ne pas nous accorder, quil pouvait navoir aucun égard pour ce grand nombre quil voyait sous ses fenêtres qui se portaient bien, mais que je le conjurais, par la charité chrétienne, de ne point rejetter Jésus Christ dans la personne de trois ou quatre malades dont lun était à toute extrémité et les autres dans le plus grand danger, que comme chirurgien, jétais chargé de leur procurer les secours dont ils avaient besoin et que cétait ce qui mavait inspiré la hardiesse de le venir trouver, espérant tout de sa bonté et de sa religion. Il ne me répondit que peu de mots en balbutiant et donna ordre que lon nous ouvrit la porte de la maison abbatiale qui était le lieu que lon nous avait destiné.
Aussitôt, sans sinformer à qui le R.P. bornait sa charité, chacun se mit en devoir de descendre des voitures. Les chariots furent déchargés en un instant et toutes les places du bâtiment se trouvèrent occupés. Javais cependant eu soin dy entrer auparavant et de me réserver une chambre pour mes malades. Lorsque nous y voulûmes transporter notre petit moribond, il expira entre nos mains. Les autres me donnèrent plus dembarras mais enfin, avec laide de mes frères, je serais venu à bout de tout encore assez facilement et assez promptement sans un incident auquel je ne mattendais pas. On vint me dire quun des élèves, arrivant sur une des dernières voitures, venait de se casser la jambe en se laissant prendre imprudemment le pied dans les rayons de la roue. Je me contentai de terminer à la hâte auprès de mes infirmes pour voler au secours de ce malheureux. Jamais je navais vu de fracture de ma vie et encore moins en avoir remise. Il me fallut donc opérer pour la première fois. La fracture était complète mais elle nétait pas compliquée et en y mettant le tems et en prenant les précautions nécessaires jeus le bonheur de très bien réussir. Cette opération [148] heureusement terminée, je revins à mes autres malades qui se trouvaient tous avoir grand besoin de prendre quelque chose. La communauté sétait jetée sur une petite quantité dune nourriture grossière quon lui avait présentée et nétait pas encore à moitié rassasiée lorsque je vins demander quelque chose pour mes malades mais je ne trouvai absolument plus rien. Il me fallut de nouveau présenter requette au prieur qui me fit faire une souppe dont tous mangèrent selo leur besoin. Pour moi qui étais harrassé et qui mourait de faim, il fallut me contenter sur les 9 h du soir dun morceau de pain sec et dun peu de fromage. Nous jugeâmes par ce prélude que nous ne serions pas fort bien dans cette maison et de fait nous navons été nulle part aussi mal. Comme nous vîmes quils étaient décidés à ne pas nous nourrir, nous fîmes un accord avec eux en vertu duquel ils se chargeraient de nous fournir le pain, leur vaisselle et leur foyer avec la permission dentrer chez eux pour préparer nous-même notre nourriture. Ils y consentirent mais ils réglèrent notre pitance dun mauvais pain de seigle mal moulu, à une si modique quantité que nous fûmes encore obligés de nous en fournir nous-mêmes. Du reste nous ne vivions que de millet et de bled zarasin et nous faisions la souppe avec des feuilles de chicorée sauvage. La seule douceur que nous avions de tems en tems, cétait du lait caillé que lon nous donnait par charité ou que nous achetions à vil prix. On nous donnait aussi quelques fois des espèces de fromages blancs faits dans le pays qui sont si durs quon ne peut les rompre quà coups de marteau. La nécessité seule nous forçait quelque fois den manger. Nos pauvres infirmes eurent aussi beaucoup à souffrir car, outre que la maison ne leur fournissait presque rien, il fallait tout faire venir de la ville éloignée de trois à quatre lieux. Tous les adoucissements que nous pûmes leur donner se bornèrent à quelques ufs un peu de riz et du pain plus blanc. Quoiquil nous fut expressément défendu de donner du poisson à manger à nos malades, je crus cependant que la nécessité ne connaissait point de loi. Les voyant dégoûtés des ufs et du riz, jobtins du prieur de la maison la permission de mamuser à pêcher dans un petit étang où ils ne croyaient pas quil y eut du poisson et chaque jours jen rapportais deux à trois livres de tanches dont je régalais mes malades.
Cependant le R.P. vint nous visiter. Il passa 24 h avec nous et ne fut pas mieux traité que nous. Il nous exhorta beaucoup à la patience dans le chapitre quil nous tint et nous dit quil avait mandé notre arrivée à lempereur, quil en attendait incessament réponse et que daprès ses promesses, elles ne pouvaient être que satisfaisantes. Cependant quil se croyait obligé de nous faire connaître [148 bis] lui-même la voie que Sa Majesté avait pris pour nous placer, de peur que plusieurs dentre nous venant à lapprendre par dautres, nen eussent de la peine. Il nous dit donc quil y avait dans ce pays comme en France un grand nombre de monastère très riches, réduits à un très petit nombre de sujet, que lempereur était résolu den réunir et den supprimer beaucoup mais quil trouvait un moyen de les laisser subsister en leur assignant sur leurs revenus de quoi vivre honnêtement et en nous donnant le reste en propre pour notre subsistance. Nous devions être principal propriétaire de la maison et les religieux étaient relégués ou dans la mense abbatiale ou dans quelque corps de logis séparé, que cétait ainsi que nos frères dOrcha étaient placés, que nous ne devions pas avoir la moindre inquiétude de conscience sur cet arrangement puisque, loin de nuir à ces religieux, nous leur étions encore utiles attendu que sans nous ils seraient supprimés. Comme il nest point dusage que personne prenne la parole dans nos chapitres, tout le monde écouta en silence mais on nen pensait pas moins et cette conduite de lempereur à légard des religieux de son royaume, qui approchait beaucoup de celle que lon avait tenue en France et qui était regardée comme illégitime, surtout sans lintervention du Souverain Pontife, nous répugnait beaucoup. Enfin il finit par nous dire quil allait à Orcha visiter nos frères, que là il aurait infailliblement des nouvelles de lempereur et quil nous en instruirait à son retour, il se recommanda à nos prières et disparut.
Pendant notre séjour dans cette maison, il ne sy passa rien de fort considérable. Jétais obligé den sortir souvent pour aller à Bresch visiter nos surs, parmi lesquelles il y eut un grand nombre de malade. Comme ce pays nest pas fort abondant en hommes savants, ma petite science me valut bientôt le titre de docteur. Je fus consulté et appellé de tous les côtés et ces consultations ne laissaient pas de nous être fort utiles, en nous procurant quelques roubles, dautres fois du pain et autres denrées. Bientôt les Messieurs de la maison, qui dabord sétaient moqués de mon titre de chirurgien, virent que je savais quelque chose. Ils eurent recours à moi. Je rendis des services dans la maison. Jen devins lami. Lon commença à faire meilleure mine à nos frères. Je tâchai de profiter de la bonne disposition où lon était à notre égard pour procurer quelques secours à nos pauvres infirmes. Pour la communauté son sort ne saméliora pas beaucoup et au vrai la chose nétait pas trop possible vu notre grand nombre et le peu daisance de la maison car elle [149] nétait vraiment pas riche. Avant la dernière révolution de la Pologne, cétait une abbaye opulente mais à cette époque, après avoir décapité labbé qui fut le dernier, on sempara de la plus grande partie des biens du bénéfice et les religieux, conduits par un prieur, se trouvèrent réduits à une très modique subistance. Ils ont, à la vérité, par leur économie accru de beaucoup leurs possessions mais, outre que les terres sont de peu de valeur, le défaut de bras et dindustrie en diminue de beaucoup le produit. Le seigle, le millet, le sarasin ; le bled de mays y meurissent assez ordinairement bien, quoique la végétation ne soit guère que de trois mois. Il y croît même de très beaux haricots et qui parviennent à une parfaite maturité. La maison nétait alors composée que de six religieux et deux novices profès. Ils sont sous la dépendance de lévêque et obligés dexercer le ministère. Ils remplissent les fonctions curiales mais comme cela ne suffit pas pour les occuper tous, ils tombent nécessairement dans tous les inconvéniens et les défauts où conduit le désuvrement. Cette maison cependant est une des plus régulières que jai vu car on y garde une clauture exacte, on ny sort que deux fois la semaine pour aller promener ensemble. Si la bière et le vin ne se buvaient quau réfectoire, on naurait rien à leur reprocher car ils y sont très sobres. Ils se lèvent régulièrement à deux heures de la nuit pour chanter loffice et les autres heures de la journées sont toutes séparées, tellement que si leur bréviaire neut pas été en quelque chose différent du nôtre, nous nous serions joins à eux dans tous leurs offices. Nous ne laissions cependant pas daller toujours à léglise pour les chanter . Nous avions soin seulement de choisir des heures différentes des leurs. Ils usent de la viande par dispense selon quil est maintenant usage dans tout lOrdre, pour ceux qui ne sont pas de la Stricte Observance de Cîteaux. Notre genre de vie leur parut dabord un peu raide, mais venant à lapprofondir et à le comparer avec celui de nos Pères, ils ne purent sempêcher de nous dire : « Vere estis cistercienses : Vous êtes de vrais cisterciens. » Un des deux novices désirait ardemment passer parmi nous et si le R.P. abbé sy était pris comme il faut dans cette maison, je naurais pas été surpris de voir tous les religieux embrasser notre réforme. Ceut été là une manière de nous établir bien précieuse et qui, sans être à charge à personne, nous eut procuré une subsistance honnête car nous eussions, par notre travail, doublé les revenus du monastère qui déjà étaient bien suffisans pour nous faire vivre et nous entretenir comme trappistes mais il avait bien [150] dautres projets en tête auxquels, certes nous ne nous attendions pas.
Prenez, je vous prie, Monsieur, encore un peu de patience, il ne tardera pas à revenir dOrcha et il nous en instruira lui-même. Je demeure toujours en attendant, votre tout dévoué serviteur.
Vingt-cinquième lettre
Quoique notre séjour à Wistrice ne fut pas pour nous fort agréable, cependant, Monsieur, comme nous y étions tranquils, fort bien vus des Messieurs de la maison, nous préférions encore notre situation à tous nos voyages. Nous neussions même rien désiré de mieux si le R.P. abbé ne nous eut fait concevoir les plus flateuses espérences dêtre dans peu de tems avantageusement placé. Dans cette pensée nous soupirions sans cesse après son retour et jamais aucune de ses absences ne nous a parrue plus longue. Elle eut cependant son terme comme toutes ces choses de ce monde. Quelques jours avant la Saint-Bernard, il arriva sur le soir et il ne fut question de rien jusquau lendemain matin quil tint lui-même le chapitre Alors il nous dit, mais dun air assez froid, que lempereur lui avait assigné deux maisons dans la Volinie, pour en jouir aux conditions susdites et que nous devions nous tenir prêts à partir le lendemain de la Saint-Bernard. Il nentra pas dans de plus grands détails et termina le chapitre par les accusations des fautes à la manière accoutumée. Le chapitre fini il passa dans la chambre de linfirmerie où était le Père Colomban malade. Il en fit sortir tous ceux qui pouvaient le gêner et me commanda dappeler le Père Urbain qui faisait les fonctions de supérieur et plusieurs autres anciens. Alors, les portes fermées, il nous adressa la parole et nous dit que quelques flateuses que fussent les propositions de l'empereur, il ne pouvait les accepter, que dans son voyage, il sétait apperçu que larchevêque de Petesbourg voulait avoir sur nous, et en particulier sur les religieuses, une pleine et entière juridiction, quen venant en Russie pour sy établir il avait mis pour condition spéciale avec Sa Majesté, que nous jouirions dans ses Etats de toutes nos exemptions, droits et privilèges, que puisquon ne voulait plus aujourdhuy remplir cette condition, il était bien résolu de quitter la Russie, plutôt que dy être soumis aux ordinaires, ce qui ferait infailliblement notre perte. Il ajouta [151] que nous ne laisserions pas de partir pour nous rendre en Volinie, parce que cela nous approchait de la frontière, mais quen attendant, il avait délibéré avec nos frères dOrcha, décrire à lempereur de lui témoigner notre reconnaissance pour toutes ses bontés, de lui dire que nous ne pouvions les accepter au prix quil y mettait et contre la parole quil nous avait formellement donné et quen conséquence nous le conjurions de ne pas nous refuser de nous permettre la sortie de ses Etats, ou tout au moins de nous rapprocher de la frontière de la France où nous espérions que ses armes victorieuses nous donneraient bientôt la liberté de rentrer. Il tira à linstant la lettre de sa poche qui était signée de tous nos frères dOrcha. Il nous dit que nous ne pouvions nous dispenser de la signer nous-mêmes, quen agir autrement ce serait mal-entendre nos véritables intérêts. Puis mettant la lettre sur la table il nous fit approcher chacun selon notre rang pour y mettre notre signature. Personne ne répondit un seul mot. A peine eut-on le tems de la réflexion. Chacun signa et le R.P. content monta aussitôt en voiture et partit pour Bresch.
Une revirade aussi inopinée me jeta dans un abattement incroyable. Je ne pouvais comprendre comment aucun de nous frères et en particulier les supérieurs, navaient ausé ouvrir la bouche pour faire quelque représentations. Je maccusais moi-même de lâcheté et ne pouvant garder au-dedans de moi toutes celles qui se présentèrent en foule à mon imagination, je mempressai de les communiquer aux plus sensés et en particulier aux Pères Colomban et Urbain. Il faut notter que pour nous consoler, le R.P., avant de partir, nous avait dit que nous ne devions pas nous mettre en peine où nous irions en sortant de Russie, que son parti était pris de nous conduire tous en Amérique, que daprès le nouvelles quil en recevait de tems en tems, cétait le seul endroit où nous puissions nous réfugier avec sûreté. Je ne voyais dans la conduite du R.P. quune inconstance rebutante, une envie démesurée de prolonger les voyages. Je ne concevais pas comment, pour la conservation de droits et de privilèges qui ne se sont introduits quabusivement dans létat religieux, au préjudice de laucthorité ecclésiastique et civile, il voulait en un instant rendre inutiles des dépenses immenses quil avait faites, les travaux et les fatigues quil nous avait fait supporter, pour nous forcer, après un pareil voyage [152] à le suivre en Amérique. Cette idée seule me révoltait et il me semblait quil ne pouvait, en vertu de lobéissance que nous lui avions promise, nous y obliger. Ces raisons et bien dautres firent impression sur lesprit de nos pères. Ils me dirent même de les mettre par écrit, que le Père Urbain ne tarderait pas à partir pour Brecque, quil les remetterait au R.P., peut-être avant quil eut mis sa lettre à la poste. Je ne perdis pas un instant. Je dressai un mémoire et dans linstant où je le confiais au Père Urbain, arriva un exprès qui mordonnait de partir sans différer pour aller visiter à Bresch une de nos surs dangereusement malade. Je me réservais alors de le présenter moi-même. Je me mis en route avec le Père Urbain dans lespérance quinstruit lui-même de tout ce qui y était contenu, il appuirait mes observations, auprès du R.P.
Arrivés à Bresch, je remis mon mémoire au R.P. qui neut dautre effet que de produire une vive contestation entre nous deux, dans laquelle les épithètes de brouillon, de murmurateur, de désobéissant, dentêté, de mauvais religieux, etc, ne me furent pas épargnés. Le Père Urbain, témoin de cette scène, car quoique le R.P. meut tiré à lécart, je parlai de manière à me faire entendre de tout le monde, le Père Urbain, di-je, garda prudement la neutralité et malgré ses promesses, me laissa débattre avec le R.P. sans dire une seule parole. Enfin cette scène scandaleuse se termina par la protestation que je fis de ne point le suivre en Amérique, ne men sentant les forces ni phisiques ni morales et ne croyant pas quil put my forcer en vertu du vu dobéissance que je lui avais fait et dont jétais prêt à me faire délier par une authorité légitime sil était nécessaire. Il ne me poussa pas plus loin. Nous descendîmes chez la malade. Ma visite faite, il fut vaquer à ses affaires. Je restai pendant ce tems ou livré à mes propres réflexions ou bien dans la compagnie de Mr labbé Fay, homme droit et plein de bon sens, dans la conversation duquel je fus bien loin de trouver des raisons propres à me désabuser. Il parlait librement au R.P. mais il navait pas plus dempire que moi sur son esprit. Enfin il me ramena sur le soir à Wistrice. Dans la voiture il voulut quelques fois remettre la question sur le tapis, mais mon parti étant pris, je trouvait toujours le moyen de léluder.
[153] Pendant son séjour à Wistrice le R.P. abbé ne soccupa quà régler tout ce qui était nécessaire pour le départ qui devait avoir lieu deux jours après. Déjà il avait fait avertir ceux de nos frères qui étaient chez les Chartereux de Bréda de nous venir joindre et ils arrivèrent effectivement la veille de Saint-Bernard. Le R.P. navait point prévenu les Messieurs de la maison, pour les prier de vouloir bien leur accorder lhospitalité en passant. Ils se présentèrent pour occuper les écuries par leurs chevaux et pour coucher eux-mêmes dans les granges mais les portes leur en demeurent constament fermées. Le R.P. était mécontent. Il envoya de nos frères parler au prieur mais il ne voulut pas y aller lui-même. Tous les messages furent inutiles. Enfin comme je métais transporté au lieu où nos frères descendirent de voiture, pour y voir un malade qui avait besoin de mes secours, je le rencontrai. Il se plaignit à moi très amèrement de la conduite du prieur et me dit que puisque jétais si bien dans la maison, je devais y aller, quil se faisait déjà tard et quil fallait que les religieux et les chevaux passassent la nuit quelque part. Je lui répondis que je ne doutais pas un seul instant que sil eut prévenu le prieur ou que du moins sil eut été lui-même lui parler, il nen eut obtenu tout ce quil t désirait, que pour moi, lui étant dans lendroit, cela ne me regardait pas. Comme jétais pressé, je passai mon chemin et jai toujours ignoré depuis les moyens quil prit pour parvenir à ses fins. Rentré dans mon infirmerie, où la proximité du départ me donnait beaucoup doccupation, je vois arriver le Père Urbain qui me dit quil venait de la part du R.P. me prier de faire le lendemain au chapitre, lexhortation à toute la communauté sur la fête de saint Bernard. Je lui répondis que je ne doutais pas que les grands embarras quavait le R.P. ne fussent bien de nature à lempêcher de nous donner la satisfaction de lentendre mais que mes occupations nétaient pas moindres et ne me permettaient pas de donner jusquau lendemain matin un tems suffisant pour une commission aussi sérieuse et aussi importante, que dailleurs jétais bien surpris que, connaissant les dispositions où jétais à son égard, il me fit faire cette proposition, que je nétais pas encore changé de manière de penser et quen lacceptant cétait mexposer à dire quelque chose qui pourrait lui faire de la peine et quainsi je le priais den charger un autre.
[154] Cependant au milieu de mes occupations, depuis mon retour à Wistrice, je ne perdais pas de vue la lettre que nous avions écrite à lempereur. Elle était lobjet de mes continuelles réflexions. Je tremblais sur les suites quelle pouvait avoir car une pareille démarche de notre part, pouvait être regardée comme un mépris des bontés du monarque, une résistance à ses volontés et certes jamais on na résisté à un empereur de Russie impunément. Ses moindres désirs sont des ordres et le plus petit retard dans lexécution, un crime souvent punit avec la dernière rigeur. Je mattendais que lempereur irrité sévirait contre le R.P. abbé et que nous en serions les malheureuses victimes, tout au moins par une dispersion désastreuse. Afin donc dassurer autant que je pouvais mon existence et de voir de loin les coups qui pourraient nous fraper, il me vint en pensée de laisser partir mes frères et de demeurer caché dans le monastère de Wistrice jusquau dénouement de laffaire qui ne devait pas être fort long. En conséquence je fus trouver le prieur de la maison et après lui avoir exposé la situation de nos affaires, je le priai de me permettre de demeurer dans son monastère, en continuant de vivre selon mon état, jusquà la réponse de lempereur, bien résolu, si elle nous était favorable, de me réunir aussitôt à mes frères, sinon de prendre tous les moyens pour me fixer dans le monastère de Wistrice où je le prierais de vouloir bien me recevoir au nombre de ses religieux. Jécrivis même dès lors à Mgr lévêque de Vilna par Mr son neveu qui était vicaire général à Bresch. Le prieur y consentit et il ne me resta plus quà prendre mes arrangemens pour éviter adroitement le moment du départ et faire le moins desclandre possible.
Le lendemain de la Saint-Bernard, jour fixé pour le départ, je mempressai de tout disposer dans la voiture destinée pour les infirmes et dans laquelle je devais avoir place moi-même, comme si jeusse du partir avec eux. Au lieu dy placer ma couche, je lavais jetté par une fenêtre dans une des cours du monastère dont lherbe était fort haute. Javais eu soin aussi de cacher dans un fourneau une grande boëte qui contenait plusieurs petits objets dont je ne pouvais me passer. Linstant de partir arrivé jaidai les infirmes à monter dans leur voiture puis prétentant un besoin, je disparu et vins dans lintérieur du monastère où je me retirai dans la célulle dun des deux novices qui relevait alors de maladie. Voyant que je narrivais pas, on se douta bientôt de ce qui était arrivé. On vint faire des perquisitions [155] [156] chez ces Messieurs qui prirent cause dignorance de tout, se doutant que jétais dans la célulle du novice. On vint y frapper pendant longtems. On me pressa de la part du R.P. abbé de revenir, quil me pardonnerait, etc, mais mon parti était pris, je fis semblant de ne rien entendre. Je persistai dans ma résolution et toute la communauté partit sans moi, à lexception dun religieux de chur et dun frère convers qui restèrent pour garder les bagages.
Car le R.P. étant devenu propriétaire, il ne fut plus question de voyager aux frais du publiq. En conséquence il ne prit de voitures que ce qui était indispensablement nécessaire, tant pour les plus essentiels besoins de la communauté, que pour le transport des vieillards et des infirmes et il avait fait voyager tout son monde, hommes et enfants à pied, car pour les religieuses, elles restèrent où elles étaient jusquà la dissolution générale. Daprès cet arrangement, il y eut nécessairement une grande quantité de bagages qui ne put être transporté et quon fut obligé de laisser à Wistrice et voilà pourquoi on y laissa deux religieux pour les garder. Jaurais pu me joindre à eux en troisième, aussitôt après le départ de la communauté. Jaurais par là évité un espèce de scandale, bien des peines et des tracasseries de conscience qui, joints au tems affreux quil fit, me jettèrent dans un accès dasthme tel que je navais eu depuis longtems et qui me rendit bien pénible le séjour que je fis dans le monastère. Mais ma résolution était prise dy attendre la réponse de lempereur. Je tins bons jusquà ce que jen fus instruit . En attendant je continuai, en suivant tous les exercices de la communauté, de vivre en trappiste autant quil me fut possible. Je ne manquais pas d'occupation car jétais consulté du matin au soir pour la médecine. Lon venait même me chercher en voiture des châteaux voisins pour des personnes de haute condition, ce qui me procurait de largent. Un jour que lon vint dun des villages dépendants du monastère pour le spirituel, demander un prêtre pour porter les sacrements, je voulus laccompagner pour avoir une idée et de la manière dont on remplit les fonctions du ministère en ce pays et de la misère qui y règne. De ma vie je nai jamais rien vu qui fut plus digne de pitié.
[157] Le village était au moins à 3 heures déloignement. Le prêtre emporta avec lui les divins sacrements et se munit de plusieurs hosties en cas quil sy trouva plusieurs malades, afin, disait-il, de nêtre pas obligé dy retourner sitôt. En entrant dans le village, il fit donner connaissance de son service pour que ceux qui avaient besoin de son ministère le fissent appeller, puis nous allâmes directement dans la maison du malade où il sacquitta de son service. En moins dun quart dheure il fut confessé et administré de tous les sacrements, quoique véritablement il ne fut pas dans le cas de lêtre car il sagissait dune jeune fille de 18 ans attaquée de vapeurs et qui était bien loin dêtre dans le moindre danger. Jen fis lobservation au ministre qui nétait pas ignorant en médecine. « Je le sais bien, me répondit-il, mais que voulez-vous, ils sont éloignés. Si je ne leur donne pas aujourdhuy ce quils demandent, ils me seront encore courir demain ou bien ils finiront pas ne plus nous appeller, même dans des cas graves et seront exposés à mourir sans sacrements. » Il se trouva encore une autre malade dans lendroit chez qui il se transporté pendant que je moccupai à considérer ce village. Cétait la chose du monde la plus pitoyable. Il paraissait composé dune trentaine de cabannes mal bâties, ouvertes de tous les côtés, à peine couvertes dun peu de paille. Dans lintérieur il ny a quune seule chambre où se tient toute la famille. Quelques planches assemblées et posées sur deux traiteaux leur servent de lit et à peine y ont-ils un méchant loudier pour se couvrir Un fourneau de terre glaise tout crevassé sert à échauffer toute la maison. Jamais ils ne se donne la peine de préparer un seul morceau de bois pendant lété. Lorsque lhyver arrive ils commencent par brûler les branches dont sont formées les hayes de leurs jardins. Après cela ils vont dans la forêt voisine y couper des sapins à mesure quils en ont besoin. Ils les traînent cher eux et les brûlent tout verts dans leurs fourneaux, de manière quils sont continuellement dans un tourbillon de fumée capable de les suffoquer, sils nen avaient pas lhabitude. Lorsque le froid commence à se faire sentir, ils logent leurs [158] bestiaux dans cette même chambre de manière quil nest guère possible de se rien figurer de plus misérable et de plus malpropre que les habitations des pauvres de ce pays qui, à la vérité, sont bien paresseux mais aussi bien abandonnés et dépourvus de toutes sortes de secours. Dès que le religieux eut fini sa besogne, nous remontâmes en voiture pour revenir. Il était déjà tard. Le tems était mauvais, les chemins affreux et il était nuit quand nous arrivâmes. Comme nous avions besoin de prendre quelque chose nous fûmes au réfectoire où nous trouvâmes la collation du vendredi consistant en un morceau de pain, quelques fruits ou légumes cuits et un grand verre de mulsum (environ une chopine). Jeus limprudence de boire cette potion tout dun trait en mangeant à la hâte quelques bouchée de pain. Je neus que le tems de maller coucher car je devins yvre à ne plus pouvoir me soutenir. Je dormis bien cette nuit et le lendemain il ny parraissait plus.
Telles étaient, Monsieur, mes occupations, lorsque Mr lévêque de Willena vint au monastère de Wistrice pour en faire la visite car en ce pays on ne connait point les exemptions et les religieux, tout cisterciens quils étaient, nen étaient pas moins soumis à lOrdinaire et cest ce qui rendait les prétentions du R.P. abbé hodieuses à ces monastères, ayant autant de raisons que lui pour jouir des privilèges de lOrdre. Comme javais écrit à ce prélat pour lui communiquer mes projets et me recommander à sa protection et quil ne mavait fait aucune réponse, il sinforma de moi et demanda à me parler. Jétais incommodé. Il voulut bien prendre la peine de venir lui-même me trouver dans la cellule. Je mempressai, après les témoignages de respect que je lui devais, de lui demander sil navait point reçu de lettres de lempereur. « Je suis, me répondit-il, porteur de sa réponse. Il ne veut pas absolument que vous sortiez de ses Etats. Il vous confirme la promesse quil a faite à votre R.P. de vous laisser jouir de tous vos droits et privilèges et il assigne deux maisons pour vos religieuses, etc » A cette nouvelle, que jétais bien loin despérer, je ne pus contenir ma joie. Sa Grandeur voulut me parler du projet que je lui avais communiqué de me fixer à Wistrice. Il voulut me faire envisager que, vue ma mauvaise santé, jy serais mieux que dans notre réforme, que dailleurs mon caractère et ma manière de voir et de penser ne parraissaient pas beaucoup sympathiser avec celle du R.P. abbé, quil se proposait de le voir et quil arrangerait tout avec lui. « Non, lui dis-je, Mgr. Je vous en dispense, tout est arrangé. Jamais mon intention na été de me séparer de mes frères. Jai voulu seulement, me sentant dans limpossibilité de les suivre, surtout en Amérique, massurer un asile dans ce pays ; ici, étant venu ly chercher de si loin et avec tant de peines, mais puisque mes frères restent, jy resterai avec eux. Jy vivrai et jy mourrai avec eux dans mon état et demain (car il était 7 h du soir) je me réunis aux deux religieux qui sont resté ici pour y garder les bagages. » Il ninsista pas davantage et le lendemain la chose fut exécutée. [159] Si ce ne fut pas sans peine que les religieux de la maison me virent sortir de chez eux car ils espéraient bien me garder, mes deux frères au contraire, en me voyant revenir, furent au comble de leur joie, ma séparation ayant été pour eux un grand sujet de peines. Libre et débarrassé de toute inquiétude, ma santé commença à saméliorer. Il men était une cependant, cétait de savoir comment je marrangerais avec le R.P. abbé. Je ne fus pas longtems en suspens sur ce point car il y avait à peine trois jours que jétais réunis à mes frères quun beau soir lon vint nous dire que le R.P. arrivait. Je mempressai aussitôt de courrir à sa rencontre et me jetant à ses pieds, je lui dis : « Erravi sicut ovis, quæ periit ; quære servum tuum, quia mandata tua non sum oblitus. » Il se mit à rire, puis descendant de cheval il me releva avec bonté, membrassa et nous entrâmes ensemble dans la chambre. Au lieu de me faire des reproches comme javais tout lieu de my attendre, il me demanda sil y avait quelque chose de nouveau. « Oui, lui di-je, Mr lévêque de Vilna était hier ici. Il a en poche la réponse de lempereur à notre lettre. » « Et encore, me dit-il, quel en est le contenu ? » « Sa Majesté vous oblige à rester et vous accorde tout ce que vous demandez. » Il parrut singulièrement surpris. « Auriez-vous pu, lui dis-je, vous attendre à une pareille réponse ? » « Non certes, me dit-il, car il était tout à craindre que lempereur irrité ne me fit passer en Sybérie et quen conséquence vous ayez été tous dispersés. » « Mais, poursuivis-je, si vous entrevoyez de si mauvaises suites dans cette affaire, pouvez-vous trouver mauvais quun de vos religieux voyant aussi claire que vous, prenne de son côté les voies quil juge les plus propres pour le mettre en sûreté ? » Il ne me répondit rien et nous passâmes à autre chose. Enfin, après plus dune heure de conversation sur toutes nos affaires, il finit par me demander quand était parti lévêque, de quel côté il était allé. Je lui dis ce que jen savais mais pour le plus sûr, je lengageai à aller le lendemain matin chez le prieur de la maison qui lui donnerait des renseignements plus positifs. Nous y fûmes ensemble. Lentrevue se passa très honnêtement de part et dautre. Il ny fut question de moi en aucune manière et lorsque le R.P. abbé se fut suffisament instruit sur ce quil désirait il se retira et partit sans perdre de tems, pour aller trouver lévêque et sassurer par lui-même de la vérité de ce que je lui avais dit. Était-il content, était-il fâché de cette nouvelle ? Cest [160] sur quoi je nauserais prononcer. Cependant sil métait permis de juger daprès les circonstances et dépendances, je crois quelle le dérouta un peu car il parraissait déjà bien las de la Russie.
Quoi quil en soit, après sêtre assuré lui-même des dispositions de lempereur, il vint quelques jours après avec voitures et chevaux pour enlever les bagages, pour les conduire en Volinie et si la réponse eut été différente, il leur aurait fait prendre une autre route et aurait encore par là évité des frais. Lorsquil vit tout en train dêtre chargé il me fit monter dans sa voiture et me conduisit à Bresch avec lui. Jy passai deux à trois jours pendant lesquels il mobligea à faire une confession générale de tout ce qui métait arrivé, me désigna pour confesseur le père cellérier qui était resté pour pourvoir aux besoins des religieuses à qui il donna tous les pouvoirs pour mabsoudre de toutes les censures que javais pu encourir en cette occasion. Javoue que ce nétait pas ce qui minquiétait le plus. Métant donc bien réconcilié avec le Bon Dieu et avec les hommes, content de pouvoir bientôt me réunir à mes frères et de jouir bientôt avec eux de lazile que la Providence voulait bien nous offrir, je partis à la suite des bagages pour les aller trouver. Mais avant de vous rendre compte de ce petit voyage, vous me permettrez de suspendre le plaisir que jai à mentretenir avec vous et de vous réitérer en finissant cette lettre, lassurance des sentiments avec lesquels
Vingt-sixième lettre
Vous ne perderer pas de vue, Monsieur, que lempereur avait accordé deux maisons qui je crois toutes deux étaient située dans la Volinie, partie la plus méridionale de la Russie polonaise. Lune était située à Zidizine, généralité de la Lucko et lautre à Derman. Je nai jamais eu aucune notion de ce qui sest passé dans celle-ci. Jai su seulement que le Père Urbain y avait été envoyé comme supérieur avec un nombre compétent de religieux et denfans. Comme Zidizine fut le lieu de ma résidence, il me sera plus facile de contenter votre curiosité sur tout ce qui a pu sy passer pendant le peu de tems que nous y avons demeuré. Le voyage quil ma fallu faire pour y arriver a été un des plus pénible que jeus encore fait. Nous étions sur la fin de 7bre, le tems étais affreux. Jétais vexé par lasthme [161] de la belle manière. Les chemins étaient horriblement mauvais. Il nous fallait tous les jours traverser dimmenses marais tout inondés ou des prés mouvants qui nétaient rendus praticables quà force de branches et de troncs darbres. Le plus souvent nos voituriers étaient obligés de marcher dans leau jusquà mi-jambes. Les voitures senfonçaient quelques fois au point quil était impossible de les faire avancer sans les décharger entièrement. Nous fûmes un soir pris par la nuit dans un de ces chemins affreux. Une des premières voitures se renversa. On ne put, malgré tous les efforts, la relever. Il fallut dételler tous les chevaux et les conduire dans un village encore éloigné de près dune lieue, pendant que trois ou quatre de nos frères restèrent sur le chemin pour faire la sentinelle, jusquà ce quon put les aller délivrer le lendemain matin. Nous narrivâmes que vers le milieu de la nuit dans lauberge où nous fûmes très mal reçus car on ne trouve dans ce pays pas plus de commodités pour les voyageurs que dans le reste de la Russie polonaise. Ce ne sont partout que mauvais cabarets de juifs où un simple particulier a souvent bien de la peine à trouver de quoi vivre pour son argent. Heureusement que nous avions pour conducteur un respectable ecclésiastique français qui, sachant le polonais, sétait attaché au R.P. abbé par le pur motif de la charité, pour nous aider dans nos voyages, en nous servant de truchement. Il prit de moi, dans la situation souffrante où je me trouvais, tout le soin dont il fut capable. Il allait dans les châteaux et autres maisons opulentes réclamer des secours et jétais toujours le premier en part. Il me procura même loccasion daller dans quelques unes de ces maisons où je fus très bien reçu. Un jour particulièrement, sétant addressé dans un monastère de Baziliens pour y demander un renfort de quelques chevaux pour nous soulager pendant une journée qui devait être très pénible, il trouva labbé malade de la goute. Il lui parla de moi. Celui-ci voulut quon me vint aussitôt chercher, me fit servir un fort bon dîner pendant lequel jeus lhonneur dêtre entretenu par lévêque de la communion grecque qui sinforma beaucoup du R.P. abbé, de nos usages, des différents endroits où nous avions passé, etc. Je satisfis à toutes ces questions le mieux quil me fut possible mais ma plus grande peine était de me mal porter et de ne pas satisfaire au bon dîner que javais devant moi aussi bien que je laurais voulu. Je me trouvai cependant toujours mieux que les autres qui étaient restés au cabaret où ils neurent pour toute nourriture que du mauvais pain avec du lait caillé en abondance. [162] notre voyage fut à peu près de 8 à 10 jours pendant lesquels nous en eûmes plus de mauvais que de bons, mais qui bons ou mauvais ne laissèrent pas de nous conduire à Zidizin, lieu de notre destination, dans la principauté de Lucko en Volinie, village éloigné environs dune heure et demie de cette ville dans lequel se trouve le monastère de Baziliens. Or cest cette maison que lempereur avait accordé à nos frères. Voici létat où je trouvai les choses en y arrivant.
Labbé des Baziliens demeurait dans sa maison abbatiale. Quatre ou cinq religieux composant toute la communauté étaient relégués dans un corps de logis destiné autrefois à ce qu'il parraît pour les hôtes et séparé du monastère. Nos frères habitaient la maison conventuelle. Léglise était commune cest-à-dire que les Basiliens y faisaient leurs offices qui ne consistaient guère que dans la célébration de la sainte messe et quelques fois la récitation des vêpres à des heures libres. Du reste ils remplissaient les fonctions curiales et administraient les divins sacrements, le tout en rit grec et nous nétions gênés en rien, la nuit comme le jour, pour la disposition des heures de nos offices. Nous étions propriétaires des jardins attenants à la clôture, dune grande partie des terres labourables et de tous les bâtiments de basse-cour. Labbé était tenu pour le première année de pourvoir à la plus grande partie de notre subsistance, jusquà la récolte, conjointement avec les religieux. Vous comprenez facilement, Monsieur, limpression que devait produire un pareil arrangement sur lesprit de labbé et des religieux de cette maison. Cependant ils exécutèrent sans mot dire les ordres de lempereur parce que quand Sa Majesté parle, il ny a pas à reculer et que la moindre résistance de leur part les eut fait aussitôt supprimer. Nous eûmes cependant quelques fois un peu de peine à obtenir de labbé ce quil nous devait mais ceci était de nous à lui. Ce monastère est fort agréablement situé sur une colline au pied de laquelle coule une rivière assez considérable, très poissoneuse et abondante en tortues. Les jardins et les terres sont de nature à bien produire. Si le froid y est excessif en hyver, la chaleur qui y commence de bonne heure, ne lest pas moins en été. Jy ai arraché moi-même de petites raves bien formées sur la fin davril. Lorsque lon considère les marais immenses de ce pays tous remplis de neiges, les rivières les plus étendues en largeur glacées à plus de six pieds de profondeur, on ne croirait pas que lhyver dut jamais finir et lon est tout étonné de voir tout disparraître vers la fin de mars, souvent en une [163] seule nuit par leffet de vents doux venant du midi. Vous vous serez couché la veille que toutes les rivières étaient glacées depuis trois mois au point quil serait difficile de distinguer où elles doivent avoir leur cours et en vous levant le matin, vous les voyez circuler partout comme si elles navaient pas laissé un seul instant de le faire. Mais ces dégels subits sont pour le pays de terribles calamités car les glaçons entraînent par leur fracas tout ce quils rencontrent et il ny a aucun pont quelque solide quil soit qui ne cède à leur impulsion. Il en résulte aussi souvent des inondations considérables mais peu domageables pour les villages qui sont toujours assez éloignés des rivières et dailleurs la vaste étendue des marais laisse aux eaux une grande liberté de sépandre. Nos chasseurs français trouveraient là de quoi samuser car de ma vie je nai vu tant de cygnes, oies, canards sauvages, etc mais les habitans du pays ny font pas seulement la moindre attention. Il est vrai que pour la plupart ils nont point darmes à feu chez eux mais ils pourraient prendre de ces oiseaux de mille manière et sen servir pour leur nourriture mais lon ma assuré quils nen faisaient aucun cas. Ils soccupent beaucoup de la pêche. La rigeur de lhyver même ne les en empêche pas. Ils font des trous à la glace et par ces trous il laissent filer une cordelette au bout de laquelle est attaché avec un gros hameçon un petit poisson de fer blanc. De gros brochets pesant souvent 15 à 20 livres, trompés par ce leurre, se laissent souvent prendre par ce moyen. En été ils pêchent avec toute sorte de filets. On prétend que le poisson y est si commun quils en engraissent leurs pourceaux. Les bois y sont abondans. La maison avait en propre plusieurs forêts considérables, plantées de sapins, mélèze, chênes, hêtres, etc. En général le terrein de la Volinie est excellent. Il produit la plus grande partie de ce petit bled connu sous le nom de blé de Dantzic parce que cest là quon le transporte pour lexporter. Mais malheureusement par la paresse des habitans, la moitié des terres ne sont pas cultivées. Avec un peu de peine et de travail nous y eussions trouvé labondance.
Le monastère est une maison antique dont la distribution nétait [164] nullement disposé pour nos régularités, nous eussions été obligés dy faire de grands changements mais le R.P. abbé, qui avait de bonnes raisons pour ne pas le regarder encore comme fixé dans ce pays, ne voulut point que lon y commence la moindre chose. On se contenta dy construire des latrines à proximité du cloître, chose indispensablement nécessaire. Du reste nous nous servîmes de la maison telle quelle était. Les religieux couchaient quatre à cinq dans chaque cellules. Le réfectoire était le lieu commun de tous les exercices à cause du fourneau, étant indispensable dans un pays aussi froid que lon se tint habituellement dans un endroit un peu échauffé. Ne pouvant placer les enfants dans lintérieur de la maison, on les avait logé dans un corps de bâtiment asser vaste, situé au bout du grand jardin de labbatial, auprès des serres chaudes. Cette disposition nous fit le plus grand plaisir parce que nous étions par ce moyen, délivré de leur importunité. Ils y trouvaient dailleurs eux-mêmes de très grands avantages. Lexercice que leur procurait la nécessité de venir à léglise matin et soir, car ils avaient plus dun quart dheure de chemin à faire, le régime de vivre qui vu leur séparation davec nous devint différent, attendu quon pouvait alors leur faire manger de la viande, ce qui était plus salutaire pour eux, moins dispendieux et moins embarassant pour nous. Ce qui nous fut le plus difficile ce fut dallier nos pratiques et nos usages avec le froid rigoureux de ces contrées. Nous voulûmes dabord demeurer au chur la tête découverte mais il fallut y renoncer, plusieurs de nous seraient devenus fols. On permit donc de se couvrir à moitié. Nous y avons observé le carême sans rien déroger à notre usage, de ne manger quà 4 h et quart, mais je ne crois pas de ma vie avoir jamais plus souffert de la faim et je suis persuadé que la santé de plusieurs de nos frères en a éprouvé des atteintes mortelles. Je ne doute pas, si nous y fussions resté, que lon neût apporté les modifications indispensablement nécessaires pour rendre ces austérités praticables et avec cela nous eussions vécu nous nous estimions contents, trop heureux quaprès un si long et si pénible voyage que le Bon Dieu voulut bien nous accorder cet azile. Pour moi, là comme ailleurs et encore plus là quailleurs, jy ai eu bien du mal car le changement de climat fit impression sur plusieurs de nos frères. Il y en eut un grand nombre de malades, nous en perdîmes même plusieurs, ce qui ne me laissa pas le tems de me reposer beaucoup.
[165] Aussitôt que les glaces et les nèges furent fondues, nous nous mîmes à cultiver fortement nos terres (tout notre travail pendant lhyver avait été de scier et de fendre du bois). Déjà nous avions presque tout ensemencé, nous avions planté force pommes de terre, nous navions rien négligé pour bien remuer et fumer nos jardins et nous y avions répandu avec ordre les semences de toutes sortes de légumes. Nous nous réjouissions dans notre travail par lespérance de faire, avec laide de Dieu, une abondante récolte lorsquon vint nous dire que nous ne serions pas longtems dans le pays, que lempereur ne voulait plus nous y souffrir. Cette nouvelle nous jeta dans la consternation mais elle ne me surprit pas car que je restais toujours persuadé que le R.P. abbé se trouvait gêné en Russie et quil ne négligeait rien pour sen faire renvoyer. Javais eu quelques jours auparavant un secret pressentiment de ce qui devait prochainement nous arriver. Je lavais même communiquer au supérieur. Quelques jours se passèrent sans quon entendit parler de rien mais ce ne fut pas sans trouble et sans inquiétudes de mon côté. Je méditais en moi-même comment je pourrais me tirer de la dure nécessité de me remettre de nouveau en route, ayant des voyages par-dessus la tête. On commençait même à se rassurer et à regarder ce bruit comme supposé lorsque Mgr lévêque de Lucko vint lui-même en grand cortège nous intimer les ordres de Sa Majesté. Il avait ordre de dresser un catalogue exact de tous ceux qui étaient entrés dans ses états comme trappistes ou comme leur appartenants et tous à telle époque, qui était de trois semaines au plus, devaient partir sans quil en put demeurer aucuns. Que faire dans une telle perplexité ? Lidée du voyage de lAmérique que je savais tenir au cur du R.P. abbé, me revint à lesprit. Je nen pus même soutenir la pensée et je ne voulus rien négliger pour my soustraire sil était possible. Comme pendant notre séjour Mgr lévêque de Lucko mavait fait un jour appeller pour me consulter parce quil avait mal aux yeux, je crus que je ne pouvais mieux faire que daller madresser directement à lui pour lui exposer ma situation et les dangers en tout genre auxquels je me trouvais exposé en suivant le R.P. abbé. Mais je crus auparavant devoir me faire préparer les voies par un ecclésiastique qui avait été novice chez nous et qui par sa belle voix avait trouvé moyen de se placer dans la cathédrale. Je lui écrivis donc de parler à Sa Grandeur, de la sonder pour savoir si par sa protection je ne pourrais pas obtenir de rester dans le pays, que je mabandonnerais entre [166] ses mains pour disposer de moi selon ma capacité comme elle le jugerait à propos. Je ne tardai pas à recevoir une réponse qui me fit concevoir les plus grandes espérances car il y avait à lévêché une pharmacie à lusage des ecclésiastiques des communautés et des pauvres et il était question de men donner lintendance en même tems que jaurais été constitué le médecin des ecclésiastiques et des pauvres. Rien certainement nétait plus de mon goût et plus capable de manimer. Il ajoutait dans sa lettre que si je faisais bien je me transporterais moi-même au plus tôt à Lucko pour en conférer avec Sa Grandeur. Il ne fallut pas me le faire dire deux fois. Je regardai même déjà laffaire comme conclue. Le grand point était de pouvoir obtenir la permission daller à Lucko, ce qui nétait pas facile, surtout dans une circonstance aussi épineuse. Je me hasardai cependant et prétextant le besoin de consulter lévêque, je priai le supérieur de me permettre dy aller. Il me refusa en me disant que nous navions dans notre Ordre aucun raport avec les évêques, quil y avait chez nous des gens que je pouvais consulter. Je lui répondis que les évêques étant placés de Dieu dans son Église pour la conduire et que me faisant gloire dappartenir à une des plus noble portion de cette Église, je croyais par là même avoir droit à profiter de leurs lumières comme le reste des fidèls, que la confiance ne se commandait pas et que pour le cas dont il sagissait, la mienne était exclusivement bornée à Sa Grandeur. Il persista dans son refus et moi, sans persister dans ma demande, je lui dis que je prendrais de moi-même la permission quil ne pouvait raisonablement me refuser. En conséquence, sans perdre de tems, et dans la crainte que lon ne mit des entraves à ma résolution, je partis sur le champ et je me rendis à Lucko chez lecclésiastique qui mavait écrit qui, après mavoir confirmé de vive voix ce quil mavait mandé, me conduisit lui-même à lévêché. Sa Grandeur mayant donné audience, je lui exposai tout ce qui se passait en moi et le désir que javais déviter les tracasseries et les dangers auxquels je me voyais exposé dans un nouveau voyage. Il me répondit avec bonté que notre situation le touchait sensiblement, que lorsquil reçut la fatale nouvelle, il avait sérieusement pensé à sattacher plusieurs de nous mais que les tentatives quil avait fait auprès du Gouvernement ayant été inutiles, il était forcé dy renoncer, quil était dautant plus fâché pour moi en particulier quil voyait que jaurais pu lui être très utile et pour le spirituel et pour le temporel, mais enfin puisque [167] les ordres de lempereur étaient si précis, nous devions les regarder comme les desseins de la Providence, nous soumettre et aller où il lui plairait de nous conduire. Je neus rien à répondre. Je remerciai Sa Grandeur de lintérest quelle avait bien voulu prendre à notre situation et je me retirai chez lecclésiastique en question qui lui-même se trouvait fort embarrasé étant obligé de quitter sa place parce quil était entré en Russie avec nous comme novice. Il me donna à soupper et à coucher et le lendemain dès quatre heures du matin, je partis pour revenir au monastère où mon absence avait déjà produit certaine émotion.
Il était environs 7 h du matin lorsque jarrivai. On allait commencer la messe matutinale car cétait un dimanche. Jentrai au chur et je me mis à ma place comme sil neut été question de rien. Je suivis ensuite les exercices avec les autres. Je me mis à visiter mes malades et à travailler à la pharmacie et jattendis que le supérieur me fit appeller, ce qui ne différa pas longtems. Jen reçus les reproches les plus vifs. Il me déclara que jétais excommunié et me deffendit dexercer aucune fonction ecclésiastique jusquà ce que jeus mis ordre à ma conscience. Je tombai bien daccord avec lui que je métais rendu coupable en lui manquant dobéissance mais pour ce qui était de lexcommunication qui ne pouvait être que celle que lon encoure pour avoir rompu la clôture, je lui dis que je ne croyais certainement pas lavoir encourue, attendu que notre existence nétant que précaire, dans les différens endroits où nous séjournions, je ne pouvais pas être sensé avoir manqué à mon vu de stabilité, quautrement il faudrait dire que pendant tout le cours de nos voyages un religieux qui serait sorti dune auberge ou dune grange où la communauté aurait été logé, aurait encouru lexcommunication, etc. Nous nous séparâmes fort mécontens lun de lautre, lui de mon peu dhumilité et moi de la fausse application quil faisait de ses principes. Je restai sous lanathème pendant quelques jours mais enfin je mis de leau dans mon vin. En bon picard qui se ravise, je compris que je navais rien à gagner en gardant rancune, quexcommunié ou nous je ne risquais rien de recevoir toujours ad cautelam labsolution de ma censure. Ayant donc témoigné mon regret, on me désigna un confesseur qui, approuvé ad hoc, me lava abondament de mon iniquité et ce fut encore fait pour cette fois.
Cependant chacun politiquait sur la revirade que nous éprouvions. [168] Les uns la regardaient comme une vengeance de larchevêque de Petersbourg qui peu amis des moines et mécontent de ce que le R.P. avait obtenu de Sa Majesté impériale de pouvoir demeurer en Russie exempt de sa juridiction, avait employé toutes les manuvres de lintrigue pour nous faire chasser. Dautres mettaient laffaire sur le dos de la princesse Bourbon-Condé que le R.P. abbé avait congédiée parce que daccord avec larchevêque, elle avait cherché à se faire nommer supérieure des religieuses, quelle aurait voulu gouverner et mitiger à son gré sous la direction et aucthorité de ce prélat et lon disait quelle sétait servie de son crédit que lui donnait sa naissance aurprès de lempereur et de larchevêque pour brouiller les cartes et nous expulser. Le plus grand nombre na pu sempêcher de voir que le R.P. pour de bonnes raisons sans doute et à lui seul connues, avait fait lui-même auprès de lempereur tout ce quil a pu pour se faire chasser. Voyant que sa première tentative navait pas réussi et quil était forcé daccepter les maisons quon lui offrait tant pour ses religieux que pour ses religieuses, il feignit de nêtre pas content des libéralités de Sa Majesté. Il écrivit des lettres, il présenta requettes sur requettes pour obtenir jardins, terres, gratification, etc. Lempereur vexé et fatigué de ses importunités, ne put sempêcher de faire éclater son mécontentement. « Ces gens-là, dit-il, sont bien difficiles à contenter. Quon ne me parle plus deux. Ils mont demandé à se retirer, jai voulu les retenir. Aujourdhuy je veux quils sen aillent. Je ne veux pas quà telle époque il en reste dans mes Etats un seul de tous ceux qui leur ont appartenu. » Celui qui ma rapporté ceci, presque mot pour mot, comme le tenant du R.P. abbé lui-même ma assuré quil fut au comble de sa joie en recevant cette nouvelle parce quil ne désirait rien tant que de recevoir lordre de notre expulsion, lui étant impossible de sortir autrement. Quoiquil en soit, il est certain quil ne vallait pas la peine de faire faire un si long voyage à tant de monde, de dépenser tant dargent, pour le terminer par un affront aussi signalé.
A peine eûmes-nous le tems dembaler toutes nos affaires, de régler nos comptes et de nous défaire, à notre perte, de biens des outils et ustensiles que nous avions été obligés dacheter. Un commissaire nommé par le Gouvernement urgeait notre départ. Toute la grâce que lon nous fit fut de nous défrayer jusquaux frontières en nous y faisant conduire par corvées. Ce fut ainsi, Monsieur, que les premiers jours de mai 1799 nous sortîmes ignominieusement de Zidizin et que nous vîmes en un instant échouer toutes nos espérances. La peine que jen ressentis et [169] que je ressens encore de ce triste évennement me force dinterrompre ici ma narration. Mes idées se confondent et tout ce que je puis faire en ce moment cest de vous réitérer lassurance des sentiments avec lesquels je suis
Vingt-septième lettre
Si nous pleurions en sortant de Zidizin, Monsieur, tout le monde ne pleurait pas, labbé et ses bons religieux je crois, se mirent à table ce jour-là en signe de réjouissance et si la Providence leur a conservé la stabilité dans leur état, ils lont inscrit sur le calendrier de leur monastère, pour en faire un jour de fête solennelle à perpétuité. Quoi quil en soit cependant, nous ne pouvions quadmirer leur vertu et certainement nous autres français ne serions pas capables de nous comporter avec la tranquillité et la modération quils ont fait parraître en cette circonstance à note égard.
Figurez-vous donc maintenant, nous voir avancer tristement vers les frontiers de la Russie polonaise sans savoir où nous allions, ne pouvant nous attendre quaux rebuts et aux mauvaises façons de tous ceux qui seraient instruits de notre histoire. Figurez-vous voir partir dans le même équipage tous les religieux dOrcha, accompagnés de leurs religieuses, tous ceux de Derman, toutes les religieuses de Terespol, ayant tous comme nous derière eux un commissaire exécuteur des volontés de lempereur pour les pousser par le cul et vous aurez lidée de la déroute la plus complette et la plus humiliante que létat monastique ait jamais éprouvé. Heureux encore si lon eut pu dire de nous ce quon disait des Apôtres : Ibant gaudentes quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati. Et certes je ne doute pas que si le nom de Jésus eut été la seule cause de notre disgrâce nous neussions tous été remplis dune véritable joie mais je vous avoue quil nous était bien difficile de nous réjouir en nous voyant les dupes et les victimes pour ne rien dire de trop, des inconsidérations et des inconséquences dun seul homme. Mais laissons là des réflexions que je me suis interdites et que vous pouvez faire aussi bien et beaucoup mieux que moi-même.
La Providence qui veillait toujours sur nous compensa pour le moment tous nos désagréments par un tems des plus agréables et de très beaux chemins. La saison dailleurs était favorable et si nous eussions été capables [170] de goûter quelques satisfactions dans ce voyage, je puis dire que ce fut un des plus agréables que nous fîmes dans ces contrées. Par surcroît il eut pour terme une maison respectable de RR.PP. capucins qui selon leur louable coutume, ne consultant que les règles de la charité chrétienne, nous reçurent avec toutes sortes de bontés. Ce fut, si ne je me trompe, à Valdzimieres, bourg assez considérable qui se trouve situé tout à fait à la frontière, sur les rives du Bug, fleuve qui sépare la Pologne allemande de la Pologne russe. Mais le commissaire navait pas seulement ordre de nous conduire jusquaux frontières, il avait encore reçu celui de nous les voir franchir et de ne laisser aucuns de nous sur les terres de Sa Majesté. En conséquence dès que nous fûmes descendus chez les RR. PP. capucins ils se transporta avec notre supérieur jusques au corps de garde autrichien pour y montrer nos passeports et y déclarer les volontés de lempereur de Russie. Lon répondit que lempereur était bien le maître de ne pas nous souffrir chez lui mais quil ne pouvait forcer lAutriche à nous donner le passage et que très certainement on ne le ferait pas sans en avoir préalablement écrit à Cracovie, qui sans doute ne voudrait rien faire sans en avoir informé le Gouvernement de Vienne. Il eurent beau presser et solliciter, jamais ils ne purent rien obtenir et ainsi poussés et repoussés de part et dautres nous fûmes obligés de rester près de quinze jours chez les RR.PP. qui compatirent beaucoup à notre position en en adoucirent les désagréments autant quil leur fut possible.
Interim. Le commissaire et notre supérieur retournèrent à Lucko où le Gouvernement fort embarassé fut sur le point de députer un courrier à Petersbourg. Ils prirent ensuite leur route par Derman pour retarder la marche de nos frères qui nous eussent beaucoup embarassés sils fussent venus nous joindre avant la réponse définitive. Puis ils revinrent sur les frontières de lAutriche pour tâcher de négocier cette affaire le plus promptement possible sans avoir besoin dattendre la réponse des coures respectives, ce qui aurait entraîné des longeurs considérables. Jai toujours ignoré ce qu'ils ont fait pour y parvenir mais ce que je [171] nai pu ignorer cest que nous voyant dans une position aussi critique ma pauvre tête faillit à se démonter encore une fois et quil na tenu à rien que je ne fisse encore une sotise. Dans la crainte que toutes ces menées naboutissent pour nous à une dispersion dont les suites me paraissaient on ne saurait plus funestes pour moi, je méditais sans cesse où je pourrais me sauver. Le premier trou où jaurais été sûr de trouver la tranquillité eut été pour moi un paradis. Si jeus pu espérer de pouvoir rester cher les RR.PP. capucins, je naurais certainement point cherché dazile ailleurs, mais quand ils y eussent consenti la chose nétait pas possible et pas même proposable daprès les ordres précis de lempereur. Je crus cependant entrevoir un moyen de me tirer dembarras. Le R.P. visiteur des capucins étant venu à passer et étant resté quelques jours au monastère pendant que nous y étions, je demandai à lui parler. Après lui avoir fait envisager ce que notre position avait de critique, je lui dis que jétais résolu, à quelque prix que ce fut, de ne plus rester exposé à tant de tracasseries et que je le priais de me fournir les moyens de me retirer dans quelque communauté de son Ordre et que quand jy serais, je ferais ce quil faut pour légitimer ma démarche. Il parrut entrer dans mes vues et me dit quil y penserait, que je pouvais le revenir voir le lendemain. Je ny manquai pas. Alors il me dit que toutes réflexions faites, il voyait un moyen bien simple, cétait de mamener avec lui dans sa voiture en habit de capucin et quil me ferait passer pour son compagnon, que cela lui était très facile, quil sen retournait à Cracovie où certainement je ne serais pas inquiété, quil partait dans deux jours et que je pouvais disposer mes affaires en conséquence. Pour le coup je crus que jallais tout de bon me tirer du margouillis. Le désir que jen avais ne me permettait pas de voir les difficultés quil y avait dans lexécution de ce projet, que probablement le R.P. visiteur ne mavait proposé que pour méprouver ou pour samuser. Je fus le trouver la veille de son départ sur le soir mais je ne trouvai plus le même homme. Il avait fait des réflexions, me dit-il, la chose nétait pas possible sans sexposer et mexposer moi-même, etc. Si cependant je persistais dans mon dessein, il me conseillait, puisque nous allions à Warsovie, de patienter jusques là, quil devait écrire au gardien, quil lui parlerait de moi et quil ne doutait pas que ce R.P. ne fit en sa considération tout ce qui dépendrait de [172] lui pour mobliger. Je vis bien que ce langage nétait quune honnête défaite. Je le remerciai et me retirai. Dès ce moment je perdis toute espérance de me détacher du char auquel jétais attelé et je vis bien quil fallait me résoudre à le tirer jusquau bout avec les autres. Ce que je dis, non par rapport à mon état, mais relativement aux circonstances pénibles et épineuses où nous nous trouvions exposés chaque jour, qui me faisaient oublier mon état.
Pendant que je me tracassais ainsi, au lieu de me tranquilliser et de vivre au jour la journée, en me confiant dans la Providence, notre supérieur et le commissaire firent tant quils obtinrent enfin des autrichiens que lon nous laisserait passer le Bug pour obéir aux ordres de lempereur de Russie mais aussi pour ne point aller contre les volontés de celui dAllemagne, que nous ne pénétrerions pas dans le pays mais que nous nous contenterions de cotoyer le fleuve jusquaux frontières de la Prusse parce que nous avions des passeports qui nous permettaient dy voyager librement. Quoique cet accomodement nous obligeat de faire 30 à 40 lieues de plus que nous neussions eu à faire en passant par le milieu de la Pologne autrichienne, nous le préférâmes encore à linconvénient dattendre les réponses des deux coures, ce qui eut entraîné des longeurs interminables, mais afin que nous ne pénétrions point dans les terres de Sa Majesté autrichienne plus avant quil ne nous était enjoint, on eut grand soin de nous donner aussi un commissaire, ce qui nous faisait plaisir parce que, étant sensés alors voyager sous la sauvegarde du Gouvernement, nous trouvions bien plus facilement les voitures et les logements dont nous avions besoin.
Notre voyage du Bug ne fut ni aussi long ni aussi périlleux que celui de la Wistule. Deux barques réunis et tenant à bord de chaque côté en firent laffaire mais il se fit avec tout lappareil et avec toute lauthenticité de la chose la plus importante. Les gardes furent doublées et triplées et les commissaires respectifs nomirent aucune précautions pour sassurer du côté de la Russie que personne de nous nétait resté dans le pays, du côté de lAutriche pour avoir une connaissance exacte de tous ceux qui passèrent et ne leur permettre de prendre aucun autre chemin que celui dont on était convenu. Nous fûmes toujours dans la nécessité d'observer le [173] même mode dans notre manière de voyager, cest-à-dire de coucher dans les granges et de préparer notre nourriture nous-mêmes en plein air à la manière des soldats parce que les juifs plus que partout ailleurs étaient les seuls aubergistes de ces contrée. Nous ne pouvions cependant le plus souvent nous dispenser de passer par leurs mains. Ne sachant à qui sadresser pour acheter ce qui était nécessaire pour notre subsistance, le cellérier était obligé de se servir de leur médiation et ils trouvaient souvent le moyen de nous faire payer les choses beaucoup plus quelles ne vallaient. Nous nous sommes trouvés plusieurs fois bien embarassés pour avoir les choses de première nécessité même avec notre argent et dautres fois de pauvres gens nous en apportaient dans nos granges au-delà de ce que nous en avions besoin, et ainsi nous pouvions dire comme saint Paul : Scio et abondare, scio et penuriam pati. Comme les religieux de Derman étaient en route pour nous joindre et que vivants à nos frais, il était beaucoup moins dispendieux pour nous de nous trouver réunis, nous fûmes obligés de nous arrêter dès la seconde journée pendant plusieurs jours pour les attendre. Dès quils nous eurent joint nous nous remîmes en route et nous marchâmes à petites journées sans discontinuer jusquà Terespol qui était lendroit où nous devions tous nous réunir encore si nous neussions point été retardés.
Je nai, Monsieur, aucune anectode bien intéressante à vous raconter relative à ce petit voyage. Ce pays ma parru plus beau et plus agréable que la Russie polonaise. Il est habité par un nombre très considérable de juifs. Il y a même des villages qui, je crois, en sont presque entièrement composés. Je me rappelle quétant un soir descendu dans un de ces villages, endroit fort considérable, plusieurs que la curiosité avait amené dans la grange où javais couché mes malades, sapperçurent que jétais médecin. Le lendemain de grand matin je me trouvai assailli de plusieurs juifs qui, accompagnés dun truchemand, vinrent me consulter. Bientôt on me sollicita daller visiter des malades dans les maisons. Le supérieur y consentit et my accompagna. Ces gens essentiellement avares, voyant que je faisais cela gratis, que je donnais même de longuent et des drogues, accoururent en foule et quand il me fallut partir jamais [174] il ne me fut possible de men débarasser. Toute la communauté était déjà loin, quils tenaient la bride des chevaux de notre voiture pour les empêcher davancer. Je ne laissai cependant pas dy monter et eux den assiéger la portière et de mobséder par leurs questions auxquelles le plus souvent il ne métait pas possible de répondre. Ce fut en ce moment quune femme juive vint me faire demander comment elle devait sy prendre pour avoir des enfants avec son marit parce que sa stérilité était cause quil la maltraitait continuellement. Je lui fis répondre que si elle voulait me promettre de faire baptiser au nom du Christ lenfant quelle aurait, je lui en prometterais un. Ma solution ne lui plut pas, fit même certaine impression sur les auditeurs qui se retirèrent et nous profitâmes de ce relâche pour partir et rejoindre la communauté qui était déjà fort avancée. Ils ne se découragèrent cependant pas car il y en eut qui prirent une voiture et nous suivirent plus dune lieue loin. Mais voyant que je ne voulais pas les écouter, ils furent forcés de sen retourner. Ce malheureux peuple est bien toujours le même. Cétait ainsi que par le seul appas dun avantage temporel, il suivait N[otre] D[ivin] Sauveur partout pour obtenir la guérison de ses malades. Dès quil voit quelque guain, quelque profit à faire, il nest pas de difficultés quil ne soit prêt à surmonter. Mais ce que jai surtout admiré, cest lattachement que ce peuple a conservé pour toutes les pratiques de sa Loi. Jai eu souvent dans ce voyage occasion de lobserver. Au lieu de maller coucher dans les granges où la poussière mincommodait, je restais le plus ordinairement dans la chambre du cabaret et là je les voyais souvent passer les nuits entières, hommes et femmes réunis, ayant leurs rabins à leur tête, récitant des psaumes ou autres passages de leurs Ecritures avec mille grimaces et cérémonies les plus extraordinaires. Je ny ai jamais rien remarqué qui ne fut dans la plus grande décence. Les principeaux dentre les hommes avaient sur la tête de grands voiles de soie, mais les femmes y étaient toujours la tête découverte dans un lieu séparé des hommes qui navaient alors avec elles aucune communication. Cest une chose admirable de voir que ce peuple infortuné, errant depuis si longtems, privé de ses prêtres, de son temple et de ses sacrifices, ait conservé tant damour et de fidélité pour sa religion. [175] Il sera un jour un terrible sujet de condamnation pour une infinité de chrétiens qui ayant en mains les moyens de sacquitter de leurs devoirs semblent se faire un jeu de les négliger.
Déjà le R.P. abbé était arrivé à Terespol avec les religieux dOrcha pour nous y joindre et nous conduire avec lui. Comme on refusa de ly recevoir, il sembarqua sur le Bug résolu de nous y attendre. Voyant que nous narrivions pas et quil y était vexé car on ne lui permettait de sarrêter ni sur un rivage ni sur lautre, attaqué dailleurs, lui et plusieurs de ses religieux de la fièvre intermittente et de la dyssenterie, il prit les devants. Quelques jours après lui arrivèrent les religieuses d'Orcha sur un bateau. On les empêcha de descendre à terre et lorsque nous arrivâmes nous-mêmes à Terespol elles étaient reléguées dans une petite île du Bug où un officier français leur avait procuré des tentes pour se coucher et où elles vivaient comme elles pouvaient. Nous ne fûmes pas mieux reçus que les autres. On nous fit beaucoup de difficultés pour nous laisser entrer enfin. Cependant après bien des débats lon nous accorda une grande maison bien suffisante pour tout notre monde et par la même occasion les religieuses descendirent aussi et furent logées dans une maison où les religieuses de Bresch vinrent les joindre. Elles ne tardèrent pas alors à remonter sur leur bateau et poursuivirent leur voyage sur le Bug à la suite du R.P. abbé. Pour nous, persuadés quil nous en coûterait moins à voyager par terre que par eau et pour éviter dailleurs le retardement quaurait exigé léquipement dune barque capable de contenir tout notre monde et nos bagages, nous nous décidâmes à le faire mais nous étions sans argent et le R.P. seul pouvait remédier à cet inconvénient. Il était parti depuis plusieurs jours et il était difficile de lattindre. Cependant comme le Bug est très tortueux nous prîmes le parti denvoyer directement par terre un exprès en toute diligence pour lattendre dans un des endroits où il devait passer, ce qui retarda beaucoup notre départ que nous ne pouvions effectuer sans cela. Heureusement lexprès latteignit encore à tems. Sur nos lettres il ne différa pas un seul instant et nous envoya François qui lui tenait alors lieu de domestique pour nous apporter tout ce quil pouvait nous donner dargent. [176] Munis de ce secours nous ne différâmes pas à nous remettre en marche toujours en cautoyant les frontières de la Russie polonaise, ce qui nous obligea à faire de grands détours et nous retarda encore beaucoup. Pendant ce petit séjour à Terespol je trouvai Mr labbé Fay chez les dominicains, qui se disposait à partir pour retourner à Léopold où il avait demeuré pendant quelques tems avec les religieuses. Jappris de lui que las et fatigué des voyages et ne se sentant point capable de suivre les nonnes jusquen Amérique où le R.P. abbé lui avait dit quil les voulait conduire (car cétait toujours son projet) que dailleurs ne sétant pas accordé avec ledit R.P. à cause de plusieurs représentations quil avait cru devoir lui faire, il sétait démis de sa charge de directeur spirituel et temporel et que pour tout payement des peines quil avait prises il lui avait fallu disputer longtems pour obtenir enfin la soutanne que je lui voyais sur le dos. Il vint nous voir au moment de notre départ. Je remis à ses soins un de nos frères qui était à toute extrémité et que nous étions forcés dabandonner et nous nous embrassâmes comme deux amis bien convaincus quils ne devaient jamais se revoir.
Notre manière de voyager dans ces contrées ne fut pas différente : toujours mêmes voitures, même manière de vivre et mêmes auberges. A mesure cependant que nous approchions de la Prusse, les villes et les villages avaient quelque chose de plus apparent, ils étaient plus peuplés et notre arrivée y faisait plus de sensation. Nous ne descendions jamais sur les places publiques sans y être environés dune nombreuse populace et lorsque nous prenions nos repas cétait toujours sous les yeux dune multitude de spectateurs. Le peuple ne pouvait trop admirer limmensité de notre bagage qui était au moins aussi considérable que celui de tout un régiment et ils étaient convaincus que toutes nos caisses étaient remplies des plus prétieux trhésors et sils en eussent fait linventaire ils eussent été bien surpris de ne trouver dans la plupart que des vieux bouquins, des vieilles savattes et des chaussons percés, etc. Si nous navions pas le profit, nous en avions lhonneur mais cela ne nous rendait pas plus riches. Cette persuasion du peuple aurait dû nous exposer ou a des vols ou a des insultes. Cependant quoique souvent nous ayons passé des nuits exposés à la belle étoile sur les places, nous ne nous sommes jamais apperçu quon nous ait rien volé.
[177] Comme en arrivant à Warsovie nous eûmes certaines aventures dont le détail mentraînerait hors des bornes accoutumées de mes lettres, je prendrai, si vous voulez bien, Monsieur, le tems de men raffraîchir un peu la mémoire et je continuerai en finissant celle-ci de vous assurer des sentiments avec lesquels etc
Vingt-huitième lettre
Comme nous ne devions pas séjourner à Warsovie mais nous embarquer aussitôt sur la Vistule, le R.P. abbé sétait chargé de nous faire préparer des bateaux en passant. Cependant pour nous assurer davantage et éviter tous retardement, notre supérieur jugea à propos, lorsque nous approchâmes de la ville, de députer le cellérier à leffet de pourvoir à ce qui serait nécessaire pour notre embarquement. Il parrait que la nouvelle de notre prochaine arrivée fit bruit car à mesure que nous avancions vers la ville les curieux et le peuple venaient à notre rencontre. Nous vîmes aussi venir des officiers militaires et des gens de police à cheval qui nous ayant atteints nous suivirent comme pour nous escorter. Arrivés à une barrière encore assez éloignée de la ville ils nous firent tous arrêter et toutes nos males et nos pacquets furent visiter avec la plus grande exactitude. Nayant rien trouvé de contraire aux loix après un tems considérable consumé à pure perte on nous laissa passer pour nous avancer vers Warsovie et plus nous avancions, plus le monde augmentait. La ville du côté où nous y arrivions présente un coup dil des plus intéressans. Elle est placée en amphithéâtre sur une grande colline au bas de laquelle coule la Vistule. Ny étant venu que pour nous embarquer, nous neûmes pas besoin de monter à la ville. Il sagissait de nous trouver près de la rivière un logement assez grand pour y passer la nuit. Un vaste chantier bâti quarrément au milieu duquel était une belle cour parrut au capitaine de la place un endroit propre pour remplir nos vues. A la vérité les galleries nétaient point fermées mais nous étions dans la belle saison et les planchers propres et bien unis nous offraient des couches qui ne le cédaient en rien à beaucoup de celles que nous avions déjà trouvé en route dans ce genre. Il en fit la proposition à notre supérieur qui laccepta avec dautant plus de reconnaissance que nous nous [178] trouvions à la proximité des bateaux sur lesquels nous devions nous embarquer le lendemain et qui nétaient pas encore tout à fait équipés. Nous faisons donc entrer tous nos chariots dans la cour du chantier. En un instant nos bagages sont déchargés, chacun a déjà choisi sa place, le couvert est même déjà dressé car nous navions encore rien mangé de la journée et nous étions tranquillement occupés à prendre notre pauvre réfection sous les yeux dune foule incroyable de spectateurs, lorsquarrive tout en colère le locataire du chantier, jurant et protestant quil ne nous y souffrirait pas pendant la nuit, quil ne nous connaissait pas, que nous étions peut-être des malfaiteurs, que nous pouvions mettre le feu à ses bâtiments, etc et quil sen trouverait responsable. Le capitaine de la place qui arrivait dans le moment pour parler à notre supérieur, eut toutes les peines du monde à lappaiser. Cétait lui qui était en faute parce quil aurait dû prévenir cet homme auparavant. Il lui promit donc de lui faire justice sur sa demande après quil aurait conféré avec le supérieur. A peine lui laissa-t-il le tems de manger, il le conduisit dans la petite maison du concierge et là je vis quil y eut entre eux deux de grands débats. Le supérieur demanda à aller à la ville, il y fut même plusieurs fois dans laprès-dîner. Jai su que dabord on lavait beaucoup chicané sur la validité de ses passeports, ensuite que voyant que lon ne pouvait lattaquer de ce côté, on lui avait reproché que dans nos voyages en Allemagne nous avions mis tout le pays à contribution, en lui disant que lon ne souffrirait pas que nous voyagions en Prusse de cette manière et que lon ne confirmerait nos passeports quà condition quil pourrait prouver quil avait en main largent nécessaire pour son voyage, ce quil fit car il avait encore les 100 louis que le R.P. avait donné à Caisersem auxquels il navait pas touché. Daprès cela les passeports furent visés. On statua que nous serions toujours accompagnés dun commissaire afin quaucun de nous ne pusse séchaper et demeurer dans le pays. Il ne restait plus que laffaire du gîte à terminer. Le locataire du chantier était toujours aussi intraitable. Il ne voulut pas même entendre parler de propositions pécuniaires. Seulement il accorda aux enfants la permission de passer la nuit dans le coin dune gallerie quil leur assigna, en exigeant encore que toute la nuit il y aurait deux sentinelles préposés aux frais de qui il appartiendrait. Pour nous il nous fallut [179] emporter avec nos couches et une partie de nos effets et aller dormir sur nos bateaux qui nétaient pas encore tout à fait finis mais qui se trouvaient placés à deux portées de fusil du chantier. Pendant tous ces débats un émigré français vint pour voir son fils qui était parmi nos enfants. Il voulut sapprocher du supérieur pour lui parler mais aussitôt un officier prussien lui tomba dessus et lui appliqua cinq à six coups de cane de toute sa force. Jamais je nen ai pu savoir la raison. Cet homme reçut cette aubaine avec une tranquillité qui me surprit de la part dun français. On peut juger par là de quel il nous étions vus dans ce pays.
Toute notre soirée se passa à transporter tout ce que nous pûmes sur nos bateaux et sur le soir nous nous y accomodâmes le mieux quil nous fut possible pour y passer la nuit. Nous étions accoutumés à ces sortes de bivaquages et je puis certifier que la plus grande partie de nos frères nen perdirent pas une heure de someil, au moins est-il certain que la manière dont je les entendis ronfler nétait pas un signe dinsomnie. Pour moi je passai presque toute ma nuit ou sur le rivage ou sur le bateau occupé à contempler les astres ou bien à mentretenir avec une des sentinelles qui parlait très bien français et qui avait été en France, car sur chacun de nos bateaux on en avait aposté deux. Le jour commençait à peine à poindre lorsquon vint en grande hâte de chez les enfants me prier d'y aller sans différer parce quun dentre eux venait de se casser la jambe, sétant pris le pied entre deux planches, en voulant pendant la nuit se lever pour satisfaire à quelque besoin. Heureusement que jétais toujours muni de bandes compresses, etc et de tout ce qui était nécessaire en cas daccident. Les soldats qui étaient en sentinelle me prêtèrent secours dans mon opération qui fut promptement terminée. Je fis porter le malade en bateau. Tous les autres enfants ne tardèrent pas à le suivre avec tout leur bagage et nous trouvant tous réunis, on détacha les barques qui se laissèrent entraîner par le cours de la Vistule pour nous rendre à Dantzick où le R.P. abbé qui nous avait précédé, nous attendait.
Nous voilà donc, Monsieur, encore une fois sur la Vistule. Ce fleuve est à peu près partout le même, cest-à-dire très large et très spatieux peu profond en plusieurs endroits. Les rives cependant sont dans ces contrées un peu moins désertes que dans la Pologne. Depuis Warsovie jusquà Dantzick on compte à peu près 100 lieues que nous avons faites sans nous arrêter [180] sinon pour nous ravitailler et pour célébrer la sainte messe les jours de fêtes et le dimanche. Nous couchions sur nos bateaux et nous y faisions notre cuisine. Il ne me reste dans la tête presqu'aucune idée des villes et des villages par où nous sommes passé et je nai receuilli aucune anecdote que je puisse rapporter. Il me souvient seulement davoir eu beaucoup à souffrir de la chaleur qui était excessive. Jétais las de voyager au superlatif et je ne voyais lheure et le moment où nous serions arrivés quelque part. Mais tous mes désirs ne précipitaient en rien notre marche et ne servaient au contraire quà me la rendre plus pénible.
Cependant nous connûmes que nous approchions de Dantzick parce que les rives de la Vistule commençaient à être plus élevées, plus resserrées et plus peuplées. Nous remarquâmes de distances en distances des granges immenses, ouvertes de tous côtés, toutes remplies de bled que les hommes remuaient continuellement avec des pelles et sur le rivage des bateaux plats sur lesquels on en chargeait pour porter vers la ville. Bientôt elle se fit appercevoir et présenta de loin un coup dil assez intéressant. On y remarque plusieurs grandes édifices, les maisons en paraissent fort élevées. Cette ville gagne beaucoup plus à être vue de loin que de près car presque tous les battiments sont en briques, sans presquaucune architecture. Ce sont de grands magasins pour les marchandises que lon prendrait pour des prisons. Telles étaient au moins toutes les maisons qui bordaient les quais que nous cotoyâmes en arrivant. On nous conduisit jusquà la chambre du commerce pour y présenter nos papiers. Le R.P. abbé nous y attendait et avait déjà fait préparer des chariots et des voitures pour porter les infirmes et les choses les plus nécessaires. Nous nattendîmes pas longtems notre débarquement. On nous fit passer des bateaux dans des voitures qui nous portèrent dans la ville haute où les RR.PP. brigitins voulurent bien nous donner le logement et comme ils avaient une communauté de religieuses de leur Ordre adjacente à leur monastère, le R.P. abbé y plaça ses religieuses. Par ce moyen il avait tout son monde sous ses ailes. Nous avons passé plus dun mois dans cette maison où lon ne nous donnait que le gîte. Du reste nous étions obligés de nous nourrir nous-mêmes. Nos religieuses furent chargées dapprêter notre nourriture. Jamais nous navons été ni plus malproprement ni plus mal. Déjà le R.P. abbé et quelques uns de ses religieux avaient eu la dyssenterie. Quelques uns mêmes en étaient encore attaqués. La maladie ne tarda pas à devenir générale. On sen prit aux eaux du pays et lon nous fit boire de la bière. Nous ne nous en trouvâmes pas mal mais cela ne suffit pas pour nous guérir. Il eut fallut changer nos cuisinières et même [181] choisir nos aliments et cest ce que lon ne fit pas. Nous tombâmes malades les uns sur les autres, les religieuses elles-mêmes. Nous ne perdîmes cependant quun vieux frère convers, celui qui sétait joint à nous à Soleure et qui se perdit à notre passage de la Vistule. Comme jétais fatigué au dernier point et que javais moi-même la dyssenterie, je fis tant par mes instances auprès du R.P. que jobtins quil me déchargea de mon emploi de chirurgien. Il ny consentit quavec peine et se vit forcé davoir recours au ministère dun médecin de la ville qui rendit de grands services à plusieurs de nos frères attaqués dhydropisie. Il nous soulagea beaucoup dans notre dyssenterie mais il ne pouvait guérir le R.P. abbé dune fièvre intermittente opiniâtre qui le réduisit bientôt à la plus grande faiblesse et nous fit craindre pour ses jours. Il me fit appeller pour me consulter. Je lui dis quen sa considération, je voulais bien encore exercer la médecine mais pour lui seulement et que sil voulait se mettre entre mes mains je promettais de le guérir en deux jours. Je lui tins parole. Jempêchai la fièvre de revenir dès le premier jour et depuis ce tems il ne la plus revue. Le médecin qui continuait à le visiter nen eut aucune connaissance et attribua cet heureux succès à la force de ses remèdes. Quoiquon meut fait la promesse de ne plus minquiéter pour les malades, cependant sous le moindre prétexte lon mappellait tous les jours en consultation. Je ne pouvais men deffendre, la charité exigeant que je rendisse service quand je le pouvais. Cependant comme je navais plus lembarras des malades je tâchais de récupérer pour la nourriture de mon âme tout le tems que les occupations multipliées de mon emploi mavaient empêché jusque là dy donner et je donnais aussi chaque jours quelques instans à létude. Dans ce genre de vie plus tranquille ma santé nen devint pas meilleure car le mouvement et la dissipation mont toujours été nécessaires pour me bien porter. Lasthme vint se mettre de la partie et je me trouvai dans le cas de ne pouvoir suivre quavec la plus grande peine les exercices de la communauté que nous tâchions dobserver avec autant dexactitude que si nous eussions été au monastère, attendu que nous en avions toutes les commodités, pouvant disposer de léglise la nuit comme le jour.
Quoique la religion dominante de Dantzic soit la protestante, il règne cependant sur cet article une grande liberté. La ville contient [182] un grand nombre de bons et de fervens catholiques. Les jours de dimanche et de fête, léglise des Brigitins en était remplie. Je me plaisais à me trouver à leurs offices et à considérer la dévotion dont ils étaient animés. Javais surtout un singulier plaisir à entendre les religieuses brigitinnes chanter. Elles le faisaient avec une ferveur capable de nous confondre. Enfin tout mon tems était employé à méditer par tout ce qui pouvait animer ma piété, ce qui ma fait beaucoup regretter le petit séjour que nous avons fait dans cette maison. Mais les douceurs et la tranquillité que jy goûtais malgré mes infirmités devaient me faire craindre que bientôt je serais exposé à de plus grandes épreuves. En effet pendant ce tems, le R.P. abbé ne se donnait aucun repos. Il ne savait encore où définitivement il nous conduirait. Son projet de nous faire passer en Amérique ne lui était pas encore sorti de lesprit mais il y trouvait tant doppositions de la part dun grand nombre de ses religieux quil nosait même en parler. Pour moi je lui dis formellement que si je pouvais seulement soupçonner quil y pensat encore, dès le moment je labandonnerais et chercherais à me placer quelque part, que jaimais mieux mourir tranquille dans quelque coin que de mexposer à périr au milieu de toutes les peines et les tracasseries qui seraient inséparables dun pareil voyage, de manière quil nen parla plus et il ne fut question que de gagner Hambourg, se proposant, lorsque nous y serions arrivés de laisser là à chacun une espèce de liberté de favoriser ses projets ou de rentrer dans lAllemagne. Deux voies se présentaient pour aller à Hambourg : la terre et la mer. Le chemin par terre était long et très dispendieux. Le trajet de mer ne laissait pas dêtre assez considérable mais avec un bon vent nous devions être rendus à Lubeck en moins de 6 jours et sans beaucoup de frais. Il préféra donc dembarquer tout son monde mais il avait un grand nombre dinfirmes, tous nétaient pas capables, et surtout parmi les religieuses, de supporter la mer. Il fut donc obligé dy pourvoir et fit faire les préparatifs nécessaires pour voiturer ceux et celles que la prudence et la charité ne permettaient pas dexposer à lair de la mer [183] quoique la manière dont je métais conduit envers lui ne méritait guère quil eut des égards pour moi, il eut cependant la bonté, par condescendance pour ma faiblesse, de me donner loption. Je nignorais pas combien la mer me serait contraire. Cependant pour des raisons particulières que je lui fis connaître et quil approuva, je préférai mexposer aux dangers que je devais courir dans cette petite navigation plutôt que de voyager par terre et puis je navais jamais vu la mer, jétais curieux de pouvoir dire que jy avais voyagé.
Deux choses nous étaient indispensablement nécessaires pour notre navigation : des vaisseaux et un vent favorable. Il ne manquait pas de vaisseaux de toutes les grandeurs dans le port de Dantzick dont un seul eut été plus que suffisant pour nous porter tous, mais le R.P. voulait que dans cette traversée nous voyagassions tout séparément, cest-à-dire les religieux, les enfants, et les religieuses. Il était donc nécessaire pour cela de trouver trois petits vaisseaux partant de Dantzick sans carguaison, ce qui ne se rencontre pas toujours facilement. Cependant il sen trouva trois de trois à quatre cent tonneaux qui devaient sous peu faire voile vers Lubeck. Ce sont plutôt de grosses gribannes que des vaisseaux et si je ne me trompe cest ce que nous appellions en France des bellandes hollandaises. Il ny a point dentrepont, tout consiste en une cale, la chambre du capitaine, une cuisine et une loge pour léquipage qui nest guère de plus de quatre à cinq hommes. Il ny a que trois mats. Du reste le pont ressemble en tout aux petits vaisseaux marchands. Comme nous devions partir les premiers, la disposition de notre vaisseau servit de model aux autres. Voici comme on lavait distribué : toute la cale était divisée de part et dautres en loges placées lune sur lautre. Chaque loge pouvait avoir deux pieds et demie délévation, de manière quon ne pouvait y rester que couché, six pieds de longeur et quatre à cinq le largeur et chaqune était destinée pour deux religieux. Sil y eut des grilles de fer à chaque loge, elles eurent parfaitement représenté ces ménageries dans lesquelles on renferme des animeaux pour satisfaire la [184] curiosité du publiq. Les places où lon navait pas formé de loges contenaient nos bagages et notre approvisionnement qui ne laissait pas dêtre considérable en viande, pain, bière, graines, etc car quoiquavec un bon vent nous ne dussions rester que 6 jours en mer, nous pouvions, comme il est arrivé y rester 3 semaines et plus.
Tout étant ainsi disposé, il ne manquait plus pour notre départ quun vent favorable. Afin de nous mettre à portée den profiter aussitôt quil plairait à Dieu de nous le donner, le R.P. abbé nous fit toujours quitter la maison des Brigitins, pour nous rapprocher du port qui se trouve situé derière la ville à un éloignement encore assez considérable. Dabord nous traversâmes la Vistule en bateaux puis ceux qui étaient capables de marcher, gagnèrent facilement le port à pied. Pour moi je restai sur un de ces bateaux chargé de nos bagages auquel lon ne fit pas suivre le cours du fleuve parce quen cet endroit il est très impétueux mais nous voguâmes sur un canal pratiqué à quelques distances du fleuve dont les eaux clames et tranquilles ne nous menaçaient daucun danger. Sur le point darriver au port il fallut cependant entrer un instant dans la Vistule. Je crus alors que jalais abîmer tant était violente lagitation des flots. Nous ne tardâmes pas à entrer dans le bassin du port où nous étant approché du vaisseau qui nous était préparé, nous déposâmes tous nos bagages, jusquà ce que le moment dy monter nous-mêmes fut arrivé. Ce moment se fit attendre longtems, ce qui nous obligea à nous loger sous des tentes pendant plus de 8 jours. Sil eut fait beau tems, ce petit campement eut été assez agréable mais il faisait un vent nord-ouest affreux qui, malgré que nous fussions au commencement du mois d'août, nous pénétrait de froid. Les premiers jours nous fûmes assaillis par une foule considérable de gens du peuple qui venaient pour contenter leur curiosité mais bientôt on saccoutuma à nous voir et on nous laissa très tranquils. Nous avions consacré une tente pour le service divin. Nous y disions la sainte messe et y récitions nos offices et quoique dans un pays protestant, jamais nous ny avons reçu la moindre insulte. Nous faisions notre cuisine en plein air et nous prennions nos repas assis sur le gazon. Quoi que je fusse déjà bien incommodé lorsque [185] nous arrivâmes en cet endroit, javais cependant encore assez de force et de respiration pour me traîner. Jen profitai pour contenter ma curiosité et visiter les différents endroits du port, pour aller sur les rivages de la mer y contempler les productions de la nature et les différens points de vue qui soffraient à mes regards. Javais abondament de quoi me satisfaire et si jeusse eu de la santé, je naurais certainement pas regretté 15 jours passés dans cette position, mais deux à trois jours sécoulèrent à peine que par leffet des vents de mer qui mont toujours été contraires, je me vis dans limpossibilité de faire même dix pas sans être en danger de suffoquer. Il me fallut quitter le rivage, entrer dans le vaisseau, me nicher dans ma loge et là attendre tristement le moment où il plairait à Dieu de nous donner un vent favorable pour mettre la voile. Ce qui me fit plus de peine dans cette circonstance, ce fut de voir le peu dintérêt que notre supérieur prit à ma situation, soit insouciance, soit parce quon était accoutumé de mentendre plaindre et de me voir souffrir. Si chaque fois que javais quelque besoin je neusse pas été les lui exposer, on meut laissé sans aucun secours et si dans cette circonstance je navais pas eu les soins charitables de notre Père Louis de Gonzague qui connaissait tout le pénible de ma situation, je crois que je serais mort dans le vaisseau sans que personne sen fut mis en peine. Il semblait même que lon fut convaincu que jaffectais de parraître malade, car un jour le supérieur vint me crier de dessus le bord quil fallait que je sortisse au plus tôt, que le vaisseau allait toujours avancer vers la mer et quon ne pourrait pas me donner à manger. Jeus beau représenter mon impossibilité et demander en grâces que lon me donnat quelque chose pour le moment, que cela me suffirait, le supérieur insista en employant les invectives et les reproches. Pour moi, ne pouvant plus y tenir, je lenvoyais nettement promener et heureusement que le Père Louis de Gonzague qui survint, plaida ma cause et obtint de mapporter ce qui métait nécessaire. Ce petit prélude mannonçait ce que jallais avoir à souffrir. Hélas ! Combien dautres auraient profité de ces prétieuses occasions pour augmenter leurs mérites par la patience. Quoi que jen fis si mauvais usage, le Bon Dieu ne laissait pas de me les envoyer de les multiplier même. Plaise à la divine Bonté que si ça été pour ma confusion, ce ne soit pas pour ma condamnation. Avant de nous mettre en pleine mer, vous me permettrez, Monsieur, de marrêter un peu et de vous renouveller les assurances de la parfaite considération. Etc
Vingt-neuvième lettre
[186] Dans ma dernière lettre, Monsieur, vous mavez vu étendu dans la loge qui métait destinée dans le vaisseau qui avançait doucement vers lembouchure du port pour être prêt à partir aussitôt que le vent le permettrait. Notre pilote, aussi impatient que nous de mettre à la voile, crut devoir profiter dun quart de vent qui parraissait le servir, dans lespérance den rencontrer un meilleur lorsquil aurait gagné le large. En conséquence il reçut tout son monde à bord, lencre fut levé et nous partîmes. Si jeusse joui dune bonne santé cette petite navigation eut été une fête pour moi. Je me réjouissais dans la seule pensée de pouvoir considérer à mon aise le ravissant spectacle de la mer et dobserver avec soin jusquaux moindres choses capables de piquer ma curiosité, mais à peine pus-je me traîner trois fois sur le pont pendant quelques instans, le pitoyable état de ma santé ne me permettant pas de my exposer sans danger au milieu des bourasques affreuses que nous eûmes à essuyer continuellement car depuis le jour de notre embarquement, jusquà celui de notre arrivée, nous navons éprouvé quun tempête continuelle. Un vent affreux nous portait vers la pleine mer pendant que pour aller à Lubeck nous navions quà louvoyer. De tems à autres nous nous rapprochions à laide de quelques coups de vents favorables qui ne tenaient pas et nous étions bientôt rejettés plus loin, si notre pilote ne se fut laissé approcher dune petite isle où il jetta lencre pour attendre que la bourasque fut passée. Nous en avions dailleurs grand besoin car étant embarqués depuis 12 jours, nous avions besoin de renouveller notre eau qui manquait absolument. Nous demeurâmes deux à trois jours vis-à-vis cette île et jeus grand mal au cur de ne pouvoir monter sur le pont pour lobserver mais jétais si mal de mon asthme quil ne métait pas absolument possible de bouger sans courir les risques de périr suffoqué. Je nétais pas le seul qui eut à souffrir car la plupart de nos frères furent attaqués du mal de mer et plusieurs en furent bien malades. Dautres avaient encore la dyssenterie et deux ou trois y firent des maladies très sérieuses. Aucun de nous cependant ne fut curieux de donner son cadavre aux marsoins qui abondent dans cette mer et qui sont continuellement à la suite des vaisseaux pour leur servir de pâture. Nous profitâmes dabord du privilège que nous donnent les usages de notre Ordre de manger de la viande lorsque lon sembarque mais nos provisions en ce genre étant bientôt consumées, nous fûmes réduits au riz, aux grueaux, etc, nos nourritures ordinaires. [187] Mais ce quil y eut de plus fâcheux cest que notre pain se moisit au point de nêtre plus mangeable. Il fallut cependant sen contenter. Pour moi cela métait bien indifférent car je ne crois pas en avoir mangé une livre pendant toute la traversée. Notre cuisine se faisait sur le pont, dans la cheminée volante où les mattelots ont coutume de fondre leur goudron pour radouber le vaisseau. Cest là que nous avions établi notre marmite. Souvent il arrivait quau moment où le cuisinnier la découvrait, une vague venait la remplir et réparer les pertes occasionées par lébullition, de cette manière elle était toujours pleine. Il ne nous fut pas possible pendant trois semaines de célébrer une seule fois le très saint sacrifice de la messe, les mouvements du vaisseau étaient trop violents et nous auraient exposé à des accidens. Nous passions le tems comme nous pouvions. Lire, prier, souffrir étaient à peu près toute notre occupation. Heureux ceux qui avaient assez de santé pour pouvoir aller de tems en tems se désennuyer sur le pont. Jamais je crois le tems ne nous a paru plus long que pendant ces trois semaines. Encore si nous eussions eu quelque consolation de la part de notre supérieur, mais non, étendu lui-même dans sa loge, jamais je ne len ai vu sortir pour aller visiter même les plus souffrants. Jamais il ne nous dit rien qui fut propre à nous soutenir et nous encourager. Je ne pus mempêcher, malgré le silence que nous observions toujours exactement, den murmurer hautement dans un jour où jétais le plus vivement poussé. Je dit tout haut, de manière à être entendu, que jespérais quon aurait au moins la charité de ne pas me laisser mourir comme un chien et quil était bien surprenant que le supérieur qui ne pouvait ignorer ma situation ne se donnât pas seulement la peine de me venir visiter. Il descendit en conséquence et vint me proposer de me confesser mais ce fut la première et dernière fois que je le vis.
Cependant la tempête parut se modérer un peu, un vent plus favorable sembla nous vouloir favoriser. Notre pilote fit lever lencre et après 24 jours de peine et de travaux, nous abordâmes enfin à Lubeck. Nous étions dans le port que je lignorais encore car toujours et plus que jamais étendu dans ma loge. Il ne me fut pas possible daller sur le pont observer les approches de cette ville, ce qui me chagrina beaucoup car la première vue à une certaine distance est ordinairement ce quil y a de plus intéressant. Lorsquil fut question de me sortir du vaisseau il fallut avoir recours à une force étrangère car je nétais plus capable [188] de me traîner. On men tira donc comme un sac de bled ou un toneau de marchandise, pour me jeter dans un voiture qui me conduisit en traversant la ville (dont les maisons me parrurent assez bien bâties et fort opulentes) dans un faubourg au-delà, où le R.P., déjà arrivé par terre, nous avait loué une maison. Lon me déposa dans une chambre destinée pour les infirmes qui étaient en grand nombre. Le R.P. instruit de ma situation y parut fort sensible. On peut dire que jétais plus mort que vif : une fièvre lente, habituelle, un dévoiment dyssentrique qui ne mavait pas quitté depuis 6 semaines, une oppression suffoquante et une faiblesse si grande quil métait impossible de faire deux pas sans tomber. Le R.P. vint lui-même me demander ce que je croyais mêtre nécessaire pour mon rétablissement. Il ne négligea rien et me fit donner tous les secours dont javais besoin. Enfin, avec laide de sa charité, en trois semaines je me vis à peu près rétabli et en état de faire les exercices de la communauté, mais je fus un tems assez considérable à reprendre mon équilibre. Jétais tout étourdi. Il me semblait toujours être dans le bateau et agité par les flots de la mer. Encore 15 jours de ménagement meussent parfaitement rétabli mais le R.P. abbé était absent et le prieur, homme dur et peu compatissant consentit à ce que je reprenne le train commun dès quil men vit capable, ce qui fut cause que jéprouvais encore plusieurs incommodités très graves, en particulier je fus attaqué dune crampe dectomach qui me mit à deux doigts de la mort et lasthme ne me laissait pas un seul jour sans me tourmenter, ce qui pouvait un peu venir de notre proximité de la mer. Quelques jours après notre arrivée nous vîmes venir les enfants dont la navigation ne fut pas plus heureuse que la nôtre. Ils se réunirent à nous et furent logés dans le même bâtiment. Pour les religieuses il est probable quelles passèrent sans sarrêter car nous les trouvâmes déjà placées à Hambourg lorsque nous y fûmes quelque tems après.
Lubeck étant un pays dont la religion protestante est la dominante, nous fûmes dans la nécessité de former une chappelle dans lintérieur de notre habitation pour y pouvoir célébrer les saints mystères. Nous y établîmes même un petit tabernacle pour y conserver le très saint Sacrement qui était toute notre consolation. Nous y allions à nos heures réglées comme au monastère pour y réciter [189] nos offices car nous ny chantions pas. Du reste pendant la journée tous nos exercices étaient les mêmes quau monastère. Pendant les premiers jours notre habitation fut le rendez-vous de toute la ville, mais petit à petit le nombre des curieux diminua et nous ne fûmes plus visités que par ceux qui voulaient véritablement sédifier. Plusieurs protestans assistèrent à nos offices. Il sen trouva sur lesprit desquels lensemble de notre vie parrut faire impression, entre autre on a beaucoup parlé dun ministre, chanoine de Lubeck qui devait faire son abjuration. Jignore sil a effectuée ce projet quil avait formé en venant nous visiter. En général nous navons pas eu lieu de nous plaindre soit des personnes en places, soit du peuple, dans ce pays si contraire à notre manière de penser. Notre séjour y fut au moins dun mois pendant lequel le R.P. abbé était du côté de Hambourg, occupé de ses religieuses et cherchant un endroit favorable pour nous placer, en attendant quil eut pris un parti définitif sur notre dernière destination car je crois quil conservait toujours le dessein de nous conduire tous en Amérique. Vers le milieu doctobre il revint nous trouver et donna ses ordres pour notre départ. Il avait sans doute des projets, car sans diviser alors son monde, il fit diviser également tous les livres et autres effets appartenant à la communauté. Nous avions environs deux jours de marche pour gagner Hambourg. Il ne prit donc que les chevaux et les voitures nécessaires pour les bagages et les infirmes et tous ceux qui en furent capable : religieux et enfant, firent le voyage à pied. Ils eurent bien du mal dans ce voyage car les chemins étaient affreux. Plusieurs même furent obligés de monter sur les voitures qui se trouvant surchargées, eurent bien du mal à avancer.
Nous ne laissâmes pas cependant darriver dans les bans lieux de la ville de Hambourg qui me parurent très agréablement bâtis et embelis de toutes sortes de plantations. Jamais je nai rien vu qui approche davantage des environs de Paris. Après avoir traversé un grand faux-bourg dans lequel on nous montra en passant la demeure de nos religieuses, nous laissâmes la ville à droite pour traverser une grande vallée coupée de plusieurs caneaux et agréablement plantée qui nous conduisit dans [190] un autre faubourg ou village situé sous les rives de lElbe, qui dans cet endroit sont formées par une digue très haute pour sopposer aux inondations de ce fleuve impétueux. Cest là que parmi un grand nombre de maisons de plaisance, attenantes à des jardins bien cultivés, le R.P. abbé nous en avait loué une que nous eûmes bien de la peine à trouver. Il pleuvait à verse lorsque nous y arrivâmes et nous fûmes obligés dy recevoir toute la pluie à la porte parce que le concierge ne voulut jamais nous louvrir, sexcusant sur ce quil nen avait reçu aucun ordre. Heureusement que quelques voisins touchés de compassion, eurent la charité de nous mettre à la brie jusquà larrivée du R.P. qui différa au moins encore une bonne heure. Quoique cette maison nous fut réellement destinée et que le R.P. sut bien que nous devions arriver ce jour-là, non seulement il nen avait prévenu personne mais il ny avait même absolument rien de préparé pour nous y recevoir. Quoique nos frères fussent extrêmement fatigués, il leur fallut cependant encore décharger et placer tous les paquets et puis attendre jusquà 8 h du soir pour prendre leur réfection car au moment de se mettre à table, lon sapperçut que lon navait pas de pain et il fallut aller à la ville, cest-à-dire à plus dune demie heure, pour en acheter. Nous étions bien loin de murmurer contre le R.P. et de laccuser de manquer de charité, en ayant déjà tant de fois éprouvé les effets mais la nature harrassée par la fatigue et pressée par la faim murmurait malgré nous. Après avoir mangé, chacun saccomoda çà-et-là le mieux quil put sur le plancher et nous passâmes la nuit comme des gens bien fatigués.
Le lendemain la curiosité me fit faire liventaire de toute la maison qui me parut charmante, bien disposée et je jugeai, par les meubles de décoration tenant à cloux qui y étaient encore, quelle avait appartenu à gens opulents. Il ny avait du reste pas un seul meuble dusage, pas un banc, pas une chaise, pas même une table pour y placer un morceau de pain. Les jardins étaient vastes spatieux et en bon état. Dun côté était un [191] verger considérable, bien planté, un grand potager de lautre, devant la maison lon voyait un parterre fleuriste élégament dessiné, environné de compartiments en arbustes étrangers. Tour à tour sélevaient de belles et hautes charmilles taillées avec art. Çà et là lon avait ménagé de petites pièces deau qui se rapportaient à une principale assez considérable du milieu de laquelle sortait un roc dans lequel lon avait taillé une statue représentant un personnage fabuleux. Enfin au bout de ce jardin délicieux était une vaste prairie coupée de plusieurs petits caneaux dont les bords étaient plantés de sauls, doziers et autres arbrisseaux aquatiques. Lendroit était charmant mais bien peu convenable à des trappistes. On peut bien dire que cétait pour eux margarita ante porcos. Ce fut cependant, Monsieur, dans ce lieu enchanté dans ce séjour du luxe et de lopulence que le R.P. abbé voulut établir celui de la pénitence. Il divisa les logements, assigna aux enfants leur quartier et aux religieux le leur. Il détermina la place qui servirait pour le réfectoire, celle où lon établirait la chappelle car les églises sont très rares en ce pays et celle dont la maison dépendait était fort éloignée, et ainsi séparés du monde et de toute ses folies, assis, si jose mexprimer ainsi, sur ses débris nous nous remîmes à remplir tous nos exercices réguliers comme si nous eussions été dans notre monastère.
Pendant que nous vivions paisibles et tranquils, le R.P. abbé était dans un mouvement continuel. La nécessité de pourvoir à notre subsistance et à celle de ses religieux pendant labsence quil méditait, lobligeait à sortir tous les jours et souvent à faire des absences de plusieurs jours. Aussitôt que sa sollicitude paternelle eut suffisament pourvue à tout, il vint nous trouver et nous dit quil se trouvait dans la nécessité de passer en Angleterre avec plusieurs de nos frères. Jignorais que je dusse être un de ses compagnons de voyage. Lorsquil vint men faire en particulier la proposition, je lui représentai létat fâcheux où javais été réduit dans notre traversée de Dantzick à Lubeck et que certainement je serais exposé aux mêmes dangers dans ce voyage, que dailleurs je ne redoutais rien tant que lair de [192] lAngleterre qui était un air marin où je navais jamais pu jouir dun seul jour de santé, quil pouvait en juger par létat où je me trouvais depuis que nous étions à Hambourg, la plus grande partie de mes nuits se passant à souffrir des accès fréquents de mon asthme. Il insista en me disant que nos frères dAngleterre étaient fort à leur aise, que jy serais bien et que si je ny voulais pas aller, il ne pouvait menvoyer quà Darfeld où je naurais que de la misère. Je lui répondis que la misère ne mavait jamais effrayé et que jirais volontier dans cette maison où je préférais un peu plus de santé avec de la pauvreté, à lopulence au milieu des infirmités. Me voyant résolu, il prit les arrangements en conséquence. Nous devions partir à quatre avec deux enfants. II nous obtint des passeports, nous fit fournir les hardes, etc dont nous avions besoin, nous donna un peu dargent et peu de jours après il partit pour lAngleterre. Le vent tout affreux quil était, lui étant favorable, pour nous comme il nous était contraire et quil nous empêchait de remonter lElbe sur lequel nous avions un petit trajet dune bonne heure à faire pour aller joindre notre route, nous fûmes forcé de différer notre départ et dattendre quelques jours jusquà ce que le plus fort de la bourasque fut passé.
Il était grand tems que je quitte ce pays car les vents de mer me rendaient si malade que je serais devenu tout à fait incapable de macquitter de mes moindres exercices. Les tempettes affreuses quil faisait depuis quinze jours sans discontinuer sétant un peu modérées, les battelliers qui devaient nous conduire jugèrent que nous pouvions nous embarquer sans danger. Le vent cependant était encore bien violent et presque contraire et avec cela la pluie ne discontinuait pas. Nous ne laissâmes cependant pas de monter dans la barque qui nétait quune grande gondole dans laquelle nous navions absolument aucun abri mais le d[és]ir que nous avions de partir et de mettre enfin un terme à tant de voyages et de fatigues inutiles nous encourageait et nous disposait à tout souffrir pour y parvenir. A laide des couvertures de nos couches que nous étendîmes sur les rames nous nous fabriquâmes une espèce de cabanne qui nous garantit au moins [193] en partie du vent et de la pluie. La traversée que nous fîmes sur lElbe en lutant contre les flots et les vents fut au moins de trois heures. Je ne pouvais me lasser dadmirer avec quelle adresse les mattelots savaient profiter dun vent presque contraire pour avancer et encore assez vite contre le courant dun des fleuves les plus impétueux qui existent. Mais nous fûmes bientôt dédomagés de cette orageuse navigation par le plaisir que nous eûmes à parcourir un grand et beau canal aboutissant à un bassin considérable qui formait un port rempli de grands bateaux. Jeus un singulier plaisir à contempler ces merveilles de lart. Ce fut dans ce port que lon nous débarqua. Et comme cétait dans cet endroit que nous devions prendre la voiture publique où nos places étaient retenues, nous descendîmes à lauberge pour attendre son départ qui ne devait être quau bout de deux jours. Pendant ce tems et le reste de la route qui fut de 15 jours environs, marchant jours et nuits, il ne nous arriva rien de bien remarquable. Les accès dasthme me firent beaucoup souffrir et ce ne fut pas sans la plus grande peine que nous arrivâmes enfin à Munster, ville principale de la Westphalie.
Il était dix heures du soir lorsque nous mîmes pied à terre. Nous nous présentâmes à plusieurs auberges. On ne voulut nous recevoir nulle part. A minuit nous étions encore sur le pavé. Les polissons se moquaient de nous en nous criant : « Trappistes ! Trappistes ! » car ils nétaient pas inconnus dans cette ville qui est très fréquentée par le supérieur de Darfeld. Nous jugeâmes par cette réception que quoique la ville fut catholique, les trappistes cependant ny étaient pas en odeur de sainteté. Enfin cependant un aubergiste eut pitié de nous, nous fit entrer et nous donna à soupper. Nous y prîmes à peine deux à trois heures de someil. Dès quil se fit jour nous nous transportâmes chez les R.P. récolets où nous serions descendu en arrivant sil neut pas été si tard. Ils nous reçurent avec bonté et nous permirent de passer toute la journée chez eux. Je profitai de ce petit séjour pour célébrer la sainte messe, ce que je navais pas fait depuis notre départ. Nous ne [194] lavions pas même entendue, ayant toujours été en pays protestant. Nous prîmes aussi tous les arrangements nécessaires pour nous faire conduire le lendemain à Darfeld, village éloigné denvirons sept à huit lieux de la ville. Un particulier soffrit à nous y voiturer moyenen quatre louis. Nous étions six et ne laissions pas davoir encore un certain bagage. Nous en donnâmes connaissance à notre voiturier, espérant quil sarrangerait en conséquence. Les chemins dailleurs étant horriblement mauvais dans tous ce pays, nous fûmes bien surpris de le voir venir le lendemain sur les 7 h avec deux mauvais chevaux. Nous navions cependant pas à choisir, malgré toutes nos recherches il était le seul qui se fut présenté. Nous nous mîmes donc en route mais nous navancions pas. A 4 h après-midi nous avions encore 4 lieues à faire. La charrette embourbée jusquà lessieux ne pouvait plus avancer et notre homme voulait nous faire coucher en route. Ce nétaient pas là nos conventions. Nous étions la veille de la Tous-Saints et nous voulions arriver ce jour-là. Il fallut disputer longtems avec lui. Il consentait à ce que nous prissions dautres chevaux mais il ne voulait rien rabattre des 4 louis dont nous étions convenu . Enfin après bien des pourparlers, il fut résolu quil nous laisserait sa voiture, quil se contenterait de 3 louis et quun paysan (attelé de deux forts chevaux) à qui nous donnerions le quatrième louis, viendrait nous conduire à Darfeld, pendant quil attendrait dans sa maison quil vint lui ramener la voiture. Par ce moyen nous nous trouvâmes voiturés au lieu de notre destination.
Je croyais bien, Monsieur, en arrivant à ce terme avoir atteint celui de toutes mes aventures. Au moins ce fut dans cette confiance que jentai dans le monastère de Darfled en bénissant le Bon Dieu de nous avoir fait échaper à tant de dangers. Comme ce que jai à vous raconter à présent est dun ordre bien différent, jinterromprai encore ici ma narration pour vous réitérer lassurance des sentiments, etc
Trentième lettre
[195] Voilà donc, Monsieur, toutes nos courses terminées. Je vais au moins me reposer pendant dix-huit mois de mes fatigues, dans la solitude de Darfeld, en y vaquant aux saints exercices de notre réforme. Il était environ 7 h du soir lorsque nous y arrivâmes. On chantait le salve à léglise. Nous y fûmes conduits aussitôt pour rendre nos devoirs au premier Maître de la maison. Dès quon eut fini de chanter, le supérieur, instruit probablement par le religieux qui mavait accompagné ou par une lettre du R.P. de la faiblesse de ma santé, vint aussitôt me prendre et sans me dire mot, car cétait le tems du grand silence, il me conduisit dans la chambre de linfirmerie où sans rien dire de plus il me remit entre les mains de linfirmier. Vous notterer que ce jour étant un jour de jeûne, nous étions parti le matin sans rien prendre et que je navais absolument rien mangé de la journée. Linfirmier qui nen savait rien, nayant reçu du supérieur aucune instruction, sempresca de me préparer une couche par terre et me fit signe de my placer. Cétait le moment de la retraite générale mais je ne trouvais pas mon compte à ce marché. Quelquamour que jeusse pour la mortification, je nen avais pas encore assez pour me passer entièrement de manger. Je lui fis donc signe que je navais rien pris. Il sapperçut de sa faute, sempressa de descendre à la cuisine où il trouva mon dîner tout préparé. Il me lapporta en me faisant mille signes dexcuses. Je pris quelque chose et me couchai car jen avais grand besoin. Un religieux plus vertueux que moi neut fait dans ce cas aucune observation à linfirmier. Il se serait couché aussitôt quil lui en fit le signe et cet acte de simplicité, contraire au bon sens et à la volonté présumé du supérieur, eut été regardé comme un acte dune vertu héroïque et consommée.
Je crois, Monsieur, vous avoir déjà parlé dans ma cinquième lettre de létablissement de Darfeld. Je ne vois rien à ajouter ici à ce que je vous en ai dit. Lorsque jy suis arrivé les religieux nétaient pas encore transférés à Bourlos mais ils habitaient leurs cabannes de Darfeld où ils étaient encore aussi mal logés que les premiers jours de leur établissement [196] car tous les religieux, les infirmes eux-mêmes couchaient par terre, divisés dans deux ou trois endroits. La plus grande partie était logée au grenier. Notre réforme nétait pas pour eux assez sévère ils y ajoutaient encore dans bien des points quoiquil y en eût beaucoup de très essentiels qui étaient très mal observés. La maison était presque habituellement conduite par des prieurs néophites qui ne savaient pas les règlements ou qui les interprétaient à leur manière. Le R.P. supérieur, car il nétait pas abbé, ne résidait presque jamais au monastère, étant sans cesse obligé dêtre en course pour trouver les moyens de faire subsister son monde, courses quil faisait souvent au péril de sa vie, courses dont sil eut eu un peu plus déconomie, il eut pu souvent se dispenser mais cet homme était un panier percé qui dépensait largent avec autant de facilité quil le recevait. Dans les petites apparitions quil faisait au monastère on soumettait à sa décision tous les points des règlements qui avaient été contestés en son absence. Il avait une pente singulière à approuver tout ce qui portait les choses à outrance et sécartait des règles de la discrétion. Cependant dans le particulier il était trop bon, on peut même dire quil excédait en charité. Il accordait à la première demande tous les soulagements quon pouvait lui demander. Il ne se méfiait de personne. Heureusement Dieu veillait sur cette maison car il était taillé pour être dupé depuis le matin jusquau soir, comme de fait il la été très souvent. Plein des principes du R.P. abbé de La Trappe, il eut cru se rendre coupable que de mettre des limites à son zèle dans ladmission des sujets qui se présentaient chez lui. Religieux et enfants tous étaient reçus sans examen, avait-on les moyens de nourrir dhabiller et dentretenir tant de monde ? On ne sen mettait pas en peine. Aussi excepté la nourriture qui était toujours abondante pour tous, la plus grande misère reignait dans tout le reste. Les enfants étaient couchés les uns sur les autres dans de mauvais greniers. Ils étaient couverts dhabits tout déchirés que lon ne pouvait laver parce quils navaient pas de quoi changer. En conséquence ces pauvres petits malheureux étaient couverts de teignes et rongés de vermine et par contre les religieux toujours mêlés et confondus avec eux en avaient leur bonne part.
Pour remédier en partie à ces désordres et procurer un peu de place à tant de monde, le supérieur résolut délever un petit bâtiment dont la destination en était de ne servir quaux enfants. La chose pressait et les moyens manquaient. Il fallut donc aller à la plus grande économie et au plus tôt fait. [197] En conséquence une charpente élevée à la hâte en fit tous les frais et les intervals des poutres furent remplis de la boue de la cour que lon prit dans une fosse qui avoisinait les latrines. A peine ce monstrueux édifice fut-il achevé (il fut au plus lespace de deux mois à bâtir) que lon y logea tous les enfants, ayant soin détablir dans tous les appartements des fourneaux de fer que lon échauffait jusquau rouge pour sécher plus promptement les cloisons. Une si forte chaleur fit sortir toute lhumidité qui se répendit partout de telle manière que lon aurait ramassé leau à la cuillière auprès des fenêtres et que les livres et tout ce quil y avait dans les chambres était comme si on leut mouillé. Ces exhalaisons putrides ne tardèrent pas à produire leur influence sur les corps. Les enfants tombèrent malades les uns sur les autres. Le religieux qui était chargé de veiller sur eux fut un des premiers attaqués et en mourut. Bientôt lépidémie devint générale. La maladie avait tous les caractères dune fièvre putride maligne. De 128 que nous étions dans la maison, 124 furent attaqués. Il en mourut 10, tant de la maladie elle-même que de la complication dautres infirmités. Jai fait moi-même mes 21 jours de maladie. Enfin je nai jamais vu rien de plus triste et de plus désastreux de ma vie. Si dans cette fâcheuse circonstance nous neussions été secourus par plusieurs de nos frères qui vinrent de Velda, je ne sais pas comment nous aurions fait. Or tout ceci ne fut que leffet du défaut daptitude dun seul homme pour le gouvernement.
Lorsque jarrivai à Darfeld il ny avait point de religieux qui eut en titre lemploi de chirurgien. On mettait à la pharmacie le premier venu, sachant ou ignorant, pour exécuter les ordonnances dun ecclésiastique alsacien émigré qui demeurait au monastère et qui ayant des connaissances assez étendues en médecine leur prescrivait les remèdes, etc. Ce prêtre était un jeune homme de 30-35 ans très vertueux. On lui avait bâti dans lenclos du monastère un petit hermitage où il vivait seul, uniquement occupé des fonctions du saint ministère car il confessait beaucoup de monde et à soulager les malades qui venaient en foule le consulter de toutes parts. Il allait ordinairement prendre son repas chez le curé de la paroisse mais tous les vendredis de lannée il mangeait au pain et à leau dans sa cèlulle. Il passait [198] le tems du carême comme les trappistes, mangeant aux mêmes heures la même nourriture, une seule fois le jour. Il donnait chaque jour beaucoup de tems à loraison. Enfin il semblait que le Bon Dieu leût placé dans cette solitude pour ranimer la ferveur des religieux, sils eussent été tentés de se relâcher.
Quelquédifiante cependant que fut la conduite de ce vertueux ecclésiastique, lon souffrait avec peine dans le monastère quil fut chargé de visiter les malades et lon me vit arriver avec plaisir dans lespérance que je me chargerais de cet emploi. Comme javais obtenu parole du R.P. abbé que jamais on ne mobligerait à le reprendre, je voulus tenir bon et user de mon droit. Mais jeus beau faire, il fallut céder aux importunités du supérieur et me trouver de nouveau chargé du soin des malades avec cette condition cependant que le susdit ecclésiastique continuerait à pourvoir aux enfants, parce quils étaient presque tous allemands et que je ne connaissais pas la langue, ce qui me mit dans la nécessité de communiquer avec lui, ne fut-ce que pour lexécution de ses ordonnances car je fus aussi en même tems chargé de la pharmacie. Outre cela, comme cet homme était consulté du matin au soir par un grand nombre détrangers, il était devenu si craintif, daprès quelques conversations que nous eûmes ensemble sur les dangers de la médecine empirique qui était la sienne, quil naurait plus rien ordonné sans mavoir consulté, de manière que nous finîmes par être presque toujours ensemble. Jaimais outre cela lentendre parler des choses spirituelles et du saint ministère car sil exerçait beaucoup, il avait un grand zèle pour le salut des âmes quil portait même quelques fois trop loin et Dieu permit pour éprouver sa vertu que malgré la droiture et la pureté de son cur il en fut la victime.
Appellé pour visiter une personne du sexe, française émigrée, qui était tombée malade dans un village des environs où elle était venue disait-elle dans lintention de se présenter pour se faire religieuse chez les Dames trappistes, après avoir pourvu à son corps, il tourna tous ses soins vers son âme. Il parvint à gagner sa confiance et à connaître que cette femme menait une vie déréglée et courrait les plus grands risques de se perdre. Touché de compassion, il se sentit embrasé du désir de lui fournir tous les moyens dexécuter son projet lorsquelle serait suffisament rétablie. Pour la soustraire aux dangers auxquels elle pouvait alors être exposée, il eut limprudence de lui faire changer dhabits, de la faire venir dans son hermitage, de ly loger et de ly nourrir pendant quelques semaines. Il lui fit faire une confession générale et lui procura les livres les plus propres à la toucher et à laffermir dans la vertu. Mais le Diable qui ne dort jamais inspira à cette malheureuse des sentiments bien différens de ceux dont était [199] animé son libérateur. Elle eut même limprudence de les lui déclarer. Il eut dû sur le champ sen débarasser et ne pas ajouter, en la gardant, une seconde imprudence à la première. Cependant il crut que ce nétait quune tentation qui se dissiperait, quune fois entrée chez les religieuses, tous les nuages sévanouiraient et quelle serait à labri de tous les dangers. Il sempressa donc de ly conduire aussitôt quelle en fut capable mais en léloignant du feu il néteignit pas celui qui sétait allumé dans son cur. Il neut plus, il est vrai, dès ce moment de communication avec elle. Son confesseur fut celui de la communauté et quelquefforts quelle fît, il lui était impossible de parvenir à lui parler, mais la passion contredite nen fut que plus irritée et se croyant méprisée elle voulut se venger et le fit dune manière bien exécrable car elle abusa du sacré tribunal. Elle ne craignit pas de se déhonnorer elle-même en déclarant quelle sétait souillée avec ce prêtre et quil ne lavait retirée cher lui que pour se contenter et se satisfaire, etc. Son confesseur, conséquament au statut de Benoît XIV, lobligea de dénoncer ce malheureux prêtre à lévêque ou plutôt ne voulant pas prendre sur lui une démarche aussi délicate, il remit la chose à la décision du R.P. abbé lorsquil serait de retour. Celui-ci, sur une pareille déclaration, commença à concevoir des doutes sur la pureté des murs de ce saint ecclésiastique. Il interrogea à mots couverts ceux qui avaient des rapports avec lui et quoi quil nait certainement trouvé personne qui put lui rendre de sa conduite le témoignage le moins suspect, il aucthorisa et obligea même la soit-disante religieuse à en écrire à son évêque qui demeurait dans le pays. Lévêque, surpris dune pareille délation sur le compte dun prêtre quil honnorait et quil estimait, ne put cependant sempêcher dy ajouter foi en voyant quelle venait dune pareille source. Il manda son diocésain, que javais déjà prévenu du coup fatal qui le menaçait, métant apperçu de la trame infernale que lon ourdissait contre lui. Le sujet obéit et se transporta sans différer chez son prélat qui, au lieu de le recevoir avec bonté comme [200] il avait coutume de le faire, jetta sur lui un regard foudroyant en lui disant que jamais il naurait soupçonné pareille chose de lui, quil ne lui en dirait pas davantage, que sa conscience lui en disait asser, quil exigeait que sous huit jours non seulement il quitta Darfeld, mais même le pays et quil lui enjoignait daller sur les frontières de la France, dans le lieu où les ecclésiastiques étaient le plus persécutés, y travailler au salut des fidèles qui manquaient de secours et y expier, sil était possible par leffusion de son sang, les crimes détestables dont il sétait souillé.
Une pareille réception eut jetté tout autre dans la consternation mais notre vertueux prêtre, sans répondre un seul mot pour se justifier, dit à son évêque quil laissait à Dieu le soin de faire connaître son innocence, que pour lui, tout ce quil avait à faire cétait dobéir aux ordres de Sa Grandeur et quil allait sempresser de les exécuter. Une pareille réponse aurait dû édifier lévêque et lui faire sentir que le trait lancé contre le ministre du Seigneur était parti de lEnfer, mais il était si convaincu de la vérité de la déposition, quil lui tourna aussitôt le dos en ajoutant le plus sanglant de tous les reproches, celui de le traiter dhyppochrite.
Après deux jours dabsence, il revint au monastère, toujours aussi guaï et aussi ouvert quà son ordinaire. Il ne donna à connaître à personne ce qui venait de lui arriver. Cependant, me doutant de tout ce qui se passait, je crus remarquer par instant dans sa figure les expressions de la tristesse et du chagrin. Il était pensif et distant de tems en tems. Je jugeai alors sans craindre de me tromper, quon lui avait porté quelque coup funeste. Me trouvant un jour seul à seul avec lui je lui dis ce que je pensais et lui, content de trouver cette occasion de décharger son cur accablé dans le sein dun ami, me raconta toute son aventure, telle, Monsieur, que je viens de vous la raconter. Je lencourageai, le plus quil me fut possible, à supporter cette épreuve avec générosité et à ne mettre sa confiance quen Dieu qui pouvait seul le tirer de ce mauvais pas et en attendant de se mettre toujours en disposition dobéir. Après quelques jours quil employa à régler ses petites affaires, à finir un grand nombre de confessions quil avait commencées, il partit au grand contentement du Diable à qui il ravissait chaque jour un grand nombre dâmes.
[201] Mais bientôt la malheureuse recluse apprit le succès de sa malice. Sa conscience ne lui laissant aucun repos, contente dun côté de sêtre vengée mais de lautre au désespoir davoir perdu celui que sa haine ne pouvait lempêcher daimer, elle revint sur ses pas, confessa son crime et sempressa par une rétractation en bonne forme de réparer auprès de lévêque la réputation de celui quelle avait si indignement déchirée. Lévêque plein dadmiration pour la vertu de son diocésain, ne perdit pas de tems, sûr de le trouver ou lobéissance lavait envoyé, il le fait appeller, il lui demande pardon de sa trop prompte crédulité et pour compenser la peine quil lui a occasionée, il lui procure dans le pays une place de vicaire perpétuel dans une nombreuse paroisse où il trouva abondament de quoi exercer son zèle pour le salut des âmes et contenter le goût quil avait pour le soulagement des malheureux. Mais jai appris depuis que son zèle se trouvant encore trop à létroit dans cette place, il était allé en Russie se joindre aux jésuites qui ont eu le bonheur de pouvoir se réunir dans ces contrées pour travailler à la conversion des pécheurs. Quelque part qu'il soit, je ne loublierai jamais. Puisse le souvenir de ses vertus, exciter ma lâcheté et manimer à mener une vie semblable à la sienne.
Cet ecclésiastique, Monsieur, meut été dun grand secours sil eut encore demeuré parmi nous au moment de lépidémie dont je vous ai déjà parlé car étant tombé malade moi-même et ny ayant que moi pour conduire la maladie, mes frères se trouvèrent pendant plusieurs jours que je fus sans connaissance, tout à fait abandonnés car tant que jai eu ma tête, non seulement je me conduisais moi-même mais je dirigeais encore de mon lit le traitement de tous les autres. On comprit alors au monastère la perte que lon avait faite en perdant ce vertueux ecclésiastique, au départ duquel personne ne fit parraître la moindre sensibilité et à qui même je ne crois pas quon ait offert la moindre récompense pour tous [202] les importants services quil avait rendu à la maison. On lui écrivit et malgré le nombre de ses occupations, mettant sous les pieds tous ressentiment il sempressa de voler à notre secours. Jeus encore assez de présence desprit pour le reconnaître lorsquil vint se présenter à mon lit. Je lui serrai la main en pleurant et en lui disant que je nattendais rien moins de sa vertu que la démarche quil faisait aujourdhuy pour une maison qui ne lavait payé que dingratitude mais que Dieu serait sa récompense. Il me témoigna de son côté la plus grande sensibilité. Ce fut la seule et dernière fois que jeus la consolation de lui parler, soit quil soit reparti tout de suite soit que labsence de mon esprit ne mait pas permis de mappercevoir des soins charitables quil nous prodigua dans cette épineuse circonstence.
Cette affreuse maladie, Monsieur, dura plus de trois mois pendant lesquels, si vous en exceptez les 21 jours que jeus moi-même la fièvre et pendant lesquels cependant je ne fus pas toujours sans sollicitude, je nai pas eu un seul moment de relâche. Seul et sans autre secours pendant les premières six semaines que les soins dinfirmiers négligents, jétais obligé de pourvoir à tout et si Dieu neut pas permis que je tombasse malade moi-même, nous neussions pas je crois perdu 10 de nos frères car il en mourut cinq pendant le tems que je fus attaqué. Le premier de tous qui mourut, fut le religieux supérieur des enfants. Jusques là plusieurs avaient été poussés jusquà la dernière extrémité mais ils étaient la plupart en convalescence. Celui-ci était le mignon du supérieur qui était lui-même attaqué de la même maladie à Munster, car cette maladie reignait aussi dans le canton, quoiquil soit vrai quelle ait été déterminée chez nous par limprudence dont jai eu lhonneur de vous parler. Tous les jours il me faisait écrire que les médecins ne voulaient pas que lon saigne, quil fallait faire telle telle chose, etc. Je me trouvai contrecaré dans mon traitement. La crainte que lon mattribuat les accidents qui pourraient arriver me fit lâchement [203] rester spectateur oisif dans une scène où je devais être le principal acteur et puis mon malade peu raisonable, ne voulut pas même se soumettre au régime que je lui traçais. Il mourut noir et gangrèné depuis les pieds jusquà la tête. Personne ne se présentant pour lensevelir car la frayeur commença à semparer de tous les esprits, je me gardai bien de reculer dans une aussi prétieuse occasion dexercer la charité. Jensevelis le cadavre. Je ne pris imprudament aucune précaution et le lendemain je fus attaqué de la maladie. Jétais sans connaissance lorsque les médecins de Munster ayant appris que lépidémie régnait chez nous depuis plus de six semaines et que nous navions encore presque personne de morts, écrivirent pour connaître le traitement que javais suivi jusques là. On répondit que jétais moi-même attaqué dans le moment et incapable de satisfaire la curiosité de ces messieurs mais quayant coutume décrire chaque jour tout ce que je faisais et les remèdes que je donnais, ils trouveraient dans mon journal la réponse à leur demande. Il leur fut donc envoyé. Ils en firent lexamen et en le faisant repasser au monastère ils y joignirent la réponse suivante : « Nous ne pouvons quapprouver le traitement mais nous sommes bien surpris quavec des moyens aussi simples vous ayez un si grand succès, pendant quemployant les armes les plus fortes de la médecine grand nombre de malades nous périssent chaque jour entre les mains. » On ne peut, au vrai, de traitement plus simple que celui que jai suivi dans la cure de cette maladie. Tout consistait à tenir le ventre libre par une décoction de pruneaux avec la crème de tartre éguisée dun peu dhémétique et lorsque la tête se prenait, ce qui a toujours eu lieu plus ou moins, je népargnais pas le camphre. Je nétais pas encore rétabli que je me faisais traîner auprès du lit des malades pour leur administrer les [204] secours que je croyais nécessaires car convaincu que je ne pouvais attendre de secours véritables que de lapplication prudente des remèdes généraux dès linvasion de la maladie, je me mettais peu en peine des clabaudages des médecins. Létat de mon malade était ma seule boussole et lorsquon venait à mobjecter leurs principes, je répondais que jétais prêt à obéir à un médecin qui mordonnerait quelque chose étant auprès du lit du malade, mais quhors de là, moi y étant, javais encore plus de confiance en mes propres lumières et bien men a pris car je crois que si je me fusse laissé conduire par tout ce que lon me disait, nous eussions perdu plus de 20 sujets. De 70 enfants qui furent tous attaqués, il nen mourut quun seul des reliquats de la maladie et des neuf grandes personnes, il y en eut quatre dont deux poitrinaires et deux autres attaqués depuis longtems du scorbut qui rend presque toutes les maladies putrides mortelles. Pendant tout le tems que jai été couché, il en a coûté plus de 50 écus à la maison en drogues inutiles que lon envoyait de la ville, et moi pendant tout mon traitement, calculs faits, il nen a pas coûté 10 écus. La convalescence des malades fut ce quil y eut de plus dispendieux car elle était longue et ils avaient besoin de nourritures choisies et succulentes. Je fis présenter requette au supérieur à leffet dobtenir le monastère de Bourleau, situé à une petite heure de la maison, pour y transporter les enfants à qui un bon air et lexercice était nécessaire après cet accident. Plusieurs religieux y furent aussi pour achever de sy rétablir et ce fut par ce moyen que lon obtint petit-à-petit une espèce de possession de cette maison abandonnée. Aujourdhuy nos frères en jouissent pour 20 ans et probablement quils parviendront à la posséder à perpétuité. Jai trouvé moi-même un grand avantage dans cette division de mes malades parce que cela mobligea à aller et venir plusieurs fois la semaine de Darfeld à Bourleau, ce qui ne contribua pas peu à mon parfait rétablissement.
Vous voyez, Monsieur, que je nai pas eu le tems de beaucoup [205] me reposer dans cette maison et que je suis fort heureux de navoir pas succombé à la besogne dans cette fâcheuse circonstance, je crois vous lavoir déjà dit, grâces aux secours charitables que vinrent nous donner plusieurs de nos frères qui demeuraient à Velda et en particulier au Père Louis de Gonzague avec qui, seul pendant plus de six semaines jai soutenu tout ce que le travail et la sollicitude peuvent avoir de plus pénible car tous les autres finirent aussi par tomber presque tous malades.
A ce mot de frères de Velda votre curiosité, Monsieur, se trouve sans doute piquée. Je vais donc vous dire brièvement ce que jen sais. Leur histoire dailleurs a une connexion essentielle avec la nôtre.
Vous savez quen partant de Hambourg jai laissé nos frères dans une maison de plaisance située près de la ville, nos religieuses dans un des fauxbourg et le R.P. abbé en Angleterre. Il ne tarda pas à en revenir. Cest sans doute dans ce voyage quil prit des mesures pour y faire passer des religieuses qui y sont encore. Jignore comment elles y sont, ce quelles y font et comment elles y vivent. A-t-il eu le dessein de se fixer à Hambourg ou tout au moins dy établir une partie de son monde ? On pourrait le croire puisquil fit lacquisition de la maison et des jardins où nous étions logés, acquisition qui lui vallut un bon procès dont il ne se tira quavec une perte fort considérable. Il lui fallut donc en déloger. En conséquence il vint en Westphalie chercher place tant pour ses religieux que pour ses religieuses. Il plaça une partie de celle-ci dans une maison de Paderbornn et lautre fut envoyée à Darfeld. Pour les religieux ils leur loua un grand château dans un village de la généralité de Paderbornn, appelé Velda. Il y en fit dabord venir la plus grande partie et en laissa un certain nombre à Hambourg pour soutenir les intérêts de la maison, jusquà ce que le procès fut terminé. Alors il se réunirent tous à Velda où ils ont vécu au moins un an, accommodant leurs exercices et leur régularité à leur position, comme nous étions dans lhabitude de faire depuis près de trois ans. [206] Ce fut donc de cette maison que nous vint le renfort de religieux qui nous aida à soutenir la terrible épreuve où il plut à Dieu de nous mettre. Tel était létat des affaires du R.P. lorsque sur la fin de 1802 il vint à Darfeld pour visiter les religieuses et régler ce qui les concernait. Il y resta environs 8 jours. Comme en sortant de Hambourg je lai entièrement perdu de vue, je ne puis, Monsieur, vous rendre ici aucun compte de toutes ses démarches mais on se figure facilement quil na pu demeurer longtems tranquilles et que de Hambourg à Velda, de Velda à Paderbornn et vice-versa, il na fait quun chemin car ces différens déplacements ne pouvaient se faire sans beaucoup dactivités et de sollicitudes dès à part lorsquon fait partout attention au goût quil a pour les voyages.
Il y avait à peine un an que jétais à Darfeld, assez content de mon sort car après tout jy trouvais, là comme ailleurs, ce que jétais venu trouver en entrant dans lOrdre, léloignement des dangers et des misères du monde dans un genre de vie, il est vrai pénible à la nature mais que javais embrassé de bon cur et avec toute connaissance de cause, lorsque le bruit se répandit que le R.P. abbé faisait des démarches pour rentrer en Suisse et quil n'était pas sans espérances. A cette nouvelle je senti renaître en moi le désir que javais toujours conservé de revenir mourir à La Valsainte et je crus devoir lui écrire que sil réussissait, je me recommandais à lui pour être un des premiers quil voulut bien rappeller, quoutre la raison dattachement que javais pour La Valsainte que je regardais comme ma mère, jespérais y retrouver la santé que javais perdu ou tout au moins qui sétait grandement altérée pendant tous nos voyages. Je ne reçus de lui aucune réponse mais dans son voyage il me dit quà la vérité il avait eu quelques espérances mais quelles sétaient plus que jamais évanouies, que la Suisse était entièrement boulversée et que jamais nous ny pourrions rentrer. Daprès une réponse aussi positive, javais déjà pris mon parti et je ne songeais plus quà finir mes jours à Darfeld. Ce que jambitionais le plus cétait de les finir tranquillement. Mais je ne [207] je ne suis pas né plus quun autre homme pour le repos et telle a toujours été la disposition de la divine Providence à mon égard que quand je nai pas été agité par les circonstances extérieures, ma mauvaise santé a toujours été alors pour moi un sujet dépreuve mais au milieu de tout cela je nai, grâces à Dieu, jamais eu aucune de ces peines et aucuns de ces désagrémens personels qui seuls sont capables dempoisoner la vie. Partout où jai été, je puis me flatter davoir eu lamitié et la confiance de tout le monde et si nous navons pas toujours été daccord avec le R.P. abbé dans notre manière de voir et de penser sur bien des chose, je suis sûr davoir toujours eu son cur, comme je puis lassurer quil na jamais été un seul instant sans poscéder le mien et si je ne lui eusse pas été autant attaché, je ne me serais pas souvent fait tant de peines de bien des choses qui après tout lintéressaient beaucoup plus que moi. Vous me pardonnerez, Monsieur, cette digression qui ne vous paraîtra peut-être pas trop bien placée mais comme dans le cours de ces mémoires il mest souvent échapé bien des choses qui pourraient vous donner à soupçonner sur la pureté de mes sentiments à légard du R.P. abbé, jai saisi avec avidité cette occasion de vous faire connaître, en bon picard, le vrai de ma manière de penser à son égard.
Mon parti était pris de rester le reste de mes jours en Westphalie. Nous commencions à respirer après la fâcheuse épidémie que nous avions éprouvé lorsque nous apprîmes que le R.P. abbé était parti pour la Suisse avec deux religieux et deux enfants. Cette nouvelle fit revivre mes désirs et je méditais sur les moyens de faire auprès du R.P. de nouvelles instances, lorsquil arriva lui-même à Darfeld. Je mempressai de laller trouver. Il me confirma la nouvelle et sans me laisser le tems de lui faire aucune demande, il me dit quil venait me chercher, que les suisses en le voyant arriver avec deux religieux qui leur étaient inconnus parce quil nétaient pas profès de La Valsainte, avaient demandé ce que nous étions devenus et avait exigé quil revint nous chercher et moi, nomément. Je fus au comble de ma joie et quoique jeusse toujours eu une telle horreur des voyages que jamais je ne my suis mis quavec peine et malgré moi, cependant je me disposai à partir avec un contentement quil ne [208] me serait guère possible dexprimer. Ma joie navait certainement rien de naturel et dhumain car outre que mon sort nétait point dans le cas de saméliorer à La Valsainte en le considérant du côté de la règle et des observances religieuses qui à raison du froid, etc y sont beaucoup plus pénibles quailleurs. En quittant Darfeld je quittais une maison où si jeusse voulu profiter de lindulgence et de la bonhomie des supérieurs je pouvais faire tout ce que je voulais car il ne tenait quà moi dentretenir correspondance de lettres avec ma famille, le supérieur voulant my engager, davoir des communications avec tous les étrangers, de sortir et rentrer quand je voulais, etc, etc
Cependant jaimais mieux rentrer à La Valsainte avec un vrai désir dy vivre dans la plus exacte et scrupuleuse exactitude à remplir tous mes devoirs. Ce fut dans cet esprit, Monsieur, que je me disposai à partir. Comme je me suis déjà beaucoup plus étendu dans cette lettre que je nai coutume de faire, je remettrai, sil vous plaît, à vous faire la description de notre voyage dans la lettre suivante. Croyez-moi toujours en attendant, votre etc
Trente-et-unième lettre
Jusquici, Monsieur, je ne métais jamais mis en route de fois que ce ne fut malgré moi et chaque fois quil fallait déloger, ne fut-ce que des granges où nous hébergions en Pologne, cétait toujours de mauvaise humeur et à contrecur, mais aujourdhuy je parts, je vous lavoue, avec un vrai plaisir. Le R.P. abbé nous avait donné rendez-vous à Bourleau car il y était allé dès la veille pour y choisir deux enfants quil voulait amener avec lui. En conséquence je sortîs de grand matin du monastère pour my rendre. Personne nignorait ma destination dans la maison. Je fis mes adieux à tous ceux que je rencontrai mais je nen reçu que les témoignages de lindiférence monastique. Jespérais que dans ce moment on se souviendrait des services que javais rendu à la maison et quon me ferait parraître un peu de reconnaissance mais probablement la crainte de diminuer par cette petite satisfaction, le mérite que je pouvais en attendre fit quon en usa à mon égard avec un froid qui me fut des plus sensible. Je fus cependant un peu dédomagé en arrivant à Bourleau car pendant que nous attendions le R.P., un des frères du Tiers-Ordre qui fut deux [209] fois à toute extrémité et à qui je navais point épargné mes soins, me voyant sur le point de partir, vint se jetter à mon col et me serrant entre ses bras, me donna par ses pleurs une marque qui me fut bien prétieuse de sa reconnaissance. Jy fus dautant plus sensible que je ne my attendais pas et je ne pus mempêcher de lui dire en la présence même du supérieur : « Mon ami, vous me payer pour tous les autres. » Nous montâmes aussitôt en dans une voiture qui était traînée par nos propres chevaux et conduite par le Frère Nicolas, famillier de La Valsainte. Nous prîmes notre route par Dribourg, petit village à 4 à 5 lieux de Paderbornn où le supérieur de Darfeld avait obtenu un petit terrin et où il fit élever un espèce de monastère dans le goût de celui de Darfeld. Il était fort agréablement situé, dun côté sur le bord dune épaisse forêt et de lautre il dominait sur une immense vallée environée de très hautes montagnes. Nous y passâmes la nuit. Le R.P. y avait déjà fait venir plusieurs des religieux de Hambourg, en particulier les plus infirmes. Le supérieur de cette maison était obligé daller toutes les semaines à la ville confesser les religieuses. Le lendemain de grand matin nous nous remîmes en route et nous arrivâmes de bonne heure à Paderbornn. Le R.P. my fit visiter ses religieuses que je trouvai abîmées dinfirmités et de misère. Il passa toute sa journée à mettre ordre à ses affaires et sil ne meut donné quelques lettres à écrire je me serais grandement ennuyé. De Paderbornn nous vîmes à Velda où nos frères étaient en pocession dun grand et vaste château avec jardins et terres adjacentes que le R.P. avait loué bien cher dune dame. Nous y avons passé les fêtes de la Pentecôte. Nous eûmes la douleur dy voir mourir un de ceux qui étaient venus à Darfeld nous assister dans notre épidémie. Il avait remporté avec lui le germe de la maladie qui étant venu à se déveloper, lemporta en 14 jours. Il était déjà à lextrémité quand nous arrivâmes. Heureusement lon sapperçut que cétait cette même maladie. On prit des précautions et elle ne fit aucuns ravage. Cette circonstance précipita le départ du R.P. abbé car il avait peur et cette frayeur nétait sans doute fondée sur aucune considération personelle mais sur le malheur quil y eut eu pour nous si, dans ces circonstances aussi délicates, nous eussions eu le malheur de le perdre. Quoi quil en soit, il nous fit partir précipitament pour prendre cette fois tout de bon le chemin de la Suisse. Nous étions six dans la voiture et bien chargés de bagages. Elle était attelée de [210] quatre chevaux à nous appartenants et le R.P. ne voulait pas que lon fit moins de 15 à 18 lieux par jour, nonobstant tous les accidens qui pouvaient arriver aux chevaux, ce qui contristait fort le pauvre Frère Nicolas. Cest une chose bien difficile à concilier dans le R.P. que lamour quil a pour les chevaux et le peu de soin quil a de les ménager. Nous voyagions en habits religieux ce qui nous obligeait à nous cacher lorsque nous passions quelque ville, aussi nous narrêtions jamais. Nous avons eu mêmes dans certaines auberges de village de la peine à trouver à nous loger. Le Frère Nicolas sétant endormi sur ses chevaux, nous faillîmes un jour à verser dans un fossé assez profond. Une roue commençait déjà à sy engager lorsquun voyageur qui passait, heureusement sen apperçut. Nous en fûmes quittes pour la peur. Nous ne sommes descendus pendant tout notre voyage que deux fois dans une communauté religieuse. Je ne me rappelle point du nom du premier endroit qui quelques jours auparavant avait éprouvé un ouragan des plus affreux. Une grande partie des arbres des forêts étaient renversés. On ny voyait ni ny entendait plus un seul oiseau qui tous avaient été tués par la grêle. Les arbres fruitiers étaient dépouillés de leurs feuilles comme en hiver et la terre battue ne présentait nulle part aucune marque de culture. Je nai jamais rien vu daussi désastreux de ma vie. Toutes les dépendances de labbaye où nous descendîmes avaient essuyées les ravages de ce terrible fléau et la maison elle-même navait pas été épargnée. Un bâtiment tout entier était ébranlé et la plus grande partie des vitres y furent cassées. Nous ne laissâmes cependant pas dy être fort splendidement reçu. On nous y servit un très beau dîner en table ronde auquel se trouva labbé avec toute sa communauté, un colonel de hussards à qui lon fit grand honneur et plusieurs étrangers. Comme jusque là nous ne nous étions pas encore trouvé exposés à semblable occasion, nous ne savions trop comment nous comporter. Suivre les règlement à la lettre à une si bonne table, la chose était bien difficile tant à cause de la multiplicité des mets que des sollicitations des convives. Nous crûmes que nous navions rien de mieux à faire que de suivre ce principe : regis ad exemplar. En conséquence nous considérâmes ce que ferait le R.P. abbé et voyant quil mangeait et [211] buvait de tout sans scrupule, nous ne crûmes pas devoir suivre dautre exemple. En conséquence nous dînâmes et bûmes fort bien ce jour-là. Cette petite circonstance nous a fait comprendre que le R.P. abbé nest pas toujours aussi à plaindre que lon pourrait se limaginer dans tous ses voyages. Je ne me souviens pas que nous ayons couché dans cette abbaye. Après en avoir considéré toutes les bautés nous reprîmes notre route. Nous étions dans le tems de loctave du Très-Saint-Sacrement que nous célébrâmes le mieux quil nous fut possible. Le jour de la fête nous pûmes assister à la procession dans un village et jy fus très édifié de lordre, de la décence et du chant. Tout le peuple y fit paraître une grande dévotion. Le mercredi de loctave nous couchâmes dans un prieuré de bénédictins dépendant de la grosse abbaye dont je viens de parler. Un de nos compagnons de voyage y tomba malade, avec tous les symptômes dune fluxion de poitrine. Je fus obligé de lui tirer du sang, ce qui nous obligea à partir le lendemain aussitôt après loffice, pour gagner au plus tôt un monastère de bernardins, appellé Jenebac, dans le Briscaut. Je fis coucher mon malade en arrivant mais je ne voulus lui rien faire jusquà ce que le R.P. eut déterminé le parti quil prendrait. Il me demanda mon avis et lui ayant dit que je croyais que la prudence et la charité exigeraient que nous nous arrêtions pour voir au moins le tour que prendrait la maladie qui se présentait dune manière alarmante. Il obtint de labbé de la maison que jy resterais avec mon malade pour pourvoir à son rétablissement et sans perdre de tems il partit le lendemain en nous laissant largent dont nous avions besoin pour notre route.
Dès quil fut statué que nous resterions dans cette maison, je ne perdis pas de tems auprès de mon malades pour lui administrer les secours que sa situation exigeait. On voulait absolument dans la maison faire venir un médecin mais je suppliai en grâce ces messieurs de me laisser faire et de vouloir bien seulement me donner ce que je demanderais. En trois jours de tems mon malade fut hors de danger. 7 jours terminèrent la maladie et nous restâmes encore une semaine pour le rétablir. Pendant ce tems je donnais tous les moments que javais de libre à me promener dans les environs du monastère. Je nai jamais rien vu qui mait plu autant que sa position. Il est placé dans un cercle de montagnes. Tout lespace quil occupe est employé en bâtiments, jardins, prés, étangs, vergers, etc formant un espace parfaitement unis [212] mais rien au-delà, que des montagnes escarpées. Qui nen connaît pas le chemin aurait bien de la peine à y parvenir. La maison est grande et bien bâtie. Tous les arts et métiers nécessaires à la vie y sont réunis et pour cela leur avant-cour est bordée de plusieurs édifices en forme de casernes où habitent plus de cent personnes de différents sexes qui travaillent pour le monastère et vivent du fruits de leur industrie. Cette petite société instruite et gouvernée par ces saints religieux menne une vie presque monastique. On leur accorde de tems en tems des divertissements honnêtes mais les folies et les plaisirs dangereux du monde leur sont interdits. Ils parraissent heureux et contents et ne cessent de bénir ceux qui leur procurent leur subsistance. Il nest point de témoignages damitié et de confiance que je naie reçu dans cette maison. On aurait bien désiré pouvoir my retenir. Chaque jour je mangeais à la table de labbé lorsquil y avait des hôtes ou au réfectoire à ses côtés et jétais toujours servi en maigre avec toute lattention possible. Mais la vie que je menais là était trop douce pour un trappiste. Mon malade étant en état de supporter les fatigues du voyage, je pris les arrangemens nécessaire avec labbé pour partir. Il nous donna de largent et nous fournit encore sa voiture pour nous conduire à une bonne journée du monastère. En passant par Fribourg-en-Briscaut, nous trouvâmes à lauberge un excellent dîner préparé par les ordres de labbé. Comme javais pris quelque chose le matin avant de partir, ne mattendant pas à cette bonne aubaine, et que nous étions dans le tems des jeûnes, je laissai tout le dîner à mon malade. Jaurais cependant bien mangé quelque chose mais lamour de la régularité lemporta sur mon appétit pour le moment, sans en avoir de regret. Toutes les fois que jy ai pensé depuis, jen avais mal au cur car le dîner était bon et meilleur que le souper que nous eûmes chez un prieur bénédictin à cinq à six lieux de là qui voulut bien nous donner le gîte. Cependant je men contentai. Nous eussions pris la poste dès le lendemain matin mais lendroit nétait point de passage et le prieur voulut bien nous faire conduire à une demie journée avec sa voiture. Après un petit dîner qui nous coûta fort cher, nous prîmes la poste jusquà Saint-Urbain où nous arrivâmes la veille de la fête des Apôtres saint Pierre et saint Paul sur le soir. Il ny avait que très peu de tems que labbé et ses religieux était rentré dans leur monastère. Tout y était encore en désordre et se sentait de la révolution. [213] Nous y fûmes cependant très bien reçu. On nous proposa de nous faire à soupper. Je ne sais comment nous avions fait notre compte mais nous ne croyons pas être à la veille de la fête et nous acceptâmes le soupper. Ce ne fut que le matin en entendant sonner toutes les cloches et voyant le peuple venir aux offices que nous nous apperçumes de notre méprise. Labbé fit tout ce quil put pour nous retenir pendant plusieurs jours mais le désir que nous avions dêtre enfin rendu au lieu de notre repos ne nous permettait pas de différer plus longtems et les positions les plus agréables nous étaient pénibles. Il nattendit pas que nous lui demandions ses chevaux et voyant que nous étions déterminés à partir le lendemain de la fête il donna ses ordres en conséquence. Nous fûmes donc encore voiturés gratis jusquà Bernes où nous descendîmes à lauberge. Un officier français vint nous y visiter, sinforma beaucoup de notre Ordre et nous parla avec bonté. Comme il était de bonne heure et que les jours étaient longs, nous fîmes chercher un voiturier pour nous conduire le même soir à Fribourg. Comme nous navions pas dépensé beaucoup dargent, nous crûmes pouvoir payer quelque chose de plus pour cette course qui devait être notre dernière. Nous fûmes si bien servis quavant six heures nous étions à Fribourg. Nous descendîmes à lauberge de lEcu sur la place de la Basse-Ville où je me proposais de laisser mon malade et partir le même soir aller coucher à La Roche pour de là, en passant la montagne, aller à La Valsainte avertir de notre arrivée, lorsque sortant de lauberge je vis Mr le directeur du séminaire qui venait nous solliciter daller passer la nuit chez lui, se chargeant de nous fournir dans peu les moyens de gagner La Valsainte. Nous étions en route avec le malade pour aller au séminaire et voilà que le R.P. abbé se présente sur son cheval. Cette vue nous tira de toute inquiétude et nous lui laissâmes le soin de nous faire terminer notre route. Après avoir raconté au R.P. comment notre petit voyage sétait passé et les obligations que nous avions à la maison de Jenebac, nous nous retirâmes dans le logement qui nous était destiné, soupirant après le jour suivant que nous croyons devoir couroner nos désirs. Le R.P. avait dit que nous partirions dès le matin. Un chariot devait porter notre malade et quelques enfants car le [214] R.P. commençait à recruter fortement. Jaurais pu aussi en profiter mais me sentant bien disposé, je demandai à prendre toujours les devants à pied avec un enfant dune douzaine dannées que le R.P. mavait confié, espérant que la voiture ne tarderait pas à nous suivre. Dans cette confiance je me mis en marche et sans presser le pas, masseiant presque tous les quarts dheure, jarrivai à La Roche à midi sans voir paraître ni R.P. abbé ni voiture. Je crus devoir entrer dans la première maison où je fis donner à lenfant un peu de pain et de lait de chèvre et jattendis avec patience larrivée de nos voyageurs. Enfin entre une heure et deux heures, ils arrivèrent et le R.P. nous conduisit chez Mr le curé. Déjà il avait proposé à ce zélé ecclésiastique détablir dans sa paroisse une échole du Tiers-Ordre en forme de penssionat. Celui-ci avait pris la chose avec la plus grande chaleur. Il avait déjà donné toutes les chambres de son presbitaire, il fournissait tout ce qui était nécessaire pour vivre en attendant, enfin il se jettait, si jause mexprimer ainsi, à la tête du R.P. abbé et je jugeai dès lors que cette première entreprise en réussirait pas. Il était près de trois heures lorsque nous partîmes de La Roche pour aller coucher à La Valsainte. La chose nétait pas facile ayant besoin de nous arrêter en passant à Villard-Volar. Lorsque le R.P. y eut terminé ce quil avait à faire, quoiquil fut déjà près de 6 h., il ne laissa pas de faire atteller la voiture et de nous faire partir mais à quelques cent pas du village il nous fit retourner, ce qui nous occasiona bien de la peine lorsquil fallut faire rebrousser chemin à notre char dans un chemin très étroit. Nous en vînmes cependant à bout et de retour à lauberge de Villars-Volar nous y passâmes la nuit. Elle fut pour moi ce quelle a coutume dêtre dans ce cabaret, cest-à-dire horriblement mauvaise. Je la passai presque tout entière dans la cour à fumer des pipes et à boire de leau-de-vie. Cependant sur le matin me sentant un peu soulagé, je pris ma route doucement à pied. Je gravis la montagne le mieux quil me fut possible et jarrivai enfin vers les onze heures du matin, 2 juillet, jour de la Visitation de la très sainte Vierge, à La Valsainte. Le contentement que jéprouvai en y entrant fut dautant plus grand quen en sortant javais presque perdu toute espérance de la revoir jamais. Je mempressai daller devant le Très-Saint-Sacrement remercier Dieu de cette grâce et lui demander celle de nen point abuser.
[215] Vous ne pouvez sans doute, Monsieur, après avoir lu le récit de tout ce que nous avons eu à souffrir dans ce pénible pèlerinage, vous empêcher de vous réjouir avec moi de nous voir enfin rendu dans ce lieu de notre repos. Il me reste maintenant à vous entretenir de ce qui sy est passé de plus remarquable depuis 6 ans que nous avons le bonheur dy être. Cest ce qui fera la matière des lettres suivantes. Quoique les tems soient plus près et quil semble que la mémoire aurrait dû me servir davantage, cependant je nai dans la tête que des idées confuses sur bien des choses. Je vais tâcher de les ramasser. En attendant, croyez-moi toujours, etc
Trente-deuxième lettre
Létat pitoyable où la licence populaire avait réduit notre pauvre maison de La Valsainte, Monsieur, me fit saigner le cur en y entrant. Les vitres, les bancs, les lambris, les stalles de léglise, les portes et les ferremens tout était arraché. La cupidité navait rien épargné. On eut dit quelle avait été livrée au pillage. Cependant comme on en avait respecté les murailles, nous nous consolâmes encore et je ne vis en mon particulier dans cet évennement quune chose à laquelle nous devions bien nous attendre. Heureux encore que le peuple dans sa démence neut point employé le feu pour signaler la haine quon ne cherchait que trop à lui inspirer contre létat religieux. Ce dépouillement après tout ne faisait que nous offrir une occasion demployer utilement les secours que la Providence voulait bien nous envoyer et plut à Dieu que lon nen eut jamais fait un usage plus déplacé. Le R.P. abbé fit parraître en cette occasion toute son activité car lorsque nous arrivâmes dans le monastère la plupart des principaux lieux réguliers étaient déjà rendus habitables et six mois ne se passèrent pas, quà lexception de deux ou trois objets moins nécessaires, tout fut à peu près remis dans le même état quauparavant.
Comme létablissement de léducation des enfants au monastère avait été ce qui fit le plus regréter au peuple notre départ, le rétablissement de ce même avantage fut ce qui lui rendit notre retour plus agréable. Comme le R.P. avait ramené avec lui deux enfants du pays, toujours dans le même coustume, on ne douta pas quil ne fut toujours dans le dessein de continuer la bonne uvre. En conséquence chacun sempressa de lui présenter ses enfants et la maison en était déjà presque pleine lorsque nous arrivâmes. Le nombre en fut bientôt [216] augmenté par une vingtaine délèves qui partirent de Velda presquen même tems que nous mais qui ne purent arriver que plus tard parce que leur voiture ayant cassée, ils furent obligés de faire le chemin à pied. Dès que le R.P. les eut vu arriver il ne différa pas à repartir pour la Westphalie pour faire encore venir une partie de son monde. Nous nous trouvions alors cinq religieux, deux ou trois convers et au moins une quarantaine denfants dont le nombre grossissait chaque jour car le supérieur avait ordre de nen refuser aucun. Cétait déjà une petite communauté. Jaurais bien désiré vivre tranquille au monastère, nayant dautre occupation quun peu de ministère et les exercices de ma profession mais jeus beau faire, il me fallut être infirmier, chirurgien, confesseur, prédicateur et donner encore des conseils aux étrangers depuis le matin jusquau soir.
Notre rentrée dans le canton devint la nouvelle du jour. Jai toujours ignorée comment elle avait été cimentée par le R.P. abbé. Chacun en parlait comme il était affecté. Les bons chrétiens en bénissaient Dieu et ny voyaient pour le pays quune grande resource du côté de léducation, une grande édification pour le public. Les révolutionaires au contraire en furent contristés et nomirent rien pour opérer notre destruction. Comme nous avions perdu beaucoup de ceux qui étaient partis avec nous de La Valsainte, le R.P. se vit obligé de les remplacer par dautres de différentes maisons qui arrivaient de tems en tems. On commença par prendre ombrage de ce changement de visage. On soupçona que sous lhabit religieux le R.P. faisait entrer dans le canton qui il voulait, etc et comme il était alors absent, laffire fut mise en délibération au Conseil. On réunit contre nous les armes que lon crut les plus propres à nous térasser et le 26 août il en sortit un arrêté qui nous enjoignait non seulement de renvoyer au plus tôt tous les enfants chez leurs parents mais de sortir nous-mêmes à telle époque du canton.
Vous pouvez juger, Monsieur, daprès la poltronerie que vous avez dû remarquer en moi dans tous le cours de ces mémoires, de limpression que fit sur moi ce coup imprévu. Le R.P. abbé était absent. Nous ignorions les conditions auxquelles on lui avait permis de rentrer dans sa maison, si même, lon devait en croire les motifs de larrêté, il ny en avait aucune car on y disait équivalament quil sétait remis en possession de sa pleine aucthorité, quen supposant quil eut conservé un droit de propriété sur le monastère et les biens, par sa fuite volontaire et illégale, il [217] avait parru se dépouiller de ses droits de citoyen quil ne pouvait au moins y rentrer de lui-même, etc, etc
Comment nous, combattre toutes ces raisons et par qui ? Notre embarras fut extrême. Nous ne vîmes dautre parti à prendre que décrire promptement au R.P. pour len informer, en attendant, de temporiser et de paraître obéir au moins en partie en renvoyant toujours quelques uns des enfants du pays les plus éloignés du monastère, qui paraissaient avoir le moins de bonne volonté. Ce dernier parti qui ne fut pas approuvé du R.P. à son retour, fut cependant ce qui nous sauva. Larrêté du Gouvernement devint bientôt public. Ceux qui lavaient sollicité triomphèrent mais tout ce quil y eut dhonnêtes gens dans le pays en furent contristés. Ce fut bien pis lorsque chaque jour on vit sortir du monastère quelques uns de ces petits qui en passant par les villages avec leurs cheveux tondus y étaient facilement remarqués. On les interrogeait. Ils disaient quon les renvoyait tous de La Valsainte parce que le Gouvernement lordonnait. Beaucoup de gens qui y avaient leurs enfants eux-mêmes craignant de les voir sortir, témoignèrent leur mécontentement. Ceux dont les enfants étaient renvoyés encore davantage. On ne parlait que de cela dans les villages des environs. Bientôt celui de Charmay se signala par une pétition qui fut rédigée avec autant de force que déloquence par Mr Léon Pettolas, notaire audit Charmay et qui fut imprimée et répandue partout, en même tems quelle fut présentée au Gouvernement. Chaque commune voulut en faire autant et bientôt le Conseil se vit tellement accablé de ces pétitions en faveur des trappistes et de tout lOrdre religieux quil fut obligé de dissimuler et de laisser comme non avenu larrêté quil avait rendu contre nous. Ainsi nous cessâmes de renvoyer les enfants. Nous rouvrîmes même notre porte à ceux qui étaient déjà sortis et nous demeurâmes paisiblement dans notre monastère sans que personne nous inquiette. On nous attribua ce soulèvement général du peuple. Cétait bien à tort car Dieu sait si jamais nous avons employé ni argent ni autres voies pour capter sa bienveillance. Eh ! comment leussions-nous pu faire ? Cétait cependant à bon droit quon nous faisait cette imputation car on met toujours le peuple de son côté toutes les fois quon lui fait du bien, quoi quon ne le fasse pas dans cette vue.
[218] Cependant le R.P. abbé reçut la nouvelle de cette algarade. On juge bien quil ne perdit pas une seule minute. Il fit arrêter en Suabe plusieurs religieux et enfants qui devaient revenir avec lui et rentra seul pour prendre auparavant lui-même connaissance de létat des choses. Daprès les lettres quon lui avait écrites il croyait tout perdu sans aucune ressource et quelle fut sa surprise lorsquil vit quil nétait revenu que pour avoir la satisfaction de se voir soutenu par un concours unanime qui le rendait plus fort que jamais et qui ne lui laissait rien à faire que dêtre paisible spectateur de ceux qui combattaient pour lui. Il sentit alors toutes les obligations quil avait au canton et aux personnes honnêtes qui avaient bien voulu sintéresser en sa faveur et il eut été bien à désirer que sa conduite ait depuis un peu plus signalé sa reconnaissance. Voyant donc que lorage était appaisé il fit venir ceux de nos frères qui étaient restés à Claustreval pour attendre ses ordres. Chaque jour on voyait arriver quelque religieux qui sétaient trouvés capables d'entreprendre la route à pied. Il en était de même des enfants qui arrivaient par petits détachements de 4 et de 6, de manière quen peu de tems nous nous vîmes une communauté plus nombreuse quelle ne devait lêtre daprès les premières volontés exprimées de leurs hautes puissances et ce fut une des premières imprudences du R.P. abbé qui, ignorant ce que cest que de se borner quand il sagit de faire le bien quil croit tel, aurait dû cependant dans cette circonstance agir avec beaucoup de circonspection.
Comme le Gouvernement ne lavait pas limité dans le nombre de ses élèves et que chaque jour il était sollicité par les habitants du canton qui désiraient lui confier leurs enfants, il crut devoir témoigner sa reconnaissance au public en nen refusant aucun. La maison se vit donc en peu de tems chargée de plus de 150 enfants de tout âge. Comme son intention était de contenter les pères et mères et déviter les reproches que lon aurait pu lui faire de ne point entrer dans les vues pour lesquelles on sétait intéressé pour lui, il se mettait fort peu en peine que tous ces enfants restassent à la maison. Il saisissait même le moindre mécontentement de leur part pour les renvoyer ou plutôt leur permettre de se retirer au bout de quelques jours. Dautres étaient bientôt reçus à leur place et ne persévéraient pas plus longtemps. Par ce manège qui dura près de deux ans il crut contenter tout le monde et ne contenta personne et il constitua de plus dans une dépense exorbitante qui était à pure perte car ces enfants qui ne tiraient aucune avantage du séjour [219] momentané quils faisaient dans la maison, outre la dissipation et le désordre quils y causaient, y occasionaient encore une dépense considérable, en nourriture, en habillement, etc qui allait de toute manière au détriment de la communauté. Puisque nous sommes sur le compte des enfants je vais, Monsieur, vous dire à peu près tout ce qui peut les regarder pendant les six années qui se sont écoulées depuis notre retour à La Valsainte. Dès que le R.P. abbé se vit ainsi accablé au monastère, il crut servir le public en multipliant les établissement du Tiers-Ordre dans le canton. Déjà il en avait formé un à La Roche. Bientôt on en vit se former à Bulle, à Raumont, à Gruyères, à Estavayer-le-Lac. Il eut fallu à la tête de chacun des sujets instruits et capables denseigner, mais il ny en avait aucun et je puis dire que je nen ai jamais connu aucun qui fit capable denseigner qui eut ces qualités. Aussi tous ces différens établissements, après avoir occasioné des frais très considérables, finirent tous par échouer entièrement. Il ny eut que celui dEstavayer-le-Lac qui subsista parce quil y avait un frère vraiment propre pour linstruction de la jeunesse. Le R.P. après beaucoup de dépenses inutiles, fut donc obligé de rappeller au bout dune année tous les maîtres et les élèves qu'il avait envoyé dans ces différents endroits et de se borner à sa seule maison de La Valsainte où, malgré toutes les promesses quil faisait au public dans les différens imprimés quil faisait circuler, ceux qui avaient quelques dispositions ny prenaient que des connaissances très superficielles. Il lui vint en pensés de choisir les meilleurs sujets quil avait au monastère de les envoyer à Fribourg et de leur faire suivre les classes au collège, en les tenant sous une discipline exacte et en leur préposant ce quil avait de mieux parmi ceux qui étaient en état denseigner. Il forma en conséquence donc cette ville une petite communauté de ses élèves qui se distingua dune manière toute particulière, remporta tous les prix et excita bientôt la jalousie des écholiers de la ville. Ce neut été là que le moindre des inconvéniens mais cet établissement était dispendieux. Les jeunes gens étaient exposés à voir et à entendre des choses qui les éloignaient beaucoup des principes dans lesquels on voulait les élever. Bientôt on chercha à attirer les meilleurs sujets et à les dégoûter de La Valsainte. Toutes ces raisons firent que le R.P. abbé ne laissa pas subsister son établissement plus de deux ans et prenant le prétexte de la guerre dont on était menacé en 1805, il les fit tous revenir au monastère de manière quà lexception d'Estavayer- [220] le-Lac où il existe toujours un pensionnat dirigé par le Tiers-Ordre de La Trappe, La Valsainte est aujourdhuy le seul endroit où il y ait des élèves. Je me servirai de ce nom délève dorénavant car ce serait à tort que lon emploierait celui denfant, attendu que ceux que lon y reçoît aujourdhuy ne sont pour la plupart que de grands garçons de 15 à 18 ans et plus, presque tous français, qui sous le prétexte de venir étudier, nont dautre intention que de se soustraire aux réquisitions. Comme malgré lespèce dengagement que lon a contracté avec le public, de recevoir tous les élèves gratis, les étrangers payent pension, les habitants du pays ne peuvent plus aujourdhuy trouver place dans la maison que très difficilement et encore plusieurs dentreux sont-ils obligés de payer. Il nest plus question comme dans le commencement, de préférer les pauvres et les orphelins à tous autres. On ne les y reçoît que sur fortes recommandations et quand on ne peut pas faire autrement, encore sen débarasse-t-on le plus vite que lon peut. Deux maîtres enseignent seuls depuis les premiers éléments de la latinité jusquà la réthorique, sans parler de lartihmètrique, la géographie et lhistoire. Doù il résulte que même ceux qui ont les meilleures dispositions ny peuvent faire que des études tronquées. En moins de deux ans jen ai vu passer des principes à la philosophie et même à la prêtrise. Cest cependant sur de pareilles études que le R.P. se flate de voir sortir de ses élèves des restaurateurs du clergé, des colonnes de lÉglise. De tous les sujets que jai vu à la maison, je nen ai connu que deux qui ont fait de véritables progrès parce que doués des plus heureuses dispositions. Il y ont appris lart détudier seuls de manière que ce quils ont acquis, cest à eux seulement quils le doivent. Mais encore ces sujets lorsquils sont formés que deviennent-ils ? Élevés trop près du monastère pour nen pas connaître tous les inconvéniens, ils sont bien loin de sy attacher et on a la douleur de les voir porter à dautres le fruit des dépenses que lon a faites et des peines que lon a prises pour leur éducation. Jen pourrais citer un bon nombre de manière que lon peut appliquer au R.P. abbé malgré toutes ses belles espérances, le Sic vos non vobis du poëte de Mantoue Ainsi le plus grand nombre ne tire presque aucun profit de léducation de la maison ou sil en est qui en profitent, cest à pure perte pour elle. Voilà, Monsieur, en deux mots lanalise des succès du R.P. dans toutes les peines quil prend pour élever à grands frais des jeunes gens dans son monastère. Cela cependant ne le dégoûte pas den recevoir autant quil peut tous les jours parce quil est convaincu quil fait le plus grand bien. [221] possible quoi quil voie quil na point de maître suffisament pour les surveiller. Il en a encore moins pour les instruire. Lexpérience devrait seule suffire pour le convaincre que tant quil ne mettra pas des bornes à son zèle, en simposant à lui-même la loi de ne recevoir quun nombre déterminé de sujets et proportionné à ses moyens, il ne fera quintroduire dans son monastère une dissipation continuelle qui empêche les élèves de profiter autant quils le devraient pour la piété et pour les sciences, ce qui est cause que très peu restent assez de tems pour terminer leur éducation. Ils sortent pour la plupart au bout de quinze à dix-huit mois sans rien savoir. Loin dy avoir acquis de la piété, ils en sont dégoûtés et en rentrant dans le monde ils en négligent souvent encore plus que les autres les exercices. Aussi ai-je entendu dire par des curés de campagnes quon distinguait facilement dans leur paroisse les enfants qui avaient été à La Trappe par leur indévotion. Ce quils ne prétendaient pas étendre à tous mais à un très grand nombre. En voilà assez je crois sur cette matière. Jaurais bien voulu pouvoir la traiter dune manière plus satisfaisante mais à qui a vu les choses de près il est impossible de la traiter autrement. Reprenons maintenant le fil de notre histoire.
Aussitôt que le R.P. abbé vit son monastère de La Valsainte à la brie de toutes inquiétudes il songea à partir pour la Westphalie qui en tombant sous la domination du roi de Prusse était devenue un lieu dangereux pour les religieux et les religieuses quil y avait laissé et afin de sassurer dun logement pour ses religieuses quil projetait détablir dans le canton. Il loua avant de partir la maison dun particulier de Villar-Volard. Arrivé à Velda il ne songea quà évacuer entièrement la maison mais deux difficultés se présentèrent : le bail nétait pas encore fini et la dame propriétaire objectait des dégradations considérables pour lesquelles elle demandait des dédommagements, ce qui fut matière à des contestations assez vives, même à un commencement de procédure, enfin à un accommodement qui selon la coutume fut au détriment du R.P. Comme le monde quil avait dans cette maison était assez considérable, quil en eut été embarassé à La Valsainte et que dailleurs il navait pas perdu de vue le projet de faire des tentatives pour sétablir en Amérique, il proposa à ceux qui en auraient la bonne volonté de sen aller de ce côté. Il trouva, dit-on, huit, tant religieux que convers et tertiaires et quelques enfants qui sont effectivement parvenus à sembarquer et qui sont heureusement arrivés dans la partie occidentale du Canada. [222] Il fit partir tous les autres pour La Valsainte et nous les y vîmes arriver lun après lautre sans ordre et comme à la débandade, cette manière de voyager lui ayant paru moins dispendieuse parce que les pèlerins attrapaient ce quils pouvaient de côté et dautre, de la charité des fidèles. Il nen réserva que ceux qui étaient nécessaires pour pourvoir à la vente des effets que lon ne pouvait pas transporter et faire voiturer le reste. Il passa de là à Paderbornn où il avait encore une partie de ses religieuses et se mettant à leur tête il les ramena à Villad-Volar où elles vécurent en communauté jusquà ce quil put leur former un établissement dans le canton.
Étant tous ainsi réunis à La Valsainte nous formions une nombreuse communauté qui avait bien quelque chose dexcédent du côté des enfants dont le nombre était si considérable que lon ne savait où les loger dans la maison et quoutre les bâtiments qui leur étaient destinés, où ils couchaient les uns sur les autres, on fut encore obligé de prendre tous ceux qui étaient pour les hôtes. Le remède était bien simple. Il ny avait quà renvoyer la moitié de cette canaille chez eux. Mais comment le faire ? Presque tous ceux qui étaient venus de Velda étaient des allemands, des paysan de la du Rhin. Pour les renvoyer il eut fallu payer leur voyage une seconde fois. Le R.P. sen trouva fort embarassé, ce qui lui fit prendre lexpédient de tenter encore un établissement dans le Valais. En conséquence, nouveaux voyages dans ce pays qui se terminèrent non seulement par la mission de tous les enfans allemands avec leurs maîtres mais encore par celle de six religieux qui furent députés pour tenter une nouvelle fondation dans les environs de Sion, car il ne fut pas possible au R.P. de rentrer dans ses possession de Saint-Marquot et de Saint-Maurice. Jai toujours ignoré si ce quon leur accorda fut en compensation de ce que lon avait pris à lépoque de la révolution, de même que je nai jamais rien su de ce quils y ont fait. Ils ny demeurèrent pas longtems. Deux ans sécoulèrent à peine que nous les vîmes revenir les uns et les autres à La Valsainte, aussi avancés que quand ils étaient partis mais non sans avoir dépensé beaucoup dargent inutilement et occasionné bien des courses non moins inutiles au R.P.
Cependant les religieuses étaient à Villard-Volar et ny étaient quen attendant. Le R.P. ne les perdait pas de vue. Tout son tems, lorsquil était dans le pays, était employé à leur chercher un gîte stable. Il fit pour cela une infinité de démarches, fut en marché pour faire lacquisition de plusieurs châteaux. Enfin il se détermina et acheta la Petite-Riedra et toutes les terres qui en dépendent. Les [223] bâtiments nétant pas assez grands, il fut dans la nécessité de bâtir. Ce qui ne se fit pas en un jour. Il ne laissa cependant pas de tirer ses religieuses de Villars-Volar pour les rapprocher du lieu de leur résidence. Ce quil fit en les logeant dans le château de La Grande-Riedra où elles passèrent plus de 18 mois, très mal et accablées dinfirmités, jusquà ce que leur maison fut achevée. Lorsquil fut question de sortir de Villars-Volars, le propriétaire mécontent intenta un espèce de procès au R.P. dont il fut encore le dindon. On mit sans perdre de tems la main à luvre pour bâtir le nouveau monastère. Lancien bâtiment fut conservé dans son entier. On se contenta délever un grand édifice carré qui contient la chappelle et tous les lieux réguliers, le tout construit à la hâte, sans épargner largent, car jai entendu dire que cet édifice avait coûté considérablement. Il était à peine terminé que les religieuses en prirent possession. Ne pourrait-on pas attribuer à cette précipitation dhabiter une maison aussi nouvellement bâtie létat de dépérissement et de langueur où elles sont habituellement ? Comme ces bonnes filles obligées à la plus exacte clôture nétant pas dans le cas de gérer leur bien par elles-mêmes, le R.P. a fait bâtir à deux portées de fusil de leur maison une espèce de ferme dans laquelle demeurent le directeur , un cellérier et 12 à 15 enfants et des domestiques pour lexploitation des terres. Lorsquil vit ces bonnes filles établies chez elles, il leur donna les revenus des terres dépendantes de leur maison pour vivre, avec permission de chercher ailleurs ce qui leur manquerait. Elles auraient bien suffisament de quoi subsister honnêtement si, conformément aux volontés manifestées du Gouvernement, elles se bornaient au nombre déterminé de religieuses dans leurs lettres dadmission qui, si je ne me trompe, leur permet dêtre 24 à 30 personnes. Mais plus obéissantes au R.P. quaux loix de lEtat, elles croiraient se rendre coupables que de mettre des bornes à leur zèle. Leur porte est ouverte à toutes les personnes qui sy veullent réfugier et leur communauté se trouve composée de plus de 60 individus, ce qui fait quelles ont la plus grande peine à vivre misérablement et quelles sont obligées davoir une personne continuellement en quête pour elles car le R.P. ne leur ajoute pas un sol de ses deniers à leurs revenus. Elles ont un Tiers-Ordre comme les religieux dont loccupation est de vaquer à léducation des petites filles. [224] Le R.P. abbé en arrivant sen trouvant un peu embarassé, parce quelles augmentaient de beaucoup la communauté de ses religieuses, en avait placé une partie à La Roche et une partie à Gruyère, dans le même tems quil y avait des frères du Tiers-Ordre pour linstruction des garçons. La prudence eut dû interdire toute communication des hommes avec les femmes sous les plus spécieux prétextes de bien mais le R.P. abbé toujours très confiant, ne porta pas ses vues si loin. Bientôt à La Roche le premier maître des garçons contracta une liaison avec la 1ère maîtresse des filles déjà dun certain âge et qui nétait rien moins que jolie. On sen apperçut. On donna des avertissements qui ne furent pas écoutés. La chose éclata et devint dune publicité à nen plus pouvoir douter. Lun et lautre sétaient ménagé des amis dans La Roche. On leur avait promis les écoles et ils devaient se marier ensemble. Déjà ils sétaient nantis de bien des petits objets appartenant à La Valsainte, etc. Le R.P. en labsence de qui se tramait cette intrigue, revint. On len avertit. Il nen voulut rien croire. Le désaveu du coupable lui fut une preuve suffisante. Mais à peine le R.P. fut-il parti de nouveau que la chose éclata. Le cher frère et la chère sur quittèrent leur habit, se retirèrent en maison bourgeoise. Heureusement quon eut des raisons suffisantes pour actionner contre eux comme coupables de fraude. Ils furent obligés de séloigner et ne purent pour le moment accomplir le dessein quil avaient formé de rester à La Roche en qualité lun et lautre de maîtres déchole et ils en seraient venus à bout car ils avaient pour eux le curé et les premiers du village. Ils ne manquèrent pas pour cela leur vocation car jai su depuis quils se sont rejoints et unis par le mariage.
Cette aventure cependant fit ouvrir les yeux et engagea à porter un il attentif sur ce qui se passait à Gruyère. Il était tems car le maître des enfants était déjà en très bonne intelligence avec la maîtresse, petite bossue qui avait su si bien capter le bon frère, quil ne passait pas de jour sans trouver les moyens de laller visiter au moins trois ou quatre fois. Le R.P. abbé comprit enfin le danger de ces sortes dapproximations. Il fit rentrer toutes des demie-nonnes à La Riedra avec les autres. Les frères revinrent à La Valsainte avec leurs enfants et tout fut tranquille mais le public qui aime à s'amuser fut quelques tems à lêtre.
Vous croiriez sans doute, Monsieur, en voyant le R.P. abbé tout occupé de ses religieuses, de ses enfants, de différents établissemens dans le Valais et dans le pays, quil peut à peine suffire à tant de [225] besogne, que chacune de ces choses demandant sa présence, il se fixe au moins dans un centre doù il puisse facilement correspondre. Mais cest ce qui vous trompe. Pendant les deux années où il a fait ces différentes entreprises, il est allé successivement de Rome, en Espagne, en Portugal et est encore retourné une fois à Darfeld. Son voyage à Rome avait pour objet principal de faire approuver son Tiers-Ordre et en particulier une règle quil leur avait composée lui-même en tentant de se rapprocher autant quil pouvait de la règle de saint Benoît et des usages de Cîteaux. Il neut dautre réponse sur ce point quun bref dencouragement de Sa Sainteté quil fit imprimer et le fond de laffaire est encore pendant. Par la même occasion il obtint à Rome une maison pour y établir une communauté de notre réforme. Il y envoya depuis un religieux avec le titre de supérieur ad tempus et celui-ci profita des bonnes grâces de plusieurs cardinaux pour se faire confirmer par le pape, nommé et bénir abbé avec exemption de toute juridiction du R.P. Il établit aussi en passant à Gêne le Père François de Sales supérieur du Piémont comme supérieur dun nouvel établissement qui lui était offert. Son voyage dEspagne avait pour but de chercher dans ce pays des ressources pécunières pour fonder son Tiers-Ordre et de visiter ceux de nos frères qui y sont établis. Il espéra trouver en Portugal les moyens dy former quelquétablissement ou tout au moins dy trouver de largent. Enfin il retourna à Darfeld pour voir si parmi les religieux, il ny en aurait pas quelques uns de bonne volonté qui voulussent aller en Amérique. Chacun de ces voyages a été intercallé dune apparition à La Valsainte pendant laquelle il allait encore de côté et dautres donner ses ordres et quelques jours après il disparaissait, de manière que pendant près de trois années consécutives tant à cause de ces grands voyages que des allées et venues continuelles quil a été dans le cas de faire pour ses enfants et ses religieuses, il na pas résidé 15 jours de suite dans son monastère et que pendant ces courtes résidences il na pas suivit un seul jour exactement les exercices de la communauté.
Cependant, Monsieur, il ne sest pas passé un seul jour que, présent ou absent il nait tenu seul les rennes du gouvernement car les prieurs ne sont dans la réforme que des êtres passifs. Rien ne se fait, pas même la moindre chose sans les ordres connus de labbé. Ce qui fait que quelque part quil aille, on est dans la nécessité dentretenir avec lui une correspondance suivie par laquelle il faut quil soit instruit de tout, comme sil était présent. On laisse à juger la dépense exorbitante dans laquelle les ports de lettres multipliées, une pareille correspondance [226] entraîne la maison et sil est possible quun homme qui nest pas près des objets, (quelque soit lexactitude avec laquelle on lui fasse le rapport des différentes affaires) puisse les régler aussi sereinement et avec autant de promptitude que sil était sur les lieux.
Les religieux de La Valsainte qui aiment véritablement leur abbé gémissent de ces absences et désireraient ardament le voir au milieu deux les édifier par son exactitude à remplir toutes les obligations de sa réforme. Il nen est aucun qui ne soit disposé à mettre en lui toute sa confiance mais son éloignement continuel y met obstacle. Leur unique ressource est de lui faire sur ce point leurs respectueuses observations mais il ny fait aucune attention ou les regarde comme des murmures, comme une ligue de lEnfer contre lui pour mettre des entraves au bien que son zèle veut opérer. Comme il ne se tient plus de chapitres généraux dans lOrdre, qui est affranchi de toute juridiction des Ordinaires, il ne leur reste dautre voie pour remédier à cet abus que de sadresser directement au Souverain Pontife ou à son nonce. Mais les avenues sont si bien gardées que quand ils le voudraient, il leur serait impossible de le faire. Rien cependant ne serait plus avantageux pour le bien de la réforme que de donner de tems en tems aux religieux les facilités de proposer à un supérieur suprême leurs observations. Quelques bonnes intentions quait un réformateur, il est un homme comme les autres qui peut se tromper et se fourvoyer dans ses voies et il devrait être le premier, pour la sûreté et la tranquillité de sa conscience, à procurer cet avantage à ses religieux. Mais quoi que le R.P. abbé de La Valsainte gouverne sa réforme avec une autorité absolue depuis plus de 15 ans, il semble ne rien tant appréhender que linspection dune autorité supérieure à la sienne car vers le milieu de 1805 son Excellence Mgr le nonce de Lucerne nous ayant fait avertir quil se proposait de venir sédifier en visitant notre monastère, plusieurs religieux sen réjouirent, dans lespérance de pouvoir lui communiquer des réflexions quils croyaient avantageuses à la réforme. Le R.P. était alors absent. Aussitôt quil en fut instruit, il sempressa de revenir. Il commença par retirer lemploi dhôtellier à un religieux qui, par la facilité quil aurait de parler au nonce, aurait pu lui dire bien des choses dont il ne voulait pas quil fut instruit. Cette visite dont nous nous tenions très honnorés parut linquiéter beaucoup. Il sinforma, de plusieurs personne, du but [227] que se proposait Son Excellence. Il fit plusieurs voyages à Fribourg, à Lucerne même. Le nonce ne vint pas et nous avons toujours été convaincus quil len avait détourné. Or une pareille crainte de la part du R.P. nest-elle pas la preuve la plus certaine du besoin que la maison aurait de cette visite ?
Les religieux cependant, Monsieur, se consoleraient encore des longues absences du R.P. sils voyaient un succès marqué dans toutes ses entreprises, mais en analisant tout ce qui sest fait dans la réforme depuis son établissement, on ne voit daucun côté rien de solide. Pendant que sil sut borné tous ses soins à La Valsainte comme à sa maison principale et titulaire, il aurait aujourdhuy un des plus édifiants et des plus célèbres monastères de la chrétienté. Il y trouverait aujourdhuy une pépinière dexcellents sujets avec lesquels il pourrait entreprendre à coup sûr tout ce quil voudrait. Bien au contraire, par toutes ses entreprises prématurées, il na nulle part aucun établissement solide. Il a dépensé des sommes incalculables en voyages, en acquisition, en bâtiments, en habillements, etc, etc et aujourdhuy il ne lui en reste presque rien. Que dargent il a tiré dAngleterre dont il aurait pu former un fond permanent qui dispenserait aujourdhuy davoir (contre les statuts de lOrdre) un religieux continuellement en quête pour les besoins de la maison ! Je me suis permis de lui en faire la représentation lorsquil était encore tems. Voici la réponse quil me fit par écrit : « Vous voudriez, me dit-il, que je place des secours que nous recevons. Oh ! je men garderais bien. Naurions-nous pas alors lieu de craindre que la Providence nous abandonne ? Ces gens-là, dirait-elle, se défient de moi, laissons-les à leur soins et à leur prévoyance. » Tels étaient, Monsieur, les sentiments du R.P. abbé dans le tems où lon peut dire quil regorgeait. Aujourdhuy que malgré sa prodigalité les sources de la Providence paraissent se tarir pour lui, on dit quil a changé entièrement de manière de voir. Il recommade léconomie. Sil fait passer quelque peu dargent, il ne veut pas quon y touche parce quil le destine à être placé. Cependant comme nous sommes dans le besoin, nonobstant ses vues économique, cet argent se mange tous les jours et ainsi, après avoir consumé des sommes immenses, La Valsainte se trouvera réduite à la nécessité. Je [228] ne crois pas quil existe au monde une conduite plus inconséquente. Si dans le tems où tout abondait ceut été un crime que de paraître seulement nous méfier de la Providence, pourquoi nen serait-il pas un aujourdhuy quelle paraît vouloir nous manquer ? Nest-ce pas au contraire lorsque tout manque que la Providence doit être alors notre unique ressource ? Et le patriarche Joseph, par sa sage prévoyance, ne sera-t-il pas regardé dans tous les âges comme le sauveur de lEgypte ?
Mais je mapperçois, Monsieur, que je menfile dans des considérations à perte de vue un peu trop forts pour moi. Si je men tire mal, jespère que vous rendrez justice aux motifs qui me font parler. Jaime La Valsainte et je ne puis voir sans peine que le R.P. abbé, que le Bon Dieu avait placé pour la faire fleurir, soit le premier auteur de sa ruine par un zèle mal entendu. Jusquici cependant les choses nétaient pas encore sans remède mais de nouveaux incidens viennent nous enlever toute espérance de voir jamais sopérer dans les affaires du monastère dautre changement quune décadence de plus en plus certaine. Vous en jugerez par les détails que je vous donnerai dans la prochaine lettre.
Jai lhonneur dêtre
Trente-troisième lettre
Il ne tenait, Monsieur, quau R.P. abbé de mettre enfin un terme à toutes ses entreprises, de se condamner à une résidence exacte. Nous lui pardonnions bien volontier toutes ses dépenses inutiles, notre pauvreté nous suffisait et nous étions contents. Tout semblait nous promettre cette heureuse révolution. Létablissement de léducation était bornée à La Valsainte. Les religieuses étaient placées chez elles. Lappauvrissement de sujets où il avait réduit le monastère en envoyant à Rome et à Gênes, tout nous donnait lieu de croire quil ne penserait pas même à en envoyer désormais ailleurs et quil allait enfin se fixer avec nous mais une nouvelle carrière vient tout à coup souvrir au désir quil a de sétendre pour procurer aux âmes les moyens de se sanctifier, car je suis bien convaincu quil na point dautre but dans tout ce quil fait. Voici le fait.
Les religieux envoyés à Gênes occupaient une ancienne maison de bénédictins qui navait pour annexe quune cour et un médiocre jardin. [229] Nayant rien autre chose pour subsister, ils avaient déjà présenté requète pour obtenir une portion de bois à défricher, lorsque la principauté de Gêne passa sous la domination de lempereur des français. La requête lui fut envoyée. Il ne lentérina pas selon sa forme et teneur mais il accorda beaucoup au-delà de ce que les pétionaires désiraient, en leur donnant une maison fondée et bien dotée qui serait (ce sont ses propres expressions) la pépinière des sujets qui seraient envoyés au Mont-Genèvre où il projettait un établissement. Cette réponse de lempereur ayant été communiqué au R.P., ranima les espérances quil avait toujours conservé de retourner en France. Regardant comme fait à lui-même ce que Sa Majesté venait de faire à légard de ses frères, il en écrivit au ministre du Culte pour lui témoigner sa reconnaissance et dans cette lettre il eut grand soin de faire un grand détail des avantages que lEtat pouvait trouver dans son institution, tant pour la culture des terres, que pour léducation de la jeunesse et conclut à demander quil lui fut permis de saller établir en France. Le ministre dans sa réponse lui répéta les intentions de Sa Majesté impériale relativement à nos frères de Gênes et ses projets sur le Mont-Genèvre. Il finit par lui dire de la part, de lempereur de partir au plus tôt pour se rendre sur les lieux afin daviser au moyen à prendre, pour former le nouvel établissement et lui envoya sous la même enveloppe tous les passeports et pouvoirs nécessaires à cet effet.
Il aurait fallu, Monsieur, une vertu à lépreuve pour résister à une pareille occasion. Le R.P. gros dune pareille commission nous la fit valloir en chapitre de la belle manière. En supposant que létablissement projeté ne dut pas réussir, il ne pouvait faire autrement que de laccepter, ne fut-ce que pour ménager la protection de lempereur et puis il se voyait par là déjà un pied en France. Il ne pensa pas même à mettre la chose en délibération. Il nous recommanda de beaucoup prier pour Sa Majesté, etc et se disposa à partir. Ce fut, si je ne me trompe, au mois de 7bre 1805. Je fus lui faire mes adieux lorsquil mettait ses guêtres. Je lui recommandai bien fort de ne pas se laisser séduire par toutes les belles promesses quon pourrait lui faire, davoir surtout et avant toute chose à cur le bien véritable de sa réforme, qui ne me paraissait pas compatible avec des établissements de ce genre, enfin quil prit bien garde, quen voulant beaucoup avoir, il neut rien du tout et quil ne prit encore un gros rat par la queue. [230] Jétais bien loin de penser que mes observations pussent le faire changer de sentiments, mais jétais bien aise quil sut que tout le monde nétait pas aussi enthousiasme que lui. Il partit donc, fut très bien reçu à Gap et dans les autres villes par lesquelles il passa. Après avoir été au Mont-Genèvre, il vint dans le Piémont pour y prendre possession des terres assignées pour les revenus de létablissement, puis il revint à Lion et de là il est allé à Paris pour y traiter avec Sa Majesté et ses ministres, de la construction du monastère et de lhospice quil veut y faire élever.
Ce premier voyage, Monsieur, ne fut pas de moins de six mois, après lesquels il vint faire une apparition de huit à dix jours à La Valsainte. On ne le vit pendant tout ce tems à aucun des exercices de la communauté parce quil sétait fait une petite contusion à la jambe en descendant de voiture. Il reprit bientôt la route du Mont-Genèvre accompagné de quatre religieux et de plusieurs élèves avec deux maîtres, pour commencer son établissement. Je nentreprendrai pas de vous rien dire ici de particulier sur cet établissement. Tout ce que jen sais cest que selon les intentions de lempereur il devait être sur le modèle de celui du Mont-SaintBernard.. Maintenant quelles furent les conventions du R.P. avec Sa Majesté, combien de revenus furent assignés à la maison, qui est-ce qui devait entreprendre les bâtiments, etc ? Comme je nai rien su de précis là-dessus, je ne vous en dirai rien. Je puis assurer seulement parce que je le tiens dun des quatre religieux partis avec le R.P., cest quau moment où je vous écris ceci, il ny a pas encore une seule pierre de posée pour le nouvel édifice, deux ou trois religieux qui ne sentendent pas composent toute la communauté, il y a encore quelques enfants qui sont sans maîtres et qui ne tiennent à rien et lon assure que lempereur a décidé que lhospice serait situé ailleurs que sur le Mont-Genèvre. Interim. Comme il y a déjà beaucoup dargent dépensé, il faut que le R.P. abbé en rende compte par sols et deniers. Voilà, Monsieur, où ont aboutis jusquaujourdhuy tant de voyages très dispendieux depuis plus de deux ans et autant quil peut men souvenir, je crois que nous avons eu en tout quatre fois la satisfaction de revoir le R.P. abbé à La Valsainte et à chaque fois sil y a séjourné huit jours, lun portant lautre, [231] cest beaucoup. Il est vrai que son entreprise du Mont-Genèvre na pas été la seule chose qui lait occupée pendant tout ce tems. Il a été obligé de retourner en Westphalie deux fois pour des affaires importantes de lOrdre. Il lui a fallu revenir plusieurs fois dans la Franche-Comté pour y receuillir une espèce de restitution qui lui fut faite par un viellard qui, sur le point de mourir, ne se crut pas en sûreté de conscience en possédant des biens nationaux quil avait acheté et dont il voulut gratifier le R.P. Il eut aussi fort à faire à Paris, tant pour courtiser Sa Majesté impériale que pour se mettre en possession du monastère de Senard et y établir sa réforme dans sa pureté. Enfin tous les mouvements quil se donna pour tâcher de sauver de la conscription un grand nombre délèves français quil avait, tant au monastère de La Valsainte, quau Mont-Genèvre, circonstance qui lui fit faire plusieurs voyages et sans laquelle nous ne leussions certainement pas vu si souvent à La Valsainte. Daprès ce petit exposé, vous nêtes pas surpris sans doute, Monsieur, que nous ayons été si longtems privés de sa présence et La Valsainte ne doit pas sattendre à en jouir davantage désormais car il ma écrit lui-même que lintention de Sa Majesté impériale était quil fut sensé toujours présent à son monastère de Senard et que ce nétait quà cette condition quil en tolérait lexistence. Voilà donc un empereur qui dispense un prélat de lobligation de résider dans le lieu titulaire de son bénéfice. Cest un droit que je ne connaissais point encore dans la puissance civile.
A loccasion de la conscription militaire nous avons eu de grandes tracasseries à La Valsainte dans labsence du R.P. abbé par sa faute et qui auraient pu nous coûter bien cher si le Gouvernement eut agi avec nous en toute rigueur. Le R.P. prévoyant tout ce qui allait arriver, était venu en grande hâte à La Valsainte, évacuer sa maison de tous ceux qui pouvaient être mis en réquisition. Il leur fit prendre les devant en leur donnant rendez-vous à tel endroit, pour ensuite les conduire avec lui au Mont-Genèvre et là mettre en uvre toutes les ressources de son industrie pour les sauver. Cela le regardait uniquement. Il était bien libre de sexposer, mais ce qui nous regardait et nous importait beaucoup, cest quau lieu de les faire tous partir il en laissa trois ou quatre quil commença à soustraire à la connaissance du lieutenant du Gouvernement [232] dans la visite quil vint faire au monastère le jour même de son départ. Il crut avoir remporté la victoire. Cependant il eut soin davertir le prieur en partant que si lon venait faire une seconde visite, il devait faire cacher tels et tels et ne les point présenter. En la place du prieur je neusse certainement pas promis dobéir. Le Gouvernement ne tarda pas à entrer en méfiance sur lexactitude de la déclaration du R.P. abbé. En conséquence, au moment où lon sy attendait le moins, arrivent au monastère une députation de quelques membres du Conseil, chargée de vérifier la première visite. Ce fut, sil men souvient bien, le 16 avril 1807. Ces messieurs ne donnèrent pas un quart dheure de délais, ordre en arrivant dassembler tous les membres composant la communauté quels quils fussent dans la plus grande place de la maison. Jétais à la pharmacie occupé pour un étranger, lorsquon vint me dire que tout le monde était réunit et que lon nattendait plus quaprès moi. Après avoir terminé, je mempresse de me rendre. Je rencontre le prieur à la porte du réfectoire où sétait faite la réunion. Je lappelle et lui dit : « Jignore, mon Père, ce que veulent ces messieurs, mais il est probable que cest pour vérifier la déclaration du R.P. relativement aux conscrits. Si avant de procéder à lexercice on allait vous dire (et je vous assure que je le ferais en leur place) que ne pouvant aller visiter la maison depuis la cave jusquaux greniers, on croit devoir vous prendre par votre serment pour certifier que tous sont là présents, que diriez-vous ? » Le prieur commença à pâlir et à balbutier. « Prenez-y bien garde, lui di-je, ce nest pas ici un jeu denfant. Lauctorité qui vous somme de lui faire une déclaration exacte est légitime et vous ne pouvez, en conscience, vous y soustraire et tout ordre contraire que vous auriez reçu est nul de plein droit. Dailleurs si le R.P. sest rendu coupable de quelque malversation, quavez-vous besoin, vous, de vous compromettre et de nous compromettre tous nous-même aujourdhuy, en nous faisant regarder comme complices et à quels peines ne devons-nous pas nous attendre si cela arrive ? Pensez-y sérieusement. La chose nest pas dune aussi petite conséquence que vous pouvez limaginer. » Je lui ajoutai ensuite [233] que je lui conseillais ensuite avant que lon procéda à aucun examen, de faire exhiber aux députés leurs pouvoirs, puisquil ne lavaient pas encore fait. Là-dessus je le quittai et entrai au réfectoire avec les autres. Ny voyant aucun de ceux dont on voulait dérober la connaissance, javais pris le parti de protester hautement avant toute chose contre tout ce qui pourrait être contraire aux ordres du Gouvernement, prétextant cause dignorance de tout ce qui pouvait être fait. Mais heureusement le prieur, pour suivre mon second avis, commença par demander à ces messieurs, en vertu de quelle autorité ils venaient. Le conseiller à qui il sadressa, se tenant injustement offensé de cette proposition, commença à élever la voix et à se plaindre quon leur faisait injure. Puis il ajouta quil avait des ordres précis et que si nous étions trouvés en contravention, nous ne serions certainement pas épargnés. Le prieur commença à avoir peur. Je le vis faire signe au cellérier daller chercher les trois qui étaient cachés et quelques instans après ils entrèrent au réfectoire et se mirent à leur rang. Cependant lon procéda à la vérification des listes et les trois susdits ne se trouvèrent pas sur la dernière donnée par le lieutenant du Gouvernement. La fraude était trop manifeste pour nêtre pas apperçue. Le prieur répondit ce quil voulut et sen tira de son mieux. Pour moi, indigné, je les laissai en opération et je me retirai à mon travail, non sans inquiétude sur lissue que pouvait avoir pour nous une aussi mauvaise affaire. Heureusement nous fûmes traités mieux que nous ne méritions car tout se termina par envoyer des passeports aux jeunes gens découverts et à les forcer de partir sans délais, avec un ordre précis au monastère de ne promouvoir à lavenir aux ordres sacrés, de nadmettre à la profession religieuse aucun français sans le consentement des départements respectifs, injonction à tous ceux qui veulent demeurer au monastère daller présenter eux-mêmes leurs papiers au département de la police de Fribourg et parce que lon reprochait au R.P. davoir gardé dans [234] sa maison des enfants contre le gré de leurs parents, défense den recevoir à lavenir qui ne soient munis dun consentement des parents en bonne forme par devant notaire et signé du préfet de son district. Règlements sages qui, sils eussent été en vigueur dès le commencement de notre établissement, auraient mis La Valsainte à labri de bien des soupçons et lui eussent évité bien des peines, en supposant quelle sy soit soumise.
On ne tarda pas à donner nouvelles de cette visite au R.P. qui, de son côté, ne différa pas à partir et arriva subitement le 15 mai en habit séculier, croyant par là dérober au public la connaissance de son arrivée mais il fut reconnu à Cerniat en passant. Comme il était en faute il nausa se montrer et resta pendant 10 jours caché dans la maison, ne paraissant nulle part, ne disant pas même la messe, ce qui lui est assez ordinaire à présent quand il revient au monastère. On ne sait pas même sil lentend. Tout son tems fut employé à tripoter avec ses élèves. Ses religieux firent semblant dignorer quil fut à la maison. Il témoigna tout son mécontentement au prieur, blâma sa timidité. Je craignais quil ne fit sourdement quelque démarche auprès du Gouvernement, soit par écrit, soit autrement, capable de lui nuire et à nous tous mais heureusement il sentit quil serait mal reçu et nen fit rien. Enfin il sortit de sa réclusion pour tenir un chapitre extraordinaire à loccasion dun de nos frères qui tendait à sa fin et à qui il voulait faire faire profession avant de mourir. Il ny fut question de rien autre chose. Après le chapitre il chanta la messe, reçut ledit Frère à la profession et disparut. Cette affaire, Monsieur, ne laissa pas de me donner beaucoup de casse-tête et quoique le R.P. abbé ait crié à la tirannie sur la conduite du Gouvernement à son égard, je nai pu mempêcher dadmirer sa modération car, étant certain que la maison était en faute, nous ne pouvions nous attendre quà une punition justement mérité. Il neut pas été juste cependant que cinquante innocens payassent pour un seul coupable. Daprès tous ces tripotages, je vous laisse à penser de quel il nous pouvions voir dans la maison tous ces élèves français qui étaient pour nous une source intarissable de tracasseries et dinquiétude.
Maintenant, Monsieur, jai beau me mettre la tête à la torture pour me souvenir de quelque chose arrivé pendant les 6 années écoulées [235] depuis notre retour, qui puisse vous intéresser, je ny vois absolument rien quune ritournelle continuelle dallées et de venues de la part du R.P. abbé, au grand mécontentement de sa petite communauté qui, cependant, nen a jamais rien fait paraître et na pas cessé pendant tout ce tems de sacquitter avec toute lexactitude possible de tous les devoirs pénible de sa profession. Jaurais pu faire revenir dans le cours de ma narration bien des anecdotes qui regardent les autres maisons de notre Ordre mais pour éviter la confusion, jai mieux aimé, avant de terminer ces mémoires, vous donner un état de ces différentes maisons et y rapporter tout ce que jen puis savoir et dont je nai pas encore eu occasion de vous parler jusquici. Cest ce qui fera le sujet de la lettre suivante. Croyez-moi toujours en attendant etc
Trente-quatrième lettre
Si vous connaissez, Monsieur, la maison de La Valsainte et la pénurie de sujets où elle se trouve réduite aujourdhuy, nétant plus composée que dune dixaine de religieux de chur, la plupart infirmes, sans presque de novices, vous ne pourriez croire que ce soit là cette mère si féconde qui a déjà produit tant denfants car cest de son sein que sont sortis les communautés aujourdhuy existantes de lEspagne, de lAngleterre, de la Westphalie, , dAmérique, de Rome, de Gênes, du Mont-Genèvre et indirectement celle de la forêt de Senard. Il est vrai que votre étonnement diminuera lorsque vous saurez que la plupart de ces filles ressemblent à leur mère et cest là tout le fruit que le R.P. abbé a retiré de lespèce de manie qu'il a eu de sétendre et se multiplier. Il a des établissements partout et il nen a aucun de florissant et de solide. On peut bien dire de lui : Multiplicasti gentem, non magnificasti lætitiam.
[236] Je crois vous avoir déjà dit un mot de la fondation dEspagne. Elle eut pour premier supérieur un religieux de La Trappe qui passait pour être plein de vertus et de mérite. Cette maison nest pas restée longtems sous la juridiction du R.P. abbé. Je crois même avoir entendu dire que lexclusion de son autorité avait été une des clauses sine qua non de leur admission dans le pays. Quoi quil en soit, ils nont conservé et ne conservent encore que très peu de relations avec La Valsainte. Les biens du monastère ont été érigés au titre abbatial et le supérieur a été bénit abbé. Le R.P. a fait tout ce quil a pu pour lengager à élever des enfants dans sa maison mais il na jamais pu ly déterminer et lui a même protesté que tant quil viverait, rien ne pourrait le faire consentir à une chose aussi contraire aux statuts des chapitres généraux de lOrdre. Ce qui a mis entre eux deux une division qui a apporté de nouveaux obstacles aux communications que nous devions avoir. De plus lon ma assuré que sans abandonner entièrement les règlements de la nouvelle réforme, ils sen sont cependant écarté en beaucoup de points pour se rapprocher davantage de ceux de Mr labbé de Rancé. Dans les troubles révolutionaires ils ont eu à souffrir comme les autres mais nous navons pas encore entendu dire quil leur soit rien arrivé de fâcheux. Il vivent à leur aise mais sont bien loin dêtre dans lopulence. Les sujets ne leur manquent pas mais ils savent se borner. On peut considérer cette maison comme une petite réforme particulière de La Trappe qui nappartient plus en rien à La Valsainte.
La fondation de lAngleterre, Monsieur, noffre rien de beaucoup plus satisfaisant Je ne vois rien à ajouter à ce que je vous en ai dit dans ma cinquième lettre. Tout le tems que jai passé au monastère, nous navons pas eu plus de relations avec cette maison quavec celle dEspagne.
Je vous ai déjà parlé dans la même lettre de létablissement de Darfeld en Westphalie. Cette maison toute singulière et mal gouvernée quelle était, ne laissait pas de prospérer et le R.P. abbé en tirait de tems en tems des secours considérables en argent, religieux, [237] chevaux, etc et le tout en usant de sa pleine aucthorité. Le supérieur, bon et rempli dobéissance, napportait jamais doppositions. Les religieux ne purent voir ces espèces de vexations sans impatience et voulurent lever létendart de la rébellion mais le R.P. arriva au monastère et les mit à la raison, ou parut les y mettre, en employant contre eux les armes de lexcommunication. Quoi que victorieux, il aurait au moins dû par la suite être plus réservé mais il continua sur le même pied jusquà ce quayant voulu disposer du supérieur de la maison pour lenvoyer en Angleterre et en substituer un autre en sa place, il trouva une opposition formelle, car le supérieur envoyé par le R.P. fut rejetté et la communauté ayant à sa tête le seigneur fondateur de la maison et un notaire, sassembla capitulairement et procéda à lélection dun supérieur, dans laquelle leur premier supérieur fut confirmé. Sans perdre de tems ils députèrent à Rome pour faire approuver leur nomination, pour demander lérection des terres de leur maison en titre abbatial et le pouvoir de faire bénir leur abbé. Ils obtinrent tout avec la clause dexemption de toute juridiction du R.P. abbé et la subjection provisoire à lautorité de lOrdinaire, jusquà ce que le R.P. lui-même aille lui-même à Rome ou par procureur, pour y faire valloir ses droits. Ce jugement, provisoire en apparence mais bien définitif, fut exécuté dans tous ses points à lexception que le R.P. abbé ne sest pas encore transporté à Rome, nétant pas je crois, fort curieux daller plaider cette cause qui, jointe à dautres, pourrait fort bien ne pas tourner à son avantage, de manière que les religieux de Darfeld, aujourdhuy Bourlos ou Bourleau, sont maintenant indépendans et que par conséquent ils ne sont plus rien pour La Valsainte et forment aussi une réforme particulière de La Trappe. Si le R.P. a perdu cette maison, cest bien sa faute, cest bien en abusant ou, disons mieux, en sarrogeant sur elle une aucthorité quil navait pas. Le supérieur quil y avait mis lui-même daprès ses pouvoirs, y était à perpétuité. On ne pouvait len déplacer. Comme Père-immédiat de la maison, il navait que le droit de surveillance sur elle et non celui de disposer [238] de ses propriétés. Il peut bien sattribuer à lui-même la perte quil a faite en la perdant. Jai entendu dire que la maison était rentrée dans les biens du Brabant et quelle y avait envoyé des religieux. Le R.P. a voulu prendre cette maison sous sa protection mais je ne crois pas que les religieux de Darfeld la lui ayent lâchée. Je nai su et ne sais sur elle aucune particularité. Il paraît aussi quune des principales cause de rupture entre le R.P. abbé et Darfeld a été la disposition quil faisait de largent dAngleterre, non sans leur en faire part, mais aussi non pas au prorata de ce quils en devaient avoir. Quoi quil en soit, quelque besoin quil ait aujourdhuy dargent, de religieux et de chevaux, je crois quil attendra longtems avant que cette maison lui en fournisse.
Pour ce qui regarde, Monsieur, la fondation de lAmérique, dans le Canada, je vous en ai dit à peu près tout ce que jen sais. Je crois quils nont pas encore de maison bâtie mais de la terre, on dit quils en ont plus quil ne leur en faut. Les communications du Père Urbain avec le R.P. abbé ne manquent pas. On reçoit assez souvent de ses lettres mais on ne nous en donne pas connaissance. Il y a près de 15 mois cependant que nous apprîmes la mort de deux des religieux, ce qui engagea le R.P. abbé à faire faire deux prêtres au plus tôt pour les envoyer à leur place. Ils sont effectivement partis et arrivés à bon port. Le détail quils ont donné depuis, de la manière dont ils sont dans ce pays, nest pas fort propre à engager dy aller.
Je ne crois pas, Monsieur, que vous ayez encore perdu de vue ce que je vous ai dit de la fondation de Rome qui, formant une maison exempte de la juridiction du R.P. abbé, ne peut pas être regardée comme lui appartenant. Quelquun revenant de Rome lannée dernière, ma assuré que laustérité et la manière de vivre étant un obstacle à ce quil se présente des novices, le supérieur de cette maison était très disposé à demander des mitigations au Souverain Pontife, quil aura infailliblement obtenu car les italiens ne sont pas fort amis du régime et de la morale sévère. Depuis leur établissement, nous navons pas entendu parler deux une seule fois ex professo à La Valsainte. Leur existence est pour le monastère comme si elle nétait pas. Si cependant elle eut bien réussi, cette maison naurait pas été une des moins utiles à lOrdre.
Je vous ai dit, Monsieur, que le R.P. avait envoyé des religieux [239] à Gênes pour y former un établissement, que lempereur des français leur avait donné une belle maison avec terres et dépendances en leur promettant de faire de leur maison la pépinière doù lon tirerait les sujets pour le Mont-Genèvre. Il aurait bien dû leur donner en même tems la fécondité car cest ce qui leur manque. La même personne revenant de Rome dont je viens de vous parler et qui a séjourné dans le monastère en passant, ma assuré que cétait la plus pitoyable chose du monde. Il ny a aucun novice ni espérance den avoir. Ils ont des enfants sans maîtres pour les conduire et un religieux de chur est obligé de se charger de leur surveillance et de leur éducation. Cette maison est parfaitement soumise au R.P. abbé qui sans doute sait faire un bon usage du surplus de ses revenus si elle en a. Comme elle doit en avoir, ne se trouvant point fournir de sujets comme elle devrait lêtre.
Je ne sais si lon peut, Monsieur, mettre déçament au nombre des nouveaux établissements, le Mont-Genèvre puisquil ny a encore ni apparence de monastère ni un nombre compétent de religieux pour former une communauté. On dit que le R.P. a voulu y suppléer en faisant habiller en religieux quelques uns de ses plus grands élèves mais là comme ailleurs ce stratagème ne lui a pas réussi et de ces novices dindustrie, je nen ai guère vu tenir. Il y a cependant un prêtre qui a le titre de supérieur, un autre que lon appelle le maître des novices, un religieux qui fait les fonctions de cellérier et toute la communauté est représentée par quelques frères convers et une poignée denfants. Le R.P. avait espéré dabord de faire de cette maison un lieu de franchise contre la tirannie des réquisitions. Il sen était même vanté mais lévennement a prouvé le contraire car jai su de bonne part que laucthorité ne ly avait pas moins poursuivi quà La Valsainte et que voulant cependant toujours soustraire à ce fléau certains sujets à qui il était plus attaché, il avait été cause quils étaient tombés entre les mains de la puissance séculière, quils navaient été lâchés que sous caution et jai ignoré depuis ce quétait devenue cette affaire. Cependant il paraît quaujourdhuy il a obtenu de lempereur des exemptions particulières pour cette maison puisquil a écrit depuis peu à La Valsainte de lui envoyer au Mont-Genèvre tous ceux qui [240] pourraient être dans le cas de la réquisition
Enfin, Monsieur, la maison de Senard près Paris est le dernier établissement de la réforme dont le R.P. abbé puisse se glorifier et qui loccupe aujourdhuy tout entier. Je ne sais si je vous en ai parlé dans quelquune des lettres précédente. Si je lai fait ce na pu être que très superficiellement. Je vais donc vous donner en peu de mot les détails qui sont parvenus à ma connaissance sur cette maison.
Vous saurez donc quavant la révolution il y avait dans la forêt de Senard près Paris une maison habitée par des hermites de même institution que ceux du Mont-Valérien dont toute la vie était partagée entre la prière et le travail des mains. Ils eurent à lépoque de la révolution le même sort que tous les autres religieux et leur maison fut probablement pour un prix modique au primo occupanti pendant le tems de la révolution. Lorsque les règlement de La Valsainte commencèrent à circuler, des personnes ci-devant religieuses et autres de différens sexe, entreprirent de les pratiquer et de former pour cela au milieu même de Paris une espèce de société, le tout sous le voile de lincognito. Cependant il na jamais été tel quon nen fut instruit même assez loin car jen entendis parler dans le tems à La Valsainte. Le R.P. abbé était alors regardé comme le Père de cette congrégation. Jai su quon lui écrivait souvent et quon prenait ses avis et cest ce qui lui fit toujours espérer de voir sa réforme sétablir en France. Lorsque le tems de la Terreur fut passé, les affaires de lÉglise ayant paru sarranger, des individus de cette secte trappistique firent lacquisition de la maison de Senard. Je ne sais comment, ni quand ils parvinrent à sy loger, les hommes habitant un pavillon et les femmes lautre et à y pratiquer sans bruit, mais non sans quon le sut, tous les exercices de la réforme de La Trappe. Quelquun qui y a été et qui a postulé même pour y entrer, ma assuré que les hommes et les femmes chantaient loffice ensemble dans la même église, le jour et la nuit et que cette communauté était singulièrement protégée par Mr lévêque de Versailles. Ceci paraîtra sans doute incroyable à la postérité que dans un moment où tous les Ordres religieux sont proscrits, où lon ne veut souffrir aucune réunion sous quelque titre que ce puisse être, lon voie tranquillement aux portes de Paris une réunion inouïe jusque là [240 bis] en France. Quoiquil en soit elle subsista ainsi fort longtems mais dépourvu dun chef capable de le conduire, le troupeau a dû nécessairement donner dans des égarements. Ils accomodèrent les règlements de La Valsainte à leur manière. Le défaut déconomie dans leurs finances les exposa à échouer dans leur entreprise, etc. A cette époque le religieux de La Trappe qui avait été en Angleterre le premier instrument de la fondation, ayant mal géré les affaires et sétant brouillé avec le R.P. abbé, sétait retiré de son monastère, muni dun bref de sécularisation. Il vint à Senard prit les rennes du gouvernement de la nouvelle communauté, y établit une régularité à sa mode et loin dy remettre les finances en bon état, il ny mit que plus de désordres et constitua la maison dans des dettes considérables. Or cette pauvre maison était sur le point de faillir lorsque le R.P. abbé de La Valsainte, conduit à Paris pour ses affaires du Mont-Genèvre, en prit connaissance. Il sy introduisit. Il promit de payer les dettes si lon voulait embrasser la réforme dans toute son étendue, sans restriction quelconque. On lui promit tout. Il fit faire une retraite, reçut à lémission des vux les hommes et les femmes et avec le secours de personnes charitables, parvint à payer toutes les dettes de la maison et comme cette réunion des deux sexes était une chose tout à fait insoutenable, il trouva de plus les moyens de se procurer une maison pour y placer les religieuses. Il fut dans tout ce travail aidé de la protection de Sa Majesté impériale. On nen saurait douter, mais quelque sorte que soit cette protection, il na encore pu obtenir pour ces deux communautés quune tolérance, les religieux et religieuses ne peuvant paraître publiquement dans leur costume et leurs vux nayant aucun effet civil.
Je vous laisse maintenant à juger, Monsieur, si le R.P. abbé a lieu de se regarder comme bien récompensé de toutes les peines quil a prises et de tous les voyages quil a fait depuis six ans, puisquà lexception de La Valsainte qui est la seule maison solide quil ait, et celle seule où il pourrait, sil voulait y résider, faire un véritable bien. Il nen a aucune sur laquelle il puisse compter. Joubliais de vous parler de ses religieuses dont il compte en [241] ce moment trois communautés, une en Angleterre sur lexistence de laquelle je nai aucuns renseignements, une à Darfeld où les pauvres filles, enfermées dans de mauvais bâtiments, vivent misérablement et accablées dinfirmités, par les secours quelles tirent de la charité des fidèles et des religieux de Bourlau, une troisième à la Petite-Riedra où comme jai eu lhonneur de vous dire, elles sont aux expédiens pour pouvoir subsister en luttant sans cesse contre les maladies qui leur font une guerre sans relâche. Pendant que jétais à La Valsainte, jai fait ce que jai pu auprès du R.P. abbé pour tâcher dobtenir en leur faveur quelques mitigations. Je lui ai même présenté un mémoire à cet effet, parce que je regarde comme une barbarie que des femmes soient astreintes aux mêmes règles et aux mêmes austérités que les hommes. Je nen ai eu aucune réponse et tout ce que jai pu dire ne leur a procuré aucun adoucissement. Je parlais cependant avec connaissance de cause, ayant exercé à leur égard les fonctions de médecin en mille circonstances. Vous trouverez à la fin de ces mémoires celui que je lui ai présenté à ce sujet. Jaurais bien désiré que le Gouvernement eut ouvert les yeux là-dessus. Je ne conçois pas même quil ait pu aucthoriser létablissement de ces filles dans le Canton sans sêtre préalablement assuré que la règle nétait pas au-dessus de la portée de leur faiblesse. Dernièrement il ny en avait quune qui fut capable de chanter au chur, toutes les autres étaient hors de combat.
Je ne vois rien à ajouter, Monsieur, pour vous mettre au fait de tout ce qui regarde la réforme. Jaurais bien désiré quune mémoire plus heureuse meut permis de vous donner un précis plus exact et plus circonstantié de tout ce qui sest passé au monastère de La Valsainte depuis plus de quinze ans et en particulier depuis les six dernières années. Je crois cependant vous en avoir assez dit pour vous mettre à portée de porter votre jugement. Mais comme je mapperçois que dans le détail que je viens de vous faire de tout ce qui la concerne depuis six ans, je ne vous ai pas dit un mot de moi, je vais tâcher dy suppléer pour ne pas laisser mon histoire tronquée en vous faisant le récit abrégé de ce qui mest particulier, depuis ma rentrée dans le monastère, jusquau jour où jen suis sorti. Vous voudrez bien me permettre, en attendant que jentreprenne cette petite tâche, de vous réitérer lassurance des sentiments
Trente-cinquième lettre
[242] Sans entrer, Monsieur, dans le détail de tout ce qui a pu marriver pendant les six dernières années que jai passé à La Valsainte, ce qui me serait dailleurs impossible, je me contenterai de vous dire que toute ma vie sest passée dans une distraction continuelle à raison de mon emploi de chirurgien qui ne fut pas borné à la maison où je ne manquais cependant pas douvrage, mais qui sétendit même aux séculiers qui me prenaient la plus grande partie de mon tems, particulièrement les dernières années, ce qui me força dabandonner lexercice du confessionnal me bornant à quelques personnes qui mavaient donné leur confiance. Je continuai aussi de faire, les dimanches et les fêtes, les instructions aux séculiers dans la chappelle claustrale. Du reste la médecine prenait tout mon tems et souvent même celui des saints offices. Il men coûta beaucoup à prendre mon parti là-dessus car jaimais mon état et cétait un plaisir pour moi den suivre les exercices. Mais enfin je maccoutumais si bien à cette vie extérieure et toute séculière que, tout en désirant den être retiré, jaurais peut-être été fort embarassé de ma personne si on leut fait. Ma réputation sétendit bientôt dans tout le pays et je fus consulté de plusieurs lieues à la ronde. Des occasions de rendre services à plusieurs personnes, même de ceux qui nous avaient été le plus contraires, sétant présenté, je lai fait avec empressement. Ce qui ne contribua pas peu à notre tranquillité en imposant silence à bien du monde. Le R.P. abbé nétait pas davis que je sortisse pour visiter des malades hors du monastère. Je ne men souciais pas moi-même beaucoup et lorsquil était à la maison, il refusait ordinairement les permissions quon lui demandait sur ce point, ce qui faisait crier et murmurer mais cela ne retombait pas sur moi parce que mon devoir était dobéir. Ce qui faisait plus mauvaise impression cest quen me deffendant daller chez des pauvres, il mordonnait daller chez des personnes riches ou à qui nous avions des obligations. Souvent il ma conduit lui-même à Fribourg. Comme les séances quil faisait au monastère [243] nétaient pas fort longues, le public navait pas longtems à souffrir de ses prohibitions et puis dans les voyages quil me faisait faire lon maccrochait de tous les côtés. Alors il me permettait de descendre chez les malades. De même que quand je sortais pour aller ceuillir des plantes parce quil ne refusait pas que je rendisse service mais seulement il ne voulait pas que je sortisse exprès. Pendant ses longues absences, le prieur, bon et compatissant, se voyant obsédé de toutes parts, accordait facilement les permissions quon lui demandait, encore plus pour les pauvres que pour les riches. Pour moi, je nexaminais rien.. J'allais lorsquon me commandait daller, de manière que la moitié de mes semaines étaient le plus ordinairement employées à ces petits voyages que je ne faisais pas de fois sans un détriment notable de ma santé surtout lorsquil me fallait découcher. Je partais ordinairement avec une santé passable de La Valsainte et jétais sûr la nuit dêtre attaqué dun accès dasthme et de revenir malade au monastère. Heureusement ces incommodités ne duraient pas fort longtems et à lexception dun ou deux paroxismes par chaque année, soit dasthme, soit de rhumatisme, qui me retenaient à linfirmerie une quinzaine de jours, je jouissais dune santé assez passable. Je travaillais des mains particulièrement à la culture dun petit jardin de botanique que javais formé. Je manipulais mes drogues. Jallais même passer deux à trois jours sur les plus hautes montagnes pour y ceuillir des simples. Je me serais contenté pour toute ma vie de la santé dont je jouissais alors, quoique ma vie ne fût en rien différente de celle de la communauté et même jai remarqué que la meilleure nourriture que je rencontrais dans mes petits voyages était le plus ordinairement ce qui mincommodait. Tout infirme que je suis, je suis né pour une vie dure, pénible et laborieuse. Ce ne fut donc pas, Monsieur, dans les austérités de la maison que je trouvai le plus à souffrir ni dans les fonctions de mon emploi, toutes fatigantes et rebutantes quelle étaient, [244] puisquelles étaient selon mon goût mais ce fut dans léloignement continuel du R.P. abbé dans ses entreprises mal concertées, dans les voyages de long cours multipliés et dans toutes ses dépenses inutiles. Jen étais tellement affecté que jy pensais sans cesse. Comme par ma place jétais dans le cas de parler depuis le matin jusquau soir avec tout le monde, supérieur, frères, domestiques, séculiers, tout en donnant mes consultations, je retombais toujours malgré moi sur cette matière et je disais hautement ma manière de penser. Le R.P. abbé ne lignorait pas et men fit même plusieurs fois des reproches mais afin quil ne crût pas que je disais en son absence, ce que je naurais pas voulu dire en sa présence, je lui ai présenté plusieurs fois mes observations par écrit. Il ma répondu en convenant avec moi de la vérité de mes réflexions. Il ma même fait espérer un changement prochain. Je lai attendu inutilement et voyant quil ne se corrigeait pas je ne me suis pas corrigé non plus, cest-à-dire quen toute occurence jai bavardé hors du monastère comme dans le monastère mais je nai pas cru devoir men tenir là. Tous mes discours nétant pas capable darrêter un mal que je voyais chaque jour faire de nouveaux progrès, jai cru devoir en écrire à Mgr le nonce de Lucerne, en le priant de solliciter auprès du Souverain Pontife une visite apostolique de notre réforme. Ma lettre motivée sommairement, fut prise en mauvaise part, cest-à-dire quon la regarda comme une délation de griefs contre le R.P. abbé et le monastère. Le nonce en écrivit à lévêque en le chargeant dinformer. Lévêque par les mains duquel avait passé ma lettre nen fit rien et répondit que la lettre avait été écrite par personne prudente, après mûre délibération et quil croyait aussi une visite nécessaire. Cependant ne voyant aucun effet de ma démarche auprès du nonce et dans la crainte que ma lettre ne lui eut laissé quelque mauvaise impression, je crus devoir lui donner lexplication des motifs sommaires de ma lettre, en lui envoyant un petit mémoire détaillé que je fis encore passer par les mains de lévêque. Son Excellence [245] la reçue, je le sais mais quel usage en a-t-elle fait ? En attendant, les choses ont toujours été leur train et jai continué à me morfondre et à me tracasser. Tout cela cependant ne mempêchait pas daller toujours mon train pour le service des malades, tant internes quexternes et ceux-ci plus que jamais. Il ne se passait guère de semaine que je ne vinsse à Charmai pour en visiter quelquun, quelque tems quil fasse. Les braves gens pleins de reconnaissance pour les services que je leur rendais, me comblaient de bénédictions. Partout lon me promettait une assistance certaine en cas quil nous arriva encore quelque chose, car de tems en tems on jettait encore quelques doutes sur la stabilité de notre état. Lon parlait de la suppression totale des moines, de manière que sans avoir en vue de me concilier lesprit du peuple, tout en lui rendant service, je me disais quelque fois en moi-même : Facite vobis amicos
ut, cum deficeritis, recipiant vos
Javais dailleurs un secret pressentiment que joccuperais la cure de Charmay et que le doyen ne serait pas longtems du monde car outre la pensée fréquente que jen avais, dans laquelle je cherchais à concilier mon genre de vie de trappiste avec celui dun curé, jétais vexé par des rêves fréquens dans lesquels je me figurais ou être sur le point de rentrer ou être déjà rentré dans la cure que joccupais en France. Depuis plus de six mois je ne passais pas une semaine que je neusse un de ces rêves. Jétais bien éloigné dy ajouter foi, cependant cela me paraissait tout à fait extraordinaire et semblait mannoncer quelque chose. Jen parlai au prieur avec qui je me plaisais de mentretenir du saint ministère et qui me disait que jétais plus propre pour cela que pour être moine. Jétais cependant bien éloigné de penser que toutes les folies de mon imagination fussent sur le point de se réaliser, lorsque le 6 janvier sur les 8 h du soir lon vint me dire que le R. doyen de Charmay venait de mourir subitement. Cette nouvelle métonna mais ne me surprit pas. Il me semblait que je my attendais. Je partis sur le champ. La mort trop certaine constatée, les scellés mis sur tous les effets, je revins au monastère. Linhumation devait se faire deux jours après. Je proposai au prieur comme une chose de décence en raison des obligations que nous avions au défunt et de sa dignité, dy [246] députer un religieux. Il entra dans mes vues et me chargea de cette députation qui ne fut pas approuvée généralement dans la maison. Après les obsèques lon me dit quon avait été trouvé Monseigneur dont la réponse avait été que, manquant de sujet, il se proposait décrire à La Valsainte pour faire desservir la cure et que lon espérait que ce serait moi. Je rapportai la chose au prieur, sans lui rien dire absolument de ce que jen pensais. « Si cela est, me dit-il, je ne vois que vous à y envoyer et si je le fais, ils vous feront leur curé. Au reste, en la place de Monseigneur, jen ferais bien autant. Vous y ferez plus de bien quun autre. » Je vous donne à penser, Monsieur, avec les idées qui me trotaient déjà dans la tête involontairement, limpression que fit sur moi ce discours. Javais beau en chasser la pensée, il me semblait que la chose était déjà faite. Arrive la lettre de Monseigneur. Le prieur, après quelques délibérations, ne croit pas pouvoir refuser. Je suis le seul qui ait idée du ministère. Il me députe. Me voilà donc desservant de la cure, obligé dy aller tous les dimanches et fêtes, dy prêcher, dy confesser, etc. La confiance que lon avait en moi pour la médecine, lhabitude que lon avait de me voir dans la paroisse disposèrent les esprit tellement en ma faveur que tous parurent me désirer pour leur curé. Jétais bien éloigné de faire paraître le moindre désir et de communiquer même à qui que ce fut mes pressentiments. Un obstacle se présentait et empêchait les paroissiens de faire aucune avance parce quils le regardaient comme insurmontable : mes liens de religion. On men parla et je me gardai bien de les désabuser mais déjà Monsieur le R. chappelain avait manifesté ses désirs à Monseigneur sans avoir sondé mes dispositions. Une occasion sétant présentée de le faire, je lui répondis quétant religieux, je ne pouvais dans cette affaire avoir dautre volonté que celle de mes supérieurs qui serait pour moi celle de Dieu, que si je consultais mon goût, je ne serais pas éloigné de la chose, vu quà présent je ne ferais que revenir à ma première vocation, quau reste jétais résolu à ne faire aucun pas, ni en avant, ni en arrière mais à laisser agir en tout le Providence. [247] Sur cette réponse il crut devoir aussitôt en écrire à Monseigneur pour lui manifester ma manière de penser et les désirs de la paroisse. Monseigneur répondit quil me verrait en place avec le plus grand plaisir, quil me donnait volontier son placet, en me laissant à marranger avec mon Ordre comme je pourrais et que la paroisse navait toujours quà faire toutes les démarches nécessaires auprès du Gouvernement à qui la nomination appartenait. Aussitôt la paroisse assemblée forma une pétition qui fut envoyée à Fribourg par un député de la commune. Tous les membres du Conseil promirent leur consentement mais avant de procéder à lélection on statua que lon attendrait que la paroisse eut écrit à Rome pour demander ma sécularisation car je ny voulus intervenir en aucune manière. En conséquence la chose fut remise entre les mains de Mr Léon Cettoley, membre du Conseil et greffier du Tribunal. Il dressa une requête pleine de raisons exposées avec toute la force et léloquence dont il est capable. Monseigneur lévêque voulut bien y ajouter son approbation et en solliciter lexécution. Elle fut même, je crois, visée par le Conseil. On lenvoya au nonce qui y joignit une lettre pour en presser lexpédition et en attendant la réponse je continuai à exercer dans la paroisse les fonctions de desservant, dans une circonstance qui ne laissa pas dêtre fort pénible et de me donner beaucoup doccupation, celle du saint tems du carême jointe au jubilé que Sa Sainteté voulut bien accorder au diocèse, en compensation de celui de lannée sainte et de celui de son glorieux avènement auxquels il navait pas eu le bonheur de participer.
Interim Le R.P. abbé étant absent, ignorait tout ce qui se passait ou nen était instruit que par gens qui lui faisaient entendre les choses à leur mode. Je crus donc devoir lui écrire moi-même une lettre par laquelle, après lui avoir simplement exposé létat de laffaire, je lui demande simplement ce quil juge à propos que je fasse si lon vient à me signifier une nomination jointe à un bref de sécularisation, bien résolu de ne faire que ce quil mordonnerait, mais je voulais que sa volonté, tant pour ma conscience que vis-à-vis du public, fut la seule règle de ma conduite et je disais [248] hautement que sil y consentait, jy consentais, mais que je ny consentirais pas sil refusait de le faire. Sa réponse se fit un peu attendre. Enfin elle arriva. Prévoyant bien que son refus lui mettrait à dos le Gouvernement et le canton, il menvoya sans que je le lui demande un consentement en bonne forme et bien motivé. Sous la même enveloppe était une lettre pleine des raisons les plus propres à me détourner den faire usage qui finissait par me dire que de deux choses lune, ou javais bonne volonté ou je ne lavais pas. Si javais bonne volonté, je prendrais son consentement dune main pour le brûler, et de lautre ma plume pour révoquer tout ce que lon avait pu faire jusque là. Si je navais pas bonne volonté, jétais incorrigible et que ce nétait pas un mal pour son Ordre quil fut débarassé de moi. Ainsi que si je voulais me retirer, je le pouvais, si vult discedere, discedat. Il était clair que le R.P., par cette réponse, voulait que jeusse seul lodieux du refus et me mettait même dans limpossibilité de me couvrir du défaut de consentement formel quil me manifestait daprès la manière dont je métais présenté. Ceut été une inconséquence de ma part de refuser de mon propre mouvement puisque javais dit que la seule volonté de mon supérieur me servirait de guide. Jétais dans limpossibilité de manifester cette volonté quil eut aussitôt contredite en opposant le consentement quil mavait donné. Dans cette perplexité jenvoyai le tout sous enveloppe à Monseigneur, avec quelques observations que je crus nécessaire, pour lui donner une connaissance suffisante de mes vrais dispositions et je le priai de me décider. Sa réponse fut que je devais attendre en paix la décision du Souverain Pontife, à qui on avait présenté une requête pleine de vérités que je navais en rien sollicité et que cette décision devait seule me servir de boussole. Dès ce moment mon parti fut pris. Le bref de Sa Sainteté arriva conforme en tout aux vux de Sa Grandeur et de la paroisse. Monseigneur me manda à Fribourg pour me le communiquer. Avant de laccepter je lui fit toutes les plus fortes objections possibles. Enfin, après y avoir pensé sérieusement, il me dit quil croyait voir dans cette affaire la volonté de Dieu. Jacceptai sur sa parole sans hésiter. A quelques jours de là ma nomination eut lieu au Conseil, dune voix unanime et le 29 avril 1808 jai été pourvu de la cure de Charmay où je prie Dieu de me conserver pour mon salut et celui des autres.
[248 bis] Je ne vous dirai rien ici, Monsieur, de la réception que me firent les honnorables habitans de cette commune, le jour où jarrivai muni de tous mes titres et dans le costume ecclésiastique, de lempressement que chacun fit paraître pour me rendre tous les services que ma pauvreté exigeait. Cela se comprend assez, après lardeur quils avaient témoigné pour mavoir. Je passerais dailleurs les bornes que je me suis imposé. Vous maver demandé quelques détails sur ma vie monastique. Je crois avoir suffisament satisfait votre curiosité. Au moins je nai rien négligé pour le faire. Si jai omis quelque chose qui pourrait vous intéresser, cest à ma mémoire et non à ma mauvaise volonté quil faut vous en prendre. Je suis content si jai pu vous procurer loccasion de passer quelques instans agréablement. Je compte sur votre indulgence pour toutes les fautes et les sotises que vous avez trouvé dans ce petit ouvrage qui nest rien moins que limé et si vous voulez bien lavoir en quelque considération, je vous prie que ce ne soit quautant quil est le témoignage de la confiance et de lamitié sincère avec lesquels je suis, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
N[icolas] D[ARGNIES] xx ci-devant Fr[ère] Fr[ançois] d[e] P[aule]
R[eligieux] de La Valsainte
Réflexions ou mémoiresur la nourriture des religieuxde la réforme de La Trappeétablie à La Valsainte.
[249] Pendant les cinq premières années de la réforme il est mort à La Valsainte au moins 30 personnes qui ont évidament été les victimes du pain corrompu et dune nourriture plus que grossière, mal préparée et prise en trop grande quantité. Je lai prouvé dans le tems par un mémoire détaillé que jai présenté au R.P. abbé, qui na produit aucun effet, mais si lon ne sest pas rendu dans le tems à mes raisons, lon a enfin été forcé de se rendre à lexpérience et en regrettant les malheureuses victimes dun régime destructeur, on a enfin prêté loreille à la voix de la raison et de la religion. Aujourdhuy le pain qui fait la base de la nourriture des religieux est bon, les aliments qui composent les pulments sont plus choisis et mieux préparés, aussi les morts ne sont pas à beaucoup près aussi fréquentes. Cependant le même germe de maladie existe toujours parce quil y a toujours un vice dans ladministration de la nourriture.
Car il ne faut pas croire, comme on se limagine faussement dans le monde, que ce qui fait la base de la nourriture des religieux de La Valsainte soit peu subtantiel de sa nature. Cest une erreur quil est facile de démontrer. De quelques substances en effet est-elle composée ? Le pain, les graines farineuses et légumineuse, les racines, les herbes, les fruits, en un mot tout ce qui est le produit du règne végétale commestible. Or est-il quelque chose de plus nourrissant et de plus analogue à la constitution de lhomme ? Ne sont-ce pas les premiers aliments que Dieu a donné à lhomme dans létat dinnocence ? Voilà, lui dit-il, que je vous ai donné toute herbe produisant sa semence et tous les arbres qui portent leur fruit pour que vous en fassiez votre nourriture. Ecce dedi vobis omnem herbam afferentem semen super terram et universa ligna, quæ habent in semetipsis sementem generis sui, ut sint vobis in escam. Rien dans la nature ne contient des principes nourriciers plus abondans que les graines. Ces principes sont tout neuf et nont encore subi aucune altération. Outre la preuve que jen pourrais fournir par la décomposition chimique dont le résultat moffre une partie sucrée abondante, une gélatine forte et compacte [250] une partie terreuse amidacée et visqueuse des plus déliée, etc
qui sont les premiers agens de la nutrition animale. Quil me suffise de faire attention à ce qui se passe dans les animaux même les plus forts et les plus vigoureux tels que le porc, le cheval, le buf, etc
Quel moyen prenons-nous pour les engraisser ? Par quel moyen trouvons-nous dans les chaires de la plupart les sucs fins et délicats qui font les délices de nos tables ? Nest-ce pas par le secours des graines dont on les nourit ? On ne leur épargne point le son de froment, lavoine, lorge, etc
Quand ils aimeraient la viande, on se garde bien de leur en donner parce que lexpérience nous a fait connaître que les carnivores ont pour la plupart la chair dun goût fort et insupportable, vu quelle approche davantage de la putridité. Mais sans nous arrêter aux animaux, dont on pourrait dire, quoiquà tort, que la nature est différente de la nôtre, puisquil sont doués des mêmes organes et que la nutrition sexécute chez eux de la même manière que chez nous. Parmi les hommes, les deux tiers des individus qui composent la société ne se nourrissent-il pas de végéteaux ? La plupart de nos paysans en France ne mangent de viande que trois à quatre fois dans lannée et cependant ces gens , les arcs-boutans de la société, sont forts et vigoureux. Ils travaillent du matin au soir et jouissent dune santé bien préférable à celle de ceux qui dans les villes sengraissent de la chair des animaux.
C'est donc à tort que lon voudrait accuser la nourriture des trappistes dêtre trop faible et d'être par là même la cause de leurs infirmités. Cependant il est constant quelle en est la principale source parce que cette nourriture toute bonne et excellente quelle est de sa nature, exige pour être profitable que lon suive des règles dont les trappistes sécartent dans leur régime, ce qui la rend c comme nécessairement nuisible.
Rien qui soit susceptible dun plus grand dévelopement que les graines et qui fournisse un sang plus riche et plus abondant. Mais il faut pour cela quelles soyent prises dans une quantité tellement proportionnée que ce dévelopement puisse facilement sopérer dans lestomach, sans cela au lieu de nourrir, elles tuent en passant sans être suffisament digérées et ne laissant que des sucs épais et visqueux ou aigris par la fermentation. Il faudrait au lieu de 8 à 9 livres pesant de bouillie épaisse et mal cuite que lon donne aux religieux dans un repas, on ne lui en donne que quatre et comme la digestion sen ferait alors plus facilement et plus promptement, il faudrait quon leur en donnat plus souvent, alors il seraient [251] vraiment nouris parce que les humeurs seraient réparées, au lieu quen accablant leur estomach en prenant dans une seule réfection ce qui suffirait pour deux et même trois, tout se précipite par son propre poids, sans avoir éprouvé presquaucune élaboration et sans presque rien laisser au corps pour sa réparation quun chil épais et grossier doù résultent les cachexies, les hydropisies, les pulmonies scorbutiques, seules maladies dont ils sont les victimes. Je ne crains pas de le dire : si la nourriture était bien réglée, quon en prit moins et plus souvent, lon pourrait vivre cent ans dans la réforme de La Trappe parce quil ny existe aucune cause des autres maladies qui immolent chaque jour tant de victimes dans le monde. Pendant quinze ans que jy ai exercé la médecine, si vous en exceptez la circonstance extraordinaire dune épidémie, je ny ai pas eu à traiter quatre maladies inflammatoires ou putrides, toutes nont été et ne sont encore que des cachexies dépendantes, non de la qualité de la nourriture mais de lerreur que lon commet dans le régime en en prenant en une seule fois une quantité qui excède de beaucoup les facultés concoctrices de lestomach.
Le remède serait facile. Il sagirait, sans rien ajouter, de donner en deux fois dans les vingt-quatre heures, ce que lon donne en une. Mais on ferait inutilement cette proposition : ce serait faire deux repas et comme lon a statué que lon nen ferait quun seul, on ne reviendra pas sur ce qui est écrit. On se croira plus en sûreté de conscience de saltérer la santé en prenant un double repas en une seule fois, que de se la conserver en le divisant, car je ne voudrais pas que lon ajouta une once de plus à la quantité accoutumée. Nous ne sommes pas venus, dira-t-on, en religion pour suivre les règles dHyppocrate. Jen demeure daccord mais nous devons partout obéir à celle de la raison qui nous dit que nous devons manger pour nous soutenir et non pour nous détruire. Mais si par respect pour la règle, lon ne veut pas diviser son repas, jy consens. Quon la suivre donc cette règle et quon la suive à la lettre car en disant quon ne prendra quune seule réfection, elle ne dit pas que lon compensera son abstinence par un repas qui en vaudra autant que deux. La règle dit bien à la vérité que dans chaque repas lon donnera deux pulments suffisants chacuns pour la réfection mais loin de dire quon les mangera tous les deux, elle dit formellement que ce sera pour laisser la liberté de choisir, afin que celui qui, pour quelque cause dinfirmité, ne pourra se nourrir de lun, se nourrisse [252] de lautre. Elle ne pouvait pas mieux faire comprendre la modération quelle veut que lon mette dans les repas. Mais où sont ceux qui obéissent à ce point de la règle ? Presque tous ne sacrifient-ils pas tous les jours les deux portions et les 12 onces de pain à leur voracité ? Cependant il est de fait, et je ne crains pas de lavancer fondé sur lexpérience, quune seule des deux portion telles quon les donne, mangée avec le pain est bien suffisante pour soutenir un individu pendant les 24 heures (je suppose un homme dont le tempérament est formé) et que ce que lon mange en sus, loin dêtre au profit du corps, ne sert quà lui nuire.
Mais sil est des points de la règle faciles à observer, je conçois que pour des gens affamés par un jeûne de 24 heures, celui-ci est un des plus difficiles. Si donc la nature lemporte sur la raison, cest à la sagesse du supérieur à lui imposer des bornes. Sil ne croit pas pouvoir en conscience diviser en deux repas la trop grande quantité de nourriture que lon donne en un seul, il faut quelle soit tellement réglée, quaucun des frères ne puisse s'incommoder en la prenant toute entière. Or pour cela il faut quil en diminue notablement la quantité et quil en règle bien la qualité. Fondé sur ce que lexpérience nous a fait connaître quune seule des deux portions avec le pain est suffisante, pour la subsistance de chaque religieux, il nen doit donner quune ou sil en donne deux, elle ne doit équivaloir quà une. Ainsi la souppe qui nest ordinairement quune bouillie épaisse chargé de pain et de légume sera coulante pour fournir au reste du repas un liquide qui puisse faciliter et perfectionner la digestion et la quantité ne doit jamais excéder le poids de 24 à 30 onces. La portion sera toujours aussi consistante que la nature des choses pourra le permettre afin que, comme elle doit être mangée avec le pain, lon soit forcé de la mâcher et bien triturer et quon nen avale pas les cuillerées sans aucune mastication, comme il narrive que trop souvent, mais alors il en faut diminuer la quantité au moins de moitié de manière que la souppe étant plus claire et la portion plus épaisse, lune et lautre puissent être évaluées en totalité à la quantité dune seule portion telle quon a coutume de la donner. Par ce moyen lestomach nétant pas surchargé fera ses fonctions librement. Le fluide de la souppe aidera le développement de la portion et lon pourrait encore dailleurs boire quelques gorgées deau, (qui est la boisson la plus analogue dans lusage des végétaux), ce qui ne se peut faire sans sincommoder lorsque lestomach est rempli outre mesure par une trop grande quantité daliments visqueux.
[253] A la vérité, lon ne remédierait pas à la faim qui se ferait sentir dautant plus vite que la digestion se ferait mieux et plus promptement, mais le corps étant réparé par un chile bien élaboré, elle serait beaucoup plus supportable que celle qui, en mangeant beaucoup, ne laisse cependant pas davoir lieu, sans aucun profit pour le corps, parce que le résultat des digestions est presque tout pour les commodités. Est-il possible dailleurs de jeûner sans être tourmenté par la faim ? Et nest-ce pas pour souffrir de la faim que lon jeûne ? Ne serait-ce pas une prétention chimérique que de vouloir ne manger quune fois en 24 h, sur des montagnes toutes couvertes de neiges, sans être dévoré par la faim ? Quoi de plus incompatible que le froid et le jeûne ? Certes si saint Benoît eut composé sa règle sur les montagnes de la Suisse, avec lesprit de charité qui lanimait, je suis convaincu quil eut disposé les choses tout autrement. Si les travaux dété leussent obligé daccorder aux frères deux réfections dans ce tems, la longueur et la nature du froid leussent engagé à modérer au moins la rigueur des jeûnes dhyver, ou sil eut été forcé de choisir entre ces deux saisons pour placer les jeûnes, il eut préféré celle de lété où ils sont beaucoup plus supportables, même avec le travail.
Je ne doute pas de la charité des religieux qui ont concouru à létablissement de la réforme mais il me semble que sils eussent eu un peu plus de discrétion, sans sécarter de lesprit de leur saint législateur et sans cependant quon eut pour cela à leur reprocher dêtre sectateurs d'Hyppocrates, mais en entrant seulement dans les vues du Créateur qui en nous donnant la vie nous a imposé lobligation de lentretenir, qui pour que nous en négligions pas de le faire, nous à soumis à un besoin irrésistible auquel il a même attaché un plaisir quil nest pas en notre pouvoir de goûter ou de ne pas goûter, il me semble, dis-je, que ces fervens religieux eussent agi avec plus de prudence et quils neussent pas moins donné à la mortification si pendant toute lannée ils eussent divisé en deux repas la nourriture quils accordent pour un seul. Il est certainement nécessaire de mortifier la nature mais cette mortification doit être tellement réglée quen soumettant par son moyen la chair à lesprit, lon se mette en garde contre la sensualité et la gourmandise, sans cependant sécarter des vues de Dieu qui sont de faire subsister lanimal et non de lui nuire, et cest cependant tout le contraire que lon fait dans la réforme. Après avoir jeûné 24 h., on donne une heure à la gourmandise, souvent même à la sensualité, parce que les sensations sont dautant plus aiguës que le besoin est plus grand. On devrait trouver la réparation de son corps dans les aliments et le corps [254] surchargé ny trouve que sa destruction. Il est vrai que dans cette division du repas, la gourmandise neut pas trouvé son compte parce quon serait toujours sorti de table sans être rassasié. Il y eut donc eu une véritable et continuelle mortification. La santé sen fut mieux trouvée parce que, par ce moyen, on eut fait de meilleures digestions et le corps eut été réparé.
Mais quoi que jen dise, je ne prétens pas que lon sécarte de la règle. On la embrassé sciament. Il est juste que lon sy tienne. Mais je demande quon règle seulement comme il faut la manière de préparer la nourriture et la quantité quil en faut donner et à un peu de faim près lon banira bien vite les infirmités du monastère et lon verra les religieux de la réforme au milieu des austérités parvenir à la viellesse la plus décrépite.
Cependant ce que je ne crains pas de proposer et de demander même, cest que lon fasse sur ce point quelque changement pour les religieuses. Vouloir quelles soyent astreintes à ne faire quun seul repas par jour, cest vouloir nécessairement ruiner leur santé. Personne nignore que les femmes mangent peu à la fois. Si on les force par un jeûne trop longtems continué à se charger lestomach outre mesure, elles ne tarderont pas à tomber dans des maladies qui, comme lexpérience ne la déjà que trop prouvé, les conduiront à une mort qui préviendra de beaucoup le terme que, selon lordre de Dieu, la nature leur avait destiné. Il est donc de la sagesse du R.P. abbé, qui seul commande en législateur à ces victimes de la pénitence, dapporter sur ce point les modifications que leur faiblesse exige. Pour quun homme puisse faire des loix sages et discrètes aux femmes, il faudrait quil ait lui-même passé par les infirmités de leur sexe. Mais non, le R.P. na pas besoin de cela. Il suffit quil fasse seulement attention à ce quil a lui-même éprouvé lorsquil a suivi pendant un tems un peu notable le régime de sa réforme. Quil se rappelle ces premières années dans lesquelles il a quelques fois passé deux à trois mois, assidu au monastère. Résidence que je ne lui ai jamais vu faire, sans éprouver quelquinfirmité plus ou moins grave, dépendant, de son propre aveu, de la nourriture. Quil fasse attention à la pesanteur du fardeau quil a porté et je ne doute pas que sa charité ne le presse de lalléger, surtout à des individus faibles de leur nature.
Observations présentées au R.P. abbépour obtenir quelquadoucissementspour les religieuses(qui nont eu aucun effetquoiquil me les eût demandé lui-même)
[254 a] Tous les médecins conviennent que rien ninflue plus sur la santé des personnes du sexe que lévacuation mestruelle à laquelle elles sont soumises par les loix du Créateur. Chez une personne saine et bien portante, cette évacuation dure ordinairement six jours pendant lesquels elle perd, selon la force de son tempérament ou la constitution de ses organes, au moins dix à douze onces dun sang qui nest point, comme on se lest faussement imaginé, un sang vitié et corrompu, mais un sang qui na dautre qualité que celles de la masse générale doù il prend sa source. Si lévacuation excède notablement ou si elle pèche aussi noblement par défaut, alors la santé en est nécessairement troublée. .
Les évacuations trop abondantes sont rares dans le régime de vie des religieuses de La Trappe, mais les suppressions sont très communes et la fille la mieux constituée ne tarde pas en moins de trois ou quatre mois, à observer dans ses ordinaires, sinon une suppression totale, au moins une diminution considérable, qui la conduit à une foule dautres infirmités. Il me semble quil est de la plus grande importance de chercher la cause de ce dérangement et dy apporter le remède. Me tromperai-je en disant que le jeûne trop longtems prolongé, particulièrement aux époques de la menstruation, est une des principales causes ? Comment en effet la nature, affaissée par le besoin, affaiblie par les pertes quelle fait du fluide le plus essentiel à la vie, déjà languissante par les efforts quelle est souvent obligée de faire (car combien nen est-il pas qui sont vraiment malades à lépoque de leurs règles ?) comment, dis-je, la nature pourra-t-elle parvenir à son but si au lieu dêtre soutenue, aidée et réparée, elle est au contraire exténuée par une abstinence que des hommes forts et vigoureux qui ne font aucune perte, ont souvent bien de la peine à supporter. Lorsquon [254 b] saigne un religieux, on croit que pour réparer les 8 à 10 onces de sang quon lui a tiré, il est de la prudence et de la charité de lui accorder une augmentation de nourriture et de repos pendant quelques jours, et des personnes faibles et délicates perdront tous les mois une quantité de sang au moins égale, sans quon leur donne rien à cette époque qui puisse les fortifier et réparer leurs pertes, on ne les dispensera en rien de la rigueur des jeûnes et de la longueur des veilles ? Est-il surprenant après cela, que la nature succombe, que ses efforts deviennent inutiles et que les filles les mieux constituées se voient en peu de tems, privées de ce qui était la source de leur santé ?
En conséquence de ces réflexions, je crois devoir proposer quil soit statué dans le coutumier de la maison, que toute personne religieuse, converse, novice ou postulante, soit obligée, en vertu de lobéissance, de déclarer à sa supérieure, le jour où elle sappercevra des signes avant coureurs de ses règles, laissant entièrement à sa prudence et à sa charité de lui accorder les soulag[em]ents quelle croira lui être nécessaires.
La supérieure de son côté considérera avec attention le tempérament et les forces de chacune de ses filles. En particulier elle leur fera toutes les questions quelle croira nécessaires pour connaître ce quelles ont à souffrir dans ces circonstances et elle dirigera en conséquence les secours quelle croira devoir leur procurer.
Par exemple aux plus fortes et aux plus robustes, chez lesquelles les digestions sexécutent ordinairement bien, il suffira de leur donner, pendant leur tems que lon peut fixer à 8 jours, pour toutes, un morceau de pain le matin, aux heures régulières et dans la journée quelques tasses dinfusion de mélisse, armoise, camomille ou autre.
[254 c] A celles qui sont dun tempérament plus faible et plus délicat, on leur donnera une souppe dinfirme bien préparée avec du bon pain dans laquelle on fera entrer des racines de persil, de celleris, des carottes et autres de ce genre. Si le supérieur le permettait, on pourrait y mettre un oignon picqué de quelques cloux de girofle.
A celles qui sont extrêmement faibles et pour lesquelles chaque époque est une véritable maladie, on accorderait le repos du matin avec le soulagement régulier de la communauté et on y joindrait lusage dune potion fortifiante et échauffante dont on ferait pendre un verre le matin, à midi et le soir. On pourrait composer cette potion de la manière suivante.
Prenez quatre onces deau bouillante. Versez-les dans un petit pot où vous aurez mis un gros de canelle, un demi-gros de girofle, et deux gros de racines daccluée et une pincée dabsinthe. Fermez bien le pot et laissez infuser au moins une heure. Coulez linfusion. Ajoutez-y demie once de sucre et huit onces de vin. On divisera cette dose en trois fois pour prendre aux heures prescrites et on en continuera lusage pendant six jours selon le besoin.
Les jours de jeûnes dEglise on tâchera, en satisfaisant au précepte autant que la santé de la malade pourra le permettre, de trouver le moyen de ne la point laisser manquer du secours qui lui est nécessaire, comme par exemple en lui faisant prendre à 12 h ce quen un autre tems elle eut pris dès le matin. Ce que je dis pour celles qui ne sont pas évidament faibles et valétudinaires, car pour celles-ci je ne crains pas de les regarder dans ces circonstances comme dispensées même des jeûnes dEglise.
[254 d] Quand à celles à qui il surviendrait quelques pertes, elles mérite, bien plus que toutes autres, quon vienne à leur secours, 1° dans le tems des accidents, par une diète qui consiste à ne manger que très peu à la fois et plus souvent de nourritures légères et encrassantes telles que le riz, les ufs frais, les panades de bon pain blanc. 2° après les accidents, par une nourriture plus succulente et plus abondante pour réparer les pertes quelles ont éprouvées.
Je suis convaincu que cette médecine préservative bien observée (si surtout on y joint selon les forces et le tempérament de chacune un exercice convenable) garantira les religieuses de la réforme de La Trappe dun grand nombre dinfirmités. Au moins cest ce que demande au bon D[ieu], de tout son cur, pour sa plus grande gloire son très indigne serviteur.
Observationssur ce qui peut et doit occasionnertôt ou tard la chute de la réforme de La Trappesi on ne la réforme pas(Ces observations ont été écrites dans le temps où lon attendait le nonce apostoliqueà La Valsainte)
[255] Comme lon pourrait croire que les observations suivantes sont le fruit dun esprit dégoûté des observations de la réforme et qui soupire après des mitigations, je dois prévenir que celui qui les a écrites a éprouvé et senti tous les inconvéniens quil relève ici avant dembrasser la-dite réforme, quil na point cependant laissé de le faire, que sil était à recommencer, il le ferait encore, même quand ces inconvéniens seraient dix fois plus grands parce que (à lépoque de son émigration) voulant trouver un azile où il put mettre ses murs à la brie de la corruption et le monastère de La Valsainte lui ayant paru le seul propre à remplir ses vues, il na pas cru pouvoir acheter trop cher sa sécurité. Ce nest cependant pas quil neut été content sil y eut trouvé un peu plus de modération mais, nayant pas à choisir, il na pas hésité de se charger dun fardeau quil a bien senti être au-dessus de ses forces, sauf à ne faire que selon leur portée, persuadé que Dieu qui voit le but principal quil sest proposé, nexigera rien de lui qui ne soit proportionné à sa faiblesse.
Lorsque lon se consacre au Seigneur dans un monastère exact, lon se propose ordinairement deux fins ; la première de satisfaire pour ses péchés par les austérités du genre de vie que lon embrasse, la seconde en se retirant du monde et de toutes ses sollicitudes, de trouver plus de liberté et plus de facilité pour vaquer à lunique nécessaire et soccuper plus assiduement et plus sérieusement des choses de Dieu. Tel a toujours été le but quun grand nombre de saints prélats se sont proposé en quittant les fonctions redoutables et dissipantes du saint ministère, pour se réfugier dans les cloîtres et les solitudes. Le genre de vie doit donc être tellement disposé, quen mortifiant le corps par la pénitence, il laisse cependant à lâme la pleine liberté de toutes ses facultés. Nous devons à Dieu ces deux parties de nous-mêmes en lui disant tous les jours avec le roi-prophète : Propter te mortificamur tota die. Nous devons aussi pouvoir lui dire avec le même, tous les jours de notre vie : Tibi sacrificabo hostiam laudis et nomen Domini invocabo et si nous en croyons saint Jérôme et tous les maîtres de la vie spirituelle, les austérités du corps doivent être réglées de manière à ce que lâme en devienne plus active et plus libre pour penser à Dieu et sélever vers lui.
[256] Si donc je puis prouver que dans la réforme de La Trappe, établie à La Valsainte, la plupart de ceux qui la professent sont privés de cette prétieuse liberté de lâme, que la contrainte dans laquelle les jettent certains points de leurs observances affaiblit tellement leurs facultés intellectuelles, que lorsquils sont livrés à eux-mêmes ils sont incapables de soccuper sérieusement des choses de Dieu, jaurai par là même prouvé quil existe un vice dans cette réforme et quelle aurait besoin elle-même dêtre réformée si lon ne veut pas que tôt ou tard cet état violent nentraîne nécessairement sa ruine totale parce que selon le proverbe commun : Volentum non durat.
Or je ne veux pour le prouver, employer aucun raisonnement. Je naurai recours quà lexpérience. Jexposerai simplement ce qui se passe en moi lorsque je suis fidèle à remplir ce que les règlements me prescrivent. Je me suppose être dans le tems des jeûnes que lon sait être, selon la règle, depuis le 14 7bre jusquà Pâques. Je me lève au son de la cloche et je vais au chur pour y chanter les louanges de Dieu. Le sommeil que je viens de prendre a rendu à mon corps sa chaleur naturelle et réparé mes sens. Jen jouis pleinement. Je chante de bouche et de cur. Mais il est statué que loffice, qui pourrait ne durer quune heure et demie, deux heures au plus, sera prolongé jusquà trois et quatre heures, que jy assisterai immobile, la tête entièrement découverte, les deux bras pendans et croisés les uns sur les autres. Bientôt mon attention fatiguée, lorsque le tems de sa portée est écoulé, ne peut plus se soutenir. Le froid glaçant qui me frappe sur la tête et qui semble me déchirer les mains sans quil me soit permis de rien faire pour le repousser, môte toute ma présence desprit. Je ne suis plus occuppé que de ce que je souffre et jattens avec impatience la fin de loffice pour y apporter remède. Je sors donc de léglise gelé et morfondu. Je mempresse de mapprocher dun fourneau échauffé jusquau rouge, où je ne puis rester quun quart dheure. Je my brûle plutôt que je ne my réchauffe et en en sortant, la grande chaleur que jy ai éprouvé ne sert quà me faire sentir encore plus vivement le contraste du froid excessif auquel je vais être [257] exposé, car la règle nest pas de saller reposer mais je dois aller sous des cloîtres vastes et spacieux, bâtis en pierre, mal fermés, où le vent circule de toutes parts, ou bien dans la salle du chapitre qui est aussi froide quune glacière. Cest là que je dois moccuper à la lecture ou à la méditation. Le faire partout ailleurs serait une immortification, une désobéissance. Mais quarrive-t-il ? Cest quau lieu de profiter comme il faut du tems prétieux qui mest accordé pour ces saints exercices, à peine ai-je ouvert le livre ou me suis-je mis à genoux pour prier, quun sommeil irrésistible, accompagné des plus inconcevables rêvasseries, sempare de moi. Mes frères qui sen apperçoivent, ont la charité de mexciter. Je mexcite moi-même et tout lintervalle se passe dans ce pénible travail, sans que jai lu une seule page dont je puisse me rendre compte à moi-même, sans quil soit sorti de mon cur un seul sentiment qui puisse mériter le nom de prière. Si je ny suis pas accablé par le sommeil, limpression vive du froid qui me pénètre, moccupe tout entier et me détourne de lattention que je voudrais avoir. Doù il suit que jai été sous les cloîtres, jai été dans le chapitre pour obéir à ma règle, non pour y lire et y prier comme elle le veut, mais bien pour y combattre le sommeil et y être transis par le froid. Je retourne à léglise pour y faire oraison avec la communauté. Je nen ai quun quart dheure. Il sera sans doute bien employé. Mais hélas, jy suis dans un tel assoupissement quil ne mest pas possible de posséder mon esprit une seule minute et souvent je me trouve à la fin sans lavoir commencée. Si pour ne pas perdre le tems, je veux lemployer en prière vocale, je suis quelque fois obligé de reprendre un psaume, jusquà dix et vingt fois, sans pouvoir, pendant tout le quart dheure, conserver assez de présence desprit pour le terminer. Il marrive même souvent dêtre surpris par le sommeil avec une telle promptitude que perdant léquilibre, je vais mesurer la terre. Loraison est suivie de primes. Comme lon chante, le chant me soutient. Loffice dailleurs nétant pas long, je mencourage facilement contre [258] le froid qui me presse. De primes je vais au chapitre où le sommeil me fait encore la guerre. Si après cet exercice je reste sous les cloîtres pour my occuper à la lecture en attendant la messe, jy suis toujours aux prises avec les mêmes ennemis et bien plus encore car la faim qui commence déjà à se faire sentir, me rend bien plus sensible au froid et plus porté à lassoupissement et les idées de nourriture quelle excite dans mon imagination affaiblie, deviennent pour moi une nouvelle source de distractions. Ces idées me suivent à la messe pendant laquelle, si je ne chante, pas au lieu de munir au prêtre, le plus souvent je dors debout. Jai lair dun homme yvre. Je chancelle et suis prêt à chaque instant à tomber. Je dors même quelque fois en chantant. Qui pourra me tirer dun état aussi pénible ? Le travail ? Oui sil est un peu actif car sil sagit décrire ou de coudre, jy dormirai encore. Mais pendant le travail actif au moins je soutiendrai mon attention vers Dieu, je pourrai munir à Lui. Hélas ! A peine pourrai-je avec efforts le faire dans les instans où on donnera le signal pour lui élever mon cur. Le reste du tems, la faim qui me presse et qui abbat mes forces, moccupe tout entier et me fait souvent, malgré moi, compter les quarts dheure quil me reste à attendre jusquau moment du repas. Cest ainsi que se passe tout mon tems jusquà ce que lon sonne loffice qui précède le dîner. Alors mes forces qui semblaient mavoir totalement abandonné, se raniment parce que dans peu je pourrai satisfaire enfin les cris impérieux de la nature. En entrant au réfectoire joffre ma réfection à Celui de la main duquel je la tiens. Je voudrais me posséder en la prenant, y joindre quelque mortification, mais le besoin qui me presse lemporte sur toutes les considérations et souvent en sortant de table jai à me reprocher davoir pris mon pauvre repas avec plus de sensualité et de gourmandise que celui qui a été assis à une table chargée des mets les plus choisis. Au moins je vais à présent pouvoir moccuper de mon Dieu. La nourriture a ramené la chaleur dans mes membres glacés. La faim nexcitera plus de pensées importunes dans mon imagination. Je reste donc à léglise pour y adorer le très saint Sacrement et quy fais-je ? Mon [259] estomach tendu par une trop grande quantité de nourriture (car ayant été vingt-quatre heures sans en prendre, jai cru quil métait permis de le contenter), mon estomach, dis-je, envoie à mon cerveau des vapeurs qui lobscurcissent, ou je tombe dans lassoupissement, ou incapable daucune réflexion sérieuse, je sors pour chercher à me distraire. Cet état dengourdissement me dure jusquau moment où je vais me coucher, moment que jattens avec impatience car je suis tellement fatigué et harrassé que linstant qui mest donné pour faire lexamen des fautes de la journée se passe à luter contre le sommeil. Souvent même lorsque je vais au chapitre réciter le misere, la face prosternée contre terre, je my endors et jy resterais jusquau lendemain si le bruit de mes frères qui se relèvent ne me faisait sortir de mon assoupissement.
Voilà ce que jéprouve dans les tems des jeûnes et particulièrement en hyver, en pratiquant les observances de la réforme. En été jaurais plus de facilité pour vaquer aux choses de Dieu mais alors on ne men laisse pas le tems. On naccorde que des intervalles très cours pour les lectures et prières particulières, pendant lesquels la fatigue dun travail pénible dont la plus grande partie se fait à jeun, ne me rend pas capable dune grande application et tout le tems que dure ce travail que puis-je faire, que de dire avec le prophète : Vide humilitatem meam et laborem meum? Jamais avant de me faire religieux je navais éprouvé un pareil combat. Je lisais quand je voulais lire, je priais quand je voulais prier, je méditais quand je voulais méditer. La pensée de Dieu ne me quittait jamais pendant mon travail ou au moins je me tournais vers Lui avec une douce facilité. Jignorais même, dans les jours consacrés aux jeûnes, ce que cétait que de moccuper de la nourriture. Je voyais avec peine arriver le moment de prendre mon repos. Jaurais voulu prolonger mes journées. Doù peut donc venir aujourdhuy un pareil désordre ? Doi-je ne lattribuer quà ma tièdeur et à mon peu de foi ? Et certes ce serait bien avec raison, car je nai guère de courage et de ferveur et la foi est bien languissante dans mon cur.
Mais si je regarde autour de moi et que je considère ceux qui vivent avec moi sous la même discipline, sans [260] en excepter même les supérieurs, tout mindique quils sont soumis aux mêmes épreuves que moi. Si je les considère à loraison, je les vois presque tous chanceler, souvent même mon voisin me tombe sur le corps et faillit à me renverser. Il nest pas rare de voir un prêtre sendormir à lautel pendant que lon change au chur. Combien de fois nest-il pas arrivé que dans le cours de loffice lhebdomadaire, après avoir dit le Dominus vobiscum sest trouvé saisi par le sommeil et à laissé le chur dans le silence ? Si lorsque je suis sous le cloître, au lieu de mappliquer à la lecture, je regarde ceux qui menvironnent, je vois celui-ci se lever, faire des mouvements et des grimaces pour se réveiller, celui-là frappé comme dune attaque dapoplexie, presque au même instant où il sassied, laisse tomber son livre avec bruit, un autre plus indulgent, ronfle, en accordant à la nature ce quelle lui demande. Navons-nous pas vu le R.P. lui-même dans la dernière retraite quil fit avec nous, sendormir en lisant à haute voix le sujet de la méditation et cela non pas une fois seulement, mais tous les jours de la retraite ? Sil se retire le matin dans son cabinet pour y écrire, on le voit tomber la tête sur le papier, pendant que sa main y trace des pieds de mouches quil est obligé de déchirer. Est-il rare de voir le lecteur sendormir en lisant pendant le repas ? Enfin lexpérience prouve quen tout tems, dès que les trappistes de la nouvelle réforme ne sont pas en action ou pour chanter ou pour travailler, ils sont incapables de soutenir leur attention pour lire, réfléchir ou méditer. Certes je me garderai bien de les accuser tous de tiédeur et de lâcheté. Mais sils sont comme moi vexés par le sommeil, la faim qui les presse ne leur donne pas plus de relâche quà moi. Jentends le R.P. me dire que sil lui arrive de sassoupir le matin avant lheure du repas, sa bouche, pendant ce léger sommeil, semble souvrir comme pour saisir une portion de nourriture et cest ce qui mest arrivé cent fois à moi-même, surtout pendant les méridiennes des jours de jeûnes qui se prennent avant la réfection, preuve la plus certaine de lemprise de la nature sur nos sens et notre imagination. Voici ce que me dit un jour un de nos frères. Il était alors prieur : « Depuis que je suis dans cette maison, me dit-il, je suis devenu comme une bête de charge, incapable de moccuper de Dieu et avec Dieu. Si je vais me [261] présenter devant Lui le matin, il mest impossible de me receuillir. Il me vient aussitôt en pensée que lheure du dîner est encore bien éloignée et je sens naître en moi un désir presqu'irrésistible de le voir arriver. Mon imagination me représente ce coton de choux que je dois trouver dans notre souppe et le plaisir que jaurai à le croquer. Si jy vais après le dîner, je suis lourd et comme abruti, incapable de la moindre réflexion, de manière que tirez le tems des offices et du travail où souvent je suis pourchassé par le sommeil, toute ma vie se passe dans un abrutissement continuel. » Cétait cependant un homme plein de science et de piété, un directeur de Saint-Sulpice, un homme qui avant dentrer chez nous, passait plusieurs heures en oraison chaque jours. Je demandais un jour à un autre qui se trouvait à linfirmerie sur le point de mourir et que je connaissais pour avoir mené dans le monde une vie intérieure et de la plus haute oraison, je lui demandais, di-je, ce quil avait gagné chez nous. « Je suis, me répondit-il, devenu comme une bûche, tout enfoncé dans la matière, sans aucuns sentiments lorsque je veux prier, mais au moins je puis obéir et me sacrifier. » Combien nen ai-je pas vu tellement pressés par la faim quon pouvait dire deux ce que dit le prophète : Circuibunt civitatem et famem patientur ut canes. Ils allaient de côté et dautre dans la maison pour voir sils ne trouveraient rien quelque part pour se rassasier. Étaient-ils fort capables dans ces moments de rage, de soccuper à lire et à méditer ? Un novice me dit un jour, en présence du supérieur, quallant pour satisfaire ses besoins, il avait été tenté de manger ses excréments, tant était grande la faim qui le dévorait, que la pensée de la nourriture le suivait partout, sans lui donner aucun relâche. Ainsi du reste, car je ne finirais pas si je voulais rapporter ici tout ce que jai vu et entendu et doù jai nécessairement conclu que ce que jéprouvais en pratiquant les observances de la réforme, la plupart de ceux qui les pratiquaient avec moi, léprouvaient [262] aussi eux-mêmes, quils ne jouissaient pas plus que moi des facultés de leur âme, que presque tout le jour elle était comme abatardie et abrutie et que tout au plus ils étaient capables de faire de tems en tems au Seigneur, par un effort violent, loffrande dun état aussi pénible, en lui disant avec le prophète : Domine, ante te omne desiderium meum, et gemitus meus ad te non est absconditus
Mais peut-être, dira-t-on, que cest là tout ce que Dieu demande dun trappiste, , quil se plaît à le voir dans un dépouillement absolu, tant pour les satisfactions du corps que pour les facultés de lâme. Comme si Dieu pouvait avoir pour agréable quune créature raisonnable se mette dans limpossibilité de faire usage de sa raison ! Si je savais quen prenant un seul verre de boisson je vais mobnubiler lesprit au point dêtre incapable dapporter à mes exercices de piété lattention que jy dois avoir, ne me rendrai-je pas coupable en le prenant ? Et je ne le serai pas en embrassant volontairement un genre de vie qui me réduit dans une espèce dimpossibilité de vaquer avec liberté à la prière et à la lecture ? Quoi ? Je dois mimputer les distractions que jéprouve lorsque jy donne librement occasion, même par les causes les plus innocentes et je ne mimputerai pas des distraction continuel que je me donne par la contrainte excessive où je me réduit ? Cest ce qui me paraît tout à fait inconséquent. Je dois me mortifier en tout, dans mon sommeil, dans mes repas, dans la jouissance de la chaleur, etc
jen conviens. Mais je nen dois pas porter la privation au point de me jeter dans un état de distaction continuel, de me mettre dans une espèce dimpossibilité duser du plus précieux de tous les dons que jai reçu de mon Créateur : des facultés de ma raison.
Cet état cependant, daprès lexpérience, est comme une suite nécessaire des observances de la réforme de La Trappe établie à La Valsainte puisque presque tous ceux qui les pratiquent léprouvent et que sil en est quelques uns qui conservent plus de liberté desprit, ce sont ceux qui savent profiter des occasions pour accorder quelque relâche à la nature. Il est indubitable quil faudrait bien peu de chose pour y remédier : un peu plus de sommeil, une très petite quantité de nourriture entre les repas, un endroit, je ne dirai pas chaud, mais un peu tempéré, pour se tenir habituellement dans les tems consacrés aux lectures et à la prière, les moyens de garantir la tête et les mains [263] de la trop grande impression du froid au chur, suffiraient pour, sans anéantir la mortification, rendre au moins les individus capables de profiter des instans que les offices et le travail leur laissent pour nourrir leur âme. Sans cela toute leur vie se passe dans une lutte continuelle, dans laquelle sils veulent persévérer avec fidélité, ils ruinent en peu de tems leur santé et en sont bientôt les victimes, comme je pourrais ici en citer un grand nombre. Sils ny persévèrent pas, sils se lassent et alors finissent par en prendre et en laisser, ou ils accordent à la nature ce quelle leur demande contre le cris de leur conscience, ou bien, peu souciants de donner à leur âme laliment dont elle aurait besoin pour se soutenir, ils ne font plus aucun effort pour surmonter les difficultés et leur âme affaiblie, tombe dans une langueur cent fois plus dangereuse que sils fussent restés dans le monde où souvent ils vivaient dune manière beaucoup plus spirituelle et plus intérieure.
Quon y fasse cependant bien attention, car je crois que si la réforme de La Valsainte tombe, il ny aura jamais dautre cause de sa chute que celle que je viens dindiquer et que le seul moyen de la conserver longtems serait de faire en sorte que les religieux pussent, au milieu des austérités de la pénitence, jouir de toute la plénitude des facultés de leurs âmes pour pouvoir facilement soccuper de Dieu dans tous leurs exercices et dans les tems quils peuvent librement employer selon lattrait de leur dévotion.`
Cest sans doute ce quavait parfaitement senti le vénérable Réformateur de La Trappe. Il connaissait le nomasticum, les us de Cîteaux aussi bien que le Révérend dom Augustin et cependant il nen a pas repris toute la rigueur parce quil a vu que cette rigueur nétait propre quà dessécher le cur de ses religieux et quelle était incompatible avec lesprit intérieur de dévotion dont il voulait quils fussent animés. Ceux qui vinrent de La Trappe en Suisse ly ont encore apporté. Jen ai vu moi-même plusieurs, pendant lannée de mon noviciat, qui étaient pénétrés de la plus tendre et la plus affectueuse dévotion. Jen ai vu qui répandaient des larmes en allant à la sainte Communion et pendant tout le tems de leur action de grâces. Mais cet esprit na pas duré longtems, il na pas tardé à se dessécher par les observances de la nouvelle réforme [264] et aujourdhuy on aurait peine à trouver dans tout lOrdre un seul religieux animé dune ferveur et dune dévotion affectueuse. Si au contraire on les interrogeait tous en particulier, je ne doute pas quil ny en ait aucun qui ne confesse quil na tiré dautre fruit des exercices bons et excellens de la nouvelle réforme que la stérilité de son âme et qui ne dise avec le prophète : Retribuebant mihi mala pro bonis, sterilitatem animæ meæ.
De manière que le révérend dom Augustin a bien au-dessus de Mr de Rancé davoir établi une réforme plus stricte qui, comme un arbre stérile, ne produit que des fruits secs et arides, au lieu que le vénérable Réformateur par sa prudente discrétion a eu la consolation de faire des saints et le bonheur de se sanctifier lui-même en la pratiquant avec la plus grande exactitude, jusquau dernier soupir de sa vie.
Le respect dû à la mémoire dun si grand homme naurait-il pas semblé exiger que lon sen tint à sa réforme en sappliquant comme lui à la pratiquer dans tous ses points et à en rendre par là la pratique plus douce et plus facile aux autres ? Il me semble que Dieu en eut tiré au moins autant de gloire.
Que de sujets faits pour vivre et mourir à La Trappe dont la perte est presque certaine dans le monde, se présentent tous les jours chez nous, qui y persévéreraient infailliblement jusquà leur dernier soupir et qui rebutés par les inconvéniens dont je viens de parler, abandonnent leur entreprise après quelques mois dépreuve, Dieu en connaît le nombre. Mais nest-il pas à craindre quun jour il en demande compte à la discrétion des premiers instituteurs ? Si les autres maisons religieuses offrayent aux faibles des asiles sûrs, ils pourraient trouver une excuse en disant que ceux qui ne se sentent pas la force de vivre dans la réforme peuvent trouver ailleurs un lieu de sûreté. Mais une malheureuse expérience ne prouvant que trop que pour des pécheurs enracinés dans le vice, il ne faut rien moins quun genre de vie comme le nôtre, il faut donc quil soit disposé de manière, selon lesprit de saint Benoît à ce que les forts et les faibles pussent facilement en embrasser et en suivre toutes les pratiques.
[265] Quil me soit permis dajouter encore ici une courte réflexion. Si les précédentes observations paraissent mériter quelque considération relativement aux religieux, que sera-ce si lon en fait lapplication aux religieuses. Ces généreuses filles, malgré la faiblesse de leur sexe, sont astreintes à toutes les observances de la réforme sans en excepter aucune. On peut dire quelles le font avec un zèle et une générosité héroïque et bien capable de nous confondre. Mais comment le font-elles ? Cest ce que je puis certifier, étant chirurgien et ayant été appellé plusieurs fois pour elles en consultation. Elles ne traînent, pour la plupart, quune vie misérable et languissante. A peine ont-elles suivi pendant quelques mois le genre de vie de la réforme, que la nature, perdant chez elle entièrement tous ses droits, elles tombent dans une infirmité qui devient pour elles la source dune infinité dautres et dont un grand nombre ont déjà été les victimes. Or, en supposant que la réforme de La Trappe nexigerait aucune réformation pour les religieux, la charité, la saine raison nexige-t-elle pas quon en modère les rigueurs envers un sexe faible et qui dans lardeur de sa dévotion nest que trop porté à sécarter des règles de la prudence ?
Je déclare en finissant quen présentant ces observations, mon but nest pas de me procurer à moi-même les adoucissements qui en pourraient être le fruit. Je les fais après y avoir mûrement réfléchi, après plus de douze années de profession, étant attaqué dune infirmité qui terminera peut-être dans peu ma misérable vie. Je les fais uniquement pour lacquit de ma conscience. Tout ce que je demande à Dieu pour moi, cest de mourir les armes en main, en macquittant selon mes forces des obligations que jai librement contracté.
Frère François de Paule, Religieux de La Valsainte
Mémoireprésenté à Mgr le nonce de Lucerne
[266] Lorsque lon considère la réforme de La Trappe établie à La Valsainte dans sa constitution et son gouvernement, lorsquon fait attention au défaut de résidence presque habituel de son premier supérieur et au peu dunion qui règne entre les différentes maisons, il semble, et Dieu veuille que ce soit une vaine imagination, quelle ne peut subsister longtems.
La solidité des Ordres religieux dépend de la sanction du Saint-Siège qui les met par là à labri des changements que les premiers instituteurs ou les supérieurs subséquens pourraient apporter. Si donc la réforme de La Valsainte est dépourvue de cette sanction, il est évident quelle pèche dans sa constitution, quelle est exposée à une versatilité continuelle et par là même à une chute nécessaire. Or il est certain que les règlements qui composent la constitution de la réforme nont été ni avant ni depuis leur impression, soumis à lexamen ni à lapprobation du Souverain Pontife, quils nont donc dautre sanction que celle que leur a donné le Réformateur, qui peut, sans que rien sy oppose, ajouter ou retrancher selon sa volonté. La réforme manque donc de solidité dans sa constitution.
Je sais que lon répond quayant repris les observances de la règle de saint Benoît à la lettre et les premières pratiques de lOrdre de Cîteaux déjà approuvées par tant de Souverains Pontifes, les règlements nont par là même besoin daucune nouvelle approbation. Mais tenir ce langage nest-ce pas se contredire soi-même, puisquil est écrit à la page 80° de ces mêmes règlements : « Quils sont tirés de ce quil y a dans la règle de saint Benoît de plus clair et de plus conforme à son esprit, de plus certain et de plus pur dans le Nomasticum ou receuil des premiers usages de Cîteaux, de plus antique et de plus vénérable dans le Rituel, de plus régulier et de plus exact dans les règlements de Mr labbé de Rancé
enfin de plus prudent dans nos délibérations, etc
» Qui ne voit, daprès ce passage, que les règlements de La Valsainte, ne sont [267] quune compilation de ces différentes sources parce que malgré les approbations dont ils jouissent dans leur ensemble, les religieux réformateurs ne les ont pas encore trouvé assez purs et quils ont encore cru devoir y ajouter un grand nombre de pratiques particulières, doù il résulte un ouvrage nouveau qui, malgré la rectitude des pièces qui ont servi à le composer, peut être très défectueux et qui par conséquent, ne fusse au moins pour les nouvelles observances, aurait besoin dêtre soumis à lexamen et de recevoir une sanction particulière du Saint-Siège pour quil ait une force de loi stable et permanente.
Le tems et lexpérience eussent pu suppléer en partie à lapprobation, si avant de faire imprimer les règlements, lon se fut appliqué à les observer pendant un nombre dannées suffisantes, pour sassurer de ce qui était ou nétait pas praticable. Mais non, le code nen était pas encore formé entièrement quon les imprimait déjà. Par ce moyen lon sest en quelque façon imposé à soi-même lobligation de ne pas reculer en arrière et quoique lexpérience prouve peut-être aujourdhuy combien il serait important dapporter certaines modifications à différents points de pratique, la crainte de paraître revenir sur ses pas fait quon se contente de dire comme Pilate : « Quod scripsi scripsi. »
Les zélés réformateurs de La Valsainte, trop en garde contre tout ce qui pouvait sentir le relâchement, ne sétant appliqués à reprendre dans les différentes sources dont nous avons parlé, que ce quils y ont trouvé de plus strict, en rejettant comme indigne de leur ferveur certains adoucissemens que la charité de nos Pères leur avait fait regarder comme nécessaire pour alléger le poids des austérités, leurs constitutions ne doivent nécessairement offrir quun genre de vie au-dessus de la portée phisique de la morale partie des hommes. Lexpérience seule en est une preuve suffisante puisque la morale partie de ceux qui, poussés par le désir de faire pénitence, vient avec toute la bonne volonté possible pour lembrasser, est forcée de se retirer après quelques jours dépreuves en gémissant sur son impuissance, puisque de tous les jeunes gens dont le tempérament nest pas encore formé, qui sy engagent, il en est peu qui ne succombent dans les deux ou trois premières années, en payant à la nature, malgré la force de leur tempérament, le tribut quils pouvaient se promettre [268] selon le coût ordinaire, de ne payer que dans un âge beaucoup plus avancé. De ce vice de constitution suit nécessairement la pénurie de sujets, pénurie qui augmente chaque jour, qui augmentera même encore de plus en plus et qui ne promet pas à la réforme une longue existence.
Si au moins elle offrait dans lensemble de ses constitutions au petit nombre qui à la force et le courage de lembrasser, les moyens de remplir le but que lon se propose en se consacrant à Dieu dans une religion réformée, qui est en lui satisfaisant par la pénitence de soccuper de lui avec plus de ferveur et de facilité ? Mais hélas ! il nen est aucun sil veut être de bonne foi qui ne soit forcé davouer, quaccablé par le sommeil, vexé par la faim, fatigué en été par les travaux, tourmenté en hyver par le froid, etc
Son esprit comme abruti, ne jouit pas de la liberté nécessaire pour faire usage de ses facultés. Il nen est aucuns qui ne puissent dire avec le prophète que la stérilité de leur âme est le fruit quils retirent des observances de la réforme toutes bonnes quelles sont : « Retribuebant mihi mala pro bonis, sterilitatem animæ meæ. » Dans les premiers tems que lon a éprouvé un état aussi pénible, on se lest dabord imputé à soi-même, à son peu de ferveur. Chacun a cru quil lui était particulier mais bientôt on sapperçoit que cest un mal général. On ne tarde pas à voir quil prend sa force dans les constitutions que lon a embrassé. A cette vue lestime que lon avait conçu pour elle diminue et lestime des constitutions une fois perdue quen peut-il résulter ? Quune chute presque nécessaire de la réforme dont elles sont la base.
Son gouvernement noffre pas un gage plus assuré de sa solidité. On existait à peine que contre toute bonne politique lon a voulu exister partout, au lieu de se fortifier pour pouvoir létendre par la suite en formant une maison solide, une pépinière de sujets nourris dans lesprit de la nouvelle réforme et solidement attachés à ses pratiques. Lon sest affaibli en dispersant en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Piémont, etc
ceux sur lesquels on pouvait le plus compter. En laissant La Valsainte dépourvue de sujets, ils nont formé de côté et dautres que des [269] établissements imparfaits dont la plupart sont dépourvus de sujets comme nous. Instruits par lexpérience, ne devrait-on pas au moins aujourdhuy mettre des bornes aux désirs que lon a de se multiplier ? Bien au contraire, non seulement on accepte de nouveaux établissemens, quoiquon manque de religieux pour les occuper et quon soit obligé den confier les premières places à des néophites, mais on forme encore de nouveaux projets. On conçoit facilement que cette conduite, réglée par un zèle peu politique, ne présage que laffaiblissement et lextinction totale de la réforme.
Un autre vice du gouvernement cest le défaut déconomie. Nos revenus sont très modiques. Nous ne subsistons presque que daumônes depuis notre retour de Russie par la pieuse industrie de notre R.P. abbé. Elles ont été très considérables, je dirais même presquincalculables. On aurait pu, pour obéir aux anciens statuts de lOrdre qui veulent que toutes les maisons soient suffisamment dotées pour nêtre point à charge au public, on aurait pu, di-je, par une sage économie, profiter des secours que la Providence envoyait pour former des fonds et sassurer un revenu annuel suffisant. Mais non. Sous le prétexte de ne se point méfier de la Providence, on na pas craint de la tenter, lon a dépensé largent avec la même facilité quon lavait reçu et sil fallait aujourdhuy en rendre un compte exact lon serait peut-être fort embarassé, peut-être même trouverait-on des dettes. Je dis peut-être, car tout se fait sans que les religieux en ayent aucune connaissance. La communauté nest jamais consultée pour aucune affaire dintérêt, quoique souvent ce soit en son nom ou au nom de la maison que tout se fait. Si demain les ressources venaient à manquer, si la mort venait à enlever inopinément le R.P. abbé, sauf un miracle, il faut que tout son édifice sécroule avec lui.
Les élèves que lon reçoit au monastère ont été presque les objets de tant de dépenses et je dois le dire ici, malgré toutes les bonnes intentions du R.P. abbé, dépenses presquà pure perte car sans parler des différens établissemens que lon a voulu former à La Roche, Gruyère, Raumont, Bulle, etc
qui ont tous échoué après avoir occasionné des frais considérables. Que na-t-il pas dû coûter à la maison pour ce nombre prodigieux denfants qui y ont été reçus depuis cinq ans. On en a vu jusquà 140 à la fois et je ne crains pas dexagérer en [270] faisant monter à plus de 1 500 le nombre de tous ceux qui y ont été admis. A peine aujourdhuy en reste-t-il quelques uns des premiers reçus, les autres, nont fait que passer, les uns plus, les autres moins et sil en est qui y soient resté un tems assez considérable pour compléter leur éducation, ils nen ont remporté que des connaissances très superficielles parce que, outre quil manque de maîtres pour les instruire, on les fait trop légèrement passer sur tout. Ce peu de fruit effectif de tant de dépenses fait dautant plus gémir les religieux que ce grand nombre délèves que lon reçoit au monastère y amène une dissipation et un bruit tout à fait opposés au receuillement et au silence qui doivent règner dans la maison de manière quils ny voyent quune consommation considérable, peu davantages réels pour les élèves et de très grands inconvéniens pour eux. A Dieu ne plaise que je veuille ici condamner la bonne uvre ! Non, certes, je sais quil y a un grand bien à faire, mais il faut prendre garde quen en voulant trop faire lon nen fasse aucun. Mais le R.P. sétait imposé à lui-même des loix sages dans ses règlements au ch. 3° de la 2° partie du 2° vol, p. 446 et suivantes. Pourquoi donc les transgresse-t-il aujourdhuy sans craindre de voir se vérifier la prédiction quil y fait lui-même : Ou de la perte des enfants ou de la ruine du monastère ?
Lon remédierait, ce me semble, à tous ces inconvéniens si lon remédiait à un vice radical qui, par circonstance, se trouve dans le gouvernement de la réforme. Saint Benoît, en accordant au premier supérieur une pleine autorité pour la régie du spirituel et du temporel dans son monastère, na pas prétendu le soustraire à la surveillance dune autorité supérieure. Il le suppose au contraire soumis aux Ordinaires. Des privilèges spécialement accordés à lordre de Cîteaux (sans doute pour de bonnes raisons) len ont rendu, il est vrai, par la suite tout à fait indépendant, mais cette indépendance se trouvait alors abondamment compensée par la tenue des chapitres généraux de lOrdre dans lesquels la conduite des premiers supérieurs était examinée, létendue de leurs pouvoirs réglée, les plaintes et les observations des religieux écoutées et dont les différens étaient presque toujours terminés par la décision des Souverains [271] Pontifes. Aujourdhuy notre réforme jouit bien de tous les privilèges et exemptions de Cîteaux mais les chapitres généraux nayant plus lieu, le premier supérieur ne connaît au-dessus de lui que le Pape qui outre lespèce dimpossibilité où son éloignement le met davoir une connaissance suffisante de ce qui concerne la réforme, est en quelque façon inaccessible aux religieux, doù il suit que sa surveillance sur eux doit être regardée comme nulle et que le premier supérieur gouverne, non seulement selon toute létendue des pouvoirs que lui donne la règle mais avec une espèce dindépendance absolue, indépendance qui amènera tôt ou tard labus dautorité, labus dautorité occasionnera la révolte, linsubordination et linsubordination, la ruine totale de la réforme. Son gouvernement a donc par circonstances un vice qui pourrait nuire à sa solidité.
Le défaut presquabsolu de résidence du premier supérieur, malgré toutes les bonnes intentions, ne doit pas être regardé comme une des moindres causes de la future décadence de la réforme. Son zèle fait quil veut être partout et par le fait, il nest nulle part. En voulant gagner la confiance de tous il na celle de personne. Nous serions soutenus, encouragés par sa présence si nous lavions habituellement à notre tête. Son absence au contraire porte au relâchement. On est tenté de murmurer contre la pesanteur dun fardeau lorsque celui qui la imposé nen porte quune faible partie car quelque pénibles que soyent les voyages et les sollicitudes quils entraînent, nous savons par notre expérience quils nont rien de comparable à laustérité dune vie régulière telle quelle celle de la réforme constamment soutenue dans un cloître. Cest ce que lon pense si on nose le dire ou au moins cest ce que lon est tenté de penser et que ne peuvent pas produire tôt ou tard dans les esprits de pareilles pensées contre le supérieur.
Je sais que quoi quabsent, le R.P. abbé veut que tout aille comme sil était présent, que rien absolument ne doit se faire au monastère sans son ordre et cest ce qui nous console en partie de son éloignement, mais quen résulte-t-il ? Quon est obligé dentretenir avec lui, même des pays les plus éloignés, une correspondance fréquente et dispendieuse par laquelle quelque bien quon linstruire des affaires du monastère, il ne saurait jamais en juger comme sil était sur les lieux, que pour avoir ses décisions, lon est obligé de mettre des délais considérables dans des choses qui souvent exigeraient une exécution prompte. Peut-il dailleurs par lettres veiller à la garde de son troupeau, former ses novices, perfectionner ses religieux [272] comme saint Benoît lui en fait un devoir ? Cest cependant de là que dépend toute la solidité de sa réforme, comme aussi de lunion entre les différentes maisons.
Quoiquon laisse tout ignorer aux religieux, même les choses qui devraient le plus les intéresser, cependant ils en savent assez par des voies indirectes pour croire que plusieurs maisons de la filiation de La Valsainte (par des raisons quil nappartient pas de pénétrer), soit quelles sy soyent soustraites elles-mêmes ou autrement, ne sont plus sous la dépendance du R.P. abbé. Au moins est-il certain que, malgré quil soit préscrit dans les règlements, que toutes les maisons de lOrdre auront chaque année des rapports directs avec la maison principale, il est rare que lon entende parler des maisons dItalie, dHEspagne, dAngleterre, de Westphalie. Ces maisons sont pour La Valsainte presque comme si elles nétaient pas. Ce silence, joint aux bruits publics, fait justement soupçonner que ces maisons, quoique sorties de son sein, ne lui appartiennent plus, que bientôt (si toute fois la chose na pas encore lieu) chacune apportera aux observances de la réforme les modifications quelle croira convenable, ny ayant aucune sanction qui les en empêche et quil y aura bientôt autant de réformes de La Trappe quil y aura de maisons. Un pareil désordre ne tend-il pas directement à lanéantissement de la réforme, puisquil est écrit que toute maison divisée tombera en ruine ?
Je ne proposerai aucun remède aux maux que je viens de découvrir. Il faut dabord que lon convienne que ce sont des maux véritables car il est très possible que je me trompe. Je prie le Seigneur déclairer de ses lumières celui entre les mains duquel sa Providence conduira ces observations et de lui inspirer ce qui sera le plus avantageux pour sa gloire et pour la solidité de la réforme.
La Valsainte ce 6 février 1807
Liste avec des nottes des mortsenterrés dans le cimetièrede La Valsaintedepuis létablissement de la réformejusquà notre départ pour la Russie
Lorsque jarrivai à La Valsainte, cest-à-dire le 10 mai 1793, il y avait 4 religieux enterrés au cimetière sur lesquels je nai rien appris de bien particulier.
Le 1er, mort en 1792, sappellait Frère Pacôme, novice convers, appellé dans le monde Louis (Régis ?).
Le 2d, mort la même année sappellait Frère Pacôme, prêtre, curé français, novice de chur. On ma dit quun jour, épuisé de faiblesse, ayant les jambes toutes enflées et ne pouvant se soutenir, cet homme déjà fort âgé, en sortant du réfectoir pour aller réciter les grâces à léglise, tomba la tête contre le mur, quon fit peu dattention à cette chute qui fut cependant la cause de sa mort dans les six semaines, par le dépôt qui se forma au cerveau.
Le 3°, Frère Louis de Gonzague, novice de chur, dit dans le monde Louis Tranquille Tranchant, natif de la paroisse de Houquetot, diocèse de Rouen âgé de 23 ans, entré au monastère le 3 juillet 1791 et mort le 8 juillet 1792. Il prononça ses vux sur la paille. La piété et la ferveur quil fit parraître pendant son noviciat et sa patience pendant sa dernière maladie ont laissé sa mémoire en bénédiction. On trouve même écrit sur les registres : mort en odeur de sainteté.
Le 4°, Frère Nil dit Alexis Peaumier, ancien convers de La Trappe, mort en 1793.
Le 5°, Frère Palémon dit Jacques Antoine Mangola, piémontais, entré à lâge de 24 ans le 6 Xbr 1791, mort le 12 juin 1793. Cest le premier que jai vu mourir. Il était à linfirmerie lorsque je suis arrivé au monastère. Dès que je fus établis chirurgien, le R.P. me conduisit pour ly visiter. Je le trouvai assis devant une table, occupé à trier des graines que lon mêlait ensemble pour loccuper à les séparer pendant le travail car les infirmes sont obligés de travailler comme les autres et il ne leur est pas permis de vaquer à la lecture pendant ce tems. Je vis en lui léchantillon de ce que je devais voir par la suite dans un grand nombre dautres. Il avait la figure, les jambes et les cuisses énormément enflées. Toute sa peau était dune couleur verdâtre. Il toussait sans presque discontinuer et rendait par les crachats une matière purulente sanieuse, dune fétidité insupportable. Son pouls était petit, serré, vite et presquagonisant. On me dit quil sétait tué à travailler du métier de menuisier, pour faire les stalles du chur. Je nen voulus rien croire mais je ne vis dans sa situation quune cachexie scorbutique portée au suprême degré qui nétait que le fruit dune nourriture plus que grossière, prise en trop grande quantité, après un jeûne trop longtems prolongé. Comme lon attribuait sa maladie à la faiblesse et à lépuisement, on lui donnait abondament de la nourriture. On lobligeait même de manger, ce quil faisait par obéissance et ce qui, bien loin de le rétablir, ne faisait quaccélérer sa fin. On ne la regardait pas encore comme fort prochaine mais jugeant par létat du pouls quil ne pouvait aller loin, jengageai le R.P. à ladministrer au plus tôt, ce qui fut fait le 6 juin. On le descendit à léglise où il reçut les derniers sacrements. De retour à linfirmerie il tomba dans un véritable délire. Il disait voir des anges, etc
On attribua bien son état à quelque grâce particulière mais comme le malade navait plus aucune suite [274] dans ses raisonnements, je vis bien que tout venait de la faiblesse de son esprit. Il vécut encore six jours pendant lesquels je neus aucune relation avec lui. On le mit sur la paille à ses derniers moments et il rendit son esprit au Seigneur le 12 juin 1793. Son amour pour le travail, pour la régularité et pour lobéissance ont rendu sa mémoire vénérable. On a écrit une relation des traits les plus édifiants de sa vie et de sa mort. Cest le P. Urbain, fondateur de la maison de lAmérique, qui en est auteur.
6 - Frère François dit Labarthe, convers de La Trappe. Il avait occupé à La Trappe lemploi de la pharmacie. Plus que sexagénaire, son expérience, létude et du bon sens lavaient rendu fort entendu pour le soulagement des malades et en particulier pour le traitement des plaies. Il était chirurgien de La Valsainte lorsque jy arrivai, mais comme il pouvait être utile à la maison de bien dautres manières, en particulier pour le moulin et la boulangerie, le R.P. ne tarda pas à me substituer en sa place. Il me fit donner une ou deux leçons pour apprendre à saigner et dès ce moment le Frère François ne parut plus à la pharmacie mais soccupa uniquement de la boulangerie. Il était dun fort tempérament et grand mangeur, aussi mettait-il tout le salut des religieux, lorsquils tombaient malades, dans laugmentation de la nourriture, prétendant quils ne mouraient que dépuisement et de faiblesse. Mais la violence de son appétit et son indulgence pour le contenter, fut pour lui, comme pour bien dautres, la cause de sa perte. Il devint enflé des jambes, des mains et de la figure. Il négligea cette enflure à laquelle se joignirent bientôt des taches violettes, etc
Le R.P. me le présenta. Je déclarai quindubitablement le cher Frère était attaqué dune cachexie scorbutique. Je proposai des remèdes au R.P. qui les lui fit prendre quelques jours par obéissance. Mais il ne tarda pas à sen lasser et il se borna au soulagement qui consiste à prendre la souppe le matin et à avoir aux repas une pitance extraordinaire. Il lui eut fallu de la diette, au lieu de ce régime qui nétait propre quà le tuer plus promptement. Vers le milieu de lhyver de lannée 1794, en découvrant la chaudière de la boulangerie, ayant le bras nud, la vapeur de leau le frappa sur le bras et il y vint incontinent une cloche considérable et ce quil y a de surprenant, cest que leau nétait pas bouillante car on sait que jamais les boulangers nemploient leau bouillante pour pétrir. Aussitôt cet accident, il vint selon lusage sen accuser au R.P. qui le conduisit à linfirmerie pour me le faire voir. Je crus dabord, sur son exposé et à linspection, que cétait une simple brûlure. Je me mis en devoir de le panser. Pendant que je lui bandais le bras, il tombe à la renverse sur sa chaise en tournant la bouche et en déraisonant. Jétais bien sûr que ce nétait pas la douleur que pouvait lui causer sa playe qui occasionait cet accident et je le regardai comme un véritable coup dapoplexie. On le transporta à linstant dans une infirmerie voisine. Son état ddématie presque universelle ne permettant pas demployer la saignée, je lui fis tremper les pieds dans leau, pendant que jessayai de lui faire passer quelques graines démétique. Mais rien ne fut capable de lui rendre une pleine connaissance. Après un tems suffisant, lui ayant retiré les pieds de leau, comme je les essuyais doucement avec une serviette, je fus fort surpris que toutes les ongles des pieds me restaient dans la serviette et que toute la peau des jambes était parsemée de cloches comme les bras. [275] Je crus dabord que je lui avais donné le bain trop chaud, que je lavais brûlé et que jétais cause de cet accident, ce qui me jeta dans de grandes inquiétudes mais quelques instans de réflexion me rassurent bientôt et me firent voir dans ce cher frère une dissolution putride scorbutique universelle qui était même la cause de lapoplexie dont il était frappé. Alors pour profiter de la demie connaissance qui lui restait encore, je le fis confesser et administrer sur le champ, ce qui fut fait à linfirmerie. Il vécut encore neuf jours. Toutes les parties de son corps se gangrénèrent les unes après les autres. Pendant les premiers jours il ne parlait que pour demander à manger et disait que cétait le seul moyen de le guérir. On lui en donna pour le contenter mais bientôt il ne lui fut plus possible de rien prendre. Il perdit la connaissance et la parole. Il fut mis sur la paille et y rendit les derniers soupirs. Il fut fort regretté des séculiers à qui il rendait de grands services pour leurs plaies, etc
Il ne le fut pas moins de la communauté et il méritait de lêtre. Le R.P. avait en lui beaucoup de confiance mais il eut été à souhaiter quil ne leut pas tant écouté sur larticle de la nourriture, nous aurions encore aujourdhuy plusieurs de nos frères qui ont été les victimes de ses mauvais principes. Heureusement le R.P. a ouvert les yeux depuis et on laisse au moins à chacun, sains ou malades, la liberté de ne manger que selon ses véritables besoins, ce qui neut pas lieu pendant les cinq premières années de la réforme.
7 - Frère Joachim Brulé, religieux convers de La Trappe, mort en 1794 dune pulmonie scorbutique. Je ne me rappelle absolument rien de particulier sur ce cher frère, sinon quil ma toujours beaucoup édifié et quà la fin de sa vie, ne pouvant plus marcher, il se faisait porter tous les soirs à la tribune des infirmes pour y assister au Salve. Il reçut ses sacrements à léglise et mourut sur la paille.
8 - Frère Athanase dit Philippe Théodore Armand Ferret, prêtre du diocèse de Lysieux, entré à La Valsainte le 16 mai 1794 âgé de 47 ans. Au bout de quelques mois de noviciat il commença, comme les autres à enfler, des jambes et sentant dailleurs sa santé saltérer notablement, il avait pris la résolution de sortir du monastère lorsque vers le mois de 9bre, à lenflure se joignit une inflammation considérable dans une jambe. Le R.P. le conduisit à linfirmerie. Je jugeai le cas dautant plus grave que la leucophlegmatie universelle ne me permettait pas demployer la saignée pour opérer la résolution. Je lui administrai un purgatif. Le lendemain le remède fit un effet considérable. Lenflure de toutes les parties du corps disparut mais la jambe resta engorgée et enflammée. En peu de tems la gangrenne sy établit. Le malade se croyait hors de danger et espérait pouvoir bientôt remplir son projet, lorsquon lavertit de se disposer à mourir par la réception des sacrements qui lui furent administrés à linfirmerie. La gangrenne faisant tous les jours de nouveaux progrès, il mourut sans sen appercevoir, au bout de neuf jours, pendant la récitation de loffice de la nuit. Cétait un homme dun excellent caractère en qui on remarquait particulièrement une grande douceur, quoi quil soit vrai de dire que [276] dans lordre de la divine Providence, Dieu lui a peut-être fait une grande grâce en le faisant mourir à La Valsainte. Cependant on peut dire généralement parlant quil est toujours fâcheux de mourir où lon na pas dessein de vivre. Sa mort est arrivée le 14 9bre 1794.
9 - Frère Bernard dit Christophe Etienne Landré, orléanais, entré au monastère le 27 mai 1792 âgé de 20 ans, mort le 27 avril 1795. Il était novice lorsque jentrai au monastère. Il prononça ses vux peu de tems après mon arrivée, ce quil fit en répandant beaucoup de larmes. Ce jeune homme était dune grande ferveur et dune singulière exactitude pour toutes les observances religieuses. Jamais je ne lai vu regarder personne, ni même fixer quoique ce soit, à peine lui échapait-il un sourir, bien loin de se laisser aller à aucune légèreté. Son amour pour le silence était porté si loin que même avec les supérieurs à qui il pouvait parler, il nemployait jamais que les signes et ne se servait de la parole quautant quil y était indispensablement obligé. Il avait tant dhumilité et un si grand désir de son avancement spirituelle quà tout instant, lorsquil rencontrait un supérieur, il avait toujours quelque chose à saccuser, de manière quon le voyais presque toujours aux pieds de ses supérieurs quil fatiguait en les sollicitant de lui accorder des pénitences. Il a occupé les emplois de maître des cérémonies, de père maître de nos frères convers, de sous-prieur et de gardien de lordre. Dans tous, malgré sa scrupuleuse exactitude, il a fait paraître à légard de ses frères la plus grande douceur et la plus tendre charité. Le Seigneur la visité par de longues infirmités quil supporta avec une invincible patience, ne cessant de suivre, autant quil en fut capable, les exercices de la communauté. Il souffrait habituellement dune douleur au côté gauche et était sans cesse fatigué par une toux accompagnée dune expectoration considérable. Il tomba en peu de tems dans un épuisement total. Un dévoiment opiniâtre lui étant survenu, il ne lui fut plus possible de suivre les exercices. Le R.P. le fit mettre à linfirmerie. Pendant 4 mois il ny fut nourri que de riz cuit à leau, nourriture que le R.P. lui avait ordonné pour son dévoiement. Sil eut témoigné pendant tout ce tems le moindre dégoût, on se serait empressé de la lui changer, mais quoi quil en eut une extrême répugnance, comme il me la avoué depuis, jamais il nen a dit le moindre mot et il mangeait à tous ses repas selon son faible appétit comme si le met qui lui était présenté eut été le plus conforme à son goût. Ce ne fut que sur la fin de sa vie que ne pouvant absolument plus en supporter même la vue, il se soumit à la volonté de son supérieur pour lui accorder ce que sa charité jugerait à propos. Au dévoiment, la toux et lexpectoration se joignit lhydropisie et ses derniers moments approchant, les douleurs de côté qui lavaient habituellement tourmentée pendant sa vie saugmentèrent au point de lui faire jetter les hauts cris et verser des larmes, mais ce nétait que lexpression de la nature car son âme était dans une résignation parfaite. Il fut porté à léglise pour y recevoir ses derniers sacrements, ce quil fit avec beaucoup dédification pour la communauté. Enfin il mourut sur la paille au milieu des plus grandes souffrances le 27 avril 1795. Je le regarde comme un des plus grand serviteurs de Dieu qui ayent vécus au monastère de La Valsainte.
[277] 10 - Frère Benoît dit LEculée, novice convers, mort en 1795, quelques jours avant le précédent. Ce bon frère travaillait à la forge. Il devint enflé comme les autres et continua toujours daller avec son enflure. Il sy joignit une toux à laquelle on ne fit point dattention. Allant un jour au dortoir de nos frères convers chercher une couche, japperçu une énorme quantité de crachats purulents et sanieux contre la muraille, près dune couche. Jen avertis le R.P. qui fut à la recherche de celui que ce pouvait être. Ayant trouvé que cétait notre frère Bernard, on le fit venir à linfirmerie. Il avait la fièvre, le dévoiement et pouvait à peine se traîner. Je jugeai son état mortel, sans cependant croire que sa fin fut encore aussi prochaine. Le R.P. avait décidé quon lui ferait un cautère auquel je répugnais parce que je le regardais comme inutile. Un jour comme nous venions à linfirmerie pour le lui faire, accompagné du R.P., nous le trouvâmes sur sa couche sans connaissance. Il ne la recouvra pas. Tout ce que lon put faire fut de lui administrer le sacrement de lextrèmonction et il mourut quelques heures après.
11 - Frère Jean-Marie dit Robert Louis de Gonzague Tassin, orléanais, ancien directeur de Saint-Sulpice, entré le 8 avril 1793 âgé de 35 ans, mort le 23 avril 1795. Comme on a écrit la relation de sa vie et de sa mort, je me contenterai dy renvoyer. Cet homme qui a été parmi nous un modèle de douceur, de patience, de simplicité et dhumilité, sera à jamais regrété. Il avait une mauvaise poitrine quand il est entré au monastère. Le régime de la maison ne laméliora pas. Il ne se ménageait pas et on ne le ménageait pas non plus. Comme tout son désir était de mourir promptement, il fut bientôt satisfait. Des infirmités multipliées le jetèrent en peu de tems dans un épuisement absolu, malgré lequel il ne laissait pas de suivre toutes les régularités de linfirmerie où il était depuis quelque mois. Nous venions denterrer notre frère Bernard et il avait assisté aux funérailles, lorsque rentrant dans linfirmerie je lui tâtai le pouls que je trouvai mortel. Alors je lui proposai de recevoir le soir même ses derniers sacrements. Jy déterminai le R.P. qui eut peine à y consentir. Il descendit tout seul à léglise. De retour à linfirmerie il se mit sur sa couche. Vers les 10 h du soir on vint nous avertir quil était sans connaissance. On assembla la communauté. On le mit sur la paille et il mourut quelques heures après. Ce que jai le plus admiré dans ce respectable religieux qui avait été, avant de se faire trappiste, un homme vraiement intérieur et de la plus haute oraison, fut son détachement pour toutes les satisfactions spirituelles car il me dit, quen entrant chez nous, il avait perdu absolument cette douce facilité quil avait à soccuper de Dieu et des choses de Dieu, quil était devenu, selon lexpression du prophète, comme une bête de charge en sa présence : ut jumentum , mais que ce qui le consolait, cest que souffrant ce pénible état pour Dieu, il croyait pouvoir dire avec le même prophète quil était toujours avec Dieu : et ego semper tecum.
12 - Frère Jérôme dit Clet, Marie de Pententenio Bas-breton, entré le 25 7bre 1794 âgé de 23 ans, mort le 4 juin 1795, après avoir prononcé ses vux sur la paille. La mémoire ne me fournit rien sur ce cher frère, sinon quétant sur la paille il me demandait souvent sil mourrait bientôt. Il mourut comme les autres de la cachexie scorbutique, malgré la force de sa constitution.
[278] 13 - Frère Jean lEvangéliste dit Louis Etienne Richard, clercq, lorrain, entré le 13 7bre 1794 âgé de 25 ans, mort le 8 juillet 1795. Ce jeune homme fort et vigoureux, dune constitution à vivre pendant de longues années, embrassa avec la plus grande ferveur, toutes les austérités de la maison. Il ne tarda pas à éprouver le même sort que les autres. A lenflure des jambes et de toutes les extrémités se joignit une toux opiniâtre. Les crachats furent purulents presquaussitôt quils se déclarèrent. La fièvre continue, les sueurs nocturnes, tout indiqua en très peu de tems quil était attaqué sans ressource. On le mit à linfirmerie où on lui fit plusieurs remèdes sans aucun succès. Ayant demandé à reprendre les exercices de la communauté, on accorda à sa ferveur ce que ses forces ne lui permettaient pas, aussi il ny tint pas longtems et il fut bientôt obligé de revenir à linfirmerie. Il ne pensa plus dès lors quà se disposer à la mort. Ce quil fit par la plus exacte régularité. Comme je voyais quil approchait de sa fin, quoi quil suivit tous les exercices de la communauté, jen prévins le R.P. un jour avant dentrer au chapitre et comme je lui dis que je croyais quil ny avait pas de tems à perdre, il résolut de ladministrer en sortant du chapitre. Le malade y était et nétait nullement prévenu. Quelle fut sa surprise lorsquavant de sortir le R.P. dit à la communauté de passer à léglise parce quon allait donner les derniers sacrements à notre frère Jean lEvangéliste. Cependant cette nouvelle, bien loin de le frapper, le remplit de joie. Sans remonter à linfirmerie, il entra à léglise avec les autres où il fut administré. Quelques jours après, comme il était fort tranquillement assis à linfirmerie occupé à coudre, un secret pressentiment me faisant connaître quil navait plus longtems à vivre, je fus solliciter le R.P. dassembler la communauté et de le mettre sur la paille. Il y consentit. Je revins à linfirmerie où, après avoir tout disposé en sa présence sans lui rien dire, je le fis venir et lui dis de sasseoir sur le lit que je venais de préparer. Il obéit et monta lui-même sur le bûcher. Il avait bonne mine, rien nannonçait en lui, extérieurement quil fut près de sa fin. La communauté en entrant fut fort surprise quon la fit venir pour réciter les prières de lagonie à un malade qui paraissait encore tout entier. Il y en eut même qui insinuèrent au R.P. de sen retourner, mais jinsistai. Il prononça ses vux. Il reçut les embrassements de tous ses frères. On lui dit les prières. La communauté se retira et deux heures après, il était mort. Je nai jamais pu mempêcher dadmirer en ceci quelque chose de merveilleux.
14 - Frère Nicolas dit Balthasar Jungo, de Berg, Canton de Fribourg, entré le 3 juillet 1791 âgé de 23 ans, mort le 18 août 1795. Il avait fait profession quand je suis entré au monastère et il prit la prêtrise quelques tems après mon arrivée. Comme il aimait la décoration des églises, quil avait de lordre, quil était propre et [279] industrieux, on lui donna lemploi de sacristain. Outre cela il travaillait à la menuiserie. Il allait sur le pré attraper les taupes. Son caractère était singulièrement sensible. Il fallait peu de chose pour le faire pleurer, ce qui lui arrivait assez souvent, surtout au chapitre où on le grondait fréquemment de lattache quil avait à ses petites idées dans ses ouvrages. Il a été jusquà sa mort le confesseur du R.P. Il tomba malade du même genre de maladie que les autres, cest-à-dire quil commença à enfler des jambes, la figure devint bouffie. Il se fit une étape dhumeurs sur les poumons qui se termina par la supuration. On sen apperçut lorsquil ne fut plus tems dy apporter remède. Aussitôt quil fut à linfirmerie, il donna tout son tems pour se disposer à la mort par une confession générale. Pendant tout ce tems il suspendit la célébration des saints mistères. Le soir quil finit sa confession il me dit quil était bien content, quil avait enfin terminé et quil était prêt à mourir quand il plaira au Bon Dieu. « Hé bien ! lui dis-je, puisque vous êtes rentré en grâces avec le Bon Dieu, il faut que demain vous le receviez. On ne sait pas ce qui peut arriver. » Cétait 7 h du soir. Le R.P. était alors malade à linfirmerie, nayant pu parvenir à lui parler avant la retraite, au réveil de la nuit, je lui présentai un billet par lequel je lui demandais la permission de dire la messe aussitôt que jaurais récité loffice et dy communier notre frère Nicolas, parce que je croyais quil navait plus longtems à vivre. Il me refusa dabord. Jinsistai et lui ayant demandé la parole, je lui dis que jen chargeais sa conscience. Alors il me dit de faire ce que je voudrais. Sans perdre de tems, dès que jeus récité loffice, je descendis avec mon malade, je célébrai la sainte messe, je ly communiai. De retour à linfirmerie, je le fis coucher et pendant que nous étions au chapitre, on vint dire quil était sans parole et sans connaissance. On neut que le tems de lui donner lextrêmonction et dassembler la communauté. Il fut mis sur la paille et expira quelque tems après. Ce trait de la divine Bonté envers son serviteur nest pas sans doute moins admirable que le précédent.
15 - Frère Gérard dit Louis Antoine de Larnage, bourguignon, entré le 13 8bre 1793 âgé de 20 ans, mort en 7bre 1795. Ce jeune homme dun caractère très doux et dune grande simplicité, eut le sort de tous les autres. Il ne fit que languir pendant tout le tems de son noviciat. Dès quil eut fait profession on lui donna lemploi dinfirmier. Il ne lexerça pas longtems. On fut bientôt obligé de le mettre lui-même comme infirme à linfirmerie. Outre la cachexie et la pulmonie, il sétablit chez lui une corruption si universelle des humeurs quil devint grangréné dans plusieurs parties du corps. Il demeura plus de six semaines dans l'état le plus déplorable. Le sphincter de lanus, noir et corrompu, ne pouvant plus retenir les excréments, il les laissait continuellement aller sans le sentir, ce qui le rendait insupportable et à lui-même et aux autres. Sa patience cependant, sa paix et sa douceur dans une infirmité aussi humiliante, fut toujours inaltérable. Il fut porté à léglise pour recevoir ses sacrements et mourut sur sa couche au moment où on sy attendait le moins, sans quon eut le tems dassembler la communauté.
[280] 16 - Frère Jean-Baptiste, religieux, convers de La Trappe, mort en 8bre 1795. Il état serrurier et remplissait lemploi de portier. Cest lui qui me reçut lorsque jarrivai au monastère. Sa douceur et son air riant me plurent alors singulièrement. Il avait près de 60 ans, sil ne les passait pas. De tems en tems il enflait des jambes et de la figure, il était sujet à des douleurs dentrailles, tous symptômes daffection scorbutique, ce qui rendit mortelle la maladie dont il mourrut. Il fut attaqué au mois doctobre dune dyssenterie qui devint bientôt gangréneuse et qui lemporta en 9 à 10 jours. Il reçut ses derniers sacrements à léglise dès le commencement de sa maladie mais on nassembla pas la communauté pour le moment de lagonie à cause du danger de la contagion.
17 - Frère Augustin Petel, bourguignon, novice convers, jardinier de son métier. Il mourut huit à 15 jours après le précédent de la même maladie et pour la même raison, car il était aussi depuis quelque tems attaqué du scorbut qui rend toujours la dyssenterie mortelle. Il fut administré mais je ne se souviens pas si ce fut à léglise.
18 - Frère Fiacre, religieux convers de La Trappe. Ce bon frère sétait retiré à Soleure avec dom Gérard. Celui-ci étant mort de la dyssenterie et ayant laissé toutes ses affaires temporelles et spirituelles entre les mains du R.P., le frère Fiacre crut quil navait rien de mieux à faire que de venir à La Valsainte pour y finir ses jours. Il était asthmatique et plus que sexagénaire. Lair froid et humide de la maison, le changement de régime firent en lui une si grande révolution quil ne put suivre la communauté que quelques jours. On le mit à linfirmerie où il languit pendant un mois ou six semaines. Le voyant tomber tous les jours et le croyant près de sa fin, je proposai un soir au supérieur de ladministrer. Il jugea à propos de différer jusquau lendemain mais il mourut cette nuit la même subitement en descendant de sa couche pour satisfaire à ses besoins. On neut pas même le tems de lui administrer le sacrement de lextrême-onction.
19 - Frère Urbain dit Perrin, religieux de Sept-Fonts, profès de La Valsainte, mort en 1796. Il était novice lorsque jarrivai au monastère. Jai remarqué en lui une grande piété et surtout une tendre dévotion envers le très saint Sacrement. Il communiait plusieurs fois par semaines. Il était dun caractère doux et paisible. Il occupa presque jusquà la fin de sa vie lemploi de vestiaire. Son tempérament était faible et délicat. Son mauvais estomach ne pouvant digérer [281] la nourriture grossière dont on usait alors. Il passait toutes les nuits à tousser et à cracher, ce qui le conduisit insensiblement à la pulmonie dont il mourut, après avoir reçu tous les secours que lEglise accorde aux mourants selon lusage de lOrdre.
20 - Frère Dorothée dit Trogost, prêtre, religieux de La Trappe. Il vint en Suisse avec le R.P. et ses compagnons. Il resta à La Valsainte où il se comporta en bon religieux jusquau départ du frère François de Sales, pour aller sétablir en Piémont. Après avoir demeuré environ deux ans dans cette maison, il revint à La Valsainte où il fut emporté dans loctave de lAscension de lannée 1796, par une fluxion de poitrine billieuse. Il nous édifia beaucoup dans ses derniers moments par les paroles quil nous dit étant sur la paille.
21 - Frère Pierre dit Jean-Baptiste Boillon, prêtre francontois, entré le 1° août 1794 âgé de 53 ans, mort en 1796. Le bon ecclésiastique était vicaire dans le diocèse de Besançon à lépoque de la révolution. Les affaires du tems lui avaient fait une telle impression quil en avait presque perdu lesprit. Cela cependant ne lempêcha pas de faire son année dépreuve, pendant laquelle il fit paraître une simplicité au-delà de toute expression à laquelle on pouvait bien donner le nom de bêtise. Les infirmités ne lépargnèrent pas pendant son noviciat. Il devint hydropique, pulmonique, toujours par la même cause que les autres. La communauté par le pur motif de la charité, lui accorda ses suffrages pour prononcer ses vux mais il ny survécut pas longtems. Il tomba bientôt dans un épuisement absolu par lexpectoration purulente qui le minait et termina ainsi sa carrière après quelques jours dinfirmerie.
22 - Frère Charles dit George Jacques de Hallay, lieutenant-colonel dinfanterie, du diocèse de Bayeux, entré le 28 juin 1794 âgé de 47 ans, mort le 14 9bre 1796. Ce religieux dautant plus respectable que la vie quil avait mené dans le monde était plus opposée à celle quil embrassa en se faisant trappiste et dont il remplit tous les devoirs avec toute la fidélité dont il fut capable, apporta au monastère de grandes infirmités qui ne firent que sy augmenter et quil souffrit avec une patience vraiement édifiante. En moins de deux années elles le conduisirent au marasme le plus complet qui en lui laissant une pleine connaissance, lui fournit en même tems lavantage de se disposer à la mort à laquelle il se soumit avec la résignation la plus entière, après avoir participé à tous les sacrements de lEglise et muni de tous les secours de lOrdre. La vertu quil eut plus de peine à pratiquer fut la patience et le silence lorsque ses supérieurs avaient la charité de le reprendre de ses fautes pour léprouver. Le point dhonneur se faisait toujours [282] sentir comme malgré lui mais sil eut en cela un sujet de combat, il ny a pas de doute quil y a trouvé une source de mérite.
23 - Frère Pacôme, dit Claude Etienne Bechez, prêtre, francontois, entré le 25 mars 1795 âgé de 28 ans, mort en 1796. Ce jeune ecclésiastique qui avait adhéré aux principes constitutionnels, comme il paraît par la rétractation imprimée des religieux errans de La Valsainte, où lon trouve sa signature, vint au monastère pour faire pénitence de ses égaremens. Il ne la fit pas longue, car à peine eut-il fait profession que les infirmités quil avait éprouvé pendant son novitiat sétant augmentées, étant tombé comme les autres dans la cachexie et la pulmonie scorbutique, il mourut enflé depuis les pieds jusquà la tête et crachant ses poulmons, après avoir été muni de tous ses sacrements. Toute sa consolation en mourant était que le Seigneur voulut bien se contenter du peu de pénitence quil avait fait.
24 - Frère Antoine Guy de LArnage dit Jean Antoine Philippe, etc, entré le 25 8bre 1795 âgé de 25 ans, mort en 1796. Il était frère du frère Gérard et dune plus faible constitution que lui. Il était de plus estropié. Cela ne lempêcha pas dentreprendre son novitiat avec courage et quoi quil lait passé dans des infirmités continuelles, lorsquil fut terminé il fit profession avec la certitude dune mort qui ne pouvait pas être éloignée. La dissolution scorbutique putride du sang lui occasionna un dépôt dans la jambe quil fallut ouvrir par plusieurs incisions. Aussitôt qu'il fut guéris lhumeur se porta sur la poitrine et y occasionna un abcès dont la rupture létouffa au milieu de la nuit, sans quon eut le tems dappeller la communauté. Heureusement que la veille on avait pressenti le danger et quon lui avait administré tous ses sacrements. Cétait une belle âme, dune grande piété, douceur et simplicité.
25 - Frère Cassien dit Antoine Bourret, novice convers, ancien religieux de Sept-fonts. Il est mort comme tous les autres dune dissolution putride du sang qui fit ses principaux ravages dans la poitrine. Ses crachats avaient une odeur insupportable. Il ne fut gère que 15 jours à linfirmerie. Comme il mangeait toujours, il ne pouvait se persuader quil dut mourir, mais enfin lappétit lui ayant manqué, il dit quil était perdu. En effet, il mourut dans les 24 h., après avoir reçu ses sacrements. Il avait à peu près 60 ans.
[283] 26 - Frère Antoine dit George André Gérard, diacre, de Strasbourg, mort en 1796 âgé denviron 22 ans. Comme son nom ne se trouve pas sur les registres des réceptions, il y a lieu de croire quil fut reçu au Valais où il demeura, avant de venir à La Valsainte. Je crois même quil y fit profession. Cest ce dont je ne me souviens nullement. Cependant il me semble quil partit de La Valsainte pour aller au Valais et quil en revint malade avec une vomique scorbutique dont il parut guérir pendant quelques mois, mais bientôt il devint enflé de toutes les extrémités. Il fut saisi dune toux sèche qui annonça une nouvelle explosion. On le mit à linfirmerie et au bout de quelques jours labcès de la poitrine creva de nouveau, pendant la nuit. Je le trouai au réveil sans connaissance. Il parlait sans aucune suite dans ses discours et crachait une écume ensanglanté qui me fit présager une mort prochaine. La connaissance lui étant revenue un peu, il fut conduit à léglise et administré le soir même et trois jours après, il était mort. Ce jeune homme fut un des religieux les plus exacts que jai connu. Il poussait même souvent, par simplicité, son exactitude trop loin, ce qui était cause que souvent dans les chapitres il faisait des observations et des proclamations en mauvais français qui divertissaient beaucoup la communauté et qui lui attirait des humiliations quil supportait avec un air de contentement vraiment édifiant.
27 - Frère Jean-Marie dit Pierre Joachim de Sachy, clerq, de la paroisse dHarbonnières en Picardie, entré le 20 avril 1795 âgé de 26 ans, mort en 1797. Ce jeune homme qui par sa grande piété, donnait les plus grandes espérances à létat ecclésiastique, fut obligé de sortir de chez lui à cause de la révolution. Il vint à La Valsainte, non pour y faire pénitence des excès dune première jeunesse, car il avait toujours vécu en saint dans le monde, communiant presque tous les jours et donnant la plus grande partie de son tems à loraison, mais pour y favoriser dans la retraite son attrait pour les choses de Dieu. Il fut pendant tout le tems de son noviciat un modèle de ferveur et dobéissance. Sa santé, quoi que faible, sy soutint assez bien mais à peine eut-il fait profession que la grande contention où il était continuellement pour allier lesprit intérieur doraison avec les pratiques extérieures de lOrdre, altéra tellement son tempérament que sa poitrine ne tarda pas à sattaquer. Un léger crachement de sang, une toux habituelle, une voix enrouée, lenflure et linflammation des jambes, tout indiqua quil ne tarderait pas à éprouver le sort de ceux qui lavaient précédé. Après un certain tems passé à linfirmerie sans éprouver grand soulagement, il reprit les exercices de la communauté. Il remplit lemploi dhôtellier et y persévéra jusquà ce que, vaincu par la faiblesse, ne pouvant plus remplir ses obligations il fut remis à linfirmerie. [284] où il se disposa à la mort par la plus scrupuleuse exactitude à accomplir toutes les régularités et par le plus profond receuillement. I Mais quoi quil put faire, il me dit, quelques jours avant sa mort, que depuis quil était entré au monastère, il avait presquentièrement perdu la facilité quil avait dans le monde à soccuper de Dieu et avec Dieu dans loraison, que cétait là sa plus grande pénitence mais que ce qui le consolait, cest quil avait remplacé cet avantage par celui de labnégation de soi-même et de sa propre volonté. Il reçut ses derniers sacrements à léglise. Il fut mis sur la paille quelques jours après, mais son heure nétant pas encore arrivée, il vécut encore près dune semaine. Lorsque ses derniers moments approchèrent, il y fut remis de nouveau sur la demande quil en fit et comme il y avait plus de dix jours quil avait reçu le saint viatique, ayant désiré quon le lui apportat de nouveau, il le reçut sur la paille. Dès ce moment il ne fut plus absolument occupé que de Dieu. Il entra dans un espèce de délire spirituel, prononçant continuellement avec la plus vive ardeur, des versets de lEcriture analogues à sa situation. Je lassistais dans ce moment et afin de laider dans ce pieux exercices je lui en suggérais auxquels il me répondait par dautres versets toujours plus enflammés. Après deux heures passées dans ce saint exercice, il rendit, en parlant, son esprit au Seigneur. Tout le tems quil fut à linfirmerie, il avait obtenu du supérieur la permission de communier à toutes les fêtes de douze leçons, ce à quoi il na jamais manqué.
28 - Frère Michel dit Jean-Baptiste Renaud, franc-comtois, entré le 27 avril 1793 âgé de 29 ans, mort en 1797. Après avoir fait son novitiat et fait profession à La Valsainte, comme il était dune très faible santé, le R.P. lenvoya au Valais comme cellérier pour essayer si le changement dair ne le rétablirait pas. Mais ses infirmités ne firent quy prendre de nouveaux accroissements. Le rhumatisme fixé sur la hanche gauche doit il était attaqué, augmenta considérablement. Il sy établit même un dépôt froid considérable. Les jambes enflèrent, la poitrine sattaqua et le R.P. le fit revenir à La Valsainte. Je crus le soulager en évacuant lhumeur du dépôt par un coup de trocart mais ce fut inutilement. Lécoulement continuel qui sy établit le fit bientôt tomber dans lépuisement et le marasme. Les chaleurs étant survenues, la gangrenne se mit dans les téguments. Il se forma un escare considérable qui mit à découvert une partie des muscles de la fesse. Il devint tout à fait impotent et forcé de rester sur la couche, ce qui dura plus de [285] six semaines. Pendant tout ce tems il fit paraître des sentiments vraiement héroïque de soumission à la volonté de Dieu, protestant souvent hautement quil était content dêtre dans létat où il était et de mourir pour honorer le souverain domaine de Dieu sur ses créatures et quà cette fin il lui faisait bien volontier le sacrifice de sa vie. Il reçut ses sacrements à linfirmerie et mourut sur la paille en pleine connaissance. Ses deux petits frères ont été les premiers enfants que lon ait reçu au monastère, mais ils ny sont pas restés.
29 - Frère Louis Benoît dit Louis Benoît Brielle, prêtre, lyonnais, entré le 16 avril 1796 âgé de 32 ans, mort en mai 1797. Il finissait son novitiat avec beaucoup de ferveur sans se plaindre de ses infirmités, lorsquun jour jentendis tousser au réfectoire dune manière à me faire croire que celui qui toussait était dans un danger prochain. Jen fus, sur le champ, avertir le R.P. qui se mit à la recherche du malade. On trouva que cétait notre frère Louis Benoît qui, étant venu en la présence du R.P., confessa quil éprouvait depuis plusieurs semaines une douleur profonde sous la clavicule gauche, quil avait les jambes enflées et que toutes ses nuits se passaient à tousser, dans un insomnie presque continuelle. Il fut envoyé dès le même moment à linfirmerie. Les remèdes quon lui fit étaient inutiles. Il y fut à peine de quelques jours que le dépôt qui sétait formé dans la poitrine, creva. Il sétablit une expectoration purulente qui lépuisa et lemporta en moins de trois semaines. Jai vu peu de malades mourir aussi contents que lui. Il était dun caractère gai qui se soutint jusquà ses derniers moments et en nous parlant de la mort, il le faisait avec un air de satisfaction propre à la faire désirer. Il fut administré de tous ses sacrements et je doute si on lui fit prononcer ses vux sur la paille avant de mourir.
30 - Frère Jean-Marie dit Jean Pierre Bullet de Bezançon, entré le 17 7bre 1794 âgé de 24 ans, mort le 20 juin 1797. Il fut successivement novice de chur, frère donné, frère du Tiers-Ordre, enfin il revint au chur vers le commencement de lannée 1797. Il sétait épuisé auprès des enfants. Sa santé était faible et sa poitrine fut bientôt attaquée. Il lui survint un crachement de sang qui le conduisit à la pulmonie. En deux à trois mois de tems sa carrière fut terminée. Je crois quil fit profession sur la paille avant de mourir. Ce jeune homme était singulièrement mortifié et travaillait fortement pour acquérir la vertu. Il fut le 2d maître des enfants que lon reçut au monastère.
[286] 31 - Frère Joseph dit Antoine François Pérache, normand, entré le 10 mars 1796 âgé de 32 ans, mort vers la fin de lannée 1797. Il vint au monastère poursuivi par les cris dune conscience chargée de crimes, pour y faire pénitence, sur les vives sollicitations de sa sur qui avait été carmélite à Amiens en Picardie et qui était une fille de grande vertu, laquelle vint se faire trappiste parmi les religieuses et mourut à Hambourg. Il fit presque tout son noviciat avec assez de courage et de fidélité mais à la fin, sa santé commençant à se détériorer, il commença à chanceler. Il quitta lhabit pour se faire frère donné, de là il passa aux familliers mais nétant pas tranquille, il reprit lhabit du chur, bien résolu de recommencer à nouveaux frais une seconde année de noviciat. Sa ferveur ne dura pas longtems. Il se laissa abattre par de nouvelles tentations et prit enfin la résolution de sortir du monastère. Cependant comme c'était sa sur qui lavait envoyé, il ne voulut rien faire sans len prévenir. Il se mit donc en devoir de lui écrire mais lorsquil le faisait la main lui refusa le service. Cet accident lui fit impression. Il le regarda comme une marque de la volonté de Dieu sur lui. Il renonça à sortir et il prit la résolution de mourir au monastère. Il était alors à linfirmerie pour y rétablir sa santé afin de prendre des forces pour faire son voyage. Il y resta parce quil devint dès le moment véritablement malade. Lengourdissement de la main se prolongea sur tout le côté et il fut comme frappé dune espèce de paralisie. Insensiblement il tomba dans un état dinfirmité qui ne lui permit plus de sortir de la couche. Il y fut administré et après de longues et cruelles douleurs, il mourut dans des sentimens vraiment héroïques de pénitence de tous les péchés de sa vie quil ne cessait de repasser dans sa mémoire. Il avait pour les mortifications et les souffrances une opposition quil est difficile dexprimer et il y a tout lieu de croire que la violence quil sest faite jusquà son dernier moment a été pour lui une source abondante de mérites.
[32 - 33] 34 - Tel est le nombre des morts enterrés au cimetière de La Valsainte, jusquau mois de janvier 1798, auquel il faut ajouter trois enfants. Nous allons maintenant reprendre ceux qui sont morts depuis notre retour. Nous donnerons ailleurs la liste détaillée de ceux qui sont morts en route. On la trouvera à la fin de la narration de notre voyage.
[287] Morts enterrés au cimetièrede La Valsaintedepuis notre retour
35 - Frère André dit Philippe Reggio, piémontais, profès du Mont-Brach, âgé de trente ans, mort le 22 8bre 1803. Il vint nous rejoindre en route avec plusieurs de ses frères. Il fit le voyage de la Russie où il commença à être malade par leffet du froid excessif auquel il nétait pas naturalisé. Comme il était fortement constitué il luta longtems. Sa poitrine ne se mina quinsensiblement. De Hambourg il vint à Velda et de Velda le R.P. le fit venir à La Valsainte où ses infirmités saugmentèrent en très peu de tems au point de ne laisser plus aucune espérance. Il tomba dans la phtisie pulmonaire qui le conduisit insensiblement à sa fin. Il reçut à tems tous ses sacrements mais son excessive faiblesse ne lui permit pas davoir la consolation dexpirer sur la cendre et la paille. Cétait un bon religieux, dun excellent caractère, très adroit à toutes sortes douvrages.
36 - Frère Félix, convers, profès du Piémont, âgé de 30 ans, il est un de ceux qui vint se joindre à nous en route et qui firent tout le voyage avec nous. Il a presque partout exercé lemploi de cuisinier, ce qui lui donna beaucoup de fatigues. Le froid de la Russie lui porta un coup mortel en attaquant sa poitrine. Il revint cependant à Velda avec les autres et ne laissait pas de remplir toujours son emploi. De Velda il suivit ses frères à La Valsainte où il fut occupé à la cuisine des domestiques mais il ne put résister longtems. Après avoir passé environs six semaines à linfirmerie, il mourut de la phtisie pulmonaire, ayant reçu tous ses sacrements, le 18 mai 1804. On neut pas le tems de le mettre sur la paille car il expira au moment où il était à satisfaire les besoins de la nature. On remarquait en lui un grand amour pour la régularité et une grande fidélité à tous ses devoirs.
37 - Frère Charles Joseph, convers, profès du Piémont, âgé de 37 ans. Il fut aussi du nombre de ceux qui se joignirent à nous sur la Vistule et qui fit le voyage de la Russie. Ce bon religieux était hypocondriaque. Son estomach ne faisait que très difficilement ses fonctions. Les viscères sobstruèrent insensiblement. Il eut beaucoup à souffrir en route, surtout lorsque nous avions de mauvaises nourritures. Arrivé à La Valsainte il ne fit que languir. Lenflure et lhydropisie se mirent bientôt de la partie et il mourut muni de tous ses sacrements quil reçu à léglise le 26 juin 1804. Le genre de ses infirmités le rendit singulièrement sensible sur lui-même ce qui le faisait regarder comme un religieux peu mortifié. Mais si ceux qui en portaient ce jugement avaient souffert ce quil a souffert, ils eussent été peut-être pire que lui.
[288] 38 - Frère Palémon, donné, savoyard dorigine, vint du Valais à lépoque de notre émigration. Il prit lhabit de convers et le garda pendant un tems assez considérable, mais ses supérieurs nayant pas jugé à propos de ladmettre à la profession, il rentra parmi nos frères donnés. En revenant de la Russie il fut envoyé à Dribourg ou par indiscrétion de travail il se rompit un vaisseau dans la poitrine. Comme il était dun très fort tempérament, il se mit au-dessus de cet accident mais depuis ce tems le vaisseau rompu se rouvrait de tems en tems et déterminait de nouvelles hémorragies. Il revint à La Valsainte où lair lui fut très contraire. Les hémorragies revinrent plus fréquemment et le mirent plusieurs fois en danger den périr. Il y survécut cependant mais il ne put éviter la pulmonie, suite ordinaire de ces sortes daccidents. Après avoir langui plusieurs mois dans linfirmerie, il mourut âgé denviron 38 ans, le 19 février 1805, ayant été plusieurs fois disposé à la mort par la réception des divins sacrements. Ce jeune homme fort et industrieux était dune grande utilité au monaster. Si par imprudence il ne se ménageait pas assez, on eut pu, dans les premiers tems de sa maladie, le ménager davantage et il nen eut pas été si tôt la victime.
39 - Frère Laurent, religieux de chur, du canton de Fribourg, mort le 30 juin 1805 âgé denviron 22 ans. Il vint au monastère vers lan 1802 et passa une année parmi les élèves, quoi quil neut aucune teinture des lettres, ne sachant pas même lire correctement. Il : avait un si grand désir de se faire religieux que le R.P. ne crut pas devoir le lui refuser. Il avait de la voix, une grande piété et une simplicité admirable. Le tems de ses épreuves écoulé, il fut admis à la profession. Sa santé forte et vigoureuse ne laissa pas de recevoir des atteintes considérables pendant son année de novitiat. La rigueur des jeûnes et le chant ruinèrent en peu de tems sa poitrine. On lui donna pour le distraire et dans lespérance de le rétablir, lemploi de cellérier dont il nétait pas capable. Il sen acquitta de son mieux mais il ny trouva pas le rétablissement que lon désirait. Lenflure des extrémités se joignit bientôt à la pulmonie. Une expectoration purulente le consuma en moins de trois mois Il fut administré de tous ses sacrements et mourut sur son fauteuil au moment où on sy attendait le moins, pendant loffice de nuit, sans quon eut le tems dassembler la communauté et de lui dire les prières de lagonie.
[289] 40 - Frère Etienne, donné, mort le 27 8bre 1805 âgé de 50 ans. Cet homme natif de Bourgogne vint au monastère pour se faire convers. Il en prit même lhabit, mais sa santé ne lui permettant pas de suivre le genre de vie de la communauté, il passa aux frères donnés. Plusieurs fluxions de poitrine quil eut dans lespace de deux ans, ruinèrent tout à fait son tempérament. Il fut envoyé à La Riedra pour y faire les gros ouvrages des religieuses. Il y fut pris dun rhume considérable avec point de côté quil négligea et qui fut mal traité. Il revint au monastère vers le milieu de lété. Après avoir passé quelques tems à linfirmerie où les remèdes ne lui apportèrent quun bien faible soulagement, il reprit les exercices de la communauté et fut appliqué, comme il était auparavant, au service des pourceaux. Ce dégoûtant et pénible emploi dont il sacquittait avec zèle, acheva de le ruiner en peu de tems. Il rentra à linfirmerie vers le milieu doctobre avec la fièvre et une expectoration purulente. En moins de neuf jours il devint complètement hydropique. Il fut administré à tems de tous ses sacrements et mourut dans une parfaite résignation à la volonté du Bon Dieu à qui, je ne doute pas que sa grande simplicité nait été très agréable.
41 - Frère Gabriel, mort âgé de 19 ans, le 30 janvier 1806. Ce jeune homme fut dabord reçu parmi les élèves. Après y avoir passé un an, le R.P. lui fit prendre lhabit de novice de chur en le dispensant des jeûnes et des veilles. Sa santé ne laissa cependant pas de saltérer en peu de tems. Il enfla des jambes. Des douleurs vagues de poitrine, jointes à un enrouement et une expectoration continuelle, annoncèrent chez lui une disposition scorbutique qui ne pouvait que lui être funeste. Javertis du danger lorsquil eut encore été tems dy apporter remède mais sans doute pour de très bonnes raisons, on jugea à propos de lui laisser poursuivre son entreprise. Il continua à suivre les exercices de la communauté. Bientôt il tomba dans une hydropisie formée. Plusieurs remèdes, la ponction même, ne lui apportèrent quun très faible soulagement. Toutes les humeurs en stagnation tombèrent bientôt en corruption. Épuisé par une expectoration purulente, il mourut après avoir langui environ trois mois à linfirmerie, ayant été administré plusieurs fois.
[290] 42 - Frère Jean de la Croix, allemand, maître du Tiers-Ordre, venu de Velda, mort de pulmonie par suite de crachements de sang le 27 février 1806. Le R.P. le fit venir de Darfeld à Velda et de Velda, il vint avec les enfants à La Valsainte. Ce jeune homme, dun caractère doux et tranquille, mourut à linfirmerie des religieux où on le mit pour pouvoir lui rendre les services assidus que son état exigeait et quil méritait à tous égards. Il nous a beaucoup édifié pendant toute sa maladie.
[43] 49 - Nous avons aussi enterré dans notre cimetière, depuis notre retour, sept de nos élèves. La notice sur la mort de nos Frères Pierre, convers et Pierre Marie se trouve dans la suite de ces mémoires, selon lépoque de leur mort. (Voyez à la fin, page 304)
Je dois aussi dire un mot de quelques religieux profèsde La Valsainte qui sont morts dans dautres maisons(Comme jen ai perdu plusieurs de vueje ne parlerai que de ceux dont je me souviens)
1° - Frère Augustin dit Jean Baptiste Tousse, orléanais, entré le 27 mars 1792 âgé de 22 ans, mort en Piémont où il fut envoyé à lépoque de la fondation, environ vers lan 1797. Sa santé était déjà altérée considérablement par les jeûnes lorsquil partit. Je me souviens quil était tellement tourmenté par la faim quil tombait quelques fois de faiblesse et ne cessait de solliciter le R.P. de lui accorder de la nourriture. Lavidité avec laquelle il contentait le besoin de la nature, après qu'elle avait longtems souffert, fut, je nen doute pas, la seule cause de sa mort prématurée car il était fort et constitué de manière à vivre longtems. Cependant jai su quil était mort comme les autres de la cachexie et de la pulmonie scorbutique.
2 - Frère Hillarion, profès de La Trappe, venu à La Valsainte avec le R.P. abbé, fut envoyé en Piémont dans le tems de la fondation. Il avait apporté de La Trappe une disposition scorbutique qui ne fit que saccroître à La Valsainte et qui fut la cause de sa mort car on ma dit quil lui était survenu un dépôt considérable à la hanche avec carie des os innominés. La supuration le conduisit à la phtisie et la phtisie à la mort. Cétait un religieux qui paraissait avoir reçu une excellente éducation. Il était dune grande sensibilité et à eu certainement à souffrir infiniment plus que les autres dans les premiers tems des exercices de la réforme dont je lai toujours vu sacquitter avec beaucoup de régularité. Il remplissait à La Valsainte lemploy de second chantre et fut premier chantre dans le Piémont.
3 - Frère Gérasime, profès de La Trappe, venu à La Valsainte avec le R.P., fut envoyé en 1792 en Espagne pour y former un établissement. Il eut le bonheur dy réussir et obtint toutes les facilités détablir une maison de notre réforme qui fut érigée en abbaye et dont il fut le 1er abbé. Cette maison fut déclarée indépendante du R.P. abbé de La Valsainte. Jai toujours ignoré la raison de cette [291] indépendance. Lorsque le R.P. commença à avoir des enfants au monastère, il fit tout ce quil put pour engager dom Gérasime à en prendre mais celui-ci ny voulut jamais consentir, ce qui indisposa le R.P. contre lui. On a dit outre cela quil sétait introduit dans ce monastère des mitigations de la réforme. Cest sur quoi nous navons rien de bien positif. Seulement ce qui peut faire croire que les choses ny vont pas au goût du R.P. cest que jamais on ne nous parle de cette maison, ni en bien ni en mal. Quoi quil en soit, jai su par un officier espagnol qui connaissait beaucoup dom Gérasime, que le roi dEspagne avait une grande estime pour lui et pour toute la communauté et que la régularité qui y régnait la rendait respectable à tout le pays. Il est mort abbé vers lan 1804 et a été remplacé par un sujet du pays.
4 - Frère Arsène, religieux profès de La Trappe, cofondateur de La Valsainte. Il était père maître des novices lorsque jarrivai à La Valsainte. Il occupa ensuite lemploi de cellérier avec beaucoup dédification car cétait un religieux dune grande piété, simplicité et obéissance. Il fut envoyé pour passer à Malthe et fut obligé de rester dans le Brabant où Dieu lui offrit la facilité de commencer un établissement dont il fut le premier supérieur. De là il passa en Angleterre où il fut attaqué de rhumatismes universels pour avoir habité un nouveau bâtiment. Le R.P., à son retour dAngleterre, nous dit que, quoi quil fut presque tout à fait impotent, il ne laissait pas de se traîner à tous les exercices et dy assister autant quil pouvait. Cette cruelle maladie fut la cause de sa mort qui arriva vers lan 1804.
5 - Frère Achard, convers, profès de Sept-Font et puis de La Valsainte, mort au Valais dans les premiers tems de cet établissement avant notre émigration.
7 - Frère Dominique, religieux, prêtre, de la Grande-Chartreuse, entré à La Valsainte le 5 janvier 1796 âgé de 48 ans, mort en Amérique le 1° ou 26 août 1804. A lépoque de la révolution en France il fut vivement persécuté et eut beaucoup à souffrir, ayant été exporté sur un vaisseau où on leur fit les plus mauvais traitements. Dieu ayant permis quil soit échappé à ce danger, il vint à La Valsainte ou, après avoir fait son noviciat, il fit profession. Il sortit de la Suisse avec nous et fit tout le voyage . Il fut un de ceux qui partirent les premiers de Vienne pour aller à Oresca en Russie et le R.P. abbé le prit avec lui pour laccompagner dans le voyage quil fit à Petersbourg. Il était sujet à une infirmité très douloureuse. Lorsque nous fûmes sur le point de sortir de la Russie elle saugmenta à un point considérable ce qui lui fit prendre la résolution de sarrêter et de se fixer dans un monastère de chartreux. Mais dès que le R.P. leut appris, il en fut très mécontent et lenvoya chercher. Il revint donc se joindre à nous et suivit la communauté. Étant à Velda [292] il soffrit au R.P. pour accompagner le Père Urbain en Amérique, ce qui fut exécuté. Jignore ce quil y a fait. Nous avons reçu le billet de sa mort vers le mois de mars 1806. Il fut beaucoup regretté de tous ceux qui lavaient connu. Il le méritait à tous égards à cause de sa grande piété et de la bonté de son caractère.
8 - Frère Sébastien, religieux profès de La Trappe, venu à La Valsainte avec le R.P. après avoir passé environ deux ans et demi au monastère et y avoir été exercé de toutes façons car il était souvent en contradiction avec le R.P. qui lui donnait de fortes pénitences et même le frappa une fois dexcommunication, fut envoyé avec les religieux qui se fixèrent dans le Brabant. Je le trouvai à Darfeld lorsque jy arrivai à notre retour de la Russie. Il était chargé de conduire les ouvriers et comme il molestait toujours les supérieurs on ne cessait aussi de le molester. Il ne se passait guère de semaines quon ne lui fit prendre la discipline au chapitre. Au reste il ne faut pas croire quil y eut la moindre méchanceté dans ce bon frère. Il voulait le bien et il le voulait quelques fois à tout outrance et quand il avait une idée chaussée dans la tête, il avait de la peine à en démordre et il aurait cru offenser le Bon Dieu sil nagissait pas ainsi car il était singulièrement scrupuleux et ses confesseurs avaient toutes les peines du monde à le faire approcher des sacrements. Il tomba malade pendant lépidémie qui régna au monastère en 1801. Comme il avait un vice scorbutique dans le sang quil avait apporté de La Trappe, la maladie qui était de nature putride, devint nécessairement mortelle pour lui. Il fut administré à tems de tous ses sacrements et mourut vers le mois de janvier 1801.
9 - Frère Malachie dit Pierre Hanty, franc-comtois, entré à La Valsainte le 22 8bre 1795 âgé de 30 ans. Il avait été capucin et avait eu la faiblesse de se laisser ordonner prêtre par un évêque constitutionnel à lépoque de la révolution. Il vint à La Valsainte pour en faire pénitence et se condamna lui-même librement à nexercer de sa vie aucune fonction sacerdotale. De La Valsainte il passa au Valais. Il fit avec nous le voyage de Russie et en revint. Il était sujet à des infirmités qui lui rendirent très pénibles les austérités de la réforme. De retours à La Valsainte il sollicita le R.P. de ne pas ly laisser parce quil croyait que le climat lui était funeste. En conséquence il fut envoyé à Gêne à lépoque de létablissement mais le climat tempéré ne lui fut pas plus favorable. Il ny fit que languir et vers le afin de 1805 nous reçûmes la nouvelle de sa mort.
10 - Frère Hylaire, ancien militaire, plus que sexagénaire. Comme son nom ne se trouve pas dans le registre des postulans, je crois quil fut reçu au Valais. Cependant autant quil peut men souvenir, il me semble quil fit profession à La Valsainte. Il fit avec nous le voyage de la Russie. Ce bon religieux, malgré son grand âge, nous a toujours édifié par sa régularité. De retours à La Valsainte le R.P. lenvoya au Valais où il tenta de former de nouveau un établissement et il y est mort. Je nai là aucune renseignement sur sa maladie ni sur sa mort.
[293] Notice de ce que je sais sur ceux de nos Frères qui sont mortspendant notre migration de la Russie
1° - Frère Richard dit Nicolas Richard Morin, religieux, prêtre, de Sept-Fonts, normand, âgé de 66 ans, entré le 29 7bre 1797, mort à Bibrach, novice, en 1798. Il ne fit que paraître à La Valsainte et partit pour le Valais presquaussitôt quil eut pris lhabit. Je nai rien su de particulier sur lui.
2 - Frère Grégoire dit Jean Charles Mont-Grand, religieux, prêtre, chartreux, du diocèse de Saintes, entré le 22 août 1797 âgé de 48 ans, mort à Goldlach en 1798. Il était déjà attaqué de la cachexie scorbutique lorsquil partit avec nous et ne put supporter longtems les fatigues du voyage. Je lai peu connu. Je crois quil fut aussi envoyé au Valais.
3 - Frère Edmond dit Joseph Brachotte, franc-comtois, religieux profès de La Trappe, entré le 16 9bre 1795 âgé de 67 ans, mort dans un monastère de bernardins près d'Ausbourg en 1798. Ce bon viellard embrassa avec courage les exercices de la réforme, en fit profession et nous édifia beaucoup par sa régularité.
4 - Frère Louis, prêtre, ancien religieux de Clairvaux, profès de La Valsainte, mort chez les filles de la Charité de Prague en Bohême en 1798. Il ne me reste absolument aucun souvenir de cet homme. Je nen ai pas trouvé le nom dans les registres de réception.
5 - Frère François, diacre, profès du Vallais, mort en Bohême au château de Prague en 1799. Il pouvait bien avoir 24 ans. Je le vis en passant à Kaizercem. Il était déjà malade, enflé de toutes les parties du corps, pulmonique et couvert de vermine. Cétait un religieux dune grande régularité et dune grande patience.`
6 - Frère Louis de Gonzague, profès convers, âgé denvirons 20 ans, venu du Piémont avec ceux qui vinrent se joindre à nous. Il était attaqué de la pulmonie scorbutique lorsquil arriva, ne fit que languir pendant toute la route et mourut presque aussitôt que nous fûmes arrivés à Vistrice dans un monastère de bernardins en Lithuanie, en 1799. Il eut beaucoup à souffrir pendant tout le voyage et fit toujours paraître une invincible patience. Autant que je puis men souvenir, il fut administré en route dans un monastère de capucins, bien avant notre arrivée en Russie.
7 - Frère François, Joseph Letondal, prêtre, religieux de chur, mort à Dirnast en Bavière en 1799. Je nai point trouvé son nom sur le registre des postulants, ce qui me fait croir quil vint du Valais. Il me semble cependant lavoir vu à La Valsainte avant notre départ. Le R.P. en faisait le plus grand cas et lui avait confié la direction de ses religieuses. Il est mort dhydropisie de poitrine, âgé denvirons 54 ans.
8 - Frère Bernard Petit, religieux profès de La Trappe. Il sétait retiré avec dom Gérard dans le voisinage de Soleure. A la mort de ce religieux il vint à La Valsainte et y apporta tout son petit avoir, ce fut vers la fin de lannée 1795. La différence de la réforme de La Valsainte avec celle de La Trappe faisait dans son esprit un contraste auquel il ne pouvait saccoutumer. Il était dailleurs accablé dinfirmités qui lui rendaient les exercices infiniment pénibles, ce qui fit que jamais il ne put se résoudre à faire le vu de stabilité dans la réforme. Il aurait bien voulu pouvoir se retirer en son particulier ou dans quelque maison religieuse. [294] lorsque nous sortîmes de Suisse mais limpossibilité de ravoir et largent et les effets quil avait apporté lempêcha de satisfaire ses désirs. Il fallut se mettre en route avec ses infirmités qui nétaient pas petites car il avait eu un dépôt rhumatismale au sacro-lombaire auquel on avait été obligé de faire plusieurs incisions et qui était resté fistuleux avec carie au sacrum. Comme je lui avait montré du zèle pour le soulager dans cette infirmité, il me témoigna aussi une vive reconnaissance. Lorsque jétais à la mort à Claustreval, étant sur le point de partir avec la communauté, il ne voulut point le faire quil neut obtenu du R.P. la permission de venir membrasser, ce qui me touchat dautant plus quil est rare de trouver des curs sensibles dans les communautés ou au moins sils le sont, ils ne le font pas paraître. Arrivé à Vienne, le R.P. le conduisit en Russie avec le premier détachement qui y était destiné. Il est mort à Orcha en 1799 de froid et dépuisement presque subitement, parce quil ny avait personne dans cette communauté qui se connut aux malades et qui fut capable de les conduire. Cependant il méritait à tous égards toutes sortes de soins et dattention, tant à cause de sa grande sensibilité jointe à ses infirmités habituelles, quà cause de lesprit de bonté et de charité dont il était animé pour les autres. Il pouvait avoir environ 45 à 50 ans. Sil avait des défauts, ils étaient bien compensés par les bonnes qualités de son cur.
9 - Frère Jean Girardin, frère donné, âgé denviron 40 ans. Il demeura dabord à La Valsainte pendant une couple dannées où il exerça le métier de menuisier. Jétais alors père maître des frères donnés et jai admiré plusieurs fois en lui des traits de vertu qui mont beaucoup édifié. Le R.P. lenvoya au Valais. Il en sortit au moment de notre émigration et suivit sa communauté. Lorsque le Père Urbain fut de Bohême en Prusse pour chercher à sétablir, il ly accompagna. Il y eut tant à souffrir quil en revint avec une santé tout à fait ruinée. Lorsquil nous rejoignit en route avant dentrer en Russie, il était hydropique et je crus bien quil nen reviendrais pas. Mais ayant séjourné quelques tems à Terespol, à laide de quelques remèdes, son état changea et laissa au moins des espérances de guérison. Cependant elle ne fut jamais complette. Il lui vint des dépôts, sa poitrine sattaqua et après avoir langui quelque tems, il mourut à Zidyezin en Volhinie.
10 - Frère Meinrad du Tiers-Ordre, prêtre, curé, mort à Zidyzeine en Volhinie en 1799. Il était mort avant que jarrive en ce monastère. Je lai très peu connu.
11 - Frère Colomban dit Jean Baptiste Morogue, entré le 9 avril 1792 âgé de 20 ans, franc-comtois, mort à Zidyzein en 1799. Il était nouveau profès lorsque jarrivai au monastère. Ce jeune religieux plein des plus grandes dispositions pour la piété et pour les sciences fut sans cesse occupé par le R.P. dans le cabinet. Le premier travail quil fit fut la rédaction des règlements, ce qui lui demanda au moins deux ans dassiduité, nassistant presque à aucun office, passant du lit au bureau, du bureau à la table et de la table au bureau. Sa santé ne tarda pas à en être notablement altérée. Pour le guérir on le mettait au soulagement mais on ne diminuait rien de sa besogne. Cest-à-dire que lon augmentait [295] la cause de son mal., car au lieu de lui donner plus de nourriture on eut dû la lui diminuer, rien nétant plus contraire aux gens de cabinet que davoir lestomach chargé. Cependant le R.P. qui croyait procurer son bien, le forçait souvent par obéissance de manger tout ce quon lui présentait. Dès quil fut en âge on lui fit recevoir les Ordres. Il fut fait prêtre et après la mort de notre Frère Jean Marie Tassin, il occupa la place de prieur. Il ne cessa cependant de soccuper toujours à des choses très applicantes. Il composa loffice du Sacré-Cur, celui de la Sainte Volonté de Dieu. Il travailla aussi à faire un nouveau bréviaire de lOrdre qui était presque fini lorsque nous sortîmes de la Suisse. Les sollicitudes de sa place, jointes à ce genre doccupation peu compatible avec nos exercices, le ruinèrent entièrement et sil neut pas été aussi fortement constitué, il eut bientôt succombé. Vers la fin de lannée 1797 il fut obligé de garder linfirmerie sans cependant rien relâcher de ses occupations. Le R.P. le fit enlever sur un traîneau le jour quil fit sortir une partie de ses religieux du monastère, pour éviter les inconvéniens de la révolution. Il serait impossible dexprimer tout ce quil eut à souffrir dans le voyage où il fut toujours contfirmé dans son emploi de prieur. Il eut à Vienne et à Cracovie des désagrémens sans nombre qui, joints à la fièvre qui ne lui laissait pas un jour de libre, achevèrent de ruiner entièrement sa santé. Lorsque nous fûmes sur le point dentrer en Russie, le R.P. ayant cru appercevoir de laffaiblissement dans son esprit, mit un autre prieur en sa place, ce qui lui fit un grand plaisir et lui laissa ce quil désirait depuis longtems, la liberté demployer ses moments pour penser à son éternité. Après avoir demeuré six semaines à Vistrice en Lithuanie, pendant lesquelles il fut toujours à linfirmerie, il vint à Zindysein en Volhinie où je le trouvai à toute extrémité lorsque jy arrivai. Je mempressai de le secourir et de tâcher au moins de lui prolonger la vie car étant dans le dernier degré de la pthisie pulmonaire, il ny avait pas moyen de lui rendre la santé. Il vécut encore près de six semaines et mourut dans les sentiments de la joie la plus grande de se voir enfin délivré de toutes les tracasseries auxquelles il avait plu à la divine Providence de lexposer, et en gémissant sur les dangers que courrent ceux qui sont en place. La veille de sa mort il me dit quil voulait que je reçoive ses derniers soupirs. Je lui dis que jétais fatigué, que jallais me coucher et quil navait quà mavertir lorsquil voudrait partir. Il ny manqua pas. Sur les 10 h du soir, sentant son heure approcher, il me fit éveiller. Je vins près de lui. Je lui dis quelques mots de consolation et il expira en pleine connaissance, au commencement de lhyver 1799, âgé à peu près de 26 ans mais on peut bien dire que par sa maturité, ses vertus et par tout ce quil a fait dans le peu dannées quil a vécu parmi nous, il en avait plus de 40. Il nest personne de ceux qui lont connu qui ne lait regrété et ne le regrète encore et certainement si on ne leut point surchargé, nous laurions encore et certes il nous serait en ce moment dune grande utilité.
[296] 12 - Frère Jean François, religieux, prêtre, venu de La Trappe en Suisse avec le R.P., mort à Zidisein âgé de 72 à 73 ans. Ce respectable religieux, dune constitution extrêmement délicate eut beaucoup à souffrir à La Valsainte dans les exercices de la réforme car outre les infirmités habituelles dont il était affligé, il en éprouva encore de très graves et de très douloureuses. Si sa grande sensibilité ne lui permit pas de souffrir sans se plaindre, elle ne lempêcha pas au moins de le faire avec la résignation la plus entière à la volonté de Dieu et la plus grande soumission à ses supérieurs, entre les mains desquels il était, malgré son grand âge, comme un enfant. Ce fut pour lui une terrible pénitence que dêtre obligé de partir à lépoque de notre émigration. Impotent de tous ses membres il est difficile dexprimer tout ce quil eut à souffrir dans le voyage. Toutes les fois quil fallait ou monter en voiture ou en descendre cétait pour lui de nouveaux supplices. Et que neut-il pas à endurer encore par les secousses des voitures ? Cependant il arriva en Russie. Son courage le soutint pendant toute la route mais ce courage ne put rien contre le froid excessif de cette région qui ne tarda pas à lui porter un coup mortel. Le scorbut dont il était attaqué depuis longtems se manifesta de nouveau par les plus alarmans symptômes. Les jambes énormément enflées se couvrirent de taches qui se communiquèrent bientôt à toutes les parties du corps et annoncèrent la corruption générale des humeurs. Les viscères ne tardèrent pas à participer à cette dissolution. Il se fit un épanchement deau dans la poitrine qui rendit bientôt son état désespéré. Vers les derniers jours de sa vie il se trouva couvert de vermine sur toutes les parties du corps. On eut dit que les poux sortaient de la peau et je le croirais assez, car il est impossible de concevoir comment ces insectes auraient pu naturellement se multiplier aussi promptement et en aussi grande quantité. Il fut administré de tous ses sacrements et rendit à Dieu son âme vers le commencement de lannée 1800, regrété de tous ceux qui lavaient connu.
13 - Frère Jean B. Laviera, novice convers du Piémont, un de ceux qui vinrent se joindre à nous pour partager nos travaux et notre infortune. Je nai plus absolument aucune idée de ce cher frère. Il est mort à Zidysein en 1800.
[297] 14 - Frère Bernard dit Victor Antoine de Vese de Beronne, diacre, profès du Piémont. Il vint se joindre à nous avec les autres piémontais. Cétait un religieux dune grande douceur et plein de charité. Il la fit singulièrement paraître dans lemploi dinfirmier quil exerça pendant une partie de la route. Quoique grand et bien constitué en apparence, il était dune santé délicate. Les fatigues quil se donna auprès des malades, la disposition scorbutique de ses humeurs, le froid de la Russie, furent les causes de sa mort. Il fut attaqué denflure inflammatoire aux jambes. Lhumeur remonta sur la poitrine. Il sétablit en peu de tems une expectoration purulente qui le jeta dans la phtisie et termina sa carrière à peu près à lâge de 32 à 33 ans vers le commencement de lannée 1800 dans le monastère de Zidizein en Volinie.
15 - Frère Antoine, religieux convers dit Ignace Hauser, autrichien, âgé denvirons 34 ans. Ce brave garçon nous fut dune grande utilité pendant la route. Il servait de truchement au R.P. qui, pour en tirer plus de parti, lavait fait revêtir de la coule. Comme il avait tout plein de bon sens, de zèle, de charité et dactivité, on ne lui donnait pas un moment de repos. Dès que nous fûmes arrivés à Zidizein en Volhinie, on lui fit quitter lhabit de religieux de chur pour reprendre celui de convers et il se remit à son métier de cordonnier. Mais ce ne fut pas la seule occupation à laquelle il fut appliqué. Nous demeurions à plus dune lieue de la ville de Lucko, capitale de la Volhinie. Il fallait y aller deux à trois fois par semaines et quelques fois tous les jours pour y chercher les provisions, etc
Il en fut chargé. La pluie, la neige, le froid excessif, rien ne larrêtait. Il partait dès le matin à jeun et revenait quelques fois fort tard, sans avoir rien pris car il était singulièrement mortifié et très exact observateur de toutes les observances. Sa santé en fut bientôt altéré. Parce quil était dun tempérament vigoureux et que jamais il ne se plaignait, le supérieur ne fit pas attention à une toux violente et continuelle dont il fut attaqué. Il ne demanda aucune soulagement. On ne lui en offrit aucun. La fièvre se mit bientôt de la partie et une expectoration purulente lemporta en moins de 15 jours aux grands regrets de toute la communauté, vers le commencement de lannée 1800.
[299] 16 - Frère Marie Joseph Lessur, religieux convers. Autant que je puis men rappeller, il était profès de La Valsainte et fut envoyé au Valais. Il vint jusquen Russie. Cétait un religieux extrêmement silencieux et mortifié, dune dévotion très grande envers le très saint Sacrement devant lequel il passait presque tout le tems quil avait de libre. Étant à Zidysein, le grand froid ne fut point pour lui un obstacle à satisfaire sa dévotion. Il restait dans léglise des heures entières les saints jours de dimanche et servait de suite plusieurs messes. Comme il avait déjà une grande disposition au scorbut, en ayant déjà été atteint avant de sortir de La Valsainte, la rigueur du froid en renouvella bientôt les accidens. Les jambes lui enflèrent prodigieusement, avec des taches de mauvais genre. Les humeurs entrèrent en stagnation dans la poitrine. Bientôt la purulence se déclara. On lui appliqua les vessicatoires aux bras pour essayer de le soulager, mais la gangrenne sy mit et il mourut en très peu de tems, après avoir reçu tous ses sacrements, sur le commencement de lannée 1800, âgé dà peu près 25 ans.
17 - Frère Valentin dit Jaques Pallius, lyonnais, ex-chartreux, entré à La Valsainte le 24 juillet 1797 âgé de 54 ans. Il fit son noviciat et sa profession à La Valsainte et fut aussitôt après envoyé dans le Valais. Il était dun caractère extrêmement gai et actif. Il nous édifia beaucoup pendant le peu de tems quil resta au monastère, par son exactitude à s'acquitter de tous ses devoirs. Il partit de Vienne pour aller à Oresca en Russie, avec la première colonie et il y est mort en 1800. Le R.P. abbé en faisait beaucoup de cas et tous ceux qui lont connu lont regrété. Il pouvait bien avoir 50 à 54 ans.
18 - Frère Raphaël dit Silvestre Petit, de Dunkerque, entré le 26 avril 1797 âgé de 24 ans. Après avoir fait son noviciat à La Valsainte. Il me semble même quil nétait pas tout à fait terminé lorsquil fut envoyé au Valais. Il fit avec nous le voyage de Russie et mourut à Derman en Volhinie, en 1800, dune dissolution putride scorbutique des humeurs à laquelle il avait comme naturellement une disposition car en état de santé il exhalait sans cesse une odeur cadavéreuse. Il nous a beaucoup édifié par sa piété, son exactitude, son amour pour la régularité et son obéissance. Le R.P. loccupa pendant la route à linstruction des enfants allemands.
19 - Frère Joseph Marie, religieux convers, mort à Derman en 1800. Je nai absolument aucune idée de ce cher frère.
20 - Frère Sérapion, picard dorigine, ancien religieux de La Trappe. Il était retiré dans labbaye de Saint-Urbain près de Soleure où il vivait tranquillement lorsque nous y passâmes à notre sortie de la Suisse. Malgré son grand âge qui était de plus de 60 ans, il eut le courage de se joindre à nous pour courir avec nous les dangers et les travaux de notre voyage. On peut dire de lui que cétait bonus israelita, in quo dolus non est. Il y allait tout [300] bonnement. Le Bon Dieu le soutint pendant toute la route et dans le petit séjour que nous fîmes en Russie où il eut grandement à souffrir à cause du froid. Il en sortit avec nous et vint jusquà Dantzick où il mourut de la dyssenterie, après avoir reçu les derniers sacrements, vers la fin de juillet 1800, étant âgé de 70 à 72 ans.
21 - Frère Alexis dit François Maire Gabriel Hedin, prêtre, novice, âgé denviron 40 à 45 ans. Il est entré parmi nous pendant notre voyage. La première fois que je le vie, ce fut à Kenty près de Cracovie, chez les Récolets où il était avec notre Frère Paul Augustin. Depuis je ne le revis quà Dantzick où il était attaqué de la pulmonie scorbutique. Il faisait paraître une grande paix et un grand contentement dans son infirmité et désirait ardemment de mourir. Lorsque nous partîmes, comme il était hors détat de nous suivre, nous le laissâmes dans lhôpital des Frères de la Charité où il mourut peu de tems après, vers le mois de 7bre 1800.
22 - Frère Joseph Antoine Bessolo, religieux profès du Piémont, un de ceux qui vinrent se joindre à nous dans la route. Il prit sa maladie en Russie. Le froid lui procura des douleurs rhumatismales scorbutiques universelles qui le réduisirent dans un état de perclusion. Cest létat dans lequel je le laissai à Hambourg lorsque jen suis parti. Il y est mort quelque tems après, cest-à-dire pendant lhyver 1801. Il pouvait avoir 24 à 25 ans.
23 - Frère Hyacinte, religieux profès du Piémont, dit Reverelli. Cétait le chirurgien de la bande qui se joignit à nous pour aller en Russie. Le froid de cette contrée lui fit aussi beaucoup de mal. Étant à Zidisein il commença à se plaindre de la poitrine quil avait très délicate. Le mal ne fit quaugmenter. En arrivant à Hambourg il se trouva tout à fait infirme. Je le laissai dans cet état et il y est mort de la pulmonie, âgé dà peu près 26 à 30 ans dans lhyver 1801.
24 - Frère Marie Joseph dit René, Gervais Morin, dAmboise, entré le 15 8bre 1791 âgé de 21 ans. Ce jeune homme fut dabord frère donné à La Valsainte, ensuite il prit lhabit du chur. Il était novice lorsque jy arrivai. On lui donna la coule au bout de son tems dépreuves mais il ne fit pas profession parce que comme il était extrêmement scrupuleux sur son bréviaire, sil se fut vu obligé de le réciter, la tête lui aurait tourné. Comme il était bon enfant dailleurs, plein de piété et de charité, le R.P. ne jugea pas à propos de le priver de la consolation de vivre dans létat religieux où, à [301] quelques singularités près, il nous a toujours édifié. Tout le tems quil a demeuré à La Valsainte il a rempli lemploi de réfectorier. C'en était assez pour occuper toute sa journée, avec la récitation de son bréviaire et de ses prières car il était habituellement infirme des membres et ne marchait quavec la plus grande peine, cependant il sacquittait fidellement de toutes les observances. Quelque tems avant notre émigration il fut envoyé au Valais. Il en est parti avec les autres pour nous suivre en Russie doù étant revenu, il fut envoyé à Dribourg dans la Westphalie où il est mort en 1801.
25 - Frère Philippe de Néry, religieux profès du Piémont, venu avec la bande qui se vint joindre à nous pendant notre route. Ce bon frère, dun caractère tout à fait original, se présenta à La Valsainte le 9 8bre 1792 âgé de 35 ans. Il entreprit son novitiat et neut pas le courage de le finir. Il passa aux frères donnés où lamour quil avait pour sa petite personne lui fit encore trouver à souffrir plus quil ne pouvait porter. Il fut envoyé en Piémont avec les religieux qui furent chargés dy aller faire la fondation. Après y avoir demeuré pendant quelque tems comme frère donné, il y reprit lhabit de chur, fit son noviciat et fut admis à la profession. La révolution menaçant le Piémont, il accompagna ceux qui pour léviter vinrent pour se réfugier avec nous en Russie. Je nai pas eu grands rapports avec lui dans le voyage. A notre retour il fut envoyé à Dribourg où il est mort dune hémorragie des entrailles presque subitement, par suite dune purgation trop violente, environs vers lannée 1801.
26 - Frère François, de la ville de Fribourg. Je lai peu connu. Il fit sont novitiat et sa profession à Darfeld et est mort de la poitrine à Dribourg en 1801, âgé denvirons 21 à 22 ans.
27 - Frère Marie Bernard dit Joseph Marie de Larnage, entré le 13 8bre 1793 âgé de 22 ans. Ce parfait religieux a été en tout et partout un modèl de douceur, de charité, de silence, d'obéissance, de mortification, etc, etc
Il ne resta pas toujours à La Valsainte. Avant notre sortie de la Suisse il fut, je crois, envoyé au Valais et je pense aussi que ce fut pendant le séjour quil y fit quil fut promu aux Ordres. Quoiquil en soit, il le méritait à tous égards. [302] Il ne sest pas démenti un seul instant pendant tout notre voyage de retour de la Russie. Il fut envoyé à Dribourg où il est mort en 1801.
28 - Frère Bruno, religieux convers. Ce bon frère était convers à La Grande-Chartreuse. Obligé den sortir à lépoque de la révolution, il dirigea ses pas vers La Valsainte dans lintention dy terminer ses jours. Étant sur le point dy arriver, il fut pris par la nuit dans un moment où il pleuvait à verse. Une pauvre femme lui donna azile dans sa chétive cabanne dont le toit était tout dépenaillé et lui fit bon feu pour le réchauffer. En quittant son hôtesse le lendemain matin, il lui demanda son nom et fut, en passant par le village de Cerniat, trouver le curé à qui il remit sa bourse qui était assez bien garnie, en lui disant de faire raccommoder le toit de cette bonne femme, tout à neuf et que sil ne venait pas rechercher lui-même le reste de son argent, il lui ferait donner de ses nouvelles en tems et lieux, quil le gardat toujours en attendant. Cela dit, il quitta le curé qui ne manqua pas dexercer fidèlement ses ordres et vint, sous les auspices de la charité se donner au Bon Dieu dans notre monastère. Une vocation appuyée sur un tel fondement ne pouvait être que très solide. Aussi fit-il son noviciat avec courage. Il fut admis à la profession et vécut en bon religieux à La Valsainte jusquà notre départ. Son occupation était le soin des moutons. Il faillit un jour y perdre la vie. Cétait en carême. Il y avait beaucoup de neige. Vers les 3 h daprès-dîner, dévoré par la faim, transi de froid, il se laissa tomber dans un tas de neige et y resta jusquà cinq h du soir, que par le plus grand des hasard il fut trouvé à demi-mort. Nous eûmes bien de la peine à le réchauffer et il se sentit de cet accident toute sa vie. Il fit cependant avec nous tout le voyage de la Russie et est mort à Dribourg en 1801.
29 - Frère Ciprien, religieux convers. Il était religieux de La Trappe. Je crois quil vint à La Valsainte avec le R.P. abbé. Cétait un garçon fort tranquille qui sacquittait de tous ses devoirs sans beaucoup de bruit. Il avait une santé faible qui ne lui permettait pas de grands travaux. Il accompagna le Père Urbain en Prusse et en revint dans un état qui fit craindre pour sa vie. Il ne se remit même jamais comme il faut de cet échec. Il continua de tousser de cracher continuellement, ce qui le conduisit à la pulmonie. Il put cependant encore revenir [303] avec la communauté. Après avoir séjourné quelque tems à Velda il fut envoyé à Dribourg où il mourut de consomption, âgé denvirons 38 ans, en lannée 1801.
30 - Frère Célestin, convers. Je crois que cétait un des piémontais. Je nen ai plus absolument aucun souvenir. Il est mort à Darfeld pendant que jy ai demeuré. Autant que je puis men rappeller, il est mort de la pulmonie. Il était tout jeune.
31 - Frère Vincent Ferrier, religieux, profès du Piémont, venu aussi avec les autres. Ce jeune garçon dun esprit borné prit tant à cur dêtre fidèle aux moindres petites observances de lOrdre quil devint scrupuleux jusquà la folie. Il tomba ensuite dans une espèce de stupidité qui le conduisit à nêtre plus capable de sacquitter de ses principaux devoirs. En retour de notre voyage il fut envoyé avec nous à Darfeld où sa santé saltéra autant que son esprit. Il devint pulmonique. Vers la fin de sa vie il ne savait plus du tout ce quil faisait. Sa manie était de dérober de la nourriture partout où il en pouvait trouver, pour manger en secret. Après avoir traîné pendant une couple de mois à linfirmerie, il mourut âgé denviron 24 ans, en lannée 1801.
Nous avons en outre perdu en route : le petit frère Bruno, âgé de 7 ans, à Dirnast en Bavière deux enfants à Vistrice en Lithuanie un enfant à Dantzick deux frères du Tiers-Ordre et deux enfants à Hambourg un frère du Tiers-Ordre : Frère Antoine, à Terespol en Lithuanie Un frère du Tiers-Ordre à Velda et un enfant deux enfants à Cracovie trois à Zidizyne.
Requiescant in pace.
Suite des morts depuis le retour des trappistes à La Valsainte
[304] 42 - Le 2d jour de mars 1806 est mort le Frère Pierre, convers. Il vint au monaster pour se faire religieux de chur. Jeus occasion de le voir aux hôtes à son arrivée parce quil se trouvai incommodé. Je jugeai, par ce que je lui entendis dire au R.P. et par son extérieur, quil était français et quil avait reçu de léducation. Il prit lhabit malgré ses infirmités et passa plusieurs jours à linfirmerie. Il fit voir dès lors beaucoup de patience et un grand amour pour sa vocation. Au bout de deux mois environs de novitiat, voyant quil ne pouvait se former pour le chur, nayant pas de voix, peu de mémoire et ne sachant pas le latin, il prit lhabit de frère convers. Il fit son année dépreuve avec beaucoup de ferveur. On remarqua surtout en lui un grand attrait pour la mortification et les souffrances, une simplicité et une obéissance rare. Comme il nétait pas fort adroit, on loccupait dans les forts travaux extérieurs. Au milieu de lhyver, quoi quil eut les mains toutes remplies de crevasses, il ne sen plaignit jamais et ne demanda rien pour adoucir les douleurs quelles lui faisaient éprouver et ne relâchait en rien de son ardeur pour le travail, quelque pnible quil fut. Son année dépreuves écoulée, il prononça son vu dobéissance et fut aussi fervent religieux quil avait été fervent novice. Le frère donné qui était chargé du soin des pourceaux étant mort vers la fin de lannée 1805, on lui donna cet emploi. Il sen acquita avec joie et quoiquil fut au-dessus de ses forces, jamais il nen murmura et ne fit paraître le moindre mécontentement. Dieu seul connut tout ce quil eut à souffrir dans ce pénible exercice. II fut attaqué pendant lhyver de douleurs dentrailles très vives quil supporta avec une invincible patience, sans refuser cependant aucuns des soulagements quon voulut bien lui accorder. On le vit depuis ce tems maigrir considérablement, mais comme il allait toujours et quil ne laissait pas de sacquitter de toute sa besogne, on ny prit pas beaucoup garde. Cependant vers le commencement davril, il fut pris dune toux sèche et fréquente qui fit ouvrir les yeux sur sa situation. On le mit à linfirmerie. Les crachats quil rendait nétaient quune sanie ftide. Son haleine exhalait une odeur cadavéreuse insupportable. On fut obligé pour cette raison de le séparer des autres infirmes et comme dailleurs son état fut jugé mortel, on le plaça dans la chambre destinée aux mourants. [305] En ly faisant entrer, on ne lui cacha pas le danger où il était, ce qui le remplit de consolation. Il y resta environs 15 jours, soccupant au travail et remplissant exactement toutes les régularités. On ne le croyait pas encore à sa fin, lorsque le 2 mai il tomba le matin près de sa couche en disant quil se trouvait mal. On neut que le tems de lui donner lextrême-onction et il expira âgé denvirons 36 ans. Sa mort a bien été subite mais elle na point été imprévue car il sy préparait sans cesse ou plutôt, depuis son entrée au monastère, la vie édifiante quil y a mené na été quune préparation continuelle.
43 - Le cinq mai 1806 est mort le Frère Pierre Marie, prêtre, âgé denvirons 54 ans. Il était flamand dorigine. Jai entendu dire quil occupait une place dans le chapitre de Valancienne où je crois il avait été élevé comme enfant de chur. Au moins ce quil y a de certain, cest quil avait été formé dès son bas âge à la science de la musique quil possédait parfaitement. Il se fit religieux de notre réforme à Darfeld en Westphalie, dans le tems de la révolution. Jai commencé à le connaître pendant le séjour que je fis dans cette maison après notre voyage de Russie. Il était profès quand jy suis arrivé et noccupait aucun emploi dans le monastère, la faiblesse de sa complexion ne le rendant pas capable de grand-chose. Tout faible quil paraissait il était cependant dun bon tempérament. Né sanguin, il contracta dans le régime de la maison, par suite de lépaississement du sang, une disposition scorbutique qui le rendit sujet à des douleurs et à des engourdissemens de membre qui furent sa seule maladie, car pour le reste tout chez lui faisait parfaitement bien ses fonctions. Il eut fallu à cet homme beaucoup dexercice pour empêcher la stagnation des humeurs, mais comme il était nerveux et très sensible, la violence quil lui eut fallu se faire pour cela était au-dessus de ses forces. Je le laissai à Darfeld lorsque jen suis parti. Ce ne fut que quelques tems après notre arrivée en Suisse que le R.P. abbé le fit venir à La Valsainte où sa principale occupation, pendant plus de deux ans a été denseigner la musique aux élèves du monastère. Sur la fin cependant, ils ne se livra plus avec autant dassiduité à cet emploi, [306] ayant formé un certain nombre délèves suffisamment pour pouvoir senseigner les uns les autres. Alors il consacra son tems à quelques ouvrages relatifs au chant plus utiles pour la maison. On le fit maître des cérémonies ou sous-maître des novices. Comme il aimait beaucoup à parler, cet emploi lui suscita plusieurs tracasseries. Lair froid et humide de La Valsainte, la vie sédentaire quil menait habituellement augmentèrent beaucoup ses infirmités, de manière quil ne marchait plus quavec peine. Toutes les austérités de la maison, à raison de son excessive sensibilité, lui furent beaucoup plus pénibles quà tout autre. Il sen acquitta autant que ses forces le lui permirent sans surcharger la nature. On remarquait en lui une piété tendre surtout lorsquil célébrait les saints mystères. Vers la fin du carême de lannée 1806 il se trouva beaucoup plus impotent de ses membres que de coutume. On le mit à linfirmerie pour lui adoucir les rigueurs de ce tems de pénitence. On len fit sortir à Pâque, espérant que le changement de régime de la communauté serait suffisant pour le soutenir comme auparavant, mais il nen put suivre les exercices. Aux douleurs des membres, ce qui ne lui était jamais arrivé, se joignit un défaut absolu dappétit, avec une grande et continuelle douleur de tête. On tenta en vain plusieurs moyens de le soulager. Insensiblement il perdit lusage de toutes ses facultés. Il tomba dans un état apoplectique qui fut suivi dune demie paralisie des principaux organes les plus nécessaires à la vie. Lorsque nous ne pouvions nous persuader que les choses en viendraient là, il pressentit le danger dont il était menacé. Aussitôt quil se vit à linfirmerie pour la seconde fois, il commença une confession générale, il eut à peine le tems de la terminer car le 2 mars, ayant apperçu dans ce cher frère des symptômes mortels, je pressai fortement le supérieur de terminer avec lui. Il fut porté le 3 à léglise pour y recevoir les derniers sacrements, ce quil fit en pleine connaissance et avec une tendre dévotion. Une heure après, il perdit la connaissance et la parole. On assembla la communauté pour lui réciter les prières de lagonie. Depuis ce moment il alla toujours en empirant et le cinq [307] sur les huit heures du soir il rendit son âme entre les mains de Dieu, après sept à huit ans de profession dans la réforme.
44 - Le 18 juin 1807 est mort le Frère Jacques Etienne, religieux de chur, âgé denvirons 24 ans. Ce jeune homme de la paroisse de Sales, canton de Fribourg en Suisse, vint au monastère dans le cours de lannée 1805. Il y fut reçu au nombre des élèves et sy comporta dune manière édifiante. Au printems 1806, ayant demandé à passer parmi les religieux de chur, il y fut admis et fit son noviciat avec une exactitude minutieuse à tous les articles du règlement. La pratique des austérités, dans un âge où le tempérament nest pas encore entièrement formé, jointe à la contention continuelle où il vivait pour ne manquer absolument à rien, ne tarda pas à altérer sa santé, ce qui se fit cependant insensiblement, sans que le fervent novice fortement constitué eut aucune notable infirmité qui lobligea de suspendre un seul jour les exercices de la communauté. Vers le milieu de lhyver lon sapperçut quil toussait. On crut devoir y faire attention. Interrogé, il répondit quil ne souffrait nullement et quil avait assez damour pour lui-même pour se plaindre, si ce quil éprouvait lui apportait un préjudice notable. En conséquence on ne poussa pas plus loin lexamen. Mais je le regardai dès lors comme perdu. Il maigrissait à vue dil. Le R.P. abbé revint au monastère au commencement du carême. Plus expérimenté que les autres sur ces sortes de maladies, il men parla. Je lui dis ma manière de penser. Il fit donc appeler le novice en ma présence et linterrogea sur tout ce quil éprouvait. Celui-ci répondit à peu près de la même manière que la première fois, paraissant surpris que lon voulut lui persuader quil était malade. Enfin le R.P. abbé insistant pour quil eut à déclarer au juste létat où il se trouvait, il répondit en homme de bon sens : « Mon R.P., je ne suis pas à proprement parler malades, mais puisque vous voulez que je vous le dise, je vous avoue que je sens que mon corps suse tous les jours par la pénitence, quoique je ne souffre nulle part. » (Est-il possible en effet que le tempérament dun [308] jeune homme qui nest pas encore formé tienne à une privation habituelle de sommeil, à ne prendre de la nourriture quune seule fois en 24 h, dans une quantité qui excède évidemment la capacité de son estomach ?) Il nen fallut pas davantage au R.P. pour, sur notre avis, lui ordonner de rester à linfirmerie où il me prescrivit de ne rien négliger de tout ce que je croirais propre à opérer son rétablissement. Mais je déclarai au R.P. quil était trop tard et que je ny attendais plus rien. Il fut donc mis à linfirmerie au commencement du carême, où malgré tous les secours que lon a pu lui procurer, son état nayant fait que se détériorer chaque jour de plus en plus, il est parvenu au terme dune carrière qui, a en juger par sa constitution, aurait été très longue si le genre de vie de la réforme évidemment au-dessus de la portée des jeunes gens qui en veullent suivre scrupuleusement toutes les pratiques, ne lui eut entièrement ruiné la santé.
Environ six semaines avant sa mort il me demanda si en se retirant chez lui il ne pourrait pas, par un meilleur régime, parvenir à se rétablir. Sil neut pas été si fort avancé, je neusse certainement pas hésité à le lui conseiller comme je lavais fait à légard de plusieurs autres qui sen sont très bien trouvé mais dans la crainte quen cherchant une santé très incertaine, pour ne rien dire de plus, il ne perdit les biens spirituels quil avait acquis avec beaucoup de travail depuis quil était dans la maison, je lui répondis quune pareille démarche demandait de sa part de très sérieuses réflexions, quil en devait conférer avec son directeur et que je croyais que dans une affaire aussi importante que celle où il sagissait du salut de son âme, il devait préférer le certain à lincertain. Il prit en conséquence la généreuse résolution de faire au Seigneur son sacrifice et pour le consommer doublement et écarter toutes les tentations quil pourrait avoir de sortir pour pourvoir à un rétablissement chimérique, comme il était sur la fin de son noviciat, il demanda à faire profession avant de mourir. Ce qui lui fut accordé avec dautant plus de plaisir que la communauté navait jamais rien remarqué en lui que [309] dédifiant et capable de confondre les plus anciens. Dès quil eut fait profession il ne se regarda plus que comme une victime dévouée à la mort. On le plaça dans la chambre destinée pour ceux qui approchent de leurs derniers moments et la dans la plus parfaite solitude, uniquement occupé de ses fins dernières, il attendit en paix et dans la plus parfaite résignation, en continuant de suivre les exercices de la communauté selon ses forces, le moment que le Seigneur lui avait marqué. Comme lon vit que ce moment approchait, il fut descendu à léglise pour y être administré de ses derniers sacrements, le 13° de juin. Depuis ce moment sa faiblesse ne faisant quaugmenter, il fut réduit à garder la couche la plus grande partie du jour. Enfin le 16, lorsquon commençait à chanter loffice de tierce, il entra dans une espèce dagonie qui ne laissa que le tems de lui donner labsolution de lOrdre, de lui réciter les prières des agonisants, sans quil fut possible de le mettre sur la cendre et la paille pour y expirer selon lusage de lOrdre. Mais sil fut privé de cette consolation, il nen a pas perdu le mérite car depuis le jours où il fut administré, il lavait demandé plusieurs fois.
45 - 46 - Il est encore mort au printems 1808 un religieux et un novice convers mais comme je ne demeurais plus alors à la maison, je ne puis donner ici aucun détail de leur mort. Le religieux était malade lorsque je quittai . Cétait le cuisinier de la maison. Je le crois mort dobstructions au foie. Il pouvait avoir 40 ans. Jai toujours remarqué en lui un homme très attaché à tous les devoirs de son état, très laborieux et très obéissant. Je nai point connu du tout le novice.
Requiescant in pace
Transcription Frère Jean-BénildeTamié 25 février 1992
Cette boisson était faite avec une mesure dorge, une mesure de poires sèches, une demie mesure de poires sèches que lon mettait dans un toneau, on le remplissait deau et après 6 semaines dinfusion on sen servait pour les malades et pour les étrangers.
Ce fut bien pis lorsquau bout de trois jours lon mapporta la souppe la portion et le pain de la communauté, la première fois, il ne me fut pas possible dy toucher.
Ce nom annonce quelque chose. Je ne sais rien de précis sur lorigine de dom Augustin de létrange. Jai seulement entendu dire quil était issu dune famille noble du Dauphiné, que dans sa première jeunesse il a été a la cour cher les pages. Cest la sans doute quil a pris le goût pour les chevaux, quil conserve encore malgré le sérieux de ses occupations, ayant pris le parti de lEglise il a fait son séminaire sous les Mrs de Saint-Sulpice, il fut grand vicaire de
, il se retira a La Trappe en France peu de temps après sa prêtrise, il y a joui dune particulière considération, puis quil a été maître des novices. A lépoque de la révolution il sest mis a la tête dun parti de moines et est venu en Suisse réformer la reforme que Mr labbé de Rancé avait établi avec beaucoup de peine, et qui s'était maintenue jus qua la fin dans sa ferveur.
Dom Gérasime principal acteur de cette légation était un homme du premier mérite et qui eut certainement bien pu par la suite entrer en concurrence avec le R. dom Augustin pour labbaye de La Valsainte. Il a été premier abbé de la fondation d'Hespagne. Sa manière de voir ne sest pas toujours accordée avec celle de dom Augustin.
Ne pourrions-nous ce qu'ont pu ceux-ci ? (Conf. s. Augustin 1, VIII, c 11)
Ce jeune homme, français de nation, élevé cher les Bénédictins, avait beaucoup de mérite. Il prit la prêtrise à La Valsainte avant son âge. Il fut fait presque aussitôt prieur. Il est mort en Russie. Voyer à la fin de ces mémoirs la notice de sa mort.
Il y a à Fribourg une chambre toute pleine.
De toutes les austérités de la maison, le travail a été ce qui ma le plus coûté dans les premières années. On le portait chaque jour beaucoup au-delà de ce que prescrit la règle et nous faisions toujours ce quil y avait de plus pénible, comme de défricher les terres, de les purger d'énormes pierres qui empêchaient de les cultiver, de creuser des fosses, de fendre, de porter du bois, etc
Rammasser le foin, faire la moisson était pour nous des amusemens. Mais ce qui rendait les travaux plus insupportables, cest que nous les faisons à jeûn. Je ne souffrais cependant pas moins dans ceux qui avaient lieu après le dîner : mon etomach rempli outre mesure ne me permettait ordinairement aucun mouvement qui ne fut accompagné de toux et de vomissement. Cest ainsi que jai passé les premières années car dans les commencements on ne me faisait aucune grâce, mes emplois ne me dispensaient de rien.
Lorsque le R.P. tient ses assises quelque part, il est dans lusage de laisser tous ses papiers sur sa table, souvent plusieurs montres, de largent, etc
et sil sort, quoique ce soit souvent pour longtems, jamais il ne ferme sa porte.
Personne nignore les précautions que lon prend dans toutes les maisons religieuses avant dadmettre les novices à la profession. Avertissements, instructions, retraites rien nest négligé pour faire faire au candidat les plus sérieuses réflexions sur létat dans le quel il va irrévocablement sengager. iI nen est pas ainsi à La Valsainte, au moins si je juge de la conduite que lon tient à légard des autres par celle que lon tint à mon égard. Jétais occupé à la pharmacie lorsque le maître des novices, qui jamais ne mavait dit un mot sur mes engagements, vint me dire que lon avait demandé les voix en chapitre pour madmettre à la profession. 15 jours après, on me présenta avant la grand-messe la formule de mes vux pour la signer. Jétais occupé. Je neus pas même le tems de la lire. Le même jour je la prononçai pendant la grand-messe et ce fut là pour la première fois que jappris que les vux ne consistaient que dans lobéissance et la stabilité.
Si des ordres impossibles sont donnés (Règle de saint Benoît, abrégé : RB 68, 1).
Heureux sont qui sont purs sur leur route (Ps 119, 1).
Ce frère était un espèce de fol qui avait été à La Trappe en France et qui ne pouvant saccomoder avec dom Augustin, lui avait demandé à (partir ?) à Soleur chez dom Gérard, dont nous aurons occasion de parler plus tard.
Le frère ne savait pas plus le chemin que sa mule. Il ségara et nous mit dans de grandes inquiétudes. Il ne nous joignit que deux jours après.
Il ne faut pas être surpris de ce que je dis ici après avoir dit plus haut que jéprouvais de la difficulté de respirer, cest que lasthme dont je suis attaqué est convulsif et humoral. Il me tient habituellement comme humoral et mincommode peu, mais comme convulsif, il me prend par accès violents qui me font beaucoup souffrir.
Le commencement des malheurs.
Au carrefour.
Cet état nétait autre chose que leffet de la fatigue, ajouté à la violence que javais été obligé de me faire pour combattre mille idées extravagantes qui me passaient par la tête contre le R.P. et sa manière de fonder les monastères et pendant mes délirs, tous mes discours ne roulent que sur cet objet.
Ce religieux s'appelait Benoît, il était français. Je lai trouvé à La Valsainte en y arrivant. Ce jeune homme avait bien du bon mais il avait une imagination bouillante et prenait les choses aux extrêmes. Il nétait que diacre quil fut fait prieur de la maison. Le R.P. ne sen accomoda pas longtems parce quil ne démordait pas facilement de sa manière de voir quand il croyait vouloir le bien. Il fut fait prêtre avec précipitation pour partir avec moi. A peine savait-il ses sérémonies lorsque nous partîmes. Il a dit sa première messe à Soleur. Jaurai ocasion den dire encore un mot plus tard.
Ce jour est un jour de foire à la Roche. Nous passâmes au milieu du marcher. Il y avait plusieurs de nos voisins de La Valsainte qui aussitôt quils me revirent, sempressèrent de me venir serrer la main pour me témoigner la joie quils avaient de me revoir car jétais aimé à cause de mon emploi de chirurgien et mon départ avait occasioné de la peine dans le pays.
Quoi quil ny ait point demploi plus important que celui de chirurgien, il ny en a point cependant sur lexercice duquel on soit moins délicat dans lOrdre. Fondé sur ce principe que les religieux doivent être dans un détachement absolu de la vie, on ne craint pas de la mettre entre les mains de gens ignorans et sans aucune expérience et les pauvres religieux sont obligés de prendre aveuglément de leur mains tous les remèdes qui leur sont présentés, dès quils sont approuvés par le supérieur qui ny regarde pas de fort près et qui le plus souvent nest nullement en état de juger. Cest une des plus grande mortifications quil y ait à pratiquer dans la réforme.
On trouvera la copie de ce mémoir à la fin de cet ouvrage.
On trouvera à la fin de ces mémoires une notice de tous les morts dont jai eu connaissance.
Ce petit enfant fut nommé Placide, a persévéré constament. Né avec dheureuses dispositions, il profita des leçons quil reçut au monaster et termina seul son éducation . Jaurai occasion den parler encore plus tard.
Un seul frère des deux petits enfants que lon venait de recevoir fut davis contraire.
Ces maîtres persuadaient à ces pauvres petits enfants que tous ceux qui étaient dans le monde, leurs pères et mères mêmes, étaient damnés.
Cest à raison de la modicité du retenu que lauguste Sénat de Fribourg, en admettant les trappistes, ne leur permit dêtre que 24 religieux dans la maison.
C'était un des plus anciens religieux de La Trappe, nommé Père Prosper. Je le croyais alors profès de la réforme, mais jai appris depuis quil navait jamais pu se résoudre à sy astreindre aussi nous quitta-t-il à Dantzic dans le cours de nos voyages.
Je suppose que lon na pas fait pour les déclarations comme pour la mienne qui a été tronquée.
Il est écrit dans les règlements que le cellérier conservera un échantillon des 1ères étoffes dont les religieux se sont habillés, pour que lon ne soit pas tentés de les changer.
Le nommé Théodule Blanc de Corbière, homme intriguant, avec qui le R.P. fit une espèce de vente simulée de tous les biens et effets du monastère, accomodement qui, à notre retour, na enfenté que des disputes.
Cétait un italien venu du Piémont qui nétait pas prêtre. Il nous a suivi quelques tems dans notre émigration. Puis nous ayant quitté, il est retourné dans son pays où jai appris depuis quil sest marié. Létablissement du Piémont est un de ceux qui sest présenté le mieux. Ils ont eu deux maisons, une au Mont-Brac dans une ancienne chartreuse, une autre dite de Sordevolo près de Turin. Ils ont joui de toute la protection du roi de Sardaigne et particulièrement de la reine qui était une femme de la plus haute vertu. La révolution qui sest fait sentir en ce pays dans toute sa force les a forcé de tout abandonner. Une partie a émigré et sest venue joindre à nous, lautre est rentrée dans le monde et ont joui des penssions quon leur a donné. Plusieurs se sont mariés.
Il y avait aussi à La Valsainte un curé de Limoge qui y demeurait depuis longtem. Jignore quand il est parti mais il nous a rejoint en route. Jaurai occasion den parler plus bas.
Ce jeune homme était lorain, possesseur dune colonie en Amérique. Il en fut chassé par ses propres nègres. Il sembarqua, aborda sur les côtes de France sans resource et vint à La Valsainte où ne pouvant sengager parmi les religieux de chur il se fit frère donné, maida pendant 15 mois dans les emplois de chirurgien et dinfirmier avec beaucoup de zèle. Ne pouvant supporter la malpropreté de la maison, il profita des connaissances quil avait acquises auprès de moi pour saller établir à Charmay comme chirurgien. Je ly laissai au moment de la révolution. Il sy faisait passer pour américain sous le nom de Roux. Lorsque nous fûmes partis il fit une faute avec une fille de la paroisse quil répara par le mariage mais sans changer de nom. Il sut sétablir pharmacien à Saint-Maurice en Valais, puis il abandonna sa femme avec deux enfans, se mit vivandier dans les armées et depuis on na plus entendu parlé de lui. Il se nommait Willemo.
Cette émigration des enfans fit de la peine au gouvernement qui le regarda comme un attentat contre le droit des parents, au moins pour ceux qui navaient pas été prévenus, à qui par conséquent on avait ôté la faculté de les retirer cher eux.
Que ne fait pas
avec des curs d'hommes ?
Cest-à-dire réunis dans un même lieu dont les fenêtres étaient bien fermées et où il ny avait aucune lumière.
Jai su que du côté de Constance on a chassé les trapistes dune auberge pour cette raison et quils eurent ensuite bien de la peine à trouver à se loger.
Cf Tb 4, 15.
Plusieurs abcès quil avait eu lui avaient laissé des trous fistuleux avec carie à los sacrum.
Ajoutez à ces causes la mélancholie où me jetta le désagrément dont jai parlé plus haut.
Comme javais pris beaucoup de peine auprès de lui dans ses infirmités il voulait me donner une marque de sa reconnaissance. Il fut le seul, pendant tout le tems que jai passé en religion, qui mait parru sensible à tout ce que javais fait pour lui.
Cétait un prêtre français nommé Bida que le R.P. sétait attaché presque. Sachant lallemand il lui servait de truchement dans les auberges et dans les monastères. Cet homme extrêmement intriguant avait su capter la confiance du R.P. quil lemployait dans toutes ses entreprises et que souvent même il le faisait porteur de ses intentions et de ses ordres aux religieux. Sil sen fut tenu là on leut peut-être supporté avec patience, mais il en vint au point de vouloir gouverner et parler en maître à la communauté. On fit de vives représentations au R.P. qui ne furent pas beaucoup écoutées, jusquà ce quayant reconnu par lui-même que cet homme nétait quun intriguant qui le trompait du matin au soir, il sen débarassa mais ce ne fut pas sans quil lui en coûta quelque louis. Pendant notre voyage il voulut raisoner devant moi spiritualité avec le R.P., impatient de sentendre débiter à tort et à travers toutes sortes de principes quil ne comprenait pas lui-même. Je pris la parole et en peu de mots je le forçai au silence, ce qui parrut faire une certaine impression au R.P. qui affectait de rester neutre dans la dispute et qui cependant finit par se ranger de mon côté.
Toute mon âme est en moi.
La manière dont il sy prenais pour obtenir ces relais était souvent des plus originale. Je noublierai jamais quun jour nous arrivâmes près dun monastère de femmes. Il ne voulut point descendre de voiture mais ayant fait sonner à la porte et déclaré quil était abbé de La Trappe, il fit demander la supérieure. La première chose quil lui dit fut : « Madame avez-vous des chevaux pour nous conduire après dîner à tel endroit ? Si vous en avez, nous descendrons chez vous et vous voudrez bien nous donner à dîner. Si vous nen avez pas, nous allons passer et relayer à la poste. » La réponse de cette bonne fille à une pareille proposition était toute simple. Elle devait lui dire que puisquil avait bien moyen de voyager en poste, il nétait pas nécessaire de lui faire la charité en lui donnant des chevaux, quil pouvait continuer sa route. Mais non, après plusieurs difficultés, vaincues je crois par la curiosité de savoir ce que cétait que cet abbé de La Trappe, elle se laissa gagner et promit des chevaux avec lesquels le R.P. ne se contenta pas de finir sa journée mais quil employa encore une partie de la suivante. Nous eûmes encore à dîner par dessus le marché et les bonnes religieuses informées de mon état maccablèrent de bonbons, etc
Le Père Louis de Gonzague, hermite de la forêt de Sénard près Paris, ce parfait religieux ma toujours singulièrement édifié par son désintéressement et sa charité et surtout par son attention à soulager les malades. Il était extrêmement mortifié et économe. Quoiquil ne fut pas prêtre, tout le monde le respectait et lui obéissait à cause de ses vertus. Il a été dans cette circonstance très utile en tenant les religieux dans la soumission et lobéissance.
La maladie dont était attaqués ces religieux était une salivation excessive avec ulcération de la langue et des gencives. Le médecin ne soupçonnant point lusage du mercure chez des religieux trappistes, navait pas même ausé en faire la question et était très embarrassé. Jarrivai et je lui dis que je pariais que ces bons frères ayant voulu se délivrer de la vermine, sétaient servi donguent gris. Nous en vînmes à la vérification et nous trouvâmes que pour être plus tôt quittes, ils avaient mis 4 fois plus de mercure quil ne fallait dans longuent et quils en avaient usé sans règle et sans discrétion. Le mal connu, nous y apportâmes bientôt le remède.
Leur souvenir a disparu avec leur vie (Ps 9,8, eorum au lieu de illus).
Pour moi, je métais muni dune bouteille et chaque fois que lon mettait pied à terre, je priais le supérieur de me la faire remplir de bière. Ce petit soulagement ma valu plus que les plus puissants remèdes.
Pendant presque tout notre voyage le R.P. abbé recevait ainsi hommes et femmes qui venaient se présenter. Son motif était celui de la charité. Il voulait par là rendre service à bien des gens qui se trouvaient dans lembarras, mais aussi combien ne sexposait-il pas à sy mettre lui-même en se chargeant et se rendant responsable de gens quil ne connaissait pas. Cest ce qui nous a partout rendu suspects. Par rapport aux femmes il avait des inconvéniens dun autre genre et non moins délicats à encourir et une preuve quil sy est trouvé exposé, cest quune fois que jétais endormi, il vint me réveiller pour me demander à quelle marque on connaissait quune fille était grosse. Je lui répondis que les plus fins y étaient tous les jours trompés et que le plus sûr était de se méfier toujours de ce genre doiseau et de sen défaire au moindre soupçon sans plus ample informé et encore quavec toutes ces précautions il lui arriverait infailliblement quelque jour dy être encore trompé.
Notre supérieur y était du matin au soir. Cétait là le rendez-vous de toutes les personnes laïques et ecclésiastiques qui sintéressaient à nous et comme parmi les religieuses de la Visitation il y avait des dames de la plus haute condition, on y savait exactement tout ce qui se faisait et se disait à la Cour et à la Régence et ma religieuse, dans les récréations, venait à bout de tout découvrir et minstruisait de tout.
Le billet était toujours écrit sur papier fin plié en boule, enfoncé dans le cul de la bouteille où il ne tenait pas la place dun pouce de profondeur, et pour quon ne sapperçut de rien, il était recouvert dun morceau de tafetas gommé)
Elle sétait persuadée que la révolution allait venir à Vienne, les chasser de leur couvent et elle voulait que je lui servisse de protecteur, etc
Les Dames de la Visitation sempressèrent de faire venir un médecin sur ma demande. Jeus une conférence assez étendue avec lui sur la situation du malade et nous ne le revîmes plus. Comme on lui en fit des reproches chez ces Dames, il répondit que je pouvais sans inquiétude conduire seul le malade. Il ne se contenta pas de leur faire mon éloge, il parla de moi dans la ville en plusieurs endroits, de manière que jeus bientôt dans Vienne la réputation du plus habile médecin et que je fus obligé de répondre à plusieurs consultations. Javoue que lhumilité monastique fut ici à une épreuve un peu forte.
Si des ordres impossibles sont donnés (RB 68, 1).
Un des religieux les plus considérés de la maison étant tombé dangereusement malade, nous avons passé des nuits auprès de lui. Le médecin même se déchargea sur moi pendant son absence, du soin de le conduire. Je nai rien négligé de tout ce qui dépendait de moi. Les médecins appellés en consultation approuvèrent ma conduite, ce qui me donna grande réputation dans le pays, mais tout en mapprouvant, ils ne voulurent rien démordre de leur pratique meurtrière malgré toutes mes observations et le malade en fut la victime)
Avec mesure.
Ce jeune homme était un convers ex-trapiste, très inconstant qui navait pas encore fait vux dans la réforme. Il retourna chez les Récolets à Kenty. Il y resta fort longtems. Je lai revu depuis à Darfeld. Il était très misérable et fort embarassé de sa personne.
La chaleur de ce pays est si considérable que le lait nest pas tiré de deux heures quil est caillé. A peine peut-on en séparer un peu de crème dont on fait de mauvais beurre. Le reste se mange aussitôt ou bien on le presse dans des nouets de linges que lon suspend au soleil. Il y devient sec et dur comme une pierre et cest ce qui fait le fromage dont les pauvres se nourrissent en hyver en le faisant tremper longtems dans leau chaude.
Le R.P. abbé à son retour layant appris, me gronda et me défendit de continuer.
J'ai erré comme une brebis perdue. Viens chercher ton serviteur (Ps 119, 176).
Jai su très pertinament que le R.P. sétait déjà muni des papiers et habits nécessaires pour sortir déguisé de la Russie.
Ce religieux nommé Ambroise était venu pour embrasser la réforme à La Valsainte. Environs un an avant la révolution il était bernardin dune communauté dAllemagne. Son but était de tendre à une vie parfaite. Comme cétait un excellent sujet, le R.P., quelques jours avant quil vint nous enlever de La Valsainte, écrivit au prieur de recueillir les suffrages dans un chapitre extraordinaires, pour ladmettre à la profession et de la lui faire faire le lendemain, sans le prévenir de ce qui allait arriver. La chose fut exécutée et par ce moyen il fut forcé de rester avec nous et de nous suivre. Il eut un mal inexplicable pendant toute notre route. La manière dont il avait été reçu à la profession lui revenait souvent. Il y croyait voir une nullité frapante. Lorsque nous fûmes à Hambourg, il consulta des personnes éclairées qui lui dirent quon lavait trompé et que son engagement était nul. Comme son abbé navait jamais voulu lui donner son consentement dailleurs, il profita de ce quil se trouvait près de son ancien monastère pour sy retirer, dans lespérance détablir dans cette maison la réforme de La Trappe Je nai pas entendu parlé de lui depuis.
Ce fut le R.P. abbé qui en fut cause. Nous le rencontrâmes en route et nous lui demandâmes si nous pouvions arriver avant la nuit. Voyageant à cheval toujours au grand trop, il mesura le tems que nous devions mettre pour arriver au seul endroit où nous pouvions coucher sur celui quil avait mis lui-même à faire le chemin. Il nous assura que nous y serions encore à bonne heure. Sur sa foi nous partîmes de lauberge où nous nous étions arrêtés pour rafraîchir et la nuit nous prit à peu près à moitié chemin.
Il y a dans ce pays quelques églises de la communion grec qui est divisée en grecs chismatiques et grecs catholiques. Les premiers ont leur patriarche, les seconds ont leur évêque réuni au pape.
Ils s'en allaient joyeux d'avoir souffert l'opprobre pour le Nom (de Jésus) (Ac 5, 41).
Je sais être dans l'abondance et supporter le manque (Ph 4, 12). Abondare au lieu de abundare.
Jeune homme qui savait lallemand. Il aurait désiré se faire religieux mais le R.P. préféra sen servir pour ses affaires.
Cest un petit bled dune espèce particulière qui nest guère plus gros que du seigle. Il se tire presque tout de la Volinie et fait le principal objet du commerce de Dantzick
Il faut mentionner que selon les règlements, tout infirme qui se sent près de sa rétablissement doit témoigner au supérieur le désir de sortir de linfirmerie, mais ordinairement un supérieur charitable se contente de la bonne volonté du religieux et le laisse un tems suffisant pour réparer ses forces.
Ce fut dans cette maison que mourut Mlle Perache, religieuse carmélite de la ville dAmien
Ne jetez pas les perles aux porcs (Mt 7, 6). Margarita au lieu de margaritas.
Je dis quil voulut établir car jai su depuis quil fit lacquisition de cette maison et que son dessein était dy fixer au moins un détachement de son monde mais le projet naboutit quà un bon procès dont il fut dupe.
Lorsque jy arrivai je trouvai déjà un commencement détablissement consistant en quelques baraques dans le goût du monastère des hommes et un petit oratoire, le tout attenant à la maison des religieuses. Les pauvres filles y vivaient misérablement en plus grand nombre que les bâtiments ne pouvaient en contenir. Ce fut encore bien pis lorsquil leur arriva du renfort. On travailla alors pour augmenter leur habitation. Le tout se fit à la hâte et sans ordre. Elles y ont eu considérablement à souffrir. Elles ne furent pas exemptes de lépidémie et perdirent un très grand nombre de sujets.
Ce Frère Nicolas était un jeune francontois qui nayant pu tenir comme convers, resta avec nous en qualité de frère donné. Le R.P. mit en lui toutes sa confiance pour les commissions et il la méritait. Il quitta alors les frères donnés pour être famillier ou domestique. Il nous a suivi dans tous nos voyages et nous a rendu les plus importans services, souvent au péril de sa vie. De retour à La Valsainte il demanda quelques adoucissemens qui lui étaient dus. Ne recevant aucuns gages, on les lui refusa. Il se présenta une place avantageuse dans une maison de chartreux. On ly laissa aller en lui refusant même une pièce de 3 F pour faire son voyage)
A l'exemple du roi.
Ainsi vous (travaillez) et ce n'est pas pour vous.
Ce ministère employa toutes sortes de voies pour détourner les religieux et les religieuses de leur état, mais ils ne put parvenir à en corrompre un seul
Village du canton de Fribourg à 4 lieux de La Valsainte)
Lieux de son établissement avant la révolution.
Ferme située sur le chemin de Fribourg, à 6 lieux de La Valsainte
Lon ma assuré quil était parvenu à se faire regarder en Angleterre, lui, tous ses religieux et les enfants, y compris ceux de Darfeld ; comme émigrés, en conséquence à se faire assigner des pensions annuelles par tête, ce qui lui procure des sommes immenses. Ces secours ont cessé davoir lieu en 1808.
Il faut noter que ces biens sont des revenus nationaux envahis ou sur lÉglise ou sur les seigneurs
Les religieux du Mont-Saint-Bernard sont tenus dexercer lhospitalité envers tous les voyageurs de toute condition et de tout sexe. On y est toujours traité très honnorablement.
Tu as multiplié la population ; tu n'as pas eu une joie plus grande (Is 9, 3).
On ma assuré que Madame de Sully, seul reste de cette illustre famille y a beaucoup contribué, que le R.P. abbé a su gagner toute sa confiance et quelle se confessait même au prieur de la maison de Senard.
Une chose quil est encore bon de remarquer, cest que le R.P. qui avait voulu absolument quitter la Russie parce qu'il était exposé à être sous la juridiction des évêques, est venu sy mettre volontairement en France où lon ne reconnaît plus à présent aucun privilège ni exemption quelconque)
Faites-vous des amis
ainsi, quand vous serez dans la misère, ils vous accueilleront (Lc 16, 9).
S'il veut partir, qu'il parte !
Voici, je vous donne toute herbe qui porte sa semence sur toute la surface de la terre et tout arbre dont le fruit porte sa semence ; ce sera votre nourriture (Gn 1, 29).
C'est à cause de toi que nous sommes mortifiés tout le jour (Ps 44, 23).
Je t'offrirai un sacrifice de louange et j'invoquerai le nom du Seigneur (Ps 116, 17).
Ce qui est violent ne dure pas. Volentum au lieu de violentum.
Quon ne croit pas que jexagère en rien lactivité du froid dans lintérieur de la maison de La Valsainte. Quand à moi je puis dire quil mest impossible dexprimer ce quil me fait souffrir car depuis trois heures du matin jusquà ce que jai pris ma réfection. Il semble que lon me serve sans discontinuer de leau glacée entre les épaules et le long des bras. Un pareil supplice qui se renouvelle tous les jours, doit-il laisser beaucoup de présence desprit ? Jusquà quel point ne doit-il pas exalter limagination pour peu quelle soit vive et sensible ?
En été cest-à-dire depuis Pâques jusquau 1° octobre, le travail commence à 4 h du matin et se fait sans avoir rien pris, jusquà 8 h 1/2, le plus souvent 9 h et quart. Après cela on a quelques instans pour lire ou prier, puis loraison et la grande messe. Pendant ces différens exercices, la fatigue et le besoin qui se font sentir ne laissent à lesprit aucun relâche. En chantant la messe dès le matin avant le travail, les religieux y eussent trouvé lavantage de pouvoir y donner toute leur attention mais il semble que cest ce dont on a pris à tâche de les priver. Il faut quaprès cinq heures de travail à jeun ils restent debout pendant deux heures. On comprend quil est bien difficile, de quelque dévotion que lon soit animé, dêtre pendant tout ce tems parfaitement maître de soi-même.
Vois ma petitesse et ma misère (Ps 25, 18).
Ils parcouriront la ville et souffriront de la faim comme des chiens (Ps 59, 7).
Seigneur, tout mon désir est devant toi et mon soupir ne t'est pas caché (Ps 38, 10. Ad au lieu de a).
A cette proposition, jentends crier au relâchement et de dire que ce serait sécarter de la route que nos Pères nous ont tracée, route que nous nous sommes proposés de suivre inviolablement. Jen demeure daccord. Hé bien ! Quon la suive. Mais qu'arrivera-t-il ? Quon la suivra comme ils lont suivie, cest-à-dire quon se lassera comme eux de la suivre, quon labandonnera comme ils lont abandonnée. Leur exemple devrait nous instruire. Leur chute devrait être pour nous une leçon. Ils se sont précipités pour sêtre trop élevés. Si nous voulons nous maintenir, prenons un juste milieu. Sans cela attentons-nous à éprouver le même sort. Descendons un peu par prudence et nattendons pas que, forcés de lâcher prise par lépuisement de nos forces, nous nous précipitions dans un abîme de relâchements dont nous ne nous relèverions jamais.
Ils me rendaient le mal pour le bien, mon âme devient stérile (Ps 35, 12).
Ce qui est écrit est écrit (Jn 19, 22).
Ils me rendaient le mal pour le bien, mon âme devient stérile (Ps 35, 12).
Comme une bête (Ps 73, 22).
Et je suis toujours avec toi (Ps 73, 23).
Un bon israélite en qui il n'y a pas de ruse (Jn 1, 47).
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