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pragmatique - Exercices corriges

Selon lui, tout discours est un « simulacre en construction »; tout sujet parlant ...... (29) Pierre n'a pas beaucoup travaillé, il ne sera donc pas reçu à l'examen, ...... Les implicatures conversationnelles et le principe gricéen de la coopération sont  ...




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Prof.dr. Adriana Costachescu
Lect.dr. Alice Ionescu
COURS DE PRAGMATIQUE

1.Introduction: le domaine de la pragmatique

L’étude de la pragmatique constitue la dernière partie de votre cours de Langue Française Contemporaine (LFC); et conclut la série de disciplines linguistiques que vous avez étudiées pendant les trois/quatre premières années (la morpho-syntaxe, la lexicologie et la sémantique).

La pragmatique linguistique étudie les rapports qui existent entre les énoncés et le contexte extralinguistique dans lequel l’énoncé est employé par les locuteurs. Concrètement, elle vise l’étude de la déixis, de l’implicature conversationnelle, des présupposés et des sous-entendus et des actes de langage. Dans toutes ces manifestations de l’emploi de la langue, les relations entre la langue et le contexte se trouvent grammaticalisées ou codifiées dans la structure de la langue.

La linguistique s’intéresse à la dimension pragmatique du langage parce qu’un certain nombre de faits de syntaxe et de sémantique demandent la prise en compte de faits extérieurs au langage, à savoir l’acte d’énonciation. Parmi les exemples les plus significatifs, mentionnons les verbes performatifs*, certains connecteurs, les éléments indexicaux*, les adverbes d’énonciation et de négation, les présuppositions, etc. Soit les exemples :

(1) Je te promets de venir demain.
(2) Jean vient d’être reçu à l’examen, mais ne le dis à personne.
(3) Franchement, je ne crois pas que Marie soit malade.
(4) Paul n’a pas deux autos, il en a trois.

La compréhension de chacun de ces exemples impose la prise en compte de l’énonciation. Pour comprendre (1) il faut savoir: qui est le locuteur (qu’on doit identifier : qui est le locuteur dans le contexte d’énonciation ?), l’interlocuteur (qui est l’interlocuteur dans le contexte d’énonciation ?), le temps (quel est le moment de l’énonciation*, pour pouvoir identifier l’intervalle désigné par le présent) ; il faut aussi savoir que le locuteur fait l’acte de promettre, il s’engage à une action future (par son énonciation, il réalise un acte illocutionnaire). En (2), la conjonction mais n’enchaîne pas le contenu de la première phrase (Jean vient d’être reçu à l’examen), mais sur son énonciation (l’opposition porte sur la supposition que l’interlocuteur pourrait communiquer aux autres l’information fournie par la première phrase de l’exemple). En (3), l’adverbe ‘de phrase’ franchement ne réfère pas au contenu sémantique de la phrase (je ne crois pas …), mais à l’acte d’énonciation de la phrase. Enfin, dans l’exemple (4) on ne nie pas que Paul ait deux autos, (parce que le fait d’avoir trois voitures implique qu’on a deux autos).
1. Les trois étapes de la constitution de la pragmatique 

Le terme de ‘pragmatique’ a été introduit dans 1938 par Charles Morris dans Foundations of the Theory of Signs («La Fondation d’une Théorie des Signes»). Morris se proposait de jeter les bases d’une théories générale pour l’étude de la sémiotique (= théorie générale des systèmes de signes) Les systèmes de signes peuvent être étudiés à trois niveaux: la syntaxe, étude des "relations formelles d'un signe avec un autre", la sémantique, étude des "relations entre les signes et les objets auxquels ils sont appliqués" (leurs designata ou référents) et la pragmatique, étude des "relations des signes avec leurs usagers".
À l’époque de Morris, la pragmatique n’existait pas encore, et la définition de Morris correspond presque exclusivement aux termes indexicaux (pronoms personnels de la première et de la deuxième personne, les démonstratifs, les adverbes temporels déictiques du type maintenant, etc.) Bar-Hillel (1954) définissait dans ce sens la pragmatique et des philosophes et des logiciens du langage, surtout les représentants de la philosophie analytique*, ont étudié ce type d’expressions d’une perspective vériconditionnelle*.
La philosophie du langage a inauguré une autre direction de développement de la pragmatique : les actes de langage sont constitués de phrases déclaratives qui n’ont pas un usage descriptif mais qui correspondent à une action. La théorie des actes de langage, qui a été proposée par John Austin (1962/1970) et développée par John Searle (1969), a élargi beaucoup le territoire de la pragmatique,en passant du niveau du mot (indexicaux) à celui de la phrase. C’est une époque de grand essor pour la pragmatique, qui devient une discipline à part entière.
La troisième étape de développement de la pragmatique est représentée, surtout, par Paul Grice et sa théorie conversationnelle, partant de l’idée que l’interprétation d’un énoncé consiste dans l’application d’inférences* non démonstratives (= dont les conclusions ne sont pas obligatoires) sur la base de certains principes et règles qui sont, probablement, universels, parce que ce sont des lois générales de la communication. Sa théorie est basée sur l’ hypothèse que les interlocuteurs coopèrent pendant l’échange verbal et que cette coopération se réalise par le respect des règles ou maximes conversationnelles (quantité, qualité, pertinence et manière).
Cette direction a été développée, d’une part, par Laurence Horn (1985) qui a découvert un nouveau type d’implicature conversationnelle, les implicatures scalaires. Une autre direction actuelle est représentée par la théorie de la pertinence due à Sperber et Wilson (1986) qui, dans le contexte de l’essor général de sciences cognitives proposent une pragmatique cognitive. Dans leur conception, la linguistique (phonologie, syntaxe et sémantique) est considérée un module fournissant une première analyse des données ; les données de cette première analyse, spécialisée, recevront une interprétation concrète grâce à un deuxième module, non spécialisé, qui est la pragmatique.

2 La valeur explicative de la pragmatique

Parmi les représentants de la direction philosophique et logique ayant étudié les éléments indexicaux, Rudolf Carnap et Bertrand Russell ont été intéressés à établir les conditions dans lesquelles des énoncés contenant des mots déictiques (pronoms personnels, démonstratifs, les temps verbaux) sont vrais ou faux, vue que la logique est vériconditionnelle. Par exemple, dans quelle conditions une phrase comme

(1) Pierre Roux est malade.

peut recevoir une interprétation sémantique* correcte? On doit savoir qui est la personne nommée Pierre Lafont et si, au moment où l’émetteur prononce cette phrase, cette personne est malade. Pour interpréter la phrase (1) nous pouvons nous résumer à nos connaissances sémantiques, car il suffit d’identifier correctement la personne nommée ‘Pierre Roux’, de connaître le sens du prédicat ‘être malade’ et de savoir si la phrase décrit correctement la réalité. Russell a observé que ces connaissances ne sont plus suffisantes pour interpréter correctement les phrases (2) ou (3) :

(2) Je suis malade.
(3) Tu es malade.

Pour savoir si les affirmations contenues dans ces phrases sont vraies ou fausses, on doit savoir qui sont les personnes désignées par les pronoms je et tu. Du point de vue logique, un nom propre désigne la même personne dans toutes les circonstances (S. Kripke a introduit le terme de désignateur rigide pour nommer cette caractéristique des noms propres). Un nom propre comme Pierre Roux est identifiable (c’est une personne qui a certaines caractéristiques, qui est né à…, fils de…, habitant à …, etc.) Par contre, les pronoms personnels de la première et de la seconde personne désignent des personnes différentes d’un contexte à l’autre. On sait que le pronom je désigne la personne qui, dans un certain contexte, est l’émetteur et tu - la personne qui est le récepteur; cependant sans connaître ce contexte*, on ne sait pas quels sont les référents de ces pronoms. Donc, le récepteur ne peut pas donner une interprétation sémantique adéquate à une phrase comme (2) ou (3) s’il ne peut pas identifier la personne qui est émetteur, respectivement récepteur dans le contexte de la communication. Une partie de la pragmatique étudie ce type d’expressions linguistiques, dont le référent* varie d’un contexte à l’autre. Quand, dans une première étape, la pragmatique s’occupait seulement de cette classe relativement restreinte d’items, son territoire était trop réduit pour pourvoir constituer une discipline à part entière.
La pragmatique analyse aussi les principes d'emploi et de compréhension de la langue, principes qui ont peu à faire avec la structure de la langue. Par exemple, on a constaté que le locuteur L prononce parfois un énoncé E ayant le contenu sémantique S1 avec l’intention de communiquer à son récepteur un contenu sémantique différent, S2 et le récepteur comprend cette intention du locuteur. Supposons le dialogue suivant:

(4) A: Je pourrais manger tout le gâteau, moi tout seul.
B. Oh! Merci.

Apparemment le personnage A fait une affirmation, mais la réponse du personnage B nous dévoile le fait qu’il a compris la phrase prononcée par A d’une manière différente. Pour comprendre le dialogue de (4) on doit connaître le contexte dans lequel la conversation se déroule. Le dialogue devient parfaitement normal si on imagine que le personnage B est la personne qui a préparé ou a acheté le gâteau offert au personnage A. Le personnage A a l’intention de faire un compliment à son interlocuteur en lui communiquant que le gâteau est très bon. Il aurait pu dire une phrase du type ce gâteau est très bon mais il choisit de prononcer seulement la phrase (4), où l’information que A apprécie le gâteau est seulement impliquée: je pourrais manger le gâteau moi tout seul... implique, dans ce contexte, … car il est tellement bon. L’auditeur B, comprend parfaitement les intentions de A et il le remercie pour le compliment. Ces situations communicatives pour le fonctionnement desquelles il est nécessaire de comprendre les intentions communicatives du locuteur s’appellent ‘implicatures conversationnelles.’
Dans la vie quotidienne, nous employons tout le temps dans la conversation des énoncés qui impliquent d’autres énoncés: par exemple, quelqu’un demande à sa mère As-tu acheté du café ? pour dire je voudrais en boire, on dit dans un compartiment de train il fait tellement froid pour fermez la fenêtre ! , etc. La pragmatique étudie ce genre d’implications et le mécanisme qui permet aux interlocuteurs de se comprendre malgré le fait que leur intention communicative ne correspond pas, au sens strict, au contenu des paroles prononcées.
Nous avons vu que, pour l’interprétation sémantique, on vérifie si le contenu de la phrase correspond à la situation extralinguistique décrite. Des phrases du type Il pleut, Jean est arrivé en Roumanie le 15 mai, Cette route conduit à la ville, etc. ont la propriété d’être vraies ou fausses, si l’état de choses décrit correspond ou non à leur contenu. Les phrases de ce type sont nommées ‘constatives’.
Mais il existe des énoncés qui ont la propriété curieuse de n’être ni vrais ni faux :

(5) Je te promets de venir demain.

Une telle phrase ne constitue pas une présentation, vraie ou fausse, d’un état de choses. En la prononçant, le locuteur accomplit un acte (nommé acte de langage, de l’anglais speech act) à savoir une promesse. Dans le cas de cet acte de langage, le locuteur fait une prévision sur son comportement futur et il dit que ce comportement futur sera en faveur de l’auditeur. Un acte de langage n’est ni vrai ni faux, il peut en revanche être bien ou mal exécuté. Une mauvaise exécution peut conduire à l’annulation de l’acte.
L’étude des actes de langage représente un chapitre important de la pragmatique.
3. Les différences entre la sémantique et la pragmatique

Pour bien comprendre quel est le domaine d'étude de la pragmatique, il est essentiel de comprendre la différence entre les phénomènes étudiés par la sémantique et ceux étudiés par la pragmatique. La différence entre les deux disciplines linguistiques se situe, essentiellement, au niveau de la fonction essentielle d'une langue naturelle: la communication.
Il existe, essentiellement, deux modèles pour expliquer la communication verbale, qui sont compatibles et complémentaires: le modèle du code et le modèle inférentiel.
3.1. Le modèle du code

La communication est, essentiellement, la transmission d'information à travers un code. La communication implique l'existence d'une source et d'une destination (identifiées, dans le cas de la communication humaine avec l'émetteur et le récepteur); le message circule entre ces deux pôles et, pour pouvoir circuler, il doit être "traduit" dans un code.
Un code consiste en un ensemble conventionnel de signes (appelés aussi 'signaux' ou 'symboles') et des règles qui établissent leur emploi; un code sert à transmettre des informations d'une source à une destination pour réaliser une communication. Grâce au code, un certain message reçoit une certaine forme: un message sonore, s'il s'agit d'une langue naturelle, un message graphique s'il s'agit de la transposition d’un message oral (code oral) dans un message écrit (code écrit).
La codification (c'est-à-dire la transposition de l'information dans un message à l'aide d'un code) permet à l'information de devenir transportable. Grâce à la codification l'information peut circuler à travers un canal de la source à la destination. Dans le cas d'une langue naturelle, le locuteur (la source) encode le message (l'information qu'il a l'intention de communiquer). Supposons que cette information concerne la situation météorologique et qu'il a l'intention de la communiquer à son interlocuteur à travers une langue naturelle, disons le français. Il transformera cette information dans des phonèmes, morphèmes, syntagmes et phrases prononcées à l’aide de l'appareil phonatoire (lèvres, langue, cavité buccale, cordes vocales, etc.). Il prononce la phrase:

(1) Il fait très chaud.

Seulement les vibrations produites par le locuteur qui prononce cette phrase peuvent circuler à travers le canal (l'air) et arriver à l'oreille du récepteur, qui fera le processus inverse, la décodification: les vibrations perçues seront transformées en phonèmes – morphèmes – syntagmes - phrases du français. Grâce au fait que l'émetteur et le récepteur connaissent le même code (une personne qui ne connaît par le français a peu de chances de décodifier un message prononcé dans cette langue) il arrive à comprendre le message qui lui a été transmis.
Nous présentons une schématisation du modèle du code:

(2) message transmis signal transmis signal reçu message reçu

source ( codeur ( canal ( décodeur ( destination


bruit

Le modèle du code (Moeschler et Auchlin 1997: 155)

Le modèle du code a le mérite d'expliquer la constitution du processus de communication, à savoir comment les signes sont émis, transmis et interprétés. Ce modèle est plus général que le schéma de la communication inter-humaine. Dans la communication verbale, le schéma général se réalise sous la forme suivante:
(i) la source et la destination correspondent aux mécanismes cognitifs de l'émetteur et du destinataire.
(ii) le codeur et le décodeur se manifestent au niveau de leurs capacités linguistiques, de la maîtrise, plus ou moins complète, du code linguistique employé;
(iii) le message correspond à la pensée, le signal à un signal acoustique (le signifiant du signe linguistique) et le canal à l'air.
Le modèle du code se fonde sur trois hypothèses:
- les langues naturelles sont des codes (idée exprimée déjà par F. de Saussure);
- ces codes relient des pensées à des sons (ils associent de signifiés à des signifiants pour employer encore une fois la terminologie saussurienne);
- la communication verbale comporte un mécanisme d'encodage et de décodage.
Pour décrire la communication, le modèle du code est satisfaisant du point de vue explicatif. Néanmoins, il n'est pas approprié du point de vue descriptif parce qu'il laisse de côté une propriété essentielle de la communication verbale: le processus inférentiel. Pour la communication, il est absolument nécessaire que les interlocuteurs partagent le même code, qu'un canal soit disponible, etc. mais ces conditions ne sont pas suffisantes. Le modèle du code doit être complété par le modèle de l'inférence.
3.2. Le modèle de l'inférence
Le terme inférence désigne une opération logique par laquelle on admet une proposition en vertu de sa liaison avec d'autres propositions déjà tenues pour vraies.
Le modèle inférentiel est un modèle pragmatique: il ressemble à l'inférence logique parce qu'il produit une conclusion sur la base des prémisses; à la différence de l'inférence logique, dans le modèle inférentiel pragmatique on essaie d'expliquer comment le récepteur arrive à formuler des hypothèses interprétatives, essentielles pour la communication. La conclusion est tirée d'hypothèses contextuelles. Ces inférences permettent au récepteur de comprendre ce que l'émetteur a dit parce qu'il comprend ce que l'émetteur a voulu dire. À la différence de l'inférence logique, dans le modèle inférentiel pragmatique rien ne garantit la vérité de la conclusion. Ce type d'inférence est appelée non-démonstrative.
Définition: On appelle non démonstrative toute inférence qui ne garantit pas la vérité de ses conclusions étant donnée la vérité de ses prémisses. (Moeschler et Auchlin 1997: 157).
3.2.1. Inférences logiques (démonstratives)
Les inférences logiques ont la propriété d'être valides, c'est-à-dire, la vérité des prémisses (ou hypothèses) garantit la vérité de la conclusion. Une règle logique des plus connues s'appelle modus ponens, qui connaît deux variantes: modus ponendo ponens et modus tollendo ponnens.

(3) Modus ponendo ponens:
a. si p, alors q (p ( q)
b. p
c. donc q

Il faut rappeler la définition de l'implication:

(4) L'implication de deux propositions p ( q est vraie si la proposition q est vraie.

Prenons un exemple pour le schéma logique (3):

(5) a. s'il fait beau (p) alors Dora ira faire des courses (q)
b. il fait beau (p)
c. donc Dora ira faire des courses (q)

(6) Modus tollendo ponens:
I. a. p ( q
b. ( p
c. donc q
II. a. p ( q
b. ( q
c. donc p

3.2.2. Les Inférences non démonstratives
À la différence des inférences logiques, dans le cas des inférences pragmatiques, le destinataire n'est pas sûr que l'hypothèse interprétative inférée est correcte. Si elle n'est pas correcte, on arrive à une sorte de 'court-circuit' de la communication. Nous savons que la communication n'aboutit pas toujours, et le théâtre de l'absurde, tout comme des différentes incompréhensions de la vie courante en sont la preuve. C'est pour cela que la communication a été caractérisée comme une opération "à haut risque", particularité définie de la manière suivante:

(7) La communication est un processus à haut risque en ce que rien ne garantit au destinataire qu'il a fait les bonnes hypothèses contextuelles lui permettant d'obtenir la conclusion de l'inférence non démonstrative, notamment l'intention communicative de son locuteur. (Moeschler et Auchlin 1997: 159)

3.2.3. La construction des hypothèses contextuelles
Le modèle inférentiel se propose d'expliquer les dysfonctionnements possibles de la communication verbale. Une première cause d'un tel dysfonctionnement communicatif résulte du fait que les hypothèses ne sont pas données explicitement.
Dans le cas des inférences logiques, les hypothèses sont explicites. Prenons la situation suivante:

(8) Si Dora a la fièvre (p) elle restera à la maison (q). Si Dora reste à la maison (q), Paul portera au bureau de Dora le compte-rendu pour la réunion (r) ou Anne portera au bureau de Dora le compte rendu pour la réunion (s).
Dora a la fièvre. Anne ne portera pas au bureau de Dora le compte-rendu pour la réunion. Donc Paul devra porter au bureau de Dora le compte-rendu pour la réunion.

Ici toutes les hypothèses sont explicites.

Dans la communication normale, cette explicitation des prémisses n'apparaît pas. Normalement la situation décrite dans (8) conduira à une communication verbale du type suivant:

(9) Dora: Paul, j'ai la fièvre, je ne peux pas aller au bureau; Anne vient de me téléphoner qu'elle doit porter le petit Jacques chez le pédiatre.

Paul, en interprétant (9), comprend que Dora lui demande d'aller porter à son bureau le compte-rendu qu'elle avait rédigé le soir précédent. Paul peut faire toutes ses inférences justement parce qu'elle connaît le contexte dans lequel Dora prononce la phrase (9). Pour donner l'interprétation juste à la phrase de Dora, Paul doit pouvoir accéder à des hypothèses contextuelles du type suivant:

(10) a. Si Dora a la fièvre, elle ne se rendra pas au bureau.
b. Si Dora ne va pas au bureau quelqu'un doit y porter son compte-rendu ; Anne portera le compte rendu, ou bien Paul.

L'information fournie par les hypothèses contextuelles doit être complétée par les énoncés de Dora (9) et produit (10):

(11) a. Dora a la fièvre
b. Dora restera à la maison
c. Anne est occupée
(12) a. Anne ne portera pas le compte rendu au bureau de Dora.
b. Paul portera le compte rendu au bureau de Dora.

S'il est en possession de toutes ces informations, Paul devrait comprendre qu'en prononçant les phrases de (9), Dora lui demande de porter le compte rendu au bureau.

Une deuxième caractéristique des inférences pragmatique est leur caractère annulable ou défaisible. Les inférences logiques ne peuvent pas être annulées, elles sont toujours vraies. Au contraire, les inférences pragmatiques sont annulables. Il suffit de supposer que le locuteur ajoute une information supplémentaire:

(13) Dora: Paul, j'ai la fièvre; je ne peux pas aller au bureau; Anne vient de me téléphoner qu'elle doit porter le petit Jacques chez le pédiatre. Marie, la secrétaire du directeur, passera un peu plus tard pour prendre mon compte-rendu.

Si l'énoncé se présente sous cette forme, l'hypothèse de Paul, selon laquelle Dora lui demandait de porter le compte rendu à son bureau s'avère fausse. Dora veut lui communiquer une information différente: même si Anne ne peut pas porter le compte-rendu, Paul ne doit pas s'en occuper parce que c'est Marie qui le fera.
Ces exemples mettent en relief deux propriétés importantes des inférences pragmatiques: (i) l'interprétation d'un énoncé dépend de son contexte (il s'agit même d'une fonction logique) et (ii) les inférences non démonstratives sont annulables ou défaisibles, dans le sens qu'elles peuvent être vraies dans certains contextes et fausses dans d'autres.

3.2.4. Aspects vériconditionnels et non vériconditionnels
La principale différence entre la sémantique et la pragmatique consiste dans le fait que la sémantique découle des aspects vériconditionnels de l'énoncé, tandis que la pragmatique relève des aspects non vériconditionnels.
Une phrase du type :

(14) Marie a cinq cousins.

Du point de vue logique, (14) implique (15)-(18), car, si (14) est vraie, alors (15)-(18) sont aussi vraies:

(15) Marie a quatre cousins.
(16) Marie a trois cousins
:
(18) Marie a un cousin.

Cependant, si quelqu'un affirme (15)-(18), il pourrait être accusé de ne pas avoir donné une information correcte. Comme nous allons voir dans la deuxième conférence (celle qui traite la pensée de Grice), si un émetteur prononce (14), le destinataire est autorisé à conclure (19):

(19) Marie a cinq et seulement cinq cousins.

Cette conclusion est admise parce qu’en vertu des normes de la conversation, il existe une règle (de quantité) qui oblige les locuteurs à fournir à son interlocuteur l'information la plus prééminente. Donc une personne qui sait que Marie a cinq cousins mais qui affirme qu'elle en a trois ou quatre ne respecte pas les règles de la conversation.
L'observation que les phénomènes pragmatiques ne sont pas vériconditionnels est valable non seulement pour les règles de la conversation; nous avons déjà vu dans la section précédente que la différence entre:

(20) a. Le livre se trouve sur la table.
b. Je te promets de t'apporter le livre

consiste dans le fait que la phrase (20 a) a la propriété d'être vraie ou fausse, tandis que le bon fonctionnement de la phrase (20 b) dépend d'autres facteurs que sa valeur de vérité: si le contenu se la promesse constitue un avantage pour le destinataire, si l'émetteur est sincère, s'il a vraiment l'intention de remplir sa promesse, etc.

Notre cours ne sera pas exhaustif. Il traitera seulement les thèmes que son auteur considère plus importantes et plus utiles pour les spécialistes en langue française. Il sera structuré en quatre chapitres: 1. la deixis; 2. l’implication conversationnelle; 3. la présupposition; 4. les actes de langage.


Bibliographie

Austin, John (1962), How to do things with words, Oxford, Clarendon Press (trad. fr. Quand dire c’est faire, Paris Ed. Minuit)
Bar-Hillel, Y (1954) ‘Indexical expressions’ dans Mind LXIII 359-379
Horn, Laurence (1984) ‘Toward a New Taxinomy for Pragmatic Inference: Q-based and R-based implicature’ in D. Schiffin (ed.) Meaning, Form and Use in Context. Georgetown University Press
Levinson, Stephen (1983) Pragmatics, Cambridge, Cambridge University Press
Moeschler, Jacques (1995) ‘La pragmatique après Grice: contexte et pertinence’ dans L’information grammaticale 66 : 25 - 31
Moeschler, Jacques et Auchlin, Antoine (1997) Introduction à la linguistique contemporaine, Paris, Armand Colin
Reboul, Anne (1995) ‘La pragmatique à la conquête de nouveaux domaines : la référence’ dans L’information grammaticale 66 : 32-37
Searle, J. R. (1969), Speech Acts, Cambridge, Cambridge University Press (trad. fr. Les Actes de langage, Paris, Hermann)
Sperber, Dan et Deirdre Wilson (1989), La Pertinence. Communication et cognition, Paris, Minuit








I. Les Déictiques
1. Introduction

Le terme ‘déictique’ dérive du mot grec deiktikos « démonstratif », qui, a son tour, provient du substantif grec deixis «désignation». L’existence des éléments déictiques est une illustration de la manière de laquelle la langue codifie les traits du contexte de l’énonciation ainsi que de la situation communicative. Les déictiques nous rappellent le fait essentiel que, fondamentalement, les langues soient destinées à une communication face à face. Les difficultés liées aux déictiques apparaissent, justement, quand il ne s’agit pas d’une communication dans la présence des deux interlocuteurs.
Le phénomène de la déixis a été observé par plusieurs grands linguistes et logiciens du XXe siècle, bien avant la consécration de ce terme. E. Benveniste (1966, 1974) a employé le terme d’ ‘indicateurs de la subjectivité’ pour désigner les marques qui servent de point de repère au discours centré autour du locuteur ; par exemple, dans la catégorie des pronoms personnels, Benveniste distingue les pronoms personnels indicateurs (de Ière et de IIe personne) et les pronoms substituts (la IIIe personne). Benveniste propose donc une opposition* entre indicateurs (appartenant au plan du discours) et substituts (les pronoms anaphoriques, appartenant au plan de l’histoire). Dans la littérature linguistique courante, le syntagme ‘éléments (termes) indexicaux’ est souvent employé comme synonyme du terme ‘déictique’. Pour la même catégorie, R. Jakobson propose le terme d’ ‘embrayeur’ (angl. ‘shifter’), tandis que Bertrand Russell désigne les même éléments avec le terme de ‘particules égocentriques’.
Les plus importants éléments de la catégorie des déictiques sont: les adjectifs et les pronoms démonstratifs, les pronoms personnels de la première et de la deuxième personne, le temps grammatical, certains adverbes de temps et de lieu directement liés aux circonstances de communication.
On se rend compte de l’importance de l’information déictique si on examine les situations dans lesquelles celle-ci manque, fait qui rend la communication difficile sinon impossible. Imaginons la situation où, à un guichet, on voit un billet sur lequel quelqu’un a écrit la phrase :

(1) Je rentre dans une heure.

La personne qui lit cette notification a des difficultés à la comprendre, justement à cause du manque d’informations déictiques. Elle pourrait avoir des problèmes à comprendre qui est la personne désignée par le pronom je, mais elle peut supposer qu’il s’agit de la personne qui travaille normalement dans ce bureau. Cette information parfois est récupérée si, par exemple, sur la porte du bureau il y a une pancarte avec l’inscription chef de service ; dans ce cas, le lecteur du billet pourrait supposer que celui qui a écrit l’annonce est le chef de service qui travaille dans ce bureau. Pourtant tout individu qui lit la notification aura sûrement des difficultés à comprendre le complément temporel dans une heure. Si on ne sait pas quand l’annonce a été postée, il est pratiquement impossible à identifier le moment désigné par l’adverbe maintenant.
2. Démarches philosophiques

Les logiciens et les philosophes ont tenté de résoudre deux catégories de problèmes. Ils ont d’abord essayé de réduire toutes les expressions déictiques à une seule expression fondamentale. Le philosophe et logicien Bertrand Russell a traduit les expressions déictiques avec le démonstratif celui-ci se référant à une expérience subjective. Par exemple, Russell (1905) a proposé de traduire le pronom je avec l'expression «la personne qui fait cette expérience-ci» et tous le autres déictiques ont été traduits d’une manière similaire. Cependant cette démarche a été abandonnée, car elle conduit à des difficultés logiques.
Le second problème étudié par les logiciens concerne l’influence des éléments déictiques sur l’implication logique. Soit les phrases suivantes:

(1) A : M. Maurice Dupont est blond et il pèse 100 kilos.
B : M. Maurice Dupont est blond.

Il est clair que la phrase (B) peut être déduite de la phrase (A). Ce type de démarche constitue ce que les logiciens appellent ‘une inférence valide’, dans le sens que, si la prémisse (A) est une proposition vraie, la conclusion (B) doit être vraie aussi. La situation change si on fait intervenir dans ce schéma un élément déictique:

(2) A. Je suis blond et je pèse 100 kilos.
B. Je suis blond.

L’inférence (2) est valide seulement dans certaines conditions, par exemple si les deux phrases sont prononcées par Maurice Dupont. Mais il est possible que ces deux énoncés soient prononcés par des locuteurs différents. Par exemple la phrase (A) de (2) pourrait être prononcée par Maurice Dupont et la phrase (B) par Jean Mercier.
Dans le cas des énoncés contenant des éléments déictiques, la théorie de l’inférence doit, donc, contenir des conditions supplémentaires: l’inférence est permise si le contexte pragmatique est identique, c'est-à-dire si l'émetteur des deux phrases (A) et (B) est la même personne.
Une autre découverte importante faite par les philosophes est la distinction entre deux possibles emplois des déictiques: un emploi référentiel et un emploi attributif. Cette distinction a été faite pour la première fois par K. S. Donnellan (1966) qui ne s'occupait pas de déictiques mais de descriptions définies*.
Donnellan a découvert que les descriptions définies peuvent être employées pour identifier une personne. Par exemple, au cours d’une fête, quelqu’un veut identifier un des invités, disons l'invité qui s'appelle Lord Godolphin. Son interlocuteur, qui connaît cette personne, peut lui dire

(3) L'homme qui est en train de boire du champagne est lord Godolphin.

Dans ce cas, la description définie l’homme qui est en train de boire du champagne a une fonction référentielle, c’est-à-dire elle sert à identifier la personne nommée Lord Godolphin. Donnellan a observé le fait curieux que cette description définie sert à identifier la personne désignée même si elle n'est pas entièrement correcte. Pour l'exemple (3), il est possible que le locuteur pense seulement que lord Godolphin est en train de boire un verre de champagne, mais le lord peut, en réalité, boire un verre d’orangeade. Malgré le fait que la description définie l'homme qui est en train de boire du champagne seulement les mots homme et boire offrent des informations correctes, l'interlocuteur arrive à identifier le référent correctement.
Les descriptions définies peuvent être aussi attributives. Dans cette situation, le locuteur peut ne pas connaître le référent de la description définie, mais il attribue à cette personne une qualité. Par exemple, un policier qui a commencé une enquête sur l’assassinat d’un homme nommé Smith et qui ne connaît pas encore l’identité de l’assassin peut dire

(4) Le meurtrier de Smith est fou.

voulant dire qu’il faut être fou pour tuer Smith de cette manière. Dans ce cas, la description définie le meurtrier de Smith n’est pas référentielle, mais attributive. L'énoncé (4) est ambigu, se prêtant à deux lectures: une lecture attributive (quand on ne connaît pas l'identité de l'assassin) ou une lecture référentielle (si on a découvert l'identité de l'assassin). Ce qui compte ce n'est pas l'ambiguïté mais le fait qu'une description définie puisse avoir non seulement une fonction référentielle, mais une fonction attributive aussi.
Les expressions déictiques ressemblent aux descriptions définies justement parce qu'on peut les employer pour identifier un référent (emploi référentiel) ou pour attribuer une propriété à un individu (emploi attributif). Un locuteur pourrait dire:

(7) Cet homme-là (le locuteur indique l’homme qui est en train de boire du champagne) est lord Godolphin.
(8) Ce meurtrier-ci (dans le sens ‘la personne qui a commis ce meurtre, quelle que soit son identité’) est fou.

Les recherches philosophiques et logiques ont ébauché quelques-uns des problèmes liés aux expressions déictiques. Ces recherches ont été continuées et approfondies par les linguistes.

3. Démarches descriptives

Les déictiques se caractérisent par une organisation égocentrique, c'est-à-dire ayant pour centré sur à la personne qui prononce l’énoncé. Pour les divers types de déictiques, le centre déictique est constitué par les éléments suivants: (i) la personne qui se trouve au centre du processus communicatif (le locuteur); (ii) le temps prépondérant: le moment dans lequel le locuteur prononce l'énoncé; (iii) le lieu principal: la position spatiale du locuteur au moment de l'énonciation; (iv) le centre du discours: le point du discours dans lequel se trouve le locuteur quand il prononce son discours et (v) le centre social: le statut social et la situation sociale du locuteur par rapport auquel on définit le statut et le rang social des interlocuteurs ou les entités auxquelles on fait référence.
Ce centre déictique est une sorte d’espace à quatre dimensions, formé des trois dimensions de l'espace (longueur, largeur, hauteur) auxquelles on ajoute le temps. Le locuteur occupe le centre de cet espace qui s’organise autour de lui dans des cercles concentriques qui individualisent les diverses zones de la proximité / distance par rapport au locuteur. On ajoute l’axe temporel, axe du discours et axe du rang social relatif.
Les expressions déictiques sont des expressions complexes, qui ne sont pas toujours employées comme déictiques. Comme nous avons vu, beaucoup de linguistes les appellent des ‘indexicaux’, pour désigner toute la catégorie d’éléments qui sont parfois utilisés comme déictiques, parfois comme des non déictiques. Nous allons présenter maintenant ces divers emplois.
Emplois déictiques. Les linguistes ont individualisé deux types d'emplois déictiques un emploi gestuel (appelé aussi ‘ostensif’) et un emploi, symbolique. L'emploi gestuel implique un contact visuel entre les participants au processus de communication:

(1) (Un expert d’art, indiquant chaque fois un tableau): Celui-ci est authentique, mais celui-ci est faux.
(2) (Deux visiteurs dans le hall d’un château, accueillis par deux personnes; le locuteur corrige son compagnon qui a pris le majordome pour le duc, en indiquant chaque fois un des deux): Ce n'est pas lui le Duc, le Duc c'est lui. Lui, c’est le majordome.

Parfois le geste est ‘vocal’, dans le sens que le locuteur prononce avec force un des constituants de phrase:

(3) Charles parle SI FORT.
(4) Tu ne dois pousser maintenant, mais MAINTENANT!

Le second type d'usage déictique est l’emploi symbolique. L’emploi symbolique correspond à la fonction fondamentale des déictiques: la capacité de référer au locuteur du pronom personnel je, la faculté du pronom démonstratif celui-là de désigner un objet qui se trouve loin du locuteur, la tendance de l’adverbe maintenant de préciser un intervalle temporelle contenant le moment où l’on parle, etc. Chacun de ces emplois suppose la connaissance des paramètres fondamentaux du discours, en particulier des informations spatio-temporelles concernant l'événement communicatif :

(5) Cette ville est vraiment très belle (Cette phrase implique la connaissance de la ville dans laquelle le locuteur se trouve au moment où il parle).
(6) Vous pouvez venir tous avec moi, si vous le voulez (On doit savoir quels sont les interlocuteurs).
(7) Cette année nous ne pouvons pas nous permettre des vacances. (Le récepteur devrait avoir les informations pouvoir identifier l’année dont on parle).

Les déictiques peuvent être retrouvés avec les deux types d’emplois : dans les exemples qui suivent, dans a marque l’usage gestuel (ostensif) et dans b, celui symbolique :

L’opposition qui existe entre les divers emplois déictiques et non déictiques concerne parfois les mêmes morphèmes. Dans les exemples qui suivent a = emplois gestuels, b = emplois symboliques, c = emplois anaphoriques d = emplois non déictiques (Levinson 1983):

(8) a. Toi, toi mais pas toi, suivez-moi !
b. Voici le plan de notre futur appartement. Qu'en penses-tu?
(9) a. Ce doigt me fait mal.
b. Cette ville sent mauvais.
(10) a. Ne pousse pas maintenant, mais maintenant.
b. Allons-y maintenant au lieu de demain.
(11) a. Ceci est mieux que cela, idiot.
b. Buvez cela
(12) a. Déplacez-vous de là, là.
b. Allô! Charles est là?

Les emplois non déictiques des éléments indexicaux sont principalement des emplois anaphoriques, mais il existe aussi des emplois non anaphoriques. L’emploi est anaphorique quand l’expression individualise comme son référent une entité déjà présentée dans le discours par un terme précédent. Dans:

(13) Charles embrassa Anne et elle sourit.
 ( (
le pronom elle est anaphorique, parce qu’il renvoie à Anne, terme déjà présent dans le discours.
Les emplois non déictiques et non anaphoriques ont été moins étudiés, mais ils existent. Par exemple, l’emploi du pronom tu appelé ‘générique’, signifiant «n’importe qui» dans des phrases comme

(14) Dans cette maison il y a toujours un vacarme d'enfer, tu ne peux pas te reposer.

Nous reprenons les exemples (8) – (12) pour montrer des emplois non déictiques pour les indexicaux qui, dans a et b étaient utilisés comme déictiques. Dans éléments soulignés dans c sont anaphoriques, tandis que dans les exemples de d les mots soulignés sont non déictiques, non anaphoriques:

(8) c. Jean, peux-tu venir ici ? Je veux te montrer quelque chose.
d. Tu commences à parler et il t'interrompt régulièrement.
(9) c. Rome, capitale de l’Italie, est fameuse pour ses monuments millénaires. On appelle cette ville « La Ville éternelle»
d. J'ai connu ce type étrange il y a quelques jours.
(10) c. C’est déjà midi et jusqu'à maintenant Marie n’a pas téléphoné.
d. Maintenant, je ne voulais pas dire cela.
(11) c. Marie a bien dormi mais ceci n'empêche pas qu’elle se sente encore fatiguée.
d. Dans ma vie j'ai toujours fait un peu de ceci et un peu de cela.
(12) c. Allez dans le jardin ! C’est là que votre père vous attend.
d. Allons là où tu veux.

Pour les emplois anaphoriques, il est facile de se rendre compte que, dans (8c) tu et te sont coréférentiels* avec Jean. Dans les autres cas nous avons les identités référentielles Rome = cette ville, midi = maintenant, le jardin = là. Quant aux emplois non déictiques et non anaphoriques, dans (8d) tu signifie n’importe qui, étant donc un ‘tu générique’. La phrase (9d) marque un tel emploi par exemple si elle se trouve au début d’un texte narratif: le lecteur ne sait rien sur ce type étrange (personnage qui sera présenté, ultérieurement, au cours du récit), donc l’emploi n’est pas déictique, mais anaphorique non plus, puisque c’est le début du texte. Quant à l’exemple (10d), l’adverbe maintenant n’est pas déictique (il ne renvoie pas au moment de l’énonciation) ni anaphorique (il ne reprend pas une information temporelle déjà présente dans le texte). En tête de phrase maintenant est un marqueur de discours, il marque une pause pendant laquelle le locuteur considère une nouvelle possibilité. Dans (11d) ceci et cela signifie « tantôt une profession, tantôt une autre», sans préciser de quelles professions le locuteur parle. Le lieu désigné par là dans (12d) est générique, on ne connaît qu’une de ses propriétés, celle d’être agréable à l’interlocuteur.
Comme il arrive souvent en linguistique, ces distinctions entre les emplois déictiques et non déictiques ne sont pas hermétiques. On rencontre parfois un emploi anaphorique et déictique à la fois. Dans la phrase

(14) Je me suis coupé un doigt: celui-ci.

le pronom celui-ci se réfère au substantif un doigt (emploi anaphorique), mais il doit être accompagné de l'exhibition du doigt coupé (emploi déictique gestuel). De même, dans les exemples

(15) Je suis né à Londres et j'ai toujours vécu ici.
(16) Je suis né à Londres et j'ai toujours vécu là.

les adverbes ici et là se réfèrent au même lieu que le terme Londres (emploi anaphorique); en même temps ces deux adverbes réalisent une opposition de nature déictique, puisque la phrase (15) peut être prononcée seulement si les participants au discours se trouvent à Londres. La phrase (16), en revanche, implique le fait que les participants à l'acte d’énonciation ne soient pas à Londres (emploi déictique symbolique).

On peut donc résumer les divers empois des déictiques:
1. emplois déictiques: a. gestuel
b. symbolique
2. non déictiques: c. non anaphorique
d. anaphorique

4. Classes de déictiques

Comme nous l’avons montré dans l’introduction, il existe plusieurs classes de déictiques. Les plus importantes sont les déictiques de la personne, les déictiques temporelles et les déictiques spatiaux. Dans les dernières années, on a commencé à parler de deux autres types de déictiques, les déictiques textuels et les déictiques sociaux. Nous allons regarder de plus près chacune de ces classes.


4. 1. Les déictiques de la personne
Ces déictiques sont reflétés dans la catégorie morphologique de la personne, qui grammaticalise les rôles possibles des participants à la communication: source de l’énoncé (locuteur), destinataire(s), auditeurs (spectateurs ou assistants).
John Lyons (1968) a proposé une description des pronoms personnels de type componentiel*, à l’aide de quelques traits caractéristiques: la Ière personne est marquée par le trait (+P) qui exprime l'inclusion du locuteur, de celui qui parle; la IIe personne est déterminée par l'inclusion de l'interlocuteur (+I) tandis que la IIIe personne est marquée négativement, par l'exclusion du locuteur et de l'allocutaire (-P, -I). Cette spécification négative exprime le fait que la troisième personne soit complètement différente des deux premières, parce qu'elle n'exprime aucun rôle spécifique de participation au processus de communication.
Creissels (1995), insatisfait de la définition de la catégorie du ‘pronom personnel’ propose une classification de ces formes morphologiques selon un point de vue pragmatique, savoir conformément à leur «rôle énonciatif» dans le discours. Cressels propose d’abandonner les termes traditionnels de première, deuxième et troisième personne et de les substituer avec les termes « élocutif » (du substantif (une) élocution, provenant du latin elocutio ‘parole’ dans le sens de ‘expression verbale de la pensée’) «allocutif » (du substantif (une) allocution du latin allocutio ‘le fait de parler à quelqu’un, discours’) et «délocutif» (de dé- préfixe privatif et le latin loqui « parler »). Il propose le terme «interlocutif» pour englober à la fois élocutif et allocutif, pour leur comportement particulier dans le discours. Cressels présente le tableau suivant pour exprimer la correspondance entre les termes traditionnels et ceux qu’il propose de leur substituer :

 élocutif ( ‘première personne’
interlocutif
allocutif ( ‘deuxième personne’
délocutif ( ‘troisième personne’
(Creissels 1995 :122)

On doit remarquer que, parfois, les pronoms personnels sont ambigus. Par exemple, en français (1) est une phrase ambiguë quant au nombre d'interlocuteurs, mais (2) est adressée à un allocutaire unique:

(1) Vous parlez français?
(2) Vous êtes le professeur de français?

On a constaté que les pronoms interlocutifs, (surtout l’allocutif) peuvent être employés pour faire référence à la personne (emploi référentiel) ou pour l’appeler (emploi appellatif):

(3) Tu es arrivé en retard (emploi référentiel).
(4) Toi, viens ici (emploi appellatif).

Si le contact entre les participants au discours n’est pas face-à-face, on constate des modifications dans l’emploi des pronoms. Par exemple, dans une pétition ou une déclaration, on peut remplacer les pronoms de la Ière personne par celui de la troisième personne. En français et en roumain on peut choisir entre la première et la troisième personne (le soussigné déclare que vs. je soussigné déclare que, subsemnatul... cer vs. subsemnatul... cere). Dans d'autres langues la substitution est obligatoire (par exemple en italien la troisième personne est obligatoire: il sottoscritto dichiara (IIIe personne) che... «le soussigné déclare que... »). Il y a des modifications dans la conversation téléphonique aussi. Normalement, la personne qui se présente emploie le pronom je:

(5) A: Qui êtes-vous?
B: Je suis Jean Dubois.

Cependant au téléphone on emploie souvent la troisième personne:

(6) A: - Allô!
B: - Allô! C’est Jean Dubois / Ici Jean Dubois.
A: Bonjour, Monsieur Dubois.

Parfois même dans le cas d’une conversation face à face on assiste à une modification de l’emploi des pronoms, normalement pour obtenir divers effets de sens. Le locuteur adopte le point de vue de la personne qui assiste à la conversation:

(7) (Une mère qui dit au père en présence de l'enfant) Papa, le petit Charles peut manger une glace?
(8) (Une mère qui ne veut pas donner trop d’importance à l’attitude de son fils): On est fâché? (au lieu de tu es fâché)

Parfois on fait une distinction entre le locuteur et la source ou entre l'interlocuteur et le destinataire: l'hôtesse de l'air qui dit: maintenant vous devez attacher vos ceintures n'est que le porte-parole du commandant; dans les cérémonies religieuses le prêtre s’adresse non seulement aux interlocuteurs (la congrégation qui assiste à la cérémonie) mais aussi à Dieu, qui est le vrai destinataire.

4. 2. Les déictiques temporels

Les déictiques temporels, tout comme les déictiques spatiaux, ont des manifestations extrêmement complexes, à cause de l’interaction des coordonnées déictiques avec les concepts non déictiques du temps et de l’espace.
Dans le cas du temps, nous disposons de deux grands systèmes:
(i) un système de mesures qui se rapporte à un point fixe d'intérêt comprenant le centre déictique (des expressions comme dans trois jours (qui réfère à un jour x par rapport au jour y, quand le locuteur parle), la semaine passée (identifiant la semaine x par rapport à la semaine y, quand le locuteur prononce la phrase), année prochaine (qui dénote une année x par rapport à l’année quand le locuteur parle) ; tous ces syntagmes se rapportent au moment de l’énonciation dans des phrases comme :

(1) Jean finira son travail dans trois jours.
(2) Marie est arrivée la semaine passée.
(3) L’année prochaine Paul sera diplômé.

(ii) le système des calendriers* qui ordonnent les événements par rapport à une origine absolue. Le deuxième système est ultérieur au premier.
Les calendriers sont, en grande mesure, conventionnels. Particulièrement important est le point de repère ou d'encrage, c’est-à-dire l'année qui constitue le moment initial, à partir duquel commence le comptage (la naissance de Jésus, la fondation de Rome, l’année de la proclamation de la première République Française, etc.). L'existence d'un point d'encrage représente la caractéristique commune de la temporalité non linguistique (du calendrier), et de la temporalité linguistique, qui est en grande partie déictique. Pour les calendriers ce point d'encrage est différent pour les divers systèmes d'organisation du temps. Pour le temps linguistique, le moment d'encrage est le moment où l'on parle.
Les déictiques temporels réfèrent à la localisation temporelle du discours et, souvent, du positionnement temporel des événements auxquels le discours renvoie. L'expression prototype pour ce type de déictiques est considérée l’adverbe maintenant qui peut être interprété comme «le moment dans lequel le locuteur prononce l'énoncé et qui contient l'adverbe maintenant».
Pour les déictiques temporels, il est important de distinguer le moment de l’émission du message et le moment quand quelqu’un reçoit ce message. Le moment où l’on parle est appelé temps de codification (TC): c'est le laps de temps au cours duquel l’émetteur prononce, écrit, enregistre, etc. son message. Le moment où le récepteur reçoit le message s’appele temps de réception (TR). Les rapports temporels différents qui peuvent exister entre TC et TR conduisent aux situations suivantes:
(a) dans la situation canonique d'énonciation (c’est-à-dire quand il s’agit d’une communication face à face), on assume que le TC coïncide avec le TR. John Lyons appelle cette situation simultanéité déictique;
(b) quand on s’éloigne de ce schéma canonique, des difficultés apparaissent: Fillmore a montré qu’il faut établir si le centre déictique reste le locuteur et le TC, comme dans (4) ou bien si ce centre est projeté sur le TR, comme dans (5):

(4) a. Ce programme est enregistré aujourd'hui, vendredi, le 10 avril, pour être transmis jeudi prochain.
b. Pendant que j'écris cette lettre, j'écoute le Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn.
(5) a. Ce programme a été enregistré mercredi dernier, le 10 avril, pour être transmis aujourd'hui.
b. Pendant que j'écrivais cette lettre, j'écoutais le Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn.
4.2.1. Adverbes temporels déictiques
Dans la langue on trouve des éléments déictiques «purs», fixant l’intervalle de référence sans la contribution des méthodes non déictiques d'identification du temps. Les temps grammaticaux déictiques et les adverbes déictiques maintenant, alors, tout de suite, récemment, etc. appartiennent à cette catégorie. L’adverbe maintenant est interprété comme «le laps de temps déterminé pragmatiquement qui comprend le TC». Dans cette définition, le laps de temps peut être le moment associé à la production du morphème, comme dans l'emploi gestuel

(1) Appuie sur la détente, maintenant!

ou bien une période, peut-être très longue

(2) Maintenant je travaille à ma thèse de doctorat.

L’adverbe maintenant sert à définir un autre adverbe temporel, alors qui signifie "pas maintenant" vu qu’il peut servir à exprimer autant le passé que le futur. Pour cette raison on considère que l'adverbe alors est un lexème de nature anaphorique et qu'il n'a pas d'emploi déictique gestuel.
Pour certaines expression on constate une interaction des déictiques temporels avec le mesurage du temps, par exemple pour les adverbes aujourd'hui, hier, demain. Ces termes impliquent une division du temps dans des intervalles diurnes. Ces adverbes ont les définitions suivantes: aujourd'hui = "l'intervalle diurne qui inclut le TC", hier = "l'intervalle diurne qui précède l'intervalle qui inclut le TC", etc. Ch. Fillmore a montré que ces adverbes ont deux types de référents: ils peuvent se référer à dans son ensemble, (aujourd'hui c'est mercredi) ou a un point, à une partie (à un sous-intervalle) de l'intervalle, (hier Charles a rencontré Anne dans la rue).
Cette distinction est partiellement codifiée en français, par les oppositions an vs. année, jour vs. journée, matin vs. matinée, soir vs. soirée : le premier terme de l’opposition apparaît souvent dans des phrases qui expriment un sous-intervalle, tandis que le deuxième terme est employé pour référer à l’intervalle dans son ensemble:

(4) Jean sort souvent le soir.
(5) Marie passe ses soirées à lire.

Toute une série d’expressions nominales illustrent cette opposition. Voici quelques exemples:
(i) an: le jour, le premier de l'an (= le premier janvier) ; l'an 150 avant Jésus-Christ ; il gagne 10.000 euros par an ; elle a quarante ans  année ; année budgétaire(= période d'exercice d'un budget); année sabbatique (= année de congé accordée dans certains pays aux professeurs d'université); il doit une année de loyer ;
(ii) jour : en plein jour ; service de jour ; hôpital de jour (= où les malades sont soignés pendant la journée, puis rentrent chez eux le soir) ; journée : journée de travail (= le travail effectué pendant la journée) ; journée continue (= où le travail n'est pas interrompu pour le repas, et qui se termine plus tôt) ; la journée de huit heures ; être payé à la journée ; femme, homme de journée (= qui fait des travaux domestiques à la journée);
(iii) matin: (je l’ai rencontré) ce matin, vers 11 heures ; (il arrivera) le 23 mars au matin ; chaque jour au matin (il fait un heure de sport) ; tous les dimanches matin (elle assiste à la messe) ; matinée: (travailler) deux matinées par semaine ; faire la grasse matinée (= se lever tard) ; (ce cinéma affiche) deux matinées et une soirée le dimanche (= spectacle qui a lieu dans l’après-midi);
(iv) soir: la presse du soir (= qui apparaît dans l’après-midi) ; le journal télévisé du soir ; être du soir (= aimer se coucher tard, être actif le soir); (il viendra) ce soir  (= la soirée d'aujourd'hui), venez dimanche soir, tous les samedis soir(s) (il sort pour danser); soirée: les longues soirées d'hiver ; passer ses soirées à lire ; les programmes télévisés de la soirée ; donner une soirée dansante ; une soirée mondaine ; une soirée littéraire ; projeter un film en soirée (= séance de spectacle qui se donne le soir ; opposé à matinée).

Les termes déictiques hier, aujourd'hui et demain, ainsi que les noms des jours de la semaine employée comme déictiques supposent un vidage préliminaire des références temporelles selon le calendrier.

(5) Jean est arrivé jeudi le 5 mai et il part aujourd'hui / demain / il est parti hier.

La première partie de la phrase établit une référence temporelle selon le calendrier pour l’événement arriver; mais cette référence n’influence pas celle de l’événement partir, qui a une référence temporelle déictique, rapporté au moment de codification (le jour du TC, ou le jour qui précède le jour du TC, ou le jour qui suit le jour du TC).
Dans la phrase suivante le nom jeudi est employé comme déictique, car le moment de référence est le temps de codification (l’événement de se rencontrer aura lieu un jour qui suit le jour du TC):

(6) Nous allons nous voir jeudi.

Si cette phrase est prononcée un jeudi, elle peut faire référence seulement au jeudi suivant, autrement le locuteur aurait dû dire aujourd'hui.
Ces adverbes ont des correspondants non déictiques: dans un texte narratif, par exemple, aujourd'hui sera remplacé par ce jour-là, hier par le jour précédent, demain par le jour successif.

4.2.2. Syntagmes nominaux exprimant le temps
L'interaction de l'identification selon le calendrier avec les déictiques temporels se manifeste aussi dans des syntagmes circonstanciels complexes. Ces adverbiaux sont formés d'un modificateur déictique du type dernier, prochain, ce... -ci et d'un substantif non déictique ou d’un mot qui indique une division temporelle. Il s’agit de syntagmes comme lundi dernier, l'année prochaine ou cet après-midi. Leur interprétation dépend: (i) de la manière d'identification (déictique ou selon le calendrier) et (ii) de la distinction entre des unités qui se comportent comme des noms communs (semaine(s), mois, année(s)) et des unités constituées de substantifs qui se comportent comme des noms propres (lundi… dimanche, janvier... décembre. Nous allons adopter en ce qui suit la terminologie de Fillmore: le terme de ‘nom commun’ sera appliqué aux substantifs de type mois, semaine, année tandis que le terme de ‘nom propre’ sera réservé aux noms des jours de la semaine et les noms des mois de l’année. Fillmore a fait cette distinction parce qu’il a constaté que les deux catégories de substantifs ont un comportement différent.
Soit le mot année, classifié par Fillmore comme un substantif commun. Le syntagme cette année peut avoir deux lectures: (1) unité du calendrier qui commence le 1er janvier et qui finit le 1er janvier successif et qui inclut le TC (voir (7)) (2) une mesure de 365 jours qui commence le jour du TC. La phrase

(7) 2 000 a été proclamé par Sa Sainteté Jean Paul II ‘année sainte’ (l’année sainte a commencé le 1 janvier 2 000 et a finit le 31 décembre 2 000)
(8) Jean, né le 15 août, est maintenant dans sa dix-huitième année. (chaque année de l’âge de Jean commence le 15 août et finit le 14 août de l’année successive. Ici ‘année’ est une unité de mesure, de 365 jours).

Soit le syntagme ce X (X = semaine, mois, année). En présence d’un déictique comme l’adjectif démonstratif, les noms communs réfèrent à l'unité X qui inclut TC. Le syntagme ce X sera ambigu entre une interprétation selon le calendrier et une interprétation de mesure. L'expression le / la X prochain(e) se réfère à l'unité X qui suit une unité du même niveau incluant le TC. Par exemple, le syntagme la semaine prochaine indique une semaine qui suit la semaine incluant le TC, similairement le mois prochain indique un mois qui suit le mois qui inclut le TC, etc.
Le comportement des noms des jours de la semaine ou des mois de l’année est complètement différent dans un syntagme ce Y a un comportement différent s’il s’agit d’un nom commun ou d’un nom propre. Nous avons vu que, si Y est un substantif commun désignant une subdivision du calendrier, l’expression ce Y signifie souvent "l'unité Y qui fait partie d’un l'intervalle plus étendu Z et qui inclut TC". Par exemple, les syntagmes cette semaine, ce matin indiquent normalement la semaine en cours ou l’unité diurne qui contient le TC. Cependant si Y est un nom propre (dans le sens de Fillmore), la signification change: ce mois d'août ne signifie pas le mois dans lequel on se trouve mais le mois d'août de l'année qui contient le TC. Imaginons la situation suivante: Victor prononce la phrase (9) à 7 heures, le 14 décembre:

(9) Ce matin, je dois aller chez mon dentiste.

Le locuteur, Victor, emploie le syntagme ce matin pour désigner le matin (un intervalle temporel qui commence à 6 h et qui finit à midi) du 14 décembre. Le locuteur peut utiliser l’expression ce matin tant au cours du matin (dans n’importe quel moment entre 7 h. et midi) que dans l'après-midi (disons, à 17 h.) avec la référence au même intervalle (la période qui commence à 6 h. du matin du jour 14 décembre 2000 et qui finit à 12 h. du même jour), par exemple si, à 18 h. Victor prononce la phrase :

(10) Ce matin, je suis allé chez mon dentiste.

Fillmore 1975 a constaté que l’adjectif prochain employé avec les noms des jours de la semaine conduit à une ambiguïté: jeudi prochain peut désigner le jour de jeudi de la semaine qui suit la semaine dans laquelle se situe le TC ou le premier jeudi qui suit le TC. Pour le nom propre jeudi l'ambiguïté se manifeste surtout si on prononce le syntagme jeudi prochain un lundi ou un mardi. Supposons que le locuteur prononce un mercredi la phrase:

(11) Jean arrivera à Bucarest jeudi prochain.

Il est clair qu’il s’agit du jeudi de la semaine suivante, autrement le locuteur aurait dû dire:

(12) Jean arrivera à Bucarest demain.

La complexité du problème de la description correcte des expressions ci-dessus dérive du fait que ces expressions se trouvent à un carrefour formé de: (i) les expressions déictiques, problème clairement linguistique; (ii) le système d'identification du temps spécifique à une certaine culture et (iii) emploi des paroles déictiques (problème qui se trouve plus ou moins à mi-chemin entre les deux premiers).

4.2.3. Le temps grammatical
Le temps grammatical est un autre élément important pour les déictiques temporels. Les morphèmes temporels exprimant le temps grammatical assurent l'ancrage déictique de chacune des phrases énoncées. Cet encrage consiste dans le fait de lier la phrase au contexte d'énonciation.
Nous voulons remarquer en passant que les grammaires traditionnelles ont fait une confusion entre le temps et l'atemporalité: elles ont continué à parler de la valeur temporelle de présent, par exemple, pour des phrases du type:

(13) Deux et deux font quatre.
(14) Le soleil se lève à l'Est.
(15) Les lions mangent des gazelles.

C'est une erreur de parler de temporalité dans le cas des énoncés (13) – (15): on ne peut pas parler dans ce cas d’énoncés au présent, justement parce qu’ils n’expriment pas une simultanéité avec le TC, ni aucune autre valeur temporelle. Les phrases illustrent le soi-disant ‘présent éternel’.

4.2.3.1. Temps déictiques (absolus) et temps anaphoriques (relatifs)
Theo Janssen 1996 a remarqué des similitudes dans le fonctionnement déictique des temps verbaux et des démonstratifs. Il définit ainsi les deux emplois:

(a) Emploi déictique d’un élément indexical
Un élément indexical est employé comme déictique s’il est , du point de vue référentiel, lié à l’information qui peut être déduite du cadre de la situation de communication, situation cognitivement accessible à un ensemble généralement constant de locuteur(s) et d’interlocuter(s)
(b) Emploi anaphorique d’un élément indexical
Un élément indexical est employé comme anaphorique s’il est du point de vue référentiel lié à une information qui peut être identifiée grâce au cadre de référence du texte, cadre cognitivement accessible à un ensemble généralement constant de locuteur(s) et d’interlocuteur(s) (Janssen 1995 : 80-81)

La distinction entre les emplois déictiques et les emplois anaphoriques des éléments indexicaux est parfois embrouillée par de nombreux facteurs : pour l’emploi déictique, le cadre général de communication est parfois constitué par ce que le locuteur a dit auparavant et souvent les énoncés contiennent des indexicaux; pour l’emploi anaphorique, la référence en question peut être déterminée, si l’information du verbe est insuffisante, de la situation pour laquelle l’énoncé constitue une description adéquate. Parfois l’emploi déictique est très clair, comme dans cette première paragraphe de l’Étranger d’Albert Camus :

(16) Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut dire rien. C’était peut-être hier.

Les mots écrits en gros sont clairement déictiques. Mais que dire du pronom je de la troisième proposition (j’ai reçu …)? On pourrait le caractériser d’anaphorique, parce qu’il est coréférentiel avec le je de la proposition précédente (je ne sais pas). Pourtant il est difficile de caractériser le pronom je comme anaphorique, et voici pourquoi : les vrais anaphoriques ne peuvent pas référer dans l’absence de l’antécédent. Transposons l’exemple (16) à la troisième personne :

(17) Aujourd’hui sa mère est morte. Ou peut-être hier, Meursault ne sais pas. Il a reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut dire rien. C’était peut-être hier.

Comparons les deux sujets du verbe recevoir: dans (17), il est anaphorique, il réfère à Mersault, personnage précédemment identifié dans le texte. Faisons un autre petit expérience : faisons commencer le texte avec cette phrase :

(18) a. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. »
b. Il a reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.»

Il est clair qu’il existe une différence. Dans (18a) le pronom je est parfaitement capable d’identifier son référent (le locuteur de la situation) ; cette observation n’est pas vraie pour le sujet du verbe recevoir dans (18b): en absence d’un antécédent, il ne réussit pas à identifier. Pour cette raison, les linguistes ont des difficultés à considérer un élément déictique comme je dans un contexte comme celui de (16) comme anaphorique, parce qu’il existe la différence mise en lumière par la comparaison de (18a) et (18b).
Nous avons le même problème pour l’emploi des temps. Examinons de nouveau (16). Le présent est (morte), dont la référence est fixée par l’adverbe aujourd’hui, est, évidemment, déictique (se rapportant au moment de codification). Mais comment considérer le présent de je ne sais pas ? Il est coréférentiel avec le premier présent, l’intervalle de référence est toujours constitué par le jour désigné comme aujourd’hui. Doit-on le considérer une forme anaphorique ? Refaisons l’expérience précédente, cette fois nous concentrant sur le temps. Transposons (16) au passé :

(19) Ce jour-là maman était morte. Ou peut-être le jour auparavant, je ne savais pas. J’avais reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne voulait dire rien. C’était peut-être le jour précédent.

Il est clair que le premier imparfait est non déictique, encré dans un passé non défini par l’adverbial ce jour-là et que tous les autres imparfaits de la phrase (savais, voulait, était) sont coréférentiels et simultanés avec lui. L’adverbial d’ancrage ce jour-là est interprété comme « le jour où la narration commence». Imaginons ne nouveau un texte commençant avec une forme déictique (le présent) ou anaphorique (l’imparfait).

(20) a. Je ne sais pas si maman exactement quand maman est morte. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. »
b. Je ne savais pas exactement quand maman était morte. J’avais reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. »

Il est clair que, en absence de toute ancrage temporel (représenté normalement par un adverbial) (20b) ne réussit pas à identifier l’intervalle temporel de la situation, tandis que le présent de (20a) peut le faire, identifiant, déictiquement, un intervalle incluant le temps de codification.
Janssen parle d’un «dilemme définitionnel» quand d’éléments déictiques qui coréférentiels avec d’autres éléments déictiques qui les précèdent dans le texte. Mais, vue la différence qu’on voit dans des exemples contenant des éléments déictiques - (18a), 20a) - et des fragments de texte contenants des éléments clairement anaphoriques - (20a), (20b) – il semble enclin à ne pas considérer ces indexicaux comme anaphoriques.
Comme d’autre indexicaux, les temps verbaux peuvent être employés surtout comme déictiques ou particulièrement comme anaphoriques. Nous nous limiterons à présenter ces emplois pour les temps de l’indicatif, qui expriment une temporalité ‘pure’, sans la complication des valeurs modales du conditionnel et de l’impératif, le problème du contrôle pour le subjonctif ou les modes impersonnels, etc.
Le présent est considéré comme le temps déictique archétypal. Sa définition même nous le dit:

«La forme grammaticale ‘présent’ entretient une relation privilégiée avec l’époque présente (‘l’actuel’) qui est contemporaine de l’acte d’énonciation. Le point de référence de l’événement Régine est dans sa chambre coïncide, sauf indication contraire, avec le moment de la parole.» (Riegel et alii 1994 :298)

La valeur déictique du présent (= simultanéité avec le moment d’énonciation) est la valeur fondamentale de cette forme verbale :

(21) a. Je parle avec toi.
b. Paul est en train de lire le roman «La Guerre et la Paix » de Lev Tolstoï.
c. Marie écrit une lettre à son fiancé.

Dans tous ces énoncés les verbes expriment la simultanéité avec le moment d’énonciation. Si le récepteur ne connaît pas ce moment, il ne peut pas identifier le moment où le locuteur parle, ou celui où Paul lit, ou quand Marie écrit sa lettre. Dans le cas d’une narration, le présent a la capacité d’exprimer une succession situations par un mécanisme d’ajournement, propre à cette relation discursive.

(22a) (a) Jean se lève, va à la fenêtre, et ouvre les persiennes. (b) Le soleil brille. (c) Il ferme de nouveau les persiennes et retourne dans son lit. (d) Il n’est pas prêt à affronter le jour. Il est trop déprimé.

Si la valeur caractéristique du présent est celle de la référence au moment de l’énonciation, cela ne signifie pas que c’est l’unique valeur. Les grammairiens ont parlé de ‘l’omnitemporel’ ou de présent ‘éternel’ dans des phrases comme deux et deux font quatre, la Terre autour du soleil, l’eau gèle à 0o Celsius, etc. Comme nous allons voir dans la section suivante, dans ce cas le présent est dépourvu d’une valeur temporelle, dans le sens qu’il n’indique pas un rapport d’antériorité, de postériorité ou de simultanéité entre un point de référence temporelle (le moment d’encrage).
Deux autres valeurs du présent, sa capacité d’exprimer un futur proche ou un passé récent (situations dans lesquelles il est généralement accompagné par un complément de temps) sont toujours déictiques, parce que la non simultanéité (l’antériorité ou la postériorité) est exprimée toujours par rapport au moment d’énonciation:

(24) a. Votre père ? Je le quitte à l’instant
b. J’arrive dans cinq minutes. (Grevisse 1988 :1288)

Ici le présent a la même valeur déictique le passé récent ou le futur proche, qui ont la même signification, même sans l’aide de l’adverbial:

(25) a. Votre père ? Je viens de le quitter (à l’instant).
b. Je vais arriver (dans cinq minutes). (Grevisse 1988 :1288)

En revanche, le ‘présent historique’ ou ‘narratif’ (= le présent employé dans les récits pour donner l’impression que le fait, quoique passé, se produit au moment où l’on parle) n’est pas déictique. Voici un exemple :

(26) Maintenant, Anna-Cornélia attend un enfant. S’il s’agit d’un garçon, il sera prénommé Vincent. C’est effectivement d’un garçon qu’elle accouche le 30 mars 1852. On l’appelle Vincent, comme son grand-père de Bréda. […] Six semaines plus tard, hélas ! l’enfant décède. […] Le 30 mars 1853, exactement un an, jour par jour, après la naissance du petit Vincent Van Gogh, Anna-Cornélia a le bonheur d’accoucher d’un second fils. Ses vœux sont exaucés. Lui aussi, cet enfant, en souvenir de son aîné, il sera prénommé Vincent […] Il sera Vincent Van Gogh.
(Henri Perruchot La vie de Van Gogh)

Le présent à une valeur modale dans la phrase conditionnelle, ou il se trouve en corrélation avec le futur de la régente:

(27) Si vous venez à la bibliothèque demain à 5 heures, vous rencontrerez Anne.

Le passé composé a deux valeurs essentielles : (i) du point de vue aspectuel il exprime l’accompli, étant le corrélatif perfectif du présent, mais il exprime parfois cette valeur aspectuelle par rapport à un imparfait; (ii) du point de vue temporel, il exprime une antériorité par rapport à un présent. Si le passé composé se rapporte à un présent déictique, il est déictique aussi :

(28) On sonne à la porte et c'est certainement Janvier qui a fini de déjeuner. (Simenon La Patience de Maigret)
(29) Prends ces livres, je les ai apportés pour toi.
(30) « Roberte et moi, raconte Milan, nous nous sommes rencontrés pour la première fois, il y a juste quinze ans, dans la nuit du 9 au 10 septembre 1932 … » (Vailland, Les mauvais coups)

En tant que pendant perfectif du présent, il peut exprimer, comme le présent, un événement ultérieur, présenté comme très proche du moment d’énonciation :

(31) Attends moi, j’ai fini dans une minute.

S’il est rapporté à un passé le passé composé n’est pas déictique :

(32) Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. (Camus, L’Étranger)
(33) Lorsque j'avais six ans j'ai vu, une fois, une magnifique image, dans un livre sur la Forêt Vierge qui s'appelait «Histoires Vécues». (Saint-Exupéry Le Petit Prince)

Il n’a pas de valeur déictique non plus quand il exprime l’omnitemporel:

(34) Hélas, on voit que en tout temps / Les petits ont pâti des sottises des grands » (La Fontaine apud Robert)

Après si conditionnel, le passé composé exprime un événement futur hypothétique :

(35) Si les élèves n’ont pas trouvé dans un quart d’heure heure la solution à ce problème, le professeur la leur expliquera.

L’imparfait est considéré par beaucoup de linguistes un temps anaphorique, vue sa dépendance référentielle, justement parce qu’il est défini comme dénotant « un procès situé hors de l’actualité présente du locuteur » (Riegel et alii 1994 :305). Du point de vue aspectuel, l’imparfait exprime l’inaccompli, un procès dont on ne connaît pas les limites :

(36) Manuel, à présent, approchait de ses soixante ans et, depuis qu'il avait reçu plusieurs balles de mitraillette alors qu'il baissait le volet du Clou Doré, il ne quittait plus sa petite voiture d'infirme. […] Maigret bourrait sa pipe, car c'était toujours long. (Simenon La Patience de Maigret)

  Liliane Tasmowski-De Ryck, (1985) a montré que le caractéristique essentielle de l’imparfait consiste dans sa dépendance référentielle, dans le sens qu’une phrase à l’imparfait demande à être liée à un antécédent temporel. Cette caractéristique a été relevée par un nombre important de linguistes, entre autres par Riegel:

« L’imparfait ne peut guère introduire à lui seul un repère temporel nouveau, mais il s’appuie généralement sur un repère temporel installé par un verbe antérieur ou une indication temporelle (en ce sens, il fonctionne comme un temps ‘anaphorique’) » (Riegel et alii 1994 : 306)

L’antécédent d’un imparfait est souvent un événement mentionné avant :

(37) À midi, Paul entra dans la chambre. Assise dans son fauteuil préféré, Marie lisait un journal.
Le passé simple de l’événement entrer_dans_la_chambre (e1 ( t1) offre l’encrage temporel des deux énoncés, en établissant que l’événement a eu lieu dans un moment temporel antérieur au temps de codification (t1( n), intervalle mieux identifié encore par l’adverbial à midi. La référence  temporelle exprimée par l’imparfait du verbe lire (e2 ( t2) dépend de l’encrage temporel précédemment introduit, puisque l’imparfait identifie un intervalle qu’il met en rapport avec t1 , qui est plus long que t1 et qui le comprend : t1 ( t2.
La relation anaphorique peut aussi s’instituer par rapport à une situation non explicitée. Molendijk (1996) propose l’exemple suivant, inspiré par Tasmowski-De Ryck (1985 :70) :

(38) Qu’est-ce que c’est que ça? Oh, rien, c’était Pierre qui fermait la porte

dans lequel l’imparfait exprime la coréférence temporelle avec le moment où claque la porte.
Molendijk (1996) montre que l’imparfait peut référer à des situations temporellement présupposées ou impliquées :

(39) On congédia Jean. Cela n’étonna personne. Il n’exerçait pas ses fonctions à la satisfaction générale.

Dans (39), l’antécédent temporel de la phrase à l’imparfait n’est pas un fait explicitement présent dans sa gauche, mais une situation non explicitée : Jean avait un certain emploi quelque part, fait impliqué par le verbe congédier. Voici un autre exemple du même type :

(40) Jean se remit en marche. Il avançait avec précaution.

Ici la phrase à l’imparfait exprime une simultanéité avec Jean_être en_marche, information qui n’est pas formulée dans la phrase précédente, mais seulement présupposée. (Molendijk 1996: 307)
L’imparfait connaît de nombreux autres emplois : on parle d’un imparfait descriptif, normalement en corrélation avec un passé simple (41), d’un imparfait narratif (42), d’un imparfait d’habitude (43), l’imparfait de rupture, ayant la valeur d’un futur (44)

(41) L'attaque de la première ferme commença. C'était un matin tranquille, avec des feuilles immobiles comme des pierres (Malraux, L’Espoir)
(42) Il gravissait, après avoir salué les deux hommes en faction, le large escalier, pénétrait dans son bureau dont il ouvrait la fenêtre, retirait son chapeau, son veston et, debout, contemplait la Seine et ses bateaux en bourrant lentement une pipe. (Simenon, La Patience de Maigret)
(43) Il bâillait vingt-quatre heures par jour. (Yourcenar - L’Œuvre au noir)
(44) Une semaine plus tard Charles épousait Emma. (Flaubert apud Riegel)

Les grammairiens parlent aussi le l’imparfait de l’imminence contrecarrée (45) et de l’imparfait hypocoristique, utilisé pour s’adresser à un enfant, à un animal, etc. (46) :

(45) Encore une minute et le train déraillait.
(46) Le petit Charles n’était pas sage ?

Tous ces emplois de l’imparfait sont anaphoriques. Nous ne parlerons pas des valeurs modales de l’imparfait (dans la subordonnée introduite par si conditionnel, pour formuler une demande polie, etc.)
Le passé simple apparaît souvent en corrélation avec l’imparfait. Il s’agit toujours d’un tiroir anaphorique car il «n’est pas formellement mis en relation avec le moment d’énonciation». À la différence de l’imparfait le passé simple exprime la globalité, le perfectif. Comme nous avons vu, dans des exemples comme (37) - (41) quand il apparaît au début du texte, le passé simple fournit le moment d’encrage non déictique. C’est le tiroir qu’on rencontre le plus fréquemment pour exprimer la progression narrative : le premier passé simple assure l’encrage temporel, tous les autres étant anaphoriquement liés à ce premier moment, par la relation de mise à jour ‘ EMBED Equation.3 ’. Il est facile de transposer le texte de (22) au passé simple :

(22b) Jean se leva, alla à la fenêtre et ouvrit les persiennes. [Le soleil brillait.] Il ferma de nouveau les persiennes et retourna dans son lit. [Il n’était pas prêt à affronter le jour. Il était trop déprimé].

Le passé simple de aller est coréférentiel avec celui de se lever ; il est, donc, anaphorique, comme tous les autres formes au même temps qui suivent. Voici un autre exemple du même type :

(47) Une femme s'avança. […]Elle fit des recommandations au capitaine […] Les pompiers, au nombre de six, escaladèrent la grilles, cernèrent la maison, grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit à vociférer, à prévenir la victime. (Radiguet Le diable au corps)

Le plus-que-parfait est aussi un tiroir anaphorique, situant l’événement par rapport à un autre repère du passé, explicite ou implicite.

(48) On était lundi, le lundi 7 juillet. Le samedi soir, ils s'étaient rendus, en train, à Meung-sur-Loire, dans la petite maison qu'ils aménageaient depuis plusieurs années pour le jour où Maigret serait forcé par les règlements à prendre sa retraite. (Simenon, La Patience de Maigret)

Il est clair que l’action de se rendre à Meung-sur-Loire est antérieure au repère exprimé par l’imparfait descriptif de la première phrase en association avec l’adverbial (le lundi 7 juillet).
Le plus que parfait connaît toute une série d’emplois temporels et modaux, qui correspondent, dans le registre du perfectif aux emplois de l’imparfait pour l’aspect imperfectif : un emploi hypothétique dans la subordonnée introduite pas si conditionnel, avec une nuance d’irréalité (si j’étais riche, je m’achèterai une villa sur la Côte d’Azur), affirmations atténuées par politesse (j’étais venu pour vous parler), le regret ou un reproche dans des phrases exclamatives (Oh, si j’avais mieux étudié ! Si j’avais suivi tes conseils !), etc.
Le futur exprime non seulement une valeur temporelle mais il a aussi une nuance modale, même si avec le futur simple la charge hypothétique est minimale. En début de texte, quand il exprime un événement postérieur au moment d’énonciation, le futur est un tiroir déictique:

(49) Je partirai demain.
(50) Marie reviendra dans une heure.

En corrélation avec un temps du passé, il est anaphorique et l’équivalent d’un futur du passé (le conditionnel présent) :

(51) J’ai appris que ce cinéma fermera dans une semaine. (Riegel)

Il est toujours anaphorique quand il s’agit du futur d’anticipation, ou de perspective, comme dans un exemple déjà donné :

(52) Le 30 mars 1853, […] Anna-Cornélia a le bonheur d’accoucher d’un second fils. […] Il sera Vincent Van Gogh. (Henri Perruchot La vie de Van Gogh)

Sans mentionner les différentes valeurs modales du futur simple (futur injonctif, futur de promesse, futur prédictif, futur d’atténuation, futur d’indignation, etc. v. Riegel et alii 1994 : 313-315), nous nous limitons à indiquer que le futur antérieur exprime l’aspect accompli ou l’antériorité d’un futur simple. Avec un adverbial approprié, il peut être déictique, mais c’est un emploi assez rare :

(53) Au XXII-e siècle, les hommes auront épuisé les ressources de la Terre. (Riegel)

Nous avons constaté que les temps déictiques par excellence sont le présent, le passé composé et le futur, parce que ces tiroirs réfèrent d’habitude par rapport au moment d’énonciation (TC). En revanche, l’imparfait, le passé simple et le plus que parfait sont surtout des formes anaphoriques, leur point d’encrage étant, normalement, un moment de passé.

4.2.3.2. Le temps grammatical dans une approche logique
Le logicien H. Reichenbach 1947 et ensuite A. N. Prior 1968 ont mis les bases d’une logique formalisée du temps. Cette logique temporelle a fourni aux linguistes les concepts essentiels pour analyser le temps au niveau conceptuel. Reichenbach a montré que la description d’un système temporel doit se base sur trois éléments: le tems de la parole (S, de l’anglais speech), le temps de l’Événement (E) et le temps de la référence (R). Le système logique temporel exprime antériorité, postériorité ou simultanéité. Par exemple, les différences entre les phrases:

(54) Paul a dit avant-hier (R) qu’il viendrait (E) hier.
E R S (= présent)
___________(__________(____________(______________
Paul_dire Paul_venir

(55) Paul a dit avant-hier (R) qu’il viendrait (E) aujourd’hui.
R E = S (= présent)
___________(_____________(_________________________
Paul_dire Paul_venir

(56) Paul a dit avant-hier (R) qu’il viendrait (E) demain.
R S (= présent) E
___________(__________________(_____________(__
Paul_dire Paul_venir
Pour toutes ces phrases, le verbe a dit désigne le temps de référence, les diverses formes du verbe venir exprimant le temps de l’Événement. Le temps de la parole, S, est postérieur à R, puisqu'il s’agit du passé composé, donc d'un temps du passé.
Voyons maintenant quel est le rapport entre les trois temps S, R et E. Dans (54), Paul a parlé dans un moment antérieur à S, d’un événement (E) qui est postérieur à R mais antérieur à S. Disons que moi, locuteur, je dis aujourd’hui, mercredi 3 décembre 2004 (temps S) que Paul a dit lundi 1 décembre (temps R) que Paul viendrait hier, mardi, 2 décembre (temps E). L’ordre est, donc, R – E - S.
L'exemple (55) exprime un autre rapport entre S et E: moi, locuteur, je prononce mon message mercredi 3 décembre (temps S), message qui consiste dans l’affirmation que Paul a dit lundi, 1 décembre (temps R), qu’il viendrait aujourd’hui, mercredi 3 décembre (temps E). Donc l’ordre, cette fois ci, est R - (S = E).
Dans le dernier exemple, (56), le locuteur prononce son message toujours mercredi 3 décembre (S), en disant que Paul avait communiqué lundi, 1 décembre (R) qu’il viendrait demain, jeudi 4 décembre. Donc cette fois-ci l’événement est postérieur non seulement au temps de référence, mais aussi au temps quand le locuteur parle (R - S - E).
Le système temporel de Reichenbach a eu une grande influence sur les études dans le domaine de la sémantique temporelle, surtout après 1970 (C. Vetters 1996: 27). Pourtant il représente un système idéal, conceptuel. Si ce type de conceptualisation était réalisé tel quel dans langues naturelles, alors toutes les langues naturelles auraient eu le même système temporel, ce qui, évidemment, n’est pas vrai. En plus, les morphèmes du verbe expriment non seulement le temps, mais aussi l’aspect.
Pour rendre compte de ces différences, Lyons 1977 a proposé de faire une distinction entre la catégorie théorique du temps et les morphèmes temporels d’une langue particulière. Il a appelé 'temps métalinguistique*' ou temps-M cette catégorie théorique, tandis que les morphèmes temporels d'une langue particulière, sont nommés 'temps de la langue' ou temps-L. Le temps-M peut être interprété déictiquement et dans une manière strictement temporelle.
Cette distinction permet, par exemple, de résoudre le problème du soi-disant ‘présent éternel’ que nous déjà avons mentionné. Soient les exemples:

(57) Deux et deux font quatre
(58) Le soleil se lève à l'Est

Les deux phrases présentent des temps-L, à savoir les morphèmes du présent, parce que dans les langues indo-européennes il n'est pas possible d'avoir dans la phrase un verbe dépourvu de morphème temporel. Toutefois, les phrases (57) - (58) sont dépourvus de temps-M parce qu’elles n’expriment pas une relation temporelle c’est-à-dire il ne réfèrent ni à une relation de simultanéité, ni d’antériorité, ni postériorité entre deux intervalle temporels. Les présents de (57) - (58) ne sont pas déictiques non plus. parce qu'elles ne se rapportent pas au TC.
Dans un métalangage contenant la notion de ‘temps-M’ nous pouvons spécifier facilement le passé (les événements réalisés avant le TC), le présent (les événements qui se trouvent dans un intervalle qui inclut le TC) et le futur (les événements postérieurs au TC). Nous pouvons distinguer par la suite des points et des intervalles; puis nous pouvons faire les premières approximations des temps complexes, comme le plus que parfait, qui exprime des événements qui précèdent d'autres événements qui précèdent à leur tour le TC. Soit les phrases:

(59) Charles avait vu Anne
(60) Charles a vu Anne
(61) Charles voit Anne

La phrase (59) sera vraie s'il existe un temps de référence (disons, un autre événement) qui précède le TC et pour lequel (60) est vrai; à son tour l'exemple (61) est vrai si et seulement si (60) est vrai à un moment qui précède le TC.
Les temps-M ne sont pas dans une correspondance biunivoque avec les temps-L, puisque ces derniers codifient des traits modaux et aspectuels. Par exemple tous les futurs-L contiennent probablement un élément modal (possibilité), tandis que les futurs-L indiquent simplement la postériorité. La différence entre (62) et (63)

(62) Jean a lu le livre
(63) Jean lisait le livre

n’est pas de naturelle temporelle, puisque les deux énoncés indiquent un événement E qui précède S, le moment de l'énonciation. Donc, du point de vue des temps-M les deux énoncés expriment la même valeur temporelle, à savoir l’antériorité par rapport au TC. La différence est aspectuelle: (62) indique que l’action a été portée jusqu’à sa fin (aspect perfectif), tandis que (63) indique une action qui était en train de se dérouler dans le passé (aspect imperfectif).

4. 3. Les déictiques spatiaux

Les déictiques spatiaux spécifient des positions se rapportant à des points d'ancrage spatiaux dans un acte d'énonciation. On peut faire référence aux objets de deux manières : (i) en les décrivant ou en les nommant et (ii) en les situant quelque part.
Les positions peuvent être déterminées (i) par rapport à d'autres objets ou points de référence fixes, donné par des systèmes de mesurage, comme dans (1) et (2); (ii) par des spécifications déictiques, par rapport à la position des participants au discours au moment d'énonciation (TC). Dans (1) on spécifie la position spatiale de la gare (que, probablement, l’interlocuteur ne connaît pas) par rapport à la position d’un édifice connu, la cathédrale, en utilisant le système métrique qui codifie la mesure des objets et de l’espace:

(1) La gare se trouve à 200 mètres de la cathédrale.

Les géographes ont codifié le mesurage sphérique par les méridiens (cercles imaginaires qui passent par les deux pôles terrestres) et des parallèles (cercles de la sphère terrestre qui sont parallèles au plan de l’équateur). On peut exprimer la position de n’importe quel point de la sphère terrestre à l’aide de la longitude et de la latitude. On exprime ainsi, en degrés, la distance angulaire d'un certain point par rapport au méridien de Greenwich (la longitude) et de l’équateur (la latitude). La phrase

(2) La ville de Kaboul est située à 30o de latitude nord et 70o de longitude est.

exprime la position de la ville de Kaboul en termes non déictiques, selon un système conventionnel adopté dans tout le monde. Ce système de mesurage de l’espace est similaire au système du calendrier, pour la mesure du temps : c’est un système conventionnel qui, peu à peu, pour des raisons pratiques (par exemple, la navigation) a été adopté par le monde entier.
On peut exprimer les même localisations à l’aide des éléments déictiques:

(3) La gare est à 200 mètres d'ici.
(4) La ville de Kaboul si situe à 400 kilomètres est de ce village.

la position des mêmes éléments (la gare ou la ville de Kaboul) est spécifiée par rapport au lieu où se trouvent les locuteurs au moment de la conversation.
Les signes linguistiques ayant une valeur déictique spatiale sont les adverbes ici vs. là et les démonstratifs (celui-ci, celle-là, cet objet-ci...). Dans la phrase (5), qui fait partie d’une lettre, l'adverbe ici a un emploi symbolique:

(5) Je t'écris pour te dire que je m'amuse très bien ici.

Dans cet emploi, l’adverbe ici peut être défini comme «zone spatiale déterminée pragmatiquement qui inclut le lieu où se trouve le locuteur au moment du TC». Dans le cas des déictiques spatiaux, on rencontre souvent l'emploi gestuel, qu’on appelle aussi ‘ostensif’ (‘ostensif’ signifie qu'on montre par un geste l'objet auquel on fait référence). Si ici est employé d’une manière ostensive, alors sa définition change un peu: ici désigne «l'espace déterminé pragmatiquement, près du lieu où se trouve le locuteur au moment du TC, qui comprend le point ou le lieu indiquée ostensivement (par le geste)»
Les adverbes ici / là sont normalement conçus en termes du simple contraste proximité vs. distance du locuteur, contraste qui existe effectivement dans certains emplois, comme:

(6) Viens ici et porte ce livre-là

Pourtant l'adverbe là peut avoir d’autres significations et emplois. Par exemple là signifie parfois «près de l'interlocuteur» (comment vont les choses là?) et on l’emploie parfois comme anaphorique (nous sommes là où là désigne le lieu cité auparavant comme lieu de notre destination).
En français actuel on constate que là tend à remplacer ici, tandis que la zone loin des locuteurs est désignée par là-bas. On rencontre des emplois du type Venez donc par là [= par ici]! Il y a de la place (Queneau apud Grevisse) ou il a dormi là [= ici] (Grevisse).
Les pronoms démonstratifs semblent avoir une organisation plus claire selon la dimension proximité vs distance. Par exemple, le pronom celui-ci désignant «un objet qui se trouve dans la zone définie comme pragmatiquement voisine au lieu où se trouve le locuteur au TC». Pourtant, parfois cette opposition se neutralise: en cherchant un livre dans la bibliothèque, au moment où il est trouvé, on peut dire: le voici ou le voilà. Grevisse (1988 : 1474) constate que l’évolution de l’opposition ici vs. là (qui tend à être remplacée par là vs. là-bas) tend à se généraliser: on favorise celui-là, cela ou voilà au détriment de celui-ci, ceci, voici.
Certains énoncés présentent une ambiguïté entre une lecture déictique et celle non déictique. Dans la phrase

(7) Charles suit le côté gauche de la route.

on ne sait pas s’il s’agit de la partie gauche par rapport à la position de Charles (emploi non déictique) ou la gauche du locuteur (emploi déictique).
L'adjectif démonstratif en français présente toute une série de particularités. Il se caractérise par deux types d'emplois:
(i) emplois déictiques: l'adjectif démonstratif désigne un référent présent dans la situation de discours ou accessible à partir d'elle, sans faire référence à la dimension proximité vs. distance. De ce point de vue, le français est différent du roumain, de l'italien ou de l'anglais où information sur la proximité du locuteur est intrinsèque dans l'adjectif: roum. acest - acel, it. questo - quello, angl. this - that). Cette dimension peut être introduite par un geste, une mimique ou un mouvement facilitant ainsi l'identification, pour des phrases du type

(8) Je vais prendre ces chaussures (dans un magasin de chaussures, le client communique au vendeur quelles chaussures il a l'intention d'acheter)

(ii) dans les emplois non déictiques, l’adjectif démonstratif identifie anaphoriquement un référent déjà évoqué au moyen d'une description identique ou différente:

(9) J'ai planté un petit sapin. Mais ce sapin / cet arbre ne pousse pas vite.
(10) Dans la Chine occidentale la vie est douce à respirer, le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir. (Baudelaire apud Riegel)

4.3.1. Un point de vue nouveau sur les démonstratifs
Dans sa tentative de réformer la notion de «pronom » et de «nom » Denis Creissels (1995) a présenté toute une série d’innovations dans la grammaire, basées sur la différence qui existe entre déictiques et anaphoriques. Il a proposé, d’abord, l’abandon de la distinction entre pronom et adjectif pronominal, pour les cas des possessifs, démonstratifs, indéfinis et interrogatifs, pour mieux mettre en évidence ce qui unit chacune de ces catégories, en dépit des formes différentes. Il considère les deux démonstratifs de

(11) (a) Ce chien est méchant.
(b) Celui-ci aussi est méchant

comme appartenant à la même catégorie. Il montre que l’«adjectif démonstratif » ce…(-ci) et le «pronom démonstratifs» celui-ci peuvent être considérés comme des variantes contextuelles d’un même déterminant déictique. La catégorie traditionnelle des pronoms démonstratifs est dépourvue d’unité. (Creissels 1995 : 113-114)
Creissels a montré aussi que la catégorie traditionnelle des pronoms démonstratifs est dépourvue d’unité. Il distingue deux classes :
(i) des unités analysables comme le résultat d’une réduction discursive : dans certaines conditions le syntagme ce Nom-ci prend la forme celui-ci ; les formes celui-ci/là, ceux-ci/là, celle-ci/là et celles-ci/là appartiennent à cette catégorie ;
(ii) des unités qu’il désigne comme «noms déictiques », ayant la capacité de référer, dans certains conditions sémantiques, à tout élément du contexte : il s’agit de ceci, cela, unités q.ui se trouvent en relation avec la notion lexicalisée par le substantif chose. Les noms déictiques se caractérisent par leur capacité de référer à un référent non animé, propriété qui les lie soit aux substantifs non animé, soit aux démonstratifs de la première classe :

(12) a. Donnez-moi ce livre.
b. Donnez-moi celui-ci.
c. Donnez-moi ceci. (Cresseils 1995 : 116-118)

4.3.2. L’opposition démonstratif vs. article défini
Les grammairiens français ont étudié la différence entre le rôle du démonstratif et celui de l'article défini dans les emplois déictiques. On a observé depuis longtemps que les emplois des deux formes sont très similaires, l’article défini et l’adjectif démonstratif étant, du point de vue sémantique, des actualisateurs. Pourtant, il existe des différences d’emploi. Selon Riegel (1994), la désignation opérée par le démonstratif passe par la prise en considération du concept signifié par le reste du GN. C'est pourquoi il peut être employé même quand il y a plusieurs réalités qui répondent au signalement donné par le GN, à la différence de l'article défini. Examinons l'exemple

(12) Attention à la voiture!

En entendant l'avertissement, le récepteur pensera spontanément qu'il n'y a qu'une seule voiture dans l'environnement ou, en tout cas, une seule qui importe et il se mettra à l'abri sans s'informer davantage. Cependant, si on entend la phrase

(13) Attention à cette voiture!

on peut être amené à chercher d'abord de quelle voiture il s'agit. Les autres différences concernent la concurrence entre démonstratif / article défini dans les emplois anaphoriques.

4.3.3. Les verbes déictiques venir et s’en aller
Dans un article célèbre, Ch. Fillmore 1966 a montré que les verbes de mouvement come «venir» et go «(s’en) aller» ont des éléments constitutifs intrinsèquement déictiques. Laura Vanelli 1995 a montré que les verbes italiens andare et venire ont, fondamentalement les même caractéristique, et Costachescu 1999 a montré la conservation de ces propriétés pour les verbes roumains a se duce - a veni ainsi que pour les verbes français aller et venir. Tous ces verbes font une distinction entre la direction du mouvement en fonction de la position du locuteur:

(14) Victor va tous les jours de Versailles à Paris

est une phrase qui peut être prononcée par un locuteur qui se trouve à Versailles, tandis que

(15) Victor vient tous les jours de Versailles à Paris

signifie que le locuteur se trouve à Paris.

Le verbe venir exprime, donc, explicitement le fait que «l’agent se déplace vers le lieu où se trouve le locuteur au TC»; le verbe s’en aller, au contraire, signifie le fait que «l’agent s'éloigne du lieu où se trouve le locuteur au TC».

4. 4. Les déictiques du discours

Ce type de déictiques concerne l'emploi, dans un énoncé, d'expressions qui se réfèrent à une partie du discours qui renferme cet énoncé: dans le prochain chapitre, dans le dernier paragraphe. Ce sont déictiques parce qu'ils ont une référence relative à la position de l'énoncé dans le discours qui est en train de se dérouler.
Il y a un rapport étroit entre les déictiques du discours et la mention (citation):

(1) (Le professeur, montrant une planche): Cet animal est un rhinocéros.
(L'élève): Comment s'écrit-il ?

Dans la réponse de l'élève, le pronom il ne désigne pas le référent, l'animal, mais le mot rhinocéros. On dit que, dans ces situations le pronom il ne se réfère pas à l'emploi de rhinocéros mais à sa citation). En revanche, cette dans l'exemple suivant est un échantillon de déictique textuel entre phrases:

(2) Cette phrase est une phrase fausse.

4.4.1. L’emploi discursif des pronoms
Les chercheurs ont étudié la différence entre anaphore et déictique du discours dans l’emploi des pronoms. Lyons 1977 a montré que les théories sur la pronominalisation ont relevé trois situation dans lesquelles la pronominalisation regarde les déictiques du discours:
(i) les pronoms que Paul Grice 1962 a appelé pronoms de paresse (pronouns of laziness):

(3) L'homme qui a donné son chèque à sa femme a été plus sage que celui qui l'a donné à sa maîtresse

Grice a discuté le cas du pronom complément le de l’a donné: le pronom n’est pas anaphorique: il ne se réfère pas au nom son chèque mais il désigne l'entité qui aurait nommé une répétition du GN (c'est-à-dire au chèque que l'autre homme a donné à sa maîtresse).

(ii) le phénomène appelé par Lyons 1977a le déictiques textuel impur. Soit le dialogue suivant:

(4) A: De ma vie, je ne l'ai jamais connu.
B: Ce n'est pas vrai!

Dans la seconde phrase, le pronom ce ne semble pas être anaphorique, à moins qu'on ne le considère co-référent avec l'énoncé de A, c'est-à-dire une proposition ou une valeur de vérité; ce ne semble être déictique non plus, parce qu'il ne se réfère pas à la phrase mais, peut-être, à l'affirmation faite par A en la prononçant. Lyons considère que, dans ce cas, nous avons à faire à une manifestation à mi-chemin entre l’emploi déictique et l’emploi anaphorique, c’est pourquoi il qualifie ce type de déictique textuel comme ‘impur’.
(iii) c’est toujours Lyons celui qui a observé que la référence anaphorique dépend de l’ordre d’introduction dans le discours des antécédents. Soit la phrase (5):
(5) Charles et Anne entrèrent dans la chambre. Celui-ci riait, mais celle-là pleurait.

Il est clair que les pronoms celui-ci et celle-là sont ici anaphoriques, celui-ci renvoie à Charles, celle-là à Anne. Pourquoi a-t-on choisi le démonstratif exprimant le rapprochement pour faire référence à Charles, et celui d’éloignement pour parler de Anne? Et pourquoi une phrase comme:

(6) ?Charles et Anne entrèrent dans la chambre. Celui-là riait, mais celle-ci pleurait.

ne semble pas tout à fait normale? La réponse semble consister dans l’observation que les pronoms démonstratifs, anaphoriques, expriment simultanément l’ordre d’apparition dans le discours de leurs antécédents.
Les phénomènes d’anaphorisation étudiés par Grice et Lyons ont été analysés dans la grammaire française aussi. Par exemple, Creissels (1995) discute le fait que non seulement le pronom participe au mécanisme d’anaphore. Il étudie le parallélisme parfait des phrases comme (7) et (8), malgré le fait que dans le premier exemple la relation anaphorique existe entre un pronom démonstratif et un substantif et dans le deuxième entre un adjectif substantivé et un substantif:

(7) Le pantalon que je viens d’essayer ne me va pas, je prendrai plutôt celui-ci.
(8) Le pantalon que je viens d’essayer ne me va pas, je prendrai plutôt le noir.

Même les substantifs qui ne proviennent pas d’adjectif ont cette capacité de faire des références anaphoriques :

(9) Un chat miaulait devant la porte ; l’animal semblait épuisé.

Creissels discute aussi des phénomènes similaires aux pronoms de paresse de Grice :

(10) L’enfant1 a sali sa chemise2, mets-lui1 celle-ci2.

Les deux pronoms (le pronom personnel et le pronom démonstratif) réalisent le mécanisme d’anaphorisation dans une manière différente. Le substantif enfant et le pronom lui sont coréférentiels, désignant la même entité. Mais les mots chemise et celle-ci ne désignent pas le même objet, ils n’ont en commun que le renvoi à la notion « chemise », tout comme, dans l’exemple de Grice, on avait à faire avec la notion de chèque, avec des référents différents. Le mécanisme se complique encore si les éléments impliqués dans l’anaphorisation sont quantifiés :

(11) Plusieurs enfants entrèrent dans la pièce ; certains étaient habillés en blanc, d’autres en bleu.
(12) Plusieurs enfants entrèrent dans la pièce ; ces enfants étaient habillés en blanc, et il y avait avec eux une femme.

Dans l’exemple (11) de nouveau dans le cas des pronoms certains et d’autres le phénomène de reprise concerne seulement la notion ‘enfant’ et non sur le même référent. Le référent du constituant certains n’a pas été mentionné, il est seulement inclus dans la référence du syntagme plusieurs enfants. La même observation s’applique au constituant d’autres. Par contre, dans (12) le syntagme prépositionnel avec eux est coréférentiel avec plusieurs enfants et ces enfants.
Il existe des termes qui indiquent la relation entre l'énoncé et le discours qui le précède. C'est le cas des expressions suivantes, lorsqu’elles apparaissent en tête de phrase: mais, pourtant, cependant, c'est pourquoi, bref, en somme, au contraire, en tout cas, eh bien!, en outre, en réalité, au bout du compte, ainsi, aussi, etc.


4.4.2. Topique et propos
Les déictiques du discours (ou textuels) sont liés aussi à la distinction entre topique (angl. topic) et propos (angl. comment). Quand le locuteur parle, une partie de l’énoncé est connue aux participants au discours, une autre constitue l’information nouvelle. On appelle le topique la partie de l’énoncé qui contient l'information déjà connue (en français on appelle parfois cet élément thème); le propos, en revanche, est constitué par la partie de l’énoncé qui contient l'information que le locuteur entend apporter relativement à ce thème. La phrase :

(13) Pierre est venu

on peut la diviser en (i) topique ou thème, normalement Pierre (le locuteur suppose que ses interlocuteurs connaissent l’identité de Pierre) et (ii) le propos est venu, l’information nouvelle que le locuteur veut donner à propos du thème de l’énoncé, Pierre. Le thème est identifié à l'aide de la question à laquelle l'énoncé répond. L'énoncé (13) pourrait constituer la réponse à toute une série de demandes possibles: «Qu'a fait Pierre?» (dans ce cas le propos est est venu), «Que s'est-il passé?» (si (13) constitue la réponse à cette demande, alors le propos est la phrase dans son ensemble, Pierre est venu).
Certains types d'emphase permettent aussi de faire la distinction entre topique et propos, car l’élément emphatisé est normalement le topique. Les énoncés (14) et (15) ne peuvent avoir pour thème que Pierre.

(14) Pierre, il est venu
(15) Pierre, lui, il est venu

La fonction principale de l'élément qui exprime le topique est celle de mettre en relation l'énoncé qui le contient avec un topique du discours qui le précède, donc une fonction de déictique textuel. Le topique est souvent marqué par le déplacement à gauche étudié pour l’anglais par John Ross 1967, mais ce phénomène se manifeste aussi dans d’autres langues. En français, (16) est la phrase ‘normale’, dans (17) le topique la voiture est déplacé à gauche:

(16) Le flic s'approche de la voiture
(17) La voiture, le flic s'en approche

4. 5. Les déictiques sociaux

Analysée pour la première fois par Fillmore (1975), les déictiques sociaux regardent les aspects de la phrase qui reflètent certaines réalités de la situation sociale dans laquelle se déroule la conversation.
Il existe deux types fondamentaux de déictiques sociaux: relationnels et absolus.
A. Le type relationnel est le plus important. Les relations sociales codifiées regardent:
(i) le locuteur et la personne ou l'entité auxquelles il se réfère (les honorifiques de référence);
(ii) le locuteur et l'interlocuteur (les honorifiques de l'interlocuteur);
(iii) le locuteur et les assistants (les honorifiques des assistants);
(iv) le locuteur et la situation (les niveaux de formalité).
On peut parler d’honorifiques seulement quand les relations (i)-(iii) concernent ou la position sociale ou la forme de respect relative. Comrie 1976b a montré que les descriptions traditionnelles font souvent confusion entre les relations de (i) et de (ii): dans (i) le respect peut être communiqué en faisant référence à l'objet du respect, dans (ii) on le communique sans faire nécessairement référence à cet objet. Par exemple, en français la distinction entre tu / vous est l’expression d’un système d'honorifiques dans lequel la personne à laquelle on fait référence coïncide avec l'interlocuteur. En roumain, les pronoms dînsul, dînsa, dîn_ii, dînsele expriment, dans l emploi standard, le respect relatif du locuteur envers la personne dont il parle. par exemple la phrase (1) exprime la déférence, en opposition avec la phrase (2) où le pronom ea n exprime pas cette déférence:

(1) Ieri am întîlnit-o pe doamna profesoar Iliescu _i am vorbit cu dînsa despre teza mea de doctorat.
(2) Ieri am întîlnit-o pe doamna profesoar Iliescu _i am vorbit cu ea despre teza mea de doctorat.

Les honorifiques pour les assistants sont rarement codifiées (par exemple, dans certaines langues du Pacifique).
Quant au dernier type, (iv) qui s'occupe des situations formelles, il exprime le fait que la relation locuteur – situation sociale puisse être exprimée par des formes linguistiques spécifiques. En japonais, par exemple, la distinction entre un style formel vs. un style non-formel est grammaticalisée, dans le sens qu’il existe des formes grammaticales qui sont réservées à l’un de ces styles (conversation familiale, conversation publique, dans le cadre d’une cérémonie, etc.).
On inclut parmi les déictiques sociaux les termes qui communiquent l’information déictique sociale absolue: certaines formes sont réservées à certains locuteurs, que Fillmore appelle des locuteurs autorisés. Par exemple. Dans la langue Thai, le morphème Khràb est une forme de politesse qui peut être employée seulement par les hommes, tandis que Kha est réservé aux femmes. Néanmoins les langues européennes connaissent aussi les formules exprimant ce déictique social absolu: en anglais la formule your honor “son honneur” est réservée aux juges, Mr. President est employé pour parler aux personnes qui ont le titre de président, y compris au président des États Unis. M. le président, M. le directeur, sont des formules du même type, employées en français. En italien l’appellatif onorevole est réservé aux personnes qui ont été élues dans l'une des chambres du parlement italien et elle correspond en français aux formules M. le député, M. le sénateur. Pour les rois et les empereurs nous avons non seulement la formule Sa majesté l'empereur, Votre Majesté, mais aussi un appellatif spécifique (Sire, qui existe, prononcée différemment, en français, roumain, anglais et italien). Il faut mentionner, enfin, les différents titres dans l’hiérarchie ecclésiastique: fr. Sa Sainteté , it. Sua Santità angl. His Holiness est réservé au Pape, mais aussi au Dalaï Lama, chef suprême du bouddhisme tibétain.

5. Révision
Après avoir étudié le cours, répondez aux questions suivantes:

1. Qu'est-ce qu’un élément déictique? Quelles sont les principales catégories de déictiques?
2. Qu'est-ce qu'une inférence valide? Comment l'inférence change-t-elle si un énoncé contient des éléments déictiques?
3. Expliquez ce que sont les descriptions définies et leurs deux emplois (référentiels et attributifs). Montrez que ces deux emplois caractérisent aussi les déictiques.
4. Présentez les emplois déictiques (gestuels ou symboliques) et les emplois non déictiques (anaphoriques et non anaphoriques). Donnez des exemples.
5. Pour les déictiques de la personne montrez en quoi consiste l'analyse componentielle de Lyons. Pour quelles raisons Cressels (1995) a proposé les termes ‘interlocutif’ (englobant ‘élocutif’ et ‘allocutif’) et ‘délocutif’?
6. Comment modifie-t-on dans certains situations l'emploi des pronoms (au téléphone, dans les lettres, etc.). Faites la différence entre l'emploi référentiel et l'emploi appellatif.
7. Pour les indexicaux temporels présentez:
- les systèmes de mesure, le calendrier;
- le TC et le TR: simultanéité et non simultanéité déictique;
- les adverbes temporels déictiques;
- les syntagmes nominaux exprimant le temps;
- le temps grammatical;
- le système de Reichenbach; les temps-L et les temps-M (Lyons).
8. Pour les indexicaux spatiaux expliquez:
- les manières possibles pour préciser la position d’un objet;
- les emplois des adverbes ici et là;
- les emplois déictiques et emplois non déictiques des démonstratifs français;
- en quoi consiste le caractère déictique des verbes venir et aller.
9. Définissez les déictiques de discours et présentez ses principales manifestations linguistiques.
10. Définissez les déictiques sociaux et présentez leurs principales manifestations linguistiques.
6. Exercices
1. Identifiez les éléments déictiques des textes ci-dessous:
a. – Pardon, monsieur l’agent. La place de la Concorde, s’il vous plaît. – Prenez le métro. Vous avez une station à 100 mètre d’ici, droit devant vous. (À la station) – Madame, un billet pour aller à la Concorde, je vous prie. – C’est le même prix pour toutes les stations. – Vous pouvez acheter un billet simple ou un carnet de dix billets. - Donnez-moi un carnet. (Sur le quai) – La Concorde, s’il vous plaît. – Prenez le couloir de correspondance à gauche, direction ‘Neuilly’. (D’après Mauger)
b. L’ARCHITECTE : - Ne vous effrayez pas ! Avec moi, vous ne courez aucun danger. BÉRANGER : Et ce coup de feu ? Oh, non… non… je ne suis pas rassuré. L’ARCHITECTE: C’est pour jouer… Oui … Maintenant, c’est pour jouer, pour vous taquiner ! Je suis l’Architecte de la ville, fonctionnaire municipal, on ne s’attaque pas à l’Administration. Lorsque je serai à la retraite, cela changera, mais pour le moment … BÉRANGER: Allons-nous-en. Éloignons-nous. J’ai hâte de quitter votre beau quartier. L’ARCHITECTE: Tiens ! Vous voyez bien que vous avez changé d’avis ! BÉRANGER : Il ne faut pas m’en vouloir ! L’ARCHITECTE: Cela m’est égal. On ne m’a pas demandé de recruter des volontaires obligatoires, de les forcer d’habiter librement cet endroit… Personne n’est tenu de vivre dangereusement, si on n’aime pas cela !... On démolira le quartier lorsqu’il sera complètement dépeuplé. (d’après Ionesco Tueur sans gages)

2. Analysez l’emploi des pronoms personnels dans les phrases suivantes; distinguez les emplois déictiques des emplois non déictiques; observez s’il y a des emplois ‘inhabituels’ et observez leur contexte:
1. Monsieur Roux, dites-moi ce que vous cherchez. 2. Que Votre Majesté ne se mette pas en colère/ Mais plutôt qu’elle considère/ Que je me vas désaltérant / Dans le courant / Plus de vingt pas au-dessous d’elle. (La Fontaine Le Loup et L’Agneau) 3. – Monsieur, je veux envoyer un télégramme. - Voici une formule, remplissez-là. – Voici mon télégramme. – Cela fait 2 euros 25. 4. Il ne faut pas confondre le « je » du narrateur avec l’auteur. 5. Vous et moi, nous avons vieilli ensemble. 6. Eux ont accepté ma proposition, pas vous. 7. Un soir mon père disait à un très vieil ami, maître d’école dans un quartier très pauvre de Marseille pendant quarante ans: -Tu n’as donc jamais eu d’ambition ? –Oh, mais si, dit-il, j’en ai eu ! Et je crois que j’ai bien réussi ! Pense qu’en vingt ans, mo0n prédécesseur a vu guillotiner six de ses élèves. Moi, en quarante ans, je n’en ai eu que deux, et un gracié de justesse. Ça valait la peine de rester là. (M. Pagnol) 8. Je lui dis « Monsieur Balandran, je connais l’île. » Il secoua de son manteau tout ce qui y pendant de neige et il me répondit « Monsieur Martial, elle est à vous. – À la condition que j’y reste, Balandran. » Gravement, il me regarda : « Vous vous y feriez, monsieur Martial. » (H. Bosco) 9. –Écoute-moi bien. Si tu trouvais une très belle grappe de raisin, une grappe admirable, unique, est-ce que tu ne la porterais pas à ta mère ? –Oh oui, dis-je, sincèrement. –Bravo! dit l’oncle. Voilà une parole qui vient du cœur ! (M. Pagnol) 10. – Mon cher ami, comment vas-tu ? –Moi ? comme tu vois. Mais toi, comment t’es-tu fourré dans cette commission ? – Je suis attaché … mon oncle est un ami du président.

3. Dans la section 4.2.1 il y a toute une série d’expressions désignant l'intervalle dans son ensemble, (journée, année, etc.) une partie de l'intervalle (jour, an, etc.) ; faites 5 phrases avec chacun de ces termes.

4. Identifiez les déictiques temporels des phrases suivantes ; relevez les rapports temporels (intervalle d'encrage par rapport auquel on exprime une simultanéité, une antériorité ou une postériorité) :
1. Feriez-vous un long séjour à Amsterdam ? Belle ville, n’est-ce pas? Fascinante? Voilà un adjective que je n’ai plus entendu depuis longtemps. Depuis que j’ai quitté Paris, justement, il y a cinq années de cela. (Camus La Chute) 2. « Mon cher ami, Je suis dans l’impossibilité de me rendre chez vous ; (un petit accident, sans gravité mais qui m’immobilise pour quelques jours). J’aurais cependant bien besoin de vous voir. Auriez-vous la bonté de monter mes six étages demain, ou après-demain au plus tard ? Excusez mon sans-gêne. C’est urgent. Votre très dévoué, Ulric Woldsmuth » (Roger Martin du Gard Jean Barois). 3. « Voilà, monsieur, toute l’histoire. Cornélius est mort. Vous êtes là. J’ai cru de mon devoir de vous instruire. Maintenant, vous connaissez bien les Malicroix. À vous de réfléchir et de décider. Tout est clair. » Il se tut. Je lui demandai : « Et les Rambard ? Y a-t-il encore des Rambard ? –Oui. Mais nous les avons écrasés. Ils sont ruinés. Des vachers, des simples vachers, voilà ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Ils braconnent souvent dans vos parages.» (Henri Bosco Malicroix). 4. GOETZ : Qu’est-ce que tu me propose ? NASTY : Tu garderas tes terres. GOETZ : Cela dépendra de ce que tu me proposes. NASTY : Si tu les gardes, elles peuvent nous servir de lieu d’asile et de lieu de rassemblement. Je m’établirai dans un de tes villages. D’ici, mes ordres rayonneront sur toute l’Allemagne, d’ici partira dans sept ans le signal de la guerre. Tu peux nous rendre des services inestimables. » (Jean Paul Sartre Le Diable et le Bon Dieu). 5. Notre chemin déboucha tout à coup sur une route beaucoup plus large, mais qui n’était pas mieux entretenue. « Nous sommes presque au rendez-vous, dit mon père. Ces platanes que tu vois là-bas, ce sont ceux des Quatre-Saisons. Et regardez ! » Dans l’herbe s’allongeaient d’immenses barres de fer, toutes rouillées. « Qu’est-ce que c’est ? demandai-je. –Des rails ! dit mon père. Les rails de la nouvelle ligne de Tramway. Il ne reste plus qu’à les mettre en place. » (Marcel Pagnol La Gloire de mon père)

5. Examinez les phrases suivante et identifiez les trois éléments essentiels de la logique de Reichenbach (E, R, S). Montrez quels sont les temps déictiques et quels sont les temps non déictiques:
1. Il était en train de réparer sa voiture quand Sophie arriva. 2. Quand tu as téléphoné je faisais mes bagages. 3. Je me rappelle que j’ai lu ce roman l’année passée. 4. J’espère qu’il viendra. 5. Nous supposons qu’ils vous aident. 6. Je me souviens que j’ai vu hier ton ami. 7. Tu sais qu’il arrivera demain. 8. Je croyais qu’il travaillait. 9. Tu nous annonces qu’elle peut faire seule ce travail. 10. Il estime que Marie est plus gentille que Valérie, sa cousine.

6. Distinguez dans les énoncés suivants les temps déictiques des temps non déictiques.  Transposez les énoncés non déictiques en énoncés déictiques et inversement :
1. Mon oncle me racontait que, dans son enfance, il avait vu des chasseurs ramener au village un grand sanglier qu’ils avaient tué. 2. À ce point, Paul déclara qu’il reviendrait dans peu de jours. 3. Je savais que Marguerite aimait François et j’imaginais qu’il le savait aussi. 4. Je croyais que tu dormais, c’est pourquoi j’ai pensé de te téléphoner dans l’après-midi. 5. Je ne savais pas que le problème avait était résolu, tu ne m’en as rien dit. 6. Il m’a confirmé qu’il avait réfléchi à ce que je lui avais dit et qu’il dirait au directeur qu’il acceptait ce travail. 7. Pourquoi n’as-tu pas dit à Corinne que tu veux la voir, tu sais bien qu’elle a de la sympathie pour toi. 8. J’espère qu’il a trouvé une place pour se garer. 9. Il se rappela qu’il n’avait pas salué les amis de son père et se dirigea vers eux. 10. J’ai eu l’impression que Paul voulait me dire quelque chose mais que l’arrivée de Marie l’en a empêché.
7. Analysez dans ce fragment (qui représente le commencement de « La Chute » de Camus) les éléments déictiques et les éléments anaphoriques :
Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l’estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais. À moins que vous ne m’autorisiez à plaider votre cause, il ne devinera pas que vous désiriez du genièvre. Voilà, j’ose espérer qu’il m’a compris ; ce hochement de tête doit signifier qu’il se rend à mes arguments. Il y va, en effet, il se hâte, avec une sage lenteur. (Camus La Chute)

8. Analysez les éléments déictiques et les éléments anaphoriques du fragment suivent, tiré d’un texte dramatique (le commencement de la pièce « Le Diable et le bon Dieu » de Jean Paul Sartre). Observez-vous dans le texte des différences dues au fait que, sur la scène, la situation communicative se déroule sous les yeux du spectateur ?
L’ARCHEVÊQUE (à la fenêtre): Viendra-t-il? Seigneur, le pouce de mes sujets a usé mon effigie sur mes pièces d’or et votre pouce terrible a usé mon visage : je ne suis plus qu’une ombre d’archevêque. Que la fin de ce jour m’apporte la nouvelle de ma défaite, on verra au travers de ma personne tant mon usure sera grande : et que feriez-vous, Seigneur, d’un ministre transparent? (Le serviteur entre.) C’est le colonel Linehart ? LE SERVITEUR: Non. C’est le banquier Foucre. Il demande … L’ARCHEVÊQUE: Tout à l’heure. (Un temps.) Que fait Linehart ? Il devrait être ici avec des nouvelles fraîches. (Un temps.) Parle-t-on de la bataille aux cuisines ? LE SERVITEUR : On ne parle que de cela, Monseigneur. L’ARCHEVÊQUE: Qu’en dit-on ? LE SERVITEUR: Que l’affaire est admirablement engagée, que Conrad est coincé entre le fleuve et la montagne, que … L’ARCHEVÊQUE : Je sais, je sais. Mais si l’on se bat, on peut être battu. LE SERVITEUR : Monseigneur … L’ARCHEVÊQUE : Va-t’en. (Sartre Le Diable et le Bon Dieu)

9. Quelle est la relation discursive entre les phrases ci-dessous ? Mettez en valeur le mécanisme d’ajournement.
« Salut ! crie Milan au passage. – Entrez donc boire un verre de gnôle, propose Auguste. – Je n’ai pas le temps», dit Milan. Mais il se détourne pour aller serrer la main d’Auguste. […] Auguste entre dans la maison, puis ressort avec deux verres de marc. Ils trinquent. « À la russe, » dit Milan. Et il vide le verre d’un seul coup. (Roger Vailland Les mauvais coups)

10. Relevez dans les fragments ci-dessous des emplois déictiques et des emplois anaphoriques des divers tiroirs :
Ronan entendit la voix d'Hervé, dans l'escalier. - Je ne resterai qu'une minute. Je vous le promet, madame. D'ailleurs, on m'attend.
Les pas s'arrêtent. Chuchotements. De temps en temps, la voix d'Hervé: «Oui... Bien sûr... Je comprends...» Elle doit se suspendre à son bras, l'accabler de recommandations. Enfin, la porte s'ouvre. Hervé se tient sur le seuil. Derrière lui, se dissimule à demi la frêle silhouette en deuil.
- Laisse-nous, maman. Je t'en prie. - Je sais ce que le médecin a dit. -Oui... Oui... Ça va. Ferme la porte. Elle obéit avec une lenteur qui traduit bien sa réprobation. Hervé serre la main de Ronan. - Tu as changé, dit Roman. Tu deviens gros, ma parole. Quand on s'est vus la dernière fois... Voyons.... Ça doit faire neuf ans, hein?... À peu près. Assieds-toi. Enlève ton manteau. - Je ne veux pas rester longtemps. - Ah! commence pas! Ce n'est pas ma mère qui décide, tu sais. Assieds-toi. Et surtout ne me parle pas de ma captivité.
Hervé retire son léger pardessus de demi-saison. Il porte en dessous un tweed élégant. Ronan l'observe d'un coup d'œil vif: au poignet, la montre en or; à l'annulaire, une grosse chevalière. La cravate de grande marque. Les attributs de la réussite. - Tu n'inspires pas la pitié, reprend Ronan. Ça marche, les affaires? - Pas trop mal. - Explique. Ça m'amuse.
Ronan a retrouvé le ton d'autrefois, mi-enjoué, mi-sarcastique; et Hervé se soumet, avec un petit sourire qui signifie: «Je veux bien jouer à ce jeux, mais pas trop longtemps!»
- C'est tout simple, dit-il. Après la mort de mon père, j'ai créé, à côté de l'entreprise de déménagement, une entreprise de transport. - Quels transports, par exemple? - Tout... Le fuel.... la marée... Je couvre non seulement la Bretagne, mais la Vendée, une partie de la Normandie, J'ai même un bureau à Paris. - Fichtre! dit Roman. Tu es ce qu'on appelle un homme arrivé. - J'ai travaillé. - Je n'en doute pas. (Boileau-Narcejac, Les Intouchables)
11. Identifiez et analysez les éléments qui réfèrent à l’espace, faisant la distinction entre les spatiaux déictiques et les spatiaux anaphoriques :
Hervé prend place dans la voiture et, rageusement, claque la portière. Yvette se remaquille. - […] C'est ça que tu appelles trois minutes? Elle parle du bout des lèvres, tortillant sa bouche devant son miroir. - Et en plus, ajout-t-elle, tu as l'air furieux. Hervé ne répond pas. Il démarre sèchement, se dirige vers la place de la gare, tisonnant ses vitesses, doublant sans précaution. - Doucement! proteste Yvette. - Excuse-moi, dit-il. […]
Il ralentit, se range adroitement devant le Du Guesclin, aide la jeune femme à sortir. Le chasseur leur ouvre la porte. Sourire complice. Hervé est un familier de la maison. Le maître d'hôtel, empressé, leur indique une table un peu à l'écart. - Raconte. Elle se penche vers lui, câline et émoustillée [= animée]. - Raconte vite. - Garçon, appelle Hervé, deux martinis. Le garçon apporte les martinis. Hervé lève son verre, le regarde pensivement comme s'il consultait une boule de cristal. […] Le maître d'hôtel leur tend le menu, s'apprête à écrire. - Choisis, dit Yvette. Hervé, pressé de reprendre le fil de ses confidences, commande des huîtres, deux soles et une bouteille de muscadet. (Boileau-Narcejac Les Intouchables)

12. Exercice récapitulatif. Analysez tous les indexicaux de personne, temps et espace du texte suivant; distinguez les emplois déictiques des emplois non déictiques :
Maigret tendit machinalement la main pour saisir le combiné, tout en ouvrant les yeux et en se mettant sur son séant. Mme Maigret, elle aussi, était assise dans le lit chaud, et la lampe de chevet, de son côté, répandait une lumière douce et intime. - Allô !...
Il faillit, comme dans son rêve, répéter : « Qui est-ce ? » - Maigret ?... Ici, Pardon...
Le commissaire parvenait à voir l'heure au réveille-matin, sur la table de nuit de sa femme. Il était une heure et demie. Ils avaient quitté les Pardon peu après onze heures, après leur dîner mensuel qui consistait, cette fois, en une savoureuse épaule de mouton farcie.
- Oui... J'écoute... - Je m'excuse de vous tirer de votre premier sommeil... Il vient de se produire, ici, un événement que je crois assez grave et qui est de votre ressort...
Il y avait plus de dix ans maintenant que les Maigret et les Pardon étaient amis, qu'ils dînaient l'un chez l'autre une fois par mois, et pourtant les deux hommes n'avaient jamais eu l'idée de se tutoyer.
- Je vous écoute. Pardon... Continuez... La voix, à l'autre bout du fil, était inquiète, embarrassée. - Je pense qu'il vaudrait mieux que vous veniez me voir... Vous comprendriez mieux la situation... - J'espère qu'il n'y a pas eu d'accident ? Une hésitation. - Non... Pas exactement, mais je suis inquiet... - Votre femme va bien ?... - Oui... Elle est en train de nous préparer du café... Mme Maigret essayait, d'après les répliques de son mari, de deviner ce qui se passait, et le regardait d'un air interrogateur. - Je viens tout de suite... Il raccrocha. (Simenon, Maigret et l’affaire Nahour)
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II. L'implicature Conversationnelle

1. Introduction

Dans ce chapitre, nous allons présenter l’explication offerte par la pragmatique pour comprendre comment on arrive à s'entendre au cours des conversations au delà du sens conventionnel des expressions linguistiques énoncées. Soit l’exemple suivant:

(1) A: Quelle heure est-il?
B: Le laitier vient de passer.

Ce type de conversation est assez fréquent. Si on considère le sens littéral, le personnage B n’a pas répondu à la question du personnage A. Au niveau sémantique, les deux phrases peuvent être paraphrasées de la manière suivante:

(2) A: Es-tu en mesure de me dire l'heure?
B: Le laitier est passé à un moment qui précède le moment de l'énonciation.

Cependant au niveau pragmatique on peut considérer que B a répondu à la demande de A, si A fait une certaine déduction. Voici l’explication pragmatique, où la partie en italique représente les déductions (les implicatures) des deux locuteurs:

(3) A: Es-tu en mesure de me dire l'heure dans la manière conventionnelle indiquée par l'horloge, et si tu peux le faire, je te prie de me le dire.
B: Je ne sais pas en ce moment l'heure exacte, mais je peux te donner une information de laquelle tu peux la déduire approximativement, c'est-à-dire que le laitier vient de passer. Il passe tous les jours à la même heure, 9 h du matin.

2. La théorie de Grice

Paul Grice (1979) est l’auteur d'une théorie sur la manière dans laquelle on emploie le langage, théorie énoncée sous la forme de ‘maximes’. La théorie pragmatique de Grice est définie par trois principes:
(i) le principe de la signification naturelle: comprendre un énoncé revient pour le destinataire à la reconnaissance de l’intention du locuteur;
(ii) le principe de coopération: les inférences que tire le destinataire sont le résultat de l’hypothèse que le locuteur coopère, c’est-à-dire participe à la conversation d’une manière efficace, raisonnable et coopérative;
(iii) le principe du rasoir d’Occam* modifié: ce principe méthodologique suppose que les expressions de la langue n’ont pas une multiplicité de significations et recommande de ne pas les multiplier au-delà de ce qui est nécessaire. (Moescheler & Auchelin 1997)

2 .1. La signification non naturelle
Grice a essayé à répondre à la question suivante: comment le destinataire peut-il récupérer l’intention du locuteur, son vouloir-dire? Un énoncé ne signifie pas naturellement l’intention du locuteur: le locuteur L en énonçant l’énoncé E, communique une proposition P. Le destinataire doit récupérer le vouloir-dire du locuteur, qui n’est pas exprimé explicitement dans l’énoncé. La signification non naturelle a été définie de la manière suivante par Moescheler & Auchlin 1997:165
Dire qu’un locuteur L a voulu signifier quelque chose par X, c’est-à-dire que L a eu l’intention, en énonçant X, de produire un effet sur l’auditeur A grâce à la reconnaissance par A de cette intention.
On doit savoir comment le destinataire s’y prend pour récupérer cette intention. L’hypothèse de Grice est qu’il y parvient par la voie du principe de coopération et des maximes de conversation. Grice a adopté la forme des maximes parce qu’il caractérise l’éthique* de la communication sous-jacente aux échanges entre les locuteurs. Les énoncés de signifient pas seulement en vertu des seules conventions linguistiques, mais aussi par un ensemble de mécanismes sémantiques liés au contexte.

2.2. Principe de coopération et maximes conversationnelles
Grice part de l’hypothèse que dans la communication en général et dans la conversation en particulier, les locuteurs adoptent des comportements verbaux coopératifs, dans le sens qu’ils coopèrent à la réussite de la conversation. Les interférences du destinataire se basent sur cette présomption de coopération. Le principe de coopération est l’expression d’une conduite rationnelle: pour communiquer les participants à l’acte de communication doivent collaborer.
Grice a formulé le principe de coopération, base de toute communication, auquel il ajoute les maximes conversationnelles, qui relèvent des catégories kantiennes de quantité, de qualité, de relation et de modalité (ou manière), définies sous la forme de règles, de la manière suivante:

Principe de coopération:
Que votre contribution à la conversation soit, au moment où elle intervient, telle que le requiert l’objectif ou la direction acceptée de l’échange verbal dans lequel vous êtes engagé (votre doit être donnée dans le moment opportun, dans les buts ou dans la direction du discours dans lequel vous êtes impliqués).

Pour la formulation des maximes, Grice fait référence explicite à Kant (Critique de la raison pure). On les appelle ‘maximes de conversation’, mais leur valeur est plus générale, étant applicables non seulement à la communication, en général, mais aussi à toute activité humaine impliquant la collaboration entre plusieurs personne. (v. Paveau et Sarfati 2003, Auchlin et Moescher 1997). Voici les quatre maximes de Grice :

Maxime de quantité
1. votre information doit contenir autant d’information que nécessaire (informativité);
2. votre information ne doit par contenir plus d’information que nécessaire (exhaustivité).

Maxime de qualité ou de véridicité (sincérité)
Que votre contribution soit véridique:
1. n’affirmez que ce que vous croyez être faux;
2. n'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves.

Maxime de relation (de pertinence)
Parlez à propos, soyez pertinents.

Maxime de manière (intelligibilité)
Soyez clair et en particulier:
1. évitez de vous exprimer avec obscurité;
2. évitez d’être ambigu;
3. soyez bref;
4. soyez ordonné (c'est-à-dire procédez par ordre).

Pour voir de quelle manière fonctionne le principe de coopération, examinons le dialogue suivant:

(1) A: Charles, où est-il?
B: Il y a une Renault jaune devant la maison d'Anne.

Il est possible de l’interpréter ce dialogue essentiellement de deux manières: (i) la réponse de B peut être considérée comme non-coopérative. Dans ce cas, B change le sujet du discours (parce qu’il n’aime pas le sujet, parce qu’il voit A inquiet et veut changer le cours des pensées de celui-ci, etc.); (ii) si A considère la réponse de B coopérative, alors il doit se demander quel rapport pourrait exister entre le lieu où se trouve Charles et celui où se trouve la voiture jaune. Si A sait que Charles a une Renault jaune, alors il déduit que B lui suggère qu’il soit possible que Charles se trouve chez Anne. On dira que le locuteur a implicité que Charles a une Renault jaune.
Nous observons que le personnage A a dû faire des inférences* pour comprendre ce que B a voulu lui transmettre.

Les inférences faites pour conserver l'axiome de coopération sont appelées par Grice implicatures conversationnelles.

2.3. Le Principe du rasoir d’Occam modifié
Grice 1979 a adopté en plus du principe de coopération et des maximes conversationnelles un principe méthodologique que Moescheler et Auchlin 1997 appellent ‘le principe du rasoir d’Occam modifié’ qui est formulé ainsi:
Ne multipliez pas plus qu’il n’est requis les significations linguistiques.
Nous savons qu’une des difficultés pour la description des signifiés consiste dans le fait qu’il existe un nombre très petit de mots monosémiques (le plus souvent des mots appartenant aux vocabulaires techniques). Il en résulte que les mots sont, en grande majorité, polysémiques. En plus, il est difficile d’établir le nombre exact de sens. Il suffit de comparer plusieurs dictionnaires monolingues (en français des dictionnaires comme Larousse, Robert, Littré, etc.) pour voir que chaque auteur choisit un nombre différent de sens et d’acceptions pour le même mot polysémique.
Le principe du rasoir d’Occam dérive du fait que Grice considère que la variation des significations des éléments linguistiques n’est pas une question de code linguistique, mais d’usage. Ce principe méthodologique a eu des conséquences importantes: d’une part il a conduit à une simplification des descriptions sémantiques, réduites à des formes minimales, de l’autre il a permis la fondation d’un type d’approche nouveau en linguistique qu’on appelle les théories de l’univocité (en opposition directe avec les théories de l’ambiguïté qui ont dominé la sémantique dans les dernières décennies). Conformément aux théories de l’univocité, on attribue une signification minimale à une expression, et on dérive pragmatiquement (par la voie d’une maxime de conversation) sa signification dans tel ou tel usage. On appelle une telle signification une implicature.

3. Implicatures conversationnelles et conventionnelles

Les pragmaticiens ont classifié les significations communiquées par un locuteur en deux grandes catégories: celle des implicatures conversationnelles et celle des implicatures conventionnelles.

3.1. Les implicatures conversationnelles
Les implicatures conversationnelles résultent de l’application des maximes conversationnelles. C’est la partie centrale du modèle gricéen, représentant la grande innovation de la théorie: interprétation d’un énoncé signifie l’accomplissement

« […] interpréter un énoncé revient à opérer des inférences non démonstratives sur la base du principes et des règles pragmatiques universelles »

3.1.1. La découverte des implicatures
Si le locuteur, basée sur l’une ou l’autre maxime, infère une proposition quelconque, on dira qu’il a tiré de l’énoncé du locuteur une implicature conversationnelle. Pour arriver au contenu de l’implicature conversationnelle, le locuteur doit faire une inférence, selon un schéma général du type suivant (Moeschler et Auchlin 1997: 167):

1. Le locuteur L a dit P.
2. Le destinataire D n’a pas raison de supposer que L n’observe pas les maximes conversationnelles ou du moins le principe de coopération.
3. Supposer que L respecte le principe de coopération et les maximes implique que L pense Q.
4. L sait (et sait que D sait que L sait) que D comprend qu’il est nécessaire de supposer que L pense Q.
5. L n’a rien fait pour empêcher D à penser Q.
6. L veut donc que D pense Q.
7. Donc L implique Q.

Le passage de P à Q n’est pas le résultat d’une contextualisation, mais le résultat de l’application des maximes conversationnelles.
La récupération d’une implicature conversationnelle est le résultat d’une inférence non démonstrative gouvernée par les règles. Rappelons-nous qu’une inférence non démonstrative ne garantit pas la vérité de ses conclusions étant donné la vérité des prémisses. Cette propriété des implicature a été nommée propriété anticontextualiste et est considérée comme un point original de la thèse de Grice (Moeschler et Auchlin 1997: 168).

3.1.2. Utilisation et exploitation des maximes
Grice a montré que non seulement le respect des maximes conversationnelles déclenche une implicature, mais aussi sa violation ostensible - fait considéré, aussi, comme très original. Si le locuteur respecte une ou plusieurs maximes, on parle des implicatures standard ou de leur utilisation; si une ou plusieurs maximes ne sont pas respectées, on parle d'exploitation ou d'outrage.

Utilisation des maximes conversationnelles (les maximes sont respectées)
Soit l’exemple (1):

(1) A: Je suis en panne d’essence.
B: Il y a un pompiste au coin de la rue.

Si A suppose que B respecte le principe de coopération, A infère l’idée que l’information fournie par B est pertinente; donc A déduira que la pompe est ouverte et qu’il y trouvera, probablement, de l’essence.
Le respect de la maxime de quantité est illustré par (2), qui implique (3):

(2) Le drapeau est blanc.
(3) Le drapeau est entièrement blanc.

Le destinataire suppose que le locuteur a respecté la maxime de quantité, notamment qu’il a donné l’information la plus forte: si le drapeau était blanc et, disons, rouge, le locuteur aurait dû le dire. Donc, ne disant (2), le locuteur dit que le drapeau n’a aucune autre couleur en plus, donc (2) implique (implicature standard) (3). Cette implicature n’est pas communiquée par (4), par conséquent (3) ne peut pas être une implication de (4). Par contre, (4) implicite (5):

(4) Le drapeau est blanc et noir.
(5) a. Le drapeau est partiellement blanc.
b. Le drapeau est partiellement noir.

L’exemple (7) illustrera une utilisation de la maxime «soyez ordonné». La conjonction et peut avoir le sens de la conjonction logique, c’est-à-dire elle exprime le fait que la phrase soit vraie si les deux propositions liées par cette conjonction sont vraies; l’ordre d’occurrence des propositions n’est pas significatif:

(6) a. La capitale de la Grande Bretagne est Londres et la capitale de la France est Paris.

La phrase est vraie si les deux propositions qui la forment sont vraies, c’est-à-dire si Londres est vraiment la capitale de la Grande Bretagne et Paris celle de la France. L’ordre n’est pas important, dans le sens que la valeur de vérité de la phrase ne change pas: (6b) aura les même conditions de vérité que (6a)

(6) b. La capitale de la France est Paris et la capitale de la Grande Bretagne est Londres.

Un autre emploi de la conjonction et peut être illustré par l’exemple suivant:

(7) a. Jean monta dans sa voiture et il se dirigea vers le village.

Dans (7) le rôle de la conjonction et n’est pas entièrement identique à celui de (6), parce que, si on change l’ordre des propositions, même en respectant les règles anaphoriques, on obtient un énoncé bizarre:

(7) b. ? Jean se dirigea vers le village et il monta dans sa voiture.

Dans (7) et a un sens temporel et il correspond plutôt à une implicature conversationnelle:

(7) c. Jean monta dans sa voiture et ensuite il se dirigea vers le village.

Donc, l’une des applications de la maxime conversationnelle «soyez ordonné» oblige le locuteur de présenter les phrases qui décrivent une suite d’événements dans l’ordre dans lequel ces événements se produisent.

Exploitation des maximes conversationnelles (les maximes ne sont pas respectées)
Il existe plusieurs situations où le locuteur exploite une maxime conversationnelle, c’est-à-dire la viole manifestement.
Le locuteur peut se trouver dans la situation de violer la maxime de quantité pour ne pas violer la maxime de qualité. Soit le dialogue:

(8) A: Où habite Georges?
B: Quelque part dans le midi de la France.

Évidemment, la réponse de B ne respecte pas la maxime de quantité, parce qu’elle ne contient pas les informations requises (l’adresse de George, donc ville, rue, numéro de la maison où il demeure). Toutefois, en vertu du principe de coopération, on suppose que B a donné toutes les informations dont il dispose. En donnant une information plus précise, qui satisferait la maxime de quantité, B prendrait le risque de violer la deuxième maxime de qualité, celle qui interdit de donner des informations dont on n’est pas sûr.
D’autres exemples correspondent à la violation de la maxime de quantité. Ce sont des énoncés tautologiques, du type

(9) La guerre est la guerre.
(10) Charles viendra ou bien il ne viendra pas.
(11) S'il le fait, il le fait.

Les énoncés tautologiques sont définis en logique comme des énoncés toujours vrais. En apparence, ces énoncés ne sont pas assez informatifs, donc ils semblent ne pas respecter la maxime de quantité, qui demande au locuteur de porter des informations nouvelles. Pour maintenir le principe de coopération on doit faire des inférences porteuses d'information. L'énoncé (9) pourrait être interprété comme "à la guerre, il arrive des choses terribles, c'est sa nature, on a beau déplorer ce désastre particulier"; dans le cas de (10) le locuteur peut impliquer quelque chose comme: "calme-toi, tu ne dois pas te faire des soucis, s'il vient ou s'il ne vient pas, nous ne pouvons rien faire rien" et, dans le cas de (11): "cela ne nous concerne pas".
Un autre type d’exploitation des maximes, qui correspondent à l’exploitation de la première maxime de qualité: le locuteur doit affirmer des choses vraies. Cependant, parfois, le locuteur prononce des énoncés littéralement faux: ce faisant, il communique à travers une métaphore, une implicature conversationnelle. Par exemple, en disant:

(12) La reine Victoria était une femme de fer.

un locuteur dit une fausseté. Le récepteur doit interpréter cette phrase s’il considère que le locuteur observe le principe de coopération, donc qu’il lui transmet quelque chose. L'interprétation plus directe est que, sans avoir de fait toutes les propriétés qui définissent le fer, la reine Victoria en possédait seulement quelques-unes, comme la dureté, la résistance, l'inflexibilité ou la durabilité. Les propriétés qu'on attribue à la reine dans l'énoncé (12) dépendent, au moins en partie, du contexte d'énonciation: prononcée par un admirateur, la phrase peut être un éloge qui souligne l'intégrité et la résistance, articulée par un détracteur elle peut être une diffamation, qui met l'accent sur le manque de flexibilité, de sensibilité ou sur la belligérance de cette reine.
Grice considère que la plupart des tropes (métaphore, ironie, litote) sont des exploitations de la première maxime conversationnelle, et donc des implicatures conversationnelles.

3.1.3. Implicatures généralisées et particulières
Une autre distinction regarde les implicature conversationnelles généralisées, qui sont celles qui se constituent sans avoir besoin d'un contexte particulier; ces contextes particuliers sont, en revanche, requis par les implicatures conversationnelles particularisées. Toutes les implicatures conversationnelles examinées auparavant ont une caractéristique précise: elles ne sont pas liées à une expression linguistique, mais à un contexte. Ce sont des implicatures conversationnelles particulières. Par exemple, on peut prendre un exemple de la métaphore. Un locuteur peut employer la phrase

(13) Sophie est un bloc de glace.

pour dire que Sophie est une personne que rien n’émeut. C’est une implicature conversationnelle particulière, liée au syntagme bloc de glace. Le locuteur pourrait exprimer le même concept à l’aide d’une expression sémantiquement très voisine. Il pourrait, par exemple, dire

(14) Sophie est un glaçon.

Grice a montré qu’il existe des implicatures conversationnelles généralisées, liées à la forme linguistique et qui se constituent sans avoir besoin d'un contexte particulier. Par exemple Grice observe qu'en général quand je dis:

(15) a. Je suis entré dans une maison

on suppose que cela implique

(16) La maison n'était pas la mienne.

Il semble donc qu'il existe une implicature conversationnelle généralisée de l'expression une F avec l'assomption que la F citée n'est pas dans un rapport étroit avec le locuteur. Autrement le locuteur aurait dit
(15) b. Je suis entré chez moi / dans ma maison.

De même le quantificateur quelques X implique «pas tous les X»; on dira que (17) implicite de manière quantitative (18):

(17) Quelques élèves sont sages.
(18) Tous les élèves ne sont pas sages.

Moeschler et Auchlin 1997: 169 observent que (18) n’est pas une implication sémantique de (17): toutes les situations dans lesquelles (17) est vraie ne garantissent pas la vérité de (18), comme le montre (19), qui n’est pas un énoncé contradictoire:

(19) Quelques élèves, en fait tous, sont sages.

Cet exemple conforme une propriété des implicatures conversationnelles: elles ne sont pas des aspects vériconditionnels du sens, dans le sens qu’elles peuvent être annulées sans produire de contradiction.

3.2. Les implicatures conventionnelles
À côté des implicatures conversationnelles (généralisées et particulières), Grice ajoute une troisième catégorie d’implicature, qu’il nomme implicature conventionnelle.
Les implicatures conventionnelles ressemblent aux implicatures conversationnelles généralisées dans le sens qu’elles aussi sont déclenchées par les constructions linguistiques. La différence consiste dans le fait que les implicatures conversationnelles généralisées sont liées au sens de la construction, tandis que les implicatures conventionnelles sont liées à la forme de la construction. À cause de cette caractéristique, les implicatures conventionnelles sont détachables: on dit qu’une implicature est détachable si l’on peut trouver une expression qui a les mêmes conditions de vérité sans communiquer l’implicature. Une implicature non détachable est associée au sens de l’expression, alors qu’une implicature détachables est associée à sa forme. Soient les exemples suivants:

(20) Max n’a pas réussi à atteindre le sommet.
(21) Max n’a pas atteint le sommet.
(22) Max a essayé d’atteindre le sommet.

(20) présente les mêmes conditions de vérité que (21), mais implicite conventionnellement (22), ce qui n’est pas le cas pour (21). L’implicature conventionnelle (22) est donc détachable.
Une autre propriété des implicatures conventionnelles est celle de ne pas pouvoir être annulées, à la différence des implicatures conversationnelles qui peuvent être annulées. Si on annule une implicature conventionnelle on produit des énoncés contradictoires. Un exemple est constitué par l’adverbe même.

(23) Même Max aime Marie.
(24) Max aime Marie.

Les énoncés (23) et (24) ont les mêmes conditions de vérité, dans le sens que (24) et vraie si et seulement si (23) est vraie. Toutefois (23) contient des informations sémantiques supplémentaires par rapport à (24):

(25) a. D’autres personnes que Max aiment Marie
b. Parmi ces personnes, Max est le moins susceptible de l’aimer.

Il en résulte que (23) implique conventionnellement (25) et ces implicatures ne sont pas annulables, car, si on l'annule, on aboutit à une contradiction:

(26) ?? Même Max aime Marie, mais personne d’autre ne l’aime.
3.3. Les critères des implicatures
Les types d’implicatures présentées ci-dessus (conversationnelles et conventionnelles) se distinguent par certains critères. À part la détachabilité et l’annulabilité que nous avons examinées, Grice suggère d’autres critères:
(i) calculabilité: les implicatures conversationnelles sont calculables, dans le sens qu’elles sont produites par une procédure de déclenchement; les implicatures conventionnelles ne sont pas calculables parce qu’elles sont tirées automatiquement par la forme linguistique donnée;
(ii) conventionalité: par définition les implicatures conversationnelles ne sont pas conventionnelles, parce qu’elles sont produites du contexte; les implicatures conventionnelles sont appelées ainsi justement parce qu’elles sont conventionnelles. c’est-à-dire produite par la forme conventionnelle de l’expression linguistique;
(iii) dépendance de l’énonciation: les implicatures conversationnelles sont dépendantes de l’énonciation, du fait qu’une certaine phrase est prononcée dans un contexte extralinguistique donnée; en revanche, l’implicature conversationnelles est associée à une forme qui détermine sa signification;
(iv) détermination: les implicatures conventionnelles sont complètement déterminée parce qu’elles font partie de la signification de l’expression; les implicatures conversationnelles sont plus ou moins déterminées: par exemple les métaphores, selon leur degré de créativité, sont plus ou moins déterminées.
Le tableau suivant met en évidence les différences entre les deux types d’implicatures:


IMPLICATURES CONVERSATIONNELLESIMPLICATURES CONVENTIONNELLEScalculables non calculablesannulablesnon annulablesnon détachablesdétachablesnon conventionnellesconventionnellesdépendantes de l’énonciationindépendantes de l’énonciationindéterminéesdéterminées

4. Développements post gricéens

La théorie de Grice a constitué le point de départ d’une longue discussion sur la transmission de la signification pragmatique. Ces discussions ont conduit à une révision des maximes.
Les quatre maximes gricéennes n’ont pas la même importance dans la constitution des implicatures. La Maxime de manière regarde surtout l’auditeur potentiel, la maxime de véridicité ne produit pas d’implicatures, à part les énoncés ironiques. Il en résulte que les implicatures sont produites surtout par la Maxime de quantité et la Maxime de pertinence.
Les Maximes et quantité et de pertinence ne constituent pas des principe séparés et indépendants, car pour respecter la Maxime de quantité on doit savoir quelle est la quantité d’informations adéquates, pour ne pas donner ni trop, ni trop peu d’informations. Si donne trop d’informations, il est clair qu’une partie de ces informations ne sont pas pertinentes. Et le locuteur donne trop peu d’informations quand il un certain volume de données pertinentes ne sont pas fournie à l’interlocuteur. Il en résulte que ces deux Maximes (Quantité et Pertinence) sont interdépendantes.

4.1. La contribution de Laurence Horn
Une première contribution de Laurence Horn regarde un type d’implicatures, qu’il a nommé ‘implicatures scalaires’ (= se situant sur une ‘échelle’). Les implicatures scalaires peuvent être mis en relation avec les adjectifs graduels, ayant la capacité d’indiquer divers intensités ou quantités, d’un minimum à un maximum. Quand on fait une affirmation, elle peut être forte, impliquant toutes les entités se trouvant dans la sphère référentielle du substantif, ou faible, contenant seulement quelques-uns de ces entités :

(1) (faible) ( quelques, la plupart, tous ( (fort)(

Si on pose la question : quels ont été les résultats obtenus par les étudiants à l’examen oral? on peut obtenir les réponses suivantes :

(2) a. La plupart des étudiants ont été reçus.
implicature : Une partie des étudiants ont été recalés (= pas tous ont été reçus).

b. Quelques étudiants ont été reçus.
implicature : Une partie des étudiants ont été recalés (= pas tous ont été reçus)
implicature : La plupart des étudiants n’ont pas été reçus / ont été recalés.

c. Deux ou trois se sont présentés très bien.
implicature : Seulement deux ou trois se sont présentés bien (et pas plus ).

Cette échelle de la force informationnelle relative des expressions peut être définie aussi en termes d’implications : ‘Tous les étudiants ont été reçus à l’examen’ implique ‘La majorité des étudiants ont été reçus à l’examen’ qui, a sont tour, implique ‘Quelques étudiants ont été reçus à l’examen’, mais pas vice-versa.
Il existe aussi des implicatures scalaires du type ‘pas plus de ce qu’on a affirmé’:

(3) Il a obtenu le minimum (de points nécessaires) à cet examen.
implicature : Il n’a pas fait mieux qu’obtenir un minimum de points à l’examen.
Échelle possible: (mauvaise note, bonne note, une note excellente(

(4) Il fait assez frais
implicature : Il ne fait pas chaud.
Échelle possible: (chaud, torride, agréable(

Laurence Horn (1984) a révisé aussi la théorie de Grice, en réduisant les quatre maximes à deux. Il a eu comme point de départ l’idée que le langage humain est le résultat d’une tension qui existe entre coût et bénéfice, c’est-à-dire entre économie et rendement. Le grand linguiste français André Martinet avait déjà montré que le code linguistique fonctionne selon le principe de l’effort minimal, c’est-à-dire les locuteurs essaient de transmettre le maximum d’information avec un minimum d’éléments. Ce phénomène explique pourquoi tous les mots fréquents sont brefs ; plus encore, si un élément linguistique devient fréquent, il devient plus court (v. Martinet 1960).
Horn a observé que la Maxime de quantité est lié à cette propriété, non seulement des codes, mais de toute activité humaine, donc de la communication aussi : la première clause de cette maxime établit la limite inférieure (‘votre information doit contenir autant d’information que nécessaire’), la deuxième la limite supérieure (« votre information ne doit par contenir plus d’information que nécessaire’) de toute acte de communication économique et ayant un bon rendement. Car, si la première clause n’est par respecté, la communication est économique (l’effort pour la transmettre est moindre) mais il n’est pas efficace (on n’a pas transmis la quantité d’information nécessaire); si on ne respecte pas la deuxième clause, l’effet est contraire: on transmet une grande quantité d’information (le message est efficace) mais l’effort nécessaire pour le faire est plus grand que nécessaire (la transmission du message a un coût trop élevé).
Horn reformule les maximes de Grice : la Maxime de qualité est une règle d’arrière-plan, donc une règle implicite à la communication. Il a reformulé les trois autres maximes sous la forme de deux principes, formulés d’une manière moins stricte : le Principe-Q (de ‘quantité’) et le Principe-P (de ‘pertinence’).

Principe-Q
Votre information doit être SUFFISANTE.
Énoncez toutes les informations vous pouvez !

Principe-P
Votre information doit être NÉCESSAIRE
N’énoncez pas plus de ce que vous devez (prenant en considération Q)

Le Principe-Q réunit la première clause de la Maxime de quantité (‘votre information doit contenir autant d’information que nécessaire’) et les deux premières clauses de la Maxime de manière (‘évitez de vous exprimer avec obscurité; évitez d’être ambigu’). Le Principe-P groupe la Maxime de relation (‘parlez à propos, soyez pertinents’), la deuxième clause de la Maxime de quantité (‘votre information ne doit pas contenir plus d’information que nécessaire’), et les deux dernières clauses de la Maxime de manière (‘soyez bref; soyez ordonné’) (v. Kearns 2000 : 262-263).

Les Implicatures-Q
Considérant que le Principe-Q est respecté, l’auditeur considère que le locuteur a formulé le plus grand nombre de proposition fournissant des informations dans les circonstances spécifiques. Étant un principe très proche de la Maxime de quantité, les implicatures scalaires sont un exemple d’Implicatures-Q :

(5) Il est possible qu’il soit élu.
Implicature : Ce n’est pas certain qu’il soit élu.
(6) Jean est tout aussi grand que Pierre.
Implicature : Jean n’est pas plus grand que Pierre.

Les Implicatures-P:
Le Principe-P ordonne au locuteur de ne dire pas plus du nécessaire. Si on suppose que le principe-P ait été respecté, on produit des implicatures incluant des mécanismes à travers lesquels le locuteur suggère des informations :

(7) Jean n’est pas très intelligent.
Implicature : Jean est assez borné.
(8) Victor doit aller au petit coin.
Implicature : Victor doit aller aux toilettes.
(9) Ce film n’est pas du tout mauvais.
Implicature : Ce film est très bon.

À propos de l’exemple (9), Horn a établi les séries :

(10) pas du tout mauvais (très bon)
pas mauvais (assez bon)
pas trop mauvais (bon)
pas trop bon (assez mauvais)
pas bon (mauvais)

Une catégorie importante des Implicatures-P est représentée par l’application d’une règle que les grammaires génératives* appelle ‘la montée de la négation’ :

(11) a. Je ne pense pas que Jean est/ soit parti en voyage.
b. Je pense que Jean n’est pas parti en voyage.
(12) a. Je n’imagine pas que son prix baisse.
b. J’imagine que son prix ne baisse pas.
(13) a. Je ne m’attends pas à le rencontrer demain.
b. Je m’attends à ne pas le rencontrer demain.

Les propositions de a sont le résultat de la montée de la négation. Textuellement parlant, la négation aurait dû s’appliquer au verbe de la principale, donc ne pas penser, ne pas imaginer, ne pas s’attendre. Par exemple, la proposition (12) devrait exprimer l’idée que le locuteur manque d’imagination, et l'opinion que ‘les prix sont en trains de baisser’ semble incompatible avec cette manque, qui devrait se concrétiser dans une absence d’opinion sur les prix. En réalité ces propositions sont interprétées comme la négation de la subordonnée, ce qui explique les fait que les propositions de (a) et celles de (b) ont la même interprétation. Pour cette raison, dans la grammaire générative les propositions de (a) sont le résultat d’une transformation appliquée aux propositions de (b) qui conduit à une ‘montée’ le la négation (du niveau de la subordonnée au niveau de la principale). Horn a observé que, comme pour les implicatures scalaires, les propositions avec montée de la négation sont plu fortes que celles sans montée de négation :

(14) Je ne pense pas que Jean est/ soit parti en voyage.
Interprétation avec montée de la négation :
a. ‘J’ai la pensée ‘‘Jean n’est pas parti en voyage’’ ’
Interprétation sans montée
b. Je pense que Jean n’est pas parti en voyage.
(15) a. Je n’imagine pas que le prix de ce livre baisse.
b. J’imagine que le prix de ce livre ne baisse pas.
(16) a. Je ne m’attends pas à le rencontrer demain.
b. Je m’attends à ne pas le rencontrer demain.

Dans chaque exemple, (a) implique (b), mais (b) n’implique pas (a). Par exemple l’absence de la pensée que Jean est parti en voyage n’implique pas que j’ai la pensée qu’il n’est pas parti en voyage. Il est bien possible de n’avoir aucune pensée à propos de ce sujet. Pour Horn, le sens littéral de ces propositions consiste dans le fait que l’interprétation de la négation non montée est cohérente avec l’ordre des mots dans la proposition. L’interprétation de la proposition avec montée de la négation est une implicature P, renforçant ce qui a été dit.
Donc, le système de Horn est basé sur deux principes, proches des deux clauses de la Maxime de Quantité de Grice. Les deux clauses tendent à produire des effets opposés. Le respect de cette maxime garantit que le locuteur donne une quantité suffisante d’informations. L’auditeur qui suppose que le Principe Q a été respecté est conduit à supposer l’implicature ‘pas plus de ce qui a été dit’. Le respect du Principe P garantit que le locuteur ne donnera pas des détails inutiles ou des choses qui sont évidentes et facilement récupérables. L’auditeur qui suppose que le Principe P a été respecté est porté à déduire que l’implicature ‘au moins tant que j’ai dit et plus’ a été respectée aussi.
5. Révision
Après avoir étudié le texte de cette conférence, répondez aux questions suivantes:
1. Enumérez et expliquer les principes de Grice (le principe de la signification naturelle, le principe de coopération, le principe du rasoir d’Occam modifié)
2. Quel est le principe de la signification non-naturelle?
3. Quelles sont les maximes conversationnelles?
4. Quelles sont
a) les implicatures conversationnelles (définition, découverte, utilisation et exploitation des maximes)? Définissez les implicatures généralisées et particulières;
b) les implicatures conventionnelles et leurs propriétés?
5. Les critères pour identifier les implicatures.
6. Quelles sont les principales contributions de Laurence Horn au développement de la théorie de la conversation ?
7. Relevez les éléments principaux de la théorie de la pertinence.
6. Exercices
1. Lisez attentivement le dialogue suivant et expliquez la manière dans laquelle les Maximes de Grice sont impliquées :
ADAM: Peux-tu m’aider à monter cette malle ? PAUL : Oh ! Mon cours de français commence dans une demi heure. ADAM: Je me demande si Victor est chez lui. PAUL : La Volkswagen est devant la maison. ADAM : Crois-tu que je le dérange si je lui demande de m’aider ? PAUL : Au fait, il regarde toujours à cette heure sa série policière préférée. ADAM : Bien, j’attendrai ton retour.

2. Identifiez dans les dialogues des textes ci-dessous les Maximes de Grice ; pour chaque cas, montrez s’il s’agit de leur emploi ou de leur exploitation:

a. (Jean le Maufranc et Pierrette sont arrêtés devant le panneau des petites annonces)
PIERRETTE. – Pardon, monsieur. Vous qui êtes plus grand que moi, est-ce que vous pouvez lire cette adresse ? … Rue des … JEAN. – Ici, mademoiselle, ou ici ? PIERRETTE. – Non, ici. Rue des… JEAN. –Rue des Chaufourniers. PIERRETTE. –Quel drôle de nom ! Où est-elle, cette rue ? JEAN. – Du côté des boulevards extérieurs… oui… pas bien loin du métro Jaurès. PIERRETTE. –Oh ! comme c’est loin de Saint-Lambert ! Et si peu direct, il me semble. JEAN. – Oui. Vous changerez une fois ou deux. PIERRETTE. –La place n’a pas l’air mauvaise, pourtant. C’est bien cinq cent cinquante qu’ils ont mis ? JEAN. –Ma foi, je ne sais pas trop si c’est un 6 ou un 5. PIERRETTE. – Six cent cinquante ? JEAN. -Peut-être. PIERRETTE. –Oh ! non ! Il vaut mieux que ce ne soit pas six cent cinquante. JEAN. –Pourquoi, mademoiselle ? PIERRETTE. – Parce qu’alors la place sera sûrement déjà prise. (Jules Romain Jean Le Maufranc)

b. Six mois plus tard, en jouant aux cachettes avec mon frère Paul, je m’enfermai dans le bas du buffet, après avoir repoussé les assiettes. Pendant que Paul me cherchait dans ma chambre, et que je retenais mon souffle, mon père, ma mère et ma tante entrèrent dans la salle à manger. Ma mère disait : « Tout de même, trente-sept ans, c’est bien vieux ! –Allons donc ! dit mon père, j’aurai trente ans à la fin de l’année, et je me considère comme un homme encore jeune. Trente-sept ans, c’est la force de l’âge ! Et puis, Rose n’a pas dix-huit ans ! – J’ai vingt-six ans, dit la tante Rose. Et puis, il me plaît. –Qu’est-ce qu’il fait, à la Préfecture ? –Il est sous-chef de bureau. Il gagne deux cent vingt francs par mois. –Hé, hé ! dit mon père. –Et il a de petites rentes qui lui viennent de sa famille. –Ho ho ! dit mon père. –Il m’a dit que nous pouvions compter sur trois cent cinquante francs par mois. » J’entendis un long sifflement, puis mon père ajouta : « Eh bien, ma chère Rose, je vous félicite ! Mais au moins, est-ce qu’il est beau ? –Oh non ! dit ma mère, Ça, pour être beau, il n’est pas beau. » Alors, je poussai brusquement la porte du buffet, je sautai sur le plancher, et je criai : « Oui ! Il est beau ! Il est superbe ! » Et je courus vers la cuisine, dont je fermai la porte à clef.
C’est à la suite de tous ces événements que le propriétaire vint un jour à la maison, accompagné de ma tante Rose. […] Ils revenaient tous deux d’un court voyage, et il y eut de grandes embrassades : oui, le propriétaire, sous nos yeux stupéfaits, embrassa ma mère, puis mon père. Ensuite, il me prit sous les aisselles, me souleva, me regarda un instant, et dit : « Maintenant, je m’appelle l’oncle Jules, parce que je suis le mari de tante Rose. » (Pagnol, La gloire de mon père)

c. Le savetier [= cordonnier roum. cizmar] Combalot vint montrer son nez rouge par la porte entrebâillée. Il apportait, avec des souliers, auxquels il avait remis des talons, la note de ses ressemelages. De peur de passer pour un mauvais citoyen, il faisait usage du nouveau calendrier. La citoyenne Gamelin, qui aimait à voir clair dans ses comptes, se perdait dans les fructidor [douzième et dernier mois du calendrier républicain (du 18, 19 août au 17, 18 septembre)] et les vendémiaire [premier mois du calendrier républicain qui commençait le 22 (ou 23) septembre]. Elle soupira : « -Jésus ! ils veulent tout changer, les jours, les mois, les saisons, le soleil et la lune ! Seigneur Dieu, monsieur Combalot, qu’est-ce que c’est que cette paire de galoches du 8 vendémiaire ? –Citoyenne, jetez les yeux sur votre calendrier pour vous rendre compte. » Elle de décrocha, y jeta les yeux et, les détournant aussitôt : « Il n’a pas l’air chrétien ! fit-elle épouvantée. –Non seulement cela, citoyenne, dit le savetier, mais nous n’avons plus que trois dimanches au lieu de quatre. Et ce n’est pas tout : il va falloir changer notre manière de compter. Il n’y aura plus de liards ni de deniers. […] À ces paroles la citoyenne Gamelin, les lèvres tremblantes, leva les yeux au plafond et soupira : « Ils en font trop ! »


Bibliographie

Grice, Paul (1979) Logic and Conversation (trad. fr. ‘Logique et conversation’, Communications 30, 52-72)
Horn, Laurence (1984) ‘Toward a New Taxinomy for Pragmatic Inferrence: Q-based and R-based implicature’ in D. Schiffin (ed.) Meaning, Form and Use in Context. Georgetown University Press
Kearns, Kate (2000) Semantics, Palgrave, Houndsmills, UK
Levinson, Stephen (1983), Pragmatics, Cambridge, Cambridge University Press
Martinet, André (1960), Éléments de linguistique générale, Armand Colin, Paris; trad. roum. Elemente de Lingvistic General, Editura ^tiincific, 1970
Moeschler, Jacques (1995)  La pragmatique après Grice: contexte et pertinence dans L information grammaticale 66 : 25 - 31
Moeschler, Jacques et Antoine Auchlin (1997) Introduction à la linguistique contemporaine, Paris, Armand Colin
Paveau, Marie-Anne et Georges-Élia Sarfati (2003) Les grandes théories de la linguistique, Armand Colin, Paris
Reboul, Anne (1995) ‘La pragmatique à la conquête de nouveaux domaines : la référence’ dans L’information grammaticale 66 : 32-37
Sperber, Dan et Deirdre Wilson (1989), La Pertinennce. Communication et cognition, Paris, Minuit
Tucescu, Mariana (1986), Argumentation, Bucuresti, Tipografia Universitatii din Bucuresti





















III. La Présupposition

1. Introduction
La présupposition est un autre type d'inférence pragmatique, qui semble plus étroitement liée à la structure linguistique des phrases. Dans les pages qui suivent nous allons employer le terme présupposition dans un sens technique, qui se réfère seulement à une partie des sens dans lesquels ce mot est employé dans le langage courant.
La présupposition sémantique est définie comme le contenu sémantique qui ne varie pas sous la négation. Un exemple de présupposition est la présupposition existentielle. Soit l’exemple:

(1) a. Le Président des États Unis appartient au parti démocratique.
b. Le Président des États Unis n’appartient pas au parti démocratique
c. Le Président des États Unis existe.

Soit (1a), soit sa négation, (1b) présupposent l’existence d’une personne qui est président des États Unis, fait exprimé par (1c). On dit que (1c) est la présupposition de (1a) et de (1b).


2. Présentation historique

Le terme a été employé pour la première fois dans son sens technique par le grand philosophe des mathématiques et logicien allemand Gottlob Frege (1848-1925), qui a constaté
(i) qu’un nom propre présuppose la désignation d’une personne (une phrase comme Kepler a vécu dans la misère présuppose la désignation, donc la référence à une personne existante - de la personne nommée ‘Kepler’);
(ii) une phrase contenant une subordonnée temporelle, comme une année après s’être proclamé empereur, Napoléon battit les Autrichiens et les Russes à Austerlitz en décembre 1805 présuppose que Napoléon s’est proclamé empereur. Ces deux types d’expressions sont porteuses de présupposition par le fait même d’avoir un référent.
(iii) c’est toujours Frege qui a observé que la négation ne modifie pas la présupposition (Les phrases Pierre est venu et Pierre n'est pas venu ont en commun la présupposition sur l'existence d'une personne nommée Pierre qui est identifiée par les locuteurs);
(iv) pour qu'une assertion* (comme celle sur Kepler) ou une phrase comme celle sur Napoléon) soient vraies ou fausses, il faut que leur présupposition soit vraie ou satisfaite.
La théorie de Frege a été critiquée par le philosophe et le logicien anglais Bertrand Russell (1872-1970). Selon Russell, la théorie de Frege n’explique pas il fait que des phrases dépourvues de référents peuvent être significatives. Il examine l'usage référentiel unique, c’est-à-dire l’usage des syntagmes ayant la forme le X. Ces syntagmes individualisent des êtres uniques (le président des Etats Unis est un syntagme qui individualise, à un certain moment, la personne qui remplit la charge de président des Etats Unis). Russell analyse l’exemple

(1) Le roi de France est sage.

Pour Frege, une phrases comme (1) a un sens (car nous comprenons ce qu’elle veut dire) mais elle n'a pas une référence (pour les propositions la référence est une valeur de vérité), justement parce qu'elle fait des assertions à propos des êtres qui manquent de référent: le roi de France n’existe pas, donc on ne peut pas dire s’il est ou non sage.
Russell soutient que le syntagme le roi de France représente une description définie, qui désigne une entité unique. Pour lui, la phrase (1) contient trois informations: (1) il y a un roi de France (2) il n'y a plus d'un roi de France [ces deux informations caractérisent le caractère unique du syntagme le roi de France] (3) il n'y a rien qui soit roi de France et il ne soit pas sage.
Selon cette conception (1) a un sens parce qu'elle est tout simplement fausse. Un des avantages de cette théorie est, pour Russell, sa capacité de rendre compte de la sphère diverse d'application de divers éléments, par exemple de la négation. La phrase

(2) Le Roi de France n'est pas sage

est ambiguë, elle peut avoir deux interprétations: on peut supposer (i) qu'il existe un roi de France et que cette personne n'est pas sage et (ii) qu'il n'existe pas un roi de France. Cette deuxième lecture peut être exprimée d'une manière plus précise par

(3) Le Roi de France n'est pas sage , parce qu'il n'existe pas une telle personne.

L'analyse de Russell est restée incontestée jusqu'en 1950, quand Peter Strawson (philosophe anglais né en 1919) propose une interprétation entièrement diverse. L’interprétation de Strawson continue et développe la conception de Frege. Strawson montre que beaucoup de casse-tête dérivent du fait qu'on ne fait pas de distinction entre les phrases et les emplois des phrases. Les phrases expriment des propriétés ou des relations entre entités et elles sont employées pour faire des assertions, qui ont la propriété d’être vraies ou fausses. Par exemple la phrase (1) exprime le fait qu’une entité, le roi de France, possède la qualité d’être sage; on emploie les phrases pour faire des assertions.
L'élimination de la distinction entre les relations sémantique exprimée par une phrase et son emploi a conduit Russell à penser que la phrase sur le roi de France doit être vraie ou fausse parce qu'elle a un sens. Pourtant les phrases, dit Strawson, ne sont ni vraies ni fausses; les assertions seulement ont cette propriété. Il s'ensuit que l'assertion contenue dans l'exemple de Russell a pu être vraie en 1670 et fausse en 1770, mais en 1950 elle ne peut être ni vraie, ni fausse: à cause de l'inexistence d'un roi de France en 1950, le problème de la vérité ou de la fausseté de ne pose même pas.
En conséquence, Strawson a été porté à soutenir qu'il existe un type spécial de relation entre (1) et (4):

(4) Il existe un actuel roi de France

c'est-à-dire que (4) est une pré-condition pour que la phrase (1) puisse être jugée comme vraie ou fausse. Strawson a appelé cette relation présupposition: une assertion A présuppose une assertion B si et seulement si B est une pré-condition de la vérité ou fausseté de A.
Au moment où la linguistique commence à s'intéresser aux présuppositions, la philosophie avait déjà établi quelques distinctions importantes. En plus, on avait introduit dans la littérature philosophique un ensemble de phénomènes présuppositionnels regardant:
a) les termes singuliers, c'est-à-dire les descriptions définies, noms propres;
b) syntagmes nominaux quantifiés (par exemple tous les enfants de Jean présuppose "Jean a des enfants");
c) propositions ou syntagmes temporelles (comme dans l'exemple de Frege);
d) verbes qui indiquent le changement d'état (par exemple Georges a cessé de fumer signifie qu'auparavant il fumait) (Levinson 1983: 182).

3. La présupposition linguistique
3.1. La présupposition sémantique
Se basant sur ces découvertes de la logique et de la philosophie du langage, les linguistes ont ajouté à l'inventaire des relations sémantiques connues une relation nouvelle, la présupposition sémantique. Pour mieux adopter les notions philosophiques à la description du langage, ils ont introduit de petites modifications à la théorie de Strawson. Comme nous avons vu, la présupposition de Strawson peut être exprimée de cette façon:

(1) Une assertion A présuppose une autre assertion B si et seulement si
a) si A est vraie, alors B est vraie
b) si A est fausse, alors B est vraie.

La plus simple conception sémantique de la présupposition peut être formulée de cette manière:

(2) Une assertion A présuppose sémantiquement une autre phrase B si:
a) dans toutes les situations dans lesquelles A est vraie, B est vraie
b) dans toutes les situations dans lesquelles A est fausse, B est vraie

Dans la définition de Strawson il s'agit d'une relation entre assertions (c'est-à-dire cet emploi particulier de la phrase pour faire des affirmations). Dans la définition de la présupposition sémantique il s'agit d'une relation entre les phrases.

3.2. Identification de la présupposition
Le test initial pour identifier les présuppositions est constitué par la thèse de Frege et de Strawson, selon laquelle les présuppositions restent invariables dans les phrases ou les assertions négatives. Il suffit de prendre une phrase affirmative, de la mettre à la forme négative et de voir quelles sont les inférences que les deux formes partagent.
Commençons avec un exemple simple:

(1) Georges a réussi à s'arrêter à temps.

Ce cette phrase on peut inférer:

(2) Georges s'est arrêté à temps.
(3) Georges a tenté de s'arrêter à temps.

Examinons maintenant la phrase qui résulte de la négation du verbe de (1):

(4) Georges n'a pas réussi à s'arrêter à temps.

Il est clair qu’on ne peut pas déduire de (4) la phrase (2), mais l'inférence (3) reste valable et elle est commune aux phrases (1) et (4). Sur la base du test de la négation il résulte donc que (3) est une présupposition tant de (1) que de (4). Observons que si (1) est vraie, alors (2) est aussi vraie, mais si (4) est vraie, (2) n'est pas vraie: (1) implique (2), mais (4) n'implique pas (2). Il en résulte que la négation modifie les implications mais ne modifie pas la présupposition.
La présupposition de (1) dérive clairement du mot réussir. Si on remplace cette parole avec un synonyme (Georges a fait / effectué / accompli / exécuté l'action de s'arrêter à temps), on obtient des phrases qui n'ont pas la présupposition (3). On appelle les éléments linguistiques qui produisent des présuppositions activeurs de la présupposition.
Examinons maintenant un exemple un peu plus complexe, et sa négation:

(5) Georges, qui est mon meilleur ami, regrette d'avoir renoncé à la linguistique avant de quitter Cambridge.
(6) Georges, qui est mon meilleur ami, ne regrette pas d'avoir énoncé à la linguistique avant de quitter Cambridge.

Beaucoup d'inférences semblent être valables tant pour (29) que pour (30):

(7) Il y a quelqu'un identifiable de façon univoque comme "George" tant pour le locuteur que pour l'interlocuteur.
(8) Georges est le meilleur ami du locuteur.
(9) Georges a cessé de faire de la linguistique avant de quitter Cambridge.
(10) Georges s'occupait de linguistique avant de laisser Cambridge.
(11) Georges a quitté Cambridge.

Toutes ces phrases restent constantes sous la négation, donc, selon la conception Frege-Strawson, elles sont des présuppositions potentielles. En plus, chaque inférence semble être liée à une parole ou à une construction. Par exemple, (7) semble être liée à l'emploi du nom propre George; (8) semble être due au fait que les phrases relatives non restrictives ne semblent pas affectées par la négation du verbe de la proposition principale.
La source de (9) est moins claire: la présupposition surgit parce que (9) est le complément d'un type particulier de verbe, nommé faitif comme regretter: il est dépourvu de sens de dire que x regrette que y ou que x ne regrette pas y si y n'est pas un événement qui s'est produit ou qui se produira. Par conséquent, le complément y est présupposé par la phrase (affirmative ou négative) qui contient un verbe faitif. La source de (10) est plus facile à identifier: si on affirme que x a cessé de faire y on présuppose que x a fait y, inférence partagée avec l'assertion x n'a pas cessé de V. C'est le verbe cesser l'élément responsable de la présupposition (10).
Comme on peut voir, les sources des présuppositions sont assez hétérogènes; on se demande spontanément: quels sont les lexèmes et les structures qui font insurger la présupposition? Ces éléments ont quelque chose en commun? Pourquoi les présuppositions caractérisent-elles certains éléments linguistiques et pas d'autres?
Malgré leur caractère hétérogène, les présuppositions présentent une unité intuitive: elles représentent des prémisses de fond ou d'arrière-plan, sur la base desquelles on peut établir la valeur de l'énoncé (5). Dans un énoncé, ce qui est affirmé constitue un premier plan ou le point central, tandis que les présuppositions constituent l'arrière-plan de l'énoncé. Pour comprendre cette constatation, examinons ce qu'il arrive si on transforme (5) dans une demande:

(11) Georges, qui est mon meilleur ami, regrette-t-il d'avoir renoncé à la linguistique avant de quitter Cambridge?

Malgré le fait que la phrase (11) n'est pas une assertion ou une négation, mais une requête d'information, elle partage avec (5) et (6) toutes les présuppositions. Donc, l'essentiel d'un énoncé peut consister en une assertion, d'une négation ou d'une requête d'information de quelque chose qui peut être représenté par une proposition. Les propositions peuvent varier entre certaines limites quand elles deviennent des énoncés. Toutes ces observations confirment les intuitions de Frege et Strawson.

3.3. Les activeurs de présuppositions
Comme nous avons vu, les éléments linguistiques qui produisent des présuppositions sont appelés activeurs de la présupposition.
Karttunen a synthétisé les présuppositions décrites par divers auteurs, recueillant 31 types d'activeurs. Voici quelques-uns, où le signe ‘(( ’ signifie "présuppose":

1. Descriptions définies (Strawson):
(1) Georges a vu / n'a pas vu l'homme à deux têtes
(( il existe un homme qui a deux têtes.

2. Verbes faitifs
On appelle ‘verbe faitif’ (du mot fait) des verbes, comme regretter, dont la subordonnée exprime un fait, c’est-à-dire un événement vrai, qui s'est produit ou qui se produira.

(2) Marthe regrette / ne regrette pas d'avoir mangé le gâteau préparé par Marie
(( Marthe a mangé le gâteau préparé par Marie
(3) Frankenstein était pleinement conscient que Dracula se trouvait là
(( Dracula se trouvait là.
(4) Georges se rendit compte / ne se rendit pas compte qu'il avait une dette
(( Georges avait une dette
(5) C'était étrange / ce n'était pas étrange qu'il était / fût si arrogant.
(( il était arrogant.

(D'autres verbes faitifs: savoir, être fier de, être content du fait que, être triste pour/ parce que, etc.)

3. Verbes implicatifs (Karttunen)
(6) Georges a réussi / n'a pas réussi à ouvrir la porte
(( Georges a tenté d'ouvrir la porte.
(7) Georges a oublié / n'a pas oublié de fermer la porte à clé
(( Georges aurait dû ou il avait l'intention de fermer la porte à clé

(d'autres prédicats implicatifs: il est arrivé à X de V (( X n'avait pas l'intention ou il n'avait pas projeté V; X a évité de V » on s'attendait que X V ou X aurait dû V)

4. Verbes de changement d'état (Sellers, Karttunen)
(7) Georges a cessé / n'a pas cessé de fumer ce type de cigarettes
(( Georges fumait ce type de cigarettes sa
(8) Anne a commencé à battre son âne.
(( Anne ne battait pas son âne auparavant
(9) Kissinger a continué / n'a pas continué à être un guide du monde entier
(( Kissinger était un guide du monde entier
(Autres verbes de changement d'état: commencer, finir, continuer, arriver, etc.)

5. Itératifs
(10) La soucoupe volante s'est montrée / ne s'est pas montrée de nouveau
(( La soucoupe volante s'est montrée précédemment
(11) On ne trouve plus des fruits confits
(( Autrefois on trouvait des fruits confits
(12) Carter est revenu / n'est pas revenu au pouvoir
(( Carter était auparavant au pouvoir

(D'autres itératifs: encore une fois, remonter, retourner, répéter, parfois)

6. Verbes de jugement (Fillmore)
(13) Agathe a accusé / n'a pas accusé Jean de plagiat
(( (Agathe pense que) le plagiat est un acte condamnable
(14) Jean a critiqué / n'a pas critiqué Agathe parce qu'elle avait menti
(( (Jean pense que) Agathe avait menti.

(D’autre verbes de jugement: condamner, excuser, acquitter, etc.)

7. Propositions temporelles (Frege, Heinamaki)
(15) Avant que Strawson fût né, Frege découvrit / ne découvrit pas les présuppositions.
(( Strawson est né
(16) Pendant que Chomsky était en train de révolutionner la linguistique, les autres sciences sociales étaient / n'étaient pas léthargiques.
(( Chomsky a révolutionné la linguistique
(17) Depuis que Churchill est mort, la Grande Bretagne n’a plus un vrai guide.
(( Churchill est mort

Des syntagmes introduits par des prépositions temporelles, comme avant, pendant, quand, depuis, etc. ont le même comportement (depuis la mort de Churchill, la Grande Bretagne n’a plus un vrai guide).


8. Phrases scindées (Halvorsen, etc.)
Ce procédé s'appelle en français 'mise en relief' et fait la différence entre son frère a raison et c'est son frère qui a raison. Les deux phrases semblent partager les mêmes présuppositions; en plus elles semblent partager une présupposition supplémentaire, celle selon laquelle l'élément focalisé (= mis en relief) est l'unique élément auquel on applique le prédicat:

(18) C'était /ce n'était pas Georges qui a embrassé Anne.
(( Quelqu'un a embrassé Anne
(19) C'est / ce n'est pas sa montre que Georges a perdue, c'est son portefeuille.
(( Georges a perdu quelque chose

9. Phrases scindées implicites avec un constituant emphatisé (Chomsky 1972, Wilson et Sperber 1978)
Il existe des présuppositions associées aux constructions où la mise en relief est activée, parfois, par une simple accentuation d'un constituant:

(20) La linguistique a été /n'a pas été inventée par CHOMSKY
(( Quelqu'un a inventé la linguistique
(21) Georges n'a pas participé aux JEUX OLYMPIQUES
(( Ce ne sont pas les jeux olympiques les compétitions sportives auxquelles Georges a participé.
10. Comparaisons et divergences (Lakoff 1971)
(22) Marianne a traité Paul de menteur et puis, il l'a insultée aussi
(( Appeler Paul 'menteur' est une insulte
(23) Paul a appelé Marianne ‘une Walkyrie’ et elle, a son tour, lui a fait un compliment
(( Appeler quelqu'un (ou au moins Marianne) "une Walkyrie" signifie lui faire un compliment
(24) Charlotte est /n'est pas, en tant que linguiste, supérieure à Barbara
(( Barbara est linguiste
(25) Georges n'est pas si gauchissant que Charles
(( Charles est de gauche

11. Phrases relatives non-restrictives
Il y a deux types principaux de phrases relatives: (i) restrictives, celles qui restreignent ou délimitent le syntagme nominal qu'elles déterminent (Seulement les personnes qui ont 18 ans peuvent voter) et (ii) des relatives non-restrictives, celles qui fournissent des informations supplémentaires (Hillary, qui a escaladé l'Everest en 1953, a été considéré le plus grand explorateur de notre époque).
Ce second type n'est pas affecté par la négation du verbe de la principale:

(24) Les Assyriens, qui ont atteint leur apogée au VII-e siècle av. J-C, furent / ne furent pas de grands constructeurs de temples.
(( Les Assyriens ont atteint leur apogée au VII-e siècle av. J-C.

12. Phrases hypothétiques contre-factuelles
En philosophie, les phrases hypothétiques contre-factuelles sont une variante des phrases hypothétiques (qui ont la forme «Si p, alors q») qui, partant d’une hypothèse qui ne s’était pas vérifiée, suppose les conséquences possibles.
Par exemple, le général carthaginois Hannibal (247-183 av. J.-C) a représenté une grande menace pour Rome; après une campagne pendant laquelle il a vaincu les Romains dans plusieurs batailles (comme celle de Cannes est la plus fameuse) il n’a pas eu des forces suffisantes pour continuer sa lutte en Italie. Il a été obligé de repasser en Afrique, pour défendre Carthage, sa cité natale. Hannibal fut vaincu par Scipion l’Africain. On pourrait supposer que, si Hannibal avait eu plus de forces, il aurait conquis et détruit Rome et, donc, l’Empire Romain n’aurait pas existé.

(25) Si Hannibal avait eu 12 éléphants de plus, les langues romanes n'auraient pas existé aujourd'hui
(( Hannibal n'avait pas eu 12 éléphants de plus
(26) Si la pancarte aurait indiqué "Champ miné" non seulement en anglais mais en gallois aussi, nous n'aurions pas perdu ce pauvre Llerwellyn
(( La pancarte n'indiquait pas "champ miné" en gallois.

13. Questions (Katz 1972, Lyons 1977a)
Comme nous avons vu, les phrases interrogatives partagent certaines présuppositions avec leurs homologues affirmatives, mais elles introduisent de nouvelles présuppositions, d'un type assez particulier. Nous devons distinguer divers types de demandes. Les demandes totales, (celles auxquelles on répond avec oui / non), représentent la disjonction de leurs réponses possibles; ces demandes ont en général une présupposition vide:

(27) Y a-t-il un professeur de linguistique à la Faculté de Lettres?
(( À la Faculté de Lettres ou bien il y a un professeur de linguistique ou bien il n'y en a pas.

Une catégorie de demandes partielles (= les demandes auxquelles on répond par un constituant de phrase: A: Où est Marie? B: Dans la bibliothèque), est représentée par les demandes alternatives impliquant, elles aussi, la disjonction des réponses. Cependant, dans le cas des demandes alternatives les présuppositions ne sont pas vides:

(28) Newcastle est-il en Angleterre ou en Australie?
(( Newcastle est ou en Angleterre ou en Australie

Les demandes partielles contenant un pronom ou adjectif interrogatif (on les appelle aussi "demandes-Q") introduisent une présupposition qu'on obtient en substituant l'élément Q avec un élément approprié, quantifiée par le quantificateur existentiel (on substitue qui avec quelqu'un, où avec quelque part, etc.):

(29) Qui est professeur de linguistique à la Faculté de Lettres?
(( Quelqu'un est professeur de linguistique à la Faculté de Lettres.

On peut observer que les présuppositions pour les demandes partielles ne se conservent pas sous la négation.


3.3. Propriétés caractéristiques des présuppositions
À part le comportement sous la négation, les présuppositions ont deux propriétés caractéristiques: (i) elles sont destructibles (ou effaçables), dans le sens qu’elles disparaissent dans certaines situations et (ii) elles sont liées à la structure superficielle de la phrase (à sa structure syntaxique), propriété exprimée par le principe de projection. La propriété d'être destructibles, caractérise aussi les implicatures conversationnelles.
Les présuppositions sont (i) destructibles (a) dans certains contextes du discours; (b) dans le contexte de certaines phrases; (ii) elles sont visiblement liées aux aspects particuliers de la structure superficielle, qui peut déterminer si elles sont maintenues ou non.
(i) la destructibilité: les présuppositions présentent la particularité de pouvoir se dissiper dans certains contextes. Par exemple des phrases contenant le verbe savoir et un sujet à la deuxième ou troisième personne présupposent la vérité de la complétive objet, donc la phrase (1) présuppose (2):

(1) Charles ne sait pas que Marie est venue
(2) Marie est venue

Cependant quand le sujet est à la première personne et le verbe est à la forme négative, la présupposition manque et une phrase comme

(3) ?Je ne sais pas que Marie est venue

n'est pas acceptable en français parce qu'elle nie la présupposition selon laquelle le locuteur sait que (2) est vraie.
Un autre exemple qui concerne les expressions temporelles introduites par avant (de, que). Habituellement les phrases ou les syntagmes à valeur temporelle présupposent la vérité de l’événement décrit par le constituant circonstanciel, syntagme ou phrase.

(4) Anne a pleuré avant de finir sa thèse.
(5) Anne a fini sa thèse.

Pourtant cette observation ne s'applique pas dans certains contextes. La phrase:

(6) Anne est morte avant de finir sa thèse

semble communiquer que Anne n'a pas fini sa thèse: la présupposition semble tomber.

Il semble que cette sensibilité des présuppositions aux hypothèses concernant la réalité soient des propriétés générales des présuppositions. Soient les exemples

(7) Si le chancelier invite à dîner Simone de Beauvoir, il regrettera d'avoir invité une féministe à sa table.
(8) Si le chancelier invite à dîner le Président des États Unis, il regrettera d'avoir invité une féministe à sa table.
(9) Le chancelier a invité une féministe à sa table.

Si les syntagmes le Président des Etats Unis et une féministe ont des référents différents, (8) semble présupposer (9), grâce au fait que le verbe regretter présuppose la vérité de son complément. En revanche, (7) ne semble pas présupposer (9): nous savons que Simone de Beauvoir a été une célèbre féministe, donc nous avons la tendance àinterpréter une féministe comme liée anaphoriquement à Simone de Beauvoir. Or, l'emploi hypothétique de (7) indique spécifiquement que le locuteur ne sait pas si le vice-chancelier a invité ou non Simone de Beauvoir, ce qui élimine la présupposition (9). Le point essentiel consiste dans le fait que la présupposition (9) est sensible à nos connaissances: si nous savons que le Président des Etats-Unis n'est pas une féministe, (8) présuppose (9), mais si nous savons que Simone de Beauvoir est une féministe, la présupposition (9) est effacée ou détruite.

(ii) le problème de la projection
Le problème de la projection regarde le maintien ou la perte des présuppositions des phrases simples quand celles-ci sont incluses dans des constructions plus complexes: dans certains cas la présupposition est conservée (elle est ‘projetée’ parmi les présuppositions de la phrase complexe), dans d’autres cas elles sont annulées.
Frege avait formulé une hypothèse, appelé principe de Frege ou de la compositionnalité: le sens d'une expression complexe est une fonction (dans le sens mathématique du terme) du sens des éléments (plus) simples qui la forment. Selon ce principe, alors, si P0 est une phrase formée des éléments P1, P2, ... Pn, alors le sens de P0 résulte de la combinaison des sens des sous-expressions P1, P2, ... Pn. Si on applique le même principe à la présupposition de P0, celle-ci devrait équivaloir aux présuppositions de P1, plus les présuppositions de P2, ... Pn. La solution n'est pas aussi simple, et le problème de prédire correctement quelles présuppositions des phrases-subordonnées seront héritées par la phrase complexe s'appelle le problème de la projection.
Ce problème présente deux aspects: (i) les présuppositions continuent d'exister dans des contextes linguistiques où les implications ne se survivent pas (négations, contextes modaux, hypothétiques ou disjonctifs); (ii) d'autre part, les présuppositions disparaissent dans des contextes où les implications résistent.

- survie des présuppositions:
(10) Le chef de la police a arrêté trois hommes
(11) Il existe un chef de la police (présupposition)
(12) Le chef de la police a arrêté deux hommes (implication)

Dans la négation

(13) Le chef de la police n'a pas arrêté trois hommes

l'implication ne résiste pas, mais la présupposition est maintenue. On observe que le même phénomène se manifeste dans les contextes modaux:

(14) Il est possible que le chef de la police ait arrêté trois hommes
(15) Le chef de la police aurait dû arrêter trois hommes

où on ne peut pas déduire logiquement d'une simple possibilité (14) ou nécessité (15) un état de choses réel.
On a le même type de conservation de la présupposition et de perte d'implication logique dans les phrases hypothétiques ou disjonctives, où la phrase (16) implique (18) et présuppose (17), en vertu du sens itératif du syntagme de nouveau:

(16) Les deux voleurs ont été arrêtés de nouveau hier soir.
(17) Les deux voleurs ont été arrêtés précédemment
(18) Un voleur a été arrêté hier soir.

Si on introduit (16) comme antécédent d’une phrase hypothétique, on obtient une phrase comme (19):

(19) Si les deux voleurs ont été arrêtés de nouveau hier soir, le sergent Jean Dupont recevra une médaille.

Dans ce cas, l’implication (18) ne se maintient pas, mais la présupposition (17) reste intacte. On constate la manifestation du même phénomène dans le cas des phrases disjonctives, comme (20):

(20) Ou les deux voleurs ont été arrêtés de nouveau hier soir ou le sergent Jean Dupont sera limogé.

Il facile de constater que dans (20) la première proposition de la phrase (ou les deux voleurs ont été arrêtés) continue à avoir la présupposition de (17), mais l’implication (18) a été détruite.

- destruction des présuppositions par les contextes des phrases
Parfois les présuppositions d’une phrase simple ne sont pas héritées si la phrase est incluse dans une phrase plus complexe. Un de ces cas est représenté par les phrases formées de deux propositions en coordination, P1 coord. P2, et la présupposition de P1 est niée explicitement par P2. Nous savons, par exemple que les verbes du type regretter présupposent la vérité de la subordonnée. Cependant cette présupposition est détruite dans un contexte qui la nie explicitement:

(21) Georges ne regrette pas d'avoir écrit une thèse de linguistique inutile parce qu'en réalité il ne l'a jamais écrite.

Nous nous rappelons que la prédication (ne pas) passer ses examens présuppose que le candidat s’est présenté à ces examens, et que l’actuel roi de France présuppose l’existence d’un roi de France. Cependant, dans les exemples (22) et (23) ces présuppositions sont détruites par le contexte qui les nient explicitement:

(22) Georges n'a pas été reçu à ses examens, ou pour dire toute la vérité, il n'a même pas tenté.
(23) Le comte de Berry affirme qu'il est l’actuel roi de France, mais, évidemment, il n'existe pas aujourd'hui un roi de France


4. Types d'explications

Les questions complexes de la présupposition posent le problème si la sémantique ou la pragmatique constituent le domaine scientifique le plus approprié pour leur étude. C’est pourquoi on discute soit d’une présupposition sémantique, soit d’une présupposition pragmatique.

4.1. Théories sémantiques de la présupposition
À présent, les linguistes ont à leur disposition deux classes principales de théories sémantiques, qui ne s'excluent pas nécessairement: (i) une théorie sémantique basée sur les conditions de vérité (une théorie vériconditionnelle); (ii) les théories qui présupposent que toutes les relations sémantiques des phrases sont traduisibles dans des concepts atomiques ou traits sémantiques. On a tenté de formuler des théories des présuppositions dans toutes les deux types de sémantiques.
Pour pouvoir l'incorporer la présupposition dans une sémantique vériconditionnelle on doit la caractériser comme un type particulier d'implication comme dans:

(1) Une assertion A présuppose une autre assertion B si et seulement si
a) si A est vraie, alors B est vraie
b) si A est fausse, alors B est vraie.

c'est-à-dire on traite la présupposition comme une implicitation dans laquelle la relation de conséquence logique qui n’est peut être définie dans une manière qui ne soit pas intéressée par la négation.
Les limites de la présupposition sémantique sont révélées par l’examen des conséquences de l’implicitation sémantique:

(2) Pour deux énoncés A et B, on dit que A implicite sémantiquement B si et seulement si chaque situation qui rend A vrai rend vrai B aussi.

Cette définition de l'implicitation spécifie que, pour qu'une proposition p puisse impliquer sémantiquement une proposition q, il est nécessaire que dans tous les mondes possibles (= dans toutes les situations possibles) si p est vrai, q est vrai.
Cependant nous avons vu que les présuppositions sont destructibles, ne survivent pas dans certains contextes. Nous avons vu que parfois certaines convictions ou connaissances conduisent à la disparition des présuppositions (le fait qu'aucun acte ne soit plus possible après la mort, à propos de la thèse d'Anne, le fait que Simone de Beauvoir ait été une féministe, etc.).
Il en résulte que la présupposition sémantique est une relation nécessairement invariante si p présuppose sémantiquement q, alors p présuppose sémantiquement q toujours. Cependant les exemples que nous avons examinés auparavant ont fait voir que dans certains contextes extra-linguistiques spéciaux, les présuppositions sont supprimées. En plus, nous avons vu qu'il existe la possibilité de nier explicitement une présupposition sans provoquer une anomalie:

(3) Georges ne regrette pas de n'avoir pas réussi parce qu'en réalité il a réussi.
(4) Georges n'a pas réussi.

Des exemples de ce type posent de gros problèmes à ceux qui soutiennent que les présuppositions sont des phénomènes sémantiques: ils sont obligés à soutenir qu'il existe deux types de négation, une négation interne, du prédicat et une négation externe, de la phrase mais il ne suffit pas, pour sauver la présupposition sémantique, de dire que la négation à des domaines divers (thèse de Russell) mais plutôt que les morphèmes négatifs sont ambigus. La thèse de l'ambiguïté ne trouve pas de confirmation: aucune langue n'a des formes lexicales distinctes pour les deux types; en plus, cette théorie ne permet pas d'expliquer la destruction des présuppositions dans certains contextes, par exemple dans des contextes itératifs. Toutes ces considérations semblent exclure le traitement de la présupposition dans le cadre d'une sémantique vériconditionnelle.
Voyons maintenant quels ont été les résultats des tentatives de traiter la présupposition dans le cadre d'une théorie sémantique fondée sur des concepts atomiques ou primitifs ou traits sémantiques. Les tentatives de Katz et Langendoen n'ont pas réussi à élucider le problème des projections. Il est peu probable que ce type de théories aura du succès. Elles impliqueraient (i) une séparation de nos connaissances sémantiques des connaissances sur l'univers (ce qu'on appelle "connaissances lexicales" et "connaissances encyclopédiques") et (ii) l'extraction d'un ensemble relativement restreint de concepts atomiques nécessaire à la description sémantique.
Ces considérations sur l'échec de l'étude des présuppositions dans le cadre de la sémantique semblent indiquer qu'elles appartiennent à la pragmatique; certainement les présuppositions ne sont pas des éléments du signifié constant et stable, indépendant du contexte. Reprenons l'exemple :

(5) Anne a pleuré avant de finir sa thèse.
(6) Anne est morte avant de finir sa thèse
(7) Anne a fini sa thèse.

La présupposition (7) n'est pas valable pour (6). Pourquoi? Parce que nos connaissances sur l'univers et sur les conditions de vérité de (6) ne sont pas compatibles avec l'hypothèse que (7) soit vraie.
Les théories sémantiques de la présupposition ne sont pas soutenables pour la raison très simple que la sémantique étudie les signifiés stables et inaltérables, invariables, tandis que les présuppositions ne sont ni stables ni invariables.

4.2. Théories pragmatiques de la présupposition
Les premières théories pragmatiques de la présupposition offraient peu de choses en dehors d'une définition de la préposition basée sur des notions pragmatiques. Ces définitions, en dépit des différences de terminologie, sont basées en particulier sur deux notions fondamentales: l'appropriation (ou l'adéquation, ou la bonne réussite) et la connaissance réciproque (base commune ou l'hypothèse commune):

(8) Un énoncé A présuppose pragmatiquement un énoncé B si et seulement si A est approprié (ou adéquat) seulement quand B est réciproquement connu aux participants.

Cette définition veut dire qu'il existe des restrictions pragmatiques à l'emploi des phrases: ces phrases sont adéquates seulement si on suppose que les présuppositions indiquées par les activeurs présuppositionnels sont vraies dans le contexte. Énoncer une phrase qui a des présuppositions fausses équivaut à la production d'un énoncé inadéquat.
On a constaté ensuite que la condition de la connaissance réciproque est trop forte: le locuteur peut dire une phrase comme (19) même si son interlocuteur ne connaissait pas précédemment la présupposition (20):

(19) Je regrette d'être en retard, mais ma voiture est tombée en panne.
(20) Le locuteur a une voiture.

Il suffit que ce que moi, locuteur, suppose soit vrai pour qu’une présupposition soit compatible avec les présuppositions considérées valables dans le contexte.
Il y a plusieurs théories pragmatiques des présuppositions, dont nous allons citer seulement les plus importantes: la théorie de Kartunnen et Peters 1975, 1979, qui développent leur système dans le cadre de la Grammaire de Montague ou celle de Gazdar 1979; c'est une théorie proposant un mécanisme complexe, qui permet l'effacement effectif des présuppositions. Ce mécanisme implique un ensemble de implications (implicitations de la phrase, implicatures conversationnelles, implication conventionnelles) et de présupposition: certaines présuppositions potentielles peuvent être supprimées par des implications. Examinons les phrases:

(21) S'il existe un roi de France, le roi de France ne vit plus à Versailles.
(22) Le locuteur sait qu'il existe un roi de France.
(23) Il est compatible avec les connaissances du locuteur qu'il n'existe pas un roi de France.

La phrase (21) présuppose potentiellement (22), mais cette présupposition est incompatible avec (23) et sera, pour cette raison, bloquée.
À présent, quatre-vingt-dix ans après les observations de Frege, nous comprenons la présupposition seulement partiellement: il paraît qu'elles sont le résultat d'un ensemble d'interactions complexes entre sémantique et pragmatique.

5. Révision
Après avoir étudié le texte de ce cours, répondez aux questions suivantes:

1. Définissez la présupposition sémantique.
2. Quelles sont les présuppositions découvertes par G. Frege?
3. La théorie de B. Russell sur les descriptions définies.
4. La théorie de P. Strawson.
5. Comment identifie-t-on une présupposition sémantique?
6. Vérifiez si vous vous rappelez les 13 activeurs de présuppositions et proposez d’autres exemples pour chaque type.
7. Que signifie l’affirmation que les présuppositions sont destructibles?
8. En quoi consiste le problème de la projection des présuppositions?
9. Dans quelles conditions les présuppositions survivent-elles dans les phrases complexes?
10. Précisez les conditions dans lesquelles les présuppositions peuvent être détruites dans les phrases complexes.
11. Présentez les théories sémantiques de la présupposition; quelles sont leurs limites?
12. Présentez les théories pragmatiques de la présupposition.

6. Exercices
1. Identifiez dans les textes ci-dessous les activeurs de présuppositions. Vérifiez votre choix par le recours à l’épreuve de la négation:
a. Dans l’entrée, tandis qu’il détourne la tête et m’ouvre la porte, je suis frappé par son aspect amaigri. Son cou mince comme le cou d’un adolescent flotte dans le col trop grand. Il y a quelque chose en lui de vulnérable qui m’attendrit. Je voudrais lui montrer ma confiance, ma sympathie, je serre fort la main qu’il me tend. Il me donne une tape légère sur l’épaule. « Allons, excusez-nous … revenez nous voir une autre fois… nous serons toujours contents de vous voir, mais aujourd’hui il faut nous excuser … Vous faites bien de vous couvrir. Le temps change… Mais dites-moi, vous en avez un beau foulard… psst … c’est votre tante qui vous tricote des belles choses comme ça? Allons, au revoir et excusez-nous. À bientôt, au revoir. » (N. Sarraute Martereau)
b. « –Gerbert se croit très bien des droits sur vous, dit Xavière d’un ton assuré. –Personne au monde n’a moins que Gerbert conscience d’avoir des droits, dit Pierre tranquillement. –Vous croyez ça? dit Xavière, je sais le contraire. –Qu’est-ce que vous pouvez savoir? dit Françoise intriguée. Vous n’avez pas changé trois mots avec lui. » Xavière hésita. « - Ce sont de ces intuitions dont un cœur bien né a le secret, dit Pierre. -Eh bien, puisque vous voulez le savoir, dit Xavière avec emportement, il a eu l’air d’un petit prince offensé quand je lui ai dit hier soir que j’étais sortie vendredi avec vous. –Vous lui avez dit! dit Pierre. –On vous avait recommandé de vous taire, dit Françoise. –Ah, ça m’a échappé, dit Xavière avec nonchalance. Je ne suis pas habituée à toutes ces politiques. » Françoise échangea avec Pierre un regard consterné. Xavière l’avait sûrement fait exprès par basse jalousie. (Simone de Beauvoir L’Invitée)

2. Trouvez la présupposition déclanchée dans de chacun des phrases suivantes par les verbes en caractères gros:
1. Paul s'était excusé de son retard. 2. Oui, c’est vrai, je lui ai vendu cette voiture de seconde main à prix coûtant. 3. Ce train s'arrêtera dans cinq minutes à la gare de Versailles. 4. C'est un livre que j'ai acheté très bon marché. 5. Après le déjeuner, Marie a lavé et Paul a essuyé la vaisselle. 6. Marie souriait heureuse: la fièvre de l’enfant avait cessé. 7. Au signe de l’agent, la voiture s’arrêta net. 8. Le directeur a refusé une augmentation à tous les employés. 9. À minuit, Paul se déchaussa et se déshabilla; il alluma sa lampe de chevet et se coucha, avec un sourire satisfait : il reprendrait son travail le lendemain. 10. On lui a enlevé la garde de son enfant.

3. Trouvez la présupposition déclanchée dans de chacun des phrases suivantes par les éléments en caractères gros ; relevez leurs propriétés:
1. Pour un élève en cinquième, il sait beaucoup de physique. 2. Si vous aviez ralenti, vous auriez évité cet accident. 3. Ouvrez la fenêtre ! 4. « Hélène, pour dénouer les brides de son chapeau, éleva les bras » (France, apud Robert).5. Après ce deuxième accident, ses amis l’ont accusé d'imprudence. 6. Même ses amis l'ont critiqué. 7. En 2001 il était déjà marié. 8. Tous nos amis sont arrives en retard. 9. Dans ce journal on critique souvent le gouvernement. 10. Vous vous êtes encore trompé.

Bibliographie

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Fillmore, Charles 1971 ‘Verbs of judging’ in Fillmore et Langendoen (eds.) Studies in Linguistic Semantics, New York, Holt, Rinehart and Winston, 273-290
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Strawson, Peter 1952 Introduction to Logical Theory, London, Methuen
Wilson, D. et D. Sperber 1978 ‘On Grice’s Theory of Conversation’ Pragmatics Microfiches









IV. Les Actes de Langage

La théorie des actes de langage a constitué, du point de vue historique, le creuset du développement de la pragmatique. Elle est basée sur l’idée que la fonction du langage n’est pas seulement celle de décrire le monde mais aussi d’accomplir des actions, comme l’ordre, la promesse, le baptême, etc. Le développement de la théorie des actes de langage a influencé profondément le développement de la pragmatique linguistique. Pourtant le développement récent de la pragmatique cognitive a réduit l’importance des actes de langage et a simplifié grandement la théorie que l’on peut leur appliquer (Moeschler et Auchlin 1997: 135). En même temps, nous assistons à des tentatives d’appliquer la théorie des actes de langage dans la didactique de l’enseignement des langues, surtout des langues étrangères, où l’on essaie de développer une compétence communicative dont les actes de langages sont une partie importante.

1. Pragmatique des actes de langage
1.1. Les actes de langage: fondements historiques
Beaucoup de chercheurs considèrent que la pragmatique naît en 1955 à la fameuse université américaine Harvard, lorsque John Austin, philosophe anglais (1911-1960) y donne une série de conférences et introduit la notion nouvelle d’acte de langage (angl. speech act). Ces conférences ont été ensuite publiées dans le livre How to do things with words traduit en français sous le titre Quand dire c’est faire (Ed. du Seuil, 1970).
Austin s’élève contre la tradition philosophique dans laquelle il a été éduqué et selon laquelle le langage sert principalement à décrire la réalité. Il s’agit d’une conception philosophique et logique appelée «vériconditionnelle», parce que la valeur sémantique des énoncés est exprimée par leur valeur de vérité. Par exemple une phrase comme maintenant il pleut décrit une réalité extralinguistique; la valeur sémantique est le vrai ou le faux: l’énoncé est vrai s’il décrit correctement l’état de l’univers, c’est-à-dire si, au moment où le locuteur prononce la phrase, il pleut; diversement l’énoncé est faux.
Austin propose une vision plus opérationnelle, selon laquelle le langage sert à accomplir des actes. Il fonde sa théorie du langage et de son usage sur l’examen d’énoncés de forme affirmative, a la I-ère personne du singulier de l’indicatif présent, voix active, des énoncés qui ne décrivent rien, donc qui ne sont ni vrais ni faux.

1.2. Performatif versus constatif
La thèse d’Austin s’appuie sur une distinction parmi les énoncés affirmatifs entre ceux qui décrivent le monde et ceux qui accomplissent une action:

(1) Le chat est sur le paillasson.
(2) a. Je te promets que je t’emmènerai au cinéma demain.
b. Je baptise ce navire le "Queen Elizabeth".
c. Je déclare la guerre au Zanzibar.
d. Je m'excuse d’être en retard.
f. Je te nomme sénateur.
g. Je te condamne à dix années de travaux forcés.
h. Je donne et lègue ma montre à mon frère.
i. Je te donne ma parole d'honneur.
j. Je te préviens que les contrevenants seront punis.
k. Je vous parie 1.000 francs qu'il pleuvra demain.

Les énoncés de la première catégorie, comme (1), sont dits constatifs, tandis que les seconds, comme (2), sont performatifs. Les énoncés constatifs peuvent avoir une valeur de vérité: ainsi (1) est vrai si et seulement si le chat est sur le paillasson. Les énoncés performatifs ne peuvent pas recevoir de valeur de vérité. Toutefois les actes qu’ils accomplissent peuvent être réussis ou échoués ou, dans la terminologie de Austin, ils peuvent être heureux ou malheureux. Les valeurs de vérité des énoncés constatifs dépendent des conditions de vérité qui leurs sont attachées; de même, la félicité d’un énoncé performatif dépend de ses conditions de félicité.
Les conditions de félicité dépendent de l’existence de procédures conventionnelles, parfois institutionnelles (pour les actes du type mariage, baptême, etc.) et de leur application correcte et complète.
Un énoncé performatif (i) décrit une certaine action performative; (ii) son énonciation revient à accomplir cette action. Supposons par exemple que je dis

(3) Je baptise ce bateau le Queen Elizabeth

comme on dit quand on brise une bouteille contre la coque d’un navire: mon acte ne peut être considéré réussi si le navire a un autre nom, ou s'il n'y a pas de témoins, de bouteille de champagne, si le navire n’est pas dans une cale de construction, etc. Pour la bonne réussite du baptême d'un navire il est nécessaires que certaines conditions institutionnelles soient satisfaites, autrement l'action est nulle.
Sous la base des divers conditions nécessaires pour le fonctionnement "heureux" et sans heurts d'un performatif Austin a élaboré une typologie des conditions que les performatifs doivent satisfaire pour être considérés "réussi":

(4) A. 1. Il doit exister une procédure, reconnue par convention, dotée par convention d'un certain effet, et comprenant l'énoncé de certains mots par certaines personnes dans certaines circonstances.
2. Il faut que, dans chaque cas, les personnes et circonstances particulières soient celles qui conviennent pour qu'on puisse invoquer la procédure en question.
B. La procédure doit être exécutée par tous les participants à la fois
1. correctement et 2. intégralement.
C. (Souvent) 1. les personnes doivent avoir les pensées, les sentiments, et les intentions supposés par la procédure et 2. si la procédure doit provoquer par la suite un certain comportement, il faut que les participants aient l'intention d'adopter le comportement impliqué et, ensuite, ils doivent se comporter ainsi.

Pour nous rendre compte de l'importance de ces conditions, examinons un cas dans lequel elles ne sont pas satisfaites. Supposons par exemple, qu'un citoyen britannique, ou français, ou roumain dise un jour à sa femme:

(5) Avec ces paroles, je divorce d'avec toi.

Certainement ce citoyen n'obtiendra pas le divorce dans ces conditions, parce qu'il n'existe pas une procédure de ce type (requise par A(1)), conformément à laquelle en prononçant (5) on peut obtenir le divorce. En revanche, dans la culture musulmane une telle procédure existe: en prononçant une phrase comme (5) trois fois de suite, un mari musulman réalise, ipso facto [= par le fait même], un divorce. (Levinson 1983: 236)
Pour la condition A(2): on peut imaginer la situation d'un prêtre qui baptise, par mégarde, un autre enfant ou il lui donne un autre nom, ou un chef d'État qui, on lieu de donner le bienvenu à un autre chef d'État, s'adresse par erreur à sa garde de corps.
Selon la condition B(1) les paroles prononcées doivent être celles établies par la convention. Par exemple, pendant la cérémonie du mariage cette réponse du marié n'est pas adéquate:

(6) Le prêtre: Veux-tu prendre cette femme comme épouse légitime ...?
Le marié: D'accord! (Le marié doit répondre: «Oui [je le veux]»).

La procédure doit être, de plus, complète. Par exemple, si je parie 1.000 francs que demain il pleuvra il est nécessaire, pour que le pari soit en vigueur, que l'interlocuteur ratifie son accord avec une phrase comme «J'accepte le pari» ou une phrase analogue. Si la procédure n’a pas été complétée, il n’y a pas de pari.
La violation de la condition C concerne le manque de sincérité: conseiller à quelqu'un de faire quelque chose tout en sachant que cette action portera des avantages à qui conseille mais des désavantages à la personne conseillée; ou de la part d'un juge, prononcer une sentence de condamnation quand on sait que l'accusé est innocent, ce sont des violations de la condition (C1). Si on promet de faire quelque chose quand on n'a pas la moindre intention de respecter sa promesse, c'est une violation de la condition (C2).
Ces divers types de violation ne sont pas équivalents: la violation de A et B produisent des insuccès (actes prétendus, mais vides, dans le sens qu'ils sont nuls et non avenu). Voilà l'exemple de Austin:

«Supposons, par exemple, que j'aperçoive un bateau dans une cale de construction, que je m'en approche et brise la bouteille suspendue à la coque, que je proclame "Je baptise ce bateau Joseph Staline", et que, pour être bien sûr de mon affaire, d'un coup de pied je fais sauter les cales. L'ennui, c'est que je n'étais pas la personne désignée pour procéder au baptême (peu importe que Joseph Staline ait été ou non le nom prévu - ce ne serait qu'une complication de plus [...]) Nous admettons sans peine:
1) que le bateau n'a pas, de ce fait, reçu de nom;
2) qu'il s'agit d'un incident extrêmement regrettable.
On pourrait dire que j'ai "rempli certaines formalités" de la procédure destinée à baptiser le bateau, mais que mon "action" fut "nulle et non avenue" ou "sans effet", parce que je n'étais pas la personne adéquate, que je n'avais pas les "pouvoirs" pour l'accomplir. Mais on pourrait dire aussi [...] que lorsqu'il n'y a ni prétention ni même ombre d'un droit aux pouvoirs, alors il n'existe aucune procédure conventionnelles reconnue: c'est une imitation bouffonne, comme un mariage avec un singe.» (Austin 1970: 56)

Il est facile de voir que quelques unes de ces conditions sont propres à un certain acte de langage, il y a différence entre une promesse et ou baptême, par exemple. Les deux conditions générales pour le succès d’un acte de langage sont liées aux conditions générales de communication:
(i) le locuteur doit d’adresser à quelqu’un; (ii) son interlocuteur doit avoir compris ce qui lui a été dit dans l’énoncé correspondant à l’acte de langage.

2. La distinction performatif vs. constatif et les divers actes de langage
2.1. Actes locutionnaire, illocutionnaire et perlocutionnaire
Austin a constaté que la distinction performatif vs. constatif ne résiste pas à un examen sévère. Il a notamment remarqué qu’à côté de performatifs explicites (comme ceux de l’exemple (2)) il y a des performatifs implicites comme (7):

(7) Je t’emmène au cinéma demain

L’énonciation de (7) peut correspondre à une promesse, mais le verbe promettre n’est pas explicitement employé, comme dans l’exemple (2a) de la section précédente.
Les constatifs correspondent aussi à des actes de langage implicites, à savoir à des actes d’assertion qui sont, eux aussi, soumis à des conditions de félicité, comme les autres performatifs. Un énoncé constatif, performatif implicite, peut être transformé dans un performatif explicite. Par exemple, la phrase (1), qui est la traduction en français de l’exemple que Austin a donné pour illustrer les énoncés constatifs, peut être transformée dans une phrase performative explicite:

(8) J’affirme que le chat est sur le paillasson.

Cette observation ruine définitivement la distinction performatif / constatif. Austin en conclut que, plutôt que de conserver l’opposition initiale entre performatif et constatif il vaut mieux distinguer entre les différents actes que l’on peut accomplir grâce au langage. On peut distinguer trois types d’actes de langage:
- les actes locutionnaires que l’on accomplit où on dit quelque chose et indépendamment du sens que l’on communique;
- les actes illocutionnaires que l’on accomplit en disant quelque chose et à cause de la signification de ce que l’on dit;
- les actes perlocutionnaires que l’on accomplit par le fait d’avoir dit quelque chose et qui relèvent des conséquences de ce que l’on a dit (le plus souvent certains effets sur les sentiments, les pensées, les actes de l'auditoire). Le locuteur a, normalement, l’intention ou le propos de susciter ces effets.
Soit les phrases suivantes:

(9) a. Je te promets que je t’emmènerai au cinéma demain.
b. Entre dans la chambre!
c. Tu ne peux pas faire cela.
(10) Acte A - locutionnaire: Il a dit: « Je te promets que je t’emmènerai au cinéma demain »
Acte B - illocutionnaire: Il m’a promis de m’emmener au cinéma demain
Acte C - perlocutionnaire: Il m’a assuré que demain nous irons ensemble au cinéma.

Acte A - locutionnaire: Il m'a dit: «Entre dans la chambre!»
Acte B - illocutionnaire: Il me pressa (ou me conseilla, ou m'ordonna, etc.) d’entrer dans la chambre.
Acte Ca - perlocutionnaire: Il me persuada d’entrer dans la chambre.
Acte Cb - perlocutionnaire: Il parvint à me faire entrer dans la chambre.

Acte A - locutionnaire: Il a dit «Tu ne peux pas faire cela!»
Acte B - illocutionnaire: Il protesta contre mon acte.
Acte Ca - perlocutionnaire: Il me dissuada, me retint.
Acte Cb - perlocutionnaire: Il m'arrêta, me ramena au bon sens, etc. ou
Il m'importuna.

Le simple fait d’avoir énoncé une phrase comme celles de (9) même en absence d’un destinataire, suffit à l’accomplissement de l’acte locutionnaire. En revanche, on a accompli par l’énoncé d’une de ces phrases un acte illocutionnaire de promesse, d’ordre, de protestation si et seulement si on les a prononcées en s’adressant à un locuteur susceptible de comprendre leur signification. Cet acte illocutionnaire ne sera heureux que si les conditions de félicité qui lui sont attachées sont remplies. Enfin, on aura accompli, par l’énonciation d’une des phrases de (9) un acte perlocutionnaire uniquement si la compréhension de la signification de la phrase par un destinataire a pour conséquence un changement dans ses croyances (dans le cas de la promesse), ou de son comportement (pour les ordres ou les protestations).
On peut résumer les définitions de ces trois types d’actes de la manière suivante:

1. L’acte locutionnaire est accompli par le fait de dire quelque chose.
2. L’acte illocutionnaire est accompli en disant quelque chose.
3. L’acte perlocutionnaire est accompli par le fait de dire quelque chose.
2.2. Taxinomie des actes illocutionnaires selon Austin
Austin considère que toute énonciation d/une phrase grammaticale complète dans des conditions normales correspond de ce fait même à l’accomplissement d’un acte illocutionnaire. Cet acte peut présenter des valeurs différentes, selon le type d’acte accompli. Austin distingue cinq grandes classes d’actes illocutionnaires:
(i) les verdictifs (de verdict) ou actes juridiques: acquitter, condamner, décréter, etc.;
(ii) les exercitifs (de exercer): dégrader, commander, ordonner, pardonner, léguer, etc.;
(iii) les promissifs (de promettre): promettre, faire voeu de, garantir, parier, jurer de, etc.;
(iv) les comportatifs (de se comporter): s’excuser, remercier, déplorer, critiquer, etc.;
(v) les expositifs (de exposer): affirmer, nier, postuler , remarquer, etc.

La mort d’Austin l’a empêché de poursuivre ses travaux et la théorie des actes de langage a été développée par la suite par John Searle.

3. Les actes de langage dans la version searliene
3.1. Le principe d’exprimabilité de Searle

Searle a ajouté à la théorie austinienne des actes de langage un principe fort, le principe d’exprimabilité ,selon lequel tout ce que l’on veut dire peut être dit

Principe d’exprimabilité
Pour toute signification X et pour tout locuteur L, chaque fois que L veut signifier (à l’intention de transmettre, désire communiquer, etc.) X, alors il est possible qu’existe une expression E, telle que E soit l’expression exacte ou la formulation exacte de X (Moeschler et Auchlin 1997: 138).
Le principe d’exprimabilité exprime le rôle essentiel de l’intention de communication du locuteur. Dans la vision de Searle, les actes de langages sont basées non seulement par la convention, décrite par Austin, mais aussi par l’intention: le locuteur qui s’adresse à son interlocuteur a l’intention de lui communiquer un certain contenu et le lui communique grâce à la signification conventionnellement associée aux expressions linguistiques qu’il énonce. En faisant ces observations, Searle rend explicites des notions qui étaient implicites dans les travaux de Austin.
Searle porte aussi des innovations à la théorie de Austin, par exemple en distinguant deux parties dans un énoncé: le marqueur du contenu propositionnel et le marqueur de force illocutionnaire. Dans une phrase contenant un performatif explicite, comme (2a) Searle distingue entre je t’emmènerai au cinéma demain qui est le contenu propositionnel et je te promets que qui est le marqueur de la force illocutionnaire. S’il s’agit d’une phrase performative implicite, comme (7), la distinction se maintient, mais seulement le contenu propositionnel est présent explicitement dans la phrase, le marqueur de force illocutionnaire restant implicite.

3.2. La taxinomie des actes de langage selon Searle
Searle a proposé une autre classification des actes de langage, qui s’appuie sur un certain nombre de critères: le but de l’acte illocutionnaire, la direction d’ajustement entre les mots et le monde (dans une assertion, par exemple, l’assertion “s’ajuste” au monde, tandis que dans une promesse, c’est le monde qui “s’ajuste” aux mots), les états psychologiques exprimés, les statuts respectifs du locuteur et de l’interlocuteur et leur influence sur la force illocutionnaire de l’énoncé, les relations de l’énoncé avec les intérêts du locuteur et de l’interlocuteur, etc.
Sur la base de ces critères, assez hétéroclites, Searle dégage cinq classes principales d’actes de langage:
(i) les représentatifs (assertion, affirmation, etc.);
(ii) les directifs (ordre, demande, conseil, etc.);
(iii) les promissifs (promesse, offre, invitation, etc.);
(iv) les expressifs (félicitation, remerciement, etc.);
(v) les déclaratifs (baptême, nomination, déclaration de guerre, etc.).
Les travaux de Searle ont été repris dans le cadre des tentatives actuelles de formaliser la théorie des actes de langage. (V. Searle&Vanderveken 1995)
4. Les actes de langage indirects
Parmi les innovations apportées par Searle à la théorie d’Austin, la découverte des actes de langage indirects est très importante pour les développements ultérieurs de la pragmatique. Les AL indirects sont des actes accomplis au moyen d’un énoncé contenant une forme associée conventionnellement à un autre acte que celui qu’il vise à accomplir. A comparer : Fermez la fenêtre ! où l’intention du locuteur est clairement indiquée par la phrase impérative, associée directement à l’acte d’ordonner et Pouvez-vous fermer la fenêtre ? ou Il fait froid ici où le locuteur utilise une interrogation, respectivement une phrase déclarative pour accomplir le même acte.
Pour que son intention soit reconnue par le destinataire, celui-ci doit effectuer une série de calculs interprétatifs, à partir de la situation, pour déceler le but illocutoire. Les actes indirects doivent par conséquent être interprétés à l’aide des données de la situation de communication.
Pour édifier sa théorie des AL indirects, Searle utilise les mêmes principes explicatifs que Grice (le principe de coopération, les implicatures conversationnelles généralisées/ particulières), mais il s’intéresse surtout aux rapports existant entre la façon de réaliser un AL indirectement et ses conditions de satisfaction . Par exemple :
Peux-tu descendre la poubelle ?
exige une condition préliminaire : l’allocutaire est en mesure d’effectuer l’action et le locuteur le sait et une condition de sincérité : le locuteur désire que l’allocutaire effectue l’acte. Searle s’intéresse ensuite au mécanisme selon lequel on passe d’un acte illocutoire secondaire littéral (acte indirect) à un acte illocutoire primaire littéral (la demande de descendre la poubelle). Le passage repose, selon Searle, dans la mise en œuvre d’une stratégie inférentielle qui consiste d’abord à établir que le but illocutoire primaire diverge du but littéral et ensuite ce qu’est ce but illocutoire (processus de reconstruction en dix étapes).
Dans Les Enoncés performatifs, Récanati développe une analyse de l’indirectivité différente de celle de Searle. Si pour ce dernier l’indirectivité est une question de performance qui se définit par rapport à un premier niveau de langage (explicite), celui des énonciations littérales, pour Récanati l’inférence est nécessaire même pour un énoncé du type Je t’ordonne de partir, qui a la forme d’une assertion).
”L’auditeur infère d’abord que le locuteur accomplit un acte de parole qui relève du potentiel de la phrase assertée, puis il détermine en tenant compte de la situation d’énonciation, l’acte de parole dont il s’agit et, enfin, si cet acte direct viole apparemment une norme conversationnelle, il infère qu’un second acte est accompli indirectement.” (Récanati 1981)

6. La redéfinition de l’illocutoire (O. Ducrot, A. Berrendonner, la pragmatique cognitive)
Dans l’espace francophone, le sémanticien O. Ducrot (1972, 1984) insiste sur le fait que, contrairement à la définition saussurienne et structuraliste, la langue n’est pas uniquement, ni même principalement, un outil servant à transmettre des informations. Elle sert surtout à établir « des rapports intersubjectifs » entre les interlocuteurs. C’est là, pour lui, l’essence et la concrétisation de la force illocutoire définie par Austin. Toute parole adressée à un interlocuteur instaure une relation obligatoire, assigne des rôles que l’autre ne peut pas annuler, même en ne répondant pas (l’absence de réponse étant un comportement significatif). Par exemple, le propre de l’acte illocutoire de question est de mettre l’interlocuteur dans l’obligation de répondre. Dans le cas de la promesse, le locuteur déclare se charger d’une obligation nouvelle.
Ducrot étend la notion de force illocutoire au-delà de la conception qu’en avaient Austin et Searle. Il y inclut la présupposition, qu’il considère, du coup, comme un acte de langage ayant une force illocutoire, puisqu’elle est instaurée d’office par la prise de parole, alors qu’Austin et Searle la considéraient comme l’une des conditions de réussite. Ex : Jean a cessé de fumer présuppose l’énoncé Jean fumait. Selon Ducrot, la présupposition impose un « devoir de croire ».
Il y ajoute l’acte illocutoire d’argumentation - l’acte réalisé par la présentation d’un énoncé destiné à servir une certaine conclusion.
Ex. Il fait beau, mais je suis fatigué ; je vais donc rester à la maison pour me reposer.
La définition de l’acte illocutoire comme une prétention à créer des transformations de droits et d’obligations entre les interlocuteurs place la théorie de Ducrot dans le territoire d’un « juridisme interactionnel » (cf. Moeschler, 1982).
A. Berrendonner (1981) commence par souligner les limites des théories qui tentent de réunir une composante linguistique liée à l’énoncé et une composante extralinguistique liée à la situation. Il remet en question la place de l’illocutoire, devenu du coup « une notion suspecte ». Pour Berrendonner, l’illocutoire et la langue ne peuvent se combiner que selon trois figures :
ou l’illocutoire est explicite et intégré dans la langue ( il est une catégorie sémantique. Mais une telle théorie se heurte du problème des actes indirects. Si « Il fait chaud ici ! » signifie la demande d’ouvrir la fenêtre, où cette valeur illocutoire est-elle explicitée dans l’énoncé ?
ou l’illocutoire se partage en un illocutoire implicite et un illocutoire explicite ( cela revient à distinguer deux actes de requête, deux actes d’assertion, etc. (on rejoint l’hypothèse de Récanati)
ou l’illocutoire est un ensemble de valeurs implicites (thèse retenue par Berrendonner) ( les valeurs illocutoires devront être considérées comme des significations manifestées dans et par l’acte d’énonciation, mais nullement inscrites dans l’énoncé. La valeur illocutoire n’est pas marquée dans la phrase.
4. L’hypothèse performative et le performadoxe
4.1. L’hypothèse performative
L’hypothèse performative a été formulée par John Ross, linguiste américain du courant de la sémantique générative, en 1970.
Dans sa variante classique, proposée dans Chomsky 1965, la grammaire générative et transformationnelle était organisée dans deux types de composantes: une composante générative, la syntaxe, qui a le rôle de générer les énoncés de la langues et deux composantes interprétatives, la phonologie et la sémantique. La syntaxe est organisée à deux niveaux Un certain nombre de règles, appelées règles de constituants, produisent la structure profonde et une autre catégorie de règles, les règles de transformation, convertissent la structure profonde dans une structure de surface. Les règles de transformation assurent la production des phrases passives (la structure profonde contient seulement des structures actives; on applique à un énoncé comme le garçon lit le livre la transformation passive et on obtient, dans la structure de surface, le livre est lu par le garçon), la nominalisation (structure profonde Jean arrive ( structure de surface: l’arrivée de Jean), la transformation relative (structure profonde: (le livre est intéressant; le garçon lit le livre ( le livre que le garçon lit est intéressant), etc.
La sémantique générative se développe dans la septième décennie du XX-e siècle. Ses représentants (dont les plus connus sont George Lakoff, James McCawley et John Ross) contestent le rôle purement interprétatif de la sémantique dans la grammaire transformationnelle et ils proposent comme point de départ du processus génératif la structure sémantique. De cette manière la sémantique cesse d’être interprétative, elle devient générative. La sémantique générative a le mérite d’avoir rapproché la sémantique linguistique de la sémantique logique et d’avoir intégré dans la théorie grammaticale des éléments de la pragmatique en train de se constituer, comme, par exemple, les présuppositions.
L’hypothèse performative consiste à traiter les performatifs implicites, comme (1) ou (7), comme équivalents aux performatifs explicites, comme (2a) ou (8):

(1) Le chat est sur le paillasson.
(7) Je t’emmènerai au cinéma demain.
(8) J’affirme que le chat est sur le paillasson.
(2a) Je te promets que je t’emmènerai au cinéma demain.

Ross suppose que (7) dérive de (2) comme résultat d’une transformation. Les deux énoncés partagent la même structure profonde, qui, dans le cas de (2) subit seulement des transformations mineures, de type morphologique, tandis que pour (7) elle subit une transformation majeure, celle de la suppression de certains constituants. L’hypothèse de Ross consiste donc dans l’idée que tout énoncé présente dans sa structure profonde un verbe performatif (du type je promets, j’ordonne , j’affirme, etc.) que ces performatifs soient explicitement exprimés dans la structure de surface, ou qu’ils ne le soient pas. Cette hypothèse renforce la distinction faite par Searle entre le marqueur de force illocutionnaire (généralement verbe performatif) et le marqueur de contenu propositionnel. Reformulée dans les termes de Searle, l’hypothèse de Ross consisterait dans l’idée que les marqueurs de la force illocutionnaire sont toujours présents dans la structure profonde des énoncés, même si dans la structure de surface on trouve seulement le marqueur du contenu propositionnel.
4.2. Le Performadoxe
L’hypothèse de Ross s’est heurtée à une objection de fond, à un paradoxe, que Moeschler et Auchelin 1997:140 appellent ‘performadoxe’.

Le paradoxe, en logique, est une contradiction à laquelle aboutit, dans certains cas, le raisonnement abstrait. Les paradoxes ont été découverts par les philosophes de la Grèce antique. Un des plus célèbres est le paradoxe du menteur: un menteur dit: maintenant je mens. S’il dit la vérité, cela signifie qu’il est faux qu’il soit un menteur. Donc il dit le vrai. S’il dit le vrai, il est un menteur, donc ... et ainsi de suite à l’infini.

Selon la sémantique générative, la structure profonde d’une phrase (qu’ils appellent ‘structure sous-jacente’) est sa forme logique, qui, entre autre, contient les conditions de vérité d’une phrase. La valeur de vérité d’un énoncé ne change pas au cours des transformations.
Selon l’hypothèse performative, nous avons vu que (1) et (8) ont la même structure profonde, donc les même conditions de vérité. Alors, on ne pourrait plus dire que (1) est vraie si et seulement si le chat est sur le paillasson (parce que cela correspond seulement à la structure de surface). On devrait dire que (1) est vraie si et seulement si j’affirme que le chat est sur le paillasson. Or, il va de soit que la vérité de (1) ne dépend pas du fait que le locuteur affirme une proposition p, mais dépend bien du fait que le chat soit sur le paillasson.

L’observation est plus grave de ce qu’elle peut sembler à première vue, parce que il s’agit d’une propriété importante des verbes du type affirmer, croire, penser, propriété observée par Frege et étudiée, entre autres, par le philosophe du langage finnois J. Hintikka. Ces verbes sont appelés ‘intesionnels’, parce que la valeur de vérité de la phrase est indépendante de la valeur de vérité de la complétive. Une phrase du type j’affirme/ je crois que le soleil tourne autour de la Terre est vraie si le locuteur fait cette affirmation, ou s’il croit ce qui est dit dans la subordonnée, malgré le fait que le contenu sémantique de celle-ci est, évidemment, faux.

À cause de ce paradoxe, découvert par Lycan 1984, l’hypothèse performative doit être abandonnée.
5. Révision de la théorie des actes de langage dans le cadre de la pragmatique cognitive
5.1. La pragmatique cognitive
La pragmatique linguistique s’est développée sur la base d’une thèse proposée par Austin, et Searle à sa suite, selon laquelle la fonction principale du langage est d’agir sur le monde plutôt que le décrire. Ils ont exprimé l’idée que toute énonciation d’une phrase grammaticale complète correspond de ce fait même a un acte illocutionnaire, constatation qui impose, pour le pragmaticien, la nécessité d’identifier pour chaque énoncé sa force illocutionnaire, qui est une partie indispensable de son interprétation. Comme conséquence, la pragmatique linguistique a eu tendance à insister sur l’aspect conventionnel et codique du langage car, face à un énoncé, la théorie des actes de langage admet que l’interprétation se fait essentiellement de façon conventionnelle.
Dans les quinze dernières années, on assiste à l’émergence d’un autre type de pragmatique, nommée pragmatique cognitive. Ce courant, développant les découvertes de la sémantique générative, voit dans le langage d’abord un moyen de description de la réalité et seulement de façon accessoire un moyen d’action. Cette nouvelle approche des problèmes de la pragmatique a pour auteurs Dan Sperber et Deirdre Wilson 1989 qui ont mis en cause un certain nombre de principes de la théories des actes de langage.

5.2. Pragmatique cognitive et actes de langage
On a vu que le principe d’exprimabilité, proposé par Searle, conduit à l’hypothèse performative, fait qui indique ses limites. Sperber et Wilson mettent en cause le bien-fondé de la classification des actes de langage proposée par Austin et Searle. Ils observent que dans beaucoup de cas il est possible de saisir la force illocutionnaire précise d’un énoncé, mais que dans certains cas il est très difficile, voire impossible de la déterminer avec précision. Soit la phrase :
(11) Il pleuvra demain.

On ne sait pas si cet énoncé correspond à un acte de promesse, de prédiction ou de menace; en plus, déterminer s’il s’agit d’un acte ou de l’autre ne semble pas indispensable à l’interprétation de (11).
Sperber et Wilson ont proposé de réduire radicalement les classes d’actes de langage à trois classes: dire que, dire de et demander si:
(i) les actes de dire que correspondent en gros aux phrases déclaratives (assertions, promesses, prédictions, etc.);
(ii) les actes de dire de correspondent grossièrement aux phrases impératives (ordres, conseils, etc.);
(iii) les actes de demander si correspondent aux phrases interrogatives, dans le sens large du terme, c’est-à-dire aux questions et au demandes d’information.
Comme on peut voire, cette classification ne contient pas les actes institutionnels (le baptême, le mariage, la condamnation, l’ouverture de séance, les annonces au bridge, etc.). Sperber et Wilson ont montré que les règles qui régissent les actes institutionnels ne sont ni des règles linguistiques, ni des règles cognitives, mais des règles appartenant à l’organisation sociale, donc des règles qui devraient être étudiées par la sociologie. En plus, les actes de langage de type institutionnel pourraient entrer dans la première grande classe, dire que.
On a suspecté la théorie de Sperber et Wilson (nommée théorie de la pertinence) d’impliquer une nouvelle version du performadoxe. Car, si je dis que l’énoncé (1) est équivalent à je dis que le chat est sur la paillasson cela implique les mêmes conséquences que l’hypothèse performative: les conditions de vérité pour (1) seront incorrectes, c’est-à-dire elles seront les conditions de vérité pour je dis que p au lieu d’être les conditions de vérité de la complétive p. La théorie de la pertinence évite ces conséquences fâcheuses en proposant à ce type d’énoncés une interprétation sémantique dans laquelle la détermination des conditions de vérité n’intervient pas.

6. Révision
Après avoir étudié le texte de ce cours, répondez aux questions suivantes:

1. En quoi consiste l’opposition entre un énoncé constatif et un énoncé performatif?
2. Dans quelles conditions un énoncé performatif est réussi ou malheureux?
3. Définissez les actes locutionnaire, illocutionnaire et perlocutionnaire.
4. Quelle est la taxinomies des actes illocutionnaires selon Austin?
5. Expliquez le principe d’exprimabilité de Searle.
6. Identifiez le marqueur du contenu propositionnel et le marqueur de force illocutionnaire.
7. Quelle est la taxinomies des actes illocutionnaires selon Searle?
8. En quoi consiste l’hypothèse performative?
9. Quel est le performadoxe?
10. Définissez la pragmatique cognitive
11. Quelle est la taxinomie des actes de langage selon Sperber et Wilson?

7. Exercices
1. Dans les phrases suivantes, identifiez les énoncés performatifs et leur force illocutionnaire; distinguez leurs emplois performatifs de leurs emplois non performatifs :
a. VOS PAPIERS S’IL VOUS PLAIT (Dans la rue. Une manifestation vient de se terminer)
LE POLICIER : Hé, vous, là-bas ! Par ici ! Montrez-moi vos papiers ! RAYMOND : Pourquoi ? Je n’ai rien fait, moi ! LE POLICIER : Vous n’avez pas entendu ? Vos papiers et vite ! RAYMOND : Voilà. LE POLICIER : Belge, hein ? Qu’est-ce que vous faisiez dans la manifestation. RAYMOND : Mais je n’étais pas dans la manif ! (= manifestation) Je feuilletais des bouquins devant la librairie là-bas. Alors, j’ai vu passer des manifestants. Et puis, la police a chargé et j’ai couru. Que vouliez-vous que je fasse ! D’ailleurs, la politique ici, je m’en fous ! Ça ne m’intéresse pas du tout, vous savez ! LE POLICIER : Montrez-moi le bouquin que vous avez là ! (Raymond lui donne le livre.) Ah ! Vous lisiez Marx, hein ? RAYMOND : Oui, Joseph Marx. C’est un cinéaste. LE POLICIER : Belge ? RAYMOND : Non, Brésilien. LE POLICIER : Ah oui, ma grand-mère, elle le connaît bien … Allez, filez ! Mais la prochaine fois foutez le camp quand il y a une manifestation ! RAYMOND : Ça, c’est juré.
b. UN COUPLE DÎNE DANS UN BON RESTAURANT (C’est la fin du repas) LE GARÇON : Vous voulez du café, des digestifs ? NICOLAS : Euh… du café, seulement. Et l’addition, s’il vous plaît. (Le garçon revient avec deux cafés et l’addition) NICOLAS  (à sa femme) : Voyons, ça fait combien ? Quoi ? Presque cinq cents balles! HÉLÈNE : Fais voir. Quatre cent quatre-vingt-quinze! Mais ce n’est pas possible. Il doit y avoir une erreur. NICOLAS : On va voir. Euh… garçon s’il vous plaît ! J’crois qu’il y a une erreur là. LE GARÇON : Mais non, monsieur ! J’ai fait l’addition à la caisse. NICOLAS : Mm… Alors, vous avez dû mettre quelque chose qu’on n’a pas eu… Mm… Ah ! Tenez, regardez. Vous avez marqué deux bouteilles de Saint-Émilion. LE GARÇON : Et vous n’en avez bu qu’une ? NICOLAS : Mais bien sûr ! HÉLÈNE : Ah, je sais ce qui c’est passé. On a commandé à l’autre garçon d’abord, mais il a oublié de nous l’apporter. Alors, on vous a appelé et on a commandé de nouveau. Votre collègue a dû marquer la bouteille sur l’addition sans nous l’apporter. NICOLAS : Il est toujours là, l’autre garçon ? LE GARÇON : Oui, je vais lui demander… (Il revient) Oui, effectivement, c’est ce qui s’est passé. Excusez-nous, hein ? HÉLÈNE : Il n’y a pas de mal. NICOLAS : Hé, facile a dire, quand ce n’est pas toi qui paye ! HÉLÈNE : Oh ! Mais j’te rappelle que c’est moi qui ai la voiture. Tu vas rentrer à pied, toi ! (A. Chamberlain et Ross Steele Guide pratique de la communication. 100 actes de langage.)

2. Observez les différentes manières d’exprimer le même acte de langage ; identifiez-le, et explicitez la force locutionnaire, illocutionnaire et perlocutionnaire.
a. 1. Arrête, sinon je m’en vais. 2. Si quelqu’un rit, je lui flanque une raclée. – Le premier qui rit, je lui flanque une raclée. 3. Si tu es méchant, je ne te donne plus de bombons. 4. Ne recommence pas, sinon je dis tout à maman ! 5. Allons les enfants, soyez sages, sinon je me fâche !
b. 1. Tu tires trop sur la ficelle ! 2. Tu vas passer un mauvais quart d’heure ! 3. C’est absolument interdit de fumer en classe ! 4. Si tu fais ça, tu seras sévèrement puni. 5. Si vous arrêtez la voiture ici, vous êtes passible d’une amende.
c. 1. Tu as envie qu’on se promène ? 2. Si ça te fait plaisir, on va au cinéma. 3. Je vais me baigner. Tu ne veux pas venir avec moi / m’accompagner ? 4. Dîne avec nous ! – Tu dîneras bien avec nous? - Reste à dîner avec nous ! 5. Tu prends un café avec moi?

3. Dans la manière présentée dans la section 1.2. (4), essayez d’établir les conditions de bon fonctionnement des actes de langages suivants :
a. Demande d’aide (Tu pourrais bien me donner un coup de main); b. Menace (Je ne te dirai pas une encore une fois de ne plus fumer !) ; c. Louange (Bravo, tu as fait un travail impeccable ; il y a de quoi être fier) ; d. Reprocher (Tu es le seul coupable – tout est de ta faute !). e. Promesse (Je viendrai, tu as ma parole !)

Bibliographie

Austin, John (1962), How to do things with words, Oxford, Clarendon Press (trad. fr. Quand dire c’est faire, Paris Ed. Minuit)
Chomsky, Noam,(1965) Aspects of a Theory of Syntax, Cambridge, MIT Press (trad. fr. Aspects de la théorie syntaxique, Paris, Seuil, 1970)
Levinson, Stephen 1983, Pragmatics, Cambridge, Cambridge University Press
Lycan W.G. 1984, Logical form in Natural Language, Cambridge, MIT Press
Moeschler, Jacques et Auchlin, Antoine, 1997, Introduction à la linguistique contemporaine, Paris, Armand Colin
Ross, John 1970, «On declarative sentences» in Jacob R.A. and Rosenbaum P.S. (eds.) Readings in English transformational grammar, Walthuam, Ginn, 222-272
Searle, J. R. (1969), Speech Acts, Cambridge, Cambridge University Press (trad. fr. Les Actes de langage, Paris, Hermann)
Sperber, Dan et Wilson, Deirdre 1989, La Pertinence. Communication et cognition, Paris, Minuit


Glossaire de termes linguistiques
Articulation (double ~)
Le verbe articuler, en partant de la signification fondamentale («réunir deux ou plusieurs os par une articulation ») a développé en français les sens figurés de «mettre ensemble, unir, organiser »; en phonétique, le verbe a le même sens que le verbe roumain a articula, signifiant, à savoir «émettre, former des sons vocaux à l’aide de mouvements des lèvres, de la langue, de la mâchoire, du voile du palais». Le substantif qui en dérive, articulation, signifie, entre autre, «organisation en éléments distincts contribuant au fonctionnement d'un ensemble». Martinet emploie le syntagme double articulation du langage pour désigner la manière spécifique d’organisation des langues naturelles En roumain il existe deux termes : articulare pour le sens phonétique et articulacie pour l organisation linguistique.
Propriété du langage naturel qui s articule (i) la première articulation se manifeste au niveau des unités minimales dotées d une forme phonétique (signifiant) et d une signification (signifié), unités que Martinet nomme ‘monèmes’ ; (ii) la deuxième articulation est constituée par les unités distinctives du plan de l’expression, les phonèmes. Chacune des unités formant la première articulation est articulée, à son tour, en unités de la deuxième articulation (Martinet 1967 : 13).
La première articulation du langage est une expression du fait qu’une langue n’est pas une nomenclature (= une liste de mots), ni un calque de la réalité. La différence entre des langues comme le français, l’anglais et l’allemand ne consiste pas en des différences entre des mots ; apprendre une langue étrangère ne signifie pas apprendre une nouvelle nomenclature, parallèle en tout à celle de la langue maternelle, du type roumain cap, français tête, anglais head, allemand Kopf; roumain mare, français grand, anglais big, allemand groß;, etc. Les langues ne sont pas des nomenclatures parce qu’elles ne calquent (= imiter, reproduire exactement) pas la réalité. Il existe des entités distinctes, chacune recevant une désignation dans chaque langue, comme les plantes et les animaux.
Cependant, dans beaucoup de domaines, ce sont les langues naturelles qui tracent les limites. Par ‘exemple, la distinction entre l’eau qui coule et celle qui ne coule pas ; il y a d’arbitraire dans la subdivision en fleuves, rivières, ruisseaux, torrents (pour les cours d'eau) et en océans, mers, lacs, étangs (pour les étendues d'eau). Par exemple, le français et le roumain font la différence entre les cours d’eau qui se jettent dans la mer (fr. fleuve, roum. fluviu) et ceux qui se jettent dans un autre cours d’eau (fr. rivière. roum. rîu) ; cette distinction n’existe pas en anglais ou en italien, qui n’ont qu’un seul terme (angl. river, it. fiume). Le terme bois, en français, désigne (i) un lieu planté d’arbres (ii) la matière bois en général (bois à brûler, bois de charpente, etc.) . À part ces significations fondamentales, le terme connaît aussi des emplois spéciaux, comme bois de cerf, bois de justice (= guillotine), les bois (= ensemble d’instruments à vent, généralement faits en bois), avoir la gueule de bois, etc. (voir aussi SIGNE LINGUISTIQUE)
La première articulation du langage exprime la façon dans laquelle chaque langue ordonne l’expérience commune aux membres de la communauté linguistique.

Une personne qui veut communiquer le fait qu’elle souffre de douleurs à la tête peut pousser un gémissement (manifestation vocale qui n’est pas analysable et qui correspond à l’ensemble de la sensation douloureuse) ou elle peut prononcer la phrase j’ai mal à la tête, une séquence analysable, puisqu’elle est formée de six unités successives (j’, ai, mal, à, la, tête), appelés par A. Martinet ‘monèmes’. Aucun de ces éléments n’exprime en lui-même a douleur, ce qui est l’expression d’une autre propriété importante de la première articulation: la forme du signifiant est indépendante de la valeur du signifié. En plus, chacune des unités identifiées peut se retrouver dans des milliers de contextes différents pour communiquer d’autres faits d’expérience (mal : c’est bien mal, il le juge mal, il est mal de mentir, etc. tête : il donne de la tête dans le battant de la porte, il se prit la tête entre les mains, etc.).
Quelques milliers de monèmes (= unités ayant une forme -le signifiant- et un sens –signifié-) permettent de communiquer plus de choses que ne pourrait le faire des millions de cris inarticulés différents, grâce au grand nombre de combinaisons qu’ils peuvent former. Martinet sépare les monèmes en lexèmes, monèmes dont le signifiant transmet un sens lexical et morphèmes, qui ont un signifié de type grammatical. Un mot comme cheval peut être analysé en deux monèmes, chev-, le lexème, et –al, le morphème. Le premier monème est un lexème, parce que son signifié est du type «grand mammifère ongulé (hippomorphes) à crinière, plus grand que l'âne, domestiqué par l'homme comme animal de trait et de transport » (Petit Robert) tandis que –al (morphème qui commute avec -aux) est un morphème ayant le signifié «masculin, singulier».
Martinet soutient que les monèmes forment une liste ouverte, dans le sens qu’il est impossible de déterminer précisément leur nombre dans une langue : pour des raisons de communication, un nouveau monème peut apparaître à tout moment; en plus, une partie des monèmes peuvent se combiner et créer des mots indépendants (timbre-poste, autoroute). Le nombre de monèmes est plus réduit que celui des mots d’une langue. Il faut remarquer que ces observations de Martinet (1967: 19-20) s’appliquent seulement à une partie des monèmes, à savoir aux lexèmes. Les monèmes à sens grammatical (que Martinet appelle ‘morphèmes’) constituent une liste fermée.
Le terme monème actuellement semble tombé en désuétude. Dans la linguistique française on emploie le terme de morphème pour désigner les unités minimales à deux faces (signifiant + signifié) à l’intérieur desquels on distingue les lexèmes, morphèmes avec un signifié de type lexical et morphème grammatical ou grammatèmes pour désigner les morphèmes ayant une signification grammaticale.
Chaque unité de la première articulation peut être analysée en des unités de la deuxième articulation. L ensemble tête veut dire «partie, extrémité antérieure du corps des hommes et des animaux, qui porte la bouche et les principaux organes des sens». La forme vocale, /tµt/ est analysable en des unités identifiables grâce à leur contribution à la différenciation de ce signifiant d autres signifiants, d autres mots. Nous identifions l unité /t/, parce qu elle constitue l unique différence entre le mot tête et les mots fête / fµt/ ou bête /bµt/; nous identifions le segment /µ/ qui constitue l unique différence entre /tµt/ et tante /tãt/ ou toute /tut/ et le deuxième /t/, par l opposition entre tête et terre /tµr/ ou thème /tµm/ (voir COMMUTATION). Nous avons, donc, analysé l expression du mot tête dans la série d unités /t/ + /µ/ + /t/, appelés phonèmes (voir PHONÈME). La deuxième articulation rend la forme du signifiant indépendante de la signification exprimée par son signifié. On ne peut pas attribuer à aucune des trois unités qui constituent le signifiant du mot tête des sens distincts dont l’ensemble serait équivalente au signifié du mot.
Les phonèmes d’une langue constituent une liste fermée, formée normalement d’un inventaire entre vingt et quarante unités. Par exemple, on considère que le français présente 31 phonèmes.
La double articulation du langage conduit à une organisation économique du code linguistique, économie qui correspond à la loi du moindre effort (celui de communiquer le plus d’informations possibles avec un minimum d’effort articulatoire et de mémoire). Chaque langue se caractérise par une articulation (c'est-à-dire une organisation) propre, tant au niveau de la première que de la deuxième articulation. L’idée de la première articulation du langage reprend et développe l’idée saussurienne que la langue est une forme et non une substance, et l’idée de Hjelmslev sur l’existence d’une forme et d’une substance tant pour le contenu que pour l’expression (voir SIGNE LINGUISTIQUE). C’est une autre manière d’exprimer une idée chaire aux structuralistes, à savoir la spécificité structurale de chaque système linguistique.
Calendrier
La date ou l'année qui constitue l'origine absolue des calendriers est adoptée par convention et elle est liée à un événement historique, mythique ou religieux considéré extraordinairement important. Par exemple, l’année 2004 se réfère à la 2004-ème année suivant celle au cours de laquelle, selon la tradition, la naissance de Jésus Christ est né. Les dates historiques sont ordonnées avant et après ce point de repère. Dans le cas de l'année 2004 ce calcul se fait selon le calendrier grégorien. Selon ce même calendrier, Aristote a vécu entre les années 384-322 av. J. C.
Ce calendrier, qui est le plus diffus, est appelé 'grégorien' parce qu’il est le résultat de la réforme du calendrier faite par le pape Grégoire XIII en 1582. Il y a des pays ou des institutions qui n'ont pas accepté encore le calendrier grégorien: l'église russe, par exemple, continue à respecter le calendrier julien, résulté d’une réforme réalisée par Jules César. Pour cette raison en Russie on fête le Noël le 6 janvier, car le calendrier grégorien est en avance de 13 jours sur le calendrier julien.
D’autres civilisations ont un calendrier différent, dans le sens que tant le point de repère que les divisions du temps sont différentes. Dans la Rome antique, le temps était calculé à partir de la fondation légendaire de la ville (année qui correspond à l’année 753 av. J. C. du calendrier grégorien). Le calendrier mahométan a comme point de référence l’année de la hégire (la fuite de Mahomet de al ville de La Mecque à la ville de Médine où il fut reconnu comme prophète), année qui correspond à l’an 622 de l’ère chrétienne. Pendant la Révolution française, la Convention Nationale a imposé en 1793 un autre calendrier, le calendrier républicain, créé par Fabre d'Églantine et utilisé en France de 1793 à 1806; ce calendrier calcule les années en partant de 1793 et qui a inventé un autre nom pour les mois (brumaire, floréal, germinal, etc.). Ces mois étaient divisés en trois décades, et seulement le dernier jour de la décade (appelé décadi) était jour férié. Pour les événements importants qui ont eu lieu en France à cette époque, les historiens ont l’habitude de faire référence aux deux calendriers, républicain (employé dans les documents de l’époque) et grégorien. C’est pourquoi on dit que Robespierre fut renversé le 9 thermidor II, ce qui correspond à 27 juillet 1794, ou que Napoléon Bonaparte a fait un coup d’État le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).
Code
Un code est système de symboles destiné à représenter et à transmettre une information. F. de Saussure a défini la langue comme un code, en entendant par là la mise en correspondance entre des «images auditives» et des «concepts»  (Ducrot & Todorov  1972: 156). André Martinet a souligné le parallèle qu’on peut établir entre langue et parole, d’une part et code et message de l’autre. Le code est l’organisation qui permet la rédaction du message et ce à quoi on confronte chaque élément d’un message pour en dégager la signification (Martinet 1967: 25).
Un code consiste, donc, en un ensemble conventionnel de signes (appelées aussi 'signaux' ou 'symboles') et des règles qui établissent leur emploi; un code sert à transmettre des informations d'une source à une destination pour réaliser une communication ou pour faire une transposition de l'information d'un système à un autre. Grâce au code, un message reçoit une forme: un message sonore, s'il s'agit d'une langue naturelle, un message graphique s'il s'agit de la transposition d'un message oral (code oral) dans un message écrit (code écrit).
Par l’intermède du code, un message peut recevoir aussi une autre forme : un message prononcé dans une langue naturelle peut se transformer dans un message écrit, en passant de la langue parlée (code oral) à la langue écrite (code écrit). À côté des langues naturelles (code parlé et code écrit) la société utilise tout une ensemble de codes, en général moins complexes que la langue (le code de la route, le code Braille, l’alphabet morse, la sténographie, les systèmes symboliques employés par des sciences comme les mathématiques, la logique, la physique, la chimie, etc.). Souvent, la communication humaine est mixte, dans le sens que l’individu emploie simultanément plusieurs codes. Souvent le message vocal est accompagné par des gestes, par la mimique, qui constituent des codes, plus ou moins bien structurés ; à une leçon de chimie ou de mathématiques, le professeur ajoute aux formules spécifiques du domaine des explications dans la langue naturelle utilisée comme moyen de communication.

Contexte ou Environnement
(angl, context)
En linguistique, le terme a deux acceptions. Souvent le mot signifie contexte linguistique. Les contextes d’une unité A sont formés de l’ensemble des séquences qui précèdent l’unité A et de l’ensemble des séquences qui la suivent. Soit X une séquence qui peut apparaître avant A et Y une séquence qui suit A. Dans ce cas on dit que A apparaît dans le contexte [X___ Y], ce qui signifie que la séquence XAY est séquence repérée, c’est-à-dire une séquence qui existe dans le corpus. (voir CORPUS) Par exemple, au niveau phonologique, dans le mot mal, /a/ apparaît dans le contexte [m __ l], /m/, dans le contexte [# __ a] et /l/, dans le contexte [a __ #], le signe ‘#’ symbolisant la pause. Au niveau morphosyntaxique, dans le syntagme le petit enfant, l’adjectif petit apparaît dans le contexte [le ___ enfant]. L’école distributionnaliste a tenté de remplacer les définitions que la grammaire traditionnelle a données aux catégories morphologiques de nom pronom, adjectif, verbe, conjonction, etc. par des définitions plus précises et formalisables à l’aide du contexte. On a proposé le terme de contexte diagnostique pour le contexte définitoire pour une certaine catégorie, donc un contexte dans lequel seule cette catégorie peut apparaître. Bloomfield a proposé de définir la classe des verbes anglais comme la classe des formes qui peuvent apparaître dans le contexte [#__ ing] (tous les verbes anglais peuvent avoir des formes comme running, reading, looking, etc.). On pourrait définir d’une manière analogue le verbe français (la classe des mots qui peuvent apparaître dans le contexte [#__ant]) ou le verbe roumain (pour lequel il y a deux contextes diagnostiques, [# ___ ind] ou [#__ înd]). On peut donner le contexte diagnostique pour d’autres classes morphologiques, par exemple les noms sont des unités qui peuvent apparaître dans un des contextes suivants : [ce __ ], [cet ___ ], [cette ___ ] ou [ces ___ ].
Contexte (ou situation) extralinguistique. Comme résultat du développement dans les dernières décennies de la pragmatique, le mot ‘contexte’ acquiert une importance particulière : les éléments déictiques sont définis par le fait qu’ils changent de référent (voir RÉFÉRENT) quand on change de contexte. Par exemple le pronom tu désigne la personne qui est interlocuteur, mais ’identité (le référent) de ce pronom change chaque fois que la situation (le contexte extralinguistique) change. L’adverbe ici signifie un espace près du locuteur, espace qui lui aussi se modifie avec le contexte.
Par contexte extralinguistique on comprend donc, l’ensemble des facteurs extralinguistiques (surtout personne, temps, lieu) qui définissent la situation dans laquelle la communication se déroule. Avec le développement, au cours des deux dernières décennies, du cognitivisme, on a la tendance d’élargir encore la notion de contexte extralinguistique, y incluant l’ensemble des connaissances extralinguistiques des locuteurs, appelée aussi ‘connaissances encyclopédiques’ (car on les retrouve normalement dans des dictionnaires encyclopédique, à la différences des connaissances linguistiques, fournies par les dictionnaires explicatifs).
Coréférentiel
Cet adjectif qui s’applique pour désigner le fait que plusieurs unités linguistiques renvoient au même référent extralinguistique. Le phénomène de la coréférence est définitoire pour l’anaphore : dans une phrase comme Anne était très fâchée : elle avait eu un accident de voiture, les mots ‘Anne’ et ‘elle’ sont coréférentiels.
Dénotation
voir référent
Description définie
(angl. definite description)
Les philosophes ont appelé 'description définie' une expression qui se présente sous la forme d’un substantif précédé par un article défini ou un démonstratif accompagné par une phrase relative. Par exemples: celui qui …, le poète qui … peuvent introduire des descriptions définies. Elles jouent un rôle similaire aux noms propres. On sait, par exemple, que le grand philosophe grec Aristote (384-322 av. J. C) est né à Stagire, qu’il a été élève de Platon et précepteur et ami d’Alexandre le Grand. Dans la littérature philosophique on emploie souvent comme exemple de descriptions définies des expressions comme: le philosophe né à Stagire, l’élève de Platon, le maître d’Alexandre de Grand. Évidemment, toutes ces expressions se réfèrent et substituent le nom propre 'Aristote'. Chaque jour nous employons des descriptions définies car nous disons l’auteur de «Luceafrul» pour parler d Eminescu, celui qui a écrit «Les Misérables» pour faire référence à Victor Hugo, l auteur de «La Traviatta» pour parler du grand compositeur italien d opéras Giuseppe Verdi (1813-1901), celui qui a découvert que l orbite des planètes est elliptique, expression qui renvoie à l’astronome allemand Johannes Kepler (1571-1630), etc.
Distribution
(angl. distribution)
La totalité des contextes où on trouve dans le corpus une unité A constitue la distribution de cette unité. Par exemple, la forme élidée de l’article défini en français (l’) apparaît dans le contexte d’un mot qui commence avec une voyelle. Donc cette forme de l’article a la distribution suivante : ___ a…, ___e…, __i…, ___ o… ___u…, ___ h….
Le linguiste américain L. Bloomfield a le mérite d’avoir souligné avec force l’importance de la position des unités dans la chaîne parlée pour la définition de ces unités (voir contexte diagnostique). Il a proposé de remplacer les catégories morphologiques traditionnelles par la ‘classe des formes’ (angl. form class) contenant tous les éléments linguistiques qui apparaissent dans un certain contexte ou dans une classe de contextes. La totalité des possibilités d’occurrence pour un certain élément forme la distribution complète de cet élément.
La distribution caractérise non seulement des unités isolés, mais aussi des groupes d’unités. La totalité des éléments qui sont caractérisés par les mêmes propriétés distributionnelles forment une classe distributionnelle : deux éléments, A et B appartiennent à la même classe distributionnelle si tous les deux peuvent apparaître dans le même contexte X___ Y, ce qui signifie que les séquences XAY et XBY sont repérables dans le corpus. Par exemple, les mots pomme et fleur sont des éléments appartenant à la même classe distributionnelle, vu que dans un corpus on pourrait rencontrer les séquences cette + une + la+ ma fleur est jaune et cette+ une + la+ ma pomme est jaune. On se rend facilement compte que les classes morphologiques sont des classes distributionnelles.
Classification de la distribution
Il existe plusieurs types de distribution :
(i) deux éléments, A et B, peuvent présenter une distribution identique c’est-à-dire (a) A apparaît dans tous les contextes dans lesquelles peut apparaître B aussi, et inversement; (b) pour tous les contextes, on peut être remplacer librement la séquence X A Y avec la séquence X B Y. Les éléments caractérisés par une distribution identique sont en variation libre (voir phonème). Par exemple, en français, le phonème /r/ présente deux allophones (voir PHONÈME), car il peut être prononcé [r] grasseyé ou [R] roulé. Une parole comme vert peut être prononcé [vµr] ou [vµR], variation qui ne correspond à aucune différence de signification. La distribution identique peut se manifester non seulement en phonétique, mais à d autres niveaux linguistique. Par exemple, les formes du verbe payer il paie [il´pµ] et il paye [il´pµj] sont un exemple de distribution identique au niveau morphologique ;
(ii) deux éléments, A et B sont en distribution complémentaire s ils ne présentent aucun contexte commun. Les deux unités s excluent réciproquement. Les variantes contextuelles sont un exemple de distribution complémentaire. En français, dans la séquence i + d la voyelle est allongée, tandis que dans la séquence i + t la voyelle est brève. Dans le mot vide le phonème /i/ est allongé, [vi: d], en revanche vite est prononcé [vit]. Les deux allophones du phonème /i/, [i:] et [i] se trouvent en distribution complémentaire. Au niveau morphologique, les morphèmes –ions et –iez sont en distribution complémentaire (on peut avoir les formes chantions, chantiez, mais jamais *chantionsiez) ;
(iii) dans le cas de la distribution défective, les distributions des deux éléments A et B constituent une intersection : les deux unités présentent au moins un contexte commun, mais chaque unité présente au moins un contexte spécifique. La distribution défective présente deux variantes (Gucu-Romalo 1967: 41) Des deux termes, A et B, A peut avoir une distribution plus large que B, dans le sens que B peut apparaître dans tous les contextes de A, mais A présente aussi des contextes où B ne peut pas apparaître. Dans cette situation la distribution de B est incluse dans la distribution de A. Un exemple peut être la distribution en français des phonèmes [a] et [a] (a postérieur). Dans un mot comme l’adverbe négatif pas on peut avoir deux prononciations : [´pa] et [´pa], tandis que dans un très grand nombre de cas seulement le phonème [a] peut apparaître : acteur [ak´tœ: r], pratique [pra´tik], etc.
On considère qu’il s’agit toujours d’une distribution défective si on a une intersection distributionnelle: les unités A et B ont au moins un contexte commun, mais chacun présente au moins un contexte spécifique. Par exemple, les prépositions à et de présentent en français une distribution défective : elles présentent des contextes communs (elle a lavé le cardigan de sa fille, elle a lavé le cardigan à sa fille) mais aussi des contextes où on peut rencontrer seulement l’occurrence d’une des deux prépositions (il a légué ses livres à la Bibliothèque Nationale, il s’environne de collaborateurs compétents, etc.)
Des linguistes comme Maria Manoliu (1973) a adopté une terminologie légèrement modifiée, proposée par le mathématicien Solomon Marcus (1966). Étudiant les oppositions et les distribution qui en résultent du point de vue de la théorie des ensembles, ils ont proposé de faire la distinction entre les deux variantes de la distribution défective. Dans cette terminologie on réserve le terme de ‘distribution défective’ au cas de l’inclusion distributive et on donne le nom de ‘distribution équipollente’ pour l’intersection distributive. (Manoliu 1973 : 131, 245 ; Cornilescu 1995 : 18-19).

A
B A B A B


Distribution défective Distribution équipollente Distribution complémentaire
Distributionnalisme
Le distributionnalisme est une théorie générale du langage proposée par le linguiste américain Leonard Bloomfield (1887 - 1949), développée et systématisée par ses élèves et disciples. Cette théorie est appelée ainsi parce qu’elle est basée sur la notion de distribution et sur l’analyse en constituants immédiats ou analyse distributionnelle. Le distributionnalisme bloomfieldien est lié aussi au behaviorisme. Le distributionnalisme a conduit à l’élaboration d’une morphologie et d’une syntaxe systématiques et rigoureuses, créant ainsi les bases nécessaires à l’apparition des grammaires génératives. Du point de vue de la didactique des langues, le distributionnalisme a fourni les bases théoriques et les moyens pratiques pour la création des exercices structuraux.
Enoncé
Le terme énoncé désigne une suite finie de mots d ;une langue émise par un ou plusieurs locuteurs. La clôture de l’énoncé est assurée par une période de silence (pause) avan et après la suite de mots. Un énoncé peut être formé d’une ou plusieurs phrases ; on peut parler d’énoncé grammatical ou agrammatical, sémantique ou asémantique. Un ensemble d énoncés constitue ;
un texte ; l énoncéest alors l unité d analyse de la grammaire du texte.
un corpus (les données empiriques de l analyse inductive). Selon la théorie utilisj&0e, celle-ci expliquera les énoncés produits ou prédira les énoncés possibles au regard des règles régissant les phrases de ce corpus.
Enonciateur
On donne le nom d’énonciateur au sujet de l’énonciation. En linguistique textuelle on désigne cet agent par le terme locuteur (lat. mOmPm¨o—sºtÖu×uöu÷uPylymyÞ{õïíííííííàÞïÕÕËïïïïïÞïï
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