Pathologie de la vie sociale - La Bibliothèque électronique du Québec
La Bruyère a écrit quelques lignes curieuses sur ce sujet ; mais ces quelques
lignes n'ont rien de ..... En effet, si, comme l'a dit le plus beau génie analytique, le
géomètre qui a le plus écouté Dieu aux ...... Après un mûr examen, je me déclare
pour cette attitude. ...... Ce peu de mots comprend la chimie de la vie humaine.
part of the document
Honoré de Balzac
Pathologie de la vie sociale
INCLUDEPICTURE "http://hbalzac.free.fr/balzac.jpg" \* MERGEFORMATINET
BeQ
Honoré de Balzac
(1799-1850)
Études analytiques
Pathologie de la vie sociale
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 1115 : version 1.0
Du même auteur, à la Bibliothèque :
Le père Goriot
Eugénie Grandet
La duchesse de Langeais
Gobseck
Le colonel Chabert
Le curé de Tours
La femme de trente ans
La vieille fille
Le médecin de campagne
Pathologie de la vie sociale
Introduction et notes de
Claude Vareze
Édition de référence :
Éditions Bossard, Paris, 1822.
Introduction
En 1830, Balzac venait de découvrir le Monde.
Son premier succès « Les Chouans », suivi de près par : « La Physiologie du Mariage » et « La Peau de Chagrin », avait imposé sa vocation à une famille dont le rêve était de faire de lui un notaire. Pour la première fois, il avait de lor dans les mains, ces mains prodigues, ces belles mains sensuelles qui furent toujours empressées de léchanger contre ce qui chatoie, qui éblouit, qui est voluptueux au toucher. Les salons souvraient pour lui. Il fréquentait chez Sophie Gay, la princesse Bagration, la duchesse dAbrantès ; il approchait les femmes les plus brillantes de Paris lui qui les aimait tant, qui aimait tout delles, leurs intrigues comme leurs vertus, et comme elles-mêmes, leurs parures changeantes quil montre tant de plaisir à décrire, mousselines de lInde, cachemires, pèlerines ruchées, souliers de prunelle.
Et, tout naturellement, comme le fruit de ces années-là, paraît le traité de la Vie Élégante.
Quelle étape il y avait à parcourir pour faire un dandy de ce jeune Balzac, qui descendait alors de sa mansarde sans feu !
Lamartine qui la vu à ses débuts, chez Sophie Gay, laisse de lui un amusant portrait :
« Il portait un costume qui jurait avec toute élégance, habit étriqué sur un corps colossal, gilet débraillé, linge de gros chanvre, bas bleus, souliers qui creusaient le tapis, apparence dun écolier en vacances qui a grandi pendant lannée et dont la taille fait éclater le vêtement, voilà lhomme qui valait à lui seul une bibliothèque de son siècle. »
Quelques années seulement... et voici Balzac célèbre par le faste de son équipage, de ses habits et de ses bijoux. Un détail en est resté célèbre : cette canne, longue comme celle dun tambour major, dont la pomme enrichie de pierreries était creuse et contenait des cheveux de femmes. Il a des chevaux, des laquais, une livrée splendide rehaussée de galons et de boutons dor sur lesquels brillaient les armes des Balzac dEntragues.
« Il faut travailler pour ces gredins de chevaux, que je ne puis parvenir à nourrir de poésie, écrit-il en 1832. Ah ! une douzaine de vers alexandrins en guise davoine ! »
Werdet, qui fut un de ses éditeurs, nous a laissé le récit de la petite fête que lui offrit Balzac le soir de la mise en vente de la première édition du « Livre Mystique » qui contenait « Séraphita » et qui fut enlevée tout entière le jour même.
« Il portait, dit Werdet, un habit bleu barbeau à boutons dor ciselé, pantalon noir à sous-pieds, gilet blanc en piqué anglais, sur lequel chatoyaient les anneaux dune chaîne dor microscopique ; bas de soie noire à jours, souliers vernis, linge très fin, dune blancheur irréprochable cette fois note le narrateur ironiquement, gants beurre frais, chapeau à larges bords en véritable castor et, comme de juste, sa fameuse canne. »
« À la porte, nous trouvâmes lélégant coupé aux armes dEntragues ; sur le siège se prélassait le cocher dans sa livrée éblouissante, un véritable colosse galonné dor ; grain de mil, le groom imperceptible grimpé derrière léquipage. Les règles de la fashion la plus méticuleuse avaient été observées. Notre couvert chez Véry avait été dressé davance. »
Les amis vont au théâtre de la Porte Saint-Martin.
« Sous le péristyle nous trouvâmes Auguste, qui remit à son maître le coupon de la loge davant-scène dont, pendant un entracte, nous prîmes possession à grand bruit, suivant les us et coutumes des « Lions ».
Il y eut, paraît-il, grand succès, ce soir-là, pour lauteur de la Comédie Humaine. « Des loges, des balcons, des galeries ces mots se répétaient : « Cest Balzac... Balzac, avec sa canne... » On nécoutait plus la pièce, on ne regardait que Balzac, sa canne, et une gracieuse inconnue quil produisait à ses côtés. »
Au Café Tortoni lempressement fut plus grand encore.
Hélas ! Balzac pouvait se procurer les habits, les bijoux de prix et les équipages, il pouvait connaître le faste mais non lélégance que, dans son traité, il en distingue si finement.
Ce nest pas sa forme physique seulement qui sy opposait. Un mot est symbolique dans la description de Lamartine : « habit étriqué sur un corps colossal » : ses habits étaient trop étroits pour ses muscles dHercule ; et il était trop étroit, le code minutieux de lélégance, pour son impétuosité et la fantaisie de son humeur.
Évidemment, Balzac en homme à la mode nous apparaît déguisé, et assez mal déguisé. On pourrait tirer des effets de comique facile du rapprochement de ses prétentions au dandysme et de leur réalisation.
« Mais, bourgeois, répondait à Werdet un cocher qui lavait conduit en même temps que Balzac, avec qui pouviez-vous donc être, sinon avec un marchand de bufs de Poissy ? »
... « Comment cela se faisait-il ? mais ses vêtements étaient toujours ou trop petits, ou trop étroits, ou trop longs, ou trop larges. »
« Il nest pas beau, mais quil est gros, quil est petit !... Cest Falstaff, court et rouge comme un uf de Pâques. »
« Du derrière de la tête au talon chez Balzac, il y avait une ligne droite avec un seul ressaut au mollet ; quant au devant du romancier cétait le profil dun véritable as de pique. »
On pourrait multiplier de pareilles citations et les rapprocher de nombreuses caricatures, mais jaime mieux me fier aux magnificences de la sympathie Lamartinienne et reproduire la parole du poète, de celui qui sans exactitude littérale peut-être, savait voir pourtant la vérité essentielle :
« Il était gros, épais, carré par la base et les épaules ; le cou, la poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants ; beaucoup de lampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur ; il avait tant dâme quelle portait tout cela légèrement et gaiement : comme une enveloppe souple et nullement comme un fardeau ; ses bras courts gesticulaient avec aisance ; il causait comme un orateur parle... »
*
Les aspirations au dandysme ne furent pas éphémères dans la vie de Balzac. Elles se manifestent avec une impétuosité enfantine dans ses premières années de célébrité et malgré les soucis, de plus en plus absorbants, de lart et des affaires, Balzac ny renonce jamais.
Cest désormais surtout le luxe de lhabitation qui lattire. Dès 1830 il avait commencé à réunir des tableaux, des porcelaines, des bronzes, de vieilles soies et des tapisseries ; il possédait déjà la commode en bois débène veiné dor, armoriée aux armes de France et de Florence, quon dit avoir appartenu à Marie de Médicis, et le secrétaire dHenri IV.
Les descriptions abondent de ses logis, toujours changeants, parfois doubles pour mieux dépister les créanciers, où lon navait accès quen produisant le mot de passe. Werdet raille en évoquant les splendeurs voluptueuses de la maison de la rue Cassini, le stuc et le marbre blanc de la salle de bains, les fenêtres rouges, dont les glaces dépolies ne laissaient entrer que des rayons roses ; et la chambre blanche et rose, parfumée des fleurs les plus rares, toute ruisselante dor : « chambre nuptiale pour une duchesse de quinze ans. » Théophile Gautier, lui, sextasie sans cesse. Il nous a laissé la description du boudoir que Balzac devait transporter dans une Nouvelle : « La Fille aux yeux dOr » : immense divan circulaire, tenture rouge, recouverte dune mousseline des Indes, rideaux roses des fenêtres doublés de taffetas, bras en vermeil portant les bougies, tapis de Perse, meubles recouverts de cachemire blanc rehaussés de noir et de ponceau... des fleurs, des fleurs... à côté, la chambre à coucher garnie, sous ses draperies, de matelas qui empêchaient quaucun bruit pût être entendu au dehors par quelque oreille indiscrète... »
On nous a parlé, peut-être en lexagérant, des fortunes englouties dans la maison des Jardies. En 1848, nous trouvons Balzac chargé dune dette de 100 000 francs par lachat et laménagement de lhôtel où il devait amener Mme Hanska et mourir.
Qui faut-il croire ? ceux qui ont vu chez lui des merveilles artistiques, ou ceux qui y ont trouvé seulement du toc et des entassements de bric à brac ?
Ce qui importe, pour nous, cest le rêve quil faisait et lacharnement quil mettait à le réaliser.
On a répété que Balzac resta chargé pendant toute sa vie décrivain sous la dette quil avait contractée comme imprimeur. La vérité cest que la passion du luxe, aggravée par son imagination qui lui présentait toujours avec une redoutable précision un moyen chimérique et saugrenu de senrichir, fut le fardeau sous lequel le pauvre grand homme sépuisa et dut enfin sécrouler et mourir.
*
Ce goût de léclat extérieur queut toujours Balzac, ce souci de la représentation nous le retrouvons dans son roman. De tous ses personnages nous connaissons linstallation, lameublement ; nul ny paraît que nous ne voyions comment il est vêtu. Cest un trait caractéristique de Balzac quil attache autant dimportance à la toilette de ses jeunes ambitieux que de ses amoureuses.
Certes, on pourrait tirer des effets comiques des portraits quil fait de ses héros comme de ceux quon a laissés de lui.
« Il (Charles) avait fait la toilette de voyage la plus coquette, la plus simplement recherchée, la plus adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumait les perfections spéciales dune chose ou dun homme. À Tours, un coiffeur venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains ; il y avait changé de linge et mis une cravate de satin noir combinée avec un col rond, de manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Une redingote de voyage à demi boutonnée lui pinçait la taille, et laissait voir un gilet de cachemire à châle sous lequel était un second gilet blanc. Sa montre, négligemment abandonnée au hasard dans sa poche, se rattachait par une courte chaîne dor à lune des boutonnières. Son pantalon gris se boutonnait sur les côtés, où des dessins brodés en soie noire enjolivaient les coutures. Il maniait agréablement une canne dont la pomme dor sculptée naltérait point la fraîcheur de ses gants gris. Enfin, sa casquette était dun goût excellent. »
« ... les beaux cheveux blonds et bien frisés de Maxime lui apprirent combien les siens étaient horribles ; puis Maxime avait des bottes fines et propres, tandis que les siennes, malgré le soin quil avait pris en marchant, sétaient empreintes dune légère teinte de boue ; enfin Maxime portait une redingote qui lui serrait élégamment la taille et le faisait ressembler à une jolie femme tandis quEugène avait à deux heures un habit noir. Le spirituel enfant de la Charente sentit la supériorité que la mise donnait à ce dandy. »
« Si ce portrait fait préjuger un caractère, la mise de lhomme contribuait peut-être à le mettre en relief. Rabourdin portait habituellement une grande redingote bleue, une cravate blanche, un gilet croisé à la Robespierre, un pantalon noir sans sous-pieds, des bas de soie gris et des souliers découverts. »
« ... Votre cousin est décoré, je suis bien vêtu, cest moi quon regarde. »
« Il prit un chapeau bas de forme et à bords larges.
Voici lancien chapeau de Claude Vignon, grand critique, homme libre et viveur... Il se rallie au Ministère, on le nomme professeur, bibliothécaire, il ne travaille plus quaux Débats, il est fait Maître des Requêtes, il a 16 000 fr. dappointements, il gagne 4000 fr. à son journal, il est décoré... eh bien ! voilà son nouveau chapeau.
Et Vital montrait un chapeau dune coupe et dun dessin véritablement juste-milieu. »
Je ressens quelque honte à présenter ainsi ces extraits. Citer, cest faire une opération chirurgicale qui transforme une phrase, membre plein de grâce et de sens dans sa page, en un débris mort. Et jai plaisir pourtant à sourire en lisant ces passages et tant dautres de même sorte mon Dieu ! tout simplement peut-être parce quils ont provoqué tant dironies faciles et que cest cette ironie qui me semble mesquine et digne de moquerie.
Dans luvre de Balzac rien de tout cela nest ridicule, pas plus que ne létait à la vue pénétrante de Lamartine son extérieur peu avantageux. Rien nest puéril ressenti par une âme passionnée : aucun détail nest mesquin quand il est signe.
*
On pourrait sétonner que la conception dune Mme de Morsauf, dun ménage Claes, de dArthez, du juge Popinot, du docteur Bénassis pour ne citer que les plus connus parmi ses héros ait surtout laissé à Balzac le renom dinventeur de monstres. En vérité, nul mieux que lui na créé des âmes, nul plus que lui na eu le secret des vies solitaires alimentées par la seule Idée, ou martyres dun amour.
Mais il est aussi celui qui a le mieux apprécié les puissances sociales. Cest sans railler quil présente la complication des intrigues et des passions ambitieuses ; lâge et la pensée de la mort ne lont pas détaché ; le pessimisme noir quil a retiré de lobservation du monde ne lui en a pas donné le dégoût.
Un ambitieux ne serait-il pas absurde de vouloir conquérir les hommes sans chercher à leur plaire, sans se donner les apparences quils estiment ?
Il y a plus. Lamour, hélas ! ne distingue jamais bien entre un homme et ses dépendances mondaines ; il est dupe des prestiges du luxe, habits et train de maison, comme de léclat dun nom et dun titre.
Il nignorait pas cela, celui qui fut lamoureux de la duchesse de Castries et qui pendant quinze ans servit « lÉtrangère », la grande Dame lointaine.
Je disais tout à lheure : un détail nest jamais puéril quand il est signe. Le détail luxueux nétait pas pour Balzac seulement un signe ; son essai de dandysme fut un moyen de conquête calcul, réflexion et volonté, mais quil serait froid de le prendre seulement ainsi !
Si lélégance nétait pas dans son corps un peu grossier, sa jovialité fruste, son âme fantaisiste, démesurée, linstinct du luxe était dans son tempérament sensuel, dans son imagination passionnée des grandeurs matérielles : linstinct du luxe, le sens de la beauté industrielle, des recherches accueillantes du confort, de ses complications ingénieuses qui amusent les besoins humains autant quils les servent.
Comme tout artiste, cest dans son uvre que Balzac devait réaliser son aspiration personnelle. Quel plaisir il a pris à vivre à travers ces fils de son imagination : Rastignac, de Marsay à qui il octroyait tout ce qui lui manquait à lui-même de beauté et de distinction, quil dirigeait dans le monde, comme son Vautrin Lucien de Rubempré !
Chose digne de remarque, le mondain nest pas apparu à Balzac un sot puéril, mais celui qui se sert des puérilités dautrui. Parmi ses dandys il y en a dune moralité douteuse, comme de Marsay, La Palférine, dautres dénués de tout scrupule comme Maxime de Trailles. Je ne vois guère le type de lidiot des salons. Et cest bien sans doute le signe de la partialité de Balzac.
Celui qui, fort seulement de son élégance, des agréments de son esprit, de sa puissance dintrigue, monte léchelle sociale et parvient au sommet, cest le plus connu des héros Balzaciens ; son prestige, hélas ! a décidé la vocation de bien des malheureux qui nétaient point doués comme de Marsay, et qui devaient finir comme Rubempré.
*
Cest lesthétique de cette vie mondaine que Balzac a tracée dans son Traité de la Vie Élégante.
Il eût été grand dommage de laisser cette uvre dans loubli. Elle porte tous les caractères de son auteur : lextrême délicatesse qui nexclut pas par instants la vulgarité du ton, le contraste dexpressions fortes et précises avec dautres insuffisantes, pénibles et impropres ; labondance, la faculté de construire un monde avec un détail, lacuité de lanalyse : dons qui semblent divers et qui, peut-être se touchent une intelligence aiguë découvrant seule les similitudes et les rapports qui permettent le coup dil densemble.
Je ne tenterai pas dexaminer cet essai touffu ; la seule présentation des idées tiendrait des pages. Balzac joint des remarques sur laristocratie et la royauté à la critique des modes et du dandysme ; il y enferme toute une vue de la société moderne, qui, par linstabilité de sa hiérarchie, dit-il, nécessite un certain apparat et une science de la tenue mondaine, seules marques aujourdhui de lhomme des hautes classes.
Mais le désir dafficher un privilège ne créerait que le faste et le Gode de la Civilité. Cest dun sentiment esthétique que naît la grâce des murs.
« Le principe de lélégance, dit Balzac, est lunité. »
Unité, qui est lharmonie, qui est le tact réalisé. Unité, véracité... harmonie, délicatesse.
« La vie extérieure est un système organisé qui représente un homme aussi exactement que les couleurs du colimaçon se reproduisent sur sa coquille. »
« Admettre une personne chez vous cest la supposer digne dhabiter votre sphère. »
« Dans la vie élégante il nexiste plus de supériorité, on y traite de puissance à puissance. »
« La vie élégante ne doit pas apprendre seulement à jouir du temps, mais à bien lemployer dans un ordre didées extrêmement élevé. »
En sinspirant des définitions de Balzac on penserait quelle exige moins lopulence que le goût, que la vigilance, un sens délicat de la dignité. Elle serait la manifestation dune certaine qualité morale, et des revenus modestes pourraient y suffire. Mais il faut reconnaître que Balzac ne lentendait point ainsi.
Layant définie : « lart danimer le repos », il en exclut non seulement le peuple et les petits bourgeois mais les riches laborieux et ceux qui ont gagné leur fortune. Il ny admet que les gens de loisir, oisifs, ou artistes et hommes politiques, pour qui le travail est une pensée.
« En faisant uvre de ses dix doigts, lhomme abdique toute une destinée ; il devient un moyen, et malgré toute notre philanthropie, les résultats seuls obtiennent notre admiration. »
« ... Les ouvriers ne sont plus que des espèces de treuils et restent confondus avec les brouettes, les pelles et les pioches. »
« Est-ce une injustice ? Non. Semblables aux machines à vapeur, les hommes enrégimentés par le travail se produisent tous sous la même forme et nont rien dindividuel. »
« Depuis que des sociétés existent, un gouvernement a donc toujours été un contrat dassurances conclu entre les riches contre les pauvres. »
Ces lignes passionnées me donnent loccasion de souligner les beautés souvent méconnues du style de Balzac.
« Une nation se compose nécessairement de gens qui produisent et de gens qui consomment. Comment celui qui sème, plante, arrose et récolte est-il précisément celui qui mange le moins ? »
« Après avoir achevé cette triste autopsie du corps social un philosophe éprouve tant de dégoût pour les préjugés qui amènent les hommes à passer les uns près des autres en sévitant comme des couleuvres, quil a besoin de se dire : « Je ne construis pas à plaisir une nation, je laccepte toute faite. »
« Au risque dêtre accusé daristocratie, nous dirons franchement quun homme placé au dernier rang de la société ne doit pas plus demander compte à Dieu de sa destinée quune huître de la sienne. »
Nous avons là quelques pages quon nattend point du théoricien de la Monarchie, du défenseur des Privilèges, des Majorats et du droit daînesse. Quimporte que Balzac déclare : « il faut accepter ». Les mots le disent, laccent le nie.
On affirme que linfluence de Mme de Berny a assagi les velléités de révolte des vingt ans de Balzac. Sa grande amie ne semble pas avoir triomphé aisément de ses jeunes aspirations à la Justice. Cette conversion par lamour serait-elle à reléguer parmi les légendes ? plus que linfluence de sa protectrice, sans doute, lobservation des hommes et le pessimisme devaient un jour persuader Balzac.
*
Le Traité de lÉlégance paraît être une uvre inachevée. Non seulement il sarrête brusquement au milieu dune page, mais il ne remplit pas le programme que lauteur se traçait un instant auparavant.
*
La Théorie de la Démarche en est évidemment un appendice. Le sentiment de lélégance discipline les gestes comme il règle les manières et lemploi des revenus.
Théophile Gautier nous dit, parlant des projets que la mort na pas laissé à son ami le temps de réaliser : « Il comptait écrire une théorie de la Démarche. » Cette Étude devait-elle donc être remaniée ? Dans sa forme actuelle, il faut passer à travers les broussailles de la faconde de Balzac pour arriver à ces aphorismes délicats qui, dans la parodie légère dune forme doctorale, éveillent le sourire comme une rencontre heureuse.
Mais lisez cette page où Balzac examine sérieusement si une femme a le droit, marchant dans la rue, de relever sa robe. « Non, répond-il, une femme ne doit jamais retrousser ses jupes, car une femme comme il faut ne sort jamais à pied quand le temps est humide, dailleurs elle a lart même de passer un ruisseau sans compromettre la perfection de son ajustement. »
Ces quelques lignes ne suffisent-elles pas à dresser tout un monde désuet ? Voici la femme chargée de ses amples et lourdes jupes, une pèlerine brodée à multiples étages tombant sur ses manches à gigots, la tête empanachée de trois plumes blanches. Celle-là ne suivra pas les Cours de la Faculté de Droit ou de Médecine, elle ne joue pas au tennis ou au golf : quand elle fait du cheval, le seul sport qui lui soit permis, elle est assise sur sa selle, presque liée encore car elle nest jugée vraiment femme quentravée, digne de séduire que si elle en fait son unique souci.
Je voudrais faire voir à côté delle son partenaire, son amant.
Il porte lhabit marron, pincé à la taille sur la pointe du gilet, la haute cravate de soie noire, le pantalon à sous pieds, échancré sur un bas blanc.
En ces temps surannés, encore chargés de contraintes aristocratiques, tout proches encore de ceux où Brummel fut roi rien que pour son art de la toilette, le vêtement masculin demeurait une parure ; lhabit, lhabit de couleur surtout, était dun usage constant : la redingote semblait négligée. Quelle tenue dapparat elle nous paraîtrait cependant : de nuance vive, ornée de boutons dor, accompagnée du pantalon gris, du gilet chamois et de la cravate amarante !
Ce fut ainsi vêtu que Balzac ségara aux pieds de la duchesse de Castries et, pèlerin fervent et naïf, sen alla sur les routes, à la rencontre de Mme Hanska.
Traité de la vie élégante
Première partie
Généralités
Mens agitat molem.
Virgile.
Lesprit dun homme se devine à la manière dont il porte sa canne.
Traduction fashionnable.
Chapitre premier
Prolégomènes
La civilisation a échelonné les hommes sur trois grandes lignes... Il nous aurait été facile de colorier nos catégories à la manière de M. Charles Dupin ; mais, comme le charlatanisme serait un contre-sens dans un ouvrage de philosophie chrétienne, nous nous dispenserons de mêler la peinture aux x de lalgèbre, et nous tâcherons, en professant les doctrines les plus secrètes de la vie élégante, dêtre compris même de nos antagonistes, les gens en bottes à revers.
Or, les trois classes dêtres créés par les murs modernes sont :
Lhomme qui travaille ;
Lhomme qui pense ;
Lhomme qui ne fait rien.
De là trois formules dexistence assez complètes pour exprimer tous les genres de vie, depuis le roman poétique et vagabond du bohème jusquà lhistoire monotone et somnifère des rois constitutionnels :
La vie occupée ;
La vie dartiste ;
La vie élégante.
§1 De la vie occupée
Le thème de la vie occupée na pas de variantes. En faisant uvre de ses dix doigts, lhomme abdique toute une destinée ; il devient un moyen, et, malgré toute notre philanthropie, les résultats obtiennent seuls notre admiration. Partout lhomme va se pâmant devant quelques tas de pierres, et, sil se souvient de ceux qui les ont amoncelés, cest pour les accabler de sa pitié ; si larchitecte lui apparaît encore comme une grande pensée, ses ouvriers ne sont plus que des espèces de treuils et restent confondus avec les brouettes, les pelles et les pioches.
Est-ce une injustice ? non. Semblables aux machines à vapeur, les hommes enrégimentés par le travail se produisent tous sous la même forme et nont rien dindividuel. Lhomme-instrument est une sorte de zéro social, dont le plus grand nombre possible ne composera jamais une somme, sil nest précédé par quelques chiffres.
Un laboureur, un maçon, un soldat, sont les fragments uniformes dune même masse, les segments dun même cercle, le même outil dont le manche est différent. Ils se couchent et se lèvent avec le soleil ; aux uns, le chant du coq ; à lautre, la diane ; à celui-ci, une culotte de peau, deux aunes de drap bleu et des bottes ; à ceux-là, les premiers haillons trouvés ; à tous, les plus grossiers aliments : battre du plâtre ou battre des hommes, récolter des haricots ou des coups de sabre, tel est, en chaque saison, le texte de leurs efforts. Le travail semble être pour eux une énigme dont ils cherchent le mot jusquà leur dernier jour. Assez souvent le triste pensum de leur existence est récompensé par lacquisition dun petit banc de bois où ils sasseyent à la porte dune chaumière, sous un sureau poudreux, sans craindre de sentendre dire par un laquais :
Allez-vous-en, bonhomme ! nous ne donnons aux pauvres que le lundi.
Pour tous ces malheureux, la vie est résolue par du pain dans la huche, et lélégance, par un bahut où il y a des hardes.
Le petit détaillant, le sous-lieutenant, le commis rédacteur, sont des types moins dégradés de la vie occupée ; mais leur existence est encore marquée au coin de la vulgarité. Cest toujours du travail et toujours le treuil : seulement, le mécanisme en est un peu plus compliqué, et lintelligence sy engrène avec parcimonie.
Loin dêtre un artiste, le tailleur se dessine toujours, dans la pensée de ces gens-là, sous la forme dune impitoyable facture : ils abusent de linstitution des faux cols, se reprochent une fantaisie comme un vol fait à leurs créanciers, et, pour eux, une voiture est un fiacre dans les circonstances ordinaires, une remise les jours denterrement ou de mariage.
Sils ne thésaurisent pas comme les manouvriers, afin dassurer à leur vieillesse le vivre et le couvert, lespérance de leur vie dabeille ne va guère au-delà : car cest la possession dune chambre bien froide, au quatrième, rue Boucherat ; puis une capote et des gants de percale écrue pour la femme ; un chapeau gris et une demi-tasse de café pour le mari ; léducation de Saint-Denis ou une demi-bourse pour les enfants, du bouilli persillé deux fois la semaine pour tous. Ni tout à fait zéros ni tout à fait chiffres, ces créatures-là sont peut-être des décimales.
Dans cette cité dolente, la vie est résolue par une pension ou quelques rentes sur le grand-livre, et lélégance par des draperies à franges, un lit à bateau et des flambeaux sous verre.
Si nous montons encore quelques bâtons de léchelle sociale, sur laquelle les gens occupés grimpent et se balancent comme des mousses dans les cordages dun grand bâtiment, nous trouvons le médecin, le curé, lavocat, le notaire, le petit magistrat, le gros négociant, le hobereau, le bureaucrate, lofficier supérieur, etc.
Ces personnages sont des appareils merveilleusement perfectionnés, dont les pompes, les chaînes, les balanciers, dont tous les rouages, enfin, soigneusement polis, ajustés, huilés, accomplissent leurs révolutions sous dhonorables caparaçons brodés. Mais cette vie est toujours une vie de mouvement où les pensées ne sont encore ni libres ni largement fécondes. Ces messieurs ont à faire journellement un certain nombre de tours inscrits sur des agendas. Ces petits livres remplacent les chiens de cour qui les harcelaient naguère au collège, et leur remettent à toute heure en mémoire quils sont les esclaves dun être de raison mille fois plus capricieux, plus ingrat quun souverain.
Quand ils arrivent à lâge du repos, le sentiment de la fashion sest oblitéré, le temps de lélégance a fui sans retour. Aussi la voiture qui les promène est-elle à marchepieds saillants à plusieurs fins, ou décrépite comme celle du célèbre Portal. Chez eux, le préjugé du cachemire vit encore ; leurs femmes portent des rivières et des girandoles ; leur luxe est toujours une épargne ; dans leur maison, tout est cossu, et vous lisez au-dessus de la loge : « Parlez au suisse. » Si dans la somme sociale ils comptent comme chiffres, ce sont des unités.
Pour les parvenus de cette classe, la vie est résolue par le titre de baron, et lélégance par un grand chasseur bien emplumé ou par une loge à Feydeau.
Là cesse la vie occupée. Le haut fonctionnaire, le prélat, le général, le grand propriétaire, le ministre, le valet et les princes sont dans la catégorie des oisifs et appartiennent à la vie élégante.
Après avoir achevé cette triste autopsie du corps social, un philosophe éprouve tant de dégoût pour les préjugés qui amènent les hommes à passer les uns près des autres en sévitant comme des couleuvres, quil a besoin de se dire : « Je ne construis pas à plaisir une nation, je laccepte toute faite. »
Cet aperçu de la société, prise en masse, doit aider à concevoir nos premiers aphorismes, que nous formulons ainsi :
I
Le but de la vie civilisée ou sauvage est le repos.
II
Le repos absolu produit le spleen.
III
La vie élégante est, dans une large acception du terme, lart danimer le repos.
IV
Lhomme habitué au travail ne peut comprendre la vie élégante.
V
Corollaire. Pour être fashionable, il faut jouir du repos sans avoir passé par le travail : autrement, gagner un quaterne, être fils de millionnaire, prince, sinécuriste ou cumulard.
§II De la vie dartiste
Lartiste est une exception : son oisiveté est un travail, et son travail un repos ; il est élégant et négligé tour à tour ; il revêt, à son gré, la blouse du laboureur, et décide du frac porté par lhomme à la mode ; il ne subit pas de lois : il les impose. Quil soccupe à ne rien faire, ou médite un chef-duvre, sans paraître occupé ; quil conduise un cheval avec un mors de bois, ou mène à grandes guides les quatre chevaux dun britschka ; quil nait pas vingt-cinq centimes à lui, ou jette de lor à pleines mains, il est toujours lexpression dune grande pensée et domine la société.
Quand M. Peel entra chez M. le vicomte de Chateaubriand, il se trouva dans un cabinet dont tous les meubles étaient en bois de chêne : le ministre trente fois millionnaire vit tout à coup les ameublements dor ou dargent massif qui encombrent lAngleterre écrasés par cette simplicité.
Lartiste est toujours grand. Il a une élégance et une vie à lui, parce que, chez lui, tout reflète son intelligence et sa gloire. Autant dartistes, autant de vies caractérisées par des idées neuves. Chez eux, la fashion doit être sans force : ces êtres indomptés façonnent tout à leur guise. Sils semparent dun magot, cest pour le transfigurer.
De cette doctrine se déduit un aphorisme européen :
VI
Un artiste vit comme il veut, ou... comme il peut.
§III De la vie élégante
Si nous omettions de définir ici la vie élégante, ce traité serait infirme. Un traité sans définition est comme un colonel amputé des deux jambes : il ne peut plus guère aller que cahin-caha. Définir, cest abréger : abrégeons donc.
Définitions.
La vie élégante est la perfection de la vie extérieure et matérielle ;
Ou bien :
Lart de dépenser ses revenus en homme desprit ;
Ou encore :
La science qui nous apprend à ne rien faire comme les autres, en paraissant faire tout comme eux ;
Mais mieux peut-être :
Le développement de la grâce et du goût dans tout ce qui nous est propre et nous entoure ;
Ou plus logiquement :
Savoir se faire honneur de sa fortune.
Selon notre honorable ami, E. de G..., ce serait :
La noblesse transportée dans les choses.
Daprès T.-P. Smith :
La vie élégante est le principe fécondant de lindustrie.
Suivant M. Jacotot, un traité sur la vie élégante est inutile, attendu quil se trouve tout entier dans Télémaque. (Voir la Constitution de Salente.)
À entendre M. Cousin, ce serait, dans un ordre de pensées plus élevé :
« Lexercice de la raison, nécessairement accompagné de celui des sens, de limagination et du cur, qui, se mêlant aux institutions primitives, aux illuminations immédiates de lanimalisme, va teignant la vie de ses couleurs. » (Voyez page 44 du Cours de lhistoire de la Philosophie, si le mot vie élégante nest pas véritablement celui de ce rébus.)
Dans la doctrine de Saint-Simon :
La vie élégante serait la plus grande maladie dont une société puisse être affligée, en partant de ce principe : « Une grande fortune est un vol . »
Suivant Chodruc :
Elle est un tissu de frivolités et de billevesées.
La vie élégante comporte bien toutes ces définitions subalternes, périphrases de notre aphorisme III ; mais elle renferme, selon nous, des questions plus importantes encore, et, pour rester fidèle à notre système dabréviation, nous allons essayer de les développer.
Un peuple de riches est un rêve politique impossible à réaliser. Une nation se compose nécessairement de gens qui produisent et de gens qui consomment. Comment celui qui sème, plante, arrose et récolte, est-il précisément celui qui mange le moins ? Ce résultat est un mystère assez facile à dévoiler, mais que bien des gens se plaisent à considérer comme une grande pensée providentielle. Nous en donnerons peut-être lexplication plus tard, en arrivant au terme de la voie suivie par lhumanité. Pour le moment, au risque dêtre accusé daristocratie, nous dirons franchement quun homme placé au dernier rang de la société ne doit pas plus demander compte à Dieu de sa destinée quune huître de la sienne.
Cette remarque, tout à la fois philosophique et chrétienne, tranchera sans doute la question aux yeux des gens qui méditent quelque peu les chartes constitutionnelles, et, comme nous ne parlons pas à dautres, nous poursuivrons.
Depuis que les sociétés existent, un gouvernement a donc toujours été nécessairement un contrat dassurance conclu entre les riches contre les pauvres. La lutte intestine produite par ce prétendu partage à la Montgomery allume chez les hommes civilisés une passion générale pour la fortune, expression qui prototype toutes les ambitions particulières ; car du désir de ne pas appartenir à la classe souffrante et vexée dérivent la noblesse, laristocratie, les distinctions, les courtisans, les courtisanes, etc.
Mais cette espèce de fièvre qui porte lhomme à voir partout des mâts de cocagne et à saffliger de ne sy être juché quau quart, au tiers ou à moitié, a forcément développé lamour-propre outre mesure et engendré la vanité. Or, comme la vanité nest que lart de sendimancher tous les jours, chaque homme a senti la nécessité davoir, comme un échantillon de sa puissance, un signe chargé dinstruire les passants de la place où il perche sur le grand mât de cocagne au sommet duquel les rois font leurs exercices. Et cest ainsi que les armoiries, les livrées, les chaperons, les cheveux longs, les girouettes, les talons rouges, les mitres, les colombiers, le carreau à léglise et lencens par le nez, les particules, les rubans, les diadèmes, les mouches, le rouge, les couronnes, les souliers à la poulaine, les mortiers, les simarres, le menu vair, lécarlate, les éperons, etc., etc., étaient successivement devenus des signes matériels du plus ou moins de repos quun homme pouvait prendre, du plus ou moins de fantaisies quil avait le droit de satisfaire, du plus ou moins dhommes, dargent, de pensées, de labeurs, quil lui était possible de gaspiller. Alors, un passant distinguait, rien quà le voir, un oisif dun travailleur, un chiffre dun zéro.
Tout à coup la Révolution, ayant pris dune main puissante toute cette garde-robe inventée par quatorze siècles, et layant réduite en papier-monnaie, amena follement un des plus grands malheurs qui puissent affliger une nation. Les gens occupés se lassèrent de travailler tout seuls ; ils se mirent en tête de partager la peine et le profit, par portions égales, avec de malheureux riches qui ne savaient rien faire, sinon se gaudir en leur oisiveté !...
Le monde entier, spectateur de cette lutte, a vu ceux-là mêmes qui sétaient le plus affolés de ce système le proscrire, le déclarer subversif, dangereux, incommode et absurde, sitôt que, de travailleurs, ils se furent métamorphosés en oisifs.
Aussi, de ce moment, la société se reconstitua, se rebaronifia, se recomtifia, senrubanisa, et les plumes de coq furent chargées dapprendre au pauvre peuple ce que les perles héraldiques lui disaient jadis : Vade retro, Satanas !... Arrière de nous, pékins !... La France, pays éminemment philosophique, ayant expérimenté, par cette dernière tentative, lutilité, la sécurité du vieux système daprès lequel se construisaient les nations, revint delle-même, grâce à quelques soldats, au principe en vertu duquel la Trinité a mis en ce bas monde des vallées et des montagnes, des chênes et des graminées.
Et en lan de grâce 1804, comme en lan MCXX, il a été reconnu quil est infiniment agréable, pour un homme ou une femme, de se dire en regardant ses concitoyens : « Je suis au-dessus deux ; je les éclabousse, je les protège, je les gouverne, et chacun voit clairement que je les gouverne, les protège et les éclabousse ; car un homme qui éclabousse, protège ou gouverne les autres, parle, mange, marche, boit, dort, tousse, shabille, samuse autrement que les gens éclaboussés, protégés et gouvernés. »
Et la vie élégante a surgi !...
Et elle sest élancée, toute brillante, toute neuve, toute vieille, toute jeune, toute fière, toute pimpante, toute approuvée, corrigée, augmentée et ressuscitée par ce monologue merveilleusement moral, religieux, monarchique, littéraire, constitutionnel, égoïste : « Jéclabousse, je protège, je... », etc.
Car les principes daprès lesquels se conduisent et vivent les gens qui ont du talent, du pouvoir ou de largent, ne ressembleront jamais à ceux de la vie vulgaire.
Et personne ne veut être vulgaire !...
La vie élégante est donc essentiellement la science des manières.
Maintenant, la question nous semble suffisamment abrégée et aussi subtilement posée que si S. S. le comte Ravez sétait chargé de la proposer à la première Chambre septennale.
Mais à quelle gent commence la vie élégante, et tous les oisifs sont-ils aptes à en suivre les principes ?
Voici deux aphorismes qui doivent résoudre tous les doutes et servir de point de départ à nos observations fashionables :
VII
Pour la vie élégante, il ny a dêtre complet que le centaure, lhomme en tilbury.
VIII
Il ne suffit pas dêtre devenu ou de naître riche pour mener une vie élégante : il faut en avoir le sentiment.
« Ne fais pas le prince, a dit avant nous Solon, si tu nas pas appris à lêtre. »
Chapitre II
Du sentiment de la vie élégante
La complète entente du progrès social peut seule produire le sentiment de la vie élégante. Cette manière de vivre nest-elle pas lexpression des rapports et des besoins nouveaux créés par une jeune organisation déjà virile ? Pour sen expliquer le sentiment et le voir adopté par tout le monde, il est donc nécessaire dexaminer ici lenchaînement des causes qui ont fait éclore la vie élégante du mouvement même de notre révolution ; car autrefois elle nexistait pas.
En effet, jadis le noble vivait à sa guise et restait toujours un être à part. Seulement, les façons du courtisan remplaçaient, au sein de ce peuple à talons rouges, les recherches de notre vie fashionable. Encore le ton de la cour na-t-il daté que de Catherine de Médicis. Ce furent nos deux reines italiennes qui importèrent en France les raffinements du luxe, la grâce des manières et les féeries de la toilette. Luvre que commença Catherine, en introduisant létiquette (voir ses lettres à Charles IX), en entourant le trône de supériorités intellectuelles, fut continuée par les reines espagnoles, influence puissante qui rendit la cour de France arbitre et dépositaire des délicatesses inventées, tour à tour, et par les Maures et par lItalie.
Mais, jusquau règne de Louis XV, la différence qui distinguait le courtisan du noble ne se trahissait guère que par des pourpoints plus ou moins chers, par des bottines plus ou moins évasées, une fraise, une chevelure plus ou moins musquée, et par des mots plus ou moins neufs. Ce luxe, tout personnel, nétait jamais complété par un ensemble dans lexistence. Cent mille écus, profusément jetés dans un habillement, dans un équipage, suffisaient pour toute une vie. Puis un noble de province pouvait se mal vêtir et savoir élever un de ces édifices merveilleux, notre admiration daujourdhui et le désespoir de nos fortunes modernes, tandis quun courtisan richement mis eût été fort embarrassé de recevoir deux femmes chez lui. Une salière de Benvenuto Cellini, achetée au prix de la rançon dun roi, sélevait souvent sur une table entourée de bancs.
Enfin, si nous passons de la vie matérielle à la vie morale, un noble pouvait faire des dettes, vivre dans les cabarets, ne pas savoir écrire ou parler, être ignorant, stupide, prostituer son caractère, dire des niaiseries, il demeurait noble. Le bourreau et la loi le distinguaient encore de tous les exemplaires de Jacques Bonhomme (ladmirable type des gens occupés), en lui tranchant la tête, au lieu de le pendre. On eût dit le civis romanus en France : car, véritables esclaves, les Gaulois étaient devant lui comme sils nexistaient pas.
Cette doctrine fut si bien comprise, quune femme de qualité shabillait devant ses gens, comme sils eussent été des bufs, et ne se déshonorait pas en chipant largent des bourgeois (voir la conversation de la duchesse de Tallard dans le dernier ouvrage de M. Barrière) ; que la comtesse dEgmont ne croyait pas commettre dinfidélité en aimant un vilain ; que madame de Chaulnes affirmait quune duchesse navait pas dâge pour un roturier, et que M. Joly de Fleury considérait logiquement les vingt millions de corvéables comme un accident dans lÉtat.
Aujourdhui, les nobles de 1804 ou de lan MCXX ne représentent plus rien. La Révolution nétait quune croisade contre les privilèges, et sa mission na pas été tout à fait vaine : car, si la Chambre des pairs, dernier lambeau des prérogatives héréditaires, devient une oligarchie territoriale, elle ne sera jamais une aristocratie hérissée de droits hostiles. Mais, malgré lamélioration apparente imprimée à lordre social par le mouvement de 1789, labus nécessaire que constitue linégalité des fortunes sest régénéré sous de nouvelles formes. Navons-nous pas, en échange dune féodalité risible et déchue, la triple aristocratie de largent, du pouvoir et du talent, qui, toute légitime quelle est, nen jette pas moins sur la masse un poids immense, en lui imposant le patriciat de la banque, le ministérialisme et la balistique des journaux et de la tribune, marchepieds des gens de talent ? Ainsi, tout en consacrant, par son retour à la monarchie constitutionnelle, une mensongère égalité politique, la France na jamais que généralisé le mal : car nous sommes une démocratie de riches. Avouons-le, la grande lutte du XVIIIe siècle était un combat singulier entre le tiers État et les ordres. Le peuple ny fut que lauxiliaire des plus habiles. Aussi, en octobre 1830, il existe encore deux espèces dhommes : les riches et les pauvres, les gens en voiture et les gens à pied, ceux qui ont payé le droit dêtre oisifs et ceux qui tentent de lacquérir. La société sexprime en deux termes, mais la proposition reste la même. Les hommes doivent toujours les délices de la vie et le pouvoir au hasard qui, jadis, créait les nobles ; car le talent est un bonheur dorganisation, comme la fortune patrimoniale en est un de naissance.
Loisif gouvernera donc toujours ses semblables : après avoir interrogé, fatigué les choses, il éprouve lenvie de jouer aux hommes. Dailleurs, celui-là dont lexistence est assurée pouvant seul étudier, observer, comparer, le riche déploie lesprit denvahissement inhérent à lâme humaine au profit de son intelligence : et alors le triple pouvoir du temps, de largent et du talent lui garantit le monopole de lempire ; car lhomme armé de la pensée a remplacé le banneret bardé de fer. Le mal a perdu de sa force en sétendant ; lintelligence est devenue le pivot de notre civilisation : tel est tout le progrès acheté par le sang de nos pères.
Laristocratie et la bourgeoisie vont mettre en commun, lune ses traditions délégance, de bon goût et de haute politique, lautre ses conquêtes prodigieuses dans les arts et les sciences ; puis toutes deux, à la tête du peuple, elles lentraîneront dans une voie de civilisation et de lumière. Mais les princes de la pensée, du pouvoir ou de lindustrie, qui forment cette caste agrandie, nen éprouveront pas moins une invincible démangeaison de publier, comme les nobles dautrefois, leur degré de puissance, et, aujourdhui encore, lhomme social fatiguera son génie à trouver des distinctions. Ce sentiment est sans doute un besoin de lâme, une espèce de soif ; car le sauvage même a ses plumes, ses tatouages, ses arcs travaillés, ses cauris, et se bat pour des verroteries. Alors, comme le XIXe siècle savance sous la conduite dune pensée dont le but est de substituer lexploitation de lhomme par lintelligence à lexploitation de lhomme par lhomme, la promulgation constante de notre supériorité devra subir linfluence de cette haute philosophie et participera bien moins de la matière que de lâme.
Hier encore, les Francs sans armures, peuple débile et dégénéré, continuaient les rites dune religion morte et levaient les étendards dune puissance évanouie. Maintenant, chaque homme qui va se dresser sappuiera sur sa propre force. Les oisifs ne seront plus des fétiches, mais de véritables dieux. Alors, lexpression de notre fortune résultera de son emploi, et la preuve de notre élévation individuelle se trouvera dans lensemble de notre vie ; car princes et peuples comprennent que le signe le plus énergique ne suppléera plus le pouvoir. Ainsi, pour chercher à rendre un système par une image, il ne reste pas trois figures de Napoléon en habits impériaux, et nous le voyons partout vêtu de son petit uniforme vert, coiffé de son chapeau à trois cornes et les bras croisés. Il nest poétique et vrai que sans le charlatanisme impérial. En le précipitant du haut de sa colonne, ses ennemis lont grandi. Dépouillé des oripeaux de la royauté, Napoléon devient immense ; il est le symbole de son siècle, une pensée de lavenir. Lhomme puissant est toujours simple et calme.
Du moment que deux livres de parchemin ne tiennent plus lieu de tout, où le fils naturel dun baigneur millionnaire et un homme de talent ont les mêmes droits que le fils dun comte, nous ne pouvons plus être distinctibles que par notre valeur intrinsèque. Alors, dans notre société, les différences ont disparu : il ny a plus que des nuances. Aussi le savoir-vivre, lélégance des manières, le je ne sais quoi, fruit dune éducation complète, forment la seule barrière qui sépare loisif de lhomme occupé. Sil existe un privilège, il dérive de la supériorité morale. De là le haut prix attaché, par le plus grand nombre, à linstruction, à la pureté du langage, à la grâce du maintien, à la manière plus ou moins aisée dont une toilette est portée, à la recherche des appartements, enfin à la perfection de tout ce qui procède de la personne. Nimprimons-nous pas nos murs, notre pensée, sur tout ce qui nous entoure et nous appartient ? « Parle, marche, mange ou habille-toi, et je te dirai qui tu es », a remplacé lancien proverbe, expression de cour, adage de privilégié. Aujourdhui, un maréchal de Richelieu est impossible. Un pair de France, un prince même, risque de tomber au-dessous dun électeur à cent écus, sil se déconsidère : car il nest permis à personne dêtre impertinent ou débauché. Plus les choses ont subi linfluence de la pensée, plus les détails de la vie se sont ennoblis, épurés, agrandis.
Telle est la pente insensible par laquelle le christianisme de notre révolution a renversé le polythéisme de la féodalité, par quelle filiation un sentiment vrai a respiré jusque dans les signes matériels et changeants de notre puissance. Et voilà comment nous sommes revenus au point doù nous sommes partis : à ladoration du veau dor. Seulement, lidole parle, marche, pense, en un mot, elle est un géant. Aussi le pauvre Jacques Bonhomme est-il bâté pour longtemps. Une révolution populaire est impossible aujourdhui. Si quelques rois tombent encore, ce sera, comme en France, par le froid mépris de la classe intelligente.
Pour distinguer notre vie par de lélégance, il ne suffit donc plus aujourdhui dêtre noble ou de gagner un quaterne à lune des loteries humaines, il faut encore avoir été doué de cette indéfinissable faculté (lesprit de nos sens peut-être !) qui nous porte toujours à choisir les choses vraiment belles ou bonnes, les choses dont lensemble concorde avec notre physionomie, avec notre destinée. Cest un tact exquis dont le constant exercice peut seul faire découvrir soudain les rapports, prévoir les conséquences, deviner la place ou la portée des objets, des mots, des idées et des personnes ; car, pour nous résumer, le principe de la vie élégante est une haute pensée dordre et dharmonie, destinée à donner de la poésie aux choses. De là cet aphorisme :
IX
Un homme devient riche ; il naît élégant.
Appuyé sur de telles bases, vu de cette hauteur, ce système dexistence nest donc plus une plaisanterie éphémère, un mot vide dédaigné par les penseurs comme un journal lu. La vie élégante repose, au contraire, sur les déductions les plus sévères de la constitution sociale. Nest-elle pas lhabitude et les murs des gens supérieurs qui savent jouir de la fortune et obtenir du peuple le pardon de leur élévation, en faveur des bienfaits répandus par leurs lumières ? Nest-elle pas lexpression des progrès faits par un pays, puisquelle en représente tous les genres de luxe ? Enfin, si elle est lindice dune nature perfectionnée, tout homme ne doit-il pas désirer den étudier, den surprendre les secrets ?
Alors, il nest donc plus indifférent de mépriser ou dadopter les fugitives prescriptions de la mode, car mens agitat molem : lesprit dun homme se devine à la manière dont il tient sa canne. Les distinctions savilissent ou meurent en devenant communes ; mais il existe une puissance chargée den stipuler de nouvelles, cest lopinion : or, la mode na jamais été que lopinion en matière de costume. Le costume étant le plus énergique de tous les symboles, la Révolution fut aussi une question de mode, un débat entre la soie et le drap. Mais, aujourdhui, la mode nest plus restreinte au luxe de la personne. Le matériel de la vie, ayant été lobjet du progrès général, a reçu dimmenses développements. Il nest pas un seul de nos besoins qui nait produit une encyclopédie, et notre vie animale se rattache à luniversalité des connaissances humaines. Aussi, en dictant les lois de lélégance, la mode embrasse-t-elle tous les arts. Elle est le principe des uvres comme des ouvrages. Nest-elle pas le cachet dont un consentement unanime scelle une découverte, ou marque les inventions qui enrichissent le bien-être de lhomme ? Ne constitue-t-elle pas la récompense toujours lucrative, lhommage décerné au génie ? En accueillant, en signalant le progrès, elle se met à la tête de tout : elle fait les révolutions de la musique, des lettres, du dessin et de larchitecture. Or, un traité de la vie élégante, étant la réunion des principes incommutables qui doivent diriger la manifestation de notre pensée par la vie extérieure, est en quelque sorte la métaphysique des choses.
Chapitre III
Plan de ce traité
Jarrive de Pierrefonds, où jétais allé voir mon oncle : il est riche, il a des chevaux, il ne sait seulement pas ce que cest quun tigre, un groom, un britschka, et va encore dans un cabriolet à pompe !...
Eh quoi ! sécria tout à coup notre honorable ami L. M... en déposant sa pipe entre les bras dune Vénus à la tortue qui décore sa cheminée ; eh quoi ! il sagit de lhomme en masse, il y a le code du droit des gens ; dune nation, code politique ; de nos intérêts, code civil ; de nos différends, code de procédure ; de notre liberté, code dinstruction ; de nos égarements, code pénal ; de lindustrie, code du commerce ; de la campagne, code rural ; des soldats, code militaire ; des nègres, code noir ; de nos bois, code forestier ; de nos coquilles pavoisées, code maritime... Enfin nous avons tout formulé, depuis le deuil de cour, depuis la quantité de larmes que nous devons verser pour un roi, un oncle, un cousin, jusquà la vie et jusquau pas dun cheval descadron...
Eh bien, quoi ? lui dit E. de G... en ne sapercevant pas que notre honorable ami reprenait haleine.
Eh bien, répliqua-t-il, quand ces codes-là ont été faits, je ne sais quelle épizootie (il voulait dire épidémie) a saisi les cacographes, et nous avons été inondés de codes... La politesse, la gourmandise, le théâtre, les honnêtes gens, les femmes, lindemnité, les colons, ladministration, tout a eu son code. Puis la doctrine de Saint-Simon a dominé cet océan douvrages, en prétendant que la codification (voyez lOrganisateur) était une science spéciale... Peut-être le typographe sest-il trompé et na-t-il pas bien lu caudification, de cauda, queue..., mais nimporte... Je vous demande, ajouta-t-il en arrêtant un de ses auditeurs et le tirant par un bouton, nest-ce pas un vrai miracle que la vie élégante nait pas trouvé de législateurs parmi tout ce monde écrivant et pensant ? Ces manuels, même ceux du garde champêtre, du maire et du contribuable, ne sont-ils pas des fadaises auprès dun traité sur la mode ? La publication des principes qui rendent la vie poétique nest-elle pas dune immense utilité ? Si, en province, la plupart de nos fermes, closeries, borderies, maisons, métairies, bordages, etc., sont de véritables chenils ; si le bétail, et surtout les chevaux, obtiennent en France un traitement indigne dun peuple chrétien ; si la science du confortable, si le briquet de limmortel Fumade, si la cafetière de Lemare, si les tapis à bon marché sont inconnus à soixante lieues de Paris, il est bien certain que ce manque général des plus vulgaires inventions dues à la science moderne vient de lignorance dans laquelle nous laissons croupir la petite propriété ! Lélégance se rattache à tout. Elle tend à rendre une nation moins pauvre, en lui inspirant le goût du luxe, car un grand axiome est certes celui-ci :
X
La fortune que lon acquiert est en raison des besoins que lon se crée.
Elle donne (toujours lélégance) un aspect plus pittoresque à un pays, et perfectionne lagriculture ; car des soins apportés au vivre, au couvert des animaux, dépend la beauté des races et de leurs produits. Or, allez voir dans quels trous les Bretons logent leurs vaches, leurs chevaux, leurs moutons et leurs enfants, et vous avouerez que, de tous les livres à faire, un traité sur lélégance est le plus philanthropique et le plus national. Si un ministre a laissé son mouchoir et sa tabatière sur la table de Louis XVIII, si les miroirs dans lesquels un jeune élégant se fait la barbe, chez un vieux campagnard, lui donnent lair dun homme près de tomber en apoplexie, et si enfin votre oncle va encore dans un cabriolet à pompe, cest assurément faute dun ouvrage classique sur la mode !...
Notre honorable ami parla longtemps et très bien avec cette facilité délocution que les envieux nomment bavardage ; puis il conclut en disant :
Lélégance dramatise la vie...
Oh ! alors, ce mot éveilla un hourra général. Le sagace E. de G... prouva que le drame ne pouvait guère ressortir de luniformité imprimée par lélégance aux murs dun pays, et, mettant en regard lAngleterre et lEspagne, il démontra sa thèse en enrichissant son argumentation des couleurs locales que lui fournirent les habitudes des deux contrées. Enfin il termina ainsi :
Il est facile, messieurs, dexpliquer cette lacune dans la science. Eh ! quel homme jeune ou vieux serait assez hardi pour assumer sur sa tête une aussi accablante responsabilité ? Pour entreprendre un traité de la vie élégante, il faudrait avoir un fanatisme damour-propre inimaginable ; car ce serait vouloir dominer les personnes élégantes de Paris, qui, elles-mêmes, tâtonnent, essayent et narrivent pas toujours à la grâce.
En ce moment, damples libations ayant été faites en lhonneur de la fashionable déesse du thé, les esprits sétaient élevés au ton de lilluminisme. Alors, un des plus élégants rédacteurs de la Mode se leva en jetant un regard de triomphe sur ses collaborateurs :
Cet homme existe, dit-il.
Un rire général accueillit cet exorde, mais le silence de ladmiration y succéda bientôt quand il eut ajouté :
Brummel !... Brummel est à Boulogne, banni de lAngleterre par de trop nombreux créanciers, oublieux des services que ce patriarche de la fashion a rendus à sa patrie !...
Et alors la publication dun traité sur la vie élégante parut facile et fut unanimement résolue, comme étant un grand bienfait pour lhumanité, comme un pas immense dans la voie des progrès.
Il est inutile dajouter que nous devons à Brummel les inductions philosophiques par lesquelles nous sommes arrivé à démontrer, dans les deux précédents chapitres, combien la vie élégante se liait fortement à la perfection de toute société humaine : les anciens amis de cet immortel créateur du luxe anglais auront, nous lespérons, reconnu la haute philosophie à travers la traduction imparfaite de ses pensées.
Il nous serait difficile dexprimer le sentiment qui sempara de nous lorsque nous vîmes ce prince de la mode : cétait tout à la fois du respect et de la joie. Comment ne pas se pincer épigrammatiquement les lèvres, en voyant lhomme qui avait inventé la philosophie des meubles, des gilets, et qui allait nous léguer des axiomes sur les pantalons, sur la grâce et sur les harnais ?
Mais aussi comment ne pas être pénétré dadmiration pour le plus intime ami de George IV, pour le fashionable qui avait imposé des lois à lAngleterre, et donné au prince de Galles ce goût de toilette et de confortabilisme qui valut tant davancement aux officiers bien vêtus ? Nétait-il pas une preuve vivante de linfluence exercée par la mode ? Mais, quand nous pensâmes que Brummel avait, en ce moment, une vie pleine damertume, et que Boulogne était son rocher de Sainte-Hélène, tous nos sentiments se confondirent dans un respectueux enthousiasme.
Nous le vîmes au moment de son lever. Sa robe de chambre portait lempreinte de son malheur ; mais, tout en sy conformant, elle sharmonisait admirablement avec les accessoires de lappartement. Brummel, vieux et pauvre, était toujours Brummel : seulement, un embonpoint égal à celui de George IV avait rompu les heureuses dispositions de ce corps modèle, et lex-dieu du dandysme portait une perruque !... Effrayante leçon !... Brummel ainsi !... Nétait-ce pas Sheridan ivre-mort au sortir du parlement ou saisi par les recors ?
Brummel en perruque ; Napoléon en jardinier ; Kant en enfance ; Louis XVI en bonnet rouge, et Charles X à Cherbourg !... Voilà les cinq plus grands spectacles de notre époque.
Le grand homme nous accueillit avec un ton parfait. Sa modestie acheva de nous séduire. Il parut flatté de lapostolat que nous lui avions réservé ; mais, tout en nous remerciant, il nous déclara quil ne se croyait pas assez de talent pour accomplir une mission aussi délicate.
Heureusement, nous dit-il, jai pour compagnons à Boulogne quelques gentlemen délite, conduits en France par la manière trop large dont ils concevaient à Londres la vie élégante... Honneur au courage malheureux ! ajouta-t-il en se découvrant et nous lançant un regard aussi gai que railleur. Alors, reprit-il, nous pourrons former ici un comité assez illustre, assez expérimenté, pour décider en dernier ressort des difficultés les plus sérieuses de cette vie, si frivole en apparence, et, lorsque vos amis de Paris auront admis ou rejeté nos maximes, espérons que votre entreprise présentera un caractère monumental !
Ayant dit, il nous proposa de prendre le thé avec lui. Nous acceptâmes. Une mistress élégante encore, malgré son embonpoint, étant sortie de la chambre voisine pour faire les honneurs de la théière, nous nous aperçûmes que Brummel avait aussi sa marquise de Conyngham. Alors, le nombre seul des couronnes pouvait le distinguer de son royal ami George IV. Hélas ! ils sont maintenant amho pares, morts tous deux, ou à peu près.
Notre première conférence eut lieu pendant ce déjeuner, dont la recherche nous prouva que la ruine de Brummel serait une fortune à Paris.
La question dont nous nous occupâmes était une question de vie ou de mort pour notre entreprise.
En effet, si le sentiment de la vie élégante devait résulter dune organisation plus ou moins heureuse, il sensuivait que les hommes se partageaient, pour nous, en deux classes : les poètes et les prosateurs, les élégants et le commun des martyrs ; partant, plus de traité, les premiers sachant tout, les derniers ne pouvant rien apprendre.
Mais, après la plus mémorable des discussions, nous vîmes surgir cet axiome consolateur :
XI
Quoique lélégance soit moins un art quun sentiment, elle provient également dun instinct et dune habitude.
Oui ! sécria William Crad...k, le compagnon fidèle de Brummel, rassurez la population craintive des country gentlemen (petits propriétaires), des marchands et des banquiers... Tous les enfants de laristocratie ne naissent pas avec le sentiment de lélégance, avec le goût qui sert à donner à la vie une poétique empreinte ; et cependant laristocratie de chaque pays sy distingue par ses manières et par une remarquable entente de lexistence ! Quel est donc ce privilège ? Léducation, lhabitude. Frappés dès le berceau de la grâce harmonieuse qui règne autour deux, élevés par des mères élégantes dont le langage et les murs gardent toutes les bonnes traditions, les enfants des grands seigneurs se familiarisent avec les rudiments de notre science, et il faut un naturel bien revêche pour résister à un constant aspect de choses véritablement belles. Aussi le spectacle le plus hideux pour un peuple est-il un grand tombé au-dessous dun bourgeois. Si toutes les intelligences ne sont pas égales, il est rare que nos sens ne soient pas égaux : car lintelligence résulte dune perfection intérieure ; or, plus nous élargissons la forme, plus nous obtenons dégalité : ainsi les jambes humaines se ressemblent bien mieux que les visages, grâce à la configuration de ces membres, qui offrent des lignes étendues. Or, lélégance, nétant que la perfection des objets sensibles, doit être accessible à tous par lhabitude. Létude peut conduire un homme riche à porter des bottes et un pantalon aussi bien que nous les portons nous-mêmes, et lui apprendre à savoir dépenser sa fortune avec grâce... Ainsi du reste.
Brummel fronça légèrement le sourcil. Nous devinâmes quil allait faire entendre cette voix prophétique à laquelle obéissait naguère un peuple de riches.
Laxiome est vrai, dit-il, et japprouve une partie des raisonnements dus à lhonorable préopinant ; mais jimprouve fortement de lever ainsi la barrière qui sépare la vie élégante de la vie vulgaire, et douvrir les portes du temple au peuple entier. Non ! sécria Brummel en frappant du poing sur la table, non, toutes les jambes ne sont point appelées à porter de même une botte ou un pantalon... Non, milords. Ny a-t-il pas des boiteux, des gens contrefaits ou ignobles à toujours ? Et nest-ce pas un axiome que cette sentence mille fois prononcée par nous dans le cours de notre vie :
XII
Rien ne ressemble moins à lhomme quun homme !
Donc, reprit-il, après avoir consacré le principe favorable qui laisse aux catéchumènes de la vie élégante lespoir de parvenir à la grâce par lhabitude, reconnaissons aussi les exceptions, et cherchons-en de bonne foi les formules.
Après bien des efforts, après de nombreuses observations savamment débattues, nous rédigeâmes les axiomes suivants :
XIII
Il faut avoir été au moins jusquen rhétorique pour mener une vie élégante.
XIV
Sont en dehors de la vie élégante les détaillants, les gens daffaires et les professeurs dhumanités.
XV
Lavare est une négation.
XVI
Un banquier arrivé à quarante ans sans avoir déposé son bilan, ou qui a plus de trente-six pouces de tour, est le damné de la vie élégante : il en verra le paradis sans jamais y entrer.
XVII
Lêtre qui ne vient pas souvent à Paris ne sera jamais complètement élégant.
XVIII
Lhomme impoli est le lépreux du monde fashionable.
Assez ! dit Brummel. Si nous ajoutions un seul aphorisme, ce serait rentrer dans lenseignement des principes généraux qui doivent être lobjet de la seconde partie du traité.
Alors, il daigna poser lui-même les limites de la science en divisant ainsi notre ouvrage :
Si vous examinez avec soin, dit-il, toutes les traductions matérielles de la pensée dont se compose la vie élégante, vous serez sans doute frappés, comme moi, du rapprochement plus ou moins intime qui existe entre certaines choses et notre personne. Ainsi la parole, la démarche, les manières, sont des actes qui procèdent immédiatement de lhomme, et qui sont entièrement soumis aux lois de lélégance. La table, les gens, les chevaux, les voitures, les meubles, la tenue des maisons, ne dérivent, pour ainsi dire, que médiatement de lindividu. Quoique ces accessoires de lexistence portent également le cachet de lélégance que nous imprimons à tout ce qui procède de nous, ils semblent en quelque sorte éloignés du siège de la pensée, et ne doivent occuper que le second rang dans cette vaste théorie de lélégance. Nest-il pas naturel de refléter la grande pensée qui meut notre siècle dans une uvre destinée peut-être à réagir sur les murs des ignorantins de la fashion ? Convenons donc ici que tous les principes qui se rattacheront immédiatement à lintelligence auront la première place dans les distributions de cette encyclopédie aristocratique. Cependant, messieurs, ajouta Brummel, il est un fait qui domine tous les autres. Lhomme shabille avant dagir, de parler, de marcher, de manger ; les actions qui appartiennent à la mode, le maintien, la conversation, etc., ne sont jamais que les conséquences de notre toilette. Sterne, cet admirable observateur, a proclamé de la manière la plus spirituelle que les idées de lhomme barbifié nétaient pas celles de lhomme barbu. Nous subissons tous linfluence du costume. Lartiste en toilette ne travaille plus. Vêtue dun peignoir ou parée pour le bal, une femme est bien autre : vous diriez deux femmes !
Ici Brummel soupira.
Nos manières du matin ne sont plus celles du soir, reprit-il. Enfin, George IV, dont lamitié ma si fort honoré, sest bien certainement cru plus grand le jour de son couronnement que le lendemain. La toilette est donc la plus immense modification éprouvée par lhomme social, elle pèse sur toute lexistence. Or, je ne crois pas violer la logique en vous proposant dordonner ainsi votre ouvrage : Après avoir dicté, dans votre seconde partie, les lois générales de la vie élégante, reprit-il, vous devriez consacrer la troisième aux choses qui procèdent immédiatement de lindividu, et mettre la toilette en tête. Enfin, selon moi, la quatrième partie serait destinée aux choses qui procèdent immédiatement de la personne, et que je regarde comme des accessoires.
Nous excusâmes la prédilection de Brummel pour la toilette : elle avait fait sa gloire. Cest peut-être lerreur dun grand homme, mais nous nosâmes pas la combattre, au risque de voir cette heureuse classification rejetée par les élégantologistes de tous les pays. Nous résolûmes de nous tromper avec Brummel.
Alors, les matières à traiter dans la seconde partie furent adoptées à lunanimité par cet illustre parlement de modiphiles, sous le titre de Principes généraux de la vie élégante.
La troisième partie, concernant les choses qui procèdent immédiatement de la personne, fut divisée en plusieurs chapitres.
La première comprendra la toilette dans toutes ses parties. Un premier paragraphe sera consacré à la toilette des hommes, un second à la toilette des femmes ; un troisième offrira un essai sur les parfums, sur les bains, sur la coiffure.
Un autre chapitre donnera une théorie complète de la démarche et du maintien.
Un de nos meilleurs amis, M. Eugène Sue, aussi remarquable par lélégance de son style et loriginalité de ses aperçus que par un goût exquis des choses, par une merveilleuse entente de la vie, nous a promis la communication de ses remarques pour un chapitre intitulé : De limpertinence considérée dans ses rapports avec la morale, la religion, la politique, les arts et la littérature.
La discussion séchauffa sur les deux dernières divisions. Il sagissait de savoir si le chapitre des Manières devait passer avant celui de la Conversation.
Brummel mit fin au débat par une improvisation que nous avons le regret de ne pouvoir communiquer en entier. Il termina ainsi :
Messieurs, si nous étions en Angleterre, les actions passeraient nécessairement avant la parole, car mes compatriotes sont assez généralement taciturnes ; mais jai eu loccasion de remarquer quen France vous parliez toujours beaucoup avant dagir.
La quatrième partie, consacrée aux accessoires, comprendra les principes qui doivent régir les appartements, les meubles, la table, les chevaux, les gens, les voitures, et nous terminerons par un traité sur lart de recevoir, soit à la ville, soit à la campagne, et sur lart de se conduire chez les autres.
Ainsi nous aurons embrassé luniversalité de la plus vaste de toutes les sciences : celle qui occupe tous les moments de notre vie, qui gouverne tous les actes de notre veille et les instruments de notre sommeil ; car elle règne encore même pendant le silence des nuits.
Deuxième partie
Principes généraux
Monographie de la vertu.
Songez aussi, madame, quil y a des perfections révoltantes.
(Ouvrage inédit de lauteur.)
Chapitre IV
Dogmes
LÉglise reconnaît sept péchés capitaux et nadmet que trois vertus théologales. Nous avons donc sept principes de remords contre trois sources de consolation ! Triste problème que celui-ci : 3 : 7 : : lhomme : X... Aussi nulle créature humaine, sans en excepter sainte Thérèse ni saint François dAssise, na-t-elle pu échapper aux conséquences de cette proposition fatale.
Malgré sa rigueur, ce dogme gouverne le monde élégant comme il dirige lunivers catholique. Le mal sait stipuler des accommodements, le bien suit une ligne sévère. De cette loi éternelle, nous pouvons extraire un axiome confirmé par tous les dictionnaires des cas de conscience :
XIX
Le bien na quun mode, le mal en a mille.
Ainsi la vie élégante a ses péchés capitaux et ses trois vertus cardinales. Oui, lélégance est une et indivisible, comme la Trinité, comme la liberté, comme la vertu. De là résultent les plus importants de tous nos aphorismes généraux :
XX
Le principe constitutif de lélégance est lunité.
XXI
Il ny a pas dunité possible sans la propreté, sans lharmonie, sans la simplicité relative.
Mais ce nest point la simplicité plutôt que lharmonie, ni lharmonie plutôt que la propreté, qui produisent lélégance : elle naît dune concordance mystérieuse entre ces trois vertus primordiales. La créer partout et soudain est le secret des esprits nativement distingués.
En analysant toutes les choses de mauvais goût qui entachent les toilettes, les appartements, les discours ou le maintien dun inconnu, les observateurs trouveront toujours quelles pèchent par des infractions plus ou moins sensibles à cette triple loi de lunité.
La vie extérieure est une sorte de système organisé, qui représente un homme aussi exactement que les couleurs du colimaçon se reproduisent sur sa coquille. Aussi, dans la vie élégante, tout senchaîne et se commande. Quand M. Cuvier aperçoit los frontal, maxillaire ou crural de quelque bête, nen induit-il pas toute une créature, fût-elle antédiluvienne, et nen reconstruit-il pas aussitôt un individu classé, soit parmi les sauriens ou les marsupiaux, soit parmi les carnivores ou les herbivores ?... Jamais cet homme ne sest trompé : son génie lui a révélé les lois unitaires de la vie animale.
De même, dans la vie élégante, une seule chaise doit déterminer toute une série de meubles, comme léperon fait supposer un cheval. Telle toilette annonce telle sphère de noblesse et de bon goût. Chaque fortune a sa base et son sommet. Jamais les Georges Cuvier de lélégance ne sexposent à porter des jugements erronés : ils vous diront à quel nombre de zéros, dans le chiffre des revenus, doivent appartenir les galeries de tableaux, les chevaux de race pure, les tapis de la Savonnerie, les rideaux de soie diaphane, les cheminées de mosaïque, les vases étrusques et les pendules surmontées dune statue échappée au ciseau des Cortot ou des David. Apportez-leur enfin une seule patère : ils en déduiront tout un boudoir, une chambre, un palais.
Cet ensemble rigoureusement exigé par lunité rend solidaires tous les accessoires de lexistence ; car un homme de goût juge, comme un artiste, sur un rien. Plus lensemble est parfait, plus un barbarisme y est sensible. Il ny a quun sot ou un homme de génie qui puisse mettre une bougie dans un martinet. Les applications de cette grande loi fashionable furent bien comprises de la femme célèbre (madame T...) à laquelle nous devons cet aphorisme :
XXII
On connaît lesprit dune maîtresse de maison en franchissant le seuil de sa porte.
Cette vaste et perpétuelle image qui représente votre fortune ne doit jamais en être le spécimen infidèle ; car vous seriez placé entre deux écueils : lavarice ou limpuissance. Or, trop vain comme trop modeste, vous nobéissez plus à cette unité, dont la moindre des conséquences est damener un heureux équilibre entre vos forces productrices et votre forme extérieure.
Une faute aussi capitale déduit toute une physionomie.
Premier terme de cette proposition, lavarice a déjà été jugée ; mais, sans pouvoir être accusés dun vice aussi honteux, beaucoup de gens, jaloux dobtenir deux résultats, tâchent de mener une vie élégante avec économie. Ceux-là parviennent sûrement à un but : ils sont ridicules. Ne ressemblent-ils pas, à tout moment, à des machinistes inhabiles dont les décorations laissent apercevoir les ressorts, les contrepoids et les coulisses ? manquant ainsi à ces deux axiomes fondamentaux de la science :
XXIII
Leffet le plus essentiel de lélégance est de cacher les moyens.
XXIV
Tout ce qui révèle une économie est inélégant.
En effet, léconomie est un moyen. Elle est le nerf dune bonne administration, mais elle ressemble à lhuile qui donne de la souplesse et de la douceur aux roues dune machine : il ne faut ni la voir ni la sentir.
Ces inconvénients ne sont pas les seuls châtiments dont les gens parcimonieux soient punis. En restreignant le développement de leur existence, ils descendent de leur sphère, et, malgré leur pouvoir, se mettent au niveau de ceux que la vanité précipite vers lécueil opposé. Qui ne frémirait pas de cette épouvantable fraternité ?
Que de fois navez-vous pas rencontré, à la ville ou à la campagne, des bourgeois semi-aristocrates qui, parés outre mesure, sont obligés, faute dun équipage, de calculer leurs visites, leurs plaisirs et leurs devoirs daprès Matthieu Laensberg ? Esclave de son chapeau, madame redoute la pluie, et monsieur craint le soleil ou la poussière. Impressibles comme des baromètres, ils devinent le temps, quittent tout et disparaissent à laspect dun nuage. Mouillés et crottés, ils saccusent réciproquement, au logis, de leurs misères ; gênés partout, ils ne jouissent de rien.
Cette doctrine a été résumée par un aphorisme applicable à toutes les existences, depuis celle de la femme forcée de retrousser sa robe pour sasseoir en voiture, jusquau petit prince dAllemagne qui veut avoir des bouffes :
XXV
De laccord entre la vie extérieure et la fortune résulte laisance.
Lobservation religieuse de ce principe permet seule à un homme de déployer, jusque dans ses moindres actes, une liberté sans laquelle la grâce ne saurait exister. Sil mesure ses désirs sur sa puissance, il reste dans sa sphère sans avoir peur den déchoir. Cette sécurité daction, quon pourrait nommer la conscience du bien-être, nous préserve de tous les orages occasionnés par une vanité mal entendue.
Ainsi les experts de la vie élégante ne tracent pas de longs chemins en toile verte sur leurs tapis, et ne redoutent pas, pour eux, les visites dun vieil oncle asthmatique. Ils ne consultent pas le thermomètre pour sortir avec leurs chevaux. Également soumis aux charges de la fortune et à ses bénéfices, ils ne paraissent jamais contrariés dun dommage ; car, chez eux, tout se répare avec de largent, ou se résout par le plus ou moins de peine que prennent leurs gens. Mettre un vase, une pendule en cage, couvrir ses divans de housses, ensacher un lustre, nest-ce pas ressembler à ces bonnes gens qui, après avoir fait des tirelires pour sacheter des candélabres, les habillent aussitôt dune gaze épaisse ? Lhomme de goût doit jouir de tout ce quil possède. Comme Fontenelle, il naime pas les choses qui veulent être trop respectées. À lexemple de la nature, il ne craint pas détaler tous les jours sa splendeur ; il peut la reproduire. Aussi nattend-il pas que, semblables aux vétérans du Luxembourg, ses meubles lui attestent leurs services par de nombreux chevrons, pour en changer la destination, et ne se plaint-il jamais du prix excessif des choses, car il a tout prévu. Pour lhomme de la vie occupée, les réceptions sont des solennités ; il a ses sacres périodiques pour lesquels il fait ses déballages, vide ses armoires et décapuchonne ses bronzes ; mais lhomme de la vie élégante sait recevoir à toute heure, sans se laisser surprendre. Sa devise est celle dune famille dont la gloire sassocie à la découverte du nouveau monde ; nouveau il est semper paratus, toujours prêt, toujours semblable à lui-même. Sa maison, ses gens, ses voitures, son luxe, ignorent le préjugé du dimanche. Tous les jours sont des jours de fête. Enfin, si magna licet componere parvis, il est comme le fameux Dessein, qui répondait, sans se déranger, en apprenant larrivée du duc dYork :
Mettez-le au no 4.
Ou comme la duchesse dAbrantès, qui, priée la veille par Napoléon de recevoir la princesse de Westphalie au Raincy, donne le lendemain les plaisirs dune chasse royale, dopulents festins et un bal somptueux à des souverains.
Tout fashionable doit imiter, dans sa sphère, cette large entente de lexistence : il obtiendra facilement ces merveilleux résultats par une constante recherche, par une exquise fraîcheur dans les détails. Le soin perpétue la bonne grâce de lensemble, et de là vient cet axiome anglais :
XXVI
Lentretien est le sine qua non de lélégance.
Lentretien nest pas seulement cette condition vitale de la propreté qui nous oblige dimprimer aux choses leur lustre journalier : ce mot exprime tout un système.
Du moment que la finesse et la grâce des tissus ont remplacé, dans le costume européen, la lourdeur des draps dor et les cottes armoriées du laborieux moyen âge, une révolution immense a eu lieu dans les choses de la vie. Au lieu denfouir un fonds dans un mobilier périssable, nous en avons consommé lintérêt en objets plus légers, moins chers, faciles à renouveler, et les familles nont plus été déshéritées du capital.
Ce calcul dune civilisation avancée a reçu ses derniers développements en Angleterre. Dans cette patrie du confortable, le matériel de la vie est considéré comme un grand vêtement essentiellement muable et soumis aux caprices de la fashion. Les riches changent annuellement leurs chevaux, leurs voitures, leurs ameublements ; les diamants mêmes sont remontés ; tout prend une forme nouvelle. Aussi les moindres meubles sont-ils fabriqués dans cet esprit ; les matières premières y sont sagement économisées. Si nous ne sommes pas encore parvenus à ce degré de science, nous avons cependant fait quelques progrès. Les lourdes menuiseries de lEmpire sont entièrement condamnées, ainsi que ses voitures pesantes et ses sculptures, demi-chefs-duvre qui ne satisfaisaient ni lartiste ni lhomme de goût. Nous marchons enfin dans une voie délégance et de simplicité. Si la modestie de nos fortunes ne permet pas encore des mutations fréquentes, nous avons au moins compris cet aphorisme qui domine les murs actuelles :
XXVII
Le luxe est moins dispendieux que lélégance.
Et nous tendons à nous éloigner du système en vertu duquel nos aïeux considéraient lacquisition dun meuble comme un placement de fonds ; car chacun a senti instinctivement quil est tout à la fois plus élégant et plus confortable de manger dans un service de porcelaine unie que de montrer aux curieux une coupe sur laquelle Constantin a copié la Fornarina, Les arts enfantent des merveilles que les particuliers doivent laisser aux rois, et des monuments qui nappartiennent quaux nations. Lhomme assez niais pour introduire dans lensemble de sa vie un seul échantillon dune existence supérieure cherche à paraître ce quil nest pas, et retombe alors dans cette impuissance dont nous avons tâché de flétrir les ridicules. Aussi nous avons rédigé la maxime suivante pour éclairer les victimes de la manie des grandeurs :
XXVIII
La vie élégante étant un habile développement de lamour-propre, tout ce qui révèle trop fortement la vanité y produit un pléonasme.
Chose admirable !... Tous les principes généraux de la science ne sont que des corollaires du grand principe que nous avons proclamé ; car lentretien et ses lois sont en quelque sorte la conséquence immédiate de lunité.
Bien des personnes nous ont objecté lénormité des dépenses nécessitées par nos despotiques aphorismes...
Quelle fortune, nous a-t-on dit, pourrait suffire aux exigences de vos théories ?... Le lendemain du jour où une maison a été remeublée, retapissée, où une voiture a été restaurée, où la soie dun boudoir a été changée, un fashionable ne vient-il pas insolemment appuyer sa tête pommadée sur une tenture ? Un homme en colère narrive-t-il pas exprès pour souiller un tapis ? Des maladroits naccrochent-ils pas la voiture ? Et peut-on toujours empêcher les impertinents de franchir le seuil sacré du boudoir ?
Ces réclamations, présentées avec lart spécieux dont les femmes savent colorer toutes leurs défenses, ont été pulvérisées par cet aphorisme :
XXIX
Un homme de bonne compagnie ne se croit plus le maître de toutes les choses qui, chez lui, doivent être mises à la disposition des autres.
Un élégant ne dit pas tout à fait, comme le roi, notre voiture, notre palais, notre château, nos chevaux, mais il sait empreindre toutes ses actions de cette délicatesse royale ; heureuse métamorphose à laide de laquelle un homme semble convier à sa fortune tous ceux dont il sentoure. Aussi cette noble doctrine implique-t-elle un autre axiome, non moins important que le précédent :
XXX
Admettre une personne chez vous, cest la supposer digne dhabiter votre sphère.
Alors, les prétendus malheurs dont une petite maîtresse demanderait raison à nos dogmes absolus ne peuvent procéder que dun défaut de tact impardonnable. Une maîtresse de maison peut-elle jamais se plaindre dun manque dégards ou de soin ? Nest-ce pas sa faute ? Nexiste-t-il pas, pour les gens comme il faut, des signes maçonniques à la faveur desquels ils doivent se reconnaître ? En ne recevant dans son intimité que ses égaux, lhomme élégant na plus daccidents à redouter ; sil en survient, ce sont de ces coups du sort que personne nest dispensé de subir. Lantichambre est une institution en Angleterre, où laristocratie a fait de si grands progrès : il est peu de maisons qui naient un parloir. Cette pièce est destinée à donner audience à tous les inférieurs. La distance plus ou moins grande qui sépare nos oisifs des hommes occupés est représentée par létiquette. Les philosophes, les frondeurs, les rieurs, qui se moquent des cérémonies, ne recevraient pas leur épicier, fût-il électeur de grand collège, avec les attentions dont ils entoureraient un marquis. Il ne sensuit pas que les fashionables méprisent les travailleurs : bien loin, ils ont pour eux une admirable formule de respect social : « Ce sont des gens estimables. »
Il est aussi maladroit à un élégant de se moquer de la classe industrielle que de tourmenter des mouches à miel, que de déranger un artiste qui travaille : cela est de mauvais ton.
Les salons appartiennent donc à ceux qui ont le pied élégant, comme les frégates à ceux qui ont le pied marin. Si vous navez pas refusé nos prolégomènes, il faut en accepter toutes les conséquences.
De cette doctrine dérive un aphorisme fondamental :
XXXI
Dans la vie élégante, il nexiste plus de supériorité : on y traite de puissance à puissance.
Un homme de bonne compagnie ne dit à personne : « Jai lhonneur, etc. ». Il nest le très humble serviteur daucun homme.
Le sentiment des convenances dicte aujourdhui de nouvelles formules, que les gens de goût savent approprier aux circonstances. Sous ce rapport, nous conseillons aux esprits stériles de consulter les Lettres de Montesquieu. Cet illustre écrivain a déployé une rare souplesse de talent dans la manière dont il termine ses moindres billets, en horreur de labsurde monographie du « Jai lhonneur dêtre... »
Du moment que les gens de la vie élégante représentent les aristocraties naturelles dun pays, ils se doivent réciproquement les égards de légalité la plus complète. Le talent, largent et la puissance donnant les mêmes droits, lhomme en apparence faible et dénué auquel vous adressez maladroitement un léger coup de tête sera bientôt au sommet de lÉtat, et celui que vous saluez obséquieusement va rentrer demain dans le néant de la fortune sans pouvoir.
Jusquici, lensemble de nos dogmes a plutôt embrassé lesprit que la forme des choses. Nous avons en quelque sorte présenté lesthétique de la vie élégante. En recherchant les lois générales qui régissent les détails, nous avons été moins étonné que surpris de découvrir une sorte de similitude entre les vrais principes de larchitecture et ceux quil nous reste à tracer. Alors, nous nous sommes demandé si, par hasard, la plupart des objets qui servent à la vie élégante nétaient pas dans le domaine de larchitecture. Le vêtement, le lit, le coupé, sont des abris de la personne, comme la maison est le grand vêtement qui couvre lhomme et les choses à son usage. Il semble que nous ayons employé tout, jusquau langage, comme la dit M. de Talleyrand, pour cacher une vie, une pensée qui, malgré nos efforts, traverse tous les voiles.
Sans vouloir donner à cette règle plus dimportance quelle nen mérite, nous consignerons ici quelques-unes de ces règles :
XXXII
Lélégance veut impérieusement que les moyens soient appropriés au but.
De ce principe dérivent deux autres aphorismes qui en sont la conséquence immédiate.
XXXIII
Lhomme de goût doit toujours savoir réduire le besoin au simple.
XXXIV
Il faut que chaque chose paraisse ce quelle est.
XXXV
La prodigalité des ornements nuit à leffet
XXXVI
Lornement doit être mis en haut.
XXXVII
En toute chose, la multiplicité des couleurs sera de mauvais goût.
Nous ne chercherons pas à démontrer ici par quelques applications la justesse de ces axiomes, car, dans les deux parties suivantes, nous en développerons plus rationnellement les conséquences, en signalant leurs effets à chaque détail. Cette observation nous a conduit à retrancher de cette partie les principes généraux qui devaient dominer chacune des divisions subsidiaires de la science, pensant quils seraient mieux placés, en forme de sommaires, au commencement des chapitres dont ils régissent plus spécialement les matières.
Du reste, tous les préceptes que nous avons déjà proclamés, et auxquels nous serons forcé de recourir souvent par la suite, pourront paraître vulgaires à bien des gens.
Nous accepterions au besoin ce reproche comme un éloge. Cependant, malgré la simplicité de ces lois, que plus dun élégantologiste aurait peut-être mieux rédigées, déduites ou enchaînées, nous nachèverons pas sans faire observer aux néophytes de la fashion que le bon goût ne résulte pas encore tant de la connaissance de ces règles que de leur application. Un homme doit pratiquer cette science avec laisance quil met à parler sa langue maternelle. Il est dangereux de balbutier dans le monde élégant. Navez-vous pas souvent vu de ces demi-fashionables qui se fatiguent à courir après la grâce, sont gênés sils voient un pli de moins à leur chemise, et suent sang et eau pour arriver à une fausse correction, semblables à ces pauvres Anglais tirant à chaque mot leur pocket ? Souvenez-vous, pauvres crétins de la vie élégante, que de notre XXXIIIe aphorisme résulte essentiellement cet autre principe, votre condamnation éternelle :
XXXVIII
Lélégance travaillée est à la véritable élégance ce quest une perruque à des cheveux.
Cette maxime implique, en conséquence sévère, le corollaire suivant :
XXXIX
Le dandysme est une hérésie de la vie élégante.
En effet, le dandysme est une affectation de la mode. En se faisant dandy, un homme devient un meuble de boudoir, un mannequin extrêmement ingénieux, qui peut se poser sur un cheval ou sur un canapé, qui mord ou tette habituellement le bout dune canne, mais un être pensant..., jamais ! Lhomme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. La vie élégante nexclut ni la pensée ni la science : elle les consacre. Elle ne doit pas apprendre seulement à jouir du temps, mais à lemployer dans un ordre didées extrêmement élevé.
Puisque nous avons, en commençant cette seconde partie de notre traité, trouvé quelque similitude entre nos dogmes et ceux du christianisme, nous la terminerons en empruntant à la théologie des termes scolastiques propres à exprimer les résultats obtenus par ceux qui savent appliquer nos principes avec plus ou moins de bonheur.
Un homme nouveau se produit, ses équipages sont de bon goût ; il reçoit à merveille, ses gens ne sont pas grossiers ; il donne dexcellents dîners ; il est au courant de la mode, de la politique, des mots nouveaux, des usages éphémères ; il en crée même ; enfin, chez lui, tout a un caractère de confortabilisme exact. Il est en quelque sorte le méthodiste de lélégance, et marche à la hauteur du siècle. Ni gracieux ni déplaisant, vous ne citerez jamais de lui un mot inconvenant, et il ne lui échappe aucun geste de mauvais ton... Nachevons pas cette peinture ; cet homme a la grâce suffisante.
Ne connaissons-nous pas tous un aimable égoïste qui possède le secret de nous parler de lui sans trop nous déplaire ? Chez lui, tout est gracieux, frais, recherché, poétique même. Il se fait envier. Tout en vous associant à ses jouissances, à son luxe, il semble craindre votre manque de fortune. Son obligeance, tout en discours, est une politesse perfectionnée. Pour lui, lamitié nest quun thème dont il connaît admirablement bien la richesse, et dont il mesure les modulations au diapason de chaque personne.
Sa vie est empreinte dune personnalité perpétuelle, dont il obtient le pardon grâce à ses manières : artiste avec les artistes, vieux avec un vieillard, enfant avec les enfants, il séduit sans plaire, car il nous ment dans son intérêt et nous amuse par calcul. Il nous garde et nous câline parce quil sennuie, et, si nous nous apercevons aujourdhui que nous avons été joués, demain nous irons encore nous faire tromper... Cet homme a la grâce essentielle.
Mais il est une personne dont la voix harmonieuse imprime au discours un charme également répandu dans ses manières. Elle sait et parler et se taire, soccupe de vous avec délicatesse, ne manie que des sujets de conversation convenables ; ses mots sont heureusement choisis ; son langage est pur, sa raillerie caresse et sa critique ne blesse pas. Loin de contredire avec lignorante assurance dun sot, elle semble chercher, en votre compagnie, le bon sens ou la vérité. Elle ne disserte pas plus quelle ne dispute ; elle se plaît à conduire une discussion quelle arrête à propos. Dhumeur égale, son air est affable et riant. Sa politesse na rien de forcé, son empressement nest point servile ; elle réduit le respect à nêtre plus quune ombre douce ; elle ne vous fatigue jamais, et vous laisse satisfait delle et de vous. Entraîné dans sa sphère par une puissance inexplicable, vous retrouverez son esprit de bonne grâce empreint sur les choses dont elle senvironne ; tout y flatte la vue, et vous y respirez comme lair dune patrie. Dans lintimité, cette personne vous séduit par un ton naïf. Elle est naturelle. Jamais deffort, de luxe, daffiche ; ses sentiments sont simplement rendus parce quils sont vrais. Elle est franche, sans offenser aucun amour-propre. Elle accepte les hommes comme Dieu les a faits, pardonnant aux défauts et aux ridicules ; concevant tous les âges et ne sirritant de rien, parce quelle a le tact de tout prévoir. Elle oblige avant de consoler, elle est tendre et gaie : aussi laimerez-vous irrésistiblement. Vous la prenez pour type et lui vouez un culte.
Cette personne a la grâce divine et concomitante.
Charles Nodier a su personnifier cet être idéal dans son Ondet, gracieuse figure à laquelle la magie du pinceau na pas nui. Mais ce nest rien de lire la notice : il faut entendre Nodier lui-même racontant certaines particularités qui tiennent trop à la vie privée pour être écrites, et alors vous concevriez la puissance prestigieuse de ces créatures privilégiées...
Ce pouvoir magnétique est le grand but de la vie élégante. Nous devons tous essayer de nous en emparer ; mais la réussite est toujours difficile, car la cause du succès est dans une belle âme. Heureux ceux qui lexercent ! il est si beau de voir tout nous sourire, et la nature et les hommes !...
Maintenant, les sommités sont entièrement parcourues : nous allons nous occuper des détails.
Troisième partie
Des choses qui procèdent immédiatement de la personne
Croyez-vous quon puisse être homme de talent sans toutes ces niaiseries ?
Oui, monsieur, mais vous serez un homme de talent plus ou moins aimable, bien ou mal élevé, répondit-elle.
Inconnus causant dans un salon.
Chapitre V
De la toilette dans toutes ses parties
Nous devons à M. Auger, jeune écrivain dont lesprit philosophique a donné de graves aspects aux questions les plus frivoles de la mode, une pensée que nous transformerons en axiome :
XL
La toilette est lexpression de la société.
Cette maxime résume toutes nos doctrines et les contient si virtuellement, que rien ne peut plus être dit qui ne soit un développement plus ou moins heureux de ce savant aphorisme.
Lérudit, ou lhomme du monde élégant, qui voudrait rechercher, à chaque époque, les costumes dun peuple, en ferait ainsi lhistoire la plus pittoresque et la plus nationalement vraie. Expliquer la longue chevelure des Francs, la tonsure des moines, les cheveux rasés du serf, les perruques de Popocambou, la poudre aristocratique et les titus de 1790, ne serait-ce pas raconter les principales révolutions de notre pays ? Demander lorigine des souliers à la poulaine, des aumônières, des chaperons, de la cocarde, des paniers, des vertugadins, des gants, des masques, du velours, cest entraîner un modilogue dans leffroyable dédale des lois somptuaires, et sur tous les champs de bataille où la civilisation a triomphé des murs grossières importées en Europe par la barbarie du moyen âge. Si lÉglise excommunia successivement les prêtres qui prirent des culottes et ceux qui les quittèrent pour des pantalons ; si la perruque des chanoines de Beauvais occupa jadis le parlement de Paris pendant un demi-siècle, cest que ces choses, futiles en apparence, représentaient ou des idées, ou des intérêts : soit le pied, soit le buste, soit la tête, vous verrez toujours un progrès social, un système rétrograde ou quelque lutte acharnée se formuler à laide dune partie quelconque du vêtement. Tantôt la chaussure annonce un privilège ; tantôt le chaperon, le bonnet ou le chapeau signalent une révolution ; là, une broderie, ou une écharpe ; ici des rubans ou quelque ornement de paille expriment un parti : et alors vous appartenez aux croisés, aux protestants, aux Guises, à la Ligue, au Béarnais ou à la Fronde.
Avez-vous un bonnet vert ? vous êtes un homme sans honneur.
Avez-vous une roue jaune, en guise de crachat, à votre surcot ? allez, paria de la chrétienté !... Juif, rentre dans ton clapier à lheure du couvre-feu, ou tu seras puni dune amende.
Ah ! jeune fille, tu as des annels dor, des colliers mirifiques et des pendants doreilles qui brillent comme tes yeux de feu !... Prends garde ! si le sergent de ville taperçoit, il te saisira et tu seras emprisonnée pour avoir ainsi dévalé par la ville, courant, folle de ton corps, à travers les rues, où tu fais étinceler les yeux des vieillards dont tu ruines les escarcelles !...
Avez-vous les mains blanches ?... vous êtes égorgé aux cris de : « Vive Jacques Bonhomme ! Mort aux seigneurs ! »
Avez-vous une croix de Saint-André ?... entrez sans crainte à Paris : Jean Sans-Peur y règne.
Portez-vous la cocarde tricolore ?... fuyez !... Marseille vous assassinerait, car les derniers canons de Waterloo nous ont craché la mort et les vieux Bourbons !
Pourquoi la toilette serait-elle donc toujours le plus éloquent des styles, si elle nétait pas réellement tout lhomme, lhomme avec ses opinions politiques, lhomme avec le texte de son existence, lhomme hiéroglyphe ? Aujourdhui même encore, la vestignomonie est devenue presque une branche de lart créé par Gall et Lavater. Quoique, maintenant, nous soyons à peu près tous habillés de la même manière, il est facile à lobservateur de retrouver dans une foule, au sein dune assemblée, au théâtre, à la promenade, lhomme du Marais, du faubourg Saint-Germain, du pays Latin, de la Chaussée-dAntin ; le prolétaire, le propriétaire, le consommateur et le producteur, lavocat et le militaire, lhomme qui parle et lhomme qui agit.
Les intendants de nos armées ne reconnaissent pas les uniformes de nos régiments avec plus de promptitude que le physiologiste ne distingue les livrées imposées à lhomme par le luxe, le travail ou la misère.
Dressez là un porte-manteau, mettez-y des habits !... Bien ! Pour peu que vous ne vous soyez pas promené comme un sot qui ne sait rien voir, vous devinerez le bureaucrate à cette flétrissure des manches, à cette large raie horizontale imprimée dans le dos par la chaise sur laquelle il sappuie si souvent en pinçant sa prise de tabac ou en se reposant des fatigues de la fainéantise. Vous admirerez lhomme daffaires dans lenflure de la poche aux carnets ; le flâneur, dans la dislocation des goussets, où il met souvent ses mains ; le boutiquier, dans louverture extraordinaire des poches, qui bâillent toujours, comme pour se plaindre dêtre privées de leurs paquets habituels. Enfin, un collet plus ou moins propre, poudré, pommadé, usé ; des boutonnières plus ou moins flétries ; une basque pendante, la fermeté dun bougran neuf, sont les diagnostics infaillibles des professions, des murs ou des habitudes. Voilà lhabit frais du dandy, lelbeuf du rentier, la redingote courte du courtier marron, le frac à boutons dor sablé du Lyonnais arriéré, ou le spencer crasseux dun avare.
Brummel avait donc bien raison de regarder la toilette comme le point culminant de la vie élégante ; car elle domine les opinions, elle les détermine, elle règne ! Cest peut-être un malheur, mais ainsi va le monde. Là où il y a beaucoup de sots, les sottises se perpétuent ; et certes, il faut bien reconnaître alors cette pensée pour axiome :
XLI
Lincurie de la toilette est un suicide moral.
Mais, si la toilette est tout lhomme, elle est encore bien plus toute la femme. La moindre incorrection dans une parure peut faire reléguer une duchesse inconnue dans les derniers rangs de la société.
En méditant sur lensemble des questions graves dont se compose la science du vêtement, nous avons été frappé de la généralité de certains principes qui régissent en quelque sorte tous les pays, et la toilette des hommes aussi bien que celle des femmes ; puis nous avons pensé quil fallait, pour établir les lois du costume, suivre lordre même dans lequel nous nous habillons. Et alors certains faits prédominent lensemble : car, de même que lhomme shabille avant de parler, dagir, de même il se baigne avant de shabiller. Les divisions de ce chapitre résultent donc dobservations consciencieuses qui ont ainsi dicté lordonnance de la matière vestimentaire :
§ Ier. Principes cuméniques de la toilette.
§ II. De la propreté dans ses rapports avec la toilette.
§ III. De la toilette des hommes.
§ IV. De la toilette des femmes.
§ V. Des variations du costume, et résumé du chapitre.
§1 Principes cuméniques de la toilette
Les gens qui shabillent à la manière du manouvrier, dont le corps endosse quotidiennement, et avec insouciance, la même enveloppe, toujours crasseuse et puante, sont aussi nombreux que ces niais allant dans le monde pour ny rien voir, mourant sans avoir vécu, ne connaissant ni la valeur dun mets ni la puissance des femmes, ne disant ni un bon mot ni une sottise. Mais, « mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce quils font ! »
Sil sagit de les convertir à lélégance, pourront-ils jamais comprendre ces axiomes fondamentaux de toutes nos connaissances ?
XLII
La brute se couvre, le riche ou le sot se parent, lhomme élégant shabille.
XLIII
La toilette est, tout à la fois, une science, un art, une habitude, un sentiment.
En effet, quelle est la femme de quarante ans qui ne reconnaîtra pas une science profonde dans la toilette ? Navouez-vous pas quil ne saurait exister de grâce dans le vêtement, si vous nêtes accoutumé à le porter ? Y a-t-il rien de plus ridicule que la grisette en robe de cour ? Et quant au sentiment de la toilette, combien, par le monde, compterez-vous de dévotes, de femmes et dhommes auxquels sont prodigués lor, les étoffes, les soieries, les créations les plus merveilleuse du luxe, et qui sen servent pour se donner lair dune idole japonaise ! De là suit un aphorisme également vrai, que même les coquettes émérites et les professeurs de séduction doivent toujours étudier :
XLIV
La toilette ne consiste pas tant dans le vêtement que dans une certaine manière de le porter.
Aussi nest-ce pas tant le chiffon en lui-même que lesprit du chiffon quil faut saisir. Il existe au fond des provinces, et même à Paris, un bon nombre de personnes capables de commettre, en fait de modes nouvelles, lerreur de cette duchesse espagnole qui, recevant une précieuse cuvette de structure inconnue, crut, après bien des méditations, entrevoir que sa forme la destinait à paraître sur la table, et offrit aux regards des convives une daube truffée, nalliant pas des idées de propreté avec la porcelaine dorée de ce meuble nécessaire.
Aujourdhui, nos murs ont tellement modifié le costume, quil ny a plus de costume à proprement parler. Toutes les familles européennes ont adopté le drap, parce que les grands seigneurs, comme le peuple, ont compris instinctivement cette grande vérité : il vaut beaucoup mieux porter des draps fins, et avoir des chevaux, que de semer sur un habillement les pierreries du moyen âge et de la monarchie absolue. Alors, réduite à la toilette, lélégance consiste en une extrême recherche dans les détails de lhabillement : cest moins la simplicité du luxe quun luxe de simplicité. Il y a bien une autre élégance ; mais elle nest que la vanité dans la toilette. Elle pousse certaines femmes à porter des étoffes bizarres pour se faire remarquer, à se servir dagrafes en diamants pour attacher un nud ; à mettre une boucle brillante dans la coque dun ruban ; de même que certains martyrs de la mode, gens à cent louis de rente, habitant une mansarde et voulant se mettre dans le dernier genre, ont des pierres à leur chemise le matin, attachent leurs pantalons avec des boutons dor, retiennent leurs fastueux lorgnons par des chaînes, et vont dîner chez Tabar !... Combien de ces Tantales parisiens ignorent, volontairement peut-être, cet axiome :
XLV
La toilette ne doit jamais être un luxe.
Beaucoup de personnes, même de celles auxquelles nous avons reconnu quelque distinction dans les idées, de linstruction et de la supériorité de cur, savent difficilement connaître le point dintersection qui sépare la toilette de pied et la toilette de voiture !
Quel plaisir ineffable, pour lobservateur, pour le connaisseur, de rencontrer par les rues de Paris, sur les boulevards, ces femmes de génie qui, après avoir signé leur nom, leur rang, leur fortune, dans le sentiment de leur toilette, ne paraissent rien aux yeux du vulgaire, et sont tout un poème pour les artistes, pour les gens du monde occupés à flâner ! Cest un accord parfait entre la couleur du vêtement et les dessins ; cest un fini dans les agréments qui révèle la main industrieuse dune adroite femme de chambre. Ces hautes puissances féminines savent merveilleusement bien se conformer à lhumble rôle de piéton, parce quelles ont maintes fois expérimenté les hardiesses autorisées par un équipage ; car il ny a que les gens habitués au luxe du carrosse qui savent se vêtir pour aller à pied.
Cest à lune de ces ravissantes déesses parisiennes que nous devons les deux formules suivantes :
XLVI
Léquipage est un passeport pour tout ce quune femme veut oser.
XLVII
Le fantassin a toujours à lutter contre un préjugé.
Doù il suit que laxiome suivant doit, avant tout, régler les toilettes des prosaïques piétons :
XLVIII
Tout ce qui vise à leffet est de mauvais goût, comme tout ce qui est tumultueux.
Brummel a, du reste, laissé la maxime la plus admirable sur cette matière, et lassentiment de lAngleterre la consacrée :
XLIX
Si le peuple vous regarde avec attention, vous nêtes pas bien mis : vous êtes trop bien mis, trop empesé, ou trop recherché.
Daprès cette immortelle sentence, tout fantassin doit passer inaperçu. Son triomphe est dêtre à la fois vulgaire et distingué, reconnu par les siens et méconnu par la foule. Si Murat sest fait surnommer le roi Franconi, jugez de la sévérité avec laquelle le monde poursuit un fat ! Il tombe au-dessous du ridicule. Le trop de recherche est peut-être un plus grand vice que le manque de soin, et laxiome suivant fera frémir sans doute les femmes à prétentions :
L
Dépasser la mode, cest devenir caricature.
Maintenant, il nous reste à détruire la plus grave de toutes les erreurs quune fausse expérience accrédite chez les esprits peu accoutumés à réfléchir ou à observer ; mais nous donnerons despotiquement et sans commentaires notre arrêt souverain, laissant aux femmes de bon goût et aux philosophes de salon le soin de le discuter :
LI
Le vêtement est comme un enduit ; il met tout en relief, et la toilette a été inventée bien plutôt pour faire ressortir des avantages corporels que pour voiler des imperfections.
Doù suit ce corollaire naturel :
LII
Tout ce quune toilette cherche à cacher, dissimuler, augmenter et grossir plus que la nature ou la mode ne lordonnent ou ne le veulent, est toujours censé vicieux.
Aussi toute mode qui a pour but un mensonge est essentiellement passagère et de mauvais goût.
Daprès ces principes, dérivés dune jurisprudence exacte, basés sur lobservation, et dus au calcul le plus sévère de lamour-propre humain ou féminin, il est clair quune femme mal faite, déjetée, bossue ou boiteuse, doit essayer, par politesse, de diminuer les défauts de sa taille ; mais elle serait moins quune femme, si elle simaginait produire la plus légère illusion. Mademoiselle de la Vallière boitait avec grâce, et plus dune bossue sait prendre sa revanche par les charmes de lesprit ou par les éblouissantes richesses dun cur passionné. Nous ne savons pas quand les femmes comprendront quun défaut leur donne dimmenses avantages !... Lhomme ou la femme parfaits sont les êtres les plus nuls.
Nous terminerons ces réflexions préliminaires, applicables à tous les pays, par un axiome qui peut se passer de commentaires :
LIII
Une déchirure est un malheur, une tache est un vice.
Octobre novembre 1830.
Théorie de la démarche
À quoi, si ce nest à une substance électrique, peut-on attribuer la magie avec laquelle la volonté sintronise si majestueusement dans le regard, pour foudroyer les obstacles aux commandements du génie, ou filtre malgré nos hypocrisies, au travers de lenveloppe humaine ?
Histoire intellectuelle de Louis Lambert.
Dans létat actuel des connaissances humaines, cette théorie est, à mon avis, la science la plus neuve, et partant la plus curieuse quil y ait à traiter. Elle est quasi vierge. Jespère pouvoir démontrer la raison coefficiente de cette précieuse virginité scientifique par des observations utiles à lhistoire de lesprit humain. Rencontrer quelque curiosité de ce genre, en quoi que ce soit, était déjà chose très difficile au temps de Rabelais ; mais il est peut-être plus difficile encore den expliquer lexistence aujourdhui : ne faut-il pas que tout ait dormi autour delle, vices et vertus ? Sous ce rapport, sans être M. Ballanche, Perrault aurait, à son insu, fait un mythe dans la Belle au bois dormant. Admirable privilège des hommes dont le génie est tout naïveté ! Les uvres sont des diamants taillés à facettes, qui réfléchissent et font rayonner les idées de toutes les époques. Lautour-Mézeray, homme desprit, qui sait mieux que personne traire la pensée, na-t-il pas découvert dans le Chat botté le mythe de lAnnonce, celle des puissances modernes qui escompte ce dont il est impossible de trouver la valeur à la Banque de France, cest-à-dire tout ce quil y a desprit dans le public le plus niais du monde, tout ce quil y a de crédulité dans lépoque la plus incrédule, tout ce quil y a de sympathie dans les entrailles du siècle le plus égoïste ?
Or, dans un temps où, par chaque matin, il se lève un nombre incommensurable de cerveaux affamés didées, parce quils savent peser ce quil y a dargent dans une idée, et pressés daller à la chasse aux idées, parce que chaque nouvelle circonstance sublunaire crée une idée qui lui est propre ; ny a-t-il pas un peu de mérite à trouver à Paris, sur un terrain si bien battu, quelque gangue dont se puisse extraire encore une paillette dor ?
Ceci est prétentieux ; mais pardonnez à lauteur son orgueil : faites mieux, avouez quil est légitime. Nest-il pas réellement bien extraordinaire de voir que, depuis le temps où lhomme marche, personne ne se soit demandé pourquoi il marche, comment il marche, sil marche, sil peut mieux marcher, ce quil fait en marchant, sil ny aurait pas moyen dimposer, de changer, danalyser sa marche : questions qui tiennent à tous les systèmes philosophiques, psychologiques et politiques dont sest occupé le monde ?
Eh quoi ! feu M. Mariette, de lAcadémie des sciences, a calculé la quantité deau qui passait, par chaque minime division du temps, sous chacune des arches du pont Royal, en observant les différences introduites par la lenteur des eaux, par louverture de larche, par les variations atmosphériques des saisons ! et il nest entré dans la tête daucun savant de rechercher, de mesurer, de peser, danalyser, de formuler, le binôme aidant, quelle quantité fluide lhomme, par une marche plus ou moins rapide, pouvait perdre ou économiser de force, de vie, daction, de je ne sais quoi que nous dépensons en haine, en amour, en conversation et en digression !...
Hélas ! une foule dhommes, tous distingués par lampleur de la boîte cérébrale et par la lourdeur, par les circonvolutions de leur cervelle ; des mécaniciens, des géomètres enfin ont déduit des milliers de théorèmes, de propositions, de lemmes, de corollaires sur le mouvement appliqué aux choses, ont révélé les lois du mouvement céleste, ont saisi les marées dans tous leurs caprices et les ont enchaînées dans quelques formules dune incontestable sécurité marine ; mais personne, ni physiologiste, ni médecin sans malades, ni savant désuvré, ni fou de Bicêtre, ni statisticien fatigué de compter ses grains de blé, ni quoi que ce soit dhumain, na voulu penser aux lois du mouvement appliqué à lhomme.
Quoi ! vous trouveriez plus facilement le De pantouflis veterum, invoqué par Charles Nodier, dans sa raillerie toute pantagruélique de lHistoire du roi de Bohême, que le moindre volume De re ambulatoria !...
Et cependant, il y a deux cents ans le comte Oxenstiern sétait écrié :
« Cest les marches qui usent les soldats et les courtisans ! »
Un homme déjà presque oublié, homme englouti dans locéan de ces trente mille noms célèbres au-dessus desquels surnagent à grand-peine une centaine de noms, Champollion, a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes, transition des idées humaines naïvement configurées à lalphabet chaldéen trouvé par un pâtre, perfectionné par des marchands ; autre transition de la vocalisation écrite à limprimerie, qui a définitivement consacré la parole ; et nul na voulu donner la clef des hiéroglyphes perpétuels de la démarche humaine !
À cette pensée, à limitation de Sterne, qui a bien un peu copié Archimède, jai fait craquer mes doigts ; jai jeté mon bonnet en lair, et je me suis écrié : Euréka (jai trouvé) !
Mais pourquoi donc cette science a-t-elle eu les honneurs de loubli ? Nest-elle pas aussi profonde, aussi frivole, aussi dérisoire que le sont les autres sciences ? Ny a-t-il pas un joli petit non-sens, la grimace des démons impuissants, au fond de ces raisonnements ? Ici, lhomme ne sera-t-il pas toujours aussi noblement bouffon quil peut lêtre ailleurs ? Ici, ne sera-t-il pas toujours M. Jourdain, faisant de la prose sans le savoir, marchant, sans connaître tout ce que sa marche soulève de hautes questions ? Pourquoi la marche de lhomme a-t-elle eu le dessous, et pourquoi sest-on préférablement occupé de la marche des astres ? Ici, ne serons-nous pas, comme ailleurs, tout aussi heureux, tout aussi malheureux (sauf les dosages individuels de ce fluide nommé si improprement imagination), soit que nous sachions, soit que nous ignorions tout de cette nouvelle science ?
Pauvre homme du XIXe siècle ! En effet, quelles jouissances as-tu définitivement extraites de la certitude où tu es dêtre, suivant Cuvier, le dernier venu dans les espèces, ou lêtre progressif, suivant Nodier ? de lassurance qui ta été donnée du séjour authentique de la mer sur les plus hautes montagnes ? de la connaissance irréfragable qui a détruit le principe de toutes les religions asiatiques, le bonheur passé de tout ce qui fut, en déniant au soleil, par lorgane dHerschell, sa chaleur, sa lumière ? Quelle tranquillité politique as-tu distillée des flots de sang répandus par quarante années de révolutions ? Pauvre homme ! tu as perdu les marquises, les petits soupers, lAcadémie française ; tu ne peux plus battre tes gens et tu as eu le choléra. Sans Rossini, sans Taglioni, sans Paganini, tu ne tamuserais plus ; et tu penses néanmoins, si tu narrêtes le froid esprit de tes institutions nouvelles, à couper les mains à Rossini, les jambes à Taglioni, larchet à Paganini. Après quarante années de révolutions, pour tout aphorisme politique, Bertrand Barrère a naguère publié celui-ci :
« Ninterromps pas une femme qui danse pour lui donner un avis. »
Cette sentence ma été volée. Nappartenait-elle pas essentiellement aux axiomes de ma théorie ?
Vous demanderez pourquoi tant demphase pour cette science prosaïque, pourquoi emboucher si fort la trompette à propos de lart de lever le pied ? Ne savez-vous donc pas que la dignité en toute chose est toujours en raison inverse de lutilité ?
Donc, cette science est à moi ! Le premier jy plante la hampe de mon pennon, comme Pizarre, en criant : Ceci est au roi dEspagne ! quand il mit le pied sur lAmérique. Il aurait dû cependant ajouter quelque petite proclamation dinvestiture en faveur des médecins.
Cependant, Lavater a bien dit, avant moi, que, tout étant homogène dans lhomme, sa démarche devait être au moins aussi éloquente que lest sa physionomie ; la démarche est la physionomie du corps. Mais cétait une déduction naturelle de sa première proposition. Tout en nous correspond à une cause interne. Emporté par le vaste cours dune science qui érige en art distinct les observations relatives à chacune des manifestations particulières de la pensée humaine, il lui était impossible de développer la théorie de la démarche, qui occupe peu de place dans son magnifique et très prolixe ouvrage. Aussi les problèmes à résoudre en cette matière restent tout entiers à examiner, ainsi que les liens qui unissent cette partie de la vitalité à lensemble de notre vie individuelle, sociale et nationale.
...................................Et vera incessu
Patuit dea.........................................
« La déesse se révéla par sa démarche. »
Ces fragments de vers de Virgile, analogues dailleurs à un vers dHomère, que je ne veux pas citer de peur dêtre accusé de pédantisme, sont deux témoignages qui attestent limportance attachée à la démarche par les anciens. Mais qui de nous, pauvres écoliers fouettés de grec, ne sait pas que Démosthènes reprochait à Nicobule de marcher à la diable, assimilant une pareille démarche, comme manque dusage et de bon ton, à un parler insolent ?
La Bruyère a écrit quelques lignes curieuses sur ce sujet ; mais ces quelques lignes nont rien de scientifique, et naccusent quun de ces faits qui abondent par milliers dans cet art.
« Il y a, dit-il, chez quelques femmes, une grandeur artificielle attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, etc. »
Cela dit, pour témoigner de mon soin à rendre justice au passé, feuilletez les bibliographes, dévorez les catalogues, les manuscrits des bibliothèques ; à moins dun palimpseste qui soit récemment gratté, vous ne trouverez rien de plus que ces fragments, insouciants de la science en elle-même. Il y a bien des traités sur la danse, sur la mimique ; il y a bien le Traité du mouvement des animaux, par Borelli ; puis quelques articles spéciaux faits par des médecins récemment effrayés de ce mutisme scientifique sur nos actes les plus importants ; mais, à lexemple de Borelli, ils ont moins cherché les causes que constaté les effets : en cette matière, à moins dêtre Dieu même, il est bien difficile de ne pas retourner à Borelli. Donc, rien de physiologique, de psychologique, de transcendant, de péripatéticiennement philosophique, rien ! Aussi donnerais-je pour le cauris le plus ébréché tout ce que jai dit, écrit, et ne vendrais-je pas au prix dun globe dor cette théorie toute neuve, jolie comme tout ce qui est neuf. Une idée neuve est plus quun monde : elle donne un monde, sans compter le reste. Une pensée nouvelle ! quelles richesses pour le peintre, le musicien, le poète !
Ma préface finit là. Je commence.
Une pensée a trois âges. Si vous lexprimez dans toute la chaleur prolifique de sa conception, vous la produisez rapidement, par un jet plus ou moins heureux, mais empreint à coup sûr dune verve pindarique. Cest Daguerre senfermant vingt jours pour faire son admirable tableau de lîle Sainte-Hélène, inspiration toute dantesque.
Mais, si vous ne saisissez pas ce premier bonheur de génération mentale, et que vous laissiez sans produit ce sublime paroxysme de lintelligence fouettée, pendant lequel les angoisses de lenfantement disparaissent sous les plaisirs de la surexcitation cérébrale, vous tombez soudain dans le gâchis des difficultés : tout sabaisse, tout saffaisse ; vous vous blasez ; le sujet samollit ; vos idées vous fatiguent. Le fouet de Louis XIV, que vous aviez naguère pour mener votre sujet en poste, a passé aux mains de ces fantasques créatures ; alors, ce sont vos idées qui vous brisent, vous lassent, vous sanglent des coups sifflants aux oreilles, et contre lesquels vous regimbez. Voilà le poète, le peintre, le musicien qui se promène, flâne sur les boulevards, marchande des cannes, achète de vieux bahuts, séprend de mille passions fugaces, laissant là son idée, comme on abandonne une maîtresse plus aimante ou plus jalouse quil ne lui est permis de lêtre.
Vient le dernier âge de la pensée. Elle sest implantée, elle a pris racine dans votre âme, elle y a mûri ; puis, un soir ou un matin, quand le poète ôte son foulard, quand le peintre bâille encore, lorsque le musicien va souffler sa lampe, en se souvenant dune délicieuse roulade, en revoyant un petit pied de femme ou lun de ces je ne sais quoi dont on soccupe en dormant ou en séveillant, ils aperçoivent leur idée dans toute la grâce de ses frondaisons, de ses floraisons, lidée malicieuse, luxuriante, luxueuse, belle comme femme magnifiquement belle, belle comme un cheval sans défaut !
Et alors le peintre donne un coup de pied à son édredon, sil y a un édredon, et sécrie :
Cest fini ! je ferai mon tableau !
Le poète navait quune idée, et il se voit à la tête dun ouvrage.
Malheur au siècle !... dit-il en lançant une de ses bottes à travers la chambre.
Ceci est la théorie de la démarche de nos idées.
Sans mengager à justifier lambition de ce programme pathologique, dont je renvoie le système aux Dubois, aux Maygrier du cerveau, je déclare que la Théorie de la démarche ma prodigué toutes les délices de cette conception première, amour de la pensée ; puis tous les chagrins dun enfant gâté dont léducation coûte cher et nen perfectionne que les vices.
Quand un homme rencontre un trésor, sa seconde pensée est de se demander par quel hasard il la trouvé. Voici donc où jai rencontré la Théorie de la démarche, et voici pourquoi personne jusquà moi ne lavait aperçue...
Un homme devint fou pour avoir réfléchi trop profondément à laction douvrir ou de fermer une porte. Il se mit à comparer la conclusion des discussions humaines à ce mouvement qui, dans les deux cas, est absolument le même, quoique si divers en résultats. À côté de sa loge était un autre fou qui cherchait à deviner si luf avait précédé la poule, ou si la poule avait précédé luf. Tous deux parlaient, lun de sa porte, lautre de sa poule, pour interroger Dieu sans succès.
Un fou est un homme qui voit un abîme et y tombe. Le savant lentend tomber, prend sa toise, mesure la distance, fait un escalier, descend, remonte, et se frotte les mains, après avoir dit à lunivers : « Cet abîme a dix-huit cent deux pieds de profondeur, la température du fond est de deux degrés plus chaude que celle de notre atmosphère. » Puis il vit en famille. Le fou reste dans sa loge. Ils meurent tous deux. Dieu seul sait qui du fou, qui du savant, a été le plus près du vrai. Empédocle est le premier savant qui ait cumulé.
Il ny a pas un seul de nos mouvements, ni une seule de nos actions qui ne soit un abîme, où lhomme le plus sage ne puisse laisser sa raison, et qui ne puisse fournir au savant loccasion de prendre sa toise et dessayer à mesurer linfini. Il y a de linfini dans le moindre gramen.
Ici, je serai toujours entre la toise du savant et le vertige du fou. Je dois en prévenir loyalement celui qui veut me lire ; il faut de lintrépidité pour rester entre ces deux asymptotes. Cette Théorie ne pouvait être faite que par un homme assez osé pour côtoyer la folie sans crainte et la science sans peur.
Puis je dois encore accuser, par avance, la vulgarité du premier fait qui ma conduit, dinductions en inductions, à cette plaisanterie lycophronique. Ceux qui savent que la terre est pavée dabîmes, foulée par des fous et mesurée par des savants, me pardonneront seuls lapparente niaiserie de mes observations. Je parle pour les gens habitués à trouver de la sagesse dans la feuille qui tombe, des problèmes gigantesques dans la fumée qui sélève, des théories dans les vibrations de la lumière, de la pensée dans les marbres, et le plus horrible des mouvements dans limmobilité. Je me place au point précis où la science touche à la folie, et je ne puis mettre de garde-fous. Continuez.
En 1830, je revenais de cette délicieuse Touraine, où les femmes ne vieillissent pas aussi vite que dans les autres pays. Jétais au milieu de la grande cour des Messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires, attendant une voiture, et sans me douter que jallais être dans lalternative décrire des niaiseries ou de faire dimmortelles découvertes. De toutes les courtisanes, la pensée est la plus impérieusement capricieuse : elle fait son lit, avec une audace sans exemple, au bord dun sentier ; couche au coin dune rue ; suspend son nid, comme lhirondelle, à la corniche dune fenêtre ; et, avant que lamour ait pensé à sa flèche, elle a conçu, pondu, couvé, nourri un géant. Papin allait voir si son bouillon avait des yeux quand il changea le monde industriel en voyant voltiger un papier que ballottait la vapeur au-dessus de sa marmite. Faust trouva limprimerie en regardant sur le sol lempreinte des fers de son cheval, avant de le monter. Les niais appellent ces foudroiements de la pensée un hasard, sans songer que le hasard ne visite jamais les sots.
Jétais donc au milieu de cette cour, où trône le mouvement, et jy regardais avec insouciance les différentes scènes qui sy passaient, lorsquun voyageur tombe de la rotonde à terre, comme une grenouille effrayée qui sélance à leau. Mais, en sautant, cet homme fut forcé, pour ne pas choir, de tendre les mains au mur du bureau près duquel était la voiture, et de sy appuyer légèrement. Voyant cela, je me demandai pourquoi. Certes, un savant aurait répondu : « Parce quil allait perdre son centre de gravité. » Mais pourquoi lhomme partage-t-il avec les diligences le privilège de perdre son centre de gravité ? Un être doué dintelligence nest-il pas souverainement ridicule quand il est à terre, par quelque cause que ce soit ? Aussi le peuple, que la chute dun cheval intéresse, rit-il toujours dun homme qui tombe.
Cet homme était un simple ouvrier, un de ces joyeux faubouriens, espèce de Figaro sans mandoline et sans résille, un homme gai, même en sortant de diligence, moment où tout le monde grogne. Il crut reconnaître un de ses amis dans le groupe des flâneurs qui regardent toujours larrivée des diligences, et il savança pour lui appliquer une tape sur lépaule, à la façon de ces gentilshommes campagnards ayant peu de manières, qui, pendant que vous rêvez à vos chères amours, vous frappent sur la cuisse en vous disant :
Chassez-vous ?...
En cette conjoncture, par une de ces déterminations qui restent un secret entre lhomme et Dieu, cet ami du voyageur fit un ou deux pas. Mon faubourien tomba, la main en avant, jusquau mur, sur lequel il sappuya ; mais, après avoir parcouru toute la distance qui se trouvait entre le mur et la hauteur à laquelle arrivait sa tête quand il était debout, espace que je représenterais scientifiquement par un angle de quatre-vingt-dix degrés, louvrier, emporté par le poids de sa main, sétait plié, pour ainsi dire, en deux.
Il se releva la face turgide et rougie, moins par la colère que par un effort inattendu.
Voici, me dis-je, un phénomène auquel personne ne pense, et qui ferait bouquer deux savants.
Je me souvins en ce moment dun autre fait, si vulgaire dans son éventualité, que nous nen avons jamais esgoussé la cause, quoiquelle accuse de sublimes merveilles. Ce fait corrobora lidée qui me frappait alors si vivement, idée à laquelle la science des riens est redevable aujourdhui de la Théorie de la démarche.
Ce souvenir appartient aux jours heureux de mon adolescence, temps de délicieuse niaiserie, pendant lequel toutes les femmes sont des Virginies, que nous aimons vertueusement, comme aimait Paul. Nous apercevons plus tard une infinité de naufrages, où, comme dans luvre de Bernardin de Saint-Pierre, nos illusions se noient ; et nous namenons quun cadavre sur la grève.
Alors, le chaste et pur sentiment que javais pour ma sur nétait troublé par aucun autre, et nous portions à deux la vie en riant. Javais mis trois ou quatre cents francs en pièces de cent sous dans le nécessaire où elle serrait son fil, ses aiguilles, et tous les petits ustensiles nécessaires à son métier de jeune fille essentiellement brodeuse, parfileuse, couseuse et festonneuse. Nen sachant rien, elle voulut prendre sa table à ouvrage, toujours si légère ; mais il lui fut impossible de la soulever du premier coup, et il lui fallut émettre une seconde dose de force et de vouloir pour enlever sa boîte. Ce nest pas la compromettre que de dire combien elle mit de précipitation à louvrir, tant elle était curieuse de voir ce qui lalourdissait. Alors, je la priai de me garder cet argent. Ma conduite cachait un secret, je nai pas besoin dajouter que je fus obligé de le lui confier. Bien involontairement, je repris largent sans len prévenir ; et, deux heures après, en reprenant sa boîte, elle lenleva presque au-dessus de ses cheveux, par un mouvement de naïveté qui nous fit tant rire, que ce bon rire servit précisément à graver cette observation physiologique dans ma mémoire.
En rapprochant ces deux faits si dissemblables, mais qui procédaient de la même cause, je fus plongé dans une perplexité pareille à celle du philosophe à camisole qui médita si profondément sur sa porte.
Je comparais le voyageur à la cruche pleine deau quune fille curieuse rapporte de la fontaine. Elle soccupe à regarder une fenêtre, reçoit une secousse dun passant, et laisse perdre une lame deau. Cette comparaison vague exprimait grossièrement la dépense vitale de fluide que cet homme me parut avoir faite en pure perte. Puis, de là, jaillirent mille questions qui me furent adressées, dans les ténèbres de lintelligence, par un être tout fantastique, par ma Théorie de la démarche déjà née.
En effet, tout à coup mille petits phénomènes journaliers de notre nature vinrent se grouper autour de ma réflexion première, et sélevèrent en foule dans ma mémoire comme un de ces essaims de mouches qui senvolent, au bruit de nos pas, de dessus le fruit dont elles pompent les sucs au bord du sentier.
Ainsi je me souvins en un moment, rapidement, et avec une singulière puissance de vision intellectuelle :
Et des craquements de doigts, et des redressements de muscles, et des sauts de carpe que, pauvres écoliers, moi et mes camarades, nous nous permettions comme tous ceux qui restent trop longtemps en étude, soit le peintre dans son atelier, soit le poète dans ses contemplations, soit la femme plongée dans son fauteuil ;
Et de ces courses rapides subitement arrêtées comme le tournoiement dun soleil fini, auxquelles sont sujets les gens qui sortent de chez eux ou de chez elles, en proie à un grand bonheur ;
Et de ces exaltations produites par des mouvements excessifs, et si actives, que Henri III a été pendant toute sa vie amoureux de Marie de Clèves, pour être entré dans le cabinet où elle avait changé de chemise, au milieu dun bal donné par Catherine de Médicis ;
Et de ces cris féroces que jettent certaines personnes, poussées par une inexplicable nécessité de mouvement, et pour exercer peut-être une puissance inoccupée ;
Et des envies soudaines de briser, de frapper quoi que ce soit, surtout dans des moments de joie, et qui rendent Odry si naïvement beau dans son rôle du maréchal ferrant de lÉginhard de campagne, quand il tape, au milieu dun paroxysme de rire, son ami Vernet, en lui disant : « Sauve-toi, ou je te tue. »
Enfin plusieurs observations, que javais précédemment faites, milluminèrent, et me tenaillèrent lintelligence si vigoureusement, que, ne songeant plus ni à mes paquets ni à ma voiture, je devins aussi distrait que lest M. Ampère, et revins chez moi, féru par le principe lucide et vivifiant de ma Théorie de la démarche. Jallais admirant une science, incapable de dire quelle était cette science, nageant dans cette science, comme un homme en mer, qui voit la mer et nen peut saisir quune goutte dans le creux de sa main.
Ma pétulante pensée jouissait de son premier âge.
Sans autre secours que celui de lintuition, qui nous a valu plus de conquêtes que tous les sinus et les cosinus de la science, et sans minquiéter ni des preuves, ni du quen dira-t-on, je décidai que lhomme pouvait projeter en dehors de lui-même, par tous les actes dus à son mouvement, une quantité de force qui devait produire un effet quelconque dans sa sphère dactivité.
Que de jets lumineux dans cette simple formule !
Lhomme aurait-il le pouvoir de diriger laction de ce constant phénomène auquel il ne pense pas ? Pourrait-il économiser, amasser lindivisible fluide dont il dispose à son insu, comme la seiche aspire et distille, par un appareil inconnu, le nuage dencre au sein duquel elle disparaît ? Mesmer, que la France a traité dempirique, a-t-il raison, a-t-il tort ?
Pour moi, dès lors, le mouvement comprit la Pensée, action la plus pure de lêtre humain ; le Verbe, traduction de ses pensées ; puis la Démarche et le Geste, accomplissement plus ou moins passionné du Verbe. De cette effusion de vie plus ou moins abondante, et de la manière dont lhomme la dirige, procèdent les merveilles du toucher, auxquelles nous devons Paganini, Raphaël, Michel-Ange, Huerta le guitariste, Taglioni, Liszt, artistes qui tous transfusent leurs âmes par des mouvements dont ils ont seuls le secret. Des transformations de la pensée dans la voix, qui est le toucher par lequel lâme agit le plus spontanément, découlent les miracles de léloquence et les célestes enchantements de la musique vocale. La parole nest-elle pas en quelque sorte la démarche du cur et du cerveau ?
Alors, la Démarche étant prise comme lexpression des mouvements corporels, et la Voix comme celle des mouvements intellectuels, il me parut impossible de faire mentir le mouvement. Sous ce rapport, la connaissance approfondie de la démarche devenait une science complète.
Ny avait-il pas des formules algébriques à trouver pour déterminer ce quune cantatrice dépense dâme dans ses roulades, et ce que nous dissipons dénergie dans nos mouvements ? Quelle gloire de pouvoir jeter à lEurope savante une arithmétique morale avec les solutions de problèmes psychologiques aussi importants à résoudre que le sont ceux qui suivent :
La cavatine Di tanti palpiti est à la vie de la Pasta comme I est a X.
Les pieds de Vestris sont-ils à sa tête comme 100 est a 2 ?
Le mouvement digestif de Louis XVIII a-t-il été à la durée de son règne comme 1814 est à 93 !
Si mon système eût existé plus tôt, et quon eût cherché des proportions plus égales entre 1814 et 93, Louis XVIII régnerait peut-être encore.
Quels pleurs je versai sur le tohu-bohu de mes connaissances, doù je navais extrait que de misérables contes, tandis quil pouvait en sortir une physiologie humaine ! Étais-je en état de rechercher les lois par lesquelles nous envoyons plus ou moins de force du centre aux extrémités ; de deviner où Dieu a mis en nous le centre de ce pouvoir ; de déterminer les phénomènes que cette faculté devait produire dans latmosphère de chaque créature ?
En effet, si, comme la dit le plus beau génie analytique, le géomètre qui a le plus écouté Dieu aux portes du sanctuaire, une balle de pistolet lancée au bord de la Méditerranée cause un mouvement qui se fait sentir jusque sur les côtes de Chine, nest-il pas probable que, si nous projetons en dehors de nous un luxe de force, nous devons, ou changer autour de nous les conditions de latmosphère, ou nécessairement influer, par les effets de cette force vive qui veut sa place, sur les êtres et les choses dont nous sommes entourés ?
Que jette donc en lair lartiste qui se secoue les bras, après lenfantement dune noble pensée qui la tenu longtemps immobile ? Où va cette force dissipée par la femme nerveuse qui fait craquer les délicates et puissantes articulations de son cou, qui se tord les mains, en les agitant, après avoir vainement attendu ce quelle naime pas à trop attendre ?
Enfin, de quoi mourut le fort de la Halle qui, sur le port, dans un défi divresse, leva une pièce de vin ; puis qui, gracieusement ouvert, sondé, déchiqueté brin à brin par messieurs de lHôtel-Dieu, a complètement frustré leur science, filouté leur scapel, trompé leur curiosité, en ne laissant apercevoir la moindre lésion, ni dans ses muscles, ni dans ses organes, ni dans ses fibres, ni dans son cerveau ? Pour la première fois peut-être, M. Dupuytren, qui sait toujours pourquoi la mort est venue, sest demandé pourquoi la vie était absente de ce corps. La cruche sétait vidée.
Alors, il me fut prouvé que lhomme occupé à scier du marbre nétait pas bête de naissance, mais bête parce quil sciait du marbre. Il fait passer sa vie dans le mouvement des bras, comme le poète fait passer la sienne dans le mouvement du cerveau. Tout mouvement a ses lois. Kepler, Newton, Laplace et Legendre sont tout entiers dans cet axiome. Pourquoi donc la science a-t-elle dédaigné de rechercher les lois dun mouvement qui transporte à son gré la vie dans telle ou telle portion du mécanisme humain, et qui peut également la projeter en dehors de lhomme ?
Alors, il me fut prouvé que les chercheurs dautographes, et ceux qui prétendent juger le caractère des hommes sur leur écriture, étaient des gens supérieurs.
Ici, ma Théorie de la démarche acquérait des proportions si discordantes avec le peu de place que joccupe dans le grand râtelier doù mes illustres camarades du XIXe siècle tirent leur provende, que je laissai là cette grande idée, comme un homme effrayé dapercevoir un gouffre. Jentrais dans le second âge de la pensée.
Néanmoins, je fus si curieusement affriandé par la vue de cet abîme, que, de temps en temps, je venais goûter toutes les joies de la peur, en le contemplant au bord, et my tenant ferme à quelques idées bien plantées, bien feuillues. Alors, je commençai des travaux immenses et qui eussent, selon lexpression de mon élégant ami Eugène Sue, décorné un buf moins habitué que je ne le suis à marcher dans mes sillons, nuit et jour, par tous les temps, nonchalant de la bise qui souffle, des coups, et du fourrage injurieux que le journalisme nous distribue.
Comme tous ces pauvres prédestinés de savants, jai compté des joies pures. Parmi ces fleurs détude, la première, la plus belle, parce quelle était la première, et la plus trompeuse, parce quelle était la plus belle, a été dapprendre, par M. Savary de lObservatoire, que déjà lItalien Borelli avait fait un grand ouvrage De actu animalium (du mouvement des animaux).
Combien je fus heureux de trouver un Borelli sur le quai ! combien peu me pesa lin-quarto à rapporter sous le bras ! en quelle ferveur je louvris ; en quelle hâte je le traduisis ! Je ne saurais vous dire ces choses. Il y avait de lamour dans cette étude. Borelli était pour moi ce que Baruch fut pour La Fontaine. Comme un jeune homme dupe de son premier amour, je ne sentais de Borelli ni la poussière accumulée dans ses pages par les orages parisiens, ni la senteur équivoque de sa couverture, ni les grains de tabac quy avait laissés le vieux médecin auquel il appartint jadis, et dont je fus jaloux en lisant ces mots écrits dune main tremblante : Ex libris Angard.
Brst ! quand jeus lu Borelli, je jetai Borelli, je maudis Borelli, je méprisai le vieux Borelli, qui ne me disait rien de actu, comme plus tard le jeune homme baisse la tête en reconnaissant sa première amie, lingrat ! Le savant Italien, doué de la patience de Malpighi, avait passé des années à éprouver, à déterminer la force des divers appareils établis par la nature dans notre système musculaire. Il a évidemment prouvé que le mécanisme intérieur de forces réelles constitué par nos muscles avait été disposé pour des efforts doubles de ceux que nous voulions faire.
Certes, cet Italien est le machiniste le plus habile de cet opéra changeant nommé lhomme. À suivre, dans son ouvrage, le mouvement de nos leviers et de nos contrepoids, à voir avec quelle prudence le Créateur nous a donné des balanciers naturels pour nous soutenir en toute espèce de pose, il est impossible de ne pas nous considérer comme dinfatigables danseurs de corde. Or, je me souciais peu des moyens, je voulais connaître les causes. De quelle importance ne sont-elles pas ! Jugez. Borelli dit bien pourquoi lhomme, emporté hors du centre de gravité, tombe ; mais il ne dit pas pourquoi souvent lhomme ne tombe pas, lorsquil sait user dune force occulte, en envoyant à ses pieds une incroyable puissance de rétraction.
Ma première colère passée, je rendis justice à Borelli. Nous lui devons la connaissance de laire humaine : en dautres termes, de lespace ambiant dans lequel nous pouvons nous mouvoir sans perdre le centre de gravité. Certes, la dignité de la démarche humaine doit singulièrement dépendre de la manière dont un homme se balance dans cette sphère au-delà de laquelle il tombe. Nous devons également à lillustre Italien des recherches curieuses sur la dynamique intérieure de lhomme. Il a compté les tuyaux par lesquels passe le fluide moteur, cette insaisissable volonté, désespoir des penseurs et des physiologistes ; il en a mesuré la force ; il en a constaté le jeu ; il a donné généreusement à ceux qui monteront sur ses épaules pour voir plus loin que lui, dans ces ténèbres lumineuses, la valeur matérielle et ordinaire des effets produits par notre vouloir ; il a pesé la pensée, en montrant que la machine musculaire est en disproportion avec les résultats obtenus par lhomme, et quil se trouve en lui des forces qui portent cette machine à une puissance incomparablement plus grande que ne lest sa puissance intrinsèque.
Dès lors, je quittai Borelli, certain de ne pas avoir fait une connaissance inutile en conversant avec ce beau génie ; et je fus attiré vers les savants qui se sont occupés récemment des forces vitales. Mais, hélas ! tous ressemblaient au géomètre qui prend sa toise et chiffre labîme ; moi, je voulais voir labîme et en pénétrer tous les secrets.
Que de réflexions nai-je pas jetées dans ce gouffre, comme un enfant qui lance des pierres dans un puits pour en écouter les retentissements ! Que de soirs passés sur un mol oreiller à contempler les nuages fantastiquement éclairés par le soleil couchant ! Que de nuits vainement employées à demander des inspirations au silence ! La vie la plus belle, la mieux remplie, la moins sujette aux déceptions, est certes celle du fou sublime qui cherche à déterminer linconnu dune équation à racines imaginaires.
Quand jeus tout appris, je ne savais rien, et je marchais !... Un homme qui naurait pas eu mon thorax, mon cou, ma boîte cérébrale, eût perdu la raison en désespoir de cause. Heureusement, ce second âge de mon idée vint à finir. En entendant le duo de Tamburini et de Rubini, dans le premier acte du Mosè, ma théorie mapparut pimpante, joyeuse, frétillante, jolie, et vint se coucher complaisamment à mes pieds, comme une courtisane fâchée davoir abusé de la coquetterie et qui craint davoir tué lamour.
Je résolus de constater simplement les effets produits en dehors de lhomme par ses mouvements, de quelque nature quils fussent, de les noter, de les classer ; puis, lanalyse achevée, de rechercher les lois du beau idéal en fait de mouvement, et den rédiger un code pour les personnes curieuses de donner une bonne idée delles-mêmes, de leurs murs, de leurs habitudes : la démarche étant, selon moi, le prodrome exact de la pensée et de la vie.
Jallai donc le lendemain masseoir sur une chaise du boulevard de Gand, afin dy étudier la démarche de tous les Parisiens qui, pour leur malheur, passeraient devant moi pendant la journée.
Et, ce jour-là, je récoltai les observations les plus profondément curieuses que jaie faites dans ma vie. Je revins chargé comme un botaniste qui, en herborisant, a pris tant de plantes, quil est obligé de les donner à la première vache venue. Seulement, la Théorie de la démarche me parut impossible à publier sans dix-sept cents planches gravées, sans dix ou douze volumes de texte, et des notes à effrayer feu labbé Barthélémy ou mon savant ami Parisot.
Trouver en quoi péchaient les démarches vicieuses ;
Trouver les lois à lexacte observation desquelles étaient dues les belles démarches ;
Trouver les moyens de faire mentir la démarche, comme les courtisans, les ambitieux, les gens vindicatifs, les comédiens, les courtisanes, les épouses légitimes, les espions, font mentir leurs traits, leurs yeux, leur voix ;
Rechercher si les anciens marchaient bien, quel peuple marche le mieux entre tous les peuples ; si le sol, le climat est pour quelque chose dans la démarche.
Brrr ! les questions jaillissaient comme des sauterelles ! Sujet merveilleux ! Le gastronome, soit quil saisisse sa truelle pour soulever la peau dun lavaret du lac dAix, celle dun surmulet de Cherbourg, ou dune perche de lIndre ; soit quil plonge son couteau dans un filet de chevreuil, comme il sen élabore quelquefois dans les forêts et sen perfectionne dans les cuisines ; ce susdit gastronome néprouverait pas une jouissance comparable à celle que jeus en possédant mon sujet. La friandise intellectuelle est la passion la plus voluptueuse, la plus dédaigneuse, la plus hargneuse : elle comporte la critique, expression de lamour-propre jaloux des jouissances quil a ressenties.
Je dois à lart dexpliquer ici les véritables causes de la délicieuse virginité littéraire et philosophique qui recommande à tous les bons esprits la Théorie de la démarche ; puis la franchise de mon caractère moblige à dire que je ne voudrais pas être comptable de mes bavardages, sans les faire excuser par dutiles observations.
Un moine de Prague, nommé Reuchlin, dont lhistoire a été recueillie par Marcomarci, avait un odorat si fin, si exercé, quil distinguait une jeune fille dune femme, et une mère dune femme inféconde. Je rapporte ces résultats entre ceux que sa faculté sensitive lui faisait obtenir, parce quils sont assez curieux pour donner une idée de tous les autres.
Laveugle qui nous a valu la belle lettre de Diderot, faite, par parenthèse, en douze heures de nuit, possédait une connaissance si approfondie de la voix humaine, quil avait remplacé le sens de la vue, relativement à lappréciation des caractères, par des diagnostics pris dans les intonations de la voix.
La finesse des perceptions correspondait chez ces deux hommes à une égale finesse desprit, à un talent particulier. La science dobservation tout exceptionnelle dont ils avaient été doués me servira dexemple pour expliquer pourquoi certaines parties de la psychologie ne sont pas suffisamment étudiées, et pourquoi les hommes sont contraints de les déserter.
Lobservateur est incontestablement homme de génie au premier chef. Toutes les inventions humaines découlent dune observation analytique dans laquelle lesprit procède avec une incroyable rapidité daperçus. Gall, Lavater, Mesmer, Cuvier, Lagrange, le docteur Méreaux, que nous avons récemment perdu, Bernard Palissy, le précurseur de Buffon, le marquis de Worcester, Newton enfin, le grand peintre et le grand musicien, sont tous des observateurs. Tous vont de leffet à la cause, alors que les autres hommes ne voient ni cause ni effet.
Mais ces sublimes oiseaux de proie qui, tout en sélevant à de hautes régions, possèdent le don de voir clair dans les choses dici-bas, qui peuvent tout à la fois abstraire et spécialiser, faire dexactes analyses et de justes synthèses, ont, pour ainsi dire, une mission purement métaphysique. La nature et la force de leur génie les contraint à reproduire dans leurs uvres leurs propres qualités. Ils sont emportés par le vol audacieux de leur génie, et par leur ardente recherche du vrai, vers les formules les plus simples. Ils observent, jugent et laissent des principes que les hommes minutieux prouvent, expliquent et commentent.
Lobservation des phénomènes relatifs à lhomme, lart qui doit en saisir les mouvements les plus cachés, létude du peu que cet être privilégié laisse involontairement deviner de sa conscience, exigent et une somme de génie et un rapetissement qui sexcluent. Il faut être à la fois patient comme létaient jadis Muschenbrock et Spallanzani, comme le sont aujourdhui MM. Nobili, Magendie, Flourens, Dutrochet et tant dautres ; puis il faut encore posséder ce coup dil qui fait converger les phénomènes vers un centre, cette logique qui les dispose en rayons, cette perspicacité qui voit et déduit, cette lenteur qui sert à ne jamais découvrir un des points du cercle sans observer les autres, et cette promptitude qui mène dun seul bond du pied à la tête.
Ce génie multiple, possédé par quelques têtes héroïques justement célèbres dans les annales des sciences naturelles, est beaucoup plus rare chez lobservateur de la nature morale. Lécrivain, chargé de répandre les lumières qui brillent sur les hauts lieux, doit donner à son uvre un corps littéraire, et faire lire avec intérêt les doctrines les plus ardues, et parer la science. Il se trouve donc sans cesse dominé par la forme, par la poésie et par les accessoires de lart. Être un grand écrivain et un grand observateur, Jean-Jacques et le bureau des Longitudes, tel est le problème, problème insoluble. Puis le génie qui préside aux découvertes exactes et physiques nexige que la vue morale ; mais lesprit de lobservation psychologique veut impérieusement et lodorat du moine et louïe de laveugle. Il ny a pas dobservation possible sans une éminente perfection de sens et sans une mémoire presque divine.
Donc, en mettant à part la rareté particulière des observateurs qui examinent la nature humaine sans scalpel et veulent la prendre sur le fait, souvent lhomme doué de ce microscope moral, indispensable pour ce genre détude, manque de la puissance qui exprime, comme celui qui saurait sexprimer manque de la puissance de bien voir. Ceux qui ont su formuler la nature, comme le fit Molière, devinaient vrai, sur simple échantillon ; puis ils volaient leurs contemporains et assassinaient ceux dentre eux qui criaient trop fort. Il y a dans tous les temps un homme de génie qui se fait le secrétaire de son époque : Homère, Aristote, Tacite, Shakespeare, lArétin, Machiavel, Rabelais, Bacon, Molière, Voltaire, ont tenu la plume sous la dictée de leurs siècles.
Les plus habiles observateurs sont dans le monde ; mais, ou paresseux, ou insouciants de gloire, ils meurent ayant eu de cette science ce quil leur en fallait pour leur usage, et pour rire le soir, à minuit, quand il ny a plus que trois personnes dans un salon. En ce genre, Gérard aurait été le littérateur le plus spirituel sil neût pas été grand peintre ; sa touche est aussi fine quand il fait un portrait que lorsquil le peint.
Enfin, souvent ce sont des hommes grossiers, des ouvriers en contact avec le monde et forcés de lobserver, comme une femme faible est contrainte détudier son mari pour le jouer, qui, possesseurs de remarques prodigieuses, sen vont faisant banqueroute de leurs découvertes au monde intellectuel. Souvent aussi la femme la plus artiste, qui, dans une causerie familière, étonne par la profondeur de ses aperçus, dédaigne décrire, rit des hommes, les méprise, et sen sert.
Ainsi le sujet le plus délicat de tous les sujets psychologiques est resté vierge sans être intact. Il voulait et trop de science et trop de frivolité peut-être.
Moi, poussé par cette croyance en nos talents, la seule qui nous reste dans le grand naufrage de la Foi, poussé sans doute encore par un premier amour pour un sujet neuf, jai donc obéi à cette passion : je suis venu me placer sur une chaise ; jai regardé les passants ; mais, après avoir admiré les trésors, je me suis sauvé dabord, pour men amuser en emportant le secret du Sésame, ouvre-toi.
Car il ne sagissait pas de voir et de rire ; ne fallait-il pas analyser, abstraire et classer ?
Classer, pour pouvoir codifier !
Codifier, faire le code de la démarche ; en dautres termes, rédiger une suite daxiomes pour le repos des intelligences faibles ou paresseuses, afin de leur épargner la peine de réfléchir et les amener, par lobservation de quelques principes clairs, à régler leurs mouvements. En étudiant ce code, les hommes progressifs, et ceux qui tiennent au système de la perfectibilité, pourraient paraître aimables, gracieux, distingués, bien élevés, fashionables, aimés, instruits, ducs, marquis ou comtes, au lieu de sembler vulgaires, stupides, ennuyeux, pédants, ignobles, maçons du roi Louis-Philippe ou barons de lEmpire. Et nest-ce pas ce quil y a de plus important chez une nation dont la devise est Tout pour renseigne ?
Sil métait permis de descendre au fond de la conscience de lincorruptible journaliste, du philosophe éclectique, du vertueux épicier, du délicieux professeur, du vieux marchand de mousseline, de lillustre papetier, qui, par la grâce moqueuse de Louis-Philippe, sont les derniers pairs de France venus, je suis persuadé dy trouver ce souhait écrit en lettres dor : Je voudrais bien avoir lair noble !
Ils sen défendront, ils le nieront, ils vous diront :
Je ny tiens pas ! cela mest égal ! Je suis journaliste, philosophe, épicier, professeur, marchand de toile, ou de papier !
Ne les croyez pas. Forcés dêtre pairs de France, ils veulent être pairs de France ; mais, sils sont pairs de France au lit, à table, à la chambre, dans le Bulletin des lois, aux Tuileries, dans leurs portraits de famille, il leur est impossible dêtre pris pour des pairs de France lorsquils passent sur le boulevard. Là, ces messieurs redeviennent Gros-Jean comme devant. Lobservateur ne cherche même pas ce quils peuvent être, tandis que, si M. le duc de Laval, si M. de Lamartine, si M. le duc de Rohan viennent à sy promener, leur qualité nest un doute pour personne ; et je ne conseillerais pas à ceux-là de suivre ceux-ci.
Je voudrais bien noffenser aucun amour-propre. Si javais involontairement blessé lun des derniers pairs venus, dont jimprouve lintronisation patricienne, mais dont jestime la science, le talent, les vertus privées, la probité commerciale, sachant bien que le premier et le dernier ont eu le droit de vendre lun son journal, lautre son papier, plus cher quils ne leur coûtaient, je crois pouvoir jeter quelque baume sur cette égratignure en leur faisant observer que je suis obligé de prendre mes exemples en haut lieu pour convaincre les bons esprits de limportance de cette théorie.
Et, en effet, je suis resté pendant quelque temps stupéfié par les observations que javais faites sur le boulevard de Gand, et surpris de trouver au mouvement des couleurs aussi tranchées.
De là ce premier aphorisme :
I
La démarche est la physionomie du corps.
Nest-il pas effrayant de penser quun observateur profond peut découvrir un vice, un remords, une maladie en voyant un homme en mouvement ? Quel riche langage dans ces effets immédiats dune volonté traduite avec innocence ! Linclination plus ou moins vive dun de nos membres ; la forme télégraphique dont il a contracté, malgré nous, lhabitude ; langle ou le contour que nous lui faisons décrire, sont empreints de notre vouloir, et sont dune effrayante signification. Cest plus que la parole, cest la pensée en action. Un simple geste, un involontaire frémissement de lèvres peut devenir le terrible dénouement dun drame caché longtemps entre deux curs.
Aussi, de là cet autre aphorisme :
II
Le regard, la voix, la respiration, la démarche sont identiques ; mais, comme il na pas été donné à lhomme de pouvoir veiller à la fois sur ces quatre expressions diverses et simultanées de sa pensée, cherchez celle qui dit vrai : vous connaîtrez lhomme tout entier.
Exemple :
M. S... nest pas seulement chimiste et capitaliste, il est profond observateur et grand philosophe.
M. O... nest pas seulement un spéculateur, il est homme dÉtat. Il tient et de loiseau de proie et du serpent ; il emporte des trésors et sait charmer les gardiens.
Ces deux hommes aux prises ne doivent-ils pas offrir un admirable combat, en luttant ruse contre ruse, dires contre dires, mensonge à outrance, spéculation au poing, chiffre en tête ?
Or, ils se sont rencontrés un soir, au coin dune cheminée, sous le feu des bougies, le mensonge sur les lèvres, dans les dents, au front, dans lil, sur la main ; ils en étaient armés de pied en cap. Il sagissait dargent. Ce duel eut lieu sous lEmpire.
M. O..., qui avait besoin de cinq cent mille francs pour le lendemain, se trouvait, à minuit, debout à côté de S...
Voyez-vous bien S..., homme de bronze, vrai Shylock qui, plus rusé que son devancier, prendrait la livre de chair avant le prêt ; le voyez-vous accosté par O..., lAlcibiade de la banque, lhomme capable demprunter successivement trois royaumes sans les restituer, et capable de persuader à tout le monde quil les a enrichis ? Suivez-les : M. O... demande légèrement à M. S... cinq cent mille francs pour vingt-quatre heures, en lui promettant de les lui rendre en telles et telles valeurs.
Monsieur, dit M. S... à la personne de qui je tiens cette précieuse anecdote, quand O... me détailla les valeurs, le bout de son nez vint à blanchir, du côté gauche seulement, dans le léger cercle décrit par un méplat qui sy trouve. Javais déjà eu loccasion de remarquer que mes cinq cent mille francs seraient compromis pendant un certain temps...
Eh bien ? lui demanda-t-on.
Eh bien..., reprit-il.
Et il laissa échapper un soupir.
Eh bien, ce serpent me tint pendant une demi-heure, je lui promis les cinq cent mille francs, et il les eut.
Les a-t-il rendus ?...
S... pouvait calomnier O... Sa haine bien connue lui en donnait le droit, à une époque où lon tue ses ennemis à coups de langue. Je dois dire, à la louange de cet homme bizarre, quil répondit : « Oui. » Mais ce fut piteusement. Il aurait voulu pouvoir accuser son ennemi dune tromperie de plus.
Quelques personnes disent M. O... encore plus fort en fait de dissimulation que ne lest M. le prince de Bénévent. Je le crois volontiers. Le diplomate ment pour le compte dautrui, le banquier ment pour lui-même. Eh bien, ce moderne Bourvalais, qui a pris lhabitude dune admirable immobilité de traits, dune complète insignifiance dans le regard, dune imperturbable égalité dans la voix, dune habile démarche, na pas su dompter le bout de son nez. Chacun de nous a quelque méplat où triomphe lâme, un cartilage doreille qui rougit, un nerf qui tressaille, une manière trop significative de déplier les paupières, une ride qui se creuse intempestivement, une parlante pression de lèvres, un éloquent tremblement dans la voix, une respiration qui se gêne. Que voulez-vous ! le vice nest pas parfait.
Donc, mon axiome subsiste. Il domine toute cette théorie ; il en prouve limportance. La pensée est comme la vapeur. Quoi que vous fassiez, et quelque subtile quelle puisse être, il lui faut sa place, elle la veut, elle la prend, elle reste même sur le visage dun homme mort. Le premier squelette que jai vu était celui dune jeune fille morte à vingt-deux ans.
Elle avait la taille fine et devait être gracieuse, dis-je au médecin.
Il parut surpris. La disposition des côtes et je ne sais quelle bonne grâce de squelette trahissaient encore les habitudes de la démarche. Il existe une anatomie comparée morale, comme une anatomie comparée physique. Pour lâme, comme pour le corps, un détail mène logiquement à lensemble. Il ny a certes pas deux squelettes semblables ; et, de même que les poisons végétaux se retrouvent en nature, dans un temps voulu, chez lhomme empoisonné, de même les habitudes de la vie reparaissent aux yeux du chimiste moral, soit dans les sinus du crâne, soit dans les attachements des os de ceux qui ne sont plus.
Mais les hommes sont beaucoup plus naïfs quils ne le croient, et ceux qui se flattent de dissimuler leur vie intime sont des faquins. Si vous voulez dérober la connaissance de vos pensées, imitez lenfant ou le sauvage, ce sont vos maîtres.
En effet, pour pouvoir cacher sa pensée, il faut nen avoir quune seule. Tout homme complexe se laisse facilement deviner. Aussi tous les grands hommes sont-ils joués par un être qui leur est inférieur.
Lâme perd en force centripète ce quelle gagne en force centrifuge.
Or, le sauvage et lenfant font converger tous les rayons de la sphère dans laquelle ils vivent à une idée, à un désir ; leur vie est monophile, et leur puissance gît dans la prodigieuse unité de leurs actions.
Lhomme social est obligé daller continuellement du centre à tous les points de la circonférence ; il a mille passions, mille idées, et il existe si peu de proportion entre sa base et létendue de ses opérations, quà chaque instant il est pris en flagrant délit de faiblesse.
De là le grand mot de William Pitt : « Si jai fait tant de choses, cest que je nen ai jamais voulu quune seule à la fois. »
De linobservation de ce précepte ministériel procède le naïf langage de la démarche. Qui de nous pense à marcher en marchant ? personne. Bien plus, chacun se fait gloire de marcher en pensant.
Mais lisez les relations écrites par les voyageurs qui ont le mieux observé les peuplades improprement nommées sauvages ; lisez le baron de la Hontan, qui a fait les Mohicans avant que Cooper y songeât, et vous verrez, à la honte des gens civilisés, quelle importance les sauvages attachent à la démarche. Le sauvage, en présence de ses semblables, na que des mouvements lents et graves ; il sait par expérience que plus les manifestations extérieures se rapprochent du repos, plus impénétrable est la pensée. De là cet axiome :
III
Le repos est le silence du corps.
IV
Le mouvement lent est essentiellement majestueux.
Croyez-vous que lhomme dont parle Virgile, et dont lapparition calmait le peuple en fureur, arrivait devant la sédition en sautillant ?
Ainsi nous pouvons établir en principe que léconomie du mouvement est un moyen de rendre la démarche et noble et gracieuse. Un homme qui marche vite ne dit-il pas déjà la moitié de son secret ? Il est pressé. Le docteur Gall a observé que la pesanteur de la cervelle, le nombre de ses circonvolutions, étaient, chez tous les êtres organisés, en rapport avec la lenteur de leur mouvement vital. Les oiseaux ont peu didées. Les hommes qui vont habituellement vite doivent avoir généralement la tête pointue et le front déprimé. Dailleurs, logiquement lhomme qui marche beaucoup arrive nécessairement à létat intellectuel du danseur de lOpéra.
Suivons.
Si la lenteur bien entendue de la démarche annonce un homme qui a du temps à lui, du loisir, conséquemment un riche, un noble, un penseur, un sage, les détails doivent nécessairement saccorder avec le principe ; alors, les gestes seront peu fréquents et lents. De là cet autre aphorisme :
V
Tout mouvement saccadé trahit un vice, ou une mauvaise éducation.
Navez-vous pas souvent ri des gens qui virvouchent ?
Virvoucher est un admirable mot du vieux français, remis en lumière par Lautour-Mézeray. Virvoucher exprime laction daller et de venir, de tourner autour de quelquun, de toucher à tout, de se lever, de se rasseoir, de bourdonner, de tatillonner ; virvoucher, cest faire une certaine quantité de mouvements qui nont pas de but ; cest imiter les mouches. Il faut toujours donner la clef des champs aux virvoucheurs ; ils vous cassent la tête ou quelque meuble précieux.
Navez- vous pas ri dune femme dont tous les mouvements de bras, de tête, de pied ou de corps, produisent des angles aigus ?
Des femmes qui vous tendent la main comme si quelque ressort faisait partir leur coude ?
Qui sasseyent tout dune pièce, ou qui se lèvent comme le soldat dun joujou à surprise ?
Ces sortes de femmes sont très souvent vertueuses. La vertu des femmes est intimement liée à langle droit. Toutes les femmes qui ont fait ce que lon nomme des fautes sont remarquables par la rondeur exquise de leurs mouvements. Si jétais mère de famille, ces mots sacramentels du maître à danser : Arrondissez les coudes, me feraient trembler pour mes filles. De là cet axiome :
VI
La grâce veut des formes rondes.
Voyez la joie dune femme qui peut dire de sa rivale : « Elle est bien anguleuse ! »
Mais, en observant les différentes démarches, il séleva dans mon âme un doute cruel, et qui me prouva quen toute espèce de science, même dans la plus frivole, lhomme est arrêté par dinextricables difficultés ; il lui est aussi impossible de connaître la cause et la fin de ses mouvements que de savoir celles des pois chiches.
Ainsi, tout dabord, je me demandai doù devait procéder le mouvement. Eh bien, il est aussi difficile de déterminer où il commence et où il finit en nous, que de dire où commence et où finit le grand sympathique, cet organe intérieur qui, jusquà présent, a lassé la patience de tant dobservateurs. Borelli lui-même, le grand Borelli, na pas abordé cette immense question. Nest-il pas effrayant de trouver tant de problèmes insolubles dans un acte vulgaire, dans un mouvement que huit cent mille Parisiens font tous les jours ?
Il est résulté de mes profondes réflexions sur cette difficulté laphorisme suivant, que je vous prie de méditer :
VII
Tout en nous participe du mouvement, mais il ne doit prédominer nulle part.
En effet, la nature a construit lappareil de notre mobilité dune façon si ingénieuse et si simple, quil en résulte, comme en toute ses créations, une admirable harmonie ; et, si vous la dérangez par une habitude quelconque, il y a laideur et ridicule, parce que nous ne nous moquons jamais que des laideurs dont lhomme est coupable : nous sommes impitoyables pour des gestes faux, comme nous le sommes pour lignorance ou pour la sottise.
Ainsi, de ceux qui passèrent devant moi et mapprirent les premiers principes de cet art jusquà présent dédaigné, le premier de tous fut un gros monsieur.
Ici, je ferai observer quun écrivain éminemment spirituel a favorisé plusieurs erreurs, en les soutenant par son suffrage. Brillat-Savarin a dit quil était possible à un homme gros de contenir son ventre au majestueux. Non. Si la majesté ne va pas sans une certaine amplitude de chair, il est impossible de prétendre à une démarche dès que le ventre a rompu léquilibre entre les parties du corps. La démarche cesse à lobésité. Un obèse est nécessairement forcé de sabandonner au faux mouvement introduit dans son économie par son ventre qui la domine.
Exemple :
Henry Monnier aurait certainement fait la caricature de ce gros monsieur, en mettant une tête au-dessus dun tambour et dessous les baguettes en X. Cet inconnu semblait, en marchant, avoir peur décraser des ufs. Assurément, chez cet homme, le caractère spécial de la démarche était complètement aboli. Il ne marchait pas plus que les vieux canonniers nentendent. Autrefois, il avait eu le sens de la locomotion, il avait sautillé peut-être ; mais aujourdhui le pauvre homme ne se comprenait plus marcher. Il me fit laumône de toute sa vie et dun monde de réflexions. Qui avait amolli ses jambes ? Doù provenaient sa goutte, son embonpoint ? Étaient-ce les vices ou le travail qui lavaient déformé ? Triste réflexion ! le travail qui édifie et le vice qui détruit produisent en lhomme les mêmes résultats. Obéissant à son ventre, ce pauvre riche semblait tordu. Il ramenait péniblement ses jambes, lune après lautre, par un mouvement traînant et maladif, comme un mourant qui résiste à la mort, et se laisse traîner de force par elle sur le bord de la fosse.
Par un singulier contraste, après lui venait un homme qui allait, les mains croisées derrière le dos, les épaules effacées, tendues, les omoplates rapprochées ; il était semblable à un perdreau servi sur une rôtie. Il paraissait navancer que par le cou, et limpulsion était donnée à tout son corps par le thorax.
Puis une jeune demoiselle, suivie dun laquais, vint, sautant sur elle-même à linstar des Anglaises. Elle ressemblait à une poule dont on a coupé les ailes, et qui essaye toujours de voler. Le principe de son mouvement semblait être à la chute de ses reins. En voyant son laquais armé dun parapluie, vous eussiez dit quelle craignait den recevoir un coup dans la partie doù partait son quasi-vol. Cétait une fille de bonne maison, mais très gauche, indécente le plus innocemment du monde.
Ensuite je vis un homme qui avait lair dêtre composé de deux compartiments. Il ne risquait sa jambe gauche, et tout ce qui en dépendait, quaprès avoir assuré la droite et tout son système. Il appartenait à la faction des binaires. Évidemment son corps devait avoir été primitivement fendu en deux par une révolution quelconque, et il sétait miraculeusement mais imparfaitement ressoudé. Il avait deux axes, sans avoir plus dun cerveau.
Bientôt ce fut un diplomate, personnage squelettique, marchant tout dune pièce comme ces pantins dont Joly oublie de tirer les ficelles ; vous leussiez cru serré comme une momie dans ses bandelettes. Il était pris dans sa cravate comme une pomme dans un ruisseau par un temps de gelée. Sil se retourne, il est clair quil est fixé sur un pivot et quun passant la heurté.
Cet inconnu ma prouvé la nécessité de formuler cet axiome :
VIII
Le mouvement humain se décompose en temps bien distincts ; si vous les confondez, vous arrivez à la roideur de la mécanique.
Une jolie femme, se défiant de la proéminence de son busc, ou gênée je ne sais par quoi, sétait transformée en Vénus Callipyge et allait comme une pintade, tendant le cou, rentrant son busc et bombant la partie opposée à celle sur laquelle appuyait le busc.
En effet, lintelligence doit briller dans les actes imperceptibles et successifs de notre mouvement, comme la lumière et les couleurs se jouent dans les losanges des changeants anneaux du serpent. Tout le secret des belles démarches est dans la décomposition du mouvement.
Puis venait une dame qui se creusait également comme la précédente. Vraiment, sil y en avait eu une troisième, et que vous les eussiez observées, vous nauriez pas pu vous empêcher de rire des demi-lunes toutes faites par ces protubérances exorbitantes.
La saillie prodigieuse de ces choses, que je ne saurais nommer, et qui dominent singulièrement la question de la démarche féminine, surtout à Paris, ma longtemps préoccupé. Je consultai des femmes desprit, des femmes de bon goût, des dévotes. Après plusieurs conférences où nous discutâmes le fort et le faible, en conciliant les égards dus à la beauté, au malheur de certaines conformations diaboliquement rondes, nous rédigeâmes cet admirable aphorisme :
IX
En marchant, les femmes peuvent tout montrer, mais ne rien laisser voir.
Mais certainement ! sécria lune des dames consultées, les robes nont été faites que pour cela.
Cette femme a dit une grande vérité. Toute notre société est dans la jupe. Ôtez la jupe à la femme, adieu la coquetterie ; plus de passions. Dans la robe est toute sa puissance : là où il y a des pagnes, il ny a pas damour. Aussi bon nombre de commentateurs, les Massorets surtout, prétendent que la feuille de figuier de notre mère Ève était une robe de cachemire. Je le pense.
Je ne quitterai pas cette question secondaire sans dire deux mots sur une dissertation vraiment neuve qui eut lieu pendant ces conférences :
Une femme doit-elle retrousser sa robe en marchant ?
Immense problème, si vous vous rappelez combien de femmes empoignent sans grâce, au bas du dos, un paquet détoffe, et vont en faisant décrire, par en bas, un immense hiatus à leurs robes ; combien de pauvres filles marchent innocemment en tenant leurs robes transversalement relevées, de manière à tracer un angle dont le sommet est au pied droit, dont louverture arrive au-dessus du mollet gauche, et qui laissent voir ainsi leurs bas bien blancs, bien tendus, le système de leurs cothurnes et quelques autres choses. À voir les jupes de femmes ainsi retroussées, il semble que lont ait relevé par un coin le rideau dun théâtre, et quon aperçoive les pieds des danseuses.
Et dabord il passa en force de chose jugée que les femmes de bon goût ne sortaient jamais à pied par un temps de pluie ou quand les rues étaient crottées ; puis il fut décidé souverainement quune femme ne devait jamais toucher à sa jupe en public et ne devait jamais la retrousser sous aucun prétexte.
Cependant, dis-je, sil y avait un ruisseau à passer ?
Eh bien, monsieur, une femme comme il faut pince légèrement sa robe du côté gauche, la soulève, se hausse par un petit mouvement, et lâche aussitôt la robe. Ecco.
Alors je me souvins de la magnificence des plis de certaines robes ; alors je me rappelai les admirables ondulations de certaines personnes, la grâce des sinuosités, des flexuosités mouvantes de leurs cottes, et je nai pu résister à consigner ici ma pensée :
X
Il y a des mouvements de jupe qui valent un prix Montyon.
Il demeure prouvé que les femmes ne doivent lever leurs robes que très secrètement. Ce principe passera pour incontestable en France.
Et, pour en finir sur limportance de la démarche en ce qui concerne les diagnostics, je vous prie de me pardonner une citation diplomatique.
La princesse de Hesse-Darmstadt amena ses trois filles à limpératrice, afin quelle choisît entre elles une femme pour le grand-duc, dit un ambassadeur du dernier siècle, M. Mercy dArgenteau. Sans leur avoir parlé, limpératrice se décida pour la seconde. La princesse, étonnée, lui demanda la raison de ce bref jugement.
Je les ai regardées toutes trois de ma fenêtre pendant quelles descendaient de carrosse, répondit limpératrice. Laînée a fait un faux pas ; la seconde est descendue naturellement ; la troisième a franchi le marchepied. Laînée doit être gauche ; la plus jeune étourdie.
Cétait vrai.
Si le mouvement trahit le caractère, les habitudes de la vie, les murs les plus secrètes, que direz-vous de la marche de ces femmes bien corsées, qui, ayant des hanches un peu fortes, les font monter, descendre alternativement, en temps bien égaux, comme les leviers dune machine à vapeur, et qui mettent une sorte de prétention à ce mouvement systématique ? Ne doivent-elles pas scander lamour avec une admirable précision. ?
Pour mon bonheur, un agent de change ne manqua pas à passer sur ce boulevard, où trône la Spéculation. Cétait un gros homme enchanté de lui-même, et tâchant de se donner de laisance et de la grâce. Il imprimait à son corps un mouvement de rotation qui faisait périodiquement rouler et dérouler sur ses cuisses les pans de sa redingote, comme la voluptueuse jaquette de la Taglioni quand, après avoir achevé sa pirouette, elle se retourne pour recevoir les bravos du parterre. Cétait un mouvement de circulation en rapport avec ses habitudes. Il roulait comme son argent.
Il était suivi par une grande demoiselle qui, les pieds serrés, la bouche pincée, tout pincé, décrivait une légère courbe, et allait par petites secousses, comme si, mécanique imparfaite, ses ressorts étaient gênés, ses apophyses déjà soudées. Ses mouvements avaient de la roideur, elle faillait à mon huitième axiome.
Quelques hommes passèrent, marchant dun air agréable. Véritables modèles dune reconnaissance de théâtre, ils semblaient tous retrouver un camarade de collège dans le citoyen paisible et insouciant qui venait à eux.
Je ne dirai rien de ces paillasses involontaires qui jouent des drames dans la rue ; mais je les prie de réfléchir à ce mémorable axiome :
XI
Quand le corps est en mouvement, le visage doit être immobile.
Aussi vous peindrais-je difficilement mon mépris pour lhomme affairé, allant vite, filant comme une anguille dans sa vase, à travers les rangs serrés des flâneurs. Il se livre à la marche comme un soldat qui fait son étape. Généralement, il est causeur, il parle haut, sabsorbe dans ses discours, sindigne, apostrophe un adversaire absent, lui pousse des arguments sans réplique, gesticule, sattriste, ségaye. Adieu, délicieux mime, orateur distingué !
Quauriez-vous dit dun inconnu qui communiquait transversalement à son épaule gauche le mouvement de la jambe droite, et réciproquement celui de la jambe gauche à lépaule droite, par un mouvement de flux et de reflux si régulier, quà le voir marcher vous leussiez comparé à deux grands bâtons croisés qui auraient supporté un habit ? Cétait nécessairement un ouvrier enrichi.
Les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé ; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les hanches, soit dans les épaules. Souvent le corps se porte tout entier dun seul côté. Habituellement, les hommes détude inclinent la tête. Quiconque a lu la Physiologie du goût doit se souvenir de cette expression : le nez à louest, comme M. Villemain. En effet, ce célèbre professeur porte sa tête avec une très spirituelle originalité, de droite à gauche.
Relativement au port de la tête, il y a des observations curieuses. Le menton en lair à la Mirabeau est une attitude de fierté qui, selon moi, messied généralement. Cette pose nest permise quaux hommes qui ont un duel avec leur siècle. Peu de personnes savent que Mirabeau prit cette audace théâtrale à son grand et immortel adversaire, Beaumarchais. Cétaient deux hommes également attaqués ; et, au moral comme au physique, la persécution grandit un homme de génie. Nespérez rien du malheureux qui baisse la tête, ni du riche qui la lève ; lun sera toujours esclave, lautre la été ; celui-ci est un fripon, celui-là le sera.
Il est certain que les hommes les plus imposants ont tous légèrement penché leur tête à gauche. Alexandre, César, Louis XIV, Newton, Charles XII, Voltaire, Frédéric II et Byron affectaient cette attitude. Napoléon tenait sa tête droite et envisageait tout rectangulairement. Il y avait habitude en lui de voir les hommes, les champs de bataille et le monde moral en face. Robespierre, homme qui nest pas encore jugé, regardait aussi son assemblée en face. Danton continua lattitude de Mirabeau. M. de Chateaubriand incline la tête à gauche.
Après un mûr examen, je me déclare pour cette attitude. Je lai trouvée à létat normal chez toutes les femmes gracieuses. La grâce (et le génie comporte la grâce) a horreur de la ligne droite. Cette observation corrobore notre sixième axiome.
Il existe deux natures dhommes dont la démarche est incommutablement viciée : ce sont les marins et les militaires.
Les marins ont les jambes séparées, toujours près de fléchir, de se contracter. Obligés de se dandiner sur les tillacs pour suivre limpulsion de la mer, à terre, il leur est impossible de marcher droit. Ils louvoient toujours : aussi commence-t-on à en faire des diplomates.
Les militaires ont une démarche parfaitement reconnaissable. Presque tous sont campés sur leurs reins comme un buste sur son piédestal ; leurs jambes sagitent sous labdomen, comme si elles étaient mues par une âme subalterne chargée de veiller au parfait gouvernement des choses den bas. Le haut du corps ne paraît point avoir conscience des mouvements inférieurs. À les voir marcher, vous diriez le torse de lHercule Farnèse posé sur des roulettes, et quon amène au milieu dun atelier. Voici pourquoi : le militaire est constamment forcé de porter la somme totale de sa force dans le thorax ; il le présente sans cesse et se tient toujours droit. Or, pour emprunter à Amyot lune de ses plus belles expressions, tout homme qui se dresse en pied pèse vigoureusement sur la terre, afin de sen faire un point dappui, et il y a nécessairement dans le haut du corps un contrecoup de la force quil puise ainsi dans le sein de la mère commune. Alors lappareil locomotif se scinde nécessairement chez lui. Le foyer du courage est dans sa poitrine. Les jambes ne sont plus quun appendice de son organisation.
Les marins et les militaires appliquent donc les lois du mouvement dans le but de toujours obtenir un même résultat, une émission de force par le plexus solaire et par les mains, deux organes que je nommerais volontiers les seconds cerveaux de lhomme, tant ils sont intellectuellement sensibles et fluidement agissants. Or la direction constante de leur volonté dans ces deux agents doit déterminer une spéciale atrophie de mouvement, doù procède la physionomie de leur corps.
Les militaires de terre et de mer sont les vivantes preuves des problèmes physiologiques qui ont inspiré cette théorie. La projection fluide de la volonté, son appareil intérieur, la pariété de sa substance avec celle de nos idées, sa mobilité flagrante, ressortent évidemment de ces dernières observations. Mais lapparente futilité de notre ouvrage ne nous permet pas dy bâtir le plus léger système. Ici, notre but est de poursuivre le cours des démonstrations physiques de la pensée, de prouver que lon peut juger un homme sur son habit pendu à une tringle, aussi bien que sur laspect de son mobilier, de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens, et de donner de sages préceptes aux gens assez riches pour se dépenser eux-mêmes dans la vie extérieure. Lamour, le bavardage, les dîners en ville, le bal, lélégance de la mise, lexistence mondaine, la frivolité, comportent plus de grandeur que les hommes ne le pensent. De là cet axiome :
XII
Tout mouvement exorbitant est une prodigalité sublime.
Fontenelle a touché barre dun siècle à lautre par la stricte économie quil apportait dans la distribution de son mouvement vital. Il aimait mieux écouter que de parler ; aussi passait-il pour infiniment aimable. Chacun croyait avoir lusufruit du spirituel académicien. Il disait des mots qui résumaient la conversation, et ne conversait jamais. Il connaissait bien la prodigieuse déperdition de fluide que nécessite le mouvement vocal. Il navait jamais haussé la voix dans aucune occasion de sa vie ; il ne parlait pas en carrosse, pour ne pas être obligé délever le ton. Il ne se passionnait point. Il naimait personne ; on lui plaisait. Quand Voltaire se plaignit de ses critiques chez Fontenelle, le bonhomme ouvrit une grande malle pleine de pamphlets non coupés :
Voici, dit-il au jeune Arouet, tout ce qui a été écrit contre moi. La première épigramme est de M. Racine le père.
Il referma la boîte.
Fontenelle a peu marché, il sest fait porter pendant toute sa vie. Le président Rose lisait pour lui les éloges à lAcadémie ; il avait ainsi trouvé moyen demprunter quelque chose à ce célèbre avare. Quand son neveu, M. dAube, dont Rulhière a illustré la colère et la manie de disputer, se mettait à parler, Fontenelle fermait les yeux, senfonçait dans son fauteuil, et restait calme. Devant tout obstacle, il sarrêtait. Lorsquil avait la goutte, il posait son pied sur un tabouret et restait coi. Il navait ni vertus ni vices ; il avait de lesprit. Il fit la secte des philosophes et nen fut pas. Il navait jamais pleuré, jamais couru, jamais ri. Madame du Deffand lui dit un jour :
Pourquoi ne vous ai-je jamais vu rire ?
Je nai jamais fait ah ! ah ! ah ! comme vous autres, répondit-il, mais jai ri tout doucement, en dedans.
Cette petite machine délicate, tout dabord condamnée à mourir, vécut ainsi plus de cent ans.
Voltaire dut sa longue vie aux conseils de Fontenelle.
Monsieur, lui dit-il, faites peu denfantillages, cest des sottises.
Voltaire noublia ni le mot, ni lhomme, ni le principe, ni le résultat. À quatre-vingts ans, il prétendait navoir pas fait plus de quatre-vingts sottises. Aussi madame du Châtelet remplaça-t-elle le portrait du sire de Ferney par celui de Saint-Lambert.
Avis aux hommes qui virvouchent, qui parlent, qui courent, et qui, en amour, pindarisent sans savoir de quoi il sen va.
Ce qui nous use le plus, ce sont nos convictions. Ayez des opinions, ne les défendez pas, gardez-les ; mais des convictions, grand Dieu ! quelle effroyable débauche ! Une conviction politique ou littéraire est une maîtresse qui finit par vous tuer avec lépée ou avec la langue. Voyez le visage dun homme inspiré par une conviction forte : il doit rayonner. Si jusquici les effluves dune tête embrasée nont pas été visibles à lil nu, nest-ce pas un fait admis en poésie, en peinture ? Et sil nest pas encore prouvé physiologiquement, certes, il est probable. Je vais plus loin et crois que les mouvements de lhomme font dégager un fluide animique. Sa transpiration est la fumée dune flamme inconnue. De là vient la prodigieuse éloquence de la démarche, prise comme ensemble des mouvements humains.
Voyez.
Il y a des hommes qui vont tête baissée, comme celle des chevaux de fiacre. Jamais un riche ne marche ainsi, à moins quil ne soit misérable ; alors il a de lor, mais il a perdu ses fortunes de cur.
Quelques hommes marchent en donnant à leur tête une pose académique. Ils se mettent toujours de trois quarts, comme M. le comte Molé, lancien ministre des affaires étrangères ; ils tiennent leur buste immobile et leur cou tendu. On croirait voir des plâtres de Cicéron, de Démosthènes, de Cujas, allant par les rues. Or, si le fameux Marcel prétendait justement que la mauvaise grâce consiste à mettre de leffort dans les mouvements, que pensez-vous de ceux qui prennent leffort comme type de leur attitude ?
Dautres paraissent navancer quà force de bras ; leurs mains sont des rames dont ils saident pour naviguer : ce sont les galériens de la démarche.
Il y a des niais qui écartent trop leurs jambes, et sont tout surpris de voir passer sous eux les chiens courant après leurs maîtres. Selon Pluvinel, les gens ainsi conformés font dexcellents cavaliers.
Quelques personnes marchent en faisant rouler, à la manière dArlequin, leur tête, comme si elle ne tenait pas. Puis il y a des hommes qui fondent comme des tourbillons ; ils font du vent, ils paraphrasent la Bible ; il semble que lesprit du Seigneur vous ait passé devant la face si vous rencontrez ces sortes de gens. Ils vont comme tombe le couteau de lexécuteur. Certains marcheurs lèvent une jambe précipitamment et lautre avec calme : rien nest plus original. Délégants promeneurs font une parenthèse en appuyant le poing sur la hanche, et accrochent tout avec leur coude. Enfin, les uns sont courbés, les autres sont déjetés ; ceux-ci donnent de la tête de côté et dautre, comme des cerfs-volants indécis ; ceux-là portent le corps en arrière ou en avant. Presque tous se retournent gauchement.
Arrêtons-nous.
Autant dhommes, autant de démarches ! Tenter de les décrire complètement, ce serait vouloir rechercher toutes les désinences du vice, tous les ridicules de la société, parcourir le monde dans ses sphères basses, moyennes, élevées. Jy renonce.
Sur deux cent cinquante-quatre personnes et demie (car je compte un monsieur sans jambes pour une fraction) dont janalysai la démarche, je ne trouvai pas une personne qui eût des mouvements gracieux et naturels.
Je revins chez moi désespéré.
La civilisation corrompt tout ! elle adultère tout, même le mouvement ! Irai-je faire un voyage autour du monde pour examiner la démarche des sauvages ?
Au moment où je me disais ces tristes et amères paroles, jétais à ma fenêtre, regardant larc de triomphe de lÉtoile, que les grands ministres à petites idées qui se sont succédé, depuis M. Montalivet le père jusquà M. Montalivet le fils, nont encore su comment couronner, tandis quil serait si simple dy placer laigle de Napoléon, magnifique symbole de lEmpire, un aigle colossal aux ailes étendues, le bec tourné vers son maître. Certain de ne jamais voir faire cette sublime économie, jabaissai les yeux sur mon modeste jardin, comme un homme qui perd une espérance. Sterne a, le premier, observé ce mouvement funèbre chez les hommes obligés densevelir leurs illusions. Je pensais à la magnificence avec laquelle les aigles déploient leurs ailes, démarche pleine daudace, lorsque je vis une chèvre jouant en compagnie dun jeune chat sur le gazon. En dehors du jardin se trouvait un chien qui, désespéré de ne pas faire sa partie, allait, venait, jappait, sautait. De temps à autre, la chèvre et le chat sarrêtaient pour le regarder par un mouvement plein de commisération. Je pense vraiment que plusieurs bêtes sont chrétiennes pour compenser le nombre des chrétiens qui sont bêtes.
Vous me croyez sorti de la Théorie de la Démarche. Laissez-moi faire.
Ces trois animaux étaient si gracieux, quil faudrait pour les peindre tout le talent dont Charles Nodier a fait preuve dans la mise en scène de son lézard, son joli Kardououn, allant, venant au soleil, traînant à son trou les pièces dor quil prend pour des tranches de carottes séchées. Aussi, certes, y renoncerai-je ! Je fus stupéfait en admirant le feu des mouvements de cette chèvre, la finesse alerte du chat, la délicatesse des contours que le chien imprimait à sa tête et à son corps. Il ny a pas danimal qui nintéresse plus quun homme quand on lexamine un peu philosophiquement. Chez lui, rien nest faux ! Alors je fis un retour sur moi-même ; et les observations relatives à la démarche que jentassais depuis plusieurs jours furent illuminées par une lueur bien triste. Un démon moqueur me jeta cette horrible phrase de Rousseau : lhomme qui pense est un animal dépravé !
Alors, en songeant derechef au port constamment audacieux de laigle, à la physionomie de la démarche en chaque animal, je résolus de puiser les vrais préceptes de ma théorie dans un examen approfondi de actu animalium. Jétais descendu jusquaux grimaces de lhomme, je remontai vers la franchise de la nature.
Et voici le résultat de mes recherches anatomiques sur le mouvement :
Tout mouvement a une expression qui lui est propre et qui vient de lâme. Les mouvements faux tiennent essentiellement à la nature du caractère ; les mouvements gauches viennent des habitudes. La grâce a été définie par Montesquieu, qui, ne croyant parler que de ladresse, a dit en riant : « Cest la bonne disposition des forces que lon a. »
Les animaux sont gracieux dans leurs mouvements, en ne dépensant jamais que la somme de force nécessaire pour atteindre à leur but. Ils ne sont jamais ni faux ni gauches, en exprimant avec naïveté leur idée. Vous ne vous tromperez jamais en interprétant les gestes dun chat : vous voyez sil veut jouer, fuir ou sauter.
Donc, pour bien marcher, lhomme doit être droit sans roideur, sétudier à diriger ses deux jambes sur une même ligne, ne se porter sensiblement ni à droite ni à gauche de son axe, faire participer imperceptiblement tout son corps au mouvement général, introduire dans sa démarche un léger balancement qui détruise par son oscillation régulière la secrète pensée de la vie, incliner la tête, ne jamais donner la même attitude à ses bras quand il sarrête. Ainsi marchait Louis XIV. Ces principes découlent des remarques faites sur ce grand type de la royauté par les écrivains qui, heureusement pour moi, nont vu en lui que son extérieur.
Dans la jeunesse, lexpression des gestes, de la voix, les efforts de la physionomie, laccent sont inutiles. Alors vous nêtes jamais aimables, spirituels, amusants incognito. Mais, dans la vieillesse, il faut déployer plus attentivement les ressources du mouvement ; vous nappartenez au monde que par lutilité dont vous êtes au monde. Jeunes, on nous voit ; vieux, il faut nous faire voir : cela est dur, mais cela est vrai.
Le mouvement doux est à la démarche ce que le simple est au vêtement. Lanimal se meut toujours avec douceur à létat normal. Aussi rien nest-il plus ridicule que les grands gestes, les secousses, les voix hautes et flûtées. les révérences pressées. Vous regardez pendant un moment les cascades ; mais vous restez des heures entières au bord dune profonde rivière ou devant un lac. Aussi un homme qui fait beaucoup de mouvements est-il comme un grand parleur : on le fuit. La mobilité extérieure ne sied à personne ; il ny a que les mères qui puissent supporter lagitation de leurs enfants.
Le mouvement humain est comme le style du corps : il faut le corriger beaucoup pour lamener à être simple. Dans ses actions comme dans ses idées, lhomme va toujours du composé au simple. La bonne éducation consiste à laisser aux enfants leur naturel, et à les empêcher dimiter lexagération des grandes personnes.
Il y a dans les mouvements une harmonie dont les lois sont précises et invariables. En racontant une histoire, si vous élevez la voix subitement, nest-ce pas un coup darchet qui affecte désagréablement les auditeurs ? Si vous faites un geste brusque, vous les inquiétez. En fait de maintien, comme en littérature, le secret du beau est dans les transitions.
Méditez ces principes, appliquez-les, vous plairez. Pourquoi ? Personne ne le sait. En toute chose, le beau se sent et ne se définit pas.
Une belle démarche, des manières douces, un parler gracieux, séduisent toujours et donnent à un homme médiocre dimmenses avantages sur un homme supérieur. Le bonheur est un grand sot, peut-être ! Le talent comporte en toute chose dexcessifs mouvements qui déplaisent, et un prodigieux abus dintelligence qui détermine une vie dexception. Labus soit du corps, soit de la tête, éternelles plaies des sociétés, cause ces originalités physiques, ces déviations, dont nous allons nous moquant sans cesse. La paresse du Turc, assis sur le Bosphore et fumant sa pipe, est sans doute une grande sagesse. Fontenelle, ce beau génie de la vitalité, qui devina les petits dosages du mouvement, lhoméopathie de la démarche, était essentiellement Asiatique.
Pour être heureux, a-t-il dit, il faut tenir peu despace, et peu changer de place.
Donc, la pensée est la puissance qui corrompt notre mouvement, qui nous tord le corps, qui le fait éclater sous ses despotiques efforts. Elle est le grand dissolvant de lespèce humaine,
Rousseau la dit, Gthe la dramatisé dans Faust, Byron la poétisé dans Manfred. Avant eux, lEsprit-Saint sest prophétiquement écrié sur ceux qui vont sans cesse : « Quils soient comme des roues ! »
Je vous ai promis un véritable non-sens au fond de cette théorie, jy arrive.
Depuis un temps immémorial, trois faits ont été parfaitement constatés, et les conséquences qui résultent de leur rapprochement ont été principalement pressenties par Van Helmont, et avant lui par Paracelse, quon a traité de charlatan. Encore cent ans, et Paracelse deviendra peut-être un grand homme !
La grandeur, lagilité, la concrétion, la portée de la pensée humaine, le génie, en un mot, est incompatible :
Avec le mouvement digestif,
Avec le mouvement corporel.
Avec le mouvement vocal ;
Ce que prouvent en résultat les grands mangeurs, les danseurs et les bavards ; ce que prouvent en principe le silence ordonné par Pythagore, limmobilité presque constante des plus illustres géomètres, des extatiques, des penseurs, et la sobriété nécessaire aux hommes dénergie intellectuelle.
Le génie dAlexandre sest historiquement noyé dans la débauche. Le citoyen qui vint annoncer la victoire de Marathon a laissé sa vie sur la place publique. Le laconisme constant de ceux qui méditent ne saurait être contesté.
Cela dit, écoutez une autre thèse.
Jouvre les livres où sont consignés les grands travaux anatomiques, les preuves de la patience médicale, les titres de gloire de lécole de Paris. Je commence par les rois.
Il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que lhabitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbons ; de là, disent les observateurs, labâtardissement des races. Le défaut de mouvement, ou la viciation du mouvement, entraîne des lésions qui procèdent par irradiation. Or, de même que toute paralysie vient du cerveau, toute atrophie de mouvement y aboutit peut-être. Les grands rois ont tous essentiellement été hommes de mouvement. Jules César, Charlemagne, saint Louis, Henri IV, Napoléon, en sont des preuves éclatantes.
Les magistrats, obligés de passer leur vie à siéger, se reconnaissent à je ne sais quoi de gêné, à un mouvement dépaules, à des diagnostics dont je vous fais grâce, parce quils nont rien de pittoresque, et, partant, seraient ennuyeux ; si vous voulez savoir pourquoi, observez-les ! Le genre magistrat est, socialement parlant, celui où lesprit devient le plus promptement obtus. Nest-ce pas la zone humaine où léducation devrait porter ses meilleurs fruits ? Or, depuis cinq cents ans, elle na pas donné deux grands hommes. Montesquieu, le président de Brosses, nappartiennent à lordre judiciaire que nominativement : lun siégeait peu, lautre est un homme purement spirituel. LHôpital et dAguesseau étaient des hommes supérieurs, et non des hommes de génie. Parmi les intelligences, celles du magistrat et du bureaucrate, deux natures dhommes privées daction, deviennent machines avant toutes les autres. En descendant plus dans lordre social, vous trouvez les portiers, les gens de sacristie, et les ouvriers assis comme le sont les tailleurs, croupissant tous dans un état voisin de limbécillité, par privation du mouvement. Le genre de vie que mènent les magistrats, et les habitudes que prend leur pensée, démontrent lexcellence de nos principes.
Les recherches des médecins qui se sont occupés de la folie, de limbécillité, prouvent que la pensée humaine, expression la plus haute des forces de lhomme, sabolit complètement par labus du sommeil, qui est un repos.
Des observations sagaces établissent également que linactivité amène des lésions dans lorganisme moral. Ce sont des faits généraux dun ordre vulgaire. Linertie des facultés physiques entraîne, relativement au cerveau, les conséquences du sommeil trop prolongé. Vous allez même maccuser de dire des lieux communs. Tout organe périt soit par labus, soit par défaut demploi. Chacun sait cela.
Si lintelligence, expression si vive de lâme que bien des gens la confondent avec lâme, si le vis humana ne peut pas être à la fois dans la tête, dans les poumons, dans le cur, dans le ventre, dans les jambes ;
Si la prédominance du mouvement dans une portion quelconque de notre machine exclut le mouvement des autres ;
Si la pensée, ce je ne sais quoi humain, si fluide, si expansible, si contractile, dont Gall a numéroté les réservoirs, dont Lavater a savamment accusé les affluents, continuant ainsi Van Helmont, Boërhaave, Bordeu et Paracelse, qui, avant eux, avaient dit : Il y a trois circulations en lhomme (tres in homine fluxus ) : les humeurs, le sang et la substance nerveuse, que Cardan nommait notre sève ; si donc la pensée affectionne un tuyau de notre machine au détriment des autres, et y afflue si visiblement, quen suivant le cours de la vie vulgaire vous la trouvez dans les jambes chez lenfant ; puis, pendant ladolescence, vous la voyez sélever et gagner le cur ; de vingt-cinq à quarante ans, monter dans la tête de lhomme, et, plus tard, tomber dans le ventre ;
Eh bien, si le défaut de mouvement affaiblit la force intellectuelle, si tout repos la tue, pourquoi lhomme qui veut de lénergie va-t-il la demander au repos, au silence et à la solitude ? Si Jésus lui-même, lHomme-Dieu, sest retiré pendant quarante jours dans le désert pour y puiser du courage, afin de supporter sa passion, pourquoi la race royale, le magistrat, le chef de bureau, le portier, deviennent-ils stupides ? Comment la bêtise du danseur, du gastronome et du bavard a-t-elle pour cause le mouvement, qui donnerait de lesprit au tailleur, et qui aurait sauvé les Carlovingiens de leur abâtardissement ? Comment concilier deux thèses inconciliables ?
Ny a-t-il pas lieu de réfléchir aux conditions encore inconnues de notre nature intérieure ? Ne pourrait-on pas rechercher avec ardeur les lois précises qui régissent, et notre appareil intellectuel, et notre appareil moteur, afin de connaître le point précis auquel le mouvement est bienfaisant, et celui où il est fatal ?
Discours de bourgeois, de niais, qui croit avoir tout dit quand il a cité Est modus in rebus, Pourriez-vous me trouver un grand résultat humain obtenu sans un mouvement excessif, matériel ou moral ? Parmi les grands hommes, Charlemagne et Voltaire sont deux immenses exceptions. Eux seuls ont vécu longtemps en conduisant leur siècle. En creusant toutes les choses humaines, vous y trouverez leffroyable antagonisme de deux forces qui produit la vie, mais qui ne laisse à la science quune négation pour toute formule. Rien sera la perpétuelle épigraphe de nos tentatives scientifiques.
Voici bien du chemin fait ; nous en sommes encore comme le fou dans sa loge, examinant louverture ou la fermeture de la porte : la vie ou la mort, à mon sens. Salomon et Rabelais sont deux admirables génies. Lun a dit : Omnia vanitas (tout est creux) ! Il a pris trois cents femmes, et nen a pas eu denfant. Lautre a fait le tour de toutes les institutions sociales, et il nous a mis pour conclusion, en présence dune bouteille, en nous disant : « Bois et ris ! » il na pas dit : « Marche ! »
Celui qui a dit : « Le premier pas que fait lhomme dans la vie est aussi le premier vers la tombe », obtient de moi ladmiration profonde que jaccorde à cette délicieuse ganache que Henry Monnier a peinte, disant cette grande vérité : « Ôtez lhomme de la société, vous lisolez. »
Octobre 1833.
Traité des excitants modernes
Édition de référence :
Éditions du Boucher, 2002.
I
La question posée
Labsorption de cinq substances, découvertes depuis environ deux siècles et introduites dans léconomie humaine, a pris depuis quelques années des développements si excessifs, que les sociétés modernes peuvent sen trouver modifiées dune manière inappréciable.
Ces cinq substances sont :
1° Leau-de-vie ou alcool, base de toutes les liqueurs, dont lapparition date des dernières années du règne de Louis XIV, et qui furent inventées pour réchauffer les glaces de sa vieillesse.
2° Le sucre. Cette substance na envahi lalimentation populaire que récemment, alors que lindustrie française a su la fabriquer en grandes quantités et la remettre à son ancien prix, lequel diminuera certes encore, malgré le fisc, qui la guette pour limposer.
3° Le thé, connu depuis une cinquantaine dannées.
4° Le café. Quoique anciennement découvert par les Arabes, lEurope ne fit un grand usage de cet excitant que vers le milieu du dix-huitième siècle.
5° Le tabac, dont lusage par la combustion nest devenu général et excessif que depuis la paix en France.
Examinons dabord la question, en nous plaçant au point de vue le plus élevé.
Une portion quelconque de la force humaine est appliquée à la satisfaction dun besoin ; il en résulte cette sensation, variable selon les tempéraments et selon les climats, que nous appelons plaisirs. Nos organes sont les ministres de nos plaisirs. Presque tous ont une destination double : ils appréhendent des substances, nous les incorporent, puis les restituent, en tout ou en partie, sous une forme quelconque, au réservoir commun, la terre. Ce peu de mots comprend la chimie de la vie humaine.
Les savants ne mordront point sur cette formule. Vous ne trouverez pas un sens, et par sens il faut entendre tout son appareil, qui nobéisse à cette charte, en quelque région quil fasse ses évolutions. Tout excès se base sur un plaisir que lhomme veut répéter au-delà des lois ordinaires promulguées par la nature. Moins la force humaine est occupée, plus elle tend à lexcès ; la pensée ly porte irrésistiblement.
I
Pour lhomme social, vivre, cest se dépenser plus ou moins vite.
Il suit de là que, plus les sociétés sont civilisées et tranquilles, plus elles sengagent dans la voie des excès. Létat de paix est un état funeste à certains individus. Peut-être est-ce là ce qui a fait dire à Napoléon : « La guerre est un état naturel. »
Pour absorber, résorber, décomposer, sassimiler, rendre ou recréer quelque substance que ce soit, opérations qui constituent le mécanisme de tout plaisir sans exception, lhomme envoie sa force ou une partie de sa force dans celui ou ceux des organes qui sont les ministres du plaisir affectionné.
La Nature veut que tous les organes participent à la vie dans des proportions égales ; tandis que la société développe chez les hommes une sorte de soif pour tel ou tel plaisir dont la satisfaction porte dans tel ou tel organe plus de force quil ne lui en est dû, et souvent toute la force, les affluents qui lentretiennent désertent les organes sevrés en quantités équivalentes à celles que prennent les organes gourmands. De là les maladies, et, en définitive, labréviation de la vie. Cette théorie est effrayante de certitude, comme toutes celles qui sont établies sur les faits, au lieu dêtre promulguées a priori. Appelez la vie au cerveau par des travaux intellectuels constants, la force sy déploie, elle en élargit les délicates membranes, elle en enrichit la pulpe ; mais elle aura si bien déserté lentresol, que lhomme de génie y rencontrera la maladie décemment nommée frigidité par la médecine. Au rebours, passez-vous votre vie au pied des divans sur lesquels il y a des femmes infiniment charmantes, êtes-vous intrépidement amoureux, vous devenez un vrai cordelier sans froc. Lintelligence est incapable de fonctionner dans les hautes sphères de la conception. La vraie force est entre ces deux excès. Quand on mène de front la vie intellectuelle et la vie amoureuse, lhomme de génie meurt comme sont morts Raphaël et Lord Byron. Chaste, on meurt par excès de travail, aussi bien que par la débauche ; mais ce genre de mort est extrêmement rare. Lexcès du tabac, lexcès du café, lexcès de lopium et de leau-de-vie, produisent des désordres graves, et conduisent à une mort précoce. Lorgane, sans cesse irrité, sans cesse nourri, shypertrophie : il prend un volume anormal, souffre, et vicie la machine, qui succombe.
Chacun est maître de soi, suivant la loi moderne ; mais, si les éligibles et les prolétaires qui lisent ces pages croient ne faire du mal quà eux en fumant comme des remorqueurs ou buvant comme des Alexandre, ils se trompent étrangement ; ils adultèrent la race, abâtardissent la génération, doù la ruine des pays. Une génération na pas le droit den amoindrir une autre.
II
Lalimentation est la génération.
Faites graver cet axiome en lettres dor dans vos salles à manger. Il est étrange que Brillat-Savarin, après avoir demandé à la science daugmenter la nomenclature des sens, du sens génésique, ait oublié de remarquer la liaison qui existe entre les produits de lhomme et les substances qui peuvent changer les conditions de sa vitalité. Avec quel plaisir naurais-je pas lu chez lui cet autre axiome :
III
La marée donne les filles, la boucherie fait les garçon.
Les destinées dun peuple dépendent et de sa nourriture et de son régime. Les céréales ont créé les peuples artistes. Leau-de-vie a tué les races indiennes. Jappelle la Russie une aristocratie soutenue par lalcool. Qui sait si labus du chocolat nest pas entré pour quelque chose dans lavilissement de la nation espagnole, qui, au moment de la découverte du chocolat, allait recommencer lempire romain ? Le tabac a déjà fait justice des Turcs, des Hollandais, et menace lAllemagne. Aucun de nos hommes dÉtat, qui sont généralement plus occupés deux-mêmes que de la chose publique, à moins quon ne regarde leurs vanités, leurs maîtresses et leurs capitaux comme des choses publiques, ne sait où va la France par excès de tabac, par lemploi du sucre, de la pomme de terre substituée au blé, de leau-de-vie, etc.
Voyez quelle différence dans la coloration, dans le galbe des grands hommes actuels et de ceux des siècles passés, lesquels résument toujours les générations et les murs de leur époque ! Combien voyons-nous avorter aujourdhui de talents en tout genre, lassés après une première uvre maladive ? Nos pères sont les auteurs des volontés mesquines du temps actuel.
Voici le résultat dune expérience faite à Londres, dont la vérité ma été garantie par deux personnes dignes de foi, un savant et un homme politique, et qui domine les questions que nous allons traiter.
Le gouvernement anglais a permis de disposer de la vie de trois condamnés à mort, auxquels on a donné loption ou dêtre pendus suivant la formule usitée dans ce pays, ou de vivre exclusivement, lun de thé, lautre de café, lautre de chocolat, sans y joindre aucun autre aliment de quelque nature que ce fût, ni boire dautres liquides. Les drôles ont accepté. Peut-être tout condamné en eut-il fait autant. Comme chaque aliment offrait plus ou moins de chances, ils ont tiré le choix au sort.
Lhomme qui a vécu de chocolat est mort après huit mois.
Lhomme qui a vécu de café a duré deux ans.
Lhomme qui a vécu de thé na succombé quaprès trois ans.
Je soupçonne la Compagnie des Indes davoir sollicité lexpérience dans lintérêt de son commerce.
Lhomme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie espagnole.
Lhomme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe leût calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On la proposé, mais lexpérience a paru contraire à limmortalité de lâme.
Lhomme au thé est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à létat de lanterne ; on voyait clair à travers son corps ; un philanthrope a pu lire le Times, une lumière ayant été placée derrière le corps. La décence anglaise na pas permis un essai plus original.
Je ne puis mempêcher de faire observer combien il est philanthropique dutiliser le condamné à mort au lieu de le guillotiner brutalement. On emploie déjà ladipocire des amphithéâtres à faire de la bougie, nous ne devons pas nous arrêter en si beau chemin. Que les condamnés soient donc livrés aux savants au lieu dêtre livrés au bourreau.
Une autre expérience a été faite en France, relativement au sucre.
Monsieur Magendie a nourri des chiens exclusivement de sucre ; les affreux résultats de son expérience ont été publiés, ainsi que le genre de mort de ces intéressants amis de lhomme, dont ils partagent les vices (les chiens sont joueurs) ; mais ces résultats ne prouvent encore rien par rapport à nous.
II
De leau-de-vie
Le raisin a révélé le premier les lois de la fermentation, nouvelle action qui sopère entre ses éléments par linfluence atmosphérique, et doù provient une combinaison contenant lalcool obtenu par la distillation, et que, depuis, la chimie a trouvé dans beaucoup de produits botaniques. Le vin, le produit immédiat, est le plus ancien des excitants : à tout seigneur, tout honneur, il passera le premier. Dailleurs, son esprit est celui de tous aujourdhui qui tue le plus de monde. On sest effrayé du choléra. Leau-de-vie est un bien autre fléau !
Quel est le flâneur qui na pas observé aux environs de la grande halle, à Paris, cette tapisserie humaine que forment, entre deux et cinq heures du matin, les habitués mâles et femelles des distillateurs, dont les ignobles boutiques sont bien loin des palais construits à Londres pour les consommateurs qui viennent sy consumer, mais où les résultats sont les mêmes ? Tapisserie est le mot. Les haillons et les visages sont si bien en harmonie, que vous ne savez où fini le haillon, où commence la chair, où est le bonnet, où se dresse le nez ; la figure est souvent plus sale que le lambeau de linge que vous apercevez en analysant ces monstrueux personnages rabougris, creusés, étiolés, blanchis, bleuis, tordus par leau-de-vie. Nous devons à ces hommes ce frai ignoble qui dépérit ou qui produit leffroyable gamin de Paris. De ces comptoirs procèdent ces êtres chétifs qui composent la population ouvrière. La plupart des filles de Paris sont décimées par labus des liqueurs fortes.
Comme observateur, il était indigne de moi dignorer les effets de livresse. Je devais étudier les jouissances qui séduisent le peuple, et qui ont séduit, disons-le, Byron après Shéridan, et tutti quanti. La chose était difficile. En qualité de buveur deau, préparé peut-être à cet assaut par ma longue habitude du café, le vin na pas la moindre prise sur moi, quelque quantité que ma capacité gastrique me permette dabsorber. Je suis un coûteux convive. Ce fait, connu dun de mes amis, lui inspira le désir de vaincre cette virginité. Je navais jamais fumé. Sa future victoire fut assise sur ces autres prémices à offrir diis ignotis. Donc, par un jour dItaliens, en lan 1822, mon ami me défia, dans lespoir de me faire oublier la musique de Rossini, la Cinti, Levasseur, Bordogni, la Pasta, sur un divan quil lorgna dès le dessert, et où ce fut lui qui se coucha. Dix-sept bouteilles vides assistaient à sa défaite. Comme il mavait obligé de fumer deux cigares, le tabac eut une action dont je maperçus en descendant lescalier. Je trouvai les marches composées dune matière molle ; mais je montai glorieusement en voiture, assez raisonnablement droit, grave et peu disposé à parler. Là, je crus être dans une fournaise, je baissai une glace, lair acheva de me taper, expression technique des ivrognes. Je trouvai un vague étonnant dans la nature. Les marches de lescalier des Bouffons me parurent encore plus molles que les autres ; mais je pris sans aucune mésaventure ma place au balcon. Je naurais pas alors osé affirmer que je fusse à Paris, au milieu dune éblouissante société dont je ne distinguais encore ni les toilettes, ni les figures. Mon âme était grise. Ce que jentendais de louverture de La Gazza équivalait aux sons fantastiques qui, des cieux, tombent dans loreille dune femme en extase. Les phrases musicales me parvenaient à travers des nuages brillants, dépouillées de tout ce que les hommes mettent dimparfait dans leurs uvres, pleines de ce que le sentiment de lartiste y imprime de divin. Lorchestre mapparaissait comme un vaste instrument où il se faisait un travail quelconque dont je ne pouvais saisir ni le mouvement, ni le mécanisme, ny voyant que fort confusément les manches de basse, les archets remuants, les courbes dor des trombones, les clarinettes, les lumières, mais point dhommes. Seulement une ou deux têtes poudrées immobiles, et deux figures enflées, toute grimaçantes, qui minquiétaient. Je sommeillais à demi.
« Ce monsieur sent le vin, dit à voix basse une dame dont le chapeau effleurait souvent ma joue, et que, à mon insu, ma joue allait effleurer. »
Javoue que je fus piqué.
« Non, madame, répondis-je, je sens la musique. »
Je sortis, me tenant remarquablement droit, mais calme et froid comme un homme qui, nétant pas apprécié, se retire en donnant à ses critiques la crainte davoir molesté quelque génie supérieur. Pour prouver à cette dame que jétais incapable de boire outre mesure, et que ma senteur devait être un incident tout à faire étranger à mes murs, je préméditai de me rendre dans la loge de Mme la Duchesse de... (gardons-lui le secret), dont japerçus la belle tête si singulièrement encadrée de plumes et de dentelles, que je fus irrésistiblement attiré vers elle par le désir de vérifier si cette inconcevable coiffure était vraie, ou due à quelque fantaisie de loptique particulière dont jétais doué pour quelques heures.
Quand je serai là, pensais-je, entre cette grande dame si élégante, et son amie si minaudière, si bégueule, personne ne me soupçonnera dêtre entre deux vins, et lon se dira que je dois être quelque homme considérable entre deux femmes.
Mais jétais encore errant dans les interminables corridors du Théâtre-Italien, sans avoir pu trouver la porte damnée de cette loge, lorsque la foule, sortant après le spectacle, me colla contre un mur. Cette soirée fut certes une des plus poétiques de ma vie. À aucune époque, je nai vu autant de plumes, autant de dentelles, autant de jolies femmes, autant de petites vitres ovales par lesquelles les curieux et les amants examinent le contenu dune loge. Jamais je nai déployé autant dénergie, ni montré autant de caractère, je pourrais même dire dentêtement, nétait le respect que lon se doit à soi-même. La ténacité du roi Guillaume de Hollande nest rien dans la question belge, en comparaison de la persévérance que jai eue à me hausser sur la pointe des pieds et à conserver un agréable sourire. Cependant, jeus des accès de colère, je pleurai parfois. Cette faiblesse me place au-dessous du roi de Hollande. Puis jétais tourmenté par des idées affreuses en songeant à tout ce que cette dame était en droit de penser de moi, si je ne reparaissais pas entre la duchesse et son amie ; mais je me consolais en méprisant le genre humain tout entier. Javais tort néanmoins. Il y avait ce soir-là, bonne compagnie aux Bouffons. Chacun y fut plein dattention pour moi et se dérangea pour me laisser passer. Enfin une fort jolie dame me donna le bras pour sortir. Je dus cette politesse à la haute considération que me témoigna Rossini, qui me dit quelques mots flatteurs dont je ne me souviens pas, mais qui durent être éminemment spirituels ; sa conversation vaut sa musique. Cette femme était, je crois, une duchesse, ou peut-être une ouvreuse. Ma mémoire est si confuse, que je crois plus à louvreuse quà la duchesse. Cependant elle avait des plumes et des dentelles ! Toujours des plumes et des dentelles ! Bref, je me trouvai dans ma voiture, par la raison superlative que mon cocher avait avec moi une similitude qui me navra, et quil était endormi seul sur la place des Italiens. Il pleuvait à torrents, je ne me souviens pas davoir reçu une goutte de pluie. Pour la première fois de ma vie, je goûtai lun des plaisirs les plus vifs, les plus fantasques du monde, extase indescriptible, les délices quon éprouve à traverser Paris à onze heures et demie du soir, emporté rapidement au milieu des réverbères, en voyant passer des myriades de magasins, de lumières, denseignes, de figures, de groupes, de femmes sous des parapluies, dangles de rues fantastiquement illuminées, de places noires, en observant, à travers les rayures de laverse, mille choses que lon a une fausse idée davoir aperçues quelque part, en plein jour. Et toujours des plumes et toujours des dentelles même dans les boutiques de pâtisserie.
Jai dès lors très bien conçu le plaisir de livresse. Livresse jette un voile sur la vie réelle, elle éteint la connaissance des peines et des chagrins, elle permet de déposer le fardeau de la pensée. On comprend alors comment de grands génies ont pu sen servir, et pourquoi le peuple sy adonne. Au lieu dactiver le cerveau, le vin lhébète. Loin dexciter les réactions de lestomac vers les forces cérébrales, le vin, après la valeur dune bouteille absorbée, a obscurci les papilles, les conduits sont saturés, le goût ne fonctionne plus, et il est impossible au buveur de distinguer la finesse des liquides servis. Les alcools sont absorbés, et passent en partie dans le sang. Donc, imaginez cet axiome dans votre mémoire :
IV
Livresse est un empoisonnement momentané.
Aussi, par le retour constant de ces empoisonnements, lalcoolâtre finit-il par changer la nature de son sang ; il en altère le mouvement en lui enlevant ses principes ou en les dénaturant, et il se fait chez lui un si grand trouble, que la plupart des ivrognes perdent les facultés génératives ou les vicient de telle sorte quils donnent naissance à des hydrocéphales. Noubliez pas de constater chez le buveur, laction dune soif dévorante le lendemain, et souvent à la fin de son orgie. Cette soif, évidemment produite par lemploi des sucs gastriques et des éléments de la salivation occupés à leur centre, pourra servir à démontrer la justesse de nos conclusions.
III
Du café
Sur cette matière, Brillat-Savarin est loin dêtre complet. Je puis ajouter quelque chose à ce quil dit sur le café, dont je fais usage de manière à pouvoir en observer les effets sur une grande échelle. Le café est un torréfiant intérieur. Beaucoup de gens accordent au café le pouvoir de donner de lesprit ; mais tout le monde a pu vérifier que les ennuyeux ennuient bien davantage après en avoir pris. Enfin, quoique les épiciers soient ouverts à Paris jusquà minuit, certains auteurs nen deviennent pas plus spirituels.
Comme la fort bien observé Brillat-Savarin, le café met en mouvement le sang, en fait jaillir les esprits moteurs ; excitation qui précipite la digestion, chasse le sommeil, et permet dentretenir pendant un peu plus longtemps lexercice des facultés cérébrales.
Je me permets de modifier cet article de Brillat-Savarin par des expériences personnelles et les observations de quelques grands esprits.
Le café agit sur le diaphragme et les plexus de lestomac, doù il gagne le cerveau par des irradiations inappréciables et qui échappent à toute analyse ; néanmoins, on peut présumer que le fluide nerveux est le conducteur de lélectricité que dégage cette substance quelle trouve ou met en action chez nous. Son pouvoir nest ni constant ni absolu. Rossini a éprouvé sur lui-même les effets que javais déjà observés sur moi.
« Le café, ma-t-il dit, est une affaire de quinze ou vingt jours ; le temps fort heureusement de faire un opéra. »
Le fait est vrai. Mais le temps pendant lequel on jouit des bienfaits du café peut sétendre. Cette science est trop nécessaire à beaucoup de personnes pour que nous ne décrivions pas la manière den obtenir les fruits précieux.
Vous tous, illustres chandelles humaines, qui vous consumez par la tête, approchez et écoutez lÉvangile de la veille et du travail intellectuel.
1° Le café concassé à la turque a plus de saveur que le café moulu dans un moulin.
Dans beaucoup de choses mécaniques relatives à lexploitation des jouissances, les Orientaux lemportent de beaucoup sur les Européens : leur génie, observateur à la manière des crapauds, qui demeurent des années entières dans leurs trous en tenant leurs yeux dor ouverts sur la nature comme deux soleils, leur a révélé par le fait ce que la science nous démontre par lanalyse. Le principe délétère du café est le tannin, substance maligne que les chimistes nont pas encore assez étudiée. Quand les membranes de lestomac sont tannées ou quand laction du tannin particulier au café les a hébétées par un usage trop fréquent, elles se refusent aux contractions violentes que les travailleurs recherchent. De là, des désordres graves si lamateur continue. Il y a un homme à Londres que lusage immodéré du café a tordu comme ces vieux goutteux noués. Jai connu un graveur de Paris qui a été cinq ans à se guérir de létat où lavait mis son amour pour le café. Enfin, dernièrement, un artiste, Chenavard, est mort brûlé. Il entrait dans un café comme un ouvrier entre au cabaret, à tout moment. Les amateurs procèdent comme dans toutes les passions ; ils vont dun degré à lautre, et, comme chez Nicolet, de plus en plus fort jusquà labus. En concassant le café, vous le pulvérisez en molécules de formes bizarres que retiennent le tannin et dégagent seulement larome. Voilà pourquoi les Italiens, les Vénitiens, les Grecs et les Turcs peuvent boire incessamment sans danger, du café que les Français traitent de cafiot, mot de mépris. Voltaire prenait de ce café-là.
Retenez donc ceci. Le café a deux éléments : lun, la matière extractive, que leau chaude ou froide dissout, et dissout vite, lequel est le conducteur de larome ; lautre, qui est le tannin, résiste davantage à leau, et nabandonne le tissu aréolaire quavec lenteur et peine. Doù cet axiome :
V
Laisser leau bouillante, surtout longtemps, en contact avec le café, est une hérésie ; le préparer avec de leau de marc, cest soumettre son estomac et ses organes au tannage.
2° En supposant le café traité par limmortelle cafetière à la de Belloy et non pas du Belloy (celui aux méditations de qui nous devons cette méthode étant le cousin du cardinal, et, comme lui, de la famille très ancienne et très illustre des marquis de Belloy), le café a plus de vertu par linfusion à froid que par linfusion deau bouillante ; ce qui est une seconde manière de graduer ses effets.
En moulant le café, vous dégagez à la fois larome et le tannin, vous flattez le goût et vous stimulez les plexus, qui réagissent sur les mille capsules du cerveau.
Ainsi, voici deux degrés : le café concassé à la turque, le café moulu.
3° De la quantité de café mis dans le récipient supérieur, du plus ou moins deau, dépend la force du café ; ce qui constitue la troisième manière de traiter le café.
Ainsi, pendant un temps plus ou moins long, une ou deux semaines au plus, vous pouvez obtenir lexcitation avec une, puis deux tasses de café concassé dune abondance graduée, infusé à leau bouillante.
Pendant une semaine, par linfusion à froid, par la mouture du café, par le foulage de la poudre et par la diminution de leau, vous obtenez encore la même dose de force cérébrale.
Quand vous avez atteint le plus grand foulage et le moins deau possible, vous doublez la dose en prenant deux tasses ; puis quelques tempéraments vigoureux arrivent à trois tasses. On peut encore aller ainsi quelques jours de plus.
Enfin, jai découvert une horrible et cruelle méthode, que je ne conseille quaux hommes dune excessive vigueur, à cheveux noirs et durs, à peau mélangée docre et de vermillon, à mains carrées, à jambes en forme de balustres comme ceux de la place Louis XV. Il sagit de lemploi du café moulu, foulé, froid et anhydre (mot chimique qui signifie peu deau ou sans eau) pris à jeun. Ce café tombe dans votre estomac, qui, vous le savez par Brillat-Savarin, est un sac velouté à lintérieur et tapissé de suçoirs et de papilles ; il ny trouve rien, il sattaque à cette délicate et voluptueuse doublure, il devient une sorte daliment qui veut ses sucs ; il les tord, il les sollicite comme une pythonisse appelle son dieu, il malmène ces jolies parois comme un charretier qui brutalise de jeunes chevaux ; les plexus senflamment, ils flambent et font aller leurs étincelles jusquau cerveau. Dès lors, tout sagite : les idées sébranlent comme les bataillons de la grande armée sur le terrain dune bataille, et la bataille a lieu. Les souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes déployées ; la cavalerie légère des comparaisons se développe par un magnifique galop ; lartillerie de la logique accourt avec son train et ses gargousses ; les traits desprit arrivent en tirailleurs ; les figures se dressent ; le papier se couvre dencre, car la veille commence et finit par des torrents deau noire, comme la bataille par sa poudre noire. Jai conseillé ce breuvage ainsi pris à un de mes amis qui voulait absolument faire un travail promis pour le lendemain : il sest cru empoisonné, il sest recouché, il a gardé le lit comme une mariée. Il était grand, blond, cheveux rares ; un estomac de papier mâché, mince. Il y avait de ma part manque dobservation.
Quand vous en êtes arrivé au café pris à jeun avec les émulsions superlatives, et que vous lavez épuisé, si vous vous avisiez de continuer, vous tomberiez dans dhorribles sueurs, des faiblesses nerveuses, des somnolences. Je ne sais pas ce qui arriverait : la sage nature ma conseillé de mabstenir, attendu que je ne suis pas condamné à une mort immédiate. On doit se mettre alors aux préparations lactées, au régime du poulet et des viandes blanches ; enfin, détendre la harpe, et rentrer dans la vie flâneuse, voyageuse, niaise et cryptogamique des bourgeois retirés.
Létat où vous met le café pris à jeun dans les conditions magistrales, produit une sorte de vivacité nerveuse qui ressemble à celle de la colère : le verbe sélève, les gestes expriment une impatience maladive ; on veut que tout aille, trottent les idées ; on est braque, rageur pour des riens, on arrive à ce variable caractère du poète tant accusé par les épiciers ; on prête à autrui la lucidité dont on jouit. Un homme desprit doit alors se bien garder de se montrer ou de se laisser approcher. Jai découvert ce singulier état par certains hasards qui me faisaient perdre sans travail lexaltation que je me procurais. Des amis, chez qui je me trouvais à la campagne, me voyaient hargneux et disputailleur, de mauvaise foi dans les discussions. Le lendemain, je reconnaissais mes torts, et nous en cherchions la cause. Mes amis étaient des savants du premier ordre, nous leûmes bientôt trouvée : le café voulait une proie.
Non seulement ces observations sont vraies et ne subissent dautres changements que ceux qui résultent des différentes idiosyncrasies, mais elles concordent avec les expériences de plusieurs praticiens, au nombre desquels est lillustre Rossini, lun des hommes qui ont le plus étudié des lois du goût, un héros digne de Brillat-Savarin.
Observation. Chez quelques natures faibles, le café produit au cerveau une congestion sans danger ; au lieu de se sentir activées, ces personnes éprouvent de la somnolence, et disent que le café les fait dormir. Ces gens peuvent avoir des jambes de cerf, des estomacs dautruche, mais ils sont mal outillés pour les travaux de la pensée. Deux jeunes voyageurs, M.M. Combes et Tamisier, ont trouvé les Abyssiniens généralement impuissants : les deux voyageurs nhésitent pas à regarder labus du café, que les Abyssiniens poussent au dernier degré, comme la cause de cette disgrâce. Si ce livre passe en Angleterre, le gouvernement anglais est prié de résoudre cette grave question sur le premier condamné quil aura sous la main, pourvu que ce ne soit ni une femme ni un vieillard.
Le thé contient également du tannin, mais le sien a des vertus narcotiques ; il ne sadresse pas au cerveau ; il agit sur les plexus seulement et sur les intestins qui absorbent plus spécialement et plus rapidement les substances narcotiques. La manière de le préparer est absolue. Je ne sais pas jusquà quel point la quantité deau que les buveurs de thé précipitent dans leur estomac doit être comptée dans leffet obtenu. Si lexpérience anglaise est vraie, il donnerait la morale anglaise, les miss au teint blafard, les hypocrisies et les médisances anglaises ; ce qui est certain, cest quil ne gâte pas moins la femme au moral quau physique. Là où les femmes boivent du thé, lamour est vicié dans son principe ; elles sont pâles, maladives, parleuses, ennuyeuses, prêcheuses. Pour quelques organisations fortes, le thé fort et pris à grandes doses procure une irritation qui verse des trésors de mélancolie ; il occasionne des rêves, mais moins puissants que ceux de lopium, car cette fantasmagorie se passe dans une atmosphère grise et vaporeuse. Les idées sont douces autant que le sont les femmes blondes. Votre état nest pas le sommeil de plomb qui distingue les belles organisations fatiguées, mais une somnolence indicible qui rappelle les rêvasseries du matin. Lexcès du café, comme celui du thé, produit une grande sécheresse dans la peau qui devient brûlante. Le café met souvent en sueur et donne une violente soif. Chez ceux qui arrivent à labus, la salivation est épaisse et presque supprimée.
IV
Du tabac
Je nai pas gardé sans raison le tabac pour le dernier ; dabord cet excès est le dernier venu, puis il triomphe de tous les autres.
La nature a mis des bornes à nos plaisirs. Dieu me garde de taxer ici les vertus militantes de lamour, et deffaroucher dhonorables susceptibilités ; mais il est extrêmement avéré quHercule doit sa célébrité à son douzième travail, généralement regardé comme fabuleux, aujourdhui que les femmes sont beaucoup plus tourmentées par les fumées des cigares que par le feu de lamour. Pour le sucre, le dégoût arrive promptement chez tous les êtres, même chez les enfants. Quant aux liqueurs fortes, labus donne à peine deux ans dexistence ; celui du café procure des maladies qui ne permettent pas den continuer lusage. Au contraire, lhomme croit pouvoir fumer indéfiniment. Erreur. Broussais, qui fumait beaucoup, était taillé en hercule ; il devait, sans excès de travail et de cigares, dépasser la centaine : il est mort dernièrement à la fleur de lâge, relativement à sa construction cyclopéenne. Enfin un dandy tabacolâtre a eu le gosier gangréné, et, comme lablation a paru justement impossible, il est mort.
Il est inouï que Brillat-Savarin, en prenant pour titre de son ouvrage Physiologie du Goût, et après avoir si bien démontré le rôle que jouent dans ses jouissances les fosses nasales et palatales, ait oublié le chapitre du tabac.
Le tabac se consomme aujourdhui par la bouche après avoir été longtemps pris par le nez : il affecte les doubles organes merveilleusement constatés chez nous par Brillat-Savarin : le palais, ses adhérences, et les fosses nasales. Au temps où lillustre professeur composa son livre, le tabac navait pas, à la vérité, envahi la société française dans toutes ses parties comme aujourdhui. Depuis un siècle, il se prenait plus en poudre quen fumée, et maintenant le cigare infecte létat social. On ne sétait jamais douté des jouissances que devait procurer létat de cheminée.
Le tabac fumé cause en prime abord des vertiges sensibles ; il amène chez la plupart des néophytes une salivation excessive, et souvent des nausées qui produisent des vomissements. Malgré ces avis de la nature irritée, le tabacolâtre persiste, il shabitue. Cet apprentissage dure quelquefois plusieurs mois. Le fumeur finit par vaincre à la façon de Mithridate, et il entre dans un paradis. De quel autre nom appeler les effets du tabac fumé ? Entre le pain et du tabac à fumer, le pauvre nhésite point ; le jeune homme sans le sou qui use ses bottes sur lasphalte des boulevards, et dont la maîtresse travaille nuit et jour, imite le pauvre ; le bandit de Corse que vous trouvez dans les rochers inaccessibles ou sur une plage que son il peut surveiller, vous offre de tuer votre ennemi pour une livre de tabac. Les hommes dune immense portée avouent que les cigares les consolent des plus grandes adversités. Entre une femme adorée et le cigare, un dandy nhésiterait pas plus à la quitter que le forçat à rester au bagne sil devait y avoir du tabac à discrétion ! Quel pouvoir a donc ce plaisir que le roi des rois aurait payé de la moitié de son empire, et qui surtout est le plaisir des malheureux ? Ce plaisir, je le niais, et lon me devait cet axiome :
VI
Fumer un cigare, cest fumer du feu.
Je dois à George Sand la clef de ce trésor ; mais je nadmets que le houka de lInde ou le narguilé de la Perse. En fait de jouissances matérielles, les Orientaux nous sont décidément supérieurs.
Le houka, comme le narguilé, est un appareil très élégant ; il offre aux yeux des formes inquiétantes et bizarres qui donnent une sorte de supériorité aristocratique à celui qui sen sert aux yeux dun bourgeois étonné. Cest un réservoir, ventru comme un pot du Japon, lequel supporte une espèce de godet en terre cuite où se brûlent le tabac, le patchouli, les substances dont vous aspirez la fumée, car on peut fumer plusieurs produits botaniques, tous plus divertissants les uns que les autres. La fumée passe par de longs tuyaux en cuir de plusieurs aunes, garnis de soie, de fil dargent, et dont le bec plonge dans le vase au-dessus de leau parfumée quil contient, et dans laquelle trempe le tuyau qui descend de la cheminée supérieure. Votre aspiration tire la fumée, contrainte à traverser leau pour venir à vous par lhorreur que le vide cause à la nature. En passant par cette eau, la fumée sy dépouille de son empyreume, elle sy rafraîchit, sy parfume sans perdre les qualités essentielles que produit la carbonisation de la plante, elle se subtilise dans les spirales du cuir, et vous arrive au palais, pure et parfumée. Elle sétale sur vos papilles, elle les sature, et monte au cerveau, comme des prières mélodieuses et embaumées vers la Divinité. Vous êtes couché sur un divan, vous êtes occupé sans rien faire, vous pensez sans fatigue, vous vous grisez sans boire, sans dégoût, sans les retours sirupeux du vin de Champagne, sans les fatigues nerveuses du café. Votre cerveau acquiert des facultés nouvelles, vous ne sentez plus la calotte osseuse et pesante de votre crâne, vous volez à pleines ailes dans le monde de la fantaisie, vous attrapez vos papillonants délires, comme un enfant dune gaze qui courrait dans une prairie divine après des libellules, et vous les voyez sous leur forme idéale, ce qui vous dispose à la réalisation. Les plus belles espérances passent et repassent, non plus en illusions, elles ont pris un corps, et bondissent comme autant de Taglioni, avec quelle grâce ! vous le savez, fumeurs ! Ce spectacle embellit la nature, toutes les difficultés de la vie disparaissent, la vie est légère, lintelligence est claire, la grise atmosphère de la pensée devient bleue ; mais, effet bizarre, la toile de cet opéra tombe quand séteint le houka, le cigare ou la pipe. Cette excessive jouissance, à quel prix lavez-vous conquise ? Examinons. Cet examen sapplique également aux effets passagers produits par leau-de-vie et le café.
Le fumeur a supprimé la salivation. Sil ne la pas supprimée, il en a changé les conditions, en la convertissant en une sorte dexcrétion plus épaisse. Enfin, sil nopère aucune espèce de sputation, il a engorgé les vaisseaux, il en a bouché ou anéanti les suçoirs, les déversoirs, papilles ingénieuses dont ladmirable mécanisme est dans le domaine du microscope de Raspail, et desquels jattends la description, qui me semble dune urgente utilité. Demeurons sur ce terrain.
Le mouvement des différentes mucosités, merveilleuse pulpe placée entre le sang et les nerfs, est lune des circulations humaines les plus habilement composées. Ces mucosités sont si essentielles à lharmonie intérieure de notre machine, que, dans les violentes émotions, il sen fait en nous un rappel violent pour soutenir leur choc à quelque centre inconnu. Enfin, la vie en a tellement soif, que tous ceux qui se sont mis dans de grandes colères peuvent se souvenir du dessèchement soudain de leur gosier, de lépaississement de leur salive et de la lenteur avec laquelle elle revint à son état normal. Ce fait mavait si violemment frappé, que jai voulu le vérifier dans la sphère des plus horribles émotions. Jai négocié longtemps à lavance la faveur de dîner avec des personnes que des raisons publiques éloignent de la société : le chef de la police de sûreté et lexécuteur des hautes uvres de la cour royale de Paris, tous deux dailleurs citoyens, électeurs, et pouvant jouir des droits civiques comme tous les autres Français. Le célèbre chef de la police de sûreté me donna pour un fait sans exception que tous les criminels quil avait arrêtés sont demeurés entre une et quatre semaines avant davoir recouvré la faculté de saliver. Les assassins étaient ceux qui la recouvraient le plus tard. Lexécuteur des hautes uvres navait jamais vu dhomme cracher en allant au supplice, ni depuis le moment où il lui faisait la toilette.
Quil nous soit permis de rapporter un fait que nous tenons du commandant même sur le vaisseau de qui lexpérience a eu lieu, et qui corrobore notre argumentation.
Sur une frégate du roi, avant la Révolution, en pleine mer, il y eut un vol commis. Le coupable était nécessairement à bord. Malgré les plus sévères perquisitions, malgré lhabitude dobserver les moindres détails de la vie en commun qui se mène sur un vaisseau, ni les officiers, ni les matelots ne purent découvrir lauteur du vol. Ce fait devint loccupation de tout léquipage. Quand le capitaine et son état-major eurent désespéré de faire justice, le contremaître dit au commandant :
« Demain matin, je trouverai le voleur. »
Grand étonnement.
Le lendemain, le contremaître fait ranger léquipage sur le gaillard en annonçant quil va rechercher le coupable. Il ordonne à chaque homme de tendre la main, et lui distribue une petite quantité de farine. Il passe la revue en commandant à chaque homme de faire une boulette avec la farine en y mêlant de la salive. Il y eut un homme qui ne put faire sa boulette, faute de salive.
« Voilà le coupable », dit-il au capitaine.
Le contremaître ne sétait pas trompé.
Ces observations et ces faits indiquent le prix quattache la nature à la mucosité prise dans son ensemble, laquelle déverse son trop-plein par les organes du goût, et qui constitue essentiellement les sucs gastriques, ces habiles chimistes, le désespoir de nos laboratoires. La médecine vous dira que les maladies les plus graves, les plus longues, les plus brutales à leur début, sont celles que produisent les inflammations des membranes muqueuses. Enfin le coryza, vulgairement nommé rhume de cerveau, ôte pendant quelques jours les facultés les plus précieuses, et nest cependant quune légère irritation des muqueuses nasales et cérébrales.
De toute manière, le fumeur gène cette circulation, en supprimant son déversoir, en éteignant laction des papilles, ou leur faisant absorber des sucs obturateurs. Aussi, pendant tout le temps que dure son travail, le fumeur est-il presque hébété. Les peuples fumeurs, comme les Hollandais, qui ont fumé les premiers en Europe, sont essentiellement apathiques et mous ; la Hollande na aucun excédent de population. La nourriture ichthyophagique à laquelle elle est vouée, lusage des salaisons, et un certain vin de Touraine fortement alcoolisé, le vin de Vouvray, combattent un peu les influences du tabac ; mais la Hollande appartiendra toujours à qui voudra la prendre : elle nexiste que par la jalousie des autres cabinets qui ne la laisseraient pas devenir française. Enfin, le tabac, fumé ou chiqué, a des effets locaux dignes de remarques. Lémail des dents se corrode, les gencives se tuméfient et secrètent un pus qui se mêle aux éléments et altère la salive.
Les Turcs, qui font un usage immodéré du tabac, tout en laffaiblissant par des lessivages, sont épuisés de bonne heure. Comme il est peu de Turcs assez riches pour posséder ces fameux sérails où ils pourraient abuser de leur jeunesse, on doit admettre que le tabac, lopium et le café, trois agents dexcitation semblables, sont les causes capitales de la cessation des facultés génératives chez eux, où un homme de trente ans équivaut à un Européen de cinquante ans. La question du climat est peu de chose : les latitudes comparées donnent une trop faible différence. Or, la faculté de générer est le criterium de la vitalité, et cette faculté est intimement liée à létat de la mucosité.
Sous ce rapport, je sais le secret dune expérience, que je publie dans lintérêt de la science et du pays. Une très aimable femme, qui naimait son mari que loin delle, cas excessivement rare et nécessairement remarqué, ne savait comment léloigner sous lempire du code. Ce mari était un ancien marin qui fumait comme un pyroscaphe. Elle observa les mouvements de lamour, et acquit la preuve quaux jours où, par des circonstances quelconques, son mari consommait moins de cigares, il était, comme disent les prudes, plus empressé. Elle continua ses observations, et trouva une corrélation positive entre les silences de lamour et la consommation du tabac. Cinquante cigares ou cigarettes (il allait jusque-là) fumés, lui valaient une tranquillité dautant plus recherchée que le marin appartenait à la race perdue des chevaliers de lAncien Régime. Enchantée de sa découverte, elle lui permit de chiquer, habitude dont il lui avait fait le sacrifice. Au bout de trois ans de chique, de pipes, de cigares et de cigarettes combinés, elle devint une des femmes les plus heureuses du royaume. Elle avait le mari sans le mariage. La chique nous donne raison de nos hommes, me disait un capitaine de vaisseau très remarquable par son génie dobservation.
V
Conclusion
La régie fera sans doute contredire ces observations sur les excitants quelle a imposés ; mais elles sont fondées, et jose avancer que la pipe entre beaucoup dans la tranquillité de lAllemagne ; elle dépouille lhomme dune certaine portion de son énergie. Le fisc est de sa nature stupide et antisocial ; il précipiterait une nation dans les abîmes du crétinisme, pour se donner le plaisir de faire passer des écus dune main dans une autre, comme font les jongleurs indiens.
De nos jours, il y a dans toutes les classes une pente vers livresse que les moralistes et les hommes dÉtat doivent combattre ; car livresse, sous quelque forme quelle se manifeste, est la négation du mouvement social. Leau-de-vie et le tabac menacent la société moderne. Quand on a vu à Londres les palais du gin, on conçoit les sociétés de tempérance.
Brillat-Savarin, qui, lun des premiers, a remarqué linfluence de ce qui entre dans la bouche sur les destinées humaines, aurait pu insister sur lutilité délever sa statistique au rang qui lui est dû, en faisant la base sur laquelle opéreraient de grands esprits. La statistique doit être le budget des choses ; elle éclairerait les graves questions que soulèvent les excès modernes relativement à lavenir des nations.
Le vin, cet excitant des classes inférieures, a, dans son alcool, un principe nuisible ; mais au moins veut-il un temps indéfinissable, en rapport avec les constitutions, pour faire arriver lhomme à ces combustions instantanées, phénomènes extrêmement rares.
Quant au sucre, la France en a été longtemps privée, et je sais que les maladies de poitrine, qui, par leur fréquence dans la partie de la génération née de 1800 à 1815, ont étonné les statisticiens de la médecine, peuvent être attribuées à cette privation ; comme aussi le trop grand usage doit amener des maladies cutanées.
Certes, lalcool qui entre comme base dans le vin et dans les liqueurs dont limmense majorité des Français abusent, le café, le sucre, qui contient des substances phosphorescentes et phlogistiques et qui devient dun usage immodéré, doivent changer les conditions génératives, quand il est maintenant acquis à la science que la diète ichtyophagique influe sur les produits de la génération.
La régie est peut-être plus immorale que ne létait le jeu, plus dépravante, plus antisociale que la roulette. Leau-de-vie est peut-être une fabrication funeste dont les débits devraient être surveillés. Les peuples sont de grands enfants, et la politique devrait être leur mère. Lalimentation publique, prise dans son ensemble, est une partie immense de la politique et la plus négligée ; jose même dire quelle est dans lenfance.
Ces cinq natures dexcès offrent toutes une similitude dans le résultat : la soif, la sueur, la déperdition de la mucosité, la perte des facultés génératives, qui en est la suite. Que cet axiome soit donc acquis à la science de lhomme :
VII
Tout excès qui atteint les muqueuses abrège la vie.
Lhomme na quune somme de force vitale ; elle est répartie également entre la circulation sanguine, muqueuse et nerveuse ; absorber lune au profit des autres, cest causer un tiers de mort. Enfin, pour nous résumer par une image axiomatique :
VIII
Quand la France envoie ses cinq cent mille hommes aux Pyrénées, elle ne les a pas sur le Rhin. Ainsi de lhomme.
Cet ouvrage est le 1115e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
Je dois beaucoup à la grande obligeance de M. Marcel Bouteron, bibliothécaire à lInstitut de France, qui, par son édition de Balzac, fait uvre dérudit et dhistorien.
Traité de la Vie élégante, publié par « La Mode » doctobre et de novembre 1833.
Quant à la Théorie de la Démarche, elle parut dans l« Europe Littéraire » daoût et de septembre 1833.
Ces deux uvres ne furent éditées quaprès la mort de Balzac : le Traité de la Vie élégante en 1854 et la Théorie de la Démarche en 1855.
Cette canne, devenue légendaire, fournit à Mme de Girardin le titre dun de ses livres : « La Canne de M. de Balzac ».
Le valet de Balzac.
Van Engelgom, Lettres sur Paris.
Gavarni.
Il existe même de lui une caricature de bronze quon peut voir au Musée Carnavalet.
Eugénie Grandet.
Le père Goriot.
Les Employés.
Les Comédiens sans le savoir.
Balzac a écrit bien dautres de ces appendices : létude des murs par le gant ; nouvelle théorie du déjeuner ; physiologie de la toilette ; physiologie du cigare, etc., etc.
Rappelons dailleurs, à la décharge de Balzac, quen 1830, les jupes ne dépassaient pas la cheville.
Georges Brummel, oisif, dit Jacques Boulenger, qui devint célèbre tant il shabilla bien et sut se montrer insolent. Il avait seize ans et il était encore à Eton (en 1794) quand il fut remarqué par le Prince de Galles, le futur George IV, dont il devint bientôt le favori. Ses insolences, son affectation, son art de la toilette en firent le roi de la Mode. À force de grossièreté, il finit par se brouiller avec son royal ami. Sa situation mondaine nen fut dailleurs pas entamée. Obligé de fuir lAngleterre et ses créanciers et de se réfugier à Calais, il y vécut des subsides de ses amis, gardant pour lui seul sa tenue de dandy et son impeccable train de maison. Il fut plus tard nommé consul dAngleterre à Caen, où la société lui fit grand accueil. Mais un jour, le consulat fut supprimé ; et dès lors les ventes quon fit des meubles et de ses bibelots, les générosités de ses derniers amis nempêchèrent pas sa déchéance. Il connut la prison pour dettes. Une souscription len fit sortir. Après quelques années encore de misère et de dégradation il mourut dans un asile en 1840.
Le valet est une espèce de bagage essentiel à la vie élégante. (Note de lAuteur.)
Gentilhomme voulait dire homme de la nation ; gentis homo. (Note de lAuteur.)
Cette expression métaphysique du dernier progrès fait par lhomme peut servir à expliquer la structure de la société, et à trouver les raisons des phénomènes offerts par les existences individuelles. Ainsi, la vie occupée nétant jamais quune exploitation de la matière par lhomme ou une exploitation de lhomme par lhomme, tandis que la vie dartiste et la vie élégante supposent toujours une exploitation de lhomme par la pensée, il est facile, en appliquant ces formules au plus ou moins dintelligence développé dans les travaux humains, de sexpliquer la différence des fortunes. En effet, en politique, en finances comme en mécanique, le résultat est toujours en raison de la puissance des moyens, C. Q. E. A. D. (Voyez page 45). Ce système doit-il nous rendre un jour tous millionnaires ?... Nous ne le pensons pas. Malgré, le succès de M. Jacotot, cest une erreur de croire les intelligences égales : elles ne peuvent lêtre que par une similitude de force, dexercice ou de perfection impossible à rencontrer dans les organes : car, chez les hommes civilisés surtout, il serait difficile de rassembler deux organisations homogènes. Ce fait immense prouve que Sterne avait peut-être raison de mettre lart daccoucher en avant de toutes les sciences et des philosophies. Alors, les hommes resteront donc toujours les uns pauvres, les autres riches ; seulement, les intelligences supérieures étant dans une voie de progrès, le bien-être de la masse augmentera, comme le démontre lhistoire de la civilisation depuis le XVIe siècle, moment où la pensée a triomphé, en Europe, par linfluence de Bacon, de Descartes et de Bayle. (Note de lAuteur.)
Ici, lélégance sapplique au costume. (Note de lAuteur.)
Quand George IV voyait un militaire mis avec soin, il manquait rarement de le distinguer et de lavancer. Aussi recevait-il fort mal les gens sans élégance. (Note de lAuteur.)
La connaissance des lois les plus vulgaires de la politesse étant un des éléments de notre science, nous saisissons cette occasion de rendre un hommage public à M. labbé Gaultier, dont louvrage sur la politesse doit être considéré comme luvre la plus complète en cette matière et comme un admirable traité de morale. (Note de lAuteur.)
Ces mots bien représenter, la représentation, nont pas dautre origine. (Note de lAuteur.)
Lhabit de Bassompierre, que nous citons à cause de la vulgarité du fait, coûtait cent mille écus de notre monnaie actuelle. Aujourdhui, lhomme le plus élégant ne dépense pas quinze mille francs pour sa toilette, et renouvelle ses habits à chaque saison. La différence du capital employé constitue les différences de luxe qui ne détruisent pas cette observation : elle sapplique à la toilette des femmes et à toutes les parties de notre science. (Note de lAuteur.)
PAGE 1
PAGE 5