A partir de Michel Foucault (1926-1984) - TEL (thèses
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ur de thèse : M. Yvon PESQUEUX, Professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers
Rapporteurs : M. Michel BERRY, Directeur de lEcole de Paris du management
M. Alain-Charles MARTINET, Professeur à lUniversité Jean-Moulin Lyon 3
Suffragant: M. Bernard COLASSE, Professeur à lUniversité Paris IX Dauphine
AVERTISSEMENT
Le C.N.A.M. nentend donner aucune approbation ou improbation aux opinions émises dans les thèses : ces opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur.
Remerciements
Il est difficile dexprimer ici toute la gratitude que jéprouve envers Yvon PESQUEUX, qui ma efficacement et chaleureusement dirigé tout au long des travaux ayant conduit à cette thèse. Sans lexceptionnelle conjonction de disponibilité, de sens du réel et de rigueur conceptuelle dont jai pu bénéficier à ses côtés, mes recherches nauraient pas pu être menées à bien.
Je remercie Messieurs les professeurs Michel BERRY et Alain-Charles MARTINET davoir accepté la tâche ingrate de rapporteurs de ce travail. Mes remerciements vont de même à Monsieur le professeur Bernard COLASSE pour mavoir fait lhonneur dêtre suffragant de ce jury.
Je remercie les professeurs de lécole doctorale du L.I.P.S.O.R. du Conservatoire Nationale des Arts et métiers pour leur collaboration à ce travail, et notamment les professeurs Michel GODET et Jacques LESOURNE, dont les discussions enrichissantes mont permis de mieux ajuster le positionnement de ces recherches.
Je remercie lensemble des étudiants de cette même école doctorale pour leurs échanges sincères et leur fraternelle camaraderie.
Je remercie Jean-Luc MORICEAU pour ses interprétations éclairantes des concepts de Michel Foucault et Gilles Deleuze.
Je remercie Eléonore MOUNOUD pour mavoir offert loccasion de confronter lavancement de mes travaux à la réaction des collègues chercheurs de son laboratoire à lEcole Centrale Paris.
Je remercie les chercheurs Olivier SAULPIC et Eve CHIAPELLO de mavoir aiguillé vers la direction de recherche dYvon PESQUEUX, choix dont je nai eu quà me réjouir depuis bientôt trois ans.
Je remercie tout particulièrement le consultant en stratégie Philippe DRENO. Sa puissance conceptuelle, son inventivité comme son exigence de rigueur ont fait toute la richesse des années que jai consacrées à la pratique du management stratégique, et ont nourri lidée de cette thèse.
Je remercie Pierre de BOISANGER, co-fondateur du cabinet Euréquip, Armand BRAUN président de la Société Internationale des Conseillers de Synthèse, ainsi que Christian VULLIEZ, Directeur Général Adjoint de la Chambre de Commerce et dIndustrie de Paris. Tous trois ont accepté, par leurs témoignages et leur conseils, de maider à orienter mes recherches à leurs débuts.
Je suis heureux davoir pu compter sur Christelle REGGIANI, spécialiste de rhétorique et poétique et surtout amie de toujours, dans les moments où un regard lucide, pointu mais néanmoins volontaire simposait pour lancer puis achever cette thèse.
Jéprouve une reconnaissance particulière pour Thérèse SEPULCHRE, philosophe et consultante, qui a pu bénéficier directement des cours de Michel Foucault à lUniversité de Louvain-la-Neuve. Ses remarques fines et pénétrantes sur le contenu et larchitecture de cette thèse ont constitué un élément fort dune collaboration entamée depuis plusieurs années sur des sujets très divers, et qui est amenée, je lespère, à se poursuivre avec autant de productivité.
Enfin, ces remerciements ne sauraient se conclure que par un million de « merci » aux proches qui mont apporté depuis le commencement un soutien sans faille : à François JARDAT qui sest attelé avec volontarisme à la relecture des manuscrits, à Marie et Marianne JARDAT qui ont joué un rôle-clé dans la logistique finale de ces travaux, ainsi quà Ulysse et Plotine JARDAT pour leur respectueuse patience face au temps consacré à ces recherches.
Résumé
Les présents travaux se veulent une contribution pour comprendre et dénouer la crise actuelle que traverse le management stratégique et dont témoignent, notamment, les reproches de stérilité ou dimposture que sadressent réciproquement consultants, chercheurs et dirigeants.
Notre investigation a porté sur les conditions de construction du management stratégique en tant que discours, au cours des années 1955-1975, à laide de la méthode archéologique de Michel Foucault. Cette méthode conduit à dégager un certain nombre dinvariants, à la fois sources de la fécondité initiale du management stratégique, mais aujourdhui freins à ses possibilités de renouvellement.
Lexamen minutieux des productions écrites de tous ceux qui, en France, visent à décrire, théoriser ou régler le management stratégique acteurs ici nommés stratégistes - révèle un corps de règles de formation, dont les principales sont les suivantes :
Des contraintes de formation des objets, dont notamment la disjonction indépassable - mais jamais fondée ni même réfléchie - entre un domaine dobjets du choix stratégique ou stratégie-type et un domaine dobjets du processus stratégique ou processus-type. Ce constat explique et renforce lobservation analogue faite par DERY quant à un échantillon de productions américaines des années 1980-1990.
Des contraintes de formation des modalités dénonciation, dont notamment une spécificité française, par laquelle un emplacement institutionnel académique interdit toute prise de position normative substantielle sur le management stratégique de lentreprise.
Des contraintes de formation des concepts, dont notamment le recours obligatoire à une façon de sexprimer que nous avons nommée texture de stratification. Cette texture de stratification savère indispensable pour permettre au dirigeant de prétendre embrasser une totalité de facteurs de profit/croissance de lentreprise, à partir dun nombre extrêmement réduit de paramètres de décision.
Des contraintes de formation des théories enfin, qui se traduisent notamment par un rendez-vous manqué entre le management stratégique dun côté et une démarche intitulée praxéologie de lautre.
En conclusion finale, il est proposé une exploitation de cette grammaire génératrice du management stratégique sous la forme dun éventail de transgressions des règles. On précise et concrétise de la sorte un projet de MARTINET sous la forme de directives din-discipline visant à renouveler les conditions de production du discours stratégiste et ainsi à dénouer la crise initialement constatée.
Mots-clés
Management stratégique, Michel Foucault, archéologie, discours, structure, texture, stratification, économie industrielle, France, stratégie-type, processus, praxéologie, concepts, épistémologie, crise.
Abstract
This work aims at understanding and solving the current crisis of strategic management, showed in the blames exchanged between consultants, professors and managing directors, for imposture or futileness.
We have conducted an investigation about the initial construction of the strategic management as a discourse, investigation which was focused on the 1955-1975 years, and which used the archaeology of Michel Foucault. This method led us to reveal a certain set of permanent features, which seem to have initially favored the development of strategic management and to hinder nowadays its renovation.
An accurate study of documents produced by strategists namely people aiming at describing, theorizing and regulating strategic management reveals a set of so called forming rules, whose most important are the following:
Forming rules of objects, among which we emphasize the disjunction between strategic choice and strategic process. This fact confirms close observations made by Déry on US documents from the 1980ies-1990ies.
Forming rules of modalities, among which we emphasize a specifically French rule consisting of forbidding any normative recommendation from an academic place.
Forming rules of concepts, among which we emphasize a compulsory way of making sense that we named stratifying texture. This stratifying texture appears as mandatory if one wants to allow the managing director to both (i) pretend to have an impact on the whole sets of growth and profitability of the firm and (ii) command a limited number of decision parameters.
Forming rules of theories, whose main consequence is the fact that there exists no convergence at this time between strategic management on one side and a method named praxaeology on another side.
As a final conclusion, we propose to unsettle this generative grammar of strategic management with a set of transgressions of the discursive rules, aiming at renovating the conditions of forming the strategic sense, thus solving the crisis we initially reported.
Key words
Strategic management, Michel Foucault, archaeology, discourse, structure, texture, stratifying, industrial economy, France, strategic choice, process, praxaeology, concepts, epistemology, crisis.
Section 1Introduction générale
Après avoir brièvement en (I) présenté larchitecture générale de la thèse, nous entreprenons ici dexposer les raisons qui ont poussé à conduire ces travaux (II Pourquoi une telle recherche ?), ainsi que den délimiter méthodologiquement les contours vis-à-vis dautres recherches (III délimitation méthodologique : ce que cette approche nest pas).
I Architecture générale de la thèse
La présente thèse est découpée en six sections (cf synoptique ci-dessous).
Figure SEQ Figure \* ARABIC 1 : architecture générale de la thèse
Les cinq premières sections constituent le corps principal de la thèse et sont regroupées au sein du présent Volume 1. Une table des matières est placée en toute fin du volume 1.
La sixième et dernière section présente, en annexe, une description brute du matériau détude de la thèse, au sein du Volume 2.
Le corps principal de la thèse (Volume 1), se veut un ensemble auto-suffisant. Toutefois, le lecteur soucieux de vérifications ou de niveaux de détails supplémentaires pourra se reporter aux données rassemblées au sein de lannexe (Volume 2), par le biais des références qui parsèment le volume 1 et notamment la section 3 contenant lessentiel de lapport de la thèse.
II Pourquoi une telle recherche ?
1 - Un champ disciplinaire en crise
« Lhistoire de la stratégie et la structuration en corpus illustrent bien les deux écueils que la connaissance en gestion doit sefforcer déviter : dun côté, des « techniques » excessivement simples et frustes, inaptes à éclairer la complexité croissante des situations de gestion ; de lautre, la profusion incontrôlée de micro-explications, le recours non hiérarchisé à de multiples emprunts disciplinaires qui saturent et compliquent les schémas mentaux des praticiens et les représentations et deviennent autant darbres, voire de feuilles qui cachent la forêt ». Alain Charles Martinet in [232].
Cette citation illustre à quel point cest bien dans le cadre dun corps de disciplines en crises que sinscrivent les travaux ici présentés. En effet, et A-C Martinet nest pas le seul à en faire lobservation, le management stratégique semble le domaine où les difficultés de lensemble des sciences de gestion sont comme exacerbées. Jean-Pierre Bréchet et Alain Desreumaux font un constat analogue de distanciation discipline-terrain préjudiciable à la crédibilité même de ce champ de savoir, et admettent que son positionnement disciplinaire nest aujourdhui pas fondé de manière assez solide. Argyris et Schön ne disent pas autre chose au sein de louvrage récemment traduit : Apprentissage organisationnel [230], décrivant notamment la difficulté pour les organisations à assimiler les savoirs dégagés par les « chercheurs théoriciens ». Enfin, Hervé Laroche et Jean-Pierre Nioche estiment de même, dans leur chapitre introductif du recueil Repenser la stratégie [228] : « Le désordre qui règne dans la communauté académique, où saffrontent les différentes écoles, reste peu apparent. Il est camouflé, comme toujours, par le fait que les tenants de lancien paradigme continuent de produire dans son cadre et publient abondamment puisquils contrôlent les principales revues. Mais ceci nest rien à côté de lanomie qui règne dans les entreprises et surtout dans les cabinets de conseil en stratégie. Ceux-ci, qui jusquen 1990 sétaient chacun construit une offre dans la logique de lécole du positionnement [Porter] se sont tous, avec la crise, jetés à corps perdu dans le reengineering. » (p. 12)
Un point commun à lensemble de ces auteurs est toutefois le crédit de confiance accordé par chacun à une démarche devant garantir lembrayage entre savoir produit par les sciences de gestion et action productive menée par les praticiens : le couplage entre recherche et action de terrain. Crédit minimal dans le cas de Brechet & Desreumaux, qui admettent que la production dune « recherche utile actionnable », peut devenir possible grâce à la compréhension mutuelle chercheur-praticien offerte par la « recherche-action ou [la] recherche-intervention », tout en signalant que « ce nest pas la seule voie ». Crédit beaucoup plus large accordé par Argyris & Schön, qui préconisent de « renverser la relation chercheur-praticien » et préconisent la recherche-action comme seul moyen de garantir lémergence dun apprentissage organisationnel productif en entreprise, et par là même de mettre fin aux cycles de vie trop courts et vains des modes managériales. Crédit peut-être plus radical encore affiché par Martinet, qui prône une démarche d « in-discipline », contrôlée à la fois par un « retour et recours au terrain » dun côté et par travail épistémique de « systémier » dautre part.
Tout le danger, mais aussi peut-être toute la pertinence du projet ici présent trouvent leur ampleur dans ce mal-être épistémologique du management stratégique. En, effet, les intuitions qui en formèrent initialement le projet, sont issues de plusieurs années de pratique au service des entreprise. Au premier degré, cela signifie que les construction que nous aurons ici élaborées sont le fruit dune préoccupation qui se devait dêtre, par la nature même de lactivité qui les a vues naître, opératoires et critiques.
Opératoires au sens où la structure même du métier de conseil (rémunération dun service en contrepartie de prestations produisant des résultats damélioration, dans le cadre dobjectifs explicitement formulés) fait de lopérationnalité des théories managériales une préoccupation permanente.
Critiques au sens où cette préoccupation, qui ne soublie pas sans efforts délibérés, induit toujours un souci pour le consultant dévaluer la pérennité des résultats obtenus, la valeur de linvestissement représenté par son intervention pour lorganisation-cliente, et donc des constats répétés déchecs partiels des démarches engagées. Souci qui ne sarrête bien souvent pas à léchelle de lorganisation cliente rencontrée, mais également à des niveaux dagrégation plus larges : communauté industrielle, système économique (capitalisme), etc. Ainsi, plus quune recherche-action telle que la préconisent les auteurs cités, la démarche proposée se présentera plutôt comme une action-recherche, tentative de formuler et consolider épistémologiquement un certain nombre de constats et dinférences intuitivement (implicitement) accumulés au cours de plusieurs années de pratique. Nous reviendrons plus loin sur le statut épistémologique des travaux projetés.
2 - Un champ de luttes culturelles
Martinet signale lexistence dun « pôle noo-logique / idéo-logique » « autour duquel se développent une bonne partie des travaux récents en management stratégique ». Parmi ceux-ci, létude du Québécois Déry, mettant en avant des effets de domination culturelle à travers les réseaux de références repérables au sein du Strategic Management Journal a fait grand bruit dans le champ du management francophone.
Déry estime notamment, dans un article de synthèse publié sous la direction de Martinet :
« Que limaginaire théorique du champ de la stratégie soit ainsi très largement dominé par la pensée américaine, notamment celle qui prend corps à la seule université de Harvard, a de quoi inquiéter. En effet, un tel cloisonnement signifie quune seule formation nationale impose son agenda cognitif [
] A moins dadmettre que les problèmes stratégiques de la société américaine sont représentatifs de lensemble des problèmes de cet ordre autour de la planète, un tel cloisonnement fait problème».
Cette préoccupation ne relève ainsi pas du seul « chauvinisme » culturel, mais des conséquences tout à fait concrètes que peut avoir, pour des entreprises européennes, lapplication insuffisamment distanciée de concepts et modes de décisions inadaptés à atouts et faiblesses qui leur sont propres.
3 Lire le management stratégique comme un discours pour contribuer à élucider la crise
Du côté des sciences de gestions procès dinsuffisance épistémologique à lencontre des praticiens, et notamment des consultants. Du côté des praticiens, superbe ignorance de ces débats et poursuite de processus stratégiques qui nen font pas moins preuve de crédibilité puisquils sont utilisés avec satisfaction minimale par les décideurs, et en tout cas repris sans cesse dans le cadre de communications financières. Le divorce a de quoi durer encore longtemps.
Peut-être une réconciliation des points de vue qui sont surtout des points dapplication, dutilisation se trouvera-t-elle dans létude de larticulation entre théorie et pratique. Cest pourquoi nous avons choisi une façon daborder le management stratégique non comme une pure science gestion, ni comme un pur phénomène pratique, mais comme quelque chose qui relève un peu des deux à la fois : le discours.
Du point de vue dune théorie du discours, les deux approches antagonistes du management stratégiques pourront être considérées comme les modalités distinctes, mais solidaires, dun même corps dénoncés sur la stratégie de lentreprise.
Un outil intellectuel qui a magistralement fait ses preuves en dautres domaines, mais jamais, à ma connaissance, dans celui du management stratégique est disponible depuis plus de 30 ans : l archéologie de Michel Foucault. Cette archéologie vise à décrire les règles de formations de tout champ de discours : ses objets, ses modalités dénonciations, ses concepts et ses théories, que Foucault appelle fréquemment stratégies . Ce champ de discours est constitué par lensemble des performances langagières (à support verbal, mais pas seulement) qui mettent en jeu un champ de connaissance donné. Les règles de formation se mesurent en effectuant des constat de dispersions et de corrélation des éléments signifiants et contextuels, de manière analogue aux philologues qui reconstituent la grammaire dune langue disparue à partir dun corpus limité de documents.
A laide de cette démarche archéologique, Foucault a pu démontrer de façon convaincante comment des champs situés à cheval entre la théorie et la pratique, comme la médecine clinique, la psychiatrie ou encore la criminologie étaient régis par des règles de production et de renouvellement qui étaient jusqualors passés inaperçues des spécialistes de chaque discipline comme de leurs historiens. Il a en outre contribué, malgré le rejet dune partie de ses thèses par les professions étudiées, à un fort renouvellement de celles-ci, en mettant à jour des contraintes de discours qui généraient au sein de ces disciplines des zones aveugles, des impensés.
Le pari des travaux ici présentés consiste à aborder le management stratégique par la Méthode de Foucault, afin de rendre intelligible sa « crise » actuelle. En résumé, il sagit de dégager les impensés que génère ce management stratégique en tant quil est un discours.
III - Délimitation méthodologique : ce que cette approche nest pas
Nous décrirons plus avant (section 2) notre méthode. Nous nous attacherons ici à dire ce quelle nest pas, répondant à un souci élémentaire de délimitation.
1 Une histoire classique du management stratégique
Une histoire classique du management stratégique consiste à décrire son avènement comme limportation en France de cette théorie à la charnière des années 1970-1980, sachant que lon parlera tout dabord de « gestion stratégique » à la veille du choc pétrolier (1973), puis peu après de « management stratégique » (1975).
On expliquera, de même, quil a fallu en France créer tout un champ de disciplines à partir de presque rien (Création de la FNEGE en 1968, de la Revue Française de Gestion en 1975), eu égard à la césure entre lUniversité et les entreprises, pour des raisons de polarisation politique, mais aussi dutilité, la France étatisée des années 1960 étant insuffisamment dotée en entreprises privées susceptibles de sintéresser à la stratégie.
Enfin, la plupart des auteurs qui sattachent à retracer lhistoire de la stratégie, même dans le champ francophone, ne portent pas le regard sur les périodes antérieures aux années 1980.
Notre approche diffère de cette histoire classique sur deux plans :
1°) Sur le plan de la focalisation tout dabord, puisquil a été possible de recueillir un matériau tangible à partir de la fin des années 1950. Les dates de rupture quil permet de déceler sont donc bien antérieures à lhistoire classiques, et portent sur des plans différents
2°) Sur le plan méthodologique ensuite, dans la mesure où faire de larchéologie, ce nest pas faire de lhistoire mais quelque chose de complémentaire à celle-ci. Foucault sest longuement attaché à établir cette distinction dans lArchéologie du savoir. Pour lessentiel on peut dire que lhistoire des idées sattache à établir des filiations entre courants de pensée successifs montrant à la fois que les courants du passés sont différents par certains aspects mais identiques pour dautres aux courants de pensée actuels, du point de vue de leur contenu. Lapproche archéologique, quant à elle, vise à mettre à jour, plus que les raisons qui ont amené à penser selon certains modes, les structures invariantes dun discours, indépendamment des intentions, de la vie, de luvre de leur auteur.
2 Létude des réseaux de références entre auteurs
Lapproche scientométrique de Déry, à laquelle nous avons précédemment fait allusion, est structurale en ce sens quelle met en avant, par des jeux de connexité, des réseaux et sous-réseaux dinfluence entre auteurs de publications stratégiques universitaires. Mais son objet principal reste lacteur individuel qui a produit la publication et non la structure du savoir quelle met en jeu. En outre, sa focalisation historique est plus récente.
3 Les déconstructions britanniques du management à laide des théories de Michel Foucault
Autour de la revue, Accounting, Organizations and Society, tout un corps de publications britannique sest édifié pour passer les pratiques managériales au crible de la « théorie de Foucault ». Toutefois deux distinctions sont à signaler par rapport à mes travaux.
Une distinction mineure : lobjet détude des Britanniques est essentiellement comptable et focalisé sur la préhistoire du management (XIX°siècle)
Une distinction majeure : ce nest pas tout à fait le même Foucault qui est ici exploité. En effet, la grille de lecture des Britanniques est la théorie des « dispositifs de savoir-pouvoir » développés par Foucault à partir de son ouvrage Surveiller et Punir de 1975. Il sagit par cette grille de lire les systèmes comptables comme un outil disciplinaire (au sens quasi-carcéral du terme) de maîtrise des réalités de lentreprise, que loutil comptable est justement là pour créer, par la magie de ses chiffres.
Larchéologie de Foucault, elle, est une théorie plus ancienne que Foucault a utilisée au cours des années 1950 à 1960, puis formalisée dans LArchéologie du savoir (1969) et vulgarisée dans sa leçon inaugurale au Collège de France (Lordre du discours, 1970). La théorie du savoir-pouvoir, si elle puise dans des champs dobservation voisins, est une élaboration différente, qui a été déclenchée dans lesprit de Foucault par son incapacité à comprendre les événements de mai 1968.
4 - Létude des évolutions lexicales du management
Dans Le nouvel esprit du capitalisme [251], Boltanski et Chiapello effectuent une étude quantitative comparée des vocabulaires utilisés en matière de management, sur la base de textes parus dans les années 1960 puis 1990. Même si lobjet détude affiché est « le discours du management », la méthode utilisée est autre, puisquelle relève avant tout du vocabulaire comparé, sur la base de sondages limités (traitement informatique de deux documents darchive). Larchéologie, de son côté, sintéresse à des procédures dintervention sur les énoncés plus larges que le choix des mots (schémas dapproximation, de concision, etc.), et vise à établir des règles de dispersion sur une grande variété dénoncés, ce qui suppose de rassembler de multiples documents.
Section 2Méthode
Introduction à la section 2
Nous venons dexposer les origines et buts généraux des présents travaux. Après avoir établi en quoi des méthodes apparemment voisines différaient notablement de notre démarche, il convient de décrire ici en détail la méthode archéologique de Foucault. La section 3 suivante consistera en lexploitation de cette même méthode.
La présente section méthodologique est disposée en deux chapitres :
Chapitre I : La méthode archéologique de Foucault
Chapitre II : Dispositif dapplication de la méthode archéologique à une histoire française du management stratégique
Le chapitre I est un chapitre de définitions : après une brève présentation de louvrage de référence de Foucault, nous entreprenons de formuler les outils danalyse archéologique par une série de définitions, fidèles au contenu des texte de Foucault mais homogènes par leur architecture, afin décarter toute ambiguïté. Cette reformulation suit pour lessentiel le plan de la partie II de lArchéologie du savoir de Foucault.
Le chapitre II décrit la méthode de travail adoptée pour 1°) recueillir et sélectionner le matériau de base de cette thèse, puis 2°) lui appliquer les outils danalyse définis au chapitre I.
NB - Une description détaillée du matériau recueilli et sélectionné, avant analyse archéologique, est disponible au sein de lannexe livrée en volume 2 de la présente thèse. Cest pourquoi nous passerons directement, dans le corps principal de la thèse, à lanalyse archéologique, en une section 3 qui fait directement suite à la présente section méthodologique.
Chapitre I - La méthode archéologique de Foucault
Ce chapitre de définitions consiste en trois parties :
A Présentation générale de Larchéologie du savoir
B Larchéologie éléments de méthode
C Larchéologie éléments dépistémologie des savoirs
La première partie vise à démontrer la fidélité de nos méthodes aux partis pris de Foucault. Elle décrit larchitecture de son ouvrage théorique sur larchéologie et circonscrit au sein de cet ouvrage les références des définitions livrées au sein des parties B et C.
La seconde partie offre une série de définitions des outils danalyse de la méthode archéologique de Foucault. Elle entreprend tout à la fois un inventaire exhaustif des définitions foucaldiennes et une reformulation de certaines dentre elles, lorsque cela savère nécessaire pour disposer au final dun corps homogène de définitions.
La dernière partie reprend et discute les notions de seuils épistémologiques proposés par Foucault pour décrire les phases de constitution progressive dune science à partir de savoirs dispersés et non structurés. Définitions de seuils à partir desquelles une évaluation épistémologique du management stratégique pourra être proposée, en conclusion générale de la thèse.
A - Présentation générale de Larchéologie du savoir
La méthode archéologique de Foucault a dabord été utilisée avant dêtre théorisée. En effet, cest après avoir effectué une archéologie du regard porté sur la folie (Histoire de la Folie, 1961), une « archéologie du regard médical » (Naissance de la clinique, 1963) puis sa célèbre « archéologie des sciences humaines » (Les mots et les choses, 1966) que Foucault, pour répondre aux critiques adressées à ses ouvrages, entreprit de théoriser son approche dans Larchéologie du savoir (1969), théorisation déclinée sous un mode mineur à loccasion de sa leçon inaugurale au Collège de France (Lordre du discours, 1970).
Défense et illustration a posteriori dune méthode, Larchéologie du savoir nest pas un traité à proprement parler. Cet ouvrage est au contraire construit comme une machine de guerre contre les tenants de la classique histoire des idées. En effet, exposés des analogies ou des oppositions, réfutations et définitions, synthèse ou déclinaisons senchaînent dans un ordre qui vise à gagner peu à peu la conviction du lecteur et non à lui fournir de but en blanc un jeu de concepts utilisables clé en main pour ses propres recherches.
La méthode défendue et illustrée par Foucault a deux versants principaux (cf. diagramme ci-dessous). Dune part il sagit de proposer de nouvelles unités danalyse historique (formations discursives, discours, énoncés) qui se substitueront aux anciennes unités de lhistoire classique des idées (époque, auteur, uvre). Dautre part la validité de ces unités doit être confirmée par des règles de tri du matériau historique qui leur sont adaptées (règles de rareté, extériorité, cumul) et amènent ultérieurement à re-définir les règles de discrimination classiques (originalité, comparaison, ruptures, etc.)
Figure SEQ Figure \* ARABIC 2 : les deux versants de la méthode archéologique de Foucault
Lexposé de ces deux versants de la méthode archéologique par Foucault est itératif. Foucault aménage de la sorte plusieurs salves successives de réfutation des concepts de lhistoire des idées en accompagnement de lélaboration de sa propres méthode. Il en résulte un exposé des concepts et méthodes archéologiques qui nest pas linéaire, mais disposé en cercles concentriques, que nous pouvons visualiser par superposition au diagramme précédent :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 3 : les cercles dargumentation de lArchéologie du savoir
Premier cercle (I° et II° partie, pp. 7-101):
Après avoir dans un chapitre dintroduction établi son champ de bataille entre histoire événementielle gouvernée par la continuité du sujet souverain et histoire structurale scandée par des ruptures (pp. 9-28), Foucault établit une première série de définitions archéologiques. Ces définitions ont un caractère provisoire et programmatique. Il sagit de conceptualiser ce que pourraient être les unités dun phénomène qui échappe à lhistoire classique des idées : le discours.
Foucault en arrive à exposer les notions de formations discursives, unités de discours qui ne se livrent quen tant que règles de dispersion (au sens statistique du terme) des énoncés que livre le matériau historique. La concentration dans une fenêtre spatio-temporelle bien délimitée, dun certain nombre déléments concomitants relatifs à la production des objets du discours, de ses modalités dénonciation, de ses concepts et de ses théories doit justifier la validité des unités de discours qui dessinent, toutes ensemble, une formation discursive (pp. 29-101).
Second cercle (Partie III, pp. 105-173):
Foucault reprend les deux versants (unités et règles de tri) de la méthode archéologique en une construction, cette fois-ci non plus programmatique, mais conceptuelle. Premier versant : définition du concept dénoncé, dont vont dériver, par construction, les définitions des notions décrites provisoirement au sein du premier cercle : formation discursive, archive, et notions afférentes. Second versant : la notion de règle de dispersion des énoncés , brièvement esquissée précédemment, fait ici lobjet dune redéfinition complète sous la forme de règles de rareté, extériorité, cumul des énoncés. On peut remarquer que ce second cercle est lui même construit selon une logique itérative : Dans un premier temps est établi le concept délicat dénoncé (chap. 1 à 3), tandis que les unités de discours dordre supérieur (archive, a priori historique) ne sont abordées quen dernier lieu (chap. 5), après un passage par le second versant (chap 4).
Troisième cercle (Partie IV, chap. 1 à 4, pp. 177-215):
Foucault poursuit lédifice conceptuel entamé dans le cercle précédent et redéfinit, par la méthode archéologique, les unités (périodes) et discriminations (original, comparaison, contradiction) de grande échelle utilisées par lhistoire des idées. (Partie IV, chap. 1 à 4, pp. 177-215).
Quatrième cercle (partie IV, chap.5 et 6, pp. 216-255):
Lultime étage de construction des notions archéologique trouve ici sa place avec la redéfinition des ruptures historiques et notamment du passage dun domaine de savoir au stade de science, ruptures qui encadrent des unités dampleur maximales appelées epistemaï .
Notre propos ne sera pas ici de retracer dans son exhaustivité largumentation utilisée par Foucault pour fonder la valeur de sa méthode. Nous admettrons au contraire provisoirement la validité de celle-ci, et espérons que son exploitation pour une étude française du management stratégique constituera un élément de preuve supplémentaire de la validité de la méthode archéologique générale, sinscrivant en confirmation de la grande valeur universellement reconnue aux travaux de Foucault qui ont mis en oeuvre cette méthode.
Nous nous en tiendrons donc à lindispensable, cest-à-dire aux définitions des différentes unités de discours et règles de discriminations introduites par Foucault pour traiter un matériau selon la méthode archéologique.
Deux éléments principaux seront donc repris ici :
Larchéologie éléments de méthode
Il sagira de létude des différentes règles de formation discursives exposées par Foucault dans son premier cercle de démonstration ( I° et II° parties de Larchéologie du savoir), qui nous fournira une méthode détude de notre propre matériau.
Larchéologie éléments dépistémologie des savoirs
Sur la base du quatrième cercle de démonstration présent dans Larchéologie du savoir (partie IV, chap. 5 et 6), il sagira de reprendre la définition des seuils épistémologiques de Foucault, seuils qui scandent lévolution progressive dune discipline, du statut de savoir balbutiant au statut de science. Définition à partir de laquelle nous tenterons au cours des travaux qui suivront une évaluation épistémologique de notre objet détude (le management stratégique).
B - Larchéologie éléments de méthode
Nous reprenons ici le « premier cercle » délaboration théorique contenu dans Larchéologie du savoir, qui sétend sur les deux premières parties de louvrage. Nous avons adopté ici deux partis pris :
un parti pris de minimalisme : ont été repriss les seuls les éléments qui nous semblaient indispensables pour comprendre notre propre exploitation de la méthode de Foucault.
Un parti pris de visualisation : non seulement lexposé de Foucault est dun grand systématisme, mais encore le style de Foucault, notamment par ses choix de métaphores, savère extrêmement géométrique et spatialisant. Cest pourquoi nous avons choisi de créer des schémas illustratifs destinés à visualiser les concepts archéologiques. Cette démarche a paru naturelle au praticien des sciences de gestion et nous espérons quelle jouera le même de rôle de facilitation intellectuelle auprès des théoriciens du management stratégique.
Nous suivrons, au sein de ce premier cercle délaboration, lordre dexposition exposé par Foucault, à savoir :
1 Une définition programmatique de la notion de discours et de « formation discursive »
2 La définition des différents constituants de la formations discursive. Foucault a regroupé ces constituants en quatre ensembles de règles de formation que nous aborderons successivement :
2.1 La formation des objets du discours
2.2 La formation des modalités dénonciation du discours
2.3 La formation des concepts utilisés par le discours
2.4 La formation des « stratégies » ou théories de ce discours
1 - La formation discursive définition programmatique
1.1 - Effacement des notions classiques
La démarche de Foucault saffirme demblée comme une remise en cause radicale et fondamentale de la façon de faire, non seulement de lhistoire des idées, mais encore de lhistoire tout court et des science humaines en général. Les chapitres 1 et 2 de la partie III sont consacrés à ce travail révolutionnaire.
Il sagit tout dabord (par un « travail négatif ») de faire table rase des unités classiques du discours et dabolir les relations de continuité que lon sefforçait jusquici détablir à partir du matériau historique. La démarche archéologique a ainsi son origine dans la remise en cause de « tout un jeu de notions qui diversifient chacune à leur manière, le thème de la continuité. » Sont remis en cause, successivement : des « synthèses toutes faites » (tradition, influence, développement et évolution, mentalité, esprit) ; des « découpages » trompeurs parce que faussement familiers (genre littéraire, religion, histoire, fiction) ; des unités qui semblent simposer de façon immédiate (unité du livre, unité de luvre) ; la vaine recherche de lorigine secrète de ce qui se dit et de son envers : le « déjà dit ».
1.2 - Le « fait énonciatif » dans sa nudité dévénement
Lorsque sont ainsi suspendues ces catégories de lhistoire classique des idées, il reste à regarder « lensemble de tous les énoncés effectifs (quils aient été parlés ou écrits), dans leur dispersion dévénements et dans linstance qui est propre à chacun. » Le matériau « brut » que lon a à traiter est une population dévénements énonciatifs, cest-à-dire de faits du type : tel énoncé existe, a été prononcé par telle personne, sous telle forme, à tel moment, face à tel auditoire, etc.
Interroger le discours, cest avant tout se poser deux questions :
1°) « Comment se fait-il que tel énoncé soit apparu et nul autre à sa place ? »
2°) Quelle est la nature de cet événement que constitue lénoncé ?
La définition du concept de lénoncé nest proposée par Foucault que dans le second cercle de sa démonstration (III° partie, chap. 1). Elle nest dailleurs pas dun grand secours pour lutilisateur de la méthode archéologique et destinée essentiellement à alimenter une épistémologie « méta » de larchéologie elle-même. Nous adopterons quant à nous une définition en extension, provisoire et en bonne partie suffisante.
Définition provisoire
Lénoncé est le produit de lénonciation, cest-à-dire une production au moins en partie verbale, qui présente en général une valeur non nulle selon les dimension suivantes :
-dimension propositionnelle et grammaticale (lénoncé est reconnu comme signe par la grammaire dune langue ou par la logique)
-dimension pragmatique (lénoncé a une valeur en tant quacte social au sens large)
Il faut, pour reprendre la formule de Foucault « restituer à lénoncé sa singularité dévénement », « mettre sous le regard cette irréductible et bien souvent minuscule émergence » (p. 40).
Arrivé au point de cette démonstration Foucault laisse linterlocuteur face à une pléiade dévénements énonciatifs que lon ne peut plus regrouper selon des unités classiques précédemment invalidées. La démonstration entame alors un rebroussement. De façon analogue à Husserl pour lacte de pensée ou à Heidegger pour le Dasein, Foucault va repartir de lénoncé et de ce que lon pourrait appeler ses « moments caractéristiques » ou encore ses «intensions » pour reconstruire de nouvelles unités à partir de la « brique » quest lénoncé.
1.3 - Mise en évidence de rapports nouveaux entre énoncés
Aussi singulier soit-il dans son caractère dévénement, lénoncé nen est pas pour autant un phénomène isolé. Lénoncé ne sévanouit pas immédiatement après lénonciation, puisquil peut faire lobjet denregistrement, et même de répétition, de transformation, de réactivation. Il est en outre lié à des situations qui le provoquent, à des conséquences quil suscite, et aussi, « selon une modalité toute différente, à des énoncés qui le précèdent et qui le suivent ». (p. 41)
Doù la question programmatique que pose Foucault : ces liens auxquels se rattache lénoncé, présentent-ils une forme de régularité, dinvariance, de regroupement, sur lesquels on pourrait fonder de nouvelles unités de synthèse, les unités du discours ?
Lambition de larchéologie est ainsi affirmée : se donner la possibilité de décrire des « ensembles discursifs » qui ne seraient pas arbitraires, mais seraient cependant restés invisibles. En effet, nest-il pas possible de dégager des invariants, des agrégats, ou au contraire des lacunes, des ruptures, si lon prend soin de repérer, parmi les « faits énonciatifs » :
Leur coexistence,
Leur succession,
Leur fonctionnement mutuel,
Leur détermination réciproque,
Leur transformation indépendante ou corrélative ? (p. 43)
1.4 - Proposition du concept de formation discursive
Il reste à déterminer dun peu plus près la nature de ces ensembles discursifs pour arriver enfin à la définition de la « formation discursive ». Pour cela, Foucault va faire un choix parmi un champ de possibilités multiples en sappuyant sur les enseignements de fond quil a tirés de ses propres études historiques. Cest donc en quittant le champ de labstraction intemporelle pour celui dun référent pratique et daté que Foucault va être amené à fournir un jeu dinvariants qui, si lon peut dire, a fait ses preuves.
En effet, exploiter un matériau historique pour étudier les régularités du discours, cest sintéresser aux objets de lénonciation, à sa forme, à ses concepts et à ses thèmes. Or, le jeu dinvariants construit à partir de ces quatre caractéristiques sera un jeu dérivé, de second ordre, et non leur application directe au nom des enseignements de lhistoire. A travers ses précédentes études historiques Foucault affirme avoir constaté que, au premier degré, objets, formes, concepts et thèmes savéraient trop mouvants pour constituer par eux mêmes des invariants.
Pour mettre en évidence ces enseignements du référent historique, Foucault dispose son argumentation en quatre hypothèses, qui font chacune lobjet dune réfutation tirée de lune de ses études précédentes.
Hypothèse 1 : les énoncés forment un ensemble sils se réfèrent à un seul et même objet.
Réfutation : il ny a quhomonymie dans la permanence des noms dobjets tels que « folie ». Ce nest pas des mêmes « fous » que lon parle. « Dune façon paradoxale, définir un ensemble dénoncés dans ce quil a dindividuel consisterait à décrire la dispersion de ces objets, saisir tous les interstices qui les séparent, mesurer les distances qui règnent entre eux en dautre termes formuler leur loi de répartition. » (p. 47) référence implicite à Histoire de la folie
Hypothèse 2 : les énoncés forment un ensemble sils respectent la même forme le même type denchaînement
Réfutation : la forme des énoncés (exemple : la description en médecine) nest jamais unique , et ne cesse de se déplacer au cours du temps. « Ce quil faudrait caractériser et individualiser ce serait la coexistence de ces énoncés dispersés et hétérogènes ; le système qui régit leur répartition, lappui quils prennent les uns sur les autres, la manière dont ils simpliquent ou sexcluent, la transformation quils subissent, le jeu de leur relève, de leur disposition et de leur remplacement. » (p. 48) référence implicite à Naissance de la clinique
Hypothèse 3 : on peut regrouper les énoncés en déterminant le système des concepts permanents et cohérents qui sy trouvent mis en jeu.
Réfutation : les concepts ne sont pas cohérents entre eux et il en apparaît sans arrêt de nouveaux . «on ne chercherait plus une architecture de concepts suffisamment généraux et abstraits pour rendre compte de tous les autres et les introduire dans le même édifice déductif ; on essaierait danalyser le jeu de leurs apparitions et de leur dispersion. » (p. 49) référence implicite à Les mots et les choses
Hypothèse 4 : on peut regrouper les énoncés à partir de lidentité et de la persistance des thèmes.
Réfutation : il ny a pas de correspondance biunivoque entre thèmes et discours (Deux discours contrastés pour le thème de lévolutionnisme, un jeu conceptuel unique danalyse des richesses pour deux façons différentes dexpliquer la formation de la valeur) . « Plutôt que de rechercher la permanence des thèmes [
], ne pourrait-on pas repérer la dispersion des points de choix, et définir en deçà de toute option, de toute préférence thématique un champ de possibilités stratégiques ? » - référence implicite à Les mots et les choses
Ainsi les unités danalyse du discours, les invariants que doit sefforcer de mettre en évidence lanalyse archéologique ne seront pas à lire directement dans le contenu du discours lui même, qui nest que multiplicité dévénements singuliers, mais dans les invariants que révèlent les apparitions concomitantes et successives des énoncés. Les questions de larchéologue seront donc du type :
Quest-ce qui, à travers la multiplicité dobjets qui apparaissent, qui se transforment, qui disparaissent dans une discours donné, se révèle être des constantes, des éléments stables, récurrents.
Les multiples modalités dénonciations qui se forment au sein dun discours rassemblent-t-elles telles toujours les mêmes ou a contrario en excluent-elles systématiquement certaines combinaisons ?
A travers la multiplicité, la succession, la transformation des concepts, quels événements permanents révèlent les grands invariants dun discours ?
Enfin, les stratégies ou choix théoriques opérés parmi les trois catégorie précédents pour formuler des théories, malgré leurs oppositions, leurs successions, relèvent-t-elles dun jeu invariant de sources et darticulations ?
Doù les définitions provisoires de Foucault :
Une formation discursive caractérise un système de dispersion entre énoncés, une régularité (ordre, corrélations, positions, fonctionnements) entre leurs objets, leurs types dénonciations, leurs concepts, leurs choix thématiques.
Les règles de formation sont les conditions auxquelles sont soumis les éléments de cette répartition (objet, modalité dénonciation, concepts, choix thématiques). Ce sont des conditions dexistence (et coexistence, maintien, modification, disparition) dans une répartition discursive donnée.
Dans la suite de cet exposé de la méthode de Foucault, nous adopterons des visualisations qui relèveront toutes de larchitecture ci-dessous :
Au centre, le plan du discours lui-même, celui où coexistent les divers énoncés. Ce plan du discours présente au premier degré des caractéristiques que nous avons représentées comme faisant partie de son contenu même : objets, types dénonciations, concepts, « stratégies » (lesquelles sont des « choix » de second ordre parmi les trois précédentes catégories, doù leur visualisation sous forme dun sous-ensemble pris parmi les objets, types dénonciation et concepts).
Hors de ce plan, nous inscrirons ce qui apparaît au second degré comme règles présidant à la formation (apparition, transformation, disparition) des caractéristiques de premier degré.
Lensemble de ces règles de formation constituera la formation discursive.
2 Description des différentes unités du discours
Foucault clôt son premier cercle de défense et illustration de larchéologie, de façon rétrospective, par une définition en extension des différents constituants dune formation discursive. Cette définition sappuie sur une reformulation des résultats de ses recherches archéologiques précédentes dans le langage plus systématique quil sefforce désormais détablir. Nous reprendrons ces définitions, retiendrons quelques-uns de ces exemples, et en déduirons le cas échéant des questions dapplication à une archéologie française du management stratégique.
2.1 - La formation des objets
2.1.1 - définitions et mises aux points théoriques de Foucault
Larchéologie sattache au « régime des objets » (p. 66). Ce qui nest pas à proprement parler décrire les objets dun discours, mais considérer celui-ci comme une machine à produire des objets, production qui respecte certains invariants. Il sagit de traiter les discours « comme des pratiques qui forment systématiquement les objets dont ils parlent ». (p. 67).
Un même discours est susceptible de produire une multiplicité dobjets, multiplicité variable dans le temps et lespace. Ce discours pourra cependant être considéré comme unité stable si lon constate que certaines conditions dapparition de ces objets sont, quant à elles, invariantes. Foucault distingue trois types de telles conditions invariantes : les surfaces dapparition, les instances de délimitation et les grilles de spécification.
Les surfaces dapparition sont les lieux, les groupes sociaux, les sources dinformation au sein desquels il va être possible de repérer des différences individuelles qui seront désignées, analysées, devenant ainsi objets dun discours. Par exemple, au XIX° siècle, les différences qui apparaissent au sein de la famille, du groupe social proche, du milieu de travail, de la sexualité du patient deviennent des objets de discours identifiés comme maladie, névrose, etc. Tandis que, selon les règles de rationalisation, les codes conceptuels et les types de théorie, les objets détude du discours psychiatrique pourront varier (aliénation, démence, névrose, dégénérescence
), les surfaces dapparition (famille, groupe social proche, etc.) resteront beaucoup plus stables.
Les instances de délimitation sont des institutions, des disciplines, des corps constitués qui, « dans la société, départagent, désignent, nomment et instaurent » les différences repérées comme objet. Par exemple, au XIX° siècle, ce sont la médecine, la justice, mais aussi lautorité religieuse et la critique littéraire qui tracent les frontière entre lobjet folie et ses variations.
Les grilles de spécification sont les « systèmes selon lesquels on sépare, on oppose, on apparente, on regroupe, on classe, on dérive » les uns des autres différents objets en espèces diverse. Ainsi, au XIX° siècle, les différentes espèces de folie peuvent être distinguée selon lâme, le corps, la vie et lhistoire de lindividu.
Par cette série de définitions, la formation des objets semble sordonner selon une distribution des rôles bien spécifiques et complémentaires : linstance de délimitation est lagent qui forme les objets, la surface dapparition est la matière au sein de laquelle lagent opère cette formation par découpes, tandis que la grille de spécification est linstrument, plus ou moins fin, plus ou moins lisse, de cette découpe.
Ce jeu de langage utilisé par Foucault nous inspire une allégorie. Imaginons une nappe en tissu qui représenterait la surface dapparition. Sur une telle surface, linstance de délimitation (ici un agent à forme humaine) découpe des objets à laide de diverses paires de ciseaux crantés qui jouent le rôle de grilles de spécification.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 5 : représentation allégorique de la formation des objets
Une formation discursive, ensemble de règles de formation, admet ainsi pour composante un sous-ensemble de règles relatives à la formation des objets de discours. Ce sous-ensemble devra être constitué de plusieurs choses :
un ensemble de surfaces dapparition, instances de délimitation et instances de spécification,
et un ensemble de relations invariantes quentretiennent entre elles diverses surfaces dapparition, quentretiennent entre elles diverses instances de délimitation, quentretiennent entre elles diverses grilles de spécification,
et/ ou un ensemble de relations invariantes liant certaines surfaces dapparition à certaines instances de délimitation et certaines grilles de spécification.
Foucault en donne la définition suivante (p. 56-61) :
Une formation discursive se définit quant à ses objets :
si lon peut établir un ensemble de relations entre
des surfaces dapparition des objets,
des instances de délimitation des objets,
des instances de spécification des objets ;
si lon peut montrer comment nimporte quel objet du discours en question trouve dans cet ensemble son lieu et sa loi dapparition ;
si lon peut montrer que cet ensemble peut donner naissance simultanément ou successivement à des objets qui sexcluent, sans quil ait lui-même à se modifier.
Noter ici que, au sens de Foucault, comme au sens où nous utiliserons ces mêmes grilles de lecture, les relations à mettre en évidence peuvent être tout aussi bien internes à chacune des trois dimensions descriptives (relations entre plusieurs surfaces dapparition, par exemple) ou transverses (relations entre certaines surfaces dapparition et des instances de spécification, par exemple). Lexploitation de ces catégories pour reformuler létude de Foucault consacrée à la médecine clinique est sans ambiguïté à cet égard (cf. §2.1.2) ci-dessous).
Il conviendra dinterpréter selon le même principe à la fois interne et transversal les autres définitions de règles de formations que nous reprendrons par la suite.
2.1.2 - Exemple dapplication par Foucault à ses propres études
Foucault sappuie sur la description des maladies mentale et des malades- au XIX°siècle pour illustrer ce quil entend par instances démergence, de délimitation et de spécification des divers objets de ce « discours psychiatrique ». Ainsi, il apparaît que les divers objets que sont, par exemple, la monomanie, la folie sans délire, les agitations motrices, les hallucinations, les discours déviants, les aberrations et troubles sexuels, la criminalité, etc. doivent leur formation à un certain nombre déléments invariants systématiquement présents dans ce discours. Le tableau ci-dessous reprend lensemble des invariants signalés par Foucault pour illustrer sa définition :
Une illustration : le discours psychiatrique au XIX° siècle .
Surfaces dapparition : Surfaces / instances de délimitation : Surfaces / grilles de spécification = FamilleMédecineAmeGroupe social procheJustice (notamment : pénale)CorpsMilieu de travailAutorité religieuseVie / histoire de lindividuCommunauté religieuseCritique littéraireCorrélations neuro-psychologiquesArtSexualitéPénalitéRelations discursives entre instances démergence, de délimitation et de spécificationRapports catégories pénales / plans de caractérisation psychologiquesRapports instance de décision médicale / instance de décision judiciaireRapports entre interrogation judiciaire, renseignements policiers / questionnaire médical, examens cliniques, recherche des antécédences, récits biographiques.Rapports normes familiales, sexuelles, pénales du comportement des individus / tableau des symptômes pathologiques et des maladies dont ils sont les signesRapport restriction thérapeutique dans le milieu hospitalier / restriction punitive dans la prison2.1.3 - Proposition de visualisation
En reprenant les conventions de visualisation graphique proposées ci-dessus, il est possible faire de cette définition la représentation suivante :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 6 : Visualisation de la notion de système de formation des objets
2.1.4 - Propriétés des règles de formation des objets mises au point effectuées par Foucault
Foucault résume les propriétés de ces règles de formation des objets sous la forme de quatre « remarques et conséquences » :
1 Les conditions pour quapparaissent un objet de discours sont nombreuses et lourdes. « On ne peut pas parler à nimporte quelle époque de nimporte quoi » (p. 61).. « Lobjet nattend pas dans les limbes lordre qui va le libérer et lui permettre de sincarner dans une visible et bavarde objectivité ; il ne se préexiste pas à lui-même, retenu par quelque obstacle aux bords premiers de la lumière. Il existe sous les conditions positives dun complexe de rapports. » (p. 61)
2 Ces relations ne sont pas présentes dans lobjet. « Elles ne définissent pas sa constitution interne, mais ce qui lui permet dapparaître, de se juxtaposer à dautres objets, de se situer par rapport à eux, de définir sa différence, son irréductibilité, et éventuellement son homogénéité, bref dêtre placé dans un champ dextériorité. » (p. 62)
3 Ces relations, dites relations discursives, se distinguent :
des relations « primaires » qui, indépendamment de tout discours et de tout objet de discours, peuvent être décrites entre des institutions, des techniques, des formes sociales, etc.
des rapports seconds quon peut trouver formulés dans le discours lui-même (ex : ce que les psychiatres du XIX° ont pu dire sur les rapports entre la famille et la criminalité nest pas le jeu de relations qui rendent possibles et soutiennent les objets du discours psychiatrique ).
4 Les relations discursives ne sont ni internes, ni externes au discours. « Elles sont en quelque sorte à la limite du discours » (p. 63) et caractérisent le discours lui-même en tant que pratique, cest-à-dire quelles « déterminent le faisceau de rapports que le discours doit effectuer pour pouvoir parler de tels et tels objets, pour pouvoir les traiter, les nommer, les analyser, les classer, les expliquer, etc. » (p. 63)
Retenons notamment la remarque n°3 une mise en garde contre toute interprétation naïve des définitions données par Foucault. Laffirmation précédente selon laquelle il est question de mettre à jour « des ensembles discursifs qui ne seraient pas arbitraires, mais seraient cependant demeurés invisibles » (p. 43) prend ici tout son sens.
2.1.5 - Questions dapplication à une archéologie du management stratégique
Quand apparaissent en France des objets spécifiques du management stratégique ?
Quelles surfaces dapparition, instances de spécification, instances de délimitation accompagnent cette apparition ?
Quels recouvrements systématiques observe-t-on, dans le cas dénoncés relatifs au management stratégique, entre les différentes instances ainsi repérées ?
2.2 - La formation des modalités énonciatives
2.2.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault
2.2.1.1 - Trois dimensions pour situer les conditions dénonciation
Point de définition directe ici. Foucault, pour établir sa notion de modalité énonciative, sappuie intégralement sur lexemple du discours médical. La prolifération dénoncés enregistrés dans les publications médicales lamène poser trois questions :
1°) Qui parle ?
« La parole médicale ne peut venir de nimporte qui ; sa valeur, son efficacité, ses pouvoirs thérapeutiques eux-mêmes, et dune façon générale son existence comme parole médicale ne sont pas dissociables du personnage statutairement défini qui a le droit de larticuler, en revendiquant pour [cette parole] le pouvoir de conjurer la souffrance et la mort . » (p. 69)
2°) La question des «emplacements institutionnels « doù le médecin tient son discours, et où celui-ci trouve son origine légitime et son point dapplication (ses objets spécifiques et ses instruments de vérification). » (p. 69-70)
3°) Les positions du sujet se définissent également par la situation quil lui est possible doccuper par rapport aux divers domaines ou groupes dobjets :
situations perceptives :
sujet questionnant et écoutant
situé à une distance perceptive optima dont les bornes délimitent le grain de linformation pertinente
utilisant des intermédiaires instrumentaux
les positions que peut occuper le sujet dans le réseau des informations
enseignement théorique vs pédagogie hospitalière
système de communication orale vs documentation écrite
émetteur vs récepteur dobservations, de comptes rendus, de données statistiques, de propositions théoriques générales, de projets ou de décisions
2.2.1.2 - Proposition de définition générale
Nous proposons ici une définition générale des règles de formation des modalités dénonciation, afin daffranchir le lecteur de lexemple médical de Foucault.
Définition
Une formation discursive se définit quant à ses modalités dénonciation :
si lon peut établir un ensemble de relations entre
Les statuts des locuteurs
Les emplacements institutionnels de lénonciation
La position perceptive et informative du sujet de lénonciation
si lon peut montrer comment nimporte quelle modalité dénonciation du discours en question trouve dans cet ensemble son lieu et sa loi dapparition
si lon peut montrer que cet ensemble peut donner naissance simultanément ou successivement à des modalités qui sexcluent, sans quil ait lui-même à se modifier.
2.2.2 - Exemple dapplication par Foucault à ses propres études
Poursuivant la reformulation de ses travaux sur la médecine clinique, Foucault établit que la rupture discursive observée au début du XIX° siècle en matière médicale est à rechercher dans les modes de corrélation entre les trois dimensions pré-citées:
« Tout un faisceau de relations se trouve mis en jeu » avec les positions successives adoptées par le sujet médecin (p. 72) :
Relations entre lespace hospitalier et tout un groupe de techniques et de codes de perception du corps humain
Relations entre le champ des observations immédiates et le domaine des informations déjà acquises
Relations entre le rôle du médecin comme thérapeute, son rôle de pédagogue, de relais dans la diffusion du savoir médical, de responsable de la santé publique dans lespace social.
Ainsi, la médecine clinique peut être entendue comme renouvellement des modalités dénonciation :
Renouvellement des points de vue,
Des contenus
Des formes et du style même de la description
De lutilisation des raisonnements inductifs ou probabilitaires
Des types dassignation de la causalité
La mise en relation des différentes modalités énonciatives est effectuée par le discours clinique (p. 73)
« Cest lui en tant que pratique qui instaure entre eux tout un système de relations qui nest pas réellement donné ni constitué par avance ; et sil a une unité, si les modalités dénonciation quil utilise, ou auxquelles il donne lieu, ne sont pas simplement juxtaposées par une série de contingences historiques, cest quil met en uvre de façon constante ce faisceau de relations. » (p. 73)
Ainsi, les corrélations entre ces différents paramètres dénonciation constituent des règles de formation des modalités dénonciation
2.2.3 - Proposition de visualisation
Lutilisation des conventions graphiques précédemment utilisées pour la visualisation des concepts discursifs conduit au synoptique suivant :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 7 : Visualisation de la notion de système de formation des modalités dénonciation
2.2.4 - Questions dapplication à une archéologie du management stratégique
Indépendamment de son contenu, de quels emplacements la parole managériale consacrée à la stratégie doit-elle être prononcée pour détenir son entière efficace ?
De quelle granularité, corrélat de la distance perceptive et informative, relève lénonciation stratégique ? Cette granularité évolue-t-elle au cours du temps ? Quelles autres modalités dénonciation subissent des changements concomitants ?
A quel(s) statut(s) du stratège / du stratégiste sont éventuellement corrélées ces précédentes modalités énonciatives ?
2.3 - La formation des concepts
2.3.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault
Foucault entend proposer un outil conceptuel destiné à « trouver une loi qui rende compte de lémergence successive ou simultanée de concepts disparates ». Mais il ne sagit pas de subsumer lensemble de ces concepts sous un concept générateur dont ils ne seraient que des variantes : « Plutôt que de vouloir replacer les concepts dans un édifice déductif virtuel, il faudrait décrire lorganisation du champ dénoncés où ils apparaissent et circulent. »
Les catégories proposées pour la formation des concepts sont nombreuses. Foucault en a distingué trois groupes :
2.3.1.1 - Des formes de succession des énoncés
2.3.1.2 - Des formes de coexistence entre énoncés
2.3.1.3 - Des procédures dinterventions sur les énoncés
Nous reprenons ci-dessous lensemble de cette description :
2.3.1.1 - Formes de succession
Foucault énumère trois sortes de formes de succession :
Les diverses ordonnances des séries énonciatives : ordre des inférences, ordre des descriptions (schèmes de généralisation ou de spécification auxquelles obéissent les descriptions, distributions spatiales que parcourent ces descriptions, ordre des récits et manière dont les événements du temps sont répartis dans la suite linéaire des énoncés)
Les divers types de dépendance des énoncés : hypothèse - vérification, assertion critique, général particulier
Les divers schémas rhétoriques selon lesquels on peut combiner les groupes dénoncés (comment senchaînent les suites de plusieurs descriptions, déductions, définitions, etc.)
2.3.1.2 - Formes de coexistence
Foucault détermine trois grandes formes de coexistence
Un champ de présence, cest-à-dire « tous les énoncés déjà formulés ailleurs et qui sont repris dans un discours à titre de vérité admise [
], ou qui sont critiqués, discutés et jugés, comme ceux qui sont rejetés ou exclus » (p.77).
Un champ de concomitance, cest-à-dire « des énoncés qui concernent de tout autres domaines dobjets et qui appartiennent à des types de discours tout à fait différents ; mais qui prennent activité parmi les énoncés étudiés :
Servent de confirmation analogique
Servent de principe général et de prémisses acceptés pour un raisonnement
Servent de modèles que lon peut transférer à dautres contenus
Fonctionnent comme instance supérieure à laquelle il faut confronter et soumettre au moins certaines des propositions quon affirme (p. 78)
Un domaine de mémoire, cest-à-dire « des énoncés qui ne sont plus ni admis ni discutés, qui ne définissent plus par conséquent ni un corps de vérités ni un domaine de validité, mais à légard desquels sétablissent des rapports de filiation, de genèse, de transformation, de continuité et de discontinuité historique. »
2.3.1.3 - Procédures dintervention
Remarque préliminaire : ces procédures sont spécifiques de chaque formation discursive. : « celles qui sy trouvent, les rapports qui les lient et lensemble quelles constituent de cette manière permettent de spécifier chacune » (p. 78)
Ces procédures peuvent se présenter sous la forme de diverses modalité de transformation des énoncés, pour lesquelles Foucault a proposé non pas des « espèces », mais plutôt huit catégories qui semblent susceptibles de recouvrements :
Techniques de réécriture
Méthodes de transcription des énoncés selon une langue plus ou moins formalisée et artificielle
Modes de traduction des énoncés quantitatifs en formulations qualitatives et réciproquement
Moyens utilisés pour faire croître lapproximation des énoncés et raffiner leur exactitude
Manière dont on délimite à nouveau par extension ou restriction le domaine de validité des énoncés
Manière dont on transfère un type dénoncé dun champ dapplications à lautre
Méthodes de systématisation de propositions qui existent déjà, pour avoir été formulés auparavant, mais à létat séparé
Méthodes de redistribution dénoncés déjà liés les uns aux autres mais quon recompose dans un nouvel ensemble systématique
Ce qui, dans cette configuration du champ énonciatif, caractérise la formation discursive nest pas la liste de ces éléments, dailleurs fort hétérogènes entre eux, comme le reconnaît Foucault, mais la manière dont ces différents éléments sont mis en rapport les uns avec les autres, que FOUCAULT appelle système de formation conceptuelle.
Nous proposons, dans cette optique, une définition générale de la notion de formation des concepts :
Définition
Une formation discursive se définit quant à ses concepts :
si lon peut établir un ensemble de relations entre
Des formes de succession des énoncés
Des formes de coexistence entre énoncés
Des procédures dintervention sur les énoncés
dans le discours lieu démergence de ces concepts.
si lon peut montrer comment nimporte quel concept qui habite le discours en question trouve dans cet ensemble son lieu et sa loi dapparition
si lon peut montrer que cet ensemble peut donner naissance simultanément ou successivement à des concepts qui sexcluent, sans quil ait lui-même à se modifier.
Foucault précise que les schèmes ainsi décrits ne servent pas à lanalyse des concepts, mais à celle de leurs conditions dapparition.
Se plaçant « en retrait par rapport [au] jeu conceptuel manifeste » (p.80), il situe son analyse à « un niveau en quelque sorte préconceptuel , le champ où les concepts peuvent coexister et les règles auxquelles ce champ est soumis » (p.81). Foucault cite à titre dexemple les quatre schèmes théoriques de la grammaire générale des XVII° et XVIII° siècles. Il précise aussi que ce niveau préconceptuel « ne renvoie ni à un horizon didéalité ni à une genèse empirique des abstractions » (p. 82). « En fait on pose la question au niveau du discours lui-même qui nest plus la traduction extérieure, mais lieu démergence des concepts ». (p. 83) « On ne rattache pas les constantes du discours aux structures idéales du concept, mais on décrit le réseau conceptuel à partir des régularités intrinsèques du discours ».
2.3.2 - Exemple dapplication par Foucault à ses propres études
Foucault exploite ces définitions en reformulant sa description de lhistoire naturelle établie auparavant dans Les mots et les choses. Nous avons extrait trois exemples typiques de telles utilisations des notions associées à la formation des concepts :
Formes de succession des énoncés : « Lhistoire naturelle, au XVII° et XVIII° siècle, ce nest pas simplement une forme de connaissance qui a donné une nouvelle définition aux concepts de « genre » ou de « caractère », et qui a introduit des concepts nouveaux comme celui de « classification naturelle ou de « mammifère » ; cest, avant tout, un ensemble de règles pour mettre en série des énoncés, un ensemble de schémas obligatoires de dépendances, dordre et de successions où se distribuent les éléments récurrents qui peuvent valoir comme concepts ». (pp. 76-77)
Formes de coexistence : « Le champ de concomitance de lhistoire naturelle à lépoque de Linné et Buffon se définit par un certain nombre de rapports à la cosmologie, à lhistoire de la terre, à la philosophie, à la théologie, à lécriture et à lexégèse bibliques, aux mathématiques [
] ; et tous ces rapports lopposent aussi bien au discours des naturalistes du XVI° siècle quà celui des biologistes du XIX°. » (p. 78)
Procédures dintervention : « la manière dont on transfère un type dénoncé dun champ dapplication à lautre (comme le transfert de la caractérisation végétale à la taxinomie animale ; ou de la description des traits superficiels aux éléments internes de lorganisme) ». (p. 79)
2.3.3 - Proposition de visualisation
Le synoptique ci-dessous synthétise les définitions de FOUCAULT relativement à la formation des concepts :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 8 : Visualisation de la notion de système de formation des concepts
2.3.4 - Questions dapplication à une archéologie du management stratégique
-La présence de champs classiques en stratégie (mécanique, art de la guerre, psychologie) sexplique-t-elle par simple voisinage conceptuel ou également par lefficace des procédures dintervention (quantification, systématisation, approximation) que véhiculent ces champs externes ?
-Lordonnance des énoncés stratégiques relève-t-elle dun stéréotype rhétorique efficace, dune transposition non réfléchie des schèmes issus dautres champs ou au contraire dune certaine capacité de création conceptuelle quautorisent seuls ces ordonnancements et schémas rhétoriques ?
2.4 - La formation des choix théoriques ou « stratégies »
Remarques préliminaires :
Convention de vocabulaire : Foucault recourt ici aussi bien à lappellation de « stratégies » quà celle de « thèmes » ou encore « choix théoriques ». Pour des raisons bien compréhensibles, nous bannirons le premier de ces trois termes de notre vocabulaire de méthode pour le réserver à une toute autre dénotation.
Relative fragilité des concepts : Foucault admet quil aborde ici un domaine moins profondément étudié que les niveaux préconceptuels des chapitres précédents.
En effet, il sintroduit ici un deuxième étage de contrainte sur les énoncés, indépendant des règles de formation précédemment exposées : « tout ce jeu de rapports constitue un principe de détermination qui permet ou exclut, à lintérieur dun discours donné, un certain nombre dénoncés : il y des systématisations conceptuelles, des enchaînements énonciatifs, des groupes et des organisations dobjets qui auraient été possibles (et dont rien ne peut justifier labsence au niveau de leurs règles propres de formation), mais qui sont exclus par une constellation discursive dun niveau plus élevé et dune extension plus large » (p. 89) « Une formation discursive noccupe pas tout le volume possible que lui ouvrent en droit les systèmes de formation de ses objets, de ses énonciations, de ses concepts ; elle est essentiellement lacunaire, et ceci par le système de formation de ses choix stratégiques. » (p. 89)
Les phénomènes dont il est question semblent en outre dune nature différente : jusque-là, il sétait agi de décrire une sorte de plan de contraintes immanentes, constitué de ce qui échappe à la volonté propre des locuteurs et contraint leur intervention dans larène du discours. Après avoir repoussé au possible lintervention de la conscience et de la volonté du locuteur, Foucault ne peut plus escamoter le moment où , dans le discours, lindividu fait uvre de choix qui lui sont propres. Cest pourquoi les structures ici esquissées ont un statut plus complexe que les précédentes : elles sont le fruit à la fois des conditions démergences immanentes au phénomène discursif et de lintervention volontaire du locuteur.
2.4.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault
Eu égard aux conditions décrites précédemment, la définition des règles de formation des choix théoriques est empreinte de précautions et saffirme toute provisoire.
Foucault commence ainsi par expliquer « quon appellera, conventionnellement , « stratégies », ces thèmes et théories » que sont « certaines organisations de concepts, certains regroupements dobjets, certaines types dénonciations », caractérisés dailleurs, selon les cas, par une plus moins grande cohérence, une plus moins grande stabilité, une plus ou moins grande rigueur, qui trouvent leur lieu dapparition dans « des discours comme léconomie, la médecine, la grammaire, la science des êtres vivants ». (p. 85)
Aussitôt après, la pertinence dun tel concept pour analyser le discours est mise en doute : Foucault nest pas certain de pouvoir trouver le « système commun de formation [de ces stratégies] » (p. 86). Il précise que « lanalyse des choix théoriques demeure encore en chantier jusquà une étude ultérieure où elle pourrait retenir lessentiel de lattention ». (p. 87)
Cest pourquoi les éléments caractéristiques dun système de formation des choix théoriques sont présentés non comme des déterminants définitifs mais comme des éléments de recherche :
Tout dabord les points de diffraction possibles du discours, qui sont à la fois :
Points dincompatibilité (deux objets/modes dénonciations/concepts peuvent « apparaître dans la même formation discursive sans pouvoir entrer sous peine de contradiction manifeste ou inconséquence dans une seule et même série dénoncés »).
Points déquivalence : les deux éléments incompatibles forment une alternative . Ils se présentent (sans simultanéité, par ex. à plusieurs années dintervalle, cf. incompatibilité) sous la forme du « ou bien
ou bien ».
Points daccrochage dune systématisation : à partir de chacun de ces éléments à la fois équivalents et incompatibles, une sous-formation discursive a été déterminée. Exemple : lanalyse des richesses comme point de diffraction des théories économiques du XVIII° siècle.
Ensuite des instances spécifiques de décision
Il sagit notamment de léconomie de la constellation discursive à laquelle appartient le discours : le rôle que joue le discours par rapport aux autres discours qui lui sont contemporains et qui lavoisinent. Ce rôle peut être, par exemple :
Le rôle dun système formel dont dautres discours seraient les applications à des champs sémantiques divers
Ou au contraire celui dun modèle concret quil faut apporter à dautres discours dun niveau dabstraction plus élevé
Ou encore être dans un rapport danalogie, dopposition ou de complémentarité avec certains autres discours
ou encore , entre discours, des rôles de délimitation réciproque
Parmi ces dernières instances, FOUCAULT estime nécessaire de mettre à part une « troisième » instance caractérisée par :
La fonction que doit exercer le discours dans un champ de pratiques non discursives. Exemple : rôle joué par la grammaire générale dans les pratiques pédagogiques.
Le régime et les processus dappropriation du discours. Exemple : le discours économique na jamais été un discours commun, dans les sociétés bourgeoises quon a connues depuis le XVI° siècle.
Les positions possibles du désir par rapport au discours, désirs dont le discours peut être « lieu de mise en scène fantasmatique, élément de symbolisation, forme de linterdit, instrument de satisfaction dérivée. »
Ces recensements étant effectués, décrire la formation des stratégies consistera à étudier les rapports que lon peut observer entre ces différents éléments. Par exemple « le discours économique, à lépoque classique, se définit par une certaine manière constante de mettre en rapport :
des possibilités de systématisation intérieures à un discours,
dautres discours qui lui sont extérieurs,
et tout un champ, non discursif, de pratiques, dappropriation, dintérêts et de désirs. » (p.92)
Il est possible de reformuler ces directions de recherche esquissées par Foucault sous forme de définition :
Définition
Une formations discursive serra définie quant à ses choix théoriques si lon peut établir un ensemble de relations entre :
des points de diffraction,
une économie de la constellation discursive,
des extériorités,
de sorte que les objets, modalités dénonciations et concepts mis en jeu par le discours noccupent pas tout lespace de variations que leur offrirait leurs propres règles de formation.
Foucault prend enfin le soin de prévenir toute interprétation essentialiste des règles de formation des choix théoriques, tout comme il lavait fait pour les autres invariants du discours :
« Les options [stratégiques] ne sont pas des germes de discours (où ceux-ci seraient déterminés à lavance et préfigurés sous une forme quasi-microscopique) ; ce sont des manières réglées (et descriptibles comme telles) de mettre en uvre des possibilités de discours. » (p.93)
2.4.2 - Exemples dapplication par Foucault à ses propres études
Les reformulations détudes précédentes par Foucault sont multiples et entrecoupent lexposé théorique sur toute sa longueur. Nous reprendrons ici quelques illustrations qui visent à montrer que la formation des choix théoriques, bien que située sur un plan légèrement différent des autres systèmes de formation, se combine et sarticule sans privilège de statut avec ces derniers :
Il ny a pas indépendance de létage « formation des stratégies » par rapport au plan de formation des objets, modalités dénonciation, concepts. Donc pas de « discours vrai » qui aurait été perverti par la formation des stratégies.
Par exemple « il ny a pas une taxinomie naturelle qui aurait été exacte, au fixisme près ; il ny a pas une économie de léchange et de lutilité qui aurait été vraie, sans les préférences et les illusions dune bourgeoisie marchande. » (p. 93)
« La taxinomie classique ou lanalyse des richesses [
] comportent, en un système articulé mais indissociable, objets, énonciations, concepts et choix théoriques ». (p. 93)
Doù la mise au point générale qui vaut pour toute cette partie de louvrage : « Et tout comme il ne fallait rapporter la formation des objets ni aux mots ni aux choses, celle des énonciations ni à la forme pure de la connaissance ni au sujet psychologique, celle des concepts ni à la structure de lidéalité ni à la succession des idées, il ne faut rapporter la formation des choix théoriques ni à un projet fondamental ni au jeu secondaire des opinions. » (p. 93)
2.4.3 - Proposition de visualisation
Le diagramme ci-dessous synthétise les définitions de FOUCAULT :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 9 : Visualisation de la notion de Système de formation des théories
On a cherché à signifier ici graphiquement que les choix théoriques relèvent dun point de vue constitutionnel et non causal - dune économie de lénoncé qui est seconde par rapport aux systèmes de formations précédemment définis. En particulier, lexistence de diffractions théoriques a été visualisée sous forme de plans de clivage transverses aux objets, modalités et concepts du discours formés selon dautres règles immanentes au discours lui-même.
2.4.4 - Questions dapplication à une archéologie du management stratégique
-On cherchera par exemple à déterminer dans quelle mesure le discours stratégique, porteur denjeux politiques mais exprimé sous une modalité technique, fait lobjet dappropriations sociales par des groupes porteurs dune partie de ces enjeux (cadres et formateurs, acheteurs et vendeurs de conseil en management, consommateurs, etc.).
C - Larchéologie éléments dépistémologie des savoirs
Les cercles de démonstration qui achèvent Larchéologie du savoir sont distribués en quatre thématiques classiques :
La notion de nouveauté
Lanalyse des contradictions
Les descriptions comparatives
Le repérage des transformations.
Ces thématiques sont pour Foucault loccasion de montrer en quoi la discipline quil fonde se distingue de lhistoire des idées. Nous reprendrons ici le traitement de la quatrième thématique (repérage des transformations) en vue de notre étude consacrée au management stratégique.
1 - Idéologie, science, savoir
La notion-clé de larchéologie est celle de savoir. Il convient de la distinguer à la fois de la science et de lidéologie. En effet, si la notion savoir relève dune extension plus vaste que celle de science, le savoir nen est pas pour autant la science plus une sorte de « pseudo-science » de caractère idéologique, forme à la fois périphérique, embryonnaire ou dégradée de la vraie science.
Commençons par la définition du savoir formulée par Foucault :
« Un savoir, cest ce dont on peut parler dans une pratique discursive, qui se trouve par là spécifiée :
Le domaine constitué par les différents objets qui acquérront ou non un statut scientifique [
]
Lespace dans lequel le sujet peut prendre position pour parler des objets auxquels il a affaire dans son discours [
]
Le champ de coordination et de subordination des énoncés où les concepts apparaissent, se définissent, sappliquent et se transforment[
]
Des possibilités dutilisation et dappropriation offertes par le discours. » (p. 238)
On peut comprendre par là que le savoir représente lensemble du corpus dobjets, modalités dénonciations, concepts et choix théoriques produits par un discours selon les règles de sa formation.
Doù la proposition de définitions suivante :
Définitions
Un discours représente lensemble des énoncés produits selon des règles de formations invariantes.
Ce corpus de règles invariantes est appelé formation discursive.
Lensemble du corpus dobjets, modalités dénonciations, concepts et choix théoriques produits à travers le discours selon les règles de sa formation constitue un savoir.
Science et savoir sont certes des notions connexes : « Les sciences apparaissent dans lélément dune formation discursive et sur fond de savoir. » (p. 240) Larchéologie cherche à décrire comment une pratique discursive savère productrice dun savoir qui lui même sert de toile de fond à létablissement ou non- dune science.
La science, par un certain nombre de critères de validité, de filtrage, opère dans lespace dun savoir une sélection - une « découpe » pour reprendre le terme de Foucault.
Cest ici que se situe la place de lidéologie. Bien loin de nêtre quune fausse science, lidéologie imprègne bien souvent ce processus même de découpe qui constitue la science sur fond de savoir. Cela signifie bien entendu que « lidéologie nest pas exclusive de la scientificité », et même que le rôle de lidéologie « ne diminue pas à mesure que croît la rigueur et que la fausseté se dissipe. »
En revanche, par sa mise en évidence spécifique du savoir, le rôle de larchéologie peut consister à dévoiler, démonter les mécanismes par lesquels lidéologie, dans lentre-deux de la découpe quelle contribue à opérer entre savoir et science, habite cette science, éventuellement de façon secrète et masquée.
Ainsi, le tryptique savoir-science-idéologie permet à Foucault de reformuler la question de lidéologie : « La question de lidéologie posée à la science [
], cest la question de son existence comme pratique discursive et de son fonctionnement parmi dautres pratiques. » (p. 242) La poursuite dune archéologie est donc également un travail de démystification idéologique: « Sattaquer au fonctionnement idéologique dune science pour le faire apparaître et pour le modifier, [
] cest la remettre en question comme formation discursive [
]. Cest la reprendre comme pratique parmi dautres pratiques. » (p. 243)
2 - les seuils épistémologiques
Selon Foucault, la découpe entre science et non-science ne sopère pas de façon uniforme et définitive dans toutes les champs de savoir. On peut au contraire distinguer plusieurs seuils, dont les franchissements peuvent être simultanés, comme dans le cas des mathématiques, ou au contraire très échelonnés dans le temps. Doù la définition de « plusieurs émergences distinctes. » (p. 243), que nous reprendrons ici à notre compte :
Seuil de positivité : « le moment à partir duquel une pratique discursive sindividualise et prend son autonomie, [
] où se trouve mis en uvre un seul et même système de formation des énoncés, ou encore le moment où ce système se transforme. » (p. 243)
Seuil dépistémologisation : « lorsque dans le jeu dune formation discursive, un ensemble dénoncés se découpe, prétend faire valoir (même sans y parvenir) des normes de vérification et de cohérence et quil exerce, à légard du savoir, une fonction dominante (de modèle, de critique ou de vérification). » (p. 243-244)
Seuil de scientificité : lorsque la figure épistémologique « obéit à un certain nombre de critères formels, lorsque les énoncés [
] obéissent à certaines lois de construction des propositions. » (p. 244)
Seuil de la formalisation : lorsque ce discours scientifique, à son tour, pourra définir les axiomes qui lui sont nécessaires, les éléments quil utilise, les structures propositionnelles qui sont pour lui légitimes et les transformations quil accepte, lorsquil pourra ainsi déployer, à partir de lui-même, lédifice formel quil constitue. » (p. 244)
On pourra remarquer que le seuil de scientificité ainsi défini se situe relativement bas en comparaison des exigences des tenants de ce que lon appelle les « sciences dures » ces dernières (mathématiques, physique,biologie, géologie, etc.) se situant par-delà ce que Foucault nomme « seuil de la formalisation. » Il ne fait pas de doute que, dans loptique de Foucault, lappartenance de la sociologie, de léconomie, de lhistoire au domaine de la science est, sinon ferment acquise, du moins largement entamée.
En corollaire de ces définitions, Foucault introduit une catégorisation de lhistoire des sciences :
Catégorie dhistoire épistémologique :
Une analyse historique qui « se situe au seuil de la scientificité et qui sinterroge sur la manière dont il a pu être franchi à partir de figures épistémologiques diverses » sera dite « histoire épistémologique des sciences. » (P. 248)
Catégorie dhistoire archéologique :
Une analyse qui prend pour point dattaque le seuil dépistémologisation sera dite histoire archéologique. Elle se focalise sur « le point de clivage entre les formations discursives définies par leur positivité et des figures épistémologiques qui ne sont pas toutes forcément des sciences. » (p. 249). On cherche à y « mettre à nu [
] les pratiques discursives dans la mesure où elles donnent lieu à un savoir, et où ce savoir prend le statut et le rôle de science. » (p. 249)
3 - Eléments dapplication à une archéologie du management stratégique
Nous nous efforcerons de focaliser nos travaux sur ce qui semble constituer le seuil dépistémologisation du management stratégique. Nous entendrons par là le moment où le management stratégique sauto-identifie comme champ de savoir et de pratiques qui lui sont spécifiques au sein des sciences et/ou pratiques de gestion, et se munit de modèles de pensée dominants qui marqueront la suite de son histoire.
Afin de ne pas manquer notre « cible », nous viserons assez largement dans lintervalle qui souvre entre un seuil de positivité, qui nest pas franchi avant lAprès-Guerre de 1939-1945 et un seuil de scientificité, peut-être plus instable voire plus discutable franchi en bonne partie avec les analyses de Porter de la fin des années 1970.
Chapitre II - Dispositif dapplication de la méthode archéologique à une histoire française du management stratégique
Notre exposé est ici disposé du théorique vers le pratique. Dans un premier temps (§A) sont exposés les choix de méthode quimposent la constitution et le traitement dun matériau archéologique, avec leurs implications épistémologiques. Dans un deuxième temps (§B)est entreprise la description pratique et opératoire de notre méthode de travail.
A Choix méthodologiques et épistémologiques.
1 - La problématique du champ dinvestigation
Nous allons tenter de prendre pour champ dapplication de la méthode de Foucault le management stratégique considéré comme un discours. Plus exactement, lhypothèse générale que nous allons contribuer à vérifier est que le management stratégique, comme dautres domaines de savoir et de pratiques, est également un discours, régi par des règles de formations que lon peut décrire à laide de la méthode de Foucault. Nous considérerons le management stratégique en tant que discours comme une sorte de « machine » à produire une multiplicité dobjets, de modalités dénonciation, de concepts et de choix théoriques et nous attacherons à dégager des règles de production invariantes, en nombre limité, qui contraignent la teneur de cette multiplicité.
Se pose alors la question de l « archive » au sens de Foucault, cestà-dire du matériau sur lequel doit porter lanalyse et la recherche dinvariants. Deux difficultés immédiates se présentent :
1°) Infini du discours vs. Finitude du matériau détude
Il est évidemment impossible de rendre compte de linfinité dénoncés potentiels rendus possibles ou exclus par la formation discursive que lon veut mettre à jour. Il va même de soi que la totalité des énoncés effectivement produits en matière de management stratégique est inaccessible aux possibilités humaines. Seules des traces matérielles dune partie de ces énoncés sont disponibles. Il faut alors sefforcer dinclure dans lenquête jusquau matériau darchive le plus marginal, le plus rare, pour que le régulier se détache avec suffisamment de pertinence de loriginal.
2°) Taille du matériau vs. Ressources limitées du chercheur.
Même avec cette première restriction inhérente à toute démarche scientifique, on reste face à une tâche dampleur quasi-irréalisable, car les documents susceptibles de servir lanalyse se comptent par centaines de milliers. Il est donc nécessaire de restreindre lanalyse à une partie seulement de larchive théoriquement disponible. Dun autre côté, travailler sur un ensemble dénoncés suffisamment représentatif du champ de savoir étudié est indispensable si lon veut que les invariants repérés aient une signification quant à la dynamique supposée du discours « total ».
2 - Choix méthodologiques
Pour résoudre ces difficultés, nous avons pris le parti de choisir un champ détude à délimitation relativement étroite, tout en adoptant, à lintérieur de ce champ, une méthode de recueil systématique des archives relatives au management stratégique. Lun des critères de délimitation étant la taille de léchantillon dinformation à traiter, associée au temps de traitement nécessaire, sachant que la méthode de Foucault exige un temps de traitement relativement long pour chaque document.
Après divers tâtonnements et évaluations approximatives de la taille du matériau, nous avons décidé de restreindre lapplication de la méthode archéologique à un échantillon darchive délimité selon les critères suivants :
1°) Sen tenir aux documents écrits de « stratégistes », cestà-dire dauteurs qui visent à décrire une pratique ou une théorie relative au management stratégique à lattention dacteurs qui ne sont pas directement concernés par cette stratégie. Les stratégistes seront typiquement des universitaires, journalistes, consultants vulgarisateurs, etc.
2°) Limiter dans lespace la recherche au domaine français au sens large (incluant Suisse et Belgique). Nous avons donc recueilli le matériau archéologique parmi lensemble des documents publiés en France, dont la Bibliothèque Nationale effectue depuis des décennies un inventaire exhaustif (dépôt légal).
3°) Focaliser dans le temps la recherche autour du probable « seuil de positivité » du management stratégique, qui semble se situer en France à la charnière des années 1960-1970. Doù une recherche échelonnée entre les années 1950 et 1980, qui nous a permis par la suite de poser deux bornes temporelles plus précises : 1959-1976.
Ce choix signifie automatiquement un certain nombre dexclusions, dont les principales sont :
a) Renoncer à traiter le matériau des purs « stratèges » non « stratégistes ». Doù lexclusion en particulier des archives dentreprises confidentielles, brouillons de travail, correspondances dentreprise ou correspondances privées, etc.
b) Se cantonner à des documents dépoque et exclure du dispositif de preuve tout entretien rétrospectif éventuellement réalisé récemment avec lun des locuteurs du discours étudié. Larchéologie est du reste un travail dhistoire et non un travail de mémoire.
c) Ne pas prendre en compte, quant à leur contenu, des documents étrangers non traduits, comme par exemple les nombreuses études américaines publiées avec un temps davance sur leur traduction ou sur les publications françaises qui sen sont inspirées. Nous avons néanmoins tenu compte de leur « existence », ne serait-ce que pour ne pas passer sous silence un certain nombre de procédés typiques du management stratégique à la française qui méritaient dêtre signalés (cf. la notion dimportation clandestine examinée plus loin).
3 - Discussion épistémologique des choix de méthodologie
A restreindre ainsi le champ dinvestigation, on prend le risque docculter une partie des phénomènes discursifs à luvre au sein du management stratégique. En particulier, on pourra sinterroger sur la validité des formations discursives dégagées à partir dun matériau obligatoirement limité.
Dun côté, il est possible quun certain nombre de règles de formation ne puissent être mises en évidence, parce que les énoncés auxquels elles sappliquent ont été exclus de léchantillon étudié. Cette erreur peut sembler vénielle à partir du moment où il aura été malgré tout possible de repérer des invariants substantiels, certes détendue plus restreinte, sur un matériau détude limité. On pourra en effet considérer que les travaux réalisés auront au moins permis de franchir une première étape dans la mise à jour dune formation discursive, étape qui pourra être complété par des travaux ultérieurs mettant à jour des éléments de formations résiduels non encore détectés.
Dun autre côté, ne peut-on imaginer que les règles invariantes mises à jour ne soient valables que pour le corpus documentaire étudié et ne reflètent guère la dynamique du véritable discours du management stratégique ? Nous proposons trois réponses à une telle objection :
1°) Il est clair que la mise à jour dune formation discursive ne saurait jamais être définitive. Il sera toujours possible de reprendre une étude archéologique en létendant à un matériau plus complet. Ce fait ne saurait cependant troubler aucun scientifique. On retrouve là la condition conjecturale de toute affirmation scientifique, aussi « dure » cette science puisse-t-elle être, comme la montré il y a longtemps Karl Popper.
2°) On pourra admettre dans un premier temps avoir mis à jour au moins une « sous-formation » discursive du management stratégique, cest-à-dire un corps de règles plus restreint que celui de la formation dans son ensemble. Une restriction du domaine de validité des conclusions archéologiques permettra de « sauver » a minima la valeur de ces conclusions. Par exemple on pourra estimer que les invariants mis à jour sur un échantillon français sont au moins valables pour cette sphère géographique étudiée.
3°) On pourra surtout mettre en avant que le caractère inductif des conclusions tirées de cette étude est légitime du point de vue des sciences de gestion, pour peu que ces conclusions sinscrivent dans un cercle épistémologique abduction->déduction->induction adéquat.
Ce dernier argument suppose quelques mises au point techniques préalables.
a) Le cercle abduction->déduction->induction
Nous allons ici adopter le vocabulaire épistémologique proposé par Albert David dans Les nouvelles fondations des sciences de gestion, inspiré de la terminologie de Charles Sanders Pierce. On considérera avec David que la production des connaissances scientifiques seffectue par un processus récursif de type : Abduction -> Déduction->Induction->nouvelle Abduction->
qui englobe et généralise le classique schéma hypothético-déductif.
Des trois moments générateurs du processus récursif, seul terme médian la déduction, est inattaquable sur le plan de la logique. Labduction a pour rôle denrichir le corpus scientifique de nouvelles hypothèses. Elle se réduit formellement à un triplet de propositions du type : « A règle, C conséquence, B cas ». Par exemple, connaissant la règle « A. sil pleut, la route est mouillée », et constatant que « C. la route est mouillée », jen déduirai que « B. hypothèse : il pleut ». Cet exemple illustre bien linvalidité logique de labduction, puisque dautres hypothèses pourraient être formulées à la place de B. (par exemple : « B. la balayeuse est passée »).
Dans le cadre de la boucle récursive de production des connaissance scientifiques, labduction doit être suivie de déductions qui vont la traduire en termes réfutables. Ces déductions prendront les résultats de labduction comme règle, y adjoindront dautres faits et en déduiront par syllogisme, des conséquences observables. La boucle sera bouclée par une phase dinduction consistant en lobservation de faits correspondant ou non aux conséquences observables obtenues par déduction. « Si les règles sont infirmées il faudra reformuler - par abduction de nouvelles hypothèses explicatives, et le cycle recommence ».
DAVID explique que « cette boucle na pas nécessairement à être parcourue en totalité par chaque recherche : il suffit quelle le soit collectivement au sein de la communauté scientifique ». Par conséquent: « Il faut considérer comme résultats scientifiques des conjectures obtenues par abduction, à la double condition que certaines règles soient respectées et que labduction ne soit pas évidente a priori. »
b) Application à notre démarche
Lhypothèse que le management stratégique est régi par une formation discursive amène en effet à déduire que tout sous-ensemble dénoncé, même incomplet, respecte ces règles de formations. Décrire une formation discursive sur la base dune documentation française limitée dans le temps, cest opérer la vérification de cette déduction sur un échantillon restreint dénoncés. Une telle vérification amène en retour à induire lexistence dune formation discursive du management stratégique en général et à décrire comme une partie au moins de ses caractéristiques celles qui ont été mise en évidence sur léchantillon.
c)Formulation « canonique » de notre hypothèse de travail
. Nous venons de reformuler notre travail selon le cercle épistémologique de David (-Pierce). Il est possible de disposer cette formulation sous une forme « canonique » qui reprend plus explicitement les différents arcs du cercle :
Abduction
A1 - (Règle de Foucault) - Tout champ de savoir dans lequel sobservent les phénomènes discursifs au sens de Foucault, ie de pratiques réglées en formations discursives, laisse pour traces une accumulation dénoncés qui se prête à larchéologie
A2 - (Conséquence) Il est possible de retracer, à partir des énoncés du management stratégique, des règles de dispersion qui sont formellement archéologiques
A3 - (Cas) Le management stratégique relève de phénomènes discursifs quil est possible de décrire comme une formation discursive au sens de Foucault.
Déduction
D1 - (Règle) - Le management stratégique relève de phénomènes discursifs quil est possible de décrire comme une formation discursive au sens de Foucault.
D2 - (Cas) Le corpus des écrits des stratégistes français des années 1959-1976 relève du management stratégique
D3 - (Conséquence) Les invariants discursifs que lon repèrera éventuellement au sein du corpus des écrits des stratégistes français des années 1959-1976 appartiendront à la formation discursive du management stratégique.
Induction
I1 - (Cas) - On a repéré au sein du corpus des écrits des stratégistes français des années 1959-1976 des invariants en appliquant à ce corpus la méthode de Foucault.
I2 - (Conséquence) Ces invariants sont ceux de la formation discursive du management stratégique
I3 (Règle) La validité de la théorie de Foucault est vérifiée dans le domaine du management stratégique, qui est bien un discours se prêtant à larchéologie (cf. A1).
Lessentiel de notre travail aura donc consisté à fermer cette boucle récursive Abduction->déduction->Induction par létablissement du maillon factuel (I1) (recueil et étude du matériau archéologique).
Figure SEQ Figure \* ARABIC 10 : Les cercles épistémologiques de cette thèse
Ces considérations épistémologiques étant posées, il reste à décrire physiquement les procédures de recherche, puis de traitement du matériau qui a servi de base à lanalyse archéologique. Cest ce quentreprend le §B ci-dessous.
B - Description opératoire de la méthode mise en uvre
Nous allons décrire maintenant le processus par lequel a été construit ce maillon (I1) de la boucle épistémologique que ce travail vise à compléter.
Le travail archéologique a été effectué en trois opérations principales, à savoir, par ordre chronologique :
1 - Recueil des données : constitution du matériau archéologique
2 - Traitement des données : établissement des coordonnées archéologiques de chaque document
3 - Interprétation des données : repérage des règles de formation discursive et de leurs conséquences épistémologiques et pratiques
Le déroulement de chacune de ces trois étapes, exposé en détail ci-dessous, retrace ainsi le processus de constitution des contenus exposés dans les parties ultérieures de la thèse :
1 - Recueil des données : constitution du matériau archéologique
1.1 - Deux corps distincts de documents
Deux corps distincts de documents ont été recueillis :
un matériau principal dune part, constitué par lensemble des documents faisant office de publication « stratégiste » dans la fenêtre de temps jugée pertinente ; le recueil de ce matériau a été opéré avec un souci dexhaustivité ;
un matériau auxiliaire dautre part, constitué de documents relatifs à des sujets connexes au management stratégique, voire relativement éloignés quant à leur thème, mais paraissant indispensable à la description des champs (de présence, de concomitance, institutionnels) externes auxquels la méthode de Foucault fait appel pour interpréter le discours (compléments sur les instances de formation des objets, corrélation entre modalités dénonciation et luttes traversant les emplacements institutionnels, liens entre formation des concepts et champs annexes, repérage dextériorités corrélées à certains choix théoriques). On na pas ici visé à lexhaustivité mais à vérifier lexistence dextériorités dont semblait faire état le matériau archéologique principal lui-même.
1.2 - Méthode de recueil du matériau principal
Il serait vain de prétendre avoir atteint en ce domaine lexhaustivité définitive. Un certain nombre de précautions ont toutefois été prises pour sen approcher.
Deux éléments doivent permettre de sapprocher de lexhaustivité : la base documentaire dans laquelle on puise pour repérer le matériau dune part et les critères de sélection du matériau dans cette base dautre part.
1.2.1 Bases documentaires
Deux grandes bases documentaires ont été consultées.
Tout dabord les livres : manuels, ouvrages promotionnels de consultants, etc. Le catalogue de la Bibliothèque Nationale de France garantit un balayage exhaustif des livres publiés en France au sein dun catalogue unique (Catalogue BN-Opale plus).
Ensuite les périodiques. Il nexiste pas de catalogue direct des articles publiés en France, et un passage par lidentification préalable du périodique susceptible de contenir du matériau intéressant simpose. Ajoutons que, ce préalable étant effectué, une consultation de chaque numéro du périodique savère indispensable pour pouvoir repérer les articles pertinents, car il nexiste pas de catalogue exhaustif des articles dun même périodique. Les périodiques à consulter ont été choisis par le jeu des références bibliographiques : les publications signalées dans les livres, puis dans les premiers périodiques ainsi recueillis, nous ont aiguillé vers dautres titres, etc. Seules trois revues se sont néanmoins avérées suffisamment « riches » en documents stratégiques pour faire lobjet dun balayage systématique : Hommes et techniques, la revue du C.N.O.F et les Cahiers de lI.S.E.A.
1.2.2 Critères de sélection
Les critères de sélection ont été multiples, la plupart du temps non croisés afin de ne pas négliger des documents se prêtant au discours étudié malgré un référencement présentant peu de connexions avec ce dernier. Ainsi, plusieurs boucles de recherche ont été menées de front :
Titres et thèmes : stratégie et entreprise. Tout document qui se réclame explicitement dune problématique dite « stratégique » se rapportant aux entreprises a été consulté. Ce critère na pas toujours été suffisant pour inclure un document dans le matériau principal, dans la mesure où il existe dans ce domaine quelques « faux amis ».
Titres et thèmes annexes. Nous avons également consulté les documents se référant à des disciplines ou thèmes en connexion manifeste avec le management stratégique tels que : prospective, économie industrielle, théorie des jeux, planification, histoire de lentreprise, etc. La plupart des documents ainsi recueillis ont, lorsquils ont été retenus, été inclus dans le matériau auxiliaire et très peu dentre eux se sont avérés relever du management stratégique
Contenu : traitement des problématiques stratégiques relatives aux entreprises. Chaque document repéré daprès son libellé ou son classement catalogue a fait lobjet dune vérification quant à son contenu pour être définitivement inclus dans le matériau étudié. Un certain nombre dexclusions ont été opérées, pour lesquelles une part résiduelle darbitraire pourra toujours être reprochée au chercheur. Signalons simplement - le lecteur pourra le constater plus loin - que nous nous sommes efforcés dopérer à ce stade une sélection plutôt large et tolérante, malgré les risques de réfutation des invariants que cela comporte. Deux exemples de tri « arbitraire » illustreront ce propos : il a été par exemple décidé de classer les documents relatifs à la théorie des jeux au sein du matériau auxiliaire, dans la mesure où lutilisation du terme de « stratégie », qui correspond à une connexion discursive avec le management stratégique très limitée dans le temps, relève essentiellement de lhomonymie pure et simple. Du reste, la filiation avec les concepts stratégiques développés ultérieurement savère quasi-inexistante. On est en présence dune juxtaposition anecdotique, qui a son importance, mais en tant quextériorité. Dans un autre sens, il a parfois été inclus dans le matériau principal des documents relatifs à la planification dentreprise qui ne se revendiquent pas demblée comme planification stratégique, mais le font comprendre de façon marginale, tandis que dautres documents étaient rangés dans le matériau auxiliaire. Un tri « radical » aurait peut-être dû exclure ces documents du corpus principal. Toutefois, par leur contenu, quelques uns de ces documents savéraient relever dun « management stratégique » qui ne dit pas son nom à un tel point quil nous a paru préférable de les y inclure. Précisons que ces choix, dans un sens comme dans lautre, nont représenté quune part marginale des travaux et ne dépassent pas 10% du matériau principal recueilli.
2 - Traitement des données : établissement des coordonnées archéologiques de chaque document
Les méthodes bibliométriques usuelles ne sauraient convenir au traitement archéologique dun document. En effet, repérer lusage dune terminologie ou dune référence ne suffit pas à larchéologie. Celle-ci requiert que lon identifie le statut des termes repérés, de façon parfois relativement fine : ainsi, selon quune « matrice stratégique » aura le statut dobjet, de concept ou encore de simple procédure préconceptuelle de réécriture dénoncés, larchéologie en fera une exploitation différente. La seule étude bibliométrique ny aurait repéré quune « connexion » avec dautres documents.
Il convient donc dentrer dans le contenu de chaque document puis de faire plusieurs interprétations successives de ces lectures, au niveau du corpus tout entier. Il serait vain de vouloir retracer de façon exhaustive lensemble des processus cognitifs qui ont mené à lidentification de règles de formation discursive, tant lintuition suivie de vérification, les aller-retours du document particulier au corpus principal ou auxiliaire, bref litération, sont le lot de larchéologue. Il est néanmoins possible de dégager trois moments principaux :
i. Le repérage des productions du discours
ii. Le repérage de « marqueurs » des règles de formation
iii. Lidentification des règles de formation proprement dites
Le repérage des productions du discours - Il sagit didentifier les objets, modalités dénonciations, concepts, choix théoriques dont fait état chaque document, ainsi que leur succession, leur renouvellement éventuel au sein du corpus.
Le repérage de « marqueurs » des règles de formation Les règles de formation apparaîtront comme invariants du discours. Ces invariants ne pourront être identifiés que sur la base de paramètres qui ne sont pas toujours donnés littéralement dans les documents étudiés. Un travail danalyse des contenus savère nécessaire pour déduire, de chaque document, les « marqueurs » sur lesquels on procédera par la suite à une analyse dinvariance. Par exemple, les surfaces dapparition de lobjet « choix stratégique » ne sont pas données littéralement dans un document mais doivent être repérées à partir de diverses références dont fait état le document lui-même (direction générale, investissement, etc.).Le tableau ci-dessous donne quelques exemples de tels « marqueurs », que le lecteur retrouvera dans la description à suivre du matériau archéologique.
Règles de formationExemples de « marqueurs »
Formation des objetsSurfaces dapparitionRéférence à des problématiques connexesSurfaces de délimitationIntroduction thématique explicite du documentInstances de spécificationChamps sémantique de description de lespèce -objet
Formation des modalitésStatut du locuteurRéférences dintroduction du documentEmplacement institutionnelStatut (ex. universitaire) de la publicationPosition perceptiveGranularité des descriptions = indicateur de distance perceptive
Formation des conceptsFormes de successionEnchaînements thématiques ou syntaxiques au sein du documentFormes de coexistenceRéférences implicites ou explicites,
Champs lexicaux, sémantiquesProcédures dinterventionProcédés graphiques et textuels divers
Ces « marqueurs » sont à rapprocher des contenus concomitants des documents recueillis dans le matériau auxiliaire, notamment pour ce qui concerne les règles de formation relevant « deffets de champ » .
Lidentification des règles de formation proprement dites. - Une analyse de répétitivité et de concomitance effectuée sur les « marqueurs » préalablement recensés permet en principe de dégager déventuelles « règles de formation », dont lensemble constituera une formation discursive.
Une difficulté doit être ici soulevée : Il ny a jamais, dans un matériau de type historique, de simultanéité parfaite entre documents. Doù une possible dialectique sans fin entre synchronie et diachronie, qui rend dautant plus délicates un certain nombre de questions que la période étudiée est relativement courte, en comparaison de certaines analyses multiséculaires de Foucault (Histoire de la folie, Les mots et les choses) :
Sur quel critère peut-on parler de concomitance ou de succession entre deux marqueurs de formation ?
Les éventuelles exceptions à une règle dinvariance marquent-elles linvalidité de la règle ou simplement une transformation de la formation, transition vers un nouveau seuil épistémologique ?
Nous adopterons une règle de bon sens qui consiste à mettre en comparaison des échelles de temps dordre différent. Sur la période de 30 ans environ que parcourt notre étude, il est possible de repérer des transitions majeures ou mineures, qui se produisent à intervalles dont lordre de grandeur est dau moins10 ans. Par conséquent, nous pourrons considérer que des documents dont les dates ne séloignent pas de plus dun ou deux ans se prêtent à constat de concomitance. Cet ordre de grandeur correspond dailleurs au temps nécessaire pour publier un livre, et donc à la médiation minimale pour constater des ajustements discursifs dun ouvrage à lautre.
3 - Interprétation des données : repérage des règles de formation discursive et de leurs conséquences épistémologiques et pratiques
Nous envisagions a priori trois grandes exploitations de lanalyse archéologique du matériau recueilli :
1°) lidentification et le repérage de seuils épistémologiques
2°) lidentification de contraintes de longue durée sur les énoncés stratégiques, dont la pérennité sétend jusquà une date récente au-delà de la période étudiée
3°) la formulation dhypothèses explicatives à un certain nombre de problèmes de management actuels qui relèvent de la stratégie ou sont en forte connexion avec cette dernière
Le tableau méthodologique est posé. Il reste désormais à utiliser la méthode elle-même. Cest ce quexpose la section suivante consacrée à lanalyse archéologique du matériau recueilli.
Section 3 Analyse du matériau archéologique
NB Dans les pages qui vont suivre, il sera abondamment fait référence aux documents stratégiques du matériau archéologique principal comme à ceux, plus périphériques, du matériau auxiliaire. Lensemble des documents a été référencé sous une numérotation unique. Toutefois, étant donné le traitement différent appliqué à chaque composante du matériau, nous avons jugé utile de faire apparaître immédiatement au lecteur la catégorie à laquelle appartient chaque document cité.
Chaque document du matériau principal a fait lobjet dune monographie ; sa référence est signalée sous la forme dun numéro entre crochets, en police épaisse (exemple : [34]).
La référence de chaque document du matériau auxiliaire est quant à elle écrite en police mince (exemple : [112]).
Introduction à lanalyse archéologique
La méthode archéologique a été exposée au sein de la précédente section 2 dans ses définitions comme dans son adaptation au champ dapplication que constitue le management stratégique.
Nous allons aborder ici lanalyse archéologique proprement dite du matériau archéologique. Une description générale de ce matériau est disponible au sein de lAnnexe jointe en section 6 (Volume 2), tant dun point de vue statistique que par une série de monographies exhaustive des documents stratégistes ayant servi de base aux présentes analyses.
Lanalyse archéologique est exposée ici en quatre chapitres :
Chapitre I : La formation des objets
Chapitre II : La formation des modalités dénonciation
Chapitre III : La formation des concepts
Chapitre IV : La formation des choix théoriques
Ces quatre chapitres effectuent lanalyse archéologique. Ils consistent en une exploitation du matériau archéologique, mettant en avant les invariants du discours stratégiste dentreprise. Ils forment un ensemble décrivant de façon détaillée la formation discursive du management stratégique.
Une vue densemble de ce système de formation, ainsi que des conclusions et conséquences plus générales, sont en outre établies au sein de la section suivante (Section 4 - Conclusion générale).
Chapitre I : La formation des objets
Le présent chapitre traitera successivement deux domaines dobjets dans lordre chronologique de leur apparition : tout dabord le domaine dobjets du « choix stratégique » (§A), ensuite le domaine dobjets du « processus stratégique » (§B). Si cette succession chronologique présente de prime abord un aspect quelque peu énigmatique, lanalyse archéologique nous révélera, au fil du déroulement de ce chapitre, une explication structurelle à cette observation.
A - La formation du domaine dobjets du « choix stratégique »
1 - Introduction : Une césure énigmatique
La brève étude publiée par Claude Charmont en février 1959 dans Hommes et techniques Définition dune stratégie devant le marché commun [24]- constitue une innovation par lobjet détude quelle propose de traiter méthodiquement : le choix dune stratégie adéquate au sein dun éventail de solutions prédéterminées, fonction des caractéristiques économiques de son environnement et de son entreprise. Dautres écrits stratégistes suivront bientôt au cours des années suivantes : éditoriaux ([34], [44], [46], [47]), ouvrages ou sections douvrages traduits ([35]) ou de production locale ([41]), consacrés au même domaine dobjet. Cette première éclosion sera suivie dun long silence, entrecoupé de rares échos isolés ([119], [106], [184], [186]), qui ne prendra fin quau début des années 1980 avec limportation des stratégies génériques de Porter.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 11 : statistique des publications françaises en management stratégique
Ces deux plages de silence de lavant et de laprès - ont quelque chose dénigmatique. On pourrait certes y voir en première approche la simple illustration dun lent processus de maturation industrielle, qui expliquerait la rareté de ces écrits à une époque où le besoin de réfléchir méthodiquement à des choix stratégiques nest pas encore affirmé. On pourrait même y diagnostiquer le symptôme dune situation spécifiquement française, comme la fait Jacques Lesourne. Pour ce dernier en effet, la France des trente Glorieuses ayant été « une URSS qui a réussi », la question dune pensée stratégique ne se pose pas à lentreprise : lensemble des choix engageant lavenir sont assumés et pensés par un Etat tout-puissant et lui seul, lentreprise nayant quà se conformer aux tendances ainsi dessinées en un autre lieu que sa propre sphère dirigeante. Au premier degré, cette analyse est vraisemblable : elle est cohérente avec la rareté stratégique que lon peut mesurer, en moyenne, sur la durée totale des Trente Glorieuses. Mais comment expliquer alors, si lon sen tient à cette analyse, les fluctuations de second ordre que nous avons précédemment signalées : silence initial, production décrits resserrée dans le temps, suivie dun nouveau long silence ?
Le silence initial est une première évidence quil faut interroger. En effet, bien avant 1959, tout un ensemble de conditions sont réunies, parfois de longue date, pour que le choix stratégique puisse devenir un objet détude.
2 - Des « surfaces dapparition » qui préexistent de longue date au discours stratégique
Les éléments dinformation nécessaires à la production dun discours relatif aux choix stratégiques de lentreprise, que lon peut appeler avec Foucault les surfaces dapparition de cet objet détude, sont dores et déjà présents, sinon universellement répandus.
Les notions de coût, dinvestissements, de débouchés, de concurrence, de secteurs industriels, de finalités de lentreprise, éléments invariants des écrits de nos stratégistes des années 1960, ne peuvent apparaître respectivement quà la surface dune comptabilité générale et dune comptabilité analytique au moins partielle de lentreprise, dun crédit - certes contingenté, de marchés de biens consommation ou de biens intermédiaires, dassociations professionnelles ou de secteurs et branches, dune parole enfin des dirigeants sur les objectifs quils poursuivent (cf. tableau ci-dessous).
Objets récurrents du discours stratégisteSurfaces dapparitionCoûtComptabilité générale, comptabilité analytique (au moins partielle)InvestissementCrédit (contingentement du crédit)DébouchésMarchés de biens de consommation et de biens intermédiairesConcurrenceSecteurs industrielsAssociations professionnelles, Catégories de la comptabilité nationaleFinalitésParole des dirigeants Concentrations, Fusions - acquisitionsMarché dachat / vente des entreprises
Ces surfaces dapparition sont présentes au plus tard dès lAprès-guerre. Lexistence dun marché des entreprises à vendre ou racheter, surface dapparition indispensable à la problématique stratégique classique des fusions / acquisitions, est quant à elle un sujet de préoccupation particulièrement aigu de lAprès-guerre. Dès 1955, Hommes et Techniques publie ainsi une série darticles ([4] à [7], [10] à [12], [18], [103]) consacrés aux « concentrations dentreprises » qui samorcent avec lencouragement de lEtat. Rationalisation des appareils de production, valorisation des actifs avant fusion, dilution du capital, homogénéisation des comptabilités, concurrence annoncée par la création de la CECA, licenciements, modalités de la concentration (fusion totale ou non), inhibitions psychologiques des dirigeants sont les thèmes abordés lors de ces exposés et des débats quils suscitent. A aucun moment cependant, le vocable de «stratégie » napparaît, ni aucun terme de substitution pour désigner un tel objet de débat.
Rien donc, de ce côté, qui permette de déceler un facteur dimpossibilité du discours stratégique. Le graphique ci-dessous fait apparaître cette situation dantériorité des surfaces dapparition que nous venons de décrire
Figure SEQ Figure \* ARABIC 12 : Surfaces dapparition du domaine dobjets du choix stratégique
3 - Des instances de délimitation qui préexistent dans une dynamique de compétition politique
Quest-ce qui permet au management stratégique dapparaître sous la dimension dobjets qui lui sont propres, et ne relèvent pas dautres thèmes, dautres discours qui sentrecroiseraient çà et là sans que naisse une zone de discours autonome ? Ou encore, dit dune autre manière, quest-ce qui fait quà un moment donné, il devient nécessaire à ceux qui parlent de lentreprise de délimiter un périmètre spécifique, dénommé « stratégie », traçant ainsi par le jeu de leurs débats une sorte de frontière avec dautres discours ?
Ces questions sont celles de la délimitation des objets du discours du management stratégique.
Un discours proprement stratégique ne peut être identifié sans que se mettent à fonctionner un certain nombre dinstances de délimitation qui assurent son identité et sa spécificité. Mais cette condition est-elle pour autant suffisante ?
Lexamen du matériau des années 1959-1965 induit des instances de délimitation qui de toute évidence préexistent largement à lémergence du discours lui même. Ce nest donc pas leur existence qui a permis à elle seule de faire apparaître le management stratégique. En revanche, il apparaît à travers ce matériau et les données du matériau auxiliaire que ces instances participent dune dynamique de concurrence mutuelle, qui mérite dêtre signalée dans la mesure ou ce premier jeu génère des objets connexes au management stratégique.
Pour que lon puisse parler des choix stratégiques dune entreprise en effet, plusieurs délimitations sont nécessaires :
3.1 - Délimiter lentreprise dont le choix sera qualifié de stratégique.
Les documents stratégiques cités plus haut ont tous pour point commun deffectuer cette délimitation au confluent de deux thèmes didentification : la société et lindustrie. Dun côté il sagit bel et bien deffectuer des choix qui vont engager une société, entité juridique au périmètre financier bien délimité, à transformer certaines de ses caractéristiques (équipements, produits, personnels, etc.) tout en restant la même du point de vue des antériorités juridiques et financières. Dun autre côté il sagit de considérer lentreprise comme simple unité - à lexistence conditionnée voire menacée - dune industrie qui, avec ses cycles de vie, ses taux de croissance, ses masses critiques, apparaît cette fois-ci comme le véritable point fixe de la réflexion stratégique.
Unité juridique et patrimoniale dun côté, unité de production de lautre. Deux instances de délimitation que le contexte de lAprès-Guerre a mis en situation dantagonisme non assumé mais bien réel. Dun côté cest la pérennité dun capital et dune trajectoire de dirigeant qui constitue lobjectif principal dune réflexion sur les investissements et lavenir de lentreprise, même si celle-ci doit envisager deffectuer des « opérations discontinues » comme les nomme Octave Gélinier en 1956 [13]. Dun autre côté, cest au contraire loptimisation de la production nationale, répartie entre différentes unités de production, qui constitue lobjectif principal. Cette dernière optique va considérer lentreprise-usine comme une simple variable dajustement de loptimum national. Doù la pression exercée par lEtat pour que les secteurs industriels se concentrent, ce qui revient à ce que certaines entreprises acceptent de se « suicider » pour se fondre dans une entité plus vaste et plus efficiente.
Les documents cités ci-dessus relatifs à la problématique des concentrations reflètent cet antagonisme feutré, par leur insistance sur la résolutions des problématiques juridiques et patrimoniales soulevées par les actions de concentrations ([7] p. 974, [6] p. 382, [5] pp. 254-256, [103] p. 19), tout autant que par la réticence remarquée et parfois regrettée des entreprises à passer au stade de la fusion complète ([4] p 82).
Entre les dirigeants dun côté et lEtat de lautre, les consultants semblent jouer un rôle médian, voire de médiation, étant donné les efforts que lon peut relever auprès de certains dentre eux pour formuler des propositions qui maintiennent la coexistence des deux priorités de lEtat et du propriétaire dentreprise. Ainsi, Noël Pouderoux de la CEGOS affirme certes dans son ouvrage de 1958 que
« Nombre de problèmes, et notamment celui de la productivité, seront résolus si notre politique économique est puissamment expansionniste.
Cette expansion doit être facilitée :
-dune part par la reconversion des entreprises marginales et des activités déficitaires vers les secteurs en accroissement ;
-dautre part par une orientation bien définie de notre économie. » ([23], 4e de couverture). »
Cette affirmation, qui va dans le sens des pressions exercée par lEtat, nen contribue pas moins à restituer en même temps à lentreprise son statut de point fixe, par le biais de la notion de « reconversion ». Notion clé reprise plus longuement au sein du même ouvrage : Pouderoux y plaide pour la « reconversion » des entreprises « marginales » venant dun « secteur décroissant » vers un secteur « ascendant » (ibid., IV° partie, « Reconversion et expansion »). Cest ainsi lactivité exercée par lentreprise qui constitue la variable dajustement, tandis que lentreprise elle-même, amenée à perdurer au prix de cet ajustement dactivité, constitue le point fixe.
3.2 - Délimiter le périmètre des acteurs qui donnent aux choix dentreprise une dimension stratégique
Sans cesse au cours des années 1950-1960 est rappelée la finalité dintérêt général de lentreprise. Le profit nest mis en avant comme finalité légitime que de façon marginale, rarement non subordonnée à cet impératif dintérêt général. Certes un libéral comme Octave Gélinier recommandera, en certaines situations, de redistribuer les surplus de bénéfice aux actionnaires si aucun investissement rentable nest en vue ([13] p. 514), mais dans lensemble, on affirme, côté patronat, que seul lEtat est légitime pour déterminer les finalités auxquelles répondra lentreprise. Ainsi Marcel Demonque, PDG de Lafarge, explique-t-il en 1966 que « [LEtat] doit savoir tout de léconomie pour lorienter vers les fins dont il est le seul maître, car les fins relèvent du pouvoir politique alors que léconomique ne relève que du domaine des moyens. » ([115], p. 16).
Dans un tout autre registre, il est frappant de constater quun ouvrage technique destiné aux dirigeants et ingénieurs de lentreprise prenne le soin de mentionner un autre acteur souvent oublié lorsquil est question des finalités de lentreprise : le salarié. Noël Pouderoux livre en effet dans son ouvrage de 1958 pré - cité un témoignage émouvant :
« En dirigeant des ouvriers, jai appris beaucoup. Jai appris à connaître les attitudes, le comportement, les mobiles, la mentalité des ouvriers, notamment de ces ouvriers parisiens du 13e arrondissement, parmi les plus durs et les plus purs. [
à propos des relations « sociales » : ] Jai trouvé des hommes ou des femmes décidés, francs et souvent très passionnés. Ils avaient toujours cette force supérieure que donne lattaque sur ceux qui se défendent et la force de ceux qui nont rien ou presque rien à perdre. [
] La confiance entre dirigeants et dirigés est difficile à obtenir ; elle est le premier facteur dune bonne productivité [
]Toutes promesses, toutes propositions tendant à laccroissement de la productivité ne trouvent aucun écho devant des ventres vides [
] Avant de parler de toutes mesures de productivité, le devoir des dirigeants est daméliorer le salaire des collaborateurs, ouvriers et employés les moins favorisés et de leur donner de quoi vivre. [
] On demande [à nos ouvriers] des choses quils ne peuvent comprendre et saisir sans une éducation préalable, que nous, dirigeants, avons eu la chance dacquérir. » ([23], p. 242).
Même si cela nest guère mentionné directement, il apparaît évident quà cette époque comme de nos jours, la délimitation dune légitimité stratégique dans lentreprise est traversée par un antagonisme qui met aux prises actionnaires, dirigeants, Etat, salariés et syndicats : celui du partage de la valeur ajoutée. On ne peut pas ne pas supposer que lune des fonctions au moins de la recherche dune stratégie consiste à justifier lallocation de ressources financières au nom dun retour différé dans le temps via des investissements, et au nom même de lintérêt général que lon ne pourra quopposer à une redistribution immédiate des surplus sous forme de salaires.
Admettons provisoirement lexistence de trois instances de délimitation en lutte pour la détermination de ce qui pourra être potentiellement jugé comme stratégique : Etat, syndicats et salariés dun côté, Actionnaires et dirigeants de lautre, Consultants et experts en position médiane.
Admettons que ce jeu soir producteur de débats, et dun certain périmètre de discours. A-t-on pour autant mis à jour une explication à lémergence dun discours proprement stratégique ? Il semble que non, dans le mesure où lensemble de ces instances, tout comme leur jeu de rivalités, préexistent largement à lapparition de ce discours.
4 - Lémergence dun domaine dobjets « protostratégique » au cours des années 1950 : de la prospective à « léconomie des fins »
On relève plusieurs grands objets de discours connexes à la stratégie dentreprise dans les années qui précèdent lapparition de ce dernier : les « concentrations dentreprises », thème dont nous avons précédemment parlé et sur lequel nous ne reviendrons pas ici, mais aussi la prospective, la planification et la théorie mathématique des jeux.
4.1 - La prospective
Nous nous contenterons de signaler ici que la prospective, fondée par Gaston Berger dès lAprès-Guerre, fait lobjet dune appropriation relativement précoce par les dirigeants dentreprise tout comme par lEtat. Ainsi, Marcel Demonque, Président de Lafarge, publie en 1966 Prospective de lentreprise [115], tandis que Pierre Epron fait part dès 1961 de la « Nécessité et difficulté dune attitude prospective » dans la revue du Comité National de lOrganisation Français (CNOF) [31].
On pourra remarquer en particulier que la prospective est présentée comme une démarche de déchiffrage de linteraction entre lentreprise et son environnement, dans une dialectique qui donne à lentreprise un rôle central et primordial. Marcel Demonque affirme ainsi :
« Lentreprise est insérée dans le monde scientifique, technique, économique et social. Elle est même la cellule dynamique essentielle de ce monde. Cest à partir delle que tout se noue et tout se développe. Mais cette action motrice que lentreprise exerce sur le monde, le monde lexerce sur elle à son tour par un effet de feed-back qui est la règle de toute action économique et sociale comme il est la règle de toute action mécanique et biologique. » ([115], p. 1)
Toutefois, il est clair que la prospective va suivre ultérieurement son propre chemin, dans une dynamique, des institutions, des jeux dacteurs relativement disjoints de la stratégie.
4.2 - La planification
La planification ne sinsère pas dans le fonctionnement des entreprises comme un simple décalque de la planification dEtat, si lon en croit les témoignages de dirigeants des rares grandes entreprises privées françaises des années 1950-1960.
Ainsi, le Directeur administratif de lAir Liquide explique-t-il en 1956 ([14]) que la mise en place des « plans de cinq ans » au sein de son entreprise doit remédier aux problématiques générées par la croissance et à linternationalisation de celle-ci. En effet, il devient problématique deffectuer un contrôle adéquat des investissements au niveau de la Direction Générale de lentreprise, à partir du moment où les normes et ratios usuels ne peuvent être appliqués de façon uniforme. Problématique aggravée par une attitude trop rigide du contrôle central, qui prive ainsi lentreprise darbitrages opportunistes entre ses multiples entités de production. Doù lintérêt « détablir des programmes à long terme, dun cycle de trois à cinq ans, qui sarticuleraient avec des budgets plus détaillés fixés par pays. Larticulation pourrait être assez souple car le programme densemble bénéficierait des phénomènes de compensation qui interviennent dans la multiplicité [des] exploitations.] » En outre, « se tromper sur un an ou deux nest pas grave et coûte souvent moins cher que des sinusoïdes de fabrication. » (p. 480).
En 1962, les « plans de 5 ans » sont encore présentés dans la revue du CNOF ([36]) comme « un domaine nouveau, dans lequel il nexiste pratiquement pas de doctrine ou littérature. » Deux raisons principales amènent à les adopter : dune part un certain nombre de bouleversements de lenvironnement (« forte croissance », « transformations structurelles et techniques »), et dautre part une nouvelle temporalité propre au fonctionnement interne des entreprises (« un décalage croissant entre certaines décisions de gestion et leur réalisation »). Même si lon ne parle pas de « planification stratégique », on peut toutefois remarquer que les temps ont changé. En effet, la première phase de lélaboration dun plan de 5 ans doit être « la définition dune stratégie », sur laquelle lauteur ne sétend cependant guère, se contentant de signaler les grands contenants : « hypothèses économiques de base, perspectives techniques, produits nouveaux ou activités nouvelles. »
4.3 - La théorie mathématique des jeux
La théorie des jeux génère autour du vocable de « stratégie » un jeu de langage (« stratégies élémentaires », « stratégies mixtes ») trompeur. En effet, le vocabulaire employé ici na quun rapport substantiel lointain avec le management stratégique et fait office de « faux ami » pour létude historique. Il nen reste pas moins que son émergence au cours de laprès-guerre est révélatrice du champ de préoccupations au sein duquel va apparaître lobjet « choix stratégique ».
Ainsi, lorsque le commissaire au plan Pierre Massé publie Stratégies économiques, études théoriques et applications aux entreprises en 1954 ([3]), le titre même de louvrage entretient une ambiguïté que lon peut interpréter comme le reflet dune préoccupation contemporaine de lentreprise. Son contenu montre cependant que, à linstar des autres ouvrages qui relèvent de la théorie des jeux, ce quon entend pas « stratégie » est avant tout ici un certain type de solution mathématique apportée à une équation matricielle probabiliste, qui a peu à voir avec léclairage des décisions dentreprise. Tout au plus peut on y entrevoir lesquisse dune modélisation par létat des comportements réactionnels à ses impulsions fiscales, budgétaires ou législatives. Encore le rêve paraît-il bien lointain dans la mesure où la théorie savère impuissante à modéliser les situations qui comportent plus de deux joueurs.
Là encore, il apparaît que la théorie des jeux va poursuivre une dynamique de développement qui lui est propre, sans connexions notables avec le management stratégique. Tandis que dun côté lappareil mathématique va quelque peu sétoffer, les stratégistes dentreprise nen effectueront jamais quune exploitation marginale, à des niveaux de développement si élémentaires (du type « dilemme du prisonnier ») quon pourra les considérer comme déconnectés du développement de la discipline. Les stratégistes des années 1960 ne sy tromperont dailleurs pas, constatant que « malgré la beauté de la théorie des Jeux de Von Neumann et Morgenstern, on doit [renoncer à une évaluation mathématique des différentes stratégies possibles ], et le choix des critères qualitatifs dappréciation en revêt une importance plus grande » [131], ou reconnaissant par exemple que « cette théorie a eu peu dapplications », mais a eu le mérite « dattirer lattention sur la stratégie des entreprises » [96].
4.4 - « Léconomie des fins »
Nous venons daborder trois domaines institutionnalisés et explicitement délimités qui semblent à lorée des années 1960 dessiner un « point de fuite » inexprimé : la stratégie dentreprise. Nous aimerions ici porter lattention sur un document plus isolé, plus marginal, qui fait entrevoir linfime distance qui reste encore à franchir pour quémerge lobjet choix stratégique.
Dans un recueil publié en 1957, Marcel Demonque co-signe avec des universitaires une contribution consacrée à léconomiste dentreprise. Il sy déclare amené à distinguer deux métiers : celui d économiste des fins et celui d économiste des moyens . Tandis que léconomiste des moyens est « celui qui met en jeu les moyens scientifiques modernes qui concourent à la bonne gestion », l économiste des fins est « celui qui fait de léconomie politique et qui éclaire lentreprise sur son domaine externe daction, là où elle accomplit ses fins ».
A travers la description systématique des attentes communes et distinctes quil attend de chacun des deux « économistes », Demonque fait le portrait dune sorte de « directeur de la stratégie » avant la lettre en la personne de léconomiste des fins. Spécialiste de « léconomie politique », ce dernier est en effet « rattaché au sommet de lentreprise », a pour rôle d «informer le cher dentreprise » et « prend beaucoup dimportance dans une situation dexpansion brutale ». A lopposé, léconomiste des moyens semble appelé à des fonctions beaucoup plus opérationnelles.
Le tableau ci-dessous reprend ce cette description systématique :
Economiste des finsEconomiste des moyensI Formation de baseEconomie politiqueScientifique, + formation élémentaire en économie politiqueII- Rôle Jamais un homme qui décide, mais un homme qui éclaire des problèmes. Eclairage partiel puisque dautres considérations techniques, politiques et, aussi, subjectives, viendront sajouter à léclairage quil apporte pour amener la formulation de la décision.
Léconomiste dentreprise des deux types a donc un rôle fonctionnel.III- RattachementRattaché au sommet de lentreprise, informe le chef dentrepriseAgent dun service fonctionnel, à la disposition du chef dentreprise, mais aussi de tous les services qui lui confient ceux des problèmes qui nécessitent une analyse scientifique compliquée et délicate.IV-ImportanceLéconomiste des fins prend beaucoup plus dimportance dans une situation dexpansion mesurée que dans une situation dexpansion brutale (car les erreurs dinvestissement sont beaucoup plus graves dans le premier cas)V Rôle de pédagogie Faire pénétrer chez les cadres de lentreprise une « mentalité économique »Pédagogie permanente, instille une mentalité scientifique [pas entre guillemets, celle-là]VI Recours limité à des « aides extérieures »« Laide extérieure napporte pas à lentreprise cette pédagogie permanente qui est essentielle à la fois pour la cohésion des structures de lentreprise et pour lefficacité de léconomiste des moyens. Elle traite les problèmes dans labstrait en les extrayant de leur milieu vivant. [Doù un recours limité, quand trop complexe mathématiquement] . On en dirait exactement de même pour les recours extérieurs auxquels léconomiste des fins peut avoir, lui aussi, à sadresser. »VII Rôle de psychologues« Ils doivent faire corps avec lentreprise, ne revendiquer aucune situation de supériorité du fait de leur science et du fait de leurs rapports directs avec le chef dentreprise. Ils ne doivent pas mener dexistence intellectuelle séparée. Ils doivent sefforcer de comprendre et daccepter certaines attitudes dapparence irrationnelle chez les services opérationnels. Ils doivent être souriants, affables, donnant toujours limpression quils sont prêts à répondre plutôt quà offrir. »VIII - FormationCette fonction est en train de se fragmenter en spécialisations. Doit être choisi de préférence parmi les cadres techniques à très forte formation scientifique de lentreprise. Statistique et recherche opérationnelle. Economie politique en ne se perdant pas dans les théories et lhistoire, mais en montrant très clairement les lois essentielles de la cohérence économique.
Sajoutant aux remarques formulées par Gélinier lannée précédente, qui appelait de son côté à la constitution dun organe permanent détudes en vue du contrôle global des investissements de lentreprise [13], cette réflexion plus aboutie de Demonque témoigne dun horizon dattentes qui ne sait pas encore dire son nom, mais semble réserver un emplacement prêt à accueillir ce quon appellera ultérieurement le management stratégique.
4.5 - Un jeu de délimitations qui produit un objet « protostratégique »
Dun côté une pluralité dinstances de délimitation (Patrimoine / secteur de production nationale, Etat / patronat et leurs satellites respectifs) en situation de compétition, dun autre côté une production dobjets de discours où sont en jeu les failles selon lesquelles jouent ces premières instances (avenir de la nation / de lentreprise, planification par lEtat / par lentreprise). Mais pas encore de visée du choix stratégique de lentreprise pour lui-même, bien que la fonction dentreprise chargée dy répondre fasse partie des attentes exprimées par le dirigeant
Ces éléments concomitants ouvrent la porte à une description de type archéologique : il semble que des instances de délimitations en lutte pour la prééminence dessinent un jeu de failles superposées (« point fixe » / « initiative ») que les productions contemporaines (planification, prospective, théorie des jeux, contrôle de gestion
) ne suffisent pas à absorber. Doù une résultante résiduelle, cet objet fantôme de la stratégie, non encore exprimé, que nous qualifierons de protostratégique.
Lillustration ci-dessous tente de visualiser ce jeu producteur de lobjet protostratégique :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 13 : Instances de délimitation du domaine dobjets du choix stratégique
5 - Un jeu dinstances de spécification renouvelé par léconomie industrielle
Quest-ce qui rend possible la distinction de plusieurs espèces parmi lobjet choix stratégique et les objets afférents ? Autrement dit quelles sont les instances de spécification dun discours capable de produire de tels objets ?
La recherche de telles instances de spécifications va nous mener, comme plus haut, à identifier des éléments qui préexistent largement à lobjet choix stratégique. Toutefois, il va savérer que le mode sur lequel jouent ces différentes grilles de détermination des « espèces » de choix stratégique peut être précisément daté dans son apparition et localisé quant à sa discipline dorigine : léconomie industrielle de Penrose, qui simpose dans le champ francophone en 1963, soit deux ans après sa publication en langue anglaise.
5.1 - Des instances de spécification anciennes
Revenons aux stratégies-types décrites dans les document les plus anciens de notre matériau archéologique principal : on y décrit des options qui sexpriment sous la dimension du périmètre dactivités, quil soit sectoriel et / ou géographique ([24], [41]) ou encore des espèces relatives à une praxéologie de la lutte ([24], [44]), options qui dépendent de caractéristiques de lentreprise se ramenant soit à sa rentabilité ([46], [47]), soit à sa taille, comme le dénote lexpression caractéristique de « masse critique » ([34]), options également fonction de la puissance relative des concurrents, ramenée à la dimension « taille », ainsi que du taux de croissance de lindustrie considérée.
Le tableau ci-dessous résume notre démarche de réduction des stratégies-types à leurs instances de spécification fondamentales.
Stratégies-typesDimensions des Stratégies-TypesInstances de spécification1°) Diversification, Exportation, contrats de licencePérimètre dactivités sectoriel
Périmètre dactivités géographique
Rentabilité, taille, industrie, croissance
2°) Attaque / défensePraxéologie de la lutte, Masse critique1°) + 2°)Masse critique, taux de croissance de lindustrie
Doù le graphique ci-dessous, récapitulant les grilles de spécification :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 14 : Grilles de spécification du domaine dobjets du choix stratégique
Taille, rentabilité, croissance, industrie : ces catégories à partir desquelles se définira toute espèce dentreprise, denvironnement, de choix stratégique, préexistent chacune largement à lémergence des objets quelles servent à spécifier. Leur mise en fonction comme instances de spécification sexplique donc par dautres facteur que leur simple existence.
Or, au début des années 1960, deux éléments nouveaux surviennent, de nature à faire entrer ces catégories dans un jeu de superpositions inédit, capable de produire lobjet nouveau que constitue le choix stratégique.
5.2 - Léconomie industrielle « ressources oriented » de Penrose : facteur substantiel démergence du management stratégique
5.2.1 Lancien régime
Le traité de Gestion des entreprises privées de G-L Campion [112] illustre les avancées comme les impossibilités du régime ancien de description de lentreprise à luvre jusquau début des années 1960.
Il nest bien entendu pas question de stratégie dans la seconde édition de cet ouvrage, datée de 1961 (pas plus au demeurant que dans le Manuel du chef dentreprise de Jean-Pierre Guinot et Jean Romeuf [28] , édité en 1960). Lauteur a néanmoins pris le soin dexposer une réflexion sur la taille de lentreprise, liée à un examen du degré de concentration de lindustrie dont elle fait partie.
Le point de départ de sa réflexion est la répartition rationnelle des productions entre les entreprises, sachant que cela justifie, selon la nature des industries considérées, plus ou moins de spécialisation et plus ou moins de facteur déchelle. Ainsi, la spécialisation est avant tout une affaire dentreprises de transformation et, dans une moindre mesure, de services, mais pas vraiment du commerce (car présenter au client un large éventail de produits répondant à des besoins différents compense le manque de spécialisation). Les stades successifs de concentration des entreprises sont ensuite exposés. Ce sont, par ordre dexposition, 1°) les coalitions, 2°) les cartels et pools, 3°) les trusts et holdings, 4°) lintégration, même si « les méthodes de concentration défient toute classification ». Lauteur prend le soin de mentionner que le terme dintégration est bien dorigine mathématique (car on rassemble des activités élémentaires autrefois dispersées).
Cette réflexion est relativement élaborée, et débouche sur des prescriptions. Nous en avons reconstitué larchitecture par un tableau de synthèse (voir ci-dessous).
Nature de la concentrationBénéfice pour les parties prenantesConditions de réussite, limites de validitéCoalitionMaintenir ou augmenter les bénéfices, restreindre les risques des adhérents, par un contrôle des prix et une répartition des productions par quotasLentente doit grouper la quasi-totalité de la profession
Les infractions nexcèdent pas 10 à 15%Cartels et pools : contrôle syndical assorti de sanctionsPrix minima ou monopoles géographiques de vente.
Pools : en plus, versement des bénéfices à une caisse commune, au prorata de la productionNassocier que des entreprise de structure (outillage) analogue et de grande taille
Faible complexité des intérêts à concilier : petit nombre de producteurs fabricant un petit nombre de produits similairesTrusts et fusions, holdingsElimination brutale des concurrents restants, réduction rationnelle des usines superflues (dismantling)La surcapitalisation initiale (plus values anticipées de leffet déchelle) handicape le trust Intégration, verticale ou horizontaleRemède aux compétitions trop âpres. Production en masse, progrès technique.Pas indispensable si la garantie de qualité est un élément essentiel du profit
Rend la cartellisation plus difficile (complexité des entreprises membres)
->Limiter les cartels à des industries rigoureusement similaires
Des insuffisances frappent immédiatement le lecteur moderne. Par exemple, lintérêt de la taille pour une entreprise est exprimé exclusivement en terme déconomies déchelle, et de rapport de force avec ses tiers, mais la notion de part de marché est absente. Lauteur est dailleurs gêné pour expliquer le manque de concentration de multiples secteurs économiques français, et invoque des causes non économiques (comme « lindividualisme » des Français ou encore le « goût de la qualité » !).
Une autre section de ce traité montre à quel point la conception économique de lentreprise davant 1960 contraste avec léconomie industrielle renouvelée qui va suivre. Il y est question, en effet, de lattitude que doit adopter le chef dentreprise, pour orienter ses choix de gestion sur plusieurs années. Campion distingue trois états-clés dune économie vue comme essentiellement cyclique, qui appellent chacun une attitude bien déterminée (cf. tableau récapitulatif ci-dessous) :
Périodes de haute conjonctureEn vue du prochain retournement de conjoncture : Accroître la production sans augmenter les frais fixes (outillage, personnel). Les bénéfices nétant pas investis en frais fixes, sont à répartir entre distribution et augmentation de liquidité.Périodes de récessionComme un animal menacé, supprimer les organes inutiles. Activités de compensation (révision de loutillage
). Ne pas comprimer les dépenses de distribution, ne pas se séparer des personnels les meilleurs ; [pas de répons]e pour les stocks : les vendre à tout prix, ou les garder.Périodes de stagnation et de reprise« Cette période est généralement de beaucoup la plus longue ».
Développer et réorganiser lentreprise. Investissement, nouveaux produits, nouveaux modes de fabrication. Entrer dans le capital des débiteurs en difficulté si leur situation nest pas irrémédiablement compromise
Lentreprise y est vue comme une sorte danimal qui doit pouvoir samaigrir suffisamment en période de basse conjoncture sans se séparer des organes vitaux et éviter, lors de phases plus favorables, de croître de façon inconsidérée. Tout au plus peut-on envisager de prudentes opérations dintégration amont lorsque la conjoncture paraît suffisamment étale.
On distingue deux lignes directrices dans ces prescriptions, communes à toutes les phases de conjoncture : maintenir ou accroître ladaptabilité de lentreprise, et surtout établir un équilibre qui ne doit jamais, même passagèrement, se trouver compromis.
Pas plus que la théorie des échanges industriels de Léontieff, connue dès lavant-guerre, ce paradigme stationnaire de léconomie industrielle ne semble capable de générer la question dun choix stratégique : lentreprise comme les différentes industries y sont affectées de structures quasi permanentes et non susceptibles de se modifier sur des temps suffisamment courts. A partir du moment où les structures sont fixes sur une durée de plusieurs années, leur modification ne peut faire partie des fonction et tâches de la Direction Générale. Le rôle de celle-ci se limitera à des ouvertures et fermetures plus ou moins grandes du robinet des ressources de lentreprise. A contrario, tous les documents affectant de théoriser la stratégie dentreprise, même le plus ancien, posent la question minimale de grandes allocations de ressources sur différents couples (produits x marchés). Il ne saurait en être question dans un univers où les canaux découlement de ces ressources sont figés dans leur tracé.
5.2.2 - Léconomie industrielle de Penrose
En 1963 paraît Facteurs, conditions et mécanismes de la croissance de lentreprise [43], traduction française dun ouvrage dEdith Tilton Penrose appelé à connaître une grande postérité auprès des stratégistes français. Les appréciations sont demblée enthousiastes. Octave Gélinier, qui a rédigé la préface de lédition française, y voit un « ouvrage majeur » . Il a dans cette préface exposé la thèse de louvrage qui lui a semblé la plus digne dintérêt : celle des « interstices économiques » que les grandes entreprises laissent toujours, malgré elles, comme espace de croissance possible pour les petites entreprises. Théorie à laquelle il fait évidemment référence dans les pages quil consacre à la stratégie au sein de Fonctions et tâches de direction générale [41].
Limportance de cet ouvrage va toutefois bien au-delà de ces influences manifestes et reconnues. En effet, Penrose y établit une façon de parler de lentreprise tout à fait en décalage avec les conceptions économiques usuelles des auteurs français, qui rend tout à coup possible tout un éventail de propositions relatives aux choix stratégiques de lentreprise. Les conceptions statiques de la microéconomie classique de lentreprise y sont réfutées (« l « entreprise » [de léconomie classique] nest pas une entreprise ») au profit dune conception qui fait du déséquilibre permanent un élément fondamental, inévitable et vertueux de léconomie dentreprise. On est à lopposé des visions statiques et des métaphores fixistes de la période précédente.
Ici au contraire, croissance et profit vont de pair : « la croissance et les profits deviennent des critères équivalents pour choisir les programmes dinvestissement. » Cette croissance est même rendue inévitable par la recherche de profit, dans le cadre dune rétroaction vertueuse profit-> investissement-> croissance -> profit etc. Les arguments qui fondent cette boucle de rétroaction résident dans les ressources de lentreprise et constituent un moteur endogène de croissance. « La « demande na pas plus dimportance, et peut-être moins, que les facteurs de production dont dispose une entreprise », explique Penrose. En effet, les entreprises bien gérées se rendent toujours compte quelles disposent dexcédents de ressources, excédents qui les amènent à développer des activités supplémentaires en vue de rentabilisation, développement qui appelle lui-même de nouvelles ressources par deux mécanismes inévitables : lindivisibilité des facteurs et laugmentation des services productifs.
Lindivisibilité des facteurs est ce phénomène par lequel lacquisition de facteurs supplémentaires de production, nécessairement effectuée par gros paquets (usines, ateliers, machines) est toujours en excédent par rapport à la capacité de production strictement recherchée. Penrose cite le témoignage dun ingénieur pour illustrer ce phénomène : « chaque fois que nous faisons quelque chose, il y a quelque chose qui reste en surplus, et nous devons trouver comment lutiliser. Lorsque nous avons trouvé, il y a en général quelque chose dautre qui est inutilisé. Cest un enchaînement sans fin. »
L augmentation des services productifs, est ce phénomène par lequel lentreprise, au cours du temps, du fait de laccumulation « dexpérience » et de « connaissances » par ses collaborateurs et entités, voit augmenter en valeur les services productifs produits en interne. Pourtant centrale dans largumentation de Penrose, cette description repose sur des notions jamais vraiment clarifiées. Il semble que le phénomène daugmentation pourrait être assimilé rétrospectivement à une sorte dapprentissage. Quant à la notion de service productif , jamais clairement définie dans louvrage, il faut y voir une sorte dextension de la classique valeur-travail, obtenue en multipliant cette dernière par un coefficient de technologie, dintelligence et dexpérience.
Ces zones dombres nont toutefois en rien entamé le succès immédiat de louvrage. Il est vrai que les raisons de son succès sont peut-être à chercher ailleurs. Nous allons tenter de montrer ces sont avant tout des raisons discursives, et non proprement scientifiques.
Les conséquences de la vision de Penrose sont en effet multiples. Les écrits des stratégistes français reprendront à lenvi certaines dentre elles :
Les grandes entreprises ne deviennent pas inefficaces du fait de leur taille, car cette taille est le fruit, non dune simple croissance homothétique, mais dune transformation de leur structure, créatrice dune plus grande efficacité par unité de facteur de production. « Lentreprise fonctionne comme un être vivant » disait Campion. Penrose se gausse de ce quelle appelle « théorie biologique rudimentaire de la croissance » qui ne peut comprendre des discontinuités telles que les fusions - acquisitions. Son usage des métaphores biologiques est tout différent : « nous navons pas le droit de définir une chenille, et de nous servir ensuite de cette définition pour un papillon ».
La diversification est une voie indispensable pour nourrir le besoin de croissance de lentreprise, dans la mesure où les couples (produits x marchés) initiaux de lentreprise ne suffisent pas à absorber le besoin de croissance - endogène rappelons le de lentreprise
Sil ny a pas de limite defficacité à la taille des entreprises, il existe en revanche des limites à leur croissance, du fait dun certain nombre de « goulots détranglement », pour partie financiers mais essentiellement managériaux.
Le principal goulot détranglement à la croissance de lentreprise est la quantité de « services de direction » disponible pour exploiter les opportunités de croissance offertes par les marchés.
Dans cette optique, le rachat dentreprise nest pas une recherche de rente de monopole mais un moyen de contourner le goulot détranglement « Direction » de lentreprise. En effet, « le rachat réduit notablement limportance des services de direction nécessaires par unité dexpansion ».
Lexistence de grandes entreprises nétouffe pas les petites entreprises. En effet, les opportunités dexpansion excédant presque toujours la capacité de croissance des grandes entreprises, il se crée des opportunités laissées vacantes pour la croissance des petites entreprises, que Penrose propose dappeler « interstices » de léconomie.
Plusieurs remarques simposent :
Plus quà une théorie, on a affaire ici à une sorte de doctrine de lentreprise, du fait de sa cohérence interne et de son systématisme dune part, mais aussi des choix et occultations quelle contient dautre part. En particulier, la tension entre les points [b] et [c], qui nest résolue quen opérant une différence implicite de nature entre la Direction Générale et les autres échelons de lentreprise. Résoudre cette tension suppose en effet que le besoin de croissance persiste du fait de laugmentation de services productifs offerts par le reste de lentreprise, tandis que la Direction Générale, quant à elle seule, constitue une goulot détranglement.
On peut, au premier degré, comprendre le succès dune telle doctrine, par les conséquences (secondes) des conséquences (premières) que nous venons dénumérer
La croissance des grandes entreprise et les processus de fusion -acquisition ne conduisent pas à une structure de monopoles inefficaces, préjudiciable à lintérêt général. Dans cette optique, toute intervention de lEtat visant à brider la croissance des grandes entreprises est malvenue.
La mise en exergue dune catégorie particulière de « services productifs » générés dans lentreprise - les « services de direction » - amène à magnifier limportance de la Direction Générale, dont le potentiel devient ainsi le principal inducteur de valeur pour lentreprise. Taboulet dira ainsi encore en 1967 : « la véritable question nest pas celle de la dimension de lentreprise, mais celle de la dimension de lentrepreneur, et celle de la rigueur de ses méthodes de gestion. »
Lintervention de consultants au service de lentreprise pourra être interprétée comme un moyen efficace de franchir ce « goulot détranglement » des services de Direction.
5.2.3 Un nouveau « jeu » de discours qui rend possible la production de lobjet choix stratégique
Il nous semble raisonnable dexpliquer le succès de louvrage de Penrose par les possibilités de récupération quil offre à toutes sortes de discours (y compris le discours stratégiste) : légitimation des dirigeants dentreprise et des consultants, mais aussi possibilité de déployer de nouvelles élaborations stratégistes.
Outre les nombreuses références des stratégistes français à louvrage de Penrose, on ne peut que constater lenchaînement de dates qui relie, dune part la publication de cet ouvrage et dautre part léclosion décrits stratégistes qui lui succèdent.
Ces constats sont à étayer par une analyse des possibilités discursives nouvelles offertes par cette économie industrielle.
Penrose établit en effet un nouveau jeu de superpositions entre les instances de spécification du discours stratégiste. Taille, rentabilité, croissance, secteur industriel sont ici combinées dans un jeu producteur de différentes espèces de situations stratégiques : petite entreprise, grande entreprise, état de son secteur et de son potentiel de croissance goulots détranglement. Ces espèces -situations vont pouvoir être mises en correspondance avec une typologie de choix stratégique (choix stratégique de diversification, de rachat, de vente, etc.) par les stratégistes français . Cette superposition est en outre à la fois cohérente pour les intérêts du chef dentreprise, des cadres, de la nation et des consultants, tout en accordant aux premiers de ces acteurs un rôle central et privilégié.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 15 : le jeu de superpositions ouvert par léconomie industrielle de Penrose
Le bouleversement discursif induit par léconomie industrielle « ressources oriented » sétend aux autres instances de formation des objets. En effet, les « conséquences secondes » de léconomie industrielle de Penrose présentent lintérêt de fournir une solution au champ de tensions (lutte pour le point fixe, lutte pour linitiative) mises en évidence parmi les instances de délimitation du discours stratégique.
On peut ainsi estimer avoir établi une réponse à lénigmatique préexistence des instances de formation des objets quant au discours stratégiste. Leur existence était nécessaire mais non suffisante. Cest la solution Penrose qui semble avoir permis la co-activation de ces différentes instances en un jeu de règles de formations dobjets stratégiques.
Toutefois, il semble quà la disponibilité essentielle de la solution Penrose se soit surajouté un événement déclencheur qui renforce notre explication.
5.3 - La constitution du Marché Commun, facteur de pression favorable à lapparition de lobjet choix stratégique
La signature du Traité de Rome en 1957, suivie dune entrée en vigueur progressive de 1958 à 1970, est présentée par des stratégistes français comme un événement perturbateur, de nature à remettre en cause la pérennité des entreprises françaises. Remise en cause qui appelle une réflexion de type stratégique.
Cette donnée est évidente dans le premier document stratégique que nous avons recensé : Définition dune stratégie devant le marché commun [24]. Les notion de compétitivité des produits, de volumes critiques, y sont évoquées dans cette perspective. Gélinier estime quant à lui peu de temps après qu « une production nest saine que si elle atteint la compétitivité internationale », ce qui laisse penser que là aussi le traité de Rome est bien présent dans les esprits.
Toutefois, il est à noter que, même si les faits sont concomitants, on ne peut guère attribuer la productivité du discours stratégique à louverture des marchés de la CEE, dans la mesure où ce facteur de pression favorable à la réflexion stratégique agit dans la longue durée. La perspective dun marché européen est en effet présente dès le milieu des années 1950 et sinscrit à la suite dune construction de la Communauté Européenne du Charbon et de lAcier (CECA) établie quant à elle dès 1951. Qui plus est, la pression exercée par les Pouvoirs Publics français pour favoriser la concentration industrielle, limpératif de « reconversion des entreprises marginales », dont nous avons déjà parlé, montrent que la perspective du traité de Rome a eu des répercussions multiples, dont lémergence dun discours stratégistes ne saurait être lexpression privilégiée. La série darticles consacrée par Hommes et Techniques aux concentrations dentreprises relève dailleurs explicitement de cette logique, comme en témoigne son intégration dune étude des concentrations effectuées dans les divers pays de la C.E.C.A [13].
Il semble en conclusion probable que la survenue du marché européen aura joué un rôle analogue à celui des chocs pétroliers de 1973 et 1978, révélateurs quant à eux dun état de maturité industrielle avancée des économies occidentales. Les chocs pétroliers auront en effet probablement contribué à rendre utile toute application de léconomie industrielle susceptible daider les dirigeants à prendre en compte ces réalités dans leur grandes orientations à moyen terme, préparant ainsi un terrain favorable à la nouvelle formulation dune théorie consacrée au choix stratégique par Porter en 1980.
Il apparaît dans les deux cas quun certain laps de temps sest avéré nécessaire pour que cette pression des faits soit suivie de productions théoriques. En revanche, à laube des années 1960 comme à celle des années 1980, la solution proposée à partir dune reformulation des acquis de léconomie industrielle a aussitôt rencontré un succès considérable.
6 - Bilan : un premier jeu de règles de formation des objets du discours du management stratégique
Nous pouvons à présent dresser un premier panorama des règles de formations des objets quinduisent ces recherches quant à lobjet choix stratégique et aux objets afférents. Ce panorama va être visualisé par des diagrammes reprenant les graphiques descriptifs que nous avons proposés tout au long de ce chapitre
En toile de fond, figurent les différentes instances nécessaires mais non suffisantes à la formulation dune problématique du choix stratégique :
Tout dabord nous avons signalé un ensemble de surfaces dapparition (rectangle du bas de la figure), dont certaines datent davant-guerre (Comptabilité, marchés de consommation, professions et associations professionnelles, parole des dirigeants, concurrence, salaires) et dautres, plus récentes sont liées à la reconstruction des économies après-guerre (crédit contingenté, comptabilité nationale, marché des entreprises).
Ensuite ont été recensées des instances de délimitation (rectangle en haut à gauche) en situation de lutte de légitimité : périmètre patrimonial / juridique de la firme, unité de production de lindustrie, Etat et syndicats, Patronat, consultants et experts.
Enfin nous avons repéré les instances de spécification (rectangle en haut à droite) élémentaires que sont les catégories de taille, de rentabilité, de croissance et de secteur industriel.
Toutes ces instances préexistent à lapparition du discours stratégiste visant lobjet choix stratégique.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 16 : Instances de formation des objets du domaine du choix stratégique
Nous pouvons maintenant visualiser (sous forme de flèches rouges, page suivante) les relations invariantes qui sétablissent entre ces instances pour produire lobjet choix stratégique et les objets afférents.
Léconomie industrielle de Penrose est venue offrir un certain type de recouvrements entre croissance, rentabilité, taille de lentreprise et secteur industriel qui forment la trame des différentes « stratégies-types » quétablissent les stratégistes français.
Cette économie industrielle offre une solution aux luttes de point fixe et dinitiative qui animaient les instances de délimitation préexistantes. Elle permet que se substitue, de manière plus satisfaisante pour le dirigeant dentreprise dont le rôle est magnifié, la question de la stratégie aux questions protostratégiques (plus ambiguës pour le dirigeant) de la prospective, de la planification et de léconomie des fins.
La détermination de stratégies-types réactive enfin des plans dinformation et de discours en les recentrant sur la perspective désormais relégitimée du succès de lentreprise.
Contingentement du crédit, comptabilité nationale dune part, comptabilité, marchés de consommation et dialectique salaires / concurrence dautre part sont ainsi redistribués comme grilles de lecture (plus précisément dit : surfaces dapparition) des goulots détranglement à la croissance des entreprise.
Cette croissance, qui peut désormais seffectuer légitimement sans limite, passera par des opérations de rachat et de diversification. Ces opérations constitueront les nouveaux points de cristallisation du marché des entreprises dune part et de léconomie nationale vue comme secteurs animés déchanges mesurés par la comptabilité nationale dautre part.
De façon plus classique, la perspective du marché commun, par la hausse des seuils (de taille - de productivité) et louverture quelle impose à lunivers clos dune économie administrée, a en parallèle fait éclater les visions étatistes déconomie dirigée. Elle a ainsi contribué à rendre les anciens stéréotypes plus malléables face à la survenue du nouveau jeu discursif introduit avec la question stratégique.
Pour résumer ces règles de formation en une phrase, on pourra dire que :
les objets du domaine du choix stratégique sont formés lorsque léconomie industrielle superpose des catégories dinformation préexistantes- dans un jeu de lois et doptions où une instance dirigeante (Etat, patronat, etc.) apparaît comme lauteur légitime et obligé de ces choix.
Les rares publications consacrées au choix stratégique après 1965, pour être plus élaborées quant à leurs concepts, nen reprendront pas moins les mêmes règles de formation des objets. Se reporter aux monographies consacrées à [106], [119], [181], [186].
Figure SEQ Figure \* ARABIC 17 : Le sous-système de formation des objets du domaine du choix stratégique
B - La formation de lobjet « processus stratégique »
La survenue plus ancienne de lobjet choix stratégique demandait un travail délucidation serrée, dans la mesure où il a fallu mettre en évidence un jeu de superpositions nouvelles affectant des instances qui préexistaient largement à cet objet et nexpliquaient pas à elle seule son apparition.
La mise à jour des conditions démergence de lobjet processus stratégique et de toute la population dobjets qui laccompagne - technologie, innovation, culture de lentreprise, ordinateur, directions fonctionnelles, divisions, intégration - nous fait aborder un autre pan du discours du management stratégique, plus simple à décrire. Cest en effet le recours élémentaire à des instances nouvelles et non leur seule combinaison qui, demblée, traduit lapparition de ce domaine dobjets.
1 Un succès brutal et considérable (Panorama historique général)
Le relatif silence qui sinstalle au milieu des années 1960 est rompu en 1967 par une ample publication de lingénieur Henry Taboulet intitulée La stratégie de lentreprise. Demblée, son objet principal annonce une rupture avec les productions précédentes : le processus de réflexion collective devant mener à lélaboration dune stratégie adéquate y occupe une place centrale. Lunivers de références, sil comporte quelques éléments anciens (Penrose [43], Gélinier [41]), connaît également un fort renouvellement. On y cite notamment le célèbre ouvrage cybernético-politique de Cyert et March et surtout on sinspire largement dun ouvrage dANSOFF paru en 1965, mais qui ne sera pas traduit en France avant 1970 : Corporate Strategy [96].
Larticle de Taboulet inaugure une longue série de documents prenant pour objet le processus de décision stratégique, qui constitue plus de 90% des documents stratégistes que nous avons recueillis sur cette période. Limmense majorité de ces document font référence, implicitement ou explicitement, à louvrage dANSOFF, qui savère avoir exercé sur le champ stratégiste français une influence écrasante.
Dans les pages qui vont suivre, nous nous attacherons à montrer que ce succès ne tient pas tant au génie dANSOFF, considération que larchéologie tend à négliger comme anecdotique, mais au besoin structurel quil a été le premier à savoir combler. Il nen reste pas moins que, loriginal étant souvent supérieur à la copie, cest aux écrits de ce dernier que nous nous référerons la plupart du temps pour établir cette analyse structurale. Le lecteur pourra se reporter aux monographies du matériau archéologique principal pour vérifier quy est bien établie en détail la reproduction des structures originelles par les publications stratégistes postérieures à ANSOFF.
2- De nouvelles surfaces dapparition et instances de délimitations
2.1 - Un déplacement du regard porté sur lentreprise
La nouveauté essentielle dANSOFF tient à un déplacement du regard stratégiste porté sur lentreprise. En effet, là où léconomie de lentreprise prenait en considération des grandeurs financières à structure statique dans le cas classique ou à structure variable dans le cas de léconomie industrielle de Penrose ANSOFF propose de scruter les comportements des individus qui font fonctionner lentreprise, en particulier les comportements des cadres en charge dune parcelle de responsabilité qui ne représente pas la finalité globale de lentreprise.
Ainsi, ce sont des « comportements de gestion » qui sont lobjet principal des réflexions dANSOFF, en vue dune « théorie des décisions » de lentreprise, qui ne peut être quune théorie des décisions dans lentreprise. Selon ANSOFF, ces comportements de gestion courent en permanence le risque dêtre détournés de leur destination initiale le profit et la croissance de la firme - vers des finalités qui sont propres aux différents enjeux individuels des agents de lentreprise. Lentreprise est en effet un monde de pressions, de conflits politiques entre ses différents services et décideurs : « Les départements responsables sont continuellement soumis aux pressions venant des départements de vente, des départements de fabrication, des consommateurs, de la concurrence ».
Lobjectif poursuivi par lentreprise nest par conséquent que la résultante dobjectifs multiples poursuivis par différents acteurs, dont une partie seulement relèvent pleinement de son intérêt économique bien compris. Aux côtés du triple objectif économique de lentreprise (à terme rapproché, à long terme, de souplesse) coexistent ainsi des contraintes et un tissus dobjectifs non économiques qui parasitent en permanence le fonctionnement de lentreprise, comme lillustre lun des schémas de louvrage dANSOFF :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 18 : Les objectifs de la firme selon ANSOFF
Cest à partir dun tel constat quANSOFF va établir une théorie de la décision, destinée à orienter lensemble de ces comportements politiques dans une direction vertueuse. Cest ainsi quil faut comprendre les «modèles de comportement de gestion » préconisés par ANSOFF, qui prennent la forme de processus de décision stratégique normés.
2.2 - De nouvelles surfaces dapparition
En se déplaçant ainsi, le regard porté sur lentreprise aborde de nouveaux plans dinformation qui constituent autant de nouvelles surfaces dapparition pour les objets du discours stratégique.
2.2.1 - La technostructure
La plus manifeste de ces surfaces est un nouveau groupe dacteurs dans lentreprise qui commence à acquérir, dans les descriptions qui en sont faites comme dans les craintes quelles suscite, un nouveau statut dexistence : la technostructure.
Entendons nous bien sur ce terme que nous avons choisi demprunter à J. K Galbraith qui le théorisera au début des années 1970. La technostructure nest pas seulement lensemble des cadres supérieurs de lentreprise et larchitecture de responsabilités qui les articule. Cet ensemble est un objet de préoccupation des managers bien connu depuis le début du XX° siècle au moins, ne serait-ce quà travers le célèbre ouvrage fondateur de Fayol. Ce qui est nouveau ici, cest dune part le fait que lon attribue à cet ensemble dacteurs le caractère dune sorte de corps constitué qui fait écran entre la Direction Générale et la réalité de lentreprise, et dautre part les craintes quéveille le pouvoir collectif quon lui attribue volontiers.
Dune manière générale, le pouvoir des cadres est entendu comme une problématique à part entière dès les années 1960. Dans la revue du CNOF [213], Marcel Capet, professeur de sciences économiques, attribue ainsi au pouvoir des cadres les propriétés inquiétantes dambiguïté et dinstabilité :
« Ce pouvoir des cadres est plein dambiguïté [
] ; il provient du monopole de certaines connaissances techniques, de la position de relais dinformation indispensable, de détenteur de contrainte dans laquelle ils se trouvent. Ce pouvoir est instable ensuite par la manière dont il sexerce : les cadres nont daction sur leurs subordonnés que dans la mesure où ils ont lappui de la direction et ils nont de valeur pour la direction que dans la mesure où ils contrôlent effectivement leurs subordonnés. Il y a concurrence ensuite entre les cadres, doù les craintes et les manuvres qui sont bien connues
»
« Le jour où cette élite [ de mandarins] sera au pouvoir ou servira un pouvoir, elle fera ce quelle voudra et nous imposera le futur quelle voudra », déclare un auteur américain cité dans Prévision à long terme et stratégie [157]. On redoute en particulier leffet dopacité que pourrait produire une strate de cadres qui sinterpose entre le dirigeant et la réalité de lentreprise. « Des objectifs réalistes ne sauraient émaner de décisions arbitraires prises par les administrateurs dans latmosphère enfumée dune salle de conseil. Ils ne peuvent se déduire que de linteraction continuelle entre les visées de la firme et dautres données du problème stratégique », explique ainsi ANSOFF.
Crainte que reflètent, de manière plus discrète, des exemples dobjectifs « non économiques » peu avouables attribués aux cadres dentreprise par ANSOFF : « Standing et réputation, sécurité de lemploi, tendances raciales, promotion internes, avantages marginaux ». Galbraith expliquera que lobjectif réel de la grande entreprise est de procurer des avantages à la technostructure et à elle seule, au détriment de lactionnaire et de lintérêt économique général. On nen est pas loin lorsquANSOFF estime, quant à lui, que « abandonnés à eux-mêmes, les départements responsables, particulièrement le département Recherche Développement, développent les conceptions en accord avec les intérêts individuels et la compétence technique de dirigeants influents. » On ne sétonnera guère que, dans ces conditions, la stratégie soit évoquée comme un outil fédérateur du fonctionnement de lentreprise. Taboulet explique ainsi que
« en général, on constate que la plupart des membres de léquipe dirigeante dune entreprise ont des vues différentes sur ces questions diverses, parce quils nont pas pris la peine déchanger et dharmoniser leurs points de vue [
] Il en résulte des tensions entre dirigeants, un manque de coordination de leurs efforts ; on voit ainsi la nécessité de préciser une stratégie qui permette à lentreprise de combiner au mieux ses ressources, et déviter de disperser ses efforts. »
La mise en place de procédures est considérée par les spécialistes de lorganisation comme rien moins quanodine pour le pouvoir des cadres. « Létablissement de procédures, non seulement sur le choix des individus, leur rémunération, leur avancement, etc. mais encore sur leur manière dexécuter et de contrôler [
] le travail réduit considérablement le pouvoir des cadres », explique ainsi Marcel Capet [213]. Lapparition dun domaine dobjets relatif au processus stratégique se fait donc dans un contexte bien balisé de réflexion sur le pouvoir de la technostructure.
Plus précisément, la stratégie devient un indispensable instrument de reprise du pouvoir par une Direction Générale inquiète de ses prérogative, dans la mesure où elle induit un contrôle sur lensemble des fonctions de lentreprise. Taboulet poursuit ainsi : « Sans stratégie, une entreprise industrielle ne peut avoir de politique de recherche, de politique commerciale ou de politique de production cohérentes et dont les résultats sajoutent. »
ANSOFF déclare lui-même en conclusion de son ouvrage fondateur : « ce que nous avons obtenu peut sappeler une théorie des décisions stratégiques ». Mais lobjectif à demi avoué de cette démarche est bien de contrebalancer les effets de pouvoir générés par une technostructure opaque, de manière redonner suffisamment de contrôle à la Direction Générale. Il sagit en effet de soumettre faute de pouvoir léliminer le politique à léconomique dans lentreprise : « Sil fallait comparer cette théorie à dautres, nous la définirions comme une théorie du comportement, puisquelle traite des décisions prises par des individus au sein de lentreprise. Elle a aussi des implications lucratives du fait que la conduite de lentreprise est axée sur le profit et que lintérêt de lentreprise est dominant dans ses comportements affectés néanmoins par la personnalité des dirigeants. »
La technostructure est bel et bien omniprésente dans lensemble des documents consacrés au processus stratégique de lentreprise. Elle est la surface sur laquelle les différents stratégistes vont opérer toute une série de découpes : « stratégie ordinateur » [121], « Promotion » et « Diplomatie » dune acquisition [123], Style de gestion [186], « Responsabilité du développement » [105], « Contraintes socio-politiques » [189], « Intégration, Culture de lentreprise » [141].
2.2.2 - Paroles des managers et procédures
Corollaire de la technostructure, deux surfaces dapparition jumelles se font jour. Dun côté, cest bien entendu tout un champ de procédures écrites, orales et/ou ritualisées qui va être la surface dinscription du processus stratégique. Dun autre côté, cest la parole des managers et non plus seulement celle des patrons que lon va interroger pour élucider le phénomène stratégique.
Il faut à lobjet processus stratégique un champ de prescription qui sera lensemble des procédures réglées par lesquelles on sefforcera détablir la série dopérations menant à lélaboration dune stratégie. Grilles de lecture que nous évoquerons dans létude de la formation des concepts stratégiques et schémas opératoires se succéderont ainsi au fil des publications. Ces schémas pourront prendre une forme électro-cybernétique dans le cas dANSOFF et de nombreux imitateurs, militaro tactique dans le cas de Bouquerel ou encore biologique avec des auteurs plus tardifs.
Ce champ de prescription interagira avec le champ de description constitué par la parole des managers, dont les témoignages sont destinés à évaluer la fidélité des comportements réels aux procédures-cibles, et alimenteront en un second temps la recherche de prescriptions plus adaptées. Des stratégistes dEtat consacreront ainsi toute une étude à la perception de la politique générale , tandis que des consultants décriront à lenvi les pathologies de processus stratégiques trop rigides (« la planification stratégique qui devient tragédique »).
2.2.3 Un marché de la Direction Générale ?
Au marché des entreprises précédemment décrit va sajouter ce que lon pourrait appeler un « marché de la Direction Générale », même si cet échelon de direction nexiste pas légalement en France avant de tardives réformes juridiques, et si ce marché nest évidemment pas institutionnalisé. Il nen reste pas moins que les Trente Glorieuses sont considérées comme des années de mutation qui voient progressivement des dirigeants salariés prendre le relais de lancien patron-propriétaire, situation propice à lémergence dun tel marché.
Mais cest évidemment le contenu des écrits stratégistes qui nous guide en premier lieu sur cette voie dexplication. En filigrane des analyses et préconisations quant au processus stratégique se profile en effet lidée que la valeur du dirigeant est la principale clé du succès de lentreprise, sachant que désormais cest son aptitude à domestiquer correctement la technostructure qui va permettre de mesurer cette valeur. Valeur qui ne peut guère manquer de devenir valeur déchange sur une sorte de « marché » où les entreprises nhésiteront plus à sapprovisionner en dirigeants performants, rompant avec une pratique apparemment bien ancrée de « dirigeant à vie ».
Ainsi, on ne peut que constater linsistance avec laquelle ANSOFF, dune part fustige la pratique du « patron à vie », citant pour cela lexpérience ancienne de Sloan , et dautre part met en avant le rôle crucial du patron entrepreneur chargé de lutter contre linertie de la technostructure. Il explique par exemple :
« La structure met seulement en jeu un schéma qui sera effectivement opérationnel si létat-major responsable a des aptitudes dentreprise et des compétences appropriées. Cest la différence entre ces aptitudes et les compétences parmi les dirigeants gestionnaires qui est le déterminant principal du manque dagressivité du comportement stratégique de lentreprise. »
Cest pourquoi il faut savoir choisir des dirigeants de valeur :
« Les états-majors chargés de décisions stratégiques devraient être sélectionnés sur la base de leur propension à entreprendre et de leur savoir-faire »
On pourra par ailleurs remarquer que les années 1965-1975 voient les heures de gloires des conglomérats, issus de fusions-acquisition qui tendent naturellement à emplir de liquidités un marché de la direction générale, et dont la nature multi-métiers ne peut être crédible quà la condition dune confiance expresse en la valeur exceptionnelle de certains dirigeants. Les analyses contemporains ne sy trompent pas, qui dressent par exemple le constat que « Litton a fourni toute une série de dirigeants aux entreprises américaine » [171].
2.3 - De nouvelles instances de spécification
A limage des objets qui gravitent autour du choix stratégique, le processus stratégique ne devient pensable que par un jeu de superpositions entre différentes catégories génératrices de typologies. Le jeu précédemment décrit entre taille, rentabilité, croissance, et secteur industriel reste dactualité, tant la recherche de croissance et la diversification prennent une place centrale dans les réflexions stratégiques quil sagit dorchestrer.
Toutefois, cest en faisant appel à un autre jeu dinstances que les stratégistes vont pouvoir ici définir les différentes espèces de décision concourant au processus stratégique. Dun côté, la superposition entre différentes espèces de compétences de lentreprise et différents volumes daffection de capital va permettre de distinguer décisions courantes, décisions stratégiques dexpansion et différentes sortes de décisions de diversifications. Dun autre côté, la superposition entre échelons hiérarchique et temporalités des prises de décisions permettra daffecter une place et un moment particulier au rôle spécifique du stratège dentreprise. ANSOFF fournira la tentative dintégration la plus complète en établissant une superposition seconde entre ces deux superpositions de premier ordre.
Nous ne pourrons donner dans cette section de synthèse que quelques illustrations de ces superpositions, tant elles sont répétées à de nombreuses reprises au sein de labondant matériau récolté. Nous nous contenterons ici de faire appel à deux contributions occupant des positions extrêmes dans la période étudiée.
Dun côté, cest aux écrits fondateurs dANSOFF que nous en appellerons, car ils présentent lavantage dêtre rédigés dans un style qui rend leur structuration particulièrement explicite.
Dun autre côté, nous pourrons vérifier, à travers des contributions plus tardives consacrées à la gestion stratégique, à quel point, même à lissue dun processus de maturation de ce discours, les mêmes éléments structuraux demeurent sous un vocabulaire renouvelé.
Le lecteur soucieux de vérifier la présence de ces structure dans les autres documents intermédiaires pourra se reporter aux monographies décrivant le matériau archéologique principal.
2.3.1 - Compétence / capital affecté
Penser le processus stratégique implique de dessiner les principales options auxquelles peut mener le processus. Cest pourquoi les stratégistes préoccupés par la question du processus abordent la question des principales options que sont la direction diversification et le mode de croissance interne ou externe ou décroissance par cession. Par construction, de telles options ne peuvent faire lobjet dun processus de réflexion stratégique sans que soit envisagé lexamen de deux dimension du choix stratégique : la « compétence » dune part et la quantité de ressources mobilisées par lentreprise. Cette dernière quantité ne nécessite en outre une réflexion stratégique que si son allocation est affectée dune certaine irréversibilité, doù lusage quelque peu abusif du terme de « capital affecté » que nous avons choisi pour la désigner.
Lexamen du contenu des documents stratégistes montre que les deux dimensions de la compétence et du capital affecté y sont croisées en permanence. Nous citerons ci-dessous quelques exemples, empruntés tout dabord aux productions initiatrices dANSOFF puis à la définition tardive de la gestion stratégique.
a) Productions dANSOFF (moment fondateur) :
Exemple 1 : Compétences en termes de couples (technologies x marché) dune part, quantité de capital et autres ressources allouées dautre part sont les dimensions cardinales du panorama des décisions dentreprises dressées par ANSOFF. Cest à partir delles quil distingue ses célèbres trois grandes espèces de décision : stratégique, administrative et opérationnelle . Or le tableau quil livre dans son ouvrage fondateur est en effet divisé selon une gradation qui intègre ces deux dimensions .On peut ainsi reformuler cette tripartition de la façon suivante :
Décision stratégique : répartition des ressources (capital) entre produits et marchés (compétence)
Décision administrative : structuration de ces ressources (capital) entre différentes fonctions de lentreprise, sur les compétences choisies
Décision opérationnelle : utilisation de ces ressources (planning de production,politique de R&D) et valorisation (fixation des prix, etc.)
Exemple 2 : Le rôle des deux dimensions ne se limite pas aux définitions. Lensemble des grilles de décision et outils qui accompagnent la réflexion sur le processus stratégique en reproduisent la superposition. Ainsi, la check list des profils daptitude destinée à évaluer les synergies en vue dun éventuel rachat dentreprise met en regard, pour différentes fonctions de lentreprise, un capital déquipements et des compétences.
Exemple 3 : De même, lanalyse par ANSOF des synergies de démarrage reprend cette double dimension :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 19 : Liste des critères de synergie selon ANSOFF
b) Gestion stratégique (publication tardive)
Dix ans après ANSOFF, Declerk et Boudeville établiront exactement la même suprposition en se réclamant de son modèle. Ils superposeront, en effet, à la matrice (produits x marchés) du premier leur bipartition entre « mode entrepreneurial » de gestion et « mode opératoire » : tandis que lopérationnel portera sur lamélioration quotidienne du rendement et la pénétration plus grande des (produits x marchés existants) actuels de la firme, le mode entrepreneurial, visant par définition à développer de nouvelles modalités de rentabilisation du capital, sera considéré comme portant sur la diversification. Deux découpes à représentation bidimensionnelle se superposent ainsi sur la même matrice :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 20 : Découpes dobjets superposées par la gestion stratégique
2.3.2 Temporalité de la décision / hiérarchie
La dimension du temps est présente dès lorigine de toute réflexion sur la stratégie dentreprise, puisque quil sagit à travers cette problématique denvisager les engagement que va prendre lentreprise sur une durée de plusieurs années. Inhérente aux questions anciennes de prévision et dinvestissement, elle préexiste à la notion de stratégie à travers les démarches de planification (notion de « plans à cinq ans »).
Son utilisation dans le cadre dune réflexion consacrée au processus stratégique lui fait cependant subir un changement de statut. La dimension temps y devient en effet laxe selon lequel va sopérer une série de découpes visant à spécifier, par une relation dordre, différentes espèces de décision dont la décision stratégique.
La tripartition dANSOFF (cf. § 2.3.1) est la découpe la plus fondamentale introduite, selon laxe du temps, entre différentes espèces de décisions dans lentreprise. En effet, tandis que les décision opérationnelles et administratives nécessitent une attention quasi-permanente de lentreprise et tendent à accaparer lattention des dirigeants eux-mêmes, la décision stratégique nintervient quà des dintervalles de temps beaucoup plus larges, quand elle nest pas purement et simplement escamotée du fait de la place prise par les deux premières catégories de décision. Les processus vertueux proposés par ANSOFF ne remettent pas en cause la hiérarchie de cette découpe temporelle. Le dirigeant doit, selon ANSOFF, porter une attention continue à la stratégie de lentreprise. Cela suppose que cependant que linterface entre stratégie, administration et opération seffectue par des interactions qui ne peuvent être que ponctuelles (sous peine de mettre fin à toute système de délégation).
Les processus -cibles visent ainsi à organiser cette interaction de manière à ce quune décision dordre stratégique soit prise à intervalles larges mais réguliers, comme lillustre le schéma ci-dessous :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 21 : Découpe temporelle du champ de décisions selon ANSOFF
Ce schéma a le mérite de visualiser la hiérarchisation temporelle des décisions par ANSOFF. Chaque strate de décisions est caractérisée par sa propre temporalité, et la strate des décisions stratégiques (blocs du dessus), dans le processus -cible dANSOFF, est constituée de blocs beaucoup plus espacés que léchelon de décision sous-jacent.
Il en va de même avec larticle plus récent de Declerck et Boudeville définissant la notion de gestion stratégique. Cest ici toute une gradation de décisions dimportance croissante qui est établie, sur la base toute temporelle dune notion de répétition des décisions :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 22 : Léchelle de répétitivité des décisions de la gestion stratégique
Cette découpe temporelle que nous venons de décrire se superpose systématiquement à une découpe de lorganisation de lentreprise.
Ainsi, la tripartition des décisions par ANSOFF savère également hiérarchique, comme lillustrent les différents échelons de cadres auxquels il attribue la responsabilité des différentes étages de son processus novateur. Létage du milieu représente la fonction de « gestion médiane » et « comprend les dirigeants des divers domaines fonctionnels tels que vente, fabrication, recherche-développement, etc. », tandis « le niveau le plus élevé de létat-major » inclut « le directeur de lentreprise aussi bien que les chefs des différentes sections ».
Figure SEQ Figure \* ARABIC 23 : Superposition de deux découpes dobjets par ANSOFF
Cette superposition de découpes joue bien ici un rôle productif puisque cest à partir delle quANSOFF peut spécifier les contributions respectives de létat-major supérieur et des directeurs fonctionnels :
Contributions de lEtat-MajorContributions du « niveau de gestion médiane »Maintien de la surveillance de la situation de lentreprise et de son environnement
Allocation des ressources de la haute direction selon les besoins et les possibilités perçues
Développement des objectifs et de la stratégie de lensemble marchés - produits, allocation des ressources correspondantes et affectation des disponibilité
Conception de la gestion densemble et des systèmes logistiques pour le processus novateur
Analyse et sélection des mouvements spécifiques des marchés et des produits proposés par la gestion médiane
Engagement financier de lentreprise et introduction des politiques à suivre
Contrôle de la ligne à suivre pour les marchés et produits de lentreprise et direction des désengagements ou remplacements si nécessaire
Introduction dune politique stratégique dexpansion dans des opérations spécifiques des plans et des budgets
Conception de sous-systèmes de gestion logistique appropriés
Direction de lexécution des plans
Gestion et évaluation des résultats, institution dactions appropriées de contrôle
Présentation à létat-major dinformations et de recommandations vis-à-vis de points particuliers du processus novateur
Communication des informations nécessaires à létat-major pour assurer ses fonctions
Un peu moins de dix ans après, Declerck et Boudeville effectueront le même type de superposition. Par exemple, ils mettront en parallèle deux transitions qui sopèrent selon laxe des temps : le « cycle de vie de lorganisation » dune part et le passage du mode « entrepreneurial » au mode « opérationnel» dautre part. Ce dernier changement de mode introduit selon eux une discontinuité dans la gestion de lentreprise, qui passe dun mode entrepreneurial à fort niveau de « bruit » à un mode opérationnel plus régulier. On a ici deux cycles qui superposent dimension du temps et dimension organisationnelle. On pourrait arguer que cette vision nest pas aussi hiérarchiste à première vue que celle dANSOFF. Il nen est rien, dans la mesure où lentrepreneurial est clairement dun niveau supérieur à lopérationnel.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 24 : Superposition des dimensions temps et organisation par la gestion stratégique
2.3.3 Superpositions secondes
La volonté de fournir au dirigeant dentreprise les clés dune maîtrise maximale de la performance de lentreprise confère aux démarches dANSOFF et de ses successeurs une tournure totalisante. Il nest guère étonnant dans ces conditions que la théorisation du processus stratégique donne lieu à des tentatives dintégration totale des différentes dimensions de la décision stratégique.
Il en résulte un jeu de superpositions secondes entre des instances de spécifications préalablement affectées des superpositions premières que nous venons de décrire. On pourra ainsi constater quANSOFF propose une modulation de lintervention stratégique de la direction générale en fonction des phases de cycles dexpansion auxquels se trouve confrontée lentreprise. Cette démarche débouche sur une typologie des modes dexpansion de lentreprise où les quatre dimensions de la compétence (Produit, marché, technologie), du capital (ressources, moyens dexpansion) de la temporalité (moment dintroduction des produits) et de la hiérarchie (rôle spécifique de la direction) sont étroitement entrecroisées :
Faible attention de la DirectionForte Attention de la DirectionModalité : Expansion1. Expansion « naturelle »
Même type de demande, de consommateur, technologie courante, possibilité dorganisation existante
Croissance interne
Expansion auto-dirigée.Processus moins efficace, moment de lintroduction non optimal, moyens dexpansion non optimaux2. Stratégie expansive « explicite »
Arbitrage entre pénétration croissante du marché, développement de marchés nouveaux et développement de produits nouveaux et améliorésCroissance interne + Acquisition
Production du meilleur rendement par comparaison des demandes en compétition et allocation rationnelle des ressources parmi les possibilités dexpansion variéesModalité : Diversification3. Diversification non planifiée
Introduction occasionnelle dans un domaine étranger quant à la demande et à la technologie, écart non prévu des positions de base marché-produits, mais lexpansion reste lactivité principale
Développement interne
Pas de direction naturelle, accord avec les intérêts individuels et la compétence technique de dirigeants influents4. Diversification planifiée
Diversification à grande échelle (possible),
Croissance interne + Acquisition
Modèle logique et cohérentNouveau processus logistique, nouveaux systèmes de gestion, nouveaux inputs
Une telle typologie aurait été impensable sans le jeu dinstances de spécifications que nous venons dévoquer. Ce jeu savère dautant plus productif quil permet à ANSOFF détablir trois « propositions conseil » où nous retrouvons ces quatre dimensions entrelacées (nous avons soulignés les expressions marquantes en caractères gras) :
Chapitre 6°) « Les types de changement de stratégie »« N13 : le degré dintervention de la direction dans lexpansion stratégique sera proportionnel à lintensité de la concurrence et au rythme du changement de la technologie, de la structure du marché et dautres facteurs de lenvironnement dans la structure actuelle de lensemble marché-produits de lentreprise »« N14 : le degré dintervention de la direction dans le changement de stratégie sera proportionnel à la fraction des ressources de lentreprise allouée pour produire ce changement »« N15 : létat-major doit être entièrement engagé quand la firme entreprend une diversification à grande échelle et / ou opère des acquisitions »
La définition totalisante de la gestion stratégique par Declerck et Boudeville, pour utiliser des figurations différentes, nen reprendra pas moins un jeu dinstances de spécification tout à fait identique. Compétence « environnement », Capital « Fusion-Acquisition / désinvestissement », Temporalité « Projets » et dimension « diachronique » et « synchronique » de la gestion intégrative, hiérarchie - « Différents niveaux dagrégation et dautorité dans la firme » restent les quatre dimensions cardinales dune gestion stratégique figurée selon le formalisme de la théorie des ensembles :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 25 : La définition totalisante de al gestion stratégique
3 Conclusion : des règles spécifiques de formation des objets
Il est désormais possible de dresser un panorama des règles de formation à luvre lorsquil est question de processus stratégique (figuration page suivante).
De nouvelle surfaces dapparition sont nécessaires pour quaprès 1965 le processus stratégique puisse devenir un objet de discours stratégiste (partie droite du rectangle central, où ces nouveaux éléments sont soulignés). Cest en voulant inscrire des procédures destinées à une technostructure potentiellement opaque que les dirigeants dentreprise vont créer par là même un étalon de mesure de leur valeur sur un probable marché émergent de la Direction générale, tandis que la parole des managers, complément nouveau de celle des dirigeants, vient alimenter une dialectique nouvelle entre procédure décrétée et procédure appliquée, aiguillon dune recherche defficacité en matière de processus stratégique.
Dans le même temps, cest sur de nouvelles surfaces de spécification hiérarchie, temporalité, compétence, capital affecté - que vont pouvoir sinscrire les découpes entrecroisées qui donnent naissance à une typologie de décisions et processus délaboration de la stratégie.
Les instances préexistantes nen sont pas moins réactivées en cascade par ce jeu des instances nouvelles. Le devenir de la notion de diversification illustre ce principe. A partir dune délimitation intéressant avant tout lindustriel en recherche dexpansion, à la surface des marchés des biens (de consommation ou déquipement) et des sociétés a vendre, léconomie industrielle avait généré un objet « diversification » où cette dernière notion nétait quune manuvre parmi dautres, prise dans linstantanéité de sa décision, évaluée par le seul intérêt de ses effets parmi dautres options de profit. Désormais, à partir des nouvelles instances apparues après 1965, cest une diversification-processus, dont les attributs sont les étapes, le rythme et la responsabilisation, qui va prendre le relais de la diversification-manuvre.
Dun jeu de discours à lautre, la diversification-manuvre et la diversification-processus changent de régime de signification. Leurs attributs, leurs positions, la syntaxe de leur connexion avec dautres problématiques sont pour une large part distincts, et cest donc un constat de quasi-homonymie quil convient détablir à leur propos ; dans leur intervalle semble se dresser une barrière discursive jamais franchement transgressée.
Pour résumer ce panorama en une phrase on pourra dire que le domaine dobjets du « processus stratégique » est produit par une superposition de surfaces dapparition liées au pouvoir de la technostructure et une superposition dinstances de spécification qui permettent dinscrire la prééminence dune instance dirigeante (dirigeant dentreprise, stratège dEtat, etc) sur cette technostructure.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 26 : Le système de formation des objets domaine du processus stratégique
C Bilan global : deux sous-système de formation
Choix stratégique et Processus stratégique cristallisent des systèmes de formation dobjets qui apparaissent à bien des égards séparés.
Dans le premier cas, cest léconomie industrielle et limminence du marché commun qui réactivent danciennes instances dapparition, de délimitation et de spécification dans un jeu nouveau producteur dun nouveau domaine dobjets. Dans le second cas, au contraire, cest le recours élémentaire à des instances nouvelles qui, demblée, traduit lapparition du processus stratégique et des objets afférents.
Il en résulte, sur une figuration globale des règles de formation des objets du discours du management stratégique, un paysage où choix et processus dessinent des réseaux de superposition bien distincts.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 27 : Les deux sous-systèmes de formation des objets du discours du management stratégique
Cette différence structurelle de construction entre le domaine du processus stratégique et celui du choix stratégique nous semble être la meilleur explication de la césure observée autour de 1965, qui voit simultanément lapparition du domaine processus stratégique et linflation dénoncés stratégistes au profit quasi-exclusif de ce nouveau domaine dobjets.
Lexistence dun cloisonnement entre choix et processus stratégiques par ailleurs a été magistralement mise en évidence par Déry [229] pour les publications du Strategic Management Journal des années 1980 et 1990. Le rapprochement entre ces résultats anglo-saxons et nos propres observations laisse penser quil sagit un phénomène pérenne et dune certaine universalité, dont ne peut rendre compte quune explication dordre aussi structurel que la présente étude archéologique.
Chapitre II : La formation des modalités dénonciation
Cest un jeu fini de permutations infinies entre différentes modalités dénonciation sexcluant mutuellement que va mettre à jour lanalyse conduite au sein de ce chapitre. Nous montrerons que, entretenue par des conflits de légitimité pour partie spécifiquement français, cette succession dexclusions contribue à stériliser en bonne partie le discours stratégiste français, le cantonnant à un ensemble de performances qui reste en-deçà de ce que semblait promettre initialement sa compétence.
A Introduction
La présente introduction sarticule en trois temps : dans un premier temps sont rappelées les questions-clés de la formation des modalité, sous une formulation adaptée au traitement du management stratégique ; dans un second temps on signale la problématique particulière que pose la coexistence de modalités présentes et de modalités latentes dénonciation ; dans un troisième temps, enfin, est exposé le plan densemble de ce chapitre.
1 - Rappel : les questions que posent les modalités dénonciation
Larchéologie vise à mettre en évidence les circonstances invariantes dont saccompagne obligatoirement le discours du management stratégique. Les écrits stratégistes ont certes été énoncés selon des modalités diverses (promotion culpabilisante, narration empathique, argumentation formalisée, etc.). Il sagit de déterminer si cette diversité est, dune manière ou dune autre, ordonnée. Les invariants de lénonciation sont à rechercher à travers trois grandes questions :
La question des emplacements institutionnels : parler de stratégie, nest-ce pas toujours prendre parole en relation avec un certain nombre dinstitutions que lon invoque, a qui lon soppose ou tout simplement auxquelles on appartient ?
La question du statut du locuteur : parler de stratégie, nest-ce pas toujours en même temps décrire, interroger, accuser, conseiller, prescrire ou ordonner ? Ces dimensions performatives de lénoncé stratégiste sont-elles distribuées de façon régulière, dessinant ainsi les seuls statuts possibles que doit endosser celui qui veut prendre part au discours stratégique ?
La question de la position informative et perceptive du locuteur : a quelle distance de lentreprise et des phénomènes qui sy déroulent doit-on se situer pour que la relation et létude de ces phénomènes relèvent de la stratégie ? Dans le réseau dinformations qui entoure lentreprise, quelles sont les positions invariantes occupées par ceux qui en parlent dun point de vue « stratégique » ?
2 - Deux phénomènes spécifiques pris en compte
Le matériau archéologique que nous avons recueilli appelait une lecture plurielle, en raison de deux phénomènes : 1°) lexistence de modalités latentes dénonciation et 2°) lexistence de luttes institutionnelles.
1°) Lexistence de modalités latentes dénonciation
Dun côté, les emplacements bibliographiques et les contenus des documents stratégistes ont permis desquisser un paysage, relativement structuré, des modalités dénonciation du discours stratégiste. Dun autre côté, létude de documents stratégistes, par construction, ignorait tout un pan dénonciation : les modalités propres au discours des stratèges eux-mêmes, exposant et défendant la stratégie de leur propre entreprise ou administration face à un auditoire réuni pour la circonstance. Notre propos nétait certes pas de décrire ce pan du discours, nous lavons expliqué précédemment. Cependant, ces éléments hors champ, par leur simple existence, ne pouvaient manquer davoir eu une incidence sur le discours stratégiste lui-même, ne serait-ce que parce que les propositions des stratégistes sont par nature appelées à être reprises, en dautres circonstances, par les stratèges. Dans lacte même de son énonciation, le stratégiste ne peut pas ne pas anticiper la répétition, transformation, ou éventuelle occultation de son propos par les stratèges.
Ainsi, outre les modalités présentes modalités dénonciation du stratégiste - que notre matériau archéologique a permis de mettre en évidence, un certain nombre de modalités latentes modalités dénonciation du stratège - ont dû être ponctuellement évoquées pour élucider certaines conditions dénonciation propres aux stratégistes (exemple : le « marketing de consultants »).
2°) Lexistence de luttes institutionnelles
Lobservation dun phénomène dimportation didées américaines en France a présenté lavantage de mettre en évidence un décalage important entre les modalités dénonciations dorigine, propres aux circonstances américaines, et les modalités transformées qui sont celles des stratégistes français. Une telle spécificité française demandait explication.
Un certain nombre de modalités dénonciation récurrentes des stratégistes français (culpabilisation, dénonciation, etc.) semblaient en outre porter la marque de luttes politiques ayant pesé sur la naissance et la croissance du discours du management stratégique en France. Pour y voir plus clair, nous avons décidé de collecter, parmi les documents voisinant avec ceux des stratégistes, tout élément permettant de retracer lessentiel de ces luttes. Les documents les plus marquants, dont certains en apparence très anecdotiques, ont été joints au matériau archéologique auxiliaire.
Il sest avéré que tout un champ de rivalités institutionnelles co-existait et co-évoluait avec la trajectoire française du discours stratégiste. Marqué, en action et réaction, par une tradition étatiste spécifiquement française, ce champ de rivalités semble à même de rendre compte des effets de translation observés entre discours stratégique américain et discours local. Cest pourquoi nous navons pu manquer den faire la description, en préalable à létude des invariants discursifs.
3 - Plan adopté pour décrire la formation des modalités
Tenant compte de lensemble de ces facteurs, nous commencerons par exposer quelques éléments relatifs aux luttes institutionnelles qui ont accompagné la naissance et le développement en France du discours du management stratégique.
Nous définirons ensuite lespace des positions dénonciation possibles, qui forme la toile de fond des énonciations stratégiques, puis décrirons les jeux dexclusions successifs que le discours a dessiné, en France, sur cet espace de positions.
Enfin, nous extrairons de cette description les invariants qui constituent autant de règles de formation des modalités dénonciation et discuterons leur domaine de validité (extension et pérennité).
Ce cheminement se traduit par le plan suivant :
[A la présente introduction]
B Institutions et rivalités
C Lespace des positions possibles dénonciation
D Trois jeux dexclusion successifs
E Les règles invariantes de formation des modalités
B Institutions et rivalités
Il nest pas question ici de faire un inventaire exhaustif des débats didées qui agitent la France économique, de laprès-guerre. Il sagit encore moins de tenter de reconstituer « lesprit dune époque », unité historique que larchéologie récuse.
Cest pourquoi on ne trouvera ci-dessous que la relation dun certain nombre de permanences et de tendances susceptibles dapporter un éclairage complémentaire à lanalyse archéologique qui suivra.
1-La relation équivoque à lexemple américain
Une France épuisée et ruinée par deux conflits mondiaux ne voit pas seulement dans les Etats-Unis un libérateur, mais aussi un exemple envié et admiré, aussi bien sur le plan de ses méthodes de gestion que de la prospérité qui est la sienne.
1.1 Une prospérité admirée
Admiration pour la prospérité : entrés dans la « société de labondance » bien avant lEurope, les Etats-Unis sont de ce point de vue un modèle à suivre et fournissent aux prospectivistes une sorte dillustration vivante de lavenir que la vieille Europe peut se choisir.
Les consultants français sont tout à fait conscients de ce décalage quasi-mécanique de maturité industrielle, comme lillustre le panorama dessiné par Noël Pouderoux, président du cabinet CEGOS, en 1966 :
« La course entre lEurope est les U.S.A a commencé en 1915, il y a un demi-siècle, par le phénomène de la production de masse 1915-1935 aux U.S.A., lEurope suivant à 10 ou 15 ans de distance. Puis les U.S.A. ouvrirent la période de la distribution de masse dans les années 1930-1935, ce que les européens ne découvrirent quaprès la dernière guerre en 1945. Là se trouve le même décalage de 10 à 15 ans entre les deux continents. »
Un célèbre graphique de Jean Fourastié illustre cette mise en perspective atlantique de façon frappante. Dans la « civilisation de 1960 », Fourastié compare en effet en 1950 les salaires réels français à ceux des pays étrangers, produisant de multiples courbes qui montrent un décrochement de la France depuis le début du XX°siècle. En particulier le salaire dun conseiller dEtat français, considéré comme représentatif du sommet de léchelle sociale, savère inférieur à celui des ouvriers qualifiés de lindustrie américaine.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 28 : La prospérité américaine selon Fourastié
Les éditions successives de louvrage de Fourastié reprendront et actualiseront ce dernier graphique, afin de mettre en évidence le rattrapage progressif quaura su réaliser la France au cours des années 1950-1960.
1.2 La crainte du décrochage : du « science gap » au « management gap »
« A peu près depuis dix ans, le facteur nouveau qui est apparu aux U.S.A. et qui nest peut être pas encore sensible à lEurope, est le développement très puissant des études et recherches, cest lintroduction dans les données économiques du facteur science et de son utilisation systématique », explique Noël Pouderoux. Il sinquiète en particulier dun déséquilibre technologique qui « [saccentue] plus on va des industries classiques vers les industries de pointe. ». Doù la crainte dun science gap :
« alors que léconomie mondiale a été marquée dès 1940 en termes économiques par le « dollar gap », on peut se demander si, depuis 1954, on nassiste pas à ce que certains ont appelé le « science gap », cest-à-dire le trou fait par la puissance scientifique américaine qui accentue certains écarts entre léconomie américaine et léconomie des pays dEurope, et qui va sans doute conditionner notre avenir. »
Cest toutefois lexpression de management gap qui connaîtra le plus fort succès dans la littérature consacrée à lentreprise en général et au management stratégique en particulier. Ainsi, un éditorial dHommes et techniques consacré au célèbre Défi Américain de J.J. Servan-Schreiber, considérant cet ouvrage comme « une irruption de vérité dans la conscience de la société traditionnelle qui ne peut plus ignorer que ses jours sont comptés », ne manque pas de citer lexpression « management gap » ni de signaler que « dans cette guerre, larme absolue est le potentiel managérial, le gisement de capacité à rationaliser laction. »
1.3 Limportation, souvent organisée et parfois clandestine
Poursuivant et amplifiant une tradition entamée avant-guerre, de nombreux managers et consultants effectuent un voyage détudes ou un séjour universitaire aux Etats-Unis pour en revenir chargés didées qui, en France, paraissent nouvelles. Cest par exemple sur la base dun séjour dun an dans une université américaine que le major de Polytechnique Jacques Lesourne publie sa célèbre « somme » Technique Economique et gestion industrielle en 1958 [28].
Cest par centaines que les managers viendront se former chaque année pendant des séminaires dété organisés par les universités américaines, au cours des années 1960, bénéficiant de méthodes pédagogiques et de contenus rarissimes sur le sol français. Hommes et techniques consacre ainsi un article de plusieurs pages au compte rendu dun séminaire de six semaines à luniversité Columbia [98], session que lauteur juge « de nature à obtenir que le management gap ne sélargisse pas. »
Les importateurs français ont fait preuve dune grande capacité dassimilation, comme en témoigne la rapidité avec laquelle les idées américaines, sitôt émises Outre-Atlantique, ont été reprises par des auteurs français. Cest ainsi que la succession des publications françaises consacrées au management stratégique apparaît rythmée, non par la publication de traductions françaises douvrages américains, mais par celle des éditions originales américaines. Ainsi, cest dès la parution de Corporate Strategy dANSOFF en 1965, que les idées de ce dernier simposent massivement dans le champ stratégique français, alors que les traductions françaises dANSOFF ne datent que de 1969 (parution dun chapitre dans Hommes et Techniques [90]) puis 1970 (mise en vente dune traduction complète [96]).
Un tel phénomène semble avoir alimenté un décalage permanent entre les connaissances de quelques uns, initiés lors de leurs séjours américains et leurs lectures anglo-saxonne, et la grande masse des managers français toujours en retard dune vague de modernisation. La tentation a pu être grande pour certains importateurs didées français de tirer profit de cette avance pour exercer un ascendant sur leurs compatriotes, voir de la maintenir par des séjours répétés, faisant ainsi léconomie dune conceptualisation personnelle plus lente et fatalement plus aléatoire. Il nen reste pas moins que ce mouvement dimportations ne sest pas produit sans résistances, comme nous allons lexpliquer plus loin.
1.4 Un « gallicanisme » parfois sourcilleux
Si ladmiration apparaît sans réserve, il nen va pas de même pour limportation, à qui lon reproche souvent de nêtre quune pure et simple imitation inadaptée au contexte français.
Ainsi Louis Armand, ancien président de la SNCF, pourvu dune aura nationale, nhésite-t-il pas à déclarer que « le mot « prospective » a été tellement galvaudé que, pour beaucoup de gens, en France notamment, « faire de la prospective » équivaut à se renseigner sur ce quont réalisé les Américains dans différents domaines, afin dagir tout bonnement comme eux dans quelque temps. Je pourrais citer des quantités dexemples concrets où nous avons imité lexemple de lAmérique, sans faire preuve de discernement. »([116], p. 226).
Laccueil fait par la France au vocable de « management » illustre lambiguïté de cette relation aux idées américaines. Immédiatement, le terme pose problème. Ainsi, la parution en 1957 dune traduction de The practice of management de Peter Drucker, sous le titre La pratique de la direction des entreprises [16], donne-t-elle lieu à une pleine de page de mise en garde spéciale de léditeur :
« Le mot anglo-américain « MANAGEMENT » est si riche de sens et dapplications quil nexiste pas en français de mot unique pour le traduire. « Management » désigne tout ce qui est nécessaire pour mener à bien une affaire quelle quelle soit, petite ou grande, indépendante ou non. Il englobe donc toutes les fonctions de direction : ladministration au sens de Fayol, lorganisation, le fonctionnement, les prévisions, etc. »
Quelques années plus tard, la revue du CNOF restitue la série de lettres échangées entre lun de ses membres, Albert de Vathaire, et Rolf Nordling, membre du CIOS, équivalent international du CNOF. Lobjet de cette correspondance est lemploi du mot « management » dans des publications de langue française. Dans un premier temps le Français estime que « management » et « fonction de direction » au sens de Fayol coïncident ; il rappelle en outre que « Fayol na jamais eu besoin de sexprimer en Anglais. » Nordling répond par deux fois que cette substitution est impossible, étant donné que lacception de lexpression anglo-saxonne est beaucoup plus large que le substitut de langue française proposé. Enfin, par une quatrième lettre, de Vathaire répond quil a révisé son opinion et se range à la proposition faite de « faire entrer le mot « management » dans notre dictionnaire et den franciser la prononciation. » Quant à la rédaction du CNOF, elle juge utile dappuyer cette option en « rappelant » que
« le terme de management « provient du vieux mot français « MENAGEMENT», issu lui-même du mot latin : « MANSIO » (maison) Le MENAGEMENT était lart de bien tenir sa maison et la BOETIE a écrit : « le fait dun bon ménager, cest de bien gouverner sa maison ».
Cette importation de vocabulaire savérera toutefois laborieuse, sans doute en raison du flou de lacception du terme. Ainsi, sept ans plus tard, le Directeur Général des Etudes et des Recherches du CNOF, en est-il encore à défendre lusage du terme « management » en invoquant le « retour aux sources » de Fayol et Taylor. Un tel usage ne lui semble en effet pas encore acquis :
« Aussi souhaiterions-nous quil [le mot management] soit rapidement adopté par le langage courant, entraînant dans son sillage cet ensemble de concepts différents et complémentaires que lillustre praticien Taylor avait pressenti lorsquil publia son célèbre ouvrage sur le « management scientifique » (en français dans le texte (sic) note du traducteur) » [197].
Ces témoignages pourront paraître anecdotiques. Il nen démentent pas moins lhypothèse dune adhésion pleine et entière à tout ce qui vient dOutre Atlantique. Mais, plus que dun rejet de lEtranger, il sagit avant tout dune volonté de rélégitimation locale des conceptions importées, une sorte de « gallicanisme » du management qui entend rester maître sur ses terres.
1.5 Une appropriation transformation
Résultat probable du « gallicanisme » managérial, les idées américaines subissent une transformation en même temps que leur appropriation. Transformation qui peut prendre parfois la forme dun quiproquo où seule une homologie de structure subsiste du modèle dorigine.
Il en va ainsi de ce que je propose dappeler un véritable « quiproquo ANSOFF ». Il apparaît que la démarche de ce dernier exerce une influence écrasante sur lensemble des publications stratégistes daprès 1965. Toutefois, un certain nombre dentre elles nont fait que reprendre la lettre des propositions dANSOFF et non son esprit. Reprenant à leur compte la modélisation cybernétique de lentreprise, ces publications établissent en guise de processus stratégique des dispositifs dordre disciplinaires qui nont plus quun lointain rapport avec la ruse politique fondatrice dANSOFF. En effet, là où ce dernier concevait une domestication délicate du politique dans lentreprise, ses épigones nentendent bien souvent quun effacement total du politique au bénéfice de schémas unilatéraux de délégation daction.
Ainsi, le Français Bouquerel ([87]), pour se réclamer dANSOFF, nen produit pas moins un pur schéma dexécution tactique des décisions de politique générale, où tout bouclage partant des échelons hiérarchiques de base a disparu :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 29 : Le schéma dexécution de Bouquerl
Dautres avatars du quiproquo ANSOFF pourront être retrouvés dans les monographies du matériau archéologique principal (notamment [131], [101], [159], [140])
2 Le conflit de légitimité entre Etat et entreprises
Une autre rivalité traverse le champ du management à partir des années 1960. Les protagonistes semblent être cette fois-ci hommes de lEtat dun côté et hommes de lentreprise de lautre.
Dun côté, sévère jugement sur lattitude des dirigeants dentreprise, voire sur leur valeur personnelle, par de grands commis de lEtat. De lautre, protestation contre les ingérences de lEtat dans la vie des entreprise qui peut parfois prendre un ton extrêmement virulent.
2.1 Critique des dirigeants dentreprises
On relèvera par exemple la publication, par un directeur de la Banque de France, dune condamnation sans appel du mode de fonctionnement des entreprises familiales française, sur la base des observation quil a pu faire auprès des entreprises textiles du Nord [17]. Lauteur y stigmatise les multiples travers dun « fonctionnariat familial héréditaire », qui contribue à entretenir dans de nombreuses entreprises un « âge » féodal qui peine à laisser la place à l « âge fonctionnel » de Taylor, l « âge administratif » du fayolisme semblant quant à lui rarement atteint.
Parmi les multiples faiblesses qui sont signalées par lauteur, on notera le manque de compétence (« trop de chefs dentreprises savouent incapables de lire dans leur comptabilité la marche de leur entreprise et détablir quelques ratios pour les éclairer utilement »), labsence de lunité de commandement chère à Fayol (du fait de trop nombreuses guerres de clans familiaux) et labsence de procédures élémentaires de contrôle (pas de contrôle des stocks, des approvisionnement, de lentretien, des salaires).
Ce constat sévère expliquerait la difficulté de ces entreprises à sadapter à un monde qui change : passage des facilités de la pénurie (où le fournisseur est roi) à une logique dabondance (où les stocks deviennent un poids), accélération du rythme des échanges, progrès des techniques de fabrication.
2.2 Protestation contre lattitude de lEtat et autres forces « anti-entreprise »
Si lon en croit les dirigeants dentreprises, la plupart des reproches qui leur sont faits ne sont que mythe et reflètent avant tout la profonde méconnaissance du monde de lentreprise par les hauts fonctionnaires. Ainsi le PDG de Singer, qui « a effectué une partie de sa carrière dans lAdministration » sinsurge-t-il contre le « puissant « gang anti-entreprise » qui recrute ses adhérents dans les Administrations, dans les syndicats, dans lopinion publique, dans la presse, etc. » [82]. Il regrette ainsi qu « en France, à lexception de quelques rares personnes clairvoyantes, aucune personne ni morale ni physique na réellement entrepris de faire comprendre que les profits des entreprises nétaient pas de 20 à 50% comme le pensent en grande majorité les personnes non informées, mais inférieurs à 5%, desquels il y a lieu dailleurs de déduire les investissements indispensables à la simple survie de lentreprise. »
2.3 Lexemple dun « débat hauts fonctionnaires chefs dentreprise »
Le magazine Entreprise organise en 1966 « une grande confrontation entre hauts fonctionnaires et chefs dentreprise » [163]. Les propos dune dizaine de « hauts fonctionnaires, de dirigeants de banques nationalisées et dentreprises publiques » sont rapportés en neuf points, intitulés « les neuf péchés capitaux des entreprises françaises ». Manque de productivité, freins malthusiens à la croissance, maintien dun outil de production obsolète, insuffisances de gestion, manque desprit vendeur, « leurs remarques ne sont pas tendres ».
Mais « les industriels nont pas tous les torts », répliquent une dizaine de chefs dentreprise deux semaines plus tard [165]. Leur réponse est une reprise point par point des griefs des hauts fonctionnaires. Chacune des critiques de ces derniers est retournée comme un effet pervers de lintervention de lEtat. Quelques explications non réactives parsèment néanmoins la réponse des chefs dentreprise. Nous en reproduisons ci-dessous les principaux points, afin de faire apparaître ce jeu de renvois :
Reproches des hauts fonctionnairesRéponse des chefs dentrepriseProductivité insuffisanteLa fiscalité française est trop lourde,
les volumes de production trop faibles pour automatiser.Taille des entreprises insuffisantes, freins à la croissanceLEtat acheteur crée des concurrents aux entreprises existantes et entrave la concentration
La concurrence déloyale des entreprises publiques entrave la croissance des autres entreprises.Insuffisances de gestion et part trop grande des frais générauxLe contrôle de gestion nen est quà ses débuts
Les taxes trop élevées incitent à linflation des frais générauxEparpillement géographique des moyens de productionLes pouvoirs publics favorisent cet éparpillement par leur politique de décentralisationPas de reclassement de la main duvre licenciéeA lEtat daider au reclassement.
Ces jeux de reproches en miroir illustrent lexistence dune forte polarisation des opinions et des discours entre Etat et Entreprise, dont sest éloignée la France du XXI°siècle par une longue série de privatisations. Privatisations dont le caractère partiel a pu en outre contribuer à brouiller la frontière entre secteur public et secteur privé. Notons, en attendant, lexistence de deux camps apparemment bien délimités, qui ne sera pas sans incidence sur les possibilités dénonciation stratégique offertes aux uns et aux autres. En effet, même si les stratégistes sont souvent, par rapport à cet antagonisme, en position tierce, ils nen sont pas moins obligés de prendre en compte son existence. La polarisation première des opinions des hauts fonctionnaires et des patrons ne peut manquer de générer un champ de tensions qui sétend aux discours environnants.
3 La position centrale et stabilisée des consultants
Les prises de position des consultants portent la marque de ces deux champs de tensions, franco-américain dune part et Etat - entreprise dautre part. Leur discours apparaît comme biaisé, à la diagonale des deux débats.
3.1 « Grands prêtres de la bonne gestion »
Dans un premier temps, ils se font les chantres de la modernisation par le management et dune relève des générations à la tête des entreprises. En lutte contre les «obscurantistes de gestion » [30], les consultants de la CEGOS estiment ainsi au milieu des années 1960 quest advenu le temps des managers [67], celui de
« la classe nouvelle des managers responsables de léconomie des attitudes des hommes au travail, de la productivité croissante, de lamélioration continue de la conception des produits et des investissements nécessaires au maintien de la vitesse acquise. » [Ibid.].
Pour le management moderne, la France est terre de mission : Claude Charmont estime ainsi [51] que « le destin et lavenir de lindustrie française peuvent être préservés par linjonction aux postes décisifs de quelques centaines de managers aguerris, grands prêtres de la bonne gestion. » Noël Pouderoux estime quant à lui que ce mouvement est déjà en cours, ajoutant que désormais la technique doit lemporter sur les humanités :
« Actuellement, une nouvelle espèce dhommes émerge des entreprises les plus modernes. Les nouveaux chefs entre 30 et 45 ans occupent les positions-clés dans les grandes sociétés. [
] Il sont très puissamment motivés par leur travail et ont des responsabilités hiérarchiques très importantes, avec un penchant pour les chiffres et pour les faits, un penchant pour le pragmatisme et peu dintérêts pour les disciplines humaines et sociales » [68].
3.2 En position centrale mais non centriste
Dans le secret des structures compétitives [69], Gélinier positionne la structure du « management moderne » comme le successeur désigné de deux structures archaïques : l « entreprise privée traditionnelle » et la « bureaucratie à la Française », ce qui est une manière de renvoyer dos à dos hauts fonctionnaires et dirigeants dentreprises privées. Dans ce champ de rivalités, la position centrale des consultants est cependant loin dêtre centriste : on ne peut que constater linsistance avec laquelle limpératif de modernisation saccompagne dune dénonciation de la sclérose des administrations et des entreprises publiques (ou qui simplement « vivent à lombre de lEtat »). Gélinier, ainsi, ne se prive pas de condamner la « bureaucratie administrative de type colbertien ou napoléonien » dans une publication intitulée Fondements culturels du management moderne [54]. Il reproche à cette dernière de ne respecter que lun des six principes généraux du management moderne ( Analyse, mesure et préparation méthodique), tout en « [prenant] le contre-pied des cinq autres » (Concurrence, rentabilité, confiance en lhomme et droit à lerreur, attitude existentielle (sic) dans la vie professionnelle et logique de lévolution). Claude Charmont estime quant à lui nécessaire de « convaincre les Pouvoirs publics [
] que leur rôle nest pas de brider ou de punir, mais de préparer lindépendance industrielle par une politique appropriée dans les domaines du crédit et de la fiscalité » [50].
3.3 La fatalité de léloge pro-américain
Dun côté, des consultants français dressent le portrait peu élogieux dune élite industrielle archaïque, conservatrice : « certes, nous disposons de cadres sérieux, de cerveaux affinés par nos Grandes Ecoles et nos Universités, mais ils sont issus dune classe dirigeante qui na pas brillé depuis un demi-siècle par son sens de la bonne gestion : conformité plutôt quefficacité, jugement des hommes daprès les apparences ou les appartenances et non daprès les résultats, freinage du changement pour se donner lillusion de la sécurité
» explique par exemple Claude Charmont [50].
Dans le même temps, toutes sortes détudes comparatives anglo-saxonnes établissent que la modernité est de leur côté et larchaïsme le lot de lEurope continentale. Ainsi, Hommes et techniques publie en avril 1965 un tableau comparatif des « styles de Direction des affaires » où, derrière des qualificatifs en apparence dénués de jugement de valeur, se lit en direct un retard européen. :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 30 : Le non-dit dun retard européen
De même Management France permet de découvrir en 1970 toute une série de tableaux comparatifs [127] issus dune revue britannique, selon lesquels « structures et organisation », « fonctions du management », « actions du management » et « valeurs et comportement du dirigeant » offrent en Europe des caractéristiques intermédiaires entre celles des Etats-Unis et celles de lURSS.
Comment dans ces conditions ne pas faire le rapprochement entre position des consultants et comparatisme culturel pour en déduire que, en matière de management, modernisme signifie Amérique ? A priori orthogonale aux polémiques linguistiques et politiques, la posture modernisatrice des consultants ne peut, par de tels effets de champ, quêtre biaisée en un éloge pro-américain implicite.
3.4 Des stéréotype dune grande stabilité
Enfin, on ne pourra que constater la permanence des mêmes problématiques de positionnement du consultant par rapport aux dirigeants et au reste de la technostructure : les caricatures des uns et des autres paraissent figées dès les années 1960.
3.4.1 Les stéréotypes attribués aux consultants
Plusieurs articles de presse consacrés au consultant, sa mission, ses valeurs, semblent au lecteur de 2005 navoir pas pris une ride. Dun côté il y a lapologétique consultante, tel cet article américain traduit dans Hommes et techniques consacré au Consultant en management, médecin de lentreprise [139], qui dessine un portrait du « consultant idéal » conciliant tous les contraires, dans le style des horoscopes :
« Le consultant, sans se perdre dans une masse de détails insignifiants, doit réfléchir rapidement, analyser en profondeur et en largeur, réfréner sa tendance impulsive à utiliser le bénéfice dexpériences passées pour proposer une ou plusieurs solutions acceptables, tandis quun grain dimagination et de créativité permettraient de concevoir des démarches plus originales et adaptées à la firme. »
Même affirmation déclectisme dans cet article dun consultant français qui affirme, sans la moindre ironie, dans la revue du CNOF [154] :
« Analyste et conseil financier, expert comptable, contrôleur des coûts, mécanographe, organisateur proprement dit, psychotechnicien, psychologue, lorganisateur conseil est un peu tout cela ; omnipraticien, il ne perd pas de vue que lentreprise forme un tout ».
Des contribution de ce style ne peuvent cependant faire limpasse sur les difficultés de positionnement inhérentes au métier de consultant. Cest ainsi que « de nombreuses questions peuvent sélever concernant son rôle, son autorité, lappui que lui accorde le management, la portée de ses recommandations et leur caractère obligatoire » [139].
Dun autre côté commencent à fleurir des articles qui, sans cesser dêtre relativement favorables, semblent plus distancés vis-à-vis des consultants. Ainsi, il est possible de lire dans Les consultants et leurs mythes [203] : « Le modèle type Harvard du consultant persuade sans peine par son allure, sa nature et son système de pensée quil fait partie dun club puissant et sélect répandu sur la partie du monde où les problèmes de management sont à lordre du jour ». De même, un dossier intitulé Des consultants pour quoi faire ? [130] témoigne-t-il dun métier suffisamment mûr pour que des types caricaturaux aient pu se répandre abondamment à son sujet : « consultant-gadget », « consultant -parapluie » ou encore « consultant- béquille. »
3.4.2 Des stéréotypes attribués par les consultants à leurs clients
Plus délicat est le décryptage de la façon dont les consultant vivent leur métier et leurs clients, tant chaque acte de communication fait figure, dans ce métier, dopération de marketing soumise à auto-censure. On peut toutefois déceler quelques éléments indirects de ce vécu à travers un étrange dossier anonyme - publié par Hommes et Techniques en 1964 : Contribution aux lieux communs, idées reçues chloroformantes, préceptes, sentences, apophtègmes et autres pensées [52]. Parmi toute une série de préceptes, qui représentent ironiquement le contraire de la marche à suivre pour tout bon gestionnaire, quelques sentences peuvent en effet passer pour des réponses plausibles faites au consultant, en vue de réfuter ses propositions :
« EntrepriseTrop petite ou trop grande, trop jeune ou trop vieille pour appliquer ce genre de méthodes ;
Mais Très bien en théorie mais
Ça a lair bien, mais chez nous
Oui mais
OrganisationLart de vous vendre (cher) vos propres idées et conceptions ;
StatistiquesMentent quand elles ne confirment pas notre opinion. Sont justes quand elles confirment notre opinion ;
TasMéthode de formation. Exemple : je me suis formé sur le tas. On ne dit jamais : je me suis déformé sur le tas.
Urgent et importantLe plus difficile est de ne consacrer que 23h45 mn dans la journée aux problèmes urgents de façon à disposer de 15 minutes pour les problèmes importants. »
Létude logique de ces formules apporte quelques enseignements. On remarquera en effet que la réfutation usuelle des propositions consultantes ne passe pas, si lon en croit ce recueil, par une contestation du raisonnement général élaboré par le consultant (équivalent de la « majeure » dans un syllogisme). Les réfutations paraissent défensives et latérales : restriction du domaine de validité de ces propositions (équivalent de la « mineure » dun syllogisme), contestation des données de base sur lesquelles sont élaborés les raisonnements (les statistiques « mentent ») ou tout simplement manuvres dilatoires arguments ad hominem (prix et conformisme du consultant, contre-exemple du manager autodidacte), manque de temps à consacrer au problème soulevé.
On peut comprendre, face à une telle réception du consultant, quun éloge incessant des « faits » et des « chiffres », ou encore du « pragmatisme » soit absolument nécessaire. La réfutation propre au domaine de validité des propositions consultantes pourra en particulier expliquer le succès des typologies : celles-ci sont en effet un procédé apte à enfermer le contexte dentreprise dans des cases pour lesquelles le consultant dispose systématiquement dune réponse pertinente, et peuvent ainsi apparaître comme un dispositif préventif face aux réponses du type : « mais chez nous ça ne marchera jamais
»
4 Lisolement prolongé des enseignements et chercheurs
Hormis la FNEGE qui ne voit le jour quen fin de période, les grandes institutions en charge de lenseignement des sciences de gestion en France existent dès les années 1950 (création des Instituts dAdministration des Entreprises au sein de lUniversité en 1955), tandis que les « grandes écoles » (HEC, ESSEC et autres ESC) datent dAvant 1914, et le CPA dAvant-Guerre. Seul lINSEAD est de création récente (1959). Ce qui caractérise avant tout lenseignement de la gestion est cependant son grand isolement.
Pierre Bize, de lEcole Pratique des Hautes Etudes, dresse ainsi dans la revue du CNOF un bilan plutôt désastreux à la fin des années 1960 [152] : suspicion française quant à la valeur de la gestion, programmes élaborés sans réelle concertation avec les entreprises, focalisés sur la comptabilité et figés depuis le début des années 1950. Tout aussi regrettable selon lauteur est labsence de coopération entre enseignants et chercheurs dun côté et entreprises de lautre : « il serait particulièrement utile de pouvoir confronter des doctrines cohérentes, élaborées respectivement par les enseignants et par les utilisateurs. Il nen est pas question actuellement. » En particulier, lentreprise se montre selon lui particulièrement impénétrable aux universitaires : « si certaines sociétés savent maintenant employer les compétences des spécialistes des sciences mathématiques ou naturelles, on se trouve devant une incertitude massive en ce qui concerne les spécialistes de ladministration et de la gestion [
] Les universitaires français ne deviendront pas aisément des consultants dentreprise ».
Ce constat peut paraître bien pessimiste en regard des remarquables documents stratégistes que nous avons pu recueillir, datés de la même année. Lunivers de discours affiché par certains universitaires montre toutefois quune forte prévention subsiste par rapport aux innovation en matière de gestion. Ainsi, le Manuel du chef dentreprise, de Jean Romeuf et Jean-Pierre Guinot [28], prend-il le soin de signaler que : « Le spécialiste sait où il trouvera les informations de détail qui lui sont nécessaires, tandis quon ne saurait trop attirer lattention sur des dangers qui résultent de lemploi de manuels ou traités par des profanes. Chacun sait en la matière les dangers de lutilisation à labsurde des dictionnaires de médecine. » En particulier, lemploi de termes anglo-saxons fait lobjet de railleries, qui détonnent dans un ouvrage se veut par ailleurs aussi sérieux : « Cet ouvrage paraît à une époque où on tente de créer un langage de lentreprise, et cela de façon plus ou moins heureuse. Le plus souvent on utilise des termes anglo-saxons sans bien savoir ce quils veulent dire. » Lauteur explique néanmoins quil a dû sacrifier à cette mode « parce quun manuel se doit de comporter les termes quun lecteur peut y chercher ». Par exemple : lentrée « brainstorming » renvoie à « promotion des idées ».
Lensemble de ces éléments incite à considérer les contributions stratégistes duniversitaires comme Pierre Tabatoni ou Jacques Houssiaux, non comme la partie émergée dun iceberg de nombreux travaux, mais plutôt comme des écrits pionniers. Il faut attendre la fin de la période étudiée, avec la montée en puissance de la FNEGE, la création de la Revue Française de Gestion et la multiplication duniversitaires collaborant avec les entreprises, pour entrevoir de solides passerelles entre enseignement, recherche et entreprise.
C Lespace des modalités dénonciation
1 - Emplacements institutionnels
Nous avons identifié six emplacements institutionnels à partir desquels ont été produits les documents stratégistes du matériau archéologique principal :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 31 : Emplacements institutionnels du discours stratégiste dentreprise
Luniversité ne recouvre pas le monde des grandes écoles de commerce, qui à ce moment-là ne produit pas à notre connaissance dénoncés stratégistes. Cela ne saurait étonner au regard des programmes de ces écoles. Les contributions des dirigeants dentreprise savèrent par ailleurs extrêmement rares [124]. Administratifs, universitaires et surtout consultants se partagent lessentiel des productions.
2 Statuts du locuteur
Les modalités présentes du discours stratégiste relèvent de deux grandes options : soit le stratégiste adoptera un statut de descripteur de situations, comportements, méthodes mises en uvre dans lentreprise, soit il adoptera un statut de prescripteur, recommandant ladoption dune typologie de choix stratégiques ou de processus normés délaboration de la stratégie.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 32 : deux statuts du locuteur pour les modalités présentes du discours stratégiste
Une étude des conditions de production de diverses modalités latentes du discours du management stratégique (positions diverses des stratèges dans lentreprise, ou face à leurs clients, fournisseurs, interlocuteurs administratifs), hors de notre champ direct détude, permettrait probablement de mettre en évidence dautres statuts.
3 Positions perceptives et informatives
Nous navons pu, à partir du matériau étudié, repérer dinvariants quà partir de deux catégories de positions du locuteur : sa distance perceptive aux objets et sa position dans le réseau des informations relatives à la stratégie de lentreprise.
3.1 Distance perceptive : la « granularité » comme indicateur
Classiquement, le stratégiste prend en considération divers acteurs pour formuler son discours. Sa position peut adopter aussi bien un regard à très grande échelle de temps et despace (prospective politique, économique, sociale ou technique) quune délimitation très proche des frontières de lentreprise (modèle de pression concurrentielle élargie de Porter incluant notamment fournisseurs et clients) voire à léchelle de son anatomie fine (étude des actions et représentation des divers groupes et individus dans lentreprise).
Il nous a semblé que ces considérations déchelle étaient le mieux à même de restituer la notion foucaldienne de « distance perceptive » pour létude de notre matériau. Plus léchelle savèrera macroscopique et plus la distance sera considérée comme grande. Entre macroscope et microscope, la position des stratégistes français des années 1960-1970 se situe de part et dautre de lunité entreprise.
Il y a dun côté des documents pour lesquels lentreprise constitue lunité élémentaire de tout raisonnement. Concurrence, Administration, Clientèle sont les unités actives qui fonctionnent avec ce grain de réflexion minimale que constitue lentreprise. Il y a dun autre côté des documents qui adoptent une « granularité » plus fine : ce sont cette fois-ci les grandes fonctions, les différents services et échelon hiérarchique de lentreprise qui constituent les briques élémentaires dune réflexion sur laction. Corrélativement à cette décomposition de lentreprise en divers éléments, les unités actives environnant lentreprise éclatent elles-mêmes en entités plus fines : on va sintéresser aux comportements des différents concurrents, aux profils respectifs de différentes cibles dacquisition, etc.
Le tableau suivant reprend cette métrique de distance perceptive :
Distance perceptiveGranularitéGrains élémentaires du discours stratégisteImportanteGrossièreEntreprise, concurrence, MarchéFaibleFineDivisions et échelons hiérarchiques, divers concurrents, diverses cibles dacquisition
3.2 Position dans le réseau dinformations : typologie
Il fallait tout dabord recenser les nuds du réseau, cest-à-dire les acteurs avec qui le stratégiste se met en relation dinformations pour produire son discours. Nous avons distingué pour cela les grandes catégories dacteurs susceptibles de délivrer linformation de base ou au contraire de recevoir linformation retraitée par le stratégiste . Il en résulte un paysage où lon retrouve, outre les grands acteurs impactés par les jeux de rivalités précédemment décrits, les élèves et futurs managers, les autres stratégistes, ainsi que toute une galaxie dunités diverses (marchés, concurrence, bourse) quil convient de joindre au terrain principal constitué par lentreprise.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 33 : Nuds principaux du réseau des informations stratégistes
Sur ce paysage constitué des nuds du réseau, nous avons ensuite dessiné les flux dinformation entrants et sortants que le stratégiste active pour élaborer et prononcer son discours. Avant de reconstituer plus avant (paragraphe D), les positions invariantes des stratégistes, il convient de définir la typologie des positions que le matériau a permis de dégager.
Les différentes positions observées sordonnent en effet selon une gradation de multiplicité et de réciprocité des flux dinformation, en quatre grands stades :
La position de lindifférent
La position de lémetteur
La position du récepteur
La position de lémetteur récepteur
i. La position de lindifférent : ainsi appelée parce que le stratégiste y est relativement indifférent à la perception de lentreprise et de son dirigeant. Dans cette configuration les stratégistes, à partir dinformations économiques et comportementales puisées dans les différents terrains ou sein de lappareil dEtat, sadressent à ce même Etat pour léclairer sur les stratégies des entreprises. Lutilisation de la théorie des jeux , à lépoque « protostratégique » que nous avons précédemment décrite, sinscrit dans ce schéma.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 34 : la position dite de lindifférent
ii. La position de lémetteur : tout un ensemble de documents stratégistes relève de cette position où le stratégiste, sur la base dinformations générales, sadresse au dirigeant dentreprise lorsquil parle de stratégie. Il puise en bonne partie dans la source constituée par les autres stratégistes. Les relations avec la sphère étatique sont, dans cette configuration, négligeables. Par exemple, les consultants stratégistes des années 1960-1965 sont typiquement en position démetteurs.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 35 : La position démetteur
iii. La position du récepteur : Ici le stratégiste tient compte de toutes sortes dinformations en provenance notamment de lentreprise, de lEtat et des autres stratégistes. Ce nest toutefois ni à lentreprise, ni même à de futurs managers quil sadresse, mais à ses pairs, éventuellement à lEtat. Typiquement, les stratégistes dEtat réunis autour de Pierre Tabatoni en 1968 sont des récepteurs.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 36 : La position de récepteur
iv - Le stade émetteur récepteur : les stratégistes tardifs puisent leur information directement au sein de lentreprise et la lui renvoient. Leur discours sadresse en même temps à des élèves futurs managers et, de façon relativement plus annexe, aux autres stratégistes. Les enseignants chercheurs en science de gestion des années 1973-75 occupent ce genre de position.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 37 : La position démetteur - récepteur
On pourra constater quà travers une telle typologie, de multiples positions sont exclues. Nous navons pas relevé par exemple, sur la période étudiée, de positions de réciprocité simultanée avec lentreprise et lEtat, ou encore de stratégiste qui affecte dignorer les productions de ses pairs.
3.3 - Espace général des positions perceptives et informatives
Nous pouvons maintenant dessiner lensemble des positions perceptives et informatives adoptées par les stratégistes sur la période étudiée. La position du stratégiste sera caractérisée par deux coordonnées : dune part son choix de distance perceptive, qui peut prendre deux valeurs exprimées en terme de granularité et dautre part sa position dans le réseau dinformations, dont les quatre valeurs possibles viennent dêtre définies : indifférent, émetteur, récepteur et émetteur - récepteur.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 38 : Espace des positions
4 Lespace général des modalités
Nous pouvons désormais visualiser lespace des modalités dénonciation possibles des stratégistes. Cet espace de possibilités est relativement restreint. En effet, il apparaît à travers les documents étudiés que le stratégiste ne peut occuper que lune des positions alternatives ainsi définies, sans solution intermédiaire. Un tel espace nest pas continu mais discret au sens mathématique du terme.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 39 : Espace général des modalités possibles dénonciation
D Trois jeux dexclusions successifs
1 Introduction
Les stratégistes nont pas occupé lensemble discret des positions dénonciation possibles que nous venons de décrire. Sur la base de ce premier espace préalablement réduit un second filtre de règles de rareté est observable. Ce second filtre peut être décrit comme un ensemble de corrélations obligatoires entre différentes modalités dénonciation. Tout se passe comme si, pour le stratégiste, endosser par exemple le statut de prescripteur impliquait dadopter une certaine distance perceptive à lentreprise, une certaine position dans le réseau des informations, pour peu que linstitution à partir de laquelle il émet ses propositions le permette. La majorité des positions combinées possibles se trouve ainsi exclue. Nous pourrons constater en particulier que ces exclusions semblent propres au contexte français, car elles ne sont pas respectées par certains auteurs américains.
Il savère en outre que, pour être toujours présents, ces jeux dexclusion connaissent des transitions brutales. Nous avons pu distinguer trois périodes caractérisée chacune par un jeu de règles de raretés qui lui sont propres. Lexposé qui va suivre sera donc chronologique. Nous signalerons par des caractères italiques lutilisation des termes définis pus haut au paragraphe C.
2 Première exclusion (1959-1965)
Les écrits stratégistes de la première période sont la production exclusive de consultants. Hors de ces derniers, seuls quelques universitaires, tels Jacques Houssiaux et Pierre Massé, sapprochent quelque peu du discours stratégique par leurs préoccupations théoriques relatives respectivement à léconomie industrielle (théorie du pouvoir de monopole) et à la planification dEtat (théorie des jeux).
Tandis que derniers, ignorant linterlocuteur direct entreprise, se cantonnent à la position que nous avons précédemment définie comme indifférente, les consultants sadressent en premier lieu à lentreprise et non à lEtat. Leur attitude est franchement prescriptrice : le consultant stratégiste émet des recommandations à lattention du dirigeant dentreprise mais ne décrit pas dhistoire stratégique.
Seul point commun aux positions respectives des universitaires et consultants, leur distance perceptive, qui reste au-delà de la limite de la granularité entreprise.
Ainsi, le champ primitif de lénonciation stratégiste (aube des années 1960) dessine-t-il un premier jeu dexclusions, constitué dun jeu de modalités bien tranché pour les consultants, accompagné dune relative auto-exclusion des universitaires par leur attitude dindifférents.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 40 : Premier jeu dexclusion des modalités dénonciation
3 - Seconde exclusion (1966-1972)
Lirruption de lobjet processus stratégique se caractérise par ladoption dune distance perceptive réduite vis-à-vis de lentreprise : ce sont diverses entités internes à lentreprise qui dessinent, par leurs caractéristique, la grain dinformation fondamental pour élaborer un discours stratégiste. Cette granularité sub-entreprise est toutefois le seul point de rapprochement entre deux jeux de modalités bien distincts.
Dun côté, lemplacement institutionnel dEtat (Université ou Administration) saccompagne dun statut strictement descripteur, associé à une position de récepteur quant au réseau dinformations relatives à lentreprise.
Dun autre côté, lemplacement institutionnel du consulting est lié à un statut strictement prescripteur, les consultants conservant leur précédente position démetteur. Il en va de même des rares productions issues de lemplacement institutionnel du patronat.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 41 : Second jeu d exclusion des modalités
Il faut noter ici la spécificité française de cette exclusion entre deux jeux de modalités. Les écrits américains traduits et / ou utilisés en France pour produire le discours stratégiste local, à commencer par ceux dANSOFF, transgressent cette exclusion qui doit donc être attribuée à des paramètres locaux. Premièrement ANSOFF et dautres universitaires américains sont en permanence à cheval sur les deux statuts respectifs de descripteur et de prescripteur. Deuxièmement, par leur histoire et souvent leurs champs dactivité, ils exercent une fonction de praticien qui brouille la frontière institutionnelle bien établie entre université et entreprise françaises en matière de gestion. Nous avons illustré cette situation au sein des monographies consacrées à une série darticles français et américains publiés dans la même revue en 1968 [117 à 123] :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 42 : Le caractère transgressif des modalités dénonciation dANSOFF
4 Ultime exclusion (1973-1975)
En fin de période le régime de modalités connaît une dernière transformation.
Dun côté, les consultants associent volontiers les deux statuts de prescripteur et descripteur, étant donné la relative maturité de leur offre en matière de processus stratégique, quil ne sagit plus seulement dinstaller dans lentreprise mais également de diagnostiquer et daméliorer. Cette évolution de statut repose sur un enrichissement de leur position dans le réseau dinformations stratégistes : de simples émetteurs les consultants tendent à devenir émetteurs-récepteurs .
Lemplacement institutionnel universitaire nexclut plus que lon sadresse directement à lentreprise dans un discours stratégiste comme le fait par exemple régulièrement Barreyre, que ce soit au sein du champ stratégiste [161] ou en-dehors de celui-ci [85]. Ainsi en position démetteur-récepteur grâce notamment à la Revue Française de Gestion, les universitaires nen restent pas moins cantonnés à un statut de descripteur, et ne franchissent pas comme ANSOFF la barrière de la « proposition-conseil » ou de la recommandation.
Ainsi, on constate une importante convergence des modalités dénonciation stratégiste entre universitaires et consultants, à laquelle seul le refus du statut prescripteur par les universitaire fait exception.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 43 : Jeu tardif dexclusion des modalités
E Règles invariantes de formation des modalités
1 - Description des invariants
Le déplacement des jeux de modalités sur trois sous périodes fait apparaître un jeu dexclusions invariant : les alternances observées au fil du temps entre statut descripteur et statut prescripteur recoupent une exclusion permanente entre emplacements institutionnels dEtat (Université, Administration) et emplacements institutionnels de lentreprise privée (consulting, patronat). Ignoré des stratégistes américains, ce jeu dexclusions semble typiquement français.
Dans le même temps, on constate une tendance lourde, commune à lensemble des discours stratégistes : laugmentation de la proximité perceptive vis-à-vis de lentreprise, qui saccompagne dune imbrication plus intense des flux dinformation entre stratégiste et entreprise.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 44 : Invariants de la formation des modalités dénonciation
2 - Interprétation
Lobservation dune vraie tendance - difficilement réductible à un invariant de niveau supérieur - peut être interprétée comme indice dun discours en cours de construction et de stabilisation sur la période étudiée. On a constaté par ailleurs que cette période avait été nécessaire pour que se mettent en place deux sous-systèmes de règles de formation des objets (voir Chapitre I), ce qui incite à trouver ici confirmation que les phénomènes observés relèvent bien dun tel processus de genèse dun discours spécifique, et donc de franchissement de seuils épistémologiques.
La convergence partielle qui semble sopérer en fin de période entre stratégistes dentreprise dun côté et stratégistes universitaires de lautre pose la question de lampleur de cette maturation, de son rythme, et partant de ses limites. En effet, il est apparu que, malgré la très forte présence des auteurs américains, malgré limportation massive de leurs raisonnements et schémas, un jeu dexclusion ignorés de ces derniers sest demblée installé dans le discours stratégiste français.
Il est impossible de ne pas faire le rapprochement entre cette exclusion typiquement française et les luttes de légitimité préalablement décrites.
Ainsi, malgré une grande compétence en termes de domaines dobjets (précédemment décrits au chapitre I) comme en termes de production de concepts (que nous allons ci-après exposer au chapitre III), le discours stratégiste français voit tout un champ de performance discursive exclu de ses possibilités concrètes dénonciation.
Le chapitre suivant sera loccasion de renforcer ce double constat de fécondité potentielle et de stérilisation partielle, sous dautres dimensions.
Chapitre III : La formation des concepts
Le chapitre I a mis à jour une scission du discours stratégistes en deux sous-systèmes de formation des objets, tandis que le chapitre II consacré à la formation des modalités établissait la stabilité structurelle dune relative stérilisation française du discours stratégiste. On trouvera ici un démontage plus radicale encore de ce discours. Nous y montrons en effet que la fécondité conceptuelle du management stratégique repose sur une structure de contraintes, structure dense mais parcourue de tensions qui menacent en permanence sa cohésion. Nous révélons également lomniprésence au sein des productions stratégistes dune sorte dantidote destiné à amortir ces inévitables tensions. Ce système de formation ainsi reconstitué, apparaît ce qui fonde tout à la fois les forces et faiblesses du discours stratégiste français : un défaut de structure, qui favorise louverture aux idées venues dailleurs tout en compromettant la pérennité des productions locales.
A introduction
Lexposé préalable dune énigme (§1) précède ici la description des enjeux et du plan (§2) de ce chapitre.
1 Une énigme à résoudre
Le discours stratégique a vu depuis les années 1970 la multiplication de concepts largement utilisés par les stratèges dentreprise eux mêmes : vache à lait, force concurrentielle, segment stratégique, quasi intégration, globalisation, dés-intermédiation sont quelques exemples parmi les plus illustres dentre eux.
Cette multiplicité samorce dès les années 1960, ponctuée dapparitions et dextinctions qui dessinent une histoire quelque peu énigmatique. En effet, tandis que certains concepts connaissent demblée un plein succès et sont encore considérés comme valides de nos jours ( diversification concentrique, cycle de vie), sinon à titre normatif, du moins à titre descriptif et explicatif, dautres concepts sont restés confidentiels, ont sombré dans loubli ou même sont restés en deçà du seuil de la formulation explicite et directe.
On pourra ainsi sétonner que la véritable théorie de la segmentation avant la lettre de léquipe Tabatoni [119], nait pas eu de postérité directe. De même, le registre de stratégies-types élaboré par Gélinier dès 1963 [41.4], qui couvre la quasi-totalité des choix stratégiques proposés au cours des années 1970 1980 par des cabinets ou auteurs anglo-saxons, na pas été pleinement conceptualisé et a dû être indépendamment redécouvert 15 à 20 ans plus tard.
Nous tenterons de montrer que ces échecs sexpliquent en bonne partie par un respect insuffisant dun certain nombre de règles de formation des concepts propres au management stratégique. Le système de formation de ses concepts a en effet connu une densification progressive, ne conférant pérennité quaux productions suffisamment tardives.
2 Logique et plan du chapitre
Lobjectif dune étude archéologique consiste à déterminer un ensemble de lois, propres au discours stratégiste, qui contraignent la génération de ces concepts multiples.
Pour établir ces concepts, le stratégiste aura dû respecter un « réseau enchevêtré de compatibilités et dincompatibilités » conceptuelles, fait de « formes de déduction, de dérivation, de cohérence, mais aussi dincompatibilité, dentrecroisement, de substitution, dexclusion, daltération réciproque, de déplacement, etc ». Faire lanalyse archéologique des concepts, cest décrire un tel réseau qui les précède et les engendre, que lon peut appeler avec Foucault organisation préconceptuelle du discours. Nous allons tenter de mettre à jour tout ou partie de cette organisation à partir dun matériau stratégiste limité dans le temps et dans lespace, reflet de ce discours.
Lexposé de lanalyse archéologique va ici requérir des inventaires peut-être fastidieux. La mise à jour dun système de formation des concepts passe en effet par une grille danalyse extrêmement riche.
Il sagit tout dabord de mettre à jour les composantes de lorganisation préconceptuelle du discours. La méthode de Foucault invite à procéder à un tel inventaire selon trois grandes entrées (formes de succession, formes de coexistence, procédures dintervention), totalisant pas moins de quinze composantes (par exemple : types de dépendances entre énoncés, techniques de réécriture, champs de présence, etc.), composantes pouvant elles-mêmes prendre des valeurs multiples, propres au discours analysé (par exemple ici, respectivement : déclinaison, matrices, stratégie militaire de Clausewitz).
A partir de cet inventaire des composantes, il sagira ensuite de recenser les relations invariantes et obligatoires entre les valeurs quelles peuvent prendre. Lensemble de ces relations formera un éventuel système de formation des concepts.
Le plan de ce chapitre sera ainsi :
(A la présente Introduction)
B Les composantes de lorganisation préconceptuelle
C Les règles de formation des concepts
D Permanence et densification dun système
B Les composantes de lorganisation préconceptuelle
1 Formes de coexistence
Nous allons ici recenser des ensembles dénoncés que le discours stratégiste reprend à son compte pour générer ses concepts. Avec Foucault nous distinguerons trois grandes catégories de formes de coexistence : le champ de présence, le champ de concomitance et le domaine de mémoire.
Le champ de présence regroupe des énoncés que le discours stratégiste sapproprie au premier degré, avec la valeur de vérité qui est la leur, dans un domaine dorigine identique ou connexe à la stratégie.
Le champ de concomitance regroupe des énoncés qui ont valeur de vérité littérale dans dautres discours et ne peuvent sappliquer directement aux référents des énoncés stratégistes. Ils sont importés dans le discours stratégiste pour la commodité des analogies et des formalismes quils offrent au créateur de concepts.
Le domaine de mémoire regroupe des énoncés qui nont plus et souvent de longue date - dactualité dans aucun discours, mais présentent néanmoins un rapport de parenté avec les énoncés du discours étudié.
1.1 Champ de présence
La mémoire des dirigeants est un ingrédient essentiel du discours stratégiste, pour ne pas dire exclusif. Cela va de soi lorsquen de rares occasions le Directeur général stratège sefforce de théoriser sa démarche [124]. Cest tout aussi évident pour les stratégistes demplacement plus classique. Ainsi, autant la parole des cadres subalternes peut servir de test à la diffusion des concepts stratégiques existants, autant la conception de ces concepts sappuie exclusivement sur la lecture de lhistoire offerte par les seuls dirigeants. On a vu précédemment quavant lirruption de lobjet processus stratégique, lentreprise est une entité insécable qui se confond avec la Direction Générale. Avec Ansoff, et les stratégistes du processus, les échelons subalternes sont pris en compte mais leur parole est récusée. Ainsi, ANSOFF [118] considère dun côté les récits de Chandler ou de Sloan comme une source légitime de description du processus stratégique, et dun autre côté il exclut les justifications énoncées par les différents managers fonctionnels. Il suspecte en effet ces derniers de ne refléter que leurs enjeux et expériences partiels et partiaux. Par ailleurs, tout ce que pourraient avoir à formuler toute une foule dacteurs, plus opérationnels, ou de rangs plus subordonnés dans lentreprise, est intégralement passé sous silence : aucun concept de stratégie nest produit à partir de leur parole ou de leurs supposés ressentis.
Micro-économie et Macro-économie classiques sont également présentes, sous deux registres bien opposés. Tandis que les données de la macro-économie sont invoquées avec parcimonie pour éclairer des comportements sectoriels et cycliques ([41], [119], [182], [183]), la théorie industrielle classique de la firme est fréquemment citée et réfutée par les stratégistes ([117], [118], [119], [96], [190], [191]).
Léconomie industrielle, dont nous avons précédemment constaté le rôle crucial dans lémergence du domaine dobjets choix stratégique, est admise à titre de vérité stratégique pour deux de ses contributions. La première est la théorie de la croissance-profit de Penrose, génératrice aussi bien de stratégies-types (anciennes [41], récentes [106]) que de justifications des processus stratégiques tournés vers la croissance externe ([96], [131]). La seconde est la théorie du pouvoir de monopole de Jacques Houssiaux, plus spécifiquement invoquée pour générer des stratégies-types ([41], [119]).
La théorie des générations industrielles, très analogue à celle des cycles de vie ou générations de produits, est citée, plus marginalement, comme vérité admise ([41], [131], [118]). La théorie de lentrepreneur de Schumpeter fait également lobjet de quelques références([131], [87]).
1.2 Champ de concomitance
Toute une série de champs disciplinaires nourrissent en permanence le discours stratégiste. Pour une partie dentre eux, ce sont des vérités encore actives au sein du champ dorigine qui servent de modèle transférable ou de confirmation analogique aux énoncés stratégiste et nous les avons inclus dans le champ de concomitance.
En tout premier lieu on remarquera lemploi danalogies mécanistes en matière de stratégie. Cet emploi résulte en bonne partie du recours à léconomie industrielle, dont les modélisations mathématiques sont de tout temps empruntées à la mécanique (théories déquilibre, formalismes lagrangiens
). Les métaphores mécanistes y sont nombreuses : « pressions », « énergie », « degré de liberté », « goulots détranglement », « inertie » sont employés par emprunt à léconomie industrielle ([41], [119]) ; de même, des notions physiques ou physico-chimiques (« masse critique », « synergie ») apparentées sont également très répandues ([34], [41], [96], [131]). On peut également observer des emprunts mécanistes du fait des métaphores du militaire Clausewitz (« composition des forces », « frottement ») [131]. Lingénierie de la résistance des matériaux, enfin, fournit également son contingent de métaphores (« rupture des forces en présence », « structure », « poids » cohabitent ainsi dans [122]).
Lautre domaine demprunt majeur est le formalisme cybernétique avec lequel on modélise les processus stratégiques. On peut observer là une chaîne demprunts assez longue, puisque ce sont des psychologues empreints du behaviorisme propre à leur aire anglo-saxonne (Cyert et March) qui ont introduit ce genre de formalisme en matière de management, avant quil soit repris par ANSOFF [96]. La trace de la psychologie behavioriste est notamment décelable, chez ANSOFF, à travers la notion de stimulus-réponse utilisée pour décrire le comportement de couplage de lentreprise à son environnement. On pourra remarquer parallèlement chez ANSOFF [118] une exploitation quasi-électrotechnique de cette métaphore : les circuits dinformation quil construit par ce formalisme adoptent des figures circuit en parallèle, circuit en série où le partage des flux et léconomie de leur intensité sont directement producteurs de concepts (« Processus novateur ») et de théories (théorie de la capture de lattention des dirigeants).
Deux emprunts plus marginaux sont à signaler en fin de période : le formalisme de la théorie des ensembles ([141]), ainsi que la théorie du traitement du signal (notion de « niveau de bruit » [141] ) qui convergent avec la cybernétique en théorie des systèmes.
Une partie du domaine militaire, enfin, opère au sein du discours stratégiste sur le mode de la concomitance et non seulement de la mémoire : cest la théorie stratégique de Clausewitz, dont les enseignements de fond (supériorité de loffensive sur la défensive, principe de concentration des forces, etc.) sont parfois transposés directement au management stratégique ([87], [136]). Mais, la plupart du temps, lemprunt de termes militaires na plus grand chose à voir avec leur emploi dorigine et nous avons jugé plus pertinent de classer ces emprunts au sein du domaine de mémoire (cf. § 1.3).
1.3 Domaine de mémoire
Nous classons dans cette catégorie un certain nombre de groupes dénoncés caractérisés par leur déshérence au sein de leur domaine dorigine.
Cest le cas demprunts biologiques à valeur figurative et non explicative, qui sopèrent via léconomie : notion de « cycle de vie » des produits, de « croissance » de lentreprise, de « phases de vie » des professions que nous avons précédemment signalés. Dautres métaphores plus directes sont également à signaler : ainsi lexpression « branche morte » utilisée pour désigner des activités sans avenir pour lentreprise [174], et promise à un bel avenir, si lon songe au dead wood ultérieur de la matrice BCG.
Aux côtés de ce domaine proprement biologique, un certain nombre dexpressions renvoient aux topoï désuets du darwinisme social - survie du plus fort, élimination des faibles, métaphores animales ([46], [95]) - justifications classiques des positions libérales fréquemment présentes au sein des discours stratégistes.
Le statut dun domaine médical est ambigu. Propre aux consultants, qui se positionnent volontiers en « médecins de lentreprise » [139], le registre médical nintervient pas au nom des vérités récentes de la médecine. On y relève en revanche un champ sémantique de la relation du thérapeute au malade (« mal », « chirurgien », « amputation » [106]) empreint dune justification des souffrances et destructions infligées au nom dun plus grand bien, telles les saignées des médecins de lAncien Régime.
La théorie des jeux ne fait pas lobjet demprunts directs : les « stratégies mixtes » des mathématiciens ne sont jamais citées. Elle ne fait donc partie ni du champ de présence, ni même du champ de concomitance du discours stratégiste. Toutefois, on peut interpréter le recours aux notions de « jeux » pour décrire des situations dantagonisme comme un lointain écho des espoirs suscités par cette théorie [46].
Enfin, le domaine militaire est omniprésent à titre de pur domaine de mémoire : « état-major », « théâtre dopérations », « offensive / défensive », « manuvre », font partie du jeu de langage de tous les stratégistes.
1.4 Panorama des formes de coexistence
Ce premier recensement des composantes préconceptuelles peut être visualisé de la façon suivante :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 45 : Les formes de coexistence du discours stratégiste
2 Formes de succession
Nous abordons avec les formes de succession un domaine de composantes préconceptuelles centré sur la texture même de chaque document stratégiste. Il sagit de décrire la façon dont les énoncés stratégistes se succèdent les uns aux autres, selon trois points de vue :
Les deux premiers sont relatifs aux micro-enchaînements entre énoncés successifs :
Le point de vue de lordre de succession ou ordonnance des séries énonciatives : existe-t-il des manières privilégiées de ranger les phrases, les thématiques, les propositions les unes après les autres lorsque lon parle de stratégie ?
Le point de vue de la nature de cette succession ou type de dépendance des énoncés (dépendance logique, esthétique, etc.) : le discours stratégiste suppose-t-il un type de lien spécifique entre énoncés ?
Le troisième est relatif aux macro-enchaînements entre groupes dénoncés qui dessinent larchitecture globale dun texte ou dun exposé :
Cest le point de vue mixte (ordre et nature) de la succession à grande échelle des groupes dénoncés ou schéma rhétorique : un exposé stratégiste doit-il respecter une architecture densemble invariante, faite de macro-enchaînements stéréotypés, à linstar par exemple dune thèse de doctorat qui respecte dordinaire le schéma « historique méthode résultats interprétation généralisations » ?
2.1 - Ordonnance des séries énonciatives
Lordonnance chronologique du modèle temporel naïf est la forme de succession la plus élémentaire, sans être pour autant la plus répandue. Elle est adoptée par exemple pour rendre compte des différentes étapes observées dun processus de fusion-acquisition ([123], [174]) ou pour relater un projet de planification dentreprise [140]. Cest que le processus stratégique, par sa nature itérative, ne se prête pas à une description aussi directement chronologique, tandis que le choix stratégique sexpose plus facilement sous des modes intemporels. Les descriptions statiques dunivers de choix stratégiques par léquipe Tabatoni [119] représentent la forme la plus poussée de tels modèles atemporels de succession des énoncés.
Ces modes de succession atemporels peuvent coexister avec leur envers : la mise en récit de phénomènes qui ne sont pas naturellement chrono-logiques. Ainsi, larticle auquel nous venons de faire référence prend-il la peine de constituer, par endroits, des récits dont lentreprise est le personnage principal : lentreprise laitière « na quassez peu de liberté à partir du moment où elle sest engagée sur lun ou lautre des deux systèmes de manuvre
» ; dans le cas de lautomobile, « on augmente à la fois la solidité et les prix en renonçant à la gamme complète des modèles ; on conclut aussi des accords de distribution à létranger, ou on se cantonne dans le marché national » ; pour ce qui concerne le secteur de la forge-estampage, un département intégré « peut continuer à produire et vendre pour des marchés extérieurs à la firme absorbante [
] »
Néanmoins, toutes ces formes de succession, plus ou moins répandues, ne sont pas les plus remarquables. La forme de succession la plus caractéristique des textes stratégistes est en effet la série concentrique : du simple au complexe, du proche au lointain, du facile au difficile, du dirigeant dentreprise à ses collaborateurs, cest une série de cercles de rayons croissants que dessinent la plupart des exposés conceptuels et méthodologiques des stratégistes :
Série dagrégats de plus en plus volumineux dans la typologie qui, selon Charmont [89], mène du « one product business » au « conglomérat des conglomérateurs » ; même type denchaînement dans la description des stratégies dentreprises de plus en plus grandes et diversifiées par Houssiaux [184].
Série dagrégats de plus en complexes dans la construction du concept de systèmes de manoeuvres en quatre strates de modèles économétriques par léquipe Tabatoni [119]
Série du proche au lointain dans la description doptions stratégiques faisant appel à des activités de plus en plus éloignées de celles de lentreprise actuelle dans les nombreuses contributions consacrées à la diversification ([96], [159], [141], [124]) ; même ordonnancement lorsquil sagit de décrire des processus stratégiques ou des sphères dinformation de plus en plus larges ([157], [160]) ou encore des dispositifs de contrôle de ces processus de plus en plus englobants [146].
Les procédés dANSOFF [118] illustrent diverses variantes de ces séries concentriques, qui génèrent des concepts à travers une représentation stratifiée de lentreprise.
2.2 Types de dépendance des énoncés
Les ordonnancements que nous venons de décrire recouvrent plusieurs types de liens dénoncé à énoncé.
Tout dabord la déclinaison : entendons par là ce lien qui dun énoncé à lautre est celui du général au particulier, du genre à lespèce, par analogie avec la série des flexions dune langue qui, à un substantif donné, associent la série de ses cas. Le caractère typologique et systématique des exposés stratégistes donne lieu à dincessantes déclinaisons dont nous avons fourni supra plusieurs exemples en décrivant la forme de série concentrique.
Ensuite la combinaison : entendons par là ce lien entre deux énoncés placés sur le même plan pour générer un concept dordre supérieur. Les typologies de choix stratégique ([24], [41.4]) et les couples (produits x marchés) fournissent aux stratégistes mainte occasion dopérer ce type denchaînement.
Dautres types de dépendance, pourtant classiques dans nombre de champs structurés de savoir, savèrent marginalisés par les deux précédents :
La notion de causalité est certes présente, mais la relation de causalité entre énoncés dessine rarement larchitecture des contributions stratégistes.
Les enchaînements hypothèse vérification ne sont produits que par des stratégistes universitaires pour une partie de leurs production ([119], [120], [162]) , ce qui limite considérablement le poids de ce type de dépendance au sein du matériau.
Les successions du type assertion critique sont également peu abondantes. Pourtant, le discours stratégiste fait lobjet dun degré non négligeable dauto-réflexion : ainsi Gélinier [41], Taboulet [131], Ansoff([96], [118]), Tabatoni ([117], [189]) se prononcent sur le domaine de validité, les filiations, lhistoire et les limites de leur démarche. Mais il est rare que les propositions stratégistes fassent elles-mêmes lobjet de critique. Les précautions autocritiques prises par léquipe Tabatoni [119] nen apparaissent que plus remarquables.
2.3 Schémas rhétoriques
La plupart des écrits stratégistes de la période étudiée ont pour caractéristique de se consacrer pour une part importante à la définitions de concepts, ce qui peut être interprété comme un signe de faible maturité du management stratégique (concepts non stabilisés, diffusion limitée et donc faible compréhension tacite de ces concepts)
Le schéma rhétorique quasi-unique des écrits stratégistes est ainsi un schéma dexposition, qui reproduit à plus grande échelle les structures denchaînement précédemment décrites entre énoncés : déclinaison, combinaison, selon une logique concentrique. Caractère concentrique qui ne peut du reste que favoriser la reproduction dune même structure à toutes les échelles et donc expliquer ce redoublement.
Partant de là, trois schémas semblent monter en puissance, de façon non exclusive, au fil des années :
Un cercle axiomatisation->observation->induction, par lequel le stratégiste définit puis déploie un jeu abstrait de concepts, suivi dune formulation de ses observation à travers ce jeu de concepts et éventuellement dun enrichissement de laxiomatique initiale à partir de ces observations. Manifeste dans le cas de contributions universitaires précoces ([119], [186]), cette démarche simpose dans leurs écrits tardifs, signe de maturité académique ([162], [161]).
Lencapsulation du texte du stratégiste comme contribution à une théorie plus vaste et qui relève de champs disciplinaires académiquement reconnus. Evident à travers des formulations dANSOFF [118] et Tabatoni [119] - annonçant une théorie « complète » de lentreprise qui prendra le relais de la micro-économie classique - ce schéma semble surtout le fait décrits créateurs de conceptualisations nouvelles en recherche de légitimité, telle la fondation de la gestion stratégique [141]. En effet, les tout derniers écrits stratégistes qui recourent à des concepts stabilisés ignorent ce schéma et sen tiennent à des références strictement managériales ([160] à [162]).
Le systématisme dans lapplication des concepts, dont aucune déclinaison, aucune combinaison, nest laissée de côté par le stratégiste dans son exposé. Absent des premiers écrits stratégistes français malgré son utilisation par Penrose [43], ce schéma est également le fait dANSOFF. Au fil du temps, les textes stratégistes français savéreront de plus en plus systématistes, situation qui semble se stabiliser dès le début des années 1970. Cest grâce au redoublement des enchaînements concentriques, par combinaison et déclinaison au niveau de la structure générale de leur opus, que les stratégistes parviennent à ce systématisme.
2.4 Panorama global des formes de succession
Nous pouvons désormais visualiser lensemble des formes de succession privilégiées qui se dégagent du matériau archéologique :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 46 : Formes de succession du discours stratégiste
Nous y avons ici fait apparaître le redoublement macrostructural (schéma rhétorique) des enchaînements microstructuraux de déclinaison et combinaison en séries concentriques.
3 Procédures dintervention
Les procédures dintervention entrent selon Foucault dans huit grandes catégories, que nous aborderons successivement :
Techniques de réécriture
Méthodes de transcription des énoncés selon une langue plus ou moins formalisée et artificielle
Modes de traduction des énoncés quantitatifs en formulations qualitatives et réciproquement
Moyens utilisés pour faire croître lapproximation des énoncés et raffiner leur exactitude
Manière dont on délimite à nouveau par extension ou restriction le domaine de validité des énoncés
Manière dont on transfère un type dénoncé dun champ dapplications à lautre
Méthodes de systématisation de propositions qui existent déjà, pour avoir été formulés auparavant, mais à létat séparé
Méthodes de redistribution dénoncés déjà liés les uns aux autres mais quon recompose dans un nouvel ensemble systématique
Certaines de ces procédures dintervention valent pour elles-mêmes, en ce sens que leur fréquente utilisation par les stratégistes en fait des invariants du discours. Dautres procédures sont dutilisation plus marginale mais méritent dêtre signalées car elles entrent, superposées à des formes de succession ou des formes de coexistence, dans des règles invariantes de formation des concepts.
3.1 Techniques de réécriture
On distinguera ici comme éléments remarquables différents types de figures.
Figures linéaires tout dabord. Ce sont diverses courbes orientées dans le temps (cycle de vie des produits, de lindustrie, de lorganisation, génération industrielle) mais aussi selon dautres critères hiérarchiques qui servent de support à la définition de toutes sortes de concepts. Certaines de ces figures ont été présentées au cours du chapitre I. Nous reprenons infra un échantillon complémentaire dautres figures linéaires.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 47 : Figures linéaires
Figures circulaires ensuite, plus rarement utilisées. Ce sont par exemple les polygones de lEcole de guerre reprise par Bouquerel[87] ou lhexagramme McKinsey utilisé par Barreyre [161] :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 48 : hexagramme Mckinsey
Organigrammes, parmi lesquels on peut distinguer : dune part des topologies à bouclages et topologies sans bouclages ; dautre part un style rectangulaire ancien et un style courbe plus récent :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 49 : Divers organigrammes de stratégistes
Matrices enfin, construites dans un premier temps exclusivement autour de couples (produits x marchés), mais qui servent en fin de période à représenter des problématiques diversifiées :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 50 : Matrices de stratégistes
3.2 - Méthodes de transcription des énoncés dans une langue plus ou moins formalisée et artificielle
On retiendra ici trois éléments :
La mise en équations mathématiques, permise par la micro-économie classique ([118], [119]) et lutilisation de divers ratios ([106], [124]).
La créolisation ou constitution dun langage mixte empruntant ses termes à des éléments hétéroclites du champs de présence et de concomitance ([119] représente un exemple extrême de ce procédé).
La création dun langage propre aux univers conceptuels créés par les stratégistes ou métalangage. Les vocables de ces métalangages servent à désigner des catégories nouvelles obtenues par combinaisons. Elles apparaissent ainsi aux intersections produites par les représentations matricielles. Ce sont des métaphores inédites (panthère et éléphant de la matrice [95]) ou, le plus souvent des néologismes. On peut ainsi noter les métalangages suivants :
Diversification horizontale, verticale, concentrique, hétérogène [96]
Gestion uniforme, géocentrisme, polycentrisme [186]
Entreprise implosive , conquérante, explosive [106]
Noter que les catégories de la plus récente matrice BCG (vache à lait, vedette, poids mort, dilemme) relèveront dun procédé de métalangage tout à fait identique.
3.3 Méthodes de traduction des énoncés quantitatifs en formulations qualitatives et réciproquement
Deux procédés principaux sont relevés : la statistique dune part et la constitution de métriques parfois arbitraires dautre part.
La statistique est le support fréquent dun va et vient entre qualitatif et quantitatif permettant dextraire des catégories, parfois imprévues, densemble de données floues et multiples. Cest la pratique classique des dépouillements de questionnaires qui sert de support à une quantification des observations, aussi bien de la part des universitaires [162] que des consultants [63].
Il arrive tout aussi souvent que le stratégiste soit amené à quantifier le qualitatif afin doffrir des échelles de comparaison commodes entre des entités a priori incommensurables. Une catégorisation plus ou moins arbitraire en classes [119] ou lintroduction de métriques ad hoc (telle la « sévérité » dune réglementation [186]) permet dintroduire une échelle de comparaison quantitative ou, du moins, une relation dordre total.
Larticle de léquipe Tabatoni consacré aux contraintes stratégiques [119] rend ainsi toutes sortes de facteurs commensurables en un jeu de grandeurs homogènes, à laide de mesures statistiques. Ces mesures statistiques peuvent en effet sappliquer, outre aux variables naturellement quantitatives, à des paramètres qualitatifs grâce à un détour formel : on découpe des caractéristiques initialement qualitatives en différentes classes dappartenance, puis on évalue leffectif de chacune des classes pour en tirer une mesure statistique (cf schéma ci-dessous).
Figure SEQ Figure \* ARABIC 51 : La conversion qualitatif->quantitatif par léquipe TABATONI [119]
Le procédé de la métrique consiste à introduire une grandeur, souvent mal définie mais néanmoins mesurable dans sa longueur, pour décrire des phénomènes qui se prêtent parfois difficilement à description quantitative. Ce procédé donne naissance à toutes sortes de quantifications : exotiques pour certaines, tels le « degré de sévérité dune réglementation nationale » [186], le « degré dattention accordée par les dirigeants à la stratégie » [118], plus crédibles pour dautres mais néanmoins réductrices, tels le degré de saturation de la gamme ou lintensité de la recherche [41.4].
3.4 Moyens utilisés pour faire croître lapproximation des énoncés et raffiner leur exactitude
Le discours stratégiste combine en permanence exactitude des lois et approximation de leurs domaines de validité. Les descriptions des paragraphe 3.2 et 3.3 ont été ainsi loccasion de mettre en exergue, dun côté de multiples typologies donnant lieu à des lois, et dun autre côté des opérations de catégorisations subreptices, des quantifications opaques. Deux procédés principaux sont à relever : la découpe en divers processus ou domaines de gestion dun côté et lamplification mécaniste de lautre.
3.4.1 Découpe en processus / domaines de gestion
Ladoption de découpes en processus stratégiques ou en différentes catégories de gestion ([141], [161]) est le plus répandu des procédés de cet ordre. La principale source dapproximation tient à ce quil sagit là dopérations dabstraction poussée. On ne peut prétendre en effet représenter ainsi la totalité des décisions prises dans lentreprise et encore moins affirmer quelles entrent toutes sans ambiguïté dans lune ou lautre des catégories de la découpe. Mais cette dimension dabstraction napparaît pas de prime abord , car elle sappuie en premier lieu sur un langage apparemment ordinaire. Ainsi ANSOFF déclare ne produire quune théorie de la décision. Derrière la banalité du mot sest ainsi opérée une importante réduction.
Ces opérations dabstraction aboutissent à des jeux de langages qui, pour utiliser un vocabulaire de base banal (décision administrative, opérationnelle, stratégique), nen créent pas moins un univers si abstrait quil devient alors possible de laffecter de propositions fort exactes. Pour résumer, on pourrait dire que, sur la plupart des organigrammes de processus, à linstar des schémas électriques dANSOFF, des connexions dessinent une topologie exactement définie entre des nuds de réseau approximativement définis.
Il nest pas étonnant, du reste, que des stratégistes se soient, en fin de période, posé la question du contrôle du processus stratégique lui-même [146]. En effet, une exactitude normative très grande, dont certains schémas dANSOFF représentent un exemple extrême (voir la représentation ci-dessous extraite de [96]), ne peut se faire quau prix dune difficulté de mise en uvre tout aussi grande.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 52 : Un schéma normatif dANSOFF [96]
3.4.2 Amplification mécaniste
Dans un autre domaine, léconomie industrielle importe dans le management stratégique une amplification mécaniste des intuitions du stratégiste et lui offre ainsi la possibilité de formuler avec plus de précision larticulation de sa pensée. Ce procédé que nous avons décrit dans la monographie consacrée à [119], peut tout aussi bien sappliquer à la théorie de Penrose [43] ou à celle du pouvoir de monopole de Houssiaux [19], et se disséminer dans lensemble des concepts accompagnant le domaine du choix stratégique.
Une première étape consiste à créer, par abstraction / approximation, une « réalité économique » en choisissant un certain nombre de variables descriptives, et en créant, si nécessaire, des catégories aux contours relativement flous (« degré de spécialisation », caractère « plus ou moins dépendant »
).
Une deuxième étape consiste à produire une articulation la plus exacte possible entre les objets logiques et les grandeurs ainsi constituées, doù émergent des conclusions partiellement contre - intuitives et plus précises dans leur formulation et leur domaine de validité que la seule intuition des acteurs de terrain.
Finalement, à partir dapproximations initiales qui sont celles des sources dinformation des économistes, une articulation plus systématique et plus rigoureuse de ces intuitions a permis de déboucher sur des conclusions plus précises et plus nombreuses. On pourrait considérer que lappareil ainsi construit est un amplificateur de réalité qui permet dexpliciter plus avant les conséquences des approximations construites par le « terrain » à partir des objets disponibles dans lunivers mental des acteurs. Sans remettre en cause la construction initiale de ces objets, qui est par ailleurs contestable (des variables sociologiques, psychologiques, pourraient être opposées à cette construction) on en consolide lensemble en explicitant leurs solidarités logiques et en circonscrivant leurs zones de contradiction.
Que lon ne sy trompe pas : lamplification ne réside pas à proprement parler dans lexistence dun mécanisme darticulation, mais dans le contraste entre le flou des catégories dune part, et la précision des articulations greffées sur ces catégories dautre part. Nous aurons en effet loccasion de revenir infra sur cette notion darticulation, mais sous une autre dimension (§C-2.2).
3.5 manière dont on délimite à nouveau par extension ou restriction le domaine de validité des énoncés
Nous retiendrons ici deux procédures duniversalisation des énoncés, hétérogènes et non exclusives : la métonymie et le fétichisme statistique.
3.5.1 Métonymie
La métonymie, figure de style classique - consistant à désigner un tout par sa partie, un contenant par son contenu, etc.- est le fait de toutes sortes dopérations implicites dinduction. Là où seul un exemple ou un échantillon restreint dentreprises constitue le cas à partir duquel une loi générale pourrait être extrapolée, on adoptera des désignations génériques comme « lentreprise », « la direction générale », par lesquelles lextension du dénoté est indéterminée. Une expression comme « Lentreprise » ne permettra ainsi plus de savoir si lon désigne par là soit un groupe restreint dentreprises auxquelles le cas précédemment décrit est applicable, soit toutes les entreprises existantes, soit encore un idéal-type abstrait.
Cette procédure est omniprésente au sein du matériau étudié. Nous nous contenterons de renvoyer ici à trois exemples contrastés pour lillustrer : métonymie de « lentreprise du secteur » dont la dénotation oscille entre un échantillon restreint et la totalité des entreprises désignées [119], métonymie de « lentreprise » en général, désignant un idéal-type mais dénotant toute entreprise [106], métonymie de la « grande entreprise » au dénoté incertain chez ANSOFF [96] (lentreprise dont il est issu : Lockheed ? les grands groupes américains ? toute entreprise existante ? une entreprise idéale ?).
3.5.2 Le fétichisme statistique
Le fétichisme statistique est ce procédé par lequel un certain nombre de faits déclaratifs (« un certain nombre dentreprises ont déclaré que A ») sont implicitement désignés comme des phénomènes objectifs et généralisés (X% de toutes les entreprises existantes font A). Le meilleur appareillage statistique des Etats-Unis explique le recours fréquent à ce procédé : les résultats statistiques américains sont colportés en France faute darguments disponibles localement. Ce dernier phénomène est loin de toucher le seul champ stratégique ([131], [63], [37]).
3.6 Manière dont on transfère un type dénoncé dun champ dapplications à lautre
Les exemples dans lesquels nous avons puisé pour décrire les formes de coexistence du management stratégique peuvent être exploités au titre des procédures de transfert. Cest une comparaison implicite entre éléments du champ dimportation et du champ stratégique qui sert de support à ce type de transfert, comparaison condensée la plupart du temps en métaphore. Les métaphores militaires (état-major, manuvre, attaque), mécanistes (« énergie », « pression », « contrainte »), biologiques au sens large (« croissance », évolution, survie) ou encore électro-cybernétiques (flux de décisions) peuplent ainsi lensemble du matériau étudié. Elles relèvent soit dune importation indirecte, via un champ médian comme léconomie industrielle, laquelle est porteuse de mécanisme et de bio-darwinisme, soit dune importation directe, soit encore des deux à la fois.
Leffet de structure induit par ces procédures de transfert va toutefois au-delà de ce que permettrait la simple métaphore. Les stratégistes créent et font fonctionner leurs concepts via des figures macrostructurales qui enchaînent des séries de métaphores en ensembles allégoriques. Cest alors la macro-structure de ces allégories qui offre au stratégiste la possibilité de produire des concepts stratégiques structurants à grande échelle.
Tout un ensemble des concepts dANSOFF est construit de cette manière. Limportation dun domaine électro-cybernétique vie le behaviorisme de Cyert & March débouche sur une allégorie électrique de lentreprise, qui soutient lensemble de son discours. Cette allégorie ne manque pas dépaisseur. Ainsi, certaines propriétés issues du champ de la théorie des circuits électriques sont exploitées directement dans le champ du management par ANSOFF.
On remarquera par exemple [118] la mise en regard des figures électriques bien connues du circuit parallèle et du circuit série pour dénoter deux types bien contrastés dinsertion de la décision stratégique dans le fonctionnement général de lentreprise :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 53 : Circuit série et circuit parallèle selon ANSOFF [118]
Les diverses métaphores dANSOFF sinsèrent ainsi dans une macrostructure allégorique dont la fonction de transfert est triple :
transfert de typologies (schémas en série / schémas parallèle)
transfert de théorie (théorie de la commande : il suffit dintervenir de façon limitée aux bons points de commande pour déclencher et orienter une dynamique immanente au circuit)
Suspension dun paradigme préexistant (passer dune analyse centrée sur les personnes et leur hagiographie à une analyse centrée sur des opérations)
Lallégorie dANSOFF savère particulièrement féconde en ce quelle mêle des fonctions de transfert macro-structurales à des fonctions micro-structurales. Transferts dautant plus riches quils saccompagnent, grâce au caractère composite de lallégorie, dautres fonctions préconceptuelles.
Ainsi, outre une série de métaphores, les représentations en circuit dANSOFF intègrent simultanément un procédé dextension du domaine de validité des énoncés : le tracé de divers « flux » opère simultanément par métaphore électrique et métonymie du contenant au contenu.
En effet, on ne peut que constater, sur les figures présentées supra, lhétérogénéité voire lincommensurabilité a priori des « fluides » de circulation au sein des divers processus :
Ressources de lentreprise côté processus logistique
Information côté gestion.
Indétermination du « fluide » côté environnement, branché ici sur un processus dont le substrat est fait de « ressources » et au paragraphe suivant sur la circulation dinformations que constituent les processus de gestion.
Pourtant, établir une économie de lattention des dirigeants, comme le fait ANSOFF, suppose bien sur une additivité de ces flux, sans quoi les notions de circuit parallèle et de circuit série nauraient aucun sens dans le champ stratégique. Seule lindétermination de ces « flux » les rend producteurs de concepts. Lambiguïté métonymique offre ainsi une transgression : créer une identité de substance pour en tirer des grandeurs mutuellement commensurables.
Enfin, on pourra remarquer, dans le cas dune allégorie spatialisante comme celle du circuit dANSOFF, un procédé dhomotopie. Nous entendons par ce terme emprunté à la géométrie un transfert de voisinage spatial : les positionnements relatifs des éléments dun champ A sont transférés dans un champ B par relation dhomotopie sils conservent leurs positionnements réciproques. Dans le cas dANSOFF, on peut constater une homotopie entre la logique des grades de lentreprise et celle des divers flux de décision. Lavantage premier de lhomotopie réside certainement dans leffet dintelligibilité ainsi produit. Surajouté aux autres procédures de transfert simultanément présentes, il confère à lallégorie dANSOFF une densité sémiotique inégalée, qui est peut-être lune des clés du succès de ce dernier.
3.7 Méthodes de systématisation / de redistribution
Nous regroupons ici deux composantes préconceptuelles de Foucault. La méthode de systématisation est un traitement réservé à des « propositions qui existent déjà, pour avoir été formulées auparavant, mais à létat séparé », tandis que la méthode de redistribution sapplique, elle, à « des énoncés déjà liés les uns aux autres » dans un système précédent. En quelque sorte, les méthode de redistribution ne sont quun variant particulier des méthodes de systématisation : ce sont des re-systématisations dénoncés précédemment rassemblés au sein dun système différent. Il ne nous a pas semblé utile dappliquer cette distinction à notre matériau détude, la plupart des corps dénoncés systématisés par les stratégistes étant rarement « vierges » de toute systématisation première.
On désigne usuellement par système « un ensemble déléments, matériels ou non, qui dépendent réciproquement les uns des autres de façon à former un tout organisé ». Nous retiendrons quant à nous deux moments principaux de la constitution dun tel « tout » qui est « organisé ». Tout dabord un moment régressif ou analytique, qui consiste pour les stratégistes à décomposer leurs notions premières en composants plus élémentaires encore, se prêtant de manière souple à divers assemblages potentiels. Ensuite un moment progressif ou totalisant, qui consiste à établir, selon un corps limité de règles, tous les assemblages possibles et générer ainsi une totalité organisée. Lutilisation quotidienne du vocable « systématique » (« mon voisin omet toujours de me saluer le matin, cest systématique ») ne recouvre que ce second moment.
Les procédures de systématisation des stratégistes englobent toujours au moins un moment régressif et au moins un moment progressif.
3.7.1 Procédures régressives
Les procédures de systématisation régressives utilisées par les stratégistes sont de deux sortes : 1°) une procédure classique de segmentation, et 2°) une procédure tout à fait spécifique que nous appellerons réduction catégorématique.
La procédure classique de segmentation sobserve dans toutes sortes de concepts générés par classements (générations industrielles, phases de vie de produits, seuil ou masse critique, catégories de décision, secteurs industriels) que nous avons amplement décrits précédemment.
La réduction catégorématique est avant tout le fait des divers tableaux et matrices dont usent les stratégistes pour générer leurs concepts. Nous allons lexposer pas à pas.
Tout dabord, comparons deux manières de présenter un même jeu de concepts créés autour de la notion de diversification.
Voici une disposition linéaire adoptée par Jean Meyer [159] :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 54 : Disposition linéaire des options stratégiques par Meyer [59]
On y reconnaît six catégories de stratégies disposées lune à la suite de lautre, nombre élevé qui ne manquera pas de porter lattention du lecteur à la limite de la saturation, sil veut mémoriser à la fois cette vision densemble et la nature de chacune de ces six stratégies.
Regardons maintenant la disposition proposée par ANSOFF [96] pour décrire pratiquement le même jeu doptions stratégiques :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 55 : Disposition matricielle des options par ANSOFF [96]
Cette disposition matricielle présente lavantage doffrir une mémorisation beaucoup plus simple des options stratégiques proposées. En effet, pour être capable de reconstituer les six options stratégiques ici recensées, il suffit de retenir des séries de données de longueur plus courte :
La série des deux valeurs prises par la dimension produits : 1°) de technologie complexe et 2°) de technologie différente
La série des nouvelles missions de lentreprise : 1°) du même type, 2°) de la firme elle-même, 3°) dun type similaire, 4°) dun type nouveau.
Nous appellerons catégorèmes les différentes valeurs de ces séries de taille réduite qui engendrent une série de taille supérieure, par analogie avec lemploi du vocable de théorème (plusieurs théorèmes engendrent une théorie). Lopération qui consiste à mobiliser un nombre réduit de catégorèmes pour décrire un nombre plus grand de catégories sera appelée réduction catégorématique.
Il est important de remarquer que, tandis que les catégories créées par les stratégistes relèvent dun jeu de langage technique (« diversification concentrique » dANSOFF [118], « entreprise implosive » de Bijon [106]), les catégorèmes générateurs sont quant à eux formulés en langage ordinaire (client, marché, mission, technologie, taux, etc.). La réduction catégorématique se produit alors simultanément à la création de métalangage, dont elle constitue une sorte denvers.
3.7.2 Procédures progressives
Deux procédures progressives ont été observées : la combinatoire et lextrapolation.
La combinatoire consiste à effectuer toutes les combinaisons possibles des valeurs prises par divers paramètres. Elle est présente à divers degré dans le cas des représentations matricielles, telle la matrice dANSOFF précédemment citée et lensemble des matrices que nous avons reproduites au sein du paragraphe 3.1 supra.
Lextrapolation consiste à effectuer une première combinatoire sur un couple de dimensions privilégiées, puis à étendre cette logique combinatoire à un nombre de dimensions plus élevées. Procéder en deux temps présente lintérêt de valider la logique dune certaine typologie dans un domaine restreint, qui se prête à représentation matricielle, avant de létendre à un domaine étendu de (n) dimensions, qui naurait pas permis ce genre de représentations.
Ainsi, la matrice Houssiaux [186], que nous avons reproduite supra, permet-elle détablir une première typologie à deux dimensions, relative aux politiques industrielles de deux pays distincts.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 56 : Combinatoire première de Houssiaux [186]
Cette matrice nest cependant que le préambule dune typologie de stratégies multinationales plus vaste, extrapolée à 25 pays :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 57 : Combinatoire extrapolée de Houssiaux [186]
Une telle méthode dextrapolation ne nous livre pas un ensemble fini de combinaisons achevées, mais lalgorithme permettant dengendrer à volonté une typologie non finie. Ses implications en matière dargumentation (domaine de validité, standardisation des réponses) diffèrent largement de la combinatoire finie et débouchent sur un système de catégories ouvert et non fermé. Lextrapolation est beaucoup moins répandue que la combinatoire finie au sein du matériau archéologique étudié.
3.8 Panorama global des procédures dintervention
Lensemble des procédures dintervention que nous avons relevées au sein du matériau archéologique principal entre dans le diagramme suivant :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 58 : Procédures dintervention du discours stratégiste
Nous y avons visualisé, à titre dexemple, la richesse préconceptuelle des figures matricielles, qui condensent à elles seules toutes sortes de procédures dintervention :
Désignation de catégories nouvelles à laide dun métalangage ad hoc
Création de métriques destinées à ordonner et hiérarchiser chacune des deux dimensions génératrices de la matrice
Réduction catégorématique des catégories créées à un nombre limité de catégorèmes générateurs
Combinatoire par construction systématique et close - donnant lieu à des tableaux sans lacunes.
4 - Vision densemble des composantes préconceptuelles du discours stratégiste
Il est désormais possible de visualiser sur un même diagramme (reproduit page suivante) lensemble des composantes préconceptuelles privilégiées du discours stratégiste dentreprise.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 59 : Composantes préconceptuelles du discours stratégiste
C Système de formation des concepts
1 Introduction
Les composantes préconceptuelles ayant été recensées, il reste à déterminer quelles relations invariantes peuvent être observées entre ces diverses composantes, dessinant par là le système de formation des concepts stratégiques.
La recherche de corrélations entre ces composantes nous a amené à identifier quatre invariants principaux. Les trois premiers dentre eux : réduire, articuler, totaliser, confèrent aux concepts stratégistes la propriété de modéliser lentreprise ou le secteur industriel. Ce sont les fonctions élémentaires que doivent remplir les concepts stratégistes. Nous montrerons que cest la réalisation de ces fonctions qui exige des superpositions parfois denses de plusieurs composantes préconceptuelles. Ces invariants appartiennent à un même plan de modélisation.
Le quatrième invariant : stratifier, nest pas à proprement parler une fonction, mais une texture dintelligibilité et de souplesse quil est nécessaire dintroduire dans les corps dénoncés stratégistes pour permettre la modélisation. Cest une texture au sens ordinaire du terme, par le type particulier de consistance quelle confère au discours stratégiste. Cest aussi une texture au sens où cest en tant que textes que les publications stratégistes se livrent à un décryptage de la stratification. Nous montrerons que la stratification, si elle ne résout pas intégralement les antinomies que sécrète le cercle modélisateur, permet den pousser au plus loin la logique en surmontant un haut degré de contradiction. La stratification est pour les groupes de concepts un amortisseur de tensions. Nous montrerons que cet amortissement seffectue avec les trois fonctions médiatrices quassure simultanément la stratification : catégoriser, hiérarchiser et interpoler.
Notre reconstitution du système de formation des concepts passera ainsi par le plan suivant :
(1 la présente introduction)
2 Les impératifs de modélisation : réduire, totaliser, articuler
3 Puissance et limites de la triade modélisatrice
4 Stratifier : une triple médiation
2 - Les impératifs de modélisation : réduire, totaliser, articuler.
Nous allons ici décrire chacune de ces trois fonctions, cest-à-dire montrer comment différentes composantes préconceptuelles parmi celles qui ont été décrites supra sont systématiquement rassemblées pour réaliser chacune de ces fonctions.Ensuite nous mettrons en avant le cercle de solidarités qui les relie, ainsi que les tensions qui menacent cette cohésion.
2.1 Réduire
Pas dexposé stratégiste sans formulations réduites : nombre réduit de dimensions des matrices stratégiques, réduction des degrés de liberté de lentreprise entre une poignée de manuvres mutuellement incompatibles [119], réduction dun projet de plan stratégique et de son contrôle à un algorithme de pointage unique indexant chaque étape du plan [146].
Une décision peut ainsi être prise avec une formulation claire, et faire sens aisément pour lensemble des échelons dentreprise (ou dEtat) qui auront à les mettre en oeuvre.
Nombre dopérations de réduction relèvent de schémas importés dans le domaine stratégique avec le champ de discours externe (économique, militaire, scientifique) auxquels sont empruntés les énoncés. En effet, la réduction épistémologique offerte par diverses disciplines demprunt (cybernétique, économie) permet dévacuer toutes sortes de paramètres (notamment psychologiques, mais pas seulement, que lon songe aux phénomènes économiques non modélisés par toute théorie économique particulière) du champ de la réflexion stratégique.
Parfois, la discipline dimportation est porteuse de réductions secondes sur les variables explicites retenues dans un premier temps par cette même discipline. Il en va ainsi des diverses réductions offertes respectivement par léconomie industrielle : identité des objectifs de croissance et de rentabilité, réduction des objectifs de lentreprise à cette identité, réduction des contraintes à celle de « goulots détranglement » pour les facteurs de production dans la théorie de la croissance de Penrose, réduction des dynamiques concurrentielles à une dimension unique de « pouvoir de monopole » dans la théorie dHoussiaux.
On observe une procédure spécifique de réduction des listes de paramètres à mémoriser pour penser différentes options stratégiques : cest la réduction catégorématique que nous avons précédemment définie et décrite. Evidente avec les matrices où elle se double dun procédé de construction de métriques, cette procédure de réduction est également à luvre par dautres techniques décriture. Ainsi, la réduction cybernétique est en même temps, dans le cas dANSOFF, réduction dune liste de multiples opérations de décisions aux deux dimensions génératrices de la chronologie et de la hiérarchie [118] :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 60 : Les deux dimensions génératrices des circuits dANSOFF [118]
Il est possible dobserver a contrario que dautres réductions ne sappuient pas sur une technique décriture redoublant la réduction importée dun champ disciplinaire externe. Il en va ainsi des segmentations stratégiques de léquipe Tabatoni [119], non conceptualisées et non représentées comme découpe dans un champ de possibilités, mais décrites comme ensembles de « systèmes de manuvre ». Là où le secteur automobile aurait pu être dessiné comme un ensemble de deux segments - celui des petites et moyennes voitures à bas coûts et celui de grandes cylindrées de prix élevé - on aboutit à une représentation qui exige un grand effort de mémorisation.
Nous avons ci-dessous sur-imprimé le contour de ces segments sur le schéma original de Tabatoni.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 61 : Léquipe TABATONI [119], pionnière de la segmentation stratégique
On pourra constater que, sur ce schéma, lordonnance spatiale des manuvres stratégiques (vignettes rectangulaires) recoupe bien celle de deux sous-systèmes disjoints. Néanmoins, aucune dimension génératrice ne donne un sens particulier au positionnement de chaque manuvre : les deux dimensions du plan sont ici sans signification, contrairement à celles du schéma dANSOFF visualisé supra. Le concept de sous-système de manuvres fait lobjet dune représentation de faible densité sémiotique. Il fut dailleurs sans postérité directe.
Il est désormais possible de cartographier la règle de réduction sur le diagramme des composantes préconceptuelles du discours stratégiste. On y observe cette convergence, qui semble indispensable pour pérenniser des concepts, entre réductions inhérentes aux modèles externes et interventions spécifiques du discours stratégiste sur les énoncés importés.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 62 : Invariants de la fonction de réduction
On peut sinterroger sur lintérêt de ces fonctions de réduction. Il nous semble quelles répondent à un impératif de direction générale plus que de discipline stratégique proprement dite. Sans cette réduction de complexité en effet, il ne serait pas pensable dattribuer au dirigeant, de façon intelligible pour tous, la responsabilité de la bonne marche de lentreprise. Avec ces registres limités de paramètres daction en revanche, il devient possible, sinon de pleinement justifier, du moins de dire laction dun seul homme, censé porter la réussite de toute lentreprise.
En résumé, la fonction de réduction consiste à offrir au dirigeant un nombre réduit de paramètres de décision ou de commande qui vont regrouper à son échelon les multiples facteurs de profit/croissance de lentreprise.
Ces réductions importées ou autochtones ne suffisent toutefois pas à décrire intégralement le degré ultime quatteignent les énoncés stratégistes en la matière. Pour aboutir à un jeu de trois types de décision dans lentreprise, le formalisme cybernétique dANSOFF doit sappuyer sur une autre opération : la catégorisation. Il en va de même pour la théorie de la croissance de la firme, qui ne peut générer des concepts stratégiques (diversification, barrières à lentrée, etc.) que par une découpe supplémentaire introduite dans les dimensions descriptives de lentreprise : taille, technologie, etc.
2.2 - Articuler
Linstance dirigeante dispose désormais dune représentation réduite qui met à sa disposition un petit nombre de paramètres de commande de la machine entreprise. Mais comment sassurer que ces commandes opèrent effectivement sur une réalité multiforme, mouvante et, dans le cas des grands groupes, écrasante par sa taille ?
La représentation réduite doit sappuyer sur une intelligence des faits multiples et changeants sous la forme de lois invariantes. Cest une telle fonction darticulation que remplissent les concepts stratégiques.
Cette fonction darticulation recourt à des composantes préconceptuelles différentes selon que le stratégiste traite du domaine dobjets du processus stratégique ou du choix stratégique.
Nous allons procéder à un exposé en trois temps :
Illustrer les enjeux de la fonction darticulation par un témoignage direct dOctave Gélinier.
Décrire larticulation propre au domaine du choix stratégique.
Décrire larticulation propre au domaine du processus stratégique.
2.2.1 Enjeux
Pour bien saisir les enjeux de cette fonction darticulation, examinons le modèle de data crunching avant la lettre proposé par Gélinier dès 1963 dans Fonctions et tâches de direction générale [41] :
« Arriver à des chiffres prévisionnels, sappuyant si possible sur plusieurs approches différentes ;
Expliciter soigneusement les hypothèses ou facteurs concourant à ces chiffres ;
Confronter les réalisations aux prévisions ;
Analyser méthodiquement les causes décart, pour déceler les erreurs ;
Ce qui permet de recommencer avec une méthode de prévision améliorée. »
Gélinier précise que « dans bien des cas, une analyse mathématique (notamment par calcul de corrélations multiples accessibles depuis peu grâce aux ordinateurs électroniques) constitue le seul moyen de voir clair. »
La prévision, telle quelle est ici exposé par Gélinier, fonctionne par lisomorphisme de deux plans : un plan qualitatif des faits et un plan quantitatif des chiffres. Le plan qualitatif des faits est régi par des règles de causalité, délicates à déchiffrer, tandis que le plan quantitatif des chiffres est régi par des règles statistiques de dispersion. Le schéma ci-dessous illustre les différents moments de ce processus, qui reste magique tant quil nest pas soumis à lencapsulation rigoureuse en cercles épistémologiques propre aux processus scientifiques.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 63 : linduction sauvage de Gélinier [41]
Ce sont ces règles statistiques qui permettent en retour de démêler lécheveau des causalités du plan des faits : « une analyse mathématique constitue le seul moyen de voir clair ». On en arrive ainsi parfois à exercer une épistémologie de type mécaniste sur des faits qui relèvent de lhumain et ne sont pas mécaniques. Même si les utilisateurs de ce genre de modèles sont conscients de ses limites, il nen reste pas moins quil existe une sorte deffet de vérité quasi-magique à énoncer les résultats issus des calculs de prévision.
Ainsi, nous défendons lidée que larticulation nest pas seulement une fonction de connaissance, mais tout autant une fonction dautorité, et cest bien de ces deux dimensions simultanées que doit rendre compte une analyse discursive de larticulation.
2.2.2 - Articuler le domaine du choix stratégique
La fonction darticulation est assurée par la convergence de procédés issus des trois grands domaines préconceptuels :
Les formes de coexistence fournissent leur lot de schémas darticulation importés : économie, biologie et théories militaires.
Des procédures dintervention particulières assurent la traduction adéquate des schémas importés vers le domaine du choix stratégique.
Enfin, ces procédés sont en général redoublés par les formes de succession des énoncés adoptées par les documents stratégistes. Tout dabord, un schéma rhétorique dencapsulation dans une théorie plus vaste est à même dapporter une caution disciplinaire aux concepts du stratégiste. Ensuite, ce schéma peut être redoublé par le déploiement de la série axiomatique observation induction.
Nous allons montrer ici comment les schémas darticulation utilisés par les stratégistes effectuent chacun cette convergence. Pour chaque schéma, nous listerons les principaux documents témoignant de leur utilisation et décrirons son architecture à partir dun exemple bien typique.
2.2.2.1 - Schéma darticulation : laction - réaction
Le schéma daction-réaction peuple la plupart des écrit stratégistes et résulte, dans le cas du domaine du choix stratégique, dune convergence entre un domaine militaire, un domaine mécaniste lequel habite déjà à titre primaire le champ militaire - , et celui de la théorie des jeux ([24], [46], [131], [119], [186]).
Lutilisation des enseignements de Clausewitz dans un ouvrage de Peter Linnert (traduit de lAllemand) [136] reflète le point extrême du systématisme avec lequel ce schéma peut être appliqué.
Cest larticulation même que Clausewitz effectuait entre ses propres concepts qui est ici décalquée, sachant que les concepts utilisés désignent, terme à terme, des référents managériaux.
Nous reprenons sous formes de tableau quelques exemples de transpositions de Clausewitz effectuées par Linnert, afin den illustrer le mécanisme.
Théorie transposéeArticulation décalquéeConcepts à substitution de référent.Trois facteurs sur lesquels la direction peut exercer une influence pour emporter une victoire tactique : leffet de surprise, la connaissance du climat de la compétition et lattaque de plusieurs côtésTrinité tactique de Clausewitz
Supériorité tactique de la défensiveEffet de surprise sur un terrain -> sur une fonction dentreprise ou une zone géographique
Connaissance du terrain -> dun « climat de compétition »
Attaque de plusieurs côtés -> analogue des « forces de porter » (amont-aval, compétiteurs, institutions) Cinq facteurs déterminant le succès stratégique :
La connaissance du climat compétitif, la surprise provoquée par lapparition sur le marché, lengagement de moyens importants à certains endroits, lattaque de plusieurs côtés, lappui de sa propre branche (et de ses intermédiaires, de ses clients), lutilisation de grandes forces moralesEnumération clausewitzienne
Supériorité stratégique de loffensive(allocation de ) Ressource militaire -> (allocation de) ressources de lentreprisePas plus que la défense ne se compose uniquement déléments défensifs, lattaque ne contient seulement des éléments actifsContre-offensive à prévoir aussitôt un terrain conquisTerrain -> produits x marchés
Cet ouvrage représente un cas extrême dutilisation du paradigme militarisé daction-réaction, dans la mesure où la procédure de transfert par métaphore est, ici, redoublée dune procédure allégorique : non seulement les « briques » conceptuelles que sont les manoeuvres stratégiques, mais encore larchitecture densemble de louvrage sont construits comme un décalque du Traité de Clausewitz.
2.2.2.2 Schéma darticulation : Force - mouvement
Le schéma mécaniste de la conversion des forces en mouvement, analogue de la transformation des ressources en manuvres stratégique, intervient lorsquun approfondissement économique poussé renforce largumentation. Il en va ainsi darticles qui se focalisent sur le rôle des ressources [47] ou sur la notion de « masse critique » [34]. Cest toutefois la publication de léquipe Tabatoni consacrée aux « contraintes stratégiques » [119] qui pousse au plus loin cette logique mécaniste pour produire les concepts de « manuvres » et « systèmes stratégiques ».
Dans un premier temps, la démarche dobjectivation mécaniste des auteurs va consister à :
Recenser les variables sur lesquelles les entreprises peuvent agir
Quantifier ces variables en grandeurs nommées « caractéristiques », les opérations de quantification pouvant être diverses (moyennes, bornes, etc.)
Identifier les relations de dépendance entre ces variables.
Traduire les buts économiques de lentreprise en un « vecteur de valeur » à quatre dimensions : risque, rentabilité, autonomie, expansion, - plus ou moins quantifiables - et évaluer leffet des variables précédentes sur ce vecteur objectif. Faire cette évaluation cest produire des « combinaisons de caractéristiques », qui décrivent les « contraintes stratégiques externes » de lentreprise.
On a ici lensemble des données, nombreuses mais finies et quantifiables, qui vont servir de base aux calculs économiques.
Dans un deuxième temps, décrire une manuvre de lentreprise consistera à faire changer de valeur lune ou plusieurs des variables identifiées. Compte tenu des relations de dépendance qui ont été établies, seules certaines manuvres sont bénéfiques pour lentreprise, et toutes ne sont pas compatibles entre elles. Les calculs effectués permettent de réduire lensemble des manoeuvres envisageables par ce faisceau de « contraintes stratégiques internes ».
Dans un troisième temps, il sagira de décrire le « système stratégique » cest-à-dire :
Regrouper entre elles ces manoeuvres par relations de compatibilité, déquivalence ou daffinité. On a ainsi les « fonctions de base » que lentreprise devra actionner.
Evaluer le degré dinertie de ces stratégies et variantes
Déterminer les « structures administratives » et les « procédures dinformation » les mieux à même de favoriser la bonne mise en uvre de ces stratégies.
De bout en bout, cest une série de calculs successifs sur des « vecteurs » et tenant compte de facteurs d « inertie » qui constitue lossature du modèle proposé. Mais cest aussi un schéma rhétorique dencapsulation des concepts dans une théorie mécanique générale de lentreprise qui est à luvre. Les auteurs présentent en effet leur article comme une étape-clé de la construction dune économie industrielle : « une contribution à un modèle général de la croissance des entreprises. »
Cette contribution consiste à mettre en évidence la pluralité des facteurs, leur hétérogénéité et le caractère crucial mais non trivial des mécanismes qui lient ces facteurs, tout en restant modélisables par des équations mécanistes :
« Les goulots détranglement, et plus généralement les modalités de bornage des décisions, se réfèrent aussi bien à des facteurs techniques, économiques et institutionnels dont on mesure mieux lenjeu et le mécanisme dintervention. »
Enfin, des techniques de réécriture spécifiques viennent renforcer ce schéma darticulation. Les multiples modalités dinteraction des variables, tout comme la récursivité de certaines articulations, conduisent à des diagrammes relativement complexes. Cest par exemple le cas des « trames » dont lécriture mêle, à différents niveaux déchelle, des unités sémiotiques très diverses. Les ressources mentales exigées par leur lecture vont bien au-delà dune cybernétique exclusivement rectangulaire à simple niveau darticulation comme celle dANSOFF et de ses épigones :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 64 : La complexité sémiotique des « trames » de léquipe TABATONI [119]
2.2.2.3 Schéma darticulation : croissance / espace vital
Issu de léconomie industrielle, cest le schéma darticulation principal du domaine du choix stratégique. Il consiste à relier croissance et bénéfices de lentreprises à celles de leurs marchés, via les transformateurs que sont la technologie et le management. La nature de larticulation est donc celle dune « digestion » biologique des bénéfices en nutriments (ressources) alimentant la croissance et les mues successives de lorganisme (réorganisations, diversifications).
Dun côté, ce schéma présente des résonances biologiques et darwino-sociales profondes. En effet, les différents marchés, lieux découlement des produits et donc gisement primordial de ressources pour lentreprise, y constituent de terrain que chaque entreprise sefforce de conquérir par la croissance, y trouvant son « espace vital » quelle se dispute avec les entreprises homologues. Penrose [43], puis Gélinier ([41.2], [41.3], [41.4]) et Bijon [106] relieront explicitement les possibilités de croissance de lentreprise à celle quoffre lespace vital disponible lui-même, soustraction entre la croissance du marché et celle des concurrents. La théorie des « interstices » économiques traduit ce schéma.
Dun autre côté, des résonances physiologiques sont également présentes. La stratégie-type de lentreprise se construit au confluent de la dynamique exogène despace vital, que nous venons de décrire et de dynamiques endogènes de croissance. Dynamiques au pluriel, car il sy rencontre tout à la fois des forces daccélération (accroissement naturel des « services productifs ») et des forces de freinage (goulots détranglement), qui convergent vers un taux de croissance idéal de lentreprise (taux de croissance équilibré de Bijon [106] et Wilvertz [134]).
La puissance de ce schéma apparaît très tôt. Elle permet ainsi dès laube des années 1960 de générer une matrice de gestion de portefeuille tout à fait analogue à celle des anglo-saxons des années 1970 : cest le tableau de reconversion permanente de M. Sadoc, exposé par Gélinier [41.4].
Le tableau se construit en croisant les deux dimensions génératrices de lespace vital (croissance de lespace : « phases de vie des produits », occupation de lespace : « type de concurrence »). Il sutilise en opérant des déplacements sur ce tableau en reconvertissant en permanence son portefeuille dactivités - de manière à ce que la croissance résultante corresponde aux besoins de lentreprise - reconversion symbolisée par la flèche diagonale du schéma reproduit ci-dessous :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 65 : Le « tableau de reconversion permanente de M. Sadoc »
Il nest guère étonnant, étant donné la résonance biologique de ce mode darticulation, quil saccompagne de métaphores animales, végétales ou chirurgicales.
2.2.3 Articuler le domaine du processus stratégique
La Direction générale de lentreprise, malgré sa ressource mentale dattention limitée, peut-elle à elle seule piloter la dynamique globale de lentreprise ? Les schémas cybernétiques ont lavantage de fournir dans le non dit de leur construction même une réponse à cette question, et donc déviter de la poser.
Nous allons développer ce point en deux temps. Tout dabord nous allons expliquer en quoi la cybernétique offre au management une procédure darticulation magique car automatique et implicite. Ensuite, nous illustrerons, à laide dune publication dANSOFF, la particularité discursive que présente la fonction darticulation dans le domaine du processus stratégique : reposant sur un éventail dimportations disciplinaires très étroit, si on la compare à celle du domaine du choix stratégique, elle donne lieu à une multiplicité de formes de succession et de techniques de réécritures.
2.2.3.1 La magie articulatoire du cybernétisme.
Dans le cas de la cybernétique, larticulation réside dans la mise en circuit elle-même et se localise dans les hypothèses implicites quétablit cette représentation : elle présuppose que les cases des circuits nuds du réseau sont bel et bien conductrices , que ce milieu conducteur est sans résistance ce qui garantit labsence de pertes en ligne - et enfin que tout contenu de décision est miscible avec les autres contenus au sein du fluide unique qui circule entre les cases.
Ces présupposés ainsi établis, tous les schémas de commande sont permis au stratégiste, qui pourra attribuer selon les besoins certaines portions privilégiées du circuit à la direction générale, dont laction spécifique pourra ainsi être strictement localisée, tandis que limpact de ces décisions pourra se propager sans perte jusquaux extrémités les plus lointaines du circuit. Tel le liquide qui sert à transmettre les commandes dun avion via le « circuit hydraulique », linformation/décision dentreprise est un fluide nécessairement incompressible.
Il devient alors possible deffectuer, sur ces circuits, toutes sortes de découpes, de zooms ou dagrégations, dessinant ainsi à volonté tous les sous ou sur processus, toutes les topologies de circuit, dont lexistence au sein de lentreprise pourra être mesurée par voie de questionnaires et statistiques.
Statistiques, organigrammes, homotopies et allégories sont les procédures dintervention privilégiés dun modèle cybernétique aussi spatialisant. Spatialisation qui sert simultanément de guide pour une disposition des différents énoncés stratégistes : déclinés du général au particulier, du dirigeant au dirigé.
Pourtant, les données sur lesquelles peut sappuyer le stratégiste pour établir ses modèles se présentent la plupart du temps sous une tout autre disposition. Cest en effet essentiellement la mémoire des dirigeants, ou encore lobservation de séquences dinteraction échelonnées dans le temps, plus que des organigrammes officiels bien souvent inexistants ou peu fidèles aux interactions physiques de lentreprise, qui servent de substrat au cybernéticien dentreprise. Cest pourquoi les techniques de réécriture des énoncés, comme leurs formes de succession, prennent, dans le domaine du processus stratégique, une place essentielle et donnent lieu à de multiples superpositions.
2.3.3.2 Une illustration : la démarche dANSOFF
Il a été possible ainsi de constater que les modélisations dANSOFF [118] (mais on aurait pu létablir pour toute autre contribution du domaine) sont des opérateurs de transformation discursive. Transformation de séries historiques singulières en modèle darticulation universel et intemporel. Plus précisément, il sagit dun double passage :
Passage de lhistorique à luniversel : ANSOFF inscrit des événements relatés dans la trame de récits historiques dentreprise dans luniversalité intemporelle dune théorie descriptive de la firme. Par exemple, lidée selon laquelle on a tendance à conserver, à la tête des entreprises, des dirigeants pour des raisons autres que la compétence est une reprise du récit de SLOAN sur le maintien de son prédécesseur à la tête de General Motors jusquà lâge de la retraite, en dépit de ses insuffisances.
Passage du séquentiel au systématique : ANSOFF a expliqué dans son ouvrage de 1965 (traduit en français en 1970 cf. [96]), quil avait fondé son étude sur ce quil avait pu vivre aux côtés du Président de Lockheed. La description cybernétique des processus est une opération qui consiste à construire une séquence invariante qui est toujours, quoiquon en dise, une fiction. Cest en effet à partir dévénements plus ou moins répétitifs observés dans lhistoire de lentreprise que ces invariants sont construits. Lécriture de schémas de type électrique permet dintroduire aisément les notions de mise en série ou de parallélisme, tout en donnant corps aux points dapplication de laction de létat-major.
Lentreprise sera alors vue comme une machine à fabriquer des stratégies, cest-à-dire un macro-circuit dont le « profil des dirigeants », pour reprendre une formulation dANSOFF [118], représente, avec lenvironnement et la structure interne, le déterminant-clé :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 66 : Lentreprise dANSOFF [118] comme «fabrique à stratégies »
Ces formes de successions et techniques décriture se combinent avec un procédé de systématisation / redistribution pour établir larticulation entre profils des dirigeants et types de stratégie produite. Dun point de vue logique, les prémisses des raisonnements normatifs dANSOFF sont, on la vu, de type historique et disséminées dans sa publication. La valeur de cette dernière tient bien à lopération de systématisation quil effectue sur ces hypothèses pour produire un effet de cohérence.
Cette méthode de systématisation consiste à
Poser comme axiomatiques un certain nombre de dimensions descriptives de lentreprise.
Etablir, sur la base de ces dimensions, une typologie des situations, des actions et des résultats, qui présentent entre elles des relations disomorphisme.
Traduire cet état disomorphisme en corrélations entre les différentes typologies, qui prennent alors la force de lois.
Ainsi, cette publication dANSOFF incarne-t-elle une sorte didéal-type de la fonction darticulation du domaine processus stratégique : recourant exclusivement au formalisme cybernétique de Cyert & March (éventail réduit de formes de coexistence allochtones), elle mobilise de multiples procédures spécifiques (richesse procédurale autochtone).
2.2.4 Deux sous-systèmes darticulation
Nous pouvons désormais comparer la manière dont les concepts stratégiques remplissent leur fonction darticulation dans chacun des deux domaines principaux.
Ces caractéristiques sont très visibles si lon superpose leurs diagrammes descriptifs (cf. page suivante) :
Du côté du choix stratégique, on observe une multiplicité de sources externes dimportation, qui se superposent en plusieurs schémas darticulation. Les formes de succession et procédures dintervention apparaissent, par contraste, peu variées.
Du côté du processus stratégique, cest une situation inverse qui prévaut. Les sources dimportation sont limitées mais les formes de succession et les procédures dintervention sont multiples et superposées.
La dualité que nous avions pu observer relativement aux règles de formation des objets et notamment du point de vue des grilles de spécification - paraît ainsi redoublée par une dualité au niveau de la fonction préconceptuelle darticulation.
Cela nest guère étonnant, étant donné le rôle-clé des typologies dans le domaine du management stratégique. Ces typologies sont ainsi au carrefour de deux fonctions : la fonction darticulation par concepts dune part et la fonction de découpe des objets dautre part. Le management stratégique est un discours éminemment récursif où la plupart des concepts, à peine créés ou importés, deviennent réalité et acquièrent le statut dobjet détude.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 67 et Figure SEQ Figure \* ARABIC 68 : Invariants de la fonction darticulation
2.3 Totaliser
Réduire, articuler : le simple peut désormais commander le complexe. Mais cette complexité est-elle à même de rendre compte de toutes les situations dentreprise auxquelles est confronté le dirigeant ? Ne comporte-t-elle pas des angles morts, des lacunes dans sa sphère dapplication ? Quelle garantie donne-t-elle, enfin, quaucun paramètre important nest resté étranger à la modélisation ?
Cet ensemble de réfutations possibles appelle une troisième fonction dintelligence stratégique : la totalisation. Nous concevons la fonction de totalisation comme un dispositif préventif face aux réfutations portant sur lextension des propositions stratégistes. Nous avons pu constater que le domaine de validité de ces propositions constituait lun des points dappui principaux des réfutations opposées aux consultants en management : « ce que vous dites est sûrement valable dans la plupart des cas, mais pas dans notre entreprise ». La fonction de totalisation consiste à conférer à tout corps de propositions stratégistes une extension maximale et sans lacunes.
Pour sexercer sur les énoncés stratégiste, cette fonction de totalisation regroupe divers procédés préconceptuels en deux moments principaux : un moment de plongement , qui repousse les bornes de lextension et un moment de prédication, qui élimine toute possibilité de lacune. Les techniques de réécriture nous serviront dentrée pour étudier cette double constitution.
2.3.1 - Matrices et boîte morphologique
Les matrices sont un outil privilégié de plongement dune solution particulière dans une typologie plus englobante. Toutefois, la procédure de plongement se présente à létat le plus pur dans un schéma plus ancestral : la « boîte morphologique ». Louvrage de Dupont [157], qui consacre une place non négligeable à la prévision technologique dans lélaboration dune stratégie, nous en livre le schéma général. Par commodité, nous en reprenons ci-dessous la reproduction, effectuée auparavant pour lexposé des composantes préconceptuelles :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 69 : La "boîte morphologique"
Construire une boîte morphologique cest plonger tout scénario prévisionnel dans un espace de variantes à deux dimensions : La dimension verticale décline les différentes variables descriptives du scénario ou « facteurs paramétriques », tandis que la dimension horizontale décline les différentes valeurs possibles de chaque variable. Par croisement systématique de ces deux dimensions, on obtient léventail de toutes les variantes possibles. Ce plongement dun scénario recherché dans un ensemble plus vaste constitue la premier moment dune procédure de totalisation.
Le deuxième moment consiste en une prédication systématique et sans lacunes de lespace généralisé dans lequel a été effectué le plongement. Dans le cas de la boîte morphologique, chacune des cases dessinées dans cet espace est affectée, soit dimpossibilité, soit dune valeur particulière parmi un éventail le plus large possible.
La totalisation est achevée. Il ne reste plus quà décrire chaque scénario par un choix daffectation de cases qui, pour être éventuellement arbitraire, nen sera pas moins issu dun balayage complet du champ des possibles.
Les matrices exercent entre autres - une fonction identique de totalisation, mais avec un nombre de dimensions inférieur pour les variables descriptives. En quelque sorte, la matrice est une boîte morphologique expansée pour des scénarios à deux variables (et non plus six comme dans la boîte morphologique de lexemple précédent), dans laquelle chaque choix de scénario est représenté par lune des cases de la matrice. Le diagramme de conversion matriceboîte ci-dessous illustre ce propos :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 70 : Diagramme de conversion matrice ->boîte morphologique
On pourra se demander pour quelles raisons les stratégistes auront massivement adopté la forme matricielle et délaissé cette de la boîte morphologique, aux possibilités descriptives plus amples. Quoi quil en soit, cette explication devra être trouvée hors de la seule fonction de totalisation, puisque matrice et boîte sont, de ce strict point de vue, équivalentes.
Avec la boîte morphologique et les matrices, ce nest pas seulement une technique de réécriture qui assure la fonction de totalisation. Cest aussi un certain type denchaînement systématique des énoncés : déclinaison jusquaux extrêmes le long de chaque dimension génératrice, combinaison sans lacune aux intersections de la matrice ou le long des trajectoires de chaque scénario tracé sur la boîte, systématisme dapplication dun même motif enfin, pour paver un espace de possibilités. Autant denchaînements dont la lisibilité ne serait pas garantie sans la réduction catégorématique ainsi offerte.
Il est ainsi permis de constater que ces représentations condensent un grand nombre de procédures préconceptuelles, sans faire véritablement appel à limportation de champs externes hormis, bien sûr, une vague résonance mathématique.
2.3.2 - Schémas ensemblistes
Cest un schéma de totalisation infiniment plus simple et plus souple que lon découvre par lensemblisme. Les fondateurs de la notion de gestion stratégique [141] lutilisent pour définir le concept totalisant dintégration des divers modes de gestion de lentreprise. Pas de contrainte de dimensions ni de symétrie, mais une simple logique dintersections et denglobements successifs autour du processus stratégique : gestion entrepreneuriale puis gestion stratégique. A cette démarche de plongements successifs répond une prédication systématique des différentes combinaisons (ici « intersections ») de sous-entités qui naissent aux côtés de lagrégat principal : gestion opérationnelle, gestion de projet, gestion intégrative synchronique, gestion intégrative diachronique.
Les organigrammes cybernétiques de processus stratégiques offrent parfois une version légère de cet ensemblisme, qui consiste à dessiner sur les circuits des sous-ensembles particuliers. Cest le cas du schéma totalisant de Bouquerel [87] précédemment figuré et décrit, qui présente pas moins de dix plongements successifs. La tripartition des décisions par ANSOFF ([96], [118]) peut être interprétée comme un plongement de la décision stratégique dans un ensemble comprenant la totalité des décisions prises au sein de la firme. On rencontre également des représentations plus sobres à deux étages, telle la représentation adoptée par Kriebel [121] pour circonscrire le processus délaboration de la stratégie ordinateur au sein dun processus stratégique général :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 71 : Un exemple de plongement par Kriebel [121]
Il ne sagit cependant que dune mise en exergue de deux étapes privilégiées dun plongement plus global dans les flux de décision généraux de lentreprise.
2.3.3 - Totalisations unidimensionnelles
On rencontre, enfin, un schéma de totalisation intermédiaire, par son degré de structuration, entre les matrices et lensemblisme. Dans ce schéma, cest une trame temporelle unique mais bouclée sur elle-même par un cycle qui sert de support au plongement et à la prédication.
Par exemple, ANSOFF [118] utilise le cycle de vie des produits comme trame de conceptualisation du changement stratégique. Le concept apparaît alors comme lélément qui rassemble quatre étapes calquées sur la vie des produits : recherche, évaluation, développement, désengagement sont les phases homologues dune vie des produits également segmentée en quatre étapes, quelles peuvent contribuer à accélérer. Selon le même schéma, mais de façon plus banale, divers concepts relatifs au processus stratégique sont exposés sur la trame temporelle naïve du processus de décision lui-même, auquel on attribue des étapes, et surtout un début, une fin, ou des extrémités bouclées si la représentation du processus est cyclique. Cest par exemple le cas des opérations de contrôle du processus stratégique ([105], [146]), ou encore du concept de stratégie dapprovisionnement [161].
Cest parfois une telle trame unidimensionnelle qui garantit la totalisation de typologies pourtant plus structurée. Ainsi, la description par Houssiaux [184] de différents types de stratégies dinternationalisation, pour être issue dune typologie combinatoire à dimensions multiples, nen relève-t-elle pas moins dune totalisation unidimensionnelle : cette typologie balaye, de la PME à la très grande entreprise, puis au groupe international, la totalité des options stratégiques offertes aux entreprises selon leur taille.
N°12345678Caractéris-tiques des entreprisesP.M.E.(et PME innovante)P.M.E.GrandeGrandeTrès grandeTrès grandeGrande ou très grandeGrande ou très grandeStratégieSpécialisation -protectionSpécialisation - flexibilitéDiversifica° - protectionDiversifica° - flexibilitéConcentration nationale - protectionConcentration nationale - agressionConcentration internationale spécialisa°Concentration internationale diversifica°
Dans la plupart des cas, on observe à nouveau une superposition dense de procédés discursifs : enchaînement des énoncés par déclinaison (sur la trame unidimensionnelle), prédication par combinaison, résultent en un systématisme dapplication que redouble lutilisation des figures et les procédures de redistribution correspondantes.
2.3.3 Invariants de la fonction de totalisation
Ce sont ainsi essentiellement des formes de succession, renforcées par des procédures dintervention analogues dans leur forme et leur structure, qui confèrent aux concepts stratégistes leur portée totalisatrice (cf. schéma ci-dessous).
Figure SEQ Figure \* ARABIC 72 : Invariants de la fonction de totalisation
3 Puissance et limites de la triade modélisatrice
Revenons aux définitions des trois fonctions dintelligence modélisatrices que nous avons successivement abordées :
Tout dabord réduire, ou offrir au dirigeant un nombre réduit de paramètres de décision ou de commande qui vont regrouper à son échelon les multiples facteurs de profit / croissance de lentreprise ;
Ensuite articuler, ou mettre à disposition une intelligence des faits multiples et changeants de lentreprise sous la forme de lois invariantes, garantir ainsi que le simple peut commander le complexe ;
Enfin totaliser, ou garantir au dirigeant que cette articulation sapplique à un univers sans bornes et sans lacunes.
Avec une telle formulation, ces trois fonctions semblent senchaîner lune après lautre en une triade logique. (cf. schéma ci-dessous). Sagit-il dun simple artefact de disposition de notre exposé ou convient-il dy voir le signe de solidarités plus substantielles entre ces trois fonctions ?
Figure SEQ Figure \* ARABIC 73 : La triade modélisatrice réduire->articuler->totaliser
Nous allons répondre en deux temps :
en montrant que ces trois fonctions sont utilisées par les stratégistes les plus ambitieux en une série de cercles successifs, source de puissance rhétorique
en remarquant que, pour être solidaires, ces trois fonctions nen sont pas moins animées de tensions mutuelles susceptibles de limiter leur pleine exploitation.
3.1 Le cercle discursif Réduire->Articuler->Totaliser->Réduire
Commençons par illustrer la productivité dun tel chaînage avec la publication consacrée par Houssiaux [186] aux rapports entre Etats et multinationales. Cette publication souvre par la mise en place dun premier modèle de relations entreprises-Etats, que lon peut qualifier de canonique étant donné son rôle dans des développements ultérieurs. Le premier temps de la modélisation est une réduction : il sagit de rabattre lensemble des actions de lEtat sur un indicateur de mesure unique appelé « degré de sévérité » de la réglementation nationale. Dans un deuxième temps darticulation, une typologie de politiques générales dentreprises est établie selon un schéma daction-réaction à la réglementation nationale. Dans un troisième temps totalisateur, ce motif daction-réaction est répété de façon systématique sur toutes les cases dun échiquier matriciel.
On peut mesurer la puissance discursive de ce cercle au contraste entre dune part la force démonstrative avec laquelle simpose, en première lecture, ce modèle canonique, et dautre part la faible substance des concepts générés, mesurable au flou ou à labsence de définition qui les caractérise :
Zone du tableauCatégorie dorganisationDescriptionCase 1-1
(1e diagonale)Gestion centralisée et ethnocentriquePas de définitionCases 2-1, 2-2 et 1-2 (2e diagonale)Gestion géocentrique« forme de gestion relativement centralisée mais avec concertation entre les unités périphériques et le centre et avec participation des cadres de la périphérie à léquipe de direction »Cases 3-1, 3-2, 3-3, 2-3, 1-3)
(3e diagonale)Organisation polycentrique« une indépendance relativement élevée aux filiales locales. »Cases 1-4, 2-4, 3-4, 4-3, 4-3, 4-2, 4-1
(fin du tableau)Indépendance totale ou absence« Indépendance poussée des filiales, association minoritaire avec des entreprises du pays destinataire, prises de participation minoritaires de la société-mère dans les filiales locales. »
Devenus éléments dun système qui les dépasse, ces quatre concepts dorganisation multinationale sont devenus des choses - objets détude sur lesquelles un second cycle de modélisations pourra sétablir.
A lissue de cette première construction, la modélisation réifiée fait lobjet dun nouveau cycle de réductions->articulations->totalisation avec son extrapolation dans un modèle à (n) pays.
Même série de modélisations réifiantes dans louvrage majeur dANSOFF [96]. On y enchaîne la modélisation densemble des décisions dentreprise (Chapitres 1 à 3), puis celle de la formation des objectifs de direction sur ce premier substrat (chapitre 4), puis celle, enfin, des décisions relatives au mode de croissance de lentreprise (chapitres 5 à 9).
Il est à remarquer, toutefois, que seules des contributions de grande envergure et à forte ambition structurante peuvent donner lieu à illustration directe du bouclage de ce cercle discursif. La plupart du temps, cest aux modalités latentes du discours stratégiste que semble réservée sa répétition. On peut aisément imaginer en effet (mais cette étude ne permet pas daller plus loin dans la preuve) que cest dans lentreprise au sein des cercles dEtat que les entités ainsi créées pourront être reprises comme des choses, et à nouveau recatégorisées, recombinées, réarticulées pour alimenter la discussion relative des choix de politique générale.
Le fétichisme statistique et la reprise de résultats américains dans les revues françaises sont une illustration de ce cercle, qui dépasse les frontières personnelles de lénonciation.
3.2 Tensions menaçant la cohésion du cercle discursif
Un certain nombre de doutes ouvertement exprimés, mais aussi de promesses jamais tenues ou de réassurances trop insistantes pour ne pas dénoter un irrépressible doute - en somme, tout un ensemble de petites remarques éparses, parfois infimes - laissent entendre que des tensions inhérentes à la logique même du cercle modélisateur ont été immédiatement perçues par les stratégistes.
3.2.1 Les aveux
Cest tout dabord, avec la même sincérité que les aveux initiaux de Gélinier sur les méthodes de prévision à court terme, le constat fait par Taboulet [131] de limpossibilité de choisir des stratégies sans une part irréductible darbitraire. Après avoir énuméré six critères de choix successifs, ce dernier admet ainsi que « la question se pose de la hiérarchie des critères. » Il propose alors trois méthodes de hiérarchisation, tout en signalant quà ses propres yeux aucune nest vraiment convaincante. Cest tout lédifice précédemment érigé qui semble alors menacé. En effet, ce problème de hiérarchisation ne saurait se poser de façon aussi aiguë que si léventail des stratégies envisagées savère suffisamment large pour générer des contradictions insolubles. Mais alors on peut sinterroger sur la valeur de lensemble du processus de décision qui a précédé : en effet, à quoi peut servir létape diagnostic, si ce nest précisément à restreindre cet éventail des stratégies possibles ? Lénoncé des « règles classiques » de hiérarchisation des critères fait apparaître pleinement la contradiction. Ces règles constituent un passage direct du diagnostic à la stratégie, court-circuitant ainsi lensemble des étapes intermédiaires du processus quelles sont pourtant censées conclure :
« lorsquune entreprise na quun seul client, même si son taux dexpansion est élevé, la priorité doit être donnée à la diversification des clientèles »
« lorsquon exploite des produits nouveaux on doit dabord chercher le développement commercial maximum, car lamélioration du degré de pénétration de lentreprise sera beaucoup plus coûteuse ensuite »
« lorsque les produits atteignent leur maturité la priorité doit être donnée à lefficacité interne de lentreprise »
« etc. »
Pout Taboulet, la valeur ajoutée de la démarche stratégique ne réside guère plus que dans son déroulement et non dans son résultat : cest la construction dune cohésion déquipe parmi les cadres dirigeants, que lauteur appelait de ses vux en début de publication.
Dans un même ordre didées, Tabatoni [117] remarquera lui-même que « lon se trouve dans ce domaine des décisions complexes où règne la méthode de solutions par approximations successives et qui sont trop faiblement contraintes pour quune planification rigoureuse des actions soit envisageable. » Il reprend également la citation dun recueil détudes de cas américain, dont les auteurs estiment non sans humour que « concevoir une stratégie qui soit optimale est un défi à lintelligence qui est simplement hors de portée des capacités de la plupart des dirigeants efficaces. »
3.2.2 Les promesses non tenues
De telles insuffisances sont toutefois présentées comme de lordre du provisoire. Dans la publication citée supra, Tabatoni parle ainsi de « Létat encore relativement informel des schémas aussi loin quaille ANSOFF ». Dans sa publication consacrée aux contraintes stratégiques [119], il insiste sur la difficulté quil y a à trier sans arbitraire certaines masses de données: « Les combinaisons de caractéristiques visent à structurer le recueil de données analytiques. Mais une recherche ne peut se fonder sur le seul « bon sens » qui en séparerait limportant du secondaire. Le calcul économétrique ne permet pas de répondre en toute rigueur. » Toutefois, cest pour expliquer plus loin que le modèle utilisé nest que provisoirement incomplet, comme le sous-entend toute une série de formulations :
Sur la limitation de létude à des cas simplifiés :
On ne sintéresse pas aux firmes multimétiers, ni aux « conglomérats » et « holdings ». Il a fallu « commencer par des firmes dont le métier principal était bien délimité [
] en estimant que la méthode suivie serait applicable, en seconde étape, aux combinaisons. » (p. 571)
On nanticipe pas la réaction des autres agents aux manuvres, au sens des « jeux de stratégie » , on ne prend en compte « que la première étape, cest-à-dire les pratiques actuelles des autres joueurs. » (p. 572)
Sur le type restreint des variables prises en compte :
Seules les caractéristiques « technico-économiques » et « organisationnelles » ont été codifiées en caractéristiques. « Une recherche spéciale devrait permettre un codage convenable [des] aspects institutionnels. »
Sur la description finale des systèmes stratégiques :
« Lanalyse typologique des « manuvres de structure » dans le cadre des stratégies reste à faire. Ces remarques vaudraient pour les procédures dinformation. » (p. 578)
« Il conviendrait peut-être dajouter à nos critères celui de flexibilité des structures administratives. » p. 578
Ces restrictions provisoires dessinent en creux la promesse qui ne sera jamais tenue dune modélisation totale de lentreprise et de ses choix stratégiques. Promesse quANSOFF [118] ne sest par ailleurs pas privé de formuler plus directement :
« Une théorie stratégique complète de lentreprise doit mettre sous forme de modèle deux phénomènes distincts :
La relation entre la simulation extérieure et intérieure sur lentreprise et laction stratégique résultante
La relation entre une action stratégique donnée et ses résultats pour lentreprise. »
3.2.3 Les réassurances suspectes
De retour dun symposium américain, Tabatoni [189] introduit dans lune de ses publications un panorama des débats qui animent le domaine du management stratégique. Il en résulte un additif à son propos théorique principal, constitué dune suite de formulations dordre beaucoup plus général que lon peut décrypter comme une série de réassurances quant à un certain nombre dantinomies du management stratégique.
Nous reprenons ici sous forme de tableaux, les antinomies implicites et les réponses explicites apportées par Tabatoni :
Antinomie impliciteRéponse explicite§5 : La stratégie : système cohérent dintégration pour le long terme ou résultat aléatoire des joutes politiques internes ?« Les exigences économiques et techniques qui sont plus fortes pour lentreprise encadrent les négociations, réduisent les degrés de liberté politiques). »§6 - Le plan stratégique : cadre stable mais rigide ou adapté mais inconsistant ?« Un management efficace sassure constamment de linteraction entre plan, organisation et animation. Il apprend, par le vécu, à gérer cette interaction et lenseigne[
] La planification stratégique ne prend son plein sens que si elle est un test progressif du système de management de la firme et de ladéquation de ce système aux problèmes : cest pourquoi linteraction que suggère notre schéma entre politique et stratégie nous paraît un des outils majeurs de cet apprentissage. »§7 Le rôle des collaborateurs : participation ou exécution ?« La composition du groupe chargé de concevoir le plan et de conduire lapprentissage dépend en définitive de plusieurs facteurs : en particulier du degré de précision des idées stratégiques du ou des leaders, de leurs capacités politiques et pédagogiques, de laide externe quils peuvent obtenir pour amorcer lapprentissage. » §8 La stratégie : ignorante ou utilisatrice des dynamiques du changement économique et social, par le biais des controversées « sciences du comportement » ?« Les méthodes les plus avancées de la prospective appliquée [combinent] les démarches de lanalyse de système aux méthodes cliniques de sensibilisation au futur et au changement social. »
« La procédure est un vrai système dapprentissage puisquelle organise les communications entre des langages différents et quelle permet un « feed back rapide. »
Ces antinomies se rapportent à la confrontation entre un idéal de stratégie unique et définitive dun côté, et un idéal de participation et dadaptabilité de lautre. Cette fois-ci ce nest plus seulement la légitimité dun choix mais également celle dun processus qui semble presque hors datteinte.
3.2.4 Des tensions inhérentes à la triade modélisatrice
Il nous semble que les doutes des stratégistes peuvent être rapportés aux tensions logiques que ne peuvent manquer de générer mutuellement les trois pôles de la triade modélisatrice.
Le regret dune modélisation incomplète, tout dabord, nest-il pas le reflet dune tension entre réduction et totalisation ? En effet, comment se satisfaire dune abstraction réductrice des phénomènes dentreprise si lon nourrit en même temps lambition dune description de la totalité des facteurs stratégiques ? La promesse non tenue dune multiplication - indéfiniment renouvelable - du nombre de variables prises en compte ne constitue-t-elle pas limpossible point de fuite de cette double perspective ?
Cest bien entre totalisation et réduction que se situe le point névralgique de la triade modélisatrice. Là en effet où sopère le bouclage dun cercle, il convient didentifier le lieu privilégié de manifestation des faiblesses épistémologiques dun discours. Les antinomies qui pointent au sein de la publication de Tabatoni précitée prennent dans cette optique lallure dune sorte de retour du refoulé.
A coup sûr, le moment de larticulation joue le rôle dune première médiation entre réduction et totalisation. Mais cette médiation elle-même nest-elle pas génératrice de nouvelles antinomies? Sur un mode que lon pourra juger peut-être mineur, les deux autres liaisons de la triade ne présentent- elles pas des tensions qui leur sont propres ?
Le constat dincommensurabilité des critères de décision nest-il pas le produit inévitable dune tension entre totalisation et articulation ? A vouloir embrasser une trop ample réalité, ne soblige-t-on pas à rassembler des variables si disparates, si nombreuses, que leur articulation rencontre inévitablement une limite de finitude humaine quels que soient les progrès de linstrumentation ?
Enfin, réduire, nest-ce pas, si lon pousse trop loin le processus, se priver de variables explicatives nécessaires à larticulation ? Dun autre côté, larticulation ne risque-t-elle pas de mettre à jour des structures qui, pour être pertinentes, nen sont pas moins irréductiblement complexes et donc non manipulables ?
Il semblerait que le niveau de tension reste insupportable. Cest en tout cas lhypothèse que nous ferons pour expliquer lomniprésence dune structure discursive : la stratification.
4 Stratifier : une triple médiation
Le cercle réduire->catégoriser->totaliser cohabite avec une structure permanente de stratification. Cette dernière structure ou plutôt texture - na-t-elle pas pour fonction, sinon de résoudre, du moins datténuer les tensions qui menacent le cercle modélisateur ?
Pour le démontrer, nous allons réunir un faisceau de preuves :
Tout dabord nous décrirons cette structure et constaterons son omniprésence au sein des énoncés stratégistes.
Dans un second temps, nous établirons que cette structure savère par construction à même de remplir une triple fonction de médiation entre les pôles du cercle modélisateur.
Enfin, nous avancerons une explication fonctionnelle directe de la stratification.
4.1 Omniprésence de la stratification
Nous allons montrer que la stratification est une texture qui affecte simultanément les formes de succession des énoncés et les procédures dintervention sur ces énoncés, quand elle nest pas importée directement de champs externes.
4.1.1 Stratification par les formes de succession des énoncés
La plupart des énoncés stratégistes se succèdent selon une logique qui va du simple au complexe, de lidentique à létranger, de la Direction Générale à son environnement ou ses échelons subordonnés. Cest, invariablement, une distance croissante ou décroissante qui règle la succession, dessinant une série de « couches » ou « pelures doignon », que nous désignerons par le terme générique de strates. Nous illustrerons ce propos à partir de deux exemples principaux, pris lun dans le domaine du processus stratégique et lautre dans le domaine du choix stratégique.
4.1.1.1 Succession stratifiée dans le domaine du processus stratégique
Les textes fortement structurés dANSOFF nous en fourniront une fois de plus lillustration la plus typique. Examinons ainsi la manière dont sont construits les concepts de sa publication [118].
Les concepts quy introduit ANSOFF fonctionnent par groupes, principalement typologiques :
a) Le groupe des types de processus de lentreprise : processus logistique dun côté, processus de gestion de lautre, eux-mêmes divisés en décision stratégique, administrative et opératoire.
b) Le sous-groupe des phases de la décision / changement stratégique : recherche, évaluation, développement, exploitation, désengagement
c)Le groupe des types dimplication de létat-major dans la décision stratégique : réponse retardée, anticipée et auto-déclenchée.
d) Le groupe des types de choix stratégique : expansion et diversification
e) Le groupe combinatoire obtenu à partir du croisement de c) et d) : expansion naturelle, stratégie expansive explicite, diversification planifiée, diversification non planifiée
f) Le groupe non typologique des concepts économiques importés : produits, marchés, technologie, rentabilité, ressource financière, structure, saturation de marché, cycle dexpansion
g) Le groupe des concepts économiques propres à ANSOFF, qui relèvent dune économie de la décision : ressource-temps, ressource énergie, rentabilité dun processus de décision
Ces divers groupes de concepts sont, dans leur énonciation, ordonnés par stratification :
Par stratification polaire ou sphérique :
Les groupes a), c), d) sont construits par stratification autour du pôle que constitue létat-major de lentreprise. Chaque strate est caractérisée par une « distance » au pôle, qui prend sa valeur selon une métrique relative aux concepts importés du groupe f).
Dans le cas du groupe a), les différentes strates sont les différents niveaux de généralité des décisions prises, la métrique de distance au pôle central condensant plusieurs grandeurs dont lordre croît au fur et à mesure que lon sapproche du centre : nombre de personnes impactées, volume de ressources impacté, irréversibilité dans les perspectives de profit, durée pendant laquelle les conséquence de la décision se feront sentir
Dans le cas du groupe c), la métrique de distance au pôle est constituée par cette grandeur étonnante quANSOFF appelle le « degré dattention » porté par létat-major à la stratégie
Dans le cas du groupe d), cest la distance (produit x marché) par rapport à lentité actuellement dirigée par létat-major qui sert de métrique.
Par stratification polaire combinatoire
Le groupe e) est généré par combinaison des groupes c) et d). Il fait également lobjet dune stratification seconde issue des stratifications génératrices : entre la diversification planifiée et lexpansion naturelle, la distance résultante est redoublée par rapport à celle que générait dun côté le degré dattention de la direction et de lautre le degré décart par rapport aux (produits x marchés) de lentreprise. Ainsi, la topologie du tableau redouble celle des concepts, selon cette diagonale principale. Les stratégies situées sur la diagonale perpendiculaire sont à distance intermédiaire.
Ces architectures stratifiées seront le lot, - avec souvent un moindre degré de consistance structurale - de tous les documents relatifs au processus stratégique. Les étapes successives dexposition de la gestion stratégique [141], par exemple, culmineront avec le stade dintégration ultime que représente cette gestion stratégique, dont la responsabilité incombe à la direction générale.
4.1.1.2 Succession stratifiée dans le domaine du choix stratégique
Létude des contraintes stratégiques [119] est le lieu de multiples stratifications, qui par agrégations successives permettent de construire le concept de contrainte stratégique.
Le concept de contrainte stratégique y apparaît en effet à travers des « systèmes de manuvres » . Ces systèmes de manuvre sont le fruit dune série dagrégations successives de paramètres économiques :
Une première strate est constituée de lensemble des variables objectivées en caractéristiques technico-économiques, organisationnelles et institutionnelles.
Une deuxième strate sobtient par agrégation des éléments de la première et débouche sur les combinaisons de « caractéristiques » - critères traduisant les buts de lentreprise et les manuvres.
Une troisième phase dagrégation consiste à mettre en correspondance les éléments de la strate (ii) en un jeu de relations appelé « trame », doù émergent les « contraintes stratégiques externes ».
Une dernière strate est constituée en agrégeant les systèmes de manuvre selon leurs relations daffinité ou dincompatibilité. Les « contraintes stratégiques » internes relèvent de ce niveau ultime de stratification.
Cette structure stratifiée est linvariant de plusieurs modalités dagrégation :
La strate (i) des variables est constituée sur le mode de la dispersion, statistique ou directement en catégories.
La strate (ii) des combinaisons caractéristiques est constituée par une chaîne de causalités, et relève du mode proprement logique (avec pondération des facteurs).
Les strates supérieures (iii) et (iv) relèvent elles aussi de la logique, transcrite sous la forme de schémas de compatibilité.
4.1.2 Stratification par procédures dintervention sur les énoncés
Nous aborderons ici successivement la stratification par deux entrées :
Lentrée des techniques de réécriture, par lesquelles la stratification se révèle de la façon la plus manifeste, et lentrée par les procédures de systématisation, dont la stratification est lune des dimensions clés.
4.1.2.1 Stratification par techniques de réécriture
Parmi les techniques de réécriture, organigrammes et matrices sont un vecteur privilégié de stratification.
Les organigrammes, par leurs construction en alignements verticaux et horizontaux engendrent naturellement une sémiotique hiérarchisante. Cest le cas de schémas classiques dANSOFF, comme la représentation des objectifs de lentreprise [96], ou comme le circuit parallèle des trois types de décision dentreprise [118]. Dans ce dernier cas, le choix dune orientation particulière du circuit permet dailleurs de superposer verticalement et non horizontalement décision stratégique, décision courante, décision administrative et processus logistique, verticalité qui ne peut que renforcer ce sens hiérarchique. La représentation hiérarchique de Bouquerel [87] pousse cette logique à lextrême en superposant pas moins de dix strates pour décrire lorganisation dun holding. Un diagramme moins classique, comme celui de Dupont [157], recourt à la verticalité pour exprimer une sorte de loi implicite selon laquelle, plus une entreprise est petite ou plus une administration est locale, plus courte pourra être léchéance de la prévision et plus sommaire sa précision :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 74 : Stratification des échelles de prévision / précision selon Dupont [157]
Ce même ouvrage de Dupont nous offre une grille dinterprétation directe des matrices en termes de stratification, avec la notion de « territoire morphologique ». Son principe dutilisation repose en effet sur la mesure dune « distance » entre lexistant, qui est aussi le connu et le présent, et le futur ou le possible, qui savèrent ainsi plus ou moins lointains. Un principe dexploration raisonnable consiste à se contenter de parcourir un univers de possibles suffisamment proche de lexistant : les « zones contiguës » (cf. schéma reproduit ci-dessous) :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 75 : Le « territoire morphologique » , paradigme de le stratification par les matrices
Il savère que les matrices stratégiques sont construites de manière à pouvoir être lues selon cette logique de distance du proche au lointain, du présent au futur, de lexistant au possible. En effet, les métriques de chacune des deux dimensions génératrices de la matrice ont pour résultante une métrique diagonale dans laquelle langle supérieur gauche (plus rarement langle inférieur gauche) représente le pôle du plus proche et langle opposé le pôle du plus lointain. Lordre de lecture se faisant, en occident, de gauche à droite et de haut en bas, de telles figures confèrent ainsi aisément une signification implicite de « pente » ou « tendance » naturelle aux concepts quelles représentent.
La matrice Houssiaux [186] a explicité cette stratification résultante en dessinant des diagonales d « iso-coût de résolution de conflit» avec les réglementations étatiques. Dans le cas des autres matrices, cest le tracé naturel de la lecture quil faut reconstituer pour expliciter le procédé de stratification résultant .
Le concept de « diversification concentrique » dANSOFF [96] dérive ainsi dune lecture diagonale de la matrice (produits x marchés) :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 76 : Propriété stratifiante de la matrice produits x marchés dANSOFF [96]
La même logique diagonale peut être décelée au sein de la matrice panthère / éléphant du libéral Claude Charmont [95] : à lextrémité basse et gauche de la matrice est située la figure repoussoir de la « bureaucratie conservatrice », tandis que la case opposée désigne lentreprise dynamique et bien gérée.
On pourra noter que les méthodes dapproximation ou de renforcement dexactitude des énoncés, autres procédures dinterventions, prennent la forme stratifiée aussi bien par le biais de ces techniques de réécriture, que par le biais de la forme de succession en séries concentriques :
Organigramme orienté et ordonnancement concentrique pour le découpage en processus (Ansoff et épigones),
Série concentrique pour lamplification mécaniste ([119]).
4.1.2.2 Stratification via les procédures de systématisation
Les procédures de systématisation savèrent elles aussi fréquemment stratifiantes. Cette propriété est évidente dans le cas où, par exemple, segmentation et réduction catégorématique passent par une écriture matricielle dont nous avons précédemment décrit les effets diagonaux.
La plupart des segmentation unidimensionnelles, reposant sur une métrique orientée, font également office de stratification. Cest par exemple le cas de la représentation du « continuum » qui relie, dans la publication fondatrice de la gestion stratégique [141], la catégorie d « entreprise » à celle d « opération » par une série dintermédiaires, selon une métrique d « innovation croissante ».
Ces procédures de segmentation, réduction catégorématique et extrapolation, enfin, sont naturellement redoublées dune écriture par ordonnance concentrique qui aborde successivement chacune des strates du « système » ainsi créé.
4.1.3 Stratification par les formes de coexistence
Par leurs architectures additives, la mécanique et la cybernétique se prêtent aisément à la stratification, de même que les métaphores militaires, qui procèdent dun stricte hiérarchisation tant des structures (grades, organisations) que des décisions (doctrines).
On peut être ordinairement tenté de considérer que limportation de ces trois disciplines tient à des raisons propres à chacune dentre elles : filiation historique du commandement pour le militaire, contamination régionale via la modélisation économique pour la mécanique, extension via la dimension humaine et psychologique donc behavioriste outre-Atlantique - du management ou via lintrusion de lordinateur pour la cybernétique.
La stratification, quant à elle, est une propriété commune à ces trois disciplines. Cest pourquoi on est en droit de se demander si la propriété stratifiante commune au militaire, au mécanique et au cybernétique nest pas la raison principale de leur commun succès dans le champ stratégique. Explication que viendrait conforter le relativement faible impact des innovations ultérieures de ces trois disciplines sur les contenus stratégistes.
4.2 Invariants de la texture de stratification
Nous sommes désormais en mesure dessiner un panorama préconceptuel de la structure de stratification (diagramme ci-dessous).
Figure SEQ Figure \* ARABIC 77 : invariants de la stratification
Ce panorama nous rappelle que la stratification donne lieu à une superposition particulièrement dense de procédés discursifs sur le mode de la série concentrique (concentrique simple, ou parallèle car doublement « concentrique »).
4.3 Fonctions médiatrices de la stratification ou conditions suffisantes
Nous venons de décrire les composantes de la stratification et de montrer son omniprésence dans les documents stratégistes. Nous allons décrire ici les propriétés structurales a priori de la stratification, afin de pouvoir ultérieurement expliquer pourquoi cette structure-là est à même de remplir, entre les trois pôles du cercle modélisateur, une triple médiation. Nous montrerons ainsi que la stratification est une solution quasi-suffisante aux antinomies du cercle modélisateur
4.3.1 Propriétés structurales a priori de la stratification
La stratification est une série ordonnée de motifs homologues. Nous en avons recensé dans le matériau archéologique principal deux variantes : la stratification polaire, qui sordonne autour dun centre et génère des strates sous forme de cercles concentriques, et la stratification plane, qui sordonne entre deux extrémités homologues et génère des strates sous forme de plans parallèles (cf. illustration ci-dessous).
Figure SEQ Figure \* ARABIC 78 : Deux formes de stratification
Chacune des strates a son identité propre, assurée par des séparations davec les autres strates : de ce fait, la stratification est séparation ou catégorisation.
Mais la stratification est également construction dun tout par concaténations successives : à ce titre elle est liaison entre deux extrémités (finies ou infinies), cest-à-dire entre deux pôles. Nous dirons que la stratification est interpolation.
Enfin, la stratification est également ordonnancement dune succession de motifs comparables entre eux selon un ordre bien déterminé : la stratification est hiérarchisation.
Toutes ces propriétés sont combinées enfin avec une caractéristique primordiale : au sens où nous lentendons ici, la stratification est toujours susceptible de saffiner, par diminution de lépaisseur des strates, ou au contraire de se dilater. Elle confère ainsi à tout ce quelle affecte la possibilité dajustements sans limites : affinement ou grossissement des catégorisations, interpolation sur intervalles de toutes longueur, hiérarchisation infiniment déclinée. La stratification est dilatation / contraction.
4.3.2 Catégoriser : la stratification comme médiation entre réduction et articulation
Nous avons décrit dans le domaine du choix stratégique larticulation comme schéma daction -réaction, de force mouvement ou encore de croissance espace vital. Détachés des contextes dentreprise qui sont les leurs, ces schémas ne convaincraient pas plus que des formes vides, des trivialités externes plaquées sur lentreprise. Ce qui fonde leur pertinence, cest lexistence de deux typologies se rapportant à lentreprise et qui se font mutuellement face, entre lesquelles il devient naturel détablir une correspondance :
Soit larticulation daction-réaction. Elle na de pertinence dans le discours stratégiste que parce quelle remplit un jeu de correspondances entre une certaine typologie de manuvres dentreprises concurrentes et de situations denvironnement dun côté, et de contre-manuvres ou de réponses stratégiques de lautre côté.
De même, prenons en considération larticulation croissance / espace vital importée de léconomie industrielle de Penrose. Quelle serait sa pertinence si elle ne sactivait pas au confluent de deux autres typologies : celle des marchés dun côté, caractérisés par leur taux de croissance et leur degré dencombrement par la concurrence, et celle des situations dentreprise de lautre caractérisée par la taille relative, le niveau de ressources de lentreprise ?
Nous venons détablir une filiation entre le moment darticulation et un moment typologique. Mais remontons encore dun cran et rappelons-nous comment sont établies les typologies : par découpe de catégories, elles mêmes résultant parfois de catégorèmes, sur une surface de description de lentreprise ou de lenvironnement qui nest-elle même quune abstraction de la réalité. Seules un certain nombre de dimensions descriptives (grilles de spécification) sont prises en compte pour effectuer la catégorisation. Celle-ci est donc postérieure à une réduction de la réalité.
Réduction par exemple, consistant à décrire la manuvre dune entreprise automobile comme le choix dun certain niveau de prix, dun certain type de distribution, etc. à lexclusion inévitable dun certain nombre dautres facteurs.
Rien ne saurait mieux exprimer cette obligation de réduction que le florilège de typologies stratégiques auxquelles se livre Gélinier dans Fonctions et tâches de Direction Générale [41.4] : nous verrons infra quil parvient ainsi à générer la quasi-totalité des modèles de choix stratégiques encore utilisés de nos jours. Mais cette productivité a un prix : cest la juxtaposition, dans une sorte dinventaire à la Prévert, de plusieurs modèles successifs incommensurables. En effet, Gélinier ne sait pas (et qui le saura ?) proposer une articulation stratégique intelligible sans réduction préalable du nombre de paramètres descriptifs au nombre de deux ou trois. Il génère ainsi des stratégies-types en conservant successivement et exclusivement comme paramètres :
1°) Age du produit
2°) Type de concurrence sur le marché
3°) Intensité du capital et de la recherche : « droit dentrée » de la profession
4°) dimension absolue et relative (par rapport à la « masse critique »)
5°) Degré de saturation de la gamme, et dintégration de la production
6°) Rentabilité actuelle et réserves de financement
7°) Déséquilibre dans les ressources
8°) Taux de croissance générale de léconomie.
Ainsi il ny pas darticulation sans catégorisation ni sans réduction. Par sa fonction de catégorisation, la stratification établit une médiation entre le moment de la réduction et celui de larticulation (nous illustrons ce propos par la figure ci-dessous), qui savère indispensable au fonctionnement du discours stratégiste :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 79 : Première fonction médiatrice de la stratification
4.3.3 Hiérarchiser : la stratification comme médiation entre articulation et totalisation
Depuis des siècles, la science a appris à déchiffrer et manipuler la nature par approximations successives. Lillustration la plus classiques pour les ingénieriste en est la méthode mathématique des développements limités, qui permet dapprocher daussi près que lon veut la plupart des fonctions en additionnant de simples puissances de degré croissants (x, x2, x3, etc.). Cette approche toujours mieux ajustée dune limite repose sur une hiérarchisation : on détermine tout dabord le coefficient de puissance de premier degré, puis celui de la puissance de second degré, etc., et lon sarrête dès que lon a atteint un niveau de précision suffisant.
Cest, de manière tout à fait analogue, une fonction de hiérarchisation qui simpose pour articuler daussi près que lon veut une réalité jamais atteinte dans sa totalité. Mais point de totalisations partielles qui vaillent, si lon nest pas capable de sérier les paramètres descriptifs des plus importants aux plus marginaux. La hiérarchisation des critères est ainsi une forme atténuée de réduction, qui ouvre la possibilité darticulations moins tendues entre articulation et totalisation (cf. schéma ci-dessous) :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 80 : La seconde fonction médiatrice la stratification
Les illustrations de cette fonction médiatrice de la hiérarchisation sont multiples :
Cest par exemple une hiérarchisation des paramètres qui permet à léquipe Tabatoni [119] de se contenter dun modèle provisoire de contraintes stratégiques en négligeant des variables telle la contre-réaction des concurrents, tels certains « aspects institutionnels ». Aurait-il en effet été pensable de construire un premier modèle sans attribuer une importance relative aux différentes variables, permettant ainsi de choisir celles qui seraient conservées au sein des agrégats du modèle ?
Cest, de la même manière, une hiérarchisation stricte des paramètres de choix stratégique en entonnoir de décisions qui autorise ANSOFF [96, p. 26] à proposer un modèle itératif de processus stratégique : Il sagit dune « méthode de recherche adaptative visant à formuler une stratégie. » Adaptative en ce sens que « cette méthode de convergence successive sur la solution soppose à la doctrine de gestion plus classique selon laquelle on sefforce dès le début de dénombrer toutes les solutions possibles avant de procéder à des évaluations comparées. » Comment sassurer, partant de là, que lon ne va pas senfermer dans un cycle sans fin dévaluations successives ? Cest le respect dun ordre strict de critères de choix qui garantit la convergence de cette sorte dalgorithme décisionnel. Léquipe dirigeante se devra en effet deffectuer des choix en abordant successivement les décisions suivantes :
« diversifier ou ne pas diversifier
choisir un éventail de produits et marchés
retenir ceux qui présentent les caractéristiques les plus souhaitables. »
La hiérarchisation de ces trois critères de décision permet ainsi de procéder « en cascade » pour rétrécir par paliers le champ des décisions et obtenir un degré croissant de convergence vers la solution à choisir.
4.3.4 Interpoler : la stratification comme médiation entre totalisation et réduction
Peut-on à la fois viser à la réduction qui offre des structures manipulables, et à la totalisation qui semble lopération inverse ? Une telle antinomie nest pas surmontable sans médiation. En dessinant le cercle modélisateur, la fonction darticulation réalise une telle médiation. Mais cette dernière fonction nest pas toujours mobilisable. Comment dès lors offrir la possibilité, ne serait-ce que virtuelle, de joindre la totalité à un jeu réduit de paramètres ?
La stratification sert parfois à opérer un raccord de simple continuité, une interpolation, qui peut prendre lallure dun « bricolage » théorique permettant à tout le moins desquiver lantinomie entre totalisation et réduction (doù le tracé pointillé sur la figure ci-dessous) :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 81 : La troisième fonction médiatrice de la stratification
Cest ainsi que les fondateurs de la gestion stratégique [141], après avoir introduit la dissociation décision entrepreneuriale / décision opérationnelle, intercalent entre ces deux pôles un « continuum de la réalité » fait de strates intermédiaires de décision.
De même , après avoir introduit la notion de « sévérité des réglementations nationales », Houssiaux [186] préfère intercaler deux gradations supplémentaires de cette sévérité entre les deux valeurs extrêmes.
On pourra objecter que de telles opérations noffrent aucun gain épistémologique en regard de la médiation première darticulation. Il nen va peut-être pas de même dun point de vue strictement discursif, dans le mesure où une interpolation subreptice « de bon sens » aura peut-être plus de chance de passer inaperçue quun lourd modèle darticulation.
4.3.4 Le tétraèdre stabilisé de la formation des concepts
Ayant décrit chacune des trois médiations fonctionnelles assurées par la stratification, nous pouvons désormais ré-assembler le cercle modélisateur.
Aux sommets dun triangle qui forme la base du tétraèdre, les trois pôles Réduire->Articuler->Totaliser, situés sur un plan qui est celui de la modélisation. Sur un autre plan que ces trois sommets mais en position équidistante, lamortisseur dantinomies que constitue la texture Stratifier. Pour symboliser ce rôle damortisseur des tensions, trois ressorts ont été tracés pour relier le plan de stratification au plan de modélisation. Enfin, sur chacune des faces du tétraèdre qui relient les deux plans, les trois fonctions médiatrices que la stratification exerce simultanément : catégoriser, hiérarchiser, interpoler (figure ci-dessous).
Figure SEQ Figure \* ARABIC 82 et Figure SEQ Figure \* ARABIC 83 : Le tétraèdre de la formation des concepts stratégistes
Nous avons pu développer la puissance fonctionnelle de la stratification. Il reste à déterminer en quoi cette texture particulière, plus que toute autre, est celle qui devait être mobilisée pour un discours stratégiste et non pour tout discours du champ managérial.
4.4 Fonctions directes de la stratification ou conditions nécessaires
Nous avons pu démontrer limportance structurale de la stratification en tant quopérateur de cohésion du cercle modélisateur. Mais, dune certain manière nous navons rien démontré. En effet, nous venons seulement de faire la preuve que, via ses propriétés structurales a priori, la stratification est, sinon une solution suffisante pour éliminer les tensions disruptives qui menacent le cercle réduction->articulation->totalisation, du moins un puissant amortisseur dantinomies.
Mais rien ne dit que la stratification était nécessaire, que dautres solveurs nétaient tout autant à même de remplir cette fonction. Il est possible toutefois de mobiliser un faisceau de présomptions autour de cette question du rôle privilégié de la stratification.
Tout dabord il y a cette fonction médiatrice de hiérarchisation, homologue de dispositifs dautorité que ne saurait renier le dirigeant dentreprise. Nous avons assez illustré cette dimension de commande, de verticalité, de toute-puissance pour quil ne soit pas besoin de revenir ici sur ce point. Surtout, il est remarquable que la stratification soit systématiquement centrée ou bornée en hauteur au point qui coïncide avec le dirigeant dentreprise : les modèles cybernétiques dANSOFF dessinent une série de pelures ou de sédiments qui convergent tous vers la direction générale. De même, les matrices ont toutes pour pôle proximal la situation hic et nunc de lentreprise : ses métiers, produits, technologies actuels qui sont ceux du dirigeant de lentreprise (et non ceux du concurrents, ceux de lentreprise annexée, ceux du client, etc.).
Il est donc permis davancer que, si la stratification est un invariant du discours stratégiste, cest tout dabord parce que stratifier, cest hiérarchiser le champ de décisions, au sein des espaces intelligibles créés pour le dirigeant, de manière à donner une place centrale à sa fonction de dirigeant et à sa situation hic et nunc.
Ensuite, il semble que la quatrième propriété de la stratification, à savoir la dilatation / contraction, soit la plus précieuse et la plus rusée qui soit offerte au dirigeant dentreprise. Elle offre en effet de perpétuelles possibilités dajustements : ajustement du niveau de risque - distance (produits x marchés) ; ajustement de la précision avec laquelle sont contrôlés des processus nombre de strates de commandes ; ajustement de lhorizon temporel des objectifs et prévisions interpolation ou dilatation des prévisionnels, etc.
Il semble ainsi raisonnable de faire lhypothèse que lomniprésence de la stratification au sein du discours tient à ce quelle offre un potentiel illimité dajustements.
Stratifier cest offrir un continuum doptions et de commandes qui permettent au dirigeant dajuster au mieux - au moins dans son discours - lincertitude et les risques inhérents à ses choix et processus stratégiques.
D Permanence et densification dun système
Nous aimerions ici doublement illustrer la puissance du système de formation des concepts, dune part en établissant sa permanence, dautre part en illustrant sa densification progressive.
Nous établirons ses permanences en montrant comment, de façon très précoce, lutilisation des composantes préconceptuelles permet de produire des concepts stratégiques encore utilisés en 2005, soit 35 à 40 ans plus tard. Lhabillage terminologique aura pu changer ; les structures et leurs possibilités dexploitation pour le dirigeant dentreprise nen seront pas moins restées les mêmes depuis la genèse du discours.
La densification progressive sera la clé dune énigme : en effet, il savère que les textes stratégistes précoces que nous aurons mis à jour ont été rapidement oubliés, même en France. Cest la redécouverte des mêmes concepts stratégiques par des anglo-saxons au cours des années 1970-1990, puis leur importation en France, qui elle seule aura permis leur réapparition. Cet séquence doubli importation peut laisser songeur. Nous montrerons ce ne sont pas (à tout le moins pas seulement) des raisons de snobisme culturel qui expliquent cette histoire, mais des facteurs proprement discursifs. Si les discours français nont pas survécu, en effet, malgré la pertinence de leur contenu, cest en raison de leur trop faible densité sémiotique. Densité qui saccroît au fil des années de construction du discours stratégiste, et qui natteint son point de non retour quà lorée des années 1970.
Nous allons ici analyser deux contributions exemplaires de stratégistes français :
Lune de Gélinier [41.4], qui dès 1963 génère la quasi-totalité des concepts actuels de choix stratégique, avec bien entendu une terminologie différente puisque ces concepts ont été ré-inventés séparément et postérieurement par les anglo-saxons.
Lautre de Bijon [106], qui établit une matrice homologue de la matrice BCG des années 1970.
1 - Gélinier : (presque) toutes les stratégies-types dès 1963
Gélinier génère ces stratégies-types en catégorisant successivement 8 dimensions (dont nous avons restitué la liste supra au § C-4.3.2).
Nous avons retracé les propositions de Gélinier en les resituant dans le tableau de synthèse ci-dessous. Une colonne supplémentaire a été ajoutée pour rappeler quelles sont les formulations théoriques plus récentes qui traduisent de nos jours les stratégies-types inventées par Gélinier et ses contemporains.
NB : ce tableau sétend sur trois pages
VariableValeurs possiblesRéponses stratégiquesTraduction en concepts stratégiques ultérieurs
Age du produit0 : découverte et expérimentation, croissance lente, forte mortalitéSi produit unique, se faire acheter par une entreprise ayant atteint sa maturitéCourbe en « S » des technologies (Arthur D Little)1 : décollage et croissance très rapidesPrix de vente élevé, effort technique important financé par la marge brute, effort commercial important, équipement aussi léger que possible (procédés non stabilisés)2 : croissance soutenue à taux de 7 à 10% par anEquipement optimum, industrialisation des procédés, parfois concentration3 : maturité : croissance du produit diffère peu de celle de léconomie généraleRationalisation et productivité, prix de vente compétitifs, recherche et expérimentation didées de diversification4 : déclin absolu, ou relatif (par rapport à l économie en général)Diversification ou reconversion
Type de concurrence sur le marchéA : concurrence parfaiteEssayer den sortir, en accédant aux positions B, C ou DMarché compétitif pur ( = impasse concurrentielle)B : Oligopole (produits non différencies)Recherche dune avance sur le plan des procédés, ou dune intégration, recherche dententes évitant duplication des investissements, si les procédés sont stabilisés
Recherche dune intégration aval se prêtant à la création de produits différencies C, D
Eviter de tomber en dessous de la masse critiqueMarché de coût / volumeC : concurrence monopolistique (oligopole entre produits différencies)Maintenir son avance sur les plans : technique (recherche, commercial (publicité), dimension (investissements)Idem +nicheD : monopole temporaireIdem CNicheE : Monopole permanentFaire face à une réglementation paralysante ?Combinaison des deux variables précédentesTableau de reconversion permanente de M. SadocPortefeuille stratégique (cf. matrice BCG)
Intensité du capital et de la recherche : « Droit dentrée » de la professionFaible : concurrence de type AEntrée en B/ beaucoup de capital
Entrée en C et D : beaucoup de technique
Segmentation stratégique (selon les produits)
Porter : barrières de coût / volumeForte : concurrence de type B, C, DDimension relative
(ordre de grandeur des séries sur lesquelles on peut amortir les efforts techniques et commerciaux / concurrents)En dessous de masse critique (10% du marché si moyennement concentré)Entreprise non dominante : effort maximum de croissance, éventuellement limitation de la gamme des produits pour concentrer toutes les ressources sur le produit à pousser, éventuellement, concentration sur un « interstice », ou abandon dautonomie te rattachement à un groupe plus vaste.Porter : « Focus » (spécialisation)Au dessus de masse critiqueEntreprise dominante : importantes dépenses de recherche technique, de promotion commerciale et dinvestissementPorter : barrière de coût/volumeDimension absolueGrandes entreprisesNaborder que les productions à forte intensité du capital ou de la technique, et à masse critique élevéePorter : barrière de coût/volumePetites entreprisesRecherche une position C ou D pour un produit à faible masse critique, mais à forte intensité de recherche : opportunité interstitiellePorter : « Focus », niche
Degré de saturation de la gamme, et dintégration de la production
(Les différentes réponses stratégiques sont ici une traduction du « principe de proximité » et il sagit de gérer une « écurie de produits »Produits aux phases 1 et 2 de leur vieExpansion par ces produits, sans diversificationSi écurie de produits situés simultanément aux phases1, 2, 3 et 4 : cf. matrices dactivité et « vaches à lait »Gamme et intégration saturées, phase 3, masse critique atteinteDiversification vers une autre gammeGamme et intégration non saturées, phase 3Compléter la gamme ou léquipementGamme et intégration saturées, phase 3, masse critique non atteinteSpécialisation ou diversification selon conditions de fait
Rentabilité actuelle et réserves de financementRentable, sans réserves de financementTaux de croissance = TR net du capital investi ou augmentation de capitalThéorie de la création de valeurRentable, avec réserves de financementPossible de réaliser Plan dinvestissement long terme sans rentabilité immédiateNon rentable, avec réserves de financementEffectuer seulement des investissements à rentabilité rapideNon rentable, sans réserves de financementRedresser gestion si inefficace, ou réorienter à investissement faible, ou céder laffaireDéséquilibre dans les ressources4 dimensions, 6 vecteurs typiquesStratégies dalliance ou de concentrationTaux de croissance générale de léconomieExpansion rapideGrande entreprise : produits existants
Petite entreprise : intersticesStratégies de globalisationFaible croissance (sans exportation)Grande entreprise : diversification proliférante
Petite entreprise : stagnation inévitable
Les permanences structurelles du management stratégique peuvent se lire ici à deux degrés.
Au premier degré, on remarquera que léconomie industrielle fournit le contenu darticulation à lensemble des concepts produits. Ce contenu consiste en un nombre limité dhypothèses issues de léconomie industrielle, qui servent daxiome au déploiement de ses typologies :
Axiome de base 1 : les rentes de volume nourrissent les rentes de volume
Axiome de base 2 : Il existe des rentes autres que de volume, également autorenforçantes (qui se concrétisent par des marchés « intersticiels »)
Axiome de base 3 : lentreprise vise une croissance appuyée sur des rentes.
Axiome de base 4 : les rentes de lentreprise doivent être in fine supérieures à celle du taux dintérêt de long terme (corrigé des risques)
Les axiomes 1 , 2 et 3 relèvent de léconomie industrielle des années 1950, à laquelle Gélinier se réfère explicitement (Houssiaux, Penrose), tandis que laxiome 4 relève de léconomie classique.
En un second degré, on pourra en outre constater que ce sont des stéréotypes anciens de léconomie industrielle, et non ses produits récents, qui constituent encore et toujours larmature des théories du choix stratégique :
Cette typologie semble avoir été « oubliée » dès les années 1966-1967. Léconomie industrielle a depuis connu de multiples évolutions. Les contextes économiques sont eux radicalement différents, entre les « Trente Glorieuses » et les années 1990. Mais les manuvres stratégiques proposées, qui réapparaissent avec Porter, sont, elles, restées beaucoup plus stables quon ne veut ladmettre ordinairement.
On peut en déduire que le rôle de léconomie industrielle est ici avant tout discursif : si ses apports sont limités à ses résultats des années 1960, cest bien parce que le management stratégique avait besoin dimporter une structure et non un contenu. La théorie de Penrose et celle des rentes de monopole présentaient, à lorée des années 1960, des propriétés structurales de catégorisation, hiérarchisation et interpolation adaptées aux besoins dun discours. Cest pourquoi elles ont été comme figées au sein du management stratégique à ce stade de développement.
Ces théorèmes précurseurs de Gélinier sont les variantes dun même moteur discursif appliqué à la recherche de stratégies génériques : moteur qui réside dans la nécessité doffrir au stratège un éventail de solutions possibles, qui à la fois génère des contraintes cognitives et ménage un espace de choix.. Quoi de plus direct que de gérer cette double obligation en aménageant deux dimensions danalyse, lune porteuse de déterminismes denvironnement et lautre des empreintes historiques de lunité active entreprise ?
2 - Bijon : une « matrice BCG » à la française
Nous allons ici, dans un premier temps, montrer la convergence objective entre la matrice Bijon et la matrice BCG. Dans un deuxième temps nous tenterons dinterpréter les raisons de leurs pérennités respectives si contrastées.
2.1 Lobjectivité dune convergence
Bijon élabore en 1971 une théorie du bon choix stratégique fonction des capacités de croissance respectives de lentreprise et de ses marchés. Lensemble se visualise dans un « espace à deux dimensions » divisé en six secteurs, qui nécessite un minimum dagilité mathématique pour être aisément manipulé.
Pour construire cette sorte de « matrice » lauteur a défini trois grandeurs, dont la dernière savère plus difficilement objectivable que les deux premières :
« le taux de croissance de lentreprise (tr) », « cest-à-dire de son chiffre daffaires hors taxes »
« le taux de croissance du marché (tm) ». Si lentreprise est très diversifiée « on sera obligé de raisonner indépendamment sur chaque département dune telle entreprise ». (p. 224)
« le taux de croissance équilibré (te), cest le taux de croissance le plus élevé que lentreprise puisse se permettre sans modifier la structure fondamentale de son bilan. » Il est « fonction de son cash-flow, de sa capacité à négocier des emprunts sur le marché financier, et du choix judicieux dinvestissements producteurs de chiffre daffaires. » (p. 224) Les notions actuelles de gestion de trésorerie et de gearing permettent aisément de comprendre la validité de cette notion, même si sa détermination détaillée peut se faire de différentes façons. Lauteur renvoie quant à lui à un ouvrage des Editions Hommes & techniques pour une définition détaillée de ce « taux déquilibre ».
La position de lentreprise (ou du département de lentreprises diversifiée) sur ces trois grandeurs est visualisée dans un plan (te/tr) x (te/tm).
Selon que lentreprise croît plus ou moins vite que son marché, elle se situera dans lune ou lautre des moitiés diagonales de ce plan :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 84 : Premier élément de la matrice Bijon
De même, selon que la croissance de lentreprise (tr) excède ou non ses capacités financières (te), elle se trouvera à droite ou à gauche de la médiante (te/tr = 1) :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 85 : deuxième élément de la matrice Bijon
En combinant ces deux divisions du plan, Bijon en arrive à une interprétation encore plus fine du couple de valeurs (te/tr, te/tm) :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 86 : La matrice Bijon
La situation la plus favorable pour lentreprise est celle de « lentreprise conquérante », visualisée par le secteur te>tr>tm.
La comparaison de ce dispositif décisionnel avec la matrice BCG simpose. Bien que les grandeurs mises en jeu, ainsi que les mécanismes économiques sous-jacents diffèrent de façon non négligeable, les résultats dutilisation de chaque dispositif ne seraient probablement guère différents.
- Regardons tout dabord les différences :
Du point de vue des grandeurs calculées, la matrice BCG croise des taux de croissance de parts de marché et des parts de marché relatives. Ces grandeurs peuvent paraître exclusivement construites sur des données visibles de lextérieur de la firme, indépendantes de sa structure financière, de son management, etc., tandis que lespace Bijon croise des taux de croissance rapportés à une grandeur (te) clairement dépendante de la structure bilancielle de la firme.
Les autres différences (scission de lespace en 4 secteurs au lieu de 6, utilisation pour un portefeuille non explicite dans le cas de lespace Bijon) paraissent mineures en comparaison de celle-là.
- Les points communs sont également non négligeables :
Les valeurs prévisionnelles des deux outils sont très voisines : dans les deux cas en effet, il existe une tendance naturelle à la dégradation, visualisable comme un parcours dans lespace matriciel.
Cest enfin lexamen des lois économiques sous-jacentes aux deux schémas qui nous livre leurs liens de proximité les plus profonds. En effet, dun côté la matrice BCG na de pertinence économique que parce quelle est lexpression dune loi de maturité des secteurs industriels, elle-même fondée sur une interprétation de la « courbe dexpérience » : plus un secteur mûrit et plus une part de marché dominatrice est nécessaire pour quune activité sur ce secteur soit source nette de cash flow. Dun autre côté, lespace Bijon na lui-même de valeur prédictive que si lon réactualise en permanence la valeur du taux déquilibre (te), qui est une mesure de la capacité dune activité à fournir plus de capital quelle nen consomme pour sa propre croissance. Malgré labsence de loi de maturité explicite dans la justification du modèle, la présence de la grandeur (te) garantit sa prise en compte, pour le cas où elle savérerait valable. Lespace Bijon repose donc sur des hypothèses moins fortes que la matrice BCG et savère de portée plus générale.
On pourrait donc dire que la différence essentielle entre les deux schémas est une différence de présentation : tandis que la matrice BCG nintègre les ressources économiques de lentreprise que de façon implicite, à travers les lois déquilibre de portefeuille qui commandent son interprétation, lespace Bijon fait apparaître explicitement ces caractéristiques internes dans les coordonnées de lespace. Inversement, la nécessité de ne pas « être en retard sur le marché » est, dans le cas Bijon, implicitement présente dans linterprétation des régions de lespace et, dans le cas BCG, plus explicite sous la forme de lune des deux grandeurs délimitant la matrice : la part de marché relative.
On a donc deux sections dune même modèle économique tridimensionnel de décision stratégique, fondé sur le repli de trois grandeurs continues et extensives lune sur lautre : une croissance de marché, une part de marché et une capacité financière de croissance.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 87: Matrice Bijon et matrice BCG : deux projections dun même modèle tridimensionnel
2.2. Les raisons dun oubli
On est alors en droit de se demander pour quelles raisons la matrice Bijon a sombré dans loubli, tandis que la matrice BCG continue de constituer une référence-clé du management stratégique.
Il nous semble que les raisons de cet oubli tiennent à la plus faible densité sémiotique de la matrice Bijon : les plans de stratification de cette dernière, en effet, sont moins bien orientés que ceux de la matrice BCG et sont dun rendement sémiotique largement inférieur.
Penchons-nous en effet sur les exploitations de la matrice BCG. Certes cest une matrice déquilibre de portefeuille. Mais surtout cest une matrice qui véhicule, par sa géométrie même, lidée quun renouvellement de ce portefeuille est nécessaire.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 88 : Le sens véhiculé implicitement par lorientation de la matrice BCG [220]
Dans le cas dune absence de renouvellement, les activités de lentreprise se dégradent selon une direction (gauche-droite, haut-bas) qui suit naturellement le sens de la lecture de la matrice (schéma supra extrait de [220] p. 276). Celle-ci présente donc lavantage de dénoter implicitement, par son orientation, une tendance à la dégradation naturelle.
Quen est-il pour ce qui concerne la matrice Bijon ?
Bijon a lui aussi prévu des scénarios de dégradation de la situation de lentreprise.
Cette situation peut se dégrader selon deux directions, liées chacune à un type derreur de management : a) la « myopie à légard de lenvironnement », par laquelle lentreprise, croissant moins vite que le marché, finit par dégrader sa capacité de croissance de façon dramatique (parcours effectué sous la diagonale principale) et b) la « négligence de impératifs financiers », par laquelle une crise de croissance mène également lentreprise à une situation financière délicate. Dans cette approche les dynamiques dentreprise suivent un parcours visualisable sur le tableau (Bijon na pas effectué cette visualisation dans larticle) :
Figure SEQ Figure \* ARABIC 89 : Les dégradations prévues mais non figurées par Bijon
On pourra remarquer deux choses : tout dabord, la géométrie plus complexe de la matrice Bijon rend cette visualisation des tendances naturelles plus délicate. Ensuite, lorientation de la matrice na visiblement pas été choisie dans cette intention. En effet, les directions de dégradation de la situation dentreprise ne coïncident pas avec celles du sens naturel de la lecture de la matrice
Géométrie plus complexe, sens véhiculé plus faible : la matrice Bijon présente un moindre rendement sémiotique. Ne convient-il pas dy voir une raison convaincante de son moindre succès ?
3 Constat général de densification
Nous avons décrit deux conceptions stratégiques précoces qui sont sombré dans loubli avant dêtre réinventées des années plus tard par les Anglo-Saxons. Ces productions précoces se caractérisent, dans leur forme, par un rendement sémiotique plus faible que les réinventions tardives anglo-saxonnes. Ne convient-il pas dy voir lindice dune montée progressive de la structuration du discours stratégiste, dont seul le franchissement dun stade donné de maturité a permis de générer des concepts pérennes ?
Quoi quil en soit, on ne peut que constater, ne serait-ce que du seul côté français, une telle montée en puissance structurale. Les écrits de laube des années 1960 se caractérisent ainsi par leur faible systématisme : absence de visualisation, lacunes combinatoires, caractérisent tout aussi bien le texte précurseur de Charmont [24] que les productions de Gélinier [41.4]. Ces documents sont pourtant tout autant productifs en contenu que bien des textes tardifs. On peut en déduire que la construction progressive du discours du management stratégique a produit sur les énoncés des effets de fécondité bien avant des effets de pérennité.
Chapitre IV : La formation des choix théoriques
A Introduction
En présentant successivement la formation des objets, la formation des modalités et la formation des concepts du management stratégique, nous avons dessiné un réseau de règles qui contraignent les productions des stratégistes dentreprise.
Nous allons aborder désormais un quatrième et ultime domaine de contraintes avec la formation des choix théoriques. Ce domaine occupe, rappelons-le, une place à part dans lédifice théorique de Foucault. Dune part, il est conçu comme une nappe supplémentaire de contraintes, proposée en complément des règles discursives précédemment définies : la formation des choix théoriques doit rendre compte de zones de rareté, dévitements systématiques au sein de lensemble dénoncés quauraient permis les seules règles de formations des objets, modalités et concepts. Dautre part, ce domaine des choix théoriques nest pas défini sans précautions ni mesures de prévention des critiques qui pourraient lui être adressées. Tous ces éléments font apparaître le concept même de formation des choix théoriques comme le pan le plus fragile de la méthode archéologique de Foucault.
Il savère que létablissement des règles de formation des choix théoriques est également le moment le moins fécond de lanalyse du matériau archéologique que nous avons choisi détudier. Nous ne pourrons guère que constater, à travers les grilles danalyse proposées par Foucault, un renforcement des contraintes discursives mises à jour à laide des analyses précédentes.
Nous irons même au-delà de ce constat de redondance ou « redoublement » de structure, en faisant état dune disjonction théorique dont seules les analyses précédentes permettent de rendre compte : le rendez-vous manqué entre le management stratégique et une puissante théorie contemporaine de sa naissance : la praxéologie. Cela nous amènera à penser que nous aurons ici atteint les limites mêmes de la méthode archéologique proposée par Foucault.
Le plan de ce chapitre sera le suivant :
(A La présente introduction)
B Règles de formation des théories
C Le rendez-vous manqué de la praxéologie.
D Panorama général des règles de formation des choix théoriques
B Règles de formation des théories
Nous allons ici établir un relevé des trois composantes proposées par Foucault pour étudier la formation des choix théoriques :
1 Points de diffraction : les grandes lignes de clivage ou de jonction entre ensembles théoriques du management stratégique.
2 Extériorités : les éléments non discursifs structurant de façon invariantes les choix théoriques des stratégistes.
3 Economie de la constellation discursive : les effets structurants dautres discours sur celui du management stratégique.
1 Points de diffraction
Nous repérons tout dabord deux oppositions qui ne sont que le revers de phénomènes dont lavers a été précédemment décrit dans les domaines respectifs de la formation des objets et de la formation des modalités :
Lincompatibilité entre une théorisation du choix stratégique et celle du processus stratégique nest que lempreinte dune disjonction entre deux domaines dobjets, disjonction décrite au chapitre I.
Lopposition entre les topoï de lappareil étatique (insuffisance des dirigeants dentreprise, manque de patriotisme) et ceux de lappareil patronal (théorie du complot « anti-entreprise ») reflète les luttes de légitimité décrites au chapitre II consacré à la formation des modalités.
Un invariant plus discret, mais néanmoins bien présent, se dévoile plus spécifiquement à travers la grille danalyse des choix théoriques : cest le mythe de la toute-puissance des méthodes de management. Cet invariant a deux faces : la première face relève des points de diffraction du discours et sera traitée ici. Sa seconde face entre dans la catégorie des extériorités et nous la développerons au sein du §2 infra.
Ce mythe de toute-puissance ne se réduit pas en effet aux incantations que nous avons précédemment relevées quant à la mission qui incombe à une nouvelle génération de managers éclairés. Il apparaît en négatif comme un tabou du discours statégiste : celui-ci névoque jamais des cas dinsolubilité, de non-décidabilité des problèmes stratégiques, ni dimpuissance des décideurs.
Nous navons relevé dans tout le corpus dénoncés étudiés quune exception à cette règle : Jacques Houssiaux, à propos des mouvements de concentration observés en France [177], y explique en effet que léchec des fusion nest pas le seul fait dune mégalomanie non canalisée des dirigeants dentreprise, mais tient également à la réalité des « contraintes » des entreprises. Ces contraintes stratégiques sont en effet des double-contraintes insurmontables : elles rendent des fusions indispensables et amènent ainsi les dirigeants à être obligés de les décider, malgré les difficultés que présentent ces fusions et lénormité des problèmes dintégration quelles posent.
Nous pouvons interpréter le devenir de cet impératif de toute-puissance à la lumière des invariants mis à jour au sein du chapitre III consacré à la formation des concepts. En effet, les écrits de la fin de période ([141], [189],[161]) mettent en avant le concept d « apprentissage ». On peut linterpréter comme une solution apportée à la résistance quopposent les faits au fantasme de toute-puissance managériale. En effet, faire de lentreprise une entité apprenante, nest-ce pas une façon de faire la promesse dune maîtrise totale des problèmes de management, mais sur le mode différé dun recul sans cesse poursuivi de lignorance et de limpuissance ? Nest-ce pas une façon détablir, relativement aux problèmes des managers, une représentation stratifiée : de la strate des problèmes bien connus et à solution standard, à la strate des problèmes plus récents qui relèvent dun art plus délicat, puis encore à la strate des problèmes insolubles aujourdhui mais en passe de lêtre prochainement, repoussant ainsi de façon inégalée lhorizon dirréductibilité des phénomènes dentreprise à la puissance managériale ?
2 Extériorités
La question des positions possibles du discours stratégiste par rapport au désir est lextériorité que nous avons pu relever, parmi celles que Foucault invite à examiner pour tout discours. Il nous a semblé en effet remarquer que cette position transparaît à travers les écrits des consultants et des universitaires comme une alternative culpabilisation / fantasme de toute-puissance. Cette alternative serait à relier au mythe de toute-puissance managériale signalé infra §1. Nous avons abondamment illustré les rhétoriques culpabilisatrices des uns et des autres au sein du chapitre II et ny reviendrons pas ici.
3 Constellation discursive
On entendra bien ici par constellation un ensemble de discours qui, sans présenter aucunement de liens organiques avec celui du management stratégique, ne sen trouvent pas moins en relations de voisinage avec ce dernier. De même que, dans le cas de lastronomie, une constellation détoiles regroupe un ensemble dastres qui peuvent se trouver en réalité fort éloignés les uns des autres, les relations de voisinage que lon a relevées ici ne sont pas censées relever dune profonde signification, sans quoi il faudrait y voir quelque chose de plus substantiel que le simple effet doptique de la constellation.
Tout dabord, il est possible de constater, à travers la confrontation du matériau archéologique principal et celle du matériau auxiliaire, un double mouvement.
Dune part, une généralisation des optiques stratégiques au sein du premier corpus : « stratégie ordinateur » ([88], [121], [122]), stratégie de changement [134], annoncent la liste des stratégies fonctionnelles proposées en fin de période [161].
Dautre part, la dissémination du qualificatif « stratégique » au sein douvrages et publications sans recouvrement aucun avec les préoccupations stratégiques : outre les tentatives tardives dappropriation par la théorie des jeux ([38], [39]) ou la méthode du simplexe [70] habillée en cette même théorie des jeux, on peut remarquer des contributions dont le titre - et lui seul, nous lavons vérifié - évoque une dimension stratégique. Toutes sortes de domaine du management font lobjet dun tel habillage : direction du personnel [78], direction des achats et approvisionnements [156], direction du marketing [99].
Il apparaît ainsi que la stratégie devient lun des paradigmes-clés du discours général du management, et fait fonction de centrage de toutes ces problématiques de management sur la Direction générale.
Ce mouvement de dissémination est également contemporain dun mouvement dimportation accéléré de concepts ou, du moins de terminologies par la théorie du processus stratégique. Importation en provenance des champs disciplinaires les plus divers, comme il a été possible de le constater à travers létude des formes de coexistence structurant la formation des concepts : aux domaines économiques et militaires se sont adjoints successivement : la cybernétique, la théorie des ensembles, le traitement du signal. Il semble donc quen contrepartie de la dissémination du vocable « stratégique », le discours stratégiste se soit rendu perméable à toutes sortes dingérences disciplinaires.
Dissémination et généralisation dun côté, perméabilité disciplinaire de lautre. Létude des choix théoriques nous montre que la structuration de plus en plus dense des contraintes discursives saccompagne, tout au moins dans le domaine du processus stratégique, dune dilution du contenu.
C Le rendez-vous manqué avec la praxéologie
Nous venons détablir un constat de perméabilité du discours stratégiste. Ce fait rend dautant plus troublant un autre constat : lisolement dune démarche - appelée praxéologie qui par son contenu semblait à même de proposer au champ stratégique de multiples possibilités de précision et denrichissement de ses concepts. Malgré son irruption au cours des années 1960 dans une revue de management [196], la praxéologie na en effet jamais été reprise à leur compte par des stratégistes. Ce rendez-vous manqué appelle une explication.
Nous développerons ce point en trois temps :
1 Présentation générale de la praxéologie : nous exposerons ici les buts et concepts principaux de cette démarche
2 Le management stratégique comme praxéologie : nous montrerons ici que les stratégistes ont invariablement opéré une convergence entre divers domaines disciplinaires et une praxéologie de la lutte qui ne dit pas son nom. Ils ont été , en quelque sorte, praxéologues inconscients comme Monsieur Jourdain faisant de la « prose ». Nous en déduirons une nouvelle interprétation de la dynamique du discours stratégiste.
3 Les raisons probables dun rejet : nous tenterons ici de déterminer les raisons pour lesquelles la puissance théorique de la praxéologie na pas été mise à profit par les stratégistes, et mettrons en avant des facteurs proprement discursifs.
1 Présentation générale de la praxéologie
Cest en novembre 1967 que la revue du CNOF publie la traduction dun article de Thadeusz Kotarbinski, philosophe polonais renommé, intitulée La praxéologie ou les principes de lactivité efficace. Cest donc dans une revue aisément accessible aux consultants, universitaires et dirigeants dentreprise que seffectue lune des apparitions intermittentes du terme praxéologie dans la sphère publique.
Kotarbinski ne donne pas de définition conceptuelle de la praxéologie, mais en livre quelques exemples dutilisation. Le praxéologue cherche à combattre « lerreur pratique sous ses divers aspects ». Lerreur pratique est par définition « commise toujours et seulement lorsque lon exécute un acte faux ». Elle soppose à « lerreur théorique, que lon commet toujours et seulement lorsquon prononce un jugement faux. »
Le praxéologue établit un « classement » des erreurs pratiques et propose des « moyens préventifs convenant à chaque genre derreur ». Kotarbinski donne une illustration de ce que pourrait être une utilisation de la praxéologie en matière de gestion dentreprise. Il explique en effet que « les praxéologues sont intéressés surtout par la manière optimale demployer lénergie propre du sujet agissant, ainsi que les formes diverses de lénergie sociale, dont limportance se révèle surtout dans les entreprises organisées ».
Les praxéologues sont ainsi à même de fournir « des études du domaine de la théorie générale de la lutte », destinées aux « entreprises dans le but dexpliquer à fond le mécanisme de formation des stratégies et des tactiques utilisées ». Lintérêt de cette démarche réside dans les possibilités quelle offre dappliquer des principes praxéologiques généraux à lentreprise, permettant tout à la fois de sappuyer sur un registre de solutions générales existantes et de circonscrire précisément, dans chaque situation dentreprise, les éléments qui font de cette situation une configuration particulière de la science de la lutte.
En effet, les praxéologues ont puisé dans toutes les disciplines confrontées à divers genres de lutte (dont le genre militaire nest quun exemple particulier) pour en tirer un répertoire rigoureux de toutes les manoeuves efficaces, en fonction des situations de lutte rencontrées. Kotarbinski explique ainsi :
« Notre tâche a été remarquablement préparée par les spécialistes des divers genres de lutte. Les stratégies de lart de la guerre, les connaissances de la tactique des avocats, les joueurs déchecs illustres, connaissant à fond leur art, ont fait apparaître chacun dans leur domaine un nombre de prises, de subterfuges, de stratagèmes salutaires au besoin. Dans bien des cas, il suffit de généraliser suffisamment certaines formules pour obtenir soit les tendances dune théorie générale de la lutte soi, en vue dune généralisation plus avancée, des directives dactivité efficace »
Ainsi la règle bien connue selon laquelle toute entreprise a intérêt à être la première à prendre place sur un marché peut-elle être comprise comme lapplication dune loi praxéologique appelée « directive de création de faits accomplis », issue de lexpérience commune des militaires et des avocats.
De même, les politiques de dissuasion commerciale (pour éviter une guerre des prix par exemple) peuvent-elles être entendues comme lapplication dune « directive de la potentialisation » : « manifester la possibilité de réaliser un événement demande moins dénergie que lévénement lui-même. »
Il nous semble que la praxéologie offre au stratégiste plus quun élargissement de ses jeux de langage. Cest en effet lexigence dexpliciter les hypothèses proprement praxéologiques qui sont implicitement à loeuvre dans la conception des diverses manuvres stratégiques dentreprise, et donc de vérifier, avec une vigilance accrue, que ces hypothèses étaient bel et bien vérifiées. En particulier, la praxéologie ouvre la possibilité dévaluer avec quel degré de risque le stratège avait de fait converti un certain nombre de paramètres économiques (parts de marché, coûts unitaires, etc.) en situation de lutte appelant des manuvres particulières.
Kotarbinski met ainsi à la disposition des dirigeants dentreprise le moyen dintroduire dans leur réflexion stratégique une utilisation de principes divers (création de faits accomplis, dissuasion, etc.) sous la loi dun contrôle logique et épistémologique particulièrement étroit.
2 Le management stratégique comme praxéologie
Les concepts praxéologiques étant posés, on peut concevoir le management stratégique comme lapplication à lentreprise dune « praxéologie de la coopération positive » dans le cas du processus stratégique et dune « praxéologie de la lutte » dans le cas du choix stratégique.
En particulier les répertoires de manuvre proposées par les stratégistes des années 1960 ([41.4], [119]), mais aussi bien par Porter à laube des années 1980 ou Mercer au cours des années 1990, apparaissent comme la simple traduction par léconomie industrielle des situations dentreprise en vue dune praxéologie de la lutte, lutte dont la partie prenante centrale est le dirigeant dentreprise.
On peut alors relire lavènement du discours du management stratégique comme celui du recentrage dun certain nombre de débats (économiques, prospectifs, etc.) sur la partie prenante entreprise et la Direction Générale de cette dernière, dans le cadre dune praxéologie de la lutte qui ne dit pas son nom.
3 Les raisons probables dun rejet
Une analyse de ces faits documentaires par la classique histoire des idées ne peut quinvoquer diverses hypothèses pour expliquer loubli total et immédiat dans lequel a sombré la proposition de Kotarbinski : combat idéologique Est-Ouest, vis-à-vis duquel une contribution polonaise est mal située en regard des offres américaines, difficultés de traduction, obstacles aux échanges scientifiques directs, etc.
Il nous semble que larchéologie est à même doffrir une explication plus objective et plus structurelle à la fois.
On pourra tout dabord remarquer que la praxéologie, telle quelle est présentée par Kotarbinski, ne peut manquer de mettre un dirigeant dentreprise dans lembarras. En effet, il est ici question de vérités et derreurs, de logique et de respect ou non respect de directive, bref dun régime de conformité à tout un corps objectif de principes, par rapport auxquels le dirigeant est placé en position de subordination. Ansoff mettait en avant, parmi les dirigeants, des différences de capacité dinitiative, de courage, de caractère, qui étaient dordre psychologique et ne consistaient quen différences de degré. A lopposé de ces considérations toujours subjectives et nécessairement nuancées, la praxéologie se présente comme un univers de jugements binaires et dune brutale objectivité : les directives daction efficace ont ou nont pas été respectées. Telle quelle et sans adaptations de ses concepts, elle ne pouvait manquer de présenter un degré dinconfort plus élevé pour son utilisateur.
Lélément le plus disqualifiant pour la praxéologie semble résider dans un facteur dinconfort proprement préconceptuel : par sa froide binarité, exempte ici de toute hiérarchisation entre les critères de jugement, la proposition de Korabinski est dépourvue de la texture de stratification qui habite les concepts du management stratégique. Elle noffre ainsi pas les multiples possibilités dajustement que véhicule le corpus des énoncés stratégistes. Pour quune fertilisation croisée explicite et plus poussée se produise entre praxéologie et management stratégique, une médiation était nécessaire entre la formulation totalitaire de la première et les besoins discursifs de la seconde. Cette médiation na pas eu lieu, ce qui laisse pour un moment encore le champ libre à toutes sortes dimportations plus classiques (militaire, biologique, etc.) à dimension praxéologique implicite et non contrôlée.
D Panorama général des règles de formation des choix théoriques
Nous pouvons désormais visualiser les quelques règles de formation des choix théoriques du management stratégique.
Figure SEQ Figure \* ARABIC 90 : Invariants de la formation des choix théoriques
On peut y constater que la plupart des règles ainsi établies ne sont guère que le reflet, dans la sphère des choix théoriques, dinvariants mis à jour quant à la formation des objets, des modalités et des concepts.
On fait ainsi apparaître que, du point de vue de la formation des choix théoriques, le management stratégique est sous-structuré, constat à mettre en parallèle avec un phénomène de dissémination rapide des terminologies stratégiques et de dissolution des contenus.
Section 4Conclusion générale
A titre de conclusion générale, nous allons proposer ici cinq choses :
I Récapituler lensemble des résultats de lanalyse, sous forme dune vue densemble de la formation discursive du management stratégique.
II Evaluer la valeur propositionnelle de ces résultats, en posant la question : « quavons-nous démontré ? »
III Evaluer la contribution de ces résultats à un dénouement de la crise du management stratégique, en posant la question : « A quoi ce que nous avons démontré peut-il servir ? »
IV Proposer des voies dexploitation directes de ces résultats : des propositions de subversion du discours stratégiste
V Esquisser brièvement un éventail plus large de recherches ouvertes par la méthode et les résultats de cette thèse : des perspectives diverses pour les sciences de gestion.
I - La formation discursive du management stratégique une vue densemble
Nous allons résumer ici (§A) lensemble des conclusions que nous a livrées lanalyse archéologique des écrits stratégistes du champ français à lépoque de sa fondation - structuration. Ce résumé devra être considéré comme la description abrégée de la formation discursive du discours stratégiste dentreprise.
Nous tenterons ensuite (§B) den tirer quelques éléments dévaluation épistémologique du management stratégique, à laide de seuils définis par Foucault.
A - La formation discursive du management stratégique en abrégé
La description de la formation discursive seffectue par quatre entrées successives : formation des objets, formation des modalités dénonciation, formation des concepts et formation des théories.
1 - Les objets et leur formation
Deux domaines dobjets polarisent ici deux sous-formations bien distinctes. Ce sont lobjet choix stratégique dune part et lobjet processus stratégique dautre part.
1.1 - Lobjet choix stratégique
-Lobjet choix stratégique apparaît au confluent de surfaces dapparition, instances de délimitation et instances de spécification, qui pour lessentiel, lui préexistent de longue date. Seule la planification dEtat et ses instruments comptabilité nationale, contingentement du crédit, souci de restructurations industrielles nationales sont des apports nouveaux par rapport à lavant-guerre
Son apparition sexplique par la conjonction de trois facteurs :
1°) Co-existence de la traditionnelle lutte syndicale pour le partage de la valeur ajoutée et dune volonté étatique nouvelle de rationaliser la production au niveau national. Cette situation amène en effet le patronat à reprendre linitiative du discours sur lavenir et à faire du périmètre juridique de la firme le point fixe des évolutions à venir, au contraire de lEtat qui ne voit que des équipements industriels facteurs de production nationale. La prospective, attitude volontaire face à lavenir suffit dans un premier temps à remplir ce besoin. Elle marque la délimitation dun objet « protostratégique » au sein dautres domaines de problématiques posées à lentreprise (productivité, profit, etc.). Un chef dentreprise illustre cette situation « protostratégique » en exprimant le besoin, à ses côtés, dun « économiste des fins » complémentaire de l« économiste des moyens ».
2°) Imminence dun événement perturbateur. La constitution de la CEE rend insuffisants les résultats de la prospective et co-active diverses surfaces dapparition (marché de la consommation, marché des entreprises à vendre, etc.), tout en recentrant lutilisation dune implicite praxéologie de la lutte sur la Direction de lentreprise.
3°) Importation dune économie industrielle ressource oriented qui fait jouer lune sur lautre plusieurs instances de spécification de lancien objet entreprise et décentre lunité de production : taille, rentabilité, croissance et encadrement sont liés par Penrose dans un même complexe de renforcements réciproques.
Lapparition de lobjet « choix stratégique », permet de réorienter lensemble des domaines dobjets de lentreprise taille des séries de production, productivité, survie,etc. dans une configuration où :
-de centrée sur lintervention étatique avec la théorie du pouvoir de monopole et la théorie des jeux, la praxéologie de la lutte (attaque, défense, dissuasion
) devient centrée sur la direction de lentreprise, partie prenante principale et légitime de cette lutte
- la nécessité dun bouclage vertueux profit/croissance rend incontournable et indispensable la concession dune capacité dinitiative maximum aux chefs dentreprise.
1.2 - Lobjet processus de choix stratégique :
Cest dune tout autre conformation que relèvent lobjet processus de choix stratégique et les objets afférents (diversification, technologie, innovation, culture de lentreprise, ordinateur, directions fonctionnelles, divisions, intégration).
1°) De nouvelles surfaces dapparition sont nécessaires - technostructure, marché de la Direction générale, procédures qui relèvent dun nouveau degré de maturité industrielle.
2°) De nouvelles instances de spécification se font jour compétence managériale individuelle ou collective, invariants du comportement qui viennent réactiver les catégories hiérarchiques fayoliennes en les articulant selon une nouvelle temporalité : celle de la prise de décision et de son contrôle, qui sortent de leur précédente immédiateté.
3°) Lobjet processus de choix stratégique et ses corrélats sont en outre la résultante de superpositions nouvelles : comptabilité/temporalité de la décision/cycle de vie des produits, Technostructure/temporalité/compétence, rentabilité/technologie/compétence.
On a bien là un sous-système de formation distinct du précédent.
2 - Les modalités dénonciation et leur formation.
Lénonciation a toujours un sujet, mais cest aux positions invariantes des multiples sujets dénonciation du discours stratégiste que nous nous intéressons ici. On peut distinguer des positions de sujet centrales du discours stratégiste (consultants, puis économistes dEtat, enfin universitaires) et des positions de sujet périphériques (journalistes, mais aussi dirigeants dentreprise, pourtant en position centrale lorsquil est question de formation des objets).
Nous nous intéresserons aux positions centrales, dont lhistoire dessine un jeu dexclusions successives :
1°) Dans un premier temps (1955-1965), sur fond dindifférence initiale des économistes, des consultants inaugurent un statut de chercheur-pionnier, restant toutefois à distance suffisante de lentreprise pour que celle-ci apparaisse comme unité insécable, atome sur lequel portent les prescription stratégiques.
2°) Dans un deuxième temps (1965-1973) sopère un partage entre :
-dun côté des universitaires récepteurs dinformation, cantonnés à une analyse purement descriptive de lentreprise, mais qui sexercent à un degré de granularité plus fin. Lentreprise y est vue à lintérieur et de lintérieur, chaque élément de son anatomie et de sa physiologie étant soumis à analyse.
- dun autre côté des consultants émetteurs vers lentreprise, mais ne reformulant pas dinformation reçue de lentreprise lorsquil est question de stratégie, et se cantonnant à une attitude de prescription. Là aussi léchelle du regard porté sur lentreprise pour parler de stratégie est plus fine.
3°) En fin de période (1974-1975), consultants et universitaires convergent tous deux vers un rôle démetteur-récepteur. Toutefois, tandis que les consultants cumulent les fonctions de description et prescription, les universitaires semblent sexclure de la seconde position. Les économistes quant à eux semblent se recentrer sur léconomie industrielle.
Lexistence de ces clivages peut sexpliquer par le conflit de légitimités qui oppose, parfois violemment, le dirigeant aux pouvoirs publics autour des politiques de lentreprise.
Le déplacement de ces lignes de clivage au cours du temps semble lié à un transfert, côté pouvoirs publics, du statut de stratégiste. Les professeurs de gestion prennent en effet le relais des économistes planificateurs et, tout en se voulant sensibles aux informations fines en provenance de lentreprise, semblent se garder de toute ingérence prescriptive, laissant le champ libre aux dirigeants et à leurs consultants. Notre étude, centrée sur les stratégistes et non sur les stratèges, ne permet toutefois pas de valider complètement cette dernière hypothèse.
3 - La formation des concepts
Lexamen de la formation des concepts amène à identifier le noyau générateur de la pensée stratégiste.
I - Trois impératifs se dégagent demblée , qui sont les trois moments dun cercle de modélisation de lentreprise :
Réduire offrir au dirigeant un nombre réduit de paramètres de décision ou de commande qui vont regrouper à son échelon les multiples facteurs de profit/croissance de lentreprise.
Articuler - rendre intelligible une réalité insaisissable, tout en démontrant la paradoxale efficace des modèles « réduits » sur cette réalité. Le simple peut commander le complexe.
Totaliser conférer à tout corps de propositions stratégistes une extension maximale et sans lacunes. Garantir ainsi que rien dimportant sur le devenir de lentreprise na échappé au regard et au pouvoir du dirigeant.
II La formation se met en place par une structuration de plus en plus dense et impérative du champ des énoncés stratégiques. Les formes de succession, formes de coexistence et procédures dintervention sur ces énoncés se superposent selon trois fonctions médiatrices qui atténuent les antinomies secrétées par le cercle modalisateur :
Catégoriser effectuer une médiation entre réduction et articulation, cest-à-dire tout dabord offrir un espace articulable par des schémas mécaniques ou cybernétiques, et ensuite, au fil des années, réduire des concepts trop nombreux à un jeu binaire ou ternaire de dimensions génératrices.
Hiérarchiser effectuer une médiation entre articulation et totalisation, cest-à-dire mettre en exergue ou occulter les divers constituants de la décision stratégique, de manière à donner une place centrale à la fonction du dirigeant comme à sa situation hic et nunc
Interpoler, - effectuer une médiation courte entre totalisation et réduction, cest-à-dire offrir au dirigeant un continuum doptions et de commandes qui lui permettent dajuster au mieux lincertitude et les risques inhérents à ses choix stratégiques.
Ces trois fonctions médiatrices sont assurées simultanément par une caractéristique invariante de lensemble des productions stratégistes, que nous avons nommée texture de stratification. Stratifier cest construire ses concepts selon une architecture de cercles concentriques ou de plans parallèles qui offrent la possibilité simultanée de catégoriser par la séparation des strates, de hiérarchiser par lordre de leur succession et dinterpoler par leur multiplication à volonté.
Dans ce contexte, le rôle des figures (courbes, matrices
) consiste à condenser divers procédés discursifs. Leur multiplication comme leur évolution illustrent la densification des règles discursives et leur entrecroisement progressif. Léchec de concepts français précurseurs et réinventés des années plus tard par les Anglo-Saxons (stratégies-types de Gélinier, matrices françaises) sexplique par linsuffisante densité sémiotique des représentations primitives.
III Lhistoire de cette formation est aussi celle de tendances lourdes et de rebroussements provisoires, qui illustrent chacun à leur manière la force de la formation sa capacité à se renforcer des résistances qui lui sont opposées.
1°) En matière de choix stratégique, cest la résolution de plus en plus fine du regard porté sur lentreprise et son environnement qui permet de renouveler les concepts. Il sagit douvrir un espace de manuvres de plus en plus fin à la praxéologie de la lutte.
Sur la période étudiée, le point culminant de cette montée en puissance est atteint par des économistes planificateurs qui, grâce à un découpage de lentreprise en sous-segments, produisent des manuvres inédites et contre-intuitives avec une créativité inégalée.
Quinze et trente ans plus tard, Porter puis le cabinet Mercer referont le même chemin en proposant tout dabord des manoeuvres à lunité active entreprise, puis en découpant celle-ci et son environnement en segments de plus en plus fins (chaîne de valeur, puis profit patterns).
Les spécificités françaises du discours stratégiste (voir ci-dessus la formation des modalités) ont empêché leurs devanciers français de simposer avant eux.
2°) En matière de processus stratégique, cest la dialectique classique du pouvoir managérial commande et initiative qui rythme les avancées.
Une tendance lourde apparaît : lélargissement de la boucle du management, scandé par linflation de la technostructure, et les incompréhensions face à la dimension politique de la dialectique du management (quiproquo ANSOFF, qui semble annoncer la future décadence de la planification stratégique).
Létude du processus stratégique savère précisément une démarche peu spécifiquement stratégique. Même sil en est le point de départ, et peut-être même le modèle par excellence, le champ du processus stratégique nest quun cas particulier de la problématique générale du management des hommes et des structures, centré sur le rôle de la Direction générale.
4 - Les théories et leurs formations
Lanalyse de la formation des théories livre quelques éléments de structure qui redoublent les systèmes identifiés de formation des objets, des modalités et des concepts .
1°) Par ses points de diffraction :
- Lincompatibilité entre une théorisation du choix stratégique et celle dun processus stratégique redouble les constructions disjointes de ces domaines dobjets
- Le tabou de linsolubilité des problèmes par le management, transgressé par un seul économiste (dEtat), révèle la fragilité dun mythe pourtant mainte fois entretenu : le mythe de la toute-puissance des méthodes de management. En fin de période, les perfectionnements proposés à la planification stratégique, tout comme la notion naissante dapprentissage, forment le fond dapparition dune solution future : lapprentissage organisationnel.
- lopposition entre les topoï de lappareil étatique (insuffisance des managers, manque de patriotisme) et ceux de lappareil patronal (théorie du complot « anti-entreprise ») fournit un contrepoint à leffacement futur de lEtat du discours stratégiste.
2°) Par une extériorité :
Il semble raisonnable dévaluer les positions possibles du discours stratégique sous la forme dune alternance culpabilisation / désir de toute puissance. Présente dans les débats Etat-Entreprise, cette alternance na pu que précipiter leffacement idéologique de lEtat.
3°) Par la constellation discursive quentraîne avec lui le discours stratégique :
La dissémination du qualificatif « stratégique » dans toutes sortes de problématiques fonctionnelles coexiste avec une généralisation progressive du champ du discours du management stratégique. Celui-ci apparaît comme habité par lutopie dune modélisation totale de lentreprise ou encore centré sur la notion, également totalisante, dintégration par la gestion stratégique.
La stratégie fait ainsi fonction de centrage de toutes les problématiques de management sur la Direction générale, et sétablit comme lun des paradigmes-clés du discours général du management. En contrepartie, elle se rend perméable à toutes sortes dingérences en provenance des divers domaines du management, des plus établis aux plus suspects. Cest peut-être là que se trouve la source de ce que daucuns dénoncent comme « anomie » actuelle du management stratégique.
B Savoir constitué, scientifisation interrompue
Nous avons amplement décrit la stabilisation structurelle qui se produit autour du discours stratégiste des consultants, comme des universitaires au cours des années qui précèdent le choc pétrolier. Cette description nous autorise à juger que le management stratégique constitue un savoir au sens de Foucault, puisquil vérifie largement la définition du seuil, selon laquelle « dans le jeu dune formation discursive, un ensemble dénoncés se découpe, [prétend] faire valoir (même sans y parvenir) des normes de vérification et de cohérence et qu'il exerce à l'égard du savoir, une fonction dominante (de modèle, de critique ou de vérification). »
Pour pouvoir considérer que le management stratégique est une science (fût-ce une science humaine), il faudrait pouvoir observer que ce savoir « obéit à un certain nombre de critères formels, [que] les énoncés [
] obéissent à certaines lois de construction des proposition. » Or, si ces caractéristiques sont vérifiées par les écrits universitaires tardifs, il est clair quelles ne concernent de ce fait quune portion mineure du discours stratégiste.
Lun des invariants structurels du management stratégique est en effet ce jeu dexclusions qui, notamment en France, interdit aux universitaires une posture normative. Or, le besoin existe et se traduit par une prolifération de discours stratégistes de consultants, dont les universitaires sont obligés de se faire lécho, sans pouvoir investir le mode normatif. Cette déchirure du champ stratégique fait partie intégrante de sa structure de discours et conduit à limportation incontrôlée de divers schémas et paradigmes, qui à la fois minent en permanence les tentatives de scientifisation et comblent un besoin des managers - lequel besoin ne se dément guère jusquà ce jour.
Tant que la formation discursive du management stratégique naura pas été, sinon brisée, du moins substantiellement déréglée, le cheminement vers plus de contrôle épistémologique ne pourra que rester en suspens. Tant que subsistera une solidarité structurelle entre dissolution des concepts dun côté et stérilité normative de lautre, le sort du management stratégique sera celui dune scientifisation interrompue.
II - Avons-nous démontré quelque chose ?
« La syntaxe nattend pas pour se manifester quune série théoriquement illimitée dévénements aient pu être recensés, parce quelle consiste dans le corps de règles qui préexiste à leur engendrement. »
Claude Lévi-Strauss, Le cru et le cuit
Nous venons de résumer les principaux invariants qui se dégagent dune analyse archéologique appliquée au matériau que nous avions préalablement réuni. Il sera toujours possible darguer quun échantillon plus fouillé, quun ensemble de documents plus actuels auraient conduit à produire un corps de règles plus précis, voire différent. Il nempêche : ces invariants qui dessinent une formation discursive semblent suffisamment stables pour révéler leur pérennité à celui qui se penche sur des écrits stratégistes plus récents : nous avons pu ainsi démontrer lhomologie de structure, voire lidentité de contenu, entre les écrits pionniers de Gélinier [41.4], Tabatoni [119], Bijon [106] et Barreyre [161] dun côté et les productions plus récentes ([216], [218], [219], [230]).
Nous avons amplement circonscrit supra la portée épistémologique de la démarche archéologique ici conduite. Reste que la possibilité toujours ouverte dun affinement de cette description en système de formation, bref, sa réfutabilité, est le lot de toute production scientifique, et constitue même une condition nécessaire de scientificité. Il est facile daffirmer que lhypothèse discursive, sur laquelle repose notre démonstration, est erronée. Gageons quil sera plus difficile de le démontrer.
En attendant, nous estimons avoir démontré deux choses :
1°) Le discours stratégiste relève dune syntaxe spécifique, qui tout à la fois autorise et contraint lengendrement par ce discours des objets auxquels ils se consacre, des modalités par lesquelles il sénonce, des concepts quil utilise et, dans une moindre mesure, des choix théoriques quil effectue. Cette syntaxe consiste en un certain nombre dinvariants, dont nous avons décrit, sinon la totalité, du moins un ensemble suffisant pour expliquer la plupart des événements de renouvellement du discours stratégiste depuis sa naissance au cours des années 1960.
2°) Du fait de cette syntaxe, la scientificité du management stratégique est aujourdhui structurellement hors datteinte, à moins dexclure de la discipline ce qui en elle est le plus utile, à savoir ses productions normatives. Cette dernière tentation, qui transparaît dans les dénonciations faciles parfois opposées aux propositions des consultants, nous semble suicidaire à long terme pour lensemble de la discipline.
III - A quoi ce que nous avons démontré peut-il servir ?
Avant de proposer quelques exploitations directes des résultats que nous venons de synthétiser, nous allons ici revenir sur la crise actuelle du management stratégique afin de situer plus précisément la contribution que nous espérons avoir apportée au dénouement de cette crise : une subversion des mécanisme de sa genèse.
Nous illustrerons la crise par deux objections majeures à la valeur du management stratégique qui semblent fondées. La première objection consiste à affirmer que le management stratégique sest appauvri en une décriée « pensée unique », qui oriente les entreprises dans la mise en uvre dun « modèle anglo-saxon ». Cest donc une critique de son contenu. La seconde objection, plus radicale, consiste à affirmer que le contenu du management stratégique ne sert à rien. Selon cette seconde objection, en effet, la stratégie est un alibi pour la prise de pouvoir dun certain nombre dacteurs sur lentreprise, et vaut essentiellement pour sa fonction rituelle. Nous montrerons que ces deux objections sont fondées, sans pour autant fermer la porte à toute possibilité de réforme
A - Première objection : lappauvrissement du management stratégique en un « modèle anglo-saxon ».
Lidentification dun « modèle anglo-saxon » a été rendue célèbre par un ouvrage de Michel Albert, dans lequel celui-ci oppose deux modèles de capitalisme : le capitalisme « rhénan » dun côté , fondé sur une relation de partenariat durable entre banques et industrie, qui privilégie le développement de lentreprise sur le long terme ; le capitalisme « anglo-saxon » de lautre, qui privilégie la rentabilité à court terme de lentreprise et donne la primauté du pouvoir à la sphère financière. On saccorde de nos jours à considérer que cest le second modèle qui a aujourdhui triomphé, jusque dans le bastion dorigine de son rival, eu égard à la « conversion » supposée du capitalisme allemand à ce modèle.
Or, ce modèle nest pas sans effets pervers, non seulement sur le devenir du capitalisme en général, mais encore sur celui des sociétés non anglo-saxonnes en particulier. Dune part, de grands patrons français (Claude Bébéar, Francis Mer en sont dillustres et récents exemples) ne se privent pas daffirmer que lexigence de retours sur capitaux employés à deux chiffres est déraisonnable et ne peut manquer de finir par « tuer le capitalisme ». Dun autre côté, Michel Albert avait signalé demblée dans son ouvrage que ce modèle risquait de savérer particulièrement toxique hors de la sphère sociale et politique qui la vu naître : « lorsquil sexporte, le capitalisme américain napporte pas dans ses bagages ses propres antidotes » que sont, par exemple, la force dune régulation judiciaire (les « class actions » font par exemple lobjet dun rejet de la part du patronat français), les facilités offertes à lentrepreneuriat et donc à la « destruction créatrice » ou encore la mobilité sociale apparemment plus fluide de la société américaine.
Dans un tel système, lentreprise, - et notamment sa direction générale - serait dépossédée des attributions qui faisaient sa marge de manoeuvre stratégique, dans la mesure où « la logique financière signifie que les dirigeants dentreprise nont dautre choix que de naviguer dans les marges étroites que leur concèdent les techniciens de la finance. » Quant à la récente théorie des stakeholders ou parties prenantes, elle ne serait quun faux nez pour la financiarisation de léconomie : « Bien moins quune réelle opposition, le « capitalisme de partenariat » ne fait que déplacer le problème et ne sattaque absolument pas à la légitimité des gains rentiers réclamés et obtenus par les propriétaires du capital. »
Cette financiarisation de léconomie peut paraître dautant plus regrettable quelle saccompagne dune emprise boursière sur léconomie, laquelle savère précisément, si lon en croît des économistes comme André Orléan, naturellement encline à des comportement mimétiques, déconnectés de léconomie « réelle » mais aux conséquence potentiellement dévastatrice sur celle-ci.
Ces constats et pronostics sont à rapprocher des remarques de Déry quant à la domination de la littérature anglo-saxonne sur les publications stratégistes signalées supra, tout autant que du quasi-monopole des bases de données quantitatives anglo-saxonnes dont faisait récemment état Michel Berry dans les colonne du Monde..
On est alors en mesure de décrire ce qui constituerait, à titre de repoussoir, un idéal-type de management stratégique intégralement inféodé au modèle anglo-saxon. A partir du moment où circulent librement, à léchelle de la planète, 1°) des informations et des analyses sur les situations concurrentielles du moment pour lensemble des secteurs économiques formulées dans une typologie universelle, et 2°) des répertoires de réponses stratégiques à chacun de ces types de situation, on peut sattendre à ce que tous les acteurs dun secteur donnée cherchent à mettre en uvre, simultanément, ces mêmes réponses stratégiques. La médiatisation de ces répertoires rendra ces comportements dautant plus plausibles que, outre le souci bien compris du dirigeant deffectuer les choix pertinents, une forte pression de lopinion économique (managers mais surtout analystes financiers, donc porteurs de titres, prêteurs, voire organismes publics) sexercera sur eux.
On peut prévoir que les acteurs adopteront, au sein de filières ou secteurs donnés, un comportement moutonnier, un peu à limage des acteurs boursiers, dont lattitude spéculative est rationnellement plus profitable que lattitude non auto-référentielle appelée par Keynes « entreprise ». Dans un monde tel que celui-ci, la seule variable différenciant concurrents dun même secteur qui soit actionnable à court terme est la célérité avec la quelle sont reconfigurées les allocations de ressources, cest-à-dire les rachats / cessions dactifs mais aussi, par là même, de main-duvre. Lappauvrissement conceptuel du discours stratégiste sopère également, dans cet idéal-type, par le monopole daccès aux bases de données détenues par quelques institution richement dotées. Ce monopole permet à ces institutions, lorsquelles sont situées hors des zones anglo-saxonne, détablir une barrière à lentrée vis-à-vis des autres populations de chercheurs et constitue le nouveau visage, cette fois-ci découvert, de limportation clandestine que nous avons décrite supra.
On ne peut que frémir aux conséquences humaines dun éventuel emballement auto-référentiel de la sphère stratégique. Un certain nombre déléments peuvent laisser penser quun tel « cauchemar de management stratégique » est en train de prendre réalité.
Par exemple, la constitution dune sorte de « manuel global » du stratège, simplificateur mais universel, semble désormais établie. Martinet [232] signale ainsi le résultat détudes statistiques selon lesquelles des instruments tels que le « SWOT », les « facteurs clés de succès », les matrices « atout-intérêt » ou les « chaînes de valeur » sont universellement répandus et sont le principal apport effectivement repérable du management stratégique aux dirigeants dorganisation en exercice.
Louvrage Profit Patterns du cabinet Mercer [218], pour offrir un répertoire de manuvres stratégiques qui nous semble substantiel et innovant, ne semble pas moins sinscrire dans la perspective dun fonctionnement boursier de léconomie. En effet, les auteurs y fondent limportance dun choix pertinent de « business design » par les considérables décalages de valeur boursière qui peuvent en découler pour lentreprise. Comparant les courbes de capitalisation boursière respectives de plusieurs grands acteurs dun même secteur industriel, ils mettent en avant dirrésistibles décrochages survenus à la suite de choix stratégiques différenciés
Ces décrochages peuvent être interprétés, eu égard aux analyses des comportements boursiers auxquelles nous avons fait allusion supra, comme le fruit des appréciations différenciées de ces choix stratégiques par les actionnaires via la communication financière effectuée à leur attention.
Seul lavenir nous dira si le cauchemar dune communication stratégique auto-référentielle parvient à pleine réalisation. Il semble en tout cas difficile de lexclure du champ du possible, même si le réel, comme une sorte de retour du refoulé, vient parfois apporter de brutales corrections aux bulles spéculatives comme aux bulles discursives. Lintroduction de louvrage de Mercer, rédigée avant léclatement de bulle internet du début des années 2000, nest ainsi plus guère recevable aujourdhui.
B - Seconde objection : le management stratégique comme pur rituel de pouvoir.
Cette seconde objection a été développée de manière convaincante par le sociologue et consultant Michel Villette au sein dun article publié par la Revue Française de Gestion, dont nous reprenons ici quelques éléments-clés.
En tant que consultant en management, Michel Villette établit tout dabord le constat puis linsinuation selon lesquels
« les universitaires ont beau écrire des articles et des livres critiques sur les échecs de la prévision, cela nempêche pas les réunions de « réflexion stratégique » davoir lieu dans les états-majors des grosses compagnies du monde entier, sous des noms variés et selon des « méthodologies » toujours renouvelées, comme si les consultants prenaient le soin déchapper au démenti de lexpérience, et comme si leurs clients toléraient avec bienveillance cette fuite en avant. »
Lexplication de ce constat est dordre sociologique : la stratégie compte pour ses effets rituels et non pour son contenu ; elle est pour le dirigeant dentreprise un instrument daffirmation de son pouvoir dans lequel le contenu de la stratégie ne compte guère.
A titre dillustration, Michel Villette relate une expérience quil a vécue en tant que consultant ayant accompagné une groupe bancaire pendant plusieurs années consécutives. Initialement, la banque connaissait une forte croissance, gagnait des parts de marché et présentait une rentabilité supérieure à celle de ses concurrents. Cette banque a conduit, à linitiative de son directeur général, une démarche délaboration et de mise en uvre dun plan stratégique. Trois ans plus tard, les résultats économiques sont paradoxaux : la banque a désormais une croissance ralentie, sa rentabilité « a un peu baissé », et ses parts de marché relatives sont menacées. On pourrait sattendre à ce que soit établi, pour le directeur général, un constat déchec. Or, il nen est rien : dans le même temps, le directeur général a pu affirmer son autorité au sein de lentreprise et « briser lautonomie fraîchement conquise des directeurs généraux de filiale ». Du point de vue de sa fonction rituelle, lopération savère une belle réussite.
C - Lenjeu dune subversion génétique du management stratégique
Que retenir de ces deux objections au fonctionnement courant du management stratégique ?
Il nous semble tout dabord quelles justifient limpératif de renouvellement des concepts affirmé par Martinet. Ce dernier estime en effet crucial que lon sattache à « enrichir la panoplie des concepts, outils et idées » des opérationnels à qui doit revenir, dans lentreprise, lélaboration de la stratégie. « Cest sans doute à servir cette fin que la recherche en stratégie peut se révéler la plus utile. »
Encore faut-il sassurer, pour que la réponse soit à la mesure des défis posés par le « modèle anglo-saxon », que les concepts stratégiques soient réellement nouveaux et soient effectivement des concepts, sans quoi la dynamique auto-référentielle qui semble sesquisser naura guère de chance dêtre enrayée.
Encore faut-il sassurer, également, que ces concepts aient effectivement une incidence sur les manuvres réelles des entreprises. Lobjection de ritualité nexclut pas cette possibilité. Elle présente lavantage de la préciser. En effet, Michel Villette admet lui-même que, dans leur affirmation de pouvoir, les dirigeants ne peuvent se permettre de dire tout à fait nimporte quoi : « il ne faut pas que le degré de croyance dans la vérité des prévisions tombe en-dessous dun certain seuil, au-delà duquel la démarche stratégique apparaîtrait comme une pure mascarade du pouvoir : la prétention sérieuse à prévoir est indispensable aux dominants pour diriger. »
De cette concession accordée au contenu, nous tirons lespoir que les dangers dune ritualisation par trop exclusive du management stratégique peuvent être maintenus dans des limites plus étroites si toutes sortes dacteurs partagent une grammaire stratégique suffisamment pertinente et suffisamment convaincante pour restreindre la part darbitraire que peut soffrir le dirigeant. Or cette grammaire ne peut guère être fournie que par un discours stratégiste suffisamment renouvelé, dont les concepts sont suffisamment adaptés aux données de léconomie comme aux modèles de société auxquels aspirent une majorité dacteurs, dans lentreprise ainsi quà sa périphérie. A nouveau, limpératif de Martinet prend ici toute son importance. Mais cette importance est tout autant rhétorique que scientifique : la pertinence scientifique de productions stratégistes innovantes ne sera daucune aide si la structure du discours stratégiste, telle que nous lavons décrite, condamne ces productions à la marginalité voire à loubli.
Cest donc un développement de la capacité du discours stratégiste à générer et intégrer des concepts (vraiment) nouveaux qui constitue la réponse la plus urgente à la crise du management stratégique. Nous désignerons toute démarche visant à développer cette capacité de genèse par le terme de subversion génétique.
De ce point de vue, lapport principal de lanalyse archéologique ici effectuée réside plus dans la description des invariants du discours stratégiste que dans lévaluation de ce discours du point de vue des seuils épistémologiques définis par Foucault. Nous affirmons de même que, par rapport aux postures « réalistes », « relativistes », « positivistes » ou encore « antipositivistes » qui peuvent être celles de divers chercheurs en sciences de gestion, notre approche est orthogonale et considère ces évaluations comme secondaires.
Nous allons, dans les pages qui vont suivre, nous efforcer de montrer dans quelle mesure larchéologie du discours stratégiste offre des directions de subversion génétique qui nauraient pas été pensables sans que soit effectuée préalablement cette analyse, tout en permettant déliminer des pistes de subversion qui semblent provisoirement hors de portée, pour des raisons qui sont également dordre discursif.
IV - Propositions de subversion du discours stratégiste
Nous commencerons par dessiner deux voies extrêmes de subversion génétique du discours stratégiste : la première voie consiste à retourner le discours contre lui-même, par un usage raisonné de sa syntaxe désormais explicitée et délimitée, dans lespoir que cette délimitation et cette explicitation permettront de dégager plus aisément des interstices de renouvellement permis par cette syntaxe. La seconde voie consiste à dérégler plus frontalement la syntaxe elle-même, en suscitant un agrandissant de tels interstices.
Nous tenterons ensuite doffrir une illustration des limites que la seconde voie ne peut elle-même espérer franchir sans perdre toute efficacité : il sagira détablir que la texture de stratification du discours stratégiste ne peut et ne doit probablement pas être ignorée, mais plutôt décentrée.
A - Deux voies extrêmes de subversion génétique ouvertes par lanalyse archéologique
La première voie consiste à assumer le statut discursif actuel du management stratégique, et produire, en recourant à des fondements culturels raffinés, ses propres fictions stratégistes concurrençant ou améliorant celles des consultants. Fictions qui pourront, si lon y met assez de talent, ne pas manquer délégance ni dutilité managériale : rappelons que le but principal du management nest pas la vérité mais le profit. Le stratégiste poursuivant cette voie sappliquera à respecter les impératifs discursifs que nous avons mis à jour, sefforçant ainsi dassurer une bonne réception à ses productions :
Traiter séparément des problématiques relatives au choix ou au processus stratégique
Décrire éventuellement des stratèges en action, mais se garder de toute recommandation concrète
Importer des grilles danalyses de tout champ disciplinaire, pourvu quelles présentent une texture stratifiée apte à construire des concept stratégiques recevables
Cloner les concepts anglo-saxons
Etc.
La seconde voie consiste à tenter de déstabiliser le discours stratégiste, en lui offrant des transgressions. Différentes tactiques sont envisageables. Une tactique oblique consisterait à respecter suffisamment les principes de conformité précédemment cités, dans lespoir quils garantiront un certain impact aux propositions stratégistes, tout en effectuant, par exemple, quelques unes des transgressions suivantes :
Introduire dans le management stratégique les dernières avancées conceptuelles de léconomie industrielle (transgression de voisinage disciplinaire, bien plus hardie que les importations lointaines),
Etablir des typologies covariantes de choix stratégiques et de processus délaboration de stratégies,
Produire, en tant quuniversitaire, des jugements normatifs sur le management stratégique de lentreprise, dans un langage accessible aux stratèges,
Proposer aux échelons subalternes de lentreprise des voies daction spécifiques pour préserver leur intérêt face à lélaboration dune stratégie dentreprise
Etc.
Prenant le contre-pied des principales inerties du discours stratégiste, nous espérons ici avoir pu contribuer à préciser les voeux din-discipline formulés par Martinet [232].
B - Décentrer et non ignorer la texture de stratification
Nous nous attacherons ici à montrer quun profit plus grand pourra être tiré dune utilisation de la texture de stratification que de son élimination pure et simple du discours stratégiste. Telle quelle a été mise à jour par lanalyse archéologique, la stratification est en effet la forme privilégiée dune attitude qui sest avérée particulièrement féconde pour le rapport au savoir instauré par la modernité toute entière. Pourquoi se priver dune source de fécondité aussi profondément ancrée dans nos façons de penser ? A contrario, il pourra savérer particulièrement efficace de détourner la stratification pour produire dautres façons de penser la stratégie : il sagira dopposer un discours particulièrement efficace au primat contesté mais à ce jour invaincu - de la direction générale au sein du discours stratégiste.
Cette démonstration passera dans un premier temps par un retour à la théorie archéologique de Foucault : le discours stratégiste y apparaîtra comme une sorte de parodie des sciences humaines telles que Foucault les décrit à la fin de son ouvrage Les mots et les choses.
Dans un deuxième temps, nous nous efforcerons de démontrer quil est possible dajuster différents niveaux de subversion de la position centrale du dirigeant dentreprise au sein du discours stratégiste, offrant ainsi une panoplie de manuvres graduées de décentrement de ce discours.
1 - Le discours stratégiste comme parodie de « science humaine au sens de Foucault ».
Foucault a entrepris avec Les mots et les choses une archéologie générale des sciences humaines. A lissue dun parcours où sont décrits successivement les régimes de discours propres à la Renaissance, à lAge classique et à la modernité, il explique que la fécondité du savoir moderne trouve sa source dans une mutation de son rapport au fini et à linfini.
Dans les savoirs de lAge classique, « lhomme était pensé dans un rapport négatif à linfini (chute, création, liaison de lâme et du corps [
]) antérieur [au statut ] de lhomme et à la connaissance quil peut en prendre. » Ce statut de créature finie, désigné sous le nom de finitude, amenait à regarder lhomme comme contraint « à vivre une existence animale, à travailler à la sueur de son front, à penser avec des mots opaques », doù limpossibilité de poser dans leur forme moderne les questions-clés de la biologie humaine, de léconomie et de la linguistique : « impossibilité de maîtriser corps, besoins et mots en une connaissance absolue. »
La pensée moderne effectue un saut en renvoyant le traitement de linfini au domaine spécifique de la métaphysique. Inversement, « la culture moderne peut penser lhomme parce quelle pense le fini à partir de lui-même ». Cette attitude, est nommée par Foucault analytique de la finitude . Lanalytique de la finitude est cette tautologie, féconde dans le circuit de plus en plus large quelle dessine, par laquelle « la positivité de la vie, de la production et du travail (qui ont leur existence, leur historicité et leurs lois propres) fonde comme leur corrélation négative le caractère borné de la connaissance, et inversement les limites de la connaissance fondent positivement la possibilité de savoir, mais dans une expérience toujours bornée, ce que sont la vie, le travail et le langage. »
Mais, en tant que tautologie, ce rapport au savoir, pour être fécond, nen rencontre pas moins des limites et des insuffisances inévitables. Lhomme universel et scientifiquement connaissable constitue le lieu de cette limite. Dun côté, en effet, lunicité du concept dhomme est condition a priori de toute connaissance on appelle depuis Kant ces conditions a priori des transcendantaux. Dun autre côté lhomme unique et universel est lobjet dexpérience central de cette connaissance, ce que lon appellera son statut empirique. Comment peut-on espérer trouver un même lieu le concept unique et universel dhomme à la fois connaissance et justification de la possibilité dune telle connaissance ? Foucault décèle en lhomme , par lemplacement quil occupe dans le savoir moderne, un foyer de tension logique. Tension quil résume par le terme terme qui savère immédiatement paradoxal aux initiés de lhistoire standard de la philosophie de « doublet empirico-transcendantal ». Nous venons de fournir toute cette glose explicative pour traduire en un langage plus accessible ce que Foucault résume en une phrase : « lhomme dans lanalytique de la finitude est un étrange doublet empirico-transcendantal, puisque cest un être tel quon prendra en lui connaissance de ce qui rend possible toute connaissance ».
Résumons : lanalytique de la finitude permet lémergence dun savoir moderne, savoir qui reste fécond tant quil ne regarde pas de trop près le lieu de son fondement : le concept dhomme. Concept dhomme qui constitue à la fois la racine des sciences humaines et son point de fuite irrémédiablement impensé. Bref, les sciences humaines sont finalement une machine à oublier la question de ce quest vraiment le concept dhomme, un « sommeil anthropologique », dira Foucault.
Ce nième détour théorique par la pensée de Foucault se justifie en ce quil nous permet de relire le discours du management stratégique comme une étrange parodie de science humaine. A ceci près que, dans le cas du management stratégique, le rôle du point de fuite impensé, du « doublet empirico-transcendantal » et joué par le concept de direction générale. Nous avons en effet précédemment établi que le discours stratégiste dentreprise est centré sur ce pôle que constitue la Direction générale, qui en est à la fois linitiateur et le garant de droit. Polarisation qui tout à la fois engendre la nécessité dun cercle modélisateur réduire articuler - totaliser et se heure à ses antinomies constitutives. Or, ces antinomies ne résidentent-elles pas précisément dans limpossibilité de réduire un phénomène dentreprise, infini par sa complexité, à lintelligence nécessairement finie du dirigeant de lentreprise, qui est pourtant dans lobligation den affirmer, par sa mission même, la maîtrise par sa fonction de stratège ?
Ce qui constitue à la fois la racine du discours stratégiste et son impensé, cest la possibilité que cette fonction de direction générale soit réellement possible, que réellement la direction générale dirige et ne sattribue pas abusivement la valeur créée par toutes sortes dautres acteurs dans lentreprise. Par analogie avec les sciences humaines telles que les décrit Foucault, le discours stratégiste apparaît ainsi comme une machine à oublier la question du concept de direction générale.
2 - Une panoplie de manuvres graduées pour décentrer le discours stratégiste
On pourra se demander à quoi ont pu servir tous ces développements sils naboutissent quà ressasser une éternelle critique du capitalisme ou du management, à répéter Marx ou Mintzberg. Mais lanalyse archéologique a fait plus que cela. Elle a dessiné les structures doubli qui font le discours stratégiste, et espère ainsi offrir des points dappui renouvelés à cette critique. Lanalyse archéologique a établi, entre autres, que le discours stratégiste seffectue par une texture de stratification centrée sur la fonction du directeur général, sachant que cette stratification sest avérée, à ce jour, la façon la plus efficace d« amortir » les antinomies constitutives de ce discours . En regard de ce qui vient dêtre rappelé sur larchéologie générale des sciences humaines, on peut affirmer que la stratification est la forme que prend lanalytique de la finitude au sein du discours stratégiste.
Une telle affirmation dessine en retour deux voies de subversion bien distinctes. Une voie radicale dun côté et une panoplie de manuvres graduées de lautre.
Une voie radicale a été tracée, dans le domaine des sciences humaines, par Foucault : il sagit de mettre en doute la réalité du lieu fondateur de la forme moderne des sciences humaines : le concept dhomme postulé mais non questionné par ces sciences. « La vraie contestation consiste à se demander si vraiment lhomme existe. », déclare Foucault. Cette voie radicale trouve son répondant, côté management stratégique, dans la formule suivante : « la « vraie » contestation du discours stratégiste consisterait à se demander si vraiment la direction générale [en tant que possibilité dune création de valeur par cette direction générale à hauteur de ses prétentions et rémunérations] existe vraiment. » MacIntyre saffirme, dans Après la vertu, comme lun des partisans de cette voie. Il y explique en effet que, étant donné limpossibilité de toute véritable prévision en matière daffaires humaines, le management nest guère quune sorte de théâtre des compétences. « Cest lhabileté à feindre qui confère pouvoir et autorité dans notre culture. Le bureaucrate le plus efficace est le meilleur acteur dans limitation du théâtre du contrôle social. ». La possession ou lusage du pouvoir par les entreprises bureaucratiques nest donc pas légitime : « les talents dacteurs des figurants sont aussi nécessaires au théâtre bureaucratique que la participation des grands personnages directoriaux. ».
Nous ne croyons pas à lefficacité dune telle voie radicale pour le discours stratégiste, du moins dans un terme visible à léchelle dune ou deux générations humaines. Cest pourquoi nous proposerons ici dautres voies.
Il nous paraît peu réaliste, dans le cadre du discours stratégiste, despérer ignorer lanalytique de la finitude en attaquant frontalement sa forme privilégiée, à savoir la texture de stratification. Il peut même sembler naïf de vouloir se priver de la fécondité quelle recèle. En revanche, la texture de stratification nous semble offrir un instrument privilégié de décentrement de ce discours. Entendons-nous bien : il ne sagira pas simplement de préconiser la constitution de stratégies alternatives centrées sur dautres acteurs tels que professions, disciplines de gestion, classes dâges, options qui fleurissent déjà au sein de la littérature. Il sagit de proposer de le faire grâce aux invariants mis à jour par lanalyse archéologique.
En particulier, notre préconisation defficacité pour un discours stratégiste décentré consistera à stratifier le discours selon cette polarité décentrée. Il ne sagira pas seulement dopposer au discours standard des stratégies alternatives, auquel cas la direction générale pourra à nouveau, comme dans le cas de la théorie des parties prenantes, sériger en position centrale darbitre. Il sagit doffrir aux uns et aux autres une grammaire enrichie dun répertoire de concepts qui leur offre à la fois un systématisme et continuum de manuvres. Il est alors permis despérer que les débats stratégiques, au sein de lentreprise, seront devenus moins asymétriques et plus féconds.
V - Perspectives diverses pour les sciences de gestion
En complément de toutes les voies que nous venons de signaler, il subsiste la voie médiane susceptible de préparer chacune dentre elles : poursuivre lépistémologie génétique des sciences de gestion. Il sagira de continuer à mettre à jour et expliciter divers déterminismes qui contraignent leur développement, ce qui ne saurait déboucher sur un constat dimpuissance mais sur une invitation subversive à en dépasser, si nécessaire, les blocages induits lorsquils paraissent illégitimes.
Dans cette optique, une exploitation directe des présents travaux peut prendre à nouveau deux directions principales : la première consiste à utiliser lappareillage archéologique - désormais traduit, calibré et testé pour les sciences de gestion - à dautres thématiques de management : discours du recrutement, de la qualité, de léthique dentreprise, de la finance, etc. La seconde consiste à poursuivre lépistémologie du management stratégique à laide dautres appareillages théoriques. Par goût du renouvellement, cest la seconde que, tôt ou tard, nous ne manquerons pas de poursuivre.
Il nous semble par exemple prometteur dentamer une épistémologie génétique du management stratégique à laide des disciplines qui traitent du phénomène dargumentation, au carrefour de la rhétorique, de la poétique et de la pragmatique. La notion de « densité sémiotique » a plusieurs fois été invoquée dans cette thèse pour expliquer la force discursive dun certain nombre de figures stratégistes (matrices notamment). Le besoin récurrent que nous avons éprouvé dutiliser cette notion laisse penser que la confrontation du phénomène stratégique aux traités dart de la figure ou de la pointe (Gracian), de techniques dargumentation (Perelman), aux analyses du pouvoir génétique de la métaphore (Ricoeur) ou encore aux description du phénomène sophistique (Cassin) ou argumentatif (Ducrot), pourrait fournir de nouveaux registres détude féconds pour lépistémologie génétique.
Section 5Bibliographies
I Présentation générale des bibliographies
Les références bibliographiques ont été ici réunies selon deux listes qui se recouvrent, chaque liste étant destinée à une utilisation différente.
Première liste : une bibliographie thématique, destinée à orienter le chercheur soucieux dapprofondir divers sujets de méthode abordés dans la thèse. Cette liste ninclut pas le matériau ancien ayant servi de substrat à lanalyse archéologique.
Seconde liste : une bibliographie indexée numériquement, destinée à permettre au lecteur de retrouver immédiatement les références détaillées des documents cités tout au long de la thèse et répertoriés par numérotation. Cette liste inclut la totalité des publications mentionnées dans la thèse, y compris le matériau archéologique.
Signalons enfin que diverses listes décrivant le seul matériau archéologique, dont une liste thématique, sont par ailleurs présentes au sein de lannexe Description du matériau archéologique jointe en volume 2.
II Bibliographie thématique
On trouvera ici Cinq éléments dorientation bibliographique :
Ouvrages et publications traitant de lArchéologie de Michel Foucault
Publications consacrées à lapplication des concepts et Méthodes de Michel Foucault aux problématiques de management
Ouvrages généraux de rhétorique et philosophie
Echantillon douvrage récents consacrés au management stratégique
Ouvrages et publications traitant de lhistoire du management stratégique et de son épistémologie
Ouvrages et publications traitant de lArchéologie de Michel Foucault
Publications consacrées à lapplication des concepts et Méthodes de Michel Foucault aux problématiques de management
Ouvrages généraux de rhétorique et philosophie
Echantillon douvrage récents consacrés au management stratégique
Ouvrages et publications traitant de lhistoire du management stratégique et de son épistémologie
III Bibliographie à index numérique
On trouvera la liste de lensemble des documents cités en référence par la présente thèse.
La référence de chaque document du matériau archéologique principal est indexée par un numéro en police épaisse (exemple : [34]).
La référence de chaque document du matériau auxiliaire est écrite en police mince (exemple : [112]).
Les référence des autres documents sont en police ordinaire (exemple : [218]).
Table des figures
TOC \t "Légende;1" \c
Figure 1 : architecture générale de la thèse PAGEREF _Toc507044836 \h 11
Figure 2 : les deux versants de la méthode archéologique de Foucault PAGEREF _Toc507044837 \h 22
Figure 3 : les cercles dargumentation de lArchéologie du savoir PAGEREF _Toc507044838 \h 23
Figure 5 : représentation allégorique de la formation des objets PAGEREF _Toc507044839 \h 33
Figure 6 : Visualisation de la notion de système de formation des objets PAGEREF _Toc507044840 \h 35
Figure 7 : Visualisation de la notion de système de formation des modalités dénonciation PAGEREF _Toc507044841 \h 39
Figure 8 : Visualisation de la notion de système de formation des concepts PAGEREF _Toc507044842 \h 43
Figure 9 : Visualisation de la notion de Système de formation des théories PAGEREF _Toc507044843 \h 47
Figure 10 : Les cercles épistémologiques de cette thèse PAGEREF _Toc507044844 \h 57
Figure 11 : statistique des publications françaises en management stratégique PAGEREF _Toc507044845 \h 68
Figure 12 : Surfaces dapparition du domaine dobjets du choix stratégique PAGEREF _Toc507044846 \h 70
Figure 13 : Instances de délimitation du domaine dobjets du choix stratégique PAGEREF _Toc507044847 \h 78
Figure 14 : Grilles de spécification du domaine dobjets du choix stratégique PAGEREF _Toc507044848 \h 79
Figure 15 : le jeu de superpositions ouvert par léconomie industrielle de Penrose PAGEREF _Toc507044849 \h 85
Figure 16 : Instances de formation des objets du domaine du choix stratégique PAGEREF _Toc507044850 \h 87
Figure 17 : Le sous-système de formation des objets du domaine du choix stratégique PAGEREF _Toc507044851 \h 89
Figure 18 : Les objectifs de la firme selon ANSOFF PAGEREF _Toc507044852 \h 91
Figure 19 : Liste des critères de synergie selon ANSOFF PAGEREF _Toc507044853 \h 97
Figure 20 : Découpes dobjets superposées par la gestion stratégique PAGEREF _Toc507044854 \h 98
Figure 21 : Découpe temporelle du champ de décisions selon ANSOFF PAGEREF _Toc507044855 \h 99
Figure 22 : Léchelle de répétitivité des décisions de la gestion stratégique PAGEREF _Toc507044856 \h 100
Figure 23 : Superposition de deux découpes dobjets par ANSOFF PAGEREF _Toc507044857 \h 100
Figure 24 : Superposition des dimensions temps et organisation par la gestion stratégique PAGEREF _Toc507044858 \h 102
Figure 25 : La définition totalisante de al gestion stratégique PAGEREF _Toc507044859 \h 104
Figure 26 : Le système de formation des objets domaine du processus stratégique PAGEREF _Toc507044860 \h 106
Figure 27 : Les deux sous-systèmes de formation des objets du discours du management stratégique PAGEREF _Toc507044861 \h 107
Figure 28 : La prospérité américaine selon Fourastié PAGEREF _Toc507044862 \h 111
Figure 29 : Le schéma dexécution de Bouquerl PAGEREF _Toc507044863 \h 114
Figure 30 : Le non-dit dun retard européen PAGEREF _Toc507044864 \h 118
Figure 31 : Emplacements institutionnels du discours stratégiste dentreprise PAGEREF _Toc507044865 \h 122
Figure 32 : deux statuts du locuteur pour les modalités présentes du discours stratégiste PAGEREF _Toc507044866 \h 122
Figure 33 : Nuds principaux du réseau des informations stratégistes PAGEREF _Toc507044867 \h 124
Figure 34 : la position dite de lindifférent PAGEREF _Toc507044868 \h 125
Figure 35 : La position démetteur PAGEREF _Toc507044869 \h 125
Figure 36 : La position de récepteur PAGEREF _Toc507044870 \h 126
Figure 37 : La position démetteur - récepteur PAGEREF _Toc507044871 \h 126
Figure 38 : Espace des positions PAGEREF _Toc507044872 \h 127
Figure 39 : Espace général des modalités possibles dénonciation PAGEREF _Toc507044873 \h 127
Figure 40 : Premier jeu dexclusion des modalités dénonciation PAGEREF _Toc507044874 \h 129
Figure 41 : Second jeu d exclusion des modalités PAGEREF _Toc507044875 \h 129
Figure 42 : Le caractère transgressif des modalités dénonciation dANSOFF PAGEREF _Toc507044876 \h 130
Figure 43 : Jeu tardif dexclusion des modalités PAGEREF _Toc507044877 \h 131
Figure 44 : Invariants de la formation des modalités dénonciation PAGEREF _Toc507044878 \h 132
Figure 45 : Les formes de coexistence du discours stratégiste PAGEREF _Toc507044879 \h 140
Figure 46 : Formes de succession du discours stratégiste PAGEREF _Toc507044880 \h 144
Figure 47 : Figures linéaires PAGEREF _Toc507044881 \h 146
Figure 48 : hexagramme Mckinsey PAGEREF _Toc507044882 \h 147
Figure 49 : Divers organigrammes de stratégistes PAGEREF _Toc507044883 \h 148
Figure 50 : Matrices de stratégistes PAGEREF _Toc507044884 \h 149
Figure 51 : La conversion qualitatif->quantitatif par léquipe TABATONI [119] PAGEREF _Toc507044885 \h 151
Figure 52 : Un schéma normatif dANSOFF [96] PAGEREF _Toc507044886 \h 152
Figure 53 : Circuit série et circuit parallèle selon ANSOFF [118] PAGEREF _Toc507044887 \h 155
Figure 54 : Disposition linéaire des options stratégiques par Meyer [59] PAGEREF _Toc507044888 \h 157
Figure 55 : Disposition matricielle des options par ANSOFF [96] PAGEREF _Toc507044889 \h 158
Figure 56 : Combinatoire première de Houssiaux [186] PAGEREF _Toc507044890 \h 159
Figure 57 : Combinatoire extrapolée de Houssiaux [186] PAGEREF _Toc507044891 \h 160
Figure 58 : Procédures dintervention du discours stratégiste PAGEREF _Toc507044892 \h 161
Figure 59 : Composantes préconceptuelles du discours stratégiste PAGEREF _Toc507044893 \h 162
Figure 60 : Les deux dimensions génératrices des circuits dANSOFF [118] PAGEREF _Toc507044894 \h 165
Figure 61 : Léquipe TABATONI [119], pionnière de la segmentation stratégique PAGEREF _Toc507044895 \h 166
Figure 62 : Invariants de la fonction de réduction PAGEREF _Toc507044896 \h 167
Figure 63 : linduction sauvage de Gélinier [41] PAGEREF _Toc507044897 \h 169
Figure 64 : La complexité sémiotique des « trames » de léquipe TABATONI [119] PAGEREF _Toc507044898 \h 173
Figure 65 : Le « tableau de reconversion permanente de M. Sadoc » PAGEREF _Toc507044899 \h 174
Figure 66 : Lentreprise dANSOFF [118] comme «fabrique à stratégies » PAGEREF _Toc507044900 \h 176
Figure 67 et Figure 68 : Invariants de la fonction darticulation PAGEREF _Toc507044901 \h 178
Figure 69 : La "boîte morphologique" PAGEREF _Toc507044902 \h 179
Figure 70 : Conversion matrice ->boîte morphologique PAGEREF _Toc507044903 \h 180
Figure 71 : Un exemple de plongement par Kriebel [121] PAGEREF _Toc507044904 \h 181
Figure 72 : Invariants de la fonction de totalisation PAGEREF _Toc507044905 \h 183
Figure 73 : La triade modélisatrice réduire->articuler->totaliser PAGEREF _Toc507044906 \h 184
Figure 74 : Stratification des échelles de prévision / précision selon Dupont [157] PAGEREF _Toc507044907 \h 193
Figure 75 : Le « territoire morphologique » , paradigme de le stratification par les matrices PAGEREF _Toc507044908 \h 194
Figure 76 : Propriété stratifiante de la matrice produits x marchés dANSOFF [96] PAGEREF _Toc507044909 \h 195
Figure 77 : invariants de la stratification PAGEREF _Toc507044910 \h 197
Figure 78 : Deux formes de stratification PAGEREF _Toc507044911 \h 197
Figure 79 : Première fonction médiatrice de la stratification PAGEREF _Toc507044912 \h 199
Figure 80 : La seconde fonction médiatrice la stratification PAGEREF _Toc507044913 \h 200
Figure 81 : La troisième fonction médiatrice de la stratification PAGEREF _Toc507044914 \h 201
Figure 82 et Figure 83 : Le tétraèdre de la formation des concepts stratégistes PAGEREF _Toc507044915 \h 202
Figure 84 : Premier élément de la matrice Bijon PAGEREF _Toc507044916 \h 209
Figure 85 : deuxième élément de la matrice Bijon PAGEREF _Toc507044917 \h 210
Figure 86 : La matrice Bijon PAGEREF _Toc507044918 \h 210
Figure 87: Matrice Bijon et matrice BCG : deux projections dun même modèle tridimensionnel PAGEREF _Toc507044919 \h 212
Figure 88 : Le sens véhiculé implicitement par lorientation de la matrice BCG [220] PAGEREF _Toc507044920 \h 213
Figure 89 : Les dégradations prévues mais non figurées par Bijon PAGEREF _Toc507044921 \h 214
Figure 90 : Invariants de la formation des choix théoriques PAGEREF _Toc507044922 \h 222
Table des acronymes
BCG : Boston Consulting Group
CECA : Communauté Européenne du Charbon et de lAcier
CEE : Communauté Economique Européenne
CEGOS : nom dun cabinet français de conseil et formation professionnelle, à lorigine celui dun Comité chargé de promouvoir lEnseignement et la Généralisation de lOrganisation Scientifique
CIOS : Comité International de lOrganisation Scientifique
CNOF : Comité National de lOrganisation Français
CPA : Centre de Préparation aux Affaires
ESC : Ecole Supérieure de Commerce
ESSEC : Ecole Supérieure des Sciences Economiques et Commerciales
FNEGE : Fondation Nationale pour lEnseignement de la Gestion des Entreprises
HEC : institut des Hautes Etudes Commerciales
INSEAD : International School for Enterprise ADministration
Table des matières
TOC \o "1-7"
Remerciements PAGEREF _Toc507563638 \h 5
Résumé PAGEREF _Toc507563639 \h 7
Section 1 Introduction générale PAGEREF _Toc507563640 \h 9
I Architecture générale de la thèse PAGEREF _Toc507563641 \h 11
II Pourquoi une telle recherche ? PAGEREF _Toc507563642 \h 12
1 - Un champ disciplinaire en crise PAGEREF _Toc507563643 \h 12
2 - Un champ de luttes culturelles PAGEREF _Toc507563644 \h 14
3 Lire le management stratégique comme un discours pour contribuer à élucider la crise PAGEREF _Toc507563645 \h 14
III - Délimitation méthodologique : ce que cette approche nest pas PAGEREF _Toc507563646 \h 16
1 Une histoire classique du management stratégique PAGEREF _Toc507563647 \h 16
2 Létude des réseaux de références entre auteurs PAGEREF _Toc507563648 \h 16
3 Les déconstructions britanniques du management à laide des théories de Michel Foucault PAGEREF _Toc507563649 \h 17
4 - Létude des évolutions lexicales du management PAGEREF _Toc507563650 \h 17
Section 2 Méthode PAGEREF _Toc507563651 \h 19
Introduction à la section 2 PAGEREF _Toc507563652 \h 20
Chapitre I - La méthode archéologique de Foucault PAGEREF _Toc507563653 \h 21
A - Présentation générale de Larchéologie du savoir PAGEREF _Toc507563654 \h 22
B - Larchéologie éléments de méthode PAGEREF _Toc507563655 \h 26
1 - La formation discursive définition programmatique PAGEREF _Toc507563656 \h 27
1.1 - Effacement des notions classiques PAGEREF _Toc507563657 \h 27
1.2 - Le « fait énonciatif » dans sa nudité dévénement PAGEREF _Toc507563658 \h 27
1.3 - Mise en évidence de rapports nouveaux entre énoncés PAGEREF _Toc507563659 \h 28
1.4 - Proposition du concept de formation discursive PAGEREF _Toc507563660 \h 29
2 Description des différentes unités du discours PAGEREF _Toc507563661 \h 32
2.1 - La formation des objets PAGEREF _Toc507563662 \h 32
2.1.1 - définitions et mises aux points théoriques de Foucault PAGEREF _Toc507563663 \h 32
2.1.2 - Exemple dapplication par Foucault à ses propres études PAGEREF _Toc507563664 \h 34
2.1.3 - Proposition de visualisation PAGEREF _Toc507563665 \h 35
2.1.4 - Propriétés des règles de formation des objets mises au point effectuées par Foucault PAGEREF _Toc507563666 \h 36
2.1.5 - Questions dapplication à une archéologie du management stratégique PAGEREF _Toc507563667 \h 36
2.2 - La formation des modalités énonciatives PAGEREF _Toc507563668 \h 37
2.2.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault PAGEREF _Toc507563669 \h 37
2.2.1.1 - Trois dimensions pour situer les conditions dénonciation PAGEREF _Toc507563670 \h 37
2.2.2 - Exemple dapplication par Foucault à ses propres études PAGEREF _Toc507563671 \h 38
2.2.3 - Proposition de visualisation PAGEREF _Toc507563672 \h 39
2.2.4 - Questions dapplication à une archéologie du management stratégique PAGEREF _Toc507563673 \h 39
2.3 - La formation des concepts PAGEREF _Toc507563674 \h 40
2.3.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault PAGEREF _Toc507563675 \h 40
2.3.1.1 - Formes de succession PAGEREF _Toc507563676 \h 40
2.3.1.2 - Formes de coexistence PAGEREF _Toc507563677 \h 40
2.3.1.3 - Procédures dintervention PAGEREF _Toc507563678 \h 41
2.3.2 - Exemple dapplication par Foucault à ses propres études PAGEREF _Toc507563679 \h 42
2.3.3 - Proposition de visualisation PAGEREF _Toc507563680 \h 43
2.3.4 - Questions dapplication à une archéologie du management stratégique PAGEREF _Toc507563681 \h 43
2.4 - La formation des choix théoriques ou « stratégies » PAGEREF _Toc507563682 \h 44
2.4.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault PAGEREF _Toc507563683 \h 44
2.4.2 - Exemples dapplication par Foucault à ses propres études PAGEREF _Toc507563684 \h 46
2.4.3 - Proposition de visualisation PAGEREF _Toc507563685 \h 47
2.4.4 - Questions dapplication à une archéologie du management stratégique PAGEREF _Toc507563686 \h 48
C - Larchéologie éléments dépistémologie des savoirs PAGEREF _Toc507563687 \h 48
1 - Idéologie, science, savoir PAGEREF _Toc507563688 \h 48
2 - les seuils épistémologiques PAGEREF _Toc507563689 \h 50
3 - Eléments dapplication à une archéologie du management stratégique PAGEREF _Toc507563690 \h 52
Chapitre II - Dispositif dapplication de la méthode archéologique à une histoire française du management stratégique PAGEREF _Toc507563691 \h 53
A Choix méthodologiques et épistémologiques. PAGEREF _Toc507563692 \h 53
1 - La problématique du champ dinvestigation PAGEREF _Toc507563693 \h 53
2 - Choix méthodologiques PAGEREF _Toc507563694 \h 54
3 - Discussion épistémologique des choix de méthodologie PAGEREF _Toc507563695 \h 55
B - Description opératoire de la méthode mise en uvre PAGEREF _Toc507563696 \h 58
1 - Recueil des données : constitution du matériau archéologique PAGEREF _Toc507563697 \h 58
1.1 - Deux corps distincts de documents PAGEREF _Toc507563698 \h 58
1.2 - Méthode de recueil du matériau principal PAGEREF _Toc507563699 \h 58
1.2.1 Bases documentaires PAGEREF _Toc507563700 \h 59
1.2.2 Critères de sélection PAGEREF _Toc507563701 \h 59
2 - Traitement des données : établissement des coordonnées archéologiques de chaque document PAGEREF _Toc507563702 \h 60
3 - Interprétation des données : repérage des règles de formation discursive et de leurs conséquences épistémologiques et pratiques PAGEREF _Toc507563703 \h 62
Section 3 Analyse du matériau archéologique PAGEREF _Toc507563704 \h 64
Introduction à lanalyse archéologique PAGEREF _Toc507563705 \h 66
Chapitre I : La formation des objets PAGEREF _Toc507563706 \h 68
A - La formation du domaine dobjets du « choix stratégique » PAGEREF _Toc507563707 \h 68
1 - Introduction : Une césure énigmatique PAGEREF _Toc507563708 \h 68
2 - Des « surfaces dapparition » qui préexistent de longue date au discours stratégique PAGEREF _Toc507563709 \h 69
3 - Des instances de délimitation qui préexistent dans une dynamique de compétition politique PAGEREF _Toc507563710 \h 70
3.1 - Délimiter lentreprise dont le choix sera qualifié de stratégique. PAGEREF _Toc507563711 \h 72
3.2 - Délimiter le périmètre des acteurs qui donnent aux choix dentreprise une dimension stratégique PAGEREF _Toc507563712 \h 73
4 - Lémergence dun domaine dobjets « protostratégique » au cours des années 1950 : de la prospective à « léconomie des fins » PAGEREF _Toc507563713 \h 74
4.1 - La prospective PAGEREF _Toc507563714 \h 74
4.2 - La planification PAGEREF _Toc507563715 \h 75
4.3 - La théorie mathématique des jeux PAGEREF _Toc507563716 \h 75
4.4 - « Léconomie des fins » PAGEREF _Toc507563717 \h 76
4.5 - Un jeu de délimitations qui produit un objet « protostratégique » PAGEREF _Toc507563718 \h 77
5 - Un jeu dinstances de spécification renouvelé par léconomie industrielle PAGEREF _Toc507563719 \h 78
5.1 - Des instances de spécification anciennes PAGEREF _Toc507563720 \h 79
5.2 - Léconomie industrielle « ressources oriented » de Penrose : facteur substantiel démergence du management stratégique PAGEREF _Toc507563721 \h 80
5.2.1 Lancien régime PAGEREF _Toc507563722 \h 80
5.2.2 - Léconomie industrielle de Penrose PAGEREF _Toc507563723 \h 82
5.2.3 Un nouveau « jeu » de discours qui rend possible la production de lobjet choix stratégique PAGEREF _Toc507563724 \h 85
5.3 - La constitution du Marché Commun, facteur de pression favorable à lapparition de lobjet choix stratégique PAGEREF _Toc507563725 \h 86
6 - Bilan : un premier jeu de règles de formation des objets du discours du management stratégique PAGEREF _Toc507563726 \h 87
B - La formation de lobjet « processus stratégique » PAGEREF _Toc507563727 \h 90
1 Un succès brutal et considérable (Panorama historique général) PAGEREF _Toc507563728 \h 90
2- De nouvelles surfaces dapparition et instances de délimitations PAGEREF _Toc507563729 \h 91
2.1 - Un déplacement du regard porté sur lentreprise PAGEREF _Toc507563730 \h 91
2.2 - De nouvelles surfaces dapparition PAGEREF _Toc507563731 \h 92
2.2.1 - La technostructure PAGEREF _Toc507563732 \h 92
2.2.2 - Paroles des managers et procédures PAGEREF _Toc507563733 \h 94
2.2.3 Un marché de la Direction Générale ? PAGEREF _Toc507563734 \h 94
2.3 - De nouvelles instances de spécification PAGEREF _Toc507563735 \h 95
2.3.1 - Compétence / capital affecté PAGEREF _Toc507563736 \h 96
2.3.2 Temporalité de la décision / hiérarchie PAGEREF _Toc507563737 \h 99
2.3.3 Superpositions secondes PAGEREF _Toc507563738 \h 103
3 Conclusion : des règles spécifiques de formation des objets PAGEREF _Toc507563739 \h 105
C Bilan global : deux sous-système de formation PAGEREF _Toc507563740 \h 107
Chapitre II : La formation des modalités dénonciation PAGEREF _Toc507563741 \h 108
A Introduction PAGEREF _Toc507563742 \h 108
1 - Rappel : les questions que posent les modalités dénonciation PAGEREF _Toc507563743 \h 108
2 - Deux phénomènes spécifiques pris en compte PAGEREF _Toc507563744 \h 109
1°) Lexistence de modalités latentes dénonciation PAGEREF _Toc507563745 \h 109
2°) Lexistence de luttes institutionnelles PAGEREF _Toc507563746 \h 109
3 - Plan adopté pour décrire la formation des modalités PAGEREF _Toc507563747 \h 110
B Institutions et rivalités PAGEREF _Toc507563748 \h 110
1-La relation équivoque à lexemple américain PAGEREF _Toc507563749 \h 110
1.1 Une prospérité admirée PAGEREF _Toc507563750 \h 110
1.2 La crainte du décrochage : du « science gap » au « management gap » PAGEREF _Toc507563751 \h 111
1.3 Limportation, souvent organisée et parfois clandestine PAGEREF _Toc507563752 \h 112
1.4 Un « gallicanisme » parfois sourcilleux PAGEREF _Toc507563753 \h 113
1.5 Une appropriation transformation PAGEREF _Toc507563754 \h 114
2 Le conflit de légitimité entre Etat et entreprises PAGEREF _Toc507563755 \h 115
2.1 Critique des dirigeants dentreprises PAGEREF _Toc507563756 \h 115
2.2 Protestation contre lattitude de lEtat et autres forces « anti-entreprise » PAGEREF _Toc507563757 \h 115
2.3 Lexemple dun « débat hauts fonctionnaires chefs dentreprise » PAGEREF _Toc507563758 \h 115
3 La position centrale et stabilisée des consultants PAGEREF _Toc507563759 \h 117
3.1 « Grands prêtres de la bonne gestion » PAGEREF _Toc507563760 \h 117
3.2 En position centrale mais non centriste PAGEREF _Toc507563761 \h 117
3.3 La fatalité de léloge pro-américain PAGEREF _Toc507563762 \h 118
3.4 Des stéréotype dune grande stabilité PAGEREF _Toc507563763 \h 119
3.4.1 Les stéréotypes attribués aux consultants PAGEREF _Toc507563764 \h 119
3.4.2 Des stéréotypes attribués par les consultants à leurs clients PAGEREF _Toc507563765 \h 120
4 Lisolement prolongé des enseignements et chercheurs PAGEREF _Toc507563766 \h 121
C Lespace des modalités dénonciation PAGEREF _Toc507563767 \h 122
1 - Emplacements institutionnels PAGEREF _Toc507563768 \h 122
2 Statuts du locuteur PAGEREF _Toc507563769 \h 122
3 Positions perceptives et informatives PAGEREF _Toc507563770 \h 123
3.1 Distance perceptive : la « granularité » comme indicateur PAGEREF _Toc507563771 \h 123
3.2 Position dans le réseau dinformations : typologie PAGEREF _Toc507563772 \h 124
3.3 - Espace général des positions perceptives et informatives PAGEREF _Toc507563773 \h 127
4 Lespace général des modalités PAGEREF _Toc507563774 \h 127
D Trois jeux dexclusions successifs PAGEREF _Toc507563775 \h 128
1 Introduction PAGEREF _Toc507563776 \h 128
2 Première exclusion (1959-1965) PAGEREF _Toc507563777 \h 128
3 - Seconde exclusion (1966-1972) PAGEREF _Toc507563778 \h 129
4 Ultime exclusion (1973-1975) PAGEREF _Toc507563779 \h 130
E Règles invariantes de formation des modalités PAGEREF _Toc507563780 \h 132
1 - Description des invariants PAGEREF _Toc507563781 \h 132
2 - Interprétation PAGEREF _Toc507563782 \h 133
Chapitre III : La formation des concepts PAGEREF _Toc507563783 \h 135
A introduction PAGEREF _Toc507563784 \h 135
1 Une énigme à résoudre PAGEREF _Toc507563785 \h 135
2 Logique et plan du chapitre PAGEREF _Toc507563786 \h 136
B Les composantes de lorganisation préconceptuelle PAGEREF _Toc507563787 \h 137
1 Formes de coexistence PAGEREF _Toc507563788 \h 137
1.1 Champ de présence PAGEREF _Toc507563789 \h 137
1.2 Champ de concomitance PAGEREF _Toc507563790 \h 138
1.3 Domaine de mémoire PAGEREF _Toc507563791 \h 139
1.4 Panorama des formes de coexistence PAGEREF _Toc507563792 \h 140
2 Formes de succession PAGEREF _Toc507563793 \h 141
2.1 - Ordonnance des séries énonciatives PAGEREF _Toc507563794 \h 141
2.2 Types de dépendance des énoncés PAGEREF _Toc507563795 \h 142
2.3 Schémas rhétoriques PAGEREF _Toc507563796 \h 143
2.4 Panorama global des formes de succession PAGEREF _Toc507563797 \h 144
3 Procédures dintervention PAGEREF _Toc507563798 \h 145
3.1 Techniques de réécriture PAGEREF _Toc507563799 \h 145
3.2 - Méthodes de transcription des énoncés dans une langue plus ou moins formalisée et artificielle PAGEREF _Toc507563800 \h 150
3.3 Méthodes de traduction des énoncés quantitatifs en formulations qualitatives et réciproquement PAGEREF _Toc507563801 \h 150
3.4 Moyens utilisés pour faire croître lapproximation des énoncés et raffiner leur exactitude PAGEREF _Toc507563802 \h 151
3.4.1 Découpe en processus / domaines de gestion PAGEREF _Toc507563803 \h 152
3.4.2 Amplification mécaniste PAGEREF _Toc507563804 \h 153
3.5 manière dont on délimite à nouveau par extension ou restriction le domaine de validité des énoncés PAGEREF _Toc507563805 \h 153
3.5.1 Métonymie PAGEREF _Toc507563806 \h 154
3.5.2 Le fétichisme statistique PAGEREF _Toc507563807 \h 154
3.6 Manière dont on transfère un type dénoncé dun champ dapplications à lautre PAGEREF _Toc507563808 \h 154
3.7 Méthodes de systématisation / de redistribution PAGEREF _Toc507563809 \h 156
3.7.1 Procédures régressives PAGEREF _Toc507563810 \h 156
3.7.2 Procédures progressives PAGEREF _Toc507563811 \h 159
3.8 Panorama global des procédures dintervention PAGEREF _Toc507563812 \h 161
4 - Vision densemble des composantes préconceptuelles du discours stratégiste PAGEREF _Toc507563813 \h 161
C Système de formation des concepts PAGEREF _Toc507563814 \h 163
1 Introduction PAGEREF _Toc507563815 \h 163
2 - Les impératifs de modélisation : réduire, totaliser, articuler. PAGEREF _Toc507563816 \h 164
2.1 Réduire PAGEREF _Toc507563817 \h 164
2.2 - Articuler PAGEREF _Toc507563818 \h 168
2.2.1 Enjeux PAGEREF _Toc507563819 \h 168
2.2.2 - Articuler le domaine du choix stratégique PAGEREF _Toc507563820 \h 170
2.2.2.1 - Schéma darticulation : laction - réaction PAGEREF _Toc507563821 \h 170
2.2.2.2 Schéma darticulation : Force - mouvement PAGEREF _Toc507563822 \h 172
2.2.2.3 Schéma darticulation : croissance / espace vital PAGEREF _Toc507563823 \h 174
2.2.3 Articuler le domaine du processus stratégique PAGEREF _Toc507563824 \h 175
2.2.3.1 La magie articulatoire du cybernétisme. PAGEREF _Toc507563825 \h 175
2.3.3.2 Une illustration : la démarche dANSOFF PAGEREF _Toc507563826 \h 176
2.2.4 Deux sous-systèmes darticulation PAGEREF _Toc507563827 \h 177
2.3 Totaliser PAGEREF _Toc507563828 \h 179
2.3.1 - Matrices et boîte morphologique PAGEREF _Toc507563829 \h 179
2.3.2 - Schémas ensemblistes PAGEREF _Toc507563830 \h 181
2.3.3 - Totalisations unidimensionnelles PAGEREF _Toc507563831 \h 182
2.3.3 Invariants de la fonction de totalisation PAGEREF _Toc507563832 \h 183
3 Puissance et limites de la triade modélisatrice PAGEREF _Toc507563833 \h 184
3.1 Le cercle discursif Réduire->Articuler->Totaliser->Réduire
PAGEREF _Toc507563834 \h 185
3.2 Tensions menaçant la cohésion du cercle discursif PAGEREF _Toc507563835 \h 186
3.2.1 Les aveux PAGEREF _Toc507563836 \h 186
3.2.2 Les promesses non tenues PAGEREF _Toc507563837 \h 187
3.2.3 Les réassurances suspectes PAGEREF _Toc507563838 \h 188
3.2.4 Des tensions inhérentes à la triade modélisatrice PAGEREF _Toc507563839 \h 189
4 Stratifier : une triple médiation PAGEREF _Toc507563840 \h 190
4.1 Omniprésence de la stratification PAGEREF _Toc507563841 \h 190
4.1.1 Stratification par les formes de succession des énoncés PAGEREF _Toc507563842 \h 190
4.1.1.1 Succession stratifiée dans le domaine du processus stratégique PAGEREF _Toc507563843 \h 190
4.1.1.2 Succession stratifiée dans le domaine du choix stratégique PAGEREF _Toc507563844 \h 192
4.1.2 Stratification par procédures dintervention sur les énoncés PAGEREF _Toc507563845 \h 192
4.1.2.1 Stratification par techniques de réécriture PAGEREF _Toc507563846 \h 192
4.1.2.2 Stratification via les procédures de systématisation PAGEREF _Toc507563847 \h 196
4.1.3 Stratification par les formes de coexistence PAGEREF _Toc507563848 \h 196
4.2 Invariants de la texture de stratification PAGEREF _Toc507563849 \h 197
4.3 Fonctions médiatrices de la stratification ou conditions suffisantes PAGEREF _Toc507563850 \h 197
4.3.1 Propriétés structurales a priori de la stratification PAGEREF _Toc507563851 \h 197
4.3.2 Catégoriser : la stratification comme médiation entre réduction et articulation PAGEREF _Toc507563852 \h 198
4.3.3 Hiérarchiser : la stratification comme médiation entre articulation et totalisation PAGEREF _Toc507563853 \h 200
4.3.4 Interpoler : la stratification comme médiation entre totalisation et réduction PAGEREF _Toc507563854 \h 201
4.3.4 Le tétraèdre stabilisé de la formation des concepts PAGEREF _Toc507563855 \h 202
4.4 Fonctions directes de la stratification ou conditions nécessaires PAGEREF _Toc507563856 \h 203
D Permanence et densification dun système PAGEREF _Toc507563857 \h 204
1 - Gélinier : (presque) toutes les stratégies-types dès 1963 PAGEREF _Toc507563858 \h 205
2 - Bijon : une « matrice BCG » à la française PAGEREF _Toc507563859 \h 209
2.1 Lobjectivité dune convergence PAGEREF _Toc507563860 \h 209
2.2. Les raisons dun oubli PAGEREF _Toc507563861 \h 213
3 Constat général de densification PAGEREF _Toc507563862 \h 215
Chapitre IV : La formation des choix théoriques PAGEREF _Toc507563863 \h 216
A Introduction PAGEREF _Toc507563864 \h 216
B Règles de formation des théories PAGEREF _Toc507563865 \h 216
1 Points de diffraction PAGEREF _Toc507563866 \h 217
2 Extériorités PAGEREF _Toc507563867 \h 218
3 Constellation discursive PAGEREF _Toc507563868 \h 218
C Le rendez-vous manqué avec la praxéologie PAGEREF _Toc507563869 \h 219
1 Présentation générale de la praxéologie PAGEREF _Toc507563870 \h 219
2 Le management stratégique comme praxéologie PAGEREF _Toc507563871 \h 221
3 Les raisons probables dun rejet PAGEREF _Toc507563872 \h 221
D Panorama général des règles de formation des choix théoriques PAGEREF _Toc507563873 \h 222
Section 4 Conclusion générale PAGEREF _Toc507563874 \h 224
I - La formation discursive du management stratégique une vue densemble PAGEREF _Toc507563875 \h 227
A - La formation discursive du management stratégique en abrégé PAGEREF _Toc507563876 \h 227
1 - Les objets et leur formation PAGEREF _Toc507563877 \h 227
1.1 - Lobjet choix stratégique PAGEREF _Toc507563878 \h 227
1.2 - Lobjet processus de choix stratégique : PAGEREF _Toc507563879 \h 228
2 - Les modalités dénonciation et leur formation. PAGEREF _Toc507563880 \h 228
3 - La formation des concepts PAGEREF _Toc507563881 \h 229
4 - Les théories et leurs formations PAGEREF _Toc507563882 \h 231
B Savoir constitué, scientifisation interrompue PAGEREF _Toc507563883 \h 232
II - Avons-nous démontré quelque chose ? PAGEREF _Toc507563884 \h 233
III - A quoi ce que nous avons démontré peut-il servir ? PAGEREF _Toc507563885 \h 234
A - Première objection : lappauvrissement du management stratégique en un « modèle anglo-saxon ». PAGEREF _Toc507563886 \h 234
B - Seconde objection : le management stratégique comme pur rituel de pouvoir. PAGEREF _Toc507563887 \h 236
C - Lenjeu dune subversion génétique du management stratégique PAGEREF _Toc507563888 \h 237
IV - Propositions de subversion du discours stratégiste PAGEREF _Toc507563889 \h 239
A - Deux voies extrêmes de subversion génétique ouvertes par lanalyse archéologique PAGEREF _Toc507563890 \h 239
B - Décentrer et non ignorer la texture de stratification PAGEREF _Toc507563891 \h 240
1 - Le discours stratégiste comme parodie de « science humaine au sens de Foucault ». PAGEREF _Toc507563892 \h 240
2 - Une panoplie de manuvres graduées pour décentrer le discours stratégiste PAGEREF _Toc507563893 \h 242
V - Perspectives diverses pour les sciences de gestion PAGEREF _Toc507563894 \h 244
Section 5 Bibliographies PAGEREF _Toc507563895 \h 245
I Présentation générale des bibliographies PAGEREF _Toc507563896 \h 247
II Bibliographie thématique PAGEREF _Toc507563897 \h 248
Ouvrages et publications traitant de lArchéologie de Michel Foucault PAGEREF _Toc507563898 \h 248
Publications consacrées à lapplication des concepts et Méthodes de Michel Foucault aux problématiques de management PAGEREF _Toc507563899 \h 249
Ouvrages généraux de rhétorique et philosophie PAGEREF _Toc507563900 \h 249
Echantillon douvrage récents consacrés au management stratégique PAGEREF _Toc507563901 \h 250
Ouvrages et publications traitant de lhistoire du management stratégique et de son épistémologie PAGEREF _Toc507563902 \h 251
III Bibliographie à index numérique PAGEREF _Toc507563903 \h 252
Table des figures PAGEREF _Toc507563904 \h 267
Table des acronymes PAGEREF _Toc507563905 \h 271
Table des matières PAGEREF _Toc507563906 \h 273
[231]
Que léchec soit du côté de la transposition recherche->action (les apports théoriques sont pour une bonne part délaissés au profit dune approche heuristique et intuitive plus facilement transmissible et concrétisable) où du côté de mise en uvre elle-même (ce qui est plus délicat, mais des dispositifs préventifs sont toujours là sauvegarder la relation commerciale : notamment une adaptation de la fenêtre temporelle dobservation des résultats aux risques pressentis,).
Section 2, chapitre II, §A-3
[229]
[240]. Se reporter à la bibliographie thématique de la section 5 pour une orientation plus complète
Le terme stratégie est lourd de sens pour Foucault, comme nous le verrons plus loin. Pour des raisons de clarification bien comprise, (risque de confusion synonymique entre loutil technique de Foucault et lobjet de la présente étude) cest le terme de théorie, également reconnu par Foucault, qui sera exclusivement utilisé ici.
II, §2
Se reporter par exemple à [245]
NB : Dans ce chapitre, sauf mention expresse, les n° de pages entre parenthèse renvoient à la seule édition complète de Larchéologie du savoir, Gallimard, 1969.
Foucault a adopté une formulation de ton plus mystique : « Quelle est cette singulière existence qui vient au jour dans ce qui se dit et nulle part ailleurs ? ». Nous avons préféré la remplacer par une formulation, peut-être moins riche de sens, mais qui présente par là même lavantage dêtre moins ambiguë.
DAVID A. (2000) « Logique, épistémologie et méthodologie en sciences de gestion : trois hypothèses revisitées » in DAVID A., HATCHUEL A. et LAUFER R., Les nouvelles fondations des sciences de gestion, Vuibert / FNEGE
Ibid.
Noter toutefois que Naissance de la Clinique sétend sur une période centrée sur la Révolution Française dont la durée est du même ordre de grandeur que celle de notre champ détude.
Limpossibilité de procéder à lune ou lautre dentre elles a amené à reconsidérer en extension la fenêtre temporelle détude, de façon itérative, jusquà ce que les données paraissent suffisamment complètes pour dégager des zones de stabilité et de transition dans la population des énoncés recueillis.
NB La distinction entre matériau archéologique principal et matériau auxiliaire est définie en section 2, chapitre II, § B-1.1
Le modèle français, grandeur et décadence, éd. Odile Jacob, 1995
Se reporter à la Table des acronymes
Se reporter à la table des acronymes
voir également la table des acronymes jointe en fin du présent Volume 1 de la thèse
Des ouvrages plus récents en témoignent : [38], [39], [70], [93]
Le rôle et les fonctions de léconomiste dans lentreprise par M. Demonque, P. Lassègue, M. Marbeau in [15], pp. 23-49
Terme défini plus loin (chapitre consacré à la formation des théories)
[112], Tome 1 Organisation et financement, Chapitre 8 : Lévolution structurelle des entreprises privées
[112], Tome 2 Lexploitation, Chapitre 39 : La prévision économique au service de lentreprise, section IV La gestion des entreprises en fonction des prévisions conjoncturelles.
[43], p. 23
Ibid., p. 35
Ibid., P. 81
Ibid., p. 69
voir monographies [34], [47], [41ter], [131], [117]
Ibid., p. 27
[131]
cf. liste de monographies livrée plus haut
cf. Table des acronymes
Ces publications seront abordées en détail à loccasion du chapitre consacré à la formation des concepts
Voir monographie [131] pour une description et une analyse archéologique détaillées
Un extrait de cet ouvrage, traduit en Français, est paru dans la revue Analyse et Prévision en 1966 (référence [132])
[118], p. 558
[96], chap. 4, fig. 44
Administration industrielle et générale, Dunod, 1918
[96], p. 59
[96], chap. 4, fig. 4.3
[118], p. 558
[131], p 190
Ibid. p. 191. Cest lauteur qui souligne
Ibid. p. 145
Ibid. p. 145, cest nous qui mettons certains passage en gras
Se reporter aux monographies consacrées aux publications respectives [118], [96] ; [87] ; [141], [161]
se reporter à la monographie consacrée à [120], où nous établissons par un tableau synoptique létroite filiation de ces descriptions avec les prescriptions dANSOFF
Planifier la fin des planificateurs professionnels [137]
cf. §B
[118], p. 545
[118], p. 546
Précisons toutefois que cela se fait sans superposer une typologie de situations dentreprise et une typologie doptions, démarche que lon retrouve quant à elle lorsquest traitée la question du choix stratégique (cf §B)
[96], p. 15
Ibid., chapitre 5, Tableau 5.3
Ibid, chap. 8, Tab. 8.4
cf. [14], [36] précédemment cités
[118], p. 561
[141], fig. 2
[118], pp. 561-562
On pourrait arguer que cette vision nest pas aussi hiérarchiste à première vue que celle dANSOFF. Il nen est rien, dans la mesure où lentrepreneurial est clairement dun niveau supérieur à lopérationnel.
Nous reproduisons ci-dessous le tableau de synthèse élaboré avec notre monographie de [118]
Ibid.
[141], fig. 10
Se reporter aux chapitre Dispositif dapplication de la méthode archéologique à une histoire française du management stratégique, paragraphe Choix méthodologiques.
[68], p. 1093 ; cest nous qui mettons certains passages en gras
[2], pp. 64-66
[68], p. 1094
voir monographie consacrée à [123]
[79], octobre 1967
Voir La France contemporaine les années 30, par Olivier DARD, LGF, 1999, pp 14-15
cf. Table des acronymes
voir référence [107]
Hommes et Techniques, n° 245, pp. 457-458
(sic)
voir monographies consacrées aux documents numérotés de [117] à [123]
cf. documents pré-cités, auxquels il convient de joindre [184], [186]
cf. §B-3.5 de ce chapitre
Le terme unité active est ici entendu au sens de Montbrial [252]
cf. [117] à [123]
Cette citation et la suivante sont tirées de Larchéologie du savoir, pp. 80 et 83
cf. Chapitre I, §2.1
cf. infra le paragraphe Stratifier
Autocritique exposée en détail dans la monographie consacrée à [119]
Lensemble des écrits consacrés au processus de décision stratégique, soit plus de 90% du matériau archéologique, recourt à cette démarche. Aussi, nous ne restituerons pas ici une liste exhaustive de références.
Il va de soi quune telle description des effets de langage ne préjuge en rien, par ailleurs, du degré dexactitude avec lequel ces schémas dénotent leur référent (totalité des interactions réelles dans lentreprise).
Et ceci même si le caractère réducteur de la démarche est assumé par le stratège, cf.note précédente.
Cf. §1.1, 1.2 et 1.3
Nous distinguerons avec les spécialistes de rhétorique et de poétique les figures microstructurales qui, telles la métaphore et la métonymie, nopèrent quau niveau dun petit groupe de signes, des figures macrostructurales qui, telle lallégorie, opèrent au niveau dun fragment de discours beaucoup plus vaste. Lallégorie est typiquement construite en enchaînant une suite de figures microstructurales. Cf Aquien et Molinié , Dictionnaire et rhétorique et de poétique
Remarquer lhomologie entre cette opération de commensuration et celle quoffre lévaluation financière sur tous les paramètres de décision dentreprise, y compris stratégiques.
Citations déjà reprises en section 1 de la thèse, chapitre I, paragraphe B/2.3.1.3
Définition extraite du classique Vocabulaire technique et critique de la philosophie dAndré Lalande [248]
Est-il besoin de rappeler ici que lon sait, depuis Miller, que le cerveau humain est rarement capable de mémoriser des séries de plus de sept termes (cf. louvrage Le nombre magique sept) ?
Ajoutons que la notion philosophique de catégorème rejoint pour partie cet emploi : les mots catégorématiques sont « ceux qui ont un sens par eux-mêmes, et ne sont pas seulement la marque dune relation entre des termes significatifs. » (Vocabulaire philosophique de Lalande). On oppose classiquement à la qualification de catégorématique celle de syncatégorématique, laquelle sapplique à des éléments linguistiques nayant de signification accomplie que sils sont appliqués à des termes catégorématiques. (cf. [249], cf. [250], qui confirment tous deux cet emploi).
Procédé décrit au § 3.2
ANSOFF ne fait dailleurs pas preuve de systématisme maximal avec cette matrice-ci, puisquil na pas combiné la dimension technologie avec les deux premières valeurs de la dimension clientèle.
Se reporter à la monographie pour plus de détail sur le sens de ces options stratégiques
se reporter aux monographies de référence signalées au § B-3.1
§B-3.7.1
cf. exposé en section 1, chapitre II, §B-3-c
Se reporter à la monographie correspondante
Pour parodier ces articulations mécanistes, on pourrait comparer les marchés à un jeu de billes et expliquer que, en cas de choc entre deux entreprises - billes, cest celle qui est dotée de la plus grande masse qui éjectera lautre entreprise - bille de son secteur.
Pour une figuration plus grossie et donc plus lisible, se reporter à la monographie [119]
§§ B-1.3 et B-3.6 de ce chapitre et §A-5.2.2-a) du chapitre I
cf. chapitre II, §B-3.4.2
§B 3.1
Le synoptique ensembliste de la gestion stratégiste a déjà été figuré et décrit supra (chapitre I, §B-2.3.3).
chapitre II, §B-1.5
cf. introduction du §2.2
cf. chapitre I, §B-2.2.1
Nous lavons figuré chapitre I, §B-2.1
Figuration chapitre II, §B-1.5
cf. Figuration du §B-3.1
Figuration §B-3.1
figure du « continuum de la réalité », reproduite au chapitre I, § B-2.3.2
stratification plane figurée chapitre I, §B-2.3.2
Il en résulte une sorte de « dissolution du prédicat » par laquelle on ne sait plus bien quelle est, partant, la définition de chacun des quatre degrés de sévérités.
Se reporter, au sein de la présente thèse, à la Section Méthode, chapitre I, § B 2.4
Chapitre II, §B-3.1
cf. chapitre III, § B-1
Créé par le sociologue français Espinas en 1897, ce terme a été tout dernièrement repris par Thierry de Montbrial pour décrire le champ géopolitique (Laction et le système du Monde, P.U.F., 2002). Montbrial se réclame de la filiation dEspinas et Kotarbinski, et mentionne lemploi de la praxéologie par léconomiste Ludwig von Mises en 1949 et Raymond Aron et 1962.
Choix Stratégique et concurrence,
Profit patterns, s
La définition de ces seuils épistémologique est exposée en section 2, chapitre I, § C.
Se reporter aux monographies [106], [146], [160], [161], [162]
Citations de Foucault exposées en détail en section 2, chapitre I, §C-2
cf. le cercle épistémologique abduction->déduction->induction, section 2, chapitre II, § B-3
Capitalisme contre capitalisme [255]
cf. [256]
cf. [257]
Le modèle anglo-saxon en question [253], p. 42
Ibidem, p. 53
cf. Le pouvoir de la finance [254] (1999)
cf. Section 1, II, §2
cf. [254]
cf. Section 3, chapitre II, §B-1.3
innovation qui sinscrivent cependant, par leurs grilles de spécification et schémas darticulations (économie industrielle, praxéologie de la lutte) comme par leur texture (stratification), dans les invariants ancestraux que nous avons mis à jour
Les fonctions rituelles des démarches stratégiques [252]
constat et insinuation auxquels nos propres missions passées de stratégie nous inclinent à souscrire, tout en les amendant : bien souvent, le renouvellement abusif dont il est ici question résulte tout autant dune demande de la direction générale cliente que dune proposition du consultant, demande à laquelle le consultant pourra difficilement surseoir sous peine dêtre remplacé par un confrère plus complaisant.
Citations extraites du chapitre Le faux déclin de la planification stratégique (in [229])
Ce terme nest pas choisi au hasard. Il sinscrit dans cette distinction fondamentale établies par la philosophie des sciences, de Frege à Bouveresse, entre la question épistémologique de la genèse et la question épistémologique de la validation. (se reporter à [258], pp. 200-201).
Positions signalées par Mbenge in [229]
Ces trois citations sont extraites de [239], p. 329.
Ibidem p. 329
Ibid. p. 327
NB La distinction entre matériau archéologique principal et matériau auxiliaire est définie en section 2, chapitre II, § B-1.1
Archéologie française du management stratégique
CNAM Thèse Rémi JARDAT PAGE 68
Figure SEQ Figure \* ARABIC 4 : Conventions de représentation des règles de formation