BELPHÉGOR
N'ayant découvert dans le vieux palais, à la suite d'un minutieux examen, aucune
trace ... Or, non seulement les renseignements qu'il avait recueillis sur le brave
gardien .... Aussi, j'espère que vous voudrez bien accepter mes excuses au sujet
du ...... et puis, je suis remontée jusqu'à Barbès, où j'ai pris le métro? et voilà !
part of the document
Arthur Bernède
BELPHÉGOR
(1927)
Table des matières
TOC \o "1-3" \h \z HYPERLINK \l "_Toc189122502" PREMIÈRE PARTIE LE MYSTÈRE DU LOUVRE PAGEREF _Toc189122502 \h 4
HYPERLINK \l "_Toc189122503" I LA SALLE DES DIEUX BARBARES PAGEREF _Toc189122503 \h 5
HYPERLINK \l "_Toc189122504" II JACQUES BELLEGARDE PAGEREF _Toc189122504 \h 13
HYPERLINK \l "_Toc189122505" III SIMONE DESROCHES PAGEREF _Toc189122505 \h 24
HYPERLINK \l "_Toc189122506" IV LE RESTAURANT DES GLYCINES PAGEREF _Toc189122506 \h 39
HYPERLINK \l "_Toc189122507" V OÙ LON ASSISTE À DES FAITS TROUBLANTS PAGEREF _Toc189122507 \h 45
HYPERLINK \l "_Toc189122508" VI OÙ GRANDIT LE MYSTÈRE PAGEREF _Toc189122508 \h 51
HYPERLINK \l "_Toc189122509" VII LE ROI DES DÉTECTIVES PAGEREF _Toc189122509 \h 58
HYPERLINK \l "_Toc189122510" VIII LE BOSSU MYSTÉRIEUX PAGEREF _Toc189122510 \h 64
HYPERLINK \l "_Toc189122511" IX LAGONIE DUN CUR PAGEREF _Toc189122511 \h 70
HYPERLINK \l "_Toc189122512" X OÙ CHANTECOQ ENTRE EN CAMPAGNE PAGEREF _Toc189122512 \h 78
HYPERLINK \l "_Toc189122513" XI OÙ BELPHÉGOR DÉCLARE DIRECTEMENT LA GUERRE À CHANTECOQ PAGEREF _Toc189122513 \h 89
HYPERLINK \l "_Toc189122514" XII OÙ LE FANTÔME REPARAÎT
PAGEREF _Toc189122514 \h 98
HYPERLINK \l "_Toc189122515" DEUXIÈME PARTIE DE MYSTÈRE EN MYSTÈRE PAGEREF _Toc189122515 \h 105
HYPERLINK \l "_Toc189122516" I OÙ CHANTECOQ APPREND SUCCESSIVEMENT LA DISPARITION DE JACQUES BELLEGARDE ET LA RÉAPPARITION DE BELPHÉGOR PAGEREF _Toc189122516 \h 106
HYPERLINK \l "_Toc189122517" II PREMIÈRE ENQUÊTE PAGEREF _Toc189122517 \h 116
HYPERLINK \l "_Toc189122518" III LES BONBONS EMPOISONNÉS PAGEREF _Toc189122518 \h 128
HYPERLINK \l "_Toc189122519" IV LE TRÉSOR DES VALOIS PAGEREF _Toc189122519 \h 143
HYPERLINK \l "_Toc189122520" V OÙ MÉNARDIER LANCE UN DÉFI À CHANTECOQ PAGEREF _Toc189122520 \h 156
HYPERLINK \l "_Toc189122521" VI UNE FLAMME QUI MEURT PAGEREF _Toc189122521 \h 165
HYPERLINK \l "_Toc189122522" VII OÙ LON VOIT LES PRÉVISIONS DE CHANTECOQ SE RÉALISER DUNE FAÇON MATHÉMATIQUE PAGEREF _Toc189122522 \h 177
HYPERLINK \l "_Toc189122523" TROISIÈME PARTIE LE FANTÔME NOIR PAGEREF _Toc189122523 \h 190
HYPERLINK \l "_Toc189122524" I LE GRIMOIRE DE RUGGIERI PAGEREF _Toc189122524 \h 191
HYPERLINK \l "_Toc189122525" II MONSIEUR LÜCHNER PAGEREF _Toc189122525 \h 212
HYPERLINK \l "_Toc189122526" III PAUVRE JACQUES ! PAGEREF _Toc189122526 \h 221
HYPERLINK \l "_Toc189122527" IV OÙ ON VOIT CHANTECOQ PROUVER QUIL EST AUSSI FIN PSYCHOLOGUE QUHABILE DÉTECTIVE PAGEREF _Toc189122527 \h 236
HYPERLINK \l "_Toc189122528" V OÙ LON VOIT LE BOSSU ET LHOMME À LA SALOPETTE TRAVAILLER UNE FOIS DE PLUS POUR BELPHÉGOR PAGEREF _Toc189122528 \h 247
HYPERLINK \l "_Toc189122529" VI OÙ LE FANTÔME REPARAÎT PAGEREF _Toc189122529 \h 265
HYPERLINK \l "_Toc189122530" QUATRIÈME PARTIE LES DEUX POLICES PAGEREF _Toc189122530 \h 281
HYPERLINK \l "_Toc189122531" I VERS LA LUMIÈRE PAGEREF _Toc189122531 \h 282
HYPERLINK \l "_Toc189122532" II LA JUSTICE TRAVAILLE PAGEREF _Toc189122532 \h 298
HYPERLINK \l "_Toc189122533" III LE « PETIT FOUINARD » PAGEREF _Toc189122533 \h 315
HYPERLINK \l "_Toc189122534" IV OÙ CHANTECOQ FRAPPE UN GRAND COUP PAGEREF _Toc189122534 \h 323
HYPERLINK \l "_Toc189122535" V BELPHÉGOR PAGEREF _Toc189122535 \h 343
HYPERLINK \l "_Toc189122536" VI LES NUITS ET LES ENNUIS DU BARON PAPILLON PAGEREF _Toc189122536 \h 357
HYPERLINK \l "_Toc189122537" VII OÙ SIMONE DESROCHE CROIT TRIOMPHER
MAIS
PAGEREF _Toc189122537 \h 370
HYPERLINK \l "_Toc189122538" VIII LEXPIATION PAGEREF _Toc189122538 \h 383
HYPERLINK \l "_Toc189122539" ÉPILOGUE PAGEREF _Toc189122539 \h 390
HYPERLINK \l "_Toc189122540" À propos de cette édition électronique PAGEREF _Toc189122540 \h 392
PREMIÈRE PARTIELE MYSTÈRE DU LOUVRE
ILA SALLE DES DIEUX BARBARES
Il y a un fantôme au Louvre !
Telle était létrange rumeur qui, le matin du 17 mai 1925, circulait dans notre musée national.
Partout, dans les vestibules, dans les couloirs, dans les escaliers, on ne voyait que des gens qui sabordaient, les uns effrayés, les autres incrédules, et sempressaient de commenter létrange et fantastique nouvelle.
Dans la salle dite des « David », devant le célèbre tableau, le Sacre de Napoléon, deux gardiens discutaient avec animation.
Bientôt, les balayeuses et les frotteurs qui, ce jour-là, naccomplissaient que fort distraitement leur besogne, sapprochaient deux, afin découter leur conversation, qui ne pouvait manquer dêtre fort intéressante.
Moi, je te dis que cest un fantôme ! scandait lun des gardiens.
Et tandis que son collègue éclatait de rire et haussait les épaules, il martelait avec un accent de conviction sous lequel perçait un certain émoi :
Gautrais la vu !
Et cest pas un blagueur ni un poltron !
Même quil est en train de faire son rapport à M. le conservateur !
Cétait exact.
Dans le bureau de ce haut fonctionnaire, Pierre Gautrais, un grand gaillard solide, robuste, aux épaules carrées, à la figure franche et un peu naïve, déclarait à son supérieur, M. Lavergne, qui, assis devant sa table de travail et flanqué de son adjoint et de son secrétaire, lécoutait dun air bienveillant mais plutôt sceptique :
Je lai vu comme je vous vois !
Je me laisserais plutôt couper la tête que de dire le contraire.
Dites-moi, Gautrais
Vous naviez pas bu un petit coup de trop ? observait M. Lavergne.
Oh ! Monsieur le conservateur sait bien que je ne me grise jamais ! protestait Pierre Gautrais.
Alors, vous avez eu une hallucination.
Oh ! non, monsieur
Jétais bien réveillé, bien maître de moi. Je suis un ancien soldat
et je puis dire, sans me vanter, que je nai jamais eu peur, même lorsque, à Verdun, les marmites me tombaient sur la tête dru comme grêle
Eh bien ! je nhésite pas à vous avouer que, rien que de penser à ce que jai vu la nuit dernière, dans la salle des Dieux barbares
cela me fait courir un frisson dans le dos et dresser mes cheveux sur ma tête !
Quelle heure était-il quand ce phénomène sest produit ? interrogeait le conservateur-adjoint.
Une heure du matin, monsieur Rabusson, répliquait le gardien. Jétais en train de faire ma ronde dans les salles du rez-de-chaussée qui donnent sur le bord de leau, lorsque, tout à coup, en arrivant dans la salle des Dieux barbares, japerçois une forme humaine qui, enveloppée dun suaire noir et coiffée dune sorte de capuchon, me tournait le dos et se tenait debout auprès de la statue de Belphégor
« Tout en dirigeant vers elle la lumière de mon falot, je mécrie : « Qui est là ?
» Mais le fantôme, dun bond prodigieux, se jette hors de la lumière de ma lanterne
À la clarté de la lune qui passait à travers les fenêtres, je le vois se faufiler entre deux rangées de statues et sengouffrer dans la galerie qui conduit à lescalier de la Victoire de Samothrace
Empoignant mon revolver, je mélance à sa poursuite
Je le rejoins au moment où, après avoir grimpé les marches, il atteignait le palier, et braquant sur lui mon arme, je lui ordonne : « Halte ! ou je tire ! » Mais à peine avais-je mis le doigt sur la détente que le fantôme faisait un bond de côté et disparaissait comme sil sétait fondu dans les ténèbres
Affolé, je monte les degrés quatre à quatre, tout en déchargeant mon revolver
Jatteins le palier
Je cherche, avec mon falot, où pouvait bien se cacher mon lascar
Mais je ne découvre rien
Jexamine le sol
Je palpe les murs qui portent les marques de mes balles
Toujours rien !
Cest à croire que le fantôme sest volatilisé à travers les murs du palais
Voilà, monsieur, la vérité, toute la vérité, je vous le jure !
Visiblement impressionné par la manifeste sincérité du gardien, excellent serviteur dont la bonne foi et le courage étaient au-dessus de tout soupçon, M. Lavergne regarda tour à tour ses deux collaborateurs qui ne semblaient guère moins troublés que lui par le récit quils venaient dentendre.
Puis, se levant, il fit :
Eh bien ! nous allons voir
Suivez-nous, Gautrais.
Ils gagnèrent aussitôt la salle des Dieux barbares, où un groupe demployés et dhommes de service péroraient devant la statue de Belphégor.
Dès quils virent apparaître les nouveaux arrivants, tous sempressèrent de déguerpir, à lexception du gardien en chef, Jean Sabarat, sorte dhercule aux proportions athlétiques, qui respirait à la fois la force, le calme et la bravoure.
Tout en relevant respectueusement sa casquette, Sabarat se dirigea vers son chef.
Monsieur le conservateur, annonça-t-il, on vient de découvrir ici des traces suspectes
Et il désigna le socle de la statue de Belphégor, dieu des Moabites, dont le masque grimaçant, déconcertant, énigmatique, semblait contempler en ricanant les humains qui lentouraient.
M. Lavergne sapprocha et examina avec attention le piédestal. Il portait des éraflures toutes fraîches, assez profondes, qui semblaient avoir été faites à laide dun ciseau à froid.
Troublé par cette découverte, le conservateur en chef reprenait :
Voilà qui nest pas ordinaire ; et cest à se demander si un cambrioleur ne sest pas introduit dans le musée.
Depuis le vol de La Joconde, observait M. Rabusson, de telles précautions ont été prises quil est impossible de pénétrer la nuit dans le Louvre.
Le secrétaire ajoutait :
Et même de sy cacher avant la fermeture.
Grave, pensif, M. Lavergne décidait :
Je vais prévenir la police.
Déjà il séloignait avec ses collaborateurs. Mais Sabarat, saisi dune idée subite, le rejoignit en disant :
Monsieur le conservateur, si nous mêlons la police à cette histoire, le fantôme, si tant est que ce soit un fantôme, se gardera bien de reparaître.
Très juste
Aussi, je vous demande la permission de me cacher ce soir dans cette salle
et je vous garantis que si notre gaillard revient, je me charge de lui régler son compte.
Quen pensez-vous, messieurs ? demandait M. Lavergne.
Sabarat a raison
approuvait M. Rabusson.
Avec lui, on peut être tranquille, affirmait le secrétaire.
Eh bien ! cest entendu, mon cher Sabarat
La nuit prochaine, cest vous qui serez de garde !
Tous trois quittèrent la salle.
Dès quils eurent disparu, Gautrais sapprocha de Sabarat et lui demanda :
Brigadier, voulez-vous que, cette nuit, je reste avec vous ?
Je te remercie, mon vieux
mais ce nest pas la peine !
Pourtant, il me semble que je pourrais vous être utile.
Jaime mieux être seul.
Gautrais connaissait lentêtement de son collègue, un Basque, qui, par sa mère, avait du sang breton dans les veines
Il ninsista pas.
Alors, bonne chance, brigadier, fit-il en lui serrant la main.
Et encore sous limpression des événements auxquels il avait été mêlé, la nuit précédente, il sen fut rejoindre sa femme, une bonne grosse commère, au visage un peu empâté, mais naturellement réjoui, et qui, anxieuse de savoir, lattendait dans la grande cour du Louvre.
Quoi de nouveau ? interrogea-t-elle.
Lair sombre, le brave Gautrais répliquait :
Rien !
Marie-Jeanne !
Cest-à-dire que si !
Sabarat a demandé à passer la nuit prochaine tout seul dans la salle des Dieux barbares. Je voulais veiller avec lui
mais il ma envoyé promener
Il a bien fait.
Pourquoi ?
Parce que jai idée quil arrivera malheur à tous ceux qui soccuperont de cette affaire.
Allons donc ! Tu dis des bêtises
On verra bien ! Moi, mes pressentiments ne me trompent jamais.
Mme Gautrais avait raison
La comédie de la veille allait se transformer en un des drames les plus mystérieux et les plus effrayants qui eussent jamais bouleversé lopinion publique.
Lorsque le lendemain, dès la première heure, Gautrais, qui navait pas fermé lil, pénétra, le premier de tous, dans la salle des Dieux barbares, quel ne fut pas son effroi en découvrant, près de la statue de Belphégor, renversée de son socle sur les dalles, le corps inanimé de Sabarat.
Étouffant un cri dangoisse et cherchant à surmonter la terreur qui sétait emparée de lui, Gautrais se pencha vers le malheureux
Bien quil ne portât aucune blessure apparente, le gardien en chef ne donnait plus signe de vie. Son revolver gisait près de lui, à portée de sa main crispée en un geste de suprême menace.
Au comble de laffolement, Gautrais se précipita dans la galerie voisine, appelant dune voix de tonnerre :
Au secours ! au secours !
Deux gardiens qui, eux aussi, venaient aux nouvelles, accouraient et sempressaient autour de Sabarat, qui, les yeux clos, exhala une faible plainte.
Vivant !
Il est vivant ! sexclama Gautrais.
Un de ses collègues, qui venait de soulever le blessé, sécriait, en montrant du doigt le derrière de sa tête :
Regardez
là !
Sabarat portait à la base du crâne une forte contusion qui avait dû être produite par un violent coup de marteau ou de massue.
Gautrais, qui avait ramassé le revolver, en ouvrait le barillet
Les six cartouches étaient intactes. Tout en montrant larme à ses compagnons, il fit :
Il a dû être surpris
Il na même pas eu le temps de se défendre !
À peine avait-il prononcé ces mots que Sabarat entrouvrait les paupières. On eût dit que ses yeux, déjà voilés par la mort, cherchaient à percer les ténèbres qui lenvironnaient de leur implacable linceul.
Sa main, qui semblait avoir retrouvé un vestige de force, saccrocha au bras de lhomme qui le soutenait. Ses lèvres sagitèrent
Un soupir rauque et prolongé gonfla sa poitrine
Et dune voix à demi éteinte, mais où tremblait encore un écho dépouvante, il râla :
Le fantôme !
Le fantôme !
Un spasme suprême lui tordit les membres
Sa tête ballotta sur ses épaules
Une écume rougeâtre frangea sa bouche entrouverte
Le gardien Sabarat était mort !
IIJACQUES BELLEGARDE
Le même soir, vers dix-sept heures, à la préfecture, tandis que M. Ferval, directeur de la police judiciaire, avait, dans son bureau, un important entretien avec M. Lavergne et son adjoint, une vive animation régnait dans la salle réservée aux informateurs judiciaires
Inutile dajouter quelle était provoquée par la nouvelle du drame qui, la nuit précédente, sétait déroulé au Louvre.
Tout en attendant le communiqué officiel, les représentants de la presse parisienne, auxquels sétaient joints ceux des grands quotidiens de province, se livraient aux commentaires les plus variés et les plus contradictoires.
De bruyantes discussions sengageaient. Les voix prenaient un diapason auquel nétaient guère habitués les murs au papier vert sombre de cette pièce austère et réfrigérante, et, à plusieurs reprises, le garçon de bureau de service avait dû prier poliment ces messieurs de parler un peu moins fort, observation dont il navait, dailleurs, été tenu aucun compte.
Assis un peu à lécart, un jeune homme dune trentaine dannées, au visage énergique, au regard intelligent et profond, aux allures sportives et élégantes, semblait ne prêter aucune attention au brouhaha qui lenvironnait.
Jacques Bellegarde, le brillant rédacteur du Petit Parisien, que ses reportages en France et à létranger avaient rendu presque célèbre, appartenait, en effet, à cette race de journalistes qui parlent peu, agissent beaucoup et pensent davantage.
Se méfiant de son imagination, quil avait très vive, procédant beaucoup plus par analyse que par synthèse, très prudent dans ses déductions, et conservant toujours, dans lexercice de ses délicates fonctions, un parfait bon sens, en même temps quune entière maîtrise de lui-même, il avait pour principe de ne jamais semballer et détudier à fond tous ses sujets.
Ayant une prédilection toute particulière pour tous les cas difficiles, le mystère du Louvre, bien quil nen connût encore rien de plus que ses collègues, avait immédiatement éveillé son intérêt.
Aussitôt, et nous verrons par la suite combien il avait deviné juste, il sétait dit que cette affaire, qui débutait dune façon si étrange, était appelée à un grand retentissement
et il sétait mis en tête délucider ce troublant mystère, en marge de la police.
Avant dentrer en campagne, Bellegarde avait tenu à venir, lui aussi, aux renseignements, et il attendait patiemment les événements lorsquun de ses collègues, un gros gaillard à la figure rubiconde, mais au caractère grincheux, que ses camarades avaient surnommé l« Amer Menthe », sapprocha de lui et, lui frappant cordialement sur lépaule, fit :
Eh bien ! las des as, quest-ce que tu penses de cette histoire ?
Rien encore.
Allons donc !
Et toi ?
Moi, ça membête ! déclarait le collègue de Bellegarde.
« Les crimes, ça me va guère
Dabord, ça me donne des idées noires ; et puis, ça me force à trotter à toute heure du jour et de la nuit dans des endroits impossibles, au risque dattraper un rhume ou une congestion
Moi jaime mieux un voyage présidentiel ou une exposition
Cest plus pépère !
Chacun son goût ! ponctua Bellegarde, avec un fin sourire.
Ça te passionne, toi, ces machines-là ?
Pourquoi pas ?
Toi ! fit « Amer Menthe », avec une mine dédaigneuse, tu finiras dans la peau dun romancier populaire.
Bellegarde allait répliquer ; mais une porte souvrit, livrant passage à M. Lavergne et à M. Rabusson.
Tous se précipitèrent vers les deux fonctionnaires, les harcelant de questions.
Messieurs, je vous en prie ! suppliait M. Lavergne, en cherchant à se dégager.
Et, désignant à ses assaillants un homme dune quarantaine dannées, de taille moyenne, à la moustache taillée à laméricaine, aux yeux perçants, et qui, surgissant tout à coup du bureau du directeur de la police, considérait lassistance dun regard aigu, sous lequel perçait une sourde hostilité, il ajouta :
Voici M. Ménardier, un de nos meilleurs inspecteurs, qui a précisément la mission de rechercher lassassin de ce pauvre Sabarat
Sans doute pourra-t-il vous renseigner mieux que nous ?
Aussitôt les informateurs, abandonnant M. Lavergne, entouraient Ménardier
Déjà plusieurs dentre eux, sortant leurs carnets de leur poche, sapprêtaient à prendre des notes. Mais, dun ton incisif, M. Ménardier déclarait, au milieu dun silence qui sétait établi comme par enchantement :
Messieurs, je nai rien à vous dire !
Un murmure de protestation séleva, dominé aussitôt par la voix tranchante de linspecteur qui, se retournant vers le conservateur et son adjoint, ajoutait :
et je serai reconnaissant à ces messieurs de bien vouloir adopter la même attitude.
De nouveaux murmures éclatèrent
Mais Jacques Bellegarde savançant vers le limier lui disait dun ton de courtois reproche :
Vous nêtes guère aimable pour la presse, monsieur Ménardier
Linspecteur répliquait nerveusement :
Dans cette affaire plus quen toute autre, une discrétion absolue est nécessaire.
Cependant
Excusez-moi, messieurs, je fais mon métier.
Avec un sourire plein de finesse, Bellegarde répliqua :
Et moi, je vais tâcher de faire aussi le mien.
Sans insister, Ménardier sesquiva, entraînant avec lui M. Lavergne et son adjoint. Le reporter du Petit Parisien, laissant ses confrères manifester bruyamment le mécontentement que leur causait lattitude du policier, gagna aussitôt le dehors.
Il se heurta presque à linspecteur, qui arrêté sur le trottoir avec les deux fonctionnaires, leur recommandait une dernière fois dobserver la plus prudente réserve. À la vue du journaliste, Ménardier fronça le sourcil.
Rassurez-vous, mon cher, lança Bellegarde, je nai nullement lintention de vous suivre !
Et il ajouta avec une légère pointe dironie :
Je crois même pouvoir vous affirmer que je vais prendre une route tout à fait différente de la vôtre.
Il séloigna, après avoir poliment soulevé son chapeau.
Ce lascar-là, grommela le limier, avec un accent de mauvaise humeur, jaimerais mieux le savoir aux cinq cents diables !
Sans doute, reprenait M. Lavergne, redoutez-vous quil nen raconte trop long et ne donne ainsi léveil au coupable ?
Ce nest pas cela ! fit Ménardier, avec un accent de franchise spontanée.
Et il ajouta dun ton inquiet :
Jai surtout peur quil me grille !
Après avoir en vain tenté de pénétrer au Louvre, dont une consigne formelle fermait, jusquà nouvel ordre, les portes au public, Jacques Bellegarde sétait décidé à regagner à pied Le Petit Parisien.
Il avait pour principe, lorsquil se trouvait en face dun cas embarrassant, non point de sisoler dans le calme de son bureau, mais de marcher à travers les artères les plus animées de la capitale. Contrairement à tant dautres, le mouvement, le bruit de la rue, loin de le distraire, rendaient plus apte son cerveau à saisir au vol et à classer les pensées qui sy entrecroisaient dans le premier tumulte des discussions quil se livrait à lui-même.
Après avoir longé la rue de Rivoli et sêtre engagé sur le boulevard Sébastopol, il se disait, tout en cheminant :
Je me fais leffet dun romancier qui se trouverait en face dune page blanche, avec un unique point de départ, fort captivant, certes, mais dont il ignorerait encore le développement et la fin.
« En effet, le problème se pose ainsi : « Une nuit, au Louvre, un gardien, en faisant sa ronde, croit apercevoir un fantôme qui senfuit à sa vue. Il sélance à sa poursuite, tire sur lui plusieurs coups de revolver
Et le fantôme sévanouit dans les ténèbres. »
« Ce nest déjà pas trop mal, et ce nest pas tout !
« Le lendemain, un autre gardien, qui sest offert la fantaisie de passer la nuit tout seul dans la salle où est apparu le fantôme, est trouvé assommé au pied de la statue renversée du dieu Belphégor, dont le socle porte, daprès le peu que jai pu savoir, des traces déraflures
« Quel est ce mystérieux et terrible assassin ?
Comment et dans quel dessein sest-il introduit dans le musée ? Pourquoi sest-il attaqué à la statue de ce brave Belphégor, qui, sans aucun doute, ne lui avait fait aucun mal ?
Pour lemporter ?
Heu ! Cela me paraît à la fois bien difficile et fort peu vraisemblable
Alors ?
« Alors, allumons une cigarette.
Bellegarde tirait de la poche de son veston un étui en argent, dont il allait extirper une savoureuse abdullah, lorsquil se vit tout à coup environné par une bande de camelots qui criaient la troisième édition dun journal du soir
La foule sen arrachait les exemplaires et en attaquait aussitôt la lecture avec un intérêt qui se lisait sur tous les visages. Il était évident que laffaire du Louvre passionnait le public.
Le reporter sempressa, lui aussi, dacheter un numéro
Il le parcourut rapidement. Il ne lui apprit rien quil ne sût lui-même. Et, aussitôt, il reprit sa route tout en continuant son monologue mental, lorsquun peu avant darriver aux grands boulevards, il se heurta à un rassemblement assez nombreux de badauds arrêtés devant la terrasse dun café et écoutant les vociférations dun haut-parleur de T. S. F. qui, placé au-dessus de la porte dentrée de létablissement, commentait, sur un ton tragique, lassassinat du gardien Sabarat.
Tout à coup, une commère qui, un filet de provisions à la main et le visage congestionné démotion, absorbait, le nez en lair, ce récit sensationnel, poussa un hurlement deffroi, et, désignant du doigt le pavillon doù séchappait le récit de ce crime épouvantable, elle sécria :
Le fantôme
je lai vu là, dans le truc !
Des rires fusèrent
Jacques Bellegarde, qui sétait approché, partageait lhilarité générale, lorsque son attention fut attirée par une délicieuse jeune fille dont la sobre et gentille élégance, le profil charmant, la blondeur dorée et le visage tout de grâce spirituelle et de malicieuse gaieté, en faisait le type de la vraie Parisienne.
Autour deux, des colloques sengageaient :
Moi ! clamait un petit trottin, je vous dis que cest un fantôme.
Moi ! répliquait un vieux monsieur, lair indigné, je vous dis que cest un voleur.
Un voleur !
un fantôme !
Un fantôme !
un voleur !
ces deux mots se croisaient en un choc de dispute qui commence.
Alors, sadressant à la jeune fille que, depuis quil lavait remarquée, il navait pas quittée des yeux, le reporter fit, dune voix aimable :
Et vous, mademoiselle, quest-ce que vous en pensez ?
Vous êtes trop curieux, monsieur Bellegarde, répondit la jolie inconnue.
Le journaliste demeura tout interloqué. En effet, bien quil pût se vanter, à juste titre, davoir une infaillible mémoire des physionomies, il ne se souvenait pas davoir jamais rencontré cette ravissante personne. Alors, comment le connaissait-elle ?
Le désir de savoir lengagea même à emboîter le pas à son exquise interlocutrice
Bien quelle eût pris sur lui une certaine avance, il ne tarda pas à la rejoindre
Et, tout en soulevant son chapeau, il allait lui adresser la parole, lorsquelle se retourna
Son joli visage nexprimait aucune indignation, aucun courroux, mais il révélait une si pudique réserve, et son regard exprimait une invitation au respect si éloquente, que Bellegarde eut lintuition quen lui adressant la parole, il se rendrait coupable dun manque de tact impardonnable
Et après sêtre contenté daccentuer la déférence de son salut, il laissa séloigner la jolie Parisienne, tout en suivant des yeux son exquise silhouette, qui se perdit bientôt dans le tohu-bohu des grands boulevards.
Un peu pensif, et sous le charme presque inconscient de cette première rencontre, aussi brève quinattendue, Bellegarde sengagea dans le boulevard de Strasbourg, obliqua rue dEnghien, et regagna Le Petit Parisien.
Dun pas rapide, il escalada lescalier à rampe en fer forgé, traversa le hall monumental, prit place dans lascenseur, sarrêta à létage de la rédaction et pénétra dans son bureau.
Après avoir pris connaissance de son courrier, il sinstalla à sa table, réfléchit quelques instants, puis, sarmant de son stylo, il rédigea avec une facilité surprenante et sans la moindre rature, dune haute écriture large, un peu gothique, et aussi lisible que des caractères dimprimerie, un article qui se terminait ainsi :
Sagit-il dun criminel isolé ou bien est-ce un nouvel exploit de cette bande internationale qui a déjà opéré dans un musée dItalie ?
Nous ne tarderons pas à le préciser
En tout cas, nous pouvons affirmer quil ny a pas eu de fantôme au Louvre, mais un voleur doublé dun assassin
Et il allait apposer sa signature au bas de ces lignes, lorsquon frappa à sa porte
Cétait un garçon de bureau qui lui apportait un pneumatique que Bellegarde sempressa de décacheter.
Comme il le parcourait, il ne put retenir un cri de surprise.
Voici en effet, ce que contenait le petit bleu :
Je vous préviens que si vous continuez de vous occuper de laffaire du Louvre, je nhésiterai pas à vous envoyer rejoindre le gardien Sabarat.
Belphégor.
Belphégor ! fit Jacques, surpris
Ah çà ! Quest-ce que cela signifie ?
À peine avait-il prononcé ces mots, que la sonnerie de son téléphone faisait entendre un appel strident et répété. Bellegarde sempara du récepteur
Une voix vibrait dans lappareil
Une voix de femme impatiente, nerveuse :
Cest toi, mon Jacques ?
Allô
cest moi, Simone.
Tu vas bien, mon petit ? répliquait le reporter sans enthousiasme.
Allô ! tu mentends ?
Je te rappelle que je réunis ce soir quelques amis
Je compte absolument sur toi !
Visiblement agacé, Bellegarde répliquait :
Cest que je suis très pris
Cette affaire du Louvre
Quelle affaire ?
Ah ! tu nes pas au courant ?
Eh bien ! lis demain Le Petit Parisien.
Alors, tu viens ?
suppliait presque la voix inquiète.
Si je peux
je te le promets
, répliquait le reporter.
Tu le pourras, si tu le veux
De toute façon, je ne serai chez toi quassez tard.
Entendu
pourvu que tu sois là !
Alors à tout à lheure, mon chéri.
À tout à lheure.
Bellegarde raccrocha lappareil. Ce coup de téléphone lavait rendu soucieux. Une grande lassitude morale semblait sêtre emparée de lui. Il eut un bref mouvement dépaules, comme sil voulait, dinstinct, se débarrasser dun poids qui lui pèserait trop lourdement
Puis, dun geste nerveux, il sempara de létrange message quil venait de recevoir et se mit à le relire attentivement
répétant tout haut ces derniers mots : Je nhésiterai pas à vous envoyer rejoindre le gardien Sabarat
Belphégor.
Alors, tandis quune flamme daudace illuminait ses yeux, le jeune journaliste sécria :
Eh bien ! seigneur Belphégor, jaccepte le défi, et nous verrons bien lequel de nous deux sera le plus fort !
IIISIMONE DESROCHES
Le même soir, vers onze heures, une file dautos de maîtres, auxquelles se mélangeaient quelques rares et modestes taxis, stationnaient rue Boileau, à Auteuil, près dun hôtel particulier, à larchitecture très moderne
De nouvelles voitures ne cessaient darriver, amenant de nombreux invités
Ceux-ci, après être entrés dans la maison et avoir remis leurs manteaux et leurs chapeaux au vestiaire, au lieu de pénétrer dans les salons, dailleurs plongés dans lombre, longeaient, sous la conduite de valets de chambre en impeccable livrée, la longue galerie qui desservait tout le rez-de-chaussée, traversaient un petit jardin très ombragé, et pénétraient dans un vaste atelier dont la décoration nétait pas sans évoquer le souvenir des manifestations les plus outrancières de feu lexposition des Arts décoratifs.
À la clarté discrète de lampes voilées, on distinguait dans cette pièce, encombrée de divans profonds et de sièges aux formes cubiques, une foule qui, dès le premier abord, semblait singulièrement mélangée : inévitables snobs, toujours prêts à senthousiasmer de ce qui ennuie les uns, et à déclarer « infect » ce qui plaît aux autres ; vieilles dames aux cheveux coupés à la Ninon et même à la « garçonne » ; jeunes bohèmes des deux sexes accourus de la « Rotonde », et du « Dôme » de Montparnasse ; rimailleurs faméliques échappés du « Lapin agile » de Montmartre ; rares gens du monde authentiques, qui semblaient déjà regretter de sêtre fourvoyés, par curiosité, dans ce milieu vraiment par trop original.
Une vive lueur qui provenait dun plafonnier invisible éclaira tout à coup, dressée debout sur une estrade aux tentures sombres, une jeune femme dune remarquable beauté. Drapée dans une sorte de péplum blanc qui laissait apparaître ses épaules de marbre et ses bras magnifiques, on eût dit une fée shakespearienne, sévadant tout à coup de la nuit.
Cétait la maîtresse de la maison, Mlle Simone Desroches, jeune déesse mondaine, qui sapprêtait à déclamer sa dernière uvre devant ses amis.
Tout dabord, elle promena ses grands yeux sur ses invités, tous figés en une attitude dévotieuse. Son regard sarrêta un moment sur la porte dentrée, comme si elle nattendait plus que quelquun, quelle avait hâte de voir, pour attaquer les premières strophes de son poème
Mais la porte demeurait obstinément close
Simone ne put réprimer un léger soupir. Mais comprenant, au frémissement qui courait parmi lassistance, que lon commençait à trouver un peu trop long ce silence préparatoire, Simone attaqua dune voix harmonieuse :
LES FLEURS DU MENSONGE
Ode symphonique
Et, sur un ton de mélopée, elle poursuivit, en appuyant chaque mot et en scandant chaque syllabe :
Mon âme est une forteresse
Dont jai fait le jardin de mon cur
Mon cur est le jardin terrestre
Où sétiolent détranges fleurs
Laissons la poétesse infliger à ses hôtes un long supplice que nos lecteurs ne nous pardonneraient pas de leur faire partager
et ne nous occupons plus que de la femme, dailleurs captivante entre toutes, quétait Simone Desroches.
Unique enfant dun banquier de Paris très connu, elle avait perdu sa mère de bonne heure. Son père, entièrement absorbé par ses affaires, avait dû confier léducation et linstruction de sa fille à une institutrice dorigine Scandinave, Mlle Elsa Bergen, qui, tout en meublant lesprit de son élève des connaissances les plus étendues et en développant ses réelles aptitudes artistiques, navait pas su lui inspirer les principes qui eussent fait delle une vraie jeune fille.
Dun caractère indépendant et dun esprit romanesque, à la mort de son père, qui était survenue très peu de temps après sa majorité, Simone avait décidé de vivre sa vie. À la tête dun héritage que lon disait considérable, elle avait acheté cet hôtel dAuteuil, où elle sétait installée avec Elsa Bergen, qui, grâce à lascendant quelle avait pris sur son ancienne pupille, avait réussi à se faire attacher à elle en qualité de dame de compagnie.
Alors, Simone, qui se croyait une grande poétesse, avait réuni autour delle une cour dadmirateurs, subjugués par sa beauté, ou simplement attirés par lappât de sa fortune.
Parmi eux, on remarquait un certain Maurice de Thouars, fils de famille décavé, qui représentait une marque dautomobiles, toujours à court de capitaux. Très beau, très sportif, véritable don Juan de dancing et de bar, et, par conséquent, très infatué de sa personne, il sétait vite convaincu quil navait quun mot à dire pour que la belle Simone tombât dans ses bras.
À son vif désappointement, celle-ci lui avait déclaré :
Je ne veux pas plus dun mari que dun amant. Jentends rester moi-même et ne pas membarrasser dentraves qui me coûteraient ma liberté.
Mais elle avait compté sans lamour, qui ne devait pas tarder à semparer victorieusement, tyranniquement de son âme.
Simone Desroches, trois mois après, était devenue lesclave de son cur. La forteresse sétait laissé prendre, et cétait Jacques Bellegarde qui en était le vainqueur.
Ils sétaient rencontrés en Syrie, où Simone excursionnait, et où Bellegarde se trouvait en tournée de reportage. Ils avaient dabord vécu en camarades. Mais bientôt latmosphère, le décor, quelques aventures pittoresques et même corsées, au cours desquelles le jeune journaliste eut loccasion de donner la mesure de sa vive intelligence, de son adresse et de son courage, avaient eu raison de ses principes de poétesse ; et elle sétait donnée à Jacques avec la même ardeur quelle avait mise à se défendre contre les attaques de ses autres soupirants.
Mais, dès leur retour à Paris, Simone sétait montrée une compagne tellement inquiète, jalouse et tyrannique, quelle en était arrivée à refroidir et même presque à éteindre le sentiment très vif et très sincère quelle avait inspiré au reporter.
Celui-ci, soucieux avant tout de conserver intacte sa dignité dhomme et de remplir consciencieusement ses obligations professionnelles, ne supportait plus quavec peine lesclavage dans lequel Simone voulait lasservir. Elle, au contraire, sétait attachée de plus en plus à lui
Elle rêvait même de mariage
Il refusa
Elle était riche
Lui navait que son talent pour toute fortune
Alors, ce furent des drames, des scènes, des reproches, des prières, qui excédaient Bellegarde
Il songea à la rupture. Seule une crainte larrêta : celle que Simone, dans lexaspération de son désespoir, ne cherchât à se tuer, ainsi quelle len avait plusieurs fois menacé.
Et voilà pourquoi bien quil éprouvât, surtout après le mystérieux billet signé Belphégor, le besoin de se recueillir au moment où allait sengager entre le fantôme du Louvre et lui un duel quil pressentait implacable, il avait décidé daller faire acte de présence chez Simone, quitte à filer à langlaise si la séance se prolongeait trop avant dans la nuit.
Lorsquil pénétra dans latelier, Simone achevait son ode symphonique, au milieu des acclamations frénétiques et des cris pâmés de son entourage.
Dès quelle aperçut Jacques, son visage se colora dune expression de joie que tous attribuèrent au plaisir et à la fierté que lui causait son triomphe
En réalité, peu lui importaient ces bravos, ces cris dadmiration, ce concert déloges
Maintenant quil était là, elle ne voyait plus que lui, et cest vers lui seul quelle voulait aller, à lui seul quelle voulait être.
Mais le flot de ses invités la pressait, lemprisonnait
létouffait
Des esthètes voulaient lui baiser les mains. Le baron Papillon, le riche collectionneur et la baronne, aussi snobs que riches et aussi sots que vains, proféraient, lui dune voix de basse profonde, elle dun ton criard et suraigu de soprano léger, des louanges qui tendaient à prouver quils étaient aussi connaisseurs en poésie quen bibelots. Le beau Maurice de Thouars, qui avait réussi à sapprocher de lartiste, sapprêtait à lui adresser ses plus chaleureux compliments, mais Simone, qui avait réussi à échapper à la cohue bourdonnante, le repoussait en disant :
Je vous en prie
Laissez-moi
je nen puis plus ! Je suis brisée !
Et rejoignant vite Jacques Bellegarde, elle lui tendit la main, tout en disant dune voix mourante :
Ah ! vous voilà, vous
Enfin !
Puis, tout en le regardant longuement dun air de tendre reproche, elle ajouta tout bas :
Pourquoi viens-tu si tard ?
Je nai pas pu
Tu vas rester ?
Cest impossible
cette affaire du Louvre
Un prétexte
Je tassure que cest très sérieux. Laisse-moi te raconter.
Cest inutile
Pourquoi ?
Je préfère tépargner un mensonge.
Tu verras demain dans les journaux
Je ne lis jamais les journaux.
Des domestiques apportaient sur des plateaux des rafraîchissements vers lesquels se ruaient les invités, qui nétaient pas tous des gens dune éducation parfaite.
La poétesse et le reporter continuaient à sentretenir à voix basse. Maurice de Thouars, qui les observait avec une expression de jalousie mauvaise, se dirigea vers une femme dune cinquantaine dannées, aux cheveux presque blancs, au visage naturellement sévère, et qui, dès le début de la soirée, affectait de se tenir discrètement à lécart.
Cétait Elsa Bergen, la demoiselle de compagnie de Simone.
Tout en lui désignant, dun coup dil significatif, les deux amoureux, M. de Thouars lui murmura, non sans une certaine amertume :
Toujours aussi toquée de ce journaliste ?
Ne men parlez pas ! répliqua Elsa Bergen dun air pincé
Elle veut lépouser.
Le beau Maurice eut un léger sursaut
La Scandinave reprenait :
Mais
il refuse
Il prétend quelle est trop riche pour lui.
Puis elle ajouta sur un ton de confidence :
Je crois plutôt quil en a assez
Le fait est quils ont lair de se disputer ferme.
Elle lui fait encore une scène.
Elle est terrible.
Il finira par se lasser, prédisait Mlle Bergen.
Tant mieux ! fit Maurice de Thouars avec un inquiétant sourire.
Un virtuose à lair grave et ennuyé venait de sinstaller devant un grand piano à queue de concert. Et projetant dun air inspiré ses dix doigts sur le clavier, il fit résonner un accord dont la dissonance eut le don dimposer silence à tous et de figer chacun à sa place.
Le baron Papillon, assourdi par ce tapage, sapprocha de Simone, et lui demanda :
Quel est ce virtuose ?
Profitant que lattention de Mlle Desroches était distraite par le riche collectionneur, Jacques Bellegarde sesquiva rapidement, et lorsque Simone se retourna, elle le vit franchir le seuil de la porte
Un cri faillit lui échapper. Mais elle se contint. Deux perles au bord de ses cils révélèrent seulement la grande douleur qui était en elle. Alors, tandis que le pianiste continuait le fracas de son tonnerre inharmonieux, la jeune poétesse sassit tristement sur un siège et se cacha la figure entre les mains.
Quelle artiste ! murmura M. Papillon en désignant Simone à sa femme.
On dirait quelle pleure, fit la baronne.
Simone pleurait en effet, mais ce nétait pas lémotion artistique qui lui arrachait des larmes
cétait son amour en détresse
son rêve brisé.
Jacques Bellegarde avait regagné aussitôt son petit rez-de-chaussée de lavenue dAntin et, après une nuit de repos bien gagné, et même une assez grasse matinée, il sétait levé très en forme et prêt à reprendre son enquête.
Comme il passait de son cabinet de toilette dans sa chambre, il aperçut, assise dans un fauteuil et lisant Le Petit Parisien, sa femme de ménage, qui nétait autre que Marie-Jeanne, lépouse légitime de Pierre Gautrais, le gardien du Louvre.
Plongée dans sa lecture, Marie-Jeanne ne lavait pas vu venir. Pendant un instant, il la regarda dun air amusé. Puis, tout à coup, il frappa dans ses mains.
La plantureuse commère eut un cri de surprise et de frayeur.
Le fantôme !
Mais reconnaissant le journaliste, elle fit, la main sur son cur, comme pour en comprimer les battements :
Excusez-moi, monsieur Jacques, jétais en train de lire votre article
Il est rudement tapé !
Et, tout en déposant le journal sur la table, elle allait se retirer, mais Jacques la rappela.
Un mot, madame Gautrais.
À votre service, monsieur Jacques, fit la brave femme en se rapprochant.
Bellegarde réfléchit quelques secondes, puis reprit :
Pouvez-vous me rendre un grand service ?
Avec plaisir, monsieur Jacques, vous êtes si gentil pour moi ! Cest grâce à vous si je vais parfois au théâtre presque à lil, et à la Chambre des députés sans rien payer du tout
Aussi croyez que si cest en mon pouvoir
Dun geste amical, le reporter arrêta le flot de paroles qui menaçait de le submerger. Puis, lair grave et pesant bien chaque mot, il fit :
Il faut que votre mari maide à me cacher ce soir dans la salle des Dieux barbares.
Diable ! sécria Marie-Jeanne
Ça ne va pas être commode.
Jacques insistait :
Mais si, voyons
Je veux bien essayer, seulement
Une sonnerie électrique vibrait dans lantichambre.
Allez voir, ordonna le journaliste. En tout cas, je ny suis pour personne !
La femme de ménage sen fut, pour revenir presque aussitôt, annonçant dun air dhostilité :
Cest encore elle !
Jacques eut un geste dagacement.
En voilà un crampon ! souligna Marie-Jeanne.
Et, comme Bellegarde, nerveusement, écrasait dans un cendrier la cigarette allumée quil tenait à la main, elle demanda :
Faut-il lui dire que vous nêtes pas là ?
Non ! répliquait Jacques
Elle serait capable de mattendre dans la rue. Faites-la entrer dans mon bureau.
Lorsque Marie-Jeanne eut disparu, le reporter grommela entre ses dents :
Cette femme me rend la vie intenable
Cela ne peut pas durer !
Et après avoir arpenté deux ou trois fois sa chambre, cherchant le moyen de rompre avec Simone sans trop de tracas, il ouvrit la porte qui donnait dans son cabinet de travail
Mlle Desroches, qui semblait émue, angoissée, sen fut vers lui, et, tirant brusquement un billet de son sac, elle le tendit au journaliste, en disant dune voix tremblante :
Voilà ce que je viens de recevoir !
Jacques prit le message et lut :
Mademoiselle,
Je sais combien vous vous intéressez à M. Jacques Bellegarde
Aussi, je vous conseille vivement duser de toute linfluence que vous avez sur lui pour lempêcher de soccuper plus longtemps de laffaire du Louvre
Sinon, il est condamné.
Belphégor.
Pas possible ! fit le reporter en affectant de sourire.
Je ten supplie, sécriait Simone
renonce à cette enquête.
Tu es folle ! ripostait Jacques.
Tu ne maimes plus !
haletait la jeune femme.
Et elle se laissa tomber sur un siège, les épaules secouées par de douloureux sanglots.
Bellegarde, gêné, se rapprocha delle. Puis, avec plus de douceur, il lui dit :
Voyons, sois raisonnable !
Être raisonnable, nest-ce pas demander limpossible à une amoureuse ?
Nest-ce pas surexciter, exaspérer le déchaînement de ses inquiétudes ?
Relevant la tête, Simone protestait :
Cest précisément parce que je suis raisonnable que je te supplie de mécouter.
Et, dune voix fébrile, elle accentua :
Jacques, jen ai le pressentiment, tu cours un grand danger.
Moi !
Oui, toi.
Mais non !
Ce matin, contrairement à mes habitudes, jai lu les journaux
qui rendaient compte de lassassinat du Louvre.
Eh bien ?
À peine les avais-je terminés, que je recevais ce billet.
Jai reçu le même hier soir
Et tu ny attaches pas plus dimportance ?
Malice cousue de fil blanc !
Comment cela ?
Hier, jai très bien compris que je gênais linspecteur Ménardier qui est chargé de cette affaire ; et maintenant, jen suis sûr, cest lui qui aura employé ce subterfuge pour se débarrasser de moi.
Un policier tel que lui, objectait Simone, nemploierait pas des procédés aussi enfantins
Pour moi, cette missive est réelle
Jacques, je ten supplie, renonce à une entreprise où, jen ai la conviction, tu texposes aux plus graves dangers.
Oh ! je ten prie
scandait le journaliste, excédé.
Bouleversée, la jeune femme sécriait :
Sil tarrive malheur, je ne te survivrai pas !
Ma pauvre Simone, reprenait Jacques Bellegarde, tu es une grande romanesque.
Elle neut quun cri :
Je tadore !
Jacques, presque malgré lui, détourna la tête. Lentement, il dégagea ses mains que sa maîtresse tenait emprisonnées dans les siennes ; puis il sen fut vers son bureau, ouvrit un tiroir et y renferma le message que Mlle Desroches venait de lui remettre.
Celle-ci, qui ne lavait pas quitté des yeux, murmurait, accablée :
Je sens bien que tout est fini !
Dun mouvement brusque, comme si elle rassemblait le restant de ses forces prêtes à labandonner, elle se leva. Bellegarde eut un geste, mais un geste vague, pour la retenir.
Adieu
fit-elle en chancelant.
Dans ce mot, il y avait tant de détresse, que Jacques eut limpression quun glas tintait à ses oreilles.
Angoissé, il lui barra la route
Elle seffondra dans ses bras.
En sentant son étreinte lenserrer avec désespoir, son cur battre contre le sien si précipitamment quon eût dit quil allait se briser, Jacques, envahi par une de ces pitiés dautant plus fortes quelles sont la dernière flambée dun amour qui séteint
ne put que murmurer :
Calme-toi
nous allons déjeuner ensemble !
Cest vrai ? sexclama Simone avec un sursaut de joie presque enfantine.
Oui.
Où cela ?
Aux Glycines.
Une expression de joie subite illumina le visage douloureux de la jeune femme. Jacques déposa un baiser rapide sur son front fiévreux ; puis il sonna Marie-Jeanne.
Ma canne
, mon chapeau, fit-il.
Simone sortit de son sac une petite boîte à poudre
et se campant devant une glace, elle sefforça de faire disparaître les traces de son chagrin, qui rougissait ses beaux yeux si tendres.
La femme de ménage revenait avec les objets demandés. Le reporter lui glissa à loreille.
Surtout noubliez pas de demander à votre mari
Marie-Jeanne eut un geste dacquiescement ; puis Jacques et Simone gagnèrent le dehors.
Alors, tout en les regardant séloigner, Mme Gautrais grommela :
Faut-il quil en ait du courage, M. Jacques, pour passer la journée avec cette raseuse et la nuit dans la salle des Dieux barbares !
IVLE RESTAURANT DES GLYCINES
Le restaurant des Glycines était, au moment où se déroule cette histoire, létablissement le plus en vogue du bois de Boulogne. Ce jour-là, à lheure du déjeuner, il faisait un temps magnifique. Profitant des premières caresses du printemps, une clientèle très sélecte avait envahi la plupart des tables qui se dressaient dans le joli décor de verdure dun beau jardin fleuri et ombragé.
Un homme déjà dun certain âge, habillé avec une sobre élégance, au regard très vif sous ses lunettes à monture décaille, à la barbe et aux cheveux grisonnants, et quaccompagnait une délicieuse jeune fille vêtue dune toilette dune fraîcheur exquise et dun goût parfait, venait de sinstaller sous un parasol.
Leur entrée était passée inaperçue, même à Bellegarde et à Simone Desroches, qui, à une table voisine, venaient dattaquer de savoureuses tartines de caviar
Sapprochant des nouveaux arrivants, le maître dhôtel tendit la carte à la jeune fille
Mais celle-ci, la remettant au vieux monsieur, fit dune voix claire, harmonieuse :
Commande, papa, tu ty entends beaucoup mieux que moi.
Entendu, ma petite Colette.
À ces mots, Jacques retourna légèrement la tête. Il ne put réprimer un léger mouvement de surprise
Il venait de reconnaître la charmante personne que, la veille, il avait rencontrée boulevard Sébastopol.
Elle, de son côté, en apercevant le journaliste, esquissa un rapide sourire ; puis, baissant les yeux, tandis que son père commandait le menu, elle prit lun des illets semés sur la table et lapprochant de son visage, elle parut prendre un vif plaisir à en respirer le parfum. Simone, toujours aux aguets, navait pas été sans saisir au passage cette petite scène rapide dont aucune nuance ne lui avait échappé.
Tu connais ces gens ? demanda-t-elle tout bas à son ami.
Pas du tout !
répliqua celui-ci, en affectant un air indifférent.
Tiens, je croyais !
Simone se tut, rongeant son frein.
Tandis quon apportait les quenelles de brochet au bourgogne, Jacques ne put sempêcher de jeter à la dérobée, à ladresse de la jolie Parisienne, quelques furtifs regards que Simone ne manqua pas de surprendre
Alors, brusquement, les sourcils froncés, elle lança à Jacques, dun ton bref :
Tu es toujours décidé à toccuper de cette affaire du Louvre ?
Sans doute le vieux monsieur et sa fille avaient-ils surpris ce propos ; car ils échangèrent un rapide coup dil, qui, pour un observateur avisé, aurait pu paraître quelque peu étrange.
Jacques, distrait, ne répondait toujours pas à la question que venait de lui poser son amie.
Celle-ci, de plus en plus nerveuse, sécriait :
Tu pourrais au moins mécouter quand je te parle.
Jacques tressaillit
Puis il fit, un peu gêné :
Que me disais-tu donc ?
Rien ! répliqua Simone, en prenant une attitude boudeuse.
Le maître dhôtel, avec des gestes onctueux, sacerdotaux, disposait sur les assiettes les appétissantes quenelles. Bellegarde tourna légèrement la tête vers la table voisine. Colette continuait à parler à son père sur un ton de confidence
Bientôt son regard, tout pétillant de malice, sobliqua vers le journaliste, qui accentua involontairement son sourire.
Cette fois, cen était trop. Jetant rageusement sa serviette sur la table, Simone martelait :
Jen ai assez !
Jacques, déconcerté, tenta :
Voyons
quest-ce quil y a encore ?
Dune voix agressive, la jeune femme poursuivait :
Parce quune jeune personne mal élevée te regarde avec effronterie, tu te figures tout de suite
Simone, je ten prie.
Laisse-moi
jai vu ce que jai vu, nest-ce pas !
Jacques voulut la calmer, mais en vain
Elle se leva, et, semparant de son sac, toute frémissante de colère contenue, elle lança au journaliste, sur un ton qui nadmettait pas de réplique :
Ça va
Adieu !
Et elle sen fut, après avoir adressé à Colette un regard foudroyant
et sans que Bellegarde, littéralement médusé, eût rien tenté pour la retenir.
Au moment où il sapprêtait à adresser des excuses à ses voisins qui, dailleurs, navaient paru prêter aucune attention à cette algarade, un chasseur survenait, annonçant :
On demande M. Claude Barjac au téléphone.
Le vieux monsieur se leva aussitôt et suivit le chasseur. Colette, demeurée seule, dirigea ses yeux vers le journaliste, qui sétait remis à manger ses quenelles dun air distrait et renfrogné.
Sans doute subit-il lattraction de cette âme qui déjà semblait se pencher vers la sienne ; car, bientôt, son regard se croisa avec celui de la jeune fille et il y découvrit tout à coup une expression de douceur et de bienveillance qui était comme un acquiescement tacite aux excuses quil navait pas encore eu le temps de lui présenter
Senhardissant, il allait lui parler, mais M. Barjac revenait ; et, tout en sasseyant en face de sa fille, il lui murmura dun air énigmatique :
Cest pour ce soir !
Dun rapide clignement dil, Colette lui désigna le reporter, qui, pour se donner une contenance, vidait dun trait son verre de graves.
Un sourire un peu narquois se dessina sur les lèvres de M. Barjac
tandis que derrière ses lunettes ses yeux avaient détranges pétillements. Et Jacques comprenant, malgré tout le désir quil avait dentamer la conversation avec sa jolie voisine, quil risquait de se rendre un tantinet ridicule, en donnant suite à un incident qui semblait apaisé, prit dans son portefeuille un pneumatique, et, à laide de son stylo, y traça ces mots :
Ma chère Simone,
Bien quil men coûte beaucoup de te faire de la peine, il mest impossible de supporter plus longtemps tes scènes de jalousie, aussi ridicules quinjustifiées.
Le maître dhôtel sapprochait de lui, la carte à la main.
Et maintenant, demandait-il, quest-ce que monsieur choisit ?
Jai fini, répliquait Bellegarde. Donnez-moi laddition.
Et il continua à écrire :
Mieux vaut donc ne plus nous revoir, puisque nous ne nous comprenons pas et que nous ne pouvons plus nous entendre. Ne men veux pas dune décision que toi seule as provoquée et rendue irrévocable.
Adieu.
Jacques.
Le reporter cacheta son pneu et traça ladresse. Un garçon apporta laddition quil régla rapidement. Puis, tandis quon lui remettait son vestiaire, il glissa à loreille du maître dhôtel :
Pouvez-vous me dire qui sont ce monsieur et cette jeune fille qui déjeunent là-bas, à cette table ?
Le maître dhôtel répondit :
Je lignore, monsieur. Cest la première fois quils viennent aux Glycines.
Jacques eut un dernier regard vers Colette, qui croquait, de ses jolies dents, de belles crevettes roses. Puis il séloigna.
Colette le suivit des yeux
et elle soupira :
Pauvre garçon
cest dommage !
Et sadressant à son père, qui, délaissant les nombreux et appétissants hors-duvre étalés devant lui, griffonnait sur son calepin des mots illisibles, elle fit :
Tu dis que cest pour ce soir ?
Barjac, brusquement, releva la tête.
Je te raconterai cela tout à lheure, fit-il dun air grave.
Et, dun ton mystérieux, il ajouta :
Ici, les bosquets pourraient bien avoir des oreilles
VOÙ LON ASSISTE À DES FAITS TROUBLANTS
Depuis le matin, le musée du Louvre, à lexception de la salle des Dieux barbares, dont les portes avaient été hermétiquement closes, avait été rouvert au public qui, naturellement, sy était précipité, dans lespoir, dailleurs vain, dy apprendre ou dy voir quelque chose. Le mystère, en effet, demeurait impénétrable.
Linspecteur Ménardier nétait cependant pas resté inactif.
Nayant découvert dans le vieux palais, à la suite dun minutieux examen, aucune trace deffraction, lhabile limier en était arrivé à la conclusion logique que le ou les assassins de Sabarat devaient avoir un complice dans la place. Un moment, ses soupçons sétaient même arrêtés sur Gautrais. Or, non seulement les renseignements quil avait recueillis sur le brave gardien étaient excellents, mais il avait encore acquis la preuve que ce dernier, au cours de la nuit du crime, navait pas quitté son domicile.
Donc, la piste Gautrais était mauvaise, et il était inutile de sy attarder.
Persuadé quil avait à lutter contre un adversaire dune rare audace et dune habileté peu commune, Ménardier en était arrivé promptement à se convaincre que la première chose à faire était de rechercher dabord comment il avait pu entrer au Louvre et en sortir avec une facilité qui tenait du prodige ; et il avait décidé de se livrer, la nuit prochaine, en compagnie de quelques agents triés sur le volet, à labri de tout il inquisiteur ou de toute oreille indiscrète, à une exploration nocturne du musée.
À cet effet, il avait prié M. Lavergne de lui confier les plans du palais, quil sétait mis à étudier avec la plus grande attention.
Jacques Bellegarde, plus que jamais décidé à élucider ce terrible mystère, avait agi de son côté
Après être passé au Petit Parisien pour y prendre connaissance de son courrier, il sétait rendu au Louvre. Lorsquil y arriva, il était trois heures de laprès-midi. Son premier soin fut de se rendre à la salle des Dieux barbares ; mais il constata, aussitôt quil était impossible dy pénétrer. Deux agents montaient, en effet, une garde vigilante devant la porte dentrée, quobstruait une barrière de bois improvisée, mais infranchissable.
Sans tenter de fléchir une consigne quil savait formelle, le jeune reporter rebroussa chemin, sans même prêter loreille aux propos plus ou moins abracadabrants quéchangeaient les visiteurs ; et il résolut de se mettre tout de suite à la recherche du gardien Gautrais, comptant bien que celui-ci donnerait une réponse favorable à la requête quil lui avait fait adresser par Marie-Jeanne. Et sengageant dans la galerie des Antiques, il se dirigeait dun pas rapide vers la statue de la Vénus de Milo, qui détachait nettement, sur le fond noir, ses formes harmonieuses lorsquil sarrêta, saisi de stupeur.
Assise sur un pliant, un album sur ses genoux et un crayon à la main, la charmante Parisienne dont il avait fait la connaissance la veille, boulevard Sébastopol, et qui, deux heures auparavant, avait provoqué, au restaurant des Glycines, la colère de Simone Desroches, contemplait dun air extasié la divine statue.
Jacques eut une minute dhésitation ; puis, savançant vers elle, et tout en la saluant avec beaucoup de déférence, il lui dit :
Décidément, mademoiselle, nous sommes destinés à nous rencontrer
Je ne me présente pas, puisque jai déjà lhonneur dêtre connu de vous.
En effet, monsieur, répliquait Colette avec un gracieux sourire, jai vu votre portrait en tête de lun de vos livres. Jajouterai que je lis tous vos articles et je ne vous cacherai pas quils mintéressent vivement.
Vous êtes trop indulgente, mademoiselle, reprenait le reporter. Aussi, jespère que vous voudrez bien accepter mes excuses au sujet du fâcheux incident de tout à lheure.
Il sarrêta, un peu embarrassé.
Colette reprenait toujours souriante, et feignant un certain étonnement :
Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Jacques sentit quil valait mieux ne pas insister ; mais désireux de continuer la conversation, il fit, tout en jetant un regard rapide vers lalbum que Colette tenait sur ses genoux :
Vous avez beaucoup de talent, mademoiselle.
La jeune fille éclata de rire. Et tout en présentant au journaliste une page de son album, que ne sillonnaient encore que quelques vagues traits de crayon, elle fit :
Vous voyez
je nai pas encore commencé.
Un peu gêné de sa bévue et semparant de la première idée qui lui traversait lesprit, Jacques reprenait :
Alors, mademoiselle, vous navez pas peur des fantômes ?
Gaiement, Colette répliquait :
Je ny crois guère.
Pourtant, il paraît quil y en a un au Louvre.
Oui, je sais.
Figurez-vous que jai résolu de lui donner la chasse.
Eh bien ! bonne chasse, monsieur Bellegarde.
Et reprenant son crayon, la jolie Parisienne se remit à dessiner, signifiant ainsi à son interlocuteur que lentretien, à son gré, avait suffisamment duré.
Jacques était trop bien élevé pour simposer davantage ; et après avoir salué la charmante artiste, il séloigna non sans regret, et même un peu rêveur.
Lorsquil eut disparu, un homme qui se dissimulait derrière une statue et semblait observer avec beaucoup dattention les deux jeunes gens, sortit de sa cachette.
Cétait Claude Barjac.
Sapprochant de sa fille qui, en lapercevant, avait légèrement rougi, il lui demanda dun air grave :
Que te disait-il ?
Colette allait répondre
mais
surgissant tout à coup dune salle voisine, Gautrais, lair effaré, savançait vers Barjac, et, tout en enlevant sa casquette, il fit :
Monsieur, je voudrais vous dire un mot.
Dun geste bref, le père de Colette linvitait à parler. Le gardien, sur lequel son interlocuteur semblait exercer un singulier ascendant, reprit aussitôt :
Ce journaliste, qui parlait à linstant à votre demoiselle
Oui, eh bien ?
Il ma fait demander lautorisation de lintroduire cette nuit dans la salle des Dieux barbares
Et après ?
En ce moment, il doit courir après moi pour chercher ma réponse.
Eh bien ! ordonnait Barjac sur un ton impératif, rejoins-le vite et dis-lui que cest entendu.
Mais, monsieur ! balbutiait le gardien, littéralement ahuri.
Fais ce que je te dis
imposait Barjac. Tu nas pas besoin de comprendre.
Gautrais sempressa de déguerpir.
Alors, Colette se levant et regardant son père avec émotion :
Père
fit-elle
je ne voudrais pas quil arrivât malheur à M. Bellegarde.
Tu tintéresses donc à lui ? questionnait Barjac, fronçant les sourcils.
Visiblement troublée, la jeune fille répondit :
Jai lu ses articles
ses livres, et je lui trouve beaucoup de talent.
Barjac enveloppa de son regard profond sa fille, qui ajouta :
Et je ne te cacherai pas quil mest très sympathique.
Colette, timidement, baissa les yeux, tandis que sur les lèvres de Barjac errait un étrange sourire
Pendant ce temps, Gautrais avait rejoint Jacques Bellegarde dans le vestiaire
Alors, se penchant vers lui, il lui glissa quelques mots à loreille.
Le jeune reporter parut très satisfait ; et, tout en lui serrant la main, il fit, également à voix basse :
Alors, entendu ?
Entendu, ponctua Gautrais dun air sombre
VIOÙ GRANDIT LE MYSTÈRE
Le même soir, vers onze heures, par une nuit que de gros nuages bas immobiles rendaient particulièrement profonde, une ombre venant du Carrousel traversait la grande cour du Louvre, dont les deux ailes monumentales dressaient dans les ténèbres leur imposante silhouette.
Bien que la vaste esplanade parût absolument déserte, lombre celle dun homme vêtu dun pardessus sombre, au col relevé et coiffé dun chapeau de feutre noir enfoncé jusquaux oreilles évitait avec soin les traînées de lumière que projetaient sur le sol les becs de gaz encore allumés.
Bientôt, après sêtre arrêté un instant sur place et avoir constaté, à travers le silence nocturne, quil navait pas été suivi, il sapprocha, à pas de loup, de laile droite et rejoignit, sous la galerie, un personnage qui, caché derrière un pilastre depuis un certain temps déjà, semblait guetter sa venue.
Sans prononcer une parole, celui-ci adressa de la main un signe à lindividu en pardessus.
Puis, semparant dun trousseau de clefs, il ouvrit avec précaution une petite porte et pénétra avec son compagnon dans le vestibule qui précédait la Galerie des Antiques.
Tous deux, étouffant soigneusement le bruit de leurs pas, pénétrèrent dans la galerie, quils longèrent dans toute son étendue.
Après avoir écarté la barrière en bois qui, depuis la veille, empêchait le public de pénétrer chez les Dieux barbares, ils se faufilèrent dans cette salle où régnait une obscurité à peu près complète.
Lhomme au trousseau de clefs, qui semblait gêné, embarrassé, regarda autour de lui dun air inquiet.
Et il murmura :
Monsieur Bellegarde, mon service mappelle ailleurs. Sans ça, je serais bien resté avec vous.
Cest inutile, mon cher Gautrais, répliquait le journaliste
Jen ai vu bien dautres.
Et, tirant un browning de la poche de son manteau, il ajouta :
Je suis sur mes gardes. Fantôme ou bandit, je ne crains personne
Dailleurs, je ne crois pas quil ait le cynique toupet de revenir cette nuit au Louvre. Enfin, quoi quil arrive, je suis là pour le recevoir !
Et, tout en serrant la main au gardien, il ajouta :
Croyez que je noublierai pas le service que vous me rendez
car jai la conviction que, grâce à vous, je vais faire ici de précieuses trouvailles qui me permettront peut-être de damer le pion à ce cher monsieur Ménardier.
Gautrais hocha la tête dun air sceptique
et il sen fut laissant seul le hardi reporter.
Un rayon de lune, sévadant des nuages, filtra à travers lune des hautes et larges fenêtres.
Un peu de lumière
se dit Bellegarde. Est-ce un symbole ?
Il regarda autour de lui, distinguant confusément les silhouettes des dieux qui, figés dans leur immobilité de pierre, de marbre et de bronze, ajoutaient encore à latmosphère mystérieuse qui lenvironnait.
Après avoir accordé un rapide coup dil à une immense vasque en porphyre qui, sur un piédestal massif, se dressait presque au milieu de la salle, Bellegarde sapprocha de la statue de Belphégor qui gisait toujours sur les dalles au pied de son socle, directement éclairée par le miroitement de la lune ; et il se mit à lexaminer avec soin.
Quel malheur ! murmurait-il, mon vieux Belphégor, toi qui écris si bien, que tu ne puisses pas parler !
Car tu dois en savoir long
très long même
sur laffaire qui nous occupe.
Et se rappelant tout à coup lhistoire, déjà ancienne mais rigoureusement authentique de cette statue moyenâgeuse de la cathédrale de Dol, en Bretagne, à lintérieur de laquelle, un jour, par le plus grand des hasards, un sacristain avait découvert une cachette contenant plusieurs centaines de pièces dor, il se prit à penser :
« Est-ce que par hasard tu ne renfermerais pas, dans ton enveloppe de pierre, un trésor ou simplement un secret que quelquun aurait intérêt à sapproprier ?
« Après tout, cela naurait rien dextraordinaire !
« Cherchons donc à voir ce que cette divinité peut bien avoir dans le ventre ou dans la tête. »
Et, prenant dans la poche de son pardessus une petite lampe électrique à puissant foyer, il en promena lentement la lumière tout le long de la statue.
Tout à coup, dabord confuse, mais se précisant peu à peu, en son grand suaire sombre et sous son capuchon en forme de masque à travers lequel brillaient deux yeux aux lueurs phosphorescentes, une ombre surgit des ténèbres.
Cétait le Fantôme du Louvre, tel que Pierre Gautrais lavait fidèlement décrit à ses chefs
Serrant la poignée dun casse-tête dans sa main droite gantée de noir, silencieusement, comme si ses pieds neussent pas touché le sol, il savançait vers Jacques, qui, absorbé dans son examen, ne pouvait ni le voir ni lentendre.
Sapprochant du journaliste presque à le frôler, le Fantôme levait le bras et sapprêtait à faire retomber sur la nuque de Bellegarde larme terrible quil brandissait, lorsquun homme, qui en un bond prodigieux, venait de sélancer de la vasque en porphyre, le saisit par le poignet, tout en criant dune voix vibrante :
Bandit ! je te tiens !
Jacques se redressa en un grand sursaut
Un cri de stupeur jaillit de sa poitrine
À la clarté lunaire, il venait dapercevoir à deux pas de lui Claude Barjac, le père de Colette, aux prises avec le Fantôme du Louvre.
Mais, dun mouvement de félin, celui-ci échappait à létreinte de Barjac et, prompt comme léclair, il se précipitait vers la baie qui donne sur lescalier de la Victoire de Samothrace.
Jacques qui, instinctivement, avait saisi son browning, le déchargeait vers le Fantôme, qui avait déjà disparu dans la nuit.
Vite, à sa poursuite ! lançait Barjac, qui avait retrouvé tout lélan, la force et laudace dun homme de quarante ans.
Tous deux sélancèrent sur les traces du fugitif
Bellegarde, le premier, laperçut qui escaladait quatre à quatre les degrés de lescalier. Très sportif, très entraîné, le reporter sélança et, en un effort de jarret digne du vainqueur de la course du marathon, il le rejoignit sur le palier
Mais dun coup de casse-tête qui, heureusement, porta à faux et ne fit que létourdir légèrement, le Fantôme létendit à terre.
Au même instant, des lumières apparaissaient au sommet de lescalier
Cétait Ménardier et ses hommes qui, en train dexplorer la galerie dApollon, avaient perçu le bruit des détonations et accouraient avec des falots.
Désignant le Fantôme qui venait de frapper le journaliste, et se silhouettait au pied de la célèbre statue aux ailes déployées, Claude Barjac, tout en montant les marches, criait :
Barrez-lui la route. Nous le tenons !
Mais, dun bond prodigieux, inattendu, le Fantôme se jeta hors du rayonnement des lanternes et disparut comme par enchantement dans un vaste trou dombre qui se trouvait à sa gauche.
Bellegarde sétait déjà relevé
Promenant autour de lui le faisceau lumineux de sa lampe, il allait chercher à se rendre compte comment et par où le Fantôme avait bien pu lui échapper, lorsque linspecteur Ménardier, qui avait atteint le palier avec ses hommes, sapprocha de lui, linterpellant dun ton courroucé :
Monsieur Bellegarde, vous ici !
Votre présence est suspecte et je me vois obligé de vous arrêter.
Un instant
intervenait Barjac, qui avait rejoint le groupe.
« Je vous prie de ne pas arrêter cet homme. Jétais caché dans la salle des Dieux barbares et je puis vous affirmer que, sans moi, ce malheureux subissait le sort du gardien Sabarat !
À la vue de ce nouveau personnage quil ne connaissait pas, linspecteur Ménardier interrogeait, menaçant :
Dabord, qui êtes-vous ?
Dun geste brusque, Barjac, arrachant sa barbe postiche et la perruque dont il était affublé laissa apparaître le visage dun homme de quarante-cinq ans environ, aux traits énergiques, frappés en médaille, au menton volontaire et aux yeux étincelants daudace.
Et quelque peu gouailleur, il sécria :
Mon cher Ménardier, je crois que nous avons manqué notre gibier.
Chantecoq !
sécriait linspecteur, sidéré, tandis que Bellegarde, non moins stupéfait, martelait :
Chantecoq !
le grand Chantecoq !
le roi des détectives
VIILE ROI DES DÉTECTIVES
Cet étrange personnage qui venait de jouer un rôle si inattendu dans le drame du Louvre nétait autre quun ancien agent de la Sûreté générale qui, avant la guerre, avait acquis, grâce à ses nombreux et retentissants exploits, une réelle célébrité.
Mobilisé en 1914, comme officier de réserve, Chantecoq, après sêtre vaillamment battu et avoir mérité la Légion dhonneur et la croix de guerre, avait été mis en sursis dappel et sétait livré à une chasse aux espions qui avait achevé den faire un véritable héros populaire.
Après larmistice, il avait donné sa démission et sétait établi détective privé.
Il avait pris pour secrétaire, ou plus exactement pour collaboratrice, sa fille, la charmante Colette, qui sétait vite passionnée pour une profession dont son père avait su faire mieux quun métier, cest-à-dire un art.
Sa réputation, solidement établie et basée à la fois sur sa valeur professionnelle et son grand caractère, lui avait valu une clientèle délite quil servait avec autant de succès que dhonnêteté, dintelligence et de zèle.
Comment se trouvait-il mêlé à cette histoire ?
En deux mots, voici :
Chantecoq avait été officieusement chargé par le gouvernement italien de rechercher un bandit qui, à la suite dun vol important commis dans un musée de Florence, sétait caché à Paris.
Supposant que ce gredin pouvait être le pseudo-Fantôme du Louvre, le grand détective sétait aussitôt adressé au gardien Pierre Gautrais qui avait servi autrefois sous ses ordres, pendant la guerre, et auquel il avait sauvé la vie.
Gautrais auquel son ancien chef inspirait une admiration et un dévouement sans bornes, sétait dautant plus empressé dentrer dans ses vues quil se sentait vaguement soupçonné par linspecteur Ménardier
Selon lui, Chantecoq, mieux que personne, ne manquerait pas délucider promptement cette angoissante énigme.
Malheureusement les circonstances, ainsi quon vient de le constater navaient pas donné raison à lexcellent gardien. Et Chantecoq, lui aussi, était obligé de savouer quil se trouvait en face du problème le plus ardu et le plus troublant quil eût à résoudre.
Mais ces difficultés nétaient nullement faites pour décourager celui que Bellegarde avait salué du nom de « roi des détectives ». Dès le lendemain matin, il sétait enfermé dans son cabinet de travail, situé au rez-de-chaussée du petit hôtel particulier où il demeurait, aux Ternes, avenue de Verzy
Cétait une vaste pièce meublée avec goût, ornée de jolis bibelots et au fond de laquelle se dressait une grande bibliothèque garnie de livres aux riches reliures
On eût dit beaucoup plus le studio dun artiste que le bureau dun policier.
Assis devant sa table, après avoir récapitulé les événements de la veille, il sefforçait den tirer les déductions capables de lui faire entrevoir, ne fût-ce quune toute petite lueur, à travers les ténèbres dans lesquelles il se débattait, lorsquune porte souvrit doucement, livrant passage à Colette qui sarrêta pendant un instant, pour contempler son père avec une expression de souriante tendresse.
Chantecoq, absorbé dans ses réflexions, navait pas remarqué sa présence. Savançant à pas de loup, Colette, en un geste plein dune grâce exquise, se pencha vers son père et lentoura de ses bras.
Bonjour, chérie, fit le limier en lui rendant son baiser.
Rien de nouveau depuis hier soir ? interrogeait Colette, en sasseyant sur un siège, en face de son père.
Non, rien.
Ménardier a dû être furieux, lorsquil vous a vus tous les deux, M. Bellegarde et toi !
Et comment !
Il voulait maintenir Bellegarde en état darrestation !
Allons donc !
Jai eu même assez de peine à le convaincre quen agissant ainsi, il se couvrirait de ridicule. Mais laissons Ménardier tranquille ; nous avons à nous entretenir de choses beaucoup plus intéressantes.
Le Fantôme ?
Oui, le Fantôme.
Je crois, soulignait Colette, que nous avons affaire à un rude adversaire.
Chantecoq garda le silence.
Et toi, papa, quest-ce que tu en penses ? interrogea la jeune fille.
Je cherche ! répliqua le détective, dont le front assombri reflétait le doute et lanxiété qui étaient en lui.
Brusquement, il se leva
et se mit à arpenter lentement son cabinet
Puis, au bout dun instant, il sécria :
Pourquoi ce gredin sest-il attaqué à une statue aussi encombrante et aussi difficile à emporter ?
« Pourquoi na-t-il pas choisi plutôt un tableau, un objet précieux, un émail, une miniature, un ivoire, un joyau ? Et puis, par où est-il entré ? Par où sest-il enfui ?
Tout en parlant, Chantecoq sétait rapproché de sa fille qui, le coude appuyé sur la table, semblait absorbée dans ses pensées
Et tout en lui posant la main sur lépaule, il fit :
Eh bien ! petite ?
Colette tressaillit
Puis, sefforçant aussitôt de se ressaisir, elle répliqua, un peu gênée :
Moi aussi, je cherche !
Chantecoq, tout en lui caressant affectueusement la joue, reprenait :
Je crois plutôt que tu penses à un beau jeune homme
Père ! protesta la jeune fille en rougissant.
Rassure-toi ! scandait le détective avec une solennité comique, tu ne tarderas pas à le voir apparaître.
Et, prenant un pneumatique déposé sur son bureau, il le tendit à sa fille en disant :
Lis ce message, que je viens de recevoir.
Il était ainsi rédigé :
31, avenue dAntin
Tél. : Élysée 86-29
Cher monsieur Chantecoq,
Un empêchement imprévu moblige à vous prier de bien vouloir remettre à cet après-midi, quinze heures, le rendez-vous que nous avons pris la nuit dernière, au Louvre.
Avec tous mes meilleurs sentiments,
Jacques Bellegarde.
Jai cherché à vous joindre au téléphone
Mais impossible dobtenir la communication. Voilà pourquoi je vous envoie ce bleu. Jespère quil vous parviendra à temps.
Décidément, ponctuait Chantecoq, le service du téléphone va de plus en plus mal. Je vais adresser une réclamation.
Nen fais rien, père ! demandait Colette. Cest moi qui ai décroché le récepteur.
Pourquoi ?
Tu étais rentré si tard et, ce matin, tu dormais si bien, que je nai pas voulu quon te dérangeât.
Voyez-vous ça ! sexclamait le détective, avec un bon sourire. Eh bien ! jai profité de ce que la communication était rétablie pour lui demander dêtre ici à trois heures
Es-tu contente ?
Dun geste brusque et sans doute volontaire, Colette fit tomber à terre une pile de dossiers rangés sur la table. Vite, elle se baissa pour ramasser les feuillets épars sur le tapis
dissimulant ainsi à son père le trouble qui sétait emparé delle.
Chantecoq, dont le sourire sétait accentué en une expression de profonde tendresse, la regardait
Colette se releva
Sa moisson de documents était terminée
Et, tout en replaçant les papiers dans leurs chemises, elle fit, dune voix dans laquelle tremblait le discret frémissement dune vague espérance :
Papa, si nous travaillions ?
VIIILE BOSSU MYSTÉRIEUX
À la même heure, avenue dAntin, le long du trottoir qui sétendait juste en face du rez-de-chaussée quhabitait Jacques Bellegarde, un individu sefforçait, depuis un bon moment déjà, et dailleurs sans y parvenir, de regonfler lun des pneus arrière dune voiturette dont la carrosserie, en assez mauvais état, révélait à la fois un long usage et un insuffisant entretien.
Ce personnage était daspect plutôt bizarre. Vêtu dun complet de couleur sombre et qui navait rien de sportif, il était affligé dune gibbosité qui faisait de son dos un véritable hémisphère. Son visage aux traits durs et saillants, aux yeux à fleur de tête, sencadrait de deux courts favoris parsemés de quelques fils dargent. Les énormes pieds qui terminaient les jambes cagneuses, et les mains non moins gigantesques qui sajoutaient à ses bras dune longueur démesurée achevaient den faire une sorte de personnage légendaire quon eût dit échappé dun conte dHoffmann ou dun récit dEdgar Poe.
En observant ce bossu avec un peu dattention, il eût été facile de constater que, par instants, tout en affectant de sacharner à sa besogne, il dirigeait son regard vers lune des fenêtres du journaliste, dont les rideaux transparents laissaient apercevoir les silhouettes dun homme et dune femme qui paraissaient discuter avec animation et nétaient autres que celles de Jacques Bellegarde et de la demoiselle de compagnie de Simone Desroches.
La nuit précédente, en rentrant chez lui, le reporter avait trouvé un mot dElsa Bergen lui faisant savoir quelle passerait avenue dAntin dans la matinée, pour une affaire très urgente.
Soupçonnant que de graves événements avaient dû se dérouler, Jacques navait pas cru devoir éconduire la visiteuse. Voilà pourquoi il avait prié Chantecoq de remettre à laprès-midi le rendez-vous quil avait pris avec lui pour la matinée.
Les prévisions de Bellegarde étaient exactes. Aux dires dElsa Bergen, le billet dans lequel Jacques signifiait à son amie que tout était désormais fini avait plongé celle-ci dans un violent désespoir.
Se départant de sa froideur habituelle, la Scandinave déclarait avec émotion :
Tout à lheure, quand je lai quittée, elle reposait encore
Jen ai profité pour accourir chez vous, après avoir recommandé à sa femme de chambre de ne pas la perdre de vue une seconde.
« Monsieur Jacques, il faut absolument que vous reveniez près delle.
Mademoiselle reprenait le reporter, avec une expression de sincérité absolue, je ne demandais quà laimer
Mieux que personne vous savez à quel point elle sest montrée, à mon égard, tyrannique
insupportable
Réfléchissez, monsieur Jacques, aux responsabilités que vous allez prendre. Le médecin de Simone ma confié quelle souffrait dune insuffisance mitrale et quun choc violent et prolongé risquait de lemporter.
« Je ne vous en dis pas davantage. Je laisse à votre conscience le soin de décider !
Bellegarde se taisait. Les dernières paroles dElsa Bergen lavaient péniblement impressionné. Certes, il lui était extrêmement pénible de reprendre contact avec une femme quil naimait plus et dont lexistence ne pouvait que peser lourdement sur la sienne. Mais avait-il le droit de lui infliger les affres dune si cruelle douleur et peut-être de ne se séparer delle que pour la jeter dans les bras de la mort ?
Très pâle, mais dune voix assurée, il fit :
Puisquil en est ainsi, mademoiselle, je passerai tout à lheure chez Simone.
Vous la sauvez ! répliqua la Scandinave en lui tendant la main.
Et elle ajouta :
Je cours vite lui annoncer cette heureuse nouvelle.
Bellegarde laccompagna jusquà la porte
Puis il revint dans son cabinet de travail. Une grande préoccupation se lisait sur son visage
Simone
nétait-ce pas sa vie intime gâchée, son avenir compromis, son talent en péril, son âme à la dérive ?
Nétait-elle pas ladversaire de son repos moral, une entrave permanente à son travail et à lascension de son talent dont elle risquait de causer la ruine ?
Et voilà quajoutant encore à ses transes, prélude à lenlisement fatal quil prévoyait, surgissait à travers les brumes de mauvais augure qui commençaient à obscurcir sa route, la gracieuse et rayonnante image de cette jeune fille que, par trois fois, le hasard avait mise sur sa route.
Quel contraste avec Simone ! Quelle âme simple et claire on devinait sous ce sourire si gracieusement, si gaiement épanoui, à travers ce regard limpide comme le miroir dun lac aux eaux transparentes et sur lequel se reflètent à la fois lazur dun ciel sans nuages et lor dun splendide soleil !
Que lamour dun être pareil devait être chose sublime et divine !
Quelle compagne elle serait un jour pour celui qui saurait se faire aimer delle !
Mais on frappait à sa porte.
Entrez ! fit-il en cherchant à se ressaisir.
Cétait Marie-Jeanne.
Sa bonne grosse figure avait perdu son habituelle expression de franche gaieté ; et ses yeux bouffis et rouges attestaient quil ny avait pas longtemps quelle avait cessé de pleurer.
Monsieur Jacques, déclara-t-elle, excusez-moi si je suis en retard, mais ça ne va pas à la maison.
Quy a-t-il donc ? lança Bellegarde dun ton un peu distrait.
Mon mari a été appelé ce matin, dès la première heure, chez M. le conservateur du Louvre
Il a dû lui avouer que cétait lui qui vous avait introduit, ainsi que M. Chantecoq, dans la salle des Dieux barbares.
Et alors ? interrogeait le jeune reporter.
Il est révoqué ! sécria la brave femme en étouffant un sanglot.
Ma bonne Marie-Jeanne, affirmait Jacques
je suis désolé
Mais ne vous tourmentez pas ainsi
Je vais immédiatement recommander Gautrais à la direction de mon journal et je suis sûr quon lui trouvera, au Petit Parisien, une situation au moins équivalente à celle que je lui ai fait perdre.
Monsieur Jacques
je savais bien que nous pouvions compter sur vous
répliquait la femme de ménage en dirigeant vers le journaliste un regard tout plein de reconnaissance.
Dites à votre mari de venir me voir, ce soir, vers dix-huit heures, au Petit Parisien.
Je lui ferai la commission, monsieur Jacques
Et encore, merci.
Bellegarde quitta son bureau. Il prit, dans lantichambre, son chapeau et son pardessus, accrochés à un portemanteau
Puis il gagna le dehors
Le bossu mystérieux avait enfin fini de gonfler son pneu
Maintenant, il examinait son moteur qui, dailleurs, ronflait avec une régularité parfaite.
À la vue du journaliste, il referma vivement son capot et sinstalla sur son siège avec une souplesse de mouvements que lon neût pas soupçonnée chez un être aussi difforme.
Jacques, qui sétait arrêté sur le trottoir, héla un taxi qui passait à vide et y sauta lestement, tout en lançant au chauffeur ladresse de Simone.
Alors, le bossu mit en marche sa voiturette et sélança sur les traces du taxi
Marie-Jeanne qui, pour donner de lair, avait ouvert la fenêtre, aperçut son dos voûté et penché au-dessus du volant.
Un boscot
fit-elle. Quel malheur que je ne puisse pas caresser sa bosse ! On prétend que ça porte bonheur.
Et, tout en secouant la tête, elle ajouta :
En attendant, jai grand-peur que tout cela ne finisse très mal pour tout le monde !
IXLAGONIE DUN CUR
Dans un boudoir de style très moderne, aux meubles bas, massifs, aux tentures sombres et aux murs rectilignes que négayait aucun tableau, Simone Desroches, lair alangui, était étendue sur un divan noir
Debout près delle, Maurice de Thouars, dont lélégance raffinée accusait encore le type de bellâtre quil représentait avec une si constante infatuation, la contemplait avec une expression dans laquelle il entrait beaucoup plus de désir que de pitié.
Dune voix à laquelle il sefforçait de donner une intonation à la fois persuasive et caressante, il lui disait :
Permettez-moi, ma chère amie de vous affirmer, avec tout limmense attachement que je vous porte, que vous avez eu tort denvoyer Mlle Bergen chez Jacques Bellegarde
« Ce journaliste était le dernier que vous eussiez dû choisir. Son âme est à lantipode de la vôtre
Il na ni les élans, ni les inspirations dun artiste
« Ce quil vous eût fallu, à vous, cétait lamant
Oui, lamant intégral, celui qui ne vit que par lamour
et pour lamour
Maurice de Thouars se pencha vers Simone
Mais, dun geste las, la jeune femme lécarta.
Laissez-moi, fit-elle dune voix brisée.
Et elle ajouta, le regard perdu et comme fixé sur un rêve entrevu senvolant lentement :
Je sens bien que vous avez raison. Mais comment vous écouterais-je, quand je ne mentends plus moi-même ?
Tout à coup, son visage douloureux séclaira dun furtif rayon despoir
Un cri léger lui échappa ; et sans trop deffort apparent, elle se redressa sur son divan.
Mlle Bergen venait dentrer dans la pièce
Elle avait encore son manteau et son chapeau
Vite, elle sen fut vers Simone qui linterrogeait dun il anxieux.
Il va venir ! déclarait la Scandinave en saisissant les mains que son amie lui tendait.
Il va venir ! répétait Simone, qui parut renaître subitement à lexistence.
Le visage de Maurice de Thouars se rembrunit.
Quand cela ! interrogeait la poétesse.
Dans un instant.
Un taxi stoppait devant lhôtel
suivi à distance par la voiturette du mystérieux bossu.
Simone fit dun ton presque impérieux :
Laissez-moi.
M. de Thouars sinclina avec déférence
Mlle Bergen lui fit signe de la suivre, et tous deux disparurent par une porte qui donnait dans un salon de même style que le boudoir.
Deux minutes après, un valet de chambre introduisait Jacques Bellegarde dans le boudoir de Simone. Celle-ci, brisée démotion, avait dû sétendre de nouveau sur le divan noir. À la vue de son ami, les larmes quelle cherchait à contenir affluèrent à ses yeux
Et se levant, elle tendit ses mains tremblantes vers celui qui savançait vers elle, la figure grave et le regard attristé.
Un cri jaillit de ses lèvres :
Toi enfin ! Toi !
Simone ! murmura Jacques, ému par ce grand déchirement.
Elle se laissa tomber dans ses bras en sanglotant :
Je ne puis croire que tout soit fini !
Et comme il la sentait fléchir, Jacques, avec beaucoup de douceur, la fit asseoir sur le divan.
Il y eut un silence
un de ces silences pesants, presque tragiques qui semblent envelopper de mort les êtres et les choses.
Jacques, reprenait Simone, je te demande pardon
Jai eu tort !
mais il ne faut pas trop men vouloir
Je taime tellement
je taime trop !
Et elle soupira :
Jaurais tant voulu être ta femme !
Puisque cest impossible ! déclarait Bellegarde avec un accent de compassion sous lequel on devinait une volonté inébranlable.
Tu me las déjà dit !
Et
tout en désignant des lettres éparpillées sur un petit meuble placé à portée delle, la jeune femme ajouta :
Tu me las même écrit
Mais, assieds-toi près de moi ! Que jaie encore au moins, ne fût-ce que quelques minutes, lillusion que tu es toujours un peu à moi.
Jacques obéit. Simone reprit aussitôt :
Tes chères lettres, que chaque jour je trouvais à mon réveil, veux-tu que nous les relisions ensemble ?
Tu ne me réponds pas
Je tennuie !
Cest terrible ! Oh ! pourquoi ai-je voulu tavoir tout à fait ?
Je le sens bien, cest mon idée de mariage qui a tout gâté
Jai rompu le charme !
Tu es comme moi autrefois
jaloux de ta liberté.
Sa main sen fut vers les lettres
Elle en prit une.
Bellegarde eut un geste qui signifiait : À quoi bon ? Mais déjà, Simone, dune voix désespérée, lisait :
Il faut renoncer à ce projet. Tu es riche et je suis sans fortune
Je ne puis pourtant pas commettre un crime
Nai-je pas raison ? observait Jacques.
Simone reposa sa lettre sur le meuble ; puis elle laissa retomber la tête contre lépaule de son ami
Elle ne parlait plus
Elle pleurait
Bellegarde sentait son cur battre précipitamment contre le sien
Elle cherchait sa main timidement, comme si elle craignait quelle se refusât à son étreinte
Elle la saisit
lenserra lentement
lentement
Envahi dune pitié qui réveillait en lui ce quil avait cru être de lamour mais navait été quune fantaisie, Jacques allait, dun impulsif et brûlant baiser, sceller de nouveau la chaîne quil croyait avoir à tout jamais rompue, lorsque la pensée de Colette surgit tout à coup dans son esprit.
Lespace dun éclair il se figura quelle était là, tout près de lui, quelle se penchait à son oreille et quelle lui murmurait : « Prenez garde ! »
Instantanément, Bellegarde eut limpression quune main le retenait au bord du précipice
Sa volonté, tout dun coup, sen trouva raffermie. Et, avec linconsciente cruauté dun homme qui a hâte den finir, il sécria :
Non, je ne veux pas !
Je ne peux pas !
Simone seffondra et se cacha la tête dans les coussins. Jacques la regarda, et se souvenant de ce que Mlle Bergen lui avait dit quelques instants auparavant, il songea :
« Si cétait vrai ? »
Et son angoisse se traduisit par cette pensée :
« Si jallais la tuer ! »
Secoué dune émotion contre laquelle il était à présent incapable de se défendre, il allait sapprocher delle et, sinon lui céder entièrement, mais tout au moins lui rendre assez despoir pour quelle se reprît à accepter la vie, lorsque, brusquement, Simone se releva.
Bellegarde eut un sursaut détonnement
Elle était entièrement transformée. Certes, son visage portait encore la trace mieux que de ses larmes, cest-à-dire de tout laffreux désarroi qui lavait bouleversée
mais il révélait surtout une résignation que seule peut inspirer lacceptation subite dun total sacrifice.
Le reporter, troublé par ce si brusque revirement, se demandait :
« Que sest-il passé en elle et que va-t-elle me dire ? »
Debout, très calme, dune voix dans laquelle il ny avait plus trace de sanglots, toute pleine à la fois de mélancolie et de courage, humaine et touchante expression dun deuil librement consenti et vaillamment supporté, Simone scanda :
La lumière vient de se faire en moi
Cest toi qui as raison !
Je tai adoré et je tadore encore
Toi, tu croyais maimer lorsque je ne tavais inspiré quun caprice
Prolonger un tel malentendu serait vouloir notre commun malheur
Jabîmerais ta vie et tu désolerais la mienne. Mieux vaut donc nous séparer
Simone !
Tu peux partir sans crainte. Je nai contre toi aucune amertume et je ne veux garder, au cours des jours que je vais vivre, que le souvenir dun rêve qui était trop beau pour ne point sévanouir.
« Les jours que je vais vivre !
» Ces mots sur lesquels Simone avait particulièrement insisté parurent libérer Bellegarde dune grande anxiété.
Simone, fit-il, très ému, cest à mon tour de te demander pardon.
Je te le répète, affirmait la jeune femme, je ne ten veux pas ! Je souhaite, au contraire, que tu réussisses brillamment dans la carrière que tu as choisie
et au cours de laquelle, je men rends compte à présent, jai été déjà pour toi une entrave
Adieu, Jacques, va et sois heureux !
Adieu
Simone
, reprit Bellegarde.
Et semparant de la main de son amie, pour la dernière fois il y appuya ses lèvres. Simone détourna la tête pour ne pas le voir partir. Quand il eut disparu, sans une larme, sans un soupir, sans une plainte, elle sen fut, dun geste las, ramasser les lettres éparses sur le petit meuble ; elle en fit un paquet quelle noua avec une faveur bleue qui traînait à côté delle
et elle lenferma dans son secrétaire
Alors
brusquement, elle porta la main à sa poitrine et voulu faire quelques pas
Mais, chancelant et tournant sur elle-même, elle tomba inanimée sur le parquet.
Au même moment, une tenture se soulevait. Cétaient Mlle Bergen et Maurice de Thouars qui se précipitaient à son secours. Tandis que M. de Thouars la transportait sur le divan, Mlle Bergen appelait les domestiques.
Juliette, la femme de chambre, accourut la première.
Vite, un flacon de sels, réclamait la demoiselle de compagnie, qui avait rejoint Simone et soutenait dans ses bras sa tête pâle et alanguie.
Avec colère, Maurice de Thouars sécriait :
Ce journaliste, cest lui qui la assassinée !
Tandis que le bellâtre proférait ce cri de haine contre Jacques, celui-ci filait à bonne allure dans son taxi, toujours suivi par le bossu mystérieux, qui semblait décidé à ne pas lâcher sa proie.
XOÙ CHANTECOQ ENTRE EN CAMPAGNE
Chantecoq après un rapide déjeuner, avait regagné son cabinet de travail, où il sétait enfermé
Il sétait procuré une Histoire du Louvre à travers les âges, quil sétait mis à étudier avec une extrême attention.
Le texte et les nombreuses gravures qui lillustraient avaient été, de sa part, lobjet dun examen approfondi. Sans doute espérait-il découvrir dans cet ouvrage très complet un indice qui lui permettrait de repérer lendroit par où le Fantôme sétait introduit dans le musée ; mais au bout de deux heures de recherches, il navait encore rien trouvé, et Chantecoq allait refermer son livre, lorsque son domestique apparut, portant une carte sur un plateau. Cétait celle de Jacques Bellegarde.
Le détective donna lordre dintroduire aussitôt le reporter. Dès que celui-ci parut, Chantecoq sen fut vers lui avec empressement
Et par une cordiale poignée de main, il linvita à prendre place sur un siège placé devant son bureau.
Tout dabord, attaquait Bellegarde, permettez-moi de vous remercier encore.
Pourquoi donc ?
Sans vous, la nuit dernière, je subissais le sort du gardien Sabarat.
Si je vous disais que cest un peu et même beaucoup ma faute ? répliquait Chantecoq avec un fin sourire.
Allons donc ! sécriait Bellegarde.
Je savais, déclarait le détective, que vous deviez passer la nuit dernière dans la salle des Dieux barbares.
Vous savez donc tout ?
Cest mon métier
Jajoute que je navais quun mot à dire pour vous en empêcher
Si je ne lai pas fait, cest parce que, dabord, je nétais pas fâché quun témoin de qualité assistât à la scène que je prévoyais, puis, quil y eût là un homme de votre courage pour me prêter au besoin main-forte.
« Vous voyez bien, cher monsieur, que vous ne me devez aucune reconnaissance. Malheureusement, les choses ont moins bien tourné que je ne lespérais. Enfin, lessentiel est que nous soyons encore là tous les deux, plus décidés que jamais, nest-ce pas, à tirer au clair cette singulière affaire.
Plus que jamais, en effet, monsieur Chantecoq, affirmait le journaliste avec force.
À la bonne heure ! scandait le détective. Je vois que nous sommes faits pour nous entendre.
Et, tout de suite, il ajouta :
Mavez-vous apporté les documents dont vous mavez parlé hier soir ?
Les voici ! répliquait aussitôt Bellegarde, en lui remettant les deux lettres signées Belphégor.
Chantecoq sen empara et les lut attentivement.
Ce Belphégor a vraiment de laudace
déclara-t-il dun ton grave.
Cest tout à fait mon avis.
Puis-je garder ces lettres ?
Je vous en prie.
Et Chantecoq tout en les envoyant rejoindre, dans lun des tiroirs de son bureau, le pneumatique que le reporter lui avait adressé le matin même, répliqua, dun air quelque peu énigmatique :
Je vais les examiner, dès ce soir, avec la plus grande attention et peut-être me fourniront-elles un indice capable de me lancer sur une bonne piste.
Mais un cri de surprise échappait à Jacques. Ce nétait nullement la déclaration de Chantecoq qui le lui arrachait, mais lapparition soudaine, dans le studio, de la délicieuse Parisienne dont limage le hantait si puissamment depuis que, par trois fois et dans des circonstances si singulières, il lavait rencontrée sur sa route.
Colette, qui portait une toilette de ville dune élégante simplicité, complétée dun charmant chapeau cloche qui lui seyait à ravir, savançait vers son père ; et, tout en feignant de ne pas remarquer la présence du journaliste, elle annonçait joyeusement :
Papa, je suis prête !
Monsieur Bellegarde ! présentait le détective en souriant
Ma fille et ma secrétaire !
Mademoiselle, balbutiait Jacques troublé, en regardant tour à tour Colette et Chantecoq.
Celui-ci, tout en accentuant son sourire, reprenait :
Comment ! vous naviez pas deviné ?
Cest-à-dire que
hésitait le jeune homme.
Mais Colette, désireuse de lui éviter lévocation dun incident dont il ne pouvait avoir conservé quun souvenir désagréable, lui tendait franchement la main tout en disant :
Nest-ce pas, monsieur Bellegarde, que mon père possède au suprême degré lart de se camoufler.
Cest tout simplement admirable, déclarait Bellegarde, enchanté de cette diversion.
Il peut, continuait Colette, sincarner dans vingt personnages différents et je mets au défi lil le plus exercé de le reconnaître. Ainsi, moi-même, il mest arrivé de passer près de lui, dans la rue, sans le reconnaître
Et pourtant, sécriait le détective, je nai jamais été comédien.
Je ne voudrais pas être indiscret, reprenait le journaliste. Je vois que vous vous prépariez à sortir.
En effet ! répliquait Chantecoq. Jai lintention de me rendre au Louvre avec ma fille. Voulez-vous nous y accompagner ?
Très volontiers.
Seulement, observait Colette, il faudra nous dépêcher, si nous voulons arriver avant la fermeture.
Jai là justement une voiture, déclarait Jacques.
Eh bien ! filons ! conclut le détective.
Un instant après ils montaient dans le taxi du reporter, qui stationnait avenue des Ternes.
Non loin de là, le bossu, dans sa voiturette, était toujours aux aguets.
Sans doute attachait-il une grande importance aux allées et venues de celui quil filait avec une si opiniâtre insistance, car, tout en feignant de sabsorber dans la lecture de son journal, il navait cessé de lancer de rapides coups dil vers la grille ouverte qui sert dentrée à lallée de Verzy. Lorsquil aperçut Chantecoq, Bellegarde et Colette, un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres minces et décolorées.
À haute voix, le reporter lançait au chauffeur :
Au musée du Louvre !
Tous trois prirent place dans le taxi qui démarra
Le bossu, jetant son journal sur le trottoir, saisit son volant et, tout en mettant son véhicule en marche, il grommela :
Alors, cest la triple alliance !
Et, tout en ricanant, il scanda :
Soit ! mais rira bien qui rira le dernier !
Vingt minutes après, le taxi sarrêtait dans la grande cour du Louvre
Ses trois occupants en descendirent
et, tandis que Bellegarde réglait le chauffeur, le bossu rangeait sa voiturette à une cinquantaine de mètres de là, le long du trottoir.
Le journaliste, ayant rejoint le détective et sa fille, tous trois pénétrèrent dans le palais et se dirigèrent tout droit vers lescalier de la Victoire de Samothrace qui, chance inespérée, était absolument désert.
Arrivés sur le palier, ils sarrêtèrent. Chantecoq qui, doué dune excellente mémoire, avait exactement repéré lendroit où le Fantôme sétait littéralement fondu dans les ténèbres, demanda à Bellegarde :
Cest bien là, nest-ce pas, quil a disparu ?
Cest bien là !
Le détective promena autour de lui un long regard qui finit par se fixer sur un gros pilier placé à gauche et en retrait de la rampe. Et, tout en le désignant du doigt, il reprit :
Je suis persuadé quil doit exister là une issue secrète. Je ne puis, en effet, mexpliquer autrement lévasion de notre bandit.
Et, prenant dans la poche de son veston une loupe puissante, il se mit à examiner consciencieusement le pilier, depuis la base jusquà hauteur dhomme.
Bientôt lair un peu désappointé, il déclarait :
Je naperçois aucune solution de continuité
pas la moindre fissure. Partout la patine de la pierre est uniforme, et pourtant
Remplaçant sa loupe par un petit marteau en acier, il en frappa plusieurs coups espacés le long de la colonne
Mais son ouïe, qui était dune finesse exercée, ne perçut aucun son creux :
Rien, grommela-t-il
Cest bizarre !
Et, tout en faisant disparaître ses deux instruments dinvestigation, il ajouta :
Cherchons ailleurs
Les dalles ?
Aucun passage ne peut avoir été pratiqué parmi elles, puisquil ne pourrait quaboutir à la voûte de lescalier et donc à aucun souterrain indispensable pour senfuir. À moins que
Chantecoq réfléchit un instant, puis il reprit :
Oui, à moins quil ny ait là-dessous une simple cachette dont le Fantôme aurait surpris le secret et dans laquelle il se serait réfugié quand nous le serrions de près
et doù il sera sorti lorsquil ny aura plus eu personne.
De nouveau, le détective regarda autour de lui.
Cest sur la gauche quil a bondi
Voyons un peu de ce côté !
Il se dirigea vers une muraille recouverte dune épaisse et sombre tenture quil souleva
Elle recouvrait une porte en chêne massif défendue par une épaisse serrure.
Cette porte, observa-t-il, est condamnée depuis longtemps. Voyons cependant où elle donne.
Et, tirant de sa poche un plan du musée, il allait le consulter, lorsque retentit le cri quotidien et réglementaire :
On ferme !
Un flot de visiteurs, poussé par un gardien, apparut au sommet de lescalier.
Fini pour aujourdhui, conclut Chantecoq Allons-nous-en !
Eh bien ! monsieur Chantecoq, quen dites-vous ? interrogeait Bellegarde en descendant les marches.
Je pense, répliquait le père de Colette, que ce serait perdre son temps que de chercher à savoir par où le Fantôme est entré au Louvre et en est sorti, et que mieux vaut chercher plutôt à savoir ce quil est venu y faire.
Pour cela, reprenait Colette, il faudrait que nous puissions pénétrer dans la salle des Dieux barbares.
Jy songe ! ponctuait le détective.
Malheureusement, faisait observer Bellegarde, laccès en est toujours interdit au public, et je ne crois pas que la police, sous les traits de notre cher ami Ménardier, soit disposée à faire une exception en notre faveur.
Tout en cheminant, nos trois interlocuteurs avaient gagné la grande cour et étaient arrivés à la hauteur de la voiturette du bossu qui stationnait toujours le long du trottoir, mais vide, cette fois, de son conducteur. Ils allaient continuer leur route, lorsquune voix puissante retentit tout près deux :
Monsieur Chantecoq ! Monsieur Chantecoq !
Ils se retournèrent
Pierre Gautrais, sa casquette à la main et lair navré, se tenait devant eux.
Eh bien ! mon brave, quy a-t-il donc ? interrogeait le grand limier.
Ça y est ! Je suis révoqué ! expliquait le gardien dun ton désespéré.
Tout en le fixant bien dans les yeux, Chantecoq reprenait :
Tu sais ce que je tai promis
Alors, sécria Gautrais, vous me prenez à votre service ?
Ainsi que ta femme !
Nous avons justement besoin dune bonne cuisinière, soulignait gaiement Colette ; et je sais que Marie-Jeanne est un vrai cordon-bleu.
Ça, appuyait Gautrais, jen réponds, et je vous prie de croire que vous allez être soignés.
Alors, sexclamait Jacques avec bonne humeur, vous menlevez ma femme de ménage ?
Je vous demande pardon
jignorais
sexcusait la jeune fille.
Je vous en prie, ne vous gênez pas
sempressait de déclarer le reporter
Certes, je tenais beaucoup à Marie-Jeanne, mais je men voudrais de vous priver, ainsi que monsieur votre père, des services de cette excellente femme
Jen serai quitte pour me procurer une autre femme de ménage.
Marie-Jeanne vous trouvera ça
affirmait Gautrais, ravi de la tournure que prenaient pour lui les événements.
Et il ajouta rondement :
Au revoir tout le monde et encore merci !
Lexcellent homme séloigna, tout exubérant de joie.
Alors, Colette, savançant vers Jacques qui sapprêtait à prendre congé delle et de son père, lui dit :
Moi aussi, il faut que je vous remercie.
De quoi donc, mademoiselle ?
Mais du sacrifice que vous avez bien voulu consentir en notre faveur.
Nest-ce pas tout naturel ?
Et, sadressant au détective qui regardait les deux jeunes gens avec un bon sourire, le reporter ajouta :
Quand aurai-je le grand plaisir de vous revoir ?
Avec bonhomie, Chantecoq répliquait :
Mais quand vous voudrez, et le plus tôt sera le mieux. Au fait, jy songe. Faites-nous donc lamitié de venir dîner demain soir avec nous, sans cérémonie, en famille. Vous pourrez ainsi goûter à la cuisine de votre femme de ménage.
Instinctivement, les yeux de Jacques se dirigèrent vers Colette. Tout, en elle, semblait si bien exprimer quelle espérait une réponse favorable, que, sans hésiter, il répondit :
Jaccepte avec plaisir.
Après de cordiales poignées de main, tous trois se séparèrent. Colette, en voyant partir Jacques, dit à son père, avec cette exquise spontanéité qui la caractérisait :
Nest-ce pas, quil est charmant ?
Comme le prince du même nom, dit Chantecoq en tapotant la joue de Colette qui se colora dun joli rose.
Et, prenant le bras de son père, elle sen fut avec lui dans la direction du Carrousel.
Quand ils eurent fait quelques pas, la tête du mystérieux bossu émergea lentement de la voiturette, au fond de laquelle il se cachait. Et tout en suivant de son regard de batracien le détective et sa fille qui séloignaient en devisant gaiement, il murmura avec un hideux sourire :
Je crois que Belphégor sera content de moi !
XIOÙ BELPHÉGOR DÉCLARE DIRECTEMENT LA GUERRE À CHANTECOQ
Le même soir, pendant le dîner, Chantecoq avait observé un silence presque complet, que sa fille sétait bien gardée de troubler.
Après avoir avalé rapidement une tasse de café sans sucre, il sétait retiré dans son studio avec sa fille
LHistoire du vieux Louvre était restée sur sa table de travail
Il la considéra dun air dédaigneux et sen fut classer dans un des rayons de la bibliothèque le livre, désormais pour lui inutile. Et tandis que Colette, assise à sa place habituelle, parcourait les journaux du soir, il sinstallait devant son bureau en murmurant :
Et maintenant, à louvrage !
Chantecoq prit dans le tiroir du meuble les deux messages signés « Belphégor » et les lisait et relisait avec une extrême attention.
Puis, semparant de sa loupe, il se mit à scruter, à analyser tous les détails de cette écriture, lettre par lettre, avec le même soin quun graphologue professionnel.
Bientôt le visage du grand limier trahit une assez vive surprise. Ouvrant de nouveau le tiroir, il y plongea la main et en retira le petit bleu dans lequel Jacques Bellegarde sexcusait de ne pouvoir se rendre chez lui à lheure dite. Il le déposa à côté des deux messages de « Belphégor » et se livra sur lui, toujours à laide de sa loupe, à un examen aussi minutieux que le précédent.
Quand il eut terminé, il semblait troublé
inquiet
indécis
Cest étrange, fit-il, très étrange.
Colette releva la tête.
Quy a-t-il ? demanda-t-elle.
Viens voir.
La jeune fille se leva ; et, tout en lui désignant les trois documents étalés devant lui, Chantecoq reprit :
Tu vois ces trois messages ? Lun ma été adressé par Jacques Bellegarde.
Je le connais, soulignait Colette.
Les deux autres ont été envoyés par Belphégor.
Par Belphégor ?
Parfaitement
celui-ci à Jacques Bellegarde
celui-là à Mme Simone Desroches
Je te demande de les lire tous les trois lentement, posément. Tu me diras ensuite ce que tu en penses.
Colette obéit.
Eh bien ? interrogea le détective quand elle eut fini de lire.
Je constate que lécriture de M. Bellegarde est très nette, très franche, très typée, et que celle de Belphégor est incohérente, tarabiscotée et visiblement contrefaite.
Daccord
mais nas-tu pas fait dautres remarques ?
Mon Dieu ! non.
Veux-tu te donner la peine de fixer particulièrement le B de Bellegarde et le B de Belphégor ?
Volontiers.
Colette regarda pendant un instant les deux lettres que lui indiquait son père.
Celui-ci reprenait :
Ne trouves-tu pas que ces deux B semblent avoir été écrits par la même main ?
En effet, reconnut la jeune fille.
Ce nest pas tout, poursuivait le détective
regarde bien à présent les boucles des C.
Elles sont les mêmes.
Et celles des l ?
Pareilles !
Et, subitement angoissée, Colette sécriait :
Père, soupçonnerais-tu M. Bellegarde ?
Le détective garda le silence.
Cest impossible, protestait la jeune fille avec force
Ne mas-tu pas dit toi-même que le Fantôme avait voulu frapper M. Bellegarde ?
Parfaitement.
Et alors ?
Je naffirme rien ! Je constate simplement que son écriture et celle de Belphégor ont de frappantes analogies.
Avec émotion, Colette reprenait :
Qui te dit que Belphégor, quand il lui était si facile demployer pour sa correspondance une machine à écrire, na pas cherché à imiter lécriture de M. Jacques ?
Dans quel dessein ?
Mais pour faire dévier sur lui les recherches de la police.
Cest précisément ce que je voulais te faire déclarer ! sécriait le grand détective.
Alors, tu es de mon avis ?
Entièrement.
Oh ! que je suis contente !
Et moi donc ! appuyait Chantecoq
Car cette découverte circonscrit singulièrement le champ de mes investigations
Et une flamme dans le regard, il martela :
Cela nous prouve péremptoirement que Belphégor connaît Bellegarde
Cest donc dans lentourage de celui-ci que je dois commencer immédiatement mes recherches.
Très satisfait de la découverte quil venait de faire et qui allait peut-être lui servir de fil dAriane dans le labyrinthe où il sengageait, le limier poursuivit :
Il est évident que, de par sa profession, et au cours des enquêtes auxquelles il sest livré, ce journaliste a été appelé à fréquenter les milieux les plus divers et par conséquent à coudoyer des individus dune moralité douteuse.
« Il y a aussi ses relations privées
Jai entendu dire que son amie, Mlle Simone Desroches, recevait chez elle une société extrêmement mélangée.
Sans sapercevoir quau nom de Simone Desroches sa fille navait pu réprimer un geste de dépit, Chantecoq, tout à son sujet, continuait :
Cest donc de ce côté
Mais le grand limier nacheva pas. La vitre de lune des fenêtres de son studio venait de voler en éclats et un galet rond, autour duquel une lettre était solidement fixée, sen vint rouler aux pieds de Colette.
Dun bond, Chantecoq sélança vers la fenêtre, quil ouvrait précipitamment. Le petit jardin au milieu duquel sélevait la villa était désert ; mais il lui sembla quune ombre filait rapidement dans lallée de Verzy, et se confondait promptement avec les ténèbres.
Sélancer sur les traces de cet inconnu ? Tel fut le premier mouvement du détective. Mais il réfléchit que ce serait une perte de temps inutile
Non seulement lagresseur avait sur lui une grande avance, mais il devait encore avoir pris ses précautions pour échapper à une probable poursuite.
Chantecoq referma donc la fenêtre et sen revint vers Colette, qui avait ramassé le galet et le tendait à son père.
Celui-ci sen empara et dénoua la ficelle très solide et très serrée qui liait la lettre au projectile improvisé. Elle portait son adresse. Il décacheta lenveloppe et lut ce qui suit :
Monsieur Chantecoq,
Un bon conseil. Cessez de vous occuper de moi, ou il vous arrivera malheur, ainsi quà votre fille.
Belphégor.
Chantecoq sécriait :
Ça
cest le comble de laudace ! Et les yeux étincelants, il scanda :
Eh bien ! nous allons voir !
Mais son regard sarrêta sur son enfant
Aussitôt une expression de subite angoisse se répandit sur son masque si énergique et si volontaire
Quas-tu, père ? interrogeait Colette, qui avait gardé tout son sang-froid et paraissait toute surprise du trouble que manifestait son père.
Chantecoq ne lui répondit pas.
Tu sembles préoccupé, reprenait la jeune fille
Je suppose cependant que les menaces de ce Belphégor te laissent indifférent !
Sil ne sagissait que de moi, reprenait le détective, je ne ferais quen rire
Mais il y a toi
Jen ris, moi aussi.
Je connais ta bravoure et je sais quelle est à labri de toute défaillance.
Ne suis-je pas ta fille ?
Avec un accent de paternelle tendresse, Chantecoq sécriait, en attirant Colette contre lui :
Tu sais bien que tu es tout pour moi
Sil tarrivait malheur, ma chérie, ce serait la fin de mon existence !
Colette protestait :
Je métonne que tu prennes au tragique ces quelques lignes qui ne sont quune tentative dintimidation dont, pour ma part, je fais entièrement fi.
Tu as tort, ma chérie, de considérer cette menace aussi à la légère.
Pourquoi ?
Mon flair mavertit que nous avons affaire à un misérable qui ne reculera devant rien pour assurer son impunité.
Et le grand Chantecoq seffacerait devant lui !
Il y a toi
dabord
Ah ! le gredin, comme il doit bien me connaître, puisquil a tout de suite trouvé le défaut de ma cuirasse.
Père
tu te dois, avant tout, à ton uvre, à ta tâche.
Rappelle-toi, ma chérie, quau moment de nous quitter pour toujours, ta pauvre mère ma fait jurer de la remplacer à tes côtés !
Comme elle ma fait jurer de veiller sans cesse sur toi.
Ma petite !
Père, je ne te reconnais plus
sécriait Colette dont le visage resplendissait dun véritable héroïsme.
« Je te le répète, tu ne peux pas
tu ne dois pas renoncer à la lutte, surtout au moment où tu commences à voir clair dans les ténèbres
Et puis, nas-tu pas déjà, comme moi, la conviction que Belphégor cherche à faire planer les soupçons sur un innocent ? Et nous laisserions ce bandit accomplir jusquau bout son uvre infâme ! Cest impossible !
« Père, je ten prie, je ten supplie, cest encore en vivant près de toi, en partageant avec toi les heures graves qui se préparent, que je serai le mieux à labri du danger
Oui, laisse-moi me battre à tes côtés, laisse-moi partager avec toi lhonneur de ton infaillible victoire.
Eh bien ! soit, sécriait Chantecoq, tout frémissant de la fierté que lui inspirait lattitude de sa fille.
Et il ajouta, tout en déposant sur le front de Colette le plus tendre des baisers :
Pardonne-moi cette défaillance, la première de ma vie, mais quand il sagit de toi, je ne suis plus quun père.
Moi aussi, je taime tant !
mais il me semble que je taurais moins aimé, si tu avais cédé à Belphégor.
Sois tranquille, affirmait le détective, qui avait reconquis toute son énergie
Maintenant, grâce à toi, je me sens plus fort que jamais
Ce misérable, qui ose sattaquer à toi, je lattends de pied ferme
Un homme prévenu en vaut deux. Tout en nous tenant sur nos gardes, nous le forcerons bien à se démasquer, et alors
Alors, fit Colette en un grand cri despérance
Chantecoq sera encore vainqueur !
XIIOÙ LE FANTÔME REPARAÎT
La nuit enveloppait lhôtel de Mlle Desroches
Aucune lumière ne brillait derrière les persiennes fermées de la façade. Aucun bruit ne sélevait, sauf le roulement sourd et vite éteint de voitures lointaines
Seules, deux fenêtres qui donnaient sur le jardin, dont les arbres confondaient leurs frondaisons avec les ténèbres de la nuit, étaient éclairées : lune au premier étage, celle de la chambre de Simone ; lautre au rez-de-chaussée, celle du salon où, à travers le tulle léger des rideaux, on apercevait les silhouettes dElsa Bergen et de Maurice de Thouars.
Ceux-ci venaient seulement de quitter Simone qui, après une très mauvaise journée, sétait enfin assoupie
Maurice de Thouars semblait particulièrement nerveux, agité
Un geste dimpatience lui échappa
et il grommela, avec un accent de colère quil contenait avec peine :
Cest trop !
Je nen puis plus !
Monsieur de Thouars, reprenait la Scandinave avec calme, voulez-vous me permettre de vous donner un conseil ?
Le bellâtre sarrêta et eut un léger haussement dépaules.
Mlle Bergen poursuivait :
Si vous voulez atteindre le but que vous vous proposez
il faut vous armer de patience
Croyez-vous que je nen ai pas ?
Jusquà ce jour vous avez été raisonnable
Eh bien ! continuez.
Je suis à bout.
Faites appel à votre sang-froid
Jai lintime conviction quun jour ou lautre, jour peut-être plus rapproché que vous ne le pensez, Simone ne manquera pas détablir un parallèle entre celui qui lui a refusé de partager sa vie et celui qui sest fait son véritable esclave.
Son esclave ! répétait Maurice de Thouars. Vous avez dit le mot.
Et, complétait Elsa Bergen, je ne doute pas que la comparaison ne soit toute à votre avantage
« Voilà pourquoi je vous dis : patience ! Continuez à vous montrer envers elle celui que vous avez été jusquà ce jour
La confiance quelle vous témoigne nest-elle pas faite pour justifier vos espérances ?
Je voudrais être plus vieux de quelques jours, fit M. de Thouars dun air sombre.
Minuit sonnait à un cartel suspendu à la muraille. Mlle Bergen appuya sur le bouton dune sonnerie électrique
Presque aussitôt, Juliette, la femme de chambre, apparut
Allez donc voir si Mademoiselle na besoin de rien ? fit la dame de compagnie.
Juliette répliquait :
Tout à lheure, Mademoiselle a pris sa tasse de camomille
avec ses gouttes
Elle ma dit quelle voulait dormir
et elle ma recommandé de ne pas la déranger.
Allez, vous dis-je
ordonnait Mlle Bergen avec autorité.
La femme de chambre obéit. Après avoir gravi lescalier, elle sen fut entrebâiller doucement la porte de Mlle Desroches et jeta un regard dans la chambre discrètement éclairée par la lueur dune veilleuse.
Simone, étendue sur son lit, dormait profondément.
Au même moment, une scène étrange se déroulait dans le jardin de lhôtel.
Surgissant dun bosquet, une ombre se glissait derrière les arbres
Et cette ombre était le Fantôme du Louvre.
Drapé dans son suaire noir, coiffé de son capuchon, sans paraître nullement inquiété par les lumières qui continuaient à briller à lintérieur de la maison, il se dirigea sans hésitation vers la fenêtre du boudoir qui était restée entrouverte, louvrit avec précaution, et, sans provoquer le moindre bruit, avec une souplesse toute féline, il sintroduisit à lintérieur de la pièce
Démasquant le volet dune lanterne quil tenait à la main, il sapprocha, à pas de loup, du secrétaire dans lequel Mlle Desroches avait enfoui la correspondance de Jacques, introduisit dans la serrure un crochet de forme bizarre, le tourna et le retourna à plusieurs reprises, sans faire entendre le moindre grincement
Au bout de quelques secondes, le battant cédait
Alors, avançant la main, le Fantôme sempara des lettres que Simone avait déposées sur une planchette
lorsquune voix qui sélevait dans la pièce voisine le cloua sur place.
Cétait Juliette qui revenait annoncer à Elsa Bergen :
Mademoiselle repose et je nai pas voulu la réveiller.
Toujours à pas feutrés, le Fantôme se dirigea vers la fenêtre.
Mais, dans sa retraite, il heurta un petit meuble qui tomba en entraînant une potiche qui se brisa avec fracas.
Dans le salon, surpris par ce tapage intempestif, Maurice de Thouars, Mlle Bergen et la femme de chambre, qui allait se retirer, eurent un sursaut simultané.
Il y a quelquun dans cette pièce ! fit la Scandinave, tandis que Maurice de Thouars se précipitait vers la porte du boudoir et louvrait toute grande.
Un cri lui échappa.
Il venait dapercevoir, éclairé, trahi par la tramée lumineuse que projetait le lustre du salon, le Fantôme en train descalader le rebord de la fenêtre.
Courageusement, il sélança vers lui
pas assez vite, cependant, pour entraver la fuite du mystérieux personnage.
Ainsi que Mlle Bergen et Juliette, qui lavaient rejoint, il eut le temps dapercevoir le Fantôme se faufiler le long de la maison
Les deux femmes, terrifiées, eurent une exclamation dépouvante
M. de Thouars, sortant un revolver de sa poche, tirait une première balle dans la direction du Fantôme qui, traversant dun bond une allée, disparut derrière un buisson rapproché.
Le jeune homme se précipita au dehors, laissant seules les deux femmes qui, en proie à une vive frayeur, étaient restées figées sur place. Les chiens du voisinage faisaient entendre de furieux aboiements. Aux lucarnes des étages supérieurs, des domestiques apparaissaient, brusquement réveillés dans leur premier sommeil.
M. de Thouars, décidé à ne pas laisser échapper le malfaiteur, sapprochait du bosquet dans lequel il lavait vu disparaître
et tirait de nouveaux coups de revolver à travers le taillis touffu où il supposait que le Fantôme devait toujours se tenir caché.
Le chauffeur, qui couchait dans une petite chambre attenante au garage, près de latelier, accourait, simplement vêtu dun pantalon et dune chemise, et pénétrait dans le buisson avec Maurice de Thouars sans y rencontrer dailleurs aucune trace du mystérieux bandit qui, une fois de plus, semblait sêtre évaporé.
Le jardinier, le valet de chambre, le cuisinier, qui étaient accourus, se joignaient à eux
improvisant une battue aux alentours.
Dans le boudoir, Mlle Bergen, retrouvant ses esprits, sefforçait de rassurer la femme de chambre qui, épouvantée, clamait :
Au secours ! Jai peur ! Jai peur !
Mais brusquement, la porte souvrait
Pâle, échevelée, la figure hagarde, tragique en son déshabillé de nuit qui la faisait paraître plus pâle encore, Simone se précipitait vers Elsa Bergen et se réfugiait dans ses bras.
Et, dune voix saccadée, avec un accent dindicible épouvante, elle sécriait :
Le Fantôme ! je viens de le voir, de ma fenêtre, qui traversait le jardin.
Oui, cest lui, cest lui !
répétait Juliette, prête à défaillir.
Calmez-vous, ma chère enfant, disait Mlle Bergen à Simone, tout en laidant à sasseoir sur le divan.
De nouveaux coups de feu retentissaient au dehors
Des pas précipités se faisaient entendre dans le jardin où dansait la lueur des lanternes quavaient allumées les domestiques
Les aboiements des chiens redoublaient, dominant par instants la voix de Maurice de Thouars qui ordonnait :
Pierre, cherchez là-bas, près du mur ! Vous, Louis, regardez dans les arbres
Albert, allez voir si la petite porte est ouverte.
Tremblante, fiévreuse, haletante, affolée, Simone, qui avait saisi la main dElsa et celle de Juliette, répétait, en claquant des dents :
Le Fantôme !
Le Fantôme !
Mais, soudain, son regard sagrandit encore
Il venait de se poser sur le secrétaire. Dun seul mouvement, Simone se leva, et avant quElsa Bergen ait pu la retenir, elle se dirigea vers le meuble, qui était resté entrouvert.
Elle se pencha
chercha, et sécria :
Les lettres de Jacques
On a volé les lettres de Jacques !
La demoiselle de compagnie et la femme de chambre la reçurent dans leurs bras
Sa tête se renversa en arrière. Ses lèvres sentrouvrirent pour exhaler une plainte
un sanglot
Maurice de Thouars reparaissait, son revolver à la main
Derrière lui se profilaient les silhouettes du chauffeur et du gardien.
Simone !
sécria-t-il avec angoisse.
Il allait sélancer. Mais, dun geste, Mlle Bergen le retint.
Et le Fantôme ? demanda-t-elle, tandis que, figée de peur, la femme de chambre nosait faire un mouvement.
Gravement, M. de Thouars répondit :
Il a disparu !
DEUXIÈME PARTIEDE MYSTÈRE EN MYSTÈRE
IOÙ CHANTECOQ APPREND SUCCESSIVEMENT LA DISPARITION DE JACQUES BELLEGARDE ET LA RÉAPPARITION DE BELPHÉGOR
Il était neuf heures du matin
Sur la petite terrasse attenant à sa maison et recouverte dune véranda, Chantecoq, installé dans un confortable rocking-chair, parcourait tranquillement les journaux, lorsque, brusquement, il releva la tête. Des pas rapprochés faisaient grincer le gravier de lallée centrale.
Le détective aperçut Pierre Gautrais qui se dirigeait vers lui, accompagné dun homme dune trentaine dannées, en costume de sport, et dun garçon qui, habillé dun vêtement rembourré de dresseur, tenait en laisse deux magnifiques chiens danois, Pandore et Vidocq.
Chantecoq, se levant, fit quelques pas vers eux. Lorsquils les eut rejoints, Gautrais aussitôt présenta :
Monsieur Carabot, directeur du chenil de la rue Saint-Honoré.
Ce dernier salua le détective qui, simplement, cordialement, lui tendit la main.
M. Carabot déclarait, en lui montrant les deux chiens :
Ainsi que vous me lavez demandé, monsieur Chantecoq, je vous amène Pandore et Vidocq, les deux plus beaux numéros de mon chenil.
Sont-ils bien dressés ? interrogeait Chantecoq.
Vous allez voir ! fit le marchand avec un air très sûr de lui.
Et tout de suite il ordonna à son employé :
Détachez-les !
Le garçon obéit. M. Carabot, tout en désignant une fenêtre ouverte de la villa à ses deux pensionnaires, qui, assis devant lui, le contemplaient de leurs yeux pétillants dintelligence, fit simplement :
Allez !
Pandore et Vidocq sélancèrent, escaladèrent les marches de la terrasse et, franchissant le rebord de la fenêtre, disparurent en un clin dil à lintérieur de la maison.
Hé là ! observait Chantecoq un peu inquiet ; jespère bien quils ne vont rien démolir chez moi
Soyez tranquille ! rassurait le directeur du chenil.
Et, prenant dans sa poche un sifflet, il en tira un son aigu et prolongé.
Aussitôt, les chiens reparurent
se précipitèrent vers lui, sen vinrent se coucher à ses pieds.
Bravo ! appuyait le grand limier, très satisfait de cette expérience.
Le directeur sapprochait de son employé et lui donnait quelques ordres à voix basse.
Le garçon se dirigea vers le soupirail de la cave et, tirant de sa poche une scie à métaux, il fit semblant de sattaquer à lun des barreaux.
M. Carabot neut même pas besoin de prononcer une parole.
Un simple coup dil lancé aux deux chiens suffit pour que ceux-ci sélançassent sur le faux cambrioleur et limmobilisassent avec une rapidité foudroyante, lun en lui sautant à la gorge, lautre en lempoignant par une jambe.
Il était visible que celui-ci, sous peine dêtre dévoré, ne pouvait plus faire un mouvement.
De nouveau, le marchand fit entendre un coup de sifflet et instantanément les deux danois lâchèrent le garçon et sen vinrent sétendre devant leur maître.
Cest parfait !
déclarait Chantecoq. Je crois quils feront très bien mon affaire.
Et, se tournant vers Gautrais qui admirait les deux superbes bêtes, Chantecoq ordonna :
Va dire à ta femme de leur préparer une bonne pâtée.
Et il réintégra son studio.
Colette était en train de disposer des fleurs dans un vase de cristal qui ornait la table de travail du détective.
Savançant vers elle, Chantecoq fit, tout en lembrassant :
Bonjour, ma chérie !
Bonjour, père, fit Colette en lui rendant son baiser.
Et, tout de suite, dun ton anxieux, cette demande :
Rien de nouveau ?
Le détective répliquait :
Non, rien encore. Et toi, tu nas pas trop rêvé à Belphégor ?
Je nai jamais si bien dormi.
Tout en lenveloppant dun regard qui révélait sa profonde tendresse, le détective reprit :
Alors, bien vrai, tu nas pas peur ?
Crânement, Colette ripostait :
Pourquoi aurais-je peur ? Nes-tu pas toujours le plus fort ?
Une sonnerie de téléphone retentit.
Le limier décrocha lappareil et écouta.
Sans doute la communication était-elle importante, car, malgré sa grande maîtrise de lui-même, il parut à la fois surpris et préoccupé.
À son tour, il lança dans le cornet débonite :
À la description que vous men faites, cest évidemment le Fantôme du Louvre qui vous a rendu visite la nuit dernière.
Il se tut, écouta de nouveau ; puis il lança dans le cornet :
Allô !
Je veux bien. Mais à la condition formelle que la police officielle ne sera pas saisie avant que jaie fait mon enquête
Allô !
oui
mes méthodes sont tellement différentes
Vous me comprenez, nest-ce pas ? Très bien ! parfait ! entendu !
Je vais venir tout de suite. Au revoir, mademoiselle !
Et, tout en raccrochant lappareil, Chantecoq scanda :
Décidément, ce Belphégor a toutes les audaces.
Qua-t-il encore fait ? interrogeait Colette avec un accent de vive curiosité.
Il paraît que, la nuit dernière, le Fantôme du Louvre sest introduit chez Mlle Simone Desroches.
Lamie de M. Bellegarde
précisa la jeune fille en pâlissant légèrement.
Sans paraître remarquer le trouble qui sétait emparé delle, Chantecoq poursuivait :
Il se serait emparé dun paquet de lettres écrites par ce journaliste et que Mlle Desroches avait elle-même serrées pendant laprès-midi, dans un meuble dont elle seule avait la clef.
Et comme sil se parlait à lui-même, il scanda :
Pourquoi ce nouveau vol ?
Décidément, cette affaire devient de plus en plus troublante !
Père, observait Colette, est-on bien sûr que ce soit le Fantôme du Louvre qui ait commis ce larcin ?
La demoiselle de compagnie de Mlle Desroches, qui vient de me téléphoner, men a fait une telle description quil ne peut y avoir aucun doute à ce sujet !
Cest vraiment extraordinaire ! murmurait Colette, tout en sefforçant de dissimuler la profonde émotion qui sétait emparée delle.
Tellement extraordinaire, martelait le limier, que je vais de ce pas me rendre chez Mlle Desroches.
Il navait pas achevé cette phrase que la porte souvrait avec fracas.
Rouge comme une tomate, le chapeau de travers, essoufflée, affolée, la bonne grosse Marie-Jeanne se précipitait dans le studio en criant :
Monsieur Chantecoq !
Mademoiselle Colette !
Et elle se laissa tomber de tout son poids dans un fauteuil qui, malgré la solidité de ses pieds en acajou massif, fit entendre une plainte inquiétante.
Voyons, quavez-vous ? interrogeait Colette en se précipitant vers sa nouvelle cuisinière.
Suffoquée, celle-ci haletait :
M. Jacques nétait pas chez lui ; et la concierge ma affirmé quil nétait pas rentré de la nuit.
Que dites-vous là ? sexclamait la fille de Chantecoq tout en dirigeant son regard angoissé vers son père qui fronçait légèrement ses sourcils.
Mme Gautrais poursuivait :
Je suis passée au Petit Parisien. Là, on ma dit quon navait pas revu M. Jacques depuis hier soir huit heures. Aussi jai peur quil ne lui soit arrivé malheur !
Ne nous frappons pas ! déclarait Chantecoq. Lenquête que fait en ce moment Jacques Bellegarde réclame, ainsi que toutes celles de ce genre, la plus parfaite circonspection et le plus grand mystère. Il se peut fort bien quil ait cru utile de sabsenter.
Père, sécriait Colette, jai le pressentiment quil est arrivé malheur à M. Jacques.
Calme-toi, mon enfant !
Pourvu que Belphégor, qui doit le haïr férocement, ainsi que tous ceux qui sacharnent à sa poursuite, ne lait pas, ainsi quil len menaçait, lâchement assassiné !
Ne te mets donc pas de pareilles idées en tête.
Le vol de ces lettres nest-il pas extrêmement troublant ?
Jen conviens !
Belphégor naurait-il pas dérobé cette correspondance dans le dessein de renforcer les charges quil cherche à accumuler contre Bellegarde ?
Cest fort probable, reconnaissait Chantecoq, très impressionné par la logique de sa fille.
Celle-ci continuait :
Une fois en possession de ces documents, Belphégor naurait-il pas trouvé plus prudent de séviter toute contradiction en supprimant le malheureux ? Et qui sait, si demain, les journaux ne nous apprendront pas que grâce aux machinations de ce bandit, M. Jacques sest soi-disant suicidé
avouant ainsi quil était le Fantôme du Louvre !
Ma chère Colette, reprenait Chantecoq, jai souvent admiré ton imagination et je lai admirée dautant plus que, sauf de rares exceptions, elle était toujours daccord avec la réalité.
« Permets-moi, cependant, de te faire observer quaujourdhui elle tentraîne à des déductions dont je suis loin de partager le pessimisme.
Et, avec un accent dénergie qui se tempérait dune expression de douce et tendre affection, le célèbre limier continua :
Je tassure que tes hypothèses ne reposent sur aucune base solide.
Ah ! comme je voudrais que tu eusses encore raison ! laissa échapper la jeune fille.
Devinant que le cur de son enfant était pris encore plus quelle ne sen doutait elle-même, Chantecoq reprenait :
As-tu toujours confiance en moi ?
Plus que jamais !
Eh bien ! ma chérie, en toute franchise, je tiens à te déclarer que jai la conviction très nette, très arrêtée, que non seulement Jacques Bellegarde est vivant, mais quil dînera ce soir avec nous. Là-dessus je te dis « au revoir » ; car il faut que je passe chez Mlle Desroches.
Promets-moi que tu ne vas pas bouger dici pendant mon absence !
Oui, père.
Chantecoq embrassa le front de sa fille, puis, se retournant vers Marie-Jeanne, il lui murmura à loreille.
Je vous la confie !
Monsieur, affirmait Marie-Jeanne avec une sincérité absolue, vous pouvez entièrement compter sur moi. Tant que je serai là, il narrivera rien à Mademoiselle.
Et le détective quitta son studio.
Après être demeurée quelques secondes pensive et silencieuse, Colette fit quelques pas et se laissa tomber sur un siège.
Envahie de nouveau par linquiétude, elle courba le front et se cacha la tête entre les mains.
Des larmes affluaient à ses yeux. Un douloureux sanglot gonfla sa poitrine.
« Pourquoi, se demanda-t-elle
oui, pourquoi ai-je tant de chagrin ? »
Marie-Jeanne la contempla, tout attendrie. Et, sapprochant de la jeune fille, elle fit avec bonhomie :
Faut pas pleurer comme ça, mademoiselle Colette !
Et se penchant vers la charmante enfant dont elle avait deviné le secret, elle ajouta simplement :
Il reviendra !
IIPREMIÈRE ENQUÊTE
Après avoir recommandé à Gautrais de monter, pendant son absence, une garde vigilante dans le jardin de la villa, avec les deux danois, qui, dailleurs sétaient tout de suite familiarisés avec lex-gardien du Louvre, Chantecoq sétait rendu immédiatement chez Simone Desroches.
Il avait été reçu par Elsa Bergen et Maurice de Thouars. Celui-ci, maintenant, ne quittait guère la maison dAuteuil.
Tous deux avaient fait au roi des détectives le récit exact et détaillé des événements, troublants entre tous, auxquels ils avaient assisté au cours de la nuit précédente, récit que Chantecoq avait écouté avec la plus grande attention et dont il avait soigneusement noté dans son esprit jusquaux moindres détails.
Lorsque ses interlocuteurs eurent terminé, après sêtre recueilli pendant quelques secondes, il demanda :
Quelle heure était-il quand vous avez vu le Fantôme ?
Vingt-trois heures, répondit nettement M. de Thouars.
Pourriez-vous me montrer le meuble qui renfermait les lettres volées ?
Veuillez me suivre, invitait Mlle Bergen.
Tous trois passèrent du grand salon dans le boudoir.
M. de Thouars conduisit directement le limier vers le secrétaire qui était resté ouvert.
On na touché à rien ? interrogea Chantecoq.
À rien.
Où se trouvaient exactement les lettres ?
Seule, répliquait la Scandinave, Mlle Desroches pourrait le dire. Mais encore sous le coup de limpression terrible que lui a causée ce mystérieux attentat, elle est très souffrante, et je doute fort quelle soit en état de répondre.
Le limier ninsista pas
Maintenant, il examinait avec attention le secrétaire, qui ne portait aucune trace deffraction.
Il est évident, concluait-il, que le voleur, qui na commis aucun dégât, a dû se servir dun instrument extrêmement perfectionné
« À moins quil nait réussi à se procurer lempreinte de la serrure, ce qui donnerait raison à ses premières déductions, à savoir quil faut chercher le coupable parmi les intimes de notre jeune poétesse
Peut-être, observait Mlle Bergen, la photographie des empreintes donnera-t-elle quelque résultat ?
Je puis, dès à présent, vous affirmer que non
déclarait le célèbre limier avec force
et je vais vous en donner la preuve
« Daprès la description que vous venez de men faire, le bandit qui sest introduit cette nuit ici est le même que celui que jai rencontré au Louvre, il y a deux nuits, au pied de la statue de Belphégor, dans la salle des Dieux barbares.
Comment ! vous lavez vu ? sexclamèrent simultanément la demoiselle de compagnie et le beau Maurice.
Comme je vous vois ! répliquait Chantecoq.
Et dun ton mordant, incisif, il martela :
Et jai constaté quil portait des gants noirs, grâce auxquels il pouvait, sans risquer de se trahir, manipuler les objets les plus divers.
Doù, appuyait M. de Thouars, la difficulté très grande de se procurer, sur ce mystérieux malfaiteur, dutiles renseignements.
Fort heureusement, déclarait le roi des détectives, nous avons à notre disposition dautres moyens dinvestigation qui, lorsquon sait sen servir
Il sarrêta
réfléchit un instant, puis demanda à ses deux interlocuteurs :
Où se trouvait exactement le Fantôme, lorsque vous lavez aperçu ?
Il était en train denjamber la fenêtre que voici, répliquait M. de Thouars.
Qui vous a signalé sa présence ? interrogeait le limier.
La demoiselle de compagnie répondait :
Le bruit qua fait en tombant une potiche quil a renversée lorsquil gagnait la fenêtre pour senfuir.
Alors, poursuivait M. de Thouars, je me suis précipité à sa poursuite
Je lai vu, dans le jardin, sélancer derrière un bosquet. Jai tiré dans sa direction plusieurs coups de revolver ; mais jai dû le manquer, car il a disparu sans laisser la moindre trace.
En êtes-vous bien sûr ? soulignait Chantecoq.
Absolument
car avec les domestiques qui étaient accourus, jai fouillé le jardin
nous navons rien découvert
rien
absolument rien !
Cest infiniment curieux ! définissait Chantecoq.
Se tournant vers Maurice de Thouars, le détective ajouta :
Allons visiter le jardin !
Il sortit, dun pas rapide, avec Maurice de Thouars.
Mlle Bergen les vit se diriger tous deux vers le bosquet à labri duquel le Fantôme semblait sêtre évaporé
Ils marchaient lentement, très lentement. Chantecoq observait minutieusement le sol de lallée. Il sarrêta un long moment devant le buisson, y pénétra, examina attentivement la terre, qui ne portait aucun vestige de pas ; les branches qui ne révélaient aucune cassure, les feuilles qui ne semblaient même pas avoir été froissées. Il en tira la déduction logique que Belphégor avait dû contourner le bosquet, et que, contrairement à lavis de M. de Thouars, il ne sy était pas dissimulé un seul instant.
Bientôt il rejoignit son guide et, sans prononcer une parole, il traversa le jardin dans toute sa largeur et sen fut droit au mur qui contournait la propriété.
Sa surface était absolument lisse. Aucun espalier, aucun treillage ny était fixé
Fraîchement recrépi, il ne portait aucune aspérité capable de favoriser une escalade. Les arbres qui se dressaient dans le parc en étaient trop éloignés pour que lon pût supposer quils eussent permis, grâce à eux, den atteindre le faîte, défendu, dailleurs, par une armature très serrée de débris de verre et de tessons de bouteilles.
Toujours silencieux, Chantecoq, que M. de Thouars suivait comme une ombre, se mit à longer le mur le long duquel courait une plate-bande fleurie et parfumée dont rien ne paraissait avoir dérangé lharmonie. Tout à coup, il sarrêta.
Il se trouvait devant une petite porte peinte en vert sombre et dont la serrure commençait à se couvrir de taches de rouille.
Où donne-t-elle ? questionna-t-il.
Dans une petite rue
répliqua M. de Thouars, qui sappelle, je crois, le chemin des Lilas.
Chantecoq appuya sur le loquet
La porte résista.
Elle est condamnée depuis longtemps, déclarait son compagnon.
Le détective se remit en marche
Comme il atteignait un bâtiment dun seul étage, mais très élevé, et dont larchitecture dune bizarrerie ultra-moderne empêchait de définir à première vue la destination, il demanda dun ton bref : « Quest cela ? »
Latelier de Mlle Desroches, définit Maurice de Thouars.
Chantecoq sapprocha
Son guide le devança et ouvrit la porte toute grande, invitant du geste le limier à pénétrer dans létrange studio.
Après avoir promené autour de lui un regard inquisiteur, Chantecoq fit dun ton subitement intéressé :
Qui sait si le Fantôme na pas réussi à se cacher sous lun de ces vastes bahuts ?
Cest impossible ! affirmait M. de Thouars
La nuit, la porte de latelier est toujours fermée à clef. Il na donc pas pu sy réfugier. Cependant, monsieur Chantecoq, si vous voulez vous rendre compte, rien de plus facile
Cest inutile ! refusait le détective.
Et tout en esquissant un sourire indéfinissable, il articula :
Cest à se demander si Belphégor na pas des ailes.
Puis il ajouta :
Est-ce que je pourrais examiner de nouveau le secrétaire qui se trouve dans le boudoir de Mlle Desroches ?
Tant que vous voudrez, monsieur Chantecoq.
Ils rentrèrent tous deux dans le salon où Mlle Bergen les attendait.
Chantecoq se dirigea aussitôt vers le meuble et semparant de sa loupe, il fixa, à travers la lentille de verre, son il sur la serrure, cherchant à se rendre compte si le malfaiteur sétait servi dune fausse clef ou dun crochet spécial, lorsquun cri échappa à la Scandinave :
Simone !
Quelle imprudence !
Le détective se redressa et tourna la tête.
Pâle, les yeux cernés, le visage douloureux, Mlle Desroches, dans un déshabillé dont la sobre élégance ajoutait encore à la troublante et morbide beauté, savançait dun pas hésitant, en sappuyant au bras de sa femme de chambre.
Monsieur Chantecoq, fit-elle dune voix alanguie, jai su que vous étiez là et jai tenu à vous remercier de lempressement que vous avez mis à répondre à mon appel.
Tandis que sa demoiselle de compagnie laidait à prendre place sur un canapé, elle ajouta :
Jai eu peur et javais tant besoin dêtre rassurée
Elle sarrêta comme pour reprendre haleine.
Puis elle reprit dune voix où, par instants, passaient encore des frémissements de peur :
Depuis le moment où, de la fenêtre de ma chambre, jai vu le bandit bondir à travers le jardin, je nai pas cessé davoir sa terrible image devant les yeux. Mais maintenant que vous voilà, monsieur Chantecoq, je me sens déjà rassurée.
Et, tout en sefforçant de sourire, elle ajouta :
Avez-vous fait quelque découverte intéressante ?
Rien de précis encore
répliquait le roi des détectives. Mais si cela ne vous fatigue pas trop, peut-être pourriez-vous me donner quelques utiles renseignements ?
Interrogez-moi, je vous en prie.
Ce sont bien des lettres que le Fantôme vous a dérobées ?
Parfaitement.
Des lettres intimes ?
Des lettres intimes.
Ces lettres, daprès ce que ma téléphoné Mlle Bergen, étaient bien de Jacques Bellegarde ?
Oui, monsieur.
Je vous remercie, mademoiselle.
Chantecoq se tut.
Simone, vivement, lui prit la main. On eût dit que ses angoisses, qui sétaient momentanément apaisées, lassaillaient de nouveau. Et dun ton suppliant, elle exprima :
Monsieur Chantecoq, ne mabandonnez pas.
Simone, je vous en prie, calmez-vous, conseillait Elsa Bergen.
Nous sommes là pour vous défendre, sécriait M. de Thouars.
Nayez aucune crainte, mademoiselle, affirmait Chantecoq ; je suis certain que le Fantôme ne reparaîtra jamais chez vous.
Pourtant, objectait Simone dune voix tremblante, il est retourné deux nuits de suite au Louvre.
Sans doute, expliquait le détective, parce que, lors de sa première visite, il navait pas atteint son but
tandis quici
Tandis quici ?
Il a emporté ce quil désirait.
Les lettres de Jacques
scanda la jeune femme.
Et, les traits bouleversés, les lèvres tremblantes, elle poursuivit :
Voilà justement ce qui mépouvante ! Le Fantôme veut certainement se servir de ces lettres contre lui
pour sen venger
Cest affreux !
« Laissez-moi tout vous dire. Bien que de graves dissentiments, qui ont eu pour conséquence une irrémédiable rupture, se soient élevés entre lui et moi, jai aimé, jaime encore M. Bellegarde, et la pensée quil puisse lui arriver malheur me rend folle.
Jacques Bellegarde est de taille à se défendre, répliquait le détective.
Simone reprenait :
Écoutez-moi, monsieur Chantecoq. Ce que jai à vous dire est très grave et peut jeter qui sait ? une lueur sur cette ténébreuse affaire !
« Jai reçu, il y a quarante-huit heures, un billet signé « Belphégor » et le menaçant des plus terribles représailles sil persistait à soccuper de cette affaire du Louvre. Vous me comprenez, nest-ce pas ?
Tant que ce bandit naura pas été découvert et arrêté, je ne vivrai pas
« Depuis ce matin, jai fait téléphoner plusieurs fois chez Jacques et au Petit Parisien. On nous a répondu quil navait reparu ni à son domicile ni au journal. Je tremble quil ne lui soit arrivé malheur. Monsieur Chantecoq, voulez-vous me rendre le grand service de vous informer ?
« Et, bien quil ny ait plus, entre M. Bellegarde et moi, dautre lien que celui dun souvenir qui, pour moi, ne périra jamais, soyez assez bon pour me donner de ses nouvelles
et puis aussi
si ce nest pas abuser de votre bonté
pour
oui
pour veiller sur lui !
Chantecoq tout en la regardant dun air de sincère compassion, déclarait :
Mademoiselle, vous pouvez dautant mieux compter sur moi que je suis déjà en rapports avec M. Bellegarde et quil mest infiniment sympathique.
Merci !
balbutia faiblement Mlle Desroches, fermant les paupières et laissant reposer sa tête sur lun des coussins du canapé.
Chantecoq sinclina devant elle, ainsi que devant Mlle Bergen, et il allait se retirer, reconduit par Maurice de Thouars, que le désespoir de Simone semblait vivement affecter, lorsque Mlle Bergen, très soucieuse, très peinée, elle aussi, fit, en sapprochant du célèbre détective :
Monsieur Chantecoq, jaurais un mot à vous dire.
Je vous en prie, mademoiselle.
La Scandinave demanda :
Pouvons-nous, maintenant, prévenir la police ?
Chantecoq réfléchit pendant quelques secondes.
Puis il déclara gravement :
Pas encore !
Elsa Bergen fit un signe dacquiescement. Puis, elle articula :
Cest entendu, monsieur, nous garderons le silence tant que vous le jugerez nécessaire.
Les deux hommes séloignèrent.
Dans le vestibule, M. de Thouars, tout en prenant congé du détective, lui demanda :
Alors, monsieur Chantecoq ?
Nous marchons de mystère en mystère, répliqua celui-ci.
Espérez-vous ?
Quoi donc ?
Démasquer ce bandit ?
Si je lespère !
Et le grand détective, avec laccent dune foi rayonnante et dun indomptable courage, martela ces trois syllabes dans lesquelles il engageait tout son honneur et toute sa gloire :
Jen suis sûr !
IIILES BONBONS EMPOISONNÉS
Une demi-heure après, Chantecoq avait regagné son studio et sinstallait tout de suite à sa table de travail.
Il ouvrit le tiroir qui renfermait les billets de Belphégor, ainsi que celui de Jacques et il les étala tous les trois devant lui.
Puis, sarmant de sa loupe, il recommença à examiner les documents avec une attention peut-être encore plus aiguisée que la première fois.
Cest extraordinaire ! murmura-t-il. Plus on les étudie et on les compare, plus on a limpression que certains de ces caractères ont été tracés par la même main.
« Et, pourtant, mieux que personne, jen suis sûr, Jacques Bellegarde ne peut pas être le Fantôme du Louvre, puisque celui-ci, par deux fois, tenta de lassassiner. Décidément, ce Belphégor dépasse en habileté tous les faussaires de ma connaissance !
Un bruit de pas légers se fit entendre dans la pièce. Cétait Colette qui rejoignait son père.
Dune voix presque tremblante, elle lui demanda :
Père, as-tu appris quelque chose dintéressant ?
Chantecoq répondit :
Les constatations que jai faites chez Mlle Desroches nont fait quaffermir ma conviction que Belphégor cherchait à rejeter sur Jacques Bellegarde la responsabilité de ses sinistres exploits.
Alors, sécriait la jeune fille en pâlissant, mes pressentiments seraient fondés !
Colette ! reprochait le détective avec un accent de douce vérité, je ne te reconnais plus !
« Ressaisis-toi, ma chère enfant
Mon flair me dit que nous ne tarderons pas à avoir des nouvelles de Jacques Bellegarde.
Pourvu que Belphégor ne lait pas tué, comme le gardien Sabarat !
Je donnerais bien ma tête à couper quil est vivant.
À peine Chantecoq avait-il proféré cette phrase, que des aboiements retentirent dans le jardin. Le détective se leva et sen fut vers la fenêtre.
Un cri de joie lui échappa.
Parbleu ! Voici M. Bellegarde !
Colette, subitement joyeuse, sen fut rejoindre son père. Gautrais après avoir calmé les chiens, accompagnait le reporter jusquà la maison. Chantecoq sen fut au-devant de lui et laccueillit à la porte de son studio. Tous deux échangèrent une chaleureuse poignée de main.
À la figure pâle, aux traits tirés, à lexpression des yeux du jeune reporter, le roi des détectives et sa fille devinèrent quau cours de la nuit précédente il avait dû être mêlé à de graves événements
Et tandis quil le faisait pénétrer dans la pièce, il lui demanda :
Que vous est-il donc arrivé ?
Bellegarde riposta, tout dune traite :
Jai tout simplement failli être assassiné !
Colette tressaillit et fut sur le point de sécrier :
« Je men doutais ! »
Mais elle se contenta de pousser un profond soupir.
Chantecoq invita Jacques à sasseoir et se réinstalla tranquillement devant son bureau.
Colette, muette, attendit, debout, près du journaliste, qui attaqua aussitôt :
Hier soir, jétais au Petit Parisien en train de corriger les épreuves de mon article, lorsquun coup de téléphone me prévint que mon ami, le peintre Dermont, que vous connaissez certainement de réputation, était au plus mal. Jugez de ma surprise : la veille, je lavais rencontré, boulevard Montmartre, et il mavait paru en parfait état de santé. La personne qui me téléphonait, un de ses voisins, me répondit que Dermont avait été frappé, dans la journée, dune congestion cérébrale et quil navait pas repris connaissance. Dans ces conditions, je nhésitai pas à prendre le train pour Nesles-la-Vallée, où Dermont habite toute lannée dans une charmante propriété où jai passé souvent avec lui, en toute intimité, dexcellents moments. Deux heures après, je descendais à la gare de Nesles.
Quelle heure était-il ? coupait Chantecoq.
Vingt-trois heures environ.
Bien
continuez.
Le reporter reprit :
Je mengageais sur la route obscure et bordée de grands bois touffus qui conduit à la villa de mon camarade, lorsque, au bout de trois cents mètres environ, japerçus, arrêtée sur le bord du chemin, près dun tas de cailloux, une auto à conduite intérieure et de couleur sombre. Un chauffeur, vêtu dune salopette, le visage barré dune noire moustache, une casquette de cycliste enfoncée sur les yeux, tout en séclairant à laide dune lampe baladeuse, était en train dexaminer une des roues arrière de sa voiture. En entendant le bruit de mes pas, il se retourna et me cria : « Vous ne pourriez pas me donner un petit coup de main ? »
« Je mapprochai. Le chauffeur mexpliqua : « Je crois que cest un roulement à billes qui est fusillé. Cest bien embêtant ! »
« Je me penchai pour me rendre compte
Mais au même moment, je reçus sur la nuque un coup de matraque qui massomma littéralement et je perdis connaissance.
« Lorsque je revins à moi, jétais étendu dans lauto qui filait dans la nuit à toute allure. À mes côtés, se tenait un personnage dont je ne pus pas très bien distinguer la figure. Je remarquai seulement quil était bossu et quil tenait à la main un revolver qui indiquait clairement quil était prêt à mexpédier dans lautre monde si je manifestais le moindre signe dexistence.
« Je gardai mon immobilité et je refermai les paupières, que javais dailleurs à peine entrouvertes. Je fis bien, ainsi que vous allez le voir.
« En effet, quelques minutes après, lauto stoppa sur un pont qui traverse lOise. Lhomme à la salopette descendit de son siège, ouvrit la portière, mempoigna par les jambes, le bossu me soutint par les épaules et ils me descendirent ainsi de lauto.
« Retenant mon souffle, me figeant dans une immobilité presque cadavérique, je me disais : « Ils vont certainement me jeter dans lOise, et cela fait admirablement mon affaire, car je nage et je plonge à merveille
» Et bien que jéprouvasse à la base du crâne une assez forte douleur, je me sentais encore assez dénergie et de force pour échapper à la mort par immersion, à laquelle ces mystérieux gredins semblaient me destiner.
« Mes prévisions allaient immédiatement se réaliser. En effet, tous deux, sans la moindre hésitation de leur part et sans la moindre résistance de la mienne, me basculèrent par-dessus le parapet et je tombai dans la rivière au milieu dun remous qui se referma sur moi. La nuit était obscure. Jen profitai pour nager entre deux eaux, et me dissimuler derrière une grosse pile du pont, afin de laisser croire à mes assassins que javais coulé à pic.
« Ma ruse réussit. Cinq minutes après, cinq minutes qui me parurent longues comme des siècles, et pendant lesquelles le bossu et lhomme à la salopette durent rester en observation afin de sassurer que je nétais pas remonté à la surface, jentendis le ronflement du moteur de leur auto qui séloignait dans la direction de Paris
Jétais sauvé !
« Je nageai alors vers la berge
Lorsque je latteignis, jétais à bout de forces et je mévanouis presque aussitôt parmi les roseaux, sur le bord de la rivière. Quand je revins à moi, il faisait grand jour
Jeus limpression que je marrachais péniblement à la lourdeur dun pesant sommeil
Je me redressai sur mon séant
Bien que le coup de matraque de mon adversaire eût porté à faux, ma nuque et mon épaule droite étaient encore un peu douloureuses
« Mais je compris tout de suite que cette double contusion était sans gravité. Javais surtout froid, très froid
« Enfin, je parvins à me remettre sur mes jambes, à gagner la route et à pénétrer dans une auberge, où je me fis servir un grog bien chaud que javalai dun trait. Puis je me rendis chez mon ami Dermont qui, dailleurs, ne sétait jamais si bien porté.
« Je ne lui fis aucune allusion au guet-apens dont javais été lobjet. Je lui racontai une histoire que jinventai de toutes pièces, dont le brave garçon se contenta. Mais il voulut à toute force que jenlevasse mes vêtements encore mouillés, et, après mavoir frictionné avec une vigueur qui acheva de rétablir ma circulation, il me prêta des vêtements à lui et voulut à toute force me retenir à déjeuner. Jacceptai, car je mourais de faim
Et, après lui avoir fait promettre de garder le secret le plus absolu sur cette histoire, je pris le premier train pour Paris, et, sans même passer chez moi, je suis venu vous retrouver ; car javais hâte de vous mettre au courant de ma mésaventure.
Et le journaliste acheva :
Belphégor a tenu sa promesse ; car cest lui, jen suis sûr, qui ma frappé.
Dites plutôt quil a voulu vous faire assassiner, rectifiait Chantecoq.
Alors, sécriait Bellegarde, vous croyez que ce nest pas lui qui ma administré ce coup de matraque ?
Cest impossible ! Au moment précis où vous arriviez à Nesles-la-Vallée, Belphégor sintroduisait chez Mlle Desroches, pour y dérober votre correspondance !
Cest effarant !
ponctua Bellegarde, dune voix sourde, tandis que Colette, le visage subitement attristé, regardait fixement le sol.
Ce nest pas tout ! reprenait le grand limier.
Et, désignant au journaliste les trois missives qui étaient encore étalées sur la table, il fit :
Examinez ces lettres très attentivement, je vous prie.
Jacques se pencha, se demandant où le détective voulait en venir.
Au bout dun moment, Chantecoq reprenait :
Vous ne trouvez pas quil existe certaines analogies entre votre écriture et celle de Belphégor ?
Et tout en parlant, le détective désignait du doigt au jeune reporter les lettres B et G du mot Belphégor.
Jacques, très troublé, déclarait :
À première vue, je ne lavais pas remarqué !
Mais je dois reconnaître que, comme toujours, vous avez absolument raison
Et, tout en fixant le détective bien en face, il ajouta :
Et vous en concluez ?
Avec un accent de conviction profonde, Chantecoq martela :
Jen conclus que Belphégor, après vous avoir fait assommer et jeter à leau par ses complices, cherche à vous attribuer ses forfaits.
Le reporter sécriait, en un violent sursaut de protestation !
Mais cest abominable !
Le plus tranquillement du monde, le roi des détectives scandait :
Cest parfait, au contraire.
Parfait ! Comment cela ? répétait Bellegarde, au comble de la stupéfaction.
Il dirigea son regard, dabord vers Colette, à laquelle la présence du journaliste et lattitude si nette de son père semblaient avoir rendu toute sa confiance et toute son énergie ; puis, vers le roi des détectives, qui le considérait, lil brillant de toute la lumineuse intelligence qui rayonnait en son cerveau
Chantecoq reprit, tout en frappant cordialement sur lépaule du jeune homme, littéralement bouleversé :
Si vous acceptez de marcher avec moi, la main dans la main, je vous assure que dici peu nous tiendrons Belphégor et sa bande.
Très impressionné par lattitude si catégorique du grand limier, Jacques demandait :
Que dois-je faire ?
Brusquement, Chantecoq répliquait :
Disparaître !
Disparaître ! sécriait Bellegarde. Cest impossible !
cest
Il sarrêta
Colette le suppliait, dun regard anxieux, découter son père, qui reprenait aussitôt :
Ou plutôt, fit-il, de demeurer ici, à linsu de tous, ce qui me permettra de tendre à Belphégor un piège de ma façon et dans lequel il ne manquera pas de tomber.
Monsieur Chantecoq, reprenait Bellegarde, croyez que je serais très heureux et très fier dêtre votre collaborateur dans cette affaire qui a ménagé et ménagera encore au grand détective que vous êtes et au modeste journaliste que je suis des surprises sensationnelles. Mais permettez-moi de vous dire que vous exigez de moi un sacrifice devant lequel jai un peu le droit dhésiter.
Et pourquoi ?
Vous me demandez de disparaître ? Il est évident que si vous voulez attirer Belphégor dans un de ces pièges remarquables dont vous avez le secret, il est préférable quil me croie mort que vivant.
Vous voyez bien ! soulignait le grand limier.
Bellegarde coupa vivement :
Hélas ! je nai plus de proches parents, je compte quelques bons amis.
Et vous avez peur de les inquiéter ?
Mon Dieu, oui !
Quand ils connaîtront la raison de votre disparition, ils seront les premiers à vous la pardonner.
Peut-être !
Vous pouvez dire sûrement.
Mais il y aussi mon journal
Je me dois à lui
Chantecoq objectait :
Ne préparez-vous pas un coup de reportage qui vous vaudra, au contraire, toutes les plus chaleureuses félicitations de votre directeur ?
Le regard tout brillant de la loyauté qui était en lui, Jacques sécriait :
Naura-t-il pas le droit de me reprocher de mêtre montré trop discret avec lui ?
Chantecoq observait :
Votre directeur, jen suis sûr, ne vous en voudra nullement. Votre triomphe lui fera oublier une petite incorrection que jaffirme nécessaire
Car
la plus légère indiscrétion risque de tout compromettre
Et je ne réponds plus de rien si vous refusez de suivre, je nose pas dire mes directives, mais mon conseil !
Ce que vous me demandez là est très grave, hésitait encore Bellegarde. Jai besoin de réfléchir.
Chantecoq, les sourcils légèrement froncés, regarda sa fille, qui était redevenue soucieuse
lorsquon frappa à la porte.
Entrez ! lança le détective, dune voix brève.
Marie-Jeanne apparut un paquet à la main
et annonça :
Cest un commissionnaire qui vient dapporter ceci pour Mlle Colette.
Et elle tendit lobjet, soigneusement enveloppé dans du papier gravé, entouré dun fil dor, et muni de létiquette dune grande maison de confiserie, à la jeune fille qui sen empara. Mme Gautrais sen fut aussitôt rejoindre ses fourneaux. Et Colette commença à développer le paquet
Jacques, lair préoccupé et plongé dans les graves réflexions que lui inspirait le conseil de Chantecoq, navait prêté pour ainsi dire aucune attention à ce menu et banal incident de la vie quotidienne.
Chantecoq, de son côté, qui souhaitait vivement de la part du reporter une réponse favorable, sétait avancé vers lui
et désireux de vaincre ses derniers scrupules, il lui disait :
Si vous y tenez absolument, je puis faire une démarche personnelle auprès de votre directeur ; mais, auprès de lui seul
en lui demandant instamment le secret le plus absolu.
Jacques allait répliquer.
Mais le visage souriant, Colette se dirigeait vers lui
Et tout en lui présentant une belle boîte de chocolat quelle tenait à la main, elle sécriait :
Monsieur Bellegarde, vous mavez gâtée !
Le journaliste protestait avec un accent de très réelle surprise :
Mademoiselle, vous vous trompez ! Ce nest pas moi qui vous ai adressé ce cadeau
Et cette carte ?
observait la fille du détective.
Et Colette tendit au reporter un fin bristol sur lequel était gravé le nom de :
Jacques Bellegarde
36, avenue dAntin.
De plus en plus éberlué, le reporter affirmait avec force :
Mademoiselle, je vous donne ma parole dhonneur que je ne suis pour rien dans cet envoi de bonbons, et bien que cette carte ressemble étonnamment à celles dont je fais usage
Chantecoq, qui avait tout entendu, sécria :
Ah çà ! le citoyen Belphégor, aurait-il ?
Il sarrêta, sempara de la boîte, et dit simplement à Colette et à Bellegarde :
Suivez-moi !
Il se dirigea vers le fond de son studio, ouvrit une petite porte et pénétra, avec sa fille et le reporter, dans une petite pièce bien claire qui représentait un véritable laboratoire.
Sans prononcer une parole, il déposa la boîte sur une table encombrée de fioles, déprouvettes et de cornues, prit au hasard un bonbon, le cassa en deux et lapprocha de ses narines.
Aucune odeur suspecte, déclara-t-il. Pourtant, je parierais
Il se leva, sen fut vers une armoire et louvrit à laide dune petite clef fixée à son trousseau qui ne le quittait jamais
Le meuble contenait une série de bouteilles pharmaceutiques de toutes tailles et dont chacune portait une étiquette précisant le liquide quelle contenait.
Sans la moindre hésitation, le limier en saisit une, revint vers la table, remplit à moitié du contenu de sa fiole la plus petite de ses éprouvettes
et y plongea les débris du bonbon quil venait de rompre.
Jacques et Colette le regardaient en silence.
Au bout de quelques instants, il saisit léprouvette, la plaça bien dans la lumière et la fixa tout en la tenant élevée à la hauteur de ses yeux.
Peu à peu, tandis que le chocolat se désagrégeait et teintait de brun le réactif, de nombreux globules descendaient dans le fond du récipient et se transformaient en une sorte de poudre grisâtre qui, formant bientôt un véritable dépôt, se dégageait nettement des autres produits, dont les morceaux du bonbon étaient composés.
Nettement, Chantecoq déclarait avec un léger tremblement dans la voix :
Maintenant, jen suis sûr, ces bonbons sont empoisonnés !
Colette pâlit. Et Bellegarde sécria :
Le bandit tient sa promesse !
Après moi, vous, et maintenant votre fille
Quelle lâcheté !
Quelle infamie !
Dissimulant lémotion que lui causait le nouvel attentat dirigé non seulement contre lui, mais aussi contre sa fille, Chantecoq reprenait :
Le gredin avait bien machiné son plan
Après sêtre débarrassé de vous, il comptait bien nous supprimer, Colette et moi
et vous charger de ce nouveau crime
« Mais, je ne suis pas fâché de cet incident
car il nous montre que la chance est pour nous
Et cest dexcellent augure !
Puis, sadressant à Bellegarde, il lança :
Eh bien ! que décidez-vous ?
Le reporter, avec élan, répondit :
Vous avez raison, il faut que je disparaisse !
Alors, vous restez ?
Je reste !
Tandis que le visage de Colette se rassérénait, le limier et le journaliste échangeaient une des ces poignées de main qui sont mieux quune promesse, cest-à-dire un de ces pactes dalliance et dassociation qui font les grandes forces que rien ne peut briser.
IVLE TRÉSOR DES VALOIS
Ainsi que nous venons de le constater, si Chantecoq avait déjà réussi à mettre debout contre Belphégor un plan de campagne qui, sans lui offrir encore de sérieuses garanties de succès, avait au moins lavantage dêtre inspiré par la logique même et basé sur des événements dont il avait pu contrôler lui-même lauthenticité, linspecteur Ménardier, malgré toute lactivité quil avait déployée, se débattait toujours dans les ténèbres du plus obscur mystère.
Les fouilles quil avait fait opérer à lintérieur de notre grand musée, pas plus que les explorations et recherches auxquelles il avait procédé lui-même navaient donné aucun résultat.
Aucune des empreintes, que le service anthropométrique avait photographiées, ne correspondait aux fiches de malfaiteurs dont on tient, à la préfecture, un répertoire si exact et si complet
Et pas un des limiers chargés denquêter sur les individus suspects, étrangers ou non, navait découvert le moindre indice qui pût permettre de les accuser vraisemblablement dêtre le Fantôme du Louvre.
À la direction de la police, chefs et subalternes montraient des visages plutôt renfrognés.
En effet, lopinion publique commençait à sénerver : plusieurs journaux avaient déjà publié quelques entrefilets aigres-doux à ladresse de ceux qui sont chargés de veiller sur la sécurité de leurs concitoyens. Et M. Ferval avait convoqué Ménardier, non pas pour le gourmander, mais pour rechercher avec lui le moyen den finir.
Monsieur le directeur, déclarait nettement linspecteur, plus je me creuse la cervelle, plus je me dis que pour être revenu deux nuits de suite dans la salle des Dieux barbares et pour navoir pas hésité à assommer dun coup de casse-tête linfortuné Sabarat, il faut que le Fantôme soit guidé par dimportants et dimpérieux motifs, que le désir de semparer dun objet de valeur est insuffisant à expliquer.
Alors ? ponctuait M. Ferval.
Jai dabord cru que notre mystérieux bandit avait eu lintention de faire sauter le Louvre
Mais je ne my suis guère arrêté
Car je ne vois pas très bien à qui un pareil attentat profiterait.
En effet, à moins dêtre fou.
Et notre mystérieux gredin ne lest pas
Jen répondrais sur ma tête
Car, pour agir ainsi quil la fait, pour entrer et sortir du Louvre sans quon puisse se douter comment, il ne suffit pas davoir toute sa raison, il faut encore être doué dun génie que je qualifierai dinfernal.
Daccord.
Et jen suis arrivé à me persuader quil y a là-dessous une affaire politique. Lorsque jai été chargé, à plusieurs reprises, de filer des Orientaux suspects, jai pu me rendre compte quil existait, dans ce pays, un grand nombre de sociétés secrètes extrêmement puissantes et qui ont des ramifications un peu partout.
Nous savons cela.
Voilà pourquoi, déclarait linspecteur, jen suis arrivé à me demander si la statue de Belphégor naurait pas jadis servi de cachette à lune de ces nombreuses sectes qui serait en ce moment désireuse de récupérer les papiers quon y avait déposés.
Mon cher Ménardier, cest un sujet de roman pour Pierre Benoît, que vous me racontez là
Cest évidemment très captivant, et nul doute que ce grand romancier populaire nen tirerait un très amusant récit. Mais un limier tel que vous doit se méfier de son imagination
vous auriez tort de vous engager sur une piste qui ne peut que vous procurer une amère déconvenue. De tout ce que vous mavez dit, je ne retiens quune chose, car elle est capitale, cest que, pour être revenu deux nuits de suite au Louvre, le Fantôme doit avoir un motif aussi grave quimpérieux. Jajouterai quil ny a pas de raison pour quil ne revienne pas encore dans la salle des Dieux barbares
Monsieur le directeur, jallais vous le dire, et jai lintention détablir, dès ce soir, une souricière dans cette salle où il sest déjà passé de si terribles choses. Seulement, voilà, maintenant quil nous sent à ses trousses, le Fantôme osera-t-il reparaître ?
Oui, si nous lui donnons le change, affirmait le haut fonctionnaire.
Peut-être, en effet
Attendez un instant
Et M. Ferval se mit à griffonner les lignes suivantes, quil lut ensuite à Ménardier :
Nous apprenons que linspecteur Ménardier, chargé denquêter sur laffaire du Louvre, serait sur la piste du coupable. Celui-ci, dans limpossibilité de passer la frontière, se serait réfugié dans un petit village du Nord, où il serait dès à présent traqué par la brigade mobile.
Ajoutons que linspecteur Ménardier est parti ce matin en mission confidentielle pour une destination inconnue.
Nous ne dirons rien de plus, afin de ne pas entraver laction de la police, mais attendons-nous à des révélations aussi prochaines quinattendues.
Sa lecture terminée, M. Ferval reprit :
Je vais adresser immédiatement cette note à la presse, afin quelle paraisse dans la troisième édition des journaux de ce soir. Elle ne manquera pas de tomber sous les yeux de notre gredin. Vous allez donc rester ici bien tranquille, dans mon arrière-bureau, où lon vous apportera à dîner. Vers vingt-deux heures, avec deux agents que vous choisirez vous-même, vous vous rendrez au Louvre. Vous vous cacherez avec eux dans la salle en question et si, comme je lespère, dupé par notre communiqué, le Fantôme y revient, cette fois, il ne vous échappera pas.
Et moi, monsieur le directeur, jen suis sûr ! affirmait linspecteur avec force.
Fidèle aux directives que lui avait données son supérieur, Ménardier, le même soir, daccord avec ladministration du musée, sintroduisait subrepticement au Louvre avec ses deux meilleurs agents.
Ceux-ci, après avoir reçu ses instructions, se dissimulèrent derrière deux grandes statues qui décoraient la salle des Dieux barbares. Ménardier se blottit dans une énorme vasque où il disparut tout entier, tandis quà travers les larges fenêtres garnies de barreaux qui donnaient sur la cour du Louvre, les rayons de la lune se glissaient, nimbant de leur argent clair la tête du dieu Belphégor, gisant toujours au pied de son socle, sur les dalles en mosaïque encore marquées par le sang du gardien Sabarat.
À la même heure, une scène étrange se déroulait à lintérieur de léglise Saint-Germain-lAuxerrois qui dresse, en face de la célèbre colonnade de Perrault, son admirable façade, dont le portail, si délicatement ouvragé, date, paraît-il, de Philippe le Bel.
Au milieu du sanctuaire, désert et silencieux, brillait, devant le maître-autel, muette et perpétuelle prière, la petite lampe aux reflets rouges qui ne doit séteindre jamais. Tout à coup, la porte dun confessionnal, qui sappuyait contre le mur de lun des bas-côtés, souvrait lentement. Une ombre en sortait, puis une autre
Cétaient le bossu mystérieux et lhomme à la salopette.
Celui-ci portait à la main une valise assez volumineuse
Tous deux se glissèrent, à pas de loup, derrière le maître-autel. Un instant, ils demeurèrent immobiles, loreille aux aguets. Mais aucun bruit ne sélevait dans la nef, dont les colonnades et les ogives se perdaient dans la nuit
Le bossu prit dans sa poche une lampe électrique, dont il fit fonctionner le contact
et projeta la lumière vers le sol. Il sagenouilla et promena sa main sur une dalle, au centre de laquelle on pouvait encore apercevoir les vestiges très vagues dune fleur de lis qui, plusieurs siècles auparavant, avait été sculptée en plein granit.
Peu à peu, la dalle se déplaça, comme si elle basculait sur un axe invisible, et démasqua une excavation où samorçait un étroit escalier de pierre.
Le bossu sy engouffra le premier
suivi par son compagnon, dont il éclairait la marche avec sa lampe
Dès quils eurent disparu, la dalle reprit sa place.
Après avoir descendu une quarantaine de marches, les deux hommes atteignirent un couloir dont les voûtes et les parois, en maçonnerie puissante, ne semblaient pas avoir reçu des ans le moindre outrage.
Sur le sol, légèrement détrempé par une infiltration qui provenait du voisinage assez rapproché de la Seine, ils savancèrent à pas comptés, faisant fuir devant eux dénormes rats et sautiller de non moins gros crapauds qui avaient élu domicile dans ce souterrain, désormais ignoré des humains.
Ils parcoururent ainsi une centaine de mètres et sarrêtèrent devant une petite porte en chêne massif garnie de grosses ferrures rouillées en forme de trèfle
Le bossu heurta de trois coups espacés. La porte sentrebâilla, livrant passage aux deux complices, qui pénétrèrent dans une sorte de crypte en forme de rotonde. Le reflet rougeâtre dune lanterne accrochée au mur enveloppait sinistrement une forme humaine assise sur un banc. Cétait le Fantôme du Louvre.
Le corps drapé dans un linceul noir et la tête dissimulée dans son capuchon, il semblait attendre le bossu et lhomme à la salopette qui sapprochèrent de lui en une attitude non de frayeur, mais de respect.
Lhomme à la salopette déposa la valise à ses pieds. Le bossu, tout en continuant à séclairer avec sa lampe électrique, en retira un tube de la dimension et de la forme de ces bouteilles dair qui servent à regonfler les pneus dautomobiles
Puis, il se mit à donner quelques explications, à voix basse, au Fantôme qui lécoutait attentivement et lapprouvait de quelques brefs hochements de tête.
Alors, après avoir replacé le tube dans la valise, le bossu se releva et fit :
Cette fois, Belphégor, la victoire est à nous !
Le Fantôme se penchant vers la valise, sempara du tube à air que le bossu y avait déposé et le glissa sous son linceul. Puis, il se dirigea vers la porte, quil ouvrit toute grande
Précédé par le bossu, qui avait rallumé sa lampe électrique, et suivi par lhomme à la salopette, il sengagea dans le souterrain qui se dirigeait vers le Louvre.
Belphégor et ses deux complices, après avoir marché environ pendant cent cinquante mètres, arrivèrent devant un escalier exactement semblable à celui dont louverture secrète donnait derrière le maître-autel de Saint-Germain-lAuxerrois.
Ils le gravirent sans bruit et se trouvèrent bientôt en face dun mur qui ne présentait aucune fissure.
Le Fantôme appuya le doigt sur le centre dune petite pierre qui, en légère aspérité, ressortait sur la paroi. La muraille sentrouvrit sans le moindre bruit, sans le plus petit grincement, laissant apparaître une ouverture par laquelle sengouffrèrent successivement Belphégor, lhomme à la salopette et le bossu qui se trouvèrent de plain-pied sur le palier où se dressait la Victoire de Samothrace, à lendroit même où Chantecoq et Bellegarde avaient vu précédemment disparaître le Fantôme.
Les trois personnages, sans sy attarder, descendirent les degrés, et atteignirent le palier du bas. Belphégor fit signe au bossu déteindre sa lampe et, seul, il sengagea dans une galerie obscure. Presque en rampant, avec une souplesse féline, sans hésiter, sans tâtonner, en homme qui connaît admirablement les lieux et qui a soigneusement, méticuleusement repéré davance tous les obstacles quil pourrait rencontrer sur son chemin, il atteignit lentrée de la salle des Dieux barbares
et, sarrêtant, il déposa à terre linstrument quil tenait caché sous son suaire.
Il sagenouilla et commença à dévisser une petite manette fixée à lentrée du tube, doù séchappa aussitôt une vapeur légère, presque impalpable, dont il dirigea le jet vers la salle où Ménardier et ses deux hommes se tenaient aux aguets. Puis, se relevant, il attendit, immobile, invisible dans la nuit.
Du fond de la vasque où il était tapi, Ménardier, qui avait louïe excessivement fine, entendit sans doute un bruit insolite, car, tout doucement, il se leva et regarda autour de lui. Il lui sembla que lun des inspecteurs qui se dissimulait derrière une statue chancelait comme sil était pris dun subit étourdissement. En proie lui-même à un malaise indéfinissable, Ménardier sortit de la vasque. Au même instant, son agent, comme assommé, sécroulait sur les dalles. La tête lourde, les jambes de plomb, à demi suffoqué, Ménardier sapprocha de lui. En même temps, lautre inspecteur sortait de sa cachette, titubant, lui aussi, comme un homme ivre. Ménardier le considéra avec stupeur. En un geste instinctif, il le saisit par le bras, mais lhomme glissa sur le sol, à côté de son collègue, près duquel il demeura étendu, inanimé. Se raidissant contre la torpeur qui lenvahissait, le limier voulut faire quelques pas
Mais, soudain, il sarrêta, sidéré
Un spectre effrayant venait de surgir de lombre et savançait lentement vers lui, du pas automatique dun halluciné
Machinalement, Ménardier porta la main vers sa poche à revolver
Mais il neut pas le temps de saisir son arme
Le Fantôme était près de lui, un poignard à la main. Rassemblant ses dernières forces, qui semblaient prêtes à labandonner, le policier saisit le bras menaçant de Belphégor et, en même temps, il releva brusquement le capuchon qui lui masquait entièrement la tête.
Un cri, un râle plutôt, lui échappa
Le mystérieux bandit portait un masque contre les gaz asphyxiants.
Dun bond en arrière, le Fantôme se dégagea
Ménardier voulut sélancer sur lui, mais battant lair de ses bras, il sécroula, évanoui, près des corps des deux hommes qui, ainsi que lui-même, ne donnaient plus signe de vie.
Tour à tour, Belphégor se pencha au-dessus des trois inspecteurs
et certain quils étaient immobilisés pour un long moment, il fit entendre un bref sifflement. Le bossu et lhomme à la salopette apparurent. Chacun deux portait un masque exactement semblable à celui de Belphégor, et qui les protégeait contre les émanations grâce auxquelles le Fantôme du Louvre avait réussi à endormir profondément les trois policiers
Frôlant dun pas ouaté les mosaïques de la salle, les trois personnages sapprochèrent de la statue du dieu des Moabites qui gisait toujours à la même place. Mais ils ne sy attardèrent point. Sur un signe du Fantôme, les deux acolytes saisirent à bras-le-corps le socle de la statue
et, non sans effort, mais habilement, silencieusement, ils le poussèrent de côté, de façon à découvrir la partie des dalles sur lesquelles il reposait.
Pendant cette délicate opération, qui demanda plusieurs minutes, le Fantôme demeura immobile
les yeux rivés sur Ménardier et ses agents, qui semblaient, dailleurs, aussi rigides que les images de marbre et de pierre qui les entouraient
Ce fut seulement lorsque le socle eut laissé entièrement apparaître lemplacement quil recouvrait, que Belphégor regarda à terre. Éclairé par le rayonnement de la lampe électrique que le bossu avait rallumée, il fixa le rectangle plus clair, moins patiné, qui soffrait à son attention.
Bientôt il se pencha. Son doigt ganté de noir sen fut vers une fleur de lis qui occupait le centre dune mosaïque représentant le blason des Valois et sy appuya avec force
Lentement et sans bruit, comme celle de Saint-Germain-lAuxerrois, la dalle bascula, démasquant un trou noir qui se prolongeait sous le sol.
Belphégor sempara de la lampe du bossu et la promena à lintérieur de lexcavation, au fond de laquelle gisait un coffre assez volumineux. Puis, se relevant, il adressa un simple signe à ses deux complices qui sétendirent tout de leur long de chaque côté de lorifice et y plongèrent chacun un bras
Leurs mains rencontrèrent et saisirent les poignées métalliques fixées aux deux extrémités du coffre que, non sans peine car il était fort lourd ils retirèrent de sa cachette et déposèrent près de la statue renversée. Avec sa lampe électrique, le Fantôme lexamina.
Sur le couvercle en cuir de Cordoue, que fermaient de solides ferrures rouillées, il aperçut, à demi effacées, des armes royales, au-dessus desquelles on pouvait encore déchiffrer les initiales en or terni dHenri III, roi de France. Lune des quatre serrures dangle était presque entièrement détachée
Belphégor larracha tout à fait, lexamina, réfléchit un instant, puis, sans prononcer un mot, il désigna simplement lentrée de la salle au bossu et à lhomme à la salopette
Ce dernier sempara du coffre et le chargea sur ses épaules, qui ployèrent légèrement sous le poids. Alors, après avoir jeté à terre la ferrure, le Fantôme, éclairant la marche, se dirigea vers la galerie, suivi par ses deux aides. En passant, le bossu reprit le tube qui était resté sur le seuil. Tous trois, tels des ombres, gravirent lescalier de la Victoire de Samothrace et atteignirent le palier.
Belphégor fit de nouveau manuvrer le ressort de lentrée secrète que, plus perspicace que les historiens et les architectes du Louvre, il avait su découvrir
Quelques instants après, nos personnages senfermaient dans la crypte où nous les avons vus tout à lheure se rassembler. Lhomme à la salopette, dont le front ruisselait de sueur, déposa à terre le coffre et, sans perdre une minute, après avoir, ainsi que le bossu, retiré son masque, il fit sauter les trois serrures à laide dun ciseau à froid quil avait pris dans sa poche, et, vivement, il souleva le couvercle
Aussitôt, le bossu approcha sa lampe électrique et Belphégor, qui sétait avancé, ne put réprimer mieux quune exclamation de surprise, un cri de victoire
Le coffre était rempli de bijoux, de joyaux et de pièces dor.
Lhomme à la salopette y plongea la main
et en retira une poignée décus
qui étaient marqués à leffigie du roi Henri III. Tandis quil les faisait retomber en cascades, le bossu, à son tour, retirait du coffre une magnifique couronne enrichie de pierreries.
Le diadème de Catherine de Médicis ! murmura-t-il en le faisant admirer au Fantôme.
Presque aussitôt, à voix basse, mais tout en scandant ses mots dun geste autoritaire, celui-ci murmura à loreille du bossu quelques paroles qui devaient être des ordres ; car le bossu sempressa de replacer le précieux et somptueux objet à la place où il lavait pris
et, tirant un couteau, il attaqua une des ferrures dangle
tandis quimmobile, Belphégor contemplait le trésor étalé devant lui.
Une heure plus tard, la voiturette du bossu stationnait, avenue dAntin, quelques maisons plus bas que le rez-de-chaussée de Jacques Bellegarde.
Mais, cette fois, cétait lhomme à la salopette qui se tenait sur le siège. De temps en temps, celui-ci se retournait pour jeter un rapide coup dil vers lentrée de limmeuble où demeurait le jeune reporter. Il était visible quil attendait quelquun. Or, ce quelquun nétait autre que le bossu qui, à ce moment, était occupé à une étrange besogne.
Après avoir pénétré, à laide de fausses clefs dont il possédait un trousseau des plus complets, dans lappartement du journaliste, dont il semblait connaître à merveille toutes les dispositions, le bossu, tout en séclairant de sa lampe électrique, était entré droit dans le bureau, dont les volets étaient clos et les rideaux fermés.
Après avoir refermé la porte, dont il poussa le verrou, il tourna le commutateur qui faisait fonctionner le courant dun petit plafonnier placé au centre de la pièce, éteignit sa lampe, quil déposa sur la table ; et, après avoir jeté autour de lui un regard investigateur, il sapprocha de la bibliothèque.
Saisissant quelques-uns des livres qui garnissaient les rayons du centre, et tout en les gardant sous son bras gauche, il fouilla dans lune des poches de sa houppelande, en retira un objet quil glissa rapidement derrière les bouquins demeurés sur la planche et remit les autres livres à leur place
Puis, se transportant jusquau bureau de Bellegarde, après avoir choisi, dun il expérimenté, lune des clefs de son trousseau, il lintroduisait dans la serrure de lun des tiroirs quil ouvrit sans la moindre peine
Il déposa dabord à lintérieur du meuble une liasse de lettres, puis la ferrure du coffre Renaissance quil avait prise dans lune de ses autres poches
Il referma soigneusement le tiroir, ralluma sa lampe électrique, éteignit le lustre, quitta la pièce, traversa lantichambre, sortit dans le vestibule, donna un simple tour de clef à la porte et lança, devant la loge du concierge, un sonore :
Cordon, sil vous plaît !
Un bruit de déclic
et le bossu se retrouva dans la rue
À grandes enjambées, il rejoignit lhomme à la salopette, grimpa près de lui, et
la voiture séloigna dans la nuit.
VOÙ MÉNARDIER LANCE UN DÉFI À CHANTECOQ
Les premiers rayons de laurore commençaient à caresser les toits du Louvre et, grandissant peu à peu, sinfiltraient à travers les fenêtres, dissipant lobscurité qui enveloppait les incalculables richesses artistiques dont lancien palais de nos rois est lunique et splendide écrin. Bientôt, les gardiens de jour se présentaient, libérant leurs confrères qui avaient été de service pendant la nuit
et qui, conformément aux instructions quils avaient reçues de la direction, et cela sur la demande de Ménardier, désireux de ne pas donner léveil au Fantôme, sétaient abstenus de toute ronde dans la salle des Dieux barbares, ainsi quaux alentours.
Rien de nouveau ? interrogèrent les arrivants.
Rien de nouveau, déclarèrent les partants.
Lun de ces derniers crut même pouvoir ajouter, résumant dailleurs lopinion quasi unanime de tout le personnel :
Maintenant, cest fini ! Si lon veut coffrer lassassin de Sabarat, ce nest pas ici quon doit le chercher !
« Et je suis même sûr quil doit déjà être loin !
Et tandis que les uns rentraient prendre chez eux un repos bien gagné, les autres se répandaient dans les salles dont ils avaient la surveillance.
Le successeur de Pierre Gautrais, un jeune homme nommé Albert Droquin, qui nappartenait que depuis quelques mois à ladministration, sengagea dans la galerie des Antiques, avec un autre gardien, lun des doyens de la maison, le père Bizot, préposé à la garde de la Vénus de Milo et de toutes les autres merveilles avoisinantes.
Comme ils approchaient de la salle des Dieux barbares, Droquin sarrêta et fit :
Père Bizot, ne trouvez-vous pas que ça sent une drôle dodeur ?
Le vieux gardien renifla lair.
Ma foi, non !
Je vous assure que si
On dirait quon a débouché un flacon de pharmacie.
Et, tout en pénétrant dans la salle, il ajouta :
Ça vient de par là !
Soudain, une exclamation lui échappa.
Il venait dapercevoir Ménardier et les deux inspecteurs étendus à terre, inanimés, dans la position où Belphégor et ses complices les avaient laissés.
Père Bizot, bégaya-t-il
père Bizot, re
regardez donc !
Tous deux, maîtrisant leur émotion, sélancèrent vers Ménardier, quils reconnurent sur-le-champ. Presque aussitôt, ils constatèrent quil respirait assez régulièrement et, quainsi que les deux agents, il nétait que profondément endormi.
Le vieux gardien, se ressaisissant, sécria :
Va vite prévenir M. le conservateur !
Droquin sélança au dehors.
Bizot se pencha vers Ménardier qui commençait à sévader du sommeil de plomb qui lavait terrassé.
Plusieurs gardiens qui se trouvaient dans le voisinage accouraient, attirés par les clameurs de leurs collègues.
Les uns se précipitaient vers les trois policiers. Les autres sarrêtaient devant lexcavation béante qui occupait lemplacement du socle de la statue de Belphégor. Des cris, des interjections se croisaient :
Le bandit !
Le misérable !
Cette fois, cest trois victimes quil a faites !
Mais non ! sempressait de rectifier le père Bizot, qui, seul, navait pas perdu la tête
Vous voyez bien quils sont vivants !
En effet, Ménardier et ses deux hommes, sévadant de leur torpeur, commençaient à donner signe de vie, et lorsque M. Lavergne, le conservateur en chef, et M. Nabusson, conservateur-adjoint, que Droquin avait alertés, apparurent dans la salle, Ménardier, redressé sur ses genoux et respirant encore avec peine, commençait à entrouvrir ses paupières clignotantes. Aidé par deux gardiens, il se souleva, lair abruti
À plusieurs reprises, il passa la main sur son front, tout en bégayant :
Cest fou !
Cest insensé
Cest à croire que jai rêvé !
Après avoir jeté un rapide coup dil sur les deux autres inspecteurs qui, eux aussi, reprenaient peu à peu conscience de la réalité, M. Lavergne sapprocha de Ménardier et lui demanda :
Que sest-il donc passé ?
Ah ! cest vous, monsieur le conservateur ? constata le policier de la voix pâteuse dun homme qui vient de sévader, non sans peine, dun long et profond sommeil.
Oui, mon ami
voyons, remettez-vous, et racontez-moi
Monsieur le conservateur, cest inimaginable !
Ah çà ! auriez-vous vu le Fantôme ?
Oui, monsieur le conservateur, et je vous jure que jai même cru que ma dernière heure était arrivée !
Cette déclaration, faite par un gaillard qui passait à juste titre pour être doué à fois dun grand courage et dune parfaite honnêteté, produisit sur toute lassistance une impression que nous pouvons, sans exagération, qualifier de sensationnelle
Ménardier, au milieu dun profond silence, entama le récit du véritable cauchemar quil avait réellement vécu au cours de la nuit précédente. Finissant son récit par ces mots :
Jai bien cru que je le tenais
Si javais su, je lui aurais envoyé une balle dans la peau. Mais je voulais lavoir vivant ! Dailleurs, je puis vous lavouer, je nétais pas maître de mes moyens
Jétais tout étourdi
Je ne savais plus trop ce que je faisais
Avouez que cest extraordinaire !
Pendant que tous lécoutaient dans le plus profond silence, un homme vêtu avec une élégante simplicité, les bords de son chapeau de feutre gris légèrement rabattus sur les yeux, se glissait dans la salle des Dieux barbares.
Cétait Chantecoq.
Profitant de ce que lattention générale était littéralement absorbée par Ménardier, le roi des détectives laissa errer ses yeux vers le sol.
Après sêtre dirigé vers lexcavation doù Belphégor et ses complices avaient retiré le coffre qui contenait le trésor des Valois, son regard devint tout à coup plus vif et se fixa sur la ferrure qui avait été abandonnée par le Fantôme et gisait tout près du trou noir et béant. Le détective se baissa et sempara de la ferrure.
À plusieurs reprises, il la tourna, puis la retourna dans ses doigts
Sans doute, la trouvaille quil venait de faire lui parut-elle importante, car un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres, et, lentement, il se dirigea vers le groupe qui entourait le narrateur, qui sécriait :
Dans ma carrière de policier, jai été déjà mêlé à des drames que jai le droit de qualifier dextraordinaires. Mais je vous jure que je nai jamais rien vu de pareil
et javoue franchement que je me demande ce qui a bien pu se passer.
Une voix vibrante proféra ces mots :
Je vais vous le dire, mon cher confrère !
Un vif mouvement de stupeur secoua lassistance
Et tous les yeux se portèrent vers Chantecoq qui, sans que personne ne leût vu venir, dressait sa fine silhouette entre M. Lavergne et Ménardier. À la vue du grand détective, le visage de linspecteur se renfrogna, exprimant nettement et sans la moindre ambiguïté :
« Ah çà ! de quoi se mêle-t-il, celui-là ? »
Mais Chantecoq qui, pourtant, avait deviné les intentions hostiles de son collègue, sans se départir de ce calme merveilleux qui le caractérisait, reprenait, tout en désignant lexcavation :
Il y avait là un trésor caché !
Un trésor ?
répéta Ménardier dun air incrédule.
Parfaitement ! scandait le grand limier
Un trésor enfermé dans un coffre Renaissance.
Qui vous le donne à penser ?
Cette ferrure dangle, que je viens de recueillir au bord même du trou
Et tout en la montrant à M. Lavergne, Chantecoq ajouta :
Je crois, monsieur le conservateur, que je ne me trompe pas.
En effet, reconnaissait M. Lavergne, ce morceau de ferronnerie date bien du seizième siècle.
Permettez-moi de vous faire observer quil porte les armes des Valois, soulignait le grand limier.
Méfiant, presque agressif, Ménardier reprenait :
Ce nest quune hypothèse !
Qui est confirmée, appuyait le roi des détectives, par la précaution que le Fantôme a prise de vous endormir, ainsi que vos collaborateurs, à laide de gaz somnifères.
À ces mots, Ménardier ne put réprimer une grimace de mécontentement. Et Chantecoq, tout en lui frappant familièrement sur lépaule, ajouta :
Estimez-vous heureux quil nait pas employé de gaz asphyxiants !
Linspecteur se mordit les lèvres.
Nétait-ce pas une leçon que lui donnait publiquement son maître ?
Mais un agent accourait, portant un pli à son adresse
Ménardier sen empara et louvrit dune main fébrile.
Au fur et à mesure quil en prenait connaissance, son visage se détendait pour refléter peu à peu une expression de joie manifeste et presque triomphante. Et, sur un ton de certitude et même de défi, il lança :
Monsieur Chantecoq, veuillez vous trouver, cet après-midi, vers dix-sept heures, quai des Orfèvres. Je crois que jaurai le plaisir de vous annoncer une bonne nouvelle.
Tranquillement, le roi des détectives répondait :
Jy serai, mon cher ami !
Ménardier, sadressant à M. Lavergne et à son adjoint :
Messieurs, je crois pouvoir vous affirmer que le Fantôme du Louvre ne tardera pas à être sous les verrous.
Et, se tournant vers Chantecoq, qui avait accueilli cette prophétie sensationnelle, avec une indifférence non dépourvue dune certaine ironie, il ajouta :
On sait encore travailler à la préfecture de police.
Je nen ai jamais douté, mon cher Ménardier, répliqua le détective avec un accent de courtoisie parfaite.
Alors, à tantôt, monsieur Chantecoq ?
À tantôt, mon cher Ménardier.
Linspecteur séloigna avec ses deux hommes. Chantecoq glissa dans sa poche la ferrure quil tenait à la main et M. Lavergne, sapprochant de lui, fit sur un ton plein de cordialité :
Quen pensez-vous, las des as ?
Chantecoq répliquait :
Monsieur le conservateur, jai toujours eu pour principe de ne jamais vendre la peau de lours avant quil fût à terre.
Alors, vous croyez que Ménardier a bluffé ?
Pas du tout !
Je suis sûr, au contraire, quil est sincère
Jajouterai même que cest un garçon très intelligent
Et jen déduis que, pour avoir réussi à endormir ainsi sa vigilance et accomplir cette nuit lexploit que vous savez, il faut que notre Fantôme soit un de ces bandits comme on nen rencontre pas plus dun ou deux par siècle.
Cependant, Ménardier a été des plus affirmatifs
Il y a certainement une arrestation sous roche
mais
mais
Et, après avoir pris un léger temps, Chantecoq martela :
Mais je puis vous déclarer que ce soir
Ménardier aura à son tableau
un innocent !
VIUNE FLAMME QUI MEURT
Dans le grand salon de la maison dAuteuil, Elsa Bergen et Maurice de Thouars, lair grave, préoccupé, échangeaient quelques vagues propos, lorsquun valet de chambre annonça :
Le baron et la baronne Papillon !
La baronne ne donna pas le temps à Elsa Bergen de savancer vers elle
Elle se précipita dans le salon, clamant, avec des larmes dans la voix :
Alors, notre chère Simone ne va pas ?
Le baron Papillon sapprochait à son tour, et, avec le regard vide de ceux qui sont pleins deux-mêmes et le ton déclamatoire de ces gens superficiels qui sefforcent de masquer leur insensibilité de profonds égoïstes, il demanda :
Au moins, notre pauvre amie nest pas en danger ?
Mlle Bergen répliquait avec tristesse :
Nous navons plus beaucoup despoir.
Que dit le médecin ?
Simone na pas voulu le recevoir !
Il fallait la forcer !
Ceût été hâter ses derniers moments.
À ces mots, Mme Papillon se laissa tomber sur un siège. Quant à son mari, tout en sefforçant de donner à son masque pétri de prétention imbécile et creuse une expression de douloureuse surprise, il sen fut vers Maurice de Thouars et lui serra la main avec une effusion exagérée :
Voyons, fit-il dune voix caverneuse, que sest-il passé ?
Dissimulant avec peine lénervement que lui causaient toutes ces visites, Maurice de Thouars répliquait :
Déjà, depuis quelque temps, la santé de notre chère Simone nous causait de grandes inquiétudes.
Nabusait-elle pas de stupéfiants ?
Hélas ! oui
Mais ce qui la surtout frappée, cest la visite de ce Fantôme.
Au mot de Fantôme, la baronne eut un sursaut dépouvante.
Le Fantôme ! sécria-t-elle en projetant les bras en avant
Le Fantôme ! Ah ! ne men parlez pas ! Il me semble que je le vois sans cesse rôder autour de moi.
« Javais eu lidée de partir pour notre château de Courteuil, qui est situé entre Dreux et Mantes
« Il me semblait quà labri de ces hautes et épaisses murailles, derrière ces ponts-levis, nous eussions été plus en sécurité
« Mais le secrétaire de mon mari, M. Lüchner, men a dissuadée, prétendant que si le Fantôme était décidé à nous rendre visite, il pénétrerait tout aussi facilement dans notre château de Courteuil que dans notre hôtel de Paris
Alors, je suis restée ! Mais je suis à bout
Je nen dors plus !
Elle était déjà un peu détraquée, soufflait lamateur de bibelots à loreille du beau Maxime
Mais, avec toutes ces histoires, je crains quelle ne devienne tout à fait folle
Tenez
écoutez-là.
En effet, la baronne Papillon qui, à présent, ne semblait nullement jouer la comédie, continuait, tout en gesticulant :
Ce Fantôme ! Je le vois partout
La nuit, le jour
dans mon salon, dans ma chambre à coucher, dans mon cabinet de toilette
Et, proférant un cri de terreur, elle montra dun doigt tremblant la porte qui venait de souvrir :
Le voici ! clama-t-elle, épouvantée. Cest lui ! Cest lui !
Mais non ! rectifiait Elsa Bergen, cest Dominique.
Les yeux écarquillés, la baronne contemplait, un peu calmée, le valet de chambre, qui venait dapparaître et savançait, dun pas cérémonieux, vers la demoiselle de compagnie à laquelle il dit :
Je viens rappeler à Mademoiselle que M. Chantecoq attend déjà depuis un quart dheure dans le boudoir.
Chantecoq ! sexclama la baronne Papillon. Chantecoq, le roi des détectives. Oh ! faites-le entrer ! Faites-le venir vite ! Je veux le voir
Je veux me placer sous sa protection
Dominique, faites entrer M. Chantecoq, ordonnait Mlle Bergen.
Le valet de chambre se retira pour revenir quelques instants après avec le célèbre limier qui, en apercevant le couple plutôt ridicule que représentaient le collectionneur et son épouse, sarrêta sur le seuil, en lattitude dun homme bien élevé qui redoute dêtre indiscret. Mais Mlle Bergen, avec beaucoup daffabilité, le présentait aux Papillon.
Chantecoq sinclina devant la baronne, serra la main que le baron lui tendait et adressa une amicale salutation à M. de Thouars qui lui répondit avec non moins de cordialité.
Achevant de rompre la glace, la demoiselle de compagnie poursuivait :
Le baron Papillon, qui est un grand amateur dantiquités, est aussi le plus fin, le plus averti de tous nos collectionneurs parisiens.
Mais Mme Papillon ne donna pas à la Scandinave le temps de continuer et elle sécria :
Monsieur Chantecoq, vous allez bientôt arrêter le Fantôme
nest-ce pas ?
Chantecoq répondit en souriant :
Je lespère, madame.
Figurez-vous que je ne vis plus !
Madame reprit le limier, je ne vois pas pourquoi le Fantôme sattaquerait à vous plutôt quà une autre.
Nous possédons une telle quantité de belles choses
Évidemment ! reconnaissait le détective, cest fort tentant pour un cambrioleur. Mais rassurez-vous, baronne
« Les constatations que jai faites me permettent de vous affirmer que Belphégor cest ainsi que nous nommons le Fantôme est un malfaiteur beaucoup trop habile et trop prudent pour continuer ses exploits, maintenant surtout quil a atteint lobjectif quil poursuivait.
Cest-à-dire ?
Le trésor des Valois.
Le trésor des Valois ! sexclamèrent simultanément Elsa Bergen, Maurice de Thouars et le ménage Papillon.
Parfaitement ! déclara le policier.
Il y avait donc un trésor caché au Louvre ? interrogeait le baron.
Oui
sous la statue de Belphégor.
Et le Fantôme sen est emparé ?
En un tournemain.
Quand cela ?
La nuit dernière.
Décidément, sécriait Mme Papillon, la police est bien mal faite à Paris.
On navait donc pas établi au Louvre, un service de surveillance ? observait Maurice de Thouars.
Ah ! si, déclarait Chantecoq
Linspecteur Ménardier se trouvait même dans la salle des Dieux barbares avec deux de ses meilleurs agents.
Et ils nont pu arrêter ce monstre ?
Cela leur eût été bien difficile.
Pourquoi ?
Ils étaient profondément endormis.
Jespère bien quon va les révoquer ! scandait le collectionneur.
Ce nest pas leur faute
excusait Chantecoq. Belphégor leur avait fait, sans quils sen doutent, respirer des gaz somnifères.
Des gaz somnifères ! scandait Mme Papillon, en levant les bras au ciel.
Et, reprise de toute sa terreur, elle se mit à piailler :
Cest effrayant ! Cest abominable ! Jamais on na vu une chose pareille !
Ne criez pas aussi fort, madame ! intervenait Mlle Bergen
Simone pourrait entendre.
Mais oui, tais-toi donc ! appuya le baron.
Baronne, reprenait Chantecoq, vous ne mavez pas donné le temps de terminer. Javais à ajouter quelques mots qui, je lespère, vont tout à fait vous rassurer. Linspecteur Ménardier ma assuré quil était sur la piste du bandit et que son arrestation nétait plus quune question dheures.
Ah ! je respire ! fit Mme Papillon.
Je crois quaprès cette bonne parole, conclut le collectionneur, nous navons plus quà nous retirer.
Oui, cest cela, partons
acquiesçait la baronne
Au revoir, mademoiselle Bergen.
Et en tête de linotte quelle était, Mme Papillon ajouta :
Cette pauvre Simone !
Vous lui direz mille choses aimables de notre part
Espérons que ce ne sera rien !
« Au revoir, monsieur de Thouars ; monsieur Chantecoq, tous mes compliments.
Et la demi-toquée sen fut avec son mari qui, après avoir pris congé de tous, la rejoignait dans lantichambre, en grommelant des paroles inintelligibles qui nétaient pas certes des éloges à ladresse de la compagne de sa vie.
Mlle Bergen soupira :
Deux grotesques !
Elle surtout est insupportable.
Chantecoq reprenait :
Jai bien vu quelle vous agaçait et jai cherché à vous en débarrasser.
Et vous y avez réussi, monsieur Chantecoq !
Tous mes meilleurs remerciements.
Je me doutais bien, déclarait Maurice de Thouars, que cette histoire de trésor des Valois nétait quune fantaisie de votre imagination.
Pas du tout ! protestait le roi des détectives ; elle est parfaitement authentique.
Et linspecteur Ménardier vous a affirmé quil était sur la piste du coupable ?
Il ma même donné rendez-vous, cet après-midi, vers cinq heures à la préfecture de police pour me donner son nom.
Et vous irez ? interrogeait la demoiselle de compagnie.
Certainement !
En ce cas, posait M. de Thouars, vous renoncez à votre enquête ?
Non, puisque je suis ici.
Javoue que je ne comprends pas.
Cest pourtant bien simple, mon cher monsieur, reprenait le détective. Ménardier prétend quil tient Belphégor, ou tout au moins quil va le tenir. Or, je suis convaincu quil suit une route différente de la mienne et quil est sur le point de commettre une grave erreur. Donc, je continue !
« Voilà pourquoi, concluait Chantecoq, jaurais voulu demander quelques renseignements à Mlle Desroches.
Hélas ! répliquait la Scandinave, elle ne vous entendrait même pas. Mais je pourrai, peut-être, vous répondre pour elle. Simone na guère de secrets pour moi.
Puisquil en est ainsi, mademoiselle, reprenait le grand limier, je nhésite pas à vous poser tout de suite une question dune importance capitale.
« Les lettres dérobées à Mlle Desroches sont-elles de nature à compromettre leur signataire ?
Mlle Bergen réfléchit un instant. Puis, elle fit :
Soupçonneriez-vous Jacques Bellegarde dêtre
Dun geste bref, énergique, Chantecoq larrêta. Puis il répliqua sur un ton catégorique :
Je nai pas de soupçons, je cherche.
Gravement, Chantecoq poursuivait :
Vous comprenez maintenant pourquoi jattache un si grand prix à votre réponse.
Monsieur Chantecoq, reprenait la demoiselle de compagnie, je ne voudrais pas un seul instant que vous vous figuriez que je cherche à me venger dun homme qui a si cruellement fait souffrir ma pauvre amie. Je suis, en effet, très au-dessus dun pareil sentiment.
Silencieux, Maurice de Thouars approuvait de la tête les paroles de la Scandinave, qui poursuivait :
Mais je dois reconnaître, dans lintérêt de la vérité, que ces lettres, dont Simone men avait fait lire quelques-unes, renferment certains passages qui peuvent être gênants pour celui qui les avait écrits.
Elle allait continuer, mais Juliette, la femme de chambre, accourait
bouleversée, et clamant dune voix tremblante :
Venez vite ! Mademoiselle est au plus mal !
Elsa Bergen sélança vers la porte et disparut. Maurice de Thouars se disposait à la suivre ; se retournant vers Chantecoq, il lui dit :
Excusez-nous, monsieur !
Le détective, tout en sinclinant légèrement, répondit :
Cest moi au contraire, qui vous demande pardon
jignorais que Mlle Desroches fût aussi gravement atteinte.
Elle est perdue ! murmura M. de Thouars.
Et il ajouta avec un accent de grande douleur :
Ce nest plus quune flamme qui meurt !
Et tandis quune flamme de colère sallumait dans ses yeux, il scanda haineusement :
Ce Bellegarde est un grand coupable.
Et accompagnant Chantecoq jusque dans le vestibule, où le valet de chambre sapprêtait à ouvrir la porte, M. de Thouars escalada à grandes enjambées les marches de lescalier qui conduisait au premier étage.
Lorsquil pénétra dans la chambre de Simone, Elsa Bergen, Juliette et une infirmière sefforçaient de maintenir dans son lit la malheureuse jeune femme.
En proie à un délire effrayant, les yeux révulsés, le visage décomposé, elle sécriait, en agitant les bras :
Le Fantôme ! Je le vois ! Il est là ! Il est là !
Échappant, en un suprême effort, à celles qui sefforçaient de la calmer, dun bond, elle sauta à bas de son lit et courut vers la fenêtre, comme si elle voulait se jeter dans le jardin.
Mlle Bergen et linfirmière, qui lavaient rejointe, la maîtrisèrent assez facilement et déposèrent sur une chaise longue Simone qui, brisée par ce dernier sursaut, ne manifestait plus aucune énergie, et demeura prostrée, anéantie, les yeux clos.
Maurice de Thouars sétait précipité sur un flacon de sels placé sur la table de nuit
et le passait à linfirmière, qui faisait immédiatement respirer le révulsif à Simone. Au bout dun instant, elle se ranima un peu et murmura dune voix très faible, mais où subsistait encore lécho dun indicible déchirement :
Jacques ! Jacques !
Et tout en serrant nerveusement la main dElsa Bergen, elle ajouta, haletante, épuisée.
Vous lui direz que je lui pardonne !
Sa tête retomba en avant
Elle venait de perdre connaissance.
Ce fut en vain que la demoiselle de compagnie essaya de la ranimer.
Et dune voix brisée, Maurice de Thouars dit à la femme de chambre, consternée :
Juliette, il était temps ; allez chercher un prêtre
car cest lagonie qui commence !
VIIOÙ LON VOIT LES PRÉVISIONS DE CHANTECOQ SE RÉALISER DUNE FAÇON MATHÉMATIQUE
Conformément aux directives de Chantecoq, Jacques Bellegarde était demeuré caché dans la villa des allées de Verzy, autour de laquelle Pierre Gautrais ne cessait dexercer, avec laide de ses deux danois, Pandore et Vidocq, une rigoureuse surveillance. Une chambre, située au premier, avait été réservée au journaliste, et il avait été entendu que, pendant le jour, il se tiendrait dans un petit salon dont les fenêtres souvraient à larrière de la maison, sur le jardin, et dont, par surcroît de précaution, on avait abaissé les stores.
Colette avait choisi dans la bibliothèque fort bien fournie de son père quelques livres quelle croyait capables dintéresser son hôte. Et elle les lui avait apportés dans le petit salon qui servait de discret asile au jeune reporter.
Celui-ci lavait vivement remerciée de cette délicate attention.
Jai peur que vous ne vous ennuyiez
exprimait Colette.
Moi, mademoiselle !
Mais cest impossible
surtout quand vous êtes là.
Colette rougit légèrement
Puis elle détourna la tête.
Bellegarde se tut
Une grande mélancolie se lisait dans son regard
Un pli damertume et de regret sillonnait son front
Et il reprit :
Mademoiselle
sans le vouloir, vous aurais-je fait de la peine ?
Pas du tout, protestait Colette, qui sétait ressaisie.
Alors
laissez-moi vous dire
Oui, parlez !
Dans ce « oui, parlez », il y avait à la fois tant de douceur, daffection, de bonté et de confiance que Jacques se sentit tout de suite enhardi à ces confidences auxquelles, un instant auparavant, il sinterdisait de se livrer.
Mademoiselle, fit-il, la première fois que je vous ai rencontrée, jai ressenti une impression à la fois très étrange et très douce
À peine avais-je échangé avec vous ces quelques paroles, quil ma semblé, dès que vous vous êtes éloignée, quune force irrésistible, que je prenais pour de la curiosité, mattirait vers vous. Alors, jai voulu vous suivre, vous aborder
Mais vous men avez empêché !
Comment cela ?
Par votre regard ! Oh ! certes, je nai lu en lui aucune indignation, aucune colère. Il était au contraire si calme, si lumineux, si clair, que jai deviné en une seconde toute votre âme
Une âme comme la vôtre, mademoiselle, est faite avant tout pour être respectée
Et cela na fait que grandir lattrait subit que vous avez éveillé en moi
« Ensuite, longuement, jai pensé à vous ; jai regretté de vous avoir ainsi perdue de vue, sans doute pour toujours, et jai éprouvé une véritable peine en songeant que je ne vous reverrais jamais
Pourtant, ponctuait Colette, en baissant légèrement la tête
Le journaliste reprit :
Oui, le lendemain, cette rencontre au restaurant des Glycines, et à laquelle vous avez eu le tact si délicieux de ne pas faire la moindre allusion.
Je lai oubliée ! affirmait la jeune fille avec un accent de sincérité charmante.
Pas moi ! déclarait Jacques.
Oh ! pourquoi ?
Je crains que, à votre insu, peut-être, cet incident ait laissé en vous une mauvaise impression, que vous croyez effacée, mais qui, au contact dévénements toujours possibles, peut reparaître et vous indisposer contre moi.
Ne croyez pas cela, monsieur Jacques, affirmait la jeune fille.
« Puisque vous tenez tant à revenir sur le fait qui a marqué notre seconde rencontre, je vous dirai nettement que, loin de vous en rendre responsable, je vous ai plaint de tout mon cur.
Merci ! fit Jacques avec effusion. Je crois que vous êtes encore plus généreuse que je ne le pensais.
Ce nest pas de la générosité, cest de la justice, définit Colette.
Alors, mademoiselle, accentuait le journaliste, dont les traits sétaient rassérénés, je nai plus quà me réjouir de cette algarade, puisquelle a été pour moi mieux que le prétexte, cest-à-dire la raison den finir avec une situation qui pesait aussi lourdement à ma conscience quà mon cur.
Colette, tout en réprimant un soupir, interrogeait un peu craintivement :
Pourtant, vous avez aimé cette femme ?
Jai cru laimer ! affirmait le reporter, avec un accent de loyauté parfaite.
« En effet, si javais été attaché à elle par les liens si puissants dun véritable amour, croyez-vous que jeusse rompu avec autant de facilité une liaison qui meffrayait, depuis un certain temps déjà, parce quelle risquait de mabsorber au point de nuire à mon travail et peut-être même de compromettre mon avenir ?
Mais elle ?
murmurait la fille du détective. Elle a dû, elle doit encore beaucoup souffrir !
Elle aussi a cru maimer
expliquait Jacques.
Quen savez-vous ? sécriait la jeune fille. La jalousie que vous lui inspirez ne prouve-t-elle pas combien elle vous est attachée ?
Cest une romanesque
une cérébrale
Elle vit dans une atmosphère qui ne peut, malheureusement, quexercer sur elle une très pernicieuse influence. Je me suis ressaisi le premier. Mieux eût valu que nous nous rendissions compte en même temps de notre mutuelle erreur.
« Je crois, dailleurs, quelle a déjà commencé à voir clair en elle, puisque, au cours dune récente entrevue, la dernière que nous aurons jamais, elle a fini par reconnaître elle-même que mieux valait ne plus nous voir.
Tout cela est très pénible, concluait Colette avec un accent de touchante pitié.
Je regrette de vous avoir attristée par ces confidences, soulignait Jacques.
Elles étaient nécessaires
affirmait gravement la jeune fille.
Puis, dune voix subitement douloureuse, elle reprit :
Mais, nest-ce pas, nous nen reparlerons jamais !
Mademoiselle Colette ! sécria Bellegarde, en remarquant la tristesse subite de la jeune fille.
Et tout en lui prenant la main, il sécria :
Quavez-vous donc ? On dirait que vous allez pleurer.
Non ! ce nest rien affirmait la jeune fille en refoulant ses larmes.
Puis elle ajouta :
Ce doit être si cruel, lorsque lon saime vraiment, dêtre obligé de se quitter.
Jacques, bouleversé par ces paroles, qui étaient presque un aveu, allait répliquer
lorsque la porte souvrit avec fracas, et la brave Marie-Jeanne apparut dans un état dagitation impossible à décrire. Son chapeau ballottait sur sa tête. Sa figure avait perdu le teint de pivoine qui lui était habituel et apparaissait aussi blanche quune pleine lune dhiver.
Colette, sans prendre les choses au tragique, demanda aussitôt :
Je parie, Marie-Jeanne, que vous allez encore nous annoncer une catastrophe !
Bien pire !
sexclama lexcellente femme, en roulant dénormes yeux en boule de loto.
Et, tout dun trait, elle lâcha :
Monsieur Jacques, voilà maintenant quils vous prennent pour le Fantôme du Louvre !
Et Marie-Jeanne, à bout de souffle, seffondra sur un siège.
Colette et Jacques échangèrent un regard qui prouvait que les révélations de Mme Gautrais ne provoquaient pas en eux la stupéfaction à laquelle celle-ci était en droit de sattendre
Et, rejoignant la cuisinière, qui sévertuait à reprendre son souffle et ses esprits, le journaliste lui dit avec un accent de grande bienveillance :
Rassurez-vous, ma bonne Marie-Jeanne, et racontez-nous ce que vous savez.
Ah ! ne men parlez pas, monsieur Jacques !
Il faut en parler, au contraire.
Oui, vous avez raison
Excusez-moi, mademoiselle Colette, je nai plus la tête à moi
Sen prendre à vous, monsieur Jacques, vous, un si honnête homme !
Et Marie-Jeanne, qui sétait ressaisie, poursuivit avec volubilité :
Eh bien ! voilà, posa la commère
Ainsi que vous me laviez demandé, je métais rendue, monsieur Jacques, à votre appartement, pour y prendre les différents objets que vous mavez désignés. Jétais en train de sortir de votre armoire vos chemises de nuit et vos chaussettes, lorsque lon se mit à frapper à grands coups à la porte dentrée ; je me précipitai dans lantichambre et jentendis des voix qui criaient dans le vestibule : « Ouvrez, au nom de la loi ! » Jouvris
et je me trouvai nez à nez avec cinq bonshommes parmi lesquels je reconnus le petit fouinard.
Le petit fouinard ?
Oui, linspecteur Ménardier
celui qui voulait à tout prix que mon homme fût le Fantôme du Louvre. Alors, un grand type, qui navait pas lair commode, me dit : « Je suis le commissaire de police
et je veux parler à M. Jacques Bellegarde. » Je lui répondis, comme de raison, que vous étiez parti en voyage. Alors, le petit fouinard sécria, en ricanant : « Parbleu ! Je men doutais ! » Et le commissaire, dun ton sec, riposta : « Nous allons perquisitionner ! » Avant même que jaie le temps de dire « Ouf ! », ils envahissent lappartement. Le commissaire, le fouinard avec les deux agents en civil qui les accompagnaient sen vont droit à votre cabinet de travail, comme sils étaient chez eux
Ils nont pas été longs à vous ouvrir les tiroirs, à fouiller dans les papiers, dans les dossiers. Comme ils ne trouvaient rien, le commissaire recommençait à simpatienter
Mais Ménardier, tirant de sa poche une lettre, la lui a montrée en grommelant :
« Elle ma été remise ce matin
Elle est anonyme, mais elle confirme tous mes soupçons ! »
« Le commissaire a répliqué :
« Cependant, vous mavez dit vous-même que vous aviez vu Bellegarde en train de poursuivre le Fantôme !
« Mais, le petit fouinard, qui ne voulait pas en démordre, sest écrié : « Poursuite simulée ! Complicité certaine ! »
Et, les poings crispés, Marie-Jeanne sécria :
Je laurais bouffé, ce type-là !
Mais je nai pas osé, car jai bien senti que je ne serais pas la plus forte. Alors, il sest mis à tout bousculer dans la bibliothèque, flanquant par terre vos beaux livres à tranche dorée. Derrière une rangée, il a dégotté un vieux cahier quil sest mis à feuilleter dun air intéressé. Pendant ce temps-là, le commissaire ouvrait votre tiroir
et en retirait un morceau de fer
Un morceau de fer ? interrogeait Bellegarde.
Oui. Jai pas très bien pu voir ce que cétait
Mais ça mavait tout lair dun vieil article quon aurait acheté à la foire aux puces ; et puis, il a ramené des lettres, des pièces dor quil a étalées sur la table.
Des pièces dor ! déclarait le reporter. Il y a beau temps que je nen ai plus chez moi !
Avec force et insistance, Marie-Jeanne affirmait :
Pourtant, cen était bien, des pièces dor, jen suis sûre. Alors, le commissaire a appelé Ménardier, qui était toujours en train dexaminer le cahier, et est venu tout de suite vers lui
« Tout en se montrant leurs découvertes, ils se sont mis à parler à voix basse. Je nai pas saisi tout ce quils disaient
Je nai entendu que quelques mots : grimoire, ferrure, Henri III
et puis, jai cru comprendre quils parlaient dune rue
la rue comment donc déjà ?
Ah ! jy suis : la rue de Giéri.
« Vous savez où elle perche, cette rue-là ? Moi, je ne la connais pas
Enfin, le petit fouinard sest écrié :
« Cette fois, jen suis sûr ! je tiens notre bandit ! »
« Jai voulu le questionner
Mais il ma envoyé promener
Ah ! quel vieux choléra ! Je lui garde un chien de ma chienne ! Et puis, ils sont partis en emportant leur butin
Jai attendu un bon moment pour filer
car javais peur quils me fassent suivre
Dame ! je suis plutôt facile à repérer !
Alors, au bout dune heure, pour bien les mettre dedans, jai pris un taxi et je suis allée porter vos bibelots au Petit Parisien ; et puis, je suis remontée jusquà Barbès, où jai pris le métro
et voilà !
Et Marie-Jeanne conclut :
Vous verrez, monsieur Jacques, quils vont vous accuser davoir assassiné Sabarat !
Bellegarde, qui avait écouté le récit de la brave femme avec une nervosité sans cesse croissante, sécriait, au comble de lindignation :
Cest trop fort !
Et il allait sélancer vers la porte, lorsque Colette le retint.
Où allez-vous donc ? demanda-t-elle dun ton plein danxiété.
Me justifier !
La fille du détective scandait avec force :
Rappelez-vous que mon père vous a recommandé de ne pas bouger dici.
Le journaliste répliquait :
Je ne puis demeurer sous le coup dune accusation pareille.
Restez, je vous en prie, suppliait Colette.
Emporté par le désir de confondre ceux qui laccusaient, Bellegarde allait passer outre. Mais Chantecoq apparut sur le seuil de la porte, que le jeune reporter sapprêtait à franchir. Le visage souriant, le grand limier larrêta dun geste à la fois énergique et amical.
Jai tout entendu, fit-il. Calmez-vous, mon ami, je vous en prie. Vous allez voir que tout cela va sarranger
Tandis que Colette rejoignait Marie-Jeanne et sefforçait de la rassurer, Chantecoq prit Bellegarde par le bras et, après avoir refermé la porte, il lemmena au milieu de la pièce et commença à lui murmurer quelques mots à loreille. À mesure que le roi des détectives parlait, le visage du journaliste se rassérénait.
Et lorsque le père de Colette eut terminé, Jacques fit, dun air satisfait et même joyeux :
Décidément, monsieur Chantecoq, vous êtes un homme de génie.
Dites plutôt que je sais mon métier, protestait modestement le premier policier de France.
Et, sadressant à sa fille, il ajouta :
Tout marche très bien. Je vais seulement moccuper de mettre notre ami Bellegarde à labri de toute indiscrétion
Mais je crois quavant peu, le véritable Belphégor aura de mes nouvelles ! Car cet animal de Ménardier est tellement buté, malgré tout ce que jai pu lui dire, quil est capable dattirer des ennuis à notre ami ! Dautre part, il faut bien reconnaître que le Fantôme du Louvre a fort habilement manuvré !
Chantecoq emmena aussitôt son hôte dans le laboratoire, où nous lavons vu précédemment analyser le contenu de lun des bonbons empoisonnés. Allant droit à une grande armoire, il louvrit à laide dune clef empruntée au trousseau quil avait toujours en poche. Les deux battants du meuble laissèrent apparaître, suspendus à des portemanteaux, des vêtements et des uniformes de toutes sortes
Chantecoq choisit tour à tour une redingote, un gilet, un pantalon noir et un chapeau genre Borsalino, quil remit à Bellegarde. Il sen fut ensuite vers une commode, dont il tira à lui le premier tiroir
Il était rempli de boîtes en carton qui portaient toutes une étiquette. Il en prit une et en retira une perruque aux cheveux abondants, une moustache en crocs et une barbiche à la mousquetaire. Puis il sen fut déposer tous ces postiches sur une table à maquillage, telle quon en voit dans les loges dartistes, et qui était munie de tous les accessoires nécessaires.
Jacques, quittant son complet, commença à revêtir les habits que Chantecoq venait de lui remettre.
Nous sommes à peu près de la même taille, déclara ce dernier. Vous allez voir que tout cela va vous aller à merveille. Dailleurs, le rôle que je vous demande de jouer ne réclame pas une grande élégance.
Lorsque Bellegarde eut terminé son échange, le roi des détectives lui jeta un peignoir sur les épaules.
Puis, après lavoir fait asseoir devant la table à maquillage, avec une dextérité et une sûreté de touche remarquables, il enduisit le visage du journaliste dun fond de teint qui lui bistra la peau
comme celle dun Italien de Calabre. Ensuite, il le coiffa de la perruque, laida à se coller sous le nez et le menton la moustache et la barbe, qui saccordaient merveilleusement avec la chevelure postiche
et, après avoir remis à Jacques une paire de lunettes à monture décaille, que le jeune reporter sempressa de faire chevaucher sur son nez, il lui dit :
Maintenant, mon ami, regardez-vous dans la glace !
Bellegarde se plaça juste devant le miroir qui surmontait le meuble devant lequel il était assis.
Une exclamation de surprise et de satisfaction lui échappa
En effet, la transformation était si complète, si absolue, quil était impossible, même à lil le plus exercé, de penser quelle était due à un artifice de camouflage et que le personnage qui se dissimulait sous cette identité nouvelle nétait autre que le jeune et déjà célèbre reporter du Petit Parisien.
Chantecoq, ravi, sécriait :
Cest parfait ! Et je défie qui que ce soit de vous repérer.
En effet, cest prodigieux ! admirait le journaliste.
Dun air résolu, Chantecoq scanda :
Maintenant, seigneur Belphégor, à nous deux !
À la même heure, une torpédo sport filait à toute allure sur la route de Mantes à Dreux
Le bossu tenait le volant
Assis près de lui, lhomme à la salopette lisait à haute voix le billet suivant :
Lorsque vous aurez transporté le trésor à lendroit que je vous ai indiqué, il ne vous restera plus quà me débarrasser de Chantecoq, qui commence à devenir singulièrement encombrant.
Belphégor.
Le bossu eut plusieurs petits hochements de tête approbatifs.
Tout en déchirant le papier en mille morceaux, quil abandonna au vent, lhomme à la salopette martela :
Ce détective est un adversaire redoutable.
Possible ! ricana le bossu
Et, le regard tout flambant dune haine et dune cruauté implacables, il ajouta :
Mais demain soir, le coq aura fini de chanter !
TROISIÈME PARTIELE FANTÔME NOIR
ILE GRIMOIRE DE RUGGIERI
Sur la route de Mantes à Dreux, à quelques kilomètres de cette dernière ville, le château de Courteuil, qui datait de la Renaissance, dressait sa magnifique silhouette.
Le baron Papillon, qui sen était rendu acquéreur quelques années auparavant, nen avait pas fait seulement restaurer lextérieur ; il avait aussi voulu que lintérieur fût meublé comme il létait autrefois. Et nous devons dire quil avait presque atteint son but.
Après avoir franchi une superbe grille monumentale en fer forgé et traversé une vaste cour dhonneur, on pénétrait dans la salle des gardes, ornée de statues et darmures, et au fond de laquelle samorçait un très bel escalier en pierre, à double évolution, qui aboutissait, au premier étage, à un large vestibule dont les murs étaient tendus de tapisseries de haute lice.
Ce vestibule desservait un très beau salon Louis XV aux boiseries délicatement ouvragées et qui avaient conservé leurs ors, aux meubles rares et aux tableaux de maîtres
Le parquet était garni dun splendide et unique tapis de la Savonnerie.
Cette pièce vraiment admirable communiquait directement avec une immense bibliothèque dont les quatre faces étaient garnies de rayons où salignaient plusieurs milliers de volumes dont certains eussent été dignes de figurer à lArsenal, à Chantilly ou à la Mazarine.
Ce jour-là, dans cette salle, lhomme chargé par le baron Papillon de surveiller toutes ces richesses était assis devant une table Louis XIII, sur laquelle reposait un colis de forme rectangulaire et quenveloppait une toile demballage marquée de plusieurs cachets de cire rouge. Ce personnage nétait autre que le bossu mystérieux, lun des complices de Belphégor.
Lautre comparse, cest-à-dire lhomme à la salopette, se tenait debout près du bureau, sa casquette à la main. En face deux, un concierge en livrée écoutait, en une attitude respectueuse, les ordres du bossu. Celui-ci lui disait, sur un ton qui révélait immédiatement la place importante quil occupait dans la maison :
Par suite dun accident survenu au mécanisme secret des oubliettes, M. le baron a donné lordre dinterdire toute visite au château.
Bien, monsieur le secrétaire, répondait le portier en sinclinant.
Désignant à celui-ci lhomme à la salopette, le bossu poursuivit :
Monsieur est un ouvrier spécialiste que jai amené de Paris et qui doit exécuter devant moi les réparations.
Puis, avec force, il scanda :
Vous veillerez à ce que personne ne nous dérange pendant lexécution des travaux.
Et, dun geste impératif, il congédia le concierge qui sempressa de déguerpir. Le bossu et lhomme à la salopette restèrent seuls en présence
Un instant, ils se turent. Lhomme à la salopette, qui ne semblait doué ni du même cran, ni de la même autorité que son interlocuteur, rompit le premier le silence.
Alors, fit-il, monsieur Lüchner, vous croyez que nous ne risquons rien ?
Jen suis sûr ! répliqua le bossu avec lapparence et laccent de la plus parfaite tranquillité.
Et il ajouta :
Les Papillon ne viennent jamais ici quau mois de septembre.
Mais les domestiques ? objectait lautre.
Jen réponds ! scanda le bossu dun ton qui nadmettait pas de réplique.
Et, semparant dun trousseau de clefs déposé sur la table, il fit signe à son acolyte de prendre le colis. Lhomme à la salopette le chargea sur son dos et emboîta le pas au bossu. Tous deux, sortant de la bibliothèque, traversèrent la salle à manger et pénétrèrent dans le salon.
M. Lüchner se dirigea vers une petite porte en tapisserie
Tandis quil choisissait lune des clefs à son trousseau, lhomme à la salopette déposa son fardeau sur un meuble
puis, promena son regard autour de lui, détaillant avec admiration et convoitise les merveilles accumulées autour de lui. Après lavoir considéré pendant quelques secondes, le bossu fit avec un sourire plein dironie :
Vous vous dites quil y aurait ici un beau coup à faire ?
Et comment ?
Jy avais bien songé, déclarait le secrétaire du collectionneur
Mais cest malheureusement impossible.
Pourquoi ?
Parce que ces objets dart, ces tableaux, ces meubles sont catalogués et connus de tous les antiquaires
Et lon se ferait immédiatement pincer
Alors, je ninsiste pas.
Le bossu introduisit sa clef dans la serrure de la petite porte
Lhomme à la salopette rechargea le colis sur ses épaules. Le bossu poussa la porte ; et, après lavoir refermée derrière eux, il fit fonctionner un commutateur. Une lampe électrique salluma, éclairant un petit escalier en colimaçon qui senfonçait dans le sol.
Tous deux descendirent les marches et atteignirent un couloir qui se terminait par une baie grillée.
Le bossu, désignant la baie, dit à son compagnon :
Les anciennes prisons du château !
Il chercha une grosse clef dans son trousseau et la plaça dans lénorme serrure qui fermait la grille et céda à sa pression
Alors, il fit fonctionner un nouveau commutateur. Les deux aides de Belphégor se trouvaient dans une vallée voûtée quéclairaient plusieurs lampes à réflecteurs accrochées aux murs. Au fond, se dressait une sorte de cheminée, daspect bizarre. À lune des parois était fixé un tableau électrique muni de plusieurs manomètres.
Après avoir fait signe à lhomme à la salopette de se débarrasser de son colis, que celui-ci plaça sur une table en bois massif, le bossu reprit, en lui désignant la cheminée :
Cest un fourneau à haute tension que jai installé moi-même !
« Alimenté par lusine électrique du château, il nous fournira lénergie nécessaire pour fondre lor et les bijoux des Valois.
Décidément, monsieur Lüchner, vous savez tout.
Désignant le colis, le bossu reprit :
Nous allons laisser ici le coffre
ainsi quil nous la été ordonné
Dès que Belphégor nous aura rejoints, nous commencerons la fonte des pièces et des bijoux quil sagit de transformer en lingots dor.
« Maintenant, rentrons vite à Paris ; car nous avons un compte à régler avec M. Chantecoq.
Les deux bandits regagnèrent par le même chemin la cour du château, où stationnait la voiturette du bossu.
Le concierge sempressa douvrir la portière
Tandis que son compagnon montait dans lauto, le secrétaire du baron Papillon lança au portier :
Nous allons chercher une pièce qui nous manque et nous reviendrons demain.
Et il ajouta, tout en lui glissant un billet dans la main :
Voilà pour boire à ma santé !
Il sinstalla au volant
La voiture démarra
Et le concierge de Courteuil, ravi de laubaine, sécria :
Quel brave homme que ce M. Lüchner !
À la même heure, Ménardier était en grande conférence avec M. Ferval, directeur de la police judiciaire, lorsquun garçon de bureau vint annoncer que M. Chantecoq était là.
Il est exact au rendez-vous ! constata M. Ferval.
Il ne se doute pas de ce que je vais lui apprendre, scanda linspecteur.
Faites entrer ! ordonnait le directeur de la police judiciaire.
Chantecoq apparut, accompagné de Jacques Bellegarde, ou plutôt de Cantarelli.
À la vue de ce personnage sous lequel, lil le plus malin et le mieux exercé eût été incapable de reconnaître le brillant rédacteur du Petit Parisien, M. Ferval et Ménardier esquissèrent un léger mouvement de surprise.
Immédiatement, Chantecoq attaquait :
Mon cher Ferval, je te présente le commandeur Cantarelli, premier numismate du roi Victor-Emmanuel III et directeur du musée de Florence où a été commis le vol dont ainsi que tu le sais je suis chargé par le gouvernement italien de rechercher lauteur.
Le directeur de la police judiciaire salua courtoisement le soi-disant numismate, qui lui répondit avec un empressement bien italien.
Chantecoq, qui sétait approché de Ferval, fit, en lui serrant la main :
Le commandeur sintéresse vivement à cette affaire du Louvre ; car il est convaincu que le bandit de Florence nest autre que notre Fantôme.
Je crois pouvoir vous affirmer, dès à présent, intervenait Ménardier, que monsieur le commandeur se trompe.
Dune voix un peu pointue, Bellegarde-Cantarelli zézayait :
Zé né demande quà être convaincou !
Ferval et Ménardier échangèrent un rapide regard dont Chantecoq devina la signification, car il affirma aussitôt :
Vous pouvez parler devant M. Cantarelli. Je réponds de sa discrétion autant que de la mienne.
Ferval reprenait :
En ce cas, vous allez tout savoir.
« Grâce à lhabileté de linspecteur Ménardier, le Fantôme du Louvre est enfin découvert, et son arrestation est imminente.
Peut-on savoir son nom ? interrogeait Chantecoq.
Oui, répliquait le directeur
Mais je te demande, ainsi quà M. Cantarelli, le secret le plus absolu.
Le grand détective et son ami sy engagèrent dun geste tellement sincère et spontané que lesprit le plus sceptique ne se fût pas reconnu le droit de mettre en doute leur parole.
Alors Ferval révéla :
Cest Jacques Bellegarde !
Le reporter du P. P. ? sécria le grand détective, en simulant la plus grande surprise.
Quant au principal intéressé, il demeura impassible. On eût juré que lon prononçait pour la première fois son nom devant lui.
Eh oui ! soulignait Ménardier, en affectant un petit air de supériorité.
Ferval poursuivait :
On a trouvé chez lui certains documents qui ne laissent subsister aucun doute sur sa culpabilité.
Chantecoq feignit de nouveau un vif étonnement. Le faux Cantarelli, dun air très intéressé, continuait à écouter le directeur de la police judiciaire qui, tout en prenant différents objets étalés sur son bureau, poursuivait :
Voici dabord quelques écus dor qui, ainsi que vous le voyez, sont frappés au coin du roi Henri III.
Chantecoq en prit un, lexamina et, tout en le passant à son voisin, il fit :
Il se peut que Bellegarde ait eu lintention de commencer une collection.
Je ne le pense pas ! ponctuait M. Ferval.
Ce sont des pièces fort belles, déclarait le pseudo-numismate en retournant lécu dans ses mains.
Ce nest pas tout, reprenait le directeur
Voici une ferrure de coffre qui est, mon cher Chantecoq, ainsi que tu ne peux manquer de le reconnaître, absolument semblable à celle que tu as trouvée toi-même au Louvre.
Il passa la ferrure au grand détective qui, tout en la regardant avec attention, murmura :
Cest exact !
Saisissant le manuscrit que Ménardier avait trouvé tout au fond de la bibliothèque du journaliste, Ferval reprit, en le présentant au célèbre limier :
Enfin, voici un grimoire dont la lecture achève de projeter une lumière éclatante sur cette troublante histoire.
Avec calme, Chantecoq reprenait :
Monsieur Cantarelli, qui est expert dans lart de déchiffrer les manuscrits anciens, sera sans doute très heureux de prendre connaissance de celui-ci.
Jacques sempressa de déclarer :
Certainement, ze souis très désireux de contempler de près ce document.
Le directeur, se levant, invita fort courtoisement le commandeur à sinstaller à sa place
et tandis que celui-ci commençait à feuilleter le grimoire, Ménardier, qui, pendant toute cette scène, navait pas cessé de braquer sur Chantecoq une paire dyeux pétillants dironie, sapprocha de son chef et lui dit :
Monsieur le directeur, je vous demande la permission de me retirer ; car il faut que je me mette sans tarder à la poursuite du sieur Bellegarde.
Cest cela, mon ami, filez vite !
Ménardier salua de la tête Cantarelli, qui, absorbé dans sa lecture, ne parut pas sapercevoir de cette marque de politesse
Puis il tendit la main à Chantecoq, qui lui dit dun air légèrement gouailleur :
Bonne chance, mon cher confrère !
Ménardier gagna la porte, accompagné jusquau seuil par Ferval, qui lui dit à loreille quelques mots, pendant lesquels Chantecoq et Bellegarde échangèrent un furtif sourire.
Revenant vers eux, le directeur de la police judiciaire sécriait :
Nest ce pas que cest concluant ?
Une sonnerie de téléphone larrêta.
Ferval décrocha le récepteur, écouta
Je viens tout de suite, monsieur le préfet, lança-t-il.
Et, tout en raccrochant lappareil, il ajouta :
Le grand patron me demande.
Chantecoq fit aussitôt :
Nous allons nous retirer.
Pas du tout ! protesta cordialement le haut fonctionnaire. Ici, mon cher ami, tu es chez toi
Dailleurs, je reviens dans quelques instants.
Et il sortit après avoir adressé un amical salut de la main à ses deux hôtes.
Le grand détective attendit quil se fût éloigné. Alors, semparant dune chaise, il sinstalla à côté de Bellegarde.
Tout va bien, martela-t-il
Et maintenant, travaillons !
Jacques lui passa le grimoire dont la couverture enluminée représentait les attributs des astrologues et des magiciens et portait en tête, tracés en caractères gothiques :
Mémoires secrets de Cosme Ruggieri,
astrologue de Sa Majesté la Reine Catherine de Médicis.
Chantecoq feuilleta louvrage, qui était écrit en français de lépoque. Il sarrêta à cette phrase, que nous traduisons immédiatement en français de nos jours :
Peu de temps avant les journées des Barricades, tandis que Sa Majesté Henri III assistait à un grand bal dans son palais du Louvre, la reine Catherine me fit mander près delle.
Ma puissante et vénérable protectrice se trouvait dans son oratoire. Elle était assise sur une cathèdre, près dune table où était déposé un coffre en cuir repoussé, aux ferrures dangle finement ciselées et dont le couvercle portait au centre les armes des Valois.
Après mêtre incliné devant elle, jattendais quelle daignât madresser la parole
Pendant un long instant, elle garda le silence
Enfin, dune voix grave, elle attaqua :
Pendant quils dansent, là-haut, le peuple, révolté contre lautorité des Valois, acclame notre implacable ennemi, le duc de Guise.
« Il ne faut pas nous illusionner. Ce maudit Balafré, qui veut ravir à mon fils la couronne de ses aïeux, a su acheter les uns et fanatiser les autres.
« Avant quil soit tout à fait le maître, et si nous ne voulons pas tomber entre ses mains, le roi et moi, il faut que nous quittions secrètement Paris, et cela dans le plus bref délai.
Et tout en me désignant le coffre déposé près delle, elle ajouta :
Voici le trésor des Valois. Avant de partir, je veux le mettre en sûreté.
La reine souleva le couvercle. Le coffre contenait, avec une certaine quantité décus dor, de précieux joyaux, parmi lesquels je reconnus le diadème que portait Sa Majesté le jour du sacre de son époux Henri II.
Lorsque jeus admiré ces richesses, Sa Majesté referma le couvercle et fit jouer le ressort secret qui commandait les trois serrures dont il était pourvu.
Puis elle ordonna :
Suivez moi !
Je chargeai le coffre sur mes épaules, qui plièrent sous le poids. Catherine sempara dun flambeau et ouvrit une petite porte qui donnait sur un couloir obscur. Je my engouffrai à sa suite. Quelques instants après, nous pénétrions dans la salle dite de Charles V
et je déposai mon lourd et précieux fardeau dans une cachette qui avait été préparée sous une dalle et quun mécanisme ingénieux rendait invisible.
Interrompant sa lecture, Chantecoq dit à Bellegarde qui, ainsi que lui, avait lu avec un intérêt palpitant ces lignes révélatrices :
Ferval avait raison
Ce document est des plus concluants !
En effet
appuya le journaliste.
Continuons, fit le détective
qui enchaîna aussitôt sur ces lignes :
Quelques jours après, le Louvre était envahi par les partisans du duc de Guise.
Je réussis à menfuir par un passage souterrain, partant du grand palier, dont lentrée précède les appartements privés du roi Henri III, et qui aboutit derrière le maître-autel de Saint-Germain-lAuxerrois
Je restai caché plusieurs heures dans cette église et la nuit venue
Inutile daller plus loin, décidait Chantecoq, nous sommes fixés
Belphégor aura mis la main sur ce grimoire qui, après lui avoir révélé lexistence du trésor des Valois, lui aura donné le moyen de pénétrer dans le Louvre et den sortir par ce souterrain dont, malgré lavis des historiens et des archéologues, javais soupçonné lexistence, mais dont je nai pas été assez habile pour découvrir lentrée.
Le reporter sécriait :
Et Belphégor, afin daugmenter les charges quil a déjà fait peser sur moi, aura glissé ou fait glisser chez moi ce document par un de ses complices !
Cest clair comme leau de roche ! ponctuait le grand limier ; mais limportant est de savoir où et comment notre ennemi sest procuré ce manuscrit.
Chantecoq, qui sétait emparé du grimoire, eut tout à coup un furtif sourire. Il venait de découvrir que la première feuille du parchemin qui devait, en réalité, former ce que lon appelle la page de garde, adhérait à la couverture.
Sarmant de sa loupe, qui ne le quittait jamais, il regarda pendant quelques instants le feuillet sous lequel, tout en haut, il crut apercevoir une sorte détiquette sur laquelle se dessinaient vaguement des caractères quil lui était dailleurs impossible de vérifier.
Tiens ! tiens ! fit-il, dun air satisfait.
Et, semparant dune éponge humide qui se trouvait au fond dun récipient en porcelaine blanche, placé sur le bureau du directeur de la police judiciaire et devait servir à ce dernier à coller des timbres ou des enveloppes, il en humecta légèrement le haut de la page
et saisissant un coupe-papier, il en introduisit délicatement la pointe entre la couverture et le parchemin, quil souleva lentement, avec de grandes précautions et sans provoquer la moindre déchirure.
Un cri de triomphe lui échappa. Létiquette, dont il navait jusqualors aperçu que la forme, nétait autre quun ex-libris, cest-à-dire une inscription imprimée qui indique le nom du possesseur dun livre. Ce nom, tracé en lettres dorées, était celui du baron Papillon.
Regardez ! fit le détective.
Le reporter, stupéfait, sécria :
Le baron Papillon ! Mais je le connais !
Moi aussi ! appuyait Chantecoq.
« Papillon, qui est un collectionneur ou tout au moins croit lêtre, aura acheté ou dans un lot
ou chez un marchand de bric-à-brac, ce grimoire auquel il naura attaché aucune importance
De deux choses lune : il laura revendu ou on le lui aura volé
Cest ce quil sagit de savoir !
Nous allons donc nous rendre tout de suite chez lui, déclarait Chantecoq en recollant la partie du feuillet qui dissimulait lex-libris révélateur.
Des pas retentissaient dans le couloir. Chantecoq se hâta de déposer les Mémoires de Ruggieri sur le bureau, et la porte souvrit devant M. Ferval, qui, dun ton joyeux, lança :
Eh bien ! vous avez lu ?
Oui, nous avons lu, fit le détective qui, dès lentrée du directeur, sétait composé une figure préoccupée.
Quen penses-tu ?
Tout cela est bien troublant.
Et vous, commandeur ?
Moi, zézaya le faux Cantarelli, ze souis de lavis de M. Chantecoq
Cest bien troublant, excessivement troublant !
Je suppose, mon cher, reprenait M. Ferval en sapprochant du détective, que maintenant tu ne doutes plus de la culpabilité de Jacques Bellegarde
Hum ! répliquait évasivement le limier
Quest-ce quil te faut ?
Je me demande à quel mobile a pu obéir ce journaliste.
Tu tiens à le savoir ?
Autant que possible.
Eh bien ! je vais te le dire
car je ne tai pas encore tout raconté.
Ferval sen fut à un coffre-fort placé derrière sa table de travail
Et, après en avoir fait fonctionner le secret, il en retira une liasse de lettres et en choisit une quil tendit à Chantecoq en disant :
Voilà ce quon a trouvé chez lui.
Le détective sempara de la lettre et lut tout haut :
Tu es riche et je suis sans fortune
Je ne puis pourtant pas commettre un crime
Quest cela ? fit Chantecoq, en simulant un certain étonnement.
Ferval répliquait :
Une lettre de Bellegarde adressée à Simone Desroches qui était son amie.
Où la-t-on trouvée ?
Chez Bellegarde
précisait le directeur
en reprenant le papier que lui tendait Chantecoq.
Celui-ci, profitant dun moment dinattention de Ferval, lança un rapide et expressif coup dil au journaliste dont il devinait lémotion.
Ce coup dil signifiait clairement :
Silence !
Jacques comprit et, pour dissimuler son trouble, il sapprocha de la table et sempara du grimoire quil se mit à feuilleter avec toute lattention recueillie dun parfait bibliophile.
Tu dis que lon a trouvé cette lettre chez Bellegarde ? reprenait Chantecoq.
Parfaitement !
Veux-tu me la relire ?
Volontiers !
Le directeur de la police reprit, en scandant bien chaque mot :
Tu es riche et je suis sans fortune. Je ne puis cependant pas commettre un crime
Puis, avec force, il ajouta :
Ce crime, Bellegarde la commis.
En es-tu sûr ? ripostait Chantecoq dun ton incisif.
Cette lettre achève de laccabler.
Alors, pourquoi na-t-il pas pris soin de la détruire ?
Sans doute était-il occupé à transporter en lieu sûr le trésor des Valois !
Chantecoq sécriait :
Dans quel dessein, selon toi, Bellegarde, dont le passé était au-dessus de tout soupçon, dont la situation présente était déjà fort enviable, et dont lavenir sannonçait comme des plus brillants, a-t-il cru devoir devenir tout à coup un aussi odieux criminel ?
Je vais te le dire, répliquait Ferval. Dès que Bellegarde a eu connaissance de lexistence du trésor des Valois, il na eu quun but : sen emparer et senfuir à létranger. Eh bien ! pour ne pas être gêné, qui sait même peut-être paralysé dans ses mouvements, il a rompu avec cette malheureuse jeune femme qui navait jamais été pour lui quun amusement et dont la dot, si brillante fût-elle, nétait rien en comparaison des millions quil savait pouvoir se procurer.
Ferval se tut, persuadé quil avait, cette fois, désarmé son adversaire.
Chantecoq, en effet, feignant une certaine indécision, reprenait :
Ton raisonnement se tient jusquà un certain point
En tout cas, tu me permettras de te faire observer que Belphégor a été joliment maladroit, en laissant traîner chez lui ces lettres, ainsi que cette ferrure de coffre, ces écus à leffigie dHenri III, et surtout ces Mémoires de Ruggieri, clef du secret quil aurait dû dautant plus garder pour lui que sa divulgation risquait fort de lancer la police sur ses traces !
Bellegarde navait pas lexpérience du crime.
Et son complice ? Il me semble que tu loublies un peu ?
Nen crois rien.
Et, tout en prenant un air quelque peu ironique, Ferval ajouta :
Je suis peut-être beaucoup plus renseigné sur son compte que tu ne le penses, et, selon moi, le Fantôme du Louvre ne serait autre que le voleur du musée de Florence que tu recherches pour le compte du gouvernement italien.
Et, se tournant vers Cantarelli, qui feignait de sabsorber de plus en plus dans lexamen du grimoire, il scanda :
Nest-ce pas votre avis, mon cher commandeur ?
Mais oui, puisque cest le vôtre, répliquait adroitement le reporter.
Tu vas voir comme tout sexplique, tout senchaîne, reprenait le directeur de la police judiciaire, en sadressant à Chantecoq.
« Jacques Bellegarde, que sa profession oblige à fréquenter des gens de toutes sortes, aura fait la connaissance de lindividu en question qui lui aura communiqué le manuscrit quil a dû dérober à létranger, dans un musée, une bibliothèque ou chez un simple particulier. Ce bandit lui aura offert de sassocier à lui pour semparer du trésor des Valois.
Et Bellegarde aura accepté
et tout de suite ?
Il se peut quil ait refusé dabord, mais qui sait si son complice, qui ma tout lair dêtre un bandit de grande envergure, naura pas employé envers lui dirrésistibles arguments
tels que le chantage
Bellegarde peut avoir commis des actes délictueux qui sont restés ignorés de tous.
Sauf du voleur italien ? scanda Chantecoq.
Pourquoi pas ?
Évidemment, si lon voulait sen donner la peine, on pourrait prouver que Louis XVI est mort à Sainte-Hélène et que Napoléon a été guillotiné en 93
Alors !
sécriait le haut fonctionnaire, tu persistes à croire que Bellegarde nest pas coupable ?
Veux-tu parier quil est innocent ?
Parier quoi ? sexclamait le directeur en haussant les épaules.
Un bon déjeuner auquel nous inviterons le commandeur Cantarelli.
Eh bien ! soit, accepta Ferval.
Alors Chantecoq, tout en prenant un bouton de son veston et en le regardant bien dans les yeux, ajouta :
Je parie également quavant huit jours je te livrerai les vrais coupables.
Tu as perdu !
Jai gagné !
Après avoir serré la main du grand détective et du faux commandeur, il les reconduisit tous deux jusquà la porte de son cabinet.
Quand ils eurent disparu, Ferval dirigea ses yeux vers les Mémoires de Ruggieri, les ferrures, les écus et les lettres de Bellegarde, qui étaient restés sur son bureau.
Il ny a pas à en douter
toutes ces preuves sont accablantes !
Et il fit, en soupirant :
Le roi des détectives est en train de perdre sa couronne.
IIMONSIEUR LÜCHNER
Lorsque Chantecoq et Jacques Bellegarde se retrouvèrent dans la rue, la première phrase que prononça le journaliste fut pour demander au détective si celui-ci était content de lui.
Très !
répliqua nettement le grand limier
Vous avez admirablement joué votre rôle
Et ce nétait pas commode, surtout avec un gaillard tel que Ferval
Vous ne pouviez pas me décerner un compliment plus agréable.
Il ny a quun moment où jai eu peur.
Quand donc ?
Lorsque Ferval a sorti vos lettres.
Le fait est que sans le regard que vous mavez lancé et dont jai tout de suite compris la signification, je me demande si je serais resté maître de moi.
Mais Chantecoq héla un taxi qui passait à vide.
Maintenant, dit-il, filons vite chez le baron Papillon
Jai idée que nous y apprendrons des choses intéressantes.
Quelques instants après, lauto de place qui véhiculait le limier et le journaliste sarrêtait rue de Varenne, devant un très bel hôtel du XVIIe siècle qui évoquait la grandeur solennelle de cette époque.
Chantecoq fit fonctionner la sonnette dont la poignée de cuivre était placée à la droite dun portail monumental, orné dun frontispice, décoré dun blason sculpté en relief. Au même instant, une petite auto débouchait dans la rue
Cétait la voiturette du bossu
Celui-ci, près duquel se tenait lhomme à la salopette, aperçut le détective et le reporter, stoppa aussitôt à une trentaine de mètres de lhôtel, devant lequel le détective et le reporter attendaient toujours quon leur ouvrit.
Ah ça ! murmura le bossu à loreille de son compagnon, quest-ce que Chantecoq peut bien venir faire chez les Papillon ?
Certain de navoir pas été reconnu car Chantecoq et le faux Cantarelli lui tournaient le dos il fit aussitôt marche arrière et sen fut se mettre à labri dune énorme voiture de déménagement qui stationnait devant une maison voisine.
La porte de lhôtel souvrit enfin
laissant apparaître la tête bourrue dun concierge en grande livrée qui, tout de suite, dévisagea les visiteurs dun air hautain et antipathique.
Vous désirez ? interrogea-t-il dun ton rogue.
Chantecoq poliment répliquait :
Parler à M. le baron Papillon.
M. le baron est sorti !
répliquait sèchement le cerbère.
Le détective insistait :
Vous ne savez pas à quelle heure il rentrera ?
Non.
Il sagit dune affaire urgente.
Je ny puis rien.
Cependant
Avec importance et autorité, le concierge daignait expliquer :
Vous naurez quà écrire à M. le baron Papillon pour lui demander une audience en lui exposant le but de votre visite.
Comme à un ministre ! goguenardait le limier.
Parfaitement, comme à un ministre ! martela le concierge, fermé dailleurs à toute ironie.
Et il referma la porte au nez de son interlocuteur.
Le baron Papillon peut se vanter dêtre bien gardé, constatait Bellegarde.
Ce nest quun retard sans conséquence, affirmait Chantecoq ; nous allons entrer tout de suite dans un bureau de poste doù jenverrai un pneu au baron
Je suis certain quil me répondra dune façon favorable et immédiate.
Et tous deux séloignèrent.
Le bossu, qui les guettait, les vit disparaître à langle de la rue
Il attendit encore prudemment quelques instants
Puis, remettant sa voiture en marche, il sen fut sarrêter devant lhôtel et fit entendre deux coups de klaxon. Presque aussitôt la porte dentrée souvrit à deux battants
Le concierge reparut. Il navait plus son air renfrogné et souriait même au bossu qui, tout en restant à son volant, lappela près de lui. Lhomme en livrée sapprocha aussitôt et, soulevant sa casquette, il fit :
Bonjour, monsieur Lüchner
vous avez fait une bonne promenade ?
Oui, très bonne ! répliquait le complice de Belphégor.
Puis, il interrogea aussitôt :
Que désiraient ces gens qui viennent de partir ?
Le portier déclarait :
Parler à M. le baron pour une affaire urgente et grave.
Le bossu réfléchit un instant, puis il reprit :
M. le baron est-il là ?
Non, monsieur Lüchner
Il est sorti, avec Mme la baronne et il ne rentrera que très tard dans la soirée.
Bien !
Et, se retournant vers lhomme à la salopette, le bossu lui dit à haute voix :
Je nai plus besoin de vous.
Et, se penchant à son oreille, il murmura :
Il est grand temps dagir
À ce soir, onze heures, où vous savez
Lhomme à la salopette fit un signe dacquiescement et sauta à terre.
Le bossu remit sa voiture en marche. Après une manuvre des plus correctes, il pénétra dans la cour de lhôtel et sen fut ranger sa voiture dans le garage qui remplaçait les écuries dantan.
Puis, gravissant le large perron, il pénétra dans un vestibule, gravit un escalier aux marches de pierre et à la rampe de fer forgé qui donnait accès au premier étage, traversa une antichambre et pénétra dans un cabinet de travail moins vaste que celui du château de Courteuil, mais tout rempli de meubles et de bibelots qui en faisaient un véritable musée.
Mathias Lüchner, dorigine indécise et de pays incertain, était acheteur, pour le compte dun grand marchand dantiquités parisien, lorsquil fit, chez son patron, la rencontre de M. Papillon.
Par sa vive intelligence, son apparente honnêteté et sa connaissance remarquable du bibelot, il ne tarda pas à attirer sur lui lattention du baron, dont, à force de flagorneries et de bassesses, il acheva de faire la conquête.
Papillon, qui nétait quun négociant enrichi dans la vente du cacao et savait à peine distinguer le « Louis XV » du « Louis XVI », lui offrit de devenir, à des appointements mieux quhonorables, son conseiller artistique ; et, depuis un an que le bossu occupait ce poste, il avait vu grandir sa faveur à un tel point que le baron ne faisait plus aucune acquisition sans le consulter, ce qui permettait au rusé coquin de toucher dimportantes commissions dont son patron faisait naturellement tous les frais.
Comment ce personnage, dont le passé devait être singulièrement louche, était-il devenu le collaborateur du mystérieux Belphégor ? Quels liens assez puissants, en dehors dun intérêt manifeste, lunissaient au Fantôme du Louvre pour quil lui témoignât un dévouement et une obéissance de tous les instants ?
Laissons à Chantecoq le soin de débrouiller cette énigme et contentons-nous dès à présent, de demeurer en tête-à-tête avec ce redoutable bandit.
Après avoir déposé son chapeau de feutre sur un meuble, il sinstalla devant une délicieuse table en bois de rose, aux bronzes délicatement ciselés
et il ouvrit un dossier qui contenait un certain nombre de lettres.
Lüchner les lut avec attention
jetant les unes au panier, conservant les autres, auxquelles il se mit à répondre avec la ponctualité dun bureaucrate
Cela le mena jusquà sept heures du soir
Il se disposait à se rendre dans le petit appartement particulier que le baron Papillon lui avait fait aménager dans laile gauche de lhôtel, lorsquon frappa à sa porte.
Entrez ! fit-il de sa voix de fausset.
Cétait un valet de chambre qui, un plateau à la main, sapprochait de lui en disant :
La correspondance de M. le baron.
Le bossu prit les lettres et les rejeta lune après lautre sur la table.
Seul, un pneumatique retint son attention. Après quelques secondes dhésitation, il se décida à louvrir
Et voici ce quil lut :
Monsieur le baron,
Jai lhonneur de vous demander un entretien. Il sagit dune affaire très grave et qui vous intéresse particulièrement.
Veuillez agréer, monsieur le baron, lexpression de mes sentiments les plus distingués.
CHANTECOQ,
détective privé.
5, allée de Verzy (Les Ternes).
Tél. W. 03-45.
Lüchner eut un ricanement sinistre
Puis il déchira le pneumatique en tous petits morceaux quil glissa dans sa poche. Et tout en se frottant les mains, il murmura :
Et maintenant, monsieur Chantecoq, à nous deux !
Mais, tout à coup, il songea : « Et si, ne recevant pas de réponse, ce diable dhomme savisait de téléphoner à ce crétin de baron !
En effet, pour quil insiste à ce point, il faut quil ait quelque chose de très important à lui demander. Et cest probablement de moi quil sagit
Diable ! diable ! La prudence la plus élémentaire me commande donc dempêcher toute rencontre entre Papillon et Chantecoq. Parbleu ! cest bien simple
Il ny a quà interrompre toute communication téléphonique. »
Ceci décidé, le bossu se rendit tranquillement dans la salle à manger, où lattendait un excellent dîner auquel il fit largement honneur. Puis, il descendit à loffice, où se trouvait le standard. Cinq minutes après, il en ressortait, sa besogne accomplie
Il se rendit au garage, dont il ouvrit la porte à deux battants, grimpa sur le siège de la voiturette, mit en marche son moteur et sortit dans la cour.
Attiré par le bruit, le concierge apparut sur le seuil de la loge.
Vous allez en courses, monsieur Lüchner ?
Non, répondit le bossu, je vais passer la soirée chez des amis.
Le cerbère ouvrit le portail
Et le complice de Belphégor, appuyant sur la pédale, gagna la rue de Varenne.
À une allure modérée, il atteignit le boulevard Saint-Germain et obliqua à droite, dans le boulevard Saint-Michel, traversa la place de lObservatoire, monta jusquau Lion de Belfort, longea lavenue dOrléans dans toute sa longueur, et, un peu avant datteindre la barrière, sengagea dans la rue Beaunier
puis, dans une impasse faiblement éclairée et bordée de maisons ou plutôt de masures qui profilaient, à la clarté de la lune, leurs silhouettes lézardées.
Stoppant devant une bicoque uniquement formée dun rez-de-chaussée que surmontait un toit auquel il manquait un certain nombre dardoises, il arrêta son moteur, boucla le « flic » adapté au volant, se dirigea vers la maisonnette, et tirant de sa poche une assez grosse clef, il lintroduisit dans la serrure dune porte pratiquée au milieu de la masure, entre deux fenêtres qui, garnies de barreaux de fer rouillés, ne laissaient filtrer aucune lumière. Et sintroduisant à lintérieur, il referma derrière lui la porte
Puis ce fut un bruit de verrous que lon tire
de chaînes que lon tend
Quallait donc faire le bossu en ce lieu sinistre ?
IIIPAUVRE JACQUES !
À la villa de Chantecoq, tandis que Gautrais continuait avec ses deux danois à monter une garde vigilante autour de la maison, le détective, Colette et Jacques, qui avait gardé son travestissement de Cantarelli, achevaient de dîner sous la véranda, lorsque Marie-Jeanne apparut.
Ces messieurs et dames sont-ils satisfaits ? demanda-t-elle dun air épanoui qui prouvait quelle sattendait à de légitimes compliments.
Votre dîner était parfait ! répliquait Colette.
Moi
déclarait Chantecoq, jai repris trois fois du canard au porto.
Et ma croûte aux fruits ?
Délicieuse !
affirmait Bellegarde.
Je suis bien contente ! affirmait lexcellente Mme Gautrais
Et après avoir déposé près du détective quelques feuilles du soir, elle se retira.
Chantecoq sempara dun journal, louvrit et le déplia.
Bellegarde et Colette allaient en prendre chacun un autre ; mais, tout à coup, le grand limier lançait en riant :
Ce pauvre Ménardier
quel entêté ! Décidément, il veut se couvrir de ridicule.
Il tendit la feuille à Bellegarde et, tout en lui indiquant du doigt un passage, il ajouta :
Si vous voulez vous régaler, dégustez cela !
Jacques sempara du journal et lut lentrefilet suivant :
Linspecteur Ménardier a découvert lidentité de lun des complices de lassassin du Louvre qui ne serait autre quun jeune journaliste connu. Larrestation du coupable serait imminente.
Vous ne trouvez pas quil va fort
ce cher inspecteur ?
lançait ironiquement Chantecoq.
Jacques ne lui répondit pas
Il continuait sa lecture
Soudain ses traits se contractèrent sous lemprise dune violente émotion intérieure. Le grand détective, surpris, reprit :
Jespère que cela ne va pas vous empêcher de dormir ?
Vous ne supposez pas que Ménardier vous a repéré et quil va venir vous arrêter chez moi ?
Toujours sans dire un mot, Jacques déposa le journal sur la table
Son visage trahissait plus que de la préoccupation
de la douleur !
Tandis que Colette considérait le journaliste avec anxiété, Chantecoq demandait :
Quavez-vous, cher ami ?
Un malaise subit, fit Bellegarde en portant la main à son front.
Je vous le répète, insistait Chantecoq, vous navez rien à craindre de Ménardier. Si javais le moindre doute à ce sujet, jaurais déjà pris toutes les précautions nécessaires.
Ce nest pas cela ! déclarait le journaliste
Je ne me sens pas très bien
voilà tout
Et je vous demande la permission de me retirer.
Colette chercha son regard et ne le rencontra pas. Jacques se leva
salua son hôte
et rentra dans la maison dun pas mal assuré.
Mon Dieu ! fit Colette en pâlissant.
Quas-tu ? interrogeait son père.
La jeune fille murmura :
Si Belphégor lavait empoisonné ?
Cest impossible ! déclarait le roi des détectives, dun ton incisif.
Cependant
Réfléchis un peu
Je nai pas quitté Bellegarde depuis ce matin
Je suis sûr quil na rien absorbé au dehors, et je pense que tu ne vas pas accuser cette brave Marie-Jeanne dêtre la complice de Belphégor ?
Oh ! non, père ! Mais je me demande si ce misérable naurait pas, à linsu de cette brave femme, réussi à glisser un toxique dans nos aliments ou dans notre boisson.
En ce cas, rétorquait le grand limier, nous serions empoisonnés tous les trois.
Colette ninsista pas. Machinalement elle prit le journal que Jacques avait laissé et en commença la lecture.
Tout à coup, elle tressaillit
et, comme frappée au cur, elle eut un faible cri
Mais il était si douloureux que son père lui arracha le journal et chercha à découvrir ce qui avait bien pu causer à son enfant un si profond chagrin. Tout de suite il fut fixé. À quelques lignes au-dessous de lentrefilet qui annonçait limminente arrestation de Jacques, il découvrait ceci :
Mlle Simone Desroches, lauteur dun poème intitulé Beaux rêves, a été frappée, la nuit dernière, dun mal subit qui ne laisse malheureusement que peu despoir de la sauver.
Chantecoq dirigea ses yeux vers sa fille. Colette, qui avait beaucoup de peine à retenir ses larmes, sécria :
Je comprends ! Il laime encore !
Affectueusement, Chantecoq attira sa fille contre lui
La nuit était venue
et les rumeurs du dehors narrivaient plus que très atténuées jusquà la villa du détective.
Soudain, celui-ci dressa loreille
Il lui semblait avoir entendu, de lautre côté de la maison, dans la partie du jardin qui donnait sur lallée de Verzy, un bruit de pas faisant grincer les petits cailloux de lallée. Presque en même temps, des aboiements de chien sélevaient. Chantecoq sécria :
Cest Gautrais, sans doute, qui se promène avec ses danois.
Mon père, fit Colette en se dressant. Cest lui
lui qui sen va
la retrouver !
Chantecoq se précipita
suivi par Colette, au comble de langoisse
Et rejoignant Gautrais, il lui demanda :
Tu as vu M. Bellegarde ?
Oui, monsieur
à linstant même.
Où est-il ?
Il vient de partir
Même quil ne doit pas être loin.
Le détective courut vers la porte dentrée, louvrit
se pencha au dehors
Bellegarde avait déjà disparu.
Revenant vers Gautrais, le grand limier lui demanda :
Était-il toujours camouflé ?
Non ! répliqua lancien gardien du Louvre, il avait sa tête et ses habits ordinaires.
Tu es stupide ! grondait le détective
Tu naurais pas dû le laisser partir.
Je ne savais pas, monsieur
Cest juste ! Jaurais dû te donner la consigne.
Colette, affolée, sexclamait :
Il va se faire arrêter !
Mais sur un ton dénergique assurance, Chantecoq lui répliquait :
Rassure-toi
Je veille !
À bout de courage, la jeune fille laissa tomber sa tête sur lépaule de son père en murmurant :
Mon pauvre Jacques !
La conscience bouleversée beaucoup plus que le cur par la nouvelle quil venait de lire dans le journal, Jacques Bellegarde, sautant dans un taxi, sétait fait conduire à Auteuil.
Sans remarquer un individu qui se tenait caché aux alentours de lhôtel de Mlle Desroches, et qui nétait autre que lhomme à la salopette, le journaliste sonna dune main hésitante à la porte de cette maison où il croyait si bien ne plus jamais revenir.
La porte souvrit.
Juliette ! sécria le journaliste en reconnaissant la femme de chambre dont le visage consterné et les yeux rougis de larmes achevèrent de laffoler.
Alors ? murmura-t-il dune voix presque imperceptible.
Tout est fini ! déclara Juliette en étouffant un sanglot.
Elle
elle est morte ! bégaya le journaliste.
Oui, monsieur
Bellegarde, comme un fou, pénétra dans la maison. La femme de chambre lui ouvrit la porte du salon
Il sécroula sur un siège
et demeura accablé, brisé par la conviction quil était la cause de cette catastrophe, torturé par un remords tel que peuvent en avoir les âmes aussi sensibles et aussi loyales que la sienne.
De plus en plus convaincu quil était lassassin moral de cette femme dont il avait méprisé lamour, persuadé quincapable de supporter une rupture quelle avait feint daccepter soit par fierté, soit par désespoir, Simone avait volontairement mis fin à ses jours, Jacques demeurait effondré sur son siège
incapable de réagir, de raisonner, de se chercher une excuse, lorsque Mlle Bergen apparut. Sa figure exprimait un profond chagrin. Le reporter se leva
et sen fut vers elle.
Cest donc vrai ?
fit Bellegarde, les yeux égarés, les lèvres tremblantes.
Notre pauvre Simone est morte dans mes bras, cet après-midi.
Cest horrible !
Horrible, en effet.
Elsa Bergen se tut
Dans ce silence, le reporter crut deviner toutes les accusations, tous les reproches
et il courba le front
Mais une question quil nosait poser le harcelait à un tel point quincapable de résister à limpulsion intérieure qui lépouvantait, il bégaya :
Elle sest suicidée ?
Non ! répliqua la Scandinave. Ainsi que je vous lai dit lautre matin, lorsque je suis venue vous supplier de revenir près delle, Simone avait le cur malade, plus malade même que nous ne pouvions le supposer
Alors, cest moi ?
Je ne veux pas vous accabler
monsieur Bellegarde, mais vous lui avez fait bien du mal.
Si vous saviez combien je le regrette !
Trop tard
hélas !
Vous pouvez tout me dire
car jai tout mérité.
Mlle Bergen regarda Jacques. Il était si sincèrement douloureux, si abattu, si déchiré, quelle en parut quelque peu apitoyée et, dune voix moins sèche, dun accent moins hostile, elle reprit :
Je dois à la vérité de vous apprendre que vous nêtes pas le seul coupable.
Bellegarde releva la tête.
La demoiselle de compagnie poursuivait :
Certes, votre attitude avait jeté notre pauvre Simone dans un état des plus inquiétants ; mais, somme toute, elle avait résisté à la crise terrible que votre départ avait provoquée en elle
et javais lieu despérer quelle en sortirait victorieuse
lorsquun incident imprévu a achevé notre chère blessée.
Un incident imprévu ! répétait Jacques, qui, dans le désarroi de son esprit, ne comprenait pas encore.
La Scandinave reprenait :
Peut-être avez-vous entendu dire que le Fantôme du Louvre sétait introduit dans cette maison et y avait dérobé vos lettres ? Simone en a éprouvé une telle frayeur quune nouvelle crise sest déclarée.
« Cette crise, après la si cruelle émotion quelle venait de traverser, ne pouvait que lui être fatale
Quand elle sest sentie près de la fin, elle a prononcé votre nom. Je lui ai demandé :
« Dois-je lenvoyer chercher ? »
« Elle ma répondu :
« Non, car il ne vous croirait pas
et il refuserait de venir
»
« Et elle a ajouté dune voix que je noublierai jamais :
« Jaime mieux men aller avec la consolation de me dire quil ne peut plus men vouloir
puisque je me suis sacrifiée !
»
« Et, me prenant la main, ce fut son dernier geste, en même temps que ses dernières paroles, elle a murmuré :
« Vous lui direz que je lui pardonne !
»
Pauvre Simone ! fit Jacques, atterré.
La demoiselle de compagnie hocha tristement la tête. Puis, elle fit :
Je vais vous faire lire ses dernières volontés !
Et elle emmena le reporter dans le boudoir. Un grand frisson secoua le pauvre garçon. Cétait là quil lavait vue pour la dernière fois
quil avait implacablement, victorieusement résisté à ses larmes et à ses prières et lui avait porté le coup fatal dont elle ne devait pas se relever.
Elsa Bergen sapprocha du secrétaire, louvrit et prit sur lune des tablettes un papier quelle tendit à Jacques.
Celui-ci sen empara et lut ces quelques lignes tracées dune main défaillante :
Lorsque je ne serai plus, je veux que lon memporte dans mon atelier et que lon métende sur le grand divan noir, parmi les fleurs que jaimais
Après un instant dincertitude, le journaliste fit timidement :
Je voudrais la voir !
La Scandinave demeura un instant impassible
Bellegarde se demandait si elle allait accéder à sa requête
Il se préparait à insister ; car une force irrésistible lui ordonnait de se rendre au chevet de la morte, de sy agenouiller
non pour implorer de son âme envolée et sans doute déjà lointaine un pardon quelle lui avait déjà accordé, mais pour se recueillir et pour, enfin, donner libre cours aux sanglots qui létouffaient.
Mademoiselle
murmura-t-il dun air suppliant.
Venez, fit simplement la demoiselle de compagnie.
Tous deux quittèrent le boudoir, et, gagnant le jardin, se dirigèrent vers latelier dont on apercevait, à travers les frondaisons des grands arbres, les vitrages éclairés par une discrète lumière. Ils atteignirent la porte, quElsa Bergen ouvrit avec ce respect toujours un peu craintif quinspire la mort
Ils sarrêtèrent sur le seuil
Bellegarde se découvrit et aperçut, au milieu de la pièce transformée en chapelle ardente, le grand divan noir sur lequel reposait Simone, à demi ensevelie sous les roses.
Jacques savança lentement vers Simone, dont la mort navait pas altéré la beauté
Cétait elle encore
telle quil lavait connue, mais les yeux fermés, la bouche close, et toute pâle de la blancheur ivoirine dun cierge.
Arrivé près du divan, les yeux fixés sur celle qui, peu de temps auparavant, semblait respirer la vie avec tant de délices, il sabsorba dans sa méditation
Puis, insensiblement, il se laissa glisser à genoux. Discrètement, Mlle Bergen se retira. En traversant le jardin, elle aperçut le valet de chambre qui accourait vers elle.
Mademoiselle, annonçait-il dun air agité, la police est à la maison.
La police ?
répéta la Scandinave.
Oui
Linspecteur Ménardier
Celui, précisément qui est chargé darrêter le Fantôme du Louvre
Il est accompagné de deux agents en civil.
Vous a-t-il dit ce quil voulait ?
Non, mademoiselle
Il a simplement demandé à vous parler tout de suite
Je lai fait entrer au salon.
Vous avez bien fait
La demoiselle de compagnie sen fut rejoindre Ménardier qui, après lavoir aussitôt saluée, attaqua :
Nous avons la preuve que Jacques Bellegarde est lun des auteurs, sinon lauteur principal, de lassassinat du gardien en chef Sabarat et du vol dun trésor caché au Louvre.
Est-ce possible ?
sécria Elsa Bergen avec une expression de profond saisissement.
Ce nest, hélas ! que trop vrai ! affirmait Ménardier.
Et avec force, il poursuivit :
Nous avons été prévenus que Jacques Bellegarde se cachait dans cet hôtel.
Douloureusement, la Scandinave déclarait :
Monsieur, il y a une morte, ici et celui que vous cherchez est en ce moment auprès delle.
Cette réponse parut impressionner linspecteur
Et se retournant vers ses agents, qui seffaçaient dans un coin de la pièce, il leur parla à voix basse.
Dans latelier, Jacques était toujours agenouillé auprès du divan noir
Absorbé dans la plus cruelle des méditations, il courbait légèrement la tête
lorsquune main se posa sur son épaule
Il sursauta, se retourna
Chantecoq était devant lui.
Sans prêter la moindre attention à la stupeur que manifestait le jeune journaliste, le grand détective lui disait dun ton bref :
La police est dans la maison
Suivez-moi.
Jacques dirigea un suprême regard vers la dépouille mortelle de Simone
Mais Chantecoq, lentraînant au dehors, sortit avec lui de latelier
et ils firent quelques pas dans la nuit.
À ce moment, ils aperçurent, éclairés par la lumière du grand salon, Ménardier et les deux agents qui, guidés par la demoiselle de compagnie, franchissaient le seuil de la porte-fenêtre accédant directement au jardin.
Ils neurent que le temps de senfoncer dans un bosquet.
Tandis que les policiers, toujours guidés par la Scandinave, savançaient vers latelier, Chantecoq et Bellegarde, qui marchaient à pas de loup, se glissaient jusquà la petite porte qui, au cours de sa première enquête chez Simone Desroches, avait déjà attiré lattention du grand limier.
Cette porte était légèrement entrebâillée
Le détective poussa Jacques au dehors, et, tout en lui désignant une auto qui stationnait à quelques mètres de là, au milieu de la rue obscure, il lui dit :
Montez vite dans cette voiture
Je me charge du reste !
Bellegarde savança vers lauto, près de laquelle Gautrais attendait
Colette était assise sur le siège, les mains sur le volant, le pied sur la pédale, impatiente de partir.
Jacques prit place dans le véhicule. Gautrais referma la portière et sinstalla près de Colette, qui démarra aussitôt. Chantecoq eut un soupir de soulagement ; puis il rentra dans le jardin
regagna le bosquet
et à travers les feuillages quil avait légèrement écartés, il aperçut Ménardier et ses deux hommes, qui arrêtés devant latelier, hésitaient visiblement à y pénétrer.
Tout à coup, linspecteur appela dun geste brusque Elsa Bergen, qui se tenait à une certaine distance.
La demoiselle de compagnie sapprocha de lui. Ménardier lui adressa quelques mots. Sans doute lui demandait-il de pénétrer dans latelier
car Mlle Bergen se dirigea vers la porte quelle ouvrit toute grande. Une exclamation de surprise lui échappa
et, de la main, elle invita les policiers à sapprocher.
Ménardier proféra un cri de colère
Dans latelier, il ny avait plus que la morte, inerte, pâle et glacée sur son lit de roses qui tachaient de pourpre le velours du divan noir.
Se retournant vers la Scandinave, qui ne semblait pas moins stupéfaite que lui, Ménardier scanda :
Si vous mavez menti, Bellegarde est tout de même perdu
Deux hommes placés devant la porte de lhôtel le cueilleront au passage.
Je vous jure, monsieur, que je ny comprends rien ! protestait Elsa Bergen avec une sincérité évidente.
Ménardier martelait :
Il ne saurait être loin, et nous allons fouiller le jardin.
Linspecteur et ses deux agents allaient commencer leurs recherches, lorsque, sortant de lombre dans laquelle il se dissimulait, Chantecoq se dressa devant eux.
Chantecoq ! reconnut Ménardier.
Le roi des détectives, tout en lui tendant la main, reprenait avec bonhomie :
Inutile, mon cher collègue, de vous donner tant de mal
Jacques Bellegarde vient de me filer entre les mains
Ménardier serra les poings
Mais, dominant la colère qui sétait emparée de lui, il se contenta de répliquer :
Je vous remercie, mon cher maître !
IVOÙ ON VOIT CHANTECOQ PROUVER QUIL EST AUSSI FIN PSYCHOLOGUE QUHABILE DÉTECTIVE
Après avoir regagné la villa de Chantecoq et remercié Colette dun serrement de main expressif, Jacques Bellegarde était remonté dans sa chambre.
Assis devant sa table, la tête entre les mains, on eût dit que, condamné et vaincu par la fatalité, il nen attendait plus que le coup suprême.
Déjà loin, très loin du monde, il nentendit pas ouvrir sa porte
et il ne vit pas Chantecoq et Colette qui, tous deux, arrêtés sur le seuil, le contemplaient lun avec une expression de sincère compassion, et lautre avec toutes les apparences de la plus anxieuse tristesse.
Le détective prononça quelques mots à loreille de sa fille, qui aussitôt, sur la pointe des pieds, se glissa derrière un paravent placé à gauche de la porte.
Chantecoq savança vers Jacques et lui dit dune voix à la fois grave et affectueuse :
Allons mon ami, du courage !
Le reporter tressaillit, releva la tête. À la vue du grand limier, ses traits contractés se détendirent un peu
et, dune voix encore brisée, il murmura :
Cest affreux, nest-ce pas ?
Le grand limier interrogeait :
Vous aimiez donc encore cette femme ?
Non ! répliquait Jacques
Je ne laimais pas
Je suis même sûr de ne lavoir jamais aimée.
Alors
pourquoi ce grand désespoir ?
Parce que jai la conviction que je suis cause de sa mort.
Chantecoq fit un signe de dénégation.
Puis, il ajouta avec cette fermeté daccent qui rendaient si convaincantes ses affirmations :
Jai la certitude, au contraire, que vous nêtes en rien responsable de ce douloureux événement
Ah ! si vous pouviez me faire partager votre conviction, sécriait Bellegarde, de quel poids serais-je soulagé !
Tout en sasseyant en face du journaliste, le grand détective reprit :
Étant retourné à lhôtel dAuteuil, tandis quon me faisait attendre dans son boudoir, jai appris au cours dune conversation qui se tenait dans un salon, entre Mlle Bergen et plusieurs de ses amis, que Mlle Desroches faisait un grand abus de stupéfiants.
Cest vrai, appuyait Jacques.
Il se peut donc fort bien, développait le limier, quà la suite, non pas de votre rupture, mais de la venue du Fantôme dans sa maison, afin de calmer la véritable terreur qui sétait emparée delle et dont jai pu constater les manifestations, Mlle Desroches ait absorbé une dose trop forte de lune de ses drogues coutumières.
Cest fort possible, en effet, mais ce nest pas certain.
Daccord
mon cher ami
Mais admettez cependant que mon hypothèse est des plus vraisemblables.
Je ladmets.
Parfait
Je nai pas terminé
Tout à lheure, Ménardier, qui sétait rendu à Auteuil pour vous arrêter et auquel jai eu la satisfaction de jouer le bon tour que vous savez, a émis devant moi une autre hypothèse, et je ne suis pas éloigné dêtre de son avis, que le décès de Mlle Desroches était des plus suspects
Et il a même ajouté, et là nous ne sommes plus daccord, quil vous soupçonnait fort de lavoir assassinée.
Moi ! se révoltait Jacques
Et dans quel dessein aurais-je accompli un crime si abominable ?
Cest ce que je lui ai demandé, à ce cher Ménardier.
Et que vous a-t-il répondu ?
Ménardier prétend quaprès avoir dérobé ou fait dérober vos lettres, et redoutant que Mlle Desroches ne donnât à la police certains détails qui neussent point manqué de favoriser votre arrestation, vous lauriez supprimée à laide dun poison subtil que vous auriez rapporté de lun de vos voyages en Extrême-Orient ; et il a déclaré quil allait adresser à son supérieur hiérarchique un rapport concluant à la nécessité absolue dune prompte autopsie de votre prétendue victime.
Décidément, sirritait le journaliste, ce Ménardier est la pire des brutes.
Non ! ripostait Chantecoq. Ce nest certes pas un génie, mais ce nest pas un sot. Jajouterai même que cest un excellent garçon.
En ce cas, pourquoi, malgré tout ce que vous lui avez dit à mon sujet, sacharne-t-il ainsi après moi ?
Cest très simple
Ménardier est, en ce moment dans létat desprit dun médecin qui, après avoir commis une erreur de diagnostic, sentêterait, par amour-propre à traiter son client pour une maladie quil na pas.
« Laissons-le senterrer jusquà la garde
Cette nouvelle accusation dont il vous charge ne peut que nuire à ses intérêts et profiter aux nôtres.
Comment cela ?
Parce que la lumière ne peut plus tarder à se faire. Et lorsquon saura que, pour maider à la divulgation de la vérité, vous avez consenti à vous laisser charger de tous les crimes de Belphégor et que, moi, ainsi que je vous en ai donné ma parole dhonneur, jaurai publiquement déclaré que, sans votre héroïque silence et votre si courageuse attitude, il meût été impossible de découvrir le vrai coupable, de quelle admiration, de quelle popularité serez-vous entouré !
« Ce sera pour vous mieux que la vogue et le succès, cest-à-dire la célébrité, le triomphe. Et, pour ma part, jen serai profondément heureux.
Rasséréné par les réconfortantes exhortations du grand détective, Bellegarde reprenait :
Je ne saurais vous dire à quel point je suis touché de votre amitié mais plus encore que tout le reste, je vous suis profondément reconnaissant de mavoir permis despérer que je nétais pour rien dans la mort de Simone.
Ce nest pas espérer, quil faut dire, cest : je suis sûr !
Alors, selon vous, cest Belphégor qui laurait empoisonnée ?
Parbleu !
Et par conséquent dans lintention daugmenter les charges quil a déjà accumulées contre moi.
Cest clair comme de leau de roche.
Saisissant la main du détective, le reporter sécria :
Ah ! monsieur Chantecoq, si je ne vous avais pas rencontré sur ma route, jétais perdu ; car seul je naurais jamais pu me défendre contre de si diaboliques machinations.
Alors, sécriait le grand limier, jai bien fait de laisser ce brave Gautrais vous introduire dans la salle des Dieux barbares ?
Je ne saurais trop vous en prouver ma gratitude.
Alors, plus darrière-pensées
Plus de doutes sur vous-même
Plus de drames de conscience
lançait le roi des détectives.
Non, puisque je vous sens près de moi
avec moi
scandait avec force le rédacteur du Petit Parisien.
Puis, il ajouta :
Permettez-moi cependant une question.
Je vous en prie.
Si Belphégor, ainsi que vous tendez à le croire, a empoisonné cette malheureuse Simone, il faut quil ait eu des complices dans la maison.
Cest tout à fait mon avis ; et cest la première chose que je vais rechercher dès que jaurai appris du baron Papillon le nom de la personne à qui il a cédé les Mémoires de Ruggieri.
Et, joyeusement, Chantecoq sécria :
Vous voyez que tout va bien, très bien, admirablement bien
Avec de moindres indices jai débrouillé souvent des énigmes que dautres avaient renoncé à résoudre
Car, voyez-vous, pour être bon détective, il faut être, avant tout, psychologue.
Et vous lêtes à un tel point, affirmait Jacques, quil doit être impossible de rien vous dissimuler.
Avec un bon sourire, le grand limier reprenait :
Il mest arrivé, en effet, parfois de découvrir certains secrets.
Il sarrêta. Jacques, embarrassé, attendait. Tout en le regardant avec bonté, Chantecoq reprenait :
Cette faculté que je dois à la nature ma souvent permis déviter à ceux que jinterrogeais des aveux que leur timidité injustifiée les empêchait de me faire
et quil meût été infiniment agréable pourtant dentendre de leur bouche.
Monsieur Chantecoq
Voulez-vous que je parle pour vous ?
Soit.
Allons-y !
Avec un accent de bonhomie affectueuse et charmante, le grand détective poursuivit :
Cest donc vous qui parlez.
Je mécoute, sourit Bellegarde, tout réconforté dun grand rayonnement despérance.
Le père de Colette scandait :
Monsieur Chantecoq, jaime Mlle votre fille
Jacques tressaillit.
Ai-je été bon devin ? interrogeait malicieusement le fin limier.
Certes.
Je vous avouerai franchement que je nai pas grand mérite
Mais je nai pas fini
Et le détective fit :
Cest toujours vous qui parlez !
Non, monsieur Chantecoq
sécria Jacques en un juvénile élan
Cette fois, cest mon tour.
Bravo !
Et avec flamme le jeune reporter déclarait :
Oui, jaime Mlle Colette et jai lhonneur, monsieur Chantecoq, de vous demander sa main.
Chantecoq, tout en lenveloppant dun regard de paternelle tendresse, répliquait :
Je vous laccorde, dautant plus volontiers, mon cher ami, que ma fille, elle aussi, vous aime.
Malgré
Le journaliste se tut
Il lui semblait que sil eût prononcé le nom de la disparue, toute latmosphère de rêve apaisant et délicieux dans lequel il vivait depuis quelques instants allait brusquement se dissiper.
Chantecoq reprenait :
Lorsque ma fille vous a vu, ce soir, partir si brusquement, si imprudemment, elle a éprouvé, je vous lavoue franchement, une vive peine, car elle a cru que vous étiez encore attaché, plus que vous ne le pensiez vous-même, à cette malheureuse dont je suis le premier à déplorer la triste fin.
« Mais dès à présent, jen suis sûr, elle a compris que vous aviez obéi uniquement au remords que vous causait la crainte davoir encouru une grave responsabilité dans la fin de cette pauvre femme et que, seul, ce sentiment qui ne peut que vous honorer grandement vous a dicté votre gratitude.
« Donc, aucun nuage ne peut sélever entre vous deux
Aucun mauvais souvenir ne viendra jamais embrumer le clair bonheur qui vous attend.
« Bientôt, Belphégor sera démasqué ; et un jour, un mutuel amour vous fera oublier les moments si douloureux que vous venez de traverser.
Oh ! monsieur Chantecoq, sécriait Jacques, je ne saurais vous dire à quel point vous me rendez heureux.
« Excusez-moi si, dans mon émotion, je ne trouve pas les mots quil faudrait
Les mots ne sont rien, mon cher enfant, affirmait Chantecoq ; seul le cur compte ; et je crois connaître assez le vôtre pour être sûr quil est digne de battre à lunisson de celui que vous avez su conquérir.
Jacques, éperdu de joie, se jeta dans les bras du détective, qui létreignit comme leût fait un père.
Puis Chantecoq reprit gravement :
En attendant, vous allez reprendre au plus vite votre personnage de Cantarelli dans lequel vous vous êtes, dailleurs, montré si remarquable.
Cest entendu
acceptait le reporter.
Je vous consigne donc ici
reprenait le roi des détectives
mais formellement
sous la garde de
Et, dun geste affectueux, il désigna Colette qui, depuis un instant déjà, était sortie de sa cachette et adressait à son fiancé un sourire qui était tout lamour
Jacques sen fut vers elle.
Mademoiselle, fit-il
votre père vous dira
Rien ! répondit Colette
car jai tout entendu
Comment cela ?
Jétais là
derrière le paravent.
Pas possible ?
Je suis la fille dun détective et
Vous êtes lêtre le plus adorable
et vous serez la femme la plus adorée !
Leurs mains se joignirent
Et ce fut le muet mais divin serment de ces deux âmes
Désormais pour toujours unies dans la même foi
dans le même rêve.
Chantecoq les contempla dun regard attendri ; puis il murmura :
Maintenant je suis tranquille
il ne sortira plus de la maison !
VOÙ LON VOIT LE BOSSU ET LHOMME À LA SALOPETTE TRAVAILLER UNE FOIS DE PLUS POUR BELPHÉGOR
Vers minuit, lhomme à la salopette descendait de moto devant la masure où nous avons vu senfermer lhomme de confiance du baron Papillon. Il sen fut tout droit tirer le nud dune corde qui pendait à travers une étroite ouverture pratiquée au milieu de la porte.
Le tintement dune sonnette fêlée retentit à lintérieur de la bicoque
Puis, ce fut presque aussitôt un bruit de ferraille retentissant, et lhuis sentrebâilla
laissant apparaître la tête de Lüchner, qui dun simple signe, invita son complice à entrer.
Lhomme à la salopette, tout en tenant à la main sa moto, franchit le seuil, appuya sa machine contre la muraille ; et tandis que le bossu replaçait la chaîne et poussait les verrous, il regarda autour de lui. Il se trouvait dans une sorte datelier de mécanicien, uniquement éclairé par une puissante lampe électrique dont un abat-jour concentrait la lumière sur un établi qui supportait un compteur à gaz
et tout un attirail complet de pinces, de tenailles, décrous et de clefs anglaises.
Tout de suite, lhomme à la salopette reprenait :
Il vient de se passer de graves événements !
Quoi donc ?
Jacques Bellegarde est vivant.
Cest impossible !
Jen suis sûr.
Allons donc ! Je lai vu couler à pic dans lOise
et vous avez constaté aussi bien que moi quau bout de cinq minutes, il navait pas reparu à la surface.
Jignore comment il a pu se tirer daffaire
Mais aussi vrai que jexiste et je nai pas eu la berlue je lai vu, il y a deux heures, pénétrer dans lhôtel de Simone Desroches.
« Je nai fait ni une ni deux ; jai vite couru chez un marchand de vins du voisinage et jai téléphoné à la police, près de laquelle je me suis fait passer pour un agent de service dans le quartier, que le gibier quelle recherchait se trouvait chez son ancienne amie.
« Une demi-heure après, linspecteur Ménardier arrivait, en auto, avec quatre « bourres », mais il était trop tard, Bellegarde les avait déjà « mis ».
Le bossu mâchonna un juron de colère. Puis il fit rageusement :
Il faut absolument retrouver sa trace.
Cest fait, répliquait lhomme à la salopette dun air triomphant.
« Après avoir téléphoné à la police, je me suis empressé de regagner les abords de lhôtel, et je me suis mis en observation. Javais peur que Bellegarde ne quittât la maison avant larrivée de la rousse
Mais ces messieurs de la préfecture ont vite fait
Moins de vingt minutes après mon coup de téléphone
ils rappliquaient en auto
Jai attendu un bon moment
Pour moi, il ny avait pas derreur, Ménardier et ses hommes avaient trouvé loiseau au nid
Sans doute étaient-ils en train de le cuisiner et, comme javais hâte de vous rejoindre, je men fus chercher ma moto, que javais cachée sous un tas de broussailles, dans le chemin des Lilas.
« Mais au moment où je débouchais dans cette ruelle, quest-ce que je vois ? Bellegarde qui sautait dans une auto arrêtée juste devant la petite porte du jardin
et je reconnais notre ami Chantecoq qui, de la main, faisait signe au chauffeur de filer.
La voiture a démarré aussitôt et Chantecoq est rentré dans le jardin. Je suis resté là un moment, caché dans lombre, puis jai enfourché ma machine, et au lieu de chercher à rejoindre lauto, jai filé droit avenue des Ternes.
« Après avoir rangé ma moto le long du trottoir, jai guetté larrivée du véhicule, que javais dû certainement devancer
car javais marché à un train denfer. Je ne métais pas trompé dans mes prévisions. Cinq minutes après, une auto franchissait la porte qui donne accès à lallée de Verzy. La fille de Chantecoq était au volant. Près delle, se trouvait Gautrais, le gardien du Louvre que Chantecoq a pris à son service, et jai eu le temps de repérer Bellegarde qui, dans lintérieur de la voiture, semblait ne pas en mener bien large. Alors, je suis venu vous prévenir tout de suite.
Parfait ! approuvait le bossu.
Dois-je avertir de nouveau la police que Bellegarde se trouve chez Chantecoq ?
Non, répliquait Lüchner.
Et, avec un accent sinistre, il martela :
Nous avons mieux à faire.
Puis, dun air mystérieux et menaçant, il ajouta :
Demain soir, ils sauteront tous ensemble. Venez voir la petite surprise que je suis en train de leur ménager.
Et, se dirigeant vers létabli, il sempara dune boîte métallique en forme de cube et qui portait à chaque angle de sa face supérieure quatre petites têtes de vis autour desquelles senroulaient des fils métalliques de quinze centimètres environ de longueur et reliés ensemble à leur sommet.
Ceci, expliquait Lüchner, est une bombe de mon invention. Elle contient une charge dexplosifs capable de faire sauter une maison de six étages.
Avec précaution, il prit la bombe et lintroduisit à lintérieur du compteur à gaz ; puis il sempara dune petite pendulette en forme de réveil quil plaça près de la bombe, et il rejoignit lextrémité du fil métallique à une autre vis placée sur le cadran du réveil
juste à lendroit dune aiguille fixée sur la dixième heure.
Lhomme à la salopette le regardait manipuler cet engin de destruction et de mort.
Grâce à ce mécanisme dhorloge, déclarait Lüchner, la bombe éclatera au moment que jai fixé.
Son complice observait :
Encore faudra-t-il que Chantecoq soit chez lui !
Tout en poursuivant sa besogne, le secrétaire du baron Papillon affirma :
Il y sera !
Et, après avoir refermé le compteur, il sécria :
Demain soir, à dix heures, poum !
Monsieur Lüchner, sécriait lhomme à la salopette, vous êtes las des as !
Le lendemain, vers quatre heures de laprès-midi, Chantecoq, suivi de Jacques Bellegarde, de nouveau transformé en Cantarelli, sonnait à la porte de lhôtel des Papillon
Le concierge sen vint leur ouvrir assez rapidement
Mais reconnaissant les deux personnages qui sétaient déjà présentés la veille, il prit aussitôt une mine renfrognée qui exprimait clairement :
« Encore vous ! »
Chantecoq, nullement impressionné par ce peu favorable accueil, fit avec une courtoisie parfaite :
Monsieur le baron Papillon ?
Le portier répliquait :
M. le baron et Mme la baronne sont sortis.
Cependant ! reprenait le détective.
Et prenant dans son portefeuille un pneu quil avait reçu dans la matinée, il le tendit au concierge tout en disant :
Veuillez prendre connaissance de ceci.
Le cerbère sempara du message et lut ce qui suit :
M. le baron Papillon fait savoir à M. Chantecoq quil le recevra aujourdhui, jeudi, vers quatre heures.
Ces lignes étaient suivies dune signature absolument illisible.
Le portier reprenait, dun air perplexe :
Cest bien, en effet, lécriture de M. le secrétaire. Sans doute M. le baron aura-t-il oublié quil vous avait donné rendez-vous
car je vous assure quil nest pas là
pas plus que Mme la baronne.
« Il y a une heure quils sont partis en auto
Je ne sais même pas sils rentreront dîner.
Cest incompréhensible, murmurait le détective.
Que voulez-vous que jy fasse ? grommelait le concierge.
Chantecoq voulut insister.
Mais le portier lui coupa la parole, en proférant dun air courroucé :
Puisque je vous dis que M. le baron nest pas là !
Et il referma la porte au nez des visiteurs.
Cest bizarre, dit le grand détective au reporter.
En effet
ponctuait le faux Cantarelli.
Mais le grand limier reprenait aussitôt :
Ne nous frappons pas ! Je vous garantis que, dès demain, je verrai le baron Papillon ; et il faudra bien quil me dise doù vient le grimoire.
À la même heure, une voiture à bras traînée par lhomme à la salopette et poussée par le bossu, camouflé en vieil ouvrier plombier, sarrêtait devant la villa de Chantecoq.
Lhomme à la salopette sarrêtait à la porte
Aussitôt, des aboiements de chiens sélevaient, et Gautrais, fidèle et vigilant gardien, savançait et demandait aux arrivants, à travers la grille de clôture :
Quest-ce que vous voulez, vous autres ?
Lüchner répliquait :
Nous venons changer le compteur à gaz.
Et, à travers les barreaux, il tendit à Gautrais un papier que le brave garçon lut avec la plus grande attention.
Pandore et Vidocq, dans lexpectative, fixaient leurs yeux ardents sur Gautrais, attendant des ordres. Celui-ci, au bout dun instant, rendit au bossu le papier qui reproduisait dune façon rigoureusement exacte la formule ordinairement usitée en pareil cas.
Puis, il ajouta, en ouvrant lui-même la porte :
Cest bon ! vous pouvez entrer.
Lhomme à la salopette retourna vers la voiture à bras, chargea le compteur sur son épaule et pénétra dans le jardin, suivi par le bossu, qui portait son sac à outils en bandoulière.
Après avoir imposé silence à ses chiens qui commençaient à grogner dune façon peu rassurante, Gautrais se dirigea vers la fenêtre du jardin qui était ouverte et à travers laquelle on apercevait la silhouette opulente de Marie-Jeanne en train de préparer son dîner.
Marie-Jeanne ! Marie-Jeanne ! appelait Gautrais.
Quest-ce quil y a ? répliqua le cordon-bleu, sans quitter son fourneau.
Viens un peu.
Et mon buf-mode ?
Viens, te dis-je
Marie-Jeanne, tout en bougonnant, rejoignit son mari. Celui-ci, tout en lui désignant lhomme à la salopette et le bossu, lui ordonna :
Ces hommes viennent pour changer le compteur. Conduis-les à la cave.
Et mon buf ?
Tu sais bien que je ne dois pas bouger dici.
Marie-Jeanne objectait :
Il y a une panne délectricité.
Eh bien ! répliquait Gautrais
prends une lanterne.
Ils ne pouvaient pas venir plus tôt ? fit Marie-Jeanne en rentrant dans la maison.
Un instant après, Marie-Jeanne reparaissait sur le seuil, son falot à la main :
Venez ! fit-elle dun ton autoritaire
Et puis dépêchons !
Je nai pas envie de laisser brûler mon buf-mode
Un bon morceau de viande que le boucher a, tout exprès, découpé pour moi.
Tous trois descendirent à la cave.
Marie-Jeanne conduisit les deux hommes jusquau compteur
et, pressée de retourner à son fourneau, elle fit :
Je vous laisse ; je vais moccuper de mon dîner.
Et, passant la lanterne au bossu, elle sempressa de regagner lescalier.
Lhomme à la salopette déposa le compteur à terre. Le bossu, tout en séclairant avec le falot, examina lobjet quil devait remplacer. Puis, rejoignant son compagnon, il lui dit :
Au travail !
Lhomme à la salopette remarquait :
Avec tout ça, la villa va être privée de gaz.
Ah çà ! fit Lüchner en haussant les épaules, vous me prenez donc pour un enfant !
Je vais brancher la canalisation directement sur la conduite
Tant pis pour la compagnie du gaz si elle y perd quelques mètres
Elle coûte assez cher à ses abonnés.
Et, prenant dans son sac à outils une clef anglaise, il commença à déboulonner le compteur.
Tandis que les complices de Belphégor se livraient à cette sinistre besogne, Chantecoq et Cantarelli rentraient dans la villa.
Chantecoq, en traversant le jardin, lançait à Gautrais :
Rien de nouveau ?
Non, monsieur. Cest-à-dire que si.
Quoi donc ?
Il y a des employés du gaz qui sont venus changer le compteur
Comme ils avaient leurs papiers en règle, je les ai laissés descendre à la cave avec Marie-Jeanne.
Tu as bien fait !
Le détective et le journaliste rentrèrent dans la maison et se rendirent directement dans le studio où Colette était en train de feuilleter lhistoire du Louvre. À leur vue, elle se leva et sen fut vers eux.
Rien de nouveau ? demanda-t-elle avec une expression de vif intérêt.
Chantecoq répondit :
Non
le baron Papillon nétait pas chez lui.
Et, tout de suite, il se dirigea vers son bureau, au milieu duquel une enveloppe à son adresse, mais sans timbre, avait été déposée. Il la décacheta aussitôt
Cétait une carte du baron Papillon qui le prévenait quobligé de sabsenter tout laprès-midi, pour une affaire imprévue, il prévenait M. Chantecoq quil passerait chez lui le même soir, vers dix heures.
Chantecoq, le front soucieux, demanda à sa fille :
Il y a longtemps quon a apporté cette lettre ?
Une demi-heure environ.
Silencieusement, le détective passa la carte à Bellegarde, qui la lut à son tour.
De plus en plus bizarre, nest-ce pas ?
lançait le grand limier.
En effet !
Chantecoq réfléchit un instant, puis il gagna la fenêtre, et, louvrant, il appela :
Pierre !
À ce moment, lhomme à la salopette qui portait sur son dos le compteur quil venait de remplacer, et le bossu, son sac en bandoulière, traversaient le jardin et se dirigeaient vers la sortie.
Pierre !
répéta Chantecoq dune voix vibrante, car le gardien, occupé à ouvrir la porte aux deux faux « gaziers », navait pas entendu le premier appel du détective.
Abandonnant les deux personnages, qui sempressèrent de gagner la rue et de déguerpir avec leur voiture à bras, Gautrais accourut vers son patron, qui lui fit signe de le rejoindre dans le studio.
Dès quil apparut, le détective, lil brillant, les narines dilatées, lui renouvela la question quil avait déjà posée à sa fille :
Qui a apporté cette lettre ?
Je ne sais pas, monsieur
répliquait Gautrais
Je lai trouvée sous la porte.
Vous étiez cependant dans le jardin ?
Oui, monsieur.
Avec les chiens ?
Avec les chiens.
Et comment se fait-il que vous nayez rien vu et quils naient pas aboyé ?
Pour ce qui est de moi, monsieur, comme je faisais les cent pas, afin de me dégourdir les jambes, il est possible, il est même certain que le type qui a apporté cela aura glissé cette lettre pendant que javais le dos tourné.
« Quant aux chiens, ils ont fait leur métier
Ils ont hurlé ; cest ce qui ma fait me retourner, et cest alors que jai vu lenveloppe
Les chiens étaient déjà à la porte
debout contre la grille
Jai regardé au dehors, il ny avait personne
Alors jai pris la lettre et je lai remise à Marie-Jeanne, qui a dû la déposer sur le bureau de Monsieur.
Bien
fit Chantecoq, en appuyant sur le bouton dune sonnerie électrique.
Colette allait linterroger. Mais, dun geste bref, son père lui imposa silence.
Marie-Jeanne venait dapparaître.
Tout de suite, le détective lui demandait :
Cest vous qui avez accompagné à la cave les hommes qui venaient changer le compteur ?
Oui, monsieur.
Vous êtes restée avec eux ?
Rien quun petit moment
Je suis remontée à cause de mon buf-mode qui était sur le feu.
Chantecoq fronça les sourcils.
La bonne Mme Gautrais reprenait :
Jai cru que je pouvais le faire sans inconvénient
les employés du gaz sont des gens très bien
Le détective répliquait, dun air grave :
Oui, quand ce sont les employés du gaz.
Marie-Jeanne, pressentant quelle avait fait une lourde gaffe et peut-être pire encore, baissa le nez.
Allons voir cela ! décidait le détective dun air résolu.
Et il ajouta :
Vous, Pierre, reprenez votre faction, et vous, Marie-Jeanne, accompagnez-moi ; car jaurai sans doute des questions à vous poser, et il faut que vous soyez là pour me répondre.
Lélectricité est revenue, déclarait la commère, navrée à lidée dêtre de nouveau arrachée à ses fourneaux.
Cela ne fait rien !
posait Chantecoq, sur un ton qui nadmettait pas de réplique.
Et mon buf ?
Il cuira sans vous.
Mais il cuira trop !
Eh bien ! nous mangerons moins.
Quelques secondes après, Chantecoq, sa fille, le reporter et la cuisinière pénétraient dans la cave. Le détective tourna un commutateur
Une clarté se répandit, très suffisante pour permettre au limier de procéder à ses investigations.
Celui-ci se dirigea tout droit vers le compteur
contre lequel il appuya son oreille.
Et, dans un profond silence, il écouta.
Le très léger tic-tac du réveil parvint à son oreille
Il écouta encore, puis, se tournant vers Jacques, Colette et Marie-Jeanne, il scanda froidement :
Il y a une bombe, là-dedans.
Une bombe ! répéta Marie-Jeanne, effrayée.
Et elle se laissa tomber sur une caisse à savons, qui seffondra sous son poids.
Tandis que le reporter laidait à se relever, Chantecoq, avec ce merveilleux sang-froid qui ne labandonnait jamais, même au cours des situations les plus périlleuses, dit à sa fille :
Va vite me chercher la boîte B, qui se trouve dans mon laboratoire, dans le tiroir de larmoire numéro 3.
La jeune fille obéit aussitôt.
Mon Dieu ! Mon Dieu ! se lamentait Marie-Jeanne
Pourvu que nous ne sautions pas, pendant ce temps-là !
Ne dites donc pas de bêtises, proférait Chantecoq
Cette bombe, jen suis sûr, a été réglée de telle sorte quelle ne doit éclater quà une heure où celui qui la fabriquée est bien sûr que je serai chez moi
cest-à-dire pendant la nuit.
Cest la logique et lévidence mêmes, affirmait Bellegarde.
Marie-Jeanne reprenait :
Monsieur Chantecoq, pardonnez-nous, à mon mari et à moi ; je vous assure que Pierre fait pourtant bien attention et moi aussi
On fait tout ce quon peut, je vous le jure.
« Mais quest-ce que vous voulez, poursuivait le cordon-bleu, on ne peut pas penser à tout
Ces bonshommes-là étaient si naturels
Je suis certaine que vous-mêmes, qui êtes le plus malin de tous les malins, vous les auriez pris, comme mon mari et moi, pour des ouvriers du gaz.
Vous dites quils étaient deux ? interrogeait le détective.
Oui, monsieur. Un noiraud en salopette bleue
avec une petite moustache et
Tiens !
tiens !
fit Jacques.
Marie-Jeanne continuait :
Et un bossu.
Un bossu ? répéta le journaliste.
Qui portait son sac à outils sur son dos
Chantecoq nécoutait plus la commère. Dun regard, il interrogeait Bellegarde qui lui répondait aussitôt :
Il ny a pas lombre dun doute. Ces deux hommes qui ont apporté ici ce compteur sont bien ceux qui ont voulu massassiner.
Colette reparaissait avec la boîte que son père lavait envoyée chercher.
Elle contenait plusieurs outils
à laide desquels, rapidement, le détective démonta le compteur, tout en ayant soin de laisser la canalisation branchée sur le tuyau darrivée.
Je marrangerai avec la compagnie, fit-il
Car il ne faut pas que cette bonne Marie-Jeanne manque de gaz.
Après avoir placé le compteur sur son épaule, il quitta la cave, suivi par Colette, Jacques et Marie-Jeanne, qui avait eu soin de reprendre la boîte à outils.
Il gagna aussitôt son laboratoire
déposa le compteur sur une table et, avec une dextérité remarquable, il dévissa les écrous qui maintenaient la paroi intérieure.
Vous voyez que javais raison, fit-il en désignant à sa fille et au journaliste lintérieur du compteur où Lüchner, avait déposé la bombe et la pendulette.
Et, tout en désignant laiguille darrêt, il ajouta :
Je ne me suis pas trompé
Belphégor avait bien décidé de nous faire sauter à vingt-deux heures !
Colette, en un geste instinctif, saisit la main de Jacques.
Son père reprenait, en souriant :
Très ingénieux ce petit appareil.
Et, avec un calme étonnant, en même temps quune adresse merveilleuse, il commença à enlever, à laide dune pince, les fils qui reliaient la pendulette à la bombe.
Tandis quil achevait son délicat travail, Colette reprenait :
Nous lavons échappé belle !
Jacques sécriait :
Tout est bien qui finit bien, et nous navons plus quà attendre la visite du baron Papillon.
Oh ! le baron Papillon
lança Chantecoq, jai lidée que nous ne le verrons pas ce soir.
Pourquoi ? firent simultanément les deux jeunes gens.
Chantecoq ne répondit pas à leur question
Et comme sil poursuivait uniquement sa pensée, il martela :
Mais demain, il faudra bien quil me livre son secret !
VIOÙ LE FANTÔME REPARAÎT
Tandis que ces événements se déroulaient chez Chantecoq, un taxi sarrêtait devant lhôtel de Mlle Desroches.
Une femme en descendait, en grand deuil. Ses cheveux, non coupés et même abondants, séchappaient en cascade dor sous son chapeau de crêpe, autour duquel flottait un long voile de deuil.
Elle navait rien dartiste, de moderne, ni même de parisien
Elle paya le chauffeur
Sans doute dut-elle lui donner un bon pourboire, car il mit aussitôt pied à terre, et après avoir aidé la voyageuse à descendre de voiture, il déposa sur le trottoir, devant la porte, une valise ; et tout en tenant à la main une couverture soigneusement roulée dans un portemanteau en cuir jaune, il attendit que la visiteuse eût sonné et quon lui eût ouvert, pour regagner son siège.
Pendant ce temps, dans le grand salon, Maurice de Thouars, qui portait sur son visage les marques dun profond chagrin, racontait au baron et à la baronne Papillon, figés en une attitude de consternation savamment étudiée, les derniers moments de Simone.
M. de Thouars expliquait :
Jusquà la minute suprême, notre pauvre amie a cru revoir ce maudit Fantôme.
La baronne eut un sursaut deffroi
Quant à son mari, il crut devoir accentuer encore sa mine apitoyée, et il se préparait à entamer un panégyrique ému de la morte, lorsque le valet de chambre apparut, annonçant :
Mme Mauroy vient darriver.
M. de Thouars se leva en disant :
Cest la sur de Simone.
Mlle Desroches avait donc une sur ? sexclamait la baronne.
Oui
mariée en province
Elles se voyaient très peu.
Nous allons nous retirer, déclarait M. Papillon.
Restez là, au contraire, protestait M. de Thouars, Mme Mauroy, jen suis sûr, sera très heureuse de faire votre connaissance.
Il gagna lantichambre, où Mme Mauroy attendait, et, tout en sinclinant devant elle avec un profond respect, il fit :
Comte Maurice de Thouars.
La dame en noir répondit à son salut avec beaucoup de dignité.
Son interlocuteur précisait :
Mademoiselle votre sur voulait bien mhonorer de son amitié.
Et se tournant vers Juliette et le valet de chambre qui, près de la valise et du portemanteau, attendaient des ordres, il reprit :
Montez les bagages dans la chambre que Mlle Bergen a fait préparer pour Mme Mauroy
Puis, avec beaucoup de déférence, il invita celle-ci à entrer au salon.
À sa vue, les Papillon se levèrent, accentuant leur tristesse de commande.
Maurice de Thouars présentait :
Baron et baronne Papillon
De bons, de vieux amis de Mlle Desroches.
Mme Papillon savançait avec empressement vers la nouvelle venue, affirmant dune voix pleurarde :
Croyez, madame, que mon mari et moi nous prenons une part bien vive à votre douleur.
Mme Mauroy, en proie à une peine quelle parvenait difficilement à contenir, remercia le couple dun geste ému
Puis, sadressant à Maurice de Thouars, elle dit :
Jai reçu votre télégramme
Un sanglot lui coupa la parole.
M. de Thouars la fit asseoir sur un canapé
Et les yeux remplis de larmes, elle reprit avec effort :
Cette pauvre Simone !
Nous ne nous étions pas revues depuis longtemps
Nous navions ni les mêmes idées, ni la même façon de vivre
mais je lui avais gardé une profonde affection.
Elle me parlait souvent de vous.
Je voudrais la revoir !
déclarait Mme Mauroy.
M. de Thouars expliquait :
Elle repose dans son atelier, ainsi quelle la voulu
« Je vais vous y conduire !
Le comte offrit son bras à Mme Mauroy.
La baronne implorait :
Est-ce que vous nous permettez, à nous aussi ?
M. de Thouars fit un geste affirmatif.
Et tous les quatre ils se dirigèrent vers latelier
Lorsquils sy présentèrent, Mlle Bergen était en prières auprès de Simone
Aussitôt, elle se leva et sen fut vers Mme Mauroy, dont elle étreignit la main
Puis, tandis que les trois autres personnages demeuraient discrètement à lécart, elle lemmena près du divan.
Mme Mauroy contempla douloureusement sa sur.
Elle nest guère changée ! murmura-t-elle.
Elle sapprocha de la morte et appuya ses lèvres contre son front
Puis, sagenouillant, elle se mit à prier.
Partons, fit à voix basse Mme Papillon à son mari. Ce spectacle me fait trop de mal !
Maurice de Thouars les reconduisit jusquà la porte dentrée
Et après avoir subi une dernière fois leurs protestations damitié et leurs compliments de condoléances, il regagna le salon et appuya sur le bouton dune sonnerie électrique.
Juliette apparut.
Maurice de Thouars lui demanda :
Vous avez monté les bagages ?
Oui, monsieur le comte ; mais je nai pas pu ouvrir la valise ; car Mme Mauroy a conservé la clef.
Bien, je vous remercie.
Mme Mauroy reparut, sappuyant au bras de Mlle Bergen.
Elle était tout en larmes.
Voulez-vous, proposait la dame de compagnie, que je vous accompagne jusquà votre chambre ?
Oui, je veux bien.
Maurice de Thouars savançait, déclarant, en lui désignant Juliette :
Voici la femme de chambre de Simone
Mlle Bergen sempressait dajouter :
Une excellente fille, très dévouée, et qui, jen suis sûre, aura très grand soin de vous.
Je suis brisée, déclarait Mme Mauroy.
Eh bien ! venez, invitait la Scandinave, vous allez prendre un peu de repos.
Et moi, déclarait M. de Thouars, je vais veiller notre amie.
Quelques heures après, dans le grand salon de lhôtel dAuteuil, Elsa Bergen tenait compagnie à Mme Mauroy, à laquelle, tandis que Juliette leur servait le thé, elle racontait les derniers moments de sa sur, lorsque le valet de chambre apparut, annonçant :
M. le directeur de la police judiciaire est là.
La Scandinave se leva, un peu surprise
tandis que Mme Mauroy lui demandait :
Que vient-il faire ici ?
Je lignore
Mais il me semble difficile de léconduire
Toutefois, si vous désirez ne pas le voir, je puis le faire entrer dans une autre pièce.
Non
refusait Mme Mauroy
je préfère être là
Maintenant que vous mavez réconfortée de vos consolations si affectueuses, je me sens assez courageuse pour affronter toutes les épreuves.
La demoiselle de compagnie donna lordre à Dominique dintroduire M. Ferval. Celui-ci, après avoir salué Elsa Bergen, dirigea son regard vers Mme Mauroy qui, accablée par sa profonde douleur, était restée assise.
La Scandinave murmurait à loreille du haut fonctionnaire :
Cest la sur de Mlle Desroches
Elle a beaucoup de chagrin.
M. Ferval sinclina respectueusement devant Mme Mauroy, qui lui répondit dun léger signe de tête. Puis sadressant à la demoiselle de compagnie, il fit dun air grave :
Je suis chargé dune mission très pénible.
Elsa Bergen le considéra avec étonnement. Quant à Mme Mauroy, elle semblait se désintéresser entièrement de ce qui se passait autour delle.
Le directeur reprenait :
Bien que le médecin de létat-civil ait déclaré naturel le décès de Mlle Simone Desroches, certains faits assez troublants, dont nous venons seulement davoir connaissance, nous ont donné à penser quil était au contraire des plus suspects.
Monsieur, que me dites-vous là ? sétonnait la Scandinave avec émotion.
« Je vous assure, au contraire, que notre pauvre amie a succombé à une affection cardiaque.
Ce nest pas lavis de M. le juge dinstruction.
Peut-on savoir au moins sur quoi ce magistrat base sa conviction ?
Je regrette de ne pouvoir vous répondre. Linstruction, jusquà nouvel ordre, doit se poursuivre dans le plus grand mystère.
« Tout ce que je puis vous dire, cest que le parquet a donné lordre de surseoir à linhumation, afin quil soit procédé à un examen médical.
Cest-à-dire à une autopsie
Qui doit avoir lieu dans le plus bref délai.
À ces mots, Mme Mauroy se redressa tout à coup et, le visage hagard, elle sécria :
Ma sur !
Ma pauvre sur !
Oh ! non, pas cela !
pas cela !
Avec beaucoup de déférence, le directeur de la police sécriait :
Hélas ! madame, la décision du parquet est formelle
Mme Mauroy implorait :
Laissez-la-moi encore cette nuit.
Cest bien difficile
Je dirai même impossible.
Monsieur, je vous en prie, je vous en supplie
Je viens de la voir
elle est encore si belle !
Oh ! oui, laissez-la-moi jusquà demain.
Très impressionné par ce désespoir qui se manifestait dune façon si touchante, le haut fonctionnaire décidait :
Cest entendu, madame, et je men voudrais dajouter encore à votre peine. Je vais prendre les mesures nécessaires pour que le médecin légiste nintervienne que demain dans la matinée.
Je vous remercie, monsieur, fit Mme Mauroy, qui se laissa tomber en sanglotant sur un canapé.
Après lavoir saluée, M. Ferval se retira, reconduit par Elsa Bergen, tandis que Mme Mauroy continuait à pleurer, la tête entre les mains.
Vers onze heures du soir, tout semblait dormir, dans la maison dAuteuil.
Aucun rai de lumière ne filtrait à travers les persiennes des fenêtres qui donnaient sur la rue ni de celles qui souvraient sur le jardin ; seule, lentrée du vestibule était faiblement éclairée.
Depuis un long moment déjà, les domestiques, à lexception de Juliette, qui avait demandé quon lui permît de veiller une dernière fois sa maîtresse, avaient regagné leurs chambres.
Toute la vie de cette demeure, qui semblait déserte, presque abandonnée, sétait concentrée dans latelier, autour de la morte.
En effet, Mme Mauroy, Mlle Bergen et Maurice de Thouars étaient réunis autour du divan sur lequel reposait toujours la dépouille mortelle de Simone, parmi les fleurs renouvelées.
Dans un coin de la vaste pièce, discrètement à lécart, la femme de chambre priait.
Découvrant sur le visage douloureux de Mme Mauroy quelques traces de fatigue, Mlle Bergen lui dit :
Vous devriez aller prendre un peu de repos.
Laissez-moi encore auprès delle
soupirait la sur de Simone.
Il ne faut pas user vos forces, conseillait M. de Thouars.
Dautant plus, soulignait la demoiselle de compagnie, que vous en aurez encore besoin.
Cest vrai, reconnaissait la jeune femme.
Et, tout à coup, éclatant en sanglots, elle scanda :
Quand je pense que demain
Oh ! cest trop abominable !
Dites, monsieur de Thouars, vous qui connaissez tant de monde à Paris, vous ne pourriez pas obtenir que lon renonçât à cette chose affreuse ?
Cest malheureusement impossible !
Ma sur !
Ma pauvre Simone !
reprenait Mme Mauroy
que je lembrasse une dernière fois
Elle sapprocha de la morte
appuya ses lèvres contre son front
Puis, semparant dune des roses sous lesquelles elle disparaissait presque entièrement, elle la glissa dans son corsage
en murmurant :
Je ne croyais pas laimer autant !
Et, se tournant vers la Scandinave, elle ajouta :
Je la revois encore toute petite
Jétais pour elle comme une seconde maman
Elle avait huit ans de moins que moi
Pourquoi faut-il que lexistence nous ait ainsi séparées ?
Et penser que cest fini
que je ne la reverrai plus jamais, jamais
Elle chancela, comme si elle était prête à sévanouir. Avec une douce mais ferme autorité, Mlle Bergen ordonnait :
Ne restez pas ici plus longtemps
Vous allez vous rendre malade bien inutilement
Songez à votre mari, à vos enfants que vous avez laissés là-bas.
Oui, vous avez raison, approuvait Mme Mauroy, un peu calmée.
M. de Thouars proposait :
Permettez-moi de vous accompagner jusquà votre chambre
Mme Mauroy sempara du bras quil lui offrait.
Juliette savançait, proposant :
Si Madame a besoin de mes services
Mais oui
allez, ma fille
appuyait Mlle Bergen
Je vais rester auprès de notre amie
Tout à lheure vous viendrez me rejoindre.
Mme Mauroy eut un dernier regard vers sa sur
Dune main, elle lui adressa un long baiser, celui dun suprême adieu
puis elle sortit dans le jardin avec M. de Thouars.
Juliette courut vite dans le vestibule, gravit lescalier, gagna le palier du premier étage, ouvrit la porte de la chambre qui avait été réservée à Mme Mauroy, et donna lélectricité.
Bientôt Mme Mauroy et M. de Thouars apparaissaient sur le seuil.
Monsieur, fit la sur de Mlle Desroches, je ne saurais vous dire à quel point je suis touchée des attentions dont vous mentourez, Mlle Bergen et vous
Nest-ce pas tout naturel ?
Croyez que je ne loublierai pas
M. de Thouars effleura dun baiser respectueux la main que lui tendait la jeune femme, puis fit quelques pas dans la chambre
Madame veut-elle que je laide à se déshabiller ? proposa Juliette.
Non, merci, ma fille. Retournez auprès de ma pauvre sur.
La femme obéit et quitta la chambre. En traversant le vestibule, elle croisa M. de Thouars, qui lui dit :
Vous préviendrez Mlle Bergen que je suis toujours là et que, dès quelle se sentira fatiguée, jirai la remplacer.
Mais, monsieur le comte, observait Juliette, je resterai bien toute seule.
La mort ne vous effraie donc pas ?
Non, monsieur le comte. Et puis, comme disait si bien le bon vieux curé de mon pays, on nest jamais seul, avec les défunts
Il y a toujours leur âme.
Eh bien ! allez
Je vais prendre un peu de repos
Dailleurs je ne tarderai pas à vous rejoindre.
M. de Thouars pénétra dans le grand salon et sinstalla dans un fauteuil
Une grande expression de douleur et de lassitude contractait son masque, auquel il sefforçait habituellement de donner une expression dimpassibilité quil jugeait de bon ton
Sans doute avait-il aimé vraiment Simone et, bellâtre qui avait fait pleurer tant de beaux yeux, souffrait-il cruellement à son tour ? Et tandis que Juliette gagnait latelier, visiblement brisé, il ferma les yeux
en lespoir dun sommeil qui lui ferait momentanément oublier sa détresse.
Juliette, un instant, resta à le contempler à travers la baie qui accédait au jardin.
« Comme il laimait, se dit-elle, et combien il doit être malheureux ! »
Puis elle se dirigea vers latelier.
Après avoir fait quelques pas, elle sarrêta. Il lui avait semblé entendre comme un bruissement de feuilles assez prolongé, immédiatement suivi dun silence absolu.
Elle attendit un instant, loreille tendue
Mais le silence continuait à planer au-dessus de lobscurité environnante.
Envahie dune instinctive angoisse, elle hâta le pas et traversa presque en courant lallée du jardin qui conduisait de la maison à latelier.
Lorsquelle pénétra dans la vaste pièce, dont les plafonniers, habilement et artistement disposés, semaient autour deux une vive et radieuse clarté, Elsa Bergen était en train de recueillir quelques roses qui avaient glissé du divan sur le tapis.
Sapercevant du trouble qui agitait la femme de chambre, Mlle Bergen lui demanda :
Quy a-t-il, Juliette ? Est-ce que Mme Mauroy serait souffrante ?
Non, mademoiselle, cest
Elle sarrêta, comme si elle nosait parler.
Voyons, parlez
invitait la Scandinave.
Juliette se décidait à dire :
Mademoiselle, je viens dentendre, dans le jardin, un drôle de bruit.
Quoi donc ?
On aurait dit que quelquun marchait dans le bosquet par où a disparu le Fantôme.
Et, toute pâle, elle ajouta :
Si cétait encore lui ?
Allons, ma petite, reprenait la demoiselle de compagnie, vous nallez pas vous mettre de pareilles idées en tête.
« Le Fantôme ne reparaîtra plus ici
Dabord M. Chantecoq nous la affirmé. Et puis que viendrait-il y faire ?
Elsa Bergen avait à peine prononcé ces mots que, subitement, les plafonniers séteignirent et latelier ne se trouva plus éclairé que par la lueur des bougies placées près de Simone.
Les deux femmes eurent un sursaut puis se turent
immobiles
les yeux rivés sur une petite porte qui, placée au fond du hall et dissimulée par une tenture, souvrait lentement dabord, puis brusquement.
Un cri dépouvante leur échappa.
Le Fantôme venait de se profiler sur le seuil.
Tournant sur elle-même, la Scandinave sévanouit.
Folle de terreur, dune voix qui sétranglait dans sa gorge, Juliette voulut appeler au secours. Elle nen eut pas le temps. Bondissant vers elle, Belphégor lui assénait sur la nuque un coup de sa terrible matraque, et la malheureuse seffondrait, assommée.
Alors le Fantôme sapprocha du corps de Simone, le serra dans ses bras et disparut avec lui derrière la petite porte par laquelle il était entré.
Juliette, qui navait pas entièrement perdu connaissance, voulut se relever, mais elle nen eut pas la force, et se traînant sur les genoux jusquà la porte qui donnait sur le jardin, au prix dun grand effort, elle parvint à lentrebâiller et dune voix déchirante elle lança, dans la nuit, par trois fois, ce cri :
Au secours ! Au secours ! Au secours !
M. de Thouars, qui commençait à sommeiller, se redressa dun bond et, sélançant dans le jardin, il se précipita dans latelier.
Alors, saccrochant à lui, Juliette, folle de terreur, râla :
Le Fantôme
vient
denlever
Mademoiselle
Sidéré, Maurice de Thouars dirigea ses yeux vers le divan sur lequel on voyait encore, parmi les fleurs en désordre, la trace du corps que Belphégor venait denlever.
Et se penchant vers la femme de chambre, il voulut linterroger.
Mais la brave fille, à bout de forces, sécroula sur le parquet, tandis que Belphégor, emportant la morte, fuyait dans les ténèbres.
QUATRIÈME PARTIELES DEUX POLICES
IVERS LA LUMIÈRE
Vers neuf heures du matin, le baron Papillon, vêtu dun luxueux pyjama de soie, pénétrait dun air solennel, dans son cabinet de travail, où, dailleurs, il ne faisait jamais rien.
Tout de suite il appuya lindex sur le bouton dune sonnerie électrique.
Un valet de pied, déjà en grande livrée, apparut. Dun ton hautain, le nouveau noble articula :
Dites à mon secrétaire que je lattends.
Le domestique répliquait :
M. Lüchner nest pas là.
Le valet de chambre ajoutait, en présentant une lettre sur son plateau :
On vient dapporter cela pour M. le baron.
Celui-ci fit, tout en sen emparant :
Est-ce quon attend la réponse ?
Oui, monsieur le baron.
Cest bon, je vais voir.
Et M. Papillon prit connaissance du message. Il était ainsi conçu :
Monsieur le baron,
Je sais que vous recherchez pour votre admirable collection, la plus belle de toute lEurope, une miniature du peintre Dumont, qui représente la reine Marie-Antoinette
Tiens ! tiens ! cest intéressant, ponctua le lecteur, flatté à la fois dans son orgueil et dans sa manie.
Et il reprit la lecture du billet, qui se terminait ainsi :
Jai fait tout exprès le voyage de Hollande en France pour vous la présenter. Cest une pièce unique
Et jai voulu vous la montrer avant tout autre.
Veuillez agréer, monsieur le baron, mes respectueuses salutations.
Jacob LÉVY-NATHAN,
antiquaire à Amsterdam.
Le regard brillant de convoitise, M. Papillon déclarait :
Un portrait de Marie-Antoinette par Dumont
Cest une aubaine inespérée. Ils nen ont pas au Louvre :
Et il ordonna au valet de pied :
Faites entrer ce monsieur.
Quelques instants après, le domestique introduisait lantiquaire dans le cabinet de travail du collectionneur.
Cétait un vieux bonhomme au type sémite très accusé. Une barbe broussailleuse dissimulait le bas de sa figure, dont le front était couronné dune épaisse tignasse grise. Son costume noir, étriqué, et ses yeux qui luisaient derrière les larges verres dune paire de lunettes à monture en écaille achevaient den faire une sorte de Shylock moderne plutôt fait pour inspirer la crainte que lintérêt.
Mais M. Papillon, au cours de ses nombreuses chasses aux bibelots, en avait vu bien dautres. Et laspect de ce curieux visiteur nétait nullement fait pour lintimider.
Assis devant sa table en une attitude avantageuse, dun geste distant, il lui indiqua un siège en face de lui, et tandis que, relevant les basques de son vêtement, Jacob Lévy-Nathan, sy installait dun air plein de modestie et de timidité, le baron semparait dune grosse loupe tout en disant :
Voyons cette miniature.
Lantiquaire dAmsterdam prit un air contrit. Puis il déclara :
Monsieur le baron, excusez-moi, je ne lai pas en ma possession.
Que me dites-vous là ? sexclama le mari dEudoxie
Ah çà ! est-ce que vous auriez lintention de vous moquer de moi ?
Le vieux Juif, sous les traits duquel nos lecteurs auront certainement déjà reconnu Chantecoq, reprenait avec humilité :
Cest un subterfuge que jai employé, afin dêtre reçu par vous.
Furieux, Papillon se leva
et tout en lui indiquant la porte dun geste tragique que neussent point désavoué nos plus importantes sociétaires de la Comédie-Française, il lança :
Sortez, monsieur ! ou je vous fais chasser par mes laquais.
Debout, les mains jointes, Chantecoq qui, comme toujours, représentait à merveille le personnage quil avait décidé dincarner, implorait dun ton larmoyant :
Ne vous fâchez pas, monsieur le baron, je viens vous proposer une affaire superbe
Et je vous jure, sur le Dieu dAbraham, mon ancêtre, et de Jacob, mon patron, que vous regretterez de mavoir congédié sans mentendre.
Le faux antiquaire sexprimait avec tant de conviction que le baron, complètement dupe de la manuvre du détective, fit, après un peu dhésitation :
En ce cas, je vous écoute !
Oh ! merci, monsieur le baron
reprenait le grand limier en se répandant en salutations
Je suis sûr que vous allez être ravi, enchanté
Parlez ! car mes moments sont précieux.
Je le sais, monsieur le baron, et je vais être bref, très bref
En deux mots, voici laffaire.
Et Chantecoq, léchine toujours courbée, articula :
Jai appris que vous déteniez un manuscrit du XVIe siècle qui porte pour titre : Mémoires secrets de Cosme Ruggieri.
M. Papillon, surpris, répondait :
En effet, jai bien eu ce grimoire entre les mains.
Jacob Lévy-Nathan, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés, écoutait son interlocuteur, qui poursuivait sur un ton dimportante fatuité :
Un de mes amis, membre de lAcadémie des Belles Lettres, M. Carpenas
vous connaissez ?
Qui ne connaît cet illustre maître ?
Eh bien ! M. Carpenas, auquel je lavais communiqué, ma déclaré quil était apocryphe et sans valeur.
Lantiquaire dAmsterdam hocha la tête dun air dubitatif.
Le collectionneur continuait :
Alors, jai enfermé ce grimoire dans le bahut Renaissance où je lavais trouvé.
Ne pourriez-vous pas, mon cher maître, me le communiquer ?
Au mot de « mon cher maître », le visage du baron Papillon sempourpra de fierté.
Cétait la première fois quon lappelait ainsi.
Enveloppant son flatteur dun regard de soudaine bienveillance, il fit :
Je suis au regret ; mais il nest plus en ma possession.
Quel dommage !
Ayant des doutes sur lauthenticité du bahut, jai envoyé ce meuble à la Salle des ventes, où il a fait, dailleurs, un très bon prix.
Sapristi !
Et le manuscrit que javais laissé dans un des tiroirs a dû passer entre les mains de lacheteur.
Serait-ce un effet de votre bonté, mon cher maître, de me dire le nom de cette personne ?
Rien de plus facile, concédait M. Papillon
Cest Mlle Simone Desroches.
Chantecoq eut un léger sursaut, qui échappa à son interlocuteur ; puis il reprit :
Mlle Simone Desroches
Nest-ce pas cette jeune personne qui vient de mourir dune façon si mystérieuse ?
Parfaitement !
Prenant un air de componction, le faux Hollandais se leva en disant :
Excusez-moi, monsieur le baron, de vous avoir dérangé.
Mais, repris par sa manie, M. Papillon le retenait.
Selon vous, ce manuscrit aurait de la valeur ?
Certes ! affirmait le détective, avec un aplomb imperturbable.
Allons donc !
Voilà plusieurs années que je suis à sa recherche. Il est, en effet, des plus authentiques.
Alors Carpenas serait un sot ?
Il arrive aux plus malins de se tromper.
Ah ! cest trop fort ! sirritait le collectionneur
Cest bien la peine dêtre membre de lInstitut pour commettre de pareilles bévues.
« Ah ! monsieur Jacob Lévy-Nathan, si vous pouvez remettre la main dessus, je suis acheteur et je vous demande de maccorder la priorité.
Cest entendu, mon cher maître.
Mais, observait le baron, je crois quil vous sera bien difficile, quant à présent, du moins, de récupérer ce précieux manuscrit.
Pourquoi ?
Parce quil vient de se passer, la nuit dernière, chez Mlle Desroches, un événement qui va encore compliquer singulièrement les choses.
À ces mots, Chantecoq dressa loreille.
À cent mille lieues de soupçonner la véritable identité de son interlocuteur, M. Papillon révélait :
Je viens dapprendre, par un coup de téléphone de Mlle Bergen, quau cours de la nuit dernière, le Fantôme du Louvre
Le Fantôme du Louvre ?
Comment ! vous navez pas entendu parler de ce mystérieux bandit qui, déguisé en revenant, a déjà commis un certain nombre de méfaits ? Tous les journaux sont remplis du récit de ses exploits
Ah ! si, si
très bien, jy suis
Eh bien ! le Fantôme aurait enlevé le corps de Mlle Desroches.
Pas possible !
feignait de sétonner le fin limier.
Vous comprenez que ce nest guère le moment daller trouver ses héritiers.
Je comprends
je comprends, mon cher maître, approuvait Chantecoq ; mais, soyez tranquille, dès que je pourrai les approcher, je ferai le nécessaire.
Je vous remercie davance.
Vous pouvez entièrement compter sur moi
Alors, au revoir monsieur Jacob Lévy-Nathan
Au revoir, mon cher maître.
M. Papillon reconduisit le visiteur jusquau seuil de son bureau et, lorsque la porte se fut refermée il sécria :
Ce Carpenas
quel âne !
Ça, je ne le lui pardonnerai jamais !
Seul dans la chambre quil occupait chez Chantecoq, Jacques Bellegarde, sous ses traits ordinaires, était assis dans son fauteuil.
Il résumait par la pensée tous les événements quil venait de vivre, lorsque, brusquement, il se leva et se mit à arpenter la pièce à grands pas.
Certes, il avait une confiance absolue dans le génie du grand détective, et il était certain que celui-ci ne tarderait pas à remporter sur Belphégor une éclatante victoire.
Cependant, à son allure nerveuse, impatiente, on devinait que son inactivité présente lui pesait lourdement et quil désirait vivement, ardemment, rentrer en pleine action, lorsquon frappa doucement à sa porte.
Entrez !
fit-il en sarrêtant.
La porte souvrit et Colette lui apparut, dans tout léclat de son charme.
À sa vue, il lui sembla que cétait comme une lumière divine qui pénétrait en lui et dissipait ses angoisses.
La jeune fille savança vers lui.
Monsieur Jacques, fit-elle, sur un ton daffectueux reproche, il faut que je vous gronde.
Vraiment ! mademoiselle
et pourquoi ?
Parce que vous avez désobéi.
Moi ?
Mais oui. Mon père vous avait instamment recommandé de ne pas vous montrer sous votre vrai visage.
Cest vrai.
Alors, pourquoi commettez-vous une telle imprudence ?
Parce que cela mennuie beaucoup de me remettre en Cantarelli
Je me sens tellement ridicule, sous les traits du personnage
Mais pas du tout !
Vous êtes trop indulgente.
Je vous assure que cest toujours vous, tel que vous êtes, que japerçois à travers cette défroque, sous cette perruque, cette moustache et cette barbiche, que je vous demande de reprendre au plus tôt.
« Songez, après ce qui sest passé hier soir, que Ménardier ne peut manquer davoir des soupçons
Et qui vous dit que le petit fouinard, ainsi que lappelle notre brave Marie-Jeanne, nest pas convaincu que cest mon père qui vous a fait partir à temps et quil ne soupçonne pas que vous vous cachez ici ?
« Voilà pourquoi je nhésite pas à vous déclarer que vous me feriez beaucoup de peine en continuant à désobéir à papa
Des aboiements retentissaient dans le jardin.
Colette sapprocha de la fenêtre et en souleva légèrement le rideau.
Voici justement mon père
En effet, Chantecoq, toujours camouflé en antiquaire dAmsterdam, se dirigeait vers la maison.
À son allure déclarait la jeune fille
je suis certaine quil nous apporte de bonnes nouvelles.
Allons vite le rejoindre
sécriait Bellegarde.
Pas avant que vous ne soyez redevenu Cantarelli, reprenait Colette.
Vous y tenez absolument ?
Je lexige.
Les deux amoureux échangèrent un de ces regards qui reflétaient tout leur amour
puis Jacques se dirigea vers une table sur laquelle ses postiches étaient déposés.
Colette sen fut aussitôt retrouver son père qui, dans son laboratoire, assis devant une table, commençait à enlever sa fausse barbe.
Alors, père, tu es content ? lui demanda-t-elle.
Très
M. Papillon ta dit ?
Tout ce que je désirais apprendre, et même davantage.
Puis-je savoir ?
Pas encore
Jai besoin de parler dabord à notre ami.
Il va descendre.
Parfait !
Alors, père, tu ne veux rien me raconter de plus.
Tout à lheure, ma chérie, tout à lheure.
Pourquoi ne veux-tu pas parler à M. Jacques devant moi ?
Parce que jai à lui dire certaines choses quil lui serait peut-être pénible dentendre en ta présence.
Le visage de la jeune fille sassombrit.
Ne tinquiète pas
recommanda Chantecoq
Je te répète que tout va très bien
Les événements vont certainement se précipiter
Il ne sagit plus que davoir un peu de patience
et de nous tenir plus que jamais sur nos gardes.
Je te laisse, fit Colette rassérénée.
Cest cela, va, ma belle
je te rappellerai tout à lheure.
La fiancée de Jacques quitta la pièce
Chantecoq, après avoir achevé de se démaquiller et sêtre débarrassé de sa défroque, revêtit un complet veston et, entièrement redevenu lui-même, passa dans son studio.
Quelques instants après, Jacques, déguisé en Cantarelli, le rejoignit. Tout de suite il attaqua :
Vous avez vu le baron Papillon ?
Le grand détective, qui semblait dexcellente humeur, répliquait :
Je sors de chez lui et jen rapporte deux nouvelles vraiment sensationnelles
Très intrigué, le journaliste écoutait le limier, qui continuait :
Premièrement
le manuscrit des Mémoires de Ruggieri a bien appartenu au baron ; mais il a passé de ses mains entre celles de Mlle Desroches.
De Simone ? sexclamait le reporter au comble de la stupéfaction
Chantecoq reprenait :
Jen conclus quil aura été dérobé à cette malheureuse par quelquun de son entourage.
Le fait est, affirmait Bellegarde, quelle recevait chez elle des individus assez interlopes.
Parmi eux
questionnait le détective, nen est-il pas un que vous soupçonnez être Belphégor ?
Le jeune homme sabsorba un instant dans ses pensées, puis il reprit :
Je suis incapable de préciser.
Chantecoq interrogeait de nouveau :
Que pensez-vous de la demoiselle de compagnie ?
Mlle Bergen
Je sais quelle est depuis très longtemps au service de Mlle Desroches
et dois dire bien quelle mait toujours témoigné une antipathie marquée, quelle a toujours eu pour Simone une grande affection et un dévouement réel
Et ce M. de Thouars ?
Fort épris de Mlle Desroches, il me détestait.
Est-ce vraiment un fils de famille ?
Tout ce quil y a de plus authentique.
Alors, un déclassé ?
Absolu
Et sans beaucoup de scrupules ?
Je le crois. Selon vous, ce serait lui ?
Non, répliquait nettement Chantecoq
car autant que jai pu en juger
il ne ma semblé, ni assez intelligent, ni assez audacieux pour jouer un pareil rôle. Mais, laissons-le tranquille pour linstant
Je vous disais tout à lheure que je vous apportais deux nouvelles sensationnelles.
Je connais la première, qui me semble aussi bonne quinattendue, déclarait le journaliste ; et maintenant, jai hâte dapprendre la seconde.
Attendez-vous à quelque chose dinouï
Vraiment ?
Belphégor a encore fait des siennes.
Cela ne métonne pas.
Mais ce qui vous surprendra bien davantage, cest lorsque je vous aurai dit que la nuit dernière il a enlevé le corps de Mlle Desroches.
Le corps de
murmura Bellegarde en pâlissant.
Et il ajouta :
Et dans quel dessein cet odieux bandit aurait-il accompli ce monstrueux attentat ?
Je vais vous le dire : Ménardier est persuadé que Simone a été empoisonnée ; et il a réussi à faire partager sa conviction au juge chargé de linstruction
« Jai su, par ailleurs, que le parquet avait ordonné lautopsie qui devait avoir lieu ce matin
Alors pour éviter un examen médical qui eût conclu à un crime, son auteur, cest-à-dire Belphégor, a fait disparaître le cadavre.
Dans quelle intention ?
Comment ! vous navez pas deviné ?
Je suis tellement troublé par ce que vous me racontez.
Réfléchissez un instant.
Pour augmenter encore les charges qui pèsent sur moi, martelait Jacques.
Parbleu !
Mais cest effrayant !
Cest excellent, au contraire.
Et Chantecoq développa :
Notre Belphégor est en train de senterrer
Rappelez-vous ce que je vous ai déjà prédit : cest par ses complices que nous latteindrons.
Et ses complices, vous les connaissez ?
Chantecoq eut un mystérieux sourire. Puis, tout en évitant de répondre à la question que lui posait le reporter, il fit :
Je crois que cest le moment daller faire un petit tour du côté de la maison dAuteuil.
Je vous accompagne ? interrogeait le journaliste.
Jallais vous le demander.
Et saisissant le bras du faux Cantarelli, le grand détective sécria :
Quel beau livre vécu vous allez bientôt pouvoir écrire !
IILA JUSTICE TRAVAILLE
La nouvelle de lenlèvement de Mlle Desroches par le Fantôme du Louvre sétait répandue dans le quartier et avait, naturellement, provoqué une émotion considérable qui sétait traduite par un rassemblement de nombreux curieux devant lhôtel de Simone.
Devant la porte, deux agents en tenue montaient la garde, sefforçant de maintenir de chaque côté du trottoir la foule qui grossissait de minute en minute.
Pendant ce temps, la justice travaillait
Dans latelier, en face du divan noir, parmi les roses flétries et effeuillées qui jonchaient le tapis, Mme Mauroy, Elsa Bergen, Maurice de Thouars étaient en conférence avec M. Ferval, Ménardier et le commissaire de police du quartier.
Le directeur de la police judiciaire, en effet, en raison de lampleur que prenait cette affaire, avait décidé de présider à lenquête que le juge dinstruction avait immédiatement ordonnée.
Ainsi que le commissaire et linspecteur, il écoutait avec un vif intérêt Maurice de Thouars, qui lui faisait en ces termes le récit des événements de la nuit précédente :
Je venais, disait-il, de reconduire Mme Mauroy jusquà sa chambre, et je métais rendu dans le grand salon, afin dy prendre quelques instants de repos.
« Étendu dans un fauteuil, je venais à peine de mendormir, lorsque je fus réveillé en sursaut par des cris qui provenaient de latelier.
« Jaccourus aussitôt et, sur le seuil de la pièce où nous nous trouvons en ce moment, japerçus la femme de chambre, Juliette, qui se traînait sur les genoux, tendait vers moi les mains en clamant, affolée de peur : « Le Fantôme vient denlever Mademoiselle ! »
« Je dirigeai aussitôt les yeux vers le divan sur lequel reposait encore, quelques instants auparavant, la dépouille mortelle de notre pauvre amie.
« Je constatai quelle avait disparu.
« Je restai un instant pétrifié de terreur
Puis, tout en cherchant à me ressaisir, je me retournai vers Juliette. La malheureuse fille était évanouie. Je fis quelques pas, machinalement, dans latelier, qui nétait plus éclairé que par les bougies des deux candélabres, et je me heurtai à Mlle Bergen qui, elle aussi, gisait inanimée sur le parquet.
« Jappelai aussitôt les domestiques, qui arrivèrent bientôt
Inutile de vous dire, monsieur, dans quel saisissement le spectacle qui les attendait plongea les braves gens.
« En proie à un compréhensible émoi, ils maidèrent à transporter Mlle Bergen et la femme de chambre dans leurs chambres respectives
Fort heureusement, grâce aux soins qui lui furent prodigués, Mlle Bergen revint assez promptement à elle et elle me raconta ce quelle va vous répéter.
La Scandinave qui, pâle, les traits tirés, semblait encore sous le coup de ses émotions de la veille, reprit :
Excusez-moi, messieurs, si je mexprime mal ou dune façon incomplète
Mais je suis encore si troublée !
Ce que jai vu est tellement effrayant !
Ferval incitait, sur un ton de bienveillance :
Efforcez-vous, mademoiselle, dans lintérêt de la justice et de la vérité, de préciser le plus possible vos souvenirs.
Je vais faire de mon mieux, affirmait la demoiselle de compagnie.
Et elle poursuivait :
Jétais en train de veiller ma pauvre amie, avec la femme de chambre, lorsque, tout à coup, lélectricité séteignit
Puis, à la lueur des bougies qui jetaient autour de nous une lueur blafarde, je vis souvrir lentement une porte qui se trouve là, tout près du divan, dissimulée derrière une draperie.
« Lorsque, tout à coup, le Fantôme apparut
Je perdis connaissance.
« Cest tout ce que je puis vous dire
Juliette ainsi quelle nous la raconté dès quelle est revenue à elle, a voulu appeler à laide
Mais, dun bond, le Fantôme sest précipité sur elle et lui a assené un coup de matraque
Elle est tombée, à moitié assommée, et elle affirme, dune façon absolue, quelle a vu le Fantôme semparer du corps de Mlle Desroches et disparaître avec, par la petite porte.
Cette femme de chambre, où est-elle ? interrogeait le directeur de la police judiciaire.
Mlle Bergen déclarait :
À la suite du coup très violent quelle a reçu, sur la tête, elle a dû saliter.
Est-elle en état de répondre à mes questions ?
Je le crois
En tout cas, je vais vous conduire près delle.
Tous se préparaient à quitter le studio lorsque Ménardier, qui avait été ouvrir la petite porte et avait regardé au dehors, sécria :
Monsieur le directeur, me permettez-vous, auparavant, de poser quelques questions à Mlle Bergen ?
Certainement.
Cette porte, qui donne dans le jardin, à quelques mètres seulement du mur de clôture, était-elle fermée à clef ?
En principe, oui
répliquait la demoiselle de compagnie, sans la moindre hésitation
Mais, sans toutefois laffirmer, il est très possible quelle soit restée ouverte, car je me souviens que cest par là quon a apporté les fleurs parmi lesquelles Mlle Desroches était étendue et sans doute avait-on négligé de la refermer.
Ménardier reprenait :
Parmi les domestiques de Mlle Desroches, en est-il qui soit depuis peu de temps à son service ?
Non, monsieur, le moins ancien, le chauffeur, est déjà depuis plus dun an à la maison
Nous avons eu sur lui les meilleures références, quil na, dailleurs, point démenties.
« Quant aux autres, ils étaient déjà au service de la famille Desroches depuis de nombreuses années
Jai donc pu les connaître, les apprécier, et, ainsi que je lai déclaré à M. Chantecoq, je suis prête à vous répondre deux comme de moi-même.
M. Chantecoq est donc venu ici ? questionnait négligemment Ménardier.
Mme Mauroy, qui, jusqualors, avait gardé le silence, sécriait :
Quel malheur ! En effet, si ma pauvre sur, au lieu davoir eu recours à ce détective privé, avait immédiatement porté plainte au commissaire de police, qui sait si elle ne serait pas encore vivante !
Cest fort possible, murmura Ménardier.
Et maintenant, où est-elle ? reprenait Mme Mauroy
Où ce misérable la-t-il emportée ?
Oh ! messieurs, vous le retrouverez, nest-ce pas, avant quil nait fait disparaître son corps ?
Désireux de mettre fin à une scène qui devenait extrêmement pénible, M. Ferval reprenait :
Nous allons maintenant nous rendre près de la femme de chambre.
Et, sadressant à Mme Mauroy, il fit :
Il vaut mieux, madame, que vous nassistiez pas à cet interrogatoire, qui ne pourrait que raviver votre douleur.
Vous avez raison, monsieur le directeur, approuvait M. de Thouars, je vais emmener Mme Mauroy
Non ! Non ! refusait celle-ci
je veux tout voir, tout entendre. Dailleurs, ne craignez rien, je serai courageuse.
M. Ferval nosa insister
et, guidés par Elsa Bergen, tous se dirigèrent vers la chambre de Juliette, qui était située tout en haut de lhôtel.
La femme de chambre était étendue sur son lit, la tête enveloppée dun pansement.
Mlle Bergen entra la première, suivie de M. Ferval et de Ménardier.
Mme Mauroy, M. de Thouars et le commissaire de police restèrent dans le couloir ; mais la porte étant demeurée ouverte, ils allaient pouvoir suivre tout ce qui allait se passer, entendre tout ce qui allait se dire.
Mlle Bergen sen fut vers Juliette, et sur un ton plein de bonté, elle lui dit :
Ma fille, voici M. le directeur de la police judiciaire, qui a tenu à vous interroger lui-même, au sujet de ce qui sest passé hier soir dans latelier
« Ne vous émotionnez pas
Il est de votre intérêt, autant que du nôtre, déclairer la justice et de lui fournir si possible les moyens darrêter le misérable qui a voulu vous tuer.
Juliette promena autour delle des yeux qui reflétaient encore lindicible épouvante dans laquelle lavait plongée la nouvelle apparition du Fantôme.
M. Ferval sapprocha delle
Mademoiselle, fit-il avec bienveillance, voulez-vous nous dire ce que vous savez ?
Monsieur, répondait la femme de chambre, tandis que Ménardier prenait des notes sur un carnet, je me trouvais dans le studio, avec Mlle Bergen, près de notre pauvre demoiselle, lorsque je vis une porte souvrir, et puis
et puis
Elle sarrêta
comme si le souvenir du Fantôme réveillait en elle ses transes qui semblaient momentanément apaisées.
Et puis ?
insistait doucement M. Ferval.
Et puis, reprenait Juliette avec effort
le Fantôme est apparu
Mlle Bergen sest évanouie
Jai poussé des cris
le Fantôme a bondi sur moi
et ma donné un grand coup de marteau sur la tête
Je suis tombée
mais je nai pas tout à fait perdu connaissance
Elle sarrêta, suffoquée.
Mlle Bergen, sempara dun flacon déther et le lui fit respirer, tandis que Ménardier murmurait à son chef :
Cette déposition est tout à fait conforme à celle de la dame de compagnie
donc
Dun geste bref, Ferval lui imposait silence. En effet, Juliette, ranimée, reprenait, dune voix un peu raffermie :
Alors, monsieur, jai vu le Fantôme courir vers le divan, saisir Mademoiselle dans ses bras et senfuir avec elle.
Je ne voudrais pas vous fatiguer, mademoiselle, déclarait le directeur de la police judiciaire, mais cependant jaurais encore quelques questions à vous poser.
Dun signe de tête, Juliette exprima quelle était prête à répondre.
Lorsque le Fantôme est apparu pour la première fois dans cette maison, vous lavez vu, nest-ce pas ?
Oui, monsieur.
Et vous êtes sûre quhier cétait le même ?
Oh ! oui, monsieur.
Il était bien enveloppé dans un grand suaire noir ?
Oui, monsieur.
Et il portait sur sa tête un capuchon qui empêchait de distinguer ses traits ?
Oui
et dans lequel il y avait seulement deux trous qui laissaient apercevoir ses yeux
Oh ! ces yeux
Ce regard
Je ne loublierai jamais !
Il faut loublier, au contraire, conseillait le haut fonctionnaire.
Et, lui montrant Ménardier, il ajouta :
Voici un de nos meilleurs limiers, qui ma promis darrêter le Fantôme dans les vingt-quatre heures.
Et je ne men dédis pas ! affirmait énergiquement linspecteur.
Dailleurs, reprenait Ferval, vous pouvez être absolument tranquille
Après ce quil a fait hier, ce bandit nosera plus se hasarder ici.
« Et maintenant, reposez-vous, mademoiselle. Je vois que vous êtes très bien soignée.
Oh ! oui, monsieur, déclarait Juliette, Mlle Bergen est si bonne, elle aussi.
Bientôt, vous serez tout à fait rétablie
et en guise de souvenir, il ne vous restera plus que la satisfaction de penser que vous lavez échappé belle.
Mais notre pauvre demoiselle
scanda Juliette
Personne, hélas ! ne nous la rendra.
Deux larmes apparurent au bord de ses paupières.
Mlle Bergen décidait :
Je vais rester un peu auprès delle.
Ferval et Ménardier sen furent rejoindre Mme Mauroy, Maurice de Thouars et le commissaire de police qui navaient pas quitté le couloir.
Jai encore besoin de connaître certains détails, déclarait Ferval.
Voulez-vous que nous descendions au salon ? proposait Mme Mauroy.
Avec plaisir, madame, acceptait le brave fonctionnaire.
Pendant ce temps, au dehors, un taxi stoppait de lautre côte de la rue.
Deux hommes en descendaient
Cétaient Chantecoq et Cantarelli.
Mais, en présence de la cohue qui se pressait aux abords de lhôtel, le détective dit au reporter :
Oh ! oh ! allons-y doucement
En effet, opina Bellegarde, il doit se passer, dans la maison, quelque chose de pas ordinaire.
Approchons-nous, ponctua le grand limier.
Et flanqué du faux numismate italien, il traversa la chaussée.
Sadressant à un curieux, Chantecoq lui demanda, de lair le plus innocent du monde :
Quy a-t-il donc, monsieur ?
Dune voix caverneuse, son interlocuteur laissa tomber :
Cest un vampire qui, la nuit dernière, a enlevé un cadavre.
Voyons, ce nest pas possible !
Cest tellement possible, que la police est en train denquêter.
Ah ! cest donc cela ? sexclamait Chantecoq dun air de plus en plus ingénu.
Et, profitant dun remous de la foule qui le sépara de son interlocuteur, il glissa à loreille du reporter, en lui désignant du coin de lil lhôtel de Simone :
Jai lidée quil doit se passer des choses très curieuses dans cette maison.
Et alors ? interrogeait le journaliste.
Alors, mon ami, scanda Chantecoq, restons
restons !
Mieux favorisés que la foule et même que le détective et son compagnon, pénétrons de nouveau dans le grand salon où se trouvaient rassemblés Mme Mauroy, Maurice de Thouars, M. Ferval, Ménardier et le commissaire de police.
Tous les visages étaient empreints, les uns de gravité, les autres de tristesse.
Seul, le « petit fouinard » dissimulait mal la satisfaction que lui causait lenquête à laquelle il venait de prendre part. Selon lui, en effet, elle ne faisait que confirmer sa thèse.
Mme Mauroy, la première, rompit le silence.
Messieurs, demanda-t-elle avec une expression de vive angoisse, quand pensez-vous que cet affreux mystère va cesser ?
Ferval répondait aussitôt :
Je crois, madame, vous avoir déjà déclaré que larrestation du coupable nétait plus quune question dheures.
Ménardier approuvait de la tête.
M. de Thouars interrogeait :
Pensez-vous quil ait des complices ?
Certes !
Deux au moins, précisait Ménardier
Mais ceux-là, pour linstant, ne sont pas intéressants
Nous les rattraperons toujours.
« Lessentiel est de tenir le principal coupable.
Vous le connaissez ? interrogeait Mme Mauroy.
Je le connais.
Et cest ?
Celui qui a volé les lettres de Mlle Desroches !
Cest-à-dire ?
ponctuait M. de Thouars
Jacques Bellegarde.
Jacques Bellegarde ? répétait Mme Mauroy, qui semblait entendre ce nom pour la première fois.
Oui, allait poursuivre linspecteur.
Mais M. de Thouars larrêta.
Mme Mauroy ignorait les relations damitié que Mlle Desroches entretenait avec ce journaliste.
Alors, excusez-moi, madame, fit Ménardier.
Mais Mme Mauroy, se retournant vers Maurice de Thouars, sécriait :
Je veux tout savoir et vous navez plus le droit de rien me cacher. Dailleurs, jai deviné. Ce Bellegarde que vous accusez aujourdhui davoir enlevé le corps de ma pauvre sur était
son
son amant ?
Hélas ! oui, répliquait M. de Thouars.
Alors
martelait la jeune femme, pourquoi, dans quel dessein aurait-il enlevé le corps de ma pauvre sur ?
Ménardier, cette fois, se tut.
Mais comprenant que maintenant il fallait en finir avec des réticences qui ne pouvaient, en exaspérant la douleur de Mme Mauroy, que provoquer un incident des plus regrettables, Ferval répliquait :
Jacques Bellegarde est lauteur principal du crime et du vol qui ont été commis au Louvre il y a quelques jours.
En effet, reconnaissait la sur de Simone, jai lu dans les journaux toute une histoire de Fantôme à laquelle je navais, dailleurs, accordé quune attention distraite.
Elle est cependant excessivement grave, soulignait le commissaire de police.
Comment Simone a-t-elle été mêlée à cette histoire ?
Ferval reprenait :
Ainsi que vous venez de lapprendre, Mlle Desroches était lamie de Bellegarde. Elle lui était même très attachée, au point quelle était prête à lépouser. Il refusait, sous prétexte quil navait pas de fortune personnelle. Or, cette délicatesse masquait purement et simplement son intention de rompre avec mademoiselle votre sur.
Cest ce quil a fait, intervenait M. de Thouars, avec une brutalité et une sécheresse de cur révoltantes.
Et cela, déclarait Ménardier, parce que, sans aucun doute, le vol du trésor des Valois accompli, il voulait avoir les coudées franches au cas où il aurait été obligé de senfuir à létranger. Et pour être bien sûr que Mlle Desroches ne chercherait pas à le rejoindre, il laura lâchement, froidement assassinée.
Le misérable ! proféra Mme Mauroy, tandis quElsa Bergen, qui venait dentrer dans la pièce, sapprochait delle
Assassinée !
Comment ? interrogeait M. de Thouars.
Avec laccent dune conviction absolue, Ménardier ripostait :
À laide dun poison quil lui aura fait absorber au cours du déjeuner quil a fait avec elle au restaurant des Glycines.
Le fait est, reconnaissait M. de Thouars, que cest à partir de ce moment que notre pauvre amie est tombée gravement malade.
Et se tournant vers Mlle Bergen, il ajouta :
Nest-ce pas, mademoiselle ?
Cest absolument exact, déclarait la demoiselle de compagnie. Jajouterai même que jen avais eu le soupçon, mais comme je manquais de preuves, je nai rien voulu dire.
Pourquoi, sénervait Mme Mauroy, après avoir tué Simone, la-t-il fait disparaître ?
Ferval répliquait :
Bellegarde ayant appris quil allait être procédé à un examen médical dont le résultat neût pas manqué détablir que Mlle Desroches avait été empoisonnée, aura voulu faire disparaître la preuve de son crime.
Cest abominable ! sécriait la jeune femme
Oh ! messieurs, nest-ce pas, vous retrouverez, vous vengerez ma pauvre sur ?
Ménardier affirmait :
Encore un peu de patience, quelques heures seulement, et jaurai le plaisir de lui passer les menottes
Après avoir serré la main de M. de Thouars, Ferval, le commissaire et Ménardier se retirèrent, accompagnés jusquà la porte par le comte Maurice.
Au-dehors, devant lhôtel, des agents cyclistes qui, fort heureusement, passaient dans la rue, aidèrent leurs deux collègues à faire circuler la foule de plus en plus compacte et agitée
lorsque la porte souvrit, livrant passage aux représentants de la police.
À leur vue, des rumeurs sélevèrent. On allait enfin savoir quelque chose. Mais dune voix forte, impérieuse, Ferval ordonnait aux agents :
Empêchez que lon stationne et que personne, jusquà nouvel ordre, ne pénètre dans cette maison.
Les agents exécutèrent aussitôt les ordres de leur chef avec une énergie remarquable, ce qui ne fut pas sans provoquer des cris, des protestations et même une certaine bousculade.
Ferval se dirigeait vers lauto qui lavait amené, lorsquil eut un geste de surprise : Chantecoq, flanqué du commandeur Cantarelli, venait de se dresser devant lui.
Est-ce que la consigne est aussi pour moi ? demandait le grand détective au directeur de la police judiciaire.
Je le regrette, mon cher ami, répliquait celui-ci dun ton un peu sec, elle est formelle pour tous.
Chantecoq fronça les sourcils ; Ménardier esquissa un sourire de triomphe.
Dun ton plus cordial, Ferval reprenait :
Cette fois, mon bon Chantecoq, tu as perdu ton pari.
Tu crois ? fit le limier.
Jen suis sûr.
Il y aura du nouveau avant ce soir, affirmait Ménardier avec assurance.
Cest aussi mon avis
répondait le grand détective avec un malicieux sourire.
Prenant congé du limier et du faux Cantarelli, Ferval regagna sa voiture avec le commissaire et linspecteur.
Alors, se penchant à loreille de Bellegarde, qui, pendant toute cette scène, navait cessé de regarder la foule aux prises avec les agents, Chantecoq murmura, en lui montrant lhôtel de Simone :
Cest là que se trouve la clef du mystère.
IIILE « PETIT FOUINARD »
Dans le studio de Chantecoq, Colette, installée devant une machine à écrire, était en train de taper une lettre, lorsque Mme Gautrais entra précipitamment dans la pièce.
Tout de suite, Colette constata quelle avait sa figure de catastrophe et, se levant, toute tremblante comme si elle sattendait à une mauvaise nouvelle, elle demanda :
Quy a-t-il, Marie-Jeanne ?
Mon père, M. Jacques
Chut ! chut ! mademoiselle, répliqua aussitôt la cuisinière.
Et dun air à la fois inquiet et mystérieux, elle ajouta :
Le petit fouinard est là.
Le petit fouinard ?
répéta Colette, toute troublée.
Linspecteur Ménardier.
Que veut-il ?
Parler à M. Chantecoq.
Vous lui avez dit que mon père nétait pas là ?
Oui, mademoiselle, mais il veut vous parler à vous.
À moi ?
Même je lai entendu dire aux deux agents et bourgeois qui laccompagnent quil ne sen irait pas dici sans son « gibier ».
Colette offusquée, déclarait :
Sans doute a-t-il appris que M. Jacques se cachait ici, et vient-il larrêter ?
Alors, redevenant elle-même en face du danger, et faisant appel à tout son sang-froid, en même temps quà toute son énergie, Colette décidait :
Faites-le entrer.
Bien, mademoiselle.
Marie-Jeanne retourna dans lantichambre, où Ménardier, fébrile, impatient, attendait avec ses deux agents
Dun air hostile, elle lui fit signe dentrer dans le studio
Linspecteur y pénétra aussitôt et, son chapeau à la main, il savança vers Colette, qui, très calme, lattendait de pied ferme.
Mademoiselle, fit-il en sinclinant poliment, votre cuisinière vient de me dire que M. Chantecoq nétait pas chez lui.
Cest exact, monsieur, répliquait la jeune fille.
Je le regrette, déclarait Ménardier.
Colette reprenait :
Peut-être pourrai-je, monsieur, en labsence de mon père, vous donner le renseignement que vous désirez ?
Mademoiselle, répliquait linspecteur, cest assez délicat et, si vous ny voyez pas dinconvénient, je préfère attendre le retour de M. Chantecoq.
Toujours avec la même assurance, Colette reprenait, en désignant un siège à son interlocuteur :
Alors, monsieur, veuillez vous asseoir.
Ménardier sinstalla sur une chaise.
Vous permettez que je continue mon travail ?
demandait Colette, peu désireuse dentamer la conversation avec le policier qui, à ses yeux, était un messager de malheur.
Je vous en prie, mademoiselle, acceptait linspecteur. Si toutefois je vous dérange, je peux très bien retourner dans lantichambre.
Pas du tout, monsieur
Tout en tapant sur sa machine, Colette observait Ménardier qui, obstinément fixait son regard sur la fenêtre dont les rideaux étaient relevés.
De la place quelle occupait, elle ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait dans le jardin.
Mais bientôt, aux aboiements des chiens, à un bruit de pas sur le gravier et au sourire imperceptible qui se dessina sur les lèvres de Ménardier, la jeune fille comprit que Jacques et son père venaient de rentrer. Et son cur se mit à battre très fort, à lidée des graves événements qui risquaient de se dérouler.
Dominant son anxiété, elle continua à taper sa lettre, jusquau moment, où la porte souvrit, laissant apparaître Chantecoq.
À la vue de linspecteur, le roi des détectives ne manifesta aucune surprise. En effet, Gautrais lavait prévenu de son arrivée
Et, très cordialement, il sen fut à lui en disant :
Tiens, Ménardier !
Quy a-t-il pour votre service ?
Ménardier, qui sétait levé, répondait avec gravité :
Monsieur Chantecoq, jai besoin de vous parler en particulier.
Parfait !
ponctua le grand limier.
Colette, abandonnant sa machine à écrire, sen fut, sans dire un mot, retrouver Cantarelli, qui était resté dans le jardin.
Le détective referma la porte
Après avoir invité Ménardier à sasseoir, il sinstalla à son bureau, et, du ton le plus aimable, il fit :
Parlez, je vous écoute.
Mon cher confrère, attaqua Ménardier, jai appris que vous cachez ici le journaliste Jacques Bellegarde.
Chantecoq ne parut nullement désarmé par cette brusque affirmation, dans laquelle il avait le droit de voir comme une déclaration de guerre.
Très maître de lui, et même un peu goguenard, il répliquait :
Tiens ! tiens ! qui vous a dit cela ?
Ménardier accentuait dun ton sec :
Je le tiens de source certaine.
Le plus simplement du monde, le détective invitait :
Eh bien !
Cherchez, mon ami.
Linspecteur reprenait :
Vous savez toute ladmiration, tout le respect que jai pour vous, monsieur Chantecoq
Permettez-moi mon cher, de vous faire observer quen ce moment vous ne me le prouvez guère.
Jaccomplis un devoir que mimposent à la fois ma conscience et ma fonction.
Je vous le répète : cherchez !
Ne rendez pas ma mission plus pénible encore, en me contraignant à me livrer chez vous à une perquisition en règle et que vous ne me pardonnerez jamais.
Une dernière fois, je vous le dis en toute franchise, sans la moindre arrière-pensée : si vous êtes convaincu que Jacques Bellegarde est caché dans ma maison, cherchez !
Et, tirant de sa poche un trousseau de clefs, il fit, en le lui présentant :
Voici de quoi ouvrir toutes les portes
Vous voyez que jy mets vraiment une grande bonne volonté.
Linspecteur ripostait :
Je le constate, monsieur Chantecoq, et je vous en suis très reconnaissant. Mais donnez-moi seulement votre parole dhonneur que Jacques Bellegarde ne se trouve pas sous votre toit
et je me retire immédiatement.
Chantecoq lança un regard vers la fenêtre qui donnait sur le jardin
Et, apercevant le commandeur Cantarelli assis sur un banc, près de Colette, avec laquelle il paraissait deviser paisiblement, il martela :
Mon cher Ménardier, je vous donne ma parole dhonneur que Jacques Bellegarde nest pas sous mon toit.
Et, satisfait de sa ruse, il ajouta mentalement :
« Parbleu ! puisquil est dans le jardin ! »
En ce cas, reprenait lagent de la préfecture, je nai plus quà me retirer
en mexcusant du dérangement que je vous ai causé.
Je vous accompagne, mon cher, déclarait le roi des détectives, qui navait jamais montré plus de cordialité et de bonne humeur.
Ils passèrent dans lantichambre déserte, puis sortirent dans le jardin.
Colette et le faux commandeur sentretenaient avec Pierre Gautrais, qui avait dû attacher Pandore et Vidocq, et ceux-ci manifestaient une hostilité de plus en plus menaçante à ladresse des deux agents qui, maintenant, stationnaient devant la porte dentrée.
Ménardier sapprocha des deux jeunes gens, salua Colette, et tendit la main à Cantarelli, qui, se levant, sen fut pour la saisir, mais linspecteur, lempoignant par le bras, sécriait :
Au nom de la loi, monsieur Jacques Bellegarde, je vous arrête.
Colette eut un cri, dominé par la voix de Chantecoq qui, furieux, proférait :
M. Cantarelli est mon hôte et je vous interdis de vous en prendre à lui
Ménardier, tirant de sa poche une lettre décachetée, la présenta à Chantecoq en disant :
Veuillez prendre connaissance
Le grand limier lut à haute voix ces mots dont lécriture ressemblait étrangement à celle qui avait tracé les différents billets signés Belphégor.
Je vous préviens que le commandeur Cantarelli, qui se trouve en ce moment chez le détective Chantecoq, nest autre que Jacques Bellegarde.
Instinctivement, Colette sétait rapprochée de son fiancé, derrière lequel les deux agents sétaient discrètement glissés. Alors le jeune reporter, incapable de se contenir plus longtemps, sécriait en arrachant ses postiches :
Eh bien ! oui, cest moi
Mais je suis innocent !
Ménardier fit un signe à ses deux hommes, qui encadrèrent le reporter.
Lun deux se préparait à lui passer les menottes, mais Jacques protestait :
Inutile de minfliger un pareil affront
Je suis trop sûr de moi pour chercher à mévader.
Très bien ! approuvait Chantecoq.
Et, sadressant à Ménardier, il scanda :
Bien joué, mon cher collègue ; mais je crois pouvoir vous informer que vous venez de commettre la plus belle gaffe de toute votre carrière.
Nous verrons bien ! se contenta de répliquer Ménardier qui ordonna, de la main, à ses agents demmener le prisonnier.
Jacques !
fit Colette tout en larmes.
À bientôt ! lui répliqua le reporter avec une magnifique assurance
Et il sen fut, précédé par Ménardier, radieux de sa capture, et escorté par les deux agents qui ne le quittaient pas du regard.
Et Chantecoq, attirant dans ses bras sa fille qui sanglotait éperdument, lui dit dans un accent fait à la fois de toute sa tendresse paternelle et de sa pleine certitude en la victoire finale :
Ne pleure pas, ma chérie ; notre Jacques ne restera pas longtemps en prison.
IVOÙ CHANTECOQ FRAPPE UN GRAND COUP
À Auteuil, dans le grand salon de lhôtel, Mme Mauroy, assise près dune table, était plongée dans ses douloureuses pensées.
Mlle Bergen, le visage non moins altéré, lisait distraitement un journal, lorsque Maurice de Thouars, lair agité, fit irruption dans la pièce
Et, tout dun trait, il lança :
Je vous apporte une bonne nouvelle : Jacques Bellegarde vient dêtre arrêté chez le détective Chantecoq.
Enfin ! sécria Mme Mauroy en relevant la tête.
Quel soulagement ! sécriait Mlle Bergen.
Et elle ajouta :
Ah ça ! ce Chantecoq jouait donc un double jeu ?
Il se pourrait fort bien, affirmait le comte Maurice, quil fût lui-même compromis dans cette affaire.
Et, tout de suite, il ajouta :
Je vais immédiatement me rendre au palais de Justice ; là, je pourrai peut-être apprendre où ce misérable a emporté notre amie.
Mme Mauroy, à laquelle la nouvelle de larrestation de lassassin présumé de sa sur semblait avoir rendu une partie de ses forces, sécriait :
Je vous accompagne !
Ne craignez-vous pas, observait Mlle Bergen, que ces nouvelles émotions nachèvent de vous briser ?
Non ! non ! martelait nerveusement la jeune femme, je veux savoir !
Et, dun pas saccadé, elle quitta la pièce, accompagnée par M. de Thouars.
Alors le valet de chambre, qui avait assisté à cette scène, savançait vers la demoiselle de compagnie et lui disait, la figure un peu rassérénée :
Enfin, notre pauvre demoiselle va être vengée.
Il y a tout de même une justice ! conclut la Scandinave.
Si on le guillotine, sécriait Dominique, jirai le voir exécuter
Une heure après un élégant landaulet stoppait devant la grille du palais de Justice.
Mme Mauroy, en grand deuil, et Maurice de Thouars en descendaient et pénétraient dans la grande cour.
Le mieux à faire, déclarait le comte Maurice, est de nous adresser au juge dinstruction chargé de laffaire.
Et, se dirigeant vers le garde municipal de planton, il lui demanda :
Le cabinet de M. le juge Darély ?
Le garde donna à M. de Thouars toutes les indications nécessaires, et, après avoir gravi un escalier, ils arrivèrent à un couloir encombré davocats et de journalistes qui, ayant appris larrestation de Bellegarde, sétaient empressés daccourir aux nouvelles.
M. de Thouars griffonna quelques mots sur sa carte, quil remit au « cipal » qui montait la garde à la porte du juge.
Veuillez remettre tout de suite ceci à M. Darély.
Le garde prit le bristol ; puis, tout en le conservant dans sa main, il fit dun air important :
En ce moment, M. le juge procède à un interrogatoire et il ma interdit de le déranger.
« Dès que laccusé sera parti, je remettrai votre mot à M. le juge. »
Et il ajouta la formule sacramentelle :
Allez vous asseoir.
M. de Thouars comprit quil était inutile dinsister, et rejoignant Mme Mauroy, il lui fit prendre place sur un banc, et sassit auprès delle
Autour deux régnait une vive effervescence
Les commentaires les plus animés séchangeaient.
Un journaliste sécriait :
Je lai vu passer tout à lheure, les menottes aux poings, entre deux gardes
Quand il ma vu, il ma lancé : « Dis à tous nos amis que je suis victime dune erreur judiciaire
et que je ne tarderai pas à être remis en liberté. »
« Et je vous assure que, sans crâner, il avait lair bien tranquille et tout à fait sûr de lui.
« Pour moi, il aura voulu suivre de trop près cette affaire, et il se sera laissé prendre dans quelque traquenard.
Et le confrère de Jacques concluait, tout en soupirant :
Quel sale métier, mes enfants ! Quel sale métier !
Laissant ses confrères troublés, indécis, le journaliste sapprocha dun groupe au milieu duquel pérorait Me Alban Troubarot, célèbre avocat dassises.
Tout en agitant ses manches, la toque sur loreille, le torse bombé sous sa robe, la tête légèrement renversée en arrière, il proférait, de cette voix puissante qui avait si souvent retenti dans la salle des assises :
Cette affaire sannonce comme lune des plus sensationnelles du siècle
Daprès les renseignements que jai obtenus au parquet, la culpabilité de Bellegarde ne saurait faire aucun doute. Au cours dune perquisition opérée à son domicile, on a trouvé des documents accablants pour lui. Et je ne serais pas autrement surpris si, tout à lheure, nous apprenions quil est entré dans la voie des aveux
Et comme sil se désintéressait vraiment de cette affaire, il fit, tout en désignant Mme Mauroy qui, toujours assise sur le banc, auprès de Maurice de Thouars, semblait ainsi que ce dernier, absolument insensible aux propos qui séchangeaient autour delle :
Quelle est cette femme en deuil ? Elle nest pas mal.
À peine avait-il prononcé ces mots, quune porte souvrait. Cétait celle du cabinet du juge dinstruction Darély.
Un grand silence sétablit instantanément
On allait donc savoir quelque chose
En effet, Jacques Bellegarde, toujours très calme, en franchissait le seuil avec ses deux gardes.
À sa vue, Mme Mauroy sétait redressée en un élan spontané dindignation et de colère, et, avant que M. de Thouars ait pu la retenir, elle sélançait vers le fiancé de Colette et lui criait :
Misérable ! Quavez-vous fait de ma pauvre sur ?
Madame, protestait Jacques, je ne suis pour rien
Mais il ne put achever
Les gardes lentraînaient vers la sortie.
Mme Mauroy voulut sélancer sur ses traces, mais elle chancela
Et M. de Thouars la reçut dans ses bras, puis il la fit se rasseoir sur le banc
au milieu de lémotion générale.
Cest la sur de Simone Desroches
glissa un stagiaire à loreille de Me Troubarot.
Ah ! vraiment ? fit celui-ci.
Il paraît, complétait le jeune avocat, quelle accuse Bellegarde davoir empoisonné sa sur et davoir fait disparaître son corps.
Oh ! oh ! murmura le grand avocat, elle va certainement se constituer partie civile au procès.
Et, savançant, vers la jeune femme, il retira sa toque en disant :
Je suis Me Alban Troubarot
Voulez-vous que jenvoie chercher le docteur de service au Palais ?
Mais il sarrêta.
Mme Mauroy venait de sévanouir.
Le même soir vers vingt-trois heures, un avion atterrissait dans une vaste prairie doù lon apercevait, à une distance assez rapprochée, les tours du château de Courteuil baignées par la clarté de la lune.
Deux voyageurs en descendaient : un homme en tenue daviateur, une femme en costume de voyage. Tous deux portaient des casques de cuir, complétés par des masques qui dissimulaient entièrement leur visage.
Un personnage qui, caché derrière une haie, avait assisté à leur atterrissage, savança vers eux.
Cétait M. Lüchner, le secrétaire du baron Papillon.
Sans échanger le moindre signe dintelligence, ni la plus légère marque de politesse, ils sentretinrent pendant quelques minutes à voix basse.
Puis le bossu, leur désignant une sorte de hangar fermé qui sélevait à une des extrémités de la prairie et avait dû servir autrefois détable nocturne aux bestiaux que, durant la saison dété, on mettait « au vert », fit :
Nous allons cacher là notre appareil.
Et il ajouta :
Jespère bien que demain soir tout sera terminé et que nous pourrons filer dans lespace avec le trésor des Valois transformé en lingots dor.
Lhomme et la femme approuvèrent de la tête, et toujours sans prononcer un mot, aidés de Lüchner, ils poussèrent lavion jusquau hangar dont la porte dentrée, à double battant, avait été préalablement ouverte
Lorsque lopération fut terminée, tous trois sortirent, Lüchner boucla la porte à laide dune très forte chaîne que garantissaient deux énormes cadenas de sûreté
Et tous trois se dirigèrent vers le château.
Mais au lieu dy pénétrer par lentrée principale, ils longèrent le mur de clôture jusquau moment où ils se trouvèrent devant une petite porte que le bossu ouvrit à laide dune clef quil dissimulait dans lune de ses poches.
Avec ses compagnons, il pénétra dans le parc, referma la porte
Et, après avoir longé une allée recouverte dune épaisse charmille, ils se perdirent dans la nuit
tandis que la lune se couvrait dun lourd manteau de nuages et quau loin des chiens hurlaient lugubrement
à la mort
Quelques instants après, par une fenêtre basse, ils pénétraient à lintérieur du château quaucune lumière nilluminait et où tout le monde semblait dormir
Et le bossu, sadressant à la femme masquée, murmurait :
Maintenant, Belphégor doit être satisfait !
La femme masquée martela dune voix grave :
Pressons-nous ! car Belphégor a hâte davoir des ailes.
À la même heure, devant lhôtel de Simone, à la lueur dun réverbère qui projetait sur lasphalte du trottoir sa clarté blafarde et crue, deux agents montaient la garde.
Lun deux disait à son compagnon, en lui montrant la maison dont aucune fenêtre nétait éclairée :
Tout à lair bien tranquille, là-dedans, et je ne sais vraiment pas pourquoi on nous a mis là.
Sûr quon serait bien mieux dans son lit
déclarait lautre agent.
Enfin, la consigne est la consigne.
Et puis, faut pas sen faire !
Sils avaient pénétré dans le jardin de lhôtel, peut-être, malgré leur scepticisme, eussent-ils été moins convaincus de linutilité de leur présence
En effet, caché derrière un bosquet, ils eussent aperçu, drapé dans son suaire noir et la tête recouverte de son étrange capuchon, le Fantôme du Louvre, Belphégor en personne, qui semblait attendre pour se livrer à de nouvelles et mystérieuses opérations, que séteignît une petite lumière qui brillait seule à travers la porte vitrée du vestibule.
Bientôt cette porte sentrouvrait et Mlle Elsa Bergen apparut. Elle se retourna comme pour sassurer quelle navait pas été suivie, et promena son regard à travers le jardin
Sans apercevoir le Fantôme, qui se confondait avec la nuit, elle se dirigea vers latelier, se retourna encore, puis, ouvrant la porte avec précaution, elle se glissa à lintérieur du hall où régnait une obscurité profonde.
Aussitôt, la demoiselle de compagnie manuvra un commutateur
La lumière se fit
une lumière assez faible que diffusait un plafonnier central, mais suffisante cependant pour permettre à la Scandinave daller et venir dans la vaste pièce.
Sans la moindre hésitation, Elsa Bergen se dirigea vers un bahut Renaissance
Cétait celui qui avait appartenu au baron Papillon.
Elsa Bergen appuya sur un ressort secret dissimulé derrière une charnière. Lun des battants sécarta lentement et elle allait introduire son bras à lintérieur du meuble, lorsquun bruit léger la fit se retourner.
Le Fantôme du Louvre était là, debout, immobile au-dessous du plafonnier
Nimbé dune sorte dauréole mystérieuse, il semblait encore plus terrifiant.
Cependant, la demoiselle de compagnie neut quun très bref sursaut détonnement, mais elle ne manifesta aucune frayeur ; et tandis que Belphégor savançait, elle fit simplement :
Comment !
cest toi
Simone ?
Le Fantôme ne répondit pas
Mais, brusquement, il se débarrassa de son suaire, de son capuchon et de son masque, qui se tenait tout dune pièce.
Elsa Bergen, cette fois, poussa un cri de terreur.
Chantecoq était devant elle.
Comme elle demeurait figée sur place, le grand limier la saisit par le poignet et lui dit avec force :
Parlons peu, mais parlons bien !
Fermant les yeux, la Scandinave chancela
Chantecoq la retint et constata quelle nétait plus quune loque entre ses bras
Évanouie !
grommela-t-il. Tant pis ! Quand elle reviendra à elle, il faudra bien quelle me dise la vérité !
Et il sen fut la transporter sur un canapé.
Tandis quil sefforçait de la ranimer, Elsa Bergen tirait de son corsage un stylet à lame courte et, soit que le détective ne se fût pas aperçu de son geste, soit quil neût pas le temps de le prévenir, elle lui portait, en pleine poitrine, un coup violent de son arme.
Chantecoq sécroula à terre, foudroyé.
La meurtrière se releva, considéra dun air de triomphe le limier qui gisait à ses pieds, puis sélança vers la porte.
Mais au moment où elle allait latteindre, brusquement, elle souvrit
et Gautrais, flanqué de Pandore et de Vidocq, lui barra résolument la route.
La demoiselle de compagnie eut un hurlement de bête traquée auquel succéda un bruyant éclat de rire.
Cétait Chantecoq qui, dressé sur son séant, lui lançait :
Ah çà ! vous me preniez donc pour un nigaud ?
Dun bond, il fut sur ses jambes, et rejoignant Elsa Bergen qui le contemplait dun il rempli dépouvante, il sarrêta à deux ou trois pas delle ; et le détective, écartant brusquement son gilet, lui montra une fine cotte de mailles qui lui entourait entièrement le buste.
Puis il articula :
Quand jai affaire à des bandits, je me tiens toujours sur mes gardes !
Puis, braquant un revolver sous le nez de la Scandinave, et lui arrachant le poignard quelle tenait toujours à la main, il martela sur un ton qui nadmettait pas de réplique :
Maintenant, à table !
Dominée par le regard impérieux du détective, la demoiselle de compagnie sassit sur un fauteuil
Et tandis que Gautrais demeurait en faction devant la porte, avec ses deux chiens, Chantecoq attaquait :
Voulez-vous, mademoiselle, mexpliquer tout dabord pourquoi, lorsque vous avez vu apparaître le Fantôme vous vous êtes écriée : « Comment ! Simone, cest toi ? »
Je ne vous répondrai rien.
Le limier reprenait :
Je suis donc en droit de conclure que Mlle Desroches est vivante, et que cest elle, Belphégor.
Elsa Bergen gardait toujours le silence.
Comprenant que, pour linstant du moins, il ne tirerait rien delle, il commença par jeter un coup dil sur les objets qui lenvironnaient
Et, apercevant le bahut Renaissance qui se profilait dans lombre, après avoir indiqué du doigt, à Pierre Gautrais, la Scandinave qui, littéralement effondrée, le considérait avec angoisse, il sen fut vers le meuble dont il ouvrit largement les deux battants
Ah ! ah ! très bien !
Cest donc cela !
sécriait-il.
Chantecoq venait en effet dapercevoir, suspendu à lintérieur du meuble, un mannequin de cire qui reproduisait, à sy méprendre, les traits de Simone Desroches.
Voilà du beau travail, fit-il
Je serais curieux davoir ladresse de lartiste qui a exécuté ce véritable chef-duvre.
Et sadressant à Elsa Bergen dont le visage avait lexpression terrifiée dun criminel qui se sent perdu et à la veille dexpier ses crimes, il fit :
Je comprends tout. Grâce à ce mannequin, Belphégor pouvait à la fois reposer dans son lit
et assassiner au Louvre
Être en même temps morte et vivante
Pas mal imaginé pour une femme poète !
Et tout à la joie de son extraordinaire découverte, le roi des détectives disait :
Mon flair ne mavait pas trompé. Cétait bien ici que se trouvait la clef du mystère.
Puis, désignant le mannequin à Elsa Bergen, il fit :
Maintenant que jai trouvé la copie, il va falloir me dire ce quest devenu loriginal.
Mais la demoiselle de compagnie sobstinait dans son mutisme.
Chantecoq reprenait lair menaçant :
Puisque vous ne voulez pas parler, je sais ce qui me reste à faire.
Et avec autorité, il ajouta :
Allons, debout
et suivez-moi !
Et au moindre cri de votre part, gare ! Ce nest pas à moi, mais à ces deux chiens que vous aurez affaire. Et je vous conseille de ne pas vous y frotter
Jugeant toute résistance inutile, Elsa Bergen se leva
Et toujours sans proférer un mot, elle sortit de latelier avec Chantecoq, qui la tenait par le bras. Gautrais le suivit avec ses deux danois.
Ils atteignirent ainsi la petite porte qui donnait sur le chemin des Lilas, et par laquelle nous avons vu Chantecoq pénétrer dans le jardin.
Une auto les attendait
Le détective y fit monter sa prisonnière
Maintenant, ordonnait-il à Gautrais, tâchez de trouver un taxi et rentrez à la maison.
Où memmenez-vous ? se décidait à demander la demoiselle de compagnie au détective.
Celui-ci répondait avec un sourire gouailleur :
Vers une retraite qui va vous assurer le pain pour vos vieux jours.
Pendant que Chantecoq accomplissait ce véritable coup de maître, une scène plutôt étrange se déroulait à son domicile particulier.
Colette, qui avait décidé de ne pas se coucher tant que son père ne serait pas rentré, lattendait dans le studio en lisant distraitement un ouvrage quelle avait vite abandonné.
En effet, elle nignorait pas que le grand détective était en train de jouer une partie décisive et elle en attendait le résultat avec dautant plus dimpatience quil ne pouvait manquer de provoquer la mise en liberté de Jacques Bellegarde, lorsque la sonnette de la grille retentit dune façon précipitée.
Ce nest pas mon père
fit-elle, il a sa clef. Et il ne sonnerait pas ainsi.
Intriguée, elle gagna la fenêtre et aperçut Marie-Jeanne qui, au coup de sonnette, sétait précipitée dans le jardin et se dirigeait vers la grille dentrée.
Elle la vit parlementer un instant avec un individu qui se trouvait sur le trottoir, puis revenir vers la maison
À travers la fenêtre quelle avait ouverte, Colette lui lançait :
Quy a-t-il, Marie-Jeanne ?
Cest un chauffeur qui vous apporte un mot de la part de M. Chantecoq.
Il vous la donné ?
Non, mademoiselle, car il ma dit que M. Chantecoq lui avait recommandé de ne le remettre quà vous-même.
« Seulement, comme M. Chantecoq nous a défendu de laisser pénétrer personne dans la maison, je nai pas cru devoir le laisser entrer.
« Qui sait, en effet, si ce nest pas encore un tour de Belphégor ?
Colette demeura un instant pensive
Puis elle reprit :
Marie-Jeanne, vous connaissez lécriture de mon père ?
Oh ! oui
mademoiselle, très bien
Et je puis même déclarer que je la reconnaîtrais entre mille.
Baissant la voix, et se penchant vers la cuisinière qui sétait approchée, Colette fit :
Vous allez demander à ce chauffeur de vous montrer simplement lenveloppe
Et si cest bien cela, vous le ferez entrer
car il se peut que mon père ait besoin de moi ou quil lui soit arrivé un accident.
Vous avez raison, mademoiselle
De cette façon-là, nous serons fixées.
Marie-Jeanne rejoignit le chauffeur qui attendait devant la grille
Et, dun ton résolu, car cétait une commère qui, dans les grandes circonstances ou dans les cas périlleux navait pas froid aux yeux, elle lui dit :
Je suppose que vous ne me racontez pas des blagues
Seulement, par le temps qui court, on est obligé de prendre des précautions.
Je ne vous dis pas le contraire, ma bonne dame
Et je trouve même cela tout naturel.
Est-ce que vous ne pourriez pas me montrer simplement ladresse de cette lettre ?
Certainement.
Et sans lâcher la lettre, il la passa à travers les barreaux.
Je ny vois pas clair, fit Marie-Jeanne.
Complaisamment, le chauffeur craqua une allumette, quil approcha de lenveloppe en disant :
Vous voulez voir si cest bien lécriture de M. Chantecoq ?
Vous avez deviné juste répliquait la commère en écarquillant les yeux.
Et, presque aussitôt, elle ajouta :
Cest cela.
Elle ouvrit la porte dentrée au chauffeur en disant :
Suivez-moi.
Et elle le conduisit jusque dans le studio, où Colette attendait.
Cest bien vous Mlle Chantecoq ? fit le chauffeur, qui nétait autre que lhomme à la salopette.
Oui, cest moi, répliqua la jeune fille, tout en considérant son interlocuteur avec une instinctive méfiance.
Le complice de Belphégor navait pas, en effet, malgré le soin quil avait mis à composer son personnage, su rendre sympathique sa physionomie si naturellement peu rassurante.
Colette, cependant, sempara de la missive quil lui tendait
Elle regarda ladresse
Marie-Jeanne ne sétait pas trompée : cétait bien lécriture du grand détective.
Elle décacheta lenveloppe, déplia le papier quelle contenait et lut tout haut ces mots tracés dune main visiblement hésitante :
Ma chère enfant,
Je viens davoir un accident dauto assez grave
Viens me retrouver.
Chantecoq.
Marie-Jeanne, affolée, se rapprocha de Colette, qui était vivement émue.
Où se trouve mon père ?
À lhôpital de Mantes
où il a été transporté.
Alors, il est grièvement blessé ?
Une jambe cassée.
Mon Dieu
Lhomme à la salopette poursuivit, prévoyant les questions que la jeune fille allait lui poser :
Comme la poste était fermée, il a fait demander une voiture au patron du garage où je travaille afin que vous soyez prévenue plus tôt
Lauto est là, et je puis vous conduire tout de suite à Mantes.
Colette regarda lhomme bien en face
Un soupçon venait de traverser son esprit
Se rappelant, en effet, que son père était parti avec Gautrais, elle se demandait pourquoi, dans son billet, si laconique, Chantecoq ne faisait aucune allusion à lui
Il y avait là, évidemment, un mystère quil sagissait déclaircir
Et sans lâcher le regard du pseudo-chauffeur, elle articula :
Mon père nétait pas seul
Son valet de chambre laccompagnait. Quest devenu celui-ci ?
Lhomme à la salopette eut un imperceptible battement de paupières qui néchappa pas à lil exercé de la fille du détective.
Puis il répliqua dune voix un peu molle :
Ça, je ne sais pas, mademoiselle
Je ne pourrais pas vous dire
Je fais la commission dont on ma chargé
Cest tout ce que je puis vous dire.
Brusquement, Colette sécriait :
Vous mentez !
Lhomme à la salopette, qui ne semblait nullement sattendre à une pareille réplique voulut protester.
Mais la fille du détective, avec la bravoure qui la caractérisait, répétait avec force :
Vous mentez ! Vous mentez. Ce nest pas mon père qui a écrit ce billet.
Et, saisissant lappareil téléphonique qui se trouvait à portée de sa main, elle voulut le décrocher.
Elle nen eut pas le temps.
Lhomme à la salopette, tirant un revolver de sa poche, le braquait vers elle
Et tandis que Marie-Jeanne demeurait pétrifiée, il lançait dune voix canaille et menaçante :
Haut les mains toutes les deux ou je fais aboyer mon rigolo !
Marie-Jeanne obéit, et Colette admirable de courage, fit, en se croisant les bras sur la poitrine :
Que voulez-vous de moi ?
Je vais vous le dire
fit lhomme à la salopette, tout en continuant à menacer de son arme la fille de Chantecoq.
VBELPHÉGOR
Au château de Courteuil, dans un cabinet de toilette dune élégance un peu tapageuse, et qui nétait autre que celui de la baronne Papillon, la femme que nous avons vue précédemment descendre davion était assise devant une coiffeuse.
Debout près delle, son compagnon, qui avait conservé son costume daviateur, concentrait son regard dans la glace du petit meuble qui lui renvoyait limage de Mme Mauroy.
Celle-ci, après sêtre débarrassée de son casque, se contempla un instant dans la glace
Un étrange sourire erra sur ses lèvres. Ses yeux brillaient dun éclat de fièvre
On eût dit déjà une autre femme.
Lentement, elle commença à enlever le maquillage habile qui mettait une légère patte doie au coin de ses paupières, accentuait le pli de sa bouche et donnait à son teint une pâleur de fatigue et de souffrance
Ce travail délicat terminé, elle enleva sa perruque blonde
et, se tournant vers Maurice de Thouars qui, tout en épiant chacun de ses gestes, la dévorait des yeux, elle sécria, tout en lissant ses cheveux courts et bruns, dune voix mordante, sarcastique :
La comédie est terminée
Jen avais assez de faire la morte.
Simone Desroches venait de ressusciter.
Vous avez été extraordinaire, déclara M. de Thouars.
Dites, mon cher, que jai eu du génie, affirma orgueilleusement Simone.
En effet, reconnaissait le gentilhomme dévoyé
Rien que davoir eu lidée dune pareille affaire mérite une admiration sans bornes.
« Mais avoir joué jusquau bout, et sans la moindre défaillance, ce rôle de Belphégor que vous aviez assumé est une chose prodigieuse.
« À chaque instant, je tremblais que vous ne fussiez découverte, et je dois vous avouer que Chantecoq ma fait passer plus dun frisson dans le dos.
Simone eut un haussement dépaules dédaigneux ; puis elle reprit :
Lessentiel est que tout ait bien marché
Je reconnais, dailleurs, que jai été fort bien secondée
Dabord par la chance, qui ma permis de découvrir les précieux Mémoires de Ruggieri au fond dun tiroir du bahut que javais acheté à cet imbécile de Papillon
puis par Elsa Bergen, qui a eu lidée de me faire déguiser en Fantôme ; par Lüchner, qui a fabriqué les fausses lettres signées Belphégor
et a fait exécuter dans le plus grand mystère ce merveilleux mannequin de cire, grâce auquel jai pu si bien détourner de moi les soupçons de tous ; par ce petit Jack Teddy, qui sest merveilleusement débrouillé
et enfin, par vous aussi, mon cher comte, qui mavez utilement aidée à donner le change aux gens de notre entourage
Croyez que je suis heureux que vous daigniez apprécier mon dévouement.
Simone reprenait :
Lessentiel est davoir réussi
Il était temps ! Maintenant, je puis tout vous dire.
Oh ! oui, parlez ! invitait M. de Thouars
car je ne sais que ce que vous avez bien voulu me révéler
cest-à-dire très peu de chose
et je me suis contenté de vous obéir aveuglément.
Simone Desroches reprit :
Vous allez tout apprendre.
« Ma fortune était entamée à un tel point quil ne me restait plus que quelques centaines de mille francs. À peine de quoi vivre une année
Je ne pouvais guère espérer tirer de gros profits de mon talent de poétesse
Faire un mariage riche meût été possible
Mais mon caractère indépendant se révoltait à la perspective dêtre à la merci dun homme qui, probablement, meût achetée comme on soffre un bibelot de prix ou un jouet de luxe, et avec lequel jeusse été aussi malheureuse que lui avec moi.
« Me lancer dans la galanterie ?
Pouah ! Les conséquences dune aussi hideuse perspective me donnaient la nausée. Oh ! non pas par vertu
car il y a beau temps que je me suis débarrassée de tout principe
Cétait une question purement physique
voilà tout.
« Ah ! croyez-moi, mon cher, avant davoir découvert le manuscrit de Ruggieri, jai passé des heures bien sombres.
« Mais dès que jai lu les Mémoires du fameux astrologue de la reine Catherine, jai considéré lavenir sous un aspect un peu plus agréable et je me suis dit :
« Après tout, pourquoi ne prendrais-je pas au sérieux les révélations contenues dans ce grimoire ? »
« Je nignorais pas que, sous le Ruggieri de la légende, cest-à-dire sous lempoisonneur, lenvoûteur, le jeteur de sorts et de maléfices, se cachait un savant dune rare envergure. Confident de la reine, sur laquelle il exerçait un énorme ascendant, il ny avait rien dinvraisemblable que celle-ci lui eût demandé de cacher le trésor des Valois dans une des salles du Louvre, dont lémeute allait la contraindre de séloigner, mais où elle comptait bien rentrer promptement en maîtresse absolue.
« Et puis, le ton de ces Mémoires était tellement sincère que jeus limpression immédiate quils disaient la vérité.
« Le tout était de savoir si le trésor se trouvait toujours dans sa cachette.
« Avant de courir le risque dune expédition aussi aventureuse, je tenais à mentourer de toutes les garanties de succès. Du côté de Ruggieri, jétais tranquille.
« En effet, à la fin de son grimoire, il expliquait clairement quaprès la mort de Catherine et lassassinat de Henri III, plutôt que de faire bénéficier Henri IV, quil haïssait, des richesses dont il était désormais seul à connaître lexistence, et ne voulant pas semparer dun bien qui avait été celui de sa bienfaitrice, il préférait quil restât enfoui pendant des siècles sous la dalle qui le recouvrait.
« Or Catherine de Médicis qui, ainsi que Henri III, avait dû senfuir précipitamment de Paris, après la journée des Barricades, navaient jamais pu pénétrer dans la capitale.
« Enfin, après avoir lu attentivement tous les livres et mémoires relatifs à lhistoire de ce temps, je constatai que nul ne parlait du trésor des Valois, ce quils neussent point manqué de faire sil avait été découvert par la suite.
« Jen conclus que le trésor navait pas dû bouger de place. Il restait donc à massurer que la salle dont il était question existait encore. Je neus pas de peine à la retrouver
Elle était devenue la salle des Dieux barbares, et grâce aux détails contenus dans lécrit de Ruggieri et au plan très complet quil avait adjoint, je ne tardai pas à me rendre compte que lentrée de la cachette se trouvait exactement sous le piédestal de la statue dun dieu nommé Belphégor.
« Cétait un sérieux obstacle que lon ne pouvait déplacer que la nuit.
« Mais si le souterrain si nettement décrit par Ruggieri existait encore, rien ne métait plus facile que de mintroduire au Louvre, pendant la nuit, et, entre deux rondes de gardiens, de faire le nécessaire.
« Elsa Bergen me proposa denvoyer Lüchner en reconnaissance.
« Mais, pour des raisons que vous devinez, je préférai agir moi-même.
Maurice de Thouars ponctua :
Vous aviez peur que le bossu ne voulût profiter seul de laubaine ?
Évidemment
Il avait beau être le frère dElsa, je navais quà moitié confiance en lui. Ce fut alors que Mlle Bergen me suggéra lidée du Fantôme. Je lacceptai denthousiasme
Et le lendemain soir, emportant dans un paquet la défroque quElsa avait confectionnée pour moi, je me laissai enfermer dans léglise de Saint-Germain-lAuxerrois
Je vous assure que, bien que décidée à tout, lorsque je me sentis seule dans ce sanctuaire, je sentis mon cur battre un peu plus fort que de coutume
Mais, faisant appel à toute mon énergie, à toute ma volonté, je mhabillai en fantôme et, tout en méclairant à laide dune lampe de poche, et en me guidant sur le plan que javais détaché du manuscrit, je me dirigeai ainsi quil lindiquait vers la dalle qui se trouvait derrière le maître-autel
et était marquée dune fleur de lis.
« Toujours daprès les indications de Ruggieri, jappuyai fortement le doigt sur cet emblème dailleurs aux trois quarts effacé
Rien ne bougea
Jappuyai avec plus dinsistance. Il me sembla que la dalle remuait légèrement
Jappuyai de toutes mes forces
Elle bascula légèrement, puis demeura immobile
perpendiculaire au sol
Je la poussai, afin de dégager lexcavation que jentrevoyais déjà
Jy parvins, non sans peine
et je mengageai dans un escalier en spirale qui aboutissait au souterrain.
« Après avoir repéré une sorte de crypte qui devait ensuite me rendre un grand service, jarrivai à un second escalier que je gravis
et je me trouvai devant un mur.
« Je consultai de nouveau le plan de Ruggieri et je parvins à découvrir le mécanisme de lentrée secrète qui devait me donner laccès au Louvre
Mais il était tellement rouillé que je dus renoncer à le faire fonctionner.
« Je recourus alors aux bons offices de Lüchner, qui revint avec moi le lendemain
Ce diable de bossu est vraiment dune adresse surprenante
En effet, en moins dune heure, il parvint à ouvrir la porte dissimulée dans la muraille
Nous nous trouvâmes alors sur le palier central de lescalier de la Victoire de Samothrace. Alors, seule, sous mon suaire de Fantôme, je gagnai la salle des Dieux barbares.
« Jétais en train dexaminer la statue de Belphégor, lorsquun gardien apparut
Je menfuis précipitamment, non sans avoir essuyé le feu de son revolver
Jai même senti une des balles siffler tout près de ma tête.
Et cependant, le lendemain, vous avez recommencé.
Il fallait bien
Dailleurs, jétais assez tranquille
Jack Teddy avait appris que, la nuit suivante, le gardien en chef du musée avait obtenu de ses supérieurs lautorisation de monter la garde seul, dans la salle des Dieux barbares
Cela ne nous arrêta pas
Je me munis dun casse-tête
Et Simone scanda avec un accent diabolique :
Vous avez vu que je nai pas hésité à en faire usage
Puis, elle continua comme si elle se délectait au souvenir de ses formidables et terribles exploits :
Une fois débarrassée de ce témoin gênant, jappelai Lüchner et lhomme à la salopette, qui mattendaient dans une salle voisine
Tous deux se mirent à pousser la statue
afin de découvrir lentrée de la cachette.
« Mais ce maudit Belphégor, qui nétait pas vissé à son socle, dégringola sur les dalles
ce qui produisit un bruit considérable
Craignant que cela neût éveillé lattention des gardiens ou des policiers qui pouvaient se trouver dans les environs, nous nous empressâmes de déguerpir.
Et après cela
sécriait Maurice de Thouars, vous avez eu laudace de revenir encore ?
Parfaitement ! Mais, cette fois, nous faillîmes tomber sur ce quon appelle vulgairement « un bec de gaz ».
« En pénétrant seule dans la salle des Dieux barbares où, avant dagir, avec mes deux hommes, il était indispensable que je fisse une reconnaissance quest-ce que japerçois en train dexaminer ce pauvre Belphégor qui, étendu sur les dalles, faisait une hideuse grimace ? Jacques Bellegarde
Je mapprochai de lui à pas de loup, bien décidée à lui faire subir le sort du gardien Sabarat.
Vous dites ?
Laissez-moi continuer
Captivé par ses recherches, il ne mavait ni vue ni entendue, et je pensai : « Toi, ton affaire est bonne ! » Mais à peine avais-je levé le bras pour lui asséner un coup de matraque
quune main se posait sur mon poignet
Cétait celle dun vieux monsieur
Jai su depuis que cétait Chantecoq
qui, sorti de je ne sais où, intervenait de si fâcheuse manière.
« Dun mouvement brusque, je me dégageai et je menfuis
Jescaladai quatre à quatre lescalier de la Victoire de Samothrace, poursuivie par Bellegarde à coups de revolver, qui ne matteignirent pas. Cest à croire que je suis invulnérable.
« Arrivée sur le palier au moment où il allait matteindre, je lui assenai un coup de matraque sur la nuque
Bien quil ait porté à faux, Bellegarde tomba
et jallais me précipiter vers la porte secrète derrière laquelle Lüchner et lhomme à la salopette mattendaient, lorsque, en haut de lescalier, des lumières scintillèrent
Cétait une ronde de policiers
Tandis quen bas une voix celle de Chantecoq clamait : « Barrez-lui la route, nous le tenons ! »
« Dun bond, je mélançai vers la porte secrète, que le bossu referma derrière moi. Il était temps !
« Javoue que, ce soir-là, jai bien cru que la partie était perdue !
Vous avez cependant récidivé.
Oui
car je me suis tenu le raisonnement suivant : devant tant dinsistance, la police, persuadée que le Fantôme du Louvre reviendra certainement dans la salle des Dieux barbares, va y établir une souricière.
Ce qui sest produit.
En effet. Mais linspecteur Ménardier, chargé darrêter Belphégor, avait compté sans les ressources de mon imagination.
Cest vous qui avez eu lidée des gaz somnifères ?
Oui, cest Lüchner qui sest chargé de les fabriquer
Cette fois, tout sest admirablement passé
Et maintenant, mon cher, vous en savez aussi long que moi-même.
Tout aussi tranquille que si elle se fût trouvée dans son boudoir, elle prit dans un étui en or qui se trouvait sur la coiffeuse une cigarette orientale quelle alluma et dont elle lança au plafond les premières bouffées.
Maurice de Thouars demeura un instant silencieux
Hypnotisé par cette femme extraordinaire qui incarnait vraiment le génie du mal, de plus en plus dominé par sa beauté et plus encore par son charme infernal, il la contempla dun il ardent de convoitise.
Tout à coup, Simone éclata de rire.
Voyez-vous, fit-elle, quil prenne aux Papillon lidée de se rendre ici !
Le bellâtre esquissa un geste dinquiétude.
Toujours en ricanant, Simone Desroches reprenait :
Soyez tranquille, Lüchner ma donné, à ce sujet, tous les apaisements nécessaires
Dailleurs, sil plaisait à ce délicieux ménage de nous jouer ce mauvais tour, il ne serait pas long à faire connaissance avec les oubliettes que ce crétin de Papillon a fait reconstituer. De cette façon, elles serviraient à quelque chose.
Fixant à son tour Maurice de Thouars, dont la passion quelle lui inspirait se révélait sur ses traits, elle ajouta, cette fois sur un ton de coquetterie féminine :
Et vous, cest tout ce que vous trouvez à me dire ?
Peut-être ai-je eu tort de vous raconter toutes ces choses, et maintenant vous nosez plus parler damour à celle qui na pas craint de se faire légale des plus grandes criminelles des temps passés et modernes.
Simone, protestait le comte Maurice tout frémissant, je vous jure, au contraire, que je ne vous ai jamais autant adorée
et que rien désormais, ne pourra me séparer de vous.
Même si je vous ordonnais de disparaître de ma vie ?
M. de Thouars blêmit. Puis, dune voix rauque où il y avait à la fois tous les désespoirs et toutes les prières, il sécria :
Non, non, ne me demandez pas cela !
Ne mimposez pas une aussi terrible épreuve. Jai déjà trop souffert, je ne supporterais pas un tel surcroît de douleur.
Et tandis quune flamme de menace illuminait son regard, il martela en serrant les poings :
Et qui sait, alors
ce qui arriverait ?
Simone se releva et marcha droit sur lui
Puis lentourant de ses bras, elle fit avec un accent qui révélait enfin le secret quelle avait été assez forte pour garder en elle :
Imbécile !
cest toi que jai toujours aimé.
Bouleversé, M. de Thouars allait lui crier sa joie, son ivresse, mais Simone lui mit la main sur la bouche en lui ordonnant :
Je sais ce que tu vas me dire ! Bellegarde, nest-ce pas ? Eh bien ! je vais tout te raconter. Jai été, je lavoue, attirée vers ce journaliste et javais même eu lespoir que je pourrais trouver en lui un auxiliaire
Ou plus précisément un complice
« Mais jai tout de suite compris que je faisais fausse route. Dabord, cétait un honnête homme, et puis il navait eu pour moi quun caprice
vite dissipé
Jen fus, je ne le cache pas, tellement mortifiée dans mon honneur de femme que je me mis à le haïr férocement.
« Ce fut alors que jeus lidée de lui mettre sur le dos les exploits de Belphégor
Mais, avant tout, pour atteindre mon but, il était indispensable quil me crût toujours passionnément attachée à lui
« Voilà pourquoi je lui jouai la comédie que vous savez
Et qui ma tant fait souffrir !
Ne vous en plaignez pas
puisque votre chagrin ma permis de me rendre compte que vous maimiez ainsi que jentends lêtre !
Oui
aveuglément
passionnément
affirmait le beau Maurice.
Et sur un ton de tendre reproche, il ajouta :
Ah ! si javais su ! Si javais pu deviner !
Les amoureux sont trop imprudents pour quon leur fasse dentières confidences. Je jouais une telle partie quune phrase, un mot, un rien pouvaient la compromettre. Bien quil men coûtât de vous torturer, je ne voulais pas risquer de perdre la victoire. Mais à présent que le trésor des Valois est à nous, je vais pouvoir enfin réaliser un rêve dont javais fait ma devise : Vivre ma vie
cest-à-dire partir loin, très loin, voyager sans cesse à travers des pays nouveaux, inconnus
sous les cieux les plus divers, en pleine nature, parmi des paysages de songe
des décors formidables
et cela avec lhomme que jai choisi librement, entre tous, avec celui que jaime, avec toi
toi !
Un long baiser scella ce pacte que contresignaient le crime, la lâcheté, linfamie, toutes les hontes.
On frappait à la porte. Les deux amants se séparèrent. Simone, dun ton irrité, proféra :
Entrez !
La silhouette du bossu apparut.
À sa vue, Mlle Desroches eut un geste dimpatience.
Avec un sourire hypocrite, Lüchner disait :
Excusez-moi de vous déranger. Mais le temps presse.
Simone et Maurice de Thouars linterrogèrent du regard. Le bossu reprit :
Vous oubliez que nous navons pas réussi à nous débarrasser de Chantecoq, et tant quil sera vivant, nous pourrons toujours redouter quil découvre notre piste.
Cest juste, ponctua le bellâtre.
Mais Simone sécriait dun air mystérieux et menaçant :
Belphégor na pas dit son dernier mot
Et M. Chantecoq fera bien de ne pas se mettre en travers de notre route
car je lui ménage une surprise à laquelle il ne sattend pas.
M. de Thouars et Lüchner échangèrent un regard de surprise.
Alors
dune voix stridente, Mlle Desroches leur lança :
Puisque vous navez pas été assez adroits pour le supprimer ou tout au moins pour lempêcher de nous nuire
moi, jai fait le nécessaire
« Dans quelques heures, la fille de notre ennemi sera entre nos mains
Nous verrons bien alors si M. Chantecoq ne fait pas « camarade » !
Le bossu allait parler
Mais, dun signe dimpatience, elle lui imposa silence
Puis, elle fit, sur un ton dautorité souveraine :
Allons nous reposer
Au point du jour, nous commencerons la fonte de lor
M. de Thouars fit un pas vers elle.
À demain, lui dit-elle.
Et sapprochant de lui, elle lui dit tout bas :
À toujours !
Et soulevant une portière, elle disparut dans une pièce voisine.
Quelle femme !
grommela le bossu
Mais malgré tout, je ne serai tout à fait tranquille que lorsque jaurai ma part du magot !
VILES NUITS ET LES ENNUIS DU BARON PAPILLON
À lheure où saccomplissaient les événements que nous venons de décrire, le baron Papillon était en train de se demander tout simplement sil nallait pas demander le divorce.
En effet, une scène terrible avait mis aux prises les deux époux, entre lesquels avait jusqualors régné cette harmonie de bon ton qui sert à masquer une indifférence aussi mutuelle quabsolue.
En rentrant chez lui vers sept heures du soir, le collectionneur avait trouvé la baronne dans le grand vestibule, au milieu dun amoncellement de malles et de bagages qui eussent suffi à remplir un wagon de marchandises.
Braillant, gesticulant, elle donnait des ordres tous plus contradictoires et plus ahurissants à ses domestiques qui, littéralement affolés, ne savaient plus où donner de la tête.
Ah çà ! que signifie ?
interrogea le baron, qui se demandait si sa femme navait pas achevé de perdre le peu de raison qui lui restait.
Dressée sur ses ergots, telle une poule en colère, Madame répliquait :
Belphégor me cause de telles frayeurs que jai décidé que nous partirions pour le Japon.
Pour le Japon ! répétait le baron, ahuri.
La baronne reprenait :
Il faut que je fasse mes préparatifs. Songe donc, un voyage de plusieurs mois
Et, désignant la véritable montagne qui se dressait autour delle, elle ajouta :
Et encore, je nemporte que le nécessaire !
Ma chère amie, déclarait Papillon, effrayé de lorage quil nallait pas manquer de faire éclater, jaurais deux mots à te dire.
Eh bien ! parle !
Pas ici !
Passons, si tu veux bien dans mon cabinet de travail.
Pourquoi ?
Parce quil est inutile de mettre le personnel au courant
Et tout en prenant sa femme par le bras, doucement, très doucement, il lui dit :
Viens, mon chou
viens
Et il lentraîna jusque dans son bureau
Littéralement empoisonné, le baron ne savait comment entamer un entretien quil pressentait mouvementé, et dont il nosait prévoir les conséquences
Déjà très nerveuse, et tout en roulant des yeux en boules de loto, Eudoxie le pressait :
Eh bien !
quest-ce que tu attends ?
Il ny a plus de domestiques. Nous voilà en tête à tête, ainsi que tu le désirais
Pourquoi ces hésitations ?
ces réticences ?
Aurais-tu quelque mauvaise nouvelle à mannoncer ?
Pas du tout !
Alors ?
Papillon tergiversait toujours.
Se montant de plus en plus, Eudoxie, sévèrement, articulait :
Hippolyte, tu me caches quelque chose !
Et, tout à coup, elle sécria :
Je devine tout
Tu as une maîtresse.
Moi !
Oui, toi !
Une créature qui te retient à Paris.
Mais pas du tout !
Cest ridicule de ta part davoir un pareil soupçon.
Et, appelant à lui le peu de courage quil avait à sa disposition, il fit, dun air grave et solennel :
Eudoxie, il nous est impossible de partir demain au Japon.
Pourquoi ?
Parce que jai lu dans un journal quune épidémie de béribéri, apportée à Yokohama par des Noirs, venait dy éclater et se propageait dans tout lempire nippon avec une rapidité foudroyante.
Le béribéri ! sexclamait Eudoxie. Quest-ce que cest que cela ?
Cest la maladie du sommeil
Il paraît quen moins de huit jours elle a fait plus de cinq cent mille victimes.
Cest absurde !
sindignait Eudoxie
Il ny a donc pas de médecins dans ce pays ?
Si
et même dexcellents
Mais ils sont débordés
Alors, filons aux Indes.
Aux Indes !
répéta Papillon, en feignant une subite épouvante
Aux Indes !
Quest ce quil y a encore aux Indes ?
Hippolyte, qui navait encore rien trouvé, fit, pour gagner du temps :
Il sy passe des choses effroyables.
Quoi ?
Des choses quon nose pas écrire dans les journaux
et que je ne veux pas te répéter.
Je veux tout savoir !
tout !
Eh bien !
Eh bien !
ânonnait péniblement le collectionneur
aux Indes, cest
cest la révolution
et on y massacre tous les Européens.
Et en Amérique ?
Il y a la grippe espagnole.
Et en Australie ?
Le choléra morbus.
Et au Maroc ?
Au Maroc ?
Mais tu ny penses pas
ma chérie
au Maroc, on y enlève chaque jour, jusque dans les hôtels, un grand nombre de Françaises que lon emmène dans le Rif pour servir desclaves aux favorites des chefs dissidents.
Et en Algérie ?
En Algérie ?
Il y a
il y a la fièvre aphteuse.
La fièvre aphteuse ?
regimbait la baronne, je croyais quil ny avait que les animaux à attraper ça.
Papillon, qui faisait preuve dune imagination quil ne se fût jamais soupçonnée, affirmait, avec un sérieux imperturbable :
Cest une erreur
Dans les pays chauds, elle se communique également aux gens
elle prend alors le nom de fièvre de Malte.
Alors, sursautait Eudoxie, il ny a plus moyen daller nulle part ?
Puis tout à coup, elle fit, saisie dune idée subite.
Et en Espagne ?
En Espagne ! Malheureuse ! se récriait Papillon
En Espagne !
Mais tu ignores donc que le gouvernement dictatorial vient de rétablir lInquisition ?
Et après ?
Comme nous appartenons à la religion protestante, nous serions immédiatement arrêtés, emprisonnés, et peut-être brûlés vifs.
En ce cas, il ny a quà nous faire catholiques.
Cela nous entraînerait à des formalités qui demanderaient un temps considérable.
Si nous filions en Italie ?
sentêtait la baronne, nettement décidée à passer en revue tous les pays du monde.
En Italie !
répéta le collectionneur en levant les bras au ciel
« Mais, malheureuse, tu ny songes pas !
Pourquoi ?
Cest un très beau pays
Et Mussolini ?
Mussolini !
Tous ceux qui lont approché disent que cest un charmeur.
Pour ses amis
mais pas pour ceux qui ne partagent pas ses idées.
Comment !
Tu nes pas fasciste ?
Mais je ne suis rien du tout !
Ça ne me regarde pas, ce qui se passe en Italie.
Eh bien ?
Seulement, voilà, jai un de mes parents qui a écrit, il y a quelque temps, dans lImpartial de Castelnaudary, un article assez violent contre Mussolini duce
article, qui, étant donnée linfluence de son auteur et limportance de son journal, na pas manqué dêtre mis sous les yeux du dictateur.
« Si jamais il apprend que nous sommes les cousins de ce pamphlétaire, il nous fera certainement interdire la frontière et nous en serons pour nos frais de voyage.
Mme Papillon sobstinait.
Il nous reste encore lAngleterre, la Suisse, la Hollande, lAllemagne
Mon chou
je ten supplie
implorait Papillon
tenons-nous-en là pour aujourdhui.
Alors, tu ne veux plus partir ?
Jai une migraine atroce.
Le fait est que leffort cérébral auquel avait dû se livrer linfortuné Hippolyte pour répondre à sa femme, lui avait donné un mal de tête que révélaient sa face congestionnée, ses yeux clignotants et ses paupières violacées.
Mais son égoïste et poltronne moitié était beaucoup trop hantée par la crainte du Fantôme pour accorder la plus légère pitié à son mari.
Et éclatant de fureur, elle dit :
Une migraine ! Une migraine !
Prétexte pour nen faire quà ta tête !
Ma tête !
sécriait le baron
Je voudrais bien, en ce moment ne pas lavoir sur mes épaules.
Dabord, piaillait Mme Papillon, tu ne peux pas avoir mal à la tête, puisquil ny a rien dedans.
Je te jure, se montait lamateur de bibelots, que je souffre atrocement.
Ce nest pas vrai
Laisse-moi au moins prendre un cachet daspirine.
Prends-en tout un flacon ! vociférait la baronne déchaînée
et puisque tu ne veux pas partir
eh bien !
moi, je men irai toute seule.
Cest cela ! conclut Hippolyte, sans chercher le moindrement à retenir son irascible femme qui, tout en continuant à proférer des sons, rauques et inarticulés, sortit en coup de vent du cabinet de travail.
Demeuré seul, lamateur de bibelots se prit le front à deux mains.
Puis il grommela :
Oh ! oui, quelle sen aille
quelle me fiche la paix, que je ne la voie plus
jamais ! jamais !
Puis il sonna son valet de chambre et lui ordonna de lui apporter un flacon de comprimés et un verre deau.
Le calmant produisit son effet
Un quart dheure après, le baron était entièrement soulagé.
Alors, il se mit à arpenter son bureau, tout en monologuant :
Déjà, avant lapparition de ce Fantôme du Louvre, Eudoxie ne me rendait pas lexistence très facile
Elle a toujours eu un si mauvais caractère ; cependant, avec de la patience, cétait encore supportable.
« Mais depuis que ce maudit Belphégor a fait des siennes, cela devient intolérable.
« Ah ! pourquoi Belphégor ne la-t-il pas emportée ?
Car, jen suis sûr, elle ne sen ira pas sans moi !
Que faire ? Mon Dieu !
que faire ?
Jusquà lheure du dîner, Papillon chercha vainement une solution, et lorsquil se retrouva à table, en face de la baronne, il saperçut à son attitude, que celle-ci non seulement navait pas désarmé, mais quelle était dune humeur encore plus épouvantable.
« Ça va être gentil ! » se dit-il, en déployant sa serviette
Il ne se trompait pas.
Elle commença par trouver exécrable un potage exquis, que son mari savourait avec délice.
Puis elle condamna, avec une sévérité non moins implacable, une timbale de homard à laméricaine, dont le fumet, à lui seul, garantissait lexquise saveur
Papillon esquissa une timide protestation.
Mon chou
fit-il, je tassure que cette timbale est délicieuse
Veux-tu que je te coiffe avec ?
menaça la terrible Eudoxie.
Hippolyte ninsista pas, et se contenta de piquer le nez dans son assiette.
Quant à Mme Papillon, elle se leva en déclarant :
Je vais mettre la clef à la porte.
À quoi bon ? murmura le collectionneur, puisque tu pars demain.
Alors
grinça Eudoxie
tu me renvoies ?
Non !
Mais cest toi qui mas dit que tu voulais partir.
Jai voulu voir, ripostait la baronne, jusquoù irait ta muflerie.
« Maintenant, je suis fixée
tu ne maimes plus
et tu ne mas jamais aimée
et puisquil en est ainsi, je vais demander le divorce, et puisque nous sommes mariés sous le régime de la communauté, jexigerai la vente de toutes nos collections.
À ces mots, Papillon se redressa, comme sil eût été secoué par une décharge électrique.
Vendre les collections ! sécria-t-il en verdissant
Ça, jamais !
Jaime mieux quon marrache les yeux et quon me coupe le nez, la langue et les oreilles.
Cest à prendre ou à laisser.
Mais cest de la folie
Me priver de ces uvres dart, de ces meubles précieux, de ces toiles magnifiques, de ces tapisseries splendides, qui sont lorgueil et la joie de ma vie
ça, jamais !
Nous verrons bien
Et ce nest pas tout
Que vas-tu exiger de moi ?
Nous mettrons aussi ton titre de baron en adjudication
Mais cela ne se fait pas, voyons
Tu las acheté
tu peux bien le revendre.
Cest fou !
Cest insensé !
hurlait le baron.
Et déchaîné à son tour, hors de lui, emporté par une de ces colères de mouton enragé, Papillon sélança vers sa femme, et, la saisissant à la gorge, il fit, lécume aux lèvres :
Un mot de plus
et je tétrangle
comme un poulet !
Alors, il se produisit un de ces phénomènes tels que Shakespeare en a introduit dans la Mégère apprivoisée.
Mme Papillon, sans chercher à se dégager, laissa retomber sa tête vers lépaule de son tortionnaire, et dune voix pâmée, elle fit :
Mon loup
mon aimé
aie pitié de ta pauvre chère folle qui tadore et serait heureuse de mourir de ta main.
Papillon, ahuri, desserra son étreinte, qui, dailleurs, ne faisait courir aucun danger à sa femme, qui tomba aussitôt dans ses bras en balbutiant :
Pardonne-moi, jétais stupide.
Et elle ajouta, en enveloppant dun regard énamouré lamateur de bibelots, qui croyait rêver :
Dieu ! que tu es beau, quand tu es en colère !
Eudoxie !
Cest toi qui avais raison
Demain, au lieu de nous embarquer pour le Japon, nous nous en irons, ainsi que tu me lavais proposé, nous enfermer dans notre château de Courteuil. Là, dans ses épaisses murailles, nous pourrons défier le Fantôme et recommencer notre lune de miel.
Aussi touché par ce revirement inattendu quil avait été exaspéré par les menaces de sa femme, Papillon déposa sur le front brûlant dEudoxie lhabituel et classique baiser, grâce auquel il avait déjà si souvent réussi à arrêter les discussions qui menaçaient de devenir parfois orageuses.
Et Eudoxie, lentraînant vers la table, lui dit :
Viens tasseoir près de moi, mon Hippolyte
Viens, nous boirons dans le même verre
nous mangerons dans la même assiette
La timbale va être froide
fit observer le gourmet quétait le collectionneur.
Nous la réchaufferons de notre tendresse
minauda Mme Papillon, en rendant avec usure à son mari le baiser qui avait mis le point final à cette querelle plutôt mouvementée.
Le lendemain, dès la première heure, le baron et la baronne Papillon partaient en auto pour leur château de Courteuil
Quallaient-ils y rencontrer ?
VIIOÙ SIMONE DESROCHES CROIT TRIOMPHER
MAIS
Tandis quà petite allure la limousine des Papillon roulait vers Courteuil, le bossu et Maurice de Thouars, toujours dans son costume daviateur, se préparaient, dans lancienne prison du château muée en laboratoire, à transformer en lingots dor le trésor des Valois.
Après avoir ouvert le coffre, tandis que le comte Maurice rangeait sur la table les piles décus dor frappés à leffigie du roi Henri III, Lüchner, à laide dune pince de bijoutier, commençait à dessertir les diamants et pierres précieuses qui enrichissaient le diadème de Catherine de Médicis.
Maurice de Thouars lui demandait :
À combien évaluez-vous le montant du trésor ?
Sans hésiter, le secrétaire de Papillon répliquait :
À cinquante millions environ
En effet, sil représente une quantité dor relativement peu considérable, il renferme des pierres précieuses, et notamment plusieurs diamants, moins gros peut-être, mais beaucoup plus purs que le fameux Régent.
Dites-moi
ne sera-t-il pas très difficile de les écouler ?
Détrompez-vous, affirmait le bossu. Toutes les précautions ont été prises, et je me suis déjà entendu avec un diamantaire dAmsterdam qui se charge de tout réaliser en six semaines.
Tout en continuant son délicat travail, Lüchner ajouta :
Mlle Desroches vous a-t-elle parlé des conditions dans lesquelles nous devons partager le trésor ?
Non
Cest une question que je nai pas voulu aborder avec elle.
Eh bien ! voici
Elle touche cinquante pour cent
Mlle Bergen vingt ; moi vingt
et Jack Teddy
Jack Teddy ?
Oui, lhomme à la salopette
dix pour cent
Cela me semble très bien ainsi.
En effet
déclarait le bossu.
Et, avec un sourire teinté dironie, il fit :
Ce qui métonne, je ne vous le cache pas, cest de ne pas vous voir figurer dans la répartition.
« Voulez-vous que jen touche deux mots à Mlle Desroches ?
Cest inutile, puisque je vais lépouser.
Toutes mes félicitations ! sécriait le secrétaire du baron Papillon
Vous nêtes pas à plaindre
Cest vous qui êtes le plus favorisé et je vous souhaite bien du bonheur à tous les deux.
Je vous sais gré de vos vux
mon cher Lüchner
fit tout à coup une voix qui résonna sous la voûte de la prison.
Cétait Simone Desroches qui, dans un élégant déshabillé du matin, que la veille elle avait apporté en avion avec quelques menus bagages, faisait son apparition dans la prison.
Jamais, peut-être, elle navait été aussi belle
On eût dit larchange du mal.
Sapprochant du bossu, qui continuait sa besogne, elle scanda :
Je vois que vous êtes très avancé.
Et, semparant dun des diamants que Lüchner venait de dessertir, elle léleva entre ses doigts et le plaça bien dans la lumière que semait autour delle une puissante lampe électrique.
Quelle merveille ! admira-t-elle
Quels feux ! Je nai jamais vu un diamant aussi splendide.
Il y en a de plus beaux encore
scandait M. de Thouars
Et ces rubis, ces topazes, ces émeraudes ?
Simone plongea les mains dans ce véritable tas de pierreries, que le comte Maurice avait amoncelées auprès des piles décus
et les fit ruisseler en une féerique cascade.
Quel dommage ! fit-elle, que je ne puisse pas en garder quelques-unes.
Mais ses instincts de bête de proie lemportèrent aussitôt sur ses désirs de femme coquette. Dun ton âpre, elle martela :
Mieux vaut tout liquider
Cest plus prudent, plus sûr et plus profitable.
Et, jetant un coup dil circulaire sur le trésor dispersé et étalé sur létabli, elle fit :
Lüchner, jestime que votre estimation nest pas suffisante.
Je commence à le croire aussi, appuya le bossu.
Et il grommela entre ses dents :
Pourvu que ce maudit Chantecoq
Chantecoq ! sexclama Simone
Puis elle reprit dune voix non plus harmonieuse, mais sèche, implacable :
Je vous avais annoncé, hier soir, que Belphégor navait pas dit son dernier mot.
Je me rappelle, en effet
ponctua Maurice de Thouars.
Eh bien ! Jack Teddy vient de me téléphoner du bureau de poste de Mantes quil avait réussi à enlever la fille du détective et quil serait ici avec elle dans une demi-heure.
Ça, cest le bouquet ! déclarait Lüchner avec une visible satisfaction.
Simone poursuivit :
En admettant que Chantecoq découvre notre piste, quand il saura que sa fille est entre nos mains et il ne tardera pas à lapprendre il se gardera bien de nous attaquer et jaurai le temps de filer en avion avec nos lingots, nos diamants, nos pierreries, et, si besoin est, avec la demoiselle !
Cest tout simplement prodigieux, senthousiasmait M. de Thouars.
Le bossu, qui avait fini de dessertir le diadème, et avait soigneusement enveloppé les diamants dans du papier de soie, sen fut vers les piles décus, quil déposa sur le plateau en y joignant le diadème et plusieurs autres bijoux dun dessin magnifique.
Puis, se dirigeant vers le fourneau à haute tension, il louvrit et y introduisit le plateau
Après avoir refermé le four, il fit manuvrer une petite roue de cuivre
Aussitôt, les aiguilles dun manomètre se mirent à frétiller.
Simone, qui avait suivi lopération avec un visible intérêt, se tourna vers M. de Thouars et lui dit :
Jack Teddy va bientôt arriver
Allez le guetter !
Le comte Maurice séloigna.
Alors, Mlle Desroches, sapprochant du bossu, qui surveillait son tableau, lui dit :
Combien de temps pensez-vous que cela va durer ?
Trois heures
répondit le secrétaire de Papillon
Il faut au moins deux heures pour que le métal commence à entrer en fusion.
Alors, ironisa Belphégor, jai le temps de griller quelques cigarettes.
Sur la route de Mantes à Dreux, une puissante auto fermée filait à une vitesse de cent à lheure
Lhomme à la salopette, revêtu de son costume de chauffeur, sous lequel nous lavons vu pénétrer chez Chantecoq, et auquel il avait ajouté une paire de lunettes noires, se tenait au volant.
Après avoir dépassé plusieurs voitures, et notamment la limousine du baron et de la baronne Papillon, quil navait pas eu le temps de reconnaître, il arrivait bientôt en vue du château de Courteuil.
À lintérieur de la voiture, Colette, sans chapeau, un manteau jeté sur ses épaules semblait plongée dans un profond sommeil
Sans doute le complice de Belphégor lui avait-il fait absorber un narcotique grâce auquel il allait pouvoir lemporter sans encombre jusquà lendroit où Simone Desroches lui avait donné lordre de la rejoindre
En effet, lorsque, après avoir franchi la grille du château, lauto sengagea dans la cour dhonneur, la jeune fille demeura immobile dans le fond de la voiture, comme si elle avait été anéantie par son lourd et invincible sommeil.
Lhomme à la salopette sauta à terre et, après avoir fait signe à M. de Thouars qui savançait vers lui de ne pas bouger et de garder le silence, il sen fut vers la portière, louvrit, et, prenant dans sa poche un flacon quil déboucha, il le fit respirer à la jeune fille.
Presque aussitôt, Colette entrouvrit les paupières
Sa poitrine se dilata comme si elle avait hâte de respirer à pleins poumons lair pur et frais du matin.
Et, sappuyant sur la main que lui tendait Jack Teddy, elle mit pied à terre
Elle semblait harassée démotion et de fatigue.
Lhomme à la salopette invita cette fois M. de Thouars à le rejoindre
Et le comte Maurice, sinclinant avec déférence devant lotage de Belphégor, lui dit :
Veuillez me suivre, mademoiselle, je vais vous conduire auprès de M. votre père.
Fort galamment, il offrit son bras à Colette, qui sy appuya
tout en murmurant :
Nest-ce pas plus grave que lon a bien voulu me le dire ?
Non, mademoiselle, et je puis même vous assurer que la vie de M. votre père nest nullement en danger.
Ces paroles parurent réconforter la jeune fille. Sous le regard du portier, qui était accouru et auquel Lüchner avait dû, pour expliquer la présence au château de ces hôtes inconnus, raconter une de ces fables ingénieuses dont il avait le secret, Maurice de Thouars et Colette pénétrèrent dans le château, suivis par lhomme à la salopette.
Après avoir gravi lescalier dhonneur, ils pénétrèrent tous trois dans le grand salon où se trouvait la porte qui donnait dans lescalier dit des oubliettes.
Maurice de Thouars louvrit et invita Colette à en franchir le seuil.
À la vue du couloir, de ces marches étroites, elle eut un instinctif mouvement de recul.
Où memmenez-vous ? demanda-t-elle.
Je vous lai déjà dit, mademoiselle
Près de votre père.
Où se trouve-il donc ?
Dans une aile du château auquel lescalier donne seul accès.
Le bellâtre ajouta :
Les architectes des temps passés avaient parfois de ces caprices
Colette ninsista pas.
Dailleurs, Jack Teddy avait déjà refermé la porte et barrait la route à la fille du détective, au cas où celle-ci eût voulu esquisser un mouvement de retraite.
Je vous suis, monsieur, décida la fiancée de Jacques.
Et, descendant les degrés, ils arrivèrent jusquaux anciennes prisons.
En apercevant à travers les grilles Simone Desroches et le bossu qui, debout devant le tableau délectricité, les yeux fixés sur le manomètre, guettaient les oscillations de laiguille, Colette sarrêta, tout en manifestant une violente surprise.
Maurice de Thouars, la prenant par la main lui dit :
Entrez donc, mademoiselle, je vous en prie.
Simone se retourna. À la vue de sa rivale qui venait de pénétrer dans la salle, elle eut un éclat de rire triomphant.
De nouveau, la fiancée de Jacques esquissa un mouvement de retraite. Mais elle se heurta à lhomme à la salopette qui sencadrait dans la porte.
Dune voix railleuse, Simone lançait :
Vous venez chercher votre père ?
Oui, mademoiselle.
Il nest pas ici.
Et, sur un ton de menace implacable, Mlle Desroches poursuivit :
Et si jamais il y vient
Elle sarrêta.
Le voici ! sécriait Jack Teddy, en enlevant sa casquette, ses lunettes et sa fausse moustache.
Chantecoq ! sécria Simone.
Déjà, le détective braquait sur elle un revolver
Tandis que Maurice de Thouars et le bossu, sidérés par tant daudace, restaient figés sur place le grand détective reprenait :
Cette fois, Belphégor
je te tiens !
Maurice de Thouars crispa rageusement les poings. Et tandis que, sournoisement, le bossu se rapprochait de la table, le grand limier disait à Simone :
Vous avez voulu faire enlever ma fille par un de vos complices, mais je suis arrivé à temps pour len empêcher. Et ce gredin, ainsi que la demoiselle de compagnie Elsa Bergen, je les ai remis moi-même entre les mains de la justice
Et, maintenant, réglons nos comptes.
Livide, effarée, le dos appuyé sur la muraille, Simone fixait Chantecoq avec une étrange fixité.
Doucement, le bossu avança la main pour saisir une paire de fortes tenailles qui traînaient sur létabli
Et la brandissant brusquement, il allait la projeter à toute volée à la tête du policier
Mais celui-ci, qui avait lil à tout, ne lui en donna pas le temps
Un coup de feu retentit
Le bossu laissa échapper son arme improvisée
La balle du détective venait de lui traverser le bras.
M. de Thouars voulut sélancer entre Chantecoq et Simone
Mais Chantecoq le saisit au collet en disant :
Assez de casse comme ça ! Ne me privez pas du plaisir de vous livrer intacts à mon ami Ferval.
Il navait pas prononcé ces mots, que Gautrais, accompagné de Pandore et de Vidocq, faisait irruption dans la pièce.
Un commissaire de police et quatre agents de la brigade mobile les accompagnaient.
Monsieur le commissaire, fit Chantecoq en lui désignant Simone et ses deux acolytes, voici Belphégor et ses complices
Je les remets entre vos mains.
Deux agents se jetèrent sur le bossu et M. de Thouars, qui nopposèrent aucune résistance.
Le commissaire sapprocha de Simone
et il allait semparer delle, lorsque la muraille contre laquelle elle sappuyait sentrouvrit, démasquant un passage secret, dont la veille, en cas dalerte, le secrétaire du baron Papillon lui avait révélé lexistence.
Et tout en disparaissant par louverture, elle sécria :
Tu ne me tiens pas encore !
Le roi des détectives se précipita, mais il se heurta à la muraille qui sétait refermée.
Chantecoq, tout en menaçant le bossu de son arme, lui dit :
Livre-moi tout de suite le secret de cette porte ou je te brûle la cervelle.
Lüchner nhésita pas
Sapprochant de la muraille, il appuya sur un ressort dissimulé entre deux pierres
La muraille se déplaça aussitôt
Lâchez les chiens ! ordonna le père de Colette à Gautrais, qui détacha les deux danois quil tenait en laisse.
Aussitôt, Pandore et Vidocq sélancèrent à travers la baie et gravirent de toute la vitesse de leurs quatre pattes lescalier dérobé par lequel sétait enfui Belphégor, et qui aboutissait à la plate-forme de lune des tours du château.
Ils y arrivèrent au moment où Simone allait se laisser glisser sur un toit voisin doù, par une de ses fenêtres à tabatière, il lui eût été possible de gagner, par les combles, une cachette que le prévoyant bossu, en cas dalerte, sétait aménagée.
Mais Pandore et Vidocq ne lui en laissèrent pas le loisir
Se jetant sur elle, ils lempoignèrent chacun par un bras
et comme elle cherchait à se dégager, elle sentit les crocs des deux chiens senfoncer dans sa chair.
Alors, se sentant perdue, et comprenant quelle navait plus quà se rendre ou à mourir, malgré la douleur que lui causait la double morsure qui saccentuait à chacun de ses mouvements, elle chercha à gagner le créneau afin de se précipiter dans le vide
Pandore et Vidocq resserrèrent létreinte de leurs mâchoires et elle eut limpression de lire la mort dans leurs yeux.
Un cri de rage impuissante lui échappa et elle sabattit sur les dalles
Une haleine chaude passa sur son visage
Une gueule béante sapprocha de sa gorge
Cétait Pandore qui sapprêtait à létrangler.
Mais un coup de sifflet retentit
Les deux bêtes lâchèrent aussitôt leur proie pour retourner docilement vers Gautrais qui venait de surgir, avec Chantecoq, sur la plate-forme.
Et le détective, empoignant dans ses bras la jeune femme à moitié évanouie, sécria :
Maintenant, Belphégor, je te tiens tout à fait !
VIIILEXPIATION
Pendant que ces événements se déroulaient à lintérieur du château, la limousine des Papillon sarrêtait dans la cour.
Le portier se précipitait vers eux, et avant que ses maîtres eussent mis pied à terre, il sécriait, affolé :
Monsieur le baron, madame la baronne, il se passe ici des choses extraordinaires !
Quoi donc ? interrogea le collectionneur, en descendant de voiture.
Le concierge expliquait :
La nuit dernière, M. Lüchner a amené au château deux personnes, un homme et une femme, que je ne connais pas
Je me demande même par où il les a fait entrer
car je puis jurer à Monsieur le baron quils nont pas franchi la grille, que javais fermée moi-même à double tour.
« Ce matin, seulement, de très bonne heure, M. Lüchner ma fait appeler et ma dit :
« Hier soir, très tard, je suis arrivé avec un ingénieur qui est venu pour soccuper du mécanisme des oubliettes, qui ne veut toujours pas fonctionner
Je nai pas voulu vous réveiller et je lai fait entrer, avec sa femme qui laccompagne, par la petite porte de Diane
Sa sur doit venir le rejoindre ce matin
car ces dames désirent visiter le château. »
Cette histoire me semble louche !
soulignait Eudoxie, qui avait rejoint son mari.
Tu tinquiètes toujours à tort ! morigénait Papillon. Lüchner est mon homme de confiance et il est incapable dune imprudence et encore moins dune indélicatesse.
Je nai pas fini, monsieur le baron, reprenait le portier.
Eh bien ! parlez.
Il y a environ une demi-heure, la sur de lingénieur est arrivée en auto
Elle avait lair bizarre, et jai remarqué quelle navait pas de chapeau sur la tête
Mais ce nest pas tout
Lingénieur qui lattendait depuis un moment oh ! un monsieur très bien, très distingué sest approché delle, la saluée avec respect et lui a dit :
« Veuillez me suivre, mademoiselle, je vais vous conduire auprès de M. votre père. »
En effet, opinait lamateur de bibelots, cela me paraît étrange.
Ce nest pas encore tout, appuyait le concierge
Un quart dheure après, une nouvelle auto
découverte, celle-là, arrivait dans la cour
Elle contenait six hommes et deux chiens, deux danois qui navaient pas lair commode.
« Un des hommes ma dit : « Je suis le commissaire de police et je viens perquisitionner. »
Perquisitionner !
sexclamait le baron.
Tu vas voir, sécriait sa femme, quils vont te prendre pour Belphégor !
Alors, poursuivit le portier, ils sont entrés dans la maison.
Avec les chiens ?
Avec les chiens.
Mais ils vont tout saccager !
Non, jusquici, il ny a pas de casse. Joubliais, en effet, de dire à Monsieur le baron et à Madame la baronne que le commissaire ma demandé de les guider jusquà lentrée des oubliettes
Cest ce que jai fait. Je leur ai ouvert la porte qui conduit aux anciennes prisons. Alors, ils se sont tous engouffrés là-dedans
Les chiens aussi ?
Les chiens aussi
Et sûr quil doit se cuire là-dedans un drôle de fricot
Car à linstant même où la voiture de Monsieur le baron et de Madame la baronne pénétrait dans la cour, jai aperçu, là-haut, sur la tour de Diane de Poitiers, une femme que les deux chiens voulaient boulotter et qui criait « au vinaigre » !
Hippolyte ! sexclamait Mme Papillon
allons-nous-en !
Jamais de la vie ! protestait le collectionneur
Mon instinct me le dit
Ce sont des malfaiteurs qui ont voulu nous cambrioler.
Mais puisque la police est là !
La police !
sexclama Mme Papillon
Depuis Belphégor, jen ai presque aussi peur que de ceux quelle est chargée darrêter !
Tout à coup, le commissaire surgit dans lencadrement de lune des baies du premier étage
Et dune voix sonore, il lança au portier :
Téléphonez à Mantes pour quon nous amène un fourgon fermé
Nous tenons toute la bande.
Alors, je monte ! décida Eudoxie, en retrouvant subitement tout son courage.
Le couple gravit lescalier dhonneur.
Des rumeurs séchappaient du grand salon
Ils y pénétrèrent, et à peine en avaient-ils franchi le seuil quils sarrêtaient, stupéfaits.
Tandis que les quatre agents de la brigade mobile entouraient Maurice de Thouars et le bossu, Chantecoq et Gautrais tenaient en respect Simone Desroches ; celle-ci, à moitié affalée sur une chaise, regardait avec une expression de haine indicible Colette qui, cependant, avait eu le tact de seffacer dans un coin obscur du vaste salon.
Le grand détective savança vers le collectionneur et sa femme.
Madame, fit-il en sinclinant devant Mme Papillon, je vous avais promis de vous délivrer de Belphégor.
Et étendant le bras vers Simone, il ajouta :
Le voici !
Hippolyte, croyant rêver, écarquilla les yeux
Il renonçait dailleurs à comprendre.
Quant à Eudoxie, elle se figura dabord quelle était lobjet dune mystification
Dressée sur ses ergots, elle sapprêtait à injurier copieusement ce policier qui se permettait de se moquer delle à ce point, lorsque Simone sécria, sur un ton de cynisme effrayant :
Eh bien ! oui, cest moi ! Et après ?
Cen était trop pour la « pauvre chère folle ».
Après avoir poussé un cri dhorreur, elle sévanouit dans les bras de son mari, qui sempressa de lemporter dans une pièce voisine.
Simone, qui venait de livrer à Chantecoq tout son secret, reprit dune voix mordante :
Vous devez être content, puisque vous êtes le plus fort !
Avec une expression de réelle tristesse, le roi des détectives demandait :
Comment avez-vous pu devenir une aussi grande criminelle ?
La coupable tressaillit et ferma les yeux, comme si elle voulait échapper aux visions que ces quelques mots lui inspiraient.
Puis, tout en frémissant, elle articula avec peine :
Les drogues, et puis
la peur de la misère.
Tous, en silence, contemplaient Simone qui semblait se ressaisir. Elle ouvrit ses yeux qui brillaient dun singulier éclat
Et portant, dun geste rapide, furtif, sa main à son corsage, elle en tira un petit objet quelle porta à ses lèvres
Chantecoq voulut sélancer
il était trop tard.
Foudroyée, Mlle Desroches tombait la tête en avant sur le parquet
Le détective et le commissaire se penchèrent vers elle
Chantecoq ouvrit une de ses mains qui se crispait en un spasme suprême
Elle serrait une ampoule de verre vide et à demi écrasée
Poison foudroyant
Elle sest fait justice.
Maurice de Thouars eut un violent sursaut de douleur
Le bossu courba la tête
et tous se découvrirent
non devant la morte, mais devant la mort.
Quelques instants après, dans la salle de T. S. F. du Petit Parisien, un sans-filiste, loreille collée à un récepteur, écoutait une communication que, par un tube acoustique, il transmettait à un rédacteur. Celui-ci, assis à la table et entouré de plusieurs de ses collègues, la prenait en sténographie, tout en répétant à voix haute :
Chantecoq, le roi des détectives, vient darrêter, dans un château des environs de Mantes, le Fantôme du Louvre, qui nest autre quune femme.
Tout à coup une voix vibrait :
Vous voyez bien que ce nétait pas moi !
Cétait Jacques Bellegarde qui venait dêtre remis en liberté et sempressait de regagner son journal.
Tous ses camarades se précipitèrent vers lui, le félicitant, lui serrant les mains.
Lun deux sécria :
Quel beau papier tu vas nous donner !
Jai vécu, en effet, un roman extraordinaire, déclarait le reporter.
Sans doute, reprenait lun des secrétaires de la rédaction, comme tout roman qui se respecte, il se termine par un mariage ?
Peut-être ! fit Jacques, avec un charmant sourire.
ÉPILOGUE
Quelques jours après, au restaurant de la tour Eiffel, Chantecoq célébrait, dans un déjeuner intime, les fiançailles de sa fille avec Jacques Bellegarde
Ferval et Ménardier y assistaient tous les deux
Nous devons dire que, beaux joueurs, lun et lautre, ils faisaient une excellente figure.
Eh bien ! mon cher collègue, demandait le roi des détectives à linspecteur, vous ne men voulez pas trop ?
Moi ? mais pas du tout ! ripostait Ménardier, avec la plus parfaite sincérité.
Vous voyez que les vieilles méthodes ont parfois du bon, et que se camoufler nest pas toujours inutile.
Vous êtes notre maître à tous.
Des applaudissements éclatèrent
et Ferval, se levant, sa coupe de champagne à la main, sécria :
Je bois au bonheur des deux futurs époux
et à Chantecoq, le meilleur des amis, le plus brave des hommes
Les coupes sentrechoquèrent
Ménardier, qui se trouvait auprès de Bellegarde, lui demanda :
Vous ne men voulez pas trop ?
Le reporter, finement, répondit :
Cest vous, au contraire, qui devriez men vouloir
Ménardier, stupéfait :
Pourquoi ?
Mais, répliqua Bellegarde, parce que je suis innocent.
Linspecteur éclata de rire
et une poignée de main cordiale mit fin au malentendu qui se terminait dailleurs dune aussi heureuse et cordiale façon.
Le repas terminé, les invités de Chantecoq quittèrent le restaurant
Jacques et Colette sen furent vers la balustrade et sy appuyèrent, admirant le panorama de Paris
Tout à coup, il leur sembla quau lointain, au-dessus du palais du Louvre, sélevait une sorte de Fantôme noir qui, après avoir un moment plané dans le ciel, sévapora dans les airs
Instinctivement, Colette rapprocha sa tête de son fiancé, qui déposa ses lèvres sur le front si pur qui soffrait à son baiser
Et Chantecoq, qui les observait avec un bon sourire, murmura :
Maintenant, jen suis sûr, Belphégor ne ressuscitera jamais !
FIN
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Novembre 2006
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