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(Edmond Jabès, Le livre des questions, Paris, Gallimard, 1963, p. 38). ...... du
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ry, Professeur émérite à lUNSA ; Richard POTTIER, Professeur à Paris V ; Jean-Pierre WARNIER, Professeur à Paris V ; Françoise ZONABEND, Directeur détude à lEHESS.
Remerciements
Je naurais su mener ce mémoire à son terme sans le soutien de Richard Pottier XE "Pottier R." , Professeur à Paris V Sorbonne : bien qu « éloigné » dans le Septentrion puis dans la capitale, il a généreusement accepté de continuer à suivre mes travaux après avoir dirigé ma thèse de 3° cycle. Quil en soit, ici, chaleureusement remercié. Je ne peux citer toutes les personnes dont les encouragements mont aidé dans les moments de doute. Je leur exprime ma gratitude, avec une pensée particulière pour Jean-Michel Marchetti XE "Marchetti J.-M." , dont lérudition sans faille ma souvent été dun grand secours, et pour Jean-Pierre Jardel XE "Jardel J.-P." , qui ma toujours utilement conseillé et qui, en signe damitié, a fait preuve dune mansuétude inépuisable en regard de ma participation trop modeste à la direction de notre laboratoire.
« Nous sommes attachés aux êtres et aux choses par des liens si fragiles quils se brisent, souvent, à notre insu. » (Edmond Jabès XE "Jabès E." , Le livre des questions, Paris, Gallimard, 1963, p. 38).
PLAN DU MEMOIRE
INTRODUCTION p. 6
PREMIERE PARTIE : POSITION THEORIQUE p. 10
CHAPITRE I.- Divagations de la recherche et totalisation théorique p. 11
CHAPITRE II.- Lanthropologie et son objet p. 23
DEUXIEME PARTIE : FICTIONS DU PARTAGE ? p. 41
Introduction p. 42
CHAPITRE III.- Lhéritage conceptuel en anthropologie p. 45
Les concepts p. 45
De la prégnance de la rhétorique p. 51
Labdication littéraire p. 61
CHAPITRE IV.- Linduction du partage p. 65
Le problème de linduction p. 68
La nature de linduction p. 70
Linduction forte et linduction faible p. 75
Le problème de lindexation p. 80
Le partage inconnaissable : le béhaviorisme et la question des états mentaux p. 84
CHAPITRE V.- La rhétorique du partage p. 102
Lherbe et la vache : universaux, totalisations, catégorisations, typologies p. 102
Les rhétoriques holistes p. 108
Holisme et individualisme p. 108
Le degré de pertinence des rhétoriques holistes p. 115
Les généralisations indues p. 132
Tristes tropes et notions peccantes p. 139
CHAPITRE VI.- Le partage « à hauteur dhomme » p. 143
La réhabilitation du singulier p. 143
La reddition prochaine de lindividu ? p. 157
TROISIEME PARTIE : PARTAGE DES FICTIONS p. 161
Introduction p. 162
CHAPITRE VII.- Les critères objectifs du partage p. 165
Pratiques sociopètes et représentations sociofuges ? p. 165
Densité et force des représentations publiques p. 170
LAutre et le doute p. 180
CHAPITRE VIII.- La visée commune p. 184
Adunation p. 185
Les méta-discours p. 202
Le sens pratique du partage ou le partage entre guillemets p. 208
La cognition partagée p. 219
CONCLUSION p. 228
Index thématique p. 233
Index des auteurs p. 237
Bibliographie p. 241
Introduction
Cet essai est leffet dune triple cause : la nécessité de répondre à des exigences académiques, un doute épistémologique et un embarras méthodologique. Les exigences académiques sont liées à ma décision de présenter un dossier dHabilitation à diriger des recherches ; le doute épistémologique est né des difficultés que, dans mes enseignements, jai rencontrées pour définir lanthropologie ; lembarras méthodologique a été provoqué par le caractère faiblement opératoire - dans mes travaux sur la mémoire - de certains concepts hérités de la discipline, en particulier ceux qui relèvent du tropisme molaire des sciences humaines et sociales.
Je ne mattarderai pas sur les exigences académiques : ce serait sans intérêt. Tout au plus, jobserverai que celles-ci mobligent à rendre compte de mon itinéraire de chercheur, ce qui suppose quil y ait effectivement un itinéraire. Je nen suis pas sûr, et je parlerai plutôt de divagation, déguisée, pour les besoins de la cause, en trajectoire cohérente. Je reviendrai sur ce point dans la première partie qui, pour lessentiel, est consacrée à la définition de ma posture épistémique. Revendiquer une telle posture suppose, au minimum, que lon ait une théorie de la discipline. Je développe cette théorie dans cette première partie, en défendant lidée que lanthropologie générale a un objet qui lui est propre : le partage. Du même coup, je dissipe mon doute épistémologique.
C'est à lontologie et à lépistémologie de lobjet de lanthropologie générale, à ce quil est et à ce quon peut en connaître, que sont consacrées les deux autres parties du mémoire. Dans la deuxième partie, intitulée Fictions du partage ?, je lève (partiellement) mon embarras méthodologique. En effet, jy précise quelles sont les limites de validité des concepts supposés rendre compte du partage. Lévaluation de ces concepts, que jappelle « rhétoriques holistes », sinscrit dans le débat sur les modes discursifs de lanthropologie. Il mest impossible de léviter et, en même temps, je ne veux pas my enfermer, car il a un côté narcissique, répétitif et, bien plus grave, on nen voit pas lissue. Je me contente de montrer comment les discours sur le partage il sagit ici exclusivement des discours à prétention scientifique - peuvent parfois relever de la fiction et, dans dautres cas, rendent compte dune réalité du partage.
Cette deuxième partie est également loccasion de traquer certaines formes indues de généralisation qui, à mon sens, ont porté un tort immense à lanthropologie. Je ne reprends pas pour autant à mon compte les grandes catégories de la pensée dualiste telles que lopposition holisme/individualisme : il y a là une manière de débattre de la tendance généralisante de nos disciplines qui me semble obsolète et bien trop éristique, chacun étant sommé de choisir son camp une fois pour toutes (celui de lindividualisme ou celui du holisme). Mon point de vue, on le verra, est tendanciellement individualiste (ou, plus exactement, atomiste) mais il l'est bien plus en réaction contre les totalisations réifiantes (la société, le peuple, etc.) que contre lhypothèse dune précellence de la logique du tout, dans certaines situations, sur celle de chacune de ses parties.
Si je minterroge sur les raisons de cette réticence spontanée à labstraction généralisante qui fait que je suis foncièrement nominaliste et plutôt éloigné de toute forme de holisme méthodologique, je ne peux faire autrement que songer à ce que dit Bourdieu XE "Bourdieu P." du rapport que nous, universitaires, entretenons avec le monde et avec le temps. La « coupure scolastique avec le monde de la production » et le privilège du temps libre de la skholè constituent pour moi une expérience encore récente, ce qui ne peut pas être sans effet sur mes dispositions cognitives à légard de lunivers scolastique et des champs théoriques et conceptuels. Ma sensibilité à la singularité et ma faible inclination envers les concepts et les modèles généralisants, ne la dois-je pas à une faible « distance intellectualocentrique » à légard dun monde peu favorable à « luniversalisme intellectualiste » ? Je nai pas de réponse à cette question mais je la pose tout de même car, dans le cadre de cette mise en scène qui se veut sincère de mon activité de chercheur, il me semble honnête de tenter dobjectiver même si, selon Searle XE "Searle J.R." , cette tentative reste toujours illusoire - tout ce qui peut relever de ma subjectivité et de mon propre rapport scolastique au monde. C'est ce que je fais, dans ce dossier, chaque fois que loccasion sen présente.
Dans la troisième et dernière partie, intitulée Partage des fictions, jessaie de repérer quelques unes des conditions objectives et subjectives du partage. Quelques unes seulement, car jai délibérément exclu de mon propos des phénomènes aussi importants que la possession dune langue ou dune histoire commune par les membres dun groupe. A ces chemins bien balisés et largement parcourus, jai préféré un parcours plus risqué, plus hasardeux, celui qui consiste à explorer les modalités de la cognition partagée. Ce type dexercice pose nombre de problèmes, dont la plupart restent irrésolus. Ils ouvrent néanmoins des perspectives de recherche en anthropologie cognitive que je me contente dévoquer à la fin de cette troisième partie.
Une bibliographie thématique clôt ce dossier. Elle est déséquilibrée : certains thèmes font apparaître des références solides c'est le cas de lanthropologie de la mémoire -, dautres ne renvoient quà une liste douvrages succincte, voire indigente : c'est hélas le cas de lanthropologie cognitive et de lanthropologie des sens. Comme on le sait, il est toujours très facile de fustiger une bibliographie c'est souvent par là que lon commence la critique des travaux détudiants ! - et la mienne ne fait pas exception. Si jai tenu à ne pas masquer les déséquilibres entre les différents thèmes, c'est parce que ceux-ci sont un excellent indicateur de ma situation de recherche actuelle, faite de positions durablement acquises, dautres moins assurées, dautres, enfin, fragilisées par mes doutes et, trop souvent et à mon corps défendant, par le sentiment dune certaine vanité de la recherche en sciences humaines et sociales.
Ce sentiment nest nullement paralysant. Comme on le sait, il nest pas nécessaire despérer pour entreprendre et, à la lecture de cet essai, on verra que jesquisse rien de moins quune théorie de lanthropologie. On peut voir dans cette tentative et, plus encore, dans le fait que je lannonce ici, une prétention exorbitante. Je my suis engagé pourtant avec la plus grande humilité, à la fois conscient de mes faiblesses, innombrables, et confiant dans ma démarche, que je mefforce dinscrire dans ce qui est le sel de la vie dun universitaire : le risque de la pensée, la confrontation des idées.
PREMIERE PARTIE :
POSITION THEORIQUE
CHAPITRE I
Divagations de la recherche et totalisation théorique
Une Habilitation à diriger des recherches, si jen ai bien compris lesprit, est moins lexposé dune recherche singulière (dans ce cas, il sagit dune thèse) que la présentation de la trajectoire suivie par un chercheur dans un champ disciplinaire : son point de départ, les étapes franchies, les lignes de force de ses travaux, son point darrivée provisoire, c'est-à-dire sa posture épistémique actuelle, et enfin et surtout, le repérage de ses ignorances qui, toujours, « demeure la partie la plus ténue et la plus déterminante de la quête du savant ».
Une telle entreprise a la cohérence et peut-être lunité factice qui est le propre de toute totalisation existentielle, de toute (re) construction dune trajectoire de vie, organisation dune totalité à partir des fragments vécus dont nous avons gardé ou imaginé la trace. Sommation provisoire de mon activité de chercheur, ce dossier peut donner lillusion dune progression théorique sagittale, continue et ascendante, alors que mes interrogations actuelles sont le fruit du hasard, de mes hésitations, de mes fringales épistémiques mais aussi de mes lassitudes. Lillusion, toutefois, nest pas nécessairement négative et ce travail délucidation dun cheminement théorique un parmi de multiples autres possibles que jaurais pu tout aussi bien emprunter peut avoir un effet performatif, espéré ou inattendu. En convoquant les acquis épars et disparates de mes diverses recherches, en mefforçant de leur donner un contour identifiable, peut-être vais-je les réunir dans une problématique qui simposera à moi et dont le contenu programmatique sera évident ? Évidemment, la forme interrogative de cette dernière phrase est ici pure rhétorique car c'est bien cela qui va se produire au terme de ce chapitre. Sans être dupe de la cohérence a posteriori de mes orientations de recherche, je marrangerai pour en faire mon miel. Ainsi, parce quaujourdhui le fil conducteur de mes travaux est le thème du partage, je me suis persuadé quil était implicite dans toutes mes recherches antérieures. C'est par conséquent autour de ce thème que je vais organiser le rappel de mes acquis en anthropologie.
Lanthropologue, tout autant que lhistorien, ne travaille que sur des traces, dune part parce que lexhaustivité de la description du réel est définitivement hors datteinte (je ne reviendrai que très brièvement sur ce point qui est traité dans tous les bons manuels dethnologie), dautre part parce que nous ne saisissons jamais que des événements passés dont léloignement continu dans le temps ne nous concède que des fragments : entre deux ethnographes, le premier enregistrant avec un sentiment durgence les derniers déplacements dun peuple nomade en cours de sédentarisation, le second notant chaque soir dans son carnet ses observations de la journée dans un quartier dune ville française, il ny a quune différence de degré, pas de nature : la crainte de la perte est tout aussi fondée dans un cas que dans lautre car, à chaque fois, ce qui a été vu a aussitôt disparu et ne se reproduira plus, en tout cas jamais à lidentique. Ainsi, lanthropologue est toujours confronté à la perte, dont toute trace est le signe ambigu. La trace, en effet, est le signe que quelque chose nest plus et, en même temps, que cette chose nest pas totalement perdue.
Pourtant, ce nest pas exactement dans cet esprit que jai entrepris mon travail de thèse sur les oratoires dans le département du Var, faisant ainsi mes premiers pas de chercheur. En réalité, le sentiment de lurgence ethnographique ne ma jamais vraiment préoccupé car rien ne me semble plus naturel et moins évitable que la perte dont nous faisons lapprentissage tout au long dune vie. Voilà pourquoi jai commencé mon enquête sur les oratoires en écartant l« hypothèse » qui réduisait ces monuments à une simple survivance de traditions païennes en voie de disparition. Non seulement cette filiation avec des cultes anciens nétait jamais attestée elle était simplement affirmée à longueur dinventaires mais mes observations ne me permettaient en aucune façon daller dans ce sens. C'est dans une autre direction que je me suis engagé, qui incluait implicitement la notion de partage : dans le cadre dune problématique de la religion populaire (notion alors à la mode), je formulais une hypothèse (triviale) consistant à expliquer les fondations doratoires par le souci quauraient eu les paysans varois de conjurer le malheur écologique (sécheresse, grêle, gel, incendies, etc.). Jaffirmais ainsi un double partage : dune part celui dune croyance dans les pouvoirs apotropaïques et propitiatoires des saints titulaires des édicules, dautre part le partage par des membres de la population étudiée de caractéristiques qui mautorisaient à parler des paysans varois. Lhypothèse de ce double partage a rapidement volé en éclats : lérection des monuments pouvait recevoir une grande variété dexplications (sentiment religieux mais aussi préoccupations laïques : identitaires, esthétiques voire fonctionnelles) et, par ailleurs, la catégorie (statistique) des fondateurs et des propriétaires doratoires regroupait aussi bien des paysans que des artisans, des employés, des autochtones et des néo-résidents, etc. Jai fait ainsi une expérience décisive : il était préférable que je me fie à mes intuitions sur la singularité et sur la polysémie irréductibles des phénomènes sociaux et culturels plutôt quaux explications « prêtes à penser » que me fournissaient les grands cadres théoriques qui, alors, mimpressionnaient encore.
En même temps, je ne pouvais pas abandonner complètement lidée que la population étudiée partageait néanmoins quelque chose : lattachement à des objets les oratoires considérés comme des traces héritées du passé. La plupart de mes informateurs avaient manifesté des signes de cet attachement, et je découvrais ainsi une expression de la sensibilité patrimoniale qui, depuis, sest exacerbée dans la société française. Indéniablement, jétais confronté au « sentiment partagé que ce monde-là, celui des villages et des quartiers, celui des paysans et des métiers» était en train de se perdre. Javais donc affaire au partage dun rapport particulier à des objets, considérés eux-mêmes comme des traces de manières dêtre au monde des manières dites « traditionnelles » - menacées de disparition. Quatorze ans plus tard, je retrouverai ces mêmes représentations à loccasion des travaux que jai dirigés sur les décors peints muraux dans les Alpes-Maritimes. Cette « découverte » du patrimoine aura une double conséquence sur mes orientations de recherche ultérieures. Dune part, elle aura un effet programmatique : après mon recrutement par lUniversité en 1991, je passerai naturellement du patrimoine à lanthropologie de la mémoire. Dautre part, mon travail de thèse maura conduit à distinguer le partage supposé dun rapport à un objet et le partage supposé des représentations relatives à cet objet, soit le niveau des pratiques et celui des états mentaux. Or, si cette distinction est banale, il me semble quelle nest pas toujours prise au sérieux et assumée dans toutes ses conséquences, aussi bien sur le plan épistémologique que méthodologique. Ainsi, on peut reprocher à Maurice Halbwachs XE "Halbwachs M." de ne pas avoir dissocié les actes de mémoire de leur contenu, ce qui la amené à substantialiser la notion de mémoire collective. Je reprendrai ce point plus loin mais, en lévoquant ici, je veux montrer que le travail de totalisation de mon expérience de chercheur se nourrit aisément de la matière la plus ancienne.
Après les oratoires, mon chemin semblait tout tracé, avec deux directions possibles : soit me spécialiser en anthropologie religieuse, soit explorer limmense domaine du folklore. Je nai eu de goût ni pour une voie ni pour lautre. Jai écarté la première, sans doute à cause dune éducation religieuse trop pesante. Je nai pas réussi à mengager dans la seconde, dune part à cause du caractère impersonnel et intemporel dune bonne partie de la littérature folklorique (dans cette région, on plante larbre de mai : quand ? Est-ce encore vrai aujourdhui ? Qui le plante ? Quelle proportion de la population est impliquée dans une telle pratique ? Pour combien de personnes cela a-t-il un sens ? Pour combien dautres est-ce seulement un spectacle ? Combien sen moquent complètement ? Si la pratique en question sest maintenue dans le temps, a-t-elle le même sens quautrefois ? Si ce nest pas le cas, quelle est la légitimité de la comparaison ? Et quelle est la légitimité de la comparaison entre régions voire entre pays différents ?), dautre part, dois-je lavouer, à cause du sentiment dirréalité que provoque en moi la lecture de cette littérature. Sans doute faut-il voir là leffet dune double cause, mes connaissances lacunaires dans ce domaine et un regard biaisé par mon origine. Issu dun milieu paysan au sein duquel jai passé toute mon enfance, jai vécu dans une région où je nai connu ni veillées, ni contes, ni folklore particulier, si ce nest quelques fêtes « traditionnelles » (Sainte Barbe, Saint Eloi, pèlerinage du 8 septembre) que mon entourage vivait sans linvestissement que décrivaient les folkloristes : leurs préoccupations essentielles étaient la future récolte, le mois à boucler, les enfants à élever, la santé qui, seule « compte », sans que des croyances ou des pratiques particulières viennent y jouer un très grand rôle.
Lobjet, enfin, était au centre de ma thèse : loratoire, en effet, est un objet (monumental) auquel sont associés un lieu (carrefour, itinéraire processionnel, propriété privée) et une date (celle de la fête du saint titulaire ou celle dun événement marquant pour la famille, le quartier, le village). Cette attention méticuleuse portée aux objets est une des caractéristiques de notre discipline qui lempêche dêtre purement spéculative. Rien quà ce titre, je la juge précieuse. Mais elle présente un autre intérêt. Tout objet, on le sait, faut-il citer André Leroi-Gourhan XE "Leroi-Gourhan A." ? est de la pensée matérialisée. Par conséquent, un des moyens dont nous disposons pour tenter de savoir si les pensées peuvent être partagées est précisément létude des objets. Dans la perspective dune épidémiologie des représentations que, suivant en cela Sperber XE "Sperber D." , je considère comme lobjet même de lanthropologie (ce que Sperber appelle la distribution ou la contagion des idées est ni plus ni moins une modalité du partage), les enquêtes sur les objets (fabrication et usage) sont indispensables : le constat du partage par plusieurs individus ou par tous les membres dun groupe dun même mode de fabrication ou du même usage dun objet particulier est un excellent indicateur du partage probable par ces individus ou par ce groupe des représentations relatives à cet objet. De plus, tout objet physique est également un objet mental : le stylo que je tiens en ce moment entre mes mains est pour moi un objet physique qui me permet décrire mais il est également un objet mental puisque je construis nécessairement une image mentale de tout objet physique que je perçois ou dont jai le souvenir ; dailleurs, pour ceux qui sont dans la même pièce que moi pendant que jécris, mon stylo est uniquement un objet mental : il reste pour eux une simple image mentale avec laquelle il leur est impossible décrire. Par conséquent, tous les objets physiques ont toujours le statut dobjets mentaux. Cette propriété les rend aptes à favoriser lintersection des états mentaux lorsque ceux-ci visent le même objet. Cette visée commune des consciences individuelles, indispensable au partage partiel des représentations, est un domaine de recherche essentiel en anthropologie cognitive, comme je tente de le montrer dans le dernier chapitre de ce travail.
Patrimoine, objet, partage (la mémoire viendra plus tard) : ces mots clés résument le mieux mes premières recherches, engagées dans le cadre de mon doctorat. Immédiatement est venu sajouter celui de symbolisme, pour des raisons facilement compréhensibles : le volet hagiographique de ma thèse mavait conduit à travailler sur les symboles des saints. Les mêmes raisons qui mavaient amené à rejeter les théories de la survivance dans ma thèse sur les oratoires mont éloigné des interprétations sous forme de clés des symboles que proposaient les dictionnaires et le folklore, très prolixe en ce domaine. C'est à nouveau chez Sperber XE "Sperber D." que jai emprunté mes références théoriques, sensible à sa conception du symbolisme comme un dispositif cognitif et, déjà, à la place quil accordait à la mémoire dans ses textes. Louvrage de Sperber me permit alors de comprendre comment linterprétation des symboles pouvait être partagée dans le cadre de ce quil appelle la focalisation culturelle. On retrouve chez le théoricien de la pertinence la notion de visée commune dun même objet par les consciences, mais sans que cette visée soit totalement déterminée : le symbolisme, en effet, « laisse la liberté à lindividu dy conduire une évocation à sa guise ». Or, intuitivement, il me semblait que cette liberté, qui laissait une marge de manuvre à linterprétation, offrait du même coup davantage de garanties au partage. Cette assertion appelle quelques explications, même si japprofondirai cette question dans la troisième partie.
La définition la plus générale et la plus banale que lon puisse donner du symbole consiste à dire quil est une chose qui renvoie à autre chose quelle-même. La prégnance symbolique, comme la soutenu Cassirer XE "Cassirer E." , se manifeste partout, ce qui signifie quil ny a jamais de perception consciente qui se réduise à un pur « datum » : toute perception « renferme un « caractère de direction » et de monstration grâce auquel elle renvoie au-delà de son ici et de son maintenant. ». Ce caractère est manifeste dans le langage : on est alors en présence dun symbolisme élémentaire ou premier, puisque tout mot (dit ou écrit) renvoie à un étant singulier ou un étant universel (à supposer que ce dernier ait une réalité ontologique). Par exemple, le mot « table » symbolise pratiquement (renvoie à) la table sur laquelle jécris en ce moment. Il y a symbolisme culturel ou symbolisme second quand le signifiant renvoie à un signifié qui est lui-même signifiant dun autre signifié. Ainsi, le mot « anneau » que jutilise pour désigner une alliance renvoie à lobjet physique (symbolisme pratique) mais, en même temps, cet objet physique renvoie lui-même à tout un ensemble de représentations relatives à ce type dobjet circulaire lorsquil est utilisé à des fins cérémonielles : éternité, fidélité, etc. Le partage, dans le premier cas, ne paraît pas poser de véritable problème, mais il en va tout autrement dans le second cas : qui, très exactement, partage la symbolique de lanneau ? Réponse : tous ceux qui pourront et voudront jouer à lintérieur de la marge de manuvre laissée à linterprétation. Mais pourquoi faut-il quil y ait une marge de manuvre ? Après tout, il suffirait peut-être davoir un code symbolique fixé une fois pour toutes pour que le partage soit assuré. C'est sans doute vrai lorsquil sagit de désigner des objets pratiques et concrets, c'est-à-dire des choses singulières (par exemple, cette table-ci). Ca ne lest plus lorsque le référent est une abstraction, une chose immatérielle (léternité, la fidélité) ou bien relève des universaux. Dans le cas de référents complexes, compte tenu du fait que chaque esprit-cerveau est unique, il est sans doute préférable de ne pas durcir les significations qui, pour certaines consciences, risqueraient alors de devenir impénétrables. La marge de manuvre laissée à linterprétation offre plus de chances dintersection entre les différents états mentaux. Parce quil renvoie à autre chose que la chose même, le symbolisme est non seulement au fondement anthropologique de la liberté (en nous ouvrant des horizons situés bien au-delà de la trivialité du monde physique), il autorise également le partage et le lien social : c'est dans la mise en relation avec cette autre chose que se nouent les relations et que sétablit la communication intersubjective. Le secret de « la pulsation authentique de la conscience » est que « chaque battement y fait jaillir mille liaisons » qui sont autant de potentialités de partage avec lAutre. Un seul exemple : la quête de la signification des multiples symboles qui ornent les frises des maisons niçoises reste toujours insatisfaite mais quand, avec dautres, nous les contemplons, nous nous retrouvons dans cette expérience esthétique qui fait que, pendant un temps, nous ne sommes plus enlisés dans les contingences immédiates du réel, dès lors capables douvrir nos consciences les unes aux autres en visant le même objet.
Une visée du même objet (par exemple le même événement passé), c'est bien ce qui est sous-entendu par la notion de mémoire collective. Dans ce chapitre, je dirai peu de choses sur cette orientation de recherche dans laquelle je suis encore totalement engagée et qui fait lobjet dune grande partie de mon dernier ouvrage. Lorsque je me suis efforcé de définir le domaine de lanthropologie de la mémoire, javais bien conscience que la principale difficulté tenait à la question du partage. Seule la mémoire individuelle, en effet, est attestée et, par ailleurs, seules des formes protomémorielles ou métamémorielles peuvent être observées quasiment à lidentique chez plusieurs individus. Dès lors, comment démontrer lexistence dune mémoire partagée, c'est-à-dire dun partage réel de représentations relatives au passé ? Comment prendre en compte, par exemple, la place quoccupe cette mémoire dans la représentation dune identité collective ?
Pour tenter de répondre à ces questions, jai décidé de choisir la voie qui me semblait la plus difficile, celle de lanthropologie des sens et, plus particulièrement, de lodorat. Non pas que jaie le goût de la difficulté, mais il mest apparu que si je parvenais à montrer que le partage était possible là où sapplique la mémoire la plus intime (celle des odeurs), dans ce registre de lexpérience sensible où les intimations du social, toujours présentes, sont toutefois moins pressantes, alors jaurais de bonnes raisons dadmettre léventualité du partage mémoriel dans des formes davantage socialisées (par exemple les commémorations) du travail de la mémoire. On sait que la question centrale de lanthropologie sensorielle est celle de la possibilité dune focalisation c'est-à-dire dun partage partiel culturelle et/ou naturelle des sensations. Dans le cas de la mémoire olfactive, cette focalisation ne peut pas être facilitée par un lexique stabilisé comme il en existe pour décrire les couleurs. Pour cette raison, la distance est grande entre les modalités perceptives des stimuli olfactifs, leurs constructions cognitives et les catégories sémantiques qui permettent den rendre compte. Chez les parfumeurs avec qui jai travaillé, la tentative de réduction de cette distance dans un objectif explicite de partage se fait par lintermédiaire du langage : une nomination des perceptions qui vise à être consensuelle sefforce de dépasser les différences quil y a dun individu à lautre entre stimuli et perceptions en premier lieu, perceptions et cognition en second lieu. Dès lors, le partage dune mémoire des odeurs devient possible. Dans ce cas très particulier du travail des parfumeurs, jai donc pu attester lexistence dun mémoire collective faite du partage de souvenirs olfactifs non autobiographiques.
Au final de ce parcours cursif de près de quinze années de recherche, quel bilan provisoire puis-je dresser ? Des oratoires à lodorat, le chemin peut paraître tortueux. Il lest certainement. Cependant, dans cet itinéraire qui va de la religion populaire à lanthropologie sensorielle et cognitive en passant par la conscience patrimoniale, le symbolisme et la mémoire collective, on peut voir, sans trop forcer le trait, un même mouvement : celui qui ma porté (bien plus que je ne lai choisi) vers le thème de recherche qui moccupe aujourdhui : le partage de la cognition et des représentations. C'est lattachement à ce thème là qui caractérise ma posture théorique actuelle, celle que jentends maintenant défendre dans ce dossier.
CHAPITRE II
Lanthropologie et son objet
Entré tardivement à lUniversité, au moment du reflux des sciences humaines et sociales, je nai quasiment connu rien dautre dans ma discipline que l« hypocondrie épistémologique » évoquée par Geertz XE "Geertz C." : perte de confiance, crise de la littérature ethnographique, rétrécissement des terrains, dilution de lobjet, refondations permanentes dune discipline « qui ne connaît pas de théorie véritablement constituée », etc. Je ne me satisfais pas de cet état daffliction généralisée. Je défends dans ce chapitre lidée que lanthropologie a un objet qui lui est propre et je soutiens que cet objet est passionnant et fécond.
On sait que les étudiants partagent une certaine confusion mentale lorsquil est question de lobjet de lanthropologie : ils ont tendance à confondre objet, sujet, terrain, champ théorique, domaine et thème de recherche. Dans le but déviter toute ambiguïté dans mes propos, je donne mes propres définitions : lobjet général est la raison dêtre de la discipline, lobjet spécifique est une modalité thématisée de lobjet général (raison pour laquelle on appelle improprement « thème » cet objet spécifique), le sujet est une modalité contextualisée de lobjet général et de lobjet spécifique, le domaine est circonscrit par lobjet et le sujet, les concepts pertinents à lintérieur de ce domaine constituent le champ théorique, le terrain est là où lobjet sapplique : un ensemble dindividus dans un ou des lieux et tout ce que cet ensemble dindividus peut produire : pratiques, discours, textes, objets. Au final, nous observons toujours un individu, un texte, un objet, etc. Cette précision me permet surtout de souligner un point important sur lequel je reviendrai longuement : en définitive, nous ne travaillons que sur des étants singuliers.
Quelle est la raison dêtre de lanthropologie ? Une métaphore culinaire maidera à répondre. Lorsque je cuisine, je suis toujours fasciné par ce moment miraculeux où une sauce prend (une sauce Béchamel, pour rester dans un registre sperbérien !) : avant cette transformation, qui reste pour moi mystérieuse, je ne remue quun liquide ; puis, en quelques secondes, jobtiens un ensemble consistant : un lien solide vient de se nouer entre les différents composants de la sauce (lait, farine, beurre). Parfois, hélas, il arrive aussi que la sauce tombe : ce qui était consistant redevient alors liquide.
Nous pouvons être tout autant émerveillés de la manière dont, dans des circonstances au premier abord aussi mystérieuses comment des choses singulières deviennent-elles communes ? -, le lien social se noue (ou se dénoue) entre des individus, permettant alors lémergence dune culture, dune société ou, plus modestement, de tel ou tel phénomène culturel. Ce moment là, c'est celui du partage.
Le mot partage est ambigu, il évoque la division (on partage divise - un butin en un certain nombre de parts), division éventuellement conflictuelle (un partage peut être inéquitable ou jugé inéquitable) et donc source de désunion ; le mot partage évoque également lunion : on peut partager le pouvoir, un repas, des plaisirs, des souvenirs, des pratiques, une opinion ou des idées. Par ce caractère ambigu, le mot « partage » renvoie parfaitement aux deux modalités qui constituent lobjet de lanthropologie : lanthropologue a pour vocation détudier le moment où se noue le lien social, comme il lui incombe dessayer de comprendre pourquoi ce lien ne se fait pas ou, lorsquil préexistait, pourquoi et comment il se dénoue. Le moment où advient le partage (on peut dire la même chose du moment où survient le départage) est bien plus passionnant, bien plus intéressant que ce qui se passe après, le lien une fois noué : après, le chercheur devient « simplement » le notaire de la vie sociale ou culturelle, il décrit ou paraphrase la société, tâche qui représente une grande proportion des travaux sociologiques. En bref, on ne peut pas se contenter daffirmer : ici, ou là, le partage existe, ou nexiste pas, ou nexiste plus. Il faut essayer de comprendre ce moment particulier, singulier, presque incroyable, où le social, le culturel, naît, se donne à voir ou, dautres fois, meurt, sanéantit.
La plupart du temps, c'est le partage avec le sens dunion que va privilégier lanthropologue car lorsque nous disons que lhomme est un être social et culturel, nous voulons signifier par là que lhomme est capable de partager avec dautres hommes des choses sociales et culturelles. Lexistence de celles-ci va permettre daffirmer que, véritablement, on est en présence dune société ou dune culture. C'est bien ce partage supposé, au sens dunion, de réunion, de fusion qui fonde lidée de société ou lidée de culture. Dans lidée de communauté, qui est une sorte de modalité forte de la société, on retrouve encore cette idée dunion, de mise en commun, de même, dailleurs, que dans le mot culture, défini comme lensemble des uvres, des pratiques et des croyances propres à un groupe social donné, c'est-à-dire partagées par tout (?) ou partie des membres de ce groupe.
Jusquici, je ne fais quenfoncer des portes depuis longtemps grandes ouvertes : la société, disait Montesquieu, ce nest pas les hommes mais lunion des hommes. Explicitement ou non, les anthropologues ont toujours travaillé sur le partage et se sont employés à en expliciter les modalités. Bien souvent, ce partage est sous-entendu par les termes mêmes que nous utilisons, ce qui est évident dans le domaine artistique : la notion d « arts asiatiques » ou celle d « art nègre » renvoie à des formes dexpression supposées être partagées par tout un groupe, en loccurrence le « groupe » des asiatiques ou celui des « nègres ». Bien sûr, plus aucun anthropologue nutilise lexpression « art nègre » aujourdhui, sauf lorsquil évoque lhistoire de lart ou de sa discipline. Nous ne le faisons plus dune part à cause de la connotation raciste du mot « nègre » et, dautre part, parce que les progrès enregistrés en anthropologie de lart ont permis détablir que, dans ce domaine, les modalités du partage présentaient des écarts considérables en regard des généralisations faites, depuis le début du XX° siècle, en termes de grandes aires culturelles. Ainsi, un superbe travail récent sur les arts du Grassland montre parfaitement que la caractérisation des productions plastiques (statuaire, masques) par rapport aux ethnies (les peuples) ne permet pas dordonner les objets conformément à la « réalité du terrain ». Les styles existent, certes les styles des hautes terres (chefferies du plateau Bamiléké au sud, des Bamoum à lest et de la province du Nord-Ouest) se distinguent de styles périphériques (pays widekum au sud-ouest, pays mfumté-mbembé à lextrême nord de la province camerounaise du Nord-Ouest, pays tikar vers lAdamaoua du Cameroun du centre) -, mais ils ne se confondent pas avec les réalités ethniques ou linguistiques et sont dune très grande complexité qui est le reflet de la richesse créative des artistes.
Quoi quil en soit de ces nuances, c'est bien le partage supposé (au sens dunion) qui, dans ce cas précis, intéresse les deux chercheurs dont je viens de citer les travaux. Je répète donc ce que jai dit plus haut : affirmer, comme je lai fait, que le partage fonde lidée de société ou lidée de culture est dune extrême banalité et nest certainement pas une découverte ! La plupart des sociologues et anthropologues ont déjà exprimé cela, bien mieux que je ne pourrais le faire. Si la position que je défends ici a quelque chose doriginal sans fausse modestie, je suis loin den être convaincu -, elle le doit peut-être au fait de soutenir que le partage est lobjet même de notre discipline. C'est bien parce que nous sommes persuadés que la société et la culture existent que nous faisons des enquêtes qui visent, précisément, à rendre compte de faits sociaux ou culturels particuliers. Être persuadés que la société et la culture existent suppose lhypothèse préalable dun partage possible des choses sociales et culturelles : c'est en tout cas une hypothèse implicite dans tous nos travaux, dans toutes nos recherches, sans aucune exception. Par conséquent, ce qui nous autorise à nous présenter comme des anthropologues (des anthropologues sociaux ou culturels), ce qui légitime la pratique de notre discipline, ce qui la fonde, c'est lhypothèse de ce partage.
Si lobjet de lanthropologie est le partage, peut-on dire pour autant que cet objet lui appartient en propre ? Après tout, sociologues, psychosociologues et même historiens pourraient revendiquer le même objet. A ce stade de mon exposé, peut-être le moment est-il venu dessayer de mettre un peu dordre dans la question complexe des appellations disciplinaires qui semble obéir à une sorte de surenchère sémantique : ethnographie, ethnologie, anthropologie (sociale et culturelle), ethno-anthropologie, anthroposociologie, ethnosociologie, socio-anthropologie, socio-ethnologie, etc.
Maintes fois, jai été surpris par les réponses que me donnaient mes collègues lorsque je leur demandais une définition de la discipline en regard des disciplines connexes (sociologie, philosophie, psychosociologie, psychologie). Les définitions sont rarement identiques, parfois élusives et, souvent, trahissent un certain embarras, apparemment provoqué par la difficulté rencontrée pour identifier lobjet premier de lanthropologie devenu, dit-on, « problématique ». Il arrive même que la discipline soit définie par sa méthode et non par son objet, ce qui, dun point de vue épistémologique, est inacceptable : lanthropologie, soutient-on alors, c'est lobservation participante, lenquête, le terrain, la description, etc. Dans dautres cas, la définition donnée est extrêmement vague : on fait de lanthropologie la science de lhomme, définition bien trop générale car notre discipline se retrouve alors en compagnie de beaucoup dautres qui peuvent afficher la même ambition : médecine, psychologie, histoire, géographie humaine, biologie, etc. Parfois, encore, lanthropologie « au sens plein du terme » devient « une science générale de lhomme », avec un « A » majuscule au mot Anthropologie. Que veut-on dire par là ? On imagine quil ne peut sagir dun savoir visant à se satisfaire de généralités sur lhomme telles que : il dispose dun langage, il est un être social, culturel, il connaît langoisse de la mort, il a le souci de sa reproduction, etc. On sait bien, avec Montaigne XE "Montaigne" , que tous les hommes partagent en commun « lhumaine condition » et le répéter même si c'est une pédagogie utile et, souvent, une nécessité morale napporte pas grand chose à la connaissance anthropologique. Alors, que signifie ce projet de science générale de lhomme ? On peut présumer quil sagit dune Anthropologie non plus avec un « A » majuscule mais avec un « A » majestueux : celle qui veut embrasser tout le savoir possible sur lhomme. Cet objectif, assurément, est louable, mais il est impossible à atteindre : il supposerait de tenir ensemble, dans une même discipline, les connaissances phylogénétiques, génétiques, biologiques, psychologiques, sociales, politiques, économiques, culturelles, etc., de telle sorte que les anthropologues seraient capables de formuler une théorie de lhomme congruente aussi bien avec ce que lon sait de sa biologie cellulaire quavec ce que lon croit savoir des motivations qui font quun individu préfère la glace à la vanille à la glace au chocolat, ou, encore, quil déteste fêter les anniversaires, quil ait un caractère irritable, quil préfère Schubert à Wagner, quil ait « choisi » de se marier et davoir deux enfants, quil soit un apostat du catholicisme, quil ait décidé dadhérer à une organisation humanitaire, etc. Même Edgar Morin XE "Morin E." dans son approche originale de la complexité humaine ne couvre quun centième (et encore !) de ce programme.
Aucune de ces définitions de la discipline nest donc satisfaisante et, indéniablement, les anthropologues éprouvent une certaine difficulté à définir lanthropologie par son objet en termes autres que généraux ou irréalistes. Or, on ne voit pas à quel titre lanthropologie serait la seule discipline qui nait pas dobjet propre. En effet, labsence de définition dune discipline par son objet ne peut recevoir que deux explications : cette définition est impossible parce quil ny a pas dobjet, et dans ces conditions cette discipline na pas lieu dêtre (je ne vois aucun intérêt à maintenir une discipline qui naurait pas dobjet propre à étudier) ; c'est une démission théorique et épistémologique. Je penche évidemment pour la deuxième explication.
Il existe quand même une définition de lanthropologie par son objet nettement plus ambitieuse et exigeante que celles, trop vagues, générales ou irréalistes, que je viens dévoquer. Selon cette définition, la vocation de lanthropologie serait la mise en évidence des différences (entre les groupes, les cultures, les sociétés), ce qui suppose lexpérience de laltérité. Cette définition ne relève pas dune démission théorique et épistémologique puisquelle dote la discipline dun véritable objet : l« altérité quantifiée », la différence (culturelle, sociale). Il y a donc incontestablement un progrès. Cependant, cette définition ne me satisfait pas. Elle sattache à ce quon peut appeler lobjet second de la discipline, mais certainement pas lobjet premier. En effet, le programme de recherche annoncé par cette définition est la mise en évidence des différences culturelles et sociales entre groupes, sociétés, cultures, etc. Mais pour pouvoir mettre en évidence ces différences entre groupes, sociétés et cultures, c'est-à-dire pour pouvoir les comparer entre eux, il faut bien que lon ait identifié au préalable chacun de ces groupes, chacune de ces cultures, chacune de ces sociétés, sous la forme dune configuration spécifique (dont le caractère fictionnel ou réel sera considéré dans la deuxième partie) dans laquelle, selon le point de vue théorique adopté, on reconnaîtra un pattern, une personnalité de base, un style, un éthos, un habitus social, etc., soit, dans tous les cas, une forme dorganisation sociale fondée sur le partage de certains traits (réels ou imaginaires) par les membres du groupe, de la culture, de la société. Cette reconnaissance peut se faire a minima, sans quil soit nécessaire de suivre la tendance culturaliste à un certain holisme radical que dénonce Geertz XE "Geertz C." : « les Indiens des Plaines recherchent lextase, les Zuni sont cérémonieux, les Japonais ont le goût de la hiérarchie
», pas plus quil est nécessaire de reprendre à son compte le durcissement des identités quont pu favoriser les administrateurs coloniaux et
les anthropologues. Admettre la réalité du partage nimplique aucunement lacceptation des généralisations indues car ce partage a toutes les chances dêtre le plus souvent partiel et dune intensité variable.
Quoi quil en soit, la chronologie logique dune recherche est celle-ci : cest parce que jaurai dans un premier temps observé une certaine forme de partage (réel ou imaginaire) dans un groupe, puis dans un autre que je pourrai ensuite comparer ces deux groupes et mettre éventuellement en évidence des différences (une fois encore, peu importe, ici, que ces différences soient réelles ou imaginées par les groupes). Il est nécessaire, à ce stade de lexposé, de bien distinguer deux niveaux de connaissance, celui quun groupe peut avoir de lui-même et celui que lanthropologue essaie davoir de ce groupe. Lorsque, selon un principe classificatoire dont Foucault XE "Foucault M." situe la systématisation au XVIIe siècle, un groupe sauto-identifie en référence à « ce que ne sont pas les autres », laltérité est certes bien présente et, dans lordre de la connaissance, vient peut-être avant la croyance (fondée ou non) dans le partage. En revanche, lorsque lanthropologue va semployer à étudier ce groupe projet qui, notons-le, présuppose déjà lexistence du groupe et, partant, la notion du partage -, lordre de la connaissance sera inversé : c'est le fait (épistémiquement objectif) du partage de la croyance (ontologiquement subjective) dans le partage qui se donnera à voir en premier, croyance quil faudra expliquer, par exemple en mettant en évidence le jeu subtil de production des différences à laide de frontières réelles ou imaginaires tracées vis à vis dautres groupes. Le partage est donc lobjet premier de lanthropologie : le partage est son objet. Par conséquent, prétendre que la différence est lobjet de lanthropologie, c'est mal poser le problème, c'est sattacher à lobjet second en négligeant lobjet premier. Lorsque nous pointons des différences, nous comparons en fait des modalités différenciées du partage, ce qui fait de lanthropologie une discipline comparative.
En conclusion de ce chapitre, je résumerai ma position théorique relative à lanthropologie et à son objet en énumérant les points suivants :
Je pars du constat que le partage est une donnée universelle, donc anthropologique, liée aux capacités humaines dextériorisation de la pensée (par exemple, la transmission, lapprentissage ou encore le symbolisme qui permet denvisager une visée commune de la chose). La raison de cette visée commune est probablement génétique : lhomme est par nature un être culturel et social. Dès sa naissance, il ignore lautosuffisance (lautarkeia aristotélicienne), il est totalement dépendant de son environnement social : sans aide extérieure, le nourrisson meurt. Cest le cas, comme on le sait, dautres espèces animales mais, chez lhomme, cette dépendance persiste avec une intensité variable tout au long de sa vie et est beaucoup plus étendue que les simples exigences de la survie : en Inde, non seulement le renonçant indien extra-mondain a besoin de la société pour survivre, mais il ne peut être renonçant que dans un temps qui est défaut du temps social. A chaque moment de lexistence humaine, lintelligibilité du sensible, laccès à la rationalité, lexplication de ce qui paraît inexplicable par exemple, la répétition du malheur ou « les contradictions impossibles à surmonter » - ne sont rendues possibles que grâce à la circulation permanente de multiples représentations publiques qui se propagent selon des modalités complexes et qui vont apporter des réponses (croyances, savoirs, idéologies) là où lhomme seul nen trouve pas. Il ny a donc pas dautre moi que le moi social, « le seul qui soit formulable et pensable », plus ou moins fort selon la qualité du partage il sera faible en situation danomie, fort dans les groupes structurés par exemple par de grandes mémoires organisatrices -, partage qui est lui-même produit de la visée commune.
En affirmant quune culture diffère dune autre, on affirme du même coup quà lintérieur de chacune dentre elles ses membres partagent (ou croient partager) ce qui les différencie mutuellement. Toute proposition véhiculant la thèse de la différence entre deux groupes présuppose lexistence dune forme de partage au sein de chacun de ces groupes. Le partage (réel ou imaginaire) précède la différence (réelle ou imaginaire) ou, plutôt, il est toujours lévénement originel dans tout processus de construction dune identité sociale ou culturelle.
Pour distinguer les deux dimensions de ce processus (le partage et la différence), on conviendra que la première relève de lanthropologie, la seconde de lethnologie. La vocation de lethnologie est par conséquent de sappliquer à létude de lobjet second de lanthropologie : la différence (jinsiste à nouveau : que les différences soient objectives ou subjectives).
Il sensuit quil ny a pas deux étapes successives (ethnologie puis anthropologie) mais deux modes danalyse qui, bien que parfaitement distincts, sont inévitablement utilisés simultanément : si on caractérise un groupe par ce qui le différencie dun autre groupe (ethnologie), du même coup on le définit par le partage de cette différence par les membres de ce groupe (anthropologie). Par souci déconomie conceptuelle, jéviterai de multiplier les notions et je conserverai le terme dethnographie pour rendre compte de la « simple » description dune réalité sociale ou culturelle, description entreprise préalablement à toute tentative de théorisation et avec toutes les limites (et les réserves) épistémologiques inhérentes à tout projet descriptif du réel.
Lanthropologie, telle que je la définis, peut être générale ou locale. Lanthropologie générale a pour objet ce qui est partagé par tous les hommes. Lanthropologie locale a pour objet ce qui est partagé par les membres dun groupe.
En insistant sur le partage comme objet de lanthropologie, je ne veux pas réduire ce dernier à la mise en évidence de lunité de lhomme, constat général et trivial même sil nest jamais inutile, régulièrement, de rappeler sa vérité ontologique. Le partage, c'est justement ce qui ne relève pas du truisme, ce qui nest pas évident et qui, pourtant, nous permet de dire dans le cadre dune anthropologie générale, « voilà une pratique spécifiquement humaine » (par exemple, la symbolisation) ou, dans le cadre dune anthropologie locale, « ici, nous avons bien affaire à une culture spécifique » (par exemple, le discours sur la sorcellerie dans le Bocage ou la culture supportériste qui se manifeste autour de lOM). Non seulement lexistence du partage doit, lors de chaque enquête, être attestée, mais sa nature, toujours singulière, doit à chaque fois être définie aussi précisément que possible.
Contre toute conception substantialiste ou essentialiste de la culture ou de la société, ou encore par prudence vis à vis de toute hypothèse dun holisme culturel, il faut : (i) noter que le partage est toujours en train de se faire et de se défaire dans le cadre des multiples interactions qui tissent ce que lon appelle précisément la vie sociale. Au sens strict, un individu ne « reçoit » jamais une culture, il sassocie au partage dune culture que, par cette association même, il modifie en laugmentant enrichissement ou appauvrissement - de ses apports propres. Pas plus la notion de partage que celle de différence ne doivent suggérer une conception essentialiste de la culture, de la société ou de lidentité. Partage et différence relèvent dun processus dialogique, dun jeu jamais terminé où les frontières qui distinguent « nous » des « autres » sont généralement dune grande labilité. C'est toujours un mouvement, un processus dont sefforce de rendre compte lanthropologue : il est un guetteur au point de passage où les sociétés se font et se défont, où le lien social se noue et se dénoue, où la culture sinstitue et se désagrège, où le collectif se fonde ou se délite. (ii) concevoir lobjet de lanthropologie, de manière indissociable, comme le partage et la conscience du partage, ce qui fait toute la différence entre lhomme et les ordinateurs : ces machines peuvent partager des données mais, bien sûr, ne peuvent en avoir conscience. Le partage des fictions du partage est, par exemple, une forme de conscience (erronée, mais qui a son efficace) du partage.
Définir lanthropologie comme létude des façons dêtre au monde (des manières d « être là »), matérielles et idéelles, des individus, dès lors que ceux-ci considèrent quils partagent entre eux ces manières « dêtre là », a des implications méthodologiques : (i) cette définition légitime la spécificité méthodologique de la discipline : lenquête, le terrain, lobservation participante consistent précisément pour le chercheur à se mettre en situation de partage avec ceux quil étudie ; (ii) si lon admet que le projet spécifique de lanthropologie est la mise en évidence du partage, il suffit dattester cela entre deux ou trois individus pour que la recherche sinscrive dans le champ de cette discipline. Il nest donc pas nécessaire de travailler sur des groupes de grande taille et, encore moins, de sadonner à la religion de leffectif effet de lemprise quexerce encore parfois la sociologie positiviste sur lanthropologie que lon peut considérer soit comme une aporie soit comme une illusion épistémologique majeure, irréaliste et improductive : il est déjà suffisamment difficile dattester la réalité du partage au sein dun petit groupe dindividus (jexpliquerai pourquoi dans la deuxième partie) sans, en plus, sabîmer dans une fuite en avant consistant à fonder illusoirement la scientificité de sa démarche sur la taille et la « représentativité » dun échantillon. Bien au contraire, en procédant ainsi, on se condamne à la superficialité ou à la trivialité des observations et on crée des conditions où ne peuvent que se multiplier les erreurs danalyse et dinterprétation. Pour lanthropologue, le partage réel dans un groupe entre quelques personnes seulement présente autant dintérêt que dans un groupe à effectif plus grand. Il y a là une autre bonne raison au refus de se laisser enfermer dans lopposition individu vs collectif, toujours très réductrice : si on admet que lobjet premier est le partage, son apparition (ou sa disparition) peuvent tout aussi bien être étudiées lorsquon considère le passage de lindividu au collectif que lorsquon sattache à comprendre comment un partage déjà attesté au niveau dun groupe restreint peut sétendre à un groupe plus large.
La problématique du partage (c'est-à-dire le fait que des individus puissent avoir ou simaginer avoir des traits communs) ne doit jamais masquer le fait massif de la singularité. Certes, (mais que fais-je dautre quenfoncer à nouveau des portes ouvertes ?), léchange est permanent entre lindividu et la société, le premier évolue dans des cadres sociaux quil contribue à créer et qui exercent des effets sur chaque instant (toutes ses actions et toutes ses pensées) de sa vie. Mais, sil y a des intimations du social, il ne faut jamais sous-estimer les impératifs bio-psychologiques : ceux-ci, jamais assoupis, assurent, tout au long dune vie, le maintien de la singularité de chaque individu.
En résumé, lanthropologie a pour objet lémergence et le délitement du partage. Dans cette tentative de définition de lobjet de la discipline ou plutôt, dans cette tentative de rediscipliner lanthropologie, de lui donner une nouvelle identité disciplinaire après que son objet initial (les sociétés lointaines) se soit évanoui - je nai aucune prétention nomologique mais, beaucoup plus modestement, le souci de me doter dune lanterne pour éclairer mon cheminement danthropologue ou, plus généralement, lexercice du métier denseignant-chercheur. Si cette définition peut être utile à dautres, tant mieux ; si ce nest pas le cas, son seul mérite est de me permettre davoir enfin une réponse à la question (naïve ?) que tout anthropologue, me semble-t-il, doit se poser : quest-ce que je cherche ?
DEUXIEME PARTIE :
FICTIONS DU PARTAGE ?
Introduction
Comment établir la réalité du partage ? Il ne se donne pas spontanément à voir, on ne peut que linterpréter (interprétation qui nexclut pas la fiction) à partir de données, dobservations qui sont le produit de lenquête ethnographique. Cette interprétation passe toujours par lutilisation de concepts. Certains dentre eux sont relativement bien maîtrisés, dautres le sont moins. Les quatre chapitres de cette seconde partie sont consacrés à tout le dispositif discursif qui, en sciences humaines et sociales et, plus particulièrement, en anthropologie, nous permet de rendre compte du partage et, peut-être, den nourrir des fictions.
Dans le chapitre III, je fais quelques remarques générales sur lhéritage conceptuel dans notre discipline et je montre quune grande partie de cet héritage a une portée rhétorique. En fait, rares sont les disciplines qui peuvent se passer de rhétorique mais elle est particulièrement prégnante dans les sciences humaines et sociales. Si tel est le cas, cela tient à la difficulté détablir des faits et de les interpréter, problème récurrent dans toutes les disciplines herméneutiques. Plus précisément, la dimension rhétorique des concepts nous est indispensable pour deux raisons : (i) nous recourons en permanence à ce que jappelle des inductions faibles, que nous tentons de renforcer par des figures du discours ; (ii) paradoxalement, notre discipline, qui est une science de lesprit, a une pratique massivement béhavioriste, difficulté que, là encore, nous tentons de contourner en jouant sur lexpressivité des concepts. Je développerai ces arguments dans le chapitre IV.
Dans le chapitre V, je continue lanalyse de la place et du rôle de la rhétorique dans le discours savant en revenant sur les difficultés dinterprétation ou de traduction des faits dans nos disciplines. En fait, je reprends sous un angle différent la discussion de la validité des généralisations, déjà engagée dans le chapitre IV. Celles-ci sont souvent des fictions qui sont au principe même des rhétoriques holistes dont je propose une définition. Ces notions et concepts sont supposés signifier le partage, souvent indûment, mais, sous certaines conditions, il arrive que ces rhétoriques holistes rendent compte dun partage réel. Jaborde rapidement la thèse suivante, qui sera explorée plus systématiquement dans la troisième partie, mais dans une autre perspective qui est celle du discours de sens commun (ou, si lon préfère notre jargon, du point de vue emic) : si la rhétorique entretient les fictions du partage, il arrive parfois quelle autorise et ontologise le partage des fictions.
Dans le chapitre VI, jévoque le tournant que prennent actuellement les sciences humaines en réaction aux généralisations indues ou superficielles : un vaste mouvement de réhabilitation du singulier touche lensemble de nos disciplines. Assurément salutaire, ce mouvement nest pas sans danger : à trop sattacher à la singularité, on risque de céder du terrain aux représentants de léliminativisme qui semploient à se débarrasser du sujet, considéré comme un usurpateur, au profit de la myriade de « machines macromoléculaires » singulières dont chaque être humain est constitué. Je ne cherche ni à surestimer ni à sous-estimer limportance de ces assauts qui viennent à la fois dune partie des neurosciences et de certains courants de la philosophie de lesprit : je pose simplement le problème, dans le but dencourager les anthropologues à investir vigoureusement ces champs disciplinaires sils veulent continuer à montrer que leur propre perspective est indispensable à la connaissance de lhomme.
CHAPITRE III
Lhéritage conceptuel en anthropologie
« Nous avons nombre dexpériences que nous appelons « voir le soleil ». Mais ce que nous désirons savoir c'est la ressemblance, sil en est, entre le soleil et « voir le soleil », car ce nest que dans la mesure où il y a ressemblance que ce dernier peut être une source de connaissance concernant le premier » (Bertrand Russell XE "Russell B." , Signification et vérité, Paris, Flammarion, 1969, p. 133).
« Ce nest pas le soleil qui est responsable de laveuglement de la chouette » (John Duns XE "Duns Scot J." Scot).
Les concepts
Un concept nest ni vrai ni faux, seules les propositions peuvent lêtre, à condition que les concepts quelles enchaînent aient un référent. Pour quune proposition (en anthropologie ou ailleurs) soit vraie et fausse, il faut donc au minimum que les concepts satisfassent à cette condition. Ce nest pas toujours le cas : il existe de nombreux concepts sans référents. Un concept comprend nécessairement lidée dune certaine propriété. Rien ne mempêche de former le concept dune humanité au sein de laquelle les esprits-cerveaux de tous les individus seraient strictement identiques et où ces individus, de la naissance à la mort, partageraient exactement le même vécu. Ce concept dhumanité comprendrait alors nécessairement la propriété suivante : partage parfait des états mentaux. Je peux former ce concept, mais il naura pas de référent dans la réalité extralinguistique. Jaurai alors forgé un vrai concept, pratique sil peut maider à poser un problème (par exemple, évaluer les écarts entre la réalité et ce partage idéal), mais on ne pourra dire de lui ni quil est vrai, ni quil est faux. Cet exemple permet de toucher du doigt une autre difficulté propre à lensemble des sciences humaines et sociales : nous ne travaillons jamais sur des caractéristiques du monde qui lui sont intrinsèques, au sens où elles existent indépendamment de tout observateur, mais sur des caractéristiques toujours relatives à lobservateur et, plus généralement, aux êtres humains. Ceci a comme conséquence que le référent peut être lobjet dune infinité de points de vue : quest-ce qui mempêche de croire que cette pipe, sur ma table, nest pas une pipe ? En réalité, beaucoup de choses men empêchent, point sur lequel je reviendrai plus loin. Quoi quil en soit, la pipe na pas le même statut ontologique que, par exemple, la montagne que lon appelle Everest ou Chomolungma : cette montagne continuera dexister lorsque lhumanité aura disparu ; la pipe nexiste que parce quil y a actuellement dans lunivers des êtres disposés à la considérer comme une pipe (ils lont dailleurs fabriquée dans cette intention). Les écrits purement factuels de lanthropologie utilisent des termes qui renvoient à des objets similaires, dont les caractéristiques ne sont pas intrinsèques au monde, ce qui peut rendre incertain, sans pour autant le faire disparaître, le référent de ces termes. En fait, ces caractéristiques ne sont pas indépendantes de lexistence des humains, mais, en même temps, la réalité physique incontestable des objets désignés (ils ont une masse, une étendue) facilite une dénomination consensuelle. Au vu dune pipe dans une société où lon fume la pipe, très peu de gens, sauf quelques peintres ou quelques poètes, prétendront que la pipe nest pas une pipe. Le plus souvent, dans ces cas là, le terme a une relation directe à la chose, comme létiquette qui, collée sur la bouteille, désigne un contenu. Mais, en anthropologie, laspect problématique du référent saccroît quand on observe, comme le fait Geertz XE "Geertz C." , que les écrits purement factuels du type : ceci-est-une-pipe sont rares, excepté dans le simple compte rendu de terrain. La plupart des concepts que nous utilisons ne renvoient pas à des objets qui ont une existence physique (une masse, une étendue) mais à des choses abstraites, difficilement définissables : sacrifice, culture, mémoire collective, identité culturelle, etc. Ces termes associent une fonction expressive (la signification que je leur donne et, également, celle quils auront chez les collègues qui les utiliseront) à une supposée fonction désignative. Ils sont donc entachés de nos opinions (doxa) et nautorisent pas une véritable connaissance (épistémè). Cette caractéristique des concepts et des notions que nous utilisons est volontiers méconnue car, spontanément, nous croyons à la dimension désignative des termes que nous utilisons (nous avons besoin dy croire sans quoi la communication entre anthropologues serait impossible).
De ces quelques remarques, on peut conclure quen anthropologie, science encore en devenir, la plupart des concepts et notions utilisés ne sont pas stabilisés et la question du référent des concepts est souvent floue, ou négligée. Pourtant, les propositions qui enchaînent ces concepts en particulier lorsquil sagit de description prétendent à la vérifiabilité. Prétention que lon peut juger exorbitante, car la précision et la valeur informative des concepts et des propositions dépendent étroitement de la précision et de la valeur de la théorie générale dont ces concepts et propositions utilisent le langage. Ceci rend le statut des concepts anthropologiques encore plus incertain puisque, dans notre discipline, nous ne disposons pas dune théorie générale, précise et structurée, mais de multiples théories concurrentes. Il ny a pas un paradigme unique, même pas de paradigme dominant, pas de changement de paradigme, pas de révolution scientifique car les paradigmes rivaux ne parviennent pas à séliminer : plusieurs « sciences » jugées « normales » coexistent, souvent conflictuellement ainsi que tous les concepts quelles utilisent, chargés voire saturés sémantiquement des multiples significations véhiculées par les différentes théories sédimentées dans la terminologie - mais sans que lune dentre elles soit capable dinvalider les autres et dobliger ainsi la communauté des chercheurs à les abandonner, comme a pu le faire par exemple la théorie einsteinienne lorsquelle a ruiné la théorie de lélectromagnétisme de Maxwell XE "Maxwell J.C." . Les théories saccumulent, signe de leur impuissance à produire un savoir cumulatif. Nos disciplines deviennent alors le terrain de prédilection de pratiques érudites qui visent moins à étayer une véritable connaissance scientifique quà réitérer sous des formes qui se veulent à chaque fois originales on déclare alors vouloir « relire » ou « revisiter » - lénumération des innombrables théories produites depuis que les hommes sefforcent de se penser en société. Labsence de sanction expérimentale à la mise en circulation des concepts fait que celle-ci na pas dautres limites que la critique heureusement féroce, excepté quand elle obéit à une logique de réseaux ou de chapelles exercée par les pairs. C'est la raison pour laquelle de nombreux chercheurs considèrent que les sciences humaines et sociales nont de la science que le nom. La sociologie, soutient Chalmers XE "Chalmers A.F." , ne parvient pas « à mettre sur pied un programme cohérent permettant de guider une recherche future », ce qui lui interdit daccéder au rang de science. La pré-science immature, selon Kuhn XE "Kuhn T.S." , se caractérise par la discussion et la remise en cause permanente de ses fondements, ce qui rend impossible un travail spécialisé et cumulatif. Il est révélateur du caractère immature de notre discipline que certains anthropologues se préoccupent encore, peut-être à juste titre, de fonder ou refonder lanthropologie. On a là un des critères essentiels qui fondent lopposition classique entre les sciences dures et les sciences dites molles que, suivant sur ce point Latour XE "Latour B." , je préfère appeler sciences souples.
Il est donc vain de vouloir jouer à lintégriste des concepts dans nos disciplines où les référents sont souvent indéterminés et les théories toujours vagues et diverses. Nous navons pas mis la main sur « le « bon » lexique pour retrouver le rapport idyllique entre les noms et les objets ». Je prends un exemple chez un sociologue qui, pourtant, semploie à parfaitement maîtriser ses concepts et revendique un label scientifique pour sa discipline. Je le cite : « Linsécurité objective fonde une insécurité subjective généralisée qui affecte aujourdhui, au cur dune économie hautement développée, lensemble des travailleurs et même ceux qui ne sont pas ou pas encore directement frappés. Cette sorte de « mentalité collective » (jemploie cette expression, bien que je ne laime pas beaucoup, pour me faire comprendre), commune à toute lépoque, est au principe de la démoralisation et de la démobilisation
». On a là une excellente illustration de la difficulté que les chercheurs éprouvent à rendre compte dun phénomène social qui, en loccurrence, relève du partage supposé de représentations - sans passer par des formes rhétoriques, même lorsquils ne les apprécient guère. Un autre exemple encore : « Le populaire, pour les historiens et les ethnologues français, a souvent désigné un socle commun, une culture assez largement partagée et difficile à repérer car elle est peu explicite, souterraine sans doute, illégitime peut-être, mais formant, un peu à la manière de nos cultures de masse, une sorte de plasma majoritaire. » Voilà un superbe exercice de rhétorique où lauteur semploie à dire quelque chose qui est de nouveau relatif au partage sans vraiment le dire : souvent, assez largement, sans doute, un peu, une sorte, autant dapproximations nécessaires pour faire accepter une définition du populaire qui, elle-même, reste extrêmement vague. « Pour nous faire comprendre », c'est-à-dire en fait pour persuader, pour convaincre, ou encore pour laisser une certaine liberté à linterprétation du lecteur, explicitement comme Bourdieu XE "Bourdieu P." ou, le plus souvent, implicitement comme Fabre XE "Fabre D." , nous faisons appel, avec maintes réserves, à des artifices rhétoriques et à des concepts non univoques que nous naimons guère ou dont nous percevons difficilement la pertinence ontologique ou, encore, dont la signification semble inépuisable (doù les phénomènes fréquents de sursémantisation et de surinterprétation).
En résumé, nous avons hérité dans les sciences dites souples dun vocabulaire souvent daté ou imprécis, de catégories parfois obsolètes, dune grammaire plus ou moins bonne, c'est-à-dire de tout un dispositif de pensée à lintérieur duquel nous avons lhabitude de poser nos problèmes. Du point de vue de la recherche, la nocivité possible de cette habitude est indéniable : elle peut être stérilisante, nous empêcher dintégrer les apports dautres disciplines, nous enfermer dans des oppositions apparentes (par exemple, individu vs société), restreindre les possibilités dinnovation conceptuelle faute dun langage approprié. En même temps, il serait stupide de vouloir faire table rase de cet héritage qui, dune part, constitue larmature de nos disciplines et, dautre part, est encore riche de potentialités heuristiques dues à ses qualités expressive et argumentative.
De la prégnance de la rhétorique
La rhétorique est-elle un art du bien dire ou une manipulation ? Il ny a pas de réponse univoque : la rhétorique est une technologie de persuasion « pour le meilleur ou pour le pire ». Il paraîtrait par conséquent sage et souhaitable déviter le risque du pire en se dispensant de tout recours à des formules rhétoriques. Par ailleurs, pour toute discipline exhibant une prétention à la scientificité, on pourrait considérer a priori quune rhétorique ne sera jamais pertinente puisque lidéal scientifique est l« éradication du rhétorique » dans un discours où ne subsisteraient « que des faits, des chiffres, des lois ». Cependant, lhistoire montre dune part que « lon fait parfois de la bonne science avec de mauvais tropes », dautre part quil existe des « transcendantaux rhétoriques », véritables embrayeurs du savoir, « qui ne sont pas habillage de la pensée mais sa condition même ». Lenjeu est donc de savoir distinguer entre les rhétoriques heuristiquement nécessaires et celles qui sont des « concessions à la facilité ».
Dans la Poétique, Aristote XE "Aristote" définit la rhétorique comme « le langage approprié » (1450 b), Quintilien XE "Quintilien" comme « la science du bien dire », mais elle est plus souvent présentée comme une technique discursive de persuasion, voire de manipulation, avec, dans ce cas, une connotation négative, particulièrement soulignée chez Platon. En effet, cet art de persuader (Gorgias XE "Platon" , 453a), dune part est pure sophistique à lopposé du discours apodictique que doit rechercher le philosophe et, dautre part, il « permet de donner à ceux qui ne savent pas limpression quils ont plus de savoir que ceux qui savent » (Gorgias, 459c). Nombreux sont ceux qui, suivant Platon, ont plutôt tendance à voir dans la rhétorique un adversaire de la science et de la vérité. Jean-Claude Passeron XE "Passeron J.-C." , par exemple, met en garde contre les métaphores toutes faites ou incontrôlées que le chercheur laisse jouer toutes seules. La métaphore, dit il, « est trop proche des opérations les plus caractéristiques de lintellection sociologique pour que ce côtoiement discursif ne risque pas sans cesse de se dégrader en procédé purement rhétorique. ». Il ajoute aussitôt que les sciences historiques comme la sociologie ou lanthropologie recourent inévitablement à une langue naturelle - la signification des concepts est souvent très proche de leur sens courant - qui « met en uvre la métaphore dans le plus simple des actes sémiques. » Par conséquent, la proscription des métaphores que réclament les sociologues est elle-même pure rhétorique. Pierre Bonnaure XE "Bonnaure P." , pour sa part, invite à user de la métaphore avec discernement, car si elle peut aider à explorer des idées, à les décanter et à les transmettre, elle peut aussi « encourager à la paresse et endormir la vigilance. » Il y a là, déjà, lidée dun compromis : il faut composer avec la rhétorique, potentiellement dangereuse, car elle peut avoir des vertus heuristiques. Lesquelles ? Considérons la métaphore : c'est un processus rhétorique, affirme Ricoeur XE "Ricoeur P." , « par lequel le discours libère le pouvoir que certaines fictions comportent de redécrire la réalité ». La métaphore instaure une nouvelle pertinence sémantique, développe la puissance créatrice du langage et libère un pouvoir de référence de second degré « qui est proprement poétique. » La métaphore renvoie toujours à une « constellation complexe de sens », sa dimension intellectuelle nest pas directement cognitive mais heuristique. C'est le cas, en particulier, des « reliefs métaphoriques » qui ont une grande densité culturelle et une histoire : « Plus ils ont été employés, plus ils sont évidents, et plus on a recours à eux. Comme tout usage les enrichit et les renforce, ils deviennent donateurs au-delà de ce quils montrent dans chaque cas. ». La métaphore, soutient Francis Affergan XE "Affergan F." , « fait voir ce que les signes référentiels ne peuvent quévoquer ou désigner de manière imprécise ou trop abstraite », elle engendre un sens nouveau et, ainsi, « contribue à accroître le capital de connaissance. » Elle a le pouvoir de « rénover la terminologie » et de « larracher à son destin étymologique », elle est porteuse dune extension du sens des mots, dune innovation sémantique par laquelle une « proximité » inédite entre deux idées est aperçue en dépit de leur « distance » logique. Bien faire les métaphores, disait Aristote, « c'est bien apercevoir les ressemblances» (Poétique, 1459 a). La métaphore consiste à « voir comme », pour reprendre une expression du second Wittgenstein XE "Wittgenstein L.J." , à comparer, établir des analogies, possibiliser des mondes par limagination. C'est parce quelle est « le lieu de toutes les ambiguïtés » que la rhétorique peut être également le lieu de toutes les compréhensions. La rhétorique au sens que je lui donne ici, c'est lutilisation intentionnelle (ce qui ne veut pas dire clairement consciente) dans un discours de limplicite connoté par tout concept ou par toute proposition en vue demporter lassentiment de lauditeur ou du lecteur : ainsi, certains concepts « prêts à penser » véhiculent implicitement lidée quils ne sont pas problématiques (parce quon les trouve dans les « textes sacrés », parce quils sont régulièrement employés par les pairs) ou encore, implicitement, tirent leur autorité danalogies ou de métaphores séduisantes (par exemple, mémoire et mémoire collective).
Lambivalence de la rhétorique explique sans doute sa large diffusion. Même si, idéalement, les théories scientifiques « ne sont pas comme des romans » et utilisent des termes qui ont un sens précis, cet idéal est rarement atteint, et pas seulement en sciences humaines et sociales. On se tromperait, en effet, en imaginant que le recours à la rhétorique est propre aux disciplines qui ne relèvent pas des sciences exactes. Tout discours a une dimension rhétorique et le discours scientifique ny échappe pas. Bien que la pensée métaphorique soit suspecte aux yeux de lhomme de science, il lutilise pourtant dans les modèles quil construit pour rendre compte de son expérience : le modèle atomique de Bohr XE "Bohr N." est une habile métaphore, lemprunt à lingénierie informatique des termes « circuit » ou « connexion » par la neurophysiologie également. De même, encore, quand on dit que la molécule ADN « reconnaît » un ARN messager. Dans tous ces cas, les scientifiques métaphorisent. Il faut déduire de ces quelques exemples quil est impossible dopposer rigoureusement deux attitudes, « lune dominée par la métaphore, le merveilleux, la poésie, lautre de rationalité pure. »
Dans les disciplines connexes de lanthropologie, lusage de la rhétorique est monnaie courante. En démographie, dès quil est question de migration internationale, les métaphores abondent : elles sont généralement « dordre météorologique ou hydraulique : les basses pressions sont soumises à lirruption des hautes pressions, deux vases communicants se remplissent inéluctablement par déversement de lun dans lautre. On a craint linvasion allemande, puis celle dAfrique de Nord. On soriente vers une peur de lAfrique noire. »
En sociologie, les métaphores biologiques ou médicales prolifèrent (la métaphore de la cellule, de lorganisme (social), du cocoon, le corps social, son intelligence, sa reproduction, ses troubles, ses hypostases et ses métamorphoses, etc.), de même que les métaphores physiques (hystérésis, entropie, sédimentation, sociétés chaudes et froides, forces et strates sociales, trou noir, etc.). Dans cette discipline, note Bernard Lahire XE "Lahire B." , les métaphores du « stockage » sont largement répandues, du « magasin des images auditives » ou du « réservoir » de Bergson XE "Bergson H." aux métaphores du corps comme « dépôt » chez Bourdieu XE "Bourdieu P." , en passant par la « réserve dexpériences » de Schütz XE "Schütz A." . Lahire pointe également leffet rhétorique des couples dopposés dans les textes de Bourdieu, où largumentation sorganise autour dune série doxymorons : « stratégies inconscientes », « intentionnalité sans intention », « finalité sans fin », « improvisation réglée », etc., autant de « contorsions théoriques » et de « torsions sémantiques » qui permettent de corriger chaque mot par son contraire. Évoquant la notion de « dispositions » chez Bourdieu celles-ci ne sont jamais observées mais supposées être au principe des pratiques observées Lahire note encore que ce terme est au service dune « rhétorique théorique » qui, par ailleurs, naide pas nécessairement à la compréhension des pratiques sociales. Bourdieu lui-même lie, pour une part, la force relative des propositions à prétention scientifique à lefficacité symbolique des stratégies rhétoriques de ceux qui les défendent.
En histoire, note Paul Veyne XE "Veyne P." , on se sert « sans cesse de métaphores et de raisonnements par analogie, ce quil est impossible et inutile déviter : il suffit de nêtre pas dupe. » En sciences cognitives, on aime également filer la métaphore : on fabrique des machines « neuronales », on évoque leurs synapses, leur mémoire, etc. Même goût pour la rhétorique chez les pédagogues : dans sa passionnante ethnographie de lUniversité de Bordeaux, Francine Pouzargue XE "Pouzargue F." montre bien que le discours des enseignants emprunte toutes les figures de la rhétorique y compris quand il sagit dadministrer la preuve : « Ladministration de la preuve ne passe pas uniquement par la logique scientifique. Le discours, en effet, est le lieu dinteraction entre ce qui est dit, celui qui parle et ceux à qui on sadresse. La logique du raisonnement simbrique dans celle des passions. Le savoir doit se soumettre à la loi de la représentation. Ainsi, le locuteur pourra utiliser toute une variété de moyens pour que son discours prenne forme. ». De même, observant les rituels des colloques, cette forme de célébration de la communauté savante, elle note que le contenu des communications qui, souvent, na pas grande importance ces communications pourraient être en latin sans que cela ne change grand chose à lattention respectueuse du public -, voit son sens enrichi par des procédés rhétoriques (métaphores, proverbes, sentences) qui « visent plus à émouvoir quà administrer des preuves. » Lethnologue fait le même constat à propos du rituel de la soutenance de thèse.
En anthropologie, la transposition de concepts dune aire culturelle à lautre donc, dans un sens métaphorique a souvent été dune grande portée heuristique. Par exemple, lidée dun domaine universel appelé « parenté » a permis aux ethnologues de parvenir à décrire de manière satisfaisante des espaces généalogiques singuliers, très éloignés pourtant de ce que nous avons lhabitude de ranger sous la catégorie « parenté ». Tornay XE "Tornay S." note ainsi que Conklin XE "Conklin H.C." a réussi à recueillir les généalogies hanunóo en utilisant les termes de base de la parenté (père, mère, frère, sur, fille, fils, mari, femme), ce qui était en fait un artifice. Ces succès ethnographiques sont la preuve que si les concepts utilisés en anthropologie ne sont jamais des « représentations dessences à partir desquelles on pourrait déduire la diversité du réel» , ils peuvent être dexcellents outils de recherche. Indéniablement, il semble bien que ces concepts parviennent à nous dire quelque chose du réel. Quelque chose, mais quoi ? Une intuition ou une vision du social, probablement. A la lecture dun texte ethnographique, par exemple, advient lintuition que telle ou telle modalité de la société ou de la culture existe réellement ou, du moins, est plausible. C'est à une conclusion similaire quarrive Francis Affergan XE "Affergan F." lorsquil constate que, en ethnologie, le signe na pas dobjet qui lui corresponde de manière univoque : les textes nous parlent du monde de façon plutôt métaphorique. Ceux-ci, toutefois, nous permettent daccéder à la forme générale dune culture. Les termes utilisés par Affergan pour décrire les modalités de cet accès sont significatifs de la dimension métaphorique des procédés discursifs de lethnologue : le sens, dit-il, « équivaudra alors à une forme, une silhouette ou un aspect cohérent qui, pour nous, suggérera une pertinence, rappellera quelque chose dautre vu ailleurs, fera écho dans notre culture. » Notant que la notion de terrain en anthropologie est déjà une métaphore, que ce terrain « se pratique quasi exclusivement sous la forme de dialogues et de traductions », Francis Affergan ajoute : « La fonction de la rhétorique au sein des sciences humaines en général, et de lanthropologie en particulier, séclaire ainsi de manière plus aiguë. Elle rend légitime la thèse selon laquelle les discours anthropologiques nont pas pour fonction de fournir des preuves de vérité acceptables, mais plutôt dentraîner des jugements de valeur, des engagements normatifs, des décisions et des besoins pratiques. Ils seraient dès lors destinés, à partir dun enchâssement événementiel, à aboutir à du sens pratique. Le projet anthropologique senracinerait ainsi dans un terrain rhétorique. » Les figures de la rhétorique, présentes dans tout discours scientifique, sont donc particulièrement prégnantes en anthropologie. Il ne faut pas y voir systématiquement le signe dune tendance générale des chercheurs en sciences humaines à avoir un discours relâché, non rigoureux. Tout simplement, la rhétorique leur est indispensable. Il nous faut donc, conclut Laburthe-Tolra XE "Laburthe-Tolra P." , « relever le défi de la métaphore. Le seul problème est quelle soit pertinente ».
Ceci me conduit à distinguer deux modes de pertinence des concepts : leur pertinence ontologique et leur pertinence argumentative. La première est relative à leur validité comme outil direct daccès au réel. La seconde renvoie au concept comme outil dévocation vraisemblable du réel : cest ce qui renforce leffet de sens du discours, sans pour autant garantir la validité de sa description du réel. Dans notre discipline, la plupart des théories nénoncent pas explicitement mais laissent entendre. La fonction des concepts est donc davantage expressive que désignative, thèse que jai déjà suggérée dans mon Que sais-je ? à propos de la mémoire collective : cette dernière notion évoque une forme assez mystérieuse de partage de représentations du passé par les membres dun groupe (de ce point de vue, la notion a une certaine pertinence argumentative ou expressive) alors que la notion de mémoire individuelle, qui désigne une faculté attestée, a incontestablement une forte pertinence ontologique. Dun point de vue scientifique, la pertinence ontologique dun concept est bien entendu préférable à sa pertinence argumentative mais, hélas, il semble que nous nayons pas la recette parfaite qui nous permettrait décarter celle-ci et de privilégier celle-là.
Il faut donc apprendre à composer avec la rhétorique, ce qui suppose au moins deux conditions. En premier lieu, lévaluation de la pertinence des concepts est certainement plus facile lorsque le discours anthropologique revendique sa dimension rhétorique intrinsèque que lorsquil cherche à la nier. La rhétorique assumée et, si possible, maîtrisée, est moins trompeuse que le discours qui, sous prétexte de viser la scientificité, masque ou refoule la dimension expressive des concepts : le risque inhérent à ce refoulement, c'est lontologisation des généralisations argumentatives. La seconde condition consiste à ne jamais occulter le caractère problématique des tropes anthropologiques. Michel Meyer XE "Meyer M." précise bien cet enjeu à laide dune métaphore dichotomique : il faut sexercer à la « rhétorique blanche », celle qui nabolit pas linterrogativité qui lui est inhérente, et combattre la « rhétorique noire », celle qui est manipulatrice parce quelle sarrange « pour rendre concluant, véridique et juste, ce qui en réalité fait question. » Ces conditions admises, il ne faut pas pour autant que lassomption pleine et entière de la dimension rhétorique du discours anthropologique débouche sur une sorte dabdication littéraire.
Labdication littéraire
Les arguments relatifs aux illusions ontologiques, à « lécart inéluctable entre le signifié et le signifiant », au fait que les concepts ne peuvent être réduits à leur fonction référentielle ou encore au fait que lanthropologue est prisonnier dun « jeu de langage »sont battus et rebattus. Mais ces rappels ou ces mises en garde, toujours salutaires, ne doivent pas servir de prétexte à une sorte dabdication littéraire consistant à prétendre que puisquil faut en finir avec la fiction « de la transparence du langage, de ladéquation des mots et des choses, de lisomorphisme du référent et du signe », on peut alors, sans ambages, se détourner de la quête des choses et des référents pour se réfugier dans une activité de construction et de traduction au cours de laquelle le chercheur, devenu ainsi auteur, « produit plus quil ne reproduit ».
Admettre que la valeur de nos concepts dépend davantage de leur caractère plausible (le pourquoi pas de Bachelard XE "Bachelard G." ) ou argumentatif nimplique pas que lon sabandonne au relativisme cognitif ou à labdication littéraire. Je suis fermement convaincu que la totalité du monde physique et la plus grande partie du monde social existent sans moi ; je pense vraiment que le monde a un réalité ontologique indépendante de la construction sociale des discours scientifiques (thèse opposée au relativisme cognitif) ; je pense encore que les théories anthropologiques, pas plus que les autres sciences, nont vocation à nêtre que des narrations parmi dautres : nous devons déployer tous nos efforts pour que la relation entre nos théories et la réalité le vieux problème de ladaequatio rei et intellectus - soit aussi pertinente que possible, même si la réalité sociale est immensément complexe, toujours mouvante et en création. Le projet est-ce utopique ? de « parler lêtre » à laide de concepts qui ne seraient cause ni de méprise ni de fausseté, la quête dune sémantique de la vérité qui nous informerait de lajustement parfait entre le mot et le réel appartiennent à mon sens au programme de lanthropologie. Même si lon sait que la traduction parfaite (dun ouvrage, dune culture, de ce que pense lautre) est impossible, on doit cependant reconnaître quon produit tous les jours de bonnes traductions. Si, comme le note Searle XE "Searle J.R." , « le monde réel se moque pas mal de la manière dont nous le représentons », il nous appartient toutefois de nous soucier de la validité de nos représentations et de la « rectitude » de nos dénominations (Cratyle XE "Platon" ). Penser, c'est essayer dassembler des idées claires et distinctes, « conformément à la façon dont les parties constituantes du monde sont assemblées ». Jajoute quen sciences humaines et sociales, nous avons tort de nous laisser trop vite enfermer dans lalternative quune mauvaise vulgarisation de la recherche universitaire entend imposer : celle qui existerait entre, dun côté, le monde de la Science, caractérisée par la méthode, la rigueur, le raisonnement, et, de lautre, le monde des Arts et des Humanités, implicitement privé de ces qualités. On peut exercer une discipline considérée comme non scientifique avec méthode, rigueur et raison. Chaque fois que cela est possible, nous devons nous efforcer « de voir clairement ce que les mots désignent. Sans cela, lorsque nous croirons assembler nos idées pour atteindre le réel, nous serons en fait en train de construire des châteaux imaginaires ou de composer des absurdités. Nos instruments auront pris le dessus et, au lieu de les contrôler, nous serons contrôlés par eux. »
Lorsque François Laplantine XE "Laplantine F." affirme que lécriture descriptive consiste « à faire advenir ce qui na pas encore été dit, bref à faire surgir de linédit », je ne peux quacquiescer à cette déclaration de bon sens. Je ne peux plus le suivre quand il prétend quelle ne consiste pas « à exprimer un contenu déjà là et déjà dit » : il y a là une confusion entre deux niveaux de la réalité qui est caractéristique dune inclination visant à faire des textes ethnographiques des textes littéraires, c'est-à-dire autre chose que ce quils doivent être. Quune écriture descriptive nexprime pas du « déjà dit » est certainement une intention louable qui, peut-être, contribuera à réduire linflation des publications en sciences humaines et sociales ; quelle nait pas vocation à exprimer du « déjà là » est incompréhensible : on nattend pas de lethnographe quil fasse preuve de ses talents littéraires ou de ses aptitudes à imaginer de linédit mais que, dans toute la mesure du possible, avec les limites inhérentes aux problèmes de traduction et dinterprétation et en assumant la part rhétorique de son discours, il permette daccéder partiellement à une réalité sociale qui, sans lui, existe de toutes façons et a un sens pour ceux qui la vivent, tout simplement parce quelle est « là » et bien là dans le monde. Jadmets facilement lidée quil nest pas possible de « sortir du langage », que « la description est description de celui qui décrit » et que « la signification est liée à lactivité de celui qui pose la question du sens ». De là à conclure que « lidée dune autonomie du décrit (le référent, lobjet, le signifié) est un leurre » et quil nexiste pas à proprement parler de « données ethnographiques », il y a un pas que je ne franchirai pas. Dans le domaine où je suis le moins ignorant, celui de lanthropologie de la mémoire, je sais que les souvenirs existent, que certains dentre eux sont partagés et que la mémoire collective est parfois (rarement) une réalité. Loin de voir dans le souci de la meilleure adéquation possible de nos concepts avec le réel un « conception indigente du langage », je préfère y voir une conception exigeante. Cette exigence doit être dautant plus grande quen anthropologie nous tentons de rendre compte dune réalité dont le contenu est sans doute inépuisable et, peut-être, indicible pour une part.
CHAPITRE IV
Linduction du partage
« Toute pratique et toute production portent sur lindividuel : ce nest pas lHomme, en effet, que guérit le médecin traitant, sinon par accident, mais Callias ou Socrate, ou quelquautre individu ainsi désigné qui se trouve accidentellement être un homme. » (Aristote XE "Aristote" , Métaphysique, I, 981a).
« La maison en et par soi, auto kathauto, celle qui nous fait utiliser le mot pour tous les édifices particuliers et différents, nous ne la voyons jamais, pas plus avec les yeux de notre corps quavec ceux de lesprit ; toute maison que nous imaginons, même la plus abstraite, avec le strict minimum permettant de la reconnaître, est déjà une maison particulière. » (Hannah Arendt XE "Arendt H." , Considérations morales, Paris, Payot & Rivages, 1996, p. 46).
«
il ny a point dhomme dans le monde. Jai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, quon peut être Persan : mais quant à lhomme, je déclare ne lavoir rencontré de ma vie ; sil existe, c'est bien à mon insu. » (Joseph de Maistre XE "De Maistre J." , Considérations sur la France, 1791, chap. VI).
Admettons lévidence : « il ny a point dhomme dans le monde », pas plus que de maison « en soi et par soi », de même que la fleur de Mallarmé XE "Mallarmé S." , absente de tout bouquet, ne fanera jamais. Nous ne pouvons voir, observer et éventuellement décrire que des choses particulières, des étants singuliers. Antisthène XE "Antisthène" ne voit quun cheval, jamais la caballéité. En anthropologie, il nen va pas autrement et, lorsquil sagit détablir le partage, nous nous appuyons sur les descriptions de choses singulières pour proposer des généralisations (par exemple « lidentité culturelle » ou « la mémoire collective ») qui visent à rendre compte de lessence commune (ou des caractères communs) de ces choses décrites. Ces généralisations, qui ont pour objet de désigner, en extension et en compréhension, lensemble des phénomènes observés, ont le statut de définitions. Quelle est la valeur de ces descriptions, en quoi légitiment-elles les définitions et, au final, les hypothèses du partage ?
Une description nest pas une définition : celle-ci détermine lensemble des caractères entrant dans la compréhension de la chose définie alors que la description détermine seulement les caractères de la chose qui se donnent à décrire tout en portant avec elle la négation de ce qui nest pas décrit, De ce fait, la description ne permet pas de connaître la nature et lessence de cette chose. Selon la Logique de Port-Royal, la description est une « définition moins exacte » c'est-à-dire une définition imparfaite, pour deux raisons : elle énumère certains attributs seulement dune chose et, parmi ceux-ci, certains ne sont quaccidentels. On ne voit pas quel argument on pourrait opposer à la première raison : ma carte didentité me décrit, elle ne me définit pas. Une carte didentité définitoire devrait déterminer la totalité des caractères entrant dans la compréhension dun individu mais, fort heureusement, cette idée effrayante parce quelle est, précisément, totalitaire, relève (pour linstant) du domaine de la science-fiction. La seconde raison est davantage problématique : elle affirme que, lorsquelle sapplique à des sujets de la même espèce, la description tient son caractère imparfait du fait quen réunissant les accidents par lesquels un sujet se distingue dun autre, elle privilégie la connaissance dindividus ou de singuliers, qui, pourtant, ne diffèrent que peu ou point par leur nature. Laccent porté sur les attributs, inhérent à la description qui, par définition, est déictique, peut amener à mettre au premier plan une différence accidentelle c'est-à-dire qui peut appartenir ou ne pas appartenir au même individu - et, ainsi, reléguer, oublier ou, même, faire disparaître lessence ou la substance commune.
Cette seconde raison est problématique car on est en droit de se poser la question suivante : les différences entres sujets dune même espèce sont-elles de simples accidents qui ne doivent point masquer ce que ces sujets partagent et qui définit leur nature commune ou bien ces différences sont-elles premières, quant à la nature singulière de ces sujets, en regard dun partage qui serait accidentel ou, en tout cas, second ? En anthropologie, nous privilégions incontestablement le premier terme de cette alternative, comme tente de le montrer Bernard Lahire XE "Lahire B." dans son évaluation quelque peu injuste du concept dhabitus chez Bourdieu XE "Bourdieu P." : il « condense ou cumule lensemble des propriétés statistiquement les plus attachées à un groupe social » et, à ce titre, peut illustrer des modèles macrosociologiques, mais il devient trompeur lorsquon oublie que « la réalité sociale incarnée dans chaque acteur singulier est toujours moins lisse et moins simple que cela. » Le privilège que nous accordons au premier terme de lalternative est donc ambigu : lorsque nous comparons des groupes constitués comment ? -, nous jugeons les différences (réelles ou imaginaires) plutôt non accidentelles, ce qui vient ainsi renforcer notre croyance dans la réalité de ces groupes, croyance qui, le plus souvent, préexiste à lobservation ; en revanche, à lintérieur dun groupe, nous avons tendance à considérer les différences (réelles ou imaginaires) comme accidentelles. C'est uniquement lorsque nous jugeons que les différences sont accidentelles que, en recourant à linduction, puis en faisant appel à des concepts qui sont toujours le résultat dune « visée de série », nous procédons à des généralisations du type suivant : « la culture X existe ». Nous pourrons dire ensuite : « elle est différente de la culture Y ». On admet donc dans ce cas que les différences (réelles ou imaginaires) observées entre individus à lintérieur dun groupe sont accidentelles et que les modalités différenciées du partage qui permettent de distinguer les groupes entre eux ne sont pas accidentelles. Nest-ce pas aller un peu vite en besogne concernant les étants singuliers qui, toujours, préexistent à linduction ? Avons-nous raison de privilégier le premier terme de lalternative ? Ne risquons-nous pas denserrer le réel dans des concepts qui, dans leur visée du général, seront réducteurs de la singularité des étants ? Je vais tenter de préciser leur statut dans la section suivante, sans prétendre pour autant répondre à toutes ces questions.
Le problème de linduction
« Ab uno, disce omnes.» (Virgile XE "Virgile" , Énéide, II, V. 65-66).
Dans les sciences de la réalité humaine, la généralisation est à la fois nécessaire et toujours inachevée. Nécessaire, car lhomme étant un être de partage, létude de lhomme consiste à appréhender les modalités de ce partage : il sagit de savoir ce que les membres dun groupe ont en commun, à partir de lobservation dindividus singuliers ; inachevée, car la singularité des individus reste irréductible, elle ne se dissout jamais complètement dans les généralisations élaborées qui, par ce fait même, nous font perdre quelque chose de ce qui est spécifiquement humain. Il y a là un véritable dilemme. Dune part, la totalité qui se cache sous les généralisations reste inaccessible, car toute description est sélective : « il ny a que des histoires partielles » et aucune empirie « ne permet laffirmation dun toujours. ». Les généralisations ne sont alors que des mots « auxquels on prête librement une extension large ou étroite. » On connaît, par exemple, les difficultés de Ménon XE "Platon" pour définir la vertu en général, lexpérience étant celle dun « essaim de vertus » (Ménon, 72a). Dautre part, si, conséquent avec un nominalisme radical, nous soutenons que seuls sont connaissables les étants singuliers, alors latomisation des connaissances est inévitable et indépassable. Sabandonner à une sorte datomisme anthropologique qui se refuserait à voir dans la réalité autre chose que des éléments discrets, privés de toute continuité reviendrait à nier la vocation même de la discipline : mettre en évidence les éléments de la réalité sociale et culturelle qui peuvent être réunis, reliés, partagés, pensés ensemble sous un même concept. C'est toujours à laide de linduction que lon prétend pouvoir attester le partage. Il faut par conséquent admettre la nécessité de linduction tout en reconnaissant ses limites. Dans la section suivante, je définis dabord formellement linduction, puis je précise ses propriétés spécifiques lorsquelle est utilisée en sciences humaines et sociales et, plus particulièrement, en anthropologie.
La nature de linduction
Linduction, disait J.S. Mill XE "Mill J.S." , est « incontestablement la question fondamentale de la logique, celle qui embrasse toutes les autres. » Elle est présente dans la déduction, la majeure dun syllogisme étant elle-même le produit dune induction. Formellement, on peut distinguer deux types dinduction. La première procède par généralisation du particulier. Cette généralisation inductive est un coup de force de lesprit qui consiste à passer dans la double universalité, celle, logique, de la classe (passage des étants singuliers à la totalité) et celle, ontologique, de lespace et du temps (passage de quelque part à partout et de quelquefois à toujours). Linduction, ici, est un pari que lon fait sur lidentité dune diversité expérimentale. C'est à partir dun « essaim » détants singuliers au sein duquel on va observer des régularités que lon va tenter de dégager des lois générales. Dans des termes hégéliens, on peut assimiler linduction à une dissolution de la forme de la réalité pour en faire la forme dun concept qui intègre les étants singuliers dans des idéalités générales. En donnant ainsi « le même signe à des choses différentes quoique semblables, on ne désigne plus à proprement parler la chose singulière mais ce qui est commun : le concept. » Ceci fait de linduction une inférence vers linconnu.
Selon la deuxième conception de linduction, son essence repose sur une croyance primordiale ou, du moins, un postulat de totalité qui précède lobservation. Dans ce cas, linduction consiste à admettre la vérité dune prémisse parce quelle conduit à des conséquences que nous croyons être vraies, au lieu de « croire aux conséquences parce que nous savons que les prémisses sont vraies ». Lidée générale préexiste à la généralisation qui va résulter de linduction. Cette idée générale vise à ordonner ou à organiser ce qui se présente à lexpérience de manière dispersée. Ce procédé correspond dune part, sur un plan épistémologique, à une des définitions que donne Aristote XE "Aristote" de linduction et, dautre part, à un niveau anthropologique, à ce que lon sait des exigences cognitives proprement humaines de mise en ordre du chaos sensoriel que représente le monde perçu. Dans mon propre vocabulaire, c'est une visée préalable de lobjet ou, selon lexpression de Francis Affergan XE "Affergan F." , un « a priori décisoire » ou une « généralisation prédicative » qui permet lunification du multiple. Bien que très spécifique, on en a une excellente illustration avec la vision dessence relative aux traits essentiels (ou nécessaires) que lon retrouve dans lempirisme dOckham XE "DOckham G." : il me suffit de voir un seul homme avec deux bras, deux jambes, une bouche, des yeux, etc. pour saisir, en une intuition intellectuelle, ce que sont les traits essentiels de tous les hommes. Linduction, dans ce cas, « peut très bien ne pas partir dun fait singulier mais de lidée dun fait. Si elle aboutit au concept, c'est parce quelle en part. » Dans la troisième partie de cet essai, je montrerai que ce type dinduction est au principe même du partage des fictions qui, comme je lai déjà dit, contribue à ontologiser le partage.
Dans les deux cas généralisation du particulier ou unification du multiple deux catégories duniversaux sont concevables : des universaux logico-mathématiques et des universaux substantiels. Les universaux logico-mathématiques consistent à circonscrire un ensemble de singuliers pour en faire une multiplicité numérique que Ockham XE "DOckham G." nomme « collection » ou « pluralité » et que nous connaissons bien dans nos disciplines lorsque nous recourons aux méthodes quantitatives : on obtient alors des groupes, des classes, des catégories. Dans ce cas, la collection est une série de singuliers, « constituée sur la base de ressemblance entre les étants. » Lhypostase des ressemblances est alors une abstraction résultant de lapparentement de singularités considérées suffisamment proches les unes des autres. Mais, en tant que telle, cette série nest pas elle-même un singulier, elle est un « être plusieurs » car elle est caractérisée par la discrétion : ses parties, qui sont chacune un singulier à part entière, sont discontinues. Le tout est une simple juxtaposition des étants singuliers. Pour cette raison, lunité de la série ne pourra venir que du signe qui en tient lieu, « elle na quune unité de signification », unité en fait irréelle qui ne concerne pas lontologie. Si ce signe peut avoir en propre une universalité en tant que signe (domaine de la sémiologie), il nen a pour Ockham aucune du côté des étants (domaine de lontologie) : le concept ou le mot « homme » est un signe pour tous les hommes mais, du côté des étants, il ny a pas un homme universel réel ou une humanité unique et universelle. Le concept universel se résout entièrement dans sa fonction de signe, qui est de renvoyer à chaque étant singulier dans la série de tous les étants : luniversel comme objet de lontologie nest « quune ombre portée par les signes sur lêtre », il nest « rien dautre quune désignation » ou, autrement dit, une figure du discours. Pour Ockham, il ny a pas dunité réelle dune entité collective mais seulement une unité de la visée (une visée bien réelle - de ressemblances) qui doit être cherchée du côté de lesprit : cette unité est celle dun fictum, dun acte dintellection. Il en découle quil ny a pas duniversaux substantiels, qui, à partir des entités concrètes, feraient «apparaître une entité différente. » Le peuple, larmée, la cité, etc. sont en fait de pseudo-entités collectives. Il importe donc de ne jamais confondre les signes dont on doit sefforcer de faire bon usage afin de signifier et de mettre en ordre les intuitions des singuliers -, et les choses, thèse qui a pour autre conséquence dinvalider la distinction traditionnelle de lontologie réaliste médiévale (celle de Thomas XE "Thomas N." dAquin XE "Thomas dAquin" , de Duns XE "Duns Scot J." Scot et, jusquau XIIIe siècle, de tout le néo-platonisme, à lexception dAbélard XE "Abélard P." ) entre substances premières les étants singuliers et substances secondes communes à une série de singuliers, comme par exemple l« humanité », commune à tous les hommes singuliers. Pour Ockham, létant singulier est lunique substance, tout le reste nest quapparence sans substance. Sur ce point, je me contenterai dobserver quen sciences humaines et sociales, nous passons sans grande précaution dune conception des universaux comme ensembles logico-mathématiques à une conception comme ensembles substantiels.
Quel que soit le type de linduction, elle ne peut assurer une connaissance parfaite. En effet, affirme encore Ockham XE "DOckham G." , excepté Dieu, aucune expérience « ne saurait parcourir luniversalité complète de toutes les existences possibles évoquées par une vérité universelle ». Une induction complète est donc impossible et, à lorigine de linduction, il y a une sorte de principe psychologique qui justifie le « saut dans luniversalité » à partir de lobservation dune série limitée de phénomènes singuliers. Dans la perspective ockhamienne, ce principe est fautif car il ny a quen mathématique que le principe dinduction est strictement logique. Une théorie de linduction ne peut donc en aucune façon prétendre « rendre compte de la vérité et de la vérification des propositions les plus décisives de la science. » Cependant, nous ne pouvons nous passer dune théorie de linduction car cette forme de cognition est inévitable : dans le flux de lexpérience, on ne sait pas appréhender le monde directement . Celui-ci est toujours inféré de la somme de ses parties, dans un processus dinduction généralisée. Je vais par conséquent préciser ma théorie de linduction dans une perspective qui, pour lessentiel, sera ockhamienne.
Linduction forte et linduction faible
Le principe de linduction sexprime parfaitement dans la méthode de lénumération : « si lon observe de nombreux A dans des circonstances variées, et si lon constate que tous ceux qui ont été observés sans exception possèdent la propriété B, alors tous les A doivent posséder la propriété B ». En cela, la connaissance par induction nest pas une connaissance prouvée, « mais elle représente une connaissance qui est probablement vraie ou plausible ». Lorsquon augmente le nombre dobservations menant à une induction et la variété des conditions dans lesquelles ces observations sont faites, la probabilité que les généralisations soient vraies augmente dans le même temps. Ceci amène à modifier la formulation du principe de linduction de la manière suivante : «
alors tous les A posséderont probablement la propriété B », ce qui est la version probabiliste du principe de linduction.
Si lon admet, avec Russell XE "Russell B." , quon ne peut être sûr davoir fini linduction quen énonçant une proposition générale du type « il ny en a plus » ; « tous les hommes sont parmi ceux que jai énumérés », il est évident que, sauf lors dun recensement (et encore uniquement pour des caractéristiques très partielles), on nen a jamais fini avec linduction. Linduction complète (du tous au tout), c'est linduction aristotélicienne ou enumeratio perfecta, opposée à linduction baconienne ou enumeratio imperfecta « qui accorde au tout ce qui na été prouvée que de quelques parties. » Mais alors, si nos inductions sont toujours imparfaites, à quelles conditions doivent-elles répondre pour légitimer un tant soit peu la généralisation. La réponse inductiviste offre la possibilité de légitimer, « sous certaines conditions, la généralisation dune série finie dénoncés dobservation singuliers en une loi universelle. » Les conditions à satisfaire pour que de telles généralisations puissent être considérées comme légitimes sont les suivantes :
Le nombre dénoncés dobservation à la base de la généralisation doit être élevé. Ceci permet de limiter le risque de faire une généralisation par induction par le biais dénoncés accidentels en lieu et place dénoncés de forme nomologique. Ce risque est grand et Aristote XE "Aristote" lui-même ne lévite pas. Lénoncé « le cuivre est un bon conducteur délectricité » est nomologique : je peux multiplier les observations qui feront apparaître que des morceaux de cuivre singuliers sont tous de bons conducteurs délectricité. En revanche, de lobservation suivante : « lhomme présent dans cette salle dattente est né le troisième », je ne peux pas induire lénoncé « tous les hommes présents dans cette salle dattente sont nés les troisièmes », car le premier énoncé est un énoncé accidentel ou contingent : si, jour après jour, je renouvelle cette expérience, il y a une probabilité quasi nulle pour que je rencontre systématiquement des hommes qui seront nés les troisièmes. La reproductibilité, la répétition, les régularités offrent donc certaines garanties quant à la plausibilité de linduction.
Les observations doivent être répétées dans une très grande variété de conditions, ceci pour éviter de connaître le triste sort de la dinde inductiviste de Russell XE "Russell B." qui, après avoir constaté pendant plusieurs mois que, chaque jour, elle était nourrie à 9 heures du matin par les fermiers, en arriva à la généralisation suivante : « Je suis toujours nourrie à 9 heures du matin ». Puis arriva le jour de Noël
Aucun énoncé dobservation accepté ne doit contredire la loi universelle qui en est dérivée.
Lorsque ces conditions sont satisfaites, on a affaire à des inductions fortes, même si les généralisations ne sont jamais parfaitement fondées en logique, en labsence denumeratio perfecta. C'est le cas de certaines disciplines scientifiques (les sciences dites exactes), qui autorisent des pratiques ou des expériences reproductibles (à lintérieur de marges derreur mesurées avec précision) qui fondent empiriquement les généralisations faites à partir des observations des étants singuliers. Dans de nombreuses sciences empiriques, linduction est une induction forte : les théories sont élaborées à partir dassertions générales elles-mêmes fondées sur des observations singulières dont la répétition ou la fréquence a été jugée suffisante et satisfaisante par le chercheur (à charge pour lui dévaluer le seuil dit de saturation, atteint lorsquil considère que toute observation singulière supplémentaire ne modifie pas linformation déjà acquise).
Dans les sciences humaines et sociales et, plus particulièrement en anthropologie, le statut de linduction est différent : on a alors affaire à des inductions faibles. Si on examine les trois conditions de linduction forte énumérées ci-dessus, on saperçoit quelles ne sont jamais satisfaites. Il serait facile de les prendre une par une et de montrer combien, dans la pratique de notre discipline, nous en sommes éloignés. Par exemple, si lon considère la première, je pourrais développer les critiques de Goody XE "Goody J." lorsquil souligne que, bien souvent, c'est à partir dentretiens avec un ou deux informateurs seulement que nous tirons des conclusions sur une société tout entière. Ces conclusions peuvent revêtir une forme modeste ou probabiliste (beaucoup dIndiens Nez-Percé ont tendance à croire dans le mythe du lynx) ou une forme impérieuse, beaucoup plus fragile (tous les Indiens Nez-Percé partagent la croyance dans le mythe du lynx). Même en sociologie quantitative, où on a lhabitude de travailler sur des échantillons importants, le privilège accordé au nombre dobservations ne peut pas être le même que celui que lon reconnaît à une série dexpériences physiques qui, à chaque fois, montrent que le cuivre est un bon conducteur délectricité. Dans ce dernier cas, chaque observation est rigoureusement comparable à une autre alors que dans le premier, la comparaison dune observation faite sur un individu singulier à celle faite sur un autre individu singulier est éminemment problématique : par certains aspects, les théories sociologiques ont été une pensée du clone avant lheure qui propose, de manière erronée, limage dindividus semblables et interchangeables au point de pouvoir être catégorisés et conceptualisés dans une entité uniforme.
En fin de compte, cette invalidation de linduction ou, plutôt, laffaiblissement de sa pertinence dans notre discipline en prenant les trois conditions une à une est inutile. C'est une perte de temps. En effet, dans les sciences humaines et sociales, le statut de linduction est encore plus fragile que dans les sciences exactes car les phénomènes observés sont indexés et chacun dentre eux est incommensurable à tout autre. Si chaque observation est singulière, augmenter indéfiniment le nombre dobservations ne diminuera en rien le caractère incertain de la généralisation. Non seulement aucune observation supplémentaire ne pourra être considérée comme lexpérience qui viendra légitimer la généralisation mais le statut des expériences cruciales réfutatives celles qui invalident une généralisation préalable comme cela se produit quand un énoncé singulier contredit un énoncé universel est lui-même extrêmement fragile du fait de lincommensurabilité des observations et, circonstance aggravante, du caractère souvent trop vague des généralisations : si jécris que « la mémoire collective des Français est sélective », comment imaginer invalider par des observations singulières une proposition aussi floue ?
Le problème de lindexation
« Toute chose ne se produit quune fois dans lunivers, il ny a pas didentité absolue, ni de répétition. » (Pearson XE "Pearson K." K., La Grammaire de la science, Paris, Alcan, 1912, chap. 5).
La sociologie, note Passeron XE "Passeron J.-C." , est une science du contexte car « les interactions ou les interdépendances les plus abstraites ne sont jamais attestées que dans des situations singulières, indécomposables et insubstituables stricto sensu, qui sont autant d« individualités historiques ». Autrement dit, les constats ont toujours un « contexte » qui peut être désigné mais non épuisé par une analyse finie des variables qui le constituent, et qui permettraient de raisonner « toutes choses égales par ailleurs. »» Les objets des sciences sociales non particulières sont « susceptibles dêtre indéfiniment analysés en variations insubstituables, de même quils ne sont descriptibles que par des variables toujours disponibles à de nouvelles conceptualisations », multiplication de termes ad hoc qui a pour conséquence une inflation terminologique et un brouillard sémantique, sources danomie conceptuelle généralisée. Ou alors la sociologie « est remplie de ces appellations sténographiques dont la précision empirique a pour contrepartie lincapacité à sorganiser en un système conceptuel qui les relierait et les subordonnerait les unes aux autres ou à des principes théoriques eux-mêmes articulés entre eux, afin de rendre compte avec une généralité croissante des régularités ou des configurations quelles baptisent en ordre dispersé. » Dune part, il en résulte entre chercheurs une « fiction de communication » et non pas une véritable communication scientifique qui supposerait le partage dune même langue théorique, dautre part les généralités énoncées « ont cette particularité de natteindre jamais à la généralité nomologique de la loi universelle, accessible aux seules sciences expérimentales » car les concepts sont toujours indexés sur des séries de cas singuliers, sur des contextes qui ne sont jamais comparables sous tous les rapports (impossibilité de la clause ceteris paribus) et qui ne sont pas susceptibles dêtre épuisés par une énumération finie des valeurs des variables : ce sont des noms communs imparfaits ou, plus exactement, des semi-noms propres.
Il en va de même en anthropologie, note Dumont XE "Dumont L." , où les quelques théories dont nous disposons demeurent à un « bas niveau dabstraction » : elles sappliquent au mieux à un type de société, à une région du monde, à une « aire culturelle. » Pour cette raison, « chaque contexte particulier doit être décisif. » On peut même ajouter quil y a à la fois indexation des événements observés et indexation de linterprétation-traduction de ces événements, tant il est vrai, en sciences humaines et sociales, que les théories élaborées ne sont jamais indépendantes du contexte socio-historique.
Mais comment trouver léquilibre entre dune part, des généralisations qui ne seraient que des abstractions et, dautre part, le « fourmillement idiographique », inventaire sans fin dévénements uniques où lon sinterdirait toute recherche de types, de tendances ou de régularités qui pourraient fonder ensuite des assertions généralisantes sur les singularités ? Ou encore : comment trouver la juste mesure entre la « loi » triviale (un paysan limousin a tendance à voter communiste) et des explications ayant la forme de régressions à linfini, à partir du moment où il est admis quaucun facteur causal nagit isolément et que les facteurs sociaux interréagissent en permanence les uns sur les autres. Dans le premier cas, il est inévitable non seulement de mutiler le réel mais on risque, également, den donner une vision non plausible : parce quelles reposent sur des inductions faibles, les pseudos-universalités que sont les assertions générales peuvent, à partir dun certain degré de généralisation, être déconnectées des configurations singulières au point de leur être totalement étrangères ; dans le second cas, on court le risque de sabîmer dans le fantasme borgésien de la carte géographique fidèle au pays quelle entend décrire au point de sy superposer tout entière.
La réponse classique apportée à ce problème consiste à dire que nos disciplines sont des sciences interprétatives, point à la ligne. Ce nest pas faux c'est même exact mais on ne peut sarrêter là. Encore faut-il interroger les modalités de linterprétation qui, encore une fois, va se déployer en prenant appui sur linduction. Entre le concept désindexé de lobservation de configurations singulières et lénumération infinie des étants singuliers, il y a place pour linduction contrôlée et, par ce fait même, plausible. Le contrôle se fait selon deux modalités : sur le plan conceptuel, par lévaluation permanente du degré de pertinence des notions supposées rendre compte du passage dun niveau élémentaire de la réalité à un niveau plus général ce que, dans le cadre dune problématique du partage, jappelle le degré de pertinence des rhétoriques holistes et, sur le plan méthodologique, par la comparaison raisonnée des multiples données amassées par la discipline depuis son origine. Là où, dans une configuration jugée similaire par le raisonnement naturel, linduction aura permis lélaboration dune théorie plausible, le chercheur a le droit demprunter ces acquis théoriques pour les appliquer à la configuration singulière sur laquelle il travaille, à condition dexpliciter le cheminement épistémologique qui laura conduit à faire ce choix comparatif.
Je ne peux quapprouver Lahire XE "Lahire B." lorsque, prenant acte de la variété des échelles de contextualisation des phénomènes sociaux, il défend le principe « dun rapport pragmatique et historicisant aux concepts et aux théories sociologiques » qui, anciens ou nouveaux, nont « de pertinence scientifique que dans certaines limites de validité. » Lidée que, dans les sciences historiques, il ne saurait y avoir de concepts vraiment définitifs nest pas neuve (on la trouve chez Weber XE "Weber M." ou chez Popper XE "Popper K." ) ; elle est même banale, mais, là encore, il ne suffit pas de le dire pour loublier aussitôt et sabandonner ensuite à la surenchère généraliste, péché mignon de nos disciplines. La notion de mémoire collective, objet principal de mes préoccupations, peut avoir une pertinence relative dans tel groupe singulier à tel moment particulier et être totalement impropre dans un autre contexte : admettre cette évidence implique le refus de lutiliser comme une notion « prête à penser », applicable et généralisable à toute situation. Cette observation est valable pour tous les concepts et notions supposés rendre compte du partage.
Le partage inconnaissable : le béhaviorisme et la question des états mentaux
« Jespère au moins avoir fait sentir que le fait social essentiel, tel que je laperçois, exige, pour être bien compris, la connaissance de faits cérébraux infiniment délicats, et que la sociologie la plus claire en apparence, la plus superficielle même daspect, plonge par ses racines au sein de la psychologie, de la physiologie, la plus intime et la plus obscure. » (Gabriel de Tarde XE "Tarde G." , Les lois de limitation, op. cit., p. 94-95).
« Lesprit est donc trop étroit pour sétreindre lui-même." (Saint Augustin XE "Saint Augustin" , Les Confessions, X, VIII) .
Même si, en anthropologie, nous étions capables dinductions fortes, même si les phénomènes que nous observons nétaient pas uniques du fait de leur indexation dans des contextes toujours singuliers, la réalité du partage resterait difficile à attester. En effet, se poserait de toutes façons une double question : quobservons nous vraiment et que laissons nous de côté ? La réponse est simple, les conséquences le sont moins : nous observons des comportements, nous laissons de côté les états mentaux. Dans ces conditions, comment savoir si les membres dun groupe partagent réellement des croyances, des représentations, des savoirs, etc. ? Pour justifier limpasse faite sur cette question, on met généralement en avant le fait à ce jour incontesté de lincommunicabilité des états mentaux. Il serait vain de sépuiser ce serait même une attitude non scientifique sur un objet inaccessible. Cet argument nest pas sans valeur. Encore faut-il admettre quil y a là un problème, en tirer toutes les conclusions et ne pas faire comme si cette béance dans notre objet était sans importance et sans influence sur nos résultats. Dans ce chapitre, je me limite à un seul aspect de ce programme : je tente de poser correctement le problème.
Dans notre discipline, notre pratique est essentiellement béhavioriste : « les hommes étudiés ont les croyances que lethnographe estime quils doivent avoir en fonction de ce quils disent et font. » Les théories étiologiques en anthropologie sappuient pour lessentiel sur lanalyse de lobservable, obéissant en cela au préjugé réaliste : il suffirait, croit-on, de savoir bien observer et bien décrire les pratiques et les comportements de tel ou tel groupe pour accéder aux significations que les membres du groupe considéré donnent à leurs institutions, leur cosmogonie, leur taxonomie, etc. S. Tyler XE "Tyler S." critique cette « ridicule conviction béhavioriste qui consiste à « décrire » des motifs répétitifs daction », en particulier, précise-t-il, quand cette description ne prend pas en considération « le discours que tiennent les acteurs lorsquils constituent et situent leur action ». Cette critique, toutefois, est à courte vue. Même la prise en considération du discours relève encore de lapproche béhavioriste car le langage reste encore un comportement un comportement verbal qui ne nous livre pas laccès aux états mentaux. Jadmets que le développement de ma pensée suppose le langage (je ne mengage pas ici dans le débat sur lantériorité dune de ces facultés par rapport à lautre), mais lexistence de ma pensée nimplique pas que jadopte un comportement verbal : par exemple, je pense que « la pluie est humide » ou que « la neige est blanche », mais je ne vois aucune utilité à verbaliser ces croyances. Dautre part, on peut imaginer que je les énonce sans en croire le moindre mot, simplement parce que jestime que cette énonciation mapporte un bénéfice personnel au moment où je la fais ou parce que je la juge commode pour parler des choses du monde. Enfin, il nest pas certain que dans ce que je dis jarrive toujours à exprimer parfaitement ce que je pense, et il peut même arriver que ce que je dis modifie ce que je pense (ajoutons à la complexité : lethnographe sefforce de restituer ce quil pense avoir compris de ce que ses informateurs lui ont dit de ce quils pensaient). Ceci a une conséquence : il est impossible dinduire avec certitude des états mentaux à partir de comportements verbaux réalité quont du mal à admettre les spécialistes des sondages dopinion - et, plus généralement, à partir dun quelconque comportement.
On touche là au problème décisif, qui est lincommunicabilité des états mentaux, problème anthropologique sil en est. Des états mentaux, on sait peu de chose. Malgré les progrès importants enregistrés dans le domaine de limagerie cérébrale (IRM, TEP), ils sont encore terra incognita : à ce jour, on ne sait pas « les écrire en caractères mathématiques, on est incapable de les traduire en termes de processus physico-chimiques, et dy déceler la part exacte des flux hormonaux, des influx électriques et des fluides neurochimiques. Ce ne sont que des allégories commodes, des costumes mal ajustés dont on affuble les protagonistes du drame chaotique qui se déroule là, subreptice, sous nos yeux, pour reconstituer le fil dune histoire avant de la mettre en scène sur notre théâtre intime. » Ce que lon sait, c'est que chaque esprit-cerveau est unique, ce qui invalide les métaphores assimilant le cerveau à lordinateur. Dès la naissance, les cerveaux humains sont « comme des empreintes digitales », et une vie dapprentissage et dexpérience ne fait quaccentuer leurs particularités, à la fois génétiques et épigénétiques. Ceci a une conséquence de première importance : la « production » de chaque esprit-cerveau est singulière. Il est à peu près certain, remarque LeachXE "Leach E.R.", « que deux observateurs ne partagent jamais exactement la même expérience ». «Rien n'indique jamais que deux personnes produisent la même interprétation d'un même événement», note Frederik BarthXE "Barth F.", rejoignant ainsi le neurobiologiste Gerald M. EdelmanXE "Edelman G.M." qui rappelle que l'expérience phénoménale «est une question qui se traite à la première personne» et qui, pour cette raison, ne peut être partagée avec d'autres. Cette idée est soutenue à de multiples reprises par RussellXE "Russell B." : « Le contenu total dun esprit nest jamais, pour autant que nous puissions le savoir empiriquement, exactement semblable au contenu de cet esprit à un autre moment, ou de tout autre esprit à nimporte quel moment ». Il ajoute ailleurs : « il ny a absolument rien qui soit vu par deux esprits simultanément ». Lontologie réelle des états mentaux, précise encore Searle XE "Searle J.R." , « est une ontologie à la première personne » : deux personnes ne pourront jamais connaître le même esprit de lintérieur.
Même le partage de la signification de certaines propositions triviales et factuelles du type « Il y a du sel sur létagère » peut être contesté. En effet, selon les tenants du holisme de signification ou holisme des croyances, la signification accordée par chaque individu à une proposition quelconque est toujours relative à un système de valeurs, de croyances et de théories diverses. Lhistoire de ma relation au sel et aux étagères est différente de celle de toute autre personne et, par conséquent, mes croyances ou mes représentations relatives à la proposition factuelle seront différentes. Il sensuit que la référence à une proposition nest pas suffisante pour individuer correctement un état mental.
Dans le cadre de la problématique adoptée ici, celle de lépistémè du partage, notre pratique béhavioriste a une conséquence principale et deux conséquences secondaires mutuellement exclusives. La principale est, comme le soutient Francis Affergan XE "Affergan F." , « lincapacité pour un observateur ethnologue dinférer avec une sécurité épistémologique absolue le sens dune culture à partir des faits observés. » C'est une des raisons qui fait que nous recourons si facilement à des concepts vagues et interprétatifs, renvoyant aux ressemblances apparentes que nous dégageons de lobservation des comportements ou à des choses qui, comme le dit Sperber XE "Sperber D." , ont selon nous « un air de famille ». Dans nos disciplines, où le statut de la preuve est des plus fragiles, les chercheurs qui, légitimement, dune part ont toujours lintention de prouver et de démontrer la véracité de leurs assertions et, dautre part, ont lintention que ces assertions signifient, jouent facilement de lambivalence de leurs propositions. Si, trivialement parlant, nos concepts « ratissent large » (ils sont polysémiques, polythétiques, équivoques, à géométrie variable, etc.), c'est probablement parce que nous avons ainsi lespoir de saisir en partie ce qui nous échappe par la simple observation des comportements : ce que, réellement, les individus pensent, croient, savent, désirent, etc.. Lorsquun anthropologue affirme que tel membre de telle culture vient de procéder à un sacrifice, il sait bien, au fond, quil na aucune possibilité daccéder à la signification précise que ses informateurs donnent au mot « sacrifice » lorsquils évoquent la cérémonie. Certes, il lui est loisible de constater que lofficiant a choisi un animal, quil la entravé puis posé sur une dalle, quil a pris un couteau et quil a égorgé la bête. Mais la réalité du sacrifice au sens que « lui », lanthropologue, donne à ce mot nest pas vérifiable car il ignore le sens que son informateur donne au même mot et ce sens lui est à jamais inaccessible. Toutefois, à tort ou à raison, nous nous accommodons assez bien de ces termes vagues qui nous paraissent renvoyer à un univers de significations plausible : ils représentent, pensons-nous, le prix à payer pour parvenir à exprimer quelque chose de lAutre, ils sont un moyen nous permettant daccéder à ce qui nous est directement inconnaissable et qui existe indépendamment de nos discours.
Une des deux conséquences secondaires possibles, la moins fréquente, est une sous-estimation du partage. En privilégiant plus particulièrement lobservation des comportements verbaux, nous risquons daccentuer les différences qui existent entre nos informateurs car, spontanément, ceux-ci ne parlent pas de ce qui est à la base de leur culture et qui leur est commun. En revanche, « ils parlent du plus inattendu qui, par définition, nest pas partagé. » C'est la raison pour laquelle, dans Mémoire et identité, jai insisté sur la nécessité dapprofondir nos enquêtes sur la protomémoire dont, généralement, les individus ne sont pas conscients : les dispositions protomémorielles constituent le savoir et lexpérience les plus résistants et les mieux partagés par les membres dune société.
Lautre conséquence secondaire, la plus commune, est une surestimation du partage, résultat de ce que jappelle la conjecture sociologique. De la non-différence apparente des comportements, on passe à la ressemblance puis à lidentité des croyances, des représentations, des opinions, etc. Par exemple, dune communion de pratiques on inférera lexistence dune conscience ou dune mémoire collective. Dans cette perspective, il ny a pas une expression socialement réglée détats mentaux privés mais élaboration détats mentaux pseudo-privés en réponse à des intimations sociales. Laccès à la totalité des états mentaux deviendrait possible au sociologue qui, à partir du moment où il connaîtrait linput (les intimations sociales) pourrait deviner la nature de loutput (les états mentaux). Même si lon accepte le modèle que nous propose ce sociologisme radical (en gros, la société produit les états mentaux), rien ne nous permet daffirmer que les différents output résultant des intimations sociales seraient similaires et se prêteraient à des généralisations relatives aux états mentaux supposés être partagés ; de plus, le sentiment de lobligation qui est supposé faire naître les états mentaux est lui-même un état mental quon ne peut expliquer à son tour comme le résultat dune intimation sociale sans tomber dans une explication tautologique. Là encore, du fait de lunicité de chaque cerveau, chaque output pourrait être lui-même unique et inaccessible à tout autre cerveau. Ce sociologisme radical était évidemment présent chez Durkheim XE "Durkheim E." lorsquil expliquait le deuil ainsi : il « nest pas un mouvement de la sensibilité privée, froissée par une perte cruelle ; c'est un devoir imposé par le groupe. » Dans la perspective de Durkheim, les consciences des individus en loccurrence des individus endeuillés - « ne sont plus des consciences dindividus, ce sont des consciences de fonctionnaires de la société. ». Le deuil est certainement cela mais il nest pas que cela : le sentiment douloureux de la perte comme la nécessité de composer avec elle sont toujours vécus de manière singulière par chaque individu et les états mentaux relatifs à la perte et au deuil sont en partie inaccessibles. Dans Mémoire et identité également, jai critiqué ce type dinférence qui consiste à confondre un acte partagé avec la représentation qui motive et accompagne cet acte et qui, elle, nest pas nécessairement partagée.
Heureusement, il existe une autre conjecture, plus subtile, que jappelle lhypothèse anthropologique. Nul, sans doute, ne la mieux exprimée que Malinowski XE "Malinowski B." : « Comme sociologue, nous ne nous intéressons pas à ce que X
ou Y
peuvent éprouver en tant quindividus selon les hasards de leur expérience personnelle nous nous intéressons seulement à ce quils sentent et pensent en tant que membres dune communauté donnée. Dès lors, à ce titre, leurs états mentaux sont façonnés dune certaine manière, ils prennent la marque des institutions au sein desquelles ils se développent, ils subissent linfluence de la tradition et du folklore, du véhicule même de la pensée, c'est-à-dire du langage. Le milieu social et culturel où ces hommes évoluent les contraint de penser et de sentir dune manière bien définie. » Cette proposition a un double mérite : elle est programmatique et elle nescamote pas la nature du problème. Elle jette, en effet, les bases dun véritable programme de recherche qui est en fait celui de lanthropologie traditionnelle à partir de ce qui se donne à voir (institutions, tradition, folklore, langage, etc.) on va pouvoir accéder aux états mentaux façonnées dune certaine manière (formule rhétorique) mais, en même temps, ce programme ne cache pas quil laisse dans lombre une partie de la réalité étudiée : ce que X ou Y peuvent éprouver en tant quindividus. Il y a là une distinction à retenir entre des états mentaux qui, dans un langage évidemment métaphorique, auraient deux faces : lune, inaccessible, qui serait le produit des hasards de lexpérience personnelle et lautre, transparente (objectivée, diront les sociologues) à travers les institutions, la tradition, le langage, etc., parce que façonnée par eux. La distinction que fait Frege XE "Frege G." entre le sens et la représentation maidera à mieux souligner lintérêt de cette métaphore.
Pour Frege XE "Frege G." , « la même représentation nest pas liée au même sens ». La représentation est subjective : un peintre, un cavalier et un naturaliste, par exemple, donneront des représentations très différentes au nom « Bucéphale ». Le sens dun signe, en revanche, peut être « la propriété commune de plusieurs individus » car on ne peut « nier que lhumanité possède un trésor commun de pensées qui se transmet dune génération à lautre ». La distinction frégienne entre sens et représentation reste abstruse si on ne précise pas la signification quil donne à chacune de ces notions. Considérons un nom quelconque : sa dénotation est lobjet même que nous désignons par ce nom. La représentation attachée à cet objet est entièrement subjective, elle est « attribuée à quelquun et datée », c'est-à-dire indexée. Entre la dénotation et la représentation gît le sens, « qui nest pas subjectif comme lest la représentation, mais qui nest pas non plus lobjet lui-même. » La comparaison suivante, que jemprunte à Frege, éclairera peut-être mieux encore les rapports entre dénotation, sens et représentation : « On peut observer la lune au moyen dun télescope. Je compare la lune elle-même à la dénotation ; c'est lobjet de lobservation dont dépendent limage réelle produite dans la lunette par lobjectif et limage rétinienne de lobservateur. Je compare la première image au sens, et la seconde à la représentation ou intuition. Limage dans la lunette est partielle sans doute, elle dépend du point de vue de lobservation, mais elle est objective dans la mesure où elle est offerte à plusieurs observateurs. On pourrait à la rigueur faire un montage pour quils en jouissent simultanément. Chaque observateur aurait néanmoins une image rétinienne propre. » Il ny a donc pas dobstacle, « à ce que plusieurs individus saisissent le même sens ; mais ils ne peuvent avoir la même représentation ». Une comparaison rigoureuse entre les représentations est dailleurs impossible, conclut Frege, car on ne saurait les réunir dans la même conscience.
Dans la perspective de Frege XE "Frege G." , le sens est donc la traduction publique de représentations qui restent intimes. Ce sens est en quelque sorte la « face » publique des états mentaux, leur « face » intime étant la représentation. Dans la mesure où une chose est offerte à plusieurs observateurs, ceux-ci vont viser le même objet la chose en question et un certain partage sera possible. Comment les choses sont-elles ainsi « offertes » ? Elles le sont essentiellement dans le cadre de la socialisation au sens large (transmission, apprentissage, éducation, etc.). Je choisis comme illustration de mon propos un commentaire que Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." fait des thèses de Quine XE "Quine W.V." . Il note que, face à un objet carré, tous les observateurs sont « disposés à le nommer « carré » alors que chacun deux a, en projection rétinienne, un quadrilatère scalène différent des autres ». Mais c'est un faux problème ou, plus exactement, c'est « une question qui se dissout dans lefficacité de lapprentissage » : depuis la petite enfance, nous avons été entraînés à produire lénoncé « carré » en présence dun tel stimulus visuel. « Celui qui apprend « carré » doit tenter sa chance avec le reste de la société et il finira par utiliser le mot comme il convient (
). Ce sera à un usage plus collectif que, pour son intersubjectivité même, nous serons le plus souvent exposés et encouragés ». Lapprentissage linguistique, qui est bien sûr un apprentissage social, enrégimente toutes les réponses que nous donnons aux différents stimuli « en activant dinnombrables indications correctrices » qui, le plus souvent, sont utilisées inconsciemment, « si grande est la perfection de notre socialisation. »
Que le langage soit un art de la transmission des normes, quil contribue au « façonnage » et au « taillage » des individus, selon la métaphore de Quine XE "Quine W.V." , est une évidence à partir du moment où il y a visée du partage, c'est-à-dire, si on prend lexemple de lenfant, à la fois « un désir dintégration à la culture des aînés » et, de la part du groupe, une acceptation de ce désir dappartenance. Jai pu le vérifier à loccasion dune recherche sur la mémoire des odeurs et les savoir-faire professionnels. Mes informateurs étaient des parfumeurs qui exerçaient leur métier dans des petits groupes où les échanges étaient intenses et où, de ce fait, existait une mémoire organisatrice forte. Dans le processus de constitution dune mémoire partagée, jai pu observer limportance quavaient à la fois la visée dun objet commun et cette ouverture réciproque des mémoires individuelles. En effet, lors de séances collectives dapprentissage ou dentraînement, les « nez » font correspondre des adjectifs - vert, hespéridé, épicé, fruité, fleuri, boisé, animal, basalmique, oriental, chypré, etc. -, aux sensations ressenties en humant les composants utilisés pour la création des parfums. Le but, disent-ils, est darriver progressivement « à sortir les mêmes adjectifs ». Le lexique est parfois hasardeux (« on essaie de donner un nom »), mais c'est le contexte de lénonciation, c'est-à-dire la situation de description de lexpérience olfactive, qui est déterminant. Lorsque cette situation est une situation de partage de lexpérience olfactive, les tentatives de description de cette expérience (qui sont des tentatives de réduction de lécart entre odeur perçue et odeur nommée) seront contrôlées collectivement et, ainsi, progressivement focalisées à laide dune dénomination consensuelle qui pourra être mémorisée, prête à être utilisée lors dune expérience ultérieure. Pour employer un langage photographique, il y a un « cadrage » sensoriel, une orientation, une visée, une « mise au point » progressivement partagés par ceux qui vivent ensemble la même expérience olfactive. Lincorporation de lexpérience se conjugue avec sa description verbale, lobjectif étant de se mettre au diapason olfactif dans le cadre dun travail déquipe au cours duquel les parfumeurs sefforcent de « stabiliser » un lexique. A partir dun chaos sensoriel originaire, la « mise au point » lexicale progressivement partagée permet de repérer les confluences entre de multiples signaux olfactifs, puis aide à construire des physionomies, des formes olfactives pertinentes pour lexercice du métier : la note verte, aqueuse, légère, etc. Il y a ainsi construction empirique dun ordre classificatoire propre au groupe de parfumeurs considéré. Une fois mises en ordre, ces formes olfactives seront mémorisées, reconnues et deviendront opératoires.
Dans lentraînement des parfumeurs comme dans la visée du carré de Quine XE "Quine W.V." , il y a donc une « formation dhabitudes » ou accoutumance humienne qui semble effacer la question des différences perceptuelles entre individus. Je mets le mot « semble » en italique car, en réalité, cette question est toujours posée pour la simple raison que les représentations (au sens de Frege XE "Frege G." ) restent subjectives. A ce sujet, Quine admet que si lapprentissage du langage nous apprend à en « associer les mots aux mêmes idées que celles auxquelles les autres locuteurs les associent », nous ne pouvons pas réellement savoir si ces idées sont les mêmes. Et il ajoute : « pour ce qui est de la communication, qui sen soucie ? » puisque « le langage contourne lidée et va à lobjet. » Certes, mais du point de vue de lanthropologie, peut-on ne pas sen soucier ? Dans le cadre dune problématique du partage, quel risque court-on à privilégier luniformité apparente ou relative aux dépens de la diversité interne ?
Je laisserai ces questions en suspens car je me sens incapable, dans létat présent de mes travaux, davancer des réponses satisfaisantes. Jai dit, en ouvrant cette section, que je me contenterai de poser le problème des états mentaux. Jespère y être parvenu et je conclurai ce chapitre par quatre remarques.
Il est difficile de soutenir quexistent des états mentaux totalement privés, c'est-à-dire à la fois « non partagés » et exempts de toute influence sociale, car, dune part, les référents que nous utilisons pour organiser nos représentations du monde et de la place que nous y occupons empruntent tous leurs éléments (concepts, prédicats) à lespace public et, dautre part, lenvironnement social exerce toujours un contrôle sur la production de nos états mentaux. On peut songer par exemple à lexpression socialement sanctionnée des sentiments telle quelle est théorisée par Mauss XE "Mauss M." : « on fait donc plus que de manifester ses sentiments, on les manifeste aux autres, puisquil faut les leur manifester. On se les manifeste à soi en les exprimant aux autres et pour le compte des autres. ». Mais ces états mentaux ne sont jamais totalement accessibles à autrui, ils ne sont que partiellement communicables.
Admettons cette métaphore des deux faces des états mentaux, lune communicable et partageable, lautre non communicable. Si cette représentation de notre fonctionnement mental réduit la difficulté du problème des états mentaux, nous, anthropologues, ne sommes pas quittes pour autant. Nous serions dans lerreur en imaginant que la partie incommunicable des états mentaux ne nous concerne en rien, seul le social ou le culturel objectivé étant notre objet, comme le laisse supposer Malinowski XE "Malinowski B." ou, de manière beaucoup plus brutale, Durkheim XE "Durkheim E." . En croyant cela, nous laisserons encore échapper du social (ou du culturel), car comment imaginer que cette face mystérieuse de nos états mentaux (celle qui ne serait jamais objectivée) ne soit pas, elle aussi, façonnée, au moins partiellement, par le social ? Or, idéalement, rien de ce qui est social (ou culturel) ne doit échapper à lanthropologie. En délaissant (par la force des choses : aujourdhui, cette tâche apparaît irréalisable, voire non scientifique) la description des états mentaux, nous nous interdisons probablement la connaissance de la nature véritable du partage. Pourtant, nous devons garder lespoir de pouvoir mettre fin un jour à lenfermement dans le paradigme descriptif : la vocation de lanthropologue nest pas dêtre le notaire des pratiques sociales ou culturelles, il doit sefforcer daccéder à toute la signification éventuellement partagée que les membres dune société donnent à ces pratiques. A ce jour, cet accès reste marginal, comme le note justement Helga Nowotny XE "Nowotny H." : « La conscience subjective que les hommes ont, individuellement, des processus temporels dont ils sont le lieu ou lobjet ne se communique aux autres que de façon fragmentaire. Lapport des sciences sociales peut consister à établir ces liens ténus qui dénotent la « société » dans le vécu des individus ».
Dans notre pratique quotidienne de chercheur, nous sommes bien obligés de nous satisfaire de notre pratique béhavioriste. Lanthropologie, en attendant des jours meilleurs, doit consentir à une sorte de démission descriptive. Observation, description et généralisation sont les trois étapes logiques de lanthropologie de terrain. Or, on ne peut décrire que ce quon voit et ce quon voit est toujours partiel : ce sont des pratiques, uniquement, pratiques langagières, rituelles, domestiques, économiques, professionnelles, etc. Il ny a pas lieu de se désoler à lexcès de cet état de fait : observer des pratiques nest pas négligeable, dautant plus lorsquon peut montrer (assez facilement) que des pratiques sont partagées. Les pratiques, discours et comportements constituent un domaine dobservation dune extraordinaire richesse et dune incontestable portée épistémique pour quiconque sintéresse au fait social. Je plaide simplement pour que, en permanence, nous soyons obsédés par les limites que nous impose, en létat présent de nos connaissances, la complexité de lobjet lHomme que nous entendons étudier.
On peut au moins sappliquer à une double tâche : dune part, se livrer systématiquement à un nettoyage conceptuel afin de débarrasser les concepts ou les modalités discursives dans lesquelles ils sont utilisés à des fins rhétoriques de tout ce qui peut laisser supposer que nos disciplines qui sont dinspiration béhavioriste sont capables daccéder en profondeur et de manière exhaustive aux représentations ; dautre part, sexercer à une plus grande prudence lors de linterprétation des phénomènes que nous observons. Un bon exemple de cette prudence interprétative nous est donné par Leach XE "Leach E.R." lorsquil rappelle que lobservation du rituel de mariage propre à lÉglise dAngleterre (le fiancé donne un anneau à celle quil épouse, le prêtre fait un sermon dans lequel il insiste sur la maternité, on jette sur la mariée des poignées de riz, etc.) « ne peut absolument rien nous apprendre de la psychologie intime de la jeune personne en question. Ce rituel ne mapporte pas la moindre indication concernant ses sentiments et ses connaissances » . Par conséquent, renchérit Paul Veyne XE "Veyne P." , il ne faut surtout pas « construire le fantôme dune psychologie intérieure » qui serait léquivalent de la conduite objective des gens. C'est comme si lon attribuait à un chien lamour de la chasse en construisant à partir de sa conduite les sentiments quil aurait. »
CHAPITRE V
La rhétorique du partage
« Je dis quaucune chose hors de lesprit, ni par elle-même ni par quelque chose dajouté, réel ou de raison, ni de quelque manière quon la considère ou conçoive, nest universelle. De sorte quil y a autant dimpossibilité à ce quune chose hors de lesprit soit, de quelque manière que ce soit, universelle, quil y a dimpossibilité à ce que lhomme, de quelque manière quon le considère et selon quelque manière dêtre que ce soit, soit un âne. » (Ockham XE "DOckham G." , Sent., I : Ordinario sive Scriptum in librum primum Sententiarum, dist. II, qu. 8, p. 248) .
«
même nous autres, philosophes, nous fixons des limites à la quantité de non-sens que nous sommes prêts à admettre dans notre discours. » (J.L. Austin XE "Austin J.L." , Quand dire, c'est faire, Paris, Seuil, 1970, p. 38).
Après avoir rappelé quel était notre héritage conceptuel puis précisé les limites de notre objet, je vais tâcher détablir, dans le présent chapitre, la nature du dispositif discursif que nous utilisons, dans notre pratique concrète de chercheur, en vue de rendre compte du partage. Pour lessentiel, ma discussion portera encore sur le statut des généralisations. Celles-ci, toutefois, ne seront plus considérées du point de vue de leur « fabrication », ce qui était lobjet du chapitre précédent, mais du point de vue de leur utilisation dans les textes anthropologiques.
Lherbe et la vache : universaux, totalités, types et catégories
Spontanément, percevons-nous le monde « sub specie individuorum », sous forme dobjets individuels durablement nommables ? Je ne pense pas, comme Alféri XE "Alféri P." commentant Ockham XE "DOckham G." , que le singulier soit toujours ce qui est le premier connu dans le temps, distinctement ou confusément. Jadhère davantage à son argumentation lorsquil affirme que toute connaissance véritable dérive de lintuition du singulier, car ceci laisse ouverte la possibilité que notre intuition première du monde ne soit pas véritable. Demblée, en effet, il me semble que nous percevons le monde en termes holistes. Plus exactement, nous le percevons par « paquets » (ou totalités) de réalité, expression peu élégante que je substitue à lunité synthétique daperception kantienne ou au faisceau de sensations humien : (par exemple, des « paquets » despace : maison, quartier, village, territoire, etc., des « paquets » de temps : journée, siècle, millénaire, période, cycle, etc., ou encore des « paquets » de personnes : « les autres », le groupe, le peuple, lethnie, etc.). La principale raison de cette « exigence cognitive de généralisation » est probablement une économie intellectuelle : alors que la pensée atomiste est une pensée coûteuse qui implique un véritable travail danalyse, la perception holiste (par « paquets ») demande un minimum defforts comme le montre la large diffusion des stéréotypes ethniques et sociaux ou notre tendance à personnifier les organisations qui, évidemment, ne sont constituées que dindividus singuliers, en chair et en os. C'est parce que nous percevons le monde en termes généraux que nous sommes tentés de le décrire de la même façon, alors que la réalité est entitativement atomique : « luniversel nest pas un trait du monde », il est « un effet de notre langage ».
En sciences humaines et sociales, nous néchappons pas à ce penchant : dans nos intuitions partielles du social, nous sommes particulièrement doués pour les idées générales, même en labsence dinduction préalable. Enfermés dans « le paradigme de la généralisation », soumis à une sorte de « dogmatisme totalitaire » lors de lanalyse des données, nous appréhendons toute sociophanie à laide duniversaux, de catégories, de totalités, de classes, de types voire de stéréotypes. Comme lherbe aux yeux de la vache, le social nous apparaît sous des formes plutôt vagues et générales et nous le restituons ainsi dautant plus facilement que, rappelle Goody XE "Goody J." , lécriture confère à lauteur le privilège de la totalisation. Veyne XE "Veyne P." note ainsi que « dès la première féodalité que notre manuel dhistoire nous fait connaître », nous voyons la féodalité comme idée générale. Ces idées générales peuvent avoir une grande puissance dintelligibilité lorsquelles sont utilisées dans leur forme idéaltypique, c'est-à-dire sans prétendre se superposer à la réalité représentée : il sagit alors de constructions théoriques qui tentent de dépasser linduction et qui intègrent les aspects jugés les plus significatifs des données historiques à des fins compréhensives des phénomènes observés. A laide de lidéaltype ainsi forgé, on sefforcera dexpliquer des événements singuliers. Les idées générales telles que « christianisme médiéval », « société industrielle » « féodalité » ou « capitalisme » remplissent le plus souvent parfaitement ce rôle, équivalent, par exemple, à celui que joue pour chacun de nous lidée générale d« angle » qui nous permet, sans les avoir vus, dembrasser (de comprendre) linfinité des angles possibles que nous pouvons rencontrer dans la réalité.
Par ailleurs, de nombreuses totalisations doccurrences singulières sont dotées de « propriétés de consistance » différentes de celles de ces occurrences : c'est le cas, en démographie, des régularités observées dans le nombre annuel de naissances, de morts, de mariages, etc., dans un pays donné, régularités qui nous disent quelque chose de plus sur ces événements que chacun dentre eux dans son caractère contingent et aléatoire. Dans un ordre didées un peu différent, la valeur de vérité dune proposition moléculaire (ou proposition complexe) ne peut pas être réduite à la valeur de vérité des propositions atomiques (ou propositions élémentaires) qui la constituent, comme on le fait habituellement dans le cadre de la logique des propositions : dire, par exemple, que « tous les étudiants inscrits en licence sont aujourdhui présents à mon cours», c'est dire autre chose que « un tel
» et « un tel
» et « un tel
» est présent aujourdhui : la proposition complexe concerne tous les étudiants. Le fait quils soient tous là constitue un événement qui est lui même singulier et qui a une signification particulière.
Dautres termes ou expressions, comme ceux que Thornton XE "Thornton R.J." appelle les images holistes, sont beaucoup plus équivoques quun idéaltype ou quune totalisation doccurrences singulières dotée de propriétés de consistance. Leur finalité rhétorique est patente : ils visent à créer « un effet densemble » qui renvoie à des idéaux de société, à des modèles du fonctionnement social, à des visions de lAutre que lanthropologue a déjà en tête lorsquil rencontre ses informateurs. Sur le terrain, « lanthropologue ne peut comprendre laction, quelle soit verbale ou non verbale, sil ne construit, souvent en imagination et en collaboration avec ses informateurs, une représentation de la culture des gens quil étudie, représentation qui seule peut donner sens à leurs activités. » Dans ce cas, beaucoup de termes généraux deviennent problématiques : « quand nous essayons de les définir, ils se dérobent ; lorsque nous parlons de leur sens, plus rien nest stable et tout entre en mouvement. » Le « Peuple », par exemple, est une « totalité indistincte et jamais présente nulle part ». Ces termes sont des conventions commodes mais qui ne désignent pas de réalité, ils ne sont pas référés à des choses du monde. C'est particulièrement vrai dans le domaine des représentations collectives ou sociales où, lors de lélaboration de notre cadastre conceptuel, nous navons pas su faire autrement quadapter des termes désignant des états mentaux individuels pour désigner le partage supposé de ces représentations : on évoquera ainsi la mémoire sociale, la conscience collective (ou linconscient voire le subconscient), lintelligence ou les croyances, ou encore les mentalités collectives, etc. Ces expressions censées rendre compte du partage sont souvent présentées comme métaphoriques. Ce transport de signification de lindividuel au collectif est jugé à la fois théoriquement embarrassant par les chercheurs leur import empirique (leur implication ontologique) est faible voire nul : les états mentaux désignés par ces termes sont attestés seulement chez des individus et, en dernière analyse, si partage il y a, celui-ci saccomplit toujours au niveau de chaque conscience individuelle et discursivement bien pratique, ce qui explique la prolifération de ce type de métaphores avec, trop souvent, un sens extrêmement vague qui est toujours le signe dune dégénérescence conceptuelle. Selon le principe déconomie dit « rasoir dOckham XE "DOckham G." », il serait souhaitable de ne pas multiplier sans nécessité ces entités abstraites, métaphysiques.
En résumé, notre tâche est difficile : spontanément, nous avons tendance à percevoir le monde en termes holistes ; pourtant, si nous voulons rendre compte aussi fidèlement que possible du réel, nous devons être atomistes et nous attacher à ne rien perdre de chaque étant singulier ; de plus, il existe des cas où les totalisations détants singuliers possèdent des propriétés de consistance, cas quil faut savoir repérer ; enfin, puisquil est admis que toute science suppose la généralisation, il y a un moment où, dans les théories que nous élaborons, nous devons atteindre un niveau dabstraction qui nous permettra de regrouper sans trop de frais les occurrences singulières que nous aurons jugées suffisamment ressemblantes les unes aux autres. Tout ceci, nous devrions être capables de le réaliser avec un souci permanent déconomie ontologique, dans un domaine où nous avons pris lhabitude dêtre fort dépensiers. Compte tenu de limmense difficulté de cette tâche, on comprendra que le risque soit grand de céder à des formes de généralisations qui simplifient outrageusement ou aplatissent le réel. Je pense, toutefois, que nous pouvons contenir en partie ce danger si nous nous donnons la peine, lorsque nous rendons compte de nos enquêtes, dévaluer aussi rigoureusement que possible le degré de pertinence des rhétoriques holistes.
Les rhétoriques holistes
Holisme et individualisme
Je ne pense pas, affirme Jean-Pierre Rioux XE "Rioux J.-P." à propos de la mémoire, « que lheure soit aux sophistications épistémologiques ou méthodologiques sur les rapports entre lindividuel et le collectif. » Je pense tout le contraire. Si nous voulons tenter une épistémè du partage, la question des rapports entre lindividuel et le collectif est une question clé : pour laborder, aucune forme de sophistication (théorique, méthodologique) ne doit nous effrayer ou nous décourager. Or, dans ce registre, les sciences humaines et sociales ont rarement fait preuve dune grande rigueur. Elles ont pâti - et continuent à souffrir terriblement - de leur propension « à transformer un singulier ou un particulier en un général ». Ainsi, ce Nuer ou ces Nuer avec qui lanthropologue a un jour conversé deviennent, par la magie de lécriture ethnologique, les Nuer. Je donnerai quelques exemples de cette hypostasie du collectif dans la troisième et quatrième section de ce chapitre. Pour linstant, je noterai simplement que ce sont des formes de généralisation qui ne diffèrent pas fondamentalement de celles qui consistent à induire lexistence dune mémoire collective au sein dun groupe à partir de lobservation toujours singulière de quelques individus membres de ce groupe. Or, si les mémoires individuelles sont des données (on peut par exemple enregistrer par écrit ou sur un support magnétique la manière dont un individu essaie de verbaliser la sienne), la notion de mémoire partagée est une inférence exprimée par le biais de métaphores (mémoire collective, commune, sociale, familiale, historique, publique) qui, au mieux, rendront compte de certains aspects de la réalité sociale et culturelle, au pire seront de simples flatus vocis sans aucun fondement empirique. Ces généralisations semblent pourtant inévitables, sauf à sinterdire la possibilité de toute théorie anthropologique. Il faut admettre que ces rhétoriques ont un statut scientifique extrêmement fragile et, en même temps, postuler quelles sont heuristiquement nécessaires parce quelles peuvent nous dire « quelque chose » de la réalité. Mais quelle est cette « chose » à laquelle prétendent renvoyer les rhétoriques holistes ?
Avant de répondre, je souhaite préciser la perspective théorique que jadopte dans le débat qui oppose le holisme à lindividualisme. Je nentends pas aborder sur le fond ce débat qui demanderait un travail autrement plus ambitieux que celui que je propose ici. Toutefois, je ne voudrais pas que, en vue de satisfaire un souci légitime de mise en ordre du monde (universitaire), on me range, sans mon consentement, dans ma petite case : celle, probablement, de lindividualisme.
Intimement convaincu que nos disciplines ont souffert et souffrent encore dune sous-estimation des diverses formes de singularité, je ne prétends pas pour autant que tout phénomène social et culturel peut être réduit à la seule somme de ses parties. Je nai pas une conception radicalement atomiste de la société. Affirmer cela reviendrait dailleurs à couper, dans larbre du savoir, la branche de lanthropologie sur laquelle je suis assis, ce qui nest pas mon objectif présent. Ma position est complexe et, pour cette raison, théoriquement fragile -, faite dun mélange dindividualisme méthodologique, de holisme anthropologique et de cognitivisme situé.
Selon la thèse du holisme anthropologique (que je distingue du holisme méthodologique), il existe « des totalités qui ont un sens, qui manifestent une intention générale, intention qui nest évidemment pas celle de tel ou tel individu ayant contribué à ces systèmes. » C'est lidée, par exemple, quil y a un esprit des lois (e.g., la législation anglaise ou le droit romain), sorte d « esprit social ou « objectif », qui consiste dans des institutions ou règles, et non pas dans des représentations au sens du psychologisme ou du cognitivisme, c'est-à-dire « des unités psychiques dont la combinaison est censée produire par émergence la vie sociale et la vie intellectuelle. » On voit mal, cependant, comment cet esprit des lois peut vivre et se transmettre sans être lobjet, en permanence, dun assentiment des individus membres de la société considérée. Ceux qui croient dans lexistence de totalités historiques ou sociales extérieures aux individus avancent largument suivant en faveur de leur croyance : dans une société donnée, nul ne peut penser ou agir autrement que dans le cadre imposé par ces totalités. Ceci est faux. En regard de ces totalités, des tentatives de désertion, de contestation, de subversion se produisent à tout moment. Si lon considère lesprit des lois, on sait bien quil na aucune chance de perdurer sans le secours dun contrôle social et, plus particulièrement, dun appareil répressif qui vise précisément à écarter voire annihiler (surveiller et punir) tous ceux qui refusent de lui donner leur assentiment. Admettons, par conséquent, que cet esprit des lois restera viable à deux conditions : (i) il faut quune majorité dindividus, par une pétition de tous les instants, manifeste son adhésion à cet ensemble de règles et dinstitutions ; (ii)une force coercitive doit contenir la minorité qui refuse de consentir à lordre institué. Il ny a donc pas de super-sujet, « censé tirer les ficelles derrière lindividu du coup réduit à un rôle de pantin. [
] Une institution nagit pas, il faut des bras et des jambes pour agir. Du point de vue ontologique, les institutions nexistent que sil y a des gens pour les faire exister en ayant des pratiques conformes à ces institutions. » C'est donc bien au niveau des individus que le partage saccomplit, ou quil cesse dexister, ou encore que se mettent en place des formes de contre-partage (groupes déviants, marginaux, etc.). Ceci a une conséquence qui, paradoxalement, conforte le point de vue du holisme anthropologique : en regard des totalités historiques ou sociales, nul ne peut éviter de prendre position, soit pour, soit contre. Cette contrainte a évidemment des effets supra-individuels, comme on a pu le constater, par exemple, dans la manière dont des majorités ou des minorités dindividus ont pensé le « Peuple » depuis le XIX° siècle. Il sensuit que tout individu est toujours traversé par le social. Il nexiste pas d« homo clausus », totalement autonome et extérieur en regard du corps social : comme le soutient Elias XE "Elias N." , chaque individu est lié à la société par les éléments les plus élémentaires de sa nature. Contre lindividualisme qui ne veut connaître que Jean, Pierre et Paul, il faut admettre, note Louis Dumont XE "Dumont L." , que « Jean, Pierre et Paul ne sont des hommes que du fait des relations quil y a entre eux. » Le sujet est à la fois un « je » et un « nous ». Le monde commun dont Taylor donne une explication plutôt obscure le monde des significations communes, partagées est présent dans chaque individu, y compris, pour une part, à son insu, ce dont rendent assez bien compte la notion dhabitus ou de protomémoire et, de manière générale, tous les concepts (métaphoriques) qui renvoient à la manière dont « la société » nous habite : moi social, caractère moral durkheimien, surmoi freudien, etc. Je suis ici assez proche du cognitivisme dit « situé », qui « voit dans lenvironnement social le processus dominant qui règle la cognition », ou encore de lindividualisme méthodologique complexe de Hayek XE "Hayek F.A." qui tient pour non contradictoire les deux propositions suivantes : 1) ce sont les individus qui « agissent » leur société ; 2) pour une part, la société leur échappe sous la forme dun ordre social porteur dun savoir collectif qui est un effet de système, « savoir qui nest récapitulable par aucune conscience individuelle » et qui « sincarne dans des normes, des règles, des conventions, des institutions, lesquelles sincorporent dans les esprits individuels sous la forme de schèmes abstraits. »
Ceci étant admis, la question qui moccupe ici est la suivante : lorsque nous parlons, discutons, écrivons, argumentons pour affirmer que le partage existe ou pour soutenir que, du fait de ce partage, des phénomènes sociaux et culturels peuvent avoir un efficace débordant, dans certains cas, les intentions des individus singuliers (sans pour autant être autonomes par rapport à eux), comment nous y prenons nous ? Comme je lai dit, nous utilisons pour cela des rhétoriques holistes. Je peux donc maintenant poser à nouveau ma question : à quoi, exactement, prétendent renvoyer les rhétoriques holistes.
Jentends par « rhétoriques holistes » les totalisations auxquelles nous procédons en employant des termes, des expressions, des figures visant à désigner des ensembles supposés à peu près stables, durables et homogènes, ensembles qui sont conceptualisés comme autre chose que la simple somme de leurs parties et qui sont censés agréger des éléments considérés, par nature ou par convention, comme isomorphes. On nomme ainsi aussi bien un regroupement dindividus (e.g., la communauté, la société, le peuple) que de représentations, de croyances, de souvenirs (e.g., lidéologie x ou y, la religion populaire, la conscience ou la mémoire collective) ou encore de caractères réels ou imaginaires (e.g., lidentité ethnique, lidentité culturelle). Ces rhétoriques holistes font partie de lhéritage de nos disciplines qui, dans le cadre de problématiques intégratives et de schémas dappartenance, ont constitué une bonne partie de leur vocabulaire à lère industrielle, c'est-à-dire à lère des masses représentées (pensées) comme des entités collectives. Nous traitons ces notions le plus souvent symboliquement, comme des termes renvoyant plus ou moins à une réalité mais sans avoir une idée précise de ce quils impliquent. Il faudrait tenter un inventaire et une étude de toute la terminologie holiste produite par ce moment historique singulier qui a certainement favorisé lémergence de concepts « surinterprétatifs » ou sous-interprétatifs selon le point de vue que lon adopte : classe ouvrière, opinion publique, corps social, etc. Cette époque a certainement favorisé lémergence de notions entretenant la « fiction » dun ou de plusieurs sujets collectifs. En fait, le terme « fiction » est sans doute excessif , hormis dans les cas caricaturaux où on affirmera que les Nuer, les Italiens, les Grecs, les Juifs, les Bretons ou les Parisiens pensent ceci ou croient cela. Sans doute vaut-il mieux emprunter à RicoeurXE "Ricoeur P." la notion de « configuration narrative » car les rhétoriques holistes ne sont pas nécessairement invraisemblables, en ce sens quelles peuvent renvoyer à des phénomènes qui sont (même approximativement) ce quelles présupposent. Dans le discours anthropologique et sociologique, les rhétoriques holistes nourrissent des configurations narratives plus ou moins aptes à rendre compte dune certaine réalité. Ladéquation dune configuration narrative avec cette réalité dépend précisément du degré de pertinence de la rhétorique holiste. La question de la pertinence de ce type de rhétorique est donc, à mes yeux, une question essentielle si on a lambition de donner des « implications ontologiques » aux travaux anthropologiques qui, estime SperberXE "Sperber D.", en sont remarquablement dépourvus, tout le vocabulaire technique de la discipline étant purement interprétatif. Dans la section suivante, je vais préciser dans quel cadre théorique on peut aborder cette question et je donnerai un exemple dévaluation de lengagement ontologique des rhétoriques holistes, à partir de données ethnographiques relatives à la notion de mémoire collective.
Le degré de pertinence des rhétoriques holistes
Si lon admet, comme je lai soutenu dans la section précédente, que les êtres humains ne sont pas des « individus « atomistiques » créant leur identité de novo et poursuivant leurs finalités indépendamment les uns des autres », on reconnaît du même coup que la société existe. Il faut alors supposer que les sujets sont capables de communiquer entre eux et daccéder ainsi à un « partage collectif minimal du travail de production des significations », soit un partage de connaissances, de savoir, de représentations, de croyances dont la description et lexplicitation vont justifier le recours aux rhétoriques holistes.
Je ne discuterai pas la réalité de la communication - elle est incontestable - mais uniquement la nature 1. de cette communication et 2. de son résultat, c'est-à-dire le partage effectif de ce qui a été communiqué. Idéalement, la métaphore « mémoire collective » appliquée à un groupe donné serait totalement pertinente si tous les membres de ce groupe étaient capables de partager intégralement un nombre déterminé de représentations relatives au passé qui leur auraient été communiquées au préalable selon des modalités variables mais socialement et culturellement déterminées. Ainsi, il est courant de définir la mémoire sociale comme l« ensemble de souvenirs reconnus par un groupe donné » ou la mémoire collective comme « un ensemble de souvenirs commun à un groupe ». On pourrait dès lors parler de mémoire publique ou de « communauté de pensées » ou encore, selon la formule prudente de Tzvetan TodorovXE "Todorov T.", dune certaine mémoire commune. Toutefois, cette idée est difficilement acceptable. Dune part, elle est empiriquement impossible et, dautre part, elle est intenable dun point de vue théorique car elle cache une triple confusion, lune entre les souvenirs manifestés (objectivés) et les souvenirs tels quils sont mémorisés, lautre entre la métamémoire et la mémoire collective, la dernière entre lacte de mémoire et le contenu de cet acte.
Je développerai mes arguments à partir de données ethnographiques recueillies à Minot (Châtillonnais, Bourgogne) par Françoise ZonabendXE "Zonabend F." et concernant plus particulièrement le rapport entre les habitants de ce village et le cimetière : « les femmes sy promènent le dimanche ou certains beaux soirs dété : « le dimanche, on dit : tiens on va aller faire un tour au cimetière, on va voir les tombes. Les voisines on y va ensemble, mais seulement celles qui ont de la famille là-bas » ; être du village c'est non seulement y résider, y faire feu, mais aussi avoir ses tombes au cimetière. Passant de tombe en tombe, les aînées lisent les inscriptions et rappellent la vie des défunts : c'est lors de ces promenades que se forge la mémoire de la communauté, que se transmet à tous lhistoire des familles du village ».
On a là un bon exemple de rhétorique holiste. Après avoir cité quelques informateurs (on ignore leur nombre), Françoise ZonabendXE "Zonabend F." affirme ceci : à loccasion des promenades que font certaines femmes de Minot dans le cimetière, lhistoire des familles «se transmet à tous », produisant et entretenant ainsi la « mémoire de la communauté ». Que faut-il penser de cette inférence ? A première vue, la généralisation de lethnologue est plausible : il est probable que la fréquentation régulière des tombes du cimetière cette « bibliothèque » du souvenir - favorise une familiarité avec les disparus, permettant ainsi aux habitants de Minot - au moins à une grande partie dentre eux : ceux « qui ont de la famille là-bas » -, de construire et dentretenir, lors des promenades dominicales répétées, une mémoire collective qui pourrait avoir le contenu suivant : Untel est mort en telle année, telle lignée sest éteinte, les descendants de cette famille ont quitté la région, la défunte X était la maîtresse du défunt Y, etc. Mais, si on y regarde de plus près, la généralisation paraît discutable.
Elle est discutable, et même empiriquement impossible parce quun fait public suppose sa connaissance mutuelle par plusieurs personnes. Or, rigoureusement parlant, « la connaissance mutuelle dun fait par plusieurs personnes, c'est la connaissance quont ces personnes à la fois de ce fait, de la connaissance quen ont les autres, de la connaissance quont les autres de leur propre connaissance de ce fait, etc. ». Il suffit de pousser un peu loin cette logique pour sapercevoir que lon arrive à un niveau de connaissance partagée qui est inaccessible. Au sens strict, un fait nest jamais totalement public. Toutefois, du point de vue de lanthropologie, qui nest pas une science dure ou exacte mais une science qui joue sans complexe du principe épistémique de charité, cet argument est faible car le chercheur peut se satisfaire du partage à un premier niveau seulement de la connaissance du fait.
Un argument plus fort est celui de la confusion entre lévocation (les souvenirs manifestés lorsquils sont par exemple verbalisés ou transcrits) et les souvenirs proprement dits. Les souvenirs manifestés ne se confondent pas avec les souvenirs tels quils sont conservés et dont le contenu reste incertain, y compris pour les premiers intéressés. Ils nen sont quune expression partielle parmi de multiples autres possibles. Observant les variations de la remémoration lors dune enquête sur les souvenirs du soulèvement de 1947 à Madagascar, Maurice BlochXE "Bloch Maurice" qui retrouvait ainsi une intuition de RussellXE "Russell B." -, a tiré la conclusion quil ne fallait en aucun cas « confondre un récit dun événement avec le souvenir quen ont gardé les participants ». La partie du souvenir qui est verbalisée (lévocation) nest pas la totalité du souvenir. La découverte de la multiplicité des récits possibles dun même événement, stimulés par des contextes changeants, a une portée anthropologique considérable : elle montre que « la présence du passé au sein du présent est bien plus complexe, bien moins explicite, mais peut-être bien plus puissante que lexistence de récits explicites ne pourrait nous le faire croire ». Ce qui nest pas exprimé dans les souvenirs manifestés, ajoute Bloch, « possède de ce fait une signification sociale puisquil sagit dune ressource mise en réserve pour de futures représentations sociales ». Il importe donc de distinguer entre compétence et performance mémorielle et, dès lors, toute tentative de décrire la mémoire commune à tous les membres dun groupe à partir des seuls souvenirs manifestés à un moment donné de leur vie ne peut être que réductrice car elle laisse dans lombre ceux qui, précisément, ne le sont pas.
De la confusion entre métamémoire et mémoire collective peut naître également lillusion dune mémoire partagée. Il est pourtant trivial de rappeler la nécessité de distinguer la proposition comme fait et la proposition proprement dite, seule cette dernière pouvant être jugée vraie ou fausse selon la représentation quelle donne de la réalité. Alors que la proposition proprement dite « est ce qui est exprimé par une énonciation, une pensée ou une écriture », la proposition comme fait « est le fait que cela soit dit, écrit, ou pensé ». Or, on confond souvent le fait de dire, décrire ou de penser quil existe une mémoire collective - fait qui est facilement attesté - avec lidée que ce qui est dit, pensé ou écrit rend compte de lexistence dune mémoire collective. En bref, on confond le discours métamémoriel avec ce quil est supposé décrire. Lorsque plusieurs informateurs affirment se souvenir comme ils croient que les autres se souviennent, la seule chose attestée est leur métamémoire collective : ils croient se souvenir comme ils croient que tous les autres se souviennent. Certes, la proposition comme fait doit éveiller lattention de lanthropologue : dune part, lexistence dun discours métamémoriel est un indicateur précieux, révélateur dun rapport particulier que des membres du groupe considéré entretiennent avec la représentation quils se font de la mémoire de ce groupe et, dautre part, ce discours peut avoir des effets performatifs sur cette mémoire : repris par dautres membres, il peut les réunir dans le sentiment que la mémoire collective existe et, par ce mouvement même, donner un fondement relatif à ce sentiment, point que je développerai dans le dernier chapitre. Il y a là une sorte de « ratification denregistrement » du travail de construction dune réalité mémorielle. Cependant, il incombe au chercheur de ne pas se tromper de niveau danalyse en assimilant cette métamémoire à la mémoire collective. Pour cela, dans un premier temps, il doit soigneusement distinguer le fait de dire quexiste une mémoire collective et lexistence de cette mémoire.
La réalité de cette mémoire, par ailleurs, semble pouvoir être déduite de lexistence dactes de mémoire collective, existence aisément vérifiable à laide de données empiriques : commémorations, construction de musées, mythes, récits, promenade dominicale dans un cimetière, etc. Hélas, lexistence dactes de mémoire collective nest pas suffisante pour attester la réalité dune mémoire collective. Un groupe peut se donner les mêmes repères mémoriels sans pour autant partager les mêmes représentations du passé dont on a maintes raisons de supposer quelles restent largement idiomnésiques. C'est dailleurs une caractéristique générale du symbolisme culturel qui « crée une communauté dintérêts mais non pas dopinions ». Si la probabilité du partage total ou partiel des actes de mémoire ( le fait de se remémorer) est généralement élevée - ce partage est empiriquement vérifiable : depuis un décret du 3 février 1993, il existe par exemple en France une Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous le régime de Vichy qui donne lieu chaque année à plusieurs manifestations officielles et collectives -, il en va différemment des représentations associées à ces actes, c'est-à-dire ce qui est remémoré : dans ce cas, la probabilité du partage total est nulle, celle du partage partiel faible ou moyenne. Même si les souvenirs se nourrissent à la même source, lunicité de chaque esprit-cerveau fait quils nempruntent pas nécessairement le même chemin. Des actes de mémoire décidés collectivement peuvent délimiter une aire de circulation des souvenirs sans pour autant déterminer la voie que va suivre chacun. Certaines voies font lobjet dune adhésion majoritaire, mais des mémoires dissidentes préféreront les chemins de traverses ou suivront dautres voies mal tracées. Alors, le partage mémoriel sera faible, presque inexistant.
Enfin, même sil existe dans une société donnée un ensemble de souvenirs partagés par ses membres, les séquences individuelles dévocation de ces souvenirs auront toutes les chances dêtre différentes compte tenu des choix que chaque esprit-cerveau peut faire dans le grand nombre de combinaisons de la totalité des séquences. Lorsquil évoque « la multiplicité des séries causales » à lorigine dun acte de mémoire, HalbwachsXE "Halbwachs M." a tort de ne pas distinguer laction initiale du souvenir (le rappel de tel ou tel événement à partir dindices effectivement fournis par la société) et le déroulement de lanamnèse, toujours idiosyncrasique, tant par le contenu que par la manière dont ce contenu est intégré dans lensemble des autres représentations de lindividu. On retrouve là largument décisif, développé plus haut, qui est lincommunicabilité des états mentaux.
Résumons : même si lon suppose que les représentations relatives à ces actes de mémoire sont correctement communiquées et transmises, rien ne permet daffirmer quelles sont partagées. Je rejoins ici les travaux de Dan SperberXE "Sperber D." sur lépidémiologie des représentations qui se donne pour objet non les représentations elles-mêmes mais le processus de leur distribution : « expliquer la culture, c'est expliquer [...] pourquoi et comment certaines idées sont contagieuses.». Sperber distingue les processus intra-individuels et les processus interindividuels de la pensée et de la mémoire, soit les représentations mentales et les représentations publiques. Il range parmi les premières les croyances, les intentions, les préférences et, parmi les secondes, les signaux, les énoncés, les textes, les images. Lorsquune représentation mentale est communiquée dun individu à un autre - la plupart restent propres à un individu - elle est transformée en représentation publique. Si celle-ci a un aspect matériel évident, la description de cet aspect matériel « laisse dans lobscurité lessentiel, le fait que ces traces matérielles sont interprétables, sont capables de représenter quelque chose pour quelqu'un ». La représentation publique mise en mémoire est donc retransformée en représentation mentale par le ou les destinataires, représentation mentale qui, comme tout état mental, est a priori inaccessible. Par conséquent, si les représentations publiques distribuées sont toujours transformées en représentations mentales inaccessibles, le degré de pertinence des rhétoriques holistes supposées décrire le partage des représentations sera toujours impossible à évaluer.
Japplique ce premier résultat aux données ethnographiques recueillies à Minot. Même si les données factuelles que jai inventées sont effectivement transmises à tous et même si lon suppose définissable cette totalité (ce sont les conditions minima pour pouvoir parler de « mémoire de la communauté »), la mémoire que chaque habitant du village aura de Untel, de la lignée disparue, des descendants de la famille qui ont quitté la région ou des relations amoureuses entre les défunts X et Y différera dans des proportions plus ou moins grandes de la mémoire de tout autre habitant, ceci en fonction de son histoire personnelle, de celle de sa famille, des caractéristiques de sa propre mémoire biologique, etc. Si le souvenir de ces événements (la mémoire événementielle) peut être partagé, leur représentation (la mémoire sémantique relative à ces événements) reste largement idiomnésique. Dans ces conditions, que peut signifier lexpression « mémoire de la communauté » ? Quel est son degré de pertinence ?
Cependant, précise SperberXE "Sperber D.", une représentation publique peut demeurer relativement stable dans certains cas limites. En effet, une petite proportion des représentations communiquées « le sont de façon répétée ». Sperber retrouve ici une thèse de FinleyXE "Finley M.I." pour qui «la mémoire collective, après tout, n'est pas autre chose que la transmission, à un grand nombre d'individus, des souvenirs d'un seul homme ou de quelques hommes, répétés à maintes reprises». Ces représentations répétées, par exemple lors des promenades hebdomadaires dans un cimetière, se répandent alors dans une population humaine de manière souvent durable : elles « constituent par excellence des représentations culturelles ». Une représentation culturelle « comprend un ensemble de représentations mentales et publiques. Chaque version mentale est le produit de linterprétation dune représentation publique, qui est elle-même lexpression dune représentation mentale ». Lanthropologue peut « se donner comme objet détudes ces enchaînements causaux composés de représentations mentales et de représentations publiques, et chercher à expliquer conjointement comment les états mentaux des organismes humains les amènent à modifier leur environnement, en particulier en y émettant des signaux, et comment ces modifications de leur environnement les amènent à modifier leurs états mentaux ». Certes, ces derniers restent a priori inaccessibles et, pour cette raison, Sperber ne croit pas quil soit possible de proposer une grande théorie unifiée de la distribution des représentations telles que, par exemple, les classifications populaires, les mythes, les formes artistiques, les rituels, etc. et, ajouterai-je, les souvenirs. Mais, conclut-il, « c'est une pratique scientifique ordinaire que de compléter les observations avec des hypothèses sur des entités qui nont pas été observées voire qui sont inobservables ». Je mautorise donc lhypothèse provisoire suivante, nullement popperienne : sous certaines conditions sociales qualifiées par Sperber de « facteurs écologiques » et qui vont interagir avec des facteurs psychologiques, certains états mentaux peuvent être partagés par les membres dun groupe. Dans ce cas là, les rhétoriques holistes telles que « mémoire collective » ou « identité culturelle » auront un certain degré de pertinence.
La distinction établie par SperberXE "Sperber D." entre représentations mentales et représentations publiques présente un grand intérêt théorique, mais la nature et létendue du partage des représentations publiques restent floues, dautant plus que la répétition na jamais empêché la variation. Il est probablement impossible de dissiper totalement ce flou, mais on peut progresser, je crois, en faisant une autre distinction, celle que je propose entre les représentations factuelles, qui sont des représentations relatives à lexistence de certains faits, et les représentations sémantiques, qui sont les représentations relatives au sens attribué à ces mêmes faits. Lorsquune rhétorique holiste renvoie à des représentations factuelles supposées être partagées par un groupe dindividus, il y a une forte probabilité pour que son degré de pertinence soit élevé. Lorsquune rhétorique holiste renvoie à des représentations sémantiques supposées être partagées par un groupe dindividus (par exemple des représentations relatives à des données factuelles), il y a une forte probabilité pour que son degré de pertinence soit faible voire nul. En anthropologie, ce dernier cas est le plus intéressant car il permet de formuler des hypothèses moins triviales que lorsquon a affaire uniquement au supposé partage de représentations factuelles. En effet, faire lhypothèse que tous les Français partagent la mémoire des faits historiques que sont par exemple lOccupation ou la mort de Charles de Gaulle, ce nest pas prendre de grands risques. Admettons que tous les Français (disons « presque tous ») savent que la France a été occupée pendant la seconde Guerre Mondiale ou que de Gaulle est mort (même si une grande partie a probablement oublié la date précise de sa mort). On peut donc dire quil y a une forme de mémoire collective de ces faits historiques. Dans ce cas, le procédé rhétorique qui consistera à évoquer « la mémoire des Français » aura un fort degré de pertinence, mais celui qui lutilisera triomphera sans gloire parce quil aura peu risqué ! En revanche, si on sintéresse au sens que les Français donnent à ces événements, on devine que le partage de celui-ci par tous les Français devient très problématique. Cest sur ce type de problèmes que nous devons porter nos efforts de recherche. Lorsque jaffirme que, dans le cas des représentations sémantiques, il y a une forte probabilité pour que le degré de pertinence soit faible voire nul, la notion de probabilité indique bien quil ny a là aucun caractère automatique qui ferait que toutes les rhétoriques holistes appliquées à ces représentations seraient non pertinentes. Cest probable mais ce nest pas certain. Alors, quelles hypothèses pourrions-nous imaginer pour tenter de répondre à la question suivante: comment évaluer le degré de pertinence des rhétoriques holistes appliquées 1. à des représentations factuelles, 2. à des représentations sémantiques?
Jargumenterai à partir dune distinction que fait Vincent DescombesXE "Descombes V." en préalable à lexposé de sa thèse sur le « holisme anthropologique ». Il oppose les termes (événements) naturels aux termes (événements) intentionnels. Les termes naturels sont des constats (« il pleut »), équivalent aux « énoncés dobservation » chez Quine XE "Quine W.V." , aux « hypothèses fortes » chez Sperber XE "Sperber D." et Wilson XE "Wilson D." ou aux énoncés « sur létat du monde » chez Chalmers XE "Chalmers A.F." , alors que les termes intentionnels sont des discours sur des supposés constats : « il dit (il est dit) quil pleut ». Un événement naturel est relatif à une chose qui ne fait pas lobjet dun jugement (la chose est considérée comme jugée de toute éternité) alors quun événement intentionnel est rapportée à une chose exposée à une ou plusieurs consciences jugeantes. Lorsque lévénement (le phénomène) nest pas jugé, lorsquil nest pas dit « être dit », le partage va (presque) de soi. Si je tombe dans les escaliers en sortant de lUniversité, tous ceux qui seront témoins de cette chute (étudiants, collègues, passants) partageront sans doute avec moi lidée - i.e. une forme de représentation factuelle - que je suis tombé. Simplement, je serai un peu plus « sensible » queux à cet événement. Aucun spectateur naura lidée de dire : « il dit quil est tombé ». En revanche, ceci deviendra possible pour une personne à qui lon raconterait cet incident mais qui naurait pas assisté à la scène : nayant pas elle-même constaté lincident, elle devrait alors imaginer la chute en question.
Avec cette idée du constat, on dispose dun premier critère permettant dévaluer la pertinence dune rhétorique holiste. Lorsque celle-ci présuppose le partage par tous les membres dun groupe de la croyance en des phénomènes relevant du constat, on peut supposer que son degré de pertinence est élevé.
Toutefois, le statut du constat nest pas évident : il dépend étroitement de la signification accordée par chaque individu aux mots utilisés pour établir le constat et il est très souvent relatif à un système de valeurs, de croyances et de théories diverses. Ceci a pour conséquence que si dun point de vue purement théorique on peut définir avec rigueur les événements naturels et intentionnels, dans la pratique on passe très facilement des uns aux autres. Supposons le constat suivant, fait par un médecin athée observant un corps sans vie, en présence dun autre témoin : «cet individu est mort ». C'est, a priori, un énoncé « naturel » relatif à un individu décédé, mais pour lautre témoin, que lon va imaginer croyant en la vie éternelle, ce constat peut devenir : « le médecin dit que cet individu est mort » (énoncé intentionnel qui exprime en fait la représentation dune donnée factuelle). Ce qui caractérise le passage du premier au second énoncé et qui les distingue radicalement lun de lautre, cest lirruption de la mise en doute ou, plus exactement, lapparition des conditions qui rendent possible cette mise en doute : parce que le témoin est croyant, il ne croit pas (il met en doute) que la personne soit réellement morte comme laffirme le médecin qui vient de « constater » son décès. Prenons un autre exemple : lévénement « le soleil se lève » considéré comme un événement naturel par bien des gens sera qualifié par un astronome dévénement intentionnel (« ils disent que le soleil se lève ») car il sait bien que le soleil ne se « lève » pas. Parce quil dispose dun certain savoir, lastronome peut mettre en doute (et même, dans cet exemple, réfuter) un autre savoir partagé par un groupe dindividus et, par ce fait même, introduire le scepticisme dans lesprit dune partie des membres de ce groupe. Lirruption de la possibilité du doute dans le groupe fragilisera, voire ruinera, une rhétorique holiste du type : « Les paysans considèrent que le soleil se lève ». Je prends un dernier exemple, celui de nimporte quelle secte croyant dans la fin prochaine du monde. Il est possible quil ne vienne à lidée daucun membre de la secte de mettre en doute cette croyance. « La fin du monde imminente» sera alors considérée comme un événement naturel à lintérieur du groupe en question. Évidemment, il en ira tout autrement dès que cet énoncé sera confronté à lhors groupe. Il sensuit que c'est de linteraction (interculturelle, intersubjective, etc.) que peut naître le doute : un événement peut perdre son statut dévénement naturel et devenir un événement intentionnel dès lors quil est soumis au regard de lautre. On pressent alors les limites des rhétoriques holistes fondées sur lhypothèse de lexistence dévénements « naturalisés » (i.e. non mis en doute) par tous les membres dun groupe puisque, comme on le sait, il nexiste pas de groupe fermé. Dans tout groupe, les énoncés sont toujours soumis à un moment ou à un autre à un jugement extérieur et courent ainsi le risque de voir germer le doute (désenchantement, « dénaturalisation » des événements), doute qui peut être introduit dans un premier temps par des individus étrangers au groupe considéré, puis diffusé éventuellement par les membres du groupe qui se seront laissés convaincre par ces individus. Ceci justifie les efforts des sectes pour se protéger de toute influence extérieure : dans une secte qui réussirait à empêcher toute irruption du doute grâce à un isolement total de ses membres, le degré de pertinence des rhétoriques holistes utilisées pour décrire cette secte serait très élevé. Au contraire, lorsque la possibilité de mise en doute existe, lutilisation des rhétoriques holistes devient très risquée. Avec la notion de mise en doute, on dispose par conséquent dun second critère permettant détablir les conditions de pertinence dune rhétorique holiste.
La mise en doute, cest donc quand dans un groupe donné un membre quelconque de ce groupe peut dire à propos de croyances ou de représentations apparemment partagées : « on dit que... » ou « il est dit que... », prenant ainsi ses distances vis à vis de ces croyances ou représentations. Dès lors, chaque fois quil est dit « être dit » (même par une seule personne au sein du groupe considéré), lunanimité est impossible, le présupposé du partage (des idées, des croyances, des souvenirs) que véhiculent les rhétoriques holistes devient problématique, ce qui ne signifie pas que ce présupposé est toujours erroné. Dans diverses sociétés, des gens partagent incontestablement lidée que Dieu existe, quil ne faut pas manger de porc, que leur nation trouve son origine dans tel ou tel événement historique, que la réussite sociale est un objectif à poursuivre, que les hommes ont des droits, etc. Des gens , mais certainement pas tous les gens. On peut toujours imaginer que dans une société de croyants, quelquun doute de lexistence dun être divin, que dans une société musulmane un individu mange du porc, que dans une société occidentale certains se moquent de la réussite sociale, que dans la nation française une grande partie de la population méconnaisse Valmy, etc. Même dans les sociétés de petite taille étudiées par les anthropologues, a-t-on jamais eu lassurance que tous leurs membres sans aucune exception croyaient à tel mythe fondateur, se reconnaissaient dans tel ou tel rite, etc. ? Répondre par laffirmative suppose que lanthropologue ait procédé à un recensement, à des entretiens approfondis avec chaque membre de la société considérée et non pas seulement avec quelques informateurs comme cest souvent le cas. Sans cela, on doit, en toute rigueur, envisager lhypothèse que le partage (des croyances, des représentations) puisse être partiel, c'est-à-dire le fait dune partie seulement du groupe. Lhypothèse même de ce partage partiel doit être examinée de plus près. On peut en effet admettre, « en gros », que dans telle société des gens croient en Dieu, que dans telle autre des gens croient quil ne faut pas manger de porc, etc. « En gros », mais pas en détail, car que savons-nous des modalités individuelles de ce croire ? Rien, ou si peu de choses, ne serait ce que parce que chaque esprit-cerveau est un hapax, ce qui laisse supposer une unicité des représentations.
Après avoir épuisé tout mon arsenal darguments « anti-holistes », je nuancerai toutefois les idées exprimées ci-dessus en notant que, pour les raisons mêmes que je viens dévoquer, 1.la « contagion des idées » se fait sans doute plus facilement dans un groupe à faible effectif que dans un groupe de grande taille. 2.Dans le premier cas, il est plus facile pour le chercheur de contrôler la réalité de ce partage que dans le second. Je retiendrai donc la taille du groupe comme troisième critère permettant de formuler des hypothèses sur le degré de pertinence des rhétoriques holistes.
En résumé, je formule les deux hypothèses suivantes qui intègrent les différents critères de pertinence que jai proposés : 1. lorsque les rhétoriques holistes présupposent le partage de représentations factuelles par tous les membres dun groupe, leur degré de pertinence est proportionnel à la fréquence de répétition de ces représentations et inversement proportionnel à la taille du groupe considéré ; 2. lorsque les rhétoriques holistes présupposent le partage de représentations sémantiques, leur degré de pertinence est toujours inférieur à celui des rhétoriques holistes appliquées aux représentations factuelles ; il est également proportionnel à la fréquence de répétition de ces représentations et inversement proportionnel à la taille du groupe et à sa perméabilité au doute. La perméabilité au doute dépendra à la fois de facteurs internes au groupe (par exemple le charisme plus ou moins grand dun leader ou lexistence de conditions permettant que se constituent de grandes catégories organisatrices des représentations factuelles et sémantiques) et de facteurs externes (par exemple, la fréquence et lintensité des interactions avec dautres groupes). Dans la dernière partie de ce mémoire, je reprendrai ces deux hypothèses dans le but de préciser les conditions objectives du partage.
Les généralisations indues
Souvent et ceci est inquiétant - la critique la plus sévère des généralisations faites par les anthropologues fut émise par ceux qui en étaient lobjet. Les américains, dit-on, ont commencé à moins croire ce que Margaret Mead XE "Mead M." avait raconté sur la Nouvelle-Guinée quand elle a commencé à écrire sur son propre pays. De même, les italiens du North End à Boston ont accueilli avec réserve létude de Whyte XE "Whyte W.F." qui avait tendance à présenter une communauté de quartier dau moins vingt mille personnes comme un tout homogène. José Luis García XE "García J.L.G." García critique les généralisations faites par des anthropologues anglo-saxons sur « les espagnols » : pour rendre compte des différences entre groupes, dit-il, leur intérêt consista « à annuler les différences internes à chaque groupe, afin de disposer dune base de comparaison bien définie, bien que [
] fausse ». Leach XE "Leach E.R." lui-même sétonne du fait suivant : ce que Claude Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." écrit sur les Kachinas dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949) ressemble très peu à ce que lexpérience directe lui en a appris.
C'est presque toujours le problème de la généralisation qui fait débat. Ainsi, Jack Goody XE "Goody J." critique sévèrement la tendance de Marcel Griaule XE "Griaule M." à « indigénéiser » la pensée des Dogon, en en faisant un groupe particulier qui aurait été à labri de toutes influences extérieures, comme celles de lIslam, pourtant attestées. On qualifie ainsi d« indigènes » les personnes « partageant une même perspective culturelle, différente de la perspective dorigine de lenquêteur », en courant le risque de sous-estimer ce qui, en leur sein, les différencie. Goody met encore en garde contre le risque de « primitiviser » un groupe, comme certaines enquêtes de parenté lont fait en privilégiant ce qui était spécifique à ce groupe (par exemple lalliance entre cousins croisés) et en négligeant ce qui pouvait rapprocher le système de parenté étudié dautres systèmes européens (par exemple le phénomène de la dot). Dans les énoncés du type « Les X pensent que
», note Sperber XE "Sperber D." , on attribue à un groupe social entier une représentation « qui peut fort bien navoir jamais été pensée ni exprimée par aucun individu membre du groupe. » Les modalités de lintégration des données dans un tout (avec le risque inhérent de figer une réalité toujours mouvante et dynamique) restent généralement mystérieuses. Dans certains cas, la totalisation masque des totalisations statistiques implicites, comme « on le voit notamment dans la rhétorique des ethnographies culturelles qui recourent volontiers à des marqueurs de fréquence relatifs aux conduites (souvent, parfois, de temps en temps, toujours
), sans les justifier outre mesure ». C'est bien dans lespoir de prévenir ce type de généralisations indues que Lloyd XE "Lloyd G.E.R." a critiqué la notion de « mentalité », celle-ci tendant à réduire la multiplicité des représentations et des croyances dun moment historique particulier à une mentalité unique ou dominante. Dans tous ces cas, on retrouve « le désir holiste et causaliste de voir les sociétés étudiées ravalées à la fois à un tout organique et à dultimes instances qui auraient pour fonction dexpliquer définitivement le réel ». On imagine ainsi que certains groupes sociaux seraient possédés dun esprit supra-individuel commun, on leur attribue même parfois une anima collectiva ou « group mind » ou, encore, on prétend tout expliquer par « la coutume ». Cette obsession de lauteur unique (la société, la conscience ou linconscience collective, la psyché collective chez Freud XE "Freud" , lesprit, lâme ou le génie du peuple, la mentalité, lethnie) inventé pour garantir la cohérence des tableaux que nous dressons des sociétés étudiées structure la plupart des discours anthropologiques, trop souvent étrangers à la polyphonie du réel. A juste titre, Francis Affergan XE "Affergan F." soutient que la pierre angulaire de toute lanthropologie - la notion dindividu collectif - se transforme en pierre dachoppement pour notre discipline.
Les exemples ne manquent pas de cette emprise du holisme sur le discours anthropologique. Le succès des Studies en Amérique du Nord repose sur la croyance quil existe des populations concrètes (c'est-à-dire non statistiques) qui partagent quelque chose qui les spécifient. Cette croyance nest pas toujours fausse ou, plutôt, elle ne lest pas complètement : lexistence de groupes partageant tel ou tel trait a été largement attestée par dexcellents ethnographes. Lerreur consiste ensuite, dans une logique de mono-identification, à réduire tous les individus du groupe à ce trait spécifique : dune part, même dans les groupes les moins ouverts, il est hautement probable que certains ne partagent pas ce trait et, dautre part, aucun individu ne peut être défini par ce trait seulement. Que lon considère plusieurs traits supposés être spécifiques et non pas un seul ne change pas fondamentalement la nature de cette erreur. On suit alors le postulat de « lautonomie sémantique » de chaque culture (les « cultural patterns »), jugée incommensurable à toute autre, qui est au principe même de la perspective culturaliste (songeons, par exemple, au type apollinien ou dionysien chez R. Benedict). Marc Crépon XE "Crépon M." a bien dressé larchéologie de ces représentations réductrices de la diversité humaine qui font « les Allemands sérieux », les « Espagnols fiers » et « les Français frivoles » : ces géographies de lesprit porteuses de généralisations sont parfois, même chez les philosophes, dune grande violence et figent lindividu dans une identité factice. On pourrait pourtant imaginer que les nombreuses tentatives de déconstruction des conceptions organicistes des cultures ou des sociétés sont venues à bout de ces prétentions totalisantes. Il nen est rien. Dans un ouvrage récent, Marc Augé XE "Augé M." écrit ceci : « Les Européens répugnent à prendre conscience de leur propre « noyau psychotique » et la meilleure preuve en est quils ont tendance à oublier leurs rêves ce qui est impensable chez les Mohaves ». Joublie très rarement mes rêves : ne suis-je pas Européen ? A-t-on lassurance de ne pas pouvoir trouver au moins quelques Mohaves qui oublieraient leurs rêves ? Je prends un autre exemple, chez un auteur animé des meilleures intentions. « Les Français », écrit-il, « condamnent les immigrés à une misère si scandaleuse queux-mêmes éprouvent le besoin de sen disculper en affirmant linhumanité de ceux qui en sont les victimes. » Sagit-il de « tous les Français » ? Dans ce cas, c'est évidemment faux. Dune majorité ? Il faudrait le préciser, en avançant des données crédibles. De lappareil politique et administratif français ? Lauteur ne le dit pas ainsi et, de toute évidence, il veut culpabiliser « les » Français. Où est la différence avec la généralisation xénophobe que lauteur dénonce un peu plus loin : « Les Juifs ont tué le Christ » ou « Les Juifs égorgent les enfants » ? On a là un nouvel exemple de généralisations indues, pris dans un ouvrage de sciences humaines (par ailleurs excellent), choisi au hasard parmi beaucoup dautres. Il serait très facile et vite lassant de multiplier ce type dexercice.
Mais les généralisations du même ordre sont souvent plus subtiles. Elles peuvent être cachées derrière un « on » pensant ou disant qui, implicitement, désigne la société tout entière. Ainsi, dans plusieurs travaux dethnologie consacrés à la société française contemporaine, ce pronom indéfini tend à se substituer au « ils » des sociétés dites exotiques : « On communie dans la connaissance des mouvements de lhistoire, on en rassemble les inestimables trésors [...] on ne se contente plus des choses, on veut aussi connaître et préserver leur mode de production et leurs usages. » Ce pronom « caméléon » se retrouve dans une grande partie de la littérature ethnologique lorsque lintention de lauteur est de prêter à tout un peuple des représentations, des pensées, des croyances : « Chez certains peuples africains vivant dans lactuel Nigeria, on pense que les jumeaux ont deux pères différents. » Qui est, exactement, ce « on » qui partage ce mode de pensée ? En première lecture, je suis naturellement porté à croire quil sagit de « certains peuples » dans leur totalité. Le procédé rhétorique visant à totaliser pour entretenir lillusion du partage peut être encore plus complexe et moins facile à identifier : dans une double généralisation, un informateur abstrait qui, toujours implicitement, est censé résumer lensemble des données recueillies auprès des informateurs réellement rencontrés au cours de lenquête, sexprime en fait comme sil était le porte-parole de la totalité du groupe. Je donne un exemple : « dans la bouche dun habitant du canton de Cotignac, le mot « pays » est toujours synonyme de village ou de commune. » La rhétorique adoptée ici par les auteurs, très courante dans notre discipline, consiste en ceci : ils laissent entendre que « un » (linformateur abstrait) signifie « tous » et ils affirment que ce « tous » doit être mis en relation avec « toujours ». La critique nécessaire de ce type de proposition ne signifie pas quelle na aucune pertinence : la difficulté (et lenjeu même de lanthropologie) est de déterminer laquelle. Elle nen a certainement pas, en tout cas, pour la totalité des 7000 âmes (environ) de ce canton. Si je décidais de les interroger tous, il est sûr que jen trouverai un « certain nombre » pour qui « pays » nest synonyme ni de « village » ni de « commune ». Il est même probable que certains ne comprendraient pas ma question ou que le mot « pays » ne leur viendrait pas à la bouche. Il serait pourtant épistémologiquement incorrect de les exclure de la réalité sociale étudiée. Ceci étant dit, la proposition que janalyse ici reste intéressante. Elle est un point de vue plausible sur ce canton qui nous permet daccéder à une compréhension partielle de lidentité telle quelle est vécue par une partie de ses habitants. Il faut simplement admettre quelle na quun certain degré de pertinence : là réside toute lutilité de ce type de rhétorique.
Tristes tropes et notions peccantes
La rhétorique du partage telle que je lai envisagée jusquà présent est une rhétorique principalement utilitaire, employée, à bon escient ou non, pour soutenir largumentation. Mais elle peut être également idéologique lorsquelle entend imposer des représentations du monde porteuses dexclusion, de ségrégation ou de racisme. Je nentends pas faire linventaire de celles-ci puisque mon propos, ici, porte uniquement sur lutilisation des généralisations dans les textes anthropologiques. Mon intention est simplement de souligner un danger : les représentations holistes de la société et de la culture que nous utilisons si facilement dans notre discipline constituent un terreau privilégié pour les pensées totalitaires, intégristes ou sectaires telles quon peut les voir se manifester dans les domaines de la politique, de la religion, de la culture, du sexe ou des revendications ethniques. Il y a là une raison supplémentaire pour que nous adoptions ces perspectives holistes avec la plus grande rigueur et dimmenses précautions, en nous souciant de ne pas légitimer ou conforter les tristes tropes et les notions peccantes.
Les rigidités sociosymboliques, dans lappréhension des formes du partage (sur le modèle du Grand Partage Nous vs Les autres) sont très anciennes : on cite toujours, lorsquon évoque cette question, lopposition bien connue entre la grécité et la barbarie et, tout au long de lhistoire, on peut trouver de multiples exemples de représentations du partage au sein du groupe dappartenance exclusives de tout ce qui est désigné comme relevant de laltérité. Dans le cadre dun travail sur lépistémè du partage, il nest pas inutile de donner quelques repères susceptibles de nous aider à comprendre dans quelle filiation de pensée nous nous situons aujourdhui lorsque nous privilégions les perspectives holistes.
La pensée holiste est souvent dichotomique. Linné, note Leach XE "Leach E.R." , voyait dans lEuropéen et lAfricain deux variétés dhomo sapiens, le premier ayant pour traits distinctifs dêtre « clair de teint, de tempérament sanguin et nerveux ; couvert de vêtements serrés ; gouverné par des lois », le second étant « noir de teint, de tempérament flegmatique, sans tonus ; le corps oint de graisse ; gouverné par ses passions ». Selon la théorie des deux races, telle quelle a été développée dans le cadre de la vulgate scientifique du XIX° siècle, il y aurait partout une race (ou ethnie) dominante et une race (ou ethnie) dominée, soit des civilisés et des barbares, des seigneurs et des cerfs, des conquérants et des conquis. Cette conception de lhumanité, souligne Mondher Kilani XE "Kilani M." , « nest pas un simple mythe agité par de médiocres idéologues ou de démagogues propagandistes. Une telle théorie qui prétend à luniversel a le triste privilège de fournir une vision structurée du monde et des rapports sociaux ». Elle est, comme je lai dit plus haut, économique dun point de vue cognitif, ce qui explique probablement son succès qui, hélas, ne sest historiquement jamais démenti.
Le XX° siècle, en effet, a été celui des slogans « qui font marcher les masses », slogans qui, le plus souvent, véhiculaient le thème dun partage « naturellement » exclusif de lAutre, à léchelle de groupes fermés les uns aux autres : ethnicismes, racismes, « holisme idéel et émotionnel » du fait national, communautarisme, primitivisme, apartheid (la logique et la fiction - du partage entre ceux qui, par essence, sont supposés partager certains traits), patrie, Volksgeist, assignations dune identité exclusive, etc. Dans Mein Kampf, rappelle Louis Dumont XE "Dumont L." , la collectivité à laquelle lAryen doit se sacrifier est appelée aussi bien Gesamtheit (ensemble, totalité) ou Allgemeinheit (généralité, universalité) que Gemeinschaft (communauté). Que ces formes de pensée puissent être meurtrières, notre siècle climatérique la largement montré. Il nest pas impossible que le fait de considérer des ensembles dindividus comme des totalités, intérieurement indifférenciées et extérieurement incommensurables les unes aux autres, ait contribué à lélaboration des programmes dextermination de masse, fondés sur des critères holistes, ethniques ou nationaux (par exemple, les Français, les Belges, etc., lors de la Grande Guerre). Aujourdhui encore, ces schèmes de pensée relevant de ce que Todorov XE "Todorov T." appelle « lidéologie holiste » - sont particulièrement prégnants et menaçants : de La Volksseele ou « âme du peuple » des nazis aux « communautés naturelles » du Front National, la distance est-elle si grande ?
Il nest pas facile de se défaire de ces « inventions » qui, note Bourdieu XE "Bourdieu P." , sont inscrites « dans lobjectivité des institutions, c'est-à-dire des choses et des corps ». Toutefois, de nombreux chercheurs en sciences humaines et sociales, conscients du danger de ces artefacts sociaux que, dans le passé, ils ont trop souvent légitimés, sefforcent de les « déconstruire » en réhabilitant les individus singuliers.
CHAPITRE VI
Le partage « à hauteur dhomme »
« Il nexiste au monde quun seul litige, celui de savoir si c'est le tout ou le particulier qui prédomine. » (Hölderlin XE "Hölderlin F." , uvres, Paris, Gallimard, 1967, p. 996).
« C'est en poussant à lextrême le particulier que, bien souvent, on touche au général. » (Michel Leiris XE "Leiris M." , LAfrique fantôme, Paris, Gallimard, 1934, p. 213).
La réhabilitation du singulier
Si le crédit des sciences humaines et sociales est faible aujourdhui, peut-être faut-il en chercher une des causes dans labus des généralisations. Lobsession consistant « à vouloir et à maintenir la totalité de la réalité sous la totalité du sens » a produit des théories non seulement inaptes à rendre compte de la complexité du réel, riche dinnombrables singularités, mais aussi trop souvent caricaturales. Mais la singularité, note Gérard Granel XE "Granel G." , oppose une résistance désespérée à sa mise à mort dans les concepts, ce que Ginzburg XE "Ginzburg C." affirme autrement en évoquant « lirréductible caractère insaisissable de lindividu » : lorsquil est chassé par la porte de la quantification, il rentre par la fenêtre. De fait, nos disciplines prennent actuellement un tournant, qui se traduit par labandon des grandes explications unitaires appliquées à une totalité présumée et, corollairement, par un mouvement de réhabilitation du singulier, y compris en sociologie où, le retour en grâce de Tarde XE "Tarde G." en est un signe, on sattache davantage à étudier lhistoire des sociétés « par le menu ». Ce mouvement déborde doublement le champ traditionnel des sciences humaines : dun côté, par des ouvrages fortement subjectivés mais qui sont considérés au moins par leurs auteurs comme relevant encore de la sociologie ou de lanthropologie (je pense à certaines productions récentes de Pierre Sansot ou de Marc Augé XE "Augé M." ) ; de lautre, par toute une littérature bavarde du banal et de lordinaire (fictions ou essais) et une vulgarisation purement commerciale du discours philosophique qui participent dun mouvement intellectuel dappréhension du réel auquel on ne doit pas se sentir tenu dadhérer en bloc, tant la frontière est mince entre la pensée du peu et la petite pensée. On saisit bien, en tout cas, cette évolution quand on compare la multiplication actuelle des travaux sur les émotions, la honte, le corps, les sens, etc. avec les nombreuses recherches dil y a une vingtaine dannées sur les immigrés, la classe ouvrière ou les institutions. Je schématise, certes, cette opposition entre deux paradigmes de nos disciplines. La réalité est plus complexe, plus nuancée : dune part, la subversion des totalisations traditionnelles ou des « artefacts rhétoriques » (la société, la culture) et les recherches « à hauteur dhomme » ne datent pas daujourdhui les ethnographes sont bien placés pour le savoir : il est dailleurs curieux de constater que ce qui relève de leur pratique ordinaire est aujourdhui présenté par certains sociologues comme une grande avancée ou une découverte et, dautre part, les travaux contemporains ne sinscrivent pas tous dans ce mouvement de réhabilitation du singulier. Il sagit plutôt dune tendance forte, dont un ouvrage récent de François Dosse XE "Dosse F." rend bien compte. Il y montre le souci actuel de ne plus faire découler lhistoire uniquement de structures ou dinstitutions mais aussi de la ressourcer dans celles des individus. Dans le but d« humaniser » les sciences humaines, les analyses sont réorientées vers les micro-réalités de la vie quotidienne : la micro-histoire et la microsociologie se substituent aux grandes constructions statistiques ou macro-économiques. Ceci, selon lauteur, ne trahit pas le retour à une forme dhumanisme précritique mais traduit plutôt un changement déchelle ramenant linterrogation sur ce qui fonde lêtre-ensemble à létage de lindividu. Les « tournants » linguistique, mentaliste, pragmatique, herméneutique, interprétatif, cognitif, mémoriel sont tous révélateurs de cette réhabilitation du singulier. Les travaux relevant de ce mouvement, perceptible dans luvre même de Bourdieu XE "Bourdieu P." , sont nombreux et divers. Le dernier ouvrage de Bernard Lahire XE "Lahire B." en est une bonne illustration : il y défend « le programme dune sociologie psychologique, qui livre les conditions détude sociologique des plis les plus singuliers du social ». Lauteur consacre tout son ouvrage à lexposé dune théorie de « lacteur pluriel et [de] la pluralité des logiques daction » . Cette théorie de lacteur pluriel est sous-jacente dans le dernier ouvrage de Marc Augé. Chacun de nous, dit-il, vit simultanément plusieurs récits selon une logique segmentaire où senchevêtrent le social et les traits idiosyncrasiques, « en sorte que, de manière différente mais toujours marquée, la présence dun autre ou des autres est aussi évidente au niveau du récit le plus intime que celle de lindividu singulier au niveau le plus englobant du récit pluriel ou collectif ». Jean-Louis Déchaux XE "Déchaux J.-H." fait un constat similaire dans son étude sur la mémoire familiale des morts. Celle-ci, dit-il, est plurielle : pour reprendre une distinction dAnne Muxel XE "Muxel A." , mémoire intime (personnelle et difficilement communicable) et mémoire constituée (largement diffusée au sein du groupe) sont inextricablement liées. « De cette propriété découle que lunité danalyse la plus pertinente nest pas le groupe familial, mais lindividu. Il convient donc de traiter du rapport individuel à la mémoire, non de la mémoire familiale envisagée comme une entité unifiée. Bien sûr, la mémoire de chacun résulte dinfluences collectives, mais celles-ci diffèrent selon les individus et rien nautorise à supposer a priori que la mémoire est la même pour tous les membres dun groupe familial ». Appréhender tout le spectre de la mémoire familiale, qui nest jamais « comme une espèce de conscience collective qui simpose peu ou prou à chacun », suppose de multiplier les niveaux dobservation et danalyse pour chaque individu pris séparément. Les concepts collectifs, explique Déchaux, ne font que clarifier des processus interindividuels
Cette détotalisation des concepts est assurément le signe dune crise de la généralisation, du moins dans sa version « intégrative », celle qui « construit des collectifs dappartenance pour des individus » et qui rapporte « une suite de scènes particulières à une totalité collective ». Elle ne signifie pas, pour autant, labandon de toute perspective sociologique ou anthropologique c'est-à-dire posée dans les termes de la problématique du partage sur les individus. Désormais, le point de vue est moins une conception collective des totalités quune conception distributive : la première conception, statique, conférait au tout une certaine personnalité et unité substantielle, tandis que la seconde, dynamique, met laccent sur la composition ou construction du tout, sur le fait quil est une réunion dindividus, toujours en chantier, fragile et jamais achevée.
Ceci a au moins deux conséquences dordre méthodologique : la première est quil faut se donner les moyens dattester, à chaque fois, la réalité et la nature de la distribution, c'est-à-dire la réalité et la nature du partage en train de se faire (ou de se défaire). Cest bien ainsi que procède Jean-Hugues Déchaux XE "Déchaux J.-H." quand, contre la thèse de Halbwachs XE "Halbwachs M." selon laquelle les souvenirs nous sont rappelés du dehors, il rejette toute idée dextériorité de la mémoire par rapport à la conscience individuelle : si lon pose que seul lindividu se souvient au sens strict du terme, « la mémoire collective qualifie alors le soutien collectif des différentes mémoires individuelles, soutien mutuel qui peut conduire à leur normalisation » mais qui nélimine quexceptionnellement « lambition du sujet à exister par lui-même ». La mémoire familiale, pour cette raison, est toujours une mémoire subjectivée et le symbolisme de la filiation relève davantage de la conscience personnelle que dun éthos familial partagé. Lors de chaque enquête, il appartient par conséquent au chercheur détablir la réalité et la nature de ce soutien et de cette normalisation.
Donner la priorité à lindividu singulier en tant quêtre social a une deuxième conséquence, implicite dans la métaphore du « pli » proposée par Lahire XE "Lahire B." : suivant cette image, l« intérieur » de chaque individu (ses états mentaux, sa mémoire, sa protomémoire, ses émotions) nest autre que de l« extérieur », c'est-à-dire du social, « froissé ou plié ». Autrement dit, « lacteur individuel est le produit de multiples opérations de plissements (ou dintériorisation) et se caractérise donc par la multiplicité et la complexité des processus sociaux, des dimensions sociales, des logiques sociales, etc., quil a intériorisés ». Le chercheur qui sintéresse aux acteurs singuliers « retrouve en chacun deux lespace social froissé, chiffonné. » La société, dès lors, peut se lire dans chaque individu qui, même seul, présente un intérêt sociologique ou anthropologique : il y aurait en effet une incohérence certaine à affirmer dune part que lhomme abstrait, « naturel » ne peut exister, dautre part que tout homme porte en lui les plis de la société et, en même temps, à vouloir disqualifier a priori toute recherche qui porterait sur un seul individu, en soutenant que seules valent celles qui portent sur des groupes étendus. Si lon admet que « lindividu nest pas un épiphénomène du social », on doit pouvoir lire toute une société à travers une biographie ou à partir des pratiques singulières dune seule personne.
Quelle interprétation proposer de ce recul du holisme ? Elle relève, me semble-t-il, de trois ordres : celui des réalités que nous tentons dappréhender, celui de notre perception de ces réalités et celui de la méthode que nous utilisons pour rendre compte de ce que nous percevons. Considérons le premier : largument le plus souvent avancé pour expliquer la régression des thèses holistes est celui dun bouleversement profond des sociétés contemporaines : frappées par la déliaison sociale et un processus de désinstitutionnalisation, on ne pourrait plus, désormais, les penser comme des totalités. Les grandes représentations densemble de la vie sociale nauraient plus de pertinence. Ce que Marc Augé XE "Augé M." appelle l« accélération » surmoderne contribue à lindividuation. Alors que les anthropologues agissaient autrefois dans un monde caractérisé par un assemblage de formes de partage relativement homogènes (celles des Azande, des Trobriandais, des Bretons, etc.), ces formes aujourdhui sont devenues mouvantes et sinterpénètrent dans un mouvement incessant de composition et de décomposition qui opère au niveau de chaque individu. C'est pour tenter de rendre intelligible ce mouvement que, dans Mémoire et identité, jai évoqué lépuisement des grandes mémoires organisatrices, la régression des « communautés primaires » et des appareils prescriptifs ou « milieux de mémoire » (villages, familles traditionnelles, Église, État), phénomènes liés à un désengagement de lindividu des structures de la vie collective. On peut alors considérer la prise de conscience dune inadéquation des descriptions holistes des sociétés comme étant le résultat de ces phénomènes. Mais une question reste ouverte : cette inadéquation est-elle un fait nouveau, conjoncturel ou bien existait-elle dès les premiers récits de voyage « décrivant » les sociétés lointaines ? Concédons quaujourdhui les phénomènes dinversion des valeurs et la coexistence au sein dune même société de plusieurs matrices culturelles (dysculturation, hétéroculture) se manifestent avec une force inouïe, totalement incommensurable avec celle qui travaillait les sociétés dites traditionnelles. Je soutiens, toutefois, que les outils qui nous ont servi à penser la société comme une totalité (les rhétoriques holistes) nont jamais été totalement pertinents, ils nont pu lêtre que partiellement. La « désarticulation » de la société moderne sur laquelle de nombreux auteurs mettent laccent est simplement un facteur qui contribue à réduire encore davantage leur pertinence, mais leur congruence limitée préexistait à ce phénomène. Simplement, si nous prenons aujourdhui pleinement conscience de linaptitude de la sociologie classique à rendre compte de lidée de société, c'est parce que nous vivons le moment symétrique de celui qui a vu lémergence des rhétoriques holistes, c'est-à-dire la révolution industrielle inaugurant lère des masses.
Les deux autres ordres dexplication de la régression du holisme sont plus simples à exposer. Idéalement, on le sait, le discours scientifique se nourrit des observations mais, en même temps, ce discours tend à découper dans le réel des observations conformes à ses propres présupposés. Dans un contexte de réhabilitation du singulier et de contestation du positivisme classique, il nest pas surprenant que lon « découvre » des singularités partout. Dans une certaine mesure, ceci est le résultat de notre grille de lecture actuelle : nous percevons le réel comme nous pousse à le faire le paradigme qui tend aujourdhui à simposer dans les sciences humaines et sociales. Enfin, si lon admet que les sociétés évoluent vers plus de complexité, il nest pas impossible que comme le soutient René Lourau XE "Lourau R." , lapparition de la singularité dans lacte de recherche soit liée à un effet de champ : le découpage, « gênant mais nécessaire dun champ denquête dans le foisonnement de lexpérience. Entre le champ danalyse globaliste, holiste, « configurationnel » et le champ dintervention (denquête) forcément limité, il y a opposition. [
] Il y a du discontinu qui sintroduit dans le « continuum de lenquête. » Linsistance portée sur les singularités viendrait alors pour une part dune contrainte méthodologique : notre incapacité à embrasser le tout.
Il est probable que ces trois facteurs (leffondrement des grandes catégories organisatrices du lien social, le paradigme ambiant dans nos disciplines, le découpage obligé dun réel de plus en plus complexe) jouent simultanément, à des degrés variables, dans le recul des thèses holistes. Ce constat fait, il faudrait sattacher à dresser linventaire de celles qui sy substituent. Cette tâche dépasse évidemment le cadre de ce mémoire. Je me contenterai, ici, de mentionner rapidement les orientations de recherche qui me semblent prometteuses et que jaimerais suivre.
Le risque inhérent à la réhabilitation du singulier est une démission de nos disciplines et, plus particulièrement de lanthropologie. Quand, pour échapper au « démon de la généralisation » et avec un souci de modestie qui lhonore, Bernard Lahire XE "Lahire B." nous invite à nous satisfaire de la « pertinence contextuelle » dacquis de connaissance nécessairement limités, on peut craindre un enfermement des chercheurs dans la seule description du fourmillement idiographique évoqué par Passeron XE "Passeron J.-C." et, dès lors, comment ne pas redouter que sévanouisse tout espoir davancer vers une grande théorie unifiée de lhomme. Sur ce point et sur ce point seulement, je suis daccord avec Jean-François Guermonprez XE "Guermonprez J.-F." lorsquil dénonce les effets de la quête illusoire dun socle solide et unique pour lanthropologie, à savoir les représentations de l« individu-acteur, réalité empirique indiscutable qui aurait triomphé définitivement de « la société » : « à vouloir suspendre le couperet de la réduction conceptuelle pour mieux retenir ce qui se passe réellement dans le monde événementiel des individus, on se condamne inévitablement au silence sociologique de ces tableaux idiographiques dont on peut simplement dire quils imitent plus ou moins bien la vie. Tout bien considéré, mieux vaut risquer, avec Max Weber XE "Weber M." , de commettre le péché d«essentialisme» que de ne rien dire danthropologiquement significatif .» A trop sattacher à lauthenticité subjective et à la singularité individuelle, on risque dêtre paralysé par leur complexité et de devenir aveugle à ce que, nonobstant son absolu singularité, un individu peut partager avec dautres. Ce que lon appelle le programme naturaliste en sciences humaines me semble pouvoir surmonter cette difficulté.
Ce programme, dont le représentant le plus connu en France est Dan Sperber XE "Sperber D." , senracine dans une tradition psychologisante de la sociologie et de lanthropologie et, plus particulièrement, dans luvre de Tarde XE "Tarde G." fondée sur la notion dimitation. Cette tradition a été injustement dévalorisée au seul profit de lécole durkheimienne. Tarde est totalement habité par la conviction de « la singularité profonde et fugitive des personnes ». Leur manière dêtre, de penser, de sentir, dit-il, « nest quune fois et nest quun instant. » Dans ces conditions, comment peut être fondée la société à partir de ces irréductibles singularités ? La réponse de Tarde est dune grande simplicité : le lien social est le résultat de limitation. Le « tissu social » est formé grâce à la tendance naturelle qui conduit les individus à simiter les uns les autres, construisant ainsi des « quantités sociales » qui ne sont rien dautre que des séries de similitudes. Tarde ajoute : « nous dirons donc [
] quune société est un groupe de gens qui présentent entre eux beaucoup de similitudes produits par imitation ou par contre-imitation », dernière précision intéressante car elle ne réduit pas les « quantités sociales » à un univers de consensus ou dunanimité. Cette thèse nest pas nouvelle puisque, très probablement, Tarde emprunte la notion dimitation à Aristote XE "Aristote" . Son intérêt principal est son psychologisme qui se manifeste à la fois dans la primauté accordée aux relations psychologiques des individus entre eux contre Durkheim XE "Durkheim E." , la société devient « une assemblée des consciences » ou une « collection dêtres » - et dans le rejet dune conception de la réunion des individus c'est-à-dire du partage sous la forme dune réalité spécifique qui leur serait extérieure. Selon Tarde, cette assemblée des consciences nest pas nécessairement consciente : cest la répétition dactes et de comportements, souvent à linsu des individus, qui caractérise limitation et, par suite, nous donne à voir des formes spécifiques de partage, propres à ce quon appellera une culture ou une société. Cette culture ou cette société « ne saurait vivre, faire un pas en avant, se modifier, sans un trésor de routine, de singerie et de moutonnerie insondable, incessamment accru par les générations successives.» Avec Tarde, on dispose donc dune théorie où le rôle primordial de lindividu est reconnu, même si, selon cet auteur, ce rôle consiste pour une bonne part à « singer » - souvent inconsciemment les actes et comportements des autres membres du groupe auquel il appartient.
Longtemps occultée, la théorie de limitation a connu un nouvel intérêt avec lessor de la génétique et des neurosciences, non sans donner lieu à ce qui peut apparaître à ce jour pour des errements ou, en tout cas, des hypothèses extrêmement fragiles. Je songe plus particulièrement au modèle théorique de Richard Dawkins XE "Dawkins R." qui établit un parallèle entre la réplication des gènes et celle des « mèmes » ou unités dinformation culturellement acquises. La transmission culturelle sopérerait ainsi : comme les unités dinformation génétiques, les mèmes sautorépliqueraient selon un processus sélectif et, par la communication, coloniseraient les cerveaux humains. Dans cette optique, « les propriétés récurrentes des matériaux culturels sont ces mèmes répliqués. » Comme lobserve Britta Rupp-Eisenreich XE "Rupp-Eisenreich B." , cette prétendue molécule culturelle qui sauterait de cerveau en cerveau reste bien mystérieuse. La conception sélectionniste de la transmission culturelle a le mérite dattaquer frontalement le problème difficile de la transmission dun individu à lautre dun élément dune culture ou dun système de comportement. Elle laisse toutefois tellement de zones dombre la question de lhérédité des caractères acquis, les critères de sélection des mèmes victorieux, lexistence même de ces mèmes que lon comprend Boudon XE "Boudon R." lorsquil évoque les « hypothèses verbeuses de la « contagion » ou de l « inculcation. »
La perspective anthropologique de Sperber XE "Sperber D." sur la transmission culturelle est davantage convaincante. Je lai déjà assez longuement évoquée dans le chapitre V et je nentends pas la développer davantage dans le présent chapitre. Jy reviens simplement pour affirmer que, sans souscrire à lensemble des thèses sperbériennes, je suis sensible à son souci de réintroduire la psychologie (cognitive) dans notre champ de recherche. Je constate dabord que c'est bien une rhétorique du partage quutilise Sperber lorsquil définit son programme naturaliste dans les sciences sociales : contagion des idées, épidémiologie ou distribution des représentations, celles-ci étant plus ou moins répandues, processus interindividuels de la pensée, capacités cognitives et communicationnelles humaines, transmission par imitation, etc. Il lénonce dailleurs de manière explicite dans son dernier ouvrage : expliquer les représentations culturelles, dit-il, c'est « expliquer pourquoi certaines représentations sont largement partagées. » Cette explication du partage qui nemprunte rien aux modèles holistes dans cette radicalité est sans doute son point faible - suppose de considérer le rapport entre anthropologie et psychologie comme équivalent, mutatis mutandis, à celui qui existe entre épidémiologie et physiologie. De même que les épidémiologues ont besoin de connaître la physiologie pour comprendre les modalités de diffusion des maladies, les anthropologues ont besoin de connaître la psychologie pour connaître les modalités de diffusion de partage des idées et des croyances répandues et durables. Par exemple, se demande Sperber, « quelles sont les propriétés formelles qui font que le Petit Chaperon rouge se comprend et se retient mieux quun résumé des événements du jour à la Bourse, et a donc une probabilité plus grande de devenir un objet culturel durable », c'est-à-dire un objet partagé ? A ce jour nous navons pas de réponse satisfaisante à cette question qui renvoie aux modalités culturelles mais aussi naturelles de la mémorisation : à titre dhypothèse, on pourrait mettre en rapport la structure des récits ou des croyances facilement mémorisés, remémorés et communiqués avec celle de nos facultés cognitives et communicationnelles et chercher à savoir si une compatibilité plus ou moins grande entre ces deux « structures » joue un rôle dans la mémorisation puis la diffusion des représentations culturelles. Il y a là tout un chantier de recherches qui intéresse aussi bien les anthropologues que les spécialistes des neurosciences et qui vient seulement dêtre ouvert : la tâche est immense, les difficultés épistémologiques et méthodologiques considérables, mais il me semble quil y a là une voie bien plus prometteuse que celle qui consiste à tenter de raviver, avec une obstination pathétique, les feux bien pâles dune certaine tradition sociologique anti-mentaliste.
La reddition prochaine de lindividu ?
« Si loin que pénètre la division, elle ne trouve pas lindivisible. » : Félix Ravaisson XE "Ravaisson F." , De lHabitude, Paris, Payot, 1997, p. 35.
La réhabilitation de lindividu nest peut-être que provisoire : il nest pas impossible quaprès avoir contenu lassaut des sociologues positivistes grosso modo, le sujet ne pense pas, ce sont les collectifs ou les structures qui le font il succombe à lattaque des matérialistes éliminatifs : le sujet ne pense pas, ce sont les neurones qui le font ou, plutôt, la pensée est un effet émergent des réseaux neuronaux dont le sujet sattribue abusivement la paternité. Léliminativisme, qui est un courant des sciences cognitives, sefforce, comme son nom lindique, déliminer l« insupportable enfant gâté » - c'est-à-dire le sujet de son horizon théorique et de « dissoudre » la subjectivité conçue comme un phénomène purement parasite qui napporte rien à la compréhension de la cognition. Dans cette optique, « les sociétés humaines résultent principalement des actions réciproques des psychismes les uns sur les autres, qui eux-mêmes sont produits par des cerveaux dont chacun peut être vu comme une société de cellules nerveuses ou de fonctions cognitives spécialisées ». Léliminativisme le plus radical est ainsi défendu par le philosophe Daniel Dennett XE "Dennett D." qui réduit le cerveau et le corps humain à une armée dhomoncules détenteurs, chacun, dinformations et de stratégies. Il faut bien admettre, dit-il, « que nous sommes faits de robots ou bien, ce qui revient au même, que nous sommes tous une collection de milliards de machines macromoléculaires. Quelque chose fait de robots peut donc avoir une conscience : vous en êtes un vivant exemple. » Il ajoute : « mon corps contient autant de moi que nen contient mon système nerveux : autant de valeurs, de talents, de mémoire, de dispositions qui font de moi ce que je suis. » Le sujet individuel perd dès lors ses qualités de sujet, il nest plus quun quasi-sujet, c'est-à-dire un collectif ou une collection (de gènes, de neurones) qui manifeste les propriétés de la subjectivité. Dans cette perspective, il ny a plus de centre de la subjectivité, les attributs de celle-ci étant considérés comme des effets émergents « produits par le fonctionnement spontané, « auto-organisé », dune organisation complexe en forme de réseau. » Selon Dennett, lesprit-cerveau est un organe parmi dautres, un « artefact » que lon considère à tort comme le « patron » alors quil est simplement un des multiples serviteurs travaillant à servir les intérêts de ce corps qui le protège et le nourrit, et donne du sens à ses activités. » Je ne mattarde pas davantage sur cette réduction de lindividu à ses particularités (et particules) élémentaires, dont on peut repérer linfluence en France dans lactualité littéraire. Je ne la critique pas non plus : on trouvera une mise en cause radicale et magistrale de ces thèses il est erroné de parler dintentionnalité des machines et des robots car ils nont pas conscience de quelque chose dans luvre de J.R. Searle XE "Searle J.R." qui, pour autant, ne cède rien au dualisme.
Si jévoque brièvement ces thèses, c'est pour montrer à quel point lépistémè du partage est une aventure intellectuelle risquée. Dans la perspective dun holisme radical, lindividu singulier semble superflu, le partage lui préexistant sous forme dentités collectives plus ou moins abstraites. Si, en réaction, on sattache à réhabiliter les singularités individuelles pour privilégier les formes concrètes du partage, on sexpose à un nouveau risque : la recherche des singularités ultimes peut dissoudre lindividu. Dans loptique de léliminativisme, en effet, lindividu est un usurpateur qui doit être réduit à la société des neurones, considérés comme les véritables étants singuliers. Il est donc cerné par le haut et par le bas, comme le résume très bien Jean-Pierre Dupuy XE "Dupuy J.-P." : « en dautres termes : laffaiblissement, voire la « déconstruction » de la conception métaphysique, c'est-à-dire cartésienne et leibnizienne, de la subjectivité sopère dans une champ commun aux sciences sociales et aux sciences cognitives à la fois par en haut et par en bas. Par en haut : les attributs de la subjectivité ne sont pas le monopole des sujets individuels. Des entités collectives peuvent le manifester aussi bien. Par en bas : les attributs de la subjectivité ne sont pas les attributs dun sujet, ce sont des effets émergents produits par le fonctionnement de processus sans sujet. » Si lattaque par en haut semble (provisoirement ?) repoussée, il ne faut pas sous-estimer la force des assaillants arrivant par en bas. Il y a une trentaine dannées, la tendance était à la disparition du sujet dans les structures ; aujourdhui, sous les coups de boutoir dune partie des neurosciences, va-t-on plutôt vers une dissolution de lindividu dans les gènes et les neurones ? Peut-être y a-t-il là une évolution inéluctable. Nous verrons bien mais, quoi quil en soit, il me semble que cette évolution hypothétique ninvaliderait pas complètement la vocation de notre discipline telle que je lai définie : mettre en évidence les phénomènes de partage ou de « départage » à léchelle des individus, sans sabîmer dans linventaire infini de la multitude des étants singuliers : qui, dans ce cas, nous dira où nous arrêter ?
TROISIEME PARTIE :
PARTAGE DES FICTIONS
Introduction
Après une prise de position théorique (Partie I), les quatre chapitres de la deuxième partie ont été entièrement consacrés à la manière dont nous, anthropologues, travaillons sur notre objet : le partage. Jai voulu y décrire à la fois la « fabrication » des concepts qui sont supposés en rendre compte et leur utilisation dans le cadre de ce que jai appelé la rhétorique du partage. De ces deux points de vue (fabrication, utilisation), la pertinence de ces concepts est loin dêtre évidente, ce qui justifie le titre interrogatif que jai donné à cette deuxième partie : Fictions du partage ?
Dans cette troisième et dernière partie, intitulée Partage des fictions, ma perspective est toute autre que dans les deux premières : en mappuyant principalement sur les hypothèses relatives au degré de pertinence des rhétoriques holistes, jessaie de repérer quelques uns des critères objectifs (chapitre VII) et subjectifs (chapitre VIII) du partage. Cette distinction entre les deux types de critères na dautres fins que la clarté de lexposé. En fait, il est difficile de faire le départ entre deux ordres de réalité qui sont étroitement entremêlés. Le premier est celui que lon peut observer au niveau ethnographique, celui de petits groupes, caractérisés par des relations de face-à-face au sein desquels, dans certains cas, on a le sentiment dêtre assez proche (sans jamais latteindre) de la fusion des consciences dont parlait Bastide XE "Bastide R." : on peut songer, par exemple, à la mémoire familiale telle que la décrite Halbwachs XE "Halbwachs M." ou, plus récemment, Anne Muxel XE "Muxel A." , ou encore, dans des formes plus spécifiques, à celle qui est attestée au sein de certains groupes professionnels de taille restreinte. Dans ce cadre là, la répétition dactes et de comportements fortement socialisés et mutuellement contrôlés, la densité des représentations publiques et une grande imperméabilité au doute garantissent une certaine intensité du partage. Le second ordre de réalité est celui de la croyance dans le partage, lorsque les individus membres dun groupe sattribuent des origines supposées communes (fantasme de lidentité qui ferait parfaitement concilier le groupe, le territoire province, terroir, cité voire quartier -, la langue et la culture), une histoire partagée, etc. Je soutiens dans le dernier chapitre que la croyance dans le partage (critère subjectif) peut devenir un critère objectif de ce partage, précisément lorsquelle est une croyance partagée. Dans la vie sociale, en effet, chacun dentre nous imagine partager profondément de nombreuses choses avec ses semblables : « notre nation », « notre peuple », « notre identité », « notre culture », « Nous, les Corses », « Nous, les Serbes », etc. Nous sommes alors dans le registre fictionnel du partage. C'est souvent la croyance dans ce partage imaginaire ou fantasmatique qui va nourrir les représentations relatives à lidentité nationale ou ethnique. Or, même si le partage que se prêtent les individus est généralement un partage imaginaire, le partage de la croyance dans ce partage (le partage de fictions) constitue bien un ordre de réalité que lanthropologue ne doit pas négliger. Reste posée, bien entendu, la question de limportance véritable de ce partage (sa densité et son étendue). A nouveau, on a tout lieu de supposer quil sera relativement dense dans les sociétés dites dinterconnaissance où les interactions entre individus sont fréquentes, directes (peu médiatisées) et répétées. En revanche, ce partage de la croyance dans le partage sera davantage étendu mais moins dense - lorsquon considérera de grands ensembles historiques comme les nations ou les aires linguistiques. En somme, nous ne devrons jamais oublier quau-delà des discours qui entretiennent la fiction du partage, seuls les petits groupes dindividus partagent beaucoup, les groupes plus étendus partagent peu et les grandes populations statistiques ne partagent rien ou quasiment rien, si ce nest leur humaine condition. Bien sûr, il sagit là, à chaque fois, dun point de vue sur des individus singuliers qui, selon léchelle à laquelle on les considère, relèveront dune forme plus ou moins substantielle de partage, par ailleurs toujours mouvante et provisoire : virtuellement, chacun dentre eux est toujours le lieu possible de multiples partages, plus ou moins denses et plus ou moins étendus.
CHAPITRE VII
Les critères objectifs du partage
Pratiques sociopètes et représentations sociofuges ?
On peut imaginer de multiples critères objectifs du partage. La notion de communauté, par exemple, a parfois un sens démographique (e.g., la communauté asiatique en France représente environ 400.000 personnes), géographique (e.g., la communauté chinoise du XIII° arrondissement à Paris), acceptions auxquelles peuvent sajouter ou se combiner mais ce nest pas toujours le cas des dimensions sociales (e.g., un groupe constituée dune majorité de personnes immigrées), culturelles (e.g., la pratique dune même religion ou lexpression de mêmes dispositions protomémorielles), historiques (e.g., limmigration est consécutive à des persécutions politiques ou à la guerre dans le pays dorigine). En bref, le partage objectif peut être celui du recensement, du lieu dhabitation, ou encore de conditions de vie, dun habitus, dun passé véritablement commun (non imaginaire), etc. On peut par conséquent admettre que le domaine des pratiques et des comportements (e.g., avoir quitté son pays dorigine, habiter dans tel lieu, parler le chinois, suivre des habitudes alimentaires, adopter sans difficulté la position accroupie, etc.) permet dattester dun certain partage, celui, spécifique, des pratiques et des comportements. Jai précisé, dans la dernière section du chapitre IV, les limites de cette perspective béhavioriste : le partage attesté de pratiques et de comportements ne nous permet pas dinférer avec certitude le partage des représentations qui leur sont relatives. Ceci ne nous interdit pas, toutefois, de prendre acte de ce premier niveau de partage, puis de formuler lhypothèse suivante : les pratiques partagées contribuent probablement à faire converger les représentations ou, du moins, à atténuer leur dispersion. Elle seraient en quelque sorte sociopètes en normalisant des représentations qui, originellement, en raison de lunicité de chaque esprit-cerveau, seraient plutôt sociofuges. Agir collectivement, c'est non seulement chercher à atteindre des fins partagées, mais c'est aussi tenter de donner ensemble un sens partagé à laction conduite.
Plusieurs données ethnographiques confortent cette hypothèse. Jean-Hugues Déchaux XE "Déchaux J.-H." observe que la célébration de la fête des morts, en tant que « cadre social » de la mémoire familiale, concourt à forger et normaliser en partie seulement - « le rapport individuel à la mémoire à travers la reconnaissance des liens de parenté commémorés. » Le rite de la Toussaint, par exemple, lie le groupe des participants. Aux États-Unis, le rite du Quilt (assemblage des patchworks) est essentiel pour lentretien de la mémoire des morts du sida. Lexpérience collective crée les conditions du partage et du travail de deuil. Rendant compte dune enquête auprès de jeunes gens de la région de Grenoble en situation déchec scolaire, Jean-Olivier Majastre XE "Majastre J.-O." note que la pratique de la musique (il sagit ici essentiellement dune pratique de consommation) crée également les conditions dune culture partagée : « par lécoute commune, par la sociabilité quelle encourage en accompagnant les moments de rencontre et de convivialité, par léchange quelle permet, la musique est une forme particulièrement propice à accueillir les valeurs de partage et de reconnaissance qui sont à la base de la sociabilité juvénile ». Comme le sport, la musique permet « un monde du partage, non au sens de division mais au sens de communication. » Changeons daire culturelle : dans la religion tahitienne, explique Alain Babadzan XE "Babadzan A." , « le rite donne à penser le mythe », en particulier par la médiation de lobjet de culte qui rend visible et accessible la divinité ; si lon se place du point de vue des acteurs ce que doit essayer de faire lanthropologue - « la forme de lobjet, les matériaux qui le composent, les manipulations quon lui fait subir sont porteurs de sens », sens qui sera dès lors partagé par les participants à la cérémonie. Ces quelques exemples illustrent le fait suivant : sous linfluence dune commémoration, dune fête ou des gestes dun rite, des valeurs, des souvenirs, des pensées individuelles peuvent parvenir à se rapprocher voire à se rejoindre. Comment ne pas songer, ici, au rôle de la coutume, « cette série de gestes qui, pour ceux qui la vivent naturellement, aveuglément, impose un déroulement, des étapes où peut se diluer, sapaiser, se conjurer ladversité. » Grâce à cette « superbe ignorance », propre au temps de la coutume qui entraîne « lesprit sans quil y pense », lindividu tout entier prisonnier de sa pratique ne pense plus vraiment par lui-même mais semploie à penser avec les autres. Ce que jai proposé de nommer la protomémoire joue ici un rôle essentiel : grosso modo, on peut ranger sous ce terme la mémoire procédurale - la mémoire répétitrice ou mémoire-habitude de BergsonXE "Bergson H.", lintelligence profonde qui, selon Marcel JousseXE "Jousse M.", permet au cavalier de se battre « sans se préoccuper de la monture qui va » - ou encore la mémoire sociale incorporée, parfois marquée ou gravée dans la chair, ainsi que les multiples apprentissages acquis lors de la socialisation précoce et même pendant la vie intra-utérine : techniques du corps qui sont le résultat dune maturation pendant plusieurs générations, « mémoire du geste » qui, dans le système nerveux central, résulte du renforcement ou de laffaiblissement de connexions synaptiques, schèmes sensori-moteurs piagétiens, routines, structures et plis cognitifs, chaînes opératoires inscrites dans le langage gestuel et verbal - à luvre dans « une pénombre » différente de lautomatisme mais où « lexercice du jugement nest pas mobilisé » -, transmission sociale qui « nous ancre dans nos pratiques et nos codages implicites », traces, empreintes et conditionnements constitutifs de léthos, ordre invisible que tout individu, si différent soit-il de tous les autres, « partage avec les autres membres de sa société » et, même, certains concepts qui ne sont jamais verbalisés. Lhabitus relève en grande partie de la protomémoire et BourdieuXE "Bourdieu P." a bien décrit « cette expérience muette du monde comme allant de soi que procure le sens pratique », les apprentissages primaires qui « traitent le corps comme un pense-bête », les montages verbo-moteurs qui font fonctionner corps et langage comme « dépôts de pensées différées » et tout ce qui relève de lhexis corporelle, disposition incorporée permanente, inculquée, « manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir et de penser », savoir hérité « jamais détaché du corps qui le porte » et qui, pour cette raison, relève de ce quil appelle « une connaissance par corps ». Cette forme de connaissance ou « sens pratique » est ce qui permet dagir comme il faut sans poser ni exécuter un « il faut ». On peut assimiler la protomémoire, en effet, à une mémoire « anoétique », sans prise de conscience : elle agit le sujet à son insu. Elle est une « mnémotechnique cruelle » qui permet de naturaliser larbitraire, une forme de mémoire XE "Muxel A."qui travaille le corps sans relâche, le sculpte pour en faire un corps mimesis et qui est « aliénation fondatrice de lidentité ». Plus généralement, le partage des mêmes conditions dexistence et des mêmes conditionnements produit une « orchestration dhabitus » qui, dit Bourdieu, permet de rendre compte « de lapparence de téléologie qui sobserve souvent au niveau des collectifs et que lon impute dordinaire à la « volonté (ou la conscience) collective », voire à la conspiration dentités collectives personnalisées et traitées comme des sujets posant collectivement leurs fins (la « bourgeoisie », la « classe dominante », etc.). »
Cette idée est au fond très banale et il nest pas étonnant que, comme un leitmotiv, on la retrouve, sous diverses formes, dans toute la littérature sociologique et anthropologique : « intimations du milieu » chez Gilbert Durand XE "Durand G." , « complexes de culture » chez Bachelard XE "Bachelard G." , « cadres sociaux » chez Halbwachs XE "Halbwachs M." , « lit social » chez Bastide XE "Bastide R." , « modelage social » chez Elias XE "Elias N." , « matrice sociale » chez Charles Taylor XE "Taylor C." , « dressage social » chez Dumont XE "Dumont L." , « disciplination collective » chez Foucault XE "Foucault M." , « abrégés dexpérience » chez Piaget XE "Piaget J." , au-delà des nuances théoriques, évidemment très fortes, qui existent entre ces auteurs, il y a là diverses façons de désigner des effecteurs du partage. Ceux-ci seront dautant plus efficaces quils opéreront dans un milieu à forte densité des représentations publiques qui, en retour, viendront favoriser le partage des pratiques.
Densité et force des représentations publiques
Il est des signes dappartenance qui forgent de lunanimité, comme la si bien montré Agulhon XE "Agulhon M." dans ses travaux sur la symbolique républicaine. Encore faut-il que les représentations publiques véhiculées par ces signes circulent durablement, puissent être perçues et correctement interprétées.
Je traite, en premier lieu, la question difficile de linterprétation. Même si lon admet que toute interprétation (dune phrase, dune situation dinteraction avec autrui, dun symbole, etc.) est idiosyncrasique peut-on faire autrement si lon accepte la thèse du holisme de signification ? -, il y a de nombreux moments dans la vie sociale où cette interprétation est partagée, tout simplement parce quelle se fait sur un fond dArrière-plan des cadres sociaux - qui contribue à la focaliser vers une région sémantique relativement consensuelle ou, du moins, vers une région sémantique où les individus en interaction (i)ont le sentiment quils se comprennent et (ii)constatent que cette compréhension supposée produit bien les résultats attendus. A propos de la phrase « Apportez-moi un steak avec des frites » prononcée dans un restaurant au moment de passer commande, Searle XE "Searle J.R." fait le commentaire suivant : « bien que cet énoncé ait une signification et une compréhension littérales, le nombre dinterprétations erronées auquel il peut donner lieu est, en toute rigueur, illimité. » En théorie, cela est sans doute possible jai évoqué plus haut comment on pouvait casser ce que Foucault XE "Foucault M." appelle des habitudes de langage et déclarer que cette pipe « nest pas une pipe » - mais, en pratique, cela narrive pas : jamais je nai eu de problème de compréhension lorsque jai passé une commande similaire dans un restaurant, tout simplement parce que la signification dune phrase ne réside pas tout entière dans sa seule forme linguistique. Là joue précisément lArrière-plan et, plus largement, le social : contexte, statuts, codes, rythmes de la vie quotidienne socialement et culturellement réglés, gestuelle, posture, stimulations diverses concomitantes à lénonciation tout ce que Searle appelle un « système dattentes » - font que les protagonistes (le client, le serveur, les autres convives) vont, grosso modo, partager la signification commune de cette phrase (qui nest pas contenue dans la seule structure linguistique), suffisamment en tout cas pour que le convive arrive au résultat attendu : un steak accompagné de frites dans son assiette. Dans cette perspective, on pourrait définir un groupe non nominal comme une réunion dindividus au sein duquel un énoncé est doté dun sens très largement (jexclus « totalement ») partagé. Lobjectif même de lanthropologie, qui perdrait toute raison dêtre sans une critique du scepticisme sémantique généralisé, est de montrer comment dans un groupe donné les membres de ce groupe sefforcent inlassablement de créer les conditions (pratiques, objectives, matérielles et même symboliques lorsque le traitement rationnel de linformation est en échec) qui vont garantir un partage optimum dans linterprétation des situations quils vivent ensemble et des énoncés qui sont censés les décrire.
Il est probable que cet optimum ne sera atteint que dans ce que Mannheim XE "Mannheim K." appelle les « formations concrètes de groupes », telles que la famille, les associations à but déterminé, les groupes restreints ou, encore, l « unité de génération » au sein de laquelle les chaînes dinterdépendance entre individus sont beaucoup plus concrètes que le lien qui fonde le simple « ensemble générationnel ». Toutes ces formations sont caractérisées par le fait que les individus qui les composent constituent in concreto un groupe dont lunité est essentiellement fondée « sur les liens vitaux, existentiels, pré-existants de la « proximité », ou constituée sur la base de « la libre volonté ». » Ainsi, ce qui frappe quand on envisage une unité de génération définie, « c'est laffinité profonde des contenus qui remplissent la conscience de chacun ». Gardons nous de nous laisser abuser par la formulation imprudente de Mannheim : cette affinité des états mentaux est toujours présumée mais elle est concevable, comme résultat plausible de limportance des échanges et des interactions entre les membres de ces formations concrètes. Ces formations sont les lieux privilégiés où peuvent sépanouir des représentations denses et fortes : tout à la fois, elles sont propices à une intense circulation des représentations publiques, au sens sperbérien du terme, et elles favorisent explicitement leur consolidation. Elles les renforcent, en effet, car les membres de ces groupes sont généralement rassemblés en fonction de fins partagées (reproduction et perpétuation de la famille, transmission des biens, défense de valeurs, objectifs daction spécifiques, etc.) qui sont régulièrement rappelées à la connaissance de tous ; elles sont propices à leur mise en circulation car, le plus souvent, le mode dorganisation de ces formations concrètes est tel quil rend quasi impossible labsence de contacts et de rencontres : par exemple, la concertation prolétaire nécessaire au partage de ce que les marxistes appelleront une conscience de classe se réalise surtout « dans les cafés, estaminets, gargotes, lieux par excellence de la sociabilité ouvrière, du renforcement des liens sociaux favorables à la mobilisation collective ». Dans ces lieux, la circulation libre et intense des représentations publiques aide chaque individu à se mettre au diapason des autres ou, au moins, en accord avec ce quil imagine que les autres pensent. On peut songer ici à certaines remarques de Maurice HalbwachsXE "Halbwachs M." : dans un village, les habitants « ne cessent pas de sobserver, et la mémoire de leur groupe enregistre fidèlement tout ce quelle peut atteindre des faits et gestes de chacun deux, parce quils réagissent sur toute cette petite société et contribuent à la modifier ». Dans ces milieux où le réseau des relations est serré, ajoute-t-il (dans une généralisation certainement excessive), « tous les individus se souviennent et pensent en commun ». Il y a alors, pour adopter un langage weberienXE "Weber M.", communalisation de la mémoire, qui peut être objective lorsquil sagit dune mémoire événementielle et qui est au moins le sentiment subjectif quont les individus membres dun groupe de partager la même mémoire. Les sociétés dinterconnaissance, à forte densité de représentations publiques, sont donc propices à la constitution dune mémoire partagée, contrairement aux mégalopoles anonymes. Plus particulièrement dans toutes les sociétés (relativement) closes (famille traditionnelle, communauté taisible, mesnie, groupes insulaires, internat, monastère, secte) les représentations publiques sont denses, circulent intensément et sont souvent répétées, toutes conditions favorables à ladhésion au « dogme publiquement reconnu » et au consensus sur un ensemble dévidences partagées constitutives du sens commun. Ceci correspond assez bien à la description que donnait Durkheim XE "Durkheim E." des sociétés traditionnelles (il utilise le mot « inférieures ») au sein desquelles « le moindre développement des individualités, létendue plus faible du groupe, lhomogénéité des circonstances extérieures, tout contribue à réduire les différences et les variations au minimum. Le groupe réalise, dune manière régulière, une uniformité intellectuelle et morale dont nous ne trouvons que de rares exemples dans les sociétés plus avancées. Tout est commun à tous », toutes les consciences sont entraînées « dans les mêmes remous », ce qui revient à dire que tout est partagé. Maurice HalbwachsXE "Halbwachs M." a donc eu raison dinsister sur limportance des cadres sociaux qui, plus particulièrement dans de tels milieux, font qu« un « courant de pensée » sociale [...] aussi invisible que latmosphère que nous respirons » irrigue nos états mentaux. Ces cadres orientent les représentations en leur donnant un « éclairage de sens » commandé par la vision du monde de la société considérée et, lorsque ces représentations sont suffisamment denses, se produisent des « interférences collectives » qui permettent louverture réciproque, linterrelation, linterpénétration et laccord plus ou moins profond des consciences individuelles.
Mutatis mutandis, c'est le même phénomène qui advient à lintérieur de la famille, conçue comme un « groupe de personnes différenciées » mais où sexerce entre elles un contrôle permanent. En effet, note Halbwachs XE "Halbwachs M." , il nest pas de milieu « où la personnalité de chaque homme se trouve plus en relief », mais c'est aussi un milieu clos au sein duquel, « à loccasion des contacts quotidiens où nous entrons les uns avec les autres, nous nous examinons longuement et sous tous nos aspects », ce qui peut favoriser lémergence dune mémoire familiale. Aujourdhui encore, lespace intime de la famille reste un lieu de partage privilégié, même si dans les sociétés modernes, ce nest plus lindividu qui est au service de la parenté mais linverse. Les micro-rituels du quotidien, les repas pris en commun et les manières de table, les codes de comportement, lattachement à des lieux chargés affectivement créent des conditions favorables à une mémoire dense à laquelle chacun peut participer. La promiscuité familiale, en particulier, y contribue activement, surtout lorsquelle est matériellement contrainte : pour un Bocain, « vivre en communauté » a le sens de vivre « comme avant, tous ensemble dans la même maison » c'est-à-dire, « au sens vendéen du terme, autour du même feu de cuisine », la « maison » étant la pièce principale de lhabitation qui servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher et de salle de séjour et de travail. Dans son travail sur « le souvenir des morts », Jean-Hugues Déchaux XE "Déchaux J.-H." donne un excellent exemple de la manière dont les représentations peuvent circuler et saffermir en milieu familial. A propos de la réunion de famille qui suit traditionnellement la visite au cimetière, il note ainsi la description quen donne un de ses informateurs : « Le soir, on se retrouve tous et on mange ensemble tout en parlant. On parle des morts aussi, mais par contre, ce moment ne tourne pas à la tristesse. On parle de ce quils faisaient par exemple. Mais si on parle de ma grand-mère, à chaque fois c'est les mêmes phrases : « Tu te souviens comment elle faisait ça, quand elle disait ça ». Mais vraiment ce nest pas triste. On parle des gens comme sils étaient vivants et on évoque des tas de souvenirs tout en restant de bonne humeur. (
) Ca le ferait bizarre si on ne faisait plus ce repas. On le fait depuis que je suis tout petit, on a toujours fait ça. C'est comme une tradition dans ma famille. Ca permet de se retrouver En plus, c'est vraiment un jour de lannée où toute la famille est rassemblée. » On a, ici, une description vraisemblable de la manière dont peut sopérer le partage dune mémoire factuelle et, partiellement, sémantique : c'est grâce à lanecdote « réitérée, voire ressassée » que se forgent les archétypes et les mythes familiaux. Narration, rappel de la généalogie, circulation dobjets et de photographies, cadre de la maison familiale et toute une symbolique de la mémoire fédératrice « contribuent à construire la famille comme groupe, à la doter dun « esprit ». » Ils sont autant de moyens de confronter les représentations individuelles du passé de la famille en vue de les harmoniser ou, tout au moins, de se mettre daccord sur les désaccords. On sait, en effet, que la mémoire revendicative, vindicative, voire haineuse peut être un liant de lidentité familiale, comme elle lest si souvent de lidentité nationale ou ethnique.
Outre la densité des représentations publiques, leur force propre contribuera plus ou moins au partage. Jai abordé ce point dans Mémoire et identité lorsque jai évoqué les grandes catégories organisatrices des représentations, en privilégiant évidemment la mémoire dont leffet sera proportionnel à sa force. Une mémoire forte est une mémoire massive, cohérente, compacte et profonde qui simpose à la grande majorité des membres dun groupe, quelle que soit sa taille, la probabilité de rencontrer une telle mémoire étant dautant plus grande que le groupe est restreint. Cette mémoire forte est une mémoire organisatrice, en ce sens quelle est une dimension importante de la structuration dun groupe et, en particulier, de la représentation quil va se faire de sa propre identité. Une mémoire faible, au contraire, est une mémoire sans contours bien définis, diffuse et superficielle qui est difficilement partagée par un ensemble dindividus dont lidentité collective est, par ce fait même, relativement insaisissable. Le partage sera toujours plus facile lorsquagira une mémoire forte et vigoureuse que sous leffet dune mémoire faible et inconsistante. Jennifer Cole XE "Cole J." donne ainsi lexemple dun événement surdéterminé symboliquement qui favorise un partage mémoriel. Enquêtant sur les paysans betsimisaraka, elle a constaté que linsurrection de 1947 à Madagascar et la répression qui suivit fut un traumatisme tellement violent quil simpose encore aujourdhui comme système de référence au point de façonner leur expérience de la politique. Le partage de cette référence est dautant plus substantiel que la mémoire sur laquelle lanthropologue a travaillée est celle de villageois, c'est-à-dire des groupes de taille restreinte. Chez tous ceux qui ont vécu ces événements de première main, le partage mémoriel est important, « malgré quelques variations dues à leurs expériences personnelles. » Les travaux de géographie culturelle de Joël Bonnemaison XE "Bonnemaison J." sont également une excellente description dune société structurée par des représentations denses et fortes. Si dans lîle de Tanna comme dans une grande partie de la Mélanésie, le géographe se sent autorisé à évoquer la pensée mélanésienne ou lidentité mélanésienne, c'est parce que des mythes fondateurs perpétuent une mémoire enracinée dans des lieux-souches et des itinéraires empruntés régulièrement par les pirogues. « Les sociétés qui ne cessent ainsi de revivre leur commencement et de rêver leur passé ancrent leur nostalgie de lunité originelle dans le rappel du temps initial où elles se sont constituées. » En somme, des sociétés disposant dun réseau dense de représentations (associées à des origines, des événements, des lieux) pouvant être facilement mémorisé et donc périodiquement rappelé dans le cadre de rites, cérémonies et manifestations diverses, partageront davantage que celles où lon observe des tendances vers la confusion des origines, la fin de lévénement et latopie généralisée.
A un moment historique particulier, dans une société donnée, des représentations fortes peuvent subitement saffaiblir, non pas nécessairement du fait de leur mouvement propre mais pour des raisons liées aux mutations de la société considérée. Je conserverai lexemple de la société mélanésienne, « déstabilisée » à partir du XIX° siècle par le choc blanc. Il sensuivit la disparition de la kastom (coutume), comme on lappela en bichlamar, et une acculturation rapide. Ce cas est intéressant car il montre que la force et la densité des représentations à lintérieur de micro-sociétés ou de groupes relativement isolés noffre pas de garantie absolue de perpétuation du partage : les milieux insulaires cloisonnés se sont prêtés « dautant mieux à la propagation maximale des ondes du choc culturel et social quils étaient de petite et moyenne dimension. » Les mélanésiens ont alors rapidement cessé dêtre « des hommes de la coutume », même si la suite des événements (e.g. lindépendance de Vanuatu en 1980) a montré que « la société mélanésienne était moins détruite quil ny semblait. » On a donc là un bon exemple dune société où une forte densité des représentations na pas garanti leffet habituellement observé le partage et la cohésion à partir du moment où, exposée à laltérité, elle est devenue vulnérable au doute et, par suite, affaiblie. Il ne suffit donc pas, pour avoir les conditions optimales du partage, que les représentations publiques soient denses et fortes ; il faut surtout quelles puissent le rester, ce qui suppose quelles soient protégées du doute.
LAutre et le doute
De nombreuses formations sociales semblent avoir pour finalité dimposer à leurs membres un partage total voire totalitaire. Je vais mappuyer ici sur une analyse que propose Richard Pottier XE "Pottier R." des sociétés confucianisées. Telle quelle a été historiquement organisée, léducation confucéenne « aboutissait à une stérilisation de lesprit critique », équivalente à une impossibilité de mise en doute. Habitus secondaire comme habitus primaire dressaient précocement le jeune Chinois à observer les formes extérieures du rituel et de létiquette ; sacralisation de la hiérarchie familiale et des ancêtres, rejet moral de tout individualisme, conception de lexistence exclusivement dans le cadre de la famille, du village et des divers groupes dappartenance. Le modelage social se faisait dans le sens de la docilité, de la soumission à lordre social et du conformisme, considérés comme des vertus. Il va de soi, ajoute Richard Pottier, « que, dans ces conditions, même pour un intellectuel doté dune personnalité très affirmée, aucune remise en question de lorganisation globale de la société nétait concevable ; aucune vision du monde nouvelle ne pouvait émerger ». Le doute est assurément impossible dans toutes les sociétés de ce type, caractérisées par une axiologie exclusivement auto-centrée, insensible à toute influence extérieure.
On peut cependant douter quil ait jamais existé des sociétés totalement soustraites à toute influence extérieure. Francis Affergan XE "Affergan F." rappelle que « lobjet privilégié de lethno-anthropologie scientifique à savoir les sociétés originairement pures, soustraites à tout échange et à tout contact est une pure construction fictionnelle ». Il ny a jamais eu de groupe qui ne subisse, à des degrés variables, les effets de ce que Bastide XE "Bastide R." appelle la causalité externe. Ceci est encore plus vrai aujourdhui, dans un contexte caractérisé par lintensification des échanges de toute nature à léchelle de la planète tout entière. Dès lors, toute société, tout groupe social, toute culture, est toujours exposée au regard de lAutre. Or, lAutre, c'est le doute ou, du moins, la possibilité de la mise en doute. Dans le chapitre V, jai précisé les conditions de cette mise en doute : elle devient possible dès lors que, dans un groupe donné, un membre quelconque peut dire à propos de représentations apparemment partagées « on dit que... » ou « il est dit que... », prenant ainsi ses distances vis à vis de ces représentations. Chaque fois quil est dit « être dit » (même par une seule personne au sein du groupe considéré), lunanimité est impossible, le présupposé du partage des représentations (idées, croyances, souvenirs) devient problématique, ce qui, ai-je ajouté, ne signifie pas que ce présupposé est toujours erroné. On peut imaginer que cette irruption du doute soit purement endogène et quelle se nourrisse du seul besoin démancipation dun individu en regard de son groupe dappartenance. Mais il y a toujours, très probablement, une cause exogène à lébranlement du consensus et au recul de lassentiment social. La découverte dautres manières dêtre au monde (modes de penser et dagir) conduit inévitablement à mettre en perspective les siennes propres, effet du « regard éloigné » que connaissent bien les anthropologues. Ceci permet de comprendre pourquoi les sectes mettent tant de soin à protéger leurs membres de tout contact avec le monde extérieur. Il suffit dun seul contact avec dautres groupes pour quun individu évoquant les représentations partagées au sein de son groupe dappartenance puisse commencer à dire : « on dit que... » ou « il est dit que... » Voilà, peut-être, une des raisons pour lesquelles lethos confucéen évoqué plus haut risque de se disloquer au cours du prochain siècle : avec lindustrialisation et lurbanisation, la croyance partagée dans la doctrine confucéenne est inévitablement au contact de croyances dans dautres doctrines qui la mettent en péril. Certes, la seule évolution des rapports sociaux contribue largement à modifier les axiologies collectives mais celles-ci qui modèlent en retour ces rapports sociaux ne peuvent sortir indemnes de leur confrontation avec dautres valeurs, éprouvées au contact de laltérité.
Le partage est donc toujours fragilisé par la rencontre de lAutre : il faut évidemment situer ce phénomène dans une perspective dynamique, le partage « initial » qui se défait pouvant laisser la place à de nouvelles formes de partage qui naîtront de la rencontre de laltérité : métissage des cultures, multiculturalisme, hétéroculture, etc. En outre, lexpérience du doute est toujours un excellent indicateur de la force du partage « initial ». Quoi quil en soit, la quasi totalité des sociétés du monde, heureusement ouvertes à de multiples regards, sont intrinsèquement vulnérables au doute. Nous le constatons dans notre vie quotidienne où, malgré tous nos efforts, les « données floues » sont désormais bien plus nombreuses que les « données solides », celles qui, nous dit Russell XE "Russell B." , « résistent à linfluence dissolvante de la réflexion critique ». En permanence, les certitudes anciennes que nous pouvions (relativement) partager à léchelle de lÉglise, du village, de lécole ou de la Nation sont soumises à lépreuve du doute.
Au fond, chaque individu est confronté à un dilemme. Dune part, la recherche du partage semble répondre à une inclination naturelle de lesprit humain qui supporte difficilement dexister sans le regard dautrui ; ce regard, en outre, lui permet dinventer des réponses là où, seul, il nen trouve pas : c'est bien le rôle des croyances partagées de venir ainsi proposer des explications du monde et de la place que lhomme y occupe. Dautre part, si lautre mest indispensable pour comprendre le monde, il est en même temps celui qui peut mettre en doute - et mamener à faire de même cette compréhension du monde. Il peut donc être et il est réellement source de souffrance. Létonnant, dans ces conditions, reste cette quête tenace du partage manifestée par chaque être humain, par delà les doutes et laffliction que peut provoquer lexpérience de laltérité. Il y a là un véritable mystère anthropologique, que je néluciderai évidemment pas, mais auquel je vais consacrer le dernier chapitre de ce mémoire, essentiellement dans le but de mieux comprendre les modalités de cette visée du partage.
CHAPITRE VIII
La visée commune
Socrate : « Calliclès, si les hommes nétaient pas de quelque façon identiquement affectés, quoique lobjet de cette affection soit, chez les uns, celui-ci et celui-là chez les autres, mais quau contraire chacun de nous fût affecté de quelque affection qui lui fût propre et étrangère au reste des hommes, alors il ne serait pas facile à tel dentre eux de faire comprendre à lautre quel est lobjet de son affection personnelle ! » : Gorgias XE "Platon" , 481c-d.
Chez certains insectes par exemple les tipules, dans lordre des diptères, plus connus sous le nom de « cousins » - il existe des phéromones dites grégaires qui, émises par tous les individus dun groupe, maintiennent sa cohésion. Sur la base des connaissances dont nous disposons aujourdhui, ce nest pas ainsi que les choses se passent chez les hommes : la nature du lien social est autrement plus complexe, même si lon sait que des stimuli olfactifs ou des phéromones peuvent avoir un effet sur les relations interindividuelles (par exemple, dans les relations mère/enfant ou, chez les femmes, dans la synchronisation des cycles menstruels). Il est attesté, cependant, que les êtres humains manifestent une forte inclination au partage et y réussissent parfois assez bien. Comment font-ils ? Après avoir analysé dans le chapitre précédent quelques uns des critères objectifs du partage, je mefforce, dans celui-ci, de répondre à cette question. Mon intention, en fait, est de rendre compte des modalités du partage, avec un parti pris essentiellement mentaliste ou cognitiviste. On pourra me le reprocher. Pourtant, je nentends pas nier ou diminuer limportance des cadres sociaux (institutions, structures, matrice sociale, Arrière-plan, etc.) dans les processus dactivation du partage. Je souhaite simplement insister sur ce qui me paraît être ontologiquement premier : ce tropisme qui nous pousse vers les autres et qui naît dans les consciences individuelles. Dans la première section, je précise la nature de ce penchant à ladunation. Dans la seconde, janalyse le rôle de ce que jappelle les méta-discours. Dans la troisième, jengage la discussion de ce qui nest quune hypothèse : pour une bonne part, le partage réussit parce que nous nous méprenons sur les croyances des autres. Enfin, dans la dernière section, jaborde brièvement ce que pourrait être un programme de recherche sur la cognition partagée (ou cognition sociale), tâche à laquelle je souhaite memployer dans les prochaines années.
Adunation
« On ne naît pas, on devient semblables », soutient Tarde XE "Tarde G." . Devenir semblable, c'est réussir à partager (ou à croire partager) avec les autres des manières dêtre au monde tout en veillant à ne pas se perdre soi-même. Ceci suppose de savoir « comment faire un soi-même avec de lautre ? » Idéalement, le partage effectif doit conjuguer quête dune identité individuelle et dune identité collective. Mais à ce partage accompli préexiste dans la plupart des cas (sauf probablement lors des acquisitions protomémorielles au cours de la petite enfance) la visée du partage, intentio animae qui se manifeste dans une sorte danticipation ou de projet dont Tarde, encore, a eu lintuition : « Ce qui est inventé ou imité, ce qui est imité, c'est toujours une idée ou un vouloir, un jugement ou un dessein, où sexprime une certaine dose de croyance et de désir, qui est en effet toute lâme des mots dune langue, des prières dune religion, des administrations dun État, des articles dun code, des devoirs dune morale, des travaux dune industrie, des procédés dun art. La croyance et le désir : voilà donc la substance et la force, voilà aussi les deux quantités psychologiques que lanalyse retrouve au fond de toutes les qualités sensationnelles avec lesquelles elles se combinent. »
On sait, grâce en particulier aux travaux dAndré Leroi-Gourhan XE "Leroi-Gourhan A." , que le propre de lesprit humain, animé à la fois par un fort instinct épistémique et par le souci de se décharger de certains tâches cognitives, est de se projeter dans le monde extérieur. Pour cela, il vise des objets et engendre des attentes relatives à ces objets, en fonction de rythmes temporels et de repères spatiaux qui, pour une part, sont partagés par toute lespèce humaine et, pour une autre part, sont spécifiques à des groupements humains singuliers. Dans le premier cas, nous sommes en présence de ce que Dennett XE "Dennett D." appelle le chauvinisme de lespèce humaine. C'est à ce niveau quinterviennent certaines aptitudes cognitives innées. Dans le second cas, les modalités de la « visée » du temps et de lespace varient dun groupement humain à lautre, toujours à lintérieur du cadre de perception propre à lespèce. C'est à ce niveau quinterviennent les phénomènes que nous qualifions de culturels. C'est en prenant en compte cette double dimension de la visée des objets quil faut tenter dappréhender et dexpliquer le partage.
Concernant le jugement que chaque individu porte sur les autres membres de son espèce, il y a peu de doute quil leur reconnaît la même capacité de faire preuve dintentionnalité dont lui-même est doté. Même les thèses les plus racistes admettent cette propriété quont tous les êtres humains dorienter leurs contenus de conscience, les évaluations (péjoratives ou mélioratives) pouvant ensuite porter sur ces contenus et leur orientation. Concernant le jugement quun individu porte sur ceux quil considère comme des membres de son groupe dappartenance, il y a peu de doute quil les crédite, à tort ou à raison, dune intentionnalité plus ou moins fortement partagée avec la sienne et qui, pour cette raison, sera valorisée. Mais comment identifie-t-il ceux quil considère comme les membres de son groupe dappartenance ? En les créditant, à tort ou à raison et préalablement à cette identification, dune intentionnalité plus ou moins fortement partagée avec la sienne. C'est, je ladmets, un raisonnement circulaire ou, si lon veut, le serpent qui se mord la queue, mais c'est pourtant bien ainsi que les choses se passent : parce que tel individu appartient au même parti politique que moi, je suis enclin à penser quentre lui et moi existe une communauté dopinions (en réalité ceci est loin dêtre vrai) ; parce que je crois que tel individu a la même opinion que moi, je vais avoir tendance à le classer dans le camp politique dont je me sens proche. Cet exemple est cependant trop simple voire caricatural, dune part parce que la référence aux seules opinions restreint beaucoup trop le champ des représentations réellement en circulation et, dautre part, parce quil existe des critères objectifs dappartenance à un parti politique (une carte, des cotisations, des réunions) qui me permettent dinférer - souvent à tort une communauté dopinions. Dans beaucoup de situations de la vie sociale, ces critères sont beaucoup plus flous ou inexistants : très précisément, quest-ce quêtre un Nuer, un Provençal, un Juif, un serbophile, un homophobe, un nationaliste ? Si jai ces qualités ou ces défauts, quest-ce qui me permet didentifier avec « certitude » (selon moi) mes semblables, ceux qui les partageront avec moi ? En réalité, très peu de choses, si ce nest lintention de les identifier ainsi en utilisant des repères épars (des ressources) que je peux trouver dans la société (les cadres sociaux) et qui vont maider à tracer des lignes de partage (des frontières), jamais définitives, labiles, flexibles, mouvantes, régulièrement redessinées en fonction dune part de mes états mentaux du moment (dispositions cognitives, désirs, angoisses, émotions, etc.) et, dautre part, des circonstances (le contexte, les variations de lArrière-plan). Au fond, tout en croyant identifier ou découvrir mes semblables, je les fabrique, dans un mouvement qui naît dans mon esprit mais qui suit à peu près certains modes demploi sous forme de représentations plus ou moins fortes, denses et toujours provisoires qui circulent dans la société à laquelle jappartiens. Il ny a pas dun côté lespèce humaine avec laquelle je ne partagerais quune aptitude à lintentionnalité et, de lautre, un groupe dappartenance avec lequel je partagerais des contenus de conscience intentionnels. Il ny a que des individus singuliers vis à vis desquels, suivant les circonstances, je procède ou pas à des pétitions partageuses, les partages ainsi fondés mapparaissant ensuite comme naturels et existants de toute éternité (essentialisation). La « collecte mentale » dinformations relatives à plusieurs individus peut tout aussi bien se faire en privilégiant les traits qui les font se ressembler et donc qui les rassemblent que ceux qui les distinguent et donc les discriminent. Tarde XE "Tarde G." a raison : nous ne naissons pas semblables, nous le devenons ; mais il faut ajouter que nous savons également devenir (nous imaginer) bien plus dissemblables que ce que nous le sommes réellement. Laccent porté sur lune ou sur lautre de ces modalités dappréhension du réel dépendra de lintention originelle, complexe subtil de dispositions idiosyncrasiques et dinjonctions sociales. Bien évidemment, la probabilité des pétitions partageuses est plus élevée à lintérieur du groupe nominal au sein duquel jévolue quavec des populations (au sens statistique) qui me sont très éloignées et leur réussite dépend de leur compatibilité avec les propres pétitions des individus avec lesquels je suis en interaction. Mais ce ne sont là que des circonstances. Lanthropologie, en fin de compte, est peut-être essentiellement un art de ces circonstances là : lidentité, par exemple, considérée dun point de vue ethnographique est souvent définie par les anthropologues ou les sociologues comme « circonstancielle » et non essentielle, ce qui nempêche pas que les individus lappréhendent sous la forme dun noyau dur et primordial.
Si, au sein dun groupe, il existe toujours « un ensemble partagé de dispositions dans lappréhension du monde » - je comprends cela comme lensemble des représentations culturelles en circulation dans un groupe donné -, cet ensemble est un fonds commun de possibles actualisables. Lactualisation saccomplira lorsque des individus singuliers se rassembleront autour dune même intelligibilité du monde, par exemple avec un même horizon dattente tel que le définissent Reinhart Koselleck XE "Koselleck R." et Paul Ricoeur XE "Ricoeur P." . Lethnographie se met dès lors « au service dune sociologie de la rencontre. » Le partage est donc le produit dune rencontre intentionnelle. Cette rencontre est « caractérisée par le fait que les personnes sont dans lhorizon daction lune de lautre, que ce soit en présence directe, ou à distance par lintermédiaire dobjets de communication. » La communication joue par conséquent un rôle essentiel dans laccomplissement du partage : sa vocation est de le rendre possible. Il ny a, dans cette assertion, rien doriginal puisque elle nest rien dautre que la réitération de la thèse de George Herbert Mead XE "Mead G.H." XE "Mead M." qui fait de la communication un principe fondamental dans lorganisation sociale : elle « implique une participation avec autrui », affirme-t-il, mais il sagit dun « autrui généralisé », pris, déjà, dans un réseau plus ou moins dense de représentations culturelles. La finalité de la socialisation, justement, est de densifier ces représentations, de favoriser le partage des assomptions dArrière-plan par les individus et, finalement, dorganiser ainsi un partage plus profond. Ce partage nest donc pas préexistant, il est produit dans la relation, dans une sorte de confrontation épistémique entre individus visant le même objet. Il nest pas intrinsèque aux objets, il est fonction de létat global du réseau de relations que les membres dun groupe entretiennent entre eux.
Ces remarques mamènent à nuancer mon adhésion aux thèses sperbériennes. Si, pour lessentiel, je souscris au contenu du programme naturaliste de Sperber XE "Sperber D." , je regrette quil lui ait accolé une étiquette inadéquate en parlant à son propos de « contagion » des idées ou d« épidémiologie » des représentations. Il laisse ainsi entendre même sil reconnaît que c'est une métaphore que les représentations culturelles se propageraient comme une maladie et seraient donc uniquement subies par les individus. Cette propagation, précise-t-il, est facilitée par une certaine compatibilité entre la structure de ces représentations (récits, croyances, savoirs) et les structures mentales. Or, le cerveau humain ne se contente pas denregistrer, il impose une information à lenvironnement qui, simultanément, oriente sa propre perception. Je ne parviens pas à comprendre comment peut réussir le partage (ce que Sperber appelle la contagion) sil ny a pas visée préalable du partage par des individus qui simaginent quils vont avoir quelque chose à partager et qui en manifestent lintention : après tout, circulent probablement autour de moi des centaines ou des milliers de représentations culturelles dont la structure est, grosso modo, compatible avec mes structures mentales et, pourtant, je nen retiens que quelques unes. Dune certaine manière, quotidiennement et tout au long de ma vie, je fais mon marché culturel, adoptant celles-ci, écartant celles-là. Sans cette première étape, caractérisée par lintentionnalité des consciences qui sactualisent dans une visée vers -, certaines idées ne peuvent pas devenir « contagieuses » (c'est-à-dire, acquérir, pour moi, une signification que je vais imaginer partager avec dautres) aux dépens dautres représentations qui ne le seront pas.
Jatténue maintenant quelque peu mon parti pris mentaliste. Je ne suis jamais seul quand je fais mon marché culturel : cette visée du partage, je lai dit, est propre à tous les êtres humains. Tous ont le même souci que moi de sexposer à la « contagion » des idées. Dans les (relatifs) isolats démographiques au sein desquels chaque homme évolue ou, plus largement, dans les espaces dappartenance déjà là (réalités et/ou représentations dont la définition relève dune combinaison toujours singulière de critères politiques, culturels, géographiques, historiques, administratifs : e.g., la France, la « communauté » juive, les Provençaux, etc.) quil peut consolider par son adhésion personnelle ou affaiblir par son intention de sen affranchir ou, plus rarement, à des échelles beaucoup plus vastes (je pense à certaines manifestations de solidarité internationale), des partages sont déjà accomplis, dautres sont en chantier, dautres, encore, se défont dans ce mouvement inlassable qui tisse ce quon appelle la vie sociale. Tout visée individuelle du partage en subit plus ou moins linfluence, faiblement dans des sociétés anomiques (par exemple lorsquil y a effondrement des grandes mémoires organisatrices), de manière beaucoup plus forte là où sont solidement installées des visions totalisantes et des symbolisations unifiantes (par exemple des « lignées croyantes » ou, encore, la croyance dans « un partage indiscutable des destins »). Dans ce dernier cas, la focalisation des représentations culturelles sera davantage accentuée et la part idiosyncrasique aura tendance à diminuer ou, en tout cas, à rester au second plan. En somme, lors de la visée du partage par un individu singulier, c'est toujours en regard de lensemble du groupe social que son intention prend son sens. Les propriétés sémantiques de ses attitudes propositionnelles dépendent des relations entre son esprit-cerveau et les objets quil vise dans son environnement. Il va prêter des intentions aux autres individus avec lesquels il interagit, mais cette attribution dintentions va être focalisée sous linfluence des cadres sociaux dans lesquels il évolue, influence qui elle-même dépendra des représentations quil se fait de ces cadres sociaux. Ce nest pas la « société » qui, comme le prétend Durkheim XE "Durkheim E." , éprouve « le besoin dentretenir et de raffermir, à intervalles réguliers, les sentiments collectifs et les idées collectives qui font son unité et sa personnalité », mais chaque individu dès lors quil est socialisé.
C'est bien ainsi que travaille la mémoire : chaque fois quà lintérieur dun groupe restreint les mémoires individuelles dune part veulent et peuvent souvrir facilement les unes aux autres dans les cas où existe une « écoute partagée » -, dautre part tendent à viser les mêmes objets (par exemple des monuments, commémorations, lieux qui auront un rôle de « point dappui », de « semence de remémoration »), il y a focalisation culturelle et homogénéisation partielle des représentations du passé, processus qui permet de supposer un partage de la mémoire dans des proportions plus ou moins grandes. Ainsi, Jean-Pierre VernantXE "Vernant J.P." XE "Vernant J.-P." montre bien comment, dans la Grèce archaïque, se constitue une mémoire (et une culture) commune du héros défunt : celui-ci est maintenu présent au sein du groupe grâce à lépopée, la mémoire du chant « répété à toutes les oreilles » établissant une relation entre la communauté des vivants et lindividu mort, qui entre alors dans le « domaine public ». La mémorisation collective est possible car le contexte est celui dune mémoire forte enracinée dans une tradition culturelle - la glorification et la louange des héros - « qui sert de ciment à lensemble des Hellènes, où ils se reconnaissent eux-mêmes parce que c'est seulement à travers la geste des personnages disparus que leur propre existence sociale acquiert sens, valeur, continuité ». C'est la gloire immortelle, impérissable que lon chante aux vivants, ceux-ci ne concevant leur propre identité « que par référence à lexemple héroïque ». Ainsi encore, Patrick J. GearyXE "Geary P.J." a bien décrit lefficace des communautés textuelles de moines et de scribes qui, à la fin du premier millénaire, ont forgé une mémoire collective - mémoire partagée essentiellement par les clercs et les princes, mais cela suffisait - en manipulant les chartes (modifications, destructions, ajouts, dissimulations, etc.). De nouveau, des mémoires individuelles souvraient les unes aux autres pour viser un même objet qui était le pouvoir et, en se rejoignant, produisaient une mémoire partagée, « sorte de bain dans lequel se forme lidentité ». Mais si la mémoire collective est cela, précise Geary, il y a une bonne raison : « loin dêtre le partage spontané dune expérience vécue et transmise, la mémoire collective a elle aussi été orchestrée, non moins que la mémoire historique, comme une stratégie favorisant la solidarité et la mobilisation dun groupe à travers un processus permanent délimination et de choix ». Une mémoire véritablement partagée se construit et se renforce par tris, ajouts et éliminations dans les héritages. Il ne peut y avoir construction dune mémoire collective si les mémoires individuelles ne souvrent pas les unes aux autres en visant un objet commun, en se donnant un même horizon daction. Ceci est évidemment plus facile à lintérieur des groupes de petite taille où « les souvenirs des autres flottent à la façon dune fumée sous les lampes », comme par exemple les familles dont la trame mémorielle est lobjet du travail dAnne MuxelXE "Muxel A.". Dans ces groupes où, pour parler en termes durkheimiens, la probabilité dune solidarité de type mécanique est plus élevée, la culture, « mémoire orale et aurale », se tisse « entre la bouche et loreille ». On observe alors ce que Yves Lequin XE "Lequin Y." appelle, dans une belle métaphore, « le maillage social de la mémoire » qui fait de la mémoire collective un « dialogue à voix multiples. »
Cette visée du partage, naissant dans les consciences individuelles, plus ou moins favorisée par les circonstances dArrière-plan et toujours sélective comme on vient de le voir, peut être soit seulement intentionnelle, soit volontaire ; dans ce dernier cas elle est parfois revendiquée ; enfin, elle est souvent, agonistique. Je précise dans les paragraphes suivants ces modalités de la visée du partage.
Les phénomènes mentaux intentionnels ne sont pas nécessairement conscients et volontaires : mon esprit peut renvoyer à ou porter sur « des objets et des états de choses du monde » sans que ce mouvement soit, de ma part, délibéré. A tout instant, en regard du monde qui menvironne, jagis et réagis de manière à peu près socialement adéquate sans que lon puisse pour autant parler à chaque fois de volition. Je ne me réfère pas ici seulement à mes dispositions protomémorielles mais aussi au fait que mes attitudes et mes comportements se nourrissent en permanence dun stock de références, plus ou moins partagées avec dautres, que jai élaborées moi-même ou que jai fait miennes et qui sont autant de grilles de lecture du monde que jutilise sans y penser. On sait par exemple que la désignation dun bouc émissaire la « causalité diabolique » - par un groupe dindividus peut ne pas être préméditée mais paraître simposer « naturellement » à un certain nombre dentre eux parce quelle renvoie à lidée commune, mobilisée sans en avoir conscience, selon laquelle il existe pour toute chose une causalité élémentaire et exhaustive. Le choix, ensuite, des victimes (sorcières, juifs, francs-maçons, etc.) relèvera de phénomènes psychologiques et sociaux plus complexes dans lesquels il y aura toujours au moins une part consciente, mais ce nest pas le cas de lintention première. En fait, pour un bonne part, la société fonctionne sur un certain nombre de partages implicites qui supposent une intentionnalité qui nest pas nécessairement consciente. Largent est de largent parce que nous croyons tous quil est de largent mais, quand nous payons notre épicier, nous navons pas conscience de notre croyance dans le fait que largent est de largent : nous lutilisons, c'est tout. De même, le « destin commun » définitoire, selon Mannheim XE "Mannheim K." , dun ensemble générationnel se constitue à partir dune participation des individus qui nest pas nécessairement consciente pour chacun dentre eux. De même encore, lhabitus bourdieusien, ce lieu des « solidarités durables » fondées sur lesprit de corps et la collusion implicite entre tous les agents : il est « adhésion viscérale dun corps socialisé au corps social qui la fait et avec lequel il fait corps [
], chacun trouvant dans la conduite de tous ses pareils la ratification et la légitimation (« ça se fait ») de sa propre conduite qui, en retour, ratifie et, le cas échéant, rectifie, la conduite des autres ». Cette collusio, ajoute Bourdieu XE "Bourdieu P." , « fonde une intercompréhension pratique, dont le paradigme pourrait être celle qui sétablit entre les partenaires dune même équipe, mais aussi, en dépit de lantagonisme, entre lensemble des joueurs engagés dans une partie. » La visée du partage naffleure donc pas nécessairement à la conscience. Il suffit quelle ne soit pas aléatoire (dans le cas contraire le terme visée est évidemment impropre), condition nécessaire pour que lon puisse parler dintentionnalité : une fourmi qui, en se déplaçant sur le sable, tracerait des courbes qui ressembleraient au portrait de Winston Churchill naurait évidemment pas dessiné le portrait de Winston Churchill puisque ce dessin serait le résultat dun cheminement totalement aléatoire. La chose dessinée naura aucune signification tant quelle ne sera pas visée par quelquun certainement pas une fourmi qui, peut-être, y reconnaîtra le portrait de lancien Premier Ministre britannique. Si les choses de notre monde peuvent être dotées parfois dune signification partagée, elles ne le doivent pas à une qualité intrinsèque mais au fait quelles font alors lobjet dune visée commune qui naffleure pas toujours à la conscience.
Souvent, toutefois, la visée du partage sera revendiquée. Les sociétés traditionnelles sont riches en exemples de mécanismes visant explicitement à maintenir ou renforcer la solidarité interne : on peut par exemple penser au rôle joué par le naven chez les Iatmul (Nouvelle-Guinée) qui, dans une société non centralisée, resserre les liens daffinité entre les multiples unités patrilinéaires qui constituent la société Iatmul. On peut encore songer aux rapports complexes, non spéculaires, quentretiennent le rite et le mythe dans la société polynésienne du XVIII° siècle : il est particulièrement significatif, note Alain Babadzan XE "Babadzan A." , « que les représentations instaurées par lexpérience rituelle soient souvent en contradiction avec celles mises en place par la parole mythique, comme si lon sefforçait par le rite dorchestrer de véritables défis cognitifs, de mettre délibérément en crise des propositions fermement établies par ailleurs. » Tout se passe comme si les membres du groupe, en mettant en crise le partage existant, semployaient à créer les conditions dune redistribution du partage dès lors redynamisé. Dans nos propres sociétés, on peut observer également de nombreuses formes de revendication du partage. Jean-Hugues Déchaux XE "Déchaux J.-H." , dont jai déjà plusieurs fois cité les travaux sur la mémoire familiale des morts, a mis en évidence la présence dune « mémoire volontaire » qui, en opposition à ce quil appelle la « mémoire constituée » (définie comme un « imaginaire collectif » qui me paraît assez mystérieux), suppose la « volonté collective de façonner une mémoire commune et den transmettre à toute force le contenu ». De même, les commémorations, dont chacun sait limportance en France, recourent à un symbolisme partagé dont la caractéristique est dêtre « mnémonique pour tous » dans le but explicite, pour le groupe, dafficher son unité. La publicité de la commémoration pourrait alors garantir la conversion dune réminiscence singulière « en une dévotion partagée. ». En Afrique du Sud, la construction dune nouvelle identité nationale est passée par la recherche de « symboles unificateurs », c'est-à-dire, là encore, pouvant être partagés : hymne national, drapeau, conservation ou non du springbok (antilope des savanes) comme emblème de léquipe nationale de rugby, nom du pays, nom des villes et des lieux, réinterprétation des événements historiques, etc. Dans la recherche collective sur lévolution de lidentité culturelle des enfants démigrés portugais dirigée par Michel Oriol XE "Oriol M." , il apparaît quune proposition souvent énoncée par ces enfants - « je parle portugais parce que je suis Portugais » - peut sentendre en deux sens différents. Selon le premier sens, lenfant veut dire : « ma langue est le produit de mon appartenance » (un trait de nature sociale) ; selon le second, il exprime ceci : « je choisis la langue que je parle pour assumer mon appartenance ». Il sagit bien, là encore, dune volonté explicite de partage.
Quelle soit seulement implicite ou voulue et revendiquée la visée du partage ne revêt pas obligatoirement une forme consensuelle : on peut partager des désaccords. Taylor distingue les significations subjectives, « propriété dun ou plusieurs individus », et les significations intersubjectives, « constitutives de la matrice sociale dans laquelle les individus se situent et agissent ». Un haut degré de significations intersubjectives peut aller de pair avec des profonds clivages. En fait, cette forme de partage - les significations intersubjectives est même une condition dantagonismes et de désaccords radicaux, « comme c'est patent dans le cas de la Réforme, de la guerre civile américaine ou des scissions dans les partis de gauche. Le conflit est à son comble, précisément parce que chaque camp peut comprendre parfaitement lautre. » Comme Taylor, Searle XE "Searle J.R." note que « lintentionnalité collective » domine dans la plupart des formes de conflit humain : pour que deux camps puissent saffronter, il est nécessaire quils saccordent sur les modalités du combat, ses enjeux, les points de désaccords, un système de valeurs, etc. Ainsi, explique Searle, deux universitaires sagonisant dinsultes au cours dune soirée « se livrent à un comportement collectif coopératif à un plus haut niveau, dans lequel peut sinsérer le comportement hostile antagoniste. » Dans cette perspective, il nest pas impossible que la notion de mémoire collective soit davantage pertinente quand elle désigne des affrontements mémoriels à propos de tel ou tel événement que lorsquelle se contente de vouloir rendre compte dune convergence apparente entre certaines croyances ou valeurs relatives au passé. Dans le premier cas, les affrontements montrent que les protagonistes comprennent parfaitement les significations données à lévénement considéré, même sils ne les partagent pas, alors que dans le second cas, la convergence « observée » ne traduit peut-être quun pseudo-partage, sans que lon puisse attester dun minimum daccord sur le langage qui sert à exprimer ces croyances ou ces valeurs. Le passé récent, par exemple, est lobjet fréquent de dissensions inspirées par des idéologies politiques opposées. Ces conflits, toutefois, ne sont pas une menace pour lunité du groupe national : « au contraire ils y intensifient la volonté de participer, non seulement à linterprétation du passé, mais encore à la construction de lavenir. » La sous-estimation du partage agonistique a pu biaiser la compréhension de la nature véritable de certaines sociétés. Ainsi, lanthropologie contemporaine de la Grèce antique na-t-elle pas « refroidi » la cité grecque en la dépeignant comme une totalité où régnaient le partage égalitaire, linterchangeabilité des citoyens et lhomogénéité relative des murs et des croyances ? Nicole Loraux XE "Loraux N." soutient cette thèse dans La cité divisée, où elle montre quAthènes, dans sa réalité quotidienne, était travaillée par le politique et la stásis, c'est-à-dire la prise de parti, le conflit, la division et la sédition. Ce « réchauffement » par lhistorienne de la « pólis irénique » passe par labandon de la figure de la totalité stable et homogène, « isomorphe » et « immobile ». Mais léclatement de cette totalité (ou, plus exactement, de cette idée de totalité) ne signifie pas que la cité athénienne ignorait le partage et ne connaissait que la déliaison pure. Penser cela serait sous-estimer « le lien de la division » : du partage de celle-ci peut naître « le sentiment paradoxal de quelque chose de commun. » Léris nest donc pas nécessairement un principe dissolvant car la discorde peut lier ceux qui saffrontent autour des mêmes valeurs et dun langage commun. Laboutissement le plus éclatant de cette logique unifiante du conflit est évidemment lamnistie, moment singulier où vainqueurs et vaincus se retrouvent (partagent) en oubliant ce qui les a divisés. Au fond, la déliaison nest jamais totale. Même dans les situations extrêmes de conflits (guerres, massacres, violence physique), les belligérants continuent à produire du social car ils partagent encore lidée quil est légitime de sentretuer autour dun certain nombre denjeux et de croyances à lorigine des affrontements : idéologie raciale, religieuse ou nationale, conviction de lexistence de droits territoriaux, foi dans les droits de lhomme, etc. Le néant du partage ne serait envisageable que dans lhypothèse improbable de notre indifférence absolue à tout ce qui meuble le monde.
Les méta-discours
« Le sens du mot anthrôpôs, « homme », est que, les autres animaux étant incapables de réfléchir sur rien de ce quils voient, ni den raisonner, ni den « faire létude », anathreïn, lhomme au contraire, en même temps quil voit, autrement dit qu « il a vu », opôpé, « fait létude » aussi, anathreï, de ce qu « il a vu », opôpé, et il en raisonne. De là vient donc que, seul entre les animaux, lhomme a été à bon droit nommé « homme », anthrôpôs : « faisant létude de ce quil a vu », anathrôn-ha-opôpé. » (Cratyle XE "Platon" , 399c).
Le sentiment subjectif dappartenance à une même communauté - qui fonde ce que Weber XE "Weber M." appelle la « communalisation » - ou la croyance dans des traits communautaires (Gemeinsamkeitsglauben) renforce la réalité du partage au sein dun groupe, ne serait-ce que parce que ses membres partagent au moins ce sentiment subjectif. A ce partage objectif du sentiment subjectif du partage peut sajouter le partage dun discours véhiculant la croyance que ce sentiment se fonde sur un partage réel, comme jai voulu le montrer à laide du concept de métamémoire. On ne croit pas seulement ce quon croit, on pense et on dit aussi quon le croit, ce qui va donner davantage dautorité à ce qui est cru. La cohérence du monde social ne tient donc pas seulement au fil précaire « des illusions partagées » mais aussi à que les membres dun groupe disent de ce partage. Ce méta-discours, manifestation explicite de la visée du partage, a, comme tout langage, des effets extrêmement puissants : il nourrit limaginaire des membres du groupe en les aidant à se penser comme une communauté et contribue à modeler un monde où le partage sontologise.
Ces effets sont évidents si on considère le « riche legs de souvenirs » que reçoivent, selon Renan, les citoyens. Sans un organe capable de lunifier note, à ce propos, Michel Oriol XE "Oriol M." , « la mémoire populaire, livrée à elle-même, ne saurait produire ce schème de la « possession en commun » dun seul et même passé. Il y faut le discours scolaire, linstauration par les monuments, les fêtes rituelles dune tradition à commémorer, quil faut rassembler avec soin dans les textes officiels pour éviter quelle ne se disperse et nen vienne à diviser le groupe quelle est destinée à unir. » Lunité symbolique du groupe est ainsi « une création continuée » à laquelle chaque individu prend une part active, comme cela est manifeste dans les réponses dune informatrice de 18 ans, issue de limmigration portugaise, interrogée en région parisienne où elle vit depuis lenfance : la fête, dit-elle, « c'est lidentité de tout le monde c'est la mémoire collective. » De tels propos, affirmant explicitement quil existe au sein du groupe dappartenance des formes didentité et de mémoire partagées, propagent et unifient (focalisent) les croyances dans le partage dès lors quils sont suffisamment répétés. Du même coup, ils permettent lémergence dun partage réel, celui de la croyance adoptée par les membres du groupe. C'est un procédé similaire qua observé Halbwachs XE "Halbwachs M." dans son analyse des discours normatifs sur la mémoire familiale : « Quand on dit : « dans notre famille, on vit longtemps ou : on est fier, ou : on ne senrichit pas », on parle dune propriété physique ou morale quon suppose inhérente au groupe, et qui passe de lui à ses membres. » En réalité, c'est bien plus la croyance dans cette propriété partagée qui est transmise - et dès lors partagée - que la propriété proprement dite.
Le partage de la croyance dans le partage nimplique pas que celui-ci, contrairement à celui-là, ait une existence réelle. Il peut être en partie ou en totalité imaginaire ou, encore, pas du tout. Il lest certainement en partie dans le symbolisme de la filiation tel quil se manifeste dans nos sociétés modernes : le discours, clairement holiste, va de pair avec des pratiques qui relèvent davantage de la societas que de luniversitas. Ce discours ne fait exister lindividu que par la grâce dun enracinement à lintérieur dune généalogie idéalement totale, en profondeur comme en étendue expression de la totalisation existentielle - alors que les pratiques (y compris les pratiques mémorielles) sont largement individualistes. Le partage qui est lobjet de la croyance partagée est souvent totalement imaginaire lorsquil désigne des populations très vastes que rien ne rassemble hormis cette désignation : par exemple, la « communauté nationale » ou, encore plus nettement, la « communauté internationale ». Il en va de même quand il est instrumentalisé par des idéologies (nationalistes, racistes, religieuses, politiques) aux motivations diverses (fantasmes identitaires, projets de conquêtes territoriales, goût pour le pouvoir, haine de lAutre, penchant pour lasservissement doctrinaire, etc.). Dans ce cas, pouvoirs politiques, partis ou Églises feront dautant plus defforts pour convaincre citoyens, membres ou fidèles de la réalité du partage la propagation des idées devient alors propagande que celui-ci sera imaginaire et, partant, insaisissable : à cette fin, les notions de murs, de mentalités, de coutume, de tradition, de sang, didentité ou de territoire seront alors systématiquement mobilisées. Enfin, le partage objet de la croyance partagée peut être substantiel dans les très petits groupes où jouent essentiellement les relations de face-à-face. Ainsi, lors de la cure chamanique chez les Indiens Cuna (Panama) décrite par Claude Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." , tout individu croit en lefficacité du chaman : 1. parce quil est en attente (i) dune explication à une situation inexpliquée (la douleur de la parturiente qui subit un accouchement difficile), (ii) dune action visant à remédier à cette situation. 2. parce quil sait que tous les autres membres de son groupe croient en cette efficacité, à lexplication et au bien-fondé de laction (le rituel) du chaman. Ces Cuna ne partagent pas seulement le fait de dire quils croient dans les pouvoirs du chaman, ils partagent aussi le fait dy croire et les mêmes modalités de cette croyance à laquelle ils donnent en outre le même contenu.
Que le partage objet de la croyance partagée soit totalement ou partiellement imaginaire ou, encore, substantiel, les « énoncés de réalité » des méta-discours peuvent contribuer à lui donner un contenu virtuel - dont les effets ne le seront pas - ou, lorsquil en a déjà un, à lontologiser davantage. Pour cette raison, lanthropologue qui désigne les formes imaginaires du partage doit rester nominaliste, mais une sorte de nominalisme moderato ma non troppo. Les universaux ont un semblant dexistence dès lors que lon croit quils existent et, surtout, dès lors quon le dit. On en a un exemple avec les catégories ethniques, en particulier quand il y a auto-désignation dune appartenance, cas bien différent des catégories imposées. Lethnicité, selon la définition de Sélim Abou XE "Abou S." , est « un groupe dont les membres se réclament dune histoire ou dune origine commune et dun héritage culturel spécifique ». Peu importe, ajoute-t-il, « que lhistoire ou lorigine soit souvent mythifiée et que le legs culturel ne soit jamais totalement homogène. Lessentiel est que ces éléments communs sont vécus par le groupe concerné comme ses caractéristiques distinctives et sont perçus comme tels par les autres. » Lorsque des individus partagent ainsi lidée quils partagent des traits communs, cette idée là leur est véritablement commune et, à ce titre, ces traits communs mêmes imaginaires ont des effets bien réels dans la vie sociale. Il en va de même quand les membres dun groupe partagent lidée quils partagent des souvenirs communs. Nonobstant le caractère peut-être illusoire de ce partage, ces souvenirs vont avoir des implications tout à fait concrètes dans la vie du groupe : commémorations, création de musées, grands récits, apparition dassociations à vocation mémorielle et identitaire, etc., toutes actions qui auront pour but de manifester et, en même temps, déprouver, la réalité du partage. Tout discours métamémoriel, dans sa dimension illocutionnaire, entretient lillusion du partage et, ainsi, lui donne une certaine réalité. Plus généralement, lanticipation (avec la connotation fictionnelle de ce mot) de la nature commune des choses crée dans une certaine mesure leur nature commune. Dans cette anticipation, le rôle des méta-discours est déterminant : l« universel de prédication » défini comme ce qui est dit de plusieurs choses contribue à créer un « universel de communauté » défini comme ce qui est commun à plusieurs choses. C'est ainsi que le mythe du peuple en révolution a pu être un moteur efficace de lhistoire : il est un « vecteur de lespérance collective » qui contribue à faire exister le peuple dont, pourtant, la localisation sociographique reste impossible. Ainsi encore, le sentiment dune identité nationale des francophones au Québec : « elle nest pas seulement partagée, ni seulement consciemment partagée. Le fait quelle soit une aspiration commune est lun des points de référence communs dans tous les débats, dans la communication, dans toute le vie publique de la société ». Le partage de cette signification est alors selon Taylor un acte collectif « une conscience entretenue en commun » - qui a des implications concrètes : « ce monde commun auquel chacun se réfère contient des actions, des célébrations, des émotions communes significatives. Ce sont les objets du monde que tout le monde partage. C'est ce qui fait la communauté. » Louvrage Le « décembre » des intellectuels français est un bon exemple de la manière dont des discours peuvent favoriser lémergence de « communautés » ou de collectifs provisoires : à lintérieur du champ intellectuel, sest constitué un collectif divisé en deux camps (deux modalités du partage) à partir des discours dindividus particuliers qui ont suscité les réactions dautres individus particuliers, puis le partage progressif par les différents protagonistes de positions opposées qui sont allées en se radicalisant après chaque prise de position. Les simplifications et les généralisations ont été accentuées et cristallisées par le discours des médias dont la vision dualiste a produit des effets sociaux indiscutables : en fin de partie, la controverse est devenue « la guerre des intellectuels », chacun étant sommé dappartenir obligatoirement à un camp ou à un autre.A la lumière de ces quelques exemples, je suis enclin à donner raison à Sperber XE "Sperber D." quand il affirme qu« un grand nombre, peut-être la majorité, des croyances humaines procèdent non de la perception des objets de la croyance mais de la communication à propos de ces objets. » Comment réussit cette communication ? Pour une bonne part, me semble-t-il, sur la base de méprises révélatrices dun sens pratique du partage.
Le sens pratique du partage ou le partage entre guillemets
« Un langage fait de termes propres est chose rare : très souvent nous parlons sans propriété, mais on comprend ce que nous voulons dire. » : saint Augustin XE "Saint Augustin" , Les Confessions, XI, XX.
Nous avons un « don troublant pour saisir par empathie la situation perceptive des autres », estime Quine XE "Quine W.V." , « quelle que soit notre ignorance du mécanisme physiologique ou optique de leur perception. » Dans le même esprit, Sperber XE "Sperber D." et Wilson XE "Wilson D." soutiennent que la reconnaissance des intentions des autres est une de nos activités cognitives coutumières. Les capacités inférentielles que nous utilisons ordinairement pour nous attribuer mutuellement des intentions, ajoutent-ils, « suffisent à rendre la communication possible, même en labsence de code. » Jai suggéré, dans ce mémoire, que sil existe des conditions objectives du partage, nous navons pas pour autant de code, au sens large du terme, permettant dinférer avec certitude le partage. Nous navons jamais de critère public nous permettant de savoir que quelqu'un a une pensée du genre requis. Pourtant, dans notre vie courante, nous arrivons assez souvent à nous convaincre de lexistence dun partage, à tort ou à raison. Nous avons alors le sentiment, fondé ou non, dune convergence voire dune communion didées avec autrui ou avec plusieurs membres dun groupe. Comment faisons-nous en labsence de code ? Jobserverai, en premier lieu, que cette communion didées nous semble naturelle, contrairement au dissentiment qui nous paraît anormal : en effet, parce que nous croyons que les autres esprits-cerveaux fonctionnent en gros comme le nôtre, nous nous attendons toujours à ce que le même input produise chez eux le même output que chez nous. Ainsi, des individus visant le même objet vont avoir tendance à sattribuer mutuellement les mêmes attitudes propositionnelles relatives à cet objet. C'est la raison pour laquelle nous avons généralement beaucoup de mal à comprendre (et à admettre) quune personne à laquelle nous venons dexpliquer longuement notre point de vue puisse ne pas le partager. En second lieu, il est plausible que le sentiment de cette communion didées soit dû à une intersection entre des environnements cognitifs individuels. Cependant, lhypothèse dun recoupement ou dun chevauchement parfait de ces environnements cognitifs reste très improbable. En effet, pour que la communication soit univoque entre deux individus, il faudrait que leur idiolecte soit exactement le même, c'est-à-dire quils aient « la même chose en tête ». Or, ce qui caractérise précisément lidiolecte, c'est sa singularité, liée au holisme sémantique, à limpossibilité logique dun savoir mutuel, à lunicité de chaque esprit-cerveau, aux habitudes linguistiques dun locuteur isolé qui changent au cours du temps, etc. Pour comprendre sans équivoque aucune un énoncé, il faudrait pouvoir partager intégralement lArrière-Plan du locuteur (tout ce quil a vécu, tout ce quil connaît, tout ce quil croit, etc.). Ceci, évidemment, ne se produit jamais. En réalité, soutient Marcuse XE "Marcuse H." , « nous ne nous comprenons mutuellement quà travers des zones entières dincompréhension et de contradiction. » Jirai plus loin encore : peut-être nous comprenons-nous (partageons-nous) parce que, pour une part, nous nous méprenons sur ce que nous comprenons. Dans la vie quotidienne, pour ne pas dénouer ce que lon appelle le lien social, nous avons indéniablement intérêt à user du principe de charité et, en fin de compte, à nous convaincre que nous partageons quelque chose avec lAutre (identifié ici comme celui avec qui nous avons lintention de partager), malgré toutes les difficultés vécues dans nos interactions. La réussite toujours relative de la communication et, plus largement, de la vie sociale, nécessite que lon laisse du jeu dans les significations (émises et reçues), quon évite de les durcir. Pour être efficace, le partage suppose, paradoxalement, un certain flou de ce que lon cherche à partager. Le flou, observe Sperber, « nest jamais un inconvénient c'est plutôt un avantage lorsquil sagit détablir des ressemblances. » Il faut moins voir dans ces ressemblances le résultat dun partage au rabais que la condition dun partage efficace. Le flou, en effet, est un mode pratique de traitement de linformation qui masque ou filtre les contradictions empiriques, assure une certaine compatibilité entre les idiolectes et facilite en cela lajustement des représentations singulières. Une représentation est dite partagée quand les représentations mentales de plusieurs individus sont suffisamment « semblables les unes aux autres pour être considérées comme des versions les unes des autres. Quand tel est le cas, on peut produire une version de plus une version publique cette fois afin didentifier de façon synthétique les contenus de ces représentations individuelles. » Les ressemblances sont alors subsumées sous une notion générale (une croyance, une opinion, une idéologie censée caractériser tel ou tel groupe, y compris auprès des membres de ce groupe) parce que la similarité de ces ressemblances est présupposée à lintérieur du groupe considéré. Si on nexplicite jamais tout ce que lon veut faire comprendre, ajoute Sperber, ce nest pas pour cacher quelque chose, « mais au contraire parce qu'à partir dune explication partielle, le reste peut être reconstitué comme allant de soi », à partir dun savoir mobilisé partagé tacitement avec mon interlocuteur. Il me semble simplement que ce savoir mobilisé est moins un contenu quun projet, une visée, une intention de compréhension mutuelle et de partage. Le sentiment du partage tiendrait alors au fait que nous « gérons » en gros nos interactions avec les autres (en particulier les échanges langagiers, riches de ressources multiples et, surtout, les récits, spécifiquement voués, comme la montré Ricoeur XE "Ricoeur P." , à une mise en configuration « partageable » des faits), réussissant ainsi à fonder la croyance dans le partage et, partant, le partage de cette croyance. Lintercompréhension dans la vie courante supposerait une part dincompréhension ou de méprise. Le partage serait alors une sorte de partage adventice qui naîtrait accidentellement dune impossibilité de partager vraiment et qui se construirait en partie sur un dissensus masqué.
En quoi pourrait consister cette gestion approximative des interactions ? Essentiellement en ce quen philosophie du langage, en pragmatique ou en psychologie cognitive, on appelle la mise entre guillemets des énoncés. Plusieurs auteurs (Dummett XE "Dummett M." , Frege XE "Frege G." , Récanati XE "Récanati F." , Russell XE "Russell B." , Sperber XE "Sperber D." ) ont abordé cette forme de cognition consistant en une suspension provisoire ou définitive de la dénotation habituelle dune proposition au profit dune compréhension plutôt évocatrice (une proposition « semi-propositionnelle »). Dans de nombreux cas, explique Russell, nous ne croyons pas que p mais que « p signifie une vérité ». Quels sont ces nombreux cas ? Chaque fois que p ne fait pas lobjet dune appréhension analytique : pour juger si la proposition « le ciel est bleu » est vraie ou non, il me suffit dobserver le ciel, mais ce jugement nest possible que si jai au préalable saisi le sens de la proposition considérée (et donc de chacun de ses termes), ce que je peux faire sans avoir besoin dobserver le ciel. Or, dès que les mots utilisés ne relèvent plus dun symbolisme premier mais dun symbolisme second - c'est le cas des multiples notions abstraites auxquelles nous faisons appel lorsque nous voulons désigner des valeurs, des croyances, des opinions et même des savoirs : elles ne permettent pas une relation sémantique directe entre le signe et la chose il est peu probable, compte tenu de labsence dArrière-plan commun que je viens dévoquer, que deux individus aient exactement la même appréhension analytique des termes dune proposition. Chacun va en faire sa propre traduction, ce qui est une caractéristique de toute communication intersubjective, comme la montré George Steiner XE "Steiner G." . Il y a donc inévitablement indétermination de la traduction entre deux locuteurs, indétermination qui ne signifie pas quil ny a pas de traduction acceptable, « mais quil y en a beaucoup », plus ou moins bonnes ou plus ou moins utiles. Lindétermination est donc la possibilité dun choix : « quand X parle à Y, Y le comprendra en fonction de la théorie dont il admet à tort ou à raison que X la suit quand il converse avec Y. En conséquence, Y devra sengager dans un processus dinterprétation, bien que selon les critères usuels, X et Y parlent tous deux dans la même langue ». Un énoncé, par conséquent, implique « non pas un locuteur et un auditeur, mais un locuteur et un interprète. » La thèse dindétermination signifie quon traduit toujours dans sa propre langue. Dès lors, toute communication devient précaire : les gens qui veulent communiquer « ne le font pas en simposant duser dune langue commune, mais plutôt en sefforçant de tirer parti de ressemblances quils croient observer entre leurs idiolectes respectifs. » Le sentiment de réalité de ces ressemblances sera dautant plus fort quil y aura dune part visée commune du partage et, dautre part, densité des méta-discours déjà là entretenant la croyance dans le partage.
Résumons : chaque fois que p ne fait pas lobjet dune appréhension analytique, nous mettons alors la proposition entre guillemets pour substituer une appréhension synthétique de la proposition. Cette capacité métareprésentationnelle des êtres humains (capacité de former de représentations mentales de représentations mentales) leur permet de douter et de refuser de croire mais, aussi, de traiter une information quils ne comprennent pas complètement, la représentation défectueuse étant alors enchâssée dans une méta-représentation. C'est, observe Sperber XE "Sperber D." , ce que font régulièrement les enfants pour traiter les informations des adultes quils ne comprennent quà moitié : parce quils ont généralement confiance en leurs parents, ils sont portés à croire ce quon leur dit, sans être certains de lavoir parfaitement compris. Lévocation est alors une bonne façon de résoudre ce problème : elle consiste à explorer la mémoire encyclopédique pour chercher des connaissances ou des hypothèses « dans le contexte desquelles lidée à demi comprise fera sens », c'est-à-dire dans un contexte validant. Je suis persuadé que nos étudiants, très souvent, traitent ainsi le discours de leurs enseignants, comme nous le faisons nous-mêmes quand nous engageons une conversation technique dans un domaine où nous sommes peu ou pas du tout compétents, ou lorsque nous discutons avec un locuteur parlant une langue étrangère que nous maîtrisons mal ou, encore, comme nous sommes tentés de le faire face à certains textes « sacrés » mais abscons de nos prédécesseurs ou de grandes figures de la discipline. En vue de quel résultat utilisons-nous sans grande difficulté des mots ou des propositions que nous comprenons imparfaitement ? Pour sauver lidée du partage. La « vérité » de la proposition évoquée par Russell XE "Russell B." est celle, précisément, que nous attendons et que nous voulons comprendre : le contenu que nous lui donnons est celui que nous croyons être partagé. Nous sommes en quête non pas du vrai mais de ce quil est préférable de croire dans le cadre de linteraction engagée. Dune certaine manière, les signes incompris ou mal compris sont transformés en significations espérées, lespoir étant celui de la réussite du partage.
Le lien social repose pour une part sur ces processus dinférence : lorsquil y a visée du partage, ces processus ont pour caractéristique de ne prendre en compte que les informations qui renforcent le sentiment du partage ; toutes les autres sont ignorées, censurées ou mises en réserve pour, éventuellement, de futurs dissensus. Dans nos sociétés modernes saturées dinformations ce type de compréhension approximative des messages qui y sont produits est dautant plus fréquent quaucun individu na la compétence nécessaire à la compréhension de lensemble des informations qui lui sont adressées quotidiennement. Il est même possible que ce qui est considéré comme une objectivation dune partie de nos états mentaux les représentations qui sont rendues publiques et que Sperber XE "Sperber D." appelle justement « représentations publiques » soit, du point de vue du sujet, une mise entre guillemets de ses croyances intimes, c'est-à-dire une approximation de celles-ci ou, plus exactement, une sorte de compromis entre le sens quelles ont pour lui et celui qui est autorisé par les formes socialisées de leur manifestation. Lactivité cognitive de chaque individu saccommode facilement de cet univers nébuleux de représentations publiques qui ne recoupe pas parfaitement son univers intime mais qui lui permet daccéder à un partage minimum avec celui des autres membres de son groupe. Les ajustements réguliers qui ont lieu lors des multiples interactions constitutives de la vie sociale (adunation, méta-discours) visent à assurer le maintien de ce partage minimum ou, plus exactement, de ce partage fruste reposant sur une connaissance faible ou grossière des pensées dautrui. Ces phénomènes sont congruents avec les acquis de la recherche en sciences cognitives qui ont bien mis en évidence lapproximation de nos modes de pensée naturels et limprécision des connaissances « en situation ». Spontanément, nous raisonnons par « paquets », sur des « globalités » et des « catégorisations » nécessairement incomplètes. C'est un raisonnement pragmatique, radicalement différent du raisonnement monotone, qui met en uvre des processus dinférence au cours duquel des étapes obligées de la logique classique sont sautées on acceptera par exemple des conclusions par défaut - sans que cela nempêche pour le sujet un aboutissement satisfaisant de sa pensée. Il ny a dans ces idées rien de bien nouveau pour lanthropologue déjà familier avec la notion de « pensée sauvage ». Georges Vignaux XE "Vignaux G." sy réfère dailleurs explicitement lorsque évoquant les recherches effectuées par de nombreux anthropologues dans le domaine de la catégorisation (de couleurs, danimaux ou de plantes), il rappelle lexistence de régularités interculturelles dans la structuration de ces catégories dobjets : les processus de catégorisation témoignent de la mobilisation de « principes » dorganisation des connaissances par exemple le principe déconomie cognitive, la tolérance à limplicite, le recours à des processus adaptatifs variés tels que lanalogie, les rapports dopposition, de corrélation, la métaphore, le recours aux images ou, encore, lheuristique de la représentativité -, motivés « par la nécessité usuelle de réduire les complexités de lenvironnement. » Suivant cette perspective, le partage cognitif (illusoire ou réel) ne serait rien dautre que la satisfaction de cette exigence dordre qui, rappelle Claude Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." , est à la base de toute pensée. Sefforcer de partager le même environnement cognitif que lautre, c'est au fond procéder à un découpage de la réalité (dans laquelle sont inclus évidemment les discours) à laide de catégories de pensée où seront rangés de manière très pragmatique croyances, représentations et savoirs supposés communs. Or, « c'est sous langle des propriétés communes que nous accédons plus facilement aux formes de pensée qui nous semblent très étrangères » ou, ajouterai-je, que nous croyons y accéder. En effet, laccord sur les catégories dans lesquelles sont rangées les propositions est peut-être un principe cognitif de précaution qui évite de trop spécifier le contenu de ces propositions et de sexposer ainsi à un constat de désaccord. On sait bien, par exemple, que laccord se fait plus facilement sur une hiérarchie des valeurs que sur leur contenu : ainsi, tout le monde (ou presque) est daccord pour admettre que le Bien est supérieur au Mal, mais les difficultés surgissent lorsquon tente une définition à même dêtre partagée de ce quest le Bien ou de ce quest le Mal. Lorsque nous pensons nous accorder sur des valeurs, nous nous référons généralement à des notions qui fonctionnent « en gros », à lintérieur, précisément, de catégories consensuelles. Il en va probablement de même de beaucoup dénoncés échangés tout au long de notre vie en société : leur mise entre guillemets revient à les ranger dans des catégories de pensée où sont forcées les ressemblances et masquées les dissemblances. Il y a là, me semble-t-il, une caractéristique essentielle de tous les processus de cognition partagée.
La cognition partagée
Lanthropologie cognitive est une branche, parmi dautres, de lanthropologie générale. A ce titre, elle sapplique au même objet : le partage. Elle le fait en privilégiant les recherches sur les mécanismes mentaux sous-jacents aux représentations et aux savoirs enchâssés dans les mots, les récits et les objets, dès lors que lensemble de ces connaissances, croyances ou compétences sont apprises, acquises, organisées, transmises et partagées entre êtres humains. On peut résumer ce programme en affirmant que son objet est la cognition partagée. Au sein dun groupe nominal, ce partage, comme toutes les formes de partage, nest jamais total : jai soutenu dans ce mémoire quil était au mieux partiel, lillusion de la totalité étant entretenue en revanche par les discours des membres de ce groupe. Ces discours sappuient sur la perception naturellement généreuse que nous avons du partage lorsque cette perception concerne ceux avec qui nous avons lintention de partager : dans ce cas, nous croyons partager beaucoup plus que ce quil en est réellement, croyance qui va fonder les représentations identitaires. Cette perception est possible car nos dispositions cognitives et les intimations du social nous conduisent alors à privilégier les ressemblances aux dépens des dissemblances. Il faut donc élaborer une théorie de ces processus cognitifs qui permette de rendre compte des interactions entre les dispositions cognitives innées dun individu et son environnement, soit une écologie générale de la cognition. Elle devrait être à même dexpliquer à la fois le partage dinvariants ou de régularités et celui de manières différenciées dêtre au monde, relevant de ce quon appelle la variabilité culturelle. Cette perspective est lointaine mais, dans lespoir davancer, quelles sont les voies de recherche qui soffrent à nous ? Je nai pas la prétention de les inventorier toutes mais, seulement, de préciser celles que jentends suivre les prochaines années.
Je noterai, en premier lieu, que lanthropologue cognitif est à son affaire dans les petits groupes, là où les représentations publiques sont généralement fortes et denses. Il ny a, dans cette remarque, rien doriginal : les anthropologues ont rarement cédé à la religion du nombre et ont presque toujours privilégié létude de groupes restreints. Ces espaces, comme lobserve Leach XE "Leach E.R." , nenglobent pas la totalité de la vie sociale mais, ajoute-t-il, nous passons tous une grande partie de notre vie dans des cadres de ce genre. Il nest donc pas « déraisonnable de supposer que lanthropologue peut parvenir à des généralisations dune validité universelle grâce à la seule observation, méticuleusement détaillée, de la façon dont les membres de cette unique communauté quil a choisie agissent les uns sur les autres au cours de leur vie quotidienne. » Par ce choix, réitéré, de létude des petits groupes, il y a une nouvelle occasion pour lanthropologie de manifester la rupture nécessaire avec les projets théoriques enfermés dans lexaltation des fréquences dominantes à léchelle de populations étendues, paradigme hérité de la sociologie classique et que jai dénoncé dans le chapitre II.
Le choix méthodologique de lenquête sur des groupes restreints une fois fait, quels travaux privilégier ? Jentends approfondir mes analyses des phénomènes protomémoriels et métamémoriels. Les premiers jouent un rôle important dans la cognition partagée : les dispositions incorporées et pour une grande part partagées que nous mobilisons sans y penser orientent la manière dont nous visons et appréhendons les objets du monde. Si le regard que portent des braconniers du Var sur leur territoire de chasse mest en partie étranger, ce nest pas seulement parce que je ne maîtrise pas leur savoir cynégétique et leur connaissance du milieu : en réalité, ces compétences sont souvent moins étendues quon limagine. En fait, sil mest difficile de partager ce regard, c'est parce que me manque la longue familiarité avec cet univers qui, depuis leur petite enfance, a sculpté leur corps et forgé leurs manières de penser, de voir et de percevoir. Cet apprentissage implicite appartient aujourdhui à leur protomémoire, quils partagent en partie car elle est le produit dune sociabilité intense, celle des cabanons, des bois et des collines. Seule une observation longue et patiente de leurs façons de dire et de faire me permettra peut-être de comprendre comment cette protomémoire partagée contribue au partage de la perception quont ces braconniers de leur espace de chasse.
Ce partage protomémoriel nest ni fixé une fois pour toutes, ni entièrement fluide ; il présente des formes plus ou moins consistantes (gestuelle et postures, habitudes, aptitudes sensorielles) autour desquelles les discours sur le partage peuvent facilement sorganiser. Parmi ces discours, je privilégie la métamémoire : si, par exemple, on considère la mémoire familiale et généalogique, on saperçoit quelle oriente les représentations que chaque membre de la famille se fait de son appartenance. Dans ce domaine, les travaux récents dAnne Muxel XE "Muxel A." , de Sylvie Sagnes XE "Sagnes S." ou de Béatrix Le Wita XE "Le Wita B." me paraissent particulièrement prometteurs : ils montrent bien comment la mémoire familiale est le produit dinteractions complexes entre une organisation de la mémoire propre à chaque individu (rapports toujours personnels et intimes à des objets, des odeurs, des lieux) et les injonctions du groupe familial véhiculées par la métamémoire (ascendances privilégiées ou « oubliées », mise en conformité des trajectoires de vie avec la représentation consensuelle de lhistoire de la famille, etc.). Dans la perspective de la cognition partagée, il faudrait élucider la nature des mécanismes mentaux adaptatifs qui autorisent cette convergence plus ou moins forte entre des mémoires idiosyncrasiques.
Cette convergence reste profondément mystérieuse lorsquon considère la difficile question du partage des qualia, c'est-à-dire des sensations ou impressions sensorielles. Il est difficile dimaginer une théorie de la cognition partagée qui laisserait de côté cette question. Mais comment rendre compte du partage dans un domaine si intime ? Même si deux personnes ne peuvent pas sentir exactement la même chose, on admet lhypothèse dune ressemblance entre leurs sensations « en raison des corrélations quelles ont les unes avec les autres. » Lanthropologue, cependant, ne peut pas se satisfaire de cette seule observation de corrélations. C'est la raison pour laquelle, depuis maintenant deux ans, je me suis engagé dans une recherche visant à savoir dans quelle mesure une mémoire des sensations peut être partagée. On notera que, dans ce cas, je minterroge en fait sur la possibilité dun double partage: celui de la sensation et celui du souvenir de cette sensation, soit deux niveaux distincts de la cognition. Les odeurs constituent un objet pertinent pour une telle problématique : plusieurs travaux ont montré que lexpérience olfactive subit leffet dune focalisation culturelle. Je cherche dès lors à savoir comment, dans certaines professions, se constitue 1)une culture des odeurs et 2)une mémoire des odeurs. Mes enquêtes, en cours, portent sur différents types de savoir-faire olfactifs élaborés à partir de la palette culturellement déterminée qui va des bonnes aux mauvaises odeurs : compétence olfactive des parfumeurs, des cuisiniers, des nologues, des infirmières et des médecins-légistes. Selon mon hypothèse initiale, c'est par lintermédiaire du langage quest focalisée lexpérience sensorielle individuelle en fonction dun certain ordre classificatoire propre au groupe professionnel considéré. Effectivement, lenquête sur les parfumeurs, quasi achevée aujourdhui, ma permis de mieux comprendre comment nous arrivons à partager la signification des mots dun langage : cet apprentissage se déroule « sous les yeux de tous », quand nous pratiquons dautres locuteurs et corrigeons mutuellement nos erreurs. On vérifie ainsi quapprendre un langage, c'est apprendre à produire les mots quil faut dans les circonstances adéquates de telle sorte que leur énonciation suscitera lapprobation de la société. Les humains communiquent, notent Sperber XE "Sperber D." et Wilson XE "Wilson D." , « pour modifier et élargir lenvironnement cognitif mutuel quils partagent entre eux. » Les échanges langagiers, toutefois, ne semblent pas suffisants pour étendre cet environnement cognitif mutuel : au terme de ma recherche, je pense pouvoir montrer que si un lexique commun permet une mise en forme partagée de lexpérience olfactive et favorise sa transmission, celle-ci ne peut réellement saccomplir que lorsquest organisé un apprentissage collectif fondé sur la contextualisation et la répétition de la perception. Cet apprentissage nest rien dautre quune tentative opiniâtre de cognition partagée.
Létude des objets est encore une voie à privilégier, dès lors que lobjectif est une meilleure compréhension des différentes formes de cognition sociale. Le véritable objet, selon Russell XE "Russell B." , est la collection de toutes ses apparences actuelles et possibles. Tout objet, en fait, a deux versants : le donné physique (matérialisation dune pensée antérieure à lobjet) et sa représentation (pensée postérieure à sa fabrication qui, par exemple, conditionnera les divers usages de lobjet). Le second versant est souvent délaissé par les spécialistes de la technologie culturelle, tendance très dommageable pour la recherche anthropologique car elle oblitère une dimension essentielle des objets : leur statut dobjets mentaux. La plupart du temps, nous les faisons devenir autre chose quune simple matérialité, tout simplement parce que : (i) en les visant, nous en construisons toujours une image mentale et, par ailleurs, nous les dotons souvent de significations qui dépassent leur fonction première ; (ii) limmense majorité de ces objets restent des objets mentaux, phénomène dont nous ne sommes pas conscients car nous sommes nés avec des techniques de gestion des ressources du monde qui, comme le note le philosophe Daniel Dennett XE "Dennett D." , « ne font aucune distinction entre les objets internes et les objets externes ». Ceci, dun point de vue cognitif, se traduit ainsi : les représentations (mentales) des objets du monde deviennent des objets de plein droit. Cest à létude de ce second versant des objets que je me suis récemment attaché : des enquêtes sur les aspects cognitifs des objets domestiques font apparaître quau delà de la particularisation des complexes de tendances générales chers à Leroi-Gourhan XE "Leroi-Gourhan A." (tendance à contenir, à flotter, à couvrir, etc.), ils revêtent bien dautres apparences à même de nous renseigner sur certaines de nos exigences cognitives fondamentales : classer, opposer, mémoriser, bricoler (au sens lévi-straussien). En reprenant à notre compte la définition de lobjet que donne Russell, nous aurions intérêt à nous exercer davantage à scruter la « carrière » et les usages des objets domestiques les plus banals, car il y a sans doute là un excellent moyen daccéder aux catégories de la culture, aux représentations de la nourriture, du cru et du cuit, du naturel et de lartificiel, de lordre et du désordre, etc. En bref, dans la perspective de lanthropologie cognitive, la prise en compte de lobjet à la fois comme objet physique et comme objet mental me paraît nécessaire pour tenter dattester certaines formes de la cognition partagée : celle-ci nest possible que lorsque les usages sociaux des objets rendent mutuellement manifestes les environnements cognitifs individuels relatifs à ces objets. On retrouve ici un des résultats essentiels des travaux de Sperber XE "Sperber D." et Wilson XE "Wilson D." sur la pertinence : le partage entre individus réussit lorsquils peuvent multiplier les hypothèses sur ce qui est manifeste à autrui et sur ce qui est mutuellement manifeste aux uns et aux autres, même si, ajoutent-ils, aucune de ces hypothèses nest vraiment mutuelle.
Dans les différents travaux que je viens dévoquer brièvement, la notion de ressemblance est souvent sous-jacente : c'est bien la ressemblance supposée des dispositions protomémorielles, des souvenirs, des sensations, des représentations qui fonde le sentiment du partage. Il faut tenter de comprendre les mécanismes cognitifs qui président à la modélisation et à la mobilisation de ce critère de ressemblance parce quil est indispensable à tout projet de recherche sur la cognition partagée. Comme on le sait, dans une perspective scientifique, la logique ensembliste ou celle de la collection ne suffit pas plus à établir des espèces naturelles que des « espèces » culturelles. Si, dans la perspective du sens commun, il semble que nous soyons davantage portés à adopter cette logique ensembliste, cette tendance a toutefois des limites. Ainsi, dans mon observation du plumage noir dune collection de corbeaux, jinduis spontanément quil y a là une qualité de lespèce. Mais, toujours spontanément, il ne me vient pas à lidée que la noirceur dune collection dobjets hétéroclites (ce tableau, cette voiture, ce corbeau, cette encre) est une qualité de cette collection, précisément parce que je ne pense pas préalablement cette collection comme une espèce (le fait que lobservation de plusieurs choses singulières noires suscite en moi le concept de noirceur relève dun autre registre cognitif). Nen va-t-il pas de même avec les choses culturelles et sociales ? Nous ny repérons des qualités que lorsque celles-ci peuvent être attribuées à des ensembles déjà pensés (imaginés, perçus) au préalable comme des espèces ou, plus exactement, pensés comme des totalités ou des universaux substantiels. Je ne peux imaginer partager certains traits quavec ceux des autres êtres que je considère avant toute comparaison raisonnée comme des semblables et, de même, je ne pose la question de la différence (absence présumée de partage qui résulte généralement de la rencontre dune modalité différenciée du partage) quavec ceux des autres êtres pour lesquels je soupçonne une possibilité (même infime) de partage : il ne mest jamais venu à lidée dafficher ma différence avec un mollusque ou avec une de mes plantes dintérieur ; en revanche, nous nous interrogeons de plus en plus aujourdhui sur ce qui nous différencie des autres espèces animales avec lesquelles les progrès de la science font apparaître que nous partageons beaucoup. Le critère de ressemblance est donc une ressource cognitive essentielle lors de toute perception du partage et du non-partage, que celui-ci soit réel ou imaginaire. Nous rassemblons des ressemblances uniquement là où nous avons présupposé que les ressemblances pouvaient être rassemblées et nous additionnons des différences seulement là où nous avons rassemblé des ressemblances. Pour cette raison, il importe dimaginer des programmes de recherche dans notre discipline qui permettront de mieux comprendre la nature de cette ressource cognitive.
Conclusion
« Que vaudrait lacharnement du savoir sil ne devait assurer que lacquisition des connaissances, et non pas, dune certaine façon et autant que faire se peut, légarement de celui qui connaît ? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement quon ne pense et percevoir autrement quon ne voit est indispensable pour continuer à regarder et à réfléchir » (Michel Foucault XE "Foucault M." , introduction à Lusage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984, p. 14).
A lorigine, il y a près de trois ans déjà, ce travail se voulait une simple réflexion théorique sur la nature de ce que jai appelé les rhétoriques holistes. Mais, très vite, par le biais de celles-ci, le thème du partage sest imposé et a finalement profondément infléchi lorientation de ma recherche. Il mest alors apparu si massivement, si envahissant que jen suis arrivé à penser quil était lobjet même de notre discipline (chapitre II). Je ne peux revendiquer aucun mérite à la « découverte » de ce qui était aveuglant et bien dautres anthropologues avant moi, implicitement ou explicitement, ont donné comme orientation à leurs travaux le thème du partage. Si ce mémoire présente quelque intérêt pour notre discipline, je pense quil le devra au fait que jai essayé de jeter les bases dune épistémè du partage : en cela, jai été conséquent avec limportance que jai reconnu à ce thème. Ce projet supposait que je mattache à mieux comprendre dune part la fabrication des notions et concepts utilisés pour rendre compte du partage (chapitres III et IV), dautre part leur utilisation (chapitres V et VI). Cette étape franchie, il fallait ensuite préciser les critères objectifs (chapitre VII) et subjectifs (chapitre VIII) du partage. Ma thèse principale est que les représentations du partage sont toujours plus généreuses que le partage réel. En ce sens, on peut parler dun partage de fictions du partage. Celui-ci, toutefois, est déjà une forme de partage, dautant plus efficace que lon considérera des groupes restreints à forte densité de représentations publiques ; qui plus est, ce partage des fictions a des modes spécifiques dexpression (les méta-discours) qui contribuent à atténuer le caractère fictionnel du partage. Cependant, lappréhension du partage à partir de lanalyse (nécessaire) des discours et des pratiques qui le manifestent risque de tourner court sans un parti pris résolument cognitiviste : en effet, on ne peut imaginer expliquer des phénomènes tels que ladunation ou le sens pratique du partage sans la compréhension préalable des mécanismes mentaux qui nous conduisent à exagérer les ressemblances chez ceux qui sont lobjet de notre visée du partage (et, corollairement, les différences chez les autres). En cela, chaque individu est plus ou moins aidé par les membres du groupe nominal au sein duquel il évolue : il y a toujours interaction entre des dispositions cognitives et des intimations du social. Lépistémè du partage passe donc par une écologie générale de la cognition. Celle-ci demande que nous abandonnions une partie de notre héritage conceptuel, en particulier la vieille opposition entre lindividuel et le collectif. Lindividu, certes ontologiquement premier, déchiffre le monde qui lentoure en mobilisant des capacités cognitives toujours orientées par ce qui est lobjet de sa visée et qui, en retour, vont agir sur ce monde. Ces deux ordres de réalité ne sont donc en rien opposables.
Ce domaine de la cognition ne devrait pas être déserté par les anthropologues, comme on peut parfois le redouter : inventoriant les disciplines impliquées dans les sciences cognitives (qui sont nécessairement interdisciplinaires), Georges Vignaux XE "Vignaux G." cite les neurosciences, lintelligence artificielle, la philosophie, la psychologie et la linguistique qui, toutes, participent à la construction dune nouvelle « » science » des phénomènes constitutifs de nos appareils psycho-biologiques et des interactions entre ces appareils et nos comportements y compris sous leurs formes hautement symboliques telles que les langages et les cultures ». Il souligne aussitôt un paradoxe, la relégation à un rôle secondaire de lanthropologie, alors que cette discipline sest impliquée dès les premières conceptualisations historiques des sciences cognitives, implication naturelle puisquil sagissait « de construire une science des spécificités de lhumain dans ce quelles ont duniversel au travers des variations ». Sans doute peut-on expliquer la présence encore discrète de lanthropologie dans le champ des sciences cognitives en France, en particulier - par la pesanteur de lhéritage de la sociologie positiviste. Abandonnons définitivement lidée que la culture est une chose, conseille Roy dAndrade XE "DAndrade R." . Je pense que nos disciplines sont en bonne voie de le faire, rompant ainsi salutairement avec le dogme durkheimien. La plupart dentre nous reconnaissent aujourdhui quil ny a pas de culture qui existerait telle une entité abstraite : ce que nous appelons la culture na pas dautre forme que celle du partage réussi de choses sociales et culturelles entre des individus singuliers. Elle na aucune autonomie propre car elle est en permanence le produit dune pétition partageuse de ces individus. Que cette pétition cesse, et la culture se défait pour, éventuellement, renaître à loccasion de nouveaux partages. Malheureusement, lidée quil est illusoire de chercher à comprendre vraiment ce processus (tâche qui incombe aux anthropologues) en négligeant les mécanismes mentaux de ces individus (cognition, émotions, etc.) est beaucoup moins répandue. Il faut donc « rendre à lanthropologie culturelle la vraisemblance psychologique dont manquent la plupart de ses hypothèses » sans pour autant disqualifier les approches non cognitivistes dont les apports à la discipline ne sont plus à démontrer. Au fond, toute la difficulté consiste à se situer entre les deux pôles extrêmes suivants : (i) lindividualité de chaque être humain est radicale et la distance quil y a entre deux personnes est toujours irréductible. Ontologiquement, il ny a rien de collectif, ce que lon appelle la société nest quune collection dindividus asyndètes et il sensuit que, épistémologiquement, lanthropologue ne peut rien en dire ; (ii) les caractéristiques individuelles sont secondaires en regard de ce qui fait la spécificité dun être humain : il est un être social qui se construit et ne vit quen société. Ontologiquement, tout est collectif, la tâche du sociologue ou de lanthropologue consistant à déterminer ce que lon peut en savoir. Récusant ces deux thèses, jai soutenu dans ce dossier que si lindividualité est bien radicale, elle se déploie toujours dans une visée du partage : la rencontre de lAutre est dès lors inévitable. Comment et à quelles conditions réussit-elle ? Parmi les lignes directrices que fixe Searle XE "Searle J.R." à la fin de son dernier ouvrage, lultime est celle-ci : « il nous faut redécouvrir le caractère social de lesprit. » Très humblement, avec une sincère modestie, je reprends ce programme à mon compte avec comme viatique lhypothèse suivante : la clé est le partage.
« Les poètes et les mathématiciens connaissent depuis longtemps linadéquation des mots à lexpérience, leur tendance à conduire simplement dans dautres mondes ; mais c'est une découverte toute neuve, pour les ethnographes, et elle les a plongés, du moins certains dentre eux, dans une certaine confusion, peut-être permanente, probablement pas » : Clifford XE "Clifford J." Geertz XE "Geertz C." , Ici et Là-bas. Lanthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996, p. 137.
« Encore devons-nous nous féliciter de nous être mis daccord sur ceci : que ce nest pas des mots quil faut partir, mais que, et pour apprendre, et pour chercher le réel, c'est du réel lui-même, quil faut partir, bien plutôt que des noms. » Cratyle XE "Platon" , 439b.
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Autres ouvrages cités dans ce mémoire
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BONNEMAISON (Joël).-XE "Bonnemaison J." Les gens de lieux. Histoire et géosymboles dune société enracinée : Tanna. Les fondements géographiques dune identité. Larchipel du Vanuatu. Essai de géographie culturelle. Livre II.- Paris, Orstom, 1997.- Bibliogr., index, ill., 562 p.
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En particulier lorsquon « découvre » 2500 ans après Protagoras XE "Protagoras" dAbdère que dans la production du texte ethnographique comme dans tout autre domaine, lhomme (en loccurrence lethnographe) est la mesure de toute chose !
Pierre Bourdieu XE "Bourdieu P." , Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p.27.
Courte en tout cas, relativement à la durée de mes expériences professionnelles antérieures à ma vie duniversitaire.
P. Bourdieu XE "Bourdieu P." , op. cit., p. 53.
Op. cit., p. 85. Si, de par mon itinéraire, je suis peut-être moins enclin que dautres à mabandonner à cette sorte dapesanteur sociale qui caractérise la vie universitaire et le monde des concepts, je nen tire aucune gloire ni aucune vanité car il serait stupide (ou cynique) de senorgueillir dun sentiment de proximité avec une société détestable à maints égards.
Voir par exemple John R. Searle XE "Searle J.R." , La redécouverte de lesprit, Paris, Gallimard, 1995, p. 144-145.
Théodore Ivainer XE "Ivainer T." , Roger Lenglet XE "Lenglet R." , Les ignorances des savants, Paris, Maisonneuve & Larose, 1996, p. 152. Cette quête est déterminante parce que cesser dignorer nos ignorances fertilise la recherche : « lheuristique de lignorance » oriente notre visée de connaissance et « participe fondamentalement à la constitution des objets scientifiques, à leur transformation et à leur péremption » (op. cit., p. 13).
Il sagit bien de ce que je considère comme des acquis personnels et non du détail de mes travaux qui, pour la plupart, ont fait lobjet de publications : il ny aurait aucun intérêt à répéter ici ce que jai déjà écrit ailleurs.
Infra, p. 66.
« A peine ai-je parlé, à peine ai-je agi que mes propos ou mes actes sombrent au royaume de Mémoire » : Marc Bloch XE "Bloch Marc" , Apologie pour lhistoire ou métier dhistorien, Paris, Armand Colin, 1993 & 1997, p. 58.
Joël Candau, « Traces et mémoire », Le monde alpin et rhodanien, n° 1/1998, p. 7-10 et « Du mythe de Theuth à liconorrhée contemporaine. La Mémoire, la Trace et la Perte » in Revue européenne des sciences sociales, Tome XXXVI, 1998, n° 111, p. 47-60.
Joël Candau, Les oratoires dans lespace rural varois : thèse de 3° cycle préparée sous la direction du Professeur Richard Pottier XE "Pottier R." et soutenue le 4 juillet 1984 à lUniversité de Nice devant un jury présidé par Michel Vovelle XE "Vovelle M." , professeur à lUniversité de Paris I (mention très bien à lunanimité avec félicitations).
La religion populaire, Paris, CNRS, 1979, colloques internationaux du CNRS, Paris, 17-19 oct. 1977, 449 p.
Joël Candau, « De leau, on en a soit trop, soit pas assez !», Catalogue de l'exposition "Eau profane, eau sacrée" aux A.T.P. de Draguignan, 1992, p. 119-120.
Joël Candau, « La mémoire du feu » (en collaboration avec Jean-Michel Marchetti XE "Marchetti J.-M." ), Catalogue de l'exposition "Feu profane, feu sacré" aux A.T.P. de Draguignan, 1995, p. 180-189.
Le patrimoine pouvant être défini comme lensemble des objets investis par des représentations du passé.
Daniel Fabre XE "Fabre D." in Pierre Nora XE "Nora P." (sous la direction de), Science et conscience du patrimoine, Paris, Fayard & Éditions du Patrimoine, 1997, p. 64.
Joël Candau (sous la direction de), « Façades peintes dans les Alpes-Maritimes », Le monde alpin et rhodanien, n°1/1998, 87 p.
Joël Candau, Mémoire et identité, Paris, PUF, 1998, p. 29-30.
En tant que spécialité, bien sûr. Il marrive, comme tout autre chercheur, de me passionner pour des travaux relevant de ce domaine.
Joël Candau, « Les oratoires dans l'espace rural varois », Le monde alpin et rhodanien, n° 2-3/1985, p. 83-107 ; « Les titulatures d'oratoires dans le département du Var », Le monde alpin et rhodanien, n° 1-2/1990, p. 65-84.
Dan Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, Paris, Odile Jacob XE "Jacob P." , 1996, 245 p.
Lusage de lobjet étant une dimension plutôt négligée par les chercheurs français comme le rappellent Martine Segalen XE "Segalen M." et Christian Bromberger XE "Bromberger C." in « Lobjet moderne : de la production sérielle à la diversité des usages », Ethnologie française, XXVI, 1996, I, p. 6.
Joël Candau, « Aspects cognitifs dun vaisseau domestique : le Tupperware, un objet bon à penser », Journée détude commune LEGA GDR 991 du CNRS (« Culture matérielle du Japon ») sur le thème Fabrication, usages et représentations de lobjet domestique, 30 janvier 1999.
Son influence est évidente dans le dernier article que jai publié sur les oratoires : Joël Candau, « Oratoires varois et quête identitaire: le calendrier et le territoire », Ethnologie des faits religieux en Europe, Paris, Éditions C.T.H.S, 1993, p. 391-398.
Dan Sperber XE "Sperber D." , Le symbolisme en général, Paris, Hermann, 1974, 163 p.
D. Sperber XE "Sperber D." , op. cit., p. 149.
Ernst Cassirer XE "Cassirer E." définit la prégnance symbolique ainsi : « on doit entendre par là la façon dont un vécu de perception, en tant que vécu sensible, renferme en même temps un certain « sens » non intuitif quil amène à une représentation immédiate et concrète » : La philosophie des formes symboliques. 3. La phénoménologie de la connaissance, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 229.
Op. cit., p. 230.
Op. cit., p. 230.
En revanche, lindividu prisonnier du réel immédiat se trouve dans limpossibilité du partage : le déporté obsédé par lidée de trouver le moyen de survivre a du mal à mettre à distance la réalité dont il est victime pour engager un partage avec ses camarades (partage de nourriture, de la volonté de résistance, de lénergie physique) ; des hommes et des femmes exceptionnels, cependant, en ont été capables et nont pas accepté quon les réduise à létat de sous-hommes (Untermenschen) incapables de symboliser. Le symbolisme est ouverture au monde et c'est parce qu'il y a ouverture que la relation aux autres devient possible.
Joël Candau, Anthropologie de la mémoire, Paris, PUF, 1996, 128 p.
Voir, à la fin de ce mémoire, la bibliographie de Berlin XE "Berlin B." , Tornay XE "Tornay S." , Classen XE "Classen C." , Corbin XE "Corbin A." , etc. Les travaux de Lucienne Roubin XE "Roubin L.A." sur le partage dun environnement olfactif et sur ce quelle appelle le «champ olfactif préférentiel », bien que riches en observations ethnographiques, sont peu convaincants.
Joël Candau, « Mémoire des odeurs et savoir-faire professionnels », 121° Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Nice, 26-31 octobre 1996 (actes sous presse) ; « Lexpérience olfactive », émission Les chemins de la connaissance, France Culture, 19 juin 1997 ; « Cognition partagée et expérience olfactive », Prometeo, n° 67, septembre 1999 ; Mémoire et expériences olfactives. Anthropologie dun savoir-faire sensoriel, Paris, PUF (coll. Le Sociologue, parution prévue fin 1999).
Clifford XE "Clifford J." Geertz XE "Geertz C." , Ici et Là-bas. Lanthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996, p. 76.
Françoise Zonabend XE "Zonabend F." in Philippe Descola XE "Descola P." , Gérard Lenclud XE "Lenclud G." , Carlo Severi XE "Severi C." , Anne-Christine Taylor XE "Taylor A.-C." , Les idées de lanthropologie, Paris, Armand Colin, 1988, p. 8.
Par exemple : lanthropologie a pour objet général le partage ; je choisis comme objet spécifique la mémoire dans ses modalités sociales et culturelles ; mon sujet est la mémoire olfactive telle quelle est utilisée par certaines professions ; lobjet spécifique et le sujet sinscrivent dans un domaine, celui de lanthropologie de la mémoire ; les concepts pertinents en anthropologie de la mémoire ou en anthropologie sensorielle (mémoire professionnelle, cognition, communication, perception, etc.) constituent le champ théorique ; mon terrain est un ensemble dindividus, de lieux et dobjets : des parfumeurs, cuisiniers, infirmières, nologues, etc. qui travaillent et (me) parlent de leur travail dans des ateliers, laboratoires, hôpitaux, etc., où ils utilisent certains outils, instruments, produits, etc.
Avec, toujours, lambivalence union/désunion : on peut partager une opinion mais des avis peuvent être partagés.
On retrouve la même ambivalence au niveau individuel : on peut se sentir aussi bien en parfait accord quen total désaccord avec soi-même, au point de ne pas se reconnaître dans certains actes que lon a commis ; Cela peut aller jusquà la schizophrénie, maladie mentale dans laquelle on peut dailleurs relever les deux sens du mot partage : le sujet ne peut plus se partager saccepter dans la totalité et lintégrité (unité et unicité) de sa personne parce que sa personnalité est partagée, divisée.
De même, pour Arnold Toynbee XE "Toynbee A." , les composantes de la société sont les relations entre les hommes (Lhistoire, Paris, Payot, 1996, p. 49).Voir encore Norbert Elias XE "Elias N." , La société des individus, Paris, Fayard, 1991, p. 41.
« La vogue de lart nègre et de la musique noire contribua à la formation dun objet culturel, une « civilisation » sur laquelle on pouvait faire des énoncés synthétiques » tels que la « culture nègre » : James Clifford XE "Clifford J." , Malaise dans la culture. Lethnographie, la littérature et lart au XXe siècle, Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, 1996, p. 66.
Louis Perrois XE "Perrois L." , Jean-Paul Notue XE "Notue J.-P." , Rois et sculpteurs de lOuest Cameroun. La panthère et la mygale, Paris, Karthala-Orstom, 1997, p. 335-338.
« Lethnologie devrait consister [
] à poser la question épistémologique dun partage des savoirs respectifs, celui, souvent oral, des cultures étudiées, celui, écrit, de la relation » : Francis Affergan XE "Affergan F." , La pluralité des mondes. Vers une autre anthropologie, Paris, Albin Michel, 1997, p. 96. Lanthropologie, soutient pour sa part Todorov XE "Todorov T." , aspire « à dégager ce qui est commun à des champs dinvestigation séparés » : Tzvetan Todorov, La vie commune. Essai danthropologie générale, Paris, Seuil, 1995, p.10.
Daniel Bertaux XE "Bertaux D." propose de nommer « ethnosociologie » la pratique denquête consistant à « passer du particulier au général, en découvrant au sein du terrain observé des formes sociales rapports sociaux, mécanismes sociaux, logiques daction, logiques sociales, processus récurrents qui seraient susceptibles dêtre également présentes dans une multitude de contextes similaires ». Cette nomination dune branche supposée nouvelle de nos disciplines est tout à fait inutile, car il sagit du projet même de lanthropologie, locale ou générale (Daniel Bertaux, Les récits de vie, Paris, Nathan Université, 1997, p. 11).
Je marrête là : bien que limité, je nentends pas épuiser le nombre des combinaisons possibles entre les mots « socio », « anthropo », « ethno », « psycho ». Par ailleurs, je laisse délibérément de côté des appellations plus spécifiques et moins controversées : lethno-histoire, lanthropologie historique, etc.
Compte tenu de lhétérogénéité de la recherche sociologique, bien plus grande encore quen anthropologie, je ne me sens pas la force dengager le débat sur ce qui pourrait fonder, épistémologiquement, la spécificité de la sociologie en regard de notre discipline. Dune manière générale, à la lecture des travaux sociologiques les plus récents, jai tendance à suivre Jean-Claude Passeron XE "Passeron J.-C." lorsquil affirme que « ni la généralité du propos, ni lobjet détude, ni, souvent, la méthodologie ne permettent plus de discerner un sociologue dun anthropologue, voire dun historien des mentalités, sauf à sen remettre à lauto-appellation de chacun. » : Le raisonnement sociologique. Lespace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991, p. 22. Sur ce point, voir également Catherine Coquery-Vidrovitch XE "Coquery-Vidrovitch C." , « Lanthropologie ou la mort du phénix ? », Le débat, n° 90, mai-août 1996, p. 127.
Luc de Heusch XE "De Heusch L." , « Maintenir lanthropologie », Le débat, n° 90, mai-août 1996, p. 130.
Joseph R. Llobera XE "Llobera J.R." , « Anthropology as a Science », Etnofoor, IX(2) 1996, p. 28.
Philippe Laburthe-Tolra XE "Laburthe-Tolra P." , Critiques de la raison ethnologique, Paris, PUF, 1998, p. 99. Lobjet que Sperber XE "Sperber D." donne à lanthropologie « les propriétés universelles de lentendement humain » - se situe dans la même perspective, à mon sens trop générale (D. Sperber, op. cit., p. 158).
Joël Candau, « Des Essais à lanthropologie contemporaine » in Montaigne XE "Montaigne" . Essais. « Des cannibales ». « Des coches » (ouvrage collectif), Paris, Ellipses, 1994, p. 99-106.
Lanthropologie, écrit Philippe Descola XE "Descola P." , « affirme sans ambiguïté ses origines philosophiques : luniversel est son domaine et la différence son objet » in P. Descola, G. Lenclud XE "Lenclud G." , C. Severi XE "Severi C." , A.-C. Taylor XE "Taylor A.-C." , op. cit., p. 57.
Francis Affergan XE "Affergan F." , Exotisme et altérité, Paris, PUF, 1987, p. 7.
Chez Elias XE "Elias N." , Mannheim XE "Mannheim K." , Bourdieu XE "Bourdieu P." (avec des acceptions différentes). Elias définit lhabitus social comme la marque spécifique que tout individu partage avec les autres membres de sa société : op. cit., p. 239.
Sous la forme, par exemple, du partage dune fiction du partage.
C. Geertz XE "Geertz C." , op. cit., p. 111. Le holisme radical nest évidemment pas propre aux culturalistes : Goldhagen évoque « la cruauté des Allemands » (p. 473, note 39) : Daniel Jonah GoldhagenXE "Goldhagen D.J.", Les bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et lHolocauste, Paris, Seuil, 1997, 588 p.
« De même quau XIXe siècle, les intellectuels ont donné aux masses laborieuses une conscience de classe quelles ne pressentaient que confusément, de même sous la colonisation, les missionnaires, les administrateurs coloniaux et les chercheurs ont « durci » des identités, c'est-à-dire les ont fait passer du stade de len soi au stade du pour soi [
] Edwin Wilmsen XE "Wilmsen E." , dans Land filled with flies (1989), a ainsi mis en cause la représentation du Bushman du Kalahari, en Afrique australe, comme léternel chasseur collecteur. Il a montré que les Khoi, les San, les Tswana et les Herero de cette région étaient tous engagés, avant la colonisation, dans une pluralité dactivités économiques : fouissage, chasse, élevage, agriculture, commerce et artisanat et quils entretenaient des rapports étroits les uns avec les autres. C'est seulement avec la pénétration européenne que ce réseau de relations imbriquées a été démembré et a donné naissance à des sociétés et à des cultures qui ont été circonscrites et réifiées par les administrateurs coloniaux. Dune situation syncrétique ont donc émergé, sous laction de la colonisation et du regard européen, des sociétés, des cultures, des ethnies. » : Jean-Loup Amselle XE "Amselle J.-L." in Jacques Hainard XE "Hainard J." , Roland Kaehr XE "Kaehr R." (sous la direction de), Dire les autres. Réflexions et pratiques ethnologiques, p. 25. Dans le même ouvrage, Mondher Kilani XE "Kilani M." défend un point de vue très proche : un même modèle ethnique a été élaboré « par des historiens et des anthropologues en Europe au cours du XIXe siècle. Un modèle qui fut appliqué et enrichi, du moins en ce qui concerne lAfrique du Nord et lAfrique des Grands Lacs, par des générations dadministrateurs coloniaux, dhistoriens et dethnologues. Ce modèle ethnique dessine la configuration de deux « ethnies », « races » ou « castes » qui sopposent et se combattent à lintérieur dun espace socio-géographique et historique donné. Partout, il y aurait dun côté une « race » (ou « ethnie ») dominante et de lautre une « race » dominée, des conquérants et des conquis, des seigneurs et des serfs, des civilisés et des barbares » : op. cit., p. 32.
Ceci est évident au vu de lexposition La différence présentée au Musée dethnographie de Neuchâtel du 3 juin 1995 au 6 janvier 1996, au Musée Dauphinois de Grenoble du 15 février au 20 septembre 1996, au Musée de la civilisation (Québec) du 5 février au 20 septembre 1997, puis la même année au Musée des A.T.P. à Paris. Si lobjectif était « dexposer les manières de faire de chacun, ce qui constitue leur identité propre, et en cela leur différence », cette exposition nous donnait dabord à voir ce que partageaient des groupements humains (les populations urbaines, les paysans du Dauphiné, les Québécois, etc.). La citation est extraite du catalogue du Musée de la civilisation : La différence, Québec, Editions Fides et Musée de la civilisation, 1995, p. X. A propos de lidentité, André Green XE "Green A." note que la cohésion totalisatrice est indispensable au pouvoir de distinction : Claude Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." (sous la direction de), Lidentité, Paris, PUF, 1983 & 1987, p. 82.
« Il nexiste en lui-même quà la limite de ce qui sen distingue. » : Michel Foucault XE "Foucault M." , Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966, p. 157. Jextrapole à mon propos ce que dit Foucault qui, dans le passage cité, analyse la classification des plantes et des animaux.
Je dis « peut-être » parce que cette question nest pas facile à trancher. Quand, aujourdhui en France, on observe la mise en saillance du voile comme différence radicale qui caractériserait une « communauté » musulmane, quest-ce qui est premier : le partage du port du voile par certaines musulmanes, le non-partage de labsence de voile par ces mêmes musulmanes, le partage de labsence de voile par dautres musulmanes et par les non-musulmans, le non-partage du port du voile par ces derniers, etc. ? Cette question mériterait un plus large débat : il sagit de savoir si la chronologie de la recherche que je propose, dordre analytique, recoupe une réalité empirique où la logique du partage précède ontologiquement celle de la différence. Jai tendance à le penser et Jean-Pierre Warnier XE "Warnier J.-P." paraît aller dans le même sens lorsquil écrit : « Lidentification individuelle et collective par la culture a pour corollaire la production dune altérité par rapport aux groupes dont la culture est différente. » (La mondialisation de la culture, Paris, La Découverte, 1998, p. 10). On sait pourtant quau cours des multiples interactions qui constituent la vie sociale, les deux logiques semblent toujours coexister et se renforcer lune lautre.
Sur la distinction entre les entités épistémiquement objectives et ontologiquement subjectives, voir John R. Searle XE "Searle J.R." , La construction de la réalité sociale, Paris, Gallimard, 1998, p. 22.
La perspective anthropologique diffère en cela sensiblement du point de vue statistique qui ne définit lhomogénéité dun groupe « que par rapport à dautres groupes en montrant, pour les variables étudiées, quil y a moins de différences à lintérieur du groupe considéré quentre les groupes eux-mêmes » (Michel Novi XE "Novi M." , « Les difficultés de la vie étudiante : effets dintégration et effets dorigine », Les cahiers du S.O.L.I.I.S., n° 2-3, 1996/1997, p. 25).
Selon les termes de Bourdieu XE "Bourdieu P." , lhomme a pour propriété « biologique » dêtre ouvert au monde : op. cit., p. 161.
« Même le temps du solitaire nest que défaut de temps commun, partagé » : Helga Nowotny XE "Nowotny H." , Le temps à soi. Genèse et structuration dun sentiment du temps, Paris, Éditions de la M.S.H., 1992, p. 4.
Sur ce point, voir Mary Douglas XE "Douglas M." , De la souillure. Études sur la notion de pollution et de tabou, Paris, Éditions La Découverte, 1992, 194 p. ou Jeanne Favret-Saada XE "Favret-Saada J." , Les mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le Bocage, Paris, Gallimard, 1977, 332 p.
Claude Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." , Mythologiques **** Lhomme nu, Paris, Plon, 1971, p. 562.
Les représentations mentales qui deviennent des représentations publiques sont probablement celles qui satisfont à cette exigence de compréhension du monde. Ce nest cependant pas la seule explication : il est possible quentre également en compte le degré dadéquation entre la structure des représentations publiques et les structures mentales, qui fera que ces représentations seront plus ou moins mémorisables.
Marc Augé XE "Augé M." , Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986, p. 70. Lhomme, dit Marx, est « un animal qui ne peut sindividualiser quen société » (cité in Louis Dumont XE "Dumont L." , Essais sur lindividualisme. Une perspective anthropologique sur lidéologie moderne, Paris, Seuil, 1983, p. 198).
Dans ce cas, ils partagent au moins cette croyance.
En cela, comme le note Louis Dumont XE "Dumont L." , une vue comparative dune société quelconque « est nécessairement holiste » : op. cit., p. 199.
Lidentité individuelle (lindividualité), elle-même articulée à ce processus, relève dune analyse plus complexe : « Un homme qui ne grandirait pas dans le cadre dune société humaine ne parviendrait jamais à ce type dindividualité, pas plus quun animal. Seul le long et difficile ciselage de ses fonctions psychiques par le rapport avec les autres confère à sa commande de son comportement la forme unique caractéristique de lindividualité spécifiquement humaine. Seul le modelage social fait que se développent aussi chez lindividu, dans le cadre de caractères typiquement sociaux, les traits et les comportements par lesquels lindividu se distingue de tous les autres représentants de sa société. La société nest pas seulement le facteur de catégorisation et duniformisation, elle est aussi le facteur dindividualisation » (N. Elias XE "Elias N." , op. cit., p. 103).
En suivant ma logique, jaurais pu dire que le travail de terrain se déploie toujours selon deux modalités : lethnographie, qui consiste à observer et décrire les différences ; lanthropographie, dont la finalité est dobserver et décrire le partage.
A propos de la conception universaliste de lidentité humaine et contre lattitude ethnocentriste qui déduit luniversel dun particulier, Todorov XE "Todorov T." note ceci : « luniversel est lhorizon dentente entre deux particuliers ; on ne latteindra peut-être jamais, mais on a néanmoins besoin de le postuler pour rendre intelligibles les particuliers existants » : Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1989, p. 34.
Christian BrombergerXE "Bromberger C." (collab. Alain HayotXE "Hayot A.", Jean-Marc Mariottini XE "Mariottini J.-M." )XE "Mariottini J.M.", Le match de football. Ethnologie dune passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Ed. de la Maison des sciences de lhomme, 1995, 406 p.
On pourrait expliquer cela en prenant au pied de la lettre la célèbre boutade de Marx (celui des Brothers). « Je naccepterai jamais dadhérer à un club qui madmettrait comme membre », disait Groucho. Il ne croyait peut-être pas si bien dire : si, en réalité, nous nadhérons jamais à un groupe qui nous a accepté comme membre, c'est parce que le groupe dans lequel nous entrons, par le fait même de notre adhésion, par le nouveau partage que celle-ci implique, nest plus exactement le même que celui qui nous a admis.
Par exemple, ce que lon a appelé le Grand partage Eux/Nous (notion qui réunit à la fois lidée dune division et dune mise en commun) : « Eux » sont ceux avec qui nous ne partageons rien ou si peu, « Nous » renvoie à ce groupe au sein duquel des individus - dont je fais partie - considèrent quils ont beaucoup de caractères en commun. Or, même si lon part du postulat quau fond nous ne partageons pas grand chose, y compris à lintérieur de cet ensemble désigné par le pronom personnel « Nous », le fait que les membres dun groupe croient quils partagent quelque chose comme dailleurs le fait quils croient ne rien partager avec « Eux » -, est déjà une forme attestée de partage.
Elle senferme dans la même impasse logique que le célèbre paradoxe du sorite : à partir de quel moment une accumulation de grains de blé devient-elle un tas ? Ou encore : retirer un grain de blé dun tas de blé ne change pas sa nature de tas (son état d« être-tas ») et pourtant, si je retire un grain après lautre de ce tas, il y a bien un moment mais lequel ? où je ne pourrai plus considérer que le tas existe (état de « non-tas »). Toute tentative de définition théorique de la société en termes numériques ou quantitatifs est confrontée à la même difficulté : quand commence-t-elle, quand cesse-t-elle dexister ? Ma propre définition (en termes qualitatifs) fait léconomie de cette aporie : quest-ce qui constitue la société ? Ma réponse est : le partage. Dès quil y a partage, lanthropologue est à son affaire : peu importe la taille du groupe considéré. Pour une discussion du paradoxe du sorite, voir W.V. Quine XE "Quine W.V." , Quiddités. Dictionnaire philosophique par intermittence, Paris, Seuil, 1992, p. 235-236.
Pour lavoir enseignée pendant dix ans à mes étudiants, je ne conteste évidemment pas lintérêt technique de la statistique.
On peut songer à « lhomme moyen » de Quetelet, invention dordre tératologique selon Claude Javeau XE "Javeau C." (« De lhomme moyen à la moyenne des hommes : lillusion statistique dans les sciences sociales » in Vincent de Coorebyter XE "De Coorebyter V." , Rhétoriques de la science, Paris, PUF, 1994, p. 53), pur produit de lexaltation des fréquences dominantes largement véhiculé par les « doxosophes » et les zélotes de la quantification ou, dans un registre moins contesté mais tout aussi insignifiant au sens littéral du terme - la simple paraphrase, souvent habillée de périphrases, de ce que le social donne spontanément à voir.
«
dans les sociétés modernes, les individus nappartiennent pas à des groupes. Toute identification dun individu à un groupe soulève des problèmes quont connus, en leur temps, les nazis quand ils ont voulu repérer les Juifs : « demi-Juifs », « quart-de-Juifs », convertis, etc. La société moderne nest pas formée de groupes mais dindividus dont les rôles et les références sont multiples et qui, suivant les situations sociales et les circonstances historiques, choisissent, en fonction de leur passé individuel et collectif, une forme dappartenance et didentité susceptible dêtre remise en question. Une politique de représentation politique des communautés ou des minorités ne pourrait que limiter la liberté des individus, cristalliser des appartenances à des groupes créés ou entretenus par la législation, alors que les sociétés modernes sont fondées sur la mobilité des hommes, de leurs références et de leurs identités » : Dominique Schnapper XE "Schnapper D." in J. Hainard XE "Hainard J." , R. Kaehr XE "Kaehr R." , op. cit., p. 144.
Gilbert Durand XE "Durand G." , Les structures anthropologiques de limaginaire, Paris, Dunod, 1969 & 1992, p. 41
On peut se référer à lindividu de deux manières : la première prend acte de la primauté de lindividu en tant que donnée empirique, échantillon indivisible de lespèce humaine ; la seconde fait de lindividu la valeur suprême il est considéré comme un être moral, indépendant et autonome - et relève de lidéologie individualiste (L. Dumont XE "Dumont L." , op. cit., p. 264). Sauf incidemment, cette idéologie nest pas lobjet de mon propos ici et, pour éviter toute confusion, jopposerai généralement au holisme non pas lindividualisme mais latomisme.
A propos du lien social, François Dosse XE "Dosse F." note que « le savoir des sciences sociales est encore très mal armé pour aborder cette question centrale qui est toujours restée le non-dit, limplicite de toute analyse du social. » : Lempire du sens. Lhumanisation des sciences humaines, Paris, La Découverte, 1995, p. 120. Arlette Farge XE "Farge A." pose le problème à peu près dans les mêmes termes. Constatant quune sorte de consensus tacite sur la notion de « cultures partagées » sest substituée au grand débat intellectuel sur la culture populaire, elle ajoute : « peu de monde se demande à lheure actuelle comment se sont effectivement opérés les partages, et sil ne serait pas temps de reposer la question de leurs configurations. » : Le goût de larchive, Paris, Seuil, 1989, p. 58.
Cité in Pierre Alféri XE "Alféri P." , Guillaume dOckham XE "DOckham G." le singulier, Paris, Les Éditions de Minuit, 1989, p. 75
Je ne fais, ici, quadapter lhypothèse de Tarde XE "Tarde G." relative à la « socialité absolue et parfaite » : elle consisterait « en une vie urbaine si intense, que la transmission à tous les cerveaux de la cité dune bonne idée apparue quelque part au sein de lun deux y serait instantanée. » : Gabriel de Tarde, Les lois de limitation, Paris, Kimé, 1993, p. 76.
Jai la liberté de lui donner nimporte quelle signification car, en réalité, aucune personne au monde na le moindre pouvoir sur mon vocabulaire : sur ce point, voir Charles Taylor XE "Taylor C." , La liberté des modernes, Paris, PUF, 1997, p. 37. Cf. Locke XE "Locke J." : « chacun a une si inviolable liberté de faire signifier aux mots telles idées quil veut » : Essai philosophique concernant lentendement humain, III, II, 8, Paris, Vrin, 1972, p. 327.
Infra, p. 171-172.
Un objet a une certaine masse : c'est une caractéristique intrinsèque de lobjet, qui restera vraie même si lhumanité tout entière disparaît de la planète ; que cet objet soit, par exemple, une pipe est une caractéristique relative aux observateurs : certains, comme Magritte XE "Magritte R." , peuvent penser que ce nest pas une pipe
(ce qui ne signifie pas pour autant que, dans la réalité sociale, la pipe nest pas une pipe). Je minspire ici de Searle XE "Searle J.R." (qui parle de baignoire et non de pipe !) dans La redécouverte de lesprit, op. cit., p. 15-16. Par souci dhonnêteté envers le peintre, je précise que Magritte, en fait, ne dit pas ce que je lui fais dire pour les besoins de ma cause : il ne prétend pas que lobjet « pipe » nest pas une pipe mais que le dessin la représentant nen est pas une. C'est en tout cas linterprétation habituelle que lon fait de son tableau. Cette interprétation est qualifiée par Foucault XE "Foucault M." de « bête et simple » car si lon considère la phrase « Ceci nest pas une pipe », on peut observer que le mot « pipe » (fait dun peu dencre ou de peinture) nest, lui-même, pas une pipe. Par conséquent la phrase « Ceci nest pas une pipe » ne peut pas dire ce quon veut lui faire dire dans lexplication « bête et simple ». On peut jouer à ce jeu longtemps, mais ce qui me paraît important c'est que le tableau de Magritte montre que lon peut délibérément casser ce que Foucault appelle une « habitude de langage » ou, plus généralement, une habitude de représentation ou de désignation (Michel Foucault, Ceci nest pas une pipe, Paris, Fata Morgana, 1973, p. 18). Je sais gré à Richard Pottier XE "Pottier R." de mavoir aidé, par ses remarques stimulantes, à approfondir ma réflexion sur cette célèbre pipe qui nen est pas une.
C. Geertz XE "Geertz C." , op. cit., p. 139-140.
« On peut reconnaître lexpertise des anthropologues en matière de culture et cependant nier quils savent (ou se soucient de savoir) quels types de choses culturelles existent réellement. » : D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 27.
L. Dumont XE "Dumont L." , op. cit., p. 16.
Pour un aperçu historique des problèmes (imprécision, ambiguïté, impropriété, etc.) de nomination et de labellisation (tribu, caste, primitifs, « peuple indigène », etc.) des groupes étudiés par les ethnologues, voir André Beteille XE "Beteille A." , « The Idea of Indigenous People », Current Anthropology, V. 39, n° 2, avril 1998, p. 187-191.
La description en anthropologie, note Laburthe-Tolra XE "Laburthe-Tolra P." , mélange dinterprétation et dexplication, est un énoncé qui vise un objet supposé existant, objet qui en outre ne peut être « que le phénomène de la chose » : op. cit., p. 61.
Alan F. Chalmers XE "Chalmers A.F." , Quest-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper XE "Popper K." , Kuhn XE "Kuhn T.S." , Lakatos, Feyerabend, Paris, La Découverte, 1987, p. 132. Chalmers donne lexemple suivant : le concept de démocratie a une signification moins précise que le concept newtonien de masse car le premier apparaît dans des théories « notoirement vagues et diverses » alors que le second joue un rôle bien spécifique dans la théorie de la mécanique newtonienne.
« Je pense que nous autres anthropologues sommes semblables aux astronomes ptolémaïques médiévaux ; nous passons notre temps à essayer dajuster les faits du monde objectif à un cadre de concepts qui ont été développés a priori au lieu de lêtre à partir de lobservation. » : Edmund R. Leach XE "Leach E.R." , Critique de lanthropologie, Paris, PUF, 1968, p. 52. Sur le caractère mortel des concepts dans une science normale, voir Gaston Bachelard XE "Bachelard G." , Le nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1934, p. 139.
A. F. Chalmers XE "Chalmers A.F." , op. cit., p. 159.
« Ce quil y a de déprimant dans lethnologie, c'est que, chaque fois que lon aborde une question, il faut faire la recension de toutes les inepties qui ont été écrites à son sujet par autant de Trissotin en toge, alors que dans les sciences vraies une seule expérience concluante abolit tous les errements précédents. » : Luc De Heusch XE "De Heusch L." , Mémoire, mon beau navire, Arles, Actes Sud, 1998, p. 119.
A. F. Chalmers XE "Chalmers A.F." , op. cit., p. 135 et 152.
Thomas XE "Thomas N." S. Kuhn XE "Kuhn T.S." , La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, 285 p.
Bruno Latour XE "Latour B." , Le métier de chercheur. Regard dun anthropologue, Paris, INRA, 1995, p. 66.
J.C. Passeron XE "Passeron J.-C." , op. cit., p. 140.
Pierre Bourdieu XE "Bourdieu P." , Contre-feux, Paris, Liber-Raisons dAgir, 1998, p. 97. Les caractères gras et en italique sont de moi.
D. Fabre XE "Fabre D." in P. Nora XE "Nora P." , op. cit., p. 62. Jai ajouté les italiques.
W.V. Quine,XE "Quine W.V." Quiddités, op. cit., p. 211.
Toutes les citations de ce paragraphe sont empruntées à louvrage publié sous la direction de V. de CoorebyterXE "Coorebyter V. de" XE "De Coorebyter V." , op. cit., p. 2-3. Pour une analyse serrée de la rhétorique de description en anthropologie, voir C.XE "Clifford J." GeertzXE "Geertz C.", op. cit., 155 p.
Institutions oratoires, II, XV, Garnier, 1865, p. 180, cité in Michel Meyer XE "Meyer M." , Questions de rhétorique. Langage, raison et séduction, Paris, Librairie Générale Française, 1993, p. 13.
J.C. Passeron XE "Passeron J.-C." , op. cit., p. 149.
Op. cit., p. 146-147.
Pierre Bonnaure XE "Bonnaure P." , « De lusage des métaphores en prospective », Futuribles, n° 212, septembre 1996, p. 73.
Paul Ricoeur XE "Ricoeur P." , La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975, p. 11.
Isabelle Stengers XE "Stengers I." , Judith Schlanger XE "Schlanger J." , Les concepts scientifiques, Paris, Gallimard, 1991, p. 87-88 et 96-97.
Francis Affergan XE "Affergan F." , La pluralité des mondes, op. cit., p. 44 ; « Textualisation et métaphorisation du discours anthropologique », Communications, 58/1994, p. 35.
G. Durand XE "Durand G." , op. cit., p. 484-485.
P. Ricoeur XE "Ricoeur P." , op. cit., p. 7 et 10.
Francis Affergan XE "Affergan F." , La pluralité des mondes, op. cit., p. 61.
G. Durand XE "Durand G." , op. cit., p. 491.
Alan Sokal XE "Sokal A." , Jean Bricmont XE "Bricmont J." , Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob XE "Jacob P." , 1997, p. 189.
« Reprocher au discours dêtre manipulateur revient en réalité à reprocher au discours dêtre. » : M. Meyer XE "Meyer M." , op. cit., p. 45.
Jacques Hochmann XE "Hochmann J." , « La pensée métaphorique » in Jacques Hochmann, Marc Jeannerod XE "Jeannerod M." Marc, Esprit, où es-tu ? Psychanalyse et neurosciences, Paris, Odile Jacob XE "Jacob P." , 1991 & 1996, p. 136.
Hervé Le Bras XE "Le Bras H." , « Les impossibles en démographie », Pour la science, n° 224, juin 1996, p. 10.
Bernard Lahire XE "Lahire B." , Lhomme pluriel. Les ressorts de laction, Paris, Nathan, 1998, p. 42, n. 24.
Op. cit. , p. 187, n. 14.
Op. cit., p. 63.
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Paul Veyne XE "Veyne P." , Le quotidien et lintéressant. Entretiens avec Catherine Darbo-Peschanski XE "Darbo-Peschanski C." , Paris, Les Belles Lettres, 1995, p. 312.
Francine Pouzargue XE "Pouzargue F." , Larbre à palabres. Anthropologie du pouvoir à lUniversité, Bordeaux, William Blake and Co./Art & Arts, 1998, p. 96.
Op. cit., p. 113.
Serge Tornay XE "Tornay S." , Voir et nommer les couleurs, Nanterre, Laboratoire dethnologie et de sociologie comparative, 1978, p. XLIII-XLIV.
Maurice Godelier XE "Godelier M." , « Du passé faut-il faire table rase ? » , LHomme, 143, juil.-sept. 1997, p. 108.
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F. Affergan XE "Affergan F." , « Textualisation et métaphorisation du discours anthropologique », op. cit., p. 36.
F. Affergan XE "Affergan F." , La pluralité des mondes, op. cit., p. 35.
P. Laburthe-Tolra XE "Laburthe-Tolra P." , op. cit., p. 27.
« La pertinence qualifie peut-être ce que nous pouvons reconnaître par la suite comme justifiant ou expliquant le succès dune innovation conceptuelle, la fécondité et la puissance dorganisation qui est la vocation de tout candidat concept scientifique, et que proclame et ratifie sa reconnaissance comme découverte dun « accès au réel » » : Isabelle Stengers XE "Stengers I." (sous la direction de), Dune science à lautre. Des concepts nomades, p. 305.
Voir Timée XE "Platon" , 29c-d : Timée parle : « Si donc, Socrate, en bien des points, sur bien des questions, touchant les Dieux et la genèse de lUnivers, nous ne venons point à bout de remettre des explications en tous points totalement daccord avec elles-mêmes, ni poussées à la dernière exactitude, nen soit pas étonné ; mais si cependant nous en apportons qui ne le cèdent en vraisemblance à aucune autre, il sen faut contenter, nous souvenant que moi qui parle et vous qui êtes juges, nous sommes dhumaine nature, de sorte que si, en ces matières, on nous offre une vraisemblable histoire, il ne sied pas daller chercher plus loin. »
Sur la distinction entre théories désignatives et théories expressives, voir Charles Taylor XE "Taylor C." , op. cit., p. 28-30.
J. Candau, Anthropologie de la mémoire, op. cit., p. 68.
M. Meyer XE "Meyer M." , op. cit., p. 42
Toutes les citations sont extraites de : François Laplantine XE "Laplantine F." , La description ethnographique, Paris, Nathan Université, 1996, p. 35 et 37.
G. Bachelard XE "Bachelard G." , op. cit., p. 10.
« Nous ne fabriquons pas des « mondes » ; nous faisons des descriptions auxquelles le monde réel peut sajuster ou ne pas sajuster. » : J. R. Searle XE "Searle J.R." , La construction de la réalité sociale, op. cit., , p. 214.
Daniel Dennett XE "Dennett D." , La diversité des esprits. Une approche de la conscience, Paris, Hachette, 1996, p. 23.
J. R. Searle XE "Searle J.R." , La redécouverte de lesprit, op. cit., p. 258.
« C'est donc que nommer aussi, il faut le faire de la manière dont il est naturel aux choses, et quon les nomme, et quelles soient nommées, et avec linstrument voulu, mais non pas de la manière que, nous, nous le voudrions. » (Cratyle XE "Platon" , 387d).
Charles Taylor XE "Taylor C." , op. cit., p. 35.
Op. cit., p. 36. Daccord sur ce point avec Charles Taylor XE "Taylor C." , je ne peux suivre Geertz XE "Geertz C." lorsquil évoque « la prise de conscience, de plus en plus répandue, que « dire les choses telles quelles sont » est un slogan qui ne convient pas plus à lethnographie quà la philosophie depuis Wittgenstein XE "Wittgenstein L.J." (ou Gadamer XE "Gadamer" ), quà lhistoire depuis Collingwood XE "Collingwood" (ou Ricoeur XE "Ricoeur P." ), quà la littérature depuis Auerbach XE "Auerbach B." (ou Barthes XE "Barthes R." ), quà la peinture depuis Gombrich XE "Gombrich E.H." (ou Goodman XE "Goodman" ), quà la politique depuis Foucault XE "Foucault M." (ou Skinner XE "Skinner" ) ou quà la physique depuis Kuhn XE "Kuhn T.S." (ou Hesse XE "Hesse" ). « Lévocation » ne résoudra peut-être pas le problème, et le paradoxe ne permettra peut-être pas de le situer. Néanmoins il est tout à fait clair quil y a un problème » : C. Geertz, op. cit., p. 136. La comparaison entre les différentes disciplines citées me paraît peu fondée. Dire les choses comme elles sont est bien le projet de la physique quil est absurde de comparer à celui du peintre ou du romancier. Lhistorien tente également de restituer les choses telles quelles ont été (en sachant quau mieux il ne pourra que sapprocher de la réalité historique) et, que je sache, lontologie fait bien partie des préoccupations de tout philosophe. Seul lhomme politique, peut-être, se préoccupe moins des choses telles quelles sont que des choses telles quil aimerait que les électeurs croient quelles sont.
F. Laplantine XE "Laplantine F." , op. cit., p. 35.
Admettons, une fois pour toutes, que « nulle herméneutique nest léquivalent de son objet » : George Steiner XE "Steiner G." , Errata. Récit dune pensée, Paris, Gallimard, 1998, p. 36.
F. Laplantine XE "Laplantine F." , op. cit., p. 38.
Op. cit., p. 38.
Op. cit., p. 38.
Aristote XE "Aristote" se réfère ici à la pratique du médecin et non à lobjet de la médecine : celle-ci « examine non pas ce qui est bon pour la santé de Socrate ou de Callias, mais pour lhomme ou les hommes de tel tempérament : c'est là ce qui est technique, lindividuel est indéterminé et nest pas objet de science. » (Aristote Rhétorique (Livre I), 1356 b - 1357 a).
Cité in Edmund R. Leach XE "Leach E.R." , Lunité de lhomme et autres essais, Paris, Gallimard, 1980, p. 363.
Paris, Flammarion, 1970, p. 216.
Sur ce point, voir par exemple Karl Popper XE "Popper K." , Misère de lhistoricisme, Paris, Presses Pocket, 1988, p. 98-99 : notant que toute description est nécessairement sélective, il ajoute que la méthode totaliste la description totale - est condamnée à rester un pur et simple programme : « Pas un seul exemple de description scientifique dune situation sociale concrète, totale, nest jamais donné » (p. 101).
Voir Marc Buffat XE "Buffat M." , « Sur la notion de description dans lEncyclopédie », in Rhétorique et discours critiques. Échanges entre langue et métalangues, Paris, Presses de lÉcole Normale Supérieure, 1989, p. 114.
C'est le sourire du chat sans le chat dans Alice : Lewis XE "Lewis I.M." Carroll XE "Carroll L." , Les Aventures dAlice au pays des merveilles in uvres, Paris, Gallimard, 1990 (bibliothèque de La Pléiade), p. 154-155.
« Il faut croire que lon attache à lhomme (anthropos) en tant que phénomène moins dimportance quau groupe (ethnos): le choix du terme « ethnographie » nest donc pas fortuit » : Britta Rupp-Eisenreich XE "Rupp-Eisenreich B." , Histoires de lanthropologie: XVI-XIX siècles, Paris, Klincksieck, 1984, p. 255.
La définition de lhabitus par Bourdieu XE "Bourdieu P." est beaucoup plus subtile que ce quen dit Lahire XE "Lahire B." : in Le sens pratique, Paris, Editions de Minuit, 1980, p. 92 : « les dispositions intérieures, intériorisation de lextériorité, permettent aux forces extérieures de sexercer, mais selon la logique spécifique des organismes dans lesquels elles sont incorporées, c'est-à-dire de manière durable, systématique et non mécanique : système acquis de schèmes générateurs, lhabitus rend possible la production libre de toutes les pensées, toutes les perceptions et toutes les actions inscrites dans les limites inhérentes aux conditions particulières de sa production, et de celles-là seulement. » Voir aussi Esquisse dune théorie de la pratique, Genève-Paris, Librairie Droz, 1972, p. 180. Dans un cadre théorique évidemment différent, on peut encore songer à lintrojection de Marcuse XE "Marcuse H." , qui désigne les « démarches plus ou moins spontanées par lesquelles lEgo fait passer l » extérieur » dans l » intérieur ». » : Lhomme unidimensionnel, Paris, Éditions de Minuit, 1968, p. 34. Je range personnellement lhabitus et lintrojection dans la catégorie de la protomémoire.
B. Lahire XE "Lahire B." , op. cit., p. 20.
P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 216.
Paul Veyne XE "Veyne P." , Comment on écrit l'histoire suivi de Foucault XE "Foucault M." révolutionne l'histoire, Paris, Seuil, 1971 & 1978, p. 41.
Christian Godin XE "Godin C." , La Totalité. 1. De limaginaire au symbolique, Paris, Champ Vallon, 1998, p. 807.
P. Veyne XE "Veyne P." , op. cit., p. 40. Sur ce point, voir également Bertrand Russell XE "Russell B." , Signification et vérité, Paris, Flammarion, 1969, p. 66.
J.S. Mill XE "Mill J.S." , Système de la logique, Paris, Mardaga, 1988, p. 318, cité in C. Godin XE "Godin C." , op. cit., p. 792.
C. Godin XE "Godin C." , op. cit., p. 797.
Op. cit., p. 793.
Voir Hegel XE "Hegel G.W.F." Esthétique, Paris, Aubier, 1944, III, 2° part., p. 25 cité in Käte Hamburger XE "Hamburger K." , Logique des genres littéraires, Paris, Seuil, 1986, p. 34.
Gottlob Frege XE "Frege G." , Écrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil, 1971, p. 64.
Op. cit., p. 793.
B. Russell XE "Russell B." , dans une conférence de 1907, cité par C. Godin XE "Godin C." , op. cit., p. 794.
Voir Alain De Libera XE "De Libera A." , La querelle des universaux. De Platon XE "Platon" à la fin du Moyen Age, Paris, Seuil, 1996, p. 97-98.
F. Affergan XE "Affergan F." , op. cit., p. 125 et 129.
P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 382-386. C'est dans la même logique que, dans L'Énéide, tous les Danaens sont caractérisés à partir du crime dun seul. Je ne discuterai pas ici de cet accès particulier à la globalité qui consiste à inférer toute une société dune de ses parties, comme lorsque Geertz XE "Geertz C." fait du combat de coq une synecdoque de toute la société balinaise.
C. Godin XE "Godin C." , op. cit., p. 800.
P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 18-19.
Op. cit., p. 22. Voir également Vincent Descombes XE "Descombes V." , « Lidentification des idées », Revue philosophique de Louvain, Tome 96, n° 1, février 1998, p. 106.
P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 32 et 54-55.
Op. cit., p. 230-231.
H. Marcuse XE "Marcuse H." , op. cit., p. 232. Marcuse était cependant troublé par le fait que ces universaux substantiels puissent être éprouvés, vécus par les individus dans leurs actions, leurs situations et leurs relations : « le fantôme réel » tel que la « Nation » ou l » Université » a une réalité contraignante, un pouvoir quil exerce sur les individus (p. 231).
La confusion entre la métamémoire collective et la mémoire collective est un bon exemple de confusion entre les concepts et les étants : sur ce point, voir J. Candau, Mémoire et identité, op. cit., p. 15-16 et 28-29.
Pour une discussion de cette question dans une perspective anthropologique, voir L. Dumont XE "Dumont L." , op. cit., p. 71-72
P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 382.
J. Clifford XE "Clifford J." , op. cit., p. 45.
Comme on le sait, Ockham XE "DOckham G." a consacré toute sa philosophie à la question des étants singuliers, en distinguant trois niveaux danalyse : leur nature, la manière dont ils sorganisent en série et leur référence dans lordre du langage (P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 8). Il sest opposé à toute ontologie générale et à tout universalisme des essences, considérant quil faut penser toute chose (tout étant) comme une singularité absolue. Avec la triade du singulier, de la série et du signe, on a « la cellule minimale de toute la pensée ockhamiste » (op. cit., p. 20) et, me semble-t-il, de toute la pensée en sciences humaines et sociales lorsquelle procède par induction. Lorsque je travaille en anthropologie de la mémoire, je pars toujours dun singulier (par exemple, le souvenir dun informateur relatif à un événement particulier) pour arriver à une série (les souvenirs de plusieurs informateurs relatifs à ce même événement particulier) que je vais signifier par un signe (par exemple, le concept de mémoire collective supposé rendre compte des souvenirs qui, selon moi, sont partagés par mes informateurs à propos de cet événement particulier). Je précise que je ne prétends pas ici être entièrement fidèle à la perspective ockhamienne qui sattache essentiellement à lontologie du singulier ultime, « chose hors de lesprit qui est une et non plusieurs et nest pas signe dune autre »( Quodlibeta Septem, V, qu. 12, p. 529 in P. Alféri, op. cit., p. 21), c'est-à-dire qui ne renvoie à rien dautre quelle-même (par exemple les termes discrets qui correspondent aux noms propres chez Russell XE "Russell B." ). Jutilise la triade dans le seul but de suggérer le modèle dinduction qui est le nôtre en anthropologie. Jajouterai cependant une remarque : lorsque des données brutes (par exemple les dires de nos informateurs ou des objets recueillis sur le terrain) sont coupés de leur contexte ou désindexés je pense à de la mauvaise muséographie ou à ces formes de comparatisme « sauvage » qui ont pu caractériser un temps la littérature ethnographique et folklorique -, tout se passe comme si lethnographe dotait abusivement ces données du statut détants singuliers ultimes. Pour lui, dans ce cas, ces données ne renvoient à rien dautre que leur matérialité physique (des objets acoustiques, des traces écrites, tels ou tels matériaux agencés dune façon particulière) et, parce quelles sont considérées comme ne renvoyant à rien de précis il devient facile de les renvoyer à tout et, peut-être, à nimporte quoi.
A. F. Chalmers XE "Chalmers A.F." , op. cit., p. 38.
Op. cit., p. 44 et B. Russell XE "Russell B." , La méthode scientifique en philosophie. Notre connaissance du monde extérieur, Paris, Payot, 1971, p. 57.
A.F. Chalmers XE "Chalmers A.F." , op. cit., p. 45.
Karl Popper XE "Popper K." critique cette version dans La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1973, p. 25-26 : selon ses thèses, la logique de linférence probable conduit soit à une régression à linfini (c'est une induction qui vient fonder linduction), soit à la doctrine de lapriorisme.
Bertrand Russell XE "Russell B." , « The philosophy of logical atomism », The Monist, vol. 28 et 29, 1918-1919 cité in Ali Benmakhlouf XE "Benmakhlouf A." , Bertrand Russell. Latomisme logique, Paris, PUF, 1996, p. 89. Dans La méthode scientifique en philosophie, Russell soutient quil est impossible de passer de vérités particulières à des vérités générales, à moins de savoir que « toutes les choses appartiennent à la collection des choses examinées » : op. cit., p. 75.
C. Godin XE "Godin C." , op. cit., p. 797.
A. F. Chalmers XE "Chalmers A.F." , op. cit., p. 25-26.
Lexemple, considéré par Aristote XE "Aristote" comme une induction, « ne présente les relations ni de la partie au tout, ni du tout à la partie, ni du tout au tout, mais seulement de la partie à la partie, du semblable au semblable, lorsque les deux termes rentrent dans le même genre, mais que lun est plus connu que lautre ; par exemple : Denys aspire à la tyrannie, puisquil demande une garde ; autrefois, en effet, Pisistrate, ayant ce dessein, en demandait une, et, quand il leut obtenue, il devint tyran ; de même Théagène à Mégare ; et tous les autres que lon connaît deviennent des exemples pour Denys, dont pourtant on ne sait pas encore si c'est pour cette raison quil demande une garde. Tous ces cas particuliers rentrent sous la même notion générale que tout aspirant à la tyrannie demande une garde. » (Aristote Rhétorique (Livre I), 1357 b).
Je reprends ici, sans suivre la totalité de son raisonnement, les arguments de N. Goodman XE "Goodman" XE "Goodman N." , « La nouvelle énigme de linduction » in Pierre Jacob XE "Jacob P." (sous la direction de), De Vienne à Cambridge, Paris, Gallimard, 1980, p. 193. C. Godin XE "Godin C." reprend le même exemple dans louvrage déjà cité, p. 805.
Certaines seulement, car dun point de vue logique les prédictions fondées sur la régularité ne sont pas toujours valides. Pour prendre un exemple très proche de celui de Goodman XE "Goodman" , tous les mots que le lecteur vient de lire dans cet essai sont antérieurs à la phrase quil est en train de lire (si ce lecteur a commencé sa lecture par le début !), mais on ne peut évidemment pas en conclure que tous les mots de cet essai sont antérieurs à cette phrase. Il faut toutefois relativiser la portée de cet argument. Certes, comme lobservent Sokal XE "Sokal A." et Bricmont XE "Bricmont J." , aucune inférence de lobservé à linobservé caractéristique de linduction nest justifiable à laide de la seule logique déductive. Mais si la rationalité se bornait à la seule logique déductive, largument de Goodman qui revient à dire que linduction na aucun fondement logique - impliquerait aussi quil ny a aucune bonne raison de croire que le Soleil se lèvera demain, alors que personne ne sattend réellement à ce quil ne se lève pas » : A. Sokal, J. Bricmont, op. cit., p. 63.
« Dans certaines monographies, on lit que telle population a telle conception de lâme. Il y a fort à parier que cette affirmation sappuie sur un seul entretien [...] Mon sentiment est que la part de création est grande chez les chercheurs » : Jack GoodyXE "Goody J.", Lhomme, lécriture et la mort, Paris, Les Belles Lettres, 1996, p. 85. Pour des remarques similaires concernant la sociologie, voir B. Lahire XE "Lahire B." , op. cit., p. 94-95.
Même si elle peut donner certaines informations susceptibles dintéresser les ingénieurs ou les notaires du social : pour eux, il peut être par exemple important de savoir quun paysan choisi au hasard en Limousin votera probablement communiste alors quun ouvrier alsacien choisi dans les mêmes conditions votera plutôt à droite (voir Hervé Le Bras XE "Le Bras H." , op. cit.). Je ne suis pas persuadé que ce type de données apporte beaucoup à lanthropologie.
Cité par Alain Desrosières XE "Desrosières A." , La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993, p. 137.
J. C. Passeron XE "Passeron J.-C." , op. cit., p. 25.
Les « sciences historiques » (ou sciences du contexte) que sont lanthropologie, la sociologie et, bien sûr, lhistoire opposées aux sciences sociales dites « particulières » : linguistique, économie, démographie, psychologie expérimentale.
Op. cit., p. 32.
Op. cit., p. 34.
Op. cit., p. 52.
Op. cit., p. 55.
Op. cit., p. 60.
Op. cit., p. 61.
L. Dumont XE "Dumont L." op. cit., p. 16 et 250, n. 48. Jacky Bouju XE "Bouju J." , par exemple, note quil semble impossible de pouvoir parler de la tradition dogon, car une tradition nest jamais que celle dun groupe dogon particulier : « Tradition et identité. La tradition dogon entre traditionalisme rural et néo-traditionalisme urbain », Enquête, n° 2, 1995, p. 106. Pour des remarques du même ordre sur les particularismes typologiques et régionaux des rites malanggan en Nouvelle-Irlande, voir Brigitte Derlon XE "Derlon B." , De mémoire et doubli. Anthropologie des objets malanggan de Nouvelle-Irlande, Paris, CNRS Éditions, 1997, p. 10-14.
J. C. Passeron XE "Passeron J.-C." , op. cit., p. 79.
« Lobjet de lanthropologie se réorienterait pour autant quon prendrait acte de lopération événementielle qui se déroule dans une culture : un message sémantique, qui dit quelque chose dunique, émis par quelqu'un de particulier en direction de quelqu'un dautre, et dont la non-reproductibilité est avérée » : F. Affergan XE "Affergan F." , op. cit., p. 264. Dans cet ouvrage, cet auteur confond volontiers la singularité de létant (par exemple, une manière dêtre au monde propre à un individu ou à un groupe) et la singularité de lévénement que constitue la rencontre entre lobservateur (par exemple, lethnologue) et cet étant. En labsence de tout observateur, un phénomène social et culturel nen est pas moins indexé sur un contexte particulier qui donne à ce phénomène sa singularité. Il importe de distinguer la singularité ontologique (en labsence de tout observateur) de la singularité contingente qui est celle de la rencontre.
Richard Pottier XE "Pottier R." , « Capitalisme, protestantisme et confucianisme », Approches-Asie, n° 13, 1996, p. 26.
Sur ce point, voir Richard Pottier XE "Pottier R." commentant J. C. Passeron XE "Passeron J.-C." : « Les théories sociologiques sont donc condamnées à rester interprétatives. Elles visent, en fait, à interpréter des corrélations historiques, ce dont la thèse de Weber XE "Weber M." sur lorigine du capitalisme nous fournit une bonne illustration » : op. cit., p. 24.
Raisonnement qui se déploie dans un espace assertorique non-poppérien et qui, par exemple, produira des typologies consistant à conceptualiser des substituabilités entre contextes jugés parents ou équivalents ou, encore, qui proposera des idéaltypes ou des modèles sans être dupe pour autant du fait que le « toutes choses étant égales par ailleurs » est une formule largement rhétorique en sciences humaines et sociales compte tenu de lindexation empirique des configurations observées. (Passeron XE "Passeron J.-C." , passim).
B. Lahire XE "Lahire B." , op. cit., p. 241.
Karl Popper XE "Popper K." , Misère de lhistoricisme, op. cit., p. 10-11.
Sur lindexation de tout acte de mémoire et, plus particulièrement, des récits de vie, voir Marc-Olivier Gonseth XE "Gonseth M.-O." et Nadja Maillard XE "Maillard N." in Histoires de vie. Approche pluridisciplinaire, Neuchâtel, Éditions de lInstitut dethnologie, Paris, Éditions de la M.S.H., 1987, p. 34 ; B. Lahire XE "Lahire B." , op. cit., p. 26, n. 10 ; Maurice Halbwachs XE "Halbwachs M." , La mémoire collective, Paris, P.U.F., 1950, p. 67-76 ou, encore, Russell XE "Russell B." commentant Bergson XE "Bergson H." dans La méthode scientifique en philosophie, op. cit., p. 232.
Cette thèse augustinienne est reprise par Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." , Proust XE "Proust M." , Michaux XE "Michaux H." et, aujourdhui, par beaucoup de chercheurs travaillant dans le champ des neurosciences : « Le cerveau peut-il se comprendre complètement lui-même ? On peut soutenir que ne sétant pas créé, ayant évolué à partir de conditions initiales qui ne seront jamais connues parfaitement car antérieures à tout système cognitif, sous leffet denvironnements non contrôlés, le cerveau naura jamais de lui-même quune connaissance limitée » : Jean Delacour XE "Delacour J." , Le cerveau et lesprit, Paris, PUF, 1995, p. 28.
Ce que se refuse à faire B. Lahire XE "Lahire B." lorsquil aborde la question des états mentaux dans une optique résolument anti-sperbérienne : tirant argument du fait incontestable que le sociologue na accès quà des réalités langagières (verbales, paraverbales, écrites, gestuelles, iconiques
), il en déduit labsence dintérêt de lhypothèse dun « pensé » invisible en tant que tel ! Bien plus, il déplore la « place démesurée » accordée selon lui à cette « réalité présupposée » que serait une structure mentale au principe dune expression publique qui nen serait que la trace ou lindice (op. cit., p. 231, n. 8). Même si B. Lahire sabrite sous lautorité de Wittgenstein XE "Wittgenstein L.J." , cette dénégation de toute pertinence à ce quil appelle les conceptions mentalistes est selon moi très dommageable pour nos disciplines qui courent ainsi le risque de se couper de tout lapport des neurosciences. Contrairement à ce quil prétend, il vient à lidée de beaucoup danthropologues que « des différences « cognitives », « psychiques » et « comportementales » entre deux individus singuliers, issus du « même » milieu social (ou mieux, de la même famille) sont encore des différences sociales, au sens où elles ont été socialement engendrées dans des relations sociales, des expériences sociales (socialisatrices) » (op. cit., p. 232.) ; en même temps, ces mêmes anthropologues peuvent (i)juger non ridicule lidée selon laquelle la totalité de notre activité mentale nest pas le seul produit des déterminismes sociaux, (ii)en conclure quil y a là un problème pour une discipline qui, entre autres, a pour ambition détudier les croyances et les représentations.
Gérard Lenclud XE "Lenclud G." , « Le factuel et le normatif. Les différences culturelles relèvent-elles dune description ? » in Marc-Olivier GonsethXE "Gonseth M.O." XE "Gonseth M.-O." , Jacques HainardXE "Hainard J.", Roland KaehrXE "Kaehr R." (éd.), La différence, Neuchâtel, Musée dethnographie, 1995, p. 25-26.
Bien que, comme le remarque Jacques Gervet XE "Gervet J." , le terme de comportement nait guère de statut théorique général en sociologie ou en anthropologie : lobjet de ces disciplines, dit-il, « est un ensemble dinstitutions, de rapports sociaux, de processus collectifs
ou lindividu nest pas considéré au premier chef. Cette absence de référence à lindividu est sans doute liée à labsence de tout concept de comportement » in I. Stengers XE "Stengers I." , Dune science à lautre. Des concepts nomades, op. cit., p. 289.
S. Tyler XE "Tyler S." , « Post-Modern Etnography : From Document of the Occult to Occult Document » dans Clifford XE "Clifford J." et Marcus, Writing Culture, p. 130-131, cité in Clifford Geertz XE "Geertz C." , op. cit., p. 135-136.
Sandra Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , Lanthropologie logique de Quine XE "Quine W.V." . Lapprentissage de lobvie, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1992, p. 21-22. Je me réfère ici à tout ce qui relève de la méthode « orale/aurale » (Richard Tapper XE "Tapper R." , « Afghan articulations of identity : text and context » in J. Hainard XE "Hainard J." , R. Kaehr XE "Kaehr R." , op. cit., p. 90), c'est-à-dire les entretiens, conversations, etc. avec des informateurs.
Selon les philosophes du courant contextualiste, il ne nous livre même pas la totalité de linformation contenue par lénoncé, celle-ci étant toujours plus riche que la structure sémantique de la phrase : une partie importante de la compréhension, en effet, dépend de critères extérieurs à la seule signification linguistique, tel que les mécanismes dinférence spontanée qui sappuient sur des connaissances partagées par le locuteur (ou lauteur) et lauditeur (ou le lecteur). » : Pierre Jacob XE "Jacob P." , Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 42.
Parce quelle nest pas pertinente en regard des questions que je me pose. Même si, comme le soutient B. Lahire XE "Lahire B." (suivant en cela Bouveresse XE "Bouveresse J." ) « la conscience intérieure ne prend forme que parce qu'elle est la conscience dun être en relation », en particulier par le biais du langage (Lhomme pluriel, op. cit., p. 202), la forme prise par la conscience ne nous est pas livrée par la nature de la relation : lidée que cette forme puisse être déterminée par la nature de la relation est donc condamnée à rester pure conjecture. Searle XE "Searle J.R." , sur ce point, est beaucoup plus lucide que Lahire : à juste titre convaincu que la catégorie d« autrui » joue un rôle bien précis dans la structure de nos expériences conscientes, il ajoute aussitôt : « je ne sais pas encore bien comment [
] analyser la structure de lélément social dans la conscience individuelle. » : J. R. Searle La redécouverte de lesprit, op. cit., p. 180.
A propos de cet argument, voir P. Jacob XE "Jacob P." , Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, op. cit., p. 38-39.
Sur ce point, voir Roger M. Keesing XE "Keesing R.M." , « Métaphores conventionnelles et métaphysiques anthropologiques », Enquête, 3-1996, p. 231-232 : quelle que soit létendue de nos connaissances en astronomie, nous parlons notre langue comme si le soleil se levait puis se couchait réellement et comme si lunivers était plat. Couramment, face à un « lever » ou un « coucher » de soleil, nous adoptons des comportements verbaux du type suivant : « le soleil se lève », « le soleil se couche ». Mais, pour un ethnographe sélénite ou vénusien, il serait absurde daffirmer après nous avoir écoutés et observés : « ces indigènes croient que le soleil se lève » ou « ils croient que la terre est plate ».
Pour une critique sévère du béhaviorisme et de sa réduction de lexpérience subjective à des trames comportementales objectivement observables, voir J. R. Searle XE "Searle J.R." La redécouverte de lesprit, op. cit. : «
pour ce qui concerne lontologie de la conscience, le comportement ne compte absolument pas. Nous pourrions avoir un comportement identique dans deux systèmes différents, dont lun serait conscient, et lautre totalement inconscient » (p. 106 ) ; ou encore : « Les faits comportementaux, aussi nombreux soient-ils, ne constituent pas le fait que lindividu représente ce quil désire sous tel aspect et pas sous tel autre. Ce nest pas une question épistémique » (p. 218). Searle ne pense même pas que, comme on le prétend parfois, on puisse objectiver sa propre subjectivité en la décrivant rigoureusement car, dit-il, la subjectivité en question est lacte de dépeindre » (p. 143). Les processus biologiques produisent des phénomènes mentaux conscients qui sont irréductiblement subjectifs.
Jean-Gabriel Ganascia XE "Ganascia J.-G." , Les sciences cognitives, Paris, Flammarion, 1996, p. 50. Selon le journal Le Monde du 28 avril 1999, une récente expérience américaine a réussi à détecter par imagerie cérébrale si une personne imaginait un visage ou un paysage. Nayant pas eu le temps de retrouver les sources scientifiques de cette information, je la reprends avec les réserves dusage.
Douglas XE "Douglas M." Hofstadter XE "Hofstadter D." , Daniel Dennett XE "Dennett D." , Vues de lesprit. Fantaisies et réflexions sur lêtre et lâme, Paris, InterEditions, 1987, p. 254. Voir également : Georges Vignaux XE "Vignaux G." , Les sciences cognitives. Une introduction, Paris, La Découverte, 1992, p. 114.
E. R. LeachXE "Leach E.R.", op. cit., p. 35-36. On peut songer ici à ce que disait CondillacXE "Condillac" sur le relativisme de la durée : « il ny a pas deux hommes qui, dans un temps donné, comptent un nombre égal dinstans » (Traité des sensations, IV, 18).
Fredrik BarthXE "Barth F." in Adam KuperXE "Kuper A." (éd.), Conceptualizing Society, Londres, Routledge, 1992, p. 20.
G.M. EdelmanXE "Edelman G.M." , Biologie de la conscience, Paris, Odile Jacob XE "Jacob P." , 1992, p. 176-177.
Bertrand RussellXE "Russell B.", Histoire de mes idées philosophiques, Paris, Gallimard, 1961, p. 205.
B. RussellXE "Russell B.", La méthode scientifique en philosophie, op. cit., p. 102. Voir encore, du même auteur : Signification et vérité, op. cit., p. 141-142. Dans le même registre, on peut également consulter : Michael DummettXE "Dummett M.", Les origines de la philosophie analytique, Paris, Gallimard, 1991, plus particulièrement p. 106 et 141-142 ; F. Affergan XE "Affergan F." , op. cit., p. 66 ; A. F. Chalmers XE "Chalmers A.F." , op. cit., p. 53 ; Dan SperberXE "Sperber D.", Deirdre WilsonXE "Wilson D.", La pertinence. Communication et cognition, Paris, Minuit, 1989, p. 20-21, 64-65 et passim ; T.S. Kuhn XE "Kuhn T.S." , op. cit., p. 261-263. HalbwachsXE "Halbwachs M." lui-même abonde dans ce sens in La mémoire collective, op. cit., p. 63.
J. R. Searle XE "Searle J.R." , La redécouverte de lesprit, op. cit., p. 38-39.
D. Dennett XE "Dennett D." , La diversité des esprits. Une approche de la conscience, op. cit., p. 15.
Ce que Hilary PutnamXE "Putnam H." appelle le « holisme de la signification » : le langage qui décrit lexpérience le fait à lintérieur dun « réseau de croyances » (Représentation et réalité, Paris, Gallimard, 1988, p. 34). Selon le holisme sémantique, le contenu dune croyance C dun individu est déterminé par les liaisons épistémiques de C, c'est-à-dire « par les relations entre C et toutes les autres croyances de cet individu ». Si je crois p, alors je crois aussi q, et r, etc. Ce holisme sémantique « implique que deux individus ne peuvent partager la moindre croyance à moins quils partagent toutes leurs croyances », unanimité qui est bien sûr peu vraisemblable : P. JacobXE "Jacob P.", Pourquoi les choses ont-elles un sens ? op. cit., p. 206-207. Sur cette question, voir aussi Daniel Pinkas XE "Pinkas D." , La matérialité de lesprit. Un examen critique des théories contemporaines de lesprit, Paris, La Découverte, 1995, p. 270-271 et, également, P. Bourdieu XE "Bourdieu P." et F. Dosse XE "Dosse F." qui évoquent linformation dite common knowledge, le premier dans Méditations pascaliennes, op. cit., p. 229, le second dans Lempire du sens, op. cit., p. 291. Sur le holisme du langage, voir Charles Taylor XE "Taylor C." , op. cit., p. 42-43.
Je reprends ici les arguments de Ruwen Ogien XE "Ogien R." qui, dans un ouvrage collectif, fait un excellent commentaire de cet exemple célèbre de Putnam XE "Putnam H." : Patricia Paperman XE "Paperman P." , Ruwen Ogien (sous la direction de), La couleur des pensées. Sentiments, émotions, intentions, Paris, EHESS, 1995, p. 268-269. Que le partage dun énoncé ne signifie pas le partage de sa signification, lenseignant le sait bien, lui qui est régulièrement confronté aux comportements psittacistes de nombreux étudiants. Jajouterai encore, pour nuancer mon propos, que grâce au langage, jai quand même plus de chance de me faire une idée plausible des états mentaux de mon voisin de palier que, par exemple, de ceux des dauphins avec qui je ne sais pas communiquer. George Steiner XE "Steiner G." précise cependant que même « dans les plus scrupuleuses procédures de la communication partagée », les échanges demeurent incomplets et les configurations de sens personnelles. Aucune compréhension nest jamais parfaite entre personnes qui parlent la même langue : op. cit., p. 133-134.
F. Affergan XE "Affergan F." , op. cit., p. 49. Par exemple, note Claudio Esteva Fabregat XE "Fabregat C.E." , de lobservation de lhomogénéité des pratiques et comportements dans un groupe donné ce quil appelle le « holisme ethnographique » il est hasardeux dinférer lexistence dun « holisme psychologique » : Cultura, sociedad y personalidad, Barcelone, Anthropos, 1993, p. 196.
D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 28-29.
Selon Jacques Le Goff XE "Le Goff J." , c'est le flou même de la notion de mentalité et de son champ dapplication qui a fait une bonne part de son efficacité (cité in Gérard Mauger XE "Mauger G." , Postface à Karl Mannheim XE "Mannheim K." , Le problème des générations, Paris, Nathan, 1990, p. 96).
Il ignore également le sens que ses lecteurs donneront au mot « sacrifice » sil lutilise ensuite dans un article pour rendre compte de son enquête.
Pour des arguments plutôt en faveur des termes interprétatifs, lethnologie étant considérée comme « lart de raisonner juste sur des figures fausses », voir P. Laburthe-Tolra XE "Laburthe-Tolra P." , op. cit., p. 72 et 97.
Maurice BlochXE "Bloch Maurice", « Le cognitif et lethnographique », Gradhiva, 17, 1995, p. 49.
J. Candau, Mémoire et identité, op. cit., p. 11-14.
Émile Durkheim XE "Durkheim E." , Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1960 & 1985, p. 568. Sur ce chapitre, il est intéressant de mesurer la distance quil y a entre Durkheim et son neveu qui, lui, nexclut pas totalement la psychologie : infra, p. 99. Pour être tout à fait honnête, Durkheim nuance ensuite légèrement son propos et réintroduit un brin de psychologie.
Émile Durkheim XE "Durkheim E." , « Leçons sur la morale », Textes. 2. Religion, morale, anomie, Paris, Minuit, 1975, p. 301.
Op. cit., p. 29-30.
Bronislaw Malinowski XE "Malinowski B." , Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, 1989 & 1963, p. 79-80.
G. Frege XE "Frege G." , op. cit., p. 106. Frege ajoute en note : « C'est pourquoi il ne convient pas de désigner par le mot « représentation » ce qui en diffère si profondément ».
Op. cit., p. 106. Les italiques sont de moi.
Dans XE "Dummett M."Les origines de la philosophie analytique (op. cit., p. 141-143), Michael Dummett aborde cette question avec une perspective différente, en distinguant pensée et représentation, seules les pensées (toutes les pensées) concernant des représentations (certaines représentations) étant selon lui communicables et, donc, partageables. Avec des accents wittgensteiniens, il précise : « Il ny a aucun sens à affirmer quil y a quelque chose dont nous ne pouvons pas parler ; car si nous ne pouvons pas en parler, il est impossible que notre tentative den parler réussisse ». Les thèses complexes de Dummett mériteraient une longue discussion, mais celle-ci napporterait rien à mon propos qui consiste simplement à distinguer deux modes de manifestation des états mentaux, lun public lautre intime (jai retiré le mot « privé » que javais utilisé dans un premier temps car cette face intime des états mentaux, bien que jamais extériorisée, porte certainement aussi lempreinte du social ; c'est la même raison qui conduit Claudia Strauss XE "Strauss C." et Naomi Quinn XE "Quinn N." à préférer les oppositions « intrapersonal » vs « extrapersonal » ou « culture-in-persons » vs « public culture » à lopposition « private » vs « public » : A cognitive theory of cultural meaning, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 8-9) : avec dassez fortes réserves et beaucoup de difficultés théoriques, jessaie de tirer argument de la distinction frégienne entre sens et représentation, de celle de Dummett entre pensée et représentation, de celle de Searle XE "Searle J.R." entre intentionnalité intrinsèque (ou originelle) et intentionnalité dérivée (Lintentionalité. Essai de philosophie des états mentaux, Paris, Éditions de Minuit, 1985, passim) ou, encore, de celle de Sperber XE "Sperber D." entre représentations mentales et représentations publiques (op. cit., passim).
S. Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , op. cit., p. 68-69.
Quine XE "Quine W.V." , Word and Object, p. 7, cité in S. Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , op. cit., p. 68.
Quine XE "Quine W.V." , op. cit., p. 8, cité in S. Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , op. cit., p. 68.
Quine XE "Quine W.V." , op. cit., p. 8, cité in S. Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , op. cit., p. 70.
«Mémoire des odeurs et savoir-faire professionnels», Communication faite lors du 121° Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Nice, 26-31 octobre 1996 (actes sous presse). Une version modifiée et augmentée de ce travail sera publiée en septembre 1999 dans le numéro 67 de la revue italienne danthropologie Prometeo.
Quine XE "Quine W.V." , Roots of Reference, p. 35, cité in S. Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , op. cit., p. 69.
P.M.S. Hacker XE "Hacker P.M.S." , Appearance and Reality, A Philosophical Investigation into Perception and Perceptual Qualities, B. Blackwell, Oxford, 1987, p. 163, cité in Jacques Bouveresse XE "Bouveresse J." , Langage, perception et réalité. Tome 1 : La perception et le jugement, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, 1995, p. 473.
Marcel Mauss XE "Mauss M." , « Lexpression obligatoire des sentiments », Essais de sociologie, Paris, Minuit, 1968 & 1969, p. 88.
« La cause déterminante dun fait social doit être recherchée parmi les faits sociaux antécédents et non parmi les états de conscience individuelle », Emile Durkheim XE "Durkheim E." , Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF, 1937 & 1977, p. 109. B. Lahire XE "Lahire B." , plus durkheimien sur ce point que Durkheim lui-même, développe cette argumentation jusquà la caricature : « On place trop souvent dans lhomme comme encapsulé dans son cerveau ce qui nest que le produit des relations sociales quil entretient avec dautres hommes et avec des produits de lactivité sociale. Certes, la cognition a « besoin » dun cerveau, mais ce nest pas celui-ci qui commande les variations constatables (historiquement autant que sociologiquement) en matière dopérations mentales » : op. cit., p. 228-229. Les italiques sont de moi.
H. Nowotny XE "Nowotny H." , op. cit., p. 3.
E. R. Leach XE "Leach E.R." , op. cit., p. 83.
P. Veyne XE "Veyne P." , Le quotidien et lintéressant, op. cit., p. 188.
Cité in P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 39.
René Poirier XE "Poirier R." in Jean Largeault XE "Largeault J." , Enquête sur le nominalisme, Paris et Louvain, Ed. Nauwelaerts, 1971, p. XI.
P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 78 et 258.
Selon Karl Mannheim XE "Mannheim K." , nous avons « demblée » une perception générale structurante des choses et des contenus spirituels : Le problème des générations, op. cit., p. 61-62. Sur « lessentialisme spontané qui caractérise le sujet parlant », voir Richard Pottier XE "Pottier R." , Anthropologie du mythe, Paris, Kimé, 1994, p. 58.
Expression qui ma été suggérée par le concept de MOP (Memory organization packets) chez Roger C. Schank XE "Schank R.C." : « De la mémoire humaine à la mémoire artificielle », La Recherche, n° 273, février 1995, p. 154.
Laurent Thévenot XE "Thévenot L." , « Émotions et évaluations » in P. Paperman XE "Paperman P." , R. Ogien XE "Ogien R." op. cit., p. 148.
Ce qui ne signifie pas que la pensée atomiste a plus de « valeur » que la pensée holiste. Face à lémotion esthétique provoquée par lappréhension holiste de nombreuses uvres dart, la pensée atomiste peut être un handicap et même une véritable infirmité interdisant tout accès à la vérité de luvre et de la création .
Dans une étude très fine de liconographie qui, pendant trois siècles (XVI°-XIX° siècles) a représenté le peuple de Paris et, plus précisément les petits métiers, Vincent Milliot XE "Milliot V." montre comment, jusquau milieu du XVII° siècle, les auteurs de gravures semployaient à atténuer lindividuation du sujet, déniant ainsi « toute expression individuelle aux représentants des milieux populaires par opposition aux patriciens ». Cet imaginaire holiste du peuple permet de le réduire à des stéréotypes (usant et abusant de la figure récurrente du grotesque et du carnavalesque) qui autorisent le classement tout en bas de léchelle sociale de sujets réduits à une « masse indistincte et populacière » : Vincent Milliot, Les Cris de Paris ou le peuple travesti. Les représentations des petits métiers parisiens (XVI°-XVII° siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 1995, p. 209-215.
Un superbe exemple : « Dans une société organisée, les agents économiques, entreprises, consommateurs, États, ont chacun leurs raisons ; leurs décisions obéissent à leurs motivations ; ils sont assujettis à leurs propres buts. Quoique chacun savère un être complexe de par sa complexion personnelle, lintelligence artificielle suppose que, vu de lextérieur, notre comportement se réduit bien souvent à nêtre quun reflet de notre environnement, en sorte quune modélisation relativement grossière, à laide dun système symbolique physique, en rende compte approximativement » : J.-G. Ganascia XE "Ganascia J.-G." , op. cit., p. 21-22. Lauteur fonde ses dires sur lhypothèse implicite suivante, évidemment très contestable : il y a une relation déquivalence Société = État = entreprise = individu ! Il nous arrive souvent daccepter ce genre de proposition sans ciller.
Charles Taylor XE "Taylor C." , op. cit., p. 33.
Carlo Ginzburg XE "Ginzburg C." , Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989, p. 163.
Jean-François Gossiaux XE "Gossiaux J.-F." , « Lethnologie au bout du compte », Terrain, n° 30, mars 1998, p. 156. Le succès de la monographie, note M. Kilani XE "Kilani M." , tient au fait quelle crée chez le lecteur « un sens de la totalité et de lordre » : « Du terrain au texte. Sur lécriture de lanthropologie », Communications, n° 58/1994, p. 53. Effectivement, il ne peut sagir que dun sens ou dune illusion de totalité puisque lappréhension du tout de la société est une impossibilité logique, chaque tentative de lappréhender devant elle-même être incluse dans cette étude, ce qui conduit à une régression sans fin : sur ce point, voir K. Popper XE "Popper K." , La logique de la découverte scientifique, op. cit., p. 102.
P. Veyne XE "Veyne P." commentant Bergson XE "Bergson H." , op. cit., p. 172.
Jack Goody XE "Goody J." , La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Ed. de Minuit, 1979, p. 14.
P. Veyne XE "Veyne P." , op. cit., p. 174.
Jemprunte lexemple de langle à P. Veyne XE "Veyne P." , op. cit., p. 177.
A. Desrosières XE "Desrosières A." , op. cit., p. 95.
Sur ce point, voir Jean-Gérard Rossi XE "Rossi J.-G." , La philosophie analytique, Paris, PUF, 1989, p. 11-13.
R.J. Thornton XE "Thornton R.J." , « The Rhetoric of Ethnographic Holism » , Cultural Anthropology, vol. 3, n° 3, p. 285-303, cité in M. Kilani XE "Kilani M." , op. cit., p. 53.
M. Kilani XE "Kilani M." , op. cit., p. 55.
Hannah Arendt XE "Arendt H." , Considérations morales, Paris, Payot & Rivages, 1996, p. 45.
Paul Valéry XE "Valéry P." , Regards sur le monde actuel, Paris, Gallimard, 1945, p. 16.
C'est le cas, par exemple, lorsque la notion de « mémoire collective » utilisée à propos de la Shoah ne renvoie plus aux représentations du passé effectivement partagées par les Juifs ou les Allemands mais à une définition morale de ce que doit être la mémoire du génocide : Noa Gedi XE "Gedi N." , Yigal Elam XE "Elam Y." , « Collective Memory What Is It ? », History & Memory, Vol. 8, n° 1, 1996, p. 40.
Pluralitas non est ponenda sine necessitate.
Cette section est une version augmentée et modifiée dune partie du chapitre I de Mémoire et identité.
Jean-Pierre Rioux XE "Rioux J.-P." , « Individu, mémoire, histoire » in Collectif, Croire la mémoire ? Approches critiques de la mémoire orale, Aoste, AVAS-CARE-CREHOP, 1988, p. 69.
Francis AfferganXE "Affergan F.", Critiques anthropologiques, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1991, p. 42.
Vincent Descombes XE "Descombes V." , « Lesprit comme esprit des lois », Le débat, n° 90, mai-août 1996, p. 83 et 82.
Ce qui nempêche pas que, parfois, le postulat de lexistence de ce super-sujet on fait « comme si » - puisse présenter un intérêt méthodologique et heuristique, comme laffirme Julian Pitt-Rivers XE "Pitt-Rivers J." à propos de la notion de culture méditerranéenne (Anthropologie de lhonneur, Paris, Hachette, 1997, p. 14). Sur ce point, voir également Denys Cuche XE "Cuche D." , La notion de culture dans les sciences sociales, p. 41 ou Françoise Zonabend XE "Zonabend F." (p. 6) et Gérard Lenclud XE "Lenclud G." (p. 76-77) in P. Descola XE "Descola P." , G. Lenclud, C. Severi XE "Severi C." , A.-C. Taylor XE "Taylor A.-C." , op. cit. Pour expliquer le succès des approches holistes, Bernard Lahire XE "Lahire B." défend un point de vue original, néanmoins peu convaincant. Selon lui, si la sociologie na pas commencé par lanalyse de ces composés complexes dexpériences sociales hétérogènes que constituent les acteurs individuels, c'est parce quil « est moins complexe détudier des univers sociaux, des champs, des groupes sociaux, des institutions ou des micro-situations, etc., que les plis individuels du social» : B. Lahire, op. cit., p. 232-233. Cette thèse appelle trois remarques : 1) dun point de vue logique, on ne voit pas comment ce qui est en fin de compte la réunion (la société, la culture) de plusieurs « composés complexes dexpériences sociales hétérogènes » pourrait être « moins complexe » que chacun des éléments qui le composent ; 2) Si la sociologie na pas commencé par lanalyse de ces composés complexes, ce nest pas parce que létude des « univers sociaux » lui semblait plus facile, mais parce que, soit elle na pas vu les premiers, soit elle a décidé de les ignorer en postulant quils nétaient pas pertinents dans son champ de recherche. 3) Lahire donne le sentiment de rester enfermé dans une vision dualiste du social : dun côté des « univers sociaux », de lautre « les plis individuels du social » ; je soutiens que seule une approche dynamique est correcte : le social na pas dautre forme que celle du partage de choses sociales et culturelles entre les individus. Il ne peut avoir quune semi-autonomie car il est en permanence le produit dune pétition partageuse de ces individus. Que cette pétition cesse, et le social se défait. Les modalités de ce partage sont variées : elles sont tout aussi bien à luvre dans les institutions que dans les pratiques ou les représentations dun individu singulier.
V. Descombes XE "Descombes V." , op. cit., p. 88. Voir également Jean-Hugues Déchaux XE "Déchaux J.-H." , Le souvenir des morts. Essai sur le lien de filiation, Paris, PUF, 1997, p. 21.
Voir Alain Pessin XE "Pessin A." , Le mythe du peuple et la société française du XIX° siècle, Paris, PUF, 1992, 280 p. On peut songer encore aux représentations de « lhonneur collectif » qui, en Méditerranée, sont à la base des règles de lendogamie, de lignage ou de communauté : J. Pitt-Rivers XE "Pitt-Rivers J." , op. cit.
L. Dumont XE "Dumont L." , op. cit., p. 22. Lerreur de la plupart des thèses individualistes tient au refus dadmettre cette évidence. Le discours « prêt à penser » des ingénieurs du social présente le « besoin de reconnaissance » qui se manifesterait dans certains conflits sociaux comme le résultat dune « montée de lindividualisme ». Il y a peut-être du vrai, mais il ne faut pas oblitérer le fait suivant : réclamer à la société dêtre reconnu en tant quindividu, c'est encore en être dépendant. La véritable individualisation ne peut être atteinte que par lindividu-hors-du-monde qui, définitivement, ne revendique plus rien à la totalité qui lentoure. C'est un suicide social dont peu dêtres sont capables.
Charles Taylor XE "Taylor C." , op. cit., p. 171.
J.-G. Ganascia XE "Ganascia J.-G." , op. cit., p. 110.
Jean-Pierre Dupuy XE "Dupuy J.-P." , Aux origines des sciences cognitives, Paris, La Découverte, 1994, p. 172-173.
Cette expression doit évidemment beaucoup à Louis DumontXE "Dumont L.". Je rappelle sa distinction du « holisme », qui « valorise la totalité sociale et néglige ou subordonne lindividu humain », et de l » individualisme », idéologie qui valorise lindividu conçu comme un être moral, indépendant et autonome et » néglige ou subordonne la totalité sociale » : Essais sur lindividualisme. Une perspective anthropologique sur lidéologie moderne, op. cit., p. 69 et 264. Pour le holisme, ajoute Vincent DescombesXE "Descombes V.", « lidentification du sens doit se faire dans un ensemble, dans un système » : « Lesprit comme esprit des lois », Le débat, op. cit., p. 75. Jai ébauché une première analyse des rhétoriques holistes dans larticle suivant : « Memoria collettiva e retoriche olistiche », Prometeo, septembre 1997, n° 59, p. 14-23.
On peut songer ici aux « procédés totalistes » propres aux historicistes discutés par Popper XE "Popper K." dans Misère de lhistoricisme, op. cit., p. 24.
Ce nest pas mon propos ici mais la définition des rhétoriques holistes que je propose pourrait aussi bien sappliquer aux termes (personnalité, caractère, définitions homogénéisantes par lorigine sociale ou ethnique, etc.) utilisés dans la vie quotidienne pour résumer lidentité personnelle dun individu qui, pourtant, est toujours « pluriel ».
La conscience collective définie par DurkheimXE "Durkheim E." en termes holistes que je ne reprends évidemment pas à mon compte : elle est « la forme la plus haute de la vie psychique, puisque c'est une conscience de consciences » (Les formes élémentaires de la vie religieuse, op. cit., p. 633).
Nicolas Dodier XE "Dodier N." , Isabelle Baszanger XE "Baszanger I." , « Totalisation et altérité dans lenquête ethnographique », Revue française de sociologie, XXXVIII, 1997, p. 38.
A propos de la surinterprétation, voir Paul VeyneXE "Veyne P.", « Linterprétation et linterprète. A propos des choses de la religion », Enquête, n° 3, 1996, p. 257.
Elle a aussi favorisé certains formes de « quantophrénie » et dillusion statistique gommant les particularités individuelles au profit de catégorisations souvent arbitraires et parfois fantaisistes.
En réalité, le mot fiction serait acceptable sous certaines conditions : il est dérivé du latin fingere, qui se prête à des sens très divers, de figure à fabulation en passant par invention. Dans le sens de « figure », je pourrais lutiliser pour qualifier les rhétoriques holistes. Käte Hamburger XE "Hamburger K." (op. cit., p. 69) sest livrée à une analyse très fine du mot fingere et de ses dérivés italien, français, anglais et allemand. Il en ressort que si les formes modernes du verbe latin nont conservé que le sens de « prétendre faussement » ou de « simuler », le substantif fictio a pris dans les langues vivantes dEurope de louest aussi bien un sens péjoratif quun sens mélioratif : en bref, il est erroné dassimiler systématiquement la fiction et la feinte, au sens dacte destiné à tromper. La (grande) littérature a suffisamment montré que la fiction (produit de limagination créatrice), loin de nous duper, peut au contraire nous éclairer sur la vérité humaine, bien plus, heureusement ou hélas, que des milliers dessais en sciences humaines et sociales.
Voir à ce sujet Moses I. FinleyXE "Finley M.I.", Mythe, mémoire, histoire, Paris, Flammarion, 1981, p. 124.
Je songe ici à Marc AugéXE "Augé M." qui cherche en vain le Parisien dans le métro in op. cit., p. 74.
Lethnologie sest fondée pour une grande part sur une rhétorique holiste qui est réellement une fiction, celle de « société primitive ».
Un concept pertinent est un concept qui modifie et améliore la représentation globale que nous nous faisons du monde : sur ce point, voir D. Sperber XE "Sperber D." , D. Wilson XE "Wilson D." , op. cit., p. 111.
Dan SperberXE "Sperber D.", La contagion des idées, op. cit., p. 31.
Amy GutmannXE "Gutmann A." in Charles TaylorXE "Taylor C.", Multiculturalisme. Différence et démocratie, Paris, Aubier, 1994, p. 18.
Danièle Hervieu-Léger XE "Hervieu-Léger D." , La religion pour mémoire, Paris, Cerf, 1993, p. 206.
Luiz Felipe Baêta XE "Baêta Neves Flores L.F." Neves FloresXE "Flores L. F. B. N.", « Mémoires migrantes. Migration et idéologie de la mémoire sociale », Ethnologie française, XXV, 1995, 1, p. 43.
Maurice HalbwachsXE "Halbwachs M.", La topographie légendaire des Évangiles en terre sainte, Paris, PUF, 1941 & 1971, p. 118. Le rapprochement des deux définitions trahit une confusion fréquente entre ces deux types de mémoire (sociale et collective), confusion entretenue par Halbwachs lui-même.
M. HalbwachsXE "Halbwachs M.", Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1925 & 1994, p. 144.
T. TodorovXE "Todorov T.", Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, op. cit., p. 237.
Françoise ZonabendXE "Zonabend F." in Tina JolasXE "Jolas T.", Marie-Claude PingaudXE "Pingaud M.C." XE "Pingaud M.-C." , Yvonne VerdierXE "Verdier Y.", Françoise Zonabend, Une campagne voisine, Paris, Editions de la Maison des sciences de lhomme, 1990, p. 428. C'est moi qui souligne.
Jean-Didier Urbain XE "Urbain J.-D." , Larchipel des morts, Paris, Plon, 1989, cité in J.-H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." , op. cit., p. 178.
Dans Mémoire et identité (p. 46-47), je nuance ensuite fortement ma critique de ces travaux : même si, dune manière générale, le partage mémoriel nest jamais aussi grand que pourrait le laisser supposer lexemple emprunté à lenquête de Françoise Zonabend XE "Zonabend F." , la réalité de ce partage semble bien attestée à Minot où travaillent des mémoires fortes, denses et structurées.
François Récanati,XE "Récanati F." La transparence et lénonciation. Pour introduire à la pragmatique, Paris, Seuil, 1979, p. 181-182.
Ce principe de Donald DavidsonXE "Davidson D." » stipule quinterpréter autrui est une entreprise demandant de le considérer a priori comme un pair cognitif, un semblable rationnel » : G. LencludXE "Lenclud G.", « Le factuel et le normatif en ethnographie. Les différences culturelles relèvent-elles dune description », op. cit., p. 23.
A quelques années dintervalle, Maurice BlochXE "Bloch Maurice" a pu obtenir une version totalement différente de ces événements. Bien que la seconde version ne contredise pas la première, elle reposait davantage sur des faits, tout simplement parce que de la hutte doù parlait linformateur on apercevait une vallée où des événements importants sétaient produits au moment du soulèvement. Le contexte visuel ou, plus généralement le contexte social peuvent stimuler le récit et favoriser plus ou moins la verbalisation des souvenirs : Maurice Bloch, « Mémoire autobiographique et mémoire historique du passé éloigné », Enquête, n° 2, 1995, p. 59-76.
B. RussellXE "Russell B.", Signification et vérité, op. cit., p. 172.
Maurice BlochXE "Bloch Maurice", op. cit., p. 65.
Op. cit., p. 76. Sur la nécessité de ne pas confondre la remémoration avec lobjet de la mémorisation, voir également D. SperberXE "Sperber D.", La contagion des idées, op. cit., p. 47.
F. RécanatiXE "Récanati F.", op. cit., p. 34.
Lorsque lanthropologue peut vérifier que, dans un groupe, des membres suffisamment nombreux déclarent quils se souviennent comme ils croient que les autres se souviennent, alors la rhétorique holiste (« mémoire collective ») commence à devenir pertinente. Elle commence seulement car, dans ce cas là, c'est le partage dune représentation selon laquelle il existe une mémoire partagée qui sera attestée, c'est-à-dire une métamémoire, ce qui est bien différent de la preuve empirique de lexistence dun mémoire collective en tant que réalité objective. Jon P. MitchellXE "Mitchell J.P." développe une argumentation proche de celle que jexpose ici in « Anthropologies of History and Memory », Easanewsletter, n° 19, mars 1997, p. 16
Pierre BourdieuXE "Bourdieu P.", « A propos de la famille comme catégorie réalisée », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 100, décembre 1993, p. 36.
Jean-Hugues Déchaux XE "Déchaux J.-H." donne un excellent exemple de confusion entre des deux ordres de réalité dans Le souvenir des morts. Après avoir justement noté que « la conception holiste de la mémoire nest pas recevable. Le groupe ne se souvient pas et ne peut pas se souvenir par lui-même », il avance ensuite des propositions inconséquentes avec cette première remarque : le chercheur, dit-il, doit considérer que la mémoire familiale est une mémoire plurielle qui se déploie sur plusieurs registres : ceux, individuels, qui peuvent différer dune personne à une autre, et le registre collectif, celui que consacre le groupe organisé que constitue la communauté familiale » (op. cit., p. 157). Il ne faut pas se laisser abuser ici par le procédé rhétorique : « la mémoire familiale
se déploie ». En réalité, la mémoire familiale ne se déploie pas sur plusieurs registres pour la bonne raison que seules les mémoires individuelles peuvent procéder ainsi et, parfois, se recouper mais sans jamais se confondre. Ce sont en réalité les discours sur la mémoire familiale, présentée tour à tour comme intime ou collective, qui jouent de ces différents registres.
Ce qui a toujours gêné hommes déglise ou dÉtat et « fabricants didéologie : D. SperberXE "Sperber D.", Le symbolisme en général, op. cit., p. 149.
Je ne me réfère pas ici seulement à leffet de variables liées au sexe ou à lâge on sait quelles peuvent jouer sur la mémoire généalogique à lintérieur dune même famille (Françoise Zonabend XE "Zonabend F." , « La mémoire familiale : de lindividuel au collectif » in Collectif, Croire la mémoire ? Approches critiques de la mémoire orale, op. cit., p. 79) mais, indépendamment du sexe ou de lâge, à lunicité de chaque esprit-cerveau sur laquelle, à mes yeux, on ninsiste jamais assez.
M. HalbwachsXE "Halbwachs M.", op. cit., p. 34.
D. SperberXE "Sperber D.", La contagion des idées, op. cit., p. 8.
SperberXE "Sperber D." donne lexemple de « la sauce Mornay telle quelle peut figurer dans un livre de cuisine » ou encore de « lagencement de sons » quest le récit du Petit Chaperon rouge, op. cit., p. 86.
Op. cit., p. 38.
Je me rapproche ici de la distinction que fait KierkegaardXE "Kierkegaard S." entre le rappel de données purement factuelles, quil nomme la mémoire, et la mise en « perspective poétique » de lévénement mémorisé, quil appelle le souvenir : Soren Kierkegaard, In vino veritas, Paris, Climats, 1992, p. 12 et 33.
M. I. FinleyXE "Finley M.I.", op. cit., p. 32.
D. SperberXE "Sperber D.", op. cit., p. 40.
Op. cit., p. 40. Si lon prend lexemple du dispositif symbolique qui, chez tout individu, « crée à la longue ses propres parcours dans la mémoire » (D. SperberXE "Sperber D.", Le symbolisme en général, op. cit., p. 135), on peut supposer que les enchaînements causaux de représentations mentales et de représentations publiques vont contribuer à la création de certains parcours proches ou similaires dans les mémoires dun nombre plus ou moins grand dindividus.
Op. cit., p. 42.
« Les choses socioculturelles sont [...] des agencements écologiques de choses psychologiques. Les faits sociologiques se définissent donc à partir des faits psychologiques, mais ils ne sy réduisent pas », op. cit., p. 47.
Je ne suis pas très éloigné ici de la position de Roger BastideXE "Bastide R." XE "Bastide R." qui voit dans la mémoire collective « la mémoire dun schéma dactions individuelles, dun plan de liaisons entre souvenirs, dun réseau formel : les contenus de cette mémoire collective nappartiennent pas au groupe, ils sont la propriété des divers participants à la vie et au fonctionnement de ce groupe (comme mécanismes montés par lapprentissage dans le corps et dans la pensée dun chacun) ». Bastide ajoute quaucune de ces mémoires individuelles « nest possible sans quelle retrouve sa place dans un ensemble dont chacune ne constitue quune partie » : « Mémoire collective et sociologie du bricolage », Bastidiana, 7-8, p. 232.
Cette distinction est purement méthodologique : je nai nullement lintention daffirmer, contre CassirerXE "Cassirer E.", que dans notre aperception du monde, nous puissions avoir lintuition objective dun fait ou dune chose. Parce que tout objet appréhendé peut être séparé des conditions locales de sa manifestation c'est labstraction première dOckham XE "DOckham G." , celle qui « retranche lexistence de la chose » (P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 194) -, il ne peut jamais totalement relever du pur constat et est toujours entaché de représentations.
Même ce postulat est contestable : un sondage de 1976 « montrait que 53% des Français interrogés ignoraient qui avait été le chef de lÉtat entre 1940 et 1944 [...] , un autre, en 1980, révélait que la moitié des sondés pensait que cétait lAllemagne qui avait déclaré la guerre à la France » : Eric ConanXE "Conan E.", Henry RoussoXE "Rousso H.", Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Gallimard, 1996, p. 394. Si lignorance semble avoir reculé depuis ces sondages qui datent de 15 ou 20 ans, il me paraît toutefois très hasardeux de suivre Annette WieviorkaXE "Wieviorka A." lorsquelle affirme que le procès de Klaus Barbie « fit entrer les enfants dIzieu dans la mémoire collective française » : Les procès de Nuremberg et de Tokyo, Bruxelles, Editions Complexe, 1996, p. 76. Il sagit là dun énoncé essentiellement rhétorique car il est peu probable quun grand nombre de Français partagent le souvenir dIzieu.
Lobservation reste valable pour toute autre mémoire de données factuelles, même non historiques.
Vincent DescombesXE "Descombes V.", Les institutions du sens, Paris, Minuit, 1996, 350 p.
Un énoncé dobservation doit provoquer un même verdict chez tous les témoins linguistiquement compétents de la situation : c'est « un énoncé occasionnel sur lequel les locuteurs de la langue peuvent saccorder sur-le-champ au vu de la situation. » : W.V. Quine XE "Quine W.V." , La Poursuite de la vérité, Paris, Seuil, 1993, p. 23.
Les hypothèses fortes sont des « descriptions élémentaires de stimuli » : D. SperberXE "Sperber D.", D. WilsonXE "Wilson D.", op. cit., p. 128.
A.F. Chalmers XE "Chalmers A.F." , op. cit., p. 23.
Notons que, dans la bouche du témoin, lénoncé « le médecin dit que cet individu est mort » est lui-même constatatif. En fait, peu importe dans cet exemple le sens de la mise en doute : sans rien changer à notre argumentation, on pourrait imaginer une situation inverse avec mise en doute par le médecin athée de la croyance en limmortalité.
Formulation elle-même problématique car elle sous-entend que les limites du groupe 1. existent et 2. sont aisément repérables, ce qui reste à démontrer.
Sur labsence de mise en doute comme condition de lefficacité symbolique au sein dun groupe, voir Claude Lévi-StraussXE "Lévi-Strauss C.", « Lefficacité symbolique » in Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958 et 1974, p. 218.
Lanthropologue - qui travaille le plus souvent sur des sociétés dinterconnaissance - a sans doute là un privilège sur le sociologue. Sur ce point, voir E.R. Leach XE "Leach E.R." , op. cit., p. 7 ou C. E. Fabregat XE "Fabregat C.E." , op. cit., p. 377-378.
Henri Peretz XE "Peretz H." , préface de louvrage de William Foote WhyteXE "Whyte W.F.", Street corner society. La structure sociale dun quartier italo-américain, Paris, La Découverte, 1995, p. 25.
José Luis García XE "García J.L.G." García, « Qué tienen que ver los españoles con lo que los antropologos saben de ellos ? » in Maria Cátedra XE "Cátedra M." (sous la direction de), Los españoles vistos por les antropólogos, Madrid, Éditions Jucar, 1991, p. 114. Lauteur précise : « se da una diversidad de formas coexistentes de organizacion cognitiva dentro de una misma comunidad » (p. 117). La généralisation est dautant plus difficile que « la diversidad intracultural no se da solamente entre los distintos individuos del grupo social, sino que se manifiesta en diferentes momentos de la vida cotidiana y para los mismos individuos » (p. 118), ce que lauteur a vérifié auprès de ses informateurs à deux ans dintervalle : leur taxonomie des fruits nest plus exactement la même. « Así pues, a este nivel descriptivo, lo que los antropólogos saben de los españoles no puede ser nada concreto y actualizado, ya que este sólo se da en contextos particulares de tiempo y espacio, y referido a individuos o, a lo más, a coincidencias entre ellos. Coincidencias que, desde mi punto de vista, ni permiten la generalización ni son permanentes, aunque, obviamente, este saber se ajusta a hechos concretos » (p. 118-119).
E.R. Leach XE "Leach E.R." , op. cit., p. 18.
J. Goody XE "Goody J." , Lhomme, lécriture et la mort, op. cit., p. 84-85.
N. DodierXE "Dodier N.", I. BaszangerXE "Baszanger I.", op. cit., p. 43.
Op. cit., p. 134. Voir également p. 155.
D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 53.
N. Dodier XE "Dodier N." , I. Baszanger XE "Baszanger I." , op. cit., p. 46.
Geoffrey E.R. Lloyd XE "Lloyd G.E.R." , Pour en finir avec les mentalités, Paris, La Découverte, 1993 & 1996, 247 p.
F. Affergan XE "Affergan F." , op. cit., p. 63.
N. Elias XE "Elias N." , op. cit., p. 39-40.
Dans les années 1920, rappelle Leach XE "Leach E.R." , « on saccordait à voir dans la « coutume » une sorte dentité flottante se déplaçant ici et là, indépendamment des groupes humains impliqués. Ainsi conçue, lanthropologie était devenue létude de la « distribution des traits coutumiers », lhomme de chair et dos cessant, dès lors, dêtre pris en considération. » : E. R. Leach, op. cit., p. 134.
Voir, dans Moïse et le monothéisme, cette sorte de mémoire phylogénétique que constitueraient les « contenus idéatifs », les traces mnésiques que nous aurions hérités des générations antérieures : Paris, Gallimard, 1948, p. 134.
« Que signifie exactement que les Tsimshian ou les Tikopia procèdent de telle ou telle façon ? Chaque individu obéit-il scrupuleusement à la règle qui concerne une totalité ? Ou bien, est-ce le groupe seul qui est sujet ou auteur ? Cependant, un groupe ou une collectivité ne contient pas nécessairement les propriétés de chacun de ses membres. A linverse, il est aisé de comprendre que tel individu faisant partie de tel groupe puisse avoir des propriétés qui échappent à la collectivité tout entière.
Mais, surtout, comment une collectivité peut-elle exister comme sujet, au sens que lui confère la notion dauteur ? Comment le sujet dune propriété collective - à condition que cette expression ait le moindre sens peut-il être à la fois la somme des individus qui le composent et lincarnation dune réalité propre et exclusive ? Na-t-on pas toujours confondu collectivité et collection ? Qui parle dans une collection et au nom de qui ? » : F. Affergan XE "Affergan F." op. cit., p. 271.
Simone Clapier-Valladon XE "Clapier-Valladon S." , Panorama du culturalisme, Paris, Éditions Épi, 1976, p. 17. Sur lopposition entre les anthropologues qui privilégient létude des « cultural patterns » et ceux qui mettent laccent sur les interactions sociales de toute nature sans préjuger ni essentialiser les configurations diverses qui en découleront, voir par exemple I.M. Lewis XE "Lewis I.M." , Social Anthropology in Perspective. The Relevance of Social Anthropology, New York, Penguin Books, 1976, p. 19.
Marc Crépon XE "Crépon M." , Les géographies de lesprit. Enquête sur la caractérisation des peuples de Leibniz à Hegel XE "Hegel G.W.F." , Paris, Payot, 1996, Bibliographie, index, 425 p.
Je pense en particulier au beau livre de Hermann Bausinger XE "Bausinger H." , Volkskunde ou l'ethnologie allemande, Paris, Ed. de la Maison des sciences de l'homme, 1993, 343 p.
Marc Augé XE "Augé M." , Les formes de loubli, Paris, Payot & Rivages, 1998, p. 17.
Léon Poliakov XE "Poliakov L." , Le racisme, Paris, Seghers, 1976, p. 10.
Rappelons que la notion de « faute collective » fut récusée en droit en 1948 par les Nations unies pour qualifier les crimes du IIIe Reich : E. Conan XE "Conan E." , H. Rousso XE "Rousso H." , Vichy, un passé qui ne passe pas, op. cit., p. 453.
L. Poliakov XE "Poliakov L." , op. cit., p. 29.
Godelier XE "Godelier M." critique cet exercice quand il devient une « déconstruction » systématique de totalisations. Cette entreprise est sans fin où faut-il sarrêter ? : voir les risques infra, p. 157-160 et peut être paralysante pour le chercheur : Maurice Godelier, « Du passé faut-il faire table rase ? », op. cit., p. 104.
Daniel FabreXE "Fabre D." (sous la direction de), LEurope entre cultures et nations, Paris, Editions de la Maison des sciences de lhomme, 1996, p. 2-3. Les italiques sont de moi.
Sophie Jama XE "Jama S." , Anthropologie du rêve, Paris, PUF, 1997, p. 108. Les italiques sont de moi.
Annie-Hélène Dufour XE "Dufour A.-H." , Thomas XE "Thomas N." K. Schippers XE "Schippers T.K." , « Une approche méthodologique de lidentité à lépreuve de deux terrains varois », Le monde alpin et rhodanien, 1-2/1993, p. 175. Les italiques sont de moi.
Voir ce quen dit J. Goody XE "Goody J." , op. cit., p. 89 ou encore M. Augé XE "Augé M." , op. cit., p. 51-52.
Jean-Luc Alber XE "Alber J.-L." , « La réverbération du Blanc : stigmatisation et ethnicité à Maurice » in J. Hainard XE "Hainard J." , R. Kaehr XE "Kaehr R." , op. cit., p. 220.
E.R Leach XE "Leach E.R." , op. cit., p. 386-387.
M. Kilani XE "Kilani M." , op. cit., p.43.
Marc Fumaroli XE "Fumaroli M." , « » Je est un autre » : Leurres de lidentité », Diogène, n° 177, Janvier-Mars 1997, p. 126.
András Zempléni XE "Zempléni A." , « Les manques de la nation. Sur quelques propriétés de la « patrie » et de la « nation » en Hongrie contemporaine in D. Fabre XE "Fabre D." , op. cit., p. 125.
Voir Anne-Marie Losonczy XE "Losonczy A.-M." , « Les itinéraires de la patrie. De la construction de lespace interpatriotique en Hongrie contemporaine » in J. Hainard XE "Hainard J." , R. Kaehr XE "Kaehr R." , op. cit., p. 177-194.
L. Dumont XE "Dumont L." , op. cit., p. 147. La Gemeinschaft, opposée comme on le sait par Tönnies à la Gesellschaft (société constituée dindividus). La notion de Gemeinschaft occupa une place centrale dans la Volkskunde où elle devint « un modèle intellectuel de totalité » (H. Bausinger XE "Bausinger H." , op. cit., p. 97). Pour être complet et honnête, je dois rappeler que Dumont nétablit pas déquation entre la pensée holiste et le totalitarisme. Celui-ci est, selon lui, une combinaison dindividualisme et de holisme. En fait, il considère que le nazisme est un « pseudo-holisme ». Le totalitarisme est une maladie de la société moderne qui « résulte de la tentative, dans une société où lindividualisme est profondément enraciné, et prédominant, de le subordonner à la primauté de la société comme totalité. » : L. Dumont, op. cit., p. 29 et 132-164. Christian Godin XE "Godin C." , avec une argumentation proche, refuse également dassimiler holisme et totalitarisme : La Totalité. Prologue. Pour une philosophie de la totalité, Paris, Champ Vallon, 1997, p. 69. Il semble toutefois incontestable, comme le note Michel Onfray XE "Onfray M." , que « c'est chaque fois au nom du tout quon appelle à en finir avec la partie » : Politique du rebelle. Traité de résistance et dinsoumission, Paris, Grasset, 1997, p. 41.
Sur la « brutalisation » qui caractérise le conflit de la Première Guerre Mondiale, voir Stéphane Audoin-Rouzeau XE "Audoin-Rouzeau S." , « Oublis et non-dits de lhistoire de la Grande Guerre », Revue du Nord, Tome LXXVIII, avril-juin 1996, p. 355-365.
T. Todorov XE "Todorov T." , Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, op. cit., p. 522.
Dun point de vue cognitif, c'est le propre de la catégorisation effectuée par le sens commun de se donner comme le résultat ou le produit dun découpage « naturel » ou « familier » voire comme une simple « lecture » - en ce sens que la catégorie se présente comme ne pouvant être autrement dun donné préexistant. Il y a là une différence radicale entre la catégorie et le concept scientifique, celui-ci étant toujours forgé non pas en cultivant lillusion que lentendement puise ses lois dans la nature mais en ne dissimulant pas quil les lui prescrit.
P. Bourdieu XE "Bourdieu P." , Méditations pascaliennes, op. cit., p. 130.
Gérard Granel XE "Granel G." , « Indomptable singularité. Quelques remarques sur Des hégémonies brisées », Critique, mai 1997, Tome LIII, n° 600, p. 369.
C. Ginzburg XE "Ginzburg C." , op. cit., p. 173.
G. de Tarde XE "Tarde G." , Les lois de limitation, op. cit., p. 167.
Nicholas Thomas XE "Thomas N." , « Épistémologies anthropologiques », Revue internationale des sciences sociales, n° 153, septembre 1997, p. 378.
LHistoire, a souvent soutenu Elias XE "Elias N." , « est toujours lhistoire dune société, mais toujours aussi dune société dindividus » : op. cit., p. 86. Le changement de perspective, « soit le passage dune sociologie à dominante holistique (totalisante) à une sociologie à dominante atomistique », se dessine dans les nouveaux courants de linteractionnisme symbolique dans les années cinquante, de lethnométhodologie dans les années soixante et de la sociologie de la vie quotidienne dans les années soixante-dix : voir Nicolas Queloz XE "Queloz N." in Collectif, Histoires de vie. Approche pluridisciplinaire, op. cit., 1987, p. 47.
F. Dosse XE "Dosse F." , Lempire du sens. Lhumanisation des sciences humaines, op. cit., 432 p.
Bien représentée, par exemple, par la micro-storia des historiens italiens (Carlo Ginzburg XE "Ginzburg C." , Edoardo Grendi XE "Grendi E." , Carlo Poni XE "Poni C." ) ou encore, en France, par le dernier ouvrage dAlain Corbin XE "Corbin A." dont le titre est parfaitement explicite du mouvement de pensée que je décris ici : Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot : sur les traces dun inconnu, Paris, Flammarion, 1998, 336 p.
Prenant acte de lévidence dun corps isolé, singulier qui fonctionne indiscutablement comme un principe dindividuation, Bourdieu XE "Bourdieu P." tente (une nouvelle fois) de concilier la singularité du moi avec la prégnance de la socialisation et de lhabitus, en proposant, dans Méditations pascaliennes, le concept ambigu de « subjectivisme collectiviste » : Bourdieu, op. cit., p. 161.
B. Lahire XE "Lahire B." , op. cit., p. 12 et 15.
M. Augé XE "Augé M." , Les formes de loubli, op. cit., p. 59-60.
Anne Muxel XE "Muxel A." , Individu et mémoire familiale, Paris, Nathan, 1996, 229 p.
J.H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." , op. cit., p. 15.
Op. cit., p. 228. Curieusement, J.H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." se contredit un peu plus loin dans louvrage : » En forçant un peu le trait, on peut dire que la mémoire familiale existe comme une donnée extérieure et collective. » Il précise toutefois que ce type daffiliation est plutôt traditionnel et caractéristique des familles bourgeoises de vieille souche (p. 312), affirmation fort discutable.
N. DodierXE "Dodier N.", I. BaszangerXE "Baszanger I.", op. cit., p. 38 et 45.
Pour cette distinction, voir J. Largeault XE "Largeault J." , Enquête sur le nominalisme, op. cit., p. 360-361.
J.H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." , op. cit., p. 13 et 290.
Jai essayé de le montrer, à propos de la mémoire généalogique, dans larticle suivant : Joël Candau, « Quête mémorielle et nouveaux marchés généalogiques » in Barthelemy XE "Barthelemy T." (Tiphaine), Pingaud XE "Pingaud M.-C." (Marie-Claude), La généalogie entre science et passion, Paris, Éditions du C.T.H.S., 1997, p. 119-129. Même si cette évolution de la mémoire semble être caractéristique des sociétés modernes (Pierre Nora XE "Nora P." , Les lieux de mémoire. La République, Paris, Gallimard, 1984, p. XXIX), on dispose de données ethnographiques recueillies dans des sociétés dites traditionnelles où la mémoire subjectivée est prédominante : chez les Jivaro, rapporte Anne-Christine Taylor XE "Taylor A.-C." , lhistoire ne se conçoit que sur le mode de lautobiographie et le passé, nié sous les espèces du collectif, est construit sous les espèces de lindividu : « Loubli des morts et la mémoire des meurtres. Expériences de lhistoire chez les Jivaro », Terrain, 29, septembre 1997, p. 83-96.
B. Lahire XE "Lahire B." , op. cit., p. 234. Je suis Lahire jusquà un certain point seulement. Quand il ajoute que l » intérieur » - c'est-à-dire lesprit-cerveau, les états mentaux - na aucune primauté ou antériorité ni aucune spécificité irréductible, je suis en désaccord radical : accorder une priorité à l » extérieur » est légitime dun point de vue méthodologique, pas dun point de vue ontologique ; en outre, chaque esprit-cerveau a bien une spécificité irréductible, du fait de son unicité. Enfin, quand Lahire prétend que pour comprendre l » intérieur », il ny a « quune seule solution : faire létude la plus fine, la plus circonstanciée et la plus systématique possible de l » extérieur » (p. 234), il ignore complètement tout le champ des neurosciences et tombe alors dans une sorte de sociologisme ou de positivisme honteux.
B. Lahire XE "Lahire B." , op. cit., p. 233. Les italiques sont de moi.
Philippe Joutard XE "Joutard P." sélève contre cette disqualification lorsque, sappuyant sur les travaux de Françoise Zonabend XE "Zonabend F." , il rappelle quun individu, avant dêtre lui-même, « est fils de X et de Y : lorganisation sociale sous sa forme familiale est présente dès la naissance : interroger une personne c'est interroger sa famille et par là son groupe » : in Collectif, Croire la mémoire ? Approches critiques de la mémoire orale, op. cit., p. 79.
N. Queloz XE "Queloz N." , op. cit., p. 60. On peut songer, en matière dhistoire populaire orale, à plusieurs travaux : Oscar Lewis XE "Lewis O." (les Enfants de Sanchez, 1961 et Pedro Martinez, 1964), Akenfield de Ronald Blythe XE "Blythe R." (1969) en Grande-Bretagne, Division Street : America de Studs Terkel XE "Terkel S." (1967), Le Cheval dOrgueil de Pierre Jakez Helias XE "Jakez Helias P." en France (1975) et, en Italie, Il Mondo dei Vinti : testimonianze de vita contadina de Nuto Revelli XE "Revelli N." (1977) (cités par Paul Thompson XE "Thompson P." in Mémoires collectives, Bruxelles, Éditions de lUniversité de Bruxelles, 1984, p. 285) ou encore Taso : la vie dun travailleur de la canne de Sidney Wilfred Mintz XE "Mintz S." (1979) ou Sun chief : the autobiography of a Hopi Indian de Don C. Talayesva (1942). XE "Talayesva D.C."
Voir par exemple louvrage de François Dubet XE "Dubet F." , Danilo Martucelli XE "Martucelli D." , Dans quelle société vivons-nous ?, Paris, Seuil, 1998, 332 p.
M. Augé XE "Augé M." , op. cit., p. 71
Je minspire ici de C. Geertz XE "Geertz C." , op. cit., p. 145-146
J. Candau, op. cit., p. 175-191.
Voir Jean-Pierre Jardel, « Les concepts dhétéroculture, de post-modernité et de dysculturation chez Jean Poirier : leur application au monde créole » in De la tradition à la post-modernité. Hommage à Jean Poirier, Paris, PUF, 1996, p. 69-78.
De nos jours, par exemple, la « fin des paysans », le travail industriel en pleine régression et les formes multiples que revêt le salariat brouillent les frontières et les repères traditionnels grâce auxquels nous avions pris lhabitude de désigner les groupes sociaux : classe ouvrière, bourgeoisie, peuple, paysans, etc.
René Lourau XE "Lourau R." , Actes manqués de la recherche, Paris, PUF, 1994, p. 36.
B. Lahire XE "Lahire B." , op. cit., p. 239.
Jean-François Guermonprez XE "Guermonprez J.-F." , « Le rêve dune anthropologie naturaliste », Lhomme, 146/1998, p. 230.
Il faut citer également les travaux de Pascal XE "Pascal" Boyer XE "Boyer P." : voir La religion comme phénomène naturel, Paris, Bayard, 1997, 333 p.
G. de Tarde XE "Tarde G." , op. cit., p. 424.
On notera que lon est bien ici dans une perspective ockhamienne où la quantité sociale nest rien dautre quune visée de série.
G. de Tarde XE "Tarde G." , op. cit., p. XII.
« Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (lhomme diffère des autres animaux en ce quil est très apte à limitation et c'est au moyen de celle-ci quil acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations » : Aristote XE "Aristote" , Poétique, 1448 b.
G. de Tarde XE "Tarde G." , op. cit., p. 73.
Pour un commentaire éclairant de luvre de Tarde XE "Tarde G." , voir Paul Mouy XE "Mouy P." , Logique et philosophie des sciences, Paris, Hachette, 1944, p. 177.
G. de Tarde XE "Tarde G." , op. cit., p. 81-82.
Je mappuie ici sur les commentaires des thèses de Dawkins XE "Dawkins R." faits par P. Boyer XE "Boyer P." , op. cit., p. 26-27 et Britta Rupp-Eisenreich XE "Rupp-Eisenreich B." , « Culture et mémoire : réminiscences et symétries », Diogène, n° 180, 1997, p. 123-140.
P. Boyer XE "Boyer P." , op. cit., p. 26.
Raymond Boudon XE "Boudon R." , « Sens et raisons : théories de largumentation en sciences humaines », Hermès, n° 16, 1995, p. 41.
Un programme est naturaliste « sil établit des continuités fondamentales entre son domaine et ceux dune ou de plusieurs sciences naturelles voisines », en loccurrence les sciences psychologiques qui, lorsquelles relèvent des sciences cognitives, sont lobjet dun effort de naturalisation : D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 12. Je critique la terminologie utilisée par Sperber dans le chapitre VIII.
Op. cit., p. 114. Ici encore, linfluence de Tarde XE "Tarde G." sur Sperber XE "Sperber D." est patente : « Pourquoi, parmi cent innovations diverses simultanément imaginées, - quil sagisse de formes verbales, didées mythologiques, ou de procédés industriels et autres, - y en a-t-il dix qui se répandent dans le public à lexemple de leurs auteurs, et quatre-vingt dix qui restent dans loubli ? Voilà le problème. » : G. de Tarde, op. cit., p. 152.
Même sil reconnaît que, du fait des facteurs « écologiques », les faits sociologiques se définissent « à partir des faits psychologiques, mais ils ne sy réduisent pas » (op. cit., p. 47). Je ne peux résister au plaisir de montrer combien, dans nos disciplines, nous avons tendance à considérer comme nouvelles des idées déjà anciennes : « Les faits historiques sont, par essence, des faits psychologiques. C'est donc dans dautres faits psychologiques quils trouvent normalement leurs antécédents. Sans doute, les destinées humaines sinsèrent dans le monde physique et en subissent le poids. Là même, pourtant, où lintrusion de ces forces extérieures semble la plus brutale, leur action ne sexerce quorientée par lhomme et son esprit. » (Marc Bloch XE "Bloch Marc" , Apologie pour lhistoire ou métier dhistorien, op. cit., p. 156).
D. Sperber XE "Sperber D." , op. cit., p. 88.
Jai abordé cette question dans Mémoire et identité, op. cit., p. 175-177.
Cette formulation laisse deviner les limites de ce modèle : quel est ce sujet pensant qui sattribue abusivement la paternité de la pensée ?
Voir par exemple Radu J. Bogdan XE "Bogdan R.J." , « Attitudes mentales et psychologie de sens commun. Contre lélimination », Hermès 3, 1988, p. 56-84.
C. Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." , LHomme nu, op. cit., p. 614.
« Nous acceptons donc le qualificatif desthète, pour autant que nous croyons que le but dernier des sciences humaines nest pas de constituer lhomme, mais de le dissoudre » : Claude Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." , La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 326.
J.-G. Ganascia XE "Ganascia J.-G." , op. cit., p. 99. Les italiques sont de moi.
D. Dennett XE "Dennett D." , La diversité des esprits. Une approche de la conscience, op. cit., p. 41-42. Pour un exposé clair des thèses qui attribuent une sémantique et une pragmatique minimales aux robots, voir Denis Vernant XE "Vernant D." , « Lintelligence de la machine et sa capacité dialogique » in Vincent Rialle XE "Rialle V." , Denis Fisette XE "Fisette D." (sous la direction de), Penser lesprit. Des sciences de la cognition à une philosophie cognitive, Grenoble, PUG, 1996, p. 85-101.
Op. cit., p. 106.
J.-P. Dupuy XE "Dupuy J.-P." , Aux origines des sciences cognitives, op. cit., p. 175-176.
D. Dennett XE "Dennett D." , op. cit., p. 107. Pour cette raison, Dennett considère quil nest ni plus, ni moins fondé dattribuer un état mental à un être humain quà une collectivité (sur ce point, voir J.-P. Dupuy XE "Dupuy J.-P." , op. cit., p. 176).
Voir, par exemple, La redécouverte de lesprit, op. cit., p. 22.
J.-P. Dupuy XE "Dupuy J.-P." , op. cit., p. 176.
Supra, p. 115-132.
Roger BastideXE "Bastide R." XE "Bastide R." , Sociologie et psychanalyse, Paris, PUF, 1950 & 1995, p. 275. Pour Benedict Anderson XE "Anderson B." , « au-delà des villages primordiaux où le face-à-face est de règle (et encore
), il nest de communauté quimaginée » : Limaginaire national, Paris, La Découverte, 1996, p. 20.
Joël Bonnemaison XE "Bonnemaison J." donne un excellent exemple dun « espace didentité partagée » en Mélanésie où lidentité culturelle est une « identité géographique » qui découle de la mémoire et des valeurs attachées aux lieux. Chaque groupe est une sorte de « société territoriale » qui « tire son identité non pas seulement de lappropriation dun territoire commun, mais de son identification avec celui-ci. » : J. Bonnemaison, « Les lieux de lidentité : vision du passé et identité culturelle dans les îles du sud et du centre de Vanuatu (Mélanésie) », Autrepart, (4), 1997, p. 11-12 et 23.
François Chazel XE "Chazel F." in Pierre Birnbaum XE "Birnbaum P." , Jean Leca XE "Leca P." (sous la direction de), Sur lindividualisme. Théories et méthodes, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1986, p. 246.
J.-H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." , op. cit., p. 29.
Voir Michèle Fellous XE "Fellous M." , « Le Quilt : un mémorial vivant pour les morts du sida », Ethnologie française, XXVIII, 1998/1, janvier-mars, p. 80-86 ou encore Christophe Broqua XE "Broqua C." , « De quelques expressions collectives de la mémoire face au sida », Ethnologie française, XXVIII, 1998/1, janvier-mars, p. 103-111.
Jean-Olivier Majastre XE "Majastre J.-O." , « LÉchappée belle. Stratégies culturelles et identité ethnique », Métissages, T. II, Paris, LHarmattan et Publications de lUniversité de la Réunion, 1992, p. 298 et 299. Les italiques sont de moi.
Alain Babadzan XE "Babadzan A." , Les dépouilles des dieux. Essai sur la religion tahitienne à lépoque de la découverte, Paris, Éditions de la Maison des sciences de lhomme, 1993, p. 11.
Yvonne Verdier XE "Verdier Y." , Coutume et destin. Thomas XE "Thomas N." Hardy et autres essais, Paris, Gallimard, 1995, p. 155.
Pascal,XE "Pascal" Pensées, Brunschvicg, 252.
La coutume, dit Montaigne XE "Montaigne" , bride « toutes nos avenues » : « De lusage de se vêtir », Essais, I, XXXVI.
J. Candau, Mémoire et identité, op. cit., p. 11-14.
Henri BergsonXE "Bergson H.", Matière et mémoire, Paris, PUF, 1939 (1ère éd. 1896), p. 86-87.
Marcel JousseXE "Jousse M.", Anthropologie du geste, Paris, Gallimard, 1974, p. 75.
Voir Paul ConnertonXE "Connerton P.", How Societies Remember, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, index, 121 p.
Sur la circoncision comme inscription dans la chair du souvenir des ancêtres et du sens dun destin commun, voir Patricia HidiroglouXE "Hidiroglou P.", « La transmission du judaïsme à travers les rituels : lexemple de la circoncision », Ethnologie des faits religieux en Europe, Paris, C.T.H.S., 1993, p. 242.
G. VignauxXE "Vignaux G.", op. cit., p. 199.
André Leroi-GourhanXE "Leroi-Gourhan A.", Le geste et la parole. II. La mémoire et les rythmes, Paris, Albin Michel, 1964, p. 27.
N. DodierXE "Dodier N.", I. BaszangerXE "Baszanger I.", op. cit., p. 58, n. 26.
Pierre HérauxXE "Héraux P.", Éléments d'une théorie de la transmission sociale, Dossier de synthèse préparé en vue de l'Habilitation à diriger des recherches, Université de Nice, janvier 1995, p. 303.
Gregory BatesonXE "Bateson G.", La cérémonie du Naven, Paris, Minuit, 1971, p. 229.
N. Elias XE "Elias N." , op. cit., p. 239.
Ce que montre Maurice BlochXE "Bloch Maurice" chez les Zafimaniry de Madagascar dont le comportement atteste quils partagent - ont en mémoire - le concept de « groupe des alliés parmi lesquels nous chercherons normalement nos époux » sans avoir cependant un mot pour le désigner. Cette conceptualisation non verbalisée est transmise lors de la socialisation dès la petite enfance, par exemple en incitant les bébés à téter le sein dautres femmes que celui de leurs mères, femmes qui « appartiennent presque toujours à la même moitié du village ». Cette pratique contribue, sans que lenfant sen rende compte, « à la formation dune conceptualisation non verbalisée, des deux moitiés du village et des relations quelles entretiennent entre elles » : Maurice Bloch, op. cit., p. 52-53. Dans un autre registre, celui de la conceptualisation non verbalisée de la mort - ou plus exactement des morts - chez les Manouches, voir Patrick WilliamsXE "Williams P.", « Nous, on nen parle pas ». Les vivants et les morts chez les Manouches, Paris, Maison des sciences de lhomme, 1993, ill., 110 p.
P. BourdieuXE "Bourdieu P.", Le sens pratique, op. cit., p. 115-123.
P. BourdieuXE "Bourdieu P.", Méditations pascaliennes, op. cit., p. 163.
P. BourdieuXE "Bourdieu P.", op. cit., p. 166.
E. TulvingXE "Tulving E." cité in Guy TiberghienXE "Tiberghien G.", La mémoire oubliée, Sprimont, Mardaga, 1997, p. 117.
A. MuxelXE "Muxel A.", op. cit., p. 116 et 130.
P. Bourdieu XE "Bourdieu P." , op. cit., p. 174. Lhabitus, note par exemple Bourdieu, accordé davance aux exigences du groupe, « fonctionne comme la matérialisation de la mémoire collective reproduisant dans les successeurs lacquis des devanciers » : Le sens pratique, op. cit., p 91, n. 4.
Qui, en même temps, sont la manifestation dune visée du partage, point que je développerai dans le dernier chapitre
Parmi de nombreuses publications, voir par exemple M. Agulhon XE "Agulhon M." , « La mairie. Liberté, Égalité, Fraternité. » in P. Nora XE "Nora P." , Les lieux de mémoire. La République, op. cit., p. 167-193.
« Seules les représentations qui sont communiquées de façon répétée et qui, dans ce processus, ne sont transformées que de façon minimale finissent par appartenir à la culture. » : D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 115
Searle XE "Searle J.R." propose une distinction importante dans la perspective de lépistémè du partage entre Arrière-plan profond et Arrière-plan local : le premier renvoie à des caractéristiques communes à tous les êtres humains, le second à des caractéristiques qui ont à voir avec des pratiques locales et culturelles. Nimporte quel individu de la planète non analphabète qui lira la description dun dîner chez les Guermantes partagera avec tous les autres lecteurs de Proust XE "Proust M." lidée que les participants ne mangent pas en se bourrant les oreilles de nourriture : ce « savoir comment faire » relève de lArrière-plan profond ; en revanche, certains traits de la description resteront problématiques aux lecteurs très peu au fait des caractéristiques du milieu social peint par lauteur de La Recherche : il sagit alors dune incompatibilité plus ou moins grande entre Arrière-plans locaux (ceux des lecteurs, des Guermantes, de Proust, etc.) : lexemple est de J.R. Searle, La redécouverte de lesprit, op. cit., p. 260-263. Du même auteur, voir également Sens et expression. Études de théorie des actes de langage, Paris, Editions de Minuit, 1982, p. 126.
J.R. Searle XE "Searle J.R." , La redécouverte de lesprit, op. cit., p. 243.
M. Foucault XE "Foucault M." , Ceci nest pas une pipe, op. cit., p. 18.
W.V. Quine XE "Quine W.V." , La Poursuite de la vérité, op. cit., p. 26.
Michel Oriol XE "Oriol M." , par exemple, dans sa recherche sur lidentité culturelle des enfants démigrés portugais en France, évoque les affiches, photos, cartes qui, dans les locaux dassociations portugaises, « organisent la communauté des regards et des souvenirs » et la « mentalisation » des « espaces partagés » : Les variations de lidentité. Étude de lévolution de lidentité culturelle des enfants démigrés portugais en France et au Portugal, Rapport final de lA.T.P. CNRS 054, Nice, 1984, vol. I, p. 92.
K. Mannheim XE "Mannheim K." , op. cit., p. 41-42.
Op. cit., p. 60.
P. Birnbaum XE "Birnbaum P." , op. cit., p. 295.
M. HalbwachsXE "Halbwachs M.", La mémoire collective, op. cit., p. 68.
La notion popperienne idéal-typique de société close, pertinente pour décrire des sociétés stables et peu différenciées, peut-elle être encore appliquée aujourdhui, dans un contexte où les formations sociales traditionnelles se sont délitées du fait de leur croissance démographique et du développement du commerce et des communications ? Marcuse XE "Marcuse H." prétend que oui : selon lui, la société industrielle contemporaine tend au totalitarisme, non pas dans sa forme politique traditionnelle mais grâce à un système spécifique de production et de distribution qui, en utilisant la technologie plutôt que la terreur, affecte non seulement les forces oppositionnelles de lindividu mais lempêche dimaginer les moyens qui lui permettraient de briser sa servitude. La « société close » ainsi instaurée « met au pas et intègre toutes les dimensions de lexistence, privée et publique », elle est le lieu de la « pensée unidimensionnelle » (concept dont lacception est bien plus forte que celle de lexpression contemporaine de « pensée unique » : dans la société close marcusienne, qui est une société de mobilisation totale de lindividu, aucun acte de pensée ne peut échapper à la pensée unidimensionnelle) qui, par définition, est parfaitement partagée. Cette introjection des contrôles sociaux, cette aliénation/identification de lindividu à la totalité est, pour Marcuse, parfaitement compatible avec un pluralisme des partis, de journaux, la séparation des pouvoirs, etc. et une amélioration croissante du standard de vie : H. Marcuse, op. cit., p. 6-35. La plupart des sociologues et anthropologues, toutefois, saccordent pour admettre une régression des sociétés closes avec, pour corollaire, une perte de densité (accompagnée, paradoxalement, dune circulation plus intense) des représentations publiques. Sur ce dernier point et, en particulier, sur les effets de la prolifération des images, on me permettra de renvoyer à mon article : « Du mythe de Theuth à liconorrhée contemporaine. La Mémoire, la Trace et la Perte » in Revue européenne des sciences sociales, op. cit., p. 47-60.
Excepté, bien sûr, dans certaines institutions totales (asiles par exemple) qui, par nature, ne favorisent pas la communication et la circulation des représentations publiques. Le cas de la prison est plus complexe : nous manquons, hélas, de travaux solides sur la ou les cultures en milieu carcéral.
E.R. Leach XE "Leach E.R." , op. cit., p. 42.
P. Bourdieu XE "Bourdieu P." , Méditations pascaliennes, op. cit., p. 210.
E. Durkheim XE "Durkheim E." , Les formes élémentaires de la vie religieuse, op. cit., p. 7.
M. HalbwachsXE "Halbwachs M.", La mémoire collective, op. cit., p. 20. Voir par exemple comment dans la société florentine du début du XVe siècle, les formes et les contenus de la mémoire individuelle chez les travailleurs sont liés « à la nature de lactivité professionnelle, au niveau économique, à la provenance géographique, au rôle social » : Franco FranceschiXE "Franceschi F.", « La mémoire des laboratores à Florence au début du XXe siècle », Annales ESC, septembre-octobre 1990, n° 5, p. 1159.
Gérard NamerXE "Namer G.", Mémoire et société, Paris, Méridiens Klincksieck, 1987, p. 39.
M. HalbwachsXE "Halbwachs M.", Les cadres sociaux de la mémoire, op. cit., p. 163.
Marianne Gullestad XE "Gullestad M." , Martine Segalen XE "Segalen M." , La famille en Europe. Parenté et perpétuation familiale, Paris, La Découverte, 1995, p. 15.
Voir par exemple F. Zonabend XE "Zonabend F." , « La mémoire familiale : de lindividuel au collectif », op. cit., p. 83-84 ou encore les travaux de Déchaux XE "Déchaux J.-H." , Le Wita XE "Le Wita B." , Muxel XE "Muxel A." , Sagnes XE "Sagnes S." .
Bernadette Bucher XE "Bucher B." , Descendants de Chouans. Histoire et culture populaire dans la Vendée contemporaine, Paris, Éditions de la M.S.H., 1995, p. 77-78
Pierre Bourdieu XE "Bourdieu P." a bien décrit la manière dont est thésaurisé lhéritage familial au cours des « séances » où les membres dune famille consultent ensemble des photographies : Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Editions de Minuit, 1965, p. 38-54.
Sur le rôle de la maison familiale comme facteur de structuration de la mémoire, voir J. Bahloul XE "Bahloul J." , La maison de mémoire. Ethnologie d'une demeure judéo-arabe en Algérie (1937-1961), Paris, Métailié, 1992, 247 p. ou, encore, L. Assier-Andrieu XE "Assier-Andrieu L." , « Maison de mémoire. Structure symbolique du temps familial en Languedoc : Cucurnis », Terrain, n° 9, 1987, p. 10-33.
J.-H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." , op. cit., p. 100 et 197.
Jennifer Cole XE "Cole J." , « Quand la mémoire resurgit. La rébellion de 1947 et la représentation de lÉtat contemporain à Madagascar », Terrain, n° 28, mars 1997, p. 20.
J. Bonnemaison XE "Bonnemaison J." , op. cit., p. 19.
Op. cit., p. 28-32.
R. Pottier XE "Pottier R." , « Capitalisme, protestantisme et confucianisme », op. cit., p. 22.
Op. cit., p. 22.
F. Affergan XE "Affergan F." , op. cit., p. 233.
Voir J.-P. Warnier XE "Warnier J.-P." , La mondialisation de la culture, op. cit., passim.
Supra, p. 129.
R. Pottier XE "Pottier R." , op. cit., p. 43.
B. Russell XE "Russell B." , La méthode scientifique en philosophie, op. cit., p. 79-80.
Si, à loccasion de certaines situations exceptionnelles où les conflits et les divisions semblent suspendus je songe à un événement tel que le Mondial une grande majorité dun groupe social peut ressentir un réel bonheur à partager des émotions ou du plaisir, nest-ce pas parce que chacun sait que ce partage est éphémère et noblige pas à éprouver sa contrepartie négative : la souffrance et les risques de la relation prolongée avec lAutre ?
Rémy Brossut XE "Brossut R." , Phéromones. La communication chimique chez les animaux, Paris, CNRS, 1996, p. 73. Un autre exemple, chez les lépidoptères, est peut-être plus connu : le grégarisme larvaire chez la processionnaire du pin Thaumetopoea pityocampa où ce sont des phéromones et des stimuli tactiles qui guident les chenilles (op. cit., p. 73).
Ce substantif vient du latin ecclésiastique adunatio qui signifie assemblage, réunion. Il est utilisé par Philippe Dujardin XE "Dujardin P." avec la définition suivante, que je reprendrai à mon compte : « ce qui, dans le processus dagrégation, ressortit à la visée et/ou à la contrainte du faire-Un ». Cette visée ou cette contrainte traduisent une propriété latente ou manifeste de lagrégation : lunion séprouve, tendanciellement au moins, comme communion, lunité comme unanimité. » Il sagit dune « fiction communautaire » qui nourrit « lillusion nécessaire dunanimité » : Jean Davallon XE "Davallon J." , Philippe Dujardin, Gérard Sabatier XE "Sabatier G." , Politique de la mémoire. Commémorer la révolution, Lyon, P.U.L., 1993, p. 225. Le mot peut avoir dautres acceptions comme, par exemple, chez A. Desrosières XE "Desrosières A." où il désigne l « unification voulue des systèmes de référence » (e.g., le découpage en départements fin 1789) : op. cit., p. 45.
G. de Tarde XE "Tarde G." , op. cit., p. 78.
Jean-Pierre Vernant XE "Vernant J.-P." , Lindividu, la mort, lamour, Paris, Gallimard, 1989, p. III.
G. de Tarde XE "Tarde G." , op. cit., p. 157-158.
D. Dennett XE "Dennett D." , op. cit., p. 86. Ce chauvinisme se manifeste à léchelle temporelle nous aurions moins tendance à dénier une intentionnalité à une fleur si, dans la réalité que nous percevons, nous la voyions croître à la vitesse obtenue artificiellement dans certains films botaniques en accéléré et à léchelle spatiale : nous serions davantage tentés dimaginer la possibilité dune activité mentale et mnésique chez les moucherons si ceux-ci avaient la taille de nos animaux domestiques et, inversement, nous ne prêterions pas cette aptitude mentale à nos chiens ou à nos chats sil fallait les observer à travers un microscope. Dennett ajoute : « Pour quun phénomène nous paraisse trahir la présence dun esprit, il faut quil se déroule au bon rythme. »
Il mest plusieurs fois arrivé, lors de manifestations politiques, dêtre subitement envahi et surpris par le sentiment de laltérité radicale du manifestant avec qui je venais dengager une conversation et qui défilait à mes côtés, supposais-je, pour les mêmes motifs. Je devais probablement lui faire le même effet
Interaction des visées communes qui joue par exemple un grand rôle dans largumentation : pour que celle-ci réussisse, « il faut que lorateur attache du prix à ladhésion dautrui et que celui qui parle ait loreille de ceux auxquels il sadresse : il faut que celui qui développe sa thèse et celui quil veut gagner forment déjà une communauté, et cela par le fait même de lengagement des esprits à sintéresser à un même problème. » : Ch. Perelman XE "Perelman C." , L. Olbrechts-Tyteca XE "Olbrechts-Tyteca L." , Rhétorique et philosophie. Pour une théorie de largumentation en philosophie, Paris, PUF, 1952, p. 18. Comme on le sait, bien souvent, on ne convainc que les personnes qui avaient lintention dêtre convaincues.
Jean-François Bayart XE "Bayart J.-F." , Lillusion identitaire, Paris, Fayard, 1996, p. 101.
N. DodierXE "Dodier N.", I. BaszangerXE "Baszanger I.", op. cit., p. 54.
Op. cit., p. 56.
Op. cit., p. 56.
Lesprit, le Soi et la société, Paris, PUF, 1963, p. 215 cité in René Daval XE "Daval R." , « Société humaine et communication significative selon George Herbert Mead XE "Mead G.H." XE "Mead M." », Revue philosophique, n° 3/1997, p. 288-289.
F.J. Varela XE "Varela F.J." , Autonomie et connaissance, essai sur le vivant, Paris, Seuil, 1989, cité in J. Hochmann XE "Hochmann J." , M. Jeannerod XE "Jeannerod M." , Esprit, où es-tu ? Psychanalyse et neurosciences, op. cit., p. 198. « Lexplicitation de quelque chose, en tant que ceci ou cela, se fonde donc essentiellement sur un acquis et une vue préalables et sur une anticipation. Lexplicitation nest jamais une saisie vierge dun étant simplement pré-donné. » : Martin Heidegger XE "Heidegger M." , Lêtre et le temps, Paris, Gallimard, 1964, p. 187.
D. Hervieu-Léger XE "Hervieu-Léger D." , op. cit., p. 187.
M. Oriol XE "Oriol M." , op. cit., p. 96.
E. Durkheim XE "Durkheim E." , Les formes élémentaires de la vie religieuse, op. cit., p. 610. La notion de « communication des inconscients » (Bourdieu XE "Bourdieu P." ), nest guère plus satisfaisante : Méditations pascaliennes, op. cit., p. 48.
Marcel DetienneXE "Detienne M.", Linvention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981, p. 86.
M. HalbwachsXE "Halbwachs M.", La mémoire collective, op. cit., p. 136 et 5.
Comme lont observé des psychosociologues, la fréquence et lintensité des échanges à lintérieur du groupe semblent conduire à un consensus extrême. Voir à ce sujet Serge GalamXE "Galam S.", Serge MoscoviciXE "Moscovici S.", « Vers une théorie des phénomènes collectifs : consensus et changements dattitudes » in E. Drozda-SenkowskaXE "Drozda-Senkowska E." (sous la direction de), Irrationalités collectives, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1995, p. 265-304.
J.-P. VernantXE "Vernant J.P." XE "Vernant J.-P." , Lindividu, la mort, lamour, op. cit., p. 83, 86 et 87. Sur ce point, voir également Michèle SimondonXE "Simondon M.", La mémoire et loubli dans la pensée grecque jusquà la fin du Ve siècle avant J.-C., Paris, Les Belles Lettres, 1982, p. 10 et 198.
Patrick J. GearyXE "Geary P.J.", La mémoire et loubli à la fin du premier millénaire, Paris, Aubier, 1996, p. 31.
Italo Calvino XE "Calvino I." , Si par une nuit dhiver un voyageur, Paris, Seuil, 1981 & 1995, p. 26.
« Telle une mosaïque bigarrée, ce sont tous les petits bouts de mémoire dispersés dans les histoires de chacun qui dessinent la trame dune mémoire commune, qui donnent forme à un dessein qui pourrait être partagé. Cette mémoire collective familiale serait une collection de fragments épars, contenue dans la possibilité dune rencontre fragile et impalpable dimages et démotions nécessairement renfermées dans la singularité propre de chaque individu » : A. MuxelXE "Muxel A.", op. cit., p. 204.
M. DetienneXE "Detienne M.", op. cit., p. 77 et 73.
Yves Lequin XE "Lequin Y." , « La mémoire à travers le document oral » in Problèmes de méthode en histoire orale, Paris, Institut dHistoire du Temps Présent, CNRS, 1981, p. 43-47 cité par Jean-Claude Bouvier XE "Bouvier J.-C." in Collectif, Croire la mémoire ? Approches critiques de la mémoire orale, op. cit., p. 15.
J. R. Searle XE "Searle J.R." , Lintentionalité. Essai de philosophie des états mentaux, op. cit., p. 15.
Voir Jos Jaspars XE "Jaspars J." , Miles Hewstone XE "Hewstone M." , « La théorie de lattribution » in Serge Moscovici XE "Moscovici S." (sous la direction de), Psychologie sociale, Paris, PUF, 1984, p. 326.
Si tout le monde cessait de partager la croyance que largent est de largent, largent cesserait dêtre de largent : J. R. Searle XE "Searle J.R." , La construction de la réalité sociale, op. cit., p. 50. Searle ajoute : « Et ce qui vaut pour largent vaut pour les élections, les propriétés privées, les guerres, les votes, les promesses, les mariages, les achats et les ventes, les bureaux politiques, et ainsi de suite. » Là est « le secret de la continuité dexistence des faits institutionnels » : op. cit., p. 153.
K. Mannheim XE "Mannheim K." , op. cit., p. 62.
P. Bourdieu XE "Bourdieu P." , Méditations pascaliennes, op. cit., p. 173.
Jemprunte cet exemple à Hilary Putnam XE "Putnam H." , Raison, vérité et histoire, Paris, Minuit, 1984, p. 11. Pour un exemple similaire il sagit alors dune mouette qui, en cheminant sur le sable, trace un vers de Baudelaire ! -, voir Pierre Jacob XE "Jacob P." , Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, op. cit., p. 12.
Voilà pourquoi, contrairement à ce que prétend un courant de la philosophie matérialiste, les symboles des ordinateurs ne signifient rien
pour les ordinateurs (supra, p. 38 et 88).
Gregory Bateson XE "Bateson G." , La cérémonie du Naven, Paris, Éditions de Minuit, 1971, 349 p.
A. Babadzan XE "Babadzan A." , op. cit., p. 313.
J.-H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." , op. cit., p. 158.
J.-H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." , p. 74. Lexistence de telles pratiques cohésives nest pas toujours le signe dun partage solide au sein du groupe considéré : au contraire, il est possible quelles trahissent un processus de déliaison sociale voire de désintégration avancée que ses membres sefforcent ainsi de contrecarrer c'est une explication souvent donnée de la fièvre commémorative observée en France comme il est également possible que labsence de telles pratiques dans certaines sociétés signifie que lon a affaire à des sociétés très solidaires, fortement cohésives, où la question du renforcement du partage na pas lieu de se poser. Il convient dès lors de sinterroger sur certaines formes particulièrement ostentatoires de la revendication du partage, par exemple sur le succès du slogan Tous ensemble (lors des grèves de décembre 1995 et pendant le Mondial, déjà évoqué) : cette revendication dun orgasme social est le produit de lattente et du fantasme dun partage idéal à un moment historique où le sentiment de la déliaison sociale (la fameuse « fracture ») est exacerbé.
J. Davallon XE "Davallon J." , P. Dujardin XE "Dujardin P." , G. Sabatier XE "Sabatier G." , Politique de la mémoire. Commémorer la révolution, op. cit., p. 228.
William Bellamy XE "Bellamy W." , Une identité nouvelle pour lAfrique du Sud, Paris, Publ. de la Sorbonne, 1996, p. 155-161.
M. Oriol XE "Oriol M." , op. cit., p. 90.
Charles Taylor XE "Taylor C." , La liberté des modernes, op. cit., p. 165.
Op. cit., p. 166.
Il ne faut pas se méprendre sur le sens que Searle XE "Searle J.R." donne à cette expression : lintentionnalité collective « le sentiment que lon a de faire (vouloir, croire, etc.) quelque chose ensemble » - est un phénomène « biologiquement inné », primitif, lié à « lavantage sélectif du comportement coopératif.» A lintérieur de mon cerveau, il peut prendre la forme suivante : « Nous avons lintention de », « Nous faisons telle ou telle chose ». Lintentionnalité collective nest donc pas une sorte de super-esprit flottant au-dessus des esprits individuels, mais un point de vue du « je » sur le « nous », ou plus exactement un « je » qui se pense en termes de « nous ». Lorsque je dis : « nous partageons », c'est bien le « je » qui fait lassertion du partage, assertion dont « je » peux prendre conscience, prise de conscience dont « je » peux prendre conscience, etc. : on peut prolonger à linfini cette série dopérations réflexives qui constituent une visée de soi-même. Par conséquent, aussi loin que lon remonte dans lintentionnalité, le « je » est irréductible : voir John R. Searle, La construction sociale de la réalité, op. cit., p. 43-44 et 57.
J. R. Searle XE "Searle J.R." , op. cit., p. 41. Dans le même registre, voir ce que Bourdieu XE "Bourdieu P." dit du sens commun, ensemble de lieux communs tacitement acceptés qui rendent possibles la confrontation, voire le conflit : op. cit., p. 118. A ce propos, jai toujours trouvé étonnante, dans de nombreux manuels de sciences humaines et sociales, la stigmatisation distinguée, rituelle et rhétorique du « sens commun » défini comme un ensemble de préjugés, de croyances et de représentations collectives entachées de jugements moraux. Que le chercheur cherche à sen défaire la fameuse « coupure épistémologique » - est sans doute un préalable nécessaire à la mobilisation de ses propres concepts danalyse. Mais il ne doit pas oublier que ce « sens commun » ne doit jamais être péjoré car il est lobjet même de sa discipline et, souvent, à la fois une condition et une expression du partage.
M. Oriol XE "Oriol M." , op. cit., p. 124.
Immobilisation doù « résulte évidemment la possibilité de généraliser » : Nicole Loraux XE "Loraux N." , La cité divisée. Loubli dans la mémoire dAthènes, Paris, Éditions Payot & Rivages, 1997, p. 43.
Op. cit., p. 90 et 112.
Les métalangues sont, selon Benveniste XE "Benveniste E." , « les langues qui servent à décrire une langue » (Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 2, Paris, Gallimard, 1974, p. 35). Jutilise ici lexpression de méta-discours dans un sens plus relâché pour désigner les discours qui servent à décrire la croyance dans le partage.
Vergemeinschaftung : Max Weber XE "Weber M." , Économie et société, Paris, Plon, 1971, p. 41. Weber précise que la communalisation naît au moment où les individus orientent mutuellement leur comportement (p. 42). Labsence de communalisation peut expliquer quune communauté dopinions ne naisse pas dune communauté dintérêts : le monde universitaire est une bonne illustration de ce type de situation où malgré de multiples raisons objectives qui justifieraient un consensus minimum (la nécessité dobtenir des moyens, le souci de favoriser les échanges scientifiques) on cultive à plaisir le dissentiment. La communauté des intérêts, même objective, na pas dexistence sociale réelle si elle nest pas visée comme telle par les individus.
J. Candau, Mémoire et identité, op. cit., p. 14-16.
Je minspire ici de F. Récanati XE "Récanati F." : « on ne pense pas seulement ce quon pense, on pense aussi quon le pense » (op. cit., p. 19)
F. Dosse XE "Dosse F." , Lempire du sens. Lhumanisation des sciences humaines, op. cit., p. 147.
M. Oriol XE "Oriol M." , op. cit., p. 120. Sur les occasions « dunissonalité » que créent la poésie, les chansons, les hymnes nationaux et les diverses formes de récitations cérémonielles, voir B. Anderson XE "Anderson B." , op. cit., p. 148-149. Sur la focalisation de lexpérience des destinataires des mythes, de la littérature et des rituels, voir D. Sperber XE "Sperber D." , D. Wilson XE "Wilson D." , op. cit., p. 20-21.
M. Oriol XE "Oriol M." , op. cit., p. 47.
Op. cit., vol. II, p. 107.
M. Halbwachs XE "Halbwachs M." , Les cadres sociaux de la mémoire, op. cit., p. 151.
J. Candau, Mémoire et identité, op. cit., p. 62-72.
Voir J.-H. Déchaux XE "Déchaux J.-H." , op. cit., p. 308 et J. Candau, « Quête mémorielle et nouveaux marchés généalogiques », op. cit., passim. Toujours dans le registre de la généalogie, Nathalie Zadje XE "Zadje N." soutient ceci à propos de lidentité juive : notant les « inépuisables dissemblances » qui existent entre les différentes « communautés » juives à léchelle de la planète, et même entre les individus dune même « communauté », elle affirme que ce qui définit lidentité juive est le partage dune même discours se référant à des ancêtres communs. Tout Juif, dit-elle, dIsraël ou de la « diaspora plurielle », sidentifie « comme un descendant « de Joseph, fils de Jacob XE "Jacob P." , fils dIsaac, fils dAbraham » : Enfants de survivants, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 33-35. Soit dit en passant, il y aurait beaucoup à dire sur cette généralisation : « Tout Juif
».
« Que les Portugais, leurs dirigeants politiques ou religieux proclament la communauté des mentalités et des valeurs, cela ne veut pas dire que celle-ci existe objectivement. Tous les groupes nationaux sont ainsi conduits à se représenter eux-mêmes comme produit naturel de ressemblances objectivement constatables, et leur membres adhèrent souvent à de telles représentations » : M. Oriol XE "Oriol M." , op. cit., p. 80. Les italiques sont de moi.
C. Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." , « Lefficacité symbolique », op. cit., p. 205-226.
Je précise la nature de ces différents niveaux de la croyance par lexemple suivant : si je crois que les licornes existent, le fait de ma croyance est vrai, même si la proposition est fausse. Si nous sommes plusieurs à partager ma croyance, le fait du partage de cette croyance sera vrai et nous pourrons alors parler dune croyance collective dans le fait quexistent des licornes. Si tous ceux qui croient avec moi à lexistence des licornes partagent exactement la même représentation de ce quest lontologie dune licorne, le fait du partage dun même contenu de croyance sera vrai et lethnographe pourra alors considérer quil est en présence dune croyance collective dans les licornes.
« La caractérisation dun énoncé comme énoncé de réalité na pas son fondement dans la réalité de lobjet. Sil en était ainsi, des difficultés apparaîtraient aussitôt et la définition se perdrait dans limprécision, ne serait-ce que parce que le concept de réalité serait soumis à toutes les conceptions physiques, cognitives, ontologiques et métaphysiques possibles et que, dans ces conditions, notre définition de tout énoncé comme énoncé de réalité se heurterait à autant de désaccords. Une telle définition échouerait déjà lorsque lobjet de lénoncé savère « irréel », par exemple un rêve, une vision ou un mensonge. C'est bien parce que lélément décisif nest pas lobjet de lénoncé mais le sujet de lénonciation que même un « énoncé irréel » est en toutes circonstances un énoncé de réalité. Un énoncé est toujours un énoncé de réalité. La « réalité » de lénoncé tient à son énonciation par un sujet réel, authentique. » : K. Hamburger XE "Hamburger K." , op. cit., p. 55-56.
Je dirais plutôt : par une majorité des membres du groupe (ou par une minorité agissante et influente).
Sélim Abou XE "Abou S." , « Les métamorphoses de lidentité culturelle », Diogène, n° 177, Janvier-Mars 1997, p. 4. Pour un point très complet sur cette question, voir Philippe Poutignat XE "Poutignat P." , Jocelyne Streiff-Fenart XE "Streiff-Fenart J." , Théories de l'ethnicité suivi de Les groupes ethniques et leurs frontières (Fredrik BarthXE "Barth F."), Paris, PUF, 1995, 270 p.
« Laspect illocutionnaire, c'est non pas le contenu de lénoncé, mais ce quil est comme acte, c'est le fait de dire ce qui est dit, dans la mesure où dire, c'est agir, c'est accomplir un acte illocutionnaire : promesse, ordre, question, affirmation, prédiction, avertissement, menace, etc. » : F. Récanati XE "Récanati F." , op. cit., p. 119.
Sur ce point, voir A. De Libera XE "De Libera A." , op. cit., p. 64
A. Pessin XE "Pessin A." , op. cit., p. 185.
Charles Taylor XE "Taylor C." , op. cit., p. 169.
Julien Duval XE "Duval J." , Christophe Gaubert XE "Gaubert C." , Frédéric Lebaron XE "Lebaron F." , Dominique Marchetti XE "Marchetti D." XE "Marchetti J.-M." , Fabienne Pavis XE "Pavis F." , Le « décembre » des intellectuels français, Paris, Liber-Raisons dagir, 1998, 125 p.
D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 121.
W.V. Quine XE "Quine W.V." , La Poursuite de la vérité, op. cit., p. 72.
D. Sperber XE "Sperber D." , D. Wilson XE "Wilson D." , op. cit., p. 45.
M. DummettXE "Dummett M.", op. cit., p. 145.
D. Sperber XE "Sperber D." , D. Wilson XE "Wilson D." , op. cit., p. 69.
M. DummettXE "Dummett M.", op. cit., p. 161.
« Si vous ne savez pas que vous partagez un savoir mutuel (au sujet de quelque chose, avec quelqu'un dautre), alors vous navez pas ce savoir mutuel. Le savoir mutuel doit être sûr pour exister et, puisquil ne peut jamais être sûr, il ne peut jamais exister » : D. Sperber XE "Sperber D." , D. Wilson XE "Wilson D." , op. cit., p. 37.
H. Marcuse XE "Marcuse H." , op. cit., p. 222.
D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 34.
« Le langage est fait de plusieurs idiolectes ; et ces idiolectes consistent en « des habitudes que chacun acquiert pour son propre compte » (J. Bouveresse XE "Bouveresse J." , Le mythe de lintériorité, Paris, Ed. de Minuit, 1976, p. 166-168 cité in A. Benmakhlouf XE "Benmakhlouf A." , op. cit., p. 50). Lambiguïté des mots, ajoute Benmakhlouf, résulte nécessairement de la pluralité des habitudes : « désambiguïser le langage aurait pour conséquence de ne parler que de logique, autrement dit réduirait considérablement la communication entre les hommes : il ne serait plus possible de témoigner auprès des autres de quoi que ce soit ; il ny aurait plus moyen de parler de quelque chose quon a vu et que les autres nont pas vu. Les récits de voyage seraient par exemple impossibles. » : op. cit., p. 51.
D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 113-114.
D. Sperber XE "Sperber D." , Le symbolisme en général, op. cit., p. 137.
Il en va évidemment différemment des échanges savants qui visent à « forcer » le partage (la communication réussie) malgré la recherche de la plus grande précision possible des énoncés : cela nest vraiment possible quentre spécialistes qui partagent des Arrière-plans très spécifiques relevant de questions bien circonscrites propres à leur discipline et sur lesquelles ils travaillent ensemble de longue date. En sciences humaines et sociales, ces conditions sont rarement remplies et c'est sans doute pour cette raison que, plus quailleurs, nous usons et abusons de la rhétorique afin de « donner du jeu » à nos énoncés et favoriser ainsi un certain partage au prix dune certaine incompréhension (voir supra, p. 51-60).
M. DummettXE "Dummett M.", op. cit., p. 146-147 ; G. Frege XE "Frege G." , op. cit., p. 105 ; F. Récanati XE "Récanati F." , op. cit., p. 78 ; B. Russell XE "Russell B." , Signification et vérité, op. cit., p. 199 ; D. SperberXE "Sperber D.", Le symbolisme en général, op. cit., p. 111-113.
Jemprunte cet exemple à P. Alféri XE "Alféri P." , op. cit., p. 152.
Supra, p. 19. En réalité, nimporte quel mot peut relever de ce symbolisme second : les mots « ciel » et « bleu » que jai utilisés dans lexemple ci-dessus peuvent renvoyer directement à laspect de latmosphère lorsquil fait beau temps, mais ils peuvent aussi, par exemple dans le contexte dun récit religieux ou poétique, revêtir de multiples significations secondes.
George Steiner XE "Steiner G." , Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction, Paris, Albin Michel, 1998, 689 p. Selon M. Dummett XE "Dummett M." , « le problème de linterprétation des propos dun locuteur qui nous parle dans notre langue est en principe le même que dans le cas de linterprétation de propos tenus dans une langue inconnue bien que le premier problème mentionné semble le plus facile à résoudre. »: op. cit., p. 151-152.
S. Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , op. cit., p. 107.
M. DummettXE "Dummett M.", op. cit., p. 155.
S. Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , op. cit., p. 108.
V. Descombes XE "Descombes V." , « Lidentification des idées », Revue philosophique de Louvain, op. cit., p. 90. Descombes ajoute : Avec ce type de théorie, « il nest pas excessif de dire que c'est toute la philosophie des sciences sociales qui est en jeu ». Si lintention de ces sciences est « de restituer le sens des actions, des coutumes et des croyances humaines », elles ont forcément un statut herméneutique. Le régime de la preuve nest pas celui du renvoi à des faits car il est impossible de prouver que « telle signification est ou non donnée, que linterlocuteur a telle ou telle idée ». Tout ce quon peut prouver est quune manière de comprendre est plus plausible quune autre à tel ou tel point de vue : op. cit., p. 91.
La distinction que fait Alféri XE "Alféri P." entre deux types dappréhension celle du complexe propositionnel et celle des termes de la proposition (« incomplexes » qui se réfèrent à un ou des étants) est différente de celle que je suggère entre appréhension analytique et appréhension synthétique. Chez Alféri, lappréhension du complexe nest possible quaprès celle des termes ; dans mon cas, lappréhension synthétique peut survenir sans quil y ait eu appréhension analytique. Bien au contraire, je soutiens que lappréhension synthétique est un mode de traitement des informations visant à économiser les efforts cognitifs inhérents à toute appréhension analytique.
D. Sperber XE "Sperber D." , La contagion des idées, op. cit., p. 99 et 101.
La mise entre guillemets peut permettre aux acteurs de ne pas contrarier ce que Bernard Lahire XE "Lahire B." , se référant à Bourdieu XE "Bourdieu P." , appelle « leur programme de socialisation incorporé » (op. cit., p. 56) et déviter ainsi des crises majeures : pour un étudiant, mettre entre guillemets lénoncé de son professeur quil na pas compris est préférable au raisonnement suivant : « je nai pas compris parce quil dit nimporte quoi, ce qui remet en cause la confiance que je lui accorde en vue de ma formation et rend stupide ma décision de minscrire à lUniversité ». Ce dernier raisonnement conduit à une attitude de rupture vis à vis dune institution, dun discours officiel ou parental relatif à cette institution, etc., qui est beaucoup moins facile à assumer que la mise entre guillemets qui préserve une forme de lien social. Pour des raisons similaires, il est difficile à cet étudiant de dire : « je nai pas compris parce que je nai pas le niveau requis pour suivre des cours à lUniversité. »
Lorsque le réparateur de mon ordinateur me dit quil y a un problème dadresse sur sa carte-mère, je peux tenter dexcuser mon retard dans la livraison de mon dernier article en informant léditeur que je ne peux pas taper mon texte car mon ordinateur « a un problème dadresse ». Jai de bonnes raisons de croire en la vérité de cet énoncé mon réparateur est compétent, je sais vaguement que les informations sont retrouvées dans un ordinateur grâce à un système dadresses sans vraiment comprendre ce quil signifie exactement. Dans mon énoncé, jai dit que la carte mère de mon ordinateur avait un problème dadresse, mais on ne peut pas prétendre que je crois quune adresse ne fonctionne pas, on peut seulement affirmer que je crois que quelque chose qui sappelle une adresse ne fonctionne pas. Je transpose ici un dialogue imaginaire entre M. Dummett XE "Dummett M." et son garagiste
: op. cit., p. 146-147.
Supra, p. 103.
Ces formes de raisonnement, pour approximatives quelles soient, peuvent toutefois mobiliser une masse considérable de connaissances et être dune subtilité qui les rend inaccessibles à toute reproduction par un ordinateur. Georges Vignaux donne un exemple (emprunté à J. Pitrat XE "Pitrat J." ) des inférences sur le monde extérieur dont nous sommes capables : « Le professeur envoya lélève chez le censeur parce qu'il voulait
lancer des boulettes (il = lélève)
avoir la paix (il = le professeur)
le voir (il = le censeur, le = lélève) ». Vignaux commente : « Il est manifeste que pour comprendre « automatiquement » une telle phrase, il nous faudrait disposer de très puissants mécanismes inférentiels qui supposeraient lexistence dordinateurs disposant de toutes les connaissances imaginables aussi bien du langage et de ses subtilités que du monde extérieur et de ses non moins grandes subtilités » : G. VignauxXE "Vignaux G.", op. cit., p. 61.
XE "Vignaux G."Op. cit., p. 35-36.
Raisonnement caractérisé par labsence de remise en cause des axiomes de départ et lintégration de toute conséquence nouvelle dans les informations précédentes : XE "Vignaux G."op. cit., p. 62.
Eric Grillo XE "Grillo E." , La philosophie du langage, Paris, Seuil, 1997, p. 16.
Définie comme « la tendance à surestimer la probabilité quun objet qui possède un certain nombre de traits considérés comme propres à une catégorie, appartienne à cette catégorie. » : E. Drozda-SenkowskaXE "Drozda-Senkowska E.", Irrationalités collectives, op. cit., p. 19.
G. VignauxXE "Vignaux G.", op. cit., p. 190.
Ces « éléments primitifs » de la constitution et des fonctionnements de notre système cognitif, ajustés « discursivement aux contraintes de chaque situation » (G. VignauxXE "Vignaux G.", op. cit., p. 191 et 192), sont peut-être dabord, comme la suggéré Benveniste XE "Benveniste E." , des « catégories de langue. » : Problèmes de linguistique générale, 1, Paris, Gallimard, 1966, p. 63-74. Danièle Dubois XE "Dubois D." note à ce propos : « Les langues (parmi les nombreux systèmes sémiotiques) construisent les catégories, et permettent ainsi de réaliser des « interfaces » entre les constructions individuelles (subjectives) issues de la sensorialité et les représentations culturelles (partagées) que sont ces théories et connaissances. » : Catégorisation et cognition : de la perception au discours, Paris, Éditions Kimé, 1997, p. 12.
C. Lévi-Strauss XE "Lévi-Strauss C." , La pensée sauvage, op. cit., p. 17.
« Cognitive anthropology investigates knowledge, knowledge which is embedded in words, in stories, and artifacts, and which is learned from and shared with others humans. « : Roy DAndrade XE "DAndrade R." , The Development of Cognitive Anthropology, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. XIV. C'est dans la même problématique du partage (« shared understandings ») que sinscrit par exemple le travail de Claudia Strauss XE "Strauss C." et Naomi Quinn XE "Quinn N." : A cognitive theory of cultural meaning, op. cit., passim.
E.R. Leach XE "Leach E.R." , op. cit., p. 7.
Je songe par exemple aux oppositions du type « sale » vs « propre » et qui relèvent des aspects cognitifs de la pratique de lespace cynégétique (travaux non publiés).
Leurs publications sont citées dans la bibliographie située à la fin du mémoire, dans la section « Anthropologie de la mémoire ».
M. DummettXE "Dummett M.", op. cit., p. 69.
A. Benmakhlouf XE "Benmakhlouf A." , op. cit., p. 31.
Voir par exemple Constance Classen XE "Classen C." , Worlds of Sense, London, Routledge, 1993, 172 p.
M. Dummett XE "Dummett M." , op. cit., p. 144. Sur la nature de cet apprentissage chez les parfumeurs, voir supra p. 96-97.
S. Laugier-Rabate XE "Laugier-Rabate S." , op. cit., p. 62.
D. Sperber XE "Sperber D." , D. Wilson XE "Wilson D." , op. cit., p. 101.
Mémoire et expériences olfactives. Anthropologie dun savoir-faire sensoriel, Paris, PUF (coll. Le Sociologue, parution prévue fin 1999).
D. Dennett XE "Dennett D." , op. cit., p. 186.
Il sagit des travaux déjà cités dans le premier chapitre : « Aspects cognitifs dun vaisseau domestique : le Tupperware, un objet bon à penser », Journée détude commune LEGA GDR 991 du CNRS (« Culture matérielle du Japon ») sur le thème Fabrication, usages et représentations de lobjet domestique, 30 janvier 1999.
C'est dans cette perspective que jai récemment accepté de participer au GDR 1201 du CNRS « Matières, formes et sociétés ».
D. Sperber XE "Sperber D." , D. Wilson XE "Wilson D." , op. cit., p. 75.
Voir Gilles-Gaston Granger XE "Granger G.-G." , « Catégories et raison », Lunivers philosophique, Encyclopédie Philosophique Universelle, Paris, PUF, 1991, p. 531-532.
Voir E.R. Leach XE "Leach E.R." , Critique de lanthropologie, op. cit., p. 14 ou L. Dumont XE "Dumont L." , op. cit., p. 16.
Ceci renvoie au « principe dépistémologie générale selon lequel c'est toujours la possession dun élément commun qui fonde la possibilité de saisir une différence entre deux objets quon compare » : R. Pottier XE "Pottier R." , Anthropologie du mythe, op. cit., p. 52.
Lidéal de la science est de distinguer les entités réelles et les entités fictives afin de sattacher exclusivement à létude des premières. Ce qui fait la spécificité des sciences humaines et sociales et ce qui les rend passionnantes -, c'est la nécessité de considérer les entités fictives qui ont souvent des effets réels dans la vie sociale. Ces effets seraient évidemment impossibles en labsence des processus mentaux qui vont donner corps aux croyances, aux fictions et aux représentations.
G. VignauxXE "Vignaux G.", op. cit., p. 8-9.
Op. cit., p. 9.
Roy DAndrade XE "DAndrade R." , op. cit., p. 250.
« To attempt to understand culture by ignoring the human mind is like attempting to understand Hamlet by ignoring the Prince of Denmark » : Melford Spiro XE "Spiro M." cité in C. Strauss XE "Strauss C." , N. Quinn XE "Quinn N." , op. cit., p. 9.
Pascal XE "Pascal" Boyer XE "Boyer P." in Pierre Bonte XE "Bonte P." , Michel Izard XE "Izard M." , Dictionnaire de lethnologie et de lanthropologie, Paris, PUF, 1991, p. 160.
J. R. Searle XE "Searle J.R." , La redécouverte de lesprit, op. cit., p. 329.
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