Margot la Ravaudeuse - La Bibliothèque électronique du Québec
Là, vous me ferez part du sujet de votre affliction : peut-être vous serai-je plus
utile que vous ne pensez. ..... Toutes les demoiselles qui se destinent au monde
subissent indispensablement un semblable examen. ...... mais la présidente
Cartou[68] ayant pour assesseurs Fanchon Chopine, ...... Je ne suis pas de ces
grues-là.
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Fougeret de Monbron
Margot la Ravaudeuse
BeQ
Fougeret de Monbron
(1706-1760)
Margot la Ravaudeuse
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 280 : version 1.01
Sources
Romans libertins du XVIIIe siècle, textes établis, présentés et annotés par Raymond Trousson, Collections Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1993.
Margot la Ravaudeuse
Voici enfin cette Margot la Ravaudeuse, dont le général de la Pousse*, sollicité par le corps des catins et de leurs infâmes suppôts, voulut faire un crime dÉtat à son auteur. Comme on ne laccusait pas moins que davoir attaqué dans cet ouvrage la religion, le gouvernement et le souverain, il sest déterminé à le mettre au jour, craignant que son silence ne déposât contre lui, et quon ne le crût réellement coupable. Le public jugera qui a tort ou raison.
Ce nest point par vanité, encore moins par modestie, que jexpose au grand jour les rôles divers que jai joués pendant ma jeunesse. Mon principal but est de mortifier, sil se peut, lamour-propre de celles qui ont fait leur petite fortune par des voies semblables aux miennes, et de donner au public un témoignage éclatant de ma reconnaissance, en avouant que je tiens tout ce que je possède de ses bienfaits et de sa générosité.
Je suis née dans la rue Saint-Paul ; et cest à lunion clandestine dun honnête soldat aux Gardes et dune ravaudeuse que je suis redevable de mon existence. Ma mère, naturellement fainéante, minstruisit de bonne heure dans lart de ressertir et rapetasser proprement des chaussures, afin de se débarrasser le plus tôt quil lui serait possible du soin de la profession sur moi. Javais atteint ma treizième année, lorsquelle crut pouvoir me céder son tonneau* et ses pratiques, aux conditions pourtant de lui rendre chaque jour un compte exact de mon gain. Je répondis si parfaitement à ses espérances quen moins de rien je devins la perle des ravaudeuses du quartier. Je ne bornais pas mes talents à la seule chaussure, je savais aussi très bien raccommoder les vieilles culottes et y remettre des fonds ; mais ce qui ajoutait à mon habileté, et me rendait le plus recommandable, cétait une physionomie charmante dont la nature mavait gratifiée. Il ny avait personne des environs qui ne voulût être ravaudé de ma façon. Mon tonneau était le rendez-vous de tous les laquais de la rue Saint-Antoine. Ce fut en si bonne compagnie que je pris les premières teintures de la belle éducation et du savoir-vivre, que jai beaucoup perfectionnés depuis, dans les différents états où je me suis trouvée. Ma parentèle mavait transmis par le sang et par ses bons exemples un si grand penchant pour les plaisirs libidineux que je mourais denvie de marcher sur ses traces, et dexpérimenter les douceurs de la copulation. Monsieur Tranchemontagne (cétait mon père), ma mère et moi, nous occupions au quatrième étage une seule chambre meublée de deux chaises de paille, de quelques plats de terre à moitié rompus, dune vieille armoire, et dun grand vilain grabat sans rideaux et sans impérial, où nous reposions tous trois.
À mesure que je grandissais, je dormais dun sommeil plus interrompu, et devenais plus attentive aux actions de mes compagnons de couche. Quelquefois ils se trémoussaient dune manière si vigoureuse que lélasticité du châlit me forçait à suivre tous les mouvements. Alors ils poussaient de gros soupirs en articulant à voix basse les mots les plus tendres que la passion leur suggérât. Cela me mettait dans une agitation insupportable. Un feu dévorant me consumait : jétouffais ; jétais hors de moi-même. Jaurais volontiers battu ma mère, tant je lui enviais les délices quelle goûtait. Que pouvais-je faire en pareille conjoncture, sinon de recourir à la récréation des solitaires ? Heureuse encore dans un besoin aussi pressant de navoir pas la crampe au bout des doigts. Mais, hélas ! en comparaison du réel et du solide, la pauvre ressource ! et quon peut bien lappeler un jeu denfant ! Je mépuisais, je ménervais en vain ; je nen étais que plus ardente, plus furieuse. Je pâmais de rage, damour et de désirs : javais, en un mot, tous les dieux de Lampsaque dans le corps. Le joli tempérament pour une fille de quatorze ans ! mais, comme lon dit, les bons chiens chassent de race.
Il est aisé de juger quimpatiente et tourmentée de laiguillon de la chair ainsi que je létais, je songeai sérieusement à faire choix de quelque bon ami qui pût éteindre, ou du moins apaiser, la soif insupportable qui me desséchait.
Parmi la nombreuse valetaille dont je recevais incessamment les hommages, un palefrenier jeune, robuste et bien découplé me parut être digne de mes attentions. Il me troussa un compliment à la palefrenière, et me jura quil nétrillait jamais ses chevaux sans songer à moi. À quoi je répondis que je ne rapetassais jamais une culotte que limage de Monsieur Pierrot (cétait son nom) ne me trottât dans la cervelle. Nous nous dîmes très sérieusement une infinité dautres gentillesses de ce genre, dont je ne me rappelle pas assez lélégante tournure pour les répéter au lecteur. Il suffit quil sache que Pierrot et moi nous fûmes bientôt daccord, et que peu de jours après nous scellâmes notre liaison du grand sceau de Cythère, dans un petit cabaret borgne vers la Râpée. Le lieu du sacrifice était garni dune table étayée de deux tréteaux pourris, et dune demi-douzaine de chaises disloquées. Les murs étaient remplis de quantité de ces hiéroglyphes licencieux que daimables débauchés en belle humeur crayonnent ordinairement avec du charbon. Notre festin répondait au mieux à la simplicité du sanctuaire. Une pinte de vin à huit sols, pour deux de fromage, et autant de pain ; le tout bien calculé montait à la somme de douze. Nous officiâmes néanmoins daussi grand coeur que si nous eussions été à un louis par tête chez Duparc*. On ne doit pas en être surpris. Les mets les plus grossiers, assaisonnés par lamour, sont toujours délicieux.
Enfin, nous en vînmes à la conclusion. Lembarras fut dabord de nous arranger ; car il nétait pas prudent de se fier ni à la table, ni aux chaises. Nous prîmes donc le parti de rester debout. Pierrot me colla contre le mur. Ah ! puissant dieu des jardins ! je fus effrayée à laspect de ce quil me montra. Quelles secousses ! quels assauts ! La paroi ébranlée gémissait sous ses prodigieux efforts. Je souffrais mort et passion. Cependant de mon côté je mévertuais de toutes mes forces, ne voulant pas avoir à me reprocher que le pauvre garçon eût supporté seul la fatigue dun travail si pénible. Quoi quil en soit, malgré notre patience et notre courage mutuels, nous navions fait encore que de bien médiocres progrès, et je commençais à désespérer que nous pussions couronner loeuvre, lorsque Pierrot savisa de mouiller de sa salive la foudroyante machine. Ô nature ! nature, que tes secrets sont admirables ! Le réduit des voluptés sentrouvrit ; il y pénétra : que dirai-je de plus ? Je fus bien et dûment déflorée. Depuis ce temps-là, je dormis beaucoup mieux. Mille songes flatteurs présidaient à mon repos. Monsieur et Madame Tranchemontagne avaient beau faire craquer le lit dans leurs joyeux ébats, je ne les entendais plus. Notre innocent commerce dura environ un an. Jadorais Pierrot, Pierrot madorait. Cétait un garçon parfait, auquel on ne pouvait reprocher aucun vice, sinon quil était gueux, joueur et ivrogne. Or, comme entre amis tous biens doivent être communs, et que le riche doit assister le pauvre, jétais le plus souvent obligée de fournir à ses dépenses. On dit proverbialement quun palefrenier mangerait son étrille quand même il aurait affaire à la reine. Celui-ci, tout au contraire, pour ménager la sienne, me mangea mon fonds de boutique et mon tonneau. Il y avait déjà longtemps que ma mère sapercevait du dépérissement de mes affaires, et quelle men faisait daustères réprimandes. La renommée lui apprit bientôt que javais mis le comble à mon dérangement. La bonne maman dissimula ; mais un beau matin que je dormais dun sommeil léthargique, elle sarma de lâme dun balai neuf ; et mayant traîtreusement passé la chemise par-dessus la tête, elle me mit les fesses tout en sang avant que je pusse me débarrasser. Quelle humiliation pour une grande fille comme moi, de se voir ainsi flageller ! Jen étais si outrée que je résolus sur-le-champ de mémanciper, et daller tenter fortune où je pourrais. Lesprit plein de mon projet, je profitai de linstant que ma mère était dehors : je me vêtis à la hâte de mes atours des dimanches, et dis un éternel adieu au domicile de Madame Tranchemontagne. Jenfilai au hasard le chemin de la Grêve, et côtoyant la rivière jusquau Pont-Royal, jentrai dans les Tuileries. Je fis dabord presque le tour du jardin sans songer à ce que je faisais. Enfin, un peu revenue de mes premiers transports, je massis sur la terrasse des Capucins. Il y avait un demi-quart dheure que jy rêvais au parti que je prendrais lorsquune petite dame, vêtue assez proprement, et dun maintien décent, vint se mettre à côté de moi. Nous nous saluâmes réciproquement, et liâmes conversation par les lieux communs ordinaires de gens qui ont envie de jaser, quoiquils naient rien à se dire.
« Ah ! mon Dieu, mademoiselle, ne sentez-vous pas quil fait bien chaud ?
Excessivement chaud, madame.
Heureusement il faut un peu dair.
Oui, madame, il en fait un peu.
Oh ! mademoiselle, que de monde il y aura demain à Saint-Cloud si ce temps-ci continue !
Assurément, madame, il y aura beaucoup de monde.
Mais, mademoiselle, plus je vous considère, et plus je crois vous connaître. Nai-je point eu le plaisir de vous voir en Bretagne ?
Non, madame, je ne suis jamais sortie de Paris.
En vérité, mademoiselle, vous ressemblez si parfaitement à une jeune personne que jai connue à Nantes que lon vous prendrait lune pour lautre. Au reste, la ressemblance ne vous fait aucun tort : cest une des plus aimables filles quon puisse voir.
Vous êtes bien obligeante, madame, je sais que je ne suis point aimable ; et cest un effet de votre bonté. Après tout, que me servirait-il de lêtre ? » En prononçant ces derniers mots, il méchappa un soupir, et je ne pus mempêcher de laisser tomber quelques larmes.
« Eh ! quoi, ma chère enfant, me dit-elle dun ton affectueux, en me pressant la main, vous pleurez ? Quavez-vous donc qui vous chagrine ? Vous est-il arrivé quelque disgrâce ? Parlez, ma petite poule ; ne craignez pas de mouvrir votre coeur : comptez entièrement sur la tendresse du mien, et soyez sûre que je suis prête à vous servir en tout ce qui dépendra de moi. Allons, mon ange, allons au bout de la terrasse, nous déjeunerons chez Madame La Croix*. Là, vous me ferez part du sujet de votre affliction : peut-être vous serai-je plus utile que vous ne pensez. » Je me fis dautant moins prier que jétais encore à jeun ; et je la suivis, ne doutant pas que le Ciel ne leut envoyée pour maider de ses sages conseils, et marracher au danger de rester sur le pavé. Après mêtre muni lestomac de deux tasses de café au lait et dun couple de petits pains, je lui avouai ingénument mon origine et ma profession ; mais pour le reste, je ne fus pas si sincère. Je crus quil était plus prudent de mettre le tort du côté de ma mère que du mien. Je la peignis le plus à son désavantage quil me fut possible, afin de justifier la résolution que javais prise de la quitter.
« Vierge Marie ! sécria cette charitable inconnue, quel meurtre ceût été quune aussi charmante enfant que vous fût demeurée dans une condition si basse, exposée toute lannée à lair, souffrant le chaud, le froid, accroupie dans un demi-tonneau, et condamnée à raccommoder les chausses de toute sorte de peuple ! Non, ma petite reine, vous nétiez pas faite pour un semblable métier : car il est inutile de vous le cacher ; quand on est belle, comme vous lêtes, il nest rien à quoi lon ne puisse aspirer : et je répondrais bien quavant peu, si vous étiez fille à vous laisser diriger...
Ah ! ma bonne dame, mécriai-je, parlez, que faut-il que je fasse ? Aidez-moi de vos avis : je me jette entre vos bras.
Eh bien, reprit-elle, nous vivrons ensemble. Jai quatre pensionnaires, vous ferez la cinquième.
Quoi ! madame, répondis-je précipitamment, avez-vous déjà oublié que, dans la misère où je suis, il me serait impossible de vous payer le premier sou de ma pension ?
Que cela ne vous inquiète point, répliqua-t-elle ; tout ce que je vous demande à présent, cest de la docilité, et de vous laisser conduire : du reste, je vous associerai à un petit négoce que nous faisons, et je me flatte, sil plaît à Dieu, quavant la fin du mois vous serez non seulement en état de me satisfaire, mais encore de fournir amplement à votre entretien. »
Peu sen fallut que dans les transports de ma reconnaissance, je ne me jetasse à ses pieds pour les arroser de mes larmes. Il me tardait dêtre agrégée à cette bienheureuse société. Grâce à ma bonne étoile, mon impatience ne dura guère. Midi sonna, et nous sortîmes par la porte des Feuillants. Un vénérable fiacre qui se trouva là nous reçut dans sa noble voiture ; et ayant gagné les boulevards au grand petit trot de ses modestes bêtes, nous conduisit à une maison isolée vis-à-vis la rue Montmartre.
Cela faisait une espèce dHermitage entre cour et jardin, dont le coup doeil agréable me prévint si favorablement pour les personnes qui lhabitaient que je bénis in petto la manière scandaleuse dont javais été éveillée le matin, puisquelle était loccasion de ma bonne rencontre. Je fus introduite dans une salle basse, assez proprement meublée. Mes compagnes sy rendirent bientôt. Leur ajustement coquet et galant, quoique négligé, leur air délibéré, lassurance de leur maintien, minterdirent dabord au point que je nosais lever les yeux, et ne faisais que bégayer en voulant répondre à leurs civilités. Ma bienfaitrice soupçonnant que la simplicité de mes habits pouvait être la cause de mon embarras, me promit quelle me ferait incessamment changer de décoration, et que je ne serais pas moins parée que ces demoiselles. Je métais trouvée, en effet, fort humiliée de me voir couverte dun petit chiffon de grisette parmi des personnes qui faisaient leur déshabillé des plus belles étoffes des Indes et de France. Mais une chose qui piquait ma curiosité et ne minquiétait pas peu, cétait de savoir la nature du négoce auquel jallais être associée. Le luxe de mes compagnes métonnait. Je ne concevais pas comment elles pouvaient soutenir de semblables dépenses. Jétais si bouchée, ou plutôt si neuve encore, quil ne me vint jamais en pensée de deviner ce qui tombait de soi-même sous les sens. Cependant, tandis que je me creusais limagination à développer cette prétendue énigme, on servit le potage, et nous nous mîmes à table. Quoique la chère ne fut pas mauvaise, lappétit et la bonne humeur des convives y servit dépices et en rehaussa les apprêts. Nous officiâmes toutes de manière à faire perdre aux subalternes lespérance de notre desserte. Aussi, de peur détouffer, nous avions de temps en temps la précaution de détremper les vivres. Tout allait au mieux jusque-là. Mais deux de nos demoiselles ayant outrepassé les bornes de la tempérance, et les fumées bachiques leur ayant tout à coup offusqué le chef, lune assena sur le mufle de la seconde un coup de poing, auquel celle-ci riposta dun coup dassiette. Dans linstant la table, les plats, les ragoûts et les sauces furent éparpillés par terre. Voilà la guerre déclarée. Mes deux héroïnes sélancent lune sur lautre avec une fureur égale. Mouchoirs de cou, escoffions, manchettes, tout, en une minute, est en lambeaux. Alors la maîtresse sétant avancée pour interposer son autorité, on lui colle, par mégarde, une apostrophe sur loeil. Comme elle ne sattendait pas à être caressée de la sorte, et que dailleurs ce nétait pas son défaut dêtre endurante, il ne fut plus question de paix. Elle donna sur-le-champ des preuves de son savoir suprême dans lart héroïque du pugilat. Cependant, les deux autres, qui avaient gardé la neutralité jusquà ce moment, crurent ne devoir pas demeurer oisives plus longtemps ; de façon que laffaire sengagea de plus belle et devint générale. Dès le commencement, je métais retranchée toute tremblante dans un coin de la salle, doù je ne branlai pas tant que dura le chamaillis. Cétait un spectacle effrayant, et burlesque tout à la fois, de voir ces cinq créatures échevelées culbutant et roulant les unes sur les autres, se mordant, ségratignant, jouant des pieds et des poings, vomissant toutes les horreurs imaginables, et montrant scandaleusement leur grosse et menue marchandise. La bataille navait pas lair de finir si tôt si un grison qui avait vieilli sous le harnais ne se fût avisé dannoncer un baron allemand. On sait en quelle considération ces messieurs-là, et surtout les milords, sont auprès des filles du monde. Au seul mot de baron, tout acte dhostilité cesse. Les combattantes se séparent. Chacune raccommode à la hâte les débris de son ajustement. On sessuie, on se frotte ; et ces physionomies auparavant méconnaissables et hideuses à voir reprennent à linstant même leur douceur et leur sérénité naturelle. La maîtresse sort précipitamment pour amuser Monsieur le baron, et les demoiselles volent à leur chambre, afin de se mettre en état de le recevoir dune façon décente.
Le lecteur plus éclairé que moi a deviné, il y a longtemps, que je nétais pas dans une maison des mieux réglées de Paris. Ainsi, sans le lui répéter, il saura seulement que notre hôtesse était une des plus achalandées du métier, et sappelait Madame Florence. Quand elle eut appris que Monsieur le baron navait été annoncé que pour faire cesser les voies de fait, elle revint me trouver dun air content et satisfait :
« Ça, mignonne, me dit-elle en me donnant un baiser sur le front, nallez pas mal penser de nous au sujet du petit démêlé dont vous venez dêtre témoin. Ce sont de petites vivacités quun rien occasionne, et que la moindre chose apaise. On nest pas toujours maître des premiers mouvements. Et puis chacun est plus ou moins sensible ; cela est naturel. Marchez sur un ver, il se remuera. Au reste, si vous connaissiez ces demoiselles, vous seriez charmée de la douceur de leur caractère : ce sont les meilleurs coeurs du monde. Leur colère est un feu de paille aussitôt éteint quallumé. Tout est oublié dans la minute. Pour moi, Dieu merci, je ne sais ce que cest que rancune, et je nai pas plus de fiel quune colombe. Malheur à qui me veut du mal ; car je nen veux à personne. Mais laissons ce propos, et parlons de vous.
« Il ny a qui que ce soit, ma chère fille, qui ne convienne quon fait une fort triste figure en ce monde lorsquon nest pas riche. Point dargent, dit le proverbe, point de Suisse. On peut bien dire aussi, point dargent, point de plaisir, point dagrément dans la vie. Or, comme il est tout simple daimer ses aises et le bien-être, ce quon ne saurait se procurer sans argent, vous conviendrez, je crois, que lon est bien dupe de refuser den gagner quand on est à même de le faire : surtout si les moyens que lon emploie pour cela ne nuisent pas à la société ; car alors ce serait un mal ; et Dieu nous en garde : oui, certes, mon enfant, Dieu nous en garde. Mais jai la conscience nette à cet égard, et je défie quon me reproche jamais davoir fait tort à autrui dune obole. Item ; on nest pas ici parmi des Arabes : on a une âme à sauver. Le principal est daller droit : du reste, il nest pas défendu de gagner sa vie de façon ou dautre : le métier ny fait rien ; lessentiel est quil soit bon. Je vous disais donc que lon est bien dupe de négliger de se tirer du pair quand on le peut. Eh ! qui peut mieux sen tirer que vous avec les ressources que la nature vous a données ? Vous a-t-elle fait belle pour lêtre en pure perte ? Que de demoiselles du monde* je connais, qui, douées de bien moins dappas que vous, ont trouvé le secret de se faire de bonnes rentes ! Il est vrai, sans vanité, que je nai pas nui à leur fortune, quoiquelles ne men aient pas plus dobligation : mais, Dieu convertisse les ingrats. Il ne faut pas que cela nous dégoûte de faire plaisir.
Ah ! ma bonne dame, lui dis-je avec précipitation, jespère que vous ne vous plaindrez jamais de mon ingratitude.
Ne répondons de rien, répliqua-t-elle ; toutes mont tenu le même langage, et toutes lont oublié. Les honneurs changent les moeurs. Si .1vous saviez combien il y a de demoiselles à lOpéra dont jai ébauché léducation, et qui ne font pas semblant de me connaître aujourdhui, vous seriez forcée davouer que la reconnaissance est une vertu que lon ne pratique guère dans le siècle où nous sommes. Quoi quil en soit, il est toujours beau dobliger. À propos, petit chat*, jolie comme vous êtes, navez-vous jamais obligé personne ?
Qui, moi, madame, lui répondis-je dun ton hypocrite ? Et qui aurais-je pu obliger dans la triste condition où jai été jusquà présent ?
Vous ne mentendez pas, reprit-elle : il faut vous parler plus intelligiblement. Avez-vous encore votre pucelage ? » À cette question inattendue, le rouge me monta au visage, et je fus un peu décontenancée.
« Je vois bien, dit-elle, que vous ne lavez plus. Nimporte, nous avons des pommades miraculeuses ; nous vous en referons un tout neuf. Il est pourtant bon que je sache par moi-même létat des choses : cest une cérémonie qui ne doit pas vous faire de peine. Toutes les demoiselles qui se destinent au monde subissent indispensablement un semblable examen. Vous sentez bien que le marchand est obligé de connaître sa marchandise. » En me prêchant ainsi, Madame Florence mavait déjà troussée au-dessus des hanches. Je fus virée et revirée de tout sens : rien néchappa à ses regards experts.
« Bon, dit-elle, je suis contente. Le dommage que lon a fait ici nest pas si grand quil ne soit facile à réparer. Vous avez, grâces à Dieu, un des beaux corps que lon puisse voir, et dont vous pourrez tirer de gros avantages un jour à venir. Cependant il ne suffit pas dêtre belle ; on doit être encore attentive sur soi : un des devoirs indispensables de notre profession, cest de ne point épargner léponge. Il y a apparence que vous nen connaissez pas trop lusage : venez, que je vous le montre, tandis que nous en avons le temps. » Aussitôt elle mintroduisit dans une petite garde-robe ; et mayant fait mettre à califourchon sur un bidet, elle my donna la première leçon de propreté. Nous employâmes le reste de la journée en une infinité dautres minuties peu essentielles à narrer. Le lendemain, on me métamorphosa de la tête aux pieds, selon la promesse qui men avait été faite. Javais une robe dun taffetas couleur de rose, ornée de falbalas, avec un jupon de mousseline, et une montre de pinchbeck à la ceinture. Je me trouvais dun éclat ravissant en ce nouvel accoutrement ; et sensible pour la première fois aux aiguillons flatteurs de la vanité, je me regardais avec une sorte de complaisance, de respect et dadmiration.
Il faut rendre justice à Madame Florence : cétait un des plus grands génies dordre et de détail quil y eut alors parmi les abbesses de Cythère. Elle pourvoyait à tout. Outre les pensionnaires quelle entretenait toujours à la maison, afin de nêtre point prise au dépourvu, quand on voulait être servi promptement, elle avait aussi des corps de réserve en ville pour les cas extraordinaires et les parties de conséquence. Ce nest pas tout : on trouvait encore chez elle un magasin de robes de toutes sortes de couleurs et de tailles, quelle louait aux nouvelles et pauvres prosélytes telles que moi ; ce qui ajoutait considérablement à ses honoraires.
Madame Florence, de crainte que je ne perdisse mon étalage, avait fait avertir, dès la veille, quelques-uns de ses meilleurs chalands de la bonne trouvaille quelle avait faite. Au moyen dune si sage précaution, nous ne languîmes pas dans lexpectative. Monsieur le président de *** plus ponctuel à se trouver à de pareilles assignations quaux audiences de sept heures, arriva justement comme je venais de finir ma toilette. Je vis une manière dhomme de stature médiocre, vêtu de noir, étayé sur deux jambes grêles, droit, raide et engoncé, ayant sur la tête, qui ne tournait quavec le corps, une perruque artistement maronnée, surchargée de poudre à la maréchale, dont labondante superfluité enfarinait les trois quarts de son habit ; ajoutez à cela quil exhalait une odeur dambre et de musc à faire évanouir les gens les plus aguéris aux parfums.
« Ah ! pour le coup, Florence, sécria-t-il en jetant les yeux sur moi, voilà ce qui sappelle du beau, du délicieux, du divin. Franchement, tu tes surpassée aujourdhui. Je te le dis au sérieux, mademoiselle est adorable : oui, cent piques au-dessus du portrait que tu men as fait. Sur mon honneur, cest un ange. Je te parle vrai : foi de magistrat, jen suis émerveillé. Mais, vois donc le bel oeil ; il faut que je le baise : je ny saurais tenir. »
Madame Florence, jugeant au train que prenaient les choses que la présence dun tiers devenait inutile, se retira secrètement, et nous laissa seuls. Aussitôt Monsieur le président, sans déroger à la majesté de son état, métendit sur le canapé ; et sétant récréé quelques moments à considérer et palper mes appas les plus secrets, il me mit dans une attitude toute opposée à celle que jétais habituée de tenir avec Pierrot. On mavait recommandé dêtre complaisante : je ne le fus que trop. Le traître me fit ce que les libertins se font entre eux. Je perdis mon autre pucelage. Les contorsions que javais faites dans cette anti-naturelle opération, jointes à quelques cris qui métaient échappés malgré moi, firent comprendre à Monsieur le président que je navais nullement partagé ses plaisirs. Aussi, pour me récompenser et me faire oublier mes souffrances, il me glissa deux louis dans la main. « Ceci, dit-il, est de surérogation ; nen parlez point à la Florence ; je lui payerai en outre ses épices et les vôtres. Adieu, petite reine, que je baise auparavant cette charmante fossette : çà, jespère que nous nous reverrons lun de ces jours. Oui, nous nous reverrons ; je suis trop content de vous et de vos bonnes manières. »
En même temps il sortit à petits pas précipités, faisant siffler le plancher de la pointe de lescarpin sans plier le genou. Ce qui venait de marriver métonnait au point que je ne savais que penser. Je crus ou que Monsieur le président sétait mépris, ou que cétait lusage chez les gens dun certain ordre de sy prendre de cette façon. Si cest la mode, me disais-je à moi-même, il faudra bien tâcher de my conformer. Je ne suis pas plus délicate quune autre. Les premiers essais en tout genre sont un peu rudes ; mais il nest rien à quoi lon ne puisse shabituer à la longue. Je me suis bien habituée au tracas de Pierrot : et cependant ce na pas été sans peine dans les commencements. Jétais occupée à ce soliloque intéressant, lorsque la Florence rentra.
« Eh bien ! petite mère, me dit-elle en se frottant les mains, nest-il pas vrai que Monsieur le président est un aimable homme ? Vous a-t-il donné quelque chose ?
Non, madame, répondis-je.
Tenez, reprit-elle, voilà un louis dor quil ma chargé de vous remettre. Jespère que ce ne sera pas la seule marque que vous éprouverez de sa générosité ; car il ma paru extrêmement satisfait de vous. Au reste, ma chère enfant, il ne faut pas croire que toutes nos pratiques soient aussi bonnes, et paient si grassement. Dans toute sorte de négoce il y a gain et perte, le bon récompense le mauvais : nest pas marchand qui toujours gagne. On doit prendre les bénéfices avec les charges. Vraiment notre métier serait un Pérou sans les fausses passades. Mais, patience ; les assemblées du clergé commenceront bientôt ; je me flatte que vous verrez rouler largent ici. Vanité à part, ma maison nest pas mal famée. Si javais autant de mille livres de rente que jai reçu chez moi de prélats et dabbés de conséquence, je serais en état de faire la figure dune reine. Après tout, jaurais tort de me plaindre. Jai, Dieu merci, de quoi vivre, et je pourrais me passer de travailler ; mais qui nest bon que pour soi nest bon à rien. Dailleurs, il faut une occupation dans la vie. Loisiveté, dit-on, est mère de tous vices. Si chacun était occupé, personne ne songerait à mal faire. »
Tandis que Madame Florence était en train de me débiter ces sentencieux et ennuyeux propos, je ne cessais de bâiller. Elle sen aperçut enfin, et menvoya à ma chambre, me recommandant, sur toute chose, la cérémonie du bidet. Je ne puis mempêcher dé dire ici, par manière dapostille, que les honnêtes femmes nous ont bien de lobligation. Non seulement elles nous sont redevables dun meuble si utile et si nécessaire, mais encore dun nombre prodigieux dautres découvertes charmantes pour les commodités de la vie, et dun goût exquis dans lart de rehausser les charmes de la nature, et den réparer ou dérober aux yeux les imperfections. Cest nous qui leur avons appris le secret de multiplier les grâces, de les combiner à linfini par les différentes façons de nous parer ; et surtout par lair aisé de nos démarches, de notre port, de notre maintien. Nous sommes en tout les objets de leur attention et de leur étude. Cest de nous quelles reçoivent les modes et tous ces petits riens charlatans, dont on est enchanté et quon ne saurait définir. En un mot, on a beau nous décrier : les femmes de bien ne sont aimables quautant quelles savent nous copier, que leur vertu prend lodeur du péché, et quelles ont le jeu et les manières un peu catins. Puisse cette digression tourner à la gloire de notre corps, et forcer lenvieuse prétention à nous rendre la justice que nous méritons et à nous faire réparation dhonneur ! Je reprends mon histoire.
Madame Florence, qui venait de se déclarer si éloquemment contre loisiveté, ne me laissa pas le temps dentretenir de mauvaises pensées. Elle reparut tout à coup.
« Petit coeur, me dit-elle, dun ton affectueux, ce nétait pas mon dessein de vous importuner si tôt : mais vos compagnes sont toutes occupées avec une bande de plumets étourdis que je me serais fait conscience de vous faire connaître, dautant plus que ce sont de mauvaises paies, et que mon intention nest pas de vous employer gratuitement. Il y a là-bas un sous-fermier de mes amis. Cest une vieille pratique qui mapporte exactement ses deux louis par semaine. Je voudrais bien ne le pas désobliger. Quen pensez-vous, maman ? Deux louis ne sont point à mépriser, surtout quand ils coûtent si peu à gagner.
Pas si peu que vous croyez, madame, lui répondis-je : si vous aviez éprouvé ce que jai souffert, et ce que je souffre encore (car je me sentais toute excoriée).
Oh ! interrompit-elle, tout le monde nest pas aussi redoutable que Monsieur le président. Celui que je vous propose sen tient au simple badinage et rien de plus. Je vous garantis que ses caresses ne sont ni longues ni fatigantes : dici-là son affaire est faite. »
Madame Florence, enfin ayant obtenu mon consentement, me présenta la plus assommante figure de maltôtier quil soit possible de voir. Quon se peigne une tête carrée adhérente à des épaules de portefaix, des yeux hagards et féroces ombragés dun sourcil fauve, un petit front sillonné, un large et triple menton, un ventre en poire, soutenu sur deux grosses jambes arquées, terminées par deux pieds plats en forme de patte doie. Toutes ces parties réunies ensemble, et chacune exactement en sa place, composaient ce mignon de finance. Javais été si surprise à laspect dun semblable automate que je ne métais point aperçue de la disparition de notre mère prieure.
« Eh bien ! me dit le sous-fermier dun ton brutal, sommes-nous ici pour demeurer les bras croisés ? Vous voilà plantée comme un échalas. Allons, allons, morbleu, approchez : je nai pas le loisir de rester en contemplation. On mattend à notre assemblée. Expédions. Où sont vos mains ? Prenez ceci. Que vous êtes gauche ! Serrez les doigts. Remuez le poignet. Comme cela. Un peu plus fort. Arrêtez. Plus vite. Dou-ce-ment. Voilà qui est bien. » Cet agréable exercice étant achevé, il me jette un couple de louis, et se sauve de la même ardeur que quelquun qui fuit ses créanciers.
Quand je fais réflexion aux épreuves cruelles et bizarres où se trouve réduite une fille du monde, je ne saurais mimaginer quil y ait de condition plus rebutante et plus misérable. Je nen excepte point celle de forçat ni de courtisan. En effet, quy a-t-il de plus insupportable que dêtre obligée dessuyer les caprices du premier venu ; que de sourire à un faquin que nous méprisons dans lâme ; de caresser lobjet de laversion universelle ; de nous prêter incessamment à des goûts aussi singuliers que monstrueux ; en un mot, dêtre éternellement couvertes du masque de lartifice et de la dissimulation, de rire, de chanter, de boire, de nous livrer à toute sorte dexcès et de débauche, le plus souvent à contre-coeur et avec une répugnance extrême ? Que ceux qui se figurent notre vie, un tissu de plaisirs et dagréments, nous connaissent mal ! Ces esclaves rampants et méprisables qui vivent à la cour des grands, qui ne sy maintiennent que par mille bassesses honteuses, par les plus lâches complaisances et un déguisement éternel, ne souffrent pas la moitié des amertumes et des mortifications inséparables de notre état. Je ne fais pas difficulté de dire que si nos peines pouvaient nous être méritoires et nous tenir lieu de pénitence en ce monde, il ny en a guère de nous qui ne fût digne doccuper une place dans le martyrologe, et ne pût être canonisée. Comme un vil intérêt est le mobile et la fin de notre prostitution, aussi les mépris les plus accablants, les avanies, les outrages en sont presque toujours le juste salaire. Il faut avoir été catin pour concevoir toutes les horreurs du métier. Je ne saurais, sans frémir, me rappeler la dureté du noviciat que jai fait : et cependant combien en est-il qui ont plus pâti que moi ! Telle que lon voit aujourdhui triomphante dans un équipage doré, orné des plus charmantes peintures et verni par Martin ; telle, dis-je, qui, traînant partout avec elle un luxe révoltant, affiche insolemment le goût pervers et crapuleux de son bienfaiteur ; qui croirait quelle fut autrefois le rebut des laquais ? que cette même personne fut le triste objet des incartades et de la brutalité de la plus vile canaille ; en un mot, quelle porte peut-être encore les marques des coups quelle en a reçus ? Je le répète ; tout agréable, tout attrayant que paraisse notre état, il nen est ni de plus humiliant, ni de plus cruel.
On ne saurait simaginer, sans lavoir expérimenté, à quel excès les hommes portent la débauche dans le délire de leurs passions. Jen ai connu nombre qui mettaient toute leur volupté à battre ou être battus, de façon quaprès que javais souffleté, rossé, étrillé, jétais souvent obligée de subir la même peine à mon tour. Il doit paraître, sans doute, bien étonnant quil se trouve des filles assez patientes pour soutenir un pareil genre de vie ; mais que ne font point faire le goût du libertinage, lavarice, la paresse et lespoir dun avenir heureux !
Pendant environ quatre mois que je demeurai chez Madame Florence, je puis me vanter davoir fait un cours complet dans la profession de fille du monde ; et que lorsque je sortis de cette excellente école, javais assez dacquis pour le disputer à tous les luxurieux anciens et modernes dans lart profond de varier les plaisirs, et dans la pratique de toutes les possibilités physiques en matière de paillardise.
Une petite aventure qui mit ma patience à bout me fit prendre la résolution de travailler pour mon compte, et de vivre en mon particulier. Voici ce que cest. Nous eûmes un jour la visite dune escouade de mousquetaires, aussi pétulants que peu pécunieux. Las de sacrifier au nourrisson de Silène, il leur avait pris fantaisie de rendre leurs hommages à Vénus. Malheureusement, nous nétions alors que deux à la maison ; et pour surcroît de disgrâce, ma compagne prenait depuis quelque temps une tisane réfrigérative, qui la mettait hors détat dêtre daucune utilité à ces messieurs. De façon que je me trouvai seule contre tous. Je leur fis vainement mes respectueuses représentations sur limpossibilité de fournir aux besoins de tant de monde : il fallut, bon gré, mal gré, me prêter à ce quils voulurent. Enfin, je souffris trente assauts dans lespace de deux heures. Que de dévotes auraient voulu être en ma place, et se voir forcées dessuyer des manières si brutales pour le salut de leur âme ! Quant à moi, chétive pécheresse, javoue que loin davoir pris la chose en patience, et davoir chrétiennement béni mes assaillants, je ne cessai de vomir contre eux toutes les imprécations imaginables tant que la scène dura. Au fond, trop est trop. Je fus, pour ainsi dire, si gorgée de plaisirs que jen eus une espèce dindigestion.
Après cette rude épreuve, Madame Florence vit bien quelle tâcherait en vain de me retenir. Elle consentit donc à notre séparation aux conditions néanmoins de me représenter à son domicile toutefois et quand le bien du service lexigerait. Nous nous quittâmes pénétrées destime et daffection lune pour lautre. Jachetai quelques chiffons de meubles, dont je garnis un petit appartement, rue dArgenteuil, croyant par là me soustraire à la juridiction des commissaires. Mais que sert la prudence humaine quand le sort se déclare contre nous ! Lenvieuse calomnie vint ruiner la paix de ma solitude, et renverser mes projets au moment que je my attendais le moins.
Parmi les débauchés honteux que je recevais discrètement chez moi, il sen trouva un qui, dans sa mauvaise humeur, voulut me rendre responsable de certaine indisposition critique qui lui était survenue tout à coup. Je reçus ses reproches avec hauteur. Il le prit dun ton plus haut, et me traita dune façon si scandaleuse que deux ou trois vieilles catins du voisinage, jalouses de mes petits succès, surent flétrir ma réputation à la police, et firent si bien quune belle soirée je fus enlevée et conduite à Bicêtre. La première cérémonie quil my fallut essuyer fut dêtre examinée et patinée par quatre ou cinq carabins de Saint-Côme, lesquels concluant, dune voix unanime, que javais le sang vicié, me condamnèrent, sans appel, à faire quarantaine hic et nunc. Après avoir été dûment préparée, cest-à-dire, saignée, purgée et baignée, je fus ointe de cette graisse efficace où sont enveloppés mille petits corps globuleux qui, par leur action et leur pesanteur, divisent et raréfient la lymphe, et lui rendent la fluidité naturelle.
On ne doit pas être surpris que les termes de lart me soient si familiers. Je nai eu que trop le temps de les apprendre pendant plus dun mois que jai été entre les mains des dégraisseurs. Au reste, nous autres filles du monde, de quoi ne sommes-nous pas capables de parler tenant notre éducation du public ? Est-il quelque profession, quelque métier dans la vie dont nous nayons incessamment occasion dentendre discourir ? Le guerrier, le robin, le financier, le philosophe, lhomme dÉglise, tous ces êtres divers recherchent également notre commerce. Chacun deux nous parle le jargon de son état. Comment, avec tant de moyens de devenir savantes, serait-il possible que nous ne le devinssions pas ?
Pendant mon séjour à Bicêtre, jai eu lhonneur de faire connaissance avec plusieurs demoiselles que je ne nommerai point, de peur de déplaire aux premiers du royaume, dont elles sont devenues les idoles. Il est des personnes quon doit respecter, même jusque dans la dépravation de leurs goûts. Ce nest point à nous quil appartient de contrôler la conduite des grands. Sils préfèrent de méprisables et infâmes créatures à ce qui mériterait les adorations de quiconque a le sentiment délicat, cest leur affaire.
Quand je me vis hors de la piscine de Monsieur Saint-Côme, limpatience me prit de sortir de captivité. Jécrivis à tous mes prétendus amis dans les termes les plus pressants, pour les engager à solliciter mon élargissement. Mes lettres ne parvinrent pas jusquà eux, ou plutôt ils ne firent pas semblant de les avoir reçues. Jétais désespérée de labandon où chacun me laissait, lorsque je me ressouvins du président qui mavait dépucelée par la voie prohibée. Jimplorai son assistance : ce ne fut pas en vain. Quatre jours après que je lui eus fait tenir ma requête, on mannonça que jétais libre. Je me sentis tellement pénétrée de joie et de reconnaissance pour le service que me rendait ce généreux magistrat que je lui aurais sacrifié encore vingt autres pucelages plus bizarres, sil les eût exigés.
Javais plus lieu que jamais, en rentrant dans le monde, de présumer de mes appas. Il semblait que le minéral qui mavait roulé dans les veines meût donné un nouvel être. Jétais devenue belle à ravir. Cependant le principal me manquait ; je veux dire, lentregent et les manières, le secret ineffable de faire valoir les agréments de la nature par le secours de lart. Je croyais sottement quil suffisait davoir du teint, des traits, de la figure pour plaire. Ignorante encore, et sans nulle expérience du manège, du charlatanisme des femmes du bel air, je me reposais sur mon joli minois, du soin de me faire rechercher, et davoir des adorateurs : mais, loin dattirer les moindres regards vers moi, javais la mortification de me voir effacer par des visages usés de débauches, et tout couverts de blanc de céruse et de rouge. Enfin, ne voulant pas courir le risque de retomber dans le triste état doù je venais de sortir, je fus contrainte pour subsister de servir de modèle aux peintres.
Pendant à peu près six mois que jexerçai cette belle profession, jeus lhonneur dêtre lobjet des études et des récréations de tous les Apelles et barbouilleurs de Paris. Il nest guère de sujets profanes et sacrés quils naient épuisés sur moi. Tantôt je représentais une Madeleine pénitente, tantôt une Pasiphaé. Aujourdhui jétais sainte, demain catin, selon le caprice de ces Messieurs, ou lexigence des cas. Quoique jeusse un des plus beaux corps, et des mieux articulés quil fût possible de voir, une jeune lavandière, connue alors sous le nom de Marguerite, maintenant sous celui de Mademoiselle Joly, méclipsa tout à coup, et menleva mes chalands. La raison de cela, cest quon me savait par coeur, et que Marguerite, ne me cédant rien du côté des perfections corporelles, avait sur moi le mérite de la nouveauté. Néanmoins on ne tira pas de ses charmes tout le parti quon avait lieu den espérer. Elle était dune si grande vivacité quil nétait presque pas possible de lui faire garder une attitude. Il fallait, pour ainsi parler, la saisir au vol. Voici un de ses traits détourderie qui la caractérise parfaitement. Monsieur T*** la peignait un jour en chaste Suzanne, cest-à-dire, en état de pure nature. Il fut obligé de la quitter un instant. Sur ces entrefaites, une procession des Carmes billettes vint à passer. Cette folle, oubliant son personnage actuel, courut étaler au balcon ses appas obscènes. La populace, plus scandalisée que les révérends de lindécence dun semblable procédé, la salua dune grêle de pierres. Cette aventure pensa attirer de fâcheuses affaires à Monsieur T***. On voulait le prendre à partie. Heureusement, il en fut quitte pour lexcommunication.
Cependant, le crédit que Marguerite acquérait journellement dans notre métier commun me fit prêter loreille aux propositions dun mousquetaire gris, dont je devins la pensionnaire, à raison de cent francs par mois. Nous établîmes nos foyers dans la rue du Chantre. Monsieur de Mez*** (cétait mon bienfaiteur) maimait à ladoration : je laimais de même ; ce que lon doit regarder comme un phénomène chez une fille entretenue, dautant que laversion la plus insurmontable est la récompense ordinaire des entreteneurs. Quoi quil en soit, je ne lui avais pas voué une fidélité si scrupuleuse que je ne men tinsse quà lui seul. Un jeune garçon perruquier, et un mitron à larges épaules étaient alternativement ses substituts. Le premier, sous prétexte de me friser, avait le privilège dentrer familièrement dans ma chambre quand il voulait. Le second, à titre de mon pourvoyeur de pain, sétait acquis le même droit, sans que Monsieur de Mez*** en conçût le moindre ombrage. Tout jusque-là semblait concourir à ma félicité. Si la fortune ne me fournissait quun honnête nécessaire, lamour me donnait au-delà de mes besoins libidineux. Javais lieu dêtre contente de ma condition ; je létais en effet, lorsquun maudit quiproquo bouleversa notre petit ménage. La cour étant allée à Fontainebleau, Monsieur de Mez*** avait été du détachement, et devait rester à son quartier tout le temps du voyage. Mon hôtesse, se fiant sur son absence, me pria de lui prêter ma chambre pour un particulier et sa femme, qui ne comptaient sarrêter que deux ou trois jours à Paris. Je ne fis nulle difficulté de lui accorder ce quelle souhaitait, et nous convînmes de coucher ensemble, pendant que ces étrangers occuperaient mon lit. Les bonnes gens vinrent en prendre possession le même soir, espérant sy dédommager des mauvaises nuits quils avaient essuyées dans la route.
Monsieur de Mez*** pressé, selon les apparences, du désir de copulation, arriva justement à lheure que tout le monde dormait. Il avait un passe-partout de la maison et une clef de ma chambre. Il entre à petit bruit : mais de quel étonnement son âme ne fut-elle pas saisie, quand un ronflement en basse-contre vint frapper son oreille ! Cependant il approcha de mon lit, frissonnant de crainte et de rage : il tâtonne, et sent deux têtes sous sa main. Alors le démon de jalousie, lesprit de vengeance semparant de ses sens, il tombe à grands coups de canne sur le couple endormi, et casse un bras au pauvre diable dépoux qui tâchait de garantir sa moitié dun traitement si brutal. Il est aisé de penser quune semblable scène ne se passa point dans le silence. Bientôt toute la maison et le voisinage furent éveillés aux hurlements de ces infortunés conjoints. On crie de toute part au meurtre, à lassassin. Le guet arrive, et Monsieur de Mez***, reconnaissant trop tard sa méprise, est arrêté et conduit à lHôtel. Comme cétait à mon occasion quon avait fait ce beau vacarme, je ne crus pas quil fût prudent dattendre quelle en serait lissue. Je mis à la hâte un petit jupon avec un pet-en-lair ; et à la faveur du charivari, je me réfugiai furtivement chez un chanoine de Saint-Nicolas, domicilié sous le même toit.
Il y avait longtemps que le saint homme me convoitait. Dieu sait sil fut fâché de trouver une si belle occasion de satisfaire le lubrique appétit qui le dévorait. Il me reçut dune façon toute chrétienne ; et après mavoir fait avaler un verre de ratafiat confortatif, dont il eut aussi la sage précaution de se mettre un coup sur la conscience, le maître paillard mintroduisit charitablement dans sa couche canoniale. Certes, ce nest pas sans raison que lon exalte les talents de ces mangeurs de potage à leau bénite. Les gens du monde ne sont que des myrmidons auprès deux. Le bon prêtre fit pendant toute la nuit et fort avant dans la journée des miracles de nature. Lorsque énervé, outré de fatigue, il semblait prêt à succomber sous le plaisir, aussitôt son imagination luxurieuse, inépuisable en ressources, lui prêtait de nouvelles forces. Chaque partie de mon corps était pour lui un objet dadoration, de culte et de sacrifice. Jamais Arétin ni Clinchtel* avec tout leur savoir ne furent capables dinventer la moitié des attitudes et des postures quil me fit tenir ; et jamais les mystères de lamour ne furent célébrés de meilleure grâce, ni de tant de manières différentes.
Je gagnai si bien lintimité de Monsieur le chanoine dans cette occasion quil moffrit de manger avec moi les deniers de la prébende, qui, à la vérité, nétait pas grand-chose ; mais les circonstances embarrassantes où je me trouvais alors, ne me permettant pas de faire la rencherie, jacceptai son offre de très grand coeur.
Le soir même, entre chien et loup, il me prêta une vieille culotte, où avaient reposé dix ans ses deux respectables témoins ; et, mayant enharnachée dune crasseuse soutanelle daussi ancienne date, dun petit manteau de voile en filigramme et dun paroli** au menton, nous sortîmes paisiblement, sans que personne nous dît mot. Le diable, en effet, ne maurait pas reconnue sous ce travestissement burlesque. Jétais si défigurée que je ressemblais moins à une fille quà un de ces pauvres Ibernois grêlés, qui tirent leur subsistance quotidienne de leurs messes. On ne devinerait pas où mon nouveau maître me conduisit. Dans la rue Champ-Fleuri, au cinquième étage, chez une nommé Madame Thomas, crieuse de vieux chapeaux. Cette honnête personne avait été quelques années auparavant gouvernante du chanoine. Elle sen était séparée pour épouser un porteur deau du quartier, lequel avait passé de cette vie à lautre peu de temps après les épousailles : et comme il navait assigné de préciput à la susdite Madame Thomas que sur les brouillards de la rivière, son unique domaine, elle sétait enrôlée par besoin dans le corps des revendeuses de vieilles nippes. Enfin, ce fut à la garde de cette vénérable bourgeoise que mon prêtre me confia, en attendant quil meût trouvé un logement convenable.
Madame Thomas était une grosse camuson, chargée de viande. Néanmoins, à travers son excessif embonpoint, on découvrait des traits qui faisaient soupçonner quelle navait pas été, en son temps, dune figure indifférente. Aussi la bonne maman entretenait-elle encore un commerce clandestin avec un frère quêteur de lordre séraphique de saint François, qui venait sacrifier à ses gros appas, lorsque laiguillon de la chair le tourmentait.
Cest une chose inconcevable que les moyens bizarres dont la fortune se sert pour opérer ses miracles, et conduire les mortels où il lui plaît. Simaginerait-on jamais que ce serait chez une crieuse de vieux chapeaux que cette divinité fantasque dût me tendre une main bienfaisante ? Rien nest pourtant plus vrai. La protection du frère Alexis ma tirée de la poussière, et a été la première source de létat dopulence dont je jouis aujourdhui. Mais ce quil y a de plus étonnant dans les combinaisons du sort, et ce qui confond lentendement humain, cest que souvent les voies du bonheur ne nous sont ouvertes que par les plus fatals événements. On roue de coups de bâton un pauvre étranger, qui se croit en sûreté dans ma chambre : on lui casse un bras. De crainte quon ne me veuille rendre responsable de cette tragique aventure, je me sauve chez mon voisin le chanoine, qui me mène en secret chez Madame Thomas : ce nest pas tout ; pour comble de disgrâces, japprends le lendemain que le prébendier lui-même avait été écrasé et enseveli sous les ruines de son église* ; et par cette mort imprévue me voilà réduite, sans aucune apparence de ressource, à la merci de ma nouvelle hôtesse.
Le sentiment effrayant de ma situation présente marracha des larmes, que Madame Thomas crut que je donnais au défunt. Nous pleurâmes toutes deux de compagnie quelques minutes ; après quoi, la bonne femme, naturellement ennemie des longues afflictions, essaya de me consoler, et y réussit mieux par ses propos burlesques, que naurait fait un docteur avec tout le pathétique de sa morale chrétienne.
« Allons, mademoiselle, me disait-elle, il faut se faire une raison : quand nous pleurerons jusquau jugement, il nen sera ni plus ni moins. La volonté de Dieu soit faite. Au bout du compte, ce nest pas nous qui lavons tué. Cest bien sa faute sil est mort : et oui, vraiment. Que diable avait-il aujourdhui daller à mâtines, lui qui dans le courant de lannée ny allait pas quatre fois ? A-t-on jamais plus mal pris son temps pour être dévot ? Demandez-moi si lon naurait pas bien chanté les mâtines sans lui. Les chantres ne sont-ils pas payés pour cela ? Ah ! comme dit ma commère Michaut, la mort est bien traîtresse ! Cest justement lorsque nous y pensons le moins quelle nous accroche. Qui aurait dit hier au pauvre défunt : Monsieur le chanoine, nous avons une bonne oie pour demain, mais on vous en râtisse ; vous nen tâterez point. Il lui aurait donné le démenti, et aurait juré sa foi quil en mangerait sa part. Voilà pourtant comme on se trompe tous les jours. Cest, en vérité, grand dommage ; car cest une oie à servir à la table de la reine : çà, çà, tenons-nous le coeur gai, aussi bien tout le chagrin du monde ne payerait pas un sou de dettes. Entre nous soit dit, vous ne perdez pas grand-chose. Cétait un enjôleur de filles qui leur promettait plus de beurre que de pain ; et puis le drôle ne se faisait pas conscience de les planter là pour reverdir quand il en était regoulé. Il avait aussi le défaut dêtre un peu sujet à son ventre : il senivrait fréquemment, et devait à tout son voisinage. Tenez, que servirait-il de vous cacher la vérité maintenant quil nest plus ? ma foi, il ne valait pas les quatre fers dun chien. »
Madame Thomas me convainquit par cette oraison funèbre de son ancien maître que nos domestiques sont des espions et des censeurs de notre conduite, dautant plus dangereux, quils nont pas dordinaire assez de discernement pour apercevoir nos bonnes qualités, et quils ont toujours trop de malice pour ne pas découvrir nos faiblesses et nos imperfections. Elle me tint un langage bien différent au sujet du frère Alexis. Il est vrai quil était dune tournure à mériter les éloges de toute connaisseuse. Je dis ceci en passant, parce que jeus la fantaisie dexpérimenter son savoir-faire, et que jai souvent regretté que tant de mérite fût en quelque façon anéanti sous lhumble haillon dun pauvre récolet.
Jaurais dû, afin déviter le reproche que lon pourrait me faire décrire sans ordre et de déplacer les choses, laisser arriver le frapart chez Madame Thomas, avant de métendre sur son chapitre. Mais le mal nest pas si grand ; faisons-le entrer, tandis que la bonne femme est occupée à trousser loie dont elle veut le régaler. On saura donc que je vis un grand coquin des mieux découplés, nerveux, membru, barbu, ayant le teint frais et vermeil, des yeux vifs et perçants, pleins dun feu, dont les étincelles sympathiques faisaient sentir plus bas que le coeur des démangeaisons quon ne soulage pas avec les ongles.
Madame Thomas le mit dabord au fait de mon histoire. Il avait appris, chemin faisant, la triste aventure du chanoine, et sen était consolé ainsi que nous, comme font les gens raisonnables, dun malheur auquel il ny a point de remède. Le drôle ne bornait pas ses talents au seul métier de quêteur. Il avait trouvé le secret dêtre utile à la société, et encore plus à son couvent, par les services quil rendait à lun et lautre sexe. Personne ne savait mieux que lui ménager de douces entrevues, rompre des obstacles, éluder la vigilance des argus, tromper des maris jaloux, émanciper de jeunes pupilles, et affranchir de timides tourterelles de lempire tyrannique des père et mère. En un mot, le frère Alexis était le roi des proxénètes, et conséquemment fort accrédité parmi le monde galant.
Après les premières courtoisies de part et dautre, Madame Thomas nous laissa ensemble pour aller faire cuire au four la principale pièce de notre festin. À peine était-elle descendue un étage que le moine, sans cérémonie, mappuie un coup de bec sur la bouche, et me renverse sur le lit.
Quoique je trouvasse le procédé aussi brusque quétrange, le besoin que je prévoyais avoir de lui, et la curiosité de voir ce quil cachait sous sa robe, ne me fit faire de résistance que ce quil en fallait pour lenflammer davantage, et ne point passer dans son esprit pour une abandonnée des rues. Dès quil meut postée à sa guise, il releva sa jaquette au-dessus de ses hanches, et tira dun grand caleçon de cuir gras, le plus beau, le plus superbe morceau... enfin, une machine plutôt faite pour meubler une culotte royale que la dégoûtante et crasseuse braguette dun chétif fantassin de la milice de saint François. Ah ! Madame Thomas, que de femmes auraient voulu être en votre place, et crier de vieux chapeaux à pareil prix ! La reine des Amours elle-même, ladorable Cythérée, aurait sacrifié Mars et Adonis pour avoir la jouissance dun meuble si précieux. Je crus que Priape et toutes ses dépendances mentraient dans le corps. La douleur aiguë que lintromission de ce monstre, à jamais vénérable, me causa, maurait arraché les hauts cris si je navais appréhendé de donner lalarme au voisinage. Néanmoins, le mal fut bientôt oublié par les délicieuses agonies où il me plongea. Que ne puis-je exprimer les ravissantes convulsions, les charmantes syncopes, les douces extases que jai éprouvées alors ! Mais notre imagination est toujours trop faible pour peindre ce que nous sentons si fortement. Doit-on en être surpris, puisque lâme, en ces délectables instants, est, en quelque manière, anéantie, et que nous nexistons plus que par les sens ?
Jaurais couru risque de suffoquer de plaisirs, si la grosse voix de Madame Thomas, conversant avec son chien sur lescalier, ne nous eut fait quitter prise. Il ne lui aura pas été difficile, je crois, de deviner ce qui sétait passé : lémotion où nous étions encore, et le dérangement du lit, ne déposait que trop contre nous. Quoi quil en soit, elle nen fit rien paraître ; et quand loie fut arrivée, nous nous mêmes à piler des dents chacun de notre mieux. Les libations ne furent pas épargnées. Entre la poire et le fromage, le frère Alexis tira de sa besace un saucisson de Boulogne et un flacon de ratafiat, que des filles de bien, qui avaient passé la nuit en débauche à Neuilly, lui avaient donné. Madame Thomas, trouvant cette liqueur de son goût, en avala plus des deux tiers à sa part : ce qui la mit de si bonne humeur que les yeux lui roulaient dans la tête comme ceux dune chatte en chaleur, qui appète le matou. À la façon dont elle se trémoussait sur sa chaise, on aurait juré quelle avait une botte de chardons au derrière, tant les esprits du ratafiat fermentaient en cette partie-là. Il lui prenait des saillies de tendresse et de fureur tout à la fois. Elle embrassait le moine, elle le pinçait, le suçait, le mordait, le chatouillait. La pauvre femme à la fin me fit pitié. Je me retirai dans un trou de cabinet fermé dune simple cloison, dont les planches, écartées dun bon pouce les unes des autres, étaient calfeutrées avec des bandes de papier. Au moyen dune petite ouverture que jy pratiquai, il me fut aisé de les voir manoeuvrer en plein.
Si le lecteur judicieux se souvient que jai peint Madame Thomas comme une grosse gaguie, surchargée de cuisine, il ne se scandalisera point de lattitude que le frère Alexis lui fit prendre. La bonne dame avait un si terrible ventre quil nétait pas possible de lattaquer de ce côté-là. Le cure-dent dun étalon de Mirebalay* ny aurait jamais atteint. Elle sappuie donc des deux coudes sur le lit, le nez contre la couverture, et présente son immense postérieur à la discrétion du frère. Le paillard au même instant lui jeta jupe, jupon et chemise par-dessus les épaules, et découvrit un duplicata de fesses, qui, à leur prodigieux volume près, faisaient plaisir à voir par leur blancheur éblouissante. Alors ayant atteint de dessous sa grande mandille, à moitié retroussée le séraphique goupillon, dont il mavait si bien aspergée, il sélança avec une vigueur inexprimable à travers le taillis épais qui ombrageait lentre-deux du susdit fessier, et se perdit dans les broussailles.
Au fort de lopération, Madame Thomas hurlait et reniait comme un damné. Lexcès du plaisir la rendait aussi furieuse quaurait pu faire la douleur la plus aiguë. Il lui arrivait pourtant de se radoucir par intervalle. « Ah ! mon gros boudin, sécriait-elle dune voix entrecoupée de soupirs, arrête-toi, je me meurs ! Mon menon, que je taime ! que tu fais bien cela ! Courage cher coeur, bijou de mon âme !... Ah ! double fils de putain ! Chien ! Boug... tu me crèves... Jeanf... finiras-tu ? Pardon, mon doux ami, épargne-moi... je nen puis plus. » Javoue que je neus pas la force de voir de sang-froid une scène si luxurieuse. Je voulais user de la mince ressource de mon index pour me soulager, lorsque japerçus un bout de cierge sur une méchante tablette. Je lempoignai avec rage, et me lintroduisis le plus avant quil me fut possible, les yeux toujours fixés sur mes deux acteurs. Si je néteignis pas le feu dont je me sentais dévorée, au moins le calmai-je en partie.
On ne doit pas être surpris que Madame Thomas ait eu assez peu de vergogne pour commettre cet acte incongru, me sachant si près delle, et pouvant bien soupçonner que je verrais la chose. Premièrement, elle nétait guère alors en état de réfléchir aux règles de la bienséance ; et dailleurs, quand elle laurait pu, rien ne lobligeait à se contraindre devant moi, étant suffisamment instruite de la profession que jexerçais. Aussi, soit quelle voulût me donner une preuve de sa parfaite confiance et de son amitié, ou quil lui prît envie de se récréer par le spectacle lubrique dune scène semblable à celle quelle venait de jouer, elle retira du caleçon du frère Alexis le monstre encore fumant de rage, et me le mit en main. Quand jaurais voulu faire la honteuse, je nen aurais pas eu le temps. Le frapart me poussa sur le lit, et me fit tout à coup un masque de ma chemise. Son redoutable brandon, ayant porté à faux un peu au-delà du but, me donna une si terrible bourrade au bas du ventre que je crus quil mallait faire sortir les entrailles. La charitable Madame Thomas, touchée de la douleur que je souffrais, eut la complaisance de massister ; et, tirant de toutes ses forces le rebelle instrument à elle, le fit heureusement tomber dans la mortaise. Comme il nétait guère possible alors que je lui témoignasse, de vive voix, ma reconnaissance pour le bon office quelle me rendait, les coups de croupe précipités que je lâchai sans interruption ne la laissèrent pas douter que je ne fusse extrêmement satisfaite de son procédé.
Le frère, inébranlable sur ses arçons, répondit à tous mes mouvements par des secousses si vives quen toute autre occasion jaurais tremblé que le plancher ne sabîmât sous nous : mais le plaisir mavait rendue intrépide. Le feu eût été à la maison que je ne men serais nullement inquiétée, tant il est vrai quil y a des instants où les femmes sont bien courageuses. Je ne me souviens pas davoir été de mes jours si mutine dans le déduit : et il ne fallait pas moins quun champion tel que le frère Alexis pour triompher de la fureur de mes transports. Jétais une vraie démoniaque. Javais croisé mes jambes par-dessus ses jarrets, et lui serrais si étroitement les reins de mes deux bras quon maurait plutôt mise en pièce que de me faire quitter prise. La gloire de me vaincre nétait réservée quà lui. Ce qui doit paraître bien étonnant, et presque incroyable, cest que, sans reprendre haleine, il me fit goûter trois fois distinctement les joies du paradis de Mahomet. Apprenez, orgueilleux mondains, à vous humilier vis-à-vis de ces honnêtes gens de Dieu, et reconnaissez après de tels efforts de virilité, votre insuffisance et les vertus miraculeuses du froc.
Le frère Alexis sur lépreuve quil venait de faire de mes talents conçut de moi les plus hautes idées, et massura, dun ton prophétique, que je ferais fortune.
« Je pourrais aisément, me dit-il, vous procurer un entreteneur ; mais cela ne mène à rien de solide, ni de brillant. Vous êtes de figure et de taille à ne point rester dans un état de médiocrité : tout bien considéré, lOpéra est votre vrai ballot. Je me fais fort de vous y faire entrer. La question est de savoir si vous avez du goût pour le chant, ou des dispositions pour la danse.
Je crois, répondis-je, que je réussirais mieux dans la danse.
Je le crois aussi, reprit-il, en me découvrant la jambe au-dessus du genou, voilà un membre fait pour cet exercice, et qui sur ma parole occupera bien des lorgnettes dans le parterre. »
Le frère Alexis ne sen tint point à de vagues promesses. Il me donna au même instant une lettre de recommandation pour le Sieur Gr*** M*** qui tenait alors en sous-ferme les appas des filles du Théâtre lyrique. Le lendemain, Madame Thomas mayant procuré des nippes demprunt, je majustai de mon mieux, et fus vers le midi porter mon épître à son adresse.
Je vis un grand homme sec de couleur tannée, flegmatique, et dun abord froid à morfondre les gens. Il était en robe de chambre volante et sans culotte. Les zéphirs badinant avec sa chemise découvraient par intervalles deux grandes cuisses livides et racornies, au bas desquelles pendaient tristement les flasques débris de sa virilité.
Je maperçus quen lisant ma lettre il jetait attentivement les yeux sur moi, et que son visage austère se déridait par gradation. Jen tirai un augure favorable pour mes affaires, et ne me trompai point. Monsieur de Gr*** M*** me fit asseoir à côté de lui, et me dit que, jolie et faite comme je létais, je navais besoin daucune recommandation ; que néanmoins il embrassait avec joie loccasion de faire sa cour au public, en présentant un sujet tel que moi à lOpéra.
Cependant, tandis quil me débitait de si belles choses, il faisait linventaire de mes appas les plus secrets ; et lesprit de débauche réveillant petit à petit se luxure, le rufian me mit en main ses déplorables reliques. Ce fut alors que jeus besoin de tout le savoir que javais puisé dans lécole de Madame Florence, pour ressusciter cette masse informe, et la retirer de létat danéantissement où elle était, insensible et rebelle aux secousses que je lui donnais, et au frottement de ses deux lâches témoins, que je pressais lun contre lautre ; je commençais à désespérer du succès de mon travail, lorsque je mavisai, pour dernière ressource, de lui chatouiller le périnée, et de le socratiser du bout du doigt. Lexpédient réussit à miracle. La machine assoupie sortant tout à coup de son repos léthargique se développa dune façon si merveilleuse quil me parut quelle prenait un nouvel être. Alors, pour profiter de cet instant précieux, et couronner mon chef-doeuvre, je remuais le poignet avec tant de souplesse et de rapidité, que le monstre vaincu par les plus délicieuses sensations répandit un torrent de larmes dans lexcès de sa joie.
Enfin, Monsieur de Gr*** M*** charmé de mes bonnes manières shabilla à la hâte, et me mena sur-le-champ chez Monsieur Thuret, en ce temps-là directeur de lOpéra. Je fus assez heureuse, pour quil me trouvât aussi de son goût. Il magrégea sans hésiter au corps sémillant des demoiselles de lAcadémie royale de musique*, et nous retint à dîner.
Comme jaime à varier mes descriptions et mes tableaux, je ne dirai rien de ce qui se passa entre Monsieur Thuret et moi le même jour. Il suffit de savoir que le bon homme était aussi paillard que Monsieur de Gr*** M*** et nétait guère moins difficile à mettre en train. Je retournai coucher chez la bonne Madame Thomas, impatiente de lui faire part de leffet quavait produit la lettre du frère Alexis ; et le lendemain je repris possession de mon domicile, nayant plus rien à redouter des gens de police.
Outre les leçons du magasin** auxquelles je ne manquais jamais, Malterre le Diable men donnait encore de particulières. Je fis de si rapides progrès quen moins de trois mois je me trouvai en état de me tenir sur mes jambes dune façon supportable dans le ballet.
Le jour de mon début fut marqué par une époque assez plaisante. On surprit sous le théâtre une de nos compagnes en péché mortel. Le conclave féminin nen eut pas plus tôt connaissance quil exigea que punition exemplaire en fut faite à toute rigueur. La délinquante parut au tribunal de Monsieur Thuret pour y être jugée. Le contrôleur La Chamarée aurait bien voulu lexcuser ; mais la présidente Cartou ayant pour assesseurs Fanchon Chopine, la Desaigles et la mère Carville, dit quil était de la plus dangereuse conséquence de pardonner de semblables fautes ; que les novices encouragées par limpunité dune débauche si crapuleuse tomberaient bientôt dans les excès licencieux et les débordements des filles de lOpéra-Comique. Elle ajouta quil serait honteux et infamant quon souffrit des prostitutions de cette nature sur un théâtre qui avait toujours été, depuis son établissement, lécole de la galanterie la plus délicate et la plus épurée : et quenfin si lon ne sévissait contre la coupable il ny aurait pas désormais une honnête fille qui voulût entrer à lOpéra. Fanchon Chopine donna ses conclusions à ce quelle fût immédiatement rayée du tableau : les autres opinèrent du bonnet ; et Monsieur Thuret, voyant que ses remontrances ne serviraient de rien avec de pareilles cervelles, la déclara déchue de tous ses honneurs et prérogatives, et privée sans appel du droit de promener dorénavant sa figure chinoise sur les planches.
Il y avait environ quinze jours que je traînais la semelle parmi les élèves de Terpsichore*, lorsquun matin à mon lever je reçus un poulet, dont voici la substance :
« Mademoiselle, je vous vis hier à lOpéra. Votre physionomie me plut. Si vous vous sentez dhumeur à prendre des arrangements avec un homme qui abhorre les difficultés en amour, et ne soupire que largent à la main, ayez la bonté de me le mander promptement. Je suis, etc. »
Quoique je neusse pas encore un assez grand usage du monde pour connaître les gens à leur style, je devinai sans peine, par la tournure concise et brusque de ce billet, que javais touché le coeur dun financier. Des connaissances de cette espèce sont trop précieuses pour les rejeter lorsquelles se présentent : aussi ne fis-je point la sotte. Je lui répondis à linstant que je ressentais vivement lhonneur quil me faisait de me donner la préférence sur tant daimables personnes à lOpéra ; que ce serait mal répondre à ses bontés, et men rendre indigne, que de ne point accepter ses offres ; et que sil était impatient de me voir, je ne létais pas moins de lassurer personnellement de mon profond respect.
Une heure après ma réponse, il arriva dans un équipage des mieux étoffés, et qui, sans être brillant, annonçait lopulence du maître. Je fus le recevoir en cérémonie sur le palier. Pour faire son portrait en trois mots, cétait un petit homme trapu, effroyablement laid, et denviron soixante ans. Il me bredouilla en entrant cinq ou six phrases galantes, que je naurais pu comprendre sans un rouleau de cinquante louis quil me glissa discrètement dans la main. Il nest pas de si maussades propos quon ne trouve admirables et des plus sublimes, quand ils sont accompagnés de procédés aussi généreux. Non seulement ce quil me dit me parut très ingénieusement exprimé, mais même je crus découvrir dans ses traits un air de distinction et de noblesse qui mavait échappé au premier coup doeil. Voilà ce que produisent les belles manières : on est toujours sûr de plaire quand on débute ainsi.
Jétais dans un déshabillé plus agaçant que coquet. Lart que jy avais mis était si voisin de la nature que mes charmes ne semblaient rien emprunter de mon ajustement. Javais tout lieu de présumer de leur pouvoir. Mon financier me trouvait adorable. Lavidité de ses regards, limpatience de ses mains ne me laissaient pas douter que je ne touchasse au dénouement de la pièce. Cependant, quarriva-t-il ? Après un badinage de trois quarts dheure, je fus ratée comme une reine. Cette humiliante aventure me mortifia dautant plus que je léprouvais pour la première fois. Je tremblais quil neût découvert en moi quelque imperfection que javais ignorée jusqualors. Heureusement il me rassura, en mavouant quil était sujet à de pareils accidents. En effet, le bon homme me disait vrai ; car pendant un an que je vécus avec lui, il ne manqua pas de me rater régulièrement deux fois la semaine. Quoi quil en soit, bien des filles se seraient trouvées fort heureuses en ma place aux mêmes conditions. Il mavait meublé un appartement dans la rue Sainte-Anne : il défrayait ma maison, et me donnait outre cela cent pistoles par mois. Jétais en train de faire ma fortune avec lui, quand le dérangement imprévu de la sienne rompit mes mesures et notre tendre commerce.
Tout dépend à lOpéra de sétablir une certaine réputation. Rien ne fait tant honneur à une actrice que doccasionner quelques banqueroutes, et denvoyer ses adorateurs à lHôpital. La chute de mon financier me mit dans un crédit étonnant. Une foule daspirants de tous états se présentèrent. Néanmoins je ne voulus pas me décider sans consulter Monsieur de Gr*** M*** et le frère Alexis, à qui javais des obligations si essentielles. Jinsérerai ici, par manière de parenthèse, les salutaires conseils que jen ai reçus, comme un monument de ma gratitude envers eux, et comme le guide le plus sûr pour les filles qui veulent mettre à profit leurs appas.
Avis à une demoiselle du monde
Toute personne du sexe qui veut parvenir doit, à limitation du marchand, navoir en vue que ses intérêts et le gain.
Que son coeur soit toujours inaccessible au véritable amour. Il suffit quelle fasse semblant den avoir, et sache en inspirer aux autres.
Que celui qui la paie le mieux ait la préférence sur ses rivaux.
Quelle transige le moins quelle pourra avec les gens de qualité : ils sont la plupart hautains et escrocs. De gros financiers renforcés sont plus solides et plus aisés à gouverner ; il ny a que manière de les prendre.
Si elle est sage, elle éconduira les greluchons : outre que ce sont des animaux qui napportent aucun profit à la maison, ils en éloignent souvent ceux qui la soutiennent.
Lorsquil se présentera pourtant quelque bonne passade, quelle ne se fasse pas scrupule dune infidélité : cest le casuel du métier.
Quelle imite autant quil lui sera possible, la frugalité de Mademoiselle Durocher*, et ne se permette les bons morceaux que quand ils ne lui coûteront rien.
Quelle ait soin de placer son argent à mesure quil lui viendra, et sen fasse de bonnes rentes.
Si un étranger et un Français, également à leur aise, se trouvent en concurrence auprès delle, quelle nhésite pas à se déclarer en faveur du premier. Indépendamment de ce que la politesse le requiert, elle y trouvera mieux son compte, surtout si elle a affaire à quelques mylords de la Cité** de Londres. Ce sont des gens qui, quoique des cancres au fond, sont capables de se ruiner par orgueil pour quon les croie plus riches que nous.
Elle fera très prudemment pour le bien de sa santé déluder la connaissance des Américains, Espagnols et Napolitains, eu égard à la maxime : Timeo danaos et dona ferentes***.
Enfin et pour conclusion, quelle nait point de caractère à elle ; mais quelle étudie avec soin celui de son amant, et sache sen revêtir comme si cétait le sien propre. Signé Gr*** M*** et le frère Alexis.
Puissent toutes les filles de la profession se graver profondément dans la mémoire cette espèce de code, et en faire un aussi bon usage que moi.
La première dupe qui remplaça le financier fut un baron, fils dun gros marchand de Hambourg. Je ne crois pas quil soit jamais sorti de la Germanie un plus sot et plus désagréable animal. Il était haut dune toise, cagneux et roux, bête au dernier degré, et ivrogne à toute outrance. Ce gentilhomme, lespoir et lidole de sa famille, voyageait pour joindre aux heureuses qualités dont la nature lavait comblé celles que lon acquiert en pratiquant le beau monde. La seule bonne maison quil connût dans Paris était celle de son banquier, qui avait ordre de lui compter tout largent quil voulait. Ses liaisons se bornaient à deux ou trois écornifleurs complaisants, et quelques plastrons du sérail de la Lacroix*.
Monsieur de Gr.*** M*** toujours aussi zélé pour nos intérêts que pour les siens, jugea que ce serait dommage quun pareil pigeonneau échappât à notre colombier. Il lui fit comprendre quil était indécent quun seigneur de sa sorte ne vécût pas relativement à sa haute naissance et à la figure quil était en état de faire ; que rien ne mettait plus à la mode un homme de distinction, et ne lui faisait tant honneur que davoir une demoiselle de théâtre sur son compte ; quen un mot cétait dans un semblable commerce que nos jeunes gens de qualité, et nos robins de première classe, puisaient leurs jolies manières, et prenaient le vrai ton de la bonne compagnie.
Monsieur le baron, goûtant un avis si raisonnable, lui avoua quil y avait longtemps quil désirait avoir une intrigue à lOpéra, et quil sestimerait bien heureux que ce pût être avec moi. « Peste répondit Monsieur de Gr*** M***, vous avez déjà autant de goût que sil y avait dix ans que vous fussiez ici. Savez-vous bien que de mémoire dhomme il na point paru une plus charmante personne sur nos planches ! Il ny a pas un mois quelle est vacante, et maintenant elle ne sait à qui répondre. On lassiège de tous côtés. Mais, laissez-moi faire ; je me charge de négocier la chose : le succès nen sera peut-être pas impossible ; ce qui me le fait espérer, cest que, soit dit entre nous, elle a un faible de tous les diables pour les étrangers. Il est bon que vous sachiez encore que lintérêt est ce qui la gouverne le moins ; et quelle serait fille à aimer sérieusement quelquun qui aurait dhonnêtes procédés pour elle. Vous ne sauriez croire combien elle était attachée à son dernier amant : il est vrai quil en était digne, et que jamais on ne sest comporté avec une maîtresse dune façon plus noble et plus distinguée. Elle tâchait en vain de lui dissimuler ses besoins (car vous sentez bien quune jolie personne en a toujours de manière ou dautre). Il avait une pénétration surprenante pour les découvrir ; et cétait alors entre eux des combats de désintéressement et de générosité les plus touchants du monde. »
Le baron, émerveillé des éloges que Monsieur de Gr*** M*** lui faisait de moi, le pria avec instance demployer tous ses soins pour conclure cette affaire au plus tôt et à quelque prix que ce fût. Je résolus, à dessein dirriter ses désirs, de ne rien précipiter, et de laisser passer quelques jours avant de lui faire une réponse positive. Enfin, notre première entrevue se fit à lOpéra dans une répétition de Jephté, où il eut le bonheur de me baiser respectueusement la main derrière les coulisses. Je nétais point fâchée quil me vît à une répétition parce que cest ordinairement là que ces demoiselles paraissent avec toute la pompe, toute la splendeur et la dignité de leur état, et quelles sefforcent, à lenvi les unes des autres, détaler la forte prodigalité et les honteuses faiblesses de leurs imbéciles amants.
Quoique je neusse encore ruiné quun seul homme, javais déjà assez de bijoux et de précieuses nippes pour pouvoir tenir mon rang parmi nos principales sultanes, et occuper comme elles une chaise* au bord de lorchestre, la jambe nonchalamment croisée sur le genou. Il faisait froid alors. Jamais on ne se montra dans un négligé plus fastueux et plus imposant. Mollement enveloppée sous lhermine et la martre zibeline, javais les pieds dans une boîte couverte dun velours cramoisi, doublée de peau dours, dont une boule détain pleine deau bouillante augmentait la chaleur. Dans cet orgueilleux appareil, je faisais dun air distrait des noeuds avec une navette dor. Quelquefois je regardais à ma montre, et la faisais sonner. Jouvrais toutes mes tabatières lune après lautre, et me portais de temps en temps au nez un superbe flacon de cristal de roche pour des vapeurs que je navais pas. Je me penchais pour dire des riens à mes compagnes, afin que les lorgneurs curieux pussent juger de la tournure élégante de mes membres. En un mot, je commis ce soir-là cent impertinences, dont les benêts de spectateurs étaient enchantés. Cétait à qui rencontrerait mes yeux pour me faire une profonde et respectueuse révérence, à laquelle on se trouvait bien honoré que je répondisse par un imperceptible petit coup de tête.
Il nétait pas possible en ces moments de triomphe que je me rappelasse le souvenir de ma première condition. Le luxe qui menvironnait et les bassesses de ceux qui me faisaient la cour, en avaient effacé de mon cerveau jusquaux moindres traces. Je me croyais une divinité. Et comment ne laurais-je pas cru, quand je me croyais en quelque manière déifiée par les adorations et laveugle idolâtrie des personnes du plus haut rang ? Franchement, cest aux hommes et non pas à nous quil faut reprocher notre insolence et nos grands airs : ce sont eux qui nous tournent la tête par leurs lâches soumissions, leurs flatteries et leurs fadeurs. Pourquoi ne nous oublierions-nous pas, quand ils nous en donnent lexemple et sont les premiers à soublier eux-mêmes ? Je ne puis mempêcher de lavouer à la honte des uns et des autres ; tout notre mérite ne consiste que dans limagination déréglée, et la bizarrerie du goût de nos adorateurs. Pardonnez-moi, mes bonnes amies, la hardiesse que je prends de mexpliquer si nettement sur votre chapitre : ma franchise ne saurait nuire à vos intérêts ; je le voudrais en vain : tant quil y aura des hommes au monde, vous ne manquerez jamais de dupes.
Revenons à Monsieur le baron. Je maperçus avec plaisir que mes gentillesses lavaient plongé dans une espèce de ravissement extatique, et que cen était fait de sa liberté. Depuis le commencement jusquà la fin de la répétition, il eut ses deux gros yeux fixés sur moi ainsi quun chien darrêt, et semblait jouir intérieurement de mes charmes à la manière des bienheureux. Je lui fis la grâce en sortant daccepter une place dans son carrosse, et de linviter à souper. Monsieur de Gr*** M***, qui était demeuré derrière pour quelques affaires de la communauté, vint nous rejoindre un quart dheure après. Comme je ne voulais pas démentir les bonnes idées quil avait données de moi au baron, je me comportai ce soir-là avec beaucoup de retenue, et jouai dun air si naturel la fille à sentiments que le pauvre idiot me crut sincèrement capable de me prendre de belle passion.
La nature compense presque toujours le tort quelle fait aux sots par une dose plus forte damour-propre : plus ils sont ridicules et désagréables, plus ils se croient de mérite. Tel était le faible de mon héros ; il ne douta pas que je fusse aussi éprise de ses charmes quil létait des miens. Je tâchai de lentretenir dans cette flatteuse opinion par tous les petits soins et les prévenances que je lui marquai pendant le souper : et lorsquil se retira, je lui dis, en le regardant avec des yeux où lon aurait juré quil y avait de lamour, que je lattendais le lendemain entre dix et onze, pour prendre du chocolat avec moi. (Cétait précisément le temps où je voulais faire le premier essai de sa générosité). Il fut si ponctuel que jétais encore couchée quand on vint me lannoncer. Je pris à la hâte une robe de chambre ; et nayant point à craindre, comme la plupart de nos demoiselles, de me montrer sans avoir substitué lart à la nature, et mêtre forgé des appas de toilette, je le reçus dans un négligé des plus simples, néanmoins avec toutes les grimaces et les lieux communs dusage en ces sortes doccasions.
« Cela est fort joli, Monsieur le baron, de surprendre ainsi les gens. Eh ! mais, mon Dieu ! quelle heure est-il donc ? Sûrement votre montre avance : il ne saurait être si tard. Miséricorde ! comme je suis bâtie ! je me fais peur à moi-même. Avouez que vous me trouvez affreuse, horrible. Je suis outrée que vous me surpreniez dans un pareil désordre. Savez-vous bien que je nai pas fermé loeil de toute la nuit ? Actuellement que je vous parle, jai une migraine qui me désespère. Quoi quil en soit, je me flatte que le plaisir de vous voir la dissipera. Allons, Lisette, dépêchons, quon fasse le chocolat : et souvenez-vous surtout que je ne laime pas léger. »
Mes ordres furent exécutés dans la minute. Tandis que nous régalions notre odorat et notre palais du parfum agréable de ce liquide mousseux, on vint mavertir que mon joaillier demandait à me parler. « Quoi ! toujours des importuns, mécriai-je ? Ne saviez-vous pas que je nétais au logis pour personne ? Les domestiques sont détranges gens. On a beau les prêcher, ils nen font quà leur tête. Cela me met dans des colères... Mais, avec la permission de Monsieur le baron, sachons ce quil me veut. Faites-le entrer... Eh ! bonjour, mon cher Monsieur de La Frenaie ; qui vous amène, je vous prie, si matin dans nos quartiers ? Comment va le commerce ? Je gage que vous avez quelque chose de nouveau à me montrer.
Madame*, répondit-il, cest justement ce qui ma fait prendre la liberté de vous interrompre : jai cru, me trouvant dans votre voisinage, que vous ne me sauriez pas mauvais gré de vous faire voir en passant une croix à la dévote, quune financière de la place Vendôme ma commandée. Je puis dire, sans vanité, que depuis longtemps il ne sest fait ici un plus joli ouvrage.
Vraiment, Monsieur de La Frenaie, vous êtes un galant homme de ne point oublier vos amis : je suis fort reconnaissante de cette marque dattention de votre part. Voyons donc, puisque vous avez tant de complaisance. Ah ! Monsieur le baron, que cela est beau ! La monture en est charmante. En vérité, cest un morceau dun goût admirable. Les pierres en sont superbes, et taillées au parfait. Ne trouvez-vous pas que cela jette un feu surprenant ? Ces impertinentes financières portent aujourdhui ce quil y a de plus magnifique. Franchement, jai regret quune si belle pièce soit destinée à une femme de cette farine. Et de quel prix cela est-il, sil vous plaît ?
Madame, repartit La Frenaie, de huit mille francs au dernier mot.
Si jétais en argent, repris-je, je ne souffrirais pas que vous lemportassiez.
Vous savez, madame, que tout ce que jai est à votre service. Pour peu que vous en ayez fantaisie...
Oh ! non, ce nest point ma coutume de rien prendre à crédit. »
Le baron, comme je lavais prévu, ravi de trouver une si belle occasion de me faire sa cour, se saisit de la croix, dont il donna immédiatement soixante louis comptant, avec son billet du reste payable le lendemain. Je fis dabord toutes les simagrées dune fille sérieusement fâchée, et qui pense dune façon noble et désintéressée. « En bonne foi, Monsieur le baron, vous nêtes pas raisonnable : cest passer les bornes de la générosité : je vous le dis au vrai, vous ne me faites point plaisir. Je conviens quil nest pas défendu de recevoir des bagatelles dune personne quon estime, et pour laquelle on se sent du goût. Mais franchement, ceci est trop fort : je ne saurais me résoudre à laccepter. » Tout en disant cela, mon benêt me pendit la croix au cou. Alors jentrai, par distraction, dans ma chambre ; il my suivit ; et sans le faire languir davantage, je lui donnai sur le pied du lit une reconnaissance de ses huit mille francs, toutefois avec un dehors apparent de tendresse si naturel que le nigaud crut moins devoir mes faveurs au présent quil me faisait, quà ses bonnes qualités et à mon penchant.
Monsieur de Gr*** M***, que javais averti la veille, de la saignée que je voulais faire à la bourse de cet honnête gentilhomme, vint nous trouver sur le midi, et eut pour son droit de courtage une boîte dor à la Maubois. Comme il ny avait pas Opéra ce jour-là, nous dînâmes ensemble ; et chacun de nous ayant lieu dêtre content du marché quil avait fait, la gaieté fut lâme de notre festin. Monsieur le baron principalement se mit en si belle humeur quà force de nous baragouiner de grosses plaisanteries germaniques et de shumecter les amygdales, il perdit la petite quantité de bon sens dont il était pourvu ; tellement que nous le renvoyâmes ivre mort à lhôtel. Après cet essai de sa magnificence, je crus que jen tirerais meilleur parti en ne prenant aucun arrangement fixe avec lui, et continuant à jouer la femme à belle passion. Cette conduite me réussit au-delà de mes espérances. Le mois à peine expiré, jen attrapai un service complet en vaisselle plate. Quoiquil soit constamment vrai que les bienfaits dautrui nous inspirent plus dindifférence que damour peu sen fallut quà force den faire les grimaces je ne devinsse sérieusement amoureuse de Monsieur le baron.
Lhabitude nous familiarise, nous naturalise même, si jose mexprimer de la sorte, avec les défauts des gens que nous pratiquons. Tout maussade, tout sot quétait mon Hambourgeois, je commençais à le trouver moins désagréable, lorsquune horrible incongruité de sa part me donna une aversion insurmontable pour lui. Il avait, ainsi que je lai dit ci-dessus, la louable coutume de senivrer ; et malheureusement il ne se sentait jamais plus damour quen ces circonstances. Un soir, après avoir passé toute la journée à table en assez mauvaise compagnie, il arriva comme jallais me mettre au lit. Le glouton, en entrant, heurta du pied le seuil de la porte ; et, perdant léquilibre, il tomba le nez sur le carreau. Sa chute ne pouvant être 1égère dans létat où il était, on le releva presque sans mouvement, le visage tout ensanglanté. Si javais eu le temps de mévanouir, je laurais fait infailliblement ; mais le secours pressant, je volai à mon cabinet de toilette, et revins munie de trois ou quatre flacons de différentes eaux. Comme je le crus plus dangereusement blessé quil nétait, je ne me contentai pas de lui laver et bassiner le museau, je voulus aussi lui faire avaler une cuillerée deau darquebusade : mais à peine le salope en eut-il quelques gouttes sur les lèvres quil lui prit un hoquet effroyable, et au même instant il me lança dans la bouche les trois quarts de son dîner. Jessayerais vainement desquisser la peinture de cette désagréable scène ; il suffit de savoir que je vomis presque jusquau sang, que je changeai de tout, et dépensai la valeur de plus de quatre louis de quintessence à me parfumer et me gargariser.
Dans la colère où jétais, je le fis jeter dehors, avec injonction à ses gens de lui dire de ne mettre jamais les pieds chez moi. Le lendemain à son réveil ayant appris toutes les circonstances de son aventure et mes intentions, peu sen fallut quil ne se désespérât. Il mécrivit plusieurs lettres que je refusai de recevoir. Enfin, sa dernière ressource fut de recourir à Monsieur de Gr*** M***. Cétait justement se livrer à la griffe du renard. Le rusé proxénète, loin dessayer à calmer ses inquiétudes, lui exagéra sa faute, et la jugea irrémissible. Le pauvre baron, dans lexcès de son affliction, pleura, gémit, hurla et commit tant dextravagances que Gr*** M***, craignant à la fin quil ne fut homme à se pendre, et que nous nen fussions les dupes, crut nécessaire de changer de ton.
« Vous avez affaire, lui dit-il, au meilleur coeur et à la fille la plus généreuse du monde. Cest un grand avantage dans le cas où vous êtes. Toute horrible quest loffense que vous lui avez faite, je ne désespère pas que vos regrets et vos soumissions ne lapaisent tôt ou tard. Je suis dautant plus fondé à le croire que je sais, à nen point douter, quelle vous aime à la rage, et que de quelque fierté quelle sarme pour vous dissimuler ses vrais sentiments, le penchant perce toujours et la trahit incessamment en votre faveur. Hier encore... mais motus, nallez pas me faire jaser ; hier, dis-je, elle ne put sempêcher de laisser couler des larmes lorsque je la mis sur votre chapitre. Elle mavoua même que, jamais qui que ce soit ne lui avait inspiré tant de tendresse que vous : ce quil y a de bien sûr, cest que la pauvre enfant na pas dormi quatre heures depuis quelle vous boude ; et voyez jusquoù va son guignon ; tandis quelle succombe sous le poids des chagrins que vous lui causez, un pendard de tapissier veut lui faire vendre ses meubles pour une misérable somme de deux mille écus quelle lui doit.
Vivat, sécria le baron en lembrassant, vous me procurez, sans y penser, loccasion la plus charmante de faire ma paix. Je me charge de la dette. Le faquin sera payé dès demain, ou il ny aura pas un sol dans Paris.
Ma foi, répondit Gr*** M***, voilà ce que cest que davoir de lesprit. Cette idée-là, quoique toute simple, ne me serait pas venue en cent ans. Elle est assurément bien digne dun seigneur tel que vous, et de laimable personne qui en est lobjet. Oui, je suis de votre avis : vous ne pouviez imaginer un moyen plus sûr de vaincre son ressentiment. Elle a le coeur trop délicat pour nêtre pas pénétrée jusquau fond de lâme de la noblesse dun semblable procédé. Dépêchez-vous seulement de faire la somme, et venez me trouver : je vous réponds du reste. »
Enfin, linnocent fit tant de diligence que les vingt-quatre heures révolues, Gr*** M*** me lamena, muni de deux cent cinquante beaux louis neufs. Au son mélodieux de ces espèces, un torrent de pleurs coula immédiatement de mes yeux. Cette situation lattendrit au point quil se mit à beugler comme un veau, de manière que notre réconciliation fut touchante à pâmer de rire.
Il fallait être aussi flegmatique que létait Gr*** M*** pour garder son sérieux à la vue dun tableau si comique. Après ce beau rapatriement, lamour et la générosité du baron augmentèrent de telle façon que je laurais congédié sans chemise, si son bon homme de père, instruit à temps de ses dépenses excessives, ne fût venu lui-même me larracher dentre les bras. Ainsi finit mon histoire avec cet Adonis échappé du Holstein.
Alléchée par les grandes contributions que je venais de lever sur le pays ennemi, je résolus de me dévouer tout à fait aux affaires étrangères, pour brusquer la fortune, nétant pas dhumeur à vieillir dans le métier. Selon mon calcul, deux ou trois nigauds encore de lespèce du dernier me faisaient rouler carrosse le reste ma carrière. Mais de si bons hasards ne se trouvant pas toujours sous la main, je pris le parti, pour nêtre pas oisive, de faire des excursions sur nos compatriotes, en attendant lopportunité de remplacer convenablement Monsieur le baron.
Cest un usage établi parmi nos sultanes de se faire voir plus fréquemment en public, quand leurs entreteneurs les ont quittées, pour avertir les chalands que la place est vide, et quelles sont à louer. Suivant cette sage coutume, je me produisis dans les lieux les plus fréquentés, hormis aux Tuileries, où nous ne paraissons pas volontiers depuis la mortifiante aventure de Mademoiselle Durocher*.
Le Palais-Royal étant un territoire dont la propriété semble nous être acquise par une prescription aussi ancienne que létablissement de lOpéra : cest dans cette espèce de jardin de franchise que nous usons, en toute liberté, du droit de faire les femmes de conséquence, et de braver impunément loeil du spectateur par nos grands airs et notre orgueilleux étalage. En vain certains censeurs caustiques osent dire quon ny voit généralement que des usuriers, des mercures et des catins : leurs jalouses et noires insinuations nempêchent pas la belle jeunesse désoeuvrée de Paris, les gens à la mode, plumets, robins et petits collets de sy rassembler chaque jour, surtout les soirs avant et après lOpéra. Une multitude infinie de jolies femmes de toute espèce en font un des principaux ornements. Les espaliers quelles forment sur des sièges le long des arbres de la grande allée offrent à loeil émerveillé un spectacle aussi pompeux que riant et récréatif, et dont ladmirable variété est au-dessus de toute description. Mille petits amours, métamorphosés en moineaux, y font respirer un air de lascivité quon ne sent point ailleurs. Mais, quy a-t-il de surprenant en cela ? Sil est vrai que nous soyons lâme des plaisirs ; sil est vrai quils nous suivent partout, les lieux où nous présidons ne doivent-ils pas être les plus agréables du monde ?
En effet, le don miraculeux de charmer et dégayer tout ce qui nous environne est tellement inséparable de nos personnes que la volupté et la galanterie nous accompagnent même jusque dans le sanctuaire. Témoin léglise des Quinze-Vingts. Nous jouissons du privilège dy commettre autant dindécence quau Palais-Royal et sur notre théâtre. Aussi, Dieu sait la foule de dévots quon y voit les fêtes et dimanches. Nous y sommes assiégées de mines, de révérences, de coups de lorgnettes : on fait plus ; on nous y fredonne à loreille des airs de ruelle. Nous répondons à tant de gentillesses par des propos folâtres et badins, et quelquefois par des éclats de rire que nous étouffons à moitié, en nous couvrant le visage de notre éventail. Cependant le sacrifice sachève, sans nous être aperçues de la lenteur du prêtre, souvent même sans avoir pris garde sil était à lautel ou non ; et la fin de notre pieuse conduite est darranger une partie de souper dans une petite maison, ou de conclure un marché.
Il marriva un jour dy en conclure un, dont je fus la dupe dune façon bien mortifiante. Un de ces chevaliers aimables, qui nont pour tout bien que leur industrie, et qui par la négligence impardonnable du chef de la Pousse*, brillent et font fracas dans Paris aux dépens des honnêtes gens quils dépouillent ; un de ces fripons-là, dis-je, dont les grands airs et la dépense en imposaient à tout le monde, avait trouvé le secret dêtre de tous nos plaisirs. Était-il question dune partie au bois de Boulogne, dun souper à la Glacière ? on sy serait ennuyé à mourir, si Monsieur le chevalier nen eût point été.
Jobservai ici en passant que le commerce de cette méprisable espèce est dautant plus dangereux quils sont la plupart dun caractère doux et liant, quils joignent à une humeur souple les manières les plus polies et les plus engageantes, et quen un mot ils possèdent au suprême degré ce que lon appelle abusivement le ton de la bonne compagnie. Jajouterai encore que lexpérience ma appris quon ne saurait être généralement trop en garde contre les personnages outrés en matière de politesse : il est rare quils soient honnêtes gens.
Je reviens à mon aventurier. Il y avait déjà longtemps que je convoitais un superbe diamant quil portait au doigt. Le fourbe mavait souvent répété quil croirait me sacrifier bien peu de chose, si je voulais laccepter au prix de mes plus légères faveurs. Quoique je fisse semblant de ne point ajouter foi à ses paroles, néanmoins, javais trop bonne opinion de ma figure pour croire quil plaisantât. De façon que je ne doutai point que la bague ne fût à moi tôt ou tard. Je nattendais que loccasion de la lui accrocher ; je crus lavoir trouvée un dimanche étant à la messe au Quinze-Vingts. En effet, mon homme mayant abordée, et déployant son éloquence à me conter des douceurs, je lui répondis que jaurais lieu dêtre bien glorieuse des discours flatteurs quil me tenait, si je pouvais me persuader que le coeur les lui inspirât.
« Ah ! sécria-t-il en lâchant un soupir que je crus sincère tant il était bon comédien, naurez-vous jamais des yeux et du discernement que pour découvrir le mérite dautrui, sans oser connaître le vôtre ?
Mais, lui repartis-je, supposé que jaie quelque mérite, et que je ne lignore pas, en suis-je moins fondée à me défier des serments des hommes ? Nen trompent-ils pas tous les jours qui valent mieux que moi ? Ah ! Monsieur le chevalier, si on exigeait de vous des assurances de la sincérité de vos sentiments, vous seriez, peut-être, bien embarrassé.
Quoi, reprit-il, me croiriez-vous assez double ?...
Je vous croirais, interrompis-je, comme les autres, qui disent les trois quarts du temps ce quils ne pensent pas, et promettent souvent ce quils nont nulle envie de tenir. Par exemple (au moins, ceci nest que pour badiner), avouez que vous auriez été un peu déconcerté si je vous avais pris au mot, quand vous moffrîtes votre diamant.
Madame, répliqua-t-il dun ton presque piqué, avant de former des jugements au désavantage des gens, il me semble quon devrait les mettre à lépreuve.
Que voulez-vous, lui dis-je en souriant, il faut que le bon pâtisse pour le mauvais. Les hommes en général sont si faux quon ne vous fait point une grande injustice de navoir pas meilleure opinion de vous que de vos semblables. Cependant, comme je nai pas de raison essentielle qui moblige à vous juger trop rigoureusement, je veux bien faire une exception en votre faveur, et croire que vous navez rien de commun avec votre sexe, que les qualités qui le rendent estimable. Mais il nest pas décent de métaphysiquer ici sur pareille matière : venez manger ma soupe, et nous la discuterons à notre aise. »
Cétait où mattendait le traître. La première chose quil fit en entrant chez moi fut de me mettre la bague au doigt. Le ravissement où me jeta la possession dun si précieux bijou ne me permit pas de rien refuser à ses désirs. Je lui donnai avant et après le dîner autant de marques de reconnaissance quil voulut. Enfin, que croirait-on que jai gagné à ce beau marché ? Le diamant était faux. Je me trouvai une boîte dor de moins, que le filou mescamota, et je neus de profit réel quune de ces incommodités pour lesquelles Messieurs de Saint-Côme ordonnent communément une boisson composée dingrédients rafraîchissants et diurétiques.
Ce quil y eut de plus désolant dans cette aventure, cest que loin doser me venger et me plaindre du tour infâme de cet escroc, je tremblais quil ne le divulguât ; et je crois que jaurais été femme à le payer encore pour lengager au secret. Jeus donc la prudence davaler doucement la pilule et de me mettre à la petite diète sans souffler le mot ; et afin que la tisane opérât plus efficacement, je prétextai un mal de poitrine, au moyen de quoi Monsieur Thuret me dispensa de danser. Je ne manquais pourtant pas un Opéra ; mais jaffectais dy garder lincognito au milieu de lamphithéâtre, toujours vêtue dun air négligé et coiffée en devant.
Mon Dieu ! le joli recueil de bêtises dont jenrichirais le public si je lui faisais part des fades et assommants propos quil me fallait essuyer à droite et à gauche, dun essaim de bavards qui me bourdonnaient aux oreilles ! Est-il possible que les hommes soient si frivoles, si minutieux ? Est-il possible que nous soyons si avides des louanges plates et de la basse adulation pour prendre plaisir à leur entendre débiter tant dinepties ?
Entre un si grand nombre de sots personnages, certain financier blafard, de stature colossale, me grasseyait avec une confiance inexprimable les galanteries les plus absurdes qui puissent sortir de la bouche dun imbécile. Un vieux commandeur édenté, complimenteur jusquà faire évanouir les gens dennui, sévertuait de son côté à minspirer du goût pour ses jolis petits yeux ridés, par une multitude de phrases doucereuses, détachées du roman dAstrée. À quelque distance de ces matadors, de jeunes fats me lançant discrètement des regards passionnés se disaient les uns aux autres, dun ton si bas quils métourdissaient, que jétais charmante, dune beauté divine, au-dessus des anges, plus brillante que les astres ; et si je jetais la vue sur eux, ils baissaient modestement les yeux, pour tâcher de me convaincre que la justice quils rendaient à mes charmes était dautant moins suspecte de flatterie quils nauraient pas voulu que je les entendisse.
Quand je songe à tant dimpertinences, je suis tentée de croire que les créatures de notre sorte ont des attraits bien puissants, ou que les hommes sont des animaux bien aveugles. Quoi quil en soit, la manie que lon a en France pour nous autres est si grande quon est généralement plus flatté davoir affaire aux filles de théâtre quaux femmes du royaume les plus distinguées par leur mérite personnel et par leur naissance. Ne pourrait-on pas imputer une pareille folie à la vanité, à un sot désir de faire parler de soi ? En effet, il semble que nous donnions lêtre à nos amants. Tel qui aurait toujours été confondu et comme anéanti dans la foule, dès quil est attaché à notre char, il nest plus permis de lignorer : cest un homme à la mode. Combien de méprisables publicains qui nauraient jamais été connus sils ne nous avaient point fait part de leurs rapines et de leurs concussions ? Cest nous qui tirons ces gens-là de lobscurité, et consacrons leurs noms par les dépenses exorbitantes où nous les plongeons. Nest-ce pas à Mademoiselle Pélicier que lUlisse doit sa réputation ? Car il est des réputations de tous genres. Cest, sans contredit, cette incomparable sirène qui a enrichi nos fastes de lhistoire de ce célèbre Israélite. Grâce au vol quelle lui a fait de ses diamants, et aux aventures qui en ont été les suites, sa mémoire sera éternelle. On saura non seulement quun tel homme a existé, quil fut puissamment riche ; mais encore que le pauvre diable est mort, pour ainsi dire, sur la paille. Tel est le glorieux avantage que lon obtient à se laisser prendre dans nos filets. Si lon se déshonore, si lon se ruine à nous fréquenter, au moins en est-on dédommagé par ce que la renommée en publie, et par le plaisir de faire du bruit dans le monde.
Revenons à ce qui me concerne. Il y avait déjà trois semaines que je me rafraîchissais le sang avec une infusion de racines de fraisier, de nénuphar et de sel de nitre, lorsquune revendeuse à la toilette me proposa, par intérim, les services dun député du clergé. Quoique je me portasse alors passablement bien, ma guérison était encore un peu équivoque ; et il nétait pas trop sûr de sapprocher de mon rosier sans courir risque de sy piquer.
Sil se fût agi de transiger avec un laïque, je me serais fait un scrupule de lexposer au hasard dun repentir : mais considérant que javais affaire à un prêtre, je ne songeai quà le plumer sans me mettre en peine des événements. À corsaire, corsaire et demi. Comme la profession de ces gens-là est den imposer en tout et partout sous le voile hypocrite des vertus chrétiennes et sociales ; comme les cagots nous prêchent souvent pour un écu ce quils ne voudraient pas pratiquer pour cent mille ; en un mot, comme les fourbes ne se proposent dautre fin en ce monde que de sengraisser inhumainement de notre propre substance, et de rire à nos dépens, je crus que je ferais un acte plus méritoire que répréhensible si, par cas fortuit, je donnais à un tel homme sujet de se plaindre de moi. Ainsi tout mûrement pesé, je consentis à le recevoir, bien résolue de lui manger jusquà son dernier rabat le plus tôt quil me serait possible.
Quon se figure une espèce de satyre aussi velu que Lycaon, dont le visage pâle et maigre annonçait un tempérament des plus lascifs. Lincontinence et la lubricité perçaient à travers lhypocrisie de ses regards... Mais nachevons pas son portrait, de crainte que mes crayons noccasionnent des applications injustes, et que le lecteur malin ne prenne Gautier pour Garguille. Je naurais jamais espéré dun homme de sa robe une galanterie semblable à celle quil me fit la première fois que nous nous vîmes. Cétait une montre à répétition de Julien le Roi, guillochée dun goût admirable, et toute enrichie de diamants. Javoue à son honneur que jamais églisier na mieux démenti le proverbe qui dit cancre comme un prêtre. Il était, au contraire, si sottement prodigue quen moins de quinze jours je lui fis vendre un bénéfice de mille écus de rentes. Il aurait été homme à vendre tout le clergé pour moi, si je ne lui avais communiqué mon indisposition. Dès quil sen aperçut, son amour se convertit en rage, et dans lexcès de sa colère, peu sen fallut quil nen vînt aux voies de fait.
Ce fut alors que jeus recours à leffronterie et limpudence dont les femmes de notre profession sont capables. Je lui dis dun ton de fermeté qui lébranla que je le trouvais bien hardi doser me faire un pareil outrage ; quil mériterait que je le fisse jeter par les fenêtres ; que si javais quelque chose à me reprocher, cétait davoir eu de la faiblesse pour lui ; que je voyais à merveille quon ne disait que trop vrai quand on taxait les gens de son état dêtre la plupart des libertins et des débauchés ; que, sans doute, il sétait accommodé de la sorte dans quelque infâme maison. Jajoutai, que si un reste de pitié ne me retenait, je le citerais à lOfficial, et aurais assez de crédit pour le faire mettre en un lieu où le châtiment et la pénitence seraient proportionnés à ses déportements. Cette véhémente et laconique vesperie eut tout leffet que je pouvais en attendre. Le pauvre apôtre fut si abasourdi, si humilié, quil décampa sans souffler le mot, et onc depuis je nen ai eu de nouvelles.
Que ceci serve de leçon aux ecclésiastiques, et leur apprenne que les disgrâces, lopprobre et le mépris sont dordinaire la récompense de leur scandaleuse conduite. Quils sachent se respecter eux-mêmes, sils veulent être respectés. On nest que trop convaincu que la pureté des moeurs nest point attachée à lhabit, et que les passions ne sont pas moins vives sous la robe dun cénobite que sous lajustement dun séculier : mais on passe à lhomme du siècle ce que lon ne passe point à lhomme dÉglise : celui-ci est assujetti à des bienséances dont lautre est dispensé. Quun prêtre sapplique à sauver les apparences ; quil sache couvrir ses vices, ses appétits, sous un extérieur vertueux et dévot ; quil fasse sa principale étude de fasciner chrétiennement les yeux dautrui ; il a rempli ses devoirs : en exiger davantage, ce serait demander limpossible, et contrecarrer les intentions de la nature : cest à elle seule, et non pas à son ouvrage, quil appartient de faire des miracles. Que léglisier donc évite de donner prise sur lui ; que le vernis de la sagesse brille dans toutes ses actions extérieures ; quil trompe, en un mot, le prochain, puisquil est payé pour cela ; du reste, laissons-le jouir en paix.
Le memento cuisant que javais laissé, de mes faveurs à Monsieur labbé me fit prendre plus de soin de ma santé que jamais. Jobservais si scrupuleusement les ordonnances de mon chirurgien que je fus bientôt en état de contracter un nouveau mariage. Je nattendis pas longtemps.
Un mylord, ou plutôt un mylourd, vint me présenter ses hommages sterling et ses vapeurs. Cétait une sorte dindividu court et ramassé, qui ressemblait parfaitement à un gros orteil, marchant comme un canard, et traversé dune épée à la catalane, où pendait un gros gland qui lui flottait sur la cheville. Les qualités de son esprit répondaient si bien à celles du corps que lun semblait fait pour lautre, et que lon eût été fort embarrassé auquel donner la préférence. On sera, peut-être, surpris que je naie jamais eu sous mes lois que des animaux indécrottables ; mais il faut observer que les gens de mérite ne sont pas toujours les plus opulents, ni ceux qui recherchent le plus notre commerce ; et quil ny a guère que des sots et de maussades figures embarrassés de leur argent qui sadressent à nous. Dailleurs, on doit savoir que lintérêt seul nous gouvernant, un barbet, un singe qui viendrait nous trouver, muni dune bonne bourse, serait sûr dêtre mieux accueilli que le plus aimable cavalier du monde. Tel est le charme puissant de lespèce quelle nous fait voir toujours à leur avantage ceux qui en ont beaucoup. Les guinées de Mylord avaient métamorphosé sa personne : cétait un Céladon à mes yeux. Il me fit observer un genre de vie bien étrange pendant que jeus lhonneur dêtre à ses appointements. Nous ne mangions les trois quarts du temps que des tranches de boeuf grillées, des côtelettes de mouton, du veau rôti nageant dans une sauce au beurre, avec des feuilles de choux vertes, telles quon les donne aux bêtes de basse-cour. Quelquefois (et cétait son plat favori), une pièce de porc avec une marmelade de pommes. Il nétait pas dun goût plus délicat pour sa boisson. Le bourgogne et les meilleurs vins de France lui faisaient mal au coeur. Il lui fallait de cette ripopée qui pique et gratte le gosier, dont les crocheteurs senivrent. On pense bien que le punch* ni les pipes nétaient pas oubliées ; car un véritable Anglais ne croirait pas avoir dîné sans cela. Enfin, quand Mylord sétait gorgé de ce breuvage mixtionné, quand il avait fumé tout son saoul, et roté comme un pourceau, il sendormait les jambes sur la table.
Je ne me serais pas volontiers habituée à tant de crapule et de saloperie si je ny avais pas trouvé un avantage considérable. Quoique Mylord ne fut rien moins que généreux, jen tirais tout ce que je voulais. Il nétait question que de décrier mes compatriotes, de boire au roi George, et de donner à tous les diables le pape et le prétendant. Moyennant ce petit trait de complaisance, javais la liberté de lui vider toutes ses poches. Jen attrapai un jour la valeur de plus de trois cents louis en marchandise, pour une couple de santés que je bus. Je lui dis que je voulais me faire faire une espèce de déshabillé de fantaisie, et que comme je lui connaissais le goût excellent, je le priais de maccompagner dans quelque boutique de la rue Saint-Honoré. « Oh ! de tout mon coeur, répondit Mylord. Cest très bien pensé. Yes, yes, very well : votre idée est fort bonne. Extremely good : mon avis ne vous sera pas inutile ; by God, du premier coup doeil je vous dirai ce qui vous convient. » On ne devinerait pas ce que jeus la modestie de prendre ; deux pièces détoffes de trente aunes chacune : la première en argent pour le pet-en-lair, et lautre en or pour les parements.
Ceci nest rien auprès des dépenses prodigieuses où je trouvais incessamment occasion de le plonger. Je navais quà lui citer quelques traits éclatants de la générosité de nos entreteneurs, aussitôt, par une jalouse émulation, il sefforçait à les surpasser, ne pouvant souffrir quil fût dit quaucun mortel pût égaler en magnificence un citoyen de la Grande-Bretagne. Son sot orgueil me valut, dans le courant de quatre mois, cinq mille livres sterling, tant en bijoux quen bonnes espèces sonnantes.
Est-il possible quil y ait des gens si bêtes que de se disputer lavantage de manger leur bien avec une catin pour lhonneur de la patrie ? Comme si la gloire dun peuple était attachée aux extravagantes profusions de quelques-uns de ses membres. Mylord, quoique dune tournure à ne pas trop prévenir les gens en sa faveur, ne laissait pas davoir très bonne opinion de son massif individu. Il prétendait que personne en France ne faisait ses exercices avec plus de grâce, de force et dagilité que lui. Le saut, la lutte, les armes, la danse et le cheval, tout était de sa compétence, et il croyait sen acquitter également bien. Quoi quil en soit, le malheur voulait toujours que lexécution ne tournât pas à son avantage. Souvent il samusait chez moi à faire assaut contre Monsieur de Gr*** M*** qui lui détachait, du plus grand sang-froid du monde, des bottes à tuer un boeuf et que Mylord soutenait navoir pas reçues. Enfin, ils convinrent un jour, pour éviter dinutiles contestations, de marquer le bout des fleurets. Cet accord passé, Monsieur de Gr*** M*** délaya dans un petit vase du noir de cheminée avec de lhuile, et en fit une espèce de pommade, dont chacun graissa le bouton de son arme. Immédiatement après, voilà mes gens qui sallongent des bottes de longueur, et Mylord en reçoit une justement au milieu de lestomac. Il ny avait pas moyen de contester celle-ci. La marque, bien empreinte sur son jabot, faisait une conviction trop authentique pour que la négative eût lieu. Il se contenta de dire quil navait pas tenu la garde assez haute. Cependant, outré jusquau fond de lâme, davoir reçu un si terrible mea culpa, il se remit à ferrailler de plus belle la gueule béante : mais Monsieur de Gr*** M*** lâchant un peu la mesure, le bras tendu, lui enfonça un pied de fleuret dans le gosier. Ce que cette aventure eut de plus désagréable pour Mylord, cest quen crachant un sang aussi noir que celui de la Gorgone*, il fit exputation de deux de ses meilleures dents. Néanmoins rien nétant capable de le corriger, ni de réfréner son courage, quand il croyait pouvoir se faire admirer, il nous donna bientôt après une autre scène non moins risible et burlesque.
Nous avions fait une partie carrée au bois de Boulogne, en calèche découverte. Mylord, plein de noble désir détaler son adresse à mener une voiture, fit mettre le cocher derrière, et se plaça lestement sur le siège. Tant que le terrain fut large, sans ornière et sans embarras, il alla tout au mieux : mais sétant mal à propos engagé dans une route trop étroite, besoin lui fut de sa dextérité pour faire place à un carrosse qui venait au grand trot vers nous. La promptitude que requérait le cas pressant où il se trouvait lui fit oublier quil parlait anglais à ses chevaux. Par malheur, cétaient de bons limousins, qui avaient peu pratiqué le monde, et nentendaient pas les langues étrangères. Ils firent tout le contraire de ce quil leur demandait. Les sottes bêtes se jetèrent brusquement sur léquipage en question, et saccrochèrent par les petites roues. Lautre cocher, prenant Mylord à la mine, pour quelque chétif apprenti du métier, lui fit, sans cérémonie, une cravate de son fouet, et le jeta par terre. Notre phaéton fort mécontent de sa chute, et plus encore de la caresse quil venait de recevoir, quitte promptement sa perruque et son habit, et fait un défi à ce brutal. Le drôle, qui était fort et nerveux, laccepte de tout son coeur. Cependant, Mylord, plus intrépide que Mars, se met en garde un pied en arrière, et les poings croisés en avant : lautre, sans y entendre tant de finesse, veut lapostropher dune gourmade sur la hure : mais le coup est paré et riposté dune mornifle à travers le museau, puis dune seconde et dune troisième du même poids. Ce genre descrime, auquel le Français nétait pas stylé, lui ébranla si fort le chef quil en perdit le point dappui, et chut à la renverse. Néanmoins après sêtre pressé les cartilages du nez et bien essuyé la moustache, il se releva pour prendre sa revanche. Le héros breton, aussi ferme quun roc, se préparait à lui pétrir de nouveau la ganache, et lui pocher un oeil ou deux, quand Monsieur la Violette le gratifia, à limproviste dun grand coup de talon au milieu du ventre, et létendit comme une grenouille sur larène. Mylord, se relevant dans une colère affreuse, sécria que le coup nétait pas bon, et nous demanda son épée pour la passer à travers le corps du traître. Nous ne concevions pas léquité de sa plainte, dautant que le coup nous avait paru aussi bon quun coup de pied puisse lêtre. Enfin, sa première fougue passée, il nous apprit que les lois du noble pugilat défendaient très sévèrement les coups de pied. On vint à bout de lapaiser, en lui assurant quon avait toujours ignoré ces lois en France, et que lon navait jamais eu lesprit de croire quil fût malhonnête de faire usage de ses quatre membres dans de semblables cas. Satisfait de nos raisons, Mylord remonta gaiement sur son siège, pouvant à peine contenir la joie quil ressentait davoir remporté à nos yeux une victoire si brillante. Il est vrai quil remplit les spectateurs dadmiration ; mais cest un talent naturel aux Anglais ; et nous ne saurions, sans leur faire la plus criante des injustices, leur disputer lhonneur dêtre les plus grands hommes du monde dans lart distingué dappuyer dextrement des coups de poing.
Peu de temps après cette martiale aventure, des affaires domestiques rappelèrent Mylord en Angleterre. Comme il ne doutait pas que je ne fusse extrêmement affligée de le perdre, il me proposa, pour me consoler et flatter mon amour-propre, quil ne regrettait, en quittant Paris, que moi et le combat du taureau.
Je me voyais au départ de Mylord, un capital assez considérable, pour pouvoir tenir maison, et filer délicieusement mes jours dans labondance et le repos : mais jai expérimenté que la soif dacquérir augmente à proportion de nos gains, et que lavarice et lépargne sont presque toujours compagnes des richesses. Lenvie dêtre plus à son aise, lespoir de jouir plus parfaitement reculent sans cesse le temps de la jouissance. Nos besoins se multiplient à mesure que notre fonds grossit ; et nous nous trouvons dans la disette au sein même de lopulence. Javais déjà douze mille livres de rente : je ne voulais pas songer à la retraite, que je nen eusse vingt. Il est vrai que pour une fille aussi achalandée que moi, ce nétait pas fixer à la fortune un terme déraisonnable. Les nouvelles faveurs quelle me fit prouvent bien que je pouvais ambitionner davantage. En effet, mon Anglais nétait pas encore à Douvres, quun membre de lAcadémie* des quarante de lHôtel des Fermes arriva pour le remplacer. Je le reçus avec les marques de respect et de distinction dues à son coffre-fort. Néanmoins, sans être éblouie de lhonneur quil me faisait, je lui dis que, métant consacrée aux affaires étrangères, je ne pouvais accepter ses offres quà condition que dès quun étranger se présenterait notre bail serait nul. Il y consentit, et laccord fut signé.
Cétait un grand homme, passablement bien fait et dassez bonne mine ; du reste, un animal insupportable, comme sont dordinaire les gens de cette profession. La terre ne semblait pas digne de le porter. Il avait un mépris souverain pour tout le monde, excepté pour lui-même. Il se croyait un génie universel : il parlait de tout dun ton absolu ; il contredisait éternellement, et malheur à qui laurait contredit : il voulait quon lécoutât, sans vouloir écouter personne. En un mot, le bourreau mettait le pied sur la gorge aux gens raisonnables, et prétendait être applaudi.
Ce quil fit de mieux en entrant chez moi, ce fut de réformer le mauvais goût que Mylord avait introduit dans ma cuisine, et dy substituer le luxe et la délicatesse des repas financiers. Javais soir et matin une table de huit couverts, dont six étaient régulièrement occupés par des poètes, des peintres et des musiciens, lesquels, pour lintérêt de leur ventre, prodiguaient en esclaves leur encens mercenaire à mon Crésus. Ma maison était un tribunal, où lon jugeait aussi souverainement les talents et les arts que dans la gargote littéraire de Madame T***. Tous les bons auteurs y étaient mis en pièces et déchirés à belles dents comme chez elle ; on ne faisait grâce quaux mauvais : souvent même on les plaçait au premier rang. Jai vu cette vermine oser déprimer les lettres inimitables de lauteur du Temple de Gnide*, et pétarder le bon abbé Pélegrin, pour avoir soutenu que les Lettres juives nétaient quun ramas monstrueux de pensées extraites de Bayle, de la Bibliothèque universelle de Le Clerc, de LEspion turc, etc., toutes pitoyablement défigurées, et sentant le terroir provençal à chaque ligne. Ce pauvre prêtre qui navait contre lui que beaucoup de misère et de malpropreté, qui logeait une très belle âme dans un corps très salope ; ce pauvre homme, toute sa vie en butte aux injustes sarcasmes, avait une judiciaire exquise ; et je dois dire à sa gloire que si jai quelque goût pour les bonnes choses ; que si je me suis garantie de la fièvre contagieuse du bel esprit, je nen suis redevable quà ses conseils. Cest lui qui, mayant ouvert les yeux sur le peu de valeur et la petitesse de nos frelons du Parnasse, ma fait connaître que le véritable esprit était un feu pur et divin ; un don du Ciel quil nétait pas au pouvoir des hommes dacquérir ; quil fallait bien se garder de confondre les génies heureux doués de ce feu sacré, avec cette multitude méprisable de petits écrivains qualifiés du sobriquet de bel esprit ; quun pareil titre était regardé chez les honnêtes gens comme une espèce dopprobre ; et que, quoique la profession des lettres fût la plus noble de toutes, il était presque honteux de les cultiver aujourdhui, à cause du mauvais renom que ces insectes leur avaient donné dans le monde. « Vous ne devineriez pas, me dit-il un jour, pourquoi Paris est infecté de cette maudite engeance. Cest que le métier nexige ni esprit, ni talents. Pour vous en convaincre, faites apprendre une douzaine de mots du dictionnaire néologique à votre cocher, et envoyez-le au café de Procope pendant un mois ou deux, je vous le garantis, à son retour, aussi bel esprit que les autres. Hélas ! ajouta-t-il en lâchant un profond soupir, cest à la cruauté de mes parents que je dois toute la misère et le ridicule dont je suis accablé depuis si longtemps. Les barbares, dès ma tendre jeunesse, me firent entrer de force dans lordre des Frères servites. La répugnance que javais montrée pour létat monacal saccrut avec lâge : je gémis plusieurs années sous le froc ; jy serais mort de désespoir si je navais trouvé moyen de me faire séculariser. Mais, sans amis, sans argent, dénué de tout, la liberté me devint bientôt un fardeau : peu sen fallût que je ne regrettasse les misérables liens dont javais été garrotté jusqualors. Enfin, ne sachant quel parti prendre, mon irrésolution mamena ici. Jai subsisté dans les commencements du produit de mes messes et de quelques sermons composés en poste, que je vendais aux ordres mendiants. La nécessité et le désoeuvrement ne mavaient pas permis dêtre trop difficile sur le choix de mes connaissances. Je fréquentais une petite tabagie près de la foire Saint-Germain, où se rassemblaient des danseurs de corde, des joueurs de marionnettes, quelques acteurs de lOpéra-Comique, et entre autres le Sieur Colin, célèbre moucheur de chandelles de la Comédie. Tous ces messieurs, dont javais eu le bonheur de capter la bienveillance, me donnèrent mes entrées à leurs spectacles. Bientôt la démangeaison de barbouiller du papier me prit : je hasardai quelques mauvaises scènes, qui me furent payées au-delà de leur valeur. Jaurais bien voulu pouvoir concilier lÉglise et le théâtre, et continuer à tirer mon tribut quotidien de lautel ; mais Monsieur larchevêque jugea à propos de me priver de cette petite douceur, en minterdisant les fonctions de prêtre. Je perdis quinze sous par jour, que me valait la messe qui était mon plus clair revenu. Pour réparer cette perte, je levai boutique de poète, et me mis à composer des comédies, des opéras, des tragédies, que je faisais jouer sous le nom de mon frère le chevalier, ou que je vendais à quiconque avait la manie dêtre auteur. Je faisais, outre cela, trafic en gros et en détail de tout ce qui était du ressort de lesprit. Voulait-on des bouquets, des épithalames, des cantiques spirituels, des sermons de Carême ? on en trouvait dans mon magasin de toutes les sortes, et à juste prix. Je vous avouerai même sous le secret que maint illustre membre de la pétaudière du vieux Louvre* na pas dédaigné de recourir à moi pour son discours de réception. Qui ne croirait pas quun commerce si considérable eût dû me faire rouler carrosse ? Cependant jugez de lavantage que jen ai tiré par létat où vous me voyez. Depuis plus de cinquante ans, jai composé des millions de vers, et je nai pas de culotte. »
Si lair de candeur et de naïveté avec lequel le bon homme Pélegrin sexpliqua me convainquit que de tous les métiers le plus ingrat et le plus frivole est celui de bel esprit, son mérite réel me convainquit aussi quil y a des heureux dans la profession des lettres comme dans toutes les autres, et quil est une infinité décrivains qui doivent plus leur réputation à leur étoile, quà leurs talents. Combien ai-je vu de faux célèbres dans Paris, dont on naurait jamais parlé sans la protection de quelquimportant de cour ou de quelque catin en crédit ? Combien en connais-je à qui lautorité a déféré les premières places parmi les disciples dApollon, qui nauraient pas été capables de tirer de leurs cerveaux stériles la centième partie des bonnes choses que labbé Pélegrin a faites ? Sauve toute comparaison odieuse, le pauvre diable ressemblait assez au Paillasse de la foire, qui est la risée du public et le jouet éternel de ses confrères, quoique au fond il soit infiniment plus habile queux. Concluons de là que le mérite est en pure perte, quand il nest point étayé de la fortune. Cest à elle seule quil appartient de faire les grands hommes ; la Nature ne fait que les ébaucher.
Je reviens à mon cordon bleu de finance. Sa compagnie layant élu pour aller en tournée, cest-à-dire, pour voir si les commis étaient exacts à opprimer et piller le peuple, et si lon ne pourrait pas inventer quelque honnête moyen de le fouler encore davantage, nous rompîmes amicalement notre contrat, et je me retrouvai libre.
Il y a longtemps que jaurais dû répondre à une question que mes lecteurs mont indubitablement faite plus dune fois en eux-mêmes. Comment est-il possible que Margot, qui est née avec un tempérament de Messaline, ait pu se contenter de gens quelle ne voyait que par intérêt, et qui la plupart nétaient rien moins que des Hercules dans les travaux libidineux ?
Rien nest mieux fondé que cette objection, et il est juste dy satisfaire. Sachez donc, messieurs, quà lexemple des duchesses de la vieille cour et de plusieurs de mes compagnes, jai toujours eu à mes gages... Mais que ceci, je vous prie, soit sous le secret. Jai toujours eu un jeune et vigoureux laquais, et je men suis si bien trouvée que tant que lâme me battra au corps, je ne changerai point de méthode. Indépendamment de ce que les drôles sont sans conséquence, ils vous servent dans la minute, et ne vous ratent pas comme font les honnêtes gens ; ou du moins, quand la chose arrive, cest après de si fortes épreuves quil y aurait de linjustice et de la cruauté à leur en faire un crime. Deviennent-ils insolents ? il est aisé dy remédier. On leur donne quelques coups de bâton ; on les paie, et on les renvoie : cela ne fait pas le moindre petit pli. Il est vrai que je nen suis jamais venue à ces extrémités, parce que jai toujours eu la précaution de les prendre tout neufs, exactement de la tournure desprit et de corps du paysan, que lingénieux et élégant Monsieur de Marivaux nous a peint dun coloris si naïf et si gai. Je me donne la satisfaction de les éduquer moi-même, et de les plier à ma fantaisie. Surtout, je ne souffre pas quils aient aucune liaison avec leurs semblables, de peur que les coquins ne corrompent leur innocence et ne les débauchent. Je les tiens, pour ainsi dire, à la tâche : du reste, rien ne leur manque quant au victum et vestitum. Ils sont proprement entretenus, et nourris comme des poulets à lépinette, ou, pour parler moins métaphoriquement, comme de bienheureux directeurs de nonnes, lesquels nont dautre soin en ce monde que de faire dévotement de bon chyle et ce qui sensuit. Voilà, messieurs, puisque vous étiez curieux de le savoir, la recepte dont je me sers journellement pour modérer les feux de lincontinence. Au moyen dun système si raisonnable, mes plaisirs ne sont point mêlés damertume. Je jouis en paix et à petit bruit, sans redouter les caprices et la mauvaise humeur dun amant impérieux qui me traiterait en esclave, et me faisant peut-être acheter ses caresses au prix de mes épargnes, me réduirait un jour à la mendicité. Je ne suis pas de ces grues-là. Sentête qui voudra de belle passion et de tendresse platonique, je ne me repais point de vapeurs : les sentiments épurés et alambiqués de lamour sont des mets qui ne conviennent pas à ma constitution ; il me faut des nourritures plus fortes. Vraiment, Monsieur Platon était un plaisant original avec sa façon daimer. Où en serait aujourdhui le genre humain si lon eut suivi les idées creuses de ce gâte-métier ? Il y a grande apparence que la nature ne lavait pas mieux partagé quOrigène, ou quon lui avait fait quelque soustraction à linstar de celle que lon fit au doucereux amant dHéloïse. Au moins, ce quil y a de bien sûr, cest que son maître Socrate, qui avait les pièces sans lesquelles on ne saurait être pape, ne lui a pas prêché cette métaphysique. Il a suivi tout uniment le grand chemin ; et sil sen est écarté, ça été de bien peu de chose. Reprenons notre histoire.
À peine la renommée eut-elle publié dans Paris mon veuvage que je me vis obsédée par une multitude de dupes de toute espèce et de tous rangs. Un ambassadeur extraordinaire me délivra fort à propos de leurs importunités. Je ne pus me dissimuler à moi-même la joie que je ressentis alors davoir fait une conquête de cette importance. Quel triomphe flatteur pour ma vanité ! Et que je mimaginais de satisfaction de voir à mes pieds une personne, qui, par son adresse à ménager les esprits, par la sagacité de ses lumières, et une parfaite connaissance des intérêts divers des souverains, peut de son cabinet changer tout le système des affaires de lEurope, et contribuer également au bien général et à la gloire de sa patrie ! Tel était le tableau favorable que je me faisais de Monsieur lambassadeur avant de lavoir vu. Je ne doutais pas quil ne joignît à ces rares et sublimes talents mille autres belles qualités, ne concevant pas que lon pût jamais remplir des emplois de cette conséquence sans être doué dun génie supérieur. Ce qui me confirma surtout dans la haute idée que je men étais faite, ce fut la façon singulière dont il sy prit pour traiter avec moi. Notre accord se fit par voies de négociations. Des agents secrets vinrent me trouver de sa part ; je lui en députai de la mienne ; ils sabouchèrent ensemble ; les offres proposées furent écoutées, examinées, débattues. Chacun cherchant les avantages de son parti, multipliait les difficultés : on rencontrait des inconvénients partout ; on en faisait naître où il ny en avait pas. Saccordait-on sur un point ? on différait sur lautre. Cependant, après plusieurs conférences rompues et renouées, nos plénipotentiaires signèrent heureusement les articles, et léchange du double traité fut fait à notre contentement réciproque.
Comme il y a tout lieu de croire que le lecteur est impatient de connaître Son Excellence, je vais, sans le faire attendre plus longtemps, lui en crayonner le portrait.
Monsieur lambassadeur avait une de ces figures que lon peut appeler insignifiante, et, par conséquent, assez difficile à définir. Il était dune taille au-dessus de la médiocre, ni bien, ni mal fait : il avait la jambe dun homme de qualité, cest-à-dire grêle et décharnée. Il affectait un air de noblesse, que son visage trivial démentait. Il portait la tête haute, en se gonflant les joues, et jetait sans cesse un oeil de complaisance sur lordre dont il était décoré. Du reste, à sa mine grave, silencieuse et intérieure, on laurait cru absorbé dans de très profondes méditations, et minutant les plus vastes desseins. Il ne parlait presque pas, pour donner à entendre quil pensait beaucoup, et que son caractère lui prescrivait dêtre circonspect et mesuré dans ses discours. Le questionnait-on ? il répondait par quelque léger mouvement de tête, accompagné dun coup doeil mystérieux ou dun imperceptible petit sourire. Qui croirait que sur un extérieur si bizarre et des apparences si équivoques, je fus près dun mois la dupe de ma préoccupation pour Monsieur lambassadeur ? Je ne me serais pas ôté de la cervelle quil ne fût le plus grand homme du monde, sans la peinture charitable que men fit son secrétaire. Jai déjà observé ci-dessus que nous navons pas de plus rigoureux et de plus redoutables censeurs que nos domestiques. Si, malgré leur ignorance, nos défauts ne leur échappent pas, comment pourrions-nous espérer déchapper aux traits mordants de leur langue, quand ils ont de la pénétration ? Celui-ci était trop éclairé pour se laisser éblouir par la morgue et le sérieux de son maître. Quoi quil en soit, jai trouvé ses observations si judicieuses que je crois faire ma cour au lecteur de les lui communiquer. Cest le secrétaire qui parle :
« Souvenez-vous, me dit-il, pour ne vous y jamais tromper, que les grands ne sont généralement grands que par notre petitesse ; et que cest le respect aveugle et pusillanime quun ridicule préjugé nous inspire pour eux, qui les élève à nos yeux. Osez les envisager ; osez faire abstraction du faux éclat dont ils sont environnés, le prestige sévanouira. Vous connaîtrez immédiatement leur valeur intrinsèque, et verrez que ce que vous avez pris si souvent pour grandeur et dignité nest autre chose quorgueil et bêtise. Une maxime surtout quil ne faut pas oublier, cest que le mérite personnel nest pas plus relatif à limportance du poste quon occupe que la bonté dun cheval à la richesse du harnais qui le couvre. Bridez une rosse à son avantage, caparaçonnez-la, chargez-la du plus fastueux équipage, tous ces ornements ne sauraient la métamorphoser : ce ne sera jamais quune rosse. À lapplication. Un génie étroit tel que Son Excellence simagine quun air de discrétion, un dehors grave et composé, une contenance impérieuse et altière, sont les seules qualités qui constituent et caractérisent le ministre. Je dis, moi, que cela ne caractérise quun fat. Il a beau se gourmer, se panader et se rengorger sous le poids imposant de sa mission, lon verra toujours à travers sa contrainte et ses efforts, quil a les reins trop faibles pour un si pesant fardeau. Aussi ne manque-t-il pas de sen débarrasser sur nous, dès quil peut se dérober à loeil du public. Et alors, que croyez-vous quil fasse, tandis que nous suons à déchiffrer les dépêches et à y répondre ? Il polissonne avec ses domestiques, son singe et ses chiens ; il fait des découpures, il fredonne, joue de la flûte, se jette dans un fauteuil, sétend, bâille et sendort. Nallez pourtant pas vous figurer que tous les ministres soient taillés sur un si pitoyable modèle. Il en est dont le mérite est infiniment supérieur aux éloges quon pourrait en faire. Jen connais plusieurs qui joignent aux talents quexige leur état celui de se concilier laffection et lestime générale et qui, bien différents de leurs postiches confrères, savent être recueillis dans le cabinet et dissipés dans le monde, dautant plus adroits politiques en cela que lair de confiance et de franchise quils témoignent à lextérieur fait quon ne sen méfie pas, et que personne ne songe à se boutonner devant eux. »
Monsieur le secrétaire me dit encore une infinité dexcellentes choses, que je pourrais insérer ici ; mais comme il nest rien qui nennuie à la longue, jaime mieux laisser le lecteur sur la bonne bouche.
Ladmiration et le respect que javais eus jusqualors pour Son Excellence dégénéra bientôt en mépris. Malgré sa magnificence et ses largesses, jaurais été capable de lui faire quelque incartade pour men délivrer, si le dérangement soudain de ma santé ne nous eût fourni un prétexte réciproque de rupture. Je tombai dans une langueur et une mélancolie qui furent lécueil du savoir des plus célèbres disciples dEsculape. Chacun deux également ignorant du mal réel dont jétais attaquée men prêtait un de son imagination, et me le prouvait par des syllogismes si concluants que, me croyant tous les maux ensemble, je prenais des remèdes de toute main, et faisais de mon corps une boutique dapothicaire. Cependant, je diminuais à vue doeil, et nétait plus quune triste image, quune ombre déplorable de ce que javais été. Je mefforçais en vain de remplacer la fraîcheur naturelle de mon teint, mes couleurs et mon embonpoint, par les secrets illusoires de lart. Le vermillon, la pommade, le blanc et les mouches nétaient pas capables de retracer à mon miroir le joli minois de Margot. À peine retrouvais-je, dans la profonde méditation et la pénible étude de deux heures de toilette, un seul petit trait qui me rappelât le souvenir de mon ancienne beauté. Jétais presque dans le cas dune décoration de théâtre qui, par la magie de la perspective, est admirable de loin, et quon ne saurait voir de près sans être révolté. Les couches diverses de fard dont je me surchargeais le visage me prêtaient un certain éclat à quelque distance, et donnaient à mes yeux de la vivacité : mais mapprochait-on ? lon ne voyait plus quun amas confus et bizarre de couleurs grossières, dont la rudesse offensait la vue, et sous lesquelles il nétait pas possible de démêler ma ressemblance. Hélas ! que de sujets daffliction et de désespoir quand je me rappelais le temps heureux où Margot, parfaitement ignorante des ruses et du raffinement de la parure, était riche de son propre fonds, et nempruntait ses charmes que delle-même ! Enfin, pendant quimmolée à mes ennuis et aux ordonnances des médecins, je traînais un reste de vie, jentendis parler dun empirique, auquel on avait donné le sobriquet de Vise-à-loeil, parce quil prétendait connaître la nature de tout mal dans les yeux. Quoique je neusse jamais eu grande foi aux miracles des gens à secrets, la faiblesse où jétais réduite mavait insensiblement disposé lesprit à la crédulité. Et comme il ny a rien quon se persuade plus aisément que ce que lon souhaite avec plus dardeur, je fis prier Monsieur Vise-à-loeil de passer chez moi, ne doutant pas quil ne me rendît bientôt la santé. Au premier abord, sa physionomie me plut. Je lui trouvai un air ouvert et gracieux, au lieu de ce caractère effrayant qui est empreint sur le front de la plupart des médecins et des charlatans. Il commença par exiger de ma franchise une brève confession de ma vie passée avant de tomber malade, et du régime que lon mavait fait observer depuis. Après quoi, mayant fixée attentivement lespace de deux ou trois minutes, sans faire le moindre mouvement ni proférer un seul mot, il rompit le silence en ces termes : « Mademoiselle, vous êtes fort heureuse que les médecins ne vous aient point tuée. Votre mal, auquel ils nont rien connu, nest point une affection du corps, mais un dégoût de lesprit, causé par labus dune vie trop délicieuse. Les plaisirs sont à lâme ce que la bonne chère est à lestomac. Les mets les plus exquis nous deviennent insipides par habitude : ils nous rebutent à la fin, et nous ne les digérons plus. Lexcès de la jouissance vous a, pour ainsi dire, blasé le coeur, et engourdi le sentiment. Malgré les charmes de votre condition actuelle, tout vous est insupportable. Les soucis accablants vous suivent au milieu des fêtes, et le plaisir même est un tourment pour vous. Voilà votre état. Si vous voulez suivre mon avis, fuyez le commerce bruyant du monde : ne faites usage que daliments salubres et substantiels ; couchez-vous de bonne heure, et soyez matinale ; prenez de lexercice ; ne fréquentez que des personne dont lhumeur cadre à la vôtre ; ayez toujours quelque occupation pour remplir les vides de la journée. Surtout ne faites aucun remède, et je vous garantis dans six semaines aussi belle et aussi fraîche que vous layez jamais été. »
Le discours de Monsieur Vise-à-loeil fit sur mes sens un effet si merveilleux que pour peu que jeusse eu foi au grimoire, je laurais soupçonné de mavoir touchée dune baguette magique. Il me semblait que je sortisse dun sommeil profond, pendant lequel javais rêvé dêtre malade. Persuadée que Monsieur Vise-à-loeil marrachait dentre les bras de la mort, je lui sautai au cou par excès de reconnaissance, et le congédiai avec un présent de douze louis.
Dans la résolution dobserver à toute rigueur son ordonnance, mon premier soin fut de signifier ma sortie à lOpéra. Quoiquon soit obligé dy servir six mois encore après cette formalité, Monsieur Thuret voulut bien men exempter. Je ne me vis pas plutôt libre quil me parut que je pensais pour la première fois. Depuis le jour que je métais éclipsée du domicile de mes parents, je navais pas plus songé à eux que sils neussent jamais existé, et que je fusse tombée des nues. Mon changement de situation les rappela dans ma mémoire. Je me reprochai mon ingratitude envers eux, et songeai à la réparer au plus tôt, supposé quils vécussent encore. Mes perquisitions furent assez longtemps infructueuses. Enfin, un vieux marchand de tisane mapprit que Monsieur Tranchemontagne avait fini ses jours commandant une rame sur les galères de Marseille, et que ma mère se trouvait actuellement resserrée à la Salpêtrière, après avoir reçu au préalable une petite correction publique de la main de Monsieur de Paris*.
Je fus sensiblement touchée de leur sort ; et loin de blâmer la conduite qui les y avait entraînés, je ne pus mempêcher de les justifier en mon coeur, me rappelant cette judicieuse réflexion de lavocat Pathelin, quil est bien difficile dêtre honnête homme quand on est gueux. En effet, que de gens qui passent pour la probité même, parce que rien ne leur manque, qui auraient fait pis sils sétaient trouvés en pareille situation ! Il ny a rien en ce monde, comme lon dit, quheur et malheur. Ce sont les infortunés que lon pend : et sans doute, si tous ceux qui le méritent étaient punis de la hard, lunivers serait bientôt dépeuplé.
Fondée sur cette opinion vraie ou fausse, je memployai de tout mon crédit pour tirer ma mère de captivité, ne doutant pas que le changement de condition ne la rendît bientôt aussi honnête femme quune autre. Dieu merci ! je ne mabusai point. Cest aujourdhui une des plus raisonnables personnes que lon puisse voir. Elle a bien voulu se charger du soin de mes affaires domestiques ; et javoue, à sa louange, que ma maison na jamais été mieux réglée. En un mot, si jai contribué à son bonheur, je puis dire quelle na pas moins contribué au mien par la tendre affection quelle me porte, et le zèle sincère avec lequel elle vole au-devant de tout ce qui peut flatter mes désirs.
Nous partageons notre temps entre la ville et la campagne, et jouissons, parmi un petit nombre dhabitudes (car les amis sont pure chimère) de ce que la vie a de plus délicieux dans tous les genres. Pour ce qui est de ma santé, elle est très bonne maintenant, à une légère insomnie près. Mais, comme Monsieur Vise-à-loeil ma expressément défendu les remèdes, jai imaginé de lire tous les soirs quelques lambeaux des oeuvres narcotiques du marquis dArgens, du chevalier de Mouhy, et de plusieurs excellents écrivains de cette classe, moyennant quoi je dors comme une marmotte. Jexhorte ceux qui sont attaqués de semblable indisposition de se servir du même expédient : sur ma parole, ils sen trouveront bien.
Il me reste à répondre au reproche quon me fera peut-être davoir été un peu trop libre dans mes tableaux. Voici ce qui my a engagé. Jai cru que le moyen le plus sûr de décrier les filles publiques était de les peindre avec les couleurs les plus odieuses, et de les faire passer par les degrés les plus infâmes du métier. Au reste, quel que soit là-dessus le sentiment du lecteur, je me flatte que les traits obscènes de ces mémoires seront rachetés par lavantage que les jeunes gens qui entrent dans le monde pourront tirer des réflexions que je fais sur le manège artificieux des catins, et le danger évident quil y a de les fréquenter. Si le succès répond à mes intentions, tant mieux. Sinon, je men lave les mains.
Cet ouvrage est le 280e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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Jean-Yves Dupuis.
* Le lieutenant de police.
* La plupart des raccommodeuses de bas à Paris sont dans des tonneaux.
Ville dAsie Mineure, sur lHellespont, célèbre pour sa corruption.
Hameau à lextérieur de Paris, sur la rive droite de la Seine, où lon trouvait nombre de cabarets et de guinguettes.
* Traiteur de lHôtel de Ville.
Priape, fils de Dionysos et dAphrodite, dont la statue était placée à lentrée des domaines dont on lui confiait la garde. À lépoque romaine, il personnifiait surtout la virilité et lamour physique.
La place de Grève, depuis 1806 place de lHôtel-de-Ville, où avait lieu lexécution des criminels. Elle était ainsi nommée parce quelle sétendait anciennement jusquaux bords de la Seine, le quai de Gesvres nayant été construit quen 1673.
Saint-Cloud et son grand parc étaient un lieu dexcursion pour les Parisiens.
* Elle tenait le Café des Tuileries.
Les grisettes étaient des filles de modeste condition, ainsi nommées à cause de leur vêtement gris, fait dune étoffe bon marché, couturières, ouvrières en linge, etc. Elles avaient une réputation de moeurs légères.
Lescoffion est une coiffe formée dune résille de ruban dor et de soie, en général combinée avec le bonnet placé en dessous. Dabord porté à la cour et à la ville à partir du XVIe siècle, il était devenu, à la fin du XVIIe siècle, une coiffure de paysanne ou de femme du peuple.
Valet vêtu de gris, sans livrée, chargé des commissions secrètes.
Sélever au-dessus de la condition de ses pareils.
* Cest le terme lénitif pour signifier catin.
* Mot de douceur consacré parmi le petit monde.
Nom donné aux appareilleuses et tenancières de maison close.
Perruque frisée en marrons, en grosses boucles rondes.
Cest-à-dire très supérieure.
Ce qui dépasse ce quon doit, lobligation. Le président utilise le jargon de sa profession.
À lorigine, présent en nature du plaideur au juge dun procès.
Militaires.
Moyennant un prix réglé à forfait, les fermiers généraux collectaient les revenus fiscaux correspondant aux contributions indirectes. La ferme fut constituée sous Colbert en 1681. Les fermiers rétrocédaient parfois leurs droits à des sous-fermiers, doù des excès et des abus qui les faisaient détester.
Écorchée.
La maltôte était un impôt levé de façon abusive ou, par extension, une taxe extraordinaire; le maltôtier est celui qui perçoit illégalement limpôt.
Robert Martin, décorateur de meubles, de carrosses, de lambris, nommé en 1733 vernisseur du roi.
Père nourricier de Bacchus, dieu de la vigne.
Dans la pharmacie ancienne, médicament destiné à faire tomber la fièvre.
Bicêtre servait à la fois dhôpital, dhospice et de prison. Jusquen 1780, il eut le monopole du traitement des vénériens, qui y vivaient dans des conditions épouvantables.
Saint-Côme, médecin et martyr sous Dioclétien, patron des chirurgiens. On appelait les aides-chirurgiens des carabins de Saint-Côme, du nom de lÉcole de chirurgie de Paris.
« Ici et maintenant ».
Liquide intermédiaire entre le sang et les éléments des tissus.
La baignoire où quatre malades à la fois étaient plongés pendant plusieurs heures.
Le soufre et le mercure du traitement.
Carbonate de plomb, utilisé en peinture.
Le plus fameux des peintres grecs (IVe siècle av. J.-C.), au service dAlexandre.
Religieuses de lordre du Mont-Carmel.
Les mousquetaires de la maison du roi formaient deux compagnies distinguées par la couleur de leurs chevaux, gris ou noirs.
Apprenti boulanger ou pâtissier.
La compagnie du guet assurait la sécurité. Au XVIIIe siècle, elle comptait 160 cavaliers et 472 fantassins; elle fut incorporée en 1783 dans le régiment des gardes-françaises.
Robe courte, qui ne descend que jusquau genou.
La paroisse de Saint-Nicolas-du-Louvre, près du Vieux Louvre.
Ou ratafia, liqueur alcoolique très sucrée, à base de sucs de fruits.
Nom dun peuple de Thrace dont Achille était le roi. Désigne un homme de très petite taille, synonyme de nain.
Pietro Aretino, dit lArétin (1492-1556), libelliste féroce et surtout auteur de tableaux de moeurs obscènes.
* Peintre fort célèbre autrefois à Paris pour les obscénités.
Revenu attaché à un titre ecclésiastique, particulièrement à un chanoine.
La difficile, la dédaigneuse.
Soutane courte, descendant jusquau genou.
Forme populaire pour filigrane, dentelle à laiguile dorigine espagnole, combinée de fil de soie de couleur et de fil de métal.
** Rabat.
Prêtres irlandais.
Les revendeuses de vêtements, les « crieuses de chapeaux », faisaient partie des petits métiers des rues, surveillés par la police. Elles pouvaient être entremetteuses ou suspectes de prostitution.
Terme de droit : avantage accordé à une personne de prélever, avant tout partage, une partie déterminée dun tout à partager.
Femme camuse, au nez court et plat.
Ordre des religieux franciscains.
Pourvu dune prébende, dun revenu attaché à un titre ecclésiastique, particulièrement à une chanoine.
* Il y a quinze ou seize ans que ce malheur est arrivé. Plusieurs chanoines eurent le même sort.
Langage populaire pour signifier un refus.
Laisser là quelquun pour reverdir, tournure populaire pour le laisser en quelque endroit et ne pas aller le retrouver.
Rassassié jusquau dégoût.
Ou récollet, religieux réformé de saint Augustin ou de saint François, menant une vie austère dans le recueillement, doù son nom.
Ou frappart, moine libertin et débauché.
Argus, dans la mythologie, était un prince argien doté de cent yeux, pour moitié toujours ouverts, chargé par Héra de la garde dIo. Sur lordre de Zeus, Hermès lendormit au son de sa flûte et le tua. Héra sema ses yeux sur la queue du paon. Devenu synonyme dhomme très clairvoyant, de surveillant incommode.
Désirer vivement, par instinct, par besoin physique.
Femme dun fort embonpoint, commère réjouie.
* Pays de Bretagne, où les ânes sont réputés les meilleurs.
Manteau court porté par les laquais et les gens du peuple.
Pour minon, chat.
Homosexuel, linsulte étant mal choisie dans la situation présente. Un bougre était à lorigine un Bulgare, puis le mot désigna un hérétique pour basculer ensuite de la dissidence religieuse dans le non-conformisme sexuel. La bougrerie recouvre la sodomie homo- et hétérosexuelle, la bestialité, les diverses formes dhomosexualité. Le terme devint rapidement un juron.
Divertissement, plus particulièrement les plaisirs amoureux.
Cest-à-dire : ce qui vous convient vraiment. Ce qui suit raconte la carrière dactrice de Margot. Les filles de spectacle avaient très mauvaise réputation, et la plupart étaient entretenues, comme Mlle Hus, maîtresse du financier Bertin dans Le Neveu de Rameau.
Débauché, entremetteur.
Le Dictionnaire de Trévoux propose, outre le sens de « moraliser comme Socrate » : « Quelques-uns désignent par là lamour antiphysique. » Dans la Nouvelle Justine, Sade précise plus brutalement : « Action de mettre un ou plusieurs doigts dans le trou du cul du patient. »
Le 30 mai 1733, le roi accorda le privilège de lOpéra à Louis de Thuret.
* LOpéra.
Les pensionnaires des théâtres royaux Opéra, Comédie-Française, Opéra-Comique bénéficiaient dun statut privilégié qui permettaient, même à une mineure, déchapper à la puissance paternelle, immunité qui mettait surtout les aristocrates qui les fréquentaient à labri déventuelles poursuites.
** Maison où sont les machines et décorations et où lon instruit les surnuméraires.
Maltaire le Diable était entré à lAcadémie royale de musique en 1714 et prit sa retraite en 1751. Il créa des oeuvres importantes.
Cétait un avocat chargé du cérémonial de lOpéra, « des poursuites des procès concernant lOpéra, de lexamen des titres de ceux qui sen disent créanciers » et de vérifier les motifs dabsence des acteurs. » (Voir Meusnier de Querlon.
Marie-Claude-Nicole Cartou ou Cartout ou Carton a chanté à lOpéra pendant de longues années et prit sa retraite en 1751.
* Muse qui préside à la danse.
Amant de coeur dune femme entretenue. Souvent elle lentretient, comme fait pour Lucas lhéroïne du roman de Nougaret, Lucette ou les Progrès du libertinage (1765-1766). La Florence, chez qui a travaillé Margot, passait pour se ruiner en greluchons.
* Autrefois entretenue par Mylord Weymouth.
** Quartier des négociants.
Par allusion aux pinces du crabe, homme rapace, avare.
*** Quon se souvienne que Margot, comme élève du public, doit savoir toutes sortes de langues.
Je crains les Grecs, même quand ils font des offrandes (Virgile, Énéïde, II, 49.)
Qui sempare de ce qui ne lui appartient pas, parasite.
Ordinairement, le mot désigne une personne en butte aux attaques, aux railleries de tout le monde. Mais on dit aussi quune fille est le plastron dun homme qui ne la considère, comme une prostituée, que comme partenaire sexuel.
* Appareilleuse aussi célèbre que la Florence et la Paris.
Hommes de robe, magistrats.
Il y eut une tragédie en musique sur ce sujet, par labbé Pellegrin (1732), mais aussi, créée la même année, une Jephté de Montéclair. Cest de cette dernière quil sagit ici, car Malterre le Diable y dansait.
* Cest à cette distinction que lon reconnaît celles qui sont entretenues.
Une occupation quon verra reparaître dans les romans mondains. Les femmes se donnaient une contenance et lair dêtre occupées en tressant, avec une navette, des noeuds de ruban destinés à la parure.
* Les demoiselles de lOpéra se donnent entre elles le titre de Madame pour éviter les équivoques.
On ne trouve pas dorfèvre ou de joailler de ce nom. Il sagit peut-être dune manière de travailler lor en le ciselant ou en lémaillant.
Eau vulnéraire, qui est une eau composée de plusieurs plantes vulnéraires et distillées avec du vin blanc ou avec de leau de vie (Dictionnaire de Trévoux).
Extrait le plus concentré dune substance.
Fripon, vaurien, qui mérite dêtre pendu.
De litalien facchino, « portefaix ». Valet, homme de rien.
* On voulut la jeter dans le bassin pour avoir eu leffronterie de faire parade de son luxe vis-à-vis dun princesse de sang.
Messagers damour, fonction que Mercure remplissait auprès des dieux.
Désigne le rabat des gens dÉglise, et surtout les abbés mondains.
À lhospice national des Quinze-Vingts, institué par saint Louis en 1260, situé rue Saint-Honoré. Cétait un hospice pour les aveugles.
* Le lieutenant de police.
La Glacière, dans le quartier du même nom, était un vaste dépôt de glace provenant des étangs de la rivière de Bièvre. On y patinait en hiver et, en été, on y mangeait des évrevisses.
Qui soccupe de minuties, de babioles.
LAstrée (1607-1627), dHonoré dUrfé, devenu le prototype du roman romanesque, pastoral et galant.
Chez les Romains, fermier des deniers publics. Péjorativement : financier, homme daffaires.
Actrice de lOpéra (1707-1749).
Faux dévots.
Roi dArcadie, changé en loup pour avoir égorgé un enfant sur lautel de Zeus.
Hugues Guéru de Fléchelles, dit Gaultier-Garguille (1573-1634), auteur comique associé à Gros-Guillaume et Turlupin pour interpréter des farces. Dans le langage populaire, prendre Gautier pour Garguille signifie se méprendre.
Julien Leroy (1686-1759), célèbre horloger à qui lon doit divers perfectionnements techniques.
Juge ecclésiastique délégué par lévêque.
À lorigine, dernier acte qui soutenait un licencié en théologie ou en médecine, avant de passer docteur. Le mot avait pris le sens dadmonestation, réprimande, reproche.
Jamais.
Moine des premiers siècles chrétiens, vivant en communauté.
Mélange de différentes sortes de vins, de sauces.
* Sorte de boisson composée de citron, deau-de-vie, de sucre et deau.
Charles-Édouard, dit le Prétendant (1720-1788), qui voulait reconquérir le trône des Stuarts, vaincu à Culloden, en 1746. George est le roi George III (1683-1760).
* Méduse.
Phaéton était le fils dHélios, qui avait prétendu conduire le char du Soleil et fut foudroyé par Zeus. Doù le sens du cocher.
Région située au contour de los de la mâchoire inférieure du cheval.
* Lauteur emploie cette expression ironique, parce que les fermiers généraux sont quarante comme les académiciens français.
Moyennant un prix réglé à forfait, les fermiers généraux collectaient les revenus fiscaux correspondant aux contributions indirectes. La ferme fut constituée sous Colbert en 1681. Les fermiers rétrocédaient parfois leurs droits à des sous-fermiers, doù des excès et des abus qui les faisaient détester. Mercier écrit dans son Tableau de Paris : « Je voudrais renverser cette immense et infernale machine qui saisit à la gorge chaque citoyen. »
Dernier roi de Lydie, resté fameux pour ses prodigieuses richesses.
Mme de Tencin (1685-1749), fameuse pour sa jeunesse dissipée et mère dAlembert. Elle tint un des premiers salons littéraires du siècle, où elle recevait Fontenelle, Montesquieu, Mairan, Marivaux, Helvétius, etc.
* Les Lettres persanes, par Monsieur de Montesquieu.
Le Temple de Gnide (1725), sorte de pastorale galante et sensuelle de Montesquieu, qui eut un succès considérable tout au long du siècle.
Labbé Simon-Joseph Pellegrin (1663-1745), curieux représentant de la bohème littéraire. Il ne vivait guère que du produit de ses messes et améliorait son ordinaire en vendant force épigrammes, madrigaux et compliments.
Feuilles périodiques dans le genre des Lettres persanes, rédigées à partir de 1736 par Jean-Baptiste de Boyer, marquis dArgens (1703-1771). Fougeret la rencontré à Berlin et sest brouillé avec lui.
Pierre Bayle (1647-1706), le célèbre auteur du Dictionnaire historique et critique (1697); lérudit genevois Jean Leclerc (1657-1736), auteur de la Bibliothèque universelle et historique ((1686-1693, 26 vol.); Jean-Paul Marana (1642-1692), auteur de lEspion du Grand Seigneur dans les cours des princes chrétiens (1684), un des modèles des Lettres persanes.
Faculté de juger, dapprécier.
Un Sicilien, Francesco Procopio dei Coltelli avait ouvert un café fameux en 1689, rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Il sinstalla en 1724 rue de la Comédie. On y vit Regnard, les deux Crébillon, Fontenelle, Voltaire, Diderot, Rousseau, Piron, dAlembert, etc.
Serviteurs de Marie, membres dun ordre religieux, appelés aussi Frères de lAve Maria ou de la Passion de Jésus-Christ, ordre fondé en 1240 en Italie, pratiquant lascétisme et la prédication.
Poème composé à loccasion dun mariage, à la louange des époux.
Cour du roi Pétaud, où tout le monde commande : assemblée confuse, où personne ne sentend. Comme toutes les communautés se nommaient un chef, les mendiants en avaient fait autant et lavaient nommé le roi Pétau (du latin peto, « je demande »). Ce roi navait évidemment aucune autorité sur ses sujets.
* LAcadémie française.
Personnage du théâtre populaire de Naples, valet de comédie, bouffon des théâtres forains.
Le cordon bleu était linsigne des chevaliers du Saint-Esprit. Familièrement, le terme désigne une personne éminente par son rang et sa fonction.
Impératrice romaine, épouse de Claude (Ier siècle avant Jésus-Christ), célèbre pour sa lubricité.
Jacob, le héros du Paysan parvenu (1734-1735), roman de Marivaux.
« La nourriture et le vêtement. »
Poulet élevé, pour lengraisser, dans une cage en bois ou en osier.
Partie des aliments élaborés par le suc digestif et propre à labsorption intestinale.
Théologien né à Alexandrie (185-254), grand controversiste. Il se châtra pour se délivrer des passions charnelles.
Religieuse française du XIIe siècle. Elle eut pour précepteur Abélard, chanoine de Notre-Dame, dont elle devint la maîtresse. Pour le punir, loncle dHéloïse, le chanoine Fulbert, fit châtrer Abélard. Cette histoire dune jeune fille séduite par son précepteur inspira à Rousseau le titre de son roman, Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761).
Faire la roue, se pavaner.
Petits morceaux de taffetas noir appliquée sur le visage, mode passée dItalie en France au XVIIe siècle. Les coquettes et les professionnelles en distinguaient une dizaine : la passionnée se posait sous loeil; la baiseuse au coin de la bouche; la coquette sur la lèvre; leffrontée sur le nez; la majestueuse au milieu du front; la galante au milieu de la joue; lenjouée près dune fossette des joues; la discrète sur la lèvre inférieure; la voleuse pour dissimuler un petit bouton; la coquine sur les replis discrets.
Le mot désignait un médecin qui ne sattachait quà lexpérience, sans suivre « la méthode ordinaire de lart ». Le Dictionnaire de lAcadémie (1762) précise : « Il se prend le plus souvent pour charlatan. »
Formulaire à lusage des magiciens et des sorciers pour évoquer les morts et lesprit malin.
La Salpêtrière faisait partie de lHôpital général, et se trouvait sur lemplacement où, au début du XVIIe siècle, on fabriquait du salpêtre. Elle était surtout affectée aux femmes criminelles, débauchées, aliénées ou indigentes.
* On nomme ainsi par dérision le bourreau.
Héros de la farce du même nom (XVe siècle). Nougaret, lui aussi, fait dire à son personnage : « Si jétais riche, je chérirais la vertu. »
Ou hart, corde qui servait à pendre les criminels.
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