William Kirby, 1817-1906 - La Bibliothèque électronique du Québec
Le jour de l'examen, de toutes ces anxieuses concurrentes qui avaient lutté pour
la palme ...... Il m'a tout à fait déconcertée avec ses éternelles questions à ton
sujet, dès qu'il a su ...... Bah ! ces vilaines grues ! ...... Comment savez-vous,
Fanchon, que cette lettre venait de l'intendant ? demanda-t-elle en fronçant les
sourcils.
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William Kirky
Le Chien dOr
BeQ
William Kirby
1817-1906.
Le Chien dOr
légende canadienne
Tome premier
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection Littérature québécoise
Volume 85 : version 1.2
William Kirby nous a laissé un classique de la littérature canadienne-anglaise, The Chien dOr (The Golden Dog), publié pour la première fois en 1877, et qui obtint un succès considérable. La version de 1896 est dite autorisée.
William Kirby est né en 1817 dans le Yorkshire en Angleterre. Très tôt, en 1832, il émigra vers les États-Unis, puis en 1839 il gagna le Canada, sinstalla à Niagara en Ontario, où il devint éditeur, puis agent de douanes. Il est mort à Niagara en 1906.
Il est aussi lauteur de The U.E. : a tale of Upper Canada (1859) et de Annals of Niagara (1896).
Le texte présenté ici reprend lédition de lImprimerie de LÉtendard, en deux volumes, publié en 1884, dans une traduction de Pamphile Lemay.
Préface de Benjamin Sulte
à lédition de 1926, de lédition de la Librairie Garneau
« Ce roman est un superbe hommage rendu aux ancêtres des Canadiens-français, et dautant plus précieux quil vient dun homme appartenant par le sang et les croyances à une nation qui fut lennemie séculaire de notre race... Mais, il y a plus : nous avons trouvé dans ce livre une si riche collection de nos traditions nationales et religieuses, une peinture si vraie de nos murs et de nos coutumes canadiennes, un tableau si frappant et si complet de ce que présente notre histoire à cette époque mémorable (1748), que nous le croyons tout à fait propre à inspirer du goût pour létude de lhistoire du Canada, et même à faire connaître une foule de traits qui, à la simple lecture de lhistoire, échappent à lattention.
« Nos historiens ont donné le récit des événements de lépoque que rappelle M. Kirby, mais lui, il en a, suivant nous, donné la physionomie. Combien de gracieux et touchants souvenirs, dans les ouvrages de tous ceux qui ont écrit sur le Canada, lauteur du Chien dOr a groupés tous ensemble, en les rattachant ingénieusement aux grands faits de notre épopée nationale !
« Nous avons voulu faire apprécier par nos littérateurs ladmirable parti quun homme qui, pourtant, na ni notre foi, ni nos sentiments nationaux, et dont la langue maternelle est la langue anglaise, a su tirer dune courte période de notre histoire.
« Quelles sources dinspirations poétiques, quelle mine précieuse de faits et daventures chevaleresques, lhistoire du Canada ne met-elle pas à leur disposition ! Quelle richesse inépuisable de matériaux il y a là pour édifier une littérature canadienne égale, sinon supérieure, à celle de tout autre peuple !
« Le livre de M. Kirby, bien quil soit loin dêtre parfait au point de vue de lidée religieuse, nous paraît offrir aux littérateurs catholiques du Canada et même de la France et dautres pays, un enseignement remarquable et un exemple précieux. »
Cest ainsi que la traduction du Chien dOr par Pamphile Le May, fut présentée au lecteur, en 1884.
On ne saurait mieux exprimer ce que tout lecteur aura ressenti en parcourant ce livre qui nous transporte avec un art parfait dans un passé déjà lointain, si lointain quil est oublié de la masse de nos gens. Le Chien dOr a contribué, autant peut-être que luvre de Garneau, à nous rendre à nous-mêmes, par le récit et la description de la vie dautrefois. Ce que la préface de lédition de 1884 faisait prévoir sest réalisé ; le Chien dOr se range, dans notre bibliothèque nationale, à côté de nos meilleures sources de renseignements, non pas de ces uvres qui donnent, de par leur caractère, la précision des dates, comme lexige lHistoire, mais plutôt ces vues densemble qui font comprendre la situation de toute une époque et qui permettent de dire : Voilà comment vivaient nos pères il y a un siècle, il y a deux siècles, alors que nous avions déjà constitué un type national distinct et que nous nétions déjà plus des paysans dEurope.
Jajouterai que les lecteurs de langue anglaise et jai été à même de le juger ont éprouvé à notre égard, par leffet de ce livre, une transformation qui nous est favorable. Ne connaissant rien de notre littérature, et rien non plus de lhistoire qui nous est particulière, ils nétaient pas loin de nous croire, dans ce coin du Nouveau-Monde, un peuple de hasard, formé comme par aventure, sans caractère spécial, et assez insignifiant pour que lon ny découvre rien à considérer. Mais les descriptions de Kirby ont ouvert lesprit de plusieurs de ses compatriotes sur notre compte, en suscitant comme une sorte de respect pour notre race ; car ils ont appris quelle a un passé, des traditions, des murs domestiques et pour tout dire en trois mots, une âme collective.
En tout pays, les gens qui lisent forment les opinions des masses. Kirby désirait produire ce résultat. Il a fait mieux que Parkman qui sest borné à raconter la colonisation française au Canada sans jamais y voir notre peuple et sans le faire connaître. En Angleterre, Walter Scott a attiré lattention populaire sur les Écossais, par des romans où il peignait la vie réelle de ces clans si mal connus et, pour cela même, si méprisés. Les Anglais dOntario et des autres provinces canadiennes se trouvent dans la même situation à notre égard, et cest ce que lauteur du Chien dOr avait fort bien compris.
Cette nouvelle édition va rendre encore une fois populaire la traduction de Pamphile Le May qui, grâce à son talent décrivain et à sa science merveilleuse de notre histoire, serre loriginal de près. Il en avait le sens profond et il sétait en quelque sorte incarné dans le dessein de lauteur. Traduire, cest souvent trahir. Pour transformer dans sa propre langue un texte rédigé dans un autre idiome, sans être traître il faut du travail, du métier, du talent, des connaissances appropriées. Rien de tout cela na manqué au traducteur du Chien dOr. Quelle plume mieux exercée que celle de Le May pouvait donner à ce roman de murs la couleur française qui lui est propre, jallais écrire indispensable ? Celui qui avait rendu dans notre langue nombre de poèmes anglais, avant de traduire le Chien dOr, avait poursuivi le meilleur des apprentissages.
* * *
William Kirby, lauteur du Chien dOr, naquit en 1817, à Hull, en Yorkshire, Angleterre. Il émigra vers lAmérique en 1832, avec ses parents qui sétablirent à Newark, devenu Niagara-sur-le-lac.
Rédacteur au Mail de cette localité, il se fait un nom enviable par la pondération de son jugement, le sens pratique de ses écrits, le soin quil prend de ne blesser personne, son souci de bien dire. Cest un gentilhomme écrivain.
En 1846, il publie un petit volume de vers ; cest intitulé « U.-E. Loyalists », et les connaisseurs disent tout haut que cest le chef-duvre de la poésie anglaise en Canada.
Kirby avait une vaste culture et il savait en faire bon usage. Familier avec les auteurs français, il en tirait de grandes ressources. Le génie de notre langue était passé dans sa plume ; mais cette langue, il ne la parlait point ; il ne lentendait pas non plus dans notre bouche, tant son oreille sy était peu familiarisée. Voici cependant ce quil mécrivait en 1865 : « Veuillez donc traduire en français le morceau que je vous envoie et le publier dans le Journal des Trois-Rivières ou de Trois-Rivières ; je nose pas décider lequel, vu que je pourrais me compromettre dans la grande controverse du jour, et me rappelant quun Anglais devrait se tenir bien de côté pendant la bataille entre les Gaulois et les Francs. » Vous voyez comment il lécrivait ! Pour lui, le français, cétait une langue morte, à la façon du latin.
Et maintenant, il me faut donner des explications. Au printemps de 1865, me trouvant à Niagara, Kirby me fit voir la charpente dun roman qui me parut fort bien faite pour renfermer une description du Canada, au temps de La Galissonnière. Il y manquait un nombre infini de détails, mais la marche des principaux chapitres était tracée. Il avait conçu en maître la partie historique ; il lui fallait, pour compléter le tout, recueillir des traits de murs et peindre des coutumes dans les divers éléments de la population ; mais où prendre cela ? Je vis que je pouvais lui être de quelque utilité. Un rendez-vous fut arrangé grâce à certaines circonstances, qui se présentèrent bientôt, et nous allâmes passer lautomne suivant à Québec.
Une fois dans la bibliothèque de la Législature, il ny avait quà consulter les livres et à sentretenir avec les amis du bataillon sacré : Chauveau, Gérin-Lajoie, Gagnon, Provencher, Fréchette, Faucher de Saint-Maurice, Buies, Marmette, Le May. Celui-ci, autant que nous, ignorait la part quil prendrait dans luvre en préparation. Kirby accumulait ses notes, jubilant comme un mineur qui a découvert un riche filon dor. Tout ce que disaient les livres était ensuite expliqué derechef et commenté en conversation avec ces érudits, dont lesprit était saturé des choses du pays.
Il va sans dire que nous visitâmes les fortifications, les marchés publics, les alentours de la ville. Anciennes cartes et vieux plans y passèrent ; puis, ce furent les promenades dans la banlieue, des études sur place, dans les maisons et en dehors. Kirby repartit, connaissant ses Canadiens à la perfection et les estimant plus que jamais. Je gardai de lui une photographie prise à Québec, et que les éditeurs mettent en tête de son uvre avec sa signature de lépoque.
Cétait un travailleur lent, soigneux. Sa physionomie souriante, ouverte, traduisait bien ses émotions. Il avait toujours le mot pour rire et prenait au vol, avec de gais propos, toutes les occasions de samuser. Homme charmant aussi affectueux que sincère.
Il prit huit années pour faire entrer dans ses chapitres le meilleur du bagage recueilli à Québec. Enfin, il mannonça que son livre sappellerait le Chien dOr. Ce chien mystérieux lavait fasciné ; nétait-ce pas, dailleurs, un bon clou pour y suspendre le drame ? Ah ! si javais su en 1872 ce que jai appris en 1915...
Kirby mécrivait : « Il y a bon nombre dannées que vous et moi nous nous tenions dans la fenêtre de lhôtel Saint-Louis de Québec, nous entretenant du Chien dOr, et je vous pressai de tourner votre plume vers ce sujet si plein de charmes pour le roman. Je vous menaçai alors que moi jécrirais lhistoire du Chien dOr si vous ne le faisiez pas. Voilà ma menace accomplie ! Jétais plus prophète que je ne me croyais lêtre et, aujourdhui, je me pousse au milieu de vous autres Canadiens avec mon livre qui va prouver, jespère, que lhistoire de notre pays, et surtout celle du Bas-Canada, peut fournir daussi bon pâturage pour lesprit et daussi bonne récolte pour les plumes que lon pourrait en trouver ailleurs. »
À cet amical communiqué je répondis par ces vers :
Quand paraîtra votre Chien dOr
Je ne serai plus un jeune homme.
Voilà longtemps quil mange et dort
Et vous favorisez son somme.
Que lui faut-il, mon cher ami ?
Un coup de peigne à sa toilette.
Ce chien-légende a trop dormi.
Réveillez-le sous la vergette.
Il est complet, votre roman.
Cest un exposé très fidèle.
Qua-t-il donc besoin dornement ?
Sa trame est tout à fait réelle.
Ah ! vous cherchez la vérité...
Prenez celle quon imagine.
On sen est toujours contenté.
Ce carlin na pas dorigine.
Des jours fameux par tant dexploits
Vous avez bien saisi lhistoire.
Publiez, vous aurez nos voix.
Cest un récit que lon peut croire.
Le manuscrit étant prêt pour limprimeur, Kirby lenveloppa sans manquer de me ladresser. Un peu plus tard, il mécrivait pour me demander ce que jen pensais. Je ne lavais pas reçu. Le Chien dOr était égaré... Des mois, des ans sécoulèrent ; en 1877 on le découvrit enfin. Mais où donc ? Au fond dune armoire, chez Kirby... De là à limprimeur il ne fit quun saut.
Jai eu le plaisir de revoir Kirby à la Société Royale, dont il devint un des membres en 1893. Il gagnait lestime de tous les littérateurs qui le rencontraient. En écrivant cette préface, je songe à son centenaire, hélas ! passé inaperçu.
* * *
Dans la Gazette de Montréal, numéro du 30 septembre 1893, page 10, colonne 2, on trouve sous le titre de Old and New, un article signé R. V. Il y est relaté que « L.A.M.L. écrit : Jai lu dans les Notes and Queries, de juillet, un article du major Rowe, de lartillerie royale, disant quil avait vu le Chien dOr de Québec et quil sétait fait raconter son histoire, mais quil est enclin maintenant à la mettre en doute, ayant rencontré dans les Mémoires de Latude la mention dun chien rongeant son os qui aurait existé quelque part en France. »
Je notai cela et ny pensai plus. Vingt ans plus tard ce papier revint sous mes yeux et jouvris le livre de Latude pour voir ce que signifiait la trouvaille du major Rowe. Il y avait de quoi sétonner. Voici le passage : « Entrant à Bicêtre je pris le nom de Jedors, faisant allusion à celui (le nom) dun chien placé au-dessus de la citadelle dune de nos vieilles villes, tenant en ses pattes un os, avec ces mots : « Je me repose en rongeant mon os, en attendant le jour où je mordrai celui qui ma mordu. »
Le pauvre livre nous donne à entendre que le chien dort, et il en tire Jedors. À Québec on fit un autre jeu de mots en dorant la bête, doù le chien dort ou le chien dor. Quant à la citadelle, cétait une porte de jardin, comme on le dira bientôt.
Voyant cette mention dun fait inconnu parmi nous et qui semblait devoir nous mettre sur la trace dune révélation, je madressai à lIntermédiaire des Chercheurs de Paris et, en 1915, un Français du midi me fit la réponse suivante :
« Une notice de lhistorien Poncet, sur Pézenas, antérieure à 1733, raconte que, en revenant des (frères ?) Observants, à la descente qui va à la ville, on trouve une porte bâtie depuis la catastrophe du pont ( ?) sur laquelle est un chien en relief sur la pierre, couché sur ses pattes qui tiennent un os quil ronge. On lit au bas : 1661 et ces lettres capitales A.Z.R., avec les vers suivants :
Je suis un chien qui ronge los.
En le rongeant je prends repos.
Un temps viendra qui nest venu
Où je mordrai qui ma mordu. »
Cest évidemment linscription dont parle Latude, et notons que celui-ci était originaire de Montagnac, tout près de Pézenas, sur les bords ou assez voisin de la Méditerranée, département de lHérault. Né vers 1725, il avait dû connaître cette antiquaille dont on parlait autour de lui et qui donnait lieu à une légende expliquée par Poncet.
« Le mur du jardin sur lequel est le chien est fort ancien, il existait en 1340. Par succession de temps, ce jardin passa à monsieur Delbousquet. Après sa mort, il fut vendu à Antoine Boyer, jardinier, puis il appartint à son fils Pierre qui ma expliqué cette inscription :
« Monsieur Delbousquet avait une métairie près de Saint-Simon. Il y avait là une superbe orangerie que monsieur le connétable découvrait du château de Pézenas. La trouvant à son goût, il la demanda à M. Delbousquet qui, par son silence, fit comprendre à ce duc quil ne voulait pas sen défaire. Fâché dun tel refus, le duc la fit enlever pendant la nuit. Le lendemain matin, le gentilhomme (Delbousquet ?) voyant les vestiges de ce désordre, comprit que cétait leffet dun ordre du connétable. Ne pouvant se venger de ce sanglant affront, il fit sculpter un chien, avec linscription que lon connaît. »
Ce texte ne nous éclaire que médiocrement. Disons que Poncet écrivait en 1720, sous la dictée de Pierre Boyer. Il nous faut reculer à Antoine Boyer, puis à Delbousquet, et nous voilà aux environs de 1640 ou 1650, pour lorigine du chien.
Le duc-connétable devait être un drôle, comme il y en avait tant à cette époque, dans les hautes positions, et envers qui la justice était impuissante. Dans ce cas-ci, lhomme étant formidable, comment Delbousquet pouvait-il se permettre de le provoquer en affichant contre lui des menaces permanentes ? Le duc ne pouvait-il pas faire briser le chien de pierre comme il avait subtilisé les orangers ? De nos jours une semblable inscription ne serait pas soufferte ; et il est étonnant quon lait endurée à Québec.
Lauteur de la copie de Québec nétait pas fort en versification, puisque la première ligne est la seule bonne. Comparez avec linscription de Pézenas, qui est en règle. Voici la pièce de Québec :
P.-B. Casgrain, de Québec, a publié, en 1905, une brochure fort intéressante sur le Chien dOr. Il y montre que Timothée Roussel, chirurgien, sétait fait accorder le terrain de la rue Buade en 1673, quil y avait construit une maison de pierre en 1688, quil mourut à lHôtel-Dieu en 1700, et quen 1734 ses héritiers avaient vendu cet immeuble à Nicolas Jaquin dit Philibert.
Restait à savoir si le chien avait été posé par Roussel ou Philibert. Là-dessus Casgrain nest pas en peine. Se rappelant que le capitaine John Knox, des troupes de Wolfe, sétait ingénié, vers 1759 et plus tard, de découvrir lorigine du célèbre chien, il relut son livre et vit que les membres de la famille Philibert nen savaient rien, que les Rousset ne pouvaient pas lexpliquer, que les vieillards de la ville se souvenaient davoir vu la chose de longtemps, mais sans la comprendre, et il est ainsi amené à dire que le chien est imputable à Roussel et non à Philibert, qui na fait quacheter chat en poche. Il a raison.
Doù venait Roussel ? De la ville de Moyot, paroisse Saint-Jacques, diocèse de Montpellier, nous dit encore Casgrain, après avoir vu son contrat de mariage du 21 novembre 1667, passé devant Gilles Rageot, de Québec. Il était né vers 1636 et venait de Normandie, disent les Annales de lHôtel-Dieu de Québec, constatant sa mort en 1700. Le recensement de 1666-1667 ne le mentionne point. Celui de 1681 le fait naître en 1639.
Moyot, cest Mauguis, département de lHérault, un peu au nord-est de Pézenas ; et à Pézenas, si vous traversez la rivière de lHérault, vous êtes à Montagnac, patrie de Latude.
Doù venait Philibert ? Mon ami J.-B. Caouette, archiviste du palais de justice de Québec, a trouvé son contrat de mariage (1733) qui le fait « venir du bourg de Martigny, en Lorraine, diocèse de Toul. »
De Pézenas et Mauguis à Martigny il y a toute la longueur de la France, du sud au nord.
En résumé : Roussel a copié le chien de Pézenas sans dire pourquoi. Philibert la gardé comme enseigne de son commerce.
La maison était encore en excellent état en 1865, lors de la visite de Kirby. Au-dessus de la porte dentrée, la dépassant sur la largeur, voyait le bloc sculpté, mesurant en hauteur la moitié de sa largeur. Cétait dabord un encadrement à grand effet, taillé dans la pierre avec, au centre, limage du chien doré, en bas-relief, sur une plaque de marbre formant carré oblong, dans le sens horizontal, comme pour permettre au chien de sétendre tout à son aise. Du trottoir, les vers se lisaient sans difficulté.
Lorsque cet édifice fut rasé, en 1871, pour faire place à lhôtel des postes, on eut soin de poser la plaque de marbre au-dessus de la porte latérale, où elle se trouve encore. Mais lencadrement de pierre ouvragée a disparu.
Telle est en abrégé lorigine du chien dor québécois, génératrice de légendes, et qui a imprégné de merveilleux ladmirable roman historique de William Kirby.
Benjamin Sulte
Ottawa, octobre 1916.
Le Chien dOr
I
I
Les hommes de lancien régime
« Voir Naples et mourir ! ».........
Cétait là, comte, un fier dicton que nous entendions souvent, quand, nos voiles latines déployées, nous croisions dans les parages de la célèbre baie toute étincelante des feux du Vésuve. Nous étions alors convaincus de la justesse de cette orgueilleuse parole, comte, mais aujourdhui je dis, moi :
« Voir Québec et vivre à jamais ! »
Je contemplerais sans fatigue, pendant toute une éternité, cet adorable panorama. Cest un matin de lÉden que ce brillant matin du Canada, et ladmirable paysage qui se déroule sous nos yeux, est digne du soleil qui se lève pour léclairer.
Ainsi parlait un grand et superbe vieillard, Herr-Peter Kalm, gentilhomme suédois, et lenthousiasme faisait briller lazur de ses yeux, resplendir sa figure.
Il sadressait à Son Excellence le comte de La Galissonnière, gouverneur de la Nouvelle-France qui se trouvait auprès de lui, sur un bastion des remparts de Québec, en lan de grâce 1748.
Des officiers français et des Canadiens, portant luniforme militaire de Louis XV, groupés dans la grande allée pierreuse qui longe les murs, et appuyés sur leurs épées, causaient gaiement ensemble. Ils formaient lescorte du gouverneur.
Les citoyens de Québec et les habitants des environs, mandés expressément, étaient accourus travailler à la défense de la ville, et La Galissonnière examinait les ouvrages quils avaient faits pendant la nuit.
Quelques dignitaires de lÉglise, vêtus de la soutane noire, se mêlaient volontiers à la conversation des officiers. Ils accompagnaient le gouverneur, tant pour lui témoigner du respect que pour encourager, par leur présence et leurs paroles, le zèle des travailleurs.
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La guerre se faisait sans merci alors entre la vieille Angleterre et la vieille France, et la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre, et, depuis trois ans, les deux nations rivales épouvantaient, par de cruelles hostilités, cette vaste région de lAmérique du Nord, qui sétend, dans lintérieur et au sud-ouest, depuis le Canada jusquà la Louisiane*.
Parmi les Indiens, les uns suivaient les étendards de la France, les autres, les drapeaux de lAngleterre, et tous trempaient avec bonheur leurs mocassins dans le sang des blancs, et les blancs, à leur tour, devenaient aussi cruels et faisaient une guerre aussi impitoyable que les sauvages eux-mêmes.
Louisbourg avait été rasé par les Anglais ; Louisbourg, ce bras cuirassé qui sétendait hardiment sur lAtlantique, le boulevard de la Nouvelle-France ; et maintenant, larmée anglaise envahissait lAcadie et menaçait Québec par terre et par mer.
Une rumeur rapide, la rumeur dun danger prochain, passa comme un souffle sur la colonie, et le vaillant gouverneur, voulant mettre la ville en état de défense, donna aux habitants des ordres qui furent reçus avec enthousiasme. Le peuple accourut pour jeter le défi à lennemi.
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Rolland-Michel Barrin, comte de La Galissonnière, n était pas moins remarquable par ses connaissances philosophiques, qui le plaçaient au premier rang parmi les savants de l Académie française, que par son habileté politique et sa sagesse d homme d état. Il comprenait bien quels intérêts sérieux se jouaient dans cette guerre ; il voyait clairement quelle politique la France devait adopter pour sauver ses magnifiques possessions de lAmérique du Nord. Mais la cour de Versailles naimait pas ses conseils. Elle senfonçait rapidement alors dans le bourbier de corruption qui infecta les dernières années du règne de Louis XV.
Chez le peuple, qui admire les actions plutôt que les paroles, on honorait et lon tenait pour un brave et habile amiral, le comte qui avait triomphalement promené sur les mers le drapeau de la France, et lavait fait respecter par ses plus puissants ennemis, les Anglais et les Hollandais.
La mémorable défaite quil fit essuyer à lamiral Byng, huit ans après les événements que nous racontons ici, et que le malheureux guerrier, condamné par une cour martiale, expia par la mort ; cette mémorable défaite, dis-je, fut un triomphe pour la France, mais pour lui une source de chagrins. Il ne put jamais, en effet, se rappeler, sans gémir, le sort cruel et injuste quavait fait subir à son loyal adversaire, lAngleterre, pourtant aussi généreuse et clémente, dordinaire, quelle est brave et respectée.
Déjà le gouverneur atteignait la vieillesse. Il était entré dans lhiver de la vie, hiver qui sème sur notre tête des flocons de neige qui ne fondent jamais ; mais il était encore robuste, vermeil et plein dactivité. La nature, dans une heure doubli probablement, lavait fait sans grâces et laid ; mais en retour, elle avait mis dans ce corps trop petit et quelque peu difforme, un grand cur et un charmant esprit. Ses yeux perçants, étincelants dintelligence et pleins damour pour tout ce qui était noble et grand, faisaient oublier, tant ils fascinaient, les défauts quune attentive curiosité pouvait découvrir sur sa figure ; ses lèvres fines et mobiles laissaient couler cette éloquence facile, qui naît de pensées lucides et de nobles sentiments.
Il devenait grand quand il parlait ; il capturait son auditoire par le charme de sa voix et la clarté de sa diction.
Il était tout heureux, ce matin-là, de se voir avec son vieil ami Peter Kalm. Lofficier suédois venait lui rendre visite dans la Nouvelle-France. Ils avaient étudié en même temps, à Upsal et à Paris, et sétaient aimés avec cette cordialité qui ressemble au bon vin et devient de plus en plus généreuse à mesure quelle vieillit.
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Herr Kalm, ouvrant les bras comme pour saisir et étreindre sur son cSur l adorable paysage, s écria dans un nouveau transport :
« Voir Québec et vivre à jamais ! »
Cher Kalm, dit le gouverneur mettant affectueusement la main sur l épaule de son ami, et se sentant gagné par son enthousiasme, vous êtes encore lamant de la nature, comme vous létiez au temps où nous allions tous deux nous asseoir aux pieds de Linnée, notre illustre jeune maître, pour lécouter nous dévoiler les mystères des uvres de Dieu. Nous partagions bien sa reconnaissance, quand il remerciait le Seigneur de ce quil lui permettait dadmirer les trésors de sa demeure et les merveilles de la création.
Ceux qui nont pas vu Québec, repartit Kalm, ne peuvent pas comprendre parfaitement le sens de cette parole : le piédestal de Dieu. Cette terre de Québec vaut bien que lon vive pour elle.
Non seulement que lon vive, mais que lon meure ! Et heureux celui qui verse son sang pour elle, avoue-le, Kalm ! Voyons, toi qui as parcouru toutes les contrées, ne penses-tu pas quelle est digne de son superbe nom de Nouvelle-France ?
Oui, répliqua le comte, qui senflammait aux paroles de son ami, cest la vieille France transplantée, transfigurée et glorifiée ! Sa langue, sa religion et ses lois seront, ici comme là-bas, immortelles, et notre jeune France sera lorgueil de lAmérique du Nord, comme la mère patrie est lorgueil de lEurope !
Et La Galissonnière, tout transporté, étendit les mains et implora les bénédictions du ciel sur la terre confiée à sa garde.
Le moment était splendide. Le soleil, déployant ses draperies dor et de pourpre, venait de paraître sur les collines de Lauzon ; les légères vapeurs des matins dété mollement flottaient en se dissipant, et tous les objets, imprégnés dune fraîche rosée, semblaient sexalter dans la limpidité de lair.
À leurs pieds, loin, dans son lit profond, le vaste Saint-Laurent était encore à demi voilé dun léger brouillard doù sélançaient par-ci par-là, les mâts dun navire de la marine royale ou dun vaisseau marchand, invisibles sur leurs ancres ; puis, quand les brumes lentes se déchiraient, on voyait un canot rapide savancer dans un rayon de soleil, apportant de la rive sud les premières nouvelles du jour.
Derrière le comte et ses compagnons sélevait lHôtel-Dieu, avec ses murs éclatants de blancheur, et, plus loin, la haute tour de la cathédrale nouvellement réparée, le beffroi des Récollets et les toits de lancien collège des Jésuites. Des vieux chênes et des érables ombrageaient lallée, et, sur leurs branches les oiseaux voltigeaient et chantaient pour rivaliser avec les gais accents de la langue française et les rires des officiers qui samusaient, en attendant que le gouverneur descendit du bastion, où il soubliait à montrer à son ami les splendeurs de Québec.
Les murailles de la ville couraient sur le bord du rocher jusquà la large galerie de la massive façade du château Saint-Louis, puis là, montant la pente verdoyante des glacis, arrivaient à la fière citadelle, où, seul dans le ciel bleu, sous le souffle du matin, et tout éclatant des feux du soleil, se déroulait le drapeau de la France, ce drapeau dont la vue fait tressaillir de joie et dorgueil les curs des Français du Nouveau Monde.
Arrondie comme un bouclier, la vaste baie sétendait devant eux, et resplendissait comme un miroir à mesure que le brouillard se dissipait. Par delà les coteaux ensoleillés de lîle dOrléans, que le fleuve étreint dans ses bras, comme un géant sa bien-aimée, sélevaient les sombres et hautes Laurentides, dont les sommets dépouillés se déroulent longtemps sur le bord des eaux. Limagination se joue au milieu de ces scènes sauvages, dans ces bois, ces vallons, ces lacs, ces rivières, étranges régions, que le regard de lhomme na jamais interrogées, ou que le rude indien seul foule sous ses pas vagabonds quand il poursuit les fauves.
La rivière Saint-Charles descendait, en serpentant, dune longue chaîne de montagnes couronnées de la forêt vierge, et la vallée quelle traversait était toute couverte de verdissantes prairies et de moissons jaunissantes, toute parsemée de coquettes demeures embaumées des souvenirs de la Normandie et de la Bretagne. Sur le flanc de la colline, on voyait étinceler le clocher de Charlesbourg, Charlesbourg un dangereux avant-poste de la civilisation, un jour ! Lhumble Lairet venait mêler ses eaux aux eaux de la rivière Saint-Charles, dans une petite baie qui garde le nom de Jacques-Cartier. Cest là, en effet, que le célèbre navigateur et ses compagnons passèrent le premier hiver quils virent au Canada. Ils étaient les hôtes de lhospitalier Donnacona, seigneur de Québec et de toutes les terres que le regard pouvait embrasser du haut de son cap élevé.
Immédiatement aux pieds du gouverneur, sur une large bande de terrain qui sétendait entre la grève et le cap, le palais de lintendant, le plus bel édifice de la Nouvelle-France, sélevait avec ses pignons multiples. Sa longue façade de huit cents pieds donnait sur les terrasses et les jardins du roi. Au delà, cétaient les quais et les magasins, où les navires de Bordeaux, de Saint-Malo et du Havre débarquaient les marchandises et les objets de luxe que la France venait échanger contre les produits plus grossiers mais non moins importants de la jeune colonie.
Sur lespace qui sétendait entre le palais et la basse-ville, les vagues, quand la marée était haute, venaient battre une grève caillouteuse, où commençait à se dessiner une rue étroite. Quelques tavernes, sans prétention du reste, arboraient, comme enseigne, la fleur de lys ou le buste imposant de Louis XV. En été, lon voyait à la porte de ces tavernes des groupes animés de marins bretons et normands, portant bonnet et ceinture rouges, des voyageurs et des canotiers des pays hauts, dans le costume indien. Et tous ces gens buvaient le vin de Gascogne, le cidre de Normandie, ou les brûlantes liqueurs des Antilles.
La vie se réveillait sur la large batture quand arrivaient les flottes du pays ; puis alors, dans les beaux soirs, quand le soleil descendait derrière la Côte-à-Bonhomme, ce charme inexprimable que les amis éprouvent à se revoir, entraînait sur le rivage les jeunes filles de la ville, et là, aux refrains des anciennes chansons françaises, aux accords des violons et des tambours de Basque, elles dansaient sur le gazon, avec les joyeux marins qui leur contaient les nouvelles du vieux pays, au-delà des mers.
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Le gouverneur descendit du bastion :
Pardonnez-moi, messieurs, de vous avoir fait attendre, dit-il aux officiers de sa suite ; je suis si fier de notre beau Québec, que je ne finissais plus den vanter les splendeurs à mon ami Herr Kalm. Au reste, il sait les apprécier. Mais, continua-t-il, en enveloppant dun regard dadmiration les citoyens de la ville et les habitants qui travaillaient à fortifier les endroits faibles des murs, mes braves Canadiens se hâtent comme des castors qui construisent leurs chaussées. Ils sont résolus de tenir en respect ces effrontés dAnglais. Ils méritent bien, ces laborieux ouvriers, de prendre le castor pour leur emblème. Mais, je suis fâché de vous retenir ainsi.
Le temps que Votre Excellence passe à veiller sur les intérêts de notre belle et chère colonie, nest jamais un temps perdu, répliqua lévêque, un homme grave et dun aspect imposant. Et il ajouta : je voudrais que Sa Majesté elle-même pût monter sur ces remparts et voir de ses propres yeux, comme vous en ce moment, ce splendide joyau de la couronne de France. Elle ne songerait pas, monseigneur, à le troquer, comme il en est question, contre un misérable coin de lAllemagne ou des Flandres.
Vos paroles sont belles et vraies, monseigneur lévêque, reprit le gouverneur. Les Flandres entières qui sont aujourdhui entre les mains puissantes du maréchal de Saxe, ne seraient quune pauvre compensation pour la perte dune terre magnifique comme celle-ci, si lon allait la céder aux Anglais.
La rumeur de quelque projet de ce genre était venue jusque dans la colonie, et en même temps, les interminables discussions des négociateurs de la paix, assemblés à Aix-la-Chapelle, donnaient naissance à détranges suppositions.
Le sort de lAmérique se décidera ici, un jour, reprit le gouverneur, je le vois écrit sur ce rocher. Quiconque possèdera Québec tiendra dans ses mains les destinées du continent. Puisse notre belle France agir avec sagesse et comprendre, pendant quil en est temps encore, où se trouvent les gages de lempire et de la suprématie !...
Lévêque leva les yeux au ciel en poussant un soupir :
Notre grande France na pas encore lu ces magnifiques promesses, ou bien elle ne les a pas comprises... Oh ! Voyez donc, Excellence, voyez donc les fidèles sujets quelle possède ici ! ajouta-t-il.
Il regardait les citoyens qui travaillaient avec ardeur sur les murs.
Il nen est pas un seul, parmi eux, continua-t-il, qui ne soit prêt à donner sa vie et sa fortune pour lhonneur et laffermissement de la puissance française, et cependant, la cour les néglige tellement, ils sont tellement écrasés sous le fardeau des exactions, quils ne sauraient jouir plus longtemps de cette douce paix, qui est la récompense du travail. Ils ne peuvent pas, après tout, faire limpossible, et cest pourtant ce quexige la France. Elle veut quils livrent ses batailles, labourent ses champs, puis donnent, pour obéir aux ordonnances nouvelles de lintendant, le pain de leur modeste table !
Affectant une gaieté quil néprouvait point, car il savait trop combien étaient vraies les paroles de lévêque, le gouverneur répliqua :
Bien ! monseigneur ; chacun de nous doit faire son devoir, cependant, et si la France demande des choses impossibles, il faut les accomplir ! Cest là la vieille devise : Si les cieux sécroulent sur nos têtes nous devons, en vrais Gaulois, les retenir sur la pointe de nos lances. Dites, Rigaud de Vaudreuil, est-ce quun Canadien nest pas de force à prendre dix Anglais ?
Le gouverneur faisait allusion à un exploit du galant officier quil interrogeait.
Probatum est, votre Excellence ! Un jour jai vaincu toute la Nouvelle-Angleterre avec six cents Canadiens, et pendant que nous balayions le Connecticut dun bout à lautre avec un balai de feu, les braves Bostonnais se précipitaient dans les églises pour implorer la pitié du Seigneur et demander leur délivrance.
Brave Rigaud, la France na pas assez de soldats comme vous, reprit le gouverneur en le regardant avec admiration.
Rigaud sinclina et fit de la tête une modeste dénégation :
Je sais quelle en a dix mille meilleurs que moi ; mais, le maréchal de Saxe nen avait pas beaucoup de pareils à ceux qui sont là, monseigneur le comte.
Il montrait les officiers, ses compagnons d armes, qui causaient un peu plus loin.
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C étaient de vaillants hommes, brillants d intelligence, distingués dans leurs manières, braves jusqu à la témérité et tout pétillants de cette charmante gaieté qui sied si bien au soldat français.
La plupart dentre eux portaient lhabit et le gilet chamarrés, les manchettes de dentelles, le chapeau, les bottes, la ceinture et la rapière de lépoque. Cétait un martial costume qui convenait bien à de beaux et braves hommes ; leurs noms étaient familiers à toutes les maisons de la Nouvelle-France et plusieurs étaient aussi connus dans les colonies anglaises que dans les rues de Québec.
Là se trouvait le chevalier de Beaujeu, gentilhomme normand qui sétait illustré sur les frontières, et qui, sept ans plus tard, couronnait, dans les forêts de la Monongahela, une vie honorable par la mort dun soldat. Il avait défait une armée dix fois plus nombreuse que la sienne et chassé, du champ de carnage où il tomba, linfortuné Braddock.
Deux brillants jeunes gens causaient joyeusement avec de Beaujeu. Ils appartenaient à une famille canadienne, où lon comptait sept garçons, dont six donnèrent leur vie pour le roi. Cétait Jumonville de Villiers, qui fut plus tard fusillé, dans les lointaines forêts des Alléghanies, par les ordres du colonel Washington, et, au mépris du pavillon parlementaire ; cétait Coulon de Villiers, son frère, qui reçut lépée de Washington prisonnier avec sa garnison, dans le fort Nécessité, en 1756.
Coulon de Villiers imposa dhumiliantes conditions au vaincu, mais il dédaigna de venger autrement la mort de son frère. Il respecta la vie de Washington, et Washington devint le guide et lidole dune nation qui, sans cette magnanimité du soldat canadien, naurait peut-être jamais conquis son indépendance.
Là se trouvait aussi le sieur de Léry, ingénieur royal chargé délever les fortifications de la colonie, un génie comme Vauban dans lart de défendre une place. Ah ! si les plans quil avait conçus, et quil recommanda vainement à linsouciante cour de Versailles, avaient été adoptés, la conquête de la Nouvelle-France fut devenue une chose impossible !
Avec de Léry, la main dans la main, et tout à une causerie animée, marchait le beau Claude de Beauharnois, gracieux et vaillant soldat, frère dun ancien gouverneur de la colonie.
De Beauharnois fut le père dune belle et vigoureuse race, et sa postérité compta la gracieuse Hortense de Beauharnois, dont le fils Napoléon III, un rejeton du Canada, monta sur le trône impérial de France, longtemps après que la maison de Bourbon, alors trop corrompue, eut abandonné son ancienne colonie.
Parmi tous ces officiers remarquables, le chevalier de la Corne Saint-Luc, se distinguait par sa taille élevée, sa figure franche et ses mouvements brusques. Il était souple comme un indien, et la vie au soleil et dans les camps lavait rendu presque aussi noir que lhomme des bois. Il arrivait de lAcadie ; il avait vu la désolation et le martyre sanglant de cette belle colonie perdue pour la France ; mais à Grand-Pré et au Bassin des Mines, il avait eu la gloire de faire prisonnière toute une armée de la Nouvelle-Angleterre. Le vieux et rude soldat était tout sourire et tout gaieté, maintenant quil conversait avec monseigneur de Pontbriand, le vénérable évêque de Québec, et le père de Berey, supérieur des Récollets.
Lévêque était un pasteur qui gouvernait sagement son église et un citoyen qui aimait passionnément son pays. Il sentit son cur défaillir lorsque Québec se rendit aux Anglais, et il mourut quelques mois seulement après la cession définitive de la colonie.
Le père de Berey, joyeux moine, portant la robe grise et les sandales des Récollets, était, il faut le dire, encore plus renommé par son esprit que par sa piété. Il avait été soldat, autrefois, et il portait sa robe comme il avait porté luniforme, avec la dignité dun officier de la garde royale. Mais le peuple laimait surtout à cause des joyeuses plaisanteries dont il ne manquait pas daccompagner son admirable charité. Chaque jour, cétait une nouvelle provision de bons mots qui faisaient rire et amusaient toute la colonie, sans amoindrir en aucune façon le respect quelle avait pour les Récollets.
Le père Glapion, supérieur des Jésuites, accompagnait aussi lévêque. Sa soutane noire et serrée à la taille formait un contraste piquant avec la robe grise et flottante du Récollet. Cétait un homme pensif, à laspect sévère, qui semblait plus soucieux dédifier les gens que de prendre part à une conversation. De graves dissentiments existaient alors entre les Jésuites et lOrdre de Saint-François ; mais les supérieurs des deux maisons étaient trop hommes de bon ton, pour laisser percer chez eux les différends qui se manifestaient chez leurs subordonnés.
Il y avait, à ce moment-là, du mouvement et de la vie sur les longues fortifications. On voyait maintenant séteindre les feux qui avaient éclairé les travailleurs pendant la nuit, et leurs dernières étincelles pâlissaient sous les reflets du soleil levant. Tous les gens, même des femmes et des filles, dans un large rayon, étaient venus travailler à la défense du boulevard de la colonie et le rendre inexpugnable. Les colons de la Nouvelle-France, instruits par un siècle de guerre à la frontière avec les Anglais et les sauvages, savaient comme le Gouverneur lui-même, que la clef de la domination française était dans les murs de Québec, et que permettre à lennemi dentrer, cétait perdre leur beau titre de sujets de la couronne de France.
II
Les murs de Québec
Le comte de La Galissonnière continua, accompagné des hommes distingués de sa suite, sa tournée dinspection. Partout, on se découvrait pour les saluer ; partout on leur souhaitait la plus cordiale bienvenue.
Le peuple de la Nouvelle-France na pas encore perdu la politesse et laffabilité naturelle quil a reçues de ses ancêtres.
Les colons travaillaient avec tant dardeur quils semblaient sceller leurs âmes mêmes dans ces murs de la vieille cité, et cependant, à mesure quils reconnaissaient quelques uns des gentilshommes du gouverneur, ils engageaient avec eux une conversation amicale, presque familière.
Salut, monsieur de Saint Denis ! fit vivement le gouverneur à un grand et élégant gentilhomme qui surveillait les travaux de ses censitaires de Beauport.
Mains nombreuses petite besogne, dit le proverbe, Excellence !
Cette splendide batterie que vous êtes à terminer mérite dêtre appelée Beauport. Quen pensez-vous, monseigneur ? ajouta Son Excellence en se tournant vers lévêque qui souriait, ne vaut-elle pas la peine dêtre baptisée ?
Oui, baptisée et bénite, répondit lévêque, et je lui donne ma bénédiction épiscopale ! En vérité, jai la plus grande confiance en cette terre sacrée qui vient de lHôtel-Dieu ; elle supportera bien lattaque.
Mille fois merci, monseigneur, fit le sieur de Saint Denis en sinclinant profondément : quand cest lÉglise qui ferme la porte, Satan ne saurait entrer, les Anglais non plus !
Entendez-vous, mes amis ? continua-t-il, sadressant à ses censitaires, monseigneur lévêque baptise notre batterie du nom de Beauport, et nous assure quelle soutiendra bien le feu de lennemi.
Vive le roi ! fut-il répondu. Cétait le cri qui sortait spontanément de toutes les poitrines des Canadiens français, dans tous les dangers et dans toutes les allégresses.
Alors, un des plus hardis parmi les habitants, sapprocha du gouverneur, puis ôtant sa tuque rouge :
Cest en effet, une bonne batterie, monseigneur, dit-il, mais il devrait y en avoir une pareille dans notre village. Donnez-nous la permission den construire une et de la garnir de monde, et nous vous promettons bien que pas un Anglais nentrera dans Québec par la porte de derrière, tant quil y aura un homme de vivant pour la défendre.
Le bonhomme avait lil du soldat. Il avait fait le coup de fusil. Le gouverneur comprit limportance de la remarque, et donna son assentiment sur-le-champ. Il ajouta :
La ville ne trouvera nulle part de meilleurs défenseurs que ces braves habitants de Beauport.
Ce compliment flatteur ne fut pas oublié, et, quelques années plus tard, quand Wolfe vint assiéger la ville, les batteries de Beauport repoussèrent glorieusement ses intrépides soldats. Alors, sur les grèves voisines, tombèrent tant de braves grenadiers, tant de braves montagnards écossais, que le héros faillit en mourir de douleur.
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Les laborieux ouvriers aperçurent la figure familière et réjouie du supérieur des Récollets et ne purent s empêcher de sourire :
Bonjour, père de Berey, bonjour ! crièrent cent voix... Les bonnes femmes de Beauport vous envoient leurs compliments. Elles meurent du désir de voir les bons Récollets descendre chez nous. Les pères gris ont oublié le chemin de notre paroisse.
Ah ! répliqua le supérieur, avec une feinte sévérité que trahissait, du reste, léclat joyeux de son regard, vous êtes une bande de misérables pécheurs qui mourrez sans confession... Vous ne vous en doutez pas !... Vos curs sont durs comme les ufs que vous donnez à mes frères quêteurs... Si vous saviez le mal que vous avez fait ! et la dépense de sel et de séné dont vous avez été la cause... Ah ! si le père Ambroise, notre cuisinier, pouvait mettre la main sur vous, une bonne fois, et vous faire tourner la broche à la place de ces pauvres chiens de Québec quil attrape comme il peut !... Mais travaillez bien à la corvée du roi en attendant : beaucoup douvrage, peu de plaisir et point de salaire !
Les habitants prirent cette plaisanterie en bonne part, et lun deux répondit, sinclinant jusquà terre :
Pardonnez-nous tout de même, mon révérend père ; les ufs durs de Beauport sont mous comme du saindoux, comparés aux bombes que nous allons servir aux Anglais pour leur déjeuner, le premier beau matin quils paraîtront devant Québec.
Cest bien ! dans ce cas, je vous pardonne le tour que vous avez joué aux frères Marc et Alexis, et je vous donne ma bénédiction par-dessus le marché, mais à la condition que vous envoyiez du sel au couvent pour que nous puissions, nous, conserver notre poisson, et vous, sauver votre réputation, qui se trouve joliment compromise aujourd hui parmi mes bons Récollets.
Un rire général accueillit cette saillie, et le jovial supérieur rejoignit le gouverneur qui se trouvait plus loin sur les fortifications.
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Près de la porte Saint-Jean, ils virent deux dames qui encourageaient, par leur présence et leurs bonnes paroles, un nombreux parti dhabitants. Lune, dun âge avancé, mais belle encore et dun aspect noble, était la riche et puissante seigneuresse de Tilly ; lautre, une orpheline, dans la fleur de la jeunesse et dune amabilité sans égale, était sa nièce, la belle Amélie de Repentigny. Elle sétait fait un devoir daccompagner, à Québec, sa tante et les censitaires de Tilly, curieuse, du reste, dêtre témoin de lachèvement des fortifications.
Amélie de Repentigny semblait taillée par un habile ciseau dans le plus beau marbre de Paros, mais dans un marbre resplendissant des lueurs du matin ; elle avait cette perfection de formes que la nature naccorde quà ses favoris, rarement, et pour montrer ce quest la beauté. Elle était grande et sa tête fine paraissait plus petite quelle nétait réellement. Son regard avait un grand charme et elle unissait, dans ses mouvements comme au repos, des grâces merveilleuses à un enjouement quelque peu fantasque ; ainsi une gazelle apprivoisée garde toujours quelque chose de la sauvagerie de sa vie de liberté.
Ses cheveux noirs et épais couronnaient admirablement son front et tombaient en boucles soyeuses ; ses regards humides et profonds, francs et modestes, se reposaient avec tendresse sur les objets innocents, et sans crainte sur les menaçants ; ils sattachaient à vos regards et scrutaient mieux vos pensées, et comprenaient vos intentions mieux que si vous eussiez parlé. Rien ne semblait vouloir se soustraire à leur innocente curiosité quand ils interrogeaient.
Ils annonçaient un riche caractère, un amour capable des plus grands sacrifices pour lobjet digne de lui. Amélie de Repentigny ne voulait pas donner son cur au hasard. Quand elle le donnerait ce serait pour toujours et elle ne le regretterait jamais.
Les deux femmes portaient des vêtements de deuil. Elles étaient mises avec une élégante simplicité, et dune façon digne de leur rang.
Le chevalier le Gardeur de Tilly était tombé sur le champ de bataille, deux ans auparavant, en combattant vaillamment pour son roi et son pays. Sa veuve resta seule pour régir ses vastes domaines et prendre soin de sa nièce Amélie de Repentigny, et de son neveu le Gardeur, deux jeunes orphelins quil avait beaucoup aimés et les seuls héritiers de la Seigneurie de Tilly.
Amélie navait laissé que depuis un an le vieux couvent des Ursulines. Elle avait puisé tous les hauts enseignements dans ce fameux cloître fondé par la mère Marie de lIncarnation, pour léducation des jeunes filles de la Nouvelle-France. Générations après générations sont venues y apprendre, daprès les préceptes de cette femme extraordinaire, les manières les plus distinguées et les sciences de lépoque. Si ces dernières ont pu soublier, les premières ne se sont jamais perdues. Les jeunes élèves, devenues femmes et mères, ont transmis à leurs enfants cette politesse et cette urbanité qui distinguent encore, de nos jours, le peuple canadien.
Le jour de lexamen, de toutes ces anxieuses concurrentes qui avaient lutté pour la palme et les honneurs, dans lillustre maison, deux seulement étaient sorties le front ceint de couronnes, Amélie de Repentigny et Angélique Des Meloises. Deux jeunes filles également belles, également gracieuses, également accomplies, mais différentes de caractères et de destinées. Le fleuve de leur vie coula dabord dans une parfaite tranquillité ; hélas ! comme il devait être tourmenté plus tard !
Le Gardeur de Repentigny était dune année plus âgé que sa sur Amélie. Il était au service du roi. Ce beau cavalier, ce brave soldat, ce cur généreux aimait bien sa sur et sa tante, mais il navait pas échappé aux dangers de son temps ; il navait pas fui les écueils où se perdaient tant de jeunes gens de condition et de fortune qui, du fond de la colonie, sefforçaient dimiter les modes, le luxe et limmoralité de la brillante mais impure cour de Louis XV.
Amélie aimait son frère avec passion, et sefforçait de fermer les yeux sur ses écarts. Elle y parvenait, car elle était femme. Elle ne le voyait que rarement, cependant, et dans ses rêveries solitaires, au lointain manoir de Tilly, elle se plaisait à lembellir de toutes les perfections quil avait et navait pas, et ne prêtait quune oreille distraite, sinon indignée, aux rumeurs méchantes qui couraient sur son compte.
III
Une châtelaine de la Nouvelle-France
Le gouverneur éprouva autant de plaisir que de surprise à la vue de madame de Tilly et de sa jolie nièce ; car il les connaissait intimement et les estimait beaucoup. Il les salua avec ce profond respect et cette vive admiration que lon éprouve toujours pour des femmes de cur. Les officiers de sa suite firent de même.
Ma chère madame de Tilly, mademoiselle de Repentigny, dit-il, le chapeau bas, vous êtes les bienvenues à Québec : je ne suis pas étonné, mais je suis ravi de vous trouver ici, à la tête de vos loyaux censitaires. Ce nest pas la première fois que les dames de Tilly laissent leur maison pour venir défendre les forts du roi contre les ennemis.
Il faisait allusion à la vaillante défense dun fort sur la frontière iroquoise, par une femme de cette maison, qui, voyant son mari blessé, prit le commandement de la garnison, repoussa lennemi et sauva du scalpel et du feu tous ceux qui combattaient autour delle.
Monseigneur le comte, reprit la grande dame avec calme et dignité, quoi de surprenant si la maison de Tilly est fidèle à sa vieille renommée ? Il ne saurait en être autrement. Cest à ces loyaux habitants qui ont obéi avec tant dempressement à votre proclamation que vous devez des compliments. Cest la corvée du roi : il faut relever les murs de Québec, et nul Canadien ne saurait sans honte refuser de mettre la main à luvre.
Le chevalier de la Corne Saint-Luc ne trouvera pas sans doute que deux pauvres femmes comme nous puissent renforcer beaucoup la garnison, ajouta-t-elle, en tendant la main au vieux chevalier, le meilleur ami de sa famille.
Bon sang ne ment pas, madame ! répliqua le chevalier, en lui serrant la main avec chaleur. Comment ! vous seriez déplacée ici ? Non, non ! vous êtes chez vous, sur les remparts de Québec, comme dans vos salons de Tilly. Le galant roi François avait coutume de dire quune cour sans dames est une année sans printemps, un été sans roses. Les murailles de Québec sans un Tilly ou un Repentigny, seraient dun mauvais augure en vérité ! et pires quune année sans printemps et quun été sans roses. Mais où donc est ma chère filleule Amélie ?
Tout en parlant le vieux soldat déposait sur les joues dAmélie un baiser tout plein dune paternelle effusion. Elle était sa favorite.
Bonjour, mon Amélie, dit-il, ta présence mest douce comme les fleurs au mois de juin. Comme tu as bien employé le temps ! Tu as grandi, tu es devenue de plus en plus belle chaque jour, pendant que je dormais près des feux de camp, dans les forêts de lAcadie. Mais vous êtes toutes pareilles, vous autres, jeunes filles, cest à peine si jai reconnu ma petite Agathe à mon retour. La petite coquine me dévorait de ses baisers, voulant sécher, disait-elle, les larmes de joie qui coulaient de mes yeux.
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Amélie fut touchée des flatteuses paroles de son parrain, et elle se sentit heureuse d avoir encore toute son affection. Elle lui prit le bras et l entraîna à quelques pas de la foule.
Où est Le Gardeur ? lui demanda-t-il.
Elle devint toute rouge et répondit après un moment dhésitation :
Je ne le sais pas, parrain ; nous ne lavons pas vu depuis notre arrivée.
Puis, après un silence plein de trouble, elle ajouta :
Lon ma dit quil était à Beaumanoir, en partie de chasse avec son Excellence lintendant.
La Corne, voyant son embarras, comprit tout ce quil y avait de pénible pour elle dans cet aveu, et la prit en pitié. Un éclair de colère brilla à travers ses longs cils, mais il refoula ses pensées. Cependant, il ne put sempêcher de dire :
Avec lintendant, à Beaumanoir ! jaurais préféré le voir en meilleure compagnie. Cette intimité avec Bigot ne peut que lui être fatale et il faut que cela finisse, Amélie ! Naurait-il pas dû être ici pour vous recevoir, toi et madame de Tilly ?
Je suis bien sûre quil serait venu au devant de nous sil avait connu notre dessein ; je lui ai écrit un mot, mais le messager est arrivé trop tard ; il était parti.
Amélie avait presque honte dexcuser si mal à propos la faute de son frère. Elle nétait guère convaincue, la pauvre enfant, et voulait espérer quand même.
Bien ! bien ! ma filleule, nous aurons bientôt, dans tous les cas, le plaisir de voir Le Gardeur. Il faut que lintendant assiste à un conseil de guerre aujourdhui même. Le colonel Philibert est parti depuis une heure pour Beaumanoir.
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À ce nom de Philibert, Amélie tressaillit soudain, regarda le chevalier d un Sil inquiet, mais n osa lui faire la question qui tremblait sur ses lèvres.
Merci, parrain, dit-elle, pour la bonne nouvelle du retour prochain de mon frère.
Elle continua, mais sa pensée était ailleurs.
Avez-vous entendu dire que lintendant voulait donner, dans le palais, une position honorable et importante à Le Gardeur ? Mon frère ma écrit à ce sujet.
Une importante et honorable position dans le palais ? Le vieux soldat souligna honorable. Non, je ne lai pas entendu dire ! et je nespère pas quon puisse jamais trouver une place honorable dans la compagnie de Bigot, de Varin, de Péan et de tous les autres coquins de la Friponne. Pardonne-moi, ma chère enfant, je ne mets pas Le Gardeur au rang de ces gens-là, ah ! non ! La pauvre victime ! Jespère que le colonel Philibert va le trouver et le délivrer de leurs griffes.
Amélie lâcha la question qui brûlait ses lèvres. Autant mourir que de se taire plus longtemps.
Le colonel Philibert ? parrain, quel est cet homme ?
La surprise, la curiosité et, plus que cela, un intérêt profond altéraient singulièrement sa voix malgré leffort quelle faisait pour paraître indifférente.
Le colonel Philibert, répéta de La Corne, comment ? qui veux-tu que ça soit, sinon notre jeune Pierre Philibert ? Tu ne las pas oublié assurément, Amélie ? Dans tous les cas, il se souvient de toi, lui. Combien de fois, pendant les longues nuits que nous avons passées auprès du feu, dans nos campements au milieu de la forêt, il nous a parlé de Tilly et des bons amis quil y avait laissés. À coup sûr, ton frère reconnaîtra bien Philibert quand il le verra et sa reconnaissance se souviendra...
Amélie rougit légèrement lorsquelle répliqua :
Oui, parrain, je me souviens bien de Pierre Philibert ; je men souviens avec plaisir, mais je ne lavais jamais entendu appeler colonel.
Vraiment ! Il a été si longtemps absent. Il est parti simple enseigne en second, et il est revenu colonel ! Et il a létoffe dun feld-maréchal ! il a conquis ses grades au champ dhonneur, en Acadie. Cest un noble garçon, Amélie ; avec ses amis, doux et aimant comme une femme ; avec ses ennemis, implacable comme son père, ce vieux bourgeois qui a fait mettre sur le devant de sa maison, comme une perpétuelle menace à l intendant, paraît-il, cette tablette du chien d or que tu connais. L acte d un homme hardi s interprète de lui-même.
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J entends tout le monde parler avec respect du bourgeois Philibert, repartit Amélie. Tante de Tilly qui nest point prodigue de ses compliments dit que cest un vrai gentilhomme, bien quil soit commerçant.
Comment ! sans doute, il est dorigine noble, je le sais ! ce qui nempêche pas quil ait obtenu un permis du roi, pour faire, comme dautres gentilshommes, le commerce dans la colonie. En Normandie, cétait le comte Philibert ; à Québec, cest un bon bourgeois, cest un homme sage aussi, car, après tout, avec ses vaisseaux, ses comptoirs et ses livres, il est devenu le plus riche habitant de la Nouvelle-France, pendant que nous, avec notre noblesse et nos épées, nous avons lutté pour conquérir la pauvreté, et nous recueillons le mépris des ingrats courtisans de Versailles.
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La conversation fut interrompue par un brusque mouvement de la foule qui sécartait pour laisser passer le régiment du Béarn. Ce régiment faisait partie de la garnison de Québec et se rendait à ses exercices du matin, ou sen allait monter la garde. Il se composait dintrépides et bouillants gascons, en uniformes bleu et blanc, avec le casque haut sur la tête et, sur le dos, la tresse de cheveux attachée de rubans. En avant marchaient, tout galonnés, tout chamarrés, les officiers à cheval. Les sous-officiers avec leurs espontons, et les sergents avec la hallebarde alignaient la longue file des étincelantes baïonnettes. Les fifres et les tambours firent de nouveau retentir les rues, et alors, pour rendre hommage aux jeunes filles qui regardaient dun il ravi le brillant uniforme, et souriaient avec douceur au vaillant soldat, gaulois ou breton, tous ces guerriers se mirent à chanter en chur et à gorge déployée : Vive la Canadienne !
Le gouverneur et sa suite eurent vite fait de se mettre en selle et de galoper sur lesplanade pour voir la revue.
De la Corne Saint-Luc se fit amener son cheval. Il voulait rejoindre le gouverneur.
Venez dîner avec nous, aujourdhui, chevalier, lui demanda madame de Tilly.
Merci, mille fois, mais jai peur que cela ne soit pas possible, madame, car le conseil de guerre sassemble au château cet après-midi. Cependant, si le colonel Philibert ne trouvait pas lintendant à Beaumanoir, lheure de la réunion pourrait bien être retardée ; alors, je viendrais ; mais il vaut mieux ne pas mattendre.
À ce nom de Philibert, toujours un reflet pourpre colorait les joues dAmélie.
Mais venez si vous le pouvez, parrain, ajouta-t-elle, nous avons lespoir davoir Le Gardeur avec nous cette après-dînée. Il vous aime tant ! et je sais que vous avez beaucoup de choses à lui dire.
Amélie, toute anxieuse, aurait bien voulu assurer à son frère la grande influence du chevalier de la Corne Saint-Luc.
Ils aimaient bien lun et lautre leur vieux parrain. Cest à son amitié que leur père, expirant sur le champ de bataille, les avait confiés.
Ma chère Amélie, répliqua le vieillard, heureux ceux qui nosent promettre et donnent beaucoup ! Je veux bien essayer de rencontrer ce cher garçon, mais ne me demande pas limpossible. Bonjour, madame, bonsoir Amélie.
Il leur baisa respectueusement les mains et sauta en selle.
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La nouvelle du retour de Pierre Philibert avait causé une profonde surprise à mademoiselle Amélie. Elle s éloigna tout émue du groupe des travailleurs, et, pendant que sa tante causait avec l évêque et le père de Berey, elle alla s asseoir à l écart, dans une embrasure de la batterie. Là, pâle, la joue appuyée sur une main tremblante, elle vit passer devant ses yeux, comme une volée de blanches colombes qui sélancent dun taillis, les douces réminiscences dautrefois...
Elle revoyait Pierre Philibert, lami et le camarade de son frère. Que de fois, pendant les vacances, il était venu au vieux manoir de Tilly ! Elle était jeune alors, et partageait les jeux des deux étudiants, leur tressait des guirlandes de fleurs, courait avec eux, montée sur son docile poney, par les sentiers sauvages de la seigneurie. Elle attendait alors avec impatience ces jours de vacances du vieux séminaire de Québec, les plus beaux de l année, et elle confondait dans une même affection le frère et l ami.
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Un jour, les habitants du manoir éprouvèrent une douleur terrible qui fut bientôt suivie dune grande joie, et Pierre Philibert devint alors un héros incomparable aux yeux de la jeune Amélie.
Le Gardeur jouait follement dans un canot, et tous les deux, Pierre et elle, assis sur le bord, le suivaient du regard. Tout à coup, la légère embarcation chavira. Limprudent lutta quelques moments, puis senfonça sous les vagues bleues si belles et si redoutables.
Amélie jeta un cri dépouvante et sévanouit ; Philibert nhésita pas un instant. Il se précipita dans le fleuve, nagea vers le lieu de laccident et plongea avec lagilité du castor. Il reparut avec le corps inanimé de son ami quil apporta à la rive. Après des efforts nombreux et un temps qui parut long comme léternité à la pauvre enfant, Le Gardeur revint à la vie et fut rendu à sa famille éplorée. Amélie folle de joie, enveloppa Philibert de ses jolis bras et couvrit son front de baisers.
Tant que je vivrai, disait-elle, ma reconnaissance durera, et jamais je ne vous oublierai dans ma prière de chaque jour.
Peu après cet événement, Philibert qui voulait apprendre lart de la guerre et se consacrer au service du roi, fut envoyé aux grandes écoles militaires de France. Amélie entra au couvent des Ursulines ; car cest là que les grandes dames de la colonie puisaient, dans leur jeunesse, les sciences et les belles manières qui les distinguaient plus tard.
Malgré les ombres glacées du cloître, où lamour profane ne doit pas entrer, limage de Philibert suivit Amélie et son souvenir devint inséparable du souvenir de Le Gardeur. Cétait le prince mystérieux qui enchantait ses rêves et charmait sa poétique imagination. Elle avait promis de toujours prier pour lui, et pour mieux accomplir sa promesse et ne jamais loublier, elle avait ajouté un grain dor à son chapelet.
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Du fond de son cloître silencieux, Amélie n entendit guère les bruits de la guerre qui dévastait la frontière et les lointaines vallées de l Acadie ; elle n avait pas suivi Pierre dans sa marche glorieuse depuis l école militaire jusqu au champ de bataille, et ne savait pas quon lui avait confié, comme à lun des plus habiles officiers du roi, lun des premiers commandements dans la colonie.
Son étonnement fut donc bien profond, en effet, quand elle sut que ce petit garçon qui avait été le compagnon denfance de son frère et le sien, était maintenant le brillant colonel Philibert, aide de camp de son Excellence le gouverneur général.
Assurément, il ny avait rien là qui put faire rougir ; cependant un éclair illumina les profondeurs de son âme. Elle saperçut avec un certain malaise que celui qui avait tant occupé sa pensée depuis nombre dannées, était maintenant un homme, et homme noble et renommé... Elle était profondément inquiète et presque indignée. Elle sinterrogea sérieusement pour voir si elle navait pas, en quelque chose, failli à sa réserve et à sa modestie de jeune fille, en soccupant ainsi de lui. Ses craintes étaient comme des épines qui déchiraient ses chairs vierges, et plus elle se contemplait plus elle tremblait de se trouver coupable.
Ses tempes battaient violemment ; elle nosait lever les yeux, de crainte que quelquun, fut-ce même un étranger, ne vit sa confusion et nen devinât la cause.
Ô Vierge Marie ! murmura-t-elle en pressant de ses deux mains sa poitrine agitée, ô Vierge Marie ! rends la paix à mon âme ! je ne sais plus que faire !...
Assise seule dans lembrasure de la muraille, elle vécut en quelques minutes toute une vie démotions. Elle ne trouva point le calme jusquau moment où elle comprit soudain quelle se désespérait en vain. Il nétait pas probable du tout que le colonel Philibert put, après une si longue absence et une vie aussi active, se souvenir encore de la petite écolière du manoir de Tilly. Elle pourrait le rencontrer, elle le rencontrerait, bien sûr, dans cette société où ils allaient tous deux ; mais il la traiterait sans doute comme une étrangère, et de son côté, elle agirait de même à son égard.
Forte de ce vain argument, Amélie, comme les autres femmes, mit sur son cur une petite main de fer gantée de soie, et puis en étouffa tyranniquement les avertissements. Elle paraissait triompher mais elle était vaincue. Certaine, maintenant, de lindifférence de Philibert et de son oubli profond (indifférence et oubli tout imaginaires), elle pouvait le voir sans rien craindre pour sa tranquillité ; bien plus, elle désirait le rencontrer pour se prouver à elle-même quelle ne sétait pas rendue coupable de faiblesse à son égard.
Elle leva les yeux et vit avec plaisir que sa tante et lévêque causaient avec plus danimation que jamais d un sujet qui leur était fort cher à tous deux des soins spirituels et temporels qu il fallait donner aux pauvres et particulièrement aux pauvres dont la dame de Tilly avait à répondre devant Dieu et le roi.
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Elle songeait aux étranges incidents de ce matin là, quand le bruit dune voiture éveilla son attention. Une calèche, tirée par deux chevaux fougueux attelés en flèche, franchit la porte Saint-Jean et roulant avec rapidité, vint sarrêter tout à coup auprès delle. Une jeune fille, habillée suivant la mode capricieuse de lépoque, remit les guides au cocher, sauta de la calèche avec laisance et lagilité dune gazelle, puis monta sur le rempart en jetant dans un cri joyeux et clair le nom dAmélie. Mademoiselle De Repentigny reconnut aussitôt la voix argentine de la gaie, de la belle Angélique des Meloises. Angélique embrassa son amie avec la plus vive affection, lassurant quelle était bien heureuse de la rencontrer à la ville dune manière si inattendue. Elle avait su que Madame De Tilly était à Québec, et elle avait saisi la première occasion favorable pour voir sa chère amie, son ancienne compagne de couvent et lui raconter toutes les nouvelles de la ville.
Quelle bonté de ta part, Angélique ! répliqua Amélie, rendant avec chaleur, mais sans effusion, le baiser de lamitié ; nous sommes venues tout simplement avec nos gens prendre part à la corvée du roi. Quand louvrage sera terminé nous retournerons à Tilly. Jétais certaine que je te rencontrerais et je me disais que je te reconnaîtrais aisément ; cependant jhésite un peu. Comme tu as changé depuis que tu as laissé le costume du couvent ! mais tu as changé pour le mieux...
Amélie ne pouvait sempêcher dadmirer la beauté radieuse de la jeune fille.
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Comme te voilà belle ! ajouta-t-elle... mais que dis-je ? Ne l as-tu pas toujours été ? Je t ai disputé la couronne d honneur, Angélique, mais tu porterais seule la couronne de la beauté.
Elle recula d un pas, puis enveloppant son amie d un regard d admiration, elle ajouta :
Et tu mériterais bien de la porter.
Jaime bien tentendre parler ainsi, Amélie, car cest la couronne de la beauté que je préfère. Tu souris : mais si tu dis la vérité, je veux la dire aussi. Tu as toujours été sincère au couvent, je men souviens : pas moi !... Mais trêve de flatteries.
Angélique était toute fière des louanges que lui décernait cette ancienne amie dont elle avait quelquefois envié la figure gracieuse et ladorable expression.
Souvent des jeunes gens me disent ces choses, Amélie, continua-t-elle, mais, bavardage que tout cela ! ils ne sont pas comme nous, bons juges des femmes. Mais, vrai : me trouves-tu réellement belle ? Comment ? Avec lesquelles de nos connaissances, pourrais-tu me comparer ?
Je ne puis te comparer quavec toi-même ; tu es la plus belle personne que jaie jamais vue, fit Amélie avec enthousiasme.
Mais franchement, dis-moi, crois-tu que le monde me trouve belle comme je parais lêtre à tes yeux ?
Angélique, disant cela, renvoya en arrière son opulente chevelure, et regarda fixement son amie, comme pour chercher dans son expression la confirmation de ses propres espérances.
Quelle étrange question, tu me fais-là, Angélique ! Pourquoi ?
Parce que je commence à en douter, repartit avec amertume la jeune fille. Je suis fatiguée maintenant dentendre vanter le charme de mes regards... mais jai cru, hélas ! à la flatterie menteuse, comme toutes les femmes croient du reste, un mensonge quon leur répète tous les jours.
Amélie parut embarrassée.
Que test-il arrivé, Angélique, dit-elle enfin, pourquoi douterais-tu de tes charmes, tauraient-ils donc, une fois enfin, été inutiles ?
De tels charmes sont toujours vainqueurs, aurait probablement répondu un homme qui, une fois, deux fois, trois fois même, aurait vu Angélique des Meloises. Elle était en effet ravissante à voir. Grande, voluptueusement façonnée, parfaits de formes, pleine daisance et de grâces dans ses mouvements ; elle nétait pas, comme Amélie, transformée par les vertus de lâme, mais comme les femmes enchanteresses de la fable qui forçaient les dieux mêmes à descendre de lOlympe, toute pétrie de ces charmes matériels qui poussent les hommes à lhéroïsme le plus grand ou au crime le plus infâme.
Elle avait cette beauté qui napparaît quune ou deux fois dans un siècle pour réaliser les rêves dun Titien ou dun Giorgione. Son teint était clair et radieux comme si elle fût descendue du Dieu Soleil. Sa chevelure brillante serait tombée jusquà ses genoux si elle en eut défait les boucles dor. Sa figure aurait été digne dêtre immortalisée par le Titien. Son il noir et fascinateur était invincible. Jamais son regard nétait plus dangereux que, lorsquaprès un repos apparent ou une feinte indifférence, il lançait tout à coup à travers ses cils soyeux, comme la flèche du Parthe, un rayon plein de volupté. Alors la blessure saignait pendant plus dun jour !...
Choyée et gâtée, lenfant du brave et insouciant Renaud dAvesne des Meloises, dune ancienne famille du Nivernois, Angélique, grandit sans mère, plus rusée que toutes ses compagnes, consciente de ses appas, et toujours flattée, toujours cajolée. Plus tard, après la sortie du couvent, elle fut adorée comme une idole par les galants de la ville, au grand déplaisir des autres jeunes filles.
Elle était née pour régner sur le cur des hommes et elle le savait. Cétait son droit divin. Elle effleurait la terre dun pied mignon qui voulait peut-être, comme celui de la belle Louise de la Vallière, quand elle dansa le royal ballet, dans la forêt de Fontainebleau, séduire par ses grâces le cur dun roi. Son père avait fermé les yeux sur ses caprices ; dans le monde joyeux où elle était entrée, elle recevait comme une chose due, lencens de ladulation, et ne souffrait pas facilement quon le lui refusât.
Elle nétait pas naturellement méchante, quoique vaine, égoïste et ambitieuse. Le cur de lhomme était pour elle un piédestal : elle le foulait tout gentiment, sans se soucier des angoisses que faisait naître sa capricieuse tyrannie. Elle restait froide et calculait tout malgré les ardeurs de sa nature voluptueuse. Bien des amoureux pouvaient croire quils avaient conquis le cur de la belle capricieuse, mais pas un seul nen était certain.
IV
Confidences
Angélique prit Amélie par le bras, avec cette douce familiarité dautrefois, et lentraîna au coin dun bastion ruisselant de soleil, où gisait un canon démonté. On voyait, par lembrasure, comme un paysage encadré dans une pierre massive, la large pente de verdure que couronne Charlesbourg.
Les deux jeunes filles sassirent sur le vieux canon. Angélique tenait dans ses mains les mains dAmélie, comme si elle avait hésité à lui confier le secret de son âme. Puis, quand elle eut parlé, Amélie vit bien que sa bouche navait pas dit tout ce que sa pensée renfermait.
Nous sommes bien seules, Amélie, commença-t-elle, nous pouvons nous parler à cur ouvert comme au temps où nous étions écolières. Tu nes pas venue à la ville cet été, et tu as perdu tous les amusements.
Je ne les regrette pas, répondit Amélie. Vois donc comme la campagne est belle, ajouta-t-elle en plongeant, à travers lembrasure, un regard enthousiasmé sur les champs verdoyants et les magnifiques bois qui bordent la rivière Saint-Charles. Combien il est plus agréable dêtre là, à sébattre parmi les fleurs et sous les arbres ! Jaime autant aller à la campagne que la voir à distance, comme vous la voyez, vous, gens de Québec.
Moi, je me soucie peu de la campagne, répliqua Angélique ; cest la ville quil me faut. Jamais Québec na été plus gai que cet été. Le Royal Roussillon et les régiments du Béarn et de Ponthieu, nouvellement arrivés, ont fait tourner toutes les têtes de Québec... les têtes des jeunes filles, sentend. Des galants, il y en avait comme des airelles au mois daoût. Tu peux croire que jen ai eu ma part.
Et elle jeta un éclat de rire sonore. Cétait sans doute un souvenir intime de sa dernière campagne qui revenait.
Jai eu raison de ne pas venir à Québec, cet été, perdre la tête comme les autres, repartit Amélie en riant ; mais maintenant que jy suis, je devrais peut-être, dans ma compassion, essayer de guérir quelques-uns de ces pauvres curs que tu as si cruellement blessés.
Non, nessaie pas ; tes doux regards répareraient trop sûrement le mal que les miens ont fait, et je ne veux pas cela, fit Angélique riant toujours.
Non ? Alors ton cur est plus cruel que tes yeux. Mais, dis, quelles sont les victimes que tu as faites, cette année ?
Pour parler franchement, Amélie, jai essayé densorceler les officiers du roi indistinctement, impartialement, et jai passablement réussi, je te le jure. Pour lamour de moi, trois rivaux se sont battus en duel, deux sont morts, et un autre sest fait cordelier. Ne suis-je pas bien récompensée de mes efforts ?
Méchante Angélique, va ! non, je ne crois pas que tu sois fière de pareils triomphes, sécria la douce Amélie.
Fière ! non, je ne me glorifie pas de la conquête des hommes ; cest chose trop facile. Ma gloire est de triompher des femmes, et le moyen de lemporter sur elles, cest de vaincre les hommes. Tu te souviens de mon ancienne rivale, au couvent, lorgueilleuse Françoise de Lantagnac ? Je lui gardais rancune. Et aujourdhui au lieu de prendre pour un jour le voile blanc et les fleurs dorange, elle a pris pour la vie le triste voile noir. Je lui ai volé son amoureux, pour lui donner la peur seulement ; je nétais pas sérieuse. Mais elle a pris la chose trop à cur et sest enfermée dans le cloître. Elle était bien imprudente de permettre à Angélique des Meloises déprouver la fidélité de son fiancé, Julien de Sainte-Croix.
Amélie se leva tout indignée, les joues en feu :
Je me souviens bien de tes cruelles vantardises dautrefois, Angélique ! sécria-t-elle, mais, non, je ne puis croire quaujourdhui tu te railles ainsi des plus saintes affections !
Bah ! Amélie, si tu connaissais les hommes comme je les connais, tu ne penserais pas faire grand mal en les punissant de leurs infidélités ; mais tu nas pas plus dexpérience quune nonne, et tu nes jamais sortie, comme moi, du premier rêve damour.
Angélique parut faire cette dernière remarque vaguement, avec une certaine tristesse, pas plus pour son amie que pour elle-même.
Non, je ne connais pas les hommes, répondit Amélie, mais je crois quun homme loyal et bon est, après Dieu, le plus digne objet de laffection dune femme. Il vaudrait mieux mourir que chercher la joie dans les douleurs de ceux qui nous aiment. Mais dis-moi, je ten prie, ce quest devenu Julien de Sainte-Croix après la rupture de son mariage avec cette pauvre Françoise.
Oh ! lui ? à leau !... Pourquoi men serais-je occupé ? Je voulais punir Françoise de sa présomption, rien de plus, et je lui ai montré mon pouvoir en forçant son fiancé à se battre à mort avec le capitaine Le Franc.
Ô Angélique ! comment peux-tu être si profondément méchante ?
Méchante ? Mais est-ce ma faute sil sest fait tuer ? Il était mon champion et devait revenir vainqueur. Jai porté un ruban noir pendant six mois en signe de deuil, et jai passé pour un modèle de dévouement. Cétait toujours une manière de triompher.
Ton triomphe est une honte, Angélique ! et je ne veux plus técouter ; tu profanes lamour. Ta beauté devrait être une source de bénédictions et non de désespoirs. Que la Sainte Vierge prie pour toi, Angélique, tu as besoin de ses prières.
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Amélie se leva tout à coup.
Allons, ne te fâche pas, ne t en vas pas, Amélie, murmura Angélique, je vais expier mes triomphes par le récit de mes défaites, et surtout par le récit de la plus humiliante de toutes une défaite que tu vas apprendre avec beaucoup de plaisir.
Moi, Angélique ? Mais quai-je à voir à tes succès comme à tes déceptions ! Non, je ne veux rien entendre.
Angélique la retint par son châle.
Tu mécouteras bien quand je te dirai que, la nuit dernière, jai vu au château, un de tes vieux et nobles amis, le nouvel aide-de-camp du gouverneur, le colonel Philibert. Il me semble, Amélie, que je tai entendu parler de Philibert, alors que nous étions au couvent.
Amélie comprit que lhabile magicienne lenveloppait dans ses toiles. Elle resta là immobile de surprise, lil vague, et rougissante ; elle faisait un effort désespéré pour cacher sa confusion. Mais sa rusée compagne lavait prise dans ses filets aussi vite que loiseleur prend un oiseau.
Oui, continua Angélique, jai essuyé une double défaite cette nuit.
Vraiment ? comment cela ? dis donc.
Amélie, si calme dordinaire, se sentait poussée tout à coup par une ardente curiosité. Angélique le remarqua bien, et se plut à la laisser quelques moments dans lanxiété. Enfin elle dit :
Mon premier échec est dû à un gentilhomme suédois, philosophe, et grand ami du gouverneur. Hélas ! il eut mieux valu essayer dattendrir un glaçon ! Il ne savait parler que fleurs des champs. Il ne vous aurait pas offert une rose avant de lavoir analysée jusque dans son dernier pétale. Je crois sincèrement quaprès une demi-heure de conversation, il ne savait pas encore si jétais un homme ou une femme : Première défaite.
Et la deuxième ?
Amélie était prise ; elle sintéressait profondément maintenant au bavardage dAngélique qui continua :
Je plantai là mon philosophe aride et sans goût et dressai mes batteries contre le beau colonel Philibert. Il fut courtois et bouillant desprit, ce qui na pas empêché mon échec dêtre encore plus complet.
Un éclair de joie traversa le regard dAmélie. Mademoiselle des Meloises sen aperçut bien mais ne le fit point voir.
Comment cela ? questionna Amélie, vite, dis-moi tous les détails de cette défaite.
Tu nas rien à apprendre, toi, de mon humiliation ; nimporte, écoute. Je me fis immédiatement présenter au colonel qui est bien, je lavoue, lun des plus beaux hommes que jaie jamais vus. Je voulais à tout prix lattirer à moi.
Cest une honte, Angélique ; comment peux-tu avouer une conduite si indigne dune femme ?
Amélie parlait avec chaleur, sans sen douter, peut-être, mais son amie le remarqua bien.
Cest ma manière à moi de vaincre larmée du roi, continua-t-elle. Jai lancé au colonel Philibert toutes les flèches de mon carquois, mais à mon grand désespoir je nai pu latteindre sérieusement. Il les a toutes parées, puis rejetées rompues à mes pieds. Il ma tout à fait déconcertée avec ses éternelles questions à ton sujet, dès quil a su que nous avions été compagnes de classe. Tout ce qui touche de près ou de loin à ta jolie personne a paru lintéresser extraordinairement, mais, par exemple, pour ce qui est de moi... ça ne valait pas un fruit sec.
Mon Dieu ! quelles questions a-t-il donc pu te faire ?
Amélie sapprochait toujours de son amie ; elle lui saisit les mains par un mouvement involontaire et spontané. Angélique suivait avec attention le développement de cette nouvelle ivresse. Elle répondit :
Il ma demandé tout ce quun gentilhomme peut convenablement demander au sujet dune femme.
Et que lui as-tu dit ?
Pas la moitié de ce quil aurait voulu savoir. Je tavoue que jétais joliment froissée de me voir interrogée comme une pythonisse sur les mystères qui tenveloppent. Jéprouvais une horrible satisfaction à irriter sa curiosité. Pourtant, jai porté jusquaux nues ta beauté, ta bonté et ton intelligence. Je nai pas trahi la vieille amitié, Amélie...
Et elle mit un baiser sur la joue rose de mademoiselle de Repentigny.
Amélie laccepta volontiers, en silence : un instant auparavant, elle leut refusé avec indignation.
Non, ce nest pas cela, répliqua-t-elle, dun ton de doux reproche, raconte-moi ce que le colonel a dit de lui-même ; quil ne soit plus question de moi.
Mon Dieu ! que tu es impatiente ! Il na rien dit de lui-même : il était trop absorbé par mes confidences. Je lui parlais de toi. Je lui ai brodé une fable tout aussi jolie que « Lavare qui a perdu son trésor » du bon Lafontaine. Je lui ai conté que tu étais une belle châtelaine assiégée par une armée dadorateurs, mais insensible à tous les hommages, et attendant toujours, dans lennui, le retour du chevalier errant, pour lui donner ta main. Le pauvre colonel, si tu lavais vu tressaillir ! Sa cuirasse dacier ne le protégeait plus. Je lai piqué au sang : tu naurais pas osé en faire autant, Amélie. Jai mis à nu le secret de son cur... Il taime, Amélie de Repentigny !
Méchante, va ! pourquoi as-tu fait cela ? Comment as-tu osé parler ainsi de moi ? Que va penser de moi le colonel ?
Le colonel ? Il pense que tu es la perfection de ton sexe. Son opinion à ton égard était formée avant quil mait dit un mot. Tout ce quil voulait, cétait le suprême plaisir de mentendre chanter les louanges sur lair solennel quil avait composé lui-même.
Et cest bien ce que tu as fait, Angélique ?
Aussi mélodieusement que mère Saint-Borgia des Ursulines, quand elle chante les vêpres, répondit l espiègle, la légère jeune fille.
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Amélie savait combien les reproches seraient inutiles. Elle refoula les émotions diverses qui lui arrachaient des larmes, et changeant par un violent effort le sujet de la conversation, elle demanda à mademoiselle des Meloises si elle avait vu Le Gardeur depuis peu.
Je lai vu au lever de lintendant, lautre jour, répondit celle-ci. Comme il te ressemble ! seulement, il est moins aimable que toi.
Angélique navait pas répondu sans embarras à la question de son amie.
Moins aimable que moi ? reprit Amélie, alors ce nest pas mon frère... Pourquoi dis-tu quil est moins aimable que moi ?
Parce quil sest fâché contre moi, au bal qui a eu lieu pour fêter larrivée de lintendant, et que depuis lors je nai pas été capable de le ramener complètement.
Oh ! alors Le Gardeur est un autre héros, le troisième qui ne sest pas laissé vaincre par tes charmes.
Amélie éprouvait une secrète satisfaction de cette brouillerie entre son frère et Angélique.
Pas du tout, Amélie, répliqua Angélique ; je ne mets pas Le Gardeur dans la même catégorie que mes autres admirateurs. Lui, il sest trouvé froissé de ce que je semblais le négliger un peu pour cultiver mieux le nouvel intendant. Le connais-tu le nouvel intendant ?
Non, et je ne tiens pas à le connaître, jai entendu dire bien des choses qui ne sont pas à son avantage. Le chevalier de La Corne Saint-Luc na pas craint dexprimer ouvertement son mépris pour lui, après certains faits qui se sont passés en Acadie.
Oh ! le chevalier de La Corne est toujours si exagéré dans ses préférences ! Il faut que ce soit tout bon ou tout mauvais, pas de milieu ! reprit Angélique avec une moue dédaigneuse.
Ne parle pas mal de mon parrain, Angélique ! je te pardonnerais toute autre chose ; mais tu sais que le chevalier est à mes yeux lidéal de lhomme parfait.
Oh ! alors, je ne renverserai pas ton idole. Au reste, je le respecte aussi moi, ce vieux et brave soldat, mais tout de même, jaimerais autant le voir en Flandre avec larmée.
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Amélie reprit après une pause, car elle n aimait pas à critiquer :
Il y a des milliers de gens respectables qui augurent mal aussi de l arrivée de cet intendant dans la Nouvelle-France ; le chevalier de La Corne n est pas le seul.
Oui, répliqua Angélique, les honnêtes gens qui naiment pas le voir user franchement de lautorité royale, et forcer tous les citoyens, grands et petits, à sacquitter de leurs devoirs envers lÉtat.
Pendant quil ne remplit les siens envers personne, lui... Mais je ne moccupe nullement de politique, moi. Cependant, quand jentends tant de braves personnes appeler lintendant un homme dangereux, il convient dêtre circonspect à son égard et de le cultiver avec prudence, comme tu appelles cela.
Bah ! il est assez riche pour payer les pots cassés. Il paraît, Amélie, quil a gagné des richesses inouïes en Acadie.
Et perdu la Province ! riposta Amélie avec toute la vigueur de son esprit délicat et patriotique. On dit même quil la vendue... ajouta-t-elle.
Que mimporte ? répondit linsouciante beauté ; il est comme Joseph en Égypte ; il ny a que Pharaon au-dessus de lui. Il peut mettre des fers dor aux pieds de ses chevaux. Je voudrais quil me chaussât de pantoufles dor ; je les porterais, Amélie.
Et elle frappa la terre de son pied mignon, comme sil eut porté les idéales chaussures.
Si tu penses ce que tu dis, tu devrais rougir, répondit Amélie avec un accent de pitié, car elle croyait que son amie était sincère. Est-il vrai, continua-t-elle, que lintendant soit aussi dépravé quon le dit ?
Je me soucie peu de cela : il est noble, galant, riche, poli et tout puissant à la cour. On dit même quil est le favori de la marquise de Pompadour ! Que voudrais-je de plus ? repartit Angélique avec chaleur.
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Amélie, qui connaissait assez le nom de la maîtresse de Louis XV, recula instinctivement comme à la vue d un serpent venimeux. Elle tremblait en songeant que son amie allait, dans sa vanité ou sa perversité, se laisser éblouir par les vices éclatants de lintendant royal.
Angélique ! sécria-t-elle, jai entendu raconter de telles choses de lintendant que je tremblerais pour toi si tu étais sérieuse.
Mais je suis sérieuse. Je veux conquérir et mettre à mes pieds lintendant de la Nouvelle-France, pour montrer ma valeur à toutes ces jeunes beautés qui se disputent sa main. Il ny a pas une jeune fille dans Québec qui ne serait prête à le suivre partout dès demain.
Oh ! calomnier ainsi notre sexe ! quelle horreur ! Angélique ! Tu sais mieux que cela. Et tu ne laimes pas ?
Laimer ? fit de nouveau mademoiselle des Meloises, avec dédain, laimer ? Non ; je nai jamais songé à cela. Il est loin dêtre beau comme ton frère Le Gardeur, qui est mon idéal ; il na ni lintelligence, ni la noblesse du colonel Philibert qui est le type du héros. Je pourrais aimer des hommes comme ceux-là ; mais, pour satisfaire mon ambition, il ne me faut rien moins ici, quun gouverneur ou un intendant royal ; en France, cest le roi lui-même que je voudrais.
Elle se mit à rire de son extravagance, mais elle nen pensait pas moins tout de même. Amélie, bien que choquée de sa perversité, ne put sempêcher de sourire.
Es-tu folle ? fit-elle. Je nai pas le droit de te demander la raison de ton choix, ni de mettre en doute ton prestige, Angélique, mais es-tu bien sûre que ces hautes aspirations ne se heurteront pas à des obstacles invincibles ? On dit tout bas que la retraite de Beaumanoir renferme une femme dune grande beauté, que lintendant retient prisonnière, et pour qui il a conçu un amour profond. Est-ce vrai ?
Ces paroles tombèrent sur le cur dAngélique, comme des gouttes de feu. Elle darda sur son amie des regards menaçant comme des poignards, elle serra les poings avec frénésie, et ses ongles roses marquèrent de sang le velours de ses mains. Tout son être frémissait sous leffort quelle faisait pour contenir lémotion de son âme qui voulait éclater. Elle saisit violemment Amélie par le bras :
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Tu as mon secret ! dit-elle ; je voulais te le révéler, car tu es sage, discrète et meilleure que moi. Tout ce que je t ai dit est vrai, Amélie : mais je ne t ai pas tout dit. Ensuite, l intendant m a parlé d amour avec cette courtoisie qui ne peut avoir que dhonorables motifs. Il désire ma main. Pour lui jai été déchirée par mes amies ; et je suis devenue un objet de jalousie à cause de la préférence quil maccorde. Je menivrais des folles délices du plus charmant paradis terrestre, lorsque soudain un oiseau sauvage vint murmurer, à ma fenêtre, un étrange refrain :
Gare à toi ! gare à toi ! chantait-il. Lintendant, dans une partie de chasse avec des Hurons de Lorette, a trouvé, au milieu de la forêt de Beaumanoir, une femme aussi belle que Diane. Gare à toi ! gare à toi !
Elle était accompagnée par des chasseurs dune tribu étrangère, des Abénaquis de lAcadie... Gare à toi !
Elle était épuisée de fatigue et endormie sur un lit de feuilles sèches, à lombre dun arbre épais. Les Indiens de Lorette conduisirent lintendant auprès delle. Gare à toi ! gare à toi !
Amélie étonnée voulut parler.
Ne va pas minterrompre, dit-elle, en lui serrant les mains contre son cur, et elle continua :
Lintendant parut stupéfait à la vue de cette femme. Il se mit à parler avec animation aux Abénaquis, dans leur langage que les Hurons ne comprenaient point. Les Abénaquis avaient à peine répondu quelques mots quil se précipita vers létrangère, en lappelant par son nom : Caroline ! Caroline ! Elle séveilla soudain, reconnut lintendant : François ! François ! sécria-t-elle, et elle sévanouit. Gare à toi ! gare à toi !
Le chevalier était profondément troublé, il bénissait et maudissait à la fois le hasard qui lui avait fait rencontrer cette femme. Il la réconforta en lui faisant boire du vin, et sentretint longtemps avec elle. Parfois la conversation prenait une tournure irritée, mais à la fin les Hurons qui entendaient le français, purent comprendre aux accents désespérés de cette femme, que, pour rien au monde, elle ne suivrait lintendant, dût-il la tuer et lenterrer là... Gare à toi ! gare à toi !
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Angélique prit à peine le temps de respirer.
Dominé par l amour, continua-t-elle, l intendant donna quelques pièces d or aux Abénaquis, et les fit partir, en les menaçant des armes de son escorte. Les pauvres Indiens baisèrent les mains de cette dame, comme si elle eut été leur reine, et, lui criant adieu, senfoncèrent sous la forêt.
Bigot, avec quelques-uns de ses chasseurs, retint là létrangère, assise sous larbre feuillu, jusquà la tombée de la nuit, et puis il la fit transporter discrètement à son château. Elle y est encore, mais cachée à tous les yeux, dit-on, et enfermée dans une chambre secrète où personne nest jamais entré, personne excepté la femme de chambre qui la garde, lintendant et un ou deux de ses plus intimes amis.
Grand Dieu ! quel roman ! mais comment peux-tu savoir tout cela, Angélique ? sécria Amélie qui avait écouté avec une attention extraordinaire.
Oh ! une jeune Huronne ma fait les premières confidences ; le reste je lai su par le secrétaire de lintendant.
Il ny a pas un homme capable de garder un secret quune femme voudra connaître. Si je confessais de Péan, pendant une heure seulement, je lui en ferais dire assez, pour mettre en danger la tête de lintendant ; mais, avec toute mon habileté je ne pourrai jamais lui faire dire ce quil ne sait pas : quelle est cette femme mystérieuse, quel est son nom, quelle est sa famille ?...
Les chasseurs hurons ne connaissent-ils rien ? demanda Amélie qui prenait un intérêt croissant au récit de sa compagne.
Rien ! Pourtant, ils ont compris, par des signes des Abénaquis, que cette femme appartient à une famille noble de lAcadie, qui na pas dédaigné de mêler le sang patricien au sang des premiers maîtres du sol. Les Indiens étaient parcimonieux de leurs renseignements, cependant ils ont avoué que cétait une grande dame et une sainte.
Je donnerais cinq ans de ma vie pour savoir qui est, et qui était cette femme, ajouta Angélique, et elle se pencha sur le parapet, regardant dun il de flamme cette grande forêt qui se déroule en arrière de Charlesbourg et sous laquelle se cachait le château de Beaumanoir.
Cest un étrange mystère, Angélique, mais un mystère que je naimerais pas à sonder, répondit Amélie. Il cache quelque crime, ny touche pas, cela te portera malheur.
Soit ! mais je veux tout savoir ! Lintendant me tromperait-il ? serais-je sa victime ? Malheur à lui ! malheur à elle alors ! Est-ce que tu ne maiderais pas, Amélie, à pénétrer ce secret ?
Moi ? et comment le pourrais-je ? Je te plains, Angélique, et je pense quil vaut mieux laisser cet intendant avec son triste secret.
Tu peux, si tu veux, mêtre dun grand secours. Le Gardeur doit connaître ce secret : il doit avoir vu cette femme ; mais il me garde rancune, tu sais, parce que je lai négligé... Cest lui qui dit cela, mais il a tort. Je ne pourrais pas, en ce cas, lui avouer ma jalousie. Il men a dit juste assez pour me faire perdre la tête, et ensuite quand il a vu mon anxiété, au sujet de ces amours, il a durement refusé de me raconter le reste. Oui, Amélie ! il te révélera tout si tu linterroges.
Et moi, Angélique, je te le répète, jaurais honte de questionner mon frère sur un pareil sujet. Dans tous les cas, jai besoin de réfléchir, et je veux prier pour ne pas faire un faux pas.
Non ! ne prie pas : si tu pries, cest fini, tu ne maideras jamais. Tu diras, je le sais, que la fin est mauvaise et les moyens inavouables.
Mais trouvons le secret ! Je le veux, et vite ! Bah ! une nouvelle danse avec de Péan et je saurai tout !
Quils sont fous ces hommes qui simaginent que nous les aimons pour eux-mêmes et non pour nous !
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Amélie, toute chagrine de voir son ancienne compagne de classe écouter ainsi ses sauvages passions, la prit par le bras.
Marchons un peu sur le bastion, dit-elle.
Sa tante s avançait en compagnie de l évêque et du père de Berey ; elle en fut enchantée.
Vite, Angélique, reprit-elle, lisse tes cheveux et compose ton maintien, voici ma tante avec monseigneur lévêque... Tiens ! le père de Berey aussi ! Il ny a pas de pensée triste qui tienne quand il arrive ce bon père. Pourtant je naime pas tant de gaieté chez un religieux.
Angélique était prête. En une minute elle était devenue, grâce à son étonnante mobilité de caractère, la plus aimable et la plus joyeuse des créatures. Elle salua fort respectueusement madame de Tilly et lévêque, tout en faisant échange déclats de rire et de réparties fines avec le père de Berey. Salomon lui-même aurait été trompé par cette voix argentine et claire, et toute sa sagesse naurait pas soupçonné une trace de soucis dans lesprit de cette belle fille.
Elle dit en plaisantant quelle ne pouvait guère demeurer plus longtemps dans lagréable compagnie des gens déglise, car elle avait ses visites du matin à terminer. Elle mit un baiser sur les joues dAmélie, un baiser sur la main de madame de Tilly, fit une gracieuse révérence aux messieurs, monta dun bond léger dans sa calèche, tourna ses chevaux fringants avec la dextérité dun cavalier et sélança dans la rue Saint-Jean, suivie de tous les yeux, admirée par tous les hommes, et jalousée par toutes les femmes.
Madame de Tilly et sa nièce se rendirent à leur demeure, après avoir fait servir un copieux repas à leurs gens. Cette demeure était leur maison seigneuriale quand elles venaient à la ville.
V
Le notaire ambulant
La patience de maître Jean Le Nocher, le robuste traversier de la rivière Saint-Charles, avait été rudement mise à lépreuve depuis quelques jours, par les bandes dhabitants qui se rendaient à Québec. Ils venaient à la corvée du roi et se prévalaient en conséquence des privilèges accordés aux personnes attachées au service royal. Exempts de péage, ils payaient avec un salut ou une plaisanterie le pauvre Jean pas du tout accoutumé à cette monnaie.
Cependant, ce matin-là avait commencé, pour Jean, sous dheureux auspices. Un officier du roi, monté sur un cheval gris, venait de traverser la rivière, et loin de se prévaloir des avantages que lui donnait son uniforme, il avait payé en bon argent plus que le tarif. Avant de poursuivre sa course, il avait adressé quelques bonnes paroles au traversier, et fait un salut aimable à sa femme, Babet, qui se tenait debout à la porte de la maison. Babet avait répondu par une révérence.
Celui-là, dit Jean à sa jolie et gaie compagne, cest un gentilhomme, et un vrai ! il est généreux comme un prince... Vois ce quil ma donné.
Il sortit une pièce dargent, ladmira un moment puis la lui jeta.
Elle tendit son tablier pour la recevoir, la fit jouer entre ses doigts, et la colla sur sa joue.
On voit bien, répliqua-t-elle, que ce bel officier vient du château, et non pas du palais. Vraiment, il est admirable avec cette flamme dans les yeux et ce sourire sur les lèvres. Il est aussi bon quil est beau ou je ne my connais pas en hommes.
Oh ! tu sais fort bien juger des hommes, Babet, puisque tu mas choisi entre tous, repartit Jean avec un gros éclat de rire.
Il samusait de son bon mot que Babet approuva cordialement.
Oui, répondit la jolie femme, je distingue un faucon dune scie, et quand une femme est aussi perspicace que cela, Jean, elle sait toujours reconnaître un gentilhomme. Non, je nai pas vu depuis nombre dannées un plus bel officier.
En effet, il est assez beau garçon... Qui, diable ! peut-il être ? Il galope comme un maréchal, et ce cheval gris a de la jambe, observa le traversier qui suivait sur le chemin blanc de poussière, la course rapide du cavalier, vers les hauteurs de Charlesbourg. Il va probablement à Beaumanoir faire visite à lintendant qui nest pas encore de retour de la chasse, ajouta-t-il.
Oui, dit Babet dun air de mépris, il y a trois jours quils sont là, une poignée damis à boire, et à samuser, dans leur chère retraite, pendant que tout le monde est obligé daller travailler aux fortifications. Je parierais que cet officier sen va prier ces vaillants de la Friponne de vouloir bien sen revenir à la ville pour faire aussi, comme le pauvre peuple, leur part de travail.
Ah ! la Friponne ! la Friponne, sécria Jean, que le diable lemporte, la Friponne ! chaque jour ma barque senfonce sous le poids des malédictions des habitants qui sortent de là, volés comme par un colporteur Basque, mais avec moins de politesse.
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La Friponne, comme l appelait le peuple, c était l immense magasin établi par la Grande Compagnie des marchands de la Nouvelle-France. Cette compagnie avait le monopole des importations et des exportations. Elle possédait ses privilèges en vertu d ordonnances royales et de décrets de lintendant, et elle en abusait largement. Elle ruinait toutes les entreprises commerciales de la colonie. Elle était naturellement haïe, et méritait cent fois le nom de Friponne, que le peuple volé et pressuré lui avait donné avec ses malédictions.
On dit, Jean, reprit Babet, qui possédait un esprit pratique et savait, en bonne ménagère, le prix des denrées et les bons marchés à faire, on dit, Jean, que le bourgeois Philibert ne cédera pas comme les autres marchands. Il se moque de lintendant et continue à acheter et à vendre à son comptoir, comme il la toujours fait, en dépit de la Friponne.
Oui, Babet, cest ce quon rapporte. Mais je naimerais pas à être dans ses bottes, sil entre en guerre avec lintendant. Cest un vrai Turc que lintendant.
Ouais ! Jean, tu as moins de courage quune femme. Toutes les femmes sont en faveur du Bourgeois. Cest un marchand honnête, qui vend à bon marché et ne vole personne.
En parlant ainsi, Babet jetait un regard complaisant sur sa robe neuve, une robe quelle venait dacheter à bonnes conditions, au magasin du Bourgeois. Elle avait intérêt du reste, à parler ainsi, vu que Jean lavait grondée un peu, il ne faisait jamais plus, à cause de sa vanité. Pourquoi en effet, avait-il murmuré, acheter, comme une dame de la ville, une jolie robe de fabrique française, quand toutes les femmes de la paroisse portent, à léglise comme au marché, des jupons détoffe du pays ?
Jean navait pas eu le courage de dire un mot de plus. Cest quen vérité il trouvait Babet bien plus jolie dans cette robe dindienne que dans sa jupe de droguet, bien que la robe dindienne coûtât le double.
Il ferma les yeux sur la petite extravagance et se mit à parler du Bourgeois.
On dit que le roi a les bras longs, mais cet intendant a les griffes plus longues que Satan. Il y aura du trouble au Chien dOr avant longtemps ; remarque ce que je te dis, Babet. Pas plus tard que la semaine dernière lintendant et Cadet ont passé la rivière. Ils causaient intimement. Ils mavaient oublié, et croyaient nêtre pas entendus ; mais javais loreille ouverte comme toujours. Jai surpris une parole, et je souhaite quil narrive rien de fâcheux au Bourgeois ; je nen dis pas davantage.
Je ne sais pas trop ce que feraient les chrétiens sil lui arrivait malheur, répondit Babet toute pensive. Tout le monde est traité avec politesse, et reçoit pour son argent au Chien dOr. Quelques-uns des escrocs de la Friponne lont accusé devant moi lautre jour, dêtre huguenot, le Bourgeois. Je nen sais rien, et je ne le crois pas. Dans tous les cas, aucun marchand de Québec ne donne bon poids et longue mesure comme lui. Un des préceptes de la religion, cest daller droit, dabord ; voilà mon avis, Jean.
Jean se porta la main au front. Il avait lair préoccupé.
Je ne sais pas, dit-il, sil est huguenot, ni ce que cest quun huguenot. Ils disent tant de choses ! Ils ont bien dit aussi quil était Janséniste endiablé ! Dans leur bouche, à ces escrocs, je suppose que ça veut dire à peu près la même chose, Babet. Du reste, cela ne nous regarde pas. Un marchand qui est gentilhomme, qui est bienveillant envers tout le monde, qui donne bon poids et bonne mesure, qui ne ment pas et ne fait de mal à personne, doit être un bon chrétien.
Un évêque ne serait pas plus honnête en affaires que le Bourgeois, et sa parole vaut la parole du roi ; que nous importent leurs calomnies ?
Que lon dise ce que lon voudra du Bourgeois, répliqua Babet, il est certain tout de même quil ny a pas un bon chrétien dans la ville sil nen est pas un ; il ny a pas non plus dans le voisinage de léglise une maison mieux connue et plus aimée de tous les habitants que le Chien dOr ; et, lon a beau dire, cest là quil faut aller pour bâcler de bons marchés... Mais qui sont ceux-là qui nous arrivent ?
Elle regarda à travers sa main demi-fermée, comme dans une lunette.
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Une bande de vigoureux garçons descendait au bord de la rivière pour se faire traverser.
Ce sont de braves habitants de Sainte-Anne, observa Jean, je les connais : ils vont à la corvée aussi et passent sans payer, tous, jusqu au dernier. Je vais les traverser en criant : Vive le roi ! Une belle affaire ! Vaut autant aller se promener que travailler pour rien.
Jean sauta lestement dans le canot et les nouveaux venus le suivirent en plaisantant sur son surcroît de besogne.
Jean supporta gaiement leurs plaisanteries, se mit à rire, riposta de son mieux et, plongeant ses rames dans leau paisible, fit vaillamment sa part de la corvée du roi en débarquant sains et saufs sur lautre bord ses nombreux passagers.
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Dans le même temps l officier qui venait de traverser la rivière courait à toute vitesse, sur la route longue et droite qui conduisait à un groupe de blanches maisons sur la pente de la colline. Du clocher de la vieille église qui dominait ces maisons, senvolaient dans lair frais de la matinée les mélodieux tintements des cloches.
Le soleil versait sur la campagne des flots de lumière dorée, et de chaque côté de la route des gouttes de rosée scintillaient encore sur les rameaux des arbres, les feuilles des plantes et les pointes du gazon. Cétait, pour saluer le lever du roi du jour, un déploiement extraordinaire de richesses et de joyaux.
Jusquau loin sétendaient, sans haies ni clôtures, les vastes prairies et les champs de blé mûrissants. Des fossés étroits ou des bancs de gazon, parsemés de touffes de violettes, de fougères et de fleurs sauvages de toutes les teintes, séparaient les champs. Il ne semblait pas nécessaire alors de séparer autrement les fermes, tant laccord régnait entre ces honnêtes colons qui avaient apporté de la vieille Normandie leur mode de culture et leurs âpres vertus.
Çà et là, sur la nappe verte des prés ou dans les vergers ombreux, se dessinaient les pignons rouges et les murs blancs des maisons. Toutes les fenêtres étaient ouvertes pour laisser entrer l air chargé de parfums.
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Tout à coup, avec les senteurs suaves entra le bruit des sabots d un cheval retentissant sur le chemin dur, et de jolies figures s avancèrent pour examiner curieusement l officier portant le casque à plume blanche, qui dévorait ainsi la route.
Cétait un homme digne dattirer les regards, grand, droit et fièrement découplé. Chez lui, le type normand, sans être parfait, était digne et beau. Des yeux bleus et profonds, fermes sous dépais sourcils, regardaient avec persistance, mais douceur, tandis que le menton bien arrondi, et les lèvres un peu serrées donnaient à toute sa physionomie un air de fermeté qui saccordait bien avec son loyal caractère. Cétait le colonel Philibert en uniforme royal. Ses cheveux châtains étaient retenus par un ruban noir, car il naimait pas à porter la perruque poudrée tant à la mode à cette époque.
Depuis longtemps il nétait passé sur le chemin de Charlesbourg ; depuis longtemps il navait admiré, comme aujourdhui, le site enchanteur quil traversait. Cependant, il le savait bien, il y avait un spectacle plus beau : le grand promontoire de Québec avec sa couronne dinvincibles fortifications, et son bouquet de glorieux souvenirs, les plus beaux de lAmérique du Nord. Aussi plus dune fois, dans son enthousiaste admiration, il tourna son coursier, et sarrêta un moment pour le contempler. Québec, cétait sa ville natale, et les dernières menaces de lennemi étaient à ses yeux un outrage à sa mère. Impatient darriver, il reprit une dernière fois sa course rapide, et jusquà ce quil eut passé un bouquet darbres qui lui remit en mémoire un souvenir de sa jeunesse, cette pensée dinvasion le remplit damertume.
Il se rappela quun jour, pendant un violent orage, il avait, avec Le Gardeur de Repentigny, son compagnon de classe, cherché un abri sous ces arbres. La foudre tomba sur lorme qui les recouvrait. Tous deux perdirent connaissance pendant quelques minutes et purent se vanter davoir vu la mort de près. Ils ne loublièrent jamais.
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À l aspect de ces arbres une foule de pensées, auxquelles il se plaisait souvent, revinrent vives, et douces à son esprit. Il revit Le Gardeur et le manoir de Tilly et la belle jeune fille qui avait enchanté son enfance. Pour elle, pour mériter son sourire, pour environner son nom de gloire, il avait, pendant toute sa jeunesse, rêvé les exploits les plus brillants. Il se la représentait, maintenant, sous des traits divers et toujours belle, mais il laimait surtout comme elle était le jour où il avait sauvé la vie à Le Gardeur, quand dans un élan de reconnaissance, elle lavait si tendrement embrassé, en lui promettant une prière chaque jour de sa vie.
Philibert sétait délecté dans les romanesques visions qui hantent limagination des jeunes gens appelés à de hautes destinées ; visions ensoleillées par le regard dune femme et par lamour.
Ce sont les rêves qui mènent le monde, les rêves des curs passionnés et des lèvres brûlantes, et non les paroles enchaînées par des règles de fer ; cest lamour, non la logique. Le cur avec ses passions, non pas lesprit avec ses raisonnements, dirigent, dans leur marche éternelle, les actions de lhumanité.
La nature avait doué Philibert du riche don de limagination. Il possédait en outre un jugement solide, perfectionné par lexpérience et lhabitude des affaires sérieuses.
Son amour pour Amélie avait grandi en secret et ses racines senfonçaient jusquau plus profond de son cur. Il se mêlait instinctivement ou volontiers à tous les actes de sa vie, et cependant il nespérait guère. Il savait que labsence fait naître loubli. La jeune fille de jadis avait, sans doute, formé de nouveaux liens, de nouvelles relations dans le monde enchanteur où elle brillait, et le souvenir de lami denfance était devenu sans doute une chose surannée. Lorsquil revint à Québec quelques jours auparavant, il regretta de ne ly point trouver et, depuis lors, létat de la colonie et limportance de ses devoirs de soldat ne lui avaient pas permis daller renouveler connaissance avec le manoir de Tilly.
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Juste en face de la rustique église de Charlesbourg, au pied du grand clocher, s élevait, non comme une menace, mais comme une sorte d auxiliaire, l ancienne hôtellerie de la Couronne de France, une maison à la mode, avec toiture haute et pignons pointus. Lenseigne de la Couronne se balançait, toute dorée, à la branche basse dun érable, doù tombait une ombre épaisse, où bruissaient ces splendides feuilles devenues lemblème du Canada.
À la tombée du jour, ou vers lheure de lAngélus, quelques habitants du village venaient dordinaire sasseoir à lombre de lérable, sur des bancs rustiques, pour causer des nouvelles du jour, des probabilités de la guerre, des ordonnances de lintendant et des exécutions de la Friponne.
Les dimanches, entre la messe et les vêpres, des gens de toutes les parties de la paroisse se trouvaient réunis et discutaient les affaires de la fabrique, parlaient de la valeur de la dîme pour lannée courante, des ufs de Pâques, de la pesanteur du premier saumon de la saison, toutes choses quils avaient coutume doffrir au curé avec les prémices des champs, afin dobtenir abondance et bénédiction pour le reste de lannée.
Souvent le curé se mêlait à ces propos. Assis dans son fauteuil, à lombre de lérable, pendant lété, lhiver, auprès dun bon feu, il défendait ex cathedra, les droits de lÉglise et décidait avec bonne humeur toutes les questions disputées. Il trouvait que ses paroissiens étaient plus dociles à ses bons conseils, quand ils avaient bu un verre de cidre normand et fumé une pipe de tabac canadien à la Couronne de France ; ils le comprenaient moins, semblait-il, quand il leur parlait du haut de la chaire dans son style le plus soigné.
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À l heure où commence notre récit, cependant, tout était bien tranquille autour de la vieille hôtellerie. Les oiseaux chantaient et les abeilles bourdonnaient dans le soleil. La maison brillante de propreté était presque déserte. L on ne voyait que trois personnes penchées sur une table, tête contre tête, et absorbées dans leur entretien. Cétait Mme Bédard, lintelligente hôtesse de la Couronne de France, et Zoé, son héritière, un joli brin de fille assurément, puis, un petit vieillard alerte et vif qui écrivait, écrivait ! comme sil neut jamais fait que cela. Il portait une robe noire en lambeaux, relevée jusquaux genoux, pour laisser la jambe libre ; une perruque frisée qui semblait navoir connu que létrille, un pantalon noir raccommodé avec des pièces de diverses couleurs, et des bottes de cuir rouge, comme les habitants avaient coutume den porter. Cet étrange attirail composait le costume de maître Pothier dit Robin, le notaire ambulant, une spécialité pas tout à fait inutile qui fleurissait sous lancien régime, dans la Nouvelle-France.
Un plat vide et quantité de miettes amassées sur la table, faisaient voir que le vieux notaire avait grassement déjeuné avant de prendre la plume. Tout près de son coude, au fond dun grand sac de peau entrouvert, on voyait apparaître quelques paquets de papiers sales attachés avec du galon rouge, un ou deux misérables volumes de la Coutume de Paris, et un peu plus que les couverts dun tome de Pothier, son grand homonyme et sa première autorité en droit. Au milieu de tout cela, quelques morceaux de linge aussi malpropres que les papiers. Mais les habitants se souciaient bien de tout cela ! Tant il leur fournissait des arguments contre leurs adversaires. Ils étaient fiers même de son suprême négligé.
Maître Pothier dit Robin jouissait dune grande réputation parmi les habitants, et cétait fort naturel ; il allait de paroisse en paroisse, de seigneurie en seigneurie, rédigeant pour tous des billets, des obligations, des contrats de mariage, des testaments ; et lon sait si nos gens, en vrais Normands quils sont, invoquent la loi et font des chicanes, respectent les documents écrits et les cachets de cire. Maître Pothier trouvait toujours des lacunes et des défauts dans les actes des autres notaires, et rien négalait lembrouillement des siens. Ce nétait pas sans raison quil se vantait de pouvoir embarrasser le Parlement de Paris et désespérer lhabileté des plus rusés avocats de Rouen. Il y avait autant de sources de discorde dans ses actes que de graines dans une figue, et il mettait ses clients dans leau bouillante, comme on dit, ou dans les procès pour le reste de leurs jours. Sil lui arrivait, par hasard, de régler une querelle entre voisins, il sen dédommageait amplement en mettant aux prises le reste de la paroisse.
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Maître Pothier écrivait le contrat de mariage de Zoé, la charmante jeune fille que nous avons vue tout à l heure avec Antoine Lachance, le garçon d une veuve à l aise de Beauport, et pendant qu il écrivait les stipulations que lui dictait dame Bédard, son nez pointu et enluminé touchait presque la feuille.
Dame Bédard savait adroitement profiter de loccasion. Le notaire avait passé la nuit à la Couronne de France ; il ne fallait donc pas manquer de lui faire préparer le contrat de mariage. Mme Lachance, la mère dAntoine nétait pas présente ; mais tant mieux ! car elle naurait pas manqué de sopposer à certaines conditions importantes, et la fortune et la main de Zoé ne se donneraient quà ces conditions cependant.
Voilà, madame Bédard, sécria Maître Pothier en mettant sa plume derrière son oreille, après avoir ornementé le dernier mot dun fion superbe. Salomon, sil se fut marié avec la reine de Saba, aurait voulu faire écrire un pareil contrat. Un douaire de cent livres tournois, deux vaches, un lit de plumes, une couchette, un coffre plein de linge... Une donation entre vifs.
Une... quoi ? Attention, maître Pothier ! Est-ce bien là la chose ? le vrai mot du grimoire ? fit dame Bédard qui sentait bien que là se trouvait le nud du contrat. Vous savez que je ne donne que conditionnellement.
Parfaitement ! parfaitement ! soyez tranquille, madame, jai fait une donation entre vifs, révocable pour cause dingratitude, si votre futur gendre manque à ses obligations envers vous ou mademoiselle Zoé.
Et il ne peut remplir ses devoirs envers ma fille sil ne les remplit à mon égard. Mais êtes-vous bien sûr que les termes sont assez forts ? Tenons-nous si bien Mme Lachance quelle ne puisse révoquer ses dons dans le cas où je révoquerais les miens.
Si vous la tenez ? Comme une tortue tient une grenouille ! Pour preuve, voyez ce que dit Ricard à la page 970. Voici le livre.
Maître Pothier ouvrit son vieux bouquin et le passa à madame Bédard. Elle branla la tête.
Merci ! jai oublié mes lunettes, dit-elle, lisez vous-même, sil vous plaît.
Avec le plus grand plaisir, chère dame. Un notaire doit avoir des yeux pour tout le monde, des yeux de chat pour voir dans lobscurité, et la faculté de les rentrer comme fait la tortue, afin de ne voir que ce quil faut.
Que le bon Dieu vous bénisse avec vos yeux ! fit madame Bédard impatientée. Lisez-moi ce que ce livre dit au sujet des donations révocables, cest surtout ce que nous voulons savoir, moi et Zoé.
Bien ! bien ! voici madame :
« Les donations stipulées révocables suivant bon plaisir du donateur sont nulles ; mais cela ne sapplique pas aux donations par contrat de mariage. » Bourdon dit aussi :....
Foin de votre Bourdon et de tous les autres bourdons ! je veux faire une donation révocable, moi, il ne sagit pas de celle de madame Lachance. Jai été assez longtemps auprès de mon cher défunt mari, pour apprendre comme il faut tenir les rênes serrées avec les hommes. Antoine est un bon garçon, mais la prudente sollicitude dune belle-mère le rendra meilleur encore.
Le notaire passa la main sur sa perruque.
Êtes-vous sûre, demanda-t-il, que Antoine Lachance se laissera brider facilement ?
Pourquoi pas ? je voudrais bien, par exemple, voir un gendre regimber ! Au reste, pour lamour de Zoé, Antoine peut tout faire. Avez-vous fait mention des enfants, maître Pothier ? Je ne prétends pas que la mère Lachance ait maîtrise sur eux, pas plus quAntoine et Zoé.
Je vous ai établie tutrice perpétuelle, comme on dit en termes du Palais, et voici la clause, ajouta-t-il en mettant le bout du doigt sur certaines lignes du document.
Cest inutile, dit Zoé en rougissant. Quant le bon Dieu nous donnera des enfants, nous nous occuperons de les bien élever. En attendant, Antoine, je le sais, serait prêt à mépouser sans dot.
Tépouser sans dot, toi, Zoé Bédard ! Es-tu folle ? exclama avec chaleur la propriétaire de lhôtellerie. Aucune fille, dans la Nouvelle-France, ne se marie sans une dot, naurait-elle quune marmite ! Tu oublies que ce nest pas tant pour toi que pour lhonneur de la maison que je te fais une dot. Se marier sans une dot ! vaut autant se marier sans un anneau.
Ou sans un bon contrat fait par main de notaire, signé, sceau en marge et délivré, ajouta maître Pothier.
Cest vrai ! fit madame Bédard, et jai promis de faire une noce de trois jours, une noce qui va surprendre toute la paroisse de Charlesbourg. Le seigneur a consenti à servir de père à Zoé. Il sera le parrain de tous les enfants, cest entendu dans ce cas-là, et il leur donnera à tous des présents. Je vous inviterai, maître Pothier.
Zoé fit semblant de ne pas entendre. Au reste, ce petit refrain tintait à ses oreilles vingt fois par jour depuis quelques semaines, et cela ne lui était pas trop désagréable.
La perspective des présents stimulait toujours sa curiosité et son ambition.
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À cette promesse de trois jours de bombance à la « Couronne de France », le notaire dressa les oreilles sous sa vilaine perruque. Il commençait une réponse digne du sujet, quand le galop dun cheval se fit entendre. Un instant après, le colonel Philibert arrivait à la porte de lhôtellerie.
À la vue de luniforme royal, maître Pothier se leva et sortit suivi des deux femmes. Il salua lofficier ; madame Bédard et sa fille, lune près de lautre, lui firent leur plus profonde révérence.
Philibert rendit le salut avec courtoisie et, arrêtant son cheval tout près de madame Bédard :
Je croyais bien connaître tous les chemins de Charlesbourg, madame, fit-il, mais je maperçois que jai oublié la route qui conduit à Beaumanoir. Elle a peut-être été changée. Dans tous les cas, je ne my connais plus.
Votre honneur a raison, répondit lhôtesse, lintendant a fait percer une route nouvelle à travers la forêt.
Pendant ce petit dialogue, Zoé prit la liberté dexaminer, de la tête aux pieds, le cavalier nouveau. Son air, sa taille, son uniforme : tout lui parut sans défaut. Cétait bien le plus bel officier quelle eut jamais vu.
En effet, ce doit être cela, répondit Philibert, puis il ajouta : Je présume que vous êtes la propriétaire de lhôtel de la Couronne de France ?
Cela se lisait sur la figure de dame Bédard, tout aussi clairement que sur lenseigne qui se balançait au-dessus de sa tête.
Pour vous servir, votre honneur ! je suis la veuve Bédard, et je crois tenir la meilleure hôtellerie de la colonie. Votre honneur veut-elle descendre et prendre un verre de vin, de celui que je garde pour les gens de qualité ?
Merci, madame Bédard, je suis pressé. Il faut que jaille à Beaumanoir. Ne pourriez-vous pas me donner un guide ? Je nai pas, voyez-vous, de temps à perdre à chercher mon chemin.
Un guide, monsieur ! tous les hommes sont allés à la corvée du roi, en ville... Mais Zoé pourrait bien vous conduire, par exemple.
Zoé serra le bras de sa mère pour lavertir de ne pas en dire trop. Elle éprouvait un certain plaisir, et un certain trouble aussi, à la pensée de servir de guide à ce beau voyageur, dans la forêt sauvage. Il ne manquait pas daventures comme celle-là dans les livres. Pauvre Zoé ! pendant une seconde elle fut infidèle à son fiancé. Mais, dame Bédard mit fin à ses conjectures. Elle se tourna vers le notaire qui se tenait raide et droit comme un article du code.
Voici maître Pothier, votre honneur ; il connaît tous les grands chemins et les routes dans dix seigneuries différentes ; il vous conduira bien à Beaumanoir.
Cest aussi facile que de charger des honoraires, ou dresser un procès-verbal, répondit le notaire dont la singulière figure navait pas manqué dattirer lattention du colonel.
Ah ! vous parlez dhonoraires, dit celui-ci. Vous êtes donc un homme de loi, mon ami. Jai connu bien des avocats, mais... Il sinterrompit, il allait dire une malice.
Vous nen avez jamais vu comme moi, je suppose. Cest vrai en effet. Je suis maître Pothier dit Robin, notaire ambulant au service de votre honneur, prêt à vous formuler une obligation, à vous rédiger un acte de conventions matrimoniales, ou à écrire vos dernières volontés et votre testament, tout aussi bien que le meilleur notaire de France. Je puis, néanmoins, vous conduire à Beaumanoir aussi aisément que je viderais un verre de cognac à votre santé.
Philibert ne put sempêcher de rire un peu de ce notaire voyageur, et de penser quil avait assez de cognac au bout du nez : une mouche ny aurait pu poser la patte sans se brûler.
Mais comment voulez-vous my conduire, mon ami, lui demanda-t-il, en jetant les yeux sur ses bottes tannées, vous navez pas lair dun marcheur extraordinaire.
Oh ! interrompit dame Bédard avec humeur, parce que Zoé lavait pincée un peu fort, pour lui faire comprendre quelle voulait y aller, maître Pothier peut monter le vieux cheval alezan qui est là, dans létable, mangeant sa valeur en attendant louvrage. Comme de raison il faudra payer quelque chose.
Comment ? madame, mais bien certainement, et avec plaisir encore !
Alors, maître Pothier, vite ! sortez lalezan, et en route !
Le temps de faire un trait de plume ou demplir cette coupe de cognac et je reviens, votre honneur.
Cest un vrai type que ce maître Pothier, remarqua Philibert pendant que le vieux notaire se rendait à lécurie.
Oui, un vrai type, votre honneur. On dit quil est le plus rusé de tous les notaires qui passent dans le village. Ceux quil prend sont bien pris. Il est si savant, paraît-il ! Si je vous disais que lintendant le consulte souvent, et quils passent des moitiés de nuit ensemble à boire et à manger dans la cave du château.
Vraiment ! alors il faut que je pèse mes paroles, répondit le colonel en riant, sinon il pourrait me jouer quelque mauvais tour. Mais le voici.
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Comme il parlait, maître Pothier arriva monté à poil sur un cheval maigre comme les restes d un procès de vingt ans. Sur un signe du colonel, Zoé lui présenta une coupe remplie de cognac quil vida dun trait. Il fit claquer ses lèvres avec volupté, puis, appelant lhôtesse :
Prenez soin de mon sac, lui dit-il ; il faudrait plutôt laisser brûler votre maison que perdre mes papiers. Adieu, Zoé, lis attentivement le contrat de mariage que je viens décrire, et je suis sûr que tes jolies petites mains ne pourront sempêcher de me préparer un bon dîner.
Ils séloignèrent à la course. Dans sa hâte darriver, le colonel éperonnait son cheval, et ne soccupait guère de son guide. Le pauvre notaire, les jambes comme les branches dun compas, sous sa robe en guenilles, la tête menacée de perdre perruque et chapeau, battait des bras et sautait, sautait, essayant toujours de se mettre daccord avec le galop irrégulier de sa triste monture.
VI
Beaumanoir
Ils chevauchaient en silence. Un peu plus loin que le village de Charlesbourg, ils entrèrent dans la forêt de Beaumanoir par un sentier large et bien battu où pouvaient passer chevaux et carrosses.
Ils comprirent que laffluence des visiteurs au château était dordinaire assez considérable.
Les rayons du soleil pénétraient à peine la mer de verdure qui se berçait au-dessus de leurs têtes ; le sol était jonché de feuilles, souvenirs des étés passés ; les molles fougères formaient bouquets autour des troncs déracinés ; mille petites fleurs étincelaient près des herbes St-Jean, dans les coins ensoleillés, tandis que les grands pins verts et sombres versaient aux voyageurs leurs senteurs résineuses et leur vivifiante fraîcheur.
Un petit ruisseau se montrait despace en espace, sous les bois, chantant avec timidité pour les grandes herbes quil arrosait, et sur ses bords étroits fleurissaient lanémone dargent, le muflier et les campanules de la flore boréale.
Le colonel Philibert noubliait pas les dangers qui menaçaient la colonie et le motif sérieux qui lappelait en hâte à Beaumanoir ; cependant, il jouissait des délices de la forêt, regardait lécureuil sauter dun arbre à lautre, et prêtait loreille aux gazouillements des oiseaux cachés dans le feuillage. Il allait vite et quand il se vit sur la bonne voie il eut bientôt devancé son guide.
Cest un chemin tortueux que ce chemin de Beaumanoir, dit-il à la fin, en retenant son cheval pour permettre à maître Pothier de le rejoindre. Il est aussi embrouillé que le code. Jai de la chance tout de même davoir, pour me guider, un notaire habile comme vous.
Pour vous guider ? mais cest votre honneur qui bat la marche ! Oui, le chemin qui mène à Beaumanoir est aussi compliqué que le meilleur acte passé par un notaire ambulant.
Vous nallez pas souvent à cheval, maître Pothier, dit Philibert qui entendait geindre le notaire, péniblement cahoté par sa vieille rosse.
À cheval ? N....non ! Dame Bédard pourra bien mappeler le plaisant Robin, si jamais elle me reprend à monter sur ses chevaux de louage.
Pourquoi, maître Pothier ?
Philibert commençait à samuser des manières de son guide.
Pourquoi ? parce que, si javais marché aujourdhui, jaurais pu marcher demain. Maintenant, cest fini, grâce à ce bourriquet. Hunc ! hanc ! hoc ! Il nest bon quà faire un professeur de latin. Hoc ! hanc ! hunc ! Je nai pas décliné mes pronoms depuis que jai laissé par accident le collège de Tours ; non ! Hunc ! hanc ! hoc ! je vais être réduit en compote. Hunc ! hanc ! hoc !
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Philibert s amusait bien des réminiscences classiques de son guide, mais il craignait qu il ne tombât de cheval, car il se tenait comme une fourche plantée dans une botte de foin. Il s arrêta un instant pour lui permettre de prendre haleine et de se reposer.
Jaime à croire, lui dit-il, que le monde apprécie mieux votre science et vos talents que ne le fait ce vilain bidet.
Cest bien de la bonté, de votre part, de vous arrêter ainsi pour moi. Ma foi ! je nai rien à reprocher au monde si le monde na rien à me reprocher. Ma philosophie, cest que le monde est ce que les hommes le font. Comme dit un vieux refrain :
Cest un endroit plaisant, mes amis, que ce monde,
Si lon prête, lon donne et lon dépense bien :
Mais sil faut emprunter, cette machine ronde
Ne vaut plus rien.
Et que vaut-elle à vos yeux, maître Pothier ? demanda le colonel.
Le notaire semblait le plus heureux des mortels ; sa face ridée était toute souriante ; les yeux, les joues, le menton, les sourcils, tout frémissait de plaisir, autour dun nez de pourpre. Des enfants allègres autour dun feu de joie !
Oh ! je suis content, répondit-il, nous, les notaires, nous avons le privilège de porter des manteaux bordés dhermine, au palais de justice, et des robes noires à la campagne... quand nous pouvons en avoir. Voyez !
Et il releva avec dignité les lambeaux de sa robe.
Pour moi, la profession de notaire, continua-t-il, cest de manger, boire et dormir. Toutes les portes me sont ouvertes. Il ne se fait pas un baptême, ou une noce, ou un enterrement, sans que jen sois, dans dix paroisses à la ronde. Les gouverneurs et les intendants fleurissent et tombent, mais Jean Pothier dit Robin, le notaire ambulant, fait toujours joyeuse vie. Les hommes peuvent se passer de pain, mais non de lois, du moins les hommes de cette noble et chicanière Nouvelle-France, notre patrie.
Votre profession me paraît tout à fait nécessaire alors, observa Philibert.
Nécessaire ? je penserais ! Sil navait une nourriture convenable, le monde perdrait vite lexistence, de même quAdam a perdu la félicité du Paradis terrestre, faute dun notaire.
Faute dun notaire ?
Oui, votre honneur ! Il est évident que notre premier père a perdu son droit de usis et fructibus, dans lÉden, tout simplement parce quil na pas pu avoir un notaire pour rédiger un contrat inattaquable. Comment ! il ne possédait pas même par un bail à cheptel, les animaux quil avait choisis et nommés ?
Le colonel reprit en riant :
Je pensais quAdam avait perdu son bien par la faute de quelque artificieux notaire, plutôt. Ce notaire aurait suggéré à la femme dinterpréter le contrat à sa façon, sachant bien quAdam ne trouverait pas un autre notaire pour défendre ses titres.
Hum ! cest possible ; jai lu quelque part, en effet, que jugement avait été rendu par défaut. Ce serait différent aujourdhui. Il y a dans la Nouvelle comme dans la Vieille France, des notaires capables denfoncer Lucifer lui-même dans une lutte pour une âme, un corps ou un bien fonds... Mais, tiens ! nous voilà sortis de la forêt.
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Les voyageurs avaient devant eux un large plateau garni de massifs d arbres et dominé par une montagne escarpée. Un ruisseau, sur lequel on avait jeté un pont rustique, promenait ses ondes d argent. Au milieu des jardins superbes et des bouquets d arbres séculaires, sélevait le château de Beaumanoir, avec son toit à pic, ses hautes cheminées et ses girouettes dorées qui rayonnaient au soleil.
Le château était une lourde construction en pierre, à pignons et à toit élevés, dans le style du dernier siècle, assez forte pour soutenir une attaque, assez élégante pour servir de demeure à un intendant royal de la Nouvelle-France. Il avait été construit quelque quatre-vingts ans auparavant, par lintendant Jean Talon, qui sy retirait en silence, quand il était fatigué des importunités de ses amis et des persécutions de ses adversaires, ou dégoûté de la froide indifférence de la Cour pour ses admirables plans de colonisation. Il choisissait quelques intimes et là, ensemble, loin de la ville, dans la retraite paisible, ils parlaient de la grande littérature du siècle de Louis XIV, ou discutaient la nouvelle philosophie qui envahissait lEurope de toute part.
Là, dans le château de Beaumanoir, le sieur Joliet avait raconté ses aventureux voyages, et le père Marquette avait confirmé lexistence dun fleuve merveilleux appelé le Père des Eaux, quune vague rumeur seule avait fait soupçonner. Là aussi, le vaillant de La Salle était venu demander conseil à Talon, son ami et son patron, quand il partit pour aller explorer la grande rivière du Mississippi, entrevue par Joliet et Marquette, la grande rivière du Mississippi quil donna à la France par droit de découverte.
Tout près du château, sélevait une tour de pierre brute, crénelée et percée dans les côtés de nombreuses ouvertures. Cette tour avait été bâtie pour tenir les sauvages en respect et servir de refuge aux colons pendant les guerres du dernier siècle.
Que de fois, des bandes dIroquois altérés de sang se sont sentis pris de découragement et de terreur à la vue de cette petite forteresse dont les couleuvrines donnaient léveil aux colons de Bourg-Royal et des bords sauvages du Montmorency !
La tour ne servait plus maintenant et tombait en ruines ; mais il circulait des rumeurs fantastiques chez les habitants, au sujet dun passage souterrain qui lunissait au château. Personne ne lavait jamais vu, ce passage, et personne naurait eu la hardiesse de lexplorer, à coup sûr, parce quil était gardé par un loup-garou ! Un loup-garou ! ! ! Ce mot faisait frissonner de peur les enfants vieux et jeunes réunis au coin du feu, dans les soirées dhiver, pour entendre les légendes de la Bretagne et de la Normandie, remises à neuf et retouchées pour les scènes du Nouveau Monde.
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Le colonel Philibert et maître Pothier suivirent une large avenue qui aboutissait au château et s arrêtèrent à la porte principale, au milieu d une haie verdoyante taillée, d après les haies de Luxembourg, de la façon la plus fantastique. Cette porte s ouvrait sur un vaste jardin tout éclatant de fleurs, tout rempli des senteurs les plus exquises, du bourdonnement des abeilles et du chant des oiseaux.
Des arbres, emportés de France et plantés par Talon, montraient au-dessus de la haie leurs têtes chargées de fruits. Cétaient des cerises rouges comme les lèvres des vierges bretonnes, des prunes de Gascogne, des pommes de Normandie, des poires de la luxuriante vallée du Rhône. Les branches recourbées laissaient leur douce teinte verte pour se parer de vermeil, dor et de pourpre, ces vives couleurs que la nature arbore quand elle se couronne pour les fêtes de la moisson.
Tout près du château, lon voyait un colombier surmonté dune brillante girouette que le moindre souffle faisait tourner et crier. Cétait la retraite dune famille de pigeons qui voltigeaient sans cesse, sans cesse tournoyaient autour des hautes cheminées ou se pavanaient en roucoulant sur le toit élevé ; pigeons blancs comme des flocons de neige, emblème de linnocence et du bonheur.
Mais rien ne rappelait linnocence ou le bonheur dans laspect de ce château baigné de lumière. Ses grandes portes restaient immobiles devant les merveilleuses beautés du monde extérieur, ses fenêtres qui auraient dû souvrir larges, pour recevoir la fraîcheur et les rayonnements du matin, ses fenêtres étaient closes, comme des yeux qui se ferment avec malice à la lumière du ciel qui les inonde.
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Tout était calme au dehors, et l on n entendait que les chants des oiseaux ou le frémissement des feuilles ; rien, ni homme, ni bête ne signala l approche du colonel. Mais longtemps avant qu il n arrivât à la porte, il entendit un bruit confus de voix, un étrange mélange de cris, de chants et de rires, un choc de coupes et des sons de violons qui le remplirent détonnement et de dégoût. Il distingua des accents avinés, des refrains bachiques, des voix de stentor, qui demandaient de nouvelles rasades, et proposaient de nouvelles santés au milieu des plus bruyants applaudissements.
Le château semblait un vrai pandémonium, tout rempli de tumulte et de divertissements, où la nuit remplaçait le jour, doù lordre était banni pour faire place au plus audacieux mépris de la décence, de lhonneur et du bon sens.
Au nom du ciel ! maître Pothier, que signifie ceci ? demanda Philibert, au notaire, son guide, pendant quils suivaient tous deux, après avoir attaché leurs chevaux à un arbre, la large allée qui conduisait à la terrasse.
Ce concert, votre honneur, répondit maître Pothier avec un branlement de tête significatif, et un sourire qui trahissait sa sympathie pour les viveurs, cest la fin de la chasse, la dernière partie, les gais convives de lintendant pendant les andouilles.
Cest un parti de chasseurs, dites-vous ? comment croire que des hommes puissent se rendre coupables dune pareille dégradation, même pour plaire à lintendant !
Une pareille dégradation ? Je parierais ma robe que la plupart des chasseurs ont roulé sous la table à lheure quil est ; toutefois, daprès le vacarme, on voit, quil y en a encore quelques-uns sur leurs jambes et que le vin coule toujours.
Cest affreux ! cest horrible ! dit Philibert, indigné ; soublier dans de semblables orgies, quand la colonie nous demande à tous, toute la froideur de notre jugement, toute la force de nos bras, tout lamour de nos curs ! O ! mon pays ! mon cher pays ! quelle destinée peux-tu espérer quand ce sont de tels hommes qui te gouvernent !
Vous êtes un étranger, car vous ne seriez pas si prompt à flétrir lhospitalité de lintendant. Ce nest pas la coutume, de parler ouvertement comme cela, excepté parmi les habitants qui jasent toujours en vrais Normands.
Maître Pothier regardait le colonel, comme pour mendier son approbation, mais celui-ci ne lécoutait guère, irrité quil était par les bruits scandaleux de lintérieur.
Tiens ! voici une chanson bien allègre, votre honneur, continua le notaire en battant la mesure avec sa main.
Cétait la louange du vin, chantée par une voix forte. Un chur éclatant répondit tout à coup, et les pigeons effrayés senvolèrent de la toiture de la cheminée. Le colonel reconnut une chanson, quil avait entendue dans le Quartier latin, pendant sa vie détudiant à Paris. Il crut reconnaître aussi la voix qui chantait.
Pour des vins de prix
Vendons tous nos livres !
Cest peu dêtre gris,
Amis, soyons ivres.
Bon !
La faridondaine
Gai !
La faridondé !
Un murmure sonore, et le joyeux choc de verres suivirent le refrain. Maître Pothier clignait des yeux en signe dapprobation, et, sur le bout des pieds, les mains ouvertes, la bouche arrondie, il semblait faire sa partie dans cette musique infernale.
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Philibert le regarda d un air de mépris.
Allez ! ordonna-t-il, frappez à cette porte. Il faudrait le tonnerre de Dieu pour anéantir cette effroyable orgie ! Dites que le colonel Philibert arrive avec des ordres de son Excellence pour le chevalier intendant.
Oui ! et quon vous serve un bref dexpulsion ! Pardonnez-moi, et ne vous fâchez pas, monsieur, supplia le notaire, je nose pas frapper à cette porte pendant quon chante la messe du diable. Les valets ! je les connais bien, allez ! les valets me plongeraient dans le ruisseau ou me poignarderaient dans le corridor même, pour amuser les Philistins. Je ne suis pas un Samson, votre honneur ; je ne serais pas capable de faire crouler le château sur leurs têtes. Je le voudrais bien, par exemple !
Philibert ne trouva pas mal fondée la crainte de son guide, et, comme un nouvel éclat de voix chargées divresse retentissait sous les riches lambris, il lui dit :
Restez ici jusquà mon retour, je vais y aller moi-même.
Il monta les larges marches de pierre, et frappa à plusieurs reprises, mais en vain. Il essaya douvrir. À sa grande surprise la porte céda : elle nétait pas verrouillée. Pas un serviteur nétait là. Il savança hardiment. Une éclatante lumière éblouit ses regards. Le château était tout orné de lampes et de candélabres, et cétait en vain que les brillants rayons du soleil cherchaient à pénétrer dans ces lieux, la nuit se prolongeait jusquau milieu du jour, une nuit artificielle avec une pluie de lumières et une effroyable orgie.
VII
Lintendant Bigot
Depuis larrivée de lintendant Bigot, dans le château de Beaumanoir, il y avait eu bien des festins joyeux, des festins qui pourraient, à cause de leurs désordres, être comparés aux royales orgies de la régence, et aux débauches de Croissy et des petits appartements de Versailles. La splendeur et le luxe de ce château, ses fêtes interminables provoquaient létonnement et le dégoût du peuple honnête, qui mettait naturellement, en regard de lextravagance de lintendant, les manières simples et les principes sévères du gouverneur général.
La grande salle, où se réunissaient dordinaire les convives, était brillamment éclairée par des lampes dargent, suspendues comme des globes de feu, au plafond. Un pinceau habile avait écrit, sur ce plafond, lapothéose de Louis XIV. Le grand monarque était entouré de tous les Bourbons, Condés-Orléanais, etc., jusquà la plus lointaine parenté. Sur le mur du fond, lon voyait un portrait de grandeur naturelle, de la marquise de Pompadour, la maîtresse de Louis XV, et lamie et protectrice de Bigot. La voluptueuse beauté semblait être le génie de ces lieux. Des tableaux de prix ornaient les autres murailles : Le roi et la reine ; la Montespan aux yeux si noirs ; la rusée Maintenon, et la belle et triste Louise de la Vallière, la seule qui ait aimé Louis XIV pour lui-même. Le portrait de la célèbre femme, copié daprès ce tableau, peut être vu encore dans la chapelle des Ursulines de Québec. Cest sainte Thaïs, sagenouillant pour prier avec les religieuses.
La table, un chef-duvre, était faite dun riche bois canadien aux teintes noires nouvellement connu, et sétendait sur toute la longueur de la salle. Au milieu, on avait placé lun des plus beaux morceaux de lart italien, une épergne en or massif, donnée par la Pompadour. Cette épergne représentait Bacchus assis sur un tonneau de vin, comme sur son trône, et offrant des coupes débordantes à des faunes et à des satyres qui dansaient une ronde.
Des gobelets de la Bohème et des coupes Vénitiennes, sculptés dans largent, brillaient comme des étoiles sur cette table magnifique. Ils étaient remplis jusquau bord des vins dor ou de pourpre de la France et de lEspagne, ou renversés dans les mares de nectar qui coulaient jusque sur les tapis de velours. Pour aiguiser la soif, on avait mis parmi les vases de fleurs et les corbeilles de fruits des Antilles, des fromages de Parmes, du caviar et d autres stimulants.
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Une vingtaine ou plus de convives, mis comme des gentilshommes, mais dont les vêtements étaient en désordre et tachés de vin, la figure animée, les yeux rougis, parlaient bruyamment à tort et à travers, et dune façon licencieuse.
De place en place, un siège vide ou renversé indiquait que des buveurs avaient roulé sous la table. Les valets qui les avaient emportés attendaient encore debout, en éclatante livrée. Dans une galerie, au fond de la pièce, des musiciens jouaient, quand les étourdissants éclats de la fête se taisaient un peu, les ravissantes symphonies de Destouche et de Lulli.
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Bigot, l intendant de la Nouvelle-France, occupait la place d honneur. Son front bas, son Sil vif, noir, petit, sa figure basanée, pleine de feu et d animation, trahissaient en lui le sang gascon.
Il était loin d être attirant ; dans l inaction il était même laid et repoussant. Mais son regard avait une puissance redoutable. Il fascinait, il était plein de cet étrange éclat que donnent une volonté de fer, jointe à une grande subtilité. Il inspirait la crainte, sil néveillait lamour.
Néanmoins, quand il voulait essayer la douceur, et il le faisait souvent il manquait rarement de se gagner la confiance des hommes ; pendant que la tournure agréable de son esprit, sa courtoisie et ses manières galantes, avec les femmes, quil napprochait jamais quavec la séduisante politesse apprise à la Cour de Louis XV, en faisaient un des hommes les plus dangereux de la Nouvelle-France.
Il aimait le vin et la musique, était passionnément adonné au jeu et aux plaisirs, possédait une brillante éducation, se montrait habile en affaires et fertile en expédients. Il aurait pu sauver la Nouvelle-France sil avait été aussi honnête quil était habile ; mais il aimait la corruption et navait aucun principe. Sa conscience se taisait devant son ambition et son amour des plaisirs. Il ruina la Nouvelle-France par égoïsme dabord, et ensuite pour ses protectrices, et pour la foule des courtisanes et des fragiles beautés de la Cour. En retour, par leurs artifices et leur influence auprès du roi, elles le faisaient maintenir dans sa haute position, malgré tous les efforts des honnêtes gens, les bons, les vrais habitants de la colonie.
Déjà, par ses fraudes et ses malversations, quand il était commissaire en chef de larmée, il avait ruiné et perdu lancienne colonie de lAcadie et, au lieu d être traduit devant les tribunaux et châtié, il avait été élevé à la charge plus digne et plus importante d intendant royal de la Nouvelle-France.
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Bigot avait fait asseoir à sa droite le sieur Cadet, son ami de cSur, un gros sensuel au nez épais, aux lèvres rouges, et dont les yeux gris clignotaient sans cesse. Sa large face colorée par le vin brillait comme la lune daoût quand elle se lève à lhorizon. On disait que Cadet avait été boucher à Québec. Maintenant, il était, pour le malheur de son pays, commissaire en chef de larmée, et confrère intime de lintendant.
Là se trouvaient aussi : le commandant de lArtillerie, Le Mercier, officier plein de bravoure, mais homme plein de vices ; Varin, commissaire à Montréal, libertin fier de ses débauches, plus coquin que Bigot, et plus polisson que Cadet ; De Bréard, contrôleur de la marine et digne associé de Péniseault ; il avait un visage mince, un il rusé qui convenait parfaitement au gérant de la Friponne ; Perrault, dEstèbre, Morin et Vergar, tous des créatures de lintendant, des hommes qui laidaient dans son rôle infâme, ses associés dans la Grande Compagnie la Grande Compagnie des voleurs, comme disait le peuple qui se voyait dépouillé de tout au nom du roi et sous le faux prétexte de continuer la guerre.
Autour de la table somptueuse, il y avait nombre dautres convives, les seigneurs dissolus des environs et les pères de la mode ; des hommes avides et extravagants, des hommes semblables à ceux dont parlait Charlevoix un quart de siècle auparavant, quand il disait : « des gentilshommes profondément versés dans lart élégant et agréable de dépenser de largent, mais tout à fait incapables den gagner. »
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Parmi les jeunes seigneurs qui avaient été entraînés dans ce tourbillon de splendides folies, se trouvait le brave et beau Le Gardeur de Repentigny, capitaine dans la marine Royale, un corps nouvellement formé à Québec. Le Gardeur, dans ses traits de vaillant soldat, avait comme un reflet de la suave beauté de sa sur, mais un reflet profané par la débauche. Il était tout enflammé, et ses yeux noirs, ordinairement doux et francs comme ceux dAmélie, ses yeux noirs lançaient maintenant les dards envenimés du serpent.
À lexemple de Bigot, Le Gardeur répondait follement aux défis de boire qui venaient de tous les côtés. Les fumées du vin obscurcissaient maintenant tous les cerveaux, et la table était une source de débauches.
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Remplissez encore votre coupe, Le Gardeur ! s écria l intendant, d une voix forte et claire ; l horloge menteuse dit qu il est jour, grand jour ! mais dans le château de Beaumanoir, aucun coq ne chante, aucun rayon du jour ne paraît sans la permission du maître et de ses aimables convives. Remplissez vos coupes, mes compagnons, remplissez vos coupes ! la lampe qui se reflète dans une coupe de vin est plus brillante que le plus éclatant soleil.
Bravo, Bigot ! Quelle santé ? dites ! nous allons y répondre jusquà ce que lon compte quatorze étoiles dans la Pléiade, répliqua Le Gardeur.
Et, jetant un regard endormi sur la grand horloge, au fond de la salle, il ajouta :
Je vois quatre horloges ici, et chacune delle en a menti, si elle dit quil est jour !
Vous vous amendez, Le Gardeur de Repentigny. Vous êtes digne dappartenir à la Grande Compagnie... Mais je vais proposer ma santé. Nous avons bu vingt fois à cette santé, et nous y boirons vingt fois encore. Cest le meilleur prologue que lesprit de lhomme ait pu trouver pour cette chose divine qui sappelle le vin, cest la femme !
Et le meilleur épilogue, aussi, fit Varin, passablement ivre. Mais la santé ? ma coupe est remplie !
Cest bien ! remplissez tous vos coupes, et buvons à la santé, à la fortune, et à lamour de la plus belle femme de lheureuse France, la marquise de Pompadour !
La Pompadour ! la Pompadour ! Ce nom retentit dans toute la salle, les coupes furent remplies jusquau bord et un tonnerre dapplaudissements et le choc joyeux des gobelets dargent répondirent à la santé de la maîtresse de Louis XV. Elle était, cette favorite puissante, la protectrice de la Grande Compagnie, et cétait dans ses mains que tombait la plus grande part des profits réalisés par le monopole du commerce dans la Nouvelle-France.
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Allons ! Varin ! c est à votre tour, maintenant ! cria Bigot, en se tournant vers le commissaire. Une santé à Ville-Marie ! Heureuse ville de Montréal où l on mange comme des rats du Poitou, et où l on boit jusqu à ce que les gens sonnent lalarme, comme firent les Bordelais, pour souhaiter la bienvenue aux percepteurs de la gabelle. Les Montréalais nont pas encore sonné lalarme à votre sujet, Varin, mais cela ne saurait tarder.
Dune main peu sûre, Varin remplit sa coupe, jusquà ce quelle débordât, puis, sappuyant sur la table il se leva et répondit :
Une santé à Ville-Marie ! et à nos amis dans lindigence, les tuques bleues du Richelieu !
Il faisait allusion à une récente ordonnance de lintendant. Par cette ordonnance inique, Bigot enjoignait à Varin de saisir, sous prétexte dapprovisionner larmée, mais en réalité au profit de la Grande Compagnie, tout le blé qui se trouvait dans les magasins de Montréal, et dans les campagnes voisines. On but avec enthousiasme.
Bien pensé ! Varin ! reprit Bigot ; cette santé est au plaisir et au travail. Le travail ça été de brûler les granges des habitants ; le plaisir, cest de boire à votre succès.
Mes fourrageurs ont balayé net, répondit Varin, en reprenant son siège ; les balais de Besançon nauraient pas fait mieux. Les champs sont nus comme une salle de bal. Votre Excellence et la marquise pourraient y venir danser ; pas une paille ne traînerait sous leurs pieds.
Et puis, demanda DEstèbe dun air un peu moqueur, avez-vous opéré cette uvre énorme sans lutte et sans combats ?
Sans combats ? Pourquoi des combats ? Les habitants ne résistent jamais quand nous leur parlons au nom du roi. Au nom du roi, nous chassons les démons ! Quand nous écorchons les anguilles, nous commençons par la queue. Si nous allions faire cela, les habitants seraient comme les anguilles de Mélun : ils crieraient avant davoir du mal. Non, non, dEstèbe ! nous sommes plus polis que cela, à Ville-Marie. Nous leur disons que les troupes du roi ont besoin de blé. Ils ôtent leurs bonnets et, les yeux pleins de larmes, ils vous répondent : M. le commissaire, le roi peut prendre tout ce que nous possédons, et nous prendre nous aussi, sil veut seulement empêcher les Bostonnais de semparer du Canada. Cest mieux, DEstèbe, que de voler le miel et tuer ensuite les abeilles qui lont produit.
Mais, Varin, que sont devenues les familles que vos pourvoyeurs ont ainsi dépouillées ? demanda le seigneur De Beauce, un gentilhomme campagnard dont toutes les idées généreuses nétaient pas encore noyées dans le vin.
Ces familles ? cest-à-dire les femmes et les enfants, car nous avons enrôlé les hommes, répliqua Varin, dun ton moqueur, en se croisant les pouces comme un paysan du Languedoc qui veut se faire croire, ces familles, De Beauce, font comme les gentilshommes de la Beauce en temps de disette ; elles bâillent pour leur déjeuner, ou elles avalent du vent, comme les gens du Poitou ; cela les fait cracher clair.
De Beauce, blessé des gestes moqueurs de Varin et de lallusion quil faisait au bâillement proverbial du peuple de la Beauce, se leva, furieux, et frappant la table de son poing :
Monsieur Varin, cria-t-il, ne vous croisez pas ainsi les pouces devant moi, ou je vous les couperai !
Sur un signe de Bigot, le sieur Le Mercier sinterposa :
Ne faites pas attention à Varin, dit-il bas à De Beauce, il est ivre, et lintendant serait désolé sil y avait querelle. Attendez un peu et vous boirez à Varin, qui sera pendu comme le boulanger de Pharaon, pour avoir volé le blé du roi.
Comme il mérite de lêtre, pour avoir insulté les gentilshommes de la Beauce, insinua Bigot, en se penchant vers son hôte irrité. Et tout en disant cela il faisait un clin dil à Varin. Venez, maintenant, De Beauce, ajouta-t-il, soyons tous amis. Amantium irS ! Je vais vous chanter un couplet en l honneur de ce bon vin, le meilleur que Bacchus ait jamais bu.
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L intendant se leva, et tenant dans sa main une coupe étincelante, il se mit à chanter d une voix assez mélodieuse, comme excellent moyen de ramener laccord parmi les convives, ce refrain fort à la mode :
Amis, dans ma bouteille
Voilà le vin de France !
Cest le vin qui danse ici
Cest le bon vin qui danse.
Gai lon la !
Vive la lurette !
Des fillettes
Il y en aura !
Vivent les fillettes ! les fillettes de Québec ! les plus belles, et les plus constantes des filles, et qui ne dédaignent pas un galant digne delles ! continua Bigot. Que dites-vous, Péan ? Nêtes-vous pas disposé à répondre à la santé des belles de Québec ?
Pas disposé ! votre Excellence ?
Il se leva pour répondre et ses jambes fléchirent. Brave, le verre en main, il tira son épée du fourreau et la mit sur la table.
Je demande que la compagnie boive cette santé à genoux ! dit-il, et de mon sabre que voici, je couperai les jarrets du mécréant qui refusera de sagenouiller et de boire une pleine coupe, aux yeux adorables de la plus belle Québecquoise, lincomparable Angélique des Meloises !
La santé fut acclamée. Chacun remplit son verre en lhonneur de la beauté partout admirée.
À genoux ! cria lintendant, ou de Péan va nous couper les jarrets !
Tous sagenouillèrent ; plusieurs ne purent se relever.
Nous allons boire, continua-t-il, à Angélique, la plus belle des belles ! Des Meloises ! Allons ! tous ensemble !
La plupart reprirent leurs sièges au milieu des rires et dune joyeuse confusion.
Alors, un jeune débauché excité par le vin et le tapage, le sieur Deschenaux, debout sur ses jambes mal affermies, éleva une coupe où trempaient ses doigts :
Nous avons bu avec tous les honneurs, commença-t-il, aux yeux adorables de la belle de Québec ; je demande à tous les gentilshommes, de boire maintenant aux yeux plus ravissants encore de la belle de la Nouvelle-France.
Qui est-elle ? Son nom ! son nom ! exclamèrent une douzaine de voix... Le nom de la belle de la Nouvelle-France !...
Qui est-elle ? Comment ! quelle autre que la belle Angélique mérite dêtre appelée ainsi ? reprit de Péan avec chaleur et jalousie.
Tut ! répliqua Deschenaux, vous comparez un ver luisant à une étoile, quand vous comparez Angélique des Meloises, à la dame que je veux honorer. Je demande que les coupes débordent en l honneur de la belle de la Nouvelle-France... la belle Amélie de Repentigny.
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Le Gardeur, la tête appuyée sur sa main, lair gaillard, et sa coupe déjà remplie, attendait la santé de Deschenaux. Au nom de sa sur il se leva comme sil avait été mordu par un serpent, jeta sa coupe à la tête de Deschenaux et tira son épée.
Mille tonnerres vous écrasent ! hurla-t-il, comment osez-vous profaner ce nom sacré, Deschenaux ? Rétractez-vous ! ou vous allez boire une santé de sang ! rétractez-vous !
Les convives se levèrent terrifiés. Le Gardeur voulait se précipiter sur Deschenaux, et Deschenaux, furieux de linsulte quil venait de recevoir, lattendait lépée au poing. Plusieurs sinterposèrent, Le Gardeur les repoussa.
Lintendant qui ne manquait jamais de courage, ni de présence desprit, rejeta Deschenaux sur son siège, et lui saisit le bras.
Êtes-vous fou, Deschenaux ? lui dit-il. Vous savez quAmélie est sa sur, et quil lui a voué un culte profond !... Rétractez la santé, elle était inopportune.
Deschenaux sobstina une minute, mais il dut enfin céder, car lintendant avait une très grande influence sur lui.
Ce damné de Repentigny ! dit-il, je voulais seulement rendre hommage à sa sur... Qui aurait pensé quil allait prendre la chose de cette façon ?
Tous ceux qui le connaissent, excepté vous, continua lintendant. Si vous voulez porter une santé à mademoiselle de Repentigny, attendez quil se soit donné corps et âme à la Grande Compagnie ; alors, soyez en sûr, il ne se souciera pas plus de lhonneur de sa sur que vous ne vous occupez de lhonneur de la vôtre.
Mais linsulte ? Il ma blessé avec le gobelet, mon sang coule... je ne pardonnerai jamais cela ! fit Deschenaux, en sessuyant le front avec sa main.
Bah ! vous le provoquerez un autre jour, et pas ici. Je vois que Cadet et Le Mercier se sont rendus maîtres du jeune Bayard ; venez, Deschenaux, montrez-vous généreux ; dites-lui que vous aviez oublié que la belle dame était sa sur.
Deschenaux, dissimulant sa colère, se leva et remit son épée au fourreau. Il prit le bras de lintendant et savança vers Le Gardeur qui faisait toujours des efforts pour se dégager.
Le Gardeur, dit-il avec un accent de regret sincère, javais oublié que mademoiselle de Repentigny est votre sur. Jai eu tort de proposer sa santé, je lavoue, et, bien que jeusse été fier de boire à cette santé, je la retire puisquelle ne vous a pas été agréable.
Le Gardeur se calmait aussi difficilement quil simpatientait vite. Il avait encore son épée à la main.
Voyons ! cria Bigot, il est bien malaisé de vous plaire ! Vous êtes exigeant comme Villiers de Vendôme que le roi lui-même ne pouvait satisfaire. Deschenaux vous déclare quil regrette ce quil a fait ; un gentilhomme ne peut dire plus. Serrez-vous la main et soyez amis, de Repentigny !
Inaccessible à la crainte et souvent à la raison, Le Gardeur ne résistait jamais quand lon faisait appel à sa générosité. Il rengaina et tendit une main cordiale à Deschenaux.
Votre apologie est suffisante, monsieur, lui dit-il ; je veux croire que vous naviez pas lintention doffenser ma sur. Ma sur, messieurs ! cest mon faible, ajouta-t-il, en les regardant tous avec assurance et prêt à recommencer sil découvrait quelque part le moindre signe dironie ; je la respecte comme je respecte la reine des cieux, et leurs noms à tous deux ne doivent jamais être prononcés ici !
Bien dit, Le Gardeur ! exclama lintendant, bien dit ! Encore une poignée de main et soyez amis pour toujours ! Bénies soient les querelles qui sont suivies dune pareille réconciliation ! bénis les outrages qui se lavent dans le vin ! Prenez vos sièges, messieurs.
Tous se remirent à la table. Bigot se sentait plus dispos que jamais.
Valets, commanda-t-il, apportez maintenant les plus larges coupes, nous allons boire un fleuve deau de vie !... Nous allons boire une eau de vie capable de fondre les perles de Cléopâtre ! Nous allons boire à une dame plus belle que la reine dÉgypte ! Mais auparavant, nous allons conférer à Le Gardeur de Repentigny, toutes les franchises dont jouissent les associés de la Nouvelle-France.
Les valets se hâtaient, allant et venant sans cesse. La table fut bientôt couverte de coupes profondes, de flacons dargent et de tout léclatant bagage de larmée de Bacchus.
Lintendant prit Le Gardeur par la main :
Vous désirez être un des nôtres et entrer dans le sein joyeux de la Grande Compagnie ? lui demanda-t-il.
Oui ! répondit Le Gardeur ivre et grave, je suis un étranger et vous pouvez me recevoir ; je sollicite mon admission. Par Saint-Pigot ! vous me trouverez fidèle !
Bigot lembrassa sur les deux joues :
Par les bottes de Saint-Benoît ! dit-il, vous parlez comme le roi dYvetot, Le Gardeur de Repentigny ! vous êtes digne de porter lhermine à la cour du roi de Bourgogne.
Regardez-moi le pied, Bigot, et dites à la compagnie si je puis, oui ou non, chausser la botte de St-Benoît !
Par le joyeux Saint-Chinon ! vous la chausserez, Le Gardeur !
Et il lui tendit un flacon de vin dune pinte. Le Gardeur la vida dun trait.
Cette botte vous va admirablement ! exclama Bigot tout enthousiasmé. Le chant, maintenant ! je conduis le chur. Que tous ceux-là retiennent leur haleine qui ne veulent pas faire chorus.
Alors, lintendant se mit à chanter à haute voix ces vers burlesques de Molière qui réjouirent si souvent les orgies de Versailles :
Bene, bene, bene respondere !
Dignus, dignus es intrare
In nostro docto corpore !
Puis aux accords des violons, aux roulements des tambours de basque, tous se levèrent en choquant leurs coupes sonores.
Vivat ! vivat ! vivat ! cent fois vivat !
Novus socius qui tam bene parlat !
Mille, mille annis et manget et bibat,
Fripet et Friponat !
Chacun vint à son tour embrasser Le Gardeur et lui serrer la main ; chacun vint le féliciter de son admission dans la Grande Compagnie.
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Maintenant, reprit Bigot, nous allons boire une santé longue comme la corde de la cloche de Notre-Dame. Remplissons nos coupes de la quintessence du raisin, et vidons-les en lhonneur de la Friponne !
La Friponne ! ce nom fut comme un choc électrique. Dans le pays, il était un opprobre ; mais à Beaumanoir il faisait rire. Pour montrer comme elle se moquait de lopinion publique, la Compagnie venait de lancer sur les grands lacs, pour faire le commerce de fourrures, un vaisseau qui sappelait « La friponne. »
Laissez rire ceux qui gagnent ! avait dit Bigot, à dEstèbe, un jour que celui-ci était furieux parce quun habitant avait prononcé ce nom devant lui.
Nous acceptons le nom ! nayons pas peur des conséquences. Si ces rustres savisent de dire autre chose, je ferai écrire ce quils diront en lettres dune verge sur la façade du palais, et ce sera labécédaire où ils apprendront à épeler et à lire !
La santé de la Friponne fut bue au milieu dune salve dapplaudissements, et de chants bachiques.
Le sieur Morin avait été marchand à Bordeaux. Cétait un homme dont la signature ne valait pas mieux que la parole. Il était arrivé depuis peu en Canada, avait transporté ses marchandises à la Friponne, et puis était devenu lun de ses membres les plus actifs.
La Friponne ! cria-t-il, jai bu à son succès de tout mon cur et de toute ma gorge ! Cependant, je suis sûr quelle ne consentira jamais à se coiffer du Night-cap et à dormir dans nos bras, tant que nous naurons pas muselé ce Chien dOr qui aboie nuit et jour dans la rue Buade.
Cest vrai, Morin, interrompit Varin que le seul nom du Chien dOr mettait en fureur. La Grande Compagnie naura la paix que lorsque nous aurons envoyé à la Bastille le Bourgeois son maître. Le Chien dOr est un...
Un maudit ! reprit Bigot avec violence. Pourquoi prononcez-vous ce nom, Varin ? il rend notre vin amer. Jespère bien jeter dans la poussière, un jour, le chien et le chenil de linsolent bourgeois.
Puis cachant, selon son habitude, sa pensée sous un sarcasme moqueur :
Varin, dit-il, en éclatant de rire, on prétend que cest le meilleur de vos os que le Chien d or ronge ainsi...
Il y en a plus qui croient que c est le meilleur des vôtres, Excellence.
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Varin disait vrai : il le savait bien, mais il connaissait aussi la susceptibilité de Bigot, à ce sujet, et il ajouta complaisamment :
Cest le vôtre ou celui du cardinal.
Disons, alors, que cest celui du cardinal. Il est encore en purgatoire, ce bon cardinal ; il y attend le Bourgeois pour régler ses comptes avec lui.
Bigot haïssait le bourgeois Philibert, comme on hait celui que lon a offensé. Il avait aidé à le chasser de France, autrefois, sous le prétexte que lui, Philibert, alors comte normand, mû par sa générosité naturelle, avait osé protéger contre lindignation de la cour, certains sectaires malheureux, dans le parlement de Rouen. Aujourdhui janséniste, il le haïssait à cause de sa prospérité. Sa haine tournait à la fureur, quand il voyait briller au fond du magasin de la rue Buade, la tablette du Chien dOr avec sa menaçante inscription. Il comprenait bien le sens de ces paroles de vengeance, écrites en lettres de feu dans lâme du Bourgeois.
Malheur à toute lengeance du Chien dOr, le parti des honnêtes gens ! cria Bigot. Si ce nétait que de ce cafard de savant, qui joue au gouverneur ici, jaurais vite descendu lenseigne et pendu le maître à sa place.
Les convives devenaient de plus en plus joyeux et bruyants, à mesure quils vidaient leurs coupes, et bien peu soccupaient des discours de lintendant. Cependant de Repentigny le regarda, comme il ajoutait ces dernières paroles :
Quest-ce cela, pour des hommes qui nont pas peur de se montrer hommes ?...
Bigot surprit le regard de Repentigny, et ajouta :
Mais nous sommes tous des poltrons, dans la Grande Compagnie, et le Bourgeois nous fait peur.
Le Gardeur était joliment aviné. Il ne savait guère ce que venait de balbutier lintendant, et navait saisi que ces dernières paroles.
Où sont les poltrons ? chevalier, demanda-t-il. Jappartiens à la Grande Compagnie maintenant, et moi, je ne suis pas poltron, si tous les autres le sont. Je suis prêt à décoiffer de sa perruque nimporte quelle tête en la Nouvelle-France ; je porterai la perruque au bout de mon épée sur la Place dArmes, et là je défierai le monde entier de la venir prendre.
Bah ! ce nest rien, cela, répliqua Bigot ; trouvez-moi quelque chose de mieux. Je voudrais voir un des membres de la Grande Compagnie, qui serait de force à renverser le Chien dOr.
Moi ! moi ! crièrent une douzaine de voix.
Bigot voulait tendre un piège à Le Gardeur.
Et moi donc ! moi je le renverserai, chevalier, si vous le désirez, sécria Le Gardeur, pris de vin et tout oublieux du respect et du dévouement, quil devait au père de son ami, Pierre Philibert.
Je prends votre parole, Le Gardeur, et jengage votre honneur en face de tous ces gentilshommes, fit Bigot au comble de la joie.
Quand dois-je agir ? aujourdhui ?
Le Gardeur était prêt à décrocher la lune, dans létat où il était ; il ne doutait de rien.
Non, pas aujourdhui, dit Bigot, il faut laisser mûrir la poire avant de la cueillir. Nous avons jusque là votre parole dhonneur.
Il était bien content du succès de son stratagème.
Ma parole est éternelle ! reprit Le Gardeur, et sa voix fut couverte par un nouvel applaudissement et par des chants honteux, dignes tout au plus d égayer des satyres.
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Le sieur Cadet s étendit paresseusement dans sa chaise, ouvrant et fermant des yeux chargés de sommeil.
Nous voilà ivres comme des brutes, dit-il ; il faudrait quelque chose pour nous réveiller, et nous rafraîchir les idées. Voulez-vous que je propose une santé à mon tour ?
Cest bien, Cadet, propose nimporte quelle santé. Pour lamour de toi, je boirais à tout ce qui vit dans le ciel, sur la terre et dans les enfers.
Cest une santé que vous allez boire à genoux, Bigot ; faites-moi raison, et remplissez la plus profonde de vos coupes.
Nous la boirons à quatre pattes si vous laimez ; mais avancez ! Vous êtes aussi long que le père Glapin, quand il prêche le carême ; jespère que vous serez aussi intéressant.
Bien, chevalier, la Grande Compagnie, après avoir bu à la santé de toutes les beautés de Québec, désire boire, maintenant, à la santé de la dame de Beaumanoir, et en sa présence, fit Cadet, avec une sombre gravité.
Bigot fit un bond ; tout ivre et insouciant quil était, il naimait pas que son secret fut divulgué. Il en voulait à Cadet de son indiscrétion, car bien des convives ne connaissaient rien de cette étrange dame de Beaumanoir. Il était trop profondément libertin pour éprouver quelque remords. Cependant, à la grande surprise de Cadet, il sétait montré dune extrême réserve, au sujet de cette dame ; il ne lui en avait jamais parlé.
On dit que cest une merveilleuse beauté, continua Cadet, que vous en êtes jaloux, et que vous avez peur de la montrer à vos meilleurs amis.
Elle est libre et peut aller où elle veut, répliqua Bigot.
Il était en colère, bien quil vit que cétait folie de se fâcher.
Elle ne laissera pas ses appartements, même pour vous, Cadet, reprit-il ; elle na pu fermer lil de la nuit, à cause de votre infernal tapage.
Alors, quil nous soit permis, daller lui demander pardon à genoux... Quen pensez-vous, messieurs ?
Accordé ! accordé ! fut le cri général, et tous se mirent à faire de bruyantes et vives instances auprès de Bigot, pour quil leur montrât la belle dame de Beaumanoir, cette superbe créature dont on parlait tant en secret.
Cependant Varin proposa de la faire monter au salon.
Ô roi ! sécria-t-il, envoyez-la vers nous ! Nous sommes de nobles Persans, réunis au palais, pour fêter les sept jours prescrits par la loi des Mèdes. Que le roi amène Nashti, la reine, pour que les princes et les nobles de sa cour puissent admirer sa beauté !
Bigot, trop pris de vin pour avoir des scrupules, se rendit aux désirs de ses gais compagnons. Il se leva, Cadet prit son fauteuil.
Gare à vous, dit-il, si je lamène, montrez-vous respectueux.
Nous baiserons la poussière de ses pieds, répondit Cadet, et nous vous reconnaîtrons pour le plus grand roi que lAncienne ou la Nouvelle-France aient jamais couronné dans un festin.
Bigot sortit alors du salon, traversa un long corridor, et entra dans la chambre de dame Tremblay, une vieille ménagère, qui dormait sur sa chaise. Il léveilla et lui ordonna daller chercher sa maîtresse.
La vieille se leva vivement à la voix de lintendant. Elle était passablement avenante, avait la joue encore vermeille et regardait son maître comme pour lui demander son approbation quand elle ajustait son chapeau où rejetait en arrière ses rubans plus que voyants.
Je veux que votre maîtresse monte dans la grande salle, allez vite ! répéta lintendant.
La ménagère fit une révérence, mais elle serra les lèvres de crainte, probablement, de laisser échapper quelques observations inopportunes, et puis elle sortit.
VIII
Caroline de Saint-Castin
La dame Tremblay traversa une suite de pièces, puis revint un moment après pour dire que sa maîtresse était descendue à sa chambre secrète, afin sans doute de moins entendre le bruit qui la troublait si fort.
Je vais aller la rejoindre, répliqua lintendant, vous pouvez vous retirer, dame Tremblay.
Il traversa le salon et alla toucher un cordon dissimulé dans lun des panneaux brillants qui couvraient les murs. Une porte souvrit et laissa voir un escalier garni dépais tapis qui conduisait aux larges voûtes du château.
Il descendit dun pas empressé mais peu sûr.
Lescalier aboutissait à une chambre spacieuse, où une lampe magnifique, suspendue par des chaînes dargent au plafond peint en fresques, répandait des flots de lumière. Les murs de cette chambre étaient couverts de superbes tapisseries des Gobelins, qui représentaient les plaines de lItalie, toutes ruisselantes de soleil et parsemées, dans une splendide échappée de vue, de bosquets, de temples et de colonnades. Lameublement en était dune magnificence vraiment royale. Tout ce que le luxe pouvait désirer, tout ce que lart pouvait fournir se trouvait là. Sur un sofa reposait une guitare et tout auprès, lécharpe et les gants de la jolie reine du lieu.
Lintendant ouvrit la porte, enveloppa la pièce dun regard inquisiteur, mais ne vit personne. Dans un enfoncement de la muraille, de lautre côté, se trouvait loratoire avec un autel surmonté dun crucifix. Une ombre mystérieuse enveloppait ce lieu ; cependant, lintendant put apercevoir une personne à genoux ou plutôt prosternée. Cétait Caroline de Saint-Castin. Son front touchait la terre et ses mains jointes enveloppaient sa tête. Vêtue dune longue robe blanche, les cheveux épars sur les épaules, elle ressemblait à lAnge de la douleur, criant, avec des larmes, du plus profond de son âme : Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de moi ! Elle était tellement absorbée dans son chagrin quelle ne remarqua pas larrivée de lintendant.
Bigot sarrêta tout étonné, tout rempli de crainte, à la vue de cette femme ravissante qui pleurait sur elle-même dans le secret de sa chambre. La pitié adoucit son regard ; il appela par son nom linfortunée jeune fille et courut à elle. Elle se releva lentement, en tournant vers lui son visage baigné de larmes. C est cette figure de vierge désolée qui hante depuis lors les ruines de Beaumanoir.
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Caroline de Saint-Castin était de taille moyenne ; élégante et déliée, elle semblait grande cependant. Ses traits étaient dune extrême délicatesse. Elle avait ces tresses sombres comme laile des corbeaux et cet il noir aux ardents reflets que lon retrouve encore, après plusieurs générations, chez les descendants des Européens qui se sont mêlés aux enfants de la forêt. Lil indien reste comme un héritage, longtemps après que lon a perdu dans la famille le souvenir de lorigine. Son teint pâle avait eu la riche couleur de lolive, mais aujourdhui le chagrin le flétrissait. Cependant, elle était belle encore et plus séduisante que les plus roses visages.
Elle descendait dune ancienne et noble famille acadienne, dont le fondateur, le baron de Saint-Castin, avait épousé une beauté indienne, la fille du grand chef des Abénaquis.
La maison de son père, lune des plus importantes de la colonie, fut longtemps le rendez-vous de tous les officiers royaux de lAcadie. Unique enfant de cette noble maison, elle fut élevée, comme lexigeaient son rang, sa position, et le luxe de lépoque, dans tous les raffinements.
Dans une heure dinfortune, la belle jeune fille rencontra pour son malheur le chevalier Bigot, commissaire en chef de larmée, et par conséquent lun des premiers officiers de lAcadie.
Elle nétait pas accoutumée aux manières séduisantes de la mère patrie, et lesprit délicat et la courtoisie charmante de cet homme lui plurent et lenchantèrent. Elle était gaie, franche, confiante. Son père, tout entier aux affaires publiques, lavait trop souvent laissée à elle-même ; au reste, il naurait pas désavoué les assiduités du chevalier Bigot, sil les avait connues ; parce que profondément honorable lui-même, il ne croyait pas quun gentil homme pût faire une chose malhonnête.
Bigot, rendons-lui cette justice, apportait dans ses relations avec mademoiselle de Saint-Castin, toute la sincérité dont il était capable. Elle était au-dessus de lui par son rang et sa fortune, et il laurait épousée sil navait pas appris que son projet soulevait lindignation à la cour de France. Il lui avait déjà offert son amour ; il régnait en maître dans son cur trop sensible.
Caroline espérait comme elle aimait. Nulle part la terre nétait verdoyante, lair pur, le ciel serein comme sur les bords du Bassin des mines, ces lieux témoins de ses tendres amours. Elle aimait avec cette passion qui jette dans lextase. Elle gardait les promesses quelle faisait à cet homme, comme elle eut gardé ses promesses à Dieu. Elle laimait plus quelle-même, et elle était heureuse de souffrir pour lui et à cause de lui.
Cette existence enchantée ne dura que quelques mois. Un jour Bigot reçut des lettres de Versailles. Cétait sa patronne, la marquise de Pompadour, qui lui déclarait quelle allait lui trouver une femme à la cour. Bigot était trop lâche courtisan pour repousser lintervention de cette femme, et pas assez franc pour faire connaître sa position à sa fiancée. Il remit son mariage à plus tard. Les exigences de la guerre lappelèrent ailleurs. Il avait gagné le cur dune pauvre femme trop confiante, mais il avait trop appris à lécole dissolue de la régence, pour sentir, en séloignant de la plus aimée de ses victimes, autre chose quun regret passager.
Quand il quitta lAcadie, lAcadie tombée aux mains des Anglais, il quitta aussi le seul cur véritablement aimant, qui crut encore en son honneur, et fit des vux pour sa fidélité.
Lheure du désenchantement arriva bientôt pour Caroline. Elle ne put se le cacher, lhomme quelle aimait avec tant dardeur et de fidélité, lavait lâchement trompée, lâchement abandonnée.
Elle apprit quil occupait la haute position dintendant de la Nouvelle-France, mais elle se sentit oubliée, comme la rose qui avait fleuri et sétait desséchée dans son jardin sous les soleils dautrefois.
Lors de la perte de la colonie, son père avait été appelé en France. Il allait revenir. Jamais, elle le savait bien, il ne lui pardonnerait dentretenir un amour méprisé. Ce serait avec une implacable sévérité quil repousserait tout projet de revoir celui quelle aimait avec tant de passion. Dans une heure daberration causée par le plus violent désespoir, elle senfuit de la maison, et sen alla chercher un refuge dans la forêt, chez ses parents éloignés, les Abénaquis.
Les Indiens laccueillirent avec un grand plaisir, et un profond respect : ils reconnaissaient ses droits à leur dévouement, à leur obéissance.
Ils lui firent chausser les mocassins de la tribu, et ayant reçu la confidence de ce qui causait chez elle un chagrin mortel, ils la conduisirent à travers les bois épais, vers la ville de Québec.
Cest là quelle espérait retrouver lintendant. Elle ne voulait pas lui reprocher sa perfidie ; elle laimait trop pour cela. Mais elle voulait implorer sa pitié, ou mourir à sa porte, sil demeurait insensible. Tel avait été le rêve insensé qui avait égaré sa pauvre tête, et lui avait fait entreprendre une démarche inexcusable.
Et voilà comment la belle et noble Caroline de Saint-Castin, ainsi que nous lavons déjà expliqué, se trouvait à Beaumanoir.
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Mademoiselle de Saint-Castin avait passé dans la prière, les larmes et les gémissements, cette nuit de débauche. Elle pleurait sur elle-même et sur Bigot, dont elle connaissait maintenant la dépravation. Parfois, dans son désespoir, elle accusait la Providence dinjustice et de cruauté ; parfois, à la vue de sa faute immense, elle se disait que toutes les peines de la terre ne sauraient la racheter, et que la mort et le jugement de Dieu, pouvaient seuls len punir justement.
Toute la nuit, à genoux au pied de lautel, elle avait demandé miséricorde et pardon. De temps en temps, quand un écho de lorgie venait jusquà elle, et faisait frémir la porte de sa chambre, elle se levait terrifiée. Mais personne ne descendit près delle pour la consoler ! personne ne vit sa désolation ! Elle se croyait oubliée de Dieu et des hommes.
Parfois aussi elle distinguait, dans ce concert infâme, la voix de lintendant, et elle se demandait comment elle avait pu aimer autant cet homme. Et pourtant, elle était obligée de savouer quelle serait encore prête à faire pour le revoir, ce quelle avait fait depuis. Elle laimerait toujours cet ingrat ! Il était infidèle et parjure, lui ; mais elle, la mort seule la délierait de ses serments !
Les heures suivirent les heures, et chacune lui parut un siècle de souffrance. Le délire semparait de ses esprits. Elle crut entendre la voix de son père en colère, qui lappelait par son nom ; elle crut entendre les anges accusateurs, qui se moquaient delle à cause de sa faute. Elle saffaissa dans un sombre désespoir, suppliant Dieu de mettre fin à sa misérable existence.
Bigot entra. Il la releva en lui murmurant des paroles de pitié. Elle porta sur lui un regard si plein de reconnaissance, quil en aurait été touché, sil navait pas été de pierre. Mais elle exagérait le sens de ses paroles. Il était trop ivre pour réfléchir, trop insouciant pour rougir de sa démarche.
Caroline, lui dit-il, que faites-vous ici ? Cest le temps de samuser, et non de prier. La noble compagnie qui est dans la grande salle, désire présenter ses hommages à la dame de céans. Venez avec moi.
Il lui offrit le bras avec une grâce, qui lui faisait rarement défaut, même dans ses plus mauvais moments. Caroline le regarda tout étonnée, sans comprendre.
Allez avec vous ! balbutia-t-elle, je le veux bien, vous le savez, mais où memmenez-vous ?
Dans la grande salle. Mes nobles hôtes désirent vous voir et rendre hommage à votre beauté.
Elle comprit ce quil voulait. Ce fut un éclair. Elle ne sétait jamais sentie tant offensée dans sa dignité de femme. Pâle de honte et de terreur, elle retira vivement sa main.
Monter à la grande salle ! frémit-elle, en reculant toujours, aller me donner en spectacle à vos convives ? François Bigot ! épargnez-moi cette honte et cette humiliation ! Je suis devenue méprisable, je le sais, mais, ô ! mon Dieu ! je ne suis point assez vile encore nest-ce pas, pour être montrée comme une infâme, à ces hommes ivres qui mappellent à grands cris ! oh ! non !
Bah ! Vous vous occupez trop des convenances, Caroline, répliqua Bigot, qui sinquiétait un peu de son attitude. Comment ! les plus belles dames de Paris ne trouvaient pas déplacé de paraître en costume dHébées et de Ganymèdes, devant le régent duc dOrléans, pendant les beaux jours de la jeunesse du roi, et plus tard elles firent la même chose, dans lune des plus grandes fêtes que le roi donna à Choisy... Ainsi, venez ma chère, venez !...
Il lentraîna vers la porte.
Épargnez-moi ! François ! sécria-t-elle, en tombant à genoux, le visage caché dans ses mains et fondant en larmes. Épargnez-moi ! François ! Oh ! pourquoi Dieu ne ma-t-il pas fait mourir, avant que vous soyez venu me commander une chose que je ne peux pas faire, que je ne veux pas faire ! ajouta-t-elle, en lui saisissant les mains.
Je nordonne pas, Caroline ; je vous fait part du vu exprimé par mes convives. Non, ce nest pas moi qui exige cela : jy consens pour leur faire plaisir, répondit Bigot.
Il était touché de ses larmes et de ses supplications. Il navait pas prévu une aussi pénible scène.
Oh ! merci ! François ! merci de cette bonne parole !... Je savais bien que vous ne me commandiez pas une chose aussi honteuse. Vous nêtes pas sans pitié pour linfortunée Caroline... non, vous ne la montrerez pas à ces hommes...
Non ! répliqua-t-il avec impatience, ce nest pas moi, cest Cadet qui a eu cette idée ! Il devient fou quand il boit trop ; moi aussi, sans cela je ne laurais jamais écouté ! Tout de même, Caroline, jai promis de vous amener, et mes amis vont se moquer de moi sils me voient revenir seul... Viens, pour lamour de moi, Caroline !... Arrange un peu ces beaux cheveux en désordre ; je vais être fier de toi, va, ma Caroline ! Il ny a pas une femme de la Nouvelle-France qui peut têtre comparée, ô ma belle Caroline !
François ! dit-elle avec un sourire plein de tristesse, il y a longtemps que vous me parlez ainsi... je veux réparer le désordre de mes cheveux, mais pour vous seul...
Rougissante, elle roula de sa main habile, comme une couronne autour de son front, ses longues tresses noires. Elle ajouta :
Un jour, il men souvient, jaurais été au bout du monde pour vous entendre dire ces douces paroles... Hélas ! cest fini ! vous ne pouvez plus être orgueilleux de moi comme aux jours heureux dautrefois, quand nous étions à Grand Pré ! Non, ces jours d amour et d ivresse ne reviendront plus jamais ! jamais !
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Bigot gardait le silence ; il ne savait plus ce qu il devait répondre, ni ce qu il avait à faire. La transition de la salle de l orgie aux plaintes et aux larmes de lalcôve, lavait dégrisé. Avec sa raison, il avait aussi retrouvé un peu de douceur.
Caroline, dit-il, je ninsisterai pas davantage. On me dit méchant et vous me croyez tel ; mais je ne suis pas brutal. Cest une promesse que jai faite étant ivre. Varin, cet animal divrogne, vous a appelée la reine Vashti, et ma supplié de vous amener dans la salle du festin, pour que tous vous admirent ; et moi, jai juré que pas une des beautés quils vantent nest comparable à vous...
Le sieur Varin ma appelé la reine Vashti ? Hélas ! il est peut-être prophète sans le savoir ! fit-elle avec une amertume profonde. La reine Vashti refusa dobéir au roi qui lui commandait de lever son voile pour que les grands de la cour, réunis dans une fête bachique, fussent témoins de sa beauté. Elle fut chassée et une autre monta sur le trône à sa place. Telle pourrait bien être ma destinée, François !
Alors, vous ne voulez pas venir, Caroline ?
Non ! tuez-moi si vous le voulez, et portez-leur mon cadavre !... mais, jamais vivante, je ne paraîtrai devant des hommes... Cest à peine si je puis soutenir votre regard, François, ajouta-t-elle en détournant ses yeux pleins de larmes et sa figure rouge de honte.
Cest bien, Caroline, reprit Bigot qui admirait réellement son esprit et son énergie ; ils finiront sans vous voir leur joyeuse fête. Ils boiront sans vous aux torrents de vin qui coulent depuis la nuit !...
Et les pleurs coulent ici, dit-elle tristement... les pleurs coulent bien abondants !... Puissiez-vous, François, nen jamais connaître lamertume !...
Bigot marchait dun pas mieux affermi quà son arrivée. Les fumées du vin se dissipaient. Cétait au moment où les convives chantaient la chanson quavait entendue le colonel Philibert en arrivant au château. À peine le refrain fut-il achevé que des coups, répétés avec une fiévreuse impatience, firent retentir la porte.
Ma chère enfant, dit-il, repose-toi, maintenant, calme-toi. François Bigot noublie pas les sacrifices que tu as fait pour son amour. Il faut que jaille rejoindre les hôtes qui mappellent ou plutôt te demandent à grands cris.
Il voulut séloigner.
François ! dit-elle en le retenant par la main ; et elle tremblait et sa voix était douce et plaintive, François ! si vous vouliez renoncer à la société de ces hommes et bannir de votre table ces malheureux excès, la bénédiction du Seigneur descendrait sur votre tête et le peuple vous aimerait encore... François ! vous pouvez devenir aussi bon que vous êtes grand. Il y a longtemps que je voulais vous parler ainsi, et je nosais jamais, javais peur. Aujourdhui, je suis sans crainte, car vous venez de vous montrer plein de bonté pour moi.
Bigot ne pouvait être tout à fait insensible à cette voix pleine de douceur et de tristesse ; mais il était le jouet dinfluences étrangères : il ne sappartenait plus.
Caroline ! répondit-il, votre conseil est sage et bon comme vous-même ; jy songerai pour lamour de vous, sinon pour moi. Adieu ! pauvre chère ! allez vous reposer... ces veilles douloureuses vous tuent et je veux que vous viviez pour voir des jours meilleurs et plus beaux.
Je le veux bien. Et elle lenveloppa dun regard débordant de tendresse. Après ces bonnes paroles, je vais bien reposer, ô mon François ! Jamais la rosée du ciel na été douce aux fleurs comme votre voix à ma pauvre âme...
Bigot sortit plus triste et meilleur quil navait jamais été. Mais ce ne fut que pour un moment.
Caroline, vaincue par les émotions, rentra dans sa chambre, et se jeta sur sa couche, implorant les bénédictions du ciel sur celui qui l avait si cruellement trahie ; mais quand l amour parle au cSur de la femme, elle ne sait que s apitoyer, compatir et pardonner chaque fois qu on l offense.
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Ha ! ha ! fit Cadet en voyant rentrer l intendant dans la salle toute retentissante des éclats du délire, ha ! ha ! Son Excellence propose et la dame dispose !... Elle a une volonté à elle, la belle dame ! et elle refuse dobéir... En vérité, lintendant a lair de venir de Quimper-Corentin où lon ne trouve jamais rien de ce que lon cherche.
Silence ! Cadet ! pas de folies ! répliqua Bigot avec impatience, bien que dordinaire il souffrit que lon dit en sa présence des choses bien pires.
Des folies ? cest vous qui en faites, Bigot !
Cadet pouvait dire tout ce quil lui plaisait, et il ne se gênait nullement.
Avouez, Excellence, continua-t-il, quelle est aussi cagneuse que saint Pedauque de Dijon. Elle nose pas marcher sur nos tapis, parce quelle a peur de nous montrer ses grands pieds !
Cette grosse plaisanterie arracha un éclat de rire à Bigot. Les pouvoir occultes de la salle du banquet lemportaient sur ceux de la chambre secrète. Il répliqua avec politesse cependant :
Je lai dispensée de paraître, Cadet. Elle est indisposée... ou elle naime pas à se montrer... ou elle a dautres raisons, et quand une femme donne une raison un gentilhomme ninsiste pas.
Dieu du ciel ! murmura Cadet, le vent souffle dun point nouveau : il fraîchit et vient de lest ; gare à lorage !
Et avec toute la gravité que peut avoir un homme ivre, il commença à chanter ce refrain de chasse de Louis XIV :
Sitôt quil voit sa chienne,
Il quitte tout pour elle.
Bigot partit dun grand éclat de rire.
Cadet, dit-il, quand tu es saoul, tu es le plus grand bandit de la chrétienté, et tu en es le plus fin coquin lorsque tu es à jeun.
Laissons reposer la belle et buvons en son honneur : Valets, apportez de l eau-de-vie ! Nous nous demanderons s il est jour quand minuit sonnera à la vieille horloge du château.
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Les coups de Philibert retentirent de plus en plus fort et furent entendus jusque dans la salle. Bigot ordonna aux valets daller voir qui se permettait de troubler ainsi la fête.
Ne laissez entrer personne ! Il est défendu douvrir quand la Grande Compagnie est assemblée pour traiter daffaires. Prenez des fouets, valets, et chassez linsolent !... quelque misérable habitant, je parie, qui sen vient pleurnicher parce que les pourvoyeurs du roi lui auront pris des ufs et du lard !
Un serviteur revint, portant une carte sur un plateau dargent.
Un officier en uniforme attend votre Excellence, dit-il à Bigot ; il apporte des ordres du gouverneur.
Bigot regarda la carte en fronçant les sourcils, et ses yeux étincelèrent quand il lut le nom.
Le colonel Philibert ! exclama-t-il, laide-de-camp du gouverneur ! Quest-ce qui lamène à pareil moment ? Entendez-vous ? continua-t-il en se tournant vers Varin. Cest votre ami de Louisbourg, celui qui allait vous mettre dans les fers, et vous envoyer en France pour vous faire juger, quand la garnison menaça de livrer la place parce que nous ne voulions pas la payer.
Varin nétait pas tellement ivre quil ne sentît la rage lui monter au cur, à ce nom de Philibert. Il jeta sa coupe sur la table :
Je ne boirai pas une goutte tant quil ne sera pas sorti ! sécria-t-il. Maudit cou-croche de La Galissonnière ! ne pouvait-il pas envoyer un autre messager à Beaumanoir ?... Mais je garde son nom sur ma liste ; il me paiera tôt ou tard ses insolences de Louisbourg !
Tut ! tut ! fermez vos livres ; vous êtes trop commerçants pour des gentilshommes, fit Bigot. Il sagit de décider si nous allons permettre à Philibert de nous apporter ses ordres ici ; par Dieu ! nous ne sommes guère présentables...
Présentables ou non, il avait à peine achevé que, Philibert, las dattendre, et trouvant la porte ouverte, se précipita à lintérieur. Il parut dans la grande salle.
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Un moment, il s arrêta stupéfait devant la scène dégoûtante qu il aperçut.
Il se sentit écSuré par ces visages enluminés, ces langues embarrassées, ce désordre, ces ordures, cette puanteur de l orgie. Il eut peine à contenir son indignation, à la vue de tant de gens de haut rang et de hautes positions, qui se vautraient encore à pareille heure dans la débauche.
Bigot était trop habile pour manquer de politesse.
Vous êtes le bienvenu ! colonel Philibert, dit-il ; vous nétiez pas attendu, mais vous êtes le bienvenu. Approchez : voyez dabord, avant de vous acquitter de votre message, lhospitalité qui se donne à Beaumanoir... Vite ! serviteurs ! des coupes nouvelles et des carafes pleines en lhonneur du colonel Philibert.
Merci de votre politesse, chevalier. Vous me pardonnerez bien si je macquitte de mon message immédiatement ; mon temps ne mappartient pas aujourdhui, et je ne puis masseoir. Son Excellence le gouverneur désire votre présence et celle des commissaires royaux au conseil de guerre qui aura lieu cet après-midi. On vient de recevoir des dépêches du pays, par le Fleur de lys ; et il faut que le conseil sassemble immédiatement.
Philibert songea à limportance des questions qui allaient être discutées ; il pesa lattitude de ces hommes qui allaient former le conseil, et une rougeur subite lui monta au front. Il refusa de boire et s éloigna de la table en saluant l intendant et ses compagnons.
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Il se retirait. Alors, de l autre bord de la table une voix lui cria :
Mais, par tous les dieux ! cest lui ! Pierre Philibert, arrête !
Le Gardeur de Repentigny se précipita comme un tourbillon, renversant chaises et convives, tout ce qui lui barrait le chemin. Il courut vers le colonel. Celui-ci ne le reconnut pas à cause du désordre de ses vêtements et de sa figure, et le repoussa pour ne pas subir ses embrassements.
Mon Dieu, Pierre ! est-ce que tu ne me reconnais pas ? fit Le Gardeur, piqué au vif. Je suis Le Gardeur de Repentigny. Regarde-moi bien, mon cher ami, voyons ! regarde-moi bien...
Philibert fixa sur lui un regard tout plein détonnement et de douleur :
Toi ? toi, Le Gardeur de Repentigny ? est-ce possible ? Le Gardeur ne ta jamais ressemblé ; Le Gardeur ne sest jamais mêlé à des gens comme ceux que je vois !
Philibert avait échappé ces dernières paroles. Heureusement pour lui, elles furent étouffées par le tapage de la salle ; sans cela il aurait pu les payer de sa vie.
Cest cependant moi, Pierre ! regarde-moi encore, reprit Le Gardeur ; je suis bien celui que tu as un jour retiré du St-Laurent ; je suis le frère dAmélie.
Philibert regarda fixement Le Gardeur, et il ne douta plus. Il lattira sur sa poitrine, disant dune voix émue et pleine de pitié :
Ô ! Le Gardeur ! je te reconnais maintenant ! mais où et comment je te retrouve ! Combien de fois jai rêvé de te revoir encore ! mais dans la chaste et vertueuse maison de Tilly, jamais ici ! Que fais-tu ici, Le Gardeur ?
Pardonnez-moi, Pierre ! je sais comme il est honteux dêtre ici.
Sous le regard de son ami, Le Gardeur sétait tout à coup transformé : il était devenu un autre homme. La surprise semblait lavoir dégrisé.
Ce que je fais ici, mon cher ami ! reprit-il, en portant ses regards autour de la salle, cest plus aisé à voir quà dire. Mais, par tous les saints ! jen ai fini ! Tu retournes à la ville tout de suite, Pierre ?
Tout de suite, Le Gardeur, le gouverneur mattend.
Alors je men retourne avec toi. Ma bonne tante et ma sur sont à Québec. Jai su ici même leur arrivée ; jaurais dû partir sur-le-champ, mais le vin de lintendant a eu trop dempire sur moi. Quils soient tous maudits ! parce quils mont déshonoré à tes yeux, Pierre... et aux miens !
Philibert tressaillit en apprenant quAmélie était à Québec.
Amélie est en ville ? répéta-t-il dune voix joyeusement surprise ; je nespérais pouvoir sitôt lui présenter mes hommages, à elle et à madame de Tilly.
Son cur battait fort à la pensée de revoir cette belle jeune fille dont le souvenir avait depuis tant dannées embelli ses rêves les plus suaves et inspiré ses actions les plus nobles.
Viens, Le Gardeur, dit-il, prenons congé de lintendant et regagnons la ville ; mais pas dans létat où tu es, ajouta-t-il en souriant, au moment où Le Gardeur le prenait par le bras pour sortir. Pas dans cet état, Le Gardeur ; baigne-toi, lave-toi, purifie-toi ; je vais attendre au grand air, dehors. Lodeur de cette pièce me suffoque.
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Le Gardeur ! cria Varin, de l autre côté de la table, vous n allez pas nous laisser, j espère, et forcer les gens à se séparer. Attendez un peu ; nous allons boire quelques rondes encore et nous partirons tous ensemble.
J ai fini mes rondes, pour aujourdhui, Varin ; puissè-je avoir fini pour jamais ! Le colonel Philibert est mon meilleur ami ; je vous laisse vous-même pour le suivre ; ainsi, excusez-moi.
Vous êtes excusé, Le Gardeur, répliqua Bigot avec dautant plus de politesse quil détestait cette amitié entre Philibert et Le Gardeur. Nous devons tous partir quand les cloches de la cathédrale sonneront midi, ajouta-t-il. Acceptez le coup dadieu, Le Gardeur, et décidez le colonel à laccepter aussi, car jai peur quil ne loue guère notre hospitalité.
Pas une goutte de plus, aujourdhui ! serait-ce de la coupe de Jupiter lui-même !
Le Gardeur repoussait dautant mieux la tentation quil sentait son ami Philibert le tirer par sa manche.
Cest bien ! comme vous voudrez, Le Gardeur ; du reste, je crois que nous en avons tous assez, peut-être trop, même.
Et il se mit à rire. Il ajouta :
Je crois que le colonel Philibert nous fait rougir... ou plutôt nous ferait rougir, si nous ne portions déjà sur nos visages les teintes vermeilles de Bacchus.
Philibert, avec une politesse tout officielle, dit adieu à lintendant et aux convives.
Deux valets servirent Le Gardeur. Il se mit au bain et prit des vêtements nouveaux. Un peu plus tard, il sortait du château, à peu près sobre, et transformé en un brillant chevalier. Seulement, autour des yeux, une rougeur cuisante restait pour raconter la débauche de la nuit.
À la porte du château, assis avec la gravité dun juge, sur le montoir, maître Pothier écoutait, en attendant le retour du colonel Philibert, les bruits joyeux de lintérieur, le chant, la musique et le choc des coupes ; et tout cela formait à son avis, le plus harmonieux concert quil fut possible dimaginer.
Je nai pas besoin de vous pour men retourner, maître Pothier, voici votre salaire, lui dit Philibert en lui mettant quelques pièces dargent dans la main. Ma cause est gagnée ! ajouta-t-il. Nest-ce pas, Le Gardeur ?
Il regardait son ami dun air de triomphe en disant cela.
Bonsoir, maître Pothier ! dit-il au vieux notaire, et il séloigna en compagnie de son ami.
Le vieux notaire ne pouvait pas les suivre ; il alla cahotant, par derrière, pas fâché davoir le temps et le loisir de conter et faire sonner ses pièces de monnaie. Il était dans cet heureux état dun homme dont les espérances sont plus que réalisées. Il se voyait à lauberge de la bonne dame Bédard, dans la charmante petite salle à manger, bien assis dans le vieux fauteuil, le dos tourné au foyer, le ventre appuyé à la table, un plat de rôti fumant devant lui, une bouteille de cognac dun côté, un flacon de cidre de Normandie de lautre, et avec lui, pour boire et manger mieux, un ou deux bons compères. Alerte, avec des pieds mignons et des mains habiles, la belle Zoé Bédard sempressait à les servir.
Oui ! ce tableau dun bonheur parfait flottait devant les yeux fatigués de maître Pothier, et il était ravi de cet Éden nouveau, sans arbres et sans fleurs, mais orné de tables, de coupes, de plateaux et de tout ce quil fallait pour les bien remplir.
Un digne gentilhomme et un brave officier ! je le jure ! disait-il en galopant. Il est généreux comme un prince, attentif comme un évêque, capable de faire un juge, et un juge en chef, encore ! Que voudriez-vous faire pour lui, maître Pothier ? Je réponds à linterrogation de la cour : je ferais son contrat de mariage, je rédigerais ses dernières volontés, son testament, avec le plus grand plaisir et gratuitement. Pas un notaire, dans la Nouvelle-France, ne pourrait faire plus ! Alors son imagination vagabonde se porta sur un texte quil aimait beaucoup, « la grande nappe toute couverte doiseaux et de poissons de diverses espèces, bons à manger » et il répéta les paroles bibliques ; mais la langue lui fourcha, et au lieu de dire : Pierre, lève-toi, trie et mange ! il cria : Pothier, lève-toi, tue et mange !
IX
Pierre Philibert
Le colonel Philibert et Le Gardeur galopaient à travers la forêt de Beaumanoir. Ils se rappelaient avec une douce émotion les principaux incidents de leur vie, depuis leur séparation, évoquaient les temps du collège, les jours de congé, les courses dans les bois de Tilly ; et toujours, dans ces évocations du passé, ils voyaient apparaître la suave figure de leur gentille compagne, Amélie de Repentigny. Ce nom dAmélie, quand il passait sur les lèvres de Le Gardeur, ce nom dAmélie résonnait dune manière plus suave, aux oreilles de Philibert, que les cloches harmonieuses de Charlesbourg.
Lhomme le plus brave de la Nouvelle-France ne put sempêcher de trembler, quand, avec une apparente indifférence, il demanda si Amélie se souvenait encore de lui ; il avait été si longtemps éloigné ! Il trembla, et son cur cessa de battre, car son bonheur, il le sentait bien, ne dépendait plus que dun mot.
Si elle se souvient de toi, Pierre Philibert ! exclama Le Gardeur, avec impétuosité, elle moublierait plutôt que de toublier... Sans toi elle naurait plus de frère aujourdhui. Elle unit nos deux noms dans ses prières de chaque jour ; elle prononce le tien par reconnaissance, le mien par pitié, car je suis indigne delle, et jai besoin plus que toi, de son aide. Philibert ! tu ne connais pas Amélie, si tu la crois capable doublier un ami comme toi !
Philibert tressaillit dune grande joie. Trop heureux pour parler, il chevaucha quelque temps en silence. Et après quelques moments :
Elle doit être bien changée ? demanda-t-il.
Changée ? oh ! oui ! répondit Le Gardeur tout gaiement. Cest à peine si je puis reconnaître, dans la belle et grande dame daujourdhui, nos gentils petits yeux noirs dautrefois. Mais, par exemple ! cest toujours le même cur aimant, le même esprit chaste, les mêmes manières élégantes, le même sourire enchanteur. Elle est peut-être un peu plus silencieuse, et un peu plus pensive quautrefois ! peut-être un peu plus particulière dans lobservation de ses pratiques religieuses. Tu ten souviens, je lappelais souvent pour rire, notre Sainte Amélie ; je pourrais lappeler ainsi pour tout de bon, aujourdhui, et en vérité, elle le mérite.
Dieu te bénisse, Le Gardeur ! Dieu bénisse Amélie ! fit le colonel, qui ne put maîtriser son émotion... Crois-tu qu elle me verrait avec plaisir, aujourd hui ? ajouta-t-il.
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Les douces pensées de Philibert s envolaient déjà vite et loin. Il voulait en savoir davantage sur la charmante enfant d autrefois, et son désir ardent, mêlé dune crainte vague, devenait un supplice. Elle pouvait bien, en effet, se disait-il, se souvenir de Pierre Philibert enfant, comme elle pouvait se souvenir dun rayon de soleil qui aurait doré des étés enfuis depuis longtemps ; mais comment pourrait-elle le retrouver, sous les traits de lhomme fait ? Hélas ! ne se plaisait-il pas à nourrir un amour fatal qui finirait par le tuer ? Nétait-elle point fiancée déjà ? navait-elle point déjà donné son amour à un autre ? Elle était si belle, si aimable ! et il y avait tant de vaillants et nobles prétendants dans la capitale !...
Ce fut donc à dessein quil dit :
Crois-tu quelle me verrait avec plaisir aujourdhui, Le Gardeur ?
Si elle te verrait avec plaisir ? En voilà une question ! Elle et ma tante ne perdent pas une occasion de me parler de toi. Elles te citent comme exemple de vertu, pour me faire rougir de mes fautes, et elles ne perdent pas leur temps. Cest fini ! Cette main ne portera plus jamais une goutte de vin à mes lèvres ; je la donnerais à couper ! Et dire que tu mas trouvé en pareille compagnie ! Que vas-tu penser de moi ?
Je pense que tes regrets ne sont pas plus sincères que les miens. Mais dis-moi comment tu as été entraîné dans cet abîme ?
Oh ! je ne le sais pas trop, répondit Le Gardeur ; je me suis trouvé au fond du gouffre avant dy songer. Je suppose que jai été entraîné par le vin généreux, et les enchantements de Bigot, et surtout par la plus dangereuse des séductions, le sourire dune femme. Voilà ! tu sais ma confession maintenant, et je te jure, Pierre, que je passerais mon épée au travers du corps de tout autre, que toi, qui saviserait de me demander ainsi compte de mes actes. Je me sens mourir de honte, Pierre Philibert.
Merci de ta confiance, Le Gardeur ; jespère que tu vas fuir le danger maintenant.
Et il lui tendit sa main ferme et franche. Le Gardeur la pressa longtemps dans la sienne.
Penses-tu, lui demanda Philibert en riant, quelle soit encore capable de tirer un ami du danger ?
Le Gardeur comprit lallusion, et le remercia dun regard débordant de reconnaissance.
Et en outre de ma main, continua Philibert, ny a-t-il pas les mains pures dAmélie qui intercèdent pour toi ?
Ma bien-aimée sur ! sécria Le Gardeur, je ne suis quun lâche en face delle, et je rougis de paraître en sa chaste présence !
Courage, Le gardeur ! quand on a honte de ses fautes, on nest pas loin de sen corriger. Sois franc avec ta sur, comme tu les avec moi, et elle tarrachera, malgré toi, aux enchantements de Bigot, de Cadet, et surtout aux charmes de ces invincibles sourires qui tont, mas-tu avoué, attiré dans le mauvais courant de la vie.
Je crains quil ne soit trop tard, Pierre ! cependant je sais bien que mon Amélie ne mabandonnerait jamais, lors même que tous mes amis séloigneraient de moi. Elle ne me ferait seulement pas un reproche, excepté par affection.
En entendant cet éloge de la femme quil aimait, Philibert reposa sur son ami un regard dadmiration. Le Gardeur ressemblait tellement à Amélie que Pierre crut apercevoir tout à coup dans sa figure, limage ravissante de la jeune fille.
Tu ne résisteras pas à ses prières, Le Gardeur !
Il pensait, lui, que cétait chose impossible.
Nul ange gardien, continua-t-il, ne sest jamais attaché à un pécheur, comme elle sattachera à toi, cest pourquoi, je suis plein despoir, ô mon bon Le Gardeur !
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Les deux voyageurs sortirent de la forêt, et vinrent s arrêter à l hôtellerie de la Couronne de France, pour faire boire leurs chevaux dans l auge, à la porte. Dame Bédard s avança pour les saluer. Ils lui dirent que maître Pothier, toujours sur son bidet, venait là-bas, dun pas tranquille et lent, comme il convenait à la profession.
Oh ! maître Pothier trouve toujours le chemin de la Couronne de France, répondit-elle. Puis elle ajouta : Est-ce que vos honneurs ne prendront pas une goutte de vin ? Il fait chaud et les chemins sont poussiéreux. Un cavalier qui ne boit point fait suer son cheval, vous savez, comme dit un vieux proverbe.
Elle se mit à rire.
Les gentilshommes sinclinèrent en la remerciant. Alors Philibert aperçut la jolie Zoé, les yeux attachés sur une grande feuille de papier, marquée dun sceau rouge ; elle cherchait à débrouiller lécriture assez bizarre du vieux notaire.
Zoé, comme les autres filles de sa condition, avait reçu au couvent une teinture des principales connaissances. Cependant, bien que le papier quelle étudiait avec tant dattention fût son contrat de mariage, elle avait de la peine à faire le triage des quelques bribes de bon sens, qui flottaient sur cette mer de verbiage légal. Avec sa parfaite intelligence des prétentions du meum et du tuum, elle en arriva vite, cependant, à la conclusion fort satisfaisante que son contrat de mariage avec lhonnête Jean Lachance nétait pas sans mérite.
Elle surprit le regard de Philibert et rougit jusque dans le blanc des yeux ; elle rejeta vivement le papier et répondit, par un salut, à ladieu des gentilshommes, qui séloignèrent dune course rapide, sur la grande route de la ville, après avoir abreuvé leurs chevaux.
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Babet Le Nocher, vêtue de sa robe neuve, assez courte pour laisser paraître dans leurs bas de laine, deux pieds si mignons, que bien des duchesses en auraient été jalouses, était assise sur le banc de la gondole, et tricotait. Elle portait ses cheveux noirs selon la mode dont parle le grave Kalm, dans sa relation de la Nouvelle-France, quand il dit : Les paysannes portent toutes leurs cheveux bouclés. Et comme elles sont jolies ainsi !
Sur ma vie ! dit-elle à Jean, qui savourait une pipe de tabac canadien, voilà le bel officier qui revient, et aussi vite quil sen est allé !
Il est évident, ma chère Babet, quil marche pour le roi ou pour lui-même. Une belle dame attend son retour avec impatience, ou bien la envoyé porter un message. Il ny a quune femme, Babet, pour mettre du vif argent dans les pieds dun homme.
Ou de la folie dans la tête, répliqua Babet en riant.
Et rien de plus naturel, Babet, puisque cest comme cela que vous nous aimez. Mais ils sont deux. Qui donc accompagne le gentilhomme ? Tes yeux sont meilleurs que les miens, Babet.
Cest bien ce que je tai toujours dit, Jean, et tu ne mas jamais crue. Fie-toi à mes yeux et défie-toi des tiens... Lautre gentilhomme, dit-elle, en regardant fixement, pendant que son tricot dormait sur son jupon, lautre gentilhomme est le jeune chevalier de Repentigny. Comment se fait-il quil revienne avant les autres ? Cela métonne.
Cet officier doit venir de Beaumanoir, et il ramène le jeune seigneur, fit Jean, en soufflant de ses narines une longue bouffée de fumée.
Il doit y avoir quelque chose de meilleur que la fumée, Jean.
Elle toussa ; elle navait jamais aimé la pipe.
Le jeune chevalier, reprit-elle, est toujours lun des derniers à revenir, quand ils ont leurs trois jours de fête au château, pour couronner la partie de chasse ! Il est mal parti, hélas ! il est à plaindre. Un si beau, si galant cavalier !
Des mensonges ! des calomnies ! répliqua Jean avec chaleur. Le Gardeur de Repentigny est le fils de mon vieux seigneur. Il est possible quil senivre, mais il se comporte comme un gentilhomme alors, et non comme un charretier, comme un...
Comme un batelier, Jean ! Je ne parle pas de toi, car depuis que je prends soin de ta boisson, il ny a pas de meilleur buveur deau que toi.
Bah ! ma femme, ta vue menivre suffisamment. Deux yeux clairs comme les tiens, une pipe, un bitter et le bénédicité avant le dîner, en voilà assez pour sauver un chrétien.
Les cavaliers arrivaient. Il se leva, ôta sa tuque rouge et salua poliment. Le Gardeur sauta du cheval et vint lui serrer la main. Jean avait été un serviteur de Tilly, et le jeune seigneur était trop bien élevé pour ne pas témoigner quelque égard, même au plus humble de ceux quil avait connus.
Eh bien, Jean, dit-il, amicalement, le vieux passeur a-t-il bien de la besogne aujourdhui ?
Non, votre honneur ; mais hier, par exemple, je crois que la moitié de la rive nord a traversé pour aller à la corvée du roi. Les hommes venaient travailler et les femmes suivaient les hommes.
Il regarda Babet dun il provocateur. Elle répliqua hardiment :
Et pourquoi les femmes ne suivraient-elles pas les hommes ? Ils sont assez rares dans la Nouvelle-France, depuis que cette guerre affreuse est commencée ; on peut bien prendre soin de ceux qui restent.
Cest vrai comme un sermon du dimanche, répondit Jean, et lautre jour, continua-t-il, ce noble étranger qui est lhôte de son excellence le gouverneur, disait, ici même, dans ma propre barque, quil y a maintenant quatre femmes pour un homme dans la Nouvelle-France... Si cest vrai, Babet, et tu sais quil a dit cela ; tu en étais assez fâchée, si cest vrai, un homme vaut beaucoup maintenant, et les femmes sont communes comme les ufs à Pâques.
Cest vrai que ce monsieur ne sest pas gêné pour parler ! exclama Babet vivement, mais il perdait moins son temps, quand il cueillait des herbes pour en emplir son livre !
Allons ! allons ! fit Le Gardeur interrompant cette discussion sur la population, la Providence connaît le mérite des femmes canadiennes, et elle ne saurait nous en donner trop. Nous sommes pressés darriver, Jean ; embarquons ! Ma tante et Amélie sont ici dans lancienne demeure ; elles seront bien aises de vous voir, ainsi que Babet, ajouta-t-il avec bonté en mettant le pied sur le bateau.
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Babet fit sa plus gracieuse révérence, et Jean, tout à son devoir, lança sa barque avec les deux gentilshommes et leurs chevaux, à travers les flots clairs de la rivière Saint-Charles. Il accosta au quai du roi. Les cavaliers se remirent en selle, passèrent devant le vaste palais de lintendant, montèrent la côte des chiens, senfoncèrent sous la porte de la Côte de la Canoterie, qui a depuis pris le nom de porte Hope, et disparurent aux yeux de Babet, qui les avait suivis avec un sentiment dadmiration. Elle était surtout occupée du bel officier en uniforme ; il sétait montré si poli, si généreux, le matin !
Javais peur, Jean, que tu ne fissent quelque allusion à mademoiselle des Meloises, dit-elle à son mari, dès quil fut de retour, les hommes sont si indiscrets !
Sur un bateau qui fait eau, Babet, nembarquez pas de femmes, vous iriez vite au fond. Mais pourquoi me parles-tu de mademoiselle des Meloises ?
Une heure auparavant, lhonnête Jean avait traversé dans sa barque la belle jeune fille, et sil nen dit rien à Le Gardeur, ce ne fut pas manque denvie assurément.
Pourquoi parler de mademoiselle des Meloises ? reprit Babet, parce que tout Québec sait que le seigneur de Repentigny est fou delle ?
Et pourquoi ne serait-il pas fou delle, si cela lui plaît de lêtre ? Cest un morceau de roi que cette fille-là, et si Le Gardeur perd pour elle le cur et la tête, il ne fera que ce quont fait la moitié des galants de Québec.
Oh ! Jean ! Jean ! il est facile de voir que tu as encore des yeux et un cur...
Et Babet se mit à tricoter avec une vigueur nouvelle.
Javais des yeux pour te voir, Babet, quand je tai choisie, et javais un cur pour taimer, fit Jean en éclatant de rire.
Babet paya le compliment dun charment sourire.
Regarde Babet, je ne donnerais pas cette prise de tabac, dit Jean en montrant son pouce et son index pleins de la piquante poussière, je ne donnerais pas cette prise pour le jeune homme qui resterait indifférent devant une fille aussi belle que Angélique des Meloises.
Alors, je suis bien aise que tu naies pas dit au seigneur de Repentigny quelle a traversé pour aller voir quelquun qui nest pas lui, jen suis bien sûre... Je te conterai quelque chose, tout à lheure, Jean, si tu veux venir dîner. Viens ! jai un mets à ton goût.
Quest-ce donc, Babet ?
Jean, après tout, aimait presque autant un bon dîner quune jolie femme.
Quelque chose que tu aimes bien... Cest un secret de femme cela : Tenir bien chaud lestomac dun homme, pour que son cur ne se refroidisse point... Que dis-tu dune anguille rôtie ?
Bravo ! cria le gai batelier, et il se mit à chanter :
Ah ! ah ! ah ! frite à lhuile,
Frite au beurre et à loignon !
Et les deux époux rentrèrent dans leur maisonnette, plus heureux que les rois dans leurs palais somptueux.
X
Amélie de Repentigny
La maison de ville de madame de Tilly se trouvait en haut de la Place dArmes. La Place dArmes était un carré assez large, et grossièrement pavé. Tout un côté était occupé par le château Saint-Louis, un massif édifice au toit élevé et pointu. Sur un autre côté, au milieu des arbres antiques que la hache des compagnons de Champlain avait épargnés, sélevait le vieux monastère des Récollets, avec un beffroi altier, et son vaste portique ombragé, où les moines, en robes grises et en sandales, venaient, en été, lire leur bréviaire et dire une bonne parole aux passants.
Cette maison des De Tilly était bâtie en pierre ; elle était grande et ornée comme il convenait au rang et à la fortune de ses maîtres.
Elle donnait sur la Place dArmes et sur les jardins du château, permettait de voir une partie du fleuve qui coulait majestueusement au pied de la haute forteresse, et, par delà, les hautes collines de Beaumont couronnées de forêts.
Dans lenfoncement dune fenêtre, à demi cachée dans les riches et épais rideaux dune pièce magnifique, Amélie de Repentigny était assise seule. Elle paraissait calme, son regard était serein ; mais ses mains jointes convulsivement, comme pour comprimer une émotion violente, faisaient deviner le trouble profond de son âme.
Sa tante se trouvait dans le grand salon avec quelques amies en visite. Les voix animées de ces dames arrivaient à ses oreilles, mais elle ne sen apercevait pas, tant elle était absorbée dans les pensées étranges qui lassaillaient depuis le matin, depuis que le chevalier de La Corne lui avait appris le retour de Pierre Philibert.
Cette nouvelle lavait singulièrement impressionnée. Dabord, elle comprit que cétait pour son frère un grand bonheur, puis ensuite, elle sentit quelle en éprouvait bien de la joie elle-même. Pourquoi ? Elle ne le savait pas trop. Elle ne voulait pas le savoir, et faisait taire son cur qui le lui disait.
Cétait pour son frère quelle avait tant de joie ! Son cur battait un peu plus fort que de coutume, mais cétait la marche longue, et le chagrin de navoir pas trouvé Le Gardeur.
Un pressentiment merveilleux lui disait que le colonel avait rencontré Le Gardeur à Beaumanoir, et quil ne manquerait pas de venir avec lui, à son retour, présenter ses hommages à madame de Tilly, et les lui présenter aussi à elle-même.
Cette pensée la faisait rougir, et elle se fâchait contre elle-même, à cause de ce fol espoir. Elle se disait que cétait un fol espoir ! Elle voulut faire appel à son orgueil, mais son orgueil ne vint pas vite lui rendre sa tranquillité perdue.
Son entrevue avec Angélique des Meloises lui avait laissé une pénible impression. Elle était indignée des aveux hardis de son amie. Elle savait que son frère sétait bien trop occupé delle pour son bonheur, surtout sil arrivait que lambition de cette femme belle et perverse fût en désaccord avec son amour. Elle soupirait profondément en songeant combien Angélique était indigne de son frère.
Cest généralement ce que pense une sur aimante, quand il lui faut confier son frère à la garde dune autre personne. Mais Amélie savait quAngélique des Meloises nétait pas capable de cet amour véritable, qui met son bonheur à faire le bonheur des autres. Elle la savait vaine, égoïste, ambitieuse ; elle ignorait encore, toutefois, comme elle choisissait peu les moyens darriver à son but.
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La vieille cloche des Récollets avait sonné midi, et Amélie, toujours assise à sa fenêtre, regardait, pensive, le grand carré de la Place d Armes, suivant d un Sil avide les cavaliers qui la traversaient. Une foule de personnes étaient réunies là, ou passaient et repassaient sous la grande porte cintrée du château.
Cette porte était surmontée dun écusson brillant, portant la couronne royale et les fleurs de lys. Deux sentinelles, marchant à pas mesurés, se promenaient sous le vaste cintre, et chaque fois quelles se retournaient au bout de leur marche régulière, en dehors, on voyait étinceler au soleil leurs mousquets et leurs baïonnettes.
Parfois on entendait le grondement des tambours, la garde sortait et présentait les armes ; cétait quand un officier de haut rang ou un dignitaire ecclésiastique passait pour aller présenter ses hommages au gouverneur ou pour traiter de quelque affaire importante à la cour vice-royale.
Si Amélie navait pas été tant préoccupée ce jour-là, elle aurait eu bien du plaisir à voir le joli tableau de la vie active de la ville qui se déroulait devant elle : des gentilshommes à pied, le manteau sur lépaule et le sabre au côté, des dames en toilettes de visite, des habitants et leurs femmes dans leur invariable costume, des soldats en uniformes, des prêtres en robes noires, tous allant, venant, se mêlant avec un curieux et plaisant empressement.
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Les dames qui se trouvaient au salon de madame de Tilly, étaient mesdames de Grandmaison et Couillard. Elles savaient tous les cancans de la ville et les racontaient longuement. Aussi, madame de Tilly commençait-elle à se sentir un peu fatiguée.
Elles étaient riches et fashionables, connaissaient parfaitement les lois de létiquette, portaient toujours de charmants costumes et choisissaient bien leurs amies. Elles recherchaient lamitié de madame de Tilly. En effet, par son rang et sa position, cette femme conférait en quelque sorte les meilleures lettres de noblesse.
Les rumeurs de la ville, en passant par la bouche de mesdames Couillard et de Grandmaison, atteignaient la perfection. Cétait lidéal du genre. Finement insinuantes, elles blâmaient avec réserve et douceur, ne tarissaient point en éloges, et ne se trompaient jamais.
Elles sacquittèrent consciencieusement dun grand devoir moral et social en mettant madame de Tilly au courant des scandales récents et des secrets nouveaux de la capitale.
Elles glissèrent sur des sujets scabreux avec la légèreté des patineurs sur la glace, et leur amie tremblait quelles nenfonçassent à chaque instant. Mais elles étaient trop bien exercées à la gymnastique de la langue, pour perdre léquilibre. En une heure, la moitié de la ville fut passée au crible.
Madame de Tilly écoutait ces discours frivoles avec impatience ; mais elle connaissait trop bien la société pour lui chercher noise à cause de ses folies, quand du reste, cela eut été inutile.
Elle se consola en pensant que le mal nétait peut-être pas si grand que cela. Il y avait des gens qui ne trouvaient pas le pape assez catholique ; pour sa part, elle trouvait le peuple généralement meilleur qu on ne le disait.
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Amélie fut tout à coup tirée de sa rêverie par une exclamation subite de madame de Grandmaison.
Comment, madame de Tilly ! disait-elle, vous n irez pas au bal de l intendant, au palais ! et mademoiselle de Repentigny, que nous regrettons de navoir pas vue aujourdhui, nira pas non plus ! Savez-vous que ce sera la plus magnifique affaire qui ait jamais eu lieu dans la Nouvelle-France ? Depuis quinze jours, Québec na chanté que cela. Les modistes et les couturières ont de louvrage !... des costumes nouveaux ! à en perdre la tête.
Et ce sera le bal le plus remarquable par le choix des invités ! proclama madame Couillard. Tous des gentilshommes et des nobles, pas un bourgeois ! ces gens-là, les femmes surtout, se donnent de tels airs aujourdhui ! comme si largent pouvait les rendre intéressants aux yeux des personnes de qualité...
Je dis quil faut les tenir éloignés, ou...
Et puis lintendant royal est tout à fait daccord avec les cercles élevés, ajouta madame de Grandmaison. Il veut quon les tienne à leur place.
La noblesse ! la noblesse ! riposta madame de Tilly visiblement froissée. Mais lintendant royal qui ose traiter avec dédain la digne, lhonnête bourgeoisie de cette ville, est-il noble lui-même ? Non pas que je voulusse lestimer moins, sil ne létait pas, mais jai entendu dire que sa noblesse était contestée. Il est le dernier qui devrait se risquer à mépriser la bourgeoisie.
Madame de Grandmaison fit jouer son éventail avec dignité.
Ô ! madame ! dit-elle, vous oubliez, bien sûr ! Le chevalier Bigot est proche parent du comte de Marville, et le chevalier de Grandmaison est un des visiteurs fidèles de lintendant. Cependant, il naurait pas voulu sasseoir une minute à sa table, sil navait pas été certain de son alliance avec la noblesse. Le comte de Marville...
Le comte de Marville ! interrompit madame de Tilly, qui oublia presque sa politesse habituelle. On juge un homme par les compagnons quil fréquente. Pas de confiance à ceux qui fréquentent le comte de Marville !
Madame de Grandmaison se sentit vaincue. Elle voyait bien que madame de Tilly navait pas une haute opinion de lintendant ; cependant elle voulut tenter un nouvel effort.
Mais, ma chère dame, reprit-elle, lintendant est si puissant à la cour ! Il était lami intime de madame dÉtioles, avant quelle fit son apparition au palais, et cest lui, paraît-il, qui savisa de la faire connaître au roi. Il arrangea tout pour quelle lui fût présentée, au fameux bal masqué de lHôtel de Ville. Le roi lui jeta alors son mouchoir, et elle devint la première dame du palais, et marquise de Pompadour. Elle na jamais oublié son ancien ami, et il est devenu intendant de la Nouvelle-France, malgré tous les efforts de ses ennemis pour le perdre.
Vous prétendez quil est arrivé là malgré tous les amis du roi ? reprit madame de Tilly.
Amélie lentendit et elle vit bien, au frémissement de sa voix, quelle était à bout de patience. Madame de Tilly ne pouvait souffrir, sans éprouver un profond dégoût, quon prononçât devant elle le nom de la Pompadour ; mais sa vieille loyauté la gardait de parler mal du roi.
Nous navons pas à nous occuper de ce qui se passe à la cour, continua-t-elle, ni des amitiés de lintendant. Mais je souhaite que lavenir rachète son passé ; je souhaite que la Nouvelle-France nait pas, comme la malheureuse Acadie, à regretter le jour où il a mis le pied sur ses rivages.
Madame Couillard et madame de Grandmaison ne manquaient pas dintelligence ; elles saperçurent bien quelles avaient éveillé les susceptibilités, les préjugés, pensaient-elles, de madame de Tilly. Elles se levèrent, et dissimulant leur dépit sous des paroles charmantes, elles prirent congé de la noble vieille dame. La digne seigneuresse les vit s éloigner avec plaisir.
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C est une honte de parler ainsi, fit madame Couillard avec dépit, quand son neveu, héritier de la seigneurie de Tilly, est le plus fidèle ami et le plus intime compagnon de l intendant !
Oui, répondit madame de Grandmaison, elle a oublié de jeter un coup dil sur sa famille : lon ne pense jamais à se regarder soi-même avant de juger ses voisins. Mais je serai bien surprise si elle réussit à faire quelque impression sur Le Gardeur, avec ses façons de rustre et ses peu charitables sentiments. Jespère que le bal aura le plus grand succès. Il faut quil soit le plus grand triomphe de notre société, afin quelle en éprouve du regret, elle, et sa nièce aussi, une orgueilleuse, une scrupuleuse !...
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Amélie de Repentigny avait revêtu une robe de mousseline de Deccan, don d un parent de Pondichéry. Cette robe superbe l enveloppait chastement sans lui rien ôter de ses grâces. Un large ruban bleu à la taille, une fleur bleue dans les cheveux, sur la poitrine, une croix dor quelle baisait souvent en priant pour son frère de qui elle lavait reçue. Cétaient là ses seules parures.
Souvent, obéissant à une mystérieuse impulsion, elle se levait et se mettait en face de son miroir pour comparer la jeune fille daujourdhui avec lenfant dautrefois, lenfant dans un gentil costume de bergère de Provence. Elle avait son portrait ainsi peint, et son père laimait beaucoup ce portrait ! et souvent, pour lui plaire à ce père regretté ! elle portait ses cheveux à la mode de la Provence. Cest ainsi quelle les portait ce jour-là. Pourquoi ? Elle aurait peut-être pu le savoir en interrogeant cette vague et capricieuse espérance qui flottait devant ses yeux noirs. Mais elle nosait pas, elle aimait mieux ne pas interroger.
Elle navait plus de repos. Elle revint sasseoir dans la fenêtre pour regarder encore sur la Place dArmes, espérant toujours voir arriver son frère. Tout à coup elle tressaillit. Deux officiers traversaient la place au galop et se dirigeaient vers le château. Lun de ces officiers était son frère ; elle le reconnut à linstant. Mais lautre, ce beau cavalier en uniforme, sur son cheval gris fougueux, qui était-il ? Ah ! son cur le devinait : ce ne pouvait être que le colonel Philibert !
Elle les vit passer sous la grande porte cochère et un frémissement presque douloureux agita son âme remplie de joie. Elle était contente de les voir se rendre au château ; cela lui donnait un moment de répit. Elle pourrait rassembler ses idées et ramasser tout son courage pour lentrevue prochaine. Ses doigts se promenèrent sur le chapelet caché dans les plis de sa robe, et les grains dor qui avaient roulé si souvent des prières pour le bonheur de Pierre Philibert, les grains dor bénis lui parurent brûlants comme du feu. La pourpre colora son front, car une pensée étrange lui vint tout à coup : Pierre Philibert, jeune garçon dont elle avait tant caressé, dans son innocence, limage et le souvenir, Pierre Philibert était aujourdhui un homme, un soldat, un conseiller élevé dans les cours et les camps. Comme elle n avait pas été sage d oublier cela dans ses prières d enfant ! Je n ai pas eu de mauvaise intention, pensa-t-elle pour se justifier.
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Elle n eut pas le temps de faire de plus longues réflexions : le cheval gris sortait de la cour du château. Le colonel ne sétait arrêté quune dizaine de minutes, le temps de voir le gouverneur et de lui communiquer la réponse de lintendant. Il revenait accompagné de Le Gardeur et du vieux de La Corne St-Luc. Tous trois se dirigèrent vers le haut de la place et vinrent descendre à la porte de la maison de madame de Tilly.
Amélie, cachée derrière les épais rideaux de sa fenêtre, reposa alors sur cet homme superbe, magnifique, qui était Pierre Philibert, un regard plus avide et plus perçant que le regard du lynx fabuleux lui-même. Accordons quelle obéit à lirrésistible curiosité de la femme. La reine de France naurait pas davantage, en pareil cas, résisté à la tentation et elle naurait pas éprouvé la moitié du trouble que sentit alors la virginale pudeur de la jeune fille. Un regard suffit à Amélie, un regard qui imprima pour jamais dans son esprit lineffaçable et parfaite image de Pierre Philibert devenu homme, à la place de Pierre Philibert lami denfance.
XI
Bienvenue au soldat
Elle entendit alors des voix qui sunissaient dans de chaleureuses félicitations : la voix de sa tante surtout. Elle reconnut bien celle du colonel Philibert, parce que les autres lui étaient familières. Soudain, quelquun sélança dans le grand escalier. Elle attendit tremblant dans son doux espoir. Le Gardeur se précipita, les bras ouverts et dans un transport damitié fraternelle, la pressa sur sa poitrine et baisa son front pur.
Ô Le Gardeur ! dit-elle en lui rendant son baiser avec une douce affection, et en le regardant avec tendresse et joie, ô mon frère ! comme jai soupiré après votre retour ! Enfin, Dieu soit béni ! vous voilà ici ; vous êtes bien ?... nêtes-vous pas bien ? fit-elle en le regardant dune façon qui trahissait linquiétude.
Je ne me suis jamais mieux porté, Amélie, répondit-il, dun air trop content pour être naturel, et détournant les yeux pour échapper à la curiosité de sa sur jamais mieux porté ! Comment ! mais je serais sorti de ma tombe pour venir souhaiter la bienvenue à un ami que je retrouve aujourdhui après des années de séparation. Ô ! Amélie ! jai des nouvelles pour vous !...
Des nouvelles pour moi ! quelles nouvelles ?
Devine, reine charmante des bergères, lui dit-il en lui tordant malicieusement une boucle de cheveux qui tombait sur ses épaules, devine, belle magicienne, devine !
Deviner ? Comment voulez-vous que je devine, Le Gardeur ? Il ny a pas une heure que mesdames de Grandmaison et Couillard sont venues ici. Croyez-vous quelles aient oublié quelque chose ? Je ne suis pas descendue, mais je sais quelles se sont bien informées de vous, en passant.
Amélie, avec un grain de la malice de la femme, poussait Le Gardeur.
Bah ! qui est-ce qui soccupe de ces vieilles colporteuses de médisances ? Mais vous ne devineriez jamais, Amélie ! il vaut autant vous le dire !
Le Gardeur était tout fier, tout content de la nouvelle quil allait apprendre à sa sur.
Ayez pitié de moi, mon frère ! parlez tout de suite, vous me piquez ; jai loreille au guet maintenant.
Elle était bien femme et naurait pour rien au monde avoué quelle savait Philibert dans la maison.
Amélie, dit-il en lui saisissant les deux mains comme pour lempêcher de fuir, jétais à Beaumanoir, comme tu sais ; lintendant a donné une grande partie de chasse, se hâta-t-il dajouter en voyant étinceler tout à coup son grand il noir. Et devine qui est venu au château. Il ma reconnu ; non, cest moi qui lai reconnu ! Un étranger ! non pourtant, pas un étranger, Amélie !
Je ne sais pas. Continuez, mon frère. Quel pourrait être cet étranger mystérieux, qui nétait pas étranger du tout ?
Pierre Philibert, Amélie ! Pierre ! notre Pierre ! tu sais ? Tu te souviens de lui, Amélie ?
Me souvenir de Pierre Philibert ? Pourrais-je loublier quand vous êtes là vivant ? Si nous vous possédons encore, cest grâce à lui !
Je sais cela. Nes-tu pas heureuse de son retour, comme je suis heureux moi-même ? lui demanda-t-il en le regardant fixement.
Elle lui jeta ses bras autour du cou, par un élan involontaire ; elle était fort troublée.
Heureuse ! Oh ! oui, mon frère, je le suis... parce que cela vous fait tant de plaisir !
Rien que pour cela, Amélie ? ça ne vaut guère la peine.
Ô mon frère ! je suis heureuse dêtre heureuse ! jamais nous ne serons capables de payer à Pierre Philibert la dette de reconnaissance que nous avons contractée.
Chère petite sur, fit-il, en lembrassant, je savais que ma nouvelle te serait agréable. Viens, descendons, Pierre est en bas.
Le Gardeur, dit-elle Elle rougit et hésita je pourrais parler à ce Pierre Philibert, que jai connu autrefois... mais le reconnaîtrai-je dans le vaillant soldat daujourdhui ? « Voilà la différence ! » ajouta-t-elle, en répétant ce premier vers du refrain dune chanson bien populaire alors dans les deux Frances.
Le Gardeur ne comprenait pas son hésitation.
Pierre a bien changé, dit-il, depuis le temps où nous portions tous deux la ceinture verte du séminaire. Il est plus grand que moi ; il est plus sage et meilleur. Il la toujours été. Mais il a le même cur noble et généreux quil avait quand il était jeune. « Voilà la ressemblance ! » continua-t-il, en tirant malicieusement la chevelure bouclée de sa sur.
Amélie ne répondit pas, mais lui pressa la main, en le regardant avec douceur. Le chevalier de La Corne, madame de Tilly et le colonel Philibert causaient toujours avec animation.
Viens, dit-elle, nous allons descendre maintenant. Et joignant laction à la parole, comme toujours, elle lui prit le bras, descendit le grand escalier et entra dans le salon.
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Philibert se leva à l aspect de cette beauté qui lui apparaissait soudain. C était bien cette femme gracieuse, cette ravissante créature qu il avait évoquée dans ses rêves d amour, pendant ses longues années dabsence, loin de la terre natale !... Elle gardait encore quelque chose de lenfant charmante qui, les cheveux au vent, courait comme une nymphe dans les bois ombreux de Tilly. Mais quand il comparait la vive et légère jeune fille de ses souvenirs, avec cette grande et superbe femme demi rougissante quil voyait devant lui, il doutait, malgré les élans de son cur, que ce fut elle, son idole, sa bien aimée Amélie.
Le Gardeur le tira dembarras. Il lui dit dun air joyeux :
Pierre Philibert, je te présente une jeune amie dautrefois, ma sur.
Philibert savança. Amélie fixa un instant sur lui ses beaux grands yeux noirs, et ne loublia plus jamais. Elle lui tendit la main avec grâce et franchise. Il sinclina comme il eut fait devant la sainte Madone.
Les félicitations de madame de Tilly et de La Corne Saint-Luc, avaient été bien cordiales, affectueuses même.
Lexcellente dame avait embrassé Pierre, comme elle eut embrassé un fils, après une longue absence.
Le colonel Philibert, dit Amélie, et elle faisait un effort prodigieux pour paraître calme, le colonel Philibert est le bienvenu. Son souvenir ne nous avait pas quittés.
Elle regarda sa tante qui sourit et lassura que cétait vrai.
Merci ! mademoiselle de Repentigny, répondit le colonel, je vous avoue que je suis bien fier dapprendre que lon se souvient de moi ici. Cétait lune de mes espérances les plus caressées : vous la comblez ; je suis heureux dêtre revenu...
Allons ! Allons ! Pierre, interrompit de La Corne Saint-Luc, qui sintéressait à cette petite scène intime, « Bon sang ne ment jamais... » Regarde Amélie : des épaulettes de colonel ! jai lil perçant, moi, surtout quand je regarde ma jolie filleule ; cependant, javoue que je naurais pas reconnu notre aimable Pierre, dans ce colonel, si Le Gardeur ne me lavait présenté, et je pense bien que vous ne lauriez pas reconnu davantage.
Merci de votre aimable attention pour moi, parrain, répondit Amélie, toute reconnaissante surtout de lestime quil manifestait pour Pierre ; mais je crois que ma tante et moi, nous naurions pas manqué de le reconnaître.
Cest vrai ! mon Amélie, confirma madame de Tilly, cest vrai ! Et nous navons pas peur, Pierre, je veux vous appeler Pierre ou rien, nous navons pas peur que vous mettiez de côté, comme hors de mode, vos anciens amis, pour les nouvelles connaissances que vous avez nécessairement faites dans notre capitale.
Mes connaissances, madame, ce sont celles dautrefois ; elles ne vieillissent pas pour mon cur. Je les aime et les respecte. Je me croirais perdu si javais à me séparer de lune delles.
Alors, elles sont plus durables que les tissus de Pénélope, et vous nêtes pas comme cette reine qui défaisait, la nuit, ce quelle avait fait le jour. Parlez-moi de lamitié qui ne suse point !
Pas un fil de mes souvenances ne sest rompu, pas un ne se brisera jamais, répliqua Pierre en regardant Amélie, qui tenait les mains de sa tante pour trouver un surcroît de forces.
Les femmes ont toujours besoin de sappuyer sur quelquun.
Morbleu ! quel est ce style de marchand ? sécria de La Corne : Du fil, des femmes, des tissus ! Il ny a pour ces choses, Amélie, meilleure mémoire que celle du soldat ; et pour cause. Sur nos frontières sauvages, vois-tu, le soldat est forcé dêtre fidèle à ses vieux amis et à ses vieux habits. Il ne peut pas en avoir de nouveaux. Jai passé cinq ans sans voir un visage de femme, excepté des peaux rouges... Il y en avait dassez avenantes, soit dit en passant, ajouta le vieux militaire en riant.
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Je connais la galanterie du chevalier de La Corne, remarqua Pierre, elle est incontestable. Un jour que nous avions capturé tout un convoi de femmes de la Nouvelle-Angleterre, il les fit escorter au son du tambour, jusqu à Grand Pré, et il leur envoya un fût de vin de Gascogne, pour quelles pussent fêter mieux leur réunion avec leurs maris.
Bah ! ces vilaines grues ! Ça nétait rien de drôle ! exclama de La Corne ; elles étaient dignes de leurs chenapans de maris.
Ce nétait pas lopinion de ces soldats, répondit Philibert, car ils fêtèrent pendant trois jours leur heureux retour. Au reste, il y avait là des femmes de qualité. Et puis, les santés que ces gens-là burent en votre honneur auraient suffi pour vous immortaliser.
La Corne renvoyait toujours les compliments quon lui faisait.
Tut ! tut ! tut ! mesdames ! fit-il, tout cela est dû à la générosité de Pierre ! Par pure bonté de cur, il insista pour que ces femmes fussent rendues à leurs maris.
Pour moi, cétait un stratagème de guerre, une idée politique, que cette apparente générosité. Écoutez bien ; suivez mon raisonnement : Je voulais la perte des hommes, et elle arriva comme je lavais prévue. Ils sortirent trop tard à la réveillée, rentrèrent trop tôt le soir ; ils négligèrent les gardes et les piquets ; puis quand vinrent les longues nuits de lhiver, ils restèrent à côté de leurs femmes, au lieu dêtre avec leurs mousquets, près du feu du bivouac. Alors sonna pour eux lheure de la destruction. Pendant une tempête horrible, au milieu des tourbillons de neige et dans lobscurité profonde, Coulon de Villiers marcha avec ses troupes sur leur camp et fit veuves la plupart de ces malheureuses femmes. Elles tombèrent pour la seconde fois entre nos mains. Pauvres créatures ! Jai vu, ce jour-là, quelle est souvent la triste destinée de la femme du soldat ! Une larme tremblait dans les cils épais du vieux militaire. Mais cest la fortune de la guerre, ajouta-t-il, et à la guerre, la plus cruelle fortune est la meilleure.
Madame de Tilly porta la main à son cur pour comprimer son émotion.
Hélas ! chevalier, dit-elle, les pauvres veuves ! je comprends ce quelles ont souffert ! Oui, la guerre a de terribles conséquences, moi aussi je le sais.
Et que sont devenues ces infortunées ? demanda Amélie tout en pleurs.
Elle aimait ses ennemies, cétait dans son loyal caractère, et personne ne pouvait les aimer plus quelle.
Oh ! nous en avons pris tout le soin possible. Le baron de Saint-Castin les a gardées dans son château tout lhiver, et sa fille les a traitées avec un soin, un zèle, une tendresse, qui nappartiennent quaux saints du ciel. Une noble, une adorable fille, va ! Amélie ! la plus belle fleur de lAcadie, et la plus infortunée... pauvre enfant ! que la bénédiction du Seigneur descende sur elle en quelque lieu qu elle soit !
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Rarement de La Corne St-Luc avait parlé d une façon aussi touchante. Il était fort ému.
Comment est-elle si infortunée, parrain ?
Philibert regardait s animer la figure et frissonner la paupière de la belle jeune fille, à mesure quelle parlait. Son cur était tout dans son regard.
Hélas ! répondit de La Corne, jaimerais mieux ne pas répondre ! jai peur de douter du gouvernement moral de lunivers. Mais nous sommes des créatures aveugles, et les voies de Dieu ne nous sont point connues. Que personne ne se vante dêtre fort, de crainte quil ne tombe ! Nous avons besoin du secours de lÊtre suprême pour rester droits et parfaits... Je ne puis songer à cette noble jeune fille sans pleurer ! Oh ! la pauvre enfant ! la pauvre enfant !...
Madame de Tilly le regarda avec étonnement.
Jai connu le baron de Saint-Castin, dit-elle, quand il est venu faire hommage au château St-Louis, pour les terres qui lui avaient été concédées en Acadie. Il était accompagné de sa fille unique, une enfant dune douceur, dune grâce, dune amabilité parfaites. Elle avait juste lâge dAmélie. Les dames de la ville sextasiaient devant cette jolie fleur de mai, comme elles lappelaient. Au nom du ciel ! quest-il donc arrivée à cette chère enfant ? chevalier de La Corne ?
De La Corne Saint-Luc, fâché contre lui-même davoir entamé ce sujet pénible, et peu accoutumé à choisir ses expressions, répliqua brusquement :
Ce qui lui est arrivé, madame ? Ce quil peut arriver de pis à une femme. Elle aimait un homme indigne delle... un vilain malgré son rang élevé et les faveurs du roi ; un lâche qui labandonna, la trop confiante enfant, seule avec son désespoir... Bah ! cest la mode de la cour, disent ces gens-là. En effet, le roi a conféré de nouveaux honneurs à ce misérable au lieu de le châtier.
De La Corne ne dit plus un mot et séloigna brusquement. Il avait peur de lancer des imprécations au roi comme à son favori.
Quest-elle devenue, cette pauvre fille ? demanda madame de Tilly en sessuyant les yeux avec son mouchoir.
Oh ! toujours la même vieille histoire. Elle sest sauvée de la maison, dans un moment de désespoir, pour navoir pas à soutenir le regard de son père qui allait revenir de France. Elle sen est allée rejoindre les Indiens de Sainte-Croix, dit-on, et depuis lors, personne na plus entendu parler delle. Pauvre enfant ! Pauvre enfant !
Amélie rougissait et pâlissait tour à tour pendant les paroles de son parrain ; elle avait les yeux fixés sur le parquet, et se pressait contre sa tante, comme pour chercher du courage et un appui.
Madame de Tilly éprouvait un vif chagrin. Elle aurait voulu savoir le nom de cet homme haut placé qui avait si lâchement trahi linfortunée jeune fille.
Je ne vous dirai pas son nom aujourdhui, madame. Il ma été révélé comme un secret. Cest un nom trop élevé pour que la loi latteigne, si toutefois nous avons une autre loi que la volonté de la maîtresse du roi. Mais lépée du gentilhomme est là pour venger linsulte faite à son maître. Le baron de Saint-Castin va bientôt arriver pour revendiquer son honneur. Dans tous les cas, jen jure par Dieu, madame ! le lâche qui a trompé cette jeune fille, saura un jour laquelle de son épée ou de la mienne est la mieux trempée ! Mais bah ! je dis des bravades comme un guerrier indien en face de la mort. Lhistoire de ces malheureuses femmes de la Nouvelle-Angleterre nous a entraînées au delà de toutes limites.
Madame de Tilly ne pouvait sempêcher dadmirer le vieux soldat, et elle partageait son indignation.
Si cette jeune fille était mon enfant, dit-elle, avec attendrissement, toute femme que je suis, je ferais la même chose.
Elle sentit Amélie lui serrer le bras comme pour lui dire quelle partageait ses sentiments et son courage.
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Voici Félix Beaudoin qui nous annonce que le dîner est servi, fit madame de Tilly, en montrant un ancien serviteur à cheveux blancs et en livrée, qui saluait profondément, debout, dans la porte.
Le Gardeur et de La Corne Saint-Luc saluèrent le vieillard avec bienveillance, sinformèrent de sa santé et prirent une prise de tabac dans son antique tabatière. Ces familiarités entre les gentilshommes et leurs domestiques nétaient pas rares, autrefois, dans la Nouvelle-France. Il est vrai que les serviteurs passaient souvent leur vie dans la même maison. Félix était le majordome du manoir de Tilly. Fidèle, ponctuel et poli, il était traité par sa maîtresse en ami plutôt quen serviteur.
Le dîner est servi, madame, répéta Félix en saluant. Mais, madame aura la bonté dexcuser. La maison a été remplie dhabitants toute la journée.
Les trifourchettes, les doubledents, et tous les meilleurs mangeurs de Tilly sont venus. Pour obéir à madame je leur ai donné tout ce quils ont voulu ; aussi ils nont pas laissé grand-chose pour votre table.
Sois sans inquiétude, Félix, nous allons dire le bénédicité quand même. Je me contenterais de pain et deau pour mieux nourrir mes braves censitaires. Ils travaillent avec tant de cur à la corvée du roi ! Voilà mon excuse, Pierre Philibert et chevalier de La Corne, pour le pauvre dîner que je vous offre !
Sacre-bleu ! je ne ressens aucune crainte, moi, madame ! fit de La Corne en riant. Un serviteur dévoué comme Félix Beaudoin ne laisse pas jeûner sa maîtresse, pour lamour des trifourchettes, des doubledents et de tous les gourmands de la seigneurie. Non ! non ! vous allez voir, madame, quil les a rançonnés assez pour nous faire dîner tous. Viens, Amélie.
Madame de Tilly prit le bras du colonel Philibert ; Le Gardeur, de La Corne et Amélie suivirent, et tous, précédés par le majordome, se rendirent à la salle à manger.
La salle était une grande pièce lambrissée en noyer noir, un bois magnifique que lon commençait à utiliser. Le plafond était en voûte et garni au bas dune frise sculptée. Une longue table, souvent entourée dhôtes, était couverte dune nappe de toile plus blanche que la neige. Les femmes de la seigneurie de Tilly avaient filé à leurs rouets et tissé sur leurs métiers, cette toile éclatante. Dans leurs vases chinois, des fleurs nouvellement cueillies, exhalaient de suaves parfums et ravissaient les yeux. Elles faisaient, en quelque sorte, disparaître dans un rayon de poésie, la grossièreté des aliments matériels. Sur un grand buffet, merveille de lébénisterie, sétalait la vaisselle de famille, et au-dessus, pendu à la muraille, étincelait un grand bouclier dargent bosselé, aux armes de Tilly, don précieux de Henry de Navarre.
Malgré les trifourchettes et les doubledents, Félix Beaudoin navait pas mal réussi, en effet, à sauver un excellent dîner pour sa maîtresse. Madame de Tilly regarda le chevalier comme pour approuver la remarque quil venait de faire au sujet du vieux serviteur.
Elle se tint debout à la tête de la table, jusquà ce que tous furent placés ; alors, joignant les mains, elle récita dune voix onctueuse et claire le bénédicité.
Benedic, Domine, nos et haec tua dona, dit-elle, implorant la bénédiction du Seigneur sur la table et sur ses convives.
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Dans la Nouvelle-France, c était toujours par une soupe riche et succulente que le dîner commençait. La soupe fut donc servie. On apporta ensuite un saumon de la rivière Chaudière ; puis, un plat fumant de truites tachetées de pourpre, pêchées dans les rivières qui descendent des montagnes de Saint-Joachim. Il y avait des corbeilles de filigrane dargent remplies de petits pains de blé gracieusement pliés. En ces temps-là, les champs se couvraient chaque année de riches moissons de froment. La Providence ne veut plus quil en soit ainsi maintenant. « Le blé sen est allé avec les lys des Bourbons et il nest jamais revenu », disaient les vieux habitants.
Les dignes censitaires avaient mangé avec appétit toute la viande de la dépense, sauf un chapon qui venait de la basse-cour de Tilly et un magnifique pâté aux pigeons. Le dessert fut apporté. Cétaient des framboises rouges comme du corail, cueillies sur les pentes de la côte à Bonhomme, des bluets dazur du cap Tourmente, des prunes suaves comme des gouttes de miel, et des petites pommes grises de la côte de Beaupré, des pommes dignes dêtre présentées à la Rose de Sharon. Tout cela arrosé dun bon vin vieux, tiré du cellier du manoir.
Le dîner ne dura pas longtemps ; mais Pierre le trouva un des moments les plus heureux de sa vie. Il était à côté dAmélie, et chaque parole, chaque geste, chaque mouvement de la radieuse jeune fille le jetait dans le ravissement.
Elle ne se mêlait guère à la conversation, à cause de sa timidité naturelle, mais elle écoutait avec plaisir, avec intérêt. Elle se sentait attiré par le noble et sympathique caractère du colonel, et peu à peu, elle osa le regarder ; et comme on voit se dessiner un paysage à la lumière naissante de laurore, elle vit dans le brillant soldat daujourdhui, reparaître les traits, le regard, les manières de lami dautrefois.
Philibert remarqua son regard interrogateur : il la comprit. Elle neut pas besoin de parler. Il raconta lexistence aventureuse quil avait menée depuis son départ.
Son esprit cultivé, son intelligence vive, ses beaux sentiments remplirent de joie le cur dAmélie. Cest comme cela quelle lavait vu dans ses rêves. Il la retrouvait avec bonheur, cela devenait clair. Comme elle frissonnait de plaisir à cette pensée, et comme lallégresse rayonnait dans sa figure ! Elle lui parlait avec moins de crainte maintenant, plus familièrement, presque comme autrefois.
Il y a longtemps, mademoiselle, dit Philibert, que nous ne nous sommes pas assis ensemble à la table de votre excellente tante. Vous revoir ainsi, comme je vous avais quittée, la même, toujours : ah ! cétait mon rêve, mon rêve de chaque instant !
Et vous me trouvez absolument la même ? fit-elle dun petit air malicieux ; ah ! colonel, comme vous blessez ma vanité de femme ! je ne me croyais plus du tout la sauvage enfant de Tilly !
Je nose admirer la femme dans sa dignité, mademoiselle, jai peur quelle me fasse oublier lenfant de Tilly, que jaurais tant de bonheur à retrouver.
Et que vous retrouvez avec le même cur, le même esprit et les mêmes regards, pensa-t-elle, puis elle dit tout haut :
Mes maîtresses de classe auraient bien honte de leur ouvrage, si elles navaient pas amélioré un peu ces rudes éléments, que ma tante leur a envoyés de Tilly, pour quelles en fissent une grande dame. Jai été couronnée reine à ma dernière année aux Ursulines. Ainsi faites bien attention ; je ne suis plus une enfant.
Elle se mit à rire, et son rire argentin fit palpiter le cur de Philibert. Cétait bien encore la joyeuse et vive jeune fille de jadis. Il la reconnaissait de plus en plus sous les traits de la grande et adorable femme.
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Le chevalier de La Corne Saint-Luc et madame de Tilly trouvaient du plaisir à rappeler les souvenirs anciens. Le Gardeur se mêlait à la conversation de Philibert et de sa sSur, mais il était un peu fatigué. Amélie devinait le secret de sa fatigue, Philibert le connaissait. Ils sefforçaient tous deux de le distraire, de le tenir en éveil. Sa tante soupçonnait bien, aussi, quil avait passé la nuit comme les invités de lintendant la passaient toujours. Elle connaissait son caractère et le respect quil avait pour son opinion ; elle amena habilement la conversation sur lintendant, afin de pouvoir lui dire, comme par hasard, ce quelle pensait de cet homme. Il fallait aussi mettre Pierre Philibert en garde contre ce scélérat de Bigot.
Pierre, dit-elle, vous êtes heureux : vous avez pour père un brave, un honorable citoyen, dont vous pouvez être fier. Pas un fils qui nen serait orgueilleux. Le pays lui doit beaucoup et il mérite sa reconnaissance. Mais veillez sur ses jours, maintenant que vous êtes ici, car il a des ennemis implacables et puissants, qui lui feront tout le mal possible.
Il en a ! affirma de La Corne Saint-Luc. Je le lui ai dit au sieur Philibert, je len ai averti ; mais il ne semble pas fort inquiet. Lautre jour, lintendant a parlé de lui publiquement, de la façon la plus brutale.
Vraiment ! chevalier ? demanda Philibert. Et ses yeux lancèrent une flamme qui ne ressemblait pas aux rayons quils laissaient tomber sur Amélie tout à lheure. Il me rendra compte de ses paroles, fut-il régent de France, au lieu dêtre intendant de la colonie !
De La Corne Saint-Luc parut lapprouver ; cependant il lui dit :
Ne lui cherchez pas querelle maintenant, Pierre. Vous ne pouvez pas le provoquer, non plus, à cause de ce quil a dit.
Madame de Tilly qui écoutait avec une certaine inquiétude, ajouta :
Ne le provoquez pas du tout, Pierre Philibert ! jugez-le, puis évitez sa présence comme doit faire un vrai chrétien. Dieu traitera Bigot selon son mérite. Lhomme astucieux verra un jour ses projets tourner contre lui-même.
Oh ! ma tante ! Bigot est un gentilhomme, un homme trop bien élevé pour insulter qui que ce soit, affirma Le Gardeur, toujours prêt à défendre celui quil considérait comme son ami. Cest le roi des gais compagnons, ajouta-t-il, pas astucieux du tout, mais tout superficiel, tout éclat.
Vous navez jamais étudié le fond de cet homme, Le Gardeur, reprit de La Corne. Jadmets quil est un gai compagnon, un bon buveur, un joueur agréable ; mais avouez quil est aussi ténébreux, aussi caché que la caverne du diable dans le comté dOttawa. On descend détage en étage, toujours de plus en plus bas, jusquà ce que limagination se trouble, sépuise à chercher le fond qui fuit sans cesse. Tel est Bigot.
Mes censitaires mont rapporté, reprit madame de Tilly, que ses commissaires enlèvent tout le blé de semence. Dieu sait ce que vont devenir mes pauvres gens l an prochain, si la guerre continue !
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Que va devenir la province entre les mains de Bigot ? ajouta de La Corne. On dit, Philibert, quune certaine grande dame de la cour, sa protectrice ou son associée, ou lune et lautre à la fois, a obtenu pour son parent le comte de Marville, les biens maintenant séquestrés que votre père possédait en Normandie. Avez-vous entendu parler de cela ? Cest la dernière nouvelle qui nous arrive de France.
Oui, chevalier. Des mauvaises nouvelles comme celles-ci ne manquent jamais darriver à leur adresse.
Et comment votre père les a-t-il reçues ?
Mon père est un vrai philosophe. Il les a reçues comme Socrate leut fait. Il sest bien moqué du comte de Marville. Avant quun an soit écoulé, dit-il, il sera forcé de vendre ces domaines pour payer ses dettes dhonneur, les seules quil consente jamais à payer.
Si Bigot avait tant soit peu trempé dans une pareille turpitude, dit Le Gardeur, avec chaleur, je ne voudrais plus le voir. Je lai entendu parler de ce don. Il déteste Marville.
Bigot, au jour de la rétribution, aura assez à payer pour lui-même au sieur Philibert, il nest pas nécessaire de lui imputer ce nouveau crime.
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Tout à coup le canon fit trembler les fenêtres. Comme un tonnerre il alla réveiller tour à tour les échos des collines lointaines.
C est le signal du conseil de guerre, madame, dit de La Corne. Voilà la chance du soldat ! juste au moment où nous allions avoir la musique et le ciel, nous sommes appelés au feu, au camp ou au conseil.
Les visiteurs se levèrent, conduisirent les dames au salon et se disposèrent à sortir. Le colonel Philibert dit un adieu courtois aux dames. Il regarda Amélie dans les yeux un instant, pour savoir un secret quil naurait pas manqué de surprendre, si elle navait tourné vivement la tête vers un vase plein de fleurs. Elle en choisit quelques unes des plus jolies, et les lui offrit en signe du plaisir quelle éprouvait à le revoir.
Souvenez-vous, Pierre Philibert, lui recommanda madame de Tilly en lui tendant une main cordiale, souvenez-vous que le manoir de Tilly est pour vous un second foyer paternel, et que vous y serez toujours le bienvenu.
Philibert, profondément touché de son exquise et loyale politesse, lui baisa la main avec respect, salua, et se rendit avec de La Corne Saint-Luc et Le Gardeur au château Saint-Louis.
Amélie vint sasseoir à la fenêtre, et la joue appuyée sur sa main tremblante, elle suivit, dun il pensif, les gentilshommes qui séloignaient. Mille pensées, mille espérances tourbillonnaient dans son esprit, nouvelles, mystérieuses, mais pleines de ravissements. Elle comprit bien que son trouble néchappait point aux regards de sa bonne tante, mais elle ne dit rien. Elle se délectait en silence dans une joie secrète qui ne se manifeste point par des paroles.
Tout à coup elle se leva, et, comme poussée par une force intime, elle se mit à lharmonium. Elle préluda par quelques symphonies improvisées, et ses doigts timides encore faisaient à peine frémir le clavier divoire. La musique seule pouvait rendre les impressions de son âme. Elle sanima bientôt et dune voix angélique, elle se mit à chanter ces glorieuses paroles du psaume 116 :
Toto pectore diligam
Unicè et Dominum colam
Qui lenis mihi supplici
Non duram appulit aurem.
Aurem qui mihi supplici,
Non duram dedit ; hunc ego
Donec pectora spiritus
Pulset semper, Amabo !
Madame de Tilly devina ce qui se passait dans lâme de sa nièce, mais pour ne pas leffaroucher, la douce enfant, elle ne fit pas semblant de comprendre. Elle se leva en silence et lentourant de ses bras, elle la pressa sur sa poitrine, et lembrassa avec effusion ; puis, sans dire un mot, elle sortit. Elle ne voulait pas lempêcher de trouver dans la musique, un refuge contre ce trouble étrange qui lagitait.
La voix dAmélie devint de plus en plus douce et mélodieuse, à mesure quelle redit le joyeux et solennel cantique. Elle le chantait dans la version faite pour la reine Marie de France et dÉcosse, alors que lexistence de cette souveraine était belle et ses espérances brillantes ; alors que les jours de malheur qui devaient venir, navaient pas encore daurore.
XII
Le château Saint-Louis
Le comte de La Galissonnière et plusieurs des premiers officiers, en grande tenue, se promenaient à pas lents sur la galerie du château, en attendant louverture de la séance du conseil de guerre. Lheure de la réunion était sonnée, mais lintendant et quelques-uns des hauts dignitaires de la colonie nétaient pas encore arrivés de Beaumanoir.
Le château Saint-Louis sélevait fièrement dans son vêtement de pierre, sur le bord du cap, immédiatement au-dessus des rues étroites et tortueuses de la basse ville. Il était flanqué de pavillons carrés. De la galerie de fer, on apercevait en bas, à une grande profondeur, le clocher de la vieille église de Notre-Dame des Victoires, avec sa girouette dorée.
Du marché de Notre-Dame et du quai où les vaisseaux étaient amarrés, montaient des voix et des bruits de toutes sortes : cétaient les matelots, les charretiers, les habitants qui se hélaient et sapostrophaient ; et tous ces cris mêlés et confus, formaient un étrange et assourdissant concert. Le gouverneur se plaisait à ce tintamarre. Il préférait les honnêtes clameurs du travail et de lindustrie, aux accords de la musique.
À lancre, sur les flots profonds, tout près des caps élevés, on voyait des vaisseaux marchands qui avaient trompé la vigilance des croiseurs anglais. Au milieu de ces navires, le Fleur de lys, un vaisseau de la marine royale, nouvellement arrivé, se berçait tout couvert de pavillons et glorieux comme un cygne dans une volée de sarcelles.
Le Gardeur, comme officier de la garnison, se rendit dabord auprès du commandant, mais Philibert et de La Corne Saint-Luc montèrent sur la galerie.
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Le gouverneur prit Philibert à l écart.
J espère, lui dit-il, que vous n avez pas eu de difficulté à trouver l intendant.
Aucune, Excellence, je les ai entendus, lui et ses amis, longtemps avant de les voir.
Il sourit d une façon un peu moqueuse en disant cela, et le gouverneur comprit bien.
Ah ! ils festoyaient encore à cette heure du jour ? demanda-t-il. Étaient-ils tous ?... Vraiment, jai honte à dire comment. Lintendant a-t-il pu au moins comprendre mes ordres ?
Le gouverneur paraissait plus triste que surpris ou fâché, car il sattendait à cela.
Je crois quil était moins ivre que la plupart des autres. Il a reçu votre message avec plus de politesse que je naurais pensé, et ma promis dêtre ici à lheure du conseil.
Ivre ou sobre, Bigot est toujours poli. Son esprit fortement trempé semble défier le vin, comme son cur, la morale. Mais vous nêtes pas resté longtemps à Beaumanoir, jimagine, ajouta le gouverneur en frappant légèrement le plancher, de la pointe de sa canne.
Je suis sorti de là aussi vite que je serais sorti de lenfer. Le temps de capturer, comme je vous lai dit, mon ami de Repentigny, et en route !
Vous avez bien fait, Philibert. Lintendant est en train de ruiner la moitié des jeunes nobles de la colonie.
Il ne ruinera pas Le Gardeur, si je peux len empêcher, répliqua Philibert dun ton résolu. Puis-je compter sur laide de votre Excellence ? ajouta-t-il.
Certainement, Philibert, dans tout ce que vous croirez devoir faire pour sauver ce noble jeune homme de lamitié de Bigot. Mais je ne sais pas combien de temps je resterai ici. Il y a des gens intéressés à mon départ. Ils sont à luvre et leurs intrigues sont puissantes. Peu mimporte mon rappel, cependant, si lon ny joint pas loutrage.
Vous avez donc reçu des nouvelles aujourdhui, par la frégate ? demanda Philibert en laissant tomber un regard sur le navire à lancre dans le port.
Des nouvelles ? oui, Philibert ! jen ai reçu des nouvelles, répondit La Galissonnière avec découragement. Il faudrait la sagesse de Salomon pour gouverner cette colonie, et la force dHercules pour nettoyer ces nouvelles étables dAugias. Et je nai aucune influence à la cour, vous le savez.
Mais tant que vous serez gouverneur, vos avis devront prévaloir.
Mes avis prévaloir ? Écoutez, Philibert ; qui a répondu, pensez-vous, aux lettres que jai adressées au roi et au ministère de la marine et des colonies ?
En vérité, je ne saurais le deviner, si les réponses ne sont pas venues par le canal ordinaire.
Je le crois bien. Personne ne pourrait deviner, en effet, que cest la marquise de Pompadour... Oui, cest cette femme qui répond aux lettres que jadresse à mon souverain !
La Pompadour ? sécria Philibert tout indigné. Elle, la maîtresse du roi, elle ose répondre à vos dépêches ? La France est-elle donc comme la Rome des empereurs, gouvernée par des courtisanes !
Oui ! et vous comprenez ce que signifie cet outrage, Philibert ! On veut me forcer à résigner. Cest ce que je vais faire, aussi, dès que mes amis seront à labri. Je servirai le roi sur mer, mais plus jamais dans une colonie. Cette malheureuse terre que nous foulons, est condamnée à tomber aux mains de lennemi, si la paix nest bientôt conclue ! La France nous refuse son secours.
Ce nest pas possible ! Excellence ! La France ne trahira jamais ses enfants du Nouveau-Monde... Non, ce nest pas possible !... Et puis nos ressources ne sont pas toutes épuisées, et nous ne sommes pas encore au pied du mur, Excellence.
Il ne sen faut guère, Philibert, je vous lassure... Mais nous en saurons plus long après le conseil.
Que disent les dépêches, Excellence, au sujet des négociations ?
Philibert savait comme les prévisions du gouverneur étaient justes dordinaire.
Elles annoncent la paix, et je crois quelles sont exactes, Philibert. Vous comprenez que le roi ne peut aisément maintenir, en même temps, ses armées et ses maîtresses. La guerre ou les femmes, pas de milieu ! Or, comme ce sont les femmes qui règnent à la cour et au camp, il est facile de prévoir ce qui arrivera.
Penser quune femme, ramassée dans les égouts de Paris, gouverne la France et répond à vos dépêches ! cest assez pour rendre fou un honnête homme, reprit Philibert avec colère... Et que dit la Pompadour, ajouta-t-il.
Elle se montre très fâchée de lopposition que jai faite aux mesures fiscales et à la politique commerciale, comme elle appelle cela, de son ami lintendant. Elle approuve le monopole de la Grande Compagnie et prétend que je nai pas le droit, comme gouverneur, de contrôler lintendant, dans ladministration des finances de la colonie.
Philibert sentit profondément linsulte faite à lhonneur et à la dignité de son chef. Il lui serra la main avec chaleur.
Vous êtes un véritable ami, Philibert, lui dit le gouverneur fort touché, dix hommes comme vous pourraient encore sauver la colonie !...
Mais lheure du conseil est passée et Bigot ne vient pas. Il a sans doute oublié mes ordres.
Je ne pense pas, Excellence, mais il a dû attendre que Varin, Cadet, Deschenaux et les autres fussent en état de se mettre en route.
Ô Philibert ! quelle honte ! quelle honte ! murmura le gouverneur. Des voleurs comme ces gens-là, ont le droit de venir siéger avec des hommes dhonneur !... Ils ont le pouvoir ici, et nous, nous navons quun vain titre et une mortelle responsabilité... Restez à dîner avec moi, Philibert, après le conseil ; jai bien des choses à vous confier.
Pas ce soir, Excellence. Mon père a tué le veau gras pour fêter le retour de lenfant prodigue, et... il faut bien que je dîne avec lui.
Fort bien ! demain alors. Venez mercredi. Votre père est un gentilhomme qui garde dans le commerce les principes de la véritable noblesse. Vous êtes heureux dans votre père, comme votre père lest dans son fils.
Le gouverneur, après ces paroles, salua Philibert et alla retrouver les autres officiers.
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Un éclair jaillit, puis une colonne de blanche fumée monta tout à coup de la grande batterie, à côté du château. C était le deuxième signal de la réunion du conseil.
Le comte de La Galissonnière prit le bras de La Corne Saint-Luc, et suivi des officiers, se dirigea vers la grande salle daudience. Il alla sasseoir dans le fauteuil vice-royal, sous un dais, au bout dune longue table recouverte dun tapis cramoisi. Les secrétaires se mirent près de lui. Les membres du conseil prirent de chaque côté de la table, la place qui leur était assignée, suivant leur rang et leurs privilèges.
Une longue suite de sièges restèrent inoccupés ; cétaient ceux de lintendant et de ses compagnons.
La grande salle du château Saint-Louis était vraiment digne dun palais par sa grandeur et ses ornements. Au dessous des hauts plafonds cintrés, courait une corniche avec architrave à frise sculptée, supportée par des pilastres de chêne poli. Les panneaux de la boiserie étaient encadrés entre de jolies arabesques, et portaient des peintures dun intérêt tout historique : les portraits des rois, des gouverneurs, des intendants et des ministres qui avaient été mêlés à la colonisation de la Nouvelle-France.
Au-dessus du fauteuil du gouverneur, les armes royales brillaient sur un riche écusson, et comme drapées dans un faisceau de pavillons blancs semés de lys dor, emblème de la souveraineté de la France.
Le portrait du dernier roi et celui du roi régnant, étaient suspendus de chaque côté du trône. Parmi les autres portraits qui ornaient les murs, on remarquait celui de Richelieu, qui le premier donna un gouvernement politique aux établissements du Saint-Laurent, un reflet du régime féodal de la France ; celui de Colbert qui utilisa leurs richesses et leurs ressources, en leur envoyant la fleur de la population de la mère patrie, des nobles et des paysans de la Normandie, de la Bretagne et de lAquitaine. Là aussi, lon pouvait voir les franches et hardies figures de Cartier, le premier découvreur, et de Champlain le premier explorateur de la terre nouvelle, et le fondateur de Québec. Là aussi, le vaillant et actif Louis Buade de Frontenac, à côté de la belle comtesse, sa femme, surnommée la divine à cause de son extrême amabilité. Et Vaudreuil qui passa une longue vie au service de son pays ! Et Beauharnois qui résista non seulement aux cinq nations coalisées, mais à la ligue bien plus redoutable encore de la Nouvelle-Angleterre ! Et Laval, avec ses traits pleins dintelligence et de finesse, Laval qui organisa lÉglise et linstruction dans la colonie dont il fut le premier évêque. Et Talon, le plus sage des intendants, qui sefforça de développer lagriculture et le commerce, et dassurer le bien être à tous les nouveaux sujets du roi.
Mais il était là un portrait plus frappant encore que tous ceux-ci, un portrait digne dêtre mis à côté de ceux des plus grands hommes dÉtat de la France, le portrait calme, pâle, ravissant dinspiration de la mère Marie de lIncarnation, la première supérieure des Ursulines de Québec. Pour obéir aux ordres du ciel, quelle croyait entendre, lillustre femme laissa la France et vint fonder des écoles pour les enfants des nouveaux colons ; elle vint inculquer ses vertus aux jeunes filles qui devaient être les mères de la Nouvelle-France.
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Le gouverneur avait invité deux ou trois ecclésiastiques à prendre part aux délibérations du conseil, et à l aider de leurs lumières et de leurs avis. Leurs têtes portaient la tonsure comme une couronne, et leurs robes noires formaient un étrange contraste avec les brillants uniformes des officiers. Cétaient labbé Métavet, missionnaire chez les Algonquins du Nord, le père Oubal, jésuite, missionnaire chez les Abénaquis de lest, et le père Larichardie, missionnaire des sauvages tribus du grand ouest.
Mais de tous ces habiles et influents missionnaires qui gouvernèrent véritablement les nations alliées de la France, le plus remarquable fut labbé Piquet, sulpicien, le missionnaire du roi, et lapôtre des Iroquois, comme lappelaient les ordonnances royales. Il fit dimmenses efforts pour gagner les cinq cantons à la France, quand séleva entre elle et lAngleterre, la grande lutte pour la suprématie dans lAmérique du Nord.
Sur la muraille, derrière le siège vice-royal, était suspendue une large carte géographique dessinée par cet abbé. Sur cette carte, on voyait toutes les possessions de la France dans lAmérique du Nord ; on voyait aussi les pays quelle réclamait. Une ligne rouge, partant de lAcadie, sétendait à louest jusquau lac Ontario, quelle prenait, puis courait au sud le long de la crête des Monts Appalaches. De sa main hardie, labbé la poussait jusquà la Louisiane, et il réclamait pour la France, les grandes vallées de lOhio et du Mississippi, et les vastes territoires arrosés par le Missouri et le Colorado, enfermant ainsi les Anglais, entre la muraille des Appalaches, à louest, et les bords de la mer à lest.
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L abbé Piquet venait de descendre la Belle rivière en canot. La Belle rivière, c était le nom que les voyageurs donnaient à l Ohio. Il avait partout arboré, dans les endroits les plus élevés de ses rives, depuis ses sources jusqu à sa réunion avec le solitaire Meschacébé, il avait partout arboré les armes de France, et fixé partout des tablettes de plomb portant la fleur de lys, et lorgueilleuse inscription : Manibus date lilia plenis. Lys destinés, hélas ! à être foulés aux pieds par les Anglais, victorieux, après une lutte acharnée pour la possession du territoire.
Effrayé des dangers qui menaçaient la colonie, labbé entreprit avec un zèle extraordinaire, la tâche damener les nations indiennes sous les étendards de la France, et den faire des alliées. Déjà il avait gagné les puissantes tribus des Algonquins et des Nipissingues et les avait placées aux Deux Montagnes, pour protéger la cité de Ville-Marie. Il avait créé une scission profonde entre les cinq nations, en réveillant adroitement leur vieille haine contre les Anglais qui empiétaient sur leur domaine du lac Ontario. Et dernièrement, des bandes dIroquois sétaient rendues auprès du gouverneur de la Nouvelle-France, pour dénoncer lAnglais qui méprisait leurs droits, et leur disputait la possession du sol.
« Les terres que nous possédons, dirent-ils au grand conseil de Ville-Marie, les terres que nous possédons, nous ont été données par le maître de la vie, et nous ne reconnaissons point dautre maître. »
Labbé caressait alors un plan quil devait réaliser plus tard. Sous sa direction, un grand nombre dIroquois quittèrent leurs villages de la rivière Mohawk et de la rivière Génésie, et vinrent se fixer autour du fort de la Présentation, sur le Saint-Laurent. Ils fermèrent ainsi cette route aux bandes dévastatrices qui étaient restées fidèles à l Angleterre.
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Et attendant l arrivée de l intendant royal, les membres du conseil causaient familièrement. La plupart s entretenaient des sujets dont ils seraient saisis officiellement dans un instant, de létat de la province, des mouvements de lennemi ; et ils ne pouvaient sempêcher de témoigner de limpatience et du mécontentement à cause du retard de Bigot.
Ils savaient bien ce qui se passait à Beaumanoir, et leurs regards sallumaient de colère, et leurs lèvres exprimaient du mépris.
Japprends, par les lettres privées que ma apportées le Fleur de Lys, dit de Beauharnois, quentre autres rumeurs, il en est une fort intéressante et fort inquiétante pour nous. Il paraîtrait que nous allons recevoir lordre de démolir et les travaux de défense que nous avons faits, et ceux qui existaient auparavant. On pense, là-bas, quil vaut mieux donner le prix de ces fortifications à quelques favoris politiques et à certains grands personnages de la cour.
Il se tourna vers le gouverneur :
Votre Excellence a-t-elle entendu parler de quelque chose ? demanda-t-il.
Oui, cest assez vrai, je crois, ce que vous dites là. Jai reçu aussi moi quelques communications à ce sujet, répondit le gouverneur, en faisant un effort inutile pour paraître calme, et dissimuler la honte et le dégoût quil éprouvait.
Un frémissement de colère passa dans lassemblée ; plusieurs officiers ouvrirent la bouche pour protester. Le bouillant Rigaud de Vaudreuil fut le plus prompt. Il frappa la table dun coup de poing.
Nous ordonner, sécria-t-il, de discontinuer la construction des murs de Québec ? nous ordonner de défaire ce qua fait la corvée du roi ? Ai-je bien entendu, Excellence ? Le roi est-il fou ?
Oui, Rigaud, cest comme je vous lai dit. Mais il nous faut obéir aux ordres du roi, et ne prononcer son nom quavec respect, comme il convient à de fidèles sujets.
Ventre Saint-Gris ! quel Canadien, quel Français a-t-il jamais entendu pareille folie ? riposta de Beauharnois. Démantibuler Québec ! Mais, au nom de Dieu ! comment défendre alors les domaines du roi et ses fidèles sujets ?
Rigaud sanimait. Il navait pas peur, et nétait pas dhumeur, comme chacun le savait, à cacher sa pensée. Il laurait dite au roi lui-même.
Excellence, continua-t-il, soyez sûre que ce nest pas le roi qui outrage ainsi la colonie. Ce sont ses ministres, ce sont ses maîtresses ! des gens qui savent bien comment dépenser largent quil nous faudrait, pour entourer de murailles notre bonne vieille cité ! Oh ! quêtes-vous devenus, vieil honneur, antique esprit chevaleresque de ma France bien-aimée ? quêtes-vous devenus !
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Rigaud s assit. Il était furieux. Les officiers ressentaient trop vivement eux-mêmes l indignation dont il était rempli, pour ne pas lui donner des marques d approbation. Quelques-uns seulement demeurèrent froids : des amis de l intendant, qui obéissaient en aveugles aux désirs de la cour.
Quelle raison Sa Majesté donne-t-elle, pour agir ainsi ? demanda de La Corne Saint-Luc.
Lunique raison alléguée se trouve au dernier paragraphe de la dépêche. Je permettrai au secrétaire de lire ce paragraphe, mais rien de plus, avant que lintendant arrive.
Le gouverneur jeta sur la grande horloge, dans un coin de la salle, un regard chargé de dépit ; il avait lair dappeler sur la tête de lintendant, tout autre chose que des bénédictions.
La dépêche disait cyniquement :
« Le comte de La Galissonnière devrait savoir que les gouverneurs des colonies ne peuvent entreprendre que par ordre du roi, des ouvrages comme ceux de Québec. Cest donc le désir de Sa Majesté que Votre Excellence suspende les travaux commencés, dès quelle aura reçu la présente dépêche. Plus les fortifications sont étendues et plus il faut de troupes pour les défendre. Or, la guerre dEurope a complètement épuisé les ressources du royaume. Il est donc impossible de continuer la guerre ici, et de payer à tout instant des rançons énormes pour l Amérique du Nord. »
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Le secrétaire plia la dépêche et reprit son siège, sans qu une ligne de son visage ne trahit sa froide impassibilité. Il n en fut pas ainsi des autres. Tous étaient excités, et sur le point de donner libre cours à leur indignation, mais le respect dû au roi les retint. Seul, Rigaud de Vaudreuil laissa éclater sa colère, dans un juron énergique, et lança ce sarcasme :
Ils peuvent vendre tout de suite la Nouvelle-France à lennemi, sils laissent Québec sans défense ! Ils manquent dargent pour continuer la guerre en Europe ! Oui ! ils peuvent bien en manquer dargent, pour la guerre ! ils le prodiguent tout aux complaisants et aux arlequins de la cour !
Le gouverneur se leva soudain, en frappant la table, avec le fourreau de son épée. Il voulait arrêter Rigaud dans ses remarques téméraires et dangereuses.
Pas un commentaire de plus ! Chevalier Rigaud ! dit-il dun ton bref et sévère, pas une parole ! Ici, lon parle du roi et de ses ministres avec respect, ou lon nen parle pas du tout. Asseyez-vous, chevalier de Vaudreuil ; vous êtes un imprudent.
Jobéis à votre Excellence. Je suis, je le sais, un imprudent, mais jai raison !
Rigaud obéissait, mais il nétait pas dompté. Il avait eu son franc-parler, tout de même. Il se rejeta violemment sur son siège.
Il faut accepter la dépêche du roi avec respect, et lui donner toute notre loyale attention, observa De Léry, un grave et savant officier du génie. Je ne doute pas, continua-t-il, que sur lhumble demande du conseil, le roi ne consente gracieusement à reconsidérer ses ordres. La chute de Louisbourg est un triste présage pour Québec. Il est indispensable de fortifier la ville pour arrêter linvasion qui nous menace. La perte de Québec entraînerait la perte de la colonie, et la perte de la colonie serait la honte de la France, et la ruine de notre contrée.
Je suis parfaitement daccord avec le chevalier De Léry, approuva de La Corne Saint-Luc. Il y a plus de bon sens dans ses paroles, quil ny en aurait dans toute une cargaison de dépêches, comme celle qui vient de nous être communiquée. Non ! Excellence, continua le vieil officier en souriant, je ne ferai pas à mon souverain, linjure de croire quune missive si inopportune vient de lui. Soyez sûr que sa Majesté na jamais vu, ni sanctionné pareille dépêche ! Cest luvre du ministre et de ses maîtresses, mais non du roi.
La Corne ! La Corne ! fit le gouverneur. Puis levant le doigt, et jetant un regard qui était un avertissement, il dit :
Nous ne discuterons pas davantage, tant que nous naurons pas lhonneur davoir lintendant avec nous. Il ne saurait tarder maintenant.
À ce moment-là, lon entendit un bruit de voix ; des cris, des clameurs qui paraissaient venir de loin.
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Un officier de service entra précipitamment dans la salle, et vint dire quelque chose à l oreille du gouverneur.
Une bagarre dans les rues ! exclama celui-ci. La populace qui attaque l intendant ? Vous n êtes pas sérieux ! Capitaine Duval ! faites sortir la garde ; dites au colonel Saint-Rémy quil en prenne le commandement, quil aille au devant de lintendant, chasse les perturbateurs et rétablisse la paix dans nos rues.
Plusieurs officiers se levèrent.
Veuillez vous asseoir, messieurs, pria le gouverneur ; le conseil ne doit pas sajourner maintenant. Lintendant sera certainement ici dans quelques minutes, et nous saurons la cause de ce désordre. Ce nest rien, jen suis sûr : quelques habitants tapageurs, qui auront fait une petite escapade.
Le bruit recommença soudain, et de la salle du conseil lon entendit distinctement les clameurs.
De La Corne Saint-Luc dit avec ironie :
Cest le peuple qui acclame lintendant. Morbleu ! Quel vacarme ! Voilà ce que cest que dêtre populaire à Québec !
Ce sarcasme fit rire. Quelques amis de lintendant en furent choqués cependant.
Le chevalier de La Corne tient un langage assez hardi, quand lintendant nest pas là, observa le colonel Lebuf. Un gentilhomme donnerait plus volontiers un louis dor, pour un fouet avec lequel il pourrait flageller la canaille, quun sou pour ses applaudissements. Je ne paierais pas un hareng sauf lestime de tout Québec.
De La Corne Saint-Luc riposta dun ton méprisant :
On dit en France, colonel, que le son du roi est meilleur que le blé du peuple, et que le poisson qui soffre sur le marché, ne vaut pas le poisson qui est dans leau. Cest aussi ce que je pense, moi, et je prouverai que cest vrai, à quiconque soutiendra le contraire.
Il y eut un éclat de rire. De La Corne faisait allusion à la marquise de Pompadour, dont le nom primitif était Jeanne Poisson. Ce nom avait donné lieu à bien des plaisanteries, à bien des sarcasmes, chez les grands comme chez les petits.
Tout violent quil fut, le colonel Lebuf nosa pas se quereller avec de La Corne Saint-Luc. Il sassit, dissimulant sa colère sous un air boudeur. Il aurait bien voulu sortir et voler au secours de lintendant, mais le gouverneur le tenait là, comme il tenait les autres.
Les tambours de la garde battirent lappel, et lon entendit, dans la cour du château, le cliquetis des armes et le piétinement des soldats. Les membres du conseil sapprochèrent des châssis. Les troupes se formaient en colonnes. De Saint-Rémy en tête, elles défilèrent sous la vaste porte. Pendant quelles marchaient vers la scène du désordre, par les rues étroites, les roulements des tambours couvraient tous les bruits et faisaient trembler toutes les fenêtres.
XIII
Le Chien dOr
Sur la rue Buade, une rue qui garde le nom du vaillant Frontenac, sélevait depuis peu, un vaste et imposant édifice, bâti par le bourgeois Philibert. Le Bourgeois, cest ainsi que le peuple de la colonie aimait à appeler Nicholas Jaquin Philibert, le puissant et riche marchand de Québec, qui luttait vaillamment contre le monopole odieux de la Grande Compagnie.
Cétait un édifice en pierre, dun style simple, dune apparence solide et sévère. On trouvait, dans la Nouvelle-France, que cétait une merveille darchitecture ; on en parlait avec admiration, depuis Tadoussac jusquà Ville-Marie. Il comprenait la demeure du Bourgeois et les bureaux et les magasins nécessaires à son immense commerce.
Il ny avait aucun ornement, mais on voyait reluire au soleil, sur la façade, ce morceau de sculpture qui piquait si fort la curiosité des habitants et des étrangers, et fut longtemps un sujet de conversation, dans toutes les seigneuries de la Province. La tablette du Chien dOr, avec son inscription énigmatique, était là, défiant linterprétation, au-dessus de la rue active et agitée. Elle est là encore aujourdhui. Le passant qui la regarde se demande ce quelle signifie, et il se sent ému à la pensée du drame de sang dont elle garde seule le triste souvenir.
Un chien couché ronge un os humain. Au-dessus et au-dessous de ce chien, creusée dans la pierre, comme si les générations futures devaient lire et méditer ses avertissements mystérieux, on peut lire cette fatidique inscription :
Je suis un chien qui ronge lo,
En le rongeant je prend mon repos.
Un temps viendra qui nest pas venu,
Que je morderay qui m aura mordu.
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Dans les magasins du bourgeois Philibert, venaient s entasser presque tous les articles de commerce de la Nouvelle-France. Les balles de fourrures qu avaient apportées, des régions lointaines du Nord-Ouest, des flottes de légers canots : peaux du castor timide, de la loutre gentille, du renard noir et argenté, toutes si riches daspect et si douces au toucher, toutes tant désirées par les orgueilleuses beautés de partout ! Peaux de veaux-marins pour garnir les toges des gros bourgmestres, et dhermines pour border les manteaux des nobles et des rois. Dépouilles des loups, des ours, des bisons, rendues moelleuses comme létoffe par le travail des Indiennes. Peaux destinées à assurer la chaleur et le confort aux rapides traineaux, quand lhiver arrive, que les vents du nord-est soulèvent, comme une poussière dargent, les tourbillons de neige, ou que, dans leur marche glorieuse, les aurores boréales savancent comme une armée de lanciers, sous le ciel froid du nord.
Et puis, tous les produits de la colonie : le blé, la laine, le lin, le bois de construction, le fer des forges royales des Trois-Rivières, le ginseng des forêts, qui valait son poids dor, et pour lequel les Chinois donnaient leur thé, leurs soies et leur argent.
Le Bourgeois aurait pu bâtir une flotte entière avec le bois qu il avait sur les quais et les rivages du fleuve. Ses pins superbes auraient fait des mâts dignes du plus grand vaisseau amiral.
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Il possédait Belmont, une demeure splendide d où lil embrassait toute la pittoresque vallée de la rivière Saint-Charles. Mais le nuage qui avait obscurci le bonheur des autres, sétait aussi arrêté sur sa tête. Il avait vu, lui aussi, partir son dernier enfant, son bien-aimé Pierre. Le jeune homme avait dû laisser le toit paternel, pour aller étudier lart militaire en France. La maison de Belmont resta déserte pendant labsence de Pierre. Le Bourgeois préférait demeurer en ville. Il pouvait surveiller de plus près ses nombreuses affaires. La compagne qui avait partagé avec lui une vie de bonheur, était morte depuis longtemps, laissant dans son cur un vide que rien navait pu combler. Sa maison hospitalière souvrait toujours grande pour les nombreux amis. Il était, cependant, grave, seul, et ne soccupait du présent que pour ceux qui dépendaient de lui. Il vivait avec le souvenir ineffaçable de la chère morte, et avec lespoir dun brillant avenir pour son fils.
Il méritait dattirer lattention. Il inspirait la confiance. Il était le bras qui soutient, la sagesse qui conseille, la sympathie qui console. Grand, fortement découplé, il avait lair noble des gens de hautes castes, une belle tête couronnée de cheveux grisonnants, une de ces têtes où la vie se concentre, que le temps ne dépouille point et qui emportent dans la tombe, la neige de leur centième année. Son il vif vous devinait avant que vous eussiez parlé. Il était beau, ne riait pas souvent, car la gaieté avait déserté son cur. Il pouvait prodiguer ses bontés, mais noubliait pas une injure, et exigeait une satisfaction complète.
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Au moment où nous sommes arrivés, le Bourgeois était assis à une table, dans son riche salon de la rue Buade, et lisait en les annotant, les lettres que la frégate lui avait apportées de France.
Une seule personne était avec lui : une vieille dame à cheveux blancs, vêtue dune robe noire, selon la coutume sévère des Huguenots, et coiffée, au grand désavantage de sa figure effilée, mais très douce, dune capeline blanche attachée sous le menton. Pas un bout de ruban, pas un bout de dentelle. Cette vieille puritaine ne concédait pas lépaisseur dun cheveu aux vanités du siècle, ce qui ne lempêchait point davoir le meilleur cur du monde. Elle était vêtue avec tant de modestie que lon devinait presque un sacrifice. Le monde pervers est si friand de tout ce qui ressemble à la liberté ! Une tresse qui ségare, un ruban qui se détache, en voilà assez pour faire rêver lil curieux.
Madame Rochelle, cétait le nom de cette grave personne, ne manquait, certes ! pas dintelligence et gouvernait dignement la maison du bourgeois Philibert. Elle venait du Languedoc ; cela, du reste, se devinait à ses yeux noirs et surtout à son parler. Elle avait gardé laccent suave, la douce intonation de son pays natal. Elle était fille dun ministre calviniste. Elle vint au monde dans la célèbre année de la révocation de lédit de Nantes, alors que Louis XIV, détruisant luvre de Henri IV, permit les rigueurs administratives qui accompagnèrent la guerre civile, et força une partie de la population, avec ses industries et ses richesses, à sen aller chercher un asile chez les nations étrangères.
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Elle vit les scènes pénibles des grandes luttes religieuses de ce temps, et elle perdit, dans les guerres des Cévennes, tout ce qu elle possédait de plus cher : son père, ses frères, presque tous ses parents, et finalement son fiancé, un gentilhomme du Dauphiné. Elle vint sagenouiller sur la place de lexécution, et quand il arriva, ce martyr de sa croyance, elle mit ses mains dans les siennes et lui jura une éternelle fidélité. Son serment fut irrévocable.
Un officier du roi, le comte Philibert, frère aîné du Bourgeois, fut témoin de cette scène touchante. Il eut pitié de la pauvre enfant, et lamena dans sa famille, où elle demeura toujours. Le Bourgeois succéda à son frère mort sans enfants ; puis la maison fut ruinée. Lorpheline ne voulut pas se séparer de ses bienfaiteurs tombés dans linfortune, et elle les suivit dans la Nouvelle-France. Elle avait été la fidèle amie de madame Philibert, dont elle avait élevé les enfants. Maintenant, sur ses vieux jours, elle était la sage confidente du Bourgeois, et gouvernait sa maison. Son temps se partageait entre ses devoirs religieux et les soins du ménage. Bien que la lumière surnaturelle qui léclairait narrivât à elle que par létroite fenêtre dune croyance étroite, cette lumière gardait encore quelque chose de sa divine origine. Sa joie était satisfaite, et elle possédait la résignation, lespérance et la tranquillité.
Ses livres préférés étaient la bible, les hymnes de Marot et les sermons du célèbre Jurieu. Elle avait entendu les prophéties de la Grande Marie, et reçu le souffle inspirateur de De Serre, le prophète huguenot, au sommet du mont Peira.
Elle croyait bien maintenant que parfois encore séveillait cette faculté de lire dans lavenir, dont sa jeunesse avait été douée. Cétait peut-être les révélations dun grand sens naturel et dune vive intelligence, les gages dune âme pure.
Les persécutions que lon fit souffrir aux calvinistes des Cévennes, firent naître chez ces gens le fanatisme du désespoir. De Serre fut suivi dune foule immense. Il prétendait donner aux croyants, en soufflant sur eux, le Saint Esprit et le don des langues. Des exilés ont apporté ses doctrines en Angleterre ; leurs singulières idées se sont perpétuées jusquà nos jours. On peut voir encore une secte qui croit au don des langues et prophétise selon qu il fut enseigné autrefois dans les Cévennes.
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La vieille dame tenait son livre ouvert devant elle ; cependant elle ne lisait pas, et ses lunettes gisaient en travers de la page. Assise, rêveuse, près de la fenêtre ouverte, elle regardait quelquefois dehors, mais rarement, car ses pensées ne sortaient point de la maison. Elle ressentait beaucoup de joie et de reconnaissance, à cause du retour de Pierre Philibert, lenfant quelle avait élevé, et elle arrangeait dans sa mémoire les détails dun festin que le Bourgeois voulait donner en lhonneur de ce fils unique.
Le Bourgeois finit la lecture de ses lettres et se mit, aussi lui, à songer en silence. Il était comme la bonne dame, tout occupé de son fils. Il paraissait rayonnant de bonheur, comme le vieillard Siméon, quand il sécria du fond de son âme : Nunc dimittis, Domine !
Dame Rochelle, commença-t-il, et elle se retourna promptement à sa voix Dame Rochelle, si jétais superstitieux, je craindrais que la joie immense dont je suis rempli depuis le retour de Pierre, ne se change en une profonde douleur.
Dieu bénisse Pierre ! répondit-elle. Pierre ne peut apporter que du bonheur à la maison. Il faut remercier le Seigneur de ce quil nous donne et de ce quil nous ôte ! Il nous a enlevé un adolescent ; il nous a rendu un homme digne de marcher à la droite du roi et de commander ses armées, comme Benaiah, le fils de Joïada, commanda les armées de Salomon.
Grand merci de la comparaison ! fit le Bourgeois en souriant, mais Pierre est français, et il aimerait mieux commander une brigade dans larmée du Maréchal de Saxe, que larmée entière de Salomon. Tout de même, je me trouve parfaitement heureux aujourdhui, Débora, il lappelait ainsi quand il était ému, et je ne veux pas gâter mon bonheur par une crainte futile. Bah ! cest la réaction : jai eu trop de félicité à la fois, je suis faible devant tant de joies.
Il est une douce voix intérieure, Maître, qui nous parle ainsi, afin que nous cherchions notre appui dans le ciel et non pas sur la terre où tout passe, où tout est incertain. Lhomme qui a vécu de longues années et sen réjouit, ne saurait oublier les jours de ténèbres, car ils sont nombreux. Nous ne sommes pas étrangers, Maître, aux vanités et aux misères de la vie humaine. Le retour de Pierre est comme un rayon de soleil qui traverse les nuages. Dieu aime que nous nous réchauffions au rayon de soleil quil nous envoie.
Cest juste, madame, et cest ce que nous allons faire. Les vieux lambris de Belmont vont tressaillir dallégresse à larrivée de leur futur maître.
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Cette dernière parole ravit la vieille dame. Elle savait que Belmont était destiné à Pierre, et le Bourgeois avait eu la même pensée qu elle. C était à cela sans doute qu il songeait tout à l heure.
Maître, dit-elle, Pierre sait-il que le chevalier Bigot était concerné dans les fausses accusations portées contre vous, et que cest lui qui, poussé par la princesse de Carignan, fit exécuter linique décret de la cour ?
Je ne crois pas, Débora ; je nai jamais dit à Pierre que Bigot fût autre chose que lavocat du roi, dans la persécution que jai endurée. Cest ce qui me trouble au milieu de ma joie. Si Pierre savait que lintendant sest fait mon accusateur, pour plaire à la princesse, il ne remettrait son épée au fourreau quaprès lavoir trempée dans son sang. Cest à peine si je puis me contenir moi-même.
La première fois que je lai rencontré ici, sous la porte du Palais, je lai bien reconnu, et je lai regardé en pleine face. Il ma reconnu lui aussi. Il est hardi, lanimal ! et na pas baissé les yeux. Sil avait souri je laurais frappé. Mais nous sommes passés sans rien dire, échangeant le plus mortel salut, que deux ennemis peuvent échanger. Il est heureux, peut-être, que je naie pas eu mon épée ce jour-là, car jai senti ma colère séveiller. Une chose que je redoute : Pierre ne resterait pas calme comme moi, sil connaissait lintendant comme je le connais, son sang est jeune. Mais je nose rien lui dire. Il y aurait tout de suite du sang de répandu, Débora.
Je le crains en effet, Maître. En France, javais peur de Bigot ; jen ai peur ici, où il est bien plus puissant. Je lai vu passer un jour. Il sest arrêté pour lire linscription du Chien dOr. Il est reparti vite, il avait lair dun démon. Il avait bien compris.
Ah ! et vous ne mavez pas dit cela, Debora ! fit le Bourgeois.
Et il se leva tout excité. Il reprit :
Bigot a lu linscription, dites-vous ? La-t-il toute lue ? Jespère que chaque lettre a brûlé son âme comme un fer rouge.
Cher Maître, ce nest pas là le langage dun chrétien, et vous ne pouvez en attendre rien de bon. « Je suis le Dieu de la vengeance, dit le Seigneur. »
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Madame Rochelle allait continuer sa leçon de morale, quand tout à coup un grand bruit monta de la rue. Il était causé par une foule de personnes, des habitants surtout, attroupées en face de la maison. Le Bourgeois et sa vieille amie s interrompirent, vinrent regarder à la fenêtre et aperçurent tous ces gens excités dont le nombre allait toujours grossissant.
Cétaient des curieux qui venaient voir le Chien dOr dont on parlait tant, et peut-être aussi qui voulaient connaître le bourgeois Philibert, ce grand marchand, défenseur fidèle des droits des habitants, ladversaire implacable de la Friponne.
Le Bourgeois regardait cette multitude qui croissait toujours : des habitants, des gens de la ville, des femmes, des jeunes gens, des vieillards. Il se dissimulait cependant pour nêtre pas vu. Il naimait pas les démonstrations, encore moins les ovations. Il put entendre plusieurs voix assez distinctement et comprendre de quoi il sagissait. Ses regards tombèrent plusieurs fois sur un jeune homme vif et remuant, quil reconnut pour Jean La Marche, le joueur de violon, un censitaire de Tilly. Cétait un original et tout le monde lentourait.
Je veux voir le bourgeois Philibert ! cria tout à coup ce Jean La Marche, cest le plus honnête marchand de la Nouvelle-France et le meilleur ami du peuple. Vive le Chien dOr ! À bas ! la Friponne !
Vive le Chien dOr ! À bas ! la Friponne ! exclamèrent cent voix.
Chante donc, Jean, fut-il demandé.
Pas maintenant, jai fait une chanson nouvelle sur le Chien dOr, je vous la chanterai ce soir... si vous y tenez, cest-à-dire.
Jean prit un grand air de modestie pour dire cela : il riait sous cap, car il savait bien que sa chanson serait accueillie avec autant denthousiasme, à Québec, que lariette nouvelle dune prima dona, à lopéra de Paris.
Nous viendrons tous pour lentendre, Jean... Mais prends garde à ton violon : il va se faire écraser par la foule.
Comme si je ne savais pas avoir soin de mon cher marmot, répliqua Jean, en élevant linstrument au-dessus de sa tête. Cest mon seul enfant, continua-t-il. Je le fais rire et pleurer, aimer et gronder, comme je veux, et je puis vous faire faire de même, à vous tous, rien quà toucher les cordes de son âme.
Jean était venu à la corvée, le violon sous le bras. Cétait son outil. Il ne savait pas quAmphion avait bâti les murs de Thèbes en jouant de la lyre, mais il savait que son violon ranimait le zèle des travailleurs. Il disait souriant :
Mon violon est joyeux comme les cloches de Tilly, quand elles sonnent pour une noce ; il repose de la fatigue et fait aller au travail avec gaieté.
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On entendait un grand murmure de voix, des éclats de rire continuels, pas de contredits. Les habitants d en haut et ceux d en bas étaient là, mêlés dans une parfaite harmonie, ce qui n arrivait pas souvent. Personne même, d entre les Canadiens qui parlaient bien le français, ne songeait à taquiner les Acadiens à cause de leur rude patois.
Quand lAcadie tomba aux mains des Anglais, un grand nombre de ses habitants montèrent à Québec. Cétaient des gens hardis, robustes, querelleurs, qui sen allaient çà et là provoquer les autres avec leur provocante interrogation : Étions pas mon maître, monsieur ?
Mais ce jour-là, tous se montraient civils, ôtaient leurs tuques et saluaient avec une politesse que nauraient pas dédaignée les rues de Paris.
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La foule augmentait toujours dans la rue Buade. Max Grimau et Bartémy, les deux vigoureux mendiants de la porte de la Basse-ville, surent cependant garder leur place accoutumée dans les marches de l escalier et firent une fameuse récolte de gros sous. Max était un vieux soldat en retraite, encore vêtu de luniforme quil portait à la défense de Prague, sous le maréchal de Belle-Île ; mais luniforme était en guenilles.
Bartémy était aveugle et mendiant de naissance. Le premier était un bavard, un importun ; le second un homme silencieux, qui ne faisait que tendre au passant sa main tremblante. Pas un ministre de finances, pas un intendant royal nont jamais cherché avec autant dardeur et autant de succès, peut-être, les moyens de taxer un royaume, que Max et laveugle, les moyens de taxer les passants.
Cétait une bonne journée pour nos deux mendiants. La nouvelle que lon faisait une ovation au Bourgeois sétait vite répandue, et les habitants montaient par groupes à la Haute-Ville, les uns suivant la côte escarpée, les autres prenant les grands escaliers bordés des tentes des colporteurs basques : des coquins qui avaient la langue bien pendue, ces colporteurs !
Les escaliers partaient de la rue Champlain, pour aboutir dans la côte. Cétait un casse-cou que les vieillards et les asthmatiques n aimaient guère, mais ce n était rien pour les grimpereaux, comme les habitants appelaient les petits garçons de la ville, ni pour le pied agile des fillettes qui couraient à l église ou au marché.
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Max Grimau et laveugle Bartémy avaient fini de compter leur monnaie. Les gens arrivaient toujours, et depuis la porte de la basse-ville jusquà la cathédrale, la rue était remplie dune foule paisible qui voulait voir le Chien dOr et connaître le Bourgeois.
Alors, des gentilshommes qui chevauchaient à toute vitesse sengagèrent dans la rue Buade et voulurent se frayer un passage. Ils ny réussirent pas, et restèrent enfermés.
Cétaient lintendant, Cadet, Varin et tous les vils hôtes de Beaumanoir qui revenaient à la ville. Ils parlaient, criaient, riaient, faisaient tout le tapage possible, comme font dordinaire les désuvrés, surtout quand ils ont bu.
Que signifie ce tumulte, Cadet ? demanda Bigot, je crois que ce ne sont pas vos amis. Cet individu voudrait vous voir chez le diable, ajouta-t-il en riant.
Il montrait un habitant qui criait à pleine tête : À bas Cadet !
Pas plus les vôtres, riposta Cadet. Ils ne vous ont pas encore reconnu, Bigot. Laissez faire, vous allez avoir votre tour. Ils ne vous placeront pas moins chaudement que moi.
Les habitants ne connaissaient point lintendant, mais ils connaissaient bien Cadet, Varin et les autres, et quand ils les aperçurent ils leur jetèrent des malédictions.
Est-ce que ces gens-là nous arrêtent pour nous insulter ? demanda Bigot. Il nest pas naturel pourtant de supposer quils connaissent notre retour.
Et tout impatient, il essaya de faire avancer son cheval, mais inutilement.
Oh ! non, Excellence ! cest la populace que le gouverneur a mandé pour la corvée du roi. Elle vient présenter ses hommages au Chien dOr. Le Chien dOr, cest son idole ! Jimagine quelle ne sattendait pas à nous voir la troubler dans ses dévotions.
Les vils moutons ! ils ne valent pas la peine dêtre tondus ! sécria Bigot avec colère, en regardant le Chien dOr qui semblait le défier.
Rangez-vous, vilains ! fit-il aussitôt, en éperonnant son cheval. Lancez au milieu deux votre vaillant Flamand, Cadet, et népargnez pas les pieds.
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C était justement ce que Cadet voulait :
Venez, Varin, cria-t-il, venez tous ! donnez de l éperon et ouvrez-vous un chemin dans cette tourbe.
Tous les cavaliers s élancèrent frappant de droite et de gauche avec leurs pesants fouets de chasse. Il s en suivit une violente mêlée. Plusieurs habitants furent foulés aux pieds des chevaux et plusieurs gentilshommes vidèrent les étriers. Lintendant était furieux : son sang gascon séchauffait vite. Il frappait de son mieux, et on pouvait le suivre à la trace ensanglantée quil laissait.
Il fut reconnu à la fin, et une clameur immense retentit :
Vive le Chien dOr ! À bas la Friponne !
Quelques-uns des plus hardis se risquèrent à crier :
À bas lintendant ! à bas ! les voleurs de la Grande Compagnie !
Par bonheur, les habitants navaient point darmes. Ils se mirent à lancer des pierres et essayèrent de démonter les gens à cheval. Ils en renversèrent plusieurs. Lamour de Jean La Marche, son cher violon, périt écrasé dans la première charge. Jean se précipita à la bride du cheval de lintendant, mais il reçut un coup qui le renversa.
Lintendant et ses amis tirèrent lépée. Une catastrophe était imminente. Alors, le Bourgeois envoya un messager au château, puis il sélança au milieu de la foule, suppliant et menaçant.
On le reconnut aussitôt et il fut acclamé. Avec toute son influence, il naurait pas réussi, cependant, à calmer la fureur soulevée par les violences de Bigot ; mais les soldats savançaient et le roulement de leurs tambours couvrit le bruit de la bagarre.
Quelques minutes encore, et une longue file de baïonnettes étincelantes, ondula dans la rue du Fort. Cétaient les troupes du colonel Saint-Rémi. Elles se préparèrent à charger la foule. Mais le colonel, qui était un homme de sens, vit dun coup dil ce qui se passait, et il commanda la paix avant demployer la force pour la rétablir. Le peuple obéit aussitôt, et calme et silencieux, se retira paisiblement devant les troupes. Il navait assurément pas lintention de résister à lautorité. Les soldats ouvrirent un chemin et lintendant put séloigner avec ses amis.
Ils furent poursuivis par une volée dimprécations. Ils répondirent bien, du reste ; et, jurant, blasphémant, ils traversèrent la Place dArmes au galop, et se précipitèrent pêle-mêle sous la porte du château Saint-Louis.
Tout rentra dans le silence. Quelques-uns des plus timides avaient peur, cependant, des conséquences de cet attentat sur la personne de lintendant royal. Mais tous sen allèrent, par groupes ou seul à seul, espérant bien quon ne leur demanderait jamais compte de laffaire de ce jour.
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L intendant et ses amis arrivèrent à toute bride dans la cour du château. Ils étaient furieux. Plusieurs avaient perdu leurs chapeaux ; tous étaient ébouriffés, et dans un état déplorable. Ils descendirent de leurs chevaux, s élancèrent dans les corridors, jurant comme des démons et faisant retentir les dalles sous leurs pas irrités. Ils entrèrent dans la salle du conseil.
Bigot avait des flammes dans les yeux, des flammes dans toute la figure. Un éclair dans une tempête ! Il sapprocha de la table, salua le gouverneur et, faisant un violent effort pour se contenir ; il dit dune voix encore courroucée :
Votre Excellence et messieurs du conseil nous pardonneront notre retard, quand ils apprendront que moi, lintendant royal de la Nouvelle-France, jai été insulté, assailli et menacé de mort, même dans les rues de Québec, par une vile populace.
Je le regrette beaucoup, et je vous prie de croire que je partage votre indignation, répondit le gouverneur. Je me réjouis de vous voir sain et sauf, continua-t-il. Jai envoyé des troupes à votre secours, mais jignore encore, cependant, la cause de cette sédition.
La cause de cette sédition ! cest la haine que le peuple ma vouée, parce que je fais exécuter fidèlement les ordonnances royales ; mais celui qui soulève la foule et lui donne lexemple de linsubordination ; celui qui est au fond de toutes les insultes que lon nous fait ici, cest ce notoire Philibert, Philibert le marchand !
Le gouverneur regarda lintendant avec assurance, et lui répondit :
Le sieur Philibert est marchand, cest vrai, mais il est gentilhomme de naissance, et ses principes sont des plus loyaux. Il serait, jen suis sûr, le dernier homme qui voulut fomenter quelque trouble. Lavez-vous vu, chevalier ?
La multitude encombrait la rue, en face de ses magasins, et criait des vivats pour le Chien dOr. Nous essayâmes de passer ; cela fut impossible. Je ne lai aperçu lui, quau moment où la confusion était à son comble.
Et je suis certain, chevalier, quil nencourageait pas les émeutiers.
Je ne laccuse point ; mais ces canailles-là, cétaient ses amis et ses partisans. Néanmoins, je serai assez juste pour déclarer quil a fait son possible pour nous protéger, ajouta-t-il, car il savait bien quil lui devait la vie probablement.
Il reprit aussitôt :
Jaccuse Philibert de semer lesprit de révolte, qui produit les émeutes ; je ne le crois pas émeutier lui-même.
Moi, je laccuse de ces deux crimes et de tout le mal qua fait la populace ! hurla Varin, enragé dentendre lintendant parler avec modération. La maison du Chien dOr est un repaire de traîtres, fit-il. Il faudrait la renverser de fond en comble, et en prendre la pierre pour élever un monument dinfamie sur le cadavre de son propriétaire... de son propriétaire que lon aurait fait pendre comme un chien, dabord, sur la place du marché.
Silence, Varin ! exclama le gouverneur avec sévérité. Je ne veux pas que lon parle en termes injurieux du sieur Philibert. Lintendant ne laccuse point davoir pris part à cette émeute, et vous non plus, nest-ce pas ?
Pour Dieu ! Varin, vous ne le ferez point, non ! et vous allez me rendre compte des paroles que vous venez de prononcer ! sécria de La Corne Saint-Luc, indigné de voir son ami le Bourgeois si cruellement outragé.
La Corne ! La Corne ! nous sommes dans un conseil de guerre, et ce nest pas le lieu de faire des récriminations, dit le gouverneur.
Il parlait presque avec véhémence. Il prévoyait une rencontre, et voulait la conjurer. Il ajouta :
Asseyez-vous, mon vieil ami, et puis aidez-moi à faire ce que demandent de nous le roi et la colonie ; nous sommes ici pour cela.
De La Corne reprit son siège. Ces paroles lavaient désarmé.
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Le gouverneur continua en s adressant à l intendant :
Vous avez parlé du bourgeois Philibert d une manière généreuse, chevalier Bigot ; cela me fait plaisir. Le colonel Philibert, mon aide-de-camp, vient justement d entrer : il sera heureux de vous voir rendre ainsi justice à son père.
Foin de la justice ! marmotta Cadet. Que jai été bête de ne pas profiter de la chance qui sest offerte !... jaurais dû lui passer mon épée au travers du corps, à ce Bourgeois.
Le gouverneur raconta à Philibert ce qui venait davoir lieu. Philibert sinclina en regardant Bigot :
Je suis fort reconnaissant à lintendant, dit-il, mais je métonnerais que lon osât impliquer mon père dans cette affaire. Lintendant na fait que se montrer juste.
Bigot naimait pas mieux le colonel Philibert que le Bourgeois, et cette observation lui déplut. Il répliqua froidement :
Jai dit, colonel, que votre père navait pas pris une part active à lémeute ; et cest vrai : mais je ne saurais lexcuser de se mettre à la tête du parti qui nous outrage continuellement. Je nai pas peur de dire la vérité. Quand jai mon opinion sur un homme, je lai. Je me soucie du Bourgeois comme de la dernière tuque bleue de son entourage.
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C étaient des paroles malheureuses ; il le comprit bien. Mais il regrettait presque d avoir rendu témoignage au Bourgeois. Il avait dit la vérité parce qu elle est plus facile à dire. Il ne se gênait jamais, c était son principe. Il n était point poltron, navait peur de rien et ne respectait personne. Sil faisait un mensonge, cétait sans scrupule, de propos délibéré et quand la chose en valait la peine. Mais alors même il saccusait de nêtre pas un homme.
Le colonel Philibert ressentit vivement linjure faite à son père. Il regarda Bigot en face :
Le chevalier Bigot, dit-il, na fait que rendre simple justice à mon père, en cette occasion. Mais quil veuille bien se rappeler, le chevalier, que mon père, bien que marchand ici, est avant tout un gentilhomme normand, un gentilhomme qui na jamais forfait à lhonneur, un gentilhomme dont lancienne noblesse peut rendre jaloux lintendant lui-même.
Bigot lança un regard courroucé au colonel. Cétait une allusion à sa noblesse de fraîche date.
Jajouterai un mot, reprit Philibert, en fixant tour à tour Bigot, Cadet et Varin ; quiconque attaque mon père mattaque moi-même, et nul, sil le fait, quil soit petit ou grand, néchappera au châtiment que je lui réserve.
La plupart des officiers sapprochèrent de la table en donnant des marques dapprobation à Philibert. Personne dentre les amis de lintendant, ne releva le défi. Ils se bornèrent à se regarder les uns les autres. Bigot dissimula sa fureur, et pour prévenir toute réplique nouvelle, il se leva et pria le gouverneur douvrir la séance.
Nous perdons, dit-il, en récriminations personnelles, un temps précieux que nous devons au roi. Je saisirai le tribunal de cette affaire, et jespère que les instigateurs de lémeute comme les émeutiers, seront sévèrement punis de loutrage quils ont fait à lautorité royale.
XIV
Le conseil de guerre
La séance fut régulièrement ouverte et le secrétaire lut les dépêches royales. La lecture fut écoutée avec attention et respect ; mais il était facile de voir quil y avait divergence dopinion chez les conseillers.
Le gouverneur se leva et dune voix calme, presque solennelle, il dit :
Messieurs, ces dépêches que vous venez dentendre lire, nous apprennent que notre France bien aimée est dans un grand danger. Pour lutter contre les puissances alliées, le roi a besoin de toutes les forces ; il ne peut donc plus nous envoyer de secours.
Aujourdhui la flotte anglaise est souveraine... Demain elle ne le sera plus. On eut dit quil prédisait ses futures victoires sur locéan. Des troupes anglaises arrivent à New York et à Boston. Elles vont sunir aux armées américaines pour attaquer la Nouvelle-France.
Lennemi a commencé la construction dun grand fort à Chouaguen, sur le lac Ontario, pour faire échec à notre forteresse de Niagara. Bientôt aussi lon saura sans doute si Carillon est capable de protéger la vallée du Richelieu.
Je nai pas peur pour Carillon, messieurs, car cest le comte de Lusignan qui en est le gardien, le comte de Lusignan que jai le plaisir de voir au milieu de vous.
Le comte de Lusignan, cheveux gris, air martial, salua respectueusement. Le gouverneur continua :
Les dépêches nous conseillent de retirer les troupes de Carillon, cependant ; je demande au comte quel sera, dans son opinion, le résultat de ce fait, sil saccomplit.
Si nous commettons une pareille folie, sécria de Lusignan, dans huit jours les cinq nations seront sur le Richelieu, et dans un mois les Anglais seront dans Montréal !
Alors, comte, vous ne conseillez pas dabandonner Carillon ? Et le gouverneur sourit en disant cela, car il comprenait bien lui aussi labsurdité dune pareille question.
Pas avant que Québec lui-même soit tombé ! Et alors le vieux comte de Lusignan ne pourra plus aviser Sa Majesté...
Bien dit ! comte, bien dit ! Avec vous Carillon est sauvé ! Si un jour lennemi ose lattaquer, il semplira, ce vieux fort, des riches dépouilles de la victoire, et son drapeau deviendra lorgueil de la Nouvelle-France !
Puisse-t-il en être ainsi, gouverneur ! Donnez-moi seulement le royal Roussillon, et je vous jure que jamais Anglais, Hollandais, ou Iroquois ne traversera les eaux du lac Saint-Sacrement !
Comte, vous parlez comme le croisé, votre ancêtre... Mais il mest impossible de vous donner le royal Roussillon. Ne pensez-vous pas quil soit possible de tenir avec la garnison que vous avez ?
Contre les forces de la Nouvelle-Angleterre, oui ; mais peut-être pas contre les réguliers anglais qui débarquent à New York.
Ce sont ceux que le roi a vaincus à Fontenay, nest-ce pas ? demanda lintendant, qui tout courtisan quil était, naimait guère, non plus, la teneur des dépêches ; car il savait bien que ce nétait point pour lhonneur de la France que la Pompadour voulait la paix.
Plusieurs de ces réguliers ont en effet combattu à Fontenay, répondit de Lusignan. Je le tiens dun prisonnier anglais que les Indiens ont amené au fort Lydius.
Alors, riposta de La Corne Saint-Luc, plus il y en aura de ceux-là et plus ce sera drôle ! Plus le prix est élevé et plus senrichit celui qui le gagne ! Le riche trésor de la vieille Angleterre va payer pour la besace de la Nouvelle ! Dans la Nouvelle Acadie, tout ce que nous avons pu obtenir, ça été du hareng boucané et des jarretières de peau danguille pour nous préserver des rhumatismes !
Les Anglais de Fontenay ne sont pas trop à dédaigner, observa le chevalier de Léry. Ils ont pris Louisbourg, et ils prendront Québec si nous discontinuons nos travaux de fortification.
Ce ne sont pas eux qui ont pris Louisbourg, riposta Bigot, fort contrarié. Il naimait pas en effet quon parlât de cette place où il avait joué un si déplorable rôle.
Louisbourg est tombé par la mutinerie des Suisses ! ajouta-t-il aussitôt avec colère. Ces vils mercenaires voulaient extorquer largent de leurs commandants, tandis que cétait le sang de lennemi quils auraient dû demander.
De La Corne Saint-Luc se pencha alors vers un officier acadien qui était assis à côté de lui :
Morbleu ! lui dit-il, Satan a du toupet, eh bien ! il rougirait dentendre Bigot. Bigot avait les clefs du trésor, et il refusa de payer aux soldats leur salaire : de là la révolte et la chute de Louisbourg.
Toute larmée sait cela, répliqua lofficier. Mais, écoutez ! labbé Piquet va parler. Cest assez nouveau de voir les prêtres dans un conseil de guerre.
Personne plus que labbé Piquet na le droit de parler ici, répondit de La Corne ; personne na trouvé chez les sauvages autant dalliés à la France que ce patriotique abbé !
Quelques-uns ne partageaient pas les généreux sentiments du vieux soldat. Ils simaginaient que cétait déroger aux nobles coutumes militaires que de permettre à un abbé de prendre part aux délibérations.
Il y avait là un féroce disciple de La Serre.
Le maréchal de Belleisle ne permettrait pas même au cardinal Fleury, dit-il, de montrer ses bas rouges dans un conseil de guerre, et ici nous souffrons que tout un troupeau de robes noires s en vienne se mêler à nos uniformes. Que dirait Voltaire ?
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L armée n aimait pas l abbé Piquet, parce quil faisait tout en son pouvoir pour empêcher les troupes françaises de sintroduire dans ses missions. Elles démoralisaient les néophytes. Il déployait un grand zèle pour la répression des abus, et les officiers qui, pour la plupart, avaient des intérêts dans le trafic lucratif des liqueurs, se plaignaient amèrement de lautorité quil sarrogeait.
Le fameux missionnaire du roi remarqua bien lair de dédain de quelques officiers. Il se leva. Son maintien, digne et imposant, proclamait quil avait le droit dêtre là et de parler.
Avec son front haut et basané, son il vif, son air résolu, il aurait bien porté le chapeau à plume de maréchal. Dans sa soutane noire aux larges plis, il ressemblait à ces graves sénateurs de Venise, qui nhésitaient jamais à remplir un devoir, si pénible quil fût, lorsque le salut de lÉtat le demandait.
Il tenait à la main un rouleau de wampum. Cétait le gage des traités de paix quil avait conclus avec les tribus indiennes, et le signe par lequel elles promettaient alliance et secours au grand Ononthio, comme elles appelaient le gouverneur de la Nouvelle-France.
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« Monseigneur le gouverneur, commença l abbé, en déposant le rouleau sur la table, je vous remercie de l honneur que vous faites aux missionnaires, en les admettant au conseil. Ce nest pas en qualité de ministre du Seigneur, mais en qualité dambassadeur du roi que nous sommes ici, maintenant. Javoue cependant que nous avons travaillé pour la gloire de Dieu et la manifestation de notre divine religion.
« Voici les gages des traités que nous avons conclus avec les nombreuses et guerrières tribus de lOccident. Je vous apporte, Excellence, des garanties de lalliance des Mianis et des Shawnees de la grande vallée de la Belle-Rivière, lOhio. Je suis chargé de dire à Ononthio quelles sont en paix avec notre roi et en guerre pour jamais avec ses ennemis.
« Au nom de notre belle France, jai pris possession des terres et des eaux depuis les Alleghanys jusquà la Louisiane. Les Sacs et les Renards du Mississippi, les Pouteouamis, les Winnebagos et les Chippewas des cents tribus qui pêchent dans les grands lacs et les longues rivières de lOuest ; les belliqueux Outaouais qui ont porté jusque sur les bords du lac Érié le langage des Algonquins, enfin tous les ennemis des Iroquois se sont engagés à marcher contre les Anglais et les cinq nations, quand vous ordonnerez de déterrer la hache de guerre. Lété prochain, tous les chefs de ces tribus viendront à Québec, pour ratifier, dans une assemblée solennelle, les engagements quils ont pris. »
Labbé se mit à dérouler alors, avec la lenteur pleine de dignité des Indiens, les bandes de Wampum. Elles étaient plus ou moins longues, selon la durée de lalliance de chaque tribu. Il donna les explications nécessaires et montra le sceau, ou la signature de chacun des chefs. Cette signature était ordinairement une bête, un oiseau ou un poisson.
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Le conseil examina avec beaucoup d intérêt ce document d un genre nouveau. Il savait quelle part importante ces Indiens pouvaient prendre dans une guerre contre lAngleterre.
« Vous nous apportez des gages dune grande valeur, et nous les acceptons avec reconnaissance, monsieur labbé, répondit le gouverneur. Ils prouvent à la fois et votre habileté et votre dévouement au roi. Vous vous êtes acquitté dun grand devoir et vous lavez fait avec adresse, vous et vos confrères missionnaires. Ce sera avec plaisir que je dirai ces choses à Sa Majesté. Létoile de lespérance brille à lOccident, comme pour nous empêcher de désespérer à la vue des nuages qui sélèvent de lOrient.
« La perte de lAcadie, dans le cas où elle serait définitive, se trouverait amplement compensée par lacquisition de ces immenses et fertiles territoires de la Belle-Rivière et de lIllinois.
« Les missionnaires ont gagné les curs des tribus de lOuest. Nous pouvons donc espérer, aujourdhui, de relier, par une chaîne continue détablissements français, la Nouvelle-France à la Louisiane !
« Acquérir ces vastes contrées couvertes de forêts vieilles comme le monde et fertiles comme la Provence et la Normandie, ah ! cest le rêve que je fais depuis que Sa Majesté ma honoré du gouvernement de cette province !
« Toute ma vie jai servi mon roi, continua-t-il, et je lai servi avec honneur et distinction même, permettez-moi cette parole de vanité...
Il parlait avec une noble franchise et une mâle assurance. Mais aucun sentiment de vanité ninspirait ses paroles.
« Jai rendu de grands services à mon pays, continua-t-il, mais je pourrais lui en rendre de plus grands encore : ce serait de transplanter dans les vallées de lOuest, dix mille paysans et ouvriers de France, pour apprendre à ces solitudes à ne répéter jamais que des accents français !
« La guerre actuelle peut finir dun moment à lautre. Je crois quelle achève. La dernière victoire de Lawfelt a porté aux alliés commandés par Cumberland, un coup aussi rude que Fontenay.
« On parle, en Europe, de reprendre les négociations au sujet de la paix : que les pacificateurs se hâtent et que Dieu les bénisse ! Si la paix nous est rendue et si la France reste fidèle à elle-même, elle se hâtera de peupler la vallée de lOhio et de sassurer la souveraineté en Amérique.
« Mais il nous faut en même temps garder tous nos forts, les plus éloignés comme les plus rapprochés, et ne pas céder un pouce de terrain. Il faut fortifier Québec et le rendre inexpugnable. En conséquence, je joindrai ma voix à la vôtre, messieurs, pour représenter respectueusement au comte de Maurepas, combien sont inopportunes les dépêches que nous venons de recevoir.
« J espère que l intendant royal voudra bien, maintenant, nous faire connaître son opinion sur le sujet, et je serai heureux d avoir sa coopération dans une mesure si importante pour la colonie et pour la France. »
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Le gouverneur prit son siège.
Lintendant nétait pas un partisan de la paix : la Grande Compagnie avait, en effet, toutes les raisons du monde de désirer la continuation de la guerre.
Elle avait le monopole du commerce et de lapprovisionnement des armées. La paix aurait vite tari les sources de ces immenses richesses que les associés amassaient si vite et dépensaient si follement. Elle aurait rendu le commerce libre et débarrassé la population du joug pesant qui lécrasait.
Bigot prévoyait bien que, dans le calme et les loisirs de la paix, des plaintes pourraient sélever au milieu du peuple, qui seraient écoutées. On le dénoncerait à cause de ses exactions, et qui sait ? ses amis de la cour ne seraient peut-être pas capables de les sauver de la ruine, ni même du châtiment, lui et ses compagnons.
Il savait cependant quil navait rien à craindre tant que la marquise de Pompadour gouvernerait le roi et le royaume. Mais Louis XV était capricieux et infidèle dans ses amours. Il avait changé maintes fois de maîtresses et de politique. Il pouvait changer encore pour le malheur de Bigot et de tous les protégés de la Pompadour.
Les lettres que Bigot venait de recevoir par le Fleur de Lys étaient assez alarmantes. On chuchotait à la cour que la maîtresse du roi allait avoir une rivale. La belle Lange Vaubernier avait attiré lattention de Louis, et les courtisans expérimentés devinaient en elle la future favorite.
Cette petite rieuse de Vaubernier était loin de prévoir, alors, quaprès la mort de la Pompadour, elle deviendrait, comme aussi la Du Barry, la dame du palais. Elle était bien plus loin encore de deviner ce qui lattendait dans sa vieillesse, sous le règne suivant. Non ! elle ne prévoyait pas quelle serait traînée à la guillotine ; quelle remplirait les rues de Paris de ses gémissements ! quau-dessus des hurlements de la tourbe révolutionnaire on lentendrait sécrier : Laissez-moi la vie ! la vie ! et je me repentirai ! la vie ! et je me dévouerai à la république ! la vie ! et je donnerai toutes mes richesses à la nation !
Supplications inutiles dune âme passionnée ! La mort ! cest la mort qui devait lui répondre !
Ces jours de ténèbres étaient encore dans le sein de Dieu.
La jeune étourdie de Vaubernier cherchait alors à prendre le cur du roi, et cela causait une grande inquiétude à lintendant. La disgrâce de la Pompadour, cétait le signal de sa ruine et de la ruine de ses associés. Cétait à cause des intrigues de cette fille, que la puissante courtisane avait tout à coup incliné vers la paix. Elle voulait garder le roi près delle.
Ainsi, le mot paix et le nom de Vaubernier paraissaient également odieux à Bigot, et il ne savait réellement pas comment agir.
Mauvais citoyen, homme dÉtat corrompu, il était Français toujours, et toujours il se montrait fier des succès et de la gloire de sa nation. Dune main il pillait le trésor public et de lautre, il tenait une épée, pour défendre jusquà la mort, sil le fallait, sa belle patrie.
Il aurait voulu écraser lAngleterre sur le sol de lAmérique. La perte de Louisbourg le désola ; cétait une victoire de lennemi. Pourtant il y eut beaucoup de sa faute dans ce malheur.
Aux derniers jours de la Nouvelle-France, lorsque Montcalm fut tombé, il céda le dernier ; et quand tous les autres conseillèrent de battre en retraite, il ne voulait pas consentir à livrer Québec aux Anglais.
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Il se leva pour répondre à l invitation du gouverneur. Il promena sur le conseil un regard froid mais respectueux, puis, élevant sa main chargée des diamants que lui avaient donnés les favorites et les courtisans, il dit :
« Messieurs du conseil de guerre, japprouve de tout mon cur ce que vient de dire son Excellence, au sujet de nos fortifications et de la défense de nos frontières. Cest notre devoir, comme conseillers du roi dans la colonie, de protester humblement contre les allégués des dépêches du comte de Maurepas.
« Québec, bien fortifié, vaut une armée sur le champ de bataille, et ce nest quen défendant ses murs quon peut sauver la colonie. Il ne peut y avoir quune seule opinion à ce sujet, dans le conseil, et cette opinion devrait être immédiatement soumise à Sa Majesté.
« Le fardeau de la guerre est bien lourd pour nous aujourdhui.
« Nos relations avec la France sont devenues bien difficiles, depuis que le marquis de La Jonquière a perdu sa flotte. Le Canada est presque livré à ses seules ressources.
« Mais, Français ! plus le péril est grand et plus grande sera notre gloire, si nous savons nous défendre ! Et je suis plein de confiance !
Tous se tournèrent vers lui en signe dapprobation. Il les regarda avec orgueil :
« Oui, je suis plein de confiance ! continua-t-il, et je suis certain que tous les habiles, vaillants et dévoués officiers que je vois autour de cette table, sauront encore repousser l ennemi, et conduire à de nouveaux triomphes notre royal étendard ! »
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Ces paroles flatteuse, dites à propos, soulevèrent lenthousiasme, et furent couvertes par des applaudissements.
Bien dit ! chevalier intendant, bien dit ! sécria-t-on.
Je félicite sincèrement le vénérable abbé Piquet, continua Bigot, sur les succès étonnants quil a eus, auprès des belliqueuses tribus de lOuest. Grâce à lui, les ennemis du roi sont devenus ses meilleurs alliés. Comme intendant royal, je fais des vux pour que le digne abbé réussisse à bâtir un fort, et à créer une mission à la Présentation. Cest en effet le meilleur moyen de diviser les forces des Iroquois.
De La Corne Saint-Luc murmura à lAcadien qui était assis près de lui :
Cest fort bien dit : le diable lui-même ne parlerait pas mieux. Bigot est comme une cloche, qui résonne harmonieusement si lon sait comment la frapper. Il est malheureux quun homme aussi habile ne soit quun fripon.
Les belles paroles ne mettent pas de beurre sur le pain, colonel, répondit lAcadien, que nulle éloquence ne pouvait désarmer. Bigot a vendu Louisbourg !
Cétait une opinion accréditée en Acadie, mais elle nétait pas fondée.
Bigot sait bien graisser son pain, riposta de La Corne. Tout de même jétais loin de croire quil prendrait cette position. Cest la première fois quil se déclare contre Versailles. Il y a quelque chose dans lair... La machine se détraque... Il doit y avoir une femme au fond de laffaire. Mais, écoutons, il continue.
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L intendant, après avoir examiné certains papiers, se mit à parler des ressources de la colonie, du nombre d hommes en état de porter les armes, des munitions et du matériel de guerre qui se trouvaient dans les magasins, et de la force relative des diverses provinces. Il maniait les chiffres comme un jongleur indien, les billes. Il en arriva à la conclusion que la colonie, laissée à ses propres ressources, pouvait lutter pendant deux ans encore contre lAngleterre.
Ses paroles produisirent une excellente impression, et quand il sassit, ses adversaires mêmes avouèrent quil avait parlé comme un administrateur habile et un vrai Français.
Cadet et Varin donnèrent à leur chef la plus chaude adhésion. Quelque pervers quils fussent, dans la vie privée comme dans la vie publique, ils ne manquaient ni de clairvoyance ni de courage. Ils volaient leur pays, mais se tenaient prêts à le défendre contre l ennemi.
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D autres parlèrent à leur tour. Des hommes dont les noms étaient bien connus déjà ou devaient l être plus tard : De La Corne Saint-Luc, Céleron de Bienville, le colonel Philibert, le chevalier de Beaujeu, les Devilliers, le Gardeur de Saint-Pierre et de Léry.
Tous approuvèrent le gouverneur et lintendant ; tous furent daccord sur la nécessité de fortifier Québec et de garder sérieusement la frontière. En effet, le traité dAix-la-Chapelle pouvait être conclu dun moment à lautre, comme il le fut en effet, aux conditions de lUti possidetis, et en prévision de ces conditions possibles, la Nouvelle-France devait veiller dun il jaloux sur tout son territoire.
Les délibérations du conseil furent longues et animées. Il fallut examiner attentivement et discuter les rapports des commandants postés sur la frontière, les plans de défense, dattaque et de conquête, les forces et les desseins de lennemi. Quelques descendants des partisans de Cromwell, venus en Amérique, républicains intraitables qui détestaient lAngleterre, et la trahissaient pour leur propre compte, échangeaient depuis longtemps avec les gouverneurs de la Nouvelle-France, des correspondances secrètes, au sujet de ces forces et de ces desseins.
Les lampes avaient brûlé longtemps, et la nuit était avancée lorsque la séance finit. La plupart des officiers acceptèrent un réveillon avant de se retirer dans leurs quartiers. Bigot et ses amis refusèrent. Ils prirent congé et se rendirent au palais, où les attendaient un dîner plus somptueux et des convives plus gais.
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Le vin coula avec abondance à la table de l intendant. Les souvenirs irritants revinrent en foule à la mémoire des buveurs, et Bigot se laissant tout à coup emporter par la colère, s écria :
Que le Chien d Or et son maître aillent au diable tous les deux ! Philibert paiera de sa vie loutrage quil ma fait aujourdhui, ou je veux mourir !...
Vois-tu, Cadet, continua-t-il, en regardant le parement de son habit, il y a encore ici une tache de boue ! Une belle médaille pour porter à un conseil de guerre !...
Un conseil de guerre ! riposta Cadet en déposant sa coupe quil avait vidée jusquau fond. Jaimerais mieux affronter de nouveau cette émeute ! jaimerais mieux ramer sur les galères de Marseille, que dêtre ainsi questionné par un charlatan dherboriseur comme La Galissonnière ! Quel impertinent ! quelles vilaines questions ne ma-t-il pas faites au sujet des magasins du roi ! Il ressemblait à un juge qui interroge un accusé, et non pas à un gouverneur qui demande des renseignements à un officier du roi.
Vous avez raison, Cadet, affirma Varin, ce lâche flatteur, qui fit un honteux sacrifice dhonneur au duc de Choiseul, pour sauver sa fortune mal acquise. Nous avons tous des injures à venger ! Lintendant vient de nous montrer la boue que la populace lui a jetée. Eh bien ! je lui demande sil sest plaint au conseil de guerre, et quelle satisfaction exigera le conseil.
Cadet jeta un éclat de rire.
Le conseil ? Pouah !... Cest Bigot, lui-même, qui lexigera la satisfaction ! Et nous laiderons, nous !
Mais jaffirme, moi, quil ny a que le poil du chien qui la mordu qui puisse guérir sa morsure ! Ce qui ma fait le plus rire ce matin, à Beaumanoir, ça été de voir, avec quel sans gêne, le petit du Chien dOr, Philibert le jeune, est venu enlever à la Grande Compagnie Le Gardeur son nouveau membre.
Nous allons perdre notre néophyte, Cadet ; jai été bien fou de le laisser sen aller avec Philibert, observa Bigot.
Bah ! je ne crains pas cela. Nous le tenons par une triple corde, une corde filée par Satan ! Nayez pas peur !
Cadet riait : il était de joyeuse humeur.
Que voulez-vous dire, Cadet ? quelle est cette triple corde ? demanda lintendant.
Et il vida sa coupe dune façon nonchalante, comme sil neut attaché aucune importance à la réponse de son ami.
Son amour du vin ! son amour du jeu ! son amour des femmes !... Ou plutôt sa passion pour une femme ; cest toujours la chaîne qui lie le plus fortement les jeunes fous comme lui, qui pourchassent la vertu et nattrapent que le vice.
Ah ! il est épris ! et de qui, sil vous plaît ? Quand une femme vous prend à ses appas, cen est fait ; votre destin se fixe. Vous êtes à jamais sauvé... ou perdu. Mais qui est-elle, Cadet, ce doit être, en tout cas, une habile créature, ajouta Bigot en forme de sentence.
Oui, cest une habile créature ; trop habile pour De Repentigny. Elle le tient comme un poisson au bout de sa ligne et elle le sortira de leau quand elle voudra.
Cadet ! Cadet ! achevez ! dites tout ! crièrent une douzaine de voix.
Oui ! dites tout ! répéta Bigot. Nous sommes tous des compagnons de plaisir, et il ne doit y avoir ni secret de vin, ni secrets de femmes entre nous.
Je ne donnerais pas une aveline pour toutes les femmes passées, présentes et futures, reprit Cadet en lançant une écale au plafond ; cependant, je dois vous avouer que celle dont je parle est superbe. Arrêtez ! Pas nest besoin de crier : Cadet, achève ; je vais vous dire ce que je sais :
Que pensez-vous de la belle, de la joyeuse Angélique des Meloises ?
Angélique ? fit lintendant. Est-ce que Le Gardeur laime ?
Il paraissait intrigué.
Sil laime ! Il la suivrait à quatre pattes comme un chien !
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Bigot se porta la main au front et réfléchit un instant.
Vous avez raison, Cadet, reprit-il, si Le Gardeur aime cette fille, nous le tenons bien. Angélique ne laisse partir ses victimes que pour le bûcher. Les honnêtes gens vont perdre un des plus beaux poissons de leur rivière, si Angélique lui a jeté lhameçon.
Il ne paraissait guère goûter ces menues nouvelles, cependant. Il se leva, fit quelques tours pour reprendre possession de lui-même, puis vint sasseoir encore.
Allons ! messieurs ! reprit-il, soyons moins sérieux. Buvons aux amours de Le Gardeur et de la belle Angélique ! Je serai bien trompé si nous ne trouvons pas en elle, le Deus ex machina qui va nous tirer dembarras.
Les coupes furent remplies. On apporta des cartes et des dés. Le jeu commença, le vin se mit à couler. Jeu denfer ! fleuve de vin !
Jusquà lheure matinale où le soleil vint, comme à regret, inonder les fenêtres de ses rayons roses, le palais de lintendant retentit des éclats du plaisir.
XV
La charmante Joséphine
Caroline de Saint-Castin sétait jetée sur un sofa.
Les mains croisées sur son cur, elle se délectait dans les paroles affectueuses que Bigot venait de lui dire. Cétait la manne bénie qui ranimait ses affections mourantes. Elle se sentait heureuse, car il ne lavait pas trompée, cette fois ! Il était ému, il laimait encore ! Cétait ainsi, dans les beaux jours de jadis, en Acadie, cétait ainsi quil la regardait, quil lui parlait...
Oh ! jétais trop fière de mon pouvoir sur lui, en ce temps-là ; et je croyais, pauvre insensée, quil valait le prix que je le payais ! murmurait-elle.
Ses pensées devinrent plus sérieuses et plus tristes :
Hélas ! se dit-elle, pour lui jai oublié Dieu !... pour lui et pour moi ! Pour moi ! voilà le châtiment !
Je ne peux pas comprendre le mal que je fais en laimant !... Mon regret nest pas sincère puisque jaime encore son sourire ! Que je suis malheureuse ! Bigot ! Bigot ! Bigot ! je voudrais pouvoir toublier et je ne le puis !... Je voudrais mourir à tes pieds ! Oh ! ne me méprise pas, ne donne pas à une autre un amour qui mappartient à moi seule, et quun jour je nai pas hésité à acheter au prix de mon âme immortelle !
Elle sabandonna à damères réflexions. Peu à peu, le silence envahit la demeure. La bruyante orgie agonisait. Quelques voix encore retentirent, quelques pieds froissèrent le parquet, puis, tout bruit mourut. Le calme se fit profond comme dans un tombeau.
Elle comprit que les convives étaient partis, mais elle ne savait pas que Bigot était parti avec eux.
Un coup léger fut frappé à sa porte. Elle se leva, croyant que cétait lui qui venait lui dire adieu. Elle fut bien contrariée, cétait la dame Tremblay.
Puis-je entrer, madame ? demanda la gouvernante.
Caroline arrangea du bout des doigts ses cheveux un peu en désordre, s essuya les yeux avec son mouchoir et s efforça de faire disparaître les traces de ses angoisses.
Vous pouvez entrer, dit-elle.
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Dame Tremblay, jadis la charmante Joséphine du lac Beauport, était passablement rouée aujourd hui. Cependant sous son corset antique battait encore un excellent cur. Elle plaignait sincèrement cette jeune fille inconsolable qui passait les jours dans la prière et les nuits dans les pleurs. Elle aurait pu lui reprocher de ne pas apprécier davantage lhonneur de rester à Beaumanoir et lamitié de lintendant.
Elle pensait, la vieille, dans sa vanité :
Elle nest pas plus belle que moi, au temps où lon mappelait la charmante Joséphine ! Je naurais pas dédaigné Beaumanoir alors ! pourquoi le dédaignerait-elle aujourdhui ? Mais elle ne sera pas longtemps souveraine ici, cest mon opinion.
À cette réponse : Vous pouvez entrer, elle ouvrit la porte, fit un respectueux salut à mademoiselle de Saint-Castin et lui demanda si elle avait besoin de ses services.
Oh ! cest vous, bonne dame ! fit Caroline. Quel est donc ce silence inaccoutumé dans le château ?
Lintendant et ses hôtes sont partis pour la ville, madame. Le gouverneur les a mandés. Un officier est venu exprès. Assurément, la plupart de ces messieurs nétaient guère en état de se mettre en route, mais les bains, la toilette... Enfin ils sont partis. Quel bruit quand ils se sont élancés au galop ! Je nai jamais rien vu de pareil. Vous avez sans doute entendu, madame ?
Oui, jai entendu. Et lintendant, est-il sorti en même temps ?...
Oui, madame, le premier et le plus frais de tous. Les veilles et le vin ne lui font aucun mal. Puis il est si galant, si délicat avec les dames !
Caroline baissa la tête :
Pourquoi dites-vous cela, dame Tremblay ? demanda-t-elle.
Je vais vous lapprendre tout de suite, madame. Cest parce quen sortant du château, il ma appelée et ma parlé comme ceci :
Dame Tremblay !...
Il mappelle toujours « dame Tremblay », quand il est sérieux ; mais souvent, dans ses moments de bonne humeur, il mappelle encore « charmante Joséphine », comme au temps de ma jeunesse... Ma jeunesse ! Il en a entendu parler... et à mon avantage, joserai dire.
Pour lamour de Dieu ! dites-moi ce que vous a recommandé lintendant en laissant le château, fit Caroline impatientée.
Dans létat de souffrance et daffaissement où elle se trouvait, le bavardage de la vieille femme ne pouvait que lui déplaire.
Oh ! il ma parlé de vous avec attendrissement, ma recommandé de vous donner les plus grands soins, dobéir à toutes vos volontés, et de ne laisser entrer personne.
Caroline fut ravie de ces paroles. Son imagination ardente y trouvait des promesses de félicité.
Il vous a dit cela ? reprit-elle tout anxieuse. Dieu vous bénisse ! Dieu le bénisse lui aussi !
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Elle avait des larmes plein les yeux, de l espoir plein le cSur.
Oui, continua-t-elle, je resterai seule ; je ne veux recevoir personne, personne excepté vous ! Vient-il souvent de la visite au château ? Je veux dire des dames.
Oui, madame, souvent. Les dames de la ville noublieront pas le bal et le dîner de lintendant, soyez-en persuadée. Ce sera la plus belle fête possible. Aussi elle est attendue avec une impatience extraordinaire. Il y a une jeune fille, la plus belle et la plus enjouée de toutes, qui naurait pas dobjection, paraît-il, à devenir la fiancée de lintendant.
Le trait fut lancé par inadvertance ; il nen alla pas moins au cur de Caroline.
Quelle est cette jeune fille ? demanda-t-elle, dune voix enfiévrée.
Ah ! madame, si jallais la nommer, elle pourrait me le faire payer cher ! Cest la plus grande coquette de la ville. Les hommes ladorent, les femmes la détestent.
Les femmes la détestent mais elles limitent ; elles copient ses modes et ses manières. Elles tremblent pour leurs fiancés quand Angélique des Meloises arrive.
Cest Angélique des Meloises quelle sappelle ? je nai jamais entendu prononcer ce nom-là encore, observa Caroline en frissonnant.
Quelque chose lui disait que ce nom était pour elle de fatal augure.
Que Dieu vous garde de lentendre prononcer de nouveau ! reprit la gouvernante. Cest elle qui, un jour, se rendit chez le sieur Tourangeau et frappa sa fille Cécile de deux coups de fouet sur le front. Elle la marqua dune croix sanglante qui paraîtra toujours. Pourquoi ? parce quelle avait osé, la pauvre enfant, sourire un peu tendrement à un jeune officier, Le Gardeur de Repentigny, un beau garçon quil est bien pardonnable daimer, je vous lassure ! Ah ! si Angélique se met en frais de faire la conquête de l intendant, je plains celles qui se trouveront sur son chemin !
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Caroline eut peur. Cette description de sa rivale probable, n était pas faite pour la rassurer.
Vous en connaissez plus long à son sujet, dame Tremblay ; dites-moi tout, même ce quil y a de pire, supplia-t-elle.
Ce quil y a de pire ? je pense que personne ne peut ou nose le dire. Pourtant, je ne connais rien de mal delle, si ce nest quelle veut se faire aimer de tous les hommes.
Mais puisquelle sest conduite dune façon si brutale envers mademoiselle Tourangeau, cest quelle aime beaucoup le jeune officier...
Caroline avait saisi ce rayon despérance.
Oui, madame, elle laime beaucoup. Tout Québec le sait, si deux personnes connaissent une affaire à Québec, le secret est éventé. Jen sais quelque chose, moi ! Quand jétais la charmante Joséphine, au dîner, tout le monde de la ville savait ce que javais fait le matin ; et les messieurs buvaient un verre de vin à ma santé.
Vite ! dame Tremblay, parlez-moi du seigneur de Repentigny ! Angélique des Meloises laime-t-elle ? Pensez-vous quelle laime ? demanda Caroline en fixant sur la « charmante Joséphine », des yeux étincelants comme des étoiles.
Les femmes se devinent entre elles, répondit celle-ci. Or, toutes les dames de Québec jureraient quelle laime. Cependant, je sais quelle épousera lintendant si elle le peut. Elle la ensorcelé par son esprit et sa beauté. Et vous savez quune femme adroite aura toujours le mari quelle voudra, si elle est prudente. Les hommes sont si fous !
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Mademoiselle de Saint-Castin s évanouissait. Un brouillard s étendait devant ses yeux.
De l eau ! madame, de l eau ! murmura-t-elle avec peine.
Dame Tremblay courut chercher de l eau et des sels. Elle ne tarissait pas en paroles de pitié. L esprit était léger, superficiel, mais lâme était bonne.
Caroline revint de son évanouissement. Elle demanda :
Avez-vous vu ce que vous mavez raconté, dame Tremblay, ou nest-ce quune rumeur incertaine ? Oh ! dites-moi que ce nest quun bruit qui court la ville ! que Bigot ne lépousera point, cette fille !... quil noubliera point ces serments... quil ma faits ! fut-elle sur le point dajouter ; mais elle ne le dit pas.
Ces serments quil lui a faits, à la pauvre âme ! comprit bien dame Tremblay.
Et elle répliqua :
Vous connaissez bien peu mon maître, si vous croyez quil se met en peine de tenir les promesses quil fait aux femmes. Jen ai trop vu de ces oiseaux-là pour ne pas les connaître du bec à la griffe ! Quand jétais la charmante Joséphine, jai su ce que valaient les déclarations de ces messieurs : je ne me suis trompée quune fois. Leurs promesses sont grosses, vides et variables comme des nuages.
Ma bonne dame ! je suis sûre que vous possédez un excellent cur, dit Caroline, mais vous ne savez pas combien vous êtes injuste envers lintendant, en prétendant ainsi quil va...
Elle hésita un moment et se sentit rougir...
Quil va se marier avec cette jeune fille, acheva-t-elle. Les hommes se trompent sur son compte.
Ma chère madame, ce sont les femmes qui disent cela, et voilà ce qui meffraie. Les hommes se fâchent et nen croient rien : les femmes sont jalouses et croient tout. En ma qualité de servante fidèle, je nai pas dyeux pour épier mon maître ; mais je ne puis mempêcher de voir quil est dans les serres de l artificieuse Angélique. Puis-je vous dire franchement ce que je pense, madame ?
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Caroline était suspendue aux lèvres de la loquace gouvernante. Elle se leva, donna un coup de peigne à ses cheveux pour les rejeter en arrière, et tout anxieuse sécria :
Parlez ! parlez, bonne dame ! dites tout ce que vous pensez ! quand même vos paroles devraient me tuer, parlez !
Oh ! ce que jai à vous dire ne vous fera aucun mal, madame, repartit la vieille Tremblay, avec un sourire significatif. Fiez-vous à une femme qui connaissait bien les ruses des hommes, quand elle était la charmante Joséphine !
De ce que le chevalier intendant admire ou même aime Angélique des Meloises, il ne sen suit pas quil lépousera. Ce nest pas la mode de notre époque. Les hommes adorent la beauté et puis épousent largent. Il y a beaucoup plus damoureux que de maris, à Québec comme à Paris, à Beaumanoir comme à Versailles, et même au lac Beauport, comme je lai appris à mes dépens, quand jétais la charmante Joséphine !
Caroline devint pourpre ; et elle affirma dune voix tremblante démotion :
Cest un péché que de profaner lamour comme cela !
Néanmoins, je le sais, il nous faut, parfois, lensevelir au fond de notre cur, et sans espoir de le voir renaître !
Parfois ? presque toujours, madame ! Quand jétais la charmante Joséphine... Écoutez, madame, mon histoire porte son enseignement. Quand jétais la charmante Joséphine, javais commencé par croire que les hommes étaient des anges, envoyés par le ciel pour sauver les femmes ; je pensais que lamour était, pour arriver au mariage, un meilleur passeport que largent. Que jétais sotte ! javais toujours bon nombre dadorateurs. Ils vantaient ma beauté, mes grâces, mon esprit ; ils mappelaient la charmante Joséphine. Jétais un objet denvie. Nul ne me proposa jamais de mépouser. À vingt ans, je rêvais damour et jétais oubliée. À trente, je me mariais pour largent et javais perdu mes illusions. À quarante, je suis entrée à Beaumanoir comme gouvernante et jy suis restée. On y est bien.
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Je sais parfaitement ce qu est un intendant. Le vieux Hocquart portait un bonnet de nuit toute la journée, prenait la prise toutes les minutes, et il négligea une femme en France, parce qu elle n avait pas une dot de duchesse à mettre de côté de son tas décus. Le chevalier Bigot attire à lui, par son regard et son sourire, toutes les filles de la cité, mais il ne se laissera jamais prendre. Angélique des Meloises est sa préférée, mais il ne lépousera point, je le sais aussi clairement que si cétait écrit dans ses yeux. Vous len empêcherez, du reste, madame.
Moi ? exclama Caroline toute surprise. Hélas ! vous ne savez pas que mon influence sur lui est aussi légère que le duvet de chardon qui senvole au vent !
Vous êtes injuste envers vous-même, madame. Écoutez : Un jour, vous étiez dans votre oratoire et lintendant vous voyait, mais vous ne le saviez pas. Vrai ! il vous voyait, et je nai jamais surpris un regard plus chargé de pitié que le sien ! Ses lèvres frémissaient, et une larme brillait sous sa paupière quand il se retira. Je lai entendu alors vous bénir ! je lai entendu maudire la Pompadour, parce quelle lempêchait de suivre linclination de son cur. Jétais une fidèle servante et navais pas à parler. Mais jai bien compris quil pensait plus à ladorable captive de Beaumanoir quaux ambitieuses demoiselles de Québec.
Caroline se leva soudain, puis, oubliant sa réserve habituelle, agitée par une émotion profonde, elle jeta ses bras autour du cou de dame Tremblay.
Vrai ? Est-ce bien vrai ? sécria-t-elle, ô la meilleure des amies ! Le chevalier Bigot ma bénie ? Il a maudit la Pompadour ? Il la maudite parce quelle lempêche de suivre linclination de son cur ?
Linclination de son cur ! vous ne savez pas ce que cela veut dire ; vous ne pouvez pas le deviner !
Comme si je ne connaissais pas les désirs du cSur de l homme ! riposta la gouvernante en souriant. Je suis une femme, je suppose ! Ce n est pas pour rien que j ai été la charmante Joséphine !...
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Caroline, dans son enthousiasme, lembrassa.
Est-ce bien vrai ! reprit-elle, quil me regardait avec la pitié que vous dites, pendant que jétais là, en prière, ne soupçonnant point sa présence ?
Et son regard perçant fouillait les yeux de la bonne dame pour voir si elle ne mentait point.
Je vous dis que cest vrai, madame ! Il vous regardait comme on fait quand on aime sincèrement. Je sais comment regardent les hommes qui aiment, et comment regardent aussi ceux qui mentent en prétendant aimer. Je ne my laissais pas prendre quand jétais la charmante Joséphine.
Ave Maria ! fit Caroline avec dévotion, sans soccuper des réminiscences de la belle du lac Beauport. Le ciel a écouté mes prières, je puis mourir heureuse !
Que le ciel vous préserve de la mort, madame ! Vous, mourir ? Lintendant vous aime. Il népousera jamais Angélique des Meloises. Il se mariera peut-être avec quelque riche marquise, pour avoir de lor et des châteaux... Cela, si le roi le lui ordonne. Cest ainsi que se font les mariages des grands. Ils épousent une position et adorent une beauté. Le cur dun côté, la main de lautre ! Je ne ferais pas autrement si jétais un homme. Si une fille ne se marie pas par amour, elle se marie pour son argent ; si elle na pas dargent, elle se marie par dépit. Cest ce que jai fait quand jétais la charmante Joséphine.
Cest une honte et cest un crime que de se marier sans aimer ! sécria Caroline avec chaleur.
Cest mieux que rien, toujours, reprit dame Tremblay, qui regrettait cependant ce quelle venait de dire à cause de lindignation de mademoiselle de Saint-Castin. Quand jétais la charmante Joséphine, continua-t-elle, javais maints adorateurs, comme je vous lai dit, et pas un na demandé ma main, comme je vous lai dit aussi. Que faire alors ? Prendre une main ou aimer et languir, comme on dit à Alençon, où je suis née.
On ne parle pas ainsi ! répliqua mademoiselle de Saint-Castin, en lui jetant un regard de reproche.
Et elle se mit à songer aux paroles de Bigot. Elle les répétait tout bas, tout bas, et son âme exaltée tressaillait comme aux accords d une mélodie céleste.
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Il m a bénie ? Il a maudit la Pompadour ? demanda encore Caroline.
Elle n en doutait pas, mais elle se plaisait à l entendre affirmer.
C est comme je vous le dis ! répéta dame Tremblay.
Puis elle ajouta :
Mais pourquoi lintendant nécoute-t-il pas son cur ? cette grande dame de France écoute bien le sien ! jaurais bien voulu que quelquun se serait avisé de mempêcher dépouser le sieur Tremblay ! je men souciais comme dune épingle, du sieur Tremblay ! et je me serais mariée avec lui par malice et sur la branche, comme les corbeaux, sil leut fallu !...
Mais personne ne vous forçait, ni dune façon ni de lautre. Vous étiez libre. Vous étiez heureuse de pouvoir aller où votre cur vous conduisait, observa Caroline.
Dame Tremblay éclata de rire :
Pauvre Gile Tremblay ! le désir de mon cur ! fit-elle en soupirant dune manière ironique. Tenez, madame, écoutez : il faut que je vous fasse des confidences, moi aussi. Quand jétais la charmante Joséphine, jaimais quelquun, un seul de tout un troupeau. Malheureusement, ce quelquun avait une femme déjà. Alors, de désespoir, je jetai ma ligne à tout hasard, en eau trouble, et je pêchai ce pauvre Tremblay. Je lépousai. Je lenterrai presque aussitôt, gaiement et profondément. Pour lempêcher de se relever, je fis mettre sur sa tombe une pierre pesante avec cette inscription que vous pouvez lire encore :
Le bonheur est, dit-on, fragile.
Je ne le trouve pas ainsi
Depuis que mon cher mari Gile
Sen est venu dormir ici.
Les hommes sont comme les chats ; aimez-les comme ils veulent lêtre, et ils vous feront mille gentillesses ; caressez-les à rebours, ils vous égratigneront et se sauveront par la fenêtre. Quand jétais...
Ô bonne dame, merci ! cest assez ! merci du bien que vous mavez fait ! interrompit Caroline. Laissez-moi, maintenant, je vous en prie ! jai besoin de repos, ajouta-t-elle, en fermant les paupières, et sappuyant la tête au dossier de son fauteuil.
Le château est paisible maintenant, et les serviteurs fatigués sont tous plongés dans le sommeil, observa la gouvernante. Madame pourrait entrer dans son appartement qui est plus clair et mieux aéré. Elle y sera mieux quici, dans cette lugubre chambre.
Cest vrai, je naime guère cette chambre secrète. Elle convient, pourtant, à ma tristesse, mais jai besoin dair et de soleil.
Elle suivit la vieille femme. Toutes deux montèrent lescalier tournant. Caroline entra dans sa chambre et sassit à la fenêtre. Le parc et les jardins se déroulaient avec magnificence devant elle. Plus loin, sur le flanc de la montagne, la forêt profonde décrivait une ligne sombre sur lazur du ciel.
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Dame Tremblay laissa mademoiselle de Saint-Castin seule avec ses pensées, et s en alla pour réveiller les serviteurs, afin qu ils remissent tout en ordre dans le château.
Sur le grand escalier, elle rencontra le valet de l intendant, Froumois, un babillard quelle aimait bien, quelle régalait souvent dune tasse de thé et dun biscuit ; souvent dun verre de vin, ou dune goutte de cognac. Froumois lui racontait des histoires de la vie parisienne, les aventures de son maître et les siennes.
Un valet en livrée a ses prétentions. Elles ne dépassent pas lantichambre, quelquefois la cuisine ; mais elles existent.
Elle linvita à entrer chez elle. Il accepta.
Ils se mirent à parler, à qui mieux mieux, des faits et gestes de la société québecquoise. Tout en parlant ils prirent le thé.
Elle tenait entre ses doigts une coupe de porcelaine chinoise remplie.
Je lagrémente, dit-elle.
Et elle y versa du cognac. Elle appelait cela agrémenter son thé.
Cest une vraie chasse à lintendant, Froumois, reprit-elle. Depuis que les jeunes filles savent quil admire un pied mignon, il ny en a pas une qui ne pousse jusquà la folie le soin de sa chaussure... javais moi aussi un pied fort gentil quand jétais la charmante Joséphine.
Et vous lavez encore ; je my connais, riposta Froumois en regardant sur le parquet.
Vous devez être bon juge, en effet, Froumois. Un gentilhomme ne vit pas comme vous l avez fait à la cour, sans rien apprendre...
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La vieille était encore sensible aux compliments, tout comme aux beaux jours de sa jeunesse.
Mais que pensez-vous de nos beautés de Québec ? Ne sont-elles point une bonne copie des beautés de Versailles ? demanda-t-elle.
Une copie ? Mieux que cela ! Elles nont de supérieures nulle part. Cest lopinion de lintendant et cest aussi la mienne, répondit le loquace valet. Et comment ! continua-t-il, en ouvrant sa main chargée de bijoux, elles nous donnent des espérances sans fin, ici. Nous navons quà étendre les dix doigts, et dix de ces gentils oiseaux viennent sy percher. Cest comme à Versailles.
Cest ce qui rend jalouses les dames de Ville-Marie, observa la gouvernante. Tous les personnages qui viennent de France sarrêtent ici dabord, et nous les enchaînons. Quand ils partent, ils portent leur servitude écrite sur leur front. Les dames de Ville-Marie voient cela et meurent de dépit.
Je dis : nous. Vous comprenez que je parle du temps où jétais la charmante Joséphine. Ma seule consolation maintenant, cest de rappeler mes triomphes de jadis.
Oh ! je ne sais pas... Vous êtes encore superbe, dame Tremblay !... Mais, dites donc, le maître a-t-il quelque chose aujourdhui ? la belle inconnue sest-elle montrée maussade ? Il nétait pas de bonne humeur, jen suis sûr.
Je ne saurais dire, Froumois : les femmes ont des mystères quil faut respecter.
La confidence de Caroline lavait touchée, et elle naurait pas voulu commettre une indiscrétion, même pour Froumois.
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Caroline était assise les mains jointes, dans sa chambre solitaire. Les pensées se pressaient dans son imagination maladive. Elle ne voyait pas le magnifique spectacle que la nature déployait devant elle.
Elle était contente de pleurer et de souffrir pour expier sa faute.
Je ne mérite pas que le regard des hommes se repose sur moi ! murmura-t-elle.
Elle écoutait les accusations de son âme : elle savouait coupable et tremblait comme dans lattente du jugement. Et puis, la pauvre infortunée ! elle se surprenait à excuser Bigot. Un reflet despoir descendit vers elle, doux comme un vol doiseau dans des flocons de neige.
Il ne pouvait pas oublier à jamais celle qui avait tout oublié pour lui !
Elle porta ses regards vers linfini et elle vit des nuages de pourpre et dor rouler lentement dans un océan de lumière. Le soleil inondait tout lOccident. Elle fut transportée dadmiration et leva les mains au ciel.
Elle avait été témoin dun pareil coucher de soleil, au bord du Bassin des Mines. Alors, les grives et les loriots chantaient, près de leurs nids légers, leurs douces chansons du soir : les rameaux frémissaient, les arbres semblaient se draper dans un éclatant feuillage dor, et, sur les eaux paisibles, une traînée lumineuse tombait comme un pont merveilleux qui aurait conduit à des rives célestes.
Cétait ce soir-là que linfidèle... Mais pourquoi ces amères souvenances ?
Le soleil descendait lentement, lentement. Les crêtes de la montagne étincelèrent tout à coup. On eut dit que la forêt dont elles étaient couronnées se tordait dans un immense feu de joie. Les ombres envahirent le pied des montagnes : elles montèrent peu à peu. Puis le sommet le plus élevé resta seul illuminé au milieu de ces flots sombres, comme lespoir dans une âme endolorie.
Tout à coup, la brise du soir apporta, comme une voix d un monde supérieur, les mélodieux tintements des cloches de Charlesbourg. C était l Angélus qui invitait les hommes à la prière et au repos.
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Les suaves vibrations de l airain sacré flottèrent mollement sur la forêt et les coteaux, sur les plaines et les rivières, sur les châteaux et les chaumières, disant à tout ce qui vit, aime et souffre, quil faut louer le Seigneur et le prier. Elles rappelaient à lhomme la Rédemption du monde, par le miracle de lIncarnation ; la gloire de Marie, bénie entre toutes les femmes, de Marie la vierge choisie par Dieu pour être la mère de son Fils éternel !
Les cloches sonnèrent ! sonnèrent !... Et dans les champs et les bois, les hommes élevèrent leurs curs vers Dieu et suspendirent leur travail ! Et près du berceau chéri les mères à genoux récitèrent la sainte prière, comme seules les mères savent la réciter ! Et les enfants vinrent sagenouiller à côté de leurs mères pour apprendre comment un Dieu sest fait petit comme eux, pour racheter les péchés du monde ! Le Huron qui tendait ses pièges dans la forêt et le pêcheur qui jetait ses filets dans les eaux ombragées, sarrêtèrent tout à coup. Le voyageur qui passait en canot sur la rivière profonde, déposa son aviron, répéta les paroles de l ange, et reprit sa course avec une vigueur nouvelle.
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Les cloches sonnèrent et elles parurent, à Caroline de Saint-Castin, remplies de consolations et de pitié.
Elle se mit à genoux, joignit les mains et récita cette prière que des millions de voix prononcent chaque jour :
Ave Maria, gratia plena !
Elle pria longtemps. On eut pu lentendre se frapper la poitrine en sécriant : Mea culpa ! Mea maxima culpa !... qui me délivrera de ce corps de péché et dafflictions ?
Les cloches sonnaient toujours. Elles lui rappelaient des voix aimées mais perdues à jamais ! voix clémente de son père, alors quelle avait encore sa divine innocence !... voix tendre de sa mère, morte depuis de longs jours ! Heureuse mort !... La pauvre mère ! elle mourrait de chagrin aujourdhui ! Voix de ses compagnes denfance qui rougiraient delle maintenant ! Et parmi toutes ces voix, la voix irrésistible de lhomme qui lui avait juré quelle serait sa femme !
Et comme quelques notes jetées au hasard rappellent toute une mélodie oubliée, bientôt toutes ces réminiscences senvolèrent et seules les paroles de ce matin vinrent captiver son âme. Au fond des ténèbres qui lenveloppaient, elle entendit, comme la douce voix dun ange qui va venir, cette bénédiction dont lui avait parlé la vieille gouvernante.
Les cloches ne sonnaient plus. Son cur était profondément touché. Ses yeux, arides comme les fontaines des brûlants déserts, se remplirent de larmes. Le tourment de ne pouvoir pleurer était fini. Ses pleurs coulèrent doux et abondants comme les eaux de la fontaine de Siloé.
Les cloches ne sonnaient plus depuis longtemps et Caroline priait encore... Elle priait pour lui !
XVI
Angélique des Meloises
De Repentigny était de garde à la porte Saint-Louis. Angélique des Meloises, faisant sa promenade journalière, arriva à la porte et aperçut le jeune officier. Elle arrêta brusquement son cheval tout près de lui.
Le Gardeur, dit-elle, venez me voir ce soir.
Elle lui tendit la main.
Venez me voir, dit-elle encore ; je ne sortirai pas ; je vous attendrai ; je ne recevrai personne. Voulez-vous ?
Le Gardeur eut-il été le plus indolent et le moins amoureux des hommes, quil se serait hâté de promettre, tant cette main frémissante quil pressait et cet il qui le brûlait, lui laissaient peu de liberté.
Si je le veux ! mais certainement, Angélique ! répondit-il tout rayonnant de joie. Mais dites-moi donc...
Rien ! riposta-t-elle en jetant un éclat de rire. Rien avant que vous veniez. Ainsi, bonjour ! à ce soir !
Il aurait bien voulu la retenir, mais elle secoua vivement les rênes, et son cheval vigoureux sélança du côté de la ville. Une minute après, le garçon décurie prenait soin de sa monture, et dun pied agile elle montait le grand escalier qui conduisait à sa chambre.
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La maison des des Meloises s élevait sur la rue Saint-Louis. Elle était grande et d une apparence prétentieuse. Elle existe encore ; mais elle est vieille et triste maintenant. Elle porte le deuil de sa splendeur perdue. Aujourd hui, le passant ne lève plus les yeux pour admirer sa large façade. Il en était bien autrement autrefois, alors que, dans les beaux soirs dété, la ravissante Angélique et ses amies se mettaient aux fenêtres pour échanger des saluts et des sourires avec les jeunes officiers de la garnison.
Au moment où nous sommes, il ny avait personne dans la maison. Une fantaisie de la belle jeune fille ! Son frère même, le chevalier des Meloises avec qui elle habitait, venait de sortir pour aller rejoindre ses amis du régiment de Béarn. Et tous ces bruyants gascons discutaient avec chaleur, et à la fois, au tintement des verres et au murmure des ruisseaux de vin, la guerre et le conseil, la cour et les dames. Angélique était assise dans un fauteuil et Lisette, sa servante, lui remettait en ordre ses magnifiques tresses blondes qui tombaient jusquà terre.
En vérité, dit lespiègle fille, mademoiselle ressemble à une huronne avec ses longs cheveux sur le dos.
Nimporte Lisette ; dépêchez-vous !... Arrangez-les à la Pompadour. Mes idées sont aussi embrouillées que mes cheveux, reprit-elle. Jai besoin de me reposer un peu. Souvenez-vous, Lisette, que je ny suis pour personne, ce soir, excepté pour le chevalier de Repentigny.
Le chevalier est venu cet après-midi, mademoiselle, et il a paru bien chagrin de votre absence, répondit Lisette qui venait de surprendre une rougeur subite sur les joues de sa maîtresse.
Jai été à la campagne... Cest tout comme !
Bon ! cest fini, reprit-elle, en se regardant dans une glace Vénitienne. Ce nest pas mal comme cela !
Elle était splendide dans sa robe de soie bleue, garnie de falbalas et de bouillons de dentelles. Homère aurait dit que ses bras divoire excitaient la jalousie de Junon. Un petit épagneul, son favori, dormait la tête appuyée sur lun de ses pieds.
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Son boudoir était un petit nid d une élégance et d un luxe extraordinaires. Les meubles, les objets d art venaient de Paris. Les tapis ressemblaient à une nappe de fleurs. Les tables de marbre étaient chargées de vases de Sèvres et de porcelaine remplis de roses et de jonquilles. Partout, dimmenses glaces Vénitiennes où se reflétait la beauté de lorgueilleuse déesse du lieu.
Dans un coin de la chambre, une harpe ; dans un autre, une bibliothèque avec des livres magnifiquement reliés.
Angélique naimait pas à lire ; cependant elle connaissait un peu la littérature de lépoque. Elle brillait dans la conversation, même dans les causeries littéraires, tant elle possédait un goût sévère et une conception vive. Ses yeux valaient des livres et il y avait plus de sagesse dans son rire argentin que dans la science dune Précieuse. Ses réparties fines, son tact et ses grâces comblaient les vides de son instruction, et lon était tenté de louer ses connaissances comme sa beauté.
Toute voluptueuse et sensuelle quelle fut, elle savait apprécier les uvres dart, et elle aimait beaucoup la peinture. Le caractère se révèle dans le choix des tableaux comme dans le choix des livres. On voyait dans sa chambre un Vanloo : des chevaux de race dans un champ de trèfle. Ils avaient brisé la clôture et faisaient bombance dans les pâturages défendus. Un le Brun : le triomphe de Cléopâtre sur Antoine. Elle prisait fort ce tableau où elle simaginait se retrouver sous les traits de la fameuse reine dÉgypte. On y voyait encore des portraits de ses amis intimes. Il y en avait un de Le Gardeur ; un autre, tout nouveau celui-ci, de lintendant Bigot. Sa tante Marie des Meloises était là aussi, dans son costume dUrsuline. Cette femme avait dit un soudain et irrévocable adieu au monde, pour senfermer dans le couvent. Elle possédait une voix de soprano magnifique, et quand elle chantait dans la vieille chapelle, les passants sarrêtaient pour lécouter. Ils croyaient entendre la voix dun ange caché quelque part près de lautel sacré... Ceux qui lavaient connue jeune disaient quAngélique lui ressemblait beaucoup. Elle était peut-être aussi belle. Mais nulle ne chantait aussi bien.
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Les cheveux, comme des guirlandes d or, sur les épaules, Angélique se regardait dans son miroir. Elle se mettait en parallèle avec les plus jolies filles de sa connaissance, et savourait goutte à goutte, jusqu au fond, la coupe enivrante de la vanité satisfaite. Elle se sentait la plus belle. Elle regarda le portrait de sa tante, si beau avec son expression mystique, et elle eut un ironique sourire.
Elle était belle aussi, se dit-elle. Elle aurait dû être reine et elle est devenue nonne !... pour lamour dun homme ! Moi aussi je suis digne dêtre reine ! et je donnerai ma main à celui qui me portera le plus haut. Mon cur...
Elle sarrêta un moment. Un léger frémissement agita ses lèvres !...
Mon cur expiera la faute de ma main !..
Sous sa froide ambition, sous son insupportable vanité, Angélique gardait encore une étincelle des passions de la femme. Elle trouvait Le Gardeur beau, et ne pouvait sempêcher de laimer un peu. Il savait si bien flatter son orgueil ! Elle lécoutait avec complaisance, devinait bien quelle était chérie. Son instinct de femme le lui disait. Elle avait pour lui des regards et des paroles qui troublent lâme et font de lhomme un esclave.
Elle nétait point capable dun grand dévouement, recherchait ladmiration et se montrait jalouse, mais avec son cur de glace et ses passions de feu, elle ne goûta jamais lamour dans ce quil a de divin.
Elle songeait à épouser Le Gardeur, plus tard, quand elle serait fatiguée des amusements du monde. Elle navait pas peur de le voir séchapper. Elle le tenait bien ! Elle pouvait rire, samuser, faire la coquette, lirriter, le désespérer ; elle le ramènerait toujours comme loiseau que lon tient avec un fil de soie. Elle inspirait lamour si elle ne le ressentait pas. Elle se disait que les hommes avaient été mis au monde pour l aimer, la distraire, la servir, l aduler et la combler de présents. Elle acceptait tout comme chose due et ne donnait rien en retour.
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Quelque chose venait de troubler les amours de Le Gardeur et d Angélique. Pour le jeune officier, cétait un nuage épais ; pour la belle coquette, cétait un coup de soleil.
Bigot était nouvellement débarqué à Québec avec le titre pompeux dintendant royal. Son rang, sa fortune colossale, ses relations à la cour, son état de garçon : cétait plus quil ne fallait pour réveiller lambition de lorgueilleuse fille. Elle fut charmée de son esprit, de ses belles manières. Il mit le comble à son enthousiasme en la recherchant de préférence aux autres jeunes filles.
Elle regardait déjà lintendant comme un piédestal pour monter plus haut. Elle rêvait déjà les splendeurs royales. Bigot la présenterait à la cour. Les nobles et les princes sattacheraient à ses pas, et le roi, quand il la rencontrerait dans les grands salons de Versailles, le roi lui décocherait ses plus doux sourires !
Cela pouvait arriver ; elle le sentait, il fallait seulement trouver le secret ; Bigot serait linstrument.
Si les femmes gouvernent la France en vertu dun droit plus divin que le droit des rois, je règnerai ! se dit-elle en se regardant dans la glace étincelante. Je règnerai ! Mort aux prétendantes !
Et que faut-il pour cela, après tout ? pensa-t-elle en relevant les boucles blondes qui roulaient sur ses tempes palpitantes. Rien, que vaincre le cur dun homme ! Que de fois jai accompli cette prouesse, par plaisir ! Je vais laccomplir par intérêt maintenant, et pour faire crever mes rivales de dépit !
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Quand Angélique entreprenait quelque chose, par caprice ou par ambition, elle ne se laissait pas décourager facilement.
Je n ai pas encore rencontré un homme qui ne soit tombé à mes pieds quand je l ai voulu, se dit-elle ; le chevalier Bigot ne sera pas lexception, cest-à-dire, sil en dépend de lui, murmura-t-elle à voix basse.
Et elle continua : ...Sil était délivré de linfluence de cette mystérieuse créature de Beaumanoir ! de cette femme qui se prétend son épouse !... Elle le regardera avec des pleurs, et elle excitera sa pitié peut-être, quand elle ne devrait soulever que son mépris... Mais les hommes ferment souvent les yeux sur les fautes dune femme, et se montrent implacables pour la vertu dune autre ! Tant quelle sera là, blottie comme une lionne, dans mon chemin, je ne pourrai devenir la châtelaine de Beaumanoir ! Non, jamais !
Angélique tomba dans une rêverie profonde. De temps en temps elle murmurait :
Je naurai jamais Bigot tant quelle sera là... Mais comment léloigner ?
Cétait lénigme. De la réponse dépendait maintenant lexistence rêvée.
Elle tremblait en cherchant la solution du problème. Un frisson courut dans ses veines comme si le souffle glacé dun esprit malfaisant eut passé sur sa tête. Quelquefois un mineur, en perçant le terrain, détache une pierre cachée qui lécrase. Ainsi Angélique touchait, dans les profondeurs de son âme, une pensée affreuse, redoutable. Elle fut effrayée tout à coup.
Non ! sécria-t-elle, ce nest pas cela que je veux ! Mère de Dieu !...
Elle fit le signe de la croix.
Je nai jamais songé à une chose pareille ! je ne veux pas ! je ne veux pas !...
Et elle ferma les yeux et mit ses mains sur ses paupières, comme pour ne pas voir cette mauvaise pensée, cette pensée semblable à lesprit de ténèbres, qui vient quand on l évoque et refuse de partir quand on le lui ordonne.
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C est dans une heure d obscurité morale que les premières suggestions mauvaises rampent vers l âme. Elles ressemblent au mendiant qui demande humblement à s asseoir au coin de notre foyer. Il entre, se réchauffe et mange notre pain. Oublieux de notre dignité, nous causons et rions avec lui, sans crainte et sans soupçon.
Malheur à nous si nous avons donné lhospitalité à un assassin !
À lheure de minuit, il se lèvera furtivement, et plongera un poignard dans le sein de son bienfaiteur trop confiant.
Les mauvaises suggestions étouffent la conscience qui veille sur notre probité.
Angélique voyait passer et repasser devant elle, comme dans un enchantement, des figures étranges quelle navait jamais vues et parmi toutes ces figures la belle et mélancolique Caroline de Saint-Castin. Elle crut entendre un bruissement dailes, un cri aigu, puis tout rentra dans le silence.
Elle se leva frissonnante, se dirigea vers une table de marbre, où se trouvait une carafe de vin, remplit une coupe de la délicieuse boisson et la vida tout entière. Elle se sentit plus forte. Elle en but une seconde et se mit à rire de sa frayeur.
Elle sapprocha de la fenêtre et regarda la nuit. Il y avait des étoiles au ciel, des lumières dans les rues. Cela lui donna de lassurance. Les gens qui passaient, le bruit des voix la rendirent tout à fait à elle-même. Elle oublia la tentation, comme le patineur téméraire oublie labîme, dont seule le sépare une mince couche de glace. Elle était redevenue insouciante, comme loiseau dans les vagues de lumière. Mais elle navait point prié !
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Une heure encore venait de sonner au beffroi des Récollets. Les tambours et les trompettes de la garnison donnèrent le signal de fermer les portes de la ville. La garde se retira pour la nuit. La patrouille sortit à son tour. On l entendit passer dans les rues, et les trottoirs résonnaient sous ses pas lourds et cadencés.
Les bourgeois honnêtes se hâtaient dentrer, et les soldats en retard couraient, de peur de ne pas être rendus à leurs quartiers, lorsque les tambours auraient fini de battre le rappel.
Le galop dun cheval retentit sur le pavé de pierre. Bientôt un officier descendit à la porte, il monta lescalier dun pied alerte et son fourreau dargent tintait sur langle des marches solides. Il frappa. Angélique reconnut entre mille ces petits coups familiers ; elle savança. Le Gardeur entrait dans le boudoir. Elle le reçut avec un plaisir quelle ne cherchait pas à dissimuler, car elle était fière de son amour, et le préférait à tous.
Vous êtes le bien venu, Le Gardeur ! exclama-t-elle, en lui tendant ses deux mains. Je savais que vous viendriez. Vous allez être reçu comme lenfant prodigue !
Chère Angélique, dit-il, en lui baisant les mains, lenfant prodigue devait revenir. Pouvait-il demeurer longtemps dans ce désert aride où ne croissent que des souvenirs ?
Il sest levé et il est revenu dans cette maison qui déborde de joie maintenant. Comme vous êtes bon dêtre revenu, Le Gardeur ! Mais pourquoi avez-vous été si longtemps sans venir ?
Elle oubliait linfidélité quelle méditait. Elle ramena les plis soyeux de sa robe et lui fit place près delle sur le sofa.
Vous êtes bonne, Angélique ! reprit-il ; je nespérais pas autant, après limpertinence dont je me suis rendu coupable au bal du gouverneur. Jai été méchant, ce soir-là ; pardonnez-moi !
Je suis plus coupable que vous, Le Gardeur !
Elle se souvenait bien comme elle lavait blessé en lui manquant dégards, et en prodiguant aux autres ses sourires.
Je vous en voulais, dit-elle, à cause que vous portiez trop dattention à Cécile Tourangeau.
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Ce n était pas vrai, mais elle ne se faisait pas scrupule de mentir à un amoureux. Elle savait bien que c était par dépit, qu il avait prétendu renouer d anciennes relations avec la jolie Cécile.
Mais pourquoi avez-vous fait le méchant, cette nuit-là ? reprit-elle en le regardant fixement.
Elle découvrit une rougeur dans ses yeux : les suites de la dissipation.
Vous avez été malade ? demanda-t-elle.
Elle se doutait bien quil avait bu... pour noyer, peut-être, le chagrin quelle lui avait causé.
Je nai pas été malade, lui répondit-il. Voulez-vous savoir la vérité, Angélique ?
Toujours et tout entière !... Dites-moi pourquoi vous vous êtes fâché.
Parce que je vous aimais à la folie, Angélique ! et quun autre ma ravi la place que joccupais dans votre cur ! Voilà la vérité.
Non, ce nest pas là la vérité ! sécria-t-elle, avec chaleur. Ce ne sera jamais la vérité si je me connais bien... si je vous connais bien ! Mais vous ne savez pas ce que sont les femmes, Le Gardeur ! ajouta-t-elle avec un sourire. Vous ne me connaissez pas, moi, la femme que vous devriez si bien apprécier !
Il nest pas difficile de reconquérir une affection qui nétait point perdue. Angélique avait conscience de son pouvoir et se sentait disposée à lexercer.
Voulez-vous faire quelque chose pour moi, Le Gardeur ? lui demanda-t-elle dun air coquet, en lui tapant les doigts avec son éventail.
Comment ne voudrais-je pas ? Y a-t-il une chose que je refuserais de tenter sur la terre, au ciel ou dans les enfers, si vous maccordiez en retour ce que jestime plus que la vie même ?
Quest-ce donc ?
Elle le devinait bien. Son cur commençait à répondre à la passion quelle allumait.
Quest-ce donc, Le Gardeur ? répéta-t-elle, en sapprochant.
Votre amour, Angélique ! Votre amour ! ou je ne veux plus de la vie ! Votre amour ! et je vous serai le plus soumis et le plus dévoué des serviteurs !
Cétait une parole téméraire, mais ils y crurent tous deux.
Et si je vous le donne, Le Gardeur, fit-elle, en plongeant les doigts dans ses riches boucles dorées, si je vous le donne, serez-vous véritablement mon chevalier ? porterez-vous mes couleurs et combattrez-vous mes combats quels quils soient ?
Oui ! je vous le jure par tout ce quil y a de plus sacré ! Vous serez ma loi, Angélique ! votre plaisir sera mon devoir ! Vous serez mon but, mon motif et ma fin !
Ainsi ségarait la raison du malheureux jeune homme.
Le Gardeur, je vous aime ! fit Angélique avec transport.
Elle voyait que cet homme disait vrai ; mais elle ne pouvait pas mesurer la grandeur dune telle passion.
Elle acceptait son amour, mais elle ne pouvait lempêcher de déborder. Ainsi le vase qui semplit à la fontaine ne saurait empêcher le flot de couler toujours.
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Angélique oubliait presque ses projets tout à l heure caressés. Elle comprenait que Le Gardeur était peut-être choisi par Dieu pour la sauver. Cependant, son ambition et sa vanité luttaient. Cet amour solennel qu elle venait de promettre, il voltigeait encore sur ses lèvres, comme un oiseau à la porte de sa cage. Elle était tentée de le graver à jamais au fond de son cur. Tout à coup, elle le chassa brusquement.
Cétait toujours la vieille lutte, la lutte aussi ancienne que lhomme ; dans cette bataille du mensonge et de la vérité, lamour est toujours un peu sacrifié.
Légoïsme triompha ; elle fut infidèle encore. La pensée de Bigot, la perspective dune vie de triomphes et de plaisirs la rendirent fourbe dans son âme. Elle encouragea les espérances de son ami et résolut de le tromper.
Le sort en était jeté. Cependant elle dit, la charmeuse cruelle, avec un accent de suave douceur :
Ferez-vous bien tout ce que vous promettez, Le Gardeur ? Ma volonté sera votre loi ? Mon plaisir sera votre devoir ? Vous serez tout à moi et comme je le voudrai ? Un pareil dévouement mépouvante !
Mettez-moi à lépreuve ; demandez-moi les choses les plus impossibles ! Ordonnez les forfaits les plus noirs que lesprit puisse méditer et la main exécuter ! et, pour lamour de vous, Angélique, je ferai tout !
Décidément, Le Gardeur devenait fou. Le reste de vertu quil possédait sétait fondu au feu des regards de lenchanteresse.
Mais, croyez-vous, fit-elle en riant, que je vais vous donner la mer à boire ? Peu de chose va me satisfaire. Mon amour nest pas si exigeant que cela.
Votre frère a-t-il besoin de moi ? demanda Le Gardeur. Je lui donne la moitié de ma fortune pour lamour de vous !
Il savait que le prodigue chevalier des Meloises était souvent dans la gêne ; tout dernièrement encore il lui avait prêté une forte somme, pour se débarrasser de ses importunités.
Angélique fit semblant de se fâcher :
Mon frère ? et pourquoi me parlez-vous de lui, sil vous plaît ? Je ny pensais seulement pas. Cest de lintendant que je veux vous parler. Vous le connaissez mieux que moi.
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Ce n était pas vrai. Angélique avait étudié Bigot sur toutes ses faces. Elle avait pesé son esprit, jugé sa personne, estimé ses biens. Son Sil inquisiteur et curieux n avait pu toutefois pénétrer son âme tout entière ; car il y avait dans cette âme étrange des ténèbres que lil de Dieu seul savait pénétrer. Elle sétait aperçu quavec toute sa finesse elle ne lavait pas encore compris.
Vous voulez me parler de lintendant ? fit Le Gardeur surpris.
Oui, une idée bizarre, nest-ce pas ?
Et elle se prit à rire de létonnement de son ami.
Je pense vraiment que cest le plus jovial gentilhomme de la Nouvelle-France, répondit Le Gardeur. Il est franc, généreux avec ses amis, et redoutable à ses ennemis. Son esprit est comme son vin, il ne fatigue jamais, et ne sépuise pas. En un mot, jaime lintendant, jaime son esprit, son vin, ses amis, cest-à-dire quelques-uns de ses amis. Mais par dessus tout, je vous aime, Angélique ! et pour lamour de vous, je lestimerai davantage, car je sais aussi comme il sest montré généreux envers le chevalier des Meloises.
Lintendant avait donné au frère dAngélique un bon nombre de parts dans la Grande Compagnie, et lavait enrichi.
Je suis enchantée de ce que vous voulez bien lui donner votre amitié, pour lamour de moi seulement ! ajouta-t-elle avec coquetterie.
Quelques-uns de vos proches, continua-t-elle, ne laiment pas cependant. Votre sur Amélie tremble comme une sensitive quand elle entend son nom, et votre tante de Tilly sest armée de ses regards les plus sévères quand jai parlé de lui, aujourdhui.
Au nom de sa sur, De Repentigny regarda Angélique dun air de doute :
Ma sur est un ange, dit-il, et pour quun homme trouve grâce à ses yeux, il faut quil soit presque divin. Quant à ma bonne tante, elle a entendu parler de la joyeuse vie de lintendant. Pardonnons-lui si elle a branlé la tête en signe de pitié...
Le colonel Philibert aussi partage les sentiments de votre sur et de votre tante ; pour ne rien dire de la haine de son père, le Bourgeois, continua Angélique un peu piquée de lair incrédule de Le Gardeur.
Pierre Philibert ! Il peut se faire quil naime pas lintendant. Il a ses raisons. Mais je répondrais de son honneur sur ma vie. Jamais il ne se rendra coupable dinjustice envers qui que ce soit.
Le Gardeur ne condamnait pas ses amis si facilement que cela.
Angélique cacha adroitement le stylet quelle venait dessayer :
Vous avez raison, dit-elle hypocritement, Pierre Philibert est un gentilhomme digne de vous. Je déclare que je nai jamais vu un plus bel homme, dabord. Cest un homme comme lui que jai toujours rêvé. Quel dommage, Le Gardeur, que je vous aie vu le premier ! ajouta-t-elle en lui tirant coquettement une mèche de cheveux.
Je pense bien, Angélique, que vous me jetteriez aux poissons sil devenait mon rival, répliqua De Repentigny en badinant : mais je nappréhende aucun danger. Je sais où il a porté ses affections et je ne saurais être jaloux de ses succès.
Je ne serai pas jalouse de votre sur, Le Gardeur, dans tous les cas ! sécria Angélique.
Et le souffle parfumé de ses lèvres enivrait Le Gardeur.
Je ne vous donnerai pas mon amour parce que vous lavez déjà, ajouta-t-elle... Mais pour aujourdhui, ne me demandez rien de plus que cela.
Et elle lui passa au doigt un riche diamant.
Ce gage dun amour auquel davance la perfide Angélique était parjure, fut comme un sceau fatal qui scella la destinée du jeune chevalier. Et, durant de longs temps encore, Le Gardeur croyant rencontrer chez mademoiselle des Meloises, un amour sans mesure comme le sien, but à longs traits comme un nectar, les paroles enivrantes qui sortaient de cette bouche astucieuse.
Hélas ! il eut mieux valu pour lui, ne jamais naître, que de boire ainsi le poison de ces lèvres enchanteresses.
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Maintenant, Le Gardeur, répondez-moi, commença-t-elle, après une pause pleine de ravissements.
Nouvelle Dalila, elle jouait avec la chevelure de Le Gardeur et le dépouillait de sa vertu.
Il y a une femme à Beaumanoir, reprit-elle, dites-moi donc qui elle est et ce quelle est.
Le Gardeur naurait pas hésité à trahir le ciel pour elle ; mais il ne put en aucune façon lui donner les renseignements quelle désirait. Il ne savait pas en quelle qualité cette femme vivait à Beaumanoir. Angélique se mit à rire et à causer, avec un sang-froid étonnant, des fantaisies galantes de lintendant. Elle avait manqué son but. Elle fit promettre à Le Gardeur de bien sinformer et de venir lui rendre compte du résultat de ses recherches.
Minuit sonna à la cloche des Récollets. Angélique regarda son ami avec un sourire qui voulait dire : Entendez-vous ? et de son doigt effilé, elle lui donna sur la joue les douze coups de lheure qui sen allait.
Elle se leva et jeta un coup dil à la fenêtre.
Les étoiles scintillantes paraissaient débordantes de vie. Dans lhémisphère nord, à lhorizon, on voyait le Charriot renversé ; le Bouvier avait conduit son étincelant troupeau dans les plaines éthérées de lOccident.
Quelques tresses de ses cheveux dor tombaient négligemment sur ses épaules et sur sa poitrine. Elle sinclina vers Le Gardeur. Un instant encore, son projet égoïste tomba dans la poussière et elle fut tentée de le fouler aux pieds ; un instant elle eut envie dêtre ce quil la croyait, lui, une femme sincère et dévouée.
Lisez ma destinée, Le Gardeur, dit-elle vivement. Vous avez été au séminaire. On dit que les prêtres de cette maison étudient à fond la science des astres, et que leurs élèves y deviennent habiles.
Je ne regarde que mon ciel à moi : vos yeux, Angélique ! Puis-je le désirer plus beau ? C est là que je lis ma fortune et mon destin !
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Angélique était tourmentée par des passions diverses. Elle avait sur les lèvres des paroles de vie et des paroles de mort. Son cSur battait plus fort que la pendule d or qui était là, près delle, sur la table de marbre. Le bon mouvement senvola encore comme un oiseau effrayé.
Regardez, Le Gardeur, fit-elle en montrant la constellation de Persée qui sélevait à lOrient, voilà mon étoile. Mère Malheur... Vous connaissez mère Malheur ?... Mère Malheur ma dit que cétait mon étoile, et quelle influerait sur ma destinée.
Comme toutes les personnes qui sabandonnent à leurs passions, Angélique croyait à la fatalité.
Elle montrait Algol, cette étrange étoile qui passe en quelques heures, de léclat le plus beau à lobscurité la plus incompréhensible, et qui a le pouvoir, dit-on, de changer en pierre le cur de lhomme.
Mère Malheur en a menti ! exclama Le Gardeur, en se plaçant entre la fenêtre et la jeune fille, comme pour la protéger contre la pernicieuse influence de lastre.
Cette étoile de malédiction na pas présidé à votre naissance, Angélique ! continua-t-il. Cest un démon ! cest Algol !
Angélique frissonna soudain.
Mère Malheur na pas voulu me dire ce quannonçait cette étoile, reprit-elle dune voix mal assurée, mais elle ma recommandé de veiller et despérer, ou de veiller et de prier, selon que je serais vertueuse ou pécheresse. Que me présage donc Algol, Le Gardeur ?
Rien, mon amour ! Foin de toutes les étoiles du ciel ! Vos yeux ont plus déclat et votre influence est plus grande. Lharmonie des sphères célestes na plus de charmes pour moi, quand jentends ta voix suave, ô ma bien-aimée Angélique !
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Il parlait encore lorsqu une bouffée de mélodies s échappa de la chapelle des Ursulines. Les religieuses offraient des prières et des chants pour le salut de la Nouvelle-France.
Au milieu de toutes ces voix ravissantes qui flottaient sur l aile de la nuit, avec les notes solennelles de lorgue, on distinguait la voix merveilleuse de Sainte-Borgia, la tante dAngélique.
Elle allait se détachant de plus en plus du chur sacré, comme une flamme qui se joue au-dessus du foyer ; elle montait, dans ses fugues saisissantes, comme un esprit qui vole aux cieux !
Angélique savait cet hymne nouveau. Cétait sa tante qui lavait composé. Quand le chur des religieuses eut fini de chanter, elle le récita avec un accent ému. Le Gardeur écoutait avec une religieuse attention.
Soutenez, grande Reine !
Notre pauvre pays !
Il est votre domaine
Faites fleurir nos lis !
LAnglais sur nos frontières
Porte ses étendards,
Exaucez nos prières !
Protéger nos remparts !
Angélique et Le Gardeur demeurèrent silencieux. Lhomme du guet cria lheure dans le calme de la nuit.
Que Dieu bénisse la prière de ces saintes femmes ! fit Le Gardeur. Que Dieu vous bénisse, Angélique ! Bonne nuit ! Maintenant, je me retire.
Il sortit, après avoir glissé une pièce blanche dans la main de Lisette, qui lui fit une de ses plus belles révérences et lui donna son meilleur sourire.
Angélique se mit à sa fenêtre pour écouter le galop cadencé du cheval qui séloignait. Quand le dernier bruit mourut au loin, elle se jeta sur sa couche et se prit à pleurer en silence. La musique divine lavait touchée. Lamour de Le Gardeur était comme une masse dor qui lécrasait. Elle ne pouvait ni la remuer, ni lôter.
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Elle s endormit, et son sommeil fut troublé par des songes pénibles.
Elle se vit mourant de soif dans une solitude sauvage, au milieu de sables brûlants. Elle tenait à la main un vase plein d eau froide ; mais au lieu d y tremper ses lèvres desséchées, elle le renversa malicieusement sur le sol.
Elle allait tomber dans un abîme sans fond, et elle repoussait lunique main qui pouvait la retenir.
Elle était dans une rivière profonde : Le Gardeur se précipita à son secours. Elle sarracha de ses bras et fut perdue.
Tout autour de son lit voltigeaient des fantômes, des formes indéfinies desprits mauvais.
Quand elle séveilla, le soleil rayonnait dans ses fenêtres, une brise rafraîchissante agitait le feuillage, les oiseaux chantaient dans le jardin et les rues étaient pleines de monde !
Il était grand jour. Elle redevint ce quelle avait été. Ses rêves dambition de la veille surgirent de nouveau, ses rêves damour de la nuit dernière senvolèrent ; ses craintes sévanouirent, ses espérances se réveillèrent toutes pompeuses, et elle se mit à songer au moyen de forcer Bigot à venir lui rendre visite.
XVII
Spendide Mendax
Au milieu des ruines magnifiques de lantique palais de lIntendance, on peut retracer encore la chambre où Bigot se promenait, tout agité, le matin qui suivit la réunion du conseil de guerre. Les lettres quil avait reçues de France lirritaient, et il cherchait, dans son imagination fertile, les moyens de satisfaire la marquise de Pompadour, sans renoncer à ses propres desseins.
Les murs de son cabinet, maintenant dévasté par le souffle de cent vingt hivers, étaient alors décorés de peintures superbes, et surtout du portrait de la voluptueuse Pompadour, fait par Vanloo. Cette femme si coupable qui gouverna la France sous Louis XV, possédait néanmoins un bon cur et un véritable amour des beaux arts. Elle admira toujours et protégea royalement les architectes, les peintres, les sculpteurs et les hommes de lettres. Vanloo lui avait fait ce portrait par reconnaissance, et elle lavait donné à Bigot par amitié.
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Le chevalier de Péan, secrétaire et confident de Bigot, écrivait à une table. Cependant, de temps en temps, il regardait avec une certaine curiosité la figure animée de son maître qui se promenait à pas rapides dans la pièce richement meublée.
Tous deux gardaient le silence.
Bigot aurait été très heureux de senrichir lui-même et denrichir ses amis. Il se serait fort peu occupé des clameurs des courtisans jaloux ou indignés.
Il se doutait bien que sa politique pouvait ruiner la colonie, compromettre même la royauté, mais il se consolait en pensant quil ny pouvait rien. Il nétait quune maille dans une vaste chaîne de corruption.
Laissé à lui-même, il devenait impuissant. Ceux qui étaient avant lui lentraînaient et il entraînait les autres. Il ne cherchait pas à débrouiller la question de morale.
Il obéissait aveuglément à ses maîtres à ses maîtresses plutôt mais commençait par se bien servir.
Il savait bien à quelle épreuve serait soumis son génie inventif, si le monopole quil avait établi pour mieux piller la province était tout à coup aboli.
Il ne craignait pas cependant, parce quil ne connaissait point le scrupule. Il nétait pas homme à trembler devant lorage. Il retombait toujours sur les pieds, comme il disait.
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Bigot s arrêta. Une pensée le frappait. Il se tourna vers son secrétaire, le regarda fixement :
De Péan, dit-il, nous ne sommes pas sûrs du chevalier de Repentigny. Il ne joue pas franc jeu avec nous. Un homme qui dîne avec moi et soupe avec Philibert, au Chien dOr, ne saurait être au-dessus du soupçon. Dans la Grande Compagnie, on ne connaît pas cette sorte dassociés.
Je nai pas non plus une grande confiance en lui, répondit de Péan ; entouré comme il lest par la gente respectable, il peut trahir notre jeu.
Cest cela. Vous ne lavez, vous tous, bridé quà demi. Ne vous vantez pas de votre uvre.
Avec quelle impudence ce matamore de Philibert la enlevé de Beaumanoir ! Une impudence sublime ! Ha ! ha ! Cétait parfait !...
Par ma foi ! jaurais voulu lui passer mon épée au travers du corps à ce colonel ! et pas un de vous na eu le courage de le faire !
Mais votre Excellence sest montrée dune telle politesse envers lui, que nous ne pouvions pas deviner cela, répliqua de Péan dun ton à faire croire quil naurait pas été le dernier à tirer lépée.
Ventrebleu ! je le sais bien ! jétais furieux de voir ce petit chien dor se moquer de moi avec tant de courtoisie !
Philibert exerce une immense influence sur Le Gardeur. Il paraît quil la sauvé des eaux, comme un nouveau Moïse...
Il paraît aussi quil recherche sa sur, une charmante fille, de Péan, riche en argent, en terres et en relations influentes. Il faudrait la mettre dans les intérêts de la Grande Compagnie. Lun de vous devrait lépouser...
Mais non, vous noserez pas, par Dieu ! lui en faire la proposition !
Cest inutile, je la connais, la superbe enfant ! cest un de ces anges qui croient que le mariage est une chose dont le ciel soccupe, quil ny a quun homme pour une femme, et que cest celui-là, nul autre qui doit être le mari.
Les jeunes filles qui ont été au couvent avec elle disent elles savent tout et plus encore, les jeunes filles du couvent ! disent quelle a toujours aimé en secret le colonel Philibert et quelle lépousera un jour.
Par Satan ! sera-t-il dit quune pareille créature épousera ce maudit Philibert !
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Bigot s emportait.
Moi, je crois, continua-t-il, que les femmes sont toujours prêtes à s embarquer sur les vaisseaux chargés d or, d argent, d ivoire, de singes et de paons.
La Grande Compagnie fera mieux de ne pas se vanter de sa puissance, si pas un de ses membres ne réussit à conquérir cette jeune beauté. Avec elle, nous aurons Le Gardeur. Et il nous le faut.
Excellence, je ne vois quun moyen.
De Péan ne paraissait pas attacher une grande importance à ce quil disait ; cependant, il tenait beaucoup à plaire à lintendant.
Quel est ce moyen ? demanda Bigot tout anxieux.
Il navait pas une très haute opinion de la sagesse de Péan.
Je crois, répondit le secrétaire, que la compagnie ne luttera avantageusement contre les femmes quavec les femmes.
Une bonne idée ! si nous pouvons trouver une femme qui veuille combattre et puisse vaincre !
Mais en connaissez-vous une seule qui soit capable de prendre Le Gardeur par la main et de le faire sortir de la compagnie des honnêtes gens ?
Jen connais une, Excellence, oui ! jen connais une qui peut faire cela !
Vraiment ? Alors, pourquoi tant de façons ? Avez-vous quelque arrière pensée ? Son nom ? fit lintendant qui perdait patience.
Cest mademoiselle des Meloises. Elle le peut, et pas une autre dans la Nouvelle-France na besoin de lessayer, ce serait inutile.
Comment ! sécria lintendant, mais je le crois en effet ! Des yeux comme les siens mènent le monde des fous le monde des sages aussi, fit-il, entre parenthèse.
Les yeux, ce sont des pièges où tous se prennent. Il y avait une femme au fond de toutes les folies que jai faites. Mais pour une qui ma vaincu, jen ai vaincu mille.
Si Le Gardeur sest débarrassé de la chevelure de Nérée, il ne se débarrassera point des mailles de nos filets !
Pensez-vous quAngélique soit chez elle, de Péan ?
Il regarda à lhorloge. Cétait lheure des visites de la matinée.
Elle nest certainement pas encore sortie, répondit de Péan. Comme bien des jolies femmes, elle aime à rester au lit un peu tard, et elle donne des petits levés comme une duchesse. Elle ne doit pas être debout encore.
Je ne sais pas ! mais cest le plus vagabond cotillon de toute la ville. Je la retrouve partout où je passe.
Cest quelle aime à rencontrer votre Excellence !
Bigot fixa de Péan. Une idée nouvelle venait de jaillir.
Vrai ! pensez-vous que cest à dessein quelle agit ainsi ?
Je pense quelle aimerait à faire le même chemin que Votre Excellence.
De Péan se mêlait dans ses papiers. Lintendant saperçut quil était un peu agité.
Vous pensez cela, de Péan ? lui dit-il.
Il se porta la main au menton et réfléchit une minute. Puis il demanda :
Vous croyez quelle est à la maison ?
Il était tard quand de Repentigny la laissée, hier soir. Elle a dû faire de bien agréables rêves ensuite.
Comment savez-vous cela ? Par saint Nicol ! de Péan, vous la surveillez de près !
Cest vrai, Excellence : jai mes raisons.
Il ne dit pas quelles étaient ces raisons ; Bigot ne le questionna point : il ne se mêlait pas des affaires personnelles de ses amis. Il avait trop de choses à cacher pour ne pas respecter les secrets de ses compagnons.
Bien ! de Péan, je vais aller rendre visite à mademoiselle des Meloises ; je suis vos conseils ; jespère quelle se montrera raisonnable.
Je le voudrais aussi, mais je ne lespère pas. Sil est au monde une femme possédée du démon de la contradiction, cest Angélique des Meloises.
De Péan dit cela dun air farouche ; on aurait pensé quil était instruit par lexpérience.
Eh bien ! répliqua Bigot, je vais essayer de faire chasser ce démon par un autre plus fort. Faites venir mon cheval.
Le secrétaire obéit aussitôt.
Souvenez-vous, recommanda lintendant, que le bureau de la Grande Compagnie doit se réunir à trois heures pour traiter les affaires ! Les affaires du jour ! Pas une goutte de vin : Soyez tous sobres comme des Juges ! Cadet comme les autres !
La paix nous menace. Pour nous, cest lorage ! Replions les voiles, jetons la sonde, voyons bien où nous sommes, ou nous donnerons sur quelque rocher.
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L intendant partit suivi de deux écuyers. Il franchit la porte du palais et entra dans la ville. Tout le monde le saluait : l habitude du respect envers les supérieurs.
Il répondait par le petit salut officiel. Sa figure bronzée s illuminait quand il rencontrait des dames, des associés ou des partisans de la Grande Compagnie.
Cependant, bien des souhaits de malheur laccompagnèrent jusquà la maison des des Meloises.
Sur ma vie ! cest lintendant royal lui-même ! exclama Lisette.
Et elle courut avertir sa maîtresse.
Angélique était au berceau ; dans le jardin. Un petit coin gracieusement arrangé, avec des fleurs de toutes sortes, et de jolies statuettes. Une épaisse haie de troène, fantastiquement taillée par quelque disciple de Lenôstre, séparait ce petit Éden des verdoyants glacis du cap Diamant.
Sous la tonnelle, ce matin-là, Angélique était belle comme Hébé à la chevelure dor. Elle tenait un livre dheures, mais ne lavait pas encore ouvert. Son il noir nétait ni doux, ni bon, mais brillant, défiant, méchant même. Cétait lil du coursier arabe, que le fouet et léperon rendent fou. Elle pouvait, comme le coursier, voir le mur qui se dressait devant elle et léviter ; elle pouvait aller sy briser la tête.
Tantôt des pensées douloureuses loppressaient ; tantôt de folles imaginations la faisaient sourire : la captive de Beaumanoir, dont elle était jalouse, De Repentigny quelle regrettait amèrement de tromper, puis lintendant magnifique et les indicibles séductions de Versailles ! Tout cela passait comme des fantômes dans son esprit malade.
La voix de Lisette la tira soudain de sa rêverie.
Dites-lui que je reçois, et conduisez-le au jardin, répondit-elle à la servante.
Enfin ! pensa-t-elle, mes doutes vont séclaircir. Je saurai quelle est cette femme ! Je vais voir si l intendant est sincère.
Je vais le juger, ce froid assassin de femmes ! J ai honte de mettre son égoïsme en parallèle avec le dévouement de mon beau Le Gardeur de Repentigny.
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L intendant entra dans le jardin.
Angélique, comme toutes les femmes qui nont que peu de cur ou qui nen ont pas du tout, se contrôlait parfaitement. Elle échappa, comme dun coup dailes, aux pensées sombres qui lobsédaient, et devint toute rieuse.
Jamais un ami nest aussi aimable, que sil vient de lui-même, sans contrainte, fit-elle, en tendant au visiteur distingué sa main légèrement tremblante.
Bigot sassit près delle, sur le siège rustique, au milieu du feuillage. Il la trouvait adorable.
Le chevalier fait de longues absences ; cependant, si longtemps quil demeure loin de ses amis, il ne les oublie pas, et jen suis fort aise, commença-t-elle.
Elle accompagna ses paroles dun regard aussi redoutable que la flèche du Parthe.
Jarrive de la chasse, mademoiselle : si quelquun ma soupçonné de négligence, voilà ma justification.
De la chasse !
Angélique feignait dêtre surprise. Elle connaissait bien, cependant, les joviales orgies du château.
Elle reprit :
On dit que le gibier se fait rare autour de la ville, chevalier, et que les parties de chasse de Beaumanoir ne sont plus que de spécieux prétextes aux fines parties de plaisir. Est-ce vrai ?
Parfaitement vrai, mademoiselle ! répondit Bigot en riant, et les deux vont ensemble comme une paire damoureux.
Jolie comparaison ! fit mademoiselle des Meloises avec un rire argentin.
Tout de même, ajouta-t-elle, je parierais que le gibier ne vaut pas la poudre.
Je suis davis, moi, que le jeu vaut toujours la chandelle !
Sincèrement, la chasse est encore bonne dans Beaumanoir, et vous lavouerez vous-même, si vous nous faites lhonneur de chasser avec nous quelque jour.
Elle le regarda malicieusement :
Eh que trouvez-vous, sil vous plaît, dans cette forêt de Beaumanoir ?
Oh ! des lapins, des lièvres, des chevreuils, puis, de temps en temps, un ours grognard ! Il en faut pour éprouver le courage des chasseurs.
Comment ! pas de renards qui friponnent ces imbéciles de corbeaux ! pas de loups qui mangent les petits chaperons rouges ?...
Tenez ! chevalier, il a meilleur gibier que cela !
Oh ! oui, nous voyons des loups et des renards, mais nous ne sonnons pas de cor pour eux.
On dit, chevalier, reprit Angélique avec un accent plein de séduction, quil y a, dans cette forêt de Beaumanoir, quelque chose de bien préférable aux fauves et aux oiseaux...
Parfois les intendants rencontrent des brebis égarées et les apportent avec tendresse au château !
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Bigot comprit. Il lui lança un regard foudroyant. Elle resta calme.
Grand Dieu ! quel regard ! fit-elle d un ton railleur. On dirait que je vous accuse de meurtre, quand vous avez sauvé la vie à une belle dame !
Je crois, néanmoins, que certains gentilshommes trouvent dans le code de la galanterie que tuer une femme nest pas un grand mal.
Lintendant se leva tout à coup. Il perdait patience. Il reprit son siège aussitôt.
Après tout, pensait-il, que peut-elle savoir au sujet de mademoiselle de Saint-Castin ?
Il lui répondit avec une apparente franchise, jugeant que cétait la meilleure politique.
Oui, mademoiselle. Un jour, jai trouvé dans la forêt une pauvre femme accablée de souffrances et je lai conduite au château où elle est encore. Maintes autres femmes sont venues à Beaumanoir. Que dautres viendront, sont venues et sen iront, avant que jen choisisse une pour y demeurer toujours comme la maîtresse de mon cur et de ma maison, ainsi que dit la chanson.
Cest bien votre faute si vous nen trouvez pas pour cette haute position. Il y en a dans notre jolie ville...
Mais il paraît que cette beauté perdue et retrouvée est une étrangère ?
Une étrangère pour moi ; peut-être pas pour vous.
Angélique comprit lhypocrisie de cette parole. Elle eut comme un frisson de dépit, elle qui trompait si facilement les autres, et riposta hardiment.
Il y a des gens qui prétendent quelle est votre femme, chevalier... ou quelle le sera bientôt... probablement lorsque vous serez fatigué des demoiselles de la ville !
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Il aurait mieux valu que l intendant et Angélique des Meloises se fussent expliqués franchement.
Bigot oubliait qu il était venu pour arranger, dans l intérêt de la compagnie, un mariage entre cette jeune fille et Le Gardeur. Il s éprenait aux charmes de lenchanteresse. Elle était plus forte que lui maintenant avec ses grâces et ses séductions, car il était lhomme du plaisir. Tantôt, quand il reviendra lhomme de tact et le cur de pierre, il sera peut-être plus fort quelle.
Par Dieu ! pensa-t-il, je moublie ; elle se joue de moi !
Je nai rencontré sa pareille ni à Paris ni à Naples...
Lhomme qui laura, pourtant, sil est habile, pourra devenir premier ministre de France !...
Imaginez un peu ! je viens ici tirer du feu ce joli marron pour mon ami Le Gardeur. Bigot, où sen va ta galanterie ? Tu me fais rougir !
Ces idées lui trottèrent par lesprit ; mais il dit tout autre chose.
La dame de Beaumanoir nest pas ma femme, répondit-il, elle ne le sera peut-être jamais.
Peut-être ! répéta Angélique fièrement.
Peut-être dans la bouche dune femme, cest presque un consentement ; dans la bouche dun homme, cest bien vague. Lamour ne répond point par des « peut-être », fussent-ils mille fois répétés.
Et comme cela vous épouseriez peut-être un trésor de la forêt ? reprit Angélique en tourmentant le gazon du bout de son joli pied.
Cela dépend, mademoiselle... Si vous étiez ce trésor, il ny aurait plus de peut-être.
Bigot parlait crûment, il avait lair sincère.
Angélique entrevit la réalisation de ses rêves extravagants ; elle frémit de plaisir, et pardonna lallusion familière.
Deux mains se joignirent alors comme pour un serment. La main de mademoiselle des Meloises était froide ; la passion ne la brûlait pas comme le soir de la veille.
Angélique ! fit Bigot.
Cétait la première fois quil lappelait ainsi. Elle tressaillit. Mais le cur ny fut pour rien. Elle le regarda en souriant de ce sourire vainqueur qui lui avait gagné déjà tant de victoires.
Angélique ! dit Bigot, je nai vu nulle part de femme comme vous. Vous êtes faites pour embellir la cour...
Et je vous prédis quen effet, vous en deviendrez lornement, si... si...
Si ?
Le plaisir et la vanité rayonnaient dans sa paupière.
Est-ce que je ne pourrais pas orner une cour, la cour de France surtout, sans tant de Si ? fit-elle joyeusement.
Vous le pouvez certainement, si vous le voulez.
Si je le veux ? certainement je le veux ! Mais qui va me montrer le chemin de la cour ? Il est long, la France est loin !
Moi ! si vous le permettez, Angélique. Versailles est le seul théâtre digne de votre esprit et de votre beauté !
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Angélique crut à ces paroles flatteuses : c était, pour elle, de simples vérités.
Un instant, elle fut éblouie par l espoir de voir la main de l intendant lui ouvrir ces portes d or qu entrevoyait son ambition...
Une foule d images brillantes, vives, légères comme des oiseaux du paradis, voltigeaient devant ses yeux.
Je voudrais bien savoir, pensait la vaniteuse des Meloises, quelle femme pourrait rivaliser avec moi, si je me passais la fantaisie de descendre dans larène ! Ce nétait pas pour disputer la place de la Pompadour !
Elle rêvait plus que cela ! Elle osait regarder le trône ! Le triomphe de madame de Maintenon serait jeté dans lombre !
Toutefois, elle nétait pas comme la laitière de Lafontaine, pour dire oui avant dêtre demandée ; et elle avait conscience de sa valeur.
Lombre de la dame de Beaumanoir ne sévanouissait pas cependant.
Pourquoi dire ces choses plaisantes, chevalier ? remarqua-t-elle. Vous savez bien quun intendant royal doit toujours être sérieux.
Laissez ces badinages aux jeunes gens de la ville qui nont rien à faire quà nous courtiser.
Des badinages ? Par sainte Jeanne de Choisy ! je nai jamais été plus sérieux de ma vie ! exclama Bigot. Je vous fais lentier hommage de mon cur.
Sainte Jeanne de Choisy !...
Cétait un insolent sobriquet donné à la Pompadour, dans les petits appartements. Angélique savait cela, mais Bigot croyait quelle nen connaissait rien.
Les belles paroles sont comme les fleurs, chevalier ! répondit la jeune fille ; elles sont douces à sentir et charmantes à voir. Mais lamour se nourrit de fruits mûrs...
Voulez-vous me montrer vous dévouement, je vais le mettre à lépreuve ?
Très volontiers, Angélique.
Il simaginait que cétait une fantaisie, un caprice dont sa galanterie ou sa bourse aurait vite raison.
Eh bien ! je demande que le chevalier Bigot ne me parle amour ni dévouement, jusquà ce quil ait éloigné de Beaumanoir cette dame mystérieuse quil sait bien...
Elle le regardait fixement, fièrement !... en disant cela.
Éloigner cette femme de Beaumanoir ? répliqua lintendant, tout étonné. Assurément, Angélique, cette pauvre ombre ne doit pas vous effrayer, ni vous empêcher daccepter mes hommages !
Au contraire, chevalier ! Jaime les hommes hardis la plupart des femmes les aiment mais j étais loin de croire que l intendant de la Nouvelle-France le serait assez pour oser offrir son amour à Angélique des Meloises, pendant qu il a sa femme ou sa maîtresse dans sa magnifique retraite de Beaumanoir !
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Bigot maudit la malice et la jalousie de ce sexe qui ne se contente pas de la juste part quon daigne lui faire, mais veut régner et dominer seul...
Il pensa :
La femme est un despote et na nul pitié de celui qui veut régner sur elle.
Il répondit à Angélique :
Cette dame nest ni ma femme, ni ma maîtresse, mademoiselle. Elle a cherché un abri sous mon toit ; elle a sollicité lhospitalité de Beaumanoir.
Je le crois bien, fit Angélique, avec une moue charmante, lhospitalité de Beaumanoir est aussi large que le cur du maître.
Bigot éclata de rire.
Vous autres, mesdames, dit-il, vous êtes sans pitié les unes pour les autres.
Vous lêtes plus que nous, vous, messieurs les hommes, quand vous nous trompez avec vos menteuses protestations !
Elle se leva. Son indignation paraissait réelle.
Vous faites erreur, mademoiselle, répliqua Bigot.
Il commençait à se sentir piqué. Il ne se leva point, cependant.
Cette femme ne mest rien, ajouta-t-il.
Aujourdhui, peut-être ; mais il nen a pas toujours été ainsi. Vous lavez aimée un jour, et elle vit maintenant des restes de cette première affection. Il nest pas aisé de me tromper, chevalier...
Elle le regardait de haut et ses longs cils où jouait un éclair ressemblaient au nuage sombre bordé, en dessous, dune frange de lumière.
Mais, par saint Picot ! comment pouvez-vous savoir ces choses ? questionna lintendant.
Il commençait à comprendre quil naurait de succès dans la réalisation de son plan, quen obéissant en tout à la capricieuse enfant. Angélique lui répondit :
En ces matières damour, chevalier, la femme devine avec la plus grande facilité du monde. Cette faculté de deviner est comme un sixième sens qui nous a été donné pour protéger notre faiblesse.
Un homme ne saurait aimer deux femmes à la fois, sans que toutes deux en soient averties par un instinct infaillible.
En vérité ! Les femmes sont des livres splendides, écrits en lettres dor, mais dans une langue aussi difficile à comprendre que les hiéroglyphes.
Merci de la comparaison, chevalier ! fit-elle en riant aux éclats.
Il ne conviendrait pas, continua-t-elle, que les hommes pussent aisément scruter la femme. Cependant, nous, nous lisons dans les curs les unes des autres comme dans labécédaire de Troie, un livre si facile à comprendre que les enfants linterprétaient avant de savoir lire.
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Angélique jetait hardiment le défi à l intendant.
Elle voyait que c était le plus sûr moyen de réveiller sa vanité. Lui qui se vantait de tant de succès, il voudrait sans doute venir à bout de sa résistance.
Elle ne se trompait point. Il lui promit de renvoyer mademoiselle de Saint-Castin. Il nétait pas sincère cependant.
Jai toujours eu la chance dêtre vaincu dans les luttes quil ma fallu soutenir contre votre sexe, Angélique, dit-il, radieux autant que soumis. Asseyez-vous là près de moi, en signe damitié.
Elle sassit sans hésitation, lui abandonna sa main et, souriant adorablement dans son incomparable coquetterie, elle lui répondit :
Chevalier, vous parlez maintenant, comme un amant magnifique.
« Quelque fort quon sen défende
« Il y faut venir un jour ! »
Cest marché conclu, Angélique, et pour jamais !...
Mais je suis plus exigeant que vous ne pensez. Rien pour rien, tout pour tout ! Voulez-vous aider la Grande Compagnie dans une affaire importante ?
Pourquoi pas ? En voilà une question ! Mais de grand cur, chevalier !
Je vous aiderai en tout ce que peut faire convenablement une femme, ajouta-t-elle avec un brin dironie.
Bien ou mal, convenable ou non !
Mais rassurez-vous ; il ny a rien dalarmant.
Au reste tout est bien quand cest vous qui agissez.
Alors, vite ! chevalier, faites-moi connaître cette épouvantable épreuve qui mattend... et me vaut pareils compliments.
Voici, Angélique. Vous avez une grande influence sur le seigneur de Repentigny ?
Angélique rougit jusquaux yeux.
Sur Le Gardeur ? répondit-elle avec vivacité. Pourquoi son nom ? Je ne veux rien faire contre le seigneur de Repentigny !
Contre lui ? Mais pas du tout ! pour lui !
Nous craignons quil ne tombe dans les mains des honnêtes gens. Vous pouvez len empêcher, Angélique, si vous voulez.
Je respecte le seigneur de Repentigny, dit-elle, répondant plutôt à ses propres pensées quà la remarque de Bigot.
Ses joues devinrent pourpres et, de ses doigts nerveux, elle rompit son éventail dont elle jeta les morceaux à terre avec violence.
Jai fait assez de mal à Le Gardeur, probablement, continua-t-elle. Il vaudrait mieux peut-être ne plus le voir. Qui sait ce qui peut arriver ?
Elle avait lair davertir lintendant.
Je suis heureux de voir quune amitié sincère vous unit à Le Gardeur, remarqua Bigot avec artifice. Vous apprendrez avec joie que nous avons lintention de lélever à une haute et lucrative position dans la compagnie, si toutefois les honnêtes gens ne le gagnent pas tout entier à leur cause.
Les honnêtes gens ne lauront pas si je puis les prévenir ! répliqua-t-elle avec chaleur. Personne néprouverait plus de plaisir que moi à le voir occuper une belle position.
Cest ce que je pensais aussi. Cétait un peu pour vous dire cela que je désirais vous voir.
Vraiment ! je me plaisais à penser, chevalier, que vous nétiez venu que pour moi !
Elle était quelque peu froissée.
Et cest pour vous seule aussi que je suis venu, lui répondit lintendant.
Il se sentait sur un terrain passablement glissant.
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Le chevalier des Meloises, votre frère, vous a sans doute consulté au sujet des projets qu il forme pour vous et pour lui ? demanda Bigot à mademoiselle des Meloises.
Mon frère a tant fait de projets, déjà, répondit Angélique, que je ne sais vraiment pas auquel de ces projets vous faites allusion.
Elle prévoyait ce qui allait arriver ; elle attendait, respirant à peine tant elle était oppressée.
Vous devez savoir que lavenir dépend surtout de votre union avec le chevalier De Repentigny.
Elle ne se contint pas davantage. Elle se leva, saisit Bigot par le bras, avec tant de violence quelle lui fit opérer un demi-tour.
Chevalier Bigot, dit-elle, êtes-vous venu ici pour me faire des propositions de la part de Le Gardeur de Repentigny ?
Je vous demande pardon, mademoiselle ! je ne propose rien de la part de Le Gardeur. Jai sanctionné sa promotion. Votre frère et la Grande Compagnie en général désirent cette union ; moi, je ne la désire pas !
Il dit ce dernier mot de façon à bien lui faire comprendre quil préférait ne la voir se marier avec personne.
Je regrette de vous avoir parlé de ce projet, fit-il avec douceur, puisque cela vous contrarie.
Oui ! cela me contrarie ! reprit-elle, en lui laissant le bras. Le Gardeur de Repentigny peut bien parler pour lui-même. Je ne permettrais pas à mon frère de me faire une pareille proposition, à plus forte raison, je ne saurais la discuter avec le chevalier Bigot.
Jespère que vous me pardonnerez, mademoiselle. Je ne vous appellerai plus Angélique, jusquà ce que vous mayez rendu votre amitié. Assurément je ne vous aurais pas oubliée, lors même que vous vous seriez rendue aux vux de votre frère. Je craignais, et je voulais vous mettre à lépreuve.
Prenez garde, chevalier ! lépreuve pourrait être dangereuse ! riposta-t-elle avec chaleur. Ne recommencez pas, ou je prendrai Le Gardeur par dépit !
Cétait : par amour ! quelle pensait ; lautre mot ne partait que des lèvres.
Elle reprit :
Je ferai tout pour le tirer des mains des honnêtes gens, tout excepté lépouser... quant à présent, du moins.
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Ils parurent se comprendre parfaitement.
C est entendu ! fit Bigot. Maintenant je vous le jure encore, je n ai pas eu l intention de vous blesser. Vous frappez fort !
Bah ! riposta-t-elle en souriant, les blessures faites par les femmes se guérissent vite ; il ny paraît pas longtemps.
Je ne sais pas. Du bout de son doigt qui nécraserait pas un moucheron, une femme peut tuer lhomme le plus fort. Jai vu cela.
Heureusement, chevalier, ce nest pas arrivé tout à lheure, quand je vous ai touché ! Mais maintenant que je me suis vengée, je sens que je vous dois une réparation. Vous parlez de tirer Le Gardeur des mains des honnêtes gens ; comment puis-je vous aider ?
De bien des manières. Quel jour a lieu la grande fête des Philibert ?
Demain. Voyez ; jai été honorée dune invitation spéciale.
Elle tira un papier de sa poche.
Le colonel Philibert est bien poli, nest-ce pas ? ajouta-t-elle.
Bigot jeta un coup dil plein darrogance sur le billet.
Avez-vous lintention dy aller, Angélique ? demanda-t-il.
Non ! cependant, si je ne consultais que mes goûts, jirais certainement.
De qui donc prenez-vous conseil, si ce nest de vous-même.
Vous êtes bien flatteur !... De la Grande Compagnie, chevalier ! Je suis loyale, nest-ce pas ? La Grande Compagnie avant tout !
Tant mieux !
Soit dit en passant, il ne serait pas mal dempêcher Le Gardeur dassister à cette fête. Les Philibert, et les chefs des honnêtes gens ont beaucoup dinfluence sur lui.
Naturellement, ce sont tous des parents et amis. Mais si cest votre désir, je len détournerai. Je ne pourrai pas lempêcher dy aller, mais il ny restera point, fit-elle, avec un sourire malicieux, qui laissait deviner son pouvoir.
Cest parfait, Angélique ! tout ce qui pourra amener une rupture entre eux !
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Il y avait dans la pensée de Bigot, des coins ténébreux qu Angélique ne soupçonnait point ; mais en retour, Bigot avait accepté sans défiance, comme une preuve de dévouement, les propositions de sa nouvelle amie. Il ne s était nullement douté quen le flattant de la sorte, elle ne faisait que suivre un plan tout arrangé davance. En effet, en apprenant que Cécile Tourangeau irait à la fête, elle avait décidé dintervenir. Elle voulait empêcher, à tout prix, une entrevue entre Le Gardeur et cette jeune fille quelle avait insultée à cause de lui.
Lintendant se retira enfin. Angélique demeurait agitée, embarrassée, et un peu mécontente. Elle se rassit sur le banc, cacha sa tête dans ses deux mains et se prit à songer. Sous son apparente indifférence, elle était la plus soucieuse des jeunes filles en ce moment-là. Elle comprit quelle avait à faire un immense travail, un sacrifice pénible ; mais elle résolut de tout accomplir à quelque prix que ce serait ; car, après tout, cest elle, et non pas les autres, qui aurait à souffrir.
XVIII
La princesse mérovingienne et la classe des Louise
La cathédrale paraissait comme un autre monde, quand on comparait le calme dont elle était remplie, avec le bruit et le tapage de la place du marché, en face.
Sur le quarré, le soleil tombait brûlant et radieux, mais sa lumière ardente sadoucissait en traversant les verres de couleur des grandes fenêtres de léglise, toute pleine de recueillement. Rompant la douce et religieuse clarté, une forte colonnade au chapiteau sculpté, supportait une voûte haute où le pinceau avait dessiné le ciel ouvert avec des anges et des saints en adoration devant le Seigneur.
Comme des arcs-en-ciel au-dessus dun trône, un baldaquin superbe, tout couvert dor, chef duvre de Le Vasseur, sélevait au-dessus du sanctuaire. Des cierges brûlaient sur lautel et lencens montait en spirales odorantes vers les arceaux. Puis des anges et des saints paraissaient regarder avec amour, à travers ces nuages errants, la foule agenouillée dans ladoration.
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C était l heure des vêpres. L orgue solennel et le chSur en surplis répondaient à la voix du prêtre. Le vaste temple débordait d harmonie, et, dans les instants de silence, l on croyait entendre le murmure mystérieux du fleuve de vie qui s échappait du trône de Dieu et de lAgneau.
Les fidèles étaient plongés dans une méditation respectueuse. Cependant, quelques-uns de ces indifférents qui semblent ne venir à léglise que pour voir et être vus, chuchotaient à loreille de leurs amis les rumeurs du jour. Le plaisir de se rencontrer valait bien à leurs yeux une petite prière !
Sur le perron se tenaient dordinaire, à lheure des offices, quelques galants jeunes gens de la haute société. Ils présentaient leau bénite aux dames de leur connaissance. Cette piété mêlée dun peu de galanterie nest pas encore tout à fait disparue de notre temps, non plus que de ce lieu.
La porte de léglise était le lieu des assemblées, des rumeurs, des affaires, des rencontres, des annonces.
Là, les vieux amis sarrêtaient pour se raconter les nouvelles, les marchands pour parler commerce. Cétait la bourse et léchange de Québec.
Là, le crieur public annonçait de sa voix dairain, les proclamations royales du gouverneur, les édits de lintendant, les ordres de la Cour de justice, les ventes publiques et privées. Toute la vie de la cité semblait se concentrer là.
Quelques arbres majestueux, rejetons de la forêt primitive, ornaient la place du marché ; un mince filet deau larrosait en murmurant, et la croix du clocher y laissait chaque jour tomber son ombre comme une bénédiction.
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Deux jeunes gens fort bien mis, flânaient, cet après-midi-là, près de la porte du couvent, dans l étroite rue qui aboutissait au marché.
Ils allaient et venaient sur un court espace, paraissaient impatient et regardaient souvent l horloge du beffroi de la chapelle, à travers les ormes du jardin des Frères Récollets.
La porte du couvent souvrit, et une demi-douzaine de jeunes filles, pensionnaires et externes, se précipitèrent dehors. Elles avaient une heure de liberté. Elles descendirent vivement les larges degrés et furent accostées aussitôt par les jeunes gens. Cétaient elles quils attendaient. Après léchange dune poignée de mains, ils se dirigèrent ensemble en ricanant vers le marché, passèrent devant les échoppes, achetèrent des bonbons, puis se rendirent à léglise par curiosité.
Ils se mirent à genoux pour prier un instant. Alors, les jeunes filles virent sagiter une main finement gantée. Cétait le chevalier des Meloises qui leur envoyait des saluts de lautre côté de la nef.
Il avait récité à la hâte un ou deux Ave. Sa dévotion nen demandait pas davantage. Il promenait ses regards autour de lui avec un air de condescendance, critiquait la musique et regardait en face les femmes qui levaient la tête. Plusieurs soutinrent bravement son examen.
Les élèves des Ursulines sortirent avant la fin de loffice et le rencontrèrent dans le bas-côté. Lune delles lui dit dun air enjoué :
Chevalier des Meloises, nous ne pouvons pas prier plus longtemps pour vous ! Mère Supérieure ne nous a donné quune heure pour entendre le salut aux vêpres et visiter quelques magasins. Nous voudrions faire une petite course dans la ville, ainsi, adieu ! Mais si vous aimiez autant notre compagnie que léglise, vous pourriez venir avec nous. Vous en escorterez deux. Vous voyez, nous sommes six pour deux messieurs.
Je préfère aller avec vous, mademoiselle de Brouague, répondit galamment des Meloises.
Il oubliait limportante réunion des directeurs de la Grande Compagnie ; mais les affaires se réglaient bien sans lui.
Louise de Brouague nestimaient pas fort le chevalier des Meloises, mais enfin, comme elle le disait à lune de ses compagnes, il faisait une bonne canne quand elle ne pouvait en avoir de meilleure.
Nous sommes sorties tout un bataillon aujourdhui, reprit-elle, en regardant le groupe jovial de ses amies. Un magnifique échantillon de la fameuse classe des Louise ! nest-ce pas, chevalier ?
Magnifique ! superbe ! incomparable ! exclama le chevalier.
Et il les lorgnait avec admiration.
Mais comment avez-vous pu obtenir cette faveur ? demanda-t-il. Une Louise suffit pour bouleverser la ville... Et six à la fois ! En vérité ! la supérieure est bien complaisante aujourdhui.
Oh ! si elle lest ! Écoutez ! Dabord nous naurions pas obtenu la permission de sortir aujourd hui, si nous n avions commencé par gagner la bonne Mère des Séraphins. C est elle qui a intercédé pour nous. Et nous voici errantes dans les rues de Québec, prêtes à toutes les aventures qu il plaira au ciel nous envoyer.
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La jolie Louise de Brouague pouvait bien exalter la classe des Louise. Toutes les élèves de cette classe portaient ce nom, et toutes étaient remarquables par leur beauté, leur rang et leurs manières.
La plus belle de toutes était mademoiselle de Brouague. Après la cession du Canada, alors quelle était encore dans toute sa beauté, elle suivit en Angleterre le chevalier de Lévy, son mari, et vint à la Cour rendre hommage à son nouveau Souverain. Georges III qui était jeune encore, fut frappé de sa grâce et de sa beauté, et il lui dit galamment :
Si les dames du Canada sont aussi belles que vous, jai véritablement fait une conquête !
Accompagner les jeunes pensionnaires du couvent quand elles se promenaient dans la ville, cétait pour les galants dalors un passe-temps agréable, une amoureuse corvée.
Aujourdhui, ces promenades furtives se pratiquent encore et les galants renaissent toujours.
Les pieuses surs ne soupçonnaient point les ruses mises en jeu par les jolies élèves qui voulaient aller respirer lair de la ville. Dans tous les cas, elles fermaient charitablement les yeux sur ce quelles ne pouvaient empêcher. Sous leur guimpe de neige battait toujours un cur humain.
Pourquoi donc nêtes-vous pas à Belmont, aujourdhui, chevalier des Meloises ? demanda tout à coup, Louise Roy, une gentille questionneuse qui ne se gênait guère. Ses longs cheveux châtains excitaient ladmiration et lenvie de toutes les femmes. Il ny en avait pas de plus beaux. Quand elle les détachait, ils la couvraient comme dun voile splendide, et tombaient jusquà ses genoux. Ses yeux gris, profonds, étaient comme des puits de sagesse. Elle avait léclat du lis, et seules quelques taches de rousseur pâles, comme si elles eussent été faites par le soleil, ajoutaient à ses charmes en rompant la monotonie de sa blancheur. Les religieuses lappelaient la princesse Mérovingienne, la fille des rois chevelus, et partout elle était reine par droit de jeunesse, desprit et de beauté.
Je naurais pas eu le plaisir de vous rencontrer à Belmont, Mademoiselle Roy, répondit le chevalier des Meloises, jai préféré ny pas aller.
La question ne lui avait pas plu.
Vous êtes toujours flatteur, toujours poli, chevalier, reprit-elle.
Et un vif mouvement de ses lèvres mignonnes simula la moquerie. Je ne comprends pas, continua-t-elle, quon refuse dy aller. Toute la ville y est, jen suis certaine, car je ne rencontre personne dans les rues.
Elle sempara coquettement dun lorgnon et se mit à regarder partout :
Personne ! je ne vois personne.
Ses compagnes prétendirent, plus tard, qu elle regardait le chevalier en disant cela.
Elle rit aux éclats et avoua que c était possible.
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Avez-vous entendu parler de la fête de Belmont, au couvent, mademoiselle Roy ? demanda le chevalier en faisant tourner sa canne.
Nous navons entendu parler, et nous navons parlé que de cela depuis huit jours. Nos maîtresses ont eu de la besogne, car nous causions toujours, au lieu détudier nos leçons comme des filles sages, pour mériter des points de bonne conduite. La fête, le bal, les toilettes, la compagnie, tout cela remplissait nos curs et nos têtes ! si bien, chevalier, que Louise de Beaujeu que voici,... devinez ce quelle a dit. La maîtresse de classe lui demandait comment se traduit ciel en latin. Vous ne le devinez point ? Elle a répondu : Belmont !
Pas de ces contes, mademoiselle Roy ! riposta Louise de Beaujeu avec un éclair de joie dans les paupières. Gardons pour nous nos histoires de couvent. Après tout la traduction nétait pas mauvaise. Une superbe méprise, par exemple ! continua-t-elle, cest la réponse de cette demoiselle de la classe de grec, à qui la maîtresse demandait le véritable nom de lAjax Andron, le roi des hommes de lIliade...
Louise Roy regarda son amie avec défiance et malice.
Continue ! continue ! fit-elle.
Vous ne le devineriez jamais, chevalier, reprit mademoiselle de Beaujeu ; autant vous le dire tout de suite. Lélève répondit gravement : « Cest Pierre Philibert ! »
Mère Sainte Christine poussa un formidable soupir, mais Louise fut condamnée à baiser la terre deux fois, pour avoir prononcé avec tant donction et si mal à propos le nom dun gentilhomme.
Si je me suis rendue coupable de cette distraction, Louise de Beaujeu, riposta mademoiselle Roy, vous savez que jen ai subi la peine bruyamment et volontiers. Jaurais bien préféré cependant embrasser lobjet de ma distraction ; mais je navais pas le choix.
Et cest encore ce quelle dit. Pas de pénitence qui la fasse changer dopinion ! jamais ! Elle sen tient à sa traduction malgré tous les lexicons grecs, affirma Louise de Brouague.
Cest vrai ! je le maintiens. Pierre Philibert est le roi des hommes de la Nouvelle-France !... demande à Amélie de Repentigny.
Oh ! elle en jurera toujours ! Inutile de le taire, chevalier des Meloises ! continua Louise de Brouague, toutes les élèves raffolent de lui depuis quil est en amour avec une de nos compagnes. Il est le prince Camaralzaman de nos contes de fée.
Quel est ce nom ? fit des Meloises froidement.
Il était passablement ennuyé de cet enthousiasme pour Philibert.
Je ne suis pas pour vous en raconter plus long ; mais je vous assure que si les Louise de notre classe avaient des ailes, elles sabattraient sur Belmont comme une volée de colombes.
Louise de Brouague sapercevait bien que le chevalier était froissé ; elle se plaisait à le taquiner et à blesser sa vanité, car elle ne laimait pas.
Il en avait assez de ces compliments à ladresse de Philibert. Il se souvint alors quil devait se rendre au palais et sexcusa de ne pouvoir passer tout entière, avec les aimables hellénistes des Ursulines, lheure de récréation accordée par la gracieuse supérieure.
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Mademoiselle Angélique est allée à Belmont, sans doute, chevalier, si des affaires pressantes vous retiennent au palais ? demanda Louise Roy. Comme ce doit être ennuyeux d être accablé de besogne, quand on sent le besoin de jouir de la vie !
Le chevalier se retourna à cette apostrophe de la jeune fille, et répliqua brièvement :
Non ! elle ny est pas allée. Elle na pas voulu se rencontrer avec la famille des Jourdains, les alliés du bourgeois Philibert, et elle a bien fait. Elle se préparait à faire une course à cheval. Cest le temps. La ville semble toute gaie aujourdhui, car les gens du commun sont à Belmont.
Louise de Brouague semporta :
Fi ! chevalier, riposta-t-elle, avec indignation, cest mal à vous de parler ainsi du Bourgeois et de ses amis ! Comment ! le gouverneur, madame de Tilly et sa nièce, le chevalier de La Corne Saint-Luc, Hortense et Claude de Beauharnois, et je ne sais combien dautres de lélite de la société y sont allés par respect pour le colonel Philibert ! Et pas une demoiselle du couvent nous valons quelque chose après tout ! pas une demoiselle du couvent qui ne consentirait à sauter par la fenêtre et à jeûner au pain et à leau pendant un mois ensuite, pour une heure damusement à ce bal ! Nest-ce pas mesdemoiselles Louise ?
Toutes approuvèrent. Les deux jeunes cavaliers qui avaient été témoins de cette passe darmes sourirent, et des Meloises sinclina profondément.
Je suis fâché dêtre obligé de me séparer de vous, mademoiselle, dit-il, mais lÉtat a besoin de mes services.
LÉtat ! Lintendant ne saurait procéder à moins que le bureau ne soit au complet. Il faut que jassiste au conseil et je me rends au palais.
Oh ! vous avez parfaitement raison, chevalier, affirma Louise Roy. Que deviendrait la nation, que deviendrait le monde, que deviendraient les pensionnaires des Ursulines si les hommes dÉtat, les guerriers, les philosophes, comme vous et les sieurs Drouillon et La Force que voici, ne soccupaient de temps à autre de notre bonheur et de notre sûreté ?
Le chevalier des Meloises séloigna sous cette grêle de traits.
Le jeune Laforce navait été jusque-là quun damoiseau voltigeant par la ville ; il devait plus tard se rendre digne de son nom par son esprit et son énergie. Il répliqua :
Mille mercis, mademoiselle Roy ! Cest rien que pour lamour des jeunes pensionnaires que nous avons, Drouillon et moi, embrassé la profession dhommes dÉtat, de guerriers, de philosophes et damis. Nous sommes prêts à diriger vos pas innocents à travers les périls de la ville si vous voulez aller plus loin.
Hâtons-nous ! fit Louise Roy en ajustant son monocle, japerçois le père Michel au coin de la côte de Léry. Il a lair de chercher des brebis égarées, sieur Drouillon.
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Le bonhomme Michel était le gardien et le factotum du couvent. Il épiait les élèves qui sortaient. Il portait des lunettes pour mieux voir, et quelquefois il voyait plus mal ; c était quand on lui glissait une pièce blanche dans la main. Il mettait dans un vieux sac de cuir tout largent de la propitiation. Il aimait les expressions théologiques. Il y avait là dans ce vieux sac le prix de bien des courses au hasard dans les rues de Québec.
Les annales du couvent ne disent ni ce quil vit, ni ce quil fit cette fois. Mais comme Louise Roy lappelait son vieux Cupidon, et savait lui mettre le bandeau sur les yeux ; on peut en conclure que les bonnes religieuses ne connurent rien de la charmante promenade des Louise ce jour-là, dans les rues de la cité.
Pauvre bonhomme Michel ! Notre récit serait incomplet si nous ne parlions de sa mort. Il expira dans le monastère à lâge des patriarches. Avant de remettre à Dieu sa bonne vieille âme, et pour la rendre plus légère dans son vol vers le ciel, il secoua son sac de cuir, et en fit tomber les pièces de toutes sortes quil avait reçues des internes, pour garder le secret de leurs promenades défendues.
Les religieuses ne se montrèrent point inexorables. Elles reçurent son legs expiatoire, lui pardonnèrent de navoir pas toujours vu clair autant quil laurait fallu, et firent dire une messe chaque année pour le repos de son âme. La messe se disait encore, et depuis longtemps les générations nouvelles des galants et des pensionnaires qui se promenaient dans les rues de Québec, avaient perdu le souvenir de sa bonne figure de Breton !
XIX
Course aux dividendes ! et chasse aux dots !
Le chevalier des Meloises descendit la rue du Palais. Il se hâtait, marchait vite et maugréait joliment. Les Louise joviales voulurent passer le long des remparts pour voir travailler les gens, avant de rentrer au couvent. Les officiers ne manquèrent pas de les saluer avec politesse, et elles répondirent à ces salutations en demoiselles bien élevées ; seulement, les sourires et les regards quelles décochaient en passant, nétaient point dans le programme du monastère.
Rien dinconvenant, rien de répréhensible, assurément, dans ces coquetteries des lèvres roses et des yeux étincelants. Un besoin dexprimer une grande loyauté envers la patrie, un véritable enthousiasme envers ses défenseurs.
Plût au ciel que je fusse un homme ! exclama Louise de Brouague. Je porterais lépée, je prendrais la bêche, tout ce qui peut servir et défendre mon pays ! Je rougis de ne pouvoir que parler, prier et souffrir, pendant que tout le monde travaille au combat !
Pauvre jeune fille ! elle ne voyait pas encore ces jours dépreuves terribles pour les femmes de la Nouvelle-France, où les douleurs qui devaient fondre sur elles seraient plus cruelles mille fois que lépée vengeresse de lennemi ! Alors, pendant soixante et cinq jours, les batteries de Wolfe devaient faire pleuvoir sur Québec les bombes et les boulets ! Alors, sur un espace de cent milles, la rive sud devait être le théâtre de lincendie et de la dévastation !
Dans sa bonté, la Providence voilait encore ces douloureux événements, et les jeunes filles du couvent se promenaient aussi gaîment le long des fortifications que dans une salle de bal.
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Lorsque le chevalier des Meloises passa sous la porte du palais, il fut appelé par deux jeunes officiers du régiment de Béarn, qui l invitèrent à prendre un verre de vin dans le corps de garde avant de descendre au Palais. Il se rendit à leur invitation. Le Bourgogne lui rendit la bonne humeur, et il fit sa paix avec lui-même et avec le monde.
Que se passe-t-il donc au Palais ? demanda le capitaine Monredin, un vif bavarois ; tous les gros Bonnets de la Grande Compagnie sont descendus cet après-midi ! Je suppose que vous vous y rendez aussi, des Meloises ?
Oui, je suis mandé pour affaires sérieuses. Affaires dÉtat... Alors Penisault défend le vin. Pas une goutte ! Des livres, des papiers, des connaissements, des sommes payées, des sommes reçues ! Doit et avoir ! et tout le maudit jargon de la Friponne ! Je maudis la Friponne, mais je bénis son argent ! La Friponne paie bien, Monredin ! Elle paie mieux que le commerce de fourrures dans les postes ennuyeux du Nord-Ouest.
Le chevalier fit sonner une poignée de monnaies dans son gousset. Cette musique calmait le dégoût quil éprouvait à faire le commerce, et le réconciliait avec la Friponne.
Vous êtes tout de même bien chanceux de faire sonner tant de pièces ! riposta Monredin. Pas un Béarnois ne réussirait à faire un accompagnement à lair que vous jouez là, même en fouillant ses deux poches ! Vous voyez notre fameux régiment, qui ne le cède à nul autre, jespère ! continua-t-il, eh bien ! tel quil est, il attend depuis un an après la solde ? Oui ! une année darrérages ; rien que cela ! Je voudrais bien entrer dans les affaires, aussi moi, comme vous dites, et courtiser cette charmante Dame la Friponne !
Nous avons vécu demprunts six mois durant. Ces sangsues de juifs de la rue Sault au Matelot, qui osent sintituler chrétiens, ne veulent pas escompter les meilleurs billets du régiment à moins de quarante pour cent.
Cest vrai ! affirma un autre officier, un officier qui avait du crédit quelque part et de quelque façon, si lon en jugeait par sa face rubiconde. Cest vrai ! Le vieux grippe-sou du cul-de-sac na-t-il pas eu limprudence de me demander cinquante pour cent de discompte pour une traite sur Bordeaux ! Je suis daccord avec des Meloises : le commerce peut être profitable à ceux qui le font, mais fait de cette façon, il souille les mains, au grand plaisir du diable !
Il ne faut pas mettre tous les marchands au même rang, Éméric, observa le capitaine Poulariez, un officier à lair calme mais résolu. Il y en a un, dans la ville, qui reste gentilhomme tout en se livrant au négoce. Le bourgeois Philibert accepte au pair les billets des officiers du roi. Il a des sympathies pour larmée et de lamour pour la France !
Alors je voudrais bien quil fut paie-maître des forces de Québec ! je pourrais madresser à lui quelquefois, dit Monredin.
Et pourquoi ne le faites-vous pas ?
Pourquoi ? pour la raison que tant dautres peuvent invoquer. Le colonel Dalquier endosse mes billets, mais il déteste cordialement le Bourgeois, comme cest le devoir dun chaud ami de lintendant. Ainsi, vous comprenez quil faut que je me résigne à me faire plumer par ce vieux Fesse-Mathieu de Penisault, à la Friponne.
Est-ce quil y en a beaucoup dentre vous, messieurs, qui sont allés aux fêtes de Belmont ? demanda des Meloises, ahuri par cette discussion commerciale, par ce langage des affaires.
Pardieu ! répondit Monredin, tous les officiers du régiment, je crois, excepté le colonel et ladjudant qui se sont abstenus par principe, et la présente compagnie, qui sabstient par devoir mais bien à regret. Il paraît que, depuis larrivée de notre régiment, il ne sest pas vu ici pareille agglomération de jeunes beautés. Un vrai concours.
Et pas avant votre arrivée, non plus, probablement, nest-ce pas, Monredin ? fit des Meloises en présentant son verre pour le faire remplir.
Ce Bourgogne est délicieux, observa-t-il. À part lintendant, je crois, personne nen a de pareil.
Il vient de La Martinière, répondit Poulariez. Il a été bien bon, nest-ce pas, de se souvenir des pauvres Béarnois relégués sur ce mauvais côté de lAtlantique ?
Nous soupirions ardemment après ce Bourgogne, ajouta Monredin, quand il se mit à pleuvoir sur nous comme un nuage de la Providence ! Santé et fortune et au capitaine La Martinière et à sa bonne frégate la Fleur de lys !
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Une autre ronde suivit. Monredin s écria :
On parle de ces jansénistes qui menacent de bouleverser la France, par les extravagances auxquelles ils se livrent sur la tombe de Maître Paris. Moi je prétends que leurs convulsions ne sont pas aussi contagieuses que ce vin généreux !
Et le vin produit des convulsions aussi, Monredin, si lon en prend trop, et cela sans miracle non plus, remarqua Poulariez.
Monredin releva la tête. Il était rouge et bouffi. Il semblait avoir besoin dune brise pour modérer son allure.
Poulariez demanda :
Il est rumeur que nous allons avoir la paix ! Est-ce vrai, des Meloises ? Vous devez connaître le dessous des cartes ?
Non, je ne sais pas, jespère que cette rumeur est fausse. Qui sont ceux qui désirent la paix ? ce serait la ruine des amis du roi ici.
Des Meloises prenait autant que possible des airs dhomme dÉtat.
La ruine des amis du roi ! qui sont-ils ces amis, des Meloises ? répliqua Poulariez jouant parfaitement la surprise.
Les associés de la Grande Compagnie, assurément ! En connaissez-vous dautres ?
Je croyais pouvoir compter le régiment du Béarn, pour ne pas parler du peuple honnête et bon, riposta Poulariez blessé.
Les honnêtes gens ? exclama des Meloises. Alors, Poulariez, je nai quune chose à vous dire. Si cest pour un tas de boutiquiers, de scieurs de bois, de savetiers et de fermiers quil nous faut garder la colonie, le plus tôt le roi lenverra au diable ou aux Anglais, sera le mieux !
Poulariez eut un regard plein de courroux, mais les autres jetèrent un éclat de rire.
Le chevalier des Meloises tira sa montre :
Je devrais être au Palais, dit-il. À lheure quil est Cadet, Varin et Penisault doivent avoir balancé les livres, et lintendant, qui mène la besogne en diable parfois, a peut-être partagé les dividendes pour le dernier quartier. Cest la seule partie qui mintéresse.
Mais ne les aidez-vous donc pas un peu ? demanda Poulariez.
Non, je laisse cette besogne à ceux qui ont de la vocation. Au reste, je pense que Varin, Cadet et Penisault aiment bien à garder pour eux ladministration intime de la compagnie. Jespère que jaurai un bon dividende dans ma poche ce soir. Éméric, je vous dois une revanche au piquet, nest-ce pas ?
Vous mavez fait faire capot, la nuit dernière, à la Taverne de Menut et javais trois as et trois rois !
Mais javais un quatorze, moi ! et jai emporté les jetons !
Cest bien, chevalier, je les reprendrai ce soir. Cest une manière davoir ma part des dividendes et de me mêler aux affaires de la Grande Compagnie... Vous partez, définitivement ? Au revoir, alors ! rappelez-moi au souvenir de Sainte Blague.
Cétait un sobriquet de lintendant.
Si javais un héritier pour le vieux château de lAdour, je voudrais lappeler Bigot, pour la chance.
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Le chevalier des Meloises descendit la côte. Les jardins étaient enveloppés de calme : quelques flâneurs seulement se promenaient dans les larges allées bordées de fleurs, les sentiers tortueux et sur les terrasses élevées. Pas loin de là, sétendaient les quais du roi et les magasins de la Friponne, tout grouillants dun essaim de travailleurs qui chargeaient et déchargeaient les vaisseaux, empilaient ou distribuaient les marchandises.
Il jeta un regard de dédain sur les magasins, puis, en jouant avec sa canne, il monta lentement le grand escalier, et entra dans la salle du conseil.
Mieux vaut tard que jamais, chevalier des Meloises, lui dit Bigot.
Il alla sasseoir avec Cadet, Varin, Penisault et les autres souverains de la compagnie.
Vous êtes doublement heureux aujourdhui, reprit encore lintendant, louvrage est fait, et dame Friponne a distribué à chacun des actionnaires un uf dor digne de lappétit dun juif.
Le chevalier ne remarqua point ou ne fit pas semblant de comprendre le léger sarcasme.
Merci bien ! fit-il. Je vais porter luf chez Menut, ce soir, et sil peut éclore, jespère quil me restera autre chose que lécale, demain.
Et quimporte ? ce que lun perd lautre le gagne. Cela reste dans la famille. Voyez, continua-t-il, en passant le doigt sur une page du grand livre ouvert devant lui. Mademoiselle des Meloises est devenue actionnaire dans la Grande Compagnie. Le nom de votre charmante sur est bien à sa place, dans cette liste des belles, grandes et nobles dames de la cour qui sont nos associées.
Le chevalier lut le nom de sa sur. Il y avait une jolie somme à son crédit : cinq chiffres !
Jespère, reprit Bigot, que Mademoiselle des Meloises daignera accepter ce faible témoignage de notre respect.
Il savait bien quelle le priserait à sa valeur.
Aie pas peur ! chuchota Cadet, qui nen revenait pas de sa mauvaise opinion sur les femmes. Les poulettes de Versailles grattent nimporte quel fumier qui cache des diamants ! Angélique des Meloises fera bien de même ; elle a des griffes elle aussi !
Personne nentendit cette judicieuse observation. Au reste, Cadet pouvait tout dire : cétait son privilège. Des Meloises sinclina profondément en répondant à Bigot.
Je puis vous assurer que ma sur sera enchantée de cette marque destime, que daigne lui offrir la Grande Compagnie. Elle appréciera dignement, jen suis sûr, lextrême bonté de lintendant.
Cadet et Varin se regardèrent en souriant. Bigot sourit aussi en ajoutant :
Oui, chevalier, la Grande Compagnie est heureuse de payer ce tribut à la plus belle dame de la Nouvelle-France. Nous accordons un prix pour le lin le plus fin, lanimal le plus gras, pourquoi ne récompenserions-nous pas la beauté, la grâce et lesprit ?
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Quelques moments après il demanda :
Quelles nouvelles, aujourd hui, dans la ville, chevalier ? Cette affaire de Belmont ?...
Rien ! je n en connais rien ! je crois que la moitié de la ville s y est rendue. À la porte de l église, cependant, les marchands ne parlaient que de la paix. Est-ce quelle nous menace sérieusement, Bigot ?
Si le roi veut quelle se fasse elle se fera.
Bigot navait pas lair de mettre de limportance à cette question.
Mais votre opinion, chevalier Bigot ? Quen pensez-vous ?
Lintendant lui répondit avec humeur :
Amen ! amen ! quod fiat fiatur ! Le premier fou de Paris peut vous en apprendre plus long que moi sur les faits et gestes des dames de Versailles ; or, ce sont elles qui décident de tout.
Je crains que la paix ne soit conclue. Que ferez-vous en ce cas, Bigot ?
Des Meloises ne sapercevait point de la répugnance de Bigot à lui répondre.
Si le roi fait la paix, répliqua celui-ci, invitus amabam, comme disait cet homme qui épousait une grondeuse.
Il se prit à rire dun air moqueur et il ajouta :
Nous ferons pour le mieux, des Meloises ! Permettez-moi de vous le dire en secret, je me propose de faire tourner les événements à notre avantage.
Mais si les dépenses de la guerre cessent tout à coup, que va devenir la Grande Compagnie ?
Des Meloises songeait aux cinq chiffres du dividende.
Oh ! vous auriez dû arriver plutôt, chevalier, vous auriez vu comment, en prévision de la paix ou de la guerre, les affaires de la Grande Compagnie ont été réglées.
Soyez certain dune chose, continua-t-il, la Grande Compagnie ne criera pas avant davoir le mal, comme les anguilles de Melun. Le proverbe dit : Ruse fait plus que force. La Grande Compagnie doit prospérer, cest là sa première condition dexistence. Une année ou deux de repos ne seraient point de trop peut-être, pour ravitailler et renforcer la colonie, et alors nous serons prêts encore à crocheter les serrures du temple de Bellone, et à crier avec plus de plaisir que jamais : Vive la guerre ! Vive la Grande Compagnie !
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Bigot, dans son admirable perspicacité, prévoyait le cours des événements. Il devait, d ailleurs, en rester à peu près le maître après la paix d Aix-la-Chapelle : une paix qui n en fut pas une du tout pour l Amérique, mais qui fut plutôt une trêve armée et pleine de trouble entre les Français et les Anglais du Nouveau Monde, dont les intérêts étaient opposés et les ambitions rivales.
La séance du bureau de direction de la Grande Compagnie fut levée. Bigot se retira. Il était préoccupé ; il avait ses projets à lui, ses intérêts privés bien autrement importants à ses yeux que ceux de la compagnie. Cadet, Varin et Penisault, les âmes damnées de ladministration, avaient à farder certaines choses pour les rendre acceptables aux associés. Le cercle de la corruption était de plus en plus noir, à mesure qu on avançait dans cette compagnie, au fond de laquelle Bigot, leur prince à tous, était assis comme sur un trône de ténèbres.
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Le chevalier des Meloises était fier de l adresse et de la beauté de sa sSur, mais un peu inquiet à son sujet. Tous deux vivaient ensemble en parfaite harmonie tant quils ne soccupaient nullement lun de lautre. Ils vivaient au gré de leurs désirs. Seulement, il y avait bisbille quand elle lui reprochait sa pénurie ou quand elle lui disait quil administrait les biens de la famille avec extravagance.
Il était content dannoncer à Angélique quelle était actionnaire dans la Grande Compagnie, une bonne fortune qui lui arrivait par la grâce de lintendant. Angélique éprouva une immense joie. Les prodigalités de son frère ne linquièteraient plus, et ses espérances extravagantes pourraient ouvrir leurs ailes. La pensée de ce don généreux soutiendrait son ambition contre les aspirations de son cur, tantôt, quand Le Gardeur de Repentigny viendrait.
Le chevalier des Meloises ne se doutait pas des prétentions de sa sur. Il se berçait depuis longtemps dune folle illusion. Il simaginait quil aurait la main de la belle et riche Amélie de Repentigny, sil la sollicitait. Quelque chose lui disait alors quil devait se hâter ou quun autre lui ravirait le doux objet de ses rêves.
Il avoua donc à Angélique quil désirait se marier.
Mon alliance avec la haute et riche maison de Tilly est une chose certaine, lui dit-il, si vous voulez bien maider, comme une bonne petite sur peut et doit le faire...
Comment cela ? demanda-t-elle brusquement.
Elle savait bien ce quil allait lui proposer...
En épousant Le Gardeur, ma chère Angélique. Toute la ville sait quil est fou de toi, et quil te conduira à lautel quand tu voudras, sans exiger dautre dot que ta magnifique chevelure.
Mon cher Renaud, je nai nul besoin de vos avis. Que jépouse Le Gardeur ou que je ne lépouse point, vous nen obtiendrez ni plus ni moins la main dAmélie. Je le regrette, mais Amélie nest point pour vous. Elle sera la femme de Pierre Philibert ou elle ne sera la femme de personne.
Tu nes pas très encourageante, ma sur. Je suis sûr néanmoins que si tu consentais à épouser Le Gardeur, et à mettre à mon service ton adresse et ton dévouement, jaurais bientôt ma part de la fortune des Tilly. Les Tilly ont des coffres pleins dor dans leur vieux manoir, et ils possèdent des terres si vastes quun corbeau volerait toute une journée avant de pouvoir en sortir.
Cest inutile, mon frère ! Amélie nest pas comme les autres filles, vois-tu ; elle refuserait la main du roi pour se donner à lhomme quelle aime, et elle aime Pierre Philibert. Je déteste les femmes parfaites et je ne voudrais pas être un modèle de vertu, mais Amélie en est un, mon frère, et elle ne sen doute pas !
Hum ! je nai jamais mis la main sur aucun de ces parangons, et je serais curieux den éprouver une, répondit des Meloises avec un sourire plein de suffisance. Je ne les crois pas plus invincibles que les autres, ces femmes-là, quand elles oublient de prendre leur bouclier.
Oui, mais ces femmes-là, comme tu dis, noublient jamais leur armure. Elles semblent nées comme Minerve. Je sais bien que tu as trop de présomption pour me croire ; mais va ! cours ta chance, et tu men donneras des nouvelles ! Elle ne te donnera ni coups de langue, ni coups de griffes. Elle est grande dame et elle te parlera en reine. Elle te renverra si poliment que tu reviendras avec une haute opinion de notre sexe.
Moque-toi de moi, comme toujours, Angélique ! On ne sait jamais si tu badines ou si tu moralises. Sois donc sérieuse une fois. Les fortunes des Tilly et des Repentigny sont les plus considérables de la Nouvelle-France ; nous pouvons les conquérir lune et lautre si tu veux m aider.
Je te souhaite sincèrement ces coffres pleins d or du vieux manoir, et ces terres immenses que le vol des corbeaux ne saurait franchir dans une journée, mais renonces-y Renaud, comme j y renonce moi-même.
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Angélique s étendit paresseusement dans son fauteuil. Elle était ahurie. Le chevalier ne voulut point lâcher prise :
Pourquoi renonces-tu à la fortune des Repentigny, répliqua-t-il ? Elle sera tienne quand tu voudras. Tu nas quà donner ton petit doigt à Le Gardeur... En vérité tu me mets dans lembarras.
Angélique sourit, cassa une noix comme par distraction, et savoura quelques gouttes de vin.
Je le sais bien, Renaud, que je te mets dans lembarras, fit-elle ensuite tranquillement, mais jy suis souvent moi-même, va ! Il y a dans le monde tant dhommes... tant de pauvres, si peu de riches, si peu de curs sensibles, surtout, quune femme est bien excusable de se vendre au plus haut enchérisseur ! De nos jours, le bonheur de lamour ne se trouve que dans les romans et chez les laitières.
Morbleu ! Angélique, tu lasserais la patience de tous les saints du calendrier ! Je plains le malheureux qui tépousera ! Voici que la plus belle fortune de la Nouvelle-France va tomber entre les mains de Pierre Philibert, que Satan confonde ! une fortune que jai toujours regardée comme la mienne !
Cest ce qui démontre la présomption des hommes ! Tu nas jamais dit un mot damour à Amélie et tu penses quelle va se jeter dans tes bras au premier appel !
Oui, si tu le voulais, Angélique ! mais non, tu es dure comme un roc et tu as plus de caprices et de vanité que toutes les femmes ensemble !
Angélique se leva.
Tu traites courtoisement mon pauvre sexe, dit-elle avec malice ! Je te laisse avec toi-même : je ne saurais te laisser en plus mauvaise compagnie.
Tu es acerbe et sarcastique, aussi. Tout ce que je voulais, cétait de nous assurer à tous deux une belle fortune. Je ne vois pas à quoi servent les femmes, si ce nest à nous contrarier.
Cest cela ! jadmets que les femmes méritent tout ce que tu penses delles ; mais tu devrais être assez poli pour ne pas me le dire en face. Un conseil maintenant, Renaud : étudies le jardinage et peut-être quun jour tu deviendras illustre comme le marquis de Vandrière. Cultive les choux si tu ne peux pas cultiver l amour d Amélie de Repentigny.
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Angélique savait que des Meloises n était pas fort subtil ; sans cela, elle n aurait pas osé faire cette grosse allusion au frère de la Pompadour. Vandrière venait d être nommé directeur des jardins du roi, par la grâce de la célèbre courtisane, sa sur. On peut deviner aisément à quoi pensait la jolie fille en parlant ainsi.
Le chevalier fut blessé de la comparaison, cependant. Il naimait pas être mis en parallèle avec un plébéien comme le nouveau marquis de Vandrière. Il répliqua avec feu :
Le marquis de Vandrière ! comment oses-tu accoler ce nom au mien ? Il ny a pas dans larmée une seule table dofficiers où il serait permis à ce fils de poissonnier de sasseoir ! Pourquoi prononces-tu ce nom, Angélique ? Tu es une véritable énigme !
Je pensais à quelque chose qui pourrait bien arriver, si jamais je vais à Paris... Cest la solution dun problème.
Tu peux décourager la Sorbonne avec tes problèmes ! Adieu ! il faut que je sorte.
Adieu ! mon frère, puisque tu pars. Penses-y ! si tu veux télever dans le monde, tu ne ferais peut-être pas mal daccepter une place de jardinier du roi, comme Vandrière. Il en est temps encore.
Elle se mit à rire, et sa voix argentine tintinait dans lair, pendant que les pas du chevalier résonnaient sur l escalier.
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Elle s assit dans son fauteuil.
Pauvre Renaud ! comme il est fou, pensait-elle !... Pourtant, il est peut-être plus sage dans sa folie que moi dans mes habiles combinaisons...
Elle se coucha à demi sur le coussin moelleux du dossier.
Lobscurité se répand déjà autour de moi, murmura-t-elle. Le Gardeur va bientôt venir. Les réjouissances de Belmont ne le retiendront pas... que vais-je faire ?
Son cur commençait à sattendrir.
Accepter ses vux ? continua-t-elle, impossible ! le tromper ? je ne veux pas ! Ne plus laimer ? je ne peux pas !... pas plus que je puis aimer lintendant...
Elle se couvrit les yeux de ses deux mains et demeura silencieuse pendant quelques minutes.
Qui sait ? reprit-elle, qui sait si je lépouserai ? Elle est encore à Beaumanoir, elle, cette femme !... Est-ce donc en vain que je vais essayer de léloigner ?
Une pensée mauvaise sélevait en rampant du fond de son cur. Elle frissonna.
Oserai-je encore lever les yeux sur cet honnête Le Gardeur ?... Mon sort est à jamais fixé !... Le Gardeur voudra me sauver, mais je ne veux pas ; quil me laisse avec mes projets !...
Ces projets ! ils ne venaient pas de la charité dune âme pure.
XX
Chassé-croisé de questions et babil
Fatiguée de ses réflexions sur linconstance de la fortune et lincertitude des événements, Angélique se mit à songer à sa toilette. Elle appela Lisette qui se hâta daccourir, et se mit en frais de lhabiller et de lui raconter les nouvelles du quartier.
Le quartier, cétait tout un monde pour la loquace servante, et un petit monde fort agité, fort remuant, en ces temps-là ! Cétait un epitome de la France elle-même, une miniature de Paris, où toutes les provinces, du Béarn à lArtois, avaient des représentants ; un petit foyer où, comme dans la grande métropole du royaume, toutes les passions : lamour, la haine, la crainte, lenvie, lambition étaient violemment attisées.
Lisette en savait long ce jour-là. Elle avait recueilli tous les babillages que les servantes sétaient passés dune galerie à lautre. Et elles en avaient fait de merveilleux, les servantes, au sujet de la fête de Belmont ! Le nombre des carrosses, des hommes à cheval, des écuyères, les toilettes, le cortège des grands, le peuple ! cétait un dénombrement digne d Homère.
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Qui étaient donc tous ces invités, Lisette, demanda Angélique.
C était pour le plaisir d entendre parler sa servante, qu elle lui faisait cette question ; car elle connaissait parfaitement les noms de tous les convives, de ceux qui sétaient rendus à Belmont, et de ceux qui avaient décliné linvitation ! Toute la ville ne sétait occupée que de cette fête depuis plusieurs jours.
Ô madame ! la bourgeoisie ! presque rien que la bourgeoisie ! des gens qui sentent les fourrures, le poisson, la térébenthine et la basse-ville ! Vous voyez chaque jour ces messieurs descendre à la basse-ville, les mains dans leurs poches où sonnent les pièces blanches ! des habits enfarinés sur le dos, des pantalons graisseux aux jambes, pendant que leurs femmes et leurs filles, la tête ornée de plumes et en falbalas, se pavanent dans les rues de la Haute-Ville avec tout laplomb des gens nobles !
Lisette était une rusée coquine. Elle savait que sa maîtresse sétait moquée de la fête des honnêtes gens.
Mais enfin, vous savez les noms de ces gens, appuya mademoiselle des Meloises. Vous possédez une langue capable de tout dire.
Oui, madame, ce que je nai pas vu de mes yeux je lai appris de Manon Nytouche, la servante de madame Racine. Manon a accompagné sa maîtresse jusque chez madame de Grandmaison. Toutes les dames étaient là, sur le balcon, pour voir passer les invités. Elles en ont eu du plaisir ! Elles en ont dit des plaisanteries !
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Angélique se jeta en arrière dans sa chaise, d une façon un peu nonchalante.
Continuez, dit-elle, nommez-moi les équipages qui ont passé. Peu mimporte avec quels yeux vous les avez vus... les vôtres ou ceux des autres.
Eh bien ! dabord, comme de raison, il y avait les Brassard. Leurs filles étaient mises comme des duchesses. Elles avaient tout à fait oublié le vieux magasin sale de la rue Sous-le-Fort, doù elles avaient tiré leurs extravagantes toilettes. Les Gravel du Cul-de-Sac, avec leurs grands pieds qui rappellent les pieds de leur grand père, le vieux coureur des bois !
Pas mal dit, Lisette ! Cest dommage que les demoiselles Gravel ne vous entendent point, observa Angélique. Après ?
Les Huot, ça va sans dire ! avec le cou raide et les épaules hautes de leur grand-mère, la Squaw.
Le sieur Huot la fit sortir de son wigwam avec son trousseau sur le dos et une lanière sur le front, et il lamena ici pour en faire une dame. Le mariage fut célébré. Les demoiselles Huot portent leurs fourrures dune autre manière maintenant...
Les Tourangeau, qui se croient assez riches pour se marier avec les nobles ! et Cécile, comme de raison, la belle Cécile ! avec ses cheveux frisés sur le front pour cacher...
Lisette sarrêta court. Elle sapercevait quelle mettait le pied sur un terrain glissant.
Pour cacher quoi ? fit Angélique dun ton sévère.
Elle savait bien pourquoi sa servante hésitait.
Une marque rouge en forme de croix, madame !
Lisette avait peur, car elle ne pouvait deviner où tombait la foudre quand sa maîtresse se fâchait.
Angélique éclata de rire.
Je gagerais, dit-elle, quelle na pas reçu cette croix-là au baptême.
Puis elle ajouta un instant après :
Le monde a la langue longue, Lisette, et vous en avez le bout.
Puis elle reprit sa position pleine de mollesse, à la grande surprise de Lisette.
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Que dit-on de Cécile parmi le peuple ? demanda-t-elle ensuite.
On dit, madame, qu elle donnerait son petit doigt pour un sourire du chevalier de Repentigny. Madame Racine prétend que c est pour le voir qu elle est allée à Belmont aujourd hui.
Lisette, je vais vous donner un soufflet si vous me tirez les cheveux ainsi : sécria Angélique, en repoussant violemment la soubrette, dune main aussi prompte à frapper quà prodiguer les caresses.
Je vous demande pardon, madame ! supplia la servante.
Elle devinait bien ce qui mettait Angélique en colère, et navait pas envie de sexposer encore.
Cécile Tourangeau, reprit-elle, peut jeter les yeux sur le chevalier de Repentigny, mais le chevalier na jamais eu damour que pour une femme, et cette femme, je ne dois pas la nommer.
Non ? pas même à moi, Lisette ? allons ! son nom, sil vous plaît.
Angélique regardait sa servante de façon à lui ôter lenvie de désobéir.
Eh bien ! madame, lautre soir, quand il est parti si tard, je lai entendu sécrier :
La porte du ciel nest pas aussi belle que cette porte ! et je nhabiterai jamais une maison où ne sera pas Angélique !
Je me rendrais à Rome à genoux, pour trouver un homme qui maimerait comme Le Gardeur vous aime, madame ! ajouta Lisette avec un enthousiasme qui ravit sa maîtresse.
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Lisette savait bien qu elle venait de dire à sa maîtresse la plus agréable chose du monde. Un frisson de joie après une angoisse ; une coupe d ivresse après un calice d amertume. Angélique choisit le miel et rejeta l amère potion.
Quand un homme se met aux genoux dune femme, dit-elle, il a vaincu ; cen est fait de la femme. Nest-ce pas vrai, Lisette ?
Cen serait fait de moi, dans tous les cas, madame !
Pourtant, les hommes sont bien trompeurs ! Nous ne sommes sûres de les bien tenir que lorsque le bedeau nous a placés ensemble au cimetière, avec une pierre au dessus de la tête !
Lisette, vous devenez spirituelle comme un démon ! sécria mademoiselle des Meloises, en battant des mains, je vous donnerai une robe neuve pour ce bon mot... Savez-vous si le chevalier de Repentigny a dit autre chose ?
Cest tout ce que jai entendu, madame ; mais il est clair comme la flèche de Charlesbourg quil ne donnerait pas une épingle pour Cécile Tourangeau ! Madame Racine affirme quil est aussi difficile de découvrir limpression quelle fait sur lui, quun trou dans leau où vous avez plongé le doigt.
Madame Racine parle comme la femme dun arrimeur, et ses comparaisons ont la senteur des grèves !
Angélique, fort indulgente pour elle-même, se permettait de tout dire, mais critiquait sans merci la grossièreté des autres.
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Continuez à défiler votre chapelet, Lisette ! ordonna-t-elle. Après ces élégants bourgeois, qui allons-nous voir arriver à Belmont ?
Les Massots ! comme de raison ! Les jeunes filles en bleu et blanc, pour singer votre costume, madame !
Cela prouve leur bon goût, et la déférence quelles ont pour nous. Cette déférence est assez rare dans la basse-ville, où les femmes se donnent bien de grands airs, mais possèdent peu de grâces.
Après les Massots ?
Après les Massots ? Oh ! toute la tribu des Cureux ! Cherchez une réunion dans Québec où ces gens-là ne fourrent pas leurs nez !
Ah ! les Cureux ! répéta Angélique, en riant de grand cur, je ris toujours quand je les vois montrer leurs grands nez dans un salon !
Tout le monde rit, madame, même les serviteurs ! Il paraît que cest à force de sentir le poisson quils expédient en France, quils ont acquis ce nez magnifique. Madame Cureux se vante sans cesse de ce que le Pape lui-même mange de leur poisson pendant le carême !
Leur nez est à eux, et personne ne leur en envie la possession. Mais ils ont beau entasser des barils de hareng et empiler de la morue, ils seront toujours des vilains !
Angélique connaissait la richesse des Cureux et sen vengeait de cette manière.
Avec tout leur argent, les demoiselles Cureux nachèteront pas des nobles, observa Lisette, qui avait une pointe de dépit contre les Cureux, sans dire pourquoi.
Vous vous trompez, Lisette ! largent aplanit toutes les difficultés et assortit tous les mariages. Pour de largent je me marierais, moi ! est-ce assez dire ?
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Angélique fit un brusque mouvement des épaules et jeta un court et amer éclat de rire. La servante répondit :
Presque tout le monde dit cela, en effet, ce doit être vrai. Quant à moi, comme je n ai pas le sou, j aimerais bien à assaisonner le potage de la famille avec un peu damour. Je ne consentirais jamais à prendre Louis Le Page avec ses cinq cents livres, si je ne laimais pas assez pour le prendre pauvre comme Job.
Bah ! des folies !
Angélique sagitait comme si elle avait été sur des charbons. Elle ajouta :
Lamour vous suffit à vous autres ; vous navez pas dautres raisons pour vous marier.
Cest vrai ! et je vais épouser Louis. On dit que Dieu a créé les hommes sages et que ce sont les femmes qui les rendent fous.
Lisette, vous êtes digne dêtre ma servante !... Mais parlons de Belmont, encore. Vous ne mavez nommé que des Bourgeois : il y avait là bien des gens de condition aussi.
Je pensais que madame préférait voir défiler la bourgeoisie, répondit Lisette avec naïveté.
Elle pensait aussi que sa maîtresse se plairait à la voir jeter un peu de boue sur tous les convives.
Cest bien ; mais jen ai entendu assez ! Au reste, les agissements de la bourgeoisie ne valent pas le vol des pigeons. Les honnêtes gens ne se recrutent pas que chez les bourgeois, chose assez étonnante ! La noblesse, maintenant ! la noblesse !
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Lisette reprit, tout heureuse de l encouragement qu elle recevait :
Pendant une heure entière, madame de Grandmaison n a fait que lever les mains au ciel, tant elle était surprise de voir les riches équipages sélancer vers Belmont, vers la demeure dun marchand, dun trafiquant, comme le bourgeois Philibert !
Madame de Grandmaison oublie le cordier de Saint-Malo ! le cordier qui a filé sa lignée !
Angélique haïssait cette famille. Elle ajouta tout de suite :
Le bourgeois Philibert est daussi bonne origine et aussi fier que le seigneur de Coucy.
Et Lisette, ouvrant ses voiles au même vent, se hâta dajouter :
Et le colonel est aussi fier que son père ! et il peut tout aussi bien foudroyer du regard, sil se sent offensé !
Je ne connais dans la ville quun seul galant plus beau que lui.
Oui, madame, compléta la servante. Le chevalier de Repentigny prétend quil est la perfection même, et lui, le colonel, il affirme que mademoiselle de Repentigny dépasse la perfection ! Cest du moins ce que dit madame Racine.
Madame Racine a la langue trop longue, Lisette ! et vous aussi, si vous ramassez ses bavardages !
Oui, madame, vous avez raison !
Elle était bien accommodante, Lisette. Elle se hâta dajouter :
Cest ce que tout le monde a pensé, quand elle a poussé un cri dindignation, parce que le gouverneur se rendait à Belmont. Madame de Grandmaison aussi sest scandalisée ! Il était accompagné, le gouverneur, de cet étranger de la Suède qui met des fleurs dans son livre au lieu de les porter à sa boutonnière, et fixe des phalènes et des papillons sur une planchette avec des épingles ! Il paraît quil est huguenot, et quil voudrait traiter les chrétiens comme il fait des papillons ! Les gens pensent quil est fou. Tout de même, il est fort charmant quand vous lui parlez, et le gouverneur lestime beaucoup, beaucoup ! Les servantes disent toutes que leurs maîtresses font comme le gouverneur.
Ensuite, ensuite ! Laissez là votre étranger !
Ensuite ? Des carrosses ! Des carrosses bondés de nobles ! Les Chavigny ! les Le Moine ! les De Lanaudière ! les Duperron ! les De Léry ! Il fallait voir cet air quils avaient !... On aurait dit que la colonie leur appartenait.
C est qu en effet ils en possèdent une bonne partie ! observa Angélique, un peu susceptible aussi comme madame de Grandmaison.
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Puis elle demanda :
Les d Ailleboust et les De Vaudreuil ? Est-ce qu ils n y étaient pas ?
Seulement le chevalier Rigaud, madame. Jai entendu dire que ce chevalier-là faisait servir à ses soldats, quand ils étaient bien affamés, un Bostonnais rôti ; mais je ne crois pas cela.
Allons donc ! en voilà une bonne ! Et les Beauharnois ? Ils nont pas suivi les autres ?
Pardon ! madame, mademoiselle toute vêtue de blanc comme un ange ! Et quelles plumes ! Madame Couillard elle-même avouait quelle était plus belle que son frère Claude.
Oh ! Hortense ? Tout le monde chante ses louanges, exclama Angélique, en agitant violemment son éventail. Elle devient si aisément familière ! ajouta-t-elle ; si peu gênée, je devrais dire ! Elle se croit si fine ! Mais enfin elle réussit à se faire juger telle par les messieurs ! Je ne sais pas si lhéritier de Belmont pourrait acheter ses grands yeux noirs !
Angélique devenait injuste et cruelle. Elle était jalouse de la grâce et de la beauté dHortense de Beauharnois, et elle la redoutait comme une rivale dangereuse.
Votre liste est-elle épuisée ? Lisette ! demanda-t-elle brièvement. Sans doute que les De Tilly, les De Repentigny, les De Saint-Luc et leurs tribus du sud et du nord, nont pas manqué une si belle occasion de sunir aux honnêtes gens pour fêter les Philibert !
Vous devinez juste, madame ; ils sont tous à Belmont. Cest ce qua remarqué madame de Grandmaison. La ville est folle de Belmont ! Tout le monde y est allé. À part ceux que je vous ai nommés, il y a encore...
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Elle se mit à compter sur ses doigts.
Il y a les De Beaujeu, les ContrecSur, les De Villiers, les...
Pour l amour de Dieu ! arrêtez ! s écria Angélique, ou retournez à la bourgeoisie ! à la racaille ! à la rinçure de la basse-ville !
Angélique lançait quelquefois de ces paroles grossières. Elle disait quelle aimait à cribler un peu la société. Sa beauté était pétrie de boue. Elle pouvait, dans loccasion, parler argot, dire des injures et fumer, en discourant sur les hommes et les chevaux, dans son boudoir, avec ses intimes compagnes.
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Lisette profita de la permission et se mit à faire une description satirique d un vieux et riche marchand, le sieur Kératry, un honnête Bas Breton, sans oublier personne de sa famille.
Il paraît, continua-t-elle, que le sieur Kératry n a appris l usage du mouchoir de poche quaprès son arrivée ici, sur un vaisseau dimmigrants, et quil a toujours oublié de le mettre en pratique !
Comment ! mais cest vrai ! affirma Angélique qui reprit sa bonne humeur, au souvenir du vieux commerçant de la rue Sault-au-Matelot. Elle continua en riant :
Les Bas-Bretons ne se servent jamais que de leurs manches et de leurs doigts, et vous reconnaîtrez toujours un bon paysan du Finistère à cette marque infaillible de lélégance Bretonne. Le sieur Kératry est fidèle à sa province, et ne peut pas se défaire de lancienne coutume. Jespère quil ne se démentira pas à Belmont !
Mais, bah ! laissons cela, Lisette ; je me soucie fort peu de ceux qui sont allés chez Philibert. Mais jen connais un qui ny sera pas longtemps. Marquez bien ce que je dis ! si le chevalier de Repentigny vient ce soir, faites-le monter tout de suite ; quand tous les autres resteraient à Belmont, il ny restera pas, lui !
Elle fit du doigt un signe plus affirmatif encore que sa parole.
Maintenant, Lisette, vous pouvez vous retirer : je désire demeurer seule.
Oui, madame ! cest bien !
Lisette aurait voulu babiller encore, mais elle nosa pas ; seulement, elle dit à la ménagère que la dame était aigrie et quavant le lendemain quelquun souffrirait certainement de sa mauvaise humeur.
XXI
Belmont
De la porte Saint-Jean à Belmont, la maison de campagne du bourgeois Philibert, il ny avait pas loin ; une petite promenade seulement. Cette maison de Belmont regardait, du haut de la côte pittoresque de Sainte-Foye, la profonde et luxuriante vallée Saint-Charles. Elle sélevait au milieu dun parc taillé dans la forêt primitive, et les érables, les chênes et les pins étendaient au-dessus de son toit pointu des rameaux doù tombait une ombre rafraîchissante.
Au fond de la vallée, dans les prairies vertes, la rivière luisait comme un serpent dargent. Et plus loin, les champs et les bois alternaient gracieusement en sélevant jusquau pied des montagnes. Puis les Laurentides fermaient lhorizon avec leurs sommets bleus qui, se mêlant à lazur du ciel, se drapaient dans les brouillards du matin et du soir, ou se fondaient avec les nuages vagabonds.
Dans le lointain, on voyait le clocher dun village sélever au-dessus du bois sombre. Au milieu des prés, comme un chapelet divoire, ségrenaient les blanches maisonnettes des fermiers ; des colonnes de fumée bleuâtre montaient des vergers, et la demeure féodale, assise à lendroit le plus pittoresque, semblait étendre sa protection autour delle.
La journée était belle, et la brise soufflait légèrement. Quelques ondées avaient rafraîchi le sol et purifié latmosphère. Tout frémissait daise et de vie maintenant dans les chauds reflets du soleil. Le gazon était plus vert et les fleurs versaient des arômes plus doux...
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Le parc de Belmont s étendait jusqu à Sillery avec ses tapis de fleurs sauvages que la charrue ne déracinait jamais, et ses bois superbes respectés de la cognée du bûcheron. Les fougères nouaient leurs dentelles fines et capricieuses comme des voiles de fées, dans les clairières sombres où descendaient à peine quelques faisceaux de lumière. Dans les baisseurs, au milieu des arbrisseaux, étincelaient les calices roses de la Linnée boréale et les feuilles étroites de la Kalmie, ainsi appelée, ce jour-là, pour la première fois, par La Galissonnière en lhonneur de Herr Kalm, son ami. Au bord des sentiers, avec leurs fleurs blanches, rouges et pourpres, senchaînaient les archis, les campanules, les convolvulus, et toutes ces plantes exubérantes dont les fleurs s épanouissent en guirlandes pour former des couronnes aux jeunes gens qui viennent danser sur la pelouse au clair de la lune.
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Une foule joyeuse s était répandue dans le parc ce jour-là, se promenant sur le tuf rouge des allées ou se prélassant sur le gazon soyeux des pelouses. Elle venait fêter Pierre Philibert, de retour de la campagne dAcadie. Jamais tant de galanterie et de gaieté, tant desprit et de grâces, tant de politesse et de courtoisie navaient brillé à la fois, sous les rameaux séculaires des chênes de Belmont ; cest que la réunion était toute française.
Les communications avec la mère patrie nétaient pas faciles, car la flotte anglaise croisait dans le golfe. Le Fleur de lys avait réussi à tromper la vigilance de lennemi, cependant, et le vaillant capitaine de La Martinière sétait rendu immensément populaire auprès des dames de Québec en leur apportant les dernières étoffes et les dernières modes de Paris. Il pouvait voir maintenant, aux riches et nouveaux costumes que portaient ces dames, comme il avait eu raison de forcer le blocus !
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Le bourgeois Philibert se tenait debout à la porte principale, pour recevoir ses invités et les introduire dans sa riche demeure. Il était magnifiquement vêtu, mais, sans ostentation. Sa chevelure épaisse et grisonnante était attachée en arrière, avec un large ruban. Il ne portait jamais la perruque. Il souriait à chacun de ses convives, et ces sourires, sur des lèvres toujours sérieuses, avaient un charme nouveau.
Comme tous les caractères fermes et solides, il inspirait la confiance et croyait aux autres. Ses amis laimaient et le secondaient de toutes leurs forces et ses ennemis le haïssaient et le redoutaient. Tous connaissaient sa valeur.
Ce ne sont ni lintelligence, ni lactivité, ni les richesses qui ont le plus dempire sur les hommes, mais la force de caractère, le contrôle de soi-même, la patience et la volonté.
Le parti des honnêtes gens, ainsi que lappelaient, par dérision, ses adversaires, regardait le Bourgeois comme son chef et son protecteur. Cétait le général qui menait le peuple en guerre contre la Friponne.
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L inimitié qui existait entre le Bourgeois et l intendant avait pris racine en France. Plus tard, Philibert s était vu cruellement atteint par certains décrets de l intendant, qui le visait évidemment. Ces décrets enjoignaient aux sauvages de ne faire la traite quavec la Grande Compagnie.
Cest une bonne saignée, avait dit Bigot, à ses amis, en se frottant les mains daise.
Il venait dapprendre que le Bourgeois fermait son grand magasin du poste de la Mackinaw.
Cest une bonne saignée ! Le Chien dOr en mourra ! avait-il répété.
Il était clair que lancienne envie du parasite de la cour navait pas perdu ses dents venimeuses, dans le long intervalle.
Le Bourgeois ne parlait jamais des griefs quil pouvait avoir contre les autres, ne mendiait la sympathie de personne et ne sollicitait ni conseils, ni secours.
Ce n est pas par charité, d ordinaire, que l on s occupe des affaires du prochain, mais par plaisir ou curiosité.
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Aujourd hui le Bourgeois avait banni tous les soucis, tous les ressentiments, pour se livrer à la joie. Il était si heureux du retour de Pierre ! Il était si fier de ses faits darmes ! si fier aussi des honneurs quon lui rendait spontanément, à ce fils bien aimé !
Il souhaitait la bienvenue à tous ceux qui arrivaient, et nul, à Belmont, néprouvait un plaisir plus sincère que le sien.
Un carrosse avec piqueurs et chasseurs vint sarrêter devant la grande porte. Cétait le comte de La Galissonnière qui arrivait avec son ami Herr Kalm et le Dr. Gauthier, un vieux garçon, riche, généreux et savant ; le médecin par excellence de Québec. Les convives accoururent présenter leurs hommages au représentant du roi. La Galissonnière jouissait dune grande popularité, excepté toutefois, parmi les partisans de la Compagnie.
Bientôt Kalm fut entouré dun essaim de jeunes femmes, Hortense de Beauharnois en tête qui se hâtèrent de le questionner au sujet de quelques plantes rares trouvées dans le parc. Bon autant que savant et enthousiaste, il se laissa conduire volontiers où lappelaient le caprice et la fantaisie de cette pétulante troupe. Il la charmait par son instructive et charmante conversation tout émaillée d expressions françaises, latines et suédoises.
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Le sieur Gauthier était accueilli de toutes parts avec des marques d estime et même daffection. Il possédait une âme sympathique et un esprit vif. Comme tous les hommes de génie, il avait une spécialité. La sienne, cétait lastronomie, un peu aussi lastrologie, assurait-on. Augur, medicus, magus, omnia novit...
Il avait son petit observatoire, sur le toit de sa maison, au sommet de la côte des chiens, et les habitants supposaient que son télescope possédait un pouvoir magique. Ils nétaient pas loin de croire quil guérissait par secret, et quil cherchait ses remèdes dans les étoiles plus souvent que dans les livres. Il nen était que plus populaire.
Il appartenait par tempérament à lécole des médecins tant mieux. Il riait du monde et ne se fâchait pas quand le monde riait de lui.
Ce jour-là même il avait eu avec Kalm une discussion assez vive, sur les théories de certains philosophes du vieux monde, qui prétendent que la race européenne dégénère en Amérique.
Il rencontra Kalm dans le parc et la dispute recommença. Le docteur défendait les enfants du sol et jurait par les trois Grâces, la chaste Lucine et tous les pouvoirs de la flore. Il devenait classique quand il sexcitait ! que le peuple né dans la Nouvelle-France valait mieux que la vieille race. Il le comparait au vin de Bordeaux qui acquiert du ton, de la force et du bouquet en traversant lAtlantique. Il se faisait fort de le prouver avant quun nouveau lustre eut passé sur sa tête, si cela devenait nécessaire.
Oui je démontrerai, sécria-t-il, en piquant vigoureusement le sol avec la pointe de sa canne, je démontrerai quun homme de soixante ans, au Canada, na pas moins de cur ni de capacité quun Européen de trente ans ! je le démontrerai ! je vais me marier !...
Ce fut un éclat de rire. Quelques dames toutes rougissantes le félicitèrent de sa vaillante détermination. Peu après, le bruit courait que le docteur était sur le point de se marier.
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La discussion fut interrompue, car une foule nouvelle envahissait les jardins. C était entre autres le chevalier de La Corne avec sa charmante fille Agathe de La Corne Saint-Luc, madame de Tilly, Amélie de Repentigny et les frères de Villiers.
Les frères de Villiers avaient atteint le chevalier de La Corne sur le chemin et lui avaient demandé la permission de passer devant. Cette courtoise façon existe encore.
Oui ! passez, Coulon ! leur répondit le chevalier. Et il ajouta :
Je suppose quil ne reste rien de mieux à faire, à un vieillard qui date des seize cents, quà se ranger pour laisser passer les jeunes. Et il fit un clin dil narquois à mademoiselle Agathe en disant cela.
Pourtant, jaimerais bien voir un peu mes vaillants petits poneys normands se mesurer avec vos grands chevaux anglais !
Où les avez-vous eus, ces chevaux ? courent-ils ?
Nous les avons pris au sac de Saratoga, répondit Coulon. Ils couraient bien alors ! mais, tout de même, nous les avons attrapés !
Heureux jeunes gens ! nobles garçons ! exclama le chevalier, en regardant passer les deux frères sur leurs rapides montures. Un jour, jen suis sûr, la Nouvelle-France sera fière de les posséder !
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Pierre Philibert aida madame de Tilly et sa nièce Amélie de Repentigny à descendre de voiture.
Comme vous êtes bonnes d êtres venues ! dit-il, et que de remerciements je vous dois !
Nous ne pouvions choisir un meilleur jour, répliqua la jeune fille. Il aurait fallu un tremblement de terre pour retenir ma tante à la maison.
Et vous, Amélie ? demanda Philibert.
Amélie baissa la tête : le regard de Pierre la brûlait.
Oh ! moi, je suis une nièce obéissante... et jai accompagné ma tante. Il est si aisé daller où le cur nous appelle !
Elle rougit en disant cela, mais après tout, elle navait dit que la vérité.
Elle retira sa main que Pierre tenait toujours.
Jétais bien heureuse dêtre témoin des hommages que vous recevez aujourdhui, de la part de tout ce quil y a de noble et de bon dans notre patrie.
Tante de Tilly a toujours prédit votre grandeur !
Et vous, Amélie, qui me connaissez un peu mieux que votre tante, vous en avez toujours douté, nest-ce pas ?
Oh non !...
Au reste, un si bon prophète mérite une confiance sans bornes.
Pierre sentit courir dans tout son être ce frisson dorgueil et divresse, que tout homme éprouve au moment où il saperçoit que la femme quil aime, espère et se repose à jamais en lui.
Vous ne savez pas comme votre présence mest douce ! balbutia-t-il.
Rien non plus, nétait doux à Amélie comme cette parole de lhomme bien-aimé.
Elle ne fit pas semblant dentendre, cependant, et elle répliqua avec une apparente indifférence :
Le Gardeur est bien fier dêtre votre ami aujourdhui.
Philibert effleura de ses lèvres la main de la jeune fille. Cétait cette main angélique, pleine de force sous son apparence frêle, qui avait façonné sa destinée et lavait conduit à sa glorieuse position. Il sinclina.
Je vais mefforcer de mériter, dit-il, quun jour Amélie de Repentigny soit fière de moi.
Amélie demeura silencieuse une minute, puis elle répondit dune voix basse et tremblante démotion :
Je suis fière de vous, Pierre !... Les paroles me manquent pour vous dire comme je suis heureuse des honneurs que lon vous rend aujourdhui !... je le suis surtout parce que vous les méritez ces honneurs.
Le jeune colonel était ému jusquaux larmes.
Merci ! Amélie, fit-il ; puisque vous mestimez cest que je vaux quelque chose. Jai toujours eu le plus grand respect pour votre opinion, et votre approbation est ma plus douce récompense.
Amélie ne répondit rien, mais elle pensa.
Si cétait tout !
Le Bourgeois vint saluer Amélie et madame de Tilly. Dès quil se fut éloigné madame de Tilly remarqua :
Le bourgeois Philibert a des matières aussi distinguées que les premiers gentilshommes de France. Il passe pour être un peu rude, un peu sévère avec ses ennemis, mais avec ses amis et avec les dames surtout, il est charmant comme un souffle du printemps.
Amélie eut un signe d assentiment, mais elle fit une réserve mentale quant au souffle du printemps.
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Pierre les conduisit au salon. Elles furent accueillies avec empressement par toutes les dames qui s y trouvaient rendues déjà. La conversation roulait bruyante, vive, animée, sous les riches lambris.
Les philosophes qui voulaient extraire des rayons de soleil des concombres, auraient été témoins dune expérience aussi difficile et bien plus heureuse. Ils auraient vu comment une société spirituelle et gaie réussissait à extraire des traits desprit et des leçons de morale dune foule de sujets doù une société plus grave naurait tiré que lessence de la sottise et de lennui.
Le joyeux caractère gaulois est indestructible ; il est venu jusquà nous dans toute son intégrité. La conquête qui a changé tant de choses na pas altéré la gaieté des Canadiens français. Le peuple canadien de lavenir unira, dans une proportion admirable, les qualités sérieuses de lAnglais aux grâces, à lesprit et à labnégation des Français, et formera le plus brillant des peuples.
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À quelque distance de la maison, dans un enfoncement ombreux, plusieurs tables immenses avaient été dressées. Des centaines de personnes pouvaient s y asseoir. Et Dieu sait si une seule place restait vide ! Tous les employés du Bourgeois étaient réunis là avec leurs familles. Des gens qui mangeaient comme des Gargantua et buvaient comme des tonneaux... les tonneaux des Danaïdes ! qui riaient à faire éclater les arbres, et chantaient à étourdir le ciel. Oh ! les joyeux convives du plus hospitalier des maîtres, comme ils samusaient bien ! et comme le Bourgeois était ému de leur gaieté ! comme il était content de leur joie !
Gabet, maître Guillot Gabet, le cuisinier de la maison, avait chargé ces tables des mots les plus nourrissants, laissant le menu pour des bouches plus délicates. Les pâtés abondaient, la collection en était vraiment riche. Il y en avait un, entre autres, qui aurait pu être comparé au Mont Blanc, supposé, bien entendu, que les autres pâtés eussent formé les Alpes. Ce roi des pâtés avait été destiné, dans lesprit de son créateur, à une table plus digne et à des bouches plus nobles. Il devait être lornement de la grande salle à manger. Mais dame Rachel en décida autrement. Gabet en ressentit du dépit.
Lun des convives qui possédait une voix de stentor se mit à chanter dans son enthousiasme :
Cest dans la ville de Rouen
Ils ont fait un pâté si grand,
Ils ont fait un pâté si grand,
Quils ont trouvé un homme dedans !
Tout le monde fit chorus et battit des mains. Guillot Gabet mit la tête dans la porte de sa cuisine pour écouter ce chant solennel en lhonneur de son solennel pâté.
Après tout, pensa-t-il, les dames et les messieurs du salon nauraient pas fait un pareil accueil à mon uvre. Puis, ce qui pis est, ils ne lauraient pas tout dévoré !
Quel fut le cliquetis des couteaux et des fourchettes, dès que le bon curé de Sainte-Foye eut récité le bénédicité, avec quelle dextérité les convives maniaient les armes, dans luvre gigantesque de raser des pâtés hauts comme des tours et de niveler des montagnes de viandes et autres mets, serait chose impossible à dire !
Et combien de flocons de vin de Gascogne et de cidre de Normandie, toujours vidés, toujours remplis, se succédèrent serait chose impossible à calculer !
Guillot était rayonnant ! sa figure sallumait comme ses fourneaux. Il se mit à chanter aussi, lui, le pâté de Rouen, mais il pensait au sien !
Le Bourgeois, son fils et plusieurs des principaux invités vinrent un instant sous la feuillée, pour dire à ces braves gens quelques bonnes paroles, et leur donner une marque de respect. Ils furent reçus avec des applaudissements frénétiques et bien des coupes furent vidées en leur honneur.
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Maître Guillot Gabet rentra dans sa cuisine et se mit à stimuler le zèle de ses marmitons. Il fallait remplacer le pâté perdu pour la table d honneur. Il voltigeait de tous côtés, donnant des ordres, grondant, riant, plaisantant, levant les mains au plafond ou frappant le plancher dun pied fiévreux, tout cela, pour que le dîner fut digne de Philibert et digne de lui-même.
Guillot était petit et gras ; il portait un nez rouge, des yeux noirs et une bouche irascible comme la bouche dun pâtissier de Lerne. Son cur était dune bonne pâte, cependant, et il gratifiait de ses meilleures sauces, les compagnons qui sinclinaient humblement devant son sceptre.
Malheur, par exemple, à limprudent qui nobéissait pas sur-le-champ ou savisait de discuter ses ordres ! Le typhon balayait la cuisine. Dame Rachel, elle-même, navait quà senvelopper dans ses jupons et à déguerpir, pour échapper à la tempête ! Tempête terrible ! mais qui sapaisait dautant plus vite quelle avait été plus violente.
Il savait ce quil avait à faire aujourdhui ! Il navait pas coutume, disait-il, de sessuyer le nez avec un hareng. Le dîner quil était en frais de préparer serait un dîner de Pape après carême !
Il avait un grand respect pour le Bourgeois son maître, mais il déplorait son manque de goût. Il ne pouvait pas se le dissimuler : il lavait sur le cur ! le Bourgeois nétait pas tout à fait digne de son cuisinier ! Par exemple ! il adorait le père de Berey ! Quel jugement ! quelle sûreté de goût possédait le jovial Récollet !... Lapprobation du bon père valait mieux que les compliments de tout un monde de mangeurs banaux qui font claquer leurs lèvres en affirmant quun mets est excellent et ne sont pas plus capables que les cent Suisses de dire pourquoi il est excellent ; gens qui ne comprennent pas les artistes !
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Afin d instruire, de nourrir et de caresser le palais de la postérité, Guillot Gabet appela Jules Painchaud, son futur gendre et, avec la solennité d un ministre qui récite un extrait de la bible, la casquette blanche sur le coin de loreille, et le poing sur la hanche, il lui donna en ces paroles la direction de son pâté.
Élevez une muraille de pâte, une muraille circulaire épaisse dun pouce, si riche quelle saffaisse sur elle-même, et si vaste quelle puisse contenir la Cour du Roi Pepin. Étendez à lintérieur de cette forteresse une épaisse couche démincé formée de deux savoureux jambons de Westphalie. Si vous ne pouvez pas vous procurer des jambons de Westphalie, prenez des jambons dhabitants.
Des jambons dhabitants ! sécria Jules Painchaud tout consterné.
Oui ! oui ! ne minterrompez point sil vous plaît.
Mais Gobet était déjà tout rouge. Jules se tut.
Cest cela que jai dit : deux jambons dhabitants, quavez-vous à répliquer ? hareng boucané ! hein ?
Oh ! rien du tout ! rien ! reprit Jules avec humilité, seulement je pensais...
Pauvre Jules, il eut mieux aimé cent fois se rétracter que de perdre la confiance du père de Suzette.
Vous pensiez !
Il fallait voir la figure du maître cuisinier, le rond décrit par sa bouche irritée... il fallait entendre sa voix ! Un magnifique sujet pour Hogarth. Il continua :
Si vous me chicanez sur la confection de mon pâté, Suzette demeurera vieille fille sa vie durant, c est moi qui vous le dis !
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Jules avait lair si contrit quil sadoucit aussitôt :
Eh bien ! reprit-il, écoutez maintenant, Jules, je continue :
Sur la couche démincé formée de deux jambons de Westphalie, ou, si vous ne pouvez pas en trouvez, de deux jambons dhabitants, déposez scientifiquement un dindon gras découpé avec art, mettez lui la tête de façon quelle apparaisse plus tard au-dessus de la croûte supérieure comme une épitaphe, pour faire comprendre aux dîneurs que là repose maître Dindon ! Entassez deux chapons dodus, deux perdrix succulentes, deux pigeons, le dos et les cuisses dune couple de lièvres juteux ; remplissez les vides avec des ufs battus, et je vous jure que cette pièce ressemblera à ce que les poètes pourraient appeler des fossiles enfouis dans lor des ufs et dans la gelée ! Assaisonnez le tout comme pour un saint ! couvrez dune pâte légère, faites cuire avec autant de soin que vous en prendriez pour faire cuire un ange sans lui griller une plume ! Puis, servez froid, et mangez !
Et alors, je vous dirai, Jules, comme dit toujours le Rév. Père de Berey, après avoir prononcé le bénédicité sur un bon pâté de Pâques : Deo gratia !
XXII
Sic itur ad astra
La demeure de Belmont sétait parée bien des fois pour des fêtes, depuis les jours de lintendant Talon qui lavait bâtie, mais jamais tant de belles femmes et de vaillants hommes ne sétaient trouvés réunis à la fois dans ces vastes salles.
Les dames ne se levèrent point de table immédiatement après le dîner, mais suivant la coutume de la Nouvelle-France, elles se mêlèrent à la conversation des hommes qui dégustaient les fines liqueurs. Elles prévenaient ainsi des excès souvent regrettables, et ajoutaient un charme particulier à la causerie.
Les serviteurs emportaient les plats vides et les splendides restes des pâtisseries de maître Guillot.
Maître Guillot, du fond de sa cuisine, jugeait de lesprit et du bon goût des convives par ce quils avaient mangé. Il se sentait apprécié ce jour-là ! Les nobles hôtes en seraient récompensés, car lâme du cuisinier passait dans ses Suvres et se transmettait avec ses goûts purs et relevés.
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Le Bourgeois, à la tête de la table, pelait des oranges et tranchait des ananas pour les dames, riait et racontait des anecdotes piquantes qui amusaient beaucoup.
Les dieux sont joyeux parfois, dit Homère, et leurs éclats de rire font trembler lOlympe ! observa le père de Berey qui était assis à lautre bout de la table. Jupiter na jamais ri de si bon cur que le Bourgeois !
Le soleil se coucha dans un océan de splendeur. Des gerbes de rayons dor traversèrent une fenêtre et tombèrent comme une auréole sur la tête du beau vieillard. Il parut transfiguré. Ceux qui se trouvaient là, à sa table, noublièrent jamais, jusquà la fin de leur vie, le reflet de bonheur et de majesté qui illumina son front en ce mémorable instant.
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Il avait fait asseoir à sa droite Amélie de Repentigny et le comte de La Galissonnière ; à sa gauche, la radieuse Hortense de Beauharnois. Hortense avait pris de La Corne Saint-Luc par le bras et lui avait déclaré quil serait son cavalier ou quelle ne dînerait point. Le vieux militaire sétait rendu à discrétion.
Je serai volontiers votre prisonnier, lui avait-il dit, car je nai ni le pouvoir ni le désir de méchapper. Puis, je sais obéir !
Hortense lui donnait de légers coups déventail lorsquil regardait un peu trop les autres dames.
Jai choisi le plus jeune, le plus beau et le plus galant des cavaliers ! dit-elle, je ne veux pas quon me le ravisse !
Tout doux ! Hortense ! Cest par erreur que vous mavez pris. Le cavalier par vous convoité cest le grand Suédois que vous vouliez conquérir, sécria en riant le vieux soldat. Cest votre homme ! Les dames le savent bien et elles voudraient me délivrer de vos chaînes pour vous permettre de prendre le philosophe !
Allez-vous chercher à méchapper, chevalier ! je suis votre couronne, et vous me portez aujourdhui !
Le monsieur Suédois ! il ne se connaît pas en fleurs... de notre espèce. Il nous mettrait à sa boutonnière, comme ceci !
Elle détacha une rose du bouquet qui se trouvait devant elle et la mit gracieusement à la boutonnière du vieux chevalier.
Jalousie et prétention, mademoiselle ! Le grand Suédois sait comment humilier votre orgueil et vous inculquer une idée juste de lesprit et de la beauté des dames de la Nouvelle-France !
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Hortense donna deux ou trois coups de tête en signe de haute désapprobation.
Je voudrais avoir la philosophie du Suédois, repartit de La Corne, pour juger les femmes ; comme lui je les comparerais à de tendres agneaux... Mais je suis trop vieux, maintenant, je les mesurerais comme on mesure les militaires... à la toise !
La mesure de lhomme doit être celle de lange, ainsi quil est écrit. Scriptum est, chevalier !
Hortense avait des éclairs de gaieté dans les yeux et semblait défier le vieux soldat.
Le savant philosophe Suédois y perdrait son latin, reprit-elle, sil essayait de mapprofondir. Les filles de la Nouvelle-France échappent à lil du chercheur... Écoutez-moi donc, chevalier !
Elle lui donna quelques coups déventail sur les doigts.
Vous me négligez déjà pour une autre !
De La Corne échangeait quelques signes badins avec une belle jeune fille assise de lautre côté de la table.
Cétait Cécile Tourangeau, avec son front poudré et ses cheveux épais frisés sur le front, comme un léger brouillard de neige, pour cacher la petite croix rouge que le regard des curieux cherchait toujours à découvrir.
Le Gardeur de Repentigny était à ses côtés et lui parlait avec une effusion qui semblait la remplir de félicité.
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Les accords de la musique retentirent de nouveau sous les plafonds sonores. C étaient les préludes à la santé du roi.
Préparez-vous à faire chorus, chevalier ! fit Hortense, le père de Berey va chanter l hymne royal.
Vite le roi ! répondit de La Corne. Jamais plus belle voix na chanté la messe, ni entonné : « Dieu sauve le roi ! » Jaime entendre un prêtre du Seigneur redire tour à tour avec solennité, les odes à la patrie et les psaumes de David !
Notre premier devoir est de louer Dieu ; après Dieu, le roi !
Jamais la Nouvelle-France ne faillira à lun ou à lautre de ces devoirs !
De La Corne était loyal jusque dans ses fibres les plus intimes.
Jamais ! chevalier ! Le droit et lÉvangile règnent ou succombent ensemble ! repartit Hortense en se levant.
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Tout le monde se leva.
Le révérend père de Berey entonna de sa voix riche et sonore le chant royal composé par Lulli, en l honneur de Louis Quatorze, à l occasion de la fameuse visite qu il fit au couvent de Saint-Cyr, avec madame de Maintenon.
Les paroles, écrites par madame Brinon, furent ensuite traduites en anglais, et paroles et musique, devinrent, par la plus singulière des transpositions lhymne national de lAngleterre.
Dieu sauve le roi !
Ce chant-là, la France ne lentend plus... Il est enseveli avec la royauté du peuple sous les ruines profondes de la monarchie ! Mais il se répète encore dans la Nouvelle-France, ce rameau dolivier greffé sur larbre superbe de lempire Britannique !
Le père de Berey chanta donc :
Grand Dieu, sauvez le roi !
Grand Dieu, sauvez le roi !
Sauvez le roi !
Que toujours glorieux,
Louis, victorieux,
Voye ses ennemis
Toujours soumis !
Lassemblée tout entière fit chorus. Les gentilshommes levèrent leurs coupes et les dames agitèrent leurs mouchoirs blancs. Les vieilles murailles tressaillirent de joie au bruit des applaudissements.
Les chansons et les discours se succédèrent ensuite, divisant comme avec une lame dor les heures rapides du dessert.
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Les longs discours n étaient pas de mode alors, au dîner, et l on ne gâtait pas le plaisir de la table et les charmes de la conversation par d interminables périodes sur des sujets éternellement rebattus.
Le Bourgeois crut devoir, toutefois, remercier ses hôtes, de lhonneur grand quils avaient daigné lui faire.
Les portes de Belmont depuis si longtemps fermées, dit-il, sont ouvertes aux amis, maintenant que mon fils est de retour. Belmont ne mappartient plus. Jespère que Pierre...
Il se prit à sourire mais il se donna garde de jeter les yeux du côté où ses paroles pouvaient avoir trop décho.
Jespère que Pierre trouvera quelquune de nos charmantes Québecquoises pour partager avec lui le soin de sa maison, et nous donner une franche hospitalité quand nous y reviendrons.
Dimmenses applaudissements répondirent à ces paroles pleines de signification. Les dames toutes rougissantes comblèrent le Bourgeois de louange ; les messieurs firent éclater leurs bravos ! Tous jouissaient par anticipation de ce renouvellement de la charmante hospitalité de Belmont.
Il pleut des gâteaux ! dit le chevalier à sa pétillante voisine, et les gouttes dor du bonheur ne tombent que du cur de la femme ! Quen pensez-vous, Hortense ? Quelles sont les jeunes filles de Québec qui consentiraient à partager avec Pierre le soin de faire les honneurs du château de Belmont ?
Toutes ! répondit Hortense.
Mais pourquoi, ajouta-t-elle, le bourgeois Philibert ne parle-t-il que des demoiselles de Québec ? Il sait pourtant que je suis des Trois-Rivières, moi !
Oh ! il a peur de vous ! vous transformeriez Belmont en un paradis ! Ce serait plus beau que la promenade sur le cap, lorsque tout le beau monde de Québec sy promène ! Quen pensez-vous père de Berey ?
Jen pense ce que dit Horace ! Et je suis sûr qu Horace est ce qu il y a de mieux après les Homélies !
« Teretesque suras laudo, et integer ego ! »
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Tout de même, continua de La Corne, j espère que Pierre fera son choix avant longtemps. Nous avons hâte d opérer une descente journalière dans les catacombes du vieux Provençal, le sommelier ! cest là que sont ensevelis les meilleurs crus de la France !
Le chevalier disait cela à dessein, pour inquiéter le vieux Provençal qui se tenait debout derrière sa chaise, et rêvait à son cellier si bien rempli.
Et si Pierre ne se marie pas, demanda Hortense, que deviendra-t-il, que deviendrons-nous ? nous surtout ?
Il est bon garçon, nous boirons son vin tout de même !
Viens ici, Pierre, fit le chevalier familièrement. Il faut que tu te maries ! cest ton devoir !
Mais je nai pas besoin de te le dire, tu te marieras ; cest visible comme le chemin de Péronne à Saint-Quentin, un chemin aussi bon quun autre et aussi vieux que Chinon en Touraine.
Québec est un sac de perles. Prends la première venue et elle vaudra une rançon de juif ! Si tu as la chance de tirer la plus belle, vends tout ce que tu possèdes et va lacheter, comme il est dit dans lÉvangile ! Nest-ce pas père de Berey ? Il me semble avoir entendu quelque chose comme cela tomber de la chaire des Récollets !
Chevalier, je nai rien à vous apprendre, je vois ! et je ne commenterai point votre parabole. Je garde mes commentaires pour mes frères de Saint-François, afin de leur faire comprendre quen renonçant au monde, ils nont pas perdu grand-chose ! Mais quand le colonel Philibert aura trouvé cette perle précieuse...
Le père regarda du coin de lil Amélie de Repentigny. Il était un peu dans le secret...
Quand il aura trouvé cette perle dun grand prix, je lui promets que les cloches de notre monastère sonneront le plus joyeux carillon qui ait été entendu depuis le mariage du dauphin, alors quà force de tirer sur les cordes, le grassouillet frère Le Gros sest affaissé hors dhaleine et que le frère Bref, un petit courtaud, sest allongé dune demie verge !
Plusieurs répondirent au bon père par un éclat de rire.
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Hortense se mit à plaisanter le chevalier, ce vieux veuf qui n osait plus entreprendre de parcourir le chemin de Péronne à Saint-Quentin !
Si vous le vouliez, nous le franchirions ensemble ! dit-elle, comme deux bohèmes, avec tout notre trésor de bonheur sur le dos ! à travers le monde !...
Mieux que cela ! exclama de La Corne, vous êtes digne de voyager sur un affût de canon dans ma prochaine campagne ! Ça vous irait-il ?
Hortense lui tendit la main :
Cest mon rêve ! dit-elle. Je suis fille de soldat, jespère devenir femme de soldat, et mourir veuve de soldat !
Mais, cest assez de badinage. Il est plus malaisé dêtre spirituelle que sage.
Tiens ! mon cousin Le Gardeur a quelque chose qui lagace.
Le Gardeur lisait un billet quun valet venait de lui remettre. Il le froissa avec colère et fit un mouvement comme pour le déchirer. Il le dissimula dans son habit, cependant. Sa gaieté était disparue.
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Une autre personne avait surpris avant Hortense de Beauharnois le geste rapide de Le Gardeur ; c était la bonne Amélie. Elle aurait bien voulu aller sasseoir un moment auprès de son frère, mais elle ne pouvait rompre le cercle étroit damis qui la tenaient prisonnière. Elle soupçonnait Angélique des Meloises davoir écrit ce billet.
Le Gardeur vida, coup sur coup, deux ou trois verres, sexcusa auprès de sa partenaire, qui ne fut pas dupe, et sortit de table.
Amélie se leva vivement, demanda pardon au Bourgeois, et le rejoignit dans le parc. Lair pur et frais du soir invitait à la promenade.
La jolie Cécile Tourangeau qui se trouvait au côté de Le Gardeur, avait jeté un coup dil sur le papier et reconnu lécriture dAngélique. Elle neût pas de peine à deviner pourquoi son voisin la quittait si promptement. Le dépit fit monter le rouge à son front, la marque en devint de plus en plus pourpre.
Mais le monde roule toujours avec ses alternatives de tempêtes et de calme, de soleil et dobscurité.
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Les convives laissèrent la table et se dirigèrent, qui vers le salon, qui vers l observatoire, qui vers le parc. Cécile était d un heureux caractère et se consolait vite de ses chagrins. Le beau Jumonville de Villiers l invita à monter au grand balcon, où se passait, disait-il, une scène très drôle. Elle le suivit et le souvenir de son récent mécontentement se dissipa aussitôt.
Une scène très drôle, en effet, avait lieu sur le balcon. Un groupe de jeunes filles demi sérieuses, malgré leurs rires éclatants, entouraient le docteur Gauthier et le suppliaient de lire leur destinée dans les étoiles. Les étoiles, ce soir-là, brillaient avec un éclat inaccoutumé.
À cette époque, comme encore de nos jours, et comme dans tous les âges, les femmes, à lexemple des anciens juifs, demandaient des signes, tandis que les grecs cest-à-dire les hommes demandaient la sagesse.
La femme a toujours été curieuse et elle le sera toujours ! Elle essaiera sans cesse de surprendre les décrets du destin, au sujet de la question suprême de son existence, le mariage.
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C est en vain que le docteur protestait, demandait grâce, plaidait les circonstances atténuantes, absence complète de télescope, les dames ne voulaient point accepter ses raisons.
Il sait le ciel par cSur, se disaient-elles, et peut lire nos destinées dans les étoiles, comme un évêque lit dans son bréviaire.
Il était dans tous les cas dune bonne nature et dune extrême complaisance. Bon nombre de ces hommes dévoués sont ainsi chaque jour la proie de leurs amis.
Hortense insistait plus que les autres :
Dites-moi ma destinée, répétait-elle en riant, je veux la savoir ! Si les étoiles mordonnent de vous épouser, je le ferai ! jen suis capable, je vous le promets !
Le docteur céda.
En face dune semblable promesse, fit-il, je tenterais limpossible.
Ne me cachez rien ! reprit la jeune fille ; nayez pas peur de mannoncer la couronne de reine ou la robe de bure des vieilles filles de Saint-Cyr.
Les filles de Québec accrochent leurs espérances aux étoiles, aux plus brillantes surtout ! Elles sont trop aimantes pour vivre seules et trop fières pour vivre pauvres. Quant à moi, je nattendrai pas, pour membarquer, un vaisseau qui narrivera jamais, et, pour me nourrir, un fruit qui ne saurait mûrir.
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Tout le monde s amusa de la joyeuse plaisanterie. Quelques dames levèrent les épaules et se regardèrent à la dérobée. Elles auraient voulu, cependant, avoir le courage d en dire autant.
Eh bien ! ordonna le docteur, placez-vous devant moi, mademoiselle de Beauharnois, lheure solennelle va sonner, et il faut dabord que jétudie vos regards.
Hortense savança.
Cest un des privilèges de cette étude aride, fit-il en souriant.
Et il semblait se complaire à regarder cette belle et svelte jeune fille qui se tenait bravement devant lui.
La solliciteuse, commença-t-il gravement, est grande, droite, élancée, a les bras longs, les mains et la tête petites, les cheveux presque noirs, les yeux perçants, noirs comme la nuit et pleins de feu, elle est vive, énergique, spirituelle, sensée...
Oh ! dites-moi ma bonne fortune, docteur, non pas mon caractère !...
Vos flatteries me font rougir, sécria-t-elle, frémissante et prête à fuir.
Nous allons voir ce qui va découler de là, répondit le docteur dun air sombre.
Et de sa canne au pommeau dor il fit le geste de diviser les cieux en quatre parties, comme les augures des temps anciens, et il compta les planètes dans leurs maisons.
Il était sérieux ; Hortense aussi. Elle suivait son regard parmi les astres brillants
Qui roulent en disant la puissance des dieux,
En portant humblement leurs ordres en tous lieux !
Le seigneur de lascendant, dit-il, est dans la dixième maison, avec le seigneur de la septième. En conséquence, la solliciteuse épousera lhomme né pour être son mari, et non pas lobjet de ses premières amours et lespérance de sa jeunesse.
Les étoiles ne mentent pas, continua-t-il, comme se parlant à lui-même. Jupiter dans la septième maison nous annonce que le mariage élève en rang et en dignité ! et Mars, dans la sixième, présage des succès sur les champs de bataille. Ô prodige ! Hortense ! Le sang des Beauharnois va devenir un sang royal ! Il coulera dans les veines des souverains de France ! dItalie ! de Flandres ! mais jamais des souverains qui règneront sur la Nouvelle-France... Car Saturne, qui est dans la cinquième maison, regarde sourdement les gémeaux qui régissent lAmérique.
Viens, Jumonville ! exclama Hortense, félicite Claude de la grandeur future de la maison de Beauharnois ! mais plains-moi, car je ne verrai rien de ces choses, moi ! Je me soucie peu des rois et des reines de lavenir, mais je mintéresse beaucoup à ceux que jaime, et je voudrais les voir au comble des honneurs et de la félicité !... Viens, Jumonville ! fais parler les augures à ton tour... Si le docteur découvre la vérité à ton sujet, je croirai ce quil ma prédit.
Cest une heureuse idée, Hortense ! répliqua Jumonville. Il y a longtemps que jai accroché mon chapeau aux étoiles ; que le docteur le trouve sil en est capable !
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Il était superbe, Jumonville, avec sa figure martiale et sa taille forte et souple. Le docteur, d humeur charmante maintenant, l examina attentivement et avec un intérêt immense pendant une minute, puis, de nouveau, avec une solennité digne dun véritable pontificat, il leva sa canne et décrivit une figure dans les cieux étoilés. Il parut réfléchir, ensuite il abaissa sur le jeune homme un regard anxieux.
Rien de bon ? mauvais signes ? docteur, fit vivement Jumonville.
Et ses yeux brillants semblaient défier la fortune et les dangers invisibles.
Le Hyleg, celui qui donne la vie est terrassé par Mars dans la septième maison, et Saturne, dans lascendant, est dun mauvais aspect, dit avec lenteur lastrologue improvisé.
Je suppose, docteur, repartit Jumonville, que cela sonne comme la guerre et signifie des batailles ! Cest une bonne fortune pour un soldat ! Continuez !
Le docteur poursuivit en regardant le ciel :
Vénus est favorable. Lamour, la renommée, limmortalité, vous attendent, Jumonville de Villiers !... Vous mourrez sous les drapeaux de votre patrie et pour votre roi !... Vous ne vous marierez point... Toutes les femmes de la Nouvelle-France verseront des larmes sur vous ! En mourant vous sauverez votre sol natal !
Comment cela ? je n en sais rien. Mais, scriptum est, c est écrit, Jumonville ! et ne m en demandez pas davantage.
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Tous les curieux qui écoutaient le docteur, sentirent comme un fluide électrique, un frisson rapide courir dans leurs veines. La joie bruyante se calma, la superstition avait encore à cette époque un grand empire sur les esprits.
Le docteur sassit et essuya les verres de ses lunettes.
Je nai plus rien à dire ce soir, affirma-t-il. Jai même été trop loin. Jai badiné avec des choses sérieuses et jai pris au sérieux des badinages. Je vous demande pardon, Jumonville, de mêtre plié à vos fantaisies.
Le jeune soldat se mit à rire de bon cur.
Si la renommée, lamour et limmortalité doivent être mon lot ici-bas, pourquoi redouterais-je la mort ? remarqua-t-il. Le plus ambitieux des soldats ne désire rien de plus ! Rien que pour être pleuré des femmes de la Nouvelle-France, je voudrais mourir ! et cela en vaut bien la peine ! dit-il en regardant Hortense.
Les paroles de Jumonville se gravèrent à jamais dans lâme dHortense de Beauharnois et la remplirent dune douce et triste ivresse.
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Quelques années plus tard, Jumonville de Villiers tombait sur les bords de la Monongahela, sous les plis du drapeau blanc.
Et parmi les filles de la Nouvelle-France qui pleurèrent sa destinée, nulle ne versa des larmes plus amères que sa tendre et belle fiancée, Hortense de Beauharnois.
Les prédictions du sieur Gauthier se redirent partout alors comme une histoire étrange et vraie. Elles passèrent dans les traditions populaires. Elles se racontaient encore et le souvenir des fêtes de Belmont était perdu depuis longtemps !
La Nouvelle-France navait ni oublié, ni pardonné la mort du brave Jumonville, quand eut lieu la grande révolte des colonies anglaises. Le congrès fit alors un vain appel aux Canadiens. Les proclamations de Washington furent foulées aux pieds, ses troupes furent repoussées ou retenues prisonnières. Si la mort de Jumonville fit perdre, en grande partie, le Canada à la France, elle le donna, dautre part, à lAngleterre. Les secrets de la Providence dans le gouvernement et la vie des peuples sont bien merveilleux ! et souvent la destinée dun continent entier dépend de la vie ou de la mort dun seul homme !
Mais tous ces événements reposaient encore dans les mystérieux abîmes de lavenir. Le vaillant Jumonville qui devait tomber, et Coulon, son frère, qui le vengea si noblement en épargnant la vie à Washington, étaient alors les plus éveillés des gais convives du bourgeois Philibert.
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Pendant qu un groupe de jeunes gens, moitié sérieux, moitié badins, cherchaient ainsi à découvrir, dans les étoiles, ces concordances qui devaient leur assurer le bonheur, Amélie se promenait avec son frère, dans une allée tranquille du vaste parc.
Le ciel de loccident gardait encore, à son horizon, quelques lumineux vestiges du soleil disparu depuis longtemps. Lobscurité était profonde sous les chênes et les pins. La vallée paraissait comme un abîme de ténèbres, et lon pouvait suivre, au fond, la course de la rivière, par le rayonnement des étoiles dans leau.
La marée montante apportait du fleuve immense un air frais et encore légèrement imprégné de la senteur du varech.
Le Gardeur se sentait plus calme, Amélie le domptait à force daffection. Ils sassirent sur un banc en face de la vallée, loin de la foule, du bruit. Amélie pouvait se risquer à dire ce qui lui faisait tant de mal.
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J aurais eu peur de vous offenser, tout à l heure, fit-elle, en lui serrant les mains, si j avais dit tout ce que j éprouve le besoin de vous dire. Je ne vous ai jamais offensé, n est-ce pas ? mon frère, jamais ?
Jamais ! adorable petite sSur ! Dis-moi tout ce que tu voudras ! demande-moi tout ce que tu désires !... je ne crains quune chose, cest dêtre indigne de ton affection...
Non ! Le Gardeur ! vous nen nêtes pas indigne ! vous êtes le seul frère que Dieu mait donné, je vous aimerai toujours !... Mais dautres ne vous jugent pas aussi bien et cela me chagrine fort.
Il recula ; son amour-propre seffrayait, mais il savait quAmélie avait raison :
Jai été faible, Amélie, fit-il aussitôt, je lavoue. Ce message ma causé du dépit... Elle a choisi le moment... Angélique des Meloises est sans pitié pour ceux qui laiment.
Oh ! mon cur me le disait bien ! je le pensais ! cest donc elle, Angélique, qui vous a envoyé le billet que vous avez lu à table ?
Sans doute ; elle seule pouvait me causer ce trouble. Elle déteste le Bourgeois et veut marracher aux amusements de cette fête quil donne en lhonneur de Pierre. Je vais lui obéir, mais elle aussi mobéira, et cette nuit même ! Dune façon ou dune autre, il faut que cela finisse... Tu peux lire sa lettre, Amélie.
Cest inutile, mon frère. Je connais assez Angélique pour redouter son influence. Elle a toujours fait la terreur de ses compagnes... Mais vous ne laisserez pas la fête, nest-ce pas ? ajouta-t-elle dune voix suppliante.
Elle savait que ce serait un grand manque de courtoisie envers leur ami Pierre.
Il le faut, Amélie ! Angélique serait-elle aussi méchante quelle est belle, je laimerais toujours !... Je len aimerais davantage ! Si elle venait à moi, comme Hérodiade avec la tête de Jean Baptiste sur un plateau, je ferais mieux quHérode, je tiendrais mes serments !
Ô mon frère ! mon frère ! soupira la pauvre Amélie. Les De Repentigny naiment pas si follement que cela !... Non, jamais ! quel philtre empoisonné avez-vous donc bu pour vous éprendre ainsi dune femme qui vous traite en esclave !... Non, Le Gardeur ! vous nirez pas ! vous nirez pas ! supplia-t-elle encore en se jetant à son cou. Ici, avec votre petite sur, vous êtes en sûreté ! vous ne le serez plus si vous entrez dans cette maison des De Meloises !
Je dois y aller, jirai !... je le sais, jai bu un philtre enchanté, mais je ne veux point dantidote ! Le monde ne saurait me guérir de mon amour pour Angélique ! Laisse-moi donc partir que jaille recevoir delle mon châtiment pour être venu à Belmont et ma récompense pour avoir obéi à ses ordres !
Pauvre frère ! pensez-vous quAngélique réponde à votre amour ? Elle est, comme nous toutes, faible et inconstante ! Elle nest pas, cette Angélique, lidéal que l homme cherche dans la femme qu il aime !
Pourvu qu elle me soit fidèle à moi !... Mais elle va me trouver faible et inconstant, moi, si je tarde encore à l aller rejoindre... Adieu ! petite sSur !
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Il se leva. Amélie pleurait. Elle ne voulait pas jeter le désespoir dans son âme... Et pourtant ! elle se rappelait avec amertume et indignation les propos dAngélique, et ses intentions au sujet de lintendant. Voulait-elle donc, la perverse ! se servir de son frère comme dune ombre qui ferait mieux ressortir ses charmes aux yeux de Bigot !
Mon bon frère, reprit Amélie, je suis femme et je comprends les femmes mieux que vous ne pouvez le faire. Je connais Angélique et son incroyable ambition... Elle ne reculera devant aucun moyen. Êtes-vous convaincu, intimement convaincu, de la sincérité de son amour ? Croyez-vous quelle vous aime comme une femme doit aimer lhomme qui sera son époux ?
Le Gardeur sentit lamertume de ces paroles comme un stylet dargent qui lui aurait fouillé le cur. Dans son extrême passion pour Angélique, il éprouvait souvent une angoisse, cétait quand lenchanteresse faisait pleuvoir les coquettes agaceries autour delle. Surabondance damour ! pensait-il.
Cependant, il trouvait bien que cet amour tombait un peu sur lui comme la rosée sur la toison de Gédéon... La rosée rafraîchissait la terre autour de la toison et laissait la toison tout aride.
Amélie, répliqua-t-il, lépreuve est rude, la tentation est forte. Mais tout est inutile ! Angélique peut être aussi fausse que Cressid envers tous les autres, elle ne me trompera jamais ! Elle la juré devant lautel de Notre-Dame ! Jaimerais mieux me damner avec elle, que monter sans elle sur le plus beau des trônes.
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Amélie ne put s empêcher de frissonner à cette parole de blasphème. Elle comprit l inutilité de ces prières et courba la tête. Ils se levèrent. Quelques branches de jasmin s inclinaient au-dessus du siège rustique. Elle en cassa une qui était toute fleurie.
Emportez cette fleur, Le Gardeur ! dit-elle, elle apprendra à Angélique que je suis une rivale redoutable !
Il prit la fleur.
Je voudrais bien quAngélique te ressemblât en tout ! Je mettrai cette fleur dans ses cheveux pour lamour de toi, Amélie...
Et pour lamour delle !... Puisse-t-elle vous porter bonheur à tous deux ! Revenez à la maison, Le Gardeur, après votre visite. Je veillerai, je vous attendrai pour vous féliciter... ou vous consoler !
Sois sans crainte, petite... Angélique est franche comme l acier avec moi ! Demain tu pourras l appeler ma fiancée. Maintenant, va danser et t amuser jusqu au jour...
Il l embrassa, la reconduisit à la salle du bal et partit pour la ville.
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Amélie raconta à sa tante ce qui venait de se passer. Madame de Tilly parut surprise et désolée.
Penser que Le Gardeur va demander la main de cette terrible jeune fille ! exclama-t-elle... jespère quelle le refusera. Si ce que jai entendu dire est vrai, elle le refusera.
Ce serait le malheur de mon frère, tante ! répondit Amélie, avec tristesse. Vous ne savez pas comme il est résolu...
Non, mon Amélie, son malheur serait dêtre accepté. Le Gardeur peut trouver le bonheur avec une autre femme, jamais avec elle ! Elle réserve par ses coquetteries, une mort sanglante aux insensés qui laiment. Elle est sans affection et se couvre dun voile impénétrable. Elle sacrifierait la terre entière à sa vanité ! Jai peur quelle ne sacrifie Le Gardeur aussi froidement que le dernier de ses amoureux.
Pierre Philibert survint. Madame de Tilly lui présenta les excuses de Le Gardeur.
Il a été obligé de rentrer pour affaires sérieuses, dit-elle.
Philibert se douta bien de quelque chose... mais nen fit rien paraître. Il plaignit Le Gardeur et parla de lui en termes si généreux, qu Amélie en fut profondément touchée.
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Le bal tourbillonnait. Les vieux lambris vibraient aux accords de la musique et sous la cadence des pas légers.
Madame de Tilly et sa nièce désiraient se retirer avant minuit ; de La Corne Saint-Luc ordonna demmener les chevaux et il partit avec elles.
Amélie avait dansé une ou deux fois avec Pierre, et des murmures un peu jaloux, un peu bienveillants aussi, sétaient élevés de toutes parts parmi les jolies danseuses. Ne serait-elle pas la future châtelaine de Belmont ?...
Le gouverneur et plusieurs des plus vieux dentre les invités prirent aussi congé du Bourgeois et de Pierre vers lheure de minuit. La danse déroula longtemps encore ses capricieuses figures, et la musique, longtemps encore, remplit la somptueuse salle de ses délirants accords.
Quand les derniers convives se retirèrent, les clochers des églises et des couvents commençaient à se dessiner au loin dans les brumes grises du matin.
XXIII
Si caressant est le tentateur !
Pendant cette fête de Pierre Philibert, Angélique des Meloises sétait retirée dans son délicieux boudoir, tout rempli de lumières et de fleurs. Quelques bûches légères flambaient dans lâtre, car la nuit était fraîche. Souvent, dans la Nouvelle-France, après une journée brûlante, la brise qui monte du grand fleuve apporte la fraîcheur des rochers battus des flots et des neiges oubliées dans les ravins.
Angélique regardait rêveusement se dérouler les spirales de la fumée, fantastiques et capricieuses comme ses pensées. Elle écoutait les bruits qui venaient de la rue et tressaillait de temps en temps.
Son instinct lui disait que Le Gardeur allait venir, et plus aimant que jamais ! Elle devinait quil lui proposerait encore de lépouser : que lui répondrait-elle ? Elle ne voulait ni le blesser, ni lui donner de vaines espérances, se montrer ni trop indifférente, ni trop passionnée. Il fallait garder son amour et rejeter ses propositions... Elle réussirait bien ! Elle éprouvait cependant une certaine anxiété, car elle laimait. Cétait par égoïsme pour elle-même, et non pour lui.
Souvent cest ainsi que lon aime.
Fatiguée de la solitude qui lentourait, elle se leva, ouvrit sa fenêtre et sassit en dehors, sur le balcon. Elle entendit des voix dhommes et vit deux ombres sur les marches de lescalier. Cétaient Max Grimeau et Bartemy laveugle, les deux mendiants de la porte de la basse-ville. Elle comprit à peu près ce quils disaient. Ils paraissaient compter la recette de la journée et arrêter le menu dun souper dans un bouge de la basse-ville. Tout à coup survint un troisième personnage. Il passa vis-à-vis une lanterne, suspendue par une corde au-dessus de la rue, et Angélique put le distinguer aisément. Il était court, alerte, et portait un sac de cuir au côté. Les vieux mendiants l accueillirent avec la plus vive satisfaction.
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Aussi sûr que mon vieux mousquet ! c est maître Pothier ! exclama Max Grimeau, en se levant pour serrer la main au nouveau venu.
Il continua sur un ton plaisant :
C est dommage que tu ne voies pas, Bartemy ! Les femmes du sud lont bien traité, va ! ses joues sont rondes ! et rouges comme des pivoines ! Il est gras comme un bourgmestre allemand !
Max avait vu le monde quand il marchait dans les rangs du maréchal de Belle-Isle, et il nétait jamais à bout de comparaisons.
Bartemy tendit la main au notaire.
Je vous vois par la parole et le toucher, maître Pothier, fit-il ; je suis sûr que vous navez pas dit votre bénédicité devant des os nus, depuis que vous nous avez laissés !
Oh ! jai tondu le mieux et le plus légalement que jai pu les sujets du roi, cependant je nai pas réussi comme vous, jen suis convaincu.
Cest que, voyez-vous, reprit laveugle en branlant la tête dune façon pieuse et levant ses grands yeux blancs, nous demandons pour lamour de Dieu ! Nous autres, mendiants, nous sauvons plus dâmes que les curés, parce que nous exhortons les gens à la charité ! Nous devrions faire partie de la sainte hiérarchie, tout aussi bien que les Frères Gris...
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Mais vous auriez dû aller à Belmont, aujourd hui, maître Pothier ! Il y avait là le plus gros pâté du monde. Vous auriez trouvé moyen de faire un procès au sujet de ce pâté et de vivre à même pendant un an !
L infortune me poursuit ! soupira le notaire, en se joignant les mains sur la poitrine. Je naurais pas perdu loccasion de goûter à ce pâté, non ! pas même pour faire le testament du Pape ! Mais, comme il est dit dans la coutume dOrléans, tit : 17, et dans Pothier, au chapitre des successions : labsent perd lusufruit de ses droits jai perdu ma part du pâté de Belmont !
Nimporte, maître Pothier ! riposta Max, consolez-vous, vous allez venir avec nous, cette nuit, à la Fleur de lys, rue Sault au Matelot. Bartemy et moi nous avons commandé un pâté à languille, et un gallon du meilleur cidre normand ! Nous allons nous mettre aussi gais que les marguilliers de Saint-Roch après la quête de lenfant Jésus !
Je suis tout à vous, cest bien ! je suis complètement libre, je viens justement de remettre à lintendant une lettre quune dame de Beaumanoir ma confiée. Une couronne pour le message ! je la dépose sur votre pâté à languille, Max !
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Angélique avait d abord écouté avec assez d indifférence la conversation des deux mendiants, mais les paroles de maître Pothier l intéressèrent vivement.
Max demanda au notaire, avec une curiosité assez surprenante chez un homme de sa position :
Avez-vous jamais eu la bonne fortune de voir cette dame de Beaumanoir ?
Non ; cest dame Tremblay qui ma remis la lettre... avec un doigt de vin ! cest lintendant qui ma donné la couronne après avoir lu la lettre !
Je nai jamais vu le chevalier de si bonne humeur ! cette lettre a touché et sa bourse et son cur...
Mais comment se fait-il que vous ayez entendu parler de la dame de Beaumanoir ?
Oh ! Bartemy et moi nous entendons tout ce qui se dit dans la porte de la basse-ville !
Un jour, monseigneur lévêque et le père Glapien se sont rencontrés justement à trois pas de nous et se sont mis à parler de cette dame. Ils se demandaient qui elle pouvait bien être. Bigot est arrivé. Il ne pouvait pas survenir plus à propos. Monseigneur lui demanda, sans cérémonie, si cétait vrai quil gardait une dame à Beaumanoir.
Une douzaine, au moins, monseigneur ! répliqua-t-il en badinant.
Ça prend lintendant pour enfoncer un évêque !
Il recommanda donc à monseigneur de ne point sinquiéter. Il lui dit que cette dame était sous sa tutelle...
Tutelle, je ne comprends pas plus cela que... que...
Que votre Nominy Dominy ! dit Pothier.
Ne vous fâchez pas, Max, ajouta-t-il, si jen infère que lintendant cita Pigeau, tit : 2,27 : Le tuteur est comptable de la gestion.
Je ne moccupe point de ce que les Pigeons ont à faire ici, mais de ce qua dit lintendant, riposta Max, avec animation, et votre grimoire, je men moque comme de ça !
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Il fit claquer ses doigts comme le chien de son mousquet quand il était à Prague, pour expliquer ce qu il entendait par : ça.
Inepte loquens ! vous ne comprenez pas plus la loi que le latin, Max ! exclama le notaire en secouant d un air de pitié sa vieille perruque.
Je comprends lart de mendier ! un art qui sexerce sans tromperie ou fort malhonnêtement, comme lon veut ! riposta Max, toujours avec chaleur.
Voyez donc, maître Pothier, continua-t-il, vous êtes instruit comme trois curés, vous, eh bien ! je puis amasser plus dargent, à tendre la main aux passants, dans la côte de la basse-ville, et à crier : Pour lamour de Dieu, sil vous plaît ! que vous à charroyer votre attirail de loi dans tous les coins de la province, jusquà ce que les chiens vous aient mangé les mollets comme on dit dans le Nivernois.
Ne vous occupez point de ce qui se dit dans le Nivernois.
Bon coq ne fut jamais gras ! Cest comme maître Pothier dit Bobin !
Tout maigres que soient mes jambes elles peuvent porter autant de votre pâté à languille que les jambes du meilleur charretier de Québec.
Il doit être cuit, le pâté ! remuons-nous ! observa Bartemy en se levant. Donne-moi ton bras, Max, le notaire va se mettre de lautre côté. Bon ! comme cela ! je marcherai droit comme un clocher jusquà la Fleur de lys !
La perspective dun bon souper les rendait heureux comme des grillons sous la pierre dun foyer chaud. Ils allaient clopin clopant, avec leurs gros souliers pleins de clous, sur les trottoirs sonores, et ne soupçonnaient pas quils avaient éveillé une flamme de colère dans lâme dAngélique.
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Une pensée amère revenait sans cesse à l esprit d Angélique :
Le rude messager de la dame de Beaumanoir avait dit qu après la lecture de la lettre, l intendant s était senti ému et avait déplié sa bourse...
Qu est-ce que cela signifiait donc ? Bigot voulait-il jouer au plus fin avec Angélique des Meloises ? Alors ! malheur à lui ! et malheur à la dame de Beaumanoir !
Pendant quelle rêvait à ces choses, quelquun frappa à sa porte. Elle entra dans son boudoir et trouva une jeune fille de tournure avenante et fort proprette, en costume de servante, qui désirait lui parler.
Elle ne la connaissait pas.
La servante fit une profonde révérence et dit quelle se nommait Fanchon Dodier ; cétait une cousine de Lisette. Elle avait demeuré à Beaumanoir et venait justement de laisser le service.
Il ny a pas moyen de vivre au château ! dit-elle, dès que dame Tremblay nous soupçonne dêtre galantisées, ne serait-ce quun brin ! par M. Froumois, le beau valet de lintendant. Elle sest imaginée quil me recherchait, et vous ne sauriez croire tout ce quelle ma fait endurer, madame ! À la fin, je me suis décidée à venir demander conseil à ma cousine Lisette et à chercher une autre maison. Il me semble que la dame Tremblay ne devrait pas se montrer si sévère pour les autres, elle qui ne fait que se vanter de ses succès quand elle était la charmante Joséphine !
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Et Lisette vous envoie à moi ? demanda Angélique.
Elle était trop préoccupée pour remarquer ces traits à l adresse de dame Tremblay. Dans un autre moment, ils lauraient fort amusée.
Elle regarda la jeune fille avec une intense curiosité. Ne pouvait-elle pas, en effet, lui révéler quelque chose de ce secret quelle voulait à tout prix connaître ?
Oui, madame ! répondit létrangère, cest Lisette qui menvoie à vous. Elle ma bien recommandé dêtre prudente au sujet de lintendant et de vous demander simplement si vous avez besoin de mes services.
Cétait inutile ! Lisette pouvait se dispenser de me faire cette recommandation. Je ne révèle jamais les secrets de mes maîtres, jamais ! madame, jamais !
Angélique pensa :
Vous êtes plus rusée que vous nen avez lair, ma petite, quels que soient vos scrupules au sujet des secrets.
Puis elle dit tout haut :
Fanchon, je vous prendrai à mon service à une condition. Vous me direz si vous avez jamais vu la dame de Beaumanoir.
Angélique mettait ses intérêts avant tout, même avant les délicates notions de lhonneur.
Je vous dirai bien tout ce que je connais, madame, répondit la servante en disponibilité. Aucune des servantes n est supposée savoir qu elle est dans le château, cette dame, mais toutes le savent, comme de raison !
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Fanchon se tenait là, droite, les mains dans les poches de son tablier, prête à répondre à n importe quelle question.
Il était impossible, répliqua mademoiselle des Meloises, de garder, dans le château, un pareil secret...
Elle demeura pensive un instant.
Maintenant, Fanchon, dites-moi donc quelle apparence elle a cette dame ? reprit-elle.
Et dune main frémissante, elle rejeta en arrière ses longs cheveux. Létincelle luisait dans ses paupières.
Fanchon eut peur de ce regard de flamme et elle parla plus quelle naurait voulu le faire.
Je lai vue ce matin, madame, au moment où elle sagenouillait dans son oratoire. La porte était entrouverte, et, malgré les ordres de dame Tremblay, jai...
Ah ! vous lavez vue ce matin ! répéta Angélique avec impétuosité, et comment lavez-vous trouvée ? A-t-elle lair aussi bien que lorsquelle est entrée au château ? paraît-elle plus mal ? Elle doit être plus mal, bien plus mal !
Je ne sais pas, madame ! je nai fait que la regarder un instant, malgré la défense de dame Tremblay, quand la porte sest ouverte...
Une porte qui sentrouvre, cest tentatif ! et puis, lon ne ferme pas les yeux. Même, il est difficile de résister à lappel dun trou de serrure, quand de lautre côté, il y a quelque chose que lon aimerait à voir ! Du moins cest ce que jai toujours éprouvé.
Je le crois bien ! mais comment est-elle ? fit Angélique en frappant du pied.
Elle semportait vite.
Oh ! bien pâle, madame, bien pâle ! mais je nai jamais vu une figure si belle et si triste !... Presque jamais ! je veux dire ! Elle ressemble aux deux surs de la Sainte Vierge, dans la chapelle du Séminaire.
Était-elle en prière, Fanchon ?
Non, madame, elle lisait une lettre de l intendant.
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Angélique était stupéfaite. Elle soupçonna Caroline et Bigot de correspondre ensemble. Cette lettre que lisait ainsi la jeune captive, devait être la réponse de l intendant au message du vieux notaire.
Comment savez-vous, Fanchon, que cette lettre venait de lintendant ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils. Elle pouvait être dune autre personne...
Cest vrai, madame ; mais elle venait de lintendant, tout de même, parce que jai entendu alors la jeune dame répéter son nom et prier Dieu de le bénir à cause de ses bonnes paroles... Il sappelle Bigot, nest-ce pas ?
Oui, certainement !... Je ne veux pas vous faire injure, Fanchon, et je vous crois sincère... Mais ne pourriez-vous pas me dire le sujet de cette lettre ? Parlez franchement, Fanchon, et je vous récompenserai magnifiquement.
Je tiens parfaitement le sujet de cette lettre ; mieux que cela, je tiens la lettre elle-même !
Angélique sélança promptement comme pour embrasser lindiscrète servante.
Dans mon empressement, continua Fanchon, jai heurté la porte. Pensant quil venait quelquun, la dame sest levée vivement et a passé dans une autre chambre. Elle a laissé tomber la lettre. Je lai ramassée. Comme jétais décidée à laisser dame Tremblay, je ne craignais guère les conséquences de cette action... Madame voudrait-elle la lire cette lettre ?
À cette proposition, Angélique tendit la main avec une espèce de frénésie :
Vous avez la lettre ? fit-elle. Montrez-la moi tout de suite ! Vous avez eu bien de lesprit de lapporter !... Tenez ! en retour je vous donne cette bague !
Elle tira une bague de son doigt et la passa au doigt de Fanchon.
Fanchon, enchantée, se mit à lexaminer sur toutes ses faces.
Elle vaut un million de lettres comme celle-ci, dit-elle ; je vous suis infiniment obligée, madame !
La lettre vaut un million de bagues, répliqua Angélique.
Elle l ouvrit avec crainte et colère, et s assit pour la lire.
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Le premier mot la frappa comme eut fait une pierre !
Chère Caroline......
Cétait bien la main vigoureuse de lintendant. Angélique connaissait parfaitement son écriture.
« Chère Caroline », disait la lettre, « vous avez bien souffert pour lamour de moi ; mais je ne suis ni insensible ni ingrat. Jai des nouvelles à vous apprendre. Votre père vous cherche, il est passé en France. Personne ne se doute que vous êtes ici. Demeurez tranquillement au fond de votre retraite, dans le secret le plus complet, sinon un orage pourrait fondre sur nous et nous emporter lun et lautre. Efforcez-vous dêtre heureuse. Que vos yeux, les plus beaux de la terre, ne perdent pas leur éclat sous des larmes inutiles ! Des jours meilleurs, des jours plus beaux viendront, jen suis certain. Priez toujours ! ma Caroline ! priez ! La prière vous fera du bien et me rendra peut-être plus digne de vous ! Adieu !
François. »
Angélique dévora cette lettre plutôt quelle ne la lut, la déchira avec rage, en jeta les morceaux, comme des flocons de neige, sur le tapis et se mit à les piétiner comme pour les anéantir.
Fanchon avait déjà vu des colères de femme, et cela ne lavait pas surprise, mais maintenant elle était simplement épouvantée.
Avez-vous lu cette lettre, Fanchon ? lui demanda mademoiselle des Meloises dune voix courroucée.
La servante crut voir une main sétendre pour la frapper, si elle répondait affirmativement.
Non, madame ! je ne sais pas lire, répondit-elle en tremblant.
Avez-vous permis à dautres personnes de la lire ?
Non, madame ! je nosais pas la montrer ; vous savez, je naurais pas dû men emparer...
Est-ce quon ne la pas cherchée cette lettre ?
Oui, madame ! Dame Tremblay a bouleversé tout le château pour la retrouver. Je nai pas osé lui dire que je lavais.
Je crois bien que vous dites la vérité, Fanchon.
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Angélique se calmait un peu. Cependant, elle était encore agitée comme la mer après une tempête.
Écoutez bien ce que je vais vous dire, Fanchon ! reprit-elle, en lui mettant la main sur l épaule et en la regardant de façon à lui figer la moelle dans les os. Vous avez surpris deux secrets, lun est à la dame de Beaumanoir, lautre est à moi ; si jamais vous avez le malheur de dire à qui que ce soit au monde, un mot de ces secrets, je vous arrache la langue et la cloue à cette porte ! Souvenez-vous de cela, Fanchon ! Je ne manque jamais de mettre à exécution les menaces que je fais !
Oh ! pas besoin de me regarder ainsi ! répondit Fanchon, toute tremblante. Je suis bien sûre que je nen dirai jamais un mot. Je le jure par Notre-Dame de Sainte-Foye ! jamais un chrétien ne saura que je vous ai donné cette lettre.
Cest bon ! fit Angélique en se laissant tomber dans sa grande chaise. Vous pouvez aller trouver Lisette maintenant. Elle vous dira ce quil y a à faire. Mais prenez garde !
Fanchon ne se le fit pas dire deux fois. Le doigt menaçant dAngélique lui paraissait comme un poignard. Elle sortit et se précipita dans les escaliers qui conduisaient à la cuisine. Pour la première fois de sa vie, elle tenait serré entre ses dents, un secret quelle avait horriblement peur d échapper.
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Angélique, le front appuyé sur sa main, regardait d un Sil vague les flammes légères et vacillantes du foyer. Là même, il n y avait pas longtemps, elle avait vu surgir une vision étrange, perverse... Elle revenait, cette vision ! Les choses mauvaises ne tardent jamais à paraître quand on les évoque. Le bien peut se faire attendre ; le mal accourt !
Les flammes rouges de lâtre enchanté se transformèrent en cavernes ténébreuses, en gouffres lugubres. Elles prirent toutes les formes capricieuses ou terribles que simaginait voir lesprit malade dAngélique. Peu à peu, elles se changèrent en une chambre sombre, basse, secrète... Une forme triste apparut au milieu de cette chambre solitaire. Cétait une femme !... et cette femme cétait la rivale préférée ! la rivale heureuse !... si la lettre ne mentait point...
Angélique regarda les morceaux de papiers épars, sur le tapis. Il y avait un éclair de fureur dans ses paupières. Elle regretta davoir déchiré la lettre. Cependant, chaque mot de cette lettre était gravé dans sa mémoire comme avec un fer rouge.
Je vois tout, maintenant ! sécria-t-elle : la fausseté de Bigot et leffronterie de cette fille qui va le chercher jusque chez lui !...
La voix dAngélique ressemblait au cri de la panthère que la flèche a percée.
Est-ce quAngélique des Meloises va se laisser humilier par cette femme ? reprit-elle. Jamais !... Et mes rêves brillants ne se réaliseront jamais tant quelle vivra à Beaumanoir !... tant quelle vivra quelque part !
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De nouveau, elle se mit à regarder flamber le foyer, et la chambre secrète de Beaumanoir lui apparut de nouveau...
Elle se leva tout à coup... Son ange gardien, peut-être, voulait une dernière fois la conduire par la main.
C est encore Satan qui me souffle cette pensée à loreille, murmura-t-elle. Sainte Marie ! je ne suis pas si méchante que cela ! Lautre nuit, cette pensée mest venue. Cétait pendant les ténèbres ; elle sest dissipée quand la lumière du jour a paru ! Cette nuit elle revient encore, et elle me caresse comme une main chérie ! Et je ne tremble pas, je ne fuis pas !... Demain aussi elle reviendra et demeurera avec moi... Elle dormira à mes côtés ! Lenfant du péché aura vu le jour ! Il sera devenu démon et je subirai ses embrassements !...
Ô Bigot ! Bigot ! quavez-vous fait ? Cest votre faute ! cest votre faute !
Linsensée essayait dexcuser son crime en accusant Bigot ! Elle était entraînée vers un gouffre inévitable. Elle se donnait à labîme avec une sorte de fureur.
La mort ou léloignement de Caroline ! elle ne voyait pas autre chose... « Les plus beaux yeux du monde ! » pensait-elle. Il faut détruire linfluence de ces yeux, si Angélique des Meloises veut monter sur le char de la fortune !...
Les autres femmes, se disait-elle encore avec amertume, abandonneraient les grandeurs pour l amour, et trouveraient dans l affection d un mari fidèle comme Le Gardeur, une heureuse compensation aux tromperies de l intendant !...
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Mais Angélique ne ressemblait point aux autres femmes. Elle voulait vaincre les hommes et non pas se laisser vaincre par eux... Dans ses rêves insensés, elle entrevoyait les marches dun trône, et elle ne voulait pas renoncer à la partie, parce quelle avait perdu le premier coup...
Bigot la trompait, mais il valait quand même la peine quelle se donnait pour le gagner. Elle navait pas damour pour lui, pas une étincelle ! Cétaient son nom, son rang, sa position, sa fortune, son influence à la cour... quelle adorait !... la cour ! avec la brillante existence quelle y mènerait !...
Jamais rivale ne se vantera davoir vaincu Angélique des Meloises ! sécria-t-elle, en se tordant les bras.
Cen était fait, sa vanité cruelle chassait au loin lamour de Le Gardeur, comme le vent chasse un duvet léger.
Elle se vendait pour de lor !...
Et Le Gardeur quelle avait appelé de toute son âme allait accourir rayonnant despoir.
XXIV
Gages damour, mais gages vains et inutiles !
Elle sassit. La pensée de Le Gardeur semparait de ses esprits. Cétait comme un baume odorant sur les blessures mortelles de son imagination. Elle se sentait heureuse dêtre aimée de lui.
Son amour est un trésor, se disait-elle, et il me la donné tout entier !
Il y a des femmes, pensait-elle encore, qui mesurent leur valeur daprès lestime quelles inspirent, moi je nestime les autres que daprès le bien que jen attends... Jaime Le Gardeur et je ne veux pas perdre ce que jaime...
Elle ne regardait guère aux inconséquences et aux contradictions. Elle saccommodait de tout, pourvu que tout servit son égoïsme.
Des pas légers retentirent sur lescalier et quelques petits coups empressés furent frappés aussitôt.
Le Gardeur parut. Ses habits étaient quelque peu en désordre et son teint fort animé.
Angélique, en lapercevant, poussa un petit cri de joie et courut à lui. Elle sétait déjà transformée, et il eut été impossible de reconnaître en elle la sombre rêveuse de tout à lheure.
Elle le conduisit au sofa et sassit près de lui. Avec Le Gardeur, elle écoutait son cur ; avec les autres, elle n écoutait que sa vanité ou son ambition.
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Ô ! Le Gardeur ! commença-t-elle, en le dévorant des yeux, me pardonnez-vous de vous avoir fait venir ici, ce soir, sans raison aucune... sans aucune raison, Le Gardeur ! excepté pour vous voir ?... Je m ennuyais de vous ; jen voulais à Belmont qui vous enlevait à des Meloises.
Et quel motif plus doux et plus pressant à mes yeux, Angélique, pouvait me faire accourir ? je crois que je sortirais du ciel même, si vous mappeliez ailleurs, ô ma chérie ! Une minute avec vous mest plus agréable que des heures de réjouissances avec les autres !
Je navais aucune raison de vous faire venir, reprit Angélique, aucune ! si ce nest pour vous dire une fois de plus combien je vous aime ! Pour vous jurer que je vous aimerai toujours ! Allons ! êtes-vous content ?
Si vous ne lêtes pas, continua-t-elle...
Non ! ce nest pas assez ! Dites que vous êtes toute à moi, mon Angélique ! Toute à moi pour toujours ! ajouta-t-il vivement.
Oh ! comme vous êtes bien toujours le même, Le Gardeur ! Jamais satisfait des gages damour que je vous donne !
Elle sarrêta.
Voyons, reprit-elle, quest-ce que je voulais dire ? Nimporte ! Vous avez tout mon cur ! Je vous le donne tout ! tout ! Quand vous êtes ici près de moi, je suis parfaitement heureuse !
Elle éprouvait de la répugnance à songer à Bigot maintenant.
Le Gardeur lui dit :
Mon contentement serait parfait, Angélique, si vous le vouliez ! Oh ! pourquoi me tenez-vous toujours ainsi au seuil de la félicité ou du désespoir ? Décidez sans plus de délai de ma destinée ! Jai parlé de mon projet à Amélie, ce soir même...
Oh ! pas tant de hâte, Le Gardeur ! pas tant de hâte !... sécria-t-elle violemment agitée, et fort anxieuse déviter une question quelle naimait pas à entendre.
Pourquoi les hommes ne sont-ils pas satisfaits de se savoir aimés ! Pourquoi, en nous faisant un devoir daimer, veulent-ils dépouiller lamour de ses charmes ? Pourquoi veulent-ils le tuer, enfin, par un prosaïque mariage ?
Pendant quelle parlait ainsi, le rouge lui montait au front et un éclair de malice passait dans ses yeux.
Le Gardeur, joliment décontenancé, lui répliqua pourtant :
Ô ! mon Angélique ! il nen serait pas de même pour nous, et notre attachement ferait de plus en plus notre bonheur !
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Elle se leva sans répondre, se dirigea vers un buffet où se trouvait un plateau avec des rafraîchissements.
Je suppose, dit-elle, que vous ne sentez guère le besoin de goûter à ces choses... Vous arrivez de Belmont... Les dîners sont magnifiques à Belmont !
Elle lui versa un verre de vin. Cétait un cru délicieux que Bigot lui avait envoyé. Elle ne jugea pas nécessaire de mentionner ce détail.
Vous ne mavez pas encore parlé de la splendide affaire de Belmont, reprit-elle. Les honnêtes gens, jen suis sûre, nont pas manqué de fêter dignement Pierre Philibert !
Et Pierre Philibert mérite pleinement quon le fête !
Mais pourquoi donc nêtes-vous pas venue à cette soirée, Angélique ? Pierre aurait été content de vous y voir, assurément !
Le Gardeur se tenait toujours prêt à défendre son ami.
Angélique répondit dun air moqueur :
Oh ! jaurais bien aimé à my rendre, mais javais peur de manquer de loyauté envers la Friponne. Je suis actionnaire maintenant ! Tout de même, Pierre Philibert est un bel homme. Je nen connais quun seul dans la Nouvelle-France qui soit plus beau... Jai voulu piquer Amélie, un jour, en lui disant cela, et je lui ai fait plaisir. Elle a dit comme moi ! Sans même faire comme moi dexception !
Merci de la bonne opinion que vous avez de Pierre ! merci, Angélique ! fit Le Gardeur.
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Il prit la main de la jeune fille dans la sienne, et d une voix que l émotion faisait agréablement vibrer, il ajouta :
Votre vin, vos paroles, vos regards ne sauraient me faire oublier que je suis venu avec la détermination de savoir aussi ce que vous pensez de moi... jai promis à Amélie de lui rapporter votre réponse.
Il avait, dans le regard comme dans la voix, une affection aussi sincère que profonde. Angélique comprit que la fuite était impossible ; il allait falloir parler franc ! Elle tremblait, se trouvait irrésolue ; les émotions la bouleversaient. Dernièrement encore, elle aurait été si heureuse de devenir la femme de Le Gardeur ! la sur de la belle Amélie ! la nièce de la noble dame de Tilly. Aujourdhui, elle était le jouet de ses folles rêveries, de ses coupables espérances ! Lintendant royal se mettait à ses pieds ! La France lui apparaissait dans un tourbillon lumineux avec la cour pleines dintrigues et de splendeurs. Elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas renoncer à tout cela !
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J ai parlé de vous à Amélie, disait Le Gardeur, et je lui ai promis d apporter votre réponse, cette nuit même. Elle est prête à vous embrasser comme une sSur... Voulez-vous être ma femme, Angélique ?
Angélique, toujours assise, n osait lever les yeux sur lui. Elle avait peur de voir sa cruelle résolution sébranler. Elle sentait bien quil la regardait avec une ardeur extrême, et ce regard lui faisait mal.
Elle devint pâle et fit un effort pour dire : Non. Sa gorge oppressée ne rendit aucun son, un râle peut-être. Elle ne voulait pas répondre oui, cependant.
Ah ! si linhumaine Angélique avait voulu lire un instant dans ces yeux chargés damour, de franchise et de dévouement qui souvraient sur elle comme des ailes de flamme pour la couvrir et lenivrer ! tout ce malaise, ce trouble, ce tourment auraient fini dans un assentiment accompagné de larmes de bonheur ! et le tragique récit que nous faisons naurait jamais été écrit.
Il ne devait pas en être ainsi !...
Elle ne leva point la tête. Elle contemplait les passions de son cur qui séveillaient encore. Elle voyait surgir encore la terrible vision de tantôt. Les pensées mauvaises que lon a une fois appelées, reviennent aisément et delles-mêmes ! Elles sétablissent en souveraines dans nos curs et nous devenons à jamais leurs esclaves !
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Angélique ! demanda encore Le Gardeur, d une voix suppliante et passionnée, voulez-vous être ma femme !... ma femme bien-aimée !... la plus aimée des femmes ?
Elle faiblissait. La supplication était si touchante, si pleine de sincérité ! Elle cherchait une réponse, mais une réponse qui naurait rien dit. Elle voulait répondre : oui, pour faire comprendre : non, ou : non, de manière à laisser espérer toujours.
Toute la Nouvelle-France viendra rendre ses hommages à la châtelaine de Repentigny, reprit Le Gardeur, et ma femme sera la première et la plus belle !
Pauvre Le Gardeur ! il se doutait un peu quAngélique regardait la France comme le seul théâtre digne de ses talents et de sa beauté.
Elle était là, toujours muette, et pâlissant de plus en plus. Elle se transformait en une statue de marbre. Elle nosait plus décourager une si violente affection. Cependant, il lui semblait quelle allait se perdre elle-même. Un léger frémissement des lèvres trahit les efforts de la lutte, et elle porta une main à ses yeux pour les couvrir, car elle sentait quune larme allait couler.
Angélique ! exclama Le Gardeur, qui pressentait un refus maintenant, Angélique ! pourquoi vous détournez-vous ainsi de moi ? Vous rejetteriez mes vux ?... Mais je suis un insensé davoir une telle pensée !... Parlez, ma chérie ! un mot, un signe, un regard de ces yeux que jadore, pour me dire que vous consentez à devenir ma femme ! et pour nous deux, ce sera toute une vie de félicité !
Il lui prit la main et lui découvrit les yeux ; mais elle se détourna de nouveau. Elle nosait pas le regarder.
Alors, dune voix basse et faible, elle murmura ;
Le Gardeur, je vous aime !... mais je ne puis vous épouser...
Elle ne put rien dire de plus, mais elle lui saisit la main avec frénésie, comme pour le retenir mieux à ce moment cruel où elle le désespérait.
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Il se retira vivement comme au contact du feu.
Vous m aimez et vous ne voulez pas m épouser, Angélique ! répéta-t-il avec lenteur... Quel est ce mystère ? Mais cest une épreuve, que vous voulez me faire subir !... Merci mille fois de votre amour ! Le reste nest quune plaisanterie, nest-ce pas ? une bonne plaisanterie dont il faut rire !...
Il essaya de rire, en effet ; mais elle ne riait pas, elle. Elle était pâle et tremblante, comme au moment de défaillir.
Elle posa sa main sur celle de Le Gardeur, une main lourde et implacable, comme un froid acier. Rien quà ce toucher de glace, il comprit que le refus était vrai.
Ne riez pas, Le Gardeur ! reprit-elle, je ne suis pas capable de rire, moi ! Je ne plaisante pas ; je suis sérieuse... mortellement sérieuse ! Je sais la portée de mes paroles... je vous aime, Le Gardeur ! mais je ne serai jamais votre femme !
Elle retira vivement sa main comme pour ajouter de la force à ses paroles.
Les cordes harmonieuses qui vibraient dans le cur du jeune homme parurent se rompre tout à coup.
Angélique le regarda franc dans les yeux alors, comme pour voir sil laimait encore.
Je vous aime, Le Gardeur, vous savez ! Je vous aime ! Mais je ne veux pas, je ne peux pas vous épouser maintenant ! répéta-t-elle lentement.
Maintenant ! sécria Le Gardeur.
Il se cramponnait à une vaine espérance comme à une paille ! de même que le nageur qui se voit emporté dans le gouffre.
Maintenant ! je nai pas dit maintenant, mais quand vous voudrez, Angélique ! Toute une vie dattente pour obtenir votre main un jour, et ce serait peu !
Non ! Le Gardeur, répliqua linconstante demoiselle, je ne vaux pas la peine que vous attendiez ainsi. Ce que jespérais ne peut se réaliser... Mais je vous aime, et je vous aimerai toujours !
Légoïste, la trompeuse enchanteresse osait rejeter ses protestations en redisant toujours :
Je vous aime, Le Gardeur ! Mais je ne veux pas vous épouser !
Assurément, Angélique, ce nest pas ce que vous voulez dire ! exclama Le Gardeur hors de lui. Vous ne voulez pas me tuer ! nest-ce pas ? me tuer au lieu de me faire bénir la vie ! Vous ne pouvez pas vous mentir ainsi à vous-même et vous montrer si cruelle pour moi ! Voyez, Angélique ! ma sainte sur Amélie croit en votre amour ! et elle ma donné ces fleurs pour que je les mette dans vos cheveux, quand vous aurez consenti à devenir sa sur ! Vous ne les refuserez point, Angélique !...
Il étendit la main pour lui mettre sur la tête la fleur de jasmin, mais elle se détourna brusquement et la fleur tomba à ses pieds.
Les présents dAmélie ! Le Gardeur ! je ne les mérite point ! dit-elle dun air résolu. Je le sais, je trahis mon cur et je torture le vôtre ! javoue ma faute ! Méprisez-moi ! tuez-moi, si vous voulez ! Tuez-moi ! cest mieux, je pense ! Mais je ne suis pas capable de vous tromper comme je tromperais les autres hommes ! Ne me demandez plus de revenir sur ma décision ; je ne le puis ni ne le veux !
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Je n y comprends rien ! ! ! Ma tête se perd ! ! ! répétait Le Gardeur tout abasourdi...
Elle m aime et ne veut pas être ma femme !...
Elle veut donc en épouser un autre ?...
La jalousie commençait à se réveiller au fond de son âme désespérée.
Dites-moi, Angélique, demanda-t-il après un silence assez plein dembarras, avez-vous pour maimer ainsi et refuser ma main, quelque raison que vous ne pouvez déclarer ?
Aucune, Le Gardeur ! Cest un caprice, une folie, peut-être, mais cest cela ; et je ny puis rien. Je vous aime et ne vous épouserai point !
Elle avait de la résolution maintenant et parlait avec hardiesse. Lembarras avait été de dire le premier mot.
Angélique des Meloises ! sécria Le Gardeur, il y a ici un homme, un rival, un amoureux plus heureux que moi ! cest vous qui parlez, mais cest lui qui vous inspire ! Vous avez donné votre amour à un autre, et vous mavez rejeté !
Je nai aimé personne autre que vous et je ne vous ai point rejeté, répondit Angélique.
Elle se donnait garde de dire quelle nattendait que loccasion de le faire, et surtout quelle aspirait à la main de lintendant.
Tant mieux pour cet homme ! dit Le Gardeur.
La colère le gagnait. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la pièce.
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Angélique jouait son âme avec Satan, et elle sentait qu elle allait la perdre.
Le Gardeur lui dit :
Il y avait autrefois un sphinx qui proposait une énigme aux passants, et celui qui ne pouvait la deviner subissait la mort. Je vais mourir car je ne saurais vous comprendre.
Nessayez pas de deviner, cher Le Gardeur, lui répliqua-t-elle. Et souvenez-vous que le sphinx devait se précipiter dans la mer, si lénigme quil proposait était devinée. Ce nest pas ce que je ferais probablement. Mais vous êtes toujours mon ami, Le Gardeur ! ajouta-t-elle dune voix câline en venant sasseoir à ses côtés. Regardez ! ces fleurs que je nai pas voulu mettre dans mes cheveux, je les cache dans ma poitrine comme un trésor !
Cétait le jasmin dAmélie. Elle le prit, lembrassa avec effusion et le mit à son corset.
Vous êtes encore mon ami, Le Gardeur ! fit-elle en donnant à son regard ce charme séducteur quelle seule connaissait.
Je suis plus quun ami, Angélique ! plus que mille amis !... Mais que je sois maudit si je reste ce que je suis et que vous deveniez la femme dun autre !...
Il subissait laiguillon dune fureur longtemps retenue. Repoussant violemment mademoiselle des Meloises, il se précipita vers la porte. Mais soudain il sarrêta, et se retournant :
Ce nest pas vous que je maudis, Angélique ! sécria-t-il, pâle et tout agité, mais cest moi, parce que jai cru sottement à votre amour menteur !... Adieu ! soyez heureuse !...
Pour moi, tout est fini désormais ! tout, excepté la douleur et la mort !...
Arrêtez ! arrêtez, Le Gardeur ! ne me laissez pas ainsi ! exclama mademoiselle des Meloises, épouvantée.
Elle courut à lui, essaya de le retenir en le saisissant par le bras, mais il sarracha brusquement de ses mains nerveuses, et nu tête, sans autre adieu, sans dire un mot, il sélança dans la rue.
Elle monta à son balcon, se pencha au-dessus de la rue sombre et se prit à crier :
Le Gardeur ! Le Gardeur !...
Ce dernier cri damour leut fait revenir de chez les morts sil lavait entendu ! Mais déjà il sétait enfoncé dans les ténèbres.
Et loin, sur le pavé sonore, on pouvait entendre encore résonner le bruit dun pas rapide...
Cétait Le Gardeur de Repentigny qui fuyait la belle Angélique des Meloises.
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Angélique demeura longtemps sur son balcon, écoutant toujours si elle ne l entendrait pas revenir.
Il ne revint pas !
Son amour aurait pu la sauver encore peut-être : elle se sentait vaincue et se trouvait plus heureuse de sa défaite...
Il était trop tard !
Ô mon Dieu ! sécria-t-elle, dans une angoisse mortelle, il est parti ! parti à jamais !... Mon Le Gardeur ! le seul qui mait aimée véritablement, il est parti ! je lai chassé par ma folie et ma malice !... Et pourquoi ?...
Pourquoi ? elle le vit clairement, et, dans son désespoir, arrachant ses tresses dor et se frappant la poitrine, elle sécria :
Que je suis méchante !... Oui ! affreusement méchante !...
Je suis la pire, je suis la plus méprisable des créatures ! Comment ai-je osé repousser la main de celui que jadorais, pour accepter la main de celui que je hais de toute mon âme ? Lesclave qui se vend sur la place publique, vaut mieux que moi ! car elle nest pas libre, elle ! Moi je me vends corps et âme à un homme que je méprise ! car je sais quil me trompe ! Oh ! de quel prix infâme je vais payer la splendeur que je demande !
Elle se laissa tomber à terre et se blessa au front. Mais elle ne remarqua point le sang qui coulait de sa blessure. Son âme était déchirée par mille tourments.
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Par moment elle voulait se lever, et comme la Rose de Saron, courir à la recherche de son bien-aimé, pour se jeter à ses genoux et lui jurer un amour éternel !
Elle ne connaissait guère son pauvre cSur ! Elle avait vu le monde obéir à ses caprices, et navait jamais eu dautre règle de conduite que sa volonté. Elle était devenue la divinité terrestre qui cherche en vain à réunir dans son cur des choses qui se repoussent ; elle sétait faite le jouet de toutes les puissances du mal !
Elle gisait évanouie sur le plancher, ses mains se crispaient douloureusement.
Elle était comme une reine tombée du trône, et sa longue chevelure dor en désordre la couvrait comme un manteau royal déchiré.
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Ce fut bien après minuit qu elle sortit de son évanouissement, et les brises fraîches du matin commençaient à souffler.
Elle se leva lentement, s appuya sur son coude, et se mit à regarder, d un Sil hagard et surpris, les étoiles impassibles qui luisent dans linfini, sans se soucier de nos peines.
Persée atteignait le Méridien. Elle aperçut Algol, son étoile. Algol, tantôt étincelante et tantôt pâle, lui sembla, comme son âme à elle, être tour à tour au pouvoir de lesprit de lumière et au pouvoir de lesprit des ténèbres ! Elle se leva tout à fait. Son visage était souillé de sang ; elle éprouvait des tortures et frissonnait de froid. Le vent qui passait dans le treillage lavait glacée. Elle ne voulut pas cependant appeler sa servante. Elle se jeta sur un lit, et fatiguée par les émotions et les souffrances, elle dormit longtemps.
XXV
Rien ! rien, que le désespoir !
Le Gardeur sen allait par les rues de la ville, à pas pressés, au hasard, sans savoir et sans se demander où il allait ainsi. Fou de douleur et de colère, il se maudissait, et il maudissait Angélique, et le monde, et la Providence même quil croyait de complicité avec lenfer pour lui ravir sa félicité.
Le pauvre insensé ! Il ne songeait pas que mettre son bonheur dans lamour dune femme comme Angélique, cétait bâtir sur le sable une maison destinée à être balayée par la première tempête.
Holà ! Le Gardeur ! Est-ce vous ? cria tout à coup une voix dans la nuit. Quel bon vent vous amène à cette heure ?
Le Gardeur sarrêta et reconnut le chevalier de Péan.
Où allez-vous ? continua de Péan, vous marchez comme un désespéré...
Au diable ! répondit Le Gardeur.
Et il retira sa main que de Péan serrait comme par amitié. Il continua :
Cest le seul chemin qui souvre devant moi maintenant, et jy cours comme un garde-du-corps de Satan ! Ne me retenez pas, de Péan ! Laissez-moi le bras ! Je men vais au diable, vous dis-je !
Cest un beau chemin ! riposta de Péan, un chemin large et bien fréquenté : le chemin du roi, enfin ! Je le suis, moi aussi, ce chemin ! et aussi vite et aussi joyeusement que personne en la Nouvelle-France !
Filez, alors ! Allez devant ou derrière moi ! mais pas avec moi, de Péan ! Je coupe par le plus court pour arriver plus tôt, et je nai besoin de personne !
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En disant cela Le Gardeur partit.
De Péan ne le lâcha point. Il se douta de ce qui venait d avoir lieu.
Le plus court que je connaisse, répliqua-t-il, c est par la taverne de Menut, où je me rends. J aimerais bien votre compagnie, Le Gardeur ! il est fâcheux que vous naimiez pas la mienne. Nous avons une nuit de gala, chez Menut ! et de la musique !... comme les grenouilles de Beauport en font à lheure quil est ! Venez donc ! venez !
Il le prit par le bras de nouveau. Cette fois, Le Gardeur ne le repoussa point.
Peu mimporte où aller ! dit-il.
Il oubliait le dédain quil ressentait pour cet homme et se laissait guider par lui. La taverne de Menut ! cétait justement lendroit où il fallait aller pour noyer ses chagrins !
Ils se mirent tous deux à marcher en silence. Au bout de quelques minutes, de Péan dit :
Quavez-vous donc, Le Gardeur ? Du malheur au jeu ? une fortune rebelle ? une fiancée volage comme les autres femmes ?
Le Gardeur se fâcha.
Prenez garde, de Péan ! menaça-t-il, en sarrêtant, je vous brise les os si vous continuez ! Je crois bien que vous navez pas lintention de me blesser, mais encore...
Il avait lair féroce.
De Péan saperçut quil ne faisait pas bon de rouvrir la blessure.
Pardonnez-moi, Le Gardeur, demanda-t-il avec une sympathie parfaitement feinte, je nai pas voulu vous offenser. Mais vous soupçonnez vos amis, ce soir, comme un Turc, son harem !
Jai mes raisons ! quant aux amis, de Péan, je ne trouve plus que des amis comme vous ! je commence à croire que le monde nen a point de meilleurs !
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Ils longeaient le mur du jardin des Récollets. La cloche sonna l heure qui s envolait. Les frères de Saint-François dormaient en paix sur leur couche, semblables aux oiseaux de l océan qui trouvent dans l angle du rocher solitaire, un refuge contre les tempêtes.
Le Gardeur se tourna brusquement vers son compagnon :
De Péan, dit-il, pensez-vous que les Récollets sont heureux ?
Heureux comme des huîtres à mer haute ! Ils ne sont point contrariés dans leurs amours,... sils le sont quelquefois dans leur dîner ! Mais ce nest ni votre sort ni le mien, Le Gardeur !
De Péan tâchait de surprendre quelque chose de ce qui sétait passé entre Angélique et lui.
Jaimerais mieux être une huître quun homme ! et jaimerais mieux être mort que vivant ! répliqua Le Gardeur.
Après une minute de silence, il demanda brusquement.
Le cognac peut-il tuer un homme bien vite, savez-vous, de Péan ?
Jamais il ne vous tuera, Le Gardeur ! répondit celui-ci, si vous le prenez chez Menut... Au contraire, il vous rendra vigoureux et indépendant des hommes et des femmes !
Cest là que je vais boire quand je suis à lenvers comme vous lêtes. Cest un spécifique. Il vous guérira, jen suis sûr.
Ils traversèrent la Place dArmes. Tout était noyé dans la nuit, et seules, les sentinelles se promenaient devant la porte du château, lentement et silencieuses comme des ombres.
Tout est calme et grave comme un cimetière, ici, remarqua de Péan, la vie de ces lieux sen est allée chez Menut !
Et comme la cloche achevait de tinter, il ajouta :
Jaime les petites heures ! Que lon veille ou que lon dorme, elles passent vite et sont vite comptées... Elles seules valent quelque chose dans la vie dun homme ! Deux heures du matin, cest midi pour lhomme qui a lesprit daller les attendre chez Menut !
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Le Gardeur suivait de Péan sans bien songer où il allait, machinalement. Il connaissait les gens qu il rencontrerait chez Menut. À cette heure-là, tout ce qu il y avait de plus dissolu, de plus débauché dans la ville et la garnison se réunissait dans lodieuse taverne.
Maître Menut, un gros et bruyant Breton, se vantait de tenir une maison où régnait labondance. Rien ny manquait, on y trouvait de tout à foison : la maison était pleine damusements, les tables, pleines de mets, les pots et les vases, pleins, les convives, pleins ! le maître lui-même, plein !
Cette nuit-là, il y avait encore plus de bruit, déclat et de plaisir, que de coutume. Cadet, Varin, Le Mercier et une foule damis et dactionnaires de la Grande Compagnie sy trouvaient réunis. On jouait, on buvait, on causait.
Largot de Paris, avec ce quil avait de plus impur, était en grand honneur dans la taverne et parmi ces gens débauchés. Cétait une sorte de protestation contre le raffinement un peu trop exagéré de la société dalors.
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De Péan et Le Gardeur entrèrent dans l auberge, et furent reçus à bras ouverts : de tous côtés, des mains s étendaient vers eux avec des coupes pleines jusqu au bord. De Péan buvait peu.
Il faut que je garde ma tête, fit-il, car j ai une revanche à prendre, cette nuit.
Le Gardeur ne refusa rien, but avec chagrin et de toutes les liqueurs. Il entra ensuite dans une chambre vaste et bien meublée, où maints gentilshommes, assis à des tables couvertes de tapis, jouaient aux cartes et aux dés. Des tas de papier-monnaie passaient dune main à lautre, sans cesse, et sans paraître affecter lindifférence des joueurs, à la fin de chaque partie, ou après chaque gageure.
Le Gardeur se plongea tête baissée dans le torrent de la dissipation. Il joua, but, parla argot et jeta toute réserve aux quatre vents !
Il doublait lenjeu, et amenait les dés dune façon insouciante, comme sil se fut autant moqué de perdre que de gagner.
Il criait plus fort que les autres. Il embrassa de Péan en lappelant son meilleur ami, et de Péan le lui rendit en le proclamant le roi des bons lurons.
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De Péan suivait avec une maligne satisfaction les progrès de l ivresse chez Le Gardeur. S il paraissait se relâcher, il lui proposait de boire à la meilleure fortune, et s il perdait l enjeu, de boire en dépit de la mauvaise fortune.
Mais laissons tomber un voile sur lodieuse taverne de Menut. Le Gardeur, complètement ivre, avait roulé à terre, et des serviteurs complaisants lavaient porté sur un lit où il dormait dun sommeil de plomb, profond et affreux comme la mort ! Son regard était fixe et vitreux comme le regard dun mourant, sa bouche sentrouvrait, toute frémissante encore des baisers chastes de sa sur, ses mains pendaient, fermées et rigides comme les mains dune statue.
Il est à nous, maintenant ! dit de Péan à Cadet, il ne retournera pas se fourrer la tête sous laile des Philibert !
Et ils se mirent à rire brutalement en le regardant dormir.
Une belle dame que tu connais bien, Cadet, lui a donné la permission de boire jusquà se tuer, et cest ce quil va faire, reprit de Péan.
Qui ? Angélique ?
Eh oui ! Angélique ! Pourrait-il sen trouver dautres ?
Le Gardeur nest ni le premier ni le dernier quelle va coucher sous des draps de pierre, affirma de Péan en levant les épaules.
Gloria patri, filioque ! sécria Cadet, dun air moqueur, les honnêtes gens vont perdre leur carte datout !...
Mais comment lavez-vous arraché de Belmont, Péan ?
Oh ! ce nest pas moi ! cest Angélique des Meloises ! Elle a tendu le piège, et à son appel, il est venu sy prendre.
Cest bien elle, cela ! la sorcière ! exclama Cadet avec un éclat de rire. Elle rendrait le diable jaloux de ses tours ! Satan nest pas capable de perdre un homme aussi sûrement quelle !
Je suppose, Cadet, que Satan et elle, cest à peu près la même chose... Mais où est Bigot ? Il devait venir ici.
Bigot ? il est de mauvaise humeur, cette nuit ! il ne viendra pas. Cette femme de Beaumanoir, vous savez ? cest une épine qui le déchire, une boule de neige qui le glace... à notre égard ! Elle le domine. Par saint Pigot ! il laime !
Je vous lai déjà dit, Cadet, je men suis aperçu il y a un mois, et jen ai été convaincu, lautre nuit, quand il a refusé de nous la présenter.
Faut-il être fou, de Péan, pour soccuper ainsi dune femme ! que veut-il en faire, savez-vous ?
Comment le saurais-je ? Lenvoyer à la dérive, quelque bon jour, jusquà la rivière du Loup... Cest ce quil fera probablement, sil est sensible un peu. Il nosera jamais se marier sans la permission de la Pompadour. La joyeuse poissonnière sait brider ses favoris. Bigot peut avoir autant de femmes que Salomon, si le cur lui en dit, mais en contrebande ! autrement, il faut le consentement de la grande courtisane. Il paraît quelle raffole de lui. Ce serait la raison.
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Cadet ! Cadet ! crièrent plusieurs voix, vous êtes condamné à payer un panier de Champagne pour avoir laissé la table !
Je le veux bien ! j en paierai même deux, s il le faut ! répliqua Cadet. Mais il fait chaud comme dans le Tartare ici ! Je suis comme un saumon rôti !
En effet, Cadet avait la face rouge, large, ronde, et il paraissait tout en feu.
Il fit quelques pas, sa démarche nétait point ferme : il titubait. Sa voix était rauque et plus grossière encore que de laccoutumée.
Mais il conservait toujours passablement son intelligence.
Je vais respirer un peu lair frais du dehors, dit-il. Je me rendrai peut-être à la Fleur de lys. On ne se couche jamais à cette bonne vieille taverne.
Je vais avec vous !... moi aussi !... et moi ! crièrent une dizaine de voix.
Venez tous ! nous allons entrer dans ce vieux taudis. Cest là que se trouve le meilleur cognac de Québec. Comme de raison cest du cognac volé !... Mais il nen est que meilleur.
Le vieux Menut ne fut pas de cette opinion. Le cognac de la Fleur de lys ne valait pas mieux que le sien. Il avait payé les droits, lui, et sa boisson portait la marque de la Grande Compagnie. Il en appelait à tous les gentilshommes présents.
Pour lui plaire et le remettre de bonne humeur, Cadet et ses amis burent une nouvelle ronde. Le bruit, la confusion, le tapage redoublèrent. Quelques-uns se mirent à chanter cette fameuse chanson qui exprimait si bien lesprit railleur et la gaieté de la nation française à lépoque de lancien régime :
Vive Henri quatre !
Vive ce roi vaillant !
Ce diable à quatre
A le triple talent
De boire, battre
Et dêtre vert-galant !
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Ils sortirent en chantant et se rendirent à la Fleur-de-lys.
Ils entrèrent sans cérémonie dans une chambre spacieuse, basse, traversée au plafond par des poutres épaisses. Les murs de cette pièce, enduits d une grossière couche de plâtre, disparaissaient sous les proclamations des gouverneurs et des intendants, et sous les ballades apportées de France par les matelots. Le papier jauni de toutes ces uniformes productions remplaçait la peinture.
Au milieu de cette chambre, il y avait une longue table, et autour de la table, des matelots, des voyageurs, des canotiers, en chemise et coiffés de tuques bleues ou rouges... Tous ces gens fumaient leur pipe, causaient, ou chantaient. Ils paraissait jouir et samuser. Leurs faces laides et riantes, légèrement éclairées par la blafarde lumière qui tombait des chandelles de suif fixées aux murs, auraient été dignes dêtre reproduites par le vulgaire mais fidèle pinceau de Schalken ou de Téniers.
Maître Pothier occupait la place dhonneur à la tête de la table.
Dune main, il tenait un gobelet de terre plein de cidre, et de lautre, sa pipe encore fumante. Son sac de cuir était accroché dans un coin. Pour le moment, son utilité avait cessé !
Max Grimeau et Bartémy laveugle, arrivés à point pour goûter au pâté, occupaient, l un la droite, et l autre la gauche du notaire. Ils étaient pleins comme des grives et gais comme des pinsons.
Ils chantaient au moment où Cadet entra.
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À l arrivée des gentilshommes, tous se levèrent et saluèrent avec politesse. Ils étaient flattés dune pareille visite.
Asseyez-vous, messieurs ; prenez nos sièges, fit maître Pothier fort empressé.
Il présenta sa chaise à Cadet et Cadet laccepta volontiers. Il accepta aussi un gobelet de cidre normand quil déclara meilleur que le meilleur vin.
Nous sommes vos humbles serviteurs, et nous prisons hautement lhonneur que vous nous faites en ce moment ! reprit le vieux notaire en remplissant le gobelet.
Joyeux compères que vous êtes ! repartit Cadet en sétendant les jambes, votre cidre me paraît excellent. Mais, dites-moi donc, buvez-vous cela par goût ou faute de mieux ?
Il ny a rien au monde de meilleur que le cidre normand,... après le cognac, affirma maître Pothier, en jetant un éclat de rire qui lui fendit la bouche dune oreille à lautre. Le cidre normand, continua-t-il, est digne de la table du roi : mais quand il est agrémenté dune goutte deau-de-vie, il est digne de la table du pape !
Il fait voir des étoiles en plein midi ! quelle délice ! Nest-ce pas, Bartémy ?
Comment ! vieux grippe-sous ! te voilà ici, toi ? sécria Cadet en apercevant laveugle de la porte de la basse-ville.
Hélas ! oui ! votre honneur ! pour lamour de Dieu ! répondit Bartémy sur le ton plaintif de la profession.
Tu es bien le plus aimable gueux que je connaisse en dehors de la Friponne ! reprit Cadet en lui jetant un écu.
Il nest ni plus éveillé ni plus gueux que moi, votre honneur ! riposta Grimeau, en grimaçant de joie comme un Alsacien devant un pâté de Strasbourg.
Cest moi qui faisais la basse tout à lheure quand vous êtes entré, vous devez mavoir entendu ?
Si je tai entendu ! assurément, mon vieux Max ! Il ny a pas une voix comme la tienne dans Québec.
Tiens ! voici un écu pour toi aussi. Bois à la santé de lintendant ! Un écu pour maître Pothier aussi ! ce vieux membre errant de lordre judiciaire... Tenez ! maître Pothier ! si vous voulez continuer la chanson que vous chantiez tantôt, je vous emplis comme une outre du meilleur cognac !
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Nous étions sur le Pont d Avignon, votre honneur, répondit maître Pothier, gravement.
C est moi qui jouais l air ! interrompit Jean La Marche, vous devez avoir entendu mon violon ? Un bon violon !
Jean n aurait pas voulu perdre une si belle occasion de montrer son talent. Il fit glisser larchet sur les cordes et donna quelques mesures :
Cétait ce ton-là, votre honneur, dit-il.
Justement ! cétait cela ! je connais la vieille romance. Cest bon, va ! exclama Cadet.
Et, passant les pouces dans lemmanchure de son gilet chamarré, il écouta avec une sérieuse attention. Il aimait, malgré sa grossièreté, la vieille musique canadienne.
Jean donna deux ou trois nouveaux coups darchet, puis, appuyant linstrument à son menton, avec un geste savant, et prenant une pose inspirée, digne de Lulli, il commença à chanter en saccompagnant :
À saint Malo, beau port de mer,
À saint Malo, beau port de mer,
Trois gros navires sont arrivés !
Nous irons sur leau nous y prom, promener,
Nous irons jouer dans lîle !
Tut ! tut ! sécria Varin, pas de ces fadaises ! Il ny a rien là-dedans qui chatouille. Un madrigal, ou une de ces damnées chansons du quartier latin !
Je ne sais pas de damnées chansons ! riposta Jean La Marche, et quand même jen saurais, je nen chanterais point !
Il était jaloux des ballades de son pays, la Nouvelle-France. Il ajouta avec un brin de malice :
Les sauvages ne jurent pas parce quils ne savent pas ce quest un serment, et les habitants ne chantent point de damnées chansons, parce quils nen ont jamais appris. Mais je puis jouer et chanter « À Saint-Malo, beau port de mer » aussi bien que nimporte quel homme dans la colonie !
Les chansons populaires des Canadiens français sont dune poésie simple, presquenfantine ; elles sont chastes comme les hymnes des autres nations.
Chantez ce quil vous plaira, et ne vous occupez point de Varin, mon brave garçon, dit Cadet, en sallongeant dans sa chaise. Jaime mieux les ballades canadiennes, que toutes les romances que le diable fabrique à Paris !...
Chantez-les, Varin, vos piquants couplets si vous les aimez ! mais nos habitants ne les rediront pas !...
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Après s être amusés pendant une heure à la Fleur de lys, les compagnons de l intendant reprirent le chemin de la taverne du père Menut. Ils étaient moins fermes encore et plus tapageurs qu à leur arrivée. Ils avaient laissé maître Pothier endormi et plein comme Bacchus, et tous les autres aussi aveugles que Bartémy.
Ils trouvèrent de Péan dans une fureur singulière. Pierre Philibert avait reconduit Amélie après la soirée, et il avait vu son inquiétude et ses pleurs au sujet de Le Gardeur. Il la laissa, bien décidé de rejoindre encore une fois le pauvre jeune homme.
Lofficier qui se trouvait de garde à la porte de la basse-ville lui donna les renseignements quil désirait. Il descendit en toute hâte à la taverne de Menut, et malgré de Péan avec qui il échangea quelques paroles acerbes, il prit son malheureux ami, le porta dans une voiture et lemmena.
Par Dieu ! ce Philibert est un coq, de Péan ! sécria Cadet, au grand déplaisir du secrétaire.
Il a du courage et de limprudence comme dix ! Cest encore mieux quà Beaumanoir !
Cadet sassit pour rire à son aise aux dépens de son ami.
Le maudit ! grinça de Péan, jaurais pu le transpercer !... Je regrette de ne lavoir pas fait.
Non, vous nauriez pas été capable de le tuer, de Péan, et si vous aviez essayé de le faire, vous le regretteriez maintenant, observa Cadet.
Nimporte ! il ny a pas si mauvais jour qui nait un beau lendemain, continua-t-il, venez faire une partie de cartes avec le colonel Trivio et moi. Cela vous mettra de largent dans le gousset et de la bonne humeur dans lâme.
De Péan ne rit point, mais il suivit cependant le conseil de Cadet, et passa le reste de la nuit à jouer.
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Pierre Philibert se disposait à sortir de chez madame de Tilly. Amélie saisit avec transport la main qu il lui tendait, et le regardant à travers ses larmes :
Ô Pierre Philibert ! dit-elle, comment vous remercier assez de ce que vous avez fait pour mon cher et infortuné Le Gardeur ?
Le Gardeur mérite notre pitié, Amélie, répondit le noble colonel... Vous savez comment la chose est arrivée ?
Je ne sais rien, Pierre... je nose rien demander ! Ah ! vous êtes bien généreux !... Pardonnez-moi cette agitation...
Elle sefforçait de se rendre maîtresse delle-même.
Vous pardonner ? allons donc ! Est-ce que lon a quelque chose à pardonner aux anges à cause de leur bonté ?...
Jai une idée, Amélie. Je crois quil serait utile demmener Le Gardeur à Tilly pour quelques temps. Votre excellente tante ma invité à aller visiter son manoir. Si jaccompagnais votre frère à cette chère vieille demeure ?
Une promenade à Tilly avec vous, serait bien agréable à Le Gardeur, jen suis sûre, et laiderait peut-être à rompre ces liens funestes qui le retiennent à la ville...
Tous les médecins du monde ne sauraient lui faire autant de bien que votre compagnie, ajouta-t-elle, dans un élan despérance. Il na nul besoin de remède ; cest le bon soin quil lui faut, cest...
Cest la femme quil aime ! Amélie... continua vivement Philibert.
Et il ajouta presque tristement :
Il arrive quelquefois que lhomme meurt quand il est trompé dans son amour et son espoir !...
Il lavait regardée en disant cette parole.
Elle rougit et répondit vaguement :
Ah ! Pierre, comme je vous ai de lobligation !
Mais alors, comme il la quittait, elle leva sur lui un regard si plein de reconnaissance et damour quil ne loublia jamais.
Dans la suite des années, alors quil était devenu indifférent à la lumière du soleil, à lamour de la femme et aux délices de la vie, il voyait toujours ce regard mouillé de larmes et brûlant de tendresse, descendre sur lui comme un rayon de flamme qui perce le nuage et montre le ciel bleu. Et il soupirait après ce beau ciel où lattendait sa bien-aimée...
XXVI
Entre la dernière violette et la première rose
Oh ! Le Gardeur ! je vous en prie, demeurez avec moi aujourdhui. Jai absolument besoin de vous ! dit Amélie de Repentigny, dune voix tendre et persuasive, à son frère le chevalier. Tante part demain pour Tilly et il faut mettre les papiers en ordre...
Dans tous les cas, jai besoin de vous,... fit-elle encore, en souriant avec douceur.
Le Gardeur sassit. Il paraissait nerveux, fiévreux, malade. Rien détonnant, après la nuit quil avait passée à la taverne de Menut.
Il se leva, fit quelques tours, et regarda par la fenêtre ouverte. Il avait lair dun fauve qui cherche à séchapper.
Il mourait de soif. Amélie lui apporta de leau, du lait, du thé. Il la trouvait bien bonne, bien compatissante, sa sSur !
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Je ne puis pas rester dans la maison ; je vais devenir fou ! dit-il... Tu ne sais pas ce qui m est arrivé !
Hier j ai bâti une tour de verre aussi haute que le ciel, mon ciel à moi !... l amour dune femme !... Aujourdhui, je suis enseveli sous ses ruines !...
Ne parle pas ainsi, mon frère ! tu nes pas de ceux qui se laissent abattre et désespérer par une femme sans foi.
Oh ! pourquoi les hommes mettent-ils en nous cette confiance exagérée ! Combien petit est le nombre de femmes qui méritent lamour et le dévouement dun honnête homme !
Combien petit, aussi ! le nombre des hommes qui méritent de posséder une femme comme toi, Amélie !
Ah ! si Angélique avait ton cur !...
Le Gardeur, tu béniras un jour ce chagrin ! Il est amer, aujourdhui, je le sais, mais la vie avec Angélique serait bien plus amère encore.
Il branla la tête en signe de doute.
Je laurais acceptée quand même, reprit-il. Mon amour est marqué dun sceau fatal et méchant ; nul creuset ne saurait le purifier.
Voici mon dernier mot, fit Amélie, qui jugeait inutile de lutter plus longtemps.
Elle lembrassa.
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Que se passe-t-il donc au manoir ? demanda Le Gardeur, après quelques instants. Tante Tilly s en retourne plus tôt qu elle ne pensait.
On dit qu il y a des Iroquois sur le haut de la rivière Chaudière, et les censitaires désirent aller protéger leurs maisons. Bien plus, le colonel Philibert et toi, vous êtes commandés de vous rendre à Tilly pour organiser la défense de la seigneurie.
Le Gardeur fit un bond. Il ne pouvait comprendre un ordre qui semblait inutile.
Pierre Philibert et moi ! nous sommes chargés de la défense de la seigneurie de Tilly ! répéta-t-il.
Mais nous navons reçu aucune information, hier, sur la marche des sauvages. Ils ne sont certainement pas aussi près que cela. Cest une fausse rumeur que les femmes font courir pour faire revenir leurs maris.
Et il sourit pour la première fois, en exposant cette sage raison.
Je ne crois pas que ce soit cela, Le Gardeur, riposta Amélie, mais tout de même, ce serait, à mon avis, une jolie ruse de guerre. Il est ennuyeux pour des femmes de rester seules si longtemps. Je naimerais point cela, moi.
Oh ! je ne sais pas trop, mais je crois que celles qui avaient peur de sennuyer ont suivi leurs maris à Québec... Et que dit Philibert de cet ordre ? las-tu vu ?
Amélie ne put sempêcher de rougir un peu en répondant :
Oui, je lai vu... Il paraît bien content de retourner à Tilly avec toi, mon frère.
Et avec toi, petite sur !... Quoi ! tu nas pas besoin de rougir. Il est bien digne de toi, et sil te faisait la proposition que jai faite à Angélique des Meloises, hier soir, tu pourrais laccueillir mieux que je ne lai été.
Assez ! assez, Le Gardeur ! Pourquoi parler de cela ? Pierre na jamais songé à moi ; il ny pensera jamais probablement.
Au contraire, Amélie ! Tiens ! ma chère petite sur, quand Pierre Philibert te dira quil taime et te demandera dêtre sa femme, si tu laimes, si tu as encore quelque pitié pour moi, ne le repousse point !
Amélie ne répondit rien. Elle était agitée, tremblante. Elle lui serra la main.
Le Gardeur la comprit mieux que si elle eut parlé. Il lattira sur sa poitrine et lembrassa avec tendresse.
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Le reste de la journée se passa dans le calme et la joie. Il y avait du soleil dans la maison. Amélie reçut les confidences de son frère et elle dit, pour le consoler, des paroles affectueuses comme la religion et l amitié seules peuvent en inspirer.
De nombreux visiteurs vinrent, ce jour-là, frapper à la porte de lhospitalière maison de madame de Tilly, mais Pierre Philibert seul put entrer.
Le Gardeur lui témoigna une sincère reconnaissance. La quiétude qui rentrait dans son âme se reflétait sur sa figure et il avait plus que jamais des ressemblances touchantes avec Amélie. Entre sa sur et son ami, il se croyait revenu aux jours dautrefois, au temps heureux de lenfance !
Bien doux furent les épanchements de lamitié et les retours vers les scènes du passé ! Bien doux pour Pierre et Amélie surtout, les regards timides et furtifs, les soupirs comprimés, les espoirs naissants !
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La besogne de la journée était finie au Chien d Or.
Le Bourgeois prit son chapeau, son épée et se dirigea sur le cap pour aspirer la brise fraîche qui montait du fleuve. Cétait juste le changement de la marée.
Le fleuve coulait à pleins bords et, çà et là, quelques étoiles se miraient dans ses flots avec les premiers reflets de la lune qui se levait lentement sur les collines de la rive sud.
Le bourgeois sassit sur le mur de la terrasse, pour contempler lindescriptible scène. Il était venu cent fois sextasier en ces lieux, et le charme était toujours nouveau.
Ce soir, tout lui semblait plus beau que de laccoutumée. Il était si heureux !
Il songeait à Pierre, son fils, revenu tout glorieux ; il songeait à la fête de Belmont où tous les grands étaient accourus avec plaisir. Il se trouvait heureux, oui ! heureux dans son fils surtout, le plus grand bonheur d un père !
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Pendant quil était plongé dans ces douces réflexions, il entendit une voix bien connue. Il se retourna et aperçut le comte de La Galissonnière et Herr Kalm. Ils venaient des jardins du château et passaient sur le cap, avec lintention dentrer chez madame de Tilly, pour lui présenter leurs compliments avant son départ.
Philibert se joignit à eux.
La lune éparpillait des flèches dargent sous leurs pas. Les ombres projetées par les murailles, donnaient à limmense tableau lumineux des effets saisissants, que Rembrandt seul aurait pu rendre avec quelque fidélité.
Kalm était dans lenthousiasme. Cette nuit étincelante sur les hauteurs de Québec, lui rappelait les clairs de lune de Drachenfels sur le Rhin, ou le soleil de minuit qui se lève soudain sur le golfe de Bothnie, mais le spectacle de Québec était infiniment plus grand et plus beau, et ce cap merveilleux où il se promenait avec ses amis méritait bien, disait-il, dêtre appelé le cap Diamant.
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Madame de Tilly reçut les visiteurs avec sa courtoisie habituelle. Elle appréciait surtout la visite du Bourgeois qui se rendait si rarement chez ses amis.
Son Excellence, dit-elle, est tenue, par sa position officielle, de représenter la politesse française auprès des dames de la colonie, et Herr Kalm, qui représente la science européenne, doit être gracieusement accueilli partout.
Amélie parut dans le salon. Elle sut, par son esprit, ses grâces et le charme de sa conversation, se rendre aimable et même bien intéressante. Kalm fut assez surpris de trouver chez une jeune fille des connaissances aussi sérieuses.
Le Gardeur vint à son tour remercier les nobles vieillards de lhonneur quils leur faisaient. Il parla peu cependant, et garda une prudente réserve.
Amélie se tenait à côté de lui, toujours prête à lui donner l aide de sa sagesse et de ses ressources.
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Félix Beaudoin, en grande livrée, vint annoncer que le thé était servi. Madame de Tilly pria les distingués visiteurs de vouloir bien accepter une tasse de ce breuvage, tout à fait nouveau dans la colonie, et qui ne paraissait encore que sur quelques-unes des plus riches tables.
Le service était en porcelaine chinoise.
Cétait cette porcelaine toute couverte de grotesques peintures, que lon voit partout aujourdhui et qui étaient si rares en ce temps-là : des jardins, des maisons dété, des arbres chargés de fruits, et des saules penchés sur des rivières. Ce pont rustique avec ces trois individus emmanchés de longues robes qui le traversent, ce bateau qui flotte sur une nappe deau, et ces pigeons qui volent dans un ciel sans perspective, qui de nous ne se rappelle point cela ?
Madame de Tilly, en femme distinguée, appréciait cette vaisselle alors de si haut goût, et navait que des sentiments de bienveillance pour cette race si industrieuse des fils du céleste empire qui avaient fourni à sa table un service aussi élégant.
Il ny avait, pour madame de Tilly, rien de déshonorant à ne pas savoir que des poètes anglais avaient redit les louanges du thé.
À cette époque létude des poètes anglais nétait guère à la mode en France, surtout dans la colonie. Cest Wolfe qui a fait connaître au Canada le vaste domaine de la poésie anglaise ; Wolfe à qui sapplique ce vers prophétique de lélégie de Gray :
« Le chemin de la gloire aboutit au tombeau ! »
Ce Wolfe qui, après avoir descendu le fleuve, débarqua, dans le calme dune nuit dautomne, ses troupes disciplinées, et puis escalada secrètement ces fatales hauteurs dAbraham, dont la possession lui valut la conquête de la ville et la mort dun héros.
De là partent ces deux glorieux courants didées nouvelles et de nouvelles littératures, qui sont venus jusquà nous côte à côte, comme deux rivaux ou deux amis ! De là partent ces deux courants qui suniront dans lavenir pour ne former quune grande littérature, la littérature canadienne !
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Le bourgeois Philibert avait exporté en Chine une énorme quantité de ginseng, que le royaume des fleurs payait au poids de l or, ou avec son inestimable thé ; et madame de Tilly fut l une des premières dames qui osa servir à ses hôtes la délicieuse boisson orientale.
Kalm ne trouvait rien de comparable au thé. Il létudiait sous tous les rapports et le buvait de toutes les façons.
Quand la tasse de thé aura remplacé la coupe de vin, disait-il ; quand le genre humain ne boira plus que de cette infusion de la plante chinoise, il deviendra doux et pur. Le thé le délivrera des pernicieux produits de lalambic et du pressoir. La vie de lhomme deviendra plus longue et mieux remplie. Ce sera la réalisation de la troisième béatitude, sécriait-il, et « les pacifiques auront la terre en héritage ! »
À quoi la Chine doit-elle ses quatre mille ans dexistence ? demanda-t-il à La Galissonnière.
À sa momification ! repartit le comte qui ne savait pas trop ce quil devait répondre et qui, dans tous les cas, voulait se dérider un peu.
Pas du tout ! riposta Kalm, sérieusement. Cest à lusage du thé ! Cest le thé qui a sauvé le Chinois !
Le thé assouplit les nerfs, purifie le sang, chasse les vapeurs du cerveau, et ranime les fonctions vitales. Donc, il prolonge lexistence de l homme ! donc il prolonge la vie des nations ! donc il a valu à la Chine ses quatre mille ans de durée ! Et le peuple chinois lui doit d être le plus ancien peuple de la terre.
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Herr Kalm était un enthousiaste partisan du thé. Il le prenait très fort pour surexciter la dépression de ses facultés mentales ; il le prenait faible pour calmer lexcitation.
Il produit les effets les plus contraires ! sécriait-il. Cest, disait-il, comme si je mêlais ensemble Bohée & Hyson, pour me procurer linspiration convenable à la composition de mes livres scientifiques et de mes récits de voyage ! Inspiré par Hyson, je tenterais la composition dun poème comme lIliade ; sous linfluence de Bohée, jentreprendrais détablir la quadrature du cercle, de trouver le mouvement perpétuel et même de réformer la philosophie allemande !
Le professeur était dune humeur charmante, et gambadait gracieusement à travers les champs fleuris de la littérature, comme un fougueux coursier de la Finlande, nayant pour fardeau que le bagage scientifique dune douzaine décoliers en vacance.
Madame de Tilly versa une nouvelle tasse de la liqueur qui mettait ainsi en verve le grave Suédois.
Il est heureux, dit-elle, que nous puissions échanger contre le thé, notre inutile ginseng.
C était une autre porte ouverte aux observations du savant.
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Je regrette, reprit-il, qu on ne le prépare pas avec plus de soin et de manière à satisfaire le goût de ces fastidieux Chinois. Ce commerce du ginseng ne durera pas longtemps.
C est vrai, approuva le gouverneur ; mais nos sauvages qui le recueillent sont de mauvais travailleurs. Cest dommage, ce serait une source de richesses pour la colonie...
Combien avez-vous fait, Philibert, avec le ginseng, lannée dernière ?
Je ne sais pas au juste, Excellence, mais le demi-million que jai donné pour aider à la défense de lAcadie provenait de la vente de ce produit à la Chine.
Je le savais, repartit le gouverneur, en tendant la main au Bourgeois, et je vous remercie au nom de la France, de votre admirable générosité...
Que Dieu vous bénisse pour ce grand acte de patriotisme !
Sans vous la Nouvelle-France était perdue.
Il ny avait plus dargent dans le trésor, continua-t-il, en regardant Kalm, et la ruine était imminente, lorsque le noble marchand du Chien dOr se chargea de nourrir, de vêtir, et de payer les troupes du roi. Cétait deux mois avant la reprise de Grand-Pré sur lennemi.
Il ny a rien en cela que de fort naturel, répondit le Bourgeois qui haïssait les compliments. Si ceux qui ont des richesses ne donnent pas, comment pourriez-vous recevoir de ceux qui nen ont pas ? Et puis, je devais faire quelque chose pour Pierre... Vous savez, Excellence, quil était en Acadie, alors ?
Un souffle dorgueil paternel passait sur la figure dordinaire si impassible du noble vieillard.
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Le Gardeur jeta un regard à sa sSur. Elle le comprit. Ce loyal citoyen, semblait-il lui dire, est digne d être pour vous un second père ! Et elle rougit légèrement, tout en demeurant silencieuse. Il n y avait point de paroles pour la musique qui ravissait son âme. Mais il arriverait un jour où, pour elle, toutes ces suaves harmonies rempliraient lunivers.
Le gouverneur qui savait un peu et devinait beaucoup ce qui se passait dans les curs de ses jeunes amis, reprit en plaisantant :
Les Iroquois noseront jamais approcher de Tilly quand ils sauront que la garnison se compose de Pierre Philibert et de Le Gardeur, avec madame de Tilly pour commandant et mademoiselle Amélie pour aide-de-camp !
Cest vrai ! répondit madame de Tilly. Du reste, les femmes de notre maison ont déjà porté lépée, et défendu le vieux manoir !
Elle faisait allusion à une célèbre défense du château par une ancienne châtelaine à la tête de ses censitaires.
Elle ajouta en riant :
Et, tant que nous serons là, nous ne livrerons jamais ni Philibert, ni Le Gardeur aux peaux rouges ou blanches qui les demanderont...
Tout le monde se prit à rire, même Le Gardeur, qui aimait pourtant les peaux blanches, ses compagnons, mais détestait, au fond, leur indigne conduite.
Le gouverneur reprit :
Le Gardeur et Philibert resteront sous vos ordres, madame, et ne reviendront pas à la ville avant que le danger ne soit passé.
Parfait, Excellence ! exclama Le Gardeur, jobéirai à ma tante.
Il devinait bien ce quon voulait de lui et se soumettait de bon gré. Il avait trop desprit et de cur pour laisser paraître le moindre dépit. Il respectait si hautement sa tante ! il estimait si fort son ami Pierre ! il aimait dune si vive affection sa sur Amélie !
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Après le thé, les visiteurs furent conduits au salon.
Amélie chantait à ravir et le gouverneur était excellent musicien. Il possédait une belle voix de ténor, une voix qui avait pris de l ampleur dans les luttes contre les vents, sur la pleine mer ! une voix que la bonté, la vertu et laspect de la belle nature avaient rendue flexible et suave.
On redisait alors, dans toute la Nouvelle-France, une complainte dune étonnante tristesse et dune grande beauté, la complainte de Cadieux.
Cadieux, un voyageur interprète, avait planté sa tente au portage des sept chutes, où se trouvaient déjà quelques familles. Cétait à lépoque où les traiteurs apportaient les fourrures.
Les Iroquois vinrent sembusquer au pied du portage pour tuer et piller les voyageurs attendus. Un jeune sauvage découvrit leur retraite et donna lalarme. Il ny avait quun moyen déchapper, sauter les rapides secrètement. Le danger était extrême... Il fallait que quelquun restât cependant pour donner le change à lennemi.
Cadieux fut ce brave. Il alla, avec un jeune Indien, attaquer les Iroquois, pour les attirer en arrière du rivage et les empêcher de voir les canots fugitifs. Son stratagème réussit. Tout le monde fut sauvé, mais il périt avec son jeune compagnon...
Les Iroquois ne purent pas le saisir, cependant. Il leur échappa, mais il revint tomber, épuisé de fatigue et de faim, à lendroit même doù il était parti quelques jours auparavant.
Nayant plus despoir, sentant venir ses derniers instants, il arracha une feuille décorce blanche au bouleau qui le protégeait, et avec son propre sang, il écrivit sa chanson de mort.
Elle fut trouvée peu de temps après, à côté de lui.
Le voyageur qui remonte lOutaouais jusquà lîle du Grand Calumet, noublie pas de sarrêter au Petit rocher de la haute montagne, au milieu du portage des sept chutes. C est là que se trouve la tombe de Cadieux.
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Amélie avait été touchée de la plaintive romance. En la chantant elle faisait couler des larmes.
À la demande des hôtes de sa bonne tante, au milieu d un calme presque douloureux elle commença :
Petit rocher de la haute montagne,
Je viens ici finir cette campagne !
Ah ! doux échos, entendez mes soupirs !
En languissant je vais bientôt mourir !
Il y avait des pleurs dans tous les yeux, et lon aurait cru que le dernier soupir de Cadieux expirait sur ses lèvres émues quand elle dit :
Rossignolet, va dire à ma maîtresse,
À mes enfants, quun adieu je leur laisse !
Que jai gardé mon amour et ma foi,
Que désormais faut renoncer à moi !
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Quelques autres amis de la famille, Coulon de Villiers, Claude Beauharnois, de La Corne Saint-Luc, étaient aussi venus faire leurs adieux à madame de Tilly.
De La Corne provoqua les rires par ses allusions aux Iroquois. Il était dans le secret.
J espère, Le Gardeur, dit-il, que vous menverrez leurs chevelures quand vous les aurez scalpés... ou quils menverront la vôtre.
Les heures passèrent vite. La cloche du beffroi des Récollets sonna plusieurs fois dans la nuit tranquille, avant que la solitude se fit dans la maison de madame de Tilly.
Le Gardeur se sentait meilleur et plus fort. Le Bourgeois lui dit en lui serrant la main :
Courage ! mon enfant, courage ! Souvenez-vous du proverbe : « Ce que Dieu garde est bien gardé ! »
Adieu ! vénérable ami ! sécria Le Gardeur, dans une affectueuse étreinte. Comment ne vous regarderais-je pas comme mon père, puisque Pierre est pour moi plus que mon frère ?
Oh ! je serai pour vous un père affectueux si vous me le permettez, Le Gardeur, reprit le Bourgeois touché jusquaux larmes. À votre retour, faites moi le plaisir de considérer comme votre maison la demeure de Pierre et la mienne. Au Chien dOr comme à Belmont le frère de Pierre sera toujours et cent fois le bienvenu !
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On hâta les préparatifs du départ et chacun se retira pour prendre quelque repos, se réjouissant dans la pensée de retourner à Tilly.
Il n y avait pas jusqu au vénérable Félix Beaudoin qui ne se sentait tout joyeux comme un écolier, le matin d un jour de grand congé.
Et puis, il faut bien lavouer, que de choses navait-il pas à raconter ! que de sentiments à exprimer à loreille de Françoise Sans-Chagrin.
Il en était de même des serviteurs et des censitaires. Quel plaisir daller dire aux amis de là-bas les aventures dont ils avaient été les héros, dans la capitale où les avait appelés la corvée du roi, pour bâtir les murailles de Québec !
XXVII
La chanson à la rame
Vlà lbon vent !
Vlà ljoli vent !
Vlà lbon vent !
Ma mie mappelle !
Vlà lbon vent !
Vlà ljoli vent !
Vlà lbon vent !
Ma mie mattend !
Ce gai refrain faisait retentir les rivages, et des voyageurs plongeaient en cadence dans les vagues bleues, leurs rames doù tombait une pluie de gouttelettes fines que le soleil transformait en diamants.
Cétaient la famille de madame De Tilly, Pierre Philibert et les censitaires qui retournaient au vieux manoir.
Le fleuve coulait majestueusement et comme drapé dans un manteau de lumière, entre ses bords escarpés que les champs verdoyants et les bois feuillus couronnaient.
Rien, dans le Nouveau Monde, n égalait la beauté de ces rives avec leurs files de maisonnettes blanches et leurs villages coquettement assis autour de l église.
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La marée montante avait parcouru deux cents lieues déjà, et elle refoulait encore le grand fleuve.
Le vent soufflait de lest et nombre de bateaux ouvraient, comme des ailes, leurs voiles de toile éclatante pour remonter la rivière. Les uns étaient chargés de munitions de guerre, pour le Richelieu, par où ils se rendraient aux postes militaires du lac Champlain ; les autres portaient à Montréal des marchandises destinées aux postes de commerce de lOttawa, des grands lacs et même de la Belle Rivière et de lIllinois, où lon venait de faire de nouveaux établissements.
Des flottes de canots prenaient ces cargaisons à Montréal pour les rendre à leur destination.
Les canotiers passèrent dans leur course les bateaux à voiles. Ils les saluèrent gaiement. Ce fut entre les divers équipages, un échange bruyant et joyeux de cris, de souhaits, de plaisanteries :
Bon voyage, bonne chance ! pas trop dembarras ! des portages courts ! beaucoup de bon temps !
Plusieurs crièrent :
Les peaux des ours et des buffles que vous allez tuer sont-elles déjà vendues ?
Dautres :
Ne laissez pas vos chevelures en gage aux belles Iroquoises !
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Les chansons à la rame du Canada ont un caractère tout particulier, et sont d un effet charmant. Elles sont agréables à entendre surtout quand de robustes canotiers les redisent en lançant leurs légers canots décorce sur les eaux tranquilles ou bouillonnantes, tantôt fendant comme des canards sauvages la nappe paisible, tantôt sautant comme des cerfs agiles les rapides bondissants et les cascades écumantes ; toujours acceptant, avec une égale magnanimité et comme ils viennent, la tempête ou le calme, la fortune et ladversité.
Ces chansons sont toutes danciennes ballades dorigine normande ou bretonne. Les pensées en sont pures et les expressions chastes.
On naurait pas voulu alors donner à la colonie pour ses chants populaires des paroles licencieuses, car on savait quelle avait été fondée pour la plus grande gloire de Dieu et lhonneur de son saint nom.
Cétait en toutes lettres dans la commission de Jacques Cartier.
La chanson à la rame se compose ordinairement de stances assez courtes. Le dernier vers dun couplet devient le premier du couplet suivant et cela forme un enchaînement original et plaisant. Après chaque couplet un refrain vif, gai, entraînant, qui part comme une fusée !... Toutes les voix chantent alors, tous les bras s agitent, tous les avirons plongent dans les flots, et le canot bondit comme un poisson volant sur la surface frémissante du lac ou de la rivière !
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Amélie, assise à l arrière du canot, laissait sa main blanche jouer dans le courant limpide. Elle se sentait heureuse, car toutes ses affections étaient là avec elle, dans la gracieuse embarcation. Elle parlait peu et se plaisait à entendre le chant des rudes canotiers. Elle pouvait aussi sabandonner plus facilement à ses douces pensées quand la conversation cessait, et que tout le monde chantait ou prêtait loreille aux refrains cadencés. Quelquefois, elle saisissait à la dérobée un regard de Pierre dirigé vers elle avec la rapidité de léclair, regard dont elle conservait le souvenir dans les secrets trésors de son cur !
Quelquefois, cétait un de ces mots que seul lamour sait dire, un tendre sourire plus précieux que tous les trésors de lInde et qui contiennent tout un monde de lumière, de vie, dimmortalité.
Maître Jean La Marche avait choisi sa place à lavant du canot. Il était faraud comme un jour de dimanche, droit et fier comme le roi dYvetot. Son violon quil appuyait avec coquetterie à son double menton, vibrait harmonieusement sous les caresses de larchet de crin, comme il avait vibré pour adoucir la fatigue des travailleurs sur les murs de Québec.
Je vais chanter : « Derrière chez nous y a-t-un étang », fit-il, après avoir bu quelques gorgées à même une gourde quelque peu suspecte. Cétait du lait, affirmait-il, par respect sans doute pour madame de Tilly.
Les rameurs levèrent leurs avirons et attendirent le moment de les plonger ensemble, au premier signal, dans les eaux sonores. Ils ramaient en cadence obéissant à la musique comme le soldat qui marche au son du clairon.
Jean La Marche commença cette vieille ballade du fils du roi, qui prend son grand fusil dargent, vise le canard noir et tue le blanc. Sa voix résonnait comme une cloche nouvellement baptisée.
Plusieurs canots voguaient non loin. Ceux qui les montaient se mirent aussi à répéter avec les rameurs de madame de Tilly, le gai refrain :
En roulant ma boule !
Et Jean La Marche disait en faisant chanter son violon avec une énergie à lui rompre les cordes :
Derrière chez nous y a-t-un étang,
En roulant ma boule !
Trois beaux canards sen vont baignant,
Rouli, roulant, ma boule roulant !
En roulant ma boule, roulant,
En roulant ma boule !
Trois beaux canards sen vont baignant
En roulant ma boule.
Le fils du roi sen va chassant,
Rouli, roulant, ma boule roulant !
En roulant ma boule, roulant,
En roulant ma boule !
Le fils du roi sen va chassant
En roulant ma boule !
Avec son grand fusil dargent,
Rouli, roulant, ma boule roulant !
En roulant ma boule roulant,
En roulant ma boule !
Avec son grand fusil d argent
En roulant ma boule !
Visa le noir, tua le blanc
Rouli, roulant, ma boule roulant !
En roulant ma boule roulant
En roulant ma boule !
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Jean La Marche fit longtemps retentir l air de ses refrains mesurés, et son violon fameux ne se fatiguait pas plus que sa poitrine. Tous les canotiers redisaient les refrains avec une ardeur non moins admirable, et lui criaient des « encore » comme à lartiste quon veut récompenser ou flatter. Des voix enthousiastes répondaient de la rive et lallégresse se répandait partout. Toute la nature chantait. Les ondes, le ciel, les champs, les bois, les rivages, tout sunissait dans un cantique de joie.
Et les voix devenaient plus vives et plus éclatantes à mesure que les bords de Tilly approchaient, car là, pour les bons censitaires comme pour leur noble châtelaine, cétait le foyer de la famille, et le foyer, cest le paradis de la terre.
Le Gardeur fut entraîné par la gaieté générale. Il oublia son ressentiment, son désappointement et les séductions de la ville. Assis dans les rayons du soleil, sur les ondes bleues, sous le ciel bleu, au milieu de ceux qui laimaient, comment aurait-il pu ne pas sourire, ne pas oublier, ne pas espérer ?
Son cur souvrait à la joie, au grand bonheur dAmélie et de Pierre qui observaient avec un immense intérêt ce réveil de son âme endolorie.
Après quelques heures de cette délicieuse course, les canots vinrent séchouer sur la grève, au pied de la falaise de Tilly. Tout vis-à-vis, au sommet de la côte, comme la borne immuable que devaient respecter les eaux et la terre, ou comme larche qui pouvait sauver les âmes et les corps, sélevait léglise de Saint-Antoine de Tilly. Un joli village de blanches maisonnettes lentourait.
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Sur la grève sablonneuse, les femmes, les vieillards et les enfants, accourus pour souhaiter la bienvenue à leurs gens, se livraient aux transports de la surprise et du bonheur. Ils n attendaient pas sitôt les travailleurs de la corvée du roi.
La nouvelle de larrivée des Iroquois vers les sources de la Chaudière les avait effrayés. Ils supposaient en même temps que le gouverneur craignait une attaque contre Québec, par mer, comme celle de Phipps dont plusieurs se souvenaient encore.
Bah ! ne craignez rien, mes bons amis, fit le vieux pilote Louis, en regardant fièrement tout le monde de son il unique, ne craignez rien ! Je la connais cette campagne de William Phipps : mon père me la souvent racontée.
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C était dans l automne de 1690. Trente-quatre grands vaisseaux Bostonnais vinrent débarquer sur les battures de Beauport toute une armée de ventre-bleus. Mais notre vaillant gouverneur Frontenac descendit tout à coup des bois avec ses braves soldats, des habitants et des sauvages, les repoussa pêle-mêle à bord de leurs bâtiments et enleva le pavillon rouge de lamiral Phipps.
Linstant de le dire ! Si vous ne me croyez pas, personne ne ma jamais fait cette injure, si vous ne me croyez pas, allez dans léglise de Notre-Dame-des-Victoires, à la basse-ville, vous le verrez ; il flotte encore au dessus du maître autel !
Bénie soit Notre-Dame qui nous a sauvés de nos ennemis et qui nous sauvera encore si nous le méritons !...
À la Pointe Lévis où sest réfugiée alors la flotte en déroute, l arbre sec existe toujours. Vous savez la prophétie ? Tant que cet arbre sera debout, Québec ne tombera point aux mains des Anglais.
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Les personnes qui se tenaient sur la rive se mirent à l eau jusqu aux genoux pour venir au devant des voyageurs qui arrivaient. Les canots furent traînés sur le sable au milieu des rires et des propos éveillés.
Bienvenue à madame de Tilly ! Bienvenue à mademoiselle Amélie, bienvenue à Le Gardeur, bienvenue à Pierre Philibert ! Bienvenue ! bienvenue ! crièrent cent voix.
Le Gardeur aida Amélie à sortir du canot. Il vit que sa main tremblait et quelle devenait pâle en regardant fixement à quelques pas dans le fleuve.
Cétait à lendroit où Philibert lavait sauvé de la mort !
Toute cette scène pénible dautrefois passa, comme dans un mirage, devant les yeux de la jeune fille. Elle vit son frère se débattre vainement au milieu des flots, puis tout à coup disparaître... Elle vit encore Philibert se précipiter au risque de sa vie, à la rescousse de son compagnon... Elle sentit toutes les angoisses dalors, et aussi toutes les délices du serment quelle prononça dans son âme, en embrassant le sauveur de son frère aimé...
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Le Gardeur ! dit-elle, c était là ; t en souviens-tu ?
Oui, sSur ! je m en souviens. J y pensais. Je dois une éternelle reconnaissance à Pierre. Néanmoins, il aurait mieux fait de me laisser au fond de la rivière ; je n ai plus de plaisir à revoir Tilly, maintenant...
Pourquoi donc, mon frère ? Ne sommes-nous pas les mêmes ? Ne sommes-nous pas tous ici ? Il y a aussi de la félicité pour toi à Tilly !
Il y en avait autrefois, Amélie, reprit-il avec tristesse, mais il ny en aura plus jamais... Cest fini !
Viens ! Le Gardeur, ne gâtons pas la joie du retour. Vois ! le pavillon flotte au sommet de la tourelle et le vieux Martin va tirer la couleuvrine pour nous saluer.
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Un éclair, un jet de fumée et un coup de tonnerre firent soudain bondir les gens qui couvraient le rivage.
C est bien pensé, de la part du vieux Martin et des femmes du manoir, cela ! observa Félix Beaudoin.
Il avait servi dans sa jeunesse, Beaudoin ! et il connaissait le salut militaire.
Les femmes de Tilly valent mieux que les hommes de la Beauce, comme dit le proverbe, observa-t-il encore.
Oui, et mieux que les hommes de Tilly aussi, mon vieux, ajouta Josephte Le Tardeur, dun ton brusque et tranchant.
Josephte était une grosse courte au nez retroussé, une virago dont lil noir perçait comme une tarière. Elle portait un chapeau de paille à larges bords et surmonté de boucles aussi difficiles à débrouiller que son caractère, un jupon de tiretaine court qui se souciait peu de cacher sa jambe forte. De ses manches retroussées sortaient deux énormes bras rouges qui auraient fait le bonheur dune laitière suisse.
La remarque quelle venait de faire sadressait à José Le Tardeur, son mari, un bon diable dhomme, un peu fainéant, par exemple ! quelle navait cessé de taquiner depuis le jour de son mariage.
Les paroles de Josephte matteignent mais ne me font aucun mal, dit José à son voisin. Je suis une bonne cible ; elle peut tirer !
Je suis bien content, ajouta-t-il, que les femmes de Tilly soient meilleurs soldats que nous, les hommes, et qu elles aiment à se mêler de tout ! cela nous épargne bien des tracasseries et de l ouvrage.
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Que dites-vous, José ? demanda Félix, qui n avait guère compris.
Je dis, maître Félix, que sans notre mère Ève la malédiction ne serait pas tombée sur la tête de lhomme ; quil naurait point travaillé malgré lui, comme cela arrive souvent, et surtout quil naurait point péché...
Ah ! le curé la bien dit ! Nous aurions pu passer les jours à nous chauffer au soleil, mollement étendus sur lherbe épaisse... Maintenant, si vous voulez vous sauver corps et âme, travaillez, priez et ne vous amusez point !... Maître Félix, jespère que vous ne moublierez pas si je vais au manoir ?
Je ne toublierai pas, José, répondit Félix, sèchement. Mais si le travail est le fruit de la malédiction que notre mère Ève a attirée sur le monde en mangeant de la pomme, elle ne pèse guère sur toi cette malédiction. Voyons ! fais avancer les voitures, et range-toi, que madame passe...
José sempressa dobéir. Madame de Tilly passa au bras de Pierre Philibert. Il ôta son bonnet et la salua profondément. Elle monta dans son carrosse.
Deux chevaux canadiens aux pieds mordants et sûrs comme ceux des boucs et forts comme ceux des éléphants, tirèrent la pesante voiture, au grand trot, sur le chemin qui serpentait tour à tour à travers les champs dorés et les bois touffus.
Après une demi-heure de course ils sarrêtaient à la porte du manoir.
Ce manoir était une grande bâtisse en pierre, de forme irrégulière avec des fenêtres profondément enfoncées dans les murs et garnies de cadres grossièrement sculptés. À chaque coin sélevait une tourelle percée de meurtrières, et crénelée de manière à faire un feu denfilade de tous les côtés sur les ennemis qui se présenteraient.
Dans lentrée se trouvait une tablette de pierre où le ciseau avait sculpté les armoiries de la famille de Tilly, avec la date de la construction et une invocation au saint patron de la maison.
Ce manoir avait été construit par Charles Le Gardeur de Tilly, gentilhomme normand, dont lancêtre, le sire de Tilly, se trouvait avec le duc Guillaume à Hastings. Charles Le Gardeur vint au Canada avec un grand nombre de ses vassaux, en 1636, après avoir obtenu du roi une concession de terre sur les bords du fleuve Saint-Laurent « quil posséderait en fief et seigneurie, disait la charte royale, avec y droit de haute, moyenne et basse justice, et aussi droit de chasse, de pêche et de traite avec les indiens, sujet à foi et hommage, etc., etc. »
Il était entouré de pins éternellement verts, de ces grands chênes et de ces ormes élevés qui se drapent dans un feuillage nouveau chaque printemps, et, chaque automne, se dépouillent de leur éclatant manteau.
Un ruisseau murmurait tout auprès, en précipitant ses ondes dargent. Tantôt il étincelait au soleil et tantôt il se cachait sous les épais rameaux comme une jeune vierge honteuse dêtre admirée. Un pont rustique en reliait les bords fleuris. Il sortait, ce petit ruisseau capricieux, dun lac charmant et tout étroit, étendu comme une nappe de cristal au milieu de la forêt à quelques lieues du fleuve. Cétait un lieu de promenade aimé des habitants du manoir.
Pierre Philibert éprouva une joie bien douce à laspect de cette antique demeure. Ces portes, ces fenêtres, ces pignons, toutes ces choses quil voyait après un si long temps, cétait comme de vieux amis quil retrouvait.
Toutes les servantes avaient mis leurs plus beaux atours, leurs robes les plus neuves, leurs rubans les plus éclatants, pour recevoir madame de Tilly et mademoiselle Amélie.
Elles firent aussi le plus sympathique accueil à monsieur Le Gardeur cest ainsi quelles lappelaient toujours et au jeune officier qui laccompagnait. Elles eurent vite reconnu lécolier dautrefois, qui avait si généreusement sauvé la vie à leur jeune maître, et elles se dirent, comme cela entre elles, quil venait sans doute à Tilly pour... pour...
Elles nachevaient jamais. Le sourire significatif qui répondait à la confidence, affirmait que cétait compris. Et puis, il était devenu un si bel homme, cet élève du séminaire, avec son uniforme brillant et sa vaillante épée ! Et elle, mademoiselle Amélie, elle navait jamais détesté entendre prononcer son nom ; bien au contraire !
Les femmes ont vite fait de déduire les conséquences des prémisses, en fait damour, et elles ne se trompent pas toujours, tant sen faut.
Derrière la maison, au-dessus de létable et du poulailler, caché aux regards par un épais rideau de feuillage, sélevait le pigeonnier avec ses doux et amoureux habitants. Ils étaient peu nombreux, mais dun riche plumage et dune beauté remarquable. Il ne fallait pas laisser la roucoulante famille sagrandir trop, à cause des champs de blé quelle aurait mis à sac.
Devant le manoir, au milieu des arbres chargés de verdure et palpitants de vie, sélevait un pin dune grande longueur, nu et droit comme une flèche déglise. Il navait plus décorce, plus de rameaux, excepté au faîte, un bouquet. Un pavillon et des bouts de rubans flottaient au-dessous de cet énorme bouquet vert qui le couronnait, et la poudre du canon en avait marqué de taches noires laubier encore tout éclatant de blancheur.
Cétait un mai que les habitants avaient planté, pour rendre hommage à la dame de Tilly.
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Planter le mai, cela se faisait dans la Nouvelle-France, à chaque retour de la belle saison, le premier de mai, quand on voulait payer un tribut d hommage à un supérieur.
Le mai, planté devant la maison que l on voulait honorer, devait rester debout jusquau retour de la fleuraison nouvelle. Plus tard, et tout dernièrement encore, les capitaines de la milice sédentaire étaient, dans nos paroisses paisibles, lobjet dune semblable marque de déférence de la part de leurs soldats. En retour, les soldats étaient conviés à une bonne table, mangeaient, buvaient et samusaient bien. Ils tiraient autour du mai, en feu de peloton, les seuls coups de fusils que le village étonné entendit dun bout de lannée à lautre.
Maintenant cette fête caractéristique sen va avec dautres encore pour ne plus revenir sans doute. Elle aussi ne sera bientôt plus quun souvenir. La saint Jean-Baptiste qui arrive avec les fleurs et les parfums des champs, avec des feuillages chargés dharmonie et les flots de lumière du beau mois de juin, la saint Jean-Baptiste qui est la fête de tous les Canadiens-français, emporte et fait disparaître dans son orbe étincelant toutes ces autres réjouissances moins vives et moins douces qui nont pas pour fin sublime l amour de la religion et de la patrie !
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Félix Beaudoin, ouvrant les bras comme pour chasser une volée d oiseaux, repoussa les servantes dans la maison.
Mon Dieu ! comme tout doit être en désordre ! pensa-t-il...
Il s imaginait qu en son absence le monde ne marchait plus. Les servantes auraient bien voulu regarder encore, mais il fallait obéir au sévère majordome sous peine dexclusion perpétuelle.
Madame de Tilly, qui connaissait parfaitement le faible du vieillard, samusa dans le jardin avec les fleurs et les plantes, pour lui donner le temps de se mettre en règle, comme il disait.
Il entra à la suite des servantes, se revêtit promptement de sa livrée, prit son bâton blanc, signe dautorité, et vint la recevoir à la porte, absolument comme si rien navait interrompu son service.
Madame de Tilly et ses hôtes la suivirent en souriant.
Lintérieur du manoir ressemblait aux intérieurs des anciens châteaux de France. Au centre, il y avait une grande salle qui servait de cour de justice quand le seigneur de Tilly avait à juger quelque délit, ce qui narrivait pas souvent, grâce à la moralité des gens. Dans cette salle se tenait encore la cour plénière, quand il fallait régler les corvées, ouvrir des chemins, construire des ponts. Dans cette salle aussi avaient lieu les grandes réunions des censitaires à la fête de Saint-Michel de Thury, le patron.
De là, on passait dans une suite de chambres de diverses grandeurs, toutes meublées et ornées selon le goût de lépoque et la richesse des seigneurs de Tilly.
Un grand escalier de chêne, assez large pour laisser passer de front une section de grenadiers, conduisait aux pièces supérieures : chambres à coucher et boudoirs avec leurs vieilles fenêtres à barreaux doù le regard séchappait pour embrasser un délicieux fouillis de nappes deau, de tapis de gazon, darbustes, de végétaux, darbres et de fleurs.
Philibert reconnaissait bien ces pièces, ces escaliers, ces passages où tant de fois il avait joué avec Le Gardeur et Amélie. Il croyait entendre encore lécho lointain de leurs cris joyeux... Rien navait changé. Les meubles, les tentures, les tableaux, gardaient leur sévère beauté. Les portraits le regardaient encore et leurs yeux semblaient pleins de joie. Le reconnaissaient-ils après sa longue absence ?
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Il entra dans une chambre bien familière, jadis ; le boudoir de madame de Tilly. Au mur du fond, pendait encore un petit tableau. Il le reconnut avec un sensible plaisir, avec orgueil même. Lui-même, il l avait peint dans un jour d enthousiasme, et toute son âme aimante avait passé dans son habile pinceau.
Cétait le portrait dAmélie.
Cétait bien la divine expression de ses yeux au moment où elle tournait la tête vers lui pour lécouter ; cétait bien le sourire suave de ses lèvres ! Le regard de la vierge de douze ans lavait suivi partout. Sa bouche rieuse lui avait murmuré bien des paroles de consolation dans ses ennuis !
Il sarrêta tout ému devant ce portrait dune enfant qui était devenue la maîtresse de ses destinées.
Amélie était entrée dans le boudoir un instant après lui. Tout à ses souvenirs, il navait pas entendu le bruit de ses pas. Elle ne voulut point le déranger dabord ; cette attention quil portait à lenfant la flattait. Mais elle ne voulait toujours pas avoir lair dépier, et il fallait faire connaître sa présence.
La reconnaissez-vous ? demanda-t-elle enfin, en faisant un pas vers le portrait.
Philibert se tourna vivement. Amélie lui apparut alors, à travers le voile de ses vingt ans, jeune et naïve comme le portrait. Ce fut une vision charmante et vraie.
Comme il vous ressemble, Amélie ! je ne croyais pas lavoir peint si fidèle, sécria-t-il, dans un transport à demi contenu.
Je suppose, repartit Amélie dun air narquois, que vous avez trouvé le secret de faire un portrait qui me ressemblera toujours, dans les sept âges de la vie. Si cétait une peinture de mon âme, je ne dirais pas non, continua-t-elle, mais jai grandi... Voyez !
Moi, je le trouve fidèle et beau, ce portrait... Et pourtant, jétais un peintre fort maladroit. Jaurais voulu...
Trop beau, sans doute, interrompit Amélie, toujours en plaisantant. Il devrait sortir de son cadre pour venir vous remercier de la peine infinie que vous vous êtes donnée.
Quil ne se dérange point ; jai trouvé ma récompense dans lidéal de la beauté que jai réussi à faire sortir de cette toile...
La jeune fille de douze ans aurait dû vous remercier, Pierre, comme je voudrais et nose le faire...
Cest moi qui suis votre obligé, Amélie... grâce à vous, à votre souvenir, jai accompli des choses étonnantes...
Amélie sentit un reflet pourpre courir sur ses joues. Le Gardeur entra. Elle lui prit le bras :
Nest-ce pas Le Gardeur, fit-elle, quil sera difficile à Pierre de devenir notre obligé, après tout ce quil a fait pour nous ?...
Difficile ? impossible, ma chère, impossible !
Cependant, reprit-elle, si, pour commencer à nous acquitter envers lui, nous lemmenions passer une journée sur le lac. Nous ferons une partie de canotage. Les messieurs allumeront le feu, les dames infuseront le thé. Il y aura chant et musique, danse aussi, peut-être. La lune se chargera de lillumination qui terminera la fête. Que dis-tu de mon programme, Le Gardeur ? Quen dites-vous, Pierre Philibert ?
Pierre admira lintelligence et le tact dAmélie. Cétait pour distraire Le Gardeur quelle proposait cette promenade sous les bois et sur les eaux. Elle voulait à tout prix le délivrer de la sombre mélancolie qui lobsédait. Assurément, les amusements de la journée auraient pour elle un charme nouveau, à cause de Pierre qui les partagerait, mais il ny avait pas de mal à cela.
Ton programme est superbe, Amélie, répondit Le Gardeur, mais laisse-moi de côté. Jaime à rester tranquille. Je nirai pas au lac. Cest en vain que je cherche à reconnaître Tilly ; tout me paraît changé. Il me semble que je vois tout à travers un nuage. Rien de serein comme autrefois ; pas même toi, Amélie. Il y a de la tristesse dans ton sourire ; je le vois bien. Et cest ma faute, sans doute.
Allons, mon frère, tes yeux sont meilleurs que cela, tu les calomnies. Tilly est brillant et gai comme jadis. Quant à mon sourire, sil est triste, cest que je deviens mélancolique comme toi, pour des riens. Mais écoute-moi, et tu verras, dans trois jours je serai la plus joyeuse enfant de la Nouvelle-France.
XXVIII
Passé charmant, riant avenir !
Madame de Tilly et sa nièce se retirèrent dans leurs chambres pour faire leur toilette, puis elles descendirent au salon où venaient dentrer Messire Lalande, le curé de la paroisse, plusieurs dames du voisinage, et deux ou trois officiers en retraite, qui trouvaient plus avantageux de vivre à la campagne, quà la ville.
Félix Beaudoin parcourait en vainqueur, pendant ce temps-là, sa vaste cuisine et faisait trembler les marmitons. Il sagissait de mettre une table digne de ses hôtes et digne de lui-même.
Sur le balcon Pierre et Le Gardeur causaient intimement en regardant le ciel limpide ; les fleurs du parterre faisaient monter jusquà eux leurs senteurs embaumées.
Amélie sortit du salon après quelques instants sous prétexte daller chercher Le Gardeur. Elle ne voulait pas quil demeurât seul avec ses pensées noires.
Elle parut sur le balcon. Savait-elle que Philibert sy trouvait ? Peut-être. Il est probable que non, cependant, car elle eut un adorable mouvement de surprise. Lair frais et pur de la campagne, le contentement intérieur, lespoir de rendre le calme à son frère, donnaient à sa figure une douce animation. Elle était admirablement belle et simplement mise. Pour toute parure elle portait une croix dor.
Philibert lui avait donné cette croix, à lanniversaire de sa naissance, autrefois, pendant une vacance quil passait à Tilly. Il la reconnut. Comme il la regardait avec persistance, heureux sans doute, de la voir si fidèlement gardée, Amélie lui dit :
Cest en lhonneur de votre visite, Pierre, que je porte aujourdhui ce souvenir. Je suis fidèle à la vieille amitié, nest-ce pas ?... Mais vous retrouverez ici dautres amis qui ne vous ont pas oublié non plus.
Si lamitié est une richesse, Amélie, je suis plus riche que Crésus... mais une amitié sincère et pure vaut un prix infini.
Et cette amitié que vous jugez inestimable, Pierre, vous...
La cloche de la tourelle linterrompit tout à coup. Elle sonnait le dîner. Elle sonnait vivement, gaiement, comme pour témoigner son allégresse. Amélie continua en riant :
Vous pouvez remercier la vieille cloche, Pierre, si vous perdez un joli compliment. Mais, comme dédommagement je vous choisis pour mon cavalier ; conduisez-moi à la table.
Elle s attacha ingénument à son bras, et tous deux disparurent dans les longs corridors, en gazouillant comme les oiseaux qui se retrouvent, après un long hiver, sur le rameau fleuri où ils avaient ensemble chanté.
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Le dîner fut magnifique et Félix Beaudoin se reposa, satisfait de son uvre. Le bon curé joignit les mains et récita les grâces avec une onction toute nouvelle. Puis tout le monde se rendit au salon.
Madame de Tilly sassit à côté de Philibert et le curé avec deux vieilles douairières en turbans et un ancien officier de la marine royale, sassirent à une table de cartes.
Ils aimaient le whist et le piquet à la folie : une passion assez inoffensive après tout, et que lon cultive en vieillissant, la passion des petites villes, où les amusements ne pleuvent jamais.
Ils étaient deux contre deux, et, riant, disputant, bataillant pour un enjeu de rien, pour les cartes, la main, les honneurs, ils jouaient depuis un quart de siècle, et auraient voulu jouer sans changer de partenaires, jusquau jugement dernier.
Pierre Philibert se rappela les avoir vus, dès ses premières visites au manoir, assis à la même table, et jouant les mêmes jeux avec le même entrain. Il en fit lobservation à madame de Tilly qui lui dit en badinant :
Mes vieux amis sont tellement habitués à vivre avec les rois de carton du royaume de Cocagne, qu ils ne trouvent plus de plaisir que dans les amusements des rois, même des rois fous.
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Amélie s était assise auprès de Le Gardeur, et, dans sa fraternelle affection, elle déployait pour le distraire toutes les ressources de son âme et de son intelligence. Il aimait sa tristesse et voulait se plonger dans labîme de douleurs qui semblait lappeler. Elle-même, elle éprouvait une vague inquiétude, une mystérieuse crainte, mais son sourire et sa parole enveloppaient comme dun voile nuptial les larmes de son cur.
Pierre lécoutait ravi. Il aurait voulu se jeter à ses pieds pour la bénir et la remercier ! Ah ! cétait bien là cette divine créature quil avait tant de fois évoquée dans ses rêves despérance !
De temps en temps Le Gardeur souriait. La bénigne influence calmait son trouble et faisait glisser un rayon de lumière dans les ténèbres de son esprit.
Amélie saperçut que Pierre Philibert la regardait : elle comprit quil ladmirait et elle en éprouva de la confusion.
Une harpe reposait dans un coin du salon. Elle se leva et vint jouer, avec une apparente indifférence, mais, en réalité avec une émotion difficilement maîtrisée, quelques mélodies simples et douces comme ses passions. Puis, elle chanta, dans le dialecte provençal, une chanson pleine de tendresse et de mélancolie, quelle avait elle-même composée.
Il y eut un silence profond. Les joueurs de cartes eux-mêmes laissèrent, pour lécouter, leur partie inachevée. Cétait comme la voix dun esprit qui aurait chanté dans le langage des hommes. Elle avait fini, et lon écoutait encore ces dernières vibrations pleines de suavité qui mouraient lentement sur ses lèvres tremblantes et sur les cordes sonores de la harpe.
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Les hôtes se retirèrent et ceux qui restaient formèrent un cercle devant le foyer. C était la famille qui se resserrait dans une union plus intime, pour les confidences nouvelles, pour les épanchements sacrés.
Madame de Tilly s était mollement enfoncée dans son grand fauteuil, et de son bras elle enveloppait affectueusement Amélie, assise sur un tabouret, à ses pieds. Elle invita Philibert à raconter ses voyages, ses études, sa carrière militaire, et le brave colonel répondit avec une extrême bienveillance et une grande modestie à sa curiosité.
Puis chacun se mit à faire des projets pour le lendemain, et pour les jours suivants. Des courses à cheval jusquaux seigneuries voisines ; des promenades dans le parc et le domaine pour herboriser ; des parties de pêche et de chasse ; des visites aux amis, et surtout une excursion au petit lac de Tilly. On établirait pour toute une journée une colonie dans la petite île ; on dresserait des tentes ; on choisirait un gouverneur, un intendant peut-être, même un roi et une reine, et lon oublierait le monde jusquau retour au manoir. Tous ces projets, comme des trames ourdies de fils dor, serviraient à enlacer Le Gardeur.
Je donne mon assentiment à tout, conclua madame de Tilly.
Je me laisse rouler dans vos mailles dorées, ajouta Le Gardeur, à condition que Pierre reste avec moi ; je suis un pauvre papillon que vous voulez prendre et fixer au mur de votre château en Espagne. Ainsi soit-il !
Quand Amélie fut seule dans sa chambre elle se jeta aux pieds de la statue de la Vierge et fit monter au ciel de vives actions de grâces. Dans sa reconnaissance elle avait couronné de fleurs le front de la divine madone. Elle pria pour Philibert, pour Le Gardeur, pour toute la maison. Longtemps, dans son émotion, elle fit glisser entre ses doigts purs les grains de son chapelet béni !
Le lendemain le soleil se leva brillant sur la cime verte des bois et sur les prairies veloutées. Lair était pur ; les fleurs souvraient pour offrir leurs parfums à Dieu.
Les rochers, les eaux, les arbres, tout se découpait avec une netteté merveilleuse. Pas un lambeau de brume, pas un flocon de fumée ne traînaient dans le ciel ; pas un rayonnement comme dans les grandes chaleurs ; pas un nuage de poussière dans la route étincelante du soleil !
Pierre Philibert sortit pour errer seul dans la solitude du parc. Il revit le promontoire avec le bosquet ombreux qui le couronnait et le fleuve immense qui dormait à ses pieds ; il revit la forêt où le cerf avait coutume de brouter, et les hautes fougères où se couchaient les faons. Là-bas, sur cette côte élevée, il allait sasseoir avec Le Gardeur, pour compter les voiles tour à tour blanches et sombres des bateaux qui louvoyaient sur les flots agités. Il y retrouvait tout frais encore un lit de verdure où il sétait reposé jadis. Les uvres du Seigneur ne vieillissent point !
Cest ici, dans ces sentiers, quil avait enseigné à Amélie lart de monter à cheval. Il la revoyait comme elle était alors, jeune, belle, en robe blanche, les cheveux épars sur les épaules, le rire sur les lèvres, babillarde comme les oiseaux qui voltigeaient au-dessus de sa tête. Devant lui le petit ruisseau avec son pont rustique, les saules et les roches couvertes de mousse, autour desquelles venaient jouer les truites tachetées de rouge et les saumons presque noirs.
Il sassit au bord du ruisseau, sur une roche, et prit plaisir à regarder se mouvoir ces armées de vairons vifs et petits, que le moindre signe effarouchait. Peu à peu toutes ses pensées se fondirent en une seule pensée, et tous les objets sévanouirent pour faire place à une forme angélique quun souffle du ciel semblait avoir apportée. Il ne songeait plus quà Amélie, il ne voyait plus quelle... Il se demandait ce quelle pensait de lui, comment elle laimait, sil pouvait espérer...
Se souvient-elle de moi comme on se souvient de lami de la famille ? se disait-il... ou quelque sentiment plus tendre se cache-t-il au fond de son âme ?...
Il évoquait tous ces regards rapides quelle avait, involontairement peut-être, levés sur lui. Tous ? Oh ! non ! Il ne les avait pas tous surpris les regards pleins damour de la vierge timide ! Ces regards pour lesquels il eut donné tout un monde, il ne les avait pas vus !
Il entendait encore chacune de ses paroles, et cherchait à ses discours un sens quils navaient peut-être point. Il ne voyait rien de défini, rien de certain, et pourtant son amour se cramponnait à ces vagues promesses dun sourire et dun regard...
Sil est vrai que lamour enfante lamour, pensait-il encore, elle doit maimer... Ô présomption ! ô folie ! ajoutait-il aussitôt, je suis le jouet de mes désirs...
Il ne savait pas comme elle avait pensé à lui dans le secret du cloître, comme elle avait prié pour lui depuis le jour de leur séparation ! Prière ardente et désintéressée comme la prière pour les morts, car elle nespérait plus le revoir.
Et maintenant quil était revenu, elle se sentait prise de crainte. Elle avait peur de cette flamme qui la consumait. Un rien pouvait la trahir et elle ne voulait point encore révéler le secret de son âme.
Pourtant elle savait bien quelle était aimée. Son instinct de femme ne la trompait point. Et durant cette dernière soirée nen avait-elle pas acquis la certitude ? Elle aurait voulu senfuir alors dans sa chambre, pour se livrer sans contrainte aux délices de sa joie, pour bénir les paroles quelle venait dentendre ! pour épancher son bonheur au pied de la croix !...
XXIX
Une journée au manoir
Amélie se leva. Elle était rose et gaie comme les reflets du matin. Elle navait guère dormi, pourtant, à cause des émotions nouvelles qui avaient agité son âme. Mais le bonheur ne fatigue guère et elle se trouvait heureuse.
Elle fit une toilette simple, noua un ruban bleu dans ses cheveux noirs, se coiffa dun chapeau de paille à larges bords et descendit au jardin. Elle souriait à tous les objets et bénissait tout le monde.
Elle sinforma à Félix Beaudoin, de son frère Le Gardeur.
Où est mon frère, Beaudoin, le savez-vous ? lavez-vous vu ce matin ?
Oui, mademoiselle, répondit le vieux Félix en saluant respectueusement, il vient justement de faire seller son cheval pour aller au village. Il a demandé une carafe de cognac. La carafe a été apportée.
Merci ! fit-il, remportez-la ; je ne boirai pas une goutte.
Le valet le regardait tout surpris.
Je ne boirais pas même le nectar des dieux dans ce manoir, ajouta-t-il.
Et comme le valet se retirait :
Faites seller mon cheval, sil vous plaît, demanda-t-il, je vais me rendre au village. Les gosiers altérés comme le mien trouvent là une excellente liqueur préparée par le diable.
Pauvre Le Gardeur ! soupira Félix Beaudoin, essayez de le retenir ici, mademoiselle ! essayez !...
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Amélie fut attristée de cela. Sa vive allégresse de tout à l heure s envolait déjà. Elle se mit à la poursuite de son frère, dans le jardin, et elle l aperçut bientôt qui marchait à grands pas. Il avait l air fâché et de sa cravache il décapitait les passe-roses et les dahlias qui bordaient les allées.
Il portait son costume décuyer et attendait le groom avec son cheval.
Elle courut à lui, lenchaîna de ses deux bras et, le regardant avec douceur, lui dit :
Le Gardeur, ne va pas au village maintenant, attends-nous.
Ne pas aller au village maintenant ? et pourquoi ? je reviendrai pour le déjeuner. Je nai pas faim cependant. Jespère quune petite course à cheval me rendra lappétit.
Attends après le déjeuner ; nous irons tous ensemble à la rencontre des amis qui doivent venir nous visiter ce matin. Héloïse de Lotbinière, notre cousine, vient pour vous voir, Philibert et toi. Il faut que tu sois ici pour lui souhaiter la bienvenue. Les galants sont bien rares ici, et il serait mal à nous de laisser partir le plus beau en cette occasion.
Un combat terrible sengageait dans lâme de Le Gardeur entre le devoir et la passion. Il se sentait invinciblement attiré par lamorce du plaisir, et il craignait de désoler sa sur.
Amélie le tenait toujours, le regardait en souriant, lui disant cent choses aimables. Elle voulait venir à bout du démon qui le tentait. Cétait la lutte de lange contre lesprit du mal. Une pareille affection ne pouvait pas être vaincue : elle devait triompher.
Chère enfant, sécria tout à coup, Le Gardeur, je ne suis pas digne de toi !
Et il lembrassa tendrement. Il avait des pleurs dans les yeux.
Pourquoi faut-il quune pareille amitié soit inutile ? acheva-t-il avec tristesse, un instant après.
Oh ! ne dis pas cela, Le Gardeur, ne dis pas cela !... je donnerais ma vie pour te sauver.
Elle sappuya la tête sur son épaule et se prit à sangloter. Sa douceur et son dévouement venaient dobtenir ce que les remontrances ou la sévérité nauraient jamais obtenu.
À toi la victoire, mon Amélie, reprit Le Gardeur, à toi la victoire aujourdhui ! je nirai au village quavec toi...
Oh ! pourquoi ne se trouve-t-il pas dautres femmes aussi bonnes que toi ! je ne serais pas un maudit...
Tu seras mon bon ange... Je veux tobéir... Essaie de me sauver. Si tu n y parviens, tu pourras toujours dire que tu as fait ton possible et plus que ton devoir !...
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Le Brun, cria-t-il au groom qui venait d amener son cheval, reconduis Noir César à l écurie.
Il lui jeta en même temps la cravache qui avait rasé tant de fleurs.
Le Brun, clama-t-il encore, écoute ! Si jamais je tordonne de mamener ma monture avant déjeuner, amène-la sans bride et sans selle, avec un licou seulement, afin que jaie lair dun clown et non dun gentilhomme.
Le Brun nen revenait plus de sa surprise. Il crut que le jeune seigneur voulait faire une maîtresse plaisanterie ; il crut un peu aussi quil devenait fou ; et cest ce quil sempressa de chuchoter à loreille de ses compères.
Pierre Philibert est descendu pêcher le saumon, allons le rejoindre et lui souhaiter le bon jour ? proposa Amélie.
Ils partirent joyeusement côte à côte. Philibert se leva et courut au devant deux sitôt quil les aperçut à travers la ramure. Leurs mains se pressèrent dans une sincère étreinte. La main dAmélie sattarda un moment dans celle de Philibert. Ce fut lui qui la retint, mais si peu de temps que Dieu seul sen aperçut, Dieu, elle et lui !
Amélie sentit une effluve chaude lui brûler les joues : elle détourna les yeux.
Lamour se manifeste dune façon merveilleuse par ce toucher de la main si fugitif quil soit. Il est le prélude mystérieux de cette étrange, intime et ravissante liaison qui va pour toujours unir deux personnes.
Ils comprirent tous deux ce quils ne sétaient pas encore avoué. Le silence dun instant leur révélait de plus doux secrets que les entretiens tant de fois recommencés.
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Il y a de ces moments qui sont toute une vie. Nos amours, nos espérances, nos déceptions tiennent dans la goutte de fiel ou de nectar que nous buvons. Nous sommes arrivés à une étape nouvelle ; le passé s efface complètement et le présent se forme de tout ce quil contenait. Cest la fin dune existence déjà vieille et le commencement dune nouvelle carrière.
Pierre Philibert se sentait aimé et il était triste. Non, il demeurait grave et silencieux. Amélie perdait aussi sa gaieté. Cétait le recueillement de lâme à lannonce de la félicité longtemps attendue ; cétait lenivrement de lesprit dont les rêves caressés prennent une forme indestructible et deviennent la réalité.
Le Gardeur ne soupçonnait point la cause de leur silence. Il croyait quils prenaient de la peine à son sujet, et sefforçait de se rendre aimable. Il leur montrait diverses choses, dans ce paysage enchanteur, et racontait les souvenirs quelles rappelaient.
Ils sassirent tous trois sur une longue pierre, un immense caillou apporté là probablement depuis des millions dannées, par quelque banquise vagabonde, alors que locéan glacial sétendait sur une grande partie de lAmérique. Peu à peu lenjouement revint et la causerie recommença toute pétillante de gaieté.
Ils parlèrent des projets de la veille, des amis quils allaient recevoir, de ceux quils iraient voir. Ils se promèneraient en canot, dîneraient sous les arbres, feraient du chant, de la musique, de la danse.
Le Gardeur était le plus éveillé des trois maintenant et il samusait à critiquer le programme dAmélie ; affaire de rire. Tantôt il paraissait sérieux, tantôt il plaisantait évidemment.
Vous avez beau faire, dit-il à la fin, des amusements de manoir ne valent pas les plaisirs du Palais de lintendant.
Cette parole fit venir une larme dans les yeux de sa sur. Il sen aperçut :
Pardonne-moi, chère Amélie, fit-il, tout ému, pardonne-moi, je ne voulais pas te blesser... je serais content de voir ce palais réduit en cendre, et moi avec !
Oh ! tu ne mas nullement blessée, Le Gardeur ! je sais bien que tu plaisantes... Ma sensibilité est tellement grande, vois-tu !... et jéprouve pour ce palais une si invincible horreur que je ne puis en entendre parler sans me sentir mal à laise.
Pardonne-moi ! je ne ten parlerai jamais plus de ce palais, excepté pour le maudire, comme j ai fait mille fois depuis que je suis revenu à Tilly.
Merci, petit frère, fit-elle en l embrassant.
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Le bugle fit retentir ses notes aiguës. Il sonnait le déjeuner. C était le privilège d un vieux serviteur de la famille, qui avait été trompette dans les troupes du seigneur de Tilly, de réunir ainsi, au son de son instrument, les habitants du manoir, pour le repas du matin.
Il avait bien sollicité la permission de sonner aussi le lever, dès le point du jour, mais madame de Tilly sétait montré impitoyable. Elle voulait protéger le sommeil de ses gens.
Philibert reconnut lappel dautrefois. Cétait le même cor qui vibrait sous les bois, le même souffle qui le remplissait.
Cest Éole ! dit-il.
Éole, cétait le sobriquet du vieux serviteur.
Vous vous souvenez de lui ? demanda Amélie.
Oui, et je me souviens, quun jour, nous lavons suivi sous les bois, ou plutôt cest lui qui nous accompagnait. Il faisait chaud ; il était fatigué ; il ne trouva rien de mieux à faire quà sétendre à lombre et dormir. Nous nous enfonçâmes dans la forêt et un instant après nous étions égarés.
Je men souviens comme si cétait hier, Pierre : oui, je men souviens ! jai bien pleuré alors, je men tordais les mains de désespoir. Javais faim ; ma robe était tout en lambeaux ; javais perdu un soulier...
Oui, je men souviens ! Le Gardeur et vous, vous étiez aussi découragés que moi et cependant vous me portiez tour à tour, ou ensemble sur vos mains enlacées comme une chaîne. Mais vos forces sépuisèrent et tous ensemble nous tombâmes au pied dun arbre en pleurant.
Et alors nous nous rappelâmes toutes ces histoires denfants perdus dans les bois, et dours qui sapprochaient deux en grognant pour les dévorer... Je me souviens que nous nous mîmes à genoux pour réciter nos prières, et pendant que nous demandions au bon Dieu de nous prendre en pitié, nous entendîmes soudain les éclats de la trompette du vieux Éole.
Il était tout près de nous... Et comme il soufflait, comme il soufflait dans son cuivre pour se faire entendre !... Le pauvre homme, il était si content de nous retrouver, il nous embrassait si fort, il nous secouait si violemment que nous aurions aimé autant être égarés encore.
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Le vieux Éole répéta son appel sonore, comme pour corroborer le récit d Amélie.
Allons, fit Le Gardeur, sinon nous pourrions subir encore la touchante amitié du vieux trompette.
Ils suivirent le sentier fleuri qui conduisait au manoir. Les merles et les loriots chantaient sur leur passage, et partout, sur les branches et dans les fougères, les insectes luisants trottinaient au soleil.
Madame de Tilly les attendait sur le seuil de la grande porte :
Venez, mes enfants, leur dit-elle, comme je suis heureuse de vous revoir ensemble, et de vous faire asseoir ensemble à ma table !
Amélie pensa en la regardant :
Je ne sais pas si elle compte Pierre parmi ses enfants.
Vous saurez, continua la noble châtelaine, en suivant le grand Félix Beaudoin dans la salle à déjeuner, vous saurez que les Iroquois se sont éloignés de notre frontière. Il est probable quils ne feront plus guère parler deux. Cest un messager spécial qui ma apporté cette nouvelle... Une bonne nouvelle, nest-ce pas ?
Excellente ! bonne tante, répondit Amélie...
Le Gardeur fit un signe de la tête qui signifiait le contraire.
Pierre Philibert remarqua :
Les Iroquois sont de vieilles connaissances que jaime bien à revoir... au bout de mon épée.
Vous ne laisserez donc pas le manoir, maintenant, mes braves guerriers, reprit madame de Tilly en sadressant à Philibert et à Le Gardeur, et vous aurez tout le temps nécessaire pour vous entendre avec Amélie au sujet de vos amusements.
Cest tout arrangé, tout, fit Amélie avec vivacité.
Nous avons tenu cour plénière ce matin, et préparé un code de lois pour votre règne de huit jours.
Il ne manque plus que la sanction royale. La donnez-vous ?
Et je la donne. Il le faut bien puisque tout est réglé, décidé, arrêté. Je devance mon époque et je deviens une souveraine constitutionnelle.
C est comme cela que doit être une royauté pour rire, riposta Amélie : constitutionnelle.
C est comme cela surtout que devrait être une royauté sérieuse, affirma gravement Philibert.
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Le Gardeur et Pierre vont aller au village après le déjeuner, commença Amélie.
Au-devant dHéloïse votre cousine, qui doit descendre de Lotbinière aujourdhui, acheva madame de Tilly.
Tu viendras avec nous, Amélie, cest convenu, tu sais, dit Le Gardeur fort sérieusement.
Je ne voulais pas être un embarras, répondit la jeune fille, mais si tu lexiges, jirai... Au reste, cest pour toi que vient Héloïse, et non pas pour moi. Elle a perdu un cur, ici, à la fête de la Saint-Jean, et elle revient pour le chercher, ajouta-t-elle, en jetant les yeux sur Philibert.
Vraiment ! Et comment cela ? questionna Pierre.
Comment ? écoutez. Elle a vu, dans le boudoir de ma tante, votre portrait et celui de Le Gardeur. Elle les trouvait si beaux lun et lautre quelle ne pouvait faire de choix entre les deux.
Décide, toi, me dit-elle ; donne-moi celui que tu voudras.
Ah ! et comment avez-vous décidé ?
Elle ma donné, se hâta de dire Le Gardeur... Héloïse na pas eu son Abélard !... Jugement erroné.
Non pas ! Le Gardeur, riposta Amélie, Héloïse a consulté le sort. Elle a pris trois petites boîtes semblables, a mis un nom dans chacune, les a mêlées pour ne point les reconnaître, puis dune main tremblante a ouvert la... mauvaise ! Pas de chance ! Ensuite, la veille de la Saint-Jean, elle sest tenue dans le porche de léglise pour voir lombre de son futur quand il entrerait... Hélas ! elle na vu que lombre dune femme, ma-t-elle assuré.
Une femme qui allait sagenouiller devant la statue de Notre-Dame, jen suis certain, observa Le Gardeur.
Il continua, sadressant à Pierre Philibert, et sa voix prit un accent presque douloureux :
Te souviens-tu de la veille de la Saint-Jean, Pierre ? je men souviens toujours, moi. Cest la veille de ce grand jour que tu mas sauvé de la mort... Ah ! la pauvre et inutile existence que tu mas rendue alors !... Mais nul ici nest ingrat envers toi, et Amélie se rend toujours à léglise, ce jour-là, pour remercier le Seigneur.
Nous avons bien des actions de grâces à rendre au ciel, mon frère, et jespère que nous noublierons jamais les devoirs de la reconnaissance, ajouta Amélie rougissante et attendrie.
Cest moi, en effet, continua-t-elle, quHéloïse vit entrer dans léglise, ce matin-là, mais elle nen fut pas sûre et crut autant que cétait mon spectre. Nimporte, jacquis des droits sur elle, alors, et men prévalus, je disposai de son cur et cest à toi que je loffris, Le Gardeur. Cruel ! tu as dédaigné la plus charmante enfant de la Nouvelle-France !...
Le Gardeur partit dun éclat de rire.
Héloïse tenait trop de lange, fit-il, pour un démon comme Le Gardeur de Repentigny. Mais je vais tâcher de faire oublier ma faute en lui portant les plus délicates attentions aujourdhui. Je fais amener les chevaux à linstant même et nous allons courir au-devant delle.
Philibert aida mademoiselle de Repentigny à se mettre en selle. Elle allait bien à cheval et montait seule ordinairement. Mais ce jour-là, la galanterie avait ses droits.
Ils partirent tous les trois, Amélie, Pierre et Le Gardeur, par la grande avenue garnie de tuf, au petit pas, en répondant aux saluts de madame de Tilly qui agitait son mouchoir blanc à travers les feuillages verts des arbres. Quand ils furent sur la route ils se mirent au galop. Amélie paraissait très élégante dans sa longue amazone bleu foncé.
Ils eurent vite atteint le village.
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Héloïse de Lotbinière les attendait. Elle se jeta dans les bras de sa cousine et l embrassa avec une tendresse réelle. Elle tendit la main à Le Gardeur et à Philibert.
Le Gardeur devina que c était surtout sur lui que se concentrait l affection de mademoiselle de Lotbinière. Il en éprouva peut-être un peu dorgueil, mais il resta insensible.
Je vous reconnais bien, colonel Philibert, dit-elle, et je sais que la Nouvelle-France est fière de vous...
Aussitôt, elle regarda Amélie de façon à lui faire comprendre comme elle la félicitait dêtre aimée de cet homme, et comme elle partageait son bonheur.
Philibert, en sinclinant avec respect, répondit :
La Nouvelle-France est fière de tous ses enfants, et elle veut que le soldat se sacrifie pour ses frères.
Héloïse de Lotbinière était belle, gaie, spirituelle et sensible. Elle aimait Le Gardeur depuis longtemps et sans espoir. Elle sétait en quelque sorte repliée sur elle-même, comme ces plantes frêles que brise le premier souffle glacé de lhiver.
Amélie avait vu avec peine lindifférence de son frère. Elle savait quil était déjà dans les filets de la charmeuse Angélique des Meloises et elle voulait combattre lamour par lamour, comme dans les prairies, on combat le feu par le feu. Mais Le Gardeur était irrévocablement perdu pour lamour chaste et fidèle, et nulle femme au monde ne pouvait lui faire oublier Angélique.
Amélie, pour consoler un peu la malheureuse enfant, lui voua une sympathie profonde et un irrévocable attachement. Héloïse cacha son chagrin au fond de son âme et personne ne le vit, que sa cousine et Dieu. Elle pleura mais en secret, son regard fut toujours serein, son visage souriant. Elle déployait à se torturer, une énergie indomptable. Sa volonté était de fer et son cur de feu.
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Les jeunes gens revinrent aussitôt au manoir. Ils furent suivis par un grand nombre d amis qui voulaient féliciter madame de Tilly de son heureux retour.
Tous avaient du bonheur à revoir Le Gardeur, qu ils ne rencontraient pas souvent à Tilly maintenant, et Philibert dont la renommée volait déjà au loin.
Plusieurs avaient supposé que le colonel aspirait à la main dAmélie. La supposition devint une certitude en se transmettant de bouche en bouche. Cétait un secret que tout le monde savait. Les confidences chuchotées à loreille se répandent aussi vite que les nouvelles proclamées à son de trompe. Mystère ! Quelques intimes amies répétèrent à Amélie ce quelles avaient appris, et la félicitèrent de tout leur cur.
Amélie rougit, sourit, nia, affirma que rien nétait moins vrai, moins sûr, moins probable, et tout le temps, son cur chantait. Elle se plaisait à entendre ces rumeurs et ces promesses de félicité. Elle éprouvait une certaine confusion mais une joie plus grande encore. Elle était fière de voir que le monde savait que Philibert lavait choisie entre tant dautres.
Toutes ces paroles, cétait comme des perles quelle recueillait avec soin, et quelle admirait en silence, sous lil de Dieu... Sous lil de Dieu, car elle se soumettait davance à sa volonté sainte, soit qu il mit le sceau à la félicité qu elle espérait, soit qu il brisât comme un jouet ses suaves espérances.
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Les jours passaient bien agréablement à Tilly et le programme élaboré par Amélie était fidèlement suivi. Les amusements se succédaient sans relâche et avec une aimable variété.
Le matin, les messieurs allaient à la chasse ou à la pêche, les dames lisaient, faisaient de la musique, du dessein ou divers travaux daiguille ; laprès-midi, tout le monde se réunissait ; puis la soirée avait lieu tantôt au manoir, tantôt chez les amis dalentour.
Lhospitalité était la même partout. Le peuple de la Nouvelle-France ressemblait à une grande famille intimement unie. Ce phénomène social a triomphé de la conquête anglaise et du temps.
Chaque jour, madame de Tilly passait une heure ou deux avec maître Côté, son intendant, pour traiter les affaires de la seigneurie.
Le régime féodal imposait aux seigneurs de grands devoirs et de graves obligations. Les seigneurs avaient des intérêts dans toutes les fermes et se trouvaient partie à toutes les transactions qui se faisaient dans leur domaine.
Lacquéreur dune propriété était tenu de jurer foi et hommage et de payer les arrérages dus par le vendeur.
Le sieur Tranchelot venait justement dacquérir la ferme du Bocage ; une lisière de trois arpents de largeur sur une lieue de profondeur qui aboutissait au fleuve. Il arriva au manoir pour rendre foi et hommage.
Cétait à lheure du midi. Madame de Tilly passa dans la grande salle, accompagnée dAmélie, de Philibert et de Le Gardeur. Tous étaient revêtus de leurs habits de cérémonie. Ils sassirent sous le dais et maître Côté se plaça en face, à une table, avec son livre de procès-verbaux ouvert devant lui. Sur cette table, une épée nue et une coupe de vin.
Trois coups furent frappés dans la porte et le sieur Tranchelot entra tête nue, sans épée et sans éperons, car il nétait pas gentilhomme. Lintendant le conduisit devant la châtelaine.
Il sagenouilla et fit hommage en la forme voulue par la loi.
« Madame de Tilly, madame de Tilly, madame de Tilly ! je vous rends la foi et hommage, en qualité de propriétaire de la ferme du Bocage que jai acquise du sieur Marcel, en vertu dun acte fait et passé devant le digne notaire Jean Pothier dit Robin, le lundi de Pâques 1748. Je promets payer les cens et rentes et tous les autres droits quelconques ; je vous prie dêtre ma bonne dame suzeraine et de recevoir ainsi mon hommage.
Madame de Tilly accepta sa foi et hommage et lui donna la coupe de vin, quil vida debout devant elle. Elle le fit reconduire par le régisseur et lui souhaita la prospérité sur sa belle ferme du Bocage.
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Philibert se trouvait de plus en plus heureux et s enivrait sans cesse de la présence d Amélie. Il prenait plaisir à voir se développer ses admirables perfections. Elle était si naïve, si simple dans ses manières, si prévenante, si vertueuse ! Elle était si aimante ! Elle se cachait moins maintenant et ses regards parlaient souvent si ses lèvres se taisaient encore...
Je suis téméraire, pensait-elle, je suis coupable, peut-être, de donner mon cur avant quil me soit demandé... Je men veux !... mais je ny puis rien. Je laime !... Il ma préférée aux autres !... Il ma voué toute son affection... je le sais !... je suis fière de son amour... oui, jen suis fière !
Et cependant, quand elle paraissait devant lui, elle éprouvait un serrement de cur, presquune angoisse ; car il pouvait lire au fond de son âme maintenant, et le mystérieux voile de pudeur qui dérobe aux regards les intimes pensées de la vierge était à demi-levé. Le moment ne devait pas tarder à venir non plus, où elle entendrait le solennel aveu qui tremblait depuis longtemps sur ses lèvres.
Il arriva.
Lheure de la naissance et lheure de la mort sonnent quand Dieu le veut ; mais cest le cur de la femme qui annonce lheure de lamour. Heure fortunée si lamour est pur et lintention droite ; heure de malédiction sil est menteur et perfide !
La femme marchera dans le sentier de la vie, doucement appuyée sur lhomme qui la protège et la chérit, honorée et bénie de ses enfants, enviée et admirée de tous ; ou bien elle deviendra une esclave inutilement rebelle au joug, et traînera ses pas ensanglantés dans les épines du chemin...
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Le moment arriva de se rendre au petit lac de Tilly. Tout le monde répondit à l appel. Pas d absent dans les rangs ! Le matin frais et clair promettait la chaleur ; mais les bois avaient de l ombre.
Six canots partirent chargés de monde et de provisions, et remontèrent la petite rivière. Le voyage fut assez court, et très gai. Rendus au lac, tous se dispersèrent sous les ramures et mille cris joyeux effrayèrent les oiseaux surpris.
Au frais matin succéda une journée chaude et une brise agréable se mit à souffler. Les vieux chênes que traversaient quelques rayons de soleil, laissaient tomber leur ombre comme un tapis capricieusement tissé et toujours changeant ; les pins antiques versaient leur senteur résineuse, et plus loin, les oiseaux remis de leur terreur, chantaient avec une ardeur nouvelle.
La journée fut bien employée. Les uns cherchèrent des fleurs sauvages sur les bords de leau ou au fond de la forêt ; les autres jetèrent lhameçon aux poissons affamés ; ceux-ci luttèrent de vitesse dans leurs canots décorce ; ceux-là dépistèrent le lièvre ou la perdrix ; dautres passèrent le temps à chanter ou à causer.
Lheure du dîner réunit toute lardente troupe, et pendant que le brasier allumé sous les bois séteignait, et que la fumée se dissipait déchirée par les rameaux, lallégresse prit un nouvel élan. Des clameurs de joie firent retentir la forêt, et les oiseaux y répondirent de toutes parts.
Quelques étoiles commençaient à paraître dans lazur du firmament. Elles ne devaient pas briller beaucoup, cette nuit-là, car la lune qui se levait déjà sur la solitude des bois resplendissait dune manière étrange et les noyait dans ses flots de clarté.
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Il fallait, avant le départ, faire ensemble le tour du lac. Chacun prit place dans les canots légers qui s élancèrent sur les vagues endormies au milieu de leur retraite sauvage. Les Indiens n auraient pas mieux ramé que ces gentilshommes accoutumés aux délices des salons. Les canots décrivirent la courbe de la jolie nappe deau, en longeant le rivage où les grives éparpillaient leurs dernières notes plaintives.
Jean La Marche et deux joueurs de flûte, à lavant du premier canot, se tenaient prêts à exécuter les plus riches morceaux de leur répertoire. Ils nattendaient que le signal. Mademoiselle Héloïse de Lotbinière prit sa guitare.
Je vous accompagne, dit-elle... La musique rapproche les esprits les uns des autres et les élève tous vers Dieu...
Noubliez pas la poésie qui est la plus divine des choses terrestres, ajouta une douce voix de femme.
Le violon, les flûtes et la guitare firent aussitôt entendre leurs accords. En même temps Jean La Marche entonna, dune voix nette et puissante qui eut son écho dans la forêt.
À saint Malo beau port de mer,
À saint Malo beau port de mer,
Trois gros navir sont arrivés,
Nous irons sur leau nous y prom promener,
Nous irons jouer dans lîle !
Tout le monde fit chorus. Jamais le lac, jamais la forêt navaient tressailli aussi doucement. Le chant ne cessa point jusquà ce que les canots fussent arrivés en face dun petit promontoire... Alors, tout à coup, le silence se fit.
Voyez donc ! avait prié lune des jeunes filles, en montrant de la main quelque chose de superbe, au sommet de la côte.
Cétaient trois pins majestueux qui se découpaient sombres et forts au milieu dun océan de lumière.
On dirait les flammes dune immense fournaise allumée par Dieu, remarqua Héloïse de Lotbinière...
La fournaise ardente dont parle lÉcriture sainte, ajouta Le Gardeur, et au milieu, les trois enfants qui chantent les louanges du Dieu dIsraël.
XXX
Felices ter et amplius
Le bois senveloppait de calme. Les douces harmonies du soir seules passaient de temps en temps, par bouffées enivrantes, comme le chant dune mère qui endort son enfant.
Amélie était assise avec Philibert sur la racine dun chêne, comme sur le trône du dieu de la forêt.
Le hasard, ou lentente de leurs compagnons leur avait ménagé cet instant de félicité.
Philibert lisait. Amélie écoutait la musique de ses lèvres. Il faisait semblant de lire, plutôt, les vers quil récitait, car lombre effaçait les pages inspirées. Le livre était un prétexte.
Il répétait la touchante histoire de Paulo et Francesca da Rimini, et sa voix vibrante était semblable à un cri de douleur. Amélie pleurait. Elle avait lu déjà ces pages sublimes de limmortel Dante, mais jamais elle nen avait saisi le sens et la grandeur comme maintenant. Jamais encore elle navait compris cette faiblesse touchante qui est la force de la femme ! Ô ! singulier mystère que le cur de la femme ! Et la poésie qui sait découvrir ainsi les plus intimes secrets de lâme est bien nommée divine !
Philibert suspendit sa lecture et enveloppa Amélie dun regard débordant de tendresse. Elle se détourna toute confuse et fixa les vagues du lac qui tressaillaient comme son cur. Les stances de la divine poésie tintaient à ses oreilles comme des cloches dargent, et dans sa mémoire revenait ces vers :
Amor chal cor gentil ratto sapprende,
Amor cha null amato amar perdona,
Questi che mai da mi non fia diviso.
Tu brûles et ravis les curs, ô doux amour !
Tu veux être payé dun fidèle retour.
Dans la vie ou la mort, rien, ô bonheur suprême !
Ne me séparera plus de lobjet que jaime !
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L amour, pensait-elle, l amour est la mort comme il est la vie, la séparation comme la réunion !...
Elle était attendrie et tremblante ; elle n aurait pas osé, pour tout au monde, lever les yeux sur Philibert.
Elle voulut faire semblant de s éloigner, mais une force invincible la clouait sur son siège.
Ne lisez plus, dit-elle à Pierre ; ce livre est trop triste et trop beau... Je crois quil a été fait par un esprit qui a vu tous les mondes, connu tous les curs, et partagé toutes les souffrances. Il me semble la voix dun prophète de malheur.
Amélie, répliqua Philibert, pensez-vous quil y ait des femmes aussi aimantes et aussi fidèles que Francesca da Rimini ? Elle na pas voulu se séparer de Paulo, même dans les sombres régions du désespoir. Croyez-vous quil se trouve de pareilles femmes ?
Amélie le regarda un instant. Lémotion agitait vivement sa poitrine et colorait sa figure. Elle savait bien quelle réponse faire, mais elle avait peur de paraître téméraire. Cependant cette pensée lui vint : « Je dois être en état de répondre à toutes ses questions. »
Et elle dit avec lenteur et fermeté :
Je crois, Pierre, quil y a, en effet, des femmes comme Francesca, qui ne voudraient jamais se séparer de lhomme quelles aiment, pas même dans les terribles lieux de désolation dont parle le livre extraordinaire de Dante.
Cest une croyance bénie ! exclama Pierre.
Et il pensa :
« Vous êtes une de ces femmes, et celui que vous aimerez sera éternellement aimé ! »
Ensuite il ajouta tout haut :
Un pareil amour est inutile et perdu, car personne ne peut le mériter.
Je ne sais pas, fit-elle. Cet amour, cest Dieu qui nous le donne ; nous pouvons bien le donner aussi... Il ne vaut que ce que vaut notre cur, et il ne demande pas autre chose que dêtre accepté !...
Amélie ! sécria Philibert, en se tournant vers elle tout à fait, mais les yeux fixés sur le sol, Amélie, cest un pareil amour que jai toujours rêvé, toujours demandé ! je ne lai peut-être jamais trouvé, ou je nen suis peut-être pas digne... mais je le veux ou je mourrai ! je le veux où je le cherche et pas ailleurs !
Amélie de Repentigny, pouvez-vous me dire où il se trouve ?
Amélie sentit un frisson de plaisir et de terreur courir dans ses veines. Elle souriait et pleurait : elle ne sapercevait guère, dans son trouble, que sa main venait dêtre saisie par une main brûlante. Elle ne songeait pas à la retirer ; elle nétait pas capable de parler.
Philibert comprit que cet instant allait décider de sa vie. La main tremblante quil tenait allait le repousser pour toujours ou lenchaîner à jamais.
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L ombre s épaississait sous les arbres, et les teintes roses du couchant s étaient effacées. Comme une lampe qui éclaire les amours, l étoile du soir étincelait encore près de l horizon bruni, mais elle allait disparaître bientôt pour renaître plus brillante, à lorient, et devenir cette étoile du matin qui nous annonce un beau jour.
Pierre ne disait rien. Il regardait Amélie et son ivresse ne se lassait point. Il la regardait avec le respect que lon aurait pour un ange. Il ne savait pas ce quelle allait répondre, et le doute, par moments, traversait sa félicité, cruel comme un dard aigu. Et pourtant, la main de lange restait dans la sienne, comme un oiseau dans le nid doux et chaud dont il ne veut plus sortir.
Pierre, commença enfin la jeune fille...
Elle voulait lui dire quil fallait rejoindre les autres amis. Elle nen eut pas la force, ou les paroles furent trop lentes à venir.
Le bon Dieu lui permet de maimer, pensait-elle, puis-je demeurer insensible ?
Elle fit un effort cependant, un effort léger pour se lever et se diriger vers le lac. Ainsi font toutes les femmes qui ne veulent point paraître aimer trop.
Pierre, dit-elle enfin, allons rejoindre nos compagnons : ils vont remarquer notre absence.
Elle ne bougea point, toutefois. Un fil de la vierge aurait suffi pour lenchaîner là à jamais... Elle avait les yeux baissés. Sa bouche pouvait se taire, mais ses yeux, ils ne pouvaient déguiser leur flamme.
Pierre devenait plus hardi.
Amélie, fit-il, tournez vers moi ces beaux yeux et voyez si les miens sont menteurs. Mieux que mes paroles ils vous diront, Amélie, comme je vous aime !
Elle tressaillit soudain, mais ce ne fut point de surprise ; cet aveu devait venir. Elle ne répondit rien, le regarda avec des flammes dans les paupières et comme instinctivement se rapprocha de lui.
Amélie, continua Pierre, cest votre amour que jai toujours demandé au ciel, cest votre amour que je vous demande ! oh ! dites ! voulez-vous, pouvez-vous maimer ?
Oui, répondit-elle, et elle se mit à pleurer comme dans une grande douleur, tant son allégresse était vive.
Vous pleurez, Amélie ? vous pleurez ?
Cest de bonheur... pardonnez-moi... je vous laisse voir trop vite, peut-être, comme vous mêtes cher.
Vous pardonner ? vous pardonner ces paroles divines qui viennent de tomber de vos lèvres ? cet aveu charmant que le doigt de Dieu vient décrire pour léternité dans mon âme ! Ah ! mon Amélie, cest une vie daffection et de dévouement que je vous dois ! mon dernier jour sera, comme le jour où je vous aperçus pour la première fois, comme tous les jours qui se sont écoulés depuis cet heureux moment, tout rempli de votre pensée !
Je ne comprenais pas la vie sans vous, non plus, et votre souvenir ne me quittait jamais... Désormais nous naurons quune existence à deux.
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Philibert eut un frémissement de joie :
Vous m aimiez, Amélie ? s écria-t-il.
Depuis le premier moment où je vous ai vu, mais surtout depuis le jour où vous avez sauvé la vie à Le Gardeur.
Et durant ces longues années de couvent, alors que nous paraissions à jamais perdus lun pour lautre ?
Je priais pour vous, Pierre ! je priais pour que vous fussiez heureux : je nespérais rien, je nespérais pas surtout de voir jamais une heure de bénédiction comme lheure qui vient de sonner !... Oh ! vous me trouvez bien hardie, nest-ce pas, Pierre ?... Je ne sais point déguiser, moi ! Et puis, vous mavez donné le droit de vous aimer sans honte et sans crainte.
Amélie ! Amélie ! que puis-je donc faire pour mériter ou récompenser un pareil bonheur ?
Maimer, Pierre, maimer toujours !... je ne veux pas autre chose.
Et vous me donnez votre main ?
Et mon cur à jamais !...
Il porta la main dAmélie à ses lèvres avec respect :
La vie de lhomme est remplie damertume et de trouble, mais voilà un délicieux moment...
Notre vie à nous sera calme et belle ; cest déjà la félicité du ciel qui commence.
Elle le regarda doucement, une minute, releva dune main timide les cheveux épais qui semmêlaient un peu devant sa figure.
Vous direz tout à ma tante et à Le Gardeur, fit-elle dun air câlin... Ils vous aiment bien, et ils seront contents dapprendre que je serai un jour votre... votre...
Ma femme ! Amélie, ma femme ! Ô nom trois fois béni ! Dites-le, ma femme !
Oui, Pierre, votre femme ! votre femme aimante et fidèle pour toujours !
Pour toujours ! Oui, un amour comme le vôtre est impérissable comme lâme et partage limmortalité de Dieu de qui il vient. Madame de Tilly trouvera en moi un fils digne delle et Le Gardeur un frère dévoué.
Et vous, Pierre, parlez à votre tour ! Je ne lai pas encore entendu ce nom béni que je dois vous donner.
Elle le regarda comme pour scruter le fond de son âme.
Moi, je serai votre mari ! votre mari constant et plein damour...
Oui, mon mari !... La sainte Vierge a écouté mes prières... Dieu soit béni ! Oh ! que je suis heureuse !...
Et de nouveau enveloppant dun chaste regard lhomme généreux qui devait être son premier et dernier amour, elle versa encore dabondantes mais douces larmes.
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Un coup de tonnerre retentit soudain dans le ciel, et des souffles brûlants passèrent dans le feuillage et sur la face des eaux.
La lune se cacha et des vagues ténébreuses remplacèrent les reflets argentés qui jouaient sur les cimes des rochers et le gazon des prairies. De longs éclairs parurent envelopper la forêt lointaine dun manteau de flamme.
Amélie eut peur et elle se mit à trembler :
Oh ! Pierre, dit-elle, il me semble que cest une voix prophétique qui nous annonce des malheurs, serait-il possible que Dieu ne voulut pas notre union ? Oh ! dites-moi que rien ne nous séparera plus maintenant !
Rien, Amélie ! Ne craignez pas : mon amour, cest lorage qui gronde là-bas. Le Gardeur va sans doute accourir au devant de nous. Nous allons partir un peu plus tôt, voilà tout. Le ciel ne peut que bénir notre amour, ô ma bien aimée !
Je vous aimerais toujours, quand même, murmura Amélie.
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Un bruit de voix se fit entendre, suivi aussitôt du battement vif et dru des avirons dans l eau. Les canots arrivèrent au rivage comme une volée de cygnes qui cherchent un refuge contre la tempête.
Les préparatifs du départ se firent à la hâte. On éteignit le feu avec grand soin, de peur quune étincelle oubliée ne consumât la forêt. Les paniers furent entassés dans les embarcations.
Philibert et Amélie montèrent dans le canot de Le Gardeur. Ils prétendirent quils auraient bien aimé à faire le tour du lac avec les autres, aux accords des flûtes et de la guitare, et que cétait par malice quils avaient été oubliés au pied dun grand chêne.
Les nuages montaient à lhorizon du sud ; il ny avait pas de temps à perdre. Les canots sélancèrent à la fois sur la rivière sombre. Les rameurs silencieux étaient courbés sur leurs avirons comme pour une lutte sans merci.
Lobscurité devenait de plus en plus épaisse. Le vent traînait des lambeaux de ténèbres sur la terre endormie ; les éclairs déchiraient la nuit et montraient aux canotiers un chemin de feu.
La pluie se mit à tomber ; quelques gouttes larges dabord ; mais bientôt, ce fut un torrent. Le vent la poussait avec rage pour la rendre plus insupportable. Puis, un nuage de grêle creva. Ce fut un fracas épouvantable. On eut dit que les arbres de la forêt se cassaient en éclats, et que des balles rougies pleuvaient dans les flots.
Amélie tenait le bras de Philibert. Elle songeait à Francesca da Rimini qui se cramponnait à Paulo, dans la tempête de vent et la mouvante obscurité qui les emportaient.
Ô Pierre, quel présage ! murmura-t-elle. Dira-t-on de nous aussi :
Amor condusse noi ad una morte !
Lamour nous a conduits dans le même tombeau !
Dieu le veuille ! répondit Philibert. Mais ce sera quand nous laurons mérité par une longue vie daffection et de dévouement.
Les canots arrivèrent au terme de leur course. Les jeunes gens sautèrent sur la rive et coururent à travers la pelouse, en passant sous les grands arbres protecteurs, vers le seuil hospitalier où les serviteurs les attendaient.
XXXI
Vos paroles mielleuses ne vous serviront de rien
Grâce à lactif espionnage de Lisette, Angélique des Meloises connut bientôt ce quavait fait Le Gardeur, dans cette nuit fatale où elle avait froidement désespéré son amour ; elle savait ce quil était devenu, depuis que par égoïsme et par ambition, elle avait refusé de lui accorder sa main.
Elle laimait encore, et ressentait une peine amère de sêtre montrée aussi impitoyable envers lui ; cependant, elle cherchait toujours une consolation dans sa vanité.
La conduite quil avait tenue à la taverne de Menut laffligeait un peu et la flattait beaucoup. Elle éprouvait un certain orgueil à la pensée quil laimait jusquà se faire mourir de désespoir... et pourtant, elle naurait pas voulu sa mort. Tous les autres sacrifices ; mais celui-là, cétait réellement un peu trop !
Elle ne voulait pas le perdre entièrement. Elle espérait le tenir enchaîné dans ses filets de soie, le fasciner toujours par son étrange beauté. Ce nétait pas sa faute si elle ne pouvait loublier tout à fait. Cet amour était dans son cur à côté de lambition ; il devait y rester. Cétait le ciel ou lenfer qui ly avait mis : nimporte ! Elle nétait pas obligée, assurément, de renoncer aux brillantes joies de lavenir quelle voyait étinceler devant ses yeux, comme les millions de lucioles des prairies dans les nuits dété !
Elle naurait pas voulu aimer un autre homme ainsi : elle naurait pas voulu, non plus, le sacrifier pour un autre que pour Bigot. Lintendant royal !... lintendant royal valait bien cela ! Elle voulait aller à lintendant et nulle barrière, fut-elle deau ou de feu, ne pourrait larrêter. À lun sa main, à lautre son cur !
Elle accomplirait ce dessein. Il le fallait. Le Gardeur ne manquait pas de qualités, lintendant nen possédait aucune ; il y avait donc du mérite à sacrifier le premier. Il fallait presque de lhéroïsme pour accomplir un acte de pareille abnégation. Où sont les femmes qui font taire leur amour quand parle lambition ? Mais Le Gardeur serait à jamais inconsolable et nulle autre femme ne la ferait oublier, elle, Angélique !
Quelles délices !
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Les jours qui suivirent cette nuit de séparation furent, pour la jolie coquette, des jours orageux. Tantôt elle s irritait contre elle-même, tantôt contre Le Gardeur. Elle regrettait qu il se fût montré si impatient ; il n aurait pas dû la prendre au monde ! Elle se fâchait surtout parce quelle ne recueillait pas immédiatement le prix de sa trahison.
Elle ressemblait à un enfant méchant qui ne veut donner ni garder lobjet quil tient. Le départ de Le Gardeur pour Tilly la blessait, éveillait sa jalousie. Elle naurait pas voulu quAmélie eût assez dinfluence sur lui pour lemmener à la campagne.
Ce qui la froissait davantage, cétait de voir que lintendant brûlait damour pour elle et ne lui parlait point de mariage. Il venait la voir chaque jour, et chaque jour elle déployait, pour le fasciner, toutes les ressources de la coquetterie. Elle revêtait les plus riches toilettes, les toilettes les plus propres à faire ressortir sa beauté ; elle amenait la conversation sur les sujets quil affectionnait, et causait avec cette familiarité quil aimait de préférence. Elle riait aux éclats quand il faisait de lesprit, écoutait de pied ferme ses paroles à double sens et ses plaisanteries grossières, lancées dans le délicat langage de Paris, mais grossières quand même ! Tout cela ressemblait, pour le résultat, à ce qui reste dun feu dartifice. Elle voyait bien quelle se faisait admirer, quelle éveillait des passions, mais cétait tout. La question sérieuse, le mariage demeurait toujours un problème sans solution.
Vainement elle amenait la conversation sur limportant sujet, en riant, comme par badinage, mais au fond sérieusement ; lintendant riait avec elle, parlait plus quelle, voltigeait comme un papillon dans un jardin, à laise, sans gêne, puis séchappait elle ne savait comment...
Elle se fâchait alors, et quand il était sorti, elle jurait quelle allait épouser Le Gardeur. Elle ne jurait pas mal dans ses colères ! Après tout, Le Gardeur valait bien lintendant !
Mais son orgueil reprenait le dessus. Jamais encore un homme navait résisté à Angélique des Meloises quand Angélique des Meloises avait voulu triompher !... Lintendant, ce fier intendant ne lui échapperait point non plus !...
Alors elle réunissait ses forces pour une nouvelle attaque.
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Depuis plusieurs semaines, la haute société de Québec ne s occupait que du grand bal de l intendant. Il était attendu avec une fiévreuse impatience. Quand il arriva, il étonna et ravit tout le monde par sa splendeur extraordinaire, et quand il fut passé lon en parla avec orgueil... Longtemps après, les femmes que les années avaient flétries et les douairières poudrées racontaient, en hochant la tête, à leurs filles, à leurs nièces, à leurs petites filles, ce grand événement de leur jeunesse, cette fête merveilleuse de lancien régime où elles avaient eu lhonneur de danser le menuet et le cotillon avec un intendant français.
Elles noubliaient pas de dire, dans leur vanité toujours jeune, comme il les avait trouvées belles et gracieuses. Plusieurs même avouaient quil les avait embrassées, comme cela se pratiquait à la cour, à leur première présentation, et leur avait dit les plus gracieux compliments.
Les filles et les petites filles dalors riaient, et se faisaient des clins dil. Elles ne sétonnaient pas du tout de ce que les dames du vieux temps fussent capables de sentredéchirer pour les faveurs dun intendant aussi galant.
Elles se souvenaient aussi, ces vieilles douairières, des noms de presque tous les gentilshommes qui assistèrent à ce bal fameux. Cétaient pour la plupart, les riches associés de la Grande Compagnie, des millionnaires ; aussi, il fallait voir avec quelle ardeur les jeunes filles se disputaient leur conquête ! Jusquau sieur Maurin, le bossu, qui fut lobjet dune poursuite acharnée de la part dune vingtaine dentre elles ! Ce fut une fille de Saint-Roch, une bien belle fille, qui le gagna. Il est vrai quil était cousu dor, ce bossu. Toute sa bosse était dor !
Les officiers de larmée de terre et de la marine ne furent pas oubliés alors. Ils ne furent pas, non plus, les moins admirés avec leurs habits chamarrés, leurs cols de soie, leurs boucles et leurs épaulettes dor, ce brillant costume de Versailles que navait point encore remplacé le froid uniforme de Saint-James.
Madame de Grandmaison, qui avait vieilli comme les autres femmes, et bien malgré elle aussi, disait alors dune voix chevrotante et noblement indignée :
Non ! en ces temps-là, la bourgeoisie nétait pas toujours sur les talons de la noblesse comme aujourd hui ! et les bourgeois qui furent admis au grand bal de l intendant, durent rester dans les galeries. Ils étaient les spectateurs jaloux de nos plaisirs enivrants !
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Angélique fut universellement acclamée comme la reine du bal. Par sa toilette, par sa beauté, par ses grâces elle était la première, et nulle ne songea à lui disputer le premier rang. Elle ne craignait aucune rivale. La seule quelle redoutât était à Beaumanoir. Elle sentait sa supériorité et trouvait ses délices à faire naître lenvie et la jalousie. Elle se souciait fort peu de lopinion et du jugement des femmes et recherchait hardiment les hommages des hommes.
Cependant, nonobstant les sourires charmants et les badinages agréables quelle semait à profusion autour delle, son cur nétait point satisfait, son esprit nétait point calme, et un vif mécontentement la torturait. Elle était fâchée contre elle-même, ce qui rendait son dépit plus amer. Elle ne regrettait pas absolument davoir rejeté les vux de Le Gardeur ; elle avait agi délibérément ; mais elle attendait encore le prix de son action, et rien ne faisait prévoir quelle allait bientôt le recevoir.
Elle avait agi à sa guise avec tous les hommes, ne suivant que sa fantaisie, et maintenant, elle se trouvait en face dun homme qui agissait de même envers toutes les femmes, même envers elle.
Elle essayait de lire dans la figure de lintendant, mais elle y perdait ses peines ; cétait un livre indéchiffrable. Elle sefforçait de sonder ses pensées, ses intentions, et cétait inutile, comme ces pierres que les voyageurs jettent dans une mystérieuse caverne de louest pour en atteindre le fond. Les pierres tombent, tombent, et ils entendent, sur les parois ténébreuses, les chocs de plus en plus légers, mais jamais ils ne savent quand elles touchent le fond de l abîme.
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Bigot l admirait, bien sûr, et la recherchait beaucoup. Il avait pour elle toutes sortes d attentions et le miel coulait de ses lèvres. Les autres jeunes filles lui portaient envie ; c était visible. Toutefois cette admiration ne revêtait pas le caractère étrange et sauvage de lamour quelle avait inspiré à tant dautres, et elle pressentait quil ne deviendrait jamais fou delle, cet intendant volage, tout fasciné quil parut être.
Pourquoi ? pourquoi ?
Elle se fit souvent cette question tandis quil lui roucoulait des paroles de douceur ; et le doute torturait son âme.
Pendant quelle se promenait appuyée à son bras, sous le feu des lustres et sous les regards brûlants des jalouses filles ou des galants évincés, radieuse, gaie, parleuse, en apparence, elle éprouvait intérieurement de cuisants regrets, des déchirements cruels. Elle se rappelait Le Gardeur, comme divinement transfiguré par lamour, et prêt à tous les sacrifices ; Le Gardeur quelle avait repoussé, dans sa voluptueuse ambition, pour se jeter dans les bras de cet autre homme égoïste qui se moquait de toutes les femmes et les rejetait comme un jouet brisé...
Elle ne retiendrait pas plus Bigot, dans ses mailles de soie, que laraignée ne tient loiseau dans la toile légère quelle a tendue, un matin dété, dun buisson à lautre.
Et puis, Le Gardeur ne devrait-il pas être là, parmi ses adorateurs ? Quand a-t-elle souffert quil manquât un dévot à son culte, dans ces grandes fêtes mondaines où il faut écraser ses rivales ?
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Pourquoi, se demandait-elle toujours, pourquoi ne puis-je mettre Bigot à mes genoux comme j en ai mis tant d autres ?
Et de son pied finement chaussé de satin, elle froissait le parquet. Une réponse, toujours la même, venait alors à son esprit.
Le cSur de l intendant est à Beaumanoir !...
Cette pleurnicheuse figure de cire se dresse entre lui et moi, comme un spectre, et elle me barre un chemin qui me coûte cher ! pensait-elle...
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Il fait très chaud, ici, Bigot, fit Angélique ; je ne puis supporter plus longtemps cette atmosphère de feu. Je ne danserai plus. Jaime autant aller sur la terrasse, prendre des lucioles, que poursuivre ici, sans pouvoir le rattraper, loiseau qui sest échappé de mon âme.
Lintendant lui offrit son bras et la conduisit au jardin.
Ils se promenèrent longtemps ensemble, dans les grandes allées bordées de roses, et sous les flots de lumière qui tombaient des lampes partout suspendues.
Quel est donc cet oiseau favori, Angélique, qui sest échappé de votre âme ? demanda Bigot.
Le plaisir que jespérais goûter au bal, répliqua Angélique. Je ne mamuse pas du tout !
Elle savait cependant que ce grand bal avait été donné à cause delle surtout.
Sil fallait en juger par votre gaieté, Angélique, je croirais vraiment que vous avez eu Momus pour père et Euphrosine pour mère, repartit lintendant. Si vous navez pas de plaisir cest que vous le laissez tout aux autres... Mais je sais où sest envolé loiseau que vous regrettez et je vais vous le rendre, continua-t-il.
Chevalier, un roi met son bonheur dans la loyauté de ses sujets ; une femme, dans la loyauté de celui qui laime !
Elle attacha sur Bigot un regard qui en disait plus que les plus éloquentes paroles.
Bigot sourit en pensant quelle était jalouse. Il dit tout haut :
Cest un aphorisme auquel je crois de tout mon cur ; et si la femme trouve le bonheur dans la loyauté de son amoureux, vous êtes la plus heureuse personne que je connaisse, Angélique des Meloises ! Pas une femme dans la Nouvelle-France ne peut se vanter dêtre aussi fidèlement servie que vous !
Mais je ne crois pas à la fidélité de mon amoureux ! et je ne suis pas heureuse ; loin de là ! répondit-elle vivement comme dans un élan de franchise, mais toujours avec artifice.
Pourquoi donc ? reprit Bigot ; le plaisir ne séloigne jamais de vous que si vous le chassez. Toutes les femmes envient votre beauté et tous les hommes se disputent vos sourires. Quant à moi je voudrais avoir tous les trésors du monde pour les mettre à vos pieds, si vous me le permettiez.
Je ne vous en empêche point, chevalier, fit-elle en souriant, mais vous n en faites rien. Des paroles de politesse !
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Je vous ai dit, chevalier, quel est le plus grand bonheur d une femme, dites-moi donc, maintenant, quel est celui d un homme.
Oh ! oui ! Le plus grand bonheur dun homme se trouve dans la beauté et la tendresse de sa bien-aimée. Du moins, cest mon avis.
Sont-ce là encore des paroles de politesse ? demanda-t-elle froidement.
Je voudrais que votre amabilité égalât votre beauté, je serais le plus heureux des mortels.
Bigot ne connaissait pas bien Angélique des Meloises, car il naurait pas osé parler ainsi.
Elle le regarda dune façon dédaigneuse : elle était fâchée.
Mon amabilité ! chevalier, fit-elle, lentement, jusquoù na-t-elle pas été mon amabilité à votre égard, quand vous mavez solennellement promis de renvoyer de votre demeure la dame de Beaumanoir ?...
Elle est encore chez vous, cette femme, chevalier, en dépit de vos promesses.
Bigot eut envie de nier, mais il vit que cela ne lui servirait de rien. Angélique paraissait trop sûre de ce quelle disait.
Elle possède tout mon secret, je pense, se dit-il en lui-même. Argus avec ses cent yeux est un aveugle, comparé à cette fille jalouse.
Il répondit :
Je me repens sincèrement de toutes les fautes dont peut maccuser la dame de Beaumanoir. Cest vrai, jai promis de la renvoyer et je le ferai. Mais enfin, elle est femme, et elle ma demandé de la protéger, de la traiter avec douceur. Mettez-vous à sa place, Angélique...
Angélique lui lâcha le bras et le regarda en face. Elle était furieuse. Elle ne lui laissa pas le temps dachever.
Me mettre à sa place ! moi ? Bigot !... comme si jamais je pouvais mavilir ainsi ! Vous osez me parler de la sorte ?
Bigot recula. Il crut voir briller un poignard dans sa main. Cétait léclair de ses diamants quand elle leva le bras.
Voyons ! reprit-il avec douceur, en lui prenant le poignet dune main ferme, il faut me pardonner les infidélités dont je me suis rendu coupable avant de vous connaître, Angélique ! Jadore la beauté où je la trouve. Maintenant, cest à vos pieds que je me prosterne, et le voudrais-je, que je ne pourrais point vous être infidèle !
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Bigot avait la foi des païens et il croyait fermement que les dieux s amusent des amours parjures.
Bigot, vous vous moquez de moi ! riposta Angélique ; et vous êtes le premier qui ose se moquer de moi deux fois !
Comment cela, s il vous plaît ? fit-il avec un air dinnocence offensée...
À linstant même et quand vous mavez juré de renvoyer la dame de Beaumanoir ! Deux fois, nest-ce pas ? Je vous admire, chevalier, continua-t-elle, de vouloir me tromper et despérer y réussir !... Mais, je vous en préviens, ne me parlez plus damour tant que ce spectre blême hantera les chambres du château !
Elle partira, Angélique, puisque vous lexigez ! mais quel mal vous fait-elle ? Je vous jure quelle ne mempêche nullement de vous aimer et de vous être fidèle...
Il sirritait à son tour, et chez lui, il ny avait pas de feinte.
Il vaudrait mieux que cette femme fut morte, gronda Angélique tout bas.
Puis elle affirma dune voix ferme :
Vous me devez cela, Bigot ; vous savez ce que jai perdu pour lamour de vous...
Oui, je sais que vous avez renvoyé Le Gardeur de Repentigny, quand il eut mieux valu le retenir dans les rangs de la Grande Compagnie. Pourquoi navez-vous pas voulu lépouser, Angélique ?
Cette question choqua lambitieuse fille.
Pourquoi je nai pas voulu lépouser ! Bigot ? répéta-t-elle en scandant chaque mot. Est-ce sérieusement que vous me faites cette question ? Ne mavez-vous pas dit que vous maimiez, vous ? et navez-vous pas tout fait pour me le prouver, tout, excepté moffrir votre main ? Ne mavez-vous pas fait entendre que je possédais votre foi, que vous maviez choisie entre toutes ? Ah ! jaurais aimé mieux mourir et être enterrée sous la plus pesante des pyramides dÉgypte, sans espoir de ressusciter jamais, que de faire ce que j ai fait à cause de vous ! Vous êtes un misérable pécheur, ou vous m avez crue une misérable pécheresse !...
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Bigot était bien accoutumé aux reproches des femmes ! mais il ne savait pas trop comment répondre à cette passion indignée qui se dressait devant lui.
Il avait parlé tendresse à Angélique ; certes ! il sétait montré le plus empressé des amoureux ; mais la pensée du mariage ne lui était pas venue un seul instant. Il navait jamais desserré les lèvres à ce sujet. Il avait un peu deviné la vaste ambition dAngélique, de même quelle entrevoyait son astuce et sa perversité, à lui. Pour dire vrai, ils ne se ressemblaient pas mal. Deux caractères qui se valaient ! Défiants tous deux, tous deux pleins dambition, sans principes, et nullement scrupuleux sur les moyens. Lun fasciné par les séductions de lamour, lautre éblouie par lesprit, largent et les promesses de lambition.
Vous avez raison de mappeler un misérable pécheur, dit Bigot en souriant... Misérable, non pourtant, mais pécheur ! Sil y a péché à aimer une jolie femme, oui, je suis un grand pécheur ! Et là, à cet instant même, Angélique, je pèche assez gravement pour attirer la malédiction sur tous les anges et les saints qui mentourent !...
Vous avez attiré la malédiction sur moi, Bigot, répondit Angélique en déchirant par lambeaux, sans sen apercevoir, le superbe éventail quelle tenait. Vous aimez tellement toutes les femmes que vous ne pouvez fixer votre choix.
Une larme de dépit brilla sous ses longs cils.
Venez, Angélique, venez, reprit lintendant dune voix mielleuse, voici des promeneurs qui entrent dans la grande allée. Descendons vers la terrasse. La lune fait étinceler les vagues du grand fleuve. Venez, je vous le jure par saint Picot, mon patron, que je nai jamais trompé ; lamour dont mon cur na pu se défendre jusquà présent ne saurait mempêcher de reporter pour jamais toutes mes affections sur vous.
Angélique ajoutait presque foi à ces protestations. Elle supposait difficilement quune autre femme put lui être préférée, quand une fois elle avait dit à un homme quelle laimait.
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Ils s aventurèrent dans une longue allée brillamment éclairée par des lanternes de couleurs diverses, attachées aux arbres comme les diamants, les rubis et les émeraudes du jardin enchanté d Aladin.
À chaque angle des sentiers couverts de brillants coquillages, sélevait une statue de marbre : une nymphe, un faune, une dryade, dont la main tenait un flambeau qui versait des flots de lumière sur des vases débordants de fleurs.
Bien des couples senfonçaient joyeusement dans ces allées profondes pareilles aux somptueux corridors des palais.
Bigot et Angélique passèrent au milieu des invités et furent salués avec une grande déférence. Cétait pour Angélique, comme un avant-goût de la royauté.
Elle avait vu souvent les jardins du palais, mais jamais aussi magnifiquement illuminés. Elle ne put sempêcher de ressentir de ladmiration pour celui qui pouvait ordonner tant de splendeurs, et elle se dit quelle aurait, nimporte à quel prix, sa part des hommages quil recevait, non seulement comme sa partenaire durant un bal, mais, de droit, comme étant la première dame de la Nouvelle-France.
Elle rejeta son voile en arrière, afin que chacun put la bien voir. Elle voulait exciter la jalousie des femmes et ladmiration des hommes en se montrant mollement appuyée sur le bras de Bigot qu elle regardait dans les yeux avec une adorable effronterie, en gazouillant de la façon la plus charmante...
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Elle comprenait qu elle n avait qu un moyen de réussir dans son projet : rendre l intendant fou d amour. Aussi avec quel art, quelle habileté, quelle apparence de passion elle lui peignit son âme, ses espérances brisées, ses désespoirs inconsolables... Il fut plus dune fois sur le point de lui demander sa main, et pourtant il était accoutumé à ces luttes de lamour.
Angélique suivait avec une fiévreuse inquiétude tous ses mouvements, épiait ses paroles, écoutait, haletante, quand il semblait sapprocher des pièges artificieux quelle avait tendus sous ses pas. Si elle voyait la flamme de la volupté sallumer dans ses regards, elle baissait la tête modestement ou répondait par un éclair de ses yeux noirs qui était un avertissement. Elle comprenait au frémissement de cette main qui serrait la sienne, aux inflexions molles de cette voix qui la caressait, elle comprenait que le mot de sa destinée était là, sur les lèvres de Bigot, tremblant, prêt à séchapper, et cependant, il narrivait jamais, ce mot tant désiré quelle aurait payé de son âme. La main fatale de lombre de Beaumanoir, si légère et si faible quelle fut, semblait le clouer toujours sur les lèvres qui voulaient le prononcer !
Les galants et légers discours de lintendant semblaient de gracieux oiseaux qui voltigeaient autour delle, mais ne venaient point sabattre sur le sol où elle avait tendu ses filets. Elle les écouta longtemps avec espoir et patience, mais à la fin, elle sentit des effluves de colère monter du fond de son cur. Pourtant, elle se contint encore ; elle sourit et badina comme le faisait Bigot. Elle versait sur lui une rosée rafraîchissante au lieu de l écume des flots que la tempête soulevait dans son âme.
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Elle cherchait à surprendre quelques lambeaux de ses pensées, insaisissables comme les fantômes qui passent et repassent dans les rêves, et elle finit par ne plus voir que la pâle et plaintive figure de la captive de Beaumanoir.
Ce fut une révélation. Bigot laimait trop, cette intéressante victime, pour jamais épouser, tant quelle vivrait, Angélique des Meloises !
Et, alors, dans cette promenade au bras de Bigot, au milieu du plus ravissant des jardins, parmi les fleurs qui déversaient leurs parfums comme des encensoirs célestes, sous léclat scintillant des lampes et sous les rayonnements des étoiles de Dieu, Angélique murmura sinistrement :
Bigot laime trop cette face blême ! Il ne mépousera pas, tant quelle sera à Beaumanoir... tant quelle sera quelque part !...
Et cette pensée ne la quittait plus. Elle sappuya plus amoureusement sur le bras de Bigot. Ils suivirent en silence le sentier éclatant de blancheur qui aboutissait à la terrasse. Les replis soyeux de sa longue robe balayaient les roses et les lis des bordures et son pied léger semblait glisser sur les coquillages blancs comme des flocons de neige.
Elle devint le jouet de son imagination malade. Plus dune fois elle crut apercevoir, de lautre côté de Bigot, presquappuyée sur son cur, lombre plaintive de cette femme de Beaumanoir.
Le fantôme sévanouissait, puis apparaissait de nouveau. La dernière fois, il prit la figure et le regard de Notre-Dame de Sainte-Foi, sélevant au ciel triomphante après dindicibles souffrances, et pourtant, cétait encore le regard et la figure de la captive du château.
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Les deux promeneurs sortirent de l allée sombre et s avancèrent dans une avenue magnifiquement illuminée, au milieu de laquelle une fontaine faisait pleuvoir ses ondes en gerbes de diamants. La vision se fondit dans la lumière.
Angélique s assit sur un siège ingénieusement sculpté, au pied dun sorbier. Elle était très fatiguée et très vexée.
Un serviteur en pompeuse livrée vint apporter un message à lintendant. Cétait une invitation à danser.
Je nirai pas, Angélique ; je veux rester avec vous, dit-il, à sa compagne.
Mais elle lui répondit quelle ne détesterait pas de se reposer un peu ; que le jardin était bien intéressant à voir ; quelle samuserait auprès de la fontaine. Elle aimait cette pluie de perles et ce gai bruissement ; cela rafraîchissait. Il pourrait revenir dans une demi-heure, il la retrouverait là. Elle avait besoin dêtre seule. Au reste pourquoi demeurer avec elle lorsque dautres désiraient le voir et quil désirait en voir dautres.
Lintendant insista encore, de la façon la plus courtoise et la plus galante, mais quand il vit quelle désirait réellement demeurer seule, il la quitta, en lui promettant de revenir au bout dune demi-heure. Il pensait aussi quil ne fallait pas trop sacrifier à une seule idole, quand il y en avait une centaine dautres toutes belles et magnifiquement parées qui attendaient ses hommages.
Angélique sassit en face de la fontaine, et ces gouttelettes brillantes qui sélançaient sans cesse pour retomber toujours, lui parurent comme les vains artifices quelle déployait pour captiver lintendant.
Elle était grandement inquiète. Elle ne pouvait toujours pas comprendre cet homme quelle sétait flattée de mettre si vite à ses pieds, et cest elle, peut-être, qui allait devenir son esclave. Elle cherchait ses chemins et partout, comme un obstacle infranchissable, se dressait lombre de Caroline.
Cest donc cette vile créature qui est plus forte que moi ! pensait-elle dans sa colère. Cest elle qui excite la pitié de Bigot et le fait se souvenir dun amour déjà vieux ! Elle sera cause de la ruine de mes espérances !... Ah ! me voilà bien avancée maintenant que jai rejeté Le Gardeur ! Bigot laime cette femme ! À elle les prémices de son cur ; à moi les cendres de ses amours ! à elle les épanchements dune tendresse sincère, à moi les paroles de mensonge ! Il m outrage en prétendant m aimer. Il ne m épousera jamais tant qu elle sera là, elle, entre lui et moi !...
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Ces pensées noires étaient comme une volée d oiseaux de mauvais augure, corbeaux, chouettes et hiboux, qui hantaient lâme dAngélique. Elle ne les chassa point, mais leur permit dy séjourner et dy faire leurs nids.
Pendant quelle sabandonnait ainsi à la tristesse et au mécontentement, elle entendit des éclats de rire.
Elle leva la tête pour voir doù venait cette joie insolente, et elle aperçut lintendant, quune bande de jeunes filles venaient dassaillir avec des fleurs et des compliments, au moment où il arrivait à lescalier de la terrasse.
Il riait, badinait, gesticulait de lair le plus heureux du monde, et paraissait lavoir bien complètement oubliée.
Elle ne tenait pas à le garder près delle alors, et elle ne se sentit pas blessée comme elle laurait été dun manque dattention de la part de Le Gardeur ; mais elle avait la preuve une fois de plus de linconstance de cet homme et de la courte durée de ses impressions. Ni elle, ni aucune de ces jolies jeunes filles qui le captivaient alors, ne pouvaient se flatter de rester longtemps dans sa mémoire !
Le bal avait un moment de réveil ; les invités rentraient après avoir savouré les arômes du jardin, et la danse recommençait plus vive et plus animée que jamais. Les instruments à cordes remplissaient limmense salle de leurs voluptueuses harmonies, et, dans leurs chaînes cadencées, les danseurs passaient et repassaient vis-à-vis des grandes fenêtres ouvertes sur la terrasse, comme les météores flamboyants du ciel.
Bigot navait pas oublié Angélique. Il ne soubliait pas lui-même. Il voulait continuer à la voir, à laimer, sans pour cela jamais lépouser. Il était assez habile pour la dompter et la mettre à ses pieds. Il le croyait du moins.
XXXII
Le bal de lintendant
Lessaim de jolies filles que nous avons vues tout à lheure, entourait encore Bigot ; quelques-unes dentre elles sappuyaient dune manière tout à fait gracieuse sur la balustrade.
Les rusées connaissaient bien les goûts artistiques de lintendant, et, tout en répondant prestement à ses propos, elles marquaient de leurs pieds mignons la mesure de lorchestre.
En voltigeant dun sujet à un autre, lintendant vint à parler de Le Gardeur, son bon ami. Il le savait au manoir de Tilly...
On disait, comme cela, sans rien garantir, quil était fiancé à sa cousine Héloïse de Lotbinière. Il allait sans doute la rencontrer à Tilly...
Il y eut, à cette nouvelle, un mouvement de surprise et de curiosité chez les jeunes filles. Plusieurs affirmaient que ce nétait point le cas ; il était trop attiré ailleurs. On savait où. Dautres, remplies de compassion, de dépit ou denvie peut-être, dirent quelles croyaient bien cela. Elles lespéraient du moins. Il avait été le jouet dune coquette bien connue dans la ville.
On sait qui ! ajouta lune delle une rieuse et pétulante fille. Et elle fit un mouvement superbe en glissant un coup dil autour delle.
La mimique fut parfaite sans doute, car toutes se mirent à rire en pensant à Angélique des Meloises ; et elles dirent que Le Gardeur ferait bien de ne pas lépouser pour la punir de sa coquetterie, et montrer aux gens comme il se souciait peu delle.
Or comme il sen soucie fort, observa madame Latouche, une veuve qui ne manquait ni dexpérience, ni de gaieté, je pense, continua-t-elle, que sil se marie avec Héloïse de Lotbinière, on dira que cest par désespoir, par dépit et non par amour. Cela sest vu déjà, se marier par dépit.
Les jeunes filles chuchotèrent entre elles que cela lui était arrivé. Elle sétait mariée avec le sieur Latouche par malice, parce quelle navait pas pu avoir le sieur de Marne qui lui préféra une femme riche et lui permit à elle, la pauvre délaissée, d aller mettre le feu à d autres cSurs.
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L intendant se félicitait d avoir lancé cette nouvelle. Elle allait faire son chemin.
Déjà une couple des plus intimes amies d Angélique étaient rendues près de la fontaine, et assises de chaque côté de la grande coquette quil fallait punir, les mains sur son épaule, elles lui racontaient à loreille, lhistoire joliment allongée déjà, du mariage de Le Gardeur avec Héloïse de Lotbinière.
Angélique neut pas de peine à les croire ; cétait la suite toute naturelle de son infidélité. Pouvait-elle espérer quil lui resterait dévoué, cet homme quelle avait trahi ? Elle laimait toujours cependant, et sa jalousie se réveilla soudain à la pensée quune autre allait être aimée de lui.
Ses deux amies étudiaient avec curiosité les impressions quelle ressentait : elles étaient ravies de voir comme cette nouvelle la piquait au vif ; mais le malin plaisir se déguisait parfaitement sous la sympathie. Elles ne se laissèrent pas tromper par lapparente indifférence et le rire forcé de leur jalouse compagne, et elles entendirent lorage qui grondait dans son sein.
Elles revinrent toutes deux retrouver leurs compagnes pour leur dire comment Angélique avait reçu la grande nouvelle. Ce dernier récit ne fut pas moins embelli que lautre. Il aurait fallu entendre ce plaisant babillage et voir ces petits plis moqueurs des lèvres roses ! Elles se flattaient davoir les premières annoncé la mauvaise nouvelle. Elles se trompaient. Angélique savait déjà quHéloïse de Lotbinière, son ancienne compagne de couvent, était au manoir de Tilly.
Elle pressentait un danger. Héloïse aimait beaucoup Le Gardeur, et elle le ferait tomber dans ses pièges, sans doute, maintenant quil était repoussé ailleurs...
Elle osait appeler : des pièges, le caractère aimable et la beauté chaste de sa rivale !
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Elle se laissait aller au ressentiment sans raison aucune, et elle le savait bien ; cela même l irritait davantage de n avoir pas de motif. Bigot revint la trouver dès que la demi-heure fut écoulée. Elle lui dit à brûle-pourpoint :
Vous mavez demandé quelque chose, Bigot, au château Saint-Louis, vous en souvenez-vous ? Nous étions appuyés sur la galerie qui domine la falaise.
Je men souviens. Peut-on oublier ce que lon demande à une jolie femme ? Peut-on oublier, surtout, la réponse quelle nous fait ?
Cependant vous me semblez avoir oublié la demande et la réponse. Voulez-vous que je vous les répète ? ajouta-t-elle avec un faux air de langueur.
Inutile, Angélique. Et pour vous prouver la ténacité de ma mémoire, de mon admiration, devrais-je dire, je vais vous demander encore ce qualors je vous ai supplié de maccorder.
Je vous ai demandé, cette nuit-là... Ô la belle nuit ! Nous regardions le fleuve ; il étincelait comme un ciel étoilé ; la lune nous inondait de ses clartés suaves ; mais vos regards étaient bien plus brillants que les astres de la nuit !... Je vous ai demandé votre amour, Angélique ! Je vous lai demandé alors et je vous le demande encore...
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