l'écrivain imaginaire - Groupe international de recherches ...
De ce bout de rue tronquée, ton refuge du quatrième, tu ne savais que penser. ...
Tu pouvais à bon compte faire le supérieur, reconnaître Muriel, le fruit du péché,
..... tu avais dû te rendre seul à N? pour un ultime examen de philosophie dans
...... ici furtivement avec Martial, en mission comme toujours, là plus longuement ...
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Balzac et la crise des identités
Groupe international de recherches balzaciennes
Balzac et la crise des identités
sous la direction de
Emmanuelle Cullmann, José-Luis Diaz, Boris Lyon-Caen
Textes de
Claire Barel-Moisan, Patricia Baudoin, Véronique Bui,
Christèle Couleau, José-Luis Diaz, Jacques-David Ebguy, Dany Kopoev, Boris Lyon-Caen, Christine Marcandier, Isabelle Michelot, Alexandre Péraud, Cécile Stavinski, Marie-Ève Thérenty
Publié avec le concours du Conseil scientifique
de lUniversité Paris 7 - Denis Diderot
Collection Balzac
dirigée par Nicole Mozet
sous légide du
Groupe international de recherches balzaciennes
La « Collection Balzac » du girb prend la suite de la « Collection du Bicentenaire », aux éditions sedes, dans laquelle sont parus Balzac et le style (Anne Herschberg Pierrot éd., 1998) ; Balzac ou la tentation de limpossible (Raymond Mahieu et Franc Schuerewegen éd., 1998) ; Balzac, Le Roman de la communication (par Florence Terrasse-Riou, 2000) ; LÉrotique balzacienne (Lucienne Frappier-Mazur et Jean-Marie Roulin éd., 2001) ; Balzac dans lHistoire (Nicole Mozet et Paule Petitier éd., 2001) ; Balzac peintre de corps (par Régine Borderie, 2002).
Dans la même collection :
Balzac, La Grenadière et autres récits tourangeaux de 1832, N. Mozet éd., 1999.
Penser avec Balzac, José-Luis Diaz et Isabelle Tournier éd., 2003.
Ironies balzaciennes, Éric Bordas éd., 2003.
Aude Déruelle, Balzac et la digression : une nouvelle prose romanesque, 2004.
Balzac géographe : territoires, Philippe Dufour et Nicole Mozet éd., 2004.
Nicole Mozet, Balzac et le Temps, 2005.
Sauf indication contraire, les références à La Comédie humaine (CH) renvoient à lédition de la « Bibliothèque de la Pléiade », publiée en douze volumes sous la direction de Pierre-Georges Castex, de 1976 à 1981 ; lédition de référence des uvres diverses (OD) est également celle de la « Bibliothèque de la Pléiade ».
Les références aux Premiers Romans de Balzac (PR) renvoient à lédition dAndré Lorant (Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.).
Pour la Correspondance générale (Corr.), les références renvoient à lédition de Roger Pierrot (Garnier, 5 vol.) ; pour les Lettres à madame Hanska (LHB), les références renvoient également à lédition de Roger Pierrot (Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.).
AB : LAnnée balzacienne. Revue annuelle du Groupe dÉtudes Balzaciennes. Depuis 1963, Garnier ; nouvelle série ouverte en 1980, Presses Universitaires de France depuis 1983.
Le calcul des occurrences utilise la Concordance de Kazuo Kiriu (CH, OD, PR, Corr., Lettres à madame Hanska, Contes drolatiques), mise en ligne sur le site de la Maison de Balzac à Paris.
« De quel moi parlez-vous ? »
Quelques réflexions sur la crise des identités chez Balzac
Crise des identités ? Mais y a-t-il vraiment une crise de cet ordre chez Balzac ? Une telle formulation prend le contre-pied de certaines vraisemblances bien établies. Ce nest pas là ordinairement ce quon dit de Balzac, dans les manuels, dans les conversations. La rumeur ne marmonne pas cela. Mais faut-il toujours en croire la rumeur ?
Cest en revanche ce quon dit ordinairement dun Proust et de tout le roman du XXe siècle, à partir de Joyce et de Kafka. Et Balzac, lui, fait alors plutôt figure dantithèse. Pire, de repoussoir. Loin dêtre perçu comme le transcripteur dun monde en émoi, en crise, devenant opaque, tournant fou (comme lavait pourtant magistralement montré Pierre Barbéris), didentités travaillées par la complexité, il serait le mauvais élève. Larchaïque, le caduc : celui qui croyait encore à la stabilité des « types », à la taxinomie des « espèces », etc. Larchitecte dun monde social qui « tenait » encore, et quil aspira à contenir, à quadriller, à totaliser, une dernière fois peut-être, avant les dérélictions suprêmes à venir. Souvenez-vous : Barthes lui-même le jetait sans ménagements dans les oubliettes du « lisible », au cachot du « pluriel » restreint. Alors
Nest-il pas vrai que Balzac est aux antipodes de cette notion qui fonde, depuis Einstein, toute pensée moderne de lunivers, cosmique et social, toute pensée aussi de la monade individuelle (depuis Freud et Proust) : la relativité ?
Sans prendre le contre-pied de cette rumeur nocive ce qui aurait été commode mais peu fidèle à la stricte vérité , nous avons tenu à Paris 7 un séminaire pendant deux ans sur la question des identités balzaciennes : avec pour programme initial, servant de fanal à tous, un titre pédestre à spectre plus large : Balzac et la (re)construction (sociale et discursive) des identités. Ce sont les exposés faits à ce séminaire dit des « jeunes balzaciens » que nous publions ici : une fois récrits et repensés, à lissue du travail collectif de réflexion.
Dans une première partie, sont rassemblés cinq exposés transversaux. Quatre dentre eux traitent des conditions et mutations de lidentité romanesque balzacienne. Deux le font de manière synthétique et avec une heureuse hauteur de perspective (Jacques-David Ebguy et Boris Lyon Caen) ; deux autres en envisageant la question à partir de points de vue à la fois spécifiques et transversaux : la notion théâtrale d« emploi », dont il convient de se demander dans quelle mesure lauteur de La Comédie humaine la en point de mire (Isabelle Michelot) ; la notion de « personnage générique », expression par laquelle Christelle Couleau désigne une catégorie de personnages anonymes spécifique du mode narratif balzacien. Enfin, complétant ces analyses du statut des identités romanesques, lexposé de Patricia Baudoin traite, lui, de la diversité des identités de Balzac lui-même, de Balzac vu den face, considéré par ses critiques comme écrivain et « figure » sitôt après sa mort, et fluctuant au gré de la couleur politique des journaux qui lui rendent hommage.
Viennent ensuite, dans une seconde partie, les exposés monographiques qui analysent le traitement que le roman balzacien fait subir à certaines identités plus ou moins canoniques. Certaines dentre elles sont définies en fonction de critères communs à Balzac lui-même et à la « littérature panoramique » contemporaine. Soit donc au « vraisemblable sociologique » du temps, pourrait-on dire : le portier (Cécile Stawinski), la femme de province (Véronique Bui), le journaliste (Marie-Ève Thérenty). Dautres sintéressent à des personnages sentis comme éminemment balzaciens, mais dont on ne retrouve pas ordinairement le « type » dans les tableaux du murs du temps : le débiteur (Alexandre Péraud), le criminel (Christine Marcandier), linspiratrice (Dany Kopoev). Enfin, deux autres exposés traitent didentités moins marquées par la taxinomie sociale, soit générale, soit balzacienne, et qui ont pour trait commun de concerner un personnages sémiotique, pourrait-on dire : le lecteur (Claire Barel-Moisan).
*
Au lecteur qui va aborder ces deux ensembles de réflexions, il me reste à justifier lintérêt dune telle recherche, et à éclairer un peu mieux la question épineuse déjà évoquée : celle que pose le titre auquel nous avons ici recours.
Cest dans la continuité du colloque du GIRB tenu à Cerisy-la-Salle en juillet 2000, et publié dans cette même collection, que sest lancée notre réflexion commune. Oui, il sagit bien, de nouveau, de « Penser avec Balzac » : de prendre Balzac pour objet, mais aussi pour complice. Balzac, penseur de lidentité, ou plutôt, la distinction simpose, pensant lidentité, ses fluctuations, ses apories, ses faux-fuyants, tel a bien été notre point de mire. Balzac pensant et non penseur : car même si la nature réflexive du roman balzacien se double de ces véritables colonnades mais aussi impérieuses que défectives , que sont les Études philosophiques et les Études analytiques, cest bien dans la pensée du roman, pensée en passant, pensée en faisant, que lessentiel est ici dit et fait. Car si la question de lidentité est bien lobjet d« énoncés idéologiques séparables », elle anime aussi en profondeur, implicitement, secrètement parfois, le centre même de lactivité du romancier : sa manière de construire ses personnages.
Reste quon ne peut pas faire comme si, sur un tel aspect de la pensée-praxis romanesque balzacienne, rien navait jamais été dit. Si la rumeur dit le contraire de ce que notre titre indique, qui de la rumeur ou de notre drapeau peut bien avoir raison ? Personne ?
La faiblesse de la thèse inverse à la rumeur, de la nôtre donc ici, est dabord la faiblesse de tout paradoxe : prendre le contre-pied du préjugé bien ancré nest pas une garantie automatique du vrai, bien au contraire. Faiblesse redoublée par le fait que le paradoxe ici semble dun modernisme de trop bon aloi. Est-ce bien Balzac qui construit un univers relativiste, en crise, met en scène des identités qui coincent, se clivent, se percent, ou est-ce tout au contraire lenvironnement épistémologique de notre XXIe siècle commençant qui nous suggère, que dis-je, qui nous impose que tout même Balzac ! se doit dêtre conforme à ses impensés de prédilection ? Balzac en crise, parce que nous sommes en crise. Et que nous avons besoin de partir de ce constat pour penser, pour tout penser. Balzac post-moderne, obligé dêtre post-moderne, pour ressembler à toute force à nos modes intellectuelles. Sous peine de disparaître du champ de visibilité
Et alors, puisque la thèse est requise, non par souci dadéquation à lobjet, comme cela doit être dans toute connaissance digne de ce nom, mais par pure contamination dune mode intellectuelle unifiante, passe-partout, la thèse serait fausse
Car requise non par les qualités de lobjet à connaître, mais par un mode dêtre du sujet de connaissance. Les assistants du séminaire reconnaîtront là sans doute quelques-unes de nos discussions, pendant lesquelles, se faisant lavocat du diable, lauteur de ces lignes avait tendance à retenir un peu le flux de la « déconstruction ». Principe de prudence : impérieusement suggéré à qui aurait la curiosité de comparer ce quon est porté à dire de Balzac aujourdhui et ce quen disaient Sainte-Beuve, Taine, Brunetière, Faguet ou André Lebreton. Non quil faille que tout le monde saccorde, même les pires ennemis, pour quon se trouve dans les parages de la vérité. Mais quand même
Pour renforcer la thèse que colporte la rumeur, il est facile de faire porter laccent sur tout ce qui chez Balzac est du côté non de linstabilité, mais au contraire de la symétrisation, de la totalisation, de la typification. Le geste qui consiste à vouloir saisir la totalité du réel social, mais plus encore la nécessité où Balzac se trouve de recourir pour ce faire à la logique simplifiante du « type », ce rouleau compresseur de la diversité sociale et psychologique, voilà de quoi nous mettre sur cette voie-là. Point de surprise dailleurs chez Balzac du côté de lidentité, puisquil est déterministe. Quon se souvienne de ce quil écrivait déjà dans cette uvre de jeunesse et de commande, le Traité de la prière (1825) : « Chaque homme [
] est le sujet dune passion [
] et il paraît prouvé que la passion dominante de chaque être est déterminée par son organisation » (OD, I, 606). De tels énoncés, combien il serait facile den retrouver chez le « physiologiste du mariage » en 1829, chez lauteur de la Pathologie sociale, comme un peu partout !
Pour Balzac comme pour Bianchon, lhuître dépend de son rocher (Gobseck, CH, III, 966). Comment lhuître humaine aurait-elle le droit de songer à sen libérer ? Lemprisonnement dune Madame Vauquer dans sa coquille, dans son rôle social de tenancière petite bourgeoise dune pension de famille, mais aussi dans la prison des stéréotypes, les siens propres et ceux de ses observateurs, son marquage par le socius, son cerclage même, autant de preuves évidentes du manque de liberté, de mobilité, de relativité du personnage balzacien. Vauquer tu es, Vauquer tu restes ! Et comment donc croire quil soit du côté du relatif et de la mise en crise, ce Cuvier des espèces sociales qui explique toujours tout en rapportant le singulier au typique ? Qui ne cesse denrégimenter le visible dans des schèmes de pensée et de langue qui ont pour office de raboter la singularité, de pacifier le différend, en les ramenant au genre ? Voir le fameux « un de ces
», mais aussi les incessants « comme tous les », appliqués en kyrielle à Lucien de Rubempré : « comme tous les enfants de lamour » (CH, V, 140), « comme tous les jeunes gens » (142), « comme tout néophyte » (296), « comme tous les amants inexpérimentés » (186), « comme tous les gens emmenés par leur instinct dans une sphère élevée » (211), « comme tous les esprits poétiques » (297), « comme tous les poètes » (493), « comme tous les nouveaux venus » (264) !
Lidentité nest-elle pas chez Balzac catégorisée ? affaire de taxinomie aussi fournie que méticuleuse ? Il y a dans un journal différents « corps de rédacteurs », dont Giroudeau fait la liste (CH, V, 250). Ce sont jusquà cinq variétés de libraires que distingue le narrateur dIllusions perdues, en faisant miroiter leurs noms dans ses titres initiaux. Oh ! lheureux temps où la variété sociale était si bien distribuée, en catégories faciles à distinguer, en types rassurants !
Dailleurs, lidentité chez Balzac nest-elle pas marquée de manière explicite et univoque sur le corps même des personnages, dans leur apparence, leur « air », leur costume ? Pour le Bianchon qui tient la plume, il ny a plus quà lire à livre ouvert cette partition sémiotique offerte, témoin de la stabilité du monde. Nous sommes à lépoque où un dandy, tout comme un « contremaître datelier » (CH, VIII, 248), cela se reconnaît à des signes distinctifs qui ne trompent personne. Si cest « lâpreté au gain qui constitue le vrai commerçant » (CH, V, 178), une « femme noble » cela se détecte à sa « hauteur native » (CH, V, 274). Une actrice comme Coralie, même si elle est « intérieurement naïve et timide », on sait bien lapparence quelle aura : « hardie et leste comme doit être une comédienne » (CH, V, 526). De même quiconque alors reconnaît au premier coup dil une « pendule dépicier » (CH, V, 331) tout comme la « chambre classique du quartier Latin » (CH, V, 265). Êtres normés ; objets et lieux classiques et « de classe », étiquetés, bien rangés. Doù lassurance tranquille de lauteur du Traité de la vie élégante (1830) :
Quoique maintenant nous soyons à peu près tous habillés de la même manière, il est facile à lobservateur de retrouver, dans une foule, au sein dune assemblée, au théâtre, à la promenade, lhomme du Marais, du faubourg Saint-Germain, du Pays Latin, de la Chaussée dAntin, le prolétaire, le propriétaire, le consommateur et le producteur, lavocat et le militaire, lhomme qui parle et lhomme qui agit. Les intendants de nos armées ne reconnaissent pas les uniformes de nos régiments avec plus de promptitude que le physiologiste ne distingue les livrées imposées à lhomme par le luxe, par le travail ou la misère. [
] Enfin, un collet plus ou moins propre, poudré, pommadé, usé, des boutonnières plus ou moins flétries, une basque pendante, la fermeté dun bougran neuf sont les diagnostics infaillibles des professions, des murs, ou des habitudes (CH, XII, 251).
Cette sémiotique sociale est si « infaillible », si « facile », si militaire presque, que Lucien, la comprenant peu à peu, et voyant que sa recherche vestimentaire délégance a manqué tout à fait le code, est pris soudain dune angoisse : « Jai lair dun courtaud de boutique » (CH, V, 269). Balzac grand connaisseur de la comédie sociale, Balzac inventeur dune sociologie des apparences dont les constats sont imparables, comment voulez-vous quil sache nous initier aux pièges de cette « psychologie dans lespace » à laquelle rêve Proust, et que Freud, avec dautres ambitions mais le même point de départ, instrumente à pareille époque ? Bon pour la fin du siècle ce relativisme-là, tout comme les autres, non ? Patience : attendons Einstein, le cinéma et lélectricité
Balzac serait donc, tout comme dailleurs la littérature panoramique de son temps, non pas un penseur de la mutation sociale et de lopacité grandissante, mais tout le contraire : un déterminé déterministe, un taxinomiste serein, ayant devant lui, posant devant son objectif sur trépied, la totalité de cette société bourgeoise qui se donne à voir dans sa splendeur native, dans la stabilité promise à une longue vie de ses types (le portier, la grisette, le jeune homme de province, le boutiquier, le rapin, etc.). On voit le tableau
Un Balzac pour Larousse du XIXe siècle existe, voire a même quelque droit à lexistence, nous lavons tous un jour rencontré. Balzac grand immobilisateur dun XIXe siècle pour léternité, et en ayant fixé une fois pour toutes limmense daguerréotype. Peut-être. Mais encore ?
*
Un autre Balzac, donc, celui de la « crise ». Le « mal du siècle », disait Pierre Barbéris. Et dopposer le faux mal du siècle de René, poseur, aristocrate, innocent, au vrai mal du siècle de Balzac, laborieux, France den bas, à la fois cynique et désespéré. Le mot de « crise », avec ses connotations dalors, plus médicales que sociales, est dailleurs un mot balzacien : voir par exemple son usage fréquent dans Le Lys dans la vallée ou dans La Peau de chagrin
Et comme cest bien cela qui est au centre de sa vision ! Vision de la société. Vision de lhomme.
La société, dabord. Le projet est bien de la décrire toute, de la faire entrer dans luvre avec toutes ses variétés. Mais remarquons combien les formulations du projet sont réversibles. Ainsi de celle-ci, parmi bien dautres. On peut, au choix, la lire en insistant sur la volonté de totalisation ou, au contraire, sur linfinie variété de lapparence humaine :
Quand un écrivain a entrepris une description complète de la société, vue sans toutes ses faces, saisie dans tous les aspects, en partant de ce principe que létat social adapte tellement les hommes à ses besoins et les déforme si bien que nulle part les hommes ny sont semblables à eux-mêmes, et quelle a créé autant despèces que de professions ; quenfin lHumanité sociale présente autant de variétés que la Zoologie, ne doit-on pas faire crédit à un auteur aussi courageux dun peu dattention et dun peu de patience (Préface dIllusions perdues [1837], CH, V, 109).
Par ailleurs, cette société « vue sous toutes ses faces » est bien une société en crise. Le diagnostic constant de ce séméiologue de la physiologie sociale est quil y a « malaise dans la civilisation ». Cest un « dix-neuvième siècle [
] travaillé par le doute » (Préface du Livre mystique (1835), CH, XI, 501) qui est au centre du tableau. La crise ici affecte le « corps social », elle prend laspect dune « pathologie sociale ». Elle tient dabord à leffondrement de toute auctoritas. Quand le pouvoir, cest « trois cents bourgeois assis sur des banquettes » (CH, X, 102), plus rien de consistant. « Habits mesquins », « révolutions manquées », « bourgeois discoureurs », « religion morte », « pouvoirs éteints », « rois en demi-solde », tel est le constat que dresse la Préface de La Peau de chagrin (CH, X, 55), dans un mauvais éclat de rire. Symptôme majeur : la désorganisation dune société atomisée. Plus dunité, rien que des individualités : « En coupant la tête à Louis XVI, la révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il ny a plus de famille aujourdhui, il ny a plus que des individus » (Mémoires de deux jeunes mariées, CH, I, 242). Et, diagnostic plus sombre encore, des individualités qui seffacent à mesure que le siècle avance. Car, clame un « absolutiste » dans lun des banquets de La Peau de chagrin, « votre enseignement mutuel fabrique des pièces de cent sous en chair humaine [
] Les individualités disparaissent chez un peuple nivelé par linstruction » (CH, X, 103).
De là, un autre constat qui revient souvent : celui dune société en proie à une cruelle dédifférenciation, où les différences tranchées disparaissent, où il ne subsiste plus que des nuances. Le constat est dressé dès 1830 : « aujourdhui les nuances ont acquis une véritable importance ; car maintenant [
] nos murs tendent à tout niveler [
] » (« Des mots à la mode », 1830, OD, I, 747). Constat repris dans la Préface dUne fille dÈve : « Aujourdhui, légalité produit en France des nuances infinies. Jadis, la caste donnait à chacun une physionomie qui dominait lindividu ; aujourdhui lindividu ne tient sa physionomie que de lui-même. [
] le champ social est à tous » (CH, II, 263).
Ce diagnostic récurent est bien celui dune crise de la civilisation qui est aussi une crise des identités. Dans un univers sans repères où les « castes » disparaissent, les « types », ces balises auxquelles pourtant le roman balzacien croit encore, et qui lui servent de fondement structurel, seraient ainsi mis à mal. Certes, nous sommes en droit den douter un peu, nous autres les contemporains dune société bien plus atteinte encore, mondialisée, tiraillée entre le devenir abstrait des « pièces de cent sous en chair humaine » et des communautarismes réactifs. Mais cette situation qui est la nôtre ne peut aussi que nous aider à prendre au sérieux le sentiment qui fut celui de Balzac et de ses contemporains : celui dêtre face dune société « où rien de différencie les positions, où le pair de France et le négociant, où lartiste et le bourgeois, où létudiant et le militaire ont un aspect en apparence uniforme, où rien nest plus tranché, [
] où les individualités disparaissent, où les types seffacent » (Davin, « Introduction » aux Études de murs au XIXe siècle, CH, I, 1153). Une société, où, dépersonnalisation suprême, « lhomme nétait en effet quune machine » (ibid.). Constat que partage le Musset de La Confession dun enfant du siècle, avec sa belle analyse de la signification civilisationnelle de lhabit noir, ce « symbole terrible » dune société sans personnalités ni âme, « qui a renversé toutes les illusions ». On a quelque raison dêtre porté aujourdhui à relativiser ces jugements, au vu des déterritorialisations plus graves encore qui nous sont venues depuis, et en constatant que tout Balzac, comme toute la littérature panoramique de son temps, est fondé sur le « type ». Mais cet autre constat de sens inverse doit être aussitôt fait : que cest bien sur la prise en compte dune instabilité des identités sociales que sont fondées, non seulement lidéologie de Balzac, fidèle en cela à lanalyse saint-simonienne de la société de cet « âge critique », mais aussi la dynamique du roman balzacien.
Cest ce que démontre à lenvi sa propension à faire roman avec des identités en métamorphose, problématiques, border line. Ainsi de ces personnages à lidentité en palimpseste, caractéristiques du monstre parisien, que propose Illusions perdues : Du Bruel, « un jeune homme en redingote, petit, délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de lagent de change » (CH, V, 293) ; le père Doguereau, qui a « lair magistral, dogmatique, la figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche soupçonneuse, linquiétude vague du libraire » (ibid., p. 219), ou encore Samanon : « Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand dhabits au premier étage, vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore prêteur sur gages » (CH, V, 428).
Difficile de nier face à de tels exemples que cest bien ces identités à étages, à rallonges, à surprises que le roman balzacien privilégie, dont il fait ses objets de choix. Condition sine qua non : il faut à tout prix quil y ait du jeu entre les divers Samanon ; du jeu entre les divers Lucien : le Lucien du début, pauvre jeune poète provincial, et celui de la fin, « métamorphosé en journaliste » puis en « grand seigneur », pour que leffet romanesque ait lieu, et pour que saccomplisse la représentation dun monde social en mouvement, en état de déréliction mais aussi de phosphorique effervescence, et de constante « transfusion sociale » (CH, I, 1119).
*
Même remarque lorsque, passant de lindividu social au sujet psychologique, on considère quel fut lordinaire diagnostic de Balzac, mais aussi le fondement de son système romanesque. Car ce sont bien des individus en crise, dont lidentité à la fois sociale et personnelle est mise en question, qui sont ici à la fois objets denquête et centres de lintérêt romanesque. Objets denquête, car Balzac, depuis le tout début, sest donné cela pour programme : se faire l« observateur » des identités en mutation, des physiologies en crise, des moi en rébus cela de manière à accomplir le projet de dArthez : faire « une uvre psychologique et de haute portée sous la forme du roman » (CH, V, 314). Centres de lintérêt romanesque, car Balzac se doit de mettre cette préoccupation denquête psychologique au cur même de laction de ses romans.
Cest avant même de devenir romancier, avant même aussi de devenir Balzac, que le tout jeune débutant littéraire, confronté à son propre mystère intérieur, sest lancé sur cette voie-là. Et cela, en émule déclaré de Rousseau, de ce Rousseau qui le premier dans lhistoire sest trouvé confronté de manière si catastrophique aux contradictions de son moi. Car cest Rousseau, le Rousseau analyste des schizes de la subjectivité, des mystères du labyrinthe intérieur, que le jeune Balzac prend explicitement pour modèle quand, en 1825, dans une lettre célèbre à Mme dAbrantès (juillet 1825), il focalise lattention de sa correspondante sur sa propre nature kaléidoscopique :
Je métudie moi-même comme je pourrais le faire pour un autre. Je renferme dans ces 5 pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles, et ceux qui me croiront vain, prodigue, entêté, léger, sans suite dans les idées, fat, négligent, paresseux, inappliqué[
] auront autant raison que ceux qui pourraient dire que je suis économe, modeste, courageux, tenace, énergique, négligé, travailleur, constant, taciturne, plein de finesse, poli, toujours gai.
Je finis par croire que je suis un instrument dont les circonstances jouent.
Ce kaléidoscope-là vient-il de ce que le hasard jette dans lâme de ceux qui prétendent vouloir peindre toutes les affections et le cur humain, toutes ces affections mêmes afin quils puissent par la force de leurs imagination ressentir ce quils peignent et lobservation ne serait-elle quune sorte de mémoire propre à aider cette mobile imagination. Je commence à le croire (Corr., I, 269).
Cet écrivain en herbe qui accueille sa propre multiplicité comme un don divin, réservé aux « artistes », point étonnant que très tôt il se donne pour programme dexplorer dautres kaléidoscopes humains. Direction l« homme intérieur », car cest là que gisent les mystères et les ferments. Demblée, lauteur dUne heure de ma vie, ou la vision (1821) parie quil « existe une espèce dhistoire qui sert à dévoiler lintus de lhomme » (OD, I, 869). Neuf ans plus tard, dans la Physiologie du mariage, même espérance. Donner une consistance scientifique au programme de Rousseau. Intus et in cute :
Lépoque nest peut-être pas éloignée où la science observera le mécanisme ingénieux de nos pensées, et pourra saisir la transmission de nos sentiments. Quelque continuateur des sciences occultes prouvera que lorganisation intellectuelle est en quelque sorte un homme intérieur qui ne se projette pas avec moins de violence que lhomme extérieur, et que la lutte qui peut sétablir entre deux de ces puissances, invisibles à nos faibles yeux, nest pas moins mortelle que les combats aux hasards desquels nous livrons notre enveloppe (CH, XI, 1160-1161).
Treize ans plus tard, lauteur de la Théorie de la démarche reste dans le même esprit. Il se propose de « réfléchir aux conditions encore inconnues de notre nature intérieure », et cherche « avec ardeur les lois précises qui régissent et notre appareil intellectuel et notre appareil moteur » (CH, XII, 301). Le langage quil tient, ici comme ailleurs, est bien celui dun déterministe, qui cherche les relations causales entre le physique et le moral, et triomphe quand il y a « harmonie » entre eux.
Mais Balzac a vite compris que la ressource du roman quil se propose tient à la complexité de ces déterminations. Tels Lucien, ses ordinaires personnages qui sont aussi ses ordinaires objets dobservation sont de véritables réseaux de déterminations croisées, complémentaires mais parfois aussi contradictoires. De là une procédure qui consiste à garder la sécurité du typique mais à multiplier les types : cela pour tenter limpossible, circonscrire un même individu. Ainsi dans le portrait initial de Lucien : en lespace de deux pages (CH, V, 145-146), le voici affilié à une liste impressionnante de collectivités potentielles, au confluent desquelles il est censé exister : les « enfants », les « anges tristes », les hommes bien nés, les « hommes fins », les « diplomates », les « grandes intelligences », les « jeunes gens », les « hommes méconnus », les « gascons », les « ambitieux », les « hommes amoureux de la gloire », les « esprits mobiles », les gens caractérisés par la « furie française » ! Au lecteur alors de bricoler une identité viable avec tout cela, sil y arrive
Quelle relativité que celle de notre moi ! Vérité en deçà de la Loire, mensonge au delà. Quon en juge par la mutation qui transforme Mme de Bargeton aux yeux de Lucien, quand il ne la voit plus en son hôtel provincial mais dans une sordide chambre dhôtel parisien. Ce nest plus du tout la même : elle a perdu en quelques heures toute « valeur ». « Il est en effet certaines personnes qui nont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre » (CH, V, 170).
Si lêtre humain dépend à ce point des variations de son rocher, combien il dépend plus encore du point de vue de qui lobserve. Selon qui regarde, Lucien change du tout au tout : une crapule pour Michel Chrétien, un ange pour Coralie. De quoi déjà préparer Proust qui, dès le début de Du côté de chez Swann, fait enseignement de cette vérité venue droit de Balzac, mais radicalisée encore : « Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun na quà aller prendre connaissance comme dun cahier des charges ou dun testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. »
Puis, les personnages balzaciens évoluent, subissent sous nos yeux des « métamorphoses ». Ainsi de Lucien à Angoulême : poète timide dabord, bien vite « métamorphosé en amoureux exigeant » (CH, V, 238). Ainsi de Lucien à Paris : il sest « métamorphosé si promptement », ce poète passé dandy, que Mme dEspard ne le reconnaît pas au Bois de Boulogne (CH, V, 481). Les personnages balzaciens sont en devenir. Ils naissent dabord, adviennent à lexistence, et lauteur de Sténie rêve déjà, en 1820, de suivre la « naissance des sentiments », « sujet que peu de philosophes ont observé ». Ne serait-il pas passionnant détudier « leurs désinences, leur marche quoique variées à linfini » ? Mais, programme plus passionnant encore, « quel homme entreprendra dexpliquer leur formation ? » (OD, I, 735). Une fois nés, les êtres humains se révèlent, sépanouissent, ou bien se recroquevillent ; et le chemin entre leurs divers stases est indiqué, jalonné : il y a un moment où le Lucien dAngoulême nest pas encore, même à Paris, devenu Lousteau, et un moment où il rejoint Lousteau, ce prototype de cynisme disposé sur le jeu de loie avec quelques cases davance.
Déjà, bien avant Proust, il y a chez Balzac léquivalent des divers « côtés » de Gilberte ou dAlbertine, et tout aussi mis en valeur par le dispositif romanesque. Proust na plus eu quà systématiser, à pousser à la limite, à ralentir la hâte furieuse du « drame », et à poser le microscope. Nombreux les personnages à double face, tels le Janus allégorique Vautrin/Herrera. Mais inutile de monter au sommet du romanesque pour trouver de ces clivages-là. Voici Camusot qui, lui aussi, en mineur, sur le mode burlesque, est deux. Dune part, « lamoureux de Coralie, le débonnaire, le fainéant, le libertin, lincrédule Camusot », que Lucien connaît bien. De lautre, le Camusot que Lucien découvre avec angoisse quand il va lui rendre visite chez lui : « le sérieux père de famille, le négociant poudré de ruses et de vertus, masqué de la pruderie judiciaire dun magistrat du Tribunal de Commerce, et défendu par la froideur patronale dun chef de maison, entouré de commis, de caissiers, de cartons verts, de factures et déchantillons, bardé de sa femme » (CH, V, 527).
Ce sont des rébus psychologiques que Balzac se donne pour objet détude : Mme Firmiani, Honorine, Véronique Graslin, la mère et la fille de La Bourse, la femme abandonnée, la femme de trente ans, Fdora, etc.). Autant de personnages à lidentité problématique. Ainsi de Fdora, en qui son amoureux voit déformation professionnelle plus encore presque un problème de psychologie à élucider quune femme à aimer : « Relativement aux autres sujets de votre espèce, vous êtes un phénomène. Eh bien, cherchons ensemble, de bonne foi, la cause de cette anomalie psychologique » (CH, X, 158). Et tout le roman balzacien se fait ainsi, peu ou prou, recherche et éclaircissement de telles anomalies. Une recherche à laquelle se livre linstance auctoriale, mais aussi des personnages-relais, véritables opérateurs herméneutiques.
Ces personnages problématiques sont souvent des personnages mobiles. Ainsi de Raphaël de Valentin, miroir de l« excessive mobilité dimagination » de son créateur : « Moi qui suis tour à tour, dans la même heure, homme et enfant, futile et penseur, sans préjugés et plein de superstitions
» (CH, X, 131). Fidèle réplique de limage de soi quavait dans sa jeunesse Balzac, et quil reprend dans sa Théorie du conte (1830 ?) ravi dêtre fantasmagoriquement confronté à un « nombre incommensurable dexemplaires de [s]a propre personne », et faisant orgueilleusement le compte de ses divers moi-même, sans oublier ni le « fashionable », ni « lhomme aux conceptions » (OD, II, 682-683).
Plus systématiquement encore, ces « anomalies » sans lesquelles il ny aurait pas roman se rationalisent sous la forme binaire de « discordances ». Elles affectent des personnages clivés, jusque dans leur for intérieur, mais le plus souvent entre leur réalité et leur apparence. Ainsi de lexemplaire Fdora, sirène sans cur : « il y avait en Fdora deux femmes séparées par le buste peut-être » (CH, X, 151). Et seule une « observation sagace » comme celle du héros herméneute peut découvrir l« âme de chatte » sous la femme froide, après avoir « étudié ses grimaces » et « dépouillé son être intérieur de la mince écorce qui suffit au monde » (CH, X, 174). Mais ce clivage entre une première apparence et le fond véritable de la personne, est comme la loi constante du personnage balzacien : ainsi jusque chez cette sage gardienne du foyer quest Ève Séchard, antithèse pourtant de Fdora : « Quoiquelle offrît les symptômes dun caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée » (CH, V, 179).
Autre clivage récurent, celui entre la personne et le rôle quelle joue : motif fondamental, dans la bien nommée Comédie humaine, que cette multiplication des personnages pour une même personne. Partout des acteurs capables de jouer plusieurs rôles. Ainsi de Mme de Bargeton, qui tantôt sobstine à « jouer le rôle de Dulcinée » (CH, V, 239), tantôt samuse « impunément jouer à la jeune fille » (156), tantôt en impose à son mari quand elle joue « son rôle de maîtresse de maison » (188). Le baron du Châtelet nest pas en reste, fidèle quil est à son « rôle de jugeur » que rien nétonne (204), à moins quil ne nous ressorte son « rôle dincrédule » (237). De même Lucien : il joue « le rôle dun héros de petite ville » (231), et, plus tard, quand il veut reconquérir Mme la préfète, quête des habits décents pour tenter de « jouer le rôle de jeune premier » (674).
Clivage plus radical encore, lauteur de La Femme de trente ans a déjà pressenti linconscient freudien : « Il existe des pensées auxquelles nous obéissons sans les connaître : elles sont en nous à notre insu. Quoique cette réflexion puisse paraître plus paradoxale que vraie, chaque personne de bonne foi en trouvera mille preuves dans sa vie » (CH, II, 1128). Aussi nest-il pas surpris que son personnage masculin, Charles, obéisse à son insu « à lun de ces textes préexistants dont notre expérience et les conquêtes de notre esprit ne sont, plus tard, que les développements sensibles » (ibid.). De manière plus générale, il a dans son outillage mental une topique du sujet. Topique le plus souvent binaire, et cela de deux manières : soit que Balzac, fidèle à l« homo duplex » buffonnien (CH, XI, 1161), pose dans lhomme une « double nature » (CH, VIII, 1006 ; CH, X, 124) ; soit que suivant la théorie attribuée à Louis Lambert et provenant de Swedenborg, il distingue entre lhomme intérieur (ou actionnel) et lhomme extérieur (ou réactionnel) (CH, XI, 628-629). Et entre ces deux instances dissociées, il pressent des combats mortels (CH, XI, 1161).
Mais parfois cette topique se complique dinstances multiples. Lauteur de Béatrix sait quil existe plusieurs moi, et quà son tour le « Moi social » a trois grandes divisions, « lorgueil, lamour-propre, la vanité » (Béatrix, CH, II, 906-907). Celui de La Peau de chagrin sait quil convient de distinguer moi nouveau et moi ancien : « Aujourdhui je ris de moi, de ce moi peut-être saint et sublime qui nexiste plus
» (CH, X, 134). Mais cest dans la bouche de Mme de Mortsauf quon trouve la formulation la plus radicale de cette division du sujet balzacien : « Moi ! reprit-elle, de quel moi parlez-vous ? Je sens bien des moi en moi ! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine et Jacques, sont des moi » (CH, IX, 1136). Conscience exacerbée, conscience de crise. Non plus dune simple division, mais dune prolifération en kaléidoscope des identités possibles, en réserve, prêtes à être, au moindre trouble. Et moi aussi, jaurais pu être un roman à moi toute seule
Conscience que favorisent des états limites, qui nous font toucher aux bords de la condition humaine. Et cest de ces bords-là que le roman balzacien ne va cesser de parler. Comme il existe une Pathologie de la vie sociale (CH, XI, 1163), il existe une pathologie de la vie intime, dont le roman balzacien produit la théorie et singénie à décliner les cas despèces. Soit que la folie pousse Lambert ou lhéroïne dAdieu au bord du vide, soit que la pensée tue Gambara ou Frenhofer, soit que lamnésie prive Chabert de carte didentité, soit que le « joli petit secrétaire » du comte de Goërtz ait « des goûts [
] placés sur les limites de la folie » (CH, V, 693), cest bien le mal-être identitaire qui est au centre du roman balzacien. Autre grande structure narrative : celle où le roman raconte non plus une identité malade, mais une identité en reconstruction : soit que le sujet veuille se reconstruire lui-même une identité nouvelle (Rastignac, Savarus, Véronique Graslin, etc.), cherchant, comme le débauché selon La Peau de chagrin, à se créer « lui-même une seconde fois, comme pour fronder Dieu » (CH, X, 197) ; soit quil accepte de se laisser reconstruire à nouveaux frais par des Pygmalions lucifériens (Lucien et Esther par Herrera, Valérie Marneffe par la cousine Bette, Raphaël par le pacte de lAntiquaire, Mme de Bargeton par Mme dEspard). De là le thème récurent de la métamorphose, ou encore celui de « lhomme nouveau » (Albert Savarus, CH, I, 998 ; Traité de la vie élégante, CH, XII, 247) et de la « nouvelle femme » (La Femme de trente ans, CH, II, 1086). À linverse, le thème du vieillissement : le vieux Goriot, le vieux Ferragus, méconnaissables, tandis quen miroir le vieil Hulot persiste dans sa manie, Protée dun désir sénile, éternellement jeune.
Mais, quelle que soit la variante, cest bien didentités en mutation et/ou en crise quil est toujours question, sur fond de transformation sociale. Heureuses révolutions : sans le tremblement quelles provoquent le roman balzacien naurait pas lieu dêtre.
José-Luis Diaz
Université Paris 7- Denis Diderot
IProblématiques
Description dune (dé)compositionde quelques modalités de la construction balzacienne des personnages
La Comédie humaine, le roman balzacien pris dans sa globalité, peut être considéré comme la recherche dun principe dintelligibilité de la société, dune époque et du monde, mais dun principe dintelligibilité qui ne conduirait pas à une fixation et à une clôture du sens. Or cet effort de compréhension, de déploiement de la vie et de la signification dun univers passe chez Balzac par la mise en fiction de ses figures. Le romancier précise ainsi, en une formule capitale de son « Avant-propos », que sa tâche, conjointement esthétique et intellectuelle, consiste à peindre les « deux ou trois mille figures saillantes dune époque » (CH, I, 18). Il sagit pour lui d« arriver à la synthèse par lanalyse, [de] tracer enfin limmense physionomie dun siècle en en peignant les principaux personnages » (Préface à la première édition dUne fille dÈve, CH, II, 268).
Si lon admet que construire une figure consiste dabord à lui attribuer une identité, nous voudrions considérer selon quelles procédures seffectue cette attribution didentité chez Balzac, en montrant que cette question est étroitement liée à son projet global et à son diagnostic historique.
Après avoir caractérisé rapidement les principes généraux et bien connus de la démarche balzacienne de construction des personnages, nous montrerons que la prise en compte de la situation historique particulière dans laquelle sinscrit son uvre implique un geste esthétique inédit et la mise en place dun nouveau type didentité. Le geste classique dattribution didentité, consistant dune part à faire correspondre à un nom qui identifie le personnage une série dattributs pour en dire la substance, et dautre part à rattacher un personnage à une espèce pour permettre la fixation de sa signification, se trouve en partie défait.
Lidentité ex-posée
Premier visage du romancier : celui, bien connu, de déchiffreur. Saisir une identité ce nest pas simplement accoler une série de prédicats, dattributs à un nom comme le font certains romanciers. Pour composer le personnage, il faut faire tout signifier, afin den donner la vision la plus vaste possible. Félix Davin le rappelle : lauteur de La Comédie humaine noublie jamais « ni la physionomie dun personnage, ni les plis de ses vêtements, ni sa maison, ni même le meuble auquel son héros a plus spécialement communiqué sa pensée ». Pour la seconde vue du romancier, ces éléments sont autant de signes qui permettent de déceler lâme derrière le corps, lidentité derrière lapparence. Dans ce « système dexpression », importe moins le caractère plus ou moins fondé du lien décelé, que le geste même détablir un lien : tout est lié à tout, toutes les déterminations sont en accord les unes avec les autres et semblent dessiner une identité pleine, sans failles.
Cette recherche du sens aboutit parfois à la mise en évidence dun point en saillie, en lequel se concentre ce qui identifie lindividu, où sexprime pleinement sa nature, morale et sociale. Déchiffrer et par là même attribuer une identité revient alors à résumer une personnalité en un point typique, singulier, un signe au sens fort du terme : lidentité est condensée.
En même temps, le personnage, construit sur le modèle dun individu, est particularisé. Le recours fréquent à la technique des portraits parallèles sexplique de la sorte. Le romancier sefforce dailleurs souvent dassocier à un personnage une voix, une perspective sur la réalité, qui en marquent la particularité. Dans des cas extrêmes, aller jusquau bout de cette singularité consiste à faire entendre son dernier mot sur le monde et à créer les situations dramatiques au cours desquelles il est obligé dexprimer ce point de vue qui le définit. Dernier mode de particularisation : linscription du personnage dans une durée qui lui est propre. Fréquemment le début de ses romans ou de ses nouvelles présente le personnage en racontant son histoire, comme pour le doter dune généalogie familiale, géographique et sociale qui l« ancre » dans son identité et programme son destin, comme dans Le Contrat de mariage, Eugénie Grandet ou La Muse du département. La figure balzacienne serait donc un « sujet » défini par sa vie intérieure et par la permanence de son identité à travers le temps.
Dès lors, la constitution de lidentité passe par la recherche des causes, de ce qui est à lorigine du comportement du personnage. Selon une formule de Poulet : « On passe dun monde de déterminations , à un monde de déterminance. » Les personnages seraient alors expliqués et perdraient leur « liberté », comme si le récit qui les mettait en scène était par avance déterminé par leur identité ainsi exposée. Le Bal de Sceaux, La Maison du chat-qui-pelote voire La Peau de chagrin semblent ainsi dérouler les étapes dun cheminement inéluctable. « Le personnage entre en scène à un moment où son action future ne peut-être que tributaire dune identité morale, psychologique et sociale dans laquelle la enfermé son passé. » Tout se passe comme si lessence du personnage engendrait son existence, doù la formule récurrente : « cétait son destin de... ».
Mais peut-être cela nest-il possible quen raison de lappartenance du personnage à une catégorie plus générale. Rappelons le point de départ de La Comédie humaine tel que lénonce l« Avant-propos » : « La Société ne fait-elle pas de lhomme, suivant les milieux où son action se déploie, autant dhommes différents quil y a de variétés en zoologie [
]. Il [
] existe des Espèces Sociales comme il y a des Espèces Zoologiques » (CH, I, 8). Construire un personnage, lui donner une identité, cest aussi et peut-être surtout le classer, déterminer à quel groupe ou, pour mieux dire, à quelle Espèce il appartient. Deux cas sont alors à distinguer. Un personnage peut être rattaché, par linsertion du discours dans le récit, à un groupe sur lequel le narrateur dispose dun savoir, ponctuellement, pour justifier telle ou telle réaction. Les marques de létablissement de ce rapport sont connues : la formule « cétait une de ces... », le recours à ce quon appelle en stylistique un présent « gnomique », et aux « cataphores démonstratives » qui permettent de rattacher lexemplaire particulier à une catégorie générale. Un personnage peut également être transformé en type, représentant parfait dune catégorie.
La composition du personnage témoigne alors dune tension entre la particularisation et la « typisation ». Démarche délicate, parfois même contradictoire, puisque construire une identité consiste alors à la fois à dessiner une figure exemplaire et une singularité, exhiber des lois sans dissoudre lindividualité des figures représentées dans le général voire luniversel.
Tels sont, dessinés à grands traits, les fondements de la démarche balzacienne. Mais contrairement à ce quaffirme le discours dominant sur le romancier, le travail de composition du personnage ne consiste pas seulement à exposer, par une triple démarche rendre signifiantes lensemble des déterminations qui lui sont attribuées, le particulariser sur le modèle dun individu, rapporter ces traits à des catégories plus générales, selon un paradigme « scientifique » de la connaissance , une identité, résultat dun ensemble de signes rassemblés et ordonnés grâce à des lois.
Sa démarche, dans la perspective « réaliste » qui est la sienne, dépend en effet beaucoup du regard porté sur la société de son époque et sur ceux qui la composent.
Or ce que constate le Balzac historien, cest que la transformation des murs, de la société et par suite du roman impose une méthode inédite, un des grands sujets de Balzac étant au fond le remplacement dun monde par un autre.
Luniformisation des identités
Lidée dune rupture historique qui ferait du xixe siècle commençant une nouvelle époque a été très souvent affirmée, et Balzac sur ce point ne fait pas exception. Ce changement, quil soit réel ou imaginaire, affecte en premier lieu les identités sociales. Tout au long de son uvre, dans une série de textes aussi bien théoriques que romanesques qui explicitent son diagnostic, Balzac, ou son porte-parole Félix Davin, déplore cette transformation sociale.
La hiérarchisation de la société, reposant sur des différences de nature, a été peu à peu mise en question au cours du xviiie siècle, avant de voir sa stabilité même contestée au début du XIXe siècle. En fait, en opposant lautrefois et le maintenant, le xviiie et le xixe siècles, Balzac oppose deux régimes de signes. Si lon schématise, on peut dire quavant le monde était lisible : « les caractères étaient tranchés [...] Jadis, la caste donnait à chacun une physionomie qui dominait lindividu » (Préface dUne fille dÈve, CH, II, 263). À une apparence, un costume, correspondait une classe, une position sociale. « Aujourdhui au xixe siècle, légalité produit en France des nuances infinies. Désormais lindividu ne tient sa physionomie que de lui-même » (ibid.).
Au xixe siècle se met donc en place une société unifiée qui efface les distances de classes, de professions, les séparations entre les groupes et espaces sociaux. Dans cette société, « rien ne différencie les positions ». Les fictions balzaciennes ne cessent de mettre en scène ce rapprochement généralisé. Le roman illustre en un sens lidée, développée notamment par Louis Dumont dans son ouvrage Homo hierarchicus, dune opposition entre une conception hiérarchique du monde et une vision égalitaire vers laquelle auraient progressivement basculé les sociétés européennes.
Mais laplatissement des murs pose dabord un problème en termes de représentation : le système dinvention du personnage en son entier est à revoir. Il ne suffit plus de simplement évoquer le nom, la classe sociale ou le lieu dhabitation dun personnage pour renvoyer à ses murs prises dans leur ensemble. Lindividu ne dispose plus dune identité immédiatement saisissable, exprimée par sa physionomie et garantie par un ordre, une organisation quasiment transcendante. La valeur représentative des personnages napparaît plus demblée parce que lindividu nest plus ce tout, cette magique alliance dun nom, dune apparence, dune position et dune manière de voir et de faire.
Lidentité instable
Autre caractéristique du monde de lépoque de Balzac, et par suite de lunivers romanesque balzacien : linstabilité des positions.
Ce que fait apparaître le roman balzacien, cest quavec la Révolution française et plus encore la période de la Révolution de Juillet, lunivers social de lépoque antérieure à la Révolution perd de sa cohérence et de sa solidité.
Au XVIIIe siècle, « chacun avait une position sûre et définie » (Une fille dÈve, CH, II, 336), tandis quen 1838, souligne Félix de Vandenesse, incarnation de la sagesse dans ce roman : « Nous vivons à une époque [...] où rien nest sûr. [...] Les trônes sélèvent et disparaissent en France avec une effrayante rapidité » (CH, II, 372).
En ce sens la comparaison fondatrice chez Balzac entre lAnimalité et lHumanité, entre la Nature et la Société se révèle insuffisante. Après avoir, dans son « Avant-propos » à La Comédie humaine, rapproché les deux domaines, Balzac précise tout de suite : « Mais la Nature a posé, pour les variétés animales, des bornes entre lesquelles la Société ne devait pas se tenir » (ibid.). Non seulement les différences entre individus sont moins nettes dans la société que dans la nature, mais en plus la société laisse une place beaucoup plus grande aux hasards et aux efforts des agents pour changer de position. Le romancier revient souvent, dans ses fictions mêmes, sur cette idée que la société est le lieu du hasard et des trajectoires brisées. La structure dramatique du Père Goriot par exemple, qui exagère les évolutions et les renversements, montre bien combien les déterminations en termes de statut social deviennent accidentelles. « Lallégeance sociale du personnage [...] circonscrit sa sphère daction et le répertoire éventuel de (ses) stratégies [...] mais elle naugure pas de sa performance, qui demeure affaire de lieu, de moment, de circonstances individuelles. »
Le statut social même, désormais sans fondement, ne présente donc plus les conditions de stabilité nécessaires à une définition substantialiste de lidentité. Les possibilités de variation, de passage dEspèce en Espèce ont en effet atteint une amplitude maximale. Amplitude quexprime bien la fameuse phrase de l« Avant-propos » : « lépicier devient certainement pair de France, et le noble descend parfois au dernier rang social » (CH, I, 9).
Dès lors le romancier ne peut plus se servir pour caractériser une fois pour toutes ses figures de leur profession ou de leur appartenance sociale. De façon symptomatique, Balzac fait souvent le choix de personnages entre deux temps, deux époques (comme Raphaël de Valentin qui na plus de noble que le nom), ou entre deux classes (comme Maximilien de Longueville dans Le Bal de Sceaux qui vend du tissu et deviendra pair de France). Les identités sont dépeintes au moment où elles vacillent.
Lidentité discordante
Conséquence de la suppression des différences et des distances : apparence et réalité se décollent. Le Bal de Sceaux illustre de façon particulièrement nette ce nouvel état de fait, en mettant en évidence laveuglement dune jeune femme, Émilie de Fontaine, dont est mise à mal la croyance en une unité parfaite des êtres (CH, I, 123) et en la concordance extérieur-intérieur.
De nombreuses nouvelles ou romans de Balzac sont dailleurs construits sur la discordance. Discordance entre deux aspects du personnage : dans La Messe de lathée, linadéquation entre deux faits, deux traits dun personnage est au principe de lénigme et donc de lintrigue ; entre le décor et la nature du personnage : dans La Bourse la phrase « Nos sentiments ne sont-ils pas, pour ainsi dire, écrits sur les choses qui nous entourent ? » (CH, I, 437) se révèle fausse. Discordance plus encore entre lextériorité et lidentité sociale du personnage. Ainsi peut-on souligner que dans lunivers balzacien lascension sociale et lascension politique ne vont plus de pair, contrairement à lépoque de Louis XV par exemple où fortune, prestige et pouvoir se confondaient à tous les niveaux. Pour ne citer quun exemple, on voit tout le paradoxe de la position dun personnage comme Thaddée dans La Fausse Maîtresse, dont sont soulignées à la fois lauthentique noblesse et la pauvreté (CH, II, 207). Ce sont donc les mauvais lecteurs qui pensent lidentité en termes dunité immédiate, de compatibilité entre les « manifestations » et létat social du personnage.
Discordance entre le signifiant sensible et le signifié abstrait, surtout, comme le montre lexemple de Popinot dans LInterdiction. Les différentes caractéristiques physiques du personnage initialement exhibées semblent concorder : « laspect un peu niais du bonhomme saccordait si bien avec sa grotesque tournure, avec son air effaré » (CH, III, 456-457). Or, tout au long de la scène capitale qui le confronte à Mme dEspard, le texte expose explicitement une contradiction entre le physique, finalement négligeable, les habits du juge les détails métonymiques ou constitutifs signifiants et la personnalité de cet être généreux qui a les manières dun avare, qui semble naïf alors quil est rusé. On pourrait parler ici, comme pour de nombreux personnages balzaciens, de « contresens physiognomonique » (Modeste Mignon, CH, I, 472).
Plus personne na désormais lapparence de ce quil est. Le fameux détail balzacien, le détail-signe, peut alors prendre un tout autre sens. Loin dentrer en résonance avec une série de détails concordants, il joue ici un rôle de démarque : il est hors du tout, en défait lharmonie. Louverture dHonorine, fonctionne discrètement sur ce mode. Lorsque Camille Maupin, romancière habile au déchiffrement, trouve au consul quelle avait observé en secret un « air un peu trop discret chez un homme parfaitement heureux » (CH, II, 530), un détail attire lattention, marque dun flottement, dun écart entre lextérieur et la nature supposée du personnage.
Dès lors, le travail de déchiffrement qui semblait être à lorigine du mode balzacien de construction des identités prend un autre sens. Si dun côté (mais nous naborderons pas ce point) Balzac se demande comment faire surgir de la différence dans un monde où les différences sabolissent, de lautre, le romancier construit autrement les identités, en prenant en compte le nécessaire changement de paradigme configuratif.
Le romancier sattache dabord à « désubstantialiser » ses figures, en fragilisant les déterminations qui les constituent dune part, en évoquant leur existence sociale davantage que leur nature profonde dautre part.
Une identité relativisée
Le portrait est traditionnellement ce lieu textuel qui expose, souvent en ouverture de la fiction, lidentité des personnages principaux. Or, chez Balzac, le portrait en tant que tel est souvent renvoyé à ses insuffisances. Il nest pas indifférent que soit fréquemment rappelée linscription du sujet dans un espace et un temps donnés. Les premières évocations dAdélaïde dans La Bourse déclinent ainsi ce principe. Cest à une « heure poétique » (CH, I, 414), favorable aux jeux de la fantaisie et de limagination, aux visions illusoires donc, que surgit aux yeux du peintre Schinner la jeune femme enchanteresse. La description du personnage renvoie-t-elle à une situation ou à une nature ? Elle se fait à loccasion dune « rencontre », par définition brève ; doù un nouveau type dévocation, rapide, fragmentée, discontinue qui ne retient que ce qui frappe au premier regard. Le jeune peintre remodèle dailleurs à son gré son apparence et ce quil perçoit de sa nature. Ce nest donc pas une essence qui est livrée mais un instantané. Le portrait est stase, moment darrêt passager qui, à ce titre, ne prétend aucunement dire lidentité de la figure.
De cette figure, produit dune vision esthétisée ou explicitement rapportée à une parole et un regard fortement subjectifs, nest donc extraite quune image, qui ne peut englober tout ce qui constitue le personnage. Du personnage nous est peut-être donnée une image juste, mais cest juste une image. Luvre balzacienne admet même parfois, à sa limite, la possibilité de ne faire de la figure rien dautre quune image. Le « personnage-image » est alors présenté comme une représentation, belle certes, mais fragile : il suffirait, ou suffit, suggèrent les textes, dun discours narratorial, dun autre éclairage, pour défaire lharmonie et lidentité exhibées. Manière de signifier peut-être que le personnage nest parfois guère plus quun « fantôme construit avec des phrases » (Une fille dÈve, CH, II, 375).
Lidentité construite
Chez Balzac, le personnage nest pas toujours pensé sur le modèle dun individu défini par son caractère et doté dune biographie, mais est considéré dans sa participation à la vie sociale. Le romancier abandonne alors la vision morale de identités, qui oppose lIndividu, défini par ses traits particuliers, et la Société perçue comme une extériorité aliénante. En fait, les individus constituent la Société autant quelle les constitue.
Le personnage, être social : cela signifie tout dabord quil est perpétuellement soumis au regard des autres. Le thème revient souvent dans les Scènes de la vie privée, notamment dans celles qui ont été écrites autour de 1830 : tout personnage important est surveillé et donc privé de vie intime ; le monde est peuplé dArgus.
Conséquence de cette obligation de représentation : lidentité du personnage apparaît elle-même comme une représentation. Fdora dans La Peau de chagrin semble par exemple en représentation permanente. Lidentité est passée tout entière du côté de lextériorité. Les personnages nont pas une identité, ils se la construisent. Le roman balzacien, en accord avec la loi même de lêtre quil sattache à mettre en texte, expose une représentation au second degré. L« Avant-propos » lavait dailleurs souligné : « Lanimal a peu de mobilier, il na ni arts ni sciences ; tandis que lhomme [...] tend à représenter ses murs, sa pensée et sa vie dans tout ce quil approprie à ses besoins » (CH, I, 9). Une des caractéristiques de lhumanité est donc qu« elle se représente elle-même, elle sinvente dans un univers à la fois réflexif et expressif ».
Dès lors, construire un personnage consiste à montrer ce que certains sociologues appellent ses atouts ou ses « handicaps interactionnels », son savoir-dire, son savoir-faire, son savoir-apparaître. Ses qualités renvoient donc moins à des attributs fixes qui constitueraient une nature substantielle, quaux propres efforts dun sujet pour se constituer une façade, trouver sa place, ou plutôt améliorer sa position dans la mouvante hiérarchie sociale. En mettant de la sorte en évidence limportance dune part des interactions, de la confrontation des forces, de lautre des circonstances et du lieu, le romancier ne cesser de relativiser les identités quil expose.
La Paix du ménage est un bon exemple de cette volonté de définir les personnages par les positions quils occupent les uns par rapport aux autres. Chacun de ses protagonistes est « décentré », « inquiet », le texte le dit bien, et trouve sa raison dêtre chez un autre personnage, mystérieusement attirant ; doù un mouvement de redisposition perpétuelle des personnages les uns par rapport aux autres. La circulation du diamant de Mme de Soulanges vaut métaphoriquement pour la circulation des sentiments et les changements dalliance. Emportés dans cette folle ronde, cette sarabande, les personnages mouvants apparaissent en fin de compte comme de purs dehors, sans identité.
À filer la métaphore théâtrale, peut-être faut-il dire que lidentité devient un rôle. En fait, bien des figures balzaciennes peuvent être définies comme des acteurs qui jouent leur rôle sur la scène du monde. Mais vrai et faux, masque et réalité se mêlent ou échangent si bien leurs caractéristiques que la question de lidentité authentique des personnages semble perdre son sens. Dans Une fille dÈve, le personnage de Nathan commence ainsi par mentir avant de finir par éprouver ce quil feignait. Ladéquation à l« identité-rôle » devient totale.
Lidentité énigmatique
Si les lois dinterprétation ne préexistent pas, si le monde nest pas demblée déchiffrable, demeure une part dindétermination lors de la construction des personnages. Lévocation initiale de Raphaël dans La Peau de chagrin est à ce titre particulièrement significative. Tout entière placée sous le signe de lambiguïté, elle nest ni la définition dune essence ni un simple relevé d« accidents » : plusieurs possibilités demeurent, lessence nest pas clairement manifestée. Les ouvertures in medias res de nombreux romans balzaciens qui laissent les personnages inconnus témoignent de cette volonté de créer, au moins au départ, une énigme autour de lidentité. Linterrogation prend parfois la forme dun dilemme, comme dans La Bourse où Schinner pose, à propos de lintrigante jeune femme et de sa mère : « ou ces deux femmes sont la probité même, ou elles vivent dintrigues et de jeu » (CH, I, 423).
En fait, la difficulté à pointer les différences conduit le romancier à faire de lidentité lobjet dune « (en)quête » qui léclaire progressivement ou brusquement : cest le deuxième mode de construction didentités nouvelles. Aussi peut-on opposer au paradigme scientifique de construction des identités, qui consiste à ordonner et rationaliser la multitude déléments signifiants sollicités, à ce modèle herméneutico-narratif qui part dune absence de sens et fonde lintrigue sur le don différé des éléments constitutifs des identités. Lidentité nest pas donnée, mais construite par le déroulement du texte. Madame Firmiani ne raconte ainsi rien dautre que lenquête protéiforme menée au sujet du personnage éponyme. En ce sens, parce que leur identité et ce qui la fonde napparaît que peu à peu au cours de luvre, à loccasion de crises et de coups de théâtre, les personnages balzaciens donnent tout autant une impression de « liberté » que ceux de Proust par exemple.
Seuls les contingences, les accidents qui constituent la fiction vont permettre daccéder progressivement à lessence. Le recours massif et décisif à la forme narrative contribue donc à la complication des identités balzaciennes. Aussi ne sétonnera-t-on pas de constater que la réaction dun personnage à une situation donnée semble parfois entrer en contradiction avec le discours initial du narrateur sur ce personnage (Étude de femme en est la démonstration). Ce qui est dit dans ce dernier texte à propos dun protagoniste pourrait valoir pour le lecteur du Balzac des Scènes de la vie privée notamment : « on trouve toujours ce quon ne cherche pas » (Étude de femme, CH, II, 172).
Lidentité mystérieuse
Cette identité qui se dissout ou se dissimule nest pas toujours saisissable : cest le troisième mode de présentation didentités nouvelles.
Il arrive en fait au romancier, dans son travail de constitution didentités, de se montrer plus sensible à ce qui, du sens, se dérobe dabord. Si la construction dun roman comme La Femme de trente ans repose sur une progression vers le type de la femme de trente ans, ainsi constitué en centre de luvre, cest parce que la femme est alors une « vivante énigme » (CH, II, 1126). Lâge « poétique » (ibid., p. 1135) par excellence aux yeux de Balzac est donc lâge du mystère.
Contrairement à ce que laisse entendre sur Balzac une certaine vulgate critique, là encore pour lopposer à des romanciers plus modernes, Balzac ne dit pas tout. Proust ne sy est pas trompé qui évoque les « beaux effets de silence dans son uvre ». Certains romans semblent ainsi choisir de manière délibérée de laisser tel ou tel élément dans le vague pour « creuser » la plénitude des identités exhibées.
Ces lacunes dans la trame du texte peuvent prendre différentes formes, de loubli de certains propos aux silences sur les sentiments dun personnage, en passant par les ellipses temporelles. Certains personnages, incarnations mêmes du mystère, demeurent dailleurs illisibles et insondables jusquau terme des fictions dans lesquelles ils figurent ; pensons à Vautrin ou à Gobseck, héros de la rétention. Au niveau psychologique notamment, Balzac joue sur lopacité de certains personnages dont les motivations demeurent complexes et ambiguës. Aucun regard extérieur ne vient dissiper complètement cette « nuit du cur », cet aveuglement du personnage à lui-même. Ainsi de Mme du Guénic dans Béatrix, dont la conduite et les sentiments à légard de son fils conservent quelque chose déquivoque. Tout se passe comme si le texte recueillait à la surface des remarques périphériques, des gestes avortés, des bribes de mots des sentiments enfouis et obscurs.
Comment ne pas penser enfin à certaines fins balzaciennes qui laissent les identités à leur essentiel inachèvement ? Aucun bilan sur la nature des êtres ne vient répondre en conclusion aux ouvertures riches en informations du romancier. Lellipse qui sépare ainsi la dernière scène de La Maison du chat-qui-pelote de sa conclusion signalée une fois encore par le passage au présent correspond à la mort dAugustine, sans doute consumée par son chagrin. Le personnage emporte son secret dans la tombe, ou sévanouit dans une faille du texte, comme si sa douleur si intense, son étrangeté au monde ne pouvait être dite. Faisant preuve dune tempérance qui contraste avec certains longs développements discursifs qui nourrissent sa fiction, le romancier préfère, pour évoquer la douleur, la discrétion de lallusion, marquant de la sorte lécart entre la réalité, ce qui continue tranquillement de passer, et le personnage, celui pour qui rien ne passe, conscience rivée à une douleur soustraite aux regards.
La « quête » du personnage ne va parfois donc pas à son terme. Le personnage nest pas que cette énigme dont le texte doit, à travers les méandres sinueux dun déroulement narratif et discursif complexe, dévoiler, in fine, le mot. Balzac adopte un autre régime décriture qui ne sindexe plus sur du narratif ou du déductif. Le principe de lénigme est que la question posée porte sur un point précis et trouvera sa réponse : la révélation de lidentité nest que repoussée. Le principe du mystère est quaucune question ne peut le circonscrire avec exactitude : lidentité est alors insaisissable en son fondement, et définitivement.
Des identités dun autre type se dessinent, résultats dune double relativisation : du côté du discours qui énonce discours fragilisé, incertain et du côté de lobjet il y a de lindéchiffrable, de léquivoque, de limprévisible.
Lidentité multiple
Quatrième visage de la remise en question de la conception traditionnelle de lidentité : celui qui touche à son unicité et à sa permanence.
Certains personnages balzaciens sont en effet placés sous le signe du multiple, dabord en raison du jeu des focalisations. Sil n y a pas didentité vraie cest dabord parce que les personnages sont souvent construits selon des points de vue variés. Le thème de lidentité du personnage variant selon les fonctions des observateurs, dans Une double famille (CH, II, 20), Le Contrat de mariage (CH, III, 548-549) ou Madame Firmiani (CH, II, 142 puis 151) nest que lexemple le plus évident du phénomène.
Les personnages balzaciens, auxquels on prête une essence figée, ont également pour caractéristique de se transformer sans cesse. Diverses procédures décriture contribuent à créer cette identité fluctuante. Le personnage protéiforme quest Vautrin à lintérieur du Père Goriot et dune uvre à lautre ne fait que problématiser à lextrême cette question. Une partie du mystère qui lentoure tient à son corps-écriture changeant qui remet en question à chaque nouvelle apparition ce qui avait été exposé auparavant.
La construction même des récits tend à multiplier les images de personnages, pris dans différentes situations, dépeints à différents moments. La Femme de trente ans repose ainsi sur une série de ruptures et de sauts dans le temps. Lorganisation de luvre en tableaux et en scènes permet de présenter à chaque fois le personnage de Julie dAiglemont pris dans une nouvelle histoire, comme si le récit repartait à zéro. Le personnage principal semble changer didentité entre chacune de ces parties, et prendre à chaque apparition laspect dun spectacle nouveau, comme chez Proust. Rien ne semble sêtre passé auparavant. La gamme variée de tons et de modalités décriture utilisés dans chacun de ces chapitres contribue à léclatement du visage du personnage. Manière dinterroger lidée même de trajectoire et la vision de lindividu et de la représentation quelle suppose ; manière de dénoncer comme fiction cette continuité psychologique constitutive dun certain nombre de romans danalyse.
Le principe même du retour des personnages fait des créatures balzaciennes le résultat de portraits composites qui ne concordent pas toujours. Lidentité nest alors plus que la somme dune série daperçus qui ne viennent pas sassembler dans une totalité stable et achevée. Il est en effet difficile de concilier les différents aspects que prend tel ou tel personnage dun roman à lautre. Quoi de commun par exemple entre le Félix de Vandenesse sensible du Lys dans la vallée et le froid dandy dUne fille dÈve, entre le Rastignac du Père Goriot et celui de La Peau de chagrin ? Si, dans le système de représentation traditionnel, les transformations dun personnage sont référées à une causalité dordre psychologique, garante de la permanence de son identité, dans cet autre régime de représentation, les contrastes établis entre ses différents états ne sont plus justifiés. Létoilement dans un temps « déchronologisé » des traits qui constituent le personnage les empêche de se raccorder entre eux. La figure est le produit dune temporalité éclatée, non linéaire, dans un ordre des coexistences, plus que des successions. Lidentité du personnage prend la forme dune constitution simultanée, dune cohabitation mouvante de tous les éléments de définition. Son unité est toujours à venir, comme un horizon situé, selon une formule de Claude Edmonde Magny, « au-delà de toutes ses apparitions, au-delà même de la somme totale de ses apparences ».
Et de même quune époque, quun présent en marche ne peuvent se saisir dun seul bloc, de même, le personnage, si on ne lassigne pas demblée à une identité préétablie, ne peut être présenté que par morceaux. La célèbre loi du réel énoncée par Balzac vaudrait également pour lidentité, pour les identités : « Il ny a rien qui soit dun seul bloc dans ce monde, tout y est mosaïque » (Préface dUne fille d dÈve, CH, II, 265).
Conclusion
Ainsi peut-on parler dune reconfiguration des identités chez Balzac, liée à la recomposition du champ social. Répondant à lapparente uniformisation du champ social et à la difficulté corrélative de représenter des personnages, la nouveauté du mode de création de figures chez Balzac va de pair avec lélaboration didentités nouvelles : identités instables, discordantes dun côté, « aliénés », énigmatiques, mystérieuses, multiples de lautre. Chez Balzac, tout renvoie à tout mais la totalité demeure insaisissable, par un double effet dincomplétude (le texte balzacien refuse lidée dun dernier mot sur le personnage, de vision ultime et globale sur lui) et de débordement (le personnage contient une réserve de sens, un « excès de données » potentiel qui pourra de nouveau être mis en jeu dans une autre uvre). Selon ce double modèle de lappréhension par défaut ou par excès, la peinture des personnages met en scène une forme de crise des identités et de leur construction.
Dans le même temps cependant, notamment dans ses uvres plus « philosophiques », Balzac, adoptant une autre logique de composition, répond à la menace dindifférenciation et daffaiblissement de la puissance figurale de la fiction par lélévation de certaines de ses figures, qui mettent en texte des Idées, au statut de différences absolues. La figure, mise en « relief », est recomposée, autour dune essence révélée.
Mais peut-être est-ce alors à la notion même didentité quil faut renoncer...
Jacques-David ebguy
(IUT Nancy-Charlemagne, Université Nancy 2)
Le rôle et la logique de lemploi
On pourrait sétonner de nous voir tenter de conduire une réflexion sur le personnage balzacien à partir de la notion spécifiquement théâtrale demploi, la critique balzacienne étant plus coutumière dune approche du personnage par le type. Nous avons ailleurs montré que, dans la perspective dune génétique de lécriture, le personnage balzacien était conçu comme un acteur sur le théâtre de La Comédie humaine, de sorte quen venir à interroger luvre de ce point de vue nest pas fait pour surprendre, dautant que la lecture des Comédiens sans le savoir semble nous y engager.
On ne compte plus dans La Comédie humaine, et tout particulièrement dans les Scènes de la vie parisienne, le nombre de fois où le personnage est explicitement comparé à un comédien, quil sagisse dAntoinette de Langeais, de Diane de Cadignan, de Vautrin, de Rastignac, de Raoul Nathan, de Maxime de Trailles, de Théodose de la Peyrade, etc. Dans lessai de typologie du comédien chez Balzac que nous avons tenté, tous ces personnages participent de la catégorie des comédiens volontaires. À côté de ceux-là, il est dautres personnages qui se trouvent soumis malgré eux à la dure fatalité du rôle qui régit la société balzacienne, ce sont les comédiens involontaires ou, pour reprendre les propres termes de Balzac, « les comédiens sans le savoir ». Dans cette dernière catégorie, on trouve les César Birotteau, dArthez, du Bruel, Marie de Vandenesse, Céleste Colleville, et la liste est loin dêtre exhaustive. Pourtant, les « comédiens sans le savoir », dans le texte du même nom, ne peuvent totalement être assimilés aux personnages que nous venons dévoquer, il leur manque lépaisseur de ce quon appelle au théâtre le « caractère ». Pourtant, si lon en juge par le titre donné par Balzac à cette galerie de portraits, qui forment les différentes étapes de la traversée de Paris de Gazonal, la logique du rôle les rattrape. Eux aussi doivent être considérés comme des comédiens.
À cet égard, peut-être est-il besoin de préciser que le terme de comédien est pris ici en son sens fonctionnel et désigne celui dont la fonction sociale est dassumer des rôles sur le plateau dun théâtre. Il sagit de lacteur abordé indépendamment du rôle et du personnage quil peut être ou non amené à jouer. La réalité de lacteur est indépendante de la réalité du rôle, a fortiori du personnage. Car au théâtre, il existe une dialectique incontournable qui tend à mettre en rapport lacteur dune part, personne réelle, et le personnage dautre part, personne fictive.
Cest là que la notion demploi peut prendre son sens et nous permettre dinterroger le texte avec profit et, au-delà, une certaine catégorie de personnages secondaires qui forment la toile de fond de la plupart des romans balzaciens.
Rappelons en premier lieu ce que la notion demploi recouvre ; il sagit de l« ensemble des rôles dune même catégorie requérant du point de vue de lapparence physique, de la voix, du tempérament, de la sensibilité, des caractéristiques analogues et donc susceptibles dêtre joués par un même acteur ». Ajoutons à cela quau théâtre il existe une classification des emplois dont les critères sont parfois fluctuants. On peut toutefois considérer avec Patrice Pavis que, pour lessentiel, les emplois sont classés suivant le rang social (emploi de roi, de valet, de petit maître etc.), le costume (rôles à manteau, rôle à corset, etc.) ou encore le caractère (lingénu, lamoureux, le traître, le père noble, la duègne). Enfin, on notera quà partir du moment où les emplois se fixent dans lusage théâtral (à peu près à la fin du XVIIIe siècle), ils tiennent lieu pour les auteurs de canevas fonctionnel à partir duquel ils inventent leur personnage, comme on le faisait au XVIIe siècle à partir de la catégorie théorique des « caractères ». Cette remarque sapplique tout particulièrement au vaudeville ou au mélodrame.
Les Comédiens sans le savoir est un texte tardif (1845) qui, si lon en croit Pierre Citron, serait le fruit dun collage à peine dissimulé de différents articles écrits pour le recueil collectif Le Diable à Paris, promis par Balzac en 1844 à Hetzel. Quel que soit laspect « bâclé » de ce texte, il constitue selon ce critique « luvre achevée de Balzac où la densité des personnages est la plus forte » et revêt une sorte de caractère conclusif pour La Comédie humaine, au point quil écrit qu« en un sens, les comédiens viennent ici saluer le public à la fin de La Comédie humaine ».
Or, ce « baisser de rideau » nous rappelle des scènes dautres romans qui sen rapprochent (au moins dans la fonction), quil sagisse de scènes de bal (César Birotteau, Splendeurs et misères des courtisanes), de scènes au théâtre (Le Père Goriot, Illusions perdues, Splendeurs et Misères des Courtisanes), de dîners (Les Secrets de la princesse de Cadignan, La Cousine Bette), de salons (Les Petits Bourgeois), et nous ne prétendons pas clore la liste. Ces scènes de société, au sens étymologique du mot, convoquent de loin en loin, à côté des héros du drame, des personnages déjà connus par dautres textes, une population de figures qui pour être pourvues dun nom nauront jamais les honneurs dune intrigue. Au demeurant, même les personnages reparaissants sont dans ces circonstances réduits à jouer les utilités, les emplois pourrait-on dire.
Par ailleurs, il y a tous ces personnages qui sont caractérisés, à un niveau taxinomique large, par leur place dans lhistoire, leur appartenance sociale voire leur fonction dans la société, ce sont les portiers, les usuriers, les rentiers, les cartomanciennes, les marchands, les employés, les libraires, les mendiants, les coiffeurs, les chapeliers, etc. Ils forment la toile de fond de La Comédie humaine, et si certains de ces emplois ont donné naissance à de véritables personnages, nombre dentre eux nont dexistence que fonctionnelle, leur approche dans le roman est dailleurs la plupart du temps physiologique, approche qui est aussi celle de lemploi au théâtre. Cependant, cest à eux que paraît se consacrer le texte des Comédiens sans le savoir, et dès lors quon les considère comme des « comédiens », la notion demploi semble pouvoir être opératoire, car ils sont dans un en-deçà du personnage ; à peine atteignent-ils à ce que lon appelle type au théâtre.
Dans cette perspective, il convient de réfléchir à la place de ces emplois dans la génétique du texte balzacien. Forment-ils comme au théâtre un réservoir fonctionnel préalable à partir duquel pourrait éventuellement sinventer un personnage qui répondrait finalement à la définition balzacienne du type ? Ces emplois, manifestement issus de lobservation balzacienne du réel, quels effets produisent-ils une fois transportés dans le roman ? Enfin, si eux aussi sont des facteurs de théâtralité, que faut-il penser de leffet sur le lecteur de La Comédie humaine des Comédiens sans le savoir ? Un tel texte proposerait-il une clef de relecture de luvre ?
Lemploi, un instrument dune archéogenèse du type ?
Les Comédiens sans le savoir se présentent comme une collection de portraits, une sorte de galerie. On trouve dans celle-ci tous les secteurs de la société. Nous avons la police privée avec Fromenteau, la presse avec le gérant Gaillard, la politique avec Rastignac, Maxime de Trailles et Canalis, lusure avec Vauvinet, lartiste reconnu bien que sans talent avec Dubourdieu, lartiste talentueux avec Léon de Lora, les rois de la mode avec Marius le coiffeur et Vital le chapelier, lentremetteuse avec madame Nourisson, le femme entretenue avec Carabine, la tireuse de cartes avec madame Fontaine.
En outre, certaines figures apparaissent dépourvues de nom et leur individualisation se réduit à leur fonction sociale, cest le cas notamment de l« ex-portière » qui tient lieu de mère au rat de lopéra, mademoiselle Ninette. Au demeurant, certaines des figures dotées dun nom, élément essentiel de la construction du personnage, sont présentées explicitement comme représentant une catégorie dont elles ne paraissent être que lincarnation momentanée ; cest le cas de Carabine figure de la catégorie de « la marcheuse ». Parfois, il semble quune dénomination interchangeable masque à peine une absence didentité autre que sociale, comme cest le cas pour Marius V, coiffeur de son état.
À quelle sorte de personnage avons-nous donc affaire ? Sagit-il même de personnages ? Certes, certaines figures convoquées ici par le romancier nen sont pas à leur première apparition, elles bénéficient donc pour le lecteur de La Comédie humaine de lépaisseur de leur passé romanesque. Cest bien sûr le cas de Rastignac, mais aussi de Maxime de Trailles et de Bixiou. Sans doute, mais cela suppose-t-il que Les Comédiens sans le savoir ne puissent être lus que par des lecteurs de la totalité de La Comédie humaine ? En effet, ces personnages reparaissants ne bénéficient pas de plus dépaisseur dans ce texte que ceux qui y paraissent pour la première fois, comme Fromenteau. Peut-être pourrait-on admettre que ce texte, trop vite écrit, na été au fond destiné quà un lectorat déjà acquis à lécrivain, une élite de connaisseurs. Cest possible, mais cela nest pas certain, car en définitive Balzac a intégré ce livre à La Comédie humaine, manifestant par là que, quelles quaient été les conditions de sa rédaction, il avait sa place dans le grand uvre.
Aussi nous paraît-il intéressant de tenter une approche de ce livre comme si nous étions vierge de toute lecture préalable et de réfléchir à ce quil peut nous apprendre sur le processus de construction du personnage chez Balzac. Le plus intéressant dans cette perspective est sans doute de sattacher à lun des personnages récurrents, Rastignac.
Première remarque qui simpose : ce nest quà la fin de la scène qui lui est consacrée que le nom de Rastignac apparaît. Il est dabord présenté à Gazonal comme le représentant de la catégorie « ministre », puis décrit sans être nommé comme « un homme qui lui parut jeune encore, quoi quil eût quarante huit ans ». Il est ensuite désigné comme un « inconnu », ce qui ne manque pas de saveur si lon considère que Rastignac est lun des personnages qui reparaît le plus fréquemment à léchelle de luvre entière. Rastignac a déjà quitté la scène, quand Léon de Lora donne à Gazonal la clef de cette figure jusque là énigmatique.
Tout se passe dans le texte comme si le personnage, avec son nom, napparaissait que comme une émanation de la catégorie à laquelle il participe et quil représente dans cette « comédie gratis » quentend donner de Lora à son cousin de province.
Comment dès lors considérer ces catégories génériques ? de quelle façon les qualifier ? La tentation est forte demboîter le pas à une tendance de la critique balzacienne, sautorisant dailleurs de la pratique de lauteur, et dattribuer la dénomination de type à ces figures esquissées à grands traits. On aurait ainsi dans ce texte le type du ministre comme le type de lartiste, etc. Il nous semble cependant quune telle qualification demeure problématique.
La raison en est la définition même du type que nous propose Balzac. En effet, dans la préface dUne ténébreuse affaire, il écrit : « Un type dans le sens quon doit attacher à ce mot, est un personnage qui résume en lui-même les traits caractéristiques de tous ceux qui lui ressemblent plus ou moins, il est le modèle du genre. » Lexistence du personnage est donnée comme un préalable nécessaire au type, dans une démarche qui irait du personnage au type, démarche dailleurs assez proche de celle qui sapplique au théâtre de Molière : cest parce quHarpagon est une sorte dhyper-personnage quil accède au statut de type, et en vient, par antonomase, à pouvoir désigner tous les avares. Ainsi, Rastignac représenterait le type de larriviste, mais, et cest le moins quon puisse dire, beaucoup moins celui du ministre, lecteur balzacien ou pas. On notera au passage que larrivisme nest pas une fonction sociale ; il caractérise une modalité du rapport au réel et à la société. Quoi quil en soit, la définition est tardive (1842) et il nest pas certain que ce sens soit toujours celui quil faut retenir quand Balzac utilise le mot « type » dans le récit.
La seconde difficulté tient à ce que, dans le texte, on passe de la catégorie à la nomination du personnage ou de sa nomination à sa catégorie ; le personnage est toujours présenté dans lexercice de sa profession, au cours dune scène plus ou moins longue, cest-à-dire en action. Or, la notion de type, en dehors de la définition théâtrale de ce mot, implique une perception statique. La présentation du personnage se trouve quant à elle réduite pour lessentiel à deux aspects : sa physiologie, physiologie entendue comme description du physique dans sa relation au milieu dexercice de la profession, et les caractéristiques de cette dernière. Le texte ne dévoile du passé du personnage que ce qui est nécessaire à expliquer la fonction sociale. Cela paraît insuffisant pour que ces figures constituent des personnages romanesques à part entière car, dépourvus de « caractère », ils semblent se réduire à leur rôle.
Mais au fait, Balzac ne nous engage-t-il pas lui-même à aborder ces figures avec dautres critères que ceux du personnage romanesque, a fortiori du type, en les désignant systématiquement du nom d« acteur » ? Léon de Lora nannonce-t-il pas à Gazonal avant de le conduire chez Marius, le coiffeur : « nous allons te mener ici près, place de la Bourse, chez Marius, un autre de nos acteurs » ?
Or, si lon abandonne un moment la terminologie de la critique romanesque pour recourir à celle du théâtre, on constate que les différentes figures décrites ici correspondent parfaitement à la définition que nous avons donnée de lemploi. Ces emplois seraient classés en fonction du statut social, mode taxinomique dailleurs reconnu par les répertoires demplois. Lapproche physiologique de la figure à laquelle recourt Balzac ne se trouve même pas remise en cause, puisque précisément la notion demploi correspond au théâtre à une approche physiologique de lacteur. Certes, on pourrait voir là une sorte de tour de passe-passe intellectuel. Toutefois, si le mot type sous la plume de Balzac revêt des sens qui peuvent être distincts, rien ninterdit de substituer une notion à une autre quand elle est susceptible dêtre éclairante pour lanalyse, et quelle paraît être cautionnée par la référence au code théâtral systématisée par lauteur lui-même.
Si lon relit le texte de ce point de vue, il pourrait être considéré comme un répertoire demplois. Le personnage, résolument considéré comme un acteur, ne serait convoqué quen tant quil correspond à lemploi et, à défaut dacteur disponible dans limmense vivier des personnages de La Comédie humaine ; le personnage se résoudrait en un nom appliqué à lemploi, première étape de lémergence du personnage ouvrant des perspectives de développement pour un autre texte, éventuellement à écrire. Le texte des Comédiens sans le savoir, en confirmant une approche du personnage par la fonction cest-à-dire par lemploi associé au rôle et une conception actantielle du personnage-comédien, dévoilerait un processus génétique de linvention du personnage romanesque.
Dailleurs ce projet de dévoilement ne se trouve-t-il pas en substance dans la proposition de Léon de Lora à Gazonal : « Nous allons prendre Paris comme un artiste prend un violoncelle, et te faire voir comment on en joue, enfin comment on samuse à Paris ? » En effet, ne peut-on voir, derrière Léon de Lora, limage de Balzac qui sadresserait à son lecteur-spectateur, incarné dans le texte en la personne de Gazonal ?
Dans ces conditions, il faudrait considérer lemploi comme un instrument de la genèse du personnage, une sorte dhypo-personnage dont les caractéristiques sétabliraient dans lesprit de lécrivain à partir de lobservation du réel. Une telle conclusion nous inviterait dailleurs à repenser de ce point de vue la démarche physiologique balzacienne dans le roman.
Quoi quil en soit, il resterait une question fondamentale : le mode dinvention du personnage mis au jour dans Les Comédiens sans le savoir est-il unique, justifié à la fois par les conditions décriture de ce texte et son caractère tardif, ou bien ne fait-il quéclairer un processus à luvre dans La Comédie humaine depuis ses origines ?
Nous inclinerions volontiers dans le sens de cette seconde hypothèse. En effet, si nous nous transportons de lautre côté de La Comédie humaine, dans une uvre des débuts comme Ferragus, on constate que la question de lemploi ny est pas sans consistance. Que penser à cet égard de la première apparition de Ferragus annoncée par cette phrase : « Cétait en apparence du moins, un mendiant, mais non pas le mendiant de Paris, création sans nom dans les langages humains ; non, cet homme formait un type nouveau frappé en dehors de toutes les idées réveillées dans le mot de mendiant » ? Lemploi ici serait celui de « mendiant de Paris », et le personnage romanesque, voire le type, se dégagerait négativement par spécification par rapport aux critères de lemploi que nous propose Balzac à travers ce quil est coutume dappeler une physiologie du mendiant. La démarche de création du personnage romanesque chez Balzac se rapprocherait alors beaucoup de celle du personnage théâtral qui peut sanalyser comme la conjugaison dun emploi, dun rôle et dun caractère.
Il reste que certaines figures de La Comédie humaine, qui jouent les utilités dans le roman et en constituent la toile de fond, ne se détachent guère du statut demploi auquel on aurait simplement appliqué un nom. Les exemples sont multiples, et, pour nen citer que deux, on peut évoquer la mère Madou qui occupe lemploi de marchande bon enfant avant de tenir celui de petit créancier à visage humain dans la faillite de Birotteau, ou encore madame Fontaine dans lemploi de cartomancienne apparue dans Les Comédiens sans le savoir et présente dans le même emploi dans Le Cousin Pons.
Quelle fonction Balzac attribue-t-il dans le roman à ces emplois, puisquils sont supposés, comme les personnages aboutis, être des « comédiens » et donc jouer eux aussi leur rôle sur le théâtre de La Comédie humaine ?
Lemploi dans le roman, facteur de vraisemblance ?
Il semble évident que lemploi ne peut avoir pour source que lobservation du réel, ne serait-ce que par le lien que lon peut à notre avis établir entre lemploi tel que nous le concevons et la physiologie, encore que le contenu que donne Balzac à cette dernière ne recouvre pas nécessairement le premier.
Balzac, sil imagine son monde comme un théâtre, nen souhaite pas moins se faire en même temps le secrétaire détat civil dune société. Or, les protagonistes principaux dans un récit balzacien, ces personnages à lépaisseur certaine dont la destinée constitue lenjeu du drame, ne sauraient suffire à faire du monde balzacien un reflet vraisemblable de la société. Il faut aux premiers rôles des comparses, et cest à notre sens lune des fonctions essentielles des emplois dans le roman balzacien : ils sont là pour faire vrai.
Mais, il serait abusif de ne les voir que comme des images de fond de scène, comme un décor ; la notion demploi elle-même sy oppose qui suppose lexistence du rôle. Il est donc permis de supposer que leur rôle, pour être limité, nen est pas moins nécessaire à la construction de lintrigue.
Cest manifestement le cas dans Les Comédiens sans le savoir, puisque lintrigue se construit tout entière autour des entrées en scène successives de ces emplois. Ces scènes construisent le récit en même temps quelles figurent les différentes étapes qui conduisent Gazonal vers les zones du pouvoir où son procès est susceptible de trouver une heureuse conclusion. Toute laction de la comédie, puisque cest de cela quil sagit ici, est portée par ces emplois. On nest dailleurs pas loin dun effet de théâtre dans le théâtre.
Quen est-il de ces emplois dans les autres romans ? Si lon prend le cas de mademoiselle Michonneau, elle campe dans Le Père Goriot lemploi de vieille fille au passé chargé (du moins cest ce que suggère le texte sans précision dailleurs), puis celui de la logeuse en garni dans Splendeurs et misères des courtisanes. Si, dans ce premier roman du « cycle de Vautrin », sa première fonction romanesque est de donner comme les autres pensionnaires une vraisemblance à la Maison Vauquer, théâtre de lagonie de Goriot, Balzac lui confie un rôle véritable en faisant delle la délatrice de Vautrin. Or, quoi de mieux adapté à ce rôle que lemploi de vieille fille aigrie et intéressée ? On pourrait dailleurs conduire la même analyse pour Monsieur Poiret, cette « espèce de mécanique », cette « ombre chinoise ». Comparse obligé de la Michonneau, il campe assez bien lemploi de « vieillard niais », rescapé de quelque fonction subalterne dans un ministère. Il est dailleurs à noter que Balzac associe expressément Poiret à un emploi de théâtre, celui de « niais ».
Dans Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, madame Madou, qui rend vraisemblable le milieu des petits marchands de matières premières en occupant lemploi de marchande de graines, jouera le rôle du petit créancier enclin aux emportements, mais capable dhumanité et de respect pour lhonnêteté foncière du parfumeur tombé.
Ainsi, on le voit, lemploi, dabord considéré comme un instrument de vraisemblance du récit, peut être amené, suivant les besoins de lintrigue, à jouer un rôle particulier, qui, pour paraître secondaire, nen est pas moins essentiel à la dramaturgie du récit. Il est dailleurs possible de considérer que cest au moment où lon passe du stade de lemploi à celui du rôle que lon assiste à lémergence dun véritable personnage.
Ainsi, si Vautrin nétait pas trahi, son arrestation aurait du mal à se justifier dramaturgiquement (il ne peut guère être trahi que par quelquun de lintérieur compte tenu de sa capacité au travestissement) ; en outre, sa double personnalité ne se serait pas révélée avec cet éclat aux pensionnaires de la maison Vauquer, et la leçon donnée à Rastignac naurait pas le même effet sur la destinée de ce dernier. Il en est de même pour la structuration du drame dans César Birotteau. Il est nécessaire à léquilibre de la structure dramaturgique du roman, qui repose sur une opposition entre les « anges de lumière » et les « anges des ténèbres », que dans la faillite, au niveau des créanciers, se retrouve cette opposition. Une faillite où tous les créanciers seraient de la trempe de Molineux (autre emploi dailleurs), ne serait non seulement pas vraisemblable, mais modifierait en profondeur le sens du récit.
Sur le plan de la construction de lintrigue, ces emplois sont bien ce quon appelle au théâtre des « utilités », terme qui suppose, même si dans son usage courant on loublie souvent, une perspective génétique. En effet, le dramaturge, dans la nécessité où il se trouve de faire avancer lintrigue, ne peut se passer de ces rôles fonctionnels. Ils sont nécessaires à lavancée de lintrigue, puisquils permettent à la tragédie ou à la comédie de se nouer, puis de se dénouer. Leur rôle se résout à cette fonction, et leur identité importe peu : tel est souvent le lot des confidents ou des valets de comédie.
Mais peut-être la catégorie de lemploi a-t-elle, à un autre niveau danalyse, une ultime fonction, celle de mise en abyme du code théâtral de référence. On la dit, dans sa préface aux Comédiens sans le savoir, Pierre Citron évoque lidée dun salut des comédiens à la fin de La Comédie humaine, une sorte de baisser de rideau. Or, quel est le sens du baisser de rideau au théâtre ? Cest le moment où, la pièce jouée, les acteurs encore dans leur costume de scène viennent rappeler au public que ce à quoi il vient dassister nétait pas vrai. On notera quau théâtre le même effet se trouve produit par la pièce enchâssée.
Il est possible que Balzac ait recherché un effet comparable. Car, si Les Comédiens sans le savoir ont un caractère conclusif pour certains personnages, il sy confirme que Balzac conçoit ses personnages, même les moins construits, comme des comédiens ; cette nouvelle met ainsi en lumière un code dinvention du personnage qui serait constant et global. On relèvera en outre que, par le biais de la dédicace au comte Jules de Castellane, le signifié du texte va peut-être plus loin encore. En effet, il paraît créer une équivalence entre les gens du monde, acteurs à loccasion dans les théâtres de société, et les comédiens fictifs de luvre, si bien que les frontières entre fiction et réalité se font incertaines, le seul référent certain devenant le théâtre.
Quoi quil en soit, de telles remarques nous invitent à nous interroger sur lexistence de scènes comparables au baisser de rideau dautres récits. À défaut, ce texte tardif ne serait quune facétie de lécrivain à la fin de sa vie, mais nengagerait aucune nécessité de relecture de luvre, le code dinvention révélé tardivement ne laurait jamais été avant. Nous en doutons, et pensons plus volontiers que ce qui devient éclatant de lisibilité dans Les Comédiens sans le savoir, parce que ce texte se réduit au baisser de rideau, lest peut-être moins dans dautres récits où il repose sur un effet de mise en abyme, mais nen est pas pour autant absent.
Nous croyons que cest ainsi quil faut lire le premier bal chez César Birotteau. Nombre de critiques ont noté que des deux scènes de bal que comporte le récit, la première permettait à Balzac de faire apparaître de nombreux personnages de La Comédie humaine. Pierre Michot précise à cet égard : « Ainsi, le bal nest pas seulement le point de convergence du roman, cest aussi un des lieux centraux de La Comédie humaine tout entière. Les nobles chouans, les commerçants de Paris, les jeunes ambitieux, tous se retrouvent et donnent une extraordinaire épaisseur à la scène. » On remarquera que lunivers de La Comédie humaine qui se trouve ainsi convoqué lest sous la forme de lemploi. En outre, le bal paraît fonctionner à trois niveaux de lecture. Il est tout à la fois le baisser de rideau du spectacle quest le récit (cest le lieu où prend fin la comédie dans la première partie et celui où se consomme la tragédie dans la seconde), celui du spectacle de la société de la Restauration qui, par le recours à lemploi, se trouve reconstituée à loccasion du bal et enfin celui de La Comédie humaine.
On pourrait également relire dans cette perspective certaines des scènes au théâtre dans le « cycle de Vautrin », ou la scène du bal dans Splendeurs, ou la scène du dîner dans Les Secrets de la princesse de Cadignan, qui, pour avoir des fonctions distinctes de celle du bal de Birotteau au niveau diégétique, pourraient avoir la même à un niveau métadiégétique.
En tout état de cause, il semble bien que la scène du baisser de rideau ne soit pas réservée aux Comédiens sans le savoir. On peut dès lors se demander si cela ne révèle pas un fonctionnement de limaginaire de lauteur qui, de loin en loin, éprouverait le besoin de scènes récapitulatives des emplois et des personnages. Il manifesterait par là une pratique proche de lauteur de théâtre qui sapprête à écrire un nouveau texte et qui relance son inspiration en compulsant le répertoire des emplois en fonction des rôles à tenir.
À ce stade de lanalyse, il reste à sinterroger sur linfluence que peut avoir un texte comme Les Comédiens sans le savoir sur la lecture de La Comédie humaine.
Réalisme et illusion, lemploi et la logique du vrai-faux
Il est clair quà léchelle de La Comédie humaine, Les Comédiens sans le savoir paraissent vouloir affirmer au lecteur ce que Louis Jouvet disait de la vérité au théâtre : « La vérité au théâtre est une vérité de théâtre. » Lauteur tendrait ainsi à suggérer quil en est de même du roman où leffet de réel nest que la forme spécifique revêtue par lartifice.
En effet, en qualifiant dacteurs les protagonistes du petit monde de La Comédie humaine, cest leffet de réel dont ils sont linstrument qui se trouve perturbé. Si ceux qui sont chargés dans le roman de faire vrai jouent un rôle, sils sont en définitive tout aussi faux que les autres, la perspective réaliste dapproche de luvre nest-elle pas remise en cause ? Il sagirait dès lors de livrer à la fin de son uvre une information capitale : ceux-là mêmes qui sont supposés « faire vrai » ne sont que des rôles sur le théâtre du roman. Sils sont issus de lobservation de la réalité, ils ont été dabord passés au crible du théâtre pour pouvoir figurer dans le texte. Ainsi, dans une démarche dune grande modernité, proche des interrogations dont le roman sest fait porteur au XXe siècle, Balzac se plairait à mettre en évidence certains rouages de la fabrication du texte. Il refuserait en définitive que le lecteur soit dupe et linviterait à une distance salutaire à légard du roman.
Cependant, la dédicace ouvre une autre voie de mise en perspective : si les comédiens du texte sont le reflet des comédiens du monde, où est le vrai et ou est le faux ? ne serait-ce pas que le réel lui-même se confond pour Balzac avec le théâtre, cest-à-dire le lieu du faux-semblant ? cela nexpliquerait-il pas que lunivers romanesque ne puisse exister quen soriginant dans la théâtralité du monde réel. Il serait dès lors possible que, par un effet de réversion, ce soit la théâtralité qui conditionne lexistence du monde du roman, sa vérité en tant quuvre dart.
Il faut dire que le texte des Comédiens sans le savoir surenchérit sur les effets de miroir. Gazonal dabord, sorte de double du lecteur délégué dans le récit, Léon de Lora ensuite, le peintre de paysage, talentueux sans doute, mais surtout reconnu, qui peut sans grand effort être rapproché de Balzac. Mais, si tel est le cas, le parcours de Gazonal, véritable initiation, est aussi celui du lecteur qui se trouve comme lui conduit à délaisser progressivement sa naïveté, on pourrait dire sa crédulité. On ne serait jamais si proche que dans ce texte dun dévoilement de la fabrique de lécrivain, des coulisses de son imagination.
Pour celui qui accepte de se laisser conduire derrière Gazonal dans les méandres de ce parcours initiatique, la lecture de La Comédie humaine ne saurait plus être la même, et, en ce sens, on pourrait admettre que ce texte propose de façon finalement assez explicite une clef de lecture de lensemble de luvre, notre vision du réalisme balzacien dût-elle sen trouver déconstruite. En effet, comment souscrire à une lecture réaliste dune uvre qui saffiche comme vision incarnée dun réel perçu comme théâtral ? Comment ne pas se rendre compte que, plus que le secrétaire dune société quil prétendait être, Balzac, dans son génie, et dans la liberté extrême que lui offrait le terrain du roman encore dépourvu de normes à cette époque, sest plu à inventer un autre réel, lieu du faux-semblant et du théâtre ? un réel-miroir où toute une société vient se réfléchir et contemple la mise en scène de son propre code, le théâtre ? À moins, évidemment, que le réalisme balzacien ne consiste en ce regard dune lucidité extrême sur une société où certains jouent à paraître ce quils furent, tandis que dautres dissimulent sous le masque de codes sociaux en apparence inchangés, les réalités dune révolution de société déjà en marche où senracine leur nouveau pouvoir, celui de lArgent.
Réalité du miroir donc, et non pas réalisme de la représentation, uvre protéiforme de pionnier qui soffre le luxe dêtre le reflet du réel et celui de lart, des arts même, devrait-on dire.
Conclusion
Quoi quil en soit, une réflexion sur le personnage, conduite à partir de la notion demploi, ne laisse pas dêtre opératoire. Il faudrait dailleurs approfondir nombre de pistes ici esquissées pour tenter dapprocher au plus près le processus génétique de création du personnage à partir de la donnée dun référent théâtral. Pas de véritable conclusion donc, mais plutôt la persistance de ce sentiment troublant que toute uvre balzacienne tend à déranger les certitudes, quelles quelles soient, garantissant par là sa pérennité, sa modernité et, assurément, ses secrets.
Isabelle michelot
(Paris)
ANNEXE
TABLEAU DE LA TROUPE QUI DESSERVAIT LE THEÂTRE DE NANTES EN 1829
Source : Dictionnaire POUGIN
COMÉDIE ET TRAGÉDIE
MM.
MAINVIELLE, premier rôle en tout genre ,
LEGRAND-ROCHE, jeunes premiers, fort jeunes premiers rôles au besoin dans le vaudeville,
FELIX, troisième amoureux ; seconds rôles analogues à cet emploi dans le vaudeville ;
WELSCH, seconds amoureux et rôles de convenance ;
TOUDOUZE, les grands raisonneurs, les pères nobles en tout genre, les pères non chantants et rôles de convenance dans le vaudeville ;
EYSENLEUFFEL, troisièmes rôles, raisonneurs, seconds pères, rôles annexés dans le vaudeville et dans lopéra ;
CHARLES, financiers, manteaux, grimes, paysans ; les Bernard-Léon, les Le peintre aîné et autres rôles annexés dans le vaudeville.
DESONVILLE, seconds comiques et rôles annexés dans le vaudeville.
LEFEVRE, paysans, seconds pères et grimes ; Tiercelin, vieux Brunet et rôles annexés dans le vaudeville.
GONDOIS, seconds pères et grimes, rôle de convenance dans le vaudeville.
PALLIANTI, rôle de convention en tout genre.
QUENAY, S. VALIS, HURIEL, utilités.
MMES.
LEGRAND-ROCHE, premiers rôles en tout genre, grandes coquettes.
BURY, jeunes premières, ingénuités et rôles annexés à cet emploi, jeunes amoureuses dans le vaudeville.
DANTREMONT, secondes amoureuses.
DEPRE cadette, troisièmes amoureuses, secondes au besoin.
LUCIE, soubrettes en tout genre, comédie, drame et vaudeville.
COCHEZE, caractères et mères nobles
LUNKX, mère nobles
DARDENNE, utilités.
Les personnages génériques
Dans son « Avant-propos » à La Comédie humaine, Balzac a émis le souhait de « faire concurrence à lÉtat civil » souhait réalisé avec la prolixité que lon sait. Cependant, puisquil est question détat civil, on ne peut que sétonner de constater que nombre des créatures balzaciennes ne sont pas nommées. Pendant que lattention du lecteur se concentre sur quelques figures majeures, personnages à part entière du récit, dont il suit avidement les faits et gestes, toute une population obscure et innommée gravite dans lombre. Les héros et les seconds rôles se détachent ainsi sur une foule de figurants réduits à jouer les utilités, dinconnus méconnus qui, pour des raisons déconomie narrative ou de vraisemblance minimale, ne peuvent être nommés. Personnages furtifs flâneurs, notaires, archéologues, voyageurs, employés, médecins, hommes supérieurs, femmes comme il faut, négociants, historiens, passants, commerçants, curieux, peintres, observateurs, poètes, mais aussi, dans des registres plus étonnants, paysans bretons, gardeurs de chèvres, ou buveurs attardés ils se partagent ainsi larrière-plan du texte... Pourtant, présentés isolément ou noyés dans une foule compacte, ces figurants participent dans leur modeste mesure à lédification de La Comédie humaine. Silhouettes plus que personnages, loin dêtre quantité négligeable, ils gagnent souvent en signification ce quils perdent en individualité. Sous leurs dehors anodins, ils peuvent nous faire entrer dans un second degré du texte, moins narratif, plus significatif. Cest justement parce que, contrairement aux personnages nommés, ils sont dilués dans lespèce, virtualisés dans le discours, quils nous placent au cur des enjeux du roman balzacien. Cest donc dans un désir de juste réparation que nous souhaitons nous intéresser à ces oubliés, à ces passants de La Comédie humaine.
Cette approche de la construction des identités nous est soufflée par un passage de l« Avant-propos » :
La Société ne fait-elle pas de lhomme, suivant les milieux où son action se déploie, autant dhommes différents quil y a de variétés en zoologie ? Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un avocat, un oisif, un savant, un homme dÉtat, un commerçant, un marin, un poète, un pauvre, un prêtre, sont, quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, lâne, le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis, etc.
Il est tout dabord significatif de constater quau moment de décrire le projet global qui sous-tend La Comédie humaine, Balzac na pas recours à ses figures les plus brillantes, mais au contraire à la masse des anonymes. En effet, la force du générique est avant tout de faire système. En sinscrivant dans une stricte taxinomie, les personnages génériques cadrent avec le projet de description exhaustive du réel le seul moyen datteindre à lexhaustivité sans se heurter à linfini étant justement la catégorisation. Cela prouve à quel point leur présence est essentielle.
Dautre part, cette énumération permet de dégager déjà un certain nombre de critères discriminants les « différences » quannonce Balzac : métiers (soldat, commerçant, avocat...) ; catégories sociales (le pauvre, lhomme dÉtat) ; comportements (loisif) ; aptitudes, compétences spécifiques (le savant, le prêtre, le poète). Il faudrait y ajouter aussi le sexe (Balzac y vient peu après), lâge, lappartenance géographique (étranger, province, Paris)... On voit ainsi quau-delà de la simple classification sociale, indicatrice dun point de vue descriptif, un certain nombre de figures semblent porteuses dautres potentialités. Comment ne pas voir dans le poète, par exemple, un possible alter ego de lauteur ? De la même façon, le prêtre nest pas anodin dans une entreprise qui revendique haut et fort son allégeance à la « Vérité éternelle » quest la religion ; tandis que le savant est de nature à trouver un rôle à sa hauteur dans une pratique volontiers encyclopédique du récit...
Si lon essaie de classer la multitude doccurrences quoffre le texte balzacien, on se heurte rapidement à la question des critères à mettre en uvre. Faut-il les aborder sous un angle stylistique, narratologique, fonctionnel, spatial ? Faut-il étudier séparément le voyageur et le poète, ou peut-on leur trouver des dénominateurs communs ? Y-a-t-il une évolution, des distributions différentes selon le temps décriture ou le type de texte ? Dans un premier temps, nous avons retenu comme critère de départ pour cette classification le degré de présence des personnages génériques, cest-à-dire, si lon veut, leur plus ou moins grande « réalité » par rapport aux personnages nommés. En effet, les personnages génériques sont des « semi-personnages », plus ou moins actualisés dans la fiction. À partir de ce constat, nous avons pu définir six cas de figure, dont nous avons détaillé les caractéristiques dans le tableau ci-dessous.
TABLEAU
À insérer
Individualisés ou généraux, actualisés ou virtuels, liés à lénoncé ou à lénonciation, les personnages génériques viennent donc hanter lespace balzacien. Malgré leurs différences ou grâce à elles, quils apparaissent sur la scène de lieux fictionnels ou de lieux communs, ils définissent des enjeux transversaux, permettant dinterroger certains aspects essentiels de la poétique balzacienne. On a peu de chances de croiser à nouveau dans La Comédie humaine le « gardeur de chèvres » et les « mariniers », le « voyageur qui descend aux catacombes », le « soldat dans sa guérite », ou le « paysan breton écoutant son curé » : non seulement leur caractérisation très précise limite le champ de leur convocation, mais leur valeur pittoresque, leur capacité à faire image tiennent à leur rareté. Dans ces deux cas (analogie/pittoresque), on a donc bien affaire à des personnages furtifs... Que dire en revanche du « voyageur », du « savant » ou du « poète » sans parler de linévitable « observateur » ? Au fil du récit, au fil des récits, ils reviennent sous la plume de Balzac, sans cesse convoqués. Au même titre que pour Rastignac ou Vautrin, par exemple, on pourrait donc parler de « personnages reparaissants » : dune certaine façon, ils procurent un même sentiment de cohérence et de familiarité que ces habitués de La Comédie humaine. On pourrait cependant trouver leur statut paradoxal : créatures de lentre-deux, ils se partagent entre énoncé et énonciation, ils restent souvent dans les limbes de la virtualité, recouvrent souvent diverses individualités, et sont limités à de brèves apparitions : autant de circonstances qui rendent difficile la définition de leur identité.
Lauteur en reste donc généralement à un simple trait significatif. Or cette pseudo-identité risque dêtre diluée dans ces apparitions en pointillé. Dune page à lautre, dun roman à lautre, le référent du « poète » reste-t-il inchangé ? Est-on sûr de parler toujours de la même chose ? Mais continuons la réflexion et retournons le problème. La question des personnages « virtuels », cest justement quils manquent de corps. Leurs multiples apparitions seraient donc susceptibles, à la manière de strates successives, de leur donner de lépaisseur. Leur profil se construirait ainsi sur la durée, et saffinerait peu à peu. À défaut de mener jusquà son terme une éventuelle actualisation dans la fiction, le personnage se verrait proposer une incarnation purement textuelle (et non romanesque), processus dans lequel chaque occurrence lui donne davantage de densité, de présence : ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, mais prenant corps dans et par cette omniprésence discrète. Et cette omniprésence est réelle, plus grande encore que celle des personnages ordinaires. De simples questions de vraisemblance chronologique ou spatiale empêchent en effet un même personnage dêtre présent dans lensemble des romans : selon que laction se déroule à Paris ou en province, en 1799 ou en 1830, le personnel romanesque évolue nécessairement : Rastignac est trop jeune, Lucien de Rubempré est mort... La dimension biographique des personnages est donc une limite dont saffranchissent les personnages génériques. Plus ils sont virtuels, mieux ils échappent aux contraintes de lhumain. On connaît la distinction opérée par Roland Barthes entre « personnage » et « figure » :
Lorsque des sèmes identiques traversent à plusieurs reprises le même Nom propre et semblent sy fixer, il naît un personnage. [...] Toute autre est la figure : ce nest plus une combinaison de sèmes fixés sur un Nom civil, et la biographie, la psychologie, le temps ne peuvent plus sen emparer ; cest une configuration incivile, impersonnelle, achronique, de rapports symboliques.
Délivrés de toute contingence, ces spectres peuvent donc sinscrire indifféremment dans chaque roman, quil sagisse des Études de murs ou des Contes philosophiques. Mais surtout, grâce à leur nature dêtres mixtes, ils peuvent franchir la barrière de la fiction et hanter aussi les Études analytiques... Si des personnages incarnent véritablement lunité du projet poétique balzacien, ce sont donc bien les personnages génériques. Ils sinscrivent dailleurs dans le principe plus général des personnages reparaissants, qui permet de créer un effet de continuum propice à lillusion mimétique, quils renforcent par leur ubiquité naturelle, et leur apparition dautant plus signifiante quelle est directement reliée au discours du narrateur.
Une place de choix dans léconomie narrative
À quoi servent les personnages génériques ? À partir de la typologie que nous avons proposée, nous définirons les trois facettes les plus évidentes de leur fonctionnement au sein du récit : commencer, décrire, généraliser.
Les personnages génériques ont un rôle à jouer au début du récit, notamment lorsque celui-ci souvre in medias res. Ce choix impliquant une tendance à la rétention dinformations, la désignation du personnage passe volontiers par un nom générique. Ce procédé est poussé à son comble dans La Femme de trente ans, où il sapplique aussi au début de chaque chapitre, et même de chaque épisode. Certes, cela sexplique en partie par la construction dun récit unique à partir de nouvelles disparates. Mais, de même que Balzac a uniformisé les noms des personnages, il aurait pu « lisser » ces débuts pour donner au texte plus de continuité. Or, chaque fois les personnages connus sont renvoyés momentanément à lanonymat, et doivent être reconnus par le narrateur... voire par le lecteur. Cest le cas dans « Les Deux rencontres », où le nom des personnages reste caché jusquà la fin du chapitre (seul le prénom dHélène marque la continuité du récit). Ce choix délibéré est revendiqué demblée :
Un ancien officier dordonnance de Napoléon, que nous appellerons seulement le marquis ou le général, et qui sous la Restauration fit une haute fortune, était venu passer les beaux jours à Versailles [...].
Devant tant de détermination, on est tenté de penser que le passage systématique par le personnage générique nest pas un simple hasard de fabrication, mais constitue un aspect essentiel de ce texte. On peut y voir tout dabord un clin dil au lecteur, une façon de vérifier par ces présentations en forme de devinettes quil suit bien la marche du récit. « Les femmes achèveront sans doute les transitions imparfaites », suppose Balzac dans sa préface de 1834. Mais il semble réducteur de ne voir ici quun jeu de créateur, et la mise en énigme du personnage paraît avoir dautres motivations. En effet, dans cette même préface, Balzac explique aussi :
Le personnage qui traverse pour ainsi dire les six tableaux dont se compose Même histoire nest pas une figure ; cest une pensée. Plus cette pensée y revêt de costumes dissemblables, mieux elle rend les intentions de lauteur.
À remplacer les termes de Balzac par ceux utilisés jusque-là, lidée serait que Julie est moins un personnage quune figure. Ces « costumes » dont parle Balzac pourraient être les personnages génériques auxquels elle est successivement associée : « une jeune fille », « Julie ne ressemblait déjà plus à la jeune fille qui courait naguère », « deux personnes [...] une nouvelle femme [...] elle ressemblait à une jeune mariée sous son voile, à une vierge prête à se livrer aux enchantements de lamour », « une jeune femme », « la femme de trente ans », « une femme qui me parut encore assez jeune », « la marquise », « une dame denviron cinquante ans, mais qui paraissait plus que son âge ». Si le personnage doit prendre des « costumes dissemblables », cest quà chaque âge de sa vie il est différent, et que chaque étape est pour lui un nouveau départ, une nouvelle vie. Dailleurs on voit bien chez Julie, à côté de la simple évolution de lâge, différentes phases qui indiquent la dynamique de son personnage : à partir de lidentité première (la jeune fille), on constate dabord une déchéance (« elle nétait plus ») puis une renaissance (« vierge »). Lévolution est symbolique. Significativement, lhéroïne prend le costume de la mariée à contre-temps, seulement lorsque le mariage de cur de lamour véritable lui échoit. Le détour par les personnages génériques permet donc de faire le bilan du personnage, de souligner une étape dans son évolution. À travers ce procédé, le romancier sattache à souligner la labilité des identités : cest une vision composite et évolutive de lêtre humain qui est privilégiée, les figures génériques fonctionnant ainsi comme un outil de diffraction.
Un autre problème épineux qui se pose au romancier est celui de la jointure entre description et récit dévénements. À moins de recourir à la focalisation interne, et dobserver le monde à travers les yeux de son héros, le narrateur est en effet obligé de repasser sur le devant de la scène, ou du moins de savouer, par élimination, unique source du texte. Or le roman réaliste répugnera de plus en plus à ce type dexhibition.
Pour sortir de cette impasse, le personnage générique, personnage de lentre-deux, semble à même de faire communiquer ces deux mondes. Transformé en « personnage huissier », il est alors chargé douvrir la porte entre ces deux modes de construction de lunivers romanesque : il doit faire transition. Philippe Hamon évoque ainsi les « trois fonctions prétextes ouvrant les tranches descriptives (le regard attentif, la parole explicative et volubile, lacte technique sérié et ordonné) ».
Le regard attentif, curieux, ou simplement aléatoire du voyageur devient ainsi lembrayeur idéal de la description. Dailleurs, Balzac nest pas le seul à en user et à en abuser : dans Le Rouge et le noir, lorsquil présente Verrières et son maire, Stendhal recourt six fois à la figure du voyageur en lespace dune page. On assiste ainsi au regroupement dun certain nombre de personnages génériques sous le paradigme du regard : le voyageur, mais aussi le passant, le promeneur, le flâneur, le témoin, et surtout lobservateur. Le peintre aussi, même sil ne peut se limiter au seul regard, entre dans cette catégorie. Le personnage générique embraye la description en lui fournissant les repères nécessaires à sa mise en place. À partir du moment où il est convoqué, les termes déictiques (« ici/là/de lautre côté ») prennent sens, et la description gagne en visibilité. Il propose donc avant tout une posture, un point de vue à partir duquel lespace décrit peut se construire. Mais il offre aussi un relais sensible au narrateur. Ce dernier reste marqué par une distance, le recul quimpose lécriture. Le personnage générique, lui, est envoyé sur place, en mission sur le terrain. Il justifie dès lors les commentaires ayant trait aux impressions et aux sensations fournies par le paysage ou la scène décrits. La focalisation interne (quelle soit individualisée, collective ou généralisante), donne plus de chair à la description, et facilite éventuellement ladhésion du lecteur.
Enfin, les personnages génériques trouvent bien sûr une expression privilégiée à travers le cas particulier des « types ». Leur nature mixte leur permettant à la fois de désigner un être « réel » et de lassocier à un groupe dêtres « virtuels », ils forment le carrefour idéal entre le particulier et le général, mais aussi entre le récit et le discours du narrateur. Lorsquil sintéresse à eux, le narrateur opère une mutation de la forme romanesque : laction marque une pause, le temps passe au présent de vérité générale, le propos devient volontiers digressif et glisse vers un autre genre : lessai. Mais ce qui nous intéresse encore plus chez les personnages-types, cest leur statut réversible : dobservés, ils peuvent devenir à leur tour observateurs ; dobjets de la narration, ils peuvent devenir sujets dun discours. Aux personnages génériques correspondent des discours génériques. Tantôt ceux-ci confirment le discours du narrateur, tantôt ils le concurrencent : ils sont alors respectivement valorisés ou disqualifiés. Doù lidée dune compétence relative des personnages génériques : chacun incarne un aspect de lautorité, et se spécialise dans un type de discours au passant le détail architectural, au poète la compréhension intuitive dune situation, à lhistorien le devoir de vérité. Mais contrairement à ce qui se passe avec les personnages identifiés, le discours des personnages génériques ne sera pas marqué du sceau de la subjectivité. En effet, on peut parler avec les personnages génériques de subjectivité restreinte. Ils apportent sur la scène du roman un profil, une fonction, une aptitude, une expérience plus quune psychologie complexe. Doù, potentiellement, un triple avantage : balisés par le profil préétabli, ce discours, ce point de vue, devraient être immédiatement représentatifs, et donc efficaces du point de vue du sens ; dautre part, émanant dinstances autres que le narrateur, ils devraient perdre le caractère arbitraire inhérent à ce statut ; enfin, ces personnages génériques permettent de dire ce quun personnage individualisé ne saurait dire, pressé quil est par le temps, les convenances, son interlocuteur du moment, en un mot les contraintes directes de laction. Sa parole est plus libre, et ce, sans manquer à la vraisemblance ni surcharger inutilement la fiction.
Un maximum daltérité avec un minimum de personnalité, voilà qui devrait convenir à la pratique du discours auctorial. Quil sagisse de commencer, de décrire ou de généraliser, le personnage générique semble avoir son rôle à jouer. Mais à force daccomplir des fonctions, peut-être est-il en passe de perdre son statut de personnage. En effet, ainsi que le souligne Philippe Hamon dans « Un discours contraint » :
Il nest plus fonction romanesque, fiction, mais fonctionnaire délégué de lénonciation réaliste, entièrement déductible des contraintes et du cahier des charges de cette posture.
Philippe Hamon parle ici des personnages acteurs du récit, que le roman réaliste fera tendre vers cette limite. Mais Balzac va plus loin dans la mesure où il place directement cette épure de personnage au sein du récit, lui donnant en quelque sorte une vocation discursive sans lui faire jouer un rôle dans léconomie narrative.
La question du réalisme
La présence dun nombre important de personnages virtuels, anonymes, dont le but nest pas dagir mais de faire valoir et de faire savoir, ne semble pas aller dans le sens de lillusion mimétique recherchée généralement par le roman réaliste. À commencer, si lon en croit Roland Barthes dans S/Z, par le problème du nom : labsence de nom provoque une déflation capitale de lillusion réaliste. À trop vouloir masquer lauteur, à trop jouer les utilités, à trop favoriser la propension du récit à glisser vers lessai, ces personnages risquent dexhiber la fictionnalité de lensemble, de jeter un discrédit sur la représentation mimétique. Ils ont cependant leur rôle à jouer dans lélaboration du « vraisemblable artificiel » qui, selon la définition de Gérard Genette dans Figures II, fait moins dépendre ladhésion du lecteur de lefficacité de la mimésis, que de la force de conviction du discours auctorial qui sans cesse commente et justifie la représentation : le pacte de confiance se recentre sur celui qui émet le discours.
Bien sûr, la source première de cette autorité, cest lauteur lui-même. Mais lauteur na en principe pas de place sur la scène romanesque. Il doit passer par le masque plus ou moins fidèle du narrateur. Or, je ne vous apprendrai pas quentre auteur et narrateur, la concordance est souvent indécidable et lécart parfois volontaire, surtout quant le narrateur est lui-même individualisé en tant que personnage. De plus, lauteur de romans nétant guère considéré, à cette époque encore, comme une personne sérieuse, il lui est difficile de recourir à sa seule autorité présumée pour affirmer la vérité et la légitimité de son propos. Il semble en effet quau XIXe siècle la littérature ait besoin pour se développer de sinscrire dans des discours dautorité préétablis, comme ceux par exemple de la religion ou de la médecine. Elle peut ainsi à la fois se dégager du halo dimaginaire qui la décrédibilise et revendiquer sa propension à servir de vecteur à une vérité sur le monde, quelle soit dordre scientifique, métaphysique, esthétique ou moral. Elle acquiert en un mot sa légitimité dinstrument idéologique et didactique. Ce nest que sil est autorisé quun discours peut être autoritaire. Doù lidée de recourir à des hypostases, spécialisées dans un domaine particulier et reconnues comme faisant autorité dans ce domaine, pour pallier les déficiences du romancier touche-à-tout. À travers les personnages génériques, le discours sinvente donc ses propres garants. En effet, mis à part quelques cas où cest le narrateur lui-même qui est spécialisé (Facino Cane lobservateur, Bianchon le médecin), Balzac préfère généralement recourir à ces figures dont on a vu déjà la malléabilité. Philosophes, botanistes, médecins, historiens des murs, peintres, spectateurs, savants, voyageurs, experts en physiognomonie, observateurs, poètes, servent donc de garants au discours et le cautionnent de leur autorité de spécialistes. Le discours auctorial se diffracte ainsi sur ces différentes instances, qui constituent en quelque sorte des hypostases du narrateur, des doubles rendus plus fiables, aux yeux du lecteur, par leur proximité plus grande avec le monde réel. Ces figures peuvent sorganiser en trois réseaux distincts, qui par leur combinaison forment comme le portrait-robot de linstance idéalement autorisée au sein du texte.
Tout dabord, les représentants dune autorité spécialisée : les médecins, savants, législateurs, politiciens, prêtres sont reconnus comme figures de la loi et du savoir, et doivent donc permettre de la part du lecteur une adhésion sans réserve aux propos tenus en leurs noms. Les sphères religieuses et médicales portent en elles les deux vérités absolues de la science et de la révélation, permettant respectivement de distinguer le vrai du faux, le bien du mal. La sphère législative constitue une sorte davatar de la religion, érigeant elle aussi des frontières entre bien et mal, mais selon la seule loi des hommes. Cette sphère se dégrade elle-même en un ensemble dusages, code moral non écrit qui régente la vie sociale (ce qui se fait/ne se fait pas), tandis que la science de son côté glisse vers les sciences humaines (histoire, philosophie...) et touche toutes les variantes du savoir (historiens, philosophes mais aussi connaisseurs, etc.). Toutes ces figures cumulent les effets dune autorité socialement reconnue (ce sont des métiers hiérarchiquement élevés), et dune autorité de spécialistes. Cest sans doute pourquoi le narrateur se réclame souvent de ce type de figures, qui lui permettent de se parer dune double autorité. Ainsi dans La Femme de trente ans on peut lire cette affirmation qui nadmet aucune réplique : « Lhistorien des murs est obligé de sagement peser les assertions insouciamment émises par tant dinsouciants. »
Seul lhistorien, à la sagesse légitimée et reconnue, a le droit de proférer des assertions catégoriques, privilège qui est dénié à la masse dénigrée par lantithèse (« insouciamment »/« sagement ») et la redondance (« insouciamment »/« insouciants »). Cest un schéma du même type que lon peut retrouver dans Le Lys dans la vallée : « Semblable aux médecins philosophes que de sagaces observations autorisent à douter des belles actions... » La figure nest ici convoquée que sur un mode comparatif, mais elle nen est pas moins triplement autoritaire : à la fois médecin, philosophe, et observateur. Sa sagacité na dégale que la sagesse de notre historien des murs, et sa méthode passe aussi par la méfiance vis-à-vis des apparences et des jugements trop hâtifs. Là encore il y a garantie de vérité.
La deuxième catégorie rassemblerait ceux que lon pourrait qualifier dinstances testimoniales : la cohorte des spectateurs, curieux, observateurs, voyageurs, passants qui se promènent dans La Comédie humaine a aussi son rôle à jouer dans la mise en place dune autorité du narrateur. Ils garantissent la véracité du propos, moins par leurs qualités propres que parce que, simplement, ils sont là, ou du moins pourraient y être : leur autorité est celle du témoin. Cest à eux que sen réfère le narrateur dès quil juge utile de leur faire appuyer ses propos, comme par exemple pour « faire passer » le portrait presque invraisemblable du Chevalier de Valois : il appelle alors à la barre « tous ceux qui lont connu ». Mais le recours à ce genre dautorité ne se limite pas aux rares cas où il faut faire croire lincroyable. Il peut tout simplement souligner la justesse des propos tenus par le narrateur quil sagisse de son savoir (dire vrai), ou de son savoir-faire (dire bien). Ainsi, le narrateur termine la description de la demeure de Mlle Cormon par cette phrase en forme dappel à témoins :
Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de lAnjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces, une maison qui ressemblait plus ou moins à lhôtel des Cormon.
Il sensuit un incontestable effet de réel : le récit propose de mesurer sa propre vraisemblance à laune de ces témoignages touristiques.
Enfin, le troisième groupe est celui des garants esthétiques : ils permettent la légitimation du roman en tant que genre à part entière. Cela correspond tout particulièrement aux préoccupations de Balzac qui tente, autour des années 1830, de faire entrer lécrivain, et particulièrement le romancier, au panthéon esthétique, au même titre que le peintre ou le sculpteur. Le poète, lui, jouit quand même dune certaine reconnaissance. Dailleurs, pour Balzac, le vrai romancier ne peut être quun avatar du poète. Cest donc la légitimation de lécrivain et de la littérature tout entière qui est en jeu : à travers ces références à lartiste, au peintre, à lamateur, au sculpteur, à lesthète, Balzac tente de fonder son autorité dauteur. On peut remarquer deux stratégies qui se mettent ainsi en place. Dans un premier cas de figure, le narrateur suppose lapprobation du tenant dun autre art convoqué pour loccasion ; parmi les nombreux exemples présents dans La Femme de trente ans (qui correspond à cette période), on peut ainsi relever : « Cette femme, vieille avant le temps, eût été, pour quelque poète passant sur le boulevard, un tableau curieux. » Lécrivain peut ainsi sinscrire lui-même dans son panthéon :
Le luxe des accessoires qui décoraient le salon, la diversité des attitudes, les oppositions [...], les contrastes [...], répandaient sur ces pages humaines toutes les richesses demandées à la sculpture, aux peintres, aux écrivains.
Le romancier accepte un moment de mettre en sourdine ses prétentions réalistes et choisit au contraire le champ lexical de lartificialité (« accessoires », « décorer », « attitudes » pourraient être empruntés au théâtre par exemple, donc au domaine de la représentation), exhibant ainsi la dimension artistique de son uvre. Non seulement les arts convoqués servent de garants à la description, mais ils vont jusquà attester sa supériorité. On peut ainsi remarquer tout particulièrement la complexité dune métaphore telle que « pages humaines », qui désigne dans un premier temps la scène se passant dans le salon, prise dans la continuité chronologique de lhistoire dune famille. Mais elle désigne aussi le livre en train de sécrire, et cest donc bien le roman lui-même qui révèle sa capacité à intégrer les merveilles des autres arts, signifiant ainsi sa supériorité (Milan Kundera parlerait de « polyhistorisme » du roman).
Un deuxième cas de figure est tout aussi répandu, qui consiste à rivaliser avec un art plus reconnu. Chaque description devient sous la plume de Balzac une « peinture ». Cest ce qui apparaît par exemple sous une forme humoristique dans ce titre de chapitre de Splendeurs et misères des courtisanes : « Un portrait que Titien eût voulu peindre ». À la suite dune soudaine inversion des rôles, cest le peintre, modèle par excellence de Balzac, qui devient jaloux des pouvoirs du récit.
Ces trois catégories montrent bien limportance cruciale des personnages génériques dans le système narratif balzacien. Mais certains glissements opérés parfois dans le texte permettent de creuser encore cette question : qui se cache derrière les personnages génériques ?
Glissements : quand lanonymat cache une ou plusieurs identités
Lanonymat des personnages génériques en fait un réceptacle, un costume commode dans lequel peuvent se glisser des entités de nature fort différente. Les premières sont bien sûr les autres personnages, on la vu, qui peuvent être présentés pour un temps sous létiquette générique. Mais dautres identifications sont possibles, à commencer par celle de lauteur.
Nous ne reviendrons pas sur la façon dont le narrateur sait sincarner alternativement dans divers personnages génériques ; cependant il faudrait examiner deux cas particuliers qui apportent une nuance à ce constat : il sagit de Facino Cane et du chapitre de La Femme de trente ans intitulé « Le Doigt de Dieu ». Dans les deux cas en effet, le narrateur sexprime à la première personne sans être assimilé à un personnage déterminé au sein du récit ; il apparaît donc au moins comme lauteur fictif de son récit. Dans Facino Cane, de plus, la dimension autobiographique du narrateur balzacien est avérée. Cela semble donc aller dans le sens dune forte présence de lauteur en son récit, tant en raison des concordances occasionnelles entre les deux instances quen raison de labsence décran entre elles. Or justement, lorsquil se désigne lui-même, le narrateur sassimile à certaines figures génériques privilégiées, notamment à celle de lobservateur : « Par une fantaisie naturelle aux observateurs, je la comparais à son frère » ; « Chez moi, lobservation était déjà devenue intuitive »... mais aussi à celles, complémentaires on la vu, du spécialiste et de lartiste :
[...] je contemplais ces vieux palais si riches de marbre, enfin, toutes ces merveilles avec lesquelles le savant sympathise dautant plus quil les colore à son gré, et ne dépoétise pas ses rêves par le spectacle de la réalité.
Il y a donc bien un premier degré didentification de lauteur fictif à ces figures génériques, qui repose sur une communauté daptitudes et de fonctions. Mais un second degré dassimilation est proposé, reposant au contraire, cette fois, sur lattrait de la différence :
[Lobservation] me donnait la faculté de vivre de la vie de lindividu sur lequel elle sexerçait, en me permettant de me substituer à lui comme le derviche des Mille et Une Nuits prenait le corps et lâme des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles. Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant ensemble de lAmbigu-Comique, je mamusais à les suivre. [...] En entendant ces gens, je pouvais épouser leurs vies, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait en eux.
On assiste ici à une véritable vampirisation de personnages génériques typiques (louvrier et sa femme) par le narrateur. Il ne sagit plus ici dune assimilation par rapprochement mais dune métamorphose. Lauteur décrit ici son mode dapproche du réel, quil légitime par la puissance de ses capacités dobservation. Mais il semble aussi proposer un modèle programmatique de ce que pourrait être la lecture de ses romans. Si lon relit ce texte dans loptique dun pacte de lecture, il semble en effet que la figure du derviche aux paroles magiques, paroles qui permettent justement lidentification, corresponde davantage au statut de lauteur. Ce serait ainsi le lecteur qui serait invité à suivre les personnages et à se fondre en eux, par les pouvoirs de lidentification.
Le lecteur serait donc le dernier avatar du personnage générique. Un fait stylistique souligne cette assimilation à de nombreuses reprises : le glissement pronominal qui consiste en une reprise pseudo-anaphorique de certains personnages génériques par le « vous » alors quon attendrait logiquement un « il ». Reprenons le début du « Doigt de Dieu » :
Entre la barrière dItalie et celle de la Santé, sur le boulevard intérieur, il existe une perspective digne de ravir lartiste ou le voyageur le plus blasé sur les jouissances de la vue. Si vous atteignez une légère éminence à partir de laquelle le boulevard, ombragé par de grands arbres touffus, tourne avec la grâce dune allée forestière verte et silencieuse, vous voyez devant vous, à vos pieds, une vallée profonde [...].
En lieu et place dune simple reprise, il y a donc bien transmutation. Cest le lecteur qui est invité à prendre place dans la niche virtuelle créée par le recours aux personnages génériques. À lui, donc, de jouer en dernier recours le rôle de garant que tenaient ces personnages. La situation paraît assez paradoxale (au lecteur de légitimer le discours auquel on lui demande de croire), mais peut se résumer en fait à un postulat assez simple : cest au lecteur seul quil appartient finalement daccorder ou non son crédit au récit. Cette pratique tourne au défi dans un exemple tel que celui qui suit, où le voyageur convoqué nest autre que le lecteur lui-même ! Dans Massimilla Doni, le bateau dEmilio sarrête :
[...] devant la porte dun merveilleux palais que vous admirerez quand vous irez à Venise ; car aucun étranger ne manque de faire arrêter sa gondole à laspect de ces fenêtres.
Cest bien le lecteur en effet qui, dans ce cas limite, est invité à vérifier la justesse de la description, sa fidélité au réel. Pris au piège, il devient le garant ultime du discours auctorial : si vous ne me croyez pas, allez donc vérifier par vous-même... Cela peut aller jusquà occasionner dans le texte des métalepses narratives, où le lecteur se voit véritablement projeté dans la matière romanesque : la nier reviendrait alors à se nier soi-même. On trouve ainsi à la fin de La Vieille Fille cette adresse au lecteur : « Vous pouvez voir aujourdhui Mme du Valnoble à lOpéra. » La fiction peut sarrêter car elle a fait la jointure avec le réel qui, se substituant désormais à elle, écrit en actes et en faits une suite au récit.
Pour en revenir à nos personnages, on constate quon a ainsi affaire à un certain nombre dénoncés hybrides, où lon ne sait pas vraiment si linstance convoquée est encore un visage du narrateur, ou déjà une figure du lecteur. On peut ainsi relever, toujours dans une fonction dattestation :
Quoique cette réflexion puisse paraître plus paradoxale que vraie, chaque personne de bonne foi en trouvera mille preuves dans sa vie.
Quelles sont ces personnes « de bonne foi » ? Lensemble des individus ayant déjà vécu une telle situation, garants de la bonne foi du narrateur lui-même au moins autant que de la véracité du propos ? Ou bien un lecteur qui accepterait de mesurer la vérité des personnages à laune de sa propre vie ? Ce qui est sûr, cest que leur place nest ni dans le récit, ni dans le discours : elles sinscrivent dans un hors-texte qui est le domaine commun de lauteur et du lecteur. La notion de « bonne foi » irait en effet dans le sens dun pacte romanesque où lauteur, pour être cru, a besoin avant tout de la confiance du lecteur. Balzac se réclame moins du « vrai » ou du « vraisemblable » que du « véritable ». Ainsi lorsquil sexclame au début du Père Goriot : « All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cur peut-être. »
Par le truchement de la traduction qui brouille les pistes, il évacue tout à la fois labsolu du concept (« vrai ») et larbitraire du code (vraisemblable), pour ne garder quune catégorie qui lui est propre : le « véritable », cest-à-dire ce que le lecteur reconnaîtra et acceptera, le roman où il se reconnaîtra. La mesure de validité du roman, cest le cur humain, lexpérience. Hypostases du narrateur, ou figures du lecteur : ces deux hypothèses tendent à se recouper. Le narrateur en tout cas cherche à les faire coïncider ; en utilisant cette figure hybride quest le personnage générique, il sunit au lecteur dans une même expérience, et cest souvent vers le « nous » que glisse le système pronominal. Ainsi dans la description de la Cise que nous avons déjà évoquée dans La Femme de trente ans :
Là meurt plus dune ambition, là vous vous couchez au sein dun bonheur tranquille [...]. Si la mélancolie nous gagne infailliblement lorsque nous sommes au bord des eaux, une autre loi de notre nature impressible fait que, sur les montagnes, nos sentiments sépurent.
Par lintervention de ces différentes instances, le narrateur tente donc de légitimer son discours et partant demporter ladhésion dun lecteur, lui aussi souvent pris à témoin. Invité à participer pleinement au processus créatif et à prendre place, à sinscrire virtuellement au sein de lunivers romanesque, ce lecteur apparaît, en quelque sorte, comme la dernière incarnation du personnage générique. Il est en effet, sans aucun doute, le grand anonyme de La Comédie humaine.
On peut ainsi constater limportance de ces personnages de second ordre que sont les figures génériques. Loin dêtre cantonnés dans des problématiques périphériques, ils participent des principaux enjeux du texte balzacien. En renversant notre façon de voir les choses, on pourrait même dire que leur anonymat, loin de former exception dans la poétique balzacienne, représente la norme : le nom nest à la limite quun accident, permettant tout au plus, par des actualisations épisodiques, dentrer dans les détails et de raconter des histoires... ce qui est certes important pour un romancier, mais qui nest peut-être pas le principal objectif de Balzac, ou du moins pas son désir le plus spécifique. Ce sont les personnages génériques qui donnent à La Comédie humaine sa cohérence. Figures mixtes, hybridant le récit et le discours, servant de médiateurs entre lauteur et le lecteur, ces « passants considérables » doivent être considérés comme des passeurs.
Christèle Couleau
(Université de Versailles-Saint Quentin)
1850 ou léclatementdes identités politiques de balzac
Le 18 août 1850, avec la mort de Balzac lEurope perd, selon lexpression de Hugo, « un grand esprit » ; mais les camps les plus opposés gagnent ou croient gagner une caution politique. Inclassable de son vivant, sa pensée complexe ne se laissant réduire à aucune doctrine ni aucun parti, lauteur le devient encore davantage à sa mort, comme en témoignent les exploitations politiques divergentes dont il fait lobjet. Cest pourquoi nous nous intéresserons moins à lidentité politique de Balzac en soi quà ses perceptions concurrentes en 1850. Lhomme et luvre donnent en effet lieu à des représentations subordonnées à lidéologie, dont la presse est lagent privilégié de construction et de diffusion. Car ce sont dabord les journaux qui fixent limage de Balzac pour la postérité et fabriquent son identité posthume ; eux qui sélectionnent et interprètent ses écrits, pour en condamner lauteur ou le revendiquer comme porte-drapeau ; eux, enfin, qui lancent les polémiques sur les récupérations politiques de luvre.
Cette instrumentalisation nest certes pas un phénomène inédit : Chateaubriand a lui aussi fait lobjet de diverses tentatives dannexion. Toutefois, la pensée protéiforme, les contradictions internes à luvre et à la vie de Balzac se prêtent particulièrement aux exploitations les plus inattendues. Or si chaque tendance se forge une image de Balzac, ne risque-t-on pas de voir éclater lidentité dun penseur dépossédé de sa pensée ?
Afin de mettre en lumière la pluralité et lambiguïté de ces perceptions, nous analyserons la place accordée au romancier dans les journaux, puis la manière dont ses funérailles sont relatées dans la presse et les enjeux politiques que soulèvent ces récits divergents. Enfin on sinterrogera sur les modalités et les enjeux de lappropriation partisane de celui qui fait figure, à sa mort, de révolutionnaire malgré lui.
La « place du mort » dans la presse de 1850
« Toute la presse a rendu à M. de Balzac un hommage digne de sa vie laborieuse, digne de son talent immense »
Le Siècle du 21 août 1850.
Que la mort et les funérailles de Balzac soient annoncées puis relatées par lensemble de la presse, à quelques exceptions près, rien détonnant, vu la notoriété du défunt. Pourtant, lhommage na dunanime que lapparence.
1. Les regrets envahissants de « LÉvénement » ou le monopole de la parole
Quil sagisse de la quantité darticles consacrés à Balzac, de leur volume ou de leur place, lorgane qui remporte la palme est LÉvénement, jeune quotidien inspiré par Victor Hugo et dirigé par ses proches. Des six longs articles qui, du 20 au 26 août, sont consacrés à Balzac, quatre figurent en première page, fait unique dans la presse. À tous égards, cest Hugo qui donne le ton. Son célèbre récit de lagonie de Balzac est repris par les autres quotidiens, qui par là accordent implicitement à Hugo une manière de monopole sur les derniers instants du romancier ; limage que le public conserve de Balzac sera désormais celle que son confrère a fixée de lui.
Si lestime de Hugo pour « lune des lumières de notre temps » ne peut être mise en doute, il faut faire la part de la dimension stratégique : la moitié de ses articles ont un caractère nettement politique et polémique, fournissant à Hugo loccasion de prendre à partie le gouvernement, lAcadémie et les conservateurs en général. Dès lors les vibrants éloges du romancier, présentés comme la réparation dun manque de reconnaissance officielle, ne fournissent-ils pas à Hugo loccasion de se poser en justicier des lettres, du journalisme et de la politique, les trois sphères dans lesquelles Balzac a lui aussi tenté de simposer, mais avec un succès moindre ? Redresseur de torts, Hugo, tout en faisant apparemment profiter le défunt de la tribune que constitue son journal, sapproprie la figure de celui-ci en parlant en son nom et à sa place.
Certes, il convient de nuancer ce monopole de LÉvénement : La Presse, avec cinq articles, dont deux à la une, rend également un hommage appuyé au romancier, mêlant regrets de rigueur et piques aux institutions. Néanmoins, non seulement la plupart de ces articles sont très inspirés du journal de Hugo, phare de la presse, mais en outre cette place privilégiée nest guère surprenante, vu les liens professionnels que Balzac entretenait avec le grand quotidien de Girardin : nombre de ses uvres y ont paru en feuilletons, depuis La Vieille Fille en 1836, jusquà La Dernière Incarnation de Vautrin en 1847. Cet organe paie donc à Balzac « le tribut quil mérite ».
Ce qui pose question, cest dune part la médiocrité du traitement de sa mort dans les autres grands périodiques auxquels il a collaboré, et dautre part limportance que lui accorde une presse plus marginale et dissidente.
2. Les réserves de la presse « installée »
Que le Moniteur universel se borne au service minimum, rien dextraordinaire, vu le style du journal et les réticences officielles vis-à-vis de Balzac. La discrétion du National, qui évacue les obsèques en dix lignes au rayon des faits-divers, ne surprend pas non plus, pour les mêmes raisons. En revanche, les journaux qui ont entretenu des relations suivies avec lécrivain font montre de réserves qui témoignent de lambiguïté des rapports entre Balzac et la presse.
Ainsi, lhommage rendu par Le Siècle, premier quotidien national, brille par sa sobriété : les trois articles consacrés au romancier se bornent au récit neutre de la cérémonie et aux regrets convenus. On aurait espéré davantage de la part dun journal qui doit une bonne part de son succès aux feuilletons du romancier. Tout aussi ambigu est le sort de Balzac dans Le Constitutionnel : dans un premier temps, le vieux quotidien libéral ne lésine pas sur les louanges du « génie » disparu, auquel il doit en partie la remontée de ses tirages. Mais dès le 2 septembre, lenthousiasme baisse dun cran, avec une critique bien tiède de La Comédie humaine signée Sainte-Beuve. Plus mitigée encore est la réaction du Journal des Débats, auquel Balzac a aussi collaboré, mais où il a des ennemis puissants, dont Janin ; si, dans son numéro du 24 août 1850, le journal offre six colonnes à Philarète Chasles, le bilan est très réservé envers cette uvre « bonne ou mauvaise », mais de son siècle... Quant à laccueil de la Revue des Deux Mondes, à laquelle Balzac a brièvement participé jusquà la rupture éclatante de 1835, il est glacial : la chronique littéraire du 1er septembre se mue en réquisitoire contre un romancier immoral, type de lécrivain industriel. Fidèle à ses principes et à ses rancurs la revue persiste ainsi dans la condamnation dune uvre coupable de la dégradation de la littérature. Encore décerne-t-elle quelques compliments à lauteur dEugénie Grandet, concession que refuse le très catholique Correspondant. Cette dernière revue sinsurge de la place accordée à la mort de Balzac, événement mineur au regard de celle de Bazin (!), et offre en guise de nécrologie un éreintement systématique dun romancier « impur ennemi de la religion, de la morale, de la famille et de la société », voire responsable de la révolution de 1848...
Les petits journaux satiriques, auxquels Balzac a jadis prêté sa plume, semblent avoir depuis longtemps oublié ces relations de camaraderie ; sils nont pas épargné Balzac de son vivant, ils le traitent à sa mort avec une sobriété qui dans ce genre de périodiques vaut indifférence. Ainsi, Le Charivari dresse le 21 août un bref bilan critique de luvre et rend un hommage convenu au romancier, pour ny plus revenir dans les numéros suivants, et La Silhouette se borne à reprendre les articles de ses confrères en se gardant de les commenter. Seul Le Corsaire, rédigé par de jeunes littérateurs amis de Balzac, accorde à ce dernier une place de choix, avec au moins un article quotidien dans la dernière semaine daoût, alternant plaisantes anecdotes sur lhomme et récusation des tentatives dannexion hugoliennes.
En définitive, Balzac na quexceptionnellement droit à la première page des journaux ; grands quotidiens ou hebdomadaires, revues littéraires ou petits journaux font passer sa mort après linformation politique et sociale. Certes, le décès intervient au milieu dune période chargée, et le renom de Balzac sest un peu effacé depuis la fin des années 1840. Mais la conjoncture ne suffit pas à rendre compte de cette réserve générale : ne peut-on plutôt y voir un effet de lambiguïté dun romancier quil nest pas aisé de récupérer ?
3. Aux extrêmes de léchiquier politique
Contrastant avec cette presse « installée », modérée ou conservatrice, les journaux idéologiquement plus marqués accordent à Balzac un traitement de choix, révélateur des passions quil continue de soulever.
Bien que muselés par des lois répressives et largement accaparés par lactualité, deux importants journaux proches de la « Montagne » commentent longuement la mort de Balzac. La Démocratie pacifique, reprenant un article paru le 7 mai précédent, consacre le 24 août deux colonnes élogieuses au romancier et à son uvre. Si Balzac sest intéressé aux fouriéristes, ces derniers le lui rendent bien, comme en témoigne aussi la présence aux funérailles du député Hennequin, proche de Considérant. Plus remarquable encore : la part accordée à Balzac par Le Peuple de 1850, organe de Proudhon, que Balzac ne connaissait pas personnellement, mais dont les doctrines étaient a priori aux antipodes des siennes. Or deux articles lui sont consacrés : le 21 août, Taxile Delord fait, sous couvert de « revue littéraire », une analyse politique partisane de luvre de Balzac, dont la mort est qualifiée de « perte énorme pour les lettres et [...] pour la Révolution » ; le second article, paru deux jours plus tard, insiste sur la dimension populaire des obsèques. Cet hommage de lextrême gauche se lit encore dans la présence aux funérailles de deux députés de la Montagne, Noël Parfait et Jacques Canet. Avec Hennequin et Hugo, on compte donc, sur les six représentants du peuple présents, quatre sympathisants de la démocratie sociale...
À lautre bout de léchiquier, lintérêt des légitimistes est frappant ; dédaigné de son vivant par un parti qui suspectait la sincérité de son ralliement, Balzac fait lobjet, à sa mort, dun traitement dont il aurait été le premier surpris. Ainsi, dans La Gazette de France, on recense quatre articles sur Balzac, plus que la plupart des journaux auxquels il a collaboré. Or ce quotidien, non content de fermer ses colonnes à sa prose « immorale », na cessé dans les années 1840 de sattaquer aux feuilletons de La Presse, en particulier La Rabouilleuse et Les Paysans. Désormais, fi de ce mépris : déplorant le 21 août une « grande perte » pour les lettres françaises, La Gazette consacre une colonne entière à la critique globalement positive de luvre, en dépit des réserves morales attendues, et récidive les jours suivants avec une analyse politique de La Comédie humaine dont elle récuse la portée révolutionnaire. Dans LAssemblée Nationale, de même, quatre articles, dont deux à la une, déplorent la disparition dun « esprit rare et supérieur », auquel il faut rendre « la justice qui lui est due » et dont la gloire a été « trop longtemps contestée »... Voilà qui aurait charmé un romancier peu habitué aux louanges des critiques bien pensants ! Évoquons encore deux journaux auxquels Balzac a collaboré, LUnion et La Mode, qui chantent aussi son génie et tentent de lenrôler dans le camp du trône et de lautel, confirmant dune part le revirement des légitimistes vis-à-vis dun romancier plus malléable mort que vif, et dautre part lenjeu politique de la commémoration de son décès.
Serait-ce à dire que Balzac, irrécupérable par les organes du camp modéré, se prête davantage à lannexion politique par les extrêmes ?
Les funérailles disputées dun impossible réconciliateur
La société des gens de lettres, la société des auteurs dramatiques, les députations des écoles, les magistrats, les ouvriers, les soldats, tout ce qui travaille, tout ce qui pense, tout ce qui vit seulement, y sera.
LÉvénement du 20 août 1850.
Les funérailles sont présentées par la presse comme loccasion de faire taire les divisions politiques et sociales : Balzac, ce paradoxal chantre de lunité, aurait-il réussi à réconcilier dans le regret les partis et les classes ? Bien au contraire. Derrière lunanimité de façade, lenterrement de Balzac donne lieu à des appropriations divergentes qui contribuent à forger des identités contradictoires du romancier.
1. Un tombeau transformé en autel de la réconciliation politique
La mise en scène de la réconciliation politique est dabord orchestrée, comme on pouvait sy attendre, par les quotidiens modérés. Ainsi, Le Constitutionnel du 22 août se félicite de la participation aux funérailles d« hommes appartenant à toutes les nuances de la presse politique, des membres de nos diverses assemblées parlementaires ». Symbole fort de cette réconciliation : la présence du ministre de lIntérieur, dont les méthodes répressives sont régulièrement dénoncées par lopposition, qui pour lheure semble oublier ses griefs.
Le tombeau de Balzac serait-il donc lautel de lharmonie retrouvée ? Rien nest moins sûr. Dès la cérémonie sélèvent des voix discordantes, plus ou moins discrètes : Le National préfère occulter la présence dun ministre honni, quand Le Peuple de 1850 choisit le compliment paradoxal : « M. Baroche, qui a tué la presse, tenait un des cordons du poêle, vis-à-vis de M. Hugo qui la défendue. » Plus ambigu, Lévénement, oscille entre appel à lapaisement et déclaration de guerre :
Faites donc silence, monsieur L. Bonaparte et M. Chambord. Effacez-vous, monsieur Thiers et monsieur Baroche. Laissez passer, députés et princes quelconques, le deuil national, le deuil universel dun des représentants du siècle [...]. Nous sommes bien fâchés si ce seul instant de sa mort retentit plus haut que votre vie tout entière ! Nous sommes bien fâchés si, devant une telle perte et le regret dun tel génie, tous vos événements et tous vos hommes paraissent si petits !
La trêve politique nest donc quillusoire, et lenterrement du romancier savère peu propice à lui donner réalité. éternel marginal de lordre politique, Balzac na aucun titre aux pompes officielles. La presse dopposition ne se prive pas de le souligner :
Les obsèques de M. de Balzac ont eu lieu aujourdhui avec peu dapparat [...]. M. de Balzac [...] ne touchait par aucun côté à la vie officielle ; il ne faisait partie daucun corps constitué ; il noccupait aucun grade dans la garde nationale ; cest à peine sil était chevalier de la Légion dHonneur.
Donc, pas dinsignes sur le cercueil, pas de tambours voilés, et, dans le cortège, ni brillants uniformes, ni habits brodés.
En outre, les représentants du monde politique se limitent à des députés marginaux venus à titre personnel, et à un ministre qui se borne, selon le témoignage de Victor Hugo, à un commentaire bien peu compromettant (« Cétait un homme distingué ») reflétant la gêne du gouvernement républicain face à un écrivain qui le méprisait. Mêmes réticences officielles dans le traitement de la mémoire du défunt. Certes, le ministre de lIntérieur décide, quelques jours après les funérailles, quun buste de Balzac sera placé dans la galerie des hommes célèbres du Musée de Versailles. Mais leffort de la République est tout relatif, quand on sait que le gouvernement sest contenté doffrir le marbre, le monument étant financé par une souscription publique lancée par le statuaire, D. Etex ! À léchelle locale, la commémoration brille davantage encore par sa mesquinerie : la ville de Tours, loin de se mettre en frais pour lenfant du pays, demande sans vergogne à la veuve de lécrivain les uvres complètes et la statue de celui-ci, preuve des limites de la « reconnaissance publique » qui « attend de nos jours les grands écrivains après leur mort ».
De la même manière, du côté des institutions littéraires, lunanimité nest que de façade. Derrière la complaisance de la plupart des journalistes louant à lunisson lhommage rendu à Balzac par « toute larmée intellectuelle », se cache surtout un désir dautocélébration des littérateurs, qui ne font jamais que saluer leurs pairs. Car en réalité, toutes les élites sont loin dêtre représentées aux obsèques. Figurent certes des hommes de lettres, des représentants de la critique et des arts, des directeurs de théâtre ; mais hormis Hugo et Dumas, les écrivains les plus célèbres ne participent pas à la cérémonie : point de Lamartine, de Vigny, ou dEugène Sue. Si la Société des gens de lettres est représentée par Louis Desnoyers, son président, lAcadémie française na délégué aucun représentant officiel, ultime marque de lostracisme dont lInstitut frappa le romancier de son vivant. Autre absence significative, celle des journalistes politiques et littéraires, que souligne La Presse du 22 avec une certaine malignité : « Les journaux nous ont paru peu représentés. Nous en connaissons qui sestimaient heureux de pouvoir faire accueil aux uvres de M. de Balzac, et qui ont cru pouvoir négliger de lui payer ce dernier tribut. » Mais comment sétonner de cette marque dhostilité de la part dune profession dont Balzac faisait certes partie, mais que, depuis les Illusions perdues jusquà la Monographie de la presse, il na cessé de fustiger ? Si lon se souvient de ses relations conflictuelles avec les directeurs de revues et les critiques, on comprend les vides dans les rangs des « gendelettres ». Quant aux présents, la sincérité de leurs regrets est sujette à caution à en croire lamertume de jeunes écrivains, admirateurs de Balzac, tels Baudelaire ou Philibert Audebrand qui voient dans les funérailles un festival dhypocrites et dintrigants.
2. De la communion fantasmée au retour de la discorde
Microcosme de la société, le tombeau du romancier lest assurément, non au sens de communauté retrouvée mais plutôt de miroir des divisions, véritable « comédie humaine » grandeur nature, avec ses rivalités sourdes et ses enjeux de pouvoir.
Certes, la presse se plaît à donner des funérailles la vision irénique dune réconciliation nationale : « toutes les classes de la société, lindustrie, la littérature, la finance, étaient venues apporter leur tribut dhommages au grand romancier ; lhabit coudoyait la blouse, le bonnet de louvrière se montrait à côté du chapeau de la femme du monde », affirme Le Peuple de 1850. De même, Le Constitutionnel loue ces retrouvailles de la nation en notant que lassistance venait « en rangs pressés et confondus ». On peut cependant se demander si ces antiennes unanimistes ne relèvent pas du désir incantatoire de conjurer la division sociale croissante, en montrant que, dans les circonstances solennelles, le peuple, exclu de la République conservatrice, sait sunir pour communier dans la douleur.
Cette ferveur populaire aussitôt instrumentalisée par la presse. Les conservateurs léludent, quand les progressistes y insistent à des fins polémiques, pour opposer limportance et la sincérité des masses aux déficiences des élites : « Les ouvriers typographes, qui connaissaient et aimaient M. de Balzac, ne se sont pas rendus coupables du même oubli [que les journalistes] : ils figuraient en grand nombre dans le cortège. » La presse de gauche veut surtout y voir la preuve de la sensibilité artistique dun peuple qui « sait porter les deuils de la pensée », et de la popularité de Balzac, écrivain plébéien. Dès lors, lassociation du romancier et du peuple permet leur valorisation mutuelle : le génie de Balzac rejaillit sur le peuple, tandis que la reconnaissance populaire fait du romancier un allié objectif de la démocratie sociale... Cette première récupération politique post mortem se précise dans le récit que fait la presse progressiste des réactions de la foule au discours de Hugo :
Après la cérémonie, un grand nombre douvriers qui avaient voulu assister aux funérailles du grand écrivain [...] a suivi M. Victor Hugo, et, à la sortie du cimetière, la tout à coup salué des plus vives [...]acclamations. Le grand poète sest vu immédiatement entouré et applaudi par toute cette foule, qui la accompagné des cris de Vive le défenseur de la liberté de la presse ! Vive le défenseur du peuple ! Honneur à Victor Hugo !
Au moment où M. Victor Hugo est monté en voiture, les ouvriers se sont pressés à la portière, et cétait à qui échangerait un serrement de main avec lillustre orateur [...]. Les cris de : Vive la République ! ont été chaleureusement et unanimement répétés.
Cette ovation populaire décernée au génie vivant dans la personne de M. Victor Hugo la dignement récompensé de lhommage quil venait de rendre au génie mort dans la personne de M. de Balzac.
Même récit et même conclusion dans La Silhouette, Le Peuple, ou La Démocratie pacifique, pour laquelle cette « ovation populaire, juste récompense de la conduite politique de M. Victor Hugo dans ces derniers temps, a une haute signification ».
Une voix, cependant, détonne dans ce concert militant, celle de lirrévérencieux Corsaire ; ennemi des faux démocrates, il accompagne, le 28 août, la reproduction ironique du compte rendu de La Presse dun commentaire démystificateur :
Lisez donc que quelques bohémiens flâneurs voulant faire bisquer les sergents de ville et lodieux pouvoir, se sont donné la joie ordinaire de hurler vive la république, que le génie mort dans la personne de M. de Balzac avait en abomination. ( Grande ovation, comme on voit ! [...]. Quand donc finiront ces orgies ridicules de fausse popularité, et quand le vrai et bon peuple récompensera-t-il suivant leurs mérites ses misérables flatteurs !
P.S. : Ce que la modestie de la Presse et de Lévénement ont cru devoir taire, cest que la voiture [...] qui portait le grand poète, a été dételée et que les bohémiens sy sont attelés par centaines. Un chur de lampions a été organisé sous les fenêtres de lennemi des jésuites et des calotins, avec accompagnement de cornemuses montagnardes ; rien na manqué à la sérénade. Tout sest passé dans le plus grand désordre, mais sans accident. Ainsi sest terminée cette glorieuse journée dont Balzac va demander grâce à Dieu [...]. Vous tous qui lavez connu et aimé, vous savez bien quil ny est pour rien.
Au-delà de la satire, Le Corsaire met à jour le double déplacement qui sopère lors des funérailles : dune part, la célébration du génie de Balzac est recouverte par celle des paroles militantes de Hugo ; lattention et la reconnaissance populaires passent du mort au vivant et prennent un tour directement politique. De lautre, les obsèques dun écrivain étiqueté monarchiste se transforment en meeting de défense républicaine...
3. Du discours de circonstance au réquisitoire politique
Lenterrement donne lieu à deux discours funéraires qui transgressent les canons du genre pour faire du tombeau une tribune politique.
Le premier, très célèbre, est prononcé par Victor Hugo, dont la formule sur Balzac « écrivain révolutionnaire » donne le signal des récupérations politiques. Nous y reviendrons, mais notons dores et déjà que cette oraison fournit à Hugo loccasion de se poser en représentant de lintelligentsia hostile au régime de Bonaparte et Thiers.
Le second discours, bien quéclipsé par le premier, mérite quon sy arrête ; cest celui de Louis Desnoyers, qui à son tour profite des funérailles pour faire le procès dun gouvernement qui, pas plus que les précédents, ne se préoccupe des écrivains. Ainsi, après léloge convenu du romancier, il use de la tribune qui lui est offerte pour fustiger la « politique béate, qui cache son impuissance et sa jalousie sous les grands mots de décence et de moralité », et qui frappe la littérature dun impôt inique. Quoique fidèle au combat balzacien pour la reconnaissance des artistes, Desnoyers récupère à sa manière le grand écrivain dont il ne retient que limage de défenseur de la propriété littéraire et de marginal des lettres...
Cette double instrumentalisation est aussitôt dénoncée par Le Corsaire, qui reproche à Desnoyers, nouveau « Tartuffe », davoir fait « intervenir les haines politiques au milieu dune cérémonie religieuse », et surtout par la Revue des Deux Mondes : « La mort de M. de Balzac a donné lieu encore à une de ces scènes de la comédie des tombeaux qui attendent éternellement la verve dun Lucien. [...] lenflure, la déclamation, la préoccupation de soi » ont fait de lenterrement « une occasion de bruit, dexhibition et de discours » ; et de viser ceux qui transforment « le tertre dun tombeau en tribune ambitieuse ou en théâtre », à savoir Hugo, qui « a trouvé le moyen de dépasser les limites de son emphase habituelle.
Loin de la célébration unanimiste du génie balzacien, les funérailles sont plutôt la cause et le révélateur de divisions littéraires et politiques accrues ; atypique de son vivant, le romancier ne prête pas davantage au consensus à sa mort.
Lenrôlement contesté dun révolutionnaire malgré lui
À son insu, quil le veuille ou non, quil y consente ou non, lauteur de cette uvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires.
Victor hugo
Si le seul récit des funérailles donne lieu à des discours divergents contribuant à brouiller lidentité de Balzac, les articles consacrés à la critique et au bilan de son uvre trahissent bien plus encore une volonté dannexion qui soulève dévidents enjeux politiques. Toutefois, il ne faudrait pas simaginer que la presse partisane tente à toute force de sannexer Balzac : nombre de journaux se montrent réticents vis-à-vis de lhomme et surtout de luvre, dont ils ne retiennent que les passages pouvant servir leur cause.
1. Révolution ou réaction, ou Balzac contre Balzac
Du côté de la révolution, cest Hugo qui, avec son discours funèbre, lance le signal de lannexion et la polémique politique ; jouant sur la polysémie de ladjectif « révolutionnaire », il attire Balzac dans le camp de la République démocratique et sociale, à la stupeur des critiques de droite, et à lencontre de lopinion générale, qui sautorisait des professions de foi monarchistes de lintéressé. La formule hugolienne semble répondre à la légitimiste Assemblée Nationale, qui a tout lété vitupéré la « littérature révolutionnaire » issue du funeste xviiie siècle et accusée des désordres du temps. Lauteur de la chronique, Eugène Lerminier, y attaquait personnellement Hugo, notamment pour ses palinodies politiques. Ce dernier fait alors coup double : reprenant à son compte, pour la valoriser, lexpression de « littérature révolutionnaire », il enrôle Balzac dans le parti de la révolution, auquel il donne un sens tant politique que littéraire. Son discours connaît un immense retentissement : tous les journaux le reproduisent, le commentent ou le réfutent, mais nul ne lignore. Le Peuple de 1850, le lendemain des funérailles, reprend linterprétation hugolienne, en lui donnant un tour encore plus nettement politique :
Cest une perte énorme [...] pour la Révolution, à laquelle M. de Balzac a été utile, en peignant avec la verve, linstinct et lindépendance involontaire du génie, lépoque actuelle. M. de Balzac ne partageait aucune de nos convictions politiques ou philosophiques, et pourtant il a contribué, sans sen douter, à ébranler la vieille société. Cest là, du reste, lhistoire de tous les esprits vigoureux et originaux de ce temps-ci. Quils en soient conscients ou non, ils travaillent pour la Révolution.
Cette image dun Balzac révolutionnaire sans le savoir est à nouveau défendue et illustrée par La Démocratie pacifique du 24, qui fait du romancier « le chef de cette glorieuse phalange de littérateurs modernes dévorés [...] dun esprit de critique sociale que rien narrête ». Nul na mieux « analysé les fourberies, les petitesses, les lâchetés et les appétits sans frein de ce siècle où règne la médiocratie, selon sa spirituelle expression ». Destructeur de lordre ancien, Balzac incarne les ambiguïtés de son temps : « représentant de cette époque de transition providentiellement dotée dun esprit de critique que rien narrête », il « va détruisant sans pitié la foi des vieilles reliques, [...] arrachant tous les masques ». Il est « un des schismatiques les plus intrépides des religions du passé. Cest un des plus infatigables profanateurs des ex-lieux saints ; et cependant il conclut presque toujours au respect des idéologies quil abat, les dernières pages de ses livres sont toujours un mariage de raison avec les idées quil a raillées ».
La presse de gauche se livre donc, au signal de Hugo, à une récupération politique de Balzac, au prix dune interprétation sélective, qui joue sur les non-dits et les contradictions de luvre ; interprétation déformante aux yeux de certains journaux indépendants et surtout des contre-révolutionnaires qui tentent de linfirmer en sappuyant au contraire sur lexplicite, le théorisé, le conscient. Refusant de laisser lennemi accaparer le romancier, la presse légitimiste se lance dans la revendication militante. Ainsi, dans La Mode du 24 août, Barbey dAurevilly proclame : ce « génie [...] nous appartient [...]. Il était catholique, apostolique et romain, et cétait un royaliste ». LAssemblée Nationale sempresse de fustiger les « esprits envieux, mal faits, irritables » qui cherchent dans La Comédie Humaine « des armes pour saper [la] société » Hugo aura apprécié , et rend grâce à Balzac de navoir « jamais, en aucun temps et dans aucun de ses livres, flatté les instincts populaires ». Un « vif sentiment de la règle, du devoir, de lautorité, de la hiérarchie, sexhale de ses livres [...] et cest par là quil appartient à lécole des écrivains royalistes ». Dans La Gazette, le ton est plus virulent mais le raisonnement guère probant :
M. Victor Hugo a fait de M. de Balzac un écrivain révolutionnaire ? ( Quentend-il par ces mots ? Il a voulu dire que lauteur de tant de livres remarquables a été dans le sens de la révolution. ( Quelle révolution ? ( La révolution sociale, apparemment ; car je ne sache pas que Balzac se soit attelé à ce véhicule qui a été le tombereau de la Terreur, le caisson de lEmpire, la charrette embourbée du juste-milieu, et la pauvre locomotive que nous voyons, qui fume sur place et tourne sur elle-même sans avancer. Ainsi, daprès M. Hugo, Balzac a contribué à détruire lordre social.
Mais « si Balzac est révolutionnaire à son insu, ainsi que le prétend M. Hugo, il a détruit, et ses livres [...] vont continuer cette terrible mission », doù labsurdité de la formule hugolienne puisque le révolutionnaire « ne bâtit pas ».
La réfutation se réduit à un jeu sur les mots, manière déluder le problème : la question de ladhésion de Balzac à la révolution politique est évacuée demblée, celle-ci étant classiquement amalgamée à tous les désordres du siècle. Quant à la question centrale dun Balzac révolutionnaire social, La Gazette se garde bien dy répondre, se contentant dessayer de mettre Hugo en contradiction avec lui-même.
Ce dernier contre-attaque le soir même dans Lévénement, avec une cinglante leçon dhistoire aux légitimistes, qui nont « pas plus le sens du XIXe siècle que du XVIIIe siècle » et auxquels il faut expliquer le sens du terme révolution :
1848 nest pas 92. Révolutionnaire, en 92, signifiait démolisseur, par cette simple raison quil y avait, en 92, toute lancienne société à détruire. Aujourdhui, en 1850, révolutionnaire signifie, par excellence, constructeur ( par cette autre raison que lancienne société étant détruite, il faut construire la nouvelle. 1848 continue 1792. Seulement, là où la première révolution a nivelé, la seconde bâtit ; là où la première a nié, la seconde affirme. [...] Cest le doute qui a ébranlé lancien monde ; cest la foi qui doit bâtir le nouveau.
Ladjectif « révolutionnaire » ainsi redéfini peut dès lors sappliquer à Balzac, dont Hugo mobilise loptimisme créateur et la prescience visionnaire au service du camp du progrès, contre limage conservatrice dun Balzac observateur pessimiste. Lesthétique rejoint le politique à des fins polémiques. Visionnaire révolutionnaire versus moraliste contre-révolutionnaire, telles sont désormais les identités contradictoires dun romancier disputé par la postérité.
2. Des appropriations partiales et partielles
Mais dans les deux camps, lappropriation pose problème : que faire, à gauche, des déclarations explicitement réactionnaires de Balzac ? Et comment accepter, à droite, les nombreuses pages « immorales » de ses romans ? Pour forger un Balzac à son image, chacun se livre à une réélaboration partisane de son identité. Deux procédés sont adoptés simultanément : lépuration de luvre et lexégèse de ses silences.
Les bienfaits de lamnésie sont ainsi goûtés aux deux extrêmes. La presse de gauche se propose docculter les déclarations théoriques de Balzac : « Quon enlève donc de la Comédie humaine les quelques pages sentencieuses et prétentieuses, les quelques amendes honorables au vieux monde, quil semble avoir voulu railler même en les lui adressant », et Balzac devient un allié objectif de la révolution ! À droite, il sagit darracher de luvre « bien des feuillets immoraux et dangereux », réticences qui traduisent lembarras du parti de lordre à revendiquer un auteur somme toute bien encombrant...
Que Balzac nait pu achever son uvre, comme le déplore la majorité des journaux, voilà qui paraît bien triste pour la littérature endeuillée, mais bien commode pour les exégètes auto-proclamés de La Comédie humaine, qui se hâtent den interpréter les silences. La Gazette donne le ton : si Balzac na pu « mettre en saillie, le bien, le vrai, le juste, pour leur donner la prééminence sur le mal, sur le faux, sur le vice », cest que la mort la empêché de livrer « sa pensée sans voiles », mais nul doute quelle « eût été conforme aux principes que nous défendons ». Le journal en voit la preuve dans des chefs-duvre comme Eugénie Grandet, qui montrent qu « il y avait dans cet esprit une sympathie réelle pour lhonnête, pour le vrai, pour le droit ; cétait un de nos hommes : lavenir et le triomphe des idées pour lesquelles nous combattons nous lauraient rendu».
Mais à gauche, la démarche est similaire :
Après les coups portés par de tels hommes, bien aveugles ceux qui chercheraient à restaurer les anciennes croyances ! Après de tels travaux de démolition, insensés mille fois ceux qui demandent la raison dêtre de la foi nouvelle, lopportunité des réédifications sociales !
Cest ainsi que les conclusions que Balzac a refusé de tirer de son uvre simposent delles-mêmes, avec la force de lévidence :
[
] ces études de murs sont [...] si profondément vraies, quil est impossible de ne pas conclure soi-même, en les lisant, à la perversion extrême de nos relations sociales actuelles, et à la nécessité dentrer enfin dans une voie nouvelle.
... Autrement dit dans la « démocratie pacifique » rêvée !
*
La presse contribue donc à forger de Balzac des identités plurielles reflétant la richesse et la polysémie dune uvre irréductible à une doctrine univoque. Gloire nationale mais marginal de la politique et des lettres, de son vivant peu recherché par les partis, mais paradoxalement disputé à sa mort, Balzac résiste à linstitutionnalisation. On peut y voir une conséquence de limpossibilité de fixer une identité politique nette, définitive et rassurante, à ce penseur atypique. Mais sans doute devons-nous nous en réjouir : la complexité de la pensée de Balzac en fait la richesse et permet den renouveler sans cesse lexploration.
Patricia baudoin
(Université Paris VIII)
Configurations identitaires et poétique dela singularité dans la comédie humaine
Introduction : identification et typisation
Lidentification, chez Balzac, est une procédure à double détente. Elle repose sur un geste de déchiffrement ; elle occasionne un geste de typisation. Il arrive que le romancier conjoigne ces deux gestes, de sorte que la connaissance du singulier et lexposition du général apparaissent solidaires : « son costume, expressive enveloppe de ce caractère, peignait lhomme et le temps » (Une ténébreuse affaire, CH, VIII, 544). Et si Mme de Villenoix exemplifie la femme-dévouée, elle offre « le type du dévouement dans sa plus large expression » (Louis Lambert, CH, XI, 681) ; si types il y a, selon Pierrette, ces types « portent au front un sens social ou philosophique » (CH, IV, 22). Pourtant, deux logiques profondément différentes sont en jeu. Déchiffrer permet de faire comprendre, typiser de faire sincarner. Linterprétation, fondée sur la description et lauscultation, vise à reconstituer une chaîne dinférences et une transparence généralisée quand la typisation, fondée sur labstraction, conduit tout naturellement à la typologie. Il est possible de formaliser cette distinction, distinction entre « explique[r] des murs et représente[r] des idées » (La Vieille Fille, CH, IV, 851), sous la forme du tableau suivant :
InterprétationCatégorisationSujetNarrateur/personnageNarrateurObjetTrait physiqueIndividuConvertisseurSigneTypeCatégorie sémiotique apparentéeIndiceSymboleModalitéAuscultationAbstractionModèle/homologueEspion/
médecinSociologue/
historienViséeSignification singulièreSens généralHorizonTransparenceTypologieÉcueilOpacitéException
Quelques explications, tenant aux sujets, aux objets et aux écueils respectifs de linterprétation et de la catégorisation. Contrairement à linterprétation, la catégorisation est chez Balzac, dans limmense majorité des cas, le fait du seul narrateur ; les compétences requises et le niveau de langue employés en témoignent, lensemble des équations typisantes que nous explorerons plus loin ne saurait incomber aux personnages fictifs. Contrairement à linterprétation, la catégorisation a le plus souvent pour objet non le détail, mais le tout de lindividu, pour cette raison quil ne sagit alors pas de comprendre des singularités, mais de mettre en place des généralisations susceptibles dintégrer et de justifier des typologies (Scènes de la vie parisienne, Scènes de la vie de province, etc.). Enfin, la forme romanesque honnie par linterprète est la forme opaque, alors que le « typologue » a pour hantise lobjet dexception, lobjet impossible à ranger dans quelque catégorie que ce soit et défiant la raison classificatoire (nous y reviendrons). Dernière glose : sous la rubrique « catégorie sémiotique », nous tentons détiqueter ces deux objets romanesques que sont le signe et le type balzaciens au moyen de la terminologie adoptée par Peirce. Selon (et après) Peirce, lindice dépend bien dune « association par contiguïté » avec ce qui lexplique (doù le principe inductif de lauscultation), alors que le symbole est précisément défini comme « type général », pure représentation dune idéalité.
Cest du sort réservé à lentreprise de typisation quil sera ici question. « Idée devenue personnage », le type balzacien sapparente à une incarnation, aussi bien religieuse (« Dieu, dans son paradis terrestre, aurait voulu [...] y mettre un bourgeois de province, il naurait pas fait de ses mains un type plus beau, plus complet que Philéas Beauvisage ») que picturale (« Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande ces lignes vierges souvent dues au hasard de la conception [...] ; ce peintre, amoureux dun si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage dEugénie... »). Il en retire une netteté de contour remarquable, et une pureté parfois artificielle. Exemple de raccord quelque peu artificiel, extrait du Cabinet des Antiques : « Il soupira fortement en relevant la tête. Ce soupir était un de ceux que rendait alors la véritable et loyale aristocratie, celle des gentilshommes de province, alors si négligés » (Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 997). Au soupir du personnage correspond ici un hoquet du texte, un décrochage surprenant entre la représentation circonstanciée de faits et gestes fictifs et la visée généralisante que se donne lhistorien-sociologue. Nous aimerions observer, dans les pages qui suivent, comment La Comédie humaine tend à résorber ou à colmater cet écart ; examiner les stratégies textuelles forgées par Balzac pour retirer aux rapports du singulier et du général toute teneur dialectique ; et montrer, ce faisant, que le roman est lespace où sexpérimente un régime didentification permettant une saisie immanente des identités.
Il est vrai que le paradigme-clé du discours identitaire, chez Balzac, a pour nom typisation. 1831, préface de La Peau de chagrin : « [Lauteur] a tâché moins de tracer des portraits que de présenter des types. » (CH ,X, 55) Avant-propos de léditeur au Provincial à Paris, 1847 : « Les héros de M. de Balzac sont des types. » (CH, VII, 1712) Du début à la fin de La Comédie humaine, dans les textes les plus achevés comme dans les manuscrits de Balzac, le principe d« individualité typisée » permet daligner ce qui est représentatif sur ce qui est représenté, ce qui est exemplaire sur ce qui est inventé, le dehors sur le dedans du roman. De ce paradigme évoqué par Nodier dans un article important de septembre 1830, procède de fait un large éventail de catégorisations, aussi bien géographiques, sociales que psychologiques. Le principe de représentativité de personnage typique, mais aussi de situation symbolique permet ainsi de projeter au cur même du roman tout un ensemble didéalités qui resteraient, sans lui, désincarnées, inintelligibles ou tout bonnement invisibles.
Le matériau romanesque, idéalement, consiste en un « modèle » (César Birotteau, CH, VI, 133 ; La Duchesse de Langeais, CH, V, 1011), une « allégorie » (La Peau de chagrin, CH, X, 280) ou un « résumé » (Splendeurs et misères..., CH, VI, 812 ; La Recherche de lAbsolu, CH, X, 709), en une « représentation » (La Duchesse de Langeais, CH, V, 1012), une « image » (Étude de femme, CH, II, 171) ou en une « incarnation » (LAuberge rouge, CH, XI, 107) dun principe général et La Comédie humaine sapparentant à un véritable « monde en raccourci » (La Cousine Bette, CH, VII, 183). Exemple de nouage, extrait de La Peau de chagrin :
Cétait une Auvergnate, haute en couleur, lair réjoui, franche, à dents blanches, figure de lAuvergne, taille dAuvergne, coiffure, robe de lAuvergne, seins rebondis de lAuvergne, et son parler ; une idéalisation complète du pays, murs laborieuses, ignorance, économie, cordialité, tout y était.
Dans cet énoncé emblématique, la (dé)construction syntaxique et la brusquerie des baisses de rythme à la fin des séquences (« et son parler », « tout y était ») concourent à exprimer la multiplicité des idéalités qui se trouvent projetées en lAuvergnate et le caractère synthétique du personnage. Les équations typisantes se font sur la base de structures discursives bien précises, que les analyses stylistiques du texte balzacien rencontrent invariablement. Mentionnons les structures de ladjonction, par lesquelles le général ne recouvre pas entièrement le singulier (usage du tiret, adjectivation) ; les structures de la substitution, ensuite, grâce auxquelles le singulier apparaît comme une personnification (identification par métaphore : une fois Vautrin et Grandville face à face, Balzac peut écrire que « ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent »), et qui sont à rapprocher de la logique de lantonomase (« les Filles aux yeux dor », « les Grassou », « les Poiret », « les Rabouilleuses ») et de lexemplum (« il existe malheureusement beaucoup trop de Rosalies, et cette histoire contient une leçon qui doit leur servir dexemple ») ; les structures attributives, enfin, qui concernent autant lêtre du personnage (la Fdora de La Peau de chagrin, si lon en croit la dernière page du roman, « cest, si vous voulez, la Société ») que la nature de certaines situations narratives. Ainsi le romancier assimile-t-il le monde réel, le monde fictionnel et le « monde des idées ».
Singuliers personnages
Mais ce type de configurations identitaires souffre de multiples entorses, que ce soit en raison de dysfonctionnements locaux ou de mises en crise plus profondes. Une déconstruction du principe de typisation traverse La Comédie humaine, qui passe par trois stratégies à la fois distinctes et complémentaires.
Première stratégie : la singularisation du type lui-même. Comme le rappelle Nathalie Preiss, les textes des années 1840 sont nombreux où type et caractère individuel, type et physionomie originale, semblent synonymes. Or cest très précisément en raison de son caractère éminemment emblématique que la Cardinal des Petits bourgeois, par exemple, est un cas despèce unique : « la Cardinal avait toute la valeur dun chef-duvre isolé, car elle était le type complet de son genre » (CH, VIII, 168 ; nous soulignons). De façon paradoxale, cest en vertu de son statut de représentation idéale que le personnage balzacien peut revêtir un caractère doriginalité. Lévocation de Minoret-Levrault témoigne bien du tour de passe-passe qui sétablit entre représentativité et statut dexception, de cette singulière exécution de la représentativité :
À laspect de Minoret-Levrault, un artiste aurait quitté le site pour croquer ce bourgeois, tant il était original à force dêtre commun.[...]. Sa casquette moulait une tête dont les fortes dimensions prouvaient que la science de Gall na pas encore abordé le chapitre des exceptions.
Achèvement surprenant que celui du paradigme typisant, exigeant mais risquant, aussi, lépreuve de lincarnation individuelle. Sil est vrai que La Comédie humaine sescrime à démontrer que « pour acquérir une valeur typique, il faut être le plus individuel quil est possible », le risque nexiste-t-il pas de se départir de toute ouverture à labstraction ?
Cette prise de forme donne lieu à une prose qui, de fait, na de cesse dindividualiser les personnages les plus emblématiques. La description de Vautrin en serait une illustration exemplaire. Autre cas de « détaillisme », qui diffracte lidentification dans une énumération sans fin marquant principalement la virtuosité de lécrivain :
Couché avec le soleil, [Coudreux] était le type de lexistence obscure des campagnards, une fidèle image de ces hommes inconnus, nommés français par les législateurs, contribuables par le fisc, âmes par le prêtre, citoyens par les démocrates, vulgaires par le poète, et peuple par laristocratie.
Les équations typisantes occasionnent bien souvent ce type de décrochages. En cela, elles sont au principe didentité ce que les digressions sont au principe de structure narrative les raisons dun « dépassement » constant. Elles font du personnage une sorte de clinamen, au sens où le clinamen chez Lucrèce est cette déviation et cette complication du mouvement des atomes par lesquelles le monde se constitue. Exemple de figure faisant dévier les catégorisations établies :
Les pensées dont son front était gros avaient fleuri, les lignes creuses de sa figure étaient devenues pleines. Le bien-être répandait des teintes dorées là où, dans sa jeunesse, la misère avait mélangé les tons jaunes des tempéraments [...]. Si vous observez avec soin les belles figures des philosophies antiques, vous y apercevrez toujours les déviations du type parfait de la figure humaine auxquelles chaque physionomie doit son originalité, rectifiées par lhabitude de la méditation, par le calme constant nécessaire aux travaux intellectuels.
Exemple de « personnage-complication », maintenant, figurant dans LEnvers de lhistoire contemporaine :
Le front haut et dun aspect menaçant abritait sous sa coupole deux yeux dun bleu dacier, deux yeux froids, durs, sagaces et perspicaces comme ceux des Sauvages, mais meurtris par un profond cercle noir très ridé. Le nez grand, long et mince, et le menton très relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque si connu, si populaire attribué à don Quichotte ; mais cétait don Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible. [...] Ces sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face construite si solidement que le pic dévastateur de la misère semblait sy ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se compliquait du président de Montesquieu.
Dans un souci manifeste dindividualisation de sa créature, Balzac superpose ici trois complications successives. Les deux premières inflexions font leur apparition avec linverseur « mais », dans les deux premières phrases, de façon à rapprocher et à distinguer M. Bernard des types à majuscules que sont « les Sauvages » et don Quichotte ; la dernière phrase fait du vieillard un véritable pli, une synthèse originale entre deux des modèles imaginaires du paragraphe.
Ce que recouvre de telles singularisations ne saurait être assimilé à un renfermement, à un resserrement de lidentification fictionnelle sur elle-même. La figure-clinamen ouvre le roman balzacien sur des identifications composites. Le mouvement par lequel les traits du personnages déjouent toute généralité consacre une ouverture très surprenante. Une des dernières évocations du héros de LÉlixir de longue vie en témoigne exemplairement. Dans Ferragus, le métadiscours singularise la grisette Ida au moyen dune ouverture qui prend la forme dun véritable sablier :
Cette demoiselle était le type dune femme qui ne se rencontre quà Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris, comme leau de la Seine se fabrique à Paris dans de grands réservoirs à travers lesquels lindustrie la filtre dix fois avant de la livrer aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de fangeuse quelle était. Aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses, parce quelle est insaisissable dans tous ses modes, comme lest la nature, comme lest ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice que par un rayon, et sen éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale.[...]. Qui pourrait saisir un tel Protée ? Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme. De ce vaste portrait, un peintre de murs ne peut rendre que certains détails, lensemble est linfini. Cétait une grisette de Paris, mais une grisette dans toute sa splendeur.
Les deux premières phrases de cet extrait nous présentent la grisette comme la résultante dun filtrage, métaphore de leau à lappui. La conclusion provisoire quen retire le narrateur : « Aussi est-ce une créature véritablement originale » exprime et reproduit (dans sa brièveté) ce mouvement dextraction. Mais Balzac va ensuite déployer, ouvrir les traits si originaux de la grisette jusquà en faire le paradigme même de linfinité ; léventail des conditions despacement est ici des plus variés : le chiffre vingt, lassimilation dIda à ces deux espaces sans fin que sont Paris et « la nature », les « mille » lignes de fuite quautorise la métaphore géométrique des rayons du cercle (finalement assez rare chez Balzac), la comparaison avec Protée (plus fréquente, celle-là), lutilisation de cette figure de limpossible quest le paradoxe (« toute la femme, moins que la femme, plus que la femme »)... Tous ces procédés filent lisotopie du liquide, non plus pour faire de la grisette un produit filtré, mais bien une nymphe ou une sirène insaisissable. Les innombrables expansions caractérisantes qui saturent les pages suivantes relatives à la grisette interdisent dailleurs de lire ici une pure et simple dialectique du général et du singulier. Ida configure une ligne de fuite. Une fois singularisée, la figure romanesque semble pouvoir briser les déterminations catégorielles pour flotter à la surface de toutes les identifications possibles, et autoriser de ce fait un pointillisme et un panoramisme descriptifs sans fins. Faire du personnage une différence revient ainsi à ouvrir ou à produire une aire de jeu propice à toutes les dissipations.
Une deuxième stratégie est mobilisée par Balzac dans sa conjuration des pures généralités et sa poétique de la singularité. Elle consiste à dévaloriser de façon explicite le paradigme de la typisation. Le repoussoir, ici, a pour nom Walter Scott :
Pour lui, la femme est le devoir incarné. À de rares expressions près, ses héroïnes sont absolument les mêmes, il na eu pour elles quun seul poncif, selon lexpression des peintres. Elles procèdent toutes de Clarisse Harlowe : en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que tirer des exemplaires dun même type variés par un coloriage plus ou moins vif.
Cette critique des généralisations abusives, « hontes dune époque qui met en bocal toute la création » (Petites misères de la vie conjugale, CH, XII, 148), est conduite au nom de deux principes. Le principe didentité des objets représentés, dune part :
Les patients anatomistes de la nature humaine ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se briser les systèmes philosophiques. Disons-le souvent : il est absurde de vouloir ramener les sentiments à des formules identiques ; en se produisant chez chaque homme, ils se combinent avec les sentiments qui lui sont propres, et prennent sa physionomie.
Le principe dinventivité du sujet représentant, dautre part :
Un type, dans le sens quon doit attacher à ce mot, est un personnage qui résume en lui-même les traits caractéristiques de tous ceux qui lui ressemblent plus ou moins, il est le modèle du genre. Aussi trouvera-t-on des points de contact entre ce type et beaucoup de personnages [de La Comédie humaine] ; mais quil soit un de ces personnages, ce serait alors la condamnation de lauteur, car son acteur ne serait plus une invention.
Loin de produire « de lidéal réel », selon lexpression de Hugo, la typisation se trouve ainsi frappée de discrédit en même temps que rejetée du côté des artifices, de ces artifices réduisant inlassablement lautre au même.
À cette critique de la logique typisante sarticule une dépréciation des figures typisées. Ces figures souffrent de manière chronique, en effet, du syndrome de « médiocrité » : la typisation concerne de préférence, chez Balzac comme chez Flaubert, ces personnages éminemment communs que sont les petits-bourgeois parisiens ou provinciaux. Selon les termes dAlain Buisine, « quand la socialité accède à la représentation [...], elle prend la forme typique du petit-bourgeois ». Branchés en série, les médiocres se reconnaissent précisément à ce quils « offrent les types et les ridicules de la petite bourgeoisie » (Les Petits Bourgeois, CH, VIII, 49). Et il est patent que, dans la personne du type, les idées de représentativité et de reproductibilité cohabitent. Exemple de cette cohabitation : « Aussi Godefroid offrait-il ce visage qui se rencontre chez tant dhommes, quil est devenu le type parisien » (LEnvers de lhistoire contemporaine, CH, VIII, 223). Balzac met sur le compte de la société contemporaine limpossibilité ou la vanité de lagrandissement épique :
Le monde nous demande de belles peintures ? où en seraient les types ? Vos habits mesquins, vos révolutions manquées, vos bourgeois discoureurs, votre religion morte, vos pouvoirs éteints, vos rois en demi-solde, sont-ils donc si poétiques quil faille vous les transfigurer ?
Léquation « singulier égale général » semble dès lors enjoindre, dans la société de 1830 et sa « littérature industrielle », dériger en figures héroïques les incarnations de la commune mesure. Et dinventer, contre toute attente, la catégorie reine des « héros de la médiocrité » (Béatrix, CH, II, 895). Autrement dit, non seulement la typisation est présentée comme un artifice ; mais en outre les types se voient présentés comme des figures du nivellement.
Cest contre ce syndrome du « juste-milieu » que le romancier consacre la promotion, dans lensemble de La Comédie humaine, de lidée doriginalité. Car la dernière des trois stratégies annoncées plus haut va précisément consister à valoriser la recherche de la rareté et les personnages dexception. Parmi ces « exceptions grandioses » quévoque Pons, ne mentionnons à titre dexemples que la personne de Minna (Séraphîta), dont « nul type connu ne pourrait donner une image », la personne de Mlle Cormon (La Vieille Fille), « une de ces exceptions monstrueuses que le bon sens interdit de présenter comme type », et le « mendiant » de Ferragus qui « forme un type nouveau frappé en dehors de toutes les idées réveillées par le mot de mendiant ». Notre hypothèse, précisons-le, conduit ici à réinscrire ces diverses extractions dans la continuité de lexigence didentification ; à lire dans lidentification par individuation autant une rupture quun achèvement épistémologique. Vermichel, (« De toutes les figures bourguignonnes, Vermichel vous eût semblé la plus bourguignonne ») et Raphaël : (« je suis une exception ») : même combat !
Du reste, déconstruire lévidence du paradigme bargetonnien de « typisation » nest pas, pour Balzac, dénier à la généralisation toute nécessité. Bien au contraire. Nayant pas de légitimité naturelle, la typisation reste une fonction opératoire. Elle garde dabord, sans conteste, une fonction cognitive : elle constitue non la fin dune connaissance ou dune exploration des réalités sociales, géographiques ou psychologiques (en raison du principe dindividualité), mais son moyen privilégié ; elle est cet « idéaltype » qui rend possible lappréhension des différences. La typisation conserve ensuite, de façon plus paradoxale, une fonction narrative : elle a une utilité pour les personnages, et pas seulement pour le romancier ou le narrateur, en ce quelle mobilise ou valide des catégorisations crédibles. Ainsi de la notion rhétorique de « Polonais », qui sert à de nombreuses reprises les stratégies de la cousine Bette (CH, VII, par exemple p. 153) ; ainsi de la figure de la « courtisane », quincarne Esther sur lordre de Vautrin pour séduire Nucingen (Splendeurs et misères..., CH, VI, par exemple p. 570) ; ainsi de la démarche physiognomonique, utilisée et dénoncée dans ces termes au début des Mémoires de deux jeunes mariées, lorsque Louise est interrogée par son père sur son attitude singulière : « Je lui ai répondu par la plus stupide discussion sur la couleur des cheveux, sur la différence des tailles, sur la physionomie des jeunes gens. » (Mémoires de deux jeunes mariées, CH, I, 230) Bref, la nature et lutilisation fictionnelles de certaines catégorisations balzaciennes explique largement la solidarité des notions de type et dindividualité.
Or, si La Comédie humaine invalide lidentification des personnages par typisation systématique, il est patent que les trois stratégies critiques évoquées à linstant ne font pas du personnel du roman une collection désincarnée ou une société atomisée. Quelque chose se passe, dans la représentation balzacienne, qui permet dinventer un régime didentification immanent à la fable. Il nous reste donc à observer à quelles fins et selon quelles modalités le romancier réenchante le principe de singularité.
Une communauté qui vient
Lensemble de ces singularisations, loin dentraîner une atomisation du personnel du roman, conduit à la constitution dun monde, et dun monde plein. Individualisé, ressemblant en cela à la monade chez Leibniz, le personnage balzacien apparaît aussi et dans le même temps comme une « polarité ». Nous voudrions montrer ici en quoi La Comédie humaine consiste en une prise de contacts trans-individuels. Ce champ de relations horizontales est tissé, depuis la rédaction du Père Goriot principalement, par lapparition et la caractérisation de personnages reparaissants. Il constitue un système souvent analysé par la critique balzacienne, qui exige de réfléchir à nouveaux frais au principe de relation ; et dexaminer les raisons pour lesquelles le tracé de lignes de fuite et le travail dhomogénéisation du cycle romanesque deviennent consubstantiels, consubstantialité par quoi lidentité apparaîtra comme une « déchirure qui fait contact ».
Le texte tisse certes des relations avec son dehors stricto sensu. Balzac met constamment sur le même plan éléments de la fiction (figures, événements) et éléments extra-diégétiques bien connus de la plupart des lecteurs. Il le fait du reste autrement que sur le mode de la pure homologie, en élaborant un véritable continuum. Canalis est constamment comparé à Canalis (cf. notamment Modeste Mignon, CH, I, 641-642), George Sand est lue par le fictif Calyste du Guénic (Béatrix, CH, II, 769 ou 814), et se trouve caractérisée comme rivale de la fictive Camille Maupin (La Muse du département, CH, IV, 662). Les romans de la bourgeoisie comme Pierrette, La Rabouilleuse, Albert Savarus, Eugénie Grandet, La Vieille Fille ou Un début dans la vie, entre autres, se terminent par des passages au présent de lindicatif qui plongent la narration balzacienne au cur de la société contemporaine. Mais il se trouve que, parallèlement, le romancier gonfle ou sature la plupart de ses récits, depuis 1835, par la technique du retour des personnages. La Comédie humaine est en soi un univers fait de va-et-vient, de contacts, de comparaisons internes. Le bal organisé par César Birotteau (CH, VI, 162-165) est à son image, et à limage de la khôra platonicienne décrite dans le Timée : un formidable réceptacle et un tournoiement sans fin de figures venues dailleurs, venues dautres romans, un réceptacle et un tournoiement faisant des autres romans de véritables ailleurs. Si lon examine alors comment se constitue cette aire horizontale, intra-diégétique celle-là, deux procédés majeurs peuvent être distingués.
Un premier procédé repose sur la logique de la mention. Il sagit des cas de figure où une séquence narrative mentionne et « naturalise », de façon explicite (au moyen dun renvoi) ou implicite (au moyen dun système allusif), lexistence et/ou les faits et gestes de personnages présentés ailleurs dans La Comédie humaine. La mention en question est souvent le fait de lécrivain lui-même. Ainsi, le lecteur peut-il lire à la dernière ligne des Chouans, depuis lédition Furne, une allusion au procès de Mme de La Chanterie raconté dans LEnvers de lhistoire contemporaine ; effet de boucle saisissant, par lequel Balzac raccroche le premier roman de La Comédie humaine (rédigé en 1828-1829) au dernier (rédigé quinze-vingt ans plus tard). Localement, les incises mises entre parenthèses comme « voir Une ténébreuse affaire » (Splendeurs et misères..., CH, VI, 532), concourent à des techniques semblables dhomogénéisation, à un « effet dunivers » bien éloigné de toute identification « verticale ». Ces mentions « naturaliseront » dautant mieux les voisinages fictionnels quelles se manifesteront en vertu des personnages eux-mêmes. Le marquis de Listomère découvre incidemment dans le journal la mort de Mme de Mortsauf (Étude de femme), Auguste fait lire à Vanda le dernier roman de Nathan (LEnvers de lhistoire contemporaine). En faisant passer Vautrin et Lucien devant la demeure des Rastignac (fin dIllusions perdues) ou en mettant dans la bouche dun Bianchon vieilli le terme de « dramorama », Balzac transforme le contenu du Père Goriot en cas despèce bien réel et autonomise ce faisant son cycle romanesque.
La logique de la mention impose, ici et là, un tissage bien particulier. La fin de la troisième partie de Béatrix, le tribunal du Cabinet des Antiques, le Paris journalistique et littéraire exploré par Lucien de Rubempré, font sentrecroiser des personnages dont la vie est racontée dans dautres romans de Balzac. Ces espaces romanesques constituent des concentrés de narrativité, saturés quils sont de personnages à intrigues (intrigues toutes plus complexes et hétéroclites les unes que les autres), en même temps quil sy invente une dialectique du centre de gravité et de la marge : les traits du Maxime de Trailles de Béatrix, ceux du Camusot du Cabinet des Antiques ou ceux du Nathan dIllusions perdues apparaissent comme des à-côtés, comme des éclats disséminés, comme des points dimpact de caractéristiques morales approfondies ailleurs, dans des romans adjacents. De tels tissages opèrent au niveau même du paragraphe (cf. par exemple Les Secrets de la princesse de Cadignan, CH, VI, 956-959), voire de la phrase. Ainsi de cet énoncé pseudo-didactique figurant dans La Vieille Fille :
Ces petites choses décident de la fortune des hommes, comme de celle des empires. La charge de Kellermann à Marengo, larrivée de Blücher à Waterloo, le dédain de Louis XIV pour le prince Eugène, le curé de Denain ; toutes ces grandes causes de fortune ou de catastrophes, lhistoire les enregistre; mais personne nen profite pour ne rien négliger dans les petits faits de sa vie. Aussi, voyez ce qui arrive ? La duchesse de Langeais (voir lHistoire des Treize) se fait religieuse pour navoir pas eu dix minutes de patience, le juge Popinot (voir LInterdiction) remet au lendemain pour aller interroger le marquis dEspard, Charles Grandet vient par Bordeaux au lieu de revenir par Nantes, et lon appelle ces événements des hasards, des fatalités.
La structure énonciative met ici sur le même plan événements réels et péripéties fictionnelles. Lénoncé proprement dit, lui qui a précisément pour objet lidée de nécessité, érige ce concentré de péripéties au rang dexempla. Dans une telle séquence, le romancier transforme la fiction en donnée factuelle, et la donnée factuelle en consigne de vie.
Cette simple illustration nous introduit à la deuxième logique mobilisée par Balzac dans son entreprise dautonomisation du système des personnages. Par comparaison ou par opposition à la logique de la mention, on peut lappeler logique de la référenciation. De façon récurrente, pour identifier et évaluer un personnage X, le romancier transforme un personnage Y en comparant crédible, et lélève ce faisant au rang de référence. Ce qui consacre à la fois le tracé dun continuum et lélaboration de différences : dans La Femme auteur, Achille Malvaux est « un autre dArthez », sa tante « supérieure à Camille Maupin » et son oncle un « faiseur daffaires à la Vauvinet » ; Beauvisage, dans La Cousine Bette, est « un Crevel de province » ; le meunier des Paysans : « le Nucingen de la ville » ; Minard, dans Les Employés : « le Rabourdin dune sphère inférieure »... Peu importent ici, semble-t-il, les termes mêmes des équations proposées ; la preuve en est que Balzac passe son temps, sur ses manuscrits, à les modifier tout en laissant inchangé le dispositif lui-même. En vertu de ce dispositif, le plan Comédie humaine ressemble à un jeu de billard dont les bandes constitueraient des pôles normés, des modes dévaluation servant laxiologie romanesque elle-même : « le comte dEsgrignon est la contrepartie de Rastignac, autre type du jeune homme de province, mais adroit, hardi, qui réussit là où le premier succombe » (Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 960). Une fois mises bout à bout, ces structures différentielles montrent bien que « lidentité nest pas première, quelle existe comme principe, mais comme second principe, comme principe devenu ».
Lhorizontalité que nous décrivons ici na rien dun nivellement. Elle permet détager, au sein même de la fiction, les positions des personnages. Sil est vrai que le personnage balzacien est différence, le mouvement de différenciation passe en retour par des typisations intra-diégétiques. Gobseck est certes le type de lavare, mais « il existe des sous-Gobseck » (Splendeurs et misères..., CH, VI, 567). Il y a des types-de-Poiret bien plus que Poiret nest un type-de : se rendre dans la haute société, pour Bianchon, quelques années après Le Père Goriot, cest « rencontrer des monstruosités habillées de satin, des Michonneau en gants blancs, des Poiret chamarrés de cordons », etc. Preuve des pouvoirs attribués à la fiction, Poiret est dailleurs à lui-même son propre référent : lorsque les pensionnaires de Mme Vauquer sont invités à « poser » en quelque principe que ce soit, Vautrin propose que « Poiret pose en Poiret »... Ainsi Balzac statufie-t-il ses créatures : « Quand un statuaire voudra faire une admirable statue de la Bretagne, il pourra copier Mlle des Touches. » (CH, II, 697) Balzac tisse des relations internes à la fiction, par lesquelles ce quincarne le personnage est pourvu de coordonnées intégralement romanesques.
Le sort réservé à la question de la catégorisation découle de ces modélisations, et de cette mise en mouvement du monde représenté. Nous avons rappelé plus haut que la typisation permettait dassocier tel ou tel principe général à telle ou telle créature singulière. Or la constitution du champ romanesque en espace de référence a pour conséquence délever au rang de normes (et de normes faisant autorité) des catégories aussi « fictionnelles » que la femme de trente ans ou la femme abandonnée. Au sein dune structure autonomisée comme La Comédie humaine, ces catégories inventées par Balzac passent incessamment de « lunivers du discours indiquant » à « lunivers du discours indiqué », pour servir de normes à laune desquelles les personnages peuvent être identifiés. Lorsque Bianchon cherche à définir le principe quincarne telle figure de roman, et quil affirme : « il est impossible de ne pas reconnaître dans Olympia... », Mme de La Baudraye linterrompt pour sécrier : « Une femme de trente ans ! », cest-à-dire pour utiliser une catégorie faisant office de titre de roman. De la même façon, constitutive du titre dune nouvelle de 1832, « la femme abandonnée » rend intelligible la situation de Béatrix, bien des années plus tard : « Mme de Rochefide venait de subir les péripéties du drame qui, dans cette histoire des murs françaises au dix-neuvième siècle, sappelle la Femme abandonnée. » Et en retraçant trente pages plus loin « la vie que menait M. de Rochefide, depuis que sa femme en avait fait un Homme abandonné » (Béatrix, CH, II, 894), Balzac transforme la relation de symbolisation en relation ludique, et son cycle romanesque en espace de jeu.
Ce jeu occasionné par les contacts de luvre balzacienne apparaît constamment, et pourrait être analysé de façon plus systématique. Nous ne reviendrons ici que sur un dernier cas de figure, plus complexe que les précédents : la catégorie de « la femme comme il faut ». Ce syntagme apparaît pour la première fois sous la plume de Balzac en 1832, lors de la rédaction du Colonel Chabert ; il désigne alors la fictive comtesse Ferraud. Sept ans plus tard, Balzac fournit à Curmer, pour Les Français peints par eux-mêmes, un article intitulé « La femme comme il faut ». Article quil réutilise presque intégralement dans Autre Étude de femme : avant la longue tartine de Blondet, de Marsay y définit cette femme typique comme, « lexpression du temps actuel » puis comme la « création moderne » par excellence (Autre Étude de femme, CH, III, 692). Façon de rendre à lauteur physiologiste ce qui lui appartient. Luvre balzacienne fait mine dintégrer ses propres catégories ; et, creusant encore davantage lespace romanesque, se permet même parfois de les désintégrer. Ce travail de la différence peut passer par un simple jeu de mots : Mme du Valnoble « a presque lair dune femme comme il faut, en nétant quune femme comme il en faut » ; ou, comme dans ce commentaire des Petites misères de la vie conjugale, par un mouvement dextériorisation :
Lauteur (peut-on dire ingénieux ?) qui castigat ridendo mores, [...] na pas besoin de faire observer quici, par prudence, il a laissé parler une femme comme il faut, et quil naccepte pas la responsabilité de la rédaction tout en professant la plus sincère admiration pour la personne à laquelle il doit la connaissance de cette petite misère.
Et le délire didentification ne sarrête pas là : il affecte également, depuis lédition de 1846 des Petites Misères, cette « personne »-source elle-même : « Nous laissons à chacun la liberté de penser que cette interlocutrice est Caroline, non pas la niaise Caroline des premières années, mais Caroline devenue femme de trente ans. » Ainsi les tissages intra-diégétiques (une femme de trente ans parlant dune femme comme il faut) peuvent-ils en venir à se chevaucher, à sagencer les uns avec les autres.
La définition du personnage comme inflexion permet donc de tisser des contacts internes à La Comédie humaine, et douvrir les identités singulières sur des identités contiguës, ou adjacentes. Tant il vrai que, selon les termes du philosophe Giorgio Colli, « le contact contient en soi linachèvement » et que « ce dont manque le contact est ce que la représentation appelle totalité ». La différence fait uvre, suscite un monde, et sans doute sagit-il là dun des moteurs les plus féconds de la production balzacienne.
Coda : Être, en commun
Les identifications représentées dans La Comédie humaine engagent ainsi la configuration dun modèle de communauté. Plus précisément, il nous a semblé que les relations tissées entre lindividu balzacien et son « horizon romanesque » permettaient de dégager les lignes de force dun régime théorique moderne. Cest sur lévocation rapide de cette modernité, de ses noms communs et de ses noms propres, que sachèvera notre traversée de luvre balzacienne
Le premier objet théorique que la société ainsi conçue invite à repenser est la singularité. « Quest-ce quune singularité ? La singularité se distingue de lindividuel ou de latomique en ce quelle ne cesse de se diviser de part et dautre dune différence dintensité quelle enveloppe », selon Deleuze. Le personnage balzacien, tout à la fois différence et « singularité exposée », est moins une substance quune polarité. Très proche en cela du sujet selon Simondon, il semble quil « consiste en relations », quil soit la « réalité dune relation constituante », le « point singulier dune infinité ouverte de relations ». La singularité est un entre-deux, en ce sens, et les êtres figurés par Balzac ne sont donc passibles daucune dialectique. En témoigne la préface des Employés :
Plus tard, il se pourrait que tous ces morceaux fissent une mosaïque : seulement il est certain quelle ne sera pas à fond dor comme celles de Saint-Marc à Venise, [...], ni à fond de pierres précieuses comme celles de Florence, elle sera de la plus vulgaire terre cuite, matière dont sont faites certaines églises en Italie. [...] Comme dans ces églises, cette construction aura un portail à mille figures en pied, elle offrira quelques profils dans leurs cadres, des madones sortiront de leurs gaines pour sourire au passant : on ne les donnera pas pour des vierges de Raphaël, ni de Corrège, ni de Léonard de Vinci, [...], mais pour des madones de pacotille, comme des artistes, pauvres de toute manière, en ont peint sur les murailles par les chemins en Italie. On reconnaîtra chez le constructeur une bonne volonté à singer une ordonnance quelconque, il aura tenté de fleureter le tympan, de sculpter une corniche, délever des colonnes, dallonger une nef, délever des autels à quelques figures de saintes souffrantes. Il aura essayé dasseoir des manières de démons sur les gargouilles, de pendre quelques grosses physionomies grimaçantes entre deux supports.
Ce texte capital place la figure romanesque sous le signe dune géométrie dans lespace assez complexe. Au modèle « horizontal » de la mosaïque, succèdent le modèle architectural de léglise, puis le modèle pictural du tableau. Le mode de composition, lui, est à ce point placé par Balzac du côté du trivial (« la plus vulgaire terre cuite », « sur les murailles par les chemins ») que lidéal artistique classique sen trouve compromis (« une bonne volonté à singer une ordonnance quelconque »). Balzac ne revendique certes pas de déconstruire la représentation littéraire : la deuxième partie de cette séquence met en avant une esthétique de la saillie ou de lécart (« fleureter le tympan », « sculpter une corniche », « élever des colonnes », « allonger une nef ») qui affirme la nécessité de défigurer le principe didentité (« des manières de démons », « quelques grosses physionomies grimaçantes ») pour mieux « asseoir » ou « pendre » du nouveau. Le personnage, nous dit ici lécrivain, procédera dun artisanat prosaïque et dune écriture de linterstice. Cet « entre deux supports » qui clôt lextrait étant à mettre en relation avec lidée de multiplicité (au « portail à mille figures en pied » sajoute une débauche darticles indéfinis pluriels) : la crise de lidentité, si lon veut bien prendre au sérieux cette profession de foi très proustienne, entraîne une multiplication des espacements.
Doù un deuxième objet théorique, dallure très largement saint-simonienne : la connexion. À vrai dire, lidée de connexion est impliquée dans lidée de singularité, puisque la singularité constituée ici est un contact, un intervalle, un battement : un corps caractérisé comme différence ouverte sur le dehors (le milieu, lautre). Pour reprendre la formule de Barthes, « le corps, cest la différence irréductible et cest en même temps le principe de toute structuration ». Lécriture de lidentité est loccasion dune pensée de la « transindividualité » que lon trouve chez Spinoza et Simondon, et qui, rappelons-le, est exposée à un double titre dans La Comédie humaine : elle est exposée, dune part, sous la forme dun voisinage des corps (les personnages saiment et saffrontent, se rencontrent et se séparent, se touchent et se parlent) ; elle est exposée, dautre part, sous la forme dun système de renvois par lequel les personnages sont placés sur des plans axiologiques communs, système de renvois qui repose, nous lavons vu, sur les logiques de la mention ou de la référenciation.
Penser la connexion sur le mode (topologique) du plissement nous conduit alors à poser un troisième objet théorique impliqué dans lesthétique de lespacement. Cet objet a pour nom « communauté ». De ce que lêtre est conjointure et ouverture, de ce que lêtre est être-avec, selon les termes de Heidegger, il découle une image de la communauté très particulière. Lexamen du « plissement des personnages » conduit à définir la communauté Comédie humaine comme « le clinamen de lindividu », pour reprendre lexpression de Jean-Luc Nancy, cest-à-dire comme lespace au gré duquel les individus se font. La société du roman nest pas un agrégat dindividualités, pas plus quelle nest un système tissé déléments interchangeables. Elle nest pas pure mosaïque, pas plus quelle nest une véritable totalité. Ainsi que chez Simondon, elle apparaît comme lespace où se constituent les singularités (par différence notamment), cest-à-dire aussi comme lespace où elles se dispersent tant il vrai que leur existence est devenir, écart, dissémination. Lêtre se singularise parce quil communique avec dautres êtres, et lon pourrait peut-être définir le vivre-ensemble balzacien, en reprenant la belle expression de Barthes, comme « lutopie dun socialisme des distances ».
Cette utopie nous renvoie à la structure du « rhizome », telle quelle est a été pensée par Deleuze et Guattari dans un texte de 1976 (Rhizome) constituant plus tard lintroduction de Mille Plateaux. Si Les Rougon-Macquart de Zola ressemblent à sy méprendre au « livre-racine » décrit par Deleuze et Guattari, notre Comédie humaine nest pas sans rapport avec ce qui est appelé, en contrepoint, « livre-rhizome ». Comme lui, le monde balzacien est un « plan dimmanence » qui articule territorialités et lignes de fuite selon la logique de la connexion (le corps romanesque comme jalon dune cartographie) et lexigence de multiplicité, multiplicité horizontale (« toutes les multiplicités sont plates en tant quelles remplissent, occupent toutes leurs dimensions : on parlera donc dun plan de consistance des multiplicités ») et multiplicité aimante (« un rhizome ne commence et naboutit pas, il est toujours au milieu, entre les choses, inter-être, intermezzo. Larbre est filiation, mais le rhizome est alliance, uniquement alliance »). Sur les ruines dune pensée du type, lécriture balzacienne de linterstice fait de La Comédie humaine une configuration « rhizomatique », irréductible à toute métaphysique de lidentité, à portée tout à la fois ontologique, politique et esthétique.
Singularité, connexion et communauté sont ainsi les trois termes qui désignent, de façon maladroite, un seul et même processus, un seul et même devenir : lontogenèse romanesque.
Boris Lyon-caen
(Université de Toulouse-Le Mirail)
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Les portiers de la comédie humaine
Le portier est un personnage mineur, au sens où il est rarement développé : quelques lignes suffisent pour lui construire une rapide biographie, et pour quil remplisse sa fonction (tirer le cordon). Issu du peuple, il peine à acquérir un véritable statut de héros, même au temps de sa gloire (1820-1840) avec quelques vaudevilles, et quelques romans seulement qui lui sont consacrés.
Pourtant, en tant que personnage secondaire, cest une figure récurrente, ce qui correspond à une réalité : la multiplication des concierges à Paris dans la première moitié du siècle. Les physiologies lattestent : les principales dentre elles (Le Livre des Cent-et-Un, le Nouveau Tableau de Paris, ou encore Les Français peints par eux-mêmes) lui accordent une place relativement importante.
Balzac ne pouvait donc ignorer ce personnage populaire, « muscle essentiel du monstre parisien ». On le retrouve de manière significative dans au moins huit uvres, simplement en ce qui concerne les portiers dimmeuble. Nous laissons de côté les cas particuliers : le cerbère gardant la maison de jeu dans La Peau de chagrin, lancien soldat de lEmpire à lentrée du journal dans Illusions perdues, ou encore les portiers de théâtre. Un personnage se détache comme ayant un rôle majeur dans Le Cousin Pons : la Cibot. Portière ambitieuse, il est vrai quelle « rassembl[e] les traits définitionnels de la portière selon Henry Monnier et Eugène Sue ». Mais en-dehors de ces références à un type, Balzac lui construit une identité propre, suffisamment forte pour quelle devienne elle-même une référence : celle de la spoliatrice dhéritage. Nous chercherons donc, chez ces portiers balzaciens, la part de lobservation, du type, et de linvention. Pour lécrivain dont Baudelaire a pu dire que « chacun, chez Balzac, même les portières, a du génie » peut-on parler dune identité propre aux concierges ? Cette identité est-elle en relation avec ce lieu particulier, le seuil, dont ils sont les gardiens ? Plus que tout autre personnage, le portier est lié à un endroit où il habite, travaille, vit. En outre, cest un personnage spécifiquement parisien. Comment ce conditionnement par lespace marque-t-il le personnage ?
Présentation générale
Les changements immobiliers et sociaux expliquent la prolifération des portiers de la fin du XVIIIe au début du XIXe siècle. On passe de demeures individuelles, avec des portes cochères et des suisses pour les garder, dont les propriétaires sont nobles, à des maisons dites « à allée », où lhabitat est collectif, dont les propriétaires sont souvent issus de la bourgeoisie, et qui voient peu à peu lintérêt dy placer des gardiens, en leur aménageant une loge (qui navait généralement pas été prévue dans larchitecture) dans quelque recoin.
Les fonctions différent donc complètement selon lhabitat. Dans les maisons privées, on trouve le suisse (appelé ainsi parce quenviron 20% des gardiens de laristocratie étaient effectivement dorigine suisse au tournant du siècle) qui a une position privilégiée (au sens propre : il a le droit de vendre du vin). Il doit simplement surveiller les entrées, cest un premier filtrage des visiteurs extérieurs. Son statut est particulier, lui ne se considérant pas comme un domestique, alors quil a bien un service domestique, employé par des maîtres. Sa loge constitue la limite entre la rue, et un habitat privé. Par contre, lhabitat est collectif dans les maisons-allées. Lexpression désigne une bâtisse à la façade étroite, avec une boutique donnant sur la rue dun côté, sur une petite cour de lautre. Petite, car souvent un deuxième bâtiment y est construit. Le nombre des étages (6 ou 7 très souvent) frappe les étrangers. Sur le côté ou parfois au centre, entre deux boutiques, se trouve un couloir (lallée) qui permet daccéder à la cour et au deuxième bâtiment, mais aussi aux escaliers menant aux étages. Dans une surface restreinte sont donc réunis des logements privés, souvent réduits à une simple chambre, des parties communes (cour, escalier, paliers...) qui nont juridiquement aucun caractère privé, et des lieux de travail (les boutiques). La loge du concierge a la particularité dêtre à la fois un lieu de travail et un logement. Le propriétaire nhabite pas souvent sur place, ce qui fait du portier lintermédiaire entre ce dernier et les locataires. Intermédiaire qui ne peut pas être tout à fait neutre : sans gages fixes, il est payé par un pourcentage sur les loyers, et par différents petits prélèvements qui ont valeur de coutume (une bûche prélevée sur chaque voie de bois, une bouteille sur chaque livraison de vin, les étrennes, le port du courrier, ou encore le denier-à-Dieu). Les mauvais payeurs sont donc aussitôt dénoncés au propriétaire. De sorte que les portiers, dans ces maisons, surveillent moins les visiteurs que les locataires.
Les propriétaires de certaines maisons [...] nosent pas y réclamer leurs loyers, et ne trouvent pas dhuissiers qui veuillent expulser les locataires insolvables.[...] En bâtissant de belles et élégantes maisons à concierges, les bordant de trottoirs et y pratiquant des boutiques, la Spéculation écarte, par le prix du loyer, les gens sans aveu, les ménages sans mobilier et les mauvais locataires.
Une ordonnance de 1778 oblige les Parisiens à fermer les portes principales des maisons après 22 heures. Cette loi, dabord non appliquée, le sera de plus en plus après lEmpire. Il faudra donc quelquun pour ouvrir durant la nuit aux locataires couche-tard. Officiellement, il sagit de limiter les vols dans les maisons, en surveillant les entrées. En fait, cest surtout un moyen pour la police davoir des informateurs et, pour le propriétaire, de limiter les mauvais payeurs. Inévitablement, cette loi entraîne une augmentation du nombre de portiers : rue du Bac, 4 % des maisons sont gardées en 1807, alors quen 1852, seulement 8% nont pas de loge.
Balzac tient compte de cette évolution : il note dans Ferragus léveil de Paris le matin de la manière suivante :
Toutes les portes bâillent, tournent sur leurs gonds, comme les membranes dun grand homard, invisiblement manuvrées par trente mille hommes ou femmes [...]. Insensiblement les articulations craquent, le mouvement se communique, la rue parle.
Comment Balzac parvient-il à ce chiffre assez conséquent ? Il sagit sans doute moins dune donnée parfaitement établie que dune évaluation, dailleurs crédible, et qui marque limportance numérique de ces membranes. Mais on note surtout la différence qui sinstaure entre le suisse dAncien Régime, et le nouveau concierge : une hiérarchie est établie entre les portiers, selon la rue où ils se situent, la maison quils gardent, la taille de la loge, etc. Balzac le note dès 1831, encore dans Ferragus :
À Paris, les différents sujets qui concourent à la physionomie dune portion quelconque de cette monstrueuse cité sharmonient admirablement avec le caractère de lensemble. Ainsi portier, concierge ou suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre parisien, il est toujours conforme au quartier dont il fait partie, et souvent il le résume. Brodé sur toutes les coutures, oisif, le concierge joue sur les rentes sans le faubourg Saint-Germain, le portier a ses aises dans la Chaussée dAntin, il lit les journaux dans le quartier de la Bourse, il a un état dans le faubourg Montmartre. La portière est une ancienne prostituée dans le quartier de la prostitution ; au Marais, elle a des murs, elle est revêche, elle a ses lubies.
Dans cette nouvelle où lamant et le mari espionnent la femme, les concierges révèlent à eux seuls quels types dendroits elle fréquente, et quelle ne devrait surtout pas fréquenter.
Dans Le Cousin Pons, les Cibot suscitent la jalousie des autres portiers en ayant une loge « vaste et saine », cest-à-dire avec une pièce attenante.
De la hiérarchie établie naissent donc forcément les rivalités, la jalousie, et surtout lambition des portiers : on peut faire carrière en passant dun cordon à un autre. Cest le cas des Olivier, les concierges de Mme Marneffe dans La Cousine Bette, « qui avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de la rue du Doyenné dans la productive et magnifique loge de la rue Vaneau ». Autre exemple : le portier des Comédiens sans le savoir, Ravenouillet, monté de Carcassonne pour venir voir Massol, avocat-journaliste, en demandant : « Oh ! il le faut, je veux une place, une place qui convienne à mes moyens, à ce que je suis, et où je puisse faire fortune... [...] je voudrais seulement débuter... - Au théâtre ?... lui dit Massol heureux de ce dénouement. Non, jai bien du geste, de la figure, de la mémoire ; mais il y a trop de tirage ; je voudrais débuter dans la carrière... des portiers. » Et Massol de répliquer : « il y aura bien plus de tirage, mais du moins vous verrez des loges pleines ».
Au-delà de lanecdote, et de lassociation comique entre la loge de théâtre et celle du concierge, la différence entre les loges tient essentiellement à largent quon y gagne (peu lucrative/productive). En effet, les portiers navaient très généralement pas de gages fixes, mais ce quon appelait le sou par livre, équivalant à 5% du loyer. Donc, en fonction du niveau social des locataires, et du nombre de locataires dans limmeuble, la place était plus ou moins lucrative. Doù lenvie de garder les bons payeurs comme locataires. Doù également la quasi obligation davoir un autre métier pour les portiers mal payés :
Comme on ne donne pas des émoluments assez forts à un portier du Marais, pour quil puisse vivre de sa loge, le sieur Cibot joignait à son sou par livre et à sa bûche sur chaque voie de bois, les ressources de son industrie personnelle, il était tailleur comme beaucoup de concierges.
Le portrait du portier en 1792-1793 est le suivant : 54 ans en moyenne, ayant un autre état (très souvent cordonnier ou tailleur), et une position très délicate politiquement parlant. En effet, les Révolutionnaires les prennent pour des traîtres au service de leurs maîtres aristocrates, gardant des liens avec les émigrés, alors que chez les nobles circule le mythe du portier sans-culotte (pour Mercier, le suisse est linstrument et le symbole des privilégiés, cest un « valet républicain »). On trouve chez Balzac deux portiers anciens révolutionnaires : dans Les Martyrs ignorés, et dans Le Théâtre comme il est (le père de lacteur Médal). Ce dernier ne fait pas mystère de ses opinions : « Jaime à tirer le cordon ! disait-il à lun de ses fidèles, qui sétait fait commissionnaire au coin de la rue Beaubourg, ça me rappelle la guillotine. » Mais par contre, dans La Cousine Bette, Mme Olivier est une « ancienne lingère de la maison de Charles X, et tombée de cette position avec la monarchie légitime ». Diversité des portiers, qui, tiraillés par leur position intermédiaire, seront toujours vus comme des traîtres par les deux camps, alors que lhistoire montre une implication nulle dans un sens ou dans lautre des malheureux portiers.
Le portrait du portier a un peu changé en 1848 : il a rajeuni (47 ans), a toujours un autre état, mais qui peut être très varié (un imprimeur a même été recensé), il vit très souvent dans la misère, et 20 % des hommes meurent seuls dans leur loge.
On constate cependant que cest plutôt les premières données qui se sont fixées chez Balzac, avec lâge idéal quil retient (Cibot a 58 ans « le plus bel âge pour les portiers ») et, surtout, avec le métier secondaire, qui sera invariablement cordonnier ou tailleur.
Les physiologies
À côté de cette réalité, limage du portier se construit par les physiologies et les romans ou vaudevilles.
Dans un premier temps, Louis-Sébastien Mercier et « LHermitte de la Chaussée dAntin » lévoquent, entre 1811 et 1814. Puis les apparitions se font plus fréquentes :
1826 : Le Portier de Ricard.
1829 : le Roman chez la portière de Monnier.
1832 : Paris ou le Livre des Cent-et-Un.
1835 : le Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle.
1837 : Portier je veux de tes cheveux ! des frères Coignard.
1841 : dans le Museum parisien de Louis Huart, chapitre « Le cloporte » ; dans Les Français peints par eux-mêmes, larticle « La portière » de Monnier ; la Physiologie de la portière de Rousseau, les Pipelet dans Les Mystères de Paris dEugène Sue.
Une autre source dinformations pour Balzac est La Gazette des tribunaux : le portier est présent dans 1 numéro sur 20 en 1830, 1 sur 9 en 1835, et 1 sur 5 entre 1840 et 1845.
Dabord, Mercier et « lHermitte » montrent larrogance des suisses en suivant le dicton « brutal comme un suisse ». Puis lHermitte sintéresse plus, en 1814, à des concierges populaires, dont la sienne. Il raconte son histoire, en appréciant les talents de conteuse de la bavarde.
Les premières images plus précises du portier se trouvent dans le Nouveau Tableau de Paris, et le Livre des Cent-et-Un.
Dans le premier, le portier fait partie de larticle dAlphonse Karr, « la domesticité » (il appartient effectivement à la maison, mais Karr ne note pas vraiment la différence de statut). Quelques stéréotypes se fixent :
- lamour de largent (le portier a un autre métier, multiplie les petits profits, dont les rituelles étrennes et les deniers-à-Dieu)
- il influence grandement la vie des locataires en ayant le contrôle des visites, du courrier, des journaux quil lit toujours en premier, et surtout en étant lespion du propriétaire.
- il a une ambition déplacée : il veut placer ses enfants, et tient de prétentieuses soirées dans la loge (qui ne sont que des assemblées de domestiques, avec force cancans et ragots).
On note surtout limportance du pouvoir que peuvent avoir les portiers que Karr désigne comme « les arbitres de notre destinée », et quil faut à tout prix savoir mettre de son côté en ayant « le gâteau de miel à la main pour Cerbère ». Deux images mythologiques reviennent : le cerbère (généralement parce quil garde la porte dun lieu assez horrible pour être désigné comme infernal) et largus (celui qui voit tout : le concierge comme espion).
Le Livre des Cent-et-Un note quand même lespace réduit de la loge, et la vie de reclus quest la vie des portiers, mais sans vraiment sapitoyer sur leur sort.
Vers 1840, le ton passera définitivement à la satire, à la moquerie. Limage reste la même, mais on étoffe le portrait de la manière suivante :
- le portier nest que le mari de la portière (« quand la portière a un mari, cest un meuble de plus dans sa loge, et pas autre chose »). Avoir un second métier le rend invisible dans limmeuble (il reste enfermé dans la petite loge) contrairement à sa femme. Il se contente donc de boire, et sa femme y gagne des caractères de virilité (la portière est de préférence moustachue, comme Anastasie Pipelet dans Les Mystères de Paris).
- la portière a « eu des malheurs », alors quelle nétait pas destinée à un métier aussi infâme, et, du coup, organise des soirées de lecture entre gens de bien. Elle veut aussi éviter à sa fille de semblables malheurs en la sacrifiant au glorieux métier dactrice. On note ses tics de langage affectés (les cuirs), et son attachement pour les animaux plus que pour les locataires. On note également ses occupations annexes, qui lui permettent de mieux simmiscer dans la vie privée des locataires : elle fait le ménage et parfois cuisine aussi pour les célibataires.
Les caractéristiques essentielles du portier dessinées par les physiologies sont donc les suivantes :
- il a un poste à la fois de pouvoir et dimpuissance : son statut est intermédiaire, puisquil na pas un rang social reconnu, mais peut transformer la vie quotidienne de tout un immeuble en enfer. Il nappartient pas à une famille, à un maître en particulier, mais a accès à la vie privée de tous les occupants, soit par les bavardages des domestiques, soit en espionnant le courrier et les visites.
- on tourne en défaut tous ses traits de caractère : son ambition pour ses enfants est perçue comme déplacée, ses besoins dargent deviennent de lavidité, de la cupidité, etc. Ainsi, certains traits de la portière se retrouvent-ils chez la fruitière, mais ce qui est négatif chez la première devient positif chez la seconde :
Nul ne vient chez elle[la fruitière] sans y échanger quelques paroles. Cest le rendez-vous des servantes et par elles les secrets des ménages descendent chaque matin et arrivent à son oreille. Placée sur la rue, et au pied de ces maisons qui contiennent un monde entier, elle voit tout, elle sait tout.
Cet Argus au féminin pourrait être accusée despionnage. Or, elle jouit de qualités que lon refuse à la concierge :
La portière ne jouit ni de son crédit, ni de sa considération. La portière est méchante, hargneuse et notoirement indiscrète. La fruitière est vantée pour sa discrétion et ses sages conseils.
Lattaque est vive, opposant de manière radicale deux types quon aurait pu croire moins différents.
La fruitière, qui sait tant de choses de la vie usuelle, ne sait presque rien des événements politiques : bien différente de la portière sa voisine, qui a des prétentions et un savoir dhomme détat. Parfois, dans ses heures de désoeuvrement , elle emprunte à celle-ci une moitié de vieux journal. Elle lit rarement et ne sut jamais bien lire ; elle épelle à grand-peine. [...] Lasse enfin et découragée, elle en revient à son vieux livre de prières, livre quelle sait par cur, ce qui ne veut pas dire quelle le comprend. Quimporte au surplus ? Où lesprit manque, le cur suffit.
Lexplication de cette opposition de cur et desprit nous est donnée par Jean-Louis Deaucourt :
Image idyllique du peuple dans son innocence originelle, la fruitière participe encore de cet éden par son métier en plein air, lié au rythme des saisons. La portière attire en revanche sur elle limagerie négative de la ville : minéralité, entassement, vices de cette vie artificielle de déracinée sans mémoire.
- on tient peu compte de ses conditions de vie, non volontaires, pour renvoyer limage dune espèce à part, proche de lanimalité : cest une race moitié humaine, moitié canine (Le Livre des Cent-et-Un), une engeance peu appréciée (Les Français peints par eux-mêmes: Sil y en avait une dhonnête, « lhabitude ferait dire delle ce que lon dit des autres : la race des portières est une vilaine engeance »), on les compare à des cloportes, ou des castors.
Balzac : du type au personnage
On retrouve bien sûr dans ses romans des caractéristiques typiques. Tout dabord, les portiers ou portières sont vieux et laids, comme le montre la comparaison « laide comme un vieux portier ». Entre la portière vieille et édentée de Ferragus en 1831, et la beauté monstrueuse de la Cibot en 1847 (elle a 48 ans), lextérieur du personnage change peu. Ensuite, la portière gouverne son mari, par exemple dans La Cousine Bette : « Si le baron sétait adressé à M. Olivier, peut-être aurait-il appris tout. Mais Olivier dormait. Dans les classes inférieures, la femme est, non seulement supérieure à lhomme, mais encore elle le gouverne presque toujours. » Cibot est un personnage complètement effacé par rapport à sa femme, qui, toute à ses intrigues, lui fait assumer toutes les tâches de limmeuble : « le petit tailleur, qui balayait la cour, la porte et la rue [...] ; car, depuis la maladie de Pons, Cibot remplaçait sa femme dans les fonctions quelle sétait attribuées ». Car, on la dit, le métier du mari de la portière sera forcément celui de cordonnier, ou de tailleur. Ces tâches peu glorieuses justifient lambition pour les enfants qui se retrouve chez les concierges des Petits bourgeois, des Comédiens sans le savoir, et du Théâtre comme il est, ainsi que chez les Olivier. Enfin, le langage des portiers balzaciens se conforme au type avec les deux traits spécifiques que sont les cuirs et le bavardage (on pense à la pipelette, qui nest autre quAnastasie Pipelet, le nom pipelet devenant dabord un nom commun pour désigner un concierge, puis un bavard). Pour preuve, cette remarque tirée de Cousin Pons : « Si lon a trouvé le moyen darrêter les machines à vapeur, celui de stopper la langue dune portière épuisera le génie des inventeurs. » Pour les fautes, Mme Olivier se distingue : « Reine ne peut nen avoir, rapport à mon fils, pour qui nelle a des bonté... Vous voyez bien que si madame avait des rapports avec M. Crevel, nous le saurerions. »
Mais dautres détails plus précis semblent également provenir directement des physiologies :
- le prénom qui devient nom, pour les Olivier : dans Le Livre des Cent-et-Un, les concierges sappellent tous M. Laurent, ou M. Denis.
- la portière et son balai comme emblème (dans Ferragus).
- les habits : on trouve dans le portrait suivant deux stéréotypes (celui de la portière mère dactrice, ou de danseuse, et celui de la concierge mal habillée, portant cabas et châle) :
[...] ça [une concierge aperçue dans la rue] était une vieille femme à chapeau resté six mois à létalage, à robe très prétentieuse, à châle en tartan déteint, dont le figure était restée vingt ans dans une loge humide, dont le cabas très enflé nannonçait pas une meilleure position sociale que celle dex-portière ; plus une petite fille svelte et mince, dont les yeux bordés de cils noirs navaient plus dinnocence, dont le teint annonçait une grande fatigue, mais dont le visage, dune jolie coupe, était frais, et dont la chevelure devait être abondante, le front charmant et audacieux, le corsage maigre, en deux mots un fruit vert.
Balzac joue sur lappartenance à un type de ses personnages : il parle dun « Genre Portier » dans Les Comédiens sans le savoir, il annonce des « spécimen de portier (mâle et femelle) » dans le titre du chapitre présentant les Cibot, et il en fait une entité collective lorsquil présente les portiers comme une membrane, un muscle essentiel, dans limage organique du homard de Ferragus.
Évolution du type
Balzac replace les portiers dans leur environnement, en décrivant des conditions de vie misérables, qui expliquent leur besoin dargent, comme le montre un des personnages des Comédiens sans le savoir :
Si, reprit Bixiou, un homme ayant bâti de grandes cages, divisées en mille compartiments comme les alvéoles dune ruche ou les loges dune ménagerie, et destinées à recevoir des créatures de tout genre et de toute industrie, si cet animal à figure de propriétaire venait consulter un savant et lui disait : « je veux un individu du Genre Bimane qui puisse vivre dans une sentine pleine de vieux souliers, empestiférée par des haillons, et de dix pieds carrés ; je veux quil y vive toute sa vie, quil y couche, quil y soit heureux, quil ait des enfants jolis comme des amours ; quil y travaille, quil y fasse la cuisine, quil sy promène, quil y cultive des fleurs, quil y chante et quil nen sorte pas, quil ny voie pas clair, et quil saperçoive de tout ce qui se passe au-dehors » assurément le savant ne pourrait pas inventer le portier, il fallait Paris pour le créer, ou si vous voulez le diable...
Les portiers ne sont quun produit, la création mineure du monstre parisien. Ce fait permet de les situer dans un cadre beaucoup plus global : le type du portier nest que le déchet, le rebut de la société parisienne, qui la créé pour lutiliser, sans lui donner de quoi vivre.
Les portiers ne sont donc que des rouages, et peuvent, en tant que tels, être utilisés autant quils nous utilisent. Leur pouvoir peut servir au détriment, ou à lavantage des uns et des autres.
La Cibot, avant dêtre appâtée par le gain, soccupe de toutes les tâches ménagères dont ne veulent pas soccuper nos deux célibataires Pons et Schmucke. Ce dernier précise quil a eu lhabitude de sarranger avec tous ses précédents portiers, et quil na jamais eu à sen plaindre. De même, si la portière nous espionne, on peut être content un jour despionner son mari ou sa femme grâce à ce même outil : cest ce que fait M. Jules dans Ferragus. Enfin, dans un retournement assez comique, Ravenouillet, le portier de Bixiou dans Les Comédiens sans le savoir, lui signe ses billets de change, il lui prête donc de largent, grâce aux bénéfices quil a pu tirer des loges dans sa carrière de portier, ce qui lui donne un pouvoir certain sur ses locataires, mais ce qui arrange aussi ses locataires.
Ce qui distingue Balzac, cest de ne pas limiter le rôle des portiers à celui dintermédiaires entre locataires et propriétaires, comme cest le cas dans la plupart des autres romans ou pièces. Sils sont des rouages, ce sont ceux de lintrigue, et leurs personnages se développent selon les besoins du roman dans son ensemble.
Trois exemples peuvent étayer ce propos.
Tout dabord, Ferragus. On na quune ou deux lignes sur les différents portiers, et qui reprennent des clichés (la portière vieille et édentée, la portière rusée, le portier qui espionne pour le bénéfice du mari...). Mais les portiers font partie de lidentité de cette nouvelle pour trois raisons :
- Monsieur Jules doit évoluer au cours de lintrigue, en passant du paradis de son appartement, de son intérieur, à la ville, à une réalité oubliée :
Jules se sentit humilié de reconnaître la prodigieuse intelligence avec laquelle son concierge épousait sa cause, et ladresse avec laquelle il devinait les moyens de le servir. Lempressement des inférieurs et leur habileté particulière à compromettre les maîtres qui se compromettent lui était connus, le danger de les avoir pour complices en quoi que ce soit, il lavait apprécié ; mais il ne put songer à sa dignité personnelle quau moment où il se trouva si subitement ravalé. Quel triomphe pour lesclave incapable de sélever jusquà son maître, de faire tomber le maître jusquà lui !
Le mensonge et la ruse font désormais partie de la vie de M. Jules, et avec eux le sentiment de son propre avilissement, de sa déchéance. Avoir un portier pour complice, cest descendre le premier des échelons du malheur.
- la place de Paris dans le récit justifie la place de ce « muscle essentiel du monstre » quest le portier. Si lintrigue commence, cest parce quun jeune homme aperçoit celle quil aime dans la mauvaise rue : Paris a ses règles, et lespace où lon vit, où lon se déplace attribue une place dans la société. Les portiers sont les reflets de cette répartition des populations dans Paris. On doit voir la différence entre le portier de M. Jules et celui des différents endroits où se réfugie le père de Mme Jules.
- Ferragus est un « roman policier » : il procède comme une enquête, avec des étapes, pour savoir la vérité sur une femme. À chaque endroit, les portiers sont les meilleurs sources de renseignement possibles, que ce soit pour Jules ou pour Auguste de Maulincourt. Lapparition dun gardien dans lintrigue en marque chaque nouvelle étape : Balzac évoque même le gardien du Père-Lachaise, ultime étape dans la quête du mari pour retrouver sa femme. Celui-ci, dailleurs, sera encore une fois le seul à pouvoir lui indiquer précisément où elle repose.
« Les Martyrs ignorés »
Balzac reprend la fameuse blague du « portier je veux de tes cheveux », racontée par James Rousseau en 1841, et titre dun vaudeville : cest Eugène Sue qui en aurait été linstigateur une quinzaine dannées auparavant.
La farce consiste à faire demander par tous les habitants du quartier des cheveux à un portier chauve. Alors que Rousseau se moque évidemment du pauvre portier (« Quest-il devenu ? on ma assuré quil était devenu fou »), Balzac intègre lhistoire avec celle des autres martyrs, qui sont des gens, dhorizons divers, que le pouvoir de lesprit a fini par atteindre physiquement, souvent mortellement. Le sort du malheureux portier prête beaucoup moins à rire chez Balzac que chez Rousseau : « Aujourdhui cet homme est fou, il est à Bicêtre, et passe sa vie à se peigner une chevelure imaginaire ; il croit avoir des cheveux. » Il est lun des exemples qui servent à prouver au petit groupe damis philosophes que « nous sommes aussi bien immortels en vertu des théories spiritualistes que par la force des analyses matérialistes ».
« Le Cousin Pons »
Lévolution de la Cibot au cours du roman est manifeste : de portière moustachue, qui a eu des malheurs, et dont le mari est tailleur, elle devient une voleuse, à moitié criminelle en favorisant la mort de Pons par ses bavardages, ses trahisons, et en lisolant. Le récit suit alors les manigances de la portière, lorsquelles se développent : cest elle qui agit, qui monte les intrigues autour des deux musiciens, cest pour elle que Rémonencq tue Cibot, etc. Bref, le personnage ne peut plus être considéré comme un simple maillon dans lintrigue, mais comme celui qui donne les impulsions à de nouveaux développements. Lévolution se marque aussi dans son langage : les « n » ajoutés, typiques de la concierge, apparaissent de moins en moins (alors que Pons garde le même jargon jusquà la fin du roman). De la concierge « Providence », on passe ainsi au « monstre » (les deux appellations venant de Schmucke) : la Cibot participe bien de lesthétique grotesque du roman. Le personnage comique, dont les défauts prêtaient à la farce et la caricature, a été détourné en un personnage effrayant.
Balzac exploite les spécificités de son emploi pour en faire un élément majeur du récit : la portière est, pour deux célibataires peu fortunés, un peu rêveurs, le moyen le plus simple dêtre délivrés des tâches pratiques de la vie quotidienne. La Cibot va faire de cet affranchissement une dépendance matérielle, en les prenant en charge complètement, comme des enfants. Mais le portier est aussi lintermédiaire entre la rue et limmeuble, le dehors et le dedans : la Cibot va isoler les musiciens, faisant de lentrée de limmeuble un lieu stratégique pour contrôler les visites quils reçoivent. Ce nest que lorsquils reprennent un peu de ce contrôle quils peuvent contrer la portière (notamment quand ils font entrer le notaire à son insu, profitant de la confusion provoquée par la maladie et la mort de Cibot). Il est cependant déjà trop tard. Enfin, la bonne ménagère toute dévouée, qui avait la confiance des deux hommes, donc accès à leur vie privée, en profite pour les trahir, faisant pénétrer leurs pires ennemis chez eux, violant de ce fait leur intimité.
À partir de ces exemples, on peut constater que lidentité du portier est forgée autour dun lieu : il se tient sur un lieu limite, le seuil, frontière entre la rue et la maison, le public et le privé. La loge est une espèce de zone neutre où les deux camps peuvent pénétrer en sécurité, et quils doivent impérativement franchir pour passer de lautre côté. Les portiers se plaignaient dailleurs de navoir eux-mêmes pas dintimité puisque, comme ils devaient pouvoir tout voir de leur loge, nimporte qui devait pouvoir tout voir dans la loge. Le personnage se construit donc daprès cette position de neutralité ; dès quils la quittent, dans un sens ou dans lautre, léquilibre est rompu. Ainsi, si le portier des Martyrs ignorés est lobjet de la farce, cest parce quil est intervenu auparavant dans larrangement du mariage dun des locataires de son immeuble : il sest un peu trop immiscé dans une affaire privée. Les amis du locataire se vengent, en faisant participer toute la rue à la farce. Dautre part, la loge concentre tous les aspects négatifs de la ville : en tant quespace confiné, sale, sombre, elle ne peut donner naissance quà un personnage aux instincts les plus vils. Les conditions de vie misérables expliquent ce que deviennent les portiers, elles ne lexcusent ni ne le justifient. Balzac, plus que le produit de la ville, en fait le produit de Paris : ces membranes infimes soutiennent lensemble par leur nombre. Cest dire le nombre de limites, le nombre de cloisons qui existent dans lespace parisien, et dans la société parisienne. Sil y a des seuils, cest quil y a des zones bien définies, les personnages principaux ne faisant que passer de lune à lautre. Et les portiers sont certains des personnages qui ont le pouvoir de faire franchir ces seuils.
À partir dun espace qui conditionne le personnage, Balzac crée des personnages qui se modèlent plus, semble-t-il, sur lidentité du roman que sur une identité individuelle. Il ny a pas un type de portier balzacien, il ny a pas non plus de portiers entièrement empruntés aux physiologies, dès quune place un peu significative leur est accordée dans un récit. Selon le ton, le portier sera grotesque, espion, infernal, voire parfois pitoyable, participant bien à la construction du grand univers balzacien.
Cécile stawinski
(Paris)
« Le docteur vaut peut-être mieux que le journaliste, mais il me plaît moins »La représentation du journaliste chez balzac
Les années 1820-1840 sont la grande époque de la taxinomie. On série, on divise le paysage social en figures facilement identifiables, avec sérieux quelquefois (dictionnaires des personnalités de Guyot de Fère, de Quérard, Dictionnaire de la conversation...), avec une légère distance le plus souvent (les codes, les physiologies, Les Français peints par eux-mêmes...). Toutes ces typologies, qui sont en général écrites par des littérateurs, permettent, en établissant une grammaire du monde, de le rendre lisible. Parmi les silhouettes les plus souvent croquées à cette époque, on trouve lépicier, la grisette, lartiste et... le journaliste. Il est lobjet détudes documentaires (nomenclature de personnalités, études de murs dans les keepsakes, études dans les journaux et revues, physiologies, préfaces de romans), la cible dune écriture satirique (codes, articles des journaux satiriques...) et lenjeu de fictions puisque sa silhouette hante la population des personnages secondaires de nombreux romans (Ernest ou le travers du siècle de Gustave Drouineau, Lucien Spalma de Jules-Amyntas David). Pratiquement toujours la description aboutit à une mise au pilori de la profession. Honoré de Balzac sillustre particulièrement bien dans cet exercice que ce soit dans des romans qui sintéressent de manière centrale au journalisme (Illusions perdues, Une fille dÈve, La Muse du département, Splendeurs et misères des courtisanes), dans les textes fictionnels encore plus nombreux qui évoquent le journalisme de manière périphérique (La Maison Nucingen, Béatrix, Albert Savarus, Z. Marcas, Les Comédiens sans le savoir...), dans la Monographie de la presse parisienne, physiologie corrosive du journalisme.
Or, jusquà sa mort quasiment, Balzac a été journaliste. Il a participé très activement à un certain nombre dentreprises de presse, comme La Silhouette, La Caricature, La Mode, Le Voleur, Le Rénovateur, la Revue de Paris, Le Temps peut-être. Il a été lui-même créateur de deux revues qui ont périclité, la Chronique de Paris et la Revue parisienne et il est jusquà la fin de sa vie impliqué dans laventure du roman-feuilleton. Comment résout-il la contradiction entre une peinture si virulente du milieu journalistique et un engagement massif dans la presse ? La question de la représentation du journaliste chez Balzac, on lentrevoit à travers ce paradoxe, dépasse la question purement sociologique du type et engage personnellement et essentiellement lécrivain à travers lévaluation décritures posées comme concurrentes par lépoque et pratiquées par Balzac de manière plutôt consensuelle. En fait, il semble que Balzac parvient à tenir un double discours sur le journaliste en jouant sur les formes, sur les systèmes des personnages (personnages-écrans et personnages-miroirs), sur la polyphonie toujours nécessaire du texte littéraire.
Représentations dépoque
Il est sans doute paradoxal quen ces temps de prise de conscience de la nécessité de la liberté de la presse, au moment où le journalisme suscite une révolution et un changement de régime en France, la profession soit à ce point déconsidérée. La critique faite dans les études de murs dépoque porte en fait plutôt sur lhomme décriture que sur lhomme de pouvoir ou dopinion. Pratiquement tous les textes condamnent lécrivain professionnel, celui qui monnaye son écriture. Dans Illusions perdues, Vernou désillusionne ainsi Lucien :
Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle uvre, un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y attacher, le défendre ; mais des articles lus aujourdhui, oubliés demain, ça ne vaut à mes yeux que ce quon les paye. Si vous mettez de limportance à de semblables stupidités, vous ferez donc le signe de la croix et vous invoquerez lEsprit saint pour écrire un prospectus !
Trois procédés basiques permettent de préciser lidentité du journaliste : la taxinomie, la métaphore et la caricature.
1. La taxinomie
Lécriture physiologiste tente dabord de dégager des sous-espèces en fournissant une nomenclature de la profession. Cette nomenclature si elle est systématique, peut cependant varier dans sa catégorisation. Le Code du littérateur et du journaliste distingue les journalistes selon leur hiérarchie dans le journal et selon leur rubrique : le directeur de journal, le rédacteur de journal, le feuilletoniste... Théophile Gautier, futur galérien de la presse périodique, établit dans la préface de Mademoiselle de Maupin sa propre nomenclature virulente en quatre catégories plus subjectives ou fantaisistes : le « journaliste moral », le « critique utilitaire », le « journaliste blasé », le « critique prospectif ». Dautres écritures taxinomiques dégagent une typologie par journal ou par genre de journal comme dans lanonyme Physiologie de la presse où les différentes catégories sont illustrées par des personnalités de journalistes nommément identifiées. La taxinomie se fait alors dénonciation.
Deux types sattirent particulièrement les foudres des physiologistes : le feuilletoniste et le critique. Le terme de « feuilletoniste », né avec la séparation de la partie politique du journal du rez-de-chaussée, est tout récent. Le mot fait probablement son apparition dans un article paru dans LImpartial le 6 novembre 1833 où il est assorti du commentaire suivant : « Il faut des mots nouveaux pour des choses nouvelles ». Car, ajoute lauteur, « le mot critique devrait être rayé du vocabulaire de presque tous les journaux ». En effet, explique-t-il, « la critique nest plus possible. Les articles qui portent cette étiquette ne sont que des réclames déguisées, ou le reflet des amitiés et des haines, commerciales ou littéraires, des éditeurs et des auteurs. » Un lieu commun sinstalle : le feuilletoniste est un vendu de lécriture. Jacques Arago consacre dans le Nouveau Tableau de Paris un article au feuilletoniste, gigantesque et redondante expansion du lieu commun :
Tu es riche, et les feuilletonistes te dénigrent, te déchirent ! Tu peux prêter de largent, donner de beaux dîners, disposer dun cabriolet, et les feuilletonistes ne te trouvent pas du génie !... Pauvre ami, doù viens-tu donc ? ... Si, comme toi, jétais riche, pas un théâtre ne me serait fermé, pas un journal ne me serait hostile, à moins que je ne voulusse ni de la faveur des journaux, ni de la faveur des théâtres. Si comme toi, jétais riche... Eh ! bon dieu ! je ne ferais pas cet article, et tu ignorerais quil ne dépend que de toi dêtre un homme supérieur et davoir les feuilletonistes à ta disposition.
Le critique, autre figure qui se détache traditionnellement dans les taxinomies, déchaîne une écriture cette fois plus haineuse que méprisante, le paradoxe étant que les dénonciations les plus virulentes tiennent de lautodénonciation. Ainsi Alexandre Dumas, critique de La Presse, attaque en 1836 les critiques :
Lun, plus vénal que méchant, sest imposé pour système de navoir ni amitiés ni haines ; ses injures et ses éloges sont chiffrés : chaque louange et chaque critique portent une étiquette. On achète chez lui à prix fixe, et en sortant il vous remet son prospectus quil vous prie ingénument de distribuer à vos amis et connaissances ; il reçoit tout, depuis lor en lingots jusquau plaqué, son bureau est un magasin dorfèvrerie, on dirait une succursale de Mont-de-Piété ; cest quen effet il prête sa plume sur gages : il a tous les trimestres son jour déchéance, et le 1er janvier de chaque année est consacré à la recette générale des pendules, des cabarets et des couverts en vermeil. Dès la première fois que vous allez le voir, il vous raconte naïvement toutes ces choses, et lorsque vous vous étonnez de son aplomb, comme Vespasien, il vous fait flairer son or.
Lautre est au contraire plus méchant que vénal : son fiel est de limpuissance aigrie, de la colère extravasée, de la haine rance ; il a voulu être homme de lettres, et il na pu être quhomme de feuilles. Il a dans un tiroir de son bureau une comédie et deux ou trois vaudevilles refusés ; cest de cette vue quil sinspire lorsquil a à rendre compte dune pièce qui, plus heureuse ou plus malheureuse que ses uvres à lui, est parvenue jusquau théâtre. Le plus habituellement il na pas besoin davoir recours à ce moyen dexcitation, mais il lemploie toujours avec succès lorsque par hasard il est heureux et quil craint que son bonheur ninflue sur lamertume de son jugement. Cest sa verve à lui que ce souvenir ; cest que les blessures faites à lamour propre ne se cicatrisent jamais, et quelles suintent une goutte de sang à chaque pulsation du cur. Il va sans dire que si une uvre médiocre apparaît, il est tout sympathie, tout éloge pour elle. Ceux qui ne le connaissent pas croient que cest de limpartialité, ceux qui le connaissent soutiennent que cest la voix du sang.
Cette analyse prouve un sentiment de culpabilisation des écrivains-journalistes qui participent du climat général de suspicion vis-à-vis du journal au point de sombrer facilement dans lautocritique. De même dans La Comédie humaine, les dénonciations les plus virulentes du journaliste ou du critique sont des autodénonciations rarement prises en charge par le narrateur mais formulées par les personnages-journalistes :
Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu dêtre un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il sest fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi, ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où lon vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. Sil existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin, la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal nest plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions.
2. La métaphore
Le journaliste déchaîne également la verve métaphorique de ses contempteurs : le « pointeur de bordées », le « faiseur de bigarrures », le « donneur des coups de lancettes », le « matamore littéraire », le pauvre folliculaire, le « proconsul de la république des lettres ». Les deux réseaux métaphoriques, à connotation fortement sexuelle, les plus souvent utilisés pour qualifier le journaliste éclairent le lecteur sur les véritables reproches adressés à cette profession. Le journaliste serait dabord la fille perdue, la catin, la prostituée de la littérature. « Fille perdue, feuilletoniste, la distance peut se mesurer ; lune et lautre appartiennent à qui paie, argent ou oripeaux, bijoux ou promesse, nimporte. » Cette image permet de filer des motifs-clés liés à la fonction : lachat de lécriture, la dégradation, le déshonneur, la chute. Évidemment, cette métaphore est omniprésente dans La Comédie humaine :
À laspect dun poète éminent y prostituant la muse à un journaliste, y humiliant lArt, comme la Femme était humiliée, prostituée sous ces galeries ignobles, le grand homme de province recevait des enseignements terribles. Largent ! était le mot de toute énigme.
La deuxième métaphore, peut-être moins attendue mais tout aussi productive, est celle de leunuque. « Cest leunuque qui médit des belles sultanes », dit Louis de Maynard dans LEurope littéraire. Théophile Gautier dans la préface de Mademoiselle de Maupin reprend cette métaphore : « Il est douloureux de voir un autre sasseoir au banquet où lon nest pas invité, et coucher avec la femme qui na pas voulu de vous. Je plains de tout mon cur le pauvre eunuque obligé dassister aux ébats du grand seigneur. » Un peu plus haut, il avait explicité cette métaphore :
Vous ne vous faites critique quaprès quil est bien constaté à vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps courtisé la muse, vous avez essayé de la dévirginer [sic] ; mais vous navez pas assez de vigueur pour cela ; lhaleine vous a manqué, et vous êtes retombés pâles et efflanqués au pied de la sainte montagne.
On trouvera ce lieu commun dans tous les discours agressifs contre la critique. Balzac, dans la préface de 1833 à Eugénie Grandet, parle également de « critique des eunuques ». Dans la Monographie de la presse parisienne, il reprend la même image : « Ne pouvant rien créer, le critique se fait le muet du sérail, et parmi ces muets, il se rencontre par-ci par-là un Narsès et un Bagoas. Généralement, le Critique a commencé par publier des livres où il a pu peut-être écrire en français, mais où il ny avait ni conception, ni caractères ; des livres dépourvus dintérêt. »
3. La caricature
La physiologie aime à exagérer pour mieux cerner un trait. Elle excelle dans les petites scènes croquées caricaturalement et voit dans le journaliste un viveur roulant carrosse, fréquentant café Tortoni et café Anglais, fumant cigare, invariablement acoquiné à quelque créature du théâtre dont il fait la réputation. Les théâtres, scène et coulisses, forment son territoire :
Le feuilletoniste, quand le soir est arrivé, se fait beau pour aller se mêler dans les foyers des théâtres aux groupes des artistes, et lorgner aux balcons et aux avant-scènes ; toujours il arrive quand la pièce est commencée, toujours il sen va avant quelle soit finie, ouvrant et frappant avec fracas les portes des couloirs : il voit treize pièces dans une soirée.
Le mode de vie caricatural se construit donc à limage de la fonction et de lécriture : prodigalité, dépense excessive, gaspillage, gâchis... Appuyant cette imagerie de lhomme dépensier et libidineux, lorgie, indispensable dans tous les romans qui mettent en scène des journalistes, devient un lieu commun comme le prouve la nouvelle Le Bol de Punch de Gautier où chacun des participants au festin juxtapose à son couvert un exemplaire dun roman ouvert à la page de lorgie. Le texte matriciel de cette scène de lorgie se trouve au début de La Peau de chagrin. Il sagit dun banquet organisé par un banquier pour la création de son journal. Après quelques croquis de figures journalistiques, Balzac complète sa description par un dialogue échevelé entre tous les membres de lorgie, composé dépigrammes, de répliques spirituelles et futiles, de mots à la mode (« voici des petits pois délicieusement fantastiques »), de remarques dactualité (un débat sinstaure à propos du Roi de bohême et de ses sept châteaux qui se conclut par cette réflexion : « ne serait-il pas plaisant, dit le jugeur à son voisin, de me battre pour un ouvrage que je nai jamais vu, ni lu ! »). Lensemble dégage une impression de superficialité et dirréalité en fonctionnant par bribes, par éclats. Ici, dans le vin et le champagne, se préparent larticle et lopinion. La parole journalistique ne sentend quà travers léclat : éclat de rire, de voix, desprit.
À travers tous ces textes, le journaliste apparaît comme une figure dégradée décrivain. Beaucoup des motifs de la représentation du journaliste chez Balzac (personnage vénal, dilapidateur, au mode de vie corrompu, à la puissance disproportionnée par rapport au talent), tout comme dailleurs les procédés de la dénonciation (taxinomie, métaphorisation, caricature), proviennent donc du vaste intertexte fictionnel, panoramique et journalistique contemporain de lédification de La Comédie humaine.
Du type journaliste aux personnages de journalistes
Le personnage du journaliste sinscrit donc dans un certain contexte discursif que Balzac assume et même dont il se fait lécho. Pour réaliser cette intégration du type à lintérieur de la grande uvre, il construit une mini-structure pyramidale de personnages journalistes reparaissants. De plus, il exploite certaines qualités de la figure journalistique pour bâtir le scénario énonciatif et romanesque de plusieurs de ses romans au point que, finalement, la fonction du journaliste finit par excéder dune certaine manière son image.
1. La structure pyramidale
Il nest pas un journaliste principal chez Balzac comme il existe un médecin principal ou un commis voyageur mais il existe plusieurs personnages récurrents qui reçoivent cette étiquette. Il faut dailleurs les distinguer des très nombreux personnages qui sont journalistes passagèrement, souvent dailleurs de manière hétérodiégétique, et dont on peut raisonnablement dire quils excèdent cette identité : on pense à Z. Marcas, à Albert Savarus, à Godefroy dans LEnvers de lhistoire contemporaine, à Raphaël de Valentin dans La Peau de Chagrin. Il existe (on pourrait discuter sans doute ce chiffre) neuf journalistes dans La Comédie humaine, cest-à-dire neuf personnages qui incarnent le type puisque type il semble y avoir comme en témoigne la dédicace dIllusions perdues à Victor Hugo : « Les journalistes neussent-ils donc pas appartenu, comme les marquis, les financiers, les médecins et les procureurs à Molière et à son Théâtre ? » Neuf personnages sont qualifiés, sont identifiés par la narration comme journalistes.
Pourquoi multiplier les personnages sil existe un type ? La critique a quelquefois tenté de prouver que chaque personnage répondait à un modèle référentiel. Sil nest pas douteux que lexpérience personnelle ait fourni quelques anecdotes (on sait que le faire-part de Lousteau dans La Muse du département a été écrit par Jules Janin), des analyses détaillées de chaque personnage prouvent le mélange entre plusieurs modèles référentiels et des éléments fictionnels.
La prolifération des personnages a plutôt pour fonction de mieux appréhender la sociologie des journalistes, leur matrice sociale commune. Dune origine sociale bourgeoise, le journaliste balzacien vient le plus souvent de province. Cest un homme né au tournant du siècle qui a commencé sa carrière autour de 1821. Toutes ces données renvoient effectivement à une réalité sociologique : le fort afflux de personnel bachelier issu dune petite bourgeoisie provinciale attiré par la carrière des lettres à la fin de la Restauration et au début de la monarchie de Juillet. Ces précisions ont également une forte couleur autobiographique.
Comme la sociologie, léthologie du type journalistique ne peut se préciser que dans une vision de la communauté. Personnage de médiation et de discours, le journaliste doit se cerner dans son rapport aux autres. La communauté journalistique, la sphère des « bons enfants » dans La Comédie humaine se construit antithétiquement par rapport à une association dintellectuels et de penseurs, refusant le lien avec le marché, le Cénacle. Une citation fameuse manifeste cette opposition :
[Lucien] ne se savait pas placé entre deux voies distinctes, entre deux systèmes représentés par le Cénacle et par le journalisme, dont lun était long, honorable, sûr ; lautre semé décueils et périlleux, plein de ruisseaux fangeux où devait se crotter sa conscience. Son caractère le portait à prendre le chemin le plus court, en apparence le plus agréable, à saisir les moyens décisifs et rapides.
Enfin la multiplication des personnages répondrait à un souci taxinomique comme dans la Monographie, et même à une perspective axiologique et hiérarchique devant un type si complexe quil ne se réduit pas facilement à un personnage. Une hiérarchie littéraire se dessine entre des personnages voués à la littérature commerciale (Finot, Chodoreille, Vernou, Merlin), des journalistes de talent mais sans la volonté suffisante pour arriver (Étienne Lousteau, Raoul Nathan, Lucien de Rubempré) et deux critiques de haut rang (Claude Vignon, Émile Blondet). À cette hiérarchie littéraire correspond la distribution de fonctions romanesques et de schèmes comportementaux en amour et en société qui permettent de distinguer nettement trois sous-ensembles.
Les personnages voués à la littérature commerciale occupent des fonctions secondaires dans les romans : ils dessinent larrière-plan des réunions journalistiques. Ils sont caricaturaux dans les rapports mercantiles quil entretiennent avec lécriture. Vernou se dépeint comme un « marchand de phrases », Finot est surnommé « proxénète littéraire » par Rastignac, Hector Merlin se plaint dans Illusions perdues quon ne lui paie pas ses blancs, et Adolphe Chodoreille a fait une invention très lucrative :
Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui qui consiste à payer chez un papetier une bouteille dencre, un paquet de plumes et une rame de papier coquille douze francs cinquante centimes, et de revendre les deux mille feuillets que fournit la rame, en coupant chaque feuille en quatre, quelque chose comme cinquante mille francs, après toutefois y avoir écrit sur chaque feuillet cinquante lignes pleines de signes et dimagination.
Ce problème, de douze francs cinquante centimes métamorphosés en cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes chaque ligne, stimule bien des familles qui pourraient employer leurs membres utilement au fond des provinces, à les lancer dans lenfer de Paris.
Le deuxième sous-ensemble intègre des personnages de journalistes paradoxaux, au talent indéniable mais trop faibles de caractère pour réussir. Ils sont chacun héros principal dau moins un roman (La Muse du département pour Lousteau, Illusions perdues pour Lucien de Rubempré, Une fille dÈve pour Nathan Raoul) mais leurs ascensions sociales sont limitées car ils ont cédé à lattrait de la littérature facile. Ils partagent les mêmes maîtresses, souvent des actrices ou des prostituées, probables métaphores du petit journal, tandis que leurs amours dans la haute société, représentations de leurs intrusions furtives dans les grandes revues ou dans la littérature, naboutissent quà des échecs. Ils meurent donc ou végètent.
Les deux personnages de critiques tranchent dans la population des journalistes. Le commentaire narratorial est nuancé à leur endroit. Ainsi il est dit de Claude Vignon que sa critique est une « science exigeant une complète compréhension des uvres, une vue lucide sur les tendances dune époque, ladoption dun système, une foi dans certains principes ». Ils réussissent ultimement à sarracher à la carrière du journalisme au prix dailleurs, on le pressent, dune certaine abdication littéraire. Vignon devient maître des requêtes au conseil dÉtat, professeur à la Sorbonne et au Collège de France. Étienne Blondet épouse la comtesse de Montcornet son amie denfance en 1837 et devient préfet.
À travers la multiplication des situations romanesques et sociales, le type paraît se dissoudre. Mais un certain rapport au langage constitue le socle identitaire commun à tous ces personnages.
2. Paroles de journalistes
Le journaliste, chez Balzac, évalue la parole et le langage à laune monétaire : il connaît le prix dune ligne, dune colonne, dun feuilleton. Le langage nest jamais envisagé dans son rapport à la morale. La déclaration, le serment, sont des actions constamment bafouées chez le journaliste. Il nexiste pas conséquemment déthique de lacte critique ou du positionnement politique : Lucien de Rubempré comme épreuve initiatique du journalisme doit sexercer à écrire trois articles sur le livre de Nathan, lun élogieux, lautre très critique, le dernier neutre et comme Merlin, il choisit dappartenir simultanément à des journaux de bord politiques opposés.
Les mots gratuits, non rémunérés par le libraire ou léditeur, sont évalués pour leur part à léchelle interne du bon mot, dans un rapport quasi « poétique » au langage. La mystification, la plaisanterie, la charge, le « canard » sont des pratiques dans lesquelles excelle le journaliste. La scène fameuse du baptême journalistique de Lucien dans Illusions perdues en est un exemple édifiant. La couronne de roses dont Coralie affuble Lucien est en fleurs artificielles, signe même de la facticité du sacre, accompli au champagne, au nom du « timbre, du cautionnement et de lamende ». Lacte sacré parodié est transformé en sacre grotesque. On remarque dailleurs que ce baptême nattribue pas à Lucien un nom : « Je te baptise journaliste », lui dit-on. Or la question de la nomination est essentielle pour se définir une identité. Ce personnage sans nom ne signe pas ses articles ou dispose de divers pseudonymes alors que même dans sa vie privée, il oscille entre le Rubempré et le Chardon, incapable sans doute en raison de son rapport aléatoire au langage de se fixer une identité.
Rien détonnant alors à ce que le destin du journaliste soit un destin fatal. Condamné à des amours vénales (la prostituée peut échanger elle aussi des mots damour contre de largent) ou théâtrales (la comédienne fait aussi des fausses promesses), le journaliste dépense et galvaude ses mots qui ne comptent pas pour lui. Être de gaspillage, il dilapide cette énergie vitale dans le système balzacien, le mot, jusquà risquer den mourir car « le semblant coûte aussi cher que le réel ! » Au bout de la peau de chagrin des mots, Blondet sera tenté par le suicide tout comme Nathan et même Lousteau. Lucien finira par se tuer. Au contraire, DArthez qui croit aux mots, peut à la fois écrire de la littérature et, cest la contrepartie, être une victime des mensonges de la princesse de Cadignan. Dans un salon de journalistes, dans Les Secrets de la princesse de Cadignan, devant la foi que dArthez a pour le discours amoureux, Blondet le journaliste reconnaît la force de cette crédulité : « Le génie est plus fort que lesprit », dit-il à Nathan.
Malgré ces effets de représentation péjoratifs, le journaliste, on le voit, dessine un rapport au langage tout à fait exceptionnel notamment dans ces longues scènes de causeries où il dilapide des trésors littéraires, quelquefois des articles écrits par Balzac lui-même pour la presse ou pour les keepsakes. Ainsi dans La Muse du Département, Balzac « fait cadeau » à Lousteau dune grande partie dun article « Olympia ou les vengeances romaines » paru en 1834 dans les Causeries du monde de Sophie Gay. Les qualités du journaliste permettent des délégations narratoriales tout à fait intéressantes : le paradoxe étant alors que la fonction très positive du journaliste excède sa représentation plutôt péjorative.
Le tournoiement des identités
Le conformisme apparent du discours sur le journalisme dissimule donc en fait une position beaucoup plus personnelle, plus codée, qui apparaît à travers des jeux énonciatifs et stylistiques à décoder par le bon lecteur.
1. Paroles et fonctions du journalisme dans la fiction
Dans léconomie romanesque, énonciative et sociale de La Comédie humaine, le journaliste a certaines fonctions que ne peuvent assumer dautres personnages. Le journaliste a dabord une capacité déambulatoire toujours utile pour unifier la mosaïque de La Comédie humaine. La Comédie humaine représente une société fortement compartimentée par les clivages sociaux, régie par des règles internes et des cloisonnements infranchissables. Rastignac en fait lépreuve dès Le Père Goriot. Le personnage du journaliste est, comme le médecin, un caméléon social et géographique. Textuellement aussi, il traverse tous les compartiments thématiques et génériques de La Comédie humaine ; scènes de la vie parisienne, scènes de la vie privée, scènes de la vie de campagne, scènes de la vie de province : on le trouve partout. Ses qualités professionnelles dobservateur en font souvent un précurseur du détective du roman policier. Dans Splendeurs et misères, Blondet est le premier à reconnaître le lien qui unit Esther et Lucien : « Savez-vous, disait Blondet à de Marsay dans le foyer de lOpéra, que la Torpille a disparu le lendemain du jour où nous lavons reconnue ici pour être la maîtresse du petit Rubempré ? » Dans La Cousine Bette, les révélations sur Valérie Marneffe proviennent également dun dîner de journalistes.
Ces êtres de mots, adeptes de la parole vive, ces hommes de la sociabilité langagière permettent dinsérer des épigrammes, des jeux de mots, des discours à double entente voire de créer des effets déchos troubles lorsque Balzac replace dans leur bouche ses propres discours. Le journaliste est un bon narrateur, toujours prêt à assumer une histoire et il offre des possibilités de transfert et de complexification des narrations secondaires. La rencontre de plusieurs figures journalistiques aboutit souvent à un engendrement de récits. Les dires des participants allient une pratique de la parole soumise au principe du plaisir à une quête de la vérité. Autre étude de femme, La Maison Nucingen, La Muse du département, Un prince de la bohême sont caractérisés par des procédures complexes dengendrements narratifs dus à des journalistes. Il est même des délégations surprenantes dénonciation et de narration qui font vaciller lidentité journalistique au moment même où elle doit se constituer en type. Ainsi, dans Le Cabinet des Antiques, la narration primaire est doublée par un texte second dû à Blondet qui est présenté alors très implicitement comme un double du narrateur. Les textes du narrateur premier et du narrateur second se chevauchent, première et troisième personnes entrecroisées, jusquà la confusion des identités :
Je me souviens pas davoir jamais rencontré de femme qui ait autant que mademoiselle dEsgrignon frappé mon imagination, dit Blondet à qui la littérature contemporaine est, entre choses, redevable de cette histoire.
Une identification sopère au niveau de la responsabilité auctoriale entre Balzac, celui qui signe le livre et Blondet, celui que le texte présente comme auteur. Si Blondet, incarnation emblématique du type, peut être envisagé comme auteur supposé des écrits de Balzac, il semblerait que le journaliste balzacien, malgré le portrait corrosif apparent, malgré les clichés plaqués sur les personnages, malgré la taxinomie ait quelque chose à voir avec lécrivain. Cet usage démesuré de la figure journalistique remet en question lidentité du type, être superficiel et dont la parole na pas de valeur.
2. La « Monographie de la presse parisienne »
La Monographie de la presse parisienne renvoie à un paradoxe du même genre. La Monographie, texte assez tardif (1843) écrit par Balzac en réponse à un article de Jules Janin très élogieux sur le journalisme accumule pastiches, personnalités, nomenclatures précises, paradoxismes (« Il nest pas nécessaire dêtre blond pour être un critique blond, il y en a de fort noirs »), private jokes (deux journalistes républicains se rencontrent sur un trottoir : « tu es vendu dit lun à lautre. Moi, pourquoi ? Je te trouve engraissé ») et corrobore la description péjorative du type. Elle se termine sur cet axiome apparemment sans appel : « Si la presse nexistait pas, il faudrait ne pas linventer. » Cependant dans cette description du journalisme, deux faits sont très troublants. Dabord la table des matières et le tableau synoptique présenté à la fin multiplient les sous-espèces journalistiques. On remarque que certaines catégories sont fantaisistes (le critique blond, le pêcheur à la ligne, le rienologue) et que dautres sont de simples personnalités, ce qui altère la valeur scientifique de lentreprise de typification. Ainsi « lexécuteur des hautes uvres » est Planche. La typologie met en danger le type puisque dans lindécision, la contradiction des régimes des sous-types, le lecteur doit savouer incapable de définir lessence journalistique. Comme le prouve lutilisation continue de la parodie et du pastiche, le référent de ce texte semble être un intertexte collectif sur lequel le texte joue en virtuose. De plus, deuxième fait troublant pour qui est familier des écrits journalistiques de lépoque, Balzac use pour cette Monographie de son meilleur style journalistique satirique, celui utilisé par exemple dans La Caricature. Au moment même où Balzac semble condamner absolument le journaliste, il adopte sa forme décriture comme sil voulait laisser planer un doute sur lunivocité de lénoncé et sur le reniement annoncé.
Ainsi le roman condamne le journaliste mais confond le journaliste et lauteur. La physiologie exécute le journaliste mais avec un style de journaliste. Il semble que donc que loutrance de la caricature balzacienne cache ici une hésitation. Comme si la participation au journal était une aventure trop singulière finalement pour être résumée simplement. Faut-il vraiment comprendre une des premières phrases de cette typologie comme une boutade : « le principal caractère de ces deux genres est de nen jamais avoir aucun » ou lenvisager ultimement comme une vérité ?
Balzac résout la contradiction entre une participation personnelle continue au journal et une adhésion à la peinture contemporaine dun journaliste, « marchand de phrases » par des jeux constants sur les dispositifs formels et les délégations dénonciation. Il faut sans doute en déduire que Balzac, homme de son temps, est persuadé de linéluctabilité du journalisme dans une carrière décrivain comme il lécrit dans sa correspondance ou dans la « Lettre aux écrivains français ». Les membres du Cénacle eux-mêmes dans Illusions perdues (dArthez, Léon Giraud, Michel Chrestien) prévoient de créer « un journal où jamais ni la vérité, ni la justice ne seront outragées, où nous répandrons les doctrines utiles à lhumanité [...] ». Celui qui écrit dans la Presse sans succomber au journalisme, qui sait sengager sans perdre son énergie vitale, appartient à la famille balzacienne des héros de lénergie et du vouloir. Cet axiome est explicite à la fin de Louis Lambert, personnage dont on connaît pour Balzac la résonance autobiographique : « Mes idées ne pouvaient donc passer que sous la protection dun homme assez hardi pour monter sur les tréteaux de la Presse, et parler dune voix haute aux niais quil méprise. »
Marie-Ève Thérenty
(Université Montpellier III-Cerd)
Criminels balzaciens,de bandit à flibustier
Rien nest plus détestable au monde quun homme uni et raboté comme une planche, incapable de se faire pendre, et qui na pas en lui létoffe dun crime ou deux.
Th. GAUTIER, Fortunio, chap. XVII.
Toujours du sang ! dit le comte
La première goutte en attire un fleuve...
H. de BALZAC, LHéritière de Birague.
Si Paris est « la ville aux cent mille romans », La Comédie humaine, fresque sociale et historique offre une véritable galerie de criminels, hommes et femmes « dexécution », au plein sens du terme : collection de portraits, de silhouettes, de types, déclinaison du personnage dans toutes ses dimensions narratologiques, référent au détour de métaphores quasi lexicalisées sous la plume de Balzac, grande figure historique attestée devenue fictionnelle (Catherine de Médicis), allusion culturelle ponctuelle (Mandrin) ou métaphore obsédante (Sardanapale). Ainsi Balzac décline figures et fonctions du criminel, construit et déconstruit un personnage essentiel à larchitecture et la polyphonie de son uvre, ou, plus exactement, se livre, des romans de jeunesse aux dernières strates de La Comédie humaine, à une entreprise de déconstruction puis de reconstruction du type criminel.
En effet, tenter un inventaire de ce « vaste champ incessamment remué » revient à constater une immense diversité. Balzac met en scène des criminels : des voleurs, des assassins, des forçats, mais aussi, en élargissant cette définition première, des êtres que leurs instincts, passions, vices, ambitions politique, financière ou sociale permettent dassimiler aux criminels. De même, Balzac représente tous les meurtres imaginables : assassinats à larme blanche (poignard, stylet, hache...), arme à feu ou poison, crimes passionnels, crimes dargent, crimes privés, crimes dÉtat, crimes célèbres ou drames « à respiration rentrée », comme lécrivait Barbey dAurevilly dans ses Diaboliques... Balzac évoque le criminel aussi bien dans ses actes hors-la-loi que lors de son procès ou de son exécution... Il participe aussi à la féminisation romantique du personnage, avec la marquise de San-Réal, Valérie Marneffe, la cousine Bette ou Catherine de Médicis... De surcroît, conformément à la loi du retour des personnages que Balzac inaugure avec Le Père Goriot en 1835, Argow ou Taillefer voient leur identité évoluer au sein du massif romanesque ; dautres, comme Vautrin, font du travestissement une de leurs forces. Personnages récurrents, en métamorphoses, les criminels (le pluriel épicène est ici essentiel) forment donc dans luvre balzacienne, comme dans la réalité de lépoque, « une classe spéciale de la société. [...] Semblables à lair, ils se glissent partout ; [ils] sont une nation à part, au milieu de la nation ». Par ailleurs, il convient dajouter que face à ce personnage multiple, à lidentité labile, qui se prête presque à toutes les dénominations comme le déclare Vautrin à Rastignac, « dites que je suis un infâme, un scélérat, un coquin, un bandit, mais ne mappelez ni escroc ni espion ! » , face donc à ce personnage aux frontières floues, se dresse un auteur tant historien, sociologue, criminologue que romancier, un écrivain tout à la fois du fait-divers, de la chronique sanglante comme du roman historique ou « réaliste ». Balzac apparaît en effet tout aussi multiple, voire ambigu, que ses personnages, reconnaissant en Robespierre ou Catherine de Médicis des génies du crime politique, en Vautrin un esthète du mal et de la corruption, un « poète en action », un « artiste ». Romancier mais aussi théoricien, Balzac analyse le crime dans le chapitre « Du droit criminel mis à la portée des gens du monde », inséré dans la troisième partie de Splendeurs et misères des courtisanes ou, bien sûr, dans le Code des gens honnêtes, sorte denvers, de contre-épreuve du Code Civil, en particulier dans une section intitulée Considérations morales, politiques, littéraires, philosophiques, législatives, religieuses et budgétaires sur la compagnie des voleurs, dont le titre même souligne la perspective à la fois totalisante et nuancée de lécrivain. Enfin, Balzac traite le crime tant au premier quau second degré : il se joue des excès du roman gothique dans ses uvres de jeunesse, samuse des émotions de son lecteur face à la mort dopéra de Paquita, dénouant La Fille aux yeux dor dun ironique « elle est morte. De quoi ? de la poitrine ». Cette distance malicieuse se voit formulée dans Splendeurs et misères des courtisanes en un pastiche de Beaumarchais : « tout, en France, se fait en riant, même les crimes ».
Cette liste est déjà longue mais comme le demande Balzac dans sa typologie des voleurs du Code des gens honnêtes : « Ne faut-il pas que tout le monde soit passé en revue ? » et pourtant non exhaustive (souvenons-nous de lexplicit de la Maison Nucingen : « il y a toujours du monde à côté »). À travers ce rapide inventaire, le criminel apparaît comme un personnage central de luvre balzacienne, des romans de jeunesse aux derniers textes de La Comédie humaine et comme le modèle dune écriture qui investit tous les champs de la connaissance et recherche toutes les nuances. Comment dès lors sorienter parmi tous ces personnages et définir la manière dont Balzac construit ou déconstruit une identité criminelle ? Cette recherche impose une approche chronologique. En effet, le regard porté par Balzac sur lidentité criminelle semble a priori évoluer considérablement entre les premiers romans, signés Lord RHoone ou Horace de Saint-Aubin et ceux qui formeront enfin La Comédie humaine. Il nous faudra cependant contester pour une part cette apparente linéarité.
Balzac hérite en effet dun certain nombre de modèles et de stéréotypes criminels lorsquil compose, en 1821-1822, ses romans pour cabinets de lecture et portières, LHéritière de Birague, Jean-Louis et Clotilde de Lusignan, sous le pseudonyme de Lord RHoone et avec la collaboration de Lepoitevin, pour les deux premiers textes. Le criminel est de fait un personnage déjà extrêmement construit, selon des schémas hérités du théâtre élisabéthain, des romans noirs ou gothiques, des mélodrames et de Byron. Les épigraphes avouent dettes, hommages et hypotextes : comme le déclare Mathilde, héroïne criminelle de LHéritière de Birague, « le meurtrier porte sur son front un signe ineffaçable ». Un certain nombre de clichés, liés au genre noir ou au mélodrame, permettent en effet au lecteur de reconnaître à coup sûr ce scélérat stéréotypé : il est souvent italien (cest le cas de Villani dans LHéritière), physiquement monstrueux (comme Maïco, le vieil apothicaire empoisonneur, « gnome [...] sinistre » de Jean-Louis), il est féroce, brutal et le moindre coup de sang le pousse au crime. Dans ces premiers romans, le physique, la nationalité comme le nom du personnage (Argow le pirate ou Enguerry le mécréant de Clotilde) le désignent immédiatement aux yeux du lecteur, même le moins attentif, comme un être dangereux, fourbe, sanguinaire, qui doit provoquer une terreur immédiate. Le criminel balzacien est alors, selon les codes de lépoque, un brigand exotique ou un être fantastique et démoniaque. Lorsquil sagit de meurtriers certes fictifs mais crédibles sinon « réalistes », comme le couple Morvan de LHéritière, le cadre temporel du roman se voit rejeté dans un passé historiquement violent, en loccurrence la régence de Marie de Médicis, période « honteuse », écrit Balzac où « la France italianisée offrit un spectacle vraiment scandaleux. On vit les hommes les plus vils arriver au pouvoir à laide du mensonge, du parjure et du poison [...]. Lambition, lamour, la vengeance leur faisaient commettre sans scrupule les crimes les plus odieux ». Le criminel est alors, au sens étymologique du terme un bandit, mot dorigine italienne désignant le banni. Pourtant, ces premiers romans balzaciens sont déjà en rupture avec la veine frénétique. Balzac subvertit les conventions du genre par des clins dil appuyés au lecteur, par lironie ou la charge. Le second degré et la distance dominent. Certes, au dénouement de ces uvres de jeunesse, comme dans le mélodrame, demeure la nécessité du châtiment du traître et du triomphe de la vertu et de linnocence. La morale est sauve. On est loin encore de la subversion des valeurs qui apparaîtra plus tard dans luvre, même si Balzac traite avec ironie ce happy end obligé, dressant par exemple dans la Conclusion de LHéritière de Birague, une liste des personnages, par « ordre hiérarchique » pour apprendre leur sort aux lecteurs qui, selon les termes mêmes de Balzac, « grill[ent] de savoir les tenants et les aboutissants » de « cette véridique histoire ». De fait, la subversion nest pas bien grande, et Balzac ne se démarque pas encore réellement de la mode criminelle de lépoque, se contentant de mêler sérieux et ironie, et, comme il lécrit dans la Note de léditeur qui conclut Le Centenaire (1822), signée Horace de Saint-Aubin, de risquer « lalliance de certains mots qui hurlent ».
Après cette période dappropriation et de dépassement ironique de certains codes, le personnage évolue cest le deuxième temps dans cette mise en place dune identité criminelle entre 1823 et 1825, avec Annette et le criminel et le Code des gens honnêtes. Balzac déconstruit alors le personnage hérité du roman noir et du mélodrame et entame la construction de son propre imaginaire du criminel. Le personnage entre dans un cadre contemporain, il est doté dune psychologie complexe et non plus monolithique, il devient lobjet dun discours théorique, dune analyse critique, de descriptions chiffrées, de typologies et recensions (Balzac dénombre alors dans Paris, sur 800 000 habitants une « effroyable armée de cent mille coquins »). Surtout litinéraire romanesque conduit le criminel de la réprobation, du bannissement, à une certaine ambiguïté. Sil nest pas encore une figure totalement positive, figurant lénergie, la passion, la révolte, il est du moins déjà lobjet dun certain rachat. Le Code des gens honnêtes nous en offre un premier exemple. Avec une ironie dont héritera Gautier dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Balzac souligne lintérêt romanesque et dramatique des voleurs et criminels :
En ce qui concerne la littérature, les services rendus par les voleurs sont encore bien plus éminents. Les gens de lettres leur doivent beaucoup [...]. Les voleurs sont entrés dans la contexture dune multitude de romans ; ils forment une partie essentielle des mélodrames ; et ce nest quà ces collaborateurs énergiques que Jean Sbogar, Les Deux Forçats, etc., etc., ont dû leurs succès.
Dautre part, il déplace léchelle des valeurs traditionnellement associées au hors-la-loi :
Si lon compare une société à un tableau, ne faut-il pas des ombres, des clairs-obscurs ? Que deviendra-t-on le jour quil ny aurait plus par le monde que des honnêtes gens foncés à sentiments, bêtes, spirituels, politiques, simples, doubles, on sennuierait à la mort ; il ny aurait plus rien de piquant.
Le Code des gens honnêtes opère une évolution qui viendra nourrir La Comédie humaine : Balzac sattache en effet désormais à repérer les voleurs parmi les « gens comme il faut », entre un livre consacré à la canaille et deux livres consacrés aux grands voleurs. Déjà les notaires, avoués, hommes de loi, industriels voient leur rapport à la loi déplacé du côté de lillégalité. On trouve ici en germe ces crimes « commis le Code à la main » quévoque Balzac dans Modeste Mignon ainsi quune annonce de la fameuse préface de 1844 à Splendeurs et misères des courtisanes, où Balzac retrouve cette idée dun « aplatissement » croissant, dun « effacement de nos murs » : il « ny a plus de murs tranchées et de comique possible que chez les voleurs, chez les filles, et chez les forçats, il ny a plus dénergie que chez les êtres séparés de la société ». Balzac subvertit donc dès 1823-1824 lidentité criminelle, en valorisant « lénergie rare » de ces personnages, telle celle dArgow, repenti, transformé par sa rencontre avec langélique Annette et labbé de Montivers, itinéraire romanesque qui annonce Le Curé de village. Lexécution capitale du criminel est représentée comme une expiation de ses crimes. La psychologie du personnage nest donc plus celle, sommaire, dun être assoiffé de sang, mais celle dun homme susceptible de remords, de désespoir et de pardon. De plus, le double dénouement du roman, qui ne sinterrompt pas sur lexécution dArgow, ouvre la voie aux grands héros de la révolte de La Comédie humaine : Vernyct venge dans le sang son ancien compagnon, terrorisant la ville de Valence. Et même si Vernyct tombe à son tour sous les balles de la gendarmerie, ce roman, déjà, éclaire le sens positif de la révolte, de lamitié « profonde, dhomme à homme » et de la vengeance, forme dhonneur en un creuset proleptique des Treize et autres associations du crime et de la solidarité dans lhonneur.
La Comédie humaine peut figurer un troisième temps dans cette évolution de lidentité criminelle, selon deux grands types, qui ont en commun de faire du personnage une figure, un élément structural, selon la terminologie de Propp, permettant à Balzac de définir et incarner son rapport au monde et à la société. Le criminel est toujours un être hors-la-loi, en marge de la société (premier type). Mais cette marginalité, loin dêtre une forme de monstruosité, est de fait une élection (même à rebours), le criminel se plaçant au-dessus des lois pour les braver, en marge de la société pour mieux lobserver et la corrompre. Il peut aussi être (second type) un homme en apparence installé, honoré, représentant même la loi mais ayant commis un crime pour parvenir. Comme lénonce crûment Vautrin à Rastignac, « le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce quil a été proprement fait ». Cest le cas de Taillefer « un vieux coquin qui passe pour avoir assassiné lun de ses amis pendant la Révolution », sujet de LAuberge rouge. La Comédie humaine abonde en criminels de la vie privée, agissant « sans tomber dans le précipice daucun article » du Code (Ursule Mirouët) : les frères Keller que Balzac appelle les « égorgeurs du commerce » (César Birotteau), Nucingen, déclarant à Delphine que sil lui permet de « commettre des fautes » elle doit à son tour le laisser « faire des crimes en ruinant de pauvres gens » (Le Père Goriot), Gobseck, « guillotine financière » (César Birotteau), la liste serait longue... Comme le résume Balzac dans Une fille dÈve, « les assassinats sur la grande route me semblent des actes de charité comparés à certaines combinaisons financières ». Ainsi, avec ces crimes privés ou financiers, Balzac a définitivement conquis la sphère sociale. Le corps des personnages criminels fait certes toujours signe : les veines, la couleur des cheveux, lécartement des dents dénoncent des pulsions meurtrières comme sexuelles. Mais il ne sagit plus, comme dans les romans de jeunesse, de clins dil appuyés au lecteur, de clichés naïfs ou ironiques. Ces repérages physiques répondent dabord à une peur du crime, ancrée dans limaginaire social, comme la montré Louis Chevalier. Il est rassurant de pouvoir reconnaître à coup sûr le criminel... Mais ils répondent également au goût balzacien pour la physiognomonie et la médecine des symptômes, qui rejoignent en ce sens les observations de lhistorien des murs, déjà sémiologue. Lucienne Frappier-Mazur a ainsi mis en lumière la puissance romanesque dune physiologie à mi-chemin du médical et du fantasmatique : « la plupart des traits du visage et du corps se constituent en symptômes, symptômes aussitôt lus, déchiffrés par le métalangage du discours balzacien, qui les transforme en signes. » Le corps du personnage est travaillé par ses pulsions criminelles, des traits caractéristiques le désignent, comme la rousseur, « une force de corps prodigieuse », un regard magnétique, une pilosité abondante, une ligne rouge sur le cou préfigurant le couperet de la guillotine, comme le montre Balzac à propos de Michu dans Une ténébreuse affaire, en 1841 :
Les lois de la physionomie sont exactes, non seulement dans leur application au caractère, mais encore relativement à la fatalité de lexistence. Il y a des physionomies prophétiques. Sil était possible, et cette statistique vivante importe à la Société, davoir un dessin exact de ceux qui périssent sur léchafaud, la science de Lavater et celle de Gall prouveraient invinciblement quil y avait dans la tête de tous ces gens, même chez les innocents, des signes étranges. Oui, la Fatalité met sa marque au visage de ceux qui doivent mourir dune mort violente quelconque !
De même, Balzac sinspire alors de personnages réels pour créer ses propres personnages : Fil de Soie et Biffon de Splendeurs et misères des courtisanes rappellent Saint-Germain et Boudin des Mémoires de Vidocq (1828), ce dernier étant à son tour un des modèles de Vautrin, avec Collet, bagnard évadé et Coignard, qui, au début de la Restauration se fit passer pour le comte de Saint-Hélène avant dêtre reconnu par un ancien compagnon de chaîne. Balzac lit la Gazette des Tribunaux, journal qui paraît à partir de 1825, et y fait de nombreuses références dans ses textes. Il connaît les Mémoires de Lacenaire, sengage dans la question de la peine de mort, critiquant « la fausse philanthropie », dangereuse, de Hugo et de son Dernier Jour dun condamné. Ainsi le crime, dans La Comédie humaine, est à la convergence de tous les savoirs Histoire, questionnement social et pénal, médecine, et bien sûr physiognomonie, héritée de Lavater et Gall qui annonce lanthropologie criminelle de Lombroso (LHomme criminel, 1876).
Mais si le meurtrier, le voleur, lassassin demeurent soumis à des lois (leur physique, leur langage largot , leur nationalité les désignent bien souvent), ce nest plus, de la part de Balzac, volonté de répondre à des stéréotypes génériques mais de peindre ces « existences, dans toute leur vérité », comme il lécrit dans Splendeurs et misères des courtisanes. Balzac reconstruit donc le personnage criminel, forge sa propre définition du type. Le texte romanesque est soumis à des tensions, entre un Balzac, historien, scientifique, presque « sociologue », en tout cas sémiologue, et un Balzac fasciné par la grandeur esthétique des criminels.
Le criminel se constitue en effet en personnage exceptionnel. Balzac écrivait dans le Code des gens honnêtes que si cet « homme rare [...] employait au bien les exquises perfections dont il fait ses complices, [il] serait un être extraordinaire », puis, dans Le Père Goriot, il ajoute quil ne tient donc « quà un fil quil devînt un grand homme ». La distance que Balzac peut entretenir avec les personnages criminels nest donc pas seulement liée à une évolution dans la représentation du type. Ces « si », ces restrictions, ces conditionnels disparaissent face à certains personnages supérieurs, à un panthéon personnel des artistes du crime. Les génies du mal exercent une fascination sur Balzac, transmise aux lecteurs. Précisons : si tous les personnages criminels intéressent lécrivain, alimentent son tableau social et politique, des canailles aux corsaires aux gants jaunes, qui commettent « des assassinats où lon ne verse pas de sang », seule une élite criminelle mérite, sous la plume de Balzac, le terme de « flibustier » : Vautrin, les Treize en sont. Comme lexplique Vautrin à Rastignac, en apparence, « lhomme est le même en haut, en bas, au milieu », mais « il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois ; jen suis ». On retrouve ces termes dans la préface de la trilogie des Treize, qui sont « assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois, assez hardis pour tout entreprendre », « criminels sans doute, mais certainement remarquables par quelques-unes des qualités qui font les grands hommes, et ne se recrutant que parmi les hommes délite ». Balzac participe ainsi au mouvement romantique de définition dun héroïsme nouveau, fondé sur lénergie, les passions, et une certaine forme de vertu, puisque ces criminels délite (les Treize, la Société des Dix Mille) sont les garants de valeurs perdues par la société : la parole reçue, lhonneur, la fidélité, lamitié au sens le plus noble du terme.
De fait, on trouve chez Balzac, comme chez Stendhal, une ligne de partage entre deux identités criminelles : le « beau crime » est assimilable à une uvre dart (on sait que de Quincey publia en 1827 un essai sur LAssassinat considéré comme un des beaux-arts), de même que le criminel sublime est un « artiste ». À linverse, les crimes dargent, les actes hypocrites sont sans grandeur. Le beau crime, italien chez Stendhal, pur en ce quil nest pas motivé par largent mais par la virtù, est chez Balzac lié à lénergie, à la force vitale, à la passion. Il lécrit dans Massimilla Doni, il est « des crimes plus ou moins criminels » ; en dautres termes, une hiérarchisation sopère, non plus fondée sur la morale mais sur lesthétique. Être criminel signifie plus que manifester une simple propension au meurtre. Le personnage est doté dune dimension sociale, politique ou esthétique en tout état de cause critique qui dépasse sa stricte identité criminelle. Il est un modèle de contestation des lois et des codes sociaux comme des convenances littéraires.
Ces criminels portent un regard sur la société et ses envers qui est celui de lécrivain. Dès le Code des gens honnêtes, Balzac assimile crime et littérature et définit la « somme de talents » nécessaire au criminel. Il faut en effet que
[...] le voleur connaisse les hommes, leur caractère, leurs passions ; quil mente avec adresse, prévoie les événements, juge lavenir, possède un esprit fin, rapide ; ait la conception vive, dheureuses saillies, soit bon comédien, bon mime ; puisse saisir le ton et les manières des classes diverses de la société ; singer le commis, le banquier, le général, connaître leurs habitudes, et revêtir au besoin la toge du préfet de police ou la culotte jaune du gendarme ; enfin, chose difficile, inouïe, avantage qui donne la célébrité aux Homère, aux Arioste, à lauteur tragique, au poète comique, ne lui faut-il pas limagination, la brillante imagination ? ne doit-il pas perpétuellement inventer des ressorts nouveaux ? Pour lui, être sifflé, cest aller aux galères.
Ce programme, sil rappelle celui du Neveu de Rameau, qui déjà énonçait que « sil importe dêtre sublime en quelque genre, cest surtout en mal », définit surtout lambition de La Comédie humaine et annonce les multiples incarnations de Vautrin et le portrait quil campe de lui-même face à Rastignac, en démiurge, homme du savoir social et politique. Ce talent de travestissement et de « mime » du criminel expliquant dailleurs combien il est désormais difficile, malgré les lois de la physiognomonie, de reconnaître demblée le hors-la-loi qui se fond dans le vaste théâtre du monde. Vautrin, qui devient chez Balzac une allégorie du crime, sait se « charg[er] du rôle de la Providence », comme Dieu ou lécrivain ; il a ses « créatures », Rastignac, Rubempré, quil veut « aimer », « façonner », « pétrir », dont il écrit lhistoire. Vautrin, qui disloque les signes, est limage même de lécrivain à la fois spectateur, acteur et metteur en scène de la comédie humaine. Ainsi le crime apparaît doublement comme source de romanesque : Paris, la ville de lor et du plaisir, des cercles infernaux, aux « cent mille coquins » nest-elle pas aussi la « ville aux cent mille romans » ?
Linterrogation balzacienne sur le personnage criminel peut en définitive apparaître comme un incessant déplacement des frontières et des marges. Le criminel voit son identité évoluer jusquà devenir un réel personnage au sens où il est lélément constitutif dun texte qui le définit et quil définit. Personnage-signe, personnage anaphore selon les analyses de Philippe Hamon, personnage « métaphore », le criminel unifie et structure luvre balzacienne, sans réduire sa polyphonie et ses ambiguïtés. À travers langle dapproche que constitue le personnage criminel, elle apparaît même, plus que jamais, comme un « livre aux sentiers qui bifurquent ». Enfin il faudrait rappeler que Balzac prépare également lévolution du roman du crime et en particulier lapparition, avec Poe et Gaboriau, du roman policier moderne, lenquêteur se substituant au meurtrier, le romanesque du crime laissant la place au romanesque de lenquête : les figures de lespion balzacien, Corentin, Peyrade, Contenson, limportance accordée aux preuves matérielles de la culpabilité de laccusé dans un roman tel quAnnette et le criminel annoncent lapparition du genre policier. En somme, de monstre sommaire, le criminel est devenu une figure du questionnement et de la tension, privilège de « ceux qui sont réellement grands ». La littérature policière viendra confirmer cette évolution, comme le montre Michel Foucault, dans une page magistrale de Surveiller et Punir :
La littérature policière, à partir de Gaboriau, [...] fait suite à ce premier déplacement : par ses ruses, ses subtilités, lacuité extrême de son intelligence, le criminel quelle représente sest rendu insoupçonnable ; et la lutte entre deux purs esprits celui de meurtrier, celui de détective constituera la forme essentielle de laffrontement. [...] On est passé de lexposé des faits ou de laveu au lent processus de la découverte. [...] Dans ce genre nouveau, il ny a plus ni héros populaires ni grandes exécutions ; on y est méchant, mais intelligent. [...] Les grands assassinats sont devenus le jeu silencieux des sages.
Christine MARCANDIER
(Université dAix-Marseille I)
La construction de lidentité du débiteur(des physiologies au récit balzacien)
On ne naît pas débiteur comme on naît bourgeois ou aristocrate, on le devient selon les aléas de la vie... à ceci près quau cours du premier xixe siècle, la condition de débiteur cesse dêtre accidentelle et passagère. Linsécurité financière qui caractérise les monarchies bourgeoises tend en effet à ancrer un nombre de plus en plus large dindividus dans un état de perpétuel endettement, comme si, bon gré mal gré, une société entière acceptait de vivre à crédit. Bon gré mal gré, parce quà chaque étage de la pyramide sociale, la dette devient une sorte de panacée, un passage obligé pour qui veut senrichir ou... payer son terme. La Bourse qui connaît ses premiers développements vit du crédit, létat, devant le succès de la Rente, devient lobligé dune multiplicité de petits et moyens bourgeois tandis que les masses se résignent à devoir fréquenter les corsaires des officines bancaires qui pullulent ou les usuriers qui prospèrent. Aussi Balzac et ses contemporains assimilent-ils la finance parisienne au « système » fiduciaire :
En haut la maison Nucingen, les Keller, les du Tillet, les Mongenod; un peu plus bas, les Palma, les Gigonnet, les Gobseck; encore plus bas, les Samanon, les Chaboisseau, les Barbet; puis, enfin, après le Mont de piété, cette reine de lusure, qui tend ses lacets au coin des rues pour étrangler toutes les misères, pour nen pas manquer une, un Cérizet. Ici fonctionnent les derniers rouages de la finance parisienne.
Instrument capitaliste par excellence puisquil permet de faire de largent avec de largent, le crédit participe bien évidemment de lavènement de la logique économique bourgeoise, mais son développement repose également sur des facteurs plus conjoncturels. La France souffre en effet, tout au long du premier xixe siècle, dune pénurie monétaire endémique qui, en labsence dun système financier et bancaire structuré, retarde dune part lentrée dans la Révolution industrielle et, dautre part, transforme les traditionnels outils de crédit en moyens de paiement de substitution. Billets à ordre et lettres de change deviennent ainsi une sorte de monnaie-bis, mais une monnaie extrêmement volatile dont la valeur nominale nabuse personne et dont le pouvoir dachat réel peut, selon la conjoncture et la fiabilité du porteur, passer du simple au double puisque, selon Desroches, « quatre mille francs dargent vivant !... il y a des moments où lon souscrit huit mille francs de billets pour les avoir » (Un homme daffaires, CH, VIII, 793). De la chute de lEmpire à 1848, « largent [...] fai[t] défaut, en face dune infinité de titres trompeurs, de billets de complaisance », situation qui conduit tout un chacun à traiter avec les marchands dargent ou les usuriers pour obtenir, au prix fort, un peu dargent frais ou pour se faire racheter ces monnaies de singe très en deçà de leur valeur nominale.
Cet épisode de lhistoire économique aujourdhui oublié constitua pourtant un véritable traumatisme pour les contemporains de Balzac au point que la presse et les gazettes des tribunaux se faisaient quotidiennement lécho des scandales et iniquités que les « tripotages » fiduciaires engendraient et dont on retrouve maints échos dans la littérature de lépoque. Mais si les figures fictionnelles de débiteurs se multiplient dans les physiologies et dans les romans encore doit-on se méfier de ce terme générique. Les nécessiteux qui empruntent pour survivre, cest-à-dire la majeure partie de la population, occupent paradoxalement une faible place dans la production littéraire. Mise à part la représentation quen donne le roman populaire, ils sont en quelque sorte éclipsés par les « débiteurs professionnels » chez qui la dette est une sorte dhabitus, un mode dêtre au monde social. Bien quils sinscrivent dans la tradition littéraire de lobligé aux bonnes manières incarné par le Dom Juan de Molière, ces derniers se distinguent progressivement de cette figure tutélaire. Ils acquièrent en effet au fil de leurs multiples incarnations une forme dhistoricité qui en fait à la fois les témoins et les victimes du nouvel ordre socio-économique qui apparaît sous les monarchies censitaires. Sinvente alors une « nouvelle » identité sociale, distincte des figures livrées par la comédie classique et qui dépasse, tout en entretenant détroits rapports avec elle, lidentité du viveur. Cest donc ce passage de la figure à lidentité quil convient dinterroger en tentant de comprendre pourquoi naît dans la première moitié du siècle cet habitus de la dette et comment les différents genres littéraires sen saisissent, lesthétisent pour lui donner une fonction tant sociale que littéraire.
Dun point de vue chronologique, cest la littérature panoramique qui, la première, se saisit de la figure du débiteur pour la traiter de manière systématique. Dès 1822, Jacques-Gilbert Ymbert donne un Art de faire des dettes puis en 1824 un Art de promener ses créanciers, suivi en 1827 par LArt de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers, sans débourser un sou ; enseigné en dix leçons ou Manuel de Droit Commercial par feu mon Oncle de Marco de Saint-Hilaire. Le filon ne sépuise dailleurs pas tout au long des années 1830 période au cours de laquelle le débiteur devient un type social suffisamment reconnu pour faire son entrée dans Les Cent et un Robert Macaire dAlhoy et Huart. Le premier lui consacrera dailleurs trois traités, Physiologie du créancier (Le Charivari, 26 février 1840), Croquis à la plume : Physiologie du débiteur (Le Charivari, 15 mars 1840), repris en une Physiologie du créancier et du débiteur publiée en 1841 chez Aubert. La multiplication de ces ouvrages et leur réimpression régulière tout au long de la première moitié du siècle prouvent que lon a affaire à un phénomène auquel le lectorat est particulièrement sensible et qui est susceptible dengendrer des effets de reconnaissance. Il est même possible que les physiologies aient elles-mêmes contribuées à exagérer limportance de ce phénomène en lui donnant une visibilité sociale disproportionnée. Car si les physiologistes eux-mêmes jeunes auteurs endettés... utilisent le social comme « matière première », ils fabriquent à leur tour du discours social en inventant des catégories à travers lesquelles les contemporains perçoivent la réalité. Loin dêtre un simple processus denregistrement du réel, la médiation esthétique informe les représentations et, partant, agit sur le monde. Aussi, compte tenu de la nouvelle ampleur des tirages et du nombre croissant de lecteurs, doit-on considérer le discours physiologiste et, de manière plus large, le discours littéraire dans son ensemble, « comme forme clé de la constitution de limaginaire social ». Sans doute cette littérature neût-elle pas été aussi « efficace » si elle sétait contentée de rendre compte dun nouveau phénomène sans chercher, sur le mode qui lui est propre, à lexpliquer voire à le justifier. Cest ainsi quen pastichant les méthodes de la science statistique naissante, les physiologistes des années 1820-1830 se sont minutieusement employés à démontrer la légitimité des dettes des jeunes gens. Estimant que la société doit entretenir une élite de cent mille hommes comme il faut, soit 2 300 pour la seule ville de Paris, et évaluant la valeur de ces hommes délite à 200 000 francs, Ymbert déduit logiquement que ce capital, placé à 5%, les autorise à tirer annuellement sur la société 10 000 francs de rentes. Bien quil soit plus « raisonnable » dans ses calculs, Maurice Alhoy reprend le même topos dans sa Physiologie du créancier et du débiteur, évaluant la valeur du capital que constitue un jeune homme à 34 800 francs : « jen suis bien fâché société ! mais cest pour toi que jai capitalisé, cest pour ton bien que je me suis fait homme... tu me dois les intérêts de mon capital... cest 1 700 francs de rentes ».
Lémergence, aussi soudaine que massive, du personnage du débiteur dans la littérature panoramique des années 1820-1840 nous donne une première idée de la manière dont linstitution littéraire peut imposer une nouvelle identité. La mécanique du glissement générique est ici fondamentale puisque, en créant un profil sociologique aussi cohérent, la physiologie fournit au roman un type dont la mise en récit contribuera à son tour à renforcer, voire à complexifier, le déterminisme identitaire. De ce point de vue, cest sans doute Balzac qui prend le plus efficacement le relais des physiologies puisque les membres les plus éminents de son personnel romanesque appartiennent, dans leur grande majorité, à la catégorie des débiteurs frénétiques. Il est dailleurs symptomatique que dans une de ses dernières uvres, Un homme daffaires, lauteur tînt à réunir autour dune table et dun récit les spécialistes de « la stratégie que crée à Paris la bataille incessante que se livrent les créanciers et les débiteurs » (CH, VIII, 778), comme sil sagissait de mettre en évidence leur unité identitaire. Or, en organisant cette nouvelle tardive, et à certains égards testamentaire, autour des aventures financières de Maxime de Trailles, qualifié pour loccasion d« image de la dette insolente » (ibid., p. 784), Balzac fait acte de paternité. Il se pose comme linventeur dun type devenu une identité sociale. Reconnaissons toutefois que si La Comédie humaine fourmille de figures originales, ses débiteurs empruntent bien des traits et des attitudes aux modèles établis par les physiologistes, comme si les Maxime, Lousteau, Rastignac... étaient eux-mêmes lecteurs et élèves assidus dYmbert, Alhoy et alii. Du traité au roman, on retrouve en effet la même parlure, la même verve et la même rhétorique, car ce nest pas tant par leurs actes que par la théorisation de leur pratique que les débiteurs affirment le plus nettement leur appartenance identitaire. Non contents de vivre à crédit, les princes de la dette exhibent leurs débits et les héroïsent. En dignes héritiers du Panurge du Tiers Livre, tous procèdent publiquement à leur « éloge des dettes » au cours de « cérémonies » présentant des scénographies clairement identifiables. Le plus souvent léloge paradoxal est adressé à un jeune impétrant auquel il convient dapprendre les ressorts secrets de la vie parisienne comme lorsquil sagit de convaincre Lucien de Rubempré que « ses dettes seraient laiguillon dor avec lequel il piquerait les chevaux attelés au char de sa fortune » (Illusions perdues, CH, V, 494). Victurnien, Raphaël, La Palférine, Savinien écouteront eux aussi les doctes conseils de Rastignac, de Marsay, Bixiou, Blondet, Maxime de Trailles, des Lupeaulx... « Aux grands hommes le Mont de Piété reconnaissant ! » (ibid., p. 494), tous sadonnent à ces fêtes du langage fiduciaire où règne, toujours sur le mode du rire, la logique de linversion. Car Bixiou et ses comparses sestiment propriétaires dun bien inaliénable, leurs dettes, et naccordent à personne le droit de les en dépouiller au point quils « considèr[ent] comme une escroquerie la ruse quun de [leurs] créanciers employait pour se faire payer immédiatement » (Un homme daffaires, CH, VIII, 780).
Ce discours financier volontairement paradoxal nest parfois que la pure et simple reprise des propos tenus par les physiologistes. Lorsque Malaga explique que « quand nous aurons mis à la mode des chapeaux valant mille francs, les chapeaux seront possibles ; mais, jusque-là, nous devrons toujours avoir assez dor dans nos poches pour payer un chapeau » (Illusions perdues, CH, V, 663), elle paraphrase très exactement lavertissement de LArt de faire des dettes de J.-G. Ymbert : « Et remarquez bien quil ne sagit pas ici de ces moyens bas et vils qui consistent à sendetter pour un pain de quatre livres, pour une paire de souliers ou une capote ; fi donc !... Si vous avez cette honteuse idée, vous nêtes pas digne dachever la lecture de cet ouvrage élémentaire ». Discours qui résonne avec lindignation de Maxime qui estime de son côté quen fait de dettes, « on est plus gêné par six que par cent mille francs » (Béatrix, CH, II, 916).
Or ce qui peut nous apparaître comme un cliché joue un rôle fondamental dans la fabrication littéraire de lidentité. En effet, quel que soit le caractère goguenard de ces éloges paradoxaux, de telles récurrences confèrent unité et cohérence au discours des débiteurs. Ainsi que nous y invitent Anne Herschberg et Ruth Amossy, il convient de prendre en compte la dimension pragmatique de ce type dénonciation stéréotypée qui constitue « un facteur de cohésion sociale, un élément constructif dans le rapport de soi à lAutre [...]. Le stéréotype ne se contente pas de signaler une appartenance, il lautorise et la garantit » et, partant, légitime la dimension identitaire de lattitude débitrice. Celle-ci apparaît ainsi comme une posture socialement repérable et acquiert, fût-ce au terme dune démonstration drolatique, une place et un rôle sur léchiquier social.
On ne peut cependant totalement assimiler la physiologie et le roman. Si lon peut unir, dun point de vue fonctionnel, les deux genres, reste que le second offre une définition à la fois plus complexe et plus variée de lidentité débitrice. Les débiteurs dYmbert, dAlhoy ou de Saint-Hilaire nont pratiquement ni épaisseur ni histoire sociales. Ils nexistent que par leurs dettes, ils nont dautres interlocuteurs que leurs créanciers et fournisseurs, dautres discours que ceux visant à justifier ou théoriser leurs débits. Loin de réduire la valeur heuristique des physiologies, la désincarnation des individus participe très efficacement de la construction des types et identités sociales. On retrouve en effet le procédé inhérent à la littérature panoramique qui consiste à saisir au sein du réel des phénomènes remarquables, à les réunir, cette condensation contribuant par-là même à renforcer la cohérence et la visibilité du type en question. Tout à la fois témoignage et mise en forme du social, la physiologie reste cependant prisonnière de sa vision clinique. Elle démontre mais nexplique pas. Le roman, à linverse, parce quil se construit autour de ce que Vincent Jouve appelle « leffet-personnage », est conduit à densifier ces sociabilités identitaires, à les motiver en retraçant le parcours des individus qui les incarnent. En rendant manifestes les déterminations historiques, conjoncturelles, sociales et psychiques qui fondent lethos débiteur, La Comédie humaine constitue un extraordinaire laboratoire. Elle montre dabord que cette identité est lhéritière directe de léthique de consommation somptuaire qui veut, quà « la Cour, lostentation règle les dépenses sur les exigences du rang que lon veut tenir » et non pas sur les richesses réelles dont on dispose. Bien que ce comportement fût devenu rigoureusement incompatible avec la logique bourgeoise et quil ne fût plus soutenu par les privilèges aristocratiques, il perdure par la grâce des dettes, le crédit masquant, provisoirement, lanachronisme dune telle conduite. Victurnien dEsgrignon illustre parfaitement cette dérive de lhabitus nobiliaire. Celui dont le père estime qu « aujourdhui comme toujours, les princes ont des dettes, tous les gentilshommes ont des dettes » (Les Secrets de la princesse de Cadignan, CH, VI, 992), réussit à « mang[er] cent mille livres » sans sortir de sa province :
[
] mon cher marquis, reprit le chevalier en secouant les grains de tabac tombés sur son gilet, cest peu, je le sais. À son âge, moi ! Enfin, laissons nos souvenirs, marquis. Le comte est en province, toute proportion gardée ce nest pas mal, il ira loin ; je lui vois les dérangements des hommes qui plus tard accomplissent de grandes choses (ibid., p. 995).
Loin dêtre un simple pourvoyeur de ressources, lendettement constitue une posture esthétique : les dettes, « les bonnes dettes, des dettes de gentilhomme » (Madame Firmiani, CH, II, 159) font partie intégrante du code de lhonnête homme. Aussi, le désarroi du comte de Kergarouët qui voit son neveu refuser le crédit est-il très sérieux :
Pendant la promenade quil fit avec celui quil considérait déjà comme son neveu, il trouva mille occasions de linterroger sur toutes les bagatelles dont la parfaite connaissance constituait, selon son code particulier, un gentilhomme accompli.
« Avez-vous des dettes, demanda-t-il enfin à son compagnon après bien des questions.
- Non, monsieur.
- Comment ! vous payez tout ce qui vous est fourni ?
- Exactement, monsieur ; autrement, nous perdrions tout crédit et toute espèce de considération.
[...] Avec ces idées dordre légal, de kantisme et de liberté, la jeunesse sest gâtée. Vous navez ni Guimard, ni Duthé, ni créanciers, et vous ne savez pas le blason ; mais mon jeune ami, vous nêtes pas élevé ! (Le Bal de Sceaux, CH, I, 143).
Le jeune noble inverse lordre des valeurs en agissant au rebours des traditionnelles pratiques de classe. En sendettant auprès des bourgeois, les nobles se tenaient en effet à distance du monde de la marchandise et ne se commettaient pas dans la quotidienneté avilissante de petits échanges marchands. Simmel a remarquablement démonté ce mécanisme fiduciaire dans sa Philosophie de largent :
On ne suppose pas dabord un gentleman pour ensuite lui faire crédit en tant que tel, mais celui qui prétend à ce quon lui fasse crédit, est précisément un gentleman. [...]. Lessence même de la distinction est moins de faire à lavance la démonstration de sa propre disposition morale et de sa valeur, que de présupposer tout simplement la croyance en elles. [...] le crédit déploie entre [le noble et le bourgeois] une distance quil maîtrise au moyen de la confiance.
Toute noblesse résidant dans la capacité à imposer le paiement différé, on comprend mieux pourquoi Maxime de Trailles estime que
[
] payer en mars ce quon ne veut payer quen octobre est un attentat à la liberté individuelle. En vertu dun article de son code particulier, Maxime considérait comme une escroquerie la ruse quun de ces créanciers employait pour se faire payer immédiatement. [...] Vous savez qualors il ne possédait rien, sa voiture, ses chevaux étaient loués, il demeurait chez son valet de chambre, pour qui, dit-on, il sera toujours un grand homme (Un homme daffaires, CH, VIII, 780 ; nous soulignons).
Par-delà la nécessité de se procurer les ressources dont on ne dispose pas pour paraître selon son rang, la signification de la dette nobiliaire est bien à trouver dans lestime de soi, dans le sentiment de la valeur que saccorde à lui-même lindividu. Cet éclairage permet ainsi de comprendre pourquoi les fils de la bourgeoisie peuvent adopter autour de 1830 le comportement des héritiers aristocratiques, leur emprunter leur ethos débiteur, leur morgue et leur insolence. Bien quils ne puissent se targuer daucun atavisme, les enfants du siècle choisissent la voie de la dette à la fois par dépit et par révolte, comme sil sagissait pour eux de récupérer leur dû, « non par des mesures violentes et arbitraires [...] mais par le moyen doux, innocent et inoffensif, que nous appelons lArt de faire des dettes ». Leur « dû », cest à la fois lidéal de gloire et de liberté que la génération précédente leur avait promis tout en ne leur offrant quun avenir sottement bourgeois. Convaincus davoir été floués, ces jeunes gens choisissent de tirer sur la société, mais de tirer des lettres de change puisque les Journées de 1830 ont montré, ou montreront, quil est inutile de tirer des coups de fusils. Cette dette révoltée, et non dépourvue de quelque sentiment anarchiste, caractérise lensemble de la jeunesse pour laquelle il ny a « de place convenable ni à la Cour, ni dans létat, ni à larmée, enfin nulle part » (Les Secrets de la princesse de Cadignan, CH, VI, 1009).
Le cas des soldats qui endossent lidentité débitrice est particulièrement intéressant. Moins ouvertement fanfarons, les ex-soldats de Napoléon, presque tous fils de la bourgeoisie, sestiment dautant plus vivement créanciers de la société quils ont payé de leur sang. Faits pour la gloire et le combat, ils sont non seulement cantonnés dans des rôles subalternes, mais ils sont qui plus est devenus des parias. Sétonnera-t-on par conséquent quun Hulot, baron dEmpire, rescapé de Waterloo, directeur dun obscur bureau du Ministère de la Guerre, consomme sa retraite forcée en dettes faramineuses ; quun Castanier, « ancien chef descadron dans les Dragons sous lEmpereur » (Melmoth réconcilié, CH, X, 349) devenu caissier chez Nucingen à cinq cents francs dappointements par mois, senfuie avec cinq cent mille francs de lettres de change falsifiées ; quun Philippe Bridau, héros de la Campagne de France, sendette frénétiquement, dépouillant sans vergogne sa mère, sa tante, son frère ?
Le fils de la Rabouilleuse est sans doute larchétype du grognard endetté. Il va jusquà pratiquer des « emprunts forcés » (La Rabouilleuse, CH, IV, 328) sur le budget familial qui ne sont en fait que des vols maquillés. « Et où est le crime ? Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle ! Ne sommes-nous pas ses créanciers ? Je me suis remboursé dautant. Et voilà » (ibid., p. 340 ; nous soulignons). Du nous au je, Philippe élimine les autres à son profit car il sestime seul créancier. Usurier impitoyable, il fait payer à sa famille tout ce que la société lui paraît lui devoir et il ne cesse ses poursuites implacables quaprès avoir ruiné ses proches et renié son nom. Dans son délire créancier, il nie toute forme de dette, financière et naturelle, il nie absolument le fait quil puisse être débiteur. Ceci le conduit à refuser de reconnaître les dettes les plus élémentaires contractées envers les parents, dette de vie et dette symbolique.
Lexemple de Philippe Bridau permet ainsi de mesurer la supériorité cognitive du roman sur la physiologie. En effet, la mise en récit romanesque de la dette ne se limite pas seulement à la représentation cohérente des manifestations comportementales et discursives des identités débitrices mais, par-delà le tableau social, elle en appréhende les déterminations psychiques profondes. à linstar de tous les débiteurs qui sendettent contre, le militaire est lui-même manipulé par son désir. Il ne sendette pas pour satisfaire des désirs mais, à linverse, cest parce quil est entièrement, cest-à-dire de manière pathologique, régi par la logique désirante quil senferme dans une pratique névrotique de la dette. Raphaël inaugure, dans lordre de La Comédie humaine, la lignée des individus qui se perdent dans la dette. Ainsi, pour « continuer de mourir, [...] il signa [...] des lettres de change à courte échéance, [mais dont la] première dette ranima toutes [l]es vertus » (La Peau de chagrin, CH, X, 199). Il est pourtant lucide quant à laliénation dont il est victime : « Je devais ! Devoir, est-ce sappartenir » (ibid.). Ceci ne lempêchera cependant pas de poursuivre sa pratique suicidaire via la peau de chagrin car lendettement ne fut pour lui que la première mise en uvre de son fantasme originaire, un moyen derrer à la poursuite dobjets de substitution, fantasme que le talisman devait prolonger en devenant la traduction hyperbolique de son incomplétude. De la même manière que la peau se révèle être lobjet dun désir conçu comme désir du désir, la lettre de change incarne également ce que Lacan appelle « lobjet a », cest-à-dire ce qui représente et rend en même temps possible le Désir, cest-à-dire « la cause du désir qui se dérobe au sujet et qui du coup renvoie à la cause même du désir ». La médiation fantastique donne une dimension particulièrement spectaculaire au cas Raphaël, mais il convient de souligner le caractère de cette destinée dont on retrouve maintes déclinaisons romanesques. Le Baron Hulot, César Birotteau, la Peyrade, du Tillet, Maxence Gilet, Rubempré, David Séchard, Victurnien dEsgrignon et, chez Musset, Raphaël, Rolla et Mardoche, tous orphelins de père ou de mère, sont également marqués par une double incomplétude sociale et existentielle. Limpossibilité de rembourser cette dette fondamentale quest la dette de vie associée à la certitude de détenir une créance sur la société se traduisent par un même symptôme : le dérèglement du rapport à la dette. êtres du manque, tous acceptent à un moment donné de sendetter et, comme pris de vertige, ne parviennent plus à maîtriser le mouvement quils ont lancé, comme si le manque qui les habite les enfermait dans une position de débiteur naturel. À chacun de leurs désirs satisfaits grâce à une lettre de change se rejoue le fantasme originaire du manque, de la privation, fantasme refoulé mais qui trouve là une manière symbolique de se manifester. Cette dialectique du désir et de la dette est très clairement mise en évidence par le narrateur du Père Goriot pour qui tous ces débiteurs sont « prodigues de tout ce qui sobtient à crédit, [...] sont avares de tout ce qui se paye à linstant et semblent se venger de ce quils nont pas en dissipant tout ce quils peuvent avoir » (Le Père Goriot, CH, III, 179). La lettre de change permet aux débiteurs chroniques de La Comédie humaine de fixer des désirs sur les objets les plus variés, sans quaucun de ces objets ne soit propre à satisfaire le manque à être qui agit lindividu. Léconomicisation de « lobjet a » instaure un pont entre vérité mentale et sociale, donnant par-là un extraordinaire exemple du syncrétisme de la poétique réaliste balzacienne qui rend compte de la manière dont « la psyché privée, individuelle devient le réceptacle plus ou moins consentant daspirations, de sentiments, de tendances et de satisfactions socialement désirables ».
Sil importe de mettre en relation les comportements débiteurs avec une pathologie du désir qui se manifesterait de manière inconsciente, ce nest certes pas mon intention de montrer que le roman donne un vernis psychologique à une attitude sociale. Le récit balzacien ne cherche ni à nier ni à motiver des réalités sociales, quil sait au demeurant fort bien convertir en déterminismes narratifs. Mais peut-être est-ce justement dans cette capacité à en interroger et à en réunir les différentes causes quil donne la représentation dune nouvelle identité sociale autonome. En effet, lhétérogénéité des facteurs qui fondent lidentité du débiteur, loin den affaiblir la cohérence, en accuse au contraire la pertinence sociale. Car si lon peut parler didentité, cest bien parce que ce comportement, à lorigine strictement déterminé par lethos nobiliaire, saffranchit de ses origines historiques et de la géographie sociale antérieure. Du coup, il savère bien plus subversif puisque, en sétendant à toutes les classes, il incarne une forme de critique générale de la société bourgeoise. Cest peut-être en cela que lidentité débitrice se distingue de lidentité du viveur avec laquelle on pourrait être tenté de la confondre. Quelles que soient les causes, sociales, historiques ou psychiques qui président à son mode dêtre au monde, le débiteur se définit, beaucoup plus que le viveur, par opposition à la norme régnante. Niant ladage dAdam Smith qui veut que lon senrichisse en payant ses dettes, il construit son crédit social en refusant dacquitter ses obligations. Il incarne le modèle de la déviation par rapport à lidéal bourgeois de maîtrise dont lépargne constituait « une forme spécifique de maîtrise de soi car elle nécessitait de se soumettre au plus exigeant et au plus déplaisant des exercices de volonté pour un homme impatient, à savoir lajournement du plaisir ». Lendettement frénétique comme quête du désir va directement à lencontre de la jouissance du névrosé bourgeois pour qui, « penser, compter, travailler, deviennent dexcellentes couvertures du désir, un excellent moyen pour sempêcher de désirer ». En empruntant indéfiniment, le débiteur chronique ne bafoue pas seulement la loi utilitariste censée préserver la circulation économique, il nie limpératif catégorique moral du devoir rembourser, il sape les fondements de léthique et de la psychologie capitalistes. Mais cette dénonciation de la valeur-épargne, le débiteur la paie très chère car, à la différence du viveur, il naccomplit sa « mission » quen accusant un vide existentiel qui nest autre que lintériorisation intime de la vacuité sociale dont souffre toute une époque.
Peut-être comprend-on mieux dès lors les causes qui ont traditionnellement présidé à la négation de lidentité du débiteur, ou plutôt à son assimilation abusive avec celle du viveur. En figeant le débiteur dans une attitude dandy dont on peut, certes, analyser la portée critique , on fait fi des déterminations réelles et lon oblitère lorigine économique dun comportement pour en privilégier les manifestations sociales. Dune certaine manière, lidéologie bourgeoise préfère folkloriser le débiteur en lui faisant revêtir les habits du viveur
car lesthétisation de la dépense excessive nest quune illustration hyperbolique du primat de la consommation qui fonde léconomie de marché. En revanche, on refuse de mettre en avant, en tant que telle, lattitude qui consiste à vivre à crédit et à jouer des virtualités de largent car celle-ci met à nu la force et la suprême faiblesse du capitalisme : son aptitude à engendrer des signes vides, à jouer de valeurs que rien ne fonde. En débiteur professionnel, Rastignac est tout à fait conscient de la portée subversive de son attitude : « Je fais des dettes, on les paie, la dissipation mon cher est un système politique » (Le Père Goriot, CH, III, 145), politique en cela quelle utilise les moyens de lidéologie capitaliste pour en souligner les contradictions. Le débiteur, et principalement celui dont on stigmatise le comportement pathologique, est un déviant, un sacrilège qui met à nu les ressorts dune loi économique dont seuls les puissants, Nucingen par exemple, doivent connaître lexistence pour en jouer plus impunément. Ceci explique que la répression exercée à lencontre des débiteurs soit aussi violente et se durcisse tout au long de la première moitié du XIXe siècle comme latteste lemprisonnement pour dettes de Victurnien, David Séchard ou Savinien de Portenduère qui ont tous connu lexpérience de la prison pour dettes. Donnent-ils magnifiquement le change par leur posture de dandy et leurs discours provocants, les débiteurs mènent une « vie [...] rongée par tous les tnias du remords, et dont les fugitifs plaisirs [sont] chèrement expiés par de persistances angoisses » (Le Père Goriot, CH, III, 180). Maxime lui-même est terrifié à lidée de pouvoir être emprisonné :
Une fois envoyé à la prison de Clichy ou à létranger par quelques lettres de change intraitables, il tombait dans le précipice. [...] En ce moment même, il craignait les éboulements de quelque portion de cette voûte menaçante que les dettes élevaient au dessus de plus dune tête parisienne. (Le Député dArcis, CH, VIII, 807).
On peut certes confondre le viveur et le débiteur, mais celui-ci nest que la face éclairée, lumineuse et festive du second, une manière de masquer la présence agissante et mortifère de largent qui hypothèque lavenir de lindividu et, abolit sa durée. Quels que soient leur origine ou leur passé, tous les débiteurs partagent la peine, au sens de condamnation, de Raphaël : « galérien du plaisir, je devais accomplir ma destinée de suicide » (La Peau de chagrin, CH, X, 202 ; nous soulignons).
Pour inventer cest-à-dire à la fois découvrir et créer, comme on le disait dun trésor ou dune loi une identité sociale, le roman na dautre solution que den modéliser la représentation. Dans le cas du débiteur, lopération savère éminemment délicate puisque le choix de la figure du jeune homme est doublement pernicieux. Elle noffre dabord quune vision partielle de la réalité, en passant par exemple sous silence la dette des pauvres, et risque dencourager une lecture euphémisante, voire folklorique. Toutefois, si les viveurs sont légion dans La Comédie humaine, seuls, au sein de cette large cohorte, intéressent Balzac ceux qui se soutiennent grâce au système anglais, qui érigent la dette en acte esthétique et politique car ils sont les mieux à même de dire labsurdité de la logique capitaliste. Le débiteur balzacien partage la bouffonnerie des créatures dAlhoy ou dYmbert, mais il sen distingue par sa gravité et sa profondeur. Son identité est celle dun captif. Et cest précisément dans sa capacité à superposer déterminations psychologiques et socio-historiques que réside la supériorité et lefficacité réalistes du roman balzacien. Et cest justement parce que le débiteur nest pas seulement un portrait typique des monarchies bourgeoises, mais également un symptôme, quil faut voir en lui une identité.
Alexandre Péraud
(Université de Bordeaux-III)
Balzac et la femme de provinceou« Dinah, ce nest pas moi »
Pour Balzac, né en province, ayant connu son premier amour en province et layant quitté(e) pour connaître la gloire à Paris, la femme de province nest pas un sujet comme les autres. Il suffirait dévoquer la tourangelle Mme de Berny, lissoldunoise Zulma Carraud, la bayeusaine Laure de Surville pour mesurer à quel point celle-ci lui tient à cur. Mais est-ce là lintérêt ? Il nous semble, au contraire, plus pertinent dinterroger le rapport de lauteur à son sujet dans le texte. Or, dans le cas de Balzac et de la femme de province, le texte est dautant plus riche que, dune part, il recoupe luvre dans son entier : depuis les romans de jeunesse jusquaux Parents pauvres, dautre part, il permet de prendre en compte larticle du Balzac physiologiste des Français peints par eux-mêmes.
Les Français peints par eux-mêmes représente une uvre éditoriale denvergure qui parut, sous ce titre, de 1839 à 1842. Elle comprend huit volumes : cinq sont consacrés à Paris et, devant le succès des premières publications, trois autres, ayant pour objet la province, ont suivi. En tout, ce recueil contient quelque quatre cents monographies et « devait constituer », comme le précise Ségolène Le Men, « la plus importante réalisation de toute la littérature physiologique alors en pleine vogue ». Curmer, léditeur, a fait appel à Balzac à chaque moment-clé de son entreprise : au lancement des premières livraisons et ce sera larticle « LÉpicier » et à louverture de la nouvelle série sur la province avec pour texte inaugural « La Femme de province ». Malgré le prix assez élevé quexigea Balzac, Curmer restait gagnant car il avait en ouverture de son encyclopédie la garantie dun nom célèbre, un nom qui fait vendre, celui de lauteur reconnu des Études de murs au XIXe siècle.
Mais du côté de Balzac, quel est le bénéfice ? Existe-t-il un bénéfice autre que pécuniaire ? Certes, il vend 400 fr à Curmer et pour quatre ans la monographie de « La femme de province », alors que Pétrus Borel ne touche quant à lui que 100 fr pour « Le Croque-mort », mais est-ce une raison suffisante pour figurer parmi une foule de journalistes écrivains pour la plupart inconnus ? Comment expliquer que Balzac, en 1839, année où il est élu Président de la Société des gens de lettres, année où il fait paraître Béatrix, Le Curé de village, Massimilla Doni, année surtout où il compose Un grand homme de province à Paris, participe à une uvre collective et associe son nom à celui dun peintre et dun graveur ?
Notre propos est de montrer quen livrant cette monographie, Balzac ne se contente pas de remplir son contrat auprès de léditeur et de toucher au passage une somme toujours bienvenue. En acceptant de se consacrer à cette entreprise éditoriale, quitte à délaisser les travaux romanesques en cours, Balzac pose la question de la représentation de la femme de province et ce dautant plus quil aborde ce sujet avec dautres artistes. Larticle est pour celui qui vient dachever Un grand homme de province à Paris loccasion de sinterroger sur son uvre, sur sa place dans le monde littéraire et sur son apport dans la création artistique. Et si la monographie peut provoquer un effet déceptif, nest-ce pas parce que lidentité en jeu est moins celle de la femme de province que celle de « linventeur des Scènes de la vie de province ? »
La Femme de province entre roman et physiologie : construction et déconstruction dun modèle
Longtemps sujet de moqueries, principalement au théâtre, la province au xixe siècle sélève au niveau dobjet de sérieux en devenant matière à roman. Comme la montré Nicole Mozet, le changement de statut de la province est lié au changement de genre. Balzac, après le Stendhal de Le Rouge et le Noir, est celui qui va faire de la province le lieu des intrigues et même de laction, si paradoxal que puisse paraître, au premier abord, le rapprochement de ces deux termes. Mais si Stendhal a fait de la fictive Verrières le cadre de la première partie de sa chronique de 1830, cest pour mieux montrer les étapes dans lascension de Julien Sorel, fils du menuisier de la petite ville. Laccent est mis sur le personnage masculin ; Balzac, quant à lui, inaugure véritablement en déplaçant et géographiquement et sexuellement le ressort de la diégèse. Ce nest plus Paris le cadre spatial, mais la province ; ce nest plus le héros le protagoniste, mais lhéroïne. Celle-ci devient le personnage éponyme du texte où elle apparaît, comme en témoignent Eugénie Grandet (1833), Ursule Mirouët (1841), Modeste Mignon (1844). Parfois leur trait identitaire principal fournit le titre au récit, ainsi en est-il pour La Vieille Fille (1836), La Rabouilleuse (1842) ou encore La Muse du département (1844). Des premières Scènes de la vie de province en 1833 à la dernière uvre, inachevée, de 1848, Un caractère de femme, dont laction était située à Belley, Balzac na de cesse de mettre en scène la province, de peindre son héroïne dans son milieu et dexplorer le mystère des drames familiaux. Lécrivain élabore dans luvre romanesque une multiplicité de figures féminines provinciales : louvrière Ève Séchard éprouve une déception très différente de celle de la riche héritière Eugénie Grandet, la petite Pierrette souffre de mauvais traitements, tandis que lautre enfant élevée par des parents qui ne sont pas les siens, Ursule Mirouët, vit une enfance heureuse. Madame de Bargeton, après une rapide acclimatation à Paris, parvient à adopter les poses des Parisiennes les plus accomplies alors que Dinah de la Baudraye, arrivée à Paris, perd son aura de muse. Générations, milieux, statuts différents entre toutes les femmes de province créées par le romancier ; le schéma nest jamais la reprise du même, mais, au contraire, constante réinvention dune figure qui ne paraît jamais sépuiser.
Or, sil est vrai que les propos du physiologiste prennent pour précaution dannoncer que ne feront partie du corpus de femmes de province que celles qui « satisfont au programme arrêté dans la Physiologie du mariage », cest-à-dire en excluant toutes celles qui nont pas reçu une certaine éducation, toutes celles qui sont obligées de subvenir à leurs besoins, toutes celles qui sont trop en-dessous ou trop au-dessus de lâge du mariage, il reste cependant que, dans larticle, Balzac conteste toute possibilité de variété au sein du cheptel des femmes de province. Comme il lécrit, autant à Paris, « il existe plusieurs espèces de femmes, toutes dissemblables », autant en province « il ny a quune femme, et cette pauvre femme est la femme de province ». Il est péremptoire quant à cet arrêt en ajoutant : « Je vous le jure, il ny en a pas deux. » Puis le physiologiste démontre ce postulat en décrivant linfluence pernicieuse de la monotone et misérable existence en province sur la femme :
Quelque grande, quelque belle, quelque forte que soit à son début une jeune fille, née dans un département quelconque, elle devient bientôt une femme de province Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées, linsouciance de la toilette, lhorticulture des vulgarités lenvahissent nécessairement. Lêtre sublime et passionné que cache toute femme sattriste, et tout est dit, la belle plante dépérit.
Le terreau de la province est donc responsable de cette absence de chatoyante diversité parmi les femmes qui y vivent. La province pèse sur elles et elles ne peuvent résister quen se fondant dans un creuset qui dissout toute trace de singularité. La femme de province, telle quelle est dépeinte dans la monographie, est un être à plaindre qui non seulement vit dans une région en état dinfériorité par rapport à Paris, mais double également cette infériorité dune autre en devenant la femme dun homme de province :
Dès leur bas âge, les jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour delles ; elles ninventent pas mieux, elles nont à choisir quentre des médiocrités, car les pères de province marient leurs filles à des garçons de province, et leur esprit sy abâtardit nécessairement. Personne na lidée de croiser les races.
Balzac ajoute à cet horizon provincial limité celui de limpossible roman damour adultérin car la femme de province « na point de secrets à elle, sa maison est ouverte et les murs sont de verre. Si, dans la province, chacun connaît le dîner de son voisin, on sait encore mieux le menu de sa vie, et qui vient et qui ne vient pas, et qui passe sous les fenêtres, avant de passer par la fenêtre. La passion ny connaît point le mystère ».
Sil est vrai que nombre des épigrammes du physiologiste trouveraient une illustration parmi les femmes de province de La Comédie humaine ainsi en est-il de leur physique, elles qui vieillissent « dix ans avant le temps fixé par les ordonnances du Code Féminin » et jaunissent parfois comme un coing, image qui sera reprise pour Mme Grandet en revanche, bien des héroïnes balzaciennes font exploser les limites définitionnelles dressées dans larticle. Le secret, qui est au cur du drame existentiel de plus dune femme de province, dEugénie Grandet à Véronique Graslin, serait à cet égard un contre-argument que le lecteur du romancier pourrait opposer au physiologiste. De même, un personnage comme Modeste Mignon, belle, intelligente, cultivée et qui ne veut pas se donner au premier Parisien ayant poussé ses pas jusquau Havre, remet-il en cause limage de linfortunée provinciale éprise dun être « égaré par hasard en province » et qui la oubliée à peine a-t-il franchi les frontières du département. Avec ce roman, le motif des Parisiens en province est renversé et Modeste témoigne de la capacité de discernement de la femme de province. Linfériorité énoncée comme lui étant consubstantielle est un postulat que des héroïnes comme Mme de Bargeton dAngoulême ou même Dinah de la Baudraye de Sancerre viennent nuancer. Dans larticle, Balzac déclare que seules deux issues sont possibles pour la femme de province : la révolte ou la résignation. La révolte consiste à fuir la province et à sétablir à Paris, mais si les deux héroïnes citées plus haut souscrivent à ce programme, elles reviennent aussi dans leur ville dorigine. Le romancier invente un troisième temps dans cette lutte entre Paris et la province par voie de personne interposée. Et si Lucien de Rubempré, habitant de lHoumeau, échoue à Paris, langoumoisine Mme de Bargeton a, quant à elle, tôt fait dapprendre les codes du faubourg Saint Germain.
Ainsi le physiologiste semble construire une identité de la femme de province que le romancier se plaît à déconstruire. Au physiologiste, les schémas grossiers, voire les clichés sur la coupe des vêtements, sur « la plaisanterie » qui « y est, comme les semestres sous lEmpire, presque toujours arriérée » et sur la manne financière que représente la province aux yeux de Paris ; au romancier, la gloire de faire émerger la singularité au sein du type. Mais sil existe un tel hiatus entre larticle et luvre, nest-ce pas aussi lié aux contraintes imposées par la forme même de la monographie ?
La Femme de province et lesthétique du type
Lobjectif dune enquête sociale comme celle des Français peints par eux-mêmes est de permettre à tout un chacun de reconnaître à travers des signes, les caractéristiques dun type. Le recueil peut servir de guide pour un étranger ou même un provincial, pour se diriger dans Paris et distinguer « La Femme comme il faut », de « La Femme sans nom », « La Grisette » de la « Demoiselle à marier », « Le Notaire » du « Rentier », etc. Au sens typographique, le type désigne ainsi la représentation picturale qui se situe hors-texte et offre un portrait en pied. Dans le titre Les Français peints par eux-mêmes le verbe « peindre » doit donc être entendu dans ses deux acceptions visuelle et verbale. Car lencyclopédie morale du XIXe siècle quest Les Français peints par eux-mêmes est aussi faite pour lil. Le type est représenté au frontispice de chaque monographie sur la page de gauche qui fait 26 cm sur 17. Ainsi lépicier, dessiné par Gavarni, qui a fourni pas moins de cent quatre-vingt dix dessins aux Français, est croqué debout, de profil. Ses épaules sont légèrement penchées vers lavant ; revêtu dun tablier, il a ôté son chapeau et semble saluer un client ou une cliente, tâche qui est la sienne. Le type montre le sujet en action, avec ses attributs spécifiques. À cet égard son costume est particulièrement choisi : il contribue également à caractériser le personnage, aide à cerner son identité et nest pas pur ornement. Une idéologie sourde est lisible dans la facture de cette gravure faite sur bois de bout à laquelle sajoutent au minimum deux autres illustrations : la tête de page en regard du type et la lettre ou cul-de-lampe. Cest tout un travail de collaboration quoffrent les articles de cette encyclopédie qui, à limage dun cénacle romantique, réunit divers talents et rappelle, en table des matières, le nom de lécrivain, du peintre et du graveur.
Aussi, dans cette association entre lécrivain et lillustrateur, le rapport du texte à limage est-il essentiel. Limage et le texte se font écho, ils contribuent chacun à faire comprendre le type. La représentation que donne Gavarni de la femme de province est en adéquation avec ce quécrit Balzac. Lécrivain avait épinglé lennui et la monotonie de la vie en province :
La vie de province est lennui organisé, lennui déguisé sous mille formes ; enfin lennui est le fond de la langue.
Que faire ? Ah ! Lon se jette avec désespoir dans les confitures et dans les lessives, dans léconomie domestique, dans les plaisirs ruraux de la vendange, de la moisson, dans la conservation des fruits, dans la broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues de la petite ville.
Gavarni répond en montrant au frontispice de larticle la femme de province, debout, dans sa cuisine, en train de remplir des pots de confiture. Elle en a déjà rempli sept et achève le huitième ; sur la table, on distingue aussi des ciseaux, du papier et de la corde, tout le matériel nécessaire pour les étiquettes quelle apposera soigneusement. Sa tête, un peu penchée, signe dhumilité, est couverte par un fichu blanc et sa robe bouffante couvre tout son corps ; un léger sourire sur son visage témoigne que cette tâche, loin de lui déplaire, loccupe et paraît même la combler. En revanche, sur la tête de page, qui présente le sujet dans son milieu habituel, le sourire sest effacé. La jeune femme est représentée assise à une table, en famille, dans le salon. Ils jouent aux cartes, la jeune femme, de profil, a encore la tête baissée et, de face, le lecteur-spectateur découvre le visage ravi de celle qui est, vraisemblablement, la mère ou la belle-mère. Lidée de monotonie dans la vie de la femme de province est mise en valeur par la composition. En province, il ne se passe rien, on fait des confitures, on joue aux cartes, on tue le temps. Le cul-de-lampe, qui est traditionnellement une nature morte et qui figure avant le première phrase, achève dévoquer les attributs spécifiques du type. Gavarni a choisi pour la femme de province de reprendre limage du bocal où macèrent des fruits. Tout est macération en province, on conserve, on se conserve. Comme dans la saumure quévoque phonétiquement la ville de Saumur la vie sécoule monotone entre les saisons. À côté du bocal, on reconnaît les fameux pots de confiture qui figuraient en hors-texte, comme si la répétition était le mode majeur de lexistence de la femme de province.
Ainsi lillustration énonce déjà ce qui sera dans larticle en en rendant les éléments constitutifs et principaux. De fait, la monographie de « La femme de province » ne saurait appréhender toutes les potentialités du sujet. Limité et par le nombre de pages et par le rapport entre le texte et limage, le propos du physiologiste ne peut être quunidirectionnel et cest à ce prix quil peut y avoir écho entre la gravure et lécrit et surtout éducation par limage. Balzac, en un mot, joue le jeu du type.
Mais si Balzac joue ainsi le jeu, cest aussi parce que lentreprise de Curmer va dans le sens du travail quil sest fixé, dont il rappellera le programme dans lAvant-Propos en 1842 et quil avait déjà explicité en 1834, dans une lettre à Mme Hanska :
Les Études de murs représenteront tous les effets sociaux sans que ni une situation de la vie, ni une physionomie, ni un caractère dhomme ou de femme, ni une manière de vivre, ni une profession, ni une zone sociale, ni un pays français, ni quoi que ce soit de lenfance, de la vieillesse, de lâge mûr, de la politique, de la justice, de la guerre, ait été oublié.
Cette démarche qui vise une forme dexhaustivité est également celle quaffirme léditeur dans sa « conclusion » des Français peints par eux-mêmes :
Toutes les classes de la société ont été explorées, les salons les plus élégants, les bouges les plus honnêtes, les plus nobles sentiments de la nationalité, les plus sales instincts du vice, les plus touchantes émotions du cur, les plus affreux débordements de la débauche, tout a été sondé.
Ainsi, pour Balzac, qui avait longtemps songé au titre d« Études sociales » pour son uvre romanesque avant de choisir le cinglant « La Comédie humaine », la réflexion sur le type sinscrit dans sa propre démarche, lui qui précise dans la même lettre à Mme Hanska que « dans les Études de murs sont les individualités typisées ; dans les Études philosophiques sont les types individualisés ». Et même si le signifié derrière le terme « type » diffère entre le sens moral que lui donne lécrivain et le sens technique de lillustrateur, chez les deux, la notion de vie à donner au type les réunit.
Balzac, dans un article paru dans La Mode et intitulé tout simplement « Gavarni », distinguait en lui un de ces rares artistes capables de « traduire une physionomie parisienne si éminemment mobile, si curieuse, et rendre lesprit dun vêtement, la pensée dune robe, la grâce dun fichu, un fichu qui na de grâce que par la manière dont il est porté ! » Et surtout, dans ces mêmes colonnes, Balzac expliquait quil « existe dans la mode des vêtements, dans la manière dont une femme, célèbre par son goût, se tient et marche, un style indescriptible que vingt pages nexpliqueraient pas », mais que le crayon de Gavarni a su saisir. Et cest un avis que partagent les Goncourt qui saluèrent en lui « le costumier poétique et le modiste idéal de la femme », celui qui « cherchait au-delà du contour mort du costume, à mettre dans un vêtement un peu de la vie de celui qui le porte, quelque chose de sa personnalité et de son individualité ».
Au-delà de lhorizon intellectuel de classification sociologique quont en commun Balzac et Curmer, il y a donc dans ce travail sur le type une connivence poétique entre lécrivain et le peintre. Balzac et Gavarni font voir la femme de province telle quen elle-même, dans sa vie, et dans son milieu ; tous deux, parviennent, dans ce chassé-croisé entre le texte et limage, à la mettre en scène et à la faire vivre. Une forme de cénacle romantique se dessine dans cette association de talents et darts autour dun type, cénacle dautant plus important quen cette année 1839, où Balzac livre à Curmer sa monographie de « La Femme de province », lui-même sest interrogé sur un autre type, ô combien important pour lui, celui du grand homme de province à Paris.
Balzac et le grand homme de province à Paris
Le 20 janvier 1839, Souverain envoie à Balzac une lettre dans laquelle éclate son mécontentement :
Jattends le manuscrit du Grand homme que je devais avoir pour le 15 et que jaurais eu sans vos travaux pour Curmer : travaux, vous me permettrez de vous le dire, quaux termes de nos traites vous navez pas le droit de faire avant de mavoir livré ce qui métait dû.
Même si, au vu de la date, il est clair que ce nest pas « La Femme de province » que Balzac compose, mais une autre monographie, il est intéressant néanmoins de noter cette mention du Grand homme de province à Paris au moment où Balzac travaille pour Curmer et de la mettre en relation avec lactivité du héros de cette partie des Illusions perdues. Car si Lucien de Rubempré fait des articles de critique littéraire, il rédige également de petites physiologies, intitulées « Les Passants de Paris », « où en deux colonnes il peignait un de ces menus détails de la vie parisienne, une figure, un type, un événement normal, ou quelques singularités ». Lactivité de Lucien fait écho, dans la fiction, à celle, réelle, de lécrivain. Mais autant celle du personnage est condamnée à léchec, autant celle de lauteur est couronnée de succès. Alors que Lucien ne parvient pas à se maintenir au sein du cénacle et à réaliser lunion des arts, Balzac associe sa plume au crayon de Gavarni ; alors que Lucien connaît léchec à Paris, Balzac y a rencontré la gloire. Le grand homme de province à Paris, cest manifestement Balzac et la monographie de « La Femme de province » fait encore plus sens quand on la replace dans le contexte de cette année 1839 que Roger Pierrot qualifie « dannée de féconde activité littéraire », année où Balzac postula pour lAcadémie française et se retira en voyant que Hugo se présentait aussi. Ainsi, en creux, se dessine, dans la monographie, le portrait du grand homme de province qui est à lantipode de linfériorité de la femme du même nom, un homme qui a su quitter la province et se faire un nom à Paris. Balzac peut en tant que physiologiste brosser un portrait dautant plus stéréotypé de la femme de province quen cette année 1839, il a publié, dans La Presse, Le Curé de village et, dans Le Siècle, Béatrix. Balzac a prouvé et prouve encore quil sait la faire vivre et même samuser avec celle qui dans son uvre devient plus quun type : une création. Lexemple de La Muse du département, texte dans lequel Balzac reprend, un peu avant le terme des quatre ans fixés par le traité avec Curmer, les propos du physiologiste de « La Femme de province », est à cet égard éloquent.
Sans être versés en génétique littéraire, les lecteurs de luvre de Balzac savent que celui-ci avait souvent recours à la technique du réemploi. Quiconque a lu Autre étude de femme et la monographie « La Femme comme il faut » découvre que Balzac reprend le texte des Français peints par eux-mêmes pour le mettre dans la bouche dautres personnages et transformer ce qui fut une physiologie en un brillant dialogue. Mais, lors du raout de Mlle des Touches, le lecteur entend surtout la voix dÉmile Blondet. Celui qui passe dans La Comédie humaine pour un des « flambeaux du journalisme » prononce quasiment dans son intégralité les phrases de la monographie et sattire ladmiration de tous. En revanche, là où le réemploi du texte de « La Femme de province » dans La Muse du département témoigne de plus de facétie de la part de lauteur, cest dans la mesure où lécrit du physiologiste est repris par une femme : Dinah de la Baudraye. Lhéroïne de La Muse du département reprend, dans lordre, limage des confitures, des lessives, des cartes le soir, de la promenade sur le mail, des rides précoces, du teint qui jaunit ou verdit, bref, cette femme supérieure se fait le porte-parole de Balzac depuis Sancerre. Les mêmes mots sont prononcés par elle et servis, comble de lironie, à des Parisiens. Ce nest plus le brillant journaliste parisien promu ensuite au statut de préfet qui devient une forme dhypostase de lauteur, mais une femme et, qui plus est, une femme de province. Sa supériorité éclate dans ce rôle que lui accorde lécrivain.
Est-ce à dire que Dinah de la Baudraye pose pour Balzac ? ce serait faire fi du jeu de lauteur avec son propre texte car si la muse du département répète mots pour mots les phrases de la monographie, cette tirade est aussi développée devant un journaliste parisien, Lousteau, lequel, impressionné par lesprit de ses propos, lui répond : « Mais, madame, vous nous prouvez que nous sommes encore à Paris ; je vous volerai cette tartine, elle me vaudra dix francs dans mon feuilleton... » Balzac joue donc avec son texte : ce qui était article devient dialogue romanesque et ce dialogue est lui-même envisagé comme redevenant colonne de journal. Lécrivain crée des effets vertigineux de profondeur dans le réemploi de son propre texte. Et sil est vrai quil nest pas insignifiant que Balzac mette dans la bouche dun personnage féminin ses propres phrases, ce qui est une forme tacite de reconnaissance à légard des femmes de lettres de province, nomettons cependant pas les conditions de lénonciation : Dinah sadresse à celui qui naguère contribua à ruiner la carrière du « grand homme de province » quétait le Lucien de Rubempré des Illusions perdues. À travers elle, une forme de revanche de la province est prise sur les Parisiens, mais une revanche qui demeure à un niveau intertextuel. Dans les faits, dans lenchaînement des faits de la diégèse, la femme de province quest Dinah ne parvient pas à faire reconnaître son talent à Paris. Femme supérieure à Sancerre, publiant sous le nom de Jan Diaz, et admirée par un cercle dintimes, elle perd son statut de muse en franchissant les frontières du département.
Si parmi les femmes de province, certaines sont moins inférieures que dautres, toutes cependant demeurent inférieures à lhomme de province qui, lui, a réussi à se faire un nom dans le monde littéraire parisien. La monographie de « La Femme de province » éclaire ainsi moins lidentité de la femme de province que celle de son créateur. Le fait même douvrir son article en faisant référence « au programme arrêté dans la Physiologie du mariage » indique déjà la présence de lécrivain derrière le journaliste. Lorsque Balzac déclare dans le premier paragraphe de son article que : « Foi de physiologiste, aux Tuileries, un observateur doit parfaitement reconnaître les nuances qui distinguent » les différents types de Parisiennes et que « ce nest pas ici le lieu de vous amuser par la description de ces charmantes distinctions avec lesquelles un auteur habile ferait un livre », lidentité de « lauteur habile » est assez explicite... Aussi nest-il pas anodin que Balzac écrive dans le cours de son article que « les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à plumes éclatantes senvole à Paris », car cest aussi son propre parcours quil retrace en disant cela. On peut donc parler darticle piégé avec cette monographie dans la mesure où la femme de province est moins définie telle quen elle-même que telle quelle peut être décrite par un écrivain. Les références littéraires à La Bruyère, à Stendhal et, implicitement, à Balzac lui-même, suggèrent que la gageure avec ce sujet se situe au niveau littéraire et non moral :
Au lieu de calomnier la femme de province en la croyant dépravée, un poëte, un philosophe, un observateur, comme la été Stendhal dans Rouge et Noir, devinerait les merveilleuses poésies inédites, savourées à elle seule, toutes les pages de ce beau roman dont le dénouement seul est connu de lheureux sous-lieutenant ou du roué capitaine qui en profitent.
Si comme type social, la femme de province apparaît comme lisse et uniforme, en revanche, en tant quobjet littéraire, elle est la préface dun beau roman. Mais seuls quelques happy few savent la reconnaître comme telle et parmi eux figure lauteur, « poète », « philosophe » et « observateur ». Que ce dernier terme soit placé à la fin de cette gradation ramène encore une fois le lecteur à Balzac. Le mot « observateur » et son dérivé « observation » est employé pas moins de cinq fois dans larticle ; or le physiologiste nest pas le seul à considérer la notion dobservation comme essentielle pour créer : le romancier est également convaincu de la supériorité que confère cette capacité. Dans Un grand homme de province, Balzac écrit à propos des débuts triomphaux de son héros dans les salons parisiens et dans le journalisme : « Le poète neut plus alors cette lucidité desprit, cette froideur de tête nécessaires pour observer autour de lui, pour déployer le tact exquis que les parvenus doivent employer à tout instant. » Lucien échoue là où Balzac réussit car lun possède la faculté dobservation et la garde en éveil, tandis que lautre, bercé par ses illusions, a comme fermé les yeux. Lobservation est ce qui caractérise la démarche du physiologiste comme celle du romancier, cest elle qui forme un pont entre les deux productions et cest elle qui signe le style et la supériorité du grand homme de Tours.
Ainsi la participation de Balzac à lentreprise éditoriale de Curmer va bien au-delà du seul bénéfice financier. Le projet de léditeur sinscrit dans le sens du travail de celui qui sest voulu lhistorien des murs, le secrétaire de la société dans laquelle il vivait. Écrire une uvre qui reflète en même temps la diversité de la réalité sociologique est le défi que Balzac sest proposé de relever. Et si luvre resta inachevée dans la construction que Balzac voulait lui donner, à bien des égards, elle se poursuit dans ces écrits qui sont hors Comédie humaine. La technique du réemploi le prouve, mais plus encore linterrogation sur ce que cest quécrire latteste. Physiologiste ou romancier, Balzac pose la question de lécriture et celle de sa place en tant quauteur dans la création littéraire. Aussi « La Femme de province » est-elle moins éclairante pour dire ce quest une femme de province que pour dire lart de faire vivre ce type. En sassociant à Gavarni, Balzac rend hommage à lart pictural tout en se questionnant sur la capacité de lécriture par rapport à la peinture. Lunion des arts est scellée par cette forme de collaboration et cest une forme didéal romantique qui est réalisée. Mais, en même temps, le vieux débat sur la représentation est posé. Et si Balzac énonce si péremptoirement que la femme de province ne saurait être de deux sortes, nest-ce pas, de sa part, une manière délicate de dire son inclination devant la fixité du modèle dessiné puis gravé ?
Le retard de Balzac à rendre son texte à Hippolyte Souverain est ainsi à mettre et au compte de Curmer et surtout au compte de celui qui tout en définissant les types cherche aussi à se définir et à définir ce quest la littérature. Aussi Balzac, dans la monographie, peut-il affirmer « leffrayante uniformité sociologique » de la femme de province et en même temps multiplier au sein de larticle les exemples de femmes de province voire donner des noms à certaines et tracer, ce faisant, les grandes lignes déventuels romans, car tout le secret de lécriture, physiologie ou roman, réside dans la faculté dobservation, qua en partage Gavarni, mais qui est surtout devenue la marque propre à Balzac.
Véronique Bui
(Université de Rouen)
linspiratrice
Comme beaucoup décrivains contemporains, Balzac fait rêver sa plume autour de la femme « inspiratrice », que celle-ci emprunte ses traits à la Muse antique quoffre la tradition, ou à ceux de la Femme idéalisée rêvée par le XIXe siècle. Mais si Balzac semble nous donner de cette figure de femme une représentation apparemment conforme à limaginaire de lépoque, il nous en offre aussi des variantes pour le moins originales.
Précisons que dans La Comédie humaine, nous ne trouvons aucune occurrence de lexpression « femme inspiratrice » ; en revanche, le mot « inspiration » apparaît dans un environnement sémantique qui nous autorise à le transférer par métonymie à cette identité féminine particulière.
Un imaginaire de la femme inspiratrice
Vous êtes à la fois un poète et une
poésie, avant dêtre une femme.
Modeste Mignon, CH, I, 532.
LInspiration poétique, on le sait, est traditionnellement évoquée sous les traits dune femme. Le culte des Muses remonte à lantiquité gréco-latine où son rôle est triple : la Muse est dabord protectrice et maternelle ; elle a également une fonction dinitiatrice, de messagère du monde divin dont elle révèle les secrets ; enfin, la Muse est musicienne, incarnant la poésie complète. Quant aux neuf Muses de la mythologie qui président aux arts libéraux, elles ont chacune leur attribut.
Lépoque romantique récupère cet imaginaire des Muses, mais ne conserve quune seule Muse qui symbolise lInspiration poétique. Ce sera principalement la Muse des poètes : celle de Chénier, Lamartine, Vigny, Hugo, Musset. Muse solitaire, féminine et divine à souhait, Muse inspirée ou inspiratrice, soit, mais déclinée sous de multiples facettes : Sylphide, Vierge chaste, Muse-ange, Muse protectrice, sentimentale, voire sensuelle ou encore Muse menteuse, traîtresse, grimaçante...
Cet imaginaire de la Muse poétique, quelque peu convenu, va sélargir sous le feu des modes littéraires et devenir celui que nous pouvons désigner sous le vocable générique de la femme « inspiratrice » : il suffira dévoquer à cet égard le nouvel attrait qua le XIXe pour le mythe de Dante et de Béatrix et la vogue de langélisme : citons Swedenborg, Maturin et Thomas Moore...
Mais les Muses ne sont pas seulement dans les livres... Avec le courant du féminisme romantique, surtout après 1830, elles peuplent les salons où lon rencontre les « femmes-auteurs » ou du moins versées dans la littérature : Laure dAbrantès, Sophie Gay, Delphine de Girardin, Marceline Desbordes-Valmore, Carole Marbouty et évidemment George Sand.
Nourries par les lectures des Saint-Simoniens qui leur confèrent une véritable mission de guide, dinitiatrice spirituelle, ces femmes dénoncent la condition féminine, revendiquent leur émancipation au nom de leur supériorité dans le domaine sentimental et dune puissance intellectuelle au moins égale à celle de lhomme.
Delphine de Girardin est appelée « notre nouvelle Corinne ». Elle aurait déclaré dans son salon où elle reçoit tout Paris : « Je ne suis quune femme, une folle, une muse. » Sous ce tour restrictif, faut-il sans doute comprendre que le bénéfice dêtre une Muse peut savérer dérisoire. Mais ne sagirait-il pas déchapper à la condition de « femme ordinaire » à linstar de la Corinne de Madame de Staël ?
Quelle posture littéraire adopte Balzac par rapport à cet imaginaire dépoque ? Dans un premier temps il semble céder à la mode de langélisme : femmes-anges, sylphides et fées apparaissent dès 1823 dans les uvres de jeunesse La Dernière Fée (1823) et Wann-Chlore (1825). Dans ce récit, précisément, Balzac nous dit dans ses notes avoir repris à son compte trois amples citations du poème de Thomas Moore, Les Amours des anges.
Dans une autre tonalité, une série de femmes angéliques va hanter le Faubourg balzacien. Mais après 1837, Balzac se moquera de ces créatures qui veulent donner delles-mêmes limage dun idéal quintessencié et une autre figure de femme, tout autant inspirée qu« inspiratrice » leur succèdera, celle de la « femme supérieure ».
La figure de linspiratrice dans « La Comédie humaine »
Béatrix, cette figure idéale, la reine des fantaisies du poète, élue entre toutes, consacrée par les larmes, déifiée par le souvenir, sans cesse rajeunie par des désirs inexaucés !
Massimilla Doni, CH, X, 614.
Linspiratrice balzacienne existe dabord dans la vie réelle, à travers les femmes aimées que sont en particulier La Dilecta, la duchesse dAbrantès et Ève Hanska, leur qualité dinspiratrice se trouvant largement explicitée dans la Correspondance. Il faut également mentionner Mme de Staël et George Sand, ces deux femmes-auteurs souvent citées dans La Comédie humaine, où elles ont leur inscription fictionnelle. Balzac convoquera également dans son texte tout un personnel mythique et légendaire : les Muses antiques, les poétesses Sapho et Corinne, la Laure de Pétrarque, la Beatrix de Dante.
Peut-on dresser une typologie de la femme inspiratrice ? Encore faut-il délimiter le champ de « linspiration ». Sagit-t-il dinspirer de lamour ? une uvre dart ? Lun conduit le plus souvent à lautre, ou sy substitue...
Il [Balthazar Claës] se plut à voir dans lamour conjugal une uvre magnifique, et comme les hommes de haute portée qui ne souffrent rien dimparfait, il voulut en déployer toutes les beautés.
Le champ est vaste si lon considère, sans trop savancer, que chez Balzac, toute femme peut contenir une muse... Valérie Marneffe est tout autant une muse pour ses adorateurs que Gillette dans le regard du peintre... La plupart des critères externes ne sont pas véritablement opérants sur le plan social, linspiratrice peut tout aussi bien être issue de laristocratie que de la bourgeoisie, ou même appartenir à lunivers déclassé des actrices et des courtisanes que lon songe à Esther Gobseck, par exemple. Concernant le critère familial, elle est célibataire, mariée, la été ou va lêtre. Épouse, amante, amie ou mère de substitution, son âge oscille entre vingt et quarante ans (Pauline de Villenoix a vingt ans, Mme de Bargeton ou Camille Maupin en ont trente-six). Est-elle conforme aux canons balzaciens de la beauté ? Certes, mais dans La Recherche de lAbsolu, Joséphine Claës est laide et contrefaite.
Retenons cependant un critère intéressant : la fameuse opposition Paris/province. Cest sur un fond de médiocrité provinciale que se détachent par contraste quelques figures de femmes inspiratrices telles que Mme de Bargeton, Dinah de la Baudraye ou Modeste Mignon. Mais transposées dans le décor parisien, Anaïs, Dinah ou Béatrix de Rochefide seront destituées de leur statut d« inspiratrices ». Regardées différemment, leur comportement changera, elles ne seront plus que des Muses dégradées...
Ce sont surtout par les oppositions structurelles que la femme inspiratrice se distingue des autres figures. Tout dabord, à celle de la « femme ordinaire », soit par la sublimité de son amour dévoué, protecteur, maternel, soit par sa supériorité spirituelle et/ou intellectuelle. En second lieu elle soppose à ce que nous appellerons les « anti-muses » ; nous incluons sous ce vocable la série des « femmes sans cur », les sirènes, les amazones, voire les « démons », bref toutes celles qui ont un rôle axiologiquement inverse de celle de linspiratrice en ce quelles détournent lhomme de sa vocation créatrice ou le détruisent. Ces anti-muses fonctionnent, comme souvent chez Balzac, comme des doublets antithétiques : Foedora/Pauline, Béatrix de Rochefide/Camille Maupin, Valérie Marneffe/Hortense Steinbock...
Le réseau de relation qui attache linspiratrice au sexe opposé est également déterminant : elle forme une dyade, principalement avec un « homme supérieur ». Sous ce chapeau nous rassemblons : les génies comme Louis Lambert ou Claës ; les artistes (poètes, peintres, sculpteurs, musiciens...). Parmi les hommes de lettres distinguons les véritables créateurs comme dArthez et ceux de moindre talent (Vignon, Nathan, Lousteau, Canalis). Ajoutons par métonymie, lhomme de « nature poétique » par ses velléités créatrices et/ou son aptitude à poétiser le réel ou lamour : Calyste du Guénic dit navoir « dautre génie que celui de lamour » et Béatrix de Rochefide quil na pas encore vue est « devenue déjà dans sa pensée ce quétait Béatrix pour Dante, une éternelle statue de marbre aux mains de laquelle il suspendrait ses fleurs et ses couronnes ».
Cest la relation quelle entretient avec son partenaire qui donne à linspiratrice, par définition, un rôle éminemment symbolique. Encore ce rôle sera-t-il différent selon que cette femme est dabord rêvée par lhomme ou bien quelle-même imagine son grand homme et le choisit. Ce sont ces deux modalités qui nous autorisent à distinguer deux types dinspiratrices : la « femme-ange » et la « femme supérieure ». Nous verrons que cette distinction savère en réalité plus complexe selon que le contexte est élogieux ou ironique.
La « femmeange » est linspiratrice par excellence, et les sèmes que recouvre cette figure sont ceux de : /idéal/ /noblesse/ /pureté/ /protection/. Elle est surdéterminée par deux figures emblématiques, fonctionnant souvent comme des doublets, la « Laure de Pétrarque » et la « Béatrix de Dante ».
La « femme supérieure », placée quant à elle sous légide de Mme de Staël et/ou de George Sand, aura pour qualification : lintelligence, lesprit, voire le talent. Mais si le contexte est ironique, cette qualification sassortit des sèmes de /pédantisme/ et /ridicule/. La femme inspiratrice devient alors la caricature de Laure ou de Béatrix, surtout si avant d« inspirer » son partenaire, elle savise dêtre elle-même « inspirée » et de sadonner à la littérature.
Splendeurs et misères de linspiratrice
Mon cher, Béatrix était une petite fille de douze ans que Dante na jamais revue ; sans cela aurait-elle été Béatrix ?
Une fille dÈve, CH, II, 381.
Quel est le devenir fictionnel de la femme inspiratrice et de son partenaire ? Ou bien la conjonction est dans un temps réussie, ou bien, demblée, elle savère être un leurre. Mais dans tous les cas de figure, elle sachève de manière désastreuse sinon tragique, ou simplement dans la dérision.
Considérons le scénario « tragique » qui semble guetter tout artiste épris dabsolu, surtout lorsque limage de la femme idéalisée préexiste avant la rencontre : ainsi Louis Lambert désire-t-il avec ardeur rencontrer un « ange-femme » qui lui ouvre les portes du ciel ; il essaie de donner à son ami le narrateur « lidée la plus poétique et la plus vraie de la créature que nous appelons « ange ». Raphaël de Valentin est fasciné par le nom de Foedora avant même de lavoir vue :
Nétait-ce pas lincarnation de mes espérances, de mes visions ? Je créai une femme, je la dessinai dans ma pensée, je la rêvai.
Mais il tombe, comme on le sait, dans ce que la fiction nous autorise à appeler le « piège » de lidéalisation : Foedora est un démon... Pour Frenhofer, la seule femme idéale qui linspire, cest celle aux formes parfaites quil peint depuis dix ans. Il est dailleurs le seul à « voir » sur sa toile cette femme fantasmatique qui savère être pour les autres « un chaos de couleurs » où lon ne discerne quun pied nu « échappé à une incroyable, à une lente destruction ».
Ces chercheurs dabsolus, ces Pygmalion poursuivent une muse chimérique qui finit par se substituer à luvre elle-même. Pour employer des termes balzaciens, on pourrait dire que la cause ne produit plus leffet, mais quelle se substitue à leffet. Frenhofer épuise ainsi son énergie créatrice, brûle ses toiles et se suicide. Ce nest sans doute pas un hasard fictionnel si Louis Lambert devient fou la veille de son mariage, si Raphaël meurt lorsquil croit avoir trouvé sa véritable inspiratrice.
Il faut sans doute maintenir linspiratrice dans la sphère de lidéalisation, lépouser serait une erreur fatale. Augustine apparaît dabord aux yeux de Sommervieux comme une muse dont la grâce est comparable aux vierges peintes par Raphaël ; il réalise delle un magnifique portrait et lépouse. Mais linnocente jeune femme savère « incapable de deviner les rudes chocs qui résultent de lalliance dune femme aimante avec un homme dimagination » ; elle finit donc par ne plus inspirer le peintre qui se détourne delle avec une cruauté consommée lorsquil découvre quelle « nhabit[e] pas sa sphère » ; et lon connaît la fin tragique dAugustine devant le tableau lacéré par son époux. Wenceslas Steinbock se dit dabord « transfiguré » par Hortense, devenue pour lui « linspiration visible », mais lamour conjugal ne tarde pas à éteindre cette inspiration, et le narrateur de commenter avec un beau cynisme que « les caresses dune femme, dailleurs font sévanouir la muse ». À ces jeunes épousées, leur seront préférées dautres « muses »... moins conjugales !
Tant que la quête de linspiratrice, même dégradée, reste masculine, le devenir fictionnel dau moins lun des deux partenaires peut donc atteindre une dimension tragique. Mais le ton, changeant lorsque cest la femme qui prend linitiative de devenir « inspiratrice », oscille entre lamusement et la dérision, et les inspiratrices se voient le plus souvent affublées du vocable ironique de « Muse ». Elles sont rouées, artificieuses comme Diane de Maufrigneuse ou Béatrix de Rochefide lesquelles, à force dangélisme, arrivent à entortiller le partenaire à mystifier. Ou bien elles sont exaltées, voire pédantes et ridicules : Anaïs de Bargeton et Dinah de la Baudraye se piquent de littérature, et créent leur salon littéraire pour se faire une renommée car elles se veulent « supérieures » et inspirées. Anaïs déclame ses sonnets devant les notables dAngoulême ; Dinah arrive à mystifier tout un département et même au-delà, en signant des uvres du nom de Jan Diaz. Ces Muses jettent leur dévolu sur lhomme quelles veulent inspirer ce sera évidemment un « homme supérieur », sinon un génie ; Anaïs nest-elle pas à ses propres yeux « une souveraine, une Béatrix, une Laure » ? Modeste Mignon, avant dêtre dégagée de ses chimères romantiques, se plaît à imaginer quun artiste reconnaîtra « létoile que le génie des Staël [a] mise sur son front », elle « [veut] être la compagne dun poète, dun artiste, dun homme supérieur à la foule des hommes ; mais elle [veut] le choisir». Il faudrait encore parler du soin que les « muses » apportent à leur première « apparition » et des mises en scènes trompeuses quelles imaginent pour se faire adorer : la « mise artiste » dAnaïs et de Dinah, qui se distingue grâce au fameux béret des peintres de la Renaissance ; les airs angéliques et énamourés de Diane de Maufrigneuse, allongée sur son sofa dans un nimbe de vêtements blancs ; ou bien encore la première rencontre avec Béatrix que Calyste découvre dans une pose alanguie :
Dans la douce lueur du couchant, il aperçut alors, jetée sur le divan comme si quelque statuaire ly eût posée, une forme blanche et serpentine qui lui causa des éblouissements.
Mais à fausses muses, faux poètes !... et les élus pour leur soi-disant « supériorité » se nomment Nathan, Lousteau, Canalis, lesquels ne sont que des « faux Byron », des « faux Manfred », des écrivains de « second ordre »... les caractérisations ne manquent pas. Le narrateur ironise à loisir sur la rouerie des personnages ou, pire, sur leur aveuglement ridicule, car nous sommes bien dans un univers de leurre : on se trompe sur soi-même comme Mme de Bargeton qui « [sexagère] la valeur de sa personne » ; on se trompe sur lautre : Ève de Vandenesse « [voit] en Raoul lun des plus beaux génies de lépoque ». Même si dArthez véritable artiste, celui-là est prévenu sur les manuvres mensongères de Diane, il « [voit] un ange dans la duchesse de Maufrigneuse ».
Bref, Balzac se moque de plus en plus ouvertement de celles qui se targuent dêtre une Muse, ce qui donnera lieu à la création malicieuse, très balzacienne, de la « dixième muse ». On pourrait dire en pastichant lironie de notre auteur, que la dixième muse délaissant ses neuf surs, a quitté son Empyrée pour descendre sur terre et devenir... provinciale. La voilà maintenant qui « orne » les départements : Mme de Bargeton est la « Muse dAngoulême », sa « nouvelle Corinne », sa « Laure » ; Camille Maupin, la « Muse de Bretagne » ; Dinah de la Baudraye, « La muse du département », « la Muse de Sancerre », « la Sapho de Saint-Satur ». La caractérisation géographique qui se rétrécit de la province au département, puis du département à la ville, réduit la Muse à un univers référentiel en lui confisquant son universalité mythique. De même quen multipliant ironiquement les muses, le narrateur leur enlève le prestige de la rareté : nombre de jeunes filles et de jeunes femmes exaltées ne souhaitent-elles pas égaler Mme de Staël ou George Sand !...
Aussi vit-on alors beaucoup de Dixièmes Muses en France, jeunes filles ou jeunes femmes détournées dune vie paisible par un semblant de gloire !
Pour mieux se gausser de la renommée de sa « dixième Muse », Balzac fait jouer ce que nous appellerions aujourdhui la loi dexhaustivité en « saturant » littéralement le texte (Saint Satur !) avec les deux appellatifs interchangeables qui désignent constamment Dinah : « Muse » et « femme supérieure », ce dernier vocable se chargeant évidemment des sèmes dépréciatifs énoncés précédemment à propos du précédent. Il nest que de lire lépisode où Dinah sexhibe fièrement avec son artiste :
Avec la supériorité dune femme supérieure, Dinah conduisit au su et au vu de tout le pays Lousteau à Cosne.
La dérivation souligne plaisamment les prétentions de la Muse...
Avant de déchoir complètement de leur piédestal, par une logique narrative que Balzac souligne à plaisir, les Muses essuient quelques déconvenues : « le grand homme » quAnaïs de Bargeton présente à la coterie dAngoulême est loin démouvoir son public à la lecture de ses poèmes, le « poétriau » et sa Muse ne provoquent que des ricanements... Dans le salon de Dinah de La Baudraye, à son grand dam, on boit, on mange, on parle de journaux... mais pas de littérature !
Mais cest dans les épisodes parisiens que la chute sera patente. Transposée dans la capitale, Mme de Bargeton se voit totalement dépouillée de son aura ; Béatrix de Rochefide, naguère lémule de la Béatrix de Dante, est qualifiée de « Béatrix du quartier Saint-Georges » ou de « Béatrix doccasion » ; Dinah de la Baudraye, pourtant « capable de rivaliser avec George Sand », rivalise maintenant avec les lorettes parisiennes, livrée entre autres, au regard goguenard de Lousteau et de comparses tels que Blondet ou Bixiou...
- « Il y a chez Dinah, disait Étienne à Bixiou, létoffe dune Ninon et dune Staël.
- Une femme chez qui lon trouve une bibliothèque et un sérail est bien dangereuse », répondait le railleur.
Cest à travers les dénouements les plus vaudevillesques que les muses déchues vont être définitivement dépouillées de leurs prétentieux oripeaux. Dinah réintègre le giron familial : « Ainsi la Muse de Sancerre revenait tout bonnement à la famille et au mariage. » Modeste Mignon, après avoir eu les yeux dessillés par ce quelle appelle le « vaudeville des prétendus », renoncera définitivement à être la Muse dun grand homme et épousera le secrétaire de Canalis.
Coquette, rouée, ambitieuse, coupable, adultère
Les postures féminines déclinées par Balzac dans ses romans ne sont pas toujours gratifiantes. On peut donc se demander quel est lenjeu de cette figure de femme « inspiratrice » qui, sous les noms de Laure et de Béatrix, hante La Comédie humaine. Le discours balzacien semble nous dire que cette femme, principalement conçue dans lesprit dun artiste comme lumineuse, doit rester à létat de fantaisie, au risque de devenir une incarnation mortifère ou tout au plus disgraciée. Si daventure elle simprovise elle-même « inspiratrice », elle sexpose au ridicule, voire à la déchéance. Le plus sage pour elle est de revenir à la raison.
Si javais une fille qui dût être Mme de Staël, je lui souhaiterais la mort à quinze ans. Supposez-vous votre fille exposée sur les tréteaux de la Gloire, et paradant pour obtenir les hommages de la foule, sans éprouver mille cuisants regrets ? À quelque hauteur quune femme se soit élevée par la poésie secrète de ses rêves, elle doit sacrifier ses supériorités sur lautel de la famille. Ses élans, son génie, ses aspirations vers le bien, vers le sublime, tout le poème de la jeune fille appartient à lhomme quelle accepte, aux enfants quelle aura.
Ne retrouve-t-on pas là le discours du physiologiste ? La femme doit sans doute rester dans les rôles qui lui sont impartis, fuir les idées romanesques dune Mme de Staël, et se contenter finalement dêtre linspiratrice du couple comme le seront Ève Séchard ou Constance Birotteau. À linstar de Renée de LEstorade, la femme ne ferait-elle pas mieux de lire Bonald au lieu de Saint-Simon ?...
On pourrait en rester à cette conclusion, mais heureusement le génie balzacien ne sépuise pas dans un discours univoque, misogyne et pontifiant. Sa représentation de la femme se décline dans une poétique riche en nuances : sous lapparence de Dinah, dabord Muse provinciale ridicule, puis Muse parisienne déchue, il faut savoir deviner la « vraie supériorité », et la qualification lancée au détour du récit, au milieu dune cascade dironies, nous invite encore à une autre lecture...
Dany Kopoev
(Paris)
Le lecteur, une identité problématiquedans La Comédie humaine
« La Société ne fait-elle pas de lhomme, suivant les milieux où son action se déploie, autant dhommes différents quil y a de variétés en zoologie ? [...] Il a donc existé, il existera donc de tout temps des Espèces Sociales comme il y a des Espèces Zoologiques. Si Buffon a fait un magnifique ouvrage en essayant de représenter dans un livre lensemble de la zoologie, ny avait-il pas une uvre de ce genre à faire pour la Société ? »
« Avant-propos » de La Comédie humaine, t. I, p. 8.
En annonçant dans l« Avant-propos » de La Comédie humaine son ambition de fixer dans une uvre romanesque les différentes espèces sociales, Balzac épouse le mouvement profond de toute une époque qui, face à lavènement dune nouvelle société bourgeoise et à leffacement des signes traditionnels de distinction, tente de restaurer la lisibilité du monde social. Des publications très diverses travaillent ainsi à redonner une intelligibilité à la société brouillée issue de la révolution de Juillet. Si la « littérature panoramique » diffracte le reflet de la communauté sociale en une multitude de portraits typiques, Balzac choisit quant à lui la voie de la prose narrative, quil investit dune nouvelle capacité cognitive. Il confère une précieuse légitimité au genre décrié de la fiction romanesque, qui se révèle un outil privilégié pour faire ressortir les changements survenus dans les identités sociales. Dans lintroduction de son étude intitulée Les Trois cultures. Entre science et littérature, lavènement de la sociologie, Wolf Lepenies attribue une place de choix à lentreprise de La Comédie humaine, qui concurrence victorieusement la discipline naissante quest la science sociale : « car quel sociologue aurait pu, vers le milieu du XIXe siècle, rivaliser avec la profondeur des aperçus, pour ne pas parler de lart de Balzac ? » Il cite ainsi toute une lignée de commentateurs, de Marx et Engels à Hippolyte Taine et Paul Bourget, qui ont vu dans luvre balzacienne un remarquable fonds de documents sur les réalités sociales de la première moitié du XIXe siècle. Cette perspective, sans doute trop simplificatrice, dun « réalisme balzacien » tend à occulter la part de reconstruction nécessairement orientée que présente La Comédie humaine. Sans voir dans le roman balzacien un strict reflet de la société de la monarchie de Juillet, on ne saurait néanmoins sous-estimer sa capacité à problématiser lévolution des identités consécutive à la révolution de 1830 : il prend acte de lémergence de nouveaux types sociaux (comme le commis-voyageur incarné par Gaudissart), il décrit la transformation des anciennes identités qui deviennent plus complexes et labiles (que lon songe à la diversité des paradigmes de journalistes recensés dans Illusions perdues), et il fait apparaître certaines identités nouvelles qui navaient jusquà présent pas été reconnues comme telles (la « femme de trente ans »).
Parmi la multitude didentités ainsi redéfinies, on peut sinterroger sur le statut qui est réservé à celle de lecteur, au sein de La Comédie humaine. Il serait sans doute difficile de définir, au fil des romans, le personnage de lecteur comme un véritable type, comportant une série de traits définitoires précis, et une identité sociale stable. À peu près nimporte quel personnage de la fiction peut en effet devenir, au moins ponctuellement, un lecteur. Il peut donc sembler hasardeux de vouloir dresser un portrait du lecteur comme dun personnage spécifique, défini par une activité la lecture qui suffirait à lindividualiser. Quy a-t-il de commun entre le lecteur assidu de La Quotidienne quest M. de Mortsauf et Modeste Mignon, héroïne romantique qui a dévoré la littérature européenne, de Byron à Goethe ou Lamartine ? Comment trouver une même identité de lecteur chez Louis Lambert, qui assimile des uvres dhistoire, de philosophie, de mystique et de physique, et chez Florine, que Lousteau présente comme « la plus grande liseuse de romans du monde » ? Plutôt que de démultiplier les catégories de lecteurs, ce qui revient à prendre acte de labsence didentité unifiée du personnage de lecteur, il est alors sans doute plus fructueux de sintéresser à lévaluation de la lecture proposée dans La Comédie humaine. Cest le domaine dont Joëlle Gleize a exploré avec subtilité toute la richesse dans son étude Le Double miroir, le livre dans les livres de Stendhal à Proust. En commentant les scènes où des livres apparaissent dans la fiction, elle analyse la typologie des modes de lecture qui se dégage des romans balzaciens, en soulignant notamment le rôle de lintertextualité et la réflexivité de la littérature.
Une autre voie souvre cependant pour qui sintéresse à la définition dune identité de lecteur dans luvre balzacienne ; elle consiste à étudier, non pas les personnages de lecteurs représentés dans les romans, mais la figure de lecteur construite par le livre, à qui La Comédie humaine cherche à sadresser. Il sagirait alors de se demander si Balzac tente de créer un type spécifique de lecteur, quelles fonctions il lui donne, et quel rapport il cherche à établir entre ce lecteur et son texte. La construction de cette identité de lecteur quUmberto Eco appellerait « lecteur modèle » passe à la fois par des repères de type sociologique (un lecteur masculin ou féminin, parisien ou provincial, cultivé ou ignorant, etc.) et par la constitution dattitudes de lecture spécifiques (un lecteur docile ou indépendant face au texte, libre ou mis sous tutelle...). La Comédie humaine est un exemple stratégique à cet égard, en raison de la singularité de la position que Balzac occupe dans lhistoire littéraire, entre une longue tradition dinterpellation ludique du lecteur dans le texte de Scarron à Sterne ou Diderot , et la disparition des adresses au lecteur dans lesthétique réaliste, le refus de ce type de procédé dialogique étant particulièrement frappant chez Flaubert et Zola.
Dresser un rapide tableau des déterminations sociologiques du lectorat balzacien au moment de la publication des romans de La Comédie humaine permet de constater que ce nest pas spécifiquement aux catégories de lecteurs historiquement attestés que Balzac sadresse dans ses textes. Ce qui caractérise la dynamique décriture balzacienne est en effet de dépasser la réalité sociologique de son lectorat, et de chercher constamment à sadresser au plus grand public possible. Ce refus des limites dun lectorat traditionnel est à relier à lexpérience fondatrice des années de formation où Balzac a fait ses débuts comme auteur de « littérature commerciale ». Dans un article sur le lecteur introuvable des romans de jeunesse balzaciens, Roland Chollet a montré que la domination exercée par les cabinets de lecture nivelait la production romanesque de telle sorte que les romans dHorace de Saint-Aubin navaient pas réussi à rencontrer le public qui leur convenait. La volonté de renouveler ce public limité des cabinets littéraires en touchant des lecteurs plus instruits et plus exigeants motive donc les opérations éditoriales que Balzac mène par la suite quil sagisse du projet de « Société dabonnement général », que Balzac cherche à établir entre 1830 et 1833, de la publication de ses uvres dans des revues littéraires destinées aux lecteurs cultivés, ou bien de sa stratégie de conquête du nouveau public des abonnés aux journaux politiques quotidiens, à partir de la publication de La Vieille Fille. Malgré cette très grande diversification de ses supports de publication, Balzac dénonce dailleurs encore en 1833 le pouvoir des cabinets de lecture :
Cest à travers les mille suçoirs de ses cabinets littéraires que le monstre à soixante millions dyeux entendez la France lisante dévore une littérature faite à sa mesure et quon lui jette pour tromper sa faim.
Ce phénomène des cabinets de lecture a été analysé en détail par Françoise Parent-Lardeur. Il ne concerne pas seulement les romans de jeunesse balzaciens ; Joëlle Gleize souligne en effet dans « Balzac pseudonyme, lecteur anonyme » que les romans de La Comédie humaine sont, eux aussi, diffusés par ce biais. Ces uvres visent en fait aussi bien le public lettré que la « masse lisante », composée essentiellement de jeunes gens et de femmes socialement très diversifiées, depuis les employées de maison jusquaux représentantes de la bourgeoisie aisée, qui recherchent une lecture de divertissement. Au sein de ce large public, une relation privilégiée sest tissée entre lauteur de La Comédie humaine et la portion féminine du lectorat. Après le succès de scandale de la Physiologie du mariage, Balzac est rapidement perçu comme le champion de la cause des femmes, celui qui défend les mal-mariées, rend justice aux « femmes de trente ans », etc. La préface de la première édition des Scènes de la vie privée destine dailleurs ces fictions à un public spécifiquement féminin, celui des mères qui souhaitent prémunir leurs filles contre les dangers de la vie conjugale. Les caricatures de lépoque reflètent bien cette réputation lorsquelles représentent Balzac au milieu dun public de femmes entièrement dévouées à lavocat de leur cause, et quelles se moquent dun succès « fabriqué » par ces lectrices foncièrement de parti-pris. Cependant, malgré lexistence bien attestée de cette base féminine pour son lectorat, la stratégie balzacienne a rapidement évolué après la publication des premiers recueils de Scènes de la vie privée, le romancier complexifiant limage de ses destinataires et ne sadressant plus à un public spécifiquement féminin mais à des lecteurs protéiformes au profil sans cesse renouvelé.
La détermination dun éventuel portrait du narrataire balzacien constitue un premier pas dans létude dune identité de lecteur construite par La Comédie humaine. Peut-on dessiner, au fil de ses occurrences dans les romans, la figure du narrataire balzacien ? Éric Bordas a consacré un chapitre de sa thèse au narrataire dans le cycle de Vautrin, faisant porter son analyse à la fois sur les discours adressés au narrataire et sur ceux qui lui sont ponctuellement attribués. Il commence par relever une série de déterminations constitutives du narrataire « sur un plan référentiel tout à fait concret : le locuteur spécifie la situation sociale, géographique, morale de son locutaire. Il dresse presque un état civil qui lérige ainsi en personnage membre du personnel romanesque ». À travers la juxtaposition des multiples figures de destinataire proposées par le texte se dégagerait alors limage dun narrataire bourgeois, parisien, suspect dinsensibilité, dimpatience et détroitesse desprit. Ce narrataire tend par conséquent à jouer un rôle de repoussoir et de contre-exemple pour le lecteur. Mais on peut sinterroger sur cette substantialisation de linstance textuelle quest le narrataire, quon en vient ainsi à doter d« une individualité originale, un passé, toute une histoire ». De fait, linscription dun narrataire spécifique dans le texte relève généralement de stratégies strictement ponctuelles : les multiples manques et ignorances quon peut attribuer à un tel narrataire permettent en effet de justifier les abondants discours explicatifs du narrateur et de renforcer par conséquent ladhésion du lecteur au roman. Le portrait du narrataire nest donc quun leurre. Comme le rappelle Éric Bordas, « le narrataire balzacien est dabord une cible qui motive lénonciation romanesque » ; cest, par principe, un être polymorphe, une figure qui se modifie à volonté en fonction des réalités décrites et du type de roman dans lequel elle sinscrit.
Il est dès lors logique quon ne puisse distinguer, au fil de linfinie variété des romans de La Comédie humaine, de type de narrataire qui se trouve systématiquement valorisé, ni, symétriquement, de narrataire invariablement présenté comme un repoussoir. À travers la somme de ces adresses à un narrataire protéiforme, la seule caractéristique balzacienne que lon puisse finalement poser avec certitude est le refus dune écriture nettement ciblée et destinée à des lecteurs spécifiques. Balzac ne choisit pas décrire pour des happy few. Les sélections effectuées dans le lectorat demeurent donc toujours ponctuelles et celles-là même qui sont le plus ostensiblement affichées se trouvent démenties par la suite du texte. Lorsque, dans Un homme daffaires, le narrateur place lanecdote quil va rapporter parmi « ces charges qui non seulement ne sont compréhensibles et possibles quà Paris, mais encore qui ne se font et qui ne peuvent être comprises que dans la zone décrite par le faubourg Montmartre et par la rue de la Chaussée dAntin, entre les hauteurs de la rue de Navarin et la ligne des boulevards », loutrance même de la limitation signale quelle relève davantage de la provocation que dun choix maintenu de façon cohérente. De même, on peut sinterroger sur lincipit insolent du Père Goriot, qui semble refuser aux provinciaux la capacité de saisir pleinement lhistoire éminemment parisienne qui suit :
Sera-t-elle comprise au-delà de Paris ? le doute est permis. Les particularités de cette scène pleine dobservations et de couleurs locales ne peuvent être appréciées quentre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue [...].
Malgré ces déclarations liminaires, la stratégie balzacienne vise à ne laisser de côté aucun lecteur potentiel. Plus loin, le narrataire privilégié devient donc au contraire un provincial, dont le narrateur du Père Goriot vient combler linévitable ignorance grâce à un long développement didactique sur les spécificités de lamour à Paris.
Si létude des adresses au narrataire ne fait que dévoiler lexceptionnelle capacité de métamorphose de cette instance, si les limitations du narrataire imposées dans certaines uvres ne sont jamais que fugaces, il paraît donc bien illusoire despérer dresser un portrait unifié du narrataire balzacien. La construction dune identité de lecteur au fil de La Comédie humaine se fait donc de façon plus complexe, ses traits caractéristiques napparaissant que de façon indirecte, à travers les attitudes face au texte qui sont requises de la part du lecteur. On constate que deux modèles antagonistes de lecteur se dégagent de luvre balzacienne. On ne saurait trop souligner la finesse des nuances qui modifient le statut du lecteur construit par le texte, non seulement selon le lieu du roman (de lincipit au dénouement), mais aussi en fonction des parties de La Comédie humaine, et en rapport avec certaines déterminations génériques, comme en témoigne linfluence sur les rapports avec le lecteur de procédés décriture typiques du roman feuilleton. Cette multitude de facteurs se combinent pour dessiner divers comportements de lecture que le texte cherche à produire, et quon peut rassembler autour de deux pôles : dune part une figure de lecteur manipulé et apparemment mis sous tutelle, et dautre part un lecteur autonome, dont on sollicite la coopération dans les lieux de retrait du narrateur et douverture du texte.
La critique balzacienne a volontiers souligné le fort encadrement de la lecture que le dispositif énonciatif de La Comédie humaine met en uvre. Le lecteur qui a entrepris la traversée de ce vaste ensemble romanesque ressent en effet fréquemment une impression de mise sous tutelle, qui découle sans doute en grande partie du rapport clairement pédagogique que le narrateur établit dans nombre de romans avec son narrataire. Ces deux instances apparaissent souvent unies par une relation de savant à ignorant. La figure de lecteur construite dans ces passages est celle dun lecteur docile, désireux dapprendre grâce aux enseignements du narrateur, qui souligne dailleurs lui-même le caractère fonctionnel du savoir quil transmet : « Mlle dEsgrignon est une des figures les plus instructives de cette histoire : elle vous apprendra ce que, faute dintelligence, les vertus les plus pures peuvent avoir de nuisible. » Cette insistance sur un type de narrataire aux connaissances insuffisantes, que le texte cherche à former nest pas uniformément répartie dans La Comédie humaine. Ce type dappel au narrataire figure en fait presque exclusivement dans les Études de murs. Dans les Études philosophiques, lenseignement se fait généralement plus diffus et plus ambigu, et lattitude requise de la part du lecteur est alors différente.
Lencadrement de la lecture dans La Comédie humaine repose également sur lemploi de formulations contraignantes qui imposent apparemment au narrataire une adhésion sans réserve aux énoncés de vérité posés par le narrateur. Des expressions comme « il est facile de concevoir/ imaginer/ deviner », ou « le type que chacun se dessine », ne sont que quelques exemples de cette énonciation qui procède par intimidation. De manière plus insidieuse, certaines interventions du narrateur à travers des expressions comme « vous eussiez dit » ou des analepses (« comme on va le voir ») semblent requérir la coopération du lecteur, alors quelle le manipulent. Laccumulation de ces coups de force énonciatifs finit alors inévitablement par produire chez le lecteur une impression dassujettissement extrêmement puissante.
Si lon se place du point de vue du narrateur, quelle est en définitive lattitude essentielle requise de la part du lecteur de La Comédie humaine ? Selon Jean Rousset, ce dernier doit sengager dans sa lecture dans une optique dadhésion et didentification maximales. Le trait primordial et définitoire du lecteur balzacien tient selon lui à sa capacité à sinvestir dans une lecture participative, à ne faire quun avec les personnages en retrouvant dans leurs aventures et leurs tourments les éléments de sa propre expérience, de son histoire personnelle. Nombreux sont les passages de La Comédie humaine qui expriment la nécessité de ce lien affectif entre le lecteur et les personnages :
Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la durée est chaque jour abrégée par lâge, par le temps, par une maladie mortelle, par quelques-unes des fatalités humaines, celui-là comprendra les tourments dEugénie.
De telles remarques sélectionnent au sein du lectorat un public idéal, dont la remarquable proximité avec les personnages permet au narrateur de ne pas détailler la peinture de sentiments aux nuances difficilement descriptibles. Ces sélections portent toujours sur une expérience qui est de lordre du sentiment. Il faut remarquer quil y est fait appel à lhistoire intime des lecteurs, et non à un savoir encyclopédique quils devraient pouvoir mobiliser, à leur connaissance dun lieu, dune pratique sociale, dune théorie philosophique, etc. Le narrateur pourvoit en effet lui-même, par des développements explicatifs, à tous ces manques potentiels de son lectorat. Le domaine sentimental constitue en revanche un champ spécifique, dont certains aspects relèvent, selon le narrateur, de lindicible : on ne saurait le décrire, on ne peut que lavoir vécu. Or il sagit dun espace particulièrement stratégique, puisque, dans une lecture didentification, cest surtout lui qui conditionne ladhésion du public. Cependant, une limitation aussi extrême du public susceptible dentrer véritablement dans la fiction pour saisir les affects des personnages nest assurément pas le but poursuivi par Balzac. Le pacte qui exige que le lecteur ait fait au préalable les mêmes expériences que les personnages pour espérer les comprendre relève donc essentiellement dune manuvre rhétorique. Il est dailleurs très révélateur de relever linégale répartition de cette forme extrême dencadrement de la lecture dans La Comédie humaine. Les appels à un public sélectionné en fonction de certaines convergences de situation avec les personnages apparaissent principalement dans les premières Scènes de la vie privée, puis tendent à se raréfier et finissent par disparaître. On ne saurait par conséquent considérer ce phénomène transitoire comme un trait définitoire et intemporel du rapport construit avec le lecteur dans le texte balzacien. De manière plus globale, les multiples modes de manipulation du lecteur que nous venons danalyser apparaissent, nous lavons souligné, de façon ciblée en fonction des différentes parties de La Comédie humaine. Ils ne constituent, de fait, quun aspect des modèles de lecteur construit par le texte balzacien. Aussi peut-on mettre en évidence une autre figure de lecteur suscité par luvre balzacienne, un lecteur plus actif et plus autonome, que le texte vient solliciter dans tous les moments de dilution ou deffacement de linstance auctoriale.
Il arrive fréquemment que le narrateur balzacien semble renoncer à guider son lecteur. Celui-ci jouit alors dune liberté remarquable face à des enjeux interprétatifs dune importance souvent décisive. Tel est le cas dans la première partie de LEnvers de lhistoire contemporaine, qui place le lecteur devant trois documents contradictoires, sans quintervienne le narrateur balzacien omniscient, pourtant parfois si envahissant, pour fournir une interprétation minimale de ces discours superposés. Dans ces documents aux statuts très différents, trois points de vue opposés se succèdent, chacun apportant un témoignage particulier sur le procès de Mme de la Chanterie et de sa fille. Les deux premiers sont des pièces darchive un acte daccusation qui retrace de manière très détaillée lhistoire des protagonistes et plaide la culpabilité de Mme de la Chanterie, et une lettre de son avocat qui reprend les mêmes faits en y trouvant les preuves de son innocence et le troisième « document » correspond au roman chouan héroïque et caricatural imaginé des années plus tard à partir de ces deux pièces judiciaires par le personnage de Godefroid. La quasi absence des interventions du narrateur et du métadiscours dans la première partie de LEnvers de lhistoire contemporaine produit donc une véritable indécision face à ces points de vue pourtant résolument incompatibles. Le texte construit ainsi une paradoxale liberté pour son lecteur : ce dernier se trouve en somme dans la même situation que Godefroid il est face à une série de documents, quil doit déchiffrer afin den produire une interprétation personnelle. Tout le système énonciatif est donc ici conçu afin de mettre en avant une nouvelle figure de lecteur, actif et indépendant, qui doit jouer un rôle décisif dherméneute pour permettre le fonctionnement de la fiction.
Si le lecteur se trouve plus particulièrement induit à une attitude active dans les moments de retrait ou deffacement du narrateur, et sil y exerce spécifiquement la liberté de son interprétation, certaines uvres de La Comédie humaine peuvent se détacher comme des champs dexpérimentation privilégiés : les romans épistolaires. Le Lys dans la vallée témoigne de façon exemplaire de cette ambiguïté interprétative. Le lecteur qui cherche à y porter un jugement sur les personnages doit sattacher à déchiffrer la superposition de trois voix : celle de Félix de Vandenesse, narrateur dont on découvre a posteriori le peu de fiabilité, celle dHenriette de Mortsauf, qui apparaît principalement dans sa longue lettre de recommandations à Félix et dans sa lettre-testament, et enfin celle de Natalie de Manerville, dans sa lettre de réponse à lenvoi de Félix qui, même si elle conclut le roman, napporte pas une parole de vérité qui jouirait dune plus grande crédibilité que celles qui ont précédé. Chez chacun des trois personnages se déploie avec une subtile perversité un discours de la mauvaise foi, qui stimule lactivité interprétative du lecteur, et met à rude épreuve ses capacités de déchiffrement. « Rares sont les romans où Balzac semble avoir autant de confiance en son lecteur », juge ainsi Michaël Lastinger. Dans ce roman de la parole mensongère, biaisée ou censurée, la disparition dun narrateur pédagogue ne laisse au lecteur dautre ressource que la confrontation de trois discours incompatibles pour interpréter les signes dune communication généralement trompeuse.
On peut adjoindre à ces différents exemples le cas des dénouements, qui constituent à lévidence un lieu éminemment stratégique pour analyser la sollicitation du lecteur et mettre en évidence le type dactivité qui est attendu de sa part. Balzac fait preuve, tout au long de sa carrière, dun goût particulier pour les dénouements en quelque sorte suspendus, qui ne tranchent pas et laissent linterprétation en suspens. On observe souvent au fil des romans une évolution de la position du narrateur, qui lamène dune attitude pédagogique clairement revendiquée à lincipit à un net désengagement lors du dénouement. De fréquents désaccords de tonalité dans lexplicit vont également dans le même sens : déstabilisant le lecteur, ils lempêchent de sinstaller dans une seule interprétation de la fiction qui vient de sachever. Lauteur semble ainsi se refuser à imposer autoritairement un sens au texte, et il valorise, symétriquement, une forte activité du lecteur, impliqué dans un processus proche dune forme de création. On rejoint alors, par une voie différente, la conclusion à laquelle aboutit Joëlle Gleize au terme de son étude sur le livre dans La Comédie humaine :
La typologie des modes de lecture que propose La Comédie humaine est une typologie évaluative. Tous ne sont pas équivalents et la hiérarchie quétablit Balzac est fondée sur la plus ou moins grande part dactivité du lecteur et sur la plus ou moins grande proximité de cette activité avec celle du créateur, poète, philosophe, écrivain.
Loriginalité de La Comédie humaine tient dès lors à la coexistence de ce modèle de lecteur actif avec le modèle antagoniste que nous avons dégagé, tous deux étant finalement également nécessaires au fonctionnement de la narration. Lidentité du lecteur construit par le texte se trouve ainsi scindée entre ces deux pôles, mais elle est également déclinée en une infinie variété de nuances, selon les lieux du roman et les enjeux propres de chaque texte. Balzac invente ainsi de nouveaux modes de relations avec son lecteur, plus riches et plus diversifiés que ceux qui prévalaient chez les romanciers qui lui avaient ouvert la voie, et cette complexité de lidentité de lecteur élaborée au fil de La Comédie humaine est lune des innovations qui, progressivement, modifient les attentes du public, et contribuent à la fondation dune nouvelle poétique romanesque.
Claire Barel-Moisan
(Fondation Thiers)
Table des matières
José-Luis Diaz « De quel moi parlez-vous ? » : quelques réflexions sur la crise des identités chez Balzac
I. Problématiques
Jacques-David Ebguy Description dune (dé)composition : de quelques modalités de la construction balzacienne des personnages
Isabelle Michelot Le rôle et la logique de lemploi
Christèle Couleau Les personnages génériques
Patricia Baudoin 1850 ou léclatement des identités politiques de Balzac
Boris Lyon-Caen Configurations identitaires et poétique de la singularité dans La Comédie humaine
II. Figures
Cécile Stawinski Les portiers de La Comédie humaine
Marie-Ève Thérenty La représentation du journaliste chez Balzac
Christine Marcandier Criminels balzaciens, de bandit à flibustier
Alexandre Péraud La construction de lidentité du débiteur : des physiologies au récit balzacien
Véronique Bui Balzac et la femme de province ou « Dinah, ce nest pas moi »
Dany Kopoev Linspiratrice
Claire Barel-Moisan Le lecteur, une identité problématique dans La Comédie humaine
9
25
41
55
71
87
111
125
139
151
165
177
187
. uvres en prose, Pléiade, 1960, p. 72.
. « Jamais je ne peindrai mieux mon caractère quil na été dépeint par un grand homme. Relisez les Confessions, et vous ly trouverez tout au long. Je ne vous dit pas cela par amour-propre, mais parce que cela est la vérité pure, et que je ne suis pas le seul placé dans la catégorie de ce caractère-là » (lettre de fin mars 1822 à Mme de Berny, Corr., I, 153). De ce Rousseau-là, contradictoire, plusieurs portraits se trouvent dans Les Confessions, mais lexpression la plus systématique est celle du manuscrit de Neuchâtel : « [
] quel ton, quel style, prendre pour débrouiller ce cahos [sic] immense de sentiments si divers, si contradictoires, souvent si vils, quelquefois si sublimes dont je fus sans cesse agité ? » (uvres autobiographiques, Pléiade, 1959, p. 1153).
. À la recherche du temps perdu, Pléiade, 1954, t. I, p. 19.
. « Quelque continuateur des sciences occultes prouvera que lorganisation intellectuelle est en quelque sorte un homme intérieur qui ne se projette pas avec moins de violence que lhomme extérieur, et que la lutte qui peut sétablir entre deux de ces puissances, invisibles à nos faibles yeux, nest pas moins mortelle que les combats aux hasards desquels nous livrons notre enveloppe » (Physiologie du mariage).
. Une précision méthodologique toutefois : la recherche sur lhistoire de la composition de La Comédie humaine, sappuyant sur la part féconde de lanalyse génétique, a certes donné des résultats fructueux lors des dernières décennies ; cest cependant dun tout autre point de vue que nous voudrions considérer le texte balzacien : texte certes précaire, pluriel, résultat dun processus de création sans doute interrompu, mais texte qui se tient, lisible et offert, et sur lequel nous risquerons nos analyses. Notre rapide inventaire portera donc essentiellement sur la version ultime de La Comédie humaine, telle quelle est donnée dans lédition du Furne corrigée. Dans les limites de ce travail, nous ne pourrons par ailleurs historiciser comme il convient la « philosophie balzacienne du personnage» : aussi méthode et pratique balzaciennes seront-t-elles envisagées de manière synchronique.
. Félix Davin, Introduction aux Études de murs, CH, I, 1154.
3. Pensons ainsi aux fameuses ouvertures balzaciennes, celle du Père Goriot notamment, qui lie lindividu à son décor, et lenserre, létouffe même, sous un faisceau de déterminations.
. Cf. Juliette Grange, Balzac : LArgent, la prose, les anges, La Différence, 1990, p. 50-62.
. Cet élément saillant sera parfois un objet, plus souvent une partie du corps, comme le col ou le cou de Béatrix (Béatrix, CH, II, 743) ou la bouche de Popinot (LInterdiction, CH, III, 431). Sur lélément saillant, voir les analyses de Juliette Grange (op. cit. p. 60, p. 63).
. Le début du Curé du Tours montre ainsi comment la construction didentité peut se faire par un jeu doppositions et de contrastes.
7. Quon pense par exemple au personnage de Vautrin dans Le Père Goriot qui ne se dévoile tout entier, en une sorte de saut qualitatif, que lors de la scène de son arrestation. Dans Modeste Mignon, le titre du premier chapitre, « une souricière » lindique, cest le dispositif mis en place qui doit piéger les personnages, lenjeu narratif consistant en la découverte de leur véritable identité des personnages.
. Sur ce point, on se reportera à larticle de Ian Watt, « Réalisme et forme romanesque », Littérature et réalité, Seuil, 1982, p. 11-39.
. Georges Poulet, études sur le temps humain, Presses-Pocket, 1989, t. II, p. 183.
. André Vanoncini. « Quête en enquête dans le roman balzacien », Balzac, Une poétique du roman, Montréal, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, XYZ éditeur, 1996, p. 176-177.
11. Comment résumer par exemple le sujet de La Femme abandonnée ? En dépit de sa beauté, de son intelligence, il semble être dans lessence dune femme, Madame de Beauséant, dêtre abandonnée. Lhistoire apparaît comme la vérification de son essence ; la durée rapproche une puissance de sa réalisation.
12. Voir par exemple le début détude de femme, qui signale demblée lappartenance de la marquise de Listomère à une catégorie : il est question d« une de ces jeunes femmes élevées dans lesprit de la Restauration » (CH, II, 171).
. Sur ces procédés balzaciens de mise en rapport récit particularisant/discours doxatique généralisant pour constituer le personnage, voir Éric Bordas, Balzac, discours et détours : pour une stylistique de lénonciation romanesque, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1987, p. 206-215.
. Dans Béatrix, dès la préface est annoncée ladoption de cette démarche : « Sans Calyste, les Scènes de la vie privée auraient manqué dun type essentiel, celui du jeune homme dans toute sa gloire, offrant à la fois beauté, noblesse de sentiments purs. » (Préface de la première édition, II, 635)
15. On observe par exemple dans La Femme de trente ans la mise en rapport dun savoir antérieur lié à une problématique (celle du mariage, de la position de la femme dans la société) et dune histoire singulière. Tout le roman oscille en fait entre le singulier et le pluriel : Julie dAiglemont est à la fois une femme, individualisée par ses monologues et ses prises de parole, et la femme, déchirée entre ses désirs, son besoin daimer et les contraintes morales. Sur ce point, voir Martine Léonard, « Construction de leffet-personnage dans La Femme de trente ans », Le Roman de Balzac : recherches critiques, méthodes, lectures, Ottawa, Didier, 1980, p. 41-50.
. Madame Firmiani est symptomatique à cet égard : loncle dOctave qui cherche la vérité au sujet de son neveu, interprète faussement ce quil entend dire, parce que ce quil croit comprendre, lors de son « enquête », lui rappelle des « histoires du temps passé » (CH, II, 155).
. Voir notamment lébauche de La Maison du chat-qui-pelote (1829) ; « À trente ans » (1832) ; lIntroduction de Félix Davin aux Études de murs au XIXe siècle (1835) ; la Postface de La Fille aux yeux dor (1835) ; la Préface dUne fille dÈve (1839) ; la Préface de Splendeurs et misères des courtisanes (1845).
. Alex Lascar a justement signalé lambiguïté de la datation de lorigine de cette uniformisation : tantôt la Révolution, tantôt la nouvelle Constitution, en 1814 (« La première ébauche de La Maison du chat-qui-pelote », AB 1988, p. 92).
. Voir également Le Contrat de mariage (III, 578).
. Sur ce point, cf. Juliette Grange, op. cit., p. 90-92. Balzac va parfois jusquà écrire que toute différence seffaçant dans la société, seuls les personnages passionnés, et par-là même héroïques peuvent être objet de représentation. On se souvient ainsi de la célèbre préface de la première édition de Splendeurs et misères des courtisanes, écrite en 1843 : « Laplatissement, leffacement de nos murs va croissant. Il y a dix ans, lauteur de ce livre écrivait quil ny avait plus que des nuances ; mais aujourdhui les nuances disparaissent. Aussi [...] ny a-t-il de murs tranchées et de comique possible que chez les voleurs, chez les filles, et chez les forçats, il ny a plus dénergie que dans les êtres séparés de la société » (CH, VI, 4).
. Félix Davin, Introduction aux Études de murs au xixe siècle (CH, I, 1153).
. Un début dans la vie donne ainsi un exemple de fusion de classes avec le mariage du comte de Sérisy avec une femme qui a été mariée à un républicain (CH, I, 747).
. Louis Dumont, Homo hierarchicus, Gallimard, 1965.
. Sur cette question, on pourra lire les considérations préliminaires de Michel Condé, La Genèse sociale de lindividualisme romanesque : Esquisse historique de lévolution du roman en France du dix-huitième au dix-neuvième siècle, Tübingen, Niemeyer, 1989, p. 3-5.
. Doù lévocation ironique de Fénelon, qui pensait pouvoir distinguer chacun par son rang et sa fonction, dans les premières ébauches de La Maison du chat-qui-pelote (CH, I, 1180).
28. Lexemple de loccupante de La Grenadière, dans la nouvelle éponyme, a valeur emblématique : en se séparant de son mari, elle a perdu tout à la fois sa position sociale et son nom, Lady Brandon (elle se fait désormais appeler Mme Auguste Willemsens). Le nom, garant de lidentité, na plus quune valeur momentanée et équivoque.
. Elisheva Rosen, « Le personnage et la poétique du roman balzacien », Balzac, Une poétique du roman, op. cit., p. 207.
. Si les idées, notamment politiques, de Balzac ont pu varier au cours du temps, il semble que sur ce point son diagnostic soit demeuré le même. Dans la première version de La Maison du chat-qui-pelote datée doctobre 1829, alors appelée Gloire et malheur, des personnages de lancien temps se plaignent que dans la société actuelle tout aille trop vite, que les fortunes se fassent et se défassent en un éclair (CH, I, 1181). Dix-sept ans plus tard, dans le feuilleton de La Presse du 25 octobre 1846, Balzac reformule la phrase de l « Avant-propos » que nous venons de citer : « nous voyons saccomplir sous nos yeux la transfusion sociale des espèces inférieures dans la haute sphère, lépicier devient certainement pair de France. » (Cité dans les notes sur l« Avant-propos » de La Comédie humaine, CH, I, 1119).
. Tout ce qui décor, apparence est censé manifester au dehors le personnage.
30. Julien Gracq a été particulièrement sensible à ce point : il souligne que « les personnages se meuvent dans un monde peut-être limité (le monde bourgeois) mais sinueusement fissuré, décollé de la brutale causalité sociale par lentremise de médiations nombreuses et subtiles » (En lisant, en écrivant, José Corti, 1991, p. 71).
31. Autre exemple, celui de Mme Leseigneur dans La Bourse (cf. CH, I, 424 en particulier) visiblement dans la gêne et qui se révèle être une baronne. Pensons également à lhistoire dUne fille dÈve et au personnage de du Tillet, illustrations de cette indépendance de la situation financière, sociale et morale des individus.
32. Cest le cas par exemple des pensionnaires de la pension Vauquer qui au début du Père Goriot, prisonniers dune logique limitée, jugent mal le personnage éponyme (CH, III, 73).
33. Un peu plus tard, le langage même du personnage est rapproché de son aspect physique : « En entendant cette phrase, qui allait si bien à la physionomie du juge [...] » (CH, III, 459).
34. Voir également le portrait de Natalie de Manerville dans Le Contrat de mariage (CH, III, 548).
35. Mais la figuration de cette identité singulière, dans ce nouveau paradigme, doit tout à la fois renoncer à lharmonie simplifiée dun système de représentation devenu caduc et prendre en compte lopacité qui découle de cette disparition.
36. La dimension de reconstruction est encore accentuée par le fait que la scène de rencontre est revécue un peu plus tard par le peintre (CH, I, 419).
37. De la même façon, lincertitude qui plane parfois sur le sens à donner aux qualificatifs attribués à un personnage contribue à la relativisation des identités apparemment présentées. Lhésitation entre le présent itératif et le présent gnomique dans la qualification des personnages au début de étude de femme empêche par exemple de trancher.
38. La Maison du chat-qui-pelote est par exemple cette maison dont il est dit que là, « personne ne pouvait se permettre un geste, ni un regard qui ne fussent vus et analysés » (CH, I, 67).
39. Cest la dimension sociologique du roman balzacien, alors conçu comme « représentation dune représentation ».
. Nous renvoyons sur ce point aux analyses de Jacques Neefs : « Cette sémiologie narrative intense que Balzac développe dans la poétique du roman [...] est composée daprès la loi même de son objet lêtre social , tel que Balzac linvente, dans une perspective proprement anthropologique » (« Lintensité dramatique des scènes balzaciennes », Balzac, Une poétique du roman, op. cit., p. 148).
. Ibid., p. 149.
42. Sur ce point, cf. Elisheva Rosen, art. cit., p. 201-213.
. Chaque personnage est caractérisé par le sentiment quil éprouve pour les autres, Martial par son attirance pour Mme de Soulanges, par son amitié pour Montcornet, puis par son reste dattachement pour la comtesse de Vaudrémont ; le général Montcornet par son attirance pour la dame en bleu également, puis pour Mme de Vaudrémont qui, elle aussi, oscille entre plusieurs hommes.
44. Notamment dans les uvres écrites au début des années 1830.
. Dans La Femme abandonnée le premier regard du jeune Gaston sur Mme de Beauséant est tout aussi interrogatif : « il lui fut impossible dasseoir sur elle un jugement vrai » (CH, II, 485).
. Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Gallimard, 1987, p. 204.
47. Balzac va parfois jusquà construire en pointillés la peinture de ses personnages, dont il interrompt lévocation, laissée à la libre appréciation du lecteur. Ainsi au début du Père Goriot, le narrateur dit-il de Victorine Taillefer : «Son histoire eût fourni le sujet dun livre» (CH, III, 59).
. Voir sur ce point Christophe Prendergast, « Réflexions sur Madame du Guénic », AB 1973, p. 89-97.
49. De la même façon, le parti pris de silence sur les sentiments et les pensées du personnage est manifeste dans les dernières pages dAlbert Savarus. En un court sommaire est énoncée une suite dévénements et de faits, sans dramatisation aucune, à propos de Rosalie de Watteville. Le narrateur se tait, ne double daucune explication lenchaînement hasardeux des faits. Linterruption de la démarche herméneutique dire le sens dune conduite est caractéristique de la distance entre le narrateur et le personnage, dont on ne sait sil rumine son chagrin, souffre dêtre victime du sort ou reconnaît le doigt dun Dieu vengeur.
. Dans La Peau de chagrin et Le Lys dans la vallée, cest lentrecroisement même de plusieurs points de vue qui constitue le récit et détermine la signification des figures dépeintes.
. Balzac va parfois jusquà théoriser la variabilité des apparences et la rattache une fois encore à son diagnostic sur lépoque. Ainsi énonce-t-il dans Une fille dÈve la manière dont il conçoit la vie dune femme : « Il y a quatre âges dans la vie des femmes. Chaque âge crée une nouvelle femme » (CH, II, 293). Cest donc moins lévolution imperceptible et logique dun être qui est donnée à lire que sa recréation perpétuelle, due au fonctionnement social ou aux « murs modernes » (ibid.). On pourrait dire que léclatement de lidentité de ces personnages découle de la nature féminine, ou plutôt de la condition qui est faite à la femme.
52. À chaque changement de chapitre, Julie dAiglemont est ainsi presque systématiquement « une nouvelle femme » (CH, II, 1086 ; cf. également II, 1124, 1144, 1155 et 1201).
. Certes, si lon voulait à toute force tenir compte de ce qui relève encore dune construction classique du texte, on pourrait dire que les portraits successifs à des âges différents du personnage font saisir son évolution. Julie, dans les trois premières parties, reste pure et innocente, avant de céder à la tentation amoureuse et dapparaître, dans les trois derniers chapitres, marquée par la faute. Il nen reste pas moins que jamais Balzac, qui a pourtant considérablement remanié chacun des chapitres, dabord distincts, de son roman, na pas renoncé à ces ouvertures en focalisation externe qui ne mentionnent pas le nom dun protagoniste pourtant déjà amplement évoqué auparavant.
. Claude-Edmonde Magny, « Balzac romancier essentialiste » [1949], Littérature et critique, Payot, 1971, p. 259. Dès lors la prise en compte de lexistence dans le temps du personnage apparaît peut-être comme la manière ultime de témoigner du vacillement du système de représentation et des identités traditionnelles.
. Isabelle Michelot, Récit romanesque et théâtralité dans les Scènes de la vie parisienne et le « cycle de Vautrin » dHonoré de Balzac, Thèse de Doctorat, Paris IV, 2002, partie III, chap. II, p. 318-389.
. Michel Corvin, Dictionnaire encyclopédique du Théâtre, Larousse, coll. « In extenso », 1998, 2 vol., article « Emploi ».
. Patrice Pavis, Dictionnaire du Théâtre, Dunod, 1997, article « Emploi ».
. Pierre Citron, « Introduction aux Comédiens sans la savoir », uvres complètes de Balzac, Seuil, coll. « LIntégrale », t. V, p. 361.
. « Type : Mode dincarnation du personnage à laide de caractéristiques psychiques et sociales, parfois physiques : fixes et permanentes tout au long de laction dramatique, précises, limitées en nombre et en nuances pour un même personnage et donc immédiatement repérables par le spectateur, elles orientent la fable dans le sens dun conflit net, simple, parfois simpliste. » (Michel Corvin, op. cit., article « Type »).
. Les Comédiens sans le savoir, CH, VII, 1198.
. Honoré de Balzac, Préface de la première édition dUne ténébreuse affaire (1843), CH, VIII, 492-493.
. Les Comédiens sans le savoir, CH, VII, 1182 (cest nous qui soulignons).
. Ibid., p. 1161.
. Ferragus, CH, V, 815.
. Lors de la saillie de Vautrin sur les « hommes à passion », une parenthèse indique : « (À ces mots, Mlle Michonneau regarda Vautrin dun air intelligent. Vous eussiez dit un cheval de régiment entendant le son de la trompette) » ; cf. Le Père Goriot, CH, III, 87-88.
. On peut en effet lire à propos de Poiret : « Chacun comprendra mieux lespèce particulière à laquelle appartenait Poiret, dans la grande famille des niais (cest nous qui soulignons), après une remarque déjà faite par certains observateurs, mais qui jusquà présent na pas été publiée. » (Ibid., p. 188)
. César Birotteau, CH, VI, 266-267.
. Pierre Michot, « Balzac, Beethoven et Birotteau : une symphonie sublime et commerciale », Neolicon V, 1, 1977, p. 28.
. « Avant-propos » à La Comédie humaine, I, 8.
. On peut encore remarquer que ces « genres » peuvent être dune extensité variable, cest-à-dire quils recouvrent une population plus ou moins grande. Cela va de la distinction entre « lhomme » et « la femme », caractérisations génériques larges, jusquau « buveur attardé », ou à « cet inconnu », individualités strictes bien quindéterminées. Leur caractérisation peut être contingente (voyageur) ou de nature (observateur). La deuxième figure est alors bien davantage prédéterminée que la première, mais aussi plus efficace car plus spécialisée. Ils peuvent en outre avoir une caractéristique principale, qui correspond à leur genre, et des caractéristiques secondaires, qui les rattachent à dautres genres (un passant observateur vs inattentif ; un savant poète, etc.). Il sensuit que si, la plupart du temps, Balzac ne convoque ces personnages que pour exploiter un trait caractéristique, il peut cependant produire un effet plus complexe, soit en précisant le genre par des sous-genres, soit en multipliant les personnages génériques autour dun même élément du texte.
. Roland Barthes, S/Z, Seuil, coll. « Points », 1976, p. 74.
. Cf. La Physiologie du Mariage, CH, XI, 941 ou 984 par exemple.
. La Femme de trente ans, CH, II, 1154.
. Sur ce modèle est bâtie aussi la biographie du général dAiglemont. Et de façon significative, ce nest pas tellement sur lâge que se focalisent les personnages génériques, mais plutôt sur différentes facettes de sa personnalité. Trois jalons marquent son évolution : « un officier » montre un personnage résumé à sa fonction et aux clichés qui sy rapportent (prestige de luniforme, mentalité de corps de garde) ; « ne se rencontre-t- il pas beaucoup dhommes dont la nullité profonde est un secret pour la plupart des gens qui les connaissent ? » souligne lincapacité du personnage en dehors de sa spécialité et révèle un nouvel aspect de sa personnalité : sous les dehors du beau militaire, la nullité de lhomme ; « un ancien officier dordonnance de Napoléon, que nous appellerons seulement le marquis ou le général, et qui... » (p. 177) dévoile le retour à une identité positive, qui allie monde militaire et monde social : ladaptation sest enfin faite, et nous allons retrouver un homme respectable, loyal comme un soldat et fier comme un marquis. Lallusion au passé est de ce point de vue significative : les différentes figures génériques qui définissent le personnage montrent là aussi une forme de renaissance. Le personnage se ressource dans la figure générique originelle, il est lavé dun passé peu glorieux par ce nouveau départ, et lanonymat, en quelque sorte, remet les compteurs à zéro : le piètre mari dAiglemont, redevenu admirable et fougueux, fera un belle fin.
. Philippe Hamon, « Un discours contraint », Littérature et réalité, Seuil, coll. « Points », 1982, p. 149.
. Ibid., p. 144.
. On va retrouver ici une zone très balisée de la réflexion sur les personnages génériques à travers la question du type, déjà abordée par Jacques-David Ebguy dans ce volume.
. Philippe Hamon, « Un discours contraint », art. cit., p. 141.
. Roland Barthes, S/Z, op. cit., p. 102.
. La Femme de trente ans, CH, II, 1204.
. Ibid., p. 1154.
. La Vieille Fille, CH, IV, 851.
. La Femme de trente ans, CH, II, 1205 (nous soulignons).
. Ibid., p. 1122 (nous soulignons).
. Le roman est supérieur aussi en cela que, loin de proposer une image instantanée des faits, il intègre la chronologie, et peut donc déployer la chaîne des causes et des conséquences. Ainsi dans La Femme de trente ans on peut lire : « le récit des événements auxquels sont dus de si terribles bouleversements de physionomie est la seule ressource qui reste au poète pour les faire comprendre. » (II, 240). Sous couvert dexhiber ses carences, le roman met en avant son atout majeur : il possède le privilège du contexte. Cette possibilité saccompagne toutefois dune réduction de linterprétation à un sens donné, ce qui montre bien à nouveau lhégémonie du discours auctorial sur le texte.
. Le roman est supérieur aussi en ceci que, loin de proposer une image instantanée des faits, il intègre la chronologie, et peut donc déployer la chaîne des causes et des conséquences. Ainsi dans le dernier épisode de La Femme de trente ans on peut lire : « le récit des événements auxquels sont dus de si terribles bouleversements de physionomie est la seule ressource qui reste au poète pour les faire comprendre » (II, 1207). Sous couvert dexhiber ses carences, le roman met en avant son atout majeur : il possède le double privilège du contexte et du pré-texte. Cette possibilité saccompagne toutefois dune éventuelle réduction de linterprétation à un sens donné, ce qui montre bien à nouveau lhégémonie du discours auctorial sur le texte.
. La Femme de trente ans, CH, II, 1145.
. Facino Cane, CH, VI, 1024.
. Ibid., 1025.
. Ibid.
. La Femme de trente ans, CH, II, 1142.
. Massimilla Doni, CH, X, 550.
. La Vieille Fille, CH, IV, 936.
. La Femme de trente ans, CH, II, 1128.
. Le Père Goriot, CH, III, 50.
. Ainsi, nulle trace dans Le Populaire de Cabet ; mais ce journal, victime des lois répressives sur la presse, voit sa publication très perturbée au mois daoût.
. Auguste Vacquerie, Paul Meurice et Charles Hugo. Le quotidien paraît à partir du 1er août 1848.
. Reproduit dans LÉvénement du 20 août 1850.
. Ibid.
. Avec plus de 20 000 exemplaires en 1850, La Presse est le second quotidien national.
. La Presse du 20 août. LÉvénement, en revanche, malgré des projets de collaboration en 1848, na jamais rien publié de Balzac, ce qui ne rend que plus saillant le caractère a priori désintéressé de ses hommages.
. Résumé aseptisé de la cérémonie, reproduction sèche du discours de Hugo et éloge stéréotypé du talent de Balzac, telle est la teneur des deux colonnes que Le Moniteur du 22 accorde aux funérailles.
. Le National du 22 août ; aucun éloge de Balzac ou de son uvre, hormis lallusion forcée à « la perte que vient de faire la littérature ».
. Du 20 au 22 août, en seconde page ; seul le dernier article dépasse les deux colonnes.
. Avec la publication des Parents pauvres en 1846-1847, qui a marqué une amélioration sensible des rapports entre le romancier et lorgane quil a longtemps brocardé en tant que « journal des épiciers ».
. Ulcéré par les Illusions perdues puis la Monographie de la presse, Janin ne se laisse pas décourager par la mort de son rival : léreintement de Mercadet, le 25 août 1851, lui sert de prétexte pour fustiger la vénalité et la « précoce décrépitude » de Balzac.
. Signée Charles de Mazade. La Revue récidivera le 15 décembre 1856, avec un bilan très critique de luvre par Eugène Poitou.
. Charles Lenormant, dans Le Correspondant du 10 septembre, p. 694. Ces anathèmes sont repris et développés par Armand de Pontmartin les 25 novembre et 25 décembre 1856.
. Voir la pléthore darticles qui épinglent son goût de largent et ses ridicules, dans les années 1840.
. Citons les lois restreignant le suffrage, puis la liberté de la presse ; les voyages présidentiels ; la mort de Louis-Philippe, la question de la fusion dynastique...
. Voir sa défense de Fourier contre Louis Reybaud dans sa Revue parisienne en 1840, et ses projets de collaboration littéraire à La Démocratie pacifique en 1843, qui lont fait entrer en relations avec Considérant.
. Le Peuple de 1850 paraît trois fois par semaine durant lété 1850. Il continue La Voix du peuple.
. Le premier appartint sous la monarchie de Juillet à lopposition démocratique et fut plusieurs fois traduit en cour dassises pour ses pamphlets. En 1848, il prend place à la Montagne. Le second, élu en 1849, vote souvent avec la minorité démocratique.
. LAssemblée Nationale du 20 août.
. Alors quil nomme les trois autres personnages qui ont tenu les cordons... (22 août).
. Le Peuple de 1850, 23 août 1850.
. LÉvénement du 20 août. De même, le 22, le quotidien félicite Baroche de sa présence, tout en profitant de la circonstance pour épingler la politique artistique du gouvernement : « nous vivons dans un temps où les pouvoirs publics et officiels font jalousement semblant de tenir si peu compte de la pensée [...] que la démarche de M. Baroche doit être spécialement notée ».
. Certains se bornent à remarquer lextrême modestie du convoi funèbre, Le Constitutionnel du 22 août : « le corps a été déposé sur un modeste corbillard, et quoique M. de Balzac fût décoré de la croix dhonneur, on avait sans doute oublié de demander un piquet de troupes pour escorter ses funérailles ».
. La Presse du 22 août.
. Démarche également personnelle : le ministre a, par « une bonne inspiration », compris que « la France officielle ne pouvait pas laisser inaperçue la disparition dun tel homme » (ibid.).
. LÉvénement du 26 août 1850.
. L Assemblée Nationale du 25 août, article dAmédée Achard.
. Le Siècle du 22 août.
. Tandis que la presse conservatrice énumère les plus célèbres, de David à Berlioz, Le Peuple du 23 août préfère citer les artistes de sensibilité socialiste : « Parmi nos amis, nous avons remarqué Pierre Dupont, le chansonnier ; P. Lachambeaudie, le fabuliste ; Etex, le statuaire [...]». Nouvelle faille dans lunanimité...
. Certains le déplorent, comme La Presse du 22 août : « MM. Sainte-Beuve et Tissot, académiciens, ont [...] fait acte de présence, sans doute pour faire, au nom de lillustre compagnie, amende honorable aux mânes du grand écrivain. »
. Nous en avons recensé six : De la Guéronnière, Granier de Cassagnac et Solar (de LÉpoque), Jourdan (du Siècle), Merruau (du Constitutionnel), Nefftzer (de La Presse, qui semble remplacer Girardin).
. Les journaux passent sous silence les démêlés de Balzac avec le monde de la presse, sans doute pour ne pas raviver de cuisants souvenirs. Font exception LIllustration et LAssemblée Nationale du 25, qui rappelle : « La critique impitoyable sest acharnée après tous ses livres ; [
] il a vaincu malgré la presse ».
. Baudelaire dénonce la « cohue des petits littérateurs » venus pour « se recommand[er] à la mémoire du faiseur de courriers » (uvres complètes, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, t. I, p. 701). Audebrand évoque la présence des « poètes, qui nont jamais beaucoup aimé le défunt, mais qui faisaient semblant de ladorer », et des romanciers « avides de se partager la dépouille du lion », qui « cherchaient à faire accroire quils pleuraient » (La Gazette de Paris du 8 novembre 1857).
. Le National du 23 août. On lit plus bas : « Durant le trajet, [...] la mémoire de M. de Balzac na cessé de recevoir des témoignages de regrets unanimes ; les citoyens aux fenêtres, les oisifs comme les ouvriers [...] sarrêtaient avec respect, quelques uns même se joignaient au convoi ».
. Le Constitutionnel du 22 août.
« La foule était tellement compacte que la police a dû prendre des précautions pour rétablir la circulation », note Le Siècle du 22 août.
. La Presse du 22 août.
. La Presse du 21 août ; article reproduit par LÉvénement du 22.
. Ibid.
. La Démocratie pacifique du 24 août.
. Discours reproduit notamment dans La Presse du 23 août.
. Le Corsaire du 24 août (anonyme). Il récidive le 27 avec une satire antisocialiste dirigée cette fois contre le discours démagogique de Hugo.
. Revue des Deux Mondes du 1er septembre (Charles de Mazade).
. Ancien républicain rallié à la monarchie de Juillet et à ce titre méprisé de Balzac.
. Même les journaux légitimistes, qui se contentent dallusions générales ou de fragments anodins, ne peuvent passer sous silence léclatante oraison funèbre de Hugo.
. Ainsi, La Chronique de Paris doctobre 1850, reprise par Villemessant, conteste cette appropriation : « M. Hugo a prétendu que lauteur des Parents Pauvres était révolutionnaire sans le savoir. Le célèbre romancier, en fait de gouvernement, ne comprenait que le despotisme ». Quant au Corsaire du 24 août, il trouve « fort étrange que lillustre romancier se trouve exalté à présent quil est mort par ces républicains de la veille qui le poursuivaient de tant de railleries de son vivant » : monarchiste et catholique, Balzac « abhorrait les révolutions et il méprisait les jacobins ».
. LAssemblée Nationale du 25 août.
. La Gazette de France du 23 août.
. En opposant la révolution (= destruction) à luvre de Balzac (= construction).
. Larticle, anonyme, parle de Hugo à la troisième personne, mais il est très probablement rédigé par Hugo lui-même.
. En cessant dabord de lassimiler à la Terreur : « Voltaire, dAlembert, Diderot et Rousseau étaient par excellence des écrivains révolutionnaires », mais nont « jamais eu la guillotine pour idéal ». Voici donc Balzac placé dans la continuité des Lumières...
. La Démocratie pacifique du 24 août.
. La Gazette de France du 21 août.
. La Gazette de France du 21 août. Le 23, elle suggère que « dans lavenir, [Balzac] eût sans doute expliqué dans un but honorable et moral la part quil a faite [...] à la peinture du vice et de la corruption ».
. La Démocratie pacifique du 7 mai, passage repris le 24 août.
. Si « toujours, et partout, il manque une conclusion », cest que Balzac « a entrevu la lumière trop longtemps après sêtre mis à luvre, et quil a craint de démentir son passé » (ibid.)
. « La transcendance du symbole est celle dun discours émanant dun Autre », selon lexpression de Jean-François Lyotard (Discours, figure, Klincksieck, « Collection desthétique », 1971, p. 13).
. Étant entendu quun objet romanesque peut être inclassable parce quopaque. Le tout est de noter que cette relation de cause à effet nest pas nécessaire : quil existe dans La Comédie humaine de nombreux cas despèce exceptionnels quoique aisément compréhensibles.
. Charles Sanders Peirce, Écrits sur le signe, Seuil, coll. « Lordre philosophique », 1978, respectivement p. 165 et p. 141.
. Sur lautre pan de lidentification romanesque, lentreprise proprement herméneutique, voir notre thèse LÊtre et le sens. Une poétique du signe dans « La Comédie humaine » dHonoré de Balzac, sous la direction de Philippe Hamon, Université Paris III, 2003.
. Honoré de Balzac, « Études sur M. Beyle », Revue parisienne, n° 3, septembre 1840, p. 278. La Préface du Livre mystique précise que « les sentiments et les systèmes humains se personnifient » (CH, XI, 502).
. Le Député dArcis, CH, VIII, 730.
. Eugénie Grandet, CH, III, 1076. Cf. aussi La Recherche de lAbsolu, CH, X, p. 660 : « Sil fallait peindre la constance sous la forme humaine la plus pure, peut-être serait-on dans le vrai, en prenant le portrait dun bon bourgmestre des Pays-Bas... ».
. Le personnage principal des Petits Bourgeois, par exemple, « offre un beau type de cette race dont la constitution mériterait un soigneux examen de la part de la science médicale et de la physiologie philosophique » (CH, VIII, 60-61 ; cest nous qui soulignons).
. Voir cet extrait dun manuscrit de La Femme de trente ans : « Cette figure extraordinaire dexpression était plus quun simple portrait, cétait une histoire symbolique, une grande image ; ou mieux encore un de ces types qui, entre mille physionomies [...], vous arrêtent un moment, vous font penser » (CH, II, 1662).
. Lexpression apparaît sous la plume de Félix Davin, dans lIntroduction aux Études philosophiques datée de 1834 (CH, X, 1210), et dans une lettre de Balzac à Mme Hanska datée du 26 octobre 1834.
. Charles Nodier, « Des types en littérature », Revue de Paris, vol. XVIII, p. 187-196.
. Une figure de LAuberge rouge « offre le type des enfants de cette pure et noble Germanie » (CH, XI, 89).
. La duchesse de Langeais est « le type le plus complet de la nature à la fois supérieure et faible, grande et petite, de sa caste » (CH, V, 934).
. « Parmi les femmes, Eugénie Grandet sera peut-être un type, celui des dévouements jetés à travers les orages du monde. » (CH, III, 1202).
. Ainsi Balzac évoque-t-il, dans Sur Catherine de Médicis, « un tableau qui doit dautant plus être décrit, que cette description contient toute lhistoire de ce temps » (CH, XI, 201). Lépilogue de La Fausse Maîtresse est un précipité dhistoire, un « final [pouvant] servir de symbole à une époque où, depuis cinquante ans, tout défile avec la rapidité dun rêve » (CH, II, 233).
. Cf. aussi LEnvers de lhistoire contemporaine, CH, VIII, 346 et 350 ; Le Père Goriot, CH, III, 287 ; La Cousine Bette, CH, VII, 156 ; Les Paysans, CH, IX, 227 ; Le Médecin de campagne, CH, IX, 500 ; Un épisode sous la terreur, CH, VIII, 444 et 542 : « Quand même ces personnages ne seraient pas incrustés dans ce drame, leurs têtes auraient encore le mérite de représenter une des faces que prit laristocratie après sa défaite de 1793. Sous ce rapport, la peinture du salon de Cinq-Cygne a la saveur de lhistoire vue en déshabillé. »
. Cf. aussi Illusions perdues, CH, V, 644 ; et Les Chouans, CH, VIII, 936 ; La Peau de chagrin, CH, X, 198 ; Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 1090 ; La Cousine Bette, CH, VII, 386 ; Les Chouans, CH, VIII, 919 ; ou LElixir de longue vie, CH, XI, 486-487.
. Cf. aussi Les Comédiens sans le savoir, CH, VII, 1164 ; La Cousine Bette, CH, VI, 306 ; LAuberge rouge, CH, XI, 119 ; et La Peau de chagrin, CH, X, 58. Sur ce lexique figuratif, cf. surtout La Vieille Fille, CH, IV, 830-831 : « Ainsi, quand même ces deux célibataires nauraient pas été séparé par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes desquels ils offraient une vivante expression, leur rivalité en eût encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui les traversent. Ces deux personnages prouvaient la vérité de cet axiome par lopposition des teintes historiques empreintes dans leurs physionomies, dans leurs discours, dans leurs idées et leurs costumes. Lun [...], impuissant en réalité comme une insurrection, représentait bien la République. Lautre, doux et poli, élégant, soigné [...], était une image de lancienne courtisanerie ».
. La Peau de chagrin, CH, X, 280.
. Pons est un « homme-Empire, comme on dit un meuble-Empire » (CH, VII, 484) ; Lecanal, un « homme-idée, ou lidée devenue homme » (CH, XII, 773) ; Gobseck, « lhomme-billet » (CH, II, 965).
. Cf. Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 964 ; ou La Femme de trente ans, CH, II, 1214.
. Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 899 ; cf. également Gambara, CH, X, 477 ; Le Père Goriot, CH, III, 262 ; La Vieille Fille, CH, IV, 922 : et César Birotteau, CH, VI, 239 et 259.
. Albert Savarus, CH, I, 984 ; cf. aussi La Cousine Bette, CH, VII, 294.
. Cf. aussi Les Comédiens sans le savoir, CH, VII, 1158 ; Les Employés, CH, VII, 934 ; Sur Catherine de Médicis, CH, XI, 217 ; La Fille aux yeux dor, CH, V, 1072 ; Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 633 ; César Birotteau, CH, VI, 136 ; Modeste Mignon, CH, I, 548.
. Cf. par exemple Le Contrat de mariage, CH, III, 551-552 : « cette scène, qui domina lavenir de Paul [...] est la discussion à laquelle donnent lieu les contrats de mariage dans toutes les familles, nobles ou bourgeoises ».
. Nous parlons de déconstruction au sens où « la logique de lessence (par opposition à laccident), du propre (par opposition à limpropre), est cela même que, dès la départ, toute déconstruction remet en cause » (Jacques Derrida, Limited Inc., Galilée, coll. « La philosophie en effet », 1990, p. 261).
. Dans le même ordre didées, notons que parmi les critiques possibles des codifications du visage humain, Georges Didi-Huberman distingue deux types de démarches (« La grammaire, le chahut, le silence. Pour une anthropologie du visage », À visage découvert, Flammarion, Fondation Cartier, 1992) : la première recourt à la « résistance des visages eux-mêmes à leurs mises en grammaires, en typologies, en réseaux » (p. 39) ; la seconde recourt à des « grammaires folles », nacceptant pour typologie quune « typologie du paroxysme en acte » (p. 40).
. Nathalie Preiss, Les Physiologies en France au XIXe siècle : étude historique, littéraire et stylistique, Éditions InterUniversitaires, 1999, p. 59-60.
. Ursule Mirouët, CH, III, 77 ; cest nous qui soulignons.
. Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Gallimard, coll. « Tel », 1993, p. 41.
. Juan Rigoli évoque cet excédent en ces termes : « à suivre les fous dans la dérive de leurs semblants, on risque à tout le moins de redoubler leur démesure par un abus de descriptions individuelles : excès de singularités (alors même quon cherchait à fixer des types généraux) » (Lire le délire. Aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle, Fayard, 2001, p. 248).
. Cf. Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 219.
. Les Deux Amis, CH, XII, 698. Pour dautres exemples, cf. Gobseck, CH, II, 983 ; Les Chouans, CH, VIII, 1097 ; et Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 960.
. « Il en a été [...] des portions des Études de murs, comme de louvrage pris dans son entier : toutes les proportions ont été dépassées à lexécution. Ces devis littéraires ont singulièrement ressemblé aux devis des architectes » (Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 961).
. On trouve dans la Théorie du sujet dAlain Badiou la mise en relation qui nous intéresse : « Disons, à longue portée, et loin des Grecs, que le clinamen est sujet, ou plus exactement subjectivation » (Seuil, coll. « Lordre philosophique », 1982, p. 77).
. Les Secrets de la princesse de Cadignan, CH, VI, 978 ; cest nous qui soulignons.
. LEnvers de lhistoire contemporaine, CH, VIII, 335-336 ; cest nous qui soulignons.
. On trouvera des emplois similaires de la conjonction de coordination « mais », par laquelle le texte se fait à la fois jeu de billard, labyrinthe et navigation parsemée décueils, dans Les Chouans, CH, VIII, 1097 ; dans La Recherche de lAbsolu, CH, X, 726 (description de Marguerite Claës) ; ou dans Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 219.
. « Il fut en effet le type du Don Juan de Molière, du Faust de Goethe, du Manfred de Byron et de Melmoth de Maturin. Grandes images tracées par les grands génies de lEurope [...]. Images terribles que le principe du Mal, existant chez lhomme, éternise, et dont quelques copies se retrouvent de siècle en siècle ; soit que ce type entre en pourparlers avec les hommes en sincarnant dans Mirabeau ; soit quil se contente dagir en silence, comme Bonaparte ; ou de presser lunivers dans une ironie, comme le divin Rabelais ; ou bien encore quil se rie des êtres, comme le maréchal de Richelieu [...]. Mais le génie profond de don Juan Belvidéro résuma, par avance, tous ces génies. Il se joua de tout. » (LElixir de longue vie, CH, XI, 486-487)
. Ferragus, CH, V, 850-851.
. Cf., dans le même ordre didées (quoiquen délaissant les eaux pour les airs), cet énoncé dAby Warburg : « Le plus beau papillon que jaie jamais épinglé brise le verre brusquement et vient danser dans lazur... » (Ninfa fiorentina, cité par Ernst Gombrich, Aby Warburg. An intellectual biography, Londres, The Warburg Institute, 1970, p. 110).
. Il faudrait rapprocher cette description de la grisette du tout début de Ferragus (cf. Paule Petitier, « La mélancolie de Ferragus », Romantisme, n° 117, 2002, p. 47).
. Illusions perdues, CH, V, 513. Sur ce point, cf. également Modeste Mignon, CH, I, 553 ; et Gaudissart II, CH, VII, 849.
. La Vieille Fille, CH, IV, 920. Il nest certes pas impossible de lire ici une forme dautocritique. Deux autres exemples, extraits dIllusions perdues et de La Femme de trente ans : Mme de Bargeton a pour « travers » majeur de « tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer » (CH, V, 157) ; « Cet admirable mot : cest une spécialité, semble avoir été créé pour ces espèces dacéphales politiques ou littéraires. » (CH, II, 1124)
. Une ténébreuse affaire, CH, VIII, 492-493.
. Victor Hugo, William Shakespeare, Critique, uvres complètes, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1985, p. 355-356 : « De la création divine sort Adam, le prototype. De la création divine indirecte, cest-à-dire de la création humaine, sortent dautres Adams, les types.[...]. La tragédie dite classique fait des larves ; le drame fait des types.[...]. Ces fantômes ont plus de densité que lhomme.[...]. Ils sont de lidéal réel. »
. Point de personnages plus typiques, selon la voix narrative, que le « niais » (Les Employés, CH, VII, 981), l« ambitieux » (La Fille aux yeux dor, CH, V, 1048), les « êtres secondaires » (Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 1049), doués d« étroitesse » (César Birotteau, CH, VI, 61) ou de « vulgarité » (Traité de la vie élégante, CH, XII, 213).
. De la figure dHomais, Michel Crouzet écrit quil est « le Type des Types » (« Ecce Homais », Revue dHistoire littéraire de la France, novembre-décembre 1989, p. 98).
. Alain Buisine, « Sociomimesis : physiologie du petit-bourgeois », Romantisme, n° 17-18, 1977, p. 45.
. La Peau de chagrin, CH, X, 55.
. Sur ce point, cf. Ruth Amossy, « Le type et la littérature industrielle dans la première moitié du XIXe siècle », Les Idées reçues : sémiologie du stéréotype, Nathan, coll. « Le texte à luvre », 1991, p. 57-65 ; et Nathalie Preiss-Basset, « Le type dans les Physiologies », LIllustration : essais diconographie, études réunies par Maria Teresa Caracciolo et Ségolène Le Men, Klincksieck, 1999, p. 331-338.
. Cf. respectivement Le Cousin Pons, CH, VII, 631 ; Séraphîta, CH, XI, 742 ; La Vieille Fille, CH, IV, 862 ; et Ferragus, CH, V, 815. La Pension Vauquer du Père Goriot, ayant « quelque chose dinouï, oublié par les plongeurs littéraires », est également « de ces monstruosités curieuses » (CH, III, 59).
. Les Paysans, CH, IX, 99.
. La Peau de chagrin, CH, X, p. 187. Même expression dans la bouche de Louise de Chaulieu (Mémoires de deux jeunes mariées, CH, I, 401).
. Sur cette notion, cf. Max Weber, « Lobjectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », Essais sur la théorie de la science, Presses Pocket, coll. « Agora », 1992, p. 157, 159, 172-189. Sur la définition du type comme synthèse, cf. Georg Lukacs, Balzac et le réalisme français, François Maspéro, 1967, p. 9-10.
. Nous empruntons cette formule au titre de louvrage de Giorgio Agamben : La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque (Seuil, 1990), qui pense lélaboration dune communauté humaine à partir dune conception très deleuzienne de la communication des corps singuliers.
. Sur lindividu comme « polarité », voir limportant travail de Gilbert Simondon, LIndividu et sa genèse physico-biologique, Million, « Collection Krisis », 1995, notamment p. 156-169.
. Que lon pense par exemple à larticle fondateur de Fernand Lotte, « Le retour des personnages dans La Comédie humaine. Avantages et inconvénients du procédé », AB 1961, p. 227-281 (comprend un Tableau des personnages reparaissants, p. 262-279) ; cf. aussi Daniel Aranda, « Originalité du retour de personnages balzaciens », Revue dHistoire Littéraire de la France, n° 6, 2001, p. 1573-1589.
. Georges Didi-Huberman, La Ressemblance informe, ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille, Macula, coll. « Vues », 1995, p. 359.
. Homologie entre un dedans et un dehors (cf. par exemple le système des allusions dordre politique) ou homologie interne à luvre (cf. par exemple le parallélisme formel entre les énumérations de personnes réelles et lénumération de personnages fictifs, dans Le Cabinet des Antiques, CH, IV, p. 1008).
. Sur les « remplacements » de Lamartine par Canalis, cf. Michel Butor, « Les deux univers de Balzac. II : le réel », Balzac, études réunies par Jules Bertaut, Hachette, coll. « Génies et Réalités », 1959, p. 254-268.
. On trouvera des renvois au Prince de la bohême, par exemple, dans Béatrix, CH, II, 907 ou 928.
. Alexandre Gefen, « Balzac, le désordre du monde », Nouvelle Revue Française, juin 1999, n° 550, p. 60.
. La fin de La Grenadière articule exemplairement la logique verticale de la révélation à la logique horizontale de la mention, puisque la révélation de lidentité du personnage (lady Brandon) na dintérêt quune fois rapportée aux agissements du personnage relatés ailleurs dans luvre. Loin de clore et de satisfaire linterprétation, cet explicit implique et légitime lopération de (re)lecture. Il fait (re)passer de la maison « Grenadière » à larchitecture Comédie humaine.
. Cf. respectivement Étude de femme, CH, II, 178 ; et LEnvers de lhistoire contemporaine, CH, VIII, 373.
. Cf. respectivement Illusions perdues, CH, V, 695 (cf. aussi Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 434, 445-446 et 469) ; et LInterdiction, CH, III, 427.
. La Vieille Fille, CH, IV, 906. On trouvera deux énoncés comparables dans Le Lys dans la vallée. Le premier, p. 1079 : « Plus tard, quand le rideau de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf nai-je pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci ! Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement jette au fou un ange, [...], à ce magot une belle et sublime créature ; à la noble Juana le capitaine Diard, de qui vous avez su lhistoire à Bordeaux ; à Mme de Beauséant un dAjuda, à Mme dAiglemont son mari, au marquis dEspard sa femme ? » Le deuxième, p. 1193 : « Je vis plusieurs de ces victimes qui vous sont aussi connues quà moi : Mme de Beauséant partie mourante en Normandie quelques jours avant mon départ ! La duchesse de Langeais compromise ! Lady Brandon arrivée en Touraine pour y mourir dans cette humble maison où Lady Dudley était restée deux semaines, et tuée, par quelque horrible dénouement ? vous le savez ! Notre époque est fertile en événements de ce genre. »
. La Femme auteur, CH, XII, respectivement p. 611, 605 et 607.
. La Cousine Bette, CH, VII, 254.
. Les Paysans, CH, IX, 271.
. Les Employés, CH, VII, 978. On trouvera des équations similaires dans Le Curé de village, CH, IX, 657 ; La Rabouilleuse, CH, IV, 430 ; Béatrix, CH, II, 893, 898 ou 909 ; ou La Vieille Fille, CH, IV, 898.
. Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF, coll. « Épiméthée », 1968, p. 59. Sur la question de la différenciation chez Deleuze, cf. Jean-Claude Dumoncel, « 1000 sabords, la vision deleuzienne », Concepts, janvier 2002, p. 146-147.
. LInterdiction, CH, III, 424. Les énoncés sont innombrables où Balzac aligne ce type dantonomases : « fonder les Birotteau, comme il y a des Keller, des Jules Desmarets, des Roguin, des Cochin, des Popinot, des Matifat qui marquent ou qui ont marqué dans leurs quartier » (César Birotteau, CH, VI, 49). ; cf. également, entre autres, Modeste Mignon, CH, I, 520, 571, 662 ou 694.
. Le Père Goriot, CH, III, 200 : « Oh ! Poiret posera en Poiret. Ce sera le dieu des jardins ! sécria Vautrin. Il dérive de poire... » On trouvera des équations comparables dans Eugénie Grandet, CH, III, 1155 ; et dans Les Petits Bourgeois, CH, VIII, 92 (« Il était impossible à Phellion dêtre plus Phellion que Théodose était Phellion »).
. Phellion est « le modèle du petit-bourgeois » (Les Petits Bourgeois, CH, VIII, 51), Thuillier « le modèle de légoïste » (Les Employés, CH, VII, 980).
. Luis Prieto, Pertinence et pratique. Essai de sémiologie, Minuit, coll. « Le sens commun », 1975, p. 18.
. La Muse du département, CH, IV, 705. Plus loin, lorsque M. de La Baudraye présente sa femme comme une « comtesse de moins de trente ans », Balzac « consacre » son invention de la façon suivante : « Ah ! matame aid eine fame te drende ansse ? reprit le baron qui se servait des plaisanteries consacrées en y voyant une sorte de monnaie pour la conversation » (p. 783).
. Béatrix, CH, II, 862. Même perte de litalique dans la postface de La Fille aux yeux dor : « Cette marquise est une personne élevée aux îles, où les murs légitiment si bien les Filles aux yeux dor, quelles y sont [...] une institution. » (CH, V, 1112)
. Le Colonel Chabert, CH, III, 347 (« Elle allait devenir une femme comme il faut »).
. Cf. ces remarques de Crevel, lorsquil apprend que Mme Marneffe est « une femme mariée, bien comme il faut » : « Vraiment, sécria Crevel ouvrant des yeux animés autant par le désir que par ce mot magique : Une femme comme il faut.[...]. Je puis vous lavouer, je nai jamais eu de femme comme il faut, et la plus grande de mes ambitions, cest den connaître une. » (La Cousine Bette, CH, VII, 162-163). Pour dautres « femme comme il faut », tardivement insérées, cf. aussi Ferragus, CH, V, 800 ; et Illusions perdues, CH, V, 249.
. La Vieille Fille, CH, IV, 936 ; il sagit là dun ajout du « Furne corrigé ».
. Petites Misères de la vie conjugale, CH, XII, 120.
. Giorgio Colli, Philosophie du contact. Cahiers posthumes II, traduit de litalien par Patricia Farazzi, Éditions de léclat, coll. « Philosophie imaginaire », 2000, respectivement p. 59 et 174.
. François Zourabichvili, Deleuze. Une philosophie de lévénement, PUF, coll. « Philosophies », 1994, p. 102.
. Giorgio Agamben : La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, op. cit., p. 10. Sur lexposition des singularités, cf. Jean-Luc Nancy, Corpus, Éditions Métailié, coll. « Suite Sciences Humaines », 2001.
. Du philosophe de la technique, Gilbert Simondon, il nous reste principalement une thèse de Doctorat soutenue en 1958, publiée ultérieurement en deux volumes séparés (LIndividu et sa genèse physico-biologique en 1964, LIndividuation psychique et collective en 1989).
. Muriel Combes, Simondon : Individu et collectivité. Pour une philosophie du transindividuel, PUF, coll. « Philosophies », 1999, p. 35. Cf. également, sur ce point, Didier Debaise, « Les conditions dune pensée de la relation selon Simondon », Simondon, sous la direction de Pascal Chabot, Vrin, coll. « Annales de lInstitut de philosophie de lUniversité de Bruxelles », 2002, p. 53-68.
. Cf. respectivement, de Gilbert Simondon, LIndividu et sa genèse physico-biologique, PUF, coll. « Épiméthée », 1964, p. 60 ; et LIndividuation psychique et collective, Aubier, coll. « Linvention philosophique », 1989, p. 254.
. Les Employés, CH, VII, 882-883. On trouvera des personnages « entre deux » ordres, notamment, dans La Bourse, CH, I, 420 ; ou dans La Rabouilleuse, CH, IV, 352.
. Sur ce terme, cf. Jacques Derrida, Le Toucher, Jean-Luc Nancy, Galilée, coll. « Incises », 2000, p. 221).
. Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, uvres complètes, édition établie et présentée par Éric Marty, Seuil, 1993-1995, t. 3, p. 229.
. Sur ce point, cf. Étienne Balibar, « Individualité et transindividualité chez Spinoza », Architectures de la raison. Mélanges offerts à Alexandre Matheron, textes réunis par Pierre-François Moreau, ENS Éditions, coll. « Hommages », 1996, p. 35-46.
. Sur ce point, cf. Muriel Combes, Simondon : Individu et collectivité..., op. cit., p. 46-85 (« La relation transindividuelle »).
. Sur ce point, et surtout sur le § 26 dÊtre et temps, cf. la communication de Jean-Luc Nancy (« De la multitude chez Heidegger ») présentée au colloque Alain Badiou. Inclure lévénement, organisé au Collège international de philosophie par Jean-Clet Martin, le 16 mai 2003 (Actes à paraître).
. Jean-Luc Nancy, La Communauté désuvrée, Christian Bourgois, 1986, p. 17.
. Cf. Bernard Aspe, « Être singulier commun », Simondon, op. cit., p. 13-29. Dans cet article, Bernard Aspe étudie les relations entre les philosophies de Heidegger et de Simondon.
. Sur ce paradoxe, cf. Giorgio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, op. cit., p. 24-25. Agamben se fonde ici sur la proposition 37 de la deuxième partie de lÉthique de Spinoza.
. Sur ce point, cf. Jean-Luc Nancy, La Communauté désuvrée, op. cit., p. 68-78.
. Roland Barthes, Comment vivre ensemble. Cours et séminaires au Collège de France (1976-1977), établis, annotés et présentés par Claude Coste, Seuil-IMEC, coll. « Traces écrites », 2002, p. 37 (Cours du 12 janvier 1977). « Il y a dans presque tous les romans, rappelle Barthes, un matériel épars concernant le Vivre-Ensemble » (p. 44) ; et Barthes ajoute alors : « des bribes de simulation, comme dans un tableau confus où apparaîtrait tout à coup un détail très net, fini, qui vient vous frapper (cest la disposition même, la topologie du Chef-duvre inconnu) ». Il pointe ici, de façon énigmatique, contre la dialectique (très claire) du tout et de la partie, le rapport quentretient lidée de communauté avec lidée de saillie.
. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie. 2, Minuit, coll. « Critique », 1980, p. 9-37.
. Le « livre-racine » se développerait selon les modèles de larbre ou de la généalogie, serait doté dune « belle intériorité organique » (p. 11) et sappuierait sur des logiques dordre binaire.
. Sur le plan dimmanence, cf. surtout Quest-ce que la philosophie ?, Minuit, coll. « Critique », 1991, p. 38-59 ; et « Limmanence : une vie », Philosophie, n° 47, septembre 1995, p. 3-7.
. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux..., op. cit., p. 15.
. Ibid., p. 36.
. Ferragus, CH, V, 866.
. Gérard Gengembre, Préface pour lédition Garnier-Flammarion du Cousin Pons, p. 24.
. Baudelaire, Critique littéraire, uvres complètes, sous la direction de Claude Pichois, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1976, t. II, p. 120.
. Les chiffres, dates, et faits historiques sont empruntés à létude de Jean-Louis Deaucourt, Premières loges : Paris et ses concierges au XIXe siècle, Aubier, 1992.
. La Cousine Bette, CH, VII, 437.
. Ferragus, CH, V, 794.
. Ferragus, CH, V, 866.
. Le Cousin Pons, CH, VII, 520.
. La Cousine Bette, CH, VII, 190.
. Les Comédiens sans le savoir, CH, VII, 1177.
. Le Cousin Pons, CH, VII, 520.
. Le Théâtre comme il est, CH, XII, 589.
. La Cousine Bette, CH, VII, 190.
. Le Cousin Pons, CH, VII, 520.
. James Rousseau, Physiologie de la portière, LHarmattan, coll. « Les introuvables », 1998, p. 23.
. Henry Monnier, Les Français peints par eux-mêmes, articles « La Portière » et « La Fruitière ».
. Ibid.
. Ibid.
. Un début dans la vie, CH, I, 792.
. La Cousine Bette, CH, VII, 221.
. Le Cousin Pons, CH, VII, 656.
. Le Cousin Pons, CH, VII, 508.
. La Cousine Bette, CH, VII, 222.
. Les Comédiens sans le savoir, CH, VII, 1157.
. Ibid., p.1177.
. Le Cousin Pons, CH, chap. 12.
. Les Comédiens sans le savoir, CH, VII, 1177-1178.
. Ferragus, CH, V, 861.
. James Rousseau, Physiologie de la portière, op. cit., p. 38.
. Les Martyrs ignorés, CH, XII, 735.
. Ibid., p. 751.
. La Muse du département, CH, IV, 719.
. Galerie de la presse, de la littérature et des beaux-arts, Aubert, 1839-1840. Charles Philipon est directeur des dessins. Les rédacteurs en chef sont Maximilien Raoul et Louis Huart, des romanciers-journalistes mineurs.
. On pense par exemple à larticle de Jacques Arago (autre romancier-journaliste), « Les feuilletonistes », Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, Béchet, t. VII, p. 111, ou à celui de Gustave Planche, « La journée dun journaliste », Paris ou Le Livre des Cent-et-un, Ladvocat, tome VI, 1832, p. 133-156. Ce texte est lun des rares qui prend la défense des journalistes et qui trace une hiérarchie des positions absolument favorables au publiciste. Janin fera un portrait du journaliste dans Les Français peints par eux-mêmes de Curmer (1841, t. III, p. iii-xl).
. Il existe une Physiologie du journaliste de province par Philadelphe Martineau et une Physiologie anonyme du journaliste datant toutes deux de 1841.
. Préface de LÂne mort ou la femme guillotinée de Janin (1829) ou préface de Mademoiselle de Maupin (1835).
. Le Code du littérateur et du journaliste (1829) est dû à Horace Raisson, entrepreneur littéraire, journaliste et même romancier à ses heures.
. « Contre les journalistes, mercenaires de toutes opinions », Le Choléra-Morbus, satire de murs par A. Mercier, 16 juillet 1832 ; « La Chute des mouches » par Auguste Pourrat dans Chérubin (13 novembre 1834) ; « Le Matamore littéraire » dans Le Cabinet de lecture (24 janvier 1834).
. Cf. Roland Chollet, Balzac journaliste. Le Tournant de 1830, Klincksieck, 1983.
. Illusions perdues, CH, V, 458.
. Cest ce quétablit René Guise, dans Le Roman-feuilleton 1830-1848 : la naissance dun genre (Lille, A.N.R.T., 1985, p. 40), à qui nous empruntons les citations de LImpartial.
. Jacques Arago, art. cit., p. 111.
. Alexandre Dumas, « Variétés », La Presse, 28 septembre 1836, p. 3.
. Illusions perdues, CH, V, 404.
. Tous ces termes proviennent des Chroniques du Café de Paris, roman rédigé sous anonymat par deux romanciers-journalistes, Léon Guérin et Capo [de] Feuillide. Une fois de plus la satire vient de lintérieur.
. « Le matamore littéraire est celui qui dans un journal, veut dire tout, connaître tout, se charger de tout. Le Matamore littéraire est aux journalistes ce que furent pour les Egyptiens les sauterelles dont il est parlé au livre de lExode, alors que Dieu pour les punir, leur envoya des sauterelles qui broutaient tout, les arbres, les prairies, les moissons, les animaux et les hommes. Le Matamore dont je parle est la sauterelle du journalisme ; il broute les journaux, il les broute mûrs ou en herbe, naissants ou décrépits, avec ou sans lecteurs » (« Le matamore littéraire », Le Cabinet de lecture, 24 janvier 1834, article emprunté au Vert-vert).
. « Un pauvre folliculaire », cité dans Trilby, album des salons, mercredi 6 janvier 1830, « Par qui sommes-nous lus ? ».
. Illusions perdues, CH, V, 327.
. Jacques Arago, art. cit., p. 122.
. Illusions perdues, CH, V, 365.
. « De la littérature des journaux politiques », LEurope littéraire, signé L. de M., 10 juillet 1833.
. Théophile Gautier, Préface à Mademoiselle de Maupin, uvres, Robert Laffont, p. 185.
. Théophile Gautier, op. cit., p. 185.
. Honoré de Balzac, Monographie de la presse parisienne. Les journalistes, Arléa, 1991, p. 75.
. « Physiologie dun feuilletoniste », La France, 8 novembre 1835.
. La Peau de chagrin, CH, X, 101.
. Ibid., p. 105.
. Illusions perdues, CH, V, 123.
. On pourrait renvoyer par exemple à larticle de Pierre Citron, « Aux sources dUne fille dÈve », AB 1965.
. « Comme Étienne Lousteau, le feuilletoniste, comme Nathan le célèbre auteur dramatique, comme Blondet, autre journaliste, il [Vignon] est sorti de la bourgeoisie à laquelle on doit la plupart des grands écrivains » (Béatrix, CH, II, 723-724).
. Blondet né en 1801 à Alençon, Vignon né en 1799, Lousteau né en 1799 à Sancerre...
. Illusions perdues, CH, V, 519.
. Ibid., p. 348-349.
. Petites misères de la vie conjugale, CH, XII, 107.
. La Muse du département, CH, IV, 761.
. Illusions perdues, CH, V, 476.
. La Muse du département, CH, IV, 733.
. Les secrets de la princesse de Cadignan, CH, VI, 1003.
. Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 623.
. Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 971.
. Monographie de la presse parisienne, op. cit., p. 82.
. Ibid., p. 52.
. Ibid., p. 143.
. Ibid., p. 17.
. Illusions perdues, CH, V, 420.
. Louis Lambert, CH, XI, 664.
. Théophile Gautier, Fortunio, Gallimard, coll. « Pléiade », 2002, t. I, p. 693.
. LHéritière de Birague, PR, I, 81.
. Ferragus, CH, V, 795.
. Comme Armand de Montriveau, « homme dont la vie navait été, pour ainsi dire, quune suite de poésies en action, et qui avait toujours fait des romans au lieu den écrire, un homme dexécution surtout », membre des Treize (La Duchesse de Langeais, CH, V, 902). Montriveau rappelle ici au lecteur Vautrin déclarant à Rastignac, « je suis un grand poète. Mes poésies, je ne les écris pas : elles consistent en actions et en sentiments » (Le Père Goriot).
. Ainsi, entre autres exemple, Mme de Sommervieux, heureuse dun retard (« semblable au criminel qui se pourvoit en cassation contre son arrêt de mort, un délai, quelque court quil pût être, lui semblait une vie entière » (La Maison du chat qui pelote, CH, I, 91) ou Lucien de Rubempré regardant Marsay laisser tomber son lorgnon comme « le couteau de la guillotine » (Illusions perdues, CH, V, 287).
. Cf. Christine Marcandier, « Violence et histoire : exercices du pouvoir royal absolu dans luvre balzacienne », Balzac dans lHistoire, études réunies par Nicole Mozet et Paule Petitier, SEDES, 2001, p. 145-157.
. Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 590.
. La Fille aux yeux dor, CH, V, 1039.
. Comme le montre Nicole Mozet, « on retrouve la guillotine aux deux bouts de son itinéraire de romancier, dans Annette et le criminel et dans La Cousine Bette » (« Balzac, le prix Montyon et la guillotine », Balzac au pluriel, PUF, coll. « Écrivains », 1990, p. 202. Cf. également « 1831 : concevoir le crime sans être criminel »).
. Code des gens honnêtes (1825), OD, II, 150.
. Le Père Goriot, CH, III, 145.
. CH, V, 109.
. CH, VI, 567.
. OD, II, 202.
. La Maison Nucingen, CH, VI, 392.
. Une exposition et un catalogue ont dailleurs été consacrés à ce thème : Balzac et le monde des coquins de Vidocq à Vautrin, catalogue de lexposition de la maison de Balzac (22 octobre 1985-2 février 1986), Paris Musées, 1985.
. « Cétait un honnête coquin qui gagnait loyalement son argent » (Shakespeare), épigraphe du chapitre V, t. I de LHéritière de Birague (OD, II, 52) ; Le Marchand de Venise, Clotilde de Lusignan, I, 3, 551 ; Henri IV, Clotilde, IV, 27, 776. Par ailleurs, les épigraphes témoignent dun goût prononcé pour les tragédies du sang familial : Phèdre (« le crime de ton père est un pesant fardeau »), Rotrou (« Le cur dun criminel ne fut jamais tranquille / Des soucis dévorants cest léternel asile »), ibid., 178 et 79.
. Le Melmoth de Maturin (LHéritière de Birague, III, 7, 187 ; Jean-Louis, I, 5, 313 ; II, 3, 348).
. Jean-Louis, II, 3, 344. Par ailleurs, il faudrait évoquer parmi ces influences soulignées par Balzac lui-même celle de la Bibliothèque bleue (LHéritière, II, 5, 115) ou les romans du vicomte dArlincourt (ibid., I, 7, 68). Pour lensemble de ces « modèles », nous renvoyons à létude de Pierre Barbéris, Aux sources de Balzac, Les Romans de jeunesse, Slatkine Reprints, 1985 (1965), p. 50-59.
. LHéritière de Birague, tome II, chap. 1, 81.
. Jean-Louis, III, 2, 401.
. LHéritière de Birague, I, 1, 25-26.
. LHéritière de Birague, II, 8, 246 ; « 1° Le sénéchal de Bourgogne, devenu le Mathieu régnant n° XLVII, mourut trois ans après le mariage de son fils et dAloïse, à la suite dun grand repas [...] » et Balzac poursuit dans la même veine jusquau n° 8...
. Le Centenaire, OD, I, 1056.
. Code des gens honnêtes, OD, II, 201.
. Dans Les Chouans, Balzac verra dans la scène dexécution une des clés du pathétique criminel : « le danger rend intéressant. Quand il sagit de mort, le criminel le plus vil excite toujours un peu de pitié » (CH, VIII, 1024).
. Ibid., 155.
. Ibid., 154.
. Ibid., 202.
. Illusions perdues, CH, V, 707.
. Vladimir Propp, Morphologie du conte, Seuil, coll. « Points », 1970.
. Le Père Goriot, CH, III, 144.
. Cette citation (CH, II, 287) rappelle, entre autres exemples, Le Contrat de mariage et le portrait de maître Mathias, « vieux notaire, habitué par son métier aux adroits calculs des gens du monde, à ces habiles traîtrises plus funestes que ne lest un franc assassinat commis sur la grande route par un pauvre diable guillotiné en grand appareil » (CH, III, 575).
. Classes laborieuses et classes dangereuses, Le Livre de Poche, coll. « Pluriel », 1978.
. « Sémiotique du corps malade dans La Comédie humaine », Balzac, LInvention du roman, Belfond, 1982, p. 17. Cf. également Jacques Borel, Médecine et Psychiatrie balzaciennes, José Corti, 1971.
. Cf. Annette et le criminel, Garnier-Flammarion, 1982, p. 136, 137, 366 évoquant cette « ligne de sang » sur le cou dArgow.
. Une ténébreuse affaire, CH, VIII, 503-504.
. On pense en particulier à lassassinat dune « pauvre veuve de Nanterre », la veuve Pigeau, étranglée dans son lit (son meurtrier se révélera être Théodore Calvi, dit Madeleine), « drame publié par la Gazette des Tribunaux » (Splendeurs et Misères des courtisanes, CH, VI, 854). La Gazette des Tribunaux est par ailleurs évoquée dans La Muse du département (CH, IV, 697), Le Cousin Pons (CH, VII, 596), Modeste Mignon : « la Gazette des tribunaux publie des romans autrement faits que ceux de Walter Scott qui se dénouent terriblement , avec du vrai sang et non avec de l encre » (CH, I, 645). On sait linfluence de cette publication sur Claude Gueux de Hugo ou sur Le Rouge et le Noir de Stendhal.
. Préface de Splendeurs et Misères des courtisanes.
. Sur cette question, cf. Christine Marcandier, Crimes de sang et scènes de meurtre, essai sur lesthétique romantique de la violence, PUF, coll. « Perspectives littéraires », 1998, en particulier le chapitre « en argot de vol et de meurtre : rouscailler bigorne », p. 228-235.
. « Théodore est une bonne nature, il a cru rendre service à une maîtresse en se chargeant de vendre ou dengager des objets volés ; mais il nest pas plus criminel dans l affaire de Nanterre que vous ne lêtes. Cest un Corse, cest dans leurs murs de se venger, de se tuer les uns les autres comme des mouches. En Italie et en Espagne, on na pas le respect de la vie de l homme » (Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 900).
. On retrouve là la fonction pragmatique du personnage, produit dun imaginaire créateur mais aussi, au-delà dune conception de luvre comme construction, pôle actif dune communication entre lauteur et son lecteur. Le criminel est au cur de ces problématiques : reflet dun imaginaire collectif comme individuel, objet de fascination comme de répulsion, dattrait et de terreur, il porte le sens tant idéologique questhétique de luvre. Cf. Vincent Jouve, LEffet-personnage dans le roman, PUF, coll. « Écriture », 1992.
. Le Père Goriot, CH, III, 141.
. « Une existence de flibustier dont les hasards » peuvent « mener à léchafaud ou à la fortune » (César Birotteau, CH, VI, 72).
. Il est ce « génie du mal et de la corruption » (Splendeurs et Misères des courtisanes, CH, VI, 872). Lucien le reconnaît dans sa lettre dadieu : « Cest grand, cest beau dans son genre. Cest la plante vénéneuse aux riches couleurs qui fascine les enfants dans les bois. Cest la poésie du mal. [...] Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption » (ibid., 820).
. Ibid., p. 131.
. Préface de lHistoire des Treize, CH, V, 787.
. Code des gens honnêtes, OD, II, 151.
. Jacques Collin et le procureur-général sont face à face, « ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent » (Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 899).
. Le Père Goriot, CH, III, 144.
. Illusions perdues, CH, V, 708.
. Philippe Hamon, « Pour un statut sémiologique du personnage », Poétique du récit, Seuil, coll. « Points-Essais », 1977, p. 115-180.
. Joëlle Gleize, « La Comédie humaine, un livre aux sentiers qui bifurquent », Poétique, n° 115, septembre 1998.
. M. Foucault, Surveiller et Punir, Gallimard, coll. « Tel », 1975, p. 82-83.
. Les Petits Bourgeois, CH, VIII, 120 ; nous soulignons.
. Plus de crédit trompeur, et moyen de payer comptant mis à la portée de tout le monde, par HDP, Garnier, 1849, p. 26.
. On trouvera une analyse minutieuse et documentée de la réception de ce phénomène par les contemporains dans louvrage de Jean-Hervé Donnard, Balzac, Les réalités économiques et sociales dans « La Comédie humaine », Armand Colin, 1961.
. Notamment chez Sue, dont on sait quil fut un ardent défenseur du projet de création dune banque des pauvres et dune réforme du Mont-de-Piété.
. Il nest pas inutile de souligner que cet ouvrage était bien connu de Balzac puisquil en avait assuré limpression. Il est même fort probable quil en ait écrit ou retouché certains passages.
. Régine Robin, « Pour une socio-poétique de limaginaire social », La Politique du texte, Lille, PUL, 1992, p. 96.
. « Doù il est permis de conclure que toute agglomération de trente mille âmes peut et doit entretenir un homme comme il faut. Daprès cette base, Paris dont la population est de huit cent vingt mille âmes, est nécessairement imposée à deux mille trois cent hommes comme il faut », J.-G. Ymbert, LArt de faire de des dettes, Paris, Rivages poche, coll. « Petite bibliothèque », 1996, p. 23-24. Dans sa Récapitulation finale, il évalue la Propriété naturelle à 32 000 F, lEducation à 68000 F, le Caractère ou humeur à 100 000 F, soit un total de 200 000 F.
. M. Alhoy, Physiologie du créancier et du débiteur, Aubert, p. 35. Noter que ce poncif est également repris par Marco de Saint-Hilaire dans LArt de payer ses dettes et de promener ses créanciers : « pour cette classe dinfortunés, de déshérités, de leur part de la fortune nationale [...], hommes éminemment producteurs, en un mot [
] mais qui, nayant pas une obole de revenu annuel, sont bien forcés de faire des dettes pour vivre honorablement », Paris, Librairie Universelle, 1827, p. 9.
. Cest dailleurs à dessein que le narrateur prie son fidèle narrataire de considérer ensemble les différents avatars de cette identité : « si vous daignez vous souvenir de la vie et des antécédents des convives, vous eussiez difficilement trouvé dans Paris des gens plus instruits en cette matière : les uns émérites, les autres artistes, ils ressemblaient à des magistrats riant avec des justiciables » (p. 778).
. Rastignac (Les Secrets de la princesse de Cadignan, CH, VI, 1022) et de Marsay (p. 1023) évoquent « en riant » les dettes de Victurnien, et cest toujours « en riant [que] Rastignac, Lucien de Rubempré, Maxime de Trailles, Émile Blondet, les dandies dalors [...] » (Ursule Mirouët, CH, VIII, 862) dédramatisent les débits de Savinien, les mêmes personnes ayant, quelques années plus tôt, noyé « [l]es scrupules [de Lucien] dans des flots de vin de Champagne glacé de plaisanteries » (Illusions perdues, CH, V, 494).
. On retrouve ce topos dans Les Cent et un Robert Macaire dAlhoy et Huart où Robert Macaire débiteur sen prend à lun de ses indélicats créanciers : « vous avez linfamie de me faire demander largent que je vous dois, vous me mettez dans lobligation davouer que je ne puis pas vous payer ; vous mhumiliez ! Vous me rendrez raison Monsieur ! »
. Chez Balzac comme chez les physiologistes, la justification paradoxale de lendettement nest pas le seul fait des viveurs. À plusieurs reprises dans La Comédie humaine, des hommes mûrs sautorisent de lexemple de lÉtat. Le marquis dEsgrignon estime que « si la France a des dettes, pourquoi Victurnien nen aurait-il pas ? » (Les Secrets de la princesse de Cadignan, CH, VI, 992), tandis que le comte de Grandlieu déclare sans ciller : « Nous autres nous pouvons comme la France ou lAngleterre, avoir une Dette Publique ; mais voyez-vous, les gens sans fortune, les commerçants ne peuvent se donner ce ton-là... » (Splendeurs et misères des courtisanes, CH, VI, 640). Ces personnages « sérieux » ne font que reprendre, le ton goguenard en moins, un des topoi les plus usés des physiologistes des années 1820-1830. Ymbert prétend dans son Art de faire des dettes que « cest par les emprunts que M. Pitt a élevé lAngleterre à létat de prospérité dont elle jouit. Sans aller si loin, nous avons vu nos rentes tomber au taux de 10 francs, et personne nignore que, depuis que nos ministres empruntent, la rente a atteint le cours de 92 F. Ces deux exemples suffisent sans doute pour admettre aujourdhui comme premier principe dun bon système de finances la vérité que voici : Plus on emprunte, plus on a de crédit.[...] Ce qui réussit à une puissance ne saurait faillir à un homme comme il faut » (p. 45). Même antienne, mais sous une forme aphoristique chez Marco de Saint-Hilaire : « La splendeur dun État étant toujours en proportion de la masse de ses dettes (voyez lAngleterre), relativement aux individus, raisonnez par analogie » (LArt de payer ses dettes..., op. cit., p.36).
. J.G. Ymbert, LArt de faire de des dettes, op. cit., p. 17.
. Malaga, qui connaît bien son code, estime que lon « a mille francs, on envoie chercher cinq cents francs chez son notaire ; mais vingt francs, je ne les ai jamais eus. [...] Moi je nai que du crédit et je le perdrai en empruntant vingt francs. Si je demandais vingt francs, rien ne me distinguerait plus de mes confrères qui se promènent sur le boulevard. » (Un homme daffaires, CH, VIII, 779).
. Anne Herschberg et Ruth Amossy, Stéréotypes et clichés, Nathan, 1997, p. 43-44. Leffet de légitimation est dautant plus net que la parole des débiteurs bénéficie parfois de la complicité objective du narrateur. Bien quil ne prenne pas toujours ouvertement la parole pour souligner « ce que les plus habiles pilotes de la vie parisienne [...] disaient de sensé » (Ursule Mirouët, CH, VIII, 862), ses régulières interventions qui émaillent le discours rapporté des beaux parleurs contribuent à les crédibiliser.
. Roger Chartier, Préface à La Société de cour de Norbert Élias, Flammarion, 1985, p. XXI. On doit en effet à Norbert Elias la première analyse du « status consumption ethos » et de léconomie aristocratique qui se forgent à lépoque moderne mais perdurent tout au long du xixe siècle.
. Dans Un prince de la Bohème, Maxime de Trailles demande également à celui qui est appelé à prendre sa succession sil a des dettes :
« - Si je nen avais pas, serais-je digne de vous succéder ?... répondit La Palférine.
- Quand je vous fais une semblable question, je ne mets pas la chose en doute, répliqua Maxime, je veux uniquement savoir si le total est respectable, et sil va sur cinq ou six.
- Six quoi ?
- Six chiffres ! si vous devez cinquante ou cent mille ?... Jai dû, moi, jusquà six cent mille. »
La Palférine ôta son chapeau dune façon aussi respectueuse que railleuse » (Béatrix, CH, II, 915).
On a très évidemment affaire, dans les deux cas, à un pastiche de lhéroïsme cornélien, mais, à la différence de Maxime de Trailles qui assume laspect parodique de son propos, le comte de Kergarouët na aucun recul sur son énoncé.
. Georg Simmel, Philosophie de largent, traduit de lallemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, PUF, coll. « Quadrige », 1987, p. 616-617.
. La presse libérale dénonce avec virulente cette attitude aristocratique mais, ainsi que le montre cet entrefilet du Censeur européen du 4 janvier 1820, fait comme si ce comportement relevait absolument du passé : « ne pas payer ses dettes était sans contredit une des plus belles prérogatives des classes privilégiées ; cest ce qui distinguait véritablement un noble dun roturier, un Homme comme il faut, dun homme de rien. Les parlements accordaient aux gentilshommes des lettres de surséance » (cité par J.-H. Donnard, Les Réalités économiques et sociales dans « La Comédie humaine », op. cit., p. 23).
. J.-G. Ymbert, op.cit., p. 17.
. Ils sétaient entendus « dire que la gloire était une belle chose, et lambition et la guerre aussi ; mais quil y en avait une plus belle, qui sappelait la liberté » (Alfred de Musset, La Confession dun enfant du siècle, Gallimard, coll. « Folio », 1973, p. 23).
. Son forfait accompli, il projette de se retirer à Naples sous un nom demprunt, qui est précisément celui dun colonel tombé sur les champs de bataille impériaux. Son crime se double donc de lusurpation dun grade quil na pas : puisque la société ne le gratifie pas, il soctroie lui-même son bâton de Maréchal.
Les mêmes causes pouvant engendrer des effets opposés, on peut estimer que Chabert est le symétrique de Bridau. Comme Philippe, il est orphelin de père et dEmpereur et revendique légitimement son dû : « Lon ma cru mort, me voilà ! rendez-moi ma femme et ma fortune ; donnez-moi le grade de général auquel jai droit » (Le Colonel Chabert, CH, III, 340). Mais il ne parvient pas à armer son caractère pour se faire payer la dette que « la société tout entière » (ibid., p. 328) a contractée à son endroit et il intériorise tellement son rôle de débiteur quil meurt ruiné et relégué.
. Létude des ébauches et notes préparatoires montre que La Peau de chagrin a dabord été conçue comme un roman du crédit, puisque, à lorigine, le héros était acculé au suicide par un usurier qui le poursuivait. Voir sur ce point lintroduction de César Birotteau (CH, VI, 9) où René Guise rapporte lintégralité de La Dette, une ébauche de 1830 qui a très sûrement constitué une première étape de La Peau de chagrin.
. Elizabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 1997, p. 740.
. « Enfant sans mère, ce nest pas quune figure de rhétorique pour la génération de 1830 » (Pierre Barbéris, Balzac et le mal du siècle, Gallimard, 1970, p. 1436).
. Herbert Marcuse, Eros et civilisation [1963], traduction de J.-G. Nény, B. Fraenkel, Seuil, coll. Points », 1971, p. 11.
. Peter Gay, La Culture de la haine, Plon, 2000, p. 417.
. Denise Lachaud, op. cit., p. 164.
. Cf. par exemple la thèse de Jean-Pierre Saïdah, Dandysme social et dandysme littéraire à lépoque de Balzac, 1990.
. Les débiteurs pauvres ne font certes pas lobjet dun traitement littéraire conséquent chez Balzac, aux plans quantitatif et qualitatif. Toutefois, force est de constater que si les pauvres qui samassent devant la boutique de Cérizet dans LInterdiction sont dénués de toute épaisseur psychologique, cest parce quils ne sont rien dautre que des débiteurs. Leurs dettes les absorbent, constituent effectivement la seule caractérisation identitaire dont ils « bénéficient ».
. Les Français peints par eux-mêmes : panorama social du XIXe siècle, catalogue rédigé et établi par Ségolène Le Men et Luce Abélès, avec la participation de Nathalie Preiss-Basset, Réunion des Musées Nationaux, coll. « Les Dossiers du Musée dOrsay », 1993, p. 4.
. Pour « LÉpicier » et « La femme comme il faut », Balzac touche 1000 fr. En dautres termes, Curmer doit vendre 1700 exemplaires pour que cela rembourse lachat du texte, comme le précise Jean A. Ducourneau, Les Bibliophiles de l Originale, 1976, t. 26, p. 596.
. Nicole Mozet, La Ville de province dans luvre de Balzac, Lespace romanesque : fantasme et idéologie., SEDES, C.D.U., 1982 [rééd. : Slatkine, 1998].
. Les Français peints par eux-mêmes, Curmer, « La Province », t. 1, 1842, p. 1.
. Ibid., p. 1.
. Ibid., p. 1.
. Ibid., p. 3.
. Ibid., p. 3-4.
. Ibid., p. 4.
. « Mme Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche, lente ; une de ces femmes qui semblent être faites pour être tyrannisées » (Eugénie Grandet, CH, III, 1046).
. Ibid., p. 4.
. Ibid., p. 2.
. LHB, II, 204.
. Cité par Ségolène Le Men, op.cit., p. 4.
. LHB, I, 204.
. « Gavarni », OD, I, 780.
. Goncourt, Gavarni, lhomme et luvre, Plon, 1873, p. 61.
. Ibid., p. 81.
. Corr., III, 537.
. Illusions perdues, CH, V, 446.
. Roger Pierrot, Honoré de Balzac, Fayard, 1994, p. 337.
. Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 1067.
. La Muse du département, CH, IV, 670.
. « La Femme de province », Les Français peints par eux-mêmes, op. cit., p. 8.
. Illusions perdues, CH, V, 491.
. Nicole Mozet, op. cit, p. 258.
. Dans La Cousine Bette, lartiste Wenceslas « [est] transfiguré par Hortense, devenue pour lui linspiration visible » (CH, VII, 136).
. Lorsquil évoque la fugacité de linspiration, Balzac développe une longue métaphore : « Linspiration, cest lOccasion du Génie. Elle court non pas sur un rasoir, elle est dans les airs et senvole avec la défiance des corbeaux, elle na pas décharpe par où le poète la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. » (Ibid., p. 242)
. Cf. larticle de José-Luis Diaz, « Les avatars de la Muse à lépoque romantique », Masculin/Féminin dans la poésie et les poétiques du XIXe siècle, Presses universitaires de Lyon, 2002, p. 121-136.
. Melmoth et Eva ou Amour et Religion de Charles-Robert Maturin (traduits en 1819) et Les Amours des Anges de Thomas Moore (traduit en 1823) sont des uvres qui font date.
. Cf. Marie-Jacques Hoog, « Le Mythe de la Sibylle au temps du romantisme », Le Mythe et le Mythique, Albin Michel, 1987, p. 180.
. Laure de Berny est pour Balzac celle « par qui vient laspiration aux grandes choses » (lettre à Laure de Berny de 1822, Corr., I, 194). La métaphore-cliché de l« étoile », particulièrement récurrente, donne une haute vision de linspiratrice et de son rôle : « il y aura une étoile fixe, toujours brillante, qui me servira de boussole » (ibid.). À la connotation de la « lumière », sajoute celle, tout aussi convenue, de l « élévation » : « Ce sera en ton nom que je ferai tout ce qui me portera à mélever au dessus des autres hommes » lLettre à Laure de Berny du 4 octobre 1822, Corr., I, 208) ; « nêtes- vous pas ma chère étoile, un ange vers lequel je mefforce de monter ! » (LHB, août 1833, I, 53) ; dans Le Lys dans la vallée, Henriette de Mortsauf sera « létoile » de Félix de Vandenesse, « la lumière qui brille dans lobscurité » (CH, IX, 1081).
. Mme de Staël est la Protectrice de Louis Lambert dans le roman éponyme, et George Sand suscite admiration et rivalité dans La Muse du Département.
. « Aimer, cest lexaltation de tout notre être, linspiration constante dun poète » (lettre à Laure de Berny davril (?) 1822, Corr., I, 171).
. La Recherche de labsolu, CH, X, 679.
. Béatrix, CH, II, 783.
. Ibid., p. 737.
. Ces deux types de femmes incarnent précisément celles qui séduisent Balzac : « Il y a deux grandes classes de caractère chez la femme, les Isidora (permettez-moi de prendre ce touchant emblème de le grâce et de la soumission) et les Staël, dont les mâles idées, les conceptions hardies, la forme enfin se trouvent bizarrement unies à toute les faiblesses de votre sexe. » (Lettre à la duchesse dAbrantès de 1825(?), Corr., I, 263)
. Pauline de Villenoix appartient à cette catégorie dinspiratrice, et Louis Lambert le lui exprime avec des sentiments extasiés : « Oui, laisse-moi penser que tu es une création dune sphère plus élevée que celle où je vis ; tu auras lorgueil den être descendue, jaurai celui de tavoir méritée, et tu ne seras peut-être pas déchue en venant à moi, pauvre et malheureux » (Louis Lambert, CH, XI, 670)
. Henriette de Mortsauf devient pour Félix de Vandenesse « ce quétait la Béatrix du poète florentin, la Laure sans tache du poète vénitien, la mère des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent, le soutien de lavenir » (Le Lys dans la vallée, CH, IX, 1082).
. Cest dans la Physiologie du mariage que Balzac emploie cette expression pour la première fois, calquée semble-t-il (avec malice ?) sur celle d « homme supérieur » : « notre but nest pas de prescrire à tous les hommes supérieurs de chercher des femmes supérieures, et nous ne voulons pas laisser chacun expliquer nos principes à la manière de Mme de Staël, qui tenta grossièrement de sunir à Napoléon. Ces deux êtres là eussent été très malheureux en ménage ; et Joséphine était une épouse bien autrement accomplie que cette virago du dix-neuvième siècle » (CH, XI, 174).
. Il ny a sans doute quune seule véritable « femme supérieure » dans La Comédie humaine, Camille Maupin ; les autres ne sont que des émules, le plus souvent dérisoires, atteintes dun mal que Balzac appelle le « sandisme » : « Cette lèpre sentimentale a gâté beaucoup de femmes qui, sans leurs prétentions au génie, eussent été charmantes » (La Muse du département, CH, IV, 632).
. Ibid., p. 659.
. La Peau de chagrin, CH, X, 146.
. Le Chef-duvre inconnu, CH, X, 436.
. La Maison du chat-qui-pelote, CH, I, 57.
. Ibid., p. 74.
. La Cousine Bette, CH, VII, 243.
. Illusions perdues, CH, V, 238.
. Modeste Mignon, CH, I, 506.
. Ibid., p. 509.
. Béatrix, CH, II, 741.
. Illusions perdues, CH, V, 238.
. Une Fille dÈve, CH, II, 348.
. Les Secrets de la Princesse de Cadignan, CH, VI, 964. Notons que Diane et dArthez sont peut-être une exception heureuse puisquils disparaissent purement et simplement de la scène romanesque.
. La Muse du département, CH, IV, 662.
. Ibid., p. 732-733 (souligné par nous).
. Béatrix, CH, II, 893.
. Ibid., p. 898.
. La Muse du département, CH, IV, 754.
. Ibid., p. 790.
. Modeste Mignon, CH, I, p. 533.
. La préface de la première édition de Splendeurs et misères des courtisanes souvre sur une violente diatribe de Balzac contre cette évolution néfaste pour tout romancier : « Laplatissement, leffacement de nos murs va croissant. Il y a dix ans, lauteur de ce livre écrivait quil ny avait plus que des nuances ; mais aujourdhui, les nuances disparaissent. [...]. La littérature actuelle manque de contrastes, et il ny a pas de contrastes possibles sans distances. Les distances se suppriment de jour en jour. [...] Lhabit noir triomphe. [...] Les habits brodés du ministre, du général, du membre de lInstitut, le costume en un mot est honteux de se montrer, et a lair dune mascarade. » (CH, VI, 425)
. Malgré la communauté dobjet qui unit les entreprises parallèles que sont, par exemple, Les Français peints par eux-mêmes et La Comédie humaine, leurs choix décriture spécifiques induisent des différences dans le traitement des types, notamment en raison de lindividualisation qui découle de linsertion dans une fiction.
. Wolf Lepenies, Les Trois cultures. Entre science et littérature, lavènement de la sociologie, Ed. de la Maison des Sciences de lhomme, 1990, p. 4.
. Cf. Joëlle Gleize, Le Double miroir. Le livre dans les livres de Stendhal à Proust, Hachette, 1992.
. Umberto Eco, Lector in Fabula. Le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs [1979], Librairie Générale Française, coll. « Le livre de poche, Biblio essais », 1989, p. 70 et sq.
. Cf. Roland Chollet, « Du premier Balzac à la mort de Saint-Aubin, Quelques remarques sur un lecteur introuvable », AB 1987, p. 7-20.
. Article sur la partie mythologique de la Biographie Michaud, La Quotidienne, 22 août 1833.
. Cf. Françoise Parent-Lardeur, Les Cabinets de lecture ; la lecture publique à Paris sous la Restauration, Payot, 1982.
. Joëlle Gleize, « Balzac pseudonyme, lecteur anonyme », Balzac. Une poétique du roman, sous la direction de Stéphane Vachon, Saint-Denis/Montréal, Presses Universitaires de Vincennes, XYZ éditeur, coll. « Documents », 1996, p. 77-87.
. Christine Mounoud-Anglés sest appuyée sur létude des archives du courrier reçu par Balzac (les seules lettres qui nous soient parvenues étant des lettres de femmes) pour dégager les grandes lignes des relations du romancier avec ce public de lectrices. Cf. Balzac et ses lectrices. Laffaire du courrier des lectrices de Balzac. Auteur/lecteur. Linvention réciproque, Indigo et côté-Femmes, 1994.
. Éric Bordas, Balzac, discours et détours. Pour une stylistique de lénonciation romanesque, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, coll. « Champs du signe », 1997, p. 236.
. Ibid., p. 239.
. Ibid., p. 253.
Un homme daffaires, VII, 778.
Le Père Goriot, III, 49-50.
Ibid., p. 236.
. Le Cabinet des Antiques, CH, IV, 973. Le narrateur du roman est ici un personnage, Émile Blondet. Il est révélateur quil emprunte dans ce passage le ton didactique du narrateur balzacien omniscient et le type de formulation pédagogique quon rencontre fréquemment dans La Comédie humaine.
. Cf. Jean Rousset, Le Lecteur intime de Balzac au journal, José Corti, 1986, p. 50-51.
. Eugénie Grandet, CH, III, 1140.
. Michaël Lastinger, « Narration et point de vue dans deux romans de Balzac : La Peau de chagrin et Le Lys dans la vallée », AB 1988, p. 282.
. Joëlle Gleize, Le Double Miroir, op. cit., p. 120.
Jean-Patrice Courtois
Description d'une (dé)composition
José-Luis Diaz
« De quel moi parlez-vous ? »
Jacques-David Ebguy
Description dune (dé)composition
Isabelle Michelot
Le rôle et la logique de lemploi
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Les personnages génériques
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Léclatement des identités politiques
Boris Lyon-Caen
Poétique de la singularité
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Les portiers de « La Comédie humaine »
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La représentation du journaliste
Christine Marcandier
Criminels balzaciens, de bandit à flibustier
Alexandre Péraud
La construction de lidentité du débiteur
Véronique Bui
Balzac et la femme de province
Dany Kopoev
Linspiratrice
Claire Barel-Moisan
Le lecteur, une identité problématique