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LA MORT TISSE Roman Alain Robert Coulon © Copyright ...

En classe de quatrième, les élèves de collège ont été familiarisés avec les ..... 11 - Un observateur muni d'un système optique de bonne qualité peut-il voir un pulsar ...... Indigo. Fe. 610.3. Orange. *. Li. 440.0. Indigo. Fe. 612.2. Orange. Ca. 442.7 ...... la longueur d'une molécule avec une règle graduée : mission impossible !?




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LA MORT TISSE





Roman
















Alain Robert Coulon











© Copyright alainrobertcoulon2001
















Première partie



LE NŒUD




























Souviens-toi ! Tu avais les deux mains collées à son cou. Tu la secouais, tu serrais dans un brouillard, aveuglé par la rage. Sur le lit défait, le drap froissé, tu étais pressé à son flanc. L’ampoule clignotait sous l’abat-jour rouge. Elle avait rallumé en pleine nuit, t’avait réveillé pour parler ; ça lui arrivait de plus en plus souvent depuis que tu avais emménagé avec elle dans cette impasse de triste mémoire : l’impasse du Rouet.
Tu as serré plus fort, et ses yeux de louve égarée se sont voilés d’une lueur d’inquiétude.
Elle a cessé d’argumenter, de t’injurier, elle s’est tue enfin. Sous l’étreinte de fer de tes doigts, peut-être commençait-elle à avoir du mal à respirer ?
Elle ne protestait pas, ne s’agitait pas, la surprise simplement s’agrandissait dans ses yeux.
Tu ne savais plus ce que tu faisais, la maison était calme : personne ne se doutait de rien, tout dormait. Il devait être une heure et demie du matin, pour le moins. Là-bas, sur l’avenue, de rares voitures glissaient en direction de la place Denfert  - sons vite étouffés à travers le vide de l’impasse, dans la chambre en retrait.
De ce bout de rue tronquée, ton refuge du quatrième, tu ne savais que penser. Mais dans les dessous de la conscience, le nom te troublait.
Et si c’était l’impasse du Roué … !

Je suis sûr qu’à ce moment, tu ne contrôlais plus tes mains …
Et puis tu as relâché l’étau.
Brusquement. Sans savoir pourquoi.
Quelqu’un t’a sauvé.
Moi.
Ou quelqu’un d’autre … Comment savoir ?
















Tu avais pourtant pris l’habitude de ses menaces sorties du fond de la nuit. Des moments d’égarement, de folie : « Je vais me poster dans la rue, devant l’impasse, face aux passants ! » Que voulait-elle ? – T’alarmer, te faire enrager ? Elle avait déjà un enfant, une petite fille charmante, espiègle, faite à la va-vite, à la vanvole, deux ans plutôt. Muriel. De cela, tu ne t’étais pas offusqué, au contraire. Il aurait fallu davantage pour t’effaroucher. Et tu l’avais épousée, te chargeant de tout : la mère et l’enfant. Tu ne manquais pas d’audace, alors !
Que savais-tu, précisément, sur l’auteur de ce petit crime, le père de Muriel ? – qu’il s’était esquivé, l’erreur commise ; qu’il boitait comme Byron, comme boitent les séducteurs ; qu’il étudiait avec passion la psychanalyse. Tu n’ignorais rien de lui, même pas ses préférences secrètes : qu’il dédaignait la pose du missionnaire ; qu’il préférait le dessous. C’était ridicule, ridicule ! Tu pouvais à bon compte faire le supérieur, reconnaître Muriel, le fruit du péché, lui donner ton nom, l’adopter comme ton propre enfant.

La procédure était des plus simples : il suffisait en somme de grimper des escaliers poussiéreux, de traverser des couloirs puant l’encaustique, de pousser la porte d’un bureau, à la Mairie. Tu te souviens ? c’était celle du cinquième arrondissement, à droite, sur la place du Panthéon. Vous logiez à ce moment au dernier étage d’une maison de la petite rue Toullier, à côté d’une boutique chinoise, au 5 ou au 7, je ne sais plus très bien, au vrai ; mais on se sentait, là, exactement au cœur de la ville, au centre du monde, du bon côté de la scène, entre sur la bonne rive, entre la Sorbonne pour le présent, et le Panthéon, réservé au futur. On frissonnait de plaisir et de prétention, en arpentant des rues célèbres, et étroites.
Et ta grandeur, la voilà : sans oeuvre de chair, tu avais fait de Muriel ton enfant, par un trait de plume. Ce n’était pas plus difficile que cela. Une déclaration au terne employé de l’état civil, qui somnolait, le coude sur son gros registre noir.
Bien sûr, Maud t’avait remercié en sortant. Sans toutefois se jeter à ton cou.
Un vilain nuage gris flottait dans les cieux, au-dessus du Panthéon. Mais rien, à cette époque, ne réussissait à t’attrister. Tu ne croyais ni à Dieu, ni à diable. Tu avais seulement foi en toi, en ton destin.
Une foi absolue, pauvre Joseph !




Par surcroît, les détonations des bombes au Vietnam t’empêchaient de dormir tranquille. Tu voyais femmes et enfants courir pour échapper au napalm, pendant que des bonzes, froidement, s’arrosaient d’essence, leur torse rigide basculant dans le brasier, la main levée, accusatrice. Pour expliquer ces événements horribles, des analystes savants et stylés avaient inventé une théorie des dominos.
Ecole primaire, soldats de plomb : de grands enfants jouaient à la guerre.
Or Maud était vietnamienne. Ou presque. Un rêve dont tu ne revenais pas : sous ton oeil apitoyé, dans tes bras généreux, innocents, une Vietnamienne à Paris.
T’en souviens-tu, la première fois où tu l’as vue ?

A la porte d’une classe de langue orientale, dans un couloir blême d’université, adossées languissamment au mur, formant un groupe, une grappe étrange, trois ou quatre jeunes filles amalgamées essayaient de vaincre leur timidité, se ressemblant comme des sœurs. Elles ne se parlaient pas, elles s’ennuyaient prodigieusement. On aurait dit qu’elles étaient peintes sur le mur blanc du corridor : une fresque orientale, molle, désuète, imbibée d’une force primitive. Celle que tu as remarquée la première n’était pas Maud mais une autre, qui aurait pu passer pour sa sœur cadette, toute menue, naine et vive, plate et garçonnière, coiffé d’un casque de cheveu dru, .un vigoureux crin noir faisant ressortir davantage la magnificence d’un épiderme couleur soleil aux troubles reflets sombres, orange et moiré de noir.
C’est son charme androgyne qui a servi d’amorce pour aiguiller ton regard en direction de ses compagnes d’une beauté plus blanche, plus longiligne, plus féminine.
Mais toutes quatre trahissaient cette honte charmante, créant un trouble indéfinissable, une émotion qui saisit aux viscères, ce je ne sais quoi de catastrophique qui ne peut être mieux exprimé que par cette énormité : la vision de marmots adorables, mais penauds, parce qu’ils ont fait dans leur culotte ; un très ancien souvenir d’école maternelle, déclenchant sans faillir une complicité dans l’embarras, une douce solidarité dans l’humiliation.

Et c’est alors que tu l’as aperçue, elle seule : son visage lisse, sans signes distinctifs, impénétrable, insaisissable ; son front buté, son sourire triste, moulé pour le malheur ; des formes plates, mais si bien proportionnées pour qu’elles excitent, agacent, attisent dans l’abstrait, dans le mirage d’un absolu, investies comme elles le sont peut-être d’un mystérieux chiffre d’or qui mesurerait secrètement les rapports mutuels, la longueur comparée des bras, des mains, des jambes, modérant, contrôlant l’épaisseur du buste et du fessier.
Une beauté cachée, toute de réserve. Elle n’avait vraiment rien de remarquable, sauf sa timidité, son ennui, son retrait. Son mystère, en un mot.
Et cet effacement t’a aimanté.
Cette femme d’apparence fragile qui semblait glisser, se cacher entre deux parenthèses de l’existence, c’est elle que tu as élue entre toutes.
Tu n’aurais pu mieux choisir, étourdi, fanfaron ! Une mère. Encore presque vierge. L’abstraction allumait ton feu, farceur ! Une Eurasienne, qui pis est. Sacré Joseph !
Un être vague, fantomatique.
Une pauvre existence indécise, flottant entre deux eaux.





« Muriel ! Muriel ! Où es-tu ? où caches-tu ta frimousse ? Montre-toi, Muriel ! ».
Elle commençait à peine à marcher. Et toi, faisant aussi d’autres premiers pas, tu commençais à l’aimer. Mutine, elle se plantait sous les tables, s’embusquait derrière les fauteuils.
Sans se douter de rien.
Comment eût-elle pu comprendre une farce pareille ? – maman s’apprêtant à convoler, à se marier enfin. Et elle, la petite enfant, ne serait nullement l’héroïne de la fête. Au contraire, on se préparait à la cacher, l’écarter comme un fait honteux. Du reste elle vivait pour l’instant chez la mère de Maud, et vous ne lui rendiez visite qu’une fois par semaine, ponctuellement le samedi. C’était devenu un rite, une espèce de devoir. Et les jours ordinaires, parce que la mère de Maud travaillait au ministère de la Marine où elle avait une sinécure – quelques travaux de dactylographie pour un général - Muriel passait finalement le plus clair de son temps chez une nourrice, dans une famille d’emprunt dont les nombreux enfants s’occupaient d’elle.
Ainsi, prisonnière du triangle doré que tissaient trois femmes, elle n’avait jamais de mère. Où elle en avait trop.
Et des pères, combien en avait-elle ? Elle n’en manquait guère : à l’homme mystérieux au pied bot, qui avait disparu mais dont l’hérédité faisait peur (si Muriel, elle aussi, se mettait à boiter ?), s’ajoutaient le père de Maud, le mari italien de la nourrice, et puis enfin, en dernier, toi, Joseph !
Tu t’étais intégré à une grande et curieuse famille, élargie à l’ancienne, une tribu orientale où la coexistence ne s’opérait pas sans heurts. Et, du haut de ton inexpérience, tu t’en étonnais, rêvant d’une entente primitive, d’une commune archaïque où tout se passerait à l’amiable, d’une façon villageoise, bucolique, idyllique, comme chez les bons sauvages, nul ne sachant qui est le père de qui, l’enfant de qui, et pourquoi pas ? – oui ! la femme de qui : un système de Mormons et d’Albigeois, bien original et fort impraticable. Et cette organisation romanesque, Maud te l’apportait toute faite, t’y accueillait, t’y faisait entrer d’emblée, semblant disposer à la tisser toujours mieux, l’inventer avec toi, chapitre après chapitre.

Tiens par exemple ! – le père de Maud, monsieur Zen, que savais-tu donc déjà de lui ? – que sur les quais de Saigon, il avait été inspecteur de la police ; que sa femme n’avait pas seize ans à la date de leur mariage ; qu’il lui arrivait de la traîner par les cheveux qu’elle portait très longs, jusqu’aux fesses, de cette manière esclavagiste propre à l’Asie, ainsi qu’à certaines autres parties du monde, mode pratique pour toutes sortes de jeux. Et le hasard des guerres coloniales avait catapulté un pareil chef en haut d’une tour, dans ces quartiers fantastiques que des architectes pressés de montrer leur génie en accélérant l’histoire, avaient dressés au bord ou au milieu des forêts de la banlieue nord de Paris, autrefois chéries de Rousseau. Il n’était plus si facile de se promener dans ces nouvelles champignonnières, d’y respirer en solitaire.
C’était dans ce cadre dantesque que tu avais réussi, un beau jour, un samedi, à entrevoir le dos maigre et musclé de celui qui devait devenir, en trois mois, ton beau-père. N’abandonnant pas le vêtement idéal des chaleurs humides, tropicales, un Vietnamien en pyjama, à midi ; patriarche régnant sur un appartement, ma foi ! assez cossu, où les trois frères de Maud menaient une vie plutôt désordonnée : on s’y levait, on y mangeait à toute heure. Car la grand-mère était constamment en poste dans la cuisine, prenant les commandes, les exécutant scrupuleusement.
La taille haute et droite, toute en noir, elle gardait fière allure, en dépit de son rôle subalterne. Les longues baguettes d’ivoire quittaient rarement ses doigts. Après avoir bien remué la poêle, il lui restait encore la consolation du vin et du tabac, sans compter la joie d’assister aux minauderies de Muriel, qu’elle adorait évidemment. Et bien vite, toi aussi, tu étais devenu son favori, peut-être parce que tu la pourvoyais, en secret, de cet alcool de riz, le « choum » dont elle avait très besoin pour prendre son mal en patience, et qu’on lui interdisait. En retour, elle te cuisinait des plats spéciaux, de fines crêpes aux crevettes et aux pousses crues de soja.
Mais, l’un de ces jours de dispute familiale qui n’étaient malheureusement pas rares, elle t’avait entraîné avec mystère et excitation dans le couloir sombre, en direction de la penderie, vers la fin d’une après-midi de samedi, pour te montrer un linge, un habit blanc luisant dans l’obscurité sur un cintre :

- Regarde Joseph ! Quand je serai morte, ce sera mon vêtement de lumière dans le cercueil. Je l’attends ce jour, oh ! comme je l’attends ! Comme je serai heureuse ! …

Et, à l’abri de ta jeunesse – car tu avais vingt ans, Joseph ! – tu avais vu, imaginé les os longs étendus sous la robe blanche, dans le linceul d’un dernier mariage : le mariage avec la mort. Alors seulement, elle se déferait de son éternel habit noir des jours ordinaires, le noir de la corvée. Elle était frêle, la grand-mère ! Tu aurais porté dans tes bras sans effort ce corps décharné qui gardait pourtant un reste de vigueur, surtout quand le soulevaient le souffle de la colère, une pointe de fierté, ou un éclair de foi. Car là-bas, au Vietnam, elle avait été élevée chez les sœurs, il y a bien longtemps ; elle en chérissait le souvenir. Elle te contait d’anciennes histoires de coloniaux fourvoyés dans les marais, appelant de l’aide, un secours qui ne leur faisait pas défaut, qu’ils recevaient promptement et malicieusement. Par elle la Cochinchine revivait, t’apparaissait à Paris. De sorte que lors de ces visites rythmées du samedi, plus que Muriel, c’était en fait la grand-mère que tu étais impatient de voir.
Elle seule t’accueillait avec chaleur, pendant que le père, saisi de honte à la pensée des écarts de conduite de sa fille, te montrait le dos, refusant de te recevoir, s’enfuyant dès ton arrivée. Or comment ne pas le comprendre ? Ni tout à fait français ni entièrement vietnamien, il faisait partie de ces êtres égarés entre deux frontières, condamnés à la bizarrerie : un « quarteron » disait sa femme, se prévalant d’une souche plus pure. Ton bel acte, ta belle âme, il n’en avait cure. Tu ne te distinguais qu’à peine, à ses yeux, de ce lâche qui avait déshonoré sa fille. Et cependant il adorait Muriel : en ton absence il la choyait, six soirées par semaine, disparaissant le samedi pour te céder sa place, d’une manière insultante. Il ne fallait pas se reposer sur lui pour soutenir ton fol idéal, épauler ton rêve de paternité fictive.
C’est lui qui, avant toi, avait adopté Muriel.
Un rival ! Un rival de plus, Joseph !


Et la robe de ce mariage …
La cérémonie nuptiale venait tard, mais avec quel éclat ! Plus belle, plus chaste que la robe chinoise ; plus émouvante que la robe chrétienne ; plus élégante, plus somptueuse, plus aristocratique même que la robe japonaise, la robe des noces vietnamiennes n’était pas ordinaire, méritant d’être mieux connue dans sa splendeur. Elle incluait, en fait, un ample pantalon non moulant de soie blanche, magnifiant les jambes, révélées ou cachées tour à tour, au gré des libres mouvements d’un tissu de dessus ouvert sur les côtés, de la ceinture jusqu’à terre, deux larges pans flottant en avant et en arrière, qui composaient avec le corsage une robe entière mais chastement fendue, d’un ton bleu pâle uni, orné cependant d’un dessin d’or, dragon ou chiffon. Le pantalon pouvait être noir, la robe rose, ou blanche, mais toujours pudiquement ouverte, le tout formant un ensemble ambigu mais pur, une délicieuse union des contraires. L’effet n’était ni provocant, à la façon de la fente chinoise qui découvre latéralement, au-dessus du genou, la moulure de la cuisse ; ni violemment chamarré à la mode japonaise, laquelle se plaît à envelopper baroquement les femmes comme s’il s’agissait d’un article de luxe, une marchandise précieuse ; ni non plus vaporeux, bouffant, un peu fade et mièvre, comme la robe blanche de nos climats. Le résultat était juste ce qui te convenait : original, classique, mais puissant. Ce vêtement traditionnel, le « ao dai » eût à lui seul suffi à te pousser au mariage. Que dire du corps de Maud dans cette tunique, sous la soie ? Sa peau te présentait une autre couche de soie, complètement naturelle celle-ci : un incomparable velouté, particulièrement aux épaules, et au long du dos ; sous le col strict du « ao dai », se dissimulait un émerveillement auquel seul donnait accès un travail hardi, une séquence de manipulations délicates.
La tunique allait être confectionnée chez un artisan spécialisé de la place Maubert ; le restaurant avait été retenu dans le même quartier, son nom « Long Hiep » ayant été jugé favorable parce qu’il était question d’un dragon « Long », et d’une union « Hiep ». Le soir où tu y étais allé dîner avec Maud pour convenir des derniers détails, vous y aviez entendu par hasard une chanteuse américaine qui faisait le tour des mangeoires du quartier en s’accompagnant à la guitare. Tu lui avais demandé son nom : Leslie. Et puisque tu l’avais trouvée avenante, elle avait été conviée à chanter à ton mariage.

Ainsi, tout s’annonçait bien. On se rendrait à pied de la place du Panthéon au « Long Hiep », où se réuniraient, dans une salle réservée au premier étage, un petit nombre de parents et d’amis pour déguster un menu ethnique. Ni ton père, ni ta mère n’y seraient. Ni le père de Maud. Seulement madame Zen, accompagnée de la nourrice ; ainsi que ta sœur ; et peut-être ton frère passerait-il également au dessert. Mais seraient présents sans faute, avant tout Martial Beauvenu, cet ami important qui, négligeant son agrégation de philosophie, militait avec ardeur contre la guerre du Vietnam et pour la cause du peuple ; et aussi ton ami plus ancien, plus réservé, l’écrivain de Montmartre ; et puis celui de Maud, Pierre-Paul Petit, si pauvre et si dévoué qu’il couchait dans son secrétariat sur un lit de sangle, oeuvrant au bénéfice du fameux Service Civil International. Peut-être quelques autres encore, mais très peu de monde en tout, sans oublier Leslie, chargée de l’animation musicale au départ, mais qui se joindrait aux convives car elle faisait déjà partie de la famille.
Et vers quatre ou cinq heures de l’après-midi, il était prévu que vous vous dirigeriez directement vers la gare Montparnasse, sans changement vestimentaire, la tunique vietnamienne flottante de Maud dût-elle attirer tous les regards. Puis de là que vous gagneriez illico la mer, arrivant aux côtes de Bretagne peu avant minuit.
Car tu désirais prendre le large avec ta proie, fuir immédiatement Paris, rêvant sans doute d’une période ancienne où tu te serais, au port, embarqué tout de go dans un navire en direction de l’Asie.





Et tout se passa effectivement, à très peu de choses près, selon tes plans.
Une chemise blanche de haute qualité, achetée au magasin dont l’enseigne pompeuse se targuait de « cent mille chemises » fit le plus beau des effets, à côté de la tunique de Maud. On vous trouva candides, jeunets, mais ravissants ; on vous mitrailla devant un nu de marbre grec, au pied du grand escalier d’honneur de la mairie du cinquième arrondissement. Madame l’adjointe présida, fit un discours habile se terminant par une allusion des plus discrètes à Muriel, et finit par s’excuser de ne pas te remettre en mains propres le livret de famille, puisqu’il était auparavant nécessaire de « régulariser la situation ». Madame Zen protesta lorsqu’on annonça à tort que sa profession était, tout simplement, « employée de bureau au ministère ». Les registres furent signés par ton ami l’écrivain et par le témoin de Maud, en congé du Service Civil International, se penchant avec application à tour de rôle sur les pages d’un fort papier à tranche noire.
Et tous les protagonistes se retrouvèrent bientôt dans la rue, face au Panthéon narquois, sévèrement traqués par un photographe à gages, qui, pour la matinée, s’était mis à ton service après avoir soigneusement relevé ton adresse au moment de la publication des bans. Comme une guêpe, il harcelait le petit cortège descendant paresseusement la montagne Sainte-Geneviève, sous les yeux des passants stupéfiés par la tunique de Maud.
Au restaurant, ce fut d’abord le choix entre la soupe du nord, au nom proche de la note « fa », et celle du sud qui, coïncidence t’amusant beaucoup, s’appelle presque exactement « mi », en voyelles diphtonguées. Avant même l’entrée en scène de Leslie, le repas commençait en musique. Enfouis dans des feuilles de menthe à la saveur obsédante, les pâtés impériaux furent consommés dans les règles. A la citronnelle, au gingembre, au tamarin, les plats relevés se succédèrent. Martial Beauvenu lui-même, qui aurait dû faire grise mine devant ce banquet outrageux, presque insultant pour la lutte héroïque des maquisards fuyant sous les bombes, paraissait avoir oublié un moment les soucis et les devoirs de la Cause. Tu le surpris en train de dérober par jeu, en éclatant de rire, un morceau dans le bol de son voisin, l’écrivain de Montmartre, qui, intimidé, n’osait trop protester, un petit larcin qui avait lieu au moment même où, en second plan, tu entendais, monotone et pourtant incoercible, le bavardage assidu de madame Zen avec la nourrice, un flot indistinct émaillé d’exclamations où revenait, à ton grand déplaisir, l’expression «  le père de Muriel ». Mais voici que, comme prévu, juste pour le dessert, ton frère arrivait, hilare et bon enfant, alors que la table embaumait de fruits exotiques et de gâteaux de riz gluant, noyés d’alcool sucré, au moment précis où Leslie empoignait sa guitare, sur laquelle elle se penchait maintenant amoureusement, couvrant le manche de ses grosses boucles blondes qui se défaisaient admirablement, s’effondrant, secouées en cadence. La bouche bien ouverte, la forte féminité de son grand corps puissamment affirmée, exhalée d’une manière presque indécente, imposée à tous sans la moindre gêne, elle chantait à pleine gorge : « I shall give you, baby ! a spoonful of sugar … a spoonful of su-u-u-gar !! ». Et son sourire diabolique, entre chaque strophe, une fois sa large bouche refermée, lorsqu’elle courbait coquettement la tête en direction du sillet des cordes, se concentrant d’un air inspiré sur la ritournelle invariable, rendait plus sinistre encore ce refrain : « Une cuillerée de sucre, et bien pleine … voilà ce que je te donnerai, mon bébé ! ». Et le plus fort, c’est qu’elle te vrillait du regard, toi, le jeune marié, te provoquant sans honte, railleuse, narquoise, consciente et inconsciente de la chaude puissance de son charme rusé, se moquant tout à fait de ce que pouvait bien, à ce moment-là, ressentir Maud.
Au demeurant, les conversations s’étaient peu à peu éteintes. Devant cette impertinence mêlée d’innocence, sous le plaisir indéniable des assistants, rôdait un léger vent d’inquiétude. Certains caressaient d’un doigt nerveux le pourtour de leur bol ; d’autres souriaient à vide, le regard fixé sur un point imaginaire, curieusement situé bien au-delà de la chanteuse, par derrière, comme s’il se fût agi d’un spectacle de nu. Car vraiment elle en faisait trop, si vivante, si brûlante qu’on avait honte, ou peur de la regarder. Ce fut un soulagement quand elle s’arrêta et chacun se mit aussitôt à applaudir très fort, particulièrement Martial qui possédait une technique spéciale pour créer une résonance, faire un vacarme du diable au creux de ses paumes.
- J’espère qu’elle est contre la guerre … où l’as-tu dénichée ta belle yankee ? te soufflait-il à l’oreille, de crainte que Maud l’entendît.
- Elle m’a avoué avoir du sang Sioux dans les veines … elle habite l’hôtel garni de la rue des Carmes, tout près, tu connais ?

Mais tu n’eus pas le temps d’en dire davantage car le maître de maison proposait un toast général en ton honneur. Il te remit lui-même une petite coupe bleue ornée d’un dragon blanc et distribua généreusement l’alcool de riz à la ronde.
Le fond de ta coupe était bombé et opaque. Mais une fois le précieux liquide versé, une fort ravissante apparition se fit.
Maud se pencha vers ta main pour voir.
Sous l’alcool, par anamorphose, on distinguait clairement une jeune beauté orientale, sans aucun vêtement.
- C’est ma sœur … murmura Maud d’un ton spirituel. Est-elle à ton goût ? Comment la trouves-tu ?
- C’est toi ! c’est toi mon élue, et ma vie ! as-tu répliqué vivement.
Et tu buvais avec une si grande hâte que l’apparition s’est bien vite évanouie.
- Emportez la coupe ! oui, emportez-la, je vous l’offre, elle est à vous ! te criait le propriétaire du « Long Hiep » tandis que tous les invités, déjà, se dispersaient, descendant précipitamment l’escalier étroit vers la sortie.

Et tout en sachant que ce pouvait être là un porte-malheur, malgré le soupçon qu’il était peut-être empoisonné, tu as accepté ce présent.
Il doit se trouver toujours au fond de ton grenier.


Pierre-Paul Petit insistait pour vous mettre dans le train. Comme s’il avait le pressentiment de quelque chose de grave, il tenait à vous chaperonner jusqu’au bout, faisant tout le trajet jusqu’à la gare. Sur le quai triste, tenant la place des deux familles absentes, comme se substituant aux pères invisibles, il vous a serré dans ses bras, Maud surtout. Tu résistais difficilement au mauvais plaisir de te moquer de son visage tout rond, un peu rougeaud, les lèvres en « o », l’air béat et trop bon.
Enfin installés dans le compartiment, vous vous êtes regardés.
Le train s’ébranlait. Une vie commençait, toute neuve, prometteuse : tu avais vingt et un ans depuis deux jours. Les passagers vous épiaient avec attendrissement, les yeux fixés sur la tunique de Maud, rivés aux anneaux à vos doigts, détaillant, fouillant.
Ce qu’ils ne pouvaient deviner, c’était que vous aviez fait graver vos noms à l’intérieur : Joseph et Maud ; Maud et Joseph.

Il était très tard quand le train a passé Nantes, Saint-Nazaire, longeant longtemps l’estuaire de la Loire. Le compartiment maintenant était vide ; vous étiez las, un peu anxieux. Maud a appuyé sa tête sur ton épaule.
La ligne s’arrête à Le Croisic. Le train a longuement ralenti et s’est secoué, immobilisé sans tendresse.
C’était la côte, la mer !
Vous n’aviez retenu aucune auberge. Peut-être étaient-elles toutes pleines ? Mais, improvisateurs ! la chance était avec vous … Sur le quai noir, effrayant, un quinquet de lumière. Dans la salle chaude où vous vous êtes engouffrés, on vous a dévisagés avec stupeur. On vous a fait la grâce de comprendre tout sans un mot, à la seule vue de la robe de Maud. Le service a été, en cette Bretagne, d’une délicatesse et d’une promptitude orientales. Comme si un miracle se produisait, toutes les portes se sont ouvertes sans une explication, sans demande, sans prière, sans argent.
Une servante vous a précédés dans une grande chambre, munie d’un grand lit, d’une grande salle d’eau aux murs bleus. Elle s’est précipitée pour ouvrir, en grand, les fenêtres, avant de se retirer avec tact, toujours sans un mot.
Alors, vous vous êtes approchés timidement de la croisée, la main dans la main.

C’était marée haute. Un quartier de lune brillait. Une odeur d’algue et de sel a envahi la chambre.




De bonne heure le lendemain, tu trottais avec elle sur la grève, parmi les goémons. Curieusement, elle avait gardé sa tunique blanche, dont la brise faisait onduler les pans. La joie te tenaillait ; l’insouciance t’aveuglait. A l’horizon tu comptais, tu guettais les voiles, cherchant le navire fantôme qui t’embarquerait vers les contrées d’Asie, vers le lointain serpent de terre où Maud était née. Dans les ténèbres de l’inconscient, une force inconnue te guidait. Le Croisic n’était que la première escale. Sans savoir clairement où, quand et pourquoi, tu te préparais au départ.
Comme elle était légère et joyeuse à ton bras, ce matin-là.
Elle a pris ta main. Elle la pressait tout en marchant.
Et au bout de quelques instants, une angoisse a surgi dans ton esprit mou et vide, une pensée encombrante, gênante, que tu ne parvenais pas à chasser.
Cette main un tout petit peu rêche dans la tienne, qui se contractait par éclairs, qui vivait contre ta paume, tu en sentais la chaleur, la force abandonnée ; mais cette main qu’une âme fragile et tenace habitait, cette mignonne petite main de ta femme serrait tes doigts en une série de menues crispations, de minuscules secousses nerveuses, d’une façon incontrôlée, incontrôlable. Dans ce mouvement lancinant d’affection et de tendresse, opiniâtrement tendre, un rien, un secret ressort, un satané déclic, quelque chose de mystérieux et de bizarre t’échappait. Sa main alourdissait la tienne, elle la tirait subrepticement vers le sol, freinant ta marche. Mais aussi, amoureusement, vers l’extérieur, vers la mer. Tu ne t’appartenais plus complètement. Dans la paume un peu moite de Maud, tu te sentais pris, remué, malaxé par quelqu’un qui s’agrippait à toi, qui ne lâchait plus prise, qui s’imposait de l’intérieur du corps de Maud, un centre de gravité d’où émanait une force crispante.
Mais ce quelqu’un, voilà le pire, n’était pas Maud ! C’était Maud et ce n’était pas entièrement elle.

Ainsi, sans délai, l’enfer commençait. Charmante et lourde, nuit et jour, cette présence à ton côté, à ton flanc - et pour toujours !
Ainsi c’était cela, la ligne d’horizon de l’amour, cette promesse embellie dans les films et les contes … Ce verrou : l’enfer du mariage.
Ils mentaient tous !
Ils feignaient le bonheur, la satisfaction doucette, doucereuse, entre le lit et la table. Toute la société, toute l’existence tournait en fait autour de ce secret de polichinelle : le mariage n’était pas naturel, en prétendant l’être. Le mariage était l’enfer. Mais il ne fallait surtout pas le dire à voix haute.
Tout le monde était de connivence pour jouer la comédie du bonheur, faire tomber dans la trappe, dans la glu de la perpétuation de l’espèce les petits naïfs et les candides beautés de vingt ans.
Cependant comme tu l’aimais, Maud ! De toutes tes jeunes forces, tu t’élançais vers elle, si délicieuse, tiède, exquise … Elle te captivait en levant le petit doigt ; proie facile, consentante, tu te précipitais, tu te laissais dévorer à ton insu. Et ta joie était ton fardeau : tu la traînais comme un boulet. Vous étiez deux et tu étais devenu moins qu’un seul : une moitié. L’ombre de toi-même.
Il avait bien fallu que tu te l’avoues : diminué !
Elle t’avais offert une chaîne d’or, l’avait passée à ton cou en murmurant : « La chaîne de mon amour … ».
Et sous l’effet du talisman, tu étais métamorphosé en esclave muet, immergé dans le bouillant cratère. Tu y allais, y goûtais, y revenais, fasciné, brûlé. Tu te trempais et retrempais dans la lave. Le puits était large et gras, merveilleusement élastique, confortable. Il te chaussait à ravir, te gobant, t’emportant.
Le moyen de ne pas se laisser happer ? C’était hypnotisant.


Vous étiez revenus dix jours plus tard, fourbus, dans le boudoir de la rue Touiller.
Sur le pas de sa porte, la concierge plissait de petits yeux malins, pétillant d’ironie. Le soir, elle devait vous espionner derrière les rideaux de la loge, quand tu t’emparais de Maud comme d’un colis pour gravir au pas de course les six étages de l’immeuble. Tu déposais en riant ton fardeau sur un lit qui remplissait presque toute la pièce. Puis pour le portefaix commençait la très sérieuse besogne.
Mais au matin, quand tu grimpais les larges marches de la bibliothèque Sainte-Geneviève, polies, creusées, fondues sous les semelles de générations de lecteurs, tu étais stupéfait de te découvrir sans ressort : des jambes de vieillard, le cadeau de Maud, après le coït du réveil. Le regret vague ne durait guère. L’envie, insatiablement, renaissait, te taraudait. Matin et soir. Soir et matin. A midi aussi, parfois. Vous étiez inséparables, intarissables. Elle ne pouvait passer seule une demi-journée, elle te téléphonait, te poursuivait, t’accablait de petits mots, de notes, de messages.
Un mois à peine après ton mariage, tu avais dû te rendre seul à N… pour un ultime examen de philosophie dans cette ville où tu conservais une chambre bourrée de livres, rue de Boudonville. Et le président du jury, en clignant un œil, t’avait remis d’entrée, sous pli fermé, quelque chose qui n’était pas du tout ton diplôme, mais un télégramme de Maud te signifiant, ce qui n’était pas convenu, qu’elle arriverait le soir même : elle ne te lâchait pas d’un fil. Vous avez campé dans ton garni de vieux garçon pour une nuit. Madame Zysk, ta logeuse polonaise, qui avait été autrefois la bonne d’un général, a frappé à la porte le lendemain très tôt pour vous apporter un bol de café au lait fumant. Maud en a éprouvé de l’humeur. Déjà, sa jalousie commençait à poindre. Elle se montrait soupçonneuse, flairait tes vêtements, entrouvrait tes livres, fouillait dans tes papiers, tes documents ; et dans la rue, elle suivait chacun de tes regards à destination des belles passantes.
Bref, les délices matrimoniales s’annonçaient fort bien. Dès les premières semaines, la vie conjugale semblait de bon augure.

Qui étais-tu donc en ce temps-là, Joseph ? Que cherchais-tu, mi petit futé, mi gros malin ?
En fait, tu te cherchais. Tu te cherchais toi-même.
C’était ce que t’avait lancé un étudiant noir, étonnante conclusion après le brillant exposé que tu venais de faire devant le Comité contre la guerre au Vietnam. La veille, tu avais pourtant peiné pour savoir par cœur les dates, les faits, pour mémoriser les noms barbares de personnages et de lieux glanés dans les rares livres accessibles sur l’histoire ancienne et moderne du pays. Afin de t’enorgueillir de parler sans notes, tu t’étais endormi très tard, repassant cent fois dans ta tête, même aux WC, comme dans un rêve récurrent, les détails de ta petite conférence, et néanmoins bourrelé d’un vague remords. Que savais-tu en réalité de ce pays où tu n’étais jamais allé, où tu n’irais probablement jamais, dont tu écorchais abominablement la langue, et où une poussière d’événements dont tu ne te faisais pas la moindre idée exacte avaient concouru à dessiner ce sinistre tableau qui te hantait à ce moment : la guerre, son cortège de saletés.
Et ton ignorance, prenant le mors aux dents, avait tout de suite « choisi » le parti de ces nébuleuses, étoiles énormes aux contours mal définis, masqués plus qu’exprimés par ces mots : un peuple tout entier uni, un Front national. Uni et dirigé par qui ? et vers quoi ?
Cependant tout te semblait clair. L’expression revenait sans cesse : il est clair, évident, hors de doute … En toute logique, il y avait un agresseur et un agressé entre lesquels il fallait choisir, trancher, ce que tu avais vite fait sans hésiter, sans presque réfléchir. Ton cœur, parlant plus haut que ta jugeote, se précipitait dans la rue, volait au secours des opprimés, des bombardés, des malheureux. Et perdu à l’intérieur de cet écheveau de préjugés et de bons sentiments, tu te targuais de faire un exposé net, de bâtir – de bâcler – un historique de la question.
Or un noir de l’une de nos anciennes colonies, sceptique, ironique, ne s’en était pas laissé conter et t’avait remis promptement à ta place : « Tu te cherches ! ».
Cette remarque sans rapport évident avec le sujet t’avait médusé. Qu’avait-il voulu dire, le mage africain, beaucoup plus âgé que toi ? Le sens caché derrière la coque dure des mots t’échappait, amande amère enfermée dans la noix, mais tu étais sûre qu’une vérité profonde s’y trouvait.

Souviens-toi !
Tu n’en étais pas à une incohérence près. A midi, tu vendais le Courrier du Vietnam sur la place publique. Le soir, tu lisais scrupuleusement Bernanos dans ton lit, harcelé par la mauvaise conscience. Tu croyais combattre la guerre ; pourtant tu décriais la paix. Ce brave homme très digne que tu avais vu maintes fois, dans la vieille ville de N…, en tête des manifestations du mouvement communiste pour la paix, t’était désagréable. Tu détestais on ne sait pourquoi sa mèche de cheveux blancs soigneusement peignée, son air grave, appliqué, irréprochable, sa componction bien réglée.
Toutefois cela ne t’empêchait pas de fréquenter le foyer des étudiants chrétiens, d’y dérober à la bibliothèque « La pesanteur et la grâce » de Simone Weil, car ce mince volume, avoue-le ! tu ne l’avais jamais rendu, forban, vaurien ! Avoue tous tes forfaits !
Tu grappillais à droite et à gauche, broutant, dévorant à tous les râteliers, cherchant quoi ? – la tendresse ou la discorde ? l’amour ou bien la zizanie ?
Tu te pensais malin, malin … N’avais-tu pas opté pour la philosophie – la « douce philosophie » avait d’un ton critique commenté ton dentiste – au lieu de t’orienter vers un métier rentable, lucratif : les hautes études commerciales, les mines, Saint-Cyr, ou l’odontologie. Non pas ! Tu préférais apprendre ce qui ne s’apprend guère, ce qui ne conduit nulle part, sinon à la déliquescence, à la misère.
D’un bout à l’autre, la vie te semblait un champ vierge d’abnégation, des tréteaux perpétuels, un gigantesque théâtre. Tu improvisais et expérimentais. Tu te cherchais !




Et pendant ce temps, ce temps que tu gaspillais à pleines mains sans en connaître la valeur, Shanloz sculptait derrière ton impasse. Il sentait la vie lui glisser entre les doigts, c’était comme un long voile qui descend, il approchait des quatre-vingts ans mais il travaillait encore dix heures par jour dans son atelier, Villa d’Alésia, tout près.
Vous, les jeunes mariés, de votre côté, ne teniez pas en place : pour vous rapprocher de Muriel, vous aviez quitté la rue Toullier, passé un court moment à Villiers-le Bel, place Rude, dans un environnement de terrains vagues, un décor lunaire où tu n’avais pu tenir, avant de rentrer à Paris pour échouer finalement impasse du Rouet, tout cela en moins d’un an, chassé-croisé hâtif entre des lieux qui, bien que très distincts, se chevauchaient, se confondaient dans ta mémoire ; tu t’y perdais.
Mais le vieux sculpteur, rappelle-toi ! tu l’avais aperçu coiffé d’un galurin, juché sur son escabeau couvert de poussière. Fidèle au poste, de l’aube à la nuit, il taillait le marbre noir, le marbre rose, le marbre veiné de rouge et de vert, parfois l’onyx, la malachite. Lui le sédentaire, il s’était donné pour but de faire surgir la création entière de la pierre : ici figés vivants dans un marbre jaune de Sienne, un singe taquinait une mouche ; prêtes à bondir là d’un cristal de roche de Madagascar, des grenouilles luisaient. Il n’avait pas oublié les ânes, les léopards, et il en était pour finir aux insectes, aux coquillages. Il élevait un fennec qui lui avait servi de modèle, tenant compagnie au perroquet des Indes qu’un admirateur ardent lui avait confié. Qu’elle fût ronde ou biscornue, énorme ou minuscule, dans chaque pierre un animal prisonnier était caché, prêt à bondir. Il suffisait d’apprendre à le débusquer, à le faire sauter de sa retraite. Shanloz avait consacré sa vie à essayer de s’emparer de ces bêtes, les saisir, les montrer palpitantes, exhibées à l’intérieur de la cage de la roche, pétrifiées mais encore vivantes.

Et toi ? que sculptais-tu ? Ta glaise, c’était la motte rebondie de Maud. Une autre argile. C’est là que tu labourais, de jour comme de nuit, travaillé par une sombre obsession dont le rythme pesant te berçait, te menant de ton plein accord vers quel but macabre ? … ta perte ? Au lieu de créer, tu forniquais, insecte tournoyant à vide, enivré sous la chaleur de la lampe. Tu ne désirais pas d’enfant, bien sûr, puisque Muriel en tenait lieu : paternité d’emprunt, tellement commode. Après avoir reporté plusieurs fois son regard sur vos deux visages, même Leslie avait pu déclarer :
- Comme elle te ressemble, Joseph !
Etait-elle sincère ou plaisantait-elle ? Avait-elle remarqué la teinte cramoisie prise par tes joues ? Car tu avais honte malgré ta forfanterie, feignant l’aisance comme si tu eusses habité sur d’inaccessibles hauteurs, très loin des soucis vulgaires du monde. Et néanmoins, quand ton propre père avait fait sauter Muriel sur ses genoux plus tard, quand tu avais entendu leur double rire, en écho, un rire naturel, c’était toi qui, paradoxalement, avais été le plus choqué. Tu préférais la gêne peinée nettement visible chez ta mère.

Plus que tout, tu avais l’amour du compliqué.
Revois-tu ce minuscule restaurant vietnamien de la rue de la Harpe, douillettement enveloppé dans une pénombre bleue, où vous dîniez en compagnie d’un apprenti journaliste, marié lui aussi à une Cochinchinoise ? Plus pratique que toi, à vingt ans il collaborait déjà à France Soir. Ni plus ni moins. Avait-il été agacé par tes fanfaronnades ? Sans doute avait-il dû rebrousser le cours du temps à toute allure, recevoir en plein visage une subite bouffée d’air renfermé de petite école, se redécouvrir une animosité en culottes courtes : il n’avait pas hésité à t’épingler sur sa planche. Un mot unique avait alors troué le silence ouaté de la petite gargote orientale. Ce n’était pas un vocable très stylé, très poli, dans la droite ligne de la phobie excrémentielle des gens du lieu : « Merdeux !».
Or toi, naïf Joseph ! tu étais prêt à lui pardonner, à l’embrasser dans ta candeur, sans t’offusquer même un instant.
Tu n’avais pensé qu’au triste rapport de ce juron avec la mère de Dieu.





Maud, entre autres défauts, avait peur des fantômes. Rescapés des montagnes de son pays natal, ils descendaient, sortaient, atterrissaient en plein Paris, non sans l’aide des récits de la grand-mère. Maud avait également peur des chiens, de tout ce qui bouge, tout ce qui est trop fort, vivant, violent. Au zoo du parc de la Pépinière à N… elle avait été subitement effrayée par la vitalité d’un lion, tombant sous son hypnose, fascinée par ses testicules. C’était le legs inattendu d’un film pieux vu au Vietnam dans son enfance, à l’école du couvent : le souvenir du martyre de sainte Blandine.
Afin de s’amuser à avoir peur ensemble, elle avait trouvé le moyen de rencontrer un compatriote eurasien qui fréquentait irrégulièrement la faculté de Droit. De concert, ils évoquaient les revenants de leur enfance, leurs fantômes de nourrisson. Un jour, tu les avais surpris frissonnant l’un à côté de l’autre. Leur jeu consistait à prononcer à haute voix un mot vietnamien inconnu de toi, puis à agiter d’une manière ridicule les épaules, une invocation après laquelle ils étaient aussitôt saisis de frissons.
Ces façons ne t’intimidaient pas. Toi qui ne croyais « ni à Dieu ni à diable », selon l’expression de la mère de Maud, tu te moquais bien d’eux. Tu n’avais peur de rien et l’ami eurasien de Maud était devenu aussi le tien. Il demeurait à deux pas de la rue Toullier, rue Pierre et Marie Curie, dans l’appartement d’une vieille dame fortunée qu’il était censé quitter tous les matins pour se rendre à Assas en traversant le jardin du Luxembourg. Mais entre les faunes et les nymphes, cachés ici et là, dans les bassins, la traversée était pleine de périls. Et tu l’aidais souvent à s’égarer. Vous vous faisiez, Philippe et toi, des confidences. Son père avait un grand nom, Dagoult, possédait une grande renommée d’avocat à Vichy. Il était capable de s’enfermer douze heures par jour dans son cabinet, à l’étonnement de son fils dont les curiosités étaient d’un tout autre ordre. Ce qui le passionnait quant à lui, c’était la hanche des femmes, et même, avouait-il si on l’en pressait, un peu plus bas que la hanche. Tu en souriais, il aurait fallu beaucoup plus pour que tu t’indignasses. Alors mystérieusement il évoquait les orgies de la ville des eaux, dans des baignoires. Et tu restais flegmatique, tu ne t’offusquais toujours pas ; vous riiez de connivence, en grand copains, descendant bras dessus bras dessous le boulevard Saint-Michel, ce montant de croix au coeur de Paris, avant de le remonter, comme s’il n’y avait rien de plus important à faire.
- La partie charnue, pulpeuse de la cuisse, tu vois, c’est très exactement cet endroit-là qui m’obsède … insistait Philippe Dagoult.
Et tu ne pouvais guère le contredire, tu souriais d’un air entendu. Sous prétexte de parfaire son éducation, s’il était possible, tu lui avais même offert un « Art du Casanova », l’un de ces savants traités répandus par les bouquinistes des quais, dans lequel on classait les experts selon la qualité et le nombre de leurs expériences en leur attribuant une lettre grecque. D’expérience par le fait, tu n’en avais guère plus que lui, mais tu te flattais d’en avoir. Tu avais connu, avant Maud, deux brèves griseries : l’une à N… où Elisabeth t’avait généreusement initié peu de temps après l’avoir été elle-même par un beau et célèbre professeur d’esthétique (et dans tous ses émois, elle t’avait écrit à ce sujet des lettres informatives qui constituaient un véritable document) ; l’autre à Paris avec Danielle, bretonne du Finistère, à présent mariée en Allemagne.
- Ton cours à Assas ! …
Oublieux des sacrifices, des espoirs de son père, Philippe Dagoult s’attardait en ta compagnie avec insouciance. Il avait une grosse tête ronde, avenante, dodelinant sur un torse robuste, les jambes courtes, nerveuses et puissantes. De sa grande bouche aux lèvres gonflées, il s’apprêtait à mordre la vie comme on croque un fruit juteux, un mangoustan d’Indochine au goût d’alcool.
Vous étiez de beaux jouisseurs, l’un et l’autre. Quel appétit, jeunes gens ! Chaque soir, tu faisais toi-même ton marché pour te procurer les coquillages les plus frais, des praires grasses. Ta prétention allait jusqu’à apprendre la cuisine chinoise dans un manuel ancien où étaient calligraphiés les principes de base, les modes de cuisson, les ingrédients traditionnels. Selon toi, le corail des coquilles Saint-Jacques ne devait pas être sauté à la provençale, mais au vin jaune et au saindoux.
C’était chaque nuit la bombance, les désirs sans frein ; parfois la gastronomie, souvent la goinfrerie : la viande obligée à la suite du poisson ; le boeuf dans l’araignée, le morceau du boucher.
Dis-moi ta façon de manger : je te dirai ton art d’aimer, ta manière de baiser.




Par-dessus les toits verts, l’horloge de la chapelle de la Sorbonne, toute proche, sonnait les heures.
Un rappel à l’ordre acide, un son aigrelet entendu à travers le brouillard d’un songe, alors que tu étais englué à ta tâche. « Va-t-elle se décider à jouir ? éprouver enfin quelque chose … ». Tu t’acharnais, rivé à son mitan, un goût de mousse dans la bouche, une masse spongieuse sur les papilles de la langue.
« Voilà le timbre de l’église qui sonne encore, depuis combien de temps cela dure-t-il ? … ».
En vérité cela durait des heures. Collé à la proie comme un grand poulpe, tu léchais la plaie, ta plaie, ta blessure, le lieu de ton absorption. Et si tu allais t’y perdre, réintégré, ravalé ?
C’était l’appel de la mer, le sel du grand large, le long fléau.
A quoi pouvait-elle bien songer de son côté, de sa rive ? Ni flasque ni tendue, elle remuait à peine, cherchant à se concentrer, se ressouvenir, creusant au plus profond d’elle-même.
« Si loin, si loin … Une vague oubliée, une marée qui n’en finit pas de monter, de gonfler, paresseuse, paresseuse … »
La langue passait et repassait, râpeuse, infatigable. La tête vide, tu barbotais à tes aises dans la mouillure. Seulement la nuque en arrivait à la crampe ; il devenait urgent de varier l’angle, introduire une relaxation dans l’effort.
« A quoi ce petit jeu rime-t-il donc ? … De toute évidence elle n’y parviendra jamais.»
Où était le rivage ? Y en avait-il même un ? On se donnait beaucoup de mal pour pas grand-chose, presque rien. Tu réentendais dans ton for intérieur ce spécialiste de bioénergie rencontré par hasard à Lorient, qui t’avait déclaré d’un ton grave, avec pondération :
«  Je le devine à leur démarche, au balancement harmonieux de leurs jambes, de leur bassin … Une femme satisfaite, mon jeune ami, cela se remarque. »
Avait-il raison ? L’extase féminine était-il aussi naturelle et précise qu’on l’affirmait d’une manière doctorale ? ou bien ne s’agissait-il pas de l’une de ces fausses sciences qui tiennent un temps le haut du pavé ? Ces créatures heureuses étaient en tout cas plutôt rares.
« Et Leslie, la chanteuse des rues invitée à notre mariage… Est-elle une femme comblée, Leslie ? … ».
Tout en poursuivant ta tâche, tu te promettais de prendre de ses nouvelles à son hôtel. Maud venait de geindre un tout petit peu. Il fallait tenir bon, serrer de près le pistil de la fleur, et attendre, attendre … Tentant d’apaiser ta soif immense, les joues baignées d’huile chaude, tu buvais à la grande source, Joseph ! Que cherchais-tu donc dans ce coin obscur, dans l’antre frémissante d’où s’échappe en premier la vie – tranchée inquiétante, aquatique ?
« Par ici, Muriel est passée … nous sommes tous passés par cette fente. »
Entre les plis d’une muqueuse grasse et ductile, s’entrouvraient des mondes, trou noir où tout disparaissait, coulée s’engouffrant entre les étoiles, vers d’autres univers imprécis, porte fantastique guidant à une flopée inouïe d’Asies, encore inexplorées, inconnues. Tapis dans l’ombre chaude, humide, se cachaient là le Vietnam, l’Inde mariée à la Chine, l’Indochine si heureusement nommée, la Cochinchine, un cortège de mondes hybrides, de continents nouveaux, de terres à étudier, à fouiller.
Sans saisir la nature de l’énergie qui t’enflammait, tu t’y gorgeais d’un suc enivrant et amer.
« Em ! – oui, minh em, em ! »
Elle t’avait appris à dire « mon chéri, mon miel ! » en vietnamien et tu le répétais comme une formule incantatoire, d’une voix de perroquet obsédé.
« Minh em ! em ! »
Tu essayais aussi de l’embrasser à la manière de son pays, en se frottant les ailes du nez, en humant l’odeur du velours de la peau. C’était d’ailleurs clair, aux lèvres du haut, tu préférais celles du bas. Tu ne pouvais jamais faire les choses comme tout le monde, pauvre Joseph !
« Encore cette maudite clochette ! … »
Cela tintait sans cesse à la Sorbonne.
« Em, em ! Et dire que quand j’ai emménagé pour la première fois à Paris, la chambre classique du garçon sous les toits, au-dessus des rails de la gare, c’était déjà au métro La Chapelle … ».
Ou bien imaginais-tu déjà l’entendre appeler ses fidèles, la cloche de la chapelle, la campanella ? N’était-ce pas ta cervelle qui tintait, se fêlait, qui vibrait en écho du désir, du battement universel ?
L’élancement éveillait toutes tes cellules. Un jet d’étoiles. Une queue interminable de comète éphémère.
« Em ! Em ! Minh em ! »
Les heures coulaient. La mort semblait très loin. Tout travail pouvait attendre.
C’était la longue traînée lumineuse de vos deux jeunesses …
Maud ! Joseph !


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Martial Beauvenu t’avait laissé un mot glissé sous la porte : « On occupe le 14 rue Jacquier. Le comité de soutien se forme. On a besoin de tous les militants, le maximum de monde. Passe ! Salut. »
Création remarquable de l’époque, il se disait alors beaucoup que l’on avait « raison d’occuper les maisons vides ». Ce beau slogan était vrai comme toutes les lapalissades.
Au reste, d’abord par son noble visage, Martial t’en imposait. Il était un peu plus âgé que toi et plus déterminé, plus dur, plus pur. Le vrai chef que tu ne pouvais pas être, capable de passer la nuit blanche, bûcher une nuit entière sur un texte de Lénine. Comme stimulation, à côté de la cafetière, pour s’encourager, il posait sur la table un énorme fragment de bois : la bûche. Au séminaire d’étude politique que vous aviez organisé ensemble dans les Vosges, deux ou trois jours consécutifs dans une ferme, tu avais été très impressionné par ce bourreau du travail. Alors que vous aviez dormi innocemment à plusieurs dans le foin, filles et garçons mêlés, lui seul avait tenu sa lampe allumée jusqu’à l’aube. Au petit jour, tu avais admiré sa belle tête rêveuse, grise et rose de fatigue. Mais inflexible. Lorsqu’il prenait la parole devant une assemblée, ce qui était fréquent, sa force persuasive se montrait efficace, bien qu’un peu ronronnante. Personne n’aurait osé se dire que les concepts, dans la bouche du chef, paraissaient parfois ternes quant il les maniait en se jouant, les faisant sauter comme une crêpe de carême dans la poêle à frire, tout dorés, les retournant à plaisir, en virtuose. Personne en tout cas ne se serait permis de lui couper la parole parce qu’il occupait alors admirablement le temps : les militants les plus nerveux, les plus agités, pouvaient somnoler un peu, se reposer enfin, apaisés, tranquilles.
Tu cherchais souvent à vrai dire à rivaliser un peu avec lui, mais d’une façon discrète, sans remettre en question sa suprématie. C’est lui qui le premier avait prononcé devant toi ce beau nom, mystérieux et altier, gros de promesses non tenues : Althusser ; tout un programme sur lequel tu t’étais jeté sans hésiter. Bientôt tu avais tout lu de cette coqueluche de la philosophie du jour, liane plus captivante que les classiques, plus noueuse et plus riche, plus nourrissante qu’Aristote et Platon - séducteur éphémère. En secret, tu concoctais sur ses thèmes des exposés plus brillants que ceux de Beauvenu, quoique moins solides et moins longs. Naturellement, il t’interromprait, te chicanerait en plein milieu : mais qu’à cela ne tienne, tu admirais trop Beauvenu pour en être jaloux.

Puisqu’il te demandait d’accourir pour l’épauler dans son combat, son apostolat au service des sans-logis, tu n’allais pas manquer d’obéir. La rue Jacquier n’était d’ailleurs pas très éloignée de cette Impasse du Rouet où tu venais d’emménager avec Maud, vous éloignant encore un peu plus de Muriel, toujours chez sa nourrice en banlieue nord.





- Maud ! je passe rue Jacquier. Je serai de retour avant la nuit, c’est à trois rues d’ici.
- Je t’accompagne ! Un soupçon de poudre sur les joues et me voici prête.
- Non, non. Pas la première fois. Tu me déconcentrerais. Je dois tisser des contacts, faire le point, dresser un plan d’action. Les mal-logés ne comprendraient du reste pas que j’arrive ainsi en couple de but en blanc.
- Dis tout de suite que tu as honte de moi ! tu as honte avoue-le …
- Mais non, Maud … Pas le moins du monde ! Que vas-tu chercher ? Qui ne te trouve pas charmante ? Tu es à croquer. Mais la politique est une autre affaire, et …
- Et le Vietnam alors ! J’ai du sang vietnamien, du sang de colonisé dans les veines, moi ! Ah ! je vois ce qu’il vaut, votre soutien … Tu me méprises, voilà ! tu me méprises.
- Mais pas du tout, loin de moi cette pensée ! Mon soutien au Front national de Libération est inconditionnel. Je le répète : in-con-di-tion-nel. Je tire mon chapeau aux glorieux combattants, je baisse la tête, je me prosterne jusqu’à toucher la terre du front. D’ailleurs est-ce que nous n’avons pas confectionné ensemble leur drapeau bleu à l’étoile jaune ? Et j’ai appris l’hymne national encore.
- Non, tu me méprises, je le sais. Et pourquoi ? - parce que je suis une métisse, un mélange inclassable d’Asie et de France, une Eurasienne. Je te dérange, voilà la vérité, je te dérange !
- Toi, me déranger ? C’est un comble, un comble ! Un comble d’absurdité. J’estime seulement que, de temps à autre, nous nous devons de mener des vies indépendantes, de ne pas nous appuyer sans cesse sur l’épaule de l’autre, comme deux pauvres aveugles.
- Mais pourquoi vivre ensemble alors, si c’est pour être, comme tu le dis toujours : in-dé-pen-dants ? A quoi bon nous être mariés ? Est-ce que c’est l’indépendance, le mariage, selon toi ?
- Que non ! Tous mes propos, tu les exagères. Tu caricatures, tu déformes mes idées, c’est toujours la même chose.
- Et n’oublie pas que demain est samedi ! Nous devons partir tôt pour aller voir Muriel, chez sa nourrice.
- C’est ça, c’est ça. Nous partirons tôt, bien sûr. Mais si tu me laissais d’abord partir rue Jacquier …
- Il n’y manque pas de belles militantes peut-être …
- Et jalouse de surcroît ! Ne comprends-tu donc pas que, si je n’aime que toi, ce que je désire, c’est un peu de temps libre quelquefois … Pourquoi être constamment englués l’un à l’autre ?
- Dis plutôt collés. Collés ! C’est le mot que tu oses employer avec ta femme, ta jeune femme d’un an à peine !! Un collage …
- Ne te fâche pas, Maud ! Tu t’irrites toujours si facilement. Mais tu pleures ! Ne pleure pas, Maud ! C’est moi qui ai tort. Je n’irai pas.
- Si, si ! Va ! Pars tout de suite !
- Non, je reste !
- Va donc à ta rue Jacquier, cours-y ! puisque c’est là ton plaisir au lieu de demeurer tendrement aux côtés de ta femme … D’ailleurs tu ne l’aimes pas ta femme. Tu es avare de ton temps avec elle. Après quelques mois de mariage à peine …
- Que dis-tu là, ma Maud ? Laisse-moi te consoler, t’embrasser, oublions tout ! Tu ne comprends pas ton Joseph. Cessons de nous disputer ma mie, ma Maud ! Là ! Viens près de moi, chérie, miel de ma vie ! Minh em …


Les querelles, façon perverse de respirer ensemble, de communiquer au niveau le plus bas, primitivement, de nerfs à nerfs, brûlaient ainsi des heures précieuses.
Et ce n’était déjà plus du simple dépit amoureux.
Comme une mauvaise plante, la mésentente croissait, poussait lentement entre vous deux, creusant son espace, obstinée, vous écartant insensiblement, s’installant en parasite, s’incrustant, sourdement devenue une mauvaise habitude. La réconciliation sur l’oreiller, certes, s’opérait encore. Si une ivraie gênante commençait déjà son long et mortel travail de sape, éloignant peu à peu et sournoisement les coeurs, elle épargnait pour l’instant la souche, incapable encore de toucher, d’ébranler la curiosité violente des chairs, de nuire à l’union des corps. Ce lien puissant restait intact, indéracinable avant un peu plus de temps. La familiarité s’amorçait à peine sur ce plan, bien des jeux étaient encore à découvrir, qui exigeaient du temps, des mois d’expériences – tentatives, essais. Maud te confiait parfois qu’elle avait rêvassé toute la journée, au bureau, sur les sensations,  les événements de la nuit précédente. Ton désir, de ton côté, n’était guère mieux assouvi, il te tenaillait dans la matinée, dans l’après-midi ; c’était un calvaire jusqu’à la nuit suivante qui n’arrivait jamais assez vite.
En réalité, deux besoins te tourmentaient à la fois : celui d’être avec elle, ensemble ; et celui de ne pas l’être. L’exigence de l’étreinte et l’exigence de la fuite.
La nécessité de l’indépendance avait déjà été victorieuse au moins une fois, dans les premiers temps de ton mariage, un vendredi soir. Tout simplement, tu n’étais pas rentré à la maison ce soir-là, tu avais loué une chambre dans un hôtel minable de la place Clichy : cruauté étrange de jeune marié torturant son épouse en se torturant lui-même. Car, dans cette chambre nue, tu étais resté seul pendant vingt-quatre heures, par goût pur de la solitude, par dégoût de l’existence, par désolation, écoeuré d’un désoeuvrement qui te faisait toucher du doigt le vide de la vie, un vide complet et brûlant, un vide à crier. Et pourtant, tu n’avais pas trompé Maud ce vendredi soir, sinon peut-être avec toi-même, tu ne l’avais pas trahie, ni reniée, encore que le samedi matin tu n’eusses pas pris le train de banlieue pour rendre visite à Muriel avec elle comme d’habitude, manquant ainsi à tous tes devoirs paternels. Mais cet incident avait été un trou brutal dans ta vie de jeune époux, un bref entracte déterminant, totalement inattendu, qui augurait mal de l’avenir. Une lubie !
C’est ainsi que tu avais tenté de l’expliquer à Maud, le samedi soir, en lui jurant par tous les saints que tu étais resté seul : « Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai eu une lubie ! ».
Mais Maud, quant à elle, avait crié seule dans la nuit, folle d’inquiétude : «  J’ai crié. Et tu n’es pas venu ! »
L’oiseau tirait ainsi sur le fil attaché à sa patte, quelles qu’en fussent les cruelles conséquences. Je crois que c’est vers cette époque également, que quand Maud ne pouvait s’en apercevoir, dans la journée, tu commençais à ôter la bague enfilée à ton doigt. C’était un petit crime commis en cachette. Mais voilà que tu prenais en horreur le fait d’être bagué, comme un vulgaire volatile.





La maison de la rue Jacquier bourdonnait comme une ruche, mais s’y côtoyaient frelons et abeilles.
Si tous étaient en principe camarades, chacun pouvait être en plus l’espion, le traître, l’élément louche chargé de renseigner la riche agence immobilière, la police, ou quelle officine encore … Intimidé, très emprunté, tu arrivais en général les mains dans les poches, feignant d’être là par hasard, en simple passant. Tu te mêlais avec précaution aux groupes, de préférence à droite de la demeure, où était un terrain vague sur lequel se dressaient, surtout en fin de semaine, un stand ou deux offrant de la littérature dite militante, une profusion d’opuscules, de brochures, de feuilles volantes vite rédigées, vite lues, vite oubliées. Il était possible d’y palabrer en plein air, ou simplement d’y musarder, tout en regardant les plus hardis en train de confectionner des affiches, ou de la colle – cela quand le temps était beau. Sinon, il fallait se rabattre sur la dite maison occupée, qui était étroite, quoique en assez bon état encore : quatre étages y abritaient plusieurs familles. Les fenêtres du rez-de-chaussée avaient été obturées, soit par le marchand de biens qui projetait de détruire ce vieux logement afin d’édifier à la place, ainsi que sur le terrain vague avoisinant, un grand immeuble de rapport ; soit par les militants eux-mêmes, soucieux de se protéger des agresseurs éventuels durant les longues et dangereuses nuits de garde. Mais ces mêmes militants avaient assumé seuls, à coup sûr, la responsabilité énorme de faire sauter la serrure de l’austère porte d’entrée, ou plus exactement d’enfoncer purement et simplement cette dernière qui faisait maintenant peine à voir, disloquée sur ses gonds ; on la renforçait, la nuit tombée, pour se barricader solidement à l’intérieur. Cet intérieur sentait le moisi, le renfermé. Certains diraient la canaille. L’électricité, bien entendu, avait été coupée, de même que l’eau et le gaz, et pourtant dès l’escalier, très animé, on remarquait, parmi les fameux occupants, des familles entières, des enfants. Toutefois, dans l’ancienne loge de la concierge, se tenait très fréquemment, encore plus intimidé que toi, à l’écart, un vieil Algérien célibataire, les mains sagement croisées derrière le dos, toujours très droit, non sans une certaine rigidité, faisant constamment preuve dans ces circonstances difficiles, d’une incontestable dignité. Ses paroles étaient rares, encore qu’il observât tout sans en avoir l’air, alors même que retentissaient sur un mode sauvage, dans le noir de la cage d’escalier, les cavalcades et les cris des jeunes enfants.
Qui avait le courage de monter jusqu’au premier étage y trouvait une jeune femme vive, trop aimable, trop fardée, faisant volontiers les honneurs d’une chambre déjà pleine de monde, où régnait au milieu d’un capharnaüm une agitation des plus redoutables. Au deuxième étage souvent plus calme, une porte toujours ouverte laissait voir un vieux couple devisant tristement, constamment seul, étrange face-à-face sur deux chaises dépaillées au milieu d’une pièce nue. Au troisième, on était accueilli par un chien qui flairait sympathiquement vos chaussures avant de vous conduire chez son maître, un ingénieur retraité dont le nom trahissait une origine arménienne. Invariablement vêtu d’une blouse grise, il te plaisait et tu aimais ses histoires quand il citait le passage des Evangiles décrivant la vie des premiers chrétiens, là où il est question de chemises lavées en commun à la fontaine. En évoquant ces images d’un communisme primitif, il s’animait, et la dictature du prolétariat lui semblant démodée, c’est celle des ingénieurs qu’il appelait de ses vœux.
Si l’on s’aventurait au quatrième étage, enfin, celui que tu préférais à cause du spectacle des toits de Paris, visibles à travers la lucarne au haut d’un prolongement factice de l’escalier qui se terminait en cul-de-sac, toutes les portes étaient fermées, circonstance très intrigante pour le visiteur courageusement parvenu jusque là. On ne savait pas ce qui s’y passait, ce qui s’y tramait : peut-être de furtifs rendez-vous entre deux manifestations, sur un lit de sangle ; ou des complots, des conspirations, des plans épouvantables ourdis après de bonnes prises de bec. Une odeur forte en permanence sur le palier attestait en outre l’usage, tout proche, d’un vieux duplicateur à alcool.
Bref, c’était une maison qu’on aurait presque pu dire enchantée que ce 14 rue Jacquier. Tel un vieux violon, elle avait une âme. Seulement un peu moins harmonieuse ; disparate, un peu désaccordée comme la vraie vie, la vie saignante.

Or, comme tu arrivais ce jour-là, voici qu’un groupe, tournant en rond sur le terrain vague, s’égosillait sous une large banderole jaune : « On-a-rai-son-d’oc-cu-per-les –mai-son-vi-des ! on-a-rai-son … ».
Et, là-bas, arpentant dix mètres de trottoir, au carrefour, précisément en direction de l’église d’Alésia – cette église du clocher de laquelle les communards, dit-on, avaient tiré – c’était bien Martial Beauvenu lui-même. Tu ne rêvais pas, c’était bien lui, vêtu de son éternelle gabardine élimée.
Et de surcroît, il faisait semblant de ne pas t’apercevoir. D’un coup d’œil impérieux, il t’intimait l’ordre de ne pas te diriger vers lui, de ne pas le reconnaître.
Il devait être en mission, en estafette.
Il y avait là du mystère, de la contradiction, de la dialectique en un mot : une anormalité très attirante, un courant double de suspicion et de chaleur. Certes, on avait clairement des ennemis : les affreux requins de l’immobilier, les spéculateurs. Et on avait aussi des amis : les petites gens, les occupants désarmés, réfugiés auprès de leurs protecteurs. Mais au milieu, dans une zone d’ombre, on pataugeait à travers un brouillard à couper au couteau. Là, il devenait difficile de savoir qui était qui ; de distinguer les faux amis des faux ennemis. On se perdait dans les énigmes des comités et des cellules, des petits partis troubles, des groupuscules. Mais le mystère et le danger vague possédaient leurs attraits. Puis comptait pour beaucoup aussi le sentiment d’avoir une maison commune, une raison et une obligation de la défendre contre des forces obscures.
La nuit surtout.
Alors, à la bougie, on s’organisait fébrilement. Une atmosphère d’inquiétude chaleureuse gagnait chacun et coude à coude, dans l’obscurité, on ne distinguait plus la jeune femme de la vieille femme, l’Algérien de l’Arménien, le professeur de l’étudiant, le camarade de cellule du simple passant. Frelons et abeilles apportaient ensemble leur pollen, ou du moins le croyaient. Oui, par exception peut-être, à la tombée de la nuit seulement, la fraternité avait un sens ! Chacun trouvait alors une chose, aussi petite fût-elle, à donner : qui une planche pour renforcer la porte ; qui du pain ou des fruits ; qui un vêtement chaud pour un enfant ; qui une parole d’encouragement ; ou bien une blague pour détendre, dérider, reposer les esprits. Ages, sexes et métiers confondus, tous riaient alors, tandis que la peur, dans le noir, d’une irruption toujours possible de la police ; le battement solidaire des cœurs qu’on aurait cru entendre, souterrain, quand les conversations tombaient, coupées par l’angoisse ; le retour fulgurant aux sentiments de la tribu sans feu dans la caverne ; tout recréait l’élan d’une humanité primitive qui voyait se lever, se dresser au-dessus d’elle l’aile protectrice d’un éphémère génie, sous la forme d’un éclair de bonté qui jaillit, d’une lueur d’amour qui passe : la divinité d’un court moment de beauté, minute de grâce dans la nuit.
Mais bien sûr, cela ne durait guère. On échangeait de nouveau un mauvais regard ; surprenaient désagréablement, ici un mot de travers, là une plaisanterie grasse. Le mauvais œil, la mauvaise voix déchaînés, se donnant libre court, amenaient les doux camarades à s’entre-déchirer du bec et de l’ongle. Maintenant, l’Arménien toisait l’Algérien ; le jeune homme, le vieillard. Le savant méprisait l’ignorant ; l’homme, la femme. Et vice versa.


Cette nuit-là, quand tu rentras plus tard que prévu, Maud, curieusement de bonne disposition, demanda :
- Alors, ta rue Jacquier !…
- Oh ! une belle foire d’empoigne comme d’habitude. Déjà la Voix du Peuple et Constante Ouvrière se chamaillent au sein du Comité. A cette heure, la porte est barricadée. Je suis descendu du premier étage dans la rue par une échelle qu’on a relevée pour la nuit : c’est le pont-levis. Il règne là-dedans une ambiance de château en état de siège, tu le verras toi-même la prochaine fois, quand je t’y introduirai. Les têtes sont surchauffées. Mais face à l’ennemi, les cœurs battent au même rythme. J’ai entr’aperçu avant la nuit Martial qui faisait le guet, sérieux comme un pape. Il n’a pas daigné remarquer ma présence.
- Pourquoi milites-tu ? toi qui es toujours si ironique …
- Je suis un sceptique, en fait. Mais très curieux également. Je reste facilement un peu en dehors. Et cependant il y a de beaux moments généreux chez tous ces braves gens qui partent la fleur au fusil. J’ai l’étroitesse de cœur en horreur.
- Excepté lorsqu’il s’agit de ta femme.
- Que dis-tu là ? Maud, mon miel ! Que me reproches-tu ? C’est toi ma maison, ma vraie rue Jacquier …
- Alors, viens dans mon nid !

C’était dit avec l’air de sainte nitouche qui est le plus grand des charmes, qui t’enivrait. Il ne restait plus qu’à obéir.




Tard dans la nuit, tu y pensais encore sans pouvoir t’endormir : Maud avait raison, tu n’étais jamais complètement dans le coup. Toujours un peu à côté. Pourtant, tu prenais tout au sérieux à ta façon : le Vietnam, les spéculations immobilières. L’injustice généralisée. Le mal partout. Tu ne savais pas encore qu’elles ne changent jamais, sinon de formes, les hontes, les injustices, et cela depuis que le monde est monde, comme disaient naïvement certains ouvriers fatalistes que le Comité critiquait, les qualifiant de mauvais ouvriers, d’ouvriers ignorants.
« Je me bats, mais en réalité, je n’y crois pas. Au fond de moi-même, je reste un tiède, un mou. Que se passe-t-il ? »
Dans le demi-rêve de l’insomnie, voilà ce qui te tourmentait, Joseph ! Loin de te battre, tu te débattais. A travers la brume, tu luttais contre toi-même, contre les monstres mythologiques qui accablent, qui pourchassent chaque mortel.
« A la fois engagé et désengagé ! C’est à en perdre la raison, à se taper la tête contre les murs … ».

Ce curieux état se rattachait à un fait précis survenu quelques années plus tôt, à N… Tu pouvais le dater avec exactitude, revoyant les lieux d’une façon nette : la Place dorée, royalement illuminée, étincelante, aristocratique à souhait. Une excellente scène de théâtre, sur laquelle il était difficile de se prendre entièrement au sérieux. Le mois de mai de l’an mil neuf cent soixante-huit en arrivait à sa deuxième quinzaine. La salle Poirel était occupée de jour comme de nuit ; toute la ville en effervescence, soulevée, angoissée. Juste ce soir-là, une poignée d’étudiants avait réussi à pénétrer dans un bâtiment officiel faisant partie de l’Hôtel de Ville, précisément en face du café Jean Lamour, de l’autre côté de la Place. Sous un lustre d’époque scintillant de tous ses feux, au centre d’une très grande pièce, la petite troupe de jeunes exaltés pérorait, agitant bras et jambes sous la direction d’un grand dadais, une sorte de chat botté qui, sans bâton visible, tenait le rôle de chef d’orchestre. Tu te tenais juste au bord de cette masse mouvante et confuse, à la tangente du cercle, tout près d’y rentrer, de t’y joindre en compagnie d’Elisabeth, ton amie du moment.
Et, brusquement, tu as décollé.
Tu n’étais plus là, comme enlevé miraculeusement : une élévation, une ascension. D’en haut, de très loin te semblait-il, tu regardais tes voisins. Ton corps avait perdu son poids, ta voix son timbre. Tu t’entendais dire comme derrière un voile, articuler avec difficulté : « Mais qu’est-ce qui m’arrive ? qu’est-ce que j’ai donc ? … », t’adressant à Elisabeth qui n’y comprenait goutte.
Tout était en apparence normal, ton visage n’avait pas changé de couleur, ce n’était pas un évanouissement, seulement ce phénomène : la disparition d’une certaine force d’adhérence au réel.
Pour la première fois, et pour toujours, tu découvrais avec stupeur que tu n’étais plus tout à fait dans le coup – un désengagement psychologique si violent et si brutal qu’il ne s’oublie jamais.
Plus tard, le hasard des lectures t’avait fait découvrir le mot « raptus » et tu en avais conclu :
- Voilà ! Ainsi c’était ça. J’ai eu un raptus en mai, à N…, dans l’Hôtel de Ville donnant sur la Place. Un enlèvement de l’esprit !

Des larges baies vitrées de la salle, tu t’en souviens, on avait vue sur les grilles d’or magnifiques signées Lamour, sur d’imposants lampadaires trouant la nuit, - une petite féerie, un superbe théâtre historique, sans compter que c’était mai, le printemps soixante-huit, n’oublions pas : un moment parfait.
Et tu te trouvais ainsi – sensation troublante, malaise qui ne dure pas, non reconnu par l’art médical, sans gravité au demeurant, mais récurrent, obsédant, auquel il faut s’habituer -, te situant dans l’ubiquité, te promenant à la fois dans l’hôtel officiel et sur la Place, sur la scène et au parterre, en haut et en bas, vraiment ici et véritablement ailleurs.
Après ce petit événement anodin, insignifiant en apparence, rien n’avait été pareil : le monde avait changé pour toi du tout au tout.
Lever le poing, c’était se voir aussitôt le poing levé, bien ridicule ; et donc bientôt le poing fléchissant, affaibli. Se mettre à chanter équivalait immédiatement à se regarder le faire, la voix blanchissante, autrement dit craquante : une fêlure permanente, qui ne pouvait se colmater que beaucoup plus tard, au prix de longs efforts. Tout ce que tu disais, tout ce que tu faisais était fêlé, Joseph ! Sans la moindre idée d’une méthode pour en sortir, tu le constatais avec une tristesse tournant parfois au désarroi, quand tu te voyais t’enfoncer dans un marécage. Tu te reprochais alors uniquement ta tiédeur, ton égoïsme, ou ton aboulie ; tu t’acharnais à tenter de te corriger, essayant cahin-caha de mieux militer, de mieux « servir le peuple », ainsi qu’ils disaient tous, et également de mieux aimer Maud. Mais tu ne réussissais plus à redevenir un bloc intact, sans fissure ; tu ne parvenais plus à être entier, intègre, à t’agréger sérieusement au groupe de Martial ; ou bien encore à être pour Muriel un vrai père.
Errant sur le pourtour du cercle, fasciné par la limite, comme on dit que le sont les scorpions que l’on enferme à l’intérieur d’une circonférence tracée dans le sable, tu restais bêtement cloué, hésitant à rentrer, hésitant à sortir.
Et, dans la mesure où tu n’avais pas encore oublié, délaissé complètement tes études de philosophie, pour justifier ton attitude, tu t’étais bâti une belle théorie de l’Hésitation au cœur de la contingence, subtilement tressée en un réseau complexe de pensées.





Pour trouver une oreille à qui confier ton calvaire, tu avais candidement recouru à Pierre-Paul Petit, l’ami de Maud qui cherchait à l’entraîner, de son côté, à des séances de lecture de la Bible en petit comité. Très loin de partager sa foi, tu avais choisi néanmoins ce croyant pour t’ouvrir de ton trouble, ne pouvant t’empêcher d’être ému par ses bons gros yeux liquides qui vous absorbaient d’un coup dans le filet de leur bienveillante compassion. Tu étais touché aussi par cette façon qu’il avait de retenir légèrement son souffle, contrôlant ses sentiments, ses réactions, suspendant, arrêtant une colère juste au bout, à l’extrémité de ses lèvres, imperceptiblement écartées. Il avait en outre le cheveu ras, l’habillement modeste d’un petit employé de bureau désireux de passer inaperçu, mais aussi, démentant cette apparence débonnaire, une immense énergie cachée, celle de l’homme porteur de certitudes inébranlables.

Faisant relâche à la terrasse d’un café de Ménilmontant, flottant en sa compagnie dans une ambiance nonchalante, tu lui avais soudain soutenu qu’existaient des guerres justes, comme celle qui par exemple faisait rage en ce moment au nord du Vietnam.
Sa réponse avait été cinglante :
- Ainsi d’après toi, il peut être juste de tuer, de torturer, de hâter la fin de son prochain … Ou plutôt de son lointain.
Son visage, aux angles si doux d’ordinaire, s’était un peu durci. Il t’observait à présent d’un air sévère. Quelque chose en lui s’était rétracté, comme si le pan d’une barrière invisible était brusquement tombé entre vous. Mais tu avais alors poussé tes arguments :
- Permettez ! Le cas est clair au possible : qui est l’agresseur et qui est l’agressé ? Les soldats américains sont envoyés pour se battre à des milliers de kilomètres de leurs foyers, sous prétexte que quatre ou cinq pays du sud-est asiatique vont s’effondrer à la queue leu leu comme des dominos, en passant au communisme. Eh bien, je crie U.S go home ! sinon, qu’on les y aide, qu’on les y force ! Ce ne sont pas les Nord-vietnamiens qui torturent, c’est exactement le contraire. Et puis …
- Que sais-tu donc de tout cela ? Es-tu allé sur place rendre visite aux prisonniers des deux camps ? Te crois-tu compétent parce que Maud est à moitié vietnamienne ?
- Mais Poulo Condore ! Nous avons des documents : l’île-prison au large de Saigon est un enfer …
- Et il existe probablement un autre Poulo Condore pour faire contrepoids, au nord, à Hanoi. L’enfer des deux côtés, aux deux bouts : ex aequo. Je l’ai vécu moi-même durant la guerre d’Algérie, un pays où nous expédions maintenant nos équipes du Service Civil International, pour entreprendre des travaux d’irrigation dans les villages. Crois-moi ! il n’y a pas de guerre propre.

Et tu t’étais tu. Tu n’avais rien ajouté à ce moment-là, non que tu fusses à bout d’arguments, loin de là, mais par pur goût de l’hésitation, satisfait, somme toute, de rencontrer une opposition. Ce Courrier du Vietnam que tu distribuais par solidarité avec Hanoi, en réalité, sans oser te l’avouer, tu le trouvais illisible : des comptes-rendus militaires, des chants de victoire, le nombre des avions abattus ; et c’était tout. Seule l’odeur du papier te plaisait, un papier très fin, presque diaphane, fragile : une pauvre pellicule de pâte de riz, fabriquée dans les grottes. Tu manquais de conviction, de détermination. Martial te l’avait justement reproché, quand une violente fille du Parti révisionniste t’avait arraché dans la rue, sans que tu songeasses un instant à riposter, ton paquet de journaux pour les déchirer. Le Courrier du Vietnam au reste se vendait mal, ou ne se vendait pas ; semaine après semaine, les exemplaires s’amassaient inutilement dans les soupentes du local des Comités : cela en devenait une honte. Mais à vrai dire, ce n’était guère un problème, car l’argent de soutien affluait, en provenance de riches et célèbres contributeurs, de généreux mécènes : on pouvait facilement vendre à perte, remplir gratuitement les boîtes aux lettres.
Tout de même il souffrait, ce peuple vietnamien, sous les tapis de bombes. A combien de portes n’avais-tu pas sonné ? On ouvrait, ou on n’ouvrait pas. A l’une d’elles, timidement entrebâillée, une voix de grand-mère effrayée avait répondu : « Je suis une ancienne déportée … Alors moi, vous savez … ». Ou bien par erreur, dans ton innocence, tu avais frappé à la grande porte d’un Collège, te trouvant nez à nez avec le Directeur. Ou encore, sollicité dans la rue, près de la voie de chemin de fer, sur le chemin menant à sa classe, ton propre professeur de philosophie avait tiré une piécette de son gousset en marmonnant, placide : « Puisqu’il faut lire toutes les gazettes … ». Une autre fois, une vieille femme, accueillante, t’avait invité à sa table chez elle, pour le plaisir d’évoquer devant toi le souvenir des anciennes grèves du début du siècle, à Lille : l’atmosphère solennelle ; le face-à-face tendu avec la police, devant les grilles closes. Ou alors, c’était cette fois une jeune femme, que tu surprenais au plus mauvais moment, qui t’ouvrait sa porte en robe de chambre, te laissant le temps d’entrevoir, trônant sur le lit, l’amant un peu fâché. Pour toutes ces diverses raisons, tu n’aimais pas trop ça, le porte à porte : cette façon cavalière de surprendre, de déranger les gens chez eux, en leur criant sévèrement, le dimanche matin à dix heures : «Vente de masse du Courrier du Vietnam ! ». Mais par devoir, tu accomplissais cette corvée, légèrement à contrecoeur pourtant, un peu aussi il faut bien le dire pour le plaisir d’obéir à Martial,  pour lui être agréable, et puis également pour Maud, pour Muriel, par une sorte d’apitoiement un tantinet stupide sur le grand thème de la femme et de l’enfant, en pensant aux souffrances des orphelins de là-bas, sur un mode sentimental, très protecteur.

En ce moment toutefois, devant Pierre-Paul Petit pour lequel la non-violence était un absolu, tu te sentais penaud.
- Je milite mais, au fond, je ne sais pas pourquoi. Je n’adhère pas pleinement à mes opinions, je reste sans conviction, t’entendais-tu lui dire, à ta propre surprise.
- Lis-tu toujours Bernanos ?
- Oui, le soir en général, avant de dormir. J’en suis au  «Journal d’un curé de campagne ». J’ai fini « Un crime ».
- Staline et Mao le jour ; Bernanos la nuit ! Le grand vertige quoi !
- En fait, j’expérimente. J’hésite.

Le grand mot était lâché : j’hésite !
Tu pensais que refuser de choisir, c’était un peu comme faire le choix de la création : un acte parfait, pur. Martial Beauvenu et Pierre-Paul Petit avaient deux opinions différentes, deux engagements inconciliables. Mais toi, conversant avec l’un et l’autre, tu te glorifiais d’être le seul à pouvoir faire le pont : ils demeuraient tous les deux, au-delà de leurs divergences, tes amis. Le premier incarnait le devoir social, politique, une morale de l’urgence, relative, au nom de laquelle tu te jetais dans la mêlée pour en ressortir aussitôt, effrayé de ce que tu y avais vu, ou pressenti. Et alors, le second, que tu tenais en réserve, venait te rassurer avec sa morale absolue, justifiant ton manque de courage. Il en allait de même dans ton mariage, où tu faisais preuve d’autant de pusillanimité, passant pour être le père de Muriel, sans l’être véritablement. Et d’une façon toute semblable, tu repoussais l’idée d’être jamais un mari ordinaire : pourquoi ne pas rester l’éternel amant de sa femme ? – Du théâtre, en un mot. Un côté théâtral et fictif de ton caractère qui t’allait comme un gant, que tu perçais à jour sans vouloir le combattre, parce que tu demeurais en dépit de tout sincère, incroyablement innocent et naïf même dans la perversion. Comment s’y retrouver finalement, quand tu te perdais toi-même d’une façon très naturelle à l’intérieur de ton propre brassage, dans ton mélange ?
Pierre-Paul Petit, lui, était entier.
Votre conversation terminée, il s’apprêtait à regagner son bureau froid où seul un crucifix, au coin du mur, le réchaufferait sur son lit de sangle. A quoi pouvait donc bien se résumer son expérience des femmes ? – une fiancée avec laquelle, jadis, il avait peut-être pu dormir chastement une ou deux fois ; mais trop respectée, et remerciée, délaissée en définitive. Eventuellement le souvenir d’une prostituée : une répulsion, un fiasco total, une fois pour toutes … Ou bien rien de tout cela, en fait, mais un grand désintérêt, un dégoût naturel ; ou alors acquis, cultivé. Qu’importe après tout ! Pas de regrets, pas de tentations. C’est ainsi du moins qu’il t’apparaissait, et tu enviais sa froideur, car il était toujours gaillard et sa voix sonnait comme un cor.

C’était la tombée du jour, cette heure joyeuse et triste où chacun, dans les quartiers ordinaires, rejoint mélancoliquement ses petits plaisirs, ses douces habitudes, ses constants ennuis : qui sa fille ou sa maîtresse ; qui son écran ou ses fourneaux ; qui sa moto ou sa guitare. La multitude des petites affaires incessantes des hommes.
Maud t’attendait.





- Muriel est malade ! Ma mère est follement inquiète parce que la nourrice la garde chez elle, ce soir. Si elle était avec nous … C’est avec nous qu’elle devrait être, Joseph !

Accueilli par ces paroles, tu n’en fus pas surpris.
La situation t’était depuis des mois familière. Elle se dégradait. Comme la mère de Maud redoutait l’emprise de la nourrice sur l’enfant, il était important de récupérer Muriel, chaque soir ; il était capital qu’elle dormît à la maison. Quant à la vraie mère, elle était effroyablement jalouse des deux autres femmes. Idéalement, vous auriez dû prendre Muriel avec vous, mais comme ni Maud, qui était devenue secrétaire dans un ministère, ni toi bien entendu, qui avait mille choses à faire, ne pouvait s’en occuper dans la journée, l’arrangement actuel entre les trois femmes passait pour le plus commode. Au demeurant votre chambre, grande comme la main, eût difficilement pu vous abriter confortablement tous les trois.

- Nous partirons très tôt demain matin, reprit Maud.
- Nous nous lèverons de grand matin, dès l’aube ! confirmas-tu sur un ton d’où émanait, à ton insu, une fausse ardeur.
Un vœu pieux, toujours si difficile à tenir le samedi matin, évidemment, tu le savais d’expérience. Car vous aviez acheté un lit princier, bas et gigantesque, hors de proportion avec les lieux : il occupait la majeure partie de l’espace disponible. S’en arracher demandait un courage dont vous manquiez souvent.
- Je suis comme maman, bigrement inquiète de savoir Muriel malade, à la merci de la nourrice, soupira Maud.
Ses craintes étaient renforcées par la distance et par un sentiment de culpabilité. Et, à la peur de la maladie, s’ajoutait la hantise d’un handicap toujours possible qui lui faisait observer avec une attention presque obsessionnelle la croissance des chevilles de sa fille. Muriel pouvait, dans l’avenir, avoir le pied déformé comme ç’avait été le cas de son père. Maud avait pris par avance des renseignements dans un magasin spécialisé ; elle cherchait à se procurer des chaussures préventives et, bien entendu, cette obsession du pied bot avait le don de t’irriter.
- Si Muriel devait jamais boitiller, Joseph, je ne me le pardonnerais pas.
- Mais n’imagine donc pas toujours le pire ! Applique le merveilleuse méthode de Coué : tout va et ira pour le mieux, tous les jours, et dans tous les domaines. Non ! Muriel ne sera jamais boiteuse.

Tu l’aimais à ta façon, la petite Muriel, devenant sans cesse plus fier d’elle à mesure qu’elle grandissait. Déjà coquette, elle vous souriait en coin, narquoise, pour vous signifier : « J’existe !», pour vous prouver que désormais il faudrait compter avec elle. Déjà, cet enfançon avait conscience d’être à part. Beaucoup de monde se démenait autour d’elle. Que lui arrivait-il donc ? Qu’avait-elle de si singulier ? Elle devait pressentir qu’on lui cachait quelque chose.
Mais ce matin-là, elle était prostrée, rouge de fièvre, comme inconsciente dans le lit de la nourrice.
Maud avait tout de suite commencé à se disputer avec cette dernière en qui elle n’avait nulle confiance ; elle voulait reprendre sa fille sur le champ, l’emporter enroulée dans une couverture.
- Dans cet état ! dans cet état ! glapissait la nourrice hors d’elle. Emmener dehors un enfant malade ! Par ce temps ! Dans cet état !
- Viens Muriel, viens ! Ne restons pas une minute de plus ici !criait Maud à sa fille, pourtant tout à fait incapable d’écouter, de comprendre. Et toi, Joseph ! Que fais-tu là à rêvasser ? Si tu nous aidais un peu !
Face à ces deux femmes enragées, tu ne savais que faire. Leur furie de chattes en courroux, leurs cris d’animal à qui on arrache un petit, toute cette agitation saugrenue, cette violence te déchirait le cœur. En vérité, tu n’y étais pour rien, et néanmoins tu ne pouvais t’empêcher de te sentir vaguement coupable.
- C’est au père de Muriel, pardon … c’est à Joseph, c’est à votre mari de décider ! s’écria soudain la nourrice, en se tournant vers toi.
Elle était confuse de son impair, tout en savourant inconsciemment l’effet de sa méchanceté, qui n’était pas la première. De ton côté, tu avais blêmi malgré un grand effort pour n’en rien laisser paraître. Avoue-le, Joseph ! Tu te trouvais blessé dans ton orgueil viril. On te faisait cruellement sentir que tu ne possédais qu’un enfant d’emprunt ; que ce mensonge était connu ; qu’on pouvait, plus encore, le rendre public, diffuser l’information, propager la vérité ; qu’il était même possible, en fait, que tu ne saches pas du tout t’y prendre pour en avoir, des enfants. La nourrice jouait à la matrone, te faisant la leçon, ainsi d’ailleurs qu’à Maud, la jeune mère indigne. Elle était fière, quant à elle, de son mari italien, de ses mamelles, de ses quatre enfants ; il lui arrivait de proclamer à la face du monde son désir d’aller jusqu’à onze, afin de former une équipe de football, en famille.
- Votre mari, n’est-ce pas à lui de prendre une décision, de faire son choix ? reprit-elle … Si toutefois il en est capable !
- Mon mari, madame, n’a rien à dire en cette matière. Croyez-vous que Muriel ne soit pas ma fille, par hasard ?
Tu les avais ainsi toutes les deux acharnées contre toi. Le plus sage, le mieux dans ces circonstances pénibles, était encore de rester muet, de feindre un abrutissement, simuler une complète incompétence.
Mais, comme si elle avait voulu te sortir de ce guêpier, voici que la mère de Maud, accourue de la maison voisine, faisait son entrée. Sans prendre le temps de te saluer, c’est elle qui, résolument, empaquetait l’enfant dans une grosse couverture bleue ouatée, où, bientôt, ne se discernaient plus de son charmant minois qu’une petite mèche blonde collée sur la joue par la sueur, et l’aile fine d’un nez rouge, frémissant et tout mouillé.
Et maintenant les deux femmes, conjuguant leurs efforts, emportaient vivement leur paquet, la petite Muriel, et claquaient la porte de la nourrice qui, toute suffocante de colère, criait derrière elles : «Madame Zen ! Madame Zen ! » tandis que, de ton côté, incapable de faire un geste, de dire un mot, tu suivais les deux ravisseuses de près, épousant leur pas, homme inutile et navré.



Au même moment, ce samedi matin comme tous les autres jours, pendant que tu gaspillais ton temps et tes forces, Shanloz, caché derrière ton cul-de-sac du Rouet, s’acharnait à modeler la glaise. Tu le croisais parfois sans savoir que c’était lui, sans connaître son nom, -vieillard égaré, tâchant de passer inaperçu sous son béret. Puis des semaines durant il disparaissait, terré dans son atelier, se nourrissant de pois chiches, un journal lui tenant lieu de nappe au milieu de son bric-à-brac où il trônait, misérablement, empereur inconnu dans la poussière, devant la cour de ses singes et de ses mollusques. Les animaux de sa création croissaient en nombre et en extravagance. Il avait à peu près fait le tour des formes connues. Alors il s’efforçait, à présent, de faire surgir de terre le Viêt, l’oiseau sacré du Vietnam.
Cet animal fabuleux, personne ne l’avait jamais vu. Mais Shanloz se disait qu’il avait sa place aussi, ce phénix oriental, dans l’arche du vieux Noé. Il devait exister quelque part, poursuivre son vol obstiné, une migration sans relâche vers le sud, conforme au nom du pays, cette longue bande de terre tordue, serpentine, qui n’en finit pas de passer, de transgresser les limites, mille six cents kilomètres à la verticale : « Viêt-nam ! ».
Tout de même, parfois des doutes l’assaillaient, entre deux douleurs à la jambe, un mal dont il ne comprenait pas la cause.
Pourquoi continuer à créer, à inventer ? Son œuvre était faite, grosse d’imperfections. La mort qui le narguait ne parviendrait plus facilement à user les morceaux de rocher dans lesquels avait glissé son âme. A quoi bon une forme de plus ou de moins. – Et puis non ! encore une statue, la dernière … Ce sera l’oiseau du miracle, la bête invisible de la terre martyre, le « Viêt » qui n’existe pas.
Là-bas, infirmant l’espoir soufflé par les pourparlers de la paix, les bombardements redoublaient. Nixon et Kissinger étaient en train de gagner vaillamment leur place dans les dictionnaires.
En y pensant, le vieux Shanloz écumait d’une colère muette. Ils n’avaient tous donc rien compris, depuis les exterminations de la Bible ? Eh bien ! je vais toujours le faire naître, mon oiseau divin, l’accoucher, le tout dernier avant ma fin. Il s’envolera à tire-d’aile, avant que la mort n’épaule pour m’abattre. Viens ma forme, viens enfanter dans mon esprit … Et ses gros doigts malhabiles cherchaient en tremblant les ailes, le bec dans la glaise. Les pattes étaient trouvées. Il faudrait y passer encore des nuits et des nuits, le souffle court, aux prises avec la forme, l’esprit accroché, rivé à l’idée fixe, tendu jusqu’à l’hallucination vers la courbe gracieuse d’un plumage. Il riait tout seul dans la nuit, comme un maniaque.
« Les jeunes sots, à côté … Ils dorment, mangent, rêvent … Ils forniquent …Et pendant qu’ils croient vivre, je suis là, enfermé dans ma vision, déjà à moitié parti de ce monde … Parti en quête d’un oiseau qui n’existe pas ! Ah, ah ! … Le bec approche, je le sens. Voilà, saisis-le ! Saisis-le du pouce ! ».
Il avait enfin réussi à dégager, forger, pincer, épurer le bec. Il lui restait à trouver, fixer l’étrange sourire d’une bête imaginaire, qui ne vivait pas.
D’ici peu, son frère allait lui expédier, de Lausanne, un beau bloc de marbre noir. Lui avait de l’argent, de l’entregent, des correspondants dans le monde entier, pour chercher les plus belles pierres. Et ce serait la lutte, le corps à corps pour faire œuvre de chair, accoucher, vêler dans la saleté, la poussière. Il comptait qu’il lui faudrait un an, au bas mot, y compris les périodes de défaillance et de doute, les semaines d’affaiblissement et de maladie. Grâce à l’expérience, un an seulement, quatre saisons, en bataillant dur, en rognant sur le sommeil, sans se ménager trop : battant la semelle par la lumière grise, décourageante, des jours d’hiver ; nu et suant, en caleçon, par la lumière lourde, écoeurante, de l’été ; et aussi à travers les perfides tentations des beaux jours du printemps et de l’automne, les pièges de Capoue.
«  Je tiendrai jusque là, se promettait-il. Je me nourrirai de lait et de pain noir. Je ne veux pas mourir avant d’achever ma bête, l’aigle sacré. Les forces ne me feront pas défaut. Cette petite que je rencontre souvent sur le trottoir d’Alésia, au bras d’un arrogant jeunet, m’a tout l’air d’être vietnamienne … Un beau brin de femme, ma foi ! la cuisse douce et musclée … ».
C’est en pensant à elle qu’il allait travailler. Elle ne le saurait probablement jamais. Mais l’oiseau lui serait dédié.






A l’insu de Maud, tu étais déjà passé à l’hôtel meublé où vivait Leslie, la chanteuse, rue des Carmes.
A onze heures du matin, elle venait de sauter du lit, dépeignée, sans maquillage, mais belle comme le diable. Elle a jeté un regard apitoyé sur ton cartable noir, bourré de livres à craquer, que tu déposais piteusement dans son vestibule, confondant le boudoir d’une jolie fille avec une salle de lecture. Tandis que tu t’installais sans façon sur le lit, elle s’est plantée ironiquement sur une chaise, les jambes écartées, droit devant toi, mais en plaçant ses deux bras tendus, poings fermés, sur sa robe légère dont le tissu était étroitement appliqué au siège – une position qui faisait barrière, semblant figurer l’anse encombrante de la superbe potiche d’art dessinée par son corps.
Tu l’as fort bien compris : c’était un refus net. Elle aiguillait d’ailleurs habilement la conversation vers Maud, sous-entendant qu’elle n’accepterait en aucun cas une relation avec un homme marié, et plus encore vivant sous d’aussi heureux auspices. Elle te parlait aussi de ses parents qui allaient arriver incessamment de l’Ohio à Paris, et qui se passionnaient pour le combat contre la pollution, sous toutes ses formes ; et puis de sa grande admiration, de son amitié ardente pour un chanteur célèbre qui avait la particularité d’être l’élève d’une grande école, voisine de son hôtel. Elle projetait du reste d’organiser une soirée et de l’inviter, de le présenter à ses parents, à Maud et à toi.
Tout cela étant dit nerveusement, trop vite, et dans un mauvais français, tu commençais à t’apercevoir qu’elle te plaisait infiniment moins qu’auparavant.
Mais tu n’eus pas le temps de te demander si quelqu’un de tout autre n’avait pas, en réalité, chanté fougueusement au repas de ton mariage, car on frappait à la porte, et déjà entrait dans le studio, d’un pas pressé, un étonnant personnage.
- Bien le bonjour. Votre nom ? Moi c’est Lenoir ! te disait-il rapidement et le plus affablement du monde, en te tendant une main large, puissante, sympathique.
Il était grand, svelte, sportif, bronzé de teint, vêtu d’un élégant chandail à col roulé et d’un costume de velours vert. On devinait seulement après coup, au gris de ses cheveux ras, à la fixité de sa physionomie, qu’il avait certainement atteint, peut-être dépassé, le premier versant de la soixantaine. Puis – les gens sont-ils distraits dans notre pays, oublieux, sans gêne - tu écarquillais les yeux, les détournais pudiquement, incrédule, oui … pas d’erreur : sa braguette était bel et bien restée ouverte, et il ne s’en apercevait pas.
- Leslie et moi, nous nous sommes connus par le plus grand des hasards sur un cours de tennis … poursuivait-il avec un sourire désarmant, en esquissant une révérence maladroite en direction de la chanteuse.
Tu n’en étais pas absolument certain mais peut-être t’avait-il décoché, en parlant, l’un de ces stupides clins d’œil que les hommes virils s’adressent entre eux, lorsqu’il est question des femmes.
- André travaille à la télévision, aux studios des Buttes-Chaumont, t’expliquait Leslie, d’un air à la fois intimidé et provocant.

Lenoir pouvait lui être utile. Il l’avait déjà été une fois et de la plus charitable des façons. La chanteuse américaine était seule à Paris, perdue comme peut l’être une étrangère sans parenté, sans relations, sans amis intimes, fraîchement arrivée dans une ville inconnue avec assez peu d’argent. Secrètement, elle en pleurait la nuit, dans son lit étroit et glacé de la rue des Carmes, encore que, par un effet curieux, se mêlât à sa tristesse une espèce de satisfaction, de fierté, la joie mauvaise d’en être arrivé à cette extrémité, ce degré de misère : la solitude absolue en terre étrangère. Elle en était tout de même tombée malade, sans gravité, seulement de quoi passer une semaine à l’hôpital pour des examens après s’être évanouie sur un banc du métropolitain. Et alors, dans cet abîme, le bon Lenoir était intervenu. Nul autre que lui pouvait lui apporter à l’hôpital, tous les jours, un peu de courage, des oranges et des fleurs. Dernièrement encore, il avait fait livrer, dans cette chambre d’hôtel même, deux splendides orchidées.
- André, j’allais oublier - où ai-je la tête ? - merci pour les orchidées ! Je ne savais pas qu’il en existait une variété si petite, si mignonne …
- Elles sont délicates, ma chère amie ! Prends-en grand soin, renouvelle l’eau tous les jours. Et ne remercie pas : tout le plaisir est pour moi.
Ce Lenoir, malgré tant de motifs de le détester, Joseph ! à vrai dire, tu étais toi aussi conquis par sa jovialité.
- Le commis les a déposées de grand matin, le veilleur de nuit en est resté médusé, continuait Leslie.
- Que ne ferait-on pour t’être agréable, belle chanteuse ? Ton plaisir est le mien.
Lenoir était rayonnant et, dans ce duo, tu te trouvais visiblement de trop, Joseph ! Le plus sage semblait de te retirer. Mais on n’échappe pas facilement à l’ascendant d’un Lenoir. Comme tu te préparais à lui céder la place, il t’apostrophait :
- Et vous, jeune homme ! Parlez-moi de vous - comment va la vie ? Etes-vous dans l’industrie ?
- Pas précisément. J’ai fait des études de philosophie.
- Ha, ha ! reprenait Lenoir, goguenard. Voilà un libre choix ! Vous êtes ce qui s’appelle un être libre. Et votre maître à penser, qui est-ce ?
- Mon professeur à N… était Guyer, un Vosgien, spécialiste de Leibniz et auteur d’un « Eloge de la société de consommation » qui vient de paraître. Mais j’allais au cours seulement deux fois par trimestre. Je vivais calfeutré dans ma chambre, au 80 rue de Boudonville. J’y avais une grande bergère où me vautrer en lisant Marx, Lénine, et les « Provinciales » de Pascal.
- Ha, ha, ha ! La douce philosophie que voilà ! Vous possédez une maîtrise : vous êtes un maître.
- La femme de Joseph est vietnamienne, faisait remarquer Leslie d’un ton compatissant et admiratif.
- Oh ! à moitié vietnamienne seulement … Un petit quart peut-être. On dit : eurasienne.
- Votre femme est eurasienne ? Je serai tout à fait ravi de la connaître. A-t-elle les cheveux longs, ou courts ?
- Courts. Coupés au cordeau. Mais elle les a eu longs aussi : j’aime les deux.
- Il vous faut deux femmes, par conséquent.
- Ne le taquine pas, André ! Joseph est très sincère. Maud avait déjà un enfant quand ils se sont mariés. Une petite fille ravissante, qui s’appelle Muriel.
- Et qui a quel âge ?
- Deux ans à peine, répondais-tu en rougissant.
Toute cette conversation t’humiliait profondément. De quoi allait se mêler les gens ! Mais ces détails, justement, les intriguaient, les excitaient. C’était avant tout ce qu’ils désiraient savoir.
- Muriel a les cheveux blonds et bouclés. Et pourtant, elle ressemble à Joseph, insistait Leslie.
Elle était cruelle en dépit d’elle-même. Si tu ne lui avais pas confessé la vérité, elle l’avait peut-être devinée, ou bien on s’était empressé de la lui dire, le jour même de la cérémonie du mariage. Quelqu’un ne s’était pas fait prier pour la lui apprendre.
Lenoir, quant à lui, s’abstenait à ce moment de tout commentaire. Il avait pris un air poli et méditatif, en regardant ses souliers de bonne marque dont le cuir neuf, dur et luisant, semblait l’hypnotiser, comme si cette partie basse de sa personne éveillait brusquement en lui un intérêt prodigieux.
Ce n’est que plus tard que tu devais connaître la raison de cette attitude. Il avait divorcé et s’était remarié avec une mère de famille, une femme d’une beauté plantureuse ayant quatre enfants d’un précédent mariage. Ce n’était pas si rare et vous étiez en bonne compagnie. Il y avait par exemple le cas de Wagner ; et puis le cas de Furtwängler, remarié en pleine guerre avec une certaine Elisabeth dont le mari venait de tomber sur le champ de bataille alors qu’elle était enceinte de son quatrième enfant ; le cas de Romain Rolland ; et tant d’autres cas.
La mère attirait le voyageur, le tentait.
La mère, c'est-à-dire la mer …
Le berceau commun, la matrice salée, le souffle des mères.



A peu près vers ce temps-là, s’en souvient-on encore ? un marine s’était immobilisé au beau milieu d’une route crevassée, la mitrailleuse à l’épaule, la cigarette au bec, laissant un photographe de passage prendre un cliché – un document saisissant. Car les outils de mort, tranquillement dessinés dans des bureaux calmes par des pères de famille, des ingénieurs parfois très catholiques, ces beaux engins partaient trop vite, arrachant parfois le pouce du tireur, arrosant de projectiles un large espace en angle obtus, une grêle de balles à la minute.
Sur ce cliché, le brave soldat tenait de l’autre main, celle qui ne tenait pas l’arme, une guenille infecte à laquelle pendaient quelques lambeaux de chair, un immonde, un innommable paquet : ce qui restait d’un enfant.
Ce massacre, il ne l’avait pas voulu du tout. Personne ne pouvait vouloir ça. Si on le lui avait demandé, il aurait préféré être de retour au foyer, engourdi de chaleur contre la peau de sa femme.
Et pourtant c’était arrivé. Sa machine pétaradait nerveusement, si bien huilée et entretenue qu’hélas ! elle partait toute seule – il fallait faire attention de ne pas se laisser emporter un doigt. Les femmes et les tout-petits s’écroulaient au seuil des cases, moins habiles à s’échapper que la volaille du poulailler, - un spectacle, dans un décor de huttes de paille, aussi irréel qu’une séance de cinéma. Qui tirait ? Qui tombait ? Des deux côtés, personne n’en saurait les noms. Nul responsable. Seulement le fait d’une terre maudite, d’une humanité maudite. Un lieu de survie, ce Vietnam.
La fillette rampait pour s’en aller hoqueter, mourir contre le bras de sa mère. Un corps mort avait encore la force, le pouvoir de tressauter, en recevant une volée de plomb supplémentaire. Puis par là-dessus, le feu purificateur. Ils avaient la rage. L’ennemi, les hommes avaient fui. Une fois encore, les pyjamas noirs s’étaient joués d’eux. Nettoyer à la flamme : il n’y avait que cela. Nettoyer la jungle, supprimer les lianes, la saleté, la puanteur des cochons noirs dans une chaleur d’étuve, cette moiteur écrasante qui rendait les crânes fous sous les casques.
En finir une fois pour toutes … Aller rejoindre ma belle et ma bière, dans un bar propre et frais. Les paillotes s’enflammaient d’un coup. Comme à la fête foraine, cela vous rendait ivre de puissance. Dans le tumulte, pas un cri, pas une plainte ne tranchait, ne s’entendait. Tympans bouchés, yeux fermés, cerveau pâteux : cela vous forme un homme, un soldat.
Une malédiction, vous dis-je … Personne en cause. Ni McNamara, ni Ho, ni Thieu, ni Bob. Ni Dieu ni diable !
Et il tenait, du bout des doigts, le petit paquet de linges sanglants, de peau et de chair, avec une précaution dérisoire, sans savoir s’il devait rire ou pleurer.
Le beau soldat exhibait sur la photo un rictus dégoûté.

- Salauds ! Assassins !  criais-tu, pauvre Joseph !
- Cette misérable fillette, c’est une Muriel, une petite sœur de Muriel, murmurait Maud, les dents serrées.

Et cependant, vous preniez votre petit-déjeuner. En pyjamas d’où montait, âcre, puissante, l’odeur de suint de votre amour.
Dans les journaux, les revues, les films, sur les clichés envahissants, tous les voyeurs s’en donnaient à coeur joie, inconscients et légers. Un péché en pleine lumière. Devant les caméras, de l’amour au crime, c’était un entraînement : d’abord les observations joyeuses, désopilantes, de la semence de vie ; ensuite celles de la mort, des cadavres grotesques, ridicules et risibles. Composition. Décomposition.

« Pitié Seigneur ! aurais-tu pu crier, Joseph ! Pour Maud et Muriel, pitié ! Et pitié pour toi. Pitié pour tous les misérables ! ».






Comment dormir ? Avec ce corps bouillant à proximité, que tu n’osais pas frôler. Tu épiais son souffle, saccadé, qui se pressait, tentant de traverser les narines. La bouche ouverte, elle avait des convulsions dans son sommeil, une vive secousse de tous les nerfs. Elle devait rêver qu’elle courait dans les bois, les hautes herbes, entre les mares, nue, folle, la poitrine oppressée. Un soupir plus fort par moments, un petit gémissement de bête traquée. Son pyjama de laine bleue lui tenait trop chaud à l’évidence. Et tu étouffais dans le tien, à ses côtés. Des années durant, tu avais trouvé saugrenu, déplacé, tout vêtement de nuit. Tu avais lu quelque part qu’un homme, un vrai, ne pouvait que s’en passer.
Ce qu’il faisait chaud, en cette fin de juin, le début des vacances d’été chez tes parents. Naturellement, après minuit, elle allait se réveiller. Il faudrait que tu la prennes dans tes bras pour la mener aux toilettes, cette petite fille. Retenue à Paris par son travail, Maud arriverait quelques jours plus tard. Tu partageais ton lit avec Muriel. C’était un petit scandale pour ta propre mère. Tu sentais sa gêne, bien qu’elle n’eût rien dit. Elle non plus ne dormait pas. Elle veillait toujours très tard, tu l’entendais claquer les portes, heurter les choses, les chaises, éteindre, rallumer dix fois les lampes, de l’autre côté du couloir, déployant, côté jardin de la maison, une énergie insoupçonnée à une heure aussi tardive, toute une nervosité dont on ne comprenait pas clairement la cause. Elle t’écouterait te lever, sans intervenir, puis trébucher sous ton fardeau. Muriel balbutierait quelques paroles incohérentes ; elle chantonnerait dans les toilettes, poursuivant son rêve en urinant, posant sa tête lourde de sommeil sur ton épaule. Toi aussi, tu te demanderais où tu es, avec ton marmot sur les bras, une minuscule petite femme secourue au cabinet ; et après cette scène désopilante, pas désagréable, juste en sortant, ta mère ouvrirait peut-être la porte du couloir pour vous décocher un regard de contrôle, désapprobateur, sans prononcer un mot, ou bien en lâchant seulement quelque parole insignifiante pour donner le change, justifier sa soudaine apparition. Car décidément, Joseph ! tu faisais tout de travers comme pour qu’elle s’inquiétât mieux, la tourmentant cette brave maman, tandis que de ton côté te tourmentaient ses soucis muets, ses reproches voilés, de telle sorte que vous vous tourmentiez sans cesse l’un l’autre, c’était réussi cela, et naturellement toujours sans y penser, sans songer à mal. Aurait-il donc fallu, la première fois, lui présenter Muriel à la faveur d’une mise en scène, de la façon dont George Sand raconte qu’elle fut présentée à sa grand-mère, telle une enfant trouvée par hasard dans la rue, afin qu’on consentît à la dire charmante, à la caresser, la cajoler, la prendre sur ses genoux pour lui donner un bonbon, un baiser ? Faire sauter sur son giron l’enfant adopté par son fils, l’enfant d’un autre, ce que ton père avait fait d’un beau naturel, avec une facilité merveilleuse, jamais ta mère ne put s’y résoudre.
Et pourtant, ne sommes-nous pas tous, d’une certaine façon, d’une manière naturelle, des adoptés ? Des adoptés de la Terre …
Et comme tu la reconduisais au lit, Muriel, invariablement, bâillait. Toute confiante, elle inclinait câlinement sa tête blonde : sa bouche baveuse touchait ton épaule. C’était le meilleur moment. Après s’être encore un peu agitée, elle ne tarderait pas à se rendormir tout contre toi, et enfin, tu pourrais toi aussi t’abandonner, t’engourdir lentement, faire ta soumission aux fées de la nuit noire.
Car d’ici une petite heure, tu entendrais, en sourdine, dans un premier sommeil, ta mère éteindre définitivement les lumières, les feux, c’est-à-dire se battre avec les interrupteurs, les fermant, les rouvrant trois fois dans chaque pièce, contrôlant tout d’un regard de maîtresse. Aux aguets, elle s’arrêterait devant la porte de ta chambre, pour être bien sûre que rien d’anormal ne s’y déroulait. Puis, enfin certaine que tout était calme, que tout dormait dans la maison, elle monterait d’un pas pesant, mais ferme, les escaliers de bois menant à sa chambre juste au-dessus de la tienne.
Avant peu, les ressorts d’un lit grinçaient, tandis qu’elle s’allongeait sous le crucifix aux côtés de ton père, depuis longtemps plongé dans un lourd sommeil réparateur, pour mieux s’éveiller le premier, dès l’aube, disposant à son tour de la maison pour lui seul.
Et toi, Joseph ! avant de passer de l’assoupissement à l’oubli total, tu souriais encore une fois à Muriel, tu souriais à tes rêves de faux père, fondant de tendresse pour la petite fille étrangère d’origine inconnue qui partageait ton lit, bêtement fier d’être la dernière conscience à sombrer dans la nuit, satisfait encore d’entendre un ou deux craquements dans le bois du plancher, le crissement d’un ver rongeur, ou bien un soupir insolite, une respiration forte, l’aimable ronflement d’un enfant au nez bouché, et puis finalement, là-haut, le dernier retournement de ta mère sur sa vaste couche.




Si, l’automne venu, la maison de la rue Jacquier tenait toujours, Martial Beauvenu, en te voyant nonchalamment de retour, avait été fort peu amène :
- La révolution, elle, ne prend pas de vacances !
Chaque jour de l’été, il l’avait passé sur la brèche, gourmandant les uns, félicitant les autres, galvanisant son monde. Dans la maison occupée, nuit et jour, on avait attendu l’huissier de pied ferme, ou la police, l’expulsion ou la bataille. L’été s’était enfui, mais rien ne s’était produit, personne n’était venu : l’ennemi, insaisissable, laissait les occupants et leurs défenseurs sur les nerfs.
Et voilà le moment que tu choisissais pour réapparaître, éternel étudiant, éternel amateur, frais et dispos après des vacances en famille. « Pendant que tu t’aérais, les professionnels dans mon genre sont restés de garde, veillant au grain … ». Si Martial ne te l’avait pas dit clairement, c’était sans aucun doute ce qu’il pensait, et cette idée suffisait à te donner mauvaise conscience ; tu avais envie de rentrer sous terre.
De toute façon, pourquoi étais-tu là ? tu n’étais bon qu’à traîner dans l’escalier de la maison ou sur le terrain vague, sans mobile, manquant d’initiative. On le remarquait, tu en devenais suspect ; on commençait à te prendre pour un espion, et le savoir, le deviner aggravait ton malaise.
Le seul occupant que tu avais aimé revoir, ç’avait été le vieil Algérien du rez-de-chaussée, probablement parce qu’il te permettait de rester debout à ses côtés sans rien dire, les bras croisés derrière le dos, à sa manière. D’un air détaché et fatal, vous observiez tout, de concert : les pas incessants, les cris, les bavardages, l’esbroufe, la complaisance.
Les grands acteurs trouvaient du plaisir dans l’agitation ; vous en aviez plus encore comme observateurs. Seul Martial t’en imposait, par exception. Quand il parlait, agissait, décidait, c’était sans grandiloquence. S’il était un peu grisâtre, du moins croyait-il fermement à ce qu’il entreprenait. Il était vraiment un chef et en le voyant évoluer, trancher, faire lever la pâte de la révolution, mener ses affaires, tu comprenais tout ce qu’il te manquait pour en devenir un toi-même.
Martial fixait un cap et s’y tenait. Ta passion, au contraire, était de louvoyer.

Je me rappelle l’une de vos conversations, ou plutôt un abrupt échange sur le trottoir. Tu avais lu que les compagnons de l’Arche refusaient de consommer ces crustacés que l’on torture en les plongeant dans l’eau bouillante, et sans que tu la partageasses tout à fait, cette idée en secret te tracassait. Mais quand tu en avais fait part à Martial, dans un esprit de doute, de recherche, d’interrogation, il avait pour son compte rapidement réglé la question :
- Nous nous occuperons des souffrances des animaux quand nous en aurons fini avec les hommes !
Cette assurance suprême, cette manifestation d’une logique supérieure t’avait un instant désarmé. Abasourdi par le sentiment de ton infériorité, consterné par ton inaptitude au combat politique, par ton manque de pugnacité, tu étais resté coi, sans songer un seul moment que c’était peut-être toi qui, protégé par tes indécisions, avait en fait le dessus face à Martial, le petit géant de l’action.
Car à l’évidence, on n’en aurait jamais fini avec la torture des hommes, et par conséquent il n’était pas trop tôt pour oser lever les yeux, dès maintenant, sur les souffrances des animaux. Et même qui sait si cet apitoiement plus large n’accélérerait pas la réduction générale de la misère, en éduquant l’œil, en accroissant l’attention aux carnages, en faisant voir sans illusion toutes les viandes mortes ?
Et pourtant, malgré cette légère hésitation, que tu étais donc gourmand alors, Joseph ! Rongé d’ambitions, curieux de tout, tu dévorais la vie à belles dents, mordant aux fruits cueillis en chemin, la chair grasse des coquillages, celle de ta femme, et également tant d’autres femmes happées du regard, ici et là.
Ton slogan était : davantage ! encore ! encore ! Ton père le répétait en s’esclaffant : les yeux plus grands que le ventre. Une démangeaison perpétuelle, un désir effrayant, une soif effrénée de pouvoir : encore à en éclater !
De ce titre, on avait fait un film du reste, le symbole d’une époque, d’une génération : encore !
Mais le ver du doute était présent dans le fruit. Le goût amer viendrait à son heure, désenivrant et régénérateur. Tu adorais les viandes épaisses et lourdes, Joseph ! les tripes, les abats épicés ; et en même temps tu te souciais déjà vaguement de la peine des animaux.

Lenoir s’était manifesté à nouveau, en ce début d’automne, avec un projet qui n’aurait pu être mieux choisi pour t’attirer. Il s’offrait fort galamment à vous initier, Maud et toi, aux joies du naturisme, vous introduisant dans le saint des saints : le camp d’Héliomonde. Leslie devait être de la partie. Comment refuser ?
Dans le paradis primitif d’une grande forêt, il allait vous être permis de nager, jouer au tennis, manger et déambuler dans le plus simple appareil : l’aventure au temple du soleil. Des règles étaient édictées. Il fallait être présenté par un membre du club, et Lenoir vous avait prévenus : on écartait les personnes douteuses ; les femmes avaient pour consigne d’éviter les talons hauts et tout maquillage ; les individus s’approchant un peu trop près des enfants étaient éjectés. Cela étant, l’atmosphère demeurait aussi familiale que possible. Un prêtre avait été accepté, toléré. L’ambiance était si peu équivoque, en réalité, qu’à l’adolescence, les enfants perdaient l’envie d’y suivre leurs parents.
Le jour dit, ta première déception fut d’apprendre que Leslie vous faisait faux bond. Ce n’était pas précisément par fausse pudeur : elle était déjà venue à Héliomonde seule avec Lenoir. Peut-être avait-elle eu peur de ton envie de l’observer sans voile ? Car dans ce cadre édénique, tu l’avais vite compris, tout le monde s’observait, en prétendant ne pas le faire, en comprimant, réfrénant ses désirs.
L’accès à ce milieu si naturel était en fait protégé par des barrières et le vestibule où l’on abandonnait sans remords ses vêtements, avant de pénétrer le plus bravement possible dans le camp retranché, servait de frontière et créait une gaucherie générale : au-delà, il était interdit d’être habillé, encore qu’on tolérât, par une sorte d’encouragement extrêmement ridicule, le port d’un mince vêtement du bas chez les débutantes, ce que Lenoir conseilla à Maud, faisant preuve ainsi d’une extrême délicatesse.
Une fois dans l’enceinte, si les hommes faits scrutaient, à la dérobée, les jeunes corps, ce fut quant à toi, Joseph ! plus que les beautés ou les enfants, les vieilles femmes qui te frappèrent.
Ces peaux fripées, couleur de cendre, ces seins flapis aux tétons noirs, voilà ce qu’il te restait à découvrir : les revers de la volupté. Nue à une table de rondins devant son bungalow, dans la forêt paisible, studieusement penchée sur une écritoire que frôlait le brin d’argent de quelques cheveux rares, l’une de ces vieilles sorcières noires écrivait.
Un halo, au-dessus d’elle, t’a touché. Confusément, tu apprenais que tout avait sa beauté.
Mais, dépassant rapidement ce tableau de sagesse et de paix, c’est en direction du coin le plus reculé de la forêt que, tenant Maud par la main, tu te dirigeais en toute hâte, pressé d’accomplir ton œuvre, une tâche d’un autre genre qui ne souffrait aucun retard, sur une pierre sombre, à l’ombre d’un grand arbre.
C’était la scène à faire, l’affaire urgente en ce lieu d’ébats en plein air, ton sport de préférence beaucoup plus que le tennis où vous aviez abandonné Lenoir : une bataille dans un filet aux mailles autrement serrées.
La pierre était granuleuse, les épidermes jeunes et élastiques.
Et vogue la galère au camp du nudisme …La terre tremblait. Toute la forêt vibrait. Que faisaient d’autre les moucherons voltigeant dans un rai de lumière? Tourner sur soi-même ! Tourbillon et turbine.
Oreilles et joues rouges, vous étiez repassés devant l’écrivain à sa table, excités encore, pas lassés le moins du monde.
Elle vous a lancé un regard empli de pitié affectueuse, mais vous étiez si pleins de vous-mêmes que vous ne l’avez pas du tout remarqué. Lenoir avait entre-temps terminé sa partie de tennis. Et il vous questionnait, ironique : «  Je vous ai cherché pendant plus d’une heure … Où vous étiez-vous donc perdus ? » Il comptait vous présenter à ses amis des studios de télévision : les débutants qu’on aime montrer. Il était toutefois toujours très correct, stylé, d’une courtoisie parfaite envers Maud.
Tu n’avais absolument rien à lui reprocher ; il avait même droit à tes remerciements. Car il avait gagné : le nudisme te plaisait.




Je dois ici, Joseph ! m’interrompre, anticiper un peu, et te poser franchement la question.
La générale avait-elle donc raison ?
Ce personnage très secondaire dans ton existence, n’étant que l’amie de l’une de tes amies, c’est-à-dire de l’une de tes maîtresses, et qui ne devait apparaître que bien plus tard, beaucoup plus tard, en fait après que l’essentiel de ce récit eut été terminé, tu ne l’avais rencontré véritablement qu’une seule fois.
Tu n’avais pu savoir que très peu de choses sur elle, uniquement que c’était la femme d’un général, qu’elle était veuve, d’un tempérament de fer - l’une de ces femmes que l’on dit de tête, de caractère, de grand jugement et d’expérience.
Or cette femme exceptionnelle s’est par la suite suicidée.
Mais là n’est pas exactement la question, Joseph !
Ce qui importe, c’est que bien avant que tu l’eusses rencontrée, elle avait déjà entendu parler de toi par cette amie qui vous était commune, elle te connaissait certainement mieux que tu ne la connaissais elle-même, plus intimement.
Et c’est pourquoi je te le demande : avait-elle vu juste ? Etait-elle, et elle seule, dans le vrai, plus que Lenoir, plus que Pierre-Paul Petit, le demi-prêtre, le prêtre laïc, plus que Martial, eux qui t’avaient côtoyé, suivi des heures, vu cent fois ?
Te souviens-tu de ce jour unique, cette heure, mieux même ces quelques minutes seulement où vous vous êtes trouvés, soudain, en présence l’un de l’autre ?
J’étais là naturellement avec toi, comme chaque fois. Le salon était plein et les circonstances exactes de cet événement ont fort bien pu échapper à la plupart des personnes réunies.
Mais quant à moi, je n’ai rien oublié. Et je suis sûr que toi non plus.
La conversation s’animait sans que tu y participasses. Tu n’étais conscient que d’un brouhaha général.
Et tout à coup, devant le divan bas où tu étais assis, une vieille femme s’élance, se précipite, s’accroupit un genou à terre devant toi, sans rien dire.
Tu ne l’as su que plus tard : c’était la générale !
Elle se tenait maladroitement à tes pieds, souffrant dans cette position incommode. Et vous n’aviez rien à vous dire !
Un dialogue silencieux s’opérait cependant, dont t’échappait le sens exact, mais qui avait une grande signification. Ainsi en est-il de certaines rencontres qui semblent prévues depuis toujours. On se retrouve brusquement après une séparation de plusieurs siècles ; on se connaît sans se connaître ; on poursuit une conversation ininterrompue, commencée de longue date, ébauchée de toute éternité dans un langage codé, symbolique : la position d’un genou, ou bien d’une paume ; la pente d’un front, ou l’angle aigu d’une œillade ; autant de signes à décrypter, que l’on croit saisir confusément au fonds du puits de la mémoire, mais dont la signification précise reste bloquée en chemin, arrêtée dans sa remontée, parce que l’on sent qu’il faudrait des efforts infinis pour l’amener entièrement au grand jour, et que cette clarté définitive nous semble superflue.
Ce genou fatigué de la générale, posé en face de toi, incertain et tremblant, ta stupeur, votre silence mutuel, cet ensemble de démonstrations anormales équivalait en réalité à un discours profond, que sans doute aucune des personnes présentes ne pouvait remarquer, encore moins comprendre, au milieu de l’animation générale.
Mais que vous disiez-vous enfin ?
Quel message secret s’échangeait entre le petit jeune homme insignifiant que tu étais alors et la vieille épouse d’un général ? - sur ce point, crois-moi, je ne manque pas d’hypothèses, d’interprétations, d’idées déductives.
Du reste, c’était une dame du monde, qui te connaissait de nom, qui avait entendu parler de toi, qui tout simplement désirait peut-être te voir de près, découvrir à quel ours mal léché elle avait affaire, t’examiner pour amorcer d’une façon certes un peu cavalière mais qu’elle pouvait croire appropriée à ton âge, une vraie conversation. Ou bien réellement il y avait plus, puisque finalement vous n’aviez pas échangé un mot.
Un mystère aux racines profondes.
Dans tous les cas, un rapprochement insolite entrait en jeu, vous avait été imposé.
Car ton amie, ton ancienne maîtresse, bien plus tard, t’avait rapporté un bref commentaire de la générale à ton sujet, une remarque à brûle-pourpoint et qui valait son montant d’or :
- Joseph ? … lui aurait-elle dit. Mais êtes-vous bien sûr qu’il a fait son trou ? qu’il a connu sa pucelle ?





La fête du Têt !
C’était à présent le nouvel an asiatique, selon le calendrier lunaire. Chaque année en février, la communauté vietnamienne se rassemblait à la salle de la Mutualité, à Maubert. Mais le Nord et le Sud étaient divisés et par conséquent il y avait deux fêtes. Au début, quand tu l’avais connue, Maud hésitait et toi à sa suite puisque tu n’étais pas sectaire. Tu l’avais suivie au moins une fois à l’ambassade du Sud, celle du gouvernement dit fantoche de Thieu, où avait lieu une réception officielle, brillante. Les tuniques étaient là dorées, ou argentées, décorées de dragons fabuleux, féroces ; elles moulaient d’une façon éblouissante des femmes exquises, dociles, du moins en apparence, comme des poupées. Quelles convictions ancrées auraient pu te faire manquer un tel spectacle ? - les mystères troubles de l’Orient à Paris, à portée de main. Un Orient ambigu, séduisant comme un rêve dangereux et cruel, conforme aux idées reçues.
Puis, soit parce que la guerre s’aggravait, soit à cause de la petite influence que tu commençais à exercer sur Maud, vous aviez vite, les années suivantes, cessé d’aller aux deux fêtes, choisissant définitivement celle du Nord, celle du Front de Libération nationale. A la Mutualité, l’ambiance était plus simple, plus familière, plus sournoise aussi. De l’autre côté de la rue, dans le café-terrasse qui servait de coulisses avant l’entrée en scène, dans la grande salle, un arc-en-ciel souple de robes ethniques était au rendez-vous bien avant l’heure. Entre l’indigo, le vert pâle, le rose clair, l’orangé, tes yeux éblouis, subjugués, n’avaient que l‘embarras du choix. Ta préférence allait au violet mystérieux et profond. Sous ces robes impériales, elles faisaient penser à des sœurs fières, jalouses, indépendantes, partageant quelque chose de plus essentiel qu’un sang ou qu’une terre : un style. Quand tu les observais ainsi, toutes différentes et toutes semblables, tu t’estimais heureux, comblé d’en posséder au moins une.
A l’accès du hall, on se trouvait tout de suite assailli par des vendeurs de pamphlets, de brochures, des vendeuses de gâteaux et de fruits tropicaux. Par solidarité, il était difficile de refuser d’acquérir une « Histoire de la littérature prolétarienne » imprimée à Hanoi, ou une boule sucrée de riz gluant artistiquement enveloppée dans une feuille de banane. Le spectacle commençait par des discours sévères dans une salle comble, surchauffée, où les enfants criaient en suçant leurs bonbons, où des familles entières s’offraient d’une main un en-cas, en lisant de l’autre le programme de la soirée, dans un grand froissement de papier. Après les discours, venaient les saynètes. Le drapeau bleu à l’étoile jaune courait sur les planches devant les danseuses en robes fuselées hésitant à entrer en scène. Pour faire bonne mesure, Laotiennes et Cambodgiennes se joignaient à la ronde, les trois anciennes colonies se tenant par la main en une danse paysanne, de style classique mais populaire, bon enfant.
On applaudissait à tout rompre puis la salle était évacuée pour enlever les sièges et faire place au bal, qui durait jusqu’au petit matin.
Aux entractes, tu n’avais de cesse d’échanger un mot, ici furtivement avec Martial, en mission comme toujours, là plus longuement avec Philippe Dagoult, poursuivant assidûment la tunique bleu ciel d’une Indochinoise belle comme le jour, tunique qui flottait au-dessus d’un pantalon blanc révélant des formes, en général, faites au tour, tandis qu’une natte malicieuse de crin noir virevoltait jusqu’au bas d’un dos où elle finissait curieusement en pointe. Mais elle était souvent, hélas ! d’une taille trop grande pour Philippe, cette égérie ; et elle en prenait conscience, se moquait de lui, tout en conservant un sourire radieux dont la beauté virginale disposait à faire pardonner ce léger dédain du comportement.
Tu étais fier, quant à toi, d’observer le pied de ta femme, trottant intrépidement d’un point à l’autre de la salle, durant les préparatifs précédant le bal. Elle saluait l’un ou l’autre, elle avait vingt amis, dont ce célèbre mathématicien vietnamien semble-t-il, mais tu ne t’en formalisais guère, comme si toi seul pouvais connaître en détail les jolies formes de ce pied menu, admirablement sanglé sur de hauts talons noirs qui en rehaussaient la finesse nerveuse, - une délicatesse d’autant plus rare, d’autant plus précieuse qu’était caché aux yeux de tous le vernis à ongle spécialement choisi par elle pour ce jour, un vert tendre, nacré, qui faisait monter l’eau à la bouche, tout comme s’il se fût agi de l’une de ces pastilles que convoitent longuement les enfants, en sachant que même si on les fait attendre, languir des heures durant, elle leur est bien réservée.
Bientôt, le bal battait son plein. Personne ne semblait plus penser aux bombes, aux querelles complexes de la politique, au peuple martyr, ramené là-bas, sinon à l’âge de la pierre, du moins à une existence de troglodytes dans les abris. L’ami Martial, depuis beau temps, avait quitté la place. La danse était un amusement trop frivole pour lui – juste une concession accordée au peuple. Des devoirs plus sérieux l’appelaient, ses « tâches » pour employer le mot qu’il affectionnait, c’est-à-dire des réunion à convoquer, à tenir infatigablement ; des journaux à éplucher, à trier ; des tracts à rédiger, ronéoter et distribuer ; des papiers à classer, des dossiers à constituer. Quand il avait un moment de libre, une fois par trimestre, t’avait-il confié, il se rendait dans un bistrot connu de lui seul, en banlieue, pour s’offrir un innocent plaisir solitaire : on lui cuisinait là une omelette portugaise ; elles y étaient, paraît-il, délicieuses. Cette vie de labeurs obscurs et de sacrifices lui convenait. Sa femme travaillait à mi-temps dans un grand magasin et, au besoin, il prélevait un tout petit peu dans la caisse commune du Comité, qu’il tenait du reste avec une honnêteté scrupuleuse, juste de quoi nourrir l’enfant en bas âge si une fin de mois était difficile.
Combien était différente l’existence d’un Philippe Dagoult, qui touchait régulièrement les grosses mensualités de son père, à charge de passer avec succès ses examens de Droit ! Lui aimait la danse. Mais les danseuses ne l’aimaient pas, ou pas assez, et, traité de haut, tu le voyais glisser de bras en bras, descendant l’échelle des beautés à mesure que ses prétentions diminuaient, cherchant âprement, désespérément, l’Indochinoise assez métissée, ou assez rouée, pour consentir à quitter le bal pendue à son épaule, peut-être pour lui servir d’amourette quelques semaines, quelques mois, ou même, qui sait ? pour la durée entière de ses études, pour la vie, selon le degré de sa fortune.
Mais tout en valsant, il ne cessait de darder son regard tantôt sur Maud, tantôt sur toi, comme s’il t’enviait la sécurité, le confort qu’un mariage précoce, à son avis, devait offrir, jalousie naïve de jeune étudiant en flamme qui te faisait mal, d’autant plus qu’il se trompait : tu n’avais sur lui aucun avantage. Le mariage ne t’avait pas apaisé, au contraire ! tu brûlais seulement d’un feu plus ardent. Le petit navire de votre couple, sans cap, sans gouvernail, tournoyait à tout vent, à la merci de la première bourrasque. Il aurait été difficile de décider quel était, de Philippe ou de toi, le plus nigaud.
A l’instant même, tu l’observais se dandinant, joue contre joue, au bras d’une nouvelle poupée asiatique, une femme-enfant qui se tenait exagérément droite, pourtant flexible comme un bambou ainsi qu’elles le sont toutes, puis rieuse, enjouée, endiablée en apparence, mais secrètement froide, réservée, maîtresse d’elle-même, redoutablement attentive. En dépit de ses propres origines, Philippe était trop franc, trop émotif pour voir beaucoup de succès auprès de cette sorte de femmes, qui ne prennent que des risques calculés. Il cherchait candidement l’âme sœur, prêt à se mettre à genoux s’il la trouvait – la perle rare.
Mais ce soir encore, il ne l’avait pas trouvée. Le bal touchait à sa fin, la musique se faisait traînante. Les couples clairsemés dans l’immense salle, les boissons abandonnées ou renversées sur les tables, les déchets au sol et la lassitude générale qui semblait peser dans l’air vicié, tout annonçait la débâcle du petit matin.
Il fallut héler Maud dans un groupe où elle se fondait parmi ses sœurs, ses compagnes, ses compatriotes.
- Ce pauvre Philippe, lui dis-tu en la rejoignant, il faudrait lui venir en aide …Ne pourrais-tu pas le présenter à l’une de tes amies ? Nous pourrions ensuite l’inviter, sans risques, au camp des nudistes de Lenoir !
Tu n’avais qu’une hâte : partir ! Rentrer au plus vite, à l’impasse du Rouet.
Revoir, pour ton délice, le ravissant petit pied aux ongles nacrés.





Le poison, tout autant, ne manquait pas sur les rayonnages de ta bibliothèque. Tu lisais tout, n’importe quoi, simultanément, sans tri, sans jugement, sans bon sens. Après le « Journal d’un curé de campagne » venait le tour des « Onze mille verges ». De cet affreux mélange, tu savourais le choc, croyant sans trop y croire qu’une violente étincelle, un soir, par chance, pourrait en jaillir. Ce qui jaillissait en fait, était assez banal, très connu. Mais les murs de mai, trois ans plus tôt, l’avaient crié : interdit de rien s’interdire ! Le danger était fascinant. Regarder fièrement dans le vide, sans battre des paupières ; danser nu au bord du gouffre, s’en vanter : ces exercices étaient on ne peut plus à la mode. Mais la plupart cachaient soigneusement la corde de sécurité qui, en cas d’accident, les rattachaient à la terre ferme.
Parmi les idées toxiques que tu absorbais avidement, comme si tu avais voulu te mithridatiser, figuraient en bon rang les doctrines de Wilhelm Reich. Ses élucubrations étaient délicieusement virulentes ; ses principes savamment pernicieux. Même son nom avait de la grandeur. Un petit empereur, insinué dans l’esprit ramolli des jeunes gens du temps. La « Révolution sexuelle » en ces premières années de ton mariage, était devenu ton livre de chevet, l’une de tes bibles. Sous prétexte d’échapper à cette horreur, « la misère sexuelle », vous tombiez sous une tyrannie bien pire : l’orgasme, et son empire. Tu rêvais à un plaisir perpétuel ; tu concevais une société magique où tous les conflits en somme se résoudraient dans un grand lit : hommes et femmes ; vieillards et enfants ; prêtres et guerriers ; riches et pauvres confondus.
Qui refuserait de communier sous l’emprise d’une joie si simple, si évidente, si primitive ? Cette folie d’amour, une estampe japonaise t’avait frappé, qui la rendait visible : une mêlée confuse des corps, fondus, amalgamés sous la poussée d’une unique passion, le narcissisme érotique collectif, le délire de la horde, repliée sur elle-même. Les mains, les membres, les sexes se joignaient, s’embrassaient, se fouillaient, formant une pyramide humaine hystérique qui enfantait un gigantesque organisme tentaculaire, la pieuvre d’un communisme millénaire, ramenant l’individu au stade de la tribu, au tremblement indifférencié de la vie pure, du spasme primordial, aux tout premiers balbutiements de l’existence organique : le protoplasme, merveilleusement fluide, des origines.
La voie qu’indiquait Reich, sans la nommer, c’était au fond celle de l’ancienne orgie sacrée, un séduisant paganisme qui tentait de dissimuler soigneusement ses contreparties effrayantes, ses horreurs. Qui n’aime pas l’amour ? Qui oserait médire de ce principe de plaisir contre lequel a lutté sans répit, pas à pas, pendant des millénaires, la civilisation montante, la poussée vers l’éclosion de fleurs plongeant leurs racines dans la boue, y puisant péniblement leur sève, à mesure que s’allongeaient les robes, que se couvraient les corps ?
Combien vous la prodiguiez, votre sève ! Tout et tous vous y encourageaient, dans cette France fertile, prospère et débonnaire, bénie des dieux, sans séisme, aux riches prairies, aux lourdes et grasses mamelles. Jouis et péris ! C’était là le mot d’ordre frauduleux d’une queue de millénaire, la décadence longtemps différée d’un Occident qui portait bien son nom, qui le justifiait : la mort du soleil, le prurit du coucher, le lit de la mort.
Et tu n’étais qu’une maigre paille dans cette longue nuit, Joseph ! un petit chaînon remuant, brûlant par les deux bouts, excité d’intelligence, ivre de pouvoir, s’intéressant à tout, et donc à rien, adorant toutes les femmes et par conséquent n’en aimant aucune.






Shanloz avait reçu le marbre noir commandé à son frère et il le contemplait du coin de l’œil, sans se décider à l’attaquer au burin.
Chaque fois, la virginité de la pierre l’intimidait. Et plus encore à présent qu’il était vieux. Peut-être n’y aurait-il plus d’autre bloc de marbre après celui-ci ? Peut-être même celui-ci resterait-il inachevé ?
Le modèle de l’oiseau s’agitait dans un angle de l’atelier, l’aile droite soulevée, prêt pour l’envol, Mais il était tout petit, imparfait, en glaise molle. Le plus dur restait à faire. « Encore une sculpture … la dernière, la plus belle, mon chant du cygne … » se disait-il en soupirant. Il en fallait du courage pour sculpter, pour créer à présent. Les temps avaient changé si vite, depuis la guerre. D’abord le prestige de l’abstrait, de l’informe, de l’imaginaire pur. Puis tout de suite après, comme par hasard, le sentiment écrasant que tout avait été essayé, trouvé. Le découragement des reproductions luxueuses sur papier glacé, des études érudites montant en épingle un détail stérile, des commentaires, des inventaires, des œuvres complètes. Le boulet du passé dans les encyclopédies, les énormes dictionnaires, et maintenant, pour finir, les musées audio-visuels. « Les cons, les cuistres, les impuissants ! » Tout se liguait contre l’artiste pour le persuader de relâcher son effort, d’abandonner, d’aller se coucher et jouir. Il était né trop tard, proclamaient les spécialistes, les savants, les historiens - en chœur, et sans même s’en rendre compte. Les formes étaient épuisées, le génie humain lui-même avait du plomb dans l’aile, l’art piétinait. On saurait du reste s’en passer, de cette monstruosité inutile, anormale, maladive : une lubie orgueilleuse qui ne nourrissait pas son homme, qui ne se vendait pas – non rentable, c’est tout dire ! « Au fond, je suis un paria de la terre, condamné à vivre comme un gueux, à mourir de faim, de dérision… » Ce n’était guère nouveau. « Heureusement, mon frère m’aide, quand j’y songe … Il fait tourner l’entreprise familiale, à Lausanne, j’ai encore cette chance ! ». En revanche, ce qui était nouveau après la misère, c’était l’impression d’être inutile, superflu ; d’être considéré comme un bon à rien, un foutriquet, un fumiste, un dilettante, un malade. De toute façon, on avait fait mieux autrefois, les styles avaient été tous explorés, classés ; les chefs-d’œuvre abondaient au passé : on vous l’expliquait, le démontrait à satiété, on le rabâchait. Alors ? alors restaient l’ennui, le dégoût, la rancœur, ou la maussaderie. Il n’y avait rien de mieux à faire, probablement, que se morfondre en nombreuse compagnie ; s’extasier devant les merveilles de jadis ; suivre les explications savantes des exégètes ; écouter chapeau bas les experts, à la télévision. « Mes œuvres ne se sont jamais vendues … On a fait le silence autour de moi. Sans l’aide de mon frère, où en serais-je ? Déjà mort ? … ».
Ses bêtes, ses enfants s’entassaient en vrac dans l’atelier, sous d’épaisses couches de poussière. Mais du moins, il ne se sentait jamais seul, au milieu de son zoo. Si lui venait une vague tristesse, il pouvait flatter l’échine du singe à la mouche, ou jeter un regard amoureux dans la direction de la biche d’onyx.
Et maintenant, voilà que le bloc de marbre noir luisait, tout neuf, en face de l’escabeau, comme un défi à sa vieille main. « Et si je veux le créer, mon oiseau sacré ! Ici, à cette minute, juste à présent ! Qui m’en empêchera ? Les critiques, les commentateurs, les collectionneurs ? l’air du temps : mortel, glacé, sceptique ? je m’en moque, je m’en moque ! Qu’ils serinent leur ‘à quoi bon !’ Qu’ils pouffent de rire ! En prédisant que, de toute manière, je n’y arriverai pas, que je suis un vieillard, que mon oeuvre est derrière moi : imparfaite, inutile, insatisfaisante … Qu’il me traite de raté ! je m’en moque ! … ».
L’escabeau, le marbre noir, les outils étaient prêts, maillets et ciseaux. Avec de la ténacité, avec la persévérance, l’acharnement, tout demeurait possible. « Je suis vieux et faible, mais j’ai encore du jus … sans compter le savoir-faire, la divine patience … » se disait-il. « Ce ne sera pas un chef-d’œuvre immortel … Et alors ! » Après tout, il suffisait de lever le bras, d’entamer le marbre, avec confiance. Un geste vieux comme le monde qui ne pourrait jamais changer. « Qu’ils filment tout leur soûl ! qu’ils analysent à bonne distance, railleurs, critiques, curieux. Ils n’y pourront rien faire : mettre la main à la pâte, il n’y a que ça de vrai ! ».
L’acte créateur, ce n’était que se promener devant des yeux qui niaient le mouvement : la chose la plus facile ; et en même temps la plus difficile qui fût, à présent. Car les yeux paralysaient, furieux, exigeants, si méchants qu’ils lançaient des éclairs. Les flashes d’une civilisation de voyeurs, de pédants scoptophiles. Inconnue dans l’histoire, une culture déifiant l’espionnage … Mais lever le bras soi-même, oser se mettre à parler, à chanter, à danser sans témoin, conjurait les démons du regard.
« Faire ! Faire ! Là, tout de suite ! Bâtir sans se décourager, jusqu’à la fin, jusqu’à mon dernier souffle … Et sans but. Et pour rien. ».

Il adressa une prière muette au dieu anonyme, celui qui existe sans exister, le dieu des charbonniers et des artistes, la boussole de l’égaré.
« Je suis si vieux que je ne crois plus à rien … » se dit-il avec un sourire las, étrange.
« Et puis si, je crois encore … Je crois en la foi, la foi toute nue ! »

Et il leva son maillet.







Et toi, durant ce temps, c’était un instrument d’un autre genre que tu levais sans relâche.
Presque chaque jour, tu trottais sur les trottoirs, arpentant, désoeuvré, le labyrinthe des ruelles trop connues du Quartier latin, cet entrelacement de lignes collantes, à la géométrie complexe de toile d’araignée.
Et, par un fait exprès, précisément en face de ce petit café où se retrouvaient les flâneurs, les oisifs, et probablement aussi les drogués et les petits escrocs, comme tu cherchais une table sur la rue pour déguster, en grand seigneur, ton café crème et tes tartines de onze heures du matin, voilà qu’évidemment, au carrefour de la rue de Buci, tu te heurtes, ce qui s’appelle bec à bec, à Danielle.
Elle avait ce visage sévère, fermé, gris cendre, de ces promeneuses mécontentes d’elles-mêmes qui, ruminant quelque malheur, déambulent machinalement, toutes fenêtres fermées, faisant savoir à la ronde que, pour l’heure, elles refusent d’être abordées, ne voient rien, et réfléchissent.
Elle ne t’avait pas aperçu la première, te laissant le plaisir de voir son visage se dérider brusquement, s’illuminer même, briller, changer du tout au tout, tant étaient grandes la surprise, la joie de te retrouver. Une bonne fortune, Joseph !
Depuis deux ou trois ans, particulièrement depuis ton mariage, tu l’avais sagement reléguée dans un coin sombre de ton esprit, te gardant bien entendu de l’oublier tout à fait. De même qu’Elisabeth, à peu près au même moment, elle avait été l’occasion de tes premières armes, la cible de tes exercices d’apprenti, soit sur la bergère verte de l’appartement de N …, soit dans de petits hôtels typiquement parisiens, du côté de Blanche ou d’Anvers.

Et tu la dévorais maintenant des yeux sous une autre lumière, nourrie par l’absence – une curiosité aiguisée par le temps écoulé.
Combien était-elle différente de Maud ! Elancée, robuste, elle possédait cette carrure franche, cette charpente un peu lourde des filles de l’ouest, de nos prairies, de nos terres sans rizières. Ses jambes tenaient puissamment au sol. Mais vive et changeante, d’humeur variable, rieuse à ses heures, pensive à d’autres, elle gardait une pointe de mystère au pli de la bouche, et l’angle un peu trop mou du menton trahissait une inquiétude, une fatalité obscure en provenance de sa Bretagne natale.
Fraîchement émoulue d’une grande école, elle avait hésité un an entier entre un économiste allemand, beaucoup plus âgé qu’elle, et toi, un problème de conscience qui te faisait honneur, même si, en définitive, c’était l’Allemagne qu’elle avait choisie - pays où elle était allée s’implanter, se marier, vivre sans t’écrire, paraissant t’oublier.
Mais le hasard, pour les amours impossibles, fait souvent bien les choses.
- Je suis de passage pour deux jours. Seule ! …, s’empressa-t-elle de te dire.

Deux jours seulement. Et seule ! Elle était ainsi en vacances ; et tu étais libre aussi, dans la journée, puisque Maud travaillait. Et vous aviez énormément de choses à vous dire, deux années d’absence à combler.
Comme toutes ces coïncidences étaient étonnantes ! Et il y en avait une de plus, qui servait admirablement tes desseins. Tu savais où emmener Danielle, d’une façon rapide et naturelle, en évitant l’embarras du choix d’un hôtel, l’anonymat des lieux, l’inélégance d’une telle décision. Car il se trouvait justement que depuis des mois, comme par une sorte de prémonition, sans l’avoir dit à Maud, tu t’offrais le luxe de louer une chambre superflue, une minuscule garçonnière, chez un propriétaire nommé Weil, au métro Parmentier. Tu n’y avais jamais passé une nuit entière, tout au plus quelques heures de jour, et rarement encore, pour être seul chez toi – libre enfin. Cette cachotterie était bien dans ton genre, séquelle de la fugue du début de ton mariage : ce curieux séjour à l’hôtel en vue d’échapper, le temps d’un tour d’horloge, aux contraintes de la vie à deux ; cette fuite du domicile conjugal pour reprendre, ne serait-ce qu’un court moment, les habitudes chéries de la solitude.
La chambre secrète de l’avenue Parmentier relevait de cette même folie, servait de précaution et exprimait le même besoin : folie dans le présent, car dangereuse offense faite à Maud – plus encore injure envers ces mal-logés dont tu prétendais défendre la cause ; précaution pour l’avenir, parce que, déjà, tu anticipais, préparais, souhaitais intérieurement la fin de ton mariage ; et besoin réel aussi, puisque, à de certains moments, pour conserver ton aplomb, cet ancrage clandestin te semblait indispensable.

La chambrette était dénuée de tout confort. Tu l’avais laissée exactement dans l’état où tu l’avais trouvée : un lit de fer spartiate, à la literie manquante ; un évier si laid qu’il aurait fallu le cacher derrière un paravent ; et par une sorte d’ironie, vestige d’une époque ancienne, un dessus de cheminée qui avait de l’allure – un faste définitivement passé puisque le corps principal, l’âtre, n’existait plus. Une table bancale et une chaise de bois blanc complétaient cet ameublement sommaire, dont se contentent en cachette, dans la solitude, un si grand nombre de vies gênées, d’existences précaires : vieillards, jeunes célibataires, handicapés de tous genres, clandestins et poètes.
Or, à y bien songer, introduisez là une ou deux décorations de bon goût, usez d’un peu d’imagination, joignez une fantaisie heureuse à la sobriété, à l’utilisation habile, inventive, ordonnée, soigneuse d’un espace compté, et voici la mansarde qui sourit, subitement transformée en royaume, en palais, en paradis !
Mais tu n’avais eu encore ni le cœur ni le temps d’aménager ton lieu clandestin, d’en faire une bonbonnière ravissante pour tromper Maud. Ce n’était pas ton but, en vérité : seulement un espace pour souffler, échapper de temps en temps aux inconvénients, à l’oppression, l’asphyxie de la vie commune.
Au demeurant, la meilleur preuve en était que cette pièce nue, sans équipement spécial, sans confort pour les amours rapides, avait été ornée par toi – détail révélateur – d’une unique gravure, et peu faite pour inspirer ou stimuler les sens.
A droite du miroir, au-dessus de la tablette brunâtre, tu avais collé au mur une reproduction d’un paysage classique de Bruegel l’ancien : « La Pie sur le gibet ».

En fin d’après-midi, vers les cinq heures, à travers les maigres rideaux décolorés de la chambre, le soleil en train de se coucher donnait à plein sur cette œuvre résumant à elle seule toutes les énigmes de la peinture d’autrefois – une complexité et de l’esprit du peintre et de son pinceau qui t’intriguait, en t’enchantant.
L’artiste avait, croyait-on, remis ce tableau à sa femme avant de mourir, ce qui incitait les spécialistes à gloser sur le péché véniel du bavardage et sa punition. Mais il s’agissait vraisemblablement de bien autre chose, bien plus que la satire d’un travers féminin. On aurait juré que le peintre nous avait livré, enfermée à l’intérieur de ce petit rectangle, l’ultime philosophie d’une vie entière, une somme de peines et de pensées.
Si le sujet, en soi, ne disposait pas à la joie, la cornemuse tout de même sonnait au pied du gibet, où trois paysans, deux forts gaillards et une femme voilée, dansaient une lourde bourrée, tandis que dans le recoin le plus obscur du tableau, à gauche, sous les buissons, un coquin, les fesses à l’air, se soulageait tout bonnement, de surcroît épié, ou imité, par un trouble personnage se dissimulant, debout, derrière un arbre – deux impertinences si habilement masquées qu’un public inattentif pouvait fort bien ne pas les voir.
Et pourtant, tourné dans la direction des fautifs, un couple de paysans semblait indigné.

- Tu vois ce ciel fusionné au polder, disais-tu à Danielle en lui montrant le tableau, c’est là que je me réfugie, dans les mauvais jours, quand j’en arrive à trouver Maud parfaitement insupportable.
Etonnée, Danielle se penchait avec intérêt sur la gravure, et tu lui avais saisi le bras au niveau du coude.

- Regarde ! Par cette vaste plaine humide, je m’en vais faire des promenades imaginaires … Chaque arbre, chaque chaumière, chaque petit bonhomme m’est connu. Quelle suavité ! Quelle paix ! Il y en a pour des mois, si l’on veut tout observer : les toits rouges du village sur la falaise ; les meurtrières du castel ; les bateaux à l’ancre ; les ruminants dans l’air ; et le moulin ; l’église … Quelle richesse !
- Il y a une croix près du gibet, remarqua Danielle.
- Oui, une croix creusée d’une petite niche où se devine une statuette rouge, dans le montant transversal. Ce monticule au gibet est un calvaire.
- Mon mariage est un calvaire ! murmura Danielle.
- Le mien également ! répondit-tu, ou du moins il s’en rapproche …
- Maud est bavarde ? demanda Danielle.
- Non, ce n’est pas une pie. Plutôt le genre louve …
- Mon mari est un vieux singe ! dit Danielle. Si tu savais ce qu’il imagine de faire … Il s’isole dans son bureau, à l’Université, sous le prétexte d’écrire. Mais je l’y ai surpris occupé à se masser le pied.

Mais déjà, tu lui caressais le cou, tu lui passais la main dans les cheveux, hypnotisé par sa peau blanche, laiteuse, que tu observais de près, absorbé, reconnaissant dans un brouillard chaque tache familière, chaque grain noir.
C’était irrésistible, cet adultère. Le désir montait, chaud comme un alcool.
« Ca y est ! L’irréparable ! Le mouvement, le mécanisme ne peut plus s’arrêter … »
Juste avant, tu avais hésité, juste un bref instant … et qui t’avait semblé très long, peut-être une seconde pleine, ou deux.
« Est-ce que je dois le faire ? Qu’arrivera-t-il si je le fais, cet acte maudit ? je suis libre de ne pas le faire, après tout … Eh bien ! Soit ! »
Et tu t’étais jeté en avant, d’un brusque mouvement de tout le corps, emporté par l’habitude, acceptant toutes les conséquences, te fiant absurdement à ton étoile.
«  C’est une drogue, une vraie drogue … je suis un intoxiqué ! »
Tu le savais, l’admettais, sans te sentir coupable, sans malaise.
« L’amour au lieu de la guerre ! Si tous les gars, si toutes les filles du monde se roulaient dans la chaude vague de l’amour … »
Tu ne voyais pas le flottement du raisonnement, le sophisme par-dessous. Quand la roue du plaisir tournait, s’emballait, aucune volonté ne pouvait plus l’arrêter, ni divine, ni humaine ; freiner même était difficile : il aurait fallu saisir la roue au moyeu, bloquer net et c’était au-dessus de tes forces, des forces ordinaires.
Qui pouvait stopper la marée montante ? Obéir docilement aux poussées, enchaîner passivement les mouvements, laisser flotter : un génie facile dictait un engrènement qui s’apprenait vite. Pour toi, les progrès avaient été rapides. Tu devenais un expert, économisant l’effort, régnant en maître, efficace, sans fatigue.
Le lit grinçait.
« Il faudra que je l’ajuste, te disais-tu, cela tue la poésie. »
Et c’est à ce moment que, jetant un regard sur le dessus-de-lit, tu avais constaté qu’il était maculé de sang.
« Un fait exprès. Et nous n’avons que deux jours … ». Cette marée rouge ne te déplaisait pas. La Bible était formelle, dans un cas pareil, mais tu n’en avais cure : un travail chirurgical, une divine boucherie, sans pénalité, sans souffrance.
« Cela m’est bien égal … Aimer à la folie ! ». La folie de l’amour, par cet incident, prenait un sens violent et clair. Et pourtant …
Pendant que tu agitais avec frénésie, en accord parfait avec Danielle, ton membre poisseux, tu ne pouvais t’empêcher de sentir une présence, peser au-dessus de vous deux. Une force tenace émanait de l’image, sur le mur.
Tu ne pouvais en détacher complètement ta pensée.
Le gibet, le calvaire. La tache rouge sur la croix.






« J’ai trompé Maud, j’ai trompé Maud ! »
L’énormité du fait éclatait maintenant que Danielle n’était plus à tes côtés. Tu étais seul, mélancolique, perdu dans la foule pressée de six heures. Il fallait rentrer et mentir.
« Et si tôt ! Deux années de mariage à peine …Et pourtant, je l’aime … ».
Difficile de dire que tu ne l’aimais pas, ta petite Vietnamienne … Et puis Muriel, et le Vietnam tout entier, l’Asie ! Un amour mêlé de pitié, un exercice de vertu. Et Danielle, l’aimais-tu donc ? – oui, tu l’aimais elle aussi, tu chérissais cette image d’un passé encore tout proche, battue dans le jeu de cartes de la vie, et tirée par hasard.
« Ne pas perdre une goutte de mon passé ! Je les aime, oui, toutes les deux … ».
La grande famille. Tu avais des tendances polygames, Lenoir s’en était aperçu, il t’avait raillé au camp des nudistes, te traitant de mormon. Maud l’avait entendu, sans comprendre peut-être.
« Bah ! je suis partisan de l’amour le plus libre. Qu’elle le fasse également, si cela lui chante ! Nous serons ainsi à égalité. »
Dans l’immédiat, il valait mieux mentir toutefois. S’installer dans le mensonge, et pour longtemps : Danielle retournerait en Allemagne, te laissant son adresse. Déjà, tu grillais de lui écrire, de poursuivre les confidences ébauchées - une matière inépuisable : Maud, le mari allemand, les petits tracas, les immenses insatisfactions …
« Un double mensonge … Jusqu’à quand ? ».
Tu ne soupçonnais pas encore combien il est dangereux de mettre le bout du petit doigt dans le gros engrenage huilé du mensonge.
Tous les jours, dans une grande ville comme Paris, de cinq à sept, on se trompait allègrement, et, sous les yeux de l’amant, dans son lit, dans ses bras, une femme, ni bonne ni mauvaise, n’hésitait pas à appeler son mari en banlieue, pour lui annoncer que, ce soir, « par hasard », elle se décidait à « rester sur Paris », « par exception, à camper chez une amie » - tu devais, bien plus tard, être le témoin tout surpris de cela - « oui, juste pour cette nuit .. » ; ce n’était pas, évidemment, pour le tromper, elle le lui disait crûment, elle le croyait peut-être, « oui, par extraordinaire et juste une fois », et précisément chez cette amie, qui, « tu sais bien, n’a pas le téléphone … », celle qui est « si étrange, je t’en avais parl項», et bien entendu « ce n’est pas, tu le penses bien, tu le devines, pour te tromper … ».
Et le mari du bout du fil, vaillamment, plaisantait, croyant sa femme, ou s’efforçant de la croire, car un instinct supérieur infaillible l’avertissait du danger, mais sans que cette lueur de myope réussît à éclore au grand jour, en pleine conscience …
C’était à se demander si le pire était l’acte lui-même, ou sa dissimulation, le pieux mensonge destiné à s’épargner des souffrances, des tracas, des incommodités, concilier l’inconciliable, raccommoder d’un fil invisible les séquences disparates d’une vie conçue tout entière comme un roman, morcelée, dansée avec insouciance sur le mode fou d’un ballet des contraires, des incompatibles, sur la scène impitoyable du réel.
Mais tôt ou tard, le démantèlement des pièces rapportées était inévitable, la vérité éclatait en désordre, saccage d’autant plus violent que le mensonge avait été plus long, plus subtile, plus habile.
Et il n’y avait pas que les mensonges privés. Le scénario était le même pour ceux de la société, de la sciences, de l’art, pour les fausses religions ou les faux idéals.

« Ma chérie ! J’ai passé la journée à la bibliothèque et je suis exténué. Dans l’autobus, quels encombrements ! Les quais étaient noirs de monde. Une manifestation, ou quelque chose comme ça. Dieu ! quelle journée, quelle journée … Mon miel ! ».
Et Maud souriait.
Elle t’écoutait, elle te croyait. Le mensonge marchait, prenait, se solidifiait. Mais tu aurais pu jurer que, par-dessous, par-derrière, son sourire était peiné. Sans rien savoir encore, elle devinait au fond, en vertu de cette prescience qui est si courante. Malgré ta piètre supériorité de menteur – car tu mentais fort bien, avec une grande désinvolture, s’appuyant sur tes théories de l’hésitation et de l’ambiguïté, de la complexité du réel, presque comme si tu possédais, maîtrisais cette faculté artistique rare de créer de toutes pièces une autre réalité, élégante, complexe, plus élégante et plus réelle que le modèle ordinaire - , tu appréhendais pourtant, tu vivais déjà avec angoisse ce que cette situation fausse avait de terrible, tout en gardant ce bon naturel qui t’était propre, qui t’était si facile au sein de l’équivoque.
Voilà le plus étonnant, mon bon Joseph ! 
Ta perversité était pleinement naturelle. Elle ne te posait aucun problème. Quand tu poussais la dépravation jusqu’à ce petit jeu abominable des libertins, des roués, qui consiste à déverser dans une femme, éventuellement sa propre femme, la pluie des excitations éveillées par une autre, soigneusement emmagasinée, mise en réserve, tu ne te départais jamais, ce faisant, d’une grande, incroyable, insondable candeur. Innocent dans le mal ! Naturel dans la rouerie ! Pour tout cela tu avais des dons, et précoces. Tu avais épousé une malheureuse, reconnu son enfant. Peut-être te prenais-tu pour le Sauveur ? – et ce drame que tu préparais, que tu aggravais, qui couvait, qu’en dis-tu ? Ou est-ce le Bien prétendu de ton mariage qui justifiait l’acharnement dans la voie contraire, une petite vengeance à ta façon, mesquine, retorse ? Etais-tu convaincu d’avoir épousé une femme perdue ? Etait-ce Maud la plus coupable ?
Ou plutôt n’étiez-vous pas, l’un et l’autre, les derniers des misérables d’une misérable époque ?





Réunion dominicale du Comité. A l’ordre du jour la rue Jacquier.
Martial avait fait le point, impérial comme de coutume ; tu avais suivi son exposé avec admiration, le dévorant des yeux presque autant que Chantal, la plus belle des militantes, amoureuse de lui. Elle était pulpeuse, juteuse, fondante comme un fruit mûr. Malheureusement, Martial n’en avait cure parce que c’était un cœur chaste, un pur, un dur, un fidèle, fidèle à sa femme, ne l’approchant même plus guère depuis qu’un fils leur était né.
Chantal prenait un air pincé chaque fois qu’elle te regardait. Si elle acceptait de se sacrifier pour la Cause du peuple, elle restait une fière demoiselle dès qu’il s’agissait de sa propre personne. La diversité des tempéraments était d’ailleurs prodigieuse au sein de ce milieu clos, tantôt douillet, tantôt oppressant, qui était un cercle et qu’on appelait, comme évoquant avec des frissons un important mystère : une « cellule ».
Chacune comportait en effet son aristocrate et son égérie, son barbu et son mouton.
Dans celle de Martial, la série était complète, aucune couleur ne manquait à la palette des caractères, large éventail tenu bien en main sous l’envoûtante contrainte de sa logique dialectique, d’un pouce de fer. Chantal, et toi, étiez ses points d’appui préférés, les deux échasses sur lesquelles il se hissait pour dominer les plus rétifs, se nourrissant de votre énergie admirative, soulevé, propulsé par le puissant ressort de votre enthousiasme naïf.
L’esthète de la petite bande au contraire, un beau jeune homme aux cheveux d’ange qui se promenait toujours en tenant sous son bras le tome mince des écrits de Marx et Lénine sur la littérature et l’art - et que, par un hasard fatigant, tu rencontrais toujours dans les couloirs tranquilles de la Sorbonne, sans qu’il daignât t’adresser un regard, à plus forte raison la parole -, ce garçon svelte, élégant, poli, cultivé, venant à n’en pas douter d’une grande famille, si distingué d’allure, si respectable que le soupçonner de trahison, de la moindre bassesse, eût été un sacrilège, c’était un cas typiquement difficile pour Martial, un rival potentiel capable de lui donner, quelque jour, du fil à retordre, et ce d’autant plus qu’il parlait peu, qu’il restait calme, et que Chantal pourrait fort bien, à la longue, par dépit, reporter sur lui ses affections, ses ardeurs.
Bien plus fiables, en dépit des apparences, étaient les éléments troubles qui cherchaient à passer inaperçus, se pelotonnant à l’extrême bord des tables, se cachant qui derrière une barbe, qui dans l’ombre d’un physique plus impressionnant que le leur, ouvrant rarement la bouche mais opinant du chef pour montrer qu’ils étaient bien là, qu’ils ne dormaient pas tout à fait, pareils à de petits caïmans : un marais tout proche de former la majorité, où barbotait sans doute quelque vicieux de grande taille, ou paresseux d’envergure, peut-être même un authentique cossard, mais où le véritable indicateur, s’il y en avait un, ne devait éprouver aucune peine à se dissimuler, noyé à son aise dans l’ombre épaisse.

« Il est donc clair » commençait Martial avec assurance … Et aussitôt, ainsi qu’au départ d’une bonne mécanique, tu te carrais dans ton siège, et d’un même mouvement, dix autres, comme à un signal, en faisaient autant, avec un ensemble parfait d’orchestre rassuré par l’aplomb du chef. L’expression venait de Lénine, qui l’employait souvent, probablement avant lui d’une tradition remontant, qui sait ? à Babeuf, au socialisme utopique français. Quoi qu’il en soit, il était toujours clair que tout allait bien, ou que tout allait mal.
« Il est parfaitement clair, évident … » reprenait Martial, avec une insistance laissant paraître la conscience qu’il avait de sa maîtrise oratoire, la joie qu’elle lui procurait …
« Il est clair, hors de doute que la conjoncture est en passe, rue Jacquier, de pourrir, de se disloquer, se volatiliser, s’égailler tout bonnement dans la nature, et cela par la faute éclatante du Comité : nos erreurs, nos lacunes, notre sclérose … Il est grand temps de reprendre les choses en main. Je propose une autocritique générale ! ».
Le grand mot était lâché. Les têtes dodelinaient en cadence.
Mais après ces hochements approbateurs, tout le monde restait muet. Une crainte vague, toute proche de l’angoisse, rôdait sous les crânes.
« Et maintenant, les bouches s’ouvrent !! » annonçait brutalement Martial.
Il n’en fallait pas davantage, chez les plus timides, pour déclencher une petite panique. Le grand silence s’épaississait.
« A moi de commencer ! » poursuivait Martial, d’une voix suffisamment forte pour couvrir les nombreux soupirs de soulagement.
Cependant, à mesure que son autocritique progressait, il baissait le ton, modulait, traînant en longueur, s’enfonçant dans la grisaille, seulement soutenu, porté, galvanisé par le regard flamboyant de Chantal, qui, compatissante, jouissant même de sa flagellation, l’encourageait de concert avec toi.
L’essentiel semblait d’occuper le temps à plein, d’engourdir les auditeurs, d’anesthésier leur volonté, les plongeant tous ensemble dans le profond plaisir sirupeux d’un ronronnement entérinant la domination indiscutée, la prééminence admirable et sublime de l’orateur qui maniait la férule à tour de bras, sans s’épargner lui-même.
Martial vous fouettait à qui mieux mieux.
- Nous avons négligé le facteur principal : la ligne de masse. Nous nous sommes sclérosés, ossifiés. Nous avons été laxistes !
- Oui, servir le peuple ! servir ! murmurait Chantal en contrepoint.
- Oui, c’est cela ! servir la cause du peuple … comme le dit très bien Chantal, se noyer dans les masses ! reprenait Martial, tout ragaillardi, après un léger fléchissement.

A vrai dire, son teint commençait à tourner au gris – le coup de barre de la fatigue : il en faisait trop, il s’épuisait de réunion en réunion, présent à tous les étages de l’organisation, du grand Comité Central aux petits comités de quartier, sans compter la propagande de base, la modeste vente des journaux à la criée, au marché de la rue de l’Ouest. Il était partout, en haut et en bas, il se multipliait, tentaculaire, trouvant son bonheur dans cette débauche, cette ivresse d’énergie, qui finissait par l’user, mais …
- Qu’à cela ne tienne, on ne vit qu’une fois !…Et puisqu’il s’agit de se sacrifier pour les masses, de hâter l’arrivée de ce grand jour, ce jour tant attendu où, selon le mot historique de ce grand camarade dont le nom m’échappe, pardonnez-moi ! je ne sais plus qui exactement … ma mémoire flanche … t’en souviens-tu Chantal, Joseph ? celui qui a dit, qui a trouvé ça, cette célèbre citation, ce mot génial : le jour béni, à la fin de l’histoire, où : ‘le dernier des bourgeois sera pendu avec les tripes du dernier révisionniste !’

Et toute la salle s’esclaffait. Après avoir émis un petit hoquet de surprise, tout de même. Les plus timides, les plus sournois, ceux qui toujours serraient leurs lèvres, étaient naturellement les mêmes qui, maintenant, riaient le plus haut. Volontiers ils auraient crié : « Bravo, Martial ! Encore ! Hardi ! N’est-ce pas qu’il est intrépide, notre Martial ? Et incorruptible ! Invincible ! »
Le sens cruel des mots leur échappait ; le ton était tout. Dans la brume épaisse du discours, après la grisaille, enfin une trouée de soleil : le pavé de lumière d’un bon mot. C’était l’ivresse, le délire, la détente. Chacun se trémoussait sur son siège, follement heureux de remuer bras et jambes, de secouer la fatigue, d’évacuer une forte haine qui réchauffait, qui régénérait. Mais ils auraient été fort surpris de savoir, ils n’auraient pas admis en fait, qu’ils avaient de la haine, qu’ils tiraient d’elle l’énergie qui lui faisait défaut. Non, ce n’était qu’une simple dialectique, une justice de la guerre des classes, plus forte, plus exacte, supérieure même à celle de la Bible : « Pour un œil, les deux yeux ! Pour une dent, toute la gueule ! » Et bravo, Martial ! Voilà qui est brave, voilà de l’héroïsme ! Mais qui donc a dit cela, a inventé cela ? Les mots ont-ils seulement un sens ? Ils enflent les mots - une inflation qui ne coûte pas cher. Ils blessent, ils tuent. Et l’imagination a des bornes, le sang ne perle pas. De même que l’on ne voit pas, que l’on n’imagine pas la queue d’un piano « à queue », de même l’horreur ne perçait pas sous les mots ; et c’était fort pratique pour Chantal et ses pareilles, si agréable de boire, d’aspirer des yeux l’homme fort, le camarade qui avait tellement de caractère, qui osait taper du poing sur la table.

Et maintenant, à toi Joseph ! A ton tour !
- Et maintenant, c’est au camarade Joseph de parler, de faire son autocritique, d’avouer !
Et tu te levais, en clignant des yeux derrière tes lunettes bombées, les genoux flageolant, terriblement embarrassé.
- Je vais tout vous expliquer, oui, tout ! commençais-tu d’une voix éteinte.
Jamais tu n’avais su faire un bon discours. L’envie ne t’en manquait pas, pourtant, tu avais sérieusement étudié la question, dressé la liste fort longue de tes défauts, acheté un manuel, le guide de l’orateur modèle, et même envisagé un moment de prendre des cours. Là comme ailleurs le plus difficile, pour maîtriser cet art, était pour toi de te cantonner dans un juste milieu. Au début, tu bredouillais, et à la fin, tu t’emballais. En somme, ta harangue fusait comme un pétard mouillé. Parce que tu voulais trop bien faire, tu étais étincelant dans le meilleur des cas, mais souvent trop bref : cela se terminait en chevelure de comète.
- C’est donc à moi ! En effet, je vais tout vous dire … reprenais-tu, respirant mal, cherchant tes mots. Je n’ai rien à cacher. Absolument rien.
Le courant ne passait pas bien. L’auditoire s’impatientait. Les camarades, visiblement, exigeaient plus de vivacité, plus de libre franchise, à en juger par leur physionomie. Et ta nervosité, par conséquent, allait de mal en pis. Peut-être était-ce toi tout compte fait, le « mouton de la cellule », l’abominable malfaiteur caché dans l’ombre. A l’agonie sous le regard sévère de Martial, devant faire face à la moue ironique de Chantal, tu bégayais, perdais complètement les pédales.
- Je … je n’ai rien, rien de fondamental à me repro-procher. Sinon, sinon purement et simplement, une cer-tai-taine, une certaine paresse, une … une fle …flemme phénoménale, absolument phénoménale, qui … qui m’entraîne à des hé-hé-hé-hésitations, voila ! Je … je suis le beau Prince de l’Hésitation. 
A ce moment précis, tout le monde était en train de se regarder, se demandant ce que tu pouvais bien entendre par ce cryptogramme : cette expression passait l’entendement des assistants médusés. Il faut le dire, tu t’étais hissé d’un coup un cran au-dessus de l’intelligence générale. Et tu le savais bien, tu enfonçais le clou :
- Ma … ma pa-pa-ra-ra … ma paranoïa …
Et ici, arrivé à ce point, à ce moment-là, la petite assemblée, patiente jusqu’à présent, n’en pouvait plus ; la limite du supportable était atteinte. Une claque s’organisait :
- Chez Lacan ! chez Lacan ! chez Lacan !
Il devenait alors ardu de poursuivre, de rentrer dans le vif du sujet, de fournir tous les détails. Et c’est justement là que le coursier s’emballait. Tu prenais le mors aux dents, tu continuais en feu d’artifice :

- Je m’accuse ! je m’accuse, en un seul mot, de paranoïa ! Tout voir, tout savoir, tout expérimenter, tout comprendre, tout prendre. Et jouir de tout ! Et davantage ! Et plus encore ! Tel est le triste et unique mot d’ordre qui explique ma conduite, mes forces et mes faiblesses, le mobile invariable de mes inactions, le bréviaire de mes méfaits. La révolution n’aura été qu’un prétexte, une simple couverture, chaude et dépareillée. Avant toute chose, ce qui m’intéresse, c’est moi-même. Moi et seulement moi ! Les malheureux, les maisons vides n’ont été qu’un moyen, un moyen de me faire valoir. De la poudre aux yeux, messieurs et camarades !
- A l’asile ! A l’asile ! hurlait la claque.

Et cette fureur collective aurait été longue et profondément humiliante sans une intervention inattendue de Chantal :
- Il a raison ! il a raison pour une fois ! s’écria-t-elle, tout exaltée, secouant avec véhémence, en direction du camarade assis derrière elle, sa lourde chevelure odorante. Jeter de la poudre aux yeux, je m’y connais. Je suis une vulgaire coquette, une pasionaria. Nous avons tous trahi la Cause du peuple. Moi aussi, je m’accuse, je m’accuse !

Et de tous côtés, le même refrain était repris par les camarades d’habitude les plus timorés, les laconiques, les obscurs, les grands muets :
- C’est vrai, nous avons trahi ! Moi aussi, je m’accuse ! Je m’accuse !
C’était à qui battrait le mieux sa coulpe. La réunion tournait au charivari.
- Calmez-vous donc ! tonnait Martial. Arrêtez ce tohu-bohu. Je suis le seul coupable : le coupable en chef !
- Non, c’est moi ! Cherchez toujours la femme ! criait hystériquement Chantal.

Quant à toi, tu t’époumonais pour les couvrir tous, Joseph !
- C’est moi, c’est moi ! le vrai coupable, je vais vous le révéler : c’est mon petit moi adoré !
Tandis que, de guerre lasse, Martial déclarait enfin, précipitamment :
-Camarades ! à dimanche prochain ! La séance est levée !







Pour soutenir la maison occupée, renforcer la liaison avec les habitants du quartier, et également pour tenir en haleine les militants, ressouder le Comité et élever les cœurs, il avait été décidé d’organiser une parade le long de la rue Jacquier et dans les rues adjacentes, au voisinage immédiat de la maison. Cet exaltant projet, sitôt formulé, avait permis de battre le rappel, déclenchant un déluge d’activités. En premier lieu, des musiciens, assez nombreux pour constituer une fanfare devaient être trouvés et recrutés d’urgence. On avait ensuite cherché un volontaire pour se déguiser en clown, et puis songé à lui adjoindre, éventuellement, un ou plusieurs jongleurs. Les occupants de la maison, quant à eux, s’engageaient en principe à défiler derrière des banderoles qu’il s’agissait de confectionner habilement – important et difficile travail, compte tenu des discussions nécessaires pour arriver à se mettre d’accord sur le contenu politique des slogans. Car si les experts en dessin et en calligraphie étaient rares, en revanche, les spécialistes des arguties, des cheveux coupés en quatre, ne faisaient jamais défaut au moment de la rédaction des mots d’ordre. On se querellait pendant une heure pour savoir et décider s’il fallait écrire « contestation » ou « protestation ». Le choix fait, la banderole était barbouillée à la six-quatre-deux, sans le moindre goût, le moindre soin, et, parce que les ergoteurs s’en remettaient souvent à d’autres pour l’exécution de toutes les tâches pratiques qu’ils dédaignaient profondément, on écrivait parfois le contraire de ce qui avait été décidé, ou même on écrivait rien du tout. Les projets, les initiatives, les idées les plus saugrenues fusaient et s’évanouissaient en quelques secondes, gaspillage effréné de forces, d’influx nerveux, de talent. Le fluide de tous ces pauvres jeunes gens coulait à flots, sans retenue, sans parcimonie, sans résultats. Ces bonnes âmes se noyaient dans le bain des paroles, une douche de vie brûlante, tous les membres dilatés de joie, englués dans le jus réjouissant de la minute actuelle, sans souci d’aboutir où que ce fût.
Parler, c’était respirer, c’était vivre.
- Et ton cornet à pistons ? il marche ?
- Tu me demandes s’il marche ? Marie ! Viens voir … Il me demande s’il marche, mon engin musique. Mais, mon pauvre vieux ! il vole, il court, il pète, il saute ! Ecoutez-moi ça ! Ecoutez tous ! Silence !
Et le beau fier-à-bras embouchait avec componction son instrument, suçait son cher cornet, crachait à l’intérieur, les joues gonflées à éclater, décochant vers le ciel, la tête écarlate, sous les regards à la fois moqueurs et appréciateurs de quatre amis réunis en rond, une longe pétarade de trois notes, sans début ni fin, sans queue ni tête, un éclat de rire d’enfer qui retombait grotesquement sur le public éberlué, et sur le joueur lui-même, lequel, essoufflé à présent, fatigué, secouait frénétiquement son embouchure, goguenard, en s’écriant sous les applaudissements trompeurs et mêlés de huées :
- Après l’effort, toujours évacuer la bave …
Ce digne occupant de maison vide, ce barbu rieur, ce poilu, ce chevelu, éternellement coiffé de son galurin, comment lui en vouloir ? – car enfin, il l’aimait son cornet. Il l’exhibait partout, tout cabossé et blanchi par plaques, attaqué déjà, à de certains endroits, par le vert-de-gris. C’est aux puces, évidemment, qu’il avait dû se le procurer. Et il était fier comme Artaban que l’on eût décidé, accepté après force discussions, de le placer en tête de colonne, encadré par deux trombones, dans la parade.
- Il est beau mon cornet, Marie ! Il est super, incroyable. Dis-moi qu’il est beau, qu’il est magnifique. Tu m’écoutes ?

Il était trois heures tapantes, une après-midi de dimanche, quand la parade s’est mise en marche. D’abord venait une grosse banderole jaune, tenue par des enfants : « On a raison d’occuper les maisons vides ! ». Puis s’avançaient les musiciens, qui se réduisaient au trio du corniste et des deux trombones, parce que l’on n’en avait pas trouvé davantage. Ils étaient suivis par un unique jongleur, enfant de la balle qui exerçait son art avec des œufs. Le clown, à ses côtés, lui en portait obligeamment une provision dans un panier, en prévoyance d’un désastre. Et puis défilait en désordre, par-derrière, la petite bande des occupants du 14 de la rue Jacquier, celui-ci chahutant, celui-là bougonnant, qui traînant la jambe, qui se demandant, le front ridé, mais un sourire béat aux lèvres, dans quelle aventure ridicule le Comité les avait embarqués. L’un d’entre eux menaçait de sa canne un grotesque mannequin censé représenter le promoteur immobilier, tandis que, seul en queue de peloton, le vieil Algérien conservait comme à l’ordinaire une attitude stoïque, fataliste, résignée. Il devait avoir le pressentiment qu’il était au bout du rouleau, mais il restait droit, tenant beaucoup à sa grande dignité de solitaire, et de tous, c’était lui que tu préférais, Joseph ! Quant à vous les supporters, les piliers du Comité de soutien, vous veniez en dernier, vigilants, protecteurs, imbus de vous-mêmes, portant les banderoles les plus compromettantes, contre les spéculateurs, la police, les laquais du gouvernement, fermant glorieusement la marche.
Mais toi, en fait, pour être exact, tu te tenais plutôt sur les bords du défilé, d’une façon louche, rasant prudemment les caniveaux, près du trottoir, comme si tu avais honte. Cela te gênait de te trouver ainsi au vu et au su de tous, en pleine rue. Les slogans s’empêtraient dans ta bouche ; les chants révolutionnaires s’étranglaient dans ton gosier. Comme le vieil et triste Algérien, en toutes circonstances, tu n’étais jamais complètement solidaire, et d’ailleurs les vrais croyants, Martial le premier, t’avaient à l’oeil.
Vers l’avant au contraire, la fête gauloise battait maintenant son plein. Le clown envoyait des baisers aux habitants du quartier, lesquels, en couples, s’étaient postés aux fenêtres, ébahis d’abord, puis les bras croisés, laissant la télévision dégoiser toute seule devant les chaises vides du salon, pendant que les gamins dégringolaient l’escalier pour savourer plus confortablement, du porche des immeubles, les sons exquis de l’orphéon, faisant la nique au corniste avant de remonter précipitamment quand débouchait, en rangs sévères, l’arrière de la colonne, composée des militants grâce auxquels le fête tournait à l’enterrement.
On traversait des cités nouvelles, les zones reconstruites du quatorzième arrondissement ayant déjà subi le sort promis au 14 rue Jacquier. La parade troublait la paisible digestion des dimanches, la libre appréciation télévisée des sports dominicaux, du tiercé d’Auteuil. Et tout cela pour offrir une misérable fête païenne, une fanfare du dernier niveau, quelques pitreries, le piteux spectacle des œufs écrasés sur le macadam, des chants sans grandeur, honteusement psalmodiés, des idées courtes, débitées à l’emporte-pièce, des caricatures dénuées de subtilité, tracées à la hâte sur quelque mauvaise toile trouée qui s’effilochait au vent.
Et pourtant la bonne volonté, la bonne humeur n’étaient pas entièrement absentes au rendez-vous. Marie expliquait à Marius, en les déplorant, les saloperies opérées en cachette par les enfants dans les caves. Pour la énième fois, Chantal lançait une œillade incendiaire à Martial, dont le mérite était de tenir bon, héroïque tel un soldat sous les flèches.
Et toi, Joseph ! les mains dans les poches, faisant semblant de flâner en goûtant le bon mot, la bonne mine de chacun, c’est bien plutôt aux cuisses de velours de Maud que tu pensais, imaginant ce qu’elle pouvait faire, au même moment, avec Muriel à Sarcelles, chez sa mère, où elle devait, normalement, passer le dimanche en famille.





Le soir de ce même dimanche, tu devais retrouver Maud en compagnie de Pierre-Paul Petit.
Bien qu’il ne fut pas à proprement parler un prêtre, seulement un prêtre laïc, si l’on peut l’être, toutefois il vous suivait de loin, s’enquérant aimablement de l’état de votre petit ménage, votre petit navire qui devait, depuis le départ, lui donner de vives inquiétudes. Mais malgré ses instances répétées, Maud ne se décidait pas à fréquenter le cercle de lecture de la Bible dont il lui avait indiqué l’adresse. Quant à toi, pire encore, tu croyais la connaître, la Bible, et peut-être mieux que lui ; tu étais certain de n’avoir nul besoin de la relire. Vue à la lumière de ton court passé, puisqu’elle avait trôné des années sur ton bureau, dans la traduction de Dhorme, la Bible était pour toi de l’histoire ancienne. Mais en réalité, tu avais progressé péniblement jusqu’au Lévitique, où tu t’étais enlisé dans la monotonie des rituels. Le volume était resté cependant bien en évidence, entre deux presse-papiers représentant deux chiens, cadeau d’une charmante cousine, qui t’avait dit en te les offrant : « J’ai choisi les chiens, mais il y avait aussi deux taureaux, et je crois que tu aurais préféré ceux-ci… ». Et de longtemps tu n’avais rouvert la Bible.

- Alors ! et ta rue Jacquier ? questionnait Maud.
- La rue Jacquier tient donc encore ? enchaînait Pierre-Paul Petit.
- Et comment ! plus que jamais. Nous avons organisé aujourd’hui même une parade, une sorte de kermesse de soutien, avec défilé sur le quartier, répondais-tu d’un air important. Peu de monde malheureusement. Ils sont tous vissés sur leur siège devant le totem, face à l’idole : le poste de télévision.
- Sur ce point, en tout cas, je t’approuve, je suis d’accord. C’est la plaie des temps modernes, le concurrent numéro un des prêcheurs, des confesseurs, des philosophes, des écrivains. Et apparemment des militants.
- Notre objectif était une fête gauloise, païenne, à l’ancienne : le temps fort du soutien populaire. Mais le mime s’est dédit ; les acrobates, décommandés. Et la fanfare était lamentable, au-dessous de tout. Je me suis ennuyé à cent sous de l’heure. Du reste, j’ai horreur des foires, des rassemblements ; tout cet échauffement malsain, vulgaire …
- Vous l’entendez, Pierre ? Vous l’entendez ? Et il milite …
- Maud ! tu ne me comprendras jamais. Pas de confusion, je t’en prie. Du point de vue politique, j’en reconnais la nécessité. Mais de là à dire que j’y suis à l’aise …
- Voilà … Joseph ne sera jamais le poisson heureux, frétillant dans l’eau d’une foule, Pierre ! Mais par morale, par devoir …
- Les masses sont invincibles, criais-tu soudain. Elles en font la démonstration au Vietnam, le pays de ta famille, le tien aussi. Je soutiens le Front inconditionnellement, entendez-vous ? In-con-di-tio-nel-le-ment !
- Ne t’emporte donc pas, Joseph ! intervenait Pierre-Paul Petit, d’une voix apaisante. Mais dis-moi …je vais te poser une question : est-ce que par hasard tu ne préférerais pas les masses de loin, tout de même ? derrière la vitre d’un aquarium … à distance raisonnable ? Et il est vrai que le prochain, quelquefois, ne sent pas bon. Nous aussi, nous en savons quelque chose, au Service Civil International. L’Afrique est belle sur les cartes postales et les planisphères. Mais sur le terrain, il est arrivé à des volontaires de reculer, au moment d’embrasser des enfants …
- Le fossé entre théorie et pratique, évidemment. Mais la théorie est indispensable, la théorie passe en premier. Plus tard, il faut s’efforce r de faire concorder les choses …
- D’accord, une fois encore. Et d’autant plus que dans « théorie », il y a Dieu.
- C’est une pure coïncidence hystérique … pardon ! je veux dire : historique. Nous ne sommes pas responsable du passé des mots.

Depuis un moment, Maud ne disait plus rien.
La discussion l’ennuyait. Les débats théoriques n’étaient pas son fort. Comme toutes les jeunes femmes belles et nerveuses, elle avait croisé les jambes, et elle agitait sous votre nez un pied adorable, en ayant l’air elle-même d’éprouver pour lui un vif attrait, de le juger à sa juste et immense valeur, de l’examiner avec une grande attention, à vrai dire pour mieux attirer sur lui celle des deux palabreurs. Mais son visage, par un curieux contraste, restait inexpressif, immobile, un beau calme lacustre : on pouvait aisément s’y noyer. Pierre-Paul Petit était probablement à l’abri de cette catastrophe. Pas toi.
Maud, du moins, avait réussi ainsi à interrompre votre discussion. Et tout silence, à cette époque, te rendait mal à l’aise.
- Comment allait Muriel, aujourd’hui ?
- Elle aurait bien besoin de prendre l’air, de quitter Sarcelles. Si nous partions en vacances, cet été ? J’ai envie d’écrire en Espagne, ou bien en Catalogne. Nous pourrions y louer une maison, du côté de Barcelone.
- Chez Franco ? pas question. Cette marionnette, ce fantoche laissé en place par les Américains, après la guerre ? Casals en a été si scandalisé qu’il a aussitôt rangé son violoncelle, par dégoût du monde civilisé. Et puis, j’ai à faire ici : la rue Jacquier, la bibliothèque, mes recherches …

Tu faisais une mine affreuse. Toute idée de vacances, de halte, de répit te répugnait. De même que le dimanche était pour toi un jour comme les autres, et même celui où, par passion du contre-courant, tu te sentais le plus enclin à travailler, de même la baisse d’activité de l’été à Paris te donnait subitement, par esprit de contradiction, par fantaisie, l’envie de remuer ciel et terre. Evidemment, cette belle ardeur faiblissait vite, et tu ne t’apercevais pas que cette fière antipathie pour les pauses, au lieu d’être positive, en réalité désorganisait ta vie. Tu n’avais guère le sens du rythme, du grand tempo, Joseph ! Pour toi finalement, c’était tous les jours dimanche : la semaine du grand seigneur …
- Ou bien, si tu refuses Barcelone, pourquoi pas Barcelonnette, les Alpes du sud ? … concédait Maud, d’une voix timide.
- Pas davantage ! Je n’ai pas le temps. Ou alors si tu y allais seule, avec Muriel …
- Allons ! intervenait Pierre-Paul Petit d’un ton conciliateur, paternel. Maud ne te demande pas la mer à boire. Pourquoi refuser de vous oxygéner dix jours ? Tu en as du reste autant besoin que Muriel. Tu t’étioles. Pas un jour en forêt, pas un jour en montagne ; la prison dans les gaz de Paris. Je connais un peu la vallée de l’Ubaye, je vous la recommande. Pourquoi ne pas y faire une petite ascension, Joseph ?
- Mais pour la bonne raison que j’ai encore une étagère de bouquins à lire, une tonne de revues et de journaux à compulser. Et puis je dois écrire …
- Ecrire est son rêve, Pierre ! il y songe sans cesse et ne le fait jamais.
- La paix, toi ! Ne parle jamais de cela ! Et surtout pas devant Pierre.
- Allons, allons ! Ne vous chamaillez pas ! Réfléchissez plutôt à ce que je viens de vous dire : pourquoi ne pas entreprendre l’escalade d’une petite montagne, cet été prochain ? Pour changer un peu …

Tu tombais des nues. Une ascension ? – à quoi bon !
Depuis des années, tu t’enfermais, tu te terrais volontairement dans la ville, arpentant fébrilement le pavé, l’horizon barré par des immeubles. Avec obstination, tu cherchais un trésor caché dans la rue, sous le macadam de Paris, ou bien entre les pages d’un livre, mais toujours en milieu clos, te forçant à oublier qu’il existait des champs, des forêts, des montagnes – ces vastes espaces, ce grand large dont pourtant tu avais la nostalgie, sans t’en rendre compte. Tu faisais partie de ces gens qui fulminent contre la chlorophylle, proclament d’un ton provocant leur haine de la nature, pendant que filtre de leur yeux une lueur démoniaque, derrière de grosses lunettes à monture d’écaille.
Par exception, le naturisme de Lenoir t’avait plu, parce qu’il se pratiquait dans un camp, comme en prison. C’était une nature aménagée par les hommes, bien domestiquée. On s’y sentait protégé : rien n’était moins sauvage, moins naturel en fait que ce nudisme-là. Une expérience de libertin en laboratoire. Tandis que l’ascension d’une montagne, sans but, sans récompense, gratuitement, c’était l’effort pour l’effort. La révolution n’avait rien à y gagner ; ni la rue Jacquier, ni toi ; ni la philosophie, croyais-tu ; ni la recherche obscure de ton trésor. Grimper sur une montagne ? – n’était-ce pas du perfectionnement de soi à la Liu Shaoqi, de l’égoïsme pur ? Et masochiste encore ! Escalader une montagne quelconque, inconnue en plus, comme un pur et simple amateur – peuh ! Du temps perdu. De la fatigue pour rien du tout.

- Pierre dit vrai, Joseph ! nous devrions essayer … murmurait Maud, les lèvres crispées.
Et voilà ! Elle était accrochée à un nouveau rêve. Elle n’en démordrait plus.
« De quel droit s’immisce-t-il dans notre mariage, ce Pierre-Paul Petit ?  pensais-tu traîtreusement. Si chacun, une bonne fois, ne s’occupait plus que de ses propres affaires … N’est-il pas comme Tartuffe, logé dans notre couple ? »
Tu l’observais peu charitablement, à la dérobée. Son bon visage, trop rond, luisait comme un soleil de fin de journée, ou comme une poire bien mûre. Il gardait la bouche légèrement entrouverte, les lèvres en cœur, souffle figé : il devait contrôler sa respiration. Il respirait totalement l’honnêteté.
« Ainsi, vous nous suggérez une petite escalade … Bon ! on y songera. Pour peu que j’arrive à me libérer … ».
A t’en croire, tu étais plus occupé qu’un premier ministre. Tu entretenais une certaine image de toi-même. Tu posais.
Et tout d’un coup, une pensée tout à fait farfelue te traversa l’esprit.
« L’ascension, l’escalade … mais j’y pense ! la grimpette vers l’orgasme … Il faudrait tout de même qu’on y arrive. Par exemple ! Qu’est-ce que cela veut dire ? … Serait-ce cela qu’il veut dire ? Est-ce qu’il se ficherait de nous finalement, en catimini, sans y toucher … ».
Et l’œil noir, soucieux, tu ruminais cette idée, le fixant en coin.
Mais tu n’eus pas beaucoup le temps de réfléchir davantage.
On frappait à la porte. Des coups violents. Un ramdam du diable. Maud alla ouvrir et Martial, hors d’haleine, se précipita dans la chambre.
- Venez tous ! La police est en train d’investir le 14 rue de Jacquier ! Rameutez tout le quartier ! Le plus de monde possible !

Et déjà il avait tourné bride. Il dévalait l’escalier, pendant que comme son ombre, tu filais obéissamment derrière lui, laissant Maud et Pierre-Paul Petit en tête à tête.
Beaucoup plus calmes que toi, ils arboraient l’un et l’autre un drôle de petit sourire, en ne donnant pas du tout l’impression de vouloir se déranger pour si peu.





Or, quand courant derrière Martial, tu arrivas sur place, tout était déjà fini.
Un petit cordon de gendarmes gardait les abords de la maison, pendant que des maçons, convoqués en pleine nuit, travaillaient à murer la porte. Les anciens occupants du quatorze s’étaient regroupés à quelque distance de là, sur le trottoir, entourés et consolés par un tout petit nombre de défenseurs, dont fort peu étaient résidents du quartier, mais au sein desquels on voyait s’activer Chantal, l’âme du comité de soutien. Par elle tu devais apprendre qu’il n’y avait eu, en réalité, presque aucune résistance, seulement un bref affrontement pour tenter de récupérer quelques effets personnels, quelques valises. Les forces de l’ordre avaient habilement profité de la parade pour mettre à exécution leur plan qui était d’occuper à leur tour les lieux et de les sceller en l’absence des habitants « légitimes », mettant ainsi le holà à cette usurpation révolutionnaire, cette illégalité scandaleuse qui durait depuis des mois. Le promoteur était enfin rétabli dans ses droits. La maison serait rasée, un nouvel immeuble aux loyers prohibitifs ne tarderait pas à se dresser au même endroit, et, tels des émigrés de l’intérieur, les habitants de l’ancien Paris s’en iraient grossir les rangs des banlieusards. La fête était bel et bien finie. Et avec elle le rêve, le conte de fée, le court triomphe de l’idéal. La spéculation immobilière avait eu gain de cause. Comme toujours, force restait à la loi.
Assises sur la bordure du trottoir, à côté de leurs valises, Marthe et Camille pleuraient en silence, se tenant aux épaules. La tête tristement penchée, le menton enfoui dans la poitrine, le vieil Algérien se forçait encore au calme, mais on pouvait deviner que dans son for intérieur, il n’en menait pas large. Les autres avaient des mines de naufragés. Déployant ici et là sa grande énergie, Chantal essayait de consoler son monde par la verdeur de son indignation : « Les salauds ! les salopards ! ». Evidemment les mots soulagent. C’est ainsi que, peu à peu, une discussion s’amorçait en pleine rue, entre les victimes, les militants qui les appuyaient, et les témoins du drame, quelques rares badauds.
« Les vandales ! les bandits ! les gredins ! … - Mais enfin, remarquez que ce ne sont pas eux les pires, les vrais coupables ! La police fait son métier. Elle est aux ordres, faisait observer un monsieur très digne. – Oui ! les grands responsables, ce sont les requins de la finance, les aigrefins de la spéculation, les chacals de la politique. Les odieux qui, d’un coup de téléphone, écrasent des vies, tranchent des destins ! – Et pourtant, il faut bien rénover, moderniser … Paris ne va tout de même pas pourrir dans l’ancien, la vétusté. – Oh vous ! je vous vois venir : la roue du progrès … la modernité, cet affreux mot ! – Mais enfin, voyons ! Le monde entier ne va pas loger dans des bicoques pour vous faire plaisir … - Ah ! monsieur tient à son standing ! vous n’avez pas honte ? Tout cet espace libre … tandis que des familles entières s’entassent dans des lieux infects, humides, étriqués, obscurs ! protestait sévèrement Chantal. - Alors, pourquoi ne pas revenir à l’âge des cavernes, aux troglodytes, pendant que vous y êtes ? nous allons tous vivre sous la tente, ou dans des trous, si l’on vous écoute … - Mais mon bon monsieur, même Camus l’a dit, lui qui n’était pourtant pas communiste : « Toute vraie richesse gagne à être partagée ! ». – Non madame ! je ne partagerai pas mon appartement. Les partageux, on sait où ça mène ! Avez-vous lu Pasternak ? – Mais enfin, où vont loger ces malheureux ? Peut-on vivre longtemps sans abri avec des enfants comme Marthe, ou à l’âge de Camille ? – ça ! demandez-le aux pouvoirs publics, c’est à eux de s’en occuper ! - Mais le gouvernement marche la main dans la main avec les banques, les affairistes, les spéculateurs ! – Aussi faut-il en changer. C’est là toute la question du logement ! affirmait Martial d’une voix stridente. – Croyez-vous sérieusement, monsieur, à la possibilité d’un bon gouvernement ? N’est-ce pas une contradiction dans les termes ? – Je pense, en ce qui me concerne, qu’il y aura toujours des laissés-pour-compte … - Ainsi, c’est le fatalisme ? criait Chantal à tue-tête. – C’était écrit ! marmonnait le vieil Algérien, c’était écrit que nous serions tous jetés à la rue. – Enfin, que faire messieurs ? que faire ? La question n’a toujours pas été résolue. –Est-ce qu’il y aura toujours des mal-logés et des maisons vides, des masures et des châteaux ? – Le pire, ce sont les monstruosités de l’architecture moderne, le style blockhaus, le retour à la fortification. Quand ils ont dessinés un seul étage d’une tour, ils tiennent les trente-six autres … Comparez ça avec les moulures, les frises, les têtes de dieux sortant des murs, la gracieuse fantaisie et l’art du superflu dans les maisons d’antan ! – Oui, pour cela je vous approuve ! L’architecture d’à présent apparaît compliquée parce qu’elle est intérieurement simpliste, tandis que celle d’autrefois était simple d’apparence parce que sa complexité était profonde. Entre les gratte-ciel et les châteaux de la Loire, je ne balance pas. Le Prince Charles a raison. – Mais si Chambord, c’est la paix, Angers, c’est tout de même la guerre …- Alors, allez-vous arrêter le progrès ? – Il s’arrêtera tout seul, comme la flamme s’éteint, faute d’huile … - Mais dites-moi quel est le feu ! le bon feu ! … »
- Le grand feu ! Le vrai fou ! Ne serait-ce pas l’amour ? répondait Pierre-Paul Petit, enfin arrivé sur les lieux, suivi de près par Maud.
- L’amour du peuple qui fait crier les murs ! renchérissait Chantal, en partant d’un grand éclat de son beau rire.
- Non, non ! L’amour général et indifférencié. La sainte Indifférence.
- Regardez donc la lune ! disait l’un d’eux en la montrant du doigt.
- Si belle de loin, si laide de près.
- C’est pourtant vrai.
- Pourquoi pleurer ?
- Pourquoi pester ?
- Pourquoi haïr ?
Tu les écoutais, tu les observais, et tu croyais qu’ils étaient devenus fous.
Ils se donnaient la main, ils dansaient.
Ils s’agitaient hystériquement sur un pan de trottoir, au nez et à la barbe de la police, qui gardait impassiblement la maison maintenant scellée, vide, qu’ils n’occupaient plus. Ils invitaient d’ailleurs, sans succès pour le moment, les dignes gardiens de la paix à se joindre à leur ronde.
On aurait dit que la parade de l’après-midi, par magie, avait repris, se prolongeant fort avant dans la nuit. Les musiciens avaient vaillamment réembouché leurs instruments, risquant le tapage nocturne.
Sur cet humble bout de trottoir de la rue Jacquier, Martial, sans se départir de son air sévère et guindé, valsait maladroitement, tout près du caniveau, avec l’ensorceleuse Chantal. Le vieil Algérien s’était mis, toute honte bue, à se dandiner avec Maud, et toi, tu essayais de gigoter, tu te trémoussais tant bien que mal en compagnie de Marthe et Camille, pendant que Pierre-Paul Petit prêchait :
- Nul risque que personne vienne nous voler le ciel bleu !
- Il est notre unique toit à tous !

































Deuxième partie


L’ASCENSION




















La petite rivière serpentait en contrebas du pré où vous campiez. Chaque matin, l’un ou l’autre d’entre vous y allait tremper prudemment un doigt ou un orteil, en poussant des cris émerveillés. L’eau était fraîche, revigorante, comme son nom qui chantait : c’était l’Ubaye.
Jadis, des hommes préhistoriques avaient répété ces deux syllabes magiques et puissantes, en hochant le menton, devant la source du torrent : « U-baye ! U-baye ! ». Peu importe ce que cela avait pu vouloir dire. Personne ne savait plus ce que signifiait exactement ces sons. Et pourtant, vous aussi, vous vous montriez l’eau en ânonnant, la joie au cœur : « l’U-baye ! ».
Il en avait toujours été ainsi, génération après génération, révolution après révolution. Et il en serait probablement toujours ainsi.
Vous aviez planté trois tentes sur la rive, sans demander l’avis du propriétaire, qui ne vous avait pas chassé. Dûment accompagnés de vos femmes, vous vous étiez mis en congé de la révolution, Martial et toi. Philippe Dagoult était aussi de la partie, avec une amie de Maud. La consigne générale était de se mettre au vert, de pratiquer l’art du hamac, goûter les joies frustes d’un vrai campement en plein air : trois couples de bons sauvages !
Des trois, le tien était le plus miné, le plus rongé par la crainte, le plus fragile. Vous aviez renoncé à prendre Muriel avec vous, n’ayant pas réussi à l’arracher à la jalousie de ta belle-mère. Maud, à toute heure, te le reprochait sournoisement, en particulier lorsque le marmot de Martial chahutait innocemment sous vos yeux, captant l’attention générale. Alors elle souffrait à crier de ne pouvoir être considérée comme une mère. Pour la consoler, tenter de l’égayer, tu l’emmenais tous les jours dans les champs et les bois, en direction des montagnes. Tout proches, de modestes sommets se profilaient. Mais à flanc de coteau, une route montait vers Jausiers et Larche, vers l’Italie, vers des Alpes plus sérieuses. Au village, un paysan à la colonne verticale tordue, tout chenu, tout courbé, condamné à contempler la terre qu’il avait labourée et semée, vous avait prévenus : «Par là-bas commence la vraie montagne … Des monts de deux mille mètres et plus. Pas si loin. Là-bas se trouve la Mortice ! »
Mais y aller voir ne te tentait guère.
Tu préférais de beaucoup t’arrêter à mi-côte, sur des collines raisonnables, anodines, où il était facile de s’égarer avec Maud sous des bosquets, dans de hautes herbes, parmi les graminées qui chatouillent les joues et qui fleurent bon. Dans ces cachettes, loin du camp et des importuns, du sévère Martial et de son marmot, le démon sexuel vous saisissait. En un éclair, quelques vêtements glissaient. Maud ne conservait que sa casquette bleue. Un sang sombre affluait à vos épaules nues. Tes oreilles se faisaient bourdonnantes. Qu’importait si, d’aventure, un berger, du haut des montagnes, vous observait perfidement grâce à sa longue-vue …
Car c’était l’heure, le temps, le lieu, l’âge propices aux accouplements sauvages. Les insectes eux-mêmes ne forniquaient-ils pas au vent et au soleil ?
A dire vrai, compte tenu de l’inconfort, la râpe de la terre rugueuse, les piqûres, imaginaires ou réelles, d’une multitude de petites bêtes gênantes, dérangeantes, la foison de griffures des pierres et des herbes coupantes, les choses ne traînaient guère. Le côté plaisant de l’affaire était vite expédié, épuisé. Tout restait naturel en somme, et sainement préhistorique. Vous vous releviez les genoux meurtris, la peau granulée de terre, évaluant avec irritation et dédain le travail des orties sur des cuisses nues, mais le sang fouetté, bruissant, grondant encore – la fantaisie passée, l’envie persistante.
Au retour, on vous plaisantait. Raide comme la justice, Martial jouait le rôle d’un père :
- Où étiez-vous donc ? Je commençais à m’inquiéter. Et qu’avez-vous fait ? - Déjà pris la route de la Mortice ?
Il était à Paris le chef de la révolution. Il était de même ici le père des champs, ayant l’œil à tout. Ton indocilité croissante lui donnait particulièrement du souci. Acceptant sa domination, l’atone Philippe Dagoult était l’enfant sage ; toi, l’enfant rebelle. C’est à peine si la cohabitation avec Maud t’était supportable ; à plus forte raison avec tous les autres. Tu te demandais comment faire pour t’isoler, au long de ces trois semaines. « Quoi ! bougonnais-tu sans que Martial entendît, est-ce qu’il n’est pas permis de s’embrasser à l’écart ? Ce que nous faisons ne se nomme-t-il pas du camping sauvage ? Et leurs tentes ne s’agitent-elles pas aussi la nuit ? Nous sommes ici pour être des naturels ! »

Bref, ouvertement ou à la dérobée, vous vous montriez dignes d’une terre généreuse. Vous semiez à tous vents, insoucieux du lendemain. Et toujours francs, bien racés, satisfaits de vous-mêmes, vous riiez, sans calculer, sans rien compter. On était loin de Paris, du naturisme policé de Lenoir en proche banlieue. Par un esprit de contradiction cependant, tu avais apporté un appareil photographique, et tu prenais des clichés de Maud nue dans les prés, un délicat service qu’elle te rendait à son tour, et qui illuminait vos journées.
Vous vous amusiez comme des petits fous, Joseph ! comme de bons naturels de l’Ubaye, mais à la moderne, à l’âge où la tribu ne se soucie plus de la perte du feu … N’était-ce pas follement agréable, Joseph ! N’était-elle pas parfaite, votre petite partie de campagne ?
Ha ! ha ! Je vous voyais, je vous considérais, je vous observais de haut, et vous ne le soupçonniez pas. Vous ignoriez qui j’étais. Ha ! ha ! Sans vous douter de rien, vous poursuiviez vos petits jeux en toute innocence, tels des moucherons de l’Ubaye ! Six misérables moucherons, se remuant, sautillant, claudiquant au creux de ma main !
Une demi-douzaine de petites bestioles perdues dans la nature, à ma merci dans ma paume.






- Saviez-vous que cette contrée était italienne jusqu’à une date récente ? 1713 … pérorait Martial, de grand matin.
Il ne ratait aucune occasion de se mettre en avant, adroit lorsqu’il s’agissait de placer ses connaissances, excitant ta jalousie.
Pour essayer de le concurrencer devant les dames, tu déployais ton art de disserter avec brio sur tout sujet, une technique à la Mirandole qui suppléait largement aux défaillances de l’érudition.
- Tiens donc ! L’Ubaye est d’une acquisition aussi récente ? Première nouvelle. J’en ignorais tout. Soit ! Entre la France et l’Italie, c’est un roman d’amour de deux millénaires et demi. Quel pays nous est plus proche ? quelle langue plus facile ? J’ ai acheté un lexique, et j’en sais déjà cent mots. Puis « Ubaye », de toute façon, est le cuir de quel idiome ? l’imprécation de quelle horde ? Et qu’est-ce en somme, une frontière ? Un front de bataille évidemment. Mais aussi le front d’un visage tout autre : une figure qui nous ressemble étrangement, dans le gracieux miroir. Et enfin, la propriété étant le vol, cette vallée est à qui ? A moi ? ou à nous ?
- Bien parlé ! répliquait Martial d’un ton strict. Les Gaulois ont en effet ravagé Rome en 399 avant notre ère, et la terre tout entière est à nous. Je tiens néanmoins à te mettre en garde, Joseph ! Fais très attention : tu verses aisément dans l’ultragauchisme.
- Si nous faisions une virée en Italie, par le col de Larche ? suggérait Philippe.
- Oui, oui ! c’est ça : en Italie ! en Italie ! applaudissait Maud des deux mains, saisie soudain d’une frénésie qui tranchait avec son calme foncier.
- Ce n’est pas une trop mauvaise idée, observait Martial d’un ton de rabat-joie. Mais n’oubliez pas que nous nous devons, avant tout, d’escalader la Mortice !
- La Mortice ? quel nom pour une petite montagne ! Je m’en moque, je m’en balance de la Mortice. Grimpez-y si cela vous chante : sans moi, sans nous ! répliquait Philippe Dagoult en se tournant vers sa jeune amie pour recueillir son aval. Il l’obtint sans difficulté. Elle faisait partie, très visiblement, de ces perles orientales si discrètes, si réservés, si cristallines, si pures, qu’elles sont toujours d’accord sur tout, le meilleur comme le pire – une malléabilité, plus précisément une fuite, une absence perpétuelle qui pouvaient passer à la rigueur pour un idéal féminin aux yeux des non avertis, mais qui se révélaient généralement, à l’usage, un piège de sables mouvants, un marécage couvert d’épines, où la plupart s’enlisaient.
- Si Philippe fait bande à part, nous ferons, quant à nous, bande à quatre ! observais-tu, narquois. De confiance, tu parlais aussi pour Maud, sans l’avoir consultée : tu étais sûre qu’elle viendrait, qu’elle serait courageuse.
- On nous a appris, au village, qu’il y a là-haut des edelweiss. Edelweiss, qu’est-ce que cela signifie? demandait Maud, curieuse.
- ‘Blanc et noble’ je crois, répondait avec le moins de pédantisme possible Martial, qui avait fait un peu d’allemand.
N’en ayant jamais vus vraiment, chacun s’extasiait.
- C’est très réactionnaire, l’edelweiss ! ironisait Philippe.

Tu étais le seul à ne plus rire, tout à coup. Et ce n’était pas à la recherche de vagues et lointaines traces d’allemand que tu fouillais désespérément dans ta mémoire. Un souvenir de lecture, à présent, resurgissait. Pour les trouver, pour les cueillir, ces edelweiss, on disait qu’il fallait risquer sa vie. Tu l’avais lu quelque part, sans savoir où. Et comme tu n’en étais pas sûr, et également par crainte du ridicule, tu te gardais bien de le leur dire.
Mais ton visage était devenu plus sérieux, à ce moment-là. Maud l’avait remarqué. Elle devait te le rappeler plus tard. Ton expression l’avait frappée alors, probablement parce que si différente de sa joie à l’idée de découvrir ces fleurs rares – de plus en plus rares même – dont elle ne connaissait encore que le nom, revêche mais séducteur, et l’image dans un dictionnaire, outre que leur valeur était encore relevée par le fait qu’il fallait les mériter par un effort, souffrir pour les obtenir, par une ascension difficile.
Or, au contraire, pour toi l’excitation promise dans cette aventure faiblissait. Tu étais saisi d’un doute superstitieux.
Pourtant, il eût été malaisé de reculer.
Dans le brouillard d’un rêve, tu entendais Martial déclarer :
- Nous devons le faire, et donc nous le ferons. Départ demain matin, dès six heures !







Il était plus de huit heures quand vous êtes enfin partis.
Philippe vous a souhaité bonne chance, et Martial lui a confié son enfant qui pleurait, avant de prendre la tête de la marche. Vous avez quitté la route départementale pour prendre le sentier qui monte parmi les chênes verts. Martial avait déjà adopté son rythme, un pas lent et résolu de montagnard qu’il tentait d’enseigner à sa femme, pendant que tu musardais par derrière avec Maud. Vous étiez tous les quatre avares de paroles. Le soleil, l’exercice t’enivraient, et aussi le spectacle de la petite casquette bleue de Maud, dont tu trouvais provocante la visière relevée. La journée s’annonçait d’une chaleur plombante. Passés les chênes verts et les épicéas, venait le tour des pins d’Alep de vous faire escorte, annonciateurs de l’aridité de cette partie du pays vers laquelle vous vous dirigiez. L’effacement progressif de la végétation produisait en toi une joie bizarre, un étonnement et presque une jubilation de voir la nature tondue, mise en ordre et soumise au cordeau, réduite ainsi à son expression la plus simple, sous l’emprise austère de la sècheresse.
La montée était longue mais sans difficultés sérieuses. Martial s’était procuré, on ne sait comment, une carte d’état-major, et il s’arrêtait de temps en temps pour vérifier l’exactitude de la progression de votre petite troupe, annonçant la cote avec une satisfaction visible : mille mètres. Mille mètres seulement !
A ce niveau, tu avais choisi une piste de franc-tireur, attaquant la rocaille par une voie parallèle, et les laissant tous les trois cheminer à leur rythme, sur la gauche. Tu accélérais le pas. De plus en plus dominants, les cailloux excitaient ton impatience en te tordant le pied. Soudain, un cordon noir s’est dénoué sur le sol, devant ta semelle. Tu dérangeais quelqu’un. Il hésita un instant, avant de se glisser avec indolence sur le côté, pour te laisser le passage.
- Attention ! un serpent ! crias-tu à la cantonade.
Mais il était poli et généreux, ce serpent qui se dorait tranquillement au soleil, sur ton chemin. Tu troublais sa solitude ; et chevaleresque, il te laissait la place.
Trois heures pleines avaient passé. Vous vous enfonciez dans une mer de cailloutis.
- Il est onze heures. Faisons une pause ! décréta Martial.
- Où est donc la Mortice ? lui demandas-tu.
- Par là-bas sans doute …, fit-il après avoir jeté un rapide regard sur sa carte.
Son index maigre désignait un mont chauve, une courbe voluptueuse comme un sein nu, qui semblait à portée de la main, prêt à être cueilli.
Tes yeux exprimaient une certaine déception. Il en était toujours ainsi ! Tes désirs trop violents te trahissaient.
- Ce n’est que cela, la Mortice ? cette pâte molle …
- Nous ne sommes que dans les Basses Alpes, observa Maud qui devinait ta pensée.
C’est alors qu’un sifflement vous fit tressaillir. Un son strident, réverbéré dans l’air des cimes.
- Je crois bien que c’est une marmotte, chuchota d’une voix peu rassurée la femme de Martial.
Quatre paires d’yeux la cherchaient, fouillant le versant.
Le sifflet reprit, perçant.
- Je crois que je l’ai repérée … je crois que c’est là-bas, devant le grand rocher rectangulaire, as-tu susurré à Maud.
- J’en ai la chair de poule, fit-elle.
Dans la direction du cri, à cette distance, on devinait plus qu’on ne discernait une masse brune : l’animal fièrement hérissé sur ses pattes de derrière, la marmotte irritée, vigilante.
- On dit qu’elles s’accouplent tout de suite après avoir fini leur hibernation, remarqua Martial.
- Et là ! s’écria Maud, un chamois qui grimpe sur le rocher !
- Un chamois, ou une chèvre sauvage ? fit Martial, tout pensif.
Personne ne répondit. Cette série d’événements vous avait rendus songeurs. Ainsi, la vie abondait sur la Mortice. La montagne était pleine de signes. Vous vous êtes remis à grimper en silence.
Midi approchait. Le soleil cognait. Dans les esprits se faufilait une légère lassitude. Le sommet désiré n’était pas plus proche. Il paraissait au contraire avoir reculé.
- Vérifie encore une fois sur ta carte ! as-tu brusquement dit à Martial. Tu es bien sûr que c’est par là, la Mortice ?
Mais fort heureusement, après un long faux plat, une surprise vous attendait.
Dissimulé par la hauteur, le chemin, en fait, redescendait, découvrant à l’improviste un petit lac caché d’un bleu-vert ravissant.
- Ce lac d’altitude ne figure pas sur ma carte … observa Martial.
N’empêche que l’endroit était idéal pour faire halte. Les deux couples se séparèrent.
Tu mourais d’envie de jeter tes vêtements à terre et de plonger, mais l’eau à cette hauteur était glaciale. Il y avait mieux à faire. Il y avait beaucoup plus urgent même, que de prendre une collation. Un roc assez élevé présentait la forme d’un grand divan. A l’écart, il donnait à penser. Il n’était pas incongru, ni autrement difficile d’y entraîner Maud, toujours docile et bien disposée, de l’étendre sur cette couche dure, mais dans un angle favorable, et d’imiter l’acte des marmottes au sortir de l’engourdissement de leur long hiver.
Et encore, Joseph ! une fois encore !
De l’idée à l’envie, de l’envie à l’action, tu n’as fait ni une ni deux. Au seuil de la Mortice. Face à elle, en plein midi. En pleine lumière. N’avait-elle pas raison, ta mère, de te soupçonner, de te lancer au visage, de l’air de ne pas y croire : «  Mais enfin, mon fils, serais-tu un débauché ? ».
Un plat et vulgaire débauché, riant sans rien entendre, se donnant du bon temps en plein soleil, sur le sentier de la Mortice. Tu ne réfléchissais pas, tu ne voyais rien. La Mortice se dressait sous ton nez et tu restais aveugle : un aveugle étudiant, féru de livres, qui a l’étude pour alibi, et qui n’étudie pas.
Ta première escalade était la Mortice. Ce nom te semblait un peu suspect, équivoque, délicieusement louche. Mais tu persistais à ne pas comprendre ce qu’il signifiait.
Il eût fallu probablement que je misse les points sur les i, que je l’écrivisse en toutes lettres : la MORTICE.
Non ! tu restais englué dans ton œuvre, collé à la peau de Maud, à sa jeune chair molle et dorée, croquante sur la pierre nue, tous les deux ronronnant, nu-tête au feu de midi.







De la pierraille ! rien que de la pierraille ! Il n’y avait, après le lac, plus un brin d’herbe, pas une fleur ; uniquement les cailloux brûlants, d’une blancheur éblouissante, reflétant la lumière d’un soleil trop bleu. La chaleur crue du commencement d’après-midi vous accablait.
« Quelle montagne épouvantable ! commenciez-vous à penser, sans oser le dire à voix haute … « Le désert ! un succédané de l’enfer ! il ne manque que le soufre ! » te disais-tu quant à toi, de plus en plus amer. Ton enthousiasme était passé, tes jambes fléchissaient, et, cédant à Martial l’honneur de la tête de cordée, tu t’étais prudemment laissé glisser en queue de peloton.
Le moment de la souffrance était venu, ce temps de l’escalade où l’on se prend à regretter de n’être pas resté tranquillement chez soi, dans la plaine ; où les dimensions imprévues de la nature, sa force, son indifférence, le poids mort des pierres vous étouffent ; où éclate à chaque pas la disproportion entre la petite fourmi articulée qu’est l’homme et la paroi formidable, inerte, inébranlable, sur laquelle il s’accroche : l’inégalité absurde du combat avec la nature.
«  Mais pourquoi, pourquoi donc suis-je venu ? qu’est-ce que je fais là dans cette galère ? q qqui a eu le premier cette idée saugrenue ? ». Evidemment c’était Pierre-Paul Petit. Et puis Maud, et Martial. Ce Martial qui maintenant, les dents serrées, l’œil vissé sur la cime, s’accrochait, luttait, tenait bon. Sans doute trouvait-il qu’il eût été déshonorant d’abandonner, à ce stade. Le sommet, la victoire étaient proches. Si loin pourtant. Chaque mètre, chaque pas à présent demandait un effort inimaginable, comme si la montagne était devenue soudain un aimant, une lourde masse absorbante : vous n’étiez plus sur elle, mais en elle, engloutis dans son intérieur, dans ses entrailles. Elle vous tenait dans son flanc, la Mortice ! De fait, tu entendais à travers le pesant silence, de plus en plus fort, son souffle, son râle : les bruits de la bête vivante ; des sons, indice du fonctionnement d’un énorme organisme étrange, qui se mêlaient, en écho, à vos propres halètements.
«  Plus haut ! encore plus haut ! … Tout près ! encore un peu. Non ! encore … ». C’était l’heure de la patience, quand il faut savoir endurer, durer, pousser un peu plus loin la limite atteinte par ses muscles, ses nerfs, apprendre ce qu’est l’effort, le dépassement, l’endurcissement : le second souffle.
«  C’est une leçon indiscutablement … te disais-tu en grimaçant. Une bonne leçon ! ».
La montagne t’enseignait plus que cent livres, Joseph ! Elle te donnait, en silence, une bonne leçon de choses.
« Et des quatre, c’est encore moi le moins frais … » constatais-tu avec accablement. Les deux femmes, souffrant sans se plaindre, grimpaient comme de jeunes chèvres. Martial peinait, mais en montrant du cran. A ton grand regret, tu étais le plus misérable ; tu en avais honte, tu te promettais de changer de vie, de t’entraîner.
« La prochaine fois, je serai préparé. Mais pour le moment, tenir … tenir jusqu’au sommet. »
Celui-ci avait l’air de s’arrondir. A n’en plus finir. La pente était, malgré tout, devenue moins forte. Mais sur ce mont pourtant peu élevé, en ce mois de juillet, des plaques de neige stagnaient encore. Au fur et à mesure que la montagne se rétrécissait, en approchant de la cime, un vent glacial s’installait, émettant un ahanement sinistre, qui créait une légère angoisse, de quoi déclencher un brin de folie, un petit commencement d’hallucination chez les grimpeurs, sous l’emprise de la désolation du lieu.
« Nous y voilà enfin ! fit Martial en laissant tomber lourdement son sac. Nous l’avons eue ! Nous avons conquis la Mortice ! »
Les mains plantées sur les hanches, content de lui-même, il goûtait sa victoire.
« Pour une montagne à vaches, c’en est une … J’aurais dû apporter mon piolet. »
Pour les grands militants, le piolet était une arme magique. La simple évocation de ce mot démolissait les trotskystes. Ils en pâlissaient, blêmes de peur à leur stand, racontait volontiers Martial.
« Pas vrai, Joseph ? »
Tu n’avais guère envie de parler. Plutôt celle de redescendre au plus vite, sans t’attarder davantage sur ce décevant sommet.
Et peu rassurant. Dans la brume légère, à la lumière déjà quelque peu déclinante, même la vue sur les vallées n’avait rien d’exaltant. Tu songeais que l’on avait raison d’affirmer que toutes les victoires ont un goût de cendres.
« Joseph ! si nous redescendions … murmura Maud, juste à ce moment, exprimant ta pensée tout en se frottant contre ton épaule.
Du reste, il faisait froid après avoir fait si chaud pendant la montée. Décidément, c’était insensé : on s’acharnait des heures durant à grimper sur un sommet, et on y restait à peine trois minutes. Une fois sur le pic, arrivait la peur. Et puis la déception. Le rocher était ici tout à fait le même qu’en bas, pas plus beau ; peut-être même moins. Finalement vous vous étiez dupés vous-mêmes : la Mortice était un leurre.
- Redescendons ! dit Maud d’une voix pressante.
- En effet, il n’y a rien de plus à faire par ici …Au reste, il se fait tard, observa Martial. D’après ma carte, il doit être possible de redescendre par ce versant-là. Cela nous permettra de déboucher dans la vallée beaucoup plus près du village et du camp.
Il désignait du doigt le côté exactement opposé de la montagne.
- Oui c’est ça ! Repartons vite … dit sa femme en frissonnant.

Prendre un nouveau chemin était intéressant et la descente alla bon train. Sur ce versant également, alternaient pierres et bancs de neige. Puis quelques herbes réapparurent.
Et tout à coup, ce fut le miracle.
Modestement cachées au creux de la rocaille, humbles, discrètes, presque honteuses de leur beauté, quelques fleurs, quelques étoiles : les edelweiss. Puis d’autres, d’autres plus bas ; d’autres encore, en nappes toujours plus nombreuses : un champ d’edelweiss. Ces fleurs si précieuses, si rares, ici à foison ! Comme vous couriez sur ce pan de montagne ! comme vous vous extasiez ! Et tout de suite la cueillette, la récolte, le saccage, le pillage : c’était à qui en posséderait le plus … Il y en avait tant et tant.
- Ne sont-elles pas mignonnes, ces étoiles des neiges ? disais-tu en en plantant une dans les cheveux noirs de Maud. Comme beaucoup de femmes d’Asie, elle avait une belle chevelure de jais, droite et drue.
Le duvet de ces plantes cotonneuses faisait aussi songer à celui qui couvrait la peau de Maud, en de certains endroits secrets.
Vos sacs se remplissaient, et tu en ornais aussi les pages d’un livre de Lanza del Vasto, que tu avais emporté.
Il fallut enfin s’arracher à ce lieu, à la pente aux trésors. La journée était avancée. Le soleil avait disparu de l’autre côté de la montagne : il fallait rentrer avant la nuit. Vous avez descendu rapidement le versant. En contrebas du champ aux edelweiss, la végétation renaissait. Peu à peu des arbustes, des broussailles entre lesquels il devenait plus difficile de se frayer un chemin. Pourtant, à la lumière tombante du jour, la vallée se dessinait, se précisait là-bas. Les oiseaux, les insectes s’étaient tus. Mais le son de quelques cloches, les aboiements des chiens montaient des villages qui se profilaient dans le lointain, trouant par moments le silence, le rendant plus épais, plus oppressant encore, sous la cavalcade de vos pas. On devinait, à faible distance, l’agitation familière des hommes et des bêtes. On sentait, avec l’approche du crépuscule, la vague inquiétude qui accompagne la descente de la paix du soir. Vous étiez émus par cette rumeur ordinaire, dont vous restiez encore séparés. Conscients d’en demeurer cruellement à l’écart, vous vous hâtiez. Au camp, là-bas, Philippe Dagoult devait normalement commencer à guetter votre retour. Il vous attendait. Peut-être sa jeune amie songeait-elle à vous mitonner un plat chaud, une soupe campagnarde – et pourquoi pas quelque soupe au tamarin, vietnamienne …
C’est alors que Martial qui dévalait la pente quelques mètres plus bas, devant toi, se retourna subitement, en poussant un cri de stupéfaction.
Tu te rappelles sa figure effarée, sinistre, de bête prise au piège ? Tu ne lui avais jamais vu une mine pareille.
- La voie est coupée, dit-il. Il faut remonter, rebrousser chemin.
Tu restais figé devant lui. Tu ne pouvais croire, comprendre ce qu’il voulait dire.
- Une barre rocheuse, expliqua-t-il. La vallée est inaccessible de ce côté.
Vous vous regardiez, subitement muets. Malgré l’effort pour le cacher, vous lisiez l’angoisse dans vos yeux, vous la perceviez dans vos gorges serrées : une peur commune. Tu avais la bouche sèche. Une énorme fatigue s’abattait sur toi, comme une masse, et un dialogue intérieur s’amorçait à toute allure sous ton crâne, dans ton cerveau transformé en moulin déréglé, aux ailes affolées : « Remonter ? Quoi ! Reprendre la route de la Mortice ? refaire tout le chemin de la journée alors que la nuit tombe … Allons donc ! c’est une galéjade. Un sauve-qui-peut. Il en a de bonnes, Martial. Et c’est notre chef !… ».

Tu l’observais avec des yeux nouveaux, une curiosité ironique. Son visage qui t’inspirait un si grand respect, que tu trouvais si beau, si noble, ce visage de patricien était maintenant altéré par la peur. Pour la première fois, tu remarquais ses lèvres gercées, blanches. Vos gourdes étaient vides. Il devait avoir, comme toi, très soif. Il était exténué. L’image du chef invincible s’était effacée. Et c’est lui qui vous avait égarés. Le meneur avait fait fausse route, il s’était trompé : une faute grave, une lourde erreur, inadmissible.
« Un pareil chef ! … C’est inadmissible, inadmissible ! Et ça se dit un chef !... », scandais-tu intérieurement, avec colère.
Tu descendis pour vérifier, car tu n’avais plus confiance.
En effet, la route était barrée. Un à-pic vous séparait de la vallée, et la nuit serait bientôt là.
Un début de panique saisissait les deux femmes, tandis que Martial ne bougeait pas, effondré.
Et brutalement tu te lanças en avant :
- On remonte ! on remonte pendant qu’il en est encore temps ! En avant ! Suivez-moi, suivez-moi tous ! »
Tu t’efforçais de courir, autant que cela t’était possible, en direction du sommet. Sans t’occuper de savoir si on te suivait ou non, tu prenais la tête des opérations. Ta fatigue, tu ne la sentais plus. Peut-être voulais-tu avant tout te sauver toi-même : tu ne te retournais pas. Mais instinctivement, tu étais pourtant bien certain que Maud, elle au moins, te suivait.
Tu as retraversé le champ d’edelweiss, sans leur accorder le moindre regard. Mais ensuite commençait la grimpée dans les cailloutis, et la pente était beaucoup plus forte que tu ne l’avais imaginé à la descente. Tu entendais les pierres rouler sous tes pieds, s’éboulant dans la direction de Maud, en contrebas.
- Attention aux chutes de pierres ! lui crias-tu avec irritation et sans regarder en arrière. Et les deux autres, est-ce qu’ils nous suivent ?
Maud ne répondit pas.
Alors seulement tu te retournas. Maud était bien là, un peu en dessous, plus calme que toi, efficace, silencieuse. Mais Martial et sa femme avaient disparu.
La baisse complète du jour t’affolait, et ralenti encore par les éboulis, tu t’énervais.
- Vite ! Vite ! Avant la nuit ! crias-tu de nouveau à Maud.
Son courage, son silence, son endurance t’impressionnaient : tu l’admirais.
«  Mais où est donc Martial ?  te disais-tu en toi-même. Blessé ? ou résolu à camper sur le versant ? En tout cas, il faut aller de l’avant. Aller chercher du secours … ».

- Pressons-nous, Maud ! Martial est peut-être en danger. Il faut aller demander du secours ! t’écrias-tu encore.
En vérité, à cet instant, tu te prenais pour un chef. Et un vrai, Joseph ! Ainsi que dans les hordes primitives, parmi les bandes d’éléphants ou de singes, tu jouais au nouveau meneur, le plus jeune qui avait détrôné l’ancien, condamné. Et cette seule idée te galvanisait. L’excitation suffisait à balayer ta fatigue. Dérapant à chaque pas, tu faisais des pieds et des mains au milieu de la rocaille. Les pierres dévalaient derrière toi la pente. Sans se plaindre, Maud se débrouillait, on ne sait comment, pour les éviter.
Ainsi, vous remontiez tant bien que mal vers le sommet de la Mortice.
Tu ne pensais pas y revenir si tôt, sur ce maudit sommet. Sa forme fantasque d’embouchure de trompette te narguait, te faisait peur. A mesure que tu en approchais de nouveau, tu te sentais gagné par la panique. Peut-être la montagne allait-elle vous retenir, vous engloutir, se fendre en deux et vous absorber dans son tube, son puits, son cratère ? Peut-être la Mortice était-elle une fournaise ? Elle exigerait sa rançon, vous faisant payer cher le vol des edelweiss. Quels vermisseaux étiez-vous qui osiez vous attaquer à elle ? Vous lui aviez manqué d’égards, de respect, vous l’aviez mésestimée : elle se vengeait. La nuit était maintenant tombée et elle vous retenait dans ses griffes, vous empêchant de la quitter, de vous éloigner indemnes. Tu voyais clairement son stratagème pour vous pincer, vous châtier, vous obliger à lui payer tribut.
Petits plaisantins que vous étiez, faisant les fanfarons dans la montagne ! Vous vouliez passer par là, incognito, comme en vous jouant, en vous amusant avec la nature, avec la vie. Avec quelle insolence, quelle présomption, quelle superbe vous vous étiez élancés dans la montagne, sans préparations, sans provisions, en simples chaussures de ville.
Une montagne à vaches, disiez-vous ! La Mortice …
Vous prononciez machinalement son nom, sans faire attention à chaque syllabe, sans réfléchir à leur signification profonde : La MORT TISSE.



Le vent sifflait sur les pierres nues.
Encore un effort !
Vous étiez épuisés. Les abords du sommet restaient noyés dans l’ombre. Ce n’était pas seulement le corps qui flanchait. Aussi – plus grave – la cervelle. Les vertiges, les illusions des hauteurs s’emparaient de toi. « Il ne ferait guère bon passer ici une nuit blanche, ce qui s’appelle à la belle étoile … » t’entendais-tu marmonner à Maud, dans un rêve. A une pareille altitude, qui sait quelles rencontres vous pourriez faire, pendant une nuit entière accrochée au rocher ? Il y avait de quoi mourir de froid. Ou bien de peur … De quoi devenir fou.
Déjà ton sens de la réalité s’estompait. Tu croyais entendre des voix, des cris vagues, montant, très loin, du côté de la vallée. Et là, ces deux ombres à l’abri du monticule, au dernier virage avant le sommet … qui va là ? Etaient-ce des humains, des bêtes ou des fantômes, cette vision hallucinée, obnubilant vos yeux hagards ? Et cette lumière clignotant au loin …Quels feux follets montaient à votre rencontre ?
- J’ai peur ! dit Maud.
Elle repensait aux légendes du Vietnam. Les esprits des morts qui errent dans les montagnes. Les pièges qu’ils tendent aux vivants venus les consulter. Leurs effroyables confessions. Leurs avertissements cruels. Leurs vengeances. Leurs meurtres. Toi également, tu n’en menais pas large. « Toute cette aventure est un mauvais présage … un très mauvais signe … ». Ton mariage était d’avance condamné. Et ta vie à présent en danger. « Prisonniers de la Mortice ! Qu’est-ce que cela peut signifier ? ». Dans ta pauvre tête, tu ressassais cette phrase, une sinistre chanson.
Vous étiez bloqués sur le sommet en pleine nuit, sous quelques étoiles qui, timidement, se levaient.
- Nous voilà propres, nous sommes refaits !
- Je crois que j’ai perdu ma bague dans la montée, dans les pierres … dit tout à coup Maud d’une voix blanche.
Naturellement ! Il fallait s’y attendre : un malheur n’arrive jamais seul. Ses menottes étaient d’ailleurs si souples que Maud tordait sans effort ses phalanges, les doigts en arrière, à angle droit de la paume. Tu les trouvais fines et charmantes, aimant les tenir, les examiner, les manier. Mais la bague, il est vrai, était trop grande pour un annulaire d’aussi petite taille : elle glissait facilement. L’accident était fatal, la perte inévitable. «  C’était écrit ! c’était écrit ! » répétais-tu en ton for intérieur. Cette catastrophe, tu l’avais prévue depuis longtemps.
- Voilà du propre ! dis-tu avec colère. Et il est hors de question de partir à sa recherche. Tu es bien d’accord ?
La bague resterait enterrée sur la Mortice. Sur le versant le plus raide. Elle rouillerait dans la pierraille, et vos noms gravés à l’intérieur.
Maud se mit à pleurer, en silence.
Et toujours cette voix qui paraissait monter du ravin, comme si la montagne gémissait, comme si elle n’était pas déserte, mais habitée, vivante … Ou bien cette plainte ne sortait pas du gosier d’un gnome, et n’était que le bruit du vent sur la caillasse. Et pourtant il y avait encore cette lueur intermittente, là-bas, dansant sur la pente …
Et Maud effondrée. Et toi tout pareil à quelqu’un qui a perdu le sens. Tu cherchais les mots oubliés d’une prière d’enfance. Mais ils restaient bloqués dans ta gorge, ils s’y bousculaient, hésitant à sortir.
Derrière un rocher, deux ombres se levèrent.
Est-ce que tu divaguais ? N’était-ce pas Martial, cette apparition, cette ombre chancelante ? …Martial qui titubait, soutenu par sa femme, Martial qui se penchait misérablement vers la neige, pour la porter à ses lèvres, en manger …
Par quel miracle réapparaissait-il au voisinage du sommet ? Comment avait-il fait pour remonter si vite la pente, à supposé que ce fût bien lui ? …Sa physionomie était altérée : il n’était plus que l’ombre de lui-même. Pour un peu, tu te serais pincé jusqu’au sang pour te persuader que tu ne rêvais pas, que tous ces événements étranges, survenus sur la cime de la Mortice, un sommet où tu étais venu, passé, puis revenu si précipitamment, qui te retenait de nuit, que tu ne pouvais plus quitter, que tu ne pourrais plus jamais quitter peut-être, que tout cela gardait une réalité. La bague perdue. Le chef déshonoré. La tournure catastrophique que prenait cette petite ascension, toute banale au départ. L’obsession de la mort qui tisse, cette compagne intime, autrement plus attachante qu’une femme, et qui ne t’abandonnerait jamais plus. Dans une pénombre épaisse, un drame se jouait sur cette montagne, à coup de symboles. Ta femme sans bague, éplorée. Martial vaincu, piteux, à l’image de la révolution. Et toi, toi Joseph ! tout près de perdre la raison.
Le seul acteur triomphant, c’était la montagne. Autrement dit la nature. Autrement dit la Mort. La Mortice !








Et tout cela s’est terminé d’une curieuse façon.
Vous tâtonniez dans l’obscurité, cherchant à trouver le chemin du retour, horrifiés par la proximité du ravin, vous tenant tous les quatre par la main, sans cesser de vous demander si le mieux ne serait pas de s’arrêter immédiatement pour tenter de bivouaquer.
Mais des cris, toujours plus distincts, les aboiements d’un chien, indubitablement montaient vers vous. D’en bas on vous hélait. On agitait une lampe-tempête. On venait à votre secours.
C’était en fait la montagne elle-même qui arrivait à votre aide.
Après vous avoir effrayés, elle vous envoyait un berger.
A l’aller, sans y prêter attention, vous aviez croisé des troupeaux de moutons dans la montée. Mais le gardien était resté invisible ; vous étiez passés tout près de sa cabane muette, vide en apparence, comme abandonnée ; cependant, lui vous observait, vous suivait de l’oeil, vous épiait, vous surveillait. Des mois durant, avec son chien, il était l’unique habitant de la montagne. Il en connaissait chaque détour, chaque bosquet, chaque rocher. Et il savait très bien que sur l’autre versant, le sentier conduisait à une impasse, du côté de la vallée. Jusqu’au soir il avait donc patiemment guetté votre retour, certain que vous ne pouviez pas lui échapper, que vous étiez entre ses mains, prisonniers de la Mortice dont il était le seul gardien. Mais vous n’étiez pas repassés devant sa cabane, où, comme à l’aller, il se serait peut-être caché, sans daigner vous parler.
Et maintenant, vous sachant véritablement en danger, il venait vous délivrer, avec une sage lenteur. Philosophe, il n’ouvrirait pas la bouche pour vous gourmander, pour se moquer de vous. Son regard silencieux dirait tout, et, saisis de honte, vous vous tairiez de même, conscients de votre ignorance, de votre impuissance. Alors il vous guiderait pas à pas, éclairant le chemin avec sa lampe, arrêtant, élevant le halo de lumière, au besoin, pour mieux signaler un passage périlleux, la traîtrise d’une pierre branlante. Et la main sûre, le pied lent de votre guide vous communiqueraient une confiance nouvelle, allégeant votre fatigue, apaisant votre cœur. Arrivé à sa cabane, il vous ferait les honneurs d’un peu de son pain bis, de son lait cru. Pour la suite du chemin, il vous confierait sa lampe, non sans vous prier de la rapporter le surlendemain sans faute, cette précieuse lampe-tempête. Et le péril étant moins grand, vous continueriez seuls dans la nuit, les forces réparées, l’esprit rasséréné.
Mais avant de vous dire au revoir, il te prendrait à part pour te faire un cadeau :
- Tiens ! ça te dit ? Est-ce que tu la veux ? Mon chien, Théodore, a tué une marmotte cet après-midi, dans la caillasse. Vous pourrez en faire une fricassée. Les gens du pays les préfèrent en ragoût.
Et saisissant la bête flasque par les oreilles, tu l’avais glissée, sans oser la regarder, dans ton sac à dos. Ainsi chargé, tu avais pris place dans la procession de vaincus que vous formiez, en queue, derrière tous les autres.
Plusieurs heures de marche, à petits pas dans la nuit. Maud éclairait la route. La fatigue et la honte vous faisaient courber le dos, le tien plus arrondi encore par le cadavre que tu ramenais de la Mortice.


Vous êtes arrivés au camp passé trois heures du matin, fourbus, humiliés. Philippe Dagoult veillait, croyant encore à votre retour, après avoir longtemps hésité à donner l’alerte. Le récit de votre aventure ne lui a inspiré que cette formule lapidaire :
- La montagne vous a eus !



Vous avez passé dans la stupeur la journée du lendemain.
Rien de grave n’était arrivé, et pourtant rien n’était plus comme avant.
- Au fond nous n’avons couru aucun danger, expliquais-tu à Philippe. Tout le monde peut s’égarer en montagne. Pas une chute. Pas même un orage. Seulement la peur et l’épuisement. Un avertissement sans frais. C’est une histoire des plus ordinaires.
- La loi de la montagne … répondait Philippe.

Le plus ennuyeux était que Maud avait perdu sa bague. Tu la sentais profondément troublée, accusatrice, bien que ce ne fût pas directement ta faute. Mais elle ne manquait pas d’autres griefs. Elle souffrait de l’éloignement de Muriel, avait hâte de la rejoindre, en abrégeant ces vacances, de toute façon gâchées. Elle te considérait comme le principal responsable de cet échec, d’autant plus que Martial, quant à lui, se cachait, fuyant vos regards : il avait perdu tout prestige. L’ambiance devenait franchement mauvaise, et pour tenter de calmer les esprits, de distraire la jeune bande, tu t’étais mis en tête dès le jour suivant de servir la marmotte à table, selon les conseils du berger.

Et te voilà venu au bord de l’Ubaye, Joseph ! ayant la prétention de dépecer la bête, armé de ton couteau. Pour ce faire, tu t’étais placé un peu en amont du camp, derrière un bosquet, en un endroit isolé où personne ne pourrait t’observer, où tu serais seul à seul avec le cadavre.
Tu te croyais indifférent, de bronze, prêt à tout. L’animal était mort et ce n’était pas toi qui l’avais tué. Tu t’apprêtais à appliquer le premier coup de bistouri. Sous la fourrure douce et froide de la marmotte, la chair roulait sous tes doigts, molle. Te revenait le souvenir des dissections à l’école : l’élève, dégoûté au début, petit à petit s’habituait, jusqu’à y prendre plus tard du plaisir.
Cependant, le nez fendu du rongeur t’obsédait, comme s’il te posait une question insistante, ironique, tandis que tu tirais la peau dans tous les sens, décortiquant sans méthode. Pour une première, c’était une première ! Tu n’y connaissais rien et te sentais aussi froid et intéressé que malhabile et brouillon. A l’envers des poils, la peau bleue et blanche collait, résistait, tu t’empêtrais dans ton travail, surpris de voir rougir l’eau de l’Ubaye.
Maintenant tu commençais le dépeçage, te mettant nerveusement à trancher, sectionner, débiter. La conscience de saboter l’ouvrage s’emparait de toi.
« Pour une boucherie, c’est une boucherie … ». La bête avait été belle, ton travail était sans beauté, bâclé. Tu avais hâte d’en finir, tu t’écoeurais toi-même : « Mais qu’est-ce que je fais …qu’est-ce que je fais là, au bord de l’eau ? ». 
Et tu parvenais à te voir enfin, tu t’observais de haut : stupide, incapable, ignorant, englué dans la buée tiède de ton rêve …
« Voilà que je charcute une charogne dans l’Ubaye … Je démembre un cadavre. Est-ce moi ? est-ce bien moi qui fais cela ? »
Ta sinistre tâche se poursuivait d’elle-même. Un effroyable gâchis dont tu t’étonnais, la conscience à vif, hypnotisé par la tête chétive de la marmotte, qui pendait lamentablement dans l’eau rougie, œil fatal et suppliant, incisives visibles, la lèvre supérieure crispée en un sourire narquois. Elle avait l’air de te parler tout bas : « Mais qu’est-ce que tu as fait ? qu’est-ce que tu as fait là ? Tu ne sais pas ce que tu fais ! … »
Dans un demi-songe, tu te contemplais dans le miroir fêlé, encore opaque, de ta jeune conscience, sans parvenir à arrêter ce dépouillement, à cesser l’équarrissage, effacer ce cauchemar, te réveiller. L’effort de saisir un peu ta cruauté était déjà de trop, excédait tes facultés, tes forces neuves.
Si je t’avais dit à cet instant, tout à coup :
- Joseph ! mon cher Joseph ! Tu fais partie de ces gens de la ville qui ne sont pas capables de tuer un lapin. Tu ne saurais même pas écraser une mouche, Joseph !
Alors, je suis sûr que tu aurais protesté avec véhémence, jurant que non, promettant de me donner des preuves de ta virilité.
En réalité tu croyais t’observer, mais tu ne regardais rien encore avec une acuité suffisante. Ton attention restait diluée, rêveuse. La marmotte demeurait pour toi de la chair complètement morte. Elle n’existait pas en soi ; ou à peine.
Seulement voilà. Un petit remords te tourmentait quand même, d’une façon imprécise. La marmotte te reprochait quelque chose, au nom de tous les cadavres.
Car Joseph ! On ne sait jamais.
Dans le museau fin et aigri, narquois de la bête, dans le bout de ses dents et de sa langue, un vague quelque chose te rappelait quelqu’un que tu connaissais très bien.
Et si elle avait été un cadavre de femme, cette marmotte ? Ta femme …






Tu te piquais d’être fin cuisinier et tu as préparé toi-même le plat, pour les étonner tous. A feu vif, tu as fait sauter les morceaux dans une poêle, fortement et brièvement, le bras dansant, à la chinoise. Au moment de remplir les assiettes, de servir, tu n’étais pas peu fier. Au reste, les convives aussi n’étaient pas sans espérances. Pour la première fois, on allait goûter de la marmotte. Ils frétillaient tous, autour de la table pliante, te faisant confiance.
Philippe Dagoult, le premier, entama ce mets nouveau.
- Pouah ! fit-il en recrachant sa bouchée. C’est immangeable !
- Ce n’est pas très bon, en tout cas … dit Maud en faisant un effort pour avaler.
- La marmotte n’est pas un animal comestible ! prononça sentencieusement Martial.
En tant que créateur du plat, tu feignais d’en manger un peu plus que les autres, mais il fallut bien se rendre à l’évidence : le contenu de la poêle et des assiettes était immonde, bon à jeter aux ordures.
La Mortice s’était vengée. La marmotte également.
Le surlendemain, Philippe monta à la cabane du berger pour rendre la lampe-tempête.
- Tu diras de ma part à ton ami qu’il n’est qu’un jeune imbécile ! dit le berger à qui Philippe Dagoult racontait tes exploits de maître queux.
«  Je ne sais trop ce qu’il a voulu entendre par là, commenta Philippe, mais peut-être eût-il été préférable de cuisiner la marmotte en daube, dans une sauce épaisse ? »


Ces vacances à la campagne tournaient mal, décidément. Il était sans doute temps de rentrer à Paris. Maud devenait de plus en plus nerveuse. Tu avais appris à te méfier de son faux calme. Prise d’une impulsion incontrôlable, elle était capable de lancer tout à coup un objet, le premier sous sa main : livre, paire de ciseaux …Ces accès de violence t’effrayaient. Tu étais pourtant aux petits soins pour elle. Tu la choyais, ou te figurais le faire. Elle pouvait se lever tard, comme une reine. Tu te chargeais à sa place des corvées du camp ; tu lavais sommairement le linge.
Le dernier soir, pour comble de malheur, Maud jeta dans l’Ubaye, en un mouvement de colère subite, les clichés qui vous immortalisaient, vous représentant l’un et l’autre, en ce bel été, pour toujours, nus dans les champs, à l’ombre de la Mortice.




































Troisième partie


LA CHUTE























La paix approchait au Vietnam, et par conséquent les bombardements redoublaient. Avant de s’arrêter de tuer, il fallait, au paroxysme de la crise, toucher l’œil du typhon de la folie, il fallait encore et encore, des sacrifiés.
Dans le même temps, sur le territoire national, une autre guerre faisait rage. Une énergie colossale, en pure perte, était employée à s’injurier, se critiquer, défaire de la main gauche ce qui se faisait de la main droite, tant il était difficile de se priver de cet énorme plaisir : le prurit de l’autodestruction. Mais, Dieu soit loué, on ne se tuait plus que rarement : la funeste guerre des classes avait fini par perdre un peu de son attrait. Pourtant, un jour de février, tu avais vu ton ami Martial pleurer à l’enterrement public d’Overney. Il y avait de quoi ; vous pouviez facilement vous identifier à lui : il était jeune comme vous, comme vous il avait des lunettes, une barbe, une mine crédule, égarée. Et il était mort pour la Cause, c’est-à-dire au fond pour rien, presque rien. On l’aurait vite oublié. Il n’aurait pas sa place dans les dictionnaires, les manuels d’histoire. Seules quelques mémoires en conserveraient pieusement un fragile souvenir – et pas forcément celles des ouvriers qu’il pensait défendre. Pourquoi lui était-il mort, et pas Martial par exemple ? pourquoi pas toi ? Injustice et absurdité ! Mais aurais-tu jamais eu l’audace, quant à toi, de défier les gardes devant les grilles de Billancourt ? Tu étais bien trop occupé à écrire à Danielle, en Allemagne, des lettres enflammées, sur les mignonnes tables rondes des cafés du quatorzième, au Zeyer, au Liberté, aux Mousquetaires, en cachette de Maud. L’amour et non la guerre ! Ou plutôt l’amour avant la guerre … Car hélas ! et si l’amour aussi nous conduisait à la guerre !
Maud ne se doutait de rien, croyais-tu. Les lettres bleues de Danielle s’entassaient en haut d’une armoire, à peine cachées, et tu ne t’en souciais guère : toujours ta frivolité, ton apologie aveugle de la liberté ! Ta puérile perversité ! Comme si tu eusses souhaité qu’on les trouvât, ces lettres, preuves d’infidélité. Comme si tu espérais la crise …
Contrairement aux prédictions de l’apôtre Paul, le mariage ne t’avait pas apaisé. Loin de là. Marié et brûlé, tu flambais, petit martyr. Petit satyre ! Tu n’en avais jamais assez. Et en sous-main, avec une sorte de délectation inconsciente, tu préparais la catastrophe, faisant tout pour la précipiter, courant vers l’abîme la tête haute, jouissant du refus de freiner.
A l’impasse du Rouet, on voyait de plus en plus souvent Lenoir frapper à la porte. Tu l’accueillais cordialement, même parfois à bras ouverts. Car il venait, le samedi matin, emmener Maud en voiture, pour sa visite hebdomadaire à Muriel, ce qui te permettait d’en être exempté : c’était bien pratique. Il accompagnait, raccompagnait la mère et l’enfant, de Sarcelles à Paris, de Paris à Sarcelles, se chargeant de toutes les corvées ; il se rendait indispensable. Et pourtant c’était un homme très occupé. Il arrivait souriant, élégant, avec son éternel costume de velours vert, rajeuni par un pull à col roulé blanc. Un homme bien à tous égards, un homme impeccable. De quoi aurait-on pu le soupçonner ? Il fréquentait à cette époque les réunions de quartier du Parti socialiste, y prenait la parole, y présidait. Mais effrayé par les passions du pouvoir, plus tard il reculerait. Un homme avenant et important, ce Lenoir ! Pas à pas, il suggérait qu’il était fort capable d’arriver à l’introduire dans les studios de la télévision, aux Buttes-Chaumont.
Je me souviens vous avoir aperçus ensemble, à l’impasse du Roué – pardon ! je veux dire, du Rouet … - une scène en passant, vers midi, peu après votre retour de la Mortice. C’est curieux : Muriel était là, mais Maud était absente. Tu devais garder ce jour-là l’enfant à l’occasion de ta convalescence. Car autant le dire, tu t’étais évanoui un matin, face à l’évier où tu te brossais les dents, troublante façon de revenir de la Mortice à Paris. Mais deux fois rien : une influenza qui t’avait retenu un temps à la maison.
Il était donc midi. Tu avais convié Lenoir à se mettre à table, et il ne s’était pas fait prier, jovial, agréable, bon public comme toujours. Il avait noué sa serviette à son col, mais avec classe, comme s’il déjeunait au Ritz. Et c’était toi l’acteur principal, le factotum : tu devais t’occuper à la fois de Muriel et de la cuisine.
« La charmante enfant … », disait Lenoir d’une voix flûtée en glissant une main experte dans les cheveux de Muriel. Ils étaient blonds, une blondeur tirant vers le blanc, ils ondulaient, de plus en plus ravissants en effet. C’était vrai : Muriel devenait une petite fille délicieuse. Plus personne ne songeait au pied bot. Un grand souci était maintenant de savoir s’il fallait, oui ou non, couper ces boucles blondes : la mère était pour ; la grand-mère était contre - et toi aussi.
«  Quels cheveux de petit ange, insistait Lenoir, tout le portrait de sa mère ! sauf la couleur des cheveux … ».
Comme la plupart des gens tout à fait comme il faut, Lenoir adorait les enfants, et ce qu’il aimait plus encore, c’était de le faire savoir : « Voyez comme je les adore ! ». L’enfant appréciait-il les caresses ? C’était tout autre chose : il n’était jamais consulté.
Muriel se tortillait, gênée, sous la main de Lenoir. Elle commençait à posséder un petit vocabulaire, trois ou quatre mots seulement, car elle était en retard pour son âge.
- C’est mon papa ! dit soudain Muriel, péremptoirement, en te montrant du doigt, et en s’adressant à Lenoir.
Vous feigniez de n’avoir pas entendu.
- C’est lui-i … mon papa-a !! répéta Muriel, irritée de ne pas recevoir d’écho.
- Et lui, c’est mon papy ? … enchaîna-t-elle, en te tirant par la manche, et en désignant Lenoir du menton.
- Mais non ! répondit philosophiquement Lenoir. On n’a qu’un papa et qu’un papy, dans la vie.
- Alors, c’est qui mon papa ? c’est qui mon papy ? tempêta Muriel.

Sa voix était très courroucée. Elle s’y perdait, à l’évidence. Elle devait pressentir quelque chose de suspect.
« Ca y est ! le ressort est déclenché, pensais-tu, elle va nous faire un beau caprice ! ».
Tu étais loin d’être à l’aise dans ces circonstances, doublement gêné : et par Muriel et par Lenoir. La tension montait rapidement.
- Papa ? … Papy ? … s’écria-t-elle brusquement d’une voix suraiguë … Papy ! papa ! c’est tout caca ! finit-elle par conclure d’un ton sentencieux, en cherchant son pot.
La voyant s’accroupir près du rideau de la douche, dans l’angle, vous étiez tous les deux, Lenoir et toi, bien plus malheureux qu’elle. Et des trois, pauvre Joseph ! c’était toi le plus navré. Car Lenoir dissimulait mal un sourire en coin.
Le moment ne pouvait être plus mal choisi. Tu venais d’empoigner fièrement, encore une fois, la poêle à frire. Tu t’apprêtais à y saisir des tranches de boeuf d’épaisseur double, spécialement coupées par ton boucher.
Dans l’une de ces situations désarmantes qui ne sont jamais rares, où les côtés absurdes, démoniaques et grotesques de l’existence se déchaînent, s’en donnent à cœur joie de nous choquer, de nous secouer, nous bousculer sans qu’on n’y puisse rien, tu te sentais pris au piège.
« Je suis d’un ridicule achevé, et en face de Lenoir … » pensais-tu.
La supériorité que donne l’âge, l’expérience aurait dû lui dicter au moins un mot d’humour, d’encouragement, une espèce quelconque de consolation, mais il s’en gardait bien. Avec un plaisir visible, il te laissait en plan, empêtré dans cette grosse farce domestique. Une rougeur te montait violemment aux oreilles. Quelle humiliation, Joseph ! Il n’était guère charitable, Lenoir. Tu constatais tristement qu’au moyen de ces petites vilenies, presque tout le monde s’arrange pour rendre la vie, déjà assez insupportable en soi, plus navrante encore.
Mais voici que Muriel, prise d’une fantaisie subite, se relevait rapidement, exhibant ses admirables petites jambes dorées, et déclarant avec innocence : « Papy ! papa ! c’est tout fini, c’est tout pipi ! ».
Ainsi, elle vous faisait grâce. Pour cette fois.





La statue en rade dormait, au fond de l’atelier … Quinze jours de perdus. Shanloz avait été malade. Son état général s’aggravait : les jambes molles ; la respiration bruyante ; comme un petit râle déjà. Aux moments les plus durs de sa crise d’asthme, il serrait fortement dans son poing une agate, une bille de cornaline rouge, son talisman de sculpteur, de même que d’autres malades se serrent superstitieusement le poignet d’un bracelet de cuivre. Un seul jour sans travailler, à son âge, c’était un drame. La journée désorganisée, l’abattement, l’ennui, le sentiment du temps perdu, enfui, le rendait plus malade encore. La seule vue de son ciseau au repos, couché dans la poussière, inanimé parmi les fragments de marbre, lui déchirait le cœur. Pas un jour sans une volée de coups de maillet, c’était sa devise. Il avait hâte d’achever l’œuvre, d’attaquer la prochaine – une rage de produire avant qu’il ne fût trop tard, avant la fin.
« Après le phénix vietnamien, j’abandonnerai les animaux : je ferai une femme qui accouche … » se promettait-il.
Mais il était freiné par l’usure du corps. La machine se délabrait. La pression dans les tuyaux, le soufflet de la forge, le ronronnement des organes, il fallait tout tenir par la volonté, par l’esprit tendu. Et il refusait de se simplifier la tâche : « Non ! je ne me servirai pas, comme d’autres, de la ponceuse électrique ! je ne trahirai pas mon métier. Même s’il me faut tomber, j’irai jusqu’au bout, je finirai cet oiseau à la main. »
Il s’écroulerait, sourirait, mourrait. Mais l’oiseau s’envolerait, dût-il être renversé par son aile bruissante, meurtri sous ses pattes au moment de l’essor. Maintenant, la vie se résumait à l’essentiel : l’œuvre ! Tout le reste était passé à l’arrière-plan.
« Au fond, je suis déjà à demi mort … ». Il n’ouvrait plus les journaux. Les bonnes feuilles radotaient. Que les nouvelles soient nationales, ou internationales, rien n’avait bougé en somme depuis vingt ans, et même, tout bien considéré, depuis des siècles : le stupre, le lucre, la rapine ; le jeu des riches et des pauvres ; la guerre ; la foule des gens ordinaires, des indifférents ou des insensibles ; et les résignés. Par la rumeur du quartier, il avait appris que la maison de la rue Jacquier, toute proche, était tombée. S’il en avait éprouvé naturellement une légère déception – parce qu’en artiste il aimait la fantaisie, le chambardement, la ruée dans les brancards – au fond de lui-même, cela ne lui faisait ni chaud ni froid : il s’attendait à cet échec. La solitude de la vieillesse lui créait comme une autre planète, froide et fière, terrible et cependant étrangement confortable, coupée de la vie ordinaire. L’agitation, la turbulence des jeunes gens, tout cela n’était finalement qu’une forme de la grande poussée vers l’autre sexe, sournoisement dictée par la nature : la polarisation irrésistible sur l’entrejambe des femmes. La jeunesse, c’était le jet de semence pure, qui jaillit et qui retombe, le plus souvent stérile. Il en avait eu sa part, mais maintenant et depuis longtemps, il ne jouissait plus que de se souvenirs : il n’avait plus une once d’énergie à perdre, à gaspiller. Il ne désirait rien d’autre que laisser dans son sillage quelque chose de dur, qui restât en ce monde : une petite trace de son passage sur cette terre. Plus tard, on vendrait ses statues, elles circuleraient, elles témoigneraient. Il ne serait pas aisé de les cacher, les briser, les détruire. Même une guerre atomique ne pourrait les faire totalement disparaître. Et quand il n’en demeurerait que du sable, ce serait encore le sien : le signe qu’il était passé là. Avant d’aller au-delà …
Non, il n’avait plus d’inquiétudes, sinon celle de mourir avant d’avoir fini l’oiseau, avant de pouvoir l’offrir, cette cigogne sacrée, à la petite Vietnamienne qui nichait à l’impasse d’à côté, qu’il apercevait de temps à autre, la robe courte, la jambe nerveuse et gracile, un sourire triste et évasif aux lèvres, mais l’air décidé, énergique.
« Tout de même, je devrais prévenir mon frère … lui dire que mon mal s’aggrave. ». Tous les mois, il recevait un petit mandat de Lausanne, où l’entreprise familiale prospérait. « Oh ! et puis à quoi bon … » Enterrement ou crémation, testament olographe ou non : que lui importait ! Il avait l’impression d’avoir déjà quitté son corps, de s’en être allégé, pour émigrer dans ses statues …
« Mon corps, qu’ils le donnent aux vautours, comme aux Indes, ou aux chiens, comme au Tibet, cela m’est égal. Ce n’est pas moi … ».
Une douleur le saisit.
Il porta la main à son cœur et serra plus fort dans son poing la pierre de sang, l’agate rouge aux reflets verts.







Cela se passa peut-être le même jour, peut-être juste au même moment, dans votre chambre du quatrième étage, au fond de l’impasse, au numéro sept de cet ancien cul-de-sac de la Corderie, si proche de l’atelier du sculpteur. Jusqu’à présent tu n’avais pas eu vent de son existence, sachant seulement que vivaient là des artistes derrière votre maison. En étage, plus loin dans la ruelle après la loge, tu avais repéré de larges baies vitrées, et puis aussi l’enseigne d’un luthier, qui rapiéçait les violons et fabriquait des balalaïka.
Quand tu es rentré ce soir-là, elle avait l’oeil fauve, et une ombre éteignait son visage.
Elle était recroquevillée sur le lit, dans le coin du mur, la tête oscillant d’un air de doute et de défi contre la tapisserie, à côté de l’endroit où était collée de travers une estampe noire, une danseuse ailée des temples d’Angkor. De son corps émanait une énergie hostile, coupant la pièce en deux zones, dressant une barrière entre elle et toi. Il était hors de question de franchir cette frontière pour essayer d’amadouer la louve en colère et blessée qu’elle était devenue.
Sur la table était jeté un paquet de lettres bleues, en beau désordre ; les feuillets tirés des enveloppes pour la plupart ; certains froissés, quelques-uns déchirés.
Tu savais pourtant bien qu’il ne faut jamais laisser de traces de ses crimes, et qu’on est toujours trahi par des lettres ! … Et ce que tu pouvais aimer en écrire, - émotion d’une heure à la terrasse des cafés - et en recevoir, petit gredin ! Tu aurais volontiers écrit chaque jour à Danielle, si celle-ci avait pu accélérer le rythme de ses réponses, et ces missives bleues venant d’Allemagne, rendues plus chères encore par leur provenance d’une ville inconnue de toi, mais fameuse, la patrie des communautaires, des Anabaptistes, Münster – ces billets d’amour attirant l’œil par un cachet, parfois un timbre rare, pour rien au monde tu n’aurais voulu les détruire, les brûler. Régulières ou de hasard, maigres ou nombreuses, les correspondances d’amies ou d’amis, tu les conservais du reste toutes, en liasses, en série : à la maison familiale, tu en avais déjà deux valises pleines.

- Je vais les brûler, ces lettres ! ou plutôt les jeter dans la Seine … dis-tu soudain à Maud.
- Non, je ne te le demande pas ! à quoi cela servirait-il d’ailleurs, maintenant ? J’ai tout compris, dit-elle mystérieusement. Toute ta perfidie …

Sa colère était froide, blanche, verte : de la pire espèce. Elle ne fondait pas, ne se diluait pas, ne se dissolvait pas en mots, en bavardages.
Votre dispute, au surplus, n’alla pas plus loin cette fois-ci.
Je n’en jurerais pas, mais il est possible que la nuit, même, ait réuni vos deux têtes sur l’oreiller, par une sorte d’aberration du désir, de folie naturelle des corps.
Le lendemain, du pont des Arts, après avoir un peu hésité, tu lançais dans l’eau le lourd paquet des lettres de Danielle. Un grand sacrifice. Supprimer, censurer, anéantir un mot te semblait plus grave que de perdre un bijou. Mais tu l’avais fait pour Maud, pour ta femme.

Et par la suite, pendant quelque temps, la fêlure entre vous était restée invisible.
Tout semblait réparé. Le mal somnolait.




Tu avais vite revu Pierre-Paul Petit pour lui conter l’expérience de la Mortice, et son bon rire t’avait réconforté. Perdu au sein des tempêtes, ne sachant où te diriger, ne sachant même pas nager, louvoyer, ignorant à plus forte raison l’art de la patience, tu ressentais le besoin pressant d’une boussole, et il t’en tenait lieu, toujours disponible, prêt à te rencontrer au premier appel. Etait- ce son travail d’entraide internationale qui lui procurait cette satisfaction profonde, l’imprégnait de cette paix, cet aplomb dont on bénéficiait, même malgré soi, en sa présence ? Ou bien était-ce plutôt l’effet d’une foi, une ferveur intense dont il ne parlait pas, ou très peu, soit qu’il te jugeât alors indigne de la comprendre – et incapable de la de la partager ? soit qu’il pensât au contraire que moins il t’en parlerait, plus tu comprendrais, mais à ton heure, un jour, plus tard, que tu la partagerais peut-être comme lui sur le tard, fût-ce très tard ? trop tard ?
« La Mortice est un bon exercice, un parfait début d’apprentissage … » fit-il d’un ton énigmatique, vers la fin de votre conversation.
Il te proposa d’aller entendre le soir même une conférence donnée par Lanza del Vasto dans le quartier de la Tour-Maubourg. Tu avais accepté avec enthousiasme l’idée de voir de près un « sage ».
« Où se cachent-ils donc, s’il en existe encore ? pensais-tu. Nous vivons des moments uniques : l’humanité est aux abois ; une guerre atroce n’en finit pas de finir ; la famine se pérennise ; l’incertitude fait des ravages. Et pas un mot des grands hommes, de nos zélés responsables, des sages … Pas une goutte de philosophie, adaptée aux circonstances, de la part de Mao, de Pompidou, du pape. Ce dernier a déclaré d’une voix âpre et angoissée aux Nations Unies : ‘Plus jamais la guerre ! plus jamais la guerre’. Je garde sa voix dans l’oreille. Un message courageux et beau, certes ! mais un peu court, tombé dans le vide et que personne n’écoute. Ces chefs sont bien vieux ; ces figures de proue bien absentes, bien silencieuses … Ils ne disent plus rien qui vaille. Où sont les vrais philosophes ? Où sont les sages ? ».
Tu avais un peu plus de vingt ans, Joseph ! Tu avais soif d’entendre le fin mot de cette gigantesque pagaille dans laquelle tu te sentais, bon gré mal gré, impliqué, embarqué – vaguement conscient d’être en train de te noyer.
Enfin quelques éclaircissements, quelques conseils, quelques lumières …

Les heures de l’après-midi qui précédait cette causerie, tu les avais passées à trier les edelweiss à demi séchés de la Mortice, conservant les plus beaux entre les pages des tomes de ton gros Littré. Un pieux travail. Dans ces quatre livres noirs, les fleurs bombées feraient se gondoler le papier, les étamines allaient créer de petites taches jaunes que tu pourrais observer plus tard, non sans émotion.
A l’heure dite, tu te glissais au balcon de la salle Adyar, à la dernière rangée, loin de l’estrade du conférencier. De tous les anciens amis et camarades de la rue Jacquier, tu étais le seul, croyais-tu, à avoir l’audace d’être là. Si Martial l’avait appris, comme il aurait ri de ta présence dans cette salle très catholique ! Tu en aurais eu honte.
Mais le plus étonnant, c’est que tu n’avais rien retenu, ou rien compris, de ce qu’avait pu dire le sage, ce soir-là. Absolument rien : aucune idée, aucun mot. Seulement le « hein ! » violent, ironique, au moyen duquel l’auguste prêcheur fouettait son auditoire, à intervalles réguliers. Entre deux périodes oratoires, ces « hein ! » dénués de sens ressemblaient aux coups de bâton d’un maître zen : les jeunes gens arrogants du public en avaient les épaules tout endolories. « Hein ! … », « Hein ! ...». Qu’avait bien pu dire, entre ces « hein ! » le disciple de Gandhi, l’ami de Vinôbâ, le pèlerin des Indes, l’héritier, le relayeur du rouet ? A coup sûr il avait parlé de la non-violence, disserté sur les abstinences. Et tu n’avais rien compris. Tu avais dû somnoler, rêver, rêver à Maud probablement. Auditeur poli et bienveillant, tu étais resté malgré tout jusqu’à la fin. Tu n’avais pas bougé, pas avancé d’un pas. Mais que t’avait donc apporté cette soirée, où tu étais venu seul, sans Maud, comme en cachette de tous.
Tout de même, à la place du discours, des phrases, était demeurée une vision nette : le prédicateur pieds nus dans ses sandales, debout à l’extrême bord de l’estrade. Loin d’être jeune, il se tenait cependant droit comme un pin, bien plus droit que toi, cambré, les poings sur les reins ; les épaules constamment tendues en arrière, la colonne vertébrale vibrante, des sandales à la tête ; un modèle d’équilibre et de maîtrise nerveuse, à plus de soixante-dix ans. C’est sa vigueur qui, en fait, t’avait stupéfié. Et pas seulement celle de sa barbe … Toi aussi tu en portais une, ou plutôt une barbiche, de plus en plus courte : chaque semaine tu la coupais davantage, au grand désespoir de Maud ; plus la révolution s’éloignait, plus tu la rétrécissais.
Mais ce qui te manquait, ce qui te manquerait toujours, c’était l’allant, la force de la vertu. Tu ne croyais ni à Dieu, ni à diable ; ni à la révolution ni à son contraire ; exactement à rien – et pas même fermement à ce rien, au néant. Ton ressort était fêlé ; tu dérivais. Et voici qu’un descendant des prophètes t’apparaissait, prononçant des paroles inintelligibles pour toi. Mais quelle allure ! Il avait ensanglanté ses talons, titubant à trois heures du matin sur les minces levées de terre, entre deux champs gris des Indes, courant de village en village, à la suite de la petite troupe de Vinôbâ, témoin des largesses sans lendemain de grands propriétaires : les dons du sol, l’affreux échec d’une époque héroïque. Puis, envers et contre tous, il avait bâti son Arche pour s’abriter d’un nouveau Déluge, projet mégalomane tenacement poursuivi par une poignée de fidèles, sous un climat méditerranéen, dans une ambiance moderne de plus en plus réfractaire, de plus en plus hostile. Là aussi l’échec était sûr. Mais qu’à cela ne tienne ! La grandeur résidait dans l’essai, l’espérance, la persévérance. Echec et mat ! Mais la tentative en valait la peine. J’ai essayé : l’espoir vit. La Cause est perdue, mais c’est la mienne. Ce sera pour une autre fois. « Hein ! … ».
Vous autres, les sales petits jeunes gens, les béjaunes, vous pliiez l’échine sous la verge, confortablement assis. « Hein ! … »
Il y avait peu de filles dans l’assistance. Pas une seule au balcon où tu te cachais ; pas une, comme dans les orchestres symphoniques d’autrefois.
Mais au parterre, tout d’un coup, tu remarquas un visage rond et tendu, une chevelure de flamme avec une énergie de sorcière, un regard de braise, une beauté du diable, une possédée tourmentée par un feu dévorant.
Aucun doute n’était possible. C’était Chantal, l’égérie de Martial, qui lui faisait des infidélités mystiques.





Dans les journaux que vous disiez réactionnaires, tu lisais quelquefois de petits récits, des anecdotes de guerre qui te mettaient en fureur. On y contait les mésaventures de soldats américains qui avaient succombé aux séductions d’un cercle de belles naïades vietnamiennes batifolant, évoluant nues dans un cours d’eau. En hâte, ils se joignaient à elles, pénétrant tout joyeux dans l’eau tiède et tentante du ru, où ils disparaissaient. Longtemps après, on retrouvait leurs corps dans la jungle, la gorge tranchée. Ou bien, autre version de la même histoire, un naïf guerrier suivait sans crainte quelque magnifique orientale sommairement vêtue à l’intérieur d’une paillote. Et il n’en ressortait jamais, soit qu’il eût été tué, soit qu’il eût été transformé –sort plus enviable qui revenait finalement au même – en esclave ivre de plaisir. Ces pièges semblaient tirés d’un manuel d’histoire antique ; à peine eût-on été surpris de les retrouver, tels quels, dans une page de Plutarque, Sima Qian ou Hérodote.
Tu ne voulais pas croire ces racontars. Et pourtant le doute germait. Insensiblement, ton soutien au Front de Libération se faisait plus mou. Martial, tu ne le rencontrais plus que par hasard : tantôt au détour d’une rue, un carrefour où devait passer hypothétiquement une manifestation vers laquelle tu te dirigeais, mais que tu évitais par ennui, par dégoût à la dernière minute, t’en éloignant aussi vite que possible, écoutant avec plaisir les clameurs s’atténuer peu à peu, une poésie de la distance s’accordant avec ton vagabondage et qui t’excitait beaucoup plus que l’action directe ; tantôt tu l’entrevoyais encore, au balcon de la salle de la Mutualité, en grande conversation avec des individus dont le visage ne te disait maintenant plus rien, dont l’étiquette politique t’était inconnue, mais à n’en pas douter spécialistes, diplômés depuis peu dans l’art de l’agitation, du complot groupusculaire – une activité qui, de loin, gagnait en mystère, t’attirant dorénavant par son côté romanesque, bien plus qu’à cause d’une conviction véritable. Ce Martial que tu avais tant admiré, et même aimé peut-être, se noyait progressivement, et à ton insu, dans le brouillard épais du personnage d’une vie fictive. Et que devait-il dire à Chantal, expliquer aux anciens petits camarades ? - que tu t’étais perdu, évanoui dans la nature ; que tu sombrais dans cette passivité déplorable qui avait déjà englouti tant des leurs. Un exemple à ne pas suivre, un professeur par la négative … Bientôt un renégat.
Mais lui-même aussi, comme il avait pâli à tes yeux, depuis la Mortice ! Les côtés ambigus de sa personnalité te troublaient sans cesse davantage. Par un fâcheux hasard, il habitait Versailles, et il en avait honte, en ces années d’anniversaire de la Commune. Et s’il langeait gentiment son bébé, c’était tout en regrettant de ne pas pouvoir le faire disparaître dans le vide-ordures de la cuisine. Sacré Martial ! Tu te souvenais de sa fesse ronde et dodue, subrepticement photographiée quelques années plus tôt dans les douches, en classe préparatoire aux écoles, ces si grandes Ecoles. Ils étaient loufoques tes souvenirs, Joseph ! Loufoques et foutraques, comme si l’or du roi Midas avait été pour toi, inhérent à tout ce qui te passait par les mains, tout ce que tu touchais du bout de tes doigts gourds, un pur délire !
L’or de ton délire : ton seul trésor !
Or pendant ce temps, par un curieux revirement, tandis que ton scepticisme s’accroissait, c’était bien plutôt Maud qui, à mesure que la victoire se profilait, que l’Union nationale se resserrait entre les Vietnamiens de Paris, commençait à s’engager davantage. Elle fréquentait de plus en plus régulièrement le réfectoire des militants, point de rencontre des cercles de son pays natal, situé non sans ironie presque en face du restaurant combien plus huppé que vous aviez élu ensemble pour votre mariage, le « Long Hiep », dans le quartier Maubert. Elle se mettait à participer aux nombreuses activités communautaires, s’y faisait de nouveaux amis, emmenant Muriel avec elle lors de parties de campagne, sous prétexte de lui faire prendre l’air, de la distraire, et également de la vietnamiser, disait-elle. Etait-ce un alibi ? Souvent, le nom de Lenoir flottait dans l’air. A pied ou en voiture, cet homme pratique, serviable, irréprochable, se multipliait, rendant mille services, remplissant mille fonctions. Et puisqu’il s’agissait toujours du Vietnam, ce pays arrivant tout près de la fin d’un long martyre – ou du moins le croyait-on – tu n’y voyais que du feu. On flairait la victoire ; on s’en réjouissait par avance, se préparant à agiter frénétiquement de petits drapeaux, à l’arrivée des délégations, au Centre des conférences internationales de l’avenue Kléber. Maud, Muriel même, qui, si jeune, ne comprenait rien à rien, s’apprêtait avec Lenoir à goûter, à chanter la victoire, à faire la fête en compagnie de l’écrasante majorité des Vietnamiens de Paris.
Et toi, qui avais commencé le travail de soutien à leur Cause des années plus tôt, qui, sans souci de carrière et d’argent, sans souci de l’avenir, y avait d’un cœur léger, ainsi qu’une cigale, sacrifié tes études et aussi l’art que tu aimais - chose étrange ! à ce moment même, à l’heure de la victoire, Joseph ! tu te sentais presque indifférent, alors que, tout doucement, s’éloignait ta femme, emportée par le courant. Ce Vietnam tant chéri comme une terre lointaine et mythique, horizon brumeux de voyages futurs, voilà qu’il te devenait plus étranger, à l’approche du triomphe. Et pire encore, dans un triste recoin de ton cerveau, Maud elle-même se muait en étrangère.
Elle restait après tout, quoi qu’on dît, quoi qu’on fît, quoi qu’on prétendît, d’une autre origine, d’une autre espèce, un peu comme l’une de ces femmes scandaleusement vêtues, attirant, à demi nues, le soldat dans leur hutte pour un guet-apens, comme le racontaient en grands détails ces journaux que l’on disait, peut-être un peu vite, réactionnaires.



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Il est dans l’existence, surtout dans la jeunesse, des moments bénis, des heures de grâce où tout réussit, où tout danse autour de vous. Ces instants où tout sourit font penser à la révérence désinvolte du danseur étoile qui termine son ballet : un sourire espiègle aux lèvres, il tend brusquement deux doigts vers le ciel, et semble y cueillir d’une main preste une faveur, une pomme d’or. Et ce fruit du génie, il l’offre au public médusé, lançant généreusement son bras vers lui, la paume ouverte. Puis, ce cadeau fait, il replie gracieusement sa main fermée sur son cœur. Comme tout paraît facile en ces instants de délire, de fougue, de jeunesse et d’amour ! Mais hélas ! le spectacle se met à dérailler en coulisse, une fois sorti des planches qui brûlent. Quand l’amour commence à se refroidir, se prépare à mourir, alors le danseur ailé et ivre qui ne sentait plus son corps, soudain s’enlise, s’alourdit, tombe, se changeant en un horrible gnome, grimaçant et boitant. Et la bien-aimée, de son côté, se transforme tout à coup en une vilaine sorcière, une mégère bossue au regard torve et sournois, qui vous déclare, sans ciller :
- J’ai passé la nuit avec Lenoir !

Aussi simple que cela.
Maud revenait au logis, après une innocente nuit à la campagne, et sans broncher, comme si de rien n’était, t’avouait qu’elle venait de coucher avec ce vieillard. C’était la ballerine du diable qui te faisait cadeau des pommes pourries de l’enfer.

Sans doute tu avais blêmi. Mais en même temps, tu crânais. C’était donnant, donnant. Comme dans un match, vous étiez à égalité maintenant : un partout. La seule différence était que tu avais dissimulé pendant des mois ce qu’elle te lançait à présent à la face, à brûle-pourpoint :
- Au retour, nous sommes descendus à l’hôtel de la rue Jacob, celui où tu étais en compagnie de Danielle.
La vengeance était consommée. Pour ne pas avoir à avouer à Maud que tu louais une chambre à son insu, tu lui avais cité cet hôtel de la rue Jacob comme lieu de ton forfait, parce qu’il était très proche du carrefour où tu avais rencontré Danielle par le plus grand des hasards, pour la première fois depuis ton mariage. Et Maud avait tenu à te tromper au même endroit, là où elle supposait que tu l’avais toi-même fait. C’était une touchante attention.
- Lenoir sent le cadavre … ajouta-t-elle d’un ton terre à terre, comme si c’était une circonstance atténuante, une manière de s’excuser.

Et il est vrai que cette remarque faite en passant te flattait, au fond. Mais tu avais verdi. Dans un monde sous-jacent, Lenoir pour toi était un père, voire un grand-père, inoffensif, disqualifié. Tu n’arrivais pas vraiment à le détester, peut-être parce que tu étais dupe de son hypocrisie, mystifié par ses talents d’acteur âgé, aguerri à toutes les roueries de la vie. Tu préférais que ce fût lui, en définitive, du moment qu’il devait y avoir un vilain. Pourtant la jalousie mordait : le droit de l’aïeul. Bah ! en retard. Pas de première nuit. Et si vous n’étiez que deux jeunes nigauds qu’il manipulait ? – cela, tu ne le soupçonnais pas. Puis jouaient un rôle toutes ces divagations sur l’amour libre, sur l’innocuité de l’amour. Il était en ce temps-là interdit de s’interdire ses lubies, ses fantaisies amoureuses, ridicule de se formaliser des foucades d’un vieux beau : la mode tendait à la complaisance universelle.
Tu avais donc ravalé ta colère, ton dépit, sans aller toutefois jusqu’à t’enquérir des détails. On imagine le mari d’une madame Marneffe lui chuchotant à l’oreille, une oreille adorable, embaumant un parfum rare : « Raconte-moi tout ! ». Mais tu étais bien trop jeune et naïf pour ce genre de chose. Veule soit ! Dépravé, pas encore.
Ce fut, j’imagine, un soir presque comme les autres, presque ordinaire. Les voitures glissaient sur l’avenue, silencieuses, en direction d’Alésia.
Au fond de l’impasse, tout était calme encore.






Si tu le veux bien, arrêtons nous un moment pour faire le point, avant les événements tragiques …
Tu étais donc un garçon qui se préparait, comme on dit, à mal tourner. Marié trop tôt, tu avais une maîtresse ; ta femme un amant qui aurait pu être son père. L’un et l’autre, vous étiez comme des poussins non encore dégagés de l’aile protectrice, de la douce chaleur de la couvée. Depuis un certain déjà, Lenoir patronnait ton mariage, tissant soigneusement sa toile. En s’immisçant dans ton foyer, il était devenu ce que Martial avait longtemps été pour toi dans le domaine de l’action publique : un tuteur. Coincé entre Maud, la mère d’emprunt, et Lenoir, le faux grand-père, encombré de Muriel, ton enfant qui ne l’était pas, de Danielle, prisonnière d’un autre mariage malheureux en Allemagne, comme tu faisais piètre figure !
Par soif d’aventure et goût des complexités, en moins de deux ans, tu t’étais fourré dans un épouvantable guêpier.
A ta décharge, admettons que l’époque y était quand même pour quelque chose. En ces années, la société entière se remettait lentement de la grande secousse provoquée par une très petite révolution. Si le théâtre en réalité était descendu dans la rue, c’était parce que l’aisance économique devenait si sûre, le surcroît d’énergie disponible si abondant, le temps libre si copieux, qu’un ennui profond, à peine imaginable sous des cieux moins cléments, agrippait la nation. Une nervosité générale et irrépressible se soulageait par des convulsions, engendrant pour si peu, presque rien, une révolution en fait plus culturelle que celle des Chinois - si tristement célèbre et si mal nommée - , la révolution la plus violemment théâtrale sans doute de toute l’histoire de France et du monde. Quelle légitime fierté !
Au moment précis où, silencieusement, et sans que l’on en sût encore rien, ou presque, un pays comme le Japon se tuait à la tâche pour rattraper et dépasser l’Occident ; où il fallait supplier des travailleurs trop zélés de daigner quitter l’entreprise, passé huit heures du soir, de consentir enfin à regagner leur foyer pour des raisons de santé ; où travailler la nuit et le dimanche, pour le salut de la compagnie et de la nation, et sans salaire – le rêve de Lénine réalisé – allait tout bonnement de soi, était devenu pour ainsi dire naturel ; ou alors quand, par un esclavage d’une tout autre sorte, direct et cru, les mineurs de fer mauritaniens trimaient sous la trique ; à ce même moment historique, les glorieux travailleurs de notre pays, parvenus quant à eux à un stade supérieur du combat syndicaliste, protestaient vertement et dignement contre des vétilles, des atteintes à l’honneur, des jetons de couleur pour contrôler les allées et venues aux toilettes. Quant aux étudiants et à leurs maîtres, ils réclamaient à cor et à cri le droit, les uns de ne pas étudier, les autres de ne pas professer, c’est-à-dire le droit de ne rien faire : exactement le « droit à la paresse » de Lafargue, le mari de la fille de Marx.
Une révolution paresseuse.
Naturellement, les choses étaient un tout petit peu plus compliquées que cela. Depuis un certain temps déjà, la raison, la logique humaine se trouvaient fortement humiliées L’équilibre tout entier de l’espèce était même en grand danger. Dès avant la guerre, Teilhard de Chardin avait perfidement avancé l’hypothèse que les masses en chômage n’étaient peut-être que l’expression et l’indice d’une libération croissante d’énergie pure. Peu à peu, les machines, les machins, les appareils, les produits, les objets, les engins, toute cette matière à peu près inerte, fruit du génie industrieux des hommes, en principe, tout cela en venait sournoisement à les entraver sans cesse davantage, sous prétexte de leur faire gagner du temps, de la vitesse. Tout était plus rapide, et on se retrouvait lié de lourdes chaînes.
Instruments d’émancipation de l’esprit à l’origine, les journaux se transformaient en trous noirs, dans lesquels la masse compacte et tourbillonnante des mots s’engouffrait comme dans un immense siphon, sans émettre en retour beaucoup plus qu’une faible lumière tremblotante. Excessive en quantité, l’information se muait en son contraire. Le savoir nourrissait, confortait, étayait une très paradoxale ignorance, une débilité phénoménale, une arriération vraiment stupéfiante, peut-être même sans exemple, sans aucun précédent dans l’histoire.
Dans cet encombrement de choses, cette tempête de mots, cet ouragan d’idées, tu te trouvais englué dès le départ, Joseph ! Attrapé, noyé, piégé tel un rat barbotant dans l’ordure de l’égout, cherchant désespérément la sortie, l’impossible décollage sur la piste, au seuil du parcours.
Mais tout de même, ne compte par sur moi pour t’octroyer un blanc-seing !
Malgré ces circonstances, tu es coupable, profondément coupable, responsable de tous tes malheurs. Je sais bien : les tares héréditaires, les aberrations … L’arrière-grand-père qui buvait, l’arrière-grand-oncle aux reins intarissables, le maniaque du jupon, l’obsédé qui n’en avait jamais assez, qui ne pouvait plus s’arrêter, l’union consanguine … Et jadis, celui qui s’est pendu, celui qui fut roué ; celui qui s’est habillé en femme … Et tant et tant. De siècle en siècle, il y en avait tant de gènes ! Mais non, tu n’y échapperas pas. Tu es responsable, je te dis. Totalement. Car tu tergiversais, tu biaisais, petit Joseph ! Tu avais le don de l’obliquité, de la diagonale, du zigzag, du travers en un mot. Tu t’étais bâti une vague théorie de l’Hésitation qui masquait ton désir secret d’être chaperonné, ta veulerie, ta fourberie, le vide profond de tes journées. Avoue-le donc : tu aimais tout et rien.
Au lieu de t’adonner entièrement à une étude, ou à un art –fût-ce la menuiserie ou la cuisine, qui, par plaisanterie, te tentaient, te plaisaient – au lieu d’édifier pas à pas ton oeuvre, une toute petite pour commencer, mais avec une passion farouche, en explorant minutieusement tous les recoins, perçant des mystères, allant jusqu’au fin fond de la matière choisie, tu préférais papillonner, imbu de toi-même, grand maître de la critique, adepte zélé du survol de l’intelligence. Le voilà ton péché d’orgueil, ton péché capital : la présomption de l’intelligence ; la fausse liberté qui butine, ici et là, sur les trésors du passé et du présent, incapable de s’attacher à rien, s’imaginant au-dessus de tout, en dehors de tout, supérieur à tout.
Sur ce point encore, tu ne manquais pas d’excuses : on t’avait enseigné, tu respirais partout dans l’air du temps, une conception fausse de la philosophie, un vol de la pensée, planant à l’aise, goguenarde et capricieuse, jetant un coup d’œil supérieur, comme du haut d’un hublot d’avion, sur le panorama inépuisable d’une trop longue histoire, jouant avec les idées, sans risques, s’amusant à les faire sauter comme dans une poêle à frire - une fricassée de concepts -, l’intelligence elle-même demeurant sauve, libre, immunisée dans son vertigineux orgueil. Se gavant de vocables et d’art, la société de consommation mettait le passé culturel au pillage, engloutissant, rapetissant sans compter les chefs-d’œuvre, gaspillant sans y songer la sueur des grands hommes, le sang des générations passées, inconsciente des longs et patients efforts dans la nuit, des peines infinies, à la lumière d’une pauvre chandelle, tout ce fragile et lent progrès, cette lenteur obstinée de la pousse d’un tronc immense dont elle était, sans le savoir, ou sans vouloir le reconnaître, le petit lierre parasite, la maigre fleur stérile. Repus de livres et d’art, gorgés de pensées, ivres de loisirs, vous vous livriez à des débauches d’esprit, lentement empoisonnés par un luxe d’intelligence. Dédaigneusement, vous vous nourrissiez de la moelle des géants d’autrefois, convaincus, par l’aberration du progrès, que l’époque était très supérieure en tout ; et vous étiez des nains. Des bavards, des présomptueux et des incapables, voilà ce que l’éducation curieusement appelée « obligatoire » avait produit en grand nombre, substituant, aux ignorants, aux innocents, aux demeurés de jadis, des demi-instruits, ou carrément des imbéciles.
Si encore tu avais été capable de scier droit, de confectionner avec soin, avec amour, le moindre objet beau et utile ! Si tu avais su te dévouer ; aider un vieillard ou un enfant, ne serait-ce que d’un regard, d’un sourire chaud. Créer autour de toi un petit moment de paix et de bonheur !
Je sais, Joseph ! Ton sacrifice avait été quand même de reconnaître Muriel, la petite fille perdue, sans nom, sans père, pour un quart vietnamienne, victime d’une guerre ignorée, sévissant, celle-là, dans les fourrés de la jungle parisienne, abandonnée par l’état civil, blessée avant de naître.
Mais ce cadeau n’était qu’une abstraction de plus, et aussi un coup théâtral, une irresponsabilité qui te flattait, te servait : tu n’avais nul besoin en réalité de Muriel, mais terriblement d’une femme qui fût déjà une mère, et ayant simultanément la douleur désertique, le goût âpre, doux-amer de l’Asie.







Dans la tour de Sarcelles, chez les beaux-parents, chez le beau-père toujours absent qui te fuyait, tu tournais maintenant le samedi comme un gros ourson en cage. Muriel se doutait évidemment de quelque chose. Plus jamais elle ne vous regardait avec ce petit clin d’œil malicieux et taquin qui semblait dire : «  Je devine que vous venez de passer un bon moment ensemble ! Mais qu’avez-vous donc bien pu faire, tous les deux, ensemble ? je ne sais pas exactement ce que c’est, mais cela doit être bien agréable … ». Car un jour elle vous avait surpris, vous enfermant pour une heure dans une pièce, au beau milieu d’une après-midi ; et la porte était mal close, elle était entrée, à votre confusion. Ces folies étaient à présent finies. Et puis, en grandissant, l’enfant s’éloignait jour en jour de toi, nouvelle douleur.
Maintenant, Maud se plaisait souvent, en pleine après-midi, à faire tourner le disque d’une chanson, une rengaine faite pour t’irriter : «  Moi, la mal mariée … la mal mariée, je suis la Maud mariée ! ». Tu lui intimais l’ordre de l’arrêter, et elle refusait, elle renâclait. La tension croissait entre vous. Les corps s’irritaient, se dissociaient, tantôt bouillants de colère, tantôt glacés comme la mort. Au surplus, la grand-mère, la haute Vietnamienne fière de son éducation chrétienne, qui te consolait autrefois dans la cuisine, en maniant de ses belles mains osseuses de longues baguettes d’ivoire, n’était plus là. Elle avait troqué définitivement sa jupe noire quotidienne pour la longue robe blanche d’un unique jour de fête - celle-là même qu’elle t’avait montrée avec mystère et envie dans la pénombre de l’armoire, après une dispute où elle avait maudit toute la famille. Elle devait être heureuse au cimetière, encore que ce fût en terre étrangère : le linceul était du moins authentique, la robe vietnamienne. Elle avait revêtu la parure d’un nouveau mariage, le dernier et le plus beau : les noces avec la mort. Tu avais moins de chances qu’elle. Le cycle de ses douleurs était clos. Le tien commençait à peine. Peut-être que la prescience de la vieillesse lui avait fait deviner bien des choses. Peut-être te soutiendrait-elle depuis sa tombe, te tenant fermement de ses grandes mains osseuses pour t’empêcher de choir, aux heures cruciales.
« La Maud mariée … la Maud mariée… ».
Cette ritournelle était obsédante. Lenoir rôdait dans l’ombre. En secret, il s’occupait de Muriel, et sans doute mieux que toi : avec la confiance, l’aplomb que donnent l’argent, l’assise sociale. Dans ce même appartement, il avait pu pénétrer, tenir maints conciliabules avec ta belle-mère. Tu ne pouvais être certain que d’une chose : le père de Maud avait refusé de le voir, lui également.

L’enfer à quatre débutait, faisait lentement chauffer ses grils, avant de rougeoyer, de virer au blanc, de battre son plein. Les vengeances étaient à double tranchant. Depuis des mois, Danielle, qui était loin, s’annonçait sans se montrer. Maud se refusait à Lenoir, ou prétendait le faire – comment savoir ? – tout en craignant, guettant l’arrivée imminente de sa rivale. Le vieillard, irrité et patient, épinglait sur son mur, sur sa chaise, près de son lit, la photographie de Maud, se conduisant du reste avec toi en parfait gentleman. Et de ton côté, la possession pénible de Maud, l’attente de Danielle ne t’empêchaient point de rêver constamment à d’autres femmes, chercher d’autres corps, d’autres proies – jeune bouc insatiable, inlassable, toujours sur le qui-vive, sans cesse à l’affût, en chasse sur le trottoir, dans les bibliothèques, les lieux publics où l’on se serre : les concerts, les théâtres, les cinémas. Au reste, Maud l’avait remarqué dès les premiers temps de votre mariage, elle te l’avait dit, t’avait accusé : partout, dans la rue, tes regards affamés mendiaient un échange. Pourvu que l’on fût vêtu d’une jupe et d’un corsage, n’importe qui était bon : c’était peut-être une maladie. Ta curiosité ne connaissait pas de bornes. Le Vietnam ne te suffisait plus. Et l’Asie était grande ! De mois en mois, par des lectures, grâce à un cours sur l’Asie du sud-est, se clarifiaient tes idées, se précisaient tes plans. Bout à bout, se mettait en place le puzzle des terres à parcourir : coincés, pressés entre les énormes morceaux de la Chine et de l’Inde, pas moins de cinq cultures à rencontrer, à visiter, davantage probablement – tout un quintette à déchiffrer. Et ce n’était qu’un début : l’Asie commençait à la Hongrie, à la Sicile. On s’y perdait. Tu t’apercevais que l’outre-mer est infini ; que les infinis eux-mêmes sont nombreux.
Il te suffisait encore de croiser une nouvelle fois Chantal : son visage inspiré, son latent mysticisme d’héroïne gauloise te harponnait, te saisissait par sa froideur bouillante.
Oh ! Joseph ! Rongé de passions, brûlant de ferveur, t’évaporant d’impatience, comme tu bouillais en enfer par tous les pores !







«  La terminerai-je jamais, cette sainte bête, cette sacrée statue, avant que la mort me prenne ? … ».
Les contretemps s’accumulaient avec un malin plaisir, à mesure que la fin approchait. Il avait dégrossi l’œuvre, et ce qu’il cherchait à présent, c’était à serrer la forme de plus près, à mettre et soigner les détails, tout en évitant de tomber dans le piège du léché. La courbe du bec ne lui donnait pas satisfaction, et les ailes auraient dû être davantage soyeuses, vibrantes, soulevant, exaltant le marbre, le laissant respirer, lamelle par lamelle, plume après plume. Mais au moment du travail délicat, sa main tremblait, le corps faisait défaut, trahissait. Tantôt c’était le souffle qui manquait, les joues qui se creusaient en museau de poisson ; tantôt les intestins criaient, se tordaient : il se sentait à la merci de mille douleurs, un harcèlement de crécelle. Et quand la chair avait un moment de répit, c’était l’esprit qui donnait du fil à retordre. La volonté flanchait, des journées entières s’écoulaient sans le plus petit avancement, toutes forces courbées, vaincues, éteintes, le cœur macérant dans un remords noir. Ou bien c’était la visite de son frère, qui croyait bien faire, mais dont les questions, les agitations, les soucis mondains ne faisaient que troubler Shanloz, le laissant abattu et impuissant pour trois jours. Il en fallait si peu pour détendre, affaiblir le ressort de l’artiste. Avec l’âge, la carapace fléchissait, se fêlait, se fendait de toutes parts, laissant voir les nerfs à nu. La maladie aiguisait plus encore sa sensibilité d’écorché, lui ôtant une à une ces sangles qu’une longue habitude du combat avec soi lui avait fait porter, serrer, tenir. Ses facultés de vieux sorcier, pas à pas, l’abandonnaient.
« Et si l’oiseau devait rester inachevé, cloué au sol … Une statue manquée, mise au rebut, la première depuis longtemps, depuis l’école … ». Certaines nuits, il en pleurait d’angoisse, en silence, les yeux vite secs dans son lit froid.
« Tenir ! tenir coûte que coûte … ». Chaque jour, chaque nuit étaient devenus une étape dans un lent combat pour préserver de l’énergie en vue du travail. Il comptait avec une lenteur hallucinée chaque quantième : le 24, le 25, le 26 …  « Pour le bec, si ce n’est aujourd’hui … alors demain, le 27, ou peut-être le surlendemain, en tout cas le plus tôt sera le mieux, le plus tôt possible. Finir ! Finir le plus tôt possible … ». Quand il recouvrait sa statue d’un voile, pour mieux pouvoir l’examiner plus tard avec du recul en le retirant, il ne pensait qu’à cela : « Finir ! finir enfin ! ». En se levant, en se couchant, en mâchonnant distraitement la nourriture – toujours la même – que l’aide soignante lui apportait avec ponctualité, à la toilette ou sur le divan, en regardant par la verrière passer jeunes gens et jeunes filles, il ne pensait qu’à ça : « Finir ! achever l’Oiseau … Qu’il puisse s’envoler enfin ! Qu’un beau matin, sous le voile, ne se retrouve plus rien … Et le vasistas ouvert ! ».
Mais non, ce qu’il préférerait de beaucoup, ce serait de l’offrir à cette belle Vietnamienne, sa voisine, qu’encore deux jours plus tôt il avait entrevue, faisant quelque pas dans le chemin derrière l’impasse, villa d’Alésia, tout près de l’atelier. Elle tenait sa petit fille par la main, songeuse.
Il ne connaissait toujours pas son nom. Elle lui avait paru plus triste qu’à l’ordinaire.








- Quand revient Danielle ? interrogeait Maud, butée, brutale. Quand revient-elle à Paris ?
- Je ne sais pas moi ! A Pâques ! A la Trinité ! En s’arrachant du fond de l’Allemagne, et en passant par la Bretagne, ses origines …
- Lenoir m’invite à Prague, la citée bleue, pour le congrès du Pen-Club !
- Eh bien pars ! pars !
- J’hésite. Il est trop vieux, il me dégoûte !
- J’ai rencontré une Hongroise, hier, à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Sans compter cette Chinoise dont je t’ai parlé.

Vous vous tourmentiez, vous vous torturiez. Maud ne pouvait souffrir les Chinois, à plus forte raison les Chinoises, et tu n’arrivais pas à comprendre alors pourquoi. Le grand pays avait d’abord aidé le plus petit en guerre, mais en réalité, depuis des siècles, ils étaient tous les deux à couteaux tirés. Maintenant qu’un très long conflit allait finir, un autre était tout près d’éclater. Fermentant dans l’ombre, la vieille animosité entre voisins refaisait surface.
- Prends garde : les Chinoises s’agrippent à leur proie comme des mantes religieuses. Quant à moi, au restaurant où m’a emmené Lenoir hier, tu sais ! là où les serveuses portent un kimono authentique, nouée d’une grosse ceinture obscène à la taille, eh bien ! j’ai entrevu un charmant jeune homme par la porte des cuisines …
- Un Japonais à présent ! Mou et sauvage, replié dans sa coquille … Gare à toi ! ils sont habitués à la docilité et ils tuent par jalousie.
- Sauvage toi-même.
- Traînée ! traînée !
- Pourquoi m’avoir épousée ? par pitié ? pourquoi, pourquoi ? …C’est dangereux la pitié. Tu n’as jamais rien fait pour Muriel. Chaque samedi tu vas la voir à contrecoeur.
- Je lui ai donné mon nom, excuse du peu !
- Tu as un signé, un point c’est tout. Tu es un faible, un pauvre type. Voilà ce que tu es !
- Répète ! répète un peu …
- Je vais me poster devant l’impasse. Faire signe au premier qui passe …
- Eh bien ! fais-le, fais-le si tu l’oses ! Je m’en moque.
- Tu es odieux, odieux. Comme j’ai bien fait de perdre ma bague sur la Mortice.
- Traînée !


Ce n’était peut-être pas précisément ce soir-là que tu avais posé tes mains crispées et tremblantes, autour de son cou.
Peut-être un autre soir.
Il faut le reconnaître, elle était adroite pour t’exaspérer. Tes nerfs étaient mis rude épreuve. Et tu n’étais pas un ange de patience, loin de là, Joseph ! Vous vous martyrisiez. Mais à ce degré de jeunesse des ans et du sang, durant cette horrible époque, dans ce bouillonnement de marmite d’enfer, étiez-vous deux victimes ou deux bourreaux ?
Qui saurait trancher ?
Pourtant, dans ton impuissance à changer le cours des événements, à décider en fait quoi que ce soit, tu t’inquiétais de voir d’une façon de plus en plus nette bouger, cliqueter, s’approcher l’engrenage. Une effrayante réalité apparaissait : vous ne pouviez plus ni vous séparer, ni demeurer ensemble longtemps dans la même pièce sans qu’une dispute n’éclatât.
Or Maud, même quelques heures, n’aimait pas vivre seule. Dépendante, demandeuse, elle était toujours là. Elle te volait ta liberté sans y réfléchir, sans penser à mal, sans imaginer un instant ton impérieuse exigence de solitude, nourrie depuis l’enfance. Ne s’en faisant absolument aucune idée, comment eût-elle pu la respecter ? Comme nombre de très jeunes femmes, probablement couvait-elle l’idéal d’un mari toujours présent à ses côtés pour la seconder, la protéger, lui parler, prendre soin d’elle, l’accompagner, l’aider somme toute à vivre tout en la chérissant, exactement ce qu’un homme jeune encore ne peut pas, ne sait que rarement faire.
Une force magnétique et mauvaise vous poussait ainsi sans ménagement l’un vers l’autre, et des étincelles jaillissaient. Bien que le démon sexuel ne fût pas encore complètement mort, il ne suffisait plus à cicatriser les querelles. Un cycle infernal s’était instauré : querelle, rapprochement, querelle … Deux pauvres êtres, dans une unique pièce, ne pouvaient ni vivre ensemble, ni s’arracher l’un à l’autre.
Comment fuir ? Couper le nœud douloureux de l’impasse ? Tu étais saisis d’effroi.
« Ni sans elle, ni avec elle ? Comment faire ? … »
Tu essayais de chasser de ta pensée la seule issue possible.
« L’un de nous deux doit disparaître … »

« Je risque de la tuer dans un moment d’égarement, de folie ! Quand elle m’injurie, me provoque … On dirait que c’est ce qu’elle attend, ce qu’elle désire …Dieu ! Diable ! Diantre, que faire ? que faire ? »
Tu tournais et retournais dans ta tête les solutions.
« Fuir ! le salut est là. Fuir l’impasse du Rouet, cette habitation fatidique ! Cette chambre vide que je loue depuis des mois sur l’autre rive, la rive droite, du côté de la République, si je m’y cachais ? … Volatilisé sans laisser d’adresse. »
C’était une solution simple.
« Et que fera-t-elle alors ? Elle me cherchera, questionnera les amis. Elle me guettera dans les bibliothèques publiques, dans mes cafés favoris …Ou bien elle s’installera en ménage avec Lenoir. Il lui louera un appartement cossu. Ou si elle retournait chez sa mère, près de Muriel, dans la banlieue d’où je l’ai tirée … ».
Tu t’évertuais à envisager chaque cas de figure, sans en oublier un seul, excepté celui que tu n’attendais pas, n’imaginais pas du tout, et qui allait inévitablement être le bon.
« Qui sait d’ailleurs si, dans quelques années, à la faveur de la paix revenue, elle n’émigrera pas au Vietnam en compagnie d’un compatriote ? un nouvel ami et amant rencontré dans ce cercle de sympathisants qu’elle fréquente avec assiduité actuellement … »
La boucle serait bouclée. Tu n’aurais été qu’un petit pont, une mince passerelle en direction du rapatriement. Finalement tout rentrerait dans l’ordre.
« Mais elle ne fait que balbutier la langue … Et ses parents, qui détestent le nouveau régime, l’en dissuaderont. Et puis Muriel qui porte mon nom … »
Pour dire la vérité, tu l’aimais encore, tu tenais à elle. A elles deux. L’affection, le désir revenaient par bouffées.
« La quitter à jamais ? me séparer définitivement d’elle ? … Non, je ne peux pas. Deux ans de mariage … Tout va s’arranger avec le temps. »
Mais l’angoisse te saisissait de nouveau à la gorge.
« Et si je la tue ! Si une crise de folie me prend ! »
Cette peur affreuse, Joseph ! de devenir violent malgré toi ; cette appréhension de ne plus pouvoir te dominer …
« Impossible de continuer ainsi. L’un de nous deux est de trop …L’un de nous deux doit s’effacer, céder la place. Sinon, c’est le drame … Ma petite Vietnamienne … Mon amour ! »
C’était à pleurer. Là-bas, tant de morts sur le champ de bataille ; et ici à Paris, l’amour impossible, la paix du cœur qui fait long feu. Une autre guerre …
Ta conscience balbutiante essayait, en vain, de s’élever au-dessus des mêlées : la poudre de l’Histoire - des événements lointains sur lesquels tu ne pouvais rien, ou si peu ; et l’autre poudre, celle qui explosait dans ton cœur, ce feu rageant sur lequel tu avais tout pouvoir, que tu pouvais attiser, ou éteindre. Mais au lieu d’étouffer la flamme, tu lui jetais sans répit une nouvelle brassée de bois frais, nourrissant, grossissant un désir insatiable. Avec le renfort de Danielle, de Lenoir, de tous les autres qui patientaient en coulisse, comme la vie était excitante ! Chaque matin, chaque soir : l’aventure !
« Je ne vais quand même pas en rester là ma vie durant, me borner, me limiter à Maud, une seule femme … vieillir comme un sot Hercule aux pieds d’Omphale. Cette folle, avec sa fille ! Ma vie commence ! … ».
Le diable parlait, les démons se déchaînaient. Le mauvais sens de plein fouet.
« Vivre avant tout ! Que ma quille éclate, comme celle du Poète … ».

Tu avais fait ton choix.
« Oui, je vais aller me réfugier dans le chambre de Parmentier, là où je l’ai trompée pour la première fois avec Danielle … Y passer quelques jours, sans rien lui dire, en tapinois … Voir venir. Et après, j’aviserai. »





« Quel soulagement !»
Tu avais refermé la porte à clef, jeté sur le lit squelettique ton petit sac plein d’objet de première nécessité.
« Ouf ! je ne serai pas un assassin … »
De ton seul fait, tu avais pu rassembler assez de forces, assez de flegme pour échapper au crime passionnel.
Mes félicitations, Joseph !
Tu portais ton regard, en frissonnant, sur le lit nu où s’était allongé le grand corps de Danielle, sur les quatre murs secs de cette chambre de fortune que tu n’avais jamais eu le temps, ou le désir d’aménager, cette cachette qui allait te permettre de consommer la séparation, retrouver ton calme et tes aises de grand solitaire – une chère habitude que Maud t’interdisait depuis plus de deux ans, et qui t’était plus indispensable qu’une femme. De cette soif de solitude, Maud était jalouse, plus jalouse que d’une maîtresse. Si peu de temps après votre mariage, tu avais déjà commis cet acte absurde de louer une chambre d’hôtel en vue de passer une nuit seul, pour soulager tes esprits agités, reprendre ton assiette, échapper quelques heures à la pression suffocante de la coexistence. Puis tu avais encore loué cette chambre particulière, en prévoyance, en préparation en fait de la rupture.
Quelle était froide cette chambre ! et laide !
Mais tu t’y retrouvais comme tu l’avais prévu, assis, les genoux serrés, sur le petit lit de fer étroit, tout bête et tout heureux. Sur le mur nu, blanc et malpropre, sans bien comprendre, tu observais d’un œil distrait l’unique décoration par laquelle tu avais désiré embellir ce pied-à-terre : le gibet du vieux Bruegel. La pie solitaire, perchée sur la poutre maîtresse de la potence, symbole d’une liberté ironique et défiante.
Quelle force mystérieuse te faisait courir ainsi, Joseph ! de chambre nue et chambre nue, sauvagement seul, ta petite valise à la main ?
Quel destin, quelle malédiction te séparait si vite de Maud, la petite Vietnamienne à l’enfant, la madone tant aimée, d’au-delà des mers, aimée au point que tu n’avais pas refusé d’entériner, de ratifier les œuvres louches, indéchiffrables, incompréhensibles du Saint-Esprit ? Tu n’étais pourtant pas un mauvais bougre, tant s’en faut. Seulement un peu imprudent, téméraire, orgueilleux.
Le bien et son contraire se ressemblent à s’y tromper. A un petit écart près : un tout petit poids dans l’un des plateaux de la balance.


Une heure passa. Puis deux, puis trois. La nuit s’avançait.
Tu rêvais, étendu sur le lit de fer inconfortable, sans draps, sans oreiller. Demain, plus tard, sans doute aurais-tu le temps de le border à ton goût ce lit, d’aménager cette liberté toute neuve qui te rendait un peu ivre. Dans l’attente, il fallait s’accommoder de la dureté de la sangle, de la crudité de l’ampoule sans abat-jour, de la poussière – un dénuement de désert : la nudité des recommencements.
Tu avais éteint. Gêné par le manque de repères, tu tentais de dormir. Dans cette nouvelle chambre, la fenêtre donnait sur une cour étroite, comme le fond d’un puits. L’étage était plus élevé : ton oreille quêtait en vain le bruissement habituel des voitures glissant sur une avenue qui n’existait plus. L’impasse du Rouet était loin, très loin. Libre tu l’étais. Mais au prix d’un espace un peu plus compté, d’une atmosphère un peu plus étouffante.

Et voici que tu entendais geindre, dans l’obscurité.
Cela venait du couloir, d’une chambre voisine, toute proche, peut-être contiguë. Un léger gémissement. Ton oreille exercée ne s’y trompait pas.
Etait-ce quelque étreinte furtive dans la nuit ?
Tu connaissais cette plainte, ce chant éternel. Tu connaissais cette voix, un peu blanche, mal timbrée. Très émouvante pour toi.
Tu l’aurais reconnue entre cent autres. Le sens de ce gémissement familier ne t’échappait pas.
C’était elle !
La voix de Maud, la plainte de Maud.
Mais il ne s’agissait pas du tout là d’une plainte d’exaltation dans l’amour, de ravissement, d’extase.
Tu l’avais compris en un éclair, Maud t’appelait de loin, de très loin. Tu l’entendais, tu l’entendais …Elle criait vers toi, du fond de l’impasse.
Elle allait crier toute la nuit, si tu ne venais pas …
Et déjà tu t’étais levé, tu t’habillais en toute hâte, agité comme un fou. Tu dévalais l’escalier, dédaignant l’ascenseur trop lent, tu déboulais en trombe sur un trottoir désert. Un mauvais pressentiment te tenaillait.
Le métro Parmentier était fermé bien sûr. Il était une heure passée. Et du reste, il n’était pas question de métro, le métro était bien trop lent. Tu courus vers la place, réussis après dix minutes d’impatience à héler un taxi.
- A l’impasse du Rouet ! Et le plus vite qu’il se peut. Oui, Alésia, à l’autre bout de Paris, rive gauche. C’est très urgent. Un pourboire pour vous à la clé.





Dès l’entrée de l’impasse, tu vis qu’il y avait de la lumière chez toi, chez vous. Tu vis qu’elle était là.
Oui en effet, elle était là, affalée sur le lit …
A demi inconsciente.
Sur la table, jetée de travers, une plaquette de pilules, le contraceptif qu’elle prenait depuis deux ans. Vide.
Toutes les petites capsules étaient enfoncées. De la dose d’un mois, il n’en restait peut-être qu’une ou deux de pleines. Et la plaquette était neuve. Elle avait dû tout avaler, mécaniquement, comme un automate, en t’attendant, rongeant son frein.
Le choix de ce moyen de suicide n’était pas un hasard. Chaque soir, excepté durant la courte période de repos mensuel, elle avalait sa petite pilule bleue à contrecoeur. Souvent, tu devais lui rappeler de la prendre ; tu n’avais pas confiance ; tu vérifiais qu’elle l’avait bien prise. Tu craignais qu’elle ne fît semblant, dans l’intention de te préparer une petite surprise, le cadeau que tu ne désirais pas - politique très féminine que probablement sa mère, et la nourrice de Muriel qui avait elle-même tant d’enfants, lui conseillaient, soupçonnais-tu, sous le bon prétexte de consolider votre union. Ce moyen de contraception si pratique pour toi, vous l’aviez plus ou moins choisi d’un commun accord, mais tu avais particulièrement insisté, séduit par la mode : une prouesse de la science, tellement au goût du jour … Une liberté fantastique, complète, que venait de s’offrir une génération nouvelle, différente, avide d’expérimentation, de progrès, et de plaisir. Quelques années plus tôt, faisant de l’autostop, tu avais rencontré un médecin qui cachait, ou feignait de cacher pour s’en glorifier devant toi, des dizaine de plaquettes dans la boîte à gants de sa voiture ; tu l’avais prié de t’en vendre quelques-unes, par curiosité pour ce produit encore illégal ; mais il avait refusé, à ton grand dam.
Or, pour Maud, ce qui te fascinait était au contraire un fardeau, une corvée quotidienne à laquelle elle se pliait de mauvaise grâce. Au coucher, « l’as-tu prise ? » était un refrain sans romantisme. Par cet acte de servitude, la prise d’un médicament jour après jour, mois après mois, année après année, elle avait l’impression de devenir une sorte de malade, sans parler des risques réels. Loin d’y voir un signe d’indépendance, elle supportait mal cette sujétion, cette fausse abnégation d’être faible, ce dont tu te doutais, tout en feignant de l’ignorer par un égoïsme foncier : tu ne voulais pas de responsabilité, pas d’enfant, pas de tracas techniques. Et ta stratégie avait brillamment réussi.
Seulement maintenant, venait l’effet de retour, un résultat que tu n’avais pas prévu : Maud avait en une soirée croqué une plaquette entière de ces mignonnes petites pilules rondes et bleues, la dose d’un mois. Elle geignait, ployée sur le lit, ce vaste lit blanc et bas, cette couche moelleuse, éminemment confortable, que vous aviez choisie, achetée ensemble avec un si grand bonheur, dans les premiers temps de votre mariage.

- Maud ! ma petite Maud ! Qu’as-tu fait ? qu’as-tu fait ? Vite ! A l’hôpital tout de suite ! En taxi ! en ambulance !
- Laisse-moi ! je ne veux pas, je ne veux pas ! laisse-moi …
Pour l’avoir lu dans un guide pratique quelques mois plus tôt, par une coïncidence assez surprenante, tu savais qu’il existait un centre antipoison tout près, à l’hôpital Broussais.
- Je t’emmène sans perdre une minute. Partons tout de suite ! A l’hôpital Broussais, tout près. Tout près d’ici.
- Non, laisse-moi, je n’irai pas !
Mais son sourire amer signifiait bien, en réalité, qu’elle se laisserait traîner jusqu’à l’hôpital.
C’était décembre, presque Noël. Il faisait froid. Tu l’enveloppas dans un plaid, et tu la descendis dans tes bras, comme un bébé, un lourd paquet. Elle s’abandonnait : tu sentais sa main moite, autour de ton cou. Tu savais qu’elle ne voulait pas mourir, qu’elle était heureuse, au fond, d’être secourue, contente de ton affolement, ton empressement à la sauver. Dans le taxi, elle se pelotonna contre toi comme un enfant malade, heureuse qu’on s’occupât d’elle, satisfaite de ton autorité.
- Une malade ! A Broussais, rue Didot ! Vite ! crias-tu au chauffeur.
Tu étais fier de ton esprit de décision.
« Quand il le faut, je sais agir … J’hésite longtemps, je suis souvent veule, paresseux, mou, il est vrai. Mais donnez-moi une scène, une estrade, un micro … Et vous allez voir ce que vous allez voir. La timidité ? l’indécision ? Pfuit ! Evanouies en un rien de temps. »
Pour calmer ton inquiétude, tu te rengorgeais, en serrant la main de Maud malade.
« Je vais la soigner, je vais la sauver … »
Tu te sentais théâtral. Une petite comédie, de part et d’autre. Et dangereuse. Vous étiez des enfants, de pauvres enfants.
- Qu’est-ce qu’elle a, la petite dame ? fit le chauffeur, interrompant tes réflexions, gouailleur.
- Trois fois rien. Elle a avalé trop de dragées.
Tu hésitais à tout lui dire.
- Ha, ha ! Elle est bien bonne ! Des bleues ou des roses ?
Comme tu ne répondais rien, il y eut un silence gêné.
- Elle est chinoise, la petite dame ? reprit-il nerveusement.
Il commençait à t’agacer.
- Non, japonaise.
- Pour moi c’est du pareil au même. Elles se ressemblent toutes. La galère pour les séduire. Et puis ensuite, fidèles comme des squaws de l’Arizona.
Tu parvins à glisser une pointe de désapprobation à l’intérieur du nouveau silence qui s’ensuivit.
Il se tut enfin.
Dans son taxi, Maud aurait pu mourir, mais la vie continuait : inepte et cocasse, insouciante ; cloutée de plaisanteries et de bêtises, au sein du tragique. Sourire rimait avec mourir. Et même rire - également. Il était peine perdue de s’en formaliser. Il valait mieux, tout compte fait, accueillir avec flegme, en chevalier, la sinistre duplicité de cette fugue à deux voix : la haute et la basse. Sans faiblesse et sans illusion. Sans trop d’émotion.

Maud était courageuse. Elle ne gémissait plus, ne s’agitait pas, se laissant conduire, porter aux urgences, bercée dans les plis de gaze d’un rêve, une brume de coton.
Le diagnostic néanmoins fut rapide. L’acte médical décidé sur-le-champ : un énergique lavage d’estomac, exécuté dans un renfoncement de couloir par deux infirmiers bourrus, derrière un paravent bas qui te permettait d’assister au spectacle. Le plus pénible n’était peut-être pas d’entendre les suffocations, les vomissements de Maud - un tube enfoncé dans la gorge -, mais de remarquer que l’un des deux bourreaux faisait signe de la main à son compère d’être plus brutal, comme si le traitement devait devenir une punition dont ils désiraient qu’elle se souvînt pour l’empêcher de recommencer. Tu souffrais avec elle, autant qu’on peut souffrir à la place d’autrui, à la place de sa femme. Mais en même temps c’était encore un spectacle, la mauvaise comédie qui continuait.

Le lendemain, dans son lit d’hôpital, Maud présentait cet air calme et apaisé qu’ont les jeunes accouchées. Tu étais surpris qu’elle ne te reprochât rien, qu’elle se montrât au contraire heureuse de te voir, inquiet et prévenant à son chevet.
Les événements, les souffrances par lesquelles elle était passée, la mauvaise aventure vécue en commun paraissaient, contre toute attente, vous avoir réconciliés.







Les jours suivants, on imposa à Maud la consultation d’un psychiatre.
Sans grand résultat.
« Si tu savais qui on m’a envoyé ! Un vieillard tremblant … Plus fou que toi et moi. Il m’a posé quantité de questions – absolument sans queue ni tête. »
Et tu riais de bon cœur avec elle. L’épreuve décidément resserrait vos liens. Tu avais vraiment hâte qu’elle revînt, qu’elle réintégrât l’impasse. La chambre, sans elle, te semblait vide. Les voisins, te voyant seul, prenaient un air intrigué. Puis le temps pressait également parce que vous aviez caché la nouvelle à Lenoir, à Muriel bien entendu, à toute la parenté. Lenoir, surtout, était difficile à tromper. Tu entassais mensonge sur mensonge, sans décourager sa perspicacité. Il était venu deux fois à l’improviste. Il commençait à t’espionner quand, enfin, l’hôpital relâcha Maud.







Et tout reprit comme avant, comme après un cauchemar que l’on s’efforce d’oublier, de chasser en secouant la tête.
Du reste, une nouvelle année était arrivée, page blanche toute neuve sur laquelle, encore une fois, tu avais mille signes à tracer, mille petits soucis, mille lectures, cent personnes à voir. Par exemple Leslie … Que devenait-elle Leslie ? chantait-elle toujours le soir, dans les mangeoires des abords de l’Ecole polytechnique ? … préparait-elle un disque ? « Si je posais la question à Lenoir ? … ». Ou bien Chantal qui t’adressait des billets sur des cartes de visite de couleur noire, t’invitant à déjeuner avec son amie, la générale, dans un restaurant de première classe où l’on acceptait les chiens, se vautrant sur les banquettes … Et il y avait encore Philippe Dagoult, disparu sans laisser de traces depuis l’ascension de la Mortice. « Que fait-il donc ? Et s’il était revenu à Vichy, abandonnant ses études de Droit … Je vais écrire. ». Et aussi Martial et ce qui restait de sa troupe, que tu avais grand-peur de revoir, de rencontrer à l’improviste dans la rue à l’occasion de l’une de ses courses urgentes, de ses missions dans Paris, parce qu’il te demanderait inévitablement les raisons de ton refroidissement, de ton désengagement, de ton reniement. Cent personnes, cent une femmes, proches ou lointaines. Tu dressais des listes pour ne pas en oublier, cochant d’une croix le nom de ceux et de celles à qui tu devais écrire sans faute ; soulignant d’un trait le nom des amis que tu craignais de perdre de vue ; mettant à part ceux qui t’étaient le plus chers ; classant à la fin ceux qui, tristement, se séparaient de toi, ne répondaient plus, ne répondraient jamais plus, ceux que tu ne reverrais probablement pas en ce monde – cas désespérés qui te faisaient douter de l’amitié, de la fraternité, de l’amour, sentiments auxquels tu croyais encore …
Mais que désirais-tu donc, Joseph ? que voulais-tu créer ? quelle folle église ? quel phalanstère impossible ? A quoi aspirais-tu ? – à tout aimer ? bannir la haine, interdire la guerre ? Toi qui ne pouvais même pas supporter pendant deux petites années Maud et Muriel ? … Tu piétinais dans le noir, cherchant on ne sait trop quoi. Tu croyais embrasser l’humanité entière. Et tu avais du mal à t’empêcher d’étrangler ta femme …

« Si je téléphonais demain à Pierre-Paul Petit ? … Et à midi, pourquoi ne pas déjeuner avec Lenoir, comme d’habitude ? l’inviter au Chartier de la rue du Commerce, par exemple. Cela le déridera, le sortira de ses milieux de télévision. Et puis écrire à Danielle, l’après-midi. Et également à Martial après tout ! Mettre sur le tapis ma position touchant les tourments de l’âme militante, c’est-à-dire les remords qui bourrèlent ‘l’âne téméraire’ en vérité … bref, tirer psychologiquement les choses ‘au clair’, comme il aime dire … Et la nuit tombée, sans faute, tenter de retrouver Leslie, au petit hasard, dans ses anciens restaurants … Mais surtout, Pierre-Paul Petit. Il faut que je parle à Pierre-Paul Petit ! Le plus vite possible ».
Et ainsi tu tournais en rond, hésitais, temporisais,flottais entre deux rendez-vous, deux lettres à écrire, deux coups de téléphone à donner, deux livres à lire, deux femmes à voir … Petit âne bâté ! Ane de Buridan ! Tu t’agitais beaucoup en vérité, et tu n’avais pas grand-chose à faire. Tantôt on te trouvait une bourse, dans quelque ministère ; tantôt arrivaient les généreux subsides de ta mère : éternelle sinécure. Tu te vantais de vivre d’amour et d’eau fraîche, et tu n’avais peur de rien : ni du chômage, qu’on n’avait pas encore inventé ; ni de la mort sociale. Sans parler de la mort tout court. Au surplus, tu pouvais en effet vivre de peu, presque de rien. Maud travaillait pour elle, et tu flânais.

Tu étais une existence pure, Joseph ! Une conscience placée entre parenthèses.
« Tiens ! un examen de chinois demain ? Est-ce que j’y vais, au fait ? cela vaut-il bien la peine de se tirer du lit ? Si je n’y allais pas … Et l’agrégation de philosophie dans cinq mois ! Je n’irai pas. A quoi bon ? à quoi ça sert ? …S’agréger à quoi, d’abord … »
Tu t’agrégeais au vide, mon bon Joseph. Ou plutôt à l’air du temps.






Shanloz avait tout vu et compris : le transport de Maud à l’hôpital ; son absence de quelques jours ; le retour, la réconciliation. Il se doutait de tout, savait tout, y compris les visites, la fonction essentielle de Lenoir. S’il ne quittait guère l’atelier, sa verrière lui permettait d’observer à l’aise, dans la journée. Et le soir, de temps en temps, entre deux crises, il aimait faire un tour jusqu’à l’avenue, en sortant par l’impasse, chaudement vêtu, coiffé de son béret. Parfois il gardait même ses pantoufles, passant furtivement devant la loge, qui sentait le remugle ; jetant ensuite un coup d’œil à l’étage de la chambre de Maud, pour vérifier s’il y avait, ou non, de la lumière – il notait même si c’était celle du plafonnier, ou la lueur tamisée d’une lampe d’appoint, car Dieu merci ! sa vue était encore assez bonne ; puis s’avançant à pas précautionneux, pensivement, dans l’impasse sombre, jusqu’au coin à droite, où se trouvait l’Auberge du Rouet, sous la fenêtre des cuisines, souvent ouverte même en hiver, par laquelle on distinguait, pendues par ordre de grandeur, plusieurs belles casseroles de cuivre, ces merveilles qu’on nomme curieusement des russes, et qui scintillaient. Là, il regardait longuement les voitures glissant froidement sur l’avenue, indifférentes, et il songeait dans le noir, se retournant parfois pour observer encore la lumière de Maud, le temps de surprendre une ombre se mouvant dans la chambre. Ensuite, calmement, il revenait sur ses pas, et en soulevant le voile, il contemplait dans l’atelier la sculpture aux trois quarts achevée de son Oiseau sacré.
C’est lors de l’une de ces sorties nocturnes qu’il avait par hasard, depuis le seuil de la villa d’Alésia – dont le chemin s’ouvrait juste derrière la loge de l’immeuble, au fond de l’impasse – surpris la descente précipitée de Maud, portée, agrippée au cou de son mari, dans la pénombre de la cage d’escalier. Sans en deviner la cause exacte, il avait épié le départ de Maud à l’hôpital, avant de s’en retourner, plus triste qu’à l’ordinaire, vers sa statue.
« Il faut à tout prix que je la lui offre : le plus tôt sera le mieux ! » s’était-il dit, soucieux, résigné à une nuit d’insomnie.
« Je ne les envie pas ces petits jeunes … La femme déjà malade ; le mari tourmenté – ardent explorateur sans boussole. Pour moi j’ai déjà un pied dans la tombe, et mon œuvre traînant derrière, lourde comme sont les minéraux … Mais eux, ils débutent. Par un naufrage … Quelle pitié ! Vite que je puisse leur donner mon phénix ! Dans trois mois peut-être. Si cela pouvait les sauver ! ».
Il soupira et lança un regard de juge exigeant sur les lignes les plus vulnérables de son œuvre, en voie d’achèvement. Le bec, à présent, lui donnait entière satisfaction : fier, fort, ironique, et pourtant élégant. Cela n’avait pas été sans mal. Quant aux ailes, elles laissaient toujours à désirer ; ce n’était pas cela encore. Il les détaillait sans indulgence : la partie la plus difficile …
« Sans des ailes parfaites, comment arrivera-il à prendre son essor ? … ».
Et cependant, il avait une conscience aiguë du péril de vouloir trop bien faire, de la stérilité d’une recherche trop méticuleuse : le pouvoir de l’imperfection. Ce paradoxe.
« Ce qu’il faut, après tout ce travail, c’est la grâce capricieuse d’un hasard, le coup de pouce d’en haut, à la porte de la cage, qui fera sauter le crochet, s’enfuir la bête … »
Pour hâter le jet de l’étincelle, il n’y avait qu’à attendre patiemment, prier sans mots, le souffle figé, l’esprit en faisceau : une lente coulée d’attention. A son heure, quand on ne l’attendrait plus, le feu prendrait, trouant les prunelles de l’oiseau de pierre, donnant vie au phénix.
« Et dire qu’ils brûlent pour rien, les deux petits à côté, dans l’impasse. Ils brûlent leur jeunesse, comme j’ai flambé la mienne … Un feu de joie dans le vide. Quelle misère ! Et quelle beauté, quelle beauté aussi! ».
Forte et claire, la flamme grimpait, emportant la mèche. Et il ne demeurerait rien. A peine le souvenir d’un peu de chaleur, d’un brin de joie.
« Ah ! inscrire ça dans la pierre, faire crier les murs ! Si toutes les chaleurs, toutes les énergies du monde se convertissaient en statues, quels palais ne couvriraient pas la terre ! … ».






Comme de petits écureuils affolés, vous tourniez tous dans vos cages, obsédés par les menus soucis stériles qui servaient de barreaux à chacune de vos vies. Ce qui pour l’un était une montagne infranchissable n’était pour l’autre qu’un mince monticule de terre.
Si l’on pénétrait sous vos crânes !
Moi seul avais la liberté de le faire, m’amusant du jeu ridicule de vos mouvements oscillatoires.
Pour Lenoir, c’était le retour d’une idée fixe : « Quand m’acceptera-t-elle à nouveau dans son lit ? je ne suis pourtant pas si vieux. C’est vrai qu’elle pourrait être la fille … En tout cas, me montrer le plus serviable possible : l’attendre demain en voiture, au sortir du bureau ; lui proposer de la conduire chez sa mère, d’aller voir son enfant. Avant tout, faire un cadeau royal à Muriel, pour son anniversaire : faire tout ce que ne fait pas son béjaune de mari. Renouveler également ma garde-robe : chemises de soie, parfums, pull soyeux. Mon plaisir est de penser à elle, l’accompagner, la servir. Est-ce que je la dégoûterais vraiment ? ».
Martial, de son côté, avait d’autres préoccupations : « Qu’ont-ils donc tous à me lâcher ? comme Joseph, Chantal même … A me fuir sous le vent violent de la mauvaise conscience ? Au moment même où les camarades vietnamiens triomphent, ici la révolution piétine, gangrenée par l’égoïsme, le révisionnisme. Couards ou tièdes, tous s’éparpillent dans la nature, effrayés par l’ampleur des tâches, par les sacrifices qu’exige la Cause. Mais si, pour servir le peuple, il n’en reste qu’un, ce sera moi ! Je ne céderai pas. La victoire sera nôtre, les masses se libéreront, groupées derrière notre drapeau, guidées par la ligne correcte du Parti. Mais pour le moment, finir au plus vite mon ‘Rapport sur la juste politique à adopter touchant la sidérurgie lorraine’ … ».
Leslie n’avait qu’une idée en tête : «Sortir mon disque. Les années passent … Trente-cinq ans déjà. Combien de temps encore à chanter dans la rue ?  J’en ai assez de Paris, j’ai envie de rentrer à la maison, en Floride. Mais d’abord, enregistrer ce disque. Faire du plat à l’ingénieur du son. Coucher, au besoin. Plus tard, me marier richement, aux Etats-Unis … ».
Quant à Maud, la mal mariée, ce seul fait était devenu pour elle un problème immense, gigantesque, abyssal : «Entre ce vieillard et mon songe-creux de mari, me voilà bien lotie … Pourquoi ne pas avoir choisi un Vietnamien ? Dans peu de temps, je pourrais ainsi retourner à Saigon ; y emmener Muriel, devenir enfin une mère normale ; lui faire découvrir les senteurs de la paille de riz, de la feuille de bananier, les authentiques saveurs de la citronnelle et du tamarin … ».
Et Muriel elle-même, à travers les nappes de brouillard de la prime enfance, en pensait plus long que tous pouvaient le supposer : « Mon papa, ma maman, ce qu’ils sont bizarres … On dirait … on dirait qu’ils jouent au papa et à la maman ! ». Elle se doutait très vaguement, très obscurément de quelque chose, un secret capital que son petit esprit futé cherchait à surprendre, à percer, sans y parvenir encore, mais qu’elle cernait chaque jour de plus près.
Il lui arrivait de tomber en arrêt devant un petit tableau de la Vierge à l’enfant, un rond de toile si ordinaire que personne, à part elle, ne l’apercevait, dans la chambrette de son arrière-grand-mère, au-dessus de la commode. Et elle s’interrogeait :
« Je vois la maman ; je vois le vieux bébé, tout nu dans ses bras … Mais je ne vois pas de papa. Où il est, le papa ? où il se cache ? Le papa n’est jamais là. ».
Elle devinait, ici, une énigme. Quelque chose d’interdit. Il valait mieux ne pas demander la réponse aux grandes personnes. Les grandes personnes étaient bêtes. Dans des cas semblables, elles prenaient des airs hautains, supérieurs ; elles toisaient les tout-petits. On lui avait fait savoir que le bébé joufflu, au front ridé, à la fesse potelée, s’appelait un petit Jésus. Et elle avait réfléchi, avec gravité :
« Moi aussi, alors, je suis un petit Jésus ? ».
Or les petits Jésus n’ont pas de papa. Ou s’ils en ont eu un, on ne le voit pour ainsi dire jamais. Jamais avec la maman, jamais avec l’enfant. Sauf le jour de Noël, à la rigueur.
Et qu’on ne pût jamais les regarder tous les trois ensemble, ce petit fait mystérieux, mais capital, l’ennuyait et l’intriguait énormément.







Trop grand pour vous deux, encombrant la chambre, le lit puait la sueur, le suint de l’amour, un relent qui vous intoxiquait. On pouvait tantôt y goûter une forte et rance poésie ; tantôt y tremper jusqu’à l’écoeurement.
« Elle n’est pas encore satisfaite … elle ne le sera jamais … »
Et pas davantage l’étais-tu. Pour des raisons contraires. Elle était, de son côté, terriblement longue à jouir ; et tu désirais, de ton côté, jouir, jouir, jouir encore. Sur ce thème, vous chantiez un air inépuisable : la scène du grand duo manqué. A la fin, tu t’effondrais de fatigue ; elle, d’énervement. En suite de quoi, elle se mettait à divaguer, ressasser d’obscurs griefs, entassant plainte sur plainte : les malheurs passés et futurs de Muriel ; l’inaptitude de la nourrice ; l’égoïsme de la grand-mère ; l’indifférence de l’arrière-grand-mère, avant que celle-ci ne meure enfin ; la dureté du sort, l’injustice de la vie ; et surtout, surtout, ton indignité à toi, Joseph ! Ton épouvantable et crasse incapacité à faire quoi qu ce soit : dorer la prison de l’existence ; peindre en bleu les ciels gris de Paris ; sortir, enfin, le paradis de ton chapeau.
Vous aviez vingt ans. Et à l’en croire, vous étiez bloqués, vieux déjà ; condamnés à l’ennui, à la misère.
«  Tu ne milites plus ; tu n’écris pas ; tu ne prépares plus ton concours ; tu ne travailles pas ; tu ne gagnes rien, ou si peu. Et tu ne m’aimes pas, non ! tu ne m’aimes pas. C’est Danielle que tu aimes, oui ! Danielle, à qui tu écris, car tu lui écris encore, avoue-le ! Et moi, j’en suis réduite à un Lenoir ! Et Muriel ! Muriel ! Jamais nous ne pourrons la prendre avec nous, mener une vie de famille normale … Tout cela par ta faute, par ta faute. Nous sommes malheureux, malheureux comme les pierres. Nous n’arriverons à rien. Voilà où nous sommes tombés ! Et par ta faute ! »
Au début tu l’écoutais, cherchant à lui répondre, travaillant à l’apaiser, en argumentant légèrement, habilement. Tu faisais valoir qu’il y avait plus malheureux que vous : «  Et au Vietnam donc ! La guerre va s’arrêter ; la disette continuer.» Tu l’invitais à porter les yeux vers le bas, plutôt que vers le haut. : « Muriel n’est ni handicapée, ni victime du napalm. Saine de corps et d’esprit, elle a de la chance d’être à Paris, Muriel ! ».
Mais la marée de paroles, au lieu de refluer, enflait, te submergeait, et alors tu n’écoutais plus, ne l’interrompais plus, ne discutais plus, espérant seulement qu’elle cesserait d’elle-même par épuisement, par extinction naturelle. Mais la logorrhée se nourrissait de sa propre énergie, repassant aux mêmes points avec une vigueur accrue, d’autant plus qu’à présent tu feignais de t’endormir, de tomber de sommeil, vaincu par la fatigue, la lassitude. Alors, survoltée, Maud te torturait de questions, te heurtait du coude, te secouait sans douceur : «Qu’en dis-tu, de tout cela ?... tu dors ? tu as le front de dormir quand je te parle de choses aussi graves ? M’écoutes-tu ? … Tu dois m’écouter ! ». Et elle s’irritait davantage, parce qu’à un soupir gêné de ta part, alors que, d’un mouvement mal imité, tu te retournais maladroitement vers le mur, elle avait compris finalement que te ne dormais pas vraiment, que tu cherchais encore à la tromper, à la fuir … Et de colère maintenant, déblatérant de plus belle, voilà qu’elle rejetait le drap, les couvertures, se levant, allumant la lumière qui t’éclaboussait cruellement. Alors tu plaçais d’abord tes poings, puis l’oreiller sur tes yeux, espérant endurer la torture, éviter le pire. Mais en peu de temps, la situation se corsait. Elle saisissait un livre, prenait une attitude studieuse, prétextant s’absorber, à cette heure tardive, dans des études sérieuses, cherchant en réalité à te faire sortir de tes gonds, bondir du lit, misant sur la querelle : tout, tout plutôt que ton silence ! Et, opérant son effet délétère, la lumière vive, non tamisée, réussissait rapidement à chasser le peu qui pouvait rester de ton rêve. Sans ménagement, tu reprenais pied dans une réalité cruelle, implacable, tu sautais hors de la barque chavirée du lit chaud, et, comme un jeune chien en cage, en rage, tu tournoyais dans la chambre étroite, tu l’invectivais enfin – une réaction longtemps attendue qui avait le don de lui amener un sourire amer sur les lèvres, comme si elle avait souhaité avec impatience ce débordement final de la coupe, dont l’épanchement, violent et tardif, accroissait son plaisir. Avec quelle joie longtemps contenue elle répondait alors ! Vous vous battiez de mots, d’injures, d’inepties, jusqu’à ce que tu ne pusses plus y tenir, autrement dit te retenir … et tu l’empoignais. Les coups pleuvaient, passivement reçus, oh ! si passivement ! Elle devait y dénicher un horrible, un impossible plaisir. Mais enfin, après un moment, tu te réveillais tout à fait, reprenant conscience au sein du cauchemar. Parvenant à te contenir, tu t’immobilisais, horrifié de ton acte, effrayé toi-même de ta colère. Une longue minute, tu demeurais frappé d’étonnement, cloué de stupeur :
« Je me suis dominé ! j’ai quand même réussi à dominer la force aveugle, en moi … ».
Mais le mal était fait, impossible à effacer, à reprendre. La honte t’envahissait, malheureux Joseph ! Tu te mettais à genoux, posant la tête sur le giron maternel, balbutiant des excuses, tandis qu’elle demeurait immobile, vengeresse et prostrée. Et parfois, pas toujours, l’incroyable se produisait. Une brise soufflait, une envolée d’amour poussait à nouveau, vous soulevant, vous bousculant. L’élan renaissait, vivace, se servant de vous ; vous ridiculisant, vous dévorant. Comme il était doux d’être pétri par la force inconnue ; malaxé, humilié, accablé, sans y rien comprendre, par la puissance qui se dressait ! Il vous tenait, l’enfer ! il vous tenaillait, confondant plaisir et douleur, les coups d’amour et les coups de rancœur ; égarant l’esprit, déroutant les sens, vous ballottant de-ci, de-là, comme deux fétus, deux mauvaises herbes – une ivraie sans importance.
Et enfin, très tard, très très tard, la nuit venait : le sommeil de l’épuisement. La lampe s’éteignait une fois pour toutes, jusqu’au lendemain, jusqu’à la prochaine crise.

« Elle a éteint, enfin. Ils dorment, les deux pauvres enfants … ».
Tourmenté par sa maladie et par son œuvre, peut-être Shanloz, rongé par une insomnie d’artiste, invisible dans l’ombre de l’impasse, était-il l’unique témoin de cet endormissement.
Mais au-dessus du grand lit blanc et bas, un ange gardien veillait, étendant ses ailes charitables, molles et duvetées, pour vous donner un peu de repos, vous laisser reprendre des forces, avant le prochain coup de boutoir.
Cet ange – grands enfants ! – qui vous prenait sous son aile, était mon ami, et il me faisait un clin d’oeil en vous désignant du menton, et nous sourions ensemble, de vous voir tous les deux si frêles, si candides, si démunis …








Quelques semaines plus tard, comme tu rentrais d’un rendez-vous avec Danielle, qui s’était enfin décidée à repasser à Paris, tu vis Maud assise sur une chaise, dans un coin de la chambre, te tournant le dos, fixant le mur. Quand tu t’approchas, au moment de lui toucher l’épaule, son corps, anticipant ton geste, se rétracta. Les yeux hagards, le visage fermé, cadenassé de l’intérieur, elle cachait maladroitement ses mains, tortillant les bras comme une sauvageonne.
« Montre tes poignets ! montre !... »
Elle se débattait follement. A grand-peine, tu lui saisis les mains. Tu vis distinctement trois petites lignes rouges, irrégulières : elle s’était égratigné les poignets. Pas assez pour que ce soit très dangereux, en réalité. Mais elle te dévisageait en te narguant, fière d’elle-même. Elle te voyait affolé et ton bouleversement lui procurait une satisfaction maladive. Ses lèvres crispées te disaient, muettement : « Tu vois ce dont je suis capable ! ». Elle te défiait de pouvoir en faire autant. A présent, peut-être n’étais-tu pour elle qu’un petit Français lâche, émotif et peureux. Peut-être désirait-elle, par ce mauvais moyen, t’enseigner la gravité, le poids des actes, la force des choses : la responsabilité.
Or toi, Joseph ! tu ne songeais qu’à la tragédie d’être maintenant marié à une folle :
« Me voici dans de beaux draps : le mari d’une folle ! ».
Certes, tu comprenais que sa conduite était un signe de désespoir, un appel au secours, un ultime avertissement. Mais si celui-ci t’inquiétait, il ne provoquait pas encore ce déclic qui est nécessaire pour opérer un retour sur soi-même.
« Maud est folle ! Maud est folle ! »
Cette seule phrase dansait dans ta cervelle, très loin de favoriser ton examen de conscience, pendant que tu lui tenais les paumes des mains, qui étaient froides et tremblantes, et dont quelques doigts, involontairement, se contractaient. Ses petits muscles étaient la proie facile de spasmes.
« Longue pour la jouissance ; prompte pour la souffrance ! » pensais-tu à regret.
Mais au demeurant, bon Joseph ! la jouissance n’était-elle pas en soi une petite folie ? Et de vous deux, le plus fou n’était-il pas toi, par hasard ?
Désormais, ta propre femme te faisait peur. Tu ne désirais qu’une chose : t’échapper le plus vite possible ; esquiver toute responsabilité ; fuir !
« Je ne vais pas rester englué à cette folle ! gâcher pour elle ma carrière, ma vie ! … La séparation – comme on dit de la révolution – est l’unique solution. Dans son intérêt propre, autant que dans le mien.»

Vissée comme une poupée accrochée à un support, derrière sa vitrine, les mains docilement posées à plat sur les cuisses, Maud, en ce moment même, ne bougeait pas de sa chaise. Ses ondes cérébrales fonctionnaient obstinément à leur manière : leur courbe sinusoïdale, tantôt trop plate, trop molle, tantôt trop serrée, vrillant en dents de scie, n’oscillait jamais tout à fait en phase avec toi. Ce qu’elle pouvait être passive, par moments ! Molle comme une chiffe ! Cela te donnait la fantaisie de la secouer, de la battre. Et en revanche, lorsqu’elle s’activait enfin, c’était trop : elle commençait à tourner sur elle-même à toute allure, comme une toupie.
« Folle ! Folle ! … Qui peut m’aider ? se charger d’elle ? ».  
Et la solution te traversa l’esprit en un éclair :
« Lenoir ! la confier à Lenoir ! Il se dévouera pour elle ; il la respectera, même … Il en a les moyens, l’argent, le temps, la patience. L’esprit de sacrifice du vieillard amoureux. Allons ! c’est décidé. Je vais informer Lenoir, lui expliquer la folie de Maud, la folie de ma femme. »






Peu de temps après, elle avait commis une nouvelle sottise : louer un nouvel appartement sans t’en avertir.
En l’apprenant, une fois l’affaire faite, tu étais entré dans une grande fureur. Mais c’était, remarque-le bien ! dans une excellente intention qu’elle avait pris cette initiative. C’était pour Muriel, pour habiter avec elle : elle poursuivait son rêve d’une vie normale, la vie à trois, les parents avec l’enfant, et tu ne le comprenais pas, ne l’acceptais pas. Tu t’étais précipité à l’agence immobilière pour tenter de résilier le bail, tu avais fait un scandale : en vain.
Te déplaisait souverainement la pensée de vivre en famille avec cette folle et son enfant dans un quartier excentré où tout te rebutait, à commencer par le nom de la rue qui sentait le hangar, la voie de garage : la rue de la Gare de Reuilly, dans le douzième. Tu ne voulais pas entendre parler d’un espace plus grand avec Muriel. Combien tu préférais la poésie de ton impasse exiguë – sans Muriel !
Alors pourquoi l’avoir reconnue cette enfant ? Pourquoi, pourquoi ?

- Mais pourquoi donc m’as-tu épousée ? s’écriait Maud. Pourquoi ? … pourquoi avoir accepté Muriel si tu ne veux pas d’une vie normale avec elle ? - avec nous ? Quel homme es-tu donc ? Voilà le mari qui m’échoit : un homme à la noix.
- Calme-toi, et raisonne un peu ! nous ne sommes pas à même de prendre Muriel en charge pour l’instant. Ni matériellement, ni mentalement.
- C’est toi qui en es incapable. Toi seul !
- Tu n’es pas … mentalement … ce qu’on appelle dans un état normal.
- C’est toi ! c’est toi ! hurlait Maud. Je vais de ce pas chez André. Je vais tout lui dire : il me comprends, lui, il m’aide !
- C’est cela. Va chez Lenoir ! va chez ton vieillard.
- Et toi chez ta Bretonne, ton Allemande ! Dire que c’est pour elle que tu as loué en cachette une bonbonnière, une chambre de bonne … Et lorsque je fais la même chose – en beaucoup mieux ! – pour Muriel …
- Va chez Lenoir ! va demander conseil à Lenoir …
- Tu es odieux ! un pauvre type, voilà tout …

Vous vous injuriez à qui mieux mieux, le vocabulaire tournait au pire : il fallait d’urgence quitter la pièce.
Faisant un grand effort sur toi-même, tu sortais en claquant la porte.
Mais à peine sorti, la crainte, l’angoisse de la laisser seule te talonnait sans répit. Si cette fois, elle allait pour de bon ouvrir le gaz, craquer une allumette, mettre le feu à tes papiers, à tes livres ? … Il lui était arrivé, déjà, de carboniser un bout du tapis avec son fer à repasser, de faire fondre le manche d’une casserole.
Tu commençais à craindre que Maud ne fût l’une de ces belles femmes dont on dit qu’elles portent malheur à qui s’en approche de près ; qu’elles courtisent, invitent, accélèrent le veuvage, qu’elles ont partie liée avec le diable. Qu’avais-tu gagné au fond à cette rencontre ? aucune des prétendues bénédictions du mariage : ni le bonheur ni l’apaisement ; ni la satisfaction du devoir social accompli. Des ennuis, encore des ennuis. Non seulement une enfant qui n’était même pas la tienne, mais à présent deux à surveiller, à soigner : la grande et la petite. Tu voyais ta vie sacrifiée à Maud et Muriel : ta belle vie en lambeaux dès départ. Une éternelle existence de garde-malade. Et, en balance, tu mettais tes ambitions, ta soif de longs voyages, la vaste fresque de tes rêves. Tout cela perdu, à cause d’un relent de christianisme.
« De la pitié dangereuse ! De la pitié dangereuse ! » songeais-tu, obsédé par le titre d’un livre célèbre.
Mais si le plus pitoyable avait été toi !





Dans le café bondé, bruyant, malodorant, Lenoir gardait relevé le col de sa gabardine. Il avait maigri. Le visage, plus pâle que jamais, laissait deviner les os du mort. Mais le souffle était puissant encore, hargneusement poussé dans une bouche souvent ouverte. Les yeux lançaient cavalièrement leurs flèches, tantôt au plancher, tantôt au plafond, hors de portée, esquivant sans cesse ton regard de quémandeur. Sa main droite, au dos velu, tapotait la table.
- J’ai été mal fichu pendant dix jours, expliquait-il d’une voix râpeuse, mais je reprends le dessus. Et vous deux ? Quoi de nouveau dans l’impasse ?
- Je crois que Maud devient folle. Une fois de plus, elle a simulé le suicide, joué à s’égratigner les poignets … t’entendais-tu répondre, en bafouillant, horriblement gêné déjà.
- Il faut lui administrer du Valium, fit Lenoir placidement.
- Pas question de cela ! Ne comptez pas sur moi pour entrer dans le jeu de l’industrie pharmaceutique, beaucoup plus folle que nous. Ces énormes profits … Et puis, …
- Mais cela calme, cela soulage, c’est efficace : les malades en redemandent, paraît-il. A supposer, évidemment, qu’elle soit malade.
- Elle est folle sans l’ombre d’un doute. Elle me tourmente de plus en plus malignement. Et son regard a un éclat métallique : passif et dangereux à la fois.
- La louve noire à la prunelle d’acier … Ha, ha ! Je vous vois venir. Avez-vous lu ‘La sorcière’ de Michelet ?
- Pas encore. Mais je connais le titre.
- Ecoutez, Joseph ! Maud ne vous demande qu’une chose : prendre avec vous Muriel, mener une vie de famille normale …
- Pour le savoir, je le sais. Sans m’avertir, voilà qu’elle vient de louer un appartement dans un quartier infect, en rénovation, loin du centre, loin des universités, des bibliothèques, des librairies, tout ce qui fait mon bonheur. Et elle désirerait que je m’y enferme avec sa fille, menant, en cage, une petite vie de père tranquille, en vivotant.
- Encore une fois, Joseph ! on ne peut reprocher à une femme, à une mère, vietnamienne de surcroît, d’aspirer à vivre en famille avec sa fille d’une façon normale. Et vous lui refusez ce droit ! C’est vraisemblablement votre insistance à la contrarier qui la rend malade. Et remarquez bien que, moi qui vous dis cela, je suis le premier à penser que les femmes ont souvent des comportements incompréhensibles pour nous, comme si elles constituaient une espèce totalement différente.
- On voit bien que vous ne la connaissez pas, André. C’est un monstre d’égoïsme. Un égoïsme phénoménal : j’ai reconnu sa fille, et fait tous les efforts humainement possibles pour la traiter comme mon propre enfant. Sa famille, mon beau-père surtout, ne m’en témoigne pas la moindre reconnaissance. Je n’ai jamais vu ce dernier que de dos, quittant la maison à mon arrivée. Je sais d’autre part qu’il fait à ma belle-mère des scènes épouvantables, qu’il la traîne par les cheveux qu’elle porte démesurément longs, l’espionne à son bureau, de crainte qu’elle ne le trompe. C’est une famille folle, André, croyez-moi !
- Il fallait vous en apercevoir plus tôt. Que voulez-vous que je fasse ? que je m’occupe de Maud à votre place ? …
- Je ne sais pas … En tout cas, elle pourrait vous rencontrer plus souvent. Vous lui donnez probablement un sentiment de sécurité. Et Muriel vous confond parfois avec son autre grand-père …




Moins d’une semaine plus tard, Maud avait déménagé, quitté l’impasse.
Sur le lit impeccablement fait, tu avais trouvé un court billet, t’annonçant que Lenoir, dans sa bienveillance, acceptait de la loger avec Muriel dans un vaste appartement entièrement neuf, dont il venait juste de s’assurer la possession, pas extrêmement loin d’ailleurs, à côté de la Porte d’Orléans. L’un des cinq enfants de sa seconde femme, sa propre fille adoptive, qui avait à peine vingt ans et revenait des Indes, devait au surplus – et c’était rassurant – partager les lieux avec Maud. Il ne te restait plus, pour ton propre compte, qu’à aller occuper le logement loué sans ton consentement par ta femme, que tu n’avais pas choisi, que tu détestais, mais dont le bail, avant un an, n’était pas résiliable.
Le sort en était jeté. La séparation de corps, grâce à Lenoir, semblait consommée.
Ainsi les événements désagréables de l’impasse du Rouet devenaient des faits du passé : un cauchemar douteux, dont ne subsistaient, dans les méandres de deux mémoires fragiles, que les débris épars.

Qu’il était triste pourtant, ton cul-de-sac du Rouet – sans Maud ! Qu’il était vide ! Du reste, comme s’il portait malheur, la concierge, vers Pâques, venait de se suicider, et avec plus de détermination que Maud : pour de bon.
Heureusement, la corvée du déménagement te distrayait l’esprit : cette opération de vidage était, en soi, une petite mort, un avant-goût de la vraie, et tes sentiments étant toujours très compliqués, tu y puisais un fichu plaisir, complaisamment douloureux. Tu aimais souffrir, Joseph ! Jusqu’aux petites humiliations qui, au fond, ne te déplaisaient nullement. Tu manifestais une étrange bonne volonté : tu avais aidé Maud à transporter le lit nuptial dans l’appartement loué par Lenoir, votre beau lit tout blanc, bas et confortable ; tu l’avais démonté et remonté de tes propres mains, heureux de te livrer, par exception, à un peu de travail manuel, soulagé de manier le marteau, manipuler le tournevis, jouer au gentleman bricoleur, sous le regard lourd d’ironie du nouveau propriétaire.

Et ainsi, en peu de temps, tout était rentré dans l’ordre. Chacun chez soi. Le nœud tranché. La paix revenue. Tout semblait joué, comme au Vietnam, où l’armistice paraissait tout proche.






Quelle délivrance, dans les tout premiers commencements, de redécouvrir les joies du célibat : la faculté de te lever, te coucher, déjeuner, dîner à l’heure que tu désirais, qui te convenait, sans l’ennui de traîner quelqu’un d’autre derrière toi, sentir la résistance passive, le poids du boulet de Maud ! Prince austère de ce logis trop grand pour toi seul, tu lisais Bernanos à loisir dans ton duvet, sommairement installé à même la moquette. Si la lumière s’éteignait, elle le demeurait pour le restant de la nuit. Personne pour t’éveiller d’une main nerveuse, te tarauder, t’obliger à une réaction, à un dialogue. Tes sens se reposaient, jouissant du silence, de la paix, d’un repos mérité. Souriant aux anges, tu en fredonnais de joie : plus de danger de devenir un criminel, un aliéné …
Et cela par ta seule volonté, par l’effort de ta main souveraine !
De temps à autre, tu téléphonais à Maud, tu allais la voir, vérifiais sa bonne installation, t’assurais qu’elle ne manquait de rien, de la même façon que l’on visite une pensionnaire.
L’éloignement avait vite réduit la tension entre vous. Avant peu, et à votre surprise, vous retrouviez des émotions oubliées, cet émoi des rendez-vous rapides, des rencontres furtives, des heures comptées, dans des circonstances qui se prêtent mal au libre échange des mots, des sentiments.
Tu fréquentais également la maison pour une autre raison, moins avouable. Dans l’une des chambres, une autre pensionnaire t’attirait : la splendide belle-fille de Lenoir, qui commençait à jalouser Maud, à la détester, à tenter de rivaliser avec elle. Il arrivait, surtout dans la journée, dans le courant de l’après-midi, aux heures où Maud et Lenoir se trouvaient au travail, que ce fût elle qui ouvrît la porte du grand appartement désert, dans lequel elle s’ennuyait, encore toute troublée et perturbée par son récent retour des Indes. Elle était capable de rester assise des heures au centre d’une pièce, sur une couverture, sans bouger, sans rien faire, en rêvassant, en méditant, bâillant parfois, comme un gros alligator qui se repose au soleil, ne dormant que d’un œil, dans son marais tiède, bourbeux, délicieusement humide. Tes visites la distrayaient. Or c’était une superbe fille, bien en chair, bien aryenne, aussi blonde que Maud était noire, aussi pulpeuse que Maud était svelte – l’orme à côté du bambou. Parfois, tu l’avais surprise, devant toi, en train de retrousser malicieusement son chandail rose, et, presque sans y penser, se caresser le pourtour du nombril, comme prise d’une démangeaison subite. En de tels moments, elle souriait niaisement ; et tu en faisais autant, tout intimidé.
A ces heures où Lenoir s’absentait toujours, où Maud ne pouvait être rentrée, où la jeune gardienne des lieux ne s’éloignait guère de son lit, tu avais tout loisir, en attendant, d’explorer les pièces, d’ouvrir les tiroirs, d’examiner la salle de bains, qui était luxueuse. Peut-être cherchais-tu instinctivement à percer les secrets de Lenoir – une existence entièrement consacrée à la luxure, jusque sur le tard. Leslie et Maud n’étaient sans doute que des sucreries pour le dessert, un amusement de vieillard après la satiété. Tu découvrais qu’il entretenait des correspondances mystérieuses avec des femmes mûres, et plus que mûres, vivant à deux ou à trois dans des appartements torrides, situés dans les quartiers les plus en vue. Il avait, avec des amis gynécologues, des connivences ; se livrait à tout un jeu d’échanges suspects ; collectionnait les livres jaunes, comme on les appelle en Orient, dissimulant partout, comme pour laisser une trace de son passage, une sorte de signature sale, semblable à la bave d’une limace, des clichés ou des documents équivoques, sous des enveloppes mal collées. Une obsession grave, prolongée, incurable, à laquelle au reste commençait à faire écho la tienne, alors naissante.
Maud s’en ouvrit d’ailleurs candidement à toi, au tout début de cette période :
- André est vraiment adorable avec Muriel, qui va venir bientôt habiter avec nous : je m’enquiers de son inscription à l’école maternelle du voisinage, en fait juste sous nos fenêtres. Il ne me donne aucun souci, ce vieillard. Je le traite en chevalier servant. Mais sais-tu qu’il écoute aux portes, qu’il m’épie derrière la cloison, qu’il fouille dans mon linge ? Et je crois qu’il a couché avec sa belle-fille : elle me l’a à demi avoué. Cette grande blonde-là, je ne l’aime pas et elle me le rend bien : c’est le seul inconvénient de la vie en commun, jusqu’à présent.
Et peu à peu, tout t’apparaissait sous un jour exact, tout s’éclaircissait. Les expériences communautaires étaient à la mode, et Lenoir avait préféré éviter le scandale, les difficultés, les écueils d’un emménagement direct avec Maud, se réservant ainsi la faculté de diriger habilement ses deux protégées, en les dressant l’une contre l’autre. Ses manigances étaient évidentes. Tu les perçais à jour, et cependant sans t’en offusquer. Car après tout, n’étais-tu pas libre, quant à toi, de passer à tes heures – et c’était pratique … Les rôles s’inversaient. Il était devenu le vieux mari berné, et toi l’amant, l’aventurier.
La joyeuse vie que voilà, Joseph ! La concierge de l’immeuble, du reste, devait y voir clair elle aussi : un mois ne s’était pas écoulé qu’elle te jetait des regards interrogateurs et soucieux. Elle t’observait, entrant ou sortant à toute heure, la journée ou la nuit ; et quelquefois se heurtait à toi de bon matin, à la porte de l’ascenseur, tantôt accompagné de Maud, tantôt de Lenoir, ou de sa belle-fille, quand ce n’était pas tous les quatre ensemble.
A d’autres heures, des Vietnamiens passaient également, faisaient un saut de plus en plus nombreux, de plus en plus enthousiastes, dans cette maison ouverte, tenue par des sympathisants déclarés.
Ils savaient dès à présent qu’ils avaient gagné la guerre, et préparant la venue de la délégation qui devait signer les accords de Paris, commençant aussi, pour certains – très peu à vrai dire – à envisager un retour au pays, ils avaient mille choses à faire faire à Maud, qui se laissait emporter par la vague, devenait de plus en plus active, et même à Lenoir qui ne manquait pas de bonne volonté, qui avait de l’argent, du temps, une voiture … Maintenant qu’elle avait gagné, aux dépens de Goliath, un renom, un respect, une dignité universelle de David asiatique, la petite patrie d’origine de Maud, dont elle ne parlait pourtant que très imparfaitement la langue, la sollicitait, la réclamait d’urgence.
La loi des vainqueurs serait-elle pour autant meilleure et qu’allaient-ils donc, faire, la paix venue ? – une autre guerre ? Ces questions n’étaient pas de saison, et bien peu les posaient.
Mais pour toi, Joseph, par la règle des vases communicants, plus Maud s’avançait, plus tu te retirais.
Pendant des années, avec combien d’autres, tu avais tant donné du tien, crié sur les toits et dans le désert, dépensé sans mesure ton énergie, ton temps, ta passion, pour faire venir plus vite une paix qui, maintenant, te semblait bien fade. Le patriotisme banal de ces Vietnamiens de Paris te décevait, et tu l’avais déjà décidé, tu n’irais pas applaudir bêtement à Kléber, non ! tu ne participerais pas à la joie grossière de la victoire ; tu laisserais Maud y aller seule. Ou plutôt avec ses nouveaux amis : Lenoir s’empresserait de les y conduire en limousine. Car à la différence de toi, c’était un modéré, par un esprit compliqué - sauf pour ses vices. En politique, en idées, il gardait la mesure. De même qu’il avait protesté mollement durant la guerre, de même se réjouissait-il béatement de la paix, encourageant Maud à s’engager, maintenant qu’il n’y avait plus de danger à le faire – peut-être même un intérêt, au contraire. Qui sait ? Si la situation se stabilisait, pourquoi Maud ne s’embarquerait-elle pas outre-mer, au Vietnam où dans quelque pays analogue, une île, une sorte de paradis perdu où elle fuirait la civilisation en compagnie de Muriel … Et alors, elle l’appellerait inévitablement, lui, Lenoir, lui seul, à sa suite, parce qu’il aurait su se rendre indispensable par ses bons soins, par ses services … Du reste, il se souvenait d’avoir fréquenté, dans sa jeunesse, l’Ecole de l’administration coloniale, il allait se trouver bientôt à la retraite, pensionné. Et il coulerait en compagnie de cette jeune mère asiatique, une fin de vie heureuse, dans un cadre idyllique, tahitien, ou presque, loin des tracas, loin de toi en tout cas, Joseph, loin du mari stupide.
De cette solution ultime, il rêvait la nuit ; il s’en rongeait littéralement le sang. Et dans cette attente, il fallait se montrer compréhensif – un mot, une attitude, un sentiment qui résumait parfaitement Lenoir : il accueillait très volontiers les amis et camarades vietnamiens à la maison ; il leur faisait, avec chaleur, les honneurs de son chez-lui équivoque. Si l’un d’eux s’attardait, il ne s’en formalisait aucunement, cela ne le choquait en rien, il n’y voyait pas d’inconvénient.
Et compte tenu de cette grande indulgence, étant donné cet appartement spacieux, commode, bien situé, cette espèce de Walhalla peuplé par deux jeunes beautés, deux houris dotées de charmes si distincts, dans l’atmosphère d’une époque si libre, si aisée, et de surcroît, dans la griserie de la victoire, comment diable ne se serait-il pas trouvé quelque papillon prêt à se prendre à un miel si sucré, si gluant, si tentant ?




Cet hiver-là, on t’apercevait plus souvent qu’à l’ordinaire dans les bars de l’Escale ou de la Paillote, rue Monsieur le Prince. A titre de célibataire, tu devais rêver comme Lenoir, mais pour bien d’autres raisons, de partir, prendre le large, fuir, planter tout.
A l’Escale, chaque heure de la nuit amenait son petit groupe d’émigrés, se relayant jusqu’au petit matin. Tenant d’une main leur grand chapeau, de l’autre leur harpe tronquée, leur pipeau, ou leur courte guitare, ils arrivaient las, essoufflés, tombés directement du ciel, à minuit, à deux heures, à trois heures du matin, en droite ligne du Paraguay, de l’Uruguay. Lourdement, ils s’effondraient sur l’estrade trop étroite, s’installant sans grâce, prenant tout leur temps. Mais pour dire leur misère, chanter leur exil, leur douleur, alors seulement ils se réveillaient, ils se redressaient, ils ressuscitaient. On voyait passer à la file, dans leurs yeux embrumés, glisser entre leurs doigts volubiles un fleuve d’images, au bout duquel grondait soudain, mugissait, jaillissait de leur gorge rauque, une cataracte sauvage. On en était tout remué, éclaboussé, mouillé, d’autant qu’à côté de ces hommes rudes, une unique femme, debout, une Maria Dolorès au visage ingrat et viril, joues lourdes, hanches fortes, taille souple, point belle, se tordait en rythme, la poitrine secouée de spasmes, en agitant dérisoirement à pleines mains des maracas.
Et là, dans ce trou, tu perdais des heures, immobile, sous hypnose, fasciné tantôt par le souffle aigre et rêche de la flûte des Andes, tantôt par le mélancolique spectacle de ta vie à l’arrêt – en escale. A foyer, à présent, plus personne ne t’attendait. Plus de Maud, plus de Muriel.
Certes, par un escalier en colimaçon, il était possible d’avoir accès, au sous-sol, à une vraie cave aux murs asymétriques où, dans la pénombre favorable, quelques âmes perdues se frottaient langoureusement - ou tristement – l’une contre l’autre. Mais cette sorte d’aventure ne te tentait plus maintenant ; ou moins. Si, avant l’aube, tu désirais émigrer encore, tu filais tout droit à la Paillote, non loin, pour y siroter du rhum blanc sous des feuilles factices de bananier, avant un retour chaloupé vers un logement et un lit glacials.
Mais alors, pour dire la vérité entière, la pensée de Maud te tourmentait encore souvent.
« Que fait-elle ? … S’accoutume-t-elle à cette vie nouvelle ? Sa folie se calme-t-elle ? Depuis combien de jours ne nous sommes-nous pas vus ? Etait-ce lundi, ou bien mardi, la dernière fois que j’y suis allé ? Quand Danielle repassera-t-elle par Paris ? »
Le cours de ta vie avait repris le cours de la musique andine : l’improvisation absolue.

T’en rappelles-tu encore ? Un soir, après l’Escale, la tentation avait été trop grande : tu avais subconsciemment pris le chemin de l’appartement de Maud au lieu du tien, en ayant le sentiment de te fourvoyer, de commettre une bêtise.
Il n’était pas très tard mais tout était déjà noir dans la cour, dans le coin de l’ascenseur, à côté de la rangée des boîtes aux lettres où tu vérifiais machinalement l’absence d’un courrier qui n’était pas à ton nom, qui ne pouvait être le tien.
Tu es monté à l’étage de Maud, tu t’es retrouvé en face de la porte imposante, à double battant, tu as sonné dans le silence.
Et personne n’a répondu.
Tu as frappé, gratté à la porte. Il te semblait entendre, à l’intérieur, des chuchotements, des fous rires. Un rai de lumière caressait le paillasson. Peut-être bien que l’on te regardait, que l’on t’observait par l’œilleton.
Et l’on ne t’a pas ouvert. Qui refusait de le faire ? Etait-ce Maud ? Etait-ce Lenoir ? Etait-ce sa fille adoptive, dépitée de ton refus de te glisser dans son duvet pour se venger de Maud, de son beau-père, pour les faire souffrir ? Etait-ce elle, pieds nus, la chair épanouie dans une robe de nuit vaporeuse, odorante, qui, derrière la porte, s’obstinait à refuser d’ouvrir, à ne pas te laisser le passage, s’amusant peut-être de ton désappointement, de ta mine égarée ? Ou bien était-ce Maud, finalement ? Ta femme qui ne t’appartenait plus, et qui te rejetait dans le froid de la nuit, hostile et vengeresse ; ta propre femme qui te chassait sans pitié dans la nuit noire, comme un objet encombrant dont elle n’avait maintenant nul besoin, comme un vulgaire déchet. Qui était-ce ? Comment savoir ? Tu ne l’as jamais su. C’était peut-être Lenoir, après tout ? Lenoir, le sourire machiavélique, l’œil torve, la lèvre pendante, en pantoufles derrière sa porte solide, satisfait de son pouvoir, de la réussite de ses plans ; protégeant paternellement le sommeil de Maud, ou bien couvrant la présence, toute chaude, d’un nouvel amant ; veillant sur les frasques de ses deux filles, ses deux pensionnaires, ses deux beautés ? …
C’était peine perdue de frapper, de gratter comme un rat, d’appeler tout bas. On ne t’ouvrirait pas, on ne te connaissait plus. On riait, on se moquait, on s’amusait sans toi, au chaud, à l’intérieur : des choses passionnantes se déroulaient auxquelles tu n’étais point convié. A peine embarqué dans le long voyage du mariage, tu avais sollicité, mendié l’escale. Eh bien ! tu l’obtenais. Et inutile de protester si elle se prolongeait, si elle prenait un goût amer …
Il ne restait qu’à rebrousser chemin dans le couloir, dans l’ascenseur où la glace te renvoyait la triste image de ta figure déjetée ; puis dans le hall désert, dans la rue froide, malveillante. Pour parachever ta douleur, tu étais même libre de faire une courte promenade dans le quartier endormi, si sinistre à cette heure extrême, quand on se retrouve seul.
Si le cœur t’en disait, tu pouvais repasser devant l’impasse du Rouet, qui n’était pas très éloigné, mesurer son vide, son effrayante ironie de cul-de-sac.
Le vide de ton existence, le trou comique de tes souvenirs.





La paix ! Depuis le 28 janvier, la paix était signée, après des années de pourparlers, secrets, de conciliabules, de manigances ; après qu’on eût bombardé, un mois plus tôt, en cadeau de Noël, Hanoi et Haiphong. La paix enfin ! Pour les aveugles, en grosses lettres, le titre s’étalait dans les journaux : la paix ! On trompetait la nouvelle, on se félicitait, on se congratulait. La France était à l’honneur : les accords de Kléber. La paix renaissait à Paris, grâce au génie de Kissinger, qui se faisait photographier, victime d’un long célibat, nu dans son lit, avant son remariage, juste l’année suivante, en pleine gloire. Les pigistes se gargarisaient de mots. Chacun s’illusionnait de toutes ses forces, y trouvant grand plaisir : les Vietnamiens de Paris exultaient ; Maud, flattée par Lenoir, était bien contente.
Ce que personne ne prévoyait, ou n’osait dire, c’était que les documents, dûment signés, seraient un chiffon de papier de plus dans la longue histoire des traités déchirés.
La date, le texte, le nom des signataires l’événement entier allait monter des éphémérides des journaux vers les bilans annuels ; grimper de là en direction des chroniques, des dictionnaires ; faire l’escalade des encyclopédies ; se coucher, se pelotonner, s’enfouir dans les manuels d’histoire. Or, comme souvent ou toujours, à peine née, proclamée, chantée, la paix signifiait de plus belle la reprise de la guerre. En se retirant, les Américains devaient bien entendu laisser leurs engins, leurs dollars, leur organisation, toute leur machine de guerre à leurs alliés du sud. Les deux camps s’accuseraient de la violation des accords. Le vrai et le faux, inextricablement liés, brouillés, deviendraient invérifiables, et pour des années de plus, les combats reprendraient, devant l’opinion publique médusée et cynique. Bien joué de part et d’autre ! De la diplomatie de première classe !

Après la signature des accords, l’Union des Vietnamiens de Paris avait organisé une grande fête. D’un côté les femmes, et Maud parmi elle, s’activaient à préparer des mets délicieux, à frire des rouleaux impériaux, poêler des crêpes farcies aux pousses de soja et aux crevettes, tandis que les hommes, de leur côté, se réjouissaient en palabrant, maudissant l’ennemi vaincu, et aussi – excédés d’être un éternel « An-nam » un sud pacifié -, l’ennemi héréditaire, l’ennemi de toujours au nord : la Chine. Tranquille parmi eux, seul un vieux sage se taisait en souriant. Sa maigre barbiche blanche en pointe imitait celle de l’oncle Ho et, pour cette raison ainsi que d’autres encore, les camarades le taquinaient parfois gentiment. Il t’avait dit trois mots, en mâchant sa crêpe.
Car tu étais présent, Joseph ! ayant accepté de participer au repas, sinon de faire le piquet devant le Centre des conférences internationales de Kléber, en agitant un petit drapeau.
Vois-tu, on se moque bien des sages, de nos jours, Joseph ! en particulier lorsqu’ils ont pris de l’âge : on fait la moue complaisamment, une moue de supériorité et de dédain.
Or celui-ci t’avait murmuré, je m’en souviens encore :
« La paix de Kléber, c’est le dehors des choses : la paix du dehors. Bien plus importante est la paix du cœur : la paix du dedans ».
Car il y a paix et paix, Joseph ! Celle qui fait parler d’elle dans les bistrots et les salons, les journaux et les livres d’histoire ; et qui nourrit la guerre. Et la vraie paix, discrète, silencieuse, celle qui brûle à petit feu à l’intérieur, vivace, inextinguible au fond des cœurs. C’était celle-là que tu cherchais si désespérément, à travers les batailles de l’amour, les calvaires du jour, sans l’avoir trouvée encore, sans la tenir, sans savoir à quoi tu aspirais, pour quoi tu soupirais.
Très loin de là, ce qui te tourmentait le plus, en cette fin de janvier soixante-treize, c’était uniquement de percer à jour la nouvelle idylle de Maud, de découvrir son préféré au sein de la cour de petits Vietnamiens qui l’entouraient, déterminer exactement le point où pouvaient en être arrivées les choses, ce qu’elle osait se permettre, le degré de liberté qu’elle adoptait, revendiquait maintenant, sur ton modèle hélas ! et avec ta bénédiction penaude. Mais en public au moins, ils cachaient bien leur jeu, fidèles à leur culture peu expansive, toute de sous-entendus, d’atténuations. Ils devaient se parler des yeux, sans se regarder, se frôler sans se toucher, sans se trahir – tout un jeu de raffinements excluant les serrements de mains passionnés, les embrassades intempestives. Qui était-ce donc ?
«  Les Vietnamiens pavoisent. L’heure est à l’union. Maud a pris mentalement le bateau, revient à ses origines, retrouve ses marques. Fort bien pour elle … pensais-tu, mais … mais par exemple ! j’en suis jaloux ! Affreusement jaloux ! ça alors ! ».
En vérité, ta femme imitait ce que tu avais fait – une réciprocité dont tu te faisais une très haute idée : une sorte d’égalité dans la faute, dans la fange.
« Si je divorce, ce ne sera qu’aux torts réciproques … je veux dire naturellement, dans l’hypothèse où nous nous résoudrions, tout compte fait, à divorcer … ».
Une avocate te proposerait d’épingler le couple adultère, de les cueillir au lit, dès potron-minet – la procédure la plus rapide, la méthode la plus élégante, la moins coûteuse, et gagnante … Et tu refuserais immédiatement avec hauteur, comme insulté. Par avance, tu entendais le ton méprisant que tu prendrais d’instinct pour t’écrier : « Non, non ! j’exige les torts réciproques ! ». Et l’avocate de la rue de Liège répondrait : «Mon bon monsieur, si vous le voulez ainsi … va pour la réciprocité, mais … ». Ce dialogue, tu l’oyais déjà dans ton for intérieur, tu l’imaginais aisément. En admettant qu’il y eût divorce ! Car pour le moment tu n’y croyais guère. Il n’en était même pas question !
Construire un monde fantastique, défier la logique, voilà qui était beaucoup plus intéressant. « Sidonie a plus d’un amant ! » Le refrain courait dans ta tête. A la mode, on l’entendait partout. Ton monde imaginaire, c’était un gigantesque lupanar. Un halètement universel : l’amour contre la guerre. Des torrents d’amour. Et pas de l’amour pur.
«  Bah ! si l’infidélité la sauve, si l’amour la guérit, si nous évitons la pire … la folie … le meurtre ! »
Remplacer une folie par une autre ! Guérir une plaie en en ouvrant une semblable, par la saignée à blanc … C’était du délire, du délire, Joseph ! Et toute l’époque, l’âge entier, le siècle même délirait avec toi. Aux yeux de certains, les Américains avaient perdu la raison. Mais en ce cas, ils n’étaient pas les seuls : leurs adversaires, les Vietnamiens aussi. Et les Chinois. Et les Français. Tous fous, à leur manière … Trouvant seulement, dans de légères variations, dans l’originalité douteuse d’une petite différence sur le thème éternel de la démence, des justifications agréables, des raisons de se proclamer plus sains, plus forts, plus habiles, plus équilibrés que les voisins.






Tu t’obstinais à frapper à cette porte cossue dont l’épaisse couche de peinture vert sombre ne t’apaisait pas. Le bouton de la sonnette, pour quelque raison, ne fonctionnait plus. Tout mou, il s’enfonçait sans résultat, sous la pression du bout du doigt.
Tu tentais de regarder par le trou du verrou. Oui ou non, était-elle là ? et si oui, avec qui ?
Il était huit heures du matin, à peine. Elle ne pouvait pas être déjà partie à son bureau, où on lui donnait toute liberté d’arriver tard, très tard, après des nuits éprouvantes, remplies de tant d’événements.
Sur le palier, à gauche de la porte, était posée une caisse, qui t’intriguait par son volume …
Le haut et le bas en étaient indiqués, y compris la mention : « fragile ».
Maintenant tu tapais sur la porte de toutes tes forces : la rage t’aveuglait.
« Scandale pour scandale, qu’importe ! »
La concierge, en peignoir, pouvait bien monter ; les voisins, entrebâiller timidement un vantail : tu te sentais prêt à les défier tous, à affronter la honte, la mort même … Déjà vingt jours et vingt nuits que tu n’étais plus admis à cette adresse, que tu ne savais plus rien de ce qui s’y passait. On raccrochait le téléphone sans explication : un bruit sec, mécanique, qui brisait le cœur. Tous les ponts étaient coupés : avec la famille, avec Muriel, avec Lenoir. Une étape grave. Dans cette maison, on n’avait plus besoin de toi : ni le jour pour surveiller Muriel quelques heures, ou pour que Lenoir s’épanche, te narrant ses infamies ; ni la nuit évidemment. Distendus de semaine en semaine, les fils, un à un, avaient été coupés : plus un signe, plus une confidence. Désolante sensation que celle d’un corps, il y a peu de temps si familier, qui de plus en plus s’éloigne, qui se libère d’une attraction autrefois magnétique, se détache, se refroidit par degrés, s’échappe, s’en va rejoindre peu à peu les espaces noirs et glacés, dépourvus de toute gravitation, où règnent l’étrangeté, l’indifférence totale.
Ton bras te faisait mal, ton poing devenait douloureux à force de cogner.
Allait-elle ouvrir enfin, cette damnée porte ? Et qui allait y apparaître ? Quel amant furieux cachait-elle ? Qui était en train de s’habiller en hâte, de rabattre le couvre-lit, d’en lisser soigneusement les plis, jetant dans la chambre le regard du maître, pour en atténuer le désordre, sauver les apparences ? Qui ? Qui ?
Juste au moment où tu ne l’escomptais plus, alors que tu étais sur le point d’abandonner, de repartir bredouille, la porte s’ouvrit enfin.
Mais au lieu d’en voir surgir Lenoir furieux, ou un Vietnamien impassible, glacial, ce fut contre toute attente la charmante frimousse de Muriel qui se montra, dans un ravissant encadrement de mèches blondes …
Rivés à hauteur d’homme, tes yeux furent obligés de s’abaisser vers l’enfant.
Tendre et doux minois ! Les paupières trahissaient encore un lourd sommeil, mais la peau du visage était fraîche, rayonnait. Les joues brillaient. Toute rose, la bouche timide, étonnée, s’ouvrait pour poser une question.
Mais elle n’eut pas le temps de dire un mot, car derrière elle arrivait la mère, butée, hostile, les traits figés. Et, en l’apercevant enfin, après un intervalle de trois semaines ton sang ne fit qu’un tour : ce n’était plus Maud. C’était une étrangère, une autre femme … Et, sans égard pour l’innocence, oubliant Muriel, tu te précipitas à l’aveugle, pour frapper.
Les coups pleuvaient. La mère battue devant l’enfant ! La dépense physique, les coups pour apaiser les nerfs. Ton exaspération passant avant l’orgueil, balayant toute morale. Pourrais-tu t’arrêter ? Tu étais tombé si bas, Joseph !
Et personne pour venir à la rescousse de Maud : ni Vietnamien, ni Lenoir ; ni concierge, ni voisin. Personne.
Sauf un enfant !
Ce fut Muriel qui vous sauva : un seul cri de Muriel …
Seul témoin de la scène, seule à l’observer, sans bien comprendre, dans toute son horreur, elle était crispée contre un battant de la porte.
Elle vous contemplait, vous transperçait de son regard innocent, enfantin, elle vous voyait, adultes stupides, et elle poussa un cri, un cri unique, étouffé, contenu, presque un soupir rauque, arraché du fond de la gorge.
Ce cri, tu l’entends encore ; tu l’entendras jusqu’à la fin.
Il était peut-être plus qu’humain, et il figea ton cerveau, retint ton bras, arrêta la volée des coups. Grâce à ce cri, tu te voyais à distance, tu t’observais enfin à nu, à travers les yeux d’un enfant, cloué sous le regard double, un tout petit peu vietnamien, eurasien de Muriel. Elle libérait sa mère, la sauvait ; et elle te sauvait également, te guérissait à jamais de toute violence. Cette petite fille fragile, que tu avais adoptée sur un coup de tête, sans la connaître, te retournait le service à sa façon, d’inconnu à inconnu : elle te faisait renaître. Tu l’avais abondamment prouvé : tu n’étais pas son vrai père, juste un pastiche ; et de mauvaise qualité. Mais sans rancune, Muriel t’apportait un fantastique cadeau : la rédemption par l’enfant.

Tout penaud, tu avais baissé le bras.
Maud, qui n’était plus ta femme, et toi, vous teniez l’un devant l’autre, face à face. Mais une cloison dure s’était abattue entre vous.
Ton ancienne femme cherchait, trouvait les mots les plus cruels :
« Tu sais que je ne t’ai jamais aimé, jamais aimé depuis le début … »
Mais ta colère était parfaitement tombée.
Cette sempiternelle querelle des mariés ; cette peine inévitable entre homme et femme ; cette misérable lutte entre deux êtres qui s’efforcent de respirer ensemble sans parvenir à s’accorder sur un rythme ; cette amorce de divorce : tout n’était plus qu’un pauvre théâtre.
L’un de ces raptus auxquels tu étais si sujet, avant ton mariage, t’avait saisi de nouveau : tu décollais des planches de la scène, tu t’envolais bien loin d’ici.
Muriel, à présent rassurée par ton calme, par le silence revenu, oublieuse comme le sont les enfants des souffrances de la minute précédente, passée, en un clin d’oeil, des larmes aux rires, vous dévisageait maintenant d’un air protecteur et moqueur. Dieu soit loué ! elle ne comprenait rien encore des amours et des haines de ceux qu’on appelle, à tort, les grandes personnes. Sans doute croyait-elle que ce n’était qu’une dispute finie de plus ; non la dernière, celle qui conduit au divorce. Quel sens avait d’ailleurs pour elle la séparation ? Si dans la suite d’autres papas venaient à se succéder, ce ne serait pas si grave : au fond, le papa est toujours le même ; elle n’analyserait pas avant longtemps des opérations si complexes.
Pour le moment, toute à la seconde présente, elle souriait à papa et maman, et afin de les dérider, pour faire l’intéressante, elle alla malicieusement soulever le couvercle de cette énorme caisse dont la présence sur le palier t’avait surpris à ton arrivée.
- Tiens ! dit-elle en te tirant par la manche, regarde ce que le vieux monsieur nous a donné, hier … C’est un gros oiseau, au bec pointu, qui peut voler très haut, jusqu’au Vietnam ! Maman et papy en ont peur ; papy surtout. Ils l’ont laissé dehors, sur le palier. Il doit avoir froid ! Papy dit que c’est un cygne ; ou un nom compliqué : un phénix, je crois, d’après maman. Ils ne savent pas.

Rapidement, tu jetas un coup d’œil inquiet dans l’intérieur de la caisse.
Tapie dans l’ombre, la bête était là, frémissante, prête à s’envoler, à s’échapper, à s’enfuir, comme l’avait voulu Shanloz, le vieux sculpteur.
Il n’allait pas bien du tout, il se mourait. Mais son chef-d’œuvre était fini, et il avait fait transporter son cadeau chez Maud, dont il avait retrouvé la trace, à quelques pâtés de maisons de l’impasse du Rouet, presque dans le même quartier. A la hâte, il avait inscrit quelques mots sur une carte de visite, expliquant qu’il habitait la villa d’Alésia où logeaient maints artistes, derrière l’impasse, et qu’il lui faisait don de ce qu’il considérait comme son œuvre maîtresse, son chant du cygne, pour fêter la paix revenue au Vietnam, mais aussi en vue de l’encourager personnellement, la consoler de certains malheurs privés qu’il devinait, sans en connaître le détail.
Follement jaloux, Lenoir avait refusé d’accueillir l’oiseau au foyer : depuis la veille, il l’avait laissé à la porte, sur le palier, au froid, comme s’en attristait Muriel.

Mais craignait-il vraiment le froid, cet animal sauvage et mythique ?
Tel que l’avait conçu Shanloz, le plumage hérissé, dressé sur ses ergots, formidable de force et d’audace, pouvait-il s’accoutumer à une simple vie domestique ? En le voyant, l’examinant pour la première fois, dans sa caisse ordinaire, pareille à une cage ouverte, en l’admirant, le soupesant du regard sous ses diverses coutures, cet animal merveilleux, qui te frappait par l’orgueil tranquille de son bec où le génie de Shanloz s’était véritablement surpassé – tu pressentais que l’arrivée subite de ce gros morceau de marbre noir, posé inerte, en apparence, au seuil de la nouvelle demeure de Maud, un lieu, un espace qui t’étaient dorénavant interdits, tout cela prenait un sens intrinsèquement lié à la fin imminente de ton mariage, à la mort de ton amour vietnamien, cette triste étape d’une vie à peine commençante. Ce n’était pas un cadeau banal que celui de Shanloz ! Tu y voyais, y détectais un oiseau messager, une monture, un véhicule fabuleux ! C’était son aile qui t’enlèverait, te ferait décoller, pour te soustraire à ce qu’avaient de ridicule, d’affreusement commun, cette petite scène de ménage, cette séparation, ce vilain divorce venir, ce lot de soucis terre à terre, si répandus, qui empoisonnent une vie, en font un énorme gâchis. Mais toi, grâce au phénix de Shanloz, sur ses ailes robustes, tu t’échappais. Ton imagination s’enfiévrait.
L’existence n’était pas maudite. Rien n’était uniquement moche et gris. Tout espoir n’était pas perdu : il fallait seulement se tromper, se brûler pour renaître ; passer par l’épreuve du feu ; traverser l’enfer la tête haute ; puis en réchapper ; s’en arracher. Alors le cygne noir venait, atterrissait, vous emportait. A cet instant, tu étais déjà juché sur ses ailes, d’une solidité impressionnante, dans leur finesse – on aurait presque pu dire confortables – prêt pour le passage, la très longue traversée. Plus tard, la monture reviendrait chercher Maud, puis Muriel, abandonnant Lenoir à son sort.
Sur la croupe du coursier ailé, tous les trois cramponnés à son col, vous franchiriez les mers et les montagnes, les Mortice. Il vous mènerait de l’autre côté des sept océans, jusqu’au Vietnam ; et plus loin encore. Et vous n’auriez pas peur, faisant le tour de la terre, puis celui des planètes, le tour des étoiles – confortablement guidé par l’oiseau des merveilles, la monture, la déesse messagère, le cygne noir !
Il vous conduirait vers l’Annam, la paix du sud. Définitive.
Le seul vrai calme. La seule vraie paix au Vietnam.





A peu de distance de là, à cette même heure, Shanloz, dans son atelier mal chauffé, et maintenant un peu plus vide de la villa d’Alésia, se sentait à l’orée de la mort : tout près d’elle ; tout contre elle ; tout en elle. Depuis le départ de l’oiseau, comme s’il s’était arraché un organe vital, tout s’était précipité. C’est volontiers qu’il avait ouvert la cage, projeté son œuvre vers Maud, libéré la vie du cygne : mais ce don, ce jet de vie achevait de l’épuiser. Et de cette petite Vietnamienne, à présent séparée de son mari, tombée pour comble, avait-il appris de la concierge la plus savante du quartier, entre les griffes d’un horrible vieillard, il n’avait pas reçu un mot de remerciement : l’ingratitude des gens, leur sans-gêne, à notre époque, étaient incroyables. Fort heureusement, il allait d’ici peu quitter tout cela, il n’en avait plus pour très longtemps. De fortes crises d’étouffement le prenaient, de plus en plus rapprochées : une lente asphyxie. Dans les moments de répit, il faisait encore des plans, rêvant à sa prochaine oeuvre, celle que, certainement cette fois, il n’achèverait pas : une femme qui accouche. Il la voulait phénoménale, énorme, supputant les dimensions du nouveau bloc de marbre qu’il faudrait commander à son frère, à Lausanne – tout en se gardant de lui rien avouer de sa maladie, de son état. Dans la pire détresse, on reste seul. Seul, il l’avait été toute sa vie, enfoui dans le grand silence de son oeuvre : un bestiaire muet ; et il tenait à le rester jusqu’au bout, à mourir sans parler. Sa tendresse, sa générosité, son amour de la vie et de la chaleur grégaire des foules, il les avait incrustés dans ses œuvres, transvasés dans la pierre. Il n’avait eu ni le goût, ni le temps, ni l’énergie, ni la fantaisie d’édifier en plus une famille, de s’intéresser longtemps à une femme, d’avoir un enfant. D’où, vraisemblablement, sa passion pour la sculpture animalière : cette monomanie. Mais maintenant qu’il sentait la vie le quitter - une sorte de dissolution, d’évaporation lente et trouble qui le gagnait en profondeur, s’infiltrant dans ses os, dans ses fibres les plus reculées, les plus secrètes – un regret montait en lui, et tout en s’accoutumant à l’idée de la mort, au fait brut de disparaître, de se volatiliser, en s’y préparant, ou plutôt en achevant cette grande métamorphose, en allant sans cesse plus loin dans cette voie, jusqu’à l’extrême bord, il ne songeait qu’à sa dernière statue : cette femme en couches, par paradoxe, qui serait sa symphonie inachevée. S’il y pensait assez intensément, avec une ferveur, une ardeur suffisante, ce projet adoucissait ses souffrances, et par moments, il réussissait à être si obnubilé par cet événement, ce travail fœtal, cette couvade, qu’il en oubliait de constater les progrès de sa maladie, de la suivre, de l’écouter, d’en devenir l’impuissant témoin. Et qui sait ? la mort pouvait peut-être encore l’épargner, il aurait peut-être droit à une rémission : on ne sait jamais … Si la grâce lui était accordée de terminer encore cette œuvre ! Il se promettait d’utiliser cette fois la ponceuse électrique.
Mais l’illusion ne durait jamais très longtemps. L’asphyxie, la faiblesse, les étourdissements lui rappelaient bientôt qu’un autre travail obstiné s’opérait en lui-même, qui n’était pas exactement celui d’une naissance ; juste l’inverse. Les larmes lui montaient subitement aux yeux, et en même temps la rage, la colère : la révolte contre les limites. Tout passait si vite. Chacun espérait tant, et faisait si peu. Combien d’œuvres, de fils, n’avait-il pas à produire, qui remuaient encore sous son front, dans les limbes ? Il n’avait rien fait encore, commençant à peine à comprendre son métier, à assimiler les éléments, les clefs, les arcanes, la magie de la sculpture, à prendre du recul pour s’étonner de son activité, de ses facultés, de sa passion pour cet accouchement d’objets durs qu’il fallait se tirer soi-même du corps, s’extraire de force, en étant tout à la fois une sage-femme et un sorcier.
« De si grandes aspirations ; de si petits résultats : voilà à quoi se ramène ma vie … Et combien me reste-t-il ? quelques jours ? quelques semaines ? ou six mois … Si seulement il y avait encore une statue à faire, par là-bas, dans les sentiers du jardin du paradis … Si notre maître à tous pouvait m’y attendre, m’y accueillir avec quelques bâtons de pâte à modeler … Si je pouvais parler métier, statuaire avec les anges du Seigneur ! »








« Plus vite ! Plus vite ! criait Muriel. Plus haut ! Plus haut ! »
Deux boucles de cheveux, humides de sueur, se collaient à sa joue rose, fouettée par le vent.
Elle était tout excitée. Elle vous prenait à témoin.
« Maman ! Regarde ! Papa, tu vois ? Il tourne, il tourne en nous emportant, il monte le cygne noir ! »
Et en effet, le rêve avait commencé. La monture s’était envolée. Il aurait été difficile de dire à quelle hauteur l’oiseau planait. Mais Muriel avait raison : vous tourniez par-dessus les boules de neige des nuages, glissant, voguant sur une mer de ouate.
Comme c’était étrange ! Ainsi, vous étiez réconciliés … Et l’enfant vous épiait pour mieux vérifier ce bonheur, dirigeant tour à tour la prunelle de ses yeux ravis sur l’un ou l’autre de vos deux visages, en esquissant un sourire malin. Enfin des parents qui étaient des parents ! De quoi être heureux vraiment ! Le plus beau jour de la vie !

- Plus haut ! Plus haut ! Plus vite ! Plus vite !
- Non ! répondais-tu, faisant le père très sage … Pas trop haut, Muriel ! Car sinon, le soleil risquerait de nous brûler ! Pas trop vite ! Car nous perdrions nos étriers !
- C’est quoi, les étriers ? questionnait Muriel …
- C’est, ma fille ! ce qui nous rattache là, tous les trois, à notre monture, la courroie qui nous empêcher de tomber … Sois très ferme sur ton étrier !

Le dos fléchi vers l’avant, vous étiez serrés l’un contre l’autre, l’enfant casé entre vous deux, au chaud, dans l’étroit espace renflé séparant l’encolure des ailes. Il était courageux, le cygne de Shanloz, infatigable. Il suffisait de vous laisser porter avec amour, avec confiance. L’horrible Lenoir avait été impuissant à vous retenir sous son emprise. Et vous vous étiez échappés, glissant entre ses mains. Vous l’aviez abandonné à son sort, criant sur son palier, vous injuriant.
Il vous était apparu bientôt tout petit. Dans le lourd et pesant monde d’en bas, il tiendrait compagnie à ses semblables, ceux qui préfèrent la boue, qui aiment salir et qui tirent sur les oiseaux, choisissant souvent le pire moment, le plus cruel : juste celui où ils prennent leur essor.

- Hardi ! Hardi ! piaillait Muriel en tressautant.
Elle poursuivait son manège. Tu ne l’avais jamais vue si à l’aise, si heureuse.
- De la douceur, Muriel ! De la douceur ! disait la maman. Sois bien sage ! Et pas trop fort ! Il ne faut pas surcharger notre oiseau.

On approchait d’une côte …
Une courbe en « s ». Comme un serpent, un fin lacet zigzaguant.
Le Vietnam sans doute.
- Regarde Muriel, le pays de tes ancêtres ! La terre brûlée, la terre orange et bleue … s’exclamait Maud.
Le cygne virait. En s’incurvant, sa trajectoire laissait deviner, par en bas, un quadrillage de rizières miroitantes où s’agitaient des points noirs, où remuaient, où dansaient, à y mieux regarder, les drôles de chapeaux coniques des paysans courbés, pieds nus dans l’eau, la boue, la taille cassée à angle droit, docilement alignés en rangs d’oignons derrière le drapeau rouge, taché et déchiré, de la brigade. Un jardinage obligatoire.
Ainsi donc la vie continuait, envers et contre tout, draconienne et comique.

- Ici nous ne sommes plus au royaume du pain et du vin ! expliquait-tu d’un air important à Muriel. Mais dans celui du riz et de l’alcool de riz. Que préfères-tu ? dis ! Muriel …
- Les deux ! répondait l’enfant. J’aime le riz. Et j’aime le pain.

Mais, indifférent, le cygne était déjà loin. Il semblait ne devoir jamais s’arrêter.
- Plus loin ! Plus loin ! criait Muriel.
Mais jusqu’où précisément ? Quel était le terme du voyage ?
Muriel, comme tous les bambins, n’allait-elle pas se lasser quand même ? de ce vol d’oiseau sans fin, sans but, sans escale … Et vous les parents plus encore, à en juger par vos traits tirés, votre mine grise, cendreuse. Tu te posais cent questions :
« Encore un pays, encore une frontière … Un espace aérien, une douane. Cela ne finira donc jamais cette errance ! »
- Où nous mène-t-il ? où nous mène-t-il … murmurait Maud d’une voix altérée.
En contrebas, se dessinait maintenant un sommet neigeux …
- Maud ! regarde, est-ce que je me trompe ? … Nous sommes revenus sur nos pas, revenus en arrière. Je crois rêver. Je ne pensais pas qu’elle était si proche du Vietnam.
- C’est … c’est la Mortice ! dit Maud avec effroi.
- La Mortice encore ! Retour à la Mortice ! Horreur !

Et en effet, c’était le site alpestre.
A présent, l’oiseau noir s’était mis à tournoyer au-dessus du pic, comme pour élire son aire.
- C’est quoi la Mortice ? demandait Muriel, qui n’avait rien perdu de son intrépidité. Des trois évidemment, c’était elle qui avait le moins peur.
- Tais-toi ! Silence ! répondait Maud.
Bien décidé à se poser, l’oiseau magique avait beaucoup ralenti, semblant calculer son approche, décrivant des cercles de plus en plus serrés autour du sommet de la montagne maudite. Tu reconnaissais, ici, la forme particulièrement menaçante d’un rocher ; là, l’empreinte de vos pas dans une plaque de neige. Et la bague de Maud était enfouie là-bas sur la paroi, quelque part sous une pierre. Là également, l’ami Martial s’était effondré, révélant sa faiblesse. Et l’épreuve, loin d’être terminée, menaçait de recommencer : soit que le Viet noir, la créature de Shanloz, fût en soi maléfique ; soit que l’artiste lui-même, le créateur de cet étonnant phénix, fût un redoutable sorcier.
Toutefois, au dernier moment, l’oiseau obliqua vers la gauche, se détournant de la montagne.

- Ouf ! sauvés ! s’exclama Maud.
- Hourra ! Hourra ! cria Muriel, heureuse par contagion, sans savoir exactement pourquoi.
Et toi-même, tu te sentais fort soulagé. Tout n’avait donc été qu’un mauvais souvenir. Un nouvel avertissement sans frais, un rappel du pire.
Maintenant, reprenant de la hauteur, l’oiseau s’éloignait de la Mortice à tire- d’aile.
- Tout cela ne nous dit pas où il va ! soupira Maud.
- Où allons-nous ? s’écria Muriel, soudain inquiète et se faisant l’écho de sa mère. Je veux descendre ! Je veux descendre !
- De la patience ! De la patience ! Faisons-lui confiance, à notre monture ailée !

Tu tentais de les rassurer, mais tu n’en menais pas large non plus. La sueur te perlait au front.
« Voilà bien le piège … » te disais-tu en toi-même. On s’embarque tout feu tout flamme sur le premier vaisseau venu. On fait confiance au commandant, au pilote ; on s’en remet aveuglément à l’ingénieur, c’est-à-dire au génie humain, bercé d’une illusion. Et à mi-vol, horreur ! On souhaiterait reculer mais il n’est plus temps.
« Et si Shanloz nous avait horriblement trompé ? s’il s’était moqué de nous ? On dit bien qu’il faut toujours se méfier des artistes, ces faux sorciers. »
Le nom de Shanloz avait dû t’échapper à haute voix, à ton insu. Car Muriel te questionnait de nouveau :
- C’est quoi Shanloz ?
Et tu te voyais très embarrassé pour lui répondre.
Tu ne pouvais pas lui déclarer : « C’est un petit ami de maman ! … », ou bien «  c’est un bon copain de papa ! … ». Mais uniquement :
- C’est un homme très âgé, un vieil enfant. Il crée des choses qui bougent, qui volent comme ce cygne, ce phénix noir qui nous porte, nous emporte on ne sait où, juste en ce moment. On appelle cela des statues vivantes. Et il les lance dans les airs … Tu comprendras plus tard. Tu comprendras bien assez tôt, Muriel, ma fille, ma chère enfant !
- Ne la trouble pas, Joseph ! ne lui parle pas de ce qui est au-dessus de son âge … supplia Maud.
- Evidemment, évidemment. Loin de moi cette intention. Je veux seulement lui suggérer qu’il y a toujours un remède, aux jours de pluie et de tempête, quand tout va mal. Une potion magique : la poésie, le rêve. Le rêve est une résurrection. Il a des ressources que la source ignore. Le rêve est inépuisable et grandiose …
- Muriel ! interrompit Maud. Ne l’écoute pas ! Ton père est un jeune fou. Mon fou de mari. Je suis marié à un rêveur incurable !
- Dis tout de suite un songe-creux, un utopiste, un bêta …
Une querelle allait-elle éclater ?
Non ! le temps en était bien passé. Et pour des voyageurs en danger, prisonniers des airs, la discorde n’était pas de saison.

- C’est quoi un songe-creux ?
Muriel voulait décidément tout savoir. Mais tu n’avais pas le temps de lui répondre en détail.
- C’est quelqu’un qui te fait parler, mon enfant !
L’oiseau noir accélérait. Une secousse brutale.
Et il piquait vers le ciel !
- En route vers les étoiles, Muriel ! Les myriades d’étoiles !
- Hourra ! Hourra ! criait Muriel.
- Oui Muriel ! Accroche-toi ! D’aspérité en aspérité, jusqu’aux étoiles !
- N’est-il pas savant, ton papa ? Ne voilà-t-il pas qu’il se met à parler latin ?

Quelle était inattendue, la bonne humeur soudain revenue dans votre petite famille ! Oubliés les malaises, les maussaderies, les coups, la strangulation … Finies les injures ! Maud n’était pas une Marie-salope, et toi un Jean-foutre. Vous étiez-vous assez plumés, becquetés, martyrisés ainsi !
Maintenant, voilà que vous étiez redevenus simplement Marie et Joseph.
- Pardon Maud ! Mille pardons pour mes invectives, mes outrages, mes démons !
- Oui, pardon Joseph ! Pardon pour mon front dur, mon air buté, mon œil noir de louve.
- Pardon ! Pardon ! répétait comme un perroquet Muriel, toute fière de son babil.
- Oui pardon ! Pardon à tous et à toutes ! Pardon pour tout ! Pardon à l’univers ! t’écriais-tu d’une voix forte et enthousiaste.

Gonflant ta poitrine, un air pur et vivifiant devait probablement t’enivrer, à ces hauteurs, en attendant que la raréfaction de l’oxygène, avant peu, eût produit l’effet inverse.
Car sans tenir compte de vos petits bavardages, l’oiseau merveilleux continuait à prendre de l’altitude. Il se hâtait de monter, monter, afin de vous faire franchir la barrière du firmament, traverser la voie lactée, frôler hardiment les corps célestes – partie la plus éprouvante du voyage. Certes, à prétendre aller si haut, on risquait sans y prendre garde de tomber bien bas, par une dialectique mortelle. Et du reste, dans ces régions supérieures, rien n’était finalement très différent de ce qui se déroulait sur un plan plus modeste, directement sous votre nez : la nuit, le froid, la poussière. Pire encore, l’ennui, la monotonie de ces énormes distances pouvaient vous faire regretter de n’être pas resté tranquillement au chaud dans une chambre. Mais enfin, il était nécessaire d’en passer par là pour accéder, débarquer au refuge suprême. Bon gré mal gré, sans vous demander votre avis, l’oiseau noir de Shanloz vous emmenait vers un ailleurs, un au-delà, une patrie des morts, un territoire mal circonscrit, ni céleste ni terrestre, ni tout à fait paradisiaque, ni complètement infernal.
Vous aviez mis un temps fou à le repérer, à vous y retrouver. En l’occurrence, peut-être même que Muriel était plus avancée que vous, les parents : plus futée, plus réceptive.
Qui sait si les enfants ne sont pas les vrais, les seuls vieillards, à l’aise de prime abord dans le séjour des morts, à la fois souriants, riants, et graves, au cœur de ce petit jardin d’outre-tombe, auquel curieusement se résume la magnificence de nos Champs-Elysées ? Ecoutons les petits enfants ! Observons-les, la clef d’or à la main, faisant jouer sans y penser la porte dure des mondes enchantés ! Voyons-les l’entrouvrir et se lancer dans une fulgurante escapade, faire une fugue à cheval sur un courant d’air, faire dans le vent un gigantesque pied de nez à l’infini !

Dans le nom de Muriel, se dressait, se cachait la mort et se blottissait aussi une espérance.
Depuis son poste d’observation du ciel, elle avait aperçu soudain, assis à l’établi, un vieux monsieur lourdement couché sur son bras gauche, pétrissant encore dans la main droite une glaise qui lui collait aux doigts.

Il chantonnait, le malheureux.
Il chantonnait le chant venu d’un monde tout différent, et qui avait perdu son sens, à force de les renfermer tous. Dans ce chant du précipice, résidait une joie sauvage, exprimée avec un détachement qui faisait frissonner.
Il paraissait chuchoter :
« Que m’importe ! Que m’importe, à ce point extrême où j’en suis – et où vous serez tous un jour …Là est la joie mêlée de peine. Là est la réponse ! »

- Qu’est-ce qu’il a, le monsieur à sa table ? Qu’est-ce qu’il a ? demandait Muriel à papa et maman.
- Il a froid ! il a très froid … avez-vous répondu ensemble.




L’index de Shanloz s’était brusquement immobilisé. Il semblait dormir sur l’oreiller de son bras gauche, la tête cachée par son vieux béret. Un tout petit filet de sang coulait de son nez sur la table, allant lentement à la rencontre de la motte de terre glaise qu’un instant auparavant il pétrissait.
Sous sa main maintenant agitée d’un tressaillement, on devinait les formes confuses d’un torse – un ventre magnifique de femme en labeur.
































EPILOGUE



















Plus de vingt ans avaient passé. Tu marchais à petits pas lents, limités par ta robe brune, vers le puits au centre de la cour de l’abbaye.
Accoudé à la margelle, tu y attendis la visite de Pierre-Paul Petit prévue dans l’après-midi. Il y avait des années que tu ne l’avais revu, mais cela ne t’inquiétait guère. Ton regard se promenait sur les dalles polies du cloître inondé par le soleil. Tout au long de la galerie, elles étaient usées par les intempéries, le temps, les pas. A de certains endroits, le froid, le gel avaient aussi fait sauter par plaques entières le revêtement blanc des murs. Mais ton œil était calmé par l’harmonie de chaque arcade. Ton esprit se délectait de l’alignement régulier, algébrique, des piliers courts, trapus, charnus, d’où partait, puissant, le jet des longues voussures qui s’amollissaient comme obéissant à la loi d’un mystérieux chiffre d’or, en leur point le plus haut, particulièrement là où plusieurs convergeaient à la façon des branches d’un arbre immense, s’épanouissant mathématiquement dans l’ombre délicieuse des salles intérieures, ouvertes librement sur la cour. Au douzième siècle, les mains des moines, calleuses, avaient bâti ces jeux de pierre, fait résonner ces accords muets dont la vibration, subtile, n’arrivait pas à s’éteindre à travers le lourd silence de huit cents années. Les voyelles des vides, les consonnes des pleins s’unissaient en un langage des courbes, d’où s’élevait un grand chœur qui réchauffait l’âme, même l’hiver lorsqu’il gelait à pierre fendre dans les couloirs les plus reculés, ces étroits passages de pierre où se déchaînaient tous les vents.
Non seulement les solitaires avaient fait parler les dalles, chanter les murs, mais ils avaient aussi creusé profondément dans le sol de la cour, pour y capter une source et s’assurer d’une abondante provision d’eau toujours fraîche, sans avoir à sortir de l’enceinte du couvent. Une précaution surtout commode en cas de siège. Sur ce plateau aride, les nappes étaient enfouies très bas, et il leur avait certainement fallu creuser longtemps, de toutes leurs forces, de toute leur âme – un travail qui continuait à porter ses fruits en notre siècle : le puits de l’abbaye était connu comme le plus profond une lieue à la ronde. On éprouvait un grand vertige en s’y penchant pour tenter d’en voir le fond, lequel demeurait notoirement invisible par les années les plus humides, mais d’où l’on retirait toujours une eau limpide et délicieuse durant les périodes de pire sècheresse.
Sans savoir pourquoi, tu aimais par-dessus tout te tenir là, à la margelle, au cœur de la cour, comme si ce lieu était le trou de serrure du couvent tout entier, l’unique endroit où pouvait tourner la clef livrant les mystères de son plan, sa géométrie particulière, son sens intime. Qu’il plût, qu’il neigeât ou qu’il fît grand soleil, en toute saison tu passais chaque jour quelque temps à prier ou méditer là, et le fait que tu te portais toujours volontaire sans rechigner pour la corvée d’eau t’avait valu le surnom comique de frère puisatier.

Mais déjà, tu apercevais le père abbé introduisant sans façon le visiteur dans la cour, en te désignant d’un ample mouvement de manche.
Et en effet, c’était bien Pierre-Paul Petit qui s’en venait paisiblement vers toi, toujours aussi rond de visage et de manières : il n’avait que peu changé. Il te tendit les deux mains :
- Cela fait bien vingt ans ! dit-il avec grande émotion.
- Vingt ans et huit mois, très exactement. Je comptais hier soir, avant de m’endormir …
- Quelle surprise de te retrouver ainsi moine profès !
- C’est moi qui suis le plus surpris de vous revoir en un tel endroit. Et vous, toujours sur la brèche au Service civil international ?
- Toujours au S.C.I. Mais non sans mal. Les donations se font rares, les bonnes volontés également. Des soucis budgétaires, des relations de plus en plus délicates avec les gouvernements. Que d’efforts perdus ! Il m’arrive de me demander à quoi sert la goutte d’amour que nous jetons dans la mer, une mer atrocement salée, lorsque je m’aperçois, avec dix ans de recul, que nos chantiers de volontaires n’ont rien changé à la vie d’un village ; qu’on y observe la même incurie, la même misère ; que la guerre civile, ou tout simplement le désordre, la négligence, sont repassés par là, bouchant le puits que nous avions péniblement foré, faisant s’effondrer nos haies coupe-vent, s’affaisser ces champs en terrasse que nous avions pris tant de peine à monter, à herser, à labourer. Il faut s’y résigner : ce que les uns font, d’autres s’acharnent à le défaire. Assez fréquemment, rien ne subsiste de notre travail après vingt ans ; l’espace d’une génération, tout se désagrège. Heureux sommes-nous si le champ n’a pas été avalé par le sable ; si le nom du village n’a pas été rayé de la carte …
- Allons ! Voici une exception : regardez ce puits qui fonctionne intact depuis des siècles !
La légère amertume de Pierre-Paul Petit te surprenait. S’il n’avait guère changé au physique, c’était en revanche son esprit qui paraissait s’être un peu voûté.
- Et Maud ? et Muriel ? fit-il soudain, déplaçant carrément la conversation. Que sont-elles devenues ?
- Aucune nouvelles. Ni vu ni connu. Peu après notre divorce, Maud s’est remariée. Je ne sais plus dans quelles circonstances elle s’est arrangée par la suite pour me montrer les photographies de ce second mariage, avant que toute la famille parte s’installer en Allemagne. Comme moi, le nouvel époux allemand portait la barbe, et il devait être aussi naïf que je l’avais été. Ma belle-mère avait l’air triomphante, comme d’un bon tour joué au sort. Depuis plus un signe, plus rien. J’ignore si Lenoir les a suivis, s’incrustant d’une manière ou d’une autre jusqu’à la fin, jusqu’à la mort ; j’ignore tout. Quant à moi, j’ai refoulé de plus en plus profondément l’épisode dans un recoin noir, entièrement hors d’atteinte, de ma mémoire, à l’arrière, au fin fond d’une sorte de placard abandonné où je ne pouvais, ne voulais plus jamais fouiller. Pendant des années, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir tout oublié. J’ai quitté la France, voyagé longtemps, erré ici ou là, et durant ce temps, ma mère réglait scrupuleusement chaque mensualité de la pension alimentaire de Muriel.
- Le sort est souvent malicieux.
- C’est une histoire abracadabrante quand j’y songe. Absolument sans queue ni tête. Et dont personne du reste ne possédera jamais la version exacte. Si je désirais vous la raconter, même avec la meilleure volonté du monde, je n’arriverais pas à tout vous dire.
- Et c’est cette aventure qui t’a aiguillé vers la vie monastique ?
- Oui et non. Chat échaudé, je n’ai eu évidemment aucun désir de me remarier. Mais la flamme naturellement continuait à me brûler, la chair à crier, les démons sexuels à s’agiter. Ballotté à droite et à gauche, de voyage en voyage, de femme en femme, d’aventure en aventure, peu à peu, sans y prendre garde, je me suis empêtré dans les filets de la débauche. Vous connaissez le plan instinctivement suivi par les libertins de mon espèce : cette danse en trois mouvements qui part des bras de l’ancienne amante, que l’on ne se résigne pas à quitter ; passe par la maîtresse actuelle, dont on affermit la conquête ; et glisse vers la nouvelle, que l’on repère, prépare, réserve pour la période qui va suivre … Et puis tout cela relevé, épicé, pimenté par la collection des nationalités, l’étude des différences de mœurs et de manières ; l’ethnologie amoureuse en un mot : la manie de la comparaison, si à la mode, si aisée en notre queue de siècle. En général, j’avais soin d’éviter les jeunes filles sincères, les innocentes, les parfaites – sans y réussir toujours -, de fuir les circonstances qui m’entraîneraient malgré moi à un engagement, au mariage que je craignais comme la peste, dont je conservais un souvenir effrayant. Et par conséquent les femmes mariées, et les cas louches, anormaux, ambigus, qui ne manquaient jamais de croiser ma route, comme si je les avais attirés, ont composé d’abord involontairement, puis d’une façon hélas ! sans cesse plus consciente mon terrain de prédilection, mes chasses préférées. N’allez pas supposer cependant que j’étais un séducteur froid, détaché, parfaitement odieux ! J’étais d’autant plus redoutable, au contraire, que je parvenais presque sans effort à me montrer sincère, chaleureux, aimable, adorable en somme. L’expérience aidant, j’avais l’art de réduire au minimum les mensonges ; les souffrances, les désagréments, les contretemps mutuels. Je devenais le parfait amant de passage ; j’y apportais un savoir-faire, un brio incomparable : en de certains pays, j’ai quasiment été connu, réputé, admiré, cherché pour cela. C’était là le fruit d’un long apprentissage, de nombreux épisodes menés à terme ou pas, poussés plus ou moins loin, mais qui, en s’ajoutant, se chevauchant, se contrariant, se complétant, en sont venus à former une école de la séduction, de l’embrassement, de l’embrasement, où mon mauvais destin, et les fées à mon berceau s’accordaient pour me décerner un diplôme de maîtrise.
- Je t’avoue que j’ai peine à te croire, Joseph, moi qui t’ai connu, si timide, si emprunté, d’un genre somme toute si « rosière » …
- Mais vous devez comprendre, précisément, que cette timidité, cette gaucherie faisaient partie de mon manège : elles constituaient entre mes mains des armes redoutables. J’étais diaboliquement de feu, et néanmoins jamais intimidant, rébarbatif, effrayant, rebutant. On pouvait se fier à moi. C’est au point que certaines bonnes personnes ont même cru pouvoir l’emporter haut la main sur moi en rouerie, en calcul, expérience, psychologie ; en tout. Et je me gardais bien de les détromper. Croyez-moi ! Vers la fin surtout, j’étais réellement devenu un abominable piège, un épouvantable traquenard.
- Et comment cela a-t-il fini ? comment t’en es-tu sorti ?
- Mais par ma bonne étoile en définitive ! Par la grâce de Dieu ! Un miracle dialectique. Qui va trop loin, bascule – tout simplement. Qui passe la mesure se retrouve de l’autre côté de la balance. Sur un autre versant. C’est peut-être exactement ce que l’on entend par « conversion » : un claquement de doigt, une fulmination, et le coquin, tout éberlué, se change en saint, frappé par la foudre, sans s’y retrouver lui-même, comme l’Innommable, le héros de Manzoni. C’est mathématique. J’en ai fait l’expérience, et tant d’autres avant moi : l’énergie fuse avec la même intensité en direction d’un pôle ou d’un autre – la friponnerie, ou le bon sens. Un changement de signe fait toute la différence. Je vous dis que c’est une algèbre ! Voilà : à force d’aimer, de soupirer, de m’enflammer, de me consumer, je me suis vu mourir, mourir d’amour, mourir de désir. Vidé, épuisé par un aiguillon insatiable … Et pour quoi ? Pour rien ! Ou pour une horde de malheureuses, un troupeau de pauvres brebis, une cohorte de pauvres filles, de pauvres femmes, tantôt sincères, tantôt perverses, ou les deux à la fois, mais folles d’amour elles aussi, folles de vie comme moi ; que je trompais ou qui me trompaient ; et qui s’ingéniaient, en vérité, à se tromper, à s’égarer en ma compagnie, me prenant idiotement pour le Messie, pour un Sauveur ! Et quel sauveur !
Un jour, cette dissipation, tout ce gaspillage d’énergie m’est d’un coup apparu vain et ridicule. C’était trop, vraiment trop ! Je tombais amoureux trois fois par semaine. Et sérieusement ! Et avec réciprocité ! Personne n’aurait pu y suffire à lui seul. Je me disais : « Pourquoi celle-ci, et non pas celle-là ? Et pourquoi pas cette autre encore ? Et parfaites de surcroît ! ». Elles se valaient toutes : leurs charmes se détruisaient par comparaison. J’ai soudain pris conscience que j’aimais d’un amour indifférencié et abstrait. Et pourtant coûteusement charnel. Il fallait m’arrêter ou périr. Périr d’épuisement, de passion infinie, insatisfaite. Mais du même coup cette faim, cette insatisfaction, je m’apercevais qu’elles pouvaient en définitive s’approcher de leur visée, l’atteindre même, à la seule condition de se refermer sur elles-mêmes, de tourner, tourbillonner sur le moyeu, sans aucun objectif extérieur, comme une boule d’énergie autosuffisante se créant, se détruisant sans cesse du dedans. C’était là, en tout cas, ma philosophie de la continence, ma conception de l’amour pur et infini. Car de cette manière, je pouvais enfin parvenir à aimer toutes les femmes, sans mal et sans obstacle : celles qui croisaient mon chemin ; et également toutes les autres. Et pas uniquement les femmes, les hommes aussi ; les animaux et les enfants ; les arbres et les plantes ; l’herbe et le sable : toutes les forces de la terre et des cieux.
Et voilà comment, de l’amour charnel, j’étais passé en un éclair à l’amour divin. Du moins - car j’abrège, il m’est impossible de tout vous raconter par le menu -, je me trouvais dans la bonne voie : le premier pas était fait. Et capital !
-Je t’ai bien compris. Mais malheureusement, mon pauvre Joseph, je ne suis pas sûr que ta théorie soit entièrement orthodoxe. Ni qu’elle puisse s’appliquer aisément à d’autres, hâter les conversions. Qu’en ont pensé les moines ?
- Mon directeur spirituel a noté que, tout au moins, j’étais sincère. Le fait est que je ne me suis pas remarié, que les tentations ont disparu. Et puis, comme l’avait remarqué la générale, vous savez … vous en souvenez-vous ? cette vieille femme qui ne m’a rencontré que quelques minutes, et qui s’est suicidée plus tard, me communiquant à genoux un message – une expérience indicible que je n’ai jamais oubliée -, il devait exister en moi, malgré cette propension à la débauche, un respect inné pour la virginité, pour cette force mystérieuse qu’est l’innocence.
- Et tout cela s’est vraiment accompli d’un coup ? sans luttes, sans revirements ?
- Naturellement non ! Encore une fois, je vous résume une évolution en spirale, une prise de conscience faite de hauts et de bas. Si elle m’a conduit jusqu’ici, c’est après des années. Je peux même dire qu’en un sens on ne supprime jamais la voix du sang, et que les sublimations les plus exemplaires conservent leur point faible, leurs dangers. Qui oserait se vanter d’être totalement désincarné ? Nul ne se prive volontiers de lancer sa graine en l’air, en direction d’un autre type d’infini – celui du monde. Mais en ce qui me concerne, les curiosités, les diableries sont véritablement derrière moi. J’ai quelquefois l’impression que le personnage qui a vécu ces tribulations n’était pas moi, mais en réalité quelqu’un d’autre qui s’était introduit en moi. Et l’auteur de ces actes révoltants, de véritables monstruosités parfois, je vous assure ! est bel et bien sorti de moi, me quittant une fois pour toutes. Je ne dis pas que je n’aie pas vu, de temps à autre, une jeune fille m’apparaître en rêve, tenant dans ses beaux bras un enfant rose, me le présentant, me l’offrant, un sourire angélique aux lèvres. Mais enfin, à quoi donc sert la contemplation de Marie, cette méthode séculaire ? Je suis parti de Maud, pour aboutir à Marie. Dans l’intervalle, j’ai franchi des zones infernales : certains y coulent à pic ; d’autres réussissent à passer à sec, à traverser le fleuve de lave, jusqu’à l’autre rive. Et pour la plupart, la question n’a même pas de sens … Comment le leur reprocher ? Tout le monde n’est pas destiné à se lasser d’aimer à la manière humaine ; à laisser s’émousser une œillade sans prendre feu ; à en arriver au point où le côté répétitif et fastidieux de l’acte amoureux l’emporte sans peine sur les curiosités, étouffe facilement l’exaltation, et cela, notez-le bien, avant que l’âge y ait mis naturellement bon ordre. Vous ne me croirez pas : j’en étais venu à étreindre à la façon de ces femmes prudes qui font ce qu’il faut faire, par devoir, par fatalité, en gardant en toutes circonstances un détachement admirable. Joli renversement pour un jouisseur né …

Pour cacher ton émotion, tu t’étais tu un moment, jetant furtivement un coup d’œil vers le puits.
Soit qu’il fût embarrassé par ta confession, ou absorbé dans ses propres souvenirs, Pierre-Paul Petit se taisait également. On entendait seulement, dans ce silence, gazouiller trois moineaux, mais tu croyais aussi entendre le bruissement sourd de l’eau, pourtant immobile au fond du puits, un peu comme on entend monter la mer du fond d’un coquillage.
- Savez-vous, repris-tu, ce que j’ai appris en consultant, dans les archives, les plans de creusement du puits ? Tout au fond est posé un grand anneau de bois qui sert d’assise à la maçonnerie. Et devinez le nom qu’on lui donne : le rouet …

Ce nom, telle une apparition incongrue, vous replongea tous les deux dans un profond silence.
Les souvenirs remontaient, affluaient. Les images jaillissaient comme de l’eau vive. Tu revisitais l’impasse, la loge où la concierge s’était suicidée ; l’escalier aux carreaux rouges descellés ; la chambre du quatrième étage, première porte à gauche ; le lit bas et blanc, - le cadre banal et cru de cette affreuse histoire qui avait rempli ta vie, où ta jeune énergie s’était vidée, et qui t’avait conduit, d’une façon subreptice, là où tu en étais à présent, dans ce croître, près d’un puits.

- Regardez ! on dirait qu’on peut la voir au fond, cette eau réputée. Mais ce n’est qu’un leurre. Elle est toujours limpide et délicieuse. Pas de pollution à ces profondeurs. Ou du moins, pas encore …
Pierre-Paul Petit se pencha avec curiosité et intérêt au-dessus de la margelle. L’expression d’un léger vertige glissa rapidement sur son visage, et il recula aussitôt.
- Vous êtes dans la norme. A ce qu’on m’a dit, rares sont ceux qui n’éprouvent aucun trouble en regardant au fond : les moines s’en amusent. Soit dit en passant, j’ai eu hier soir encore un sentiment semblable de vertige, mais à un tout autre sujet. Ma sœur a eu la délicate attention de m’envoyer l’arbre généalogique de notre famille. Je n’ose contempler trop longtemps ce papier : il me fait peur. Cela ressemble, positivement, à un tissage. Et des fils sont coupés : celui de mon grand-oncle marianiste ; celui de ce pauvre cousin, mort en bas âge ; et le mien … Depuis le début du dix-huitième siècle au moins, un tissage obstiné sur un coin de terre jaune, à travers maux et malheurs, à cent bornes de la Suisse. Quelle responsabilité ! Je fais partie du tissu ; et je l’interromps. Au nom de quoi ?
- Ne te désole pas, Joseph ! ne te tourmente pas ! Il existe des valeurs qui priment la famille, qui passent outre … fit Pierre-Paul Petit d’une voix compatissante.
- J’ai compris que ce que l’on appelle Dieu est l’amour de l’infini. Et également l’amour de l’impossible - même de l’absurde : l’Amour absolu. Mais à certains moments, vous le savez comme moi, il est dur de s’en tenir là. Et pourtant il le faut.
- L’homme ne sait pas vivre sans une transcendance, Joseph ! Et il la place où il peut : dans une femme et un enfant ; une famille et un jardin ; ou dans un patrie … Ou une œuvre ; une idée … Et si seulement on trouve enfin la plus vaste et la plus noble des idées, des affections et des joies …
- Alors on en reste là, dis-tu en achevant sa phrase.

Vous avez fait quelques pas ensemble en direction de la salle capitulaire, et vous avez levé les yeux. Au plafond, une symphonie d’arceaux réjouissait l’oeil et l’âme.
Ils s’élançaient de chaque chapiteau en gerbes fulgurantes, paraissant s’éloigner hâtivement des fûts, fuir les colonnes basses ; mais ils se rejoignaient plus loin, se croisaient plus haut ; se pressaient ; se nouaient par groupes, en demi-cintres.

- Regardez ! chaque moulure, chaque détail porte un nom. Chaque pierre a été polie, chaque courbe étudiée avec soin, minutie, amour, tandis qu’au centre de gravité, la clef supporte l’ensemble.
- Peut-être l’art reviendra-t-il à cette simplicité, cette religiosité ; ou il périra.

Il était temps de se quitter.
- Je reviendrai te voir, dit Pierre-Paul Petit. Du reste, je ne serai jamais très loin.
- Ainsi vous partez ! Vous croyez vraiment partir ? … répondis-tu en l’embrassant.



Et tu revins seul en direction du puits, t’accouder une fois encore un moment à la margelle, avant de rentrer pour les vêpres.
Tu rêvais.
Et brusquement, sur une impulsion, tu te penchas très irrité au-dessus du bord du puits pour crier :
- Mais enfin, qui es-tu ? Qui es-tu donc, toi qui dis : « tu » ?

Et du fond du trou, montait une voix qui semblait te répondre, te donnant le vertige :
- Je suis l’a et le z. Je suis la Mortice ! Je suis ta mort, qui tisse …






























TABLE








Première partie : Le Noeud p. 2

Deuxième partie : L’ascension p. 66

Troisième partie : La Chute p. 83

Epilogue p. 134

Table p. 142
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