LA MORT TISSE Roman Alain Robert Coulon © Copyright ...
En classe de quatrième, les élèves de collège ont été familiarisés avec les ..... 11
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impossible !?
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LA MORT TISSE
Roman
Alain Robert Coulon
© Copyright alainrobertcoulon2001
Première partie
LE NUD
Souviens-toi ! Tu avais les deux mains collées à son cou. Tu la secouais, tu serrais dans un brouillard, aveuglé par la rage. Sur le lit défait, le drap froissé, tu étais pressé à son flanc. Lampoule clignotait sous labat-jour rouge. Elle avait rallumé en pleine nuit, tavait réveillé pour parler ; ça lui arrivait de plus en plus souvent depuis que tu avais emménagé avec elle dans cette impasse de triste mémoire : limpasse du Rouet.
Tu as serré plus fort, et ses yeux de louve égarée se sont voilés dune lueur dinquiétude.
Elle a cessé dargumenter, de tinjurier, elle sest tue enfin. Sous létreinte de fer de tes doigts, peut-être commençait-elle à avoir du mal à respirer ?
Elle ne protestait pas, ne sagitait pas, la surprise simplement sagrandissait dans ses yeux.
Tu ne savais plus ce que tu faisais, la maison était calme : personne ne se doutait de rien, tout dormait. Il devait être une heure et demie du matin, pour le moins. Là-bas, sur lavenue, de rares voitures glissaient en direction de la place Denfert - sons vite étouffés à travers le vide de limpasse, dans la chambre en retrait.
De ce bout de rue tronquée, ton refuge du quatrième, tu ne savais que penser. Mais dans les dessous de la conscience, le nom te troublait.
Et si cétait limpasse du Roué
!
Je suis sûr quà ce moment, tu ne contrôlais plus tes mains
Et puis tu as relâché létau.
Brusquement. Sans savoir pourquoi.
Quelquun ta sauvé.
Moi.
Ou quelquun dautre
Comment savoir ?
Tu avais pourtant pris lhabitude de ses menaces sorties du fond de la nuit. Des moments dégarement, de folie : « Je vais me poster dans la rue, devant limpasse, face aux passants ! » Que voulait-elle ? Talarmer, te faire enrager ? Elle avait déjà un enfant, une petite fille charmante, espiègle, faite à la va-vite, à la vanvole, deux ans plutôt. Muriel. De cela, tu ne tétais pas offusqué, au contraire. Il aurait fallu davantage pour teffaroucher. Et tu lavais épousée, te chargeant de tout : la mère et lenfant. Tu ne manquais pas daudace, alors !
Que savais-tu, précisément, sur lauteur de ce petit crime, le père de Muriel ? quil sétait esquivé, lerreur commise ; quil boitait comme Byron, comme boitent les séducteurs ; quil étudiait avec passion la psychanalyse. Tu nignorais rien de lui, même pas ses préférences secrètes : quil dédaignait la pose du missionnaire ; quil préférait le dessous. Cétait ridicule, ridicule ! Tu pouvais à bon compte faire le supérieur, reconnaître Muriel, le fruit du péché, lui donner ton nom, ladopter comme ton propre enfant.
La procédure était des plus simples : il suffisait en somme de grimper des escaliers poussiéreux, de traverser des couloirs puant lencaustique, de pousser la porte dun bureau, à la Mairie. Tu te souviens ? cétait celle du cinquième arrondissement, à droite, sur la place du Panthéon. Vous logiez à ce moment au dernier étage dune maison de la petite rue Toullier, à côté dune boutique chinoise, au 5 ou au 7, je ne sais plus très bien, au vrai ; mais on se sentait, là, exactement au cur de la ville, au centre du monde, du bon côté de la scène, entre sur la bonne rive, entre la Sorbonne pour le présent, et le Panthéon, réservé au futur. On frissonnait de plaisir et de prétention, en arpentant des rues célèbres, et étroites.
Et ta grandeur, la voilà : sans oeuvre de chair, tu avais fait de Muriel ton enfant, par un trait de plume. Ce nétait pas plus difficile que cela. Une déclaration au terne employé de létat civil, qui somnolait, le coude sur son gros registre noir.
Bien sûr, Maud tavait remercié en sortant. Sans toutefois se jeter à ton cou.
Un vilain nuage gris flottait dans les cieux, au-dessus du Panthéon. Mais rien, à cette époque, ne réussissait à tattrister. Tu ne croyais ni à Dieu, ni à diable. Tu avais seulement foi en toi, en ton destin.
Une foi absolue, pauvre Joseph !
Par surcroît, les détonations des bombes au Vietnam tempêchaient de dormir tranquille. Tu voyais femmes et enfants courir pour échapper au napalm, pendant que des bonzes, froidement, sarrosaient dessence, leur torse rigide basculant dans le brasier, la main levée, accusatrice. Pour expliquer ces événements horribles, des analystes savants et stylés avaient inventé une théorie des dominos.
Ecole primaire, soldats de plomb : de grands enfants jouaient à la guerre.
Or Maud était vietnamienne. Ou presque. Un rêve dont tu ne revenais pas : sous ton oeil apitoyé, dans tes bras généreux, innocents, une Vietnamienne à Paris.
Ten souviens-tu, la première fois où tu las vue ?
A la porte dune classe de langue orientale, dans un couloir blême duniversité, adossées languissamment au mur, formant un groupe, une grappe étrange, trois ou quatre jeunes filles amalgamées essayaient de vaincre leur timidité, se ressemblant comme des surs. Elles ne se parlaient pas, elles sennuyaient prodigieusement. On aurait dit quelles étaient peintes sur le mur blanc du corridor : une fresque orientale, molle, désuète, imbibée dune force primitive. Celle que tu as remarquée la première nétait pas Maud mais une autre, qui aurait pu passer pour sa sur cadette, toute menue, naine et vive, plate et garçonnière, coiffé dun casque de cheveu dru, .un vigoureux crin noir faisant ressortir davantage la magnificence dun épiderme couleur soleil aux troubles reflets sombres, orange et moiré de noir.
Cest son charme androgyne qui a servi damorce pour aiguiller ton regard en direction de ses compagnes dune beauté plus blanche, plus longiligne, plus féminine.
Mais toutes quatre trahissaient cette honte charmante, créant un trouble indéfinissable, une émotion qui saisit aux viscères, ce je ne sais quoi de catastrophique qui ne peut être mieux exprimé que par cette énormité : la vision de marmots adorables, mais penauds, parce quils ont fait dans leur culotte ; un très ancien souvenir décole maternelle, déclenchant sans faillir une complicité dans lembarras, une douce solidarité dans lhumiliation.
Et cest alors que tu las aperçue, elle seule : son visage lisse, sans signes distinctifs, impénétrable, insaisissable ; son front buté, son sourire triste, moulé pour le malheur ; des formes plates, mais si bien proportionnées pour quelles excitent, agacent, attisent dans labstrait, dans le mirage dun absolu, investies comme elles le sont peut-être dun mystérieux chiffre dor qui mesurerait secrètement les rapports mutuels, la longueur comparée des bras, des mains, des jambes, modérant, contrôlant lépaisseur du buste et du fessier.
Une beauté cachée, toute de réserve. Elle navait vraiment rien de remarquable, sauf sa timidité, son ennui, son retrait. Son mystère, en un mot.
Et cet effacement ta aimanté.
Cette femme dapparence fragile qui semblait glisser, se cacher entre deux parenthèses de lexistence, cest elle que tu as élue entre toutes.
Tu naurais pu mieux choisir, étourdi, fanfaron ! Une mère. Encore presque vierge. Labstraction allumait ton feu, farceur ! Une Eurasienne, qui pis est. Sacré Joseph !
Un être vague, fantomatique.
Une pauvre existence indécise, flottant entre deux eaux.
« Muriel ! Muriel ! Où es-tu ? où caches-tu ta frimousse ? Montre-toi, Muriel ! ».
Elle commençait à peine à marcher. Et toi, faisant aussi dautres premiers pas, tu commençais à laimer. Mutine, elle se plantait sous les tables, sembusquait derrière les fauteuils.
Sans se douter de rien.
Comment eût-elle pu comprendre une farce pareille ? maman sapprêtant à convoler, à se marier enfin. Et elle, la petite enfant, ne serait nullement lhéroïne de la fête. Au contraire, on se préparait à la cacher, lécarter comme un fait honteux. Du reste elle vivait pour linstant chez la mère de Maud, et vous ne lui rendiez visite quune fois par semaine, ponctuellement le samedi. Cétait devenu un rite, une espèce de devoir. Et les jours ordinaires, parce que la mère de Maud travaillait au ministère de la Marine où elle avait une sinécure quelques travaux de dactylographie pour un général - Muriel passait finalement le plus clair de son temps chez une nourrice, dans une famille demprunt dont les nombreux enfants soccupaient delle.
Ainsi, prisonnière du triangle doré que tissaient trois femmes, elle navait jamais de mère. Où elle en avait trop.
Et des pères, combien en avait-elle ? Elle nen manquait guère : à lhomme mystérieux au pied bot, qui avait disparu mais dont lhérédité faisait peur (si Muriel, elle aussi, se mettait à boiter ?), sajoutaient le père de Maud, le mari italien de la nourrice, et puis enfin, en dernier, toi, Joseph !
Tu tétais intégré à une grande et curieuse famille, élargie à lancienne, une tribu orientale où la coexistence ne sopérait pas sans heurts. Et, du haut de ton inexpérience, tu ten étonnais, rêvant dune entente primitive, dune commune archaïque où tout se passerait à lamiable, dune façon villageoise, bucolique, idyllique, comme chez les bons sauvages, nul ne sachant qui est le père de qui, lenfant de qui, et pourquoi pas ? oui ! la femme de qui : un système de Mormons et dAlbigeois, bien original et fort impraticable. Et cette organisation romanesque, Maud te lapportait toute faite, ty accueillait, ty faisait entrer demblée, semblant disposer à la tisser toujours mieux, linventer avec toi, chapitre après chapitre.
Tiens par exemple ! le père de Maud, monsieur Zen, que savais-tu donc déjà de lui ? que sur les quais de Saigon, il avait été inspecteur de la police ; que sa femme navait pas seize ans à la date de leur mariage ; quil lui arrivait de la traîner par les cheveux quelle portait très longs, jusquaux fesses, de cette manière esclavagiste propre à lAsie, ainsi quà certaines autres parties du monde, mode pratique pour toutes sortes de jeux. Et le hasard des guerres coloniales avait catapulté un pareil chef en haut dune tour, dans ces quartiers fantastiques que des architectes pressés de montrer leur génie en accélérant lhistoire, avaient dressés au bord ou au milieu des forêts de la banlieue nord de Paris, autrefois chéries de Rousseau. Il nétait plus si facile de se promener dans ces nouvelles champignonnières, dy respirer en solitaire.
Cétait dans ce cadre dantesque que tu avais réussi, un beau jour, un samedi, à entrevoir le dos maigre et musclé de celui qui devait devenir, en trois mois, ton beau-père. Nabandonnant pas le vêtement idéal des chaleurs humides, tropicales, un Vietnamien en pyjama, à midi ; patriarche régnant sur un appartement, ma foi ! assez cossu, où les trois frères de Maud menaient une vie plutôt désordonnée : on sy levait, on y mangeait à toute heure. Car la grand-mère était constamment en poste dans la cuisine, prenant les commandes, les exécutant scrupuleusement.
La taille haute et droite, toute en noir, elle gardait fière allure, en dépit de son rôle subalterne. Les longues baguettes divoire quittaient rarement ses doigts. Après avoir bien remué la poêle, il lui restait encore la consolation du vin et du tabac, sans compter la joie dassister aux minauderies de Muriel, quelle adorait évidemment. Et bien vite, toi aussi, tu étais devenu son favori, peut-être parce que tu la pourvoyais, en secret, de cet alcool de riz, le « choum » dont elle avait très besoin pour prendre son mal en patience, et quon lui interdisait. En retour, elle te cuisinait des plats spéciaux, de fines crêpes aux crevettes et aux pousses crues de soja.
Mais, lun de ces jours de dispute familiale qui nétaient malheureusement pas rares, elle tavait entraîné avec mystère et excitation dans le couloir sombre, en direction de la penderie, vers la fin dune après-midi de samedi, pour te montrer un linge, un habit blanc luisant dans lobscurité sur un cintre :
- Regarde Joseph ! Quand je serai morte, ce sera mon vêtement de lumière dans le cercueil. Je lattends ce jour, oh ! comme je lattends ! Comme je serai heureuse !
Et, à labri de ta jeunesse car tu avais vingt ans, Joseph ! tu avais vu, imaginé les os longs étendus sous la robe blanche, dans le linceul dun dernier mariage : le mariage avec la mort. Alors seulement, elle se déferait de son éternel habit noir des jours ordinaires, le noir de la corvée. Elle était frêle, la grand-mère ! Tu aurais porté dans tes bras sans effort ce corps décharné qui gardait pourtant un reste de vigueur, surtout quand le soulevaient le souffle de la colère, une pointe de fierté, ou un éclair de foi. Car là-bas, au Vietnam, elle avait été élevée chez les surs, il y a bien longtemps ; elle en chérissait le souvenir. Elle te contait danciennes histoires de coloniaux fourvoyés dans les marais, appelant de laide, un secours qui ne leur faisait pas défaut, quils recevaient promptement et malicieusement. Par elle la Cochinchine revivait, tapparaissait à Paris. De sorte que lors de ces visites rythmées du samedi, plus que Muriel, cétait en fait la grand-mère que tu étais impatient de voir.
Elle seule taccueillait avec chaleur, pendant que le père, saisi de honte à la pensée des écarts de conduite de sa fille, te montrait le dos, refusant de te recevoir, senfuyant dès ton arrivée. Or comment ne pas le comprendre ? Ni tout à fait français ni entièrement vietnamien, il faisait partie de ces êtres égarés entre deux frontières, condamnés à la bizarrerie : un « quarteron » disait sa femme, se prévalant dune souche plus pure. Ton bel acte, ta belle âme, il nen avait cure. Tu ne te distinguais quà peine, à ses yeux, de ce lâche qui avait déshonoré sa fille. Et cependant il adorait Muriel : en ton absence il la choyait, six soirées par semaine, disparaissant le samedi pour te céder sa place, dune manière insultante. Il ne fallait pas se reposer sur lui pour soutenir ton fol idéal, épauler ton rêve de paternité fictive.
Cest lui qui, avant toi, avait adopté Muriel.
Un rival ! Un rival de plus, Joseph !
Et la robe de ce mariage
La cérémonie nuptiale venait tard, mais avec quel éclat ! Plus belle, plus chaste que la robe chinoise ; plus émouvante que la robe chrétienne ; plus élégante, plus somptueuse, plus aristocratique même que la robe japonaise, la robe des noces vietnamiennes nétait pas ordinaire, méritant dêtre mieux connue dans sa splendeur. Elle incluait, en fait, un ample pantalon non moulant de soie blanche, magnifiant les jambes, révélées ou cachées tour à tour, au gré des libres mouvements dun tissu de dessus ouvert sur les côtés, de la ceinture jusquà terre, deux larges pans flottant en avant et en arrière, qui composaient avec le corsage une robe entière mais chastement fendue, dun ton bleu pâle uni, orné cependant dun dessin dor, dragon ou chiffon. Le pantalon pouvait être noir, la robe rose, ou blanche, mais toujours pudiquement ouverte, le tout formant un ensemble ambigu mais pur, une délicieuse union des contraires. Leffet nétait ni provocant, à la façon de la fente chinoise qui découvre latéralement, au-dessus du genou, la moulure de la cuisse ; ni violemment chamarré à la mode japonaise, laquelle se plaît à envelopper baroquement les femmes comme sil sagissait dun article de luxe, une marchandise précieuse ; ni non plus vaporeux, bouffant, un peu fade et mièvre, comme la robe blanche de nos climats. Le résultat était juste ce qui te convenait : original, classique, mais puissant. Ce vêtement traditionnel, le « ao dai » eût à lui seul suffi à te pousser au mariage. Que dire du corps de Maud dans cette tunique, sous la soie ? Sa peau te présentait une autre couche de soie, complètement naturelle celle-ci : un incomparable velouté, particulièrement aux épaules, et au long du dos ; sous le col strict du « ao dai », se dissimulait un émerveillement auquel seul donnait accès un travail hardi, une séquence de manipulations délicates.
La tunique allait être confectionnée chez un artisan spécialisé de la place Maubert ; le restaurant avait été retenu dans le même quartier, son nom « Long Hiep » ayant été jugé favorable parce quil était question dun dragon « Long », et dune union « Hiep ». Le soir où tu y étais allé dîner avec Maud pour convenir des derniers détails, vous y aviez entendu par hasard une chanteuse américaine qui faisait le tour des mangeoires du quartier en saccompagnant à la guitare. Tu lui avais demandé son nom : Leslie. Et puisque tu lavais trouvée avenante, elle avait été conviée à chanter à ton mariage.
Ainsi, tout sannonçait bien. On se rendrait à pied de la place du Panthéon au « Long Hiep », où se réuniraient, dans une salle réservée au premier étage, un petit nombre de parents et damis pour déguster un menu ethnique. Ni ton père, ni ta mère ny seraient. Ni le père de Maud. Seulement madame Zen, accompagnée de la nourrice ; ainsi que ta sur ; et peut-être ton frère passerait-il également au dessert. Mais seraient présents sans faute, avant tout Martial Beauvenu, cet ami important qui, négligeant son agrégation de philosophie, militait avec ardeur contre la guerre du Vietnam et pour la cause du peuple ; et aussi ton ami plus ancien, plus réservé, lécrivain de Montmartre ; et puis celui de Maud, Pierre-Paul Petit, si pauvre et si dévoué quil couchait dans son secrétariat sur un lit de sangle, oeuvrant au bénéfice du fameux Service Civil International. Peut-être quelques autres encore, mais très peu de monde en tout, sans oublier Leslie, chargée de lanimation musicale au départ, mais qui se joindrait aux convives car elle faisait déjà partie de la famille.
Et vers quatre ou cinq heures de laprès-midi, il était prévu que vous vous dirigeriez directement vers la gare Montparnasse, sans changement vestimentaire, la tunique vietnamienne flottante de Maud dût-elle attirer tous les regards. Puis de là que vous gagneriez illico la mer, arrivant aux côtes de Bretagne peu avant minuit.
Car tu désirais prendre le large avec ta proie, fuir immédiatement Paris, rêvant sans doute dune période ancienne où tu te serais, au port, embarqué tout de go dans un navire en direction de lAsie.
Et tout se passa effectivement, à très peu de choses près, selon tes plans.
Une chemise blanche de haute qualité, achetée au magasin dont lenseigne pompeuse se targuait de « cent mille chemises » fit le plus beau des effets, à côté de la tunique de Maud. On vous trouva candides, jeunets, mais ravissants ; on vous mitrailla devant un nu de marbre grec, au pied du grand escalier dhonneur de la mairie du cinquième arrondissement. Madame ladjointe présida, fit un discours habile se terminant par une allusion des plus discrètes à Muriel, et finit par sexcuser de ne pas te remettre en mains propres le livret de famille, puisquil était auparavant nécessaire de « régulariser la situation ». Madame Zen protesta lorsquon annonça à tort que sa profession était, tout simplement, « employée de bureau au ministère ». Les registres furent signés par ton ami lécrivain et par le témoin de Maud, en congé du Service Civil International, se penchant avec application à tour de rôle sur les pages dun fort papier à tranche noire.
Et tous les protagonistes se retrouvèrent bientôt dans la rue, face au Panthéon narquois, sévèrement traqués par un photographe à gages, qui, pour la matinée, sétait mis à ton service après avoir soigneusement relevé ton adresse au moment de la publication des bans. Comme une guêpe, il harcelait le petit cortège descendant paresseusement la montagne Sainte-Geneviève, sous les yeux des passants stupéfiés par la tunique de Maud.
Au restaurant, ce fut dabord le choix entre la soupe du nord, au nom proche de la note « fa », et celle du sud qui, coïncidence tamusant beaucoup, sappelle presque exactement « mi », en voyelles diphtonguées. Avant même lentrée en scène de Leslie, le repas commençait en musique. Enfouis dans des feuilles de menthe à la saveur obsédante, les pâtés impériaux furent consommés dans les règles. A la citronnelle, au gingembre, au tamarin, les plats relevés se succédèrent. Martial Beauvenu lui-même, qui aurait dû faire grise mine devant ce banquet outrageux, presque insultant pour la lutte héroïque des maquisards fuyant sous les bombes, paraissait avoir oublié un moment les soucis et les devoirs de la Cause. Tu le surpris en train de dérober par jeu, en éclatant de rire, un morceau dans le bol de son voisin, lécrivain de Montmartre, qui, intimidé, nosait trop protester, un petit larcin qui avait lieu au moment même où, en second plan, tu entendais, monotone et pourtant incoercible, le bavardage assidu de madame Zen avec la nourrice, un flot indistinct émaillé dexclamations où revenait, à ton grand déplaisir, lexpression « le père de Muriel ». Mais voici que, comme prévu, juste pour le dessert, ton frère arrivait, hilare et bon enfant, alors que la table embaumait de fruits exotiques et de gâteaux de riz gluant, noyés dalcool sucré, au moment précis où Leslie empoignait sa guitare, sur laquelle elle se penchait maintenant amoureusement, couvrant le manche de ses grosses boucles blondes qui se défaisaient admirablement, seffondrant, secouées en cadence. La bouche bien ouverte, la forte féminité de son grand corps puissamment affirmée, exhalée dune manière presque indécente, imposée à tous sans la moindre gêne, elle chantait à pleine gorge : « I shall give you, baby ! a spoonful of sugar
a spoonful of su-u-u-gar !! ». Et son sourire diabolique, entre chaque strophe, une fois sa large bouche refermée, lorsquelle courbait coquettement la tête en direction du sillet des cordes, se concentrant dun air inspiré sur la ritournelle invariable, rendait plus sinistre encore ce refrain : « Une cuillerée de sucre, et bien pleine
voilà ce que je te donnerai, mon bébé ! ». Et le plus fort, cest quelle te vrillait du regard, toi, le jeune marié, te provoquant sans honte, railleuse, narquoise, consciente et inconsciente de la chaude puissance de son charme rusé, se moquant tout à fait de ce que pouvait bien, à ce moment-là, ressentir Maud.
Au demeurant, les conversations sétaient peu à peu éteintes. Devant cette impertinence mêlée dinnocence, sous le plaisir indéniable des assistants, rôdait un léger vent dinquiétude. Certains caressaient dun doigt nerveux le pourtour de leur bol ; dautres souriaient à vide, le regard fixé sur un point imaginaire, curieusement situé bien au-delà de la chanteuse, par derrière, comme sil se fût agi dun spectacle de nu. Car vraiment elle en faisait trop, si vivante, si brûlante quon avait honte, ou peur de la regarder. Ce fut un soulagement quand elle sarrêta et chacun se mit aussitôt à applaudir très fort, particulièrement Martial qui possédait une technique spéciale pour créer une résonance, faire un vacarme du diable au creux de ses paumes.
- Jespère quelle est contre la guerre
où las-tu dénichée ta belle yankee ? te soufflait-il à loreille, de crainte que Maud lentendît.
- Elle ma avoué avoir du sang Sioux dans les veines
elle habite lhôtel garni de la rue des Carmes, tout près, tu connais ?
Mais tu neus pas le temps den dire davantage car le maître de maison proposait un toast général en ton honneur. Il te remit lui-même une petite coupe bleue ornée dun dragon blanc et distribua généreusement lalcool de riz à la ronde.
Le fond de ta coupe était bombé et opaque. Mais une fois le précieux liquide versé, une fort ravissante apparition se fit.
Maud se pencha vers ta main pour voir.
Sous lalcool, par anamorphose, on distinguait clairement une jeune beauté orientale, sans aucun vêtement.
- Cest ma sur
murmura Maud dun ton spirituel. Est-elle à ton goût ? Comment la trouves-tu ?
- Cest toi ! cest toi mon élue, et ma vie ! as-tu répliqué vivement.
Et tu buvais avec une si grande hâte que lapparition sest bien vite évanouie.
- Emportez la coupe ! oui, emportez-la, je vous loffre, elle est à vous ! te criait le propriétaire du « Long Hiep » tandis que tous les invités, déjà, se dispersaient, descendant précipitamment lescalier étroit vers la sortie.
Et tout en sachant que ce pouvait être là un porte-malheur, malgré le soupçon quil était peut-être empoisonné, tu as accepté ce présent.
Il doit se trouver toujours au fond de ton grenier.
Pierre-Paul Petit insistait pour vous mettre dans le train. Comme sil avait le pressentiment de quelque chose de grave, il tenait à vous chaperonner jusquau bout, faisant tout le trajet jusquà la gare. Sur le quai triste, tenant la place des deux familles absentes, comme se substituant aux pères invisibles, il vous a serré dans ses bras, Maud surtout. Tu résistais difficilement au mauvais plaisir de te moquer de son visage tout rond, un peu rougeaud, les lèvres en « o », lair béat et trop bon.
Enfin installés dans le compartiment, vous vous êtes regardés.
Le train sébranlait. Une vie commençait, toute neuve, prometteuse : tu avais vingt et un ans depuis deux jours. Les passagers vous épiaient avec attendrissement, les yeux fixés sur la tunique de Maud, rivés aux anneaux à vos doigts, détaillant, fouillant.
Ce quils ne pouvaient deviner, cétait que vous aviez fait graver vos noms à lintérieur : Joseph et Maud ; Maud et Joseph.
Il était très tard quand le train a passé Nantes, Saint-Nazaire, longeant longtemps lestuaire de la Loire. Le compartiment maintenant était vide ; vous étiez las, un peu anxieux. Maud a appuyé sa tête sur ton épaule.
La ligne sarrête à Le Croisic. Le train a longuement ralenti et sest secoué, immobilisé sans tendresse.
Cétait la côte, la mer !
Vous naviez retenu aucune auberge. Peut-être étaient-elles toutes pleines ? Mais, improvisateurs ! la chance était avec vous
Sur le quai noir, effrayant, un quinquet de lumière. Dans la salle chaude où vous vous êtes engouffrés, on vous a dévisagés avec stupeur. On vous a fait la grâce de comprendre tout sans un mot, à la seule vue de la robe de Maud. Le service a été, en cette Bretagne, dune délicatesse et dune promptitude orientales. Comme si un miracle se produisait, toutes les portes se sont ouvertes sans une explication, sans demande, sans prière, sans argent.
Une servante vous a précédés dans une grande chambre, munie dun grand lit, dune grande salle deau aux murs bleus. Elle sest précipitée pour ouvrir, en grand, les fenêtres, avant de se retirer avec tact, toujours sans un mot.
Alors, vous vous êtes approchés timidement de la croisée, la main dans la main.
Cétait marée haute. Un quartier de lune brillait. Une odeur dalgue et de sel a envahi la chambre.
De bonne heure le lendemain, tu trottais avec elle sur la grève, parmi les goémons. Curieusement, elle avait gardé sa tunique blanche, dont la brise faisait onduler les pans. La joie te tenaillait ; linsouciance taveuglait. A lhorizon tu comptais, tu guettais les voiles, cherchant le navire fantôme qui tembarquerait vers les contrées dAsie, vers le lointain serpent de terre où Maud était née. Dans les ténèbres de linconscient, une force inconnue te guidait. Le Croisic nétait que la première escale. Sans savoir clairement où, quand et pourquoi, tu te préparais au départ.
Comme elle était légère et joyeuse à ton bras, ce matin-là.
Elle a pris ta main. Elle la pressait tout en marchant.
Et au bout de quelques instants, une angoisse a surgi dans ton esprit mou et vide, une pensée encombrante, gênante, que tu ne parvenais pas à chasser.
Cette main un tout petit peu rêche dans la tienne, qui se contractait par éclairs, qui vivait contre ta paume, tu en sentais la chaleur, la force abandonnée ; mais cette main quune âme fragile et tenace habitait, cette mignonne petite main de ta femme serrait tes doigts en une série de menues crispations, de minuscules secousses nerveuses, dune façon incontrôlée, incontrôlable. Dans ce mouvement lancinant daffection et de tendresse, opiniâtrement tendre, un rien, un secret ressort, un satané déclic, quelque chose de mystérieux et de bizarre téchappait. Sa main alourdissait la tienne, elle la tirait subrepticement vers le sol, freinant ta marche. Mais aussi, amoureusement, vers lextérieur, vers la mer. Tu ne tappartenais plus complètement. Dans la paume un peu moite de Maud, tu te sentais pris, remué, malaxé par quelquun qui sagrippait à toi, qui ne lâchait plus prise, qui simposait de lintérieur du corps de Maud, un centre de gravité doù émanait une force crispante.
Mais ce quelquun, voilà le pire, nétait pas Maud ! Cétait Maud et ce nétait pas entièrement elle.
Ainsi, sans délai, lenfer commençait. Charmante et lourde, nuit et jour, cette présence à ton côté, à ton flanc - et pour toujours !
Ainsi cétait cela, la ligne dhorizon de lamour, cette promesse embellie dans les films et les contes
Ce verrou : lenfer du mariage.
Ils mentaient tous !
Ils feignaient le bonheur, la satisfaction doucette, doucereuse, entre le lit et la table. Toute la société, toute lexistence tournait en fait autour de ce secret de polichinelle : le mariage nétait pas naturel, en prétendant lêtre. Le mariage était lenfer. Mais il ne fallait surtout pas le dire à voix haute.
Tout le monde était de connivence pour jouer la comédie du bonheur, faire tomber dans la trappe, dans la glu de la perpétuation de lespèce les petits naïfs et les candides beautés de vingt ans.
Cependant comme tu laimais, Maud ! De toutes tes jeunes forces, tu télançais vers elle, si délicieuse, tiède, exquise
Elle te captivait en levant le petit doigt ; proie facile, consentante, tu te précipitais, tu te laissais dévorer à ton insu. Et ta joie était ton fardeau : tu la traînais comme un boulet. Vous étiez deux et tu étais devenu moins quun seul : une moitié. Lombre de toi-même.
Il avait bien fallu que tu te lavoues : diminué !
Elle tavais offert une chaîne dor, lavait passée à ton cou en murmurant : « La chaîne de mon amour
».
Et sous leffet du talisman, tu étais métamorphosé en esclave muet, immergé dans le bouillant cratère. Tu y allais, y goûtais, y revenais, fasciné, brûlé. Tu te trempais et retrempais dans la lave. Le puits était large et gras, merveilleusement élastique, confortable. Il te chaussait à ravir, te gobant, temportant.
Le moyen de ne pas se laisser happer ? Cétait hypnotisant.
Vous étiez revenus dix jours plus tard, fourbus, dans le boudoir de la rue Touiller.
Sur le pas de sa porte, la concierge plissait de petits yeux malins, pétillant dironie. Le soir, elle devait vous espionner derrière les rideaux de la loge, quand tu temparais de Maud comme dun colis pour gravir au pas de course les six étages de limmeuble. Tu déposais en riant ton fardeau sur un lit qui remplissait presque toute la pièce. Puis pour le portefaix commençait la très sérieuse besogne.
Mais au matin, quand tu grimpais les larges marches de la bibliothèque Sainte-Geneviève, polies, creusées, fondues sous les semelles de générations de lecteurs, tu étais stupéfait de te découvrir sans ressort : des jambes de vieillard, le cadeau de Maud, après le coït du réveil. Le regret vague ne durait guère. Lenvie, insatiablement, renaissait, te taraudait. Matin et soir. Soir et matin. A midi aussi, parfois. Vous étiez inséparables, intarissables. Elle ne pouvait passer seule une demi-journée, elle te téléphonait, te poursuivait, taccablait de petits mots, de notes, de messages.
Un mois à peine après ton mariage, tu avais dû te rendre seul à N
pour un ultime examen de philosophie dans cette ville où tu conservais une chambre bourrée de livres, rue de Boudonville. Et le président du jury, en clignant un il, tavait remis dentrée, sous pli fermé, quelque chose qui nétait pas du tout ton diplôme, mais un télégramme de Maud te signifiant, ce qui nétait pas convenu, quelle arriverait le soir même : elle ne te lâchait pas dun fil. Vous avez campé dans ton garni de vieux garçon pour une nuit. Madame Zysk, ta logeuse polonaise, qui avait été autrefois la bonne dun général, a frappé à la porte le lendemain très tôt pour vous apporter un bol de café au lait fumant. Maud en a éprouvé de lhumeur. Déjà, sa jalousie commençait à poindre. Elle se montrait soupçonneuse, flairait tes vêtements, entrouvrait tes livres, fouillait dans tes papiers, tes documents ; et dans la rue, elle suivait chacun de tes regards à destination des belles passantes.
Bref, les délices matrimoniales sannonçaient fort bien. Dès les premières semaines, la vie conjugale semblait de bon augure.
Qui étais-tu donc en ce temps-là, Joseph ? Que cherchais-tu, mi petit futé, mi gros malin ?
En fait, tu te cherchais. Tu te cherchais toi-même.
Cétait ce que tavait lancé un étudiant noir, étonnante conclusion après le brillant exposé que tu venais de faire devant le Comité contre la guerre au Vietnam. La veille, tu avais pourtant peiné pour savoir par cur les dates, les faits, pour mémoriser les noms barbares de personnages et de lieux glanés dans les rares livres accessibles sur lhistoire ancienne et moderne du pays. Afin de tenorgueillir de parler sans notes, tu tétais endormi très tard, repassant cent fois dans ta tête, même aux WC, comme dans un rêve récurrent, les détails de ta petite conférence, et néanmoins bourrelé dun vague remords. Que savais-tu en réalité de ce pays où tu nétais jamais allé, où tu nirais probablement jamais, dont tu écorchais abominablement la langue, et où une poussière dévénements dont tu ne te faisais pas la moindre idée exacte avaient concouru à dessiner ce sinistre tableau qui te hantait à ce moment : la guerre, son cortège de saletés.
Et ton ignorance, prenant le mors aux dents, avait tout de suite « choisi » le parti de ces nébuleuses, étoiles énormes aux contours mal définis, masqués plus quexprimés par ces mots : un peuple tout entier uni, un Front national. Uni et dirigé par qui ? et vers quoi ?
Cependant tout te semblait clair. Lexpression revenait sans cesse : il est clair, évident, hors de doute
En toute logique, il y avait un agresseur et un agressé entre lesquels il fallait choisir, trancher, ce que tu avais vite fait sans hésiter, sans presque réfléchir. Ton cur, parlant plus haut que ta jugeote, se précipitait dans la rue, volait au secours des opprimés, des bombardés, des malheureux. Et perdu à lintérieur de cet écheveau de préjugés et de bons sentiments, tu te targuais de faire un exposé net, de bâtir de bâcler un historique de la question.
Or un noir de lune de nos anciennes colonies, sceptique, ironique, ne sen était pas laissé conter et tavait remis promptement à ta place : « Tu te cherches ! ».
Cette remarque sans rapport évident avec le sujet tavait médusé. Quavait-il voulu dire, le mage africain, beaucoup plus âgé que toi ? Le sens caché derrière la coque dure des mots téchappait, amande amère enfermée dans la noix, mais tu étais sûre quune vérité profonde sy trouvait.
Souviens-toi !
Tu nen étais pas à une incohérence près. A midi, tu vendais le Courrier du Vietnam sur la place publique. Le soir, tu lisais scrupuleusement Bernanos dans ton lit, harcelé par la mauvaise conscience. Tu croyais combattre la guerre ; pourtant tu décriais la paix. Ce brave homme très digne que tu avais vu maintes fois, dans la vieille ville de N
, en tête des manifestations du mouvement communiste pour la paix, tétait désagréable. Tu détestais on ne sait pourquoi sa mèche de cheveux blancs soigneusement peignée, son air grave, appliqué, irréprochable, sa componction bien réglée.
Toutefois cela ne tempêchait pas de fréquenter le foyer des étudiants chrétiens, dy dérober à la bibliothèque « La pesanteur et la grâce » de Simone Weil, car ce mince volume, avoue-le ! tu ne lavais jamais rendu, forban, vaurien ! Avoue tous tes forfaits !
Tu grappillais à droite et à gauche, broutant, dévorant à tous les râteliers, cherchant quoi ? la tendresse ou la discorde ? lamour ou bien la zizanie ?
Tu te pensais malin, malin
Navais-tu pas opté pour la philosophie la « douce philosophie » avait dun ton critique commenté ton dentiste au lieu de torienter vers un métier rentable, lucratif : les hautes études commerciales, les mines, Saint-Cyr, ou lodontologie. Non pas ! Tu préférais apprendre ce qui ne sapprend guère, ce qui ne conduit nulle part, sinon à la déliquescence, à la misère.
Dun bout à lautre, la vie te semblait un champ vierge dabnégation, des tréteaux perpétuels, un gigantesque théâtre. Tu improvisais et expérimentais. Tu te cherchais !
Et pendant ce temps, ce temps que tu gaspillais à pleines mains sans en connaître la valeur, Shanloz sculptait derrière ton impasse. Il sentait la vie lui glisser entre les doigts, cétait comme un long voile qui descend, il approchait des quatre-vingts ans mais il travaillait encore dix heures par jour dans son atelier, Villa dAlésia, tout près.
Vous, les jeunes mariés, de votre côté, ne teniez pas en place : pour vous rapprocher de Muriel, vous aviez quitté la rue Toullier, passé un court moment à Villiers-le Bel, place Rude, dans un environnement de terrains vagues, un décor lunaire où tu navais pu tenir, avant de rentrer à Paris pour échouer finalement impasse du Rouet, tout cela en moins dun an, chassé-croisé hâtif entre des lieux qui, bien que très distincts, se chevauchaient, se confondaient dans ta mémoire ; tu ty perdais.
Mais le vieux sculpteur, rappelle-toi ! tu lavais aperçu coiffé dun galurin, juché sur son escabeau couvert de poussière. Fidèle au poste, de laube à la nuit, il taillait le marbre noir, le marbre rose, le marbre veiné de rouge et de vert, parfois lonyx, la malachite. Lui le sédentaire, il sétait donné pour but de faire surgir la création entière de la pierre : ici figés vivants dans un marbre jaune de Sienne, un singe taquinait une mouche ; prêtes à bondir là dun cristal de roche de Madagascar, des grenouilles luisaient. Il navait pas oublié les ânes, les léopards, et il en était pour finir aux insectes, aux coquillages. Il élevait un fennec qui lui avait servi de modèle, tenant compagnie au perroquet des Indes quun admirateur ardent lui avait confié. Quelle fût ronde ou biscornue, énorme ou minuscule, dans chaque pierre un animal prisonnier était caché, prêt à bondir. Il suffisait dapprendre à le débusquer, à le faire sauter de sa retraite. Shanloz avait consacré sa vie à essayer de semparer de ces bêtes, les saisir, les montrer palpitantes, exhibées à lintérieur de la cage de la roche, pétrifiées mais encore vivantes.
Et toi ? que sculptais-tu ? Ta glaise, cétait la motte rebondie de Maud. Une autre argile. Cest là que tu labourais, de jour comme de nuit, travaillé par une sombre obsession dont le rythme pesant te berçait, te menant de ton plein accord vers quel but macabre ?
ta perte ? Au lieu de créer, tu forniquais, insecte tournoyant à vide, enivré sous la chaleur de la lampe. Tu ne désirais pas denfant, bien sûr, puisque Muriel en tenait lieu : paternité demprunt, tellement commode. Après avoir reporté plusieurs fois son regard sur vos deux visages, même Leslie avait pu déclarer :
- Comme elle te ressemble, Joseph !
Etait-elle sincère ou plaisantait-elle ? Avait-elle remarqué la teinte cramoisie prise par tes joues ? Car tu avais honte malgré ta forfanterie, feignant laisance comme si tu eusses habité sur dinaccessibles hauteurs, très loin des soucis vulgaires du monde. Et néanmoins, quand ton propre père avait fait sauter Muriel sur ses genoux plus tard, quand tu avais entendu leur double rire, en écho, un rire naturel, cétait toi qui, paradoxalement, avais été le plus choqué. Tu préférais la gêne peinée nettement visible chez ta mère.
Plus que tout, tu avais lamour du compliqué.
Revois-tu ce minuscule restaurant vietnamien de la rue de la Harpe, douillettement enveloppé dans une pénombre bleue, où vous dîniez en compagnie dun apprenti journaliste, marié lui aussi à une Cochinchinoise ? Plus pratique que toi, à vingt ans il collaborait déjà à France Soir. Ni plus ni moins. Avait-il été agacé par tes fanfaronnades ? Sans doute avait-il dû rebrousser le cours du temps à toute allure, recevoir en plein visage une subite bouffée dair renfermé de petite école, se redécouvrir une animosité en culottes courtes : il navait pas hésité à tépingler sur sa planche. Un mot unique avait alors troué le silence ouaté de la petite gargote orientale. Ce nétait pas un vocable très stylé, très poli, dans la droite ligne de la phobie excrémentielle des gens du lieu : « Merdeux !».
Or toi, naïf Joseph ! tu étais prêt à lui pardonner, à lembrasser dans ta candeur, sans toffusquer même un instant.
Tu navais pensé quau triste rapport de ce juron avec la mère de Dieu.
Maud, entre autres défauts, avait peur des fantômes. Rescapés des montagnes de son pays natal, ils descendaient, sortaient, atterrissaient en plein Paris, non sans laide des récits de la grand-mère. Maud avait également peur des chiens, de tout ce qui bouge, tout ce qui est trop fort, vivant, violent. Au zoo du parc de la Pépinière à N
elle avait été subitement effrayée par la vitalité dun lion, tombant sous son hypnose, fascinée par ses testicules. Cétait le legs inattendu dun film pieux vu au Vietnam dans son enfance, à lécole du couvent : le souvenir du martyre de sainte Blandine.
Afin de samuser à avoir peur ensemble, elle avait trouvé le moyen de rencontrer un compatriote eurasien qui fréquentait irrégulièrement la faculté de Droit. De concert, ils évoquaient les revenants de leur enfance, leurs fantômes de nourrisson. Un jour, tu les avais surpris frissonnant lun à côté de lautre. Leur jeu consistait à prononcer à haute voix un mot vietnamien inconnu de toi, puis à agiter dune manière ridicule les épaules, une invocation après laquelle ils étaient aussitôt saisis de frissons.
Ces façons ne tintimidaient pas. Toi qui ne croyais « ni à Dieu ni à diable », selon lexpression de la mère de Maud, tu te moquais bien deux. Tu navais peur de rien et lami eurasien de Maud était devenu aussi le tien. Il demeurait à deux pas de la rue Toullier, rue Pierre et Marie Curie, dans lappartement dune vieille dame fortunée quil était censé quitter tous les matins pour se rendre à Assas en traversant le jardin du Luxembourg. Mais entre les faunes et les nymphes, cachés ici et là, dans les bassins, la traversée était pleine de périls. Et tu laidais souvent à ségarer. Vous vous faisiez, Philippe et toi, des confidences. Son père avait un grand nom, Dagoult, possédait une grande renommée davocat à Vichy. Il était capable de senfermer douze heures par jour dans son cabinet, à létonnement de son fils dont les curiosités étaient dun tout autre ordre. Ce qui le passionnait quant à lui, cétait la hanche des femmes, et même, avouait-il si on len pressait, un peu plus bas que la hanche. Tu en souriais, il aurait fallu beaucoup plus pour que tu tindignasses. Alors mystérieusement il évoquait les orgies de la ville des eaux, dans des baignoires. Et tu restais flegmatique, tu ne toffusquais toujours pas ; vous riiez de connivence, en grand copains, descendant bras dessus bras dessous le boulevard Saint-Michel, ce montant de croix au coeur de Paris, avant de le remonter, comme sil ny avait rien de plus important à faire.
- La partie charnue, pulpeuse de la cuisse, tu vois, cest très exactement cet endroit-là qui mobsède
insistait Philippe Dagoult.
Et tu ne pouvais guère le contredire, tu souriais dun air entendu. Sous prétexte de parfaire son éducation, sil était possible, tu lui avais même offert un « Art du Casanova », lun de ces savants traités répandus par les bouquinistes des quais, dans lequel on classait les experts selon la qualité et le nombre de leurs expériences en leur attribuant une lettre grecque. Dexpérience par le fait, tu nen avais guère plus que lui, mais tu te flattais den avoir. Tu avais connu, avant Maud, deux brèves griseries : lune à N
où Elisabeth tavait généreusement initié peu de temps après lavoir été elle-même par un beau et célèbre professeur desthétique (et dans tous ses émois, elle tavait écrit à ce sujet des lettres informatives qui constituaient un véritable document) ; lautre à Paris avec Danielle, bretonne du Finistère, à présent mariée en Allemagne.
- Ton cours à Assas !
Oublieux des sacrifices, des espoirs de son père, Philippe Dagoult sattardait en ta compagnie avec insouciance. Il avait une grosse tête ronde, avenante, dodelinant sur un torse robuste, les jambes courtes, nerveuses et puissantes. De sa grande bouche aux lèvres gonflées, il sapprêtait à mordre la vie comme on croque un fruit juteux, un mangoustan dIndochine au goût dalcool.
Vous étiez de beaux jouisseurs, lun et lautre. Quel appétit, jeunes gens ! Chaque soir, tu faisais toi-même ton marché pour te procurer les coquillages les plus frais, des praires grasses. Ta prétention allait jusquà apprendre la cuisine chinoise dans un manuel ancien où étaient calligraphiés les principes de base, les modes de cuisson, les ingrédients traditionnels. Selon toi, le corail des coquilles Saint-Jacques ne devait pas être sauté à la provençale, mais au vin jaune et au saindoux.
Cétait chaque nuit la bombance, les désirs sans frein ; parfois la gastronomie, souvent la goinfrerie : la viande obligée à la suite du poisson ; le boeuf dans laraignée, le morceau du boucher.
Dis-moi ta façon de manger : je te dirai ton art daimer, ta manière de baiser.
Par-dessus les toits verts, lhorloge de la chapelle de la Sorbonne, toute proche, sonnait les heures.
Un rappel à lordre acide, un son aigrelet entendu à travers le brouillard dun songe, alors que tu étais englué à ta tâche. « Va-t-elle se décider à jouir ? éprouver enfin quelque chose
». Tu tacharnais, rivé à son mitan, un goût de mousse dans la bouche, une masse spongieuse sur les papilles de la langue.
« Voilà le timbre de léglise qui sonne encore, depuis combien de temps cela dure-t-il ?
».
En vérité cela durait des heures. Collé à la proie comme un grand poulpe, tu léchais la plaie, ta plaie, ta blessure, le lieu de ton absorption. Et si tu allais ty perdre, réintégré, ravalé ?
Cétait lappel de la mer, le sel du grand large, le long fléau.
A quoi pouvait-elle bien songer de son côté, de sa rive ? Ni flasque ni tendue, elle remuait à peine, cherchant à se concentrer, se ressouvenir, creusant au plus profond delle-même.
« Si loin, si loin
Une vague oubliée, une marée qui nen finit pas de monter, de gonfler, paresseuse, paresseuse
»
La langue passait et repassait, râpeuse, infatigable. La tête vide, tu barbotais à tes aises dans la mouillure. Seulement la nuque en arrivait à la crampe ; il devenait urgent de varier langle, introduire une relaxation dans leffort.
« A quoi ce petit jeu rime-t-il donc ?
De toute évidence elle ny parviendra jamais.»
Où était le rivage ? Y en avait-il même un ? On se donnait beaucoup de mal pour pas grand-chose, presque rien. Tu réentendais dans ton for intérieur ce spécialiste de bioénergie rencontré par hasard à Lorient, qui tavait déclaré dun ton grave, avec pondération :
« Je le devine à leur démarche, au balancement harmonieux de leurs jambes, de leur bassin
Une femme satisfaite, mon jeune ami, cela se remarque. »
Avait-il raison ? Lextase féminine était-il aussi naturelle et précise quon laffirmait dune manière doctorale ? ou bien ne sagissait-il pas de lune de ces fausses sciences qui tiennent un temps le haut du pavé ? Ces créatures heureuses étaient en tout cas plutôt rares.
« Et Leslie, la chanteuse des rues invitée à notre mariage
Est-elle une femme comblée, Leslie ?
».
Tout en poursuivant ta tâche, tu te promettais de prendre de ses nouvelles à son hôtel. Maud venait de geindre un tout petit peu. Il fallait tenir bon, serrer de près le pistil de la fleur, et attendre, attendre
Tentant dapaiser ta soif immense, les joues baignées dhuile chaude, tu buvais à la grande source, Joseph ! Que cherchais-tu donc dans ce coin obscur, dans lantre frémissante doù séchappe en premier la vie tranchée inquiétante, aquatique ?
« Par ici, Muriel est passée
nous sommes tous passés par cette fente. »
Entre les plis dune muqueuse grasse et ductile, sentrouvraient des mondes, trou noir où tout disparaissait, coulée sengouffrant entre les étoiles, vers dautres univers imprécis, porte fantastique guidant à une flopée inouïe dAsies, encore inexplorées, inconnues. Tapis dans lombre chaude, humide, se cachaient là le Vietnam, lInde mariée à la Chine, lIndochine si heureusement nommée, la Cochinchine, un cortège de mondes hybrides, de continents nouveaux, de terres à étudier, à fouiller.
Sans saisir la nature de lénergie qui tenflammait, tu ty gorgeais dun suc enivrant et amer.
« Em ! oui, minh em, em ! »
Elle tavait appris à dire « mon chéri, mon miel ! » en vietnamien et tu le répétais comme une formule incantatoire, dune voix de perroquet obsédé.
« Minh em ! em ! »
Tu essayais aussi de lembrasser à la manière de son pays, en se frottant les ailes du nez, en humant lodeur du velours de la peau. Cétait dailleurs clair, aux lèvres du haut, tu préférais celles du bas. Tu ne pouvais jamais faire les choses comme tout le monde, pauvre Joseph !
« Encore cette maudite clochette !
»
Cela tintait sans cesse à la Sorbonne.
« Em, em ! Et dire que quand jai emménagé pour la première fois à Paris, la chambre classique du garçon sous les toits, au-dessus des rails de la gare, cétait déjà au métro La Chapelle
».
Ou bien imaginais-tu déjà lentendre appeler ses fidèles, la cloche de la chapelle, la campanella ? Nétait-ce pas ta cervelle qui tintait, se fêlait, qui vibrait en écho du désir, du battement universel ?
Lélancement éveillait toutes tes cellules. Un jet détoiles. Une queue interminable de comète éphémère.
« Em ! Em ! Minh em ! »
Les heures coulaient. La mort semblait très loin. Tout travail pouvait attendre.
Cétait la longue traînée lumineuse de vos deux jeunesses
Maud ! Joseph !
+
+ +
Martial Beauvenu tavait laissé un mot glissé sous la porte : « On occupe le 14 rue Jacquier. Le comité de soutien se forme. On a besoin de tous les militants, le maximum de monde. Passe ! Salut. »
Création remarquable de lépoque, il se disait alors beaucoup que lon avait « raison doccuper les maisons vides ». Ce beau slogan était vrai comme toutes les lapalissades.
Au reste, dabord par son noble visage, Martial ten imposait. Il était un peu plus âgé que toi et plus déterminé, plus dur, plus pur. Le vrai chef que tu ne pouvais pas être, capable de passer la nuit blanche, bûcher une nuit entière sur un texte de Lénine. Comme stimulation, à côté de la cafetière, pour sencourager, il posait sur la table un énorme fragment de bois : la bûche. Au séminaire détude politique que vous aviez organisé ensemble dans les Vosges, deux ou trois jours consécutifs dans une ferme, tu avais été très impressionné par ce bourreau du travail. Alors que vous aviez dormi innocemment à plusieurs dans le foin, filles et garçons mêlés, lui seul avait tenu sa lampe allumée jusquà laube. Au petit jour, tu avais admiré sa belle tête rêveuse, grise et rose de fatigue. Mais inflexible. Lorsquil prenait la parole devant une assemblée, ce qui était fréquent, sa force persuasive se montrait efficace, bien quun peu ronronnante. Personne naurait osé se dire que les concepts, dans la bouche du chef, paraissaient parfois ternes quant il les maniait en se jouant, les faisant sauter comme une crêpe de carême dans la poêle à frire, tout dorés, les retournant à plaisir, en virtuose. Personne en tout cas ne se serait permis de lui couper la parole parce quil occupait alors admirablement le temps : les militants les plus nerveux, les plus agités, pouvaient somnoler un peu, se reposer enfin, apaisés, tranquilles.
Tu cherchais souvent à vrai dire à rivaliser un peu avec lui, mais dune façon discrète, sans remettre en question sa suprématie. Cest lui qui le premier avait prononcé devant toi ce beau nom, mystérieux et altier, gros de promesses non tenues : Althusser ; tout un programme sur lequel tu tétais jeté sans hésiter. Bientôt tu avais tout lu de cette coqueluche de la philosophie du jour, liane plus captivante que les classiques, plus noueuse et plus riche, plus nourrissante quAristote et Platon - séducteur éphémère. En secret, tu concoctais sur ses thèmes des exposés plus brillants que ceux de Beauvenu, quoique moins solides et moins longs. Naturellement, il tinterromprait, te chicanerait en plein milieu : mais quà cela ne tienne, tu admirais trop Beauvenu pour en être jaloux.
Puisquil te demandait daccourir pour lépauler dans son combat, son apostolat au service des sans-logis, tu nallais pas manquer dobéir. La rue Jacquier nétait dailleurs pas très éloignée de cette Impasse du Rouet où tu venais demménager avec Maud, vous éloignant encore un peu plus de Muriel, toujours chez sa nourrice en banlieue nord.
- Maud ! je passe rue Jacquier. Je serai de retour avant la nuit, cest à trois rues dici.
- Je taccompagne ! Un soupçon de poudre sur les joues et me voici prête.
- Non, non. Pas la première fois. Tu me déconcentrerais. Je dois tisser des contacts, faire le point, dresser un plan daction. Les mal-logés ne comprendraient du reste pas que jarrive ainsi en couple de but en blanc.
- Dis tout de suite que tu as honte de moi ! tu as honte avoue-le
- Mais non, Maud
Pas le moins du monde ! Que vas-tu chercher ? Qui ne te trouve pas charmante ? Tu es à croquer. Mais la politique est une autre affaire, et
- Et le Vietnam alors ! Jai du sang vietnamien, du sang de colonisé dans les veines, moi ! Ah ! je vois ce quil vaut, votre soutien
Tu me méprises, voilà ! tu me méprises.
- Mais pas du tout, loin de moi cette pensée ! Mon soutien au Front national de Libération est inconditionnel. Je le répète : in-con-di-tion-nel. Je tire mon chapeau aux glorieux combattants, je baisse la tête, je me prosterne jusquà toucher la terre du front. Dailleurs est-ce que nous navons pas confectionné ensemble leur drapeau bleu à létoile jaune ? Et jai appris lhymne national encore.
- Non, tu me méprises, je le sais. Et pourquoi ? - parce que je suis une métisse, un mélange inclassable dAsie et de France, une Eurasienne. Je te dérange, voilà la vérité, je te dérange !
- Toi, me déranger ? Cest un comble, un comble ! Un comble dabsurdité. Jestime seulement que, de temps à autre, nous nous devons de mener des vies indépendantes, de ne pas nous appuyer sans cesse sur lépaule de lautre, comme deux pauvres aveugles.
- Mais pourquoi vivre ensemble alors, si cest pour être, comme tu le dis toujours : in-dé-pen-dants ? A quoi bon nous être mariés ? Est-ce que cest lindépendance, le mariage, selon toi ?
- Que non ! Tous mes propos, tu les exagères. Tu caricatures, tu déformes mes idées, cest toujours la même chose.
- Et noublie pas que demain est samedi ! Nous devons partir tôt pour aller voir Muriel, chez sa nourrice.
- Cest ça, cest ça. Nous partirons tôt, bien sûr. Mais si tu me laissais dabord partir rue Jacquier
- Il ny manque pas de belles militantes peut-être
- Et jalouse de surcroît ! Ne comprends-tu donc pas que, si je naime que toi, ce que je désire, cest un peu de temps libre quelquefois
Pourquoi être constamment englués lun à lautre ?
- Dis plutôt collés. Collés ! Cest le mot que tu oses employer avec ta femme, ta jeune femme dun an à peine !! Un collage
- Ne te fâche pas, Maud ! Tu tirrites toujours si facilement. Mais tu pleures ! Ne pleure pas, Maud ! Cest moi qui ai tort. Je nirai pas.
- Si, si ! Va ! Pars tout de suite !
- Non, je reste !
- Va donc à ta rue Jacquier, cours-y ! puisque cest là ton plaisir au lieu de demeurer tendrement aux côtés de ta femme
Dailleurs tu ne laimes pas ta femme. Tu es avare de ton temps avec elle. Après quelques mois de mariage à peine
- Que dis-tu là, ma Maud ? Laisse-moi te consoler, tembrasser, oublions tout ! Tu ne comprends pas ton Joseph. Cessons de nous disputer ma mie, ma Maud ! Là ! Viens près de moi, chérie, miel de ma vie ! Minh em
Les querelles, façon perverse de respirer ensemble, de communiquer au niveau le plus bas, primitivement, de nerfs à nerfs, brûlaient ainsi des heures précieuses.
Et ce nétait déjà plus du simple dépit amoureux.
Comme une mauvaise plante, la mésentente croissait, poussait lentement entre vous deux, creusant son espace, obstinée, vous écartant insensiblement, sinstallant en parasite, sincrustant, sourdement devenue une mauvaise habitude. La réconciliation sur loreiller, certes, sopérait encore. Si une ivraie gênante commençait déjà son long et mortel travail de sape, éloignant peu à peu et sournoisement les coeurs, elle épargnait pour linstant la souche, incapable encore de toucher, débranler la curiosité violente des chairs, de nuire à lunion des corps. Ce lien puissant restait intact, indéracinable avant un peu plus de temps. La familiarité samorçait à peine sur ce plan, bien des jeux étaient encore à découvrir, qui exigeaient du temps, des mois dexpériences tentatives, essais. Maud te confiait parfois quelle avait rêvassé toute la journée, au bureau, sur les sensations, les événements de la nuit précédente. Ton désir, de ton côté, nétait guère mieux assouvi, il te tenaillait dans la matinée, dans laprès-midi ; cétait un calvaire jusquà la nuit suivante qui narrivait jamais assez vite.
En réalité, deux besoins te tourmentaient à la fois : celui dêtre avec elle, ensemble ; et celui de ne pas lêtre. Lexigence de létreinte et lexigence de la fuite.
La nécessité de lindépendance avait déjà été victorieuse au moins une fois, dans les premiers temps de ton mariage, un vendredi soir. Tout simplement, tu nétais pas rentré à la maison ce soir-là, tu avais loué une chambre dans un hôtel minable de la place Clichy : cruauté étrange de jeune marié torturant son épouse en se torturant lui-même. Car, dans cette chambre nue, tu étais resté seul pendant vingt-quatre heures, par goût pur de la solitude, par dégoût de lexistence, par désolation, écoeuré dun désoeuvrement qui te faisait toucher du doigt le vide de la vie, un vide complet et brûlant, un vide à crier. Et pourtant, tu navais pas trompé Maud ce vendredi soir, sinon peut-être avec toi-même, tu ne lavais pas trahie, ni reniée, encore que le samedi matin tu neusses pas pris le train de banlieue pour rendre visite à Muriel avec elle comme dhabitude, manquant ainsi à tous tes devoirs paternels. Mais cet incident avait été un trou brutal dans ta vie de jeune époux, un bref entracte déterminant, totalement inattendu, qui augurait mal de lavenir. Une lubie !
Cest ainsi que tu avais tenté de lexpliquer à Maud, le samedi soir, en lui jurant par tous les saints que tu étais resté seul : « Je ne sais pas ce qui ma pris. Jai eu une lubie ! ».
Mais Maud, quant à elle, avait crié seule dans la nuit, folle dinquiétude : « Jai crié. Et tu nes pas venu ! »
Loiseau tirait ainsi sur le fil attaché à sa patte, quelles quen fussent les cruelles conséquences. Je crois que cest vers cette époque également, que quand Maud ne pouvait sen apercevoir, dans la journée, tu commençais à ôter la bague enfilée à ton doigt. Cétait un petit crime commis en cachette. Mais voilà que tu prenais en horreur le fait dêtre bagué, comme un vulgaire volatile.
La maison de la rue Jacquier bourdonnait comme une ruche, mais sy côtoyaient frelons et abeilles.
Si tous étaient en principe camarades, chacun pouvait être en plus lespion, le traître, lélément louche chargé de renseigner la riche agence immobilière, la police, ou quelle officine encore
Intimidé, très emprunté, tu arrivais en général les mains dans les poches, feignant dêtre là par hasard, en simple passant. Tu te mêlais avec précaution aux groupes, de préférence à droite de la demeure, où était un terrain vague sur lequel se dressaient, surtout en fin de semaine, un stand ou deux offrant de la littérature dite militante, une profusion dopuscules, de brochures, de feuilles volantes vite rédigées, vite lues, vite oubliées. Il était possible dy palabrer en plein air, ou simplement dy musarder, tout en regardant les plus hardis en train de confectionner des affiches, ou de la colle cela quand le temps était beau. Sinon, il fallait se rabattre sur la dite maison occupée, qui était étroite, quoique en assez bon état encore : quatre étages y abritaient plusieurs familles. Les fenêtres du rez-de-chaussée avaient été obturées, soit par le marchand de biens qui projetait de détruire ce vieux logement afin dédifier à la place, ainsi que sur le terrain vague avoisinant, un grand immeuble de rapport ; soit par les militants eux-mêmes, soucieux de se protéger des agresseurs éventuels durant les longues et dangereuses nuits de garde. Mais ces mêmes militants avaient assumé seuls, à coup sûr, la responsabilité énorme de faire sauter la serrure de laustère porte dentrée, ou plus exactement denfoncer purement et simplement cette dernière qui faisait maintenant peine à voir, disloquée sur ses gonds ; on la renforçait, la nuit tombée, pour se barricader solidement à lintérieur. Cet intérieur sentait le moisi, le renfermé. Certains diraient la canaille. Lélectricité, bien entendu, avait été coupée, de même que leau et le gaz, et pourtant dès lescalier, très animé, on remarquait, parmi les fameux occupants, des familles entières, des enfants. Toutefois, dans lancienne loge de la concierge, se tenait très fréquemment, encore plus intimidé que toi, à lécart, un vieil Algérien célibataire, les mains sagement croisées derrière le dos, toujours très droit, non sans une certaine rigidité, faisant constamment preuve dans ces circonstances difficiles, dune incontestable dignité. Ses paroles étaient rares, encore quil observât tout sans en avoir lair, alors même que retentissaient sur un mode sauvage, dans le noir de la cage descalier, les cavalcades et les cris des jeunes enfants.
Qui avait le courage de monter jusquau premier étage y trouvait une jeune femme vive, trop aimable, trop fardée, faisant volontiers les honneurs dune chambre déjà pleine de monde, où régnait au milieu dun capharnaüm une agitation des plus redoutables. Au deuxième étage souvent plus calme, une porte toujours ouverte laissait voir un vieux couple devisant tristement, constamment seul, étrange face-à-face sur deux chaises dépaillées au milieu dune pièce nue. Au troisième, on était accueilli par un chien qui flairait sympathiquement vos chaussures avant de vous conduire chez son maître, un ingénieur retraité dont le nom trahissait une origine arménienne. Invariablement vêtu dune blouse grise, il te plaisait et tu aimais ses histoires quand il citait le passage des Evangiles décrivant la vie des premiers chrétiens, là où il est question de chemises lavées en commun à la fontaine. En évoquant ces images dun communisme primitif, il sanimait, et la dictature du prolétariat lui semblant démodée, cest celle des ingénieurs quil appelait de ses vux.
Si lon saventurait au quatrième étage, enfin, celui que tu préférais à cause du spectacle des toits de Paris, visibles à travers la lucarne au haut dun prolongement factice de lescalier qui se terminait en cul-de-sac, toutes les portes étaient fermées, circonstance très intrigante pour le visiteur courageusement parvenu jusque là. On ne savait pas ce qui sy passait, ce qui sy tramait : peut-être de furtifs rendez-vous entre deux manifestations, sur un lit de sangle ; ou des complots, des conspirations, des plans épouvantables ourdis après de bonnes prises de bec. Une odeur forte en permanence sur le palier attestait en outre lusage, tout proche, dun vieux duplicateur à alcool.
Bref, cétait une maison quon aurait presque pu dire enchantée que ce 14 rue Jacquier. Tel un vieux violon, elle avait une âme. Seulement un peu moins harmonieuse ; disparate, un peu désaccordée comme la vraie vie, la vie saignante.
Or, comme tu arrivais ce jour-là, voici quun groupe, tournant en rond sur le terrain vague, ségosillait sous une large banderole jaune : « On-a-rai-son-doc-cu-per-les mai-son-vi-des ! on-a-rai-son
».
Et, là-bas, arpentant dix mètres de trottoir, au carrefour, précisément en direction de léglise dAlésia cette église du clocher de laquelle les communards, dit-on, avaient tiré cétait bien Martial Beauvenu lui-même. Tu ne rêvais pas, cétait bien lui, vêtu de son éternelle gabardine élimée.
Et de surcroît, il faisait semblant de ne pas tapercevoir. Dun coup dil impérieux, il tintimait lordre de ne pas te diriger vers lui, de ne pas le reconnaître.
Il devait être en mission, en estafette.
Il y avait là du mystère, de la contradiction, de la dialectique en un mot : une anormalité très attirante, un courant double de suspicion et de chaleur. Certes, on avait clairement des ennemis : les affreux requins de limmobilier, les spéculateurs. Et on avait aussi des amis : les petites gens, les occupants désarmés, réfugiés auprès de leurs protecteurs. Mais au milieu, dans une zone dombre, on pataugeait à travers un brouillard à couper au couteau. Là, il devenait difficile de savoir qui était qui ; de distinguer les faux amis des faux ennemis. On se perdait dans les énigmes des comités et des cellules, des petits partis troubles, des groupuscules. Mais le mystère et le danger vague possédaient leurs attraits. Puis comptait pour beaucoup aussi le sentiment davoir une maison commune, une raison et une obligation de la défendre contre des forces obscures.
La nuit surtout.
Alors, à la bougie, on sorganisait fébrilement. Une atmosphère dinquiétude chaleureuse gagnait chacun et coude à coude, dans lobscurité, on ne distinguait plus la jeune femme de la vieille femme, lAlgérien de lArménien, le professeur de létudiant, le camarade de cellule du simple passant. Frelons et abeilles apportaient ensemble leur pollen, ou du moins le croyaient. Oui, par exception peut-être, à la tombée de la nuit seulement, la fraternité avait un sens ! Chacun trouvait alors une chose, aussi petite fût-elle, à donner : qui une planche pour renforcer la porte ; qui du pain ou des fruits ; qui un vêtement chaud pour un enfant ; qui une parole dencouragement ; ou bien une blague pour détendre, dérider, reposer les esprits. Ages, sexes et métiers confondus, tous riaient alors, tandis que la peur, dans le noir, dune irruption toujours possible de la police ; le battement solidaire des curs quon aurait cru entendre, souterrain, quand les conversations tombaient, coupées par langoisse ; le retour fulgurant aux sentiments de la tribu sans feu dans la caverne ; tout recréait lélan dune humanité primitive qui voyait se lever, se dresser au-dessus delle laile protectrice dun éphémère génie, sous la forme dun éclair de bonté qui jaillit, dune lueur damour qui passe : la divinité dun court moment de beauté, minute de grâce dans la nuit.
Mais bien sûr, cela ne durait guère. On échangeait de nouveau un mauvais regard ; surprenaient désagréablement, ici un mot de travers, là une plaisanterie grasse. Le mauvais il, la mauvaise voix déchaînés, se donnant libre court, amenaient les doux camarades à sentre-déchirer du bec et de longle. Maintenant, lArménien toisait lAlgérien ; le jeune homme, le vieillard. Le savant méprisait lignorant ; lhomme, la femme. Et vice versa.
Cette nuit-là, quand tu rentras plus tard que prévu, Maud, curieusement de bonne disposition, demanda :
- Alors, ta rue Jacquier !
- Oh ! une belle foire dempoigne comme dhabitude. Déjà la Voix du Peuple et Constante Ouvrière se chamaillent au sein du Comité. A cette heure, la porte est barricadée. Je suis descendu du premier étage dans la rue par une échelle quon a relevée pour la nuit : cest le pont-levis. Il règne là-dedans une ambiance de château en état de siège, tu le verras toi-même la prochaine fois, quand je ty introduirai. Les têtes sont surchauffées. Mais face à lennemi, les curs battent au même rythme. Jai entraperçu avant la nuit Martial qui faisait le guet, sérieux comme un pape. Il na pas daigné remarquer ma présence.
- Pourquoi milites-tu ? toi qui es toujours si ironique
- Je suis un sceptique, en fait. Mais très curieux également. Je reste facilement un peu en dehors. Et cependant il y a de beaux moments généreux chez tous ces braves gens qui partent la fleur au fusil. Jai létroitesse de cur en horreur.
- Excepté lorsquil sagit de ta femme.
- Que dis-tu là ? Maud, mon miel ! Que me reproches-tu ? Cest toi ma maison, ma vraie rue Jacquier
- Alors, viens dans mon nid !
Cétait dit avec lair de sainte nitouche qui est le plus grand des charmes, qui tenivrait. Il ne restait plus quà obéir.
Tard dans la nuit, tu y pensais encore sans pouvoir tendormir : Maud avait raison, tu nétais jamais complètement dans le coup. Toujours un peu à côté. Pourtant, tu prenais tout au sérieux à ta façon : le Vietnam, les spéculations immobilières. Linjustice généralisée. Le mal partout. Tu ne savais pas encore quelles ne changent jamais, sinon de formes, les hontes, les injustices, et cela depuis que le monde est monde, comme disaient naïvement certains ouvriers fatalistes que le Comité critiquait, les qualifiant de mauvais ouvriers, douvriers ignorants.
« Je me bats, mais en réalité, je ny crois pas. Au fond de moi-même, je reste un tiède, un mou. Que se passe-t-il ? »
Dans le demi-rêve de linsomnie, voilà ce qui te tourmentait, Joseph ! Loin de te battre, tu te débattais. A travers la brume, tu luttais contre toi-même, contre les monstres mythologiques qui accablent, qui pourchassent chaque mortel.
« A la fois engagé et désengagé ! Cest à en perdre la raison, à se taper la tête contre les murs
».
Ce curieux état se rattachait à un fait précis survenu quelques années plus tôt, à N
Tu pouvais le dater avec exactitude, revoyant les lieux dune façon nette : la Place dorée, royalement illuminée, étincelante, aristocratique à souhait. Une excellente scène de théâtre, sur laquelle il était difficile de se prendre entièrement au sérieux. Le mois de mai de lan mil neuf cent soixante-huit en arrivait à sa deuxième quinzaine. La salle Poirel était occupée de jour comme de nuit ; toute la ville en effervescence, soulevée, angoissée. Juste ce soir-là, une poignée détudiants avait réussi à pénétrer dans un bâtiment officiel faisant partie de lHôtel de Ville, précisément en face du café Jean Lamour, de lautre côté de la Place. Sous un lustre dépoque scintillant de tous ses feux, au centre dune très grande pièce, la petite troupe de jeunes exaltés pérorait, agitant bras et jambes sous la direction dun grand dadais, une sorte de chat botté qui, sans bâton visible, tenait le rôle de chef dorchestre. Tu te tenais juste au bord de cette masse mouvante et confuse, à la tangente du cercle, tout près dy rentrer, de ty joindre en compagnie dElisabeth, ton amie du moment.
Et, brusquement, tu as décollé.
Tu nétais plus là, comme enlevé miraculeusement : une élévation, une ascension. Den haut, de très loin te semblait-il, tu regardais tes voisins. Ton corps avait perdu son poids, ta voix son timbre. Tu tentendais dire comme derrière un voile, articuler avec difficulté : « Mais quest-ce qui marrive ? quest-ce que jai donc ?
», tadressant à Elisabeth qui ny comprenait goutte.
Tout était en apparence normal, ton visage navait pas changé de couleur, ce nétait pas un évanouissement, seulement ce phénomène : la disparition dune certaine force dadhérence au réel.
Pour la première fois, et pour toujours, tu découvrais avec stupeur que tu nétais plus tout à fait dans le coup un désengagement psychologique si violent et si brutal quil ne soublie jamais.
Plus tard, le hasard des lectures tavait fait découvrir le mot « raptus » et tu en avais conclu :
- Voilà ! Ainsi cétait ça. Jai eu un raptus en mai, à N
, dans lHôtel de Ville donnant sur la Place. Un enlèvement de lesprit !
Des larges baies vitrées de la salle, tu ten souviens, on avait vue sur les grilles dor magnifiques signées Lamour, sur dimposants lampadaires trouant la nuit, - une petite féerie, un superbe théâtre historique, sans compter que cétait mai, le printemps soixante-huit, noublions pas : un moment parfait.
Et tu te trouvais ainsi sensation troublante, malaise qui ne dure pas, non reconnu par lart médical, sans gravité au demeurant, mais récurrent, obsédant, auquel il faut shabituer -, te situant dans lubiquité, te promenant à la fois dans lhôtel officiel et sur la Place, sur la scène et au parterre, en haut et en bas, vraiment ici et véritablement ailleurs.
Après ce petit événement anodin, insignifiant en apparence, rien navait été pareil : le monde avait changé pour toi du tout au tout.
Lever le poing, cétait se voir aussitôt le poing levé, bien ridicule ; et donc bientôt le poing fléchissant, affaibli. Se mettre à chanter équivalait immédiatement à se regarder le faire, la voix blanchissante, autrement dit craquante : une fêlure permanente, qui ne pouvait se colmater que beaucoup plus tard, au prix de longs efforts. Tout ce que tu disais, tout ce que tu faisais était fêlé, Joseph ! Sans la moindre idée dune méthode pour en sortir, tu le constatais avec une tristesse tournant parfois au désarroi, quand tu te voyais tenfoncer dans un marécage. Tu te reprochais alors uniquement ta tiédeur, ton égoïsme, ou ton aboulie ; tu tacharnais à tenter de te corriger, essayant cahin-caha de mieux militer, de mieux « servir le peuple », ainsi quils disaient tous, et également de mieux aimer Maud. Mais tu ne réussissais plus à redevenir un bloc intact, sans fissure ; tu ne parvenais plus à être entier, intègre, à tagréger sérieusement au groupe de Martial ; ou bien encore à être pour Muriel un vrai père.
Errant sur le pourtour du cercle, fasciné par la limite, comme on dit que le sont les scorpions que lon enferme à lintérieur dune circonférence tracée dans le sable, tu restais bêtement cloué, hésitant à rentrer, hésitant à sortir.
Et, dans la mesure où tu navais pas encore oublié, délaissé complètement tes études de philosophie, pour justifier ton attitude, tu tétais bâti une belle théorie de lHésitation au cur de la contingence, subtilement tressée en un réseau complexe de pensées.
Pour trouver une oreille à qui confier ton calvaire, tu avais candidement recouru à Pierre-Paul Petit, lami de Maud qui cherchait à lentraîner, de son côté, à des séances de lecture de la Bible en petit comité. Très loin de partager sa foi, tu avais choisi néanmoins ce croyant pour touvrir de ton trouble, ne pouvant tempêcher dêtre ému par ses bons gros yeux liquides qui vous absorbaient dun coup dans le filet de leur bienveillante compassion. Tu étais touché aussi par cette façon quil avait de retenir légèrement son souffle, contrôlant ses sentiments, ses réactions, suspendant, arrêtant une colère juste au bout, à lextrémité de ses lèvres, imperceptiblement écartées. Il avait en outre le cheveu ras, lhabillement modeste dun petit employé de bureau désireux de passer inaperçu, mais aussi, démentant cette apparence débonnaire, une immense énergie cachée, celle de lhomme porteur de certitudes inébranlables.
Faisant relâche à la terrasse dun café de Ménilmontant, flottant en sa compagnie dans une ambiance nonchalante, tu lui avais soudain soutenu quexistaient des guerres justes, comme celle qui par exemple faisait rage en ce moment au nord du Vietnam.
Sa réponse avait été cinglante :
- Ainsi daprès toi, il peut être juste de tuer, de torturer, de hâter la fin de son prochain
Ou plutôt de son lointain.
Son visage, aux angles si doux dordinaire, sétait un peu durci. Il tobservait à présent dun air sévère. Quelque chose en lui sétait rétracté, comme si le pan dune barrière invisible était brusquement tombé entre vous. Mais tu avais alors poussé tes arguments :
- Permettez ! Le cas est clair au possible : qui est lagresseur et qui est lagressé ? Les soldats américains sont envoyés pour se battre à des milliers de kilomètres de leurs foyers, sous prétexte que quatre ou cinq pays du sud-est asiatique vont seffondrer à la queue leu leu comme des dominos, en passant au communisme. Eh bien, je crie U.S go home ! sinon, quon les y aide, quon les y force ! Ce ne sont pas les Nord-vietnamiens qui torturent, cest exactement le contraire. Et puis
- Que sais-tu donc de tout cela ? Es-tu allé sur place rendre visite aux prisonniers des deux camps ? Te crois-tu compétent parce que Maud est à moitié vietnamienne ?
- Mais Poulo Condore ! Nous avons des documents : lîle-prison au large de Saigon est un enfer
- Et il existe probablement un autre Poulo Condore pour faire contrepoids, au nord, à Hanoi. Lenfer des deux côtés, aux deux bouts : ex aequo. Je lai vécu moi-même durant la guerre dAlgérie, un pays où nous expédions maintenant nos équipes du Service Civil International, pour entreprendre des travaux dirrigation dans les villages. Crois-moi ! il ny a pas de guerre propre.
Et tu tétais tu. Tu navais rien ajouté à ce moment-là, non que tu fusses à bout darguments, loin de là, mais par pur goût de lhésitation, satisfait, somme toute, de rencontrer une opposition. Ce Courrier du Vietnam que tu distribuais par solidarité avec Hanoi, en réalité, sans oser te lavouer, tu le trouvais illisible : des comptes-rendus militaires, des chants de victoire, le nombre des avions abattus ; et cétait tout. Seule lodeur du papier te plaisait, un papier très fin, presque diaphane, fragile : une pauvre pellicule de pâte de riz, fabriquée dans les grottes. Tu manquais de conviction, de détermination. Martial te lavait justement reproché, quand une violente fille du Parti révisionniste tavait arraché dans la rue, sans que tu songeasses un instant à riposter, ton paquet de journaux pour les déchirer. Le Courrier du Vietnam au reste se vendait mal, ou ne se vendait pas ; semaine après semaine, les exemplaires samassaient inutilement dans les soupentes du local des Comités : cela en devenait une honte. Mais à vrai dire, ce nétait guère un problème, car largent de soutien affluait, en provenance de riches et célèbres contributeurs, de généreux mécènes : on pouvait facilement vendre à perte, remplir gratuitement les boîtes aux lettres.
Tout de même il souffrait, ce peuple vietnamien, sous les tapis de bombes. A combien de portes navais-tu pas sonné ? On ouvrait, ou on nouvrait pas. A lune delles, timidement entrebâillée, une voix de grand-mère effrayée avait répondu : « Je suis une ancienne déportée
Alors moi, vous savez
». Ou bien par erreur, dans ton innocence, tu avais frappé à la grande porte dun Collège, te trouvant nez à nez avec le Directeur. Ou encore, sollicité dans la rue, près de la voie de chemin de fer, sur le chemin menant à sa classe, ton propre professeur de philosophie avait tiré une piécette de son gousset en marmonnant, placide : « Puisquil faut lire toutes les gazettes
». Une autre fois, une vieille femme, accueillante, tavait invité à sa table chez elle, pour le plaisir dévoquer devant toi le souvenir des anciennes grèves du début du siècle, à Lille : latmosphère solennelle ; le face-à-face tendu avec la police, devant les grilles closes. Ou alors, cétait cette fois une jeune femme, que tu surprenais au plus mauvais moment, qui touvrait sa porte en robe de chambre, te laissant le temps dentrevoir, trônant sur le lit, lamant un peu fâché. Pour toutes ces diverses raisons, tu naimais pas trop ça, le porte à porte : cette façon cavalière de surprendre, de déranger les gens chez eux, en leur criant sévèrement, le dimanche matin à dix heures : «Vente de masse du Courrier du Vietnam ! ». Mais par devoir, tu accomplissais cette corvée, légèrement à contrecoeur pourtant, un peu aussi il faut bien le dire pour le plaisir dobéir à Martial, pour lui être agréable, et puis également pour Maud, pour Muriel, par une sorte dapitoiement un tantinet stupide sur le grand thème de la femme et de lenfant, en pensant aux souffrances des orphelins de là-bas, sur un mode sentimental, très protecteur.
En ce moment toutefois, devant Pierre-Paul Petit pour lequel la non-violence était un absolu, tu te sentais penaud.
- Je milite mais, au fond, je ne sais pas pourquoi. Je nadhère pas pleinement à mes opinions, je reste sans conviction, tentendais-tu lui dire, à ta propre surprise.
- Lis-tu toujours Bernanos ?
- Oui, le soir en général, avant de dormir. Jen suis au «Journal dun curé de campagne ». Jai fini « Un crime ».
- Staline et Mao le jour ; Bernanos la nuit ! Le grand vertige quoi !
- En fait, jexpérimente. Jhésite.
Le grand mot était lâché : jhésite !
Tu pensais que refuser de choisir, cétait un peu comme faire le choix de la création : un acte parfait, pur. Martial Beauvenu et Pierre-Paul Petit avaient deux opinions différentes, deux engagements inconciliables. Mais toi, conversant avec lun et lautre, tu te glorifiais dêtre le seul à pouvoir faire le pont : ils demeuraient tous les deux, au-delà de leurs divergences, tes amis. Le premier incarnait le devoir social, politique, une morale de lurgence, relative, au nom de laquelle tu te jetais dans la mêlée pour en ressortir aussitôt, effrayé de ce que tu y avais vu, ou pressenti. Et alors, le second, que tu tenais en réserve, venait te rassurer avec sa morale absolue, justifiant ton manque de courage. Il en allait de même dans ton mariage, où tu faisais preuve dautant de pusillanimité, passant pour être le père de Muriel, sans lêtre véritablement. Et dune façon toute semblable, tu repoussais lidée dêtre jamais un mari ordinaire : pourquoi ne pas rester léternel amant de sa femme ? Du théâtre, en un mot. Un côté théâtral et fictif de ton caractère qui tallait comme un gant, que tu perçais à jour sans vouloir le combattre, parce que tu demeurais en dépit de tout sincère, incroyablement innocent et naïf même dans la perversion. Comment sy retrouver finalement, quand tu te perdais toi-même dune façon très naturelle à lintérieur de ton propre brassage, dans ton mélange ?
Pierre-Paul Petit, lui, était entier.
Votre conversation terminée, il sapprêtait à regagner son bureau froid où seul un crucifix, au coin du mur, le réchaufferait sur son lit de sangle. A quoi pouvait donc bien se résumer son expérience des femmes ? une fiancée avec laquelle, jadis, il avait peut-être pu dormir chastement une ou deux fois ; mais trop respectée, et remerciée, délaissée en définitive. Eventuellement le souvenir dune prostituée : une répulsion, un fiasco total, une fois pour toutes
Ou bien rien de tout cela, en fait, mais un grand désintérêt, un dégoût naturel ; ou alors acquis, cultivé. Quimporte après tout ! Pas de regrets, pas de tentations. Cest ainsi du moins quil tapparaissait, et tu enviais sa froideur, car il était toujours gaillard et sa voix sonnait comme un cor.
Cétait la tombée du jour, cette heure joyeuse et triste où chacun, dans les quartiers ordinaires, rejoint mélancoliquement ses petits plaisirs, ses douces habitudes, ses constants ennuis : qui sa fille ou sa maîtresse ; qui son écran ou ses fourneaux ; qui sa moto ou sa guitare. La multitude des petites affaires incessantes des hommes.
Maud tattendait.
- Muriel est malade ! Ma mère est follement inquiète parce que la nourrice la garde chez elle, ce soir. Si elle était avec nous
Cest avec nous quelle devrait être, Joseph !
Accueilli par ces paroles, tu nen fus pas surpris.
La situation tétait depuis des mois familière. Elle se dégradait. Comme la mère de Maud redoutait lemprise de la nourrice sur lenfant, il était important de récupérer Muriel, chaque soir ; il était capital quelle dormît à la maison. Quant à la vraie mère, elle était effroyablement jalouse des deux autres femmes. Idéalement, vous auriez dû prendre Muriel avec vous, mais comme ni Maud, qui était devenue secrétaire dans un ministère, ni toi bien entendu, qui avait mille choses à faire, ne pouvait sen occuper dans la journée, larrangement actuel entre les trois femmes passait pour le plus commode. Au demeurant votre chambre, grande comme la main, eût difficilement pu vous abriter confortablement tous les trois.
- Nous partirons très tôt demain matin, reprit Maud.
- Nous nous lèverons de grand matin, dès laube ! confirmas-tu sur un ton doù émanait, à ton insu, une fausse ardeur.
Un vu pieux, toujours si difficile à tenir le samedi matin, évidemment, tu le savais dexpérience. Car vous aviez acheté un lit princier, bas et gigantesque, hors de proportion avec les lieux : il occupait la majeure partie de lespace disponible. Sen arracher demandait un courage dont vous manquiez souvent.
- Je suis comme maman, bigrement inquiète de savoir Muriel malade, à la merci de la nourrice, soupira Maud.
Ses craintes étaient renforcées par la distance et par un sentiment de culpabilité. Et, à la peur de la maladie, sajoutait la hantise dun handicap toujours possible qui lui faisait observer avec une attention presque obsessionnelle la croissance des chevilles de sa fille. Muriel pouvait, dans lavenir, avoir le pied déformé comme çavait été le cas de son père. Maud avait pris par avance des renseignements dans un magasin spécialisé ; elle cherchait à se procurer des chaussures préventives et, bien entendu, cette obsession du pied bot avait le don de tirriter.
- Si Muriel devait jamais boitiller, Joseph, je ne me le pardonnerais pas.
- Mais nimagine donc pas toujours le pire ! Applique le merveilleuse méthode de Coué : tout va et ira pour le mieux, tous les jours, et dans tous les domaines. Non ! Muriel ne sera jamais boiteuse.
Tu laimais à ta façon, la petite Muriel, devenant sans cesse plus fier delle à mesure quelle grandissait. Déjà coquette, elle vous souriait en coin, narquoise, pour vous signifier : « Jexiste !», pour vous prouver que désormais il faudrait compter avec elle. Déjà, cet enfançon avait conscience dêtre à part. Beaucoup de monde se démenait autour delle. Que lui arrivait-il donc ? Quavait-elle de si singulier ? Elle devait pressentir quon lui cachait quelque chose.
Mais ce matin-là, elle était prostrée, rouge de fièvre, comme inconsciente dans le lit de la nourrice.
Maud avait tout de suite commencé à se disputer avec cette dernière en qui elle navait nulle confiance ; elle voulait reprendre sa fille sur le champ, lemporter enroulée dans une couverture.
- Dans cet état ! dans cet état ! glapissait la nourrice hors delle. Emmener dehors un enfant malade ! Par ce temps ! Dans cet état !
- Viens Muriel, viens ! Ne restons pas une minute de plus ici !criait Maud à sa fille, pourtant tout à fait incapable découter, de comprendre. Et toi, Joseph ! Que fais-tu là à rêvasser ? Si tu nous aidais un peu !
Face à ces deux femmes enragées, tu ne savais que faire. Leur furie de chattes en courroux, leurs cris danimal à qui on arrache un petit, toute cette agitation saugrenue, cette violence te déchirait le cur. En vérité, tu ny étais pour rien, et néanmoins tu ne pouvais tempêcher de te sentir vaguement coupable.
- Cest au père de Muriel, pardon
cest à Joseph, cest à votre mari de décider ! sécria soudain la nourrice, en se tournant vers toi.
Elle était confuse de son impair, tout en savourant inconsciemment leffet de sa méchanceté, qui nétait pas la première. De ton côté, tu avais blêmi malgré un grand effort pour nen rien laisser paraître. Avoue-le, Joseph ! Tu te trouvais blessé dans ton orgueil viril. On te faisait cruellement sentir que tu ne possédais quun enfant demprunt ; que ce mensonge était connu ; quon pouvait, plus encore, le rendre public, diffuser linformation, propager la vérité ; quil était même possible, en fait, que tu ne saches pas du tout ty prendre pour en avoir, des enfants. La nourrice jouait à la matrone, te faisant la leçon, ainsi dailleurs quà Maud, la jeune mère indigne. Elle était fière, quant à elle, de son mari italien, de ses mamelles, de ses quatre enfants ; il lui arrivait de proclamer à la face du monde son désir daller jusquà onze, afin de former une équipe de football, en famille.
- Votre mari, nest-ce pas à lui de prendre une décision, de faire son choix ? reprit-elle
Si toutefois il en est capable !
- Mon mari, madame, na rien à dire en cette matière. Croyez-vous que Muriel ne soit pas ma fille, par hasard ?
Tu les avais ainsi toutes les deux acharnées contre toi. Le plus sage, le mieux dans ces circonstances pénibles, était encore de rester muet, de feindre un abrutissement, simuler une complète incompétence.
Mais, comme si elle avait voulu te sortir de ce guêpier, voici que la mère de Maud, accourue de la maison voisine, faisait son entrée. Sans prendre le temps de te saluer, cest elle qui, résolument, empaquetait lenfant dans une grosse couverture bleue ouatée, où, bientôt, ne se discernaient plus de son charmant minois quune petite mèche blonde collée sur la joue par la sueur, et laile fine dun nez rouge, frémissant et tout mouillé.
Et maintenant les deux femmes, conjuguant leurs efforts, emportaient vivement leur paquet, la petite Muriel, et claquaient la porte de la nourrice qui, toute suffocante de colère, criait derrière elles : «Madame Zen ! Madame Zen ! » tandis que, de ton côté, incapable de faire un geste, de dire un mot, tu suivais les deux ravisseuses de près, épousant leur pas, homme inutile et navré.
Au même moment, ce samedi matin comme tous les autres jours, pendant que tu gaspillais ton temps et tes forces, Shanloz, caché derrière ton cul-de-sac du Rouet, sacharnait à modeler la glaise. Tu le croisais parfois sans savoir que cétait lui, sans connaître son nom, -vieillard égaré, tâchant de passer inaperçu sous son béret. Puis des semaines durant il disparaissait, terré dans son atelier, se nourrissant de pois chiches, un journal lui tenant lieu de nappe au milieu de son bric-à-brac où il trônait, misérablement, empereur inconnu dans la poussière, devant la cour de ses singes et de ses mollusques. Les animaux de sa création croissaient en nombre et en extravagance. Il avait à peu près fait le tour des formes connues. Alors il sefforçait, à présent, de faire surgir de terre le Viêt, loiseau sacré du Vietnam.
Cet animal fabuleux, personne ne lavait jamais vu. Mais Shanloz se disait quil avait sa place aussi, ce phénix oriental, dans larche du vieux Noé. Il devait exister quelque part, poursuivre son vol obstiné, une migration sans relâche vers le sud, conforme au nom du pays, cette longue bande de terre tordue, serpentine, qui nen finit pas de passer, de transgresser les limites, mille six cents kilomètres à la verticale : « Viêt-nam ! ».
Tout de même, parfois des doutes lassaillaient, entre deux douleurs à la jambe, un mal dont il ne comprenait pas la cause.
Pourquoi continuer à créer, à inventer ? Son uvre était faite, grosse dimperfections. La mort qui le narguait ne parviendrait plus facilement à user les morceaux de rocher dans lesquels avait glissé son âme. A quoi bon une forme de plus ou de moins. Et puis non ! encore une statue, la dernière
Ce sera loiseau du miracle, la bête invisible de la terre martyre, le « Viêt » qui nexiste pas.
Là-bas, infirmant lespoir soufflé par les pourparlers de la paix, les bombardements redoublaient. Nixon et Kissinger étaient en train de gagner vaillamment leur place dans les dictionnaires.
En y pensant, le vieux Shanloz écumait dune colère muette. Ils navaient tous donc rien compris, depuis les exterminations de la Bible ? Eh bien ! je vais toujours le faire naître, mon oiseau divin, laccoucher, le tout dernier avant ma fin. Il senvolera à tire-daile, avant que la mort népaule pour mabattre. Viens ma forme, viens enfanter dans mon esprit
Et ses gros doigts malhabiles cherchaient en tremblant les ailes, le bec dans la glaise. Les pattes étaient trouvées. Il faudrait y passer encore des nuits et des nuits, le souffle court, aux prises avec la forme, lesprit accroché, rivé à lidée fixe, tendu jusquà lhallucination vers la courbe gracieuse dun plumage. Il riait tout seul dans la nuit, comme un maniaque.
« Les jeunes sots, à côté
Ils dorment, mangent, rêvent
Ils forniquent
Et pendant quils croient vivre, je suis là, enfermé dans ma vision, déjà à moitié parti de ce monde
Parti en quête dun oiseau qui nexiste pas ! Ah, ah !
Le bec approche, je le sens. Voilà, saisis-le ! Saisis-le du pouce ! ».
Il avait enfin réussi à dégager, forger, pincer, épurer le bec. Il lui restait à trouver, fixer létrange sourire dune bête imaginaire, qui ne vivait pas.
Dici peu, son frère allait lui expédier, de Lausanne, un beau bloc de marbre noir. Lui avait de largent, de lentregent, des correspondants dans le monde entier, pour chercher les plus belles pierres. Et ce serait la lutte, le corps à corps pour faire uvre de chair, accoucher, vêler dans la saleté, la poussière. Il comptait quil lui faudrait un an, au bas mot, y compris les périodes de défaillance et de doute, les semaines daffaiblissement et de maladie. Grâce à lexpérience, un an seulement, quatre saisons, en bataillant dur, en rognant sur le sommeil, sans se ménager trop : battant la semelle par la lumière grise, décourageante, des jours dhiver ; nu et suant, en caleçon, par la lumière lourde, écoeurante, de lété ; et aussi à travers les perfides tentations des beaux jours du printemps et de lautomne, les pièges de Capoue.
« Je tiendrai jusque là, se promettait-il. Je me nourrirai de lait et de pain noir. Je ne veux pas mourir avant dachever ma bête, laigle sacré. Les forces ne me feront pas défaut. Cette petite que je rencontre souvent sur le trottoir dAlésia, au bras dun arrogant jeunet, ma tout lair dêtre vietnamienne
Un beau brin de femme, ma foi ! la cuisse douce et musclée
».
Cest en pensant à elle quil allait travailler. Elle ne le saurait probablement jamais. Mais loiseau lui serait dédié.
A linsu de Maud, tu étais déjà passé à lhôtel meublé où vivait Leslie, la chanteuse, rue des Carmes.
A onze heures du matin, elle venait de sauter du lit, dépeignée, sans maquillage, mais belle comme le diable. Elle a jeté un regard apitoyé sur ton cartable noir, bourré de livres à craquer, que tu déposais piteusement dans son vestibule, confondant le boudoir dune jolie fille avec une salle de lecture. Tandis que tu tinstallais sans façon sur le lit, elle sest plantée ironiquement sur une chaise, les jambes écartées, droit devant toi, mais en plaçant ses deux bras tendus, poings fermés, sur sa robe légère dont le tissu était étroitement appliqué au siège une position qui faisait barrière, semblant figurer lanse encombrante de la superbe potiche dart dessinée par son corps.
Tu las fort bien compris : cétait un refus net. Elle aiguillait dailleurs habilement la conversation vers Maud, sous-entendant quelle naccepterait en aucun cas une relation avec un homme marié, et plus encore vivant sous daussi heureux auspices. Elle te parlait aussi de ses parents qui allaient arriver incessamment de lOhio à Paris, et qui se passionnaient pour le combat contre la pollution, sous toutes ses formes ; et puis de sa grande admiration, de son amitié ardente pour un chanteur célèbre qui avait la particularité dêtre lélève dune grande école, voisine de son hôtel. Elle projetait du reste dorganiser une soirée et de linviter, de le présenter à ses parents, à Maud et à toi.
Tout cela étant dit nerveusement, trop vite, et dans un mauvais français, tu commençais à tapercevoir quelle te plaisait infiniment moins quauparavant.
Mais tu neus pas le temps de te demander si quelquun de tout autre navait pas, en réalité, chanté fougueusement au repas de ton mariage, car on frappait à la porte, et déjà entrait dans le studio, dun pas pressé, un étonnant personnage.
- Bien le bonjour. Votre nom ? Moi cest Lenoir ! te disait-il rapidement et le plus affablement du monde, en te tendant une main large, puissante, sympathique.
Il était grand, svelte, sportif, bronzé de teint, vêtu dun élégant chandail à col roulé et dun costume de velours vert. On devinait seulement après coup, au gris de ses cheveux ras, à la fixité de sa physionomie, quil avait certainement atteint, peut-être dépassé, le premier versant de la soixantaine. Puis les gens sont-ils distraits dans notre pays, oublieux, sans gêne - tu écarquillais les yeux, les détournais pudiquement, incrédule, oui
pas derreur : sa braguette était bel et bien restée ouverte, et il ne sen apercevait pas.
- Leslie et moi, nous nous sommes connus par le plus grand des hasards sur un cours de tennis
poursuivait-il avec un sourire désarmant, en esquissant une révérence maladroite en direction de la chanteuse.
Tu nen étais pas absolument certain mais peut-être tavait-il décoché, en parlant, lun de ces stupides clins dil que les hommes virils sadressent entre eux, lorsquil est question des femmes.
- André travaille à la télévision, aux studios des Buttes-Chaumont, texpliquait Leslie, dun air à la fois intimidé et provocant.
Lenoir pouvait lui être utile. Il lavait déjà été une fois et de la plus charitable des façons. La chanteuse américaine était seule à Paris, perdue comme peut lêtre une étrangère sans parenté, sans relations, sans amis intimes, fraîchement arrivée dans une ville inconnue avec assez peu dargent. Secrètement, elle en pleurait la nuit, dans son lit étroit et glacé de la rue des Carmes, encore que, par un effet curieux, se mêlât à sa tristesse une espèce de satisfaction, de fierté, la joie mauvaise den être arrivé à cette extrémité, ce degré de misère : la solitude absolue en terre étrangère. Elle en était tout de même tombée malade, sans gravité, seulement de quoi passer une semaine à lhôpital pour des examens après sêtre évanouie sur un banc du métropolitain. Et alors, dans cet abîme, le bon Lenoir était intervenu. Nul autre que lui pouvait lui apporter à lhôpital, tous les jours, un peu de courage, des oranges et des fleurs. Dernièrement encore, il avait fait livrer, dans cette chambre dhôtel même, deux splendides orchidées.
- André, jallais oublier - où ai-je la tête ? - merci pour les orchidées ! Je ne savais pas quil en existait une variété si petite, si mignonne
- Elles sont délicates, ma chère amie ! Prends-en grand soin, renouvelle leau tous les jours. Et ne remercie pas : tout le plaisir est pour moi.
Ce Lenoir, malgré tant de motifs de le détester, Joseph ! à vrai dire, tu étais toi aussi conquis par sa jovialité.
- Le commis les a déposées de grand matin, le veilleur de nuit en est resté médusé, continuait Leslie.
- Que ne ferait-on pour têtre agréable, belle chanteuse ? Ton plaisir est le mien.
Lenoir était rayonnant et, dans ce duo, tu te trouvais visiblement de trop, Joseph ! Le plus sage semblait de te retirer. Mais on néchappe pas facilement à lascendant dun Lenoir. Comme tu te préparais à lui céder la place, il tapostrophait :
- Et vous, jeune homme ! Parlez-moi de vous - comment va la vie ? Etes-vous dans lindustrie ?
- Pas précisément. Jai fait des études de philosophie.
- Ha, ha ! reprenait Lenoir, goguenard. Voilà un libre choix ! Vous êtes ce qui sappelle un être libre. Et votre maître à penser, qui est-ce ?
- Mon professeur à N
était Guyer, un Vosgien, spécialiste de Leibniz et auteur dun « Eloge de la société de consommation » qui vient de paraître. Mais jallais au cours seulement deux fois par trimestre. Je vivais calfeutré dans ma chambre, au 80 rue de Boudonville. Jy avais une grande bergère où me vautrer en lisant Marx, Lénine, et les « Provinciales » de Pascal.
- Ha, ha, ha ! La douce philosophie que voilà ! Vous possédez une maîtrise : vous êtes un maître.
- La femme de Joseph est vietnamienne, faisait remarquer Leslie dun ton compatissant et admiratif.
- Oh ! à moitié vietnamienne seulement
Un petit quart peut-être. On dit : eurasienne.
- Votre femme est eurasienne ? Je serai tout à fait ravi de la connaître. A-t-elle les cheveux longs, ou courts ?
- Courts. Coupés au cordeau. Mais elle les a eu longs aussi : jaime les deux.
- Il vous faut deux femmes, par conséquent.
- Ne le taquine pas, André ! Joseph est très sincère. Maud avait déjà un enfant quand ils se sont mariés. Une petite fille ravissante, qui sappelle Muriel.
- Et qui a quel âge ?
- Deux ans à peine, répondais-tu en rougissant.
Toute cette conversation thumiliait profondément. De quoi allait se mêler les gens ! Mais ces détails, justement, les intriguaient, les excitaient. Cétait avant tout ce quils désiraient savoir.
- Muriel a les cheveux blonds et bouclés. Et pourtant, elle ressemble à Joseph, insistait Leslie.
Elle était cruelle en dépit delle-même. Si tu ne lui avais pas confessé la vérité, elle lavait peut-être devinée, ou bien on sétait empressé de la lui dire, le jour même de la cérémonie du mariage. Quelquun ne sétait pas fait prier pour la lui apprendre.
Lenoir, quant à lui, sabstenait à ce moment de tout commentaire. Il avait pris un air poli et méditatif, en regardant ses souliers de bonne marque dont le cuir neuf, dur et luisant, semblait lhypnotiser, comme si cette partie basse de sa personne éveillait brusquement en lui un intérêt prodigieux.
Ce nest que plus tard que tu devais connaître la raison de cette attitude. Il avait divorcé et sétait remarié avec une mère de famille, une femme dune beauté plantureuse ayant quatre enfants dun précédent mariage. Ce nétait pas si rare et vous étiez en bonne compagnie. Il y avait par exemple le cas de Wagner ; et puis le cas de Furtwängler, remarié en pleine guerre avec une certaine Elisabeth dont le mari venait de tomber sur le champ de bataille alors quelle était enceinte de son quatrième enfant ; le cas de Romain Rolland ; et tant dautres cas.
La mère attirait le voyageur, le tentait.
La mère, c'est-à-dire la mer
Le berceau commun, la matrice salée, le souffle des mères.
A peu près vers ce temps-là, sen souvient-on encore ? un marine sétait immobilisé au beau milieu dune route crevassée, la mitrailleuse à lépaule, la cigarette au bec, laissant un photographe de passage prendre un cliché un document saisissant. Car les outils de mort, tranquillement dessinés dans des bureaux calmes par des pères de famille, des ingénieurs parfois très catholiques, ces beaux engins partaient trop vite, arrachant parfois le pouce du tireur, arrosant de projectiles un large espace en angle obtus, une grêle de balles à la minute.
Sur ce cliché, le brave soldat tenait de lautre main, celle qui ne tenait pas larme, une guenille infecte à laquelle pendaient quelques lambeaux de chair, un immonde, un innommable paquet : ce qui restait dun enfant.
Ce massacre, il ne lavait pas voulu du tout. Personne ne pouvait vouloir ça. Si on le lui avait demandé, il aurait préféré être de retour au foyer, engourdi de chaleur contre la peau de sa femme.
Et pourtant cétait arrivé. Sa machine pétaradait nerveusement, si bien huilée et entretenue quhélas ! elle partait toute seule il fallait faire attention de ne pas se laisser emporter un doigt. Les femmes et les tout-petits sécroulaient au seuil des cases, moins habiles à séchapper que la volaille du poulailler, - un spectacle, dans un décor de huttes de paille, aussi irréel quune séance de cinéma. Qui tirait ? Qui tombait ? Des deux côtés, personne nen saurait les noms. Nul responsable. Seulement le fait dune terre maudite, dune humanité maudite. Un lieu de survie, ce Vietnam.
La fillette rampait pour sen aller hoqueter, mourir contre le bras de sa mère. Un corps mort avait encore la force, le pouvoir de tressauter, en recevant une volée de plomb supplémentaire. Puis par là-dessus, le feu purificateur. Ils avaient la rage. Lennemi, les hommes avaient fui. Une fois encore, les pyjamas noirs sétaient joués deux. Nettoyer à la flamme : il ny avait que cela. Nettoyer la jungle, supprimer les lianes, la saleté, la puanteur des cochons noirs dans une chaleur détuve, cette moiteur écrasante qui rendait les crânes fous sous les casques.
En finir une fois pour toutes
Aller rejoindre ma belle et ma bière, dans un bar propre et frais. Les paillotes senflammaient dun coup. Comme à la fête foraine, cela vous rendait ivre de puissance. Dans le tumulte, pas un cri, pas une plainte ne tranchait, ne sentendait. Tympans bouchés, yeux fermés, cerveau pâteux : cela vous forme un homme, un soldat.
Une malédiction, vous dis-je
Personne en cause. Ni McNamara, ni Ho, ni Thieu, ni Bob. Ni Dieu ni diable !
Et il tenait, du bout des doigts, le petit paquet de linges sanglants, de peau et de chair, avec une précaution dérisoire, sans savoir sil devait rire ou pleurer.
Le beau soldat exhibait sur la photo un rictus dégoûté.
- Salauds ! Assassins ! criais-tu, pauvre Joseph !
- Cette misérable fillette, cest une Muriel, une petite sur de Muriel, murmurait Maud, les dents serrées.
Et cependant, vous preniez votre petit-déjeuner. En pyjamas doù montait, âcre, puissante, lodeur de suint de votre amour.
Dans les journaux, les revues, les films, sur les clichés envahissants, tous les voyeurs sen donnaient à coeur joie, inconscients et légers. Un péché en pleine lumière. Devant les caméras, de lamour au crime, cétait un entraînement : dabord les observations joyeuses, désopilantes, de la semence de vie ; ensuite celles de la mort, des cadavres grotesques, ridicules et risibles. Composition. Décomposition.
« Pitié Seigneur ! aurais-tu pu crier, Joseph ! Pour Maud et Muriel, pitié ! Et pitié pour toi. Pitié pour tous les misérables ! ».
Comment dormir ? Avec ce corps bouillant à proximité, que tu nosais pas frôler. Tu épiais son souffle, saccadé, qui se pressait, tentant de traverser les narines. La bouche ouverte, elle avait des convulsions dans son sommeil, une vive secousse de tous les nerfs. Elle devait rêver quelle courait dans les bois, les hautes herbes, entre les mares, nue, folle, la poitrine oppressée. Un soupir plus fort par moments, un petit gémissement de bête traquée. Son pyjama de laine bleue lui tenait trop chaud à lévidence. Et tu étouffais dans le tien, à ses côtés. Des années durant, tu avais trouvé saugrenu, déplacé, tout vêtement de nuit. Tu avais lu quelque part quun homme, un vrai, ne pouvait que sen passer.
Ce quil faisait chaud, en cette fin de juin, le début des vacances dété chez tes parents. Naturellement, après minuit, elle allait se réveiller. Il faudrait que tu la prennes dans tes bras pour la mener aux toilettes, cette petite fille. Retenue à Paris par son travail, Maud arriverait quelques jours plus tard. Tu partageais ton lit avec Muriel. Cétait un petit scandale pour ta propre mère. Tu sentais sa gêne, bien quelle neût rien dit. Elle non plus ne dormait pas. Elle veillait toujours très tard, tu lentendais claquer les portes, heurter les choses, les chaises, éteindre, rallumer dix fois les lampes, de lautre côté du couloir, déployant, côté jardin de la maison, une énergie insoupçonnée à une heure aussi tardive, toute une nervosité dont on ne comprenait pas clairement la cause. Elle técouterait te lever, sans intervenir, puis trébucher sous ton fardeau. Muriel balbutierait quelques paroles incohérentes ; elle chantonnerait dans les toilettes, poursuivant son rêve en urinant, posant sa tête lourde de sommeil sur ton épaule. Toi aussi, tu te demanderais où tu es, avec ton marmot sur les bras, une minuscule petite femme secourue au cabinet ; et après cette scène désopilante, pas désagréable, juste en sortant, ta mère ouvrirait peut-être la porte du couloir pour vous décocher un regard de contrôle, désapprobateur, sans prononcer un mot, ou bien en lâchant seulement quelque parole insignifiante pour donner le change, justifier sa soudaine apparition. Car décidément, Joseph ! tu faisais tout de travers comme pour quelle sinquiétât mieux, la tourmentant cette brave maman, tandis que de ton côté te tourmentaient ses soucis muets, ses reproches voilés, de telle sorte que vous vous tourmentiez sans cesse lun lautre, cétait réussi cela, et naturellement toujours sans y penser, sans songer à mal. Aurait-il donc fallu, la première fois, lui présenter Muriel à la faveur dune mise en scène, de la façon dont George Sand raconte quelle fut présentée à sa grand-mère, telle une enfant trouvée par hasard dans la rue, afin quon consentît à la dire charmante, à la caresser, la cajoler, la prendre sur ses genoux pour lui donner un bonbon, un baiser ? Faire sauter sur son giron lenfant adopté par son fils, lenfant dun autre, ce que ton père avait fait dun beau naturel, avec une facilité merveilleuse, jamais ta mère ne put sy résoudre.
Et pourtant, ne sommes-nous pas tous, dune certaine façon, dune manière naturelle, des adoptés ? Des adoptés de la Terre
Et comme tu la reconduisais au lit, Muriel, invariablement, bâillait. Toute confiante, elle inclinait câlinement sa tête blonde : sa bouche baveuse touchait ton épaule. Cétait le meilleur moment. Après sêtre encore un peu agitée, elle ne tarderait pas à se rendormir tout contre toi, et enfin, tu pourrais toi aussi tabandonner, tengourdir lentement, faire ta soumission aux fées de la nuit noire.
Car dici une petite heure, tu entendrais, en sourdine, dans un premier sommeil, ta mère éteindre définitivement les lumières, les feux, cest-à-dire se battre avec les interrupteurs, les fermant, les rouvrant trois fois dans chaque pièce, contrôlant tout dun regard de maîtresse. Aux aguets, elle sarrêterait devant la porte de ta chambre, pour être bien sûre que rien danormal ne sy déroulait. Puis, enfin certaine que tout était calme, que tout dormait dans la maison, elle monterait dun pas pesant, mais ferme, les escaliers de bois menant à sa chambre juste au-dessus de la tienne.
Avant peu, les ressorts dun lit grinçaient, tandis quelle sallongeait sous le crucifix aux côtés de ton père, depuis longtemps plongé dans un lourd sommeil réparateur, pour mieux séveiller le premier, dès laube, disposant à son tour de la maison pour lui seul.
Et toi, Joseph ! avant de passer de lassoupissement à loubli total, tu souriais encore une fois à Muriel, tu souriais à tes rêves de faux père, fondant de tendresse pour la petite fille étrangère dorigine inconnue qui partageait ton lit, bêtement fier dêtre la dernière conscience à sombrer dans la nuit, satisfait encore dentendre un ou deux craquements dans le bois du plancher, le crissement dun ver rongeur, ou bien un soupir insolite, une respiration forte, laimable ronflement dun enfant au nez bouché, et puis finalement, là-haut, le dernier retournement de ta mère sur sa vaste couche.
Si, lautomne venu, la maison de la rue Jacquier tenait toujours, Martial Beauvenu, en te voyant nonchalamment de retour, avait été fort peu amène :
- La révolution, elle, ne prend pas de vacances !
Chaque jour de lété, il lavait passé sur la brèche, gourmandant les uns, félicitant les autres, galvanisant son monde. Dans la maison occupée, nuit et jour, on avait attendu lhuissier de pied ferme, ou la police, lexpulsion ou la bataille. Lété sétait enfui, mais rien ne sétait produit, personne nétait venu : lennemi, insaisissable, laissait les occupants et leurs défenseurs sur les nerfs.
Et voilà le moment que tu choisissais pour réapparaître, éternel étudiant, éternel amateur, frais et dispos après des vacances en famille. « Pendant que tu taérais, les professionnels dans mon genre sont restés de garde, veillant au grain
». Si Martial ne te lavait pas dit clairement, cétait sans aucun doute ce quil pensait, et cette idée suffisait à te donner mauvaise conscience ; tu avais envie de rentrer sous terre.
De toute façon, pourquoi étais-tu là ? tu nétais bon quà traîner dans lescalier de la maison ou sur le terrain vague, sans mobile, manquant dinitiative. On le remarquait, tu en devenais suspect ; on commençait à te prendre pour un espion, et le savoir, le deviner aggravait ton malaise.
Le seul occupant que tu avais aimé revoir, çavait été le vieil Algérien du rez-de-chaussée, probablement parce quil te permettait de rester debout à ses côtés sans rien dire, les bras croisés derrière le dos, à sa manière. Dun air détaché et fatal, vous observiez tout, de concert : les pas incessants, les cris, les bavardages, lesbroufe, la complaisance.
Les grands acteurs trouvaient du plaisir dans lagitation ; vous en aviez plus encore comme observateurs. Seul Martial ten imposait, par exception. Quand il parlait, agissait, décidait, cétait sans grandiloquence. Sil était un peu grisâtre, du moins croyait-il fermement à ce quil entreprenait. Il était vraiment un chef et en le voyant évoluer, trancher, faire lever la pâte de la révolution, mener ses affaires, tu comprenais tout ce quil te manquait pour en devenir un toi-même.
Martial fixait un cap et sy tenait. Ta passion, au contraire, était de louvoyer.
Je me rappelle lune de vos conversations, ou plutôt un abrupt échange sur le trottoir. Tu avais lu que les compagnons de lArche refusaient de consommer ces crustacés que lon torture en les plongeant dans leau bouillante, et sans que tu la partageasses tout à fait, cette idée en secret te tracassait. Mais quand tu en avais fait part à Martial, dans un esprit de doute, de recherche, dinterrogation, il avait pour son compte rapidement réglé la question :
- Nous nous occuperons des souffrances des animaux quand nous en aurons fini avec les hommes !
Cette assurance suprême, cette manifestation dune logique supérieure tavait un instant désarmé. Abasourdi par le sentiment de ton infériorité, consterné par ton inaptitude au combat politique, par ton manque de pugnacité, tu étais resté coi, sans songer un seul moment que cétait peut-être toi qui, protégé par tes indécisions, avait en fait le dessus face à Martial, le petit géant de laction.
Car à lévidence, on nen aurait jamais fini avec la torture des hommes, et par conséquent il nétait pas trop tôt pour oser lever les yeux, dès maintenant, sur les souffrances des animaux. Et même qui sait si cet apitoiement plus large naccélérerait pas la réduction générale de la misère, en éduquant lil, en accroissant lattention aux carnages, en faisant voir sans illusion toutes les viandes mortes ?
Et pourtant, malgré cette légère hésitation, que tu étais donc gourmand alors, Joseph ! Rongé dambitions, curieux de tout, tu dévorais la vie à belles dents, mordant aux fruits cueillis en chemin, la chair grasse des coquillages, celle de ta femme, et également tant dautres femmes happées du regard, ici et là.
Ton slogan était : davantage ! encore ! encore ! Ton père le répétait en sesclaffant : les yeux plus grands que le ventre. Une démangeaison perpétuelle, un désir effrayant, une soif effrénée de pouvoir : encore à en éclater !
De ce titre, on avait fait un film du reste, le symbole dune époque, dune génération : encore !
Mais le ver du doute était présent dans le fruit. Le goût amer viendrait à son heure, désenivrant et régénérateur. Tu adorais les viandes épaisses et lourdes, Joseph ! les tripes, les abats épicés ; et en même temps tu te souciais déjà vaguement de la peine des animaux.
Lenoir sétait manifesté à nouveau, en ce début dautomne, avec un projet qui naurait pu être mieux choisi pour tattirer. Il soffrait fort galamment à vous initier, Maud et toi, aux joies du naturisme, vous introduisant dans le saint des saints : le camp dHéliomonde. Leslie devait être de la partie. Comment refuser ?
Dans le paradis primitif dune grande forêt, il allait vous être permis de nager, jouer au tennis, manger et déambuler dans le plus simple appareil : laventure au temple du soleil. Des règles étaient édictées. Il fallait être présenté par un membre du club, et Lenoir vous avait prévenus : on écartait les personnes douteuses ; les femmes avaient pour consigne déviter les talons hauts et tout maquillage ; les individus sapprochant un peu trop près des enfants étaient éjectés. Cela étant, latmosphère demeurait aussi familiale que possible. Un prêtre avait été accepté, toléré. Lambiance était si peu équivoque, en réalité, quà ladolescence, les enfants perdaient lenvie dy suivre leurs parents.
Le jour dit, ta première déception fut dapprendre que Leslie vous faisait faux bond. Ce nétait pas précisément par fausse pudeur : elle était déjà venue à Héliomonde seule avec Lenoir. Peut-être avait-elle eu peur de ton envie de lobserver sans voile ? Car dans ce cadre édénique, tu lavais vite compris, tout le monde sobservait, en prétendant ne pas le faire, en comprimant, réfrénant ses désirs.
Laccès à ce milieu si naturel était en fait protégé par des barrières et le vestibule où lon abandonnait sans remords ses vêtements, avant de pénétrer le plus bravement possible dans le camp retranché, servait de frontière et créait une gaucherie générale : au-delà, il était interdit dêtre habillé, encore quon tolérât, par une sorte dencouragement extrêmement ridicule, le port dun mince vêtement du bas chez les débutantes, ce que Lenoir conseilla à Maud, faisant preuve ainsi dune extrême délicatesse.
Une fois dans lenceinte, si les hommes faits scrutaient, à la dérobée, les jeunes corps, ce fut quant à toi, Joseph ! plus que les beautés ou les enfants, les vieilles femmes qui te frappèrent.
Ces peaux fripées, couleur de cendre, ces seins flapis aux tétons noirs, voilà ce quil te restait à découvrir : les revers de la volupté. Nue à une table de rondins devant son bungalow, dans la forêt paisible, studieusement penchée sur une écritoire que frôlait le brin dargent de quelques cheveux rares, lune de ces vieilles sorcières noires écrivait.
Un halo, au-dessus delle, ta touché. Confusément, tu apprenais que tout avait sa beauté.
Mais, dépassant rapidement ce tableau de sagesse et de paix, cest en direction du coin le plus reculé de la forêt que, tenant Maud par la main, tu te dirigeais en toute hâte, pressé daccomplir ton uvre, une tâche dun autre genre qui ne souffrait aucun retard, sur une pierre sombre, à lombre dun grand arbre.
Cétait la scène à faire, laffaire urgente en ce lieu débats en plein air, ton sport de préférence beaucoup plus que le tennis où vous aviez abandonné Lenoir : une bataille dans un filet aux mailles autrement serrées.
La pierre était granuleuse, les épidermes jeunes et élastiques.
Et vogue la galère au camp du nudisme
La terre tremblait. Toute la forêt vibrait. Que faisaient dautre les moucherons voltigeant dans un rai de lumière? Tourner sur soi-même ! Tourbillon et turbine.
Oreilles et joues rouges, vous étiez repassés devant lécrivain à sa table, excités encore, pas lassés le moins du monde.
Elle vous a lancé un regard empli de pitié affectueuse, mais vous étiez si pleins de vous-mêmes que vous ne lavez pas du tout remarqué. Lenoir avait entre-temps terminé sa partie de tennis. Et il vous questionnait, ironique : « Je vous ai cherché pendant plus dune heure
Où vous étiez-vous donc perdus ? » Il comptait vous présenter à ses amis des studios de télévision : les débutants quon aime montrer. Il était toutefois toujours très correct, stylé, dune courtoisie parfaite envers Maud.
Tu navais absolument rien à lui reprocher ; il avait même droit à tes remerciements. Car il avait gagné : le nudisme te plaisait.
Je dois ici, Joseph ! minterrompre, anticiper un peu, et te poser franchement la question.
La générale avait-elle donc raison ?
Ce personnage très secondaire dans ton existence, nétant que lamie de lune de tes amies, cest-à-dire de lune de tes maîtresses, et qui ne devait apparaître que bien plus tard, beaucoup plus tard, en fait après que lessentiel de ce récit eut été terminé, tu ne lavais rencontré véritablement quune seule fois.
Tu navais pu savoir que très peu de choses sur elle, uniquement que cétait la femme dun général, quelle était veuve, dun tempérament de fer - lune de ces femmes que lon dit de tête, de caractère, de grand jugement et dexpérience.
Or cette femme exceptionnelle sest par la suite suicidée.
Mais là nest pas exactement la question, Joseph !
Ce qui importe, cest que bien avant que tu leusses rencontrée, elle avait déjà entendu parler de toi par cette amie qui vous était commune, elle te connaissait certainement mieux que tu ne la connaissais elle-même, plus intimement.
Et cest pourquoi je te le demande : avait-elle vu juste ? Etait-elle, et elle seule, dans le vrai, plus que Lenoir, plus que Pierre-Paul Petit, le demi-prêtre, le prêtre laïc, plus que Martial, eux qui tavaient côtoyé, suivi des heures, vu cent fois ?
Te souviens-tu de ce jour unique, cette heure, mieux même ces quelques minutes seulement où vous vous êtes trouvés, soudain, en présence lun de lautre ?
Jétais là naturellement avec toi, comme chaque fois. Le salon était plein et les circonstances exactes de cet événement ont fort bien pu échapper à la plupart des personnes réunies.
Mais quant à moi, je nai rien oublié. Et je suis sûr que toi non plus.
La conversation sanimait sans que tu y participasses. Tu nétais conscient que dun brouhaha général.
Et tout à coup, devant le divan bas où tu étais assis, une vieille femme sélance, se précipite, saccroupit un genou à terre devant toi, sans rien dire.
Tu ne las su que plus tard : cétait la générale !
Elle se tenait maladroitement à tes pieds, souffrant dans cette position incommode. Et vous naviez rien à vous dire !
Un dialogue silencieux sopérait cependant, dont téchappait le sens exact, mais qui avait une grande signification. Ainsi en est-il de certaines rencontres qui semblent prévues depuis toujours. On se retrouve brusquement après une séparation de plusieurs siècles ; on se connaît sans se connaître ; on poursuit une conversation ininterrompue, commencée de longue date, ébauchée de toute éternité dans un langage codé, symbolique : la position dun genou, ou bien dune paume ; la pente dun front, ou langle aigu dune illade ; autant de signes à décrypter, que lon croit saisir confusément au fonds du puits de la mémoire, mais dont la signification précise reste bloquée en chemin, arrêtée dans sa remontée, parce que lon sent quil faudrait des efforts infinis pour lamener entièrement au grand jour, et que cette clarté définitive nous semble superflue.
Ce genou fatigué de la générale, posé en face de toi, incertain et tremblant, ta stupeur, votre silence mutuel, cet ensemble de démonstrations anormales équivalait en réalité à un discours profond, que sans doute aucune des personnes présentes ne pouvait remarquer, encore moins comprendre, au milieu de lanimation générale.
Mais que vous disiez-vous enfin ?
Quel message secret séchangeait entre le petit jeune homme insignifiant que tu étais alors et la vieille épouse dun général ? - sur ce point, crois-moi, je ne manque pas dhypothèses, dinterprétations, didées déductives.
Du reste, cétait une dame du monde, qui te connaissait de nom, qui avait entendu parler de toi, qui tout simplement désirait peut-être te voir de près, découvrir à quel ours mal léché elle avait affaire, texaminer pour amorcer dune façon certes un peu cavalière mais quelle pouvait croire appropriée à ton âge, une vraie conversation. Ou bien réellement il y avait plus, puisque finalement vous naviez pas échangé un mot.
Un mystère aux racines profondes.
Dans tous les cas, un rapprochement insolite entrait en jeu, vous avait été imposé.
Car ton amie, ton ancienne maîtresse, bien plus tard, tavait rapporté un bref commentaire de la générale à ton sujet, une remarque à brûle-pourpoint et qui valait son montant dor :
- Joseph ?
lui aurait-elle dit. Mais êtes-vous bien sûr quil a fait son trou ? quil a connu sa pucelle ?
La fête du Têt !
Cétait à présent le nouvel an asiatique, selon le calendrier lunaire. Chaque année en février, la communauté vietnamienne se rassemblait à la salle de la Mutualité, à Maubert. Mais le Nord et le Sud étaient divisés et par conséquent il y avait deux fêtes. Au début, quand tu lavais connue, Maud hésitait et toi à sa suite puisque tu nétais pas sectaire. Tu lavais suivie au moins une fois à lambassade du Sud, celle du gouvernement dit fantoche de Thieu, où avait lieu une réception officielle, brillante. Les tuniques étaient là dorées, ou argentées, décorées de dragons fabuleux, féroces ; elles moulaient dune façon éblouissante des femmes exquises, dociles, du moins en apparence, comme des poupées. Quelles convictions ancrées auraient pu te faire manquer un tel spectacle ? - les mystères troubles de lOrient à Paris, à portée de main. Un Orient ambigu, séduisant comme un rêve dangereux et cruel, conforme aux idées reçues.
Puis, soit parce que la guerre saggravait, soit à cause de la petite influence que tu commençais à exercer sur Maud, vous aviez vite, les années suivantes, cessé daller aux deux fêtes, choisissant définitivement celle du Nord, celle du Front de Libération nationale. A la Mutualité, lambiance était plus simple, plus familière, plus sournoise aussi. De lautre côté de la rue, dans le café-terrasse qui servait de coulisses avant lentrée en scène, dans la grande salle, un arc-en-ciel souple de robes ethniques était au rendez-vous bien avant lheure. Entre lindigo, le vert pâle, le rose clair, lorangé, tes yeux éblouis, subjugués, navaient que lembarras du choix. Ta préférence allait au violet mystérieux et profond. Sous ces robes impériales, elles faisaient penser à des surs fières, jalouses, indépendantes, partageant quelque chose de plus essentiel quun sang ou quune terre : un style. Quand tu les observais ainsi, toutes différentes et toutes semblables, tu testimais heureux, comblé den posséder au moins une.
A laccès du hall, on se trouvait tout de suite assailli par des vendeurs de pamphlets, de brochures, des vendeuses de gâteaux et de fruits tropicaux. Par solidarité, il était difficile de refuser dacquérir une « Histoire de la littérature prolétarienne » imprimée à Hanoi, ou une boule sucrée de riz gluant artistiquement enveloppée dans une feuille de banane. Le spectacle commençait par des discours sévères dans une salle comble, surchauffée, où les enfants criaient en suçant leurs bonbons, où des familles entières soffraient dune main un en-cas, en lisant de lautre le programme de la soirée, dans un grand froissement de papier. Après les discours, venaient les saynètes. Le drapeau bleu à létoile jaune courait sur les planches devant les danseuses en robes fuselées hésitant à entrer en scène. Pour faire bonne mesure, Laotiennes et Cambodgiennes se joignaient à la ronde, les trois anciennes colonies se tenant par la main en une danse paysanne, de style classique mais populaire, bon enfant.
On applaudissait à tout rompre puis la salle était évacuée pour enlever les sièges et faire place au bal, qui durait jusquau petit matin.
Aux entractes, tu navais de cesse déchanger un mot, ici furtivement avec Martial, en mission comme toujours, là plus longuement avec Philippe Dagoult, poursuivant assidûment la tunique bleu ciel dune Indochinoise belle comme le jour, tunique qui flottait au-dessus dun pantalon blanc révélant des formes, en général, faites au tour, tandis quune natte malicieuse de crin noir virevoltait jusquau bas dun dos où elle finissait curieusement en pointe. Mais elle était souvent, hélas ! dune taille trop grande pour Philippe, cette égérie ; et elle en prenait conscience, se moquait de lui, tout en conservant un sourire radieux dont la beauté virginale disposait à faire pardonner ce léger dédain du comportement.
Tu étais fier, quant à toi, dobserver le pied de ta femme, trottant intrépidement dun point à lautre de la salle, durant les préparatifs précédant le bal. Elle saluait lun ou lautre, elle avait vingt amis, dont ce célèbre mathématicien vietnamien semble-t-il, mais tu ne ten formalisais guère, comme si toi seul pouvais connaître en détail les jolies formes de ce pied menu, admirablement sanglé sur de hauts talons noirs qui en rehaussaient la finesse nerveuse, - une délicatesse dautant plus rare, dautant plus précieuse quétait caché aux yeux de tous le vernis à ongle spécialement choisi par elle pour ce jour, un vert tendre, nacré, qui faisait monter leau à la bouche, tout comme sil se fût agi de lune de ces pastilles que convoitent longuement les enfants, en sachant que même si on les fait attendre, languir des heures durant, elle leur est bien réservée.
Bientôt, le bal battait son plein. Personne ne semblait plus penser aux bombes, aux querelles complexes de la politique, au peuple martyr, ramené là-bas, sinon à lâge de la pierre, du moins à une existence de troglodytes dans les abris. Lami Martial, depuis beau temps, avait quitté la place. La danse était un amusement trop frivole pour lui juste une concession accordée au peuple. Des devoirs plus sérieux lappelaient, ses « tâches » pour employer le mot quil affectionnait, cest-à-dire des réunion à convoquer, à tenir infatigablement ; des journaux à éplucher, à trier ; des tracts à rédiger, ronéoter et distribuer ; des papiers à classer, des dossiers à constituer. Quand il avait un moment de libre, une fois par trimestre, tavait-il confié, il se rendait dans un bistrot connu de lui seul, en banlieue, pour soffrir un innocent plaisir solitaire : on lui cuisinait là une omelette portugaise ; elles y étaient, paraît-il, délicieuses. Cette vie de labeurs obscurs et de sacrifices lui convenait. Sa femme travaillait à mi-temps dans un grand magasin et, au besoin, il prélevait un tout petit peu dans la caisse commune du Comité, quil tenait du reste avec une honnêteté scrupuleuse, juste de quoi nourrir lenfant en bas âge si une fin de mois était difficile.
Combien était différente lexistence dun Philippe Dagoult, qui touchait régulièrement les grosses mensualités de son père, à charge de passer avec succès ses examens de Droit ! Lui aimait la danse. Mais les danseuses ne laimaient pas, ou pas assez, et, traité de haut, tu le voyais glisser de bras en bras, descendant léchelle des beautés à mesure que ses prétentions diminuaient, cherchant âprement, désespérément, lIndochinoise assez métissée, ou assez rouée, pour consentir à quitter le bal pendue à son épaule, peut-être pour lui servir damourette quelques semaines, quelques mois, ou même, qui sait ? pour la durée entière de ses études, pour la vie, selon le degré de sa fortune.
Mais tout en valsant, il ne cessait de darder son regard tantôt sur Maud, tantôt sur toi, comme sil tenviait la sécurité, le confort quun mariage précoce, à son avis, devait offrir, jalousie naïve de jeune étudiant en flamme qui te faisait mal, dautant plus quil se trompait : tu navais sur lui aucun avantage. Le mariage ne tavait pas apaisé, au contraire ! tu brûlais seulement dun feu plus ardent. Le petit navire de votre couple, sans cap, sans gouvernail, tournoyait à tout vent, à la merci de la première bourrasque. Il aurait été difficile de décider quel était, de Philippe ou de toi, le plus nigaud.
A linstant même, tu lobservais se dandinant, joue contre joue, au bras dune nouvelle poupée asiatique, une femme-enfant qui se tenait exagérément droite, pourtant flexible comme un bambou ainsi quelles le sont toutes, puis rieuse, enjouée, endiablée en apparence, mais secrètement froide, réservée, maîtresse delle-même, redoutablement attentive. En dépit de ses propres origines, Philippe était trop franc, trop émotif pour voir beaucoup de succès auprès de cette sorte de femmes, qui ne prennent que des risques calculés. Il cherchait candidement lâme sur, prêt à se mettre à genoux sil la trouvait la perle rare.
Mais ce soir encore, il ne lavait pas trouvée. Le bal touchait à sa fin, la musique se faisait traînante. Les couples clairsemés dans limmense salle, les boissons abandonnées ou renversées sur les tables, les déchets au sol et la lassitude générale qui semblait peser dans lair vicié, tout annonçait la débâcle du petit matin.
Il fallut héler Maud dans un groupe où elle se fondait parmi ses surs, ses compagnes, ses compatriotes.
- Ce pauvre Philippe, lui dis-tu en la rejoignant, il faudrait lui venir en aide
Ne pourrais-tu pas le présenter à lune de tes amies ? Nous pourrions ensuite linviter, sans risques, au camp des nudistes de Lenoir !
Tu navais quune hâte : partir ! Rentrer au plus vite, à limpasse du Rouet.
Revoir, pour ton délice, le ravissant petit pied aux ongles nacrés.
Le poison, tout autant, ne manquait pas sur les rayonnages de ta bibliothèque. Tu lisais tout, nimporte quoi, simultanément, sans tri, sans jugement, sans bon sens. Après le « Journal dun curé de campagne » venait le tour des « Onze mille verges ». De cet affreux mélange, tu savourais le choc, croyant sans trop y croire quune violente étincelle, un soir, par chance, pourrait en jaillir. Ce qui jaillissait en fait, était assez banal, très connu. Mais les murs de mai, trois ans plus tôt, lavaient crié : interdit de rien sinterdire ! Le danger était fascinant. Regarder fièrement dans le vide, sans battre des paupières ; danser nu au bord du gouffre, sen vanter : ces exercices étaient on ne peut plus à la mode. Mais la plupart cachaient soigneusement la corde de sécurité qui, en cas daccident, les rattachaient à la terre ferme.
Parmi les idées toxiques que tu absorbais avidement, comme si tu avais voulu te mithridatiser, figuraient en bon rang les doctrines de Wilhelm Reich. Ses élucubrations étaient délicieusement virulentes ; ses principes savamment pernicieux. Même son nom avait de la grandeur. Un petit empereur, insinué dans lesprit ramolli des jeunes gens du temps. La « Révolution sexuelle » en ces premières années de ton mariage, était devenu ton livre de chevet, lune de tes bibles. Sous prétexte déchapper à cette horreur, « la misère sexuelle », vous tombiez sous une tyrannie bien pire : lorgasme, et son empire. Tu rêvais à un plaisir perpétuel ; tu concevais une société magique où tous les conflits en somme se résoudraient dans un grand lit : hommes et femmes ; vieillards et enfants ; prêtres et guerriers ; riches et pauvres confondus.
Qui refuserait de communier sous lemprise dune joie si simple, si évidente, si primitive ? Cette folie damour, une estampe japonaise tavait frappé, qui la rendait visible : une mêlée confuse des corps, fondus, amalgamés sous la poussée dune unique passion, le narcissisme érotique collectif, le délire de la horde, repliée sur elle-même. Les mains, les membres, les sexes se joignaient, sembrassaient, se fouillaient, formant une pyramide humaine hystérique qui enfantait un gigantesque organisme tentaculaire, la pieuvre dun communisme millénaire, ramenant lindividu au stade de la tribu, au tremblement indifférencié de la vie pure, du spasme primordial, aux tout premiers balbutiements de lexistence organique : le protoplasme, merveilleusement fluide, des origines.
La voie quindiquait Reich, sans la nommer, cétait au fond celle de lancienne orgie sacrée, un séduisant paganisme qui tentait de dissimuler soigneusement ses contreparties effrayantes, ses horreurs. Qui naime pas lamour ? Qui oserait médire de ce principe de plaisir contre lequel a lutté sans répit, pas à pas, pendant des millénaires, la civilisation montante, la poussée vers léclosion de fleurs plongeant leurs racines dans la boue, y puisant péniblement leur sève, à mesure que sallongeaient les robes, que se couvraient les corps ?
Combien vous la prodiguiez, votre sève ! Tout et tous vous y encourageaient, dans cette France fertile, prospère et débonnaire, bénie des dieux, sans séisme, aux riches prairies, aux lourdes et grasses mamelles. Jouis et péris ! Cétait là le mot dordre frauduleux dune queue de millénaire, la décadence longtemps différée dun Occident qui portait bien son nom, qui le justifiait : la mort du soleil, le prurit du coucher, le lit de la mort.
Et tu nétais quune maigre paille dans cette longue nuit, Joseph ! un petit chaînon remuant, brûlant par les deux bouts, excité dintelligence, ivre de pouvoir, sintéressant à tout, et donc à rien, adorant toutes les femmes et par conséquent nen aimant aucune.
Shanloz avait reçu le marbre noir commandé à son frère et il le contemplait du coin de lil, sans se décider à lattaquer au burin.
Chaque fois, la virginité de la pierre lintimidait. Et plus encore à présent quil était vieux. Peut-être ny aurait-il plus dautre bloc de marbre après celui-ci ? Peut-être même celui-ci resterait-il inachevé ?
Le modèle de loiseau sagitait dans un angle de latelier, laile droite soulevée, prêt pour lenvol, Mais il était tout petit, imparfait, en glaise molle. Le plus dur restait à faire. « Encore une sculpture
la dernière, la plus belle, mon chant du cygne
» se disait-il en soupirant. Il en fallait du courage pour sculpter, pour créer à présent. Les temps avaient changé si vite, depuis la guerre. Dabord le prestige de labstrait, de linforme, de limaginaire pur. Puis tout de suite après, comme par hasard, le sentiment écrasant que tout avait été essayé, trouvé. Le découragement des reproductions luxueuses sur papier glacé, des études érudites montant en épingle un détail stérile, des commentaires, des inventaires, des uvres complètes. Le boulet du passé dans les encyclopédies, les énormes dictionnaires, et maintenant, pour finir, les musées audio-visuels. « Les cons, les cuistres, les impuissants ! » Tout se liguait contre lartiste pour le persuader de relâcher son effort, dabandonner, daller se coucher et jouir. Il était né trop tard, proclamaient les spécialistes, les savants, les historiens - en chur, et sans même sen rendre compte. Les formes étaient épuisées, le génie humain lui-même avait du plomb dans laile, lart piétinait. On saurait du reste sen passer, de cette monstruosité inutile, anormale, maladive : une lubie orgueilleuse qui ne nourrissait pas son homme, qui ne se vendait pas non rentable, cest tout dire ! « Au fond, je suis un paria de la terre, condamné à vivre comme un gueux, à mourir de faim, de dérision
» Ce nétait guère nouveau. « Heureusement, mon frère maide, quand jy songe
Il fait tourner lentreprise familiale, à Lausanne, jai encore cette chance ! ». En revanche, ce qui était nouveau après la misère, cétait limpression dêtre inutile, superflu ; dêtre considéré comme un bon à rien, un foutriquet, un fumiste, un dilettante, un malade. De toute façon, on avait fait mieux autrefois, les styles avaient été tous explorés, classés ; les chefs-duvre abondaient au passé : on vous lexpliquait, le démontrait à satiété, on le rabâchait. Alors ? alors restaient lennui, le dégoût, la rancur, ou la maussaderie. Il ny avait rien de mieux à faire, probablement, que se morfondre en nombreuse compagnie ; sextasier devant les merveilles de jadis ; suivre les explications savantes des exégètes ; écouter chapeau bas les experts, à la télévision. « Mes uvres ne se sont jamais vendues
On a fait le silence autour de moi. Sans laide de mon frère, où en serais-je ? Déjà mort ?
».
Ses bêtes, ses enfants sentassaient en vrac dans latelier, sous dépaisses couches de poussière. Mais du moins, il ne se sentait jamais seul, au milieu de son zoo. Si lui venait une vague tristesse, il pouvait flatter léchine du singe à la mouche, ou jeter un regard amoureux dans la direction de la biche donyx.
Et maintenant, voilà que le bloc de marbre noir luisait, tout neuf, en face de lescabeau, comme un défi à sa vieille main. « Et si je veux le créer, mon oiseau sacré ! Ici, à cette minute, juste à présent ! Qui men empêchera ? Les critiques, les commentateurs, les collectionneurs ? lair du temps : mortel, glacé, sceptique ? je men moque, je men moque ! Quils serinent leur à quoi bon ! Quils pouffent de rire ! En prédisant que, de toute manière, je ny arriverai pas, que je suis un vieillard, que mon oeuvre est derrière moi : imparfaite, inutile, insatisfaisante
Quil me traite de raté ! je men moque !
».
Lescabeau, le marbre noir, les outils étaient prêts, maillets et ciseaux. Avec de la ténacité, avec la persévérance, lacharnement, tout demeurait possible. « Je suis vieux et faible, mais jai encore du jus
sans compter le savoir-faire, la divine patience
» se disait-il. « Ce ne sera pas un chef-duvre immortel
Et alors ! » Après tout, il suffisait de lever le bras, dentamer le marbre, avec confiance. Un geste vieux comme le monde qui ne pourrait jamais changer. « Quils filment tout leur soûl ! quils analysent à bonne distance, railleurs, critiques, curieux. Ils ny pourront rien faire : mettre la main à la pâte, il ny a que ça de vrai ! ».
Lacte créateur, ce nétait que se promener devant des yeux qui niaient le mouvement : la chose la plus facile ; et en même temps la plus difficile qui fût, à présent. Car les yeux paralysaient, furieux, exigeants, si méchants quils lançaient des éclairs. Les flashes dune civilisation de voyeurs, de pédants scoptophiles. Inconnue dans lhistoire, une culture déifiant lespionnage
Mais lever le bras soi-même, oser se mettre à parler, à chanter, à danser sans témoin, conjurait les démons du regard.
« Faire ! Faire ! Là, tout de suite ! Bâtir sans se décourager, jusquà la fin, jusquà mon dernier souffle
Et sans but. Et pour rien. ».
Il adressa une prière muette au dieu anonyme, celui qui existe sans exister, le dieu des charbonniers et des artistes, la boussole de légaré.
« Je suis si vieux que je ne crois plus à rien
» se dit-il avec un sourire las, étrange.
« Et puis si, je crois encore
Je crois en la foi, la foi toute nue ! »
Et il leva son maillet.
Et toi, durant ce temps, cétait un instrument dun autre genre que tu levais sans relâche.
Presque chaque jour, tu trottais sur les trottoirs, arpentant, désoeuvré, le labyrinthe des ruelles trop connues du Quartier latin, cet entrelacement de lignes collantes, à la géométrie complexe de toile daraignée.
Et, par un fait exprès, précisément en face de ce petit café où se retrouvaient les flâneurs, les oisifs, et probablement aussi les drogués et les petits escrocs, comme tu cherchais une table sur la rue pour déguster, en grand seigneur, ton café crème et tes tartines de onze heures du matin, voilà quévidemment, au carrefour de la rue de Buci, tu te heurtes, ce qui sappelle bec à bec, à Danielle.
Elle avait ce visage sévère, fermé, gris cendre, de ces promeneuses mécontentes delles-mêmes qui, ruminant quelque malheur, déambulent machinalement, toutes fenêtres fermées, faisant savoir à la ronde que, pour lheure, elles refusent dêtre abordées, ne voient rien, et réfléchissent.
Elle ne tavait pas aperçu la première, te laissant le plaisir de voir son visage se dérider brusquement, silluminer même, briller, changer du tout au tout, tant étaient grandes la surprise, la joie de te retrouver. Une bonne fortune, Joseph !
Depuis deux ou trois ans, particulièrement depuis ton mariage, tu lavais sagement reléguée dans un coin sombre de ton esprit, te gardant bien entendu de loublier tout à fait. De même quElisabeth, à peu près au même moment, elle avait été loccasion de tes premières armes, la cible de tes exercices dapprenti, soit sur la bergère verte de lappartement de N
, soit dans de petits hôtels typiquement parisiens, du côté de Blanche ou dAnvers.
Et tu la dévorais maintenant des yeux sous une autre lumière, nourrie par labsence une curiosité aiguisée par le temps écoulé.
Combien était-elle différente de Maud ! Elancée, robuste, elle possédait cette carrure franche, cette charpente un peu lourde des filles de louest, de nos prairies, de nos terres sans rizières. Ses jambes tenaient puissamment au sol. Mais vive et changeante, dhumeur variable, rieuse à ses heures, pensive à dautres, elle gardait une pointe de mystère au pli de la bouche, et langle un peu trop mou du menton trahissait une inquiétude, une fatalité obscure en provenance de sa Bretagne natale.
Fraîchement émoulue dune grande école, elle avait hésité un an entier entre un économiste allemand, beaucoup plus âgé quelle, et toi, un problème de conscience qui te faisait honneur, même si, en définitive, cétait lAllemagne quelle avait choisie - pays où elle était allée simplanter, se marier, vivre sans técrire, paraissant toublier.
Mais le hasard, pour les amours impossibles, fait souvent bien les choses.
- Je suis de passage pour deux jours. Seule !
, sempressa-t-elle de te dire.
Deux jours seulement. Et seule ! Elle était ainsi en vacances ; et tu étais libre aussi, dans la journée, puisque Maud travaillait. Et vous aviez énormément de choses à vous dire, deux années dabsence à combler.
Comme toutes ces coïncidences étaient étonnantes ! Et il y en avait une de plus, qui servait admirablement tes desseins. Tu savais où emmener Danielle, dune façon rapide et naturelle, en évitant lembarras du choix dun hôtel, lanonymat des lieux, linélégance dune telle décision. Car il se trouvait justement que depuis des mois, comme par une sorte de prémonition, sans lavoir dit à Maud, tu toffrais le luxe de louer une chambre superflue, une minuscule garçonnière, chez un propriétaire nommé Weil, au métro Parmentier. Tu ny avais jamais passé une nuit entière, tout au plus quelques heures de jour, et rarement encore, pour être seul chez toi libre enfin. Cette cachotterie était bien dans ton genre, séquelle de la fugue du début de ton mariage : ce curieux séjour à lhôtel en vue déchapper, le temps dun tour dhorloge, aux contraintes de la vie à deux ; cette fuite du domicile conjugal pour reprendre, ne serait-ce quun court moment, les habitudes chéries de la solitude.
La chambre secrète de lavenue Parmentier relevait de cette même folie, servait de précaution et exprimait le même besoin : folie dans le présent, car dangereuse offense faite à Maud plus encore injure envers ces mal-logés dont tu prétendais défendre la cause ; précaution pour lavenir, parce que, déjà, tu anticipais, préparais, souhaitais intérieurement la fin de ton mariage ; et besoin réel aussi, puisque, à de certains moments, pour conserver ton aplomb, cet ancrage clandestin te semblait indispensable.
La chambrette était dénuée de tout confort. Tu lavais laissée exactement dans létat où tu lavais trouvée : un lit de fer spartiate, à la literie manquante ; un évier si laid quil aurait fallu le cacher derrière un paravent ; et par une sorte dironie, vestige dune époque ancienne, un dessus de cheminée qui avait de lallure un faste définitivement passé puisque le corps principal, lâtre, nexistait plus. Une table bancale et une chaise de bois blanc complétaient cet ameublement sommaire, dont se contentent en cachette, dans la solitude, un si grand nombre de vies gênées, dexistences précaires : vieillards, jeunes célibataires, handicapés de tous genres, clandestins et poètes.
Or, à y bien songer, introduisez là une ou deux décorations de bon goût, usez dun peu dimagination, joignez une fantaisie heureuse à la sobriété, à lutilisation habile, inventive, ordonnée, soigneuse dun espace compté, et voici la mansarde qui sourit, subitement transformée en royaume, en palais, en paradis !
Mais tu navais eu encore ni le cur ni le temps daménager ton lieu clandestin, den faire une bonbonnière ravissante pour tromper Maud. Ce nétait pas ton but, en vérité : seulement un espace pour souffler, échapper de temps en temps aux inconvénients, à loppression, lasphyxie de la vie commune.
Au demeurant, la meilleur preuve en était que cette pièce nue, sans équipement spécial, sans confort pour les amours rapides, avait été ornée par toi détail révélateur dune unique gravure, et peu faite pour inspirer ou stimuler les sens.
A droite du miroir, au-dessus de la tablette brunâtre, tu avais collé au mur une reproduction dun paysage classique de Bruegel lancien : « La Pie sur le gibet ».
En fin daprès-midi, vers les cinq heures, à travers les maigres rideaux décolorés de la chambre, le soleil en train de se coucher donnait à plein sur cette uvre résumant à elle seule toutes les énigmes de la peinture dautrefois une complexité et de lesprit du peintre et de son pinceau qui tintriguait, en tenchantant.
Lartiste avait, croyait-on, remis ce tableau à sa femme avant de mourir, ce qui incitait les spécialistes à gloser sur le péché véniel du bavardage et sa punition. Mais il sagissait vraisemblablement de bien autre chose, bien plus que la satire dun travers féminin. On aurait juré que le peintre nous avait livré, enfermée à lintérieur de ce petit rectangle, lultime philosophie dune vie entière, une somme de peines et de pensées.
Si le sujet, en soi, ne disposait pas à la joie, la cornemuse tout de même sonnait au pied du gibet, où trois paysans, deux forts gaillards et une femme voilée, dansaient une lourde bourrée, tandis que dans le recoin le plus obscur du tableau, à gauche, sous les buissons, un coquin, les fesses à lair, se soulageait tout bonnement, de surcroît épié, ou imité, par un trouble personnage se dissimulant, debout, derrière un arbre deux impertinences si habilement masquées quun public inattentif pouvait fort bien ne pas les voir.
Et pourtant, tourné dans la direction des fautifs, un couple de paysans semblait indigné.
- Tu vois ce ciel fusionné au polder, disais-tu à Danielle en lui montrant le tableau, cest là que je me réfugie, dans les mauvais jours, quand jen arrive à trouver Maud parfaitement insupportable.
Etonnée, Danielle se penchait avec intérêt sur la gravure, et tu lui avais saisi le bras au niveau du coude.
- Regarde ! Par cette vaste plaine humide, je men vais faire des promenades imaginaires
Chaque arbre, chaque chaumière, chaque petit bonhomme mest connu. Quelle suavité ! Quelle paix ! Il y en a pour des mois, si lon veut tout observer : les toits rouges du village sur la falaise ; les meurtrières du castel ; les bateaux à lancre ; les ruminants dans lair ; et le moulin ; léglise
Quelle richesse !
- Il y a une croix près du gibet, remarqua Danielle.
- Oui, une croix creusée dune petite niche où se devine une statuette rouge, dans le montant transversal. Ce monticule au gibet est un calvaire.
- Mon mariage est un calvaire ! murmura Danielle.
- Le mien également ! répondit-tu, ou du moins il sen rapproche
- Maud est bavarde ? demanda Danielle.
- Non, ce nest pas une pie. Plutôt le genre louve
- Mon mari est un vieux singe ! dit Danielle. Si tu savais ce quil imagine de faire
Il sisole dans son bureau, à lUniversité, sous le prétexte décrire. Mais je ly ai surpris occupé à se masser le pied.
Mais déjà, tu lui caressais le cou, tu lui passais la main dans les cheveux, hypnotisé par sa peau blanche, laiteuse, que tu observais de près, absorbé, reconnaissant dans un brouillard chaque tache familière, chaque grain noir.
Cétait irrésistible, cet adultère. Le désir montait, chaud comme un alcool.
« Ca y est ! Lirréparable ! Le mouvement, le mécanisme ne peut plus sarrêter
»
Juste avant, tu avais hésité, juste un bref instant
et qui tavait semblé très long, peut-être une seconde pleine, ou deux.
« Est-ce que je dois le faire ? Quarrivera-t-il si je le fais, cet acte maudit ? je suis libre de ne pas le faire, après tout
Eh bien ! Soit ! »
Et tu tétais jeté en avant, dun brusque mouvement de tout le corps, emporté par lhabitude, acceptant toutes les conséquences, te fiant absurdement à ton étoile.
« Cest une drogue, une vraie drogue
je suis un intoxiqué ! »
Tu le savais, ladmettais, sans te sentir coupable, sans malaise.
« Lamour au lieu de la guerre ! Si tous les gars, si toutes les filles du monde se roulaient dans la chaude vague de lamour
»
Tu ne voyais pas le flottement du raisonnement, le sophisme par-dessous. Quand la roue du plaisir tournait, semballait, aucune volonté ne pouvait plus larrêter, ni divine, ni humaine ; freiner même était difficile : il aurait fallu saisir la roue au moyeu, bloquer net et cétait au-dessus de tes forces, des forces ordinaires.
Qui pouvait stopper la marée montante ? Obéir docilement aux poussées, enchaîner passivement les mouvements, laisser flotter : un génie facile dictait un engrènement qui sapprenait vite. Pour toi, les progrès avaient été rapides. Tu devenais un expert, économisant leffort, régnant en maître, efficace, sans fatigue.
Le lit grinçait.
« Il faudra que je lajuste, te disais-tu, cela tue la poésie. »
Et cest à ce moment que, jetant un regard sur le dessus-de-lit, tu avais constaté quil était maculé de sang.
« Un fait exprès. Et nous navons que deux jours
». Cette marée rouge ne te déplaisait pas. La Bible était formelle, dans un cas pareil, mais tu nen avais cure : un travail chirurgical, une divine boucherie, sans pénalité, sans souffrance.
« Cela mest bien égal
Aimer à la folie ! ». La folie de lamour, par cet incident, prenait un sens violent et clair. Et pourtant
Pendant que tu agitais avec frénésie, en accord parfait avec Danielle, ton membre poisseux, tu ne pouvais tempêcher de sentir une présence, peser au-dessus de vous deux. Une force tenace émanait de limage, sur le mur.
Tu ne pouvais en détacher complètement ta pensée.
Le gibet, le calvaire. La tache rouge sur la croix.
« Jai trompé Maud, jai trompé Maud ! »
Lénormité du fait éclatait maintenant que Danielle nétait plus à tes côtés. Tu étais seul, mélancolique, perdu dans la foule pressée de six heures. Il fallait rentrer et mentir.
« Et si tôt ! Deux années de mariage à peine
Et pourtant, je laime
».
Difficile de dire que tu ne laimais pas, ta petite Vietnamienne
Et puis Muriel, et le Vietnam tout entier, lAsie ! Un amour mêlé de pitié, un exercice de vertu. Et Danielle, laimais-tu donc ? oui, tu laimais elle aussi, tu chérissais cette image dun passé encore tout proche, battue dans le jeu de cartes de la vie, et tirée par hasard.
« Ne pas perdre une goutte de mon passé ! Je les aime, oui, toutes les deux
».
La grande famille. Tu avais des tendances polygames, Lenoir sen était aperçu, il tavait raillé au camp des nudistes, te traitant de mormon. Maud lavait entendu, sans comprendre peut-être.
« Bah ! je suis partisan de lamour le plus libre. Quelle le fasse également, si cela lui chante ! Nous serons ainsi à égalité. »
Dans limmédiat, il valait mieux mentir toutefois. Sinstaller dans le mensonge, et pour longtemps : Danielle retournerait en Allemagne, te laissant son adresse. Déjà, tu grillais de lui écrire, de poursuivre les confidences ébauchées - une matière inépuisable : Maud, le mari allemand, les petits tracas, les immenses insatisfactions
« Un double mensonge
Jusquà quand ? ».
Tu ne soupçonnais pas encore combien il est dangereux de mettre le bout du petit doigt dans le gros engrenage huilé du mensonge.
Tous les jours, dans une grande ville comme Paris, de cinq à sept, on se trompait allègrement, et, sous les yeux de lamant, dans son lit, dans ses bras, une femme, ni bonne ni mauvaise, nhésitait pas à appeler son mari en banlieue, pour lui annoncer que, ce soir, « par hasard », elle se décidait à « rester sur Paris », « par exception, à camper chez une amie » - tu devais, bien plus tard, être le témoin tout surpris de cela - « oui, juste pour cette nuit .. » ; ce nétait pas, évidemment, pour le tromper, elle le lui disait crûment, elle le croyait peut-être, « oui, par extraordinaire et juste une fois », et précisément chez cette amie, qui, « tu sais bien, na pas le téléphone
», celle qui est « si étrange, je ten avais parlé
», et bien entendu « ce nest pas, tu le penses bien, tu le devines, pour te tromper
».
Et le mari du bout du fil, vaillamment, plaisantait, croyant sa femme, ou sefforçant de la croire, car un instinct supérieur infaillible lavertissait du danger, mais sans que cette lueur de myope réussît à éclore au grand jour, en pleine conscience
Cétait à se demander si le pire était lacte lui-même, ou sa dissimulation, le pieux mensonge destiné à sépargner des souffrances, des tracas, des incommodités, concilier linconciliable, raccommoder dun fil invisible les séquences disparates dune vie conçue tout entière comme un roman, morcelée, dansée avec insouciance sur le mode fou dun ballet des contraires, des incompatibles, sur la scène impitoyable du réel.
Mais tôt ou tard, le démantèlement des pièces rapportées était inévitable, la vérité éclatait en désordre, saccage dautant plus violent que le mensonge avait été plus long, plus subtile, plus habile.
Et il ny avait pas que les mensonges privés. Le scénario était le même pour ceux de la société, de la sciences, de lart, pour les fausses religions ou les faux idéals.
« Ma chérie ! Jai passé la journée à la bibliothèque et je suis exténué. Dans lautobus, quels encombrements ! Les quais étaient noirs de monde. Une manifestation, ou quelque chose comme ça. Dieu ! quelle journée, quelle journée
Mon miel ! ».
Et Maud souriait.
Elle técoutait, elle te croyait. Le mensonge marchait, prenait, se solidifiait. Mais tu aurais pu jurer que, par-dessous, par-derrière, son sourire était peiné. Sans rien savoir encore, elle devinait au fond, en vertu de cette prescience qui est si courante. Malgré ta piètre supériorité de menteur car tu mentais fort bien, avec une grande désinvolture, sappuyant sur tes théories de lhésitation et de lambiguïté, de la complexité du réel, presque comme si tu possédais, maîtrisais cette faculté artistique rare de créer de toutes pièces une autre réalité, élégante, complexe, plus élégante et plus réelle que le modèle ordinaire - , tu appréhendais pourtant, tu vivais déjà avec angoisse ce que cette situation fausse avait de terrible, tout en gardant ce bon naturel qui tétait propre, qui tétait si facile au sein de léquivoque.
Voilà le plus étonnant, mon bon Joseph !
Ta perversité était pleinement naturelle. Elle ne te posait aucun problème. Quand tu poussais la dépravation jusquà ce petit jeu abominable des libertins, des roués, qui consiste à déverser dans une femme, éventuellement sa propre femme, la pluie des excitations éveillées par une autre, soigneusement emmagasinée, mise en réserve, tu ne te départais jamais, ce faisant, dune grande, incroyable, insondable candeur. Innocent dans le mal ! Naturel dans la rouerie ! Pour tout cela tu avais des dons, et précoces. Tu avais épousé une malheureuse, reconnu son enfant. Peut-être te prenais-tu pour le Sauveur ? et ce drame que tu préparais, que tu aggravais, qui couvait, quen dis-tu ? Ou est-ce le Bien prétendu de ton mariage qui justifiait lacharnement dans la voie contraire, une petite vengeance à ta façon, mesquine, retorse ? Etais-tu convaincu davoir épousé une femme perdue ? Etait-ce Maud la plus coupable ?
Ou plutôt nétiez-vous pas, lun et lautre, les derniers des misérables dune misérable époque ?
Réunion dominicale du Comité. A lordre du jour la rue Jacquier.
Martial avait fait le point, impérial comme de coutume ; tu avais suivi son exposé avec admiration, le dévorant des yeux presque autant que Chantal, la plus belle des militantes, amoureuse de lui. Elle était pulpeuse, juteuse, fondante comme un fruit mûr. Malheureusement, Martial nen avait cure parce que cétait un cur chaste, un pur, un dur, un fidèle, fidèle à sa femme, ne lapprochant même plus guère depuis quun fils leur était né.
Chantal prenait un air pincé chaque fois quelle te regardait. Si elle acceptait de se sacrifier pour la Cause du peuple, elle restait une fière demoiselle dès quil sagissait de sa propre personne. La diversité des tempéraments était dailleurs prodigieuse au sein de ce milieu clos, tantôt douillet, tantôt oppressant, qui était un cercle et quon appelait, comme évoquant avec des frissons un important mystère : une « cellule ».
Chacune comportait en effet son aristocrate et son égérie, son barbu et son mouton.
Dans celle de Martial, la série était complète, aucune couleur ne manquait à la palette des caractères, large éventail tenu bien en main sous lenvoûtante contrainte de sa logique dialectique, dun pouce de fer. Chantal, et toi, étiez ses points dappui préférés, les deux échasses sur lesquelles il se hissait pour dominer les plus rétifs, se nourrissant de votre énergie admirative, soulevé, propulsé par le puissant ressort de votre enthousiasme naïf.
Lesthète de la petite bande au contraire, un beau jeune homme aux cheveux dange qui se promenait toujours en tenant sous son bras le tome mince des écrits de Marx et Lénine sur la littérature et lart - et que, par un hasard fatigant, tu rencontrais toujours dans les couloirs tranquilles de la Sorbonne, sans quil daignât tadresser un regard, à plus forte raison la parole -, ce garçon svelte, élégant, poli, cultivé, venant à nen pas douter dune grande famille, si distingué dallure, si respectable que le soupçonner de trahison, de la moindre bassesse, eût été un sacrilège, cétait un cas typiquement difficile pour Martial, un rival potentiel capable de lui donner, quelque jour, du fil à retordre, et ce dautant plus quil parlait peu, quil restait calme, et que Chantal pourrait fort bien, à la longue, par dépit, reporter sur lui ses affections, ses ardeurs.
Bien plus fiables, en dépit des apparences, étaient les éléments troubles qui cherchaient à passer inaperçus, se pelotonnant à lextrême bord des tables, se cachant qui derrière une barbe, qui dans lombre dun physique plus impressionnant que le leur, ouvrant rarement la bouche mais opinant du chef pour montrer quils étaient bien là, quils ne dormaient pas tout à fait, pareils à de petits caïmans : un marais tout proche de former la majorité, où barbotait sans doute quelque vicieux de grande taille, ou paresseux denvergure, peut-être même un authentique cossard, mais où le véritable indicateur, sil y en avait un, ne devait éprouver aucune peine à se dissimuler, noyé à son aise dans lombre épaisse.
« Il est donc clair » commençait Martial avec assurance
Et aussitôt, ainsi quau départ dune bonne mécanique, tu te carrais dans ton siège, et dun même mouvement, dix autres, comme à un signal, en faisaient autant, avec un ensemble parfait dorchestre rassuré par laplomb du chef. Lexpression venait de Lénine, qui lemployait souvent, probablement avant lui dune tradition remontant, qui sait ? à Babeuf, au socialisme utopique français. Quoi quil en soit, il était toujours clair que tout allait bien, ou que tout allait mal.
« Il est parfaitement clair, évident
» reprenait Martial, avec une insistance laissant paraître la conscience quil avait de sa maîtrise oratoire, la joie quelle lui procurait
« Il est clair, hors de doute que la conjoncture est en passe, rue Jacquier, de pourrir, de se disloquer, se volatiliser, ségailler tout bonnement dans la nature, et cela par la faute éclatante du Comité : nos erreurs, nos lacunes, notre sclérose
Il est grand temps de reprendre les choses en main. Je propose une autocritique générale ! ».
Le grand mot était lâché. Les têtes dodelinaient en cadence.
Mais après ces hochements approbateurs, tout le monde restait muet. Une crainte vague, toute proche de langoisse, rôdait sous les crânes.
« Et maintenant, les bouches souvrent !! » annonçait brutalement Martial.
Il nen fallait pas davantage, chez les plus timides, pour déclencher une petite panique. Le grand silence sépaississait.
« A moi de commencer ! » poursuivait Martial, dune voix suffisamment forte pour couvrir les nombreux soupirs de soulagement.
Cependant, à mesure que son autocritique progressait, il baissait le ton, modulait, traînant en longueur, senfonçant dans la grisaille, seulement soutenu, porté, galvanisé par le regard flamboyant de Chantal, qui, compatissante, jouissant même de sa flagellation, lencourageait de concert avec toi.
Lessentiel semblait doccuper le temps à plein, dengourdir les auditeurs, danesthésier leur volonté, les plongeant tous ensemble dans le profond plaisir sirupeux dun ronronnement entérinant la domination indiscutée, la prééminence admirable et sublime de lorateur qui maniait la férule à tour de bras, sans sépargner lui-même.
Martial vous fouettait à qui mieux mieux.
- Nous avons négligé le facteur principal : la ligne de masse. Nous nous sommes sclérosés, ossifiés. Nous avons été laxistes !
- Oui, servir le peuple ! servir ! murmurait Chantal en contrepoint.
- Oui, cest cela ! servir la cause du peuple
comme le dit très bien Chantal, se noyer dans les masses ! reprenait Martial, tout ragaillardi, après un léger fléchissement.
A vrai dire, son teint commençait à tourner au gris le coup de barre de la fatigue : il en faisait trop, il sépuisait de réunion en réunion, présent à tous les étages de lorganisation, du grand Comité Central aux petits comités de quartier, sans compter la propagande de base, la modeste vente des journaux à la criée, au marché de la rue de lOuest. Il était partout, en haut et en bas, il se multipliait, tentaculaire, trouvant son bonheur dans cette débauche, cette ivresse dénergie, qui finissait par luser, mais
- Quà cela ne tienne, on ne vit quune fois !
Et puisquil sagit de se sacrifier pour les masses, de hâter larrivée de ce grand jour, ce jour tant attendu où, selon le mot historique de ce grand camarade dont le nom méchappe, pardonnez-moi ! je ne sais plus qui exactement
ma mémoire flanche
ten souviens-tu Chantal, Joseph ? celui qui a dit, qui a trouvé ça, cette célèbre citation, ce mot génial : le jour béni, à la fin de lhistoire, où : le dernier des bourgeois sera pendu avec les tripes du dernier révisionniste !
Et toute la salle sesclaffait. Après avoir émis un petit hoquet de surprise, tout de même. Les plus timides, les plus sournois, ceux qui toujours serraient leurs lèvres, étaient naturellement les mêmes qui, maintenant, riaient le plus haut. Volontiers ils auraient crié : « Bravo, Martial ! Encore ! Hardi ! Nest-ce pas quil est intrépide, notre Martial ? Et incorruptible ! Invincible ! »
Le sens cruel des mots leur échappait ; le ton était tout. Dans la brume épaisse du discours, après la grisaille, enfin une trouée de soleil : le pavé de lumière dun bon mot. Cétait livresse, le délire, la détente. Chacun se trémoussait sur son siège, follement heureux de remuer bras et jambes, de secouer la fatigue, dévacuer une forte haine qui réchauffait, qui régénérait. Mais ils auraient été fort surpris de savoir, ils nauraient pas admis en fait, quils avaient de la haine, quils tiraient delle lénergie qui lui faisait défaut. Non, ce nétait quune simple dialectique, une justice de la guerre des classes, plus forte, plus exacte, supérieure même à celle de la Bible : « Pour un il, les deux yeux ! Pour une dent, toute la gueule ! » Et bravo, Martial ! Voilà qui est brave, voilà de lhéroïsme ! Mais qui donc a dit cela, a inventé cela ? Les mots ont-ils seulement un sens ? Ils enflent les mots - une inflation qui ne coûte pas cher. Ils blessent, ils tuent. Et limagination a des bornes, le sang ne perle pas. De même que lon ne voit pas, que lon nimagine pas la queue dun piano « à queue », de même lhorreur ne perçait pas sous les mots ; et cétait fort pratique pour Chantal et ses pareilles, si agréable de boire, daspirer des yeux lhomme fort, le camarade qui avait tellement de caractère, qui osait taper du poing sur la table.
Et maintenant, à toi Joseph ! A ton tour !
- Et maintenant, cest au camarade Joseph de parler, de faire son autocritique, davouer !
Et tu te levais, en clignant des yeux derrière tes lunettes bombées, les genoux flageolant, terriblement embarrassé.
- Je vais tout vous expliquer, oui, tout ! commençais-tu dune voix éteinte.
Jamais tu navais su faire un bon discours. Lenvie ne ten manquait pas, pourtant, tu avais sérieusement étudié la question, dressé la liste fort longue de tes défauts, acheté un manuel, le guide de lorateur modèle, et même envisagé un moment de prendre des cours. Là comme ailleurs le plus difficile, pour maîtriser cet art, était pour toi de te cantonner dans un juste milieu. Au début, tu bredouillais, et à la fin, tu temballais. En somme, ta harangue fusait comme un pétard mouillé. Parce que tu voulais trop bien faire, tu étais étincelant dans le meilleur des cas, mais souvent trop bref : cela se terminait en chevelure de comète.
- Cest donc à moi ! En effet, je vais tout vous dire
reprenais-tu, respirant mal, cherchant tes mots. Je nai rien à cacher. Absolument rien.
Le courant ne passait pas bien. Lauditoire simpatientait. Les camarades, visiblement, exigeaient plus de vivacité, plus de libre franchise, à en juger par leur physionomie. Et ta nervosité, par conséquent, allait de mal en pis. Peut-être était-ce toi tout compte fait, le « mouton de la cellule », labominable malfaiteur caché dans lombre. A lagonie sous le regard sévère de Martial, devant faire face à la moue ironique de Chantal, tu bégayais, perdais complètement les pédales.
- Je
je nai rien, rien de fondamental à me repro-procher. Sinon, sinon purement et simplement, une cer-tai-taine, une certaine paresse, une
une fle
flemme phénoménale, absolument phénoménale, qui
qui mentraîne à des hé-hé-hé-hésitations, voila ! Je
je suis le beau Prince de lHésitation.
A ce moment précis, tout le monde était en train de se regarder, se demandant ce que tu pouvais bien entendre par ce cryptogramme : cette expression passait lentendement des assistants médusés. Il faut le dire, tu tétais hissé dun coup un cran au-dessus de lintelligence générale. Et tu le savais bien, tu enfonçais le clou :
- Ma
ma pa-pa-ra-ra
ma paranoïa
Et ici, arrivé à ce point, à ce moment-là, la petite assemblée, patiente jusquà présent, nen pouvait plus ; la limite du supportable était atteinte. Une claque sorganisait :
- Chez Lacan ! chez Lacan ! chez Lacan !
Il devenait alors ardu de poursuivre, de rentrer dans le vif du sujet, de fournir tous les détails. Et cest justement là que le coursier semballait. Tu prenais le mors aux dents, tu continuais en feu dartifice :
- Je maccuse ! je maccuse, en un seul mot, de paranoïa ! Tout voir, tout savoir, tout expérimenter, tout comprendre, tout prendre. Et jouir de tout ! Et davantage ! Et plus encore ! Tel est le triste et unique mot dordre qui explique ma conduite, mes forces et mes faiblesses, le mobile invariable de mes inactions, le bréviaire de mes méfaits. La révolution naura été quun prétexte, une simple couverture, chaude et dépareillée. Avant toute chose, ce qui mintéresse, cest moi-même. Moi et seulement moi ! Les malheureux, les maisons vides nont été quun moyen, un moyen de me faire valoir. De la poudre aux yeux, messieurs et camarades !
- A lasile ! A lasile ! hurlait la claque.
Et cette fureur collective aurait été longue et profondément humiliante sans une intervention inattendue de Chantal :
- Il a raison ! il a raison pour une fois ! sécria-t-elle, tout exaltée, secouant avec véhémence, en direction du camarade assis derrière elle, sa lourde chevelure odorante. Jeter de la poudre aux yeux, je my connais. Je suis une vulgaire coquette, une pasionaria. Nous avons tous trahi la Cause du peuple. Moi aussi, je maccuse, je maccuse !
Et de tous côtés, le même refrain était repris par les camarades dhabitude les plus timorés, les laconiques, les obscurs, les grands muets :
- Cest vrai, nous avons trahi ! Moi aussi, je maccuse ! Je maccuse !
Cétait à qui battrait le mieux sa coulpe. La réunion tournait au charivari.
- Calmez-vous donc ! tonnait Martial. Arrêtez ce tohu-bohu. Je suis le seul coupable : le coupable en chef !
- Non, cest moi ! Cherchez toujours la femme ! criait hystériquement Chantal.
Quant à toi, tu tépoumonais pour les couvrir tous, Joseph !
- Cest moi, cest moi ! le vrai coupable, je vais vous le révéler : cest mon petit moi adoré !
Tandis que, de guerre lasse, Martial déclarait enfin, précipitamment :
-Camarades ! à dimanche prochain ! La séance est levée !
Pour soutenir la maison occupée, renforcer la liaison avec les habitants du quartier, et également pour tenir en haleine les militants, ressouder le Comité et élever les curs, il avait été décidé dorganiser une parade le long de la rue Jacquier et dans les rues adjacentes, au voisinage immédiat de la maison. Cet exaltant projet, sitôt formulé, avait permis de battre le rappel, déclenchant un déluge dactivités. En premier lieu, des musiciens, assez nombreux pour constituer une fanfare devaient être trouvés et recrutés durgence. On avait ensuite cherché un volontaire pour se déguiser en clown, et puis songé à lui adjoindre, éventuellement, un ou plusieurs jongleurs. Les occupants de la maison, quant à eux, sengageaient en principe à défiler derrière des banderoles quil sagissait de confectionner habilement important et difficile travail, compte tenu des discussions nécessaires pour arriver à se mettre daccord sur le contenu politique des slogans. Car si les experts en dessin et en calligraphie étaient rares, en revanche, les spécialistes des arguties, des cheveux coupés en quatre, ne faisaient jamais défaut au moment de la rédaction des mots dordre. On se querellait pendant une heure pour savoir et décider sil fallait écrire « contestation » ou « protestation ». Le choix fait, la banderole était barbouillée à la six-quatre-deux, sans le moindre goût, le moindre soin, et, parce que les ergoteurs sen remettaient souvent à dautres pour lexécution de toutes les tâches pratiques quils dédaignaient profondément, on écrivait parfois le contraire de ce qui avait été décidé, ou même on écrivait rien du tout. Les projets, les initiatives, les idées les plus saugrenues fusaient et sévanouissaient en quelques secondes, gaspillage effréné de forces, dinflux nerveux, de talent. Le fluide de tous ces pauvres jeunes gens coulait à flots, sans retenue, sans parcimonie, sans résultats. Ces bonnes âmes se noyaient dans le bain des paroles, une douche de vie brûlante, tous les membres dilatés de joie, englués dans le jus réjouissant de la minute actuelle, sans souci daboutir où que ce fût.
Parler, cétait respirer, cétait vivre.
- Et ton cornet à pistons ? il marche ?
- Tu me demandes sil marche ? Marie ! Viens voir
Il me demande sil marche, mon engin musique. Mais, mon pauvre vieux ! il vole, il court, il pète, il saute ! Ecoutez-moi ça ! Ecoutez tous ! Silence !
Et le beau fier-à-bras embouchait avec componction son instrument, suçait son cher cornet, crachait à lintérieur, les joues gonflées à éclater, décochant vers le ciel, la tête écarlate, sous les regards à la fois moqueurs et appréciateurs de quatre amis réunis en rond, une longe pétarade de trois notes, sans début ni fin, sans queue ni tête, un éclat de rire denfer qui retombait grotesquement sur le public éberlué, et sur le joueur lui-même, lequel, essoufflé à présent, fatigué, secouait frénétiquement son embouchure, goguenard, en sécriant sous les applaudissements trompeurs et mêlés de huées :
- Après leffort, toujours évacuer la bave
Ce digne occupant de maison vide, ce barbu rieur, ce poilu, ce chevelu, éternellement coiffé de son galurin, comment lui en vouloir ? car enfin, il laimait son cornet. Il lexhibait partout, tout cabossé et blanchi par plaques, attaqué déjà, à de certains endroits, par le vert-de-gris. Cest aux puces, évidemment, quil avait dû se le procurer. Et il était fier comme Artaban que lon eût décidé, accepté après force discussions, de le placer en tête de colonne, encadré par deux trombones, dans la parade.
- Il est beau mon cornet, Marie ! Il est super, incroyable. Dis-moi quil est beau, quil est magnifique. Tu mécoutes ?
Il était trois heures tapantes, une après-midi de dimanche, quand la parade sest mise en marche. Dabord venait une grosse banderole jaune, tenue par des enfants : « On a raison doccuper les maisons vides ! ». Puis savançaient les musiciens, qui se réduisaient au trio du corniste et des deux trombones, parce que lon nen avait pas trouvé davantage. Ils étaient suivis par un unique jongleur, enfant de la balle qui exerçait son art avec des ufs. Le clown, à ses côtés, lui en portait obligeamment une provision dans un panier, en prévoyance dun désastre. Et puis défilait en désordre, par-derrière, la petite bande des occupants du 14 de la rue Jacquier, celui-ci chahutant, celui-là bougonnant, qui traînant la jambe, qui se demandant, le front ridé, mais un sourire béat aux lèvres, dans quelle aventure ridicule le Comité les avait embarqués. Lun dentre eux menaçait de sa canne un grotesque mannequin censé représenter le promoteur immobilier, tandis que, seul en queue de peloton, le vieil Algérien conservait comme à lordinaire une attitude stoïque, fataliste, résignée. Il devait avoir le pressentiment quil était au bout du rouleau, mais il restait droit, tenant beaucoup à sa grande dignité de solitaire, et de tous, cétait lui que tu préférais, Joseph ! Quant à vous les supporters, les piliers du Comité de soutien, vous veniez en dernier, vigilants, protecteurs, imbus de vous-mêmes, portant les banderoles les plus compromettantes, contre les spéculateurs, la police, les laquais du gouvernement, fermant glorieusement la marche.
Mais toi, en fait, pour être exact, tu te tenais plutôt sur les bords du défilé, dune façon louche, rasant prudemment les caniveaux, près du trottoir, comme si tu avais honte. Cela te gênait de te trouver ainsi au vu et au su de tous, en pleine rue. Les slogans sempêtraient dans ta bouche ; les chants révolutionnaires sétranglaient dans ton gosier. Comme le vieil et triste Algérien, en toutes circonstances, tu nétais jamais complètement solidaire, et dailleurs les vrais croyants, Martial le premier, tavaient à loeil.
Vers lavant au contraire, la fête gauloise battait maintenant son plein. Le clown envoyait des baisers aux habitants du quartier, lesquels, en couples, sétaient postés aux fenêtres, ébahis dabord, puis les bras croisés, laissant la télévision dégoiser toute seule devant les chaises vides du salon, pendant que les gamins dégringolaient lescalier pour savourer plus confortablement, du porche des immeubles, les sons exquis de lorphéon, faisant la nique au corniste avant de remonter précipitamment quand débouchait, en rangs sévères, larrière de la colonne, composée des militants grâce auxquels le fête tournait à lenterrement.
On traversait des cités nouvelles, les zones reconstruites du quatorzième arrondissement ayant déjà subi le sort promis au 14 rue Jacquier. La parade troublait la paisible digestion des dimanches, la libre appréciation télévisée des sports dominicaux, du tiercé dAuteuil. Et tout cela pour offrir une misérable fête païenne, une fanfare du dernier niveau, quelques pitreries, le piteux spectacle des ufs écrasés sur le macadam, des chants sans grandeur, honteusement psalmodiés, des idées courtes, débitées à lemporte-pièce, des caricatures dénuées de subtilité, tracées à la hâte sur quelque mauvaise toile trouée qui seffilochait au vent.
Et pourtant la bonne volonté, la bonne humeur nétaient pas entièrement absentes au rendez-vous. Marie expliquait à Marius, en les déplorant, les saloperies opérées en cachette par les enfants dans les caves. Pour la énième fois, Chantal lançait une illade incendiaire à Martial, dont le mérite était de tenir bon, héroïque tel un soldat sous les flèches.
Et toi, Joseph ! les mains dans les poches, faisant semblant de flâner en goûtant le bon mot, la bonne mine de chacun, cest bien plutôt aux cuisses de velours de Maud que tu pensais, imaginant ce quelle pouvait faire, au même moment, avec Muriel à Sarcelles, chez sa mère, où elle devait, normalement, passer le dimanche en famille.
Le soir de ce même dimanche, tu devais retrouver Maud en compagnie de Pierre-Paul Petit.
Bien quil ne fut pas à proprement parler un prêtre, seulement un prêtre laïc, si lon peut lêtre, toutefois il vous suivait de loin, senquérant aimablement de létat de votre petit ménage, votre petit navire qui devait, depuis le départ, lui donner de vives inquiétudes. Mais malgré ses instances répétées, Maud ne se décidait pas à fréquenter le cercle de lecture de la Bible dont il lui avait indiqué ladresse. Quant à toi, pire encore, tu croyais la connaître, la Bible, et peut-être mieux que lui ; tu étais certain de navoir nul besoin de la relire. Vue à la lumière de ton court passé, puisquelle avait trôné des années sur ton bureau, dans la traduction de Dhorme, la Bible était pour toi de lhistoire ancienne. Mais en réalité, tu avais progressé péniblement jusquau Lévitique, où tu tétais enlisé dans la monotonie des rituels. Le volume était resté cependant bien en évidence, entre deux presse-papiers représentant deux chiens, cadeau dune charmante cousine, qui tavait dit en te les offrant : « Jai choisi les chiens, mais il y avait aussi deux taureaux, et je crois que tu aurais préféré ceux-ci
». Et de longtemps tu navais rouvert la Bible.
- Alors ! et ta rue Jacquier ? questionnait Maud.
- La rue Jacquier tient donc encore ? enchaînait Pierre-Paul Petit.
- Et comment ! plus que jamais. Nous avons organisé aujourdhui même une parade, une sorte de kermesse de soutien, avec défilé sur le quartier, répondais-tu dun air important. Peu de monde malheureusement. Ils sont tous vissés sur leur siège devant le totem, face à lidole : le poste de télévision.
- Sur ce point, en tout cas, je tapprouve, je suis daccord. Cest la plaie des temps modernes, le concurrent numéro un des prêcheurs, des confesseurs, des philosophes, des écrivains. Et apparemment des militants.
- Notre objectif était une fête gauloise, païenne, à lancienne : le temps fort du soutien populaire. Mais le mime sest dédit ; les acrobates, décommandés. Et la fanfare était lamentable, au-dessous de tout. Je me suis ennuyé à cent sous de lheure. Du reste, jai horreur des foires, des rassemblements ; tout cet échauffement malsain, vulgaire
- Vous lentendez, Pierre ? Vous lentendez ? Et il milite
- Maud ! tu ne me comprendras jamais. Pas de confusion, je ten prie. Du point de vue politique, jen reconnais la nécessité. Mais de là à dire que jy suis à laise
- Voilà
Joseph ne sera jamais le poisson heureux, frétillant dans leau dune foule, Pierre ! Mais par morale, par devoir
- Les masses sont invincibles, criais-tu soudain. Elles en font la démonstration au Vietnam, le pays de ta famille, le tien aussi. Je soutiens le Front inconditionnellement, entendez-vous ? In-con-di-tio-nel-le-ment !
- Ne temporte donc pas, Joseph ! intervenait Pierre-Paul Petit, dune voix apaisante. Mais dis-moi
je vais te poser une question : est-ce que par hasard tu ne préférerais pas les masses de loin, tout de même ? derrière la vitre dun aquarium
à distance raisonnable ? Et il est vrai que le prochain, quelquefois, ne sent pas bon. Nous aussi, nous en savons quelque chose, au Service Civil International. LAfrique est belle sur les cartes postales et les planisphères. Mais sur le terrain, il est arrivé à des volontaires de reculer, au moment dembrasser des enfants
- Le fossé entre théorie et pratique, évidemment. Mais la théorie est indispensable, la théorie passe en premier. Plus tard, il faut sefforce r de faire concorder les choses
- Daccord, une fois encore. Et dautant plus que dans « théorie », il y a Dieu.
- Cest une pure coïncidence hystérique
pardon ! je veux dire : historique. Nous ne sommes pas responsable du passé des mots.
Depuis un moment, Maud ne disait plus rien.
La discussion lennuyait. Les débats théoriques nétaient pas son fort. Comme toutes les jeunes femmes belles et nerveuses, elle avait croisé les jambes, et elle agitait sous votre nez un pied adorable, en ayant lair elle-même déprouver pour lui un vif attrait, de le juger à sa juste et immense valeur, de lexaminer avec une grande attention, à vrai dire pour mieux attirer sur lui celle des deux palabreurs. Mais son visage, par un curieux contraste, restait inexpressif, immobile, un beau calme lacustre : on pouvait aisément sy noyer. Pierre-Paul Petit était probablement à labri de cette catastrophe. Pas toi.
Maud, du moins, avait réussi ainsi à interrompre votre discussion. Et tout silence, à cette époque, te rendait mal à laise.
- Comment allait Muriel, aujourdhui ?
- Elle aurait bien besoin de prendre lair, de quitter Sarcelles. Si nous partions en vacances, cet été ? Jai envie décrire en Espagne, ou bien en Catalogne. Nous pourrions y louer une maison, du côté de Barcelone.
- Chez Franco ? pas question. Cette marionnette, ce fantoche laissé en place par les Américains, après la guerre ? Casals en a été si scandalisé quil a aussitôt rangé son violoncelle, par dégoût du monde civilisé. Et puis, jai à faire ici : la rue Jacquier, la bibliothèque, mes recherches
Tu faisais une mine affreuse. Toute idée de vacances, de halte, de répit te répugnait. De même que le dimanche était pour toi un jour comme les autres, et même celui où, par passion du contre-courant, tu te sentais le plus enclin à travailler, de même la baisse dactivité de lété à Paris te donnait subitement, par esprit de contradiction, par fantaisie, lenvie de remuer ciel et terre. Evidemment, cette belle ardeur faiblissait vite, et tu ne tapercevais pas que cette fière antipathie pour les pauses, au lieu dêtre positive, en réalité désorganisait ta vie. Tu navais guère le sens du rythme, du grand tempo, Joseph ! Pour toi finalement, cétait tous les jours dimanche : la semaine du grand seigneur
- Ou bien, si tu refuses Barcelone, pourquoi pas Barcelonnette, les Alpes du sud ?
concédait Maud, dune voix timide.
- Pas davantage ! Je nai pas le temps. Ou alors si tu y allais seule, avec Muriel
- Allons ! intervenait Pierre-Paul Petit dun ton conciliateur, paternel. Maud ne te demande pas la mer à boire. Pourquoi refuser de vous oxygéner dix jours ? Tu en as du reste autant besoin que Muriel. Tu tétioles. Pas un jour en forêt, pas un jour en montagne ; la prison dans les gaz de Paris. Je connais un peu la vallée de lUbaye, je vous la recommande. Pourquoi ne pas y faire une petite ascension, Joseph ?
- Mais pour la bonne raison que jai encore une étagère de bouquins à lire, une tonne de revues et de journaux à compulser. Et puis je dois écrire
- Ecrire est son rêve, Pierre ! il y songe sans cesse et ne le fait jamais.
- La paix, toi ! Ne parle jamais de cela ! Et surtout pas devant Pierre.
- Allons, allons ! Ne vous chamaillez pas ! Réfléchissez plutôt à ce que je viens de vous dire : pourquoi ne pas entreprendre lescalade dune petite montagne, cet été prochain ? Pour changer un peu
Tu tombais des nues. Une ascension ? à quoi bon !
Depuis des années, tu tenfermais, tu te terrais volontairement dans la ville, arpentant fébrilement le pavé, lhorizon barré par des immeubles. Avec obstination, tu cherchais un trésor caché dans la rue, sous le macadam de Paris, ou bien entre les pages dun livre, mais toujours en milieu clos, te forçant à oublier quil existait des champs, des forêts, des montagnes ces vastes espaces, ce grand large dont pourtant tu avais la nostalgie, sans ten rendre compte. Tu faisais partie de ces gens qui fulminent contre la chlorophylle, proclament dun ton provocant leur haine de la nature, pendant que filtre de leur yeux une lueur démoniaque, derrière de grosses lunettes à monture décaille.
Par exception, le naturisme de Lenoir tavait plu, parce quil se pratiquait dans un camp, comme en prison. Cétait une nature aménagée par les hommes, bien domestiquée. On sy sentait protégé : rien nétait moins sauvage, moins naturel en fait que ce nudisme-là. Une expérience de libertin en laboratoire. Tandis que lascension dune montagne, sans but, sans récompense, gratuitement, cétait leffort pour leffort. La révolution navait rien à y gagner ; ni la rue Jacquier, ni toi ; ni la philosophie, croyais-tu ; ni la recherche obscure de ton trésor. Grimper sur une montagne ? nétait-ce pas du perfectionnement de soi à la Liu Shaoqi, de légoïsme pur ? Et masochiste encore ! Escalader une montagne quelconque, inconnue en plus, comme un pur et simple amateur peuh ! Du temps perdu. De la fatigue pour rien du tout.
- Pierre dit vrai, Joseph ! nous devrions essayer
murmurait Maud, les lèvres crispées.
Et voilà ! Elle était accrochée à un nouveau rêve. Elle nen démordrait plus.
« De quel droit simmisce-t-il dans notre mariage, ce Pierre-Paul Petit ? pensais-tu traîtreusement. Si chacun, une bonne fois, ne soccupait plus que de ses propres affaires
Nest-il pas comme Tartuffe, logé dans notre couple ? »
Tu lobservais peu charitablement, à la dérobée. Son bon visage, trop rond, luisait comme un soleil de fin de journée, ou comme une poire bien mûre. Il gardait la bouche légèrement entrouverte, les lèvres en cur, souffle figé : il devait contrôler sa respiration. Il respirait totalement lhonnêteté.
« Ainsi, vous nous suggérez une petite escalade
Bon ! on y songera. Pour peu que jarrive à me libérer
».
A ten croire, tu étais plus occupé quun premier ministre. Tu entretenais une certaine image de toi-même. Tu posais.
Et tout dun coup, une pensée tout à fait farfelue te traversa lesprit.
« Lascension, lescalade
mais jy pense ! la grimpette vers lorgasme
Il faudrait tout de même quon y arrive. Par exemple ! Quest-ce que cela veut dire ?
Serait-ce cela quil veut dire ? Est-ce quil se ficherait de nous finalement, en catimini, sans y toucher
».
Et lil noir, soucieux, tu ruminais cette idée, le fixant en coin.
Mais tu neus pas beaucoup le temps de réfléchir davantage.
On frappait à la porte. Des coups violents. Un ramdam du diable. Maud alla ouvrir et Martial, hors dhaleine, se précipita dans la chambre.
- Venez tous ! La police est en train dinvestir le 14 rue de Jacquier ! Rameutez tout le quartier ! Le plus de monde possible !
Et déjà il avait tourné bride. Il dévalait lescalier, pendant que comme son ombre, tu filais obéissamment derrière lui, laissant Maud et Pierre-Paul Petit en tête à tête.
Beaucoup plus calmes que toi, ils arboraient lun et lautre un drôle de petit sourire, en ne donnant pas du tout limpression de vouloir se déranger pour si peu.
Or, quand courant derrière Martial, tu arrivas sur place, tout était déjà fini.
Un petit cordon de gendarmes gardait les abords de la maison, pendant que des maçons, convoqués en pleine nuit, travaillaient à murer la porte. Les anciens occupants du quatorze sétaient regroupés à quelque distance de là, sur le trottoir, entourés et consolés par un tout petit nombre de défenseurs, dont fort peu étaient résidents du quartier, mais au sein desquels on voyait sactiver Chantal, lâme du comité de soutien. Par elle tu devais apprendre quil ny avait eu, en réalité, presque aucune résistance, seulement un bref affrontement pour tenter de récupérer quelques effets personnels, quelques valises. Les forces de lordre avaient habilement profité de la parade pour mettre à exécution leur plan qui était doccuper à leur tour les lieux et de les sceller en labsence des habitants « légitimes », mettant ainsi le holà à cette usurpation révolutionnaire, cette illégalité scandaleuse qui durait depuis des mois. Le promoteur était enfin rétabli dans ses droits. La maison serait rasée, un nouvel immeuble aux loyers prohibitifs ne tarderait pas à se dresser au même endroit, et, tels des émigrés de lintérieur, les habitants de lancien Paris sen iraient grossir les rangs des banlieusards. La fête était bel et bien finie. Et avec elle le rêve, le conte de fée, le court triomphe de lidéal. La spéculation immobilière avait eu gain de cause. Comme toujours, force restait à la loi.
Assises sur la bordure du trottoir, à côté de leurs valises, Marthe et Camille pleuraient en silence, se tenant aux épaules. La tête tristement penchée, le menton enfoui dans la poitrine, le vieil Algérien se forçait encore au calme, mais on pouvait deviner que dans son for intérieur, il nen menait pas large. Les autres avaient des mines de naufragés. Déployant ici et là sa grande énergie, Chantal essayait de consoler son monde par la verdeur de son indignation : « Les salauds ! les salopards ! ». Evidemment les mots soulagent. Cest ainsi que, peu à peu, une discussion samorçait en pleine rue, entre les victimes, les militants qui les appuyaient, et les témoins du drame, quelques rares badauds.
« Les vandales ! les bandits ! les gredins !
- Mais enfin, remarquez que ce ne sont pas eux les pires, les vrais coupables ! La police fait son métier. Elle est aux ordres, faisait observer un monsieur très digne. Oui ! les grands responsables, ce sont les requins de la finance, les aigrefins de la spéculation, les chacals de la politique. Les odieux qui, dun coup de téléphone, écrasent des vies, tranchent des destins ! Et pourtant, il faut bien rénover, moderniser
Paris ne va tout de même pas pourrir dans lancien, la vétusté. Oh vous ! je vous vois venir : la roue du progrès
la modernité, cet affreux mot ! Mais enfin, voyons ! Le monde entier ne va pas loger dans des bicoques pour vous faire plaisir
- Ah ! monsieur tient à son standing ! vous navez pas honte ? Tout cet espace libre
tandis que des familles entières sentassent dans des lieux infects, humides, étriqués, obscurs ! protestait sévèrement Chantal. - Alors, pourquoi ne pas revenir à lâge des cavernes, aux troglodytes, pendant que vous y êtes ? nous allons tous vivre sous la tente, ou dans des trous, si lon vous écoute
- Mais mon bon monsieur, même Camus la dit, lui qui nétait pourtant pas communiste : « Toute vraie richesse gagne à être partagée ! ». Non madame ! je ne partagerai pas mon appartement. Les partageux, on sait où ça mène ! Avez-vous lu Pasternak ? Mais enfin, où vont loger ces malheureux ? Peut-on vivre longtemps sans abri avec des enfants comme Marthe, ou à lâge de Camille ? ça ! demandez-le aux pouvoirs publics, cest à eux de sen occuper ! - Mais le gouvernement marche la main dans la main avec les banques, les affairistes, les spéculateurs ! Aussi faut-il en changer. Cest là toute la question du logement ! affirmait Martial dune voix stridente. Croyez-vous sérieusement, monsieur, à la possibilité dun bon gouvernement ? Nest-ce pas une contradiction dans les termes ? Je pense, en ce qui me concerne, quil y aura toujours des laissés-pour-compte
- Ainsi, cest le fatalisme ? criait Chantal à tue-tête. Cétait écrit ! marmonnait le vieil Algérien, cétait écrit que nous serions tous jetés à la rue. Enfin, que faire messieurs ? que faire ? La question na toujours pas été résolue. Est-ce quil y aura toujours des mal-logés et des maisons vides, des masures et des châteaux ? Le pire, ce sont les monstruosités de larchitecture moderne, le style blockhaus, le retour à la fortification. Quand ils ont dessinés un seul étage dune tour, ils tiennent les trente-six autres
Comparez ça avec les moulures, les frises, les têtes de dieux sortant des murs, la gracieuse fantaisie et lart du superflu dans les maisons dantan ! Oui, pour cela je vous approuve ! Larchitecture dà présent apparaît compliquée parce quelle est intérieurement simpliste, tandis que celle dautrefois était simple dapparence parce que sa complexité était profonde. Entre les gratte-ciel et les châteaux de la Loire, je ne balance pas. Le Prince Charles a raison. Mais si Chambord, cest la paix, Angers, cest tout de même la guerre
- Alors, allez-vous arrêter le progrès ? Il sarrêtera tout seul, comme la flamme séteint, faute dhuile
- Mais dites-moi quel est le feu ! le bon feu !
»
- Le grand feu ! Le vrai fou ! Ne serait-ce pas lamour ? répondait Pierre-Paul Petit, enfin arrivé sur les lieux, suivi de près par Maud.
- Lamour du peuple qui fait crier les murs ! renchérissait Chantal, en partant dun grand éclat de son beau rire.
- Non, non ! Lamour général et indifférencié. La sainte Indifférence.
- Regardez donc la lune ! disait lun deux en la montrant du doigt.
- Si belle de loin, si laide de près.
- Cest pourtant vrai.
- Pourquoi pleurer ?
- Pourquoi pester ?
- Pourquoi haïr ?
Tu les écoutais, tu les observais, et tu croyais quils étaient devenus fous.
Ils se donnaient la main, ils dansaient.
Ils sagitaient hystériquement sur un pan de trottoir, au nez et à la barbe de la police, qui gardait impassiblement la maison maintenant scellée, vide, quils noccupaient plus. Ils invitaient dailleurs, sans succès pour le moment, les dignes gardiens de la paix à se joindre à leur ronde.
On aurait dit que la parade de laprès-midi, par magie, avait repris, se prolongeant fort avant dans la nuit. Les musiciens avaient vaillamment réembouché leurs instruments, risquant le tapage nocturne.
Sur cet humble bout de trottoir de la rue Jacquier, Martial, sans se départir de son air sévère et guindé, valsait maladroitement, tout près du caniveau, avec lensorceleuse Chantal. Le vieil Algérien sétait mis, toute honte bue, à se dandiner avec Maud, et toi, tu essayais de gigoter, tu te trémoussais tant bien que mal en compagnie de Marthe et Camille, pendant que Pierre-Paul Petit prêchait :
- Nul risque que personne vienne nous voler le ciel bleu !
- Il est notre unique toit à tous !
Deuxième partie
LASCENSION
La petite rivière serpentait en contrebas du pré où vous campiez. Chaque matin, lun ou lautre dentre vous y allait tremper prudemment un doigt ou un orteil, en poussant des cris émerveillés. Leau était fraîche, revigorante, comme son nom qui chantait : cétait lUbaye.
Jadis, des hommes préhistoriques avaient répété ces deux syllabes magiques et puissantes, en hochant le menton, devant la source du torrent : « U-baye ! U-baye ! ». Peu importe ce que cela avait pu vouloir dire. Personne ne savait plus ce que signifiait exactement ces sons. Et pourtant, vous aussi, vous vous montriez leau en ânonnant, la joie au cur : « lU-baye ! ».
Il en avait toujours été ainsi, génération après génération, révolution après révolution. Et il en serait probablement toujours ainsi.
Vous aviez planté trois tentes sur la rive, sans demander lavis du propriétaire, qui ne vous avait pas chassé. Dûment accompagnés de vos femmes, vous vous étiez mis en congé de la révolution, Martial et toi. Philippe Dagoult était aussi de la partie, avec une amie de Maud. La consigne générale était de se mettre au vert, de pratiquer lart du hamac, goûter les joies frustes dun vrai campement en plein air : trois couples de bons sauvages !
Des trois, le tien était le plus miné, le plus rongé par la crainte, le plus fragile. Vous aviez renoncé à prendre Muriel avec vous, nayant pas réussi à larracher à la jalousie de ta belle-mère. Maud, à toute heure, te le reprochait sournoisement, en particulier lorsque le marmot de Martial chahutait innocemment sous vos yeux, captant lattention générale. Alors elle souffrait à crier de ne pouvoir être considérée comme une mère. Pour la consoler, tenter de légayer, tu lemmenais tous les jours dans les champs et les bois, en direction des montagnes. Tout proches, de modestes sommets se profilaient. Mais à flanc de coteau, une route montait vers Jausiers et Larche, vers lItalie, vers des Alpes plus sérieuses. Au village, un paysan à la colonne verticale tordue, tout chenu, tout courbé, condamné à contempler la terre quil avait labourée et semée, vous avait prévenus : «Par là-bas commence la vraie montagne
Des monts de deux mille mètres et plus. Pas si loin. Là-bas se trouve la Mortice ! »
Mais y aller voir ne te tentait guère.
Tu préférais de beaucoup tarrêter à mi-côte, sur des collines raisonnables, anodines, où il était facile de ségarer avec Maud sous des bosquets, dans de hautes herbes, parmi les graminées qui chatouillent les joues et qui fleurent bon. Dans ces cachettes, loin du camp et des importuns, du sévère Martial et de son marmot, le démon sexuel vous saisissait. En un éclair, quelques vêtements glissaient. Maud ne conservait que sa casquette bleue. Un sang sombre affluait à vos épaules nues. Tes oreilles se faisaient bourdonnantes. Quimportait si, daventure, un berger, du haut des montagnes, vous observait perfidement grâce à sa longue-vue
Car cétait lheure, le temps, le lieu, lâge propices aux accouplements sauvages. Les insectes eux-mêmes ne forniquaient-ils pas au vent et au soleil ?
A dire vrai, compte tenu de linconfort, la râpe de la terre rugueuse, les piqûres, imaginaires ou réelles, dune multitude de petites bêtes gênantes, dérangeantes, la foison de griffures des pierres et des herbes coupantes, les choses ne traînaient guère. Le côté plaisant de laffaire était vite expédié, épuisé. Tout restait naturel en somme, et sainement préhistorique. Vous vous releviez les genoux meurtris, la peau granulée de terre, évaluant avec irritation et dédain le travail des orties sur des cuisses nues, mais le sang fouetté, bruissant, grondant encore la fantaisie passée, lenvie persistante.
Au retour, on vous plaisantait. Raide comme la justice, Martial jouait le rôle dun père :
- Où étiez-vous donc ? Je commençais à minquiéter. Et quavez-vous fait ? - Déjà pris la route de la Mortice ?
Il était à Paris le chef de la révolution. Il était de même ici le père des champs, ayant lil à tout. Ton indocilité croissante lui donnait particulièrement du souci. Acceptant sa domination, latone Philippe Dagoult était lenfant sage ; toi, lenfant rebelle. Cest à peine si la cohabitation avec Maud tétait supportable ; à plus forte raison avec tous les autres. Tu te demandais comment faire pour tisoler, au long de ces trois semaines. « Quoi ! bougonnais-tu sans que Martial entendît, est-ce quil nest pas permis de sembrasser à lécart ? Ce que nous faisons ne se nomme-t-il pas du camping sauvage ? Et leurs tentes ne sagitent-elles pas aussi la nuit ? Nous sommes ici pour être des naturels ! »
Bref, ouvertement ou à la dérobée, vous vous montriez dignes dune terre généreuse. Vous semiez à tous vents, insoucieux du lendemain. Et toujours francs, bien racés, satisfaits de vous-mêmes, vous riiez, sans calculer, sans rien compter. On était loin de Paris, du naturisme policé de Lenoir en proche banlieue. Par un esprit de contradiction cependant, tu avais apporté un appareil photographique, et tu prenais des clichés de Maud nue dans les prés, un délicat service quelle te rendait à son tour, et qui illuminait vos journées.
Vous vous amusiez comme des petits fous, Joseph ! comme de bons naturels de lUbaye, mais à la moderne, à lâge où la tribu ne se soucie plus de la perte du feu
Nétait-ce pas follement agréable, Joseph ! Nétait-elle pas parfaite, votre petite partie de campagne ?
Ha ! ha ! Je vous voyais, je vous considérais, je vous observais de haut, et vous ne le soupçonniez pas. Vous ignoriez qui jétais. Ha ! ha ! Sans vous douter de rien, vous poursuiviez vos petits jeux en toute innocence, tels des moucherons de lUbaye ! Six misérables moucherons, se remuant, sautillant, claudiquant au creux de ma main !
Une demi-douzaine de petites bestioles perdues dans la nature, à ma merci dans ma paume.
- Saviez-vous que cette contrée était italienne jusquà une date récente ? 1713
pérorait Martial, de grand matin.
Il ne ratait aucune occasion de se mettre en avant, adroit lorsquil sagissait de placer ses connaissances, excitant ta jalousie.
Pour essayer de le concurrencer devant les dames, tu déployais ton art de disserter avec brio sur tout sujet, une technique à la Mirandole qui suppléait largement aux défaillances de lérudition.
- Tiens donc ! LUbaye est dune acquisition aussi récente ? Première nouvelle. Jen ignorais tout. Soit ! Entre la France et lItalie, cest un roman damour de deux millénaires et demi. Quel pays nous est plus proche ? quelle langue plus facile ? J ai acheté un lexique, et jen sais déjà cent mots. Puis « Ubaye », de toute façon, est le cuir de quel idiome ? limprécation de quelle horde ? Et quest-ce en somme, une frontière ? Un front de bataille évidemment. Mais aussi le front dun visage tout autre : une figure qui nous ressemble étrangement, dans le gracieux miroir. Et enfin, la propriété étant le vol, cette vallée est à qui ? A moi ? ou à nous ?
- Bien parlé ! répliquait Martial dun ton strict. Les Gaulois ont en effet ravagé Rome en 399 avant notre ère, et la terre tout entière est à nous. Je tiens néanmoins à te mettre en garde, Joseph ! Fais très attention : tu verses aisément dans lultragauchisme.
- Si nous faisions une virée en Italie, par le col de Larche ? suggérait Philippe.
- Oui, oui ! cest ça : en Italie ! en Italie ! applaudissait Maud des deux mains, saisie soudain dune frénésie qui tranchait avec son calme foncier.
- Ce nest pas une trop mauvaise idée, observait Martial dun ton de rabat-joie. Mais noubliez pas que nous nous devons, avant tout, descalader la Mortice !
- La Mortice ? quel nom pour une petite montagne ! Je men moque, je men balance de la Mortice. Grimpez-y si cela vous chante : sans moi, sans nous ! répliquait Philippe Dagoult en se tournant vers sa jeune amie pour recueillir son aval. Il lobtint sans difficulté. Elle faisait partie, très visiblement, de ces perles orientales si discrètes, si réservés, si cristallines, si pures, quelles sont toujours daccord sur tout, le meilleur comme le pire une malléabilité, plus précisément une fuite, une absence perpétuelle qui pouvaient passer à la rigueur pour un idéal féminin aux yeux des non avertis, mais qui se révélaient généralement, à lusage, un piège de sables mouvants, un marécage couvert dépines, où la plupart senlisaient.
- Si Philippe fait bande à part, nous ferons, quant à nous, bande à quatre ! observais-tu, narquois. De confiance, tu parlais aussi pour Maud, sans lavoir consultée : tu étais sûre quelle viendrait, quelle serait courageuse.
- On nous a appris, au village, quil y a là-haut des edelweiss. Edelweiss, quest-ce que cela signifie? demandait Maud, curieuse.
- Blanc et noble je crois, répondait avec le moins de pédantisme possible Martial, qui avait fait un peu dallemand.
Nen ayant jamais vus vraiment, chacun sextasiait.
- Cest très réactionnaire, ledelweiss ! ironisait Philippe.
Tu étais le seul à ne plus rire, tout à coup. Et ce nétait pas à la recherche de vagues et lointaines traces dallemand que tu fouillais désespérément dans ta mémoire. Un souvenir de lecture, à présent, resurgissait. Pour les trouver, pour les cueillir, ces edelweiss, on disait quil fallait risquer sa vie. Tu lavais lu quelque part, sans savoir où. Et comme tu nen étais pas sûr, et également par crainte du ridicule, tu te gardais bien de le leur dire.
Mais ton visage était devenu plus sérieux, à ce moment-là. Maud lavait remarqué. Elle devait te le rappeler plus tard. Ton expression lavait frappée alors, probablement parce que si différente de sa joie à lidée de découvrir ces fleurs rares de plus en plus rares même dont elle ne connaissait encore que le nom, revêche mais séducteur, et limage dans un dictionnaire, outre que leur valeur était encore relevée par le fait quil fallait les mériter par un effort, souffrir pour les obtenir, par une ascension difficile.
Or, au contraire, pour toi lexcitation promise dans cette aventure faiblissait. Tu étais saisi dun doute superstitieux.
Pourtant, il eût été malaisé de reculer.
Dans le brouillard dun rêve, tu entendais Martial déclarer :
- Nous devons le faire, et donc nous le ferons. Départ demain matin, dès six heures !
Il était plus de huit heures quand vous êtes enfin partis.
Philippe vous a souhaité bonne chance, et Martial lui a confié son enfant qui pleurait, avant de prendre la tête de la marche. Vous avez quitté la route départementale pour prendre le sentier qui monte parmi les chênes verts. Martial avait déjà adopté son rythme, un pas lent et résolu de montagnard quil tentait denseigner à sa femme, pendant que tu musardais par derrière avec Maud. Vous étiez tous les quatre avares de paroles. Le soleil, lexercice tenivraient, et aussi le spectacle de la petite casquette bleue de Maud, dont tu trouvais provocante la visière relevée. La journée sannonçait dune chaleur plombante. Passés les chênes verts et les épicéas, venait le tour des pins dAlep de vous faire escorte, annonciateurs de laridité de cette partie du pays vers laquelle vous vous dirigiez. Leffacement progressif de la végétation produisait en toi une joie bizarre, un étonnement et presque une jubilation de voir la nature tondue, mise en ordre et soumise au cordeau, réduite ainsi à son expression la plus simple, sous lemprise austère de la sècheresse.
La montée était longue mais sans difficultés sérieuses. Martial sétait procuré, on ne sait comment, une carte détat-major, et il sarrêtait de temps en temps pour vérifier lexactitude de la progression de votre petite troupe, annonçant la cote avec une satisfaction visible : mille mètres. Mille mètres seulement !
A ce niveau, tu avais choisi une piste de franc-tireur, attaquant la rocaille par une voie parallèle, et les laissant tous les trois cheminer à leur rythme, sur la gauche. Tu accélérais le pas. De plus en plus dominants, les cailloux excitaient ton impatience en te tordant le pied. Soudain, un cordon noir sest dénoué sur le sol, devant ta semelle. Tu dérangeais quelquun. Il hésita un instant, avant de se glisser avec indolence sur le côté, pour te laisser le passage.
- Attention ! un serpent ! crias-tu à la cantonade.
Mais il était poli et généreux, ce serpent qui se dorait tranquillement au soleil, sur ton chemin. Tu troublais sa solitude ; et chevaleresque, il te laissait la place.
Trois heures pleines avaient passé. Vous vous enfonciez dans une mer de cailloutis.
- Il est onze heures. Faisons une pause ! décréta Martial.
- Où est donc la Mortice ? lui demandas-tu.
- Par là-bas sans doute
, fit-il après avoir jeté un rapide regard sur sa carte.
Son index maigre désignait un mont chauve, une courbe voluptueuse comme un sein nu, qui semblait à portée de la main, prêt à être cueilli.
Tes yeux exprimaient une certaine déception. Il en était toujours ainsi ! Tes désirs trop violents te trahissaient.
- Ce nest que cela, la Mortice ? cette pâte molle
- Nous ne sommes que dans les Basses Alpes, observa Maud qui devinait ta pensée.
Cest alors quun sifflement vous fit tressaillir. Un son strident, réverbéré dans lair des cimes.
- Je crois bien que cest une marmotte, chuchota dune voix peu rassurée la femme de Martial.
Quatre paires dyeux la cherchaient, fouillant le versant.
Le sifflet reprit, perçant.
- Je crois que je lai repérée
je crois que cest là-bas, devant le grand rocher rectangulaire, as-tu susurré à Maud.
- Jen ai la chair de poule, fit-elle.
Dans la direction du cri, à cette distance, on devinait plus quon ne discernait une masse brune : lanimal fièrement hérissé sur ses pattes de derrière, la marmotte irritée, vigilante.
- On dit quelles saccouplent tout de suite après avoir fini leur hibernation, remarqua Martial.
- Et là ! sécria Maud, un chamois qui grimpe sur le rocher !
- Un chamois, ou une chèvre sauvage ? fit Martial, tout pensif.
Personne ne répondit. Cette série dévénements vous avait rendus songeurs. Ainsi, la vie abondait sur la Mortice. La montagne était pleine de signes. Vous vous êtes remis à grimper en silence.
Midi approchait. Le soleil cognait. Dans les esprits se faufilait une légère lassitude. Le sommet désiré nétait pas plus proche. Il paraissait au contraire avoir reculé.
- Vérifie encore une fois sur ta carte ! as-tu brusquement dit à Martial. Tu es bien sûr que cest par là, la Mortice ?
Mais fort heureusement, après un long faux plat, une surprise vous attendait.
Dissimulé par la hauteur, le chemin, en fait, redescendait, découvrant à limproviste un petit lac caché dun bleu-vert ravissant.
- Ce lac daltitude ne figure pas sur ma carte
observa Martial.
Nempêche que lendroit était idéal pour faire halte. Les deux couples se séparèrent.
Tu mourais denvie de jeter tes vêtements à terre et de plonger, mais leau à cette hauteur était glaciale. Il y avait mieux à faire. Il y avait beaucoup plus urgent même, que de prendre une collation. Un roc assez élevé présentait la forme dun grand divan. A lécart, il donnait à penser. Il nétait pas incongru, ni autrement difficile dy entraîner Maud, toujours docile et bien disposée, de létendre sur cette couche dure, mais dans un angle favorable, et dimiter lacte des marmottes au sortir de lengourdissement de leur long hiver.
Et encore, Joseph ! une fois encore !
De lidée à lenvie, de lenvie à laction, tu nas fait ni une ni deux. Au seuil de la Mortice. Face à elle, en plein midi. En pleine lumière. Navait-elle pas raison, ta mère, de te soupçonner, de te lancer au visage, de lair de ne pas y croire : « Mais enfin, mon fils, serais-tu un débauché ? ».
Un plat et vulgaire débauché, riant sans rien entendre, se donnant du bon temps en plein soleil, sur le sentier de la Mortice. Tu ne réfléchissais pas, tu ne voyais rien. La Mortice se dressait sous ton nez et tu restais aveugle : un aveugle étudiant, féru de livres, qui a létude pour alibi, et qui nétudie pas.
Ta première escalade était la Mortice. Ce nom te semblait un peu suspect, équivoque, délicieusement louche. Mais tu persistais à ne pas comprendre ce quil signifiait.
Il eût fallu probablement que je misse les points sur les i, que je lécrivisse en toutes lettres : la MORTICE.
Non ! tu restais englué dans ton uvre, collé à la peau de Maud, à sa jeune chair molle et dorée, croquante sur la pierre nue, tous les deux ronronnant, nu-tête au feu de midi.
De la pierraille ! rien que de la pierraille ! Il ny avait, après le lac, plus un brin dherbe, pas une fleur ; uniquement les cailloux brûlants, dune blancheur éblouissante, reflétant la lumière dun soleil trop bleu. La chaleur crue du commencement daprès-midi vous accablait.
« Quelle montagne épouvantable ! commenciez-vous à penser, sans oser le dire à voix haute
« Le désert ! un succédané de lenfer ! il ne manque que le soufre ! » te disais-tu quant à toi, de plus en plus amer. Ton enthousiasme était passé, tes jambes fléchissaient, et, cédant à Martial lhonneur de la tête de cordée, tu tétais prudemment laissé glisser en queue de peloton.
Le moment de la souffrance était venu, ce temps de lescalade où lon se prend à regretter de nêtre pas resté tranquillement chez soi, dans la plaine ; où les dimensions imprévues de la nature, sa force, son indifférence, le poids mort des pierres vous étouffent ; où éclate à chaque pas la disproportion entre la petite fourmi articulée quest lhomme et la paroi formidable, inerte, inébranlable, sur laquelle il saccroche : linégalité absurde du combat avec la nature.
« Mais pourquoi, pourquoi donc suis-je venu ? quest-ce que je fais là dans cette galère ? q qqui a eu le premier cette idée saugrenue ? ». Evidemment cétait Pierre-Paul Petit. Et puis Maud, et Martial. Ce Martial qui maintenant, les dents serrées, lil vissé sur la cime, saccrochait, luttait, tenait bon. Sans doute trouvait-il quil eût été déshonorant dabandonner, à ce stade. Le sommet, la victoire étaient proches. Si loin pourtant. Chaque mètre, chaque pas à présent demandait un effort inimaginable, comme si la montagne était devenue soudain un aimant, une lourde masse absorbante : vous nétiez plus sur elle, mais en elle, engloutis dans son intérieur, dans ses entrailles. Elle vous tenait dans son flanc, la Mortice ! De fait, tu entendais à travers le pesant silence, de plus en plus fort, son souffle, son râle : les bruits de la bête vivante ; des sons, indice du fonctionnement dun énorme organisme étrange, qui se mêlaient, en écho, à vos propres halètements.
« Plus haut ! encore plus haut !
Tout près ! encore un peu. Non ! encore
». Cétait lheure de la patience, quand il faut savoir endurer, durer, pousser un peu plus loin la limite atteinte par ses muscles, ses nerfs, apprendre ce quest leffort, le dépassement, lendurcissement : le second souffle.
« Cest une leçon indiscutablement
te disais-tu en grimaçant. Une bonne leçon ! ».
La montagne tenseignait plus que cent livres, Joseph ! Elle te donnait, en silence, une bonne leçon de choses.
« Et des quatre, cest encore moi le moins frais
» constatais-tu avec accablement. Les deux femmes, souffrant sans se plaindre, grimpaient comme de jeunes chèvres. Martial peinait, mais en montrant du cran. A ton grand regret, tu étais le plus misérable ; tu en avais honte, tu te promettais de changer de vie, de tentraîner.
« La prochaine fois, je serai préparé. Mais pour le moment, tenir
tenir jusquau sommet. »
Celui-ci avait lair de sarrondir. A nen plus finir. La pente était, malgré tout, devenue moins forte. Mais sur ce mont pourtant peu élevé, en ce mois de juillet, des plaques de neige stagnaient encore. Au fur et à mesure que la montagne se rétrécissait, en approchant de la cime, un vent glacial sinstallait, émettant un ahanement sinistre, qui créait une légère angoisse, de quoi déclencher un brin de folie, un petit commencement dhallucination chez les grimpeurs, sous lemprise de la désolation du lieu.
« Nous y voilà enfin ! fit Martial en laissant tomber lourdement son sac. Nous lavons eue ! Nous avons conquis la Mortice ! »
Les mains plantées sur les hanches, content de lui-même, il goûtait sa victoire.
« Pour une montagne à vaches, cen est une
Jaurais dû apporter mon piolet. »
Pour les grands militants, le piolet était une arme magique. La simple évocation de ce mot démolissait les trotskystes. Ils en pâlissaient, blêmes de peur à leur stand, racontait volontiers Martial.
« Pas vrai, Joseph ? »
Tu navais guère envie de parler. Plutôt celle de redescendre au plus vite, sans tattarder davantage sur ce décevant sommet.
Et peu rassurant. Dans la brume légère, à la lumière déjà quelque peu déclinante, même la vue sur les vallées navait rien dexaltant. Tu songeais que lon avait raison daffirmer que toutes les victoires ont un goût de cendres.
« Joseph ! si nous redescendions
murmura Maud, juste à ce moment, exprimant ta pensée tout en se frottant contre ton épaule.
Du reste, il faisait froid après avoir fait si chaud pendant la montée. Décidément, cétait insensé : on sacharnait des heures durant à grimper sur un sommet, et on y restait à peine trois minutes. Une fois sur le pic, arrivait la peur. Et puis la déception. Le rocher était ici tout à fait le même quen bas, pas plus beau ; peut-être même moins. Finalement vous vous étiez dupés vous-mêmes : la Mortice était un leurre.
- Redescendons ! dit Maud dune voix pressante.
- En effet, il ny a rien de plus à faire par ici
Au reste, il se fait tard, observa Martial. Daprès ma carte, il doit être possible de redescendre par ce versant-là. Cela nous permettra de déboucher dans la vallée beaucoup plus près du village et du camp.
Il désignait du doigt le côté exactement opposé de la montagne.
- Oui cest ça ! Repartons vite
dit sa femme en frissonnant.
Prendre un nouveau chemin était intéressant et la descente alla bon train. Sur ce versant également, alternaient pierres et bancs de neige. Puis quelques herbes réapparurent.
Et tout à coup, ce fut le miracle.
Modestement cachées au creux de la rocaille, humbles, discrètes, presque honteuses de leur beauté, quelques fleurs, quelques étoiles : les edelweiss. Puis dautres, dautres plus bas ; dautres encore, en nappes toujours plus nombreuses : un champ dedelweiss. Ces fleurs si précieuses, si rares, ici à foison ! Comme vous couriez sur ce pan de montagne ! comme vous vous extasiez ! Et tout de suite la cueillette, la récolte, le saccage, le pillage : cétait à qui en posséderait le plus
Il y en avait tant et tant.
- Ne sont-elles pas mignonnes, ces étoiles des neiges ? disais-tu en en plantant une dans les cheveux noirs de Maud. Comme beaucoup de femmes dAsie, elle avait une belle chevelure de jais, droite et drue.
Le duvet de ces plantes cotonneuses faisait aussi songer à celui qui couvrait la peau de Maud, en de certains endroits secrets.
Vos sacs se remplissaient, et tu en ornais aussi les pages dun livre de Lanza del Vasto, que tu avais emporté.
Il fallut enfin sarracher à ce lieu, à la pente aux trésors. La journée était avancée. Le soleil avait disparu de lautre côté de la montagne : il fallait rentrer avant la nuit. Vous avez descendu rapidement le versant. En contrebas du champ aux edelweiss, la végétation renaissait. Peu à peu des arbustes, des broussailles entre lesquels il devenait plus difficile de se frayer un chemin. Pourtant, à la lumière tombante du jour, la vallée se dessinait, se précisait là-bas. Les oiseaux, les insectes sétaient tus. Mais le son de quelques cloches, les aboiements des chiens montaient des villages qui se profilaient dans le lointain, trouant par moments le silence, le rendant plus épais, plus oppressant encore, sous la cavalcade de vos pas. On devinait, à faible distance, lagitation familière des hommes et des bêtes. On sentait, avec lapproche du crépuscule, la vague inquiétude qui accompagne la descente de la paix du soir. Vous étiez émus par cette rumeur ordinaire, dont vous restiez encore séparés. Conscients den demeurer cruellement à lécart, vous vous hâtiez. Au camp, là-bas, Philippe Dagoult devait normalement commencer à guetter votre retour. Il vous attendait. Peut-être sa jeune amie songeait-elle à vous mitonner un plat chaud, une soupe campagnarde et pourquoi pas quelque soupe au tamarin, vietnamienne
Cest alors que Martial qui dévalait la pente quelques mètres plus bas, devant toi, se retourna subitement, en poussant un cri de stupéfaction.
Tu te rappelles sa figure effarée, sinistre, de bête prise au piège ? Tu ne lui avais jamais vu une mine pareille.
- La voie est coupée, dit-il. Il faut remonter, rebrousser chemin.
Tu restais figé devant lui. Tu ne pouvais croire, comprendre ce quil voulait dire.
- Une barre rocheuse, expliqua-t-il. La vallée est inaccessible de ce côté.
Vous vous regardiez, subitement muets. Malgré leffort pour le cacher, vous lisiez langoisse dans vos yeux, vous la perceviez dans vos gorges serrées : une peur commune. Tu avais la bouche sèche. Une énorme fatigue sabattait sur toi, comme une masse, et un dialogue intérieur samorçait à toute allure sous ton crâne, dans ton cerveau transformé en moulin déréglé, aux ailes affolées : « Remonter ? Quoi ! Reprendre la route de la Mortice ? refaire tout le chemin de la journée alors que la nuit tombe
Allons donc ! cest une galéjade. Un sauve-qui-peut. Il en a de bonnes, Martial. Et cest notre chef !
».
Tu lobservais avec des yeux nouveaux, une curiosité ironique. Son visage qui tinspirait un si grand respect, que tu trouvais si beau, si noble, ce visage de patricien était maintenant altéré par la peur. Pour la première fois, tu remarquais ses lèvres gercées, blanches. Vos gourdes étaient vides. Il devait avoir, comme toi, très soif. Il était exténué. Limage du chef invincible sétait effacée. Et cest lui qui vous avait égarés. Le meneur avait fait fausse route, il sétait trompé : une faute grave, une lourde erreur, inadmissible.
« Un pareil chef !
Cest inadmissible, inadmissible ! Et ça se dit un chef !... », scandais-tu intérieurement, avec colère.
Tu descendis pour vérifier, car tu navais plus confiance.
En effet, la route était barrée. Un à-pic vous séparait de la vallée, et la nuit serait bientôt là.
Un début de panique saisissait les deux femmes, tandis que Martial ne bougeait pas, effondré.
Et brutalement tu te lanças en avant :
- On remonte ! on remonte pendant quil en est encore temps ! En avant ! Suivez-moi, suivez-moi tous ! »
Tu tefforçais de courir, autant que cela tétait possible, en direction du sommet. Sans toccuper de savoir si on te suivait ou non, tu prenais la tête des opérations. Ta fatigue, tu ne la sentais plus. Peut-être voulais-tu avant tout te sauver toi-même : tu ne te retournais pas. Mais instinctivement, tu étais pourtant bien certain que Maud, elle au moins, te suivait.
Tu as retraversé le champ dedelweiss, sans leur accorder le moindre regard. Mais ensuite commençait la grimpée dans les cailloutis, et la pente était beaucoup plus forte que tu ne lavais imaginé à la descente. Tu entendais les pierres rouler sous tes pieds, séboulant dans la direction de Maud, en contrebas.
- Attention aux chutes de pierres ! lui crias-tu avec irritation et sans regarder en arrière. Et les deux autres, est-ce quils nous suivent ?
Maud ne répondit pas.
Alors seulement tu te retournas. Maud était bien là, un peu en dessous, plus calme que toi, efficace, silencieuse. Mais Martial et sa femme avaient disparu.
La baisse complète du jour taffolait, et ralenti encore par les éboulis, tu ténervais.
- Vite ! Vite ! Avant la nuit ! crias-tu de nouveau à Maud.
Son courage, son silence, son endurance timpressionnaient : tu ladmirais.
« Mais où est donc Martial ? te disais-tu en toi-même. Blessé ? ou résolu à camper sur le versant ? En tout cas, il faut aller de lavant. Aller chercher du secours
».
- Pressons-nous, Maud ! Martial est peut-être en danger. Il faut aller demander du secours ! técrias-tu encore.
En vérité, à cet instant, tu te prenais pour un chef. Et un vrai, Joseph ! Ainsi que dans les hordes primitives, parmi les bandes déléphants ou de singes, tu jouais au nouveau meneur, le plus jeune qui avait détrôné lancien, condamné. Et cette seule idée te galvanisait. Lexcitation suffisait à balayer ta fatigue. Dérapant à chaque pas, tu faisais des pieds et des mains au milieu de la rocaille. Les pierres dévalaient derrière toi la pente. Sans se plaindre, Maud se débrouillait, on ne sait comment, pour les éviter.
Ainsi, vous remontiez tant bien que mal vers le sommet de la Mortice.
Tu ne pensais pas y revenir si tôt, sur ce maudit sommet. Sa forme fantasque dembouchure de trompette te narguait, te faisait peur. A mesure que tu en approchais de nouveau, tu te sentais gagné par la panique. Peut-être la montagne allait-elle vous retenir, vous engloutir, se fendre en deux et vous absorber dans son tube, son puits, son cratère ? Peut-être la Mortice était-elle une fournaise ? Elle exigerait sa rançon, vous faisant payer cher le vol des edelweiss. Quels vermisseaux étiez-vous qui osiez vous attaquer à elle ? Vous lui aviez manqué dégards, de respect, vous laviez mésestimée : elle se vengeait. La nuit était maintenant tombée et elle vous retenait dans ses griffes, vous empêchant de la quitter, de vous éloigner indemnes. Tu voyais clairement son stratagème pour vous pincer, vous châtier, vous obliger à lui payer tribut.
Petits plaisantins que vous étiez, faisant les fanfarons dans la montagne ! Vous vouliez passer par là, incognito, comme en vous jouant, en vous amusant avec la nature, avec la vie. Avec quelle insolence, quelle présomption, quelle superbe vous vous étiez élancés dans la montagne, sans préparations, sans provisions, en simples chaussures de ville.
Une montagne à vaches, disiez-vous ! La Mortice
Vous prononciez machinalement son nom, sans faire attention à chaque syllabe, sans réfléchir à leur signification profonde : La MORT TISSE.
Le vent sifflait sur les pierres nues.
Encore un effort !
Vous étiez épuisés. Les abords du sommet restaient noyés dans lombre. Ce nétait pas seulement le corps qui flanchait. Aussi plus grave la cervelle. Les vertiges, les illusions des hauteurs semparaient de toi. « Il ne ferait guère bon passer ici une nuit blanche, ce qui sappelle à la belle étoile
» tentendais-tu marmonner à Maud, dans un rêve. A une pareille altitude, qui sait quelles rencontres vous pourriez faire, pendant une nuit entière accrochée au rocher ? Il y avait de quoi mourir de froid. Ou bien de peur
De quoi devenir fou.
Déjà ton sens de la réalité sestompait. Tu croyais entendre des voix, des cris vagues, montant, très loin, du côté de la vallée. Et là, ces deux ombres à labri du monticule, au dernier virage avant le sommet
qui va là ? Etaient-ce des humains, des bêtes ou des fantômes, cette vision hallucinée, obnubilant vos yeux hagards ? Et cette lumière clignotant au loin
Quels feux follets montaient à votre rencontre ?
- Jai peur ! dit Maud.
Elle repensait aux légendes du Vietnam. Les esprits des morts qui errent dans les montagnes. Les pièges quils tendent aux vivants venus les consulter. Leurs effroyables confessions. Leurs avertissements cruels. Leurs vengeances. Leurs meurtres. Toi également, tu nen menais pas large. « Toute cette aventure est un mauvais présage
un très mauvais signe
». Ton mariage était davance condamné. Et ta vie à présent en danger. « Prisonniers de la Mortice ! Quest-ce que cela peut signifier ? ». Dans ta pauvre tête, tu ressassais cette phrase, une sinistre chanson.
Vous étiez bloqués sur le sommet en pleine nuit, sous quelques étoiles qui, timidement, se levaient.
- Nous voilà propres, nous sommes refaits !
- Je crois que jai perdu ma bague dans la montée, dans les pierres
dit tout à coup Maud dune voix blanche.
Naturellement ! Il fallait sy attendre : un malheur narrive jamais seul. Ses menottes étaient dailleurs si souples que Maud tordait sans effort ses phalanges, les doigts en arrière, à angle droit de la paume. Tu les trouvais fines et charmantes, aimant les tenir, les examiner, les manier. Mais la bague, il est vrai, était trop grande pour un annulaire daussi petite taille : elle glissait facilement. Laccident était fatal, la perte inévitable. « Cétait écrit ! cétait écrit ! » répétais-tu en ton for intérieur. Cette catastrophe, tu lavais prévue depuis longtemps.
- Voilà du propre ! dis-tu avec colère. Et il est hors de question de partir à sa recherche. Tu es bien daccord ?
La bague resterait enterrée sur la Mortice. Sur le versant le plus raide. Elle rouillerait dans la pierraille, et vos noms gravés à lintérieur.
Maud se mit à pleurer, en silence.
Et toujours cette voix qui paraissait monter du ravin, comme si la montagne gémissait, comme si elle nétait pas déserte, mais habitée, vivante
Ou bien cette plainte ne sortait pas du gosier dun gnome, et nétait que le bruit du vent sur la caillasse. Et pourtant il y avait encore cette lueur intermittente, là-bas, dansant sur la pente
Et Maud effondrée. Et toi tout pareil à quelquun qui a perdu le sens. Tu cherchais les mots oubliés dune prière denfance. Mais ils restaient bloqués dans ta gorge, ils sy bousculaient, hésitant à sortir.
Derrière un rocher, deux ombres se levèrent.
Est-ce que tu divaguais ? Nétait-ce pas Martial, cette apparition, cette ombre chancelante ?
Martial qui titubait, soutenu par sa femme, Martial qui se penchait misérablement vers la neige, pour la porter à ses lèvres, en manger
Par quel miracle réapparaissait-il au voisinage du sommet ? Comment avait-il fait pour remonter si vite la pente, à supposé que ce fût bien lui ?
Sa physionomie était altérée : il nétait plus que lombre de lui-même. Pour un peu, tu te serais pincé jusquau sang pour te persuader que tu ne rêvais pas, que tous ces événements étranges, survenus sur la cime de la Mortice, un sommet où tu étais venu, passé, puis revenu si précipitamment, qui te retenait de nuit, que tu ne pouvais plus quitter, que tu ne pourrais plus jamais quitter peut-être, que tout cela gardait une réalité. La bague perdue. Le chef déshonoré. La tournure catastrophique que prenait cette petite ascension, toute banale au départ. Lobsession de la mort qui tisse, cette compagne intime, autrement plus attachante quune femme, et qui ne tabandonnerait jamais plus. Dans une pénombre épaisse, un drame se jouait sur cette montagne, à coup de symboles. Ta femme sans bague, éplorée. Martial vaincu, piteux, à limage de la révolution. Et toi, toi Joseph ! tout près de perdre la raison.
Le seul acteur triomphant, cétait la montagne. Autrement dit la nature. Autrement dit la Mort. La Mortice !
Et tout cela sest terminé dune curieuse façon.
Vous tâtonniez dans lobscurité, cherchant à trouver le chemin du retour, horrifiés par la proximité du ravin, vous tenant tous les quatre par la main, sans cesser de vous demander si le mieux ne serait pas de sarrêter immédiatement pour tenter de bivouaquer.
Mais des cris, toujours plus distincts, les aboiements dun chien, indubitablement montaient vers vous. Den bas on vous hélait. On agitait une lampe-tempête. On venait à votre secours.
Cétait en fait la montagne elle-même qui arrivait à votre aide.
Après vous avoir effrayés, elle vous envoyait un berger.
A laller, sans y prêter attention, vous aviez croisé des troupeaux de moutons dans la montée. Mais le gardien était resté invisible ; vous étiez passés tout près de sa cabane muette, vide en apparence, comme abandonnée ; cependant, lui vous observait, vous suivait de loeil, vous épiait, vous surveillait. Des mois durant, avec son chien, il était lunique habitant de la montagne. Il en connaissait chaque détour, chaque bosquet, chaque rocher. Et il savait très bien que sur lautre versant, le sentier conduisait à une impasse, du côté de la vallée. Jusquau soir il avait donc patiemment guetté votre retour, certain que vous ne pouviez pas lui échapper, que vous étiez entre ses mains, prisonniers de la Mortice dont il était le seul gardien. Mais vous nétiez pas repassés devant sa cabane, où, comme à laller, il se serait peut-être caché, sans daigner vous parler.
Et maintenant, vous sachant véritablement en danger, il venait vous délivrer, avec une sage lenteur. Philosophe, il nouvrirait pas la bouche pour vous gourmander, pour se moquer de vous. Son regard silencieux dirait tout, et, saisis de honte, vous vous tairiez de même, conscients de votre ignorance, de votre impuissance. Alors il vous guiderait pas à pas, éclairant le chemin avec sa lampe, arrêtant, élevant le halo de lumière, au besoin, pour mieux signaler un passage périlleux, la traîtrise dune pierre branlante. Et la main sûre, le pied lent de votre guide vous communiqueraient une confiance nouvelle, allégeant votre fatigue, apaisant votre cur. Arrivé à sa cabane, il vous ferait les honneurs dun peu de son pain bis, de son lait cru. Pour la suite du chemin, il vous confierait sa lampe, non sans vous prier de la rapporter le surlendemain sans faute, cette précieuse lampe-tempête. Et le péril étant moins grand, vous continueriez seuls dans la nuit, les forces réparées, lesprit rasséréné.
Mais avant de vous dire au revoir, il te prendrait à part pour te faire un cadeau :
- Tiens ! ça te dit ? Est-ce que tu la veux ? Mon chien, Théodore, a tué une marmotte cet après-midi, dans la caillasse. Vous pourrez en faire une fricassée. Les gens du pays les préfèrent en ragoût.
Et saisissant la bête flasque par les oreilles, tu lavais glissée, sans oser la regarder, dans ton sac à dos. Ainsi chargé, tu avais pris place dans la procession de vaincus que vous formiez, en queue, derrière tous les autres.
Plusieurs heures de marche, à petits pas dans la nuit. Maud éclairait la route. La fatigue et la honte vous faisaient courber le dos, le tien plus arrondi encore par le cadavre que tu ramenais de la Mortice.
Vous êtes arrivés au camp passé trois heures du matin, fourbus, humiliés. Philippe Dagoult veillait, croyant encore à votre retour, après avoir longtemps hésité à donner lalerte. Le récit de votre aventure ne lui a inspiré que cette formule lapidaire :
- La montagne vous a eus !
Vous avez passé dans la stupeur la journée du lendemain.
Rien de grave nétait arrivé, et pourtant rien nétait plus comme avant.
- Au fond nous navons couru aucun danger, expliquais-tu à Philippe. Tout le monde peut ségarer en montagne. Pas une chute. Pas même un orage. Seulement la peur et lépuisement. Un avertissement sans frais. Cest une histoire des plus ordinaires.
- La loi de la montagne
répondait Philippe.
Le plus ennuyeux était que Maud avait perdu sa bague. Tu la sentais profondément troublée, accusatrice, bien que ce ne fût pas directement ta faute. Mais elle ne manquait pas dautres griefs. Elle souffrait de léloignement de Muriel, avait hâte de la rejoindre, en abrégeant ces vacances, de toute façon gâchées. Elle te considérait comme le principal responsable de cet échec, dautant plus que Martial, quant à lui, se cachait, fuyant vos regards : il avait perdu tout prestige. Lambiance devenait franchement mauvaise, et pour tenter de calmer les esprits, de distraire la jeune bande, tu tétais mis en tête dès le jour suivant de servir la marmotte à table, selon les conseils du berger.
Et te voilà venu au bord de lUbaye, Joseph ! ayant la prétention de dépecer la bête, armé de ton couteau. Pour ce faire, tu tétais placé un peu en amont du camp, derrière un bosquet, en un endroit isolé où personne ne pourrait tobserver, où tu serais seul à seul avec le cadavre.
Tu te croyais indifférent, de bronze, prêt à tout. Lanimal était mort et ce nétait pas toi qui lavais tué. Tu tapprêtais à appliquer le premier coup de bistouri. Sous la fourrure douce et froide de la marmotte, la chair roulait sous tes doigts, molle. Te revenait le souvenir des dissections à lécole : lélève, dégoûté au début, petit à petit shabituait, jusquà y prendre plus tard du plaisir.
Cependant, le nez fendu du rongeur tobsédait, comme sil te posait une question insistante, ironique, tandis que tu tirais la peau dans tous les sens, décortiquant sans méthode. Pour une première, cétait une première ! Tu ny connaissais rien et te sentais aussi froid et intéressé que malhabile et brouillon. A lenvers des poils, la peau bleue et blanche collait, résistait, tu tempêtrais dans ton travail, surpris de voir rougir leau de lUbaye.
Maintenant tu commençais le dépeçage, te mettant nerveusement à trancher, sectionner, débiter. La conscience de saboter louvrage semparait de toi.
« Pour une boucherie, cest une boucherie
». La bête avait été belle, ton travail était sans beauté, bâclé. Tu avais hâte den finir, tu técoeurais toi-même : « Mais quest-ce que je fais
quest-ce que je fais là, au bord de leau ? ».
Et tu parvenais à te voir enfin, tu tobservais de haut : stupide, incapable, ignorant, englué dans la buée tiède de ton rêve
« Voilà que je charcute une charogne dans lUbaye
Je démembre un cadavre. Est-ce moi ? est-ce bien moi qui fais cela ? »
Ta sinistre tâche se poursuivait delle-même. Un effroyable gâchis dont tu tétonnais, la conscience à vif, hypnotisé par la tête chétive de la marmotte, qui pendait lamentablement dans leau rougie, il fatal et suppliant, incisives visibles, la lèvre supérieure crispée en un sourire narquois. Elle avait lair de te parler tout bas : « Mais quest-ce que tu as fait ? quest-ce que tu as fait là ? Tu ne sais pas ce que tu fais !
»
Dans un demi-songe, tu te contemplais dans le miroir fêlé, encore opaque, de ta jeune conscience, sans parvenir à arrêter ce dépouillement, à cesser léquarrissage, effacer ce cauchemar, te réveiller. Leffort de saisir un peu ta cruauté était déjà de trop, excédait tes facultés, tes forces neuves.
Si je tavais dit à cet instant, tout à coup :
- Joseph ! mon cher Joseph ! Tu fais partie de ces gens de la ville qui ne sont pas capables de tuer un lapin. Tu ne saurais même pas écraser une mouche, Joseph !
Alors, je suis sûr que tu aurais protesté avec véhémence, jurant que non, promettant de me donner des preuves de ta virilité.
En réalité tu croyais tobserver, mais tu ne regardais rien encore avec une acuité suffisante. Ton attention restait diluée, rêveuse. La marmotte demeurait pour toi de la chair complètement morte. Elle nexistait pas en soi ; ou à peine.
Seulement voilà. Un petit remords te tourmentait quand même, dune façon imprécise. La marmotte te reprochait quelque chose, au nom de tous les cadavres.
Car Joseph ! On ne sait jamais.
Dans le museau fin et aigri, narquois de la bête, dans le bout de ses dents et de sa langue, un vague quelque chose te rappelait quelquun que tu connaissais très bien.
Et si elle avait été un cadavre de femme, cette marmotte ? Ta femme
Tu te piquais dêtre fin cuisinier et tu as préparé toi-même le plat, pour les étonner tous. A feu vif, tu as fait sauter les morceaux dans une poêle, fortement et brièvement, le bras dansant, à la chinoise. Au moment de remplir les assiettes, de servir, tu nétais pas peu fier. Au reste, les convives aussi nétaient pas sans espérances. Pour la première fois, on allait goûter de la marmotte. Ils frétillaient tous, autour de la table pliante, te faisant confiance.
Philippe Dagoult, le premier, entama ce mets nouveau.
- Pouah ! fit-il en recrachant sa bouchée. Cest immangeable !
- Ce nest pas très bon, en tout cas
dit Maud en faisant un effort pour avaler.
- La marmotte nest pas un animal comestible ! prononça sentencieusement Martial.
En tant que créateur du plat, tu feignais den manger un peu plus que les autres, mais il fallut bien se rendre à lévidence : le contenu de la poêle et des assiettes était immonde, bon à jeter aux ordures.
La Mortice sétait vengée. La marmotte également.
Le surlendemain, Philippe monta à la cabane du berger pour rendre la lampe-tempête.
- Tu diras de ma part à ton ami quil nest quun jeune imbécile ! dit le berger à qui Philippe Dagoult racontait tes exploits de maître queux.
« Je ne sais trop ce quil a voulu entendre par là, commenta Philippe, mais peut-être eût-il été préférable de cuisiner la marmotte en daube, dans une sauce épaisse ? »
Ces vacances à la campagne tournaient mal, décidément. Il était sans doute temps de rentrer à Paris. Maud devenait de plus en plus nerveuse. Tu avais appris à te méfier de son faux calme. Prise dune impulsion incontrôlable, elle était capable de lancer tout à coup un objet, le premier sous sa main : livre, paire de ciseaux
Ces accès de violence teffrayaient. Tu étais pourtant aux petits soins pour elle. Tu la choyais, ou te figurais le faire. Elle pouvait se lever tard, comme une reine. Tu te chargeais à sa place des corvées du camp ; tu lavais sommairement le linge.
Le dernier soir, pour comble de malheur, Maud jeta dans lUbaye, en un mouvement de colère subite, les clichés qui vous immortalisaient, vous représentant lun et lautre, en ce bel été, pour toujours, nus dans les champs, à lombre de la Mortice.
Troisième partie
LA CHUTE
La paix approchait au Vietnam, et par conséquent les bombardements redoublaient. Avant de sarrêter de tuer, il fallait, au paroxysme de la crise, toucher lil du typhon de la folie, il fallait encore et encore, des sacrifiés.
Dans le même temps, sur le territoire national, une autre guerre faisait rage. Une énergie colossale, en pure perte, était employée à sinjurier, se critiquer, défaire de la main gauche ce qui se faisait de la main droite, tant il était difficile de se priver de cet énorme plaisir : le prurit de lautodestruction. Mais, Dieu soit loué, on ne se tuait plus que rarement : la funeste guerre des classes avait fini par perdre un peu de son attrait. Pourtant, un jour de février, tu avais vu ton ami Martial pleurer à lenterrement public dOverney. Il y avait de quoi ; vous pouviez facilement vous identifier à lui : il était jeune comme vous, comme vous il avait des lunettes, une barbe, une mine crédule, égarée. Et il était mort pour la Cause, cest-à-dire au fond pour rien, presque rien. On laurait vite oublié. Il naurait pas sa place dans les dictionnaires, les manuels dhistoire. Seules quelques mémoires en conserveraient pieusement un fragile souvenir et pas forcément celles des ouvriers quil pensait défendre. Pourquoi lui était-il mort, et pas Martial par exemple ? pourquoi pas toi ? Injustice et absurdité ! Mais aurais-tu jamais eu laudace, quant à toi, de défier les gardes devant les grilles de Billancourt ? Tu étais bien trop occupé à écrire à Danielle, en Allemagne, des lettres enflammées, sur les mignonnes tables rondes des cafés du quatorzième, au Zeyer, au Liberté, aux Mousquetaires, en cachette de Maud. Lamour et non la guerre ! Ou plutôt lamour avant la guerre
Car hélas ! et si lamour aussi nous conduisait à la guerre !
Maud ne se doutait de rien, croyais-tu. Les lettres bleues de Danielle sentassaient en haut dune armoire, à peine cachées, et tu ne ten souciais guère : toujours ta frivolité, ton apologie aveugle de la liberté ! Ta puérile perversité ! Comme si tu eusses souhaité quon les trouvât, ces lettres, preuves dinfidélité. Comme si tu espérais la crise
Contrairement aux prédictions de lapôtre Paul, le mariage ne tavait pas apaisé. Loin de là. Marié et brûlé, tu flambais, petit martyr. Petit satyre ! Tu nen avais jamais assez. Et en sous-main, avec une sorte de délectation inconsciente, tu préparais la catastrophe, faisant tout pour la précipiter, courant vers labîme la tête haute, jouissant du refus de freiner.
A limpasse du Rouet, on voyait de plus en plus souvent Lenoir frapper à la porte. Tu laccueillais cordialement, même parfois à bras ouverts. Car il venait, le samedi matin, emmener Maud en voiture, pour sa visite hebdomadaire à Muriel, ce qui te permettait den être exempté : cétait bien pratique. Il accompagnait, raccompagnait la mère et lenfant, de Sarcelles à Paris, de Paris à Sarcelles, se chargeant de toutes les corvées ; il se rendait indispensable. Et pourtant cétait un homme très occupé. Il arrivait souriant, élégant, avec son éternel costume de velours vert, rajeuni par un pull à col roulé blanc. Un homme bien à tous égards, un homme impeccable. De quoi aurait-on pu le soupçonner ? Il fréquentait à cette époque les réunions de quartier du Parti socialiste, y prenait la parole, y présidait. Mais effrayé par les passions du pouvoir, plus tard il reculerait. Un homme avenant et important, ce Lenoir ! Pas à pas, il suggérait quil était fort capable darriver à lintroduire dans les studios de la télévision, aux Buttes-Chaumont.
Je me souviens vous avoir aperçus ensemble, à limpasse du Roué pardon ! je veux dire, du Rouet
- une scène en passant, vers midi, peu après votre retour de la Mortice. Cest curieux : Muriel était là, mais Maud était absente. Tu devais garder ce jour-là lenfant à loccasion de ta convalescence. Car autant le dire, tu tétais évanoui un matin, face à lévier où tu te brossais les dents, troublante façon de revenir de la Mortice à Paris. Mais deux fois rien : une influenza qui tavait retenu un temps à la maison.
Il était donc midi. Tu avais convié Lenoir à se mettre à table, et il ne sétait pas fait prier, jovial, agréable, bon public comme toujours. Il avait noué sa serviette à son col, mais avec classe, comme sil déjeunait au Ritz. Et cétait toi lacteur principal, le factotum : tu devais toccuper à la fois de Muriel et de la cuisine.
« La charmante enfant
», disait Lenoir dune voix flûtée en glissant une main experte dans les cheveux de Muriel. Ils étaient blonds, une blondeur tirant vers le blanc, ils ondulaient, de plus en plus ravissants en effet. Cétait vrai : Muriel devenait une petite fille délicieuse. Plus personne ne songeait au pied bot. Un grand souci était maintenant de savoir sil fallait, oui ou non, couper ces boucles blondes : la mère était pour ; la grand-mère était contre - et toi aussi.
« Quels cheveux de petit ange, insistait Lenoir, tout le portrait de sa mère ! sauf la couleur des cheveux
».
Comme la plupart des gens tout à fait comme il faut, Lenoir adorait les enfants, et ce quil aimait plus encore, cétait de le faire savoir : « Voyez comme je les adore ! ». Lenfant appréciait-il les caresses ? Cétait tout autre chose : il nétait jamais consulté.
Muriel se tortillait, gênée, sous la main de Lenoir. Elle commençait à posséder un petit vocabulaire, trois ou quatre mots seulement, car elle était en retard pour son âge.
- Cest mon papa ! dit soudain Muriel, péremptoirement, en te montrant du doigt, et en sadressant à Lenoir.
Vous feigniez de navoir pas entendu.
- Cest lui-i
mon papa-a !! répéta Muriel, irritée de ne pas recevoir décho.
- Et lui, cest mon papy ?
enchaîna-t-elle, en te tirant par la manche, et en désignant Lenoir du menton.
- Mais non ! répondit philosophiquement Lenoir. On na quun papa et quun papy, dans la vie.
- Alors, cest qui mon papa ? cest qui mon papy ? tempêta Muriel.
Sa voix était très courroucée. Elle sy perdait, à lévidence. Elle devait pressentir quelque chose de suspect.
« Ca y est ! le ressort est déclenché, pensais-tu, elle va nous faire un beau caprice ! ».
Tu étais loin dêtre à laise dans ces circonstances, doublement gêné : et par Muriel et par Lenoir. La tension montait rapidement.
- Papa ?
Papy ?
sécria-t-elle brusquement dune voix suraiguë
Papy ! papa ! cest tout caca ! finit-elle par conclure dun ton sentencieux, en cherchant son pot.
La voyant saccroupir près du rideau de la douche, dans langle, vous étiez tous les deux, Lenoir et toi, bien plus malheureux quelle. Et des trois, pauvre Joseph ! cétait toi le plus navré. Car Lenoir dissimulait mal un sourire en coin.
Le moment ne pouvait être plus mal choisi. Tu venais dempoigner fièrement, encore une fois, la poêle à frire. Tu tapprêtais à y saisir des tranches de boeuf dépaisseur double, spécialement coupées par ton boucher.
Dans lune de ces situations désarmantes qui ne sont jamais rares, où les côtés absurdes, démoniaques et grotesques de lexistence se déchaînent, sen donnent à cur joie de nous choquer, de nous secouer, nous bousculer sans quon ny puisse rien, tu te sentais pris au piège.
« Je suis dun ridicule achevé, et en face de Lenoir
» pensais-tu.
La supériorité que donne lâge, lexpérience aurait dû lui dicter au moins un mot dhumour, dencouragement, une espèce quelconque de consolation, mais il sen gardait bien. Avec un plaisir visible, il te laissait en plan, empêtré dans cette grosse farce domestique. Une rougeur te montait violemment aux oreilles. Quelle humiliation, Joseph ! Il nétait guère charitable, Lenoir. Tu constatais tristement quau moyen de ces petites vilenies, presque tout le monde sarrange pour rendre la vie, déjà assez insupportable en soi, plus navrante encore.
Mais voici que Muriel, prise dune fantaisie subite, se relevait rapidement, exhibant ses admirables petites jambes dorées, et déclarant avec innocence : « Papy ! papa ! cest tout fini, cest tout pipi ! ».
Ainsi, elle vous faisait grâce. Pour cette fois.
La statue en rade dormait, au fond de latelier
Quinze jours de perdus. Shanloz avait été malade. Son état général saggravait : les jambes molles ; la respiration bruyante ; comme un petit râle déjà. Aux moments les plus durs de sa crise dasthme, il serrait fortement dans son poing une agate, une bille de cornaline rouge, son talisman de sculpteur, de même que dautres malades se serrent superstitieusement le poignet dun bracelet de cuivre. Un seul jour sans travailler, à son âge, cétait un drame. La journée désorganisée, labattement, lennui, le sentiment du temps perdu, enfui, le rendait plus malade encore. La seule vue de son ciseau au repos, couché dans la poussière, inanimé parmi les fragments de marbre, lui déchirait le cur. Pas un jour sans une volée de coups de maillet, cétait sa devise. Il avait hâte dachever luvre, dattaquer la prochaine une rage de produire avant quil ne fût trop tard, avant la fin.
« Après le phénix vietnamien, jabandonnerai les animaux : je ferai une femme qui accouche
» se promettait-il.
Mais il était freiné par lusure du corps. La machine se délabrait. La pression dans les tuyaux, le soufflet de la forge, le ronronnement des organes, il fallait tout tenir par la volonté, par lesprit tendu. Et il refusait de se simplifier la tâche : « Non ! je ne me servirai pas, comme dautres, de la ponceuse électrique ! je ne trahirai pas mon métier. Même sil me faut tomber, jirai jusquau bout, je finirai cet oiseau à la main. »
Il sécroulerait, sourirait, mourrait. Mais loiseau senvolerait, dût-il être renversé par son aile bruissante, meurtri sous ses pattes au moment de lessor. Maintenant, la vie se résumait à lessentiel : luvre ! Tout le reste était passé à larrière-plan.
« Au fond, je suis déjà à demi mort
». Il nouvrait plus les journaux. Les bonnes feuilles radotaient. Que les nouvelles soient nationales, ou internationales, rien navait bougé en somme depuis vingt ans, et même, tout bien considéré, depuis des siècles : le stupre, le lucre, la rapine ; le jeu des riches et des pauvres ; la guerre ; la foule des gens ordinaires, des indifférents ou des insensibles ; et les résignés. Par la rumeur du quartier, il avait appris que la maison de la rue Jacquier, toute proche, était tombée. Sil en avait éprouvé naturellement une légère déception parce quen artiste il aimait la fantaisie, le chambardement, la ruée dans les brancards au fond de lui-même, cela ne lui faisait ni chaud ni froid : il sattendait à cet échec. La solitude de la vieillesse lui créait comme une autre planète, froide et fière, terrible et cependant étrangement confortable, coupée de la vie ordinaire. Lagitation, la turbulence des jeunes gens, tout cela nétait finalement quune forme de la grande poussée vers lautre sexe, sournoisement dictée par la nature : la polarisation irrésistible sur lentrejambe des femmes. La jeunesse, cétait le jet de semence pure, qui jaillit et qui retombe, le plus souvent stérile. Il en avait eu sa part, mais maintenant et depuis longtemps, il ne jouissait plus que de se souvenirs : il navait plus une once dénergie à perdre, à gaspiller. Il ne désirait rien dautre que laisser dans son sillage quelque chose de dur, qui restât en ce monde : une petite trace de son passage sur cette terre. Plus tard, on vendrait ses statues, elles circuleraient, elles témoigneraient. Il ne serait pas aisé de les cacher, les briser, les détruire. Même une guerre atomique ne pourrait les faire totalement disparaître. Et quand il nen demeurerait que du sable, ce serait encore le sien : le signe quil était passé là. Avant daller au-delà
Non, il navait plus dinquiétudes, sinon celle de mourir avant davoir fini loiseau, avant de pouvoir loffrir, cette cigogne sacrée, à la petite Vietnamienne qui nichait à limpasse dà côté, quil apercevait de temps à autre, la robe courte, la jambe nerveuse et gracile, un sourire triste et évasif aux lèvres, mais lair décidé, énergique.
« Tout de même, je devrais prévenir mon frère
lui dire que mon mal saggrave. ». Tous les mois, il recevait un petit mandat de Lausanne, où lentreprise familiale prospérait. « Oh ! et puis à quoi bon
» Enterrement ou crémation, testament olographe ou non : que lui importait ! Il avait limpression davoir déjà quitté son corps, de sen être allégé, pour émigrer dans ses statues
« Mon corps, quils le donnent aux vautours, comme aux Indes, ou aux chiens, comme au Tibet, cela mest égal. Ce nest pas moi
».
Une douleur le saisit.
Il porta la main à son cur et serra plus fort dans son poing la pierre de sang, lagate rouge aux reflets verts.
Cela se passa peut-être le même jour, peut-être juste au même moment, dans votre chambre du quatrième étage, au fond de limpasse, au numéro sept de cet ancien cul-de-sac de la Corderie, si proche de latelier du sculpteur. Jusquà présent tu navais pas eu vent de son existence, sachant seulement que vivaient là des artistes derrière votre maison. En étage, plus loin dans la ruelle après la loge, tu avais repéré de larges baies vitrées, et puis aussi lenseigne dun luthier, qui rapiéçait les violons et fabriquait des balalaïka.
Quand tu es rentré ce soir-là, elle avait loeil fauve, et une ombre éteignait son visage.
Elle était recroquevillée sur le lit, dans le coin du mur, la tête oscillant dun air de doute et de défi contre la tapisserie, à côté de lendroit où était collée de travers une estampe noire, une danseuse ailée des temples dAngkor. De son corps émanait une énergie hostile, coupant la pièce en deux zones, dressant une barrière entre elle et toi. Il était hors de question de franchir cette frontière pour essayer damadouer la louve en colère et blessée quelle était devenue.
Sur la table était jeté un paquet de lettres bleues, en beau désordre ; les feuillets tirés des enveloppes pour la plupart ; certains froissés, quelques-uns déchirés.
Tu savais pourtant bien quil ne faut jamais laisser de traces de ses crimes, et quon est toujours trahi par des lettres !
Et ce que tu pouvais aimer en écrire, - émotion dune heure à la terrasse des cafés - et en recevoir, petit gredin ! Tu aurais volontiers écrit chaque jour à Danielle, si celle-ci avait pu accélérer le rythme de ses réponses, et ces missives bleues venant dAllemagne, rendues plus chères encore par leur provenance dune ville inconnue de toi, mais fameuse, la patrie des communautaires, des Anabaptistes, Münster ces billets damour attirant lil par un cachet, parfois un timbre rare, pour rien au monde tu naurais voulu les détruire, les brûler. Régulières ou de hasard, maigres ou nombreuses, les correspondances damies ou damis, tu les conservais du reste toutes, en liasses, en série : à la maison familiale, tu en avais déjà deux valises pleines.
- Je vais les brûler, ces lettres ! ou plutôt les jeter dans la Seine
dis-tu soudain à Maud.
- Non, je ne te le demande pas ! à quoi cela servirait-il dailleurs, maintenant ? Jai tout compris, dit-elle mystérieusement. Toute ta perfidie
Sa colère était froide, blanche, verte : de la pire espèce. Elle ne fondait pas, ne se diluait pas, ne se dissolvait pas en mots, en bavardages.
Votre dispute, au surplus, nalla pas plus loin cette fois-ci.
Je nen jurerais pas, mais il est possible que la nuit, même, ait réuni vos deux têtes sur loreiller, par une sorte daberration du désir, de folie naturelle des corps.
Le lendemain, du pont des Arts, après avoir un peu hésité, tu lançais dans leau le lourd paquet des lettres de Danielle. Un grand sacrifice. Supprimer, censurer, anéantir un mot te semblait plus grave que de perdre un bijou. Mais tu lavais fait pour Maud, pour ta femme.
Et par la suite, pendant quelque temps, la fêlure entre vous était restée invisible.
Tout semblait réparé. Le mal somnolait.
Tu avais vite revu Pierre-Paul Petit pour lui conter lexpérience de la Mortice, et son bon rire tavait réconforté. Perdu au sein des tempêtes, ne sachant où te diriger, ne sachant même pas nager, louvoyer, ignorant à plus forte raison lart de la patience, tu ressentais le besoin pressant dune boussole, et il ten tenait lieu, toujours disponible, prêt à te rencontrer au premier appel. Etait- ce son travail dentraide internationale qui lui procurait cette satisfaction profonde, limprégnait de cette paix, cet aplomb dont on bénéficiait, même malgré soi, en sa présence ? Ou bien était-ce plutôt leffet dune foi, une ferveur intense dont il ne parlait pas, ou très peu, soit quil te jugeât alors indigne de la comprendre et incapable de la de la partager ? soit quil pensât au contraire que moins il ten parlerait, plus tu comprendrais, mais à ton heure, un jour, plus tard, que tu la partagerais peut-être comme lui sur le tard, fût-ce très tard ? trop tard ?
« La Mortice est un bon exercice, un parfait début dapprentissage
» fit-il dun ton énigmatique, vers la fin de votre conversation.
Il te proposa daller entendre le soir même une conférence donnée par Lanza del Vasto dans le quartier de la Tour-Maubourg. Tu avais accepté avec enthousiasme lidée de voir de près un « sage ».
« Où se cachent-ils donc, sil en existe encore ? pensais-tu. Nous vivons des moments uniques : lhumanité est aux abois ; une guerre atroce nen finit pas de finir ; la famine se pérennise ; lincertitude fait des ravages. Et pas un mot des grands hommes, de nos zélés responsables, des sages
Pas une goutte de philosophie, adaptée aux circonstances, de la part de Mao, de Pompidou, du pape. Ce dernier a déclaré dune voix âpre et angoissée aux Nations Unies : Plus jamais la guerre ! plus jamais la guerre. Je garde sa voix dans loreille. Un message courageux et beau, certes ! mais un peu court, tombé dans le vide et que personne nécoute. Ces chefs sont bien vieux ; ces figures de proue bien absentes, bien silencieuses
Ils ne disent plus rien qui vaille. Où sont les vrais philosophes ? Où sont les sages ? ».
Tu avais un peu plus de vingt ans, Joseph ! Tu avais soif dentendre le fin mot de cette gigantesque pagaille dans laquelle tu te sentais, bon gré mal gré, impliqué, embarqué vaguement conscient dêtre en train de te noyer.
Enfin quelques éclaircissements, quelques conseils, quelques lumières
Les heures de laprès-midi qui précédait cette causerie, tu les avais passées à trier les edelweiss à demi séchés de la Mortice, conservant les plus beaux entre les pages des tomes de ton gros Littré. Un pieux travail. Dans ces quatre livres noirs, les fleurs bombées feraient se gondoler le papier, les étamines allaient créer de petites taches jaunes que tu pourrais observer plus tard, non sans émotion.
A lheure dite, tu te glissais au balcon de la salle Adyar, à la dernière rangée, loin de lestrade du conférencier. De tous les anciens amis et camarades de la rue Jacquier, tu étais le seul, croyais-tu, à avoir laudace dêtre là. Si Martial lavait appris, comme il aurait ri de ta présence dans cette salle très catholique ! Tu en aurais eu honte.
Mais le plus étonnant, cest que tu navais rien retenu, ou rien compris, de ce quavait pu dire le sage, ce soir-là. Absolument rien : aucune idée, aucun mot. Seulement le « hein ! » violent, ironique, au moyen duquel lauguste prêcheur fouettait son auditoire, à intervalles réguliers. Entre deux périodes oratoires, ces « hein ! » dénués de sens ressemblaient aux coups de bâton dun maître zen : les jeunes gens arrogants du public en avaient les épaules tout endolories. « Hein !
», « Hein ! ...». Quavait bien pu dire, entre ces « hein ! » le disciple de Gandhi, lami de Vinôbâ, le pèlerin des Indes, lhéritier, le relayeur du rouet ? A coup sûr il avait parlé de la non-violence, disserté sur les abstinences. Et tu navais rien compris. Tu avais dû somnoler, rêver, rêver à Maud probablement. Auditeur poli et bienveillant, tu étais resté malgré tout jusquà la fin. Tu navais pas bougé, pas avancé dun pas. Mais que tavait donc apporté cette soirée, où tu étais venu seul, sans Maud, comme en cachette de tous.
Tout de même, à la place du discours, des phrases, était demeurée une vision nette : le prédicateur pieds nus dans ses sandales, debout à lextrême bord de lestrade. Loin dêtre jeune, il se tenait cependant droit comme un pin, bien plus droit que toi, cambré, les poings sur les reins ; les épaules constamment tendues en arrière, la colonne vertébrale vibrante, des sandales à la tête ; un modèle déquilibre et de maîtrise nerveuse, à plus de soixante-dix ans. Cest sa vigueur qui, en fait, tavait stupéfié. Et pas seulement celle de sa barbe
Toi aussi tu en portais une, ou plutôt une barbiche, de plus en plus courte : chaque semaine tu la coupais davantage, au grand désespoir de Maud ; plus la révolution séloignait, plus tu la rétrécissais.
Mais ce qui te manquait, ce qui te manquerait toujours, cétait lallant, la force de la vertu. Tu ne croyais ni à Dieu, ni à diable ; ni à la révolution ni à son contraire ; exactement à rien et pas même fermement à ce rien, au néant. Ton ressort était fêlé ; tu dérivais. Et voici quun descendant des prophètes tapparaissait, prononçant des paroles inintelligibles pour toi. Mais quelle allure ! Il avait ensanglanté ses talons, titubant à trois heures du matin sur les minces levées de terre, entre deux champs gris des Indes, courant de village en village, à la suite de la petite troupe de Vinôbâ, témoin des largesses sans lendemain de grands propriétaires : les dons du sol, laffreux échec dune époque héroïque. Puis, envers et contre tous, il avait bâti son Arche pour sabriter dun nouveau Déluge, projet mégalomane tenacement poursuivi par une poignée de fidèles, sous un climat méditerranéen, dans une ambiance moderne de plus en plus réfractaire, de plus en plus hostile. Là aussi léchec était sûr. Mais quà cela ne tienne ! La grandeur résidait dans lessai, lespérance, la persévérance. Echec et mat ! Mais la tentative en valait la peine. Jai essayé : lespoir vit. La Cause est perdue, mais cest la mienne. Ce sera pour une autre fois. « Hein !
».
Vous autres, les sales petits jeunes gens, les béjaunes, vous pliiez léchine sous la verge, confortablement assis. « Hein !
»
Il y avait peu de filles dans lassistance. Pas une seule au balcon où tu te cachais ; pas une, comme dans les orchestres symphoniques dautrefois.
Mais au parterre, tout dun coup, tu remarquas un visage rond et tendu, une chevelure de flamme avec une énergie de sorcière, un regard de braise, une beauté du diable, une possédée tourmentée par un feu dévorant.
Aucun doute nétait possible. Cétait Chantal, légérie de Martial, qui lui faisait des infidélités mystiques.
Dans les journaux que vous disiez réactionnaires, tu lisais quelquefois de petits récits, des anecdotes de guerre qui te mettaient en fureur. On y contait les mésaventures de soldats américains qui avaient succombé aux séductions dun cercle de belles naïades vietnamiennes batifolant, évoluant nues dans un cours deau. En hâte, ils se joignaient à elles, pénétrant tout joyeux dans leau tiède et tentante du ru, où ils disparaissaient. Longtemps après, on retrouvait leurs corps dans la jungle, la gorge tranchée. Ou bien, autre version de la même histoire, un naïf guerrier suivait sans crainte quelque magnifique orientale sommairement vêtue à lintérieur dune paillote. Et il nen ressortait jamais, soit quil eût été tué, soit quil eût été transformé sort plus enviable qui revenait finalement au même en esclave ivre de plaisir. Ces pièges semblaient tirés dun manuel dhistoire antique ; à peine eût-on été surpris de les retrouver, tels quels, dans une page de Plutarque, Sima Qian ou Hérodote.
Tu ne voulais pas croire ces racontars. Et pourtant le doute germait. Insensiblement, ton soutien au Front de Libération se faisait plus mou. Martial, tu ne le rencontrais plus que par hasard : tantôt au détour dune rue, un carrefour où devait passer hypothétiquement une manifestation vers laquelle tu te dirigeais, mais que tu évitais par ennui, par dégoût à la dernière minute, ten éloignant aussi vite que possible, écoutant avec plaisir les clameurs satténuer peu à peu, une poésie de la distance saccordant avec ton vagabondage et qui texcitait beaucoup plus que laction directe ; tantôt tu lentrevoyais encore, au balcon de la salle de la Mutualité, en grande conversation avec des individus dont le visage ne te disait maintenant plus rien, dont létiquette politique tétait inconnue, mais à nen pas douter spécialistes, diplômés depuis peu dans lart de lagitation, du complot groupusculaire une activité qui, de loin, gagnait en mystère, tattirant dorénavant par son côté romanesque, bien plus quà cause dune conviction véritable. Ce Martial que tu avais tant admiré, et même aimé peut-être, se noyait progressivement, et à ton insu, dans le brouillard épais du personnage dune vie fictive. Et que devait-il dire à Chantal, expliquer aux anciens petits camarades ? - que tu tétais perdu, évanoui dans la nature ; que tu sombrais dans cette passivité déplorable qui avait déjà englouti tant des leurs. Un exemple à ne pas suivre, un professeur par la négative
Bientôt un renégat.
Mais lui-même aussi, comme il avait pâli à tes yeux, depuis la Mortice ! Les côtés ambigus de sa personnalité te troublaient sans cesse davantage. Par un fâcheux hasard, il habitait Versailles, et il en avait honte, en ces années danniversaire de la Commune. Et sil langeait gentiment son bébé, cétait tout en regrettant de ne pas pouvoir le faire disparaître dans le vide-ordures de la cuisine. Sacré Martial ! Tu te souvenais de sa fesse ronde et dodue, subrepticement photographiée quelques années plus tôt dans les douches, en classe préparatoire aux écoles, ces si grandes Ecoles. Ils étaient loufoques tes souvenirs, Joseph ! Loufoques et foutraques, comme si lor du roi Midas avait été pour toi, inhérent à tout ce qui te passait par les mains, tout ce que tu touchais du bout de tes doigts gourds, un pur délire !
Lor de ton délire : ton seul trésor !
Or pendant ce temps, par un curieux revirement, tandis que ton scepticisme saccroissait, cétait bien plutôt Maud qui, à mesure que la victoire se profilait, que lUnion nationale se resserrait entre les Vietnamiens de Paris, commençait à sengager davantage. Elle fréquentait de plus en plus régulièrement le réfectoire des militants, point de rencontre des cercles de son pays natal, situé non sans ironie presque en face du restaurant combien plus huppé que vous aviez élu ensemble pour votre mariage, le « Long Hiep », dans le quartier Maubert. Elle se mettait à participer aux nombreuses activités communautaires, sy faisait de nouveaux amis, emmenant Muriel avec elle lors de parties de campagne, sous prétexte de lui faire prendre lair, de la distraire, et également de la vietnamiser, disait-elle. Etait-ce un alibi ? Souvent, le nom de Lenoir flottait dans lair. A pied ou en voiture, cet homme pratique, serviable, irréprochable, se multipliait, rendant mille services, remplissant mille fonctions. Et puisquil sagissait toujours du Vietnam, ce pays arrivant tout près de la fin dun long martyre ou du moins le croyait-on tu ny voyais que du feu. On flairait la victoire ; on sen réjouissait par avance, se préparant à agiter frénétiquement de petits drapeaux, à larrivée des délégations, au Centre des conférences internationales de lavenue Kléber. Maud, Muriel même, qui, si jeune, ne comprenait rien à rien, sapprêtait avec Lenoir à goûter, à chanter la victoire, à faire la fête en compagnie de lécrasante majorité des Vietnamiens de Paris.
Et toi, qui avais commencé le travail de soutien à leur Cause des années plus tôt, qui, sans souci de carrière et dargent, sans souci de lavenir, y avait dun cur léger, ainsi quune cigale, sacrifié tes études et aussi lart que tu aimais - chose étrange ! à ce moment même, à lheure de la victoire, Joseph ! tu te sentais presque indifférent, alors que, tout doucement, séloignait ta femme, emportée par le courant. Ce Vietnam tant chéri comme une terre lointaine et mythique, horizon brumeux de voyages futurs, voilà quil te devenait plus étranger, à lapproche du triomphe. Et pire encore, dans un triste recoin de ton cerveau, Maud elle-même se muait en étrangère.
Elle restait après tout, quoi quon dît, quoi quon fît, quoi quon prétendît, dune autre origine, dune autre espèce, un peu comme lune de ces femmes scandaleusement vêtues, attirant, à demi nues, le soldat dans leur hutte pour un guet-apens, comme le racontaient en grands détails ces journaux que lon disait, peut-être un peu vite, réactionnaires.
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Il est dans lexistence, surtout dans la jeunesse, des moments bénis, des heures de grâce où tout réussit, où tout danse autour de vous. Ces instants où tout sourit font penser à la révérence désinvolte du danseur étoile qui termine son ballet : un sourire espiègle aux lèvres, il tend brusquement deux doigts vers le ciel, et semble y cueillir dune main preste une faveur, une pomme dor. Et ce fruit du génie, il loffre au public médusé, lançant généreusement son bras vers lui, la paume ouverte. Puis, ce cadeau fait, il replie gracieusement sa main fermée sur son cur. Comme tout paraît facile en ces instants de délire, de fougue, de jeunesse et damour ! Mais hélas ! le spectacle se met à dérailler en coulisse, une fois sorti des planches qui brûlent. Quand lamour commence à se refroidir, se prépare à mourir, alors le danseur ailé et ivre qui ne sentait plus son corps, soudain senlise, salourdit, tombe, se changeant en un horrible gnome, grimaçant et boitant. Et la bien-aimée, de son côté, se transforme tout à coup en une vilaine sorcière, une mégère bossue au regard torve et sournois, qui vous déclare, sans ciller :
- Jai passé la nuit avec Lenoir !
Aussi simple que cela.
Maud revenait au logis, après une innocente nuit à la campagne, et sans broncher, comme si de rien nétait, tavouait quelle venait de coucher avec ce vieillard. Cétait la ballerine du diable qui te faisait cadeau des pommes pourries de lenfer.
Sans doute tu avais blêmi. Mais en même temps, tu crânais. Cétait donnant, donnant. Comme dans un match, vous étiez à égalité maintenant : un partout. La seule différence était que tu avais dissimulé pendant des mois ce quelle te lançait à présent à la face, à brûle-pourpoint :
- Au retour, nous sommes descendus à lhôtel de la rue Jacob, celui où tu étais en compagnie de Danielle.
La vengeance était consommée. Pour ne pas avoir à avouer à Maud que tu louais une chambre à son insu, tu lui avais cité cet hôtel de la rue Jacob comme lieu de ton forfait, parce quil était très proche du carrefour où tu avais rencontré Danielle par le plus grand des hasards, pour la première fois depuis ton mariage. Et Maud avait tenu à te tromper au même endroit, là où elle supposait que tu lavais toi-même fait. Cétait une touchante attention.
- Lenoir sent le cadavre
ajouta-t-elle dun ton terre à terre, comme si cétait une circonstance atténuante, une manière de sexcuser.
Et il est vrai que cette remarque faite en passant te flattait, au fond. Mais tu avais verdi. Dans un monde sous-jacent, Lenoir pour toi était un père, voire un grand-père, inoffensif, disqualifié. Tu narrivais pas vraiment à le détester, peut-être parce que tu étais dupe de son hypocrisie, mystifié par ses talents dacteur âgé, aguerri à toutes les roueries de la vie. Tu préférais que ce fût lui, en définitive, du moment quil devait y avoir un vilain. Pourtant la jalousie mordait : le droit de laïeul. Bah ! en retard. Pas de première nuit. Et si vous nétiez que deux jeunes nigauds quil manipulait ? cela, tu ne le soupçonnais pas. Puis jouaient un rôle toutes ces divagations sur lamour libre, sur linnocuité de lamour. Il était en ce temps-là interdit de sinterdire ses lubies, ses fantaisies amoureuses, ridicule de se formaliser des foucades dun vieux beau : la mode tendait à la complaisance universelle.
Tu avais donc ravalé ta colère, ton dépit, sans aller toutefois jusquà tenquérir des détails. On imagine le mari dune madame Marneffe lui chuchotant à loreille, une oreille adorable, embaumant un parfum rare : « Raconte-moi tout ! ». Mais tu étais bien trop jeune et naïf pour ce genre de chose. Veule soit ! Dépravé, pas encore.
Ce fut, jimagine, un soir presque comme les autres, presque ordinaire. Les voitures glissaient sur lavenue, silencieuses, en direction dAlésia.
Au fond de limpasse, tout était calme encore.
Si tu le veux bien, arrêtons nous un moment pour faire le point, avant les événements tragiques
Tu étais donc un garçon qui se préparait, comme on dit, à mal tourner. Marié trop tôt, tu avais une maîtresse ; ta femme un amant qui aurait pu être son père. Lun et lautre, vous étiez comme des poussins non encore dégagés de laile protectrice, de la douce chaleur de la couvée. Depuis un certain déjà, Lenoir patronnait ton mariage, tissant soigneusement sa toile. En simmisçant dans ton foyer, il était devenu ce que Martial avait longtemps été pour toi dans le domaine de laction publique : un tuteur. Coincé entre Maud, la mère demprunt, et Lenoir, le faux grand-père, encombré de Muriel, ton enfant qui ne létait pas, de Danielle, prisonnière dun autre mariage malheureux en Allemagne, comme tu faisais piètre figure !
Par soif daventure et goût des complexités, en moins de deux ans, tu tétais fourré dans un épouvantable guêpier.
A ta décharge, admettons que lépoque y était quand même pour quelque chose. En ces années, la société entière se remettait lentement de la grande secousse provoquée par une très petite révolution. Si le théâtre en réalité était descendu dans la rue, cétait parce que laisance économique devenait si sûre, le surcroît dénergie disponible si abondant, le temps libre si copieux, quun ennui profond, à peine imaginable sous des cieux moins cléments, agrippait la nation. Une nervosité générale et irrépressible se soulageait par des convulsions, engendrant pour si peu, presque rien, une révolution en fait plus culturelle que celle des Chinois - si tristement célèbre et si mal nommée - , la révolution la plus violemment théâtrale sans doute de toute lhistoire de France et du monde. Quelle légitime fierté !
Au moment précis où, silencieusement, et sans que lon en sût encore rien, ou presque, un pays comme le Japon se tuait à la tâche pour rattraper et dépasser lOccident ; où il fallait supplier des travailleurs trop zélés de daigner quitter lentreprise, passé huit heures du soir, de consentir enfin à regagner leur foyer pour des raisons de santé ; où travailler la nuit et le dimanche, pour le salut de la compagnie et de la nation, et sans salaire le rêve de Lénine réalisé allait tout bonnement de soi, était devenu pour ainsi dire naturel ; ou alors quand, par un esclavage dune tout autre sorte, direct et cru, les mineurs de fer mauritaniens trimaient sous la trique ; à ce même moment historique, les glorieux travailleurs de notre pays, parvenus quant à eux à un stade supérieur du combat syndicaliste, protestaient vertement et dignement contre des vétilles, des atteintes à lhonneur, des jetons de couleur pour contrôler les allées et venues aux toilettes. Quant aux étudiants et à leurs maîtres, ils réclamaient à cor et à cri le droit, les uns de ne pas étudier, les autres de ne pas professer, cest-à-dire le droit de ne rien faire : exactement le « droit à la paresse » de Lafargue, le mari de la fille de Marx.
Une révolution paresseuse.
Naturellement, les choses étaient un tout petit peu plus compliquées que cela. Depuis un certain temps déjà, la raison, la logique humaine se trouvaient fortement humiliées Léquilibre tout entier de lespèce était même en grand danger. Dès avant la guerre, Teilhard de Chardin avait perfidement avancé lhypothèse que les masses en chômage nétaient peut-être que lexpression et lindice dune libération croissante dénergie pure. Peu à peu, les machines, les machins, les appareils, les produits, les objets, les engins, toute cette matière à peu près inerte, fruit du génie industrieux des hommes, en principe, tout cela en venait sournoisement à les entraver sans cesse davantage, sous prétexte de leur faire gagner du temps, de la vitesse. Tout était plus rapide, et on se retrouvait lié de lourdes chaînes.
Instruments démancipation de lesprit à lorigine, les journaux se transformaient en trous noirs, dans lesquels la masse compacte et tourbillonnante des mots sengouffrait comme dans un immense siphon, sans émettre en retour beaucoup plus quune faible lumière tremblotante. Excessive en quantité, linformation se muait en son contraire. Le savoir nourrissait, confortait, étayait une très paradoxale ignorance, une débilité phénoménale, une arriération vraiment stupéfiante, peut-être même sans exemple, sans aucun précédent dans lhistoire.
Dans cet encombrement de choses, cette tempête de mots, cet ouragan didées, tu te trouvais englué dès le départ, Joseph ! Attrapé, noyé, piégé tel un rat barbotant dans lordure de légout, cherchant désespérément la sortie, limpossible décollage sur la piste, au seuil du parcours.
Mais tout de même, ne compte par sur moi pour toctroyer un blanc-seing !
Malgré ces circonstances, tu es coupable, profondément coupable, responsable de tous tes malheurs. Je sais bien : les tares héréditaires, les aberrations
Larrière-grand-père qui buvait, larrière-grand-oncle aux reins intarissables, le maniaque du jupon, lobsédé qui nen avait jamais assez, qui ne pouvait plus sarrêter, lunion consanguine
Et jadis, celui qui sest pendu, celui qui fut roué ; celui qui sest habillé en femme
Et tant et tant. De siècle en siècle, il y en avait tant de gènes ! Mais non, tu ny échapperas pas. Tu es responsable, je te dis. Totalement. Car tu tergiversais, tu biaisais, petit Joseph ! Tu avais le don de lobliquité, de la diagonale, du zigzag, du travers en un mot. Tu tétais bâti une vague théorie de lHésitation qui masquait ton désir secret dêtre chaperonné, ta veulerie, ta fourberie, le vide profond de tes journées. Avoue-le donc : tu aimais tout et rien.
Au lieu de tadonner entièrement à une étude, ou à un art fût-ce la menuiserie ou la cuisine, qui, par plaisanterie, te tentaient, te plaisaient au lieu dédifier pas à pas ton oeuvre, une toute petite pour commencer, mais avec une passion farouche, en explorant minutieusement tous les recoins, perçant des mystères, allant jusquau fin fond de la matière choisie, tu préférais papillonner, imbu de toi-même, grand maître de la critique, adepte zélé du survol de lintelligence. Le voilà ton péché dorgueil, ton péché capital : la présomption de lintelligence ; la fausse liberté qui butine, ici et là, sur les trésors du passé et du présent, incapable de sattacher à rien, simaginant au-dessus de tout, en dehors de tout, supérieur à tout.
Sur ce point encore, tu ne manquais pas dexcuses : on tavait enseigné, tu respirais partout dans lair du temps, une conception fausse de la philosophie, un vol de la pensée, planant à laise, goguenarde et capricieuse, jetant un coup dil supérieur, comme du haut dun hublot davion, sur le panorama inépuisable dune trop longue histoire, jouant avec les idées, sans risques, samusant à les faire sauter comme dans une poêle à frire - une fricassée de concepts -, lintelligence elle-même demeurant sauve, libre, immunisée dans son vertigineux orgueil. Se gavant de vocables et dart, la société de consommation mettait le passé culturel au pillage, engloutissant, rapetissant sans compter les chefs-duvre, gaspillant sans y songer la sueur des grands hommes, le sang des générations passées, inconsciente des longs et patients efforts dans la nuit, des peines infinies, à la lumière dune pauvre chandelle, tout ce fragile et lent progrès, cette lenteur obstinée de la pousse dun tronc immense dont elle était, sans le savoir, ou sans vouloir le reconnaître, le petit lierre parasite, la maigre fleur stérile. Repus de livres et dart, gorgés de pensées, ivres de loisirs, vous vous livriez à des débauches desprit, lentement empoisonnés par un luxe dintelligence. Dédaigneusement, vous vous nourrissiez de la moelle des géants dautrefois, convaincus, par laberration du progrès, que lépoque était très supérieure en tout ; et vous étiez des nains. Des bavards, des présomptueux et des incapables, voilà ce que léducation curieusement appelée « obligatoire » avait produit en grand nombre, substituant, aux ignorants, aux innocents, aux demeurés de jadis, des demi-instruits, ou carrément des imbéciles.
Si encore tu avais été capable de scier droit, de confectionner avec soin, avec amour, le moindre objet beau et utile ! Si tu avais su te dévouer ; aider un vieillard ou un enfant, ne serait-ce que dun regard, dun sourire chaud. Créer autour de toi un petit moment de paix et de bonheur !
Je sais, Joseph ! Ton sacrifice avait été quand même de reconnaître Muriel, la petite fille perdue, sans nom, sans père, pour un quart vietnamienne, victime dune guerre ignorée, sévissant, celle-là, dans les fourrés de la jungle parisienne, abandonnée par létat civil, blessée avant de naître.
Mais ce cadeau nétait quune abstraction de plus, et aussi un coup théâtral, une irresponsabilité qui te flattait, te servait : tu navais nul besoin en réalité de Muriel, mais terriblement dune femme qui fût déjà une mère, et ayant simultanément la douleur désertique, le goût âpre, doux-amer de lAsie.
Dans la tour de Sarcelles, chez les beaux-parents, chez le beau-père toujours absent qui te fuyait, tu tournais maintenant le samedi comme un gros ourson en cage. Muriel se doutait évidemment de quelque chose. Plus jamais elle ne vous regardait avec ce petit clin dil malicieux et taquin qui semblait dire : « Je devine que vous venez de passer un bon moment ensemble ! Mais quavez-vous donc bien pu faire, tous les deux, ensemble ? je ne sais pas exactement ce que cest, mais cela doit être bien agréable
». Car un jour elle vous avait surpris, vous enfermant pour une heure dans une pièce, au beau milieu dune après-midi ; et la porte était mal close, elle était entrée, à votre confusion. Ces folies étaient à présent finies. Et puis, en grandissant, lenfant séloignait jour en jour de toi, nouvelle douleur.
Maintenant, Maud se plaisait souvent, en pleine après-midi, à faire tourner le disque dune chanson, une rengaine faite pour tirriter : « Moi, la mal mariée
la mal mariée, je suis la Maud mariée ! ». Tu lui intimais lordre de larrêter, et elle refusait, elle renâclait. La tension croissait entre vous. Les corps sirritaient, se dissociaient, tantôt bouillants de colère, tantôt glacés comme la mort. Au surplus, la grand-mère, la haute Vietnamienne fière de son éducation chrétienne, qui te consolait autrefois dans la cuisine, en maniant de ses belles mains osseuses de longues baguettes divoire, nétait plus là. Elle avait troqué définitivement sa jupe noire quotidienne pour la longue robe blanche dun unique jour de fête - celle-là même quelle tavait montrée avec mystère et envie dans la pénombre de larmoire, après une dispute où elle avait maudit toute la famille. Elle devait être heureuse au cimetière, encore que ce fût en terre étrangère : le linceul était du moins authentique, la robe vietnamienne. Elle avait revêtu la parure dun nouveau mariage, le dernier et le plus beau : les noces avec la mort. Tu avais moins de chances quelle. Le cycle de ses douleurs était clos. Le tien commençait à peine. Peut-être que la prescience de la vieillesse lui avait fait deviner bien des choses. Peut-être te soutiendrait-elle depuis sa tombe, te tenant fermement de ses grandes mains osseuses pour tempêcher de choir, aux heures cruciales.
« La Maud mariée
la Maud mariée
».
Cette ritournelle était obsédante. Lenoir rôdait dans lombre. En secret, il soccupait de Muriel, et sans doute mieux que toi : avec la confiance, laplomb que donnent largent, lassise sociale. Dans ce même appartement, il avait pu pénétrer, tenir maints conciliabules avec ta belle-mère. Tu ne pouvais être certain que dune chose : le père de Maud avait refusé de le voir, lui également.
Lenfer à quatre débutait, faisait lentement chauffer ses grils, avant de rougeoyer, de virer au blanc, de battre son plein. Les vengeances étaient à double tranchant. Depuis des mois, Danielle, qui était loin, sannonçait sans se montrer. Maud se refusait à Lenoir, ou prétendait le faire comment savoir ? tout en craignant, guettant larrivée imminente de sa rivale. Le vieillard, irrité et patient, épinglait sur son mur, sur sa chaise, près de son lit, la photographie de Maud, se conduisant du reste avec toi en parfait gentleman. Et de ton côté, la possession pénible de Maud, lattente de Danielle ne tempêchaient point de rêver constamment à dautres femmes, chercher dautres corps, dautres proies jeune bouc insatiable, inlassable, toujours sur le qui-vive, sans cesse à laffût, en chasse sur le trottoir, dans les bibliothèques, les lieux publics où lon se serre : les concerts, les théâtres, les cinémas. Au reste, Maud lavait remarqué dès les premiers temps de votre mariage, elle te lavait dit, tavait accusé : partout, dans la rue, tes regards affamés mendiaient un échange. Pourvu que lon fût vêtu dune jupe et dun corsage, nimporte qui était bon : cétait peut-être une maladie. Ta curiosité ne connaissait pas de bornes. Le Vietnam ne te suffisait plus. Et lAsie était grande ! De mois en mois, par des lectures, grâce à un cours sur lAsie du sud-est, se clarifiaient tes idées, se précisaient tes plans. Bout à bout, se mettait en place le puzzle des terres à parcourir : coincés, pressés entre les énormes morceaux de la Chine et de lInde, pas moins de cinq cultures à rencontrer, à visiter, davantage probablement tout un quintette à déchiffrer. Et ce nétait quun début : lAsie commençait à la Hongrie, à la Sicile. On sy perdait. Tu tapercevais que loutre-mer est infini ; que les infinis eux-mêmes sont nombreux.
Il te suffisait encore de croiser une nouvelle fois Chantal : son visage inspiré, son latent mysticisme dhéroïne gauloise te harponnait, te saisissait par sa froideur bouillante.
Oh ! Joseph ! Rongé de passions, brûlant de ferveur, tévaporant dimpatience, comme tu bouillais en enfer par tous les pores !
« La terminerai-je jamais, cette sainte bête, cette sacrée statue, avant que la mort me prenne ?
».
Les contretemps saccumulaient avec un malin plaisir, à mesure que la fin approchait. Il avait dégrossi luvre, et ce quil cherchait à présent, cétait à serrer la forme de plus près, à mettre et soigner les détails, tout en évitant de tomber dans le piège du léché. La courbe du bec ne lui donnait pas satisfaction, et les ailes auraient dû être davantage soyeuses, vibrantes, soulevant, exaltant le marbre, le laissant respirer, lamelle par lamelle, plume après plume. Mais au moment du travail délicat, sa main tremblait, le corps faisait défaut, trahissait. Tantôt cétait le souffle qui manquait, les joues qui se creusaient en museau de poisson ; tantôt les intestins criaient, se tordaient : il se sentait à la merci de mille douleurs, un harcèlement de crécelle. Et quand la chair avait un moment de répit, cétait lesprit qui donnait du fil à retordre. La volonté flanchait, des journées entières sécoulaient sans le plus petit avancement, toutes forces courbées, vaincues, éteintes, le cur macérant dans un remords noir. Ou bien cétait la visite de son frère, qui croyait bien faire, mais dont les questions, les agitations, les soucis mondains ne faisaient que troubler Shanloz, le laissant abattu et impuissant pour trois jours. Il en fallait si peu pour détendre, affaiblir le ressort de lartiste. Avec lâge, la carapace fléchissait, se fêlait, se fendait de toutes parts, laissant voir les nerfs à nu. La maladie aiguisait plus encore sa sensibilité décorché, lui ôtant une à une ces sangles quune longue habitude du combat avec soi lui avait fait porter, serrer, tenir. Ses facultés de vieux sorcier, pas à pas, labandonnaient.
« Et si loiseau devait rester inachevé, cloué au sol
Une statue manquée, mise au rebut, la première depuis longtemps, depuis lécole
». Certaines nuits, il en pleurait dangoisse, en silence, les yeux vite secs dans son lit froid.
« Tenir ! tenir coûte que coûte
». Chaque jour, chaque nuit étaient devenus une étape dans un lent combat pour préserver de lénergie en vue du travail. Il comptait avec une lenteur hallucinée chaque quantième : le 24, le 25, le 26
« Pour le bec, si ce nest aujourdhui
alors demain, le 27, ou peut-être le surlendemain, en tout cas le plus tôt sera le mieux, le plus tôt possible. Finir ! Finir le plus tôt possible
». Quand il recouvrait sa statue dun voile, pour mieux pouvoir lexaminer plus tard avec du recul en le retirant, il ne pensait quà cela : « Finir ! finir enfin ! ». En se levant, en se couchant, en mâchonnant distraitement la nourriture toujours la même que laide soignante lui apportait avec ponctualité, à la toilette ou sur le divan, en regardant par la verrière passer jeunes gens et jeunes filles, il ne pensait quà ça : « Finir ! achever lOiseau
Quil puisse senvoler enfin ! Quun beau matin, sous le voile, ne se retrouve plus rien
Et le vasistas ouvert ! ».
Mais non, ce quil préférerait de beaucoup, ce serait de loffrir à cette belle Vietnamienne, sa voisine, quencore deux jours plus tôt il avait entrevue, faisant quelque pas dans le chemin derrière limpasse, villa dAlésia, tout près de latelier. Elle tenait sa petit fille par la main, songeuse.
Il ne connaissait toujours pas son nom. Elle lui avait paru plus triste quà lordinaire.
- Quand revient Danielle ? interrogeait Maud, butée, brutale. Quand revient-elle à Paris ?
- Je ne sais pas moi ! A Pâques ! A la Trinité ! En sarrachant du fond de lAllemagne, et en passant par la Bretagne, ses origines
- Lenoir minvite à Prague, la citée bleue, pour le congrès du Pen-Club !
- Eh bien pars ! pars !
- Jhésite. Il est trop vieux, il me dégoûte !
- Jai rencontré une Hongroise, hier, à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Sans compter cette Chinoise dont je tai parlé.
Vous vous tourmentiez, vous vous torturiez. Maud ne pouvait souffrir les Chinois, à plus forte raison les Chinoises, et tu narrivais pas à comprendre alors pourquoi. Le grand pays avait dabord aidé le plus petit en guerre, mais en réalité, depuis des siècles, ils étaient tous les deux à couteaux tirés. Maintenant quun très long conflit allait finir, un autre était tout près déclater. Fermentant dans lombre, la vieille animosité entre voisins refaisait surface.
- Prends garde : les Chinoises sagrippent à leur proie comme des mantes religieuses. Quant à moi, au restaurant où ma emmené Lenoir hier, tu sais ! là où les serveuses portent un kimono authentique, nouée dune grosse ceinture obscène à la taille, eh bien ! jai entrevu un charmant jeune homme par la porte des cuisines
- Un Japonais à présent ! Mou et sauvage, replié dans sa coquille
Gare à toi ! ils sont habitués à la docilité et ils tuent par jalousie.
- Sauvage toi-même.
- Traînée ! traînée !
- Pourquoi mavoir épousée ? par pitié ? pourquoi, pourquoi ?
Cest dangereux la pitié. Tu nas jamais rien fait pour Muriel. Chaque samedi tu vas la voir à contrecoeur.
- Je lui ai donné mon nom, excuse du peu !
- Tu as un signé, un point cest tout. Tu es un faible, un pauvre type. Voilà ce que tu es !
- Répète ! répète un peu
- Je vais me poster devant limpasse. Faire signe au premier qui passe
- Eh bien ! fais-le, fais-le si tu loses ! Je men moque.
- Tu es odieux, odieux. Comme jai bien fait de perdre ma bague sur la Mortice.
- Traînée !
Ce nétait peut-être pas précisément ce soir-là que tu avais posé tes mains crispées et tremblantes, autour de son cou.
Peut-être un autre soir.
Il faut le reconnaître, elle était adroite pour texaspérer. Tes nerfs étaient mis rude épreuve. Et tu nétais pas un ange de patience, loin de là, Joseph ! Vous vous martyrisiez. Mais à ce degré de jeunesse des ans et du sang, durant cette horrible époque, dans ce bouillonnement de marmite denfer, étiez-vous deux victimes ou deux bourreaux ?
Qui saurait trancher ?
Pourtant, dans ton impuissance à changer le cours des événements, à décider en fait quoi que ce soit, tu tinquiétais de voir dune façon de plus en plus nette bouger, cliqueter, sapprocher lengrenage. Une effrayante réalité apparaissait : vous ne pouviez plus ni vous séparer, ni demeurer ensemble longtemps dans la même pièce sans quune dispute néclatât.
Or Maud, même quelques heures, naimait pas vivre seule. Dépendante, demandeuse, elle était toujours là. Elle te volait ta liberté sans y réfléchir, sans penser à mal, sans imaginer un instant ton impérieuse exigence de solitude, nourrie depuis lenfance. Ne sen faisant absolument aucune idée, comment eût-elle pu la respecter ? Comme nombre de très jeunes femmes, probablement couvait-elle lidéal dun mari toujours présent à ses côtés pour la seconder, la protéger, lui parler, prendre soin delle, laccompagner, laider somme toute à vivre tout en la chérissant, exactement ce quun homme jeune encore ne peut pas, ne sait que rarement faire.
Une force magnétique et mauvaise vous poussait ainsi sans ménagement lun vers lautre, et des étincelles jaillissaient. Bien que le démon sexuel ne fût pas encore complètement mort, il ne suffisait plus à cicatriser les querelles. Un cycle infernal sétait instauré : querelle, rapprochement, querelle
Deux pauvres êtres, dans une unique pièce, ne pouvaient ni vivre ensemble, ni sarracher lun à lautre.
Comment fuir ? Couper le nud douloureux de limpasse ? Tu étais saisis deffroi.
« Ni sans elle, ni avec elle ? Comment faire ?
»
Tu essayais de chasser de ta pensée la seule issue possible.
« Lun de nous deux doit disparaître
»
« Je risque de la tuer dans un moment dégarement, de folie ! Quand elle minjurie, me provoque
On dirait que cest ce quelle attend, ce quelle désire
Dieu ! Diable ! Diantre, que faire ? que faire ? »
Tu tournais et retournais dans ta tête les solutions.
« Fuir ! le salut est là. Fuir limpasse du Rouet, cette habitation fatidique ! Cette chambre vide que je loue depuis des mois sur lautre rive, la rive droite, du côté de la République, si je my cachais ?
Volatilisé sans laisser dadresse. »
Cétait une solution simple.
« Et que fera-t-elle alors ? Elle me cherchera, questionnera les amis. Elle me guettera dans les bibliothèques publiques, dans mes cafés favoris
Ou bien elle sinstallera en ménage avec Lenoir. Il lui louera un appartement cossu. Ou si elle retournait chez sa mère, près de Muriel, dans la banlieue doù je lai tirée
».
Tu tévertuais à envisager chaque cas de figure, sans en oublier un seul, excepté celui que tu nattendais pas, nimaginais pas du tout, et qui allait inévitablement être le bon.
« Qui sait dailleurs si, dans quelques années, à la faveur de la paix revenue, elle némigrera pas au Vietnam en compagnie dun compatriote ? un nouvel ami et amant rencontré dans ce cercle de sympathisants quelle fréquente avec assiduité actuellement
»
La boucle serait bouclée. Tu naurais été quun petit pont, une mince passerelle en direction du rapatriement. Finalement tout rentrerait dans lordre.
« Mais elle ne fait que balbutier la langue
Et ses parents, qui détestent le nouveau régime, len dissuaderont. Et puis Muriel qui porte mon nom
»
Pour dire la vérité, tu laimais encore, tu tenais à elle. A elles deux. Laffection, le désir revenaient par bouffées.
« La quitter à jamais ? me séparer définitivement delle ?
Non, je ne peux pas. Deux ans de mariage
Tout va sarranger avec le temps. »
Mais langoisse te saisissait de nouveau à la gorge.
« Et si je la tue ! Si une crise de folie me prend ! »
Cette peur affreuse, Joseph ! de devenir violent malgré toi ; cette appréhension de ne plus pouvoir te dominer
« Impossible de continuer ainsi. Lun de nous deux est de trop
Lun de nous deux doit seffacer, céder la place. Sinon, cest le drame
Ma petite Vietnamienne
Mon amour ! »
Cétait à pleurer. Là-bas, tant de morts sur le champ de bataille ; et ici à Paris, lamour impossible, la paix du cur qui fait long feu. Une autre guerre
Ta conscience balbutiante essayait, en vain, de sélever au-dessus des mêlées : la poudre de lHistoire - des événements lointains sur lesquels tu ne pouvais rien, ou si peu ; et lautre poudre, celle qui explosait dans ton cur, ce feu rageant sur lequel tu avais tout pouvoir, que tu pouvais attiser, ou éteindre. Mais au lieu détouffer la flamme, tu lui jetais sans répit une nouvelle brassée de bois frais, nourrissant, grossissant un désir insatiable. Avec le renfort de Danielle, de Lenoir, de tous les autres qui patientaient en coulisse, comme la vie était excitante ! Chaque matin, chaque soir : laventure !
« Je ne vais quand même pas en rester là ma vie durant, me borner, me limiter à Maud, une seule femme
vieillir comme un sot Hercule aux pieds dOmphale. Cette folle, avec sa fille ! Ma vie commence !
».
Le diable parlait, les démons se déchaînaient. Le mauvais sens de plein fouet.
« Vivre avant tout ! Que ma quille éclate, comme celle du Poète
».
Tu avais fait ton choix.
« Oui, je vais aller me réfugier dans le chambre de Parmentier, là où je lai trompée pour la première fois avec Danielle
Y passer quelques jours, sans rien lui dire, en tapinois
Voir venir. Et après, javiserai. »
« Quel soulagement !»
Tu avais refermé la porte à clef, jeté sur le lit squelettique ton petit sac plein dobjet de première nécessité.
« Ouf ! je ne serai pas un assassin
»
De ton seul fait, tu avais pu rassembler assez de forces, assez de flegme pour échapper au crime passionnel.
Mes félicitations, Joseph !
Tu portais ton regard, en frissonnant, sur le lit nu où sétait allongé le grand corps de Danielle, sur les quatre murs secs de cette chambre de fortune que tu navais jamais eu le temps, ou le désir daménager, cette cachette qui allait te permettre de consommer la séparation, retrouver ton calme et tes aises de grand solitaire une chère habitude que Maud tinterdisait depuis plus de deux ans, et qui tétait plus indispensable quune femme. De cette soif de solitude, Maud était jalouse, plus jalouse que dune maîtresse. Si peu de temps après votre mariage, tu avais déjà commis cet acte absurde de louer une chambre dhôtel en vue de passer une nuit seul, pour soulager tes esprits agités, reprendre ton assiette, échapper quelques heures à la pression suffocante de la coexistence. Puis tu avais encore loué cette chambre particulière, en prévoyance, en préparation en fait de la rupture.
Quelle était froide cette chambre ! et laide !
Mais tu ty retrouvais comme tu lavais prévu, assis, les genoux serrés, sur le petit lit de fer étroit, tout bête et tout heureux. Sur le mur nu, blanc et malpropre, sans bien comprendre, tu observais dun il distrait lunique décoration par laquelle tu avais désiré embellir ce pied-à-terre : le gibet du vieux Bruegel. La pie solitaire, perchée sur la poutre maîtresse de la potence, symbole dune liberté ironique et défiante.
Quelle force mystérieuse te faisait courir ainsi, Joseph ! de chambre nue et chambre nue, sauvagement seul, ta petite valise à la main ?
Quel destin, quelle malédiction te séparait si vite de Maud, la petite Vietnamienne à lenfant, la madone tant aimée, dau-delà des mers, aimée au point que tu navais pas refusé dentériner, de ratifier les uvres louches, indéchiffrables, incompréhensibles du Saint-Esprit ? Tu nétais pourtant pas un mauvais bougre, tant sen faut. Seulement un peu imprudent, téméraire, orgueilleux.
Le bien et son contraire se ressemblent à sy tromper. A un petit écart près : un tout petit poids dans lun des plateaux de la balance.
Une heure passa. Puis deux, puis trois. La nuit savançait.
Tu rêvais, étendu sur le lit de fer inconfortable, sans draps, sans oreiller. Demain, plus tard, sans doute aurais-tu le temps de le border à ton goût ce lit, daménager cette liberté toute neuve qui te rendait un peu ivre. Dans lattente, il fallait saccommoder de la dureté de la sangle, de la crudité de lampoule sans abat-jour, de la poussière un dénuement de désert : la nudité des recommencements.
Tu avais éteint. Gêné par le manque de repères, tu tentais de dormir. Dans cette nouvelle chambre, la fenêtre donnait sur une cour étroite, comme le fond dun puits. Létage était plus élevé : ton oreille quêtait en vain le bruissement habituel des voitures glissant sur une avenue qui nexistait plus. Limpasse du Rouet était loin, très loin. Libre tu létais. Mais au prix dun espace un peu plus compté, dune atmosphère un peu plus étouffante.
Et voici que tu entendais geindre, dans lobscurité.
Cela venait du couloir, dune chambre voisine, toute proche, peut-être contiguë. Un léger gémissement. Ton oreille exercée ne sy trompait pas.
Etait-ce quelque étreinte furtive dans la nuit ?
Tu connaissais cette plainte, ce chant éternel. Tu connaissais cette voix, un peu blanche, mal timbrée. Très émouvante pour toi.
Tu laurais reconnue entre cent autres. Le sens de ce gémissement familier ne téchappait pas.
Cétait elle !
La voix de Maud, la plainte de Maud.
Mais il ne sagissait pas du tout là dune plainte dexaltation dans lamour, de ravissement, dextase.
Tu lavais compris en un éclair, Maud tappelait de loin, de très loin. Tu lentendais, tu lentendais
Elle criait vers toi, du fond de limpasse.
Elle allait crier toute la nuit, si tu ne venais pas
Et déjà tu tétais levé, tu thabillais en toute hâte, agité comme un fou. Tu dévalais lescalier, dédaignant lascenseur trop lent, tu déboulais en trombe sur un trottoir désert. Un mauvais pressentiment te tenaillait.
Le métro Parmentier était fermé bien sûr. Il était une heure passée. Et du reste, il nétait pas question de métro, le métro était bien trop lent. Tu courus vers la place, réussis après dix minutes dimpatience à héler un taxi.
- A limpasse du Rouet ! Et le plus vite quil se peut. Oui, Alésia, à lautre bout de Paris, rive gauche. Cest très urgent. Un pourboire pour vous à la clé.
Dès lentrée de limpasse, tu vis quil y avait de la lumière chez toi, chez vous. Tu vis quelle était là.
Oui en effet, elle était là, affalée sur le lit
A demi inconsciente.
Sur la table, jetée de travers, une plaquette de pilules, le contraceptif quelle prenait depuis deux ans. Vide.
Toutes les petites capsules étaient enfoncées. De la dose dun mois, il nen restait peut-être quune ou deux de pleines. Et la plaquette était neuve. Elle avait dû tout avaler, mécaniquement, comme un automate, en tattendant, rongeant son frein.
Le choix de ce moyen de suicide nétait pas un hasard. Chaque soir, excepté durant la courte période de repos mensuel, elle avalait sa petite pilule bleue à contrecoeur. Souvent, tu devais lui rappeler de la prendre ; tu navais pas confiance ; tu vérifiais quelle lavait bien prise. Tu craignais quelle ne fît semblant, dans lintention de te préparer une petite surprise, le cadeau que tu ne désirais pas - politique très féminine que probablement sa mère, et la nourrice de Muriel qui avait elle-même tant denfants, lui conseillaient, soupçonnais-tu, sous le bon prétexte de consolider votre union. Ce moyen de contraception si pratique pour toi, vous laviez plus ou moins choisi dun commun accord, mais tu avais particulièrement insisté, séduit par la mode : une prouesse de la science, tellement au goût du jour
Une liberté fantastique, complète, que venait de soffrir une génération nouvelle, différente, avide dexpérimentation, de progrès, et de plaisir. Quelques années plus tôt, faisant de lautostop, tu avais rencontré un médecin qui cachait, ou feignait de cacher pour sen glorifier devant toi, des dizaine de plaquettes dans la boîte à gants de sa voiture ; tu lavais prié de ten vendre quelques-unes, par curiosité pour ce produit encore illégal ; mais il avait refusé, à ton grand dam.
Or, pour Maud, ce qui te fascinait était au contraire un fardeau, une corvée quotidienne à laquelle elle se pliait de mauvaise grâce. Au coucher, « las-tu prise ? » était un refrain sans romantisme. Par cet acte de servitude, la prise dun médicament jour après jour, mois après mois, année après année, elle avait limpression de devenir une sorte de malade, sans parler des risques réels. Loin dy voir un signe dindépendance, elle supportait mal cette sujétion, cette fausse abnégation dêtre faible, ce dont tu te doutais, tout en feignant de lignorer par un égoïsme foncier : tu ne voulais pas de responsabilité, pas denfant, pas de tracas techniques. Et ta stratégie avait brillamment réussi.
Seulement maintenant, venait leffet de retour, un résultat que tu navais pas prévu : Maud avait en une soirée croqué une plaquette entière de ces mignonnes petites pilules rondes et bleues, la dose dun mois. Elle geignait, ployée sur le lit, ce vaste lit blanc et bas, cette couche moelleuse, éminemment confortable, que vous aviez choisie, achetée ensemble avec un si grand bonheur, dans les premiers temps de votre mariage.
- Maud ! ma petite Maud ! Quas-tu fait ? quas-tu fait ? Vite ! A lhôpital tout de suite ! En taxi ! en ambulance !
- Laisse-moi ! je ne veux pas, je ne veux pas ! laisse-moi
Pour lavoir lu dans un guide pratique quelques mois plus tôt, par une coïncidence assez surprenante, tu savais quil existait un centre antipoison tout près, à lhôpital Broussais.
- Je temmène sans perdre une minute. Partons tout de suite ! A lhôpital Broussais, tout près. Tout près dici.
- Non, laisse-moi, je nirai pas !
Mais son sourire amer signifiait bien, en réalité, quelle se laisserait traîner jusquà lhôpital.
Cétait décembre, presque Noël. Il faisait froid. Tu lenveloppas dans un plaid, et tu la descendis dans tes bras, comme un bébé, un lourd paquet. Elle sabandonnait : tu sentais sa main moite, autour de ton cou. Tu savais quelle ne voulait pas mourir, quelle était heureuse, au fond, dêtre secourue, contente de ton affolement, ton empressement à la sauver. Dans le taxi, elle se pelotonna contre toi comme un enfant malade, heureuse quon soccupât delle, satisfaite de ton autorité.
- Une malade ! A Broussais, rue Didot ! Vite ! crias-tu au chauffeur.
Tu étais fier de ton esprit de décision.
« Quand il le faut, je sais agir
Jhésite longtemps, je suis souvent veule, paresseux, mou, il est vrai. Mais donnez-moi une scène, une estrade, un micro
Et vous allez voir ce que vous allez voir. La timidité ? lindécision ? Pfuit ! Evanouies en un rien de temps. »
Pour calmer ton inquiétude, tu te rengorgeais, en serrant la main de Maud malade.
« Je vais la soigner, je vais la sauver
»
Tu te sentais théâtral. Une petite comédie, de part et dautre. Et dangereuse. Vous étiez des enfants, de pauvres enfants.
- Quest-ce quelle a, la petite dame ? fit le chauffeur, interrompant tes réflexions, gouailleur.
- Trois fois rien. Elle a avalé trop de dragées.
Tu hésitais à tout lui dire.
- Ha, ha ! Elle est bien bonne ! Des bleues ou des roses ?
Comme tu ne répondais rien, il y eut un silence gêné.
- Elle est chinoise, la petite dame ? reprit-il nerveusement.
Il commençait à tagacer.
- Non, japonaise.
- Pour moi cest du pareil au même. Elles se ressemblent toutes. La galère pour les séduire. Et puis ensuite, fidèles comme des squaws de lArizona.
Tu parvins à glisser une pointe de désapprobation à lintérieur du nouveau silence qui sensuivit.
Il se tut enfin.
Dans son taxi, Maud aurait pu mourir, mais la vie continuait : inepte et cocasse, insouciante ; cloutée de plaisanteries et de bêtises, au sein du tragique. Sourire rimait avec mourir. Et même rire - également. Il était peine perdue de sen formaliser. Il valait mieux, tout compte fait, accueillir avec flegme, en chevalier, la sinistre duplicité de cette fugue à deux voix : la haute et la basse. Sans faiblesse et sans illusion. Sans trop démotion.
Maud était courageuse. Elle ne gémissait plus, ne sagitait pas, se laissant conduire, porter aux urgences, bercée dans les plis de gaze dun rêve, une brume de coton.
Le diagnostic néanmoins fut rapide. Lacte médical décidé sur-le-champ : un énergique lavage destomac, exécuté dans un renfoncement de couloir par deux infirmiers bourrus, derrière un paravent bas qui te permettait dassister au spectacle. Le plus pénible nétait peut-être pas dentendre les suffocations, les vomissements de Maud - un tube enfoncé dans la gorge -, mais de remarquer que lun des deux bourreaux faisait signe de la main à son compère dêtre plus brutal, comme si le traitement devait devenir une punition dont ils désiraient quelle se souvînt pour lempêcher de recommencer. Tu souffrais avec elle, autant quon peut souffrir à la place dautrui, à la place de sa femme. Mais en même temps cétait encore un spectacle, la mauvaise comédie qui continuait.
Le lendemain, dans son lit dhôpital, Maud présentait cet air calme et apaisé quont les jeunes accouchées. Tu étais surpris quelle ne te reprochât rien, quelle se montrât au contraire heureuse de te voir, inquiet et prévenant à son chevet.
Les événements, les souffrances par lesquelles elle était passée, la mauvaise aventure vécue en commun paraissaient, contre toute attente, vous avoir réconciliés.
Les jours suivants, on imposa à Maud la consultation dun psychiatre.
Sans grand résultat.
« Si tu savais qui on ma envoyé ! Un vieillard tremblant
Plus fou que toi et moi. Il ma posé quantité de questions absolument sans queue ni tête. »
Et tu riais de bon cur avec elle. Lépreuve décidément resserrait vos liens. Tu avais vraiment hâte quelle revînt, quelle réintégrât limpasse. La chambre, sans elle, te semblait vide. Les voisins, te voyant seul, prenaient un air intrigué. Puis le temps pressait également parce que vous aviez caché la nouvelle à Lenoir, à Muriel bien entendu, à toute la parenté. Lenoir, surtout, était difficile à tromper. Tu entassais mensonge sur mensonge, sans décourager sa perspicacité. Il était venu deux fois à limproviste. Il commençait à tespionner quand, enfin, lhôpital relâcha Maud.
Et tout reprit comme avant, comme après un cauchemar que lon sefforce doublier, de chasser en secouant la tête.
Du reste, une nouvelle année était arrivée, page blanche toute neuve sur laquelle, encore une fois, tu avais mille signes à tracer, mille petits soucis, mille lectures, cent personnes à voir. Par exemple Leslie
Que devenait-elle Leslie ? chantait-elle toujours le soir, dans les mangeoires des abords de lEcole polytechnique ?
préparait-elle un disque ? « Si je posais la question à Lenoir ?
». Ou bien Chantal qui tadressait des billets sur des cartes de visite de couleur noire, tinvitant à déjeuner avec son amie, la générale, dans un restaurant de première classe où lon acceptait les chiens, se vautrant sur les banquettes
Et il y avait encore Philippe Dagoult, disparu sans laisser de traces depuis lascension de la Mortice. « Que fait-il donc ? Et sil était revenu à Vichy, abandonnant ses études de Droit
Je vais écrire. ». Et aussi Martial et ce qui restait de sa troupe, que tu avais grand-peur de revoir, de rencontrer à limproviste dans la rue à loccasion de lune de ses courses urgentes, de ses missions dans Paris, parce quil te demanderait inévitablement les raisons de ton refroidissement, de ton désengagement, de ton reniement. Cent personnes, cent une femmes, proches ou lointaines. Tu dressais des listes pour ne pas en oublier, cochant dune croix le nom de ceux et de celles à qui tu devais écrire sans faute ; soulignant dun trait le nom des amis que tu craignais de perdre de vue ; mettant à part ceux qui tétaient le plus chers ; classant à la fin ceux qui, tristement, se séparaient de toi, ne répondaient plus, ne répondraient jamais plus, ceux que tu ne reverrais probablement pas en ce monde cas désespérés qui te faisaient douter de lamitié, de la fraternité, de lamour, sentiments auxquels tu croyais encore
Mais que désirais-tu donc, Joseph ? que voulais-tu créer ? quelle folle église ? quel phalanstère impossible ? A quoi aspirais-tu ? à tout aimer ? bannir la haine, interdire la guerre ? Toi qui ne pouvais même pas supporter pendant deux petites années Maud et Muriel ?
Tu piétinais dans le noir, cherchant on ne sait trop quoi. Tu croyais embrasser lhumanité entière. Et tu avais du mal à tempêcher détrangler ta femme
« Si je téléphonais demain à Pierre-Paul Petit ?
Et à midi, pourquoi ne pas déjeuner avec Lenoir, comme dhabitude ? linviter au Chartier de la rue du Commerce, par exemple. Cela le déridera, le sortira de ses milieux de télévision. Et puis écrire à Danielle, laprès-midi. Et également à Martial après tout ! Mettre sur le tapis ma position touchant les tourments de lâme militante, cest-à-dire les remords qui bourrèlent lâne téméraire en vérité
bref, tirer psychologiquement les choses au clair, comme il aime dire
Et la nuit tombée, sans faute, tenter de retrouver Leslie, au petit hasard, dans ses anciens restaurants
Mais surtout, Pierre-Paul Petit. Il faut que je parle à Pierre-Paul Petit ! Le plus vite possible ».
Et ainsi tu tournais en rond, hésitais, temporisais,flottais entre deux rendez-vous, deux lettres à écrire, deux coups de téléphone à donner, deux livres à lire, deux femmes à voir
Petit âne bâté ! Ane de Buridan ! Tu tagitais beaucoup en vérité, et tu navais pas grand-chose à faire. Tantôt on te trouvait une bourse, dans quelque ministère ; tantôt arrivaient les généreux subsides de ta mère : éternelle sinécure. Tu te vantais de vivre damour et deau fraîche, et tu navais peur de rien : ni du chômage, quon navait pas encore inventé ; ni de la mort sociale. Sans parler de la mort tout court. Au surplus, tu pouvais en effet vivre de peu, presque de rien. Maud travaillait pour elle, et tu flânais.
Tu étais une existence pure, Joseph ! Une conscience placée entre parenthèses.
« Tiens ! un examen de chinois demain ? Est-ce que jy vais, au fait ? cela vaut-il bien la peine de se tirer du lit ? Si je ny allais pas
Et lagrégation de philosophie dans cinq mois ! Je nirai pas. A quoi bon ? à quoi ça sert ?
Sagréger à quoi, dabord
»
Tu tagrégeais au vide, mon bon Joseph. Ou plutôt à lair du temps.
Shanloz avait tout vu et compris : le transport de Maud à lhôpital ; son absence de quelques jours ; le retour, la réconciliation. Il se doutait de tout, savait tout, y compris les visites, la fonction essentielle de Lenoir. Sil ne quittait guère latelier, sa verrière lui permettait dobserver à laise, dans la journée. Et le soir, de temps en temps, entre deux crises, il aimait faire un tour jusquà lavenue, en sortant par limpasse, chaudement vêtu, coiffé de son béret. Parfois il gardait même ses pantoufles, passant furtivement devant la loge, qui sentait le remugle ; jetant ensuite un coup dil à létage de la chambre de Maud, pour vérifier sil y avait, ou non, de la lumière il notait même si cétait celle du plafonnier, ou la lueur tamisée dune lampe dappoint, car Dieu merci ! sa vue était encore assez bonne ; puis savançant à pas précautionneux, pensivement, dans limpasse sombre, jusquau coin à droite, où se trouvait lAuberge du Rouet, sous la fenêtre des cuisines, souvent ouverte même en hiver, par laquelle on distinguait, pendues par ordre de grandeur, plusieurs belles casseroles de cuivre, ces merveilles quon nomme curieusement des russes, et qui scintillaient. Là, il regardait longuement les voitures glissant froidement sur lavenue, indifférentes, et il songeait dans le noir, se retournant parfois pour observer encore la lumière de Maud, le temps de surprendre une ombre se mouvant dans la chambre. Ensuite, calmement, il revenait sur ses pas, et en soulevant le voile, il contemplait dans latelier la sculpture aux trois quarts achevée de son Oiseau sacré.
Cest lors de lune de ces sorties nocturnes quil avait par hasard, depuis le seuil de la villa dAlésia dont le chemin souvrait juste derrière la loge de limmeuble, au fond de limpasse surpris la descente précipitée de Maud, portée, agrippée au cou de son mari, dans la pénombre de la cage descalier. Sans en deviner la cause exacte, il avait épié le départ de Maud à lhôpital, avant de sen retourner, plus triste quà lordinaire, vers sa statue.
« Il faut à tout prix que je la lui offre : le plus tôt sera le mieux ! » sétait-il dit, soucieux, résigné à une nuit dinsomnie.
« Je ne les envie pas ces petits jeunes
La femme déjà malade ; le mari tourmenté ardent explorateur sans boussole. Pour moi jai déjà un pied dans la tombe, et mon uvre traînant derrière, lourde comme sont les minéraux
Mais eux, ils débutent. Par un naufrage
Quelle pitié ! Vite que je puisse leur donner mon phénix ! Dans trois mois peut-être. Si cela pouvait les sauver ! ».
Il soupira et lança un regard de juge exigeant sur les lignes les plus vulnérables de son uvre, en voie dachèvement. Le bec, à présent, lui donnait entière satisfaction : fier, fort, ironique, et pourtant élégant. Cela navait pas été sans mal. Quant aux ailes, elles laissaient toujours à désirer ; ce nétait pas cela encore. Il les détaillait sans indulgence : la partie la plus difficile
« Sans des ailes parfaites, comment arrivera-il à prendre son essor ?
».
Et cependant, il avait une conscience aiguë du péril de vouloir trop bien faire, de la stérilité dune recherche trop méticuleuse : le pouvoir de limperfection. Ce paradoxe.
« Ce quil faut, après tout ce travail, cest la grâce capricieuse dun hasard, le coup de pouce den haut, à la porte de la cage, qui fera sauter le crochet, senfuir la bête
»
Pour hâter le jet de létincelle, il ny avait quà attendre patiemment, prier sans mots, le souffle figé, lesprit en faisceau : une lente coulée dattention. A son heure, quand on ne lattendrait plus, le feu prendrait, trouant les prunelles de loiseau de pierre, donnant vie au phénix.
« Et dire quils brûlent pour rien, les deux petits à côté, dans limpasse. Ils brûlent leur jeunesse, comme jai flambé la mienne
Un feu de joie dans le vide. Quelle misère ! Et quelle beauté, quelle beauté aussi! ».
Forte et claire, la flamme grimpait, emportant la mèche. Et il ne demeurerait rien. A peine le souvenir dun peu de chaleur, dun brin de joie.
« Ah ! inscrire ça dans la pierre, faire crier les murs ! Si toutes les chaleurs, toutes les énergies du monde se convertissaient en statues, quels palais ne couvriraient pas la terre !
».
Comme de petits écureuils affolés, vous tourniez tous dans vos cages, obsédés par les menus soucis stériles qui servaient de barreaux à chacune de vos vies. Ce qui pour lun était une montagne infranchissable nétait pour lautre quun mince monticule de terre.
Si lon pénétrait sous vos crânes !
Moi seul avais la liberté de le faire, mamusant du jeu ridicule de vos mouvements oscillatoires.
Pour Lenoir, cétait le retour dune idée fixe : « Quand macceptera-t-elle à nouveau dans son lit ? je ne suis pourtant pas si vieux. Cest vrai quelle pourrait être la fille
En tout cas, me montrer le plus serviable possible : lattendre demain en voiture, au sortir du bureau ; lui proposer de la conduire chez sa mère, daller voir son enfant. Avant tout, faire un cadeau royal à Muriel, pour son anniversaire : faire tout ce que ne fait pas son béjaune de mari. Renouveler également ma garde-robe : chemises de soie, parfums, pull soyeux. Mon plaisir est de penser à elle, laccompagner, la servir. Est-ce que je la dégoûterais vraiment ? ».
Martial, de son côté, avait dautres préoccupations : « Quont-ils donc tous à me lâcher ? comme Joseph, Chantal même
A me fuir sous le vent violent de la mauvaise conscience ? Au moment même où les camarades vietnamiens triomphent, ici la révolution piétine, gangrenée par légoïsme, le révisionnisme. Couards ou tièdes, tous séparpillent dans la nature, effrayés par lampleur des tâches, par les sacrifices quexige la Cause. Mais si, pour servir le peuple, il nen reste quun, ce sera moi ! Je ne céderai pas. La victoire sera nôtre, les masses se libéreront, groupées derrière notre drapeau, guidées par la ligne correcte du Parti. Mais pour le moment, finir au plus vite mon Rapport sur la juste politique à adopter touchant la sidérurgie lorraine
».
Leslie navait quune idée en tête : «Sortir mon disque. Les années passent
Trente-cinq ans déjà. Combien de temps encore à chanter dans la rue ? Jen ai assez de Paris, jai envie de rentrer à la maison, en Floride. Mais dabord, enregistrer ce disque. Faire du plat à lingénieur du son. Coucher, au besoin. Plus tard, me marier richement, aux Etats-Unis
».
Quant à Maud, la mal mariée, ce seul fait était devenu pour elle un problème immense, gigantesque, abyssal : «Entre ce vieillard et mon songe-creux de mari, me voilà bien lotie
Pourquoi ne pas avoir choisi un Vietnamien ? Dans peu de temps, je pourrais ainsi retourner à Saigon ; y emmener Muriel, devenir enfin une mère normale ; lui faire découvrir les senteurs de la paille de riz, de la feuille de bananier, les authentiques saveurs de la citronnelle et du tamarin
».
Et Muriel elle-même, à travers les nappes de brouillard de la prime enfance, en pensait plus long que tous pouvaient le supposer : « Mon papa, ma maman, ce quils sont bizarres
On dirait
on dirait quils jouent au papa et à la maman ! ». Elle se doutait très vaguement, très obscurément de quelque chose, un secret capital que son petit esprit futé cherchait à surprendre, à percer, sans y parvenir encore, mais quelle cernait chaque jour de plus près.
Il lui arrivait de tomber en arrêt devant un petit tableau de la Vierge à lenfant, un rond de toile si ordinaire que personne, à part elle, ne lapercevait, dans la chambrette de son arrière-grand-mère, au-dessus de la commode. Et elle sinterrogeait :
« Je vois la maman ; je vois le vieux bébé, tout nu dans ses bras
Mais je ne vois pas de papa. Où il est, le papa ? où il se cache ? Le papa nest jamais là. ».
Elle devinait, ici, une énigme. Quelque chose dinterdit. Il valait mieux ne pas demander la réponse aux grandes personnes. Les grandes personnes étaient bêtes. Dans des cas semblables, elles prenaient des airs hautains, supérieurs ; elles toisaient les tout-petits. On lui avait fait savoir que le bébé joufflu, au front ridé, à la fesse potelée, sappelait un petit Jésus. Et elle avait réfléchi, avec gravité :
« Moi aussi, alors, je suis un petit Jésus ? ».
Or les petits Jésus nont pas de papa. Ou sils en ont eu un, on ne le voit pour ainsi dire jamais. Jamais avec la maman, jamais avec lenfant. Sauf le jour de Noël, à la rigueur.
Et quon ne pût jamais les regarder tous les trois ensemble, ce petit fait mystérieux, mais capital, lennuyait et lintriguait énormément.
Trop grand pour vous deux, encombrant la chambre, le lit puait la sueur, le suint de lamour, un relent qui vous intoxiquait. On pouvait tantôt y goûter une forte et rance poésie ; tantôt y tremper jusquà lécoeurement.
« Elle nest pas encore satisfaite
elle ne le sera jamais
»
Et pas davantage létais-tu. Pour des raisons contraires. Elle était, de son côté, terriblement longue à jouir ; et tu désirais, de ton côté, jouir, jouir, jouir encore. Sur ce thème, vous chantiez un air inépuisable : la scène du grand duo manqué. A la fin, tu teffondrais de fatigue ; elle, dénervement. En suite de quoi, elle se mettait à divaguer, ressasser dobscurs griefs, entassant plainte sur plainte : les malheurs passés et futurs de Muriel ; linaptitude de la nourrice ; légoïsme de la grand-mère ; lindifférence de larrière-grand-mère, avant que celle-ci ne meure enfin ; la dureté du sort, linjustice de la vie ; et surtout, surtout, ton indignité à toi, Joseph ! Ton épouvantable et crasse incapacité à faire quoi qu ce soit : dorer la prison de lexistence ; peindre en bleu les ciels gris de Paris ; sortir, enfin, le paradis de ton chapeau.
Vous aviez vingt ans. Et à len croire, vous étiez bloqués, vieux déjà ; condamnés à lennui, à la misère.
« Tu ne milites plus ; tu nécris pas ; tu ne prépares plus ton concours ; tu ne travailles pas ; tu ne gagnes rien, ou si peu. Et tu ne maimes pas, non ! tu ne maimes pas. Cest Danielle que tu aimes, oui ! Danielle, à qui tu écris, car tu lui écris encore, avoue-le ! Et moi, jen suis réduite à un Lenoir ! Et Muriel ! Muriel ! Jamais nous ne pourrons la prendre avec nous, mener une vie de famille normale
Tout cela par ta faute, par ta faute. Nous sommes malheureux, malheureux comme les pierres. Nous narriverons à rien. Voilà où nous sommes tombés ! Et par ta faute ! »
Au début tu lécoutais, cherchant à lui répondre, travaillant à lapaiser, en argumentant légèrement, habilement. Tu faisais valoir quil y avait plus malheureux que vous : « Et au Vietnam donc ! La guerre va sarrêter ; la disette continuer.» Tu linvitais à porter les yeux vers le bas, plutôt que vers le haut. : « Muriel nest ni handicapée, ni victime du napalm. Saine de corps et desprit, elle a de la chance dêtre à Paris, Muriel ! ».
Mais la marée de paroles, au lieu de refluer, enflait, te submergeait, et alors tu nécoutais plus, ne linterrompais plus, ne discutais plus, espérant seulement quelle cesserait delle-même par épuisement, par extinction naturelle. Mais la logorrhée se nourrissait de sa propre énergie, repassant aux mêmes points avec une vigueur accrue, dautant plus quà présent tu feignais de tendormir, de tomber de sommeil, vaincu par la fatigue, la lassitude. Alors, survoltée, Maud te torturait de questions, te heurtait du coude, te secouait sans douceur : «Quen dis-tu, de tout cela ?... tu dors ? tu as le front de dormir quand je te parle de choses aussi graves ? Mécoutes-tu ?
Tu dois mécouter ! ». Et elle sirritait davantage, parce quà un soupir gêné de ta part, alors que, dun mouvement mal imité, tu te retournais maladroitement vers le mur, elle avait compris finalement que te ne dormais pas vraiment, que tu cherchais encore à la tromper, à la fuir
Et de colère maintenant, déblatérant de plus belle, voilà quelle rejetait le drap, les couvertures, se levant, allumant la lumière qui téclaboussait cruellement. Alors tu plaçais dabord tes poings, puis loreiller sur tes yeux, espérant endurer la torture, éviter le pire. Mais en peu de temps, la situation se corsait. Elle saisissait un livre, prenait une attitude studieuse, prétextant sabsorber, à cette heure tardive, dans des études sérieuses, cherchant en réalité à te faire sortir de tes gonds, bondir du lit, misant sur la querelle : tout, tout plutôt que ton silence ! Et, opérant son effet délétère, la lumière vive, non tamisée, réussissait rapidement à chasser le peu qui pouvait rester de ton rêve. Sans ménagement, tu reprenais pied dans une réalité cruelle, implacable, tu sautais hors de la barque chavirée du lit chaud, et, comme un jeune chien en cage, en rage, tu tournoyais dans la chambre étroite, tu linvectivais enfin une réaction longtemps attendue qui avait le don de lui amener un sourire amer sur les lèvres, comme si elle avait souhaité avec impatience ce débordement final de la coupe, dont lépanchement, violent et tardif, accroissait son plaisir. Avec quelle joie longtemps contenue elle répondait alors ! Vous vous battiez de mots, dinjures, dinepties, jusquà ce que tu ne pusses plus y tenir, autrement dit te retenir
et tu lempoignais. Les coups pleuvaient, passivement reçus, oh ! si passivement ! Elle devait y dénicher un horrible, un impossible plaisir. Mais enfin, après un moment, tu te réveillais tout à fait, reprenant conscience au sein du cauchemar. Parvenant à te contenir, tu timmobilisais, horrifié de ton acte, effrayé toi-même de ta colère. Une longue minute, tu demeurais frappé détonnement, cloué de stupeur :
« Je me suis dominé ! jai quand même réussi à dominer la force aveugle, en moi
».
Mais le mal était fait, impossible à effacer, à reprendre. La honte tenvahissait, malheureux Joseph ! Tu te mettais à genoux, posant la tête sur le giron maternel, balbutiant des excuses, tandis quelle demeurait immobile, vengeresse et prostrée. Et parfois, pas toujours, lincroyable se produisait. Une brise soufflait, une envolée damour poussait à nouveau, vous soulevant, vous bousculant. Lélan renaissait, vivace, se servant de vous ; vous ridiculisant, vous dévorant. Comme il était doux dêtre pétri par la force inconnue ; malaxé, humilié, accablé, sans y rien comprendre, par la puissance qui se dressait ! Il vous tenait, lenfer ! il vous tenaillait, confondant plaisir et douleur, les coups damour et les coups de rancur ; égarant lesprit, déroutant les sens, vous ballottant de-ci, de-là, comme deux fétus, deux mauvaises herbes une ivraie sans importance.
Et enfin, très tard, très très tard, la nuit venait : le sommeil de lépuisement. La lampe séteignait une fois pour toutes, jusquau lendemain, jusquà la prochaine crise.
« Elle a éteint, enfin. Ils dorment, les deux pauvres enfants
».
Tourmenté par sa maladie et par son uvre, peut-être Shanloz, rongé par une insomnie dartiste, invisible dans lombre de limpasse, était-il lunique témoin de cet endormissement.
Mais au-dessus du grand lit blanc et bas, un ange gardien veillait, étendant ses ailes charitables, molles et duvetées, pour vous donner un peu de repos, vous laisser reprendre des forces, avant le prochain coup de boutoir.
Cet ange grands enfants ! qui vous prenait sous son aile, était mon ami, et il me faisait un clin doeil en vous désignant du menton, et nous sourions ensemble, de vous voir tous les deux si frêles, si candides, si démunis
Quelques semaines plus tard, comme tu rentrais dun rendez-vous avec Danielle, qui sétait enfin décidée à repasser à Paris, tu vis Maud assise sur une chaise, dans un coin de la chambre, te tournant le dos, fixant le mur. Quand tu tapprochas, au moment de lui toucher lépaule, son corps, anticipant ton geste, se rétracta. Les yeux hagards, le visage fermé, cadenassé de lintérieur, elle cachait maladroitement ses mains, tortillant les bras comme une sauvageonne.
« Montre tes poignets ! montre !... »
Elle se débattait follement. A grand-peine, tu lui saisis les mains. Tu vis distinctement trois petites lignes rouges, irrégulières : elle sétait égratigné les poignets. Pas assez pour que ce soit très dangereux, en réalité. Mais elle te dévisageait en te narguant, fière delle-même. Elle te voyait affolé et ton bouleversement lui procurait une satisfaction maladive. Ses lèvres crispées te disaient, muettement : « Tu vois ce dont je suis capable ! ». Elle te défiait de pouvoir en faire autant. A présent, peut-être nétais-tu pour elle quun petit Français lâche, émotif et peureux. Peut-être désirait-elle, par ce mauvais moyen, tenseigner la gravité, le poids des actes, la force des choses : la responsabilité.
Or toi, Joseph ! tu ne songeais quà la tragédie dêtre maintenant marié à une folle :
« Me voici dans de beaux draps : le mari dune folle ! ».
Certes, tu comprenais que sa conduite était un signe de désespoir, un appel au secours, un ultime avertissement. Mais si celui-ci tinquiétait, il ne provoquait pas encore ce déclic qui est nécessaire pour opérer un retour sur soi-même.
« Maud est folle ! Maud est folle ! »
Cette seule phrase dansait dans ta cervelle, très loin de favoriser ton examen de conscience, pendant que tu lui tenais les paumes des mains, qui étaient froides et tremblantes, et dont quelques doigts, involontairement, se contractaient. Ses petits muscles étaient la proie facile de spasmes.
« Longue pour la jouissance ; prompte pour la souffrance ! » pensais-tu à regret.
Mais au demeurant, bon Joseph ! la jouissance nétait-elle pas en soi une petite folie ? Et de vous deux, le plus fou nétait-il pas toi, par hasard ?
Désormais, ta propre femme te faisait peur. Tu ne désirais quune chose : téchapper le plus vite possible ; esquiver toute responsabilité ; fuir !
« Je ne vais pas rester englué à cette folle ! gâcher pour elle ma carrière, ma vie !
La séparation comme on dit de la révolution est lunique solution. Dans son intérêt propre, autant que dans le mien.»
Vissée comme une poupée accrochée à un support, derrière sa vitrine, les mains docilement posées à plat sur les cuisses, Maud, en ce moment même, ne bougeait pas de sa chaise. Ses ondes cérébrales fonctionnaient obstinément à leur manière : leur courbe sinusoïdale, tantôt trop plate, trop molle, tantôt trop serrée, vrillant en dents de scie, noscillait jamais tout à fait en phase avec toi. Ce quelle pouvait être passive, par moments ! Molle comme une chiffe ! Cela te donnait la fantaisie de la secouer, de la battre. Et en revanche, lorsquelle sactivait enfin, cétait trop : elle commençait à tourner sur elle-même à toute allure, comme une toupie.
« Folle ! Folle !
Qui peut maider ? se charger delle ? ».
Et la solution te traversa lesprit en un éclair :
« Lenoir ! la confier à Lenoir ! Il se dévouera pour elle ; il la respectera, même
Il en a les moyens, largent, le temps, la patience. Lesprit de sacrifice du vieillard amoureux. Allons ! cest décidé. Je vais informer Lenoir, lui expliquer la folie de Maud, la folie de ma femme. »
Peu de temps après, elle avait commis une nouvelle sottise : louer un nouvel appartement sans ten avertir.
En lapprenant, une fois laffaire faite, tu étais entré dans une grande fureur. Mais cétait, remarque-le bien ! dans une excellente intention quelle avait pris cette initiative. Cétait pour Muriel, pour habiter avec elle : elle poursuivait son rêve dune vie normale, la vie à trois, les parents avec lenfant, et tu ne le comprenais pas, ne lacceptais pas. Tu tétais précipité à lagence immobilière pour tenter de résilier le bail, tu avais fait un scandale : en vain.
Te déplaisait souverainement la pensée de vivre en famille avec cette folle et son enfant dans un quartier excentré où tout te rebutait, à commencer par le nom de la rue qui sentait le hangar, la voie de garage : la rue de la Gare de Reuilly, dans le douzième. Tu ne voulais pas entendre parler dun espace plus grand avec Muriel. Combien tu préférais la poésie de ton impasse exiguë sans Muriel !
Alors pourquoi lavoir reconnue cette enfant ? Pourquoi, pourquoi ?
- Mais pourquoi donc mas-tu épousée ? sécriait Maud. Pourquoi ?
pourquoi avoir accepté Muriel si tu ne veux pas dune vie normale avec elle ? - avec nous ? Quel homme es-tu donc ? Voilà le mari qui méchoit : un homme à la noix.
- Calme-toi, et raisonne un peu ! nous ne sommes pas à même de prendre Muriel en charge pour linstant. Ni matériellement, ni mentalement.
- Cest toi qui en es incapable. Toi seul !
- Tu nes pas
mentalement
ce quon appelle dans un état normal.
- Cest toi ! cest toi ! hurlait Maud. Je vais de ce pas chez André. Je vais tout lui dire : il me comprends, lui, il maide !
- Cest cela. Va chez Lenoir ! va chez ton vieillard.
- Et toi chez ta Bretonne, ton Allemande ! Dire que cest pour elle que tu as loué en cachette une bonbonnière, une chambre de bonne
Et lorsque je fais la même chose en beaucoup mieux ! pour Muriel
- Va chez Lenoir ! va demander conseil à Lenoir
- Tu es odieux ! un pauvre type, voilà tout
Vous vous injuriez à qui mieux mieux, le vocabulaire tournait au pire : il fallait durgence quitter la pièce.
Faisant un grand effort sur toi-même, tu sortais en claquant la porte.
Mais à peine sorti, la crainte, langoisse de la laisser seule te talonnait sans répit. Si cette fois, elle allait pour de bon ouvrir le gaz, craquer une allumette, mettre le feu à tes papiers, à tes livres ?
Il lui était arrivé, déjà, de carboniser un bout du tapis avec son fer à repasser, de faire fondre le manche dune casserole.
Tu commençais à craindre que Maud ne fût lune de ces belles femmes dont on dit quelles portent malheur à qui sen approche de près ; quelles courtisent, invitent, accélèrent le veuvage, quelles ont partie liée avec le diable. Quavais-tu gagné au fond à cette rencontre ? aucune des prétendues bénédictions du mariage : ni le bonheur ni lapaisement ; ni la satisfaction du devoir social accompli. Des ennuis, encore des ennuis. Non seulement une enfant qui nétait même pas la tienne, mais à présent deux à surveiller, à soigner : la grande et la petite. Tu voyais ta vie sacrifiée à Maud et Muriel : ta belle vie en lambeaux dès départ. Une éternelle existence de garde-malade. Et, en balance, tu mettais tes ambitions, ta soif de longs voyages, la vaste fresque de tes rêves. Tout cela perdu, à cause dun relent de christianisme.
« De la pitié dangereuse ! De la pitié dangereuse ! » songeais-tu, obsédé par le titre dun livre célèbre.
Mais si le plus pitoyable avait été toi !
Dans le café bondé, bruyant, malodorant, Lenoir gardait relevé le col de sa gabardine. Il avait maigri. Le visage, plus pâle que jamais, laissait deviner les os du mort. Mais le souffle était puissant encore, hargneusement poussé dans une bouche souvent ouverte. Les yeux lançaient cavalièrement leurs flèches, tantôt au plancher, tantôt au plafond, hors de portée, esquivant sans cesse ton regard de quémandeur. Sa main droite, au dos velu, tapotait la table.
- Jai été mal fichu pendant dix jours, expliquait-il dune voix râpeuse, mais je reprends le dessus. Et vous deux ? Quoi de nouveau dans limpasse ?
- Je crois que Maud devient folle. Une fois de plus, elle a simulé le suicide, joué à ségratigner les poignets
tentendais-tu répondre, en bafouillant, horriblement gêné déjà.
- Il faut lui administrer du Valium, fit Lenoir placidement.
- Pas question de cela ! Ne comptez pas sur moi pour entrer dans le jeu de lindustrie pharmaceutique, beaucoup plus folle que nous. Ces énormes profits
Et puis,
- Mais cela calme, cela soulage, cest efficace : les malades en redemandent, paraît-il. A supposer, évidemment, quelle soit malade.
- Elle est folle sans lombre dun doute. Elle me tourmente de plus en plus malignement. Et son regard a un éclat métallique : passif et dangereux à la fois.
- La louve noire à la prunelle dacier
Ha, ha ! Je vous vois venir. Avez-vous lu La sorcière de Michelet ?
- Pas encore. Mais je connais le titre.
- Ecoutez, Joseph ! Maud ne vous demande quune chose : prendre avec vous Muriel, mener une vie de famille normale
- Pour le savoir, je le sais. Sans mavertir, voilà quelle vient de louer un appartement dans un quartier infect, en rénovation, loin du centre, loin des universités, des bibliothèques, des librairies, tout ce qui fait mon bonheur. Et elle désirerait que je my enferme avec sa fille, menant, en cage, une petite vie de père tranquille, en vivotant.
- Encore une fois, Joseph ! on ne peut reprocher à une femme, à une mère, vietnamienne de surcroît, daspirer à vivre en famille avec sa fille dune façon normale. Et vous lui refusez ce droit ! Cest vraisemblablement votre insistance à la contrarier qui la rend malade. Et remarquez bien que, moi qui vous dis cela, je suis le premier à penser que les femmes ont souvent des comportements incompréhensibles pour nous, comme si elles constituaient une espèce totalement différente.
- On voit bien que vous ne la connaissez pas, André. Cest un monstre dégoïsme. Un égoïsme phénoménal : jai reconnu sa fille, et fait tous les efforts humainement possibles pour la traiter comme mon propre enfant. Sa famille, mon beau-père surtout, ne men témoigne pas la moindre reconnaissance. Je nai jamais vu ce dernier que de dos, quittant la maison à mon arrivée. Je sais dautre part quil fait à ma belle-mère des scènes épouvantables, quil la traîne par les cheveux quelle porte démesurément longs, lespionne à son bureau, de crainte quelle ne le trompe. Cest une famille folle, André, croyez-moi !
- Il fallait vous en apercevoir plus tôt. Que voulez-vous que je fasse ? que je moccupe de Maud à votre place ?
- Je ne sais pas
En tout cas, elle pourrait vous rencontrer plus souvent. Vous lui donnez probablement un sentiment de sécurité. Et Muriel vous confond parfois avec son autre grand-père
Moins dune semaine plus tard, Maud avait déménagé, quitté limpasse.
Sur le lit impeccablement fait, tu avais trouvé un court billet, tannonçant que Lenoir, dans sa bienveillance, acceptait de la loger avec Muriel dans un vaste appartement entièrement neuf, dont il venait juste de sassurer la possession, pas extrêmement loin dailleurs, à côté de la Porte dOrléans. Lun des cinq enfants de sa seconde femme, sa propre fille adoptive, qui avait à peine vingt ans et revenait des Indes, devait au surplus et cétait rassurant partager les lieux avec Maud. Il ne te restait plus, pour ton propre compte, quà aller occuper le logement loué sans ton consentement par ta femme, que tu navais pas choisi, que tu détestais, mais dont le bail, avant un an, nétait pas résiliable.
Le sort en était jeté. La séparation de corps, grâce à Lenoir, semblait consommée.
Ainsi les événements désagréables de limpasse du Rouet devenaient des faits du passé : un cauchemar douteux, dont ne subsistaient, dans les méandres de deux mémoires fragiles, que les débris épars.
Quil était triste pourtant, ton cul-de-sac du Rouet sans Maud ! Quil était vide ! Du reste, comme sil portait malheur, la concierge, vers Pâques, venait de se suicider, et avec plus de détermination que Maud : pour de bon.
Heureusement, la corvée du déménagement te distrayait lesprit : cette opération de vidage était, en soi, une petite mort, un avant-goût de la vraie, et tes sentiments étant toujours très compliqués, tu y puisais un fichu plaisir, complaisamment douloureux. Tu aimais souffrir, Joseph ! Jusquaux petites humiliations qui, au fond, ne te déplaisaient nullement. Tu manifestais une étrange bonne volonté : tu avais aidé Maud à transporter le lit nuptial dans lappartement loué par Lenoir, votre beau lit tout blanc, bas et confortable ; tu lavais démonté et remonté de tes propres mains, heureux de te livrer, par exception, à un peu de travail manuel, soulagé de manier le marteau, manipuler le tournevis, jouer au gentleman bricoleur, sous le regard lourd dironie du nouveau propriétaire.
Et ainsi, en peu de temps, tout était rentré dans lordre. Chacun chez soi. Le nud tranché. La paix revenue. Tout semblait joué, comme au Vietnam, où larmistice paraissait tout proche.
Quelle délivrance, dans les tout premiers commencements, de redécouvrir les joies du célibat : la faculté de te lever, te coucher, déjeuner, dîner à lheure que tu désirais, qui te convenait, sans lennui de traîner quelquun dautre derrière toi, sentir la résistance passive, le poids du boulet de Maud ! Prince austère de ce logis trop grand pour toi seul, tu lisais Bernanos à loisir dans ton duvet, sommairement installé à même la moquette. Si la lumière séteignait, elle le demeurait pour le restant de la nuit. Personne pour téveiller dune main nerveuse, te tarauder, tobliger à une réaction, à un dialogue. Tes sens se reposaient, jouissant du silence, de la paix, dun repos mérité. Souriant aux anges, tu en fredonnais de joie : plus de danger de devenir un criminel, un aliéné
Et cela par ta seule volonté, par leffort de ta main souveraine !
De temps à autre, tu téléphonais à Maud, tu allais la voir, vérifiais sa bonne installation, tassurais quelle ne manquait de rien, de la même façon que lon visite une pensionnaire.
Léloignement avait vite réduit la tension entre vous. Avant peu, et à votre surprise, vous retrouviez des émotions oubliées, cet émoi des rendez-vous rapides, des rencontres furtives, des heures comptées, dans des circonstances qui se prêtent mal au libre échange des mots, des sentiments.
Tu fréquentais également la maison pour une autre raison, moins avouable. Dans lune des chambres, une autre pensionnaire tattirait : la splendide belle-fille de Lenoir, qui commençait à jalouser Maud, à la détester, à tenter de rivaliser avec elle. Il arrivait, surtout dans la journée, dans le courant de laprès-midi, aux heures où Maud et Lenoir se trouvaient au travail, que ce fût elle qui ouvrît la porte du grand appartement désert, dans lequel elle sennuyait, encore toute troublée et perturbée par son récent retour des Indes. Elle était capable de rester assise des heures au centre dune pièce, sur une couverture, sans bouger, sans rien faire, en rêvassant, en méditant, bâillant parfois, comme un gros alligator qui se repose au soleil, ne dormant que dun il, dans son marais tiède, bourbeux, délicieusement humide. Tes visites la distrayaient. Or cétait une superbe fille, bien en chair, bien aryenne, aussi blonde que Maud était noire, aussi pulpeuse que Maud était svelte lorme à côté du bambou. Parfois, tu lavais surprise, devant toi, en train de retrousser malicieusement son chandail rose, et, presque sans y penser, se caresser le pourtour du nombril, comme prise dune démangeaison subite. En de tels moments, elle souriait niaisement ; et tu en faisais autant, tout intimidé.
A ces heures où Lenoir sabsentait toujours, où Maud ne pouvait être rentrée, où la jeune gardienne des lieux ne séloignait guère de son lit, tu avais tout loisir, en attendant, dexplorer les pièces, douvrir les tiroirs, dexaminer la salle de bains, qui était luxueuse. Peut-être cherchais-tu instinctivement à percer les secrets de Lenoir une existence entièrement consacrée à la luxure, jusque sur le tard. Leslie et Maud nétaient sans doute que des sucreries pour le dessert, un amusement de vieillard après la satiété. Tu découvrais quil entretenait des correspondances mystérieuses avec des femmes mûres, et plus que mûres, vivant à deux ou à trois dans des appartements torrides, situés dans les quartiers les plus en vue. Il avait, avec des amis gynécologues, des connivences ; se livrait à tout un jeu déchanges suspects ; collectionnait les livres jaunes, comme on les appelle en Orient, dissimulant partout, comme pour laisser une trace de son passage, une sorte de signature sale, semblable à la bave dune limace, des clichés ou des documents équivoques, sous des enveloppes mal collées. Une obsession grave, prolongée, incurable, à laquelle au reste commençait à faire écho la tienne, alors naissante.
Maud sen ouvrit dailleurs candidement à toi, au tout début de cette période :
- André est vraiment adorable avec Muriel, qui va venir bientôt habiter avec nous : je menquiers de son inscription à lécole maternelle du voisinage, en fait juste sous nos fenêtres. Il ne me donne aucun souci, ce vieillard. Je le traite en chevalier servant. Mais sais-tu quil écoute aux portes, quil mépie derrière la cloison, quil fouille dans mon linge ? Et je crois quil a couché avec sa belle-fille : elle me la à demi avoué. Cette grande blonde-là, je ne laime pas et elle me le rend bien : cest le seul inconvénient de la vie en commun, jusquà présent.
Et peu à peu, tout tapparaissait sous un jour exact, tout séclaircissait. Les expériences communautaires étaient à la mode, et Lenoir avait préféré éviter le scandale, les difficultés, les écueils dun emménagement direct avec Maud, se réservant ainsi la faculté de diriger habilement ses deux protégées, en les dressant lune contre lautre. Ses manigances étaient évidentes. Tu les perçais à jour, et cependant sans ten offusquer. Car après tout, nétais-tu pas libre, quant à toi, de passer à tes heures et cétait pratique
Les rôles sinversaient. Il était devenu le vieux mari berné, et toi lamant, laventurier.
La joyeuse vie que voilà, Joseph ! La concierge de limmeuble, du reste, devait y voir clair elle aussi : un mois ne sétait pas écoulé quelle te jetait des regards interrogateurs et soucieux. Elle tobservait, entrant ou sortant à toute heure, la journée ou la nuit ; et quelquefois se heurtait à toi de bon matin, à la porte de lascenseur, tantôt accompagné de Maud, tantôt de Lenoir, ou de sa belle-fille, quand ce nétait pas tous les quatre ensemble.
A dautres heures, des Vietnamiens passaient également, faisaient un saut de plus en plus nombreux, de plus en plus enthousiastes, dans cette maison ouverte, tenue par des sympathisants déclarés.
Ils savaient dès à présent quils avaient gagné la guerre, et préparant la venue de la délégation qui devait signer les accords de Paris, commençant aussi, pour certains très peu à vrai dire à envisager un retour au pays, ils avaient mille choses à faire faire à Maud, qui se laissait emporter par la vague, devenait de plus en plus active, et même à Lenoir qui ne manquait pas de bonne volonté, qui avait de largent, du temps, une voiture
Maintenant quelle avait gagné, aux dépens de Goliath, un renom, un respect, une dignité universelle de David asiatique, la petite patrie dorigine de Maud, dont elle ne parlait pourtant que très imparfaitement la langue, la sollicitait, la réclamait durgence.
La loi des vainqueurs serait-elle pour autant meilleure et quallaient-ils donc, faire, la paix venue ? une autre guerre ? Ces questions nétaient pas de saison, et bien peu les posaient.
Mais pour toi, Joseph, par la règle des vases communicants, plus Maud savançait, plus tu te retirais.
Pendant des années, avec combien dautres, tu avais tant donné du tien, crié sur les toits et dans le désert, dépensé sans mesure ton énergie, ton temps, ta passion, pour faire venir plus vite une paix qui, maintenant, te semblait bien fade. Le patriotisme banal de ces Vietnamiens de Paris te décevait, et tu lavais déjà décidé, tu nirais pas applaudir bêtement à Kléber, non ! tu ne participerais pas à la joie grossière de la victoire ; tu laisserais Maud y aller seule. Ou plutôt avec ses nouveaux amis : Lenoir sempresserait de les y conduire en limousine. Car à la différence de toi, cétait un modéré, par un esprit compliqué - sauf pour ses vices. En politique, en idées, il gardait la mesure. De même quil avait protesté mollement durant la guerre, de même se réjouissait-il béatement de la paix, encourageant Maud à sengager, maintenant quil ny avait plus de danger à le faire peut-être même un intérêt, au contraire. Qui sait ? Si la situation se stabilisait, pourquoi Maud ne sembarquerait-elle pas outre-mer, au Vietnam où dans quelque pays analogue, une île, une sorte de paradis perdu où elle fuirait la civilisation en compagnie de Muriel
Et alors, elle lappellerait inévitablement, lui, Lenoir, lui seul, à sa suite, parce quil aurait su se rendre indispensable par ses bons soins, par ses services
Du reste, il se souvenait davoir fréquenté, dans sa jeunesse, lEcole de ladministration coloniale, il allait se trouver bientôt à la retraite, pensionné. Et il coulerait en compagnie de cette jeune mère asiatique, une fin de vie heureuse, dans un cadre idyllique, tahitien, ou presque, loin des tracas, loin de toi en tout cas, Joseph, loin du mari stupide.
De cette solution ultime, il rêvait la nuit ; il sen rongeait littéralement le sang. Et dans cette attente, il fallait se montrer compréhensif un mot, une attitude, un sentiment qui résumait parfaitement Lenoir : il accueillait très volontiers les amis et camarades vietnamiens à la maison ; il leur faisait, avec chaleur, les honneurs de son chez-lui équivoque. Si lun deux sattardait, il ne sen formalisait aucunement, cela ne le choquait en rien, il ny voyait pas dinconvénient.
Et compte tenu de cette grande indulgence, étant donné cet appartement spacieux, commode, bien situé, cette espèce de Walhalla peuplé par deux jeunes beautés, deux houris dotées de charmes si distincts, dans latmosphère dune époque si libre, si aisée, et de surcroît, dans la griserie de la victoire, comment diable ne se serait-il pas trouvé quelque papillon prêt à se prendre à un miel si sucré, si gluant, si tentant ?
Cet hiver-là, on tapercevait plus souvent quà lordinaire dans les bars de lEscale ou de la Paillote, rue Monsieur le Prince. A titre de célibataire, tu devais rêver comme Lenoir, mais pour bien dautres raisons, de partir, prendre le large, fuir, planter tout.
A lEscale, chaque heure de la nuit amenait son petit groupe démigrés, se relayant jusquau petit matin. Tenant dune main leur grand chapeau, de lautre leur harpe tronquée, leur pipeau, ou leur courte guitare, ils arrivaient las, essoufflés, tombés directement du ciel, à minuit, à deux heures, à trois heures du matin, en droite ligne du Paraguay, de lUruguay. Lourdement, ils seffondraient sur lestrade trop étroite, sinstallant sans grâce, prenant tout leur temps. Mais pour dire leur misère, chanter leur exil, leur douleur, alors seulement ils se réveillaient, ils se redressaient, ils ressuscitaient. On voyait passer à la file, dans leurs yeux embrumés, glisser entre leurs doigts volubiles un fleuve dimages, au bout duquel grondait soudain, mugissait, jaillissait de leur gorge rauque, une cataracte sauvage. On en était tout remué, éclaboussé, mouillé, dautant quà côté de ces hommes rudes, une unique femme, debout, une Maria Dolorès au visage ingrat et viril, joues lourdes, hanches fortes, taille souple, point belle, se tordait en rythme, la poitrine secouée de spasmes, en agitant dérisoirement à pleines mains des maracas.
Et là, dans ce trou, tu perdais des heures, immobile, sous hypnose, fasciné tantôt par le souffle aigre et rêche de la flûte des Andes, tantôt par le mélancolique spectacle de ta vie à larrêt en escale. A foyer, à présent, plus personne ne tattendait. Plus de Maud, plus de Muriel.
Certes, par un escalier en colimaçon, il était possible davoir accès, au sous-sol, à une vraie cave aux murs asymétriques où, dans la pénombre favorable, quelques âmes perdues se frottaient langoureusement - ou tristement lune contre lautre. Mais cette sorte daventure ne te tentait plus maintenant ; ou moins. Si, avant laube, tu désirais émigrer encore, tu filais tout droit à la Paillote, non loin, pour y siroter du rhum blanc sous des feuilles factices de bananier, avant un retour chaloupé vers un logement et un lit glacials.
Mais alors, pour dire la vérité entière, la pensée de Maud te tourmentait encore souvent.
« Que fait-elle ?
Saccoutume-t-elle à cette vie nouvelle ? Sa folie se calme-t-elle ? Depuis combien de jours ne nous sommes-nous pas vus ? Etait-ce lundi, ou bien mardi, la dernière fois que jy suis allé ? Quand Danielle repassera-t-elle par Paris ? »
Le cours de ta vie avait repris le cours de la musique andine : limprovisation absolue.
Ten rappelles-tu encore ? Un soir, après lEscale, la tentation avait été trop grande : tu avais subconsciemment pris le chemin de lappartement de Maud au lieu du tien, en ayant le sentiment de te fourvoyer, de commettre une bêtise.
Il nétait pas très tard mais tout était déjà noir dans la cour, dans le coin de lascenseur, à côté de la rangée des boîtes aux lettres où tu vérifiais machinalement labsence dun courrier qui nétait pas à ton nom, qui ne pouvait être le tien.
Tu es monté à létage de Maud, tu tes retrouvé en face de la porte imposante, à double battant, tu as sonné dans le silence.
Et personne na répondu.
Tu as frappé, gratté à la porte. Il te semblait entendre, à lintérieur, des chuchotements, des fous rires. Un rai de lumière caressait le paillasson. Peut-être bien que lon te regardait, que lon tobservait par lilleton.
Et lon ne ta pas ouvert. Qui refusait de le faire ? Etait-ce Maud ? Etait-ce Lenoir ? Etait-ce sa fille adoptive, dépitée de ton refus de te glisser dans son duvet pour se venger de Maud, de son beau-père, pour les faire souffrir ? Etait-ce elle, pieds nus, la chair épanouie dans une robe de nuit vaporeuse, odorante, qui, derrière la porte, sobstinait à refuser douvrir, à ne pas te laisser le passage, samusant peut-être de ton désappointement, de ta mine égarée ? Ou bien était-ce Maud, finalement ? Ta femme qui ne tappartenait plus, et qui te rejetait dans le froid de la nuit, hostile et vengeresse ; ta propre femme qui te chassait sans pitié dans la nuit noire, comme un objet encombrant dont elle navait maintenant nul besoin, comme un vulgaire déchet. Qui était-ce ? Comment savoir ? Tu ne las jamais su. Cétait peut-être Lenoir, après tout ? Lenoir, le sourire machiavélique, lil torve, la lèvre pendante, en pantoufles derrière sa porte solide, satisfait de son pouvoir, de la réussite de ses plans ; protégeant paternellement le sommeil de Maud, ou bien couvrant la présence, toute chaude, dun nouvel amant ; veillant sur les frasques de ses deux filles, ses deux pensionnaires, ses deux beautés ?
Cétait peine perdue de frapper, de gratter comme un rat, dappeler tout bas. On ne touvrirait pas, on ne te connaissait plus. On riait, on se moquait, on samusait sans toi, au chaud, à lintérieur : des choses passionnantes se déroulaient auxquelles tu nétais point convié. A peine embarqué dans le long voyage du mariage, tu avais sollicité, mendié lescale. Eh bien ! tu lobtenais. Et inutile de protester si elle se prolongeait, si elle prenait un goût amer
Il ne restait quà rebrousser chemin dans le couloir, dans lascenseur où la glace te renvoyait la triste image de ta figure déjetée ; puis dans le hall désert, dans la rue froide, malveillante. Pour parachever ta douleur, tu étais même libre de faire une courte promenade dans le quartier endormi, si sinistre à cette heure extrême, quand on se retrouve seul.
Si le cur ten disait, tu pouvais repasser devant limpasse du Rouet, qui nétait pas très éloigné, mesurer son vide, son effrayante ironie de cul-de-sac.
Le vide de ton existence, le trou comique de tes souvenirs.
La paix ! Depuis le 28 janvier, la paix était signée, après des années de pourparlers, secrets, de conciliabules, de manigances ; après quon eût bombardé, un mois plus tôt, en cadeau de Noël, Hanoi et Haiphong. La paix enfin ! Pour les aveugles, en grosses lettres, le titre sétalait dans les journaux : la paix ! On trompetait la nouvelle, on se félicitait, on se congratulait. La France était à lhonneur : les accords de Kléber. La paix renaissait à Paris, grâce au génie de Kissinger, qui se faisait photographier, victime dun long célibat, nu dans son lit, avant son remariage, juste lannée suivante, en pleine gloire. Les pigistes se gargarisaient de mots. Chacun sillusionnait de toutes ses forces, y trouvant grand plaisir : les Vietnamiens de Paris exultaient ; Maud, flattée par Lenoir, était bien contente.
Ce que personne ne prévoyait, ou nosait dire, cétait que les documents, dûment signés, seraient un chiffon de papier de plus dans la longue histoire des traités déchirés.
La date, le texte, le nom des signataires lévénement entier allait monter des éphémérides des journaux vers les bilans annuels ; grimper de là en direction des chroniques, des dictionnaires ; faire lescalade des encyclopédies ; se coucher, se pelotonner, senfouir dans les manuels dhistoire. Or, comme souvent ou toujours, à peine née, proclamée, chantée, la paix signifiait de plus belle la reprise de la guerre. En se retirant, les Américains devaient bien entendu laisser leurs engins, leurs dollars, leur organisation, toute leur machine de guerre à leurs alliés du sud. Les deux camps saccuseraient de la violation des accords. Le vrai et le faux, inextricablement liés, brouillés, deviendraient invérifiables, et pour des années de plus, les combats reprendraient, devant lopinion publique médusée et cynique. Bien joué de part et dautre ! De la diplomatie de première classe !
Après la signature des accords, lUnion des Vietnamiens de Paris avait organisé une grande fête. Dun côté les femmes, et Maud parmi elle, sactivaient à préparer des mets délicieux, à frire des rouleaux impériaux, poêler des crêpes farcies aux pousses de soja et aux crevettes, tandis que les hommes, de leur côté, se réjouissaient en palabrant, maudissant lennemi vaincu, et aussi excédés dêtre un éternel « An-nam » un sud pacifié -, lennemi héréditaire, lennemi de toujours au nord : la Chine. Tranquille parmi eux, seul un vieux sage se taisait en souriant. Sa maigre barbiche blanche en pointe imitait celle de loncle Ho et, pour cette raison ainsi que dautres encore, les camarades le taquinaient parfois gentiment. Il tavait dit trois mots, en mâchant sa crêpe.
Car tu étais présent, Joseph ! ayant accepté de participer au repas, sinon de faire le piquet devant le Centre des conférences internationales de Kléber, en agitant un petit drapeau.
Vois-tu, on se moque bien des sages, de nos jours, Joseph ! en particulier lorsquils ont pris de lâge : on fait la moue complaisamment, une moue de supériorité et de dédain.
Or celui-ci tavait murmuré, je men souviens encore :
« La paix de Kléber, cest le dehors des choses : la paix du dehors. Bien plus importante est la paix du cur : la paix du dedans ».
Car il y a paix et paix, Joseph ! Celle qui fait parler delle dans les bistrots et les salons, les journaux et les livres dhistoire ; et qui nourrit la guerre. Et la vraie paix, discrète, silencieuse, celle qui brûle à petit feu à lintérieur, vivace, inextinguible au fond des curs. Cétait celle-là que tu cherchais si désespérément, à travers les batailles de lamour, les calvaires du jour, sans lavoir trouvée encore, sans la tenir, sans savoir à quoi tu aspirais, pour quoi tu soupirais.
Très loin de là, ce qui te tourmentait le plus, en cette fin de janvier soixante-treize, cétait uniquement de percer à jour la nouvelle idylle de Maud, de découvrir son préféré au sein de la cour de petits Vietnamiens qui lentouraient, déterminer exactement le point où pouvaient en être arrivées les choses, ce quelle osait se permettre, le degré de liberté quelle adoptait, revendiquait maintenant, sur ton modèle hélas ! et avec ta bénédiction penaude. Mais en public au moins, ils cachaient bien leur jeu, fidèles à leur culture peu expansive, toute de sous-entendus, datténuations. Ils devaient se parler des yeux, sans se regarder, se frôler sans se toucher, sans se trahir tout un jeu de raffinements excluant les serrements de mains passionnés, les embrassades intempestives. Qui était-ce donc ?
« Les Vietnamiens pavoisent. Lheure est à lunion. Maud a pris mentalement le bateau, revient à ses origines, retrouve ses marques. Fort bien pour elle
pensais-tu, mais
mais par exemple ! jen suis jaloux ! Affreusement jaloux ! ça alors ! ».
En vérité, ta femme imitait ce que tu avais fait une réciprocité dont tu te faisais une très haute idée : une sorte dégalité dans la faute, dans la fange.
« Si je divorce, ce ne sera quaux torts réciproques
je veux dire naturellement, dans lhypothèse où nous nous résoudrions, tout compte fait, à divorcer
».
Une avocate te proposerait dépingler le couple adultère, de les cueillir au lit, dès potron-minet la procédure la plus rapide, la méthode la plus élégante, la moins coûteuse, et gagnante
Et tu refuserais immédiatement avec hauteur, comme insulté. Par avance, tu entendais le ton méprisant que tu prendrais dinstinct pour técrier : « Non, non ! jexige les torts réciproques ! ». Et lavocate de la rue de Liège répondrait : «Mon bon monsieur, si vous le voulez ainsi
va pour la réciprocité, mais
». Ce dialogue, tu loyais déjà dans ton for intérieur, tu limaginais aisément. En admettant quil y eût divorce ! Car pour le moment tu ny croyais guère. Il nen était même pas question !
Construire un monde fantastique, défier la logique, voilà qui était beaucoup plus intéressant. « Sidonie a plus dun amant ! » Le refrain courait dans ta tête. A la mode, on lentendait partout. Ton monde imaginaire, cétait un gigantesque lupanar. Un halètement universel : lamour contre la guerre. Des torrents damour. Et pas de lamour pur.
« Bah ! si linfidélité la sauve, si lamour la guérit, si nous évitons la pire
la folie
le meurtre ! »
Remplacer une folie par une autre ! Guérir une plaie en en ouvrant une semblable, par la saignée à blanc
Cétait du délire, du délire, Joseph ! Et toute lépoque, lâge entier, le siècle même délirait avec toi. Aux yeux de certains, les Américains avaient perdu la raison. Mais en ce cas, ils nétaient pas les seuls : leurs adversaires, les Vietnamiens aussi. Et les Chinois. Et les Français. Tous fous, à leur manière
Trouvant seulement, dans de légères variations, dans loriginalité douteuse dune petite différence sur le thème éternel de la démence, des justifications agréables, des raisons de se proclamer plus sains, plus forts, plus habiles, plus équilibrés que les voisins.
Tu tobstinais à frapper à cette porte cossue dont lépaisse couche de peinture vert sombre ne tapaisait pas. Le bouton de la sonnette, pour quelque raison, ne fonctionnait plus. Tout mou, il senfonçait sans résultat, sous la pression du bout du doigt.
Tu tentais de regarder par le trou du verrou. Oui ou non, était-elle là ? et si oui, avec qui ?
Il était huit heures du matin, à peine. Elle ne pouvait pas être déjà partie à son bureau, où on lui donnait toute liberté darriver tard, très tard, après des nuits éprouvantes, remplies de tant dévénements.
Sur le palier, à gauche de la porte, était posée une caisse, qui tintriguait par son volume
Le haut et le bas en étaient indiqués, y compris la mention : « fragile ».
Maintenant tu tapais sur la porte de toutes tes forces : la rage taveuglait.
« Scandale pour scandale, quimporte ! »
La concierge, en peignoir, pouvait bien monter ; les voisins, entrebâiller timidement un vantail : tu te sentais prêt à les défier tous, à affronter la honte, la mort même
Déjà vingt jours et vingt nuits que tu nétais plus admis à cette adresse, que tu ne savais plus rien de ce qui sy passait. On raccrochait le téléphone sans explication : un bruit sec, mécanique, qui brisait le cur. Tous les ponts étaient coupés : avec la famille, avec Muriel, avec Lenoir. Une étape grave. Dans cette maison, on navait plus besoin de toi : ni le jour pour surveiller Muriel quelques heures, ou pour que Lenoir sépanche, te narrant ses infamies ; ni la nuit évidemment. Distendus de semaine en semaine, les fils, un à un, avaient été coupés : plus un signe, plus une confidence. Désolante sensation que celle dun corps, il y a peu de temps si familier, qui de plus en plus séloigne, qui se libère dune attraction autrefois magnétique, se détache, se refroidit par degrés, séchappe, sen va rejoindre peu à peu les espaces noirs et glacés, dépourvus de toute gravitation, où règnent létrangeté, lindifférence totale.
Ton bras te faisait mal, ton poing devenait douloureux à force de cogner.
Allait-elle ouvrir enfin, cette damnée porte ? Et qui allait y apparaître ? Quel amant furieux cachait-elle ? Qui était en train de shabiller en hâte, de rabattre le couvre-lit, den lisser soigneusement les plis, jetant dans la chambre le regard du maître, pour en atténuer le désordre, sauver les apparences ? Qui ? Qui ?
Juste au moment où tu ne lescomptais plus, alors que tu étais sur le point dabandonner, de repartir bredouille, la porte souvrit enfin.
Mais au lieu den voir surgir Lenoir furieux, ou un Vietnamien impassible, glacial, ce fut contre toute attente la charmante frimousse de Muriel qui se montra, dans un ravissant encadrement de mèches blondes
Rivés à hauteur dhomme, tes yeux furent obligés de sabaisser vers lenfant.
Tendre et doux minois ! Les paupières trahissaient encore un lourd sommeil, mais la peau du visage était fraîche, rayonnait. Les joues brillaient. Toute rose, la bouche timide, étonnée, souvrait pour poser une question.
Mais elle neut pas le temps de dire un mot, car derrière elle arrivait la mère, butée, hostile, les traits figés. Et, en lapercevant enfin, après un intervalle de trois semaines ton sang ne fit quun tour : ce nétait plus Maud. Cétait une étrangère, une autre femme
Et, sans égard pour linnocence, oubliant Muriel, tu te précipitas à laveugle, pour frapper.
Les coups pleuvaient. La mère battue devant lenfant ! La dépense physique, les coups pour apaiser les nerfs. Ton exaspération passant avant lorgueil, balayant toute morale. Pourrais-tu tarrêter ? Tu étais tombé si bas, Joseph !
Et personne pour venir à la rescousse de Maud : ni Vietnamien, ni Lenoir ; ni concierge, ni voisin. Personne.
Sauf un enfant !
Ce fut Muriel qui vous sauva : un seul cri de Muriel
Seul témoin de la scène, seule à lobserver, sans bien comprendre, dans toute son horreur, elle était crispée contre un battant de la porte.
Elle vous contemplait, vous transperçait de son regard innocent, enfantin, elle vous voyait, adultes stupides, et elle poussa un cri, un cri unique, étouffé, contenu, presque un soupir rauque, arraché du fond de la gorge.
Ce cri, tu lentends encore ; tu lentendras jusquà la fin.
Il était peut-être plus quhumain, et il figea ton cerveau, retint ton bras, arrêta la volée des coups. Grâce à ce cri, tu te voyais à distance, tu tobservais enfin à nu, à travers les yeux dun enfant, cloué sous le regard double, un tout petit peu vietnamien, eurasien de Muriel. Elle libérait sa mère, la sauvait ; et elle te sauvait également, te guérissait à jamais de toute violence. Cette petite fille fragile, que tu avais adoptée sur un coup de tête, sans la connaître, te retournait le service à sa façon, dinconnu à inconnu : elle te faisait renaître. Tu lavais abondamment prouvé : tu nétais pas son vrai père, juste un pastiche ; et de mauvaise qualité. Mais sans rancune, Muriel tapportait un fantastique cadeau : la rédemption par lenfant.
Tout penaud, tu avais baissé le bras.
Maud, qui nétait plus ta femme, et toi, vous teniez lun devant lautre, face à face. Mais une cloison dure sétait abattue entre vous.
Ton ancienne femme cherchait, trouvait les mots les plus cruels :
« Tu sais que je ne tai jamais aimé, jamais aimé depuis le début
»
Mais ta colère était parfaitement tombée.
Cette sempiternelle querelle des mariés ; cette peine inévitable entre homme et femme ; cette misérable lutte entre deux êtres qui sefforcent de respirer ensemble sans parvenir à saccorder sur un rythme ; cette amorce de divorce : tout nétait plus quun pauvre théâtre.
Lun de ces raptus auxquels tu étais si sujet, avant ton mariage, tavait saisi de nouveau : tu décollais des planches de la scène, tu tenvolais bien loin dici.
Muriel, à présent rassurée par ton calme, par le silence revenu, oublieuse comme le sont les enfants des souffrances de la minute précédente, passée, en un clin doeil, des larmes aux rires, vous dévisageait maintenant dun air protecteur et moqueur. Dieu soit loué ! elle ne comprenait rien encore des amours et des haines de ceux quon appelle, à tort, les grandes personnes. Sans doute croyait-elle que ce nétait quune dispute finie de plus ; non la dernière, celle qui conduit au divorce. Quel sens avait dailleurs pour elle la séparation ? Si dans la suite dautres papas venaient à se succéder, ce ne serait pas si grave : au fond, le papa est toujours le même ; elle nanalyserait pas avant longtemps des opérations si complexes.
Pour le moment, toute à la seconde présente, elle souriait à papa et maman, et afin de les dérider, pour faire lintéressante, elle alla malicieusement soulever le couvercle de cette énorme caisse dont la présence sur le palier tavait surpris à ton arrivée.
- Tiens ! dit-elle en te tirant par la manche, regarde ce que le vieux monsieur nous a donné, hier
Cest un gros oiseau, au bec pointu, qui peut voler très haut, jusquau Vietnam ! Maman et papy en ont peur ; papy surtout. Ils lont laissé dehors, sur le palier. Il doit avoir froid ! Papy dit que cest un cygne ; ou un nom compliqué : un phénix, je crois, daprès maman. Ils ne savent pas.
Rapidement, tu jetas un coup dil inquiet dans lintérieur de la caisse.
Tapie dans lombre, la bête était là, frémissante, prête à senvoler, à séchapper, à senfuir, comme lavait voulu Shanloz, le vieux sculpteur.
Il nallait pas bien du tout, il se mourait. Mais son chef-duvre était fini, et il avait fait transporter son cadeau chez Maud, dont il avait retrouvé la trace, à quelques pâtés de maisons de limpasse du Rouet, presque dans le même quartier. A la hâte, il avait inscrit quelques mots sur une carte de visite, expliquant quil habitait la villa dAlésia où logeaient maints artistes, derrière limpasse, et quil lui faisait don de ce quil considérait comme son uvre maîtresse, son chant du cygne, pour fêter la paix revenue au Vietnam, mais aussi en vue de lencourager personnellement, la consoler de certains malheurs privés quil devinait, sans en connaître le détail.
Follement jaloux, Lenoir avait refusé daccueillir loiseau au foyer : depuis la veille, il lavait laissé à la porte, sur le palier, au froid, comme sen attristait Muriel.
Mais craignait-il vraiment le froid, cet animal sauvage et mythique ?
Tel que lavait conçu Shanloz, le plumage hérissé, dressé sur ses ergots, formidable de force et daudace, pouvait-il saccoutumer à une simple vie domestique ? En le voyant, lexaminant pour la première fois, dans sa caisse ordinaire, pareille à une cage ouverte, en ladmirant, le soupesant du regard sous ses diverses coutures, cet animal merveilleux, qui te frappait par lorgueil tranquille de son bec où le génie de Shanloz sétait véritablement surpassé tu pressentais que larrivée subite de ce gros morceau de marbre noir, posé inerte, en apparence, au seuil de la nouvelle demeure de Maud, un lieu, un espace qui tétaient dorénavant interdits, tout cela prenait un sens intrinsèquement lié à la fin imminente de ton mariage, à la mort de ton amour vietnamien, cette triste étape dune vie à peine commençante. Ce nétait pas un cadeau banal que celui de Shanloz ! Tu y voyais, y détectais un oiseau messager, une monture, un véhicule fabuleux ! Cétait son aile qui tenlèverait, te ferait décoller, pour te soustraire à ce quavaient de ridicule, daffreusement commun, cette petite scène de ménage, cette séparation, ce vilain divorce venir, ce lot de soucis terre à terre, si répandus, qui empoisonnent une vie, en font un énorme gâchis. Mais toi, grâce au phénix de Shanloz, sur ses ailes robustes, tu téchappais. Ton imagination senfiévrait.
Lexistence nétait pas maudite. Rien nétait uniquement moche et gris. Tout espoir nétait pas perdu : il fallait seulement se tromper, se brûler pour renaître ; passer par lépreuve du feu ; traverser lenfer la tête haute ; puis en réchapper ; sen arracher. Alors le cygne noir venait, atterrissait, vous emportait. A cet instant, tu étais déjà juché sur ses ailes, dune solidité impressionnante, dans leur finesse on aurait presque pu dire confortables prêt pour le passage, la très longue traversée. Plus tard, la monture reviendrait chercher Maud, puis Muriel, abandonnant Lenoir à son sort.
Sur la croupe du coursier ailé, tous les trois cramponnés à son col, vous franchiriez les mers et les montagnes, les Mortice. Il vous mènerait de lautre côté des sept océans, jusquau Vietnam ; et plus loin encore. Et vous nauriez pas peur, faisant le tour de la terre, puis celui des planètes, le tour des étoiles confortablement guidé par loiseau des merveilles, la monture, la déesse messagère, le cygne noir !
Il vous conduirait vers lAnnam, la paix du sud. Définitive.
Le seul vrai calme. La seule vraie paix au Vietnam.
A peu de distance de là, à cette même heure, Shanloz, dans son atelier mal chauffé, et maintenant un peu plus vide de la villa dAlésia, se sentait à lorée de la mort : tout près delle ; tout contre elle ; tout en elle. Depuis le départ de loiseau, comme sil sétait arraché un organe vital, tout sétait précipité. Cest volontiers quil avait ouvert la cage, projeté son uvre vers Maud, libéré la vie du cygne : mais ce don, ce jet de vie achevait de lépuiser. Et de cette petite Vietnamienne, à présent séparée de son mari, tombée pour comble, avait-il appris de la concierge la plus savante du quartier, entre les griffes dun horrible vieillard, il navait pas reçu un mot de remerciement : lingratitude des gens, leur sans-gêne, à notre époque, étaient incroyables. Fort heureusement, il allait dici peu quitter tout cela, il nen avait plus pour très longtemps. De fortes crises détouffement le prenaient, de plus en plus rapprochées : une lente asphyxie. Dans les moments de répit, il faisait encore des plans, rêvant à sa prochaine oeuvre, celle que, certainement cette fois, il nachèverait pas : une femme qui accouche. Il la voulait phénoménale, énorme, supputant les dimensions du nouveau bloc de marbre quil faudrait commander à son frère, à Lausanne tout en se gardant de lui rien avouer de sa maladie, de son état. Dans la pire détresse, on reste seul. Seul, il lavait été toute sa vie, enfoui dans le grand silence de son oeuvre : un bestiaire muet ; et il tenait à le rester jusquau bout, à mourir sans parler. Sa tendresse, sa générosité, son amour de la vie et de la chaleur grégaire des foules, il les avait incrustés dans ses uvres, transvasés dans la pierre. Il navait eu ni le goût, ni le temps, ni lénergie, ni la fantaisie dédifier en plus une famille, de sintéresser longtemps à une femme, davoir un enfant. Doù, vraisemblablement, sa passion pour la sculpture animalière : cette monomanie. Mais maintenant quil sentait la vie le quitter - une sorte de dissolution, dévaporation lente et trouble qui le gagnait en profondeur, sinfiltrant dans ses os, dans ses fibres les plus reculées, les plus secrètes un regret montait en lui, et tout en saccoutumant à lidée de la mort, au fait brut de disparaître, de se volatiliser, en sy préparant, ou plutôt en achevant cette grande métamorphose, en allant sans cesse plus loin dans cette voie, jusquà lextrême bord, il ne songeait quà sa dernière statue : cette femme en couches, par paradoxe, qui serait sa symphonie inachevée. Sil y pensait assez intensément, avec une ferveur, une ardeur suffisante, ce projet adoucissait ses souffrances, et par moments, il réussissait à être si obnubilé par cet événement, ce travail ftal, cette couvade, quil en oubliait de constater les progrès de sa maladie, de la suivre, de lécouter, den devenir limpuissant témoin. Et qui sait ? la mort pouvait peut-être encore lépargner, il aurait peut-être droit à une rémission : on ne sait jamais
Si la grâce lui était accordée de terminer encore cette uvre ! Il se promettait dutiliser cette fois la ponceuse électrique.
Mais lillusion ne durait jamais très longtemps. Lasphyxie, la faiblesse, les étourdissements lui rappelaient bientôt quun autre travail obstiné sopérait en lui-même, qui nétait pas exactement celui dune naissance ; juste linverse. Les larmes lui montaient subitement aux yeux, et en même temps la rage, la colère : la révolte contre les limites. Tout passait si vite. Chacun espérait tant, et faisait si peu. Combien duvres, de fils, navait-il pas à produire, qui remuaient encore sous son front, dans les limbes ? Il navait rien fait encore, commençant à peine à comprendre son métier, à assimiler les éléments, les clefs, les arcanes, la magie de la sculpture, à prendre du recul pour sétonner de son activité, de ses facultés, de sa passion pour cet accouchement dobjets durs quil fallait se tirer soi-même du corps, sextraire de force, en étant tout à la fois une sage-femme et un sorcier.
« De si grandes aspirations ; de si petits résultats : voilà à quoi se ramène ma vie
Et combien me reste-t-il ? quelques jours ? quelques semaines ? ou six mois
Si seulement il y avait encore une statue à faire, par là-bas, dans les sentiers du jardin du paradis
Si notre maître à tous pouvait my attendre, my accueillir avec quelques bâtons de pâte à modeler
Si je pouvais parler métier, statuaire avec les anges du Seigneur ! »
« Plus vite ! Plus vite ! criait Muriel. Plus haut ! Plus haut ! »
Deux boucles de cheveux, humides de sueur, se collaient à sa joue rose, fouettée par le vent.
Elle était tout excitée. Elle vous prenait à témoin.
« Maman ! Regarde ! Papa, tu vois ? Il tourne, il tourne en nous emportant, il monte le cygne noir ! »
Et en effet, le rêve avait commencé. La monture sétait envolée. Il aurait été difficile de dire à quelle hauteur loiseau planait. Mais Muriel avait raison : vous tourniez par-dessus les boules de neige des nuages, glissant, voguant sur une mer de ouate.
Comme cétait étrange ! Ainsi, vous étiez réconciliés
Et lenfant vous épiait pour mieux vérifier ce bonheur, dirigeant tour à tour la prunelle de ses yeux ravis sur lun ou lautre de vos deux visages, en esquissant un sourire malin. Enfin des parents qui étaient des parents ! De quoi être heureux vraiment ! Le plus beau jour de la vie !
- Plus haut ! Plus haut ! Plus vite ! Plus vite !
- Non ! répondais-tu, faisant le père très sage
Pas trop haut, Muriel ! Car sinon, le soleil risquerait de nous brûler ! Pas trop vite ! Car nous perdrions nos étriers !
- Cest quoi, les étriers ? questionnait Muriel
- Cest, ma fille ! ce qui nous rattache là, tous les trois, à notre monture, la courroie qui nous empêcher de tomber
Sois très ferme sur ton étrier !
Le dos fléchi vers lavant, vous étiez serrés lun contre lautre, lenfant casé entre vous deux, au chaud, dans létroit espace renflé séparant lencolure des ailes. Il était courageux, le cygne de Shanloz, infatigable. Il suffisait de vous laisser porter avec amour, avec confiance. Lhorrible Lenoir avait été impuissant à vous retenir sous son emprise. Et vous vous étiez échappés, glissant entre ses mains. Vous laviez abandonné à son sort, criant sur son palier, vous injuriant.
Il vous était apparu bientôt tout petit. Dans le lourd et pesant monde den bas, il tiendrait compagnie à ses semblables, ceux qui préfèrent la boue, qui aiment salir et qui tirent sur les oiseaux, choisissant souvent le pire moment, le plus cruel : juste celui où ils prennent leur essor.
- Hardi ! Hardi ! piaillait Muriel en tressautant.
Elle poursuivait son manège. Tu ne lavais jamais vue si à laise, si heureuse.
- De la douceur, Muriel ! De la douceur ! disait la maman. Sois bien sage ! Et pas trop fort ! Il ne faut pas surcharger notre oiseau.
On approchait dune côte
Une courbe en « s ». Comme un serpent, un fin lacet zigzaguant.
Le Vietnam sans doute.
- Regarde Muriel, le pays de tes ancêtres ! La terre brûlée, la terre orange et bleue
sexclamait Maud.
Le cygne virait. En sincurvant, sa trajectoire laissait deviner, par en bas, un quadrillage de rizières miroitantes où sagitaient des points noirs, où remuaient, où dansaient, à y mieux regarder, les drôles de chapeaux coniques des paysans courbés, pieds nus dans leau, la boue, la taille cassée à angle droit, docilement alignés en rangs doignons derrière le drapeau rouge, taché et déchiré, de la brigade. Un jardinage obligatoire.
Ainsi donc la vie continuait, envers et contre tout, draconienne et comique.
- Ici nous ne sommes plus au royaume du pain et du vin ! expliquait-tu dun air important à Muriel. Mais dans celui du riz et de lalcool de riz. Que préfères-tu ? dis ! Muriel
- Les deux ! répondait lenfant. Jaime le riz. Et jaime le pain.
Mais, indifférent, le cygne était déjà loin. Il semblait ne devoir jamais sarrêter.
- Plus loin ! Plus loin ! criait Muriel.
Mais jusquoù précisément ? Quel était le terme du voyage ?
Muriel, comme tous les bambins, nallait-elle pas se lasser quand même ? de ce vol doiseau sans fin, sans but, sans escale
Et vous les parents plus encore, à en juger par vos traits tirés, votre mine grise, cendreuse. Tu te posais cent questions :
« Encore un pays, encore une frontière
Un espace aérien, une douane. Cela ne finira donc jamais cette errance ! »
- Où nous mène-t-il ? où nous mène-t-il
murmurait Maud dune voix altérée.
En contrebas, se dessinait maintenant un sommet neigeux
- Maud ! regarde, est-ce que je me trompe ?
Nous sommes revenus sur nos pas, revenus en arrière. Je crois rêver. Je ne pensais pas quelle était si proche du Vietnam.
- Cest
cest la Mortice ! dit Maud avec effroi.
- La Mortice encore ! Retour à la Mortice ! Horreur !
Et en effet, cétait le site alpestre.
A présent, loiseau noir sétait mis à tournoyer au-dessus du pic, comme pour élire son aire.
- Cest quoi la Mortice ? demandait Muriel, qui navait rien perdu de son intrépidité. Des trois évidemment, cétait elle qui avait le moins peur.
- Tais-toi ! Silence ! répondait Maud.
Bien décidé à se poser, loiseau magique avait beaucoup ralenti, semblant calculer son approche, décrivant des cercles de plus en plus serrés autour du sommet de la montagne maudite. Tu reconnaissais, ici, la forme particulièrement menaçante dun rocher ; là, lempreinte de vos pas dans une plaque de neige. Et la bague de Maud était enfouie là-bas sur la paroi, quelque part sous une pierre. Là également, lami Martial sétait effondré, révélant sa faiblesse. Et lépreuve, loin dêtre terminée, menaçait de recommencer : soit que le Viet noir, la créature de Shanloz, fût en soi maléfique ; soit que lartiste lui-même, le créateur de cet étonnant phénix, fût un redoutable sorcier.
Toutefois, au dernier moment, loiseau obliqua vers la gauche, se détournant de la montagne.
- Ouf ! sauvés ! sexclama Maud.
- Hourra ! Hourra ! cria Muriel, heureuse par contagion, sans savoir exactement pourquoi.
Et toi-même, tu te sentais fort soulagé. Tout navait donc été quun mauvais souvenir. Un nouvel avertissement sans frais, un rappel du pire.
Maintenant, reprenant de la hauteur, loiseau séloignait de la Mortice à tire- daile.
- Tout cela ne nous dit pas où il va ! soupira Maud.
- Où allons-nous ? sécria Muriel, soudain inquiète et se faisant lécho de sa mère. Je veux descendre ! Je veux descendre !
- De la patience ! De la patience ! Faisons-lui confiance, à notre monture ailée !
Tu tentais de les rassurer, mais tu nen menais pas large non plus. La sueur te perlait au front.
« Voilà bien le piège
» te disais-tu en toi-même. On sembarque tout feu tout flamme sur le premier vaisseau venu. On fait confiance au commandant, au pilote ; on sen remet aveuglément à lingénieur, cest-à-dire au génie humain, bercé dune illusion. Et à mi-vol, horreur ! On souhaiterait reculer mais il nest plus temps.
« Et si Shanloz nous avait horriblement trompé ? sil sétait moqué de nous ? On dit bien quil faut toujours se méfier des artistes, ces faux sorciers. »
Le nom de Shanloz avait dû téchapper à haute voix, à ton insu. Car Muriel te questionnait de nouveau :
- Cest quoi Shanloz ?
Et tu te voyais très embarrassé pour lui répondre.
Tu ne pouvais pas lui déclarer : « Cest un petit ami de maman !
», ou bien « cest un bon copain de papa !
». Mais uniquement :
- Cest un homme très âgé, un vieil enfant. Il crée des choses qui bougent, qui volent comme ce cygne, ce phénix noir qui nous porte, nous emporte on ne sait où, juste en ce moment. On appelle cela des statues vivantes. Et il les lance dans les airs
Tu comprendras plus tard. Tu comprendras bien assez tôt, Muriel, ma fille, ma chère enfant !
- Ne la trouble pas, Joseph ! ne lui parle pas de ce qui est au-dessus de son âge
supplia Maud.
- Evidemment, évidemment. Loin de moi cette intention. Je veux seulement lui suggérer quil y a toujours un remède, aux jours de pluie et de tempête, quand tout va mal. Une potion magique : la poésie, le rêve. Le rêve est une résurrection. Il a des ressources que la source ignore. Le rêve est inépuisable et grandiose
- Muriel ! interrompit Maud. Ne lécoute pas ! Ton père est un jeune fou. Mon fou de mari. Je suis marié à un rêveur incurable !
- Dis tout de suite un songe-creux, un utopiste, un bêta
Une querelle allait-elle éclater ?
Non ! le temps en était bien passé. Et pour des voyageurs en danger, prisonniers des airs, la discorde nétait pas de saison.
- Cest quoi un songe-creux ?
Muriel voulait décidément tout savoir. Mais tu navais pas le temps de lui répondre en détail.
- Cest quelquun qui te fait parler, mon enfant !
Loiseau noir accélérait. Une secousse brutale.
Et il piquait vers le ciel !
- En route vers les étoiles, Muriel ! Les myriades détoiles !
- Hourra ! Hourra ! criait Muriel.
- Oui Muriel ! Accroche-toi ! Daspérité en aspérité, jusquaux étoiles !
- Nest-il pas savant, ton papa ? Ne voilà-t-il pas quil se met à parler latin ?
Quelle était inattendue, la bonne humeur soudain revenue dans votre petite famille ! Oubliés les malaises, les maussaderies, les coups, la strangulation
Finies les injures ! Maud nétait pas une Marie-salope, et toi un Jean-foutre. Vous étiez-vous assez plumés, becquetés, martyrisés ainsi !
Maintenant, voilà que vous étiez redevenus simplement Marie et Joseph.
- Pardon Maud ! Mille pardons pour mes invectives, mes outrages, mes démons !
- Oui, pardon Joseph ! Pardon pour mon front dur, mon air buté, mon il noir de louve.
- Pardon ! Pardon ! répétait comme un perroquet Muriel, toute fière de son babil.
- Oui pardon ! Pardon à tous et à toutes ! Pardon pour tout ! Pardon à lunivers ! técriais-tu dune voix forte et enthousiaste.
Gonflant ta poitrine, un air pur et vivifiant devait probablement tenivrer, à ces hauteurs, en attendant que la raréfaction de loxygène, avant peu, eût produit leffet inverse.
Car sans tenir compte de vos petits bavardages, loiseau merveilleux continuait à prendre de laltitude. Il se hâtait de monter, monter, afin de vous faire franchir la barrière du firmament, traverser la voie lactée, frôler hardiment les corps célestes partie la plus éprouvante du voyage. Certes, à prétendre aller si haut, on risquait sans y prendre garde de tomber bien bas, par une dialectique mortelle. Et du reste, dans ces régions supérieures, rien nétait finalement très différent de ce qui se déroulait sur un plan plus modeste, directement sous votre nez : la nuit, le froid, la poussière. Pire encore, lennui, la monotonie de ces énormes distances pouvaient vous faire regretter de nêtre pas resté tranquillement au chaud dans une chambre. Mais enfin, il était nécessaire den passer par là pour accéder, débarquer au refuge suprême. Bon gré mal gré, sans vous demander votre avis, loiseau noir de Shanloz vous emmenait vers un ailleurs, un au-delà, une patrie des morts, un territoire mal circonscrit, ni céleste ni terrestre, ni tout à fait paradisiaque, ni complètement infernal.
Vous aviez mis un temps fou à le repérer, à vous y retrouver. En loccurrence, peut-être même que Muriel était plus avancée que vous, les parents : plus futée, plus réceptive.
Qui sait si les enfants ne sont pas les vrais, les seuls vieillards, à laise de prime abord dans le séjour des morts, à la fois souriants, riants, et graves, au cur de ce petit jardin doutre-tombe, auquel curieusement se résume la magnificence de nos Champs-Elysées ? Ecoutons les petits enfants ! Observons-les, la clef dor à la main, faisant jouer sans y penser la porte dure des mondes enchantés ! Voyons-les lentrouvrir et se lancer dans une fulgurante escapade, faire une fugue à cheval sur un courant dair, faire dans le vent un gigantesque pied de nez à linfini !
Dans le nom de Muriel, se dressait, se cachait la mort et se blottissait aussi une espérance.
Depuis son poste dobservation du ciel, elle avait aperçu soudain, assis à létabli, un vieux monsieur lourdement couché sur son bras gauche, pétrissant encore dans la main droite une glaise qui lui collait aux doigts.
Il chantonnait, le malheureux.
Il chantonnait le chant venu dun monde tout différent, et qui avait perdu son sens, à force de les renfermer tous. Dans ce chant du précipice, résidait une joie sauvage, exprimée avec un détachement qui faisait frissonner.
Il paraissait chuchoter :
« Que mimporte ! Que mimporte, à ce point extrême où jen suis et où vous serez tous un jour
Là est la joie mêlée de peine. Là est la réponse ! »
- Quest-ce quil a, le monsieur à sa table ? Quest-ce quil a ? demandait Muriel à papa et maman.
- Il a froid ! il a très froid
avez-vous répondu ensemble.
Lindex de Shanloz sétait brusquement immobilisé. Il semblait dormir sur loreiller de son bras gauche, la tête cachée par son vieux béret. Un tout petit filet de sang coulait de son nez sur la table, allant lentement à la rencontre de la motte de terre glaise quun instant auparavant il pétrissait.
Sous sa main maintenant agitée dun tressaillement, on devinait les formes confuses dun torse un ventre magnifique de femme en labeur.
EPILOGUE
Plus de vingt ans avaient passé. Tu marchais à petits pas lents, limités par ta robe brune, vers le puits au centre de la cour de labbaye.
Accoudé à la margelle, tu y attendis la visite de Pierre-Paul Petit prévue dans laprès-midi. Il y avait des années que tu ne lavais revu, mais cela ne tinquiétait guère. Ton regard se promenait sur les dalles polies du cloître inondé par le soleil. Tout au long de la galerie, elles étaient usées par les intempéries, le temps, les pas. A de certains endroits, le froid, le gel avaient aussi fait sauter par plaques entières le revêtement blanc des murs. Mais ton il était calmé par lharmonie de chaque arcade. Ton esprit se délectait de lalignement régulier, algébrique, des piliers courts, trapus, charnus, doù partait, puissant, le jet des longues voussures qui samollissaient comme obéissant à la loi dun mystérieux chiffre dor, en leur point le plus haut, particulièrement là où plusieurs convergeaient à la façon des branches dun arbre immense, sépanouissant mathématiquement dans lombre délicieuse des salles intérieures, ouvertes librement sur la cour. Au douzième siècle, les mains des moines, calleuses, avaient bâti ces jeux de pierre, fait résonner ces accords muets dont la vibration, subtile, narrivait pas à séteindre à travers le lourd silence de huit cents années. Les voyelles des vides, les consonnes des pleins sunissaient en un langage des courbes, doù sélevait un grand chur qui réchauffait lâme, même lhiver lorsquil gelait à pierre fendre dans les couloirs les plus reculés, ces étroits passages de pierre où se déchaînaient tous les vents.
Non seulement les solitaires avaient fait parler les dalles, chanter les murs, mais ils avaient aussi creusé profondément dans le sol de la cour, pour y capter une source et sassurer dune abondante provision deau toujours fraîche, sans avoir à sortir de lenceinte du couvent. Une précaution surtout commode en cas de siège. Sur ce plateau aride, les nappes étaient enfouies très bas, et il leur avait certainement fallu creuser longtemps, de toutes leurs forces, de toute leur âme un travail qui continuait à porter ses fruits en notre siècle : le puits de labbaye était connu comme le plus profond une lieue à la ronde. On éprouvait un grand vertige en sy penchant pour tenter den voir le fond, lequel demeurait notoirement invisible par les années les plus humides, mais doù lon retirait toujours une eau limpide et délicieuse durant les périodes de pire sècheresse.
Sans savoir pourquoi, tu aimais par-dessus tout te tenir là, à la margelle, au cur de la cour, comme si ce lieu était le trou de serrure du couvent tout entier, lunique endroit où pouvait tourner la clef livrant les mystères de son plan, sa géométrie particulière, son sens intime. Quil plût, quil neigeât ou quil fît grand soleil, en toute saison tu passais chaque jour quelque temps à prier ou méditer là, et le fait que tu te portais toujours volontaire sans rechigner pour la corvée deau tavait valu le surnom comique de frère puisatier.
Mais déjà, tu apercevais le père abbé introduisant sans façon le visiteur dans la cour, en te désignant dun ample mouvement de manche.
Et en effet, cétait bien Pierre-Paul Petit qui sen venait paisiblement vers toi, toujours aussi rond de visage et de manières : il navait que peu changé. Il te tendit les deux mains :
- Cela fait bien vingt ans ! dit-il avec grande émotion.
- Vingt ans et huit mois, très exactement. Je comptais hier soir, avant de mendormir
- Quelle surprise de te retrouver ainsi moine profès !
- Cest moi qui suis le plus surpris de vous revoir en un tel endroit. Et vous, toujours sur la brèche au Service civil international ?
- Toujours au S.C.I. Mais non sans mal. Les donations se font rares, les bonnes volontés également. Des soucis budgétaires, des relations de plus en plus délicates avec les gouvernements. Que defforts perdus ! Il marrive de me demander à quoi sert la goutte damour que nous jetons dans la mer, une mer atrocement salée, lorsque je maperçois, avec dix ans de recul, que nos chantiers de volontaires nont rien changé à la vie dun village ; quon y observe la même incurie, la même misère ; que la guerre civile, ou tout simplement le désordre, la négligence, sont repassés par là, bouchant le puits que nous avions péniblement foré, faisant seffondrer nos haies coupe-vent, saffaisser ces champs en terrasse que nous avions pris tant de peine à monter, à herser, à labourer. Il faut sy résigner : ce que les uns font, dautres sacharnent à le défaire. Assez fréquemment, rien ne subsiste de notre travail après vingt ans ; lespace dune génération, tout se désagrège. Heureux sommes-nous si le champ na pas été avalé par le sable ; si le nom du village na pas été rayé de la carte
- Allons ! Voici une exception : regardez ce puits qui fonctionne intact depuis des siècles !
La légère amertume de Pierre-Paul Petit te surprenait. Sil navait guère changé au physique, cétait en revanche son esprit qui paraissait sêtre un peu voûté.
- Et Maud ? et Muriel ? fit-il soudain, déplaçant carrément la conversation. Que sont-elles devenues ?
- Aucune nouvelles. Ni vu ni connu. Peu après notre divorce, Maud sest remariée. Je ne sais plus dans quelles circonstances elle sest arrangée par la suite pour me montrer les photographies de ce second mariage, avant que toute la famille parte sinstaller en Allemagne. Comme moi, le nouvel époux allemand portait la barbe, et il devait être aussi naïf que je lavais été. Ma belle-mère avait lair triomphante, comme dun bon tour joué au sort. Depuis plus un signe, plus rien. Jignore si Lenoir les a suivis, sincrustant dune manière ou dune autre jusquà la fin, jusquà la mort ; jignore tout. Quant à moi, jai refoulé de plus en plus profondément lépisode dans un recoin noir, entièrement hors datteinte, de ma mémoire, à larrière, au fin fond dune sorte de placard abandonné où je ne pouvais, ne voulais plus jamais fouiller. Pendant des années, jai vraiment eu limpression davoir tout oublié. Jai quitté la France, voyagé longtemps, erré ici ou là, et durant ce temps, ma mère réglait scrupuleusement chaque mensualité de la pension alimentaire de Muriel.
- Le sort est souvent malicieux.
- Cest une histoire abracadabrante quand jy songe. Absolument sans queue ni tête. Et dont personne du reste ne possédera jamais la version exacte. Si je désirais vous la raconter, même avec la meilleure volonté du monde, je narriverais pas à tout vous dire.
- Et cest cette aventure qui ta aiguillé vers la vie monastique ?
- Oui et non. Chat échaudé, je nai eu évidemment aucun désir de me remarier. Mais la flamme naturellement continuait à me brûler, la chair à crier, les démons sexuels à sagiter. Ballotté à droite et à gauche, de voyage en voyage, de femme en femme, daventure en aventure, peu à peu, sans y prendre garde, je me suis empêtré dans les filets de la débauche. Vous connaissez le plan instinctivement suivi par les libertins de mon espèce : cette danse en trois mouvements qui part des bras de lancienne amante, que lon ne se résigne pas à quitter ; passe par la maîtresse actuelle, dont on affermit la conquête ; et glisse vers la nouvelle, que lon repère, prépare, réserve pour la période qui va suivre
Et puis tout cela relevé, épicé, pimenté par la collection des nationalités, létude des différences de murs et de manières ; lethnologie amoureuse en un mot : la manie de la comparaison, si à la mode, si aisée en notre queue de siècle. En général, javais soin déviter les jeunes filles sincères, les innocentes, les parfaites sans y réussir toujours -, de fuir les circonstances qui mentraîneraient malgré moi à un engagement, au mariage que je craignais comme la peste, dont je conservais un souvenir effrayant. Et par conséquent les femmes mariées, et les cas louches, anormaux, ambigus, qui ne manquaient jamais de croiser ma route, comme si je les avais attirés, ont composé dabord involontairement, puis dune façon hélas ! sans cesse plus consciente mon terrain de prédilection, mes chasses préférées. Nallez pas supposer cependant que jétais un séducteur froid, détaché, parfaitement odieux ! Jétais dautant plus redoutable, au contraire, que je parvenais presque sans effort à me montrer sincère, chaleureux, aimable, adorable en somme. Lexpérience aidant, javais lart de réduire au minimum les mensonges ; les souffrances, les désagréments, les contretemps mutuels. Je devenais le parfait amant de passage ; jy apportais un savoir-faire, un brio incomparable : en de certains pays, jai quasiment été connu, réputé, admiré, cherché pour cela. Cétait là le fruit dun long apprentissage, de nombreux épisodes menés à terme ou pas, poussés plus ou moins loin, mais qui, en sajoutant, se chevauchant, se contrariant, se complétant, en sont venus à former une école de la séduction, de lembrassement, de lembrasement, où mon mauvais destin, et les fées à mon berceau saccordaient pour me décerner un diplôme de maîtrise.
- Je tavoue que jai peine à te croire, Joseph, moi qui tai connu, si timide, si emprunté, dun genre somme toute si « rosière »
- Mais vous devez comprendre, précisément, que cette timidité, cette gaucherie faisaient partie de mon manège : elles constituaient entre mes mains des armes redoutables. Jétais diaboliquement de feu, et néanmoins jamais intimidant, rébarbatif, effrayant, rebutant. On pouvait se fier à moi. Cest au point que certaines bonnes personnes ont même cru pouvoir lemporter haut la main sur moi en rouerie, en calcul, expérience, psychologie ; en tout. Et je me gardais bien de les détromper. Croyez-moi ! Vers la fin surtout, jétais réellement devenu un abominable piège, un épouvantable traquenard.
- Et comment cela a-t-il fini ? comment ten es-tu sorti ?
- Mais par ma bonne étoile en définitive ! Par la grâce de Dieu ! Un miracle dialectique. Qui va trop loin, bascule tout simplement. Qui passe la mesure se retrouve de lautre côté de la balance. Sur un autre versant. Cest peut-être exactement ce que lon entend par « conversion » : un claquement de doigt, une fulmination, et le coquin, tout éberlué, se change en saint, frappé par la foudre, sans sy retrouver lui-même, comme lInnommable, le héros de Manzoni. Cest mathématique. Jen ai fait lexpérience, et tant dautres avant moi : lénergie fuse avec la même intensité en direction dun pôle ou dun autre la friponnerie, ou le bon sens. Un changement de signe fait toute la différence. Je vous dis que cest une algèbre ! Voilà : à force daimer, de soupirer, de menflammer, de me consumer, je me suis vu mourir, mourir damour, mourir de désir. Vidé, épuisé par un aiguillon insatiable
Et pour quoi ? Pour rien ! Ou pour une horde de malheureuses, un troupeau de pauvres brebis, une cohorte de pauvres filles, de pauvres femmes, tantôt sincères, tantôt perverses, ou les deux à la fois, mais folles damour elles aussi, folles de vie comme moi ; que je trompais ou qui me trompaient ; et qui singéniaient, en vérité, à se tromper, à ségarer en ma compagnie, me prenant idiotement pour le Messie, pour un Sauveur ! Et quel sauveur !
Un jour, cette dissipation, tout ce gaspillage dénergie mest dun coup apparu vain et ridicule. Cétait trop, vraiment trop ! Je tombais amoureux trois fois par semaine. Et sérieusement ! Et avec réciprocité ! Personne naurait pu y suffire à lui seul. Je me disais : « Pourquoi celle-ci, et non pas celle-là ? Et pourquoi pas cette autre encore ? Et parfaites de surcroît ! ». Elles se valaient toutes : leurs charmes se détruisaient par comparaison. Jai soudain pris conscience que jaimais dun amour indifférencié et abstrait. Et pourtant coûteusement charnel. Il fallait marrêter ou périr. Périr dépuisement, de passion infinie, insatisfaite. Mais du même coup cette faim, cette insatisfaction, je mapercevais quelles pouvaient en définitive sapprocher de leur visée, latteindre même, à la seule condition de se refermer sur elles-mêmes, de tourner, tourbillonner sur le moyeu, sans aucun objectif extérieur, comme une boule dénergie autosuffisante se créant, se détruisant sans cesse du dedans. Cétait là, en tout cas, ma philosophie de la continence, ma conception de lamour pur et infini. Car de cette manière, je pouvais enfin parvenir à aimer toutes les femmes, sans mal et sans obstacle : celles qui croisaient mon chemin ; et également toutes les autres. Et pas uniquement les femmes, les hommes aussi ; les animaux et les enfants ; les arbres et les plantes ; lherbe et le sable : toutes les forces de la terre et des cieux.
Et voilà comment, de lamour charnel, jétais passé en un éclair à lamour divin. Du moins - car jabrège, il mest impossible de tout vous raconter par le menu -, je me trouvais dans la bonne voie : le premier pas était fait. Et capital !
-Je tai bien compris. Mais malheureusement, mon pauvre Joseph, je ne suis pas sûr que ta théorie soit entièrement orthodoxe. Ni quelle puisse sappliquer aisément à dautres, hâter les conversions. Quen ont pensé les moines ?
- Mon directeur spirituel a noté que, tout au moins, jétais sincère. Le fait est que je ne me suis pas remarié, que les tentations ont disparu. Et puis, comme lavait remarqué la générale, vous savez
vous en souvenez-vous ? cette vieille femme qui ne ma rencontré que quelques minutes, et qui sest suicidée plus tard, me communiquant à genoux un message une expérience indicible que je nai jamais oubliée -, il devait exister en moi, malgré cette propension à la débauche, un respect inné pour la virginité, pour cette force mystérieuse quest linnocence.
- Et tout cela sest vraiment accompli dun coup ? sans luttes, sans revirements ?
- Naturellement non ! Encore une fois, je vous résume une évolution en spirale, une prise de conscience faite de hauts et de bas. Si elle ma conduit jusquici, cest après des années. Je peux même dire quen un sens on ne supprime jamais la voix du sang, et que les sublimations les plus exemplaires conservent leur point faible, leurs dangers. Qui oserait se vanter dêtre totalement désincarné ? Nul ne se prive volontiers de lancer sa graine en lair, en direction dun autre type dinfini celui du monde. Mais en ce qui me concerne, les curiosités, les diableries sont véritablement derrière moi. Jai quelquefois limpression que le personnage qui a vécu ces tribulations nétait pas moi, mais en réalité quelquun dautre qui sétait introduit en moi. Et lauteur de ces actes révoltants, de véritables monstruosités parfois, je vous assure ! est bel et bien sorti de moi, me quittant une fois pour toutes. Je ne dis pas que je naie pas vu, de temps à autre, une jeune fille mapparaître en rêve, tenant dans ses beaux bras un enfant rose, me le présentant, me loffrant, un sourire angélique aux lèvres. Mais enfin, à quoi donc sert la contemplation de Marie, cette méthode séculaire ? Je suis parti de Maud, pour aboutir à Marie. Dans lintervalle, jai franchi des zones infernales : certains y coulent à pic ; dautres réussissent à passer à sec, à traverser le fleuve de lave, jusquà lautre rive. Et pour la plupart, la question na même pas de sens
Comment le leur reprocher ? Tout le monde nest pas destiné à se lasser daimer à la manière humaine ; à laisser sémousser une illade sans prendre feu ; à en arriver au point où le côté répétitif et fastidieux de lacte amoureux lemporte sans peine sur les curiosités, étouffe facilement lexaltation, et cela, notez-le bien, avant que lâge y ait mis naturellement bon ordre. Vous ne me croirez pas : jen étais venu à étreindre à la façon de ces femmes prudes qui font ce quil faut faire, par devoir, par fatalité, en gardant en toutes circonstances un détachement admirable. Joli renversement pour un jouisseur né
Pour cacher ton émotion, tu tétais tu un moment, jetant furtivement un coup dil vers le puits.
Soit quil fût embarrassé par ta confession, ou absorbé dans ses propres souvenirs, Pierre-Paul Petit se taisait également. On entendait seulement, dans ce silence, gazouiller trois moineaux, mais tu croyais aussi entendre le bruissement sourd de leau, pourtant immobile au fond du puits, un peu comme on entend monter la mer du fond dun coquillage.
- Savez-vous, repris-tu, ce que jai appris en consultant, dans les archives, les plans de creusement du puits ? Tout au fond est posé un grand anneau de bois qui sert dassise à la maçonnerie. Et devinez le nom quon lui donne : le rouet
Ce nom, telle une apparition incongrue, vous replongea tous les deux dans un profond silence.
Les souvenirs remontaient, affluaient. Les images jaillissaient comme de leau vive. Tu revisitais limpasse, la loge où la concierge sétait suicidée ; lescalier aux carreaux rouges descellés ; la chambre du quatrième étage, première porte à gauche ; le lit bas et blanc, - le cadre banal et cru de cette affreuse histoire qui avait rempli ta vie, où ta jeune énergie sétait vidée, et qui tavait conduit, dune façon subreptice, là où tu en étais à présent, dans ce croître, près dun puits.
- Regardez ! on dirait quon peut la voir au fond, cette eau réputée. Mais ce nest quun leurre. Elle est toujours limpide et délicieuse. Pas de pollution à ces profondeurs. Ou du moins, pas encore
Pierre-Paul Petit se pencha avec curiosité et intérêt au-dessus de la margelle. Lexpression dun léger vertige glissa rapidement sur son visage, et il recula aussitôt.
- Vous êtes dans la norme. A ce quon ma dit, rares sont ceux qui néprouvent aucun trouble en regardant au fond : les moines sen amusent. Soit dit en passant, jai eu hier soir encore un sentiment semblable de vertige, mais à un tout autre sujet. Ma sur a eu la délicate attention de menvoyer larbre généalogique de notre famille. Je nose contempler trop longtemps ce papier : il me fait peur. Cela ressemble, positivement, à un tissage. Et des fils sont coupés : celui de mon grand-oncle marianiste ; celui de ce pauvre cousin, mort en bas âge ; et le mien
Depuis le début du dix-huitième siècle au moins, un tissage obstiné sur un coin de terre jaune, à travers maux et malheurs, à cent bornes de la Suisse. Quelle responsabilité ! Je fais partie du tissu ; et je linterromps. Au nom de quoi ?
- Ne te désole pas, Joseph ! ne te tourmente pas ! Il existe des valeurs qui priment la famille, qui passent outre
fit Pierre-Paul Petit dune voix compatissante.
- Jai compris que ce que lon appelle Dieu est lamour de linfini. Et également lamour de limpossible - même de labsurde : lAmour absolu. Mais à certains moments, vous le savez comme moi, il est dur de sen tenir là. Et pourtant il le faut.
- Lhomme ne sait pas vivre sans une transcendance, Joseph ! Et il la place où il peut : dans une femme et un enfant ; une famille et un jardin ; ou dans un patrie
Ou une uvre ; une idée
Et si seulement on trouve enfin la plus vaste et la plus noble des idées, des affections et des joies
- Alors on en reste là, dis-tu en achevant sa phrase.
Vous avez fait quelques pas ensemble en direction de la salle capitulaire, et vous avez levé les yeux. Au plafond, une symphonie darceaux réjouissait loeil et lâme.
Ils sélançaient de chaque chapiteau en gerbes fulgurantes, paraissant séloigner hâtivement des fûts, fuir les colonnes basses ; mais ils se rejoignaient plus loin, se croisaient plus haut ; se pressaient ; se nouaient par groupes, en demi-cintres.
- Regardez ! chaque moulure, chaque détail porte un nom. Chaque pierre a été polie, chaque courbe étudiée avec soin, minutie, amour, tandis quau centre de gravité, la clef supporte lensemble.
- Peut-être lart reviendra-t-il à cette simplicité, cette religiosité ; ou il périra.
Il était temps de se quitter.
- Je reviendrai te voir, dit Pierre-Paul Petit. Du reste, je ne serai jamais très loin.
- Ainsi vous partez ! Vous croyez vraiment partir ?
répondis-tu en lembrassant.
Et tu revins seul en direction du puits, taccouder une fois encore un moment à la margelle, avant de rentrer pour les vêpres.
Tu rêvais.
Et brusquement, sur une impulsion, tu te penchas très irrité au-dessus du bord du puits pour crier :
- Mais enfin, qui es-tu ? Qui es-tu donc, toi qui dis : « tu » ?
Et du fond du trou, montait une voix qui semblait te répondre, te donnant le vertige :
- Je suis la et le z. Je suis la Mortice ! Je suis ta mort, qui tisse
TABLE
Première partie : Le Noeud p. 2
Deuxième partie : Lascension p. 66
Troisième partie : La Chute p. 83
Epilogue p. 134
Table p. 142
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