Usages de la géométrie dynamique par des enseignants de collège
part of the document
Usages de la technologie dans des conditions ordinaires :le cas de la géométrie dynamique au collège.
Jean-Baptiste LAGRANGE, Nuray C.-DEDEOGLU**
Resume
Larticle porte sur les usages de la technologie par des enseignants dans des conditions ordinaires. Ces usages ne présentent pas un haut degré dintégration, mais témoignent dattentes quont les enseignants usagers vis-à-vis de la technologie. Nous caractérisons ces attentes par différence avec les potentialités de la technologie dégagées par lanalyse didactique et en les confrontant à la réalité des phénomènes didactiques en classe.
Nous étudions le cas de la géométrie dynamique au collège en France. Nous observons des décalages successifs, dans les discours de la recherche didactique, des instructions officielles et des manuels. Nous distinguons dans les propositions de ces derniers deux types dusage et nous observons deux enseignants, pratiquant chacun un des types. Linterprétation des observations par le modèle de Ruthven et Hennessy aide à voir, dans toute sa complexité, le fonctionnement des attentes des enseignants lors des pratiques effectives. Létude permet de situer le « monde des attentes» des enseignants et de le différencier du « monde des potentialités » ainsi que de contribuer à des pistes nouvelles pour la formation aux technologies.
Abstract
This article studies actual uses of digital technology by teachers in ordinary conditions. These uses do not denote a high degree of integration, but rather teachers expectations towards technology. Our hypothesis is that discrepancies exist, first between these expectations and potentialities that didactical analysis assigns to technology and second between these expectations and actual classroom didactical phenomena.
We study the case of dynamic geometry at middle school in France. We identify successive gaps in discourses of didactical research, official curricular instructions and textbooks. In the textbooks propositions, we distinguish two types of uses and we report on the observation of two teachers, each practising one type. Interpreting this observation by means of Ruthven and Hennessys model, we show how teachers expectations work in the classroom. Our study helps to identify two different worlds, the world of expectations and the world of potentialities. It also contributes to new propositions for teacher professional development in technology use.
RESUMEN
En este artículo se analizan los usos reales que los profesores hacen de la tecnología en condiciones ordinarias. Estos usos no presentan un alto grado de integración, pero muestran las expectativas que los profesores usuarios tienen con respecto a la tecnología. Caracterizamos estas expectativas en relación a las diferencias con las potencialidades de la tecnología, obtenidas como resultado del análisis didáctico y confrontándolas con la realidad de los fenómenos didácticos en el aula. Estudiamos el caso de la geometría dinámica en el nivel secundario (collège) en Francia. Observamos diferencias sucesivas, en el discurso de la investigación didáctica, en las instrucciones oficiales y en los libros de texto. Distinguimos en las proposiciones de estos últimos, dos tipos de uso y observamos a dos profesores que practican uno de esos tipos. La interpretación de las observaciones se realiza a través del modelo de Ruthven y Hennessy, el cual ayuda a mirar, en toda su complejidad, el funcionamiento de las expectativas de los profesores durante sus prácticas efectivas. El estudio nos permite situar el mundo de las expectativas de los profesores y diferenciarlo del mundo de las potencialidades, así como contribuir con nuevas perspectivas para la formación en las nuevas tecnologías.
Mots-clés: Enseignant, technologie, instrumentation, attentes, potentialités, pratiques enseignantes.
Introduction
Artigue (1997, p. 133) notait que « depuis plus de dix ans en France, des actions institutionnelles de grande ampleur sont menées pour promouvoir lintégration des nouvelles technologies à lenseignement
». Elle précisait (p. 134) que le secteur restait marqué par un esprit militant favorisant linnovation, mais empêchant de poser de façon efficace les problèmes dintégration.
Lidée dintégration développée à cette époque soppose à celle dinnovation. Lintégration des technologies se définit comme un processus réfléchi et durable dutilisation de lordinateur alors que le projet de linnovation est de produire des utilisations nouvelles donc transitoires et na par conséquent pas à prendre en charge les contraintes écologiques des institutions denseignement.
Dix années ont à nouveau passé et le même constat de faible intégration des technologies dans lenseignement des Mathématiques pourrait être fait. Il est cependant possible daborder le domaine avec une problématique nouvelle, celle des usages. Vingt ans defforts et dincitations nont pas produit lintégration souhaitée, mais ici et là, des enseignants ont engagé des utilisations qui ne sinscrivent pas dans linnovation, ce que nous appellerons des usages.
Partons de la définition quun récent appel à projets du Ministère délégué à la Recherche (MEN, 2004) donne de ce mot.
les usages sont caractérisés par trois traits fondamentaux :
ils diffèrent des simples utilisations en ce quils sinscrivent dans le temps long de pratiques éducatives et sociales stabilisées ;
ils se distinguent des modes demploi en ce quils portent la marque des usagers et des transformations que ceux-ci imposent, plus collectivement quindividuellement, aux cadres fixés par loffre technologique et les politiques réglementaires et incitatives ;
ils ont une consistance qui sexprime au-delà des effets de nouveauté (les effets de la dernière technologie en date) ou de rupture (solution de continuité dune technologie à lautre).
La caractéristique dinscription dans le temps et la marque que leur impriment les usagers, rapprochent les usages de lintégration. La consistance au-delà des effets de nouveauté les distingue bien de linnovation. Pour autant, intégration et usages ne sont pas synonymes. Comme le souligne Assude (2007, p. 133) une utilisation dun logiciel peut se caractériser par différents modes dintégration. Les modes « instrumentaux » sont définis par les connaissances visées dans lusage proposé en distinguant et en articulant les connaissances proprement mathématiques et celles qui portent sur le logiciel : modes initiation, renforcement et symbiose. Les modes « praxéologiques » se définissent relativement à la prise en compte des types de tâches et types de techniques introduits par le logiciel et leur coordination avec les tâches et techniques existants.
Pour Assude (ibid.) les combinaisons de ces modes définissent des degrés dintégration : « Le degré zéro est bien sûr celui de labsence de toute utilisation, tandis que le degré 1 est celui qui correspond à une intégration complète dans le travail ordinaire en prenant en compte tous les modes ». Les utilisations auxquelles se réfère Assude ont un degré « plus proche de un que de zéro ». Il sagit pour nous détudier les usages denseignants dans des conditions « ordinaires », et nous nous attendons à ce que le degré dintégration soit plus proche de zéro que de un, cest-à-dire à ce que ces usages prennent peu en compte larticulation des connaissances sur le logiciel avec les connaissances mathématiques visées ainsi que la coordination des tâches et techniques avec et sans logiciel. La question générale que nous abordons dans cet article est la suivante : que peuvent nous apprendre des usages qui loin datteindre un haut degré dintégration sinscrivent cependant dans des pratiques relativement stables et consistantes et portent la marque denseignants usagers ?
Nous pensons que létude dusages dans des conditions ordinaires peut aider à mieux comprendre les problèmes épistémologiques, cognitifs et institutionnels que pose la technologie à lenseignement et à mieux appréhender les pratiques des enseignants, notamment leur stabilité et leur cohérence face aux changements introduits par la technologie. En effet, si les incitations officielles et les analyses et expérimentations didactiques produisent si peu deffets dans la réalité des classes, cest sans doute que les conditions ordinaires introduisent des éléments insuffisamment pris en compte et analysés que seule une étude spécifique des usages peut permettre dapercevoir.
Plus largement, nous nous interrogerons sur la façon dont les usages se développent, faisant lhypothèse quils sinscrivent dans une histoire professionnelle qui leur donne leur cohérence. En ergonomie du travail, Béguin (2007, p. 31) décrit cette histoire en termes de genèses professionnelles constituées à la fois de genèses conceptuelles et de genèses identitaires, et intégrant des genèses instrumentales : à travers son activité, le sujet, spécialement en situation professionnelle, développe ses connaissances et ses relations au monde en même temps que ses instruments. La question qui est posée est donc celle des genèses professionnelles chez les enseignants usagers des technologies, et, dans ces genèses, celles du rôle et de la nature des genèses instrumentales.
Hypothèses
Notre vision des difficultés de lintégration des technologies nest pas celle dun corps enseignant qui résisterait par conservatisme ou à cause dune conception « transmissive » de lenseignement supposée incompatible avec lusage des technologies. Nous rejoignons en cela Ruthven et Hennessy (2002, p. 48) qui ont été les premiers à questionner la crédibilité détudes de lenseignant utilisateur des Technologies dInformation et de Communication pour lEnseignement (TICE) basées sur une dichotomie entre profils denseignants « transmissive » et « constructivist » et à montrer la nécessité dapproches plus fines. Nous partons de lobservation que des usages des technologies pour lenseignement, même avec un degré dintégration faible, impliquent pour lenseignant des efforts et des difficultés sur le plan didactique et sur le plan de la gestion de ses moyens denseignement. Lenseignant usager est en effet confronté à lobsolescence des praxéologies auxquelles il avait recours sans la technologie (Lagrange 2000, p. 25), il doit adapter ses stratégies denseignement et il doit assurer une gestion plus complexe.
Il sagit defforts importants. Pour un innovateur ou dans le cadre dune expérimentation, ils sont motivés par lintérêt de la nouveauté ou de la recherche et nont pas à être assumés sur le long terme. En revanche, de la part denseignants usagers auxquels nous nous intéressons, ces efforts ne peuvent se justifier que si la technologie est vue comme susceptible daider à la réalisation de souhaits ou daspirations concernant leur pratique denseignement. Nous considérons par conséquent que ces enseignants ont certaines « attentes » vis-à-vis de la technologie. Notre hypothèse est que ces attentes sont marquées par des préoccupations vis-à-vis de lexercice du métier denseignant, davantage que par une réflexion didactique sur les outils informatiques. Pour valider cette hypothèse nous allons chercher à mettre en évidence un écart entre les potentialités découlant de cette réflexion et les avantages que lenseignant attend des usages.
Nous faisons deux hypothèses plus spécifiques sur cet écart. La première porte sur les discours relatifs aux usages de la technologie, ceux de la recherche, des instructions officielles et des manuels. Ces discours « noosphériens » sont supposés orienter les usages, mais ils en sont aussi partiellement le reflet, les manuels ne pouvant par exemple proposer des usages trop en rupture avec les pratiques dominantes. Ils sont donc un matériau pour lanalyse des usages, notamment en ce qui concerne les rôles respectifs de lanalyse didactique et des attentes. Le discours de la recherche privilégie lanalyse didactique alors que les manuels prennent nécessairement en compte les attentes de lenseignant, les instructions officielles occupant une position intermédiaire. Des décalages successifs doivent pouvoir sobserver dun discours à lautre, permettant de bien caractériser lécart entre potentialités et attentes.
La seconde hypothèse est que, comme les enseignants usagers voient les apports des outils informatiques en fonction dattentes qui se situent sur un plan pédagogique général, ils prennent peu en compte les effets et contraintes proprement didactiques de ces outils, ce qui va entraîner des difficultés de mise en uvre et donc être à lorigine dun décalage entre leurs attentes et la réalisation effective. Robert et Rogalski (2002) considèrent que les pratiques des enseignants sont complexes au sens de non réductibles à la somme de leurs composantes. La technologie ajoute une composante interagissant avec les composantes existantes et les difficultés qui en résultent sont des indices dune complexité nouvelle, et que leur lanalyse doit permettre de mieux comprendre.
Outils théoriques
Un premier outil théorique nous sera utile pour caractériser le fonctionnement des attentes des enseignants. Dans la continuité des préoccupations exposées ci-dessus, Ruthven et Hennessy (ibid.) ont élaboré ce qui constitue pour nous un modèle des attentes. A partir dinterviews denseignants, ils ont identifié dix thèmes opérationnels.
Ces thèmes sorganisent sur 3 niveaux, le premier étant constitué dapports supposés de la technologie, le troisième daspirations générales des enseignants indépendantes de la technologie. Entre ces deux niveaux, certains thèmes apparaissent comme des conséquences des apports de la technologie et font le pont avec les aspirations des enseignants. Ruthven et Hennessy ont dégagé par une analyse statistique des liens privilégiés entre thèmes, ce qui constitue ce que dans la suite nous appellerons le modèle RH. Le schéma 1 donne les thèmes (traduits par nous) et les liens les plus significatifs.
Pour nous, ce modèle rend compte des attentes des enseignants vis-à-vis de la technologie, de la façon dont ces attentes sarticulent entre elles et dont elles sont liées aux potentialités de la technologie, mais aussi à des aspirations plus générales de lenseignant quant aux conditions de lapprentissage en classe. Notre projet est dutiliser ce modèle pour rendre compte des attentes denseignants individuels et de leur activité en classe.
Schéma 1.- Les thèmes reflétant les idées des enseignants sur une utilisation réussie des TICE (modèle RH)
Lidée de genèse instrumentale, déjà citée, et la notion dinstrumentation qui la sous-tend, constituent un second jeu doutils. Pour un individu en situation de travail, linstrumentation dun environnement informatique passe par la constitution dinvariants mentaux qui lui permettent dagir avec ou dans cet environnement, dorienter cette activité et de lui donner son sens. Linstrumentation nest pas donnée avec lenvironnement, elle se développe au cours dun processus de genèse qui accompagne le développement des usages. Quand il sagit denvironnements pour lapprentissage des mathématiques, linstrumentation met en jeu et articule des connaissances mathématiques et des connaissances portant sur lenvironnement (Trouche 2000).
Les questions dinstrumentation se situent pour le professeur à deux niveaux. Le premier concerne linstrumentation des élèves : quand un professeur met en place des situations dutilisation de la technologie en classe, il peut ou non tenir compte des besoins en instrumentation, cest-à-dire du niveau dinstrumentation de la technologie qui serait nécessaire chez les élèves ; il peut ou non prendre en charge la genèse instrumentale de ses élèves. Ces choix déterminent les modes instrumentaux qui entrent dans la définition des degrés dintégration de Assude. Le second niveau est celui de linstrumentation de lenvironnement informatique par lenseignant. Cette instrumentation comporte des connaissances instrumentales spécifiques, puisquil ne sagit pas pour lenseignant dutiliser lenvironnement pour sa propre activité mathématique, mais den faire un instrument pour lactivité des élèves. Elle met aussi en jeu des connaissances sur lenseignement avec lenvironnement informatique utilisé et plus généralement avec les technologies (Lagrange, Lecas, Parzysz 2006). La genèse instrumentale de lenseignant sarticule avec dautres genèses liées à la profession comme nous lavons vu plus haut à propos de lergonomie du travail. Les questions dinstrumentation dans le cas du professeur sont donc particulièrement complexes.
Le dernier outil théorique provient de la Théorie Anthropologique du Didactique. Nous avons vu plus haut que la prise en compte par lenseignant des types de tâches et des techniques avec et sans la technologie et de leur interaction détermine les modes praxéologiques qui entrent dans la définition des degrés dintégration de Assude. Nous avons aussi rappelé quune importante difficulté pour le professeur est lobsolescence des praxéologies auxquelles il avait recours sans la technologie. Dans cet article, nous nous en tiendrons à lanalyse des types de tâches et techniques associées pour une première approche de la dialectique potentialités/attentes.
Choix et Méthodologie de recueil de données
Nous avons fait le choix dune technologie, la géométrie dynamique (GD), qui nest pas une innovation puisquelle a été créée il y a plus de vingt cinq ans. On ne peut certes pas dire quelle sest banalisée mais plutôt quelle fait partie « du paysage » de lenseignement des mathématiques un peu partout dans le monde. La littérature de recherche concernant la GD est bien fournie et donc ce choix nous a semblé intéressant pour notre point de départ, les « potentialités ». En France, le discours institutionnel sur la géométrie dynamique est lui aussi abondant ce qui nous a paru intéressant pour repérer des convergences ou décalages entre les différentes « couches » de la noosphère. Nous avons choisi le niveau collège (11-15 ans, de la 6eme à la 3eme). Tout dabord, le discours institutionnel est plus présent au niveau secondaire quau niveau primaire. Ensuite, nous avions pris conscience dans une étude précédente (C.-Dedeoglu et Erdogan 2003) de ce que, au lycée, les usages de la géométrie dynamique semblaient exister plus difficilement, beaucoup denseignants voyant les évidences perceptives fournies par la GD comme un obstacle à lapprentissage de la démonstration et donc nous prévoyions des difficultés à trouver un panel denseignants pour létude des usages.
Nous nous appuyons sur deux recueils de données. Le premier est constitué des discours « noosphériens » sur la technologie et le second dun panel de situations dusage en classe ordinaire. Le premier recueil est conçu de façon à couvrir la variété des discours tenus sur la GD dans le contexte que nous étudions et le second est constitué dun nombre nécessairement limité dobservations. De façon à assurer la généralité de létude, nous contrôlons le second par le premier.
Le premier recueil de données est constitué à partir de trois corpus représentatifs des trois discours dont nous avons parlé plus haut :
Un corpus « recherche » constitué dune part de travaux de synthèse des spécialistes de la GD et dautre part de textes de chercheurs insérant la GD dans des travaux non spécifiques de cette technologie. Nous y avons recherché quelles fonctionnalités de la GD sont particulièrement mises en avant et quelles potentialités en découlent pour lenseignement.
Les programmes et documents daccompagnement pour le collège en mathématiques. Nous y avons repéré dune part les discours tenus sur la technologie et particulièrement la GD, et dautre part les situations dusage proposées ainsi que leurs justifications.
89 manuels (livres délèves/professeur) et 28 supports informatiques de 9 maisons dédition, conformes aux instructions officielles 1996-1999, édités en deux périodes 1996-1999 et 2000-2003. Nous avons fait un recueil et une classification des tâches faisant appel à la GD et induit de cette classification des types dusages proposés aux professeurs.
Nous avons fait le choix de considérer un panel restreint denseignants pour caractériser en profondeur les usages quils développent. Il nous fallait observer des usages résultant dun projet autonome de lenseignant et la façon dont ils sinscrivent dans la réalité des classes. Conformément à notre choix de considérer des usages dans des conditions ordinaires, les classes choisies étaient soumises aux contraintes habituelles de lenseignement et nous ne sommes intervenus ni dans la préparation ni dans le déroulement de la classe. Les enseignants eux-mêmes ne peuvent cependant pas être qualifiés d « ordinaires » en ce sens que développer des usages significatifs et accepter de laisser un chercheur les étudier suppose une certaine maturité qui reste rare à lheure actuelle. La méthodologie dobservation a comporté des entretiens préalables aux séances observées et, si possible, postérieurs. Lobservation de séances en classe a porté en priorité sur le professeur : les tâches données aux élèves et son activité lors de la séance. Leffet sur les élèves de ces tâches et de cette activité a été analysé en inférant, à partir des données ainsi recueillies, des « itinéraires cognitifs », méthodologie que nous empruntons à Robert et Rogalski (ibid). Il sagit dabord de repérer lactivité cognitive que lenseignant prévoit pour lélève à partir de la tâche quil donne et des justifications quil y apporte, puis de dégager, à partir de lobservation de la classe, des activités effectives possibles durant la séance.
Les données recueillies lont été dans le cadre dun travail de thèse (C.-Dedeoglu 2006). La thèse comporte une présentation détaillée de la méthodologie de recueil et danalyse des données.
Les potentialités de la géométrie dynamique
Les publications de recherche sont les premiers discours noosphériens que nous analysons. Nous partons des fonctionnalités des logiciels de GD puis nous les mettons en relation avec les apports potentiels de ces logiciels à lenseignement et lapprentissage des mathématiques. Pour caractériser ces apports, nous considérons tout dabord comment, dans les textes étudiés, les fonctionnalités des logiciels sont susceptibles de faire évoluer lactivité de lélève, puis leffet que peut avoir cette évolution sur les conceptualisations des élèves.
Les logiciels de GD présentent tout dabord des fonctionnalités communes aux logiciels graphiques, quils soient ou non dédiés à la géométrie : la précision et la rapidité des tracés, la multiplicité doutils et dobjets disponibles dans les menus, la possibilité den ajouter grâce à des macros et den éliminer, la manipulation directe dobjets créés. Ils offrent aussi un ensemble de fonctionnalités spécifiques, liées à la construction et au déplacement des objets. A la différence dautres logiciels graphiques, construction et déplacement obéissent aux règles de la géométrie euclidienne (Laborde 1999).
Pour Pratt et Ainley (1997) la fonctionnalité de déplacement en géométrie dynamique permet aux élèves dobtenir plusieurs configurations dune même figure. La GD conduit ainsi à un élargissement du champ dexpérimentation, notamment en géométrie de lespace (Chaachoua 1997). Pour Hölzl (2001) lélève est plus actif et enclin à envisager plusieurs solutions dans lenvironnement GD. Les chercheurs insistent aussi sur les rétroactions produites par le déplacement dans lactivité de lélève (Laborde et Capponi 1994) : si la figure nest pas construite selon des procédés adéquats à la géométrie, lorsque lon la déplace à partir dun élément servant à sa construction elle ne résistera pas au déplacement. Pour Assude et Gelis (2003, p. 261), cest ainsi toute l « économie du travail » qui est potentiellement changée.
Du point de vue des conceptualisations, le fait que les logiciels de GD obéissent aux règles de la géométrie euclidienne et les rétroactions auxquelles cela conduit lors de lactivité de lélève sont vus comme jouant un rôle important dans la distinction dessin/figure (Laborde et Capponi ibid.). Le changement dactivité peut aussi permettre à lélève de concevoir dautres géométries, ou des géométries difficilement accessibles en papier/crayon comme la géométrie de lespace. Gomes et Vergnaud (2004) insistent par exemple sur le fait que lutilisation dinstruments différents mène à des géométries spécifiques. Leffet sur lactivité de preuve et les conséquences sur les conceptualisations sont aussi largement discutés par les chercheurs (Laborde 2000).
Notons deux données importantes :
Il ny a pas de lien univoque entre les éléments des trois niveaux. Par exemple, les rétroactions et la possibilité de multiplier les configurations jouent de façon conjointe dans la distinction dessin/figure ; les rétroactions sont une conséquence du déplacement, mais elles ne prennent sens quen lien avec la construction de la figure.
Les chercheurs soulignent le rôle du professeur. Lusage de la GD peut, sil nest pas pris en charge par le professeur, constituer un obstacle à un passage à la géométrie théorique. Il faut que celui-ci prépare des tâches spécifiques à la GD, donne aux élèves des occasions pour conjecturer, faire des erreurs, discuter et interpréter des rapports entre les objets et offre des explications mathématiques (Laborde ibid.) Assude et Gelis (ibid.) soulignent aussi que lactualisation des potentialités suppose que la genèse instrumentale des élèves soit prise en compte.
Les instructions officielles
C.-Dedeoglu (ibid.) analyse de façon détaillée ce que disent de la GD les instructions officielles en vigueur en 2002. Nous reprenons ici ses conclusions, en distinguant programmes et documents daccompagnement.
Dans les programmes, les propositions dusages de la GD apparaissent dans peu de contenus : sur 17 contenus de travaux géométriques au collège, 4 recommandent ces usages de façon ponctuelle. Pour les classes de 6e, 5e et 3e certaines propositions de travaux géométriques mentionnent «
y compris dans un environnement informatique ». Pour la classe de 4e rien nest mentionné. Dans la majorité des cas, les programmes laissent le choix à lenseignant dutiliser la géométrie dynamique ou le papier/crayon pour certains contenus, sans indiquer des potentialités spécifiques qui orienteraient ce choix. Par exemple, en 6e les auteurs recommandent lusage dinstruments de dessin aussi bien que de logiciels de construction géométrique pour des tâches de reproduction de figures en vue de dégager des définitions ou propriétés. Ils ne distinguent pas les apports spécifiques de lactivité avec dinstruments de dessin et avec logiciel.
Dans les rares cas où lusage préférentiel de la géométrie dynamique est indiqué, les potentialités qui pourraient le fonder sont peu développées. En 6e et en 5e, par exemple, dans deux contenus relatifs à la géométrie dans lespace, lapport des logiciels de géométrie dans lespace est recommandé pour une meilleure visualisation. Il nest cependant pas précisé en quoi cette visualisation est meilleure. En 3e, il est proposé au professeur de créer avec la GD des situations reliées au théorème de Thalès. Ces situations et les potentialités de la GD quelles exploitent ne sont pas explicitées. Nous pensons quil sagit de mettre en évidence la conservation de légalité des rapports de distance pour un point décrivant un côté dun triangle. Il sagit donc dexploiter le déplacement dobjets pour considérer une multitude de configurations en vue dune conjecture ce que le programme nexplicite pas.
Ainsi, dans les programmes, lenvironnement de référence est celui du papier/crayon et les recommandations vers les usages de la GD demeurent très ponctuelles et peu explicites. Lobjectif principal des programmes de collège est de faire passer les élèves progressivement dune géométrie dobservation à une géométrie de déduction. Dès la classe de 6e, cela est formulé comme suit : « passer de lidentification perceptive (la reconnaissance par la vue) de figures et de configurations à leur caractérisation par des propriétés ». Comme nous venons de le voir du point de vue de la recherche, la GD pourrait largement contribuer à ce passage à condition de créer des situations adaptées, mais cette contribution est très peu mentionnée dans les programmes.
Les documents daccompagnement réservent quant à eux une place significative à la GD en liant potentialités et situations. La GD est proposée en 6e pour une approche dynamique des figures qui pourrait jouer un rôle dans linitiation au raisonnement sur les objets théoriques. En 5e et 4e les apports de la GD sont cités pour lapprentissage de la notion de figure géométrique. Cela est explicité par la fonctionnalité de déplacement qui facilite également laccès à des conjectures, au raisonnement et à des démonstrations.
En 3e, des commentaires valables pour tout le collège sont illustrés à laide dexemples dusages de la GD. Daprès les auteurs, elle offre des moyens dexpérimentation et la possibilité de varier les figures à linfini permet la reconnaissance des propriétés géométriques, ainsi de conjecturer le résultat et de le démontrer par la suite. Le rôle du déplacement est souligné notamment dans lobservation des propriétés, lexploration des figures facilitant lémission des conjectures et préparant à la démonstration. Sont illustrées également les possibilités de réaliser des situations riches et complexes en classe, par les fonctionnalités et ladaptabilité de la GD.
Les différences relevées entre programmes et documents daccompagnement nous semblent significatives.. Contrairement aux programmes les documents daccompagnement développent davantage certaines situations et précisent les potentialités associées. Il est certes normal que les documents daccompagnement soient plus explicites que les programmes. Il nous semble cependant que ces documents explicitent des potentialités qui ne sont pas du tout présentes dans les programmes. Programmes et documents daccompagnement sont en fait marqués par des conceptions différentes de rapports entre les outils utilisés pour faire de la géométrie et les apprentissages géométriques.
Pour nous, la mention dans les programmes de lusage doutils informatiques est principalement une concession à la pression sociale en faveur de lusage de la technologie à lécole. Les programmes ne mettent pas laccent sur linfluence spécifique que cet usage pourrait avoir sur les notions et leur apprentissage et sont ainsi marqués par une conception dominante dans les mathématiques et leur enseignement : lindépendance des notions par rapport à leurs représentations et aux outils employés pour les manipuler. Notons cependant le cas particulier de la géométrie dans lespace, où les possibilités offertes par la visualisation sont signalées. Cela ne remet pas en cause notre interprétation, car au collège la géométrie dans lespace reste considérée à un niveau préthéorique nayant pas les mêmes enjeux pour la formation scientifique que la géométrie plane. Lenvironnement informatique apporterait des moyens de perception nouveaux pour les objets proches du sensible que sont, à ce niveau, les objets de lespace. Pour les objets « idéaux » de la géométrie plane, en revanche, les moyens de visualisation et dactions nouveaux que permet lordinateur ne sont pas reconnus par les programmes comme pouvant avoir un effet spécifique sur les conceptualisations.
Les documents daccompagnement marquent une certaine rupture avec cette conception en précisant les usages Alors que les contenus des programmes sont en quelque sorte la « loi » que tout enseignant doit connaître et appliquer, les documents daccompagnement sont plutôt des « incitations » connues souvent seulement par les enseignants les plus attentifs aux évolutions et les formateurs. Ceci montre bien lambiguïté de la position institutionnelle. La position « officielle » concède lusage de lordinateur à la pression sociale, sans lui reconnaître une spécificité relative aux apprentissages. Parallèlement linstitution développe dans les documents daccompagnement un travail dadaptation des résultats de recherche aux contenus du collège, ce travail restant cependant au niveau de lincitation et sadressant seulement à une frange denseignants.
Les manuels
Comme pour la partie précédente, nous reprenons ici seulement les conclusions dune étude exhaustive des manuels et livres du professeur conformes aux instructions officielles 1996-1999 menée par C.-Dedeoglu (ibid.) Deux périodes dédition ont été distinguées entre 1996 et 1999 et de 2000 à 2003. En effet, bien que les programmes de 1996-1999 restent en vigueur, les collèges sont autorisés à renouveler leur stock de manuels tous les 5 ans et donc les éditeurs de manuels proposent de nouvelles éditions de leurs ouvrages à partir de 2000.
Dun point de vue quantitatif global, les propositions dusages de la GD concernent environ 5 % des tâches proposées dans les manuels, ce qui est très en deçà des recommandations des programmes et concernent dans leur grande majorité les ouvrages de la seconde période dédition, soit à partir de 2000. On trouve notamment très peu de propositions concernant la géométrie dans lespace dans les manuels de 6e et en 5e alors même que cest dans ce domaine que les recommandations des programmes sont les plus précises. Dans les tâches proposées aux élèves, nous distinguons deux grands types exploitant des fonctionnalités spécifiques. Le premier type de tâche consiste à reproduire des figures données. Ce sont les primitives de construction de la GD qui sont exploitées. La tâche est supposée mettre en évidence plus nettement quen papier/crayon les étapes dune construction et illustrer lidée de programme de construction. La fonctionnalité de déplacement nest quasiment pas exploitée dans ce premier type de tâche alors quelle permettrait des rétroactions intéressantes pour valider ou invalider des constructions. Le second type de tâches sopère sur une figure réalisée. Il est demandé de déplacer des objets libres de la figure de façon à explorer une variété de cas de figure ou de découvrir des propriétés invariantes par déplacement.
Nous avons ensuite classé les situations pédagogiques dans lesquelles les propositions des manuels sinsèrent. Dans une première classe, les manuels reprennent simplement les indications du programme selon lesquelles, pour de nombreuses tâches en géométrie, la GD peut être utilisée « alternativement » aux instruments de dessin habituels (papier/crayon, compas, règle, équerre
) sans que des potentialités spécifiques de la GD soient exploitées. Ensuite, deux classes de situations exploitent les fonctionnalités de la GD de deux façons différentes. Lune « donne à voir » soit la construction, soit les propriétés dune figure. En général la figure est déjà réalisée et même souvent disponible pour lenseignant sur un support informatique (CD-ROM ou site Internet). Nous disons que, dans cette classe, la GD est « au service de lenseignement » : il ny a pas de recherche autonome par lélève dune construction ou dune propriété. Dautres propositions donnent une plus large part à lactivité de lélève. La GD lui fournit un cadre de travail où, même si la tâche peut être plus ou moins guidée, il a lui-même à se confronter aux commandes du logiciel. Nous disons donc que dans cette classe, la GD est proposée « comme environnement détude de lélève ».
Cette étude des manuels est pour nous une donnée importante pour approcher les usages. En effet, les auteurs de manuels doivent, pour que leur ouvrage soit choisi par les professeurs, prendre en compte plus significativement que les instructions officielles les usages possibles dans lenseignement tel quil est. Il est donc tout à fait notable que les propositions existent surtout dans la seconde période dédition : en dépit des injonctions du programme de 1996-1999, cest seulement à partir de 2000 que lusage de la GD devient crédible pour les auteurs de manuels du fait de laccroissement des possibilités daccès à la technologie pour les classes. Il est aussi significatif que la géométrie dans lespace soit ignorée : les enseignants en général perçoivent peu les enjeux dapprentissage de lespace à ce niveau ; ceux qui les perçoivent ont des stratégies sappuyant sur des objets matériels et ne ressentent pas le besoin de passer à des objets virtuels.
Les auteurs de manuels adoptent majoritairement le point de vue des programmes, plutôt que celui des documents daccompagnement : présenter la GD comme une possibilité alternative au papier/crayon pour des tâches inchangées. Ainsi, ils se donnent à bon compte une image de modernité et de conformité aux instructions officielles, sans obérer la possibilité que la grande majorité des enseignants, quils savent réticents aux usages des technologies, décident néanmoins lachat de louvrage. Au delà de cette « conformité » au programme, nous voyons apparaître deux spécificités des manuels.
La première est la distinction entre tâches exploitant dune part les primitives de construction et dautre part le déplacement, alors même que les potentialités de la GD, soulignées par la recherche et reprises par les documents daccompagnent, reposent sur une interaction entre ces fonctionnalités, par exemple quand le déplacement est exploité pour invalider une construction réalisée « au jugé ».
La seconde spécificité est que les manuels présentent nettement des situations pédagogiques relevant de deux types dusage distincts : lun où la GD est « au service de lenseignement » et lautre où elle est proposée « comme environnement détude de lélève ». Certes, les discours observés dans la recherche et les documents daccompagnement peuvent mentionner lusage par les élèves en autonomie aussi bien que « collectivement » dans une discussion guidée par le professeur. Larticulation de ces deux modes de travail est même considérée par des auteurs comme Falcade, Laborde et Mariotti (2004, p. 373) comme nécessaire pour un usage efficace de la GD. Mais, selon nous, ce nest pas ce dont il sagit pour les auteurs des manuels : par exemple, les figures préparées par le professeur ou même tirées directement de ressources numériques et utilisées quand la GD est « au service de lenseignement » ne sont pas les figures produites par les élèves dans une phase où la GD serait son « environnement détude ». Comme nous allons le voir, il sagit bien de deux types dusages relevant de façons différentes de voir la GD, et non de situations distinctes mais coordonnées. Il semble quà un moment donné un professeur porte son choix sur un type dusage au détriment de lautre.
Observations dusages
Les observations dusages ont été menées au cours de lannée scolaire 2002-2003. Conformément à notre problématique dobservation dusages « ordinaires », le contrat avec les enseignants était quils décidaient eux-mêmes des utilisations de la technologie, quils acceptaient un enregistrement audio et la présence dun chercheur à toutes les séances où la géométrie dynamique serait utilisée. Il na pas été aisé de trouver des enseignants acceptant ce contrat. Un premier essai avec des enseignants ayant participé à un stage de formation a échoué. Ces enseignants considéraient quils navaient pas assez dexpérience pour « montrer » à un chercheur leurs pratiques, ou quils nauraient pas les conditions pour réaliser ce quils avaient appris en stage. Nous nous sommes donc tournés vers des enseignants plus expérimentés, engagés à lIREM de leur région ou ayant des responsabilités de conseil ou danimation. Quatre enseignants de deux collèges ont accepté. Les usages de ces quatre professeurs se sont trouvés directement typés selon la classification issue des manuels : les séances de deux professeurs ont eu lieu en salle informatique, avec lobjectif de mettre les élèves aux commandes de la géométrie dynamique tandis que deux autres utilisaient un video-projecteur « au service de leur enseignement ».
C.-Dedeoglu (ibid) rapporte et analyse les observations et dresse un profil comparé de ces quatre professeurs. Nous retenons ici seulement deux professeurs, que nous appelons Anne et Bruno, chacun ayant un type dusage. Anne et Bruno enseignent dans deux établissements différents qui disposent de moyens informatiques satisfaisants. Les élèves sont dun milieu social aisé. Les deux professeurs enseignent depuis une dizaine dannée. Comme prévu dans le contrat, les séances observées lont été après annonce par lenseignant dune prévision dutilisation de la GD. Deux séances ont été observées sur lannée scolaire chez Anne et sept chez Bruno. Lobservation en classe proprement dite a été complétée par un recueil dinformation avant et après les séances, pour servir de base à une caractérisation des attentes des enseignants vis-à-vis de la technologie et pour recueillir des éléments a priori et a posteriori sur la séance.
1. La GD comme environnement détude de lélève
Anne : profil général
Anne est enseignante depuis 12 ans. Elle participe au groupe TICE de lIREM de sa région. Elle utilise lordinateur depuis 9 ans pour son usage personnel et depuis 6 ans avec ses élèves. Dans son enseignement, elle a commencé lutilisation des TICE avec un logiciel tutoriel fermé. Elle considère quelle les utilise « vraiment régulièrement » depuis 4 ans. Cette utilisation régulière concerne la géométrie dynamique. Elle a choisi dutiliser le logiciel Geoplan, principalement parce que cest celui qui a été présenté à la formation suivie lors de deux stages détablissement.
Anne enseigne dans deux classes de 5e (seconde classe de collège, enfants de 12 ans) et deux classes de 4e (troisième classe de collège, enfants de 13 ans). Lors dun entretien en début dannée, elle nous a annoncé des projets variés dutilisation des TICE dans son enseignement : didacticiels, éventuellement en ligne, et logiciels « micromondes » (tableur, géométrie dynamique). Elle prévoyait des utilisations en salle de classe et en salle informatique. Concernant Geoplan, elle avait précisé que les classes de cette année nétaient pas encore familières avec ce logiciel et que donc elle prévoyait une séance dinitiation pour chaque classe. Elle disait être rassurée par le fait que les élèves possèdent un ordinateur chez eux.
Lors de cet entretien et avant les séances observées, Anne mettait laccent sur la facilité et la rapidité dobtention des figures dans lenvironnement GD. Par comparaison avec lenvironnement papier/crayon, elle insistait sur le graphisme irréprochable des figures obtenues sur ordinateur. Elle soulignait aussi que les créations dobjets géométriques sont pilotées par des menus où les primitives apparaissent avec le vocabulaire mathématique. Resituée dans une pratique denseignant de collège, cette fonctionnalité prend toute son importance : les élèves peuvent passer directement de lénoncé où ce vocabulaire est employé à la création, sans risque de confusion. Par exemple médiatrice ne peut être confondu avec médiane.
Anne mentionnait aussi la possibilité de déplacer les points libres. Comme dans le type de tâches repéré dans les manuels qui exploite cette fonctionnalité, Anne se centrait particulièrement sur la possibilité de montrer des invariants aux élèves, en mettant en relation le déplacement avec la facilité dobtention dune multitude de configurations et la rapidité des tracés :
Quand on fait un exercice, quelquefois il faudrait que lélève fasse dix figures, alors que là, en bougeant seulement un point de la figure, lélève peut voir que ça marche tout le temps. [
] Pour quil puisse arriver à une propriété, en voyant que ça marche tout le temps. Sans la GD, sinon sur leur feuille il ne reste que trois figures par exemple, Alors quavec linformatique alors là ils font plusieurs figures, une infinité, ils voient que ça marche, ça marche bien. [
] on peut en faire plusieurs et très vite.
Dans les entretiens, Anne allait souvent au delà dun discours sur la contribution de la géométrie dynamique à lapprentissage des mathématiques. Elle situait ce discours dans une perspective plus large : en utilisant la technologie, loutil de lépoque, elle voulait contribuer à lévolution de lenseignement et à la formation générale des élèves.
Séances observées
Une séance a été observée dans chacune des classes dAnne. Pour ces deux séances, lenseignante a choisi dintroduire un nouveau thème mathématique : en 5e celui de « cercle circonscrit à un triangle » et en 4e celui de « droites remarquables dun triangle ». Dans chaque classe, ces séances avaient été précédées de séances dinitiation en début dannée, avant que nous ayons contacté les enseignants. Contrairement à ce quAnne avait prévu, les élèves nont pas eu dautres séances utilisant la GD cette année là. Il est vrai que dans la suite de lannée, Anne a de nouveau été sollicitée par un chercheur pour lobservation de séances sur le tableur. Elle sest donc tournée vers cet outil.
Nous nous attachons particulièrement à la séance en 5e. Elle se caractérise dune part par la tâche donnée aux élèves et dautre part, par la façon dont la classe est organisée. Il sagit de faire rencontrer aux élèves la notion de cercle circonscrit à un triangle et la construction du centre de ce cercle. Un point libre étant donné, il est demandé de construire les cercles centrés en ce point passant respectivement par deux des sommets du triangle, puis de bouger ce point pour faire coïncider les cercles. Constatant que la coïncidence de deux cercles a lieu quand le point est sur la médiatrice, il est alors demandé de le déplacer tout en restant sur la médiatrice, jusquà faire coïncider les trois cercles. Des observations de propriétés mathématiques sont alors demandées, ainsi quun programme de construction. Une médiatrice puis les deux autres sont construites au moment où elles sont nécessaires pour précise lobservation. La situation choisie par Anne sapparente à celles qui partent dune construction « molle » au sens de Healy (2000). En effet, la coïncidence de deux cercles sobserve pour une position « au jugé » du centre commun sur la médiatrice. Elle ne « résiste » que si ce centre est redéfini comme point libre sur cette médiatrice. Ainsi, il serait possible de « durcir » la construction en deux étapes pour arriver à une définition où le centre serait le point dintersection de deux médiatrices. Notons que Anne ne suit pas réellement cette stratégie, se contentant de faire faire des observations sur les constructions « molles ». Nous retrouvons, dans la tâche donnée par Anne, labsence dinteraction entre fonctionnalités de construction et de déplacement déjà repérée dans lapproche de la GD par les manuels.
La classe est organisée de la façon suivante : lenseignante sépare les élèves en deux demi-classes de façon à ce que, dans chacune, les élèves puissent faire le même travail à tour de rôle. Les uns travaillent sur les ordinateurs disposés le long de trois murs et les autres, installés à des tables au milieu de la pièce, cherchent des exercices papier/crayon portant aussi sur le cercle circonscrit. Ce choix est lié au nombre dordinateurs disponibles dans la salle informatique (15 postes pour 25 élèves) et à la volonté de lenseignante de mettre un élève par poste de façon à ce que chacun puisse effectuer individuellement le travail demandé et puisse bénéficier de lapport de son aide individuelle. La séance durant environ 50mn, la rotation a lieu au bout denviron 25mn.
Lanalyse a priori que nous avons faite de la séance répartit les tâches demandées en quatre types : création dobjets dans Geoplan, déplacement dun point libre, observation/rédaction de propriétés et décontextualisation des observations sous forme de résultat mathématique (énoncé dun programme de construction du centre du cercle circonscrit). Litinéraire cognitif prévu par le professeur amène ainsi lélève à passer dactions dans le logiciel à des éléments de réflexion mathématique. A la différence de ce qui a pu être observé avec des enseignants débutant dans les usages des technologies, ces types de tâches occupent une place équilibrée dans lénoncé distribué aux élèves - celui-ci par exemple, ne détaille pas les gestes de création comme suite de commandes du logiciel. Lénoncé est ainsi cohérent avec lanalyse préalable de lenseignante selon laquelle les élèves ne vont pas rencontrer de difficultés à manipuler le logiciel ; celui-ci va même rendre plus facile les constructions en proposant directement des primitives comme celle des médiatrices : laction elle-même est plus simple quen papier/crayon, puisquil suffit dutiliser une entrée de menu, et de plus, il ny a pas le risque que lélève fasse une confusion de vocabulaire (médiane, médiatrice). Lenseignante avait ainsi prévu que les élèves pourraient travailler de façon autonome grâce à une première initiation lors dune séance antérieure.
Observation de la séance
Nous avons observé chez les élèves des difficultés non prévues par le professeur lors de la création des objets demandés dans lénoncé, notamment lorsquil sagissait de les nommer ou dutiliser des objets déjà créés. En dépit de la simplicité daccès aux constructions par menu prévue par le professeur, lorganisation pratique des menus dans Geoplan et la nécessité de référer les objets existants par des noms donnés auparavant ont dérouté les élèves. Ils nont pas compris la nécessité de nommer les objets, et ont cherché des raisons à cette contrainte du côté des mathématiques plutôt que dans lorganisation du logiciel. Lorganisation de la classe adoptée par le professeur la contrainte à être très attentive au bon déroulement des tâches dans le temps. Ainsi, pour pallier aux difficultés, elle a consacré une grande majorité de ses interventions à traiter individuellement ou à prévenir les difficultés liées à la création des objets en pilotant les élèves dans les menus et en leur enjoignant dadopter certaines notations.
Nous comprenons que cet étayage avait pour but dassurer un fonctionnement de la séance autant que possible conforme aux prévisions. Nous remarquons quil a dû être organisé dans lurgence, lenseignante prenant conscience progressivement au cours de la séance de linstrumentation insuffisante de Geoplan par les élèves et des difficultés qui en découlent concernant la création des objets : dans laction, lenseignante a voulu passer vite sur ces difficultés, les compenser individuellement pour que les élèves puissent traiter les trois autres types de tâches, la situation ne prenant pour elle son sens mathématique que dans la succession de tous les types. La conséquence est que, outre que les élèves ont consacré peu de temps aux trois autres types de tâches, la construction prenant du temps malgré létayage de lenseignante, ils ont été laissés à eux-mêmes pour y travailler, lenseignante étant accaparée par létayage individuel pour les premières tâches de création. Les tâches de déplacement et dobservation navaient dailleurs pas été anticipées par lenseignante comme critiques bien quelles soient nouvelles pour les élèves. Lexploitation théorique des observations sur lordinateur a été complètement laissée à la charge des élèves.
Analyse de la séance
Litinéraire cognitif prévu pour les élèves faisait passer de tâches de construction à des tâches dobservation/rédaction et finalement à une décontextualisation des observations sous forme de résultat mathématique. Les tâches de construction étaient vues comme peu problématiques. Lenseignante voyait les autres tâches comme plus mathématiques, mais pensait ne pas sy impliquer, comme si ces tâches prenaient en elles-mêmes leur sens pour les élèves. Dans litinéraire cognitif effectif que nous avons observé, les élèves ont été surtout confrontés aux tâches de création qui font lobjet de la grande majorité de leurs interactions avec le professeur. Il est difficile de penser quils ont tiré réellement profit des autres types de tâches auquel peu de temps et peu dinterventions du professeur ont été consacrées.
Recherchons les raisons de cette observation. Nous les voyons dune part dans une insuffisante prise en compte des besoins en instrumentation de la tâche demandée aux élèves, et dautre part dans une surestimation des effets cognitifs de linteraction avec le logiciel. Le texte donné aux élèves suppose un niveau dinstrumentation qui permette de passer de consignes données sans référence au logiciel à la création dobjets dans Geoplan. Ce niveau se caractérise par une certaine connaissance des menus de Geoplan et des contraintes dentrée des données, mais aussi par des capacités para-mathématiques telles que ladoption dun système cohérent de notation. Lobservation montre que ce niveau nest pas atteint par les élèves, alors même que lenseignante pensait qu « ils nauraient pas de problèmes ». Il lui faut gérer cette sous-estimation des besoins en instrumentation pour arriver à ce quelle considère comme la partie mathématique, alors que la séance est très brève et ne laisse pas la possibilité de reprises. Il nous semble que cest pour cela quelle devient une « assistante technique », guidant individuellement les élèves vers les gestes nécessaires sans développer la réflexion sur leur nécessité. Cette assistance se fait au détriment du développement de linstrumentation des élèves. Notons que lenseignante confirmée observée dispose dune bonne maîtrise de classe qui lui permet de compenser in situ les difficultés dinstrumentation des élèves, alors que les professeurs stagiaires observés par Lagrange, Lecas, Parzysz (ibid.) pressentaient ces difficultés chez les élèves et tentaient plus ou moins naïvement de les prévenir par avance à laide dun polycopié très directif.
Lobservation montre ainsi les limites de lusage de la technologie dans cette séance : pour être efficace, pour faire sens, il suppose un certain niveau dinstrumentation, mais par ailleurs, il ne crée pas les conditions dans lesquels cette instrumentation pourrait se développer. Nous constatons aussi que lenseignante ne prévoit pas particulièrement dintervenir pour les phases quelle juge les plus mathématiques, comme si linteraction avec le logiciel portait en elle-même des germes de conceptualisation. Ceci a été observé antérieurement chez des professeurs stagiaires (Lagrange, Lecas, Parzysz ibid.). Cette naïveté est encore plus remarquable chez un professeur confirmé.
Une autre séance dAnne
Nous allons développer moins longuement la séance observée en 4e qui se situe quelques semaines après celle observée en 5e. Il sagit dune séance sur les droites remarquables dun triangle et leurs points dintersection. Le déplacement est sollicité pour explorer différentes configurations et les propriétés de rapports de distance. Laffichage dapproximations décimales des mesures (angles et longueurs) joue un rôle déterminant dans lobservation des propriétés géométriques par déplacement. Comme dans la séance précédente, il nest pas prévu que le déplacement rétroagisse sur la construction. Anne est consciente de ce que sa séance en 5e ne correspond pas à ses attentes, puisquelle change son organisation pour la séance en 4e. Elle place les élèves en binôme et prévoie de les assister à laide dun vidéo-projecteur.
Contrairement à ce qui a été vu dans la séance observée en 5e, les élèves ont peu de difficultés avec les créations. Le guidage par video-projecteur prévu par lenseignante après la séance en 5e na pas été nécessaire. En revanche, les difficultés liées au choix dun nombre adapté de décimales ont notablement pesé sur son activité et nous avons observé une difficulté de lenseignante à intervenir de façon pertinente.
Celle-ci a néanmoins pu consacrer une part de ses interventions aux tâches proprement mathématiques dobservation de propriétés plus importante que lors de la séance en 5e. Il nous a semblé quelle ne tirait pas parti autant quelle laurait pu du déplacement, encourageant les élèves à « observer » sans insister sur le déplacement qui est supposé soutenir lobservation. Les potentialités du déplacement sont ainsi présentes dans la fiche mais ne sont pas exploitées par lenseignante lors de ses interventions.
Curieusement, les difficultés observées en 5e avec les tâches de création se produisent peu en 4e et Anne nest pas obligée dutiliser le vidéo-projecteur. Pas plus que les 5e, les élèves de 4e nont une connaissance précise des menus du logiciel, mais il est possible quun rapport différent à lordinateur et aux objets géométriques soit une explication.
La question dune genèse instrumentale est également posée dans cette séance, notamment par la question de la décimalisation. Etudier cette question avec les élèves, leur faire comprendre les contraintes du logiciel et linfluence du nombre de décimales dans laffichage des mesures sur lobservation des propriétés, serait fondamental pour une bonne instrumentation. Il semble que Anne ait peu anticipé cette question puisquelle corrige au jugé les entrées des élèves. Les limites de sa propre instrumentation du logiciel apparaissent aussi, lorsquelle interprète un problème de décimalisation comme un dysfonctionnement du logiciel.
La réalisation effective des séances avec des TICE pendant cette année scolaire contraste avec ce que Anne avait projeté dans ses déclarations : au total quatre séances avec deux classes ont été effectuées avec la GD, dont deux étaient des séances dinitiation au logiciel. Rappelons quelle a fait des séances avec dautres TICE (Internet, tableur
)
Les attentes dAnne
Nous trouvons, dans les tâches prévues par Anne, une séparation entre les fonctionnalités de création dobjets et celles du déplacement, qui répondent à des attentes distinctes chez lenseignante :
Les attentes dAnne relatives à la création dobjet concernent la réalisation par les élèves de tâches dexécution en préalable à la réflexion mathématique. En papier/crayon ces tâches ne sont pas exécutées de façon satisfaisante à cause du manque de soin ou de rapidité des élèves et de leur non-mémorisation du vocabulaire.
Les attentes dAnne par rapport au déplacement sont une mise en activité de lélève favorisant la conceptualisation. Elles se lisent dans les tâches proposées aussi bien que dans son discours. Dans ces tâches, le déplacement est systématiquement lié à lobservation dinvariants.
Nous avons déjà observé dans les manuels cette séparation entre la création dobjets et le déplacement, alors que la recherche considère plutôt des rétroactions qui lient ces deux fonctionnalités. Cette séparation témoigne bien dun décalage entre les potentialités soulignées par la recherche et les attentes de lenseignante vis-à-vis de la GD. Notons en particulier que Anne souligne lintérêt que les créations dobjets soient pilotées par des menus où les primitives apparaissent avec le vocabulaire mathématique. Dans la tradition hilbertienne, la recherche ne considère pas cette fonctionnalité, alors que, comme nous lavons vu dans les déclarations dAnne, elle est importante pour un enseignant de collège.
Lobservation en classe montre des difficultés non anticipées et un itinéraire cognitif effectif des élèves différent de celui qui était prévu. Il y a donc bien un décalage entre les attentes dAnne et les phénomènes didactiques pouvant se produire dans la classe. Nous avons analysé ce décalage comme résultant dune non prise en compte des besoins en instrumentation chez les élèves, cest-à-dire des connaissances tant sur le logiciel que mathématiques qui seraient nécessaires pour que la création soit effectivement routinière et que le déplacement/observation soit interprété mathématiquement.
Lactivité de lenseignante peut être analysée en fonction de ce décalage. Son choix dorganisation de la classe témoigne du souci dune gestion efficace de la classe. Anne compense par ses interventions lors des tâches de création le déficit dinstrumentation chez les élèves. Ces interventions permettent que les tâches soient accomplies selon la structuration adoptée, mais empêchent aussi que la séance sinsère dans un processus de genèse instrumentale chez les élèves. Anne intervient très peu sur les tâches de déplacement/observation, comme si ces tâches et leurs conséquences sur la conceptualisation allaient de soi.
Le système des attentes dAnne
Pour aller plus loin dans lanalyse de ce double décalage dans sa complexité, il nous faut expliciter les relations entre les différentes attentes dAnne. Nous allons pour cela proposer une organisation en système de ces attentes. Nous élaborons ce système, à partir du modèle RH présenté en début darticle, en faisant le lien entre certains des thèmes du modèle et les déclarations dAnne ainsi que les tâches quelle a proposées et la façon dont elle a organisé la classe pour la séance. Nous faisons intervenir les trois niveaux distingués dans le modèle RH. Nous allons montrer comment ce système explique lactivité de lenseignante lors de la séance en classe.
Nous repérons le lien « Améliore la motivation » ( « Engagement intensifié » dans les déclarations dAnne. Elle part de lidée que lenvironnement informatique est « plus parlant » pour des élèves et peut les intéresser et les conduire à sengager dans la tâche demandée et à avoir une production :
Lintérêt cest que cest plus parlant pour des élèves, surtout pour les élèves en difficulté. Cest-à-dire quils ne vont pas rester statiques devant leurs feuilles, ils vont être intéressés, ils vont se mettre devant les machines, et du coup comme ils vont sintéresser, ils vont pouvoir répondre à quelques questions.
Schéma 2.-Thèmes privilégiés par Anne et liens explicites et implicites
Lorganisation matérielle et la structuration pédagogique choisies pour les séances en 5e et 4e nous semble quant à elle cohérente avec le thème « Améliore lambiance ». Dans le modèle RH, ce thème de niveau 1 est lié aux thèmes de niveaux 2 et 3 « Améliore la motivation » ( « Engagement intensifié » que nous venons de repérer. Nous considérons ce lien comme implicite dans le modèle dAnne (trait pointillé dans le schéma 2) : en effet, il nest pas explicitement mentionné par Anne, mais nous déduisons de létude de Ruthven et Hennessy quil existe généralement chez les professeurs.
Dans ses déclarations, Anne compare la GD à lenvironnement papier/crayon en mettant laccent sur les potentialités du déplacement pour lobtention dune multitude de configurations. Nous relions ceci aux thèmes « Facilite les tâches routinières » et « Allège les contraintes » du modèle. Le logiciel offre aussi à lélève selon Anne le moyen de réaliser les tracés demandés sans hésiter sur le vocabulaire, ce qui correspond aux mêmes thèmes. Ceux-ci sont également présents lorsque Anne exprime les potentialités de la GD en termes de rapidité et de qualité graphique des tracés. Dans ses déclarations, Anne se centre particulièrement sur la possibilité, grâce au déplacement, de montrer des invariants aux élèves ce que nous mettons en relation avec le thème « Met laccent sur les caractéristiques ». Il existe donc trois liens présents aussi dans le modèle (liens explicites). Dans le modèle, le thème « Allège les contraintes » est lié au thème de niveau 3 « Engagement intensifié » que nous avons repéré plus haut chez Anne (second lien implicite dans le schéma 2).
Au cours de la séance en 5ème, contrairement aux prévisions dAnne, la création dobjets et le déplacement ont été difficiles pour les élèves. Lenseignante est alors intervenue intensivement auprès deux pour dicter les actions nécessaires, afin quils disposent des observables nécessaires pour les tâches dobservation/rédaction. Le moteur principal de lactivité dAnne a donc été de faire avancer la séance pour que les élèves sengagent dans les tâches dobservation/rédaction avant la fin de cette très courte séance.
Interprétons cette activité dAnne à partir du système dattentes proposé ci-dessus. Anne basait ses attentes sur les thèmes de niveau 1, « Améliore lambiance », « Facilite les tâches routinières », « Met laccent sur les caractéristiques » qui devaient permettre que « fonctionnent » les thèmes de niveau 2 qui leur sont liées et finalement le thème de niveau 3 « Engagement intensifié ». Les difficultés inattendues lors des tâches de création et de déplacement peuvent être interprétées comme un non fonctionnement de ces thèmes. La création des figures (routine qui devait être facilitée) sest révélée plus difficile que prévue. Les élèves risquaient de se déconcentrer et de ne pas être en mesure de réaliser les observations demandées. Dans laction, cela se traduisait pour Anne par le danger que les élèves ne sengagent pas dans les tâches dobservation rédaction, alors quelle le souhaitait et quelle pensait que la GD y aiderait.
Son activité dassistance aux élèves peut donc être interprétée comme une volonté de compenser le non fonctionnement des thèmes de niveau 1 et de faire fonctionner malgré tout les thèmes de niveau 2 et 3. Ce fonctionnement confirme que, pour Anne, les attentes essentielles se situent dans lengagement des élèves et dans lattention accrue aux caractéristiques mathématiques des figures. Pour elle, lusage de la GD devrait mécaniquement assurer ces bons effets qui sont eux-mêmes des conditions nécessaires de la conceptualisation.
Lanalyse implicite dAnne semble attribuer à la GD la faculté de créer de bonnes conditions pour la conceptualisation, sans que lactivité des élèves avec la GD soit elle-même vue comme participant à la conceptualisation. Il est donc important pour elle que les bonnes conditions prévues se trouvent réalisées, et comme ce nest pas le cas, elle compense par son activité. Cette analyse, telle quelle se révèle dans les entretiens et dans son activité, sépare donc lactivité des élèves avec la GD de leur conceptualisation. Au contraire, une analyse basée sur linstrumentation reconnaîtrait a priori les besoins de la tâche proposée aux élèves en connaissances mathématiques et sur linstrument, depuis la création jusquau déplacement et laisserait, pendant la séance, le temps aux élèves pour sapproprier les gestes correspondants et leur donner leur signification mathématique.
2. La GD au service de lenseignement
Comme nous lavons dit plus haut, deux enseignants développant des usages se situant dans ce que, lors de lanalyse de manuels, nous avons appelé « la GD au service de lenseignement » ont été observés. Ces usages privilégient lutilisation dun logiciel de géométrie dynamique avec vidéo-projection, le professeur étant aux commandes du logiciel. Nous retenons ici le cas dun professeur que nous appellerons Bruno, réalisant systématiquement ce type dusage.
Bruno: profil général
Nous avons observé sept séances de ce type pendant les 5 semaines suivant les vacances de Noël et Bruno a déclaré une vingtaine de séances sur lannée. Bruno exerce dans un collège quil considère comme pilote, notamment par léquipement dont il dispose, et il collabore à des publications sur lusage des TICE au collège.
Bruno, a opté pour ce type dusage après quelques années dexpérience en salle informatique. Les problèmes liés au réseau informatique, les pannes matérielles, les contraintes de préparation de tâches spécifiques aux logiciels et la nécessité de familiarisation des élèves avec les dispositifs informatiques sont les raisons avancées par Bruno pour privilégier lusage dun vidéo-projecteur avec lequel il se sent plus à laise et efficace. Il nexclut cependant pas de revenir à des usages en salle informatique :
[
], je nai pas dhabitude encore de la salle et à ce moment-là il aurait fallu que je prépare ce genre de séance par dautres activités pour que les élèves apprennent à gérer les différents logiciels. Geoplan et Geospace, à mon avis ça fait beaucoup. Peut-être pour un rendement qui ne sera pas aussi rapide, euh, à ce moment-là il faudrait beaucoup plus de feuilles, des feuilles guidées, des TD, oui cest faisable, je suis tout à fait daccord.
Il précise ainsi ce quil attend de la GD :
Déplacement pour la visualisation des propriétés géométriques :
Ça permet davoir une activité dynamique. Dans la démonstration de Pythagore, il y a un ensemble de figures pour montrer que les aires de triangles sont conservées, et je déplace un point
cest laspect visuel actif de la chose.
Facilité dobtention de mesure des longueurs :
Le deuxième aspect, cest tout ce qui est mesure. Par exemple pour Thalès, la figure est donnée, on voit tout de suite des longueurs qui sont affichées, les élèves après calculent les rapports...
Richesse de tracés :
Lautre aspect, cest la variété des figures, par exemple pour le cercle circonscrit, les droites quon va faire dans le triangle.
Selon Bruno lusage dun vidéo-projecteur en collectif exploite ces potentialités, en permettant « un gain en construction et en temps ». Nous avons choisi de présenter ici une séance que nous avons pu observer dans une classe de 5e et qui est représentative des pratiques de Bruno avec Geoplan
Une séance de Bruno
Leffectif de la classe est de 28 élèves. Lobjectif de Bruno est dintroduire le thème « inégalité triangulaire » à laide dune « situation mathématique » articulant papier/crayon et Geoplan. Cette inégalité est étudiée pour elle-même plutôt que comme un outil pour résoudre des problèmes. Il sagit de mettre en évidence la double inégalité :
a, b et c étant les longueurs de trois côtés dun triangle, on a : a - b < c < a + b
à partir de la question suivante :
a et b étant donnés, quelles valeurs peut prendre c ?
Lenseignant a à sa disposition le tableau et un ordinateur avec le logiciel Geoplan relié à un vidéo-projecteur. Chaque élève dispose dune feuille de brouillon, dune feuille A4 à diviser en cinq et de compas, règle et équerre. Lutilisation par Bruno de Geoplan est prévue après ou parallèlement à un travail des élèves en papier/crayon.
La séance commence par la correction dun exercice. Notre observation porte sur les 40 minutes suivantes. Nous considérons trois phases : une phase de « mise en place du travail » (environ 10mn), suivie dune phase « centrale » (environ 20mn) et dune phase de « conclusion et de généralisation » (environ 10mn). Nous précisons les enjeux de chacune des phases, puis nous rapportons notre observation.
La première phase est une exploration du problème, où lenseignant attend que les élèves réinvestissent lutilisation du compas pour la construction dun triangle dont les longueurs des côtés sont données. Elle prépare la construction par lenseignant sur lordinateur de deux cercles dont un est de rayon variable. La phase centrale constitue une étude des différents cas de figure avec, pour chaque cas, une construction par les élèves sur la feuille A4, la réalisation par lenseignant en parallèle sur lordinateur et lécriture dun résultat au tableau sous la forme « si r
alors
».
La phase de conclusion et de généralisation a pour objet de rassembler les résultats obtenus dans les différents cas de figure et darriver à lécriture de linégalité triangulaire.
La mise en place du travail (première phase)
Bruno distribue une feuille A4 à chaque élève et demande de la partager en 5 parties égales de façon à obtenir un tableau à une colonne et cinq lignes avec un espace entre lignes de 6 cm.
Lenseignant allume le vidéo-projecteur et projette un fichier Geoplan vierge. Il crée un segment [AB] et un point M libre sur la droite (AB) sans faire de commentaire.
Il annonce aux élèves lénoncé et lécrit en même temps au tableau :
Il sagit darriver à construire un triangle, sachant que le côté AB mesure 5 cm et on donne comme autre information, AC égale 3 cm. On ne donne pas la longueur BC. Quelle est la longueur possible pour le segment [BC] et de façon que ce triangle existe ?
Pour faire prendre conscience aux élèves de conditions sur le troisième côté pour que la construction dun triangle connaissant les longueurs de deux de ses côtés soit réalisable, Bruno pense sappuyer sur la technique de construction dun triangle connaissant les longueurs des trois côtés supposée connue des élèves. Il faut en fait que lenseignant réactive cette technique. Un élève évoque lidée de compas et darc de cercle comme lieu des positions possibles du point C. Bruno corrige en disant que la réponse correcte est le cercle de centre A et il construit sur lordinateur un cercle de centre A et de rayon 5 et un cercle de centre B passant par M, ainsi que les points dintersection I et J. La mise en évidence du cercle correspond à une contrainte du logiciel : Geoplan ne peut tracer les « petits arcs de cercle » usuels dans la construction papier/crayon. Passer des arcs au « cercle tout entier » serait pour les élèves une prise de conscience utile des techniques différentes avec la GD et en papier/crayon, et du cercle comme lieu du point C. Mais Bruno ninsiste pas sur cette question.
On comprend aussi que Bruno avait préparé le point M pour faire varier la longueur du troisième côté. Dans le dialogue qui suit avec les élèves, Bruno névoque pas le point M, mais se réfère au rayon du cercle variable quil appelle r. Bruno complète la figure en faisant afficher ce rayon et en coloriant le triangle AIB. Le coloriage lui pose un problème technique quil ne résout quau bout de 2mn de manipulations.
Étude des différents cas de figure (deuxième phase)
Les cinq étapes de cette phase correspondent aux différents ensembles de valeurs possibles de r : [0 ; 2[, {2}, ]2 ; 8[, {8}, ]8, infini[.
Bruno lance la première étape en demandant les valeurs de r pour lesquelles le triangle nexiste pas et la conclut avec le seul cas r < 2, alors même que des élèves ont entrevu le cas r > 8 qui sera traité seulement à la dernière étape de cette phase.
Après avoir illustré le cas r < 2 sur le logiciel en déplaçant le point M, Bruno passe au cas r = 2. Il nobtient pas tout de suite la position du point M adéquate à cause des contraintes de la décimalisation.
Bruno illustre ensuite le cas r > 2, les élèves reconnaissent que deux triangles sont obtenus et Bruno demande quelle est la plus grande valeur possible de r pour cela. Les élèves hésitent, un dentre eux lance la conjecture 5 que Bruno invalide à laide du logiciel. La réponse 8 est trouvée à partir de cette exploration. Lorsquil veut illustrer le cas r = 8, il rencontre à nouveau un problème lié à la décimalisation et laisse la mesure à r = 8, 012.
Conclusion et généralisation (troisième phase)
Lenseignant tente de préparer lécriture de linégalité triangulaire par une réflexion sur les longueurs 2 cm et 8 cm : « Bien, alors maintenant, il va falloir réfléchir et se demander, pourquoi 2 cm, pourquoi 8 cm ? ». Les élèves napportent pas de réponses. Bruno déplace alors le point M à lécran de façon à obtenir un triangle et repose la même question en sollicitant une analyse de la figure. Mais cette analyse nest pas facile, car ni le rayon r, ni le point C napparaissent explicitement sur la figure. En effet, C peut être en I ou J lorsquils existent, et les élèves sont attirés par la symétrie des deux solutions. Ils ne voient pas que r représente la distance BC, ni comment les valeurs limites de r dépendent des données AB et AC. Ils semblent désorientés dautant que, plutôt que de souligner les relations géométriques (AB = AC + BC ou BC = AB + AC dans les cas limites), Bruno insiste sur les relations arithmétiques (2 = 5 - 3, 8 = 5 + 3). Il finit par écrire :
si 2 < r < 8 deux triangles ABI ABJ, r correspond au coté [BC]
on a 5-3 < BC < 5+3
puis AB AC < BC < AB + AC
Analyse de la séance
Bruno apporte un grand soin à lorganisation matérielle et à la structuration pédagogique de la séance, en préparant lespace de travail des élèves en coordination avec le plan détude quil a choisi (exploration, cinq cas de figure, conclusion). A la suite de la séance, il exprime dailleurs le regret de ne pas avoir préparé davantage cet espace sur polycopié car les élèves ont perdu du temps en hésitant sur le placement du segment [AB] dans les 5 cas de figure.
Arrêtons nous sur le rôle de lordinateur couplé au video-projecteur. Il existe une variété dusages de cet outil. Il est par exemple possible de lutiliser avec un élève « sherpa » (Trouche ibid., p.250), cest-à-dire un élève exécutant les commandes sur le logiciel dans le cadre dun travail collectif dirigé par le professeur. Le professeur peut aussi exécuter sur lordinateur des gestes indiqués par les élèves. Ces usages supposent une certaine instrumentation du logiciel dans la classe et peuvent venir en complément de situations « élèves aux commandes ». Lusage que Bruno fait du video-projecteur est différent. Lordinateur rétroprojeté est un outil dexploration dynamique. Bruno ne sen sert pas pour le mettre à disposition des élèves, mais comme un espace de monstration, complétant les espaces dinstitutionnalisation que constituent le tableau noir et la feuille des élèves. Dans la séance observée, cette maîtrise de lespace dexploration collectif lui permet de mener la séance dans la durée prévue mais lexploration semble faire difficilement sens pour les élèves.
Bruno accorde une grande place à laspect visuel, les seules « pertes de temps » résultant de lusage du logiciel sont celles où il hésite sur le coloriage de la figure et le positionnement « exact » du point M. Lusage que Bruno fait du logiciel repose sur une hypothèse de transfert des observations dans la GD vers lespace papier/crayon des élèves. Ce transfert lui permettrait facilement dinstitutionnaliser des propriétés. Or les ostensifs ne sont pas les mêmes. En papier/crayon, les élèves construisent un point C. Le logiciel, en revanche affiche un rayon r auquel lenseignant se réfère, piloté par un point M quil ne mentionne pas, et deux triangles variables, distincts, plats confondus, ou inexistants. Lanalyse de la figure nest pas aisée pour des élèves qui nont pas de connaissance de la géométrie dynamique. Cette difficulté nest pas évoquée par Bruno dans lentretien qui suit la séance. Il remarque simplement « Il y a toujours un problème chez les élèves : le passage du cas particulier de longueurs à un cas de cotés ».
Bruno remarque aussi quil a dépassé les objectifs du programme. Il nous semble que lusage quil fait du logiciel conduit naturellement à ce dépassement en lui facilitant la systématisation de létude. Cest un paradoxe puisque lenseignant est « allé plus loin que le programme », alors que les élèves nont guère eu le temps de prendre des initiatives et de réfléchir par eux-mêmes.
Le système des attentes de Bruno. Comparaison avec Anne.
Dans son discours, Bruno souligne le gain de temps et defficacité ainsi que les possibilités de visualisation que lui permet son usage de la GD. Contrairement à Anne, Bruno nest pas particulièrement préoccupé par lambiance de travail ni la motivation des élèves. Par contre, il accorde une grande importance à lorganisation de lespace de travail et à la visualisation des propriétés de façon à ce que les élèves restent concentrés sur lenjeu mathématique de la séance. Avec les élèves aux commandes de la GD en salle informatique, il lui serait plus difficile de maintenir cette concentration.
Schéma 3.-thèmes privilégiés par Bruno
Nous avons dit plus haut que lanalyse implicite dAnne attribue à la GD la faculté de créer de bonnes conditions pour la conceptualisation notamment par lengagement des élèves dans la tâche, sans que les spécificités de lactivité avec la GD soient vues comme importantes dans la conceptualisation. A la différence dAnne, Bruno ne voit pas lactivité autonome des élèves comme une condition de la conceptualisation. La visualisation des propriétés est pour lui ce qui est le plus important, et, en ce sens, la manipulation du logiciel par les élèves serait une complication inutile. Il souligne que ce travail en salle informatique demanderait de beaucoup guider les élèves, ce qui confirme que, pour lui, limportant est que ceux-ci soient attentifs aux observables préparés par le professeur. Nous résumons cette analyse par le schéma 3, qui constitue un extrait du schéma général n°3 ci-dessus avec les 4 thèmes qui apparaissent chez Bruno.
Chez Anne lactivité avec la GD est vue non comme spécifique par rapport au papier/crayon mais simplement comme plus facile, ce qui entraîne une absence de prise de conscience des besoins en instrumentation de ses séances. Chez Bruno cest la visualisation qui est facilitée, sans que les spécificités de la GD interviennent. Le choix de définir un point M pour piloter le rayon, de tracer des cercles complets plutôt que des arcs de cercles, lobtention de deux triangles solutions sont spécifiques à la GD, et Bruno écarte une discussion sur ces points alors que celle-ci pourrait jouer un rôle dans la compréhension par les élèves de cette situation.
Le décalage avec la recherche sobserve par laccent mis sur les possibilités de visualisation : pour Bruno, dirigées par le professeur, les visualisations doivent avoir directement un sens mathématique pour lélève, alors que la recherche problématise le rapport objets observés/objets théoriques. Le décalage entre les attentes de Bruno et les phénomènes didactiques se produisant dans la classe a lieu lorsque les élèves, bien quattentifs aux visualisations produites par le professeur, peinent à en saisir la portée générale. Sur le moment, Bruno ne semble pas avoir prévu cette difficulté. Il pourrait tirer parti de la GD pour mettre en évidence de façon dynamique des relations entre mesures non numérisées et leur nécessité. Au lieu de cela, il insiste sur les relations arithmétiques entre les valeurs numériques des mesures, pour faire émerger la propriété mathématique. Comme chez Anne, nous interprétons cela comme une volonté de faire fonctionner malgré tout les thèmes de niveau 2 et 3.
Synthese et Discussion
Pour valider notre hypothèse dun écart entre les potentialités découlant dune réflexion didactique sur la GD et les attentes des enseignants usagers de cette technologie, et étudier cet écart, nous nous sommes appuyés sur une analyse des discours noosphériens et sur lobservation de deux professeurs. La recherche didactique sur la GD met en évidence linfluence spécifique que lactivité des élèves avec cette technologie peut avoir sur les notions et leur apprentissage. Elle considère généralement une influence conjointe des différentes fonctionnalités telles que les primitives de construction et le déplacement. Nous avons montré que les programmes officiels, tout en reconnaissant formellement lintérêt des fonctionnalités de la GD, font une concession importante aux pratiques et conceptions dominantes en fondant leur discours sur lindépendance des notions et conceptualisations par rapport aux représentations des notions et aux outils employés pour les manipuler. Les manuels, considèrent la GD dans deux grands types dusage, « comme environnement détude de lélève » et « au service de lenseignement ».
Chacun des deux professeurs observés développe un de ces types dusage à lexclusion de lautre. Létude de leurs discours et pratiques a permis de mettre en évidence leurs attentes respectives vis-à-vis de ces types dusage, et la façon dont elles sorganisent en système. Nous avons constitué ces attentes en systèmes à partir du modèle RH issu dune étude à plus grande échelle. En rassemblant les attentes repérables dans les systèmes de ces deux professeurs, nous retrouvons la quasi-totalité des thèmes du modèle. Ajouté au fait que les types dusages sont repérables dans les manuels qui constituent les discours les plus directement soumis aux attentes des enseignants, cette observation permet de penser que les systèmes dattentes de ces deux professeurs sont des bons candidats à être des prototypes représentatifs denseignants faisant usage de cette technologie.
Les systèmes dattentes dAnne et de Bruno se distinguent bien. Le système dAnne est plus riche, et trouve sa cohérence dans laspiration de lenseignante à limplication des élèves. Le système de Bruno privilégie lacquisition des notions via la concentration des élèves sur des observables préparés par le professeur. Soulignons les points communs aux usages et aux systèmes dattente qui les fondent.
Nous nous attendions en introduction à ce que le degré dintégration, à linverse de celui observé dans des conditions expérimentales par Assude (ibid.) soit plus proche de zéro que de un, cest-à-dire à ce que les dimensions instrumentales et praxéologiques soient très peu prises en compte. Dans les analyses que nous avons faites de séances de ces professeurs, nous avons insisté sur le niveau dinstrumentation de la GD qui serait nécessaire pour que les attentes fonctionnent routinisation des créations dobjets chez les élèves dAnne, compréhension des contraintes sous-jacentes à la réalisation dune figure dynamique chez les élèves de Bruno. Les enseignants ne semblent pas avoir conscience de ces besoins en instrumentation. Sur le plan des praxéologies, il ny pas chez Bruno prise en compte de tâches et techniques spécifiques à la GD. Anne, quant à elle, fait suivre les tâches GD dobservation/rédaction par une tâche papier/crayon (rédaction dun programme de construction). Les tâches GD apparaissent comme une mise en activité de lélève, la tâche papier/crayon donnant son caractère mathématique à lactivité. Les tâches sont plutôt juxtaposées quarticulées et il ny a pas émergence de techniques.
Les systèmes dattente expliquent comment les usages peuvent fonctionner, en dépit du faible degré dintégration et des difficultés qui pourraient en résulter. Dans les deux cas, lactivité de lenseignant consiste à compenser in situ les points faibles : instrumentation insuffisante chez les élèves dAnne, difficulté des élèves de Bruno à saisir la portée générale des observations dans la GD. Nous observons donc une stabilité des pratiques que les difficultés rencontrées ne remettent pas en cause. Les déclarations des enseignants permettent dapercevoir les genèses qui ont conduit à cette stabilisation. Anne avait des objectifs ambitieux dusages « élèves aux commandes ». Différentes contraintes lont conduite à limiter le nombre de séances en salle informatique et donc ses usages ne peuvent pas prendre en compte suffisamment la genèse instrumentale des élèves, point faible quelle compense par étayage. Bruno a rencontré des difficultés avec lusage en salle informatique qui ne correspondait pas à ses attentes. Il a multiplié les séances avec video-projecteur quil pense efficaces.
Les systèmes dattente sont liés à des conceptions générales de lenseignement : chez Anne lactivité des élèves est une condition de la conceptualisation, alors que Bruno privilégie une rencontre contrôlée par le professeur avec des observables significatifs. Les systèmes rendent ainsi compte de la cohérence des conceptions de lenseignement et des usages de la technologie, déjà soulignée par Kendal, Stacey et Pierce (2005, p. 102) à partir de leur observation de deux professeurs André et Benoît. Néanmoins, ces systèmes ne sont pas une simple « transposition » à la technologie de conceptions préexistantes. Nous avons notamment observé une autre enseignante qui hésitait entre les deux types dusages (Brune dans C.-Dedeoglu ibid.). Elle reconnaissait les limites dun usage de la GD « au service de lenseignement », mais sattendait à des difficultés très importantes de mise en uvre dusages « comme environnement détude de lélève ». Dans son discours elle soulignait les conditions générales dexercice en collège, la difficulté à maintenir les élèves dans une activité productrice, à conserver leur attention et leur concentration sur les mathématiques. Ainsi, les systèmes dattente apparaissent déterminés par les remises en cause imposées par la technologie et par les contraintes des conditions dexercice du métier.
Après ces observations en forme de constat, il faut poser la question de la genèse de ces systèmes, de leur évolution et du rôle que pourrait jouer la formation. Plus ou moins consciemment, les enseignants cherchent comment les fonctionnalités dune technologie pourraient répondre à leurs besoins dans les conditions dexercice quils connaissent. Dans cette quête, ils voient la GD comme un ensemble de fonctionnalités disjointes, alors que lanalyse didactique conduit à considérer leurs effets conjoints. Les manuels, écrits souvent par des enseignants en exercice, et soumis au choix des enseignants, participent à cette quête. Rappelons notre analyse selon laquelle les programmes constituent seulement une vague référence favorable aux usages et les documents daccompagnement, centrés sur lanalyse didactique, sont perçus comme éloignés des préoccupations et réservés aux formateurs.
Cette distance entre les potentialités dont parle la recherche didactique et les attentes des enseignants renvoie à la notion de « monde » introduite par Béguin (ibid. p.46). Béguin lutilise pour rendre compte dune distance de même nature qui existe entre le monde des concepteurs et le monde des opérateurs dans létude dun processus de production. Rappelons la situation pour montrer comment cette notion peut être utile à notre propos. Les concepteurs sintéressent à la gestion dun risque majeur demballement et ont conçu pour cela un système de sûreté. Les opérateurs tout en étant conscients de ce risque exceptionnel sont confrontés à dautres problèmes (risque quotidien) pouvant gêner la production. Ceci les conduit à détourner lartefact complexe que constitue le système de sûreté afin de gérer ce risque quotidien. Cette gestion se fait empiriquement et est contradictoire avec le principe de séparation entre système de sûreté et système de conduite. Lappropriation du système de sûreté est très partielle, puisquelle concerne seulement les fonctionnalités détournées et ne peut donc intervenir dans la gestion du risque exceptionnel. Les opérateurs ont dailleurs tendance à ne pas sintéresser à ce risque du fait de son caractère exceptionnel et donc ne peuvent pas le conceptualiser suffisamment pour instrumenter le système de sûreté. Pour remédier à cette situation bloquée, il a fallu « redéfinir le sens du projet », en reconnaissant les deux formes dexpertise (celle des concepteurs et celles des opérateurs), en outillant les opérateurs pour faire face au monde des concepteurs et en intégrant dans la conception du système les usages créés par détournement du système initial.
Pour Béguin (ibid. p. 49) « un monde est un implicite qui napparaît que lorsquil est en échec ». Nous avons commencé cet article en disant que nous cherchions ce que peuvent nous apprendre des usages dans des conditions « ordinaires ». Ces usages apparaissent décevants par rapport à un objectif dintégration et ne semblent pas ouvrir de voie en direction de cet objectif. Ils nous ont cependant permis de mettre en évidence le monde des attentes des enseignants et de le spécifier par rapport au monde des potentialités de lanalyse didactique. Bégin (ibid. p. 50) insiste aussi sur la discussion collective « du sens des apprentissages entre les mondes » pour dépasser le blocage que révèle le détournement du dispositif. Dans le contexte des enseignants, ceci renvoie à la formation aux TICE. Reconnaître lexpertise du monde des enseignants conduit à rejeter comme inefficaces les stratégies courantes de transfert de situations innovantes ou dun corpus danalyse didactique. Reconnaître cette expertise et la confronter au monde de lanalyse didactique suppose dintroduire une dimension réflexive pratiquement absente actuellement dans les formations aux TICE (Emprin 2008). Il sagit de permettre aux enseignants dinterroger des pratiques dépassant linnovation du point de vue de leur épistémologie mathématique, de leur contribution aux apprentissages et de leur viabilité écologique. Il devrait alors être possible didentifier avec les enseignants des points faibles des systèmes dattente et de réintroduire lanalyse didactique pour de meilleures adaptations. Nous pensons que notre étude peut fournir des outils pour cela. Une perspective importante est donc la poursuite, à laide de ces outils, des travaux initiés par Emprin (ibid.) pour la mise en uvre danalyse réflexive de pratiques TICE.
Références
Artigue M. (1997), Le Logiciel Derive comme révélateur de phénomènes didactiques liés à lutilisation denvironnements informatiques pour lapprentissage. Educational Studies in Mathematics. 33(2), pp. 133-169.
Assude T. (2007), Modes et degré dintégration de Cabri dans des classes du primaire. In Floris R. et Connes F. (eds), Environnements informatiques, enjeux pour l'enseignement des mathématiques pp. 119-134. De Boek Université.
Assude T., Gelis J.M. (2003), La dialectique ancien-nouveau dans l'intégration de Cabri-géomètre à l'école primaire, Educational Studies in Mathematics, 50(3), pp. 259 287.
Béguin P. (2005), Concevoir pour les genèses professionnelles. In Rabardel P. et Pastré P. (eds), Modèles du sujet pour la conception (pp. 31-52). Toulouse: Octarès Editions.
C.-Dedeoglu N. (2006), Usages de la géométrie dynamique par des enseignants de collège. Des potentialités à la mise en oeuvre : quelles motivations, quelles pratiques ? Thèse de doctorat de luniversité Paris VII.
C.-Dedeoglu N., Erdogan E. (2003), La place des TICE dans les mémoires professionnels dIUFM. In Lagrange J.-B. et al. (eds.), Actes en ligne ITEM : Intégration des Technologies dans l'Enseignement des Mathématiques. Reims, France 20-22 juin 2003 : HYPERLINK "http://archive-edutice.ccsd.cnrs.fr/ITEM2003/fr/" \t "_blank" http://archive-edutice.ccsd.cnrs.fr/ITEM2003/fr/
Chaachoua H. (1997), Fonctions du dessin dans lenseignement de la géométrie dans lespace. Etude dun cas : la vie des problèmes de construction et rapports des enseignants à ces problèmes. Thèse de doctorat de luniversité Joseph Fourier.
Emprin F. (2008), Analysis of teacher education in mathematics and ICT. Proceedings of the 5th Conference of the European society for Research in Mathematics Education. Larnaca, Cyprus, 22-26 February 2007.
Falcade R., Laborde C., Mariotti M. A. (2004), Towards a definition of function. Proceedings of the 28th Conference of the International Group for the Psychology of Mathematics Education, Vol II, pp. 367-374. Bergen: University of Norway.
Gomes A. S., Vergnaud G. (2004), On the Learning of geometric concepts using Dynamic Geometry Software. Novas Tecnologias na Educação. 2(1), Março 2004, CINTED-UFRGS: HYPERLINK "http://www.cinted.ufrgs.br/renote/mar2004/artigos/40-alexGomes.pdf" http://www.cinted.ufrgs.br/renote/mar2004/artigos/40-alexGomes.pdf
Healy L. (2000), Identifying and explaining geometrical relationship: interactions with robust and soft Cabri constructions. In Nakahara T. and Koyama M. (eds) Proceedings of the 24th Conference of the International Group for the Psychology of Mathematics Education, Vol. I, pp. 103-117, Hiroshima: Hiroshima University.
Hölzl R. (2001), Using dynamic geometry software to add contrast to geometric situations A case study. International Journal of Computers for Mathematical Learning. 6(3) pp. 63-86.
Kendal M., Stacey K., Pierce R. (2005), The influence of a computer algebra environment on teachers practice. In Guin D., Ruthven K. et Trouche L. (eds.), The Didactical Challenge of Symbolic Calculators: Turning a computational device into a mathematical instrument (pp. 83-112). New York: Springer.
Laborde C. (1999), Lactivité instrumentée par des logiciels de géométrie dynamique. Actes de la Xe Ecole dEté de Didactique des Mathématiques. Vol. I, pp. 235-244. Houlgate.
Laborde C. (2000), Dynamic geometry environments as a source of rich learning contexts for the complex activity of proving. Educational Studies in Mathematics. 44, pp. 151-161.
Laborde C., Capponi B. (1994), Cabri-géomètre constituant dun milieu pour lapprentissage de la notion de figure géométrique. Recherches en Didactique des Mathématiques. 14(1.2), pp. 165-210.
Lagrange J.-B. (2000), Lintégration dinstruments informatiques dans lenseignement : une approche par les techniques. Educational Studies in Mathematics. 43, pp. 1-30.
Lagrange J.-B., Lecas J.-F., Parzysz B. (2006), Les professeurs-stagiaires dIUFM et les technologies : quelle instrumentation ? Recherche et Formation. 52, pp. 131-147.
MEN (2004), Texte dappel à projets du Ministère délégué à la Recherche, Éducation-formation et technologies dinformation et de communication. HYPERLINK "http://www.recherche.gouv.fr/appel/2004/aotice.rtf" http://www.recherche.gouv.fr/appel/2004/aotice.rtf (page consultée le 21/06/07).
Pratt D., Ainley J. (1997), The construction of meanings for geometric construction: two contrasting cases. International Journal of Computers for Mathematical Learning. 1(3), pp. 293-322.
Robert A., Rogalski J. (2002), Le système complexe et cohérent des pratiques des enseignants de mathématiques : une double approche. La revue canadienne des sciences, des mathématiques et des technologies. 2(4), pp. 505-528.
Ruthven K., Hennessy S. (2002), A practitioner model of the use of computer-based tools and resources to support mathematics teaching and learning. Educational Studies in Mathematics. 49, pp. 47-88.
Trouche L. (2000) La parabole du Gaucher et de la Casserole à bec verseur: Etude des Processus d'Apprentissage dans un Environnement de Calculatrices Symboliques. Educational Studies in Mathematics, 41, pp. 239-264.
IUFM Université de Reims Champagne Ardenne et Equipe de didactique des Mathématiques, Université Paris Diderot jb.lagrange@reims.iufm.fr
**Université dOndokuz Mayis Samsun/TURQUIE ndedeoglu@omu.edu.tr
Ce taux a été calculé sur la base des questions posées dans les exercices des manuels.
Institut de Recherche sur lEnseignement des Mathématiques. Il existe un IREM dans chaque région française.
Lagrange, Lecas, Parzysz (ibid.) ont montré que, souvent, lors des premiers usages de la technologie, les enseignants produisent des fiches élèves où les actions dans le logiciel sont très détaillées et où par contre la réflexion mathématique est réduite à la réponse à des questions brèves, souvent fermées.
Ce phénomène est représentatif dune certaine imprévisibilité des situations avec les TICE due aux caractéristiques du milieu qui mériterait dêtre davantage étudiée.
Hilbert débute son ouvrage Grundlagen der Geometrie avec trois entités : les points, les droites et les plans. Il précise que ces entités se définissent par leurs relations dans un système daxiomes et donc, implicitement, que les mots que lon emploie pour les désigner nont pas dimportance. La phrase suivante est souvent citée, bien quelle ne soit pas dans louvrage : « Il faut toujours pouvoir dire "table", "chaise" et "bock de bière" à la place de "point", "droite" et "plan" ».
Comme nous lavons précisé, nous considérons les « thèmes » du modèle RH comme correspondant à des attentes denseignants vis à vis des TICE. Pour alléger le texte, nous écrivons quun thème « fonctionne » (ou ne fonctionne pas) pour signifier que lattente correspondant à ce thème se réalise (ou ne se réalise pas).
Usages de la technologie dans des conditions ordinaires PAGE 39